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+The Project Gutenberg EBook of Benjamin Constant, by Hippolyte Castille
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Benjamin Constant
+
+Author: Hippolyte Castille
+
+Release Date: January 19, 2007 [EBook #20398]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BENJAMIN CONSTANT ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net); produced from images of the
+Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
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+
+
+PORTRAITS HISTORIQUES
+
+Au dix-neuvième siècle.
+
+26
+
+
+
+
+BENJAMIN CONSTANT.
+
+PAR
+
+HIPPOLYTE CASTILLE
+
+ * * * * *
+
+PARIS
+FERDINAND SARTORIUS, ÉDITEUR,
+9, RUE MAZARINE, 9.
+
+(L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de traduction et de
+reproduction à l'étranger.)
+
+1857
+
+[Image de BENJAMIN CONSTANT]
+
+[Image d'écriture]
+
+ IMPRIMERIE DE L. TINTERLIN ET Cº,
+ RUE Ne-DES-BONS-ENFANTS, 3.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+BENJAMIN CONSTANT.
+
+ «Tout en ne m'intéressant qu'à
+ moi, je m'intéressais faiblement
+ à moi-même. Je portais
+ au fond de mon coeur un besoin
+ de sensibilité dont je ne
+ m'apercevais pas, mais qui, ne
+ trouvant point à se satisfaire,
+ me détachait successivement
+ de tous les objets qui, tour à
+ tour, attiraient ma curiosité.
+ Cette indifférence sur tout s'était
+ encore fortifiée par l'idée
+ de la mort.»
+
+ (BENJAMIN CONSTANT, _Adolphe_.)
+
+
+Un soir, en décembre 1830, une foule immense s'engouffra dans la triste
+rue de marbriers et de fossoyeurs qui meneau cimetière du Père-Lachaise.
+Paris, ses hautes maisons et ses tours grises se perdaient dans la nuit.
+Il pleuvait. Mais la foule émue, qui s'acheminait si tard vers la
+funèbre colline de l'Est, ne sentait ni la pluie, ni le froid.
+
+Des étudiants et des ouvriers traînaient, par ce servile instinct des
+multitudes heureuses de s'atteler au char de la célébrité, le cadavre
+d'un illustre acteur de la vie publique. Comme dans les images qui
+représentent les funérailles de Werther, on voyait des gens armés de
+torches, les uns à pied, les autres à cheval. L'émeute mortuaire qui se
+fait autour des cercueils politiques, la bière qui s'était trouvée trop
+grande pour le corbillard, le pavé glissant, les cris de _Vive la
+liberté!_ avaient retardé le convoi.
+
+De sorte que ce fut avec une mise en scène tout à fait théâtrale que le
+Méphistophelès de la démocratie, M. Benjamin Constant, fut apporté à sa
+dernière demeure.
+
+M. de La Fayette prononça un discours, où l'éloge de la liberté se
+mêlait à l'éloge du tribun décédé. La terre se referma ensuite sur ce
+pauvre corps tourmenté, pendant quarante ans, par tant de passions plus
+ou moins factices et par tant de vanités de l'esprit et du coeur.
+
+La France, au dix-neuvième siècle est, quoi qu'elle en pense, plus
+malade de son imagination que de son génie. À l'heure où j'écris,
+l'activité tourne au positif et paraît se concentrer avec une énergie
+singulière dans les questions d'intérêt matériel. Mais toute la première
+moitié du siècle offre un caractère fort différent.
+
+Ce n'est qu'à dater du règne de Louis-Philippe que la transformation
+commence. Encore rencontre-t-on, à cette époque, une pléiade d'utopistes
+qui prouve que l'imagination, pour avoir pris des aspects systématiques,
+survit encore. Elle cherche à survivre, en dépit de la matière
+envahissante, dans un romantisme économique qui rivalise avec le
+débordement de vers et de feuilletons dont notre adolescence fut
+inondée.
+
+Les choses ont changé. _Adolphe_ aujourd'hui ne se nomme plus Benjamin
+Constant; il se nomme tout simplement Monsieur Million, banquier,
+déjeune en imagination de la tête de Rothschild et ne fait de victimes
+qu'à la Bourse.
+
+M. Benjamin Constant traversa les trois phases révolutionnaires,
+militaire et parlementaire qui préparent l'ère encore inconnue vers
+laquelle nous marchons, et que, jusqu'à présent, on a surnommée l'_ère
+industrielle_.
+
+Henri-Benjamin Constant de Rebecque fut un Flamand qui naquit à
+Lausanne, le 25 octobre 1767. Ses aïeux ont guerroyé au seizième siècle,
+sous Charles-Quint et sous Henri IV. C'était une famille
+d'Aire-sur-la-Lys, bonne petite ville de l'Artois, qui dort paisiblement
+entre ses hautes et pittoresques fortifications. Cette famille était
+devenue protestante au seizième siècle.
+
+Il perdit sa mère en naissant. Son enfance manqua de ces impressions
+tendres qui, chez les hommes d'imagination, sont surtout nécessaires,
+parce qu'elles assouplissent l'orgueil et l'égoïsme de leur
+personnalité. Son père était un colonel suisse au service des
+états-généraux de Hollande.
+
+Le privilège de porter des armes, l'éclat barbare du costume, l'absolu
+dans l'obéissance comme dans le commandement, engendre chez les
+militaires une sécheresse d'esprit, un scepticisme, un matérialisme de
+bonne humeur qui n'est pas ce qu'il y a de mieux pour l'éducation de la
+jeunesse. Le militaire est toujours, dans sa propre pensée, un peu
+conquérant, un peu irrésistible, et persuadé, avant tout, de la raison
+de la force. Aussi reste-t-il fort léger en matière de sentiment.
+
+Lisez les maximes du père d'_Adolphe_ sur les femmes et les conseils
+qu'il donne à son fils. Cela vous aidera beaucoup à comprendre le coeur
+de Benjamin Constant.
+
+Mais chez un capitaine de troupes suisses à la solde étrangère, ces
+principes se doublent d'un positivisme genevois et d'une impassibilité
+de gendarme qui comblent la mesure.
+
+Le père de M. Benjamin Constant avait conservé le flegme flamand de ses
+ancêtres. Il y joignait un mélange d'ironie et de timidité qui tuèrent,
+dans l'âme de son fils, la facilité de l'abandon; une des plus
+précieuses facultés, en ce qu'elle aide à supporter la vie et crée des
+sympathies.
+
+L'abandon est comme la grâce, un don inestimable, un des précieux
+joyaux des fées qu'on nomme l'_amabilité_.
+
+Nous l'avons déjà vu dans Talleyrand, ces enfants sans mère et que le
+caractère de leur père prive des épanchements du jeune âge, atteignent
+souvent, dès l'enfance la plus tendre, une déplorable précocité. Le père
+et le fils s'observaient. Quelquefois l'émotion les gagnait. Ils étaient
+sur le point de se jeter dans les bras l'un de l'autre. Mais le père,
+gourmé dans sa dignité, empêché par cette timidité qui envahit quiconque
+se déshabitue d'être affectueux, attendait que son fils fît le premier
+pas. Et le fils, bridé par l'apparente froideur du père, se tenait à
+distance.
+
+Tous deux devinrent à ce commerce contraints, ironiques, réservés dans
+leurs sentiments et superficiels dans leur langage.
+
+À douze ans le jeune Benjamin Constant était un petit homme,
+c'est-à-dire un petit monstre d'esprit, d'impertinence, d'_expérience_,
+de rectitude dans le style. Son père n'était pas partisan de l'éducation
+de collège. Il lui donna des précepteurs; mais la plupart échouaient
+contre l'indocilité de leur écolier.
+
+L'un d'eux pourtant, c'est M. Benjamin Constant qui l'a rapporté,
+réussit à lui enseigner quelque chose.
+
+«Il me proposa, dit-il, de nous faire à nous deux une langue qui ne
+serait connue que de nous.»
+
+Cette proposition enflamma l'imagination du jeune Benjamin Constant.
+
+On se met à l'oeuvre et on commence par inventer un alphabet. C'était le
+précepteur qui traçait les lettres de la langue nouvelle. Après les
+lettres vint un dictionnaire. Quel charme de ranger ces mots de son
+invention sous des lois grammaticales! On apprend vite quand la passion
+s'en mêle.
+
+Bientôt _la langue à deux_, la langue inconnue, se trouva complète,
+riche, colorée, pleine d'une grandeur, d'une magnificence, d'une grâce à
+faire pâlir tous les idiomes vulgaires.
+
+Cette langue, c'était du grec!
+
+Selon la propre expression de M. Benjamin Constant lui-même, son
+précepteur avait réussi à lui faire apprendre le grec en le lui faisant
+_inventer_.
+
+Dans une lettre, fort curieuse, écrite de Bruxelles, 17 novembre 1779,
+par le jeune Benjamin Constant à sa grand'mère, lettre citée par la
+plupart de ses biographes, la précocité dont nous parlions plus haut,
+apparaît dans toute sa sécheresse.
+
+La première partie de cette lettre, dans laquelle il reproche à sa
+grand'mère sa paresse d'écrire et l'oubli qu'elle fait de lui, est un
+chef-d'oeuvre de raison et de sensibilité. Mais l'arrangement et l'ordre
+des idées ont quelque chose de si parfait, qu'on dirait d'une épître
+dictée par un professeur ou par un père.
+
+Mais, après avoir continué à l'avenant sur ses études: qu'il s'accuse de
+négliger, il arrive à cette phrase: «Je voudrais qu'on pût empêcher mon
+sang de circuler avec tant de rapidité et lui donner une marche plus
+cadencée. J'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet: je joue des
+_adagio_ et des _largo_ qui endormiraient trente cardinaux.»
+
+Un poëte nerveux, une célébrité surmenée par les tiraillements de
+l'amour-propre, les efforts de l'imagination, les irritations de la
+lutte, raisonneraient-ils leurs sensations avec plus d'analyse?
+
+Après un trait de grâce maniérée et d'esprit, car cet enfant a déjà de
+l'esprit; «je crois, ma chère grand'mère, ajoute-t-il, en parlant de sa
+légèreté, que le mal est incurable et qu'il résistera à la raison même;
+je devrais en avoir quelque étincelle, car j'ai douze ans et quelques
+jours; cependant je ne m'aperçois pas de son empire: si son aurore est
+si faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans?»
+
+Ne le croyait-on pas déjà à la tribune de la Chambre des députés? Voici
+maintenant l'homme du monde et l'observateur.
+
+«Savez-vous, ma chère grand'mère, que je vais dans le monde deux fois
+par semaine! J'ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras, une
+main sur la poitrine, l'autre sur la hanche; je me tiens droit et fais
+le grand garçon tant que je puis. Je vois, j'écoute, et jusqu'à ce
+moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde; ils ont tous l'air de
+ne pas s'aimer beaucoup.
+
+Voici maintenant le joueur.--Je note chaque point de cette lettre, parce
+que nous retrouverons tout cela chemin faisant, dans l'homme fait, dans
+le vieillard.
+
+«Cependant, continue-t-il, le jeu et l'or que je vois rouler me causent
+quelque émotion; je voudrais en gagner pour mille besoins que l'on
+traite de fantaisie...»
+
+Cet apprenti, déjà si avancé des salons du grand monde, fut enlevé la
+même année à ses dangereuses contemplations, et placé par son père à
+l'université d'Oxford. Il n'y apprit que la langue anglaise. Oxford est
+pour les Anglais le couronnement d'une instruction solide et déjà
+complète.
+
+Son père rentra en Allemagne et le mit à l'université d'Erlangen.
+
+En même temps qu'il poursuivait ses études, introduit à la cour de la
+margrave de Baireuth, il continuait de fréquenter le monde.
+
+M. Benjamin Constant a donné une idée de ces petites cours dans son
+roman d'_Adolphe_, lorsqu'il parle de ces princes allemands qui
+gouvernent avec douceur un pays de peu d'étendue, protègent les savants
+et les artistes, et, par orgueil aristocratique, s'entourent de
+courtisans très-nobles et très-imbéciles.
+
+«Je fus accueilli dans cette cour, dit _Adolphe_, avec la curiosité
+qu'inspire naturellement tout étranger qui vient rompre le cercle de la
+monotonie et de l'étiquette.»
+
+D'Erlangen, il alla achever ses études à Edimbourg, où il se lia avec
+des whigs qui, depuis, ont fait du bruit dans le monde: la fréquentation
+de Graham, de Wilde, d'Erskine, de Makintosh, dut laisser des traces
+dans son esprit.
+
+Nous le retrouvons ensuite à Paris, en 1787. Il a vingt ans. C'est pour
+lui l'époque critique, l'époque des passions. Ici se nouent presque tous
+les fils de cette existence si uniforme par les événements qui la
+composent, si tourmentée pourtant, comme Benjamin Constant l'a fait
+observer lui-même.
+
+À Paris, d'après son propre aveu, il mena une vie folle. Il logeait dans
+la maison Suard, où il rencontrait des gens de lettres très-avancés dans
+la carrière et fortement empreints de la philosophie du dix-huitième
+siècle, les Morellet, les Lacretelle, les La Harpe, les Marmontel.
+
+Les fréquentations de la maison du professeur Stewart, à Oxford; celles
+de la maison Suard, à Paris, lui laissèrent deux empreintes qu'il
+conserva toujours; l'empreinte du whig et celle du voltairien. La cour
+de Brunswick ajoutera une troisième nuance à cette capricieuse
+individualité: le germanisme.
+
+L'ensemble de ces choses constitua certainement une bonne partie de son
+originalité extérieure.
+
+Un des compagnons de cette vie folle et ruineuse de toutes les manières,
+était ce Laclos, qu'on rencontre au début de la vie politique des
+principaux acteurs de la comédie de quinze ans. Laclos est mêlé, comme
+par une malice du diable, aux origines de la politique du Palais-Royal.
+Il tient la plume dans les premières escarmouches de la monarchie
+parlementaire qui tend à se faire jour. Il a été le premier confident et
+le premier instrument de cette politique qui a amené le triomphe de la
+classe moyenne en France, et qui a prétendu personnifier l'ordre, le
+mérite et la vertu.
+
+C'est durant ce premier séjour à Paris, que M. Benjamin Constant
+rencontra chez M. Necker une femme-auteur qui occupa assez longtemps son
+imagination, Mme de Charrière. Il ne paraît pas qu'il ait alors connu
+Mme de Staël, absente sans doute à l'époque de ce court séjour.
+
+Mme de Charrière, Hollandaise de naissance, qui a vécu en Suisse, et
+dont la vraie place était à Paris, a écrit de jolies nouvelles. M.
+Sainte-Beuve a publié une partie de sa Correspondance avec Benjamin
+Constant. Cette Correspondance nous montre Mme de Charrière sous
+l'aspect d'une femme du dix-huitième siècle, c'est-à-dire douée de
+beaucoup de liberté d'esprit, d'une intelligence supérieure, bonne
+femme, mais bizarre, paradoxale, et poussant trop loin l'analyse des
+sentiments pour ne pas se heurter à l'épicuréisme et à la mort.
+
+Les lettres de M. Benjamin Constant, beaucoup plus nombreuses, aident
+singulièrement à la compréhension de cette nature complexe, qui échappe
+si aisément au crayon.
+
+Le futur tribun de la Restauration s'y montre tel qu'il exista sous la
+pompe du langage, sous les grands mots dont fut bernée la jeunesse de
+nos pères. On l'y voit avec ce mélange d'égoïsme et de sensibilité,
+qu'il a si bien décrit lui-même, ironique et tendre, saturé du mépris
+des hommes, indifférent au vice et à la vertu, mélancolique, paresseux,
+violent, voilant l'aridité du fonds sous l'éclat de la forme, mobile,
+incertain, sans foi religieuse ni philosophique, démocrate par humanité
+peut-être, mais beaucoup aussi par une sorte d'esprit satanique à la
+Byron; blasé, ennuyé, âme marchant avec l'idée constante et
+décourageante de la mort, sans effroi ni appétition de ce qui peut
+exister par de-là le tombeau.
+
+Mme de Charrière avait connu Benjamin Constant au sortir de
+l'enfance. À dater de leur rencontre à Paris, cette liaison devint plus
+vive. Mme de Charrière avait alors quarante-cinq ans, et Benjamin
+Constant entrait dans sa vingtième année. Il était alors fort amoureux
+d'une demoiselle Jenny Pourrat, qui l'éconduisait doucement et
+prudemment, ne se souciant point d'un pareil mari. Et, selon toute
+apparence, Mme de Charrière n'en était encore vis-à-vis de lui qu'au
+rôle d'amie indulgente avec laquelle un jeune homme _parle raison_.
+
+Cependant M. de Constant le père, peu satisfait de la conduite de son
+fils, le rappela près de lui à Bois-le-Duc, afin de l'obliger à choisir
+une carrière.
+
+L'amour, l'ennui, la contrariété et surtout ces coups de tête que
+Benjamin Constant prenait si souvent pour du désespoir, s'en mêlant, au
+lieu d'aller à Bois-le-Duc, il partit pour l'Angleterre avec trois
+chemises, quelques bas, une paire de pantoufles en guise de souliers et
+trente et un louis en poche.
+
+Il arrive à Douvres, et le voilà courant à pied le pays, couchant dans
+les auberges de villages et quelquefois dans une simple cabane, se
+faisant en imagination un poëme d'aventure et de misère comme
+Jean-Jacques Rousseau et Goldsmith. Mais tout est factice dans Benjamin
+Constant. Il sait bien qu'à Londres il a des amis riches et puissants;
+qu'une lettre, un avis, un mot, et sa bourse est remplie. Comme un
+curieux au sommet d'une tour bordée d'un solide garde-fou, il regarde en
+riant l'abîme et se donne le plaisir d'avoir peur.
+
+«Ah! que je vais être heureux cet automne, s'écrie-t-il, avec du linge
+blanc, une voiture et un habit sec et propre!»
+
+À travers ses pérégrinations il entretient sa confidente de mille
+projets fantastiques, de rêves d'agriculture en Amérique, etc., etc. Une
+lettre du père qui promet son pardon à la condition qu'on reviendra au
+logis, et qu'on acceptera un emploi de chambellan à la Cour du duc de
+Brunswick.
+
+Le 3 octobre, à huit heures du soir, M. Benjamin Constant, qui venait de
+traverser à pied le canton de Vaud, arrivait à Colombiers et frappait à
+la porte de Mme de Charrière. Il partit le lendemain pour Lausanne.
+Mais, peu de jours après, il revint auprès de son amie et passa deux
+mois à se refaire de ses fatigues, moitié malade, moitié bien portant,
+dans une douce convalescence, dans de longues causeries, dans ce milieu
+de petits soins qu'une femme amoureuse et sur son dernier déclin sait si
+bien prodiguer au jeune homme dont elle désire se faire aimer.
+
+L'amour vint en effet, amour maladif, bizarre, et portant en soi-même,
+par la disproportion d'âge de l'amant et de la maîtresse, un prompt
+germe de mort.
+
+Mme de Charrière n'en laissa pas moins une impression durable chez M.
+Benjamin Constant. Car, pendant huit années, il continua de lui écrire à
+intervalles irréguliers il est vrai.
+
+Mais dès son arrivée à la Cour de Brunswick, il est aisé de voir au ton
+de cette correspondance que Mme de Charrière est déjà revenue à son
+modeste rôle de confidente, et qu'elle en accepte avec résignation les
+muettes douleurs.
+
+D'abord ce sont des railleries sur la Cour du duc de Brunswick, sur ses
+bals: «Vous ne tanze pas, monsieur le baron?»--«Non, Madame.»--«_Der
+herr kammerjunker danzen nicht_.»--_Nein, Eure Excellenz_.»--«Votre
+Altesse Sérénissime aime beaucoup la danse.»--Votre Altesse Sérénissime
+dansera-t-elle encore?»--«Votre Altesse Sérénissime est infatigable.»
+
+Mais voici qu'une blonde Wilhelmine console Benjamin Constant de la
+stupidité de la noblesse brunswickoise et hambourgeoise. À qui fait-il
+part de cette consolation? À Mme de Charrière. Il se marie. À qui
+confie-t-il ses joies conjugales? À Mme de Charrière.
+
+Bientôt il s'aperçoit que sa Wilhelmine aime un Brunswickois quelconque.
+Benjamin Constant a de l'esprit, il s'en fait une arme. Mais Wilhelmine
+a du caractère. Un divorce dénoue cette situation. Mais tout en
+divorçant Benjamin Constant soupire. Il l'aime, sans doute? Lui, aimer,
+non pas; cela ne dépend pas de lui, et il n'en est pas capable. Mais il
+a besoin d'émotion; n'en pouvant trouver de vraies, il s'en crée de
+fausses. Trop d'imagination unie à une grande sécheresse de coeur et à
+un irrémédiable fonds de légèreté et de scepticisme expliquent cette
+agitation dans le vide. Peu d'hommes ont mis autant d'art à se rendre
+malheureux sans pouvoir même se bien convaincre de ce malheur.
+
+Il est très-singulier qu'à travers cette existence de gentilhomme;
+d'amoureux à la Werther et de joueur, car il contracta de bonne heure
+cette fatale passion, M. Benjamin Constant ait conçu l'idée d'écrire un
+livre sur les religions. Il y a des sujets endémiques comme certaines
+maladies. La fin du dix-huitième siècle s'occupa beaucoup de
+polytheïsme. C'était encore une façon de prêter des armes à la
+philosophie contre l'église.
+
+C'est à dix-neuf ans que lui vint la première pensée d'écrire ce livre.
+Et, selon son propre aveu, il n'avait alors aucune des connaissances
+nécessaires pour écrire quatre lignes raisonnables sur un pareil sujet.
+Tout en faisant sa cour à Mme de Charrière, il griffonnait des lieux
+communs sur des cartes à jouer et assemblait des faits. À la fin de sa
+vie, il en réunit vingt ou trente mille, qu'il pouvait faire manoeuvrer
+dans un sens ou dans un autre «comme des soldats,» disait-il. Ce qui
+faisait plus d'honneur à son esprit qu'à ses convictions.
+
+M. Benjamin Constant s'était marié en 1789: en 1793, le divorce était
+consommé. «Hymen! Hymen! Hymen! quel monstre!» s'écriait-il six jours
+avant la décision.
+
+Détesté de l'aristocratie de Brunswick, supportant impatiemment ses
+fonctions de gentilhomme ordinaire (il disait: «gentilhomme fort
+extraordinaire»), son divorce ne put lui rendre que plus odieux un
+pareil séjour.
+
+Il se sentit atteint du mal du pays et revint à Lausanne.
+
+Déjà depuis quelques années son esprit se dirigeait vers la politique,
+et bientôt cet esprit si mobile va se fixer dans cette direction. À s'en
+rapporter aux premières expressions de la pensée qui apparaît sans
+masque dans cette correspondance tout à fait intime, «je crois, comme
+vous, qu'on ne voit au fond que la fourbe et la fureur, dit-il, en
+parlant de la démocratie. Mais j'aime mieux la fourbe et la fureur qui
+renversent les châteaux forts, détruisent les titres et autres sottises
+de cette espèce, mettent un pied légal sur toutes les rêveries
+religieuses, que celles qui voudraient conserver et consacrer ces
+misérables avortons de la stupidité barbare des Juifs, entée sur la
+férocité ignorante des Vandales.»
+
+Et, plus loin, il ajoute ces mots qui l'expliquent bien mieux que tous
+les commentaires biographiques:
+
+«Le genre humain est né sot et mené par des fripons; c'est la règle;
+mais entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et aux
+Barnave, plutôt qu'aux Sartine et aux Breteuil...»
+
+Le vice secret de M. Benjamin Constant est là tout entier. Il fut
+démocrate sans croyance à la démocratie; choisissant entre deux
+_friponneries_ celle qui satisfait le mieux à l'ironie de son caractère
+et à ses instincts littéraires.
+
+Que deviendrait une nation faite à l'image d'un tel homme? Il est clair
+qu'elle ne serait plus menée par des fripons de génie. Elle offrirait
+bientôt l'exemple du scepticisme impuissant écrasé par la force
+brutale.
+
+De tels hommes, il faut avoir le courage de le dire, malgré l'admiration
+dont leurs talents les ont rendus l'objet, sont les pires dissolvants
+qui puissent se glisser au coeur d'un grand peuple. Si les Français n'y
+prennent garde, l'aveugle adoration du talent les mènera vers l'abîme où
+périt jadis la démocratie athénienne.
+
+«Lisez de Thou, lisez Tacite, ne vous alambiquez l'esprit sur rien,
+répondait madame de Charrière à ce malade de la pensée obligé de
+s'avouer à lui-même son impuissance.
+
+«Je m'accroche aux circonstances pour justifier mes défauts, disait-il.
+Quand on est actif, on l'est dans tous les états, et quand on est aussi
+paresseux et décousu que je suis, on l'est aussi dans tous les états.
+Adieu. Répondez-moi une bonne longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je
+vous envoie de la poussière, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout
+poussière. Comme il faut finir par là, autant vaut-il commencer aussi
+par là.»
+
+Toujours l'idée de la mort à côté de l'idée du doute. Et quelle
+lassitude! quelle satiété se mêle à ce désabusement qui aurait pu servir
+de modèle à certains héros poétiques de l'école dangereuse de lord Byron
+et de M. de Musset!
+
+«Je suis, dit ce Manfred ou ce Rolla, parvenu à ce point de désabusement
+que je ne saurais que désirer, si tout dépendait de moi, et que je suis
+convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne
+le suis. Cette situation et le sentiment profond et constant de la
+brièveté de la vie, me fait tomber le livre ou la plume des mains,
+toutes les fois que j'étudie... Nous n'avons pas plus de motifs pour
+acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon
+livre, que nous n'en avons pour faire une promenade ou une partie de
+whist.»
+
+Et pourtant cet homme, qui se croit _tout poussière_, qui a un sentiment
+si constant de la brièveté de la vie (ce qui devrait lui inspirer le
+désir de la remplir par des actes utiles), est toujours en chasse de
+chimères, de vanités et de passions amoureuses dans lesquelles il
+n'apporte pas plus de foi d'ailleurs que dans ses doctrines politiques
+et religieuses.
+
+En arrivant à Lausanne, dans la plus belle saison de l'année, en juin
+1793, M. Benjamin Constant éprouva un sentiment de bien-être moral aisé
+à comprendre chez un homme de tant d'indépendance, il se sentait à la
+fois débarrassé de l'habit de haute domesticité et de l'épaisse
+atmosphère de la petite cour béotienne de Brunswick. Il respirait l'air
+natal dans le plus pittoresque pays du monde.
+
+Comme s'il eût voulu tout à fait dépouiller le vieil homme, il débuta au
+retour par une brouille avec Mme de Charrière. Elle était à cet âge
+où le demi-jour lui-même, où les mensonges de la toilette et des
+lumières, ne permettent plus d'illusions. Les larmes n'ont plus d'empire
+alors. Et la tristesse, dénuée des grâces touchantes que lui prête la
+jeunesse, ne fait que rendre plus rigides ces lignes sévères de la
+vieillesse, qui font honte à l'amour et obligent au respect.
+
+Au printemps de la vie, l'Amour, alors même qu'il est prêt à choir,
+s'accroche dans sa chute à tant de rameaux verts et fleuris, qu'il ne
+tombe qu'après de longues péripéties. Mais, à l'âge que venait
+d'atteindre Mme de Charrière, les ruptures vont vite. Le jeune homme
+qui s'est laissé prendre à ces amours de vieilles femmes, fuit bien vite
+avec une secrète confusion.
+
+La correspondance continua longtemps encore, mais c'était jeu de beaux
+esprits bien plus que commerce amoureux.
+
+La famille de M. Constant ne comprit rien à son caractère, qui, depuis
+quelques années, s'était développé, mais développé dans le sens d'une
+ironie dont ces bonnes âmes n'avaient pas le secret. Il y a des gens
+heureux et médiocres pour qui ces maladies de l'esprit ne sont même pas
+appréciables. Ces sages et ces praticiens de la vie domestique haussent
+les épaules à l'aspect de ces êtres factices et incompris qui leur font
+un peu l'effet d'enfants indisciplinés ou de comédiens, à moins qu'ils
+ne les prennent pour des débauchés ou des aigrefins.
+
+La famille atténue la rigueur un peu obtuse de ces jugements. Aussi M.
+Benjamin Constant fut-il seulement considéré, ainsi que le dit M.
+Sainte-Beuve, «comme un très-jeune homme sans conséquence.»
+
+Les Lausannais et les émigrés français furent plus sévères. M. Benjamin
+Constant se moqua des uns et des autres, afficha un républicanisme
+railleur, oscilla encore pendant un an, à cause des instances de sa
+famille, entre Brunswick et la liberté, et revint à Lausanne désespérer
+les bonnes gens du canton.
+
+C'est pendant ce séjour, en 1794, que M. Benjamin Constant fit la
+connaissance de Mme de Staël. Chacun sait que les _bleues_ se
+détestent comme des poitrinaires. Peut-être que le spectacle de leur
+propre maladie, chez les infortunées affligées du mal d'écrire, leur
+rappelle trop visiblement leur condition. La jalousie aussi joue son
+rôle, et ce serait une chose frémissante à penser que dix _bleues_
+enfermées dans une même cellule.
+
+Mme de Charrière, sans se douter qu'un jour Mme de Staël lui
+succèderait dans l'imagination de M. Benjamin Constant, avait jeté sur
+lui des préventions contre celle qu'elle nommait _l'ambassadrice_. Mais
+les préventions causent quelquefois le contraire de ce qu'on en pourrait
+attendre. La grâce et l'esprit, dans un objet contre lequel nous sommes
+prévenus, nous surprennent agréablement. La prévention ne saurait tenir
+contre des qualités réelles, et notre mobile esprit passe souvent alors
+d'un extrême à l'autre.
+
+À la première rencontre que M. Benjamin Constant fit de Mme de Staël,
+le 30 septembre 1794, à Coppet, il commence à trouver que Mme de
+Charrière a jugé _un peu sévèrement_ cette femme remarquable. Ce n'est
+pas _uniquement une machine parlante_, comme l'a charitablement insinué
+sans doute Mme de Charrière. Il remarque en elle de l'imprudence sans
+doute, de l'activité par tempérament, beaucoup de paroles, mais de la
+bonté, de la confiance, de l'abandon, de la bonne foi.
+
+Trois semaines après c'est bien autre chose. La mine est chargée et
+l'explosion éclate. De quel visage Mme de Charrière en dut-elle
+recevoir le choc, quand, doublement vieillie par la douleur et par
+l'âge, elle lut les lignes suivantes que M. Benjamin Constant lui
+adressait le 21 octobre à propos de Mme de Staël:
+
+«J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et
+attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi
+expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi
+douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité,
+d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que j'ai
+trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être
+un monde à elle seule pour moi: vous savez quelle a été la première.
+Mme de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime
+que dans le monde; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi
+ne pensions; elle suit l'esprit des autres avec autant de plaisir que le
+sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse
+et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin, c'est un
+être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un
+par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses
+amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur.»
+
+Ce n'est point un observateur impartial, on le comprend de reste. Il est
+conquis. C'est un amoureux.
+
+Ici l'amour et la politique vont marcher de front, car partout où se
+trouve le salon mobile de Mme de Staël, la politique occupe une large
+place[1].
+
+[Note 1: Voir notre portrait de Mme de Staël.]
+
+Il est assez curieux d'y observer l'attitude de M. Benjamin Constant,
+saisie au vif dans une lettre écrite par un émigré à Mme de
+Charrière. Arrivé à Paris en 1795, M. Benjamin Constant s'était logé rue
+du Colombier. «J'ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental,» dit
+le correspondant de Mme de Charrière.
+
+M. Benjamin Constant venait de faire ses débuts politiques par la
+publication de sa première brochure.
+
+On devine ce que peut être sous le directoire l'homme, qui, le 14
+octobre 1794, écrivait à Mme de Charrière: «Je suis devenu tout à
+fait Tallieniste.» Si Tallien pouvait représenter quelque chose, c'était
+la crapule et rien de plus. Il l'a bien prouvé à table et ailleurs. Dans
+une ou deux conversations que je me souviens d'avoir eu dans ma jeunesse
+avec le vieil Ouvrard, j'en ai plus appris sur le ménage Tallien qu'il
+n'en faut pour fixer mes doutes, s'il m'en pouvait rester, sur la
+moralité des Thermidoriens.
+
+Le correspondant de Mme de Charrière nous dépeint M. Benjamin
+Constant, sous la figure de ce qu'on nommait alors un muscadin. Pour les
+airs et le costume, se rappeler les gravures du temps. Comme à Lausanne
+il est fort silencieux. «On ne le prend pourtant pas pour un sot.» Il
+est lié avec l'auteur des _Mémoires d'un détenu_, Riouffe, un des
+hableurs qui se vantaient d'avoir rétabli l'ordre social, parce qu'ils
+avaient ramené la France aux mauvaises moeurs du règne de Louis XV.
+
+Ses autres amis sont Chénier, Daunou et le petit Louvet; _Adolphe_ et
+_Faublas_.
+
+Au salon de Mme de Staël, Talleyrand, de retour en France, occupait
+le premier rang et tendait les fils de ses intrigues.
+
+C'est dans ce monde du Directoire que brille M. Benjamin Constant.
+Parisien d'esprit et de droit, car il s'est fait naturaliser Français en
+vertu de la loi du 15 décembre 1790, qui accordait les droits civiques
+aux protestants issus de famille expulsées jadis pour cause de religion.
+
+Ce grand monde parisien, et surtout le salon de _l'ambassadrice_, le
+correspondant de Mme de Charrière a le courage de le lui écrire: «lui
+vaut mieux que le petit cabinet de Colombier.»
+
+Il s'en excuse et ajoute: «Vous ne serez pas fâchée contre moi, n'est-ce
+pas? Si vous n'étiez pas si sauvage, que vous voulussiez rassembler dans
+votre cabinet vingt-cinq personnes, que l'un fût girondin, l'autre
+thermidorien, l'autre platement aristocrate, l'autre constitutionnel, un
+autre jacobin, dix autres rien, alors j'aimerais à voir Constant écouté
+de tous à Colombier et goûté par tous. Le salon d'ici lui va mieux. S'il
+n'y passait que deux heures par jour, il serait pour lui la meilleure
+étude. Mais, hélas! il y passe dix-huit heures, il ne vit plus que dans
+ce salon, et le salon le fatigue, il n'en peut plus. Sa santé se
+délabre, son physique si grêle souffre déjà...» Adolphe se voûte, pense
+à la retraite et soupire après les heures paisibles des petites
+principautés allemandes. Il s'endort à déjeuner en mangeant des cerises
+avec Riouffe.
+
+La première brochure avait pour titre: _De la Force du Gouvernement
+actuel et de la nécessité de s'y rallier_. Le _Moniteur_ l'imprima avec
+un éloge mêlé pourtant de quelque réserve. M. Benjamin Constant était
+trop assidu auprès de Mme de Staël, pour qu'on ne le soupçonnât pas
+d'appartenir à la faction qui s'opposait à la réélection des deux tiers
+de la convention.
+
+M. Loëve-Weimar, dont il faut ici suivre les indications, publiées dans
+un article de la _Revue des Deux-Mondes_ du 1er février 1844, prétend
+que M. Benjamin Constant écrivit trois articles contre ces décrets. M.
+de Loménie met ces articles en doute et déclare n'avoir pu les retrouver
+s'ils existent.
+
+La situation politique de M. Benjamin Constant nous paraît mieux
+expliquée dans l'article d'un de ses amis et contemporains, M. Pagès (de
+l'Ariége)[2].
+
+[Note 2: Voir _le Dictionnaire de la Conversation_.]
+
+La faiblesse du Directoire donnait naissance à des situations mal
+définies: «Le club de Clichy luttait contre la révolution tout entière.
+Le club _constitutionnel_ de Salm luttait à la fois contre les hommes de
+la terreur et contre ceux du royalisme. Les haines s'envenimèrent.» Les
+Jacobins avaient le club du Manége.
+
+À ces nuances, il faut ajouter celle des adversaires de la réélection
+des deux tiers de la convention citée plus haut. Cette nuance créait un
+schisme dans le club de Salm, dont M. Benjamin Constant fut le
+secrétaire. Mais les nuances de ce genre qui ne peuvent servir que
+d'appoint aux réactions, sont promptement emportées par le courant
+contre-révolutionnaire.
+
+Le club constitutionnel de l'hôtel de Salm, essayait de réaliser au
+profit de la République la politique du juste-milieu. Dans le fond, par
+leurs moeurs, par la tournure de leur esprit, les républicains de
+l'hôtel de Salm inclinaient purement et simplement vers la monarchie
+constitutionnelle.
+
+En publiant des brochures portant pour titre: _Des effets de la
+Terreur_, dans un moment de réaction politique, il est évident qu'on
+contribue soi-même à accélérer le mouvement de ces réactions.
+
+Personne, aujourd'hui, excepté les historiographes consciencieux, ne
+feuillette ces écrits de circonstance. Ils passeraient aujourd'hui pour
+des lieux communs. Le style de tribune (défaut ordinaire des écrivains
+orateurs) dans lequel ils sont conçus, n'est point de nature à les
+sauver de l'oubli.
+
+Ces divers opuscules ont été publiés en 1829 sous le titre de _Mélanges
+littéraires et politiques_.
+
+Le coup d'État du 18 fructidor permit de juger le caractère politique de
+M. Benjamin Constant. Il n'y a pas de meilleure pierre de touche pour
+les caractères, dans la vie publique, que les événements de ce genre.
+
+Dans un discours prononcé au club de Salm, il articula des paroles
+qu'il contredit plus tard, mais dans lesquelles il donnait alors son
+approbation au coup d'État. Cela n'était pas très-conséquent avec le
+libéralisme de ses opinions. Rien de plus fréquent d'ailleurs que cette
+inconséquence chez les libéraux. La haine de la révolution, si mal
+comprise pendant longtemps, les rejetait dans toutes les circonstances
+périlleuses du côté du despotisme.
+
+Avant le 18 fructidor, la ligne politique de M. Benjamin Constant, par
+cela même qu'elle était douteuse, l'exposait aux récriminations et aux
+attaques de tous les partis. Il eut un duel avec un journaliste nommé
+Sibuet. Le duel faisait aussi partie de la politique du temps. Il
+reparaît de temps en temps en France dans le monde politique et
+littéraire, où il semble se concentrer; ce qui prouve uniquement que
+l'amour-propre est plus développé dans les classes intellectuelles
+qu'ailleurs.
+
+La réaction allait grand train. M. Benjamin Constant reprit alors ce
+rôle de frondeur qui n'a peut-être pas été sans utilité en France à
+diverses époques de notre histoire, mais qu'il n'en faut pas moins
+considérer comme un ingrédient politique dangereux aussi peu conforme au
+génie de la monarchie qu'à celui d'une démocratie égalitaire et
+gouvernementale comme la démocratie française.
+
+Au tribunat, dont il fit partie après le 18 brumaire, M. Benjamin
+Constant essaya de faire de l'opposition parlementaire comme s'il eût
+été à la chambre des communes ou à l'assemblée constituante. Mais les
+temps étaient changés. Par un abus de pouvoir qui faisait pressentir la
+grande dictature militaire sous laquelle la France allait tomber,
+Bonaparte épura (Mme de Staël disait _écréma_) le tribunat.
+
+Depuis soixante ans, en France, les événements ont si complétement
+dominé les hommes et violé si manifestement le droit apparent et la
+justice écrite, que ces événements n'ont souvent été compris ni par ceux
+qui les accomplissaient ni par ceux qui les subissaient. De telle sorte,
+qu'au point de vue individuel, ils sont restés crime pour celui qui les
+a commis, vertu pour qui s'y est opposé. Ce sont les destinées de la
+Révolution qui, en vue d'un droit et d'une justice supérieurs, poursuit
+sa marche à travers les institutions presqu'aussitôt brisées qu'elles
+ont été créées.
+
+La phase militaire de la Révolution ne fut comprise que comme
+l'expression de l'ambition et du génie d'un homme superposant sa volonté
+à la loi. C'était n'en voir que le côté mesquin et humiliant.
+
+Le salon de Mme de Staël ne vit que ce côté-là. Avec tout l'esprit
+qui s'y trouvait, on ne s'y éleva pas jusqu'à cette pensée altière et
+républicaine: que les grands hommes sont de fragiles instruments
+engendrés par et dans la mesure des situations, pour la déduction
+logique des faits antérieurs. Ce sont les anneaux apparents de la chaîne
+historique des nations. Mais quoique leur utilité soit incontestable, il
+n'est pas moins certains pour quiconque médite l'histoire des sociétés
+humaines, que ces hommes ne sont pas individuellement indispensables.
+Les idées se développent sous la loi d'une harmonie pareille à celle
+qui conduit les astres et les mondes, les peuples marchent sous
+l'inspiration de cette loi du développement des idées et les grands
+hommes qui dépassent çà et là les multitudes et qui semblent les guider,
+ne les guident pas plus que le boeuf qui prend la tête du troupeau ne
+guide le troupeau chassé par un être supérieur: le bouvier, c'est-à-dire
+l'homme.
+
+Mais il est utile pourtant à la marche des affaires humaines, à sa
+régularisation, que certains hommes prennent les devants et se
+précipitent les premiers dans les voies de la Providence.
+
+Dans le salon de Mme de Staël, devenu l'asile des tribuns éliminés,
+on fit de l'esprit sur le grand homme; on croisa vaillamment la parole
+contre le sabre, ce qui était plus courageux que prudent et
+qu'intelligent, peut-être. Il y a des instants ou la parole est à la
+hache et au glaive. L'esprit doit alors laisser passer, avec cette
+pensée que le sang humain ne coule pas en vain et qu'il a son éloquence
+plus retentissante que les chuchotteries d'un cercle élégant réuni
+autour d'une cheminée de boudoir.
+
+Les hommes comme Napoléon qui vont si furieusement à la destinée,
+s'impatientent du moindre obstacle. Le salon de Mme de Staël fut
+dispersé comme un petit amas de feuilles sèches sous le vent d'ouest.
+
+M. Benjamin Constant, qui venait de publier sa brochure intitulée _les
+Suites de la contre-révolution de_ 1660 _en Angleterre_, s'aperçut, mais
+trop tard, que le modérantisme tout aussi bien que l'anarchie conduit au
+despotisme. Cet inconséquent alla en compagnie de la femme avec laquelle
+il avait contracté une liaison si orageuse, transporter son joli bagage
+d'humour et d'esprit de salon, dans une petite cour littéraire de
+l'Allemagne, la cour de Goëthe et de Schiller, je veux dire celle de
+Weimar.
+
+La bonne Allemagne, pays des rêves, des légendes, des longs loisirs,
+était un asile tout à fait convenable à ces gens qui firent tant de
+dépense d'écritures et de paroles.
+
+Là, M. Benjamin Constant traduisit _Wallenstein_ en vers détestables.
+Mais où tourner ce surcroît d'inquiétudes et de besoin d'activité que
+la politique absorbe si bien? Il fallut hélas! le décharger sur les
+choses de la vie intime.
+
+Ne pouvant plus faire d'opposition au gouvernement, il en faisait à sa
+maîtresse. Et quelle opposition! M. Benjamin Constant, si malheureux une
+première fois en ménage, s'était imaginé de songer à une union nouvelle.
+
+Il voulut épouser Mme de Staël malgré elle. Épouser Corinne, quelle
+fantaisie! quelle audace! quelle imprudence! combien un tel projet est
+loin du sens commun!
+
+Après les douleurs qui sont la fin ordinaire de ces unions illégitimes,
+M. Benjamin Constant chercha des consolations dans un second mariage. Il
+épousa en 1808 Mme de Hardenberg avec laquelle il a vécu à Goettingue
+en bonne intelligence, quoique les derniers orages de sa rupture avec
+Mme de Staël ne fussent pas encore terminés.
+
+Pendant ce temps de repos et de convalescence du coeur, M. Benjamin
+Constant travailla à son grand ouvrage sur la religion. Ce livre, qui
+l'occupa toute sa vie et que la postérité lira peu, lui fut du moins
+fort utile de son vivant. Cela lui faisait une occupation quand il était
+souffrant, lorsqu'il avait éprouvé des revers en amour ou au jeu. M.
+Benjamin Constant, l'esprit tout plein du sentiment de la vanité des
+passions, rentrait alors chez lui et disait: «Travaillons à mon livre
+sur les religions.»
+
+Cet ouvrage se ressentait lui-même des passions de l'auteur. Versatile,
+sec et bien inférieur à ce que le génie littéraire moderne a créé en ce
+genre sous la plume éloquente des Lamennais, des Châteaubriant ou sous
+la logique des Maistre et des Bonald. C'est un livre du passé, un livre
+de l'ancien régime mal accommodé au régime nouveau. Ce livre commencé le
+front haut, avec toute l'impudence philosophique imaginable, a l'air, en
+finissant, d'un vieux libertin qui cherche à se convertir.
+
+À côté de ces graves travaux, se succèdent vers la même époque de la vie
+de M. Benjamin Constant plusieurs oeuvres littéraires; notamment le
+roman d'_Adolphe_.
+
+Ce petit roman, remarquable par l'analyse des sentiments, n'est
+cependant pas, selon nous, digne du succès considérable qu'il a obtenu.
+Le style en est clair, mais décoloré. L'impression générale qui résulte
+du livre n'est pas de nature à élever l'esprit ou le coeur. Un sentiment
+d'aride tristesse est à peu près tout ce qui reste au lecteur à la
+dernière page de ce livre. Son mérite le plus positif est purement
+moral. L'auteur déduit avec une expérience visible le danger des unions
+illégitimes, particulièrement entre personnes d'âge disproportionné.
+
+Dans la préface de la troisième édition d'_Adolphe_, M. Benjamin
+Constant parle avec un dédain plus apparent que réel de ce livre dont il
+n'a pas révélé le secret. «Sans la presque certitude qu'on voulait en
+faire une contrefaçon en Belgique, dit-il, et que cette contrefaçon,
+comme la plupart de celles que répandent en Allemagne et qu'introduisent
+en France les contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et
+d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me
+serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique pensée de
+convaincre deux ou trois amis, réunis à la campagne, de la possibilité
+de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les personnages se
+réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours la même.»
+
+Si tel était l'unique but de l'auteur, il faut avouer que ce but ne
+valait pas la peine d'écrire.
+
+D'autres personnes prétendent qu'_Adolphe_ est une manière de confession
+dans laquelle M. Benjamin Constant a versé le secret de ses douleurs et
+de ses fautes à propos de sa rupture avec Mme de Staël.
+
+Ici s'établit une petite controverse entre les biographes et les
+commentateurs de M. Benjamin Constant. Les uns prétendent que le
+personnage d'Ellenore n'est autre que Mme de Staël. D'autres font
+observer avec quelque raison que dans cette liaison ce fut Mme de
+Staël et non M. Benjamin Constant qui, par le refus de sa main, provoqua
+une rupture; ce qui ne serait guère conforme au personnage d'Ellenore.
+
+M. de Loménie va plus loin, il donne le nom de la personne qui servit
+de modèle au romancier; ce fut, à ce qu'il prétend, une Anglaise, Mme
+Lindsay, avec laquelle M. Benjamin Constant eut une liaison passagère.
+
+Ce fut à peu près vers la même époque, qu'outre sa traduction de
+_Wallenstein_, M. Benjamin Constant écrivit un autre ouvrage en vers
+intitulé: _Florestan ou le sage de Soissons_. C'était une satire contre
+ses ennemis politiques. Les vers de M. Benjamin Constant ne feront pas
+oublier sa prose.
+
+Nous préférons nous arrêter un instant à un autre ouvrage qu'il publia
+pendant ses années d'exil, en 1813, sous ce titre: _De l'esprit de
+conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation
+européenne_.
+
+En dehors même des circonstances qui lui donnèrent un succès
+d'opposition presqu'européen, cet écrit se distingue par des qualités
+assez solides pour le faire survivre aux causes politiques qui l'ont
+engendré. C'est une étude sérieuse sur le danger du régime militaire
+appliqué aux affaires civiles, et sur l'impossibilité de rien fonder
+sur l'usurpation.
+
+La lecture de cet écrit est fortifiante pour l'esprit. Le style en est
+ferme, clair, viril; la pensée en est droite, élevée, modérée,
+satisfaisante. Telle était la brochure politique à l'époque où il
+existait encore en France des publicistes sérieux.
+
+Pendant son séjour en Hanovre, il avait eu quelques entretiens avec
+Bernadotte, dangereuse fréquentation pour un proscrit. Elle fit médire
+de M. Benjamin Constant. Nous disons médire parce qu'on supposa un
+moment qu'il eût favorisé Bernadotte dans ses vues sur le trône de
+France.
+
+Rentré à la première Restauration avec M. Auguste de Staël, M. Benjamin
+Constant soutint le gouvernement de Louis XVIII dans une série
+d'articles qu'il publia du 15 avril 1814 au 19 mars 1815, dans le
+_Journal des Débats_.
+
+À cette dernière date, l'Empereur était déjà à Fontainebleau et Louis
+XVIII montait en voiture. Or, le dernier article de M. Benjamin Constant
+était une protestation fort vive contre le retour de Napoléon. Il
+terminait en jurant qu'il n'aurait pas l'infamie de se traîner d'un
+pouvoir à l'autre. Il se retira ensuite chez le consul américain, gagna
+Nantes et revint à Paris neuf jours après.
+
+En moins d'un mois le serment fut oublié. _Adolphe_ n'avait pas plus de
+fidélité envers les républiques, les monarchies et les empires qu'à
+l'égard des femmes.
+
+L'empereur l'avait fait appeler, et après une conversation qui sans
+doute convainquit ce récalcitrant, il le mit au conseil d'État.
+
+Dans une lettre écrite à un de ses amis, M. Benjamin Constant explique
+sa conduite par la magie du retour de Napoléon Ier, par l'assentiment
+universel du peuple et de l'armée, par la mansuétude du maître envers
+ses adversaires les plus animés, par son retour sincère aux principes
+libéraux.
+
+Ceci n'explique pas grand'chose.
+
+Faut-il, d'un autre côté, s'en rapporter à M. Loëve-Weimar? Est-ce par
+amour pour Mme de Récamier et pour vaincre les résistances de la
+belle royaliste, que M. Benjamin Constant se compromit d'une façon
+aussi éclatante? Hélas! il n'est guère permis d'en douter.
+
+À quarante-huit ans, _Adolphe_ n'était pas guéri des maladies de
+l'imagination; quoique chez lui le coeur n'ait peut-être jamais été bien
+sérieusement engagé; le besoin de désespoir, le goût de l'excessif qui
+tourmentaient cet homme blasé, le trompaient sur ses propres sentiments.
+
+S'il a, d'ailleurs, été sérieusement épris, sa passion, pour arriver sur
+le tard de la vie, n'en dut être que plus ardente. L'infortuné
+Jean-Jacques Rousseau l'a bien prouvé.
+
+Le journal _la Presse_ a commencé la publication des lettres de M.
+Benjamin Constant à Mme de Récamier. Mais cette publication n'a pas
+été continuée. Un procès l'a interrompue.
+
+Le peu que nous connaissons de ces lettres est éclairé d'une belle
+flamme amoureuse, d'un style pareil à une flambée de sarments.
+
+Mais la vraie passion existe-t-elle dans ce foyer pétillant de toutes
+les étincelles de l'esprit? Je n'oserais l'assurer.
+
+L'amour et la politique, c'est trop à la fois. La politique est le
+dernier amour et ne souffre point de partage. C'est pourquoi les femmes
+ont l'instinctive horreur de la politique. M. Benjamin joua toute sa vie
+avec l'amour et avec la politique; il leur demanda des émotions comme il
+en demandait aux cartes et aux dés.
+
+Combien les peuples, avant de prodiguer leur admiration et leur
+confiance aux hommes célèbres, devraient s'enquérir jusqu'à quel point
+ils en sont dignes!
+
+Que penser, par exemple, d'un homme de quarante-huit ans qui, au moment
+où son pays, plongé dans les plus vastes complications qui aient jamais
+menacé l'existence d'un peuple, écrit à sa maîtresse: «Au milieu de tout
+cela, j'ai le chagrin de n'être occupé que de vous seule. Le monde
+croulerait, que je ne songerais qu'à vous.»
+
+Son pays est menacé d'un incendie général. Les rois se disputent le
+trône, et l'étranger, prêt à fondre sur la France comme sur une proie,
+épie l'heure d'une défaillance. M. Benjamin Constant en profite pour
+presser la dame de ses pensées de lui accorder le plus de temps
+possible. Il se pose d'avance en victime, afin de se donner les grâces
+du supplice, comme si les rois étaient assez fous pour couper ces têtes
+sonores et légères, qu'ils savent bien être la propriété de tous les
+pouvoirs qui veulent s'en servir sans trop compter sur elles.
+
+Mme de Récamier, beauté froide et spirituelle, contemplait sans
+s'émouvoir cette manoeuvre à la Werther, qui ne seyait pas beaucoup à un
+homme de l'âge de M. Benjamin Constant. «Dans sa jeunesse, dit M. Pagès
+(de l'Ariége), inexpérimenté et timide, il échouait souvent devant cet
+esprit de finesse que la coquetterie donne aux femmes. Il demandait de
+l'amour, on lui offrait de l'amitié, et il entrait en fureur contre
+toutes les femmes qui ne disputaient avec lui que sur un synonyme.»
+
+Sauf la timidité, dont il avait eu le temps de se guérir, la situation
+était à peu près la même.
+
+L'article du 19 mars fut donc le résultat de cette tactique amoureuse.
+Il spéculait sur le danger. «J'ai besoin de ma tête, disait-il; je
+l'expose pour une cause que vous aimez.»
+
+Après l'article, il parle de _gaieté sur l'échafaud_, pourvu qu'_on_
+l'aime.
+
+Mais il manqua son effet, et l'Empereur envoya ce vieux fou travailler à
+l'acte additionnel.
+
+Dans ses _Mémoires sur les Cent-Jours_, M. Benjamin Constant expliqua sa
+conduite. Mais on prouve tout ce que l'on veut. C'est une affaire de
+dextérité d'esprit et de style. Ce qui est plus difficile, c'est de
+convaincre. Il ne convainquit personne... pas même sa maîtresse, qui
+peut-être le méprisait un peu plus que le public.
+
+Alors, l'amant éconduit parle de _sombre carrière_. On dirait qu'il a
+flairé le romantisme. Il ne demande plus que de l'amitié. Après
+Waterloo, il sent venir l'insulte et le gentilhomme--ce qu'il y a de
+plus réel en lui--se redresse un peu. Mais combien tout cela est peu
+viril!
+
+Sa défection lui a, du moins, servi à une chose, c'est à le ramener dans
+le sentier national. «Vous verrez, écrit-il à Mme de Récamier, ce que
+seront les Bourbons, doublés des Cosaques pour la seconde fois!»
+
+Dans cette débâcle de 1815, M. Benjamin Constant vit Mme de Krudner.
+Cette rencontre mystique acheva de mettre le désarroi dans ses idées. Il
+tomba dans une sentimentalité religieuse assez originale de la part d'un
+sceptique de cette force.
+
+Ici commence, pour M. Benjamin Constant, un de ces retours d'agitations
+qui venaient le surprendre bien tard. Il les affronta, d'ailleurs, avec
+l'énergie, le courage et l'entrain d'un vaillant homme.
+
+Réfugié d'abord en Angleterre, où il publia son roman d'_Adolphe_, il
+rentra en France en 1816. On le dénonçait aux fureurs de la réaction; on
+le provoqua, on l'attaqua même en pleine rue, à Saumur. Il se battit en
+duel avec M. de Montlosier. Malade à ne pouvoir marcher, il eut aussi un
+duel avec M. Barbier des Essarts. Il se battit dans un fauteuil.
+
+La carrière politique de M. Benjamin Constant fut mieux remplie sous
+les Bourbons qu'elle ne l'avait été précédemment. Envoyé à la Chambre
+par le collège électoral de la Sarthe, en 1818, il prit place dans les
+rangs de l'opposition constitutionnelle.
+
+Il parla et écrivit beaucoup en faveur de la liberté. Ses discours ont
+été réunis en deux volumes intitulés, un peu prétentieusement peut-être,
+_Cours de politique constitutionnelle_.
+
+Il écrivit un _Traité de la doctrine politique et des moyens de rallier
+les partis en France_, vaste sujet toujours élaboré, toujours
+inefficace. Il prêtait aussi le concours de sa plume élégante et souple
+à la _Minerve_.
+
+En même temps qu'il prodiguait ainsi les ressources de son esprit, ne
+pouvant plus livrer ses forces épuisées aux travaux de l'amour, il les
+abandonnait au démon du jeu. Un repaire, bien connu alors sous la
+dénomination de _Cercle des Étrangers_, voyait chaque nuit apparaître ce
+grand et précoce vieillard à ses tapis verts chargés d'or.
+
+Accablé de maux, épuisé, en proie aux chirurgiens, il venait de subir
+une redoutable opération, quand survint la révolution de juillet. «Il
+se joue ici une partie où nos têtes servent d'enjeu, apportez la vôtre,»
+lui écrit M. de Lafayette.
+
+Il part, tout sanglant encore du bistouri, et arrive en chaise à
+porteurs à l'Hôtel-de-Ville.
+
+Louis-Philippe lui donna deux cent, d'autres disent trois cent mille
+francs. M. Benjamin les accepta pour les remettre à M. Lafitte, à qui il
+les avait empruntés.
+
+Quelque sincérité qu'il ait pu mettre dans les paroles qu'il adressa à
+Louis-Philippe, en le prévenant que dans sa pensée la liberté passait
+avant la reconnaissance, il est triste de voir un homme d'État réduit
+par ses vices à de pareilles extrémités.
+
+M. Benjamin Constant mourut la même année, le 8 décembre, dans sa
+soixante-troisième année.
+
+Malgré ses fautes, son nom est resté presque populaire. Il aimait la
+jeunesse. La jeunesse de la Restauration ne détestait ni les viveurs, ni
+les libertins, ni les joueurs, pourvu qu'ils eussent d'éloquentes
+paroles n faveur de la liberté. Elle se plaisait à contempler cette
+tête encadrée avec je ne sais quelle négligence d'artiste et de grand
+seigneur, de longs cheveux blonds et rares. Elle aimait ce visage sur
+lequel toutes les passions avaient laissé comme un reflet de nos
+agitations publiques.
+
+Ces hommes du monde révolutionnaire rappelaient à la France, humiliée
+sous le joug clérical et monarchique, de grands jours écoulés. Elle leur
+passait leurs vices, leurs faiblesses, et saluait en eux l'ombre de la
+Révolution!
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Benjamin Constant, by Hippolyte Castille
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BENJAMIN CONSTANT ***
+
+***** This file should be named 20398-8.txt or 20398-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/0/3/9/20398/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net); produced from images of the
+Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Benjamin Constant, by Hippolyte Castille
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Benjamin Constant
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+Author: Hippolyte Castille
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+Release Date: January 19, 2007 [EBook #20398]
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+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
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+<p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[Page 1]</a></span></p><hr style="width: 65%;" />
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+<h3>PORTRAITS HISTORIQUES</h3>
+
+<p class="center">Au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle.</p>
+
+<h3><img src="images/001.jpg" alt="image" width="25%" />&nbsp;&nbsp;26&nbsp;&nbsp;<img src="images/002.jpg" alt="image" width="25%" /></h3>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h1>BENJAMIN CONSTANT.</h1>
+
+<p class="center">PAR</p>
+
+<h3>HIPPOLYTE CASTILLE</h3>
+<p>&nbsp;</p>
+<hr style='width: 25%;' />
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>PARIS<br /><br />
+FERDINAND SARTORIUS, &Eacute;DITEUR,<br /><br />
+9, RUE MAZARINE, 9.</h3>
+
+<p class="center">(L'auteur et l'&eacute;diteur se r&eacute;servent le droit de traduction et de
+reproduction &agrave; l'&eacute;tranger.)</p>
+
+<p class="center">1857</p>
+<p class="center">IMPRIMERIE DE L. TINTERLIN ET C&ordm;,<br />
+RUE N<sup>e</sup>-DES-BONS-ENFANTS, 3.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span></p>
+<p class="center"><img src="images/003.jpg" alt="Benjamin Constant" width="50%" /><br />
+<span class="smcap">Benjamin Constant</span></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p class="center"><img src="images/004.jpg" alt="image" width="50%" /></p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span></p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>BENJAMIN CONSTANT.</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p class="r">
+&laquo;Tout en ne m'int&eacute;ressant qu'&agrave;<br />
+moi, je m'int&eacute;ressais faiblement<br />
+&agrave; moi-m&ecirc;me. Je portais<br />
+au fond de mon c&oelig;ur un besoin<br />
+de sensibilit&eacute; dont je ne<br />
+m'apercevais pas, mais qui, ne<br />
+trouvant point &agrave; se satisfaire,<br />
+me d&eacute;tachait successivement<br />
+de tous les objets qui, tour &agrave;<br />
+tour, attiraient ma curiosit&eacute;.<br />
+Cette indiff&eacute;rence sur tout s'&eacute;tait<br />
+encore fortifi&eacute;e par l'id&eacute;e<br />
+de la mort.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p class="r">(<span class="smcap">Benjamin Constant</span>, <i>Adolphe</i>.)</p>
+
+
+<p>Un soir, en d&eacute;cembre 1830, une foule immense s'engouffra dans la triste
+rue de marbriers et de fossoyeurs qui meneau cimeti&egrave;re du P&egrave;re-Lachaise.
+Paris, ses hautes maisons et ses tours grises se perdaient dans la nuit.
+<span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span>Il pleuvait. Mais la foule &eacute;mue, qui s'acheminait si tard vers la
+fun&egrave;bre colline de l'Est, ne sentait ni la pluie, ni le froid.</p>
+
+<p>Des &eacute;tudiants et des ouvriers tra&icirc;naient, par ce servile instinct des
+multitudes heureuses de s'atteler au char de la c&eacute;l&eacute;brit&eacute;, le cadavre
+d'un illustre acteur de la vie publique. Comme dans les images qui
+repr&eacute;sentent les fun&eacute;railles de Werther, on voyait des gens arm&eacute;s de
+torches, les uns &agrave; pied, les autres &agrave; cheval. L'&eacute;meute mortuaire qui se
+fait autour des cercueils politiques, la bi&egrave;re qui s'&eacute;tait trouv&eacute;e trop
+grande pour le corbillard, le pav&eacute; glissant, les cris de <i>Vive la
+libert&eacute;!</i> avaient retard&eacute; le convoi.</p>
+
+<p>De sorte que ce fut avec une mise en sc&egrave;ne tout &agrave; fait th&eacute;&acirc;trale que le
+M&eacute;phistophel&egrave;s de la d&eacute;mocratie, M. Benjamin Constant, fut apport&eacute; &agrave; sa
+derni&egrave;re demeure.</p>
+
+<p>M. de La Fayette pronon&ccedil;a un discours, o&ugrave; l'&eacute;loge de la libert&eacute; se
+m&ecirc;lait &agrave; l'&eacute;loge du tribun d&eacute;c&eacute;d&eacute;. La terre se referma ensuite sur ce
+pauvre corps tourment&eacute;, pendant quarante ans, par tant de passions plus
+<span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span>ou moins factices et par tant de vanit&eacute;s de l'esprit et du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>La France, au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle est, quoi qu'elle en pense, plus
+malade de son imagination que de son g&eacute;nie. &Agrave; l'heure o&ugrave; j'&eacute;cris,
+l'activit&eacute; tourne au positif et para&icirc;t se concentrer avec une &eacute;nergie
+singuli&egrave;re dans les questions d'int&eacute;r&ecirc;t mat&eacute;riel. Mais toute la premi&egrave;re
+moiti&eacute; du si&egrave;cle offre un caract&egrave;re fort diff&eacute;rent.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'&agrave; dater du r&egrave;gne de Louis-Philippe que la transformation
+commence. Encore rencontre-t-on, &agrave; cette &eacute;poque, une pl&eacute;iade d'utopistes
+qui prouve que l'imagination, pour avoir pris des aspects syst&eacute;matiques,
+survit encore. Elle cherche &agrave; survivre, en d&eacute;pit de la mati&egrave;re
+envahissante, dans un romantisme &eacute;conomique qui rivalise avec le
+d&eacute;bordement de vers et de feuilletons dont notre adolescence fut
+inond&eacute;e.</p>
+
+<p>Les choses ont chang&eacute;. <i>Adolphe</i> aujourd'hui ne se nomme plus Benjamin
+Constant; il se nomme tout simplement Monsieur Million, banquier,
+d&eacute;jeune en imagination de la t&ecirc;te de Rothschild et ne fait de victimes
+qu'&agrave; la Bourse.</p>
+
+<p>M. Benjamin Constant traversa les trois<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> phases r&eacute;volutionnaires,
+militaire et parlementaire qui pr&eacute;parent l'&egrave;re encore inconnue vers
+laquelle nous marchons, et que, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, on a surnomm&eacute;e l'<i>&egrave;re
+industrielle</i>.</p>
+
+<p>Henri-Benjamin Constant de Rebecque fut un Flamand qui naquit &agrave;
+Lausanne, le 25 octobre 1767. Ses a&iuml;eux ont guerroy&eacute; au seizi&egrave;me si&egrave;cle,
+sous Charles-Quint et sous Henri IV. C'&eacute;tait une famille
+d'Aire-sur-la-Lys, bonne petite ville de l'Artois, qui dort paisiblement
+entre ses hautes et pittoresques fortifications. Cette famille &eacute;tait
+devenue protestante au seizi&egrave;me si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Il perdit sa m&egrave;re en naissant. Son enfance manqua de ces impressions
+tendres qui, chez les hommes d'imagination, sont surtout n&eacute;cessaires,
+parce qu'elles assouplissent l'orgueil et l'&eacute;go&iuml;sme de leur
+personnalit&eacute;. Son p&egrave;re &eacute;tait un colonel suisse au service des
+&eacute;tats-g&eacute;n&eacute;raux de Hollande.</p>
+
+<p>Le privil&egrave;ge de porter des armes, l'&eacute;clat barbare du costume, l'absolu
+dans l'ob&eacute;issance comme dans le commandement, engendre chez les
+militaires une s&eacute;cheresse<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> d'esprit, un scepticisme, un mat&eacute;rialisme de
+bonne humeur qui n'est pas ce qu'il y a de mieux pour l'&eacute;ducation de la
+jeunesse. Le militaire est toujours, dans sa propre pens&eacute;e, un peu
+conqu&eacute;rant, un peu irr&eacute;sistible, et persuad&eacute;, avant tout, de la raison
+de la force. Aussi reste-t-il fort l&eacute;ger en mati&egrave;re de sentiment.</p>
+
+<p>Lisez les maximes du p&egrave;re d'<i>Adolphe</i> sur les femmes et les conseils
+qu'il donne &agrave; son fils. Cela vous aidera beaucoup &agrave; comprendre le c&oelig;ur
+de Benjamin Constant.</p>
+
+<p>Mais chez un capitaine de troupes suisses &agrave; la solde &eacute;trang&egrave;re, ces
+principes se doublent d'un positivisme genevois et d'une impassibilit&eacute;
+de gendarme qui comblent la mesure.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re de M. Benjamin Constant avait conserv&eacute; le flegme flamand de ses
+anc&ecirc;tres. Il y joignait un m&eacute;lange d'ironie et de timidit&eacute; qui tu&egrave;rent,
+dans l'&acirc;me de son fils, la facilit&eacute; de l'abandon; une des plus
+pr&eacute;cieuses facult&eacute;s, en ce qu'elle aide &agrave; supporter la vie et cr&eacute;e des
+sympathies.</p>
+
+<p>L'abandon est comme la gr&acirc;ce, un don<span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> inestimable, un des pr&eacute;cieux
+joyaux des f&eacute;es qu'on nomme l'<i>amabilit&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Nous l'avons d&eacute;j&agrave; vu dans Talleyrand, ces enfants sans m&egrave;re et que le
+caract&egrave;re de leur p&egrave;re prive des &eacute;panchements du jeune &acirc;ge, atteignent
+souvent, d&egrave;s l'enfance la plus tendre, une d&eacute;plorable pr&eacute;cocit&eacute;. Le p&egrave;re
+et le fils s'observaient. Quelquefois l'&eacute;motion les gagnait. Ils &eacute;taient
+sur le point de se jeter dans les bras l'un de l'autre. Mais le p&egrave;re,
+gourm&eacute; dans sa dignit&eacute;, emp&ecirc;ch&eacute; par cette timidit&eacute; qui envahit quiconque
+se d&eacute;shabitue d'&ecirc;tre affectueux, attendait que son fils f&icirc;t le premier
+pas. Et le fils, brid&eacute; par l'apparente froideur du p&egrave;re, se tenait &agrave;
+distance.</p>
+
+<p>Tous deux devinrent &agrave; ce commerce contraints, ironiques, r&eacute;serv&eacute;s dans
+leurs sentiments et superficiels dans leur langage.</p>
+
+<p>&Agrave; douze ans le jeune Benjamin Constant &eacute;tait un petit homme,
+c'est-&agrave;-dire un petit monstre d'esprit, d'impertinence, d'<i>exp&eacute;rience</i>,
+de rectitude dans le style. Son p&egrave;re n'&eacute;tait pas partisan de l'&eacute;ducation
+de coll&egrave;ge. Il lui donna des pr&eacute;cepteurs; mais la plupart &eacute;chouaient
+contre l'indocilit&eacute; de leur &eacute;colier.<span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span></p>
+
+<p>L'un d'eux pourtant, c'est M. Benjamin Constant qui l'a rapport&eacute;,
+r&eacute;ussit &agrave; lui enseigner quelque chose.</p>
+
+<p>&laquo;Il me proposa, dit-il, de nous faire &agrave; nous deux une langue qui ne
+serait connue que de nous.&raquo;</p>
+
+<p>Cette proposition enflamma l'imagination du jeune Benjamin Constant.</p>
+
+<p>On se met &agrave; l'&oelig;uvre et on commence par inventer un alphabet. C'&eacute;tait le
+pr&eacute;cepteur qui tra&ccedil;ait les lettres de la langue nouvelle. Apr&egrave;s les
+lettres vint un dictionnaire. Quel charme de ranger ces mots de son
+invention sous des lois grammaticales! On apprend vite quand la passion
+s'en m&ecirc;le.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t <i>la langue &agrave; deux</i>, la langue inconnue, se trouva compl&egrave;te,
+riche, color&eacute;e, pleine d'une grandeur, d'une magnificence, d'une gr&acirc;ce &agrave;
+faire p&acirc;lir tous les idiomes vulgaires.</p>
+
+<p>Cette langue, c'&eacute;tait du grec!</p>
+
+<p>Selon la propre expression de M. Benjamin Constant lui-m&ecirc;me, son
+pr&eacute;cepteur avait r&eacute;ussi &agrave; lui faire apprendre le grec en le lui faisant
+<i>inventer</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span></p>
+
+<p>Dans une lettre, fort curieuse, &eacute;crite de Bruxelles, 17 novembre 1779,
+par le jeune Benjamin Constant &agrave; sa grand'm&egrave;re, lettre cit&eacute;e par la
+plupart de ses biographes, la pr&eacute;cocit&eacute; dont nous parlions plus haut,
+appara&icirc;t dans toute sa s&eacute;cheresse.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re partie de cette lettre, dans laquelle il reproche &agrave; sa
+grand'm&egrave;re sa paresse d'&eacute;crire et l'oubli qu'elle fait de lui, est un
+chef-d'&oelig;uvre de raison et de sensibilit&eacute;. Mais l'arrangement et l'ordre
+des id&eacute;es ont quelque chose de si parfait, qu'on dirait d'une &eacute;p&icirc;tre
+dict&eacute;e par un professeur ou par un p&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais, apr&egrave;s avoir continu&eacute; &agrave; l'avenant sur ses &eacute;tudes: qu'il s'accuse de
+n&eacute;gliger, il arrive &agrave; cette phrase: &laquo;Je voudrais qu'on p&ucirc;t emp&ecirc;cher mon
+sang de circuler avec tant de rapidit&eacute; et lui donner une marche plus
+cadenc&eacute;e. J'ai essay&eacute; si la musique pouvait faire cet effet: je joue des
+<i>adagio</i> et des <i>largo</i> qui endormiraient trente cardinaux.&raquo;</p>
+
+<p>Un po&euml;te nerveux, une c&eacute;l&eacute;brit&eacute; surmen&eacute;e par les tiraillements de
+l'amour-propre, les<span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> efforts de l'imagination, les irritations de la
+lutte, raisonneraient-ils leurs sensations avec plus d'analyse?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un trait de gr&acirc;ce mani&eacute;r&eacute;e et d'esprit, car cet enfant a d&eacute;j&agrave; de
+l'esprit; &laquo;je crois, ma ch&egrave;re grand'm&egrave;re, ajoute-t-il, en parlant de sa
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, que le mal est incurable et qu'il r&eacute;sistera &agrave; la raison m&ecirc;me;
+je devrais en avoir quelque &eacute;tincelle, car j'ai douze ans et quelques
+jours; cependant je ne m'aper&ccedil;ois pas de son empire: si son aurore est
+si faible, que sera-t-elle &agrave; vingt-cinq ans?&raquo;</p>
+
+<p>Ne le croyait-on pas d&eacute;j&agrave; &agrave; la tribune de la Chambre des d&eacute;put&eacute;s? Voici
+maintenant l'homme du monde et l'observateur.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous, ma ch&egrave;re grand'm&egrave;re, que je vais dans le monde deux fois
+par semaine! J'ai un bel habit, une &eacute;p&eacute;e, mon chapeau sous le bras, une
+main sur la poitrine, l'autre sur la hanche; je me tiens droit et fais
+le grand gar&ccedil;on tant que je puis. Je vois, j'&eacute;coute, et jusqu'&agrave; ce
+moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde; ils ont tous l'air de
+ne pas s'aimer beaucoup.<span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span></p>
+
+<p>Voici maintenant le joueur.&mdash;Je note chaque point de cette lettre, parce
+que nous retrouverons tout cela chemin faisant, dans l'homme fait, dans
+le vieillard.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, continue-t-il, le jeu et l'or que je vois rouler me causent
+quelque &eacute;motion; je voudrais en gagner pour mille besoins que l'on
+traite de fantaisie...&raquo;</p>
+
+<p>Cet apprenti, d&eacute;j&agrave; si avanc&eacute; des salons du grand monde, fut enlev&eacute; la
+m&ecirc;me ann&eacute;e &agrave; ses dangereuses contemplations, et plac&eacute; par son p&egrave;re &agrave;
+l'universit&eacute; d'Oxford. Il n'y apprit que la langue anglaise. Oxford est
+pour les Anglais le couronnement d'une instruction solide et d&eacute;j&agrave;
+compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re rentra en Allemagne et le mit &agrave; l'universit&eacute; d'Erlangen.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps qu'il poursuivait ses &eacute;tudes, introduit &agrave; la cour de la
+margrave de Baireuth, il continuait de fr&eacute;quenter le monde.</p>
+
+<p>M. Benjamin Constant a donn&eacute; une id&eacute;e de ces petites cours dans son
+roman d'<i>Adolphe</i>, lorsqu'il parle de ces princes allemands qui
+gouvernent avec douceur un pays de<span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> peu d'&eacute;tendue, prot&egrave;gent les savants
+et les artistes, et, par orgueil aristocratique, s'entourent de
+courtisans tr&egrave;s-nobles et tr&egrave;s-imb&eacute;ciles.</p>
+
+<p>&laquo;Je fus accueilli dans cette cour, dit <i>Adolphe</i>, avec la curiosit&eacute;
+qu'inspire naturellement tout &eacute;tranger qui vient rompre le cercle de la
+monotonie et de l'&eacute;tiquette.&raquo;</p>
+
+<p>D'Erlangen, il alla achever ses &eacute;tudes &agrave; Edimbourg, o&ugrave; il se lia avec
+des whigs qui, depuis, ont fait du bruit dans le monde: la fr&eacute;quentation
+de Graham, de Wilde, d'Erskine, de Makintosh, dut laisser des traces
+dans son esprit.</p>
+
+<p>Nous le retrouvons ensuite &agrave; Paris, en 1787. Il a vingt ans. C'est pour
+lui l'&eacute;poque critique, l'&eacute;poque des passions. Ici se nouent presque tous
+les fils de cette existence si uniforme par les &eacute;v&eacute;nements qui la
+composent, si tourment&eacute;e pourtant, comme Benjamin Constant l'a fait
+observer lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&Agrave; Paris, d'apr&egrave;s son propre aveu, il mena une vie folle. Il logeait dans
+la maison Suard, o&ugrave; il rencontrait des gens de lettres tr&egrave;s-avanc&eacute;s dans
+la carri&egrave;re et fortement<span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> empreints de la philosophie du dix-huiti&egrave;me
+si&egrave;cle, les Morellet, les Lacretelle, les La Harpe, les Marmontel.</p>
+
+<p>Les fr&eacute;quentations de la maison du professeur Stewart, &agrave; Oxford; celles
+de la maison Suard, &agrave; Paris, lui laiss&egrave;rent deux empreintes qu'il
+conserva toujours; l'empreinte du whig et celle du voltairien. La cour
+de Brunswick ajoutera une troisi&egrave;me nuance &agrave; cette capricieuse
+individualit&eacute;: le germanisme.</p>
+
+<p>L'ensemble de ces choses constitua certainement une bonne partie de son
+originalit&eacute; ext&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Un des compagnons de cette vie folle et ruineuse de toutes les mani&egrave;res,
+&eacute;tait ce Laclos, qu'on rencontre au d&eacute;but de la vie politique des
+principaux acteurs de la com&eacute;die de quinze ans. Laclos est m&ecirc;l&eacute;, comme
+par une malice du diable, aux origines de la politique du Palais-Royal.
+Il tient la plume dans les premi&egrave;res escarmouches de la monarchie
+parlementaire qui tend &agrave; se faire jour. Il a &eacute;t&eacute; le premier confident et
+le premier instrument de cette politique qui a<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> amen&eacute; le triomphe de la
+classe moyenne en France, et qui a pr&eacute;tendu personnifier l'ordre, le
+m&eacute;rite et la vertu.</p>
+
+<p>C'est durant ce premier s&eacute;jour &agrave; Paris, que M. Benjamin Constant
+rencontra chez M. Necker une femme-auteur qui occupa assez longtemps son
+imagination, M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re. Il ne para&icirc;t pas qu'il ait alors connu
+M<sup>me</sup> de Sta&euml;l, absente sans doute &agrave; l'&eacute;poque de ce court s&eacute;jour.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re, Hollandaise de naissance, qui a v&eacute;cu en Suisse, et
+dont la vraie place &eacute;tait &agrave; Paris, a &eacute;crit de jolies nouvelles. M.
+Sainte-Beuve a publi&eacute; une partie de sa Correspondance avec Benjamin
+Constant. Cette Correspondance nous montre M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re sous
+l'aspect d'une femme du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, c'est-&agrave;-dire dou&eacute;e de
+beaucoup de libert&eacute; d'esprit, d'une intelligence sup&eacute;rieure, bonne
+femme, mais bizarre, paradoxale, et poussant trop loin l'analyse des
+sentiments pour ne pas se heurter &agrave; l'&eacute;picur&eacute;isme et &agrave; la mort.</p>
+
+<p>Les lettres de M. Benjamin Constant, beaucoup plus nombreuses, aident<span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span>
+singuli&egrave;rement &agrave; la compr&eacute;hension de cette nature complexe, qui &eacute;chappe
+si ais&eacute;ment au crayon.</p>
+
+<p>Le futur tribun de la Restauration s'y montre tel qu'il exista sous la
+pompe du langage, sous les grands mots dont fut bern&eacute;e la jeunesse de
+nos p&egrave;res. On l'y voit avec ce m&eacute;lange d'&eacute;go&iuml;sme et de sensibilit&eacute;,
+qu'il a si bien d&eacute;crit lui-m&ecirc;me, ironique et tendre, satur&eacute; du m&eacute;pris
+des hommes, indiff&eacute;rent au vice et &agrave; la vertu, m&eacute;lancolique, paresseux,
+violent, voilant l'aridit&eacute; du fonds sous l'&eacute;clat de la forme, mobile,
+incertain, sans foi religieuse ni philosophique, d&eacute;mocrate par humanit&eacute;
+peut-&ecirc;tre, mais beaucoup aussi par une sorte d'esprit satanique &agrave; la
+Byron; blas&eacute;, ennuy&eacute;, &acirc;me marchant avec l'id&eacute;e constante et
+d&eacute;courageante de la mort, sans effroi ni app&eacute;tition de ce qui peut
+exister par de-l&agrave; le tombeau.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re avait connu Benjamin Constant au sortir de
+l'enfance. &Agrave; dater de leur rencontre &agrave; Paris, cette liaison devint plus
+vive. M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re avait alors quarante-cinq ans, et Benjamin
+Constant entrait<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> dans sa vingti&egrave;me ann&eacute;e. Il &eacute;tait alors fort amoureux
+d'une demoiselle Jenny Pourrat, qui l'&eacute;conduisait doucement et
+prudemment, ne se souciant point d'un pareil mari. Et, selon toute
+apparence, M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re n'en &eacute;tait encore vis-&agrave;-vis de lui qu'au
+r&ocirc;le d'amie indulgente avec laquelle un jeune homme <i>parle raison</i>.</p>
+
+<p>Cependant M. de Constant le p&egrave;re, peu satisfait de la conduite de son
+fils, le rappela pr&egrave;s de lui &agrave; Bois-le-Duc, afin de l'obliger &agrave; choisir
+une carri&egrave;re.</p>
+
+<p>L'amour, l'ennui, la contrari&eacute;t&eacute; et surtout ces coups de t&ecirc;te que
+Benjamin Constant prenait si souvent pour du d&eacute;sespoir, s'en m&ecirc;lant, au
+lieu d'aller &agrave; Bois-le-Duc, il partit pour l'Angleterre avec trois
+chemises, quelques bas, une paire de pantoufles en guise de souliers et
+trente et un louis en poche.</p>
+
+<p>Il arrive &agrave; Douvres, et le voil&agrave; courant &agrave; pied le pays, couchant dans
+les auberges de villages et quelquefois dans une simple cabane, se
+faisant en imagination un po&euml;me d'aventure et de mis&egrave;re comme
+Jean-Jacques Rousseau et Goldsmith. Mais tout est<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> factice dans Benjamin
+Constant. Il sait bien qu'&agrave; Londres il a des amis riches et puissants;
+qu'une lettre, un avis, un mot, et sa bourse est remplie. Comme un
+curieux au sommet d'une tour bord&eacute;e d'un solide garde-fou, il regarde en
+riant l'ab&icirc;me et se donne le plaisir d'avoir peur.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! que je vais &ecirc;tre heureux cet automne, s'&eacute;crie-t-il, avec du linge
+blanc, une voiture et un habit sec et propre!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; travers ses p&eacute;r&eacute;grinations il entretient sa confidente de mille
+projets fantastiques, de r&ecirc;ves d'agriculture en Am&eacute;rique, etc., etc. Une
+lettre du p&egrave;re qui promet son pardon &agrave; la condition qu'on reviendra au
+logis, et qu'on acceptera un emploi de chambellan &agrave; la Cour du duc de
+Brunswick.</p>
+
+<p>Le 3 octobre, &agrave; huit heures du soir, M. Benjamin Constant, qui venait de
+traverser &agrave; pied le canton de Vaud, arrivait &agrave; Colombiers et frappait &agrave;
+la porte de M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re. Il partit le lendemain pour Lausanne.
+Mais, peu de jours apr&egrave;s, il revint aupr&egrave;s de son amie et passa deux
+mois &agrave; se refaire de ses fatigues, moiti&eacute; malade, moiti&eacute; bien<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> portant,
+dans une douce convalescence, dans de longues causeries, dans ce milieu
+de petits soins qu'une femme amoureuse et sur son dernier d&eacute;clin sait si
+bien prodiguer au jeune homme dont elle d&eacute;sire se faire aimer.</p>
+
+<p>L'amour vint en effet, amour maladif, bizarre, et portant en soi-m&ecirc;me,
+par la disproportion d'&acirc;ge de l'amant et de la ma&icirc;tresse, un prompt
+germe de mort.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re n'en laissa pas moins une impression durable chez M.
+Benjamin Constant. Car, pendant huit ann&eacute;es, il continua de lui &eacute;crire &agrave;
+intervalles irr&eacute;guliers il est vrai.</p>
+
+<p>Mais d&egrave;s son arriv&eacute;e &agrave; la Cour de Brunswick, il est ais&eacute; de voir au ton
+de cette correspondance que M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re est d&eacute;j&agrave; revenue &agrave; son
+modeste r&ocirc;le de confidente, et qu'elle en accepte avec r&eacute;signation les
+muettes douleurs.</p>
+
+<p>D'abord ce sont des railleries sur la Cour du duc de Brunswick, sur ses
+bals: &laquo;Vous ne tanze pas, monsieur le baron?&raquo;&mdash;&laquo;Non, Madame.&raquo;&mdash;&laquo;<i>Der
+herr kammerjunker<span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> danzen nicht</i>.&raquo;&mdash;<i>Nein, Eure Excellenz</i>.&raquo;&mdash;&laquo;Votre
+Altesse S&eacute;r&eacute;nissime aime beaucoup la danse.&raquo;&mdash;Votre Altesse S&eacute;r&eacute;nissime
+dansera-t-elle encore?&raquo;&mdash;&laquo;Votre Altesse S&eacute;r&eacute;nissime est infatigable.&raquo;</p>
+
+<p>Mais voici qu'une blonde Wilhelmine console Benjamin Constant de la
+stupidit&eacute; de la noblesse brunswickoise et hambourgeoise. &Agrave; qui fait-il
+part de cette consolation? &Agrave; M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re. Il se marie. &Agrave; qui
+confie-t-il ses joies conjugales? &Agrave; M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il s'aper&ccedil;oit que sa Wilhelmine aime un Brunswickois quelconque.
+Benjamin Constant a de l'esprit, il s'en fait une arme. Mais Wilhelmine
+a du caract&egrave;re. Un divorce d&eacute;noue cette situation. Mais tout en
+divor&ccedil;ant Benjamin Constant soupire. Il l'aime, sans doute? Lui, aimer,
+non pas; cela ne d&eacute;pend pas de lui, et il n'en est pas capable. Mais il
+a besoin d'&eacute;motion; n'en pouvant trouver de vraies, il s'en cr&eacute;e de
+fausses. Trop d'imagination unie &agrave; une grande s&eacute;cheresse de c&oelig;ur et &agrave;
+un irr&eacute;m&eacute;diable fonds de l&eacute;g&egrave;ret&eacute; et de scepticisme<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> expliquent cette
+agitation dans le vide. Peu d'hommes ont mis autant d'art &agrave; se rendre
+malheureux sans pouvoir m&ecirc;me se bien convaincre de ce malheur.</p>
+
+<p>Il est tr&egrave;s-singulier qu'&agrave; travers cette existence de gentilhomme;
+d'amoureux &agrave; la Werther et de joueur, car il contracta de bonne heure
+cette fatale passion, M. Benjamin Constant ait con&ccedil;u l'id&eacute;e d'&eacute;crire un
+livre sur les religions. Il y a des sujets end&eacute;miques comme certaines
+maladies. La fin du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle s'occupa beaucoup de
+polythe&iuml;sme. C'&eacute;tait encore une fa&ccedil;on de pr&ecirc;ter des armes &agrave; la
+philosophie contre l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>C'est &agrave; dix-neuf ans que lui vint la premi&egrave;re pens&eacute;e d'&eacute;crire ce livre.
+Et, selon son propre aveu, il n'avait alors aucune des connaissances
+n&eacute;cessaires pour &eacute;crire quatre lignes raisonnables sur un pareil sujet.
+Tout en faisant sa cour &agrave; M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re, il griffonnait des lieux
+communs sur des cartes &agrave; jouer et assemblait des faits. &Agrave; la fin de sa
+vie, il en r&eacute;unit vingt ou trente mille, qu'il pouvait faire man&oelig;uvrer
+dans<span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span> un sens ou dans un autre &laquo;comme des soldats,&raquo; disait-il. Ce qui
+faisait plus d'honneur &agrave; son esprit qu'&agrave; ses convictions.</p>
+
+<p>M. Benjamin Constant s'&eacute;tait mari&eacute; en 1789: en 1793, le divorce &eacute;tait
+consomm&eacute;. &laquo;Hymen! Hymen! Hymen! quel monstre!&raquo; s'&eacute;criait-il six jours
+avant la d&eacute;cision.</p>
+
+<p>D&eacute;test&eacute; de l'aristocratie de Brunswick, supportant impatiemment ses
+fonctions de gentilhomme ordinaire (il disait: &laquo;gentilhomme fort
+extraordinaire&raquo;), son divorce ne put lui rendre que plus odieux un
+pareil s&eacute;jour.</p>
+
+<p>Il se sentit atteint du mal du pays et revint &agrave; Lausanne.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; depuis quelques ann&eacute;es son esprit se dirigeait vers la politique,
+et bient&ocirc;t cet esprit si mobile va se fixer dans cette direction. &Agrave; s'en
+rapporter aux premi&egrave;res expressions de la pens&eacute;e qui appara&icirc;t sans
+masque dans cette correspondance tout &agrave; fait intime, &laquo;je crois, comme
+vous, qu'on ne voit au fond que la fourbe et la fureur, dit-il, en
+parlant de la d&eacute;mocratie. Mais j'aime mieux la fourbe et la fureur<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> qui
+renversent les ch&acirc;teaux forts, d&eacute;truisent les titres et autres sottises
+de cette esp&egrave;ce, mettent un pied l&eacute;gal sur toutes les r&ecirc;veries
+religieuses, que celles qui voudraient conserver et consacrer ces
+mis&eacute;rables avortons de la stupidit&eacute; barbare des Juifs, ent&eacute;e sur la
+f&eacute;rocit&eacute; ignorante des Vandales.&raquo;</p>
+
+<p>Et, plus loin, il ajoute ces mots qui l'expliquent bien mieux que tous
+les commentaires biographiques:</p>
+
+<p>&laquo;Le genre humain est n&eacute; sot et men&eacute; par des fripons; c'est la r&egrave;gle;
+mais entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et aux
+Barnave, plut&ocirc;t qu'aux Sartine et aux Breteuil...&raquo;</p>
+
+<p>Le vice secret de M. Benjamin Constant est l&agrave; tout entier. Il fut
+d&eacute;mocrate sans croyance &agrave; la d&eacute;mocratie; choisissant entre deux
+<i>friponneries</i> celle qui satisfait le mieux &agrave; l'ironie de son caract&egrave;re
+et &agrave; ses instincts litt&eacute;raires.</p>
+
+<p>Que deviendrait une nation faite &agrave; l'image d'un tel homme? Il est clair
+qu'elle ne serait plus men&eacute;e par des fripons de g&eacute;nie. Elle offrirait
+bient&ocirc;t l'exemple<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> du scepticisme impuissant &eacute;cras&eacute; par la force
+brutale.</p>
+
+<p>De tels hommes, il faut avoir le courage de le dire, malgr&eacute; l'admiration
+dont leurs talents les ont rendus l'objet, sont les pires dissolvants
+qui puissent se glisser au c&oelig;ur d'un grand peuple. Si les Fran&ccedil;ais n'y
+prennent garde, l'aveugle adoration du talent les m&egrave;nera vers l'ab&icirc;me o&ugrave;
+p&eacute;rit jadis la d&eacute;mocratie ath&eacute;nienne.</p>
+
+<p>&laquo;Lisez de Thou, lisez Tacite, ne vous alambiquez l'esprit sur rien,
+r&eacute;pondait madame de Charri&egrave;re &agrave; ce malade de la pens&eacute;e oblig&eacute; de
+s'avouer &agrave; lui-m&ecirc;me son impuissance.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'accroche aux circonstances pour justifier mes d&eacute;fauts, disait-il.
+Quand on est actif, on l'est dans tous les &eacute;tats, et quand on est aussi
+paresseux et d&eacute;cousu que je suis, on l'est aussi dans tous les &eacute;tats.
+Adieu. R&eacute;pondez-moi une bonne longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je
+vous envoie de la poussi&egrave;re, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout
+poussi&egrave;re. Comme il faut finir par l&agrave;, autant vaut-il commencer aussi
+par l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Toujours l'id&eacute;e de la mort &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'id&eacute;e<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> du doute. Et quelle
+lassitude! quelle sati&eacute;t&eacute; se m&ecirc;le &agrave; ce d&eacute;sabusement qui aurait pu servir
+de mod&egrave;le &agrave; certains h&eacute;ros po&eacute;tiques de l'&eacute;cole dangereuse de lord Byron
+et de M. de Musset!</p>
+
+<p>&laquo;Je suis, dit ce Manfred ou ce Rolla, parvenu &agrave; ce point de d&eacute;sabusement
+que je ne saurais que d&eacute;sirer, si tout d&eacute;pendait de moi, et que je suis
+convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne
+le suis. Cette situation et le sentiment profond et constant de la
+bri&egrave;vet&eacute; de la vie, me fait tomber le livre ou la plume des mains,
+toutes les fois que j'&eacute;tudie... Nous n'avons pas plus de motifs pour
+acqu&eacute;rir de la gloire, pour conqu&eacute;rir un empire ou pour faire un bon
+livre, que nous n'en avons pour faire une promenade ou une partie de
+whist.&raquo;</p>
+
+<p>Et pourtant cet homme, qui se croit <i>tout poussi&egrave;re</i>, qui a un sentiment
+si constant de la bri&egrave;vet&eacute; de la vie (ce qui devrait lui inspirer le
+d&eacute;sir de la remplir par des actes utiles), est toujours en chasse de
+chim&egrave;res, de vanit&eacute;s et de passions amoureuses dans<span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> lesquelles il
+n'apporte pas plus de foi d'ailleurs que dans ses doctrines politiques
+et religieuses.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; Lausanne, dans la plus belle saison de l'ann&eacute;e, en juin
+1793, M. Benjamin Constant &eacute;prouva un sentiment de bien-&ecirc;tre moral ais&eacute;
+&agrave; comprendre chez un homme de tant d'ind&eacute;pendance, il se sentait &agrave; la
+fois d&eacute;barrass&eacute; de l'habit de haute domesticit&eacute; et de l'&eacute;paisse
+atmosph&egrave;re de la petite cour b&eacute;otienne de Brunswick. Il respirait l'air
+natal dans le plus pittoresque pays du monde.</p>
+
+<p>Comme s'il e&ucirc;t voulu tout &agrave; fait d&eacute;pouiller le vieil homme, il d&eacute;buta au
+retour par une brouille avec M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re. Elle &eacute;tait &agrave; cet &acirc;ge
+o&ugrave; le demi-jour lui-m&ecirc;me, o&ugrave; les mensonges de la toilette et des
+lumi&egrave;res, ne permettent plus d'illusions. Les larmes n'ont plus d'empire
+alors. Et la tristesse, d&eacute;nu&eacute;e des gr&acirc;ces touchantes que lui pr&ecirc;te la
+jeunesse, ne fait que rendre plus rigides ces lignes s&eacute;v&egrave;res de la
+vieillesse, qui font honte &agrave; l'amour et obligent au respect.</p>
+
+<p>Au printemps de la vie, l'Amour, alors<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> m&ecirc;me qu'il est pr&ecirc;t &agrave; choir,
+s'accroche dans sa chute &agrave; tant de rameaux verts et fleuris, qu'il ne
+tombe qu'apr&egrave;s de longues p&eacute;rip&eacute;ties. Mais, &agrave; l'&acirc;ge que venait
+d'atteindre M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re, les ruptures vont vite. Le jeune homme
+qui s'est laiss&eacute; prendre &agrave; ces amours de vieilles femmes, fuit bien vite
+avec une secr&egrave;te confusion.</p>
+
+<p>La correspondance continua longtemps encore, mais c'&eacute;tait jeu de beaux
+esprits bien plus que commerce amoureux.</p>
+
+<p>La famille de M. Constant ne comprit rien &agrave; son caract&egrave;re, qui, depuis
+quelques ann&eacute;es, s'&eacute;tait d&eacute;velopp&eacute;, mais d&eacute;velopp&eacute; dans le sens d'une
+ironie dont ces bonnes &acirc;mes n'avaient pas le secret. Il y a des gens
+heureux et m&eacute;diocres pour qui ces maladies de l'esprit ne sont m&ecirc;me pas
+appr&eacute;ciables. Ces sages et ces praticiens de la vie domestique haussent
+les &eacute;paules &agrave; l'aspect de ces &ecirc;tres factices et incompris qui leur font
+un peu l'effet d'enfants indisciplin&eacute;s ou de com&eacute;diens, &agrave; moins qu'ils
+ne les prennent pour des d&eacute;bauch&eacute;s ou des aigrefins.</p>
+
+<p>La famille att&eacute;nue la rigueur<span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> un peu obtuse de ces jugements. Aussi M.
+Benjamin Constant fut-il seulement consid&eacute;r&eacute;, ainsi que le dit M.
+Sainte-Beuve, &laquo;comme un tr&egrave;s-jeune homme sans cons&eacute;quence.&raquo;</p>
+
+<p>Les Lausannais et les &eacute;migr&eacute;s fran&ccedil;ais furent plus s&eacute;v&egrave;res. M. Benjamin
+Constant se moqua des uns et des autres, afficha un r&eacute;publicanisme
+railleur, oscilla encore pendant un an, &agrave; cause des instances de sa
+famille, entre Brunswick et la libert&eacute;, et revint &agrave; Lausanne d&eacute;sesp&eacute;rer
+les bonnes gens du canton.</p>
+
+<p>C'est pendant ce s&eacute;jour, en 1794, que M. Benjamin Constant fit la
+connaissance de M<sup>me</sup> de Sta&euml;l. Chacun sait que les <i>bleues</i> se
+d&eacute;testent comme des poitrinaires. Peut-&ecirc;tre que le spectacle de leur
+propre maladie, chez les infortun&eacute;es afflig&eacute;es du mal d'&eacute;crire, leur
+rappelle trop visiblement leur condition. La jalousie aussi joue son
+r&ocirc;le, et ce serait une chose fr&eacute;missante &agrave; penser que dix <i>bleues</i>
+enferm&eacute;es dans une m&ecirc;me cellule.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re, sans se douter qu'un jour M<sup>me</sup> de Sta&euml;l lui
+succ&egrave;derait dans l'imagination de M. Benjamin Constant, avait jet&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> sur
+lui des pr&eacute;ventions contre celle qu'elle nommait <i>l'ambassadrice</i>. Mais
+les pr&eacute;ventions causent quelquefois le contraire de ce qu'on en pourrait
+attendre. La gr&acirc;ce et l'esprit, dans un objet contre lequel nous sommes
+pr&eacute;venus, nous surprennent agr&eacute;ablement. La pr&eacute;vention ne saurait tenir
+contre des qualit&eacute;s r&eacute;elles, et notre mobile esprit passe souvent alors
+d'un extr&ecirc;me &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>&Agrave; la premi&egrave;re rencontre que M. Benjamin Constant fit de M<sup>me</sup> de Sta&euml;l,
+le 30 septembre 1794, &agrave; Coppet, il commence &agrave; trouver que M<sup>me</sup> de
+Charri&egrave;re a jug&eacute; <i>un peu s&eacute;v&egrave;rement</i> cette femme remarquable. Ce n'est
+pas <i>uniquement une machine parlante</i>, comme l'a charitablement insinu&eacute;
+sans doute M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re. Il remarque en elle de l'imprudence sans
+doute, de l'activit&eacute; par temp&eacute;rament, beaucoup de paroles, mais de la
+bont&eacute;, de la confiance, de l'abandon, de la bonne foi.</p>
+
+<p>Trois semaines apr&egrave;s c'est bien autre chose. La mine est charg&eacute;e et
+l'explosion &eacute;clate. De quel visage M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re en dut-elle
+recevoir le choc, quand, doublement vieillie<span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> par la douleur et par
+l'&acirc;ge, elle lut les lignes suivantes que M. Benjamin Constant lui
+adressait le 21 octobre &agrave; propos de M<sup>me</sup> de Sta&euml;l:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai rarement vu une r&eacute;union pareille de qualit&eacute;s &eacute;tonnantes et
+attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi
+expansive et aussi cultiv&eacute;e, autant de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, une politesse aussi
+douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicit&eacute;,
+d'abandon dans la soci&eacute;t&eacute; intime. C'est la seconde femme que j'ai
+trouv&eacute;e qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu &ecirc;tre
+un monde &agrave; elle seule pour moi: vous savez quelle a &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re.
+M<sup>me</sup> de Sta&euml;l a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime
+que dans le monde; elle sait parfaitement &eacute;couter, ce que ni vous ni moi
+ne pensions; elle suit l'esprit des autres avec autant de plaisir que le
+sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ing&eacute;nieuse
+et constante, qui prouve autant de bont&eacute; que d'esprit. Enfin, c'est un
+&ecirc;tre &agrave; part, un &ecirc;tre sup&eacute;rieur tel qu'il s'en rencontre peut-&ecirc;tre<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> un
+par si&egrave;cle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses
+amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'est point un observateur impartial, on le comprend de reste. Il est
+conquis. C'est un amoureux.</p>
+
+<p>Ici l'amour et la politique vont marcher de front, car partout o&ugrave; se
+trouve le salon mobile de M<sup>me</sup> de Sta&euml;l, la politique occupe une large
+place<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Il est assez curieux d'y observer l'attitude de M. Benjamin Constant,
+saisie au vif dans une lettre &eacute;crite par un &eacute;migr&eacute; &agrave; M<sup>me</sup> de
+Charri&egrave;re. Arriv&eacute; &agrave; Paris en 1795, M. Benjamin Constant s'&eacute;tait log&eacute; rue
+du Colombier. &laquo;J'ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental,&raquo; dit
+le correspondant de M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re.</p>
+
+<p>M. Benjamin Constant venait de faire ses d&eacute;buts politiques par la
+publication de sa premi&egrave;re brochure.</p>
+
+<p>On devine ce que peut &ecirc;tre sous le directoire l'homme, qui, le 14
+<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>octobre 1794, &eacute;crivait &agrave; M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re: &laquo;Je suis devenu tout &agrave;
+fait Tallieniste.&raquo; Si Tallien pouvait repr&eacute;senter quelque chose, c'&eacute;tait
+la crapule et rien de plus. Il l'a bien prouv&eacute; &agrave; table et ailleurs. Dans
+une ou deux conversations que je me souviens d'avoir eu dans ma jeunesse
+avec le vieil Ouvrard, j'en ai plus appris sur le m&eacute;nage Tallien qu'il
+n'en faut pour fixer mes doutes, s'il m'en pouvait rester, sur la
+moralit&eacute; des Thermidoriens.</p>
+
+<p>Le correspondant de M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re nous d&eacute;peint M. Benjamin
+Constant, sous la figure de ce qu'on nommait alors un muscadin. Pour les
+airs et le costume, se rappeler les gravures du temps. Comme &agrave; Lausanne
+il est fort silencieux. &laquo;On ne le prend pourtant pas pour un sot.&raquo; Il
+est li&eacute; avec l'auteur des <i>M&eacute;moires d'un d&eacute;tenu</i>, Riouffe, un des
+hableurs qui se vantaient d'avoir r&eacute;tabli l'ordre social, parce qu'ils
+avaient ramen&eacute; la France aux mauvaises m&oelig;urs du r&egrave;gne de Louis XV.</p>
+
+<p>Ses autres amis sont Ch&eacute;nier, Daunou et le petit Louvet; <i>Adolphe</i> et
+<i>Faublas</i>.</p>
+
+<p>Au salon de M<sup>me</sup> de Sta&euml;l, Talleyrand, de retour en France, occupait
+le premier<span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> rang et tendait les fils de ses intrigues.</p>
+
+<p>C'est dans ce monde du Directoire que brille M. Benjamin Constant.
+Parisien d'esprit et de droit, car il s'est fait naturaliser Fran&ccedil;ais en
+vertu de la loi du 15 d&eacute;cembre 1790, qui accordait les droits civiques
+aux protestants issus de famille expuls&eacute;es jadis pour cause de religion.</p>
+
+<p>Ce grand monde parisien, et surtout le salon de <i>l'ambassadrice</i>, le
+correspondant de M<sup>me</sup> de Charri&egrave;re a le courage de le lui &eacute;crire: &laquo;lui
+vaut mieux que le petit cabinet de Colombier.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'en excuse et ajoute: &laquo;Vous ne serez pas f&acirc;ch&eacute;e contre moi, n'est-ce
+pas? Si vous n'&eacute;tiez pas si sauvage, que vous voulussiez rassembler dans
+votre cabinet vingt-cinq personnes, que l'un f&ucirc;t girondin, l'autre
+thermidorien, l'autre platement aristocrate, l'autre constitutionnel, un
+autre jacobin, dix autres rien, alors j'aimerais &agrave; voir Constant &eacute;cout&eacute;
+de tous &agrave; Colombier et go&ucirc;t&eacute; par tous. Le salon d'ici lui va mieux. S'il
+n'y passait que deux heures par jour, il serait pour lui la meilleure
+&eacute;tude. Mais, h&eacute;las! il y passe<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span> dix-huit heures, il ne vit plus que dans
+ce salon, et le salon le fatigue, il n'en peut plus. Sa sant&eacute; se
+d&eacute;labre, son physique si gr&ecirc;le souffre d&eacute;j&agrave;...&raquo; Adolphe se vo&ucirc;te, pense
+&agrave; la retraite et soupire apr&egrave;s les heures paisibles des petites
+principaut&eacute;s allemandes. Il s'endort &agrave; d&eacute;jeuner en mangeant des cerises
+avec Riouffe.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re brochure avait pour titre: <i>De la Force du Gouvernement
+actuel et de la n&eacute;cessit&eacute; de s'y rallier</i>. Le <i>Moniteur</i> l'imprima avec
+un &eacute;loge m&ecirc;l&eacute; pourtant de quelque r&eacute;serve. M. Benjamin Constant &eacute;tait
+trop assidu aupr&egrave;s de M<sup>me</sup> de Sta&euml;l, pour qu'on ne le soup&ccedil;onn&acirc;t pas
+d'appartenir &agrave; la faction qui s'opposait &agrave; la r&eacute;&eacute;lection des deux tiers
+de la convention.</p>
+
+<p>M. Lo&euml;ve-Weimar, dont il faut ici suivre les indications, publi&eacute;es dans
+un article de la <i>Revue des Deux-Mondes</i> du 1<sup>er</sup> f&eacute;vrier 1844, pr&eacute;tend
+que M. Benjamin Constant &eacute;crivit trois articles contre ces d&eacute;crets. M.
+de Lom&eacute;nie met ces articles en doute et d&eacute;clare n'avoir pu les retrouver
+s'ils existent.</p>
+
+<p>La situation politique de M. Benjamin<span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> Constant nous para&icirc;t mieux
+expliqu&eacute;e dans l'article d'un de ses amis et contemporains, M. Pag&egrave;s (de
+l'Ari&eacute;ge)<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>La faiblesse du Directoire donnait naissance &agrave; des situations mal
+d&eacute;finies: &laquo;Le club de Clichy luttait contre la r&eacute;volution tout enti&egrave;re.
+Le club <i>constitutionnel</i> de Salm luttait &agrave; la fois contre les hommes de
+la terreur et contre ceux du royalisme. Les haines s'envenim&egrave;rent.&raquo; Les
+Jacobins avaient le club du Man&eacute;ge.</p>
+
+<p>&Agrave; ces nuances, il faut ajouter celle des adversaires de la r&eacute;&eacute;lection
+des deux tiers de la convention cit&eacute;e plus haut. Cette nuance cr&eacute;ait un
+schisme dans le club de Salm, dont M. Benjamin Constant fut le
+secr&eacute;taire. Mais les nuances de ce genre qui ne peuvent servir que
+d'appoint aux r&eacute;actions, sont promptement emport&eacute;es par le courant
+contre-r&eacute;volutionnaire.</p>
+
+<p>Le club constitutionnel de l'h&ocirc;tel de Salm, essayait de r&eacute;aliser au
+profit de la R&eacute;publique la politique du juste-milieu. Dans le<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> fond, par
+leurs m&oelig;urs, par la tournure de leur esprit, les r&eacute;publicains de
+l'h&ocirc;tel de Salm inclinaient purement et simplement vers la monarchie
+constitutionnelle.</p>
+
+<p>En publiant des brochures portant pour titre: <i>Des effets de la
+Terreur</i>, dans un moment de r&eacute;action politique, il est &eacute;vident qu'on
+contribue soi-m&ecirc;me &agrave; acc&eacute;l&eacute;rer le mouvement de ces r&eacute;actions.</p>
+
+<p>Personne, aujourd'hui, except&eacute; les historiographes consciencieux, ne
+feuillette ces &eacute;crits de circonstance. Ils passeraient aujourd'hui pour
+des lieux communs. Le style de tribune (d&eacute;faut ordinaire des &eacute;crivains
+orateurs) dans lequel ils sont con&ccedil;us, n'est point de nature &agrave; les
+sauver de l'oubli.</p>
+
+<p>Ces divers opuscules ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;s en 1829 sous le titre de <i>M&eacute;langes
+litt&eacute;raires et politiques</i>.</p>
+
+<p>Le coup d'&Eacute;tat du 18 fructidor permit de juger le caract&egrave;re politique de
+M. Benjamin Constant. Il n'y a pas de meilleure pierre de touche pour
+les caract&egrave;res, dans la vie publique, que les &eacute;v&eacute;nements de ce genre.</p>
+
+<p>Dans un discours prononc&eacute; au club de<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> Salm, il articula des paroles
+qu'il contredit plus tard, mais dans lesquelles il donnait alors son
+approbation au coup d'&Eacute;tat. Cela n'&eacute;tait pas tr&egrave;s-cons&eacute;quent avec le
+lib&eacute;ralisme de ses opinions. Rien de plus fr&eacute;quent d'ailleurs que cette
+incons&eacute;quence chez les lib&eacute;raux. La haine de la r&eacute;volution, si mal
+comprise pendant longtemps, les rejetait dans toutes les circonstances
+p&eacute;rilleuses du c&ocirc;t&eacute; du despotisme.</p>
+
+<p>Avant le 18 fructidor, la ligne politique de M. Benjamin Constant, par
+cela m&ecirc;me qu'elle &eacute;tait douteuse, l'exposait aux r&eacute;criminations et aux
+attaques de tous les partis. Il eut un duel avec un journaliste nomm&eacute;
+Sibuet. Le duel faisait aussi partie de la politique du temps. Il
+repara&icirc;t de temps en temps en France dans le monde politique et
+litt&eacute;raire, o&ugrave; il semble se concentrer; ce qui prouve uniquement que
+l'amour-propre est plus d&eacute;velopp&eacute; dans les classes intellectuelles
+qu'ailleurs.</p>
+
+<p>La r&eacute;action allait grand train. M. Benjamin Constant reprit alors ce
+r&ocirc;le de frondeur qui n'a peut-&ecirc;tre pas &eacute;t&eacute; sans utilit&eacute; en<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> France &agrave;
+diverses &eacute;poques de notre histoire, mais qu'il n'en faut pas moins
+consid&eacute;rer comme un ingr&eacute;dient politique dangereux aussi peu conforme au
+g&eacute;nie de la monarchie qu'&agrave; celui d'une d&eacute;mocratie &eacute;galitaire et
+gouvernementale comme la d&eacute;mocratie fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>Au tribunat, dont il fit partie apr&egrave;s le 18 brumaire, M. Benjamin
+Constant essaya de faire de l'opposition parlementaire comme s'il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; &agrave; la chambre des communes ou &agrave; l'assembl&eacute;e constituante. Mais les
+temps &eacute;taient chang&eacute;s. Par un abus de pouvoir qui faisait pressentir la
+grande dictature militaire sous laquelle la France allait tomber,
+Bonaparte &eacute;pura (M<sup>me</sup> de Sta&euml;l disait <i>&eacute;cr&eacute;ma</i>) le tribunat.</p>
+
+<p>Depuis soixante ans, en France, les &eacute;v&eacute;nements ont si compl&eacute;tement
+domin&eacute; les hommes et viol&eacute; si manifestement le droit apparent et la
+justice &eacute;crite, que ces &eacute;v&eacute;nements n'ont souvent &eacute;t&eacute; compris ni par ceux
+qui les accomplissaient ni par ceux qui les subissaient. De telle sorte,
+qu'au point de vue individuel, ils sont rest&eacute;s<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> crime pour celui qui les
+a commis, vertu pour qui s'y est oppos&eacute;. Ce sont les destin&eacute;es de la
+R&eacute;volution qui, en vue d'un droit et d'une justice sup&eacute;rieurs, poursuit
+sa marche &agrave; travers les institutions presqu'aussit&ocirc;t bris&eacute;es qu'elles
+ont &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;es.</p>
+
+<p>La phase militaire de la R&eacute;volution ne fut comprise que comme
+l'expression de l'ambition et du g&eacute;nie d'un homme superposant sa volont&eacute;
+&agrave; la loi. C'&eacute;tait n'en voir que le c&ocirc;t&eacute; mesquin et humiliant.</p>
+
+<p>Le salon de M<sup>me</sup> de Sta&euml;l ne vit que ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;. Avec tout l'esprit
+qui s'y trouvait, on ne s'y &eacute;leva pas jusqu'&agrave; cette pens&eacute;e alti&egrave;re et
+r&eacute;publicaine: que les grands hommes sont de fragiles instruments
+engendr&eacute;s par et dans la mesure des situations, pour la d&eacute;duction
+logique des faits ant&eacute;rieurs. Ce sont les anneaux apparents de la cha&icirc;ne
+historique des nations. Mais quoique leur utilit&eacute; soit incontestable, il
+n'est pas moins certains pour quiconque m&eacute;dite l'histoire des soci&eacute;t&eacute;s
+humaines, que ces hommes ne sont pas individuellement indispensables.
+Les id&eacute;es se d&eacute;veloppent sous la loi<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> d'une harmonie pareille &agrave; celle
+qui conduit les astres et les mondes, les peuples marchent sous
+l'inspiration de cette loi du d&eacute;veloppement des id&eacute;es et les grands
+hommes qui d&eacute;passent &ccedil;&agrave; et l&agrave; les multitudes et qui semblent les guider,
+ne les guident pas plus que le b&oelig;uf qui prend la t&ecirc;te du troupeau ne
+guide le troupeau chass&eacute; par un &ecirc;tre sup&eacute;rieur: le bouvier, c'est-&agrave;-dire
+l'homme.</p>
+
+<p>Mais il est utile pourtant &agrave; la marche des affaires humaines, &agrave; sa
+r&eacute;gularisation, que certains hommes prennent les devants et se
+pr&eacute;cipitent les premiers dans les voies de la Providence.</p>
+
+<p>Dans le salon de M<sup>me</sup> de Sta&euml;l, devenu l'asile des tribuns &eacute;limin&eacute;s,
+on fit de l'esprit sur le grand homme; on croisa vaillamment la parole
+contre le sabre, ce qui &eacute;tait plus courageux que prudent et
+qu'intelligent, peut-&ecirc;tre. Il y a des instants ou la parole est &agrave; la
+hache et au glaive. L'esprit doit alors laisser passer, avec cette
+pens&eacute;e que le sang humain ne coule pas en vain et qu'il a son &eacute;loquence
+plus retentissante que les chuchotteries d'un cercle &eacute;l&eacute;gant<span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> r&eacute;uni
+autour d'une chemin&eacute;e de boudoir.</p>
+
+<p>Les hommes comme Napol&eacute;on qui vont si furieusement &agrave; la destin&eacute;e,
+s'impatientent du moindre obstacle. Le salon de M<sup>me</sup> de Sta&euml;l fut
+dispers&eacute; comme un petit amas de feuilles s&egrave;ches sous le vent d'ouest.</p>
+
+<p>M. Benjamin Constant, qui venait de publier sa brochure intitul&eacute;e <i>les
+Suites de la contre-r&eacute;volution de</i> 1660 <i>en Angleterre</i>, s'aper&ccedil;ut, mais
+trop tard, que le mod&eacute;rantisme tout aussi bien que l'anarchie conduit au
+despotisme. Cet incons&eacute;quent alla en compagnie de la femme avec laquelle
+il avait contract&eacute; une liaison si orageuse, transporter son joli bagage
+d'humour et d'esprit de salon, dans une petite cour litt&eacute;raire de
+l'Allemagne, la cour de Go&euml;the et de Schiller, je veux dire celle de
+Weimar.</p>
+
+<p>La bonne Allemagne, pays des r&ecirc;ves, des l&eacute;gendes, des longs loisirs,
+&eacute;tait un asile tout &agrave; fait convenable &agrave; ces gens qui firent tant de
+d&eacute;pense d'&eacute;critures et de paroles.</p>
+
+<p>L&agrave;, M. Benjamin Constant traduisit <i>Wallenstein</i> en vers d&eacute;testables.
+Mais o&ugrave; tourner ce surcro&icirc;t d'inqui&eacute;tudes et de besoin<span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> d'activit&eacute; que
+la politique absorbe si bien? Il fallut h&eacute;las! le d&eacute;charger sur les
+choses de la vie intime.</p>
+
+<p>Ne pouvant plus faire d'opposition au gouvernement, il en faisait &agrave; sa
+ma&icirc;tresse. Et quelle opposition! M. Benjamin Constant, si malheureux une
+premi&egrave;re fois en m&eacute;nage, s'&eacute;tait imagin&eacute; de songer &agrave; une union nouvelle.</p>
+
+<p>Il voulut &eacute;pouser M<sup>me</sup> de Sta&euml;l malgr&eacute; elle. &Eacute;pouser Corinne, quelle
+fantaisie! quelle audace! quelle imprudence! combien un tel projet est
+loin du sens commun!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les douleurs qui sont la fin ordinaire de ces unions ill&eacute;gitimes,
+M. Benjamin Constant chercha des consolations dans un second mariage. Il
+&eacute;pousa en 1808 M<sup>me</sup> de Hardenberg avec laquelle il a v&eacute;cu &agrave; Goettingue
+en bonne intelligence, quoique les derniers orages de sa rupture avec
+M<sup>me</sup> de Sta&euml;l ne fussent pas encore termin&eacute;s.</p>
+
+<p>Pendant ce temps de repos et de convalescence du c&oelig;ur, M. Benjamin
+Constant travailla &agrave; son grand ouvrage sur la religion.<span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> Ce livre, qui
+l'occupa toute sa vie et que la post&eacute;rit&eacute; lira peu, lui fut du moins
+fort utile de son vivant. Cela lui faisait une occupation quand il &eacute;tait
+souffrant, lorsqu'il avait &eacute;prouv&eacute; des revers en amour ou au jeu. M.
+Benjamin Constant, l'esprit tout plein du sentiment de la vanit&eacute; des
+passions, rentrait alors chez lui et disait: &laquo;Travaillons &agrave; mon livre
+sur les religions.&raquo;</p>
+
+<p>Cet ouvrage se ressentait lui-m&ecirc;me des passions de l'auteur. Versatile,
+sec et bien inf&eacute;rieur &agrave; ce que le g&eacute;nie litt&eacute;raire moderne a cr&eacute;&eacute; en ce
+genre sous la plume &eacute;loquente des Lamennais, des Ch&acirc;teaubriant ou sous
+la logique des Maistre et des Bonald. C'est un livre du pass&eacute;, un livre
+de l'ancien r&eacute;gime mal accommod&eacute; au r&eacute;gime nouveau. Ce livre commenc&eacute; le
+front haut, avec toute l'impudence philosophique imaginable, a l'air, en
+finissant, d'un vieux libertin qui cherche &agrave; se convertir.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces graves travaux, se succ&egrave;dent vers la m&ecirc;me &eacute;poque de la vie
+de M. Benjamin Constant plusieurs &oelig;uvres litt&eacute;raires; notamment le
+roman d'<i>Adolphe</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span></p>
+
+<p>Ce petit roman, remarquable par l'analyse des sentiments, n'est
+cependant pas, selon nous, digne du succ&egrave;s consid&eacute;rable qu'il a obtenu.
+Le style en est clair, mais d&eacute;color&eacute;. L'impression g&eacute;n&eacute;rale qui r&eacute;sulte
+du livre n'est pas de nature &agrave; &eacute;lever l'esprit ou le c&oelig;ur. Un sentiment
+d'aride tristesse est &agrave; peu pr&egrave;s tout ce qui reste au lecteur &agrave; la
+derni&egrave;re page de ce livre. Son m&eacute;rite le plus positif est purement
+moral. L'auteur d&eacute;duit avec une exp&eacute;rience visible le danger des unions
+ill&eacute;gitimes, particuli&egrave;rement entre personnes d'&acirc;ge disproportionn&eacute;.</p>
+
+<p>Dans la pr&eacute;face de la troisi&egrave;me &eacute;dition d'<i>Adolphe</i>, M. Benjamin
+Constant parle avec un d&eacute;dain plus apparent que r&eacute;el de ce livre dont il
+n'a pas r&eacute;v&eacute;l&eacute; le secret. &laquo;Sans la presque certitude qu'on voulait en
+faire une contrefa&ccedil;on en Belgique, dit-il, et que cette contrefa&ccedil;on,
+comme la plupart de celles que r&eacute;pandent en Allemagne et qu'introduisent
+en France les contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et
+d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me
+serais jamais occup&eacute; de cette anecdote,<span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span> &eacute;crite dans l'unique pens&eacute;e de
+convaincre deux ou trois amis, r&eacute;unis &agrave; la campagne, de la possibilit&eacute;
+de donner une sorte d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; un roman dont les personnages se
+r&eacute;duiraient &agrave; deux, et dont la situation serait toujours la m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Si tel &eacute;tait l'unique but de l'auteur, il faut avouer que ce but ne
+valait pas la peine d'&eacute;crire.</p>
+
+<p>D'autres personnes pr&eacute;tendent qu'<i>Adolphe</i> est une mani&egrave;re de confession
+dans laquelle M. Benjamin Constant a vers&eacute; le secret de ses douleurs et
+de ses fautes &agrave; propos de sa rupture avec M<sup>me</sup> de Sta&euml;l.</p>
+
+<p>Ici s'&eacute;tablit une petite controverse entre les biographes et les
+commentateurs de M. Benjamin Constant. Les uns pr&eacute;tendent que le
+personnage d'Ellenore n'est autre que M<sup>me</sup> de Sta&euml;l. D'autres font
+observer avec quelque raison que dans cette liaison ce fut M<sup>me</sup> de
+Sta&euml;l et non M. Benjamin Constant qui, par le refus de sa main, provoqua
+une rupture; ce qui ne serait gu&egrave;re conforme au personnage d'Ellenore.</p>
+
+<p>M. de Lom&eacute;nie va plus loin, il donne le<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> nom de la personne qui servit
+de mod&egrave;le au romancier; ce fut, &agrave; ce qu'il pr&eacute;tend, une Anglaise, M<sup>me</sup>
+Lindsay, avec laquelle M. Benjamin Constant eut une liaison passag&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; peu pr&egrave;s vers la m&ecirc;me &eacute;poque, qu'outre sa traduction de
+<i>Wallenstein</i>, M. Benjamin Constant &eacute;crivit un autre ouvrage en vers
+intitul&eacute;: <i>Florestan ou le sage de Soissons</i>. C'&eacute;tait une satire contre
+ses ennemis politiques. Les vers de M. Benjamin Constant ne feront pas
+oublier sa prose.</p>
+
+<p>Nous pr&eacute;f&eacute;rons nous arr&ecirc;ter un instant &agrave; un autre ouvrage qu'il publia
+pendant ses ann&eacute;es d'exil, en 1813, sous ce titre: <i>De l'esprit de
+conqu&ecirc;te et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation
+europ&eacute;enne</i>.</p>
+
+<p>En dehors m&ecirc;me des circonstances qui lui donn&egrave;rent un succ&egrave;s
+d'opposition presqu'europ&eacute;en, cet &eacute;crit se distingue par des qualit&eacute;s
+assez solides pour le faire survivre aux causes politiques qui l'ont
+engendr&eacute;. C'est une &eacute;tude s&eacute;rieuse sur le danger du r&eacute;gime militaire
+appliqu&eacute; aux affaires civiles,<span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> et sur l'impossibilit&eacute; de rien fonder
+sur l'usurpation.</p>
+
+<p>La lecture de cet &eacute;crit est fortifiante pour l'esprit. Le style en est
+ferme, clair, viril; la pens&eacute;e en est droite, &eacute;lev&eacute;e, mod&eacute;r&eacute;e,
+satisfaisante. Telle &eacute;tait la brochure politique &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; il
+existait encore en France des publicistes s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Pendant son s&eacute;jour en Hanovre, il avait eu quelques entretiens avec
+Bernadotte, dangereuse fr&eacute;quentation pour un proscrit. Elle fit m&eacute;dire
+de M. Benjamin Constant. Nous disons m&eacute;dire parce qu'on supposa un
+moment qu'il e&ucirc;t favoris&eacute; Bernadotte dans ses vues sur le tr&ocirc;ne de
+France.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; &agrave; la premi&egrave;re Restauration avec M. Auguste de Sta&euml;l, M. Benjamin
+Constant soutint le gouvernement de Louis XVIII dans une s&eacute;rie
+d'articles qu'il publia du 15 avril 1814 au 19 mars 1815, dans le
+<i>Journal des D&eacute;bats</i>.</p>
+
+<p>&Agrave; cette derni&egrave;re date, l'Empereur &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; Fontainebleau et Louis
+XVIII montait en voiture. Or, le dernier article de M. Benjamin Constant
+&eacute;tait<span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> une protestation fort vive contre le retour de Napol&eacute;on. Il
+terminait en jurant qu'il n'aurait pas l'infamie de se tra&icirc;ner d'un
+pouvoir &agrave; l'autre. Il se retira ensuite chez le consul am&eacute;ricain, gagna
+Nantes et revint &agrave; Paris neuf jours apr&egrave;s.</p>
+
+<p>En moins d'un mois le serment fut oubli&eacute;. <i>Adolphe</i> n'avait pas plus de
+fid&eacute;lit&eacute; envers les r&eacute;publiques, les monarchies et les empires qu'&agrave;
+l'&eacute;gard des femmes.</p>
+
+<p>L'empereur l'avait fait appeler, et apr&egrave;s une conversation qui sans
+doute convainquit ce r&eacute;calcitrant, il le mit au conseil d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Dans une lettre &eacute;crite &agrave; un de ses amis, M. Benjamin Constant explique
+sa conduite par la magie du retour de Napol&eacute;on I<sup>er</sup>, par l'assentiment
+universel du peuple et de l'arm&eacute;e, par la mansu&eacute;tude du ma&icirc;tre envers
+ses adversaires les plus anim&eacute;s, par son retour sinc&egrave;re aux principes
+lib&eacute;raux.</p>
+
+<p>Ceci n'explique pas grand'chose.</p>
+
+<p>Faut-il, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, s'en rapporter &agrave; M. Lo&euml;ve-Weimar? Est-ce par
+amour pour M<sup>me</sup> de R&eacute;camier et pour vaincre les r&eacute;sistances de la
+belle royaliste, que M. Benjamin<span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> Constant se compromit d'une fa&ccedil;on
+aussi &eacute;clatante? H&eacute;las! il n'est gu&egrave;re permis d'en douter.</p>
+
+<p>&Agrave; quarante-huit ans, <i>Adolphe</i> n'&eacute;tait pas gu&eacute;ri des maladies de
+l'imagination; quoique chez lui le c&oelig;ur n'ait peut-&ecirc;tre jamais &eacute;t&eacute; bien
+s&eacute;rieusement engag&eacute;; le besoin de d&eacute;sespoir, le go&ucirc;t de l'excessif qui
+tourmentaient cet homme blas&eacute;, le trompaient sur ses propres sentiments.</p>
+
+<p>S'il a, d'ailleurs, &eacute;t&eacute; s&eacute;rieusement &eacute;pris, sa passion, pour arriver sur
+le tard de la vie, n'en dut &ecirc;tre que plus ardente. L'infortun&eacute;
+Jean-Jacques Rousseau l'a bien prouv&eacute;.</p>
+
+<p>Le journal <i>la Presse</i> a commenc&eacute; la publication des lettres de M.
+Benjamin Constant &agrave; M<sup>me</sup> de R&eacute;camier. Mais cette publication n'a pas
+&eacute;t&eacute; continu&eacute;e. Un proc&egrave;s l'a interrompue.</p>
+
+<p>Le peu que nous connaissons de ces lettres est &eacute;clair&eacute; d'une belle
+flamme amoureuse, d'un style pareil &agrave; une flamb&eacute;e de sarments.</p>
+
+<p>Mais la vraie passion existe-t-elle dans ce<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> foyer p&eacute;tillant de toutes
+les &eacute;tincelles de l'esprit? Je n'oserais l'assurer.</p>
+
+<p>L'amour et la politique, c'est trop &agrave; la fois. La politique est le
+dernier amour et ne souffre point de partage. C'est pourquoi les femmes
+ont l'instinctive horreur de la politique. M. Benjamin joua toute sa vie
+avec l'amour et avec la politique; il leur demanda des &eacute;motions comme il
+en demandait aux cartes et aux d&eacute;s.</p>
+
+<p>Combien les peuples, avant de prodiguer leur admiration et leur
+confiance aux hommes c&eacute;l&egrave;bres, devraient s'enqu&eacute;rir jusqu'&agrave; quel point
+ils en sont dignes!</p>
+
+<p>Que penser, par exemple, d'un homme de quarante-huit ans qui, au moment
+o&ugrave; son pays, plong&eacute; dans les plus vastes complications qui aient jamais
+menac&eacute; l'existence d'un peuple, &eacute;crit &agrave; sa ma&icirc;tresse: &laquo;Au milieu de tout
+cela, j'ai le chagrin de n'&ecirc;tre occup&eacute; que de vous seule. Le monde
+croulerait, que je ne songerais qu'&agrave; vous.&raquo;</p>
+
+<p>Son pays est menac&eacute; d'un incendie g&eacute;n&eacute;ral. Les rois se disputent le
+tr&ocirc;ne, et l'&eacute;tranger, pr&ecirc;t &agrave; fondre sur la France comme sur<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> une proie,
+&eacute;pie l'heure d'une d&eacute;faillance. M. Benjamin Constant en profite pour
+presser la dame de ses pens&eacute;es de lui accorder le plus de temps
+possible. Il se pose d'avance en victime, afin de se donner les gr&acirc;ces
+du supplice, comme si les rois &eacute;taient assez fous pour couper ces t&ecirc;tes
+sonores et l&eacute;g&egrave;res, qu'ils savent bien &ecirc;tre la propri&eacute;t&eacute; de tous les
+pouvoirs qui veulent s'en servir sans trop compter sur elles.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de R&eacute;camier, beaut&eacute; froide et spirituelle, contemplait sans
+s'&eacute;mouvoir cette man&oelig;uvre &agrave; la Werther, qui ne seyait pas beaucoup &agrave; un
+homme de l'&acirc;ge de M. Benjamin Constant. &laquo;Dans sa jeunesse, dit M. Pag&egrave;s
+(de l'Ari&eacute;ge), inexp&eacute;riment&eacute; et timide, il &eacute;chouait souvent devant cet
+esprit de finesse que la coquetterie donne aux femmes. Il demandait de
+l'amour, on lui offrait de l'amiti&eacute;, et il entrait en fureur contre
+toutes les femmes qui ne disputaient avec lui que sur un synonyme.&raquo;</p>
+
+<p>Sauf la timidit&eacute;, dont il avait eu le temps de se gu&eacute;rir, la situation
+&eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s la m&ecirc;me.<span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span></p>
+
+<p>L'article du 19 mars fut donc le r&eacute;sultat de cette tactique amoureuse.
+Il sp&eacute;culait sur le danger. &laquo;J'ai besoin de ma t&ecirc;te, disait-il; je
+l'expose pour une cause que vous aimez.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'article, il parle de <i>gaiet&eacute; sur l'&eacute;chafaud</i>, pourvu qu'<i>on</i>
+l'aime.</p>
+
+<p>Mais il manqua son effet, et l'Empereur envoya ce vieux fou travailler &agrave;
+l'acte additionnel.</p>
+
+<p>Dans ses <i>M&eacute;moires sur les Cent-Jours</i>, M. Benjamin Constant expliqua sa
+conduite. Mais on prouve tout ce que l'on veut. C'est une affaire de
+dext&eacute;rit&eacute; d'esprit et de style. Ce qui est plus difficile, c'est de
+convaincre. Il ne convainquit personne... pas m&ecirc;me sa ma&icirc;tresse, qui
+peut-&ecirc;tre le m&eacute;prisait un peu plus que le public.</p>
+
+<p>Alors, l'amant &eacute;conduit parle de <i>sombre carri&egrave;re</i>. On dirait qu'il a
+flair&eacute; le romantisme. Il ne demande plus que de l'amiti&eacute;. Apr&egrave;s
+Waterloo, il sent venir l'insulte et le gentilhomme&mdash;ce qu'il y a de
+plus r&eacute;el en lui&mdash;se redresse un peu. Mais combien tout cela est peu
+viril!<span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span></p>
+
+<p>Sa d&eacute;fection lui a, du moins, servi &agrave; une chose, c'est &agrave; le ramener dans
+le sentier national. &laquo;Vous verrez, &eacute;crit-il &agrave; M<sup>me</sup> de R&eacute;camier, ce que
+seront les Bourbons, doubl&eacute;s des Cosaques pour la seconde fois!&raquo;</p>
+
+<p>Dans cette d&eacute;b&acirc;cle de 1815, M. Benjamin Constant vit M<sup>me</sup> de Krudner.
+Cette rencontre mystique acheva de mettre le d&eacute;sarroi dans ses id&eacute;es. Il
+tomba dans une sentimentalit&eacute; religieuse assez originale de la part d'un
+sceptique de cette force.</p>
+
+<p>Ici commence, pour M. Benjamin Constant, un de ces retours d'agitations
+qui venaient le surprendre bien tard. Il les affronta, d'ailleurs, avec
+l'&eacute;nergie, le courage et l'entrain d'un vaillant homme.</p>
+
+<p>R&eacute;fugi&eacute; d'abord en Angleterre, o&ugrave; il publia son roman d'<i>Adolphe</i>, il
+rentra en France en 1816. On le d&eacute;non&ccedil;ait aux fureurs de la r&eacute;action; on
+le provoqua, on l'attaqua m&ecirc;me en pleine rue, &agrave; Saumur. Il se battit en
+duel avec M. de Montlosier. Malade &agrave; ne pouvoir marcher, il eut aussi un
+duel avec M. Barbier des Essarts. Il se battit dans un fauteuil.</p>
+
+<p>La carri&egrave;re politique de M. Benjamin<span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> Constant fut mieux remplie sous
+les Bourbons qu'elle ne l'avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;c&eacute;demment. Envoy&eacute; &agrave; la Chambre
+par le coll&egrave;ge &eacute;lectoral de la Sarthe, en 1818, il prit place dans les
+rangs de l'opposition constitutionnelle.</p>
+
+<p>Il parla et &eacute;crivit beaucoup en faveur de la libert&eacute;. Ses discours ont
+&eacute;t&eacute; r&eacute;unis en deux volumes intitul&eacute;s, un peu pr&eacute;tentieusement peut-&ecirc;tre,
+<i>Cours de politique constitutionnelle</i>.</p>
+
+<p>Il &eacute;crivit un <i>Trait&eacute; de la doctrine politique et des moyens de rallier
+les partis en France</i>, vaste sujet toujours &eacute;labor&eacute;, toujours
+inefficace. Il pr&ecirc;tait aussi le concours de sa plume &eacute;l&eacute;gante et souple
+&agrave; la <i>Minerve</i>.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps qu'il prodiguait ainsi les ressources de son esprit, ne
+pouvant plus livrer ses forces &eacute;puis&eacute;es aux travaux de l'amour, il les
+abandonnait au d&eacute;mon du jeu. Un repaire, bien connu alors sous la
+d&eacute;nomination de <i>Cercle des &Eacute;trangers</i>, voyait chaque nuit appara&icirc;tre ce
+grand et pr&eacute;coce vieillard &agrave; ses tapis verts charg&eacute;s d'or.</p>
+
+<p>Accabl&eacute; de maux, &eacute;puis&eacute;, en proie aux chirurgiens, il venait de subir
+une<span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span> redoutable op&eacute;ration, quand survint la r&eacute;volution de juillet. &laquo;Il
+se joue ici une partie o&ugrave; nos t&ecirc;tes servent d'enjeu, apportez la v&ocirc;tre,&raquo;
+lui &eacute;crit M. de Lafayette.</p>
+
+<p>Il part, tout sanglant encore du bistouri, et arrive en chaise &agrave;
+porteurs &agrave; l'H&ocirc;tel-de-Ville.</p>
+
+<p>Louis-Philippe lui donna deux cent, d'autres disent trois cent mille
+francs. M. Benjamin les accepta pour les remettre &agrave; M. Lafitte, &agrave; qui il
+les avait emprunt&eacute;s.</p>
+
+<p>Quelque sinc&eacute;rit&eacute; qu'il ait pu mettre dans les paroles qu'il adressa &agrave;
+Louis-Philippe, en le pr&eacute;venant que dans sa pens&eacute;e la libert&eacute; passait
+avant la reconnaissance, il est triste de voir un homme d'&Eacute;tat r&eacute;duit
+par ses vices &agrave; de pareilles extr&eacute;mit&eacute;s.</p>
+
+<p>M. Benjamin Constant mourut la m&ecirc;me ann&eacute;e, le 8 d&eacute;cembre, dans sa
+soixante-troisi&egrave;me ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; ses fautes, son nom est rest&eacute; presque populaire. Il aimait la
+jeunesse. La jeunesse de la Restauration ne d&eacute;testait ni les viveurs, ni
+les libertins, ni les joueurs, pourvu qu'ils eussent d'&eacute;loquentes
+paroles<span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> n faveur de la libert&eacute;. Elle se plaisait &agrave; contempler cette
+t&ecirc;te encadr&eacute;e avec je ne sais quelle n&eacute;gligence d'artiste et de grand
+seigneur, de longs cheveux blonds et rares. Elle aimait ce visage sur
+lequel toutes les passions avaient laiss&eacute; comme un reflet de nos
+agitations publiques.</p>
+
+<p>Ces hommes du monde r&eacute;volutionnaire rappelaient &agrave; la France, humili&eacute;e
+sous le joug cl&eacute;rical et monarchique, de grands jours &eacute;coul&eacute;s. Elle leur
+passait leurs vices, leurs faiblesses, et saluait en eux l'ombre de la
+R&eacute;volution!</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir notre portrait de M<sup>me</sup> de Sta&euml;l.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir <i>le Dictionnaire de la Conversation</i>.</p></div>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Benjamin Constant, by Hippolyte Castille
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BENJAMIN CONSTANT ***
+
+***** This file should be named 20398-h.htm or 20398-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/0/3/9/20398/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net); produced from images of the
+Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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