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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Benjamin Constant + +Author: Hippolyte Castille + +Release Date: January 19, 2007 [EBook #20398] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BENJAMIN CONSTANT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + + + + +PORTRAITS HISTORIQUES + +Au dix-neuvième siècle. + +26 + + + + +BENJAMIN CONSTANT. + +PAR + +HIPPOLYTE CASTILLE + + * * * * * + +PARIS +FERDINAND SARTORIUS, ÉDITEUR, +9, RUE MAZARINE, 9. + +(L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de traduction et de +reproduction à l'étranger.) + +1857 + +[Image de BENJAMIN CONSTANT] + +[Image d'écriture] + + IMPRIMERIE DE L. TINTERLIN ET Cº, + RUE Ne-DES-BONS-ENFANTS, 3. + + * * * * * + + + + +BENJAMIN CONSTANT. + + «Tout en ne m'intéressant qu'à + moi, je m'intéressais faiblement + à moi-même. Je portais + au fond de mon coeur un besoin + de sensibilité dont je ne + m'apercevais pas, mais qui, ne + trouvant point à se satisfaire, + me détachait successivement + de tous les objets qui, tour à + tour, attiraient ma curiosité. + Cette indifférence sur tout s'était + encore fortifiée par l'idée + de la mort.» + + (BENJAMIN CONSTANT, _Adolphe_.) + + +Un soir, en décembre 1830, une foule immense s'engouffra dans la triste +rue de marbriers et de fossoyeurs qui meneau cimetière du Père-Lachaise. +Paris, ses hautes maisons et ses tours grises se perdaient dans la nuit. +Il pleuvait. Mais la foule émue, qui s'acheminait si tard vers la +funèbre colline de l'Est, ne sentait ni la pluie, ni le froid. + +Des étudiants et des ouvriers traînaient, par ce servile instinct des +multitudes heureuses de s'atteler au char de la célébrité, le cadavre +d'un illustre acteur de la vie publique. Comme dans les images qui +représentent les funérailles de Werther, on voyait des gens armés de +torches, les uns à pied, les autres à cheval. L'émeute mortuaire qui se +fait autour des cercueils politiques, la bière qui s'était trouvée trop +grande pour le corbillard, le pavé glissant, les cris de _Vive la +liberté!_ avaient retardé le convoi. + +De sorte que ce fut avec une mise en scène tout à fait théâtrale que le +Méphistophelès de la démocratie, M. Benjamin Constant, fut apporté à sa +dernière demeure. + +M. de La Fayette prononça un discours, où l'éloge de la liberté se +mêlait à l'éloge du tribun décédé. La terre se referma ensuite sur ce +pauvre corps tourmenté, pendant quarante ans, par tant de passions plus +ou moins factices et par tant de vanités de l'esprit et du coeur. + +La France, au dix-neuvième siècle est, quoi qu'elle en pense, plus +malade de son imagination que de son génie. À l'heure où j'écris, +l'activité tourne au positif et paraît se concentrer avec une énergie +singulière dans les questions d'intérêt matériel. Mais toute la première +moitié du siècle offre un caractère fort différent. + +Ce n'est qu'à dater du règne de Louis-Philippe que la transformation +commence. Encore rencontre-t-on, à cette époque, une pléiade d'utopistes +qui prouve que l'imagination, pour avoir pris des aspects systématiques, +survit encore. Elle cherche à survivre, en dépit de la matière +envahissante, dans un romantisme économique qui rivalise avec le +débordement de vers et de feuilletons dont notre adolescence fut +inondée. + +Les choses ont changé. _Adolphe_ aujourd'hui ne se nomme plus Benjamin +Constant; il se nomme tout simplement Monsieur Million, banquier, +déjeune en imagination de la tête de Rothschild et ne fait de victimes +qu'à la Bourse. + +M. Benjamin Constant traversa les trois phases révolutionnaires, +militaire et parlementaire qui préparent l'ère encore inconnue vers +laquelle nous marchons, et que, jusqu'à présent, on a surnommée l'_ère +industrielle_. + +Henri-Benjamin Constant de Rebecque fut un Flamand qui naquit à +Lausanne, le 25 octobre 1767. Ses aïeux ont guerroyé au seizième siècle, +sous Charles-Quint et sous Henri IV. C'était une famille +d'Aire-sur-la-Lys, bonne petite ville de l'Artois, qui dort paisiblement +entre ses hautes et pittoresques fortifications. Cette famille était +devenue protestante au seizième siècle. + +Il perdit sa mère en naissant. Son enfance manqua de ces impressions +tendres qui, chez les hommes d'imagination, sont surtout nécessaires, +parce qu'elles assouplissent l'orgueil et l'égoïsme de leur +personnalité. Son père était un colonel suisse au service des +états-généraux de Hollande. + +Le privilège de porter des armes, l'éclat barbare du costume, l'absolu +dans l'obéissance comme dans le commandement, engendre chez les +militaires une sécheresse d'esprit, un scepticisme, un matérialisme de +bonne humeur qui n'est pas ce qu'il y a de mieux pour l'éducation de la +jeunesse. Le militaire est toujours, dans sa propre pensée, un peu +conquérant, un peu irrésistible, et persuadé, avant tout, de la raison +de la force. Aussi reste-t-il fort léger en matière de sentiment. + +Lisez les maximes du père d'_Adolphe_ sur les femmes et les conseils +qu'il donne à son fils. Cela vous aidera beaucoup à comprendre le coeur +de Benjamin Constant. + +Mais chez un capitaine de troupes suisses à la solde étrangère, ces +principes se doublent d'un positivisme genevois et d'une impassibilité +de gendarme qui comblent la mesure. + +Le père de M. Benjamin Constant avait conservé le flegme flamand de ses +ancêtres. Il y joignait un mélange d'ironie et de timidité qui tuèrent, +dans l'âme de son fils, la facilité de l'abandon; une des plus +précieuses facultés, en ce qu'elle aide à supporter la vie et crée des +sympathies. + +L'abandon est comme la grâce, un don inestimable, un des précieux +joyaux des fées qu'on nomme l'_amabilité_. + +Nous l'avons déjà vu dans Talleyrand, ces enfants sans mère et que le +caractère de leur père prive des épanchements du jeune âge, atteignent +souvent, dès l'enfance la plus tendre, une déplorable précocité. Le père +et le fils s'observaient. Quelquefois l'émotion les gagnait. Ils étaient +sur le point de se jeter dans les bras l'un de l'autre. Mais le père, +gourmé dans sa dignité, empêché par cette timidité qui envahit quiconque +se déshabitue d'être affectueux, attendait que son fils fît le premier +pas. Et le fils, bridé par l'apparente froideur du père, se tenait à +distance. + +Tous deux devinrent à ce commerce contraints, ironiques, réservés dans +leurs sentiments et superficiels dans leur langage. + +À douze ans le jeune Benjamin Constant était un petit homme, +c'est-à-dire un petit monstre d'esprit, d'impertinence, d'_expérience_, +de rectitude dans le style. Son père n'était pas partisan de l'éducation +de collège. Il lui donna des précepteurs; mais la plupart échouaient +contre l'indocilité de leur écolier. + +L'un d'eux pourtant, c'est M. Benjamin Constant qui l'a rapporté, +réussit à lui enseigner quelque chose. + +«Il me proposa, dit-il, de nous faire à nous deux une langue qui ne +serait connue que de nous.» + +Cette proposition enflamma l'imagination du jeune Benjamin Constant. + +On se met à l'oeuvre et on commence par inventer un alphabet. C'était le +précepteur qui traçait les lettres de la langue nouvelle. Après les +lettres vint un dictionnaire. Quel charme de ranger ces mots de son +invention sous des lois grammaticales! On apprend vite quand la passion +s'en mêle. + +Bientôt _la langue à deux_, la langue inconnue, se trouva complète, +riche, colorée, pleine d'une grandeur, d'une magnificence, d'une grâce à +faire pâlir tous les idiomes vulgaires. + +Cette langue, c'était du grec! + +Selon la propre expression de M. Benjamin Constant lui-même, son +précepteur avait réussi à lui faire apprendre le grec en le lui faisant +_inventer_. + +Dans une lettre, fort curieuse, écrite de Bruxelles, 17 novembre 1779, +par le jeune Benjamin Constant à sa grand'mère, lettre citée par la +plupart de ses biographes, la précocité dont nous parlions plus haut, +apparaît dans toute sa sécheresse. + +La première partie de cette lettre, dans laquelle il reproche à sa +grand'mère sa paresse d'écrire et l'oubli qu'elle fait de lui, est un +chef-d'oeuvre de raison et de sensibilité. Mais l'arrangement et l'ordre +des idées ont quelque chose de si parfait, qu'on dirait d'une épître +dictée par un professeur ou par un père. + +Mais, après avoir continué à l'avenant sur ses études: qu'il s'accuse de +négliger, il arrive à cette phrase: «Je voudrais qu'on pût empêcher mon +sang de circuler avec tant de rapidité et lui donner une marche plus +cadencée. J'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet: je joue des +_adagio_ et des _largo_ qui endormiraient trente cardinaux.» + +Un poëte nerveux, une célébrité surmenée par les tiraillements de +l'amour-propre, les efforts de l'imagination, les irritations de la +lutte, raisonneraient-ils leurs sensations avec plus d'analyse? + +Après un trait de grâce maniérée et d'esprit, car cet enfant a déjà de +l'esprit; «je crois, ma chère grand'mère, ajoute-t-il, en parlant de sa +légèreté, que le mal est incurable et qu'il résistera à la raison même; +je devrais en avoir quelque étincelle, car j'ai douze ans et quelques +jours; cependant je ne m'aperçois pas de son empire: si son aurore est +si faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans?» + +Ne le croyait-on pas déjà à la tribune de la Chambre des députés? Voici +maintenant l'homme du monde et l'observateur. + +«Savez-vous, ma chère grand'mère, que je vais dans le monde deux fois +par semaine! J'ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras, une +main sur la poitrine, l'autre sur la hanche; je me tiens droit et fais +le grand garçon tant que je puis. Je vois, j'écoute, et jusqu'à ce +moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde; ils ont tous l'air de +ne pas s'aimer beaucoup. + +Voici maintenant le joueur.--Je note chaque point de cette lettre, parce +que nous retrouverons tout cela chemin faisant, dans l'homme fait, dans +le vieillard. + +«Cependant, continue-t-il, le jeu et l'or que je vois rouler me causent +quelque émotion; je voudrais en gagner pour mille besoins que l'on +traite de fantaisie...» + +Cet apprenti, déjà si avancé des salons du grand monde, fut enlevé la +même année à ses dangereuses contemplations, et placé par son père à +l'université d'Oxford. Il n'y apprit que la langue anglaise. Oxford est +pour les Anglais le couronnement d'une instruction solide et déjà +complète. + +Son père rentra en Allemagne et le mit à l'université d'Erlangen. + +En même temps qu'il poursuivait ses études, introduit à la cour de la +margrave de Baireuth, il continuait de fréquenter le monde. + +M. Benjamin Constant a donné une idée de ces petites cours dans son +roman d'_Adolphe_, lorsqu'il parle de ces princes allemands qui +gouvernent avec douceur un pays de peu d'étendue, protègent les savants +et les artistes, et, par orgueil aristocratique, s'entourent de +courtisans très-nobles et très-imbéciles. + +«Je fus accueilli dans cette cour, dit _Adolphe_, avec la curiosité +qu'inspire naturellement tout étranger qui vient rompre le cercle de la +monotonie et de l'étiquette.» + +D'Erlangen, il alla achever ses études à Edimbourg, où il se lia avec +des whigs qui, depuis, ont fait du bruit dans le monde: la fréquentation +de Graham, de Wilde, d'Erskine, de Makintosh, dut laisser des traces +dans son esprit. + +Nous le retrouvons ensuite à Paris, en 1787. Il a vingt ans. C'est pour +lui l'époque critique, l'époque des passions. Ici se nouent presque tous +les fils de cette existence si uniforme par les événements qui la +composent, si tourmentée pourtant, comme Benjamin Constant l'a fait +observer lui-même. + +À Paris, d'après son propre aveu, il mena une vie folle. Il logeait dans +la maison Suard, où il rencontrait des gens de lettres très-avancés dans +la carrière et fortement empreints de la philosophie du dix-huitième +siècle, les Morellet, les Lacretelle, les La Harpe, les Marmontel. + +Les fréquentations de la maison du professeur Stewart, à Oxford; celles +de la maison Suard, à Paris, lui laissèrent deux empreintes qu'il +conserva toujours; l'empreinte du whig et celle du voltairien. La cour +de Brunswick ajoutera une troisième nuance à cette capricieuse +individualité: le germanisme. + +L'ensemble de ces choses constitua certainement une bonne partie de son +originalité extérieure. + +Un des compagnons de cette vie folle et ruineuse de toutes les manières, +était ce Laclos, qu'on rencontre au début de la vie politique des +principaux acteurs de la comédie de quinze ans. Laclos est mêlé, comme +par une malice du diable, aux origines de la politique du Palais-Royal. +Il tient la plume dans les premières escarmouches de la monarchie +parlementaire qui tend à se faire jour. Il a été le premier confident et +le premier instrument de cette politique qui a amené le triomphe de la +classe moyenne en France, et qui a prétendu personnifier l'ordre, le +mérite et la vertu. + +C'est durant ce premier séjour à Paris, que M. Benjamin Constant +rencontra chez M. Necker une femme-auteur qui occupa assez longtemps son +imagination, Mme de Charrière. Il ne paraît pas qu'il ait alors connu +Mme de Staël, absente sans doute à l'époque de ce court séjour. + +Mme de Charrière, Hollandaise de naissance, qui a vécu en Suisse, et +dont la vraie place était à Paris, a écrit de jolies nouvelles. M. +Sainte-Beuve a publié une partie de sa Correspondance avec Benjamin +Constant. Cette Correspondance nous montre Mme de Charrière sous +l'aspect d'une femme du dix-huitième siècle, c'est-à-dire douée de +beaucoup de liberté d'esprit, d'une intelligence supérieure, bonne +femme, mais bizarre, paradoxale, et poussant trop loin l'analyse des +sentiments pour ne pas se heurter à l'épicuréisme et à la mort. + +Les lettres de M. Benjamin Constant, beaucoup plus nombreuses, aident +singulièrement à la compréhension de cette nature complexe, qui échappe +si aisément au crayon. + +Le futur tribun de la Restauration s'y montre tel qu'il exista sous la +pompe du langage, sous les grands mots dont fut bernée la jeunesse de +nos pères. On l'y voit avec ce mélange d'égoïsme et de sensibilité, +qu'il a si bien décrit lui-même, ironique et tendre, saturé du mépris +des hommes, indifférent au vice et à la vertu, mélancolique, paresseux, +violent, voilant l'aridité du fonds sous l'éclat de la forme, mobile, +incertain, sans foi religieuse ni philosophique, démocrate par humanité +peut-être, mais beaucoup aussi par une sorte d'esprit satanique à la +Byron; blasé, ennuyé, âme marchant avec l'idée constante et +décourageante de la mort, sans effroi ni appétition de ce qui peut +exister par de-là le tombeau. + +Mme de Charrière avait connu Benjamin Constant au sortir de +l'enfance. À dater de leur rencontre à Paris, cette liaison devint plus +vive. Mme de Charrière avait alors quarante-cinq ans, et Benjamin +Constant entrait dans sa vingtième année. Il était alors fort amoureux +d'une demoiselle Jenny Pourrat, qui l'éconduisait doucement et +prudemment, ne se souciant point d'un pareil mari. Et, selon toute +apparence, Mme de Charrière n'en était encore vis-à-vis de lui qu'au +rôle d'amie indulgente avec laquelle un jeune homme _parle raison_. + +Cependant M. de Constant le père, peu satisfait de la conduite de son +fils, le rappela près de lui à Bois-le-Duc, afin de l'obliger à choisir +une carrière. + +L'amour, l'ennui, la contrariété et surtout ces coups de tête que +Benjamin Constant prenait si souvent pour du désespoir, s'en mêlant, au +lieu d'aller à Bois-le-Duc, il partit pour l'Angleterre avec trois +chemises, quelques bas, une paire de pantoufles en guise de souliers et +trente et un louis en poche. + +Il arrive à Douvres, et le voilà courant à pied le pays, couchant dans +les auberges de villages et quelquefois dans une simple cabane, se +faisant en imagination un poëme d'aventure et de misère comme +Jean-Jacques Rousseau et Goldsmith. Mais tout est factice dans Benjamin +Constant. Il sait bien qu'à Londres il a des amis riches et puissants; +qu'une lettre, un avis, un mot, et sa bourse est remplie. Comme un +curieux au sommet d'une tour bordée d'un solide garde-fou, il regarde en +riant l'abîme et se donne le plaisir d'avoir peur. + +«Ah! que je vais être heureux cet automne, s'écrie-t-il, avec du linge +blanc, une voiture et un habit sec et propre!» + +À travers ses pérégrinations il entretient sa confidente de mille +projets fantastiques, de rêves d'agriculture en Amérique, etc., etc. Une +lettre du père qui promet son pardon à la condition qu'on reviendra au +logis, et qu'on acceptera un emploi de chambellan à la Cour du duc de +Brunswick. + +Le 3 octobre, à huit heures du soir, M. Benjamin Constant, qui venait de +traverser à pied le canton de Vaud, arrivait à Colombiers et frappait à +la porte de Mme de Charrière. Il partit le lendemain pour Lausanne. +Mais, peu de jours après, il revint auprès de son amie et passa deux +mois à se refaire de ses fatigues, moitié malade, moitié bien portant, +dans une douce convalescence, dans de longues causeries, dans ce milieu +de petits soins qu'une femme amoureuse et sur son dernier déclin sait si +bien prodiguer au jeune homme dont elle désire se faire aimer. + +L'amour vint en effet, amour maladif, bizarre, et portant en soi-même, +par la disproportion d'âge de l'amant et de la maîtresse, un prompt +germe de mort. + +Mme de Charrière n'en laissa pas moins une impression durable chez M. +Benjamin Constant. Car, pendant huit années, il continua de lui écrire à +intervalles irréguliers il est vrai. + +Mais dès son arrivée à la Cour de Brunswick, il est aisé de voir au ton +de cette correspondance que Mme de Charrière est déjà revenue à son +modeste rôle de confidente, et qu'elle en accepte avec résignation les +muettes douleurs. + +D'abord ce sont des railleries sur la Cour du duc de Brunswick, sur ses +bals: «Vous ne tanze pas, monsieur le baron?»--«Non, Madame.»--«_Der +herr kammerjunker danzen nicht_.»--_Nein, Eure Excellenz_.»--«Votre +Altesse Sérénissime aime beaucoup la danse.»--Votre Altesse Sérénissime +dansera-t-elle encore?»--«Votre Altesse Sérénissime est infatigable.» + +Mais voici qu'une blonde Wilhelmine console Benjamin Constant de la +stupidité de la noblesse brunswickoise et hambourgeoise. À qui fait-il +part de cette consolation? À Mme de Charrière. Il se marie. À qui +confie-t-il ses joies conjugales? À Mme de Charrière. + +Bientôt il s'aperçoit que sa Wilhelmine aime un Brunswickois quelconque. +Benjamin Constant a de l'esprit, il s'en fait une arme. Mais Wilhelmine +a du caractère. Un divorce dénoue cette situation. Mais tout en +divorçant Benjamin Constant soupire. Il l'aime, sans doute? Lui, aimer, +non pas; cela ne dépend pas de lui, et il n'en est pas capable. Mais il +a besoin d'émotion; n'en pouvant trouver de vraies, il s'en crée de +fausses. Trop d'imagination unie à une grande sécheresse de coeur et à +un irrémédiable fonds de légèreté et de scepticisme expliquent cette +agitation dans le vide. Peu d'hommes ont mis autant d'art à se rendre +malheureux sans pouvoir même se bien convaincre de ce malheur. + +Il est très-singulier qu'à travers cette existence de gentilhomme; +d'amoureux à la Werther et de joueur, car il contracta de bonne heure +cette fatale passion, M. Benjamin Constant ait conçu l'idée d'écrire un +livre sur les religions. Il y a des sujets endémiques comme certaines +maladies. La fin du dix-huitième siècle s'occupa beaucoup de +polytheïsme. C'était encore une façon de prêter des armes à la +philosophie contre l'église. + +C'est à dix-neuf ans que lui vint la première pensée d'écrire ce livre. +Et, selon son propre aveu, il n'avait alors aucune des connaissances +nécessaires pour écrire quatre lignes raisonnables sur un pareil sujet. +Tout en faisant sa cour à Mme de Charrière, il griffonnait des lieux +communs sur des cartes à jouer et assemblait des faits. À la fin de sa +vie, il en réunit vingt ou trente mille, qu'il pouvait faire manoeuvrer +dans un sens ou dans un autre «comme des soldats,» disait-il. Ce qui +faisait plus d'honneur à son esprit qu'à ses convictions. + +M. Benjamin Constant s'était marié en 1789: en 1793, le divorce était +consommé. «Hymen! Hymen! Hymen! quel monstre!» s'écriait-il six jours +avant la décision. + +Détesté de l'aristocratie de Brunswick, supportant impatiemment ses +fonctions de gentilhomme ordinaire (il disait: «gentilhomme fort +extraordinaire»), son divorce ne put lui rendre que plus odieux un +pareil séjour. + +Il se sentit atteint du mal du pays et revint à Lausanne. + +Déjà depuis quelques années son esprit se dirigeait vers la politique, +et bientôt cet esprit si mobile va se fixer dans cette direction. À s'en +rapporter aux premières expressions de la pensée qui apparaît sans +masque dans cette correspondance tout à fait intime, «je crois, comme +vous, qu'on ne voit au fond que la fourbe et la fureur, dit-il, en +parlant de la démocratie. Mais j'aime mieux la fourbe et la fureur qui +renversent les châteaux forts, détruisent les titres et autres sottises +de cette espèce, mettent un pied légal sur toutes les rêveries +religieuses, que celles qui voudraient conserver et consacrer ces +misérables avortons de la stupidité barbare des Juifs, entée sur la +férocité ignorante des Vandales.» + +Et, plus loin, il ajoute ces mots qui l'expliquent bien mieux que tous +les commentaires biographiques: + +«Le genre humain est né sot et mené par des fripons; c'est la règle; +mais entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et aux +Barnave, plutôt qu'aux Sartine et aux Breteuil...» + +Le vice secret de M. Benjamin Constant est là tout entier. Il fut +démocrate sans croyance à la démocratie; choisissant entre deux +_friponneries_ celle qui satisfait le mieux à l'ironie de son caractère +et à ses instincts littéraires. + +Que deviendrait une nation faite à l'image d'un tel homme? Il est clair +qu'elle ne serait plus menée par des fripons de génie. Elle offrirait +bientôt l'exemple du scepticisme impuissant écrasé par la force +brutale. + +De tels hommes, il faut avoir le courage de le dire, malgré l'admiration +dont leurs talents les ont rendus l'objet, sont les pires dissolvants +qui puissent se glisser au coeur d'un grand peuple. Si les Français n'y +prennent garde, l'aveugle adoration du talent les mènera vers l'abîme où +périt jadis la démocratie athénienne. + +«Lisez de Thou, lisez Tacite, ne vous alambiquez l'esprit sur rien, +répondait madame de Charrière à ce malade de la pensée obligé de +s'avouer à lui-même son impuissance. + +«Je m'accroche aux circonstances pour justifier mes défauts, disait-il. +Quand on est actif, on l'est dans tous les états, et quand on est aussi +paresseux et décousu que je suis, on l'est aussi dans tous les états. +Adieu. Répondez-moi une bonne longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je +vous envoie de la poussière, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout +poussière. Comme il faut finir par là, autant vaut-il commencer aussi +par là.» + +Toujours l'idée de la mort à côté de l'idée du doute. Et quelle +lassitude! quelle satiété se mêle à ce désabusement qui aurait pu servir +de modèle à certains héros poétiques de l'école dangereuse de lord Byron +et de M. de Musset! + +«Je suis, dit ce Manfred ou ce Rolla, parvenu à ce point de désabusement +que je ne saurais que désirer, si tout dépendait de moi, et que je suis +convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne +le suis. Cette situation et le sentiment profond et constant de la +brièveté de la vie, me fait tomber le livre ou la plume des mains, +toutes les fois que j'étudie... Nous n'avons pas plus de motifs pour +acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon +livre, que nous n'en avons pour faire une promenade ou une partie de +whist.» + +Et pourtant cet homme, qui se croit _tout poussière_, qui a un sentiment +si constant de la brièveté de la vie (ce qui devrait lui inspirer le +désir de la remplir par des actes utiles), est toujours en chasse de +chimères, de vanités et de passions amoureuses dans lesquelles il +n'apporte pas plus de foi d'ailleurs que dans ses doctrines politiques +et religieuses. + +En arrivant à Lausanne, dans la plus belle saison de l'année, en juin +1793, M. Benjamin Constant éprouva un sentiment de bien-être moral aisé +à comprendre chez un homme de tant d'indépendance, il se sentait à la +fois débarrassé de l'habit de haute domesticité et de l'épaisse +atmosphère de la petite cour béotienne de Brunswick. Il respirait l'air +natal dans le plus pittoresque pays du monde. + +Comme s'il eût voulu tout à fait dépouiller le vieil homme, il débuta au +retour par une brouille avec Mme de Charrière. Elle était à cet âge +où le demi-jour lui-même, où les mensonges de la toilette et des +lumières, ne permettent plus d'illusions. Les larmes n'ont plus d'empire +alors. Et la tristesse, dénuée des grâces touchantes que lui prête la +jeunesse, ne fait que rendre plus rigides ces lignes sévères de la +vieillesse, qui font honte à l'amour et obligent au respect. + +Au printemps de la vie, l'Amour, alors même qu'il est prêt à choir, +s'accroche dans sa chute à tant de rameaux verts et fleuris, qu'il ne +tombe qu'après de longues péripéties. Mais, à l'âge que venait +d'atteindre Mme de Charrière, les ruptures vont vite. Le jeune homme +qui s'est laissé prendre à ces amours de vieilles femmes, fuit bien vite +avec une secrète confusion. + +La correspondance continua longtemps encore, mais c'était jeu de beaux +esprits bien plus que commerce amoureux. + +La famille de M. Constant ne comprit rien à son caractère, qui, depuis +quelques années, s'était développé, mais développé dans le sens d'une +ironie dont ces bonnes âmes n'avaient pas le secret. Il y a des gens +heureux et médiocres pour qui ces maladies de l'esprit ne sont même pas +appréciables. Ces sages et ces praticiens de la vie domestique haussent +les épaules à l'aspect de ces êtres factices et incompris qui leur font +un peu l'effet d'enfants indisciplinés ou de comédiens, à moins qu'ils +ne les prennent pour des débauchés ou des aigrefins. + +La famille atténue la rigueur un peu obtuse de ces jugements. Aussi M. +Benjamin Constant fut-il seulement considéré, ainsi que le dit M. +Sainte-Beuve, «comme un très-jeune homme sans conséquence.» + +Les Lausannais et les émigrés français furent plus sévères. M. Benjamin +Constant se moqua des uns et des autres, afficha un républicanisme +railleur, oscilla encore pendant un an, à cause des instances de sa +famille, entre Brunswick et la liberté, et revint à Lausanne désespérer +les bonnes gens du canton. + +C'est pendant ce séjour, en 1794, que M. Benjamin Constant fit la +connaissance de Mme de Staël. Chacun sait que les _bleues_ se +détestent comme des poitrinaires. Peut-être que le spectacle de leur +propre maladie, chez les infortunées affligées du mal d'écrire, leur +rappelle trop visiblement leur condition. La jalousie aussi joue son +rôle, et ce serait une chose frémissante à penser que dix _bleues_ +enfermées dans une même cellule. + +Mme de Charrière, sans se douter qu'un jour Mme de Staël lui +succèderait dans l'imagination de M. Benjamin Constant, avait jeté sur +lui des préventions contre celle qu'elle nommait _l'ambassadrice_. Mais +les préventions causent quelquefois le contraire de ce qu'on en pourrait +attendre. La grâce et l'esprit, dans un objet contre lequel nous sommes +prévenus, nous surprennent agréablement. La prévention ne saurait tenir +contre des qualités réelles, et notre mobile esprit passe souvent alors +d'un extrême à l'autre. + +À la première rencontre que M. Benjamin Constant fit de Mme de Staël, +le 30 septembre 1794, à Coppet, il commence à trouver que Mme de +Charrière a jugé _un peu sévèrement_ cette femme remarquable. Ce n'est +pas _uniquement une machine parlante_, comme l'a charitablement insinué +sans doute Mme de Charrière. Il remarque en elle de l'imprudence sans +doute, de l'activité par tempérament, beaucoup de paroles, mais de la +bonté, de la confiance, de l'abandon, de la bonne foi. + +Trois semaines après c'est bien autre chose. La mine est chargée et +l'explosion éclate. De quel visage Mme de Charrière en dut-elle +recevoir le choc, quand, doublement vieillie par la douleur et par +l'âge, elle lut les lignes suivantes que M. Benjamin Constant lui +adressait le 21 octobre à propos de Mme de Staël: + +«J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et +attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi +expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi +douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, +d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que j'ai +trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être +un monde à elle seule pour moi: vous savez quelle a été la première. +Mme de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime +que dans le monde; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi +ne pensions; elle suit l'esprit des autres avec autant de plaisir que le +sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse +et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin, c'est un +être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un +par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses +amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur.» + +Ce n'est point un observateur impartial, on le comprend de reste. Il est +conquis. C'est un amoureux. + +Ici l'amour et la politique vont marcher de front, car partout où se +trouve le salon mobile de Mme de Staël, la politique occupe une large +place[1]. + +[Note 1: Voir notre portrait de Mme de Staël.] + +Il est assez curieux d'y observer l'attitude de M. Benjamin Constant, +saisie au vif dans une lettre écrite par un émigré à Mme de +Charrière. Arrivé à Paris en 1795, M. Benjamin Constant s'était logé rue +du Colombier. «J'ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental,» dit +le correspondant de Mme de Charrière. + +M. Benjamin Constant venait de faire ses débuts politiques par la +publication de sa première brochure. + +On devine ce que peut être sous le directoire l'homme, qui, le 14 +octobre 1794, écrivait à Mme de Charrière: «Je suis devenu tout à +fait Tallieniste.» Si Tallien pouvait représenter quelque chose, c'était +la crapule et rien de plus. Il l'a bien prouvé à table et ailleurs. Dans +une ou deux conversations que je me souviens d'avoir eu dans ma jeunesse +avec le vieil Ouvrard, j'en ai plus appris sur le ménage Tallien qu'il +n'en faut pour fixer mes doutes, s'il m'en pouvait rester, sur la +moralité des Thermidoriens. + +Le correspondant de Mme de Charrière nous dépeint M. Benjamin +Constant, sous la figure de ce qu'on nommait alors un muscadin. Pour les +airs et le costume, se rappeler les gravures du temps. Comme à Lausanne +il est fort silencieux. «On ne le prend pourtant pas pour un sot.» Il +est lié avec l'auteur des _Mémoires d'un détenu_, Riouffe, un des +hableurs qui se vantaient d'avoir rétabli l'ordre social, parce qu'ils +avaient ramené la France aux mauvaises moeurs du règne de Louis XV. + +Ses autres amis sont Chénier, Daunou et le petit Louvet; _Adolphe_ et +_Faublas_. + +Au salon de Mme de Staël, Talleyrand, de retour en France, occupait +le premier rang et tendait les fils de ses intrigues. + +C'est dans ce monde du Directoire que brille M. Benjamin Constant. +Parisien d'esprit et de droit, car il s'est fait naturaliser Français en +vertu de la loi du 15 décembre 1790, qui accordait les droits civiques +aux protestants issus de famille expulsées jadis pour cause de religion. + +Ce grand monde parisien, et surtout le salon de _l'ambassadrice_, le +correspondant de Mme de Charrière a le courage de le lui écrire: «lui +vaut mieux que le petit cabinet de Colombier.» + +Il s'en excuse et ajoute: «Vous ne serez pas fâchée contre moi, n'est-ce +pas? Si vous n'étiez pas si sauvage, que vous voulussiez rassembler dans +votre cabinet vingt-cinq personnes, que l'un fût girondin, l'autre +thermidorien, l'autre platement aristocrate, l'autre constitutionnel, un +autre jacobin, dix autres rien, alors j'aimerais à voir Constant écouté +de tous à Colombier et goûté par tous. Le salon d'ici lui va mieux. S'il +n'y passait que deux heures par jour, il serait pour lui la meilleure +étude. Mais, hélas! il y passe dix-huit heures, il ne vit plus que dans +ce salon, et le salon le fatigue, il n'en peut plus. Sa santé se +délabre, son physique si grêle souffre déjà...» Adolphe se voûte, pense +à la retraite et soupire après les heures paisibles des petites +principautés allemandes. Il s'endort à déjeuner en mangeant des cerises +avec Riouffe. + +La première brochure avait pour titre: _De la Force du Gouvernement +actuel et de la nécessité de s'y rallier_. Le _Moniteur_ l'imprima avec +un éloge mêlé pourtant de quelque réserve. M. Benjamin Constant était +trop assidu auprès de Mme de Staël, pour qu'on ne le soupçonnât pas +d'appartenir à la faction qui s'opposait à la réélection des deux tiers +de la convention. + +M. Loëve-Weimar, dont il faut ici suivre les indications, publiées dans +un article de la _Revue des Deux-Mondes_ du 1er février 1844, prétend +que M. Benjamin Constant écrivit trois articles contre ces décrets. M. +de Loménie met ces articles en doute et déclare n'avoir pu les retrouver +s'ils existent. + +La situation politique de M. Benjamin Constant nous paraît mieux +expliquée dans l'article d'un de ses amis et contemporains, M. Pagès (de +l'Ariége)[2]. + +[Note 2: Voir _le Dictionnaire de la Conversation_.] + +La faiblesse du Directoire donnait naissance à des situations mal +définies: «Le club de Clichy luttait contre la révolution tout entière. +Le club _constitutionnel_ de Salm luttait à la fois contre les hommes de +la terreur et contre ceux du royalisme. Les haines s'envenimèrent.» Les +Jacobins avaient le club du Manége. + +À ces nuances, il faut ajouter celle des adversaires de la réélection +des deux tiers de la convention citée plus haut. Cette nuance créait un +schisme dans le club de Salm, dont M. Benjamin Constant fut le +secrétaire. Mais les nuances de ce genre qui ne peuvent servir que +d'appoint aux réactions, sont promptement emportées par le courant +contre-révolutionnaire. + +Le club constitutionnel de l'hôtel de Salm, essayait de réaliser au +profit de la République la politique du juste-milieu. Dans le fond, par +leurs moeurs, par la tournure de leur esprit, les républicains de +l'hôtel de Salm inclinaient purement et simplement vers la monarchie +constitutionnelle. + +En publiant des brochures portant pour titre: _Des effets de la +Terreur_, dans un moment de réaction politique, il est évident qu'on +contribue soi-même à accélérer le mouvement de ces réactions. + +Personne, aujourd'hui, excepté les historiographes consciencieux, ne +feuillette ces écrits de circonstance. Ils passeraient aujourd'hui pour +des lieux communs. Le style de tribune (défaut ordinaire des écrivains +orateurs) dans lequel ils sont conçus, n'est point de nature à les +sauver de l'oubli. + +Ces divers opuscules ont été publiés en 1829 sous le titre de _Mélanges +littéraires et politiques_. + +Le coup d'État du 18 fructidor permit de juger le caractère politique de +M. Benjamin Constant. Il n'y a pas de meilleure pierre de touche pour +les caractères, dans la vie publique, que les événements de ce genre. + +Dans un discours prononcé au club de Salm, il articula des paroles +qu'il contredit plus tard, mais dans lesquelles il donnait alors son +approbation au coup d'État. Cela n'était pas très-conséquent avec le +libéralisme de ses opinions. Rien de plus fréquent d'ailleurs que cette +inconséquence chez les libéraux. La haine de la révolution, si mal +comprise pendant longtemps, les rejetait dans toutes les circonstances +périlleuses du côté du despotisme. + +Avant le 18 fructidor, la ligne politique de M. Benjamin Constant, par +cela même qu'elle était douteuse, l'exposait aux récriminations et aux +attaques de tous les partis. Il eut un duel avec un journaliste nommé +Sibuet. Le duel faisait aussi partie de la politique du temps. Il +reparaît de temps en temps en France dans le monde politique et +littéraire, où il semble se concentrer; ce qui prouve uniquement que +l'amour-propre est plus développé dans les classes intellectuelles +qu'ailleurs. + +La réaction allait grand train. M. Benjamin Constant reprit alors ce +rôle de frondeur qui n'a peut-être pas été sans utilité en France à +diverses époques de notre histoire, mais qu'il n'en faut pas moins +considérer comme un ingrédient politique dangereux aussi peu conforme au +génie de la monarchie qu'à celui d'une démocratie égalitaire et +gouvernementale comme la démocratie française. + +Au tribunat, dont il fit partie après le 18 brumaire, M. Benjamin +Constant essaya de faire de l'opposition parlementaire comme s'il eût +été à la chambre des communes ou à l'assemblée constituante. Mais les +temps étaient changés. Par un abus de pouvoir qui faisait pressentir la +grande dictature militaire sous laquelle la France allait tomber, +Bonaparte épura (Mme de Staël disait _écréma_) le tribunat. + +Depuis soixante ans, en France, les événements ont si complétement +dominé les hommes et violé si manifestement le droit apparent et la +justice écrite, que ces événements n'ont souvent été compris ni par ceux +qui les accomplissaient ni par ceux qui les subissaient. De telle sorte, +qu'au point de vue individuel, ils sont restés crime pour celui qui les +a commis, vertu pour qui s'y est opposé. Ce sont les destinées de la +Révolution qui, en vue d'un droit et d'une justice supérieurs, poursuit +sa marche à travers les institutions presqu'aussitôt brisées qu'elles +ont été créées. + +La phase militaire de la Révolution ne fut comprise que comme +l'expression de l'ambition et du génie d'un homme superposant sa volonté +à la loi. C'était n'en voir que le côté mesquin et humiliant. + +Le salon de Mme de Staël ne vit que ce côté-là. Avec tout l'esprit +qui s'y trouvait, on ne s'y éleva pas jusqu'à cette pensée altière et +républicaine: que les grands hommes sont de fragiles instruments +engendrés par et dans la mesure des situations, pour la déduction +logique des faits antérieurs. Ce sont les anneaux apparents de la chaîne +historique des nations. Mais quoique leur utilité soit incontestable, il +n'est pas moins certains pour quiconque médite l'histoire des sociétés +humaines, que ces hommes ne sont pas individuellement indispensables. +Les idées se développent sous la loi d'une harmonie pareille à celle +qui conduit les astres et les mondes, les peuples marchent sous +l'inspiration de cette loi du développement des idées et les grands +hommes qui dépassent çà et là les multitudes et qui semblent les guider, +ne les guident pas plus que le boeuf qui prend la tête du troupeau ne +guide le troupeau chassé par un être supérieur: le bouvier, c'est-à-dire +l'homme. + +Mais il est utile pourtant à la marche des affaires humaines, à sa +régularisation, que certains hommes prennent les devants et se +précipitent les premiers dans les voies de la Providence. + +Dans le salon de Mme de Staël, devenu l'asile des tribuns éliminés, +on fit de l'esprit sur le grand homme; on croisa vaillamment la parole +contre le sabre, ce qui était plus courageux que prudent et +qu'intelligent, peut-être. Il y a des instants ou la parole est à la +hache et au glaive. L'esprit doit alors laisser passer, avec cette +pensée que le sang humain ne coule pas en vain et qu'il a son éloquence +plus retentissante que les chuchotteries d'un cercle élégant réuni +autour d'une cheminée de boudoir. + +Les hommes comme Napoléon qui vont si furieusement à la destinée, +s'impatientent du moindre obstacle. Le salon de Mme de Staël fut +dispersé comme un petit amas de feuilles sèches sous le vent d'ouest. + +M. Benjamin Constant, qui venait de publier sa brochure intitulée _les +Suites de la contre-révolution de_ 1660 _en Angleterre_, s'aperçut, mais +trop tard, que le modérantisme tout aussi bien que l'anarchie conduit au +despotisme. Cet inconséquent alla en compagnie de la femme avec laquelle +il avait contracté une liaison si orageuse, transporter son joli bagage +d'humour et d'esprit de salon, dans une petite cour littéraire de +l'Allemagne, la cour de Goëthe et de Schiller, je veux dire celle de +Weimar. + +La bonne Allemagne, pays des rêves, des légendes, des longs loisirs, +était un asile tout à fait convenable à ces gens qui firent tant de +dépense d'écritures et de paroles. + +Là, M. Benjamin Constant traduisit _Wallenstein_ en vers détestables. +Mais où tourner ce surcroît d'inquiétudes et de besoin d'activité que +la politique absorbe si bien? Il fallut hélas! le décharger sur les +choses de la vie intime. + +Ne pouvant plus faire d'opposition au gouvernement, il en faisait à sa +maîtresse. Et quelle opposition! M. Benjamin Constant, si malheureux une +première fois en ménage, s'était imaginé de songer à une union nouvelle. + +Il voulut épouser Mme de Staël malgré elle. Épouser Corinne, quelle +fantaisie! quelle audace! quelle imprudence! combien un tel projet est +loin du sens commun! + +Après les douleurs qui sont la fin ordinaire de ces unions illégitimes, +M. Benjamin Constant chercha des consolations dans un second mariage. Il +épousa en 1808 Mme de Hardenberg avec laquelle il a vécu à Goettingue +en bonne intelligence, quoique les derniers orages de sa rupture avec +Mme de Staël ne fussent pas encore terminés. + +Pendant ce temps de repos et de convalescence du coeur, M. Benjamin +Constant travailla à son grand ouvrage sur la religion. Ce livre, qui +l'occupa toute sa vie et que la postérité lira peu, lui fut du moins +fort utile de son vivant. Cela lui faisait une occupation quand il était +souffrant, lorsqu'il avait éprouvé des revers en amour ou au jeu. M. +Benjamin Constant, l'esprit tout plein du sentiment de la vanité des +passions, rentrait alors chez lui et disait: «Travaillons à mon livre +sur les religions.» + +Cet ouvrage se ressentait lui-même des passions de l'auteur. Versatile, +sec et bien inférieur à ce que le génie littéraire moderne a créé en ce +genre sous la plume éloquente des Lamennais, des Châteaubriant ou sous +la logique des Maistre et des Bonald. C'est un livre du passé, un livre +de l'ancien régime mal accommodé au régime nouveau. Ce livre commencé le +front haut, avec toute l'impudence philosophique imaginable, a l'air, en +finissant, d'un vieux libertin qui cherche à se convertir. + +À côté de ces graves travaux, se succèdent vers la même époque de la vie +de M. Benjamin Constant plusieurs oeuvres littéraires; notamment le +roman d'_Adolphe_. + +Ce petit roman, remarquable par l'analyse des sentiments, n'est +cependant pas, selon nous, digne du succès considérable qu'il a obtenu. +Le style en est clair, mais décoloré. L'impression générale qui résulte +du livre n'est pas de nature à élever l'esprit ou le coeur. Un sentiment +d'aride tristesse est à peu près tout ce qui reste au lecteur à la +dernière page de ce livre. Son mérite le plus positif est purement +moral. L'auteur déduit avec une expérience visible le danger des unions +illégitimes, particulièrement entre personnes d'âge disproportionné. + +Dans la préface de la troisième édition d'_Adolphe_, M. Benjamin +Constant parle avec un dédain plus apparent que réel de ce livre dont il +n'a pas révélé le secret. «Sans la presque certitude qu'on voulait en +faire une contrefaçon en Belgique, dit-il, et que cette contrefaçon, +comme la plupart de celles que répandent en Allemagne et qu'introduisent +en France les contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et +d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me +serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique pensée de +convaincre deux ou trois amis, réunis à la campagne, de la possibilité +de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les personnages se +réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours la même.» + +Si tel était l'unique but de l'auteur, il faut avouer que ce but ne +valait pas la peine d'écrire. + +D'autres personnes prétendent qu'_Adolphe_ est une manière de confession +dans laquelle M. Benjamin Constant a versé le secret de ses douleurs et +de ses fautes à propos de sa rupture avec Mme de Staël. + +Ici s'établit une petite controverse entre les biographes et les +commentateurs de M. Benjamin Constant. Les uns prétendent que le +personnage d'Ellenore n'est autre que Mme de Staël. D'autres font +observer avec quelque raison que dans cette liaison ce fut Mme de +Staël et non M. Benjamin Constant qui, par le refus de sa main, provoqua +une rupture; ce qui ne serait guère conforme au personnage d'Ellenore. + +M. de Loménie va plus loin, il donne le nom de la personne qui servit +de modèle au romancier; ce fut, à ce qu'il prétend, une Anglaise, Mme +Lindsay, avec laquelle M. Benjamin Constant eut une liaison passagère. + +Ce fut à peu près vers la même époque, qu'outre sa traduction de +_Wallenstein_, M. Benjamin Constant écrivit un autre ouvrage en vers +intitulé: _Florestan ou le sage de Soissons_. C'était une satire contre +ses ennemis politiques. Les vers de M. Benjamin Constant ne feront pas +oublier sa prose. + +Nous préférons nous arrêter un instant à un autre ouvrage qu'il publia +pendant ses années d'exil, en 1813, sous ce titre: _De l'esprit de +conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation +européenne_. + +En dehors même des circonstances qui lui donnèrent un succès +d'opposition presqu'européen, cet écrit se distingue par des qualités +assez solides pour le faire survivre aux causes politiques qui l'ont +engendré. C'est une étude sérieuse sur le danger du régime militaire +appliqué aux affaires civiles, et sur l'impossibilité de rien fonder +sur l'usurpation. + +La lecture de cet écrit est fortifiante pour l'esprit. Le style en est +ferme, clair, viril; la pensée en est droite, élevée, modérée, +satisfaisante. Telle était la brochure politique à l'époque où il +existait encore en France des publicistes sérieux. + +Pendant son séjour en Hanovre, il avait eu quelques entretiens avec +Bernadotte, dangereuse fréquentation pour un proscrit. Elle fit médire +de M. Benjamin Constant. Nous disons médire parce qu'on supposa un +moment qu'il eût favorisé Bernadotte dans ses vues sur le trône de +France. + +Rentré à la première Restauration avec M. Auguste de Staël, M. Benjamin +Constant soutint le gouvernement de Louis XVIII dans une série +d'articles qu'il publia du 15 avril 1814 au 19 mars 1815, dans le +_Journal des Débats_. + +À cette dernière date, l'Empereur était déjà à Fontainebleau et Louis +XVIII montait en voiture. Or, le dernier article de M. Benjamin Constant +était une protestation fort vive contre le retour de Napoléon. Il +terminait en jurant qu'il n'aurait pas l'infamie de se traîner d'un +pouvoir à l'autre. Il se retira ensuite chez le consul américain, gagna +Nantes et revint à Paris neuf jours après. + +En moins d'un mois le serment fut oublié. _Adolphe_ n'avait pas plus de +fidélité envers les républiques, les monarchies et les empires qu'à +l'égard des femmes. + +L'empereur l'avait fait appeler, et après une conversation qui sans +doute convainquit ce récalcitrant, il le mit au conseil d'État. + +Dans une lettre écrite à un de ses amis, M. Benjamin Constant explique +sa conduite par la magie du retour de Napoléon Ier, par l'assentiment +universel du peuple et de l'armée, par la mansuétude du maître envers +ses adversaires les plus animés, par son retour sincère aux principes +libéraux. + +Ceci n'explique pas grand'chose. + +Faut-il, d'un autre côté, s'en rapporter à M. Loëve-Weimar? Est-ce par +amour pour Mme de Récamier et pour vaincre les résistances de la +belle royaliste, que M. Benjamin Constant se compromit d'une façon +aussi éclatante? Hélas! il n'est guère permis d'en douter. + +À quarante-huit ans, _Adolphe_ n'était pas guéri des maladies de +l'imagination; quoique chez lui le coeur n'ait peut-être jamais été bien +sérieusement engagé; le besoin de désespoir, le goût de l'excessif qui +tourmentaient cet homme blasé, le trompaient sur ses propres sentiments. + +S'il a, d'ailleurs, été sérieusement épris, sa passion, pour arriver sur +le tard de la vie, n'en dut être que plus ardente. L'infortuné +Jean-Jacques Rousseau l'a bien prouvé. + +Le journal _la Presse_ a commencé la publication des lettres de M. +Benjamin Constant à Mme de Récamier. Mais cette publication n'a pas +été continuée. Un procès l'a interrompue. + +Le peu que nous connaissons de ces lettres est éclairé d'une belle +flamme amoureuse, d'un style pareil à une flambée de sarments. + +Mais la vraie passion existe-t-elle dans ce foyer pétillant de toutes +les étincelles de l'esprit? Je n'oserais l'assurer. + +L'amour et la politique, c'est trop à la fois. La politique est le +dernier amour et ne souffre point de partage. C'est pourquoi les femmes +ont l'instinctive horreur de la politique. M. Benjamin joua toute sa vie +avec l'amour et avec la politique; il leur demanda des émotions comme il +en demandait aux cartes et aux dés. + +Combien les peuples, avant de prodiguer leur admiration et leur +confiance aux hommes célèbres, devraient s'enquérir jusqu'à quel point +ils en sont dignes! + +Que penser, par exemple, d'un homme de quarante-huit ans qui, au moment +où son pays, plongé dans les plus vastes complications qui aient jamais +menacé l'existence d'un peuple, écrit à sa maîtresse: «Au milieu de tout +cela, j'ai le chagrin de n'être occupé que de vous seule. Le monde +croulerait, que je ne songerais qu'à vous.» + +Son pays est menacé d'un incendie général. Les rois se disputent le +trône, et l'étranger, prêt à fondre sur la France comme sur une proie, +épie l'heure d'une défaillance. M. Benjamin Constant en profite pour +presser la dame de ses pensées de lui accorder le plus de temps +possible. Il se pose d'avance en victime, afin de se donner les grâces +du supplice, comme si les rois étaient assez fous pour couper ces têtes +sonores et légères, qu'ils savent bien être la propriété de tous les +pouvoirs qui veulent s'en servir sans trop compter sur elles. + +Mme de Récamier, beauté froide et spirituelle, contemplait sans +s'émouvoir cette manoeuvre à la Werther, qui ne seyait pas beaucoup à un +homme de l'âge de M. Benjamin Constant. «Dans sa jeunesse, dit M. Pagès +(de l'Ariége), inexpérimenté et timide, il échouait souvent devant cet +esprit de finesse que la coquetterie donne aux femmes. Il demandait de +l'amour, on lui offrait de l'amitié, et il entrait en fureur contre +toutes les femmes qui ne disputaient avec lui que sur un synonyme.» + +Sauf la timidité, dont il avait eu le temps de se guérir, la situation +était à peu près la même. + +L'article du 19 mars fut donc le résultat de cette tactique amoureuse. +Il spéculait sur le danger. «J'ai besoin de ma tête, disait-il; je +l'expose pour une cause que vous aimez.» + +Après l'article, il parle de _gaieté sur l'échafaud_, pourvu qu'_on_ +l'aime. + +Mais il manqua son effet, et l'Empereur envoya ce vieux fou travailler à +l'acte additionnel. + +Dans ses _Mémoires sur les Cent-Jours_, M. Benjamin Constant expliqua sa +conduite. Mais on prouve tout ce que l'on veut. C'est une affaire de +dextérité d'esprit et de style. Ce qui est plus difficile, c'est de +convaincre. Il ne convainquit personne... pas même sa maîtresse, qui +peut-être le méprisait un peu plus que le public. + +Alors, l'amant éconduit parle de _sombre carrière_. On dirait qu'il a +flairé le romantisme. Il ne demande plus que de l'amitié. Après +Waterloo, il sent venir l'insulte et le gentilhomme--ce qu'il y a de +plus réel en lui--se redresse un peu. Mais combien tout cela est peu +viril! + +Sa défection lui a, du moins, servi à une chose, c'est à le ramener dans +le sentier national. «Vous verrez, écrit-il à Mme de Récamier, ce que +seront les Bourbons, doublés des Cosaques pour la seconde fois!» + +Dans cette débâcle de 1815, M. Benjamin Constant vit Mme de Krudner. +Cette rencontre mystique acheva de mettre le désarroi dans ses idées. Il +tomba dans une sentimentalité religieuse assez originale de la part d'un +sceptique de cette force. + +Ici commence, pour M. Benjamin Constant, un de ces retours d'agitations +qui venaient le surprendre bien tard. Il les affronta, d'ailleurs, avec +l'énergie, le courage et l'entrain d'un vaillant homme. + +Réfugié d'abord en Angleterre, où il publia son roman d'_Adolphe_, il +rentra en France en 1816. On le dénonçait aux fureurs de la réaction; on +le provoqua, on l'attaqua même en pleine rue, à Saumur. Il se battit en +duel avec M. de Montlosier. Malade à ne pouvoir marcher, il eut aussi un +duel avec M. Barbier des Essarts. Il se battit dans un fauteuil. + +La carrière politique de M. Benjamin Constant fut mieux remplie sous +les Bourbons qu'elle ne l'avait été précédemment. Envoyé à la Chambre +par le collège électoral de la Sarthe, en 1818, il prit place dans les +rangs de l'opposition constitutionnelle. + +Il parla et écrivit beaucoup en faveur de la liberté. Ses discours ont +été réunis en deux volumes intitulés, un peu prétentieusement peut-être, +_Cours de politique constitutionnelle_. + +Il écrivit un _Traité de la doctrine politique et des moyens de rallier +les partis en France_, vaste sujet toujours élaboré, toujours +inefficace. Il prêtait aussi le concours de sa plume élégante et souple +à la _Minerve_. + +En même temps qu'il prodiguait ainsi les ressources de son esprit, ne +pouvant plus livrer ses forces épuisées aux travaux de l'amour, il les +abandonnait au démon du jeu. Un repaire, bien connu alors sous la +dénomination de _Cercle des Étrangers_, voyait chaque nuit apparaître ce +grand et précoce vieillard à ses tapis verts chargés d'or. + +Accablé de maux, épuisé, en proie aux chirurgiens, il venait de subir +une redoutable opération, quand survint la révolution de juillet. «Il +se joue ici une partie où nos têtes servent d'enjeu, apportez la vôtre,» +lui écrit M. de Lafayette. + +Il part, tout sanglant encore du bistouri, et arrive en chaise à +porteurs à l'Hôtel-de-Ville. + +Louis-Philippe lui donna deux cent, d'autres disent trois cent mille +francs. M. Benjamin les accepta pour les remettre à M. Lafitte, à qui il +les avait empruntés. + +Quelque sincérité qu'il ait pu mettre dans les paroles qu'il adressa à +Louis-Philippe, en le prévenant que dans sa pensée la liberté passait +avant la reconnaissance, il est triste de voir un homme d'État réduit +par ses vices à de pareilles extrémités. + +M. Benjamin Constant mourut la même année, le 8 décembre, dans sa +soixante-troisième année. + +Malgré ses fautes, son nom est resté presque populaire. Il aimait la +jeunesse. La jeunesse de la Restauration ne détestait ni les viveurs, ni +les libertins, ni les joueurs, pourvu qu'ils eussent d'éloquentes +paroles n faveur de la liberté. Elle se plaisait à contempler cette +tête encadrée avec je ne sais quelle négligence d'artiste et de grand +seigneur, de longs cheveux blonds et rares. Elle aimait ce visage sur +lequel toutes les passions avaient laissé comme un reflet de nos +agitations publiques. + +Ces hommes du monde révolutionnaire rappelaient à la France, humiliée +sous le joug clérical et monarchique, de grands jours écoulés. Elle leur +passait leurs vices, leurs faiblesses, et saluait en eux l'ombre de la +Révolution! + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Benjamin Constant, by Hippolyte Castille + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BENJAMIN CONSTANT *** + +***** This file should be named 20398-8.txt or 20398-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/3/9/20398/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/20398-8.zip b/20398-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..18f9635 --- /dev/null +++ b/20398-8.zip diff --git a/20398-h.zip b/20398-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7d0bb0e --- /dev/null +++ b/20398-h.zip diff --git a/20398-h/20398-h.htm b/20398-h/20398-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e00993c --- /dev/null +++ b/20398-h/20398-h.htm @@ -0,0 +1,1589 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Benjamin Constant, by Hippolyte Castille. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.r {text-align: right;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + img {border: none;} + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: 75%; + text-align: right; + color: gray; + background-color: #ffffff; + } /* page numbers */ + sup {font-size: 55%;} + .center { clear: both; + text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Benjamin Constant, by Hippolyte Castille + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Benjamin Constant + +Author: Hippolyte Castille + +Release Date: January 19, 2007 [EBook #20398] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BENJAMIN CONSTANT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[Page 1]</a></span></p><hr style="width: 65%;" /> + +<h3>PORTRAITS HISTORIQUES</h3> + +<p class="center">Au dix-neuvième siècle.</p> + +<h3><img src="images/001.jpg" alt="image" width="25%" /> 26 <img src="images/002.jpg" alt="image" width="25%" /></h3> + +<p> </p> + +<h1>BENJAMIN CONSTANT.</h1> + +<p class="center">PAR</p> + +<h3>HIPPOLYTE CASTILLE</h3> +<p> </p> +<hr style='width: 25%;' /> +<p> </p> +<h3>PARIS<br /><br /> +FERDINAND SARTORIUS, ÉDITEUR,<br /><br /> +9, RUE MAZARINE, 9.</h3> + +<p class="center">(L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de traduction et de +reproduction à l'étranger.)</p> + +<p class="center">1857</p> +<p class="center">IMPRIMERIE DE L. TINTERLIN ET Cº,<br /> +RUE N<sup>e</sup>-DES-BONS-ENFANTS, 3.</p> +<p> </p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span></p> +<p class="center"><img src="images/003.jpg" alt="Benjamin Constant" width="50%" /><br /> +<span class="smcap">Benjamin Constant</span></p> +<p> </p> +<p class="center"><img src="images/004.jpg" alt="image" width="50%" /></p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span></p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>BENJAMIN CONSTANT.</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="r"> +«Tout en ne m'intéressant qu'à<br /> +moi, je m'intéressais faiblement<br /> +à moi-même. Je portais<br /> +au fond de mon cœur un besoin<br /> +de sensibilité dont je ne<br /> +m'apercevais pas, mais qui, ne<br /> +trouvant point à se satisfaire,<br /> +me détachait successivement<br /> +de tous les objets qui, tour à<br /> +tour, attiraient ma curiosité.<br /> +Cette indifférence sur tout s'était<br /> +encore fortifiée par l'idée<br /> +de la mort.»<br /> +</p> + +<p class="r">(<span class="smcap">Benjamin Constant</span>, <i>Adolphe</i>.)</p> + + +<p>Un soir, en décembre 1830, une foule immense s'engouffra dans la triste +rue de marbriers et de fossoyeurs qui meneau cimetière du Père-Lachaise. +Paris, ses hautes maisons et ses tours grises se perdaient dans la nuit. +<span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span>Il pleuvait. Mais la foule émue, qui s'acheminait si tard vers la +funèbre colline de l'Est, ne sentait ni la pluie, ni le froid.</p> + +<p>Des étudiants et des ouvriers traînaient, par ce servile instinct des +multitudes heureuses de s'atteler au char de la célébrité, le cadavre +d'un illustre acteur de la vie publique. Comme dans les images qui +représentent les funérailles de Werther, on voyait des gens armés de +torches, les uns à pied, les autres à cheval. L'émeute mortuaire qui se +fait autour des cercueils politiques, la bière qui s'était trouvée trop +grande pour le corbillard, le pavé glissant, les cris de <i>Vive la +liberté!</i> avaient retardé le convoi.</p> + +<p>De sorte que ce fut avec une mise en scène tout à fait théâtrale que le +Méphistophelès de la démocratie, M. Benjamin Constant, fut apporté à sa +dernière demeure.</p> + +<p>M. de La Fayette prononça un discours, où l'éloge de la liberté se +mêlait à l'éloge du tribun décédé. La terre se referma ensuite sur ce +pauvre corps tourmenté, pendant quarante ans, par tant de passions plus +<span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span>ou moins factices et par tant de vanités de l'esprit et du cœur.</p> + +<p>La France, au dix-neuvième siècle est, quoi qu'elle en pense, plus +malade de son imagination que de son génie. À l'heure où j'écris, +l'activité tourne au positif et paraît se concentrer avec une énergie +singulière dans les questions d'intérêt matériel. Mais toute la première +moitié du siècle offre un caractère fort différent.</p> + +<p>Ce n'est qu'à dater du règne de Louis-Philippe que la transformation +commence. Encore rencontre-t-on, à cette époque, une pléiade d'utopistes +qui prouve que l'imagination, pour avoir pris des aspects systématiques, +survit encore. Elle cherche à survivre, en dépit de la matière +envahissante, dans un romantisme économique qui rivalise avec le +débordement de vers et de feuilletons dont notre adolescence fut +inondée.</p> + +<p>Les choses ont changé. <i>Adolphe</i> aujourd'hui ne se nomme plus Benjamin +Constant; il se nomme tout simplement Monsieur Million, banquier, +déjeune en imagination de la tête de Rothschild et ne fait de victimes +qu'à la Bourse.</p> + +<p>M. Benjamin Constant traversa les trois<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> phases révolutionnaires, +militaire et parlementaire qui préparent l'ère encore inconnue vers +laquelle nous marchons, et que, jusqu'à présent, on a surnommée l'<i>ère +industrielle</i>.</p> + +<p>Henri-Benjamin Constant de Rebecque fut un Flamand qui naquit à +Lausanne, le 25 octobre 1767. Ses aïeux ont guerroyé au seizième siècle, +sous Charles-Quint et sous Henri IV. C'était une famille +d'Aire-sur-la-Lys, bonne petite ville de l'Artois, qui dort paisiblement +entre ses hautes et pittoresques fortifications. Cette famille était +devenue protestante au seizième siècle.</p> + +<p>Il perdit sa mère en naissant. Son enfance manqua de ces impressions +tendres qui, chez les hommes d'imagination, sont surtout nécessaires, +parce qu'elles assouplissent l'orgueil et l'égoïsme de leur +personnalité. Son père était un colonel suisse au service des +états-généraux de Hollande.</p> + +<p>Le privilège de porter des armes, l'éclat barbare du costume, l'absolu +dans l'obéissance comme dans le commandement, engendre chez les +militaires une sécheresse<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> d'esprit, un scepticisme, un matérialisme de +bonne humeur qui n'est pas ce qu'il y a de mieux pour l'éducation de la +jeunesse. Le militaire est toujours, dans sa propre pensée, un peu +conquérant, un peu irrésistible, et persuadé, avant tout, de la raison +de la force. Aussi reste-t-il fort léger en matière de sentiment.</p> + +<p>Lisez les maximes du père d'<i>Adolphe</i> sur les femmes et les conseils +qu'il donne à son fils. Cela vous aidera beaucoup à comprendre le cœur +de Benjamin Constant.</p> + +<p>Mais chez un capitaine de troupes suisses à la solde étrangère, ces +principes se doublent d'un positivisme genevois et d'une impassibilité +de gendarme qui comblent la mesure.</p> + +<p>Le père de M. Benjamin Constant avait conservé le flegme flamand de ses +ancêtres. Il y joignait un mélange d'ironie et de timidité qui tuèrent, +dans l'âme de son fils, la facilité de l'abandon; une des plus +précieuses facultés, en ce qu'elle aide à supporter la vie et crée des +sympathies.</p> + +<p>L'abandon est comme la grâce, un don<span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> inestimable, un des précieux +joyaux des fées qu'on nomme l'<i>amabilité</i>.</p> + +<p>Nous l'avons déjà vu dans Talleyrand, ces enfants sans mère et que le +caractère de leur père prive des épanchements du jeune âge, atteignent +souvent, dès l'enfance la plus tendre, une déplorable précocité. Le père +et le fils s'observaient. Quelquefois l'émotion les gagnait. Ils étaient +sur le point de se jeter dans les bras l'un de l'autre. Mais le père, +gourmé dans sa dignité, empêché par cette timidité qui envahit quiconque +se déshabitue d'être affectueux, attendait que son fils fît le premier +pas. Et le fils, bridé par l'apparente froideur du père, se tenait à +distance.</p> + +<p>Tous deux devinrent à ce commerce contraints, ironiques, réservés dans +leurs sentiments et superficiels dans leur langage.</p> + +<p>À douze ans le jeune Benjamin Constant était un petit homme, +c'est-à-dire un petit monstre d'esprit, d'impertinence, d'<i>expérience</i>, +de rectitude dans le style. Son père n'était pas partisan de l'éducation +de collège. Il lui donna des précepteurs; mais la plupart échouaient +contre l'indocilité de leur écolier.<span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span></p> + +<p>L'un d'eux pourtant, c'est M. Benjamin Constant qui l'a rapporté, +réussit à lui enseigner quelque chose.</p> + +<p>«Il me proposa, dit-il, de nous faire à nous deux une langue qui ne +serait connue que de nous.»</p> + +<p>Cette proposition enflamma l'imagination du jeune Benjamin Constant.</p> + +<p>On se met à l'œuvre et on commence par inventer un alphabet. C'était le +précepteur qui traçait les lettres de la langue nouvelle. Après les +lettres vint un dictionnaire. Quel charme de ranger ces mots de son +invention sous des lois grammaticales! On apprend vite quand la passion +s'en mêle.</p> + +<p>Bientôt <i>la langue à deux</i>, la langue inconnue, se trouva complète, +riche, colorée, pleine d'une grandeur, d'une magnificence, d'une grâce à +faire pâlir tous les idiomes vulgaires.</p> + +<p>Cette langue, c'était du grec!</p> + +<p>Selon la propre expression de M. Benjamin Constant lui-même, son +précepteur avait réussi à lui faire apprendre le grec en le lui faisant +<i>inventer</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span></p> + +<p>Dans une lettre, fort curieuse, écrite de Bruxelles, 17 novembre 1779, +par le jeune Benjamin Constant à sa grand'mère, lettre citée par la +plupart de ses biographes, la précocité dont nous parlions plus haut, +apparaît dans toute sa sécheresse.</p> + +<p>La première partie de cette lettre, dans laquelle il reproche à sa +grand'mère sa paresse d'écrire et l'oubli qu'elle fait de lui, est un +chef-d'œuvre de raison et de sensibilité. Mais l'arrangement et l'ordre +des idées ont quelque chose de si parfait, qu'on dirait d'une épître +dictée par un professeur ou par un père.</p> + +<p>Mais, après avoir continué à l'avenant sur ses études: qu'il s'accuse de +négliger, il arrive à cette phrase: «Je voudrais qu'on pût empêcher mon +sang de circuler avec tant de rapidité et lui donner une marche plus +cadencée. J'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet: je joue des +<i>adagio</i> et des <i>largo</i> qui endormiraient trente cardinaux.»</p> + +<p>Un poëte nerveux, une célébrité surmenée par les tiraillements de +l'amour-propre, les<span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> efforts de l'imagination, les irritations de la +lutte, raisonneraient-ils leurs sensations avec plus d'analyse?</p> + +<p>Après un trait de grâce maniérée et d'esprit, car cet enfant a déjà de +l'esprit; «je crois, ma chère grand'mère, ajoute-t-il, en parlant de sa +légèreté, que le mal est incurable et qu'il résistera à la raison même; +je devrais en avoir quelque étincelle, car j'ai douze ans et quelques +jours; cependant je ne m'aperçois pas de son empire: si son aurore est +si faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans?»</p> + +<p>Ne le croyait-on pas déjà à la tribune de la Chambre des députés? Voici +maintenant l'homme du monde et l'observateur.</p> + +<p>«Savez-vous, ma chère grand'mère, que je vais dans le monde deux fois +par semaine! J'ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras, une +main sur la poitrine, l'autre sur la hanche; je me tiens droit et fais +le grand garçon tant que je puis. Je vois, j'écoute, et jusqu'à ce +moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde; ils ont tous l'air de +ne pas s'aimer beaucoup.<span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span></p> + +<p>Voici maintenant le joueur.—Je note chaque point de cette lettre, parce +que nous retrouverons tout cela chemin faisant, dans l'homme fait, dans +le vieillard.</p> + +<p>«Cependant, continue-t-il, le jeu et l'or que je vois rouler me causent +quelque émotion; je voudrais en gagner pour mille besoins que l'on +traite de fantaisie...»</p> + +<p>Cet apprenti, déjà si avancé des salons du grand monde, fut enlevé la +même année à ses dangereuses contemplations, et placé par son père à +l'université d'Oxford. Il n'y apprit que la langue anglaise. Oxford est +pour les Anglais le couronnement d'une instruction solide et déjà +complète.</p> + +<p>Son père rentra en Allemagne et le mit à l'université d'Erlangen.</p> + +<p>En même temps qu'il poursuivait ses études, introduit à la cour de la +margrave de Baireuth, il continuait de fréquenter le monde.</p> + +<p>M. Benjamin Constant a donné une idée de ces petites cours dans son +roman d'<i>Adolphe</i>, lorsqu'il parle de ces princes allemands qui +gouvernent avec douceur un pays de<span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> peu d'étendue, protègent les savants +et les artistes, et, par orgueil aristocratique, s'entourent de +courtisans très-nobles et très-imbéciles.</p> + +<p>«Je fus accueilli dans cette cour, dit <i>Adolphe</i>, avec la curiosité +qu'inspire naturellement tout étranger qui vient rompre le cercle de la +monotonie et de l'étiquette.»</p> + +<p>D'Erlangen, il alla achever ses études à Edimbourg, où il se lia avec +des whigs qui, depuis, ont fait du bruit dans le monde: la fréquentation +de Graham, de Wilde, d'Erskine, de Makintosh, dut laisser des traces +dans son esprit.</p> + +<p>Nous le retrouvons ensuite à Paris, en 1787. Il a vingt ans. C'est pour +lui l'époque critique, l'époque des passions. Ici se nouent presque tous +les fils de cette existence si uniforme par les événements qui la +composent, si tourmentée pourtant, comme Benjamin Constant l'a fait +observer lui-même.</p> + +<p>À Paris, d'après son propre aveu, il mena une vie folle. Il logeait dans +la maison Suard, où il rencontrait des gens de lettres très-avancés dans +la carrière et fortement<span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> empreints de la philosophie du dix-huitième +siècle, les Morellet, les Lacretelle, les La Harpe, les Marmontel.</p> + +<p>Les fréquentations de la maison du professeur Stewart, à Oxford; celles +de la maison Suard, à Paris, lui laissèrent deux empreintes qu'il +conserva toujours; l'empreinte du whig et celle du voltairien. La cour +de Brunswick ajoutera une troisième nuance à cette capricieuse +individualité: le germanisme.</p> + +<p>L'ensemble de ces choses constitua certainement une bonne partie de son +originalité extérieure.</p> + +<p>Un des compagnons de cette vie folle et ruineuse de toutes les manières, +était ce Laclos, qu'on rencontre au début de la vie politique des +principaux acteurs de la comédie de quinze ans. Laclos est mêlé, comme +par une malice du diable, aux origines de la politique du Palais-Royal. +Il tient la plume dans les premières escarmouches de la monarchie +parlementaire qui tend à se faire jour. Il a été le premier confident et +le premier instrument de cette politique qui a<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> amené le triomphe de la +classe moyenne en France, et qui a prétendu personnifier l'ordre, le +mérite et la vertu.</p> + +<p>C'est durant ce premier séjour à Paris, que M. Benjamin Constant +rencontra chez M. Necker une femme-auteur qui occupa assez longtemps son +imagination, M<sup>me</sup> de Charrière. Il ne paraît pas qu'il ait alors connu +M<sup>me</sup> de Staël, absente sans doute à l'époque de ce court séjour.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Charrière, Hollandaise de naissance, qui a vécu en Suisse, et +dont la vraie place était à Paris, a écrit de jolies nouvelles. M. +Sainte-Beuve a publié une partie de sa Correspondance avec Benjamin +Constant. Cette Correspondance nous montre M<sup>me</sup> de Charrière sous +l'aspect d'une femme du dix-huitième siècle, c'est-à-dire douée de +beaucoup de liberté d'esprit, d'une intelligence supérieure, bonne +femme, mais bizarre, paradoxale, et poussant trop loin l'analyse des +sentiments pour ne pas se heurter à l'épicuréisme et à la mort.</p> + +<p>Les lettres de M. Benjamin Constant, beaucoup plus nombreuses, aident<span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span> +singulièrement à la compréhension de cette nature complexe, qui échappe +si aisément au crayon.</p> + +<p>Le futur tribun de la Restauration s'y montre tel qu'il exista sous la +pompe du langage, sous les grands mots dont fut bernée la jeunesse de +nos pères. On l'y voit avec ce mélange d'égoïsme et de sensibilité, +qu'il a si bien décrit lui-même, ironique et tendre, saturé du mépris +des hommes, indifférent au vice et à la vertu, mélancolique, paresseux, +violent, voilant l'aridité du fonds sous l'éclat de la forme, mobile, +incertain, sans foi religieuse ni philosophique, démocrate par humanité +peut-être, mais beaucoup aussi par une sorte d'esprit satanique à la +Byron; blasé, ennuyé, âme marchant avec l'idée constante et +décourageante de la mort, sans effroi ni appétition de ce qui peut +exister par de-là le tombeau.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Charrière avait connu Benjamin Constant au sortir de +l'enfance. À dater de leur rencontre à Paris, cette liaison devint plus +vive. M<sup>me</sup> de Charrière avait alors quarante-cinq ans, et Benjamin +Constant entrait<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> dans sa vingtième année. Il était alors fort amoureux +d'une demoiselle Jenny Pourrat, qui l'éconduisait doucement et +prudemment, ne se souciant point d'un pareil mari. Et, selon toute +apparence, M<sup>me</sup> de Charrière n'en était encore vis-à-vis de lui qu'au +rôle d'amie indulgente avec laquelle un jeune homme <i>parle raison</i>.</p> + +<p>Cependant M. de Constant le père, peu satisfait de la conduite de son +fils, le rappela près de lui à Bois-le-Duc, afin de l'obliger à choisir +une carrière.</p> + +<p>L'amour, l'ennui, la contrariété et surtout ces coups de tête que +Benjamin Constant prenait si souvent pour du désespoir, s'en mêlant, au +lieu d'aller à Bois-le-Duc, il partit pour l'Angleterre avec trois +chemises, quelques bas, une paire de pantoufles en guise de souliers et +trente et un louis en poche.</p> + +<p>Il arrive à Douvres, et le voilà courant à pied le pays, couchant dans +les auberges de villages et quelquefois dans une simple cabane, se +faisant en imagination un poëme d'aventure et de misère comme +Jean-Jacques Rousseau et Goldsmith. Mais tout est<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> factice dans Benjamin +Constant. Il sait bien qu'à Londres il a des amis riches et puissants; +qu'une lettre, un avis, un mot, et sa bourse est remplie. Comme un +curieux au sommet d'une tour bordée d'un solide garde-fou, il regarde en +riant l'abîme et se donne le plaisir d'avoir peur.</p> + +<p>«Ah! que je vais être heureux cet automne, s'écrie-t-il, avec du linge +blanc, une voiture et un habit sec et propre!»</p> + +<p>À travers ses pérégrinations il entretient sa confidente de mille +projets fantastiques, de rêves d'agriculture en Amérique, etc., etc. Une +lettre du père qui promet son pardon à la condition qu'on reviendra au +logis, et qu'on acceptera un emploi de chambellan à la Cour du duc de +Brunswick.</p> + +<p>Le 3 octobre, à huit heures du soir, M. Benjamin Constant, qui venait de +traverser à pied le canton de Vaud, arrivait à Colombiers et frappait à +la porte de M<sup>me</sup> de Charrière. Il partit le lendemain pour Lausanne. +Mais, peu de jours après, il revint auprès de son amie et passa deux +mois à se refaire de ses fatigues, moitié malade, moitié bien<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> portant, +dans une douce convalescence, dans de longues causeries, dans ce milieu +de petits soins qu'une femme amoureuse et sur son dernier déclin sait si +bien prodiguer au jeune homme dont elle désire se faire aimer.</p> + +<p>L'amour vint en effet, amour maladif, bizarre, et portant en soi-même, +par la disproportion d'âge de l'amant et de la maîtresse, un prompt +germe de mort.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Charrière n'en laissa pas moins une impression durable chez M. +Benjamin Constant. Car, pendant huit années, il continua de lui écrire à +intervalles irréguliers il est vrai.</p> + +<p>Mais dès son arrivée à la Cour de Brunswick, il est aisé de voir au ton +de cette correspondance que M<sup>me</sup> de Charrière est déjà revenue à son +modeste rôle de confidente, et qu'elle en accepte avec résignation les +muettes douleurs.</p> + +<p>D'abord ce sont des railleries sur la Cour du duc de Brunswick, sur ses +bals: «Vous ne tanze pas, monsieur le baron?»—«Non, Madame.»—«<i>Der +herr kammerjunker<span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> danzen nicht</i>.»—<i>Nein, Eure Excellenz</i>.»—«Votre +Altesse Sérénissime aime beaucoup la danse.»—Votre Altesse Sérénissime +dansera-t-elle encore?»—«Votre Altesse Sérénissime est infatigable.»</p> + +<p>Mais voici qu'une blonde Wilhelmine console Benjamin Constant de la +stupidité de la noblesse brunswickoise et hambourgeoise. À qui fait-il +part de cette consolation? À M<sup>me</sup> de Charrière. Il se marie. À qui +confie-t-il ses joies conjugales? À M<sup>me</sup> de Charrière.</p> + +<p>Bientôt il s'aperçoit que sa Wilhelmine aime un Brunswickois quelconque. +Benjamin Constant a de l'esprit, il s'en fait une arme. Mais Wilhelmine +a du caractère. Un divorce dénoue cette situation. Mais tout en +divorçant Benjamin Constant soupire. Il l'aime, sans doute? Lui, aimer, +non pas; cela ne dépend pas de lui, et il n'en est pas capable. Mais il +a besoin d'émotion; n'en pouvant trouver de vraies, il s'en crée de +fausses. Trop d'imagination unie à une grande sécheresse de cœur et à +un irrémédiable fonds de légèreté et de scepticisme<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> expliquent cette +agitation dans le vide. Peu d'hommes ont mis autant d'art à se rendre +malheureux sans pouvoir même se bien convaincre de ce malheur.</p> + +<p>Il est très-singulier qu'à travers cette existence de gentilhomme; +d'amoureux à la Werther et de joueur, car il contracta de bonne heure +cette fatale passion, M. Benjamin Constant ait conçu l'idée d'écrire un +livre sur les religions. Il y a des sujets endémiques comme certaines +maladies. La fin du dix-huitième siècle s'occupa beaucoup de +polytheïsme. C'était encore une façon de prêter des armes à la +philosophie contre l'église.</p> + +<p>C'est à dix-neuf ans que lui vint la première pensée d'écrire ce livre. +Et, selon son propre aveu, il n'avait alors aucune des connaissances +nécessaires pour écrire quatre lignes raisonnables sur un pareil sujet. +Tout en faisant sa cour à M<sup>me</sup> de Charrière, il griffonnait des lieux +communs sur des cartes à jouer et assemblait des faits. À la fin de sa +vie, il en réunit vingt ou trente mille, qu'il pouvait faire manœuvrer +dans<span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span> un sens ou dans un autre «comme des soldats,» disait-il. Ce qui +faisait plus d'honneur à son esprit qu'à ses convictions.</p> + +<p>M. Benjamin Constant s'était marié en 1789: en 1793, le divorce était +consommé. «Hymen! Hymen! Hymen! quel monstre!» s'écriait-il six jours +avant la décision.</p> + +<p>Détesté de l'aristocratie de Brunswick, supportant impatiemment ses +fonctions de gentilhomme ordinaire (il disait: «gentilhomme fort +extraordinaire»), son divorce ne put lui rendre que plus odieux un +pareil séjour.</p> + +<p>Il se sentit atteint du mal du pays et revint à Lausanne.</p> + +<p>Déjà depuis quelques années son esprit se dirigeait vers la politique, +et bientôt cet esprit si mobile va se fixer dans cette direction. À s'en +rapporter aux premières expressions de la pensée qui apparaît sans +masque dans cette correspondance tout à fait intime, «je crois, comme +vous, qu'on ne voit au fond que la fourbe et la fureur, dit-il, en +parlant de la démocratie. Mais j'aime mieux la fourbe et la fureur<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> qui +renversent les châteaux forts, détruisent les titres et autres sottises +de cette espèce, mettent un pied légal sur toutes les rêveries +religieuses, que celles qui voudraient conserver et consacrer ces +misérables avortons de la stupidité barbare des Juifs, entée sur la +férocité ignorante des Vandales.»</p> + +<p>Et, plus loin, il ajoute ces mots qui l'expliquent bien mieux que tous +les commentaires biographiques:</p> + +<p>«Le genre humain est né sot et mené par des fripons; c'est la règle; +mais entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et aux +Barnave, plutôt qu'aux Sartine et aux Breteuil...»</p> + +<p>Le vice secret de M. Benjamin Constant est là tout entier. Il fut +démocrate sans croyance à la démocratie; choisissant entre deux +<i>friponneries</i> celle qui satisfait le mieux à l'ironie de son caractère +et à ses instincts littéraires.</p> + +<p>Que deviendrait une nation faite à l'image d'un tel homme? Il est clair +qu'elle ne serait plus menée par des fripons de génie. Elle offrirait +bientôt l'exemple<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> du scepticisme impuissant écrasé par la force +brutale.</p> + +<p>De tels hommes, il faut avoir le courage de le dire, malgré l'admiration +dont leurs talents les ont rendus l'objet, sont les pires dissolvants +qui puissent se glisser au cœur d'un grand peuple. Si les Français n'y +prennent garde, l'aveugle adoration du talent les mènera vers l'abîme où +périt jadis la démocratie athénienne.</p> + +<p>«Lisez de Thou, lisez Tacite, ne vous alambiquez l'esprit sur rien, +répondait madame de Charrière à ce malade de la pensée obligé de +s'avouer à lui-même son impuissance.</p> + +<p>«Je m'accroche aux circonstances pour justifier mes défauts, disait-il. +Quand on est actif, on l'est dans tous les états, et quand on est aussi +paresseux et décousu que je suis, on l'est aussi dans tous les états. +Adieu. Répondez-moi une bonne longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je +vous envoie de la poussière, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout +poussière. Comme il faut finir par là, autant vaut-il commencer aussi +par là.»</p> + +<p>Toujours l'idée de la mort à côté de l'idée<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> du doute. Et quelle +lassitude! quelle satiété se mêle à ce désabusement qui aurait pu servir +de modèle à certains héros poétiques de l'école dangereuse de lord Byron +et de M. de Musset!</p> + +<p>«Je suis, dit ce Manfred ou ce Rolla, parvenu à ce point de désabusement +que je ne saurais que désirer, si tout dépendait de moi, et que je suis +convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne +le suis. Cette situation et le sentiment profond et constant de la +brièveté de la vie, me fait tomber le livre ou la plume des mains, +toutes les fois que j'étudie... Nous n'avons pas plus de motifs pour +acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon +livre, que nous n'en avons pour faire une promenade ou une partie de +whist.»</p> + +<p>Et pourtant cet homme, qui se croit <i>tout poussière</i>, qui a un sentiment +si constant de la brièveté de la vie (ce qui devrait lui inspirer le +désir de la remplir par des actes utiles), est toujours en chasse de +chimères, de vanités et de passions amoureuses dans<span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> lesquelles il +n'apporte pas plus de foi d'ailleurs que dans ses doctrines politiques +et religieuses.</p> + +<p>En arrivant à Lausanne, dans la plus belle saison de l'année, en juin +1793, M. Benjamin Constant éprouva un sentiment de bien-être moral aisé +à comprendre chez un homme de tant d'indépendance, il se sentait à la +fois débarrassé de l'habit de haute domesticité et de l'épaisse +atmosphère de la petite cour béotienne de Brunswick. Il respirait l'air +natal dans le plus pittoresque pays du monde.</p> + +<p>Comme s'il eût voulu tout à fait dépouiller le vieil homme, il débuta au +retour par une brouille avec M<sup>me</sup> de Charrière. Elle était à cet âge +où le demi-jour lui-même, où les mensonges de la toilette et des +lumières, ne permettent plus d'illusions. Les larmes n'ont plus d'empire +alors. Et la tristesse, dénuée des grâces touchantes que lui prête la +jeunesse, ne fait que rendre plus rigides ces lignes sévères de la +vieillesse, qui font honte à l'amour et obligent au respect.</p> + +<p>Au printemps de la vie, l'Amour, alors<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> même qu'il est prêt à choir, +s'accroche dans sa chute à tant de rameaux verts et fleuris, qu'il ne +tombe qu'après de longues péripéties. Mais, à l'âge que venait +d'atteindre M<sup>me</sup> de Charrière, les ruptures vont vite. Le jeune homme +qui s'est laissé prendre à ces amours de vieilles femmes, fuit bien vite +avec une secrète confusion.</p> + +<p>La correspondance continua longtemps encore, mais c'était jeu de beaux +esprits bien plus que commerce amoureux.</p> + +<p>La famille de M. Constant ne comprit rien à son caractère, qui, depuis +quelques années, s'était développé, mais développé dans le sens d'une +ironie dont ces bonnes âmes n'avaient pas le secret. Il y a des gens +heureux et médiocres pour qui ces maladies de l'esprit ne sont même pas +appréciables. Ces sages et ces praticiens de la vie domestique haussent +les épaules à l'aspect de ces êtres factices et incompris qui leur font +un peu l'effet d'enfants indisciplinés ou de comédiens, à moins qu'ils +ne les prennent pour des débauchés ou des aigrefins.</p> + +<p>La famille atténue la rigueur<span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> un peu obtuse de ces jugements. Aussi M. +Benjamin Constant fut-il seulement considéré, ainsi que le dit M. +Sainte-Beuve, «comme un très-jeune homme sans conséquence.»</p> + +<p>Les Lausannais et les émigrés français furent plus sévères. M. Benjamin +Constant se moqua des uns et des autres, afficha un républicanisme +railleur, oscilla encore pendant un an, à cause des instances de sa +famille, entre Brunswick et la liberté, et revint à Lausanne désespérer +les bonnes gens du canton.</p> + +<p>C'est pendant ce séjour, en 1794, que M. Benjamin Constant fit la +connaissance de M<sup>me</sup> de Staël. Chacun sait que les <i>bleues</i> se +détestent comme des poitrinaires. Peut-être que le spectacle de leur +propre maladie, chez les infortunées affligées du mal d'écrire, leur +rappelle trop visiblement leur condition. La jalousie aussi joue son +rôle, et ce serait une chose frémissante à penser que dix <i>bleues</i> +enfermées dans une même cellule.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Charrière, sans se douter qu'un jour M<sup>me</sup> de Staël lui +succèderait dans l'imagination de M. Benjamin Constant, avait jeté<span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> sur +lui des préventions contre celle qu'elle nommait <i>l'ambassadrice</i>. Mais +les préventions causent quelquefois le contraire de ce qu'on en pourrait +attendre. La grâce et l'esprit, dans un objet contre lequel nous sommes +prévenus, nous surprennent agréablement. La prévention ne saurait tenir +contre des qualités réelles, et notre mobile esprit passe souvent alors +d'un extrême à l'autre.</p> + +<p>À la première rencontre que M. Benjamin Constant fit de M<sup>me</sup> de Staël, +le 30 septembre 1794, à Coppet, il commence à trouver que M<sup>me</sup> de +Charrière a jugé <i>un peu sévèrement</i> cette femme remarquable. Ce n'est +pas <i>uniquement une machine parlante</i>, comme l'a charitablement insinué +sans doute M<sup>me</sup> de Charrière. Il remarque en elle de l'imprudence sans +doute, de l'activité par tempérament, beaucoup de paroles, mais de la +bonté, de la confiance, de l'abandon, de la bonne foi.</p> + +<p>Trois semaines après c'est bien autre chose. La mine est chargée et +l'explosion éclate. De quel visage M<sup>me</sup> de Charrière en dut-elle +recevoir le choc, quand, doublement vieillie<span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> par la douleur et par +l'âge, elle lut les lignes suivantes que M. Benjamin Constant lui +adressait le 21 octobre à propos de M<sup>me</sup> de Staël:</p> + +<p>«J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et +attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi +expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi +douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, +d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que j'ai +trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être +un monde à elle seule pour moi: vous savez quelle a été la première. +M<sup>me</sup> de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime +que dans le monde; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi +ne pensions; elle suit l'esprit des autres avec autant de plaisir que le +sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse +et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin, c'est un +être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> un +par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses +amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur.»</p> + +<p>Ce n'est point un observateur impartial, on le comprend de reste. Il est +conquis. C'est un amoureux.</p> + +<p>Ici l'amour et la politique vont marcher de front, car partout où se +trouve le salon mobile de M<sup>me</sup> de Staël, la politique occupe une large +place<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>Il est assez curieux d'y observer l'attitude de M. Benjamin Constant, +saisie au vif dans une lettre écrite par un émigré à M<sup>me</sup> de +Charrière. Arrivé à Paris en 1795, M. Benjamin Constant s'était logé rue +du Colombier. «J'ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental,» dit +le correspondant de M<sup>me</sup> de Charrière.</p> + +<p>M. Benjamin Constant venait de faire ses débuts politiques par la +publication de sa première brochure.</p> + +<p>On devine ce que peut être sous le directoire l'homme, qui, le 14 +<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>octobre 1794, écrivait à M<sup>me</sup> de Charrière: «Je suis devenu tout à +fait Tallieniste.» Si Tallien pouvait représenter quelque chose, c'était +la crapule et rien de plus. Il l'a bien prouvé à table et ailleurs. Dans +une ou deux conversations que je me souviens d'avoir eu dans ma jeunesse +avec le vieil Ouvrard, j'en ai plus appris sur le ménage Tallien qu'il +n'en faut pour fixer mes doutes, s'il m'en pouvait rester, sur la +moralité des Thermidoriens.</p> + +<p>Le correspondant de M<sup>me</sup> de Charrière nous dépeint M. Benjamin +Constant, sous la figure de ce qu'on nommait alors un muscadin. Pour les +airs et le costume, se rappeler les gravures du temps. Comme à Lausanne +il est fort silencieux. «On ne le prend pourtant pas pour un sot.» Il +est lié avec l'auteur des <i>Mémoires d'un détenu</i>, Riouffe, un des +hableurs qui se vantaient d'avoir rétabli l'ordre social, parce qu'ils +avaient ramené la France aux mauvaises mœurs du règne de Louis XV.</p> + +<p>Ses autres amis sont Chénier, Daunou et le petit Louvet; <i>Adolphe</i> et +<i>Faublas</i>.</p> + +<p>Au salon de M<sup>me</sup> de Staël, Talleyrand, de retour en France, occupait +le premier<span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> rang et tendait les fils de ses intrigues.</p> + +<p>C'est dans ce monde du Directoire que brille M. Benjamin Constant. +Parisien d'esprit et de droit, car il s'est fait naturaliser Français en +vertu de la loi du 15 décembre 1790, qui accordait les droits civiques +aux protestants issus de famille expulsées jadis pour cause de religion.</p> + +<p>Ce grand monde parisien, et surtout le salon de <i>l'ambassadrice</i>, le +correspondant de M<sup>me</sup> de Charrière a le courage de le lui écrire: «lui +vaut mieux que le petit cabinet de Colombier.»</p> + +<p>Il s'en excuse et ajoute: «Vous ne serez pas fâchée contre moi, n'est-ce +pas? Si vous n'étiez pas si sauvage, que vous voulussiez rassembler dans +votre cabinet vingt-cinq personnes, que l'un fût girondin, l'autre +thermidorien, l'autre platement aristocrate, l'autre constitutionnel, un +autre jacobin, dix autres rien, alors j'aimerais à voir Constant écouté +de tous à Colombier et goûté par tous. Le salon d'ici lui va mieux. S'il +n'y passait que deux heures par jour, il serait pour lui la meilleure +étude. Mais, hélas! il y passe<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span> dix-huit heures, il ne vit plus que dans +ce salon, et le salon le fatigue, il n'en peut plus. Sa santé se +délabre, son physique si grêle souffre déjà...» Adolphe se voûte, pense +à la retraite et soupire après les heures paisibles des petites +principautés allemandes. Il s'endort à déjeuner en mangeant des cerises +avec Riouffe.</p> + +<p>La première brochure avait pour titre: <i>De la Force du Gouvernement +actuel et de la nécessité de s'y rallier</i>. Le <i>Moniteur</i> l'imprima avec +un éloge mêlé pourtant de quelque réserve. M. Benjamin Constant était +trop assidu auprès de M<sup>me</sup> de Staël, pour qu'on ne le soupçonnât pas +d'appartenir à la faction qui s'opposait à la réélection des deux tiers +de la convention.</p> + +<p>M. Loëve-Weimar, dont il faut ici suivre les indications, publiées dans +un article de la <i>Revue des Deux-Mondes</i> du 1<sup>er</sup> février 1844, prétend +que M. Benjamin Constant écrivit trois articles contre ces décrets. M. +de Loménie met ces articles en doute et déclare n'avoir pu les retrouver +s'ils existent.</p> + +<p>La situation politique de M. Benjamin<span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> Constant nous paraît mieux +expliquée dans l'article d'un de ses amis et contemporains, M. Pagès (de +l'Ariége)<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>La faiblesse du Directoire donnait naissance à des situations mal +définies: «Le club de Clichy luttait contre la révolution tout entière. +Le club <i>constitutionnel</i> de Salm luttait à la fois contre les hommes de +la terreur et contre ceux du royalisme. Les haines s'envenimèrent.» Les +Jacobins avaient le club du Manége.</p> + +<p>À ces nuances, il faut ajouter celle des adversaires de la réélection +des deux tiers de la convention citée plus haut. Cette nuance créait un +schisme dans le club de Salm, dont M. Benjamin Constant fut le +secrétaire. Mais les nuances de ce genre qui ne peuvent servir que +d'appoint aux réactions, sont promptement emportées par le courant +contre-révolutionnaire.</p> + +<p>Le club constitutionnel de l'hôtel de Salm, essayait de réaliser au +profit de la République la politique du juste-milieu. Dans le<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> fond, par +leurs mœurs, par la tournure de leur esprit, les républicains de +l'hôtel de Salm inclinaient purement et simplement vers la monarchie +constitutionnelle.</p> + +<p>En publiant des brochures portant pour titre: <i>Des effets de la +Terreur</i>, dans un moment de réaction politique, il est évident qu'on +contribue soi-même à accélérer le mouvement de ces réactions.</p> + +<p>Personne, aujourd'hui, excepté les historiographes consciencieux, ne +feuillette ces écrits de circonstance. Ils passeraient aujourd'hui pour +des lieux communs. Le style de tribune (défaut ordinaire des écrivains +orateurs) dans lequel ils sont conçus, n'est point de nature à les +sauver de l'oubli.</p> + +<p>Ces divers opuscules ont été publiés en 1829 sous le titre de <i>Mélanges +littéraires et politiques</i>.</p> + +<p>Le coup d'État du 18 fructidor permit de juger le caractère politique de +M. Benjamin Constant. Il n'y a pas de meilleure pierre de touche pour +les caractères, dans la vie publique, que les événements de ce genre.</p> + +<p>Dans un discours prononcé au club de<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> Salm, il articula des paroles +qu'il contredit plus tard, mais dans lesquelles il donnait alors son +approbation au coup d'État. Cela n'était pas très-conséquent avec le +libéralisme de ses opinions. Rien de plus fréquent d'ailleurs que cette +inconséquence chez les libéraux. La haine de la révolution, si mal +comprise pendant longtemps, les rejetait dans toutes les circonstances +périlleuses du côté du despotisme.</p> + +<p>Avant le 18 fructidor, la ligne politique de M. Benjamin Constant, par +cela même qu'elle était douteuse, l'exposait aux récriminations et aux +attaques de tous les partis. Il eut un duel avec un journaliste nommé +Sibuet. Le duel faisait aussi partie de la politique du temps. Il +reparaît de temps en temps en France dans le monde politique et +littéraire, où il semble se concentrer; ce qui prouve uniquement que +l'amour-propre est plus développé dans les classes intellectuelles +qu'ailleurs.</p> + +<p>La réaction allait grand train. M. Benjamin Constant reprit alors ce +rôle de frondeur qui n'a peut-être pas été sans utilité en<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> France à +diverses époques de notre histoire, mais qu'il n'en faut pas moins +considérer comme un ingrédient politique dangereux aussi peu conforme au +génie de la monarchie qu'à celui d'une démocratie égalitaire et +gouvernementale comme la démocratie française.</p> + +<p>Au tribunat, dont il fit partie après le 18 brumaire, M. Benjamin +Constant essaya de faire de l'opposition parlementaire comme s'il eût +été à la chambre des communes ou à l'assemblée constituante. Mais les +temps étaient changés. Par un abus de pouvoir qui faisait pressentir la +grande dictature militaire sous laquelle la France allait tomber, +Bonaparte épura (M<sup>me</sup> de Staël disait <i>écréma</i>) le tribunat.</p> + +<p>Depuis soixante ans, en France, les événements ont si complétement +dominé les hommes et violé si manifestement le droit apparent et la +justice écrite, que ces événements n'ont souvent été compris ni par ceux +qui les accomplissaient ni par ceux qui les subissaient. De telle sorte, +qu'au point de vue individuel, ils sont restés<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> crime pour celui qui les +a commis, vertu pour qui s'y est opposé. Ce sont les destinées de la +Révolution qui, en vue d'un droit et d'une justice supérieurs, poursuit +sa marche à travers les institutions presqu'aussitôt brisées qu'elles +ont été créées.</p> + +<p>La phase militaire de la Révolution ne fut comprise que comme +l'expression de l'ambition et du génie d'un homme superposant sa volonté +à la loi. C'était n'en voir que le côté mesquin et humiliant.</p> + +<p>Le salon de M<sup>me</sup> de Staël ne vit que ce côté-là. Avec tout l'esprit +qui s'y trouvait, on ne s'y éleva pas jusqu'à cette pensée altière et +républicaine: que les grands hommes sont de fragiles instruments +engendrés par et dans la mesure des situations, pour la déduction +logique des faits antérieurs. Ce sont les anneaux apparents de la chaîne +historique des nations. Mais quoique leur utilité soit incontestable, il +n'est pas moins certains pour quiconque médite l'histoire des sociétés +humaines, que ces hommes ne sont pas individuellement indispensables. +Les idées se développent sous la loi<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> d'une harmonie pareille à celle +qui conduit les astres et les mondes, les peuples marchent sous +l'inspiration de cette loi du développement des idées et les grands +hommes qui dépassent çà et là les multitudes et qui semblent les guider, +ne les guident pas plus que le bœuf qui prend la tête du troupeau ne +guide le troupeau chassé par un être supérieur: le bouvier, c'est-à-dire +l'homme.</p> + +<p>Mais il est utile pourtant à la marche des affaires humaines, à sa +régularisation, que certains hommes prennent les devants et se +précipitent les premiers dans les voies de la Providence.</p> + +<p>Dans le salon de M<sup>me</sup> de Staël, devenu l'asile des tribuns éliminés, +on fit de l'esprit sur le grand homme; on croisa vaillamment la parole +contre le sabre, ce qui était plus courageux que prudent et +qu'intelligent, peut-être. Il y a des instants ou la parole est à la +hache et au glaive. L'esprit doit alors laisser passer, avec cette +pensée que le sang humain ne coule pas en vain et qu'il a son éloquence +plus retentissante que les chuchotteries d'un cercle élégant<span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> réuni +autour d'une cheminée de boudoir.</p> + +<p>Les hommes comme Napoléon qui vont si furieusement à la destinée, +s'impatientent du moindre obstacle. Le salon de M<sup>me</sup> de Staël fut +dispersé comme un petit amas de feuilles sèches sous le vent d'ouest.</p> + +<p>M. Benjamin Constant, qui venait de publier sa brochure intitulée <i>les +Suites de la contre-révolution de</i> 1660 <i>en Angleterre</i>, s'aperçut, mais +trop tard, que le modérantisme tout aussi bien que l'anarchie conduit au +despotisme. Cet inconséquent alla en compagnie de la femme avec laquelle +il avait contracté une liaison si orageuse, transporter son joli bagage +d'humour et d'esprit de salon, dans une petite cour littéraire de +l'Allemagne, la cour de Goëthe et de Schiller, je veux dire celle de +Weimar.</p> + +<p>La bonne Allemagne, pays des rêves, des légendes, des longs loisirs, +était un asile tout à fait convenable à ces gens qui firent tant de +dépense d'écritures et de paroles.</p> + +<p>Là, M. Benjamin Constant traduisit <i>Wallenstein</i> en vers détestables. +Mais où tourner ce surcroît d'inquiétudes et de besoin<span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> d'activité que +la politique absorbe si bien? Il fallut hélas! le décharger sur les +choses de la vie intime.</p> + +<p>Ne pouvant plus faire d'opposition au gouvernement, il en faisait à sa +maîtresse. Et quelle opposition! M. Benjamin Constant, si malheureux une +première fois en ménage, s'était imaginé de songer à une union nouvelle.</p> + +<p>Il voulut épouser M<sup>me</sup> de Staël malgré elle. Épouser Corinne, quelle +fantaisie! quelle audace! quelle imprudence! combien un tel projet est +loin du sens commun!</p> + +<p>Après les douleurs qui sont la fin ordinaire de ces unions illégitimes, +M. Benjamin Constant chercha des consolations dans un second mariage. Il +épousa en 1808 M<sup>me</sup> de Hardenberg avec laquelle il a vécu à Goettingue +en bonne intelligence, quoique les derniers orages de sa rupture avec +M<sup>me</sup> de Staël ne fussent pas encore terminés.</p> + +<p>Pendant ce temps de repos et de convalescence du cœur, M. Benjamin +Constant travailla à son grand ouvrage sur la religion.<span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> Ce livre, qui +l'occupa toute sa vie et que la postérité lira peu, lui fut du moins +fort utile de son vivant. Cela lui faisait une occupation quand il était +souffrant, lorsqu'il avait éprouvé des revers en amour ou au jeu. M. +Benjamin Constant, l'esprit tout plein du sentiment de la vanité des +passions, rentrait alors chez lui et disait: «Travaillons à mon livre +sur les religions.»</p> + +<p>Cet ouvrage se ressentait lui-même des passions de l'auteur. Versatile, +sec et bien inférieur à ce que le génie littéraire moderne a créé en ce +genre sous la plume éloquente des Lamennais, des Châteaubriant ou sous +la logique des Maistre et des Bonald. C'est un livre du passé, un livre +de l'ancien régime mal accommodé au régime nouveau. Ce livre commencé le +front haut, avec toute l'impudence philosophique imaginable, a l'air, en +finissant, d'un vieux libertin qui cherche à se convertir.</p> + +<p>À côté de ces graves travaux, se succèdent vers la même époque de la vie +de M. Benjamin Constant plusieurs œuvres littéraires; notamment le +roman d'<i>Adolphe</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span></p> + +<p>Ce petit roman, remarquable par l'analyse des sentiments, n'est +cependant pas, selon nous, digne du succès considérable qu'il a obtenu. +Le style en est clair, mais décoloré. L'impression générale qui résulte +du livre n'est pas de nature à élever l'esprit ou le cœur. Un sentiment +d'aride tristesse est à peu près tout ce qui reste au lecteur à la +dernière page de ce livre. Son mérite le plus positif est purement +moral. L'auteur déduit avec une expérience visible le danger des unions +illégitimes, particulièrement entre personnes d'âge disproportionné.</p> + +<p>Dans la préface de la troisième édition d'<i>Adolphe</i>, M. Benjamin +Constant parle avec un dédain plus apparent que réel de ce livre dont il +n'a pas révélé le secret. «Sans la presque certitude qu'on voulait en +faire une contrefaçon en Belgique, dit-il, et que cette contrefaçon, +comme la plupart de celles que répandent en Allemagne et qu'introduisent +en France les contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et +d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me +serais jamais occupé de cette anecdote,<span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span> écrite dans l'unique pensée de +convaincre deux ou trois amis, réunis à la campagne, de la possibilité +de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les personnages se +réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours la même.»</p> + +<p>Si tel était l'unique but de l'auteur, il faut avouer que ce but ne +valait pas la peine d'écrire.</p> + +<p>D'autres personnes prétendent qu'<i>Adolphe</i> est une manière de confession +dans laquelle M. Benjamin Constant a versé le secret de ses douleurs et +de ses fautes à propos de sa rupture avec M<sup>me</sup> de Staël.</p> + +<p>Ici s'établit une petite controverse entre les biographes et les +commentateurs de M. Benjamin Constant. Les uns prétendent que le +personnage d'Ellenore n'est autre que M<sup>me</sup> de Staël. D'autres font +observer avec quelque raison que dans cette liaison ce fut M<sup>me</sup> de +Staël et non M. Benjamin Constant qui, par le refus de sa main, provoqua +une rupture; ce qui ne serait guère conforme au personnage d'Ellenore.</p> + +<p>M. de Loménie va plus loin, il donne le<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> nom de la personne qui servit +de modèle au romancier; ce fut, à ce qu'il prétend, une Anglaise, M<sup>me</sup> +Lindsay, avec laquelle M. Benjamin Constant eut une liaison passagère.</p> + +<p>Ce fut à peu près vers la même époque, qu'outre sa traduction de +<i>Wallenstein</i>, M. Benjamin Constant écrivit un autre ouvrage en vers +intitulé: <i>Florestan ou le sage de Soissons</i>. C'était une satire contre +ses ennemis politiques. Les vers de M. Benjamin Constant ne feront pas +oublier sa prose.</p> + +<p>Nous préférons nous arrêter un instant à un autre ouvrage qu'il publia +pendant ses années d'exil, en 1813, sous ce titre: <i>De l'esprit de +conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation +européenne</i>.</p> + +<p>En dehors même des circonstances qui lui donnèrent un succès +d'opposition presqu'européen, cet écrit se distingue par des qualités +assez solides pour le faire survivre aux causes politiques qui l'ont +engendré. C'est une étude sérieuse sur le danger du régime militaire +appliqué aux affaires civiles,<span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> et sur l'impossibilité de rien fonder +sur l'usurpation.</p> + +<p>La lecture de cet écrit est fortifiante pour l'esprit. Le style en est +ferme, clair, viril; la pensée en est droite, élevée, modérée, +satisfaisante. Telle était la brochure politique à l'époque où il +existait encore en France des publicistes sérieux.</p> + +<p>Pendant son séjour en Hanovre, il avait eu quelques entretiens avec +Bernadotte, dangereuse fréquentation pour un proscrit. Elle fit médire +de M. Benjamin Constant. Nous disons médire parce qu'on supposa un +moment qu'il eût favorisé Bernadotte dans ses vues sur le trône de +France.</p> + +<p>Rentré à la première Restauration avec M. Auguste de Staël, M. Benjamin +Constant soutint le gouvernement de Louis XVIII dans une série +d'articles qu'il publia du 15 avril 1814 au 19 mars 1815, dans le +<i>Journal des Débats</i>.</p> + +<p>À cette dernière date, l'Empereur était déjà à Fontainebleau et Louis +XVIII montait en voiture. Or, le dernier article de M. Benjamin Constant +était<span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> une protestation fort vive contre le retour de Napoléon. Il +terminait en jurant qu'il n'aurait pas l'infamie de se traîner d'un +pouvoir à l'autre. Il se retira ensuite chez le consul américain, gagna +Nantes et revint à Paris neuf jours après.</p> + +<p>En moins d'un mois le serment fut oublié. <i>Adolphe</i> n'avait pas plus de +fidélité envers les républiques, les monarchies et les empires qu'à +l'égard des femmes.</p> + +<p>L'empereur l'avait fait appeler, et après une conversation qui sans +doute convainquit ce récalcitrant, il le mit au conseil d'État.</p> + +<p>Dans une lettre écrite à un de ses amis, M. Benjamin Constant explique +sa conduite par la magie du retour de Napoléon I<sup>er</sup>, par l'assentiment +universel du peuple et de l'armée, par la mansuétude du maître envers +ses adversaires les plus animés, par son retour sincère aux principes +libéraux.</p> + +<p>Ceci n'explique pas grand'chose.</p> + +<p>Faut-il, d'un autre côté, s'en rapporter à M. Loëve-Weimar? Est-ce par +amour pour M<sup>me</sup> de Récamier et pour vaincre les résistances de la +belle royaliste, que M. Benjamin<span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> Constant se compromit d'une façon +aussi éclatante? Hélas! il n'est guère permis d'en douter.</p> + +<p>À quarante-huit ans, <i>Adolphe</i> n'était pas guéri des maladies de +l'imagination; quoique chez lui le cœur n'ait peut-être jamais été bien +sérieusement engagé; le besoin de désespoir, le goût de l'excessif qui +tourmentaient cet homme blasé, le trompaient sur ses propres sentiments.</p> + +<p>S'il a, d'ailleurs, été sérieusement épris, sa passion, pour arriver sur +le tard de la vie, n'en dut être que plus ardente. L'infortuné +Jean-Jacques Rousseau l'a bien prouvé.</p> + +<p>Le journal <i>la Presse</i> a commencé la publication des lettres de M. +Benjamin Constant à M<sup>me</sup> de Récamier. Mais cette publication n'a pas +été continuée. Un procès l'a interrompue.</p> + +<p>Le peu que nous connaissons de ces lettres est éclairé d'une belle +flamme amoureuse, d'un style pareil à une flambée de sarments.</p> + +<p>Mais la vraie passion existe-t-elle dans ce<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> foyer pétillant de toutes +les étincelles de l'esprit? Je n'oserais l'assurer.</p> + +<p>L'amour et la politique, c'est trop à la fois. La politique est le +dernier amour et ne souffre point de partage. C'est pourquoi les femmes +ont l'instinctive horreur de la politique. M. Benjamin joua toute sa vie +avec l'amour et avec la politique; il leur demanda des émotions comme il +en demandait aux cartes et aux dés.</p> + +<p>Combien les peuples, avant de prodiguer leur admiration et leur +confiance aux hommes célèbres, devraient s'enquérir jusqu'à quel point +ils en sont dignes!</p> + +<p>Que penser, par exemple, d'un homme de quarante-huit ans qui, au moment +où son pays, plongé dans les plus vastes complications qui aient jamais +menacé l'existence d'un peuple, écrit à sa maîtresse: «Au milieu de tout +cela, j'ai le chagrin de n'être occupé que de vous seule. Le monde +croulerait, que je ne songerais qu'à vous.»</p> + +<p>Son pays est menacé d'un incendie général. Les rois se disputent le +trône, et l'étranger, prêt à fondre sur la France comme sur<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> une proie, +épie l'heure d'une défaillance. M. Benjamin Constant en profite pour +presser la dame de ses pensées de lui accorder le plus de temps +possible. Il se pose d'avance en victime, afin de se donner les grâces +du supplice, comme si les rois étaient assez fous pour couper ces têtes +sonores et légères, qu'ils savent bien être la propriété de tous les +pouvoirs qui veulent s'en servir sans trop compter sur elles.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Récamier, beauté froide et spirituelle, contemplait sans +s'émouvoir cette manœuvre à la Werther, qui ne seyait pas beaucoup à un +homme de l'âge de M. Benjamin Constant. «Dans sa jeunesse, dit M. Pagès +(de l'Ariége), inexpérimenté et timide, il échouait souvent devant cet +esprit de finesse que la coquetterie donne aux femmes. Il demandait de +l'amour, on lui offrait de l'amitié, et il entrait en fureur contre +toutes les femmes qui ne disputaient avec lui que sur un synonyme.»</p> + +<p>Sauf la timidité, dont il avait eu le temps de se guérir, la situation +était à peu près la même.<span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span></p> + +<p>L'article du 19 mars fut donc le résultat de cette tactique amoureuse. +Il spéculait sur le danger. «J'ai besoin de ma tête, disait-il; je +l'expose pour une cause que vous aimez.»</p> + +<p>Après l'article, il parle de <i>gaieté sur l'échafaud</i>, pourvu qu'<i>on</i> +l'aime.</p> + +<p>Mais il manqua son effet, et l'Empereur envoya ce vieux fou travailler à +l'acte additionnel.</p> + +<p>Dans ses <i>Mémoires sur les Cent-Jours</i>, M. Benjamin Constant expliqua sa +conduite. Mais on prouve tout ce que l'on veut. C'est une affaire de +dextérité d'esprit et de style. Ce qui est plus difficile, c'est de +convaincre. Il ne convainquit personne... pas même sa maîtresse, qui +peut-être le méprisait un peu plus que le public.</p> + +<p>Alors, l'amant éconduit parle de <i>sombre carrière</i>. On dirait qu'il a +flairé le romantisme. Il ne demande plus que de l'amitié. Après +Waterloo, il sent venir l'insulte et le gentilhomme—ce qu'il y a de +plus réel en lui—se redresse un peu. Mais combien tout cela est peu +viril!<span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span></p> + +<p>Sa défection lui a, du moins, servi à une chose, c'est à le ramener dans +le sentier national. «Vous verrez, écrit-il à M<sup>me</sup> de Récamier, ce que +seront les Bourbons, doublés des Cosaques pour la seconde fois!»</p> + +<p>Dans cette débâcle de 1815, M. Benjamin Constant vit M<sup>me</sup> de Krudner. +Cette rencontre mystique acheva de mettre le désarroi dans ses idées. Il +tomba dans une sentimentalité religieuse assez originale de la part d'un +sceptique de cette force.</p> + +<p>Ici commence, pour M. Benjamin Constant, un de ces retours d'agitations +qui venaient le surprendre bien tard. Il les affronta, d'ailleurs, avec +l'énergie, le courage et l'entrain d'un vaillant homme.</p> + +<p>Réfugié d'abord en Angleterre, où il publia son roman d'<i>Adolphe</i>, il +rentra en France en 1816. On le dénonçait aux fureurs de la réaction; on +le provoqua, on l'attaqua même en pleine rue, à Saumur. Il se battit en +duel avec M. de Montlosier. Malade à ne pouvoir marcher, il eut aussi un +duel avec M. Barbier des Essarts. Il se battit dans un fauteuil.</p> + +<p>La carrière politique de M. Benjamin<span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> Constant fut mieux remplie sous +les Bourbons qu'elle ne l'avait été précédemment. Envoyé à la Chambre +par le collège électoral de la Sarthe, en 1818, il prit place dans les +rangs de l'opposition constitutionnelle.</p> + +<p>Il parla et écrivit beaucoup en faveur de la liberté. Ses discours ont +été réunis en deux volumes intitulés, un peu prétentieusement peut-être, +<i>Cours de politique constitutionnelle</i>.</p> + +<p>Il écrivit un <i>Traité de la doctrine politique et des moyens de rallier +les partis en France</i>, vaste sujet toujours élaboré, toujours +inefficace. Il prêtait aussi le concours de sa plume élégante et souple +à la <i>Minerve</i>.</p> + +<p>En même temps qu'il prodiguait ainsi les ressources de son esprit, ne +pouvant plus livrer ses forces épuisées aux travaux de l'amour, il les +abandonnait au démon du jeu. Un repaire, bien connu alors sous la +dénomination de <i>Cercle des Étrangers</i>, voyait chaque nuit apparaître ce +grand et précoce vieillard à ses tapis verts chargés d'or.</p> + +<p>Accablé de maux, épuisé, en proie aux chirurgiens, il venait de subir +une<span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span> redoutable opération, quand survint la révolution de juillet. «Il +se joue ici une partie où nos têtes servent d'enjeu, apportez la vôtre,» +lui écrit M. de Lafayette.</p> + +<p>Il part, tout sanglant encore du bistouri, et arrive en chaise à +porteurs à l'Hôtel-de-Ville.</p> + +<p>Louis-Philippe lui donna deux cent, d'autres disent trois cent mille +francs. M. Benjamin les accepta pour les remettre à M. Lafitte, à qui il +les avait empruntés.</p> + +<p>Quelque sincérité qu'il ait pu mettre dans les paroles qu'il adressa à +Louis-Philippe, en le prévenant que dans sa pensée la liberté passait +avant la reconnaissance, il est triste de voir un homme d'État réduit +par ses vices à de pareilles extrémités.</p> + +<p>M. Benjamin Constant mourut la même année, le 8 décembre, dans sa +soixante-troisième année.</p> + +<p>Malgré ses fautes, son nom est resté presque populaire. Il aimait la +jeunesse. La jeunesse de la Restauration ne détestait ni les viveurs, ni +les libertins, ni les joueurs, pourvu qu'ils eussent d'éloquentes +paroles<span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> n faveur de la liberté. Elle se plaisait à contempler cette +tête encadrée avec je ne sais quelle négligence d'artiste et de grand +seigneur, de longs cheveux blonds et rares. Elle aimait ce visage sur +lequel toutes les passions avaient laissé comme un reflet de nos +agitations publiques.</p> + +<p>Ces hommes du monde révolutionnaire rappelaient à la France, humiliée +sous le joug clérical et monarchique, de grands jours écoulés. Elle leur +passait leurs vices, leurs faiblesses, et saluait en eux l'ombre de la +Révolution!</p> + +<h3>FIN.</h3> + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir notre portrait de M<sup>me</sup> de Staël.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir <i>le Dictionnaire de la Conversation</i>.</p></div> + +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Benjamin Constant, by Hippolyte Castille + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BENJAMIN CONSTANT *** + +***** This file should be named 20398-h.htm or 20398-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/3/9/20398/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/20398-h/images/001.jpg b/20398-h/images/001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..76eca2e --- /dev/null +++ b/20398-h/images/001.jpg diff --git a/20398-h/images/002.jpg b/20398-h/images/002.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..632a7e0 --- /dev/null +++ b/20398-h/images/002.jpg diff --git a/20398-h/images/003.jpg b/20398-h/images/003.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ed2cfe9 --- /dev/null +++ b/20398-h/images/003.jpg diff --git a/20398-h/images/004.jpg b/20398-h/images/004.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1926848 --- /dev/null +++ b/20398-h/images/004.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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