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+The Project Gutenberg EBook of La fiancée du rebelle, by Joseph Marmette
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La fiancée du rebelle
+ Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775
+
+Author: Joseph Marmette
+
+Release Date: January 19, 2007 [EBook #20396]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIANCÉE DU REBELLE ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+ JOSEPH MARMETTE
+
+
+
+ LA FIANCÉE
+ DU REBELLE
+
+
+
+ Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775
+
+ Roman canadien publié en Feuilleton par la "Revue Canadienne"
+
+ Montréal 1875
+
+
+
+
+ INTRODUCTION.
+
+
+Immédiatement après la capitulation du 8 septembre 1760, par laquelle la
+Nouvelle-France passait au pouvoir de l'Angleterre, une paix profonde
+régna dans tout le Canada. A part les dévastations commises dans le
+gouvernement de Québec, que des armées ennemies avaient occupé pendant
+deux années, tandis que la capitale avait été deux fois assiégée,
+bombardée, et presque anéantie, rien ne semblait indiquer dans les
+autres parties de la province que l'on sortît d'une guerre sanglante et
+désastreuse. Réfugiés sur leurs terres, les habitants se livraient à
+l'agriculture, autant pour réparer leurs pertes que pour s'isoler de
+leurs nouveaux maîtres. Il leur restait bien encore l'espoir que la
+France ne les abandonnerait pas et qu'elle se ferait rendre ses colonies
+après la cessation des hostilités; mais cette dernière illusion devait
+bientôt s'évanouir par le fait du honteux traité de Versailles de 1763,
+dont le contrecoup vint douloureusement vibrer au Canada comme le glas
+funéraire de la domination française en Amérique.
+
+Cette nouvelle détermina une seconde émigration. Les quelques familles
+nobles qui restaient encore dans le pays, les anciens fonctionnaires,
+les hommes de loi, les marchands, repassèrent en France après avoir
+vendu ou abandonné leurs biens. Il ne resta plus dans les villes que les
+corps religieux, quelques rares employés subalternes, à peine un
+marchand, et les artisans. La population des campagnes étant attachée au
+sol fut seule unanime à ne point émigrer.
+
+Les conquérants avaient déjà pris leurs mesures pour s'assurer de la
+libre possession de leur conquête. Afin de frapper davantage l'esprit
+des vaincus, on les mit tout d'abord sous le régime de la loi martiale.
+Ce fut l'ère du despotisme.
+
+A la suite des troupes anglaises, une foule d'aventuriers s'étaient
+abattus sur le Canada. Aussi pauvres d'écus et de savoir qu'avides de
+luxe et de domination, et pour la plupart hommes de rien, ces arrogants
+ambitieux se jetèrent à la curée de tous les emplois publics. Ce fut
+alors que l'on vit un criminel tiré du fond d'une prison pour être fait
+juge-en-chef, lorsque, par surcroît de mépris pour l'intérêt et
+l'opinion publics, cet homme ignorait le premier mot du droit civil et
+de la langue française. Il faut ajouter qu'il était admirablement appuyé
+par un procureur-général qui n'était guère moins propre à remplir sa
+charge, tandis qu'un chirurgien de la garnison et un capitaine en
+retraite étaient juges des plaidoyers communs, et que les places de
+secrétaire provincial, de greffier du conseil, de régistrateur, de
+prévôt-maréchal, étaient, données à des favoris qui les louaient ensuite
+aux plus offrants. Les honteuses menées de tous ces tripotiers allèrent
+si loin que Murray lui-même, le gouverneur, brave et honnête soldat, ne
+put s'empêcher de rougir de son entourage. Il suspendit le juge-en-chef
+de ses fonctions, le renvoya en Angleterre et témoigna son
+mécontentement au ministère. L'abolition des anciennes lois françaises
+vint mettre le comble à la tyrannie, et des murmures menaçants
+commencèrent à sortir du sein d'une population qui, toute vaincue
+qu'elle était, ne se sentait pas née pour l'esclavage.
+
+Cependant on votait dans le Parlement de la Grande-Bretagne une loi qui
+allait avoir une immense influence sur les destinées de l'Amérique
+Septentrionale. Quoique, de prime-abord, elle parût devoir nous être
+contraire, cette décision du Parlement Anglais devait merveilleusement,
+dans ses résultats, servir nos franchises menacées. Sous prétexte que la
+dernière guerre l'avait forcée d'augmenter sa dette, l'Angleterre
+s'ingéra de taxer les colonies sans leur consentement; elle passa la loi
+du Timbre et imposa une taxe sur tous ses sujets américains. A l'annonce
+de cette nouvelle, les anciennes colonies protestèrent. Le Canada et
+l'Acadie Nouvelle-Écosse, seuls, gardèrent momentanément le silence.
+
+A la vue des difficultés que cette opposition des provinces américaines
+allait amener, l'Angleterre fut force d'adopter, envers le Canada une
+politique moins oppressive. Elle modifia ses instructions, changea ses
+principaux fonctionnaires, en un mot employa la pacification afin
+d'avoir au moins une province pour elle dans le Nouveau-Monde, puisque
+toutes les autres colonies de l'Amérique du Nord se mettaient en guerre
+ouverte avec la métropole et préparaient déjà la révolution qui devait
+amener leur indépendance.
+
+La Virginie fut la première à s'opposer à la loi du timbre. A Boston la
+population démolit les bureaux. Un congrès, composé des députes de la
+plupart des Provinces, s'assembla à New-York et, protesta contre les
+prétentions du gouvernement impérial. On brûla publiquement les
+marchandises estampillées, et les négociants brisèrent leurs relations
+commerciales avec l'Angleterre.
+
+Effrayé, le gouvernement anglais révoqua cette malheureuse loi du timbre
+qui provoquait d'aussi terribles colères.
+
+L'abrogation de cette loi suspendit pendant quelque temps l'opposition
+des provinces coloniales. Mais en 1773, le gouvernement anglais ayant
+mis inconsidérément un nouvel impôt sur le thé, le feu de la révolte se
+ralluma avec encore plus d'intensité qu'auparavant.
+
+Le Parlement fut outré d'une récidive qui s'accentuait de plus, en plus,
+et eut recours aux mesures coercitives pour faire rentrer dans le devoir
+les colonies révoltées. D'un autre côté, pour s'attacher le Canada, il
+vota le rétablissement des lois françaises en ce pays, y reconnut le
+catholicisme comme religion établie, et donna à la province un Conseil
+représentatif où les catholiques étaient admis à prendre place.
+
+Cette loi souleva de vives réclamations en Angleterre, et surtout en
+Amérique, où douze provinces protestèrent violemment, par la voix d'un
+Congrès général siégeant à Philadelphie, contre cette loi de Québec qui
+reconnaissait la religion catholique.
+
+Protestation des plus inhabiles. En se déclarant contre les lois
+françaises et contre le catholicisme, le congrès s'aliénait la
+population du Canada qui devait être ainsi perdue à la cause de la
+confédération depuis longtemps rêvée par Washington et Franklin.
+
+Pourtant, par une singulière inconséquence, le même congrès adopta une
+adresse aux Canadiens, où se trouvaient exprimés des sentiments
+tout-à-fait contraires à ceux manifestés dans les premières résolutions.
+
+Cette adresse fut assez froidement reçue au Canada, où la population,
+satisfaite des récentes concessions du parlement impérial, n'avait qu'à
+se défier des fallacieuses promesses cachées sous les belles phrases du
+congrès. "Dans leur juste défiance," remarque M. Garneau, "la plupart
+des meilleurs amis de la liberté restèrent indifférents ou refusèrent de
+prendre part à la lutte qui commençait... Beaucoup d'autres Canadiens,
+gagnés par la loi de 1774, promirent de rester fidèles à l'Angleterre et
+tinrent parole. Ainsi une seule pensée de proscription mise au jour avec
+légèreté; fut cause que les États-Unis voient aujourd'hui la dangereuse
+puissance de leur ancienne métropole se consolider de plus en dans
+l'Amérique du Nord."
+
+Le général Carleton avait à peine eu le temps d'inaugurer au Canada la
+nouvelle constitution, lorsque son attention fut attirée vers les
+frontières que menaçaient déjà les Américains insurgés. Pendant que le
+colonel Arnold s'avançait contre Québec par les rivières Kennebec et
+Chaudière, mais lentement, retardé qu'il était dans sa marche par les
+obstacles sans nombre que lui offrait la forêt vierge, le général
+Schuyler, nommé par le Congrès au commandement de l'armée du Nord,
+marchait, conjointement avec Montgomery, contre Montréal qui ne devait
+pas tarder à succomber Aux premières nouvelles de l'invasion, le
+gouverneur Carleton avait envoyé vers le lac Champlain le peu de troupes
+dont il pouvait disposer, c'est-à-dire deux régiments qui formaient huit
+cents hommes, tout ce qu'il y avait dans le pays. Comme l'hiver
+approchait, il fallait renoncer à l'espoir d'en voir arriver d'autres de
+l'Angleterre avant le retour du printemps.
+
+Le gouvernement se vit donc forcée d'appeler la milice sous les ordres.
+
+Si la majorité des Canadiens ne penchait pas du côté de la révolution,
+son désir formel était bien aussi de ne se point mêler activement au
+conflit et de garder la neutralité. La population resta sourde aux
+appels réitérés de Carleton.
+
+Alors celui-ci tenta de lever des corps de volontaires. Il offrit les
+conditions les plus avantageuses. Mais ses offres firent peu de
+prosélytes.
+
+Aussi manquant de troupes, ne put-il secourir les forts de Chambly et de
+Saint Jean qui se rendirent bientôt à l'ennemi.
+
+A peine maître de Saint-Jean, Montgomery se porta sur Montréal. Carleton
+Quitta précipitamment cette place où il se trouvait et s'embarqua en
+toute hâte pour la capitale. Il ne parut qu'un: instant, et en fugitif,
+aux Trois-Rivières, et continua sa retraite précipitée pour ne s'arrêter
+qu'à Québec le 13 novembre 1775.
+
+Pendant ce temps, Montréal et Trois-Rivières avaient ouvert leurs portes
+aux insurgés, et Montgomery, qui suivait de près le gouverneur,
+rejoignait le général Arnold. Celui-ci, après six semaines d'une marche
+pénible, avait paru en face de Québec le jour même de l'arrivée du
+gouverneur; mais comme il ne lui restait plus que six cent cinquante
+hommes valides et qu'il ne pouvait songer attaquer Québec avec ce petit
+nombre de combattants, il était remonte jusqu'à la Pointe-aux-Trembles
+où il opéra sa jonction avec le général Montgomery. Les deux corps
+réunis, mille ou douze cents soldats environ, vinrent investir Québec.
+Mais n'anticipons point sur des évènements dont nous allons maintenant
+exposer les détails de la manière la plus intéressante qu'il nous sera
+possible.
+
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ UN DISCOURS QUI NE CONVAINC PERSONNE.
+
+
+Le soir du dix-neuvième jour de novembre, dix-sept-soixante-et-quinze,
+la Ville de Québec, d'ordinaire paisible à cette heure, présentait une
+animation inaccoutumée.
+
+Dans les rues tortueuses, sombres et rendues humides par une froide
+bruine qui enveloppait la capitale, se glissaient nombre de gens
+soigneusement _fourrés_ dans leur manteau. A la faveur de quelques pâles
+rayons de lumière qui, de ci et de là, jaillissaient d'un volet mal
+clos, vous auriez, pu voir les passants surgir un instant du brouillard
+et y rentrer aussitôt pour disparaître dans l'ombre brumeuse.
+
+Ils venaient de tous les côtés: des faubourgs, de la haute de la basse
+Ville, et convergeaient sur un même point, la chapelle de l'évêché.
+
+Le palais épiscopal, qui s'élevait alors sur l'emplacement actuel de
+l'Hôtel du Parlement provincial, était encore habité par l'évêque, qui
+n'en devait être dépossédé, par le gouvernement anglais, que trois ans
+plus tard, moyennant la rémunération dérisoire de £150 par an.
+
+Ce soir-là, sur les huit heures, comme le gros intendant de Monseigneur
+Briant allait fermer la porte de la chapelle, un bruit de pas qui se
+rapprochaient lui fit sortir un instant la tête au-dehors. Quatre hommes
+arrivaient, dont l'un cria avec, l'accent anglais le plus prononcé:
+
+--Holà garçon!
+
+Comme l'intendant se rejetait en arrière et allait obéir à cette
+injonction, plus que suspecte à pareille heure, en faisant décrire un
+prudent double tour à la clef de la serrure, l'un des arrivants le
+prévint, bondit et ouvrit violemment la porte en repoussant à
+l'intérieur le gardien surpris. Celui-ci, s'attendant à quelque traître
+coup, lâcha un cri d'effroi qui se répéta dans les sonores profondeurs
+de la chapelle.
+
+--Va dire à _ta_ maître, Monsieur l'évêque, que nous vouloir tenir
+assemblée publique, ici, _cette_ soir.
+
+--Mais...
+
+--Allons marche... cria l'autre en allongeant un grand coup de pied au
+gardien.
+
+Celui-ci se tenait déjà à une trop respectueuse distance pour ne pas
+éviter le coup. Il s'élançait même pour se sauver au plus vite,
+lorsqu'un commandement, encore plus impératif que le premier, le cloua
+sur place.
+
+--_By God!_ arrêtez-_vos!_
+
+Ce juron et la grosse voix qui le prononçait, firent frissonner les
+moelles dans les os du gardien.
+
+--Pas voir clair ici. _Nos_ avoir besoin de _loumière_.
+
+Le pauvre homme se résigna. Il alla chercher des cierges dans un coin de
+la chapelle, et, pour les allumer, se mit à battre le briquet. Mais ses
+mains étaient tellement agitées par la peur, qu'il frappait plus souvent
+ses doigts que le silex.
+
+Les autres, vinrent à son aide, et allumèrent une vingtaine de cierges
+dont la faible lueur éclairait tant bien que mal l'intérieur de la
+chapelle.
+
+Le gardien jeta; alors un regard d'interrogation et d'anxiété sur ceux
+auxquels il était forcé d'obéir. On lui fit signe qu'il pouvait s'en
+aller. Il tourna sur ses talons et disparut aussitôt dans l'enfoncement
+obscur de la chapelle, d'où l'on entendit le bruit d'une porte qui se
+refermait à triple tour.
+
+Celui qui avait commandé cette équipée éclata de rire et dit aux autres,
+en anglais:
+
+--Merci à Dieu! si tous les français de la ville ont le courage de
+celui-ci, Québec ne se défendra pas longtemps contre les troupes de
+Schuyler et d'Arnold!
+
+C'était, un marchand anglais nomme Williams qui agissait ainsi à
+l'évêché comme en pays conquis. Il était accompagné de son compatriote
+Adam Lymburner et de deux de leurs connaissances, tous partisans du
+congrès et amis déclarés des Bostonnais. L'histoire nous prouvé qu'une
+bonne partie de la population anglaise du Canada penchait du côté des
+Américains insurgés. Outre ceux de Williams et de Lymburner, riches
+négociants de Québec, elle nous a conservé les noms de James Price et de
+son associé Maywood, ainsi que celui de Thomas Walker, qui, tous trois,
+étaient à la tête du mouvement insurrectionnel à Montréal. Cependant la
+chapelle se remplit peu à peu de nouveaux arrivants. Quand les derniers
+furent entrés,--un jeune homme, pâle, à l'air distingué, et un homme du
+peuple d'une stature colossale.--
+
+Williams monta dans la chaire [1] et s'adressant à la foule, composée en
+très-grande partie de Canadiens-Français:
+
+[Note 1: Historique.]
+
+--_Gentlemen_, dit-il, _I feel most happy in seeing such a numerous
+assembly_.
+
+--Parlez français, cria le jeune homme qui se tenait près de la porte.
+
+--En français! hurla le colosse, son compagnon, d'une voix de tonnerre.
+
+--En français! en français répéta la foule.
+
+Williams dut se résigner et baragouina une espèce d'exorde, dans lequel,
+avec l'exagération commune à tous les discours de ce genre, il
+remerciait les citoyens de Québec de s'être portés en masse une
+assemblée convoquée par lui dans les intérêts de l'indépendance de
+toutes les colonies américaines. Puis il se mit à commenter l'adresse du
+Congrès aux Canadiens, laquelle terminait ainsi:
+
+"Saisissez l'occasion que la Providence elle-même vous présente; si vous
+agissez de façon à conserver votre liberté, vous serez effectivement
+libres. Nous connaissons trop les sentiments généreux qui distinguent
+votre nation pour croire que la difference de religion puisse
+préjudicier à votre amitié pour nous. Vous n'ignorez pas qu'il est de la
+nature de la liberté d'élever au-dessus de cette faiblesse ceux que son
+amour unit pour la même cause. Les cantons suisses fournissent une
+preuve mémorable de cette vérité: ils sont composés de catholiques et de
+protestants, et cependant, ils jouissent d'une paix parfaite, et par
+cette Concorde qui constitue et maintient leur liberté, ils sont en état
+de défier et même de détruire tout tyran qui voudrait la leur ravir."
+
+Pendant que l'orateur reprenait haleine, le jeune homme pâle, qui se,
+tenait toujours près de la porte, s'écria:
+
+--Comment alliez-vous ces belles paroles avec certaine autre adresse du
+Congrès protestant contre la loi de Québec qui reconnaît chez nous la
+religion catholique? Williams ne s'attendait guère à cette objection! et
+resta bouche béante.
+
+La majorité de l'assemblée, qui était évidemment peu sympathique au
+Congrès, se mit à rire.
+
+Et puis, dominant toutes les autres, la grosse voix du colosse qui
+accompagnait le jeune homme, cria à Williams.
+
+--Hein! ma vieille, ça te rive ton clou.
+
+Pendant l'immense et long éclat de rire qui courut au-dessus de la foule
+et tandis que les rares partisans de Williams s'efforçaient de réprimer
+cette hilarité dangereuse pour le succès de la cause du Congrès,
+l'orateur se mit à crier et à gesticuler du haut de la chaire.
+
+Ce qu'il disait, lui-même ne le savait guère, mais il parlait quand
+même. Et veuillez bien croire qu'il n'avait pas tort.
+
+Ne sachant trop que répondre à la sérieuse objection du jeune homme, le
+rusé marchand avait pensé qu'il fallait profiter du tumulte pour
+paraître répliquer et s'indigner en jetant de grands éclats de voix;
+quitte à ne pas dire un seul mot raisonnable. Ce qui importe peu par un
+tel brouhaha.
+
+Dans les assemblées tumultueuses, lorsque l'orateur paraît affronter
+l'orage et du geste et de la voix, presque toujours il finit par obtenir
+le silence. Williams éprouva bientôt la vérité de ce fait que
+l'expérience a depuis longtemps démontré. Mais pour ne se point
+compromettre il eut soin de calmer son indignation et de baisser la voix
+à mesure que l'ordre se rétablissait. De sorte que lorsqu'on le put
+entendre, il lisait d'une voix calme cette lettre que Washington adressa
+"aux peuples du Canada" à la fin de l'année 1775, et dont voici la
+dernière partie:
+
+"Le grand Congrès américain a fait entrer dans votre province un corps
+de troupes sous les ordres du général Schuyler, non pour piller, mais
+pour protéger, pour animer et mettre en action les sentiments généreux
+que vous avez souvent fait voir et que les _agents du despotisme
+s'efforcent d'éteindre par tout le monde_."
+
+L'orateur, après avoir souligné ces derniers mots, fit une pose et
+arrêta ses yeux sur le jeune homme qui l'avait interrompu, en se disant:
+
+--Voici, sur mon âme! une petite phrase qui vient parfaitement à mon
+aide.
+
+Il roula de gros yeux indignés, toussa comme un homme qui ne craint pas
+d'être contredit et, encouragé par le succès tacite qu'il obtenait,
+continua sa lecture d'une voix emphatique.
+
+"Pour aider à ce dessein et pour renverser le projet horrible,
+d'ensanglanter nos frontières par le carnage de femmes et d'enfants,
+j'ai fait marcher le sieur Arnold, colonel, avec un corps de l'armée
+sous mes ordres pour le Canada. Il lui est enjoint, et je suis certain
+qu'il se conformera à ses instructions, de se considérer et d'agir en
+tout comme dans le pays de ses patrons et meilleurs amis; les choses
+nécessaires et munitions de tout espèce que vous lui fournirez, il les
+recevra avec reconnaissance et en payera la pleine valeur; je vous
+supplie donc, comme amis et frères, de pourvoir à tous ses besoins, et
+je vous garantis ma foi et mon honneur pour une ample récompense, aussi
+bien que pour votre sûreté et repos. Que personne n'abandonne sa maison
+à son approche, que personne ne s'enfuye, la cause de l'Amérique et de
+la liberté est la cause de tout vertueux citoyen américain, quelle que
+soit sa religion, quel que soit le sang dont il tire son origine. Les
+Colonies-Unies ignorent ce que c'est que la distinction, hors celle-là
+que la corruption et l'esclavage peuvent produire. Allons donc, chers et
+généreux citoyens" (--ici le geste et la voix de l'orateur s'efforcèrent
+de devenir pathétiques, mais en vain, hélas! entravés qu'ils étaient par
+l'accent comique du marchand anglais--) "rangez-vous sous l'étendard de
+la liberté générale, que toute la force de l'artifice de la tyrannie ne
+sera jamais capable d'ébranler."
+
+Il souligna ces derniers mots d'un geste de sabreur et lança un regard
+vainqueur au jeune homme.
+
+Ce dernier haussa les épaules et dit:
+
+--Farceur!
+
+Le géant d'à côté gronda d'une voix de stentor:
+
+--Tout ça c'est de la frime!
+
+Afin de prévenir la nouvelle explosion de rire que cette burlesque
+appréciation de la lettre de Washington allait déterminer, Williams
+s'empressa d'aborder la question importante qu'il fallait faire résoudre
+immédiatement par l'assemblée, et qui était de déterminer les citoyens
+de Québec à rendre la ville aux troupes du Congrès, sans brûler une
+amorce. Pour en venir à ces fins il commença par discréditer le général
+Carleton dans l'esprit de ses auditeurs, en leur exposant avec quelle
+impéritie ce général avait défendu Montréal et tout le pays environnant,
+qui étaient tombés entre les mains des Bostonnais dans l'espace de
+quelques semaines. Sur ce point, Williams avait malheureusement raison,
+et les mémoires de Sanguinet--témoin oculaire, et royaliste assez zélé
+pour n'être pas suspect dans la relation qu'il nous a laissée de ces
+évènements,--ne le prouvent que trop.
+
+Ainsi cita le combat qui eut lieu aux porter de Montréal le 15 Septembre
+1775, et où trois cents Canadiens et trente marchands anglais
+repoussèrent les ennemis avec perte, tandis que le général Guy Carleton
+et le brigadier Prescott "étaient restés dans la cour des casernes avec
+environ quatre-vingts et quelques soldats, lesquels avaient leurs
+havresacs sur le dos et leurs armes,--prêts s'embarquer dans leurs
+navires,--si les citoyens de la ville avaient été repoussés." Et puis,
+il appuya sur la faute qu'avait commise Carleton en refusant aux
+citoyens encore tout échauffés par les excitations de la victoire,
+l'autorisation qu'ils lui demandaient grands cris de poursuivre les
+fuyards "dont il était si facile de s'emparer."
+
+Ensuite il s'efforça de démontrer combien avait été blâmable l'inaction
+du gouverneur, lorsque les habitants des campagnes autour de Montréal
+avaient manifesté le désir de marcher contre les rebelles immédiatement
+après le succès du 25 septembre. Il jeta tout le ridicule possible sur
+les promenades--comme Sanguinet appelle ces expéditions pacifiques--que
+le gouverneur avait été faire en bateau devant Longueil, à la tête de
+plusieurs cents hommes, sans permettre à ceux-ci, qui brûlaient du désir
+de combattre, d'opérer la moindre descente sur le rivage les ennemis
+narguaient tout à leur aise le trop prudent général.
+
+Williams en était à ce point de son discours, lorsque la porte de la
+chapelle s'ouvrit lentement pour livrer passage à deux nouveaux
+arrivants. L'orateur qui ne pouvait distinguer leurs traits, vu la
+distance où il était d'eux et la demi-obscurité qui régnait dans la
+chapelle, les prit pour des retardataires et continua, d'exposer les
+griefs que les royalistes les plus ardents devaient avoir contre un
+gouverneur qui, après avoir perdu, en quelques semaines seulement, tout
+le haut du pays, venait de couronner son ineptie en se laissant prendre
+près de Sorel, la veille même de ce jour, avec onze bâtiments, trois
+cents hommes et les troupes du roi; abandonnant ainsi à leurs propres
+ressources les habitants du reste de la Province.
+
+Williams en arrivait victorieusement à la conclusion que ce serait folie
+de songer à défendre la ville sous un commandant aussi inepte, contre
+les troupes invincibles des généraux Montgomery et Arnold, lorsque l'un
+des deux derniers venus fendit la foule en s'approchant de la chaire
+dont il franchit les degrés en deux bonds, et apparut soudain aux yeux
+stupéfaits de l'orateur.
+
+D'un geste brusque et déterminé, le nouvel arrivant rejeta les pans de
+son manteau en arrière, ce qui laissa voir le pommeau doré de l'épée
+ainsi que les habits galonnés d'un officier supérieur. On le reconnut à
+l'instant. C'était le colonel McLean qui commandait les troupes en
+sous-ordre.
+
+Après avoir foudroyé Williams du regard:
+
+--Cet homme est un imposteur! s'écria-t-il en se tournant vers
+l'assemblée. Je vous jure sur mon honneur, Messieurs, que le
+gouverneur-général Sir Guy Carleton vient d'arriver en ville à
+l'instant même. Si M. Williams veut me suivre au château, ajouta-t-il
+avec une ironie qui fit frémir le marchand, il se convaincra de la
+vérité de ce que j'avance. Prévenu par Monseigneur l'évêque de ce qui se
+passait ici, M. le gouverneur m'envoie prier les bons et loyaux sujets
+qui composent la majorité de cette assemblée, de ne pas ajouter foi aux
+paroles insidieuses d'un ami de la rébellion, et de se retirer
+paisiblement chez eux. Demain le général convoquera les milices et vous
+persuadera lui-même de défendre vos intérêts et votre ville contre des
+sujets révoltés dont Sa Majesté le roi d'Angleterre aura bientôt,
+raison. Le général est convaincu que les courageux habitants d'une ville
+qui ne se rendit glorieusement à nous, il y a seize ans, qu'après un
+siège des plus terribles, n'ouvriront pas ignominieusement les portes de
+leur vieille capitale devant une bande indisciplinée d'insurgents.
+
+Cet appel à la bravoure des citoyens était habile et eut le plus heureux
+effet. Un murmure de satisfaction courut dans la foule. Il y eut même
+quelques acclamations.
+
+Le colonel se détourna pour jouir de son triomphe en jetant un coup
+d'oeil sur Williams.
+
+Mais celui-ci s'était glissé en arrière de McLean pendant que ce dernier
+parlait, et, craignant que le colonel n'eût pour mission de l'arrêter,
+s'était doucement faufilé parmi la foule et esquivé sans bruit.
+
+En ce moment, près de la porte de sortie, se jouait le prologue d'un
+drame qui, pour être rapide et muet, n'en doit pas moins avoir une
+grande influence sur les personnages qui vont animer ce récit.
+
+Le compagnon du colonel McLean était resté à l'entrée de la chapelle.
+C'était un officier âgé d'à peu près trente ans. Ses yeux, en entrant,
+s'étaient rencontrés avec ceux du jeune homme qui avait interrompu
+Williams. L'étincelle qui jaillit de chacun de ces deux coups-d'oeil,
+pétillait d'une haine sourde et péniblement contenue.
+
+Pendant la courte allocution de McLean, ils ne cessèrent de se provoquer
+tous deux du regard. L'oeil du jeune homme exprimait surtout le mépris;
+celui de l'officier était empreint d'une expression de colère et de
+vengeance à moitié satisfaite et qui voulait dire:--Enfin, je te
+rencontre dans une circonstance qui te va nuire autant qu'elle me sera
+favorable! Attends un peu et tu verras bientôt que je saurai me venger
+de bien des dédains que tu m'as fait subir.
+
+L'officier paraissait se trouver en ce moment dans une situation
+avantageuse, et dominer complètement son antagoniste. Cependant si vous
+les eussiez vus ainsi l'un près de l'autre, la physionomie franche du
+jeune homme pâle n'eût pas manqué d'attirer aussitôt toute votre
+sympathie.
+
+Le colonel McLean achevait de persuader l'assemblée en lui exposant
+combien le gouverneur était décidé d'opposer la plus vigoureuse
+résistance si les troupes de Montgomery et d'Arnold venaient, comme
+il était plus que probable, assiéger la ville. Québec était assez
+bien pourvu d'armes, d'approvisionnements et de munitions pour tenir
+les assiégeants en échec jusqu'au printemps, et permettre ainsi
+d'attendre les secours que l'Angleterre ne manquerait pas d'envoyer
+au Canada des le retour de la belle saison. Alors les partisans de
+la bonne cause reprendraient l'avantage et l'on verrait les rebelles
+dans la confusion et les traîtres aux abois. Les citoyens ne demandaient
+pas mieux que d'être rassurés, eux que la coupable insouciance du
+lieutenant-gouverneur Cramahé avait tant indignés pendant l'absence du
+général Carleton. Car on sait que pendant tout le temps que le
+gouverneur général avait été à Montréal, le sieur Cramahé, au lieu de
+s'occuper à préparer la défense de la ville, n'avait eu d'autres soucis
+que de festoyer avec le club des "Barons de la Table-Ronde", qu'il avait
+organisé lui-même à Québec.
+
+L'assemblée se dispersa paisiblement et avec des dispositions
+tout-à-fait contraires à celles que Williams avait voulu lui
+communiquer.
+
+Le jeune homme pâle fut le premier à sortir de la chapelle. Comme il lui
+fallait passer en face de l'officier qui attendait le colonel McLean,
+leurs regards se croisèrent encore une fois comme des lames acérées et
+avides de sang.
+
+Le géant qui suivait le jeune homme regarda l'officier de travers, comme
+un colosse prêt à bondir à la gorge de celui que l'instinct lui dit être
+l'ennemi de son maître.
+
+Arrivé à l'endroit où finit la moitié de la côte de Lamontagne pour
+commencer la rue Port-Dauphin, le jeune homme s'arrêta et dit à son
+formidable compagnon, qui était son serviteur:
+
+--Célestin, tu vas descendre seul à la maison, il n'est pas nécessaire
+que tu m'attendes. Je rentrerai tard. Couche-toi.
+
+--Je ne me sens pas encore l'envie de dormir, monsieur Marc. Si ça vous
+est égal, je fumerai la pipe en vous attendant.
+
+--A ton aise, mon vieux, repartit le jeune homme, qui monta la rue
+Port-Dauphin tandis que l'autre descendait la côte de Lamontagne en
+frappant lourdement de ses larges pieds le sol humide. Le jeune homme
+parcourut toute la rue Port-Dauphin, prit la rue du Fort et tourna à
+droite, après avoir jeté un coup-d'oeil distrait sur le château
+Saint-Louis et le convent des Récollets, qui dressaient, l'un en arriére
+et l'autre à gauche de la Place-d'Armes, leur masse indécise et plus
+noire encore que le fond sombre de la nuit.
+
+Tandis qu'il gagnait la rue Sainte-Anne de ce pas leste et ferme de
+jeune homme, dont la vue fait soupirer le vieillard, McLean et
+l'officier qui l'avait accompagné, débouchaient de la rue du Fort.
+
+--Eh bien! dit McLean en s'arrêtant pour serrer la main de son
+subordonné, bonsoir Evil. Plus chanceux que moi, amusez-vous bien tandis
+que je ferai mon rapport au général. Allez, dansez en toute liberté, car
+vous aurez bientôt à figurer dans un bal votre vis-à-vis vous lancera de
+traîtres balles de plomb au lieu de ces oeillades veloutées qui vont
+vous être décochées ce soir.
+
+--Merci, colonel! bonsoir.
+
+--Bonne nuit.
+
+Le capitaine James Evil tourna le dos à McLean qui montait vers le
+château, et il s'engagea dans la rue Sainte-Anne.
+
+Après avoir longé le mur de clôture qui bordait la cour entière du
+collège des Jésuites, lequel devait être enlevé à ses propriétaires et
+transformé en casernes l'année suivante, le capitaine continua d'avancer
+jusqu'à l'extrémité de la rue Sainte-Anne, qui finissait alors vis-à-vis
+du lieu où s'élève maintenant le collège Morrin. Arrivé au bout de la
+rue, Evil s'arrêta, embrassa d'un coup-d'oeil la façade illuminée de la
+dernière maison qui s'élevait à gauche, gravit les trois ou quatre
+marches du seuil, et, la main gauche campée, provoquante sur la garde de
+son épée, il souleva de la droite le lourd marteau de fer et le laissa
+bruyamment retomber. La même porte qui s'ouvrit devant lui venait aussi
+de donner accès au jeune homme pâle.
+
+
+
+
+ CHAPITRE DEUXIÈME.
+
+ COUPS D'ARCHET, DE LANGUE ET D'ÉPÉE.
+
+
+Il y avait, ce soir-là, grande veillée dans cette maison de la rue
+Sainte-Anne. Le maître, M. Nicolas Cognard, royaliste renforcé, avait
+voulu témoigner son zèle à la bonne cause en réunissant ses
+connaissances chez lui pour montrer toute la joie que l'arrivée du
+gouverneur lui faisait éprouver. Il ne faudrait cependant pas confondre
+le sentiment qui lui avait dicté cette démonstration avec ce dévouement
+désintéressé qui lie un homme à un parti en vertu d'une conviction pure.
+Bien qu'il y eut à cette époque, pour le moins autant qu'aujourd'hui, de
+ces honnêtes gens qui sacrifient leurs intérêts les plus chers à
+certains principes sacrés, nous devons avouer que la loyauté de M.
+Cognard ne découlait point d'une source aussi limpide. Il était du bien
+petit nombre de ces Canadiens qui se rallièrent immédiatement aux
+vainqueurs après la conquête, afin de captiver leurs bonnes grâces et
+d'en obtenir des faveurs.
+
+Possesseur d'une charge lucrative sous le gouvernement français, maître
+Cognard, compromis dans les malversations de Bigot et Cie.[2], n'avait
+pas osé émigrer, et avait su conserver sa place sous la domination
+anglaise, grâce à une parfaite servilité. Aussi fut-il un des rares
+Canadiens qui participèrent aux emplois de l'administration de Murray et
+des gouverneurs qui lui succédèrent. Pour quiconque connaît la jalouse
+méfiance des conquérants de cette époque, il est facile de se faire une
+idée de la flexibilité de l'échine de M. Cognard.
+
+[Note 2: Voir l'_Intendant Bigot_.]
+
+Il est vrai qu'on se le montrait du doigt parmi ses compatriotes qu'un
+juste sentiment de dignité tenait éloignés des vainqueurs; mais lui n'en
+riait pas moins de ce qu'il appelait leur sot patriotisme. A ceux qui
+lui témoignaient ouvertement leur mépris, il disait en riant que
+l'argent anglais avait bien meilleur cours que les assignats dont le
+gouvernement avait inondé le pays sur les derniers temps de la
+domination française. Naturellement il était rare que pareille objection
+lui attira une réplique. Avec les hommes de cette trempe, les honnêtes
+gens évitent toute discussion. Nicolas Cognard était un homme de
+cinquante ans, de taille moyenne et carré d'épaules. Sa figure
+musculeuse, sanguine et dure avait dans l'ensemble quelque chose de
+vulgaire et qui déplaisait à première vue. Venait-il à parler,
+l'impression désagréable qu'il causait s'augmentait encore. Les
+grincements de sa voix aiguë et rauque écorchaient le tympan comme les
+notes criardes d'une mauvaise clarinette. Cette comparaison s'offrait
+tellement à la pensée de ceux qui le connaissaient, que les malins
+disaient que c'était un instrument parfaitement faux.
+
+M. Cognard avait eu de son premier mariage une fille unique qui ne
+ressemblait guère à son père et dont nous esquisserons, dans un instant,
+la sympathique figure.
+
+Madame Gertrude, la seconde femme de Cognard, était la plus longue, la
+plus sèche, la plus anguleuse et la plus revêche des créatures. Avec un
+langage mielleux et une figure doucereuse, sous les dehors les plus
+cauteleux, sous les démonstrations de la, politesse la plus affectée,
+elle cachait l'âme la plus envieuse, le coeur le mieux gonflé de venin
+qui ait jamais battu sous les côtes d'une vieille bégueule. Mariée par
+intérêt à quarante-cinq ans, elle avait eu le temps, pendant la durée de
+ce célibat prolongé, d'accumuler en elle tout le fiel des vieilles
+filles dédaignées contre ce qui est beau, jeune et recherché. Aussi
+haïssait-elle cordialement sa belle-fille Alice.
+
+Celle-ci, à vingt ans qu'elle avait alors, était le portrait frappant de
+sa pauvre mère morte à la fleur de l'âge abreuvée de chagrins et de
+dégoût. Alice était petite, mignonne et délicate, sans toutefois être
+frêle. Ses cheveux noirs, relevés sur les tempes, étagés sur le sommet
+de la tête, et couronnés d'un panache de plumes, comme le voulait la
+mode du temps, avaient de ces reflets bleuâtres que l'on volt sur l'aile
+des geais. Son front était peu élevé, comme celui des belles statues
+grecques, et il avait toute la blancheur et le poli du marbre. Ses
+grands yeux bruns, et doux au regard comme le velours au toucher,
+brillaient d'une douce flamme sous de longs cils noirs. Le nez était
+droit, mince; la bouche petite et fraîche comme une rose sauvage qui
+s'entr'ouvre et sourit, humide de rosée, au premier baiser du matin;
+seulement la lèvre inférieure, un peu plus ronde que l'autre; était
+comme une cerise, traversée au milieu par la plus charmante petite raie
+du monde. Il y avait dans le sourire de cette bouche virginale comme un
+parfum de fleur joint à une saveur de fruit. Le contour de sa figure
+était d'un pur ovale, et sur le velouté des joues apparaissaient les
+teintes les plus délicieusement carminées qui se soient jamais
+rencontrées sous le délicat pinceau d'Isabée. Enfin, par la ténuité de
+la taille, et la petitesse de la main et du pied, elle aurait pu être
+Andalouse et comtesse comme la belle Juana d'Orvado, rêve de poëte
+entrevu par Musset dans la plus fraîche inspiration de ses vingt ans.
+Quand l'oeil, charmé des exquises perfections de cette enfant, se
+portait ensuite sur la figure si peu séduisante du père, on se demandait
+comment, d'un aussi disgracieux personnage pouvait être issu un être
+aussi ravissant.
+
+Il y avait donc nombreuse réunion chez M. Cognard qui, pour le moment,
+était absent de chez lui et occupé à faire sa cour au général Carleton.
+Il avait pensé, non sans raison, que cela le poserait bien aux yeux du
+gouverneur d'aller lui offrir ses hommages aussitôt après son arrivée.
+
+Au moment où le capitaine James Evil entra dans la grand'chambre, on y
+dansait joyeusement au son du violon. L'arrivée de l'officier causa la
+sensation qu'un habit galonné d'or ne manque jamais de produire dans un
+cercle où figurent des femmes. Toutes les dames, même la sèche compagne
+de M. Cognard, lui lancèrent leurs plus provoquante oeillades, excepté
+pourtant Alice qui causait dans un coin avec le jeune homme que nous
+avons remarqué à l'évêché, et parut retenir avec peine un mouvement
+d'impatience à la vue du capitaine anglais.
+
+Celui-ci s'en alla présenter ses saluts, assez froids, à la maîtresse de
+la maison, salua les assistants d'un signe de tête, et se rapprocha
+d'Alice sans regarder celui qui était avec elle.
+
+Ce dernier, dont il est temps de dire le nom, s'appelait Marc Evrard. Il
+dirigeait dans la rue Sous-le-Fort, une maison de commerce dont les
+fonds appartenaient en partie à un riche marchand canadien de Montréal,
+M. François Cazeau, qui joua un rôle lors de l'invasion de 1775 et se
+compromit beaucoup pour aider les insurgent:
+
+Marc Evrard--vous expliquerons bientôt la nature de ses relations avec
+François Cazeau, paraissait depuis plusieurs mois faire la cour à
+Mademoiselle Alice Cognard et passait dans le monde pour lui être
+fiancé.
+
+On disait aussi que le capitaine Evil recherchait Alice, mais ne
+paraissait pas lui plaire outre mesure. Toutes ces conjectures étaient
+fondées. Car il y a toujours eu, de par le monde, de ces vieilles
+femmes; mariées ou non; dont l'occupation unique est d'épier les jeunes
+gens et de surprendre, dans leurs regards ou leur attitude, le secret de
+leur amour. Quelle ardeur inquiète pousse donc ces pions femelles, bêtes
+noires des amoureux, à scruter ainsi ces jeunes coeurs, à deviner en eux
+les élans comprimés d'une passion généreuse? Est-ce, pour les dames sur
+l'âge du retour, par suite d'un regret de leurs amours éteintes et de
+leurs illusions fanées comme leurs charmes, et, chez les filles trop
+majeures, par cause d'un désir d'affection toujours déplorablement déçu?
+Je laisse aux moralistes ou aux intéressés à préciser le fait.
+
+James Evil avait donc brusquement interrompu le tête-à-tête d'Alice et
+de Marc Evrard.
+
+--Mademoiselle, dit-il dans un assez bon français qu'il avait appris en
+France même où il avait voyagé après la guerre de Sept ans, Mademoiselle
+me fera-t-elle l'honneur de sa compagnie à la prochaine danse?
+
+--J'en suis bien fâchée, répondit Alice, mais monsieur Evrard que voici
+et que vous n'avez pas semblé apercevoir, m'en a prié avant vous.
+
+--Oh! pardonnez moi, mais vous êtes-vous engagée pour l'autre danse
+aussi?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Toujours avec M. Evrard?
+
+--Oui, monsieur, répondit Alice en rougissant un peu, mais enchantée au
+fond de faire cette malice à l'officier qu'elle détestait.
+
+--Oh! oh c'est bien! répondit Evil qui lança un regard haineux à Marc et
+pirouetta sur ses talons en se dirigeant vers un groupe de femmes
+auxquelles il demanda de vouloir bien organiser une contredanse. Ce
+genre de danse n'était encore que peu ou point connu au Canada où elle
+fut apportée par les conquérants. La contredanse (country-danse) étant
+une innovation anglaise, James Evil avait un secret plaisir à l'imposer
+à une société canadienne, sachant bien que les invités de M. Cognard
+étaient presque tous gens à se plier aux caprices d'un officier de
+l'armée britannique.
+
+Marc et Alice furent forcés de figurer dans la contredanse que James
+Evil dut diriger du commencement à la fin.
+
+Quand la danse fut terminée, Marc dit à Alice qu'il ramenait sa place:
+--Je crois que vous avez un peu durement reçu ce pauvre capitaine.
+
+Marc, en parlant ainsi, n'était point sincère; au contraire il était
+enchanté, d'avoir vu humilier devant lui cet arrogant officier.
+
+--Vous pensez, dit Alice en glissant un malin regard entre ses longs
+cils. Bah! tant pis pour lui! S'il vous avait salué encore, je ne dis
+pas. Pour lui prouver que j'aime autant danser avec vous que je le
+déteste lui-même, et pour faire pièce, à sa vilaine danse anglaise,
+venez exécuter un pas de gavotte avec moi.
+
+En passant devant les deux joueurs de violon, Alice leur demanda l'air
+qu'elle désirait.
+
+Les violons attaquèrent aussitôt une gavotte. C'était un air lent à deux
+temps, se coupant en deux reprises dont chacune commençait avec le
+second temps et finissait sur le premier. Les phrases et le repos en
+étaient marqués de deux mesures. C'était une danse toute française que
+la gavotte. Vers le temps qui nous occupe, la reine Marie-Antoinette la
+dansait à Paris avec toute la perfection désirable. La gavotte disparut
+en France après la Révolution et n'y fut jamais bien populaire.
+
+Comme elle ne s'exécutait qu'à deux personnes et concentrait sur elle
+l'attention de toute la salle, malheur à celles que leurs vilains pieds
+ou leur tournure commune n'auraient pas tout d'abord empêchées d'y
+figurer. Il fallait déployer dans la gavotte une telle souplesse, une si
+grande aisance et tant de grâce dans les mouvements, que la tâche était
+difficile pour toutes autres que de très-élégantes personnes.
+
+Alice, la mignonne jeune fille, n'avait pas à redouter cette épreuve. Et
+peut-être aussi, par une coquetterie bien innocente, la recherchait-elle
+à dessein pour mieux faire valoir son élégance et ses grâces
+incontestables. Ses petits pieds de fée trottaient si gentiment au bas
+de sa polonaise de soie rose; les hauts talons rouges de ses bottines de
+maroquin battaient si bien la mesure et d'un air si mutin; sa taille
+souple et fine se pliait si gracieusement sur les larges paniers qui
+gonflaient la jupe de sa robe dans ses tournoiements de sylphide.
+
+Et certes son partenaire lui faisait honneur. En ces temps où la danse
+ne consistait pas encore dans un marcher absurde, Marc Evrard passait
+pour un beau danseur d'assez petite taille, il y avait dans toute sa
+personae une harmonie parfaite. Son bas de soie bien serré au-dessus du
+genou et ses souliers talons hauts dessinaient avec avantage le relief
+d'un mollet des mieux tournés, ainsi qu'un pied tout aussi bien cambré
+que celui, d'aucun homme de race; et puis il tendait si galamment sa
+main nerveuse et fine à la petite main de sa danseuse, que les plus
+jolies femmes se seraient senties ravies de danser avec lui.
+
+La gavotte finie, et comme deux autres personnes commençaient un menuet,
+vieille danse française à peu près semblable à la gavotte, M. Cognard
+entra dans la salle.
+
+Dès qu'il aperçut le capitaine Evil, il courut plutôt qu'il ne marcha à
+sa rencontre et lui serra avec effusion la main dans les deux siennes.
+
+Le capitaine qui, depuis quelques instants, regardait fréquemment du
+côté de la porte et semblait attendre quelqu'un avec impatience, parut
+enfin satisfait. Il passa familièrement son bras sous celui du maître de
+la maison et l'entraîna à l'écart.
+
+Profitons du moment où il pose à son insu pour croquer en deux coups de
+plume le portrait de l'officier.
+
+Par certaines femmes, James Evil pouvait être considéré comme un bel
+homme. Il était grand et bien fait. Mais ses cheveux étaient roux et
+rouge son teint, tandis que les chairs flasques de ses joues
+commençaient à tomber un peu sur le menton où elles s'étageaient sur les
+plis bouffis de la gorge. Sa main était blanche et potelée, mais molle;
+et son pourpoint militaire de drap écarlate ne pouvait, malgré tous les
+efforts d'un ceinture cachée, parvenir à dissimuler un embonpoint
+précoce. Sa physionomie, qui ne déplaisait pas à première vue, révélait
+cependant à l'oeil de l'observateur un fond de duplicité sous le masque
+placide de sa figure. Ainsi, à de certains moments, les coins de sa
+bouche avaient de ces plissements, d'où sortent les menaces du coeur, et
+ses yeux d'un gris pâle brillaient quelquefois d'un éclair sinistre,
+reflet involontaire d'un feu, qui couvait à l'intérieur.
+
+Le capitaine Evil, assez flegmatique à l'ordinaire, paraissait si animé
+en parlant à M. Cognard, qu'il ne manqua pas d'attirer l'attention de
+quelques-uns des invités, entre autres de Marc Evrard qui, dans un autre
+coin de la chambre, continuait de causer, mais d'un air distrait, avec
+Alice. En jetant un coup d'oeil à la dérobée sur Evil, Marc présentait
+au regard un admirable profil. Son front haut et large s'harmonisait
+parfaitement avec les lignes, sévères du nez et nobles de la bouche. Son
+oeil, grand et d'un bleu profond, rayonnait d'un feu calme sous l'arcade
+sourcilière. Enfin, servant de cadre antithétique à sa figure dont le
+teint était d'un blanc mat, ses cheveux noirs qu'il ne poudrait point, à
+dessein, se relevaient finement sur les tempes, et après avoir flotté
+quelque peu sur la nuque, s'y tordaient dans la bourse de soie noire
+alors en usage.
+
+A certain regard, jeté de son côté par Evil et son interlocuteur, Marc
+Evrard s'aperçut qu'il faisait le sujet de leur conversation. Le père
+Cognard fronçant le sourcil lui sembla le nuage sombre qui annonce de
+loin la tempête.
+
+Marc se pencha vers Alice et lui dit a voix basse:
+
+--J'ai peur que le capitaine, pour se venger de vos dédains, ne me joue
+quelque tour de sa façon. Je le crois en train de me desservir auprès de
+votre père qui semble me regarder, depuis quelques instants, d'un air
+tout à fait mécontent.
+
+--Qu'avez-vous à craindre de M. Evil? demanda Alice avec une assurance
+feinte. Car elle savait bien que son père était prévenu contre le jeune
+Evrard et qu'il ne désirait rien tant que l'union d'Alice avec le
+brillant officier anglais qui fréquentait la maison depuis quelques
+semaines.
+
+--Ce que j'ai à craindre, repartit Marc avec émotion, une seule chose,
+il est vrai, mais qui est pour moi tout au monde, vous perdre sans
+retour, Alice!
+
+La jeune fille baigna ses regards dans les yeux humides de son amoureux.
+
+--Ne vous ai-je pas dit, bien souvent déjà, reprit-elle, que je n'aime
+et n'aimerai jamais que vous seul au monde? Que vous importe alors qu'un
+autre me recherche? et pourquoi vous inquiéter des moyens qu'il peut
+vouloir prendre pour me plaire, à moi qui ne puis seulement supporter sa
+présence?
+
+D'un long regard, Marc Evrard remerciait Alice de ses bonnes paroles,
+lorsque M. Cognard, profitant du brouhaha cause par ses invités qui
+étaient en train d'organiser un quadrille, s'approcha de Marc et lui dit
+en lui touchant l'épaule du doigt.
+
+--Monsieur Evrard, je veux vous parler.
+
+Marc s'inclina et le suivit dans le coin de la chambre que James Evil
+venait de quitter pour se mêler aux danseurs.
+
+Est-il vrai, Monsieur, demanda Cognard, que vous étiez présent ce soir à
+l'assemblée qui s'est tenue dans la Chapelle de l'évêché?
+
+--Oui, Monsieur, répondit Marc avec un serrement de coeur entrevoyant
+sous cette question le piège perfide que venait de lui tendre Evil.
+
+--Fort bien, Monsieur, reprit Cognard de sa voix glapissante. Fort bien!
+Il vous est parfaitement loisible de vous joindre aux insurgés et de
+vous faire pendre ensuite comme rebelle si bon vous semble. Mais vous
+voudrez bien ne pas trouver mauvais, non plus, que je me mette, ainsi
+que toute ma famille, à l'abri des soupçons que la continuation de mes
+rapports avec vous ne manquerait pas d'attirer sur nous.
+
+--Mais, Monsieur! se hâta d'interrompre Marc, savez-vous à quel titre je
+me suis trouvé à cette assemblée, et le rôle que j'y ai joué?
+
+--A quel titre, Monsieur! Et que m'importe que ce soit comme chef on
+comme simple adhérent! Que me peut faire a moi le rôle que vous y avez
+rempli, sinon me compromettre davantage pour peu qu'il ait été marquant!
+
+--Mais, Monsieur......... tâchait d'insinuer Marc, vous vous méprenez Ne
+connaissez-vous point mes opinions?...
+
+--Vos opinions! vos opinions! Elles vous posent bien dans l'esprit des
+honnêtes gens, vos opinions Vous pouvez vous vanter d'être déjà bien
+noté auprès des autorités.
+
+--Quand je vous dis, Monsieur Cognard, répliqua Marc en gardant, mais
+avec peine, le plus grand calme, quand je vous dis que je n'étais là que
+comme simple curieux!
+
+--Et vous croyez, Monsieur, que ce n'est pas assez pour vous perdre dans
+l'estime des fidèles sujets de Sa Majesté! Ah Monsieur, si vous aviez
+entendu ce soir comment M. le gouverneur à taxé de félonie tous ceux qui
+ont pris part à cette assemblée, vous trembleriez rien qu'à la seule
+idée que l'on pût soupçonner que vous y assistiez! Non, Monsieur, vous
+avez eu beau mainte fois pour me mieux tromper sans doute, m'assurer de
+votre loyauté envers notre bien-aimé souverain, Georges III, voici un
+acte qui dément vos belles paroles. Ainsi, Monsieur Evrard, pour me bien
+disculper de nos relations antérieures, et pour ne point jeter de louche
+sur ma fidélité à notre bonne mère l'Angleterre, je vous signifie que
+nos rapports devront cesser à partir de ce soir. C'est assez vous dire
+que je défends à tous les membres de ma famille de garder souvenir de
+vous, et que ma maison ne vous serait plus ouverte si vous aviez le
+courage de vous y représenter. Cependant comme ce soir vous êtes mon
+hôte, et que je suis tenu par cela même à de certains égards, je ne
+m'oppose pas à ce que vous acheviez de passer ici la veillée. Seulement
+je vous prie de ne plus obséder ma fille Alice de vos importunités.
+
+Marc, si grièvement blessé dans sa fierté, voulut pourtant n'écouter que
+la voix de son amour qui criait encore plus haut que son légitime
+orgueil.
+
+--Je vous en prie, Monsieur Cognard, dit-il d'un air suppliant, veuillez
+m'écouter...
+
+--Il suffit, Monsieur, répondit le royaliste du ton le plus nasillard
+qu'il put tirer de l'anche de son gosier.
+
+Et d'un air magistral, il passa les deux pouces dans les boutonnières de
+son habit, et s'éloigna de Marc ahuri.
+
+Les éclats de voix de Cognard, l'air humilié de Marc avaient attiré
+l'attention de l'assistance qui, tout en feignant de danser ou de
+causer, n'avait cependant pas perdu un seul geste de cette pantomime
+significative. Aussi cette scène désagréable et déplacée jeta-t-elle du
+froid sur les invités qui, ne pouvant plus ramener la gaîté dans le bal,
+commencèrent bientôt à se retirer. Peut-être aussi avait-on grand'hâte
+de causer tout à l'aise de cet évènement imprévu et encore plein de
+mystère.
+
+Marc avait d'abord éprouvé un fou désir de bondir le premier hors de
+cette maison inhospitalière. Il contint pourtant, mais par des efforts
+surhumains, les flots de colère qui bouillonnaient en lui. Il voulait
+presser une dernière fois la main d'Alice que sa belle-mère et deux ou
+trois autres femmes entouraient déjà de leurs consolations indiscrètes,
+bien qu'elles ne sussent encore trop la cause du différend qui venait
+d'avoir lieu entre M. Cognard et le jeune homme.
+
+Après avoir erré pendant dix minutes, la mort dans l'âme, parmi les
+hommes qui étaient groupés dans une partie de la chambre, et répondu
+tranquillement aux questions insignifiantes qu'on lui posait pour ne
+point paraître avoir remarqué sa mésaventure, profita de la sortie de
+trois ou quatre couples afin de se retirer.
+
+Mais avant de quitter la place, il traversa la chambre et rompant le
+cercle des femmes qui entouraient Alice de leurs attentions hypocrites,
+il lui tendit la main en lui disant d'une voix dans laquelle tremblait
+un sanglot:
+
+--Au revoir, Mademoiselle.
+
+--Adieu! Monsieur, s'empressa de répondre la grincheuse madame Cognard
+que son mari venait de mettre au courant de la situation, et qui planait
+dans une atmosphère de bonheur. Pour la digne marâtre, voir sa
+belle-fille humiliée, malheureuse, était une jouissance paradisiaque.
+
+Marc ne daigna seulement pas regarder cette vipère qui sifflait en
+essayant de le mordre, mais il jeta un coup d'oeil plein de mépris sur
+le capitaine Evil qui lui jetait un regard vainqueur.
+
+Après avoir fait quelques pas en revenant dans la rue Sainte-Anne, Marc
+s'arrêta, s'adossa contre la muraille d'une maison voisine et, fiévreux,
+tremblant de rage, attendit.
+
+Au bout de quelques minutes, la porte de la demeure de M. Cognard
+s'ouvrit de nouveau pour laisser couler le dernier flot des invités.
+
+Marc put voir sortir et reconnut, grâce à la gerbe de lumière qui
+s'épandait du vestibule au dehors, celui-là même qu'il attendait. Il
+laissa se reformer la porte et marcha à l'encontre des personnes qui
+venaient vers lui, et qui, surprises de voir arriver au milieu d'elles
+un homme que l'obscurité subite où elles se trouvaient plongées les
+empêchait de reconnaître immédiatement, s'écartèrent un peu de leur
+chemin pour laisser passer l'intrus.
+
+Marc Evrard alla droit à Evil qui ne l'avait pas d'abord plus reconnu
+que les autres, et d'une voix vibrante:
+
+--Je vous prends tous à témoins, s'écria-t-il, que le capitaine James
+Evil que voici, est un calomniateur et un lâche! En foi de quoi, moi,
+Marc Evrard, je lui donne le soufflet que voici.
+
+Un bruit sec, suivi d'un sonore juron anglais, prouvèrent aussitôt que
+le jeune homme avait ainsi fait qu'il venait de le dire.
+
+L'officier, un instant frappé de stupeur, dégaina et bondit en avant.
+Mais les témoins de cette scène se jetèrent entre les deux adversaires
+afin de les séparer.
+
+Marc n'avait qu'une canne légère. Il attendait résolument l'officier
+qui, l'épée au poing, voulait, criait-il, ouvrir le ventre l'insolent.
+
+--Pour l'amour de Dieu, Evrard, allez-vous-en! dit l'un de ceux qui ne
+contenaient Evil qu'avec effort. Et vous, capitaine, n'allez pas égorger
+un homme désarmé et aveuglé par la colère.
+
+--Je ne tiens plus à rester ici, puisque j'y ai fait ce que j'avais
+décidé, repartit Marc Evrard. Avant de m'éloigner je dirai cependant au
+capitaine Evil que je serai toujours à ses ordres pour appuyer mon dire
+et mon soufflet d'un bon coup d'épée.
+
+Evrard tourna le dos et s'éloigna tranquillement tandis que les autres
+s'évertuaient à faire entendre raison à Evil éperdu de rage.
+
+Quand les pas d'Evrard se furent un peu perdus dans l'éloignement, le
+capitaine, laissé plus libre, put avancer avec ceux qui l'accompagnaient
+en le retenant encore.
+
+On arrivait au coin de la rue du Trésor. James Evil parut se calmer. Les
+assistants, qui demeuraient tous à la haute ville, s'engagèrent dans la
+ruelle en souhaitant le bonsoir à l'officier qui poursuivit son chemin
+dans la direction du château, après avoir grommelé un adieu plus ou
+moins courtois.
+
+A peine les autres l'avaient-ils quitté que le capitaine hâta le pas. Il
+avait aperçu trois ombres qui remontaient de la rue du Fort au château
+Saint-Louis. Il fit quelques pas en courant et jeta un cri de joie.
+C'étaient trois officiers de son régiment.
+
+--Êtes-vous de service? leur demanda-t-il.
+
+--Nous venons de terminer notre ronde, répondirent les autres.
+
+--Bien! Dans ce cas venez avec moi. Un maraud de Canadian vient de
+m'insulter. Il faut lui en faire demander pardon à grands coups de plat
+d'épée. Allons vite! Il ne peut être loin et je sais où il demeure.
+
+--Allons! dirent les autres enchantés d'une pareille affaire. Et tous
+prirent le chemin de la basse ville.
+
+Marc Evrard laissait la côte de Lamontagne et s'engageait, dans la
+descente rapide où l'on a construit depuis l'escalier qui descend dans
+la rue Champlain. Il allait, ballotté entre la crainte de voir son amour
+à jamais compromis et le plaisir d'une vengeance plus qu'à moitié
+satisfaite, lorsqu'un bruit de pas précipités qui se rapprochaient de
+lui, le tira de sa rêverie.
+
+Il n'en fit pas immédiatement grand cas et s'engagea dans la rue
+Sous-le-Fort.
+
+Ceux qui le poursuivaient l'avaient aperçu au tournant de la rue. Ils
+roulèrent plutôt qu'ils ne descendirent jusqu'à la rue Sous-le-Fort.
+
+Au tapage que faisaient les quatre hommes, Marc se retourna; il était en
+face de sa maison.
+
+Mais eût-il voulu s'y réfugier qu'il n'en aurait pas eu le temps; les
+quatre assaillants s'interposaient entre la porte et lui.
+
+Marc vit que la retraite était interceptée. Il recula jusqu'à la maison
+d'en face contre laquelle il s'adossa pour n'être pas entouré tout à
+fait. D'un mouvement rapide, il avait en même temps dégrafé son manteau
+et l'avait enroulé autour de son bras gauche. Avec ce manchon et sa
+canne pour toutes armes défensives et offensives, il attendit l'attaque
+des assaillants, qui tombèrent sur Evrard avec furie en voyant qu'il
+songeait à se défendre.
+
+Tout en parant les premiers coups avec l'habileté d'un homme a qui les
+ressources de l'escrime ne sont pas inconnues, Marc leva les yeux. Les
+fenêtres du premier étage de sa demeure, au-dessus du magasin, étaient
+éclairées.
+
+--Célestin! cria Marc Evrard, de toute la force de ses poumons,
+Célestin!
+
+Au même instant une ombre gigantesque se dessina sur le plafond, et
+puis, au travers de la fenêtre que l'on ouvrit avec violence:
+
+--Qu'y a-t-il donc, Monsieur Marc? demanda la voix formidable de
+Célestin Tranquille.
+
+--Décroche mon épée qui est au-dessus de la cheminée et jette-la moi que
+je serve un peu ces messieurs à la française.
+
+--Ventre de chien! cria Tranquille qui disparut aussitôt de la fenêtre.
+
+Son ombre courut encore une fois sur le plafond de l'appartement, mais
+en sens inverse. Et puis, on entendit un corps pesant qui dégringolait
+l'escalier et un bruit d'enfer dans la porte qui s'ouvrit avec fracas.
+
+--Voici, Monsieur, cria le colosse qui traversa la rue d'une seule
+enjambée.
+
+A son approche, deux des assaillants qui virent Tranquille arme pour son
+compte de l'énorme barre de chêne qui servait à fermer la porte du
+magasin, s'écartèrent un peu et se retournèrent pour lui faire face.
+Tranquille profita de l'éclaircie et jeta l'épée à Marc Evrard. Celui-ci
+la saisit au vol.
+
+--A présent, grommela Tranquille qui se cracha clans les mains en
+empoignant sa massue improvisée, à nous autres, mes petits bedons!
+
+Et son arme terrible levée sur eux, il chargea les assaillants.
+
+Ceux-ci surpris, mais non pas effrayés, se préparaient à se défendre
+bravement. Ils se partagèrent leurs ennemis: deux contre Evrard et deux
+contre Tranquille.
+
+Le premier coup du colosse tomba dans le vide avec un formidable
+grondement. L'officier auquel il était destiné avait fait un saut de
+côté en évitant ce coup d'assommoir.
+
+Tandis que Tranquille relevait son arme, l'autre lui poussa un coup de
+pointe qui, sans pénétrer entre les côtes, lui fit une longue éraflure.
+Mais bien mal en prit au malheureux agresseur.
+
+--Attends un peu, toi! hurla Célestin Tranquille.
+
+Cette courte phrase n'était pas finie que la barre s'abattait sur le dos
+de l'Anglais qui lâcha son arme avec un beuglement de douleur et tomba
+comme une masse morte, les semelles en l'air et le nez dans la boue.
+
+Le premier revint à la charge et allait se fendre à fond sur Tranquille
+pour le percer d'outre en outre. Celui-ci le prévint.
+
+--Tiens! tu en veux, toi aussi, dit le géant. Eh! bien! souffle-toi dans
+les doigts.
+
+D'un revers de son arme Tranquille frappa si rudement l'avant bras droit
+de son second adversaire que celui-ci se mit à pousser des cris de chien
+écrasé en secouant son bras luxé qui se balançait inerte comme une
+manche vide.
+
+--Hein! mon bonhomme, dit Célestin, c'est tout comme l'onglée, ça vous
+pique les menottes!
+
+Et puis, avec un profond soupir de satisfaction:
+
+--Ha!... aux deux autres.
+
+--Arrête! cria Marc qui ferraillait avec Evil et le quatrième, ceux-ci
+m'appartiennent!
+
+--C'est bon! puisque vous le voulez, grommela Tranquille qui s'appuya
+sur sa massue. Mais, ma foi du bon Dieu! Monsieur Marc, je vous avertis
+que s'ils ont le malheur de vous endommager la peau, pas un d'eux ne
+sortira vivant d'ici. Je les massacre en masse.
+
+Marc avait déjà reçu un coup d'estoc dans la cuisse et plusieurs autres
+dans son manteau qui lui servait de bouclier. Pourtant à lui seul il
+était au moins aussi fort que ses deux adversaires, puisqu'il leur
+tenait tête depuis plusieurs minutes. A deux ou trois reprises, il avait
+senti que la pointe de son arme perçait des boutonnières dans les chairs
+de ses deux antagonistes.
+
+Profitant d'une violente flanconade de seconde qu'il venait de fournir
+au compagnon d'Evil et qui forçait le premier à rompre la mesure, Marc,
+après une feinte d'estoc en prime, frappa la tête du capitaine d'un rude
+coup de taille. Celui-ci chancela et recula avec un hurlement de rage.
+
+Le second d'Evil, en rompant, avait jeté un regard en arrière et s'était
+aperçu que leurs deux compagnons d'aventure, à moitié assommés par
+Tranquille, s'enfuyaient éclopés. A le voir chanceler il crut Evil
+grièvement blessé, tourna le dos à son tour et rejoignit les autres qui
+remontaient la côte de Lamontagne en boitant comme, des loups éreintés
+dans un piège.
+
+Evil se vit abandonnée, et encore tout étourdi de sa blessure à la tête,
+il jugea prudent aussi de battre en retraite et détala en criant 133
+Marc:
+
+--A bientôt, Monsieur Evrard!
+
+Après cette menace, le bruit de ses pas se perdit au tournant de la rue.
+
+--Hé bien! c'est tout! ce n'est pas plus malin que ça! cria Tranquille
+en éclatant de rire. Oh! la belle farce! Bonne nuit, Messieurs de
+l'Angleterre! Savez-vous, Monsieur Marc, que je ne m'étais pas dégourdi
+les bras depuis 1760. Je combattais alors dans la compagnie que
+commandait Monsieur votre père. Oh! un fier homme, aussi, allez! et qui
+maniait joliment l'épée, tout comme vous, du reste. Eh bien, ventre de
+chien! je suis content, tout de même, de voir que j'ai encore les
+muscles assez fermes pour jouer du violon et faire danser les habits
+rouges comme au bon vieux temps du général Montcalm et de M. de Lévis.
+Mais permettez-moi donc de regarder de ce côté-ci. Il m'a semblé voir
+tomber quelques chose par terre lorsque vous avez administré ce petit
+coup de fil au grand.
+
+Tranquille se baissa, ramassa un lambeau de chair, poussa une
+exclamation de surprise, et se dirigea suivi d'Evrard, vers la porte du
+magasin restée ouverte.
+
+Sans s'occuper de refermer aussitôt la porte, Célestin monta l'escalier
+quatre à quatre, et, arrivé, sur le palier qu'éclairait la lumière qui
+venait de la chambre ouverte:
+
+--Hé! mais, ventre de chien! s'écria-t-il, c'est pourtant vrai que c'en
+est une!
+
+--Quoi donc? lui cria d'en bas Evrard qui refermait la porte.
+
+--Une oreille! Monsieur Marc, une oreille? Ventre de chien! le joli
+petit coup de rasoir! Le barbier du coin ne fait pas mieux à ses
+meilleures pratiques! [3]
+
+[Note 3: Les Mémoires de M. Pierre de Sales Laterrière, qui se reportent
+à cette époque, et dont sa famille a fait, imprimer, il y a deux ans,
+une édition intime, contiennent un épisode dans le genre de cette
+bagarre.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE TROISIÈME.
+
+ DÉSESPÉRANCE D'AMOUR.
+
+
+Marc Evrard ne prêta qu'une attention fugitive aux facéties de
+Tranquille, et le rappela dans le magasin qui occupait tout le
+rez-de-chaussée.
+
+--Trève de plaisanteries, dit-il en jetant un regard distrait sur
+l'oreille ensanglantée que Tranquille élevait triomphalement à la
+hauteur de l'oeil; mettons-nous en état de défense, au cas l'ennemi,
+outré de sa déconfiture, reviendrait en force. Aide-moi à barricader la
+porte et les fenêtres et à les boucher avec ces plaques de poêles, qui
+serviront à arrêter les projectiles... Bien! maintenant défonçons un
+baril de poudre et un autre de balles, afin d'avoir nos munitions toutes
+prêtes et sous la main.
+
+En ces temps-là il y avait à peu près de tout chez le premier venu de
+nos marchands. Les chalands n'étaient pas assez nombreux dans les villes
+pour exiger cette division du commerce en différentes branches,
+nécessaire aujourd'hui. Le marchand qui avait pour pratiques des
+paysans, des sauvages des régions les plus éloignées, des matelots et
+des citadins, entassait dans sa boutique à peu près tout ce qui pout
+servir à conserver la vie ou même à l'ôter au besoin.
+
+A peine Tranquille entendit-il parler d'assaut et de bagarre possibles,
+qu'il ne se sentit plus d'aise. Il alla dépendre son vieux mousquet qui
+était accroché au dessus de la cheminée du premier étage, et qu'il
+entretenait avec le plus grand soin.
+
+--Ça, voyez-vous, Monsieur Marc, dit-il en caressant l'arme du regard,
+c'est comme un enfant pour moi! J'ai fait le coup de feu avec ce fusil à
+la Monongahela, au Fort William Henry, à Carillon, à Montmorency, aux
+batailles des Plaines et de Sainte-Foy. Je vous assure y a un joli
+nombre d'Anglais qui vous diraient comme il porte bien sa balle de
+calibre, si tous les pauvres diables à qui j'ai fait descendre leur
+garde pouvaient revenir vous en compter l'histoire.
+
+En parlant, il avait glissé une bonne charge de poudre et deux balles
+dans le canon de son arme, qu'il amorça ensuite avec le plus grand soin.
+
+Marc s'empara d'une demi-douzaine de mousquets neufs suspendus aux
+poutres du magasin. Il en fit jouer les batteries, s'assura que le silex
+était de bonne qualité, et il chargea tous ses fusils de deux balles
+chacun.
+
+--Maintenant, dit Marc Evrard, laissons trois de ces mousquets sur le
+comptoir et tout prêts à faire feu. Nous allons monter les autres au
+premier, avec des munitions. Si l'on veut forcer la maison c'est ici que
+nous soutiendrons le premier assaut, et si nous sommes forcés de
+retraiter, nous nous barricaderons en haut, d'où l'on ne nous délogera
+pas sans qu'il y ait des crânes fêlés et des côtes enfoncées.
+
+Tous ces préparatifs terminés, Marc et Tranquille s'installèrent au
+premier étage, d'où ils pouvaient facilement voir arriver les
+assaillants par les fenêtres laissées libres.
+
+Célestin Tranquille, après s'être assurée que tout était paisible aux
+alentours, déboutonna son gilet pour voir si la blessure qu'il avait
+reçue au côté était sérieuse. Il constata avec plaisir que ce n'était
+qu'une simple éraflure.
+
+Marc n'était guère plus grièvement blessé. L'épée d'Evil n'avait pénétré
+que de deux ou trois lignes dans les chairs de la cuisse. En quelque
+jours il n'y paraîtrait plus.
+
+--Tant que le coffre on la boule ne sont pas endommagées, remarqua
+Tranquille, ces égratignures ne valent pas la peine qu'on s'en occupe.
+
+Une fois ce moment de surexcitation passe, Marc sentit que la réaction
+se faisait en lui. Assis près du poêle où Tranquille avait allumé un bon
+feu qui se faisait agréablement sentir par cette nuit fraîche, Evrard
+tomba dans une rêverie profonde. La réflexion s'en mêlant devait,
+conséquence des évènements de la soirée, influer sur toute la vie du
+jeune homme.
+
+Dernier descendant d'une des premières et bonnes familles qui s'étaient
+établies dans le pays, Marc avait perdu son père à la bataille de
+Sainte-Foy, où M. Evrard commandait un détachement de milice. Madame
+Evrard, restée veuve avec un revenu tout juste suffisant pour la faire
+vivre avec son fils unique, n'en avait pas moins fait donner à ce cher
+enfant une excellente éducation.
+
+Minée par le chagrin que lui avait causé la perte prématurée de son
+mari, elle était morte en 1768, comme Marc sortait du Petit Séminaire de
+Québec et allait avoir dix-huit ans.
+
+Resté maître d'un modeste capital, Marc, qui avait l'âme trop noble pour
+chercher dans la magistrature un de ces emplois rendus avilissants par
+les conditions de servilité que les vainqueurs exigeaient alors, et qui
+n'avait jamais songé à émigrer en France, vu qu'il n'y avait plus que
+des parents très-éloignés et de peu d'influence, pensa avec raison que
+la seule carrière qui lui offrit quelque chance d'acquérir au Canada une
+position honorable, était le commerce. Mais les fonds qu'il avait en
+mains n'étaient pas suffisants pour lui permettre d'établir sur le champ
+une maison indépendante. Il lui fallait le crédit et la protection d'un
+négociant bien posé. Pour ne pas avoir recours à l'obligeance des
+marchands anglais établis à Québec, il s'adressa à M. François Cazeau,
+riche commerçant de Montréal, qui s'empressa de lui venir en aide.
+
+Ce Cazeau était l'un des rares Canadiens qui gardaient encore l'espoir
+de voir le Canada retourner un jour à la France et qui conspiraient à
+cet effet. Il avait, en différents endroits du pays, plusieurs comptoirs
+tenus par des agents qui lui étaient entièrement dévoués et dont il
+s'assurait la soumission parfaite en les faisant tous ses obligés. Les
+relations qu'il entretenait avec les Sauvages au moyen de la traite, lui
+valaient aussi leur amitié, à tel point que, en 1775, il assura le
+concours de bon nombre de tribus à la cause américaine et empêcha
+presque toutes les autres de prendre les armes contre le Congrès.
+
+François Cazeau avait reconnu tout de suite en Marc Evrard un jeune
+homme instruit, intelligent et actif, et fut très-heureux de s'attacher
+un agent à la fois son associé, qu'il espérait devoir lui être de la
+plus grande utilité dans l'entreprise politique qu'il méditait.
+
+Cependant Cazeau s'était bientôt aperçu, dans ses premières tentatives
+d'initiation, qu'il ne pourrait point influencer le jeune Evrard autant
+qu'il l'aurait désiré.
+
+Marc, avec ses fortes études, ses connaissances historiques et un
+jugement droit, aimait à raisonner par lui-même et à se convaincre par
+la déduction des faits qu'il voyait s'accomplir.
+
+D'abord, l'ingrat abandon que la France avait fait de ses-fidèles
+colonies d'Amérique lui prouvait clairement, comme tous les gens sensés,
+qu'elle n'était disposée à accomplir aucun sacrifice pour les
+reconquérir. Il lui semblait donc qu'il était plus prudent de ne se
+mêler en aucune sorte de ces échauffourées qui n'aboutiraient qu'à la
+ruine de ceux qui se seraient avisés d'y prendre part. Certes, il aimait
+bien toujours la France, mais cette affection inaltérable du Canadien
+pour la mère-patrie, il la conservait soigneusement en soi, comme ces
+peines secrètes que les gens mélancoliques entretiennent en leur âme,
+souffrance idéale et qui, n'étant pas sans charme, leur fait plaisir à
+garder.
+
+Avouons cependant que les tyrannies du gouvernement militaire qui suivit
+la conquête lui firent quelquefois prêter l'oreille aux suggestions
+séditieuses, mais alors motivées, de François Cazeau. Déjà même, Evrard
+sentait s'éveiller en lui toutes les antipathies que suscitait dans le
+pays le despotisme des vainqueurs, lorsque la prudente Angleterre
+s'était décidée, en 1774, d'accorder au Canada les franchises de l'Acte
+de Québec.
+
+Cette politique sensée avait ramené Evrard à ses idées naturelles.
+Jointes à cela les récriminations du Congrès lui firent bientôt voir des
+ennemis non moins dangereux que les conquérants-dans ces Anglais
+d'Amérique, qui ne tâchèrent par leurs protestations subséquentes
+d'entraîner les Canadiens de leur côté que pour les aider à secouer le
+joug de l'Angleterre, sachant bien que nous disparaîtrions ensuite comme
+race pour nous fondre dans la grande confédération américaine. Ainsi
+placées entre deux ennemis, n'était-il pas plus sage de rester les
+sujets du plus distant, dont l'éloignement restreindrait nécessairement
+les vexations, alors que la proximité d'une grande puissance comme celle
+des États-Unis--que les penseurs de l'époque considéraient déjà comme
+établie,--devait assurer la tranquillité, des Canadiens en forçant la
+métropole à ne les point trop mécontenter d'abord et à les ménager
+beaucoup par la suite? On a vu du reste que cette opinion était commune
+à la majorité de la population qui, si elle ne s'en rendit pas
+directement compte, n'en agit pas moins tacitement dans ce sens par son
+abstention quasi-complète lors de cette invasion dont les Américains
+attendaient merveille.
+
+C'est sous l'influence de ces idées justes que l'on a vu Marc agacer de
+ses gouailleries, dans la chapelle de l'évêché, le malheureux Williams
+qui s'efforçait de gagner les Québecquois à la cause du Congrès.
+
+Marc Evrard était donc loin de pencher du côté des insurgés et le
+capitaine Evil, en le dénonçant comme rebelle à Cognard, n'avait fait
+que mettre la calomnie au service de ses petits intérêts. Tel était donc
+Evrard, imbu de principes raisonnables et réglant sur eux sa ligne de
+conduite, lorsqu'il était de sang froid.
+
+Voyons-le maintenant à l'oeuvre, alors que les passions les plus
+violentes se sont révoltées en lui, sous le fouet de la fatalité.
+Étudions la révolution complète que le choc de ces furies déchaînées va
+opérer en lui.
+
+Depuis deux ans, Marc aimait Alice. Ce n'avait d'abord été qu'un
+sentiment discrètement contenu. Il ne la connaissait encore que pour
+l'avoir vue le dimanche au sortir de la grand'messe, lorsqu'elle passait
+rougissante et les yeux modestement voilés par ses longs cils noirs,
+entre la double haie des jeunes gens de la ville, plantés là en faction
+pour guigner les jolis minois qu'effarouchaient plus ou moins les
+regards assassins de ces muguets.
+
+Pendant près d'un an, Marc n'avait pas déserté seule fois son poste dans
+les rangs de ces messieurs.
+
+Il allait donc berçant précieusement cette chère illusion qui consiste à
+s'enamourer d'une personne pour laquelle souvent vous n'existez même
+pas, lorsque un jour, ou plutôt un soir, il fut inopinément enlevé
+jusqu'à la sphère céleste où planait l'ange de ses rêves, c'est-à-dire,
+en langue vulgaire et compréhensible, qu'il fit la connaissance de
+mademoiselle Cognard.
+
+Si le nom du père était commun, on sait que la personne sa fille était
+très-distinguée. Marc ne ressentit que l'éblouissement causé par les
+grâces physiques et morales d'Alice. Il se persuada sans peine qu'elle
+était plus adorable encore qu'il n'avait osé se l'imaginer dans ses
+songeries les plus audacieuses. Il alla jusqu'à trouver de la
+distinction dans le nom de Cognard.
+
+Bref, apprenez en une seule phrase que Marc Evrard se fit, admettre chez
+M. Cognard, devint de plus en plus éperdument amoureux d'Alice, et en
+fut payé de retour, après tous les soupirs, oeillades, aveux tremblants
+et monosyllabiques qui sont le menu fretin dont les amoureux amorcent
+leur hameçon pour pêcher dans le fleuve du Tendre.
+
+Ces préliminaires enfantins de l'amour peuvent faire lever les épaules
+aux roués qui comptent déjà leurs conquêtes par le nombre de leurs
+cheveux gris; mais n'est-il pas vrai qu'à cet âge radieux où la tête est
+jeune comme le coeur, n'est-il pas vrai que tous ces raffinements
+timides d'une passion naissante remplissent l'âme d'un fluide Celeste
+qui rend votre corps léger à vous faire croire que vous montez dans les
+nuages et que vous allez marcher sur les étoiles?
+
+Vous qui me lisez en chauffant vos vieilles jambes endolories, dans
+lesquelles tourne la vrille aiguë des rhumatismes, détournez un peu vos
+yeux du livre et les laissez errer sur la flamme claire qui ramène un
+reste de chaleur dans votre sang qui se fige, et redescendez par la
+pensée les nombreux degrés de votre vie. Vous rappelez-vous qu'un
+soir--oh! il y a longtemps!--vous longiez avec elle la rive verdoyante
+du grand fleuve. C'était en juin, n'est-ce-pas le parfum pénétrant des
+lilas en fleurs embaumait l'air avec la douce odeur des foins sauvages
+que foulaient vos pas distraits. Vous regardiez l'or des étoiles
+scintiller dans la voûte limpide du ciel; vous écoutiez silencieux, ému,
+ces voix mystérieuses du soir qui soufflent l'amour aux oreilles
+humaines, et la brise qui bruissait et venait faire vibrer en vous, avec
+un frémissement voluptueux, les cordes les plus sensitives de votre âme.
+N'est-il pas vrai que pénétré de ces senteurs odorantes, attendri,
+exalté, il vous fut impossible de résister au désir de mêler les accords
+de la voix de votre passion à cette immense bouffée d'harmonie qui
+montait, de la terre au ciel? A l'aveu timide de son amour, qui répondit
+au vôtre, ne vous rappelez-vous pas que votre bras, alors musculeux et
+ferme, trembla sous la pression frémissante de sa frêle main, tandis que
+votre coeur, près d'éclater, semblait vouloir bondir hors de votre
+poitrine? Oh! alors, dites-moi, n'avez-vous pas senti courir en vos
+veines gonflées une flamme céleste, fugitive étincelle de cette chaleur
+divine qui, un jour, animera notre âme d'une éternelle vie?
+
+Mais je m'arrête, car je vois au tremblement de vos mains que ces
+souvenirs vous ont tellement ému, que mon pauvre livre menace de vous
+échapper et de rouler dans les flammes pétillantes du foyer.
+
+Or donc, si de simples souvenances vous agitent à ce point, que
+pensez-vous qu'il en dût être du malheureux Marc Evrard en désespérance
+d'amour? Chez vous les regrets se tempèrent par la pensée, par la
+satisfaction de n'avoir pas au moins perdu ces belles heures de la trop
+courte jeunesse. Mais lui qui voyait, dans la vigoureuse floraison de
+son printemps, son rêve le plus cher, qu'il avait longtemps regardé
+comme devant se transformer en une ravissante réalité, prêt à s'évanouir
+ainsi que le plus commun des songes!...
+
+D'un côté, les préventions injustes du père après avoir d'abord bien
+accueilli le jeune Evrard dont la position lui avait paru devoir être
+assez sortable, ne jurait plus depuis deux ou trois mois que par le
+brillant capitaine Evil; d'un autre, la haine, jusqu'alors sourde et
+contenue de son rival, qui venait d'éclater si vive et si menaçante,
+découvraient à Marc un avenir déplorablement sombre. Le père Cognard
+était si rampant, si vain, si ambitieux que la perspective d'une
+alliance avec un officier de l'armée anglaise l'empêcherait sans aucun
+doute de prêter l'oreille aux justifications du malheureux petit
+commis-marchand; d'autant plus que la pusillanimité du bonhomme était
+telle que, sur la simple accusation du capitaine, il avait jugé toutes
+relations avec Evrard par trop compromettantes. Cette répulsion
+naissante du père d'Alice pour Marc ne s'accroîtrait-elle pas encore,
+maintenant que James Evil n'aurait plus de repos qu'il n'eût sans doute
+tout à fait perdu de réputation le jeune Evrard aux yeux du trop crédule
+Cognard?
+
+Il est vrai que Marc était aimé d'Alice autant que James Evil en était
+détesté; mais oserait-elle jamais, pourrait-elle se refuser d'obéir aux
+ordres sévères du père, et ne point succomber aux persécutions
+incessantes que sa belle-mère ne manquerait pas, selon toute
+probabilité, de susciter à la malheureuse enfant?
+
+Toutes ces horribles pensées brûlaient le cerveau de Marc ainsi que des
+flammes vives. Comme pour l'empêcher d'éclater sous l'atroce cuisson de
+ces douleurs, il comprimait sa tête dans ses doigts crispés. Son sang
+s'était tellement échauffée qu'il se sentait tournoyer dans une
+atmosphère embrasée.
+
+Dans ces heures de fièvre délirante, l'homme le mieux pensant lorsqu'il
+est de sang-froid, se prend presque toujours à écouter la première de
+ses inspirations extrêmes, surtout lorsqu'elle semble lui promettre dans
+une autre voie la sauvegarde de ses intérêts menacés.
+
+Du bourdonnement constant des souvenirs de cette assemblée laquelle il
+avait eu la malencontreuse idée d'assister par curiosité, et qui avait
+déterminé la catastrophe où croulaient toutes ses espérances jaillit
+soudain devant lui l'idée d'un salut possible: pourquoi ne se
+rangerait-il pas du côté des insurgés?
+
+En restant dans la ville, Evrard demeurait à la merci du capitaine Evil
+et dans une grande impuissance inaction. Au contraire, s'il allait
+offrir ses services à l'armée du Congrès, déjà victorieuse sur tous les
+autres points de la contrée, et qui allait probablement s'emparer aussi
+bientôt de Québec, dernier rempart de la domination britannique au
+Canada, ne se préparait-il pas une rentrée triomphante dans les bonnes
+grâces du père Cognard? Celui-ci ne chercherait-il pas, en effet, avec
+sa versatilité et sa souplesse ordinaires, à se concilier les derniers
+vainqueurs? Et alors ne serait-il pas de bonne politique pour le père
+Cognard d'éconduire vitement le capitaine anglais, pour jeter sa fille
+entre les bras de Marc Evrard, le partisan du Congrès triomphateur?
+
+Cette inspiration paraissait tellement plausible et la cause anglaise
+semblait en ce moment si compromise pour ne pas dire entièrement perdue,
+que le jeune homme y acquiesça presque sans balancer.
+
+Seulement, comme il brillait encore une lueur de bon sens dans ce
+cerveau si subitement troublé et que Marc Evrard ne pouvait tout à coup
+rompre aussi brusquement avec ses convictions, il résolut d'attendre
+quelques jours afin de voir si l'influence funeste d'Evil achèverait de
+ruiner entièrement ses espérances. Alors il suivrait la nouvelle pente
+ou la fatalité semblait l'avoir poussé malgré lui.
+
+Evrard achevait de prendre cette détermination lorsque le matin appuya
+son front pâle sur les vitres des fenêtres, pour jeter un premier coup
+d'oeil dans les maisons encore endormies. Célestin, qui avait remarqué
+que son maître était trop péniblement affecté pour qu'on pût
+l'interroger, lui ayant vu lever la tête avec un mouvement qui marquait
+une résolution prise, dit alors:
+
+--Vous devez être fatigué, Monsieur Marc. Tout paraît calme au dehors;
+allez donc vous reposer un peu. Je continuerai de: veiller seul.
+
+--Merci, mon brave Célestin, répondit Marc en se levant. Je crois que
+nous pouvons nous coucher tous les deux sans craindre aucune agression.
+Il n'est guère probable que nous revoyions, aujourd'hui messieurs nos
+Anglais qui doivent avoir leur suffisance de notre chaude réception de
+cette nuit.
+
+
+
+
+ CHAPITRE QUATRIÈME.
+
+ SÉPARATION.
+
+
+Lorsque Marc s'éveilla, après quelques heures d'un sommeil agité, le
+souvenir des évènements de la veille fut la première pensée qui s'agita
+dans sa tête avant même qu'elle eut quitté: l'oreiller. D'abord ce fut
+comme la suite d'un rêve pénible; et puis ses idées se dégageant des
+nuages du sommeil, il eut bientôt conscience de la réalité des faits que
+sa mémoire lui reproduisait avec une vérité désespérante.
+
+Le premier souvenir, le plus frappant, qui se dressa dans sa pensée fut
+l'injonction formelle du père Cognard qui lui avait fermé sa maison.
+Vinrent ensuite: l'insulte faite au capitaine Evil, bagarre qui s'en
+était, suivie, et enfin la détermination qu'il prise, après tous ces
+évènements tumultueux, de quitter la ville et d'aller offrir ses
+services aux insurgés.
+
+Mais ainsi qu'il en arrive d'une décision arrêtée dans un transport
+fiévreux, et qui, après quelques heures de repos, apparaît soudain au
+jugement dans toute la netteté de son inconséquence, cette résolution de
+la veille le trouva incertain et trouble. Elle sortait tellement de sa
+manière habituelle de voir qu'il se sentit mal à l'aise en présence d'un
+dessein si nouveau et si précipité. La passion finit cependant par se
+réveiller aussi et le fit se raidir contre cette dernière protestation
+de sa conscience. Il envisagea de nouveau les chances qu'il avait de
+faire tourner sa défection au profit de son amour, et se persuada que
+c'était le seul parti qu'il avait à prendre.
+
+--D'ailleurs se dit-il en sortant brusquement du lit, je me suis promis
+à moi-même d'attendre une dernière manifestation du mauvais vouloir et
+de la puissance de mon ennemi. C'est là ce qui me décidera!
+
+Cette occasion ne devait malheureusement pas tarder à se présenter.
+
+Lorsque Marc descendit au magasin, Tranquille y était occupé à faire
+disparaître les traces du tumulte de la nuit.
+
+--Il n'est venu personne? demanda le jeune homme.
+
+--Non, monsieur Marc.
+
+Evrard se dirigea vers la porte ouverte, s'adossa contre l'un des
+chambranles, pensif, le front baissé, le regard triste, il resta
+longtemps à rêver. Tranquille qui avait rarement vu son maître aussi
+soucieux, le regarda d'un air de commisération profonde, et hocha la
+tête à plusieurs reprises.
+
+--Ventre de chien, il y a quelque chose qui va mal! grommela-il entre
+ses dents.
+
+Sur les onze heures un mouvement inusité se manifesta dans la rue
+Sous-le-Fort. Au coin de la rue Saint-Pierre, un son de trompe se fit
+entendre, et un crieur, dernier vestige des hérauts d'autrefois, se mit
+à lire à haute voix, _afin que personne n'en prétendit cause
+d'ignorance_, une proclamation du gouverneur convoquant la milice
+bourgeoise à se rendre sans faute sur la place-d'armes, au coup de midi:
+
+Evrard se dirigea, comme tous les autres vers le crieur, se mêla au
+rassemblement et écouta la proclamation, jusqu'au bout.
+
+Le crieur finit sa lecture, tira trois cris enroués de trompe et s'en
+alla plus loin.
+
+Eh Bien! monsieur Evrard dit quelqu'un à ce dernier, il va donc falloir
+nous aligner et peut-être en découdre!
+
+--Oui, voisin, répondit Marc qui refit lentement les quelques pas qui le
+séparaient de sa maison. A peine mettait-il le pied sur seuil que ses
+yeux rencontrèrent un militaire anglais qui tendait à Tranquille un pli
+cacheté que celui-ci se méfiant de tout ce qu'il ne comprenait pas,
+refusait de prendre.
+
+Ce soldat était une des ordonnances du général Carleton. Il tourna la
+tête, reconnut à son air le maître du lieu, vint à Marc et lui tendit le
+message.
+
+L'ordonnance s'assura que le jeune homme ouvrait la lettre après en
+avoir lu l'adresse et sortit.
+
+Tranquille observait son jeune maître du coin de l'oeil. A peine Marc
+eut-il jeté un coup d'oeil sur le papier qu'il devint pâle comme un
+trépassé.
+
+--Bon! pensa Célestin, voilà que ça se complique! Tas d'Anglais de
+malheur!
+
+Marc Evrard froissa le papier, le jeta par terre et s'écria:
+
+--Eh bien! fatalité, c'est toi qui l'aura voulu!
+
+Il s'assit près du comptoir, et s'abîma dans ses pensées noires.
+
+Le message était ainsi conçu:
+
+ "A Monsieur Marc Evrard, négociant à Québec;
+
+ "Moi, Guy Carleton, capitaine général et gouverneur en chef de
+ la Province de Québec et territoires en dépendants [4] en
+ l'Amérique, vice-Amiral d'icelle, garde du grand sceau de la
+ dite Province, et Major-Général des troupes de Sa Majesté,
+ commandant le département Septentrional, etc., etc., etc., ayant
+ appris que vous vous êtes trouvé présent, hier soir, à une
+ assemblée convoquée par des ennemis de l'état, dans le but, de
+ détourner les fidèles sujets de notre bien-aimé roi, Georges
+ Trois de l'obéissance qu'ils lui doivent, et que là, vous vous
+ êtes ouvertement prononcé en faveur des sujets révoltés contre
+ l'autorité royale, je vous fais savoir par les présentes, que je
+ vous considère comme un rebelle et, mauvais citoyen. En
+ conséquence, comme je ne veux garder dans l'enceinte de la
+ capitals que de bons et loyaux sujets sur lesquels je puisse
+ entièrement compter, je vous enjoins d'avoir à quitter la ville
+ dans les vingt-quatre heures, sous peine d'emprisonnement
+ immédiat pour crime de lèse-majesté.
+
+ "Donné sous le seing et le sceau de mes armes, au château St.
+ Louis, dans la ville de Québec, à dix heures du matin, le
+ vingtième jour de Novembre, dans la quinzième année du règne de
+ Notre Souverain Seigneur Georges Trois, par la grâce de Dieu,
+ roi de la Grande Bretagne, d'Écosse et d'Irlande, défenseur de
+ la Foi, etc., etc., etc., et dans l'année de Notre Seigneur mil
+ sept cent soixante-et-quinze."
+
+ (Signé) "GUY CARLETON."
+ Par ordre de Son Excellence.
+
+ (Contresigné) "GEO. ALLSOP"
+
+ "Faisant fonction de Secrétaire.
+
+ "Traduit, par ordre de Son Excellence.
+
+ "F. CUGNET S. F.
+
+ "Vive le Roy."
+
+[Note 4: Tel est l'en-tête exact des proclamations, etc. du temps,]
+
+Tranquille, affecté de l'affliction profonde de son jeune maître,
+s'approcha et lui dit, non sans beaucoup d'hésitation:
+
+--Pardon, Monsieur Marc, si j'ose me mêler de vos affaires. Mais vous
+m'avez l'air si en peine, que... je...
+
+Il n'acheva pas; il y avait, un sanglot qui tremblait dans sa voix.
+
+--Oui, mon pauvre Célestin, dit Evrard en relevant la vue sur la bonne
+figure de ce brave serviteur, oui, je suis bien triste, et ce n'est pas
+sans raison, je t'assure. Je suis chassé de partout; l'on me force de
+quitter la ville d'ici à demain.
+
+--On vous chasse!.... s'écria Tranquille qui ouvrait des yeux grands
+comme des piastres d'Espagne.
+
+--Oui, parce que je me suis compromis pour les Bostonnais, à l'assemblée
+d'hier soir.
+
+--Vous!
+
+--Oui moi. Tu ne comprend pas? Écoute. Tu sais que depuis un an j'aime
+mademoiselle Alice Cognard qui m'affectionne beaucoup aussi. Mais ce que
+tu ignores peut-être, c'est qu'un officier anglais, le capitaine James
+Evil, prodigue aussi depuis quelque temps ses avances, mais fort,
+inutilement à mademoiselle Alice. Outré de se voir éconduit par la jeune
+fille, il a résolu de captiver les bonnes grâces du père enclin
+d'avance, comme chacun le sait à baiser les pieds de tous ceux qui
+portent un nom anglais. Or, hier soir, le capitaine Evil qui
+accompagnait le colonel McLean à la chapelle de l'évêché, a trouvé
+l'occasion favorable de me perdre jamais dans l'esprit de Cognard, en
+lui disant que je m'étais fort compromis à l'assemblée. Le père Cognard
+n'a pas manqué de le croire et m'a signifié de ne plus remettre les
+pieds chez lui. J'ai souffleté Evil en sortant...
+
+--Bon! fit Tranquille qui serra les poings.
+
+--Il a rencontré aussitôt après trois de ses amis. Tous m'ont poursuivi
+et m'ont rejoint ici dans la rue. Tu sais ce qui s'en est suivi. Enfin,
+exaspéré du nouvel affront que je lui ai fait subir, le capitaine s'en
+est vengé ce matin en me dénonçant au gouverneur comme un rebelle des
+plus dangereux; puisque je viens de recevoir du général Carleton
+lui-même ordre de quitter la vile d'ici à dix heures, demain matin, sous
+peine d'être emprisonné comme un conspirateur.
+
+--Ventre de chien! si jamais je le tiens au bout de mon bras votre
+capitaine je lui en ferai danser une rude!
+
+--Tu dois donc comprendre, ce qui m'attriste si fort. Être obligé de me
+séparer d'Alice, de toi, mon bon Célestin.
+
+--Comment! monsieur Marc? Qu'il vous faille quitter mademoiselle Alice,
+je le comprend, hélas! Mais je ne vois pas ce qui me peut forcer de vous
+abandonner, moi?
+
+Marc Evrard secoua négativement la tête.
+
+--C'est que, vois-tu, Célestin, je suis décidé d'aller prendre place
+dans les rangs des Bostonnais, afin de pouvoir combattre ouvertement
+l'influence perfide de cet Anglais. Or si je suis prêt à tout risquer en
+me rangeant du côté des rebelles, je ne voudrais pas pour rien au monde
+t'entraîner avec moi.
+
+--Et vous pensez Monsieur Marc, que je vas vous laisser partir seul? Ah
+vous croyez donc que je les aime bien, moi, nos maîtres, pour hésiter un
+instant entre votre service et le leur. Il est bien vrai que les autres
+que vous allez trouver sont aussi des Anglais; mais enfin ils se battent
+contre les soldats du roi d'Angleterre. Cela me suffit, monsieur Marc;
+nous partirons ensemble. Ne dites pas non, voyez-vous. C'est inutile. Je
+vous suivrais chez le diable!
+
+Le dévouement de ce pauvre homme toucha profondément Marc, Evrard qui
+lui tendit la main et lui dit:
+
+--C'est bon, puisque tu le veux, tu partageras ma fortune, mauvaise ou
+bonne. Maintenant comme nous devons nous en aller d'ici à demain,
+fermons le magasin pour n'être point dérangés dans nos apprêts de
+départ..
+
+Il alla verrouiller la porte et procéda à ses préparatifs.
+
+Quelques jours auparavant, Evrard avait reçu une lettre de M. François
+Cazeau qui lui demandait de mettre toutes leurs marchandises à la
+disposition des Bostonnais et même d'en faire le sacrifice complet au
+cas où il se déciderait à quitter la ville pour joindre les insurgés.
+Ces pertes momentanées, disait Cazeau, seraient amplement compensées par
+la suite, alors que les armées, du Congrès auraient soumis le pays.
+Cette lettre en contenait une autre qui recommandait fortement Evrard
+aux officiers dans la supposition qu'il se déciderait à prendre du
+service dans l'armée du Congrès.
+
+Les ventes de l'automne avaient bien donné. Marc se trouvait avoir en
+coffre plusieurs centaines de louis qu'il lui fallait emporter avec lui
+autant pour rencontrer ses dépenses et en rendre compte plus tard à M.
+Cazeau que pour ne les point laisser tomber en d'autres mains.
+
+Quand Marc eut mis, dans une de ces solides valises recouvertes de peaux
+de loup-marin, comme on en voit encore quelques-unes, tout l'argent
+qu'il avait en main, ainsi que ses livres de compte, et quelques
+vêtements, il écrivit une interminable épître à sa fiancée.
+
+Longtemps sa plume courut sur le papier avec une rapidité fébrile. Mais
+apparemment que la lettre ne lui plut guère lorsqu'il la relut, ou bien
+qu'il changea brusquement de résolution, car il la déchira, prit une
+autre feuille et écrivit seulement ces mots:
+
+"Québec ce vingt novembre
+
+"Ma bonne Alice,
+
+"Au nom de ce que vous avez de plus cher, au nom de notre amour, ne
+manquez pas de vous rendre, selon votre habitude, à la basse messe de
+sept heures, demain, à la cathédrale. Nous nous y verrons, peut-être
+pour la dernière fois."
+
+"Votre pauvre fiancé,"
+
+Marc Evrard.
+
+Marc mit ce billet sous enveloppe, appela Tranquille, et le lui remit
+avec cette injonction:
+
+--Ce soir, dit-il, tu iras veiller avec les domestiques de M. Cognard.
+On te voit assez souvent dans la cuisine pour que cette visite n'excite
+aucun soupçon. Tu remettras en secret cette lettre à Lisette,--la fille
+de chambre que tu aimes, je le sais--et tu lui diras de le donner ce
+soir même à sa maîtresse, mademoiselle Alice. Pour l'engager à faire
+diligence et à se taire, tu lui glisseras ce louis d'or.
+
+Célestin mit la lettre et le louis dans sa poche de veste, et dit:
+
+--Soyez tranquille, M. Marc. Mademoiselle aura votre lettre ce soir.
+
+Cependant les milices bourgeoises furent passées en revue par le
+gouverneur. Il en parcourut les rangs et commençant par les Canadiens
+qui occupaient la droite et auxquels il demanda s'ils étaient résolus à
+se défendre en bons et loyaux sujets. Ceux-ci répondirent
+affirmativement par des acclamations. Les miliciens anglais qui étaient
+présents firent de même. Carleton s'aperçut qu'il en manquait un certain
+nombre et surtout des citoyens marquants, tels que Lymburner et
+Williams. Aussi donna-t-il avis que les gens mal affectionnés--on les
+connaissait--eussent à quitter immédiatement la place.
+
+Durant tout le reste du jour la ville fut en émoi. Il fallait armer les
+citoyens, et presser les travaux de défense par trop négligés eu
+l'absence du gouverneur.
+
+Le lendemain le jour se leva triste et froid. Le vent soufflait du nord
+apportant avec lui la première gelée de l'hiver. Sur les sept heures
+comme la cloche de la cathédrale jetait au vent ses bourdonnements
+monotones, une jeune fille enveloppée dans une chaude pelisse garnie de
+fourrures, qui dissimulait la finesse de la taille, laissait la rue
+Sainte-Anne pour s'engager dans la rue des Jardins. Elle allait à pas
+pressés, ses pieds mignons trottinant sur la terre gelée. Elle longea
+l'église des Jésuites et descendit vers la place du marché qu'elle
+traversa pour gagner la cathédrale. A peine fut-elle entrée dans la
+grande église qu'elle embrassa la nef d'un coup-d'oeil. Elle aperçut un
+jeune homme assis sur l'un des derniers bancs, en arrière, et qui
+semblait attendre quelqu'un avec impatience, tant il tournait
+fréquemment la tête. C'était, Marc Evrard.
+
+Alice passa près de lui. Leurs regards se rencontrèrent, rapides et
+lumineux comme deux éclairs. La jeune fille alla s'agenouiller un peu en
+avant de Marc, croisa sur sa bouche ses petites mains un peu rougies par
+le froid et se mit à prier avec ferveur.
+
+La messe commençait.
+
+Evrard, le front perdu dans ses deux mains, parut aussi tout d'abord
+prier avec recueillement. Puis, peu à peu, nous devons bien l'avouer, il
+releva la tête, et, son regard s'arrêta sur Alice avec une expression de
+mélancolique tendresse, et resta fixé sur la jeune fille.
+
+A la fin de la messe, le prêtre s'étant tourné du côté des fidèles pour
+les bénir, Alice et Marc se signèrent et leur pensée se rencontra et ils
+s'agenouillèrent sous cette commune bénédiction en demandant à Dieu de
+la vouloir bien ratifier là-haut.
+
+Quant ils furent sortis de l'église, ils restèrent d'abord silencieux.
+Leur coeur était si gonflé que ni l'un ni l'autre n'osait parler le
+premier. Enfin Marc dit à la jeune fille:
+
+--Je vous remercie, Alice d'avoir bien voulu m'accorder cette suprême
+entrevue.
+
+--Mais au nom du ciel! pourquoi serait-ce la dernière?
+
+--Hélas! ma pauvre chère Alice, il s'est, depuis l'avant dernier soir,
+passé des évènements qui vont avoir sur notre vie une bien funeste
+influence.
+
+--Mon Dieu! j'ai, en effet, oui parler hier d'un soufflet que vous avez
+donné à ce capitaine, d'une rencontre, d'un combat...., pourquoi me
+faites-vous souffrir ainsi par tous ces emportements? J'ai cru que vous
+étiez blessé, tué peut-être! Marc! c'est bien mal, ce que vous avez fait
+là!
+
+--Attendez, Alice, attendez un peu pour me blâmer que je vous aie exposé
+les motifs qui ont dicté ma conduite.
+
+Ils arrivaient en ce moment au coin de la rue Sainte-Anne. Loin de s'y
+engager pour regagner sa demeure; Alice continua de remonter la Rue des
+Jardins dans l'intention de prendre ensuite la rue Saint-Louis pour
+redescendre par celle de Sainte-Ursule. Ils continuèrent donc de marcher
+ainsi, serrés l'un contre l'autre. Tandis que Marc exposait à sa fiancée
+la perfide intervention de James Evil dans leur destinée, Alice avec
+calme, car son père lui ayant signifié, le soir même du bal, qu'elle
+devait ne plus revoir Marc Evrard et renoncer à l'espoir de l'avoir
+jamais pour époux elle s'était bien doutée d'où venait le coup, et avait
+déjà sans doute formé quelque dessein pour le conjurer tôt ou tard. Mais
+quand Marc lui annonça qu'il était chassé de la ville par les autorités,
+elle vit bien que le mal était à son comble, et elle fondit en larmes.
+
+--Alice! calme-toi! je t'en prie, s'écria Marc qui offrit vivement son
+bras à sa fiancée afin de la soutenir.
+
+Celle-ci le repoussa doucement, et d'une main tremblante se mit à
+essuyer les grosse larmes qui glissaient sur ses joues.
+
+--Mon Dieu! dit Marc en tordant ses mains dans un transport de
+désespoir, mon Dieu! Que vous avons-nous fait pour que vous nous
+torturiez ainsi! Est-ce donc un crime de s'aimer?
+
+Ils marchèrent quelque temps sans parler, cherchant à se dissimuler l'un
+à l'autre les sanglots qui soulevaient leur poitrine. Ils allèrent ainsi
+jusqu'à la rue Sainte-Ursule qu'ils prirent pour descendre vers la rue
+Sainte-Anne.
+
+A cette époque, il n'y avait que cinq ou six maisons à gauche de la rue
+Sainte-Ursule, en descendant. A droite elle était bordée par un haute
+clôture qui la séparait de la Communauté des dames Ursulines. Les arbres
+du jardin des religieuses, étendaient leurs branches dénudées par-dessus
+la clôture au pied de laquelle tombaient leurs dernières feuilles
+détachées par la brise d'automne.
+
+Les deux amants s'engagèrent sur le sentier des feuilles mortes qui
+gémissaient sous leurs pieds.
+
+--Ces pauvres feuilles murmura Marc, ressemblent à nos illusions
+tombées...
+
+--Penser, dit Alice, que nous allons nous séparer, et peut-être ne plus
+nous revoir jamais! Oh! c'est à en devenir folle!
+
+Elle eut comme un de ces éblouissements qui précèdent les défaillances
+et chancela.
+
+Lui étendit les bras pour l'empêcher de tomber.
+
+Mais, par un grand effort de volonté, elle surmonta aussitôt cette
+faiblesse. Cependant il passait d'étranges idées dans sa tête en feu. Il
+lui venait des envies de se jeter dans les bras de Marc et de lui
+dire:--"Je suis ta fiancée, emmène-moi, je serai ta femme".
+
+C'était comme un affolement. Elle sentit que son courage s'en allait et
+qu'il lui fallait brusquer leur séparation.
+
+--Écoutez, Marc! s'écria-t-elle en s'arrêtant au bout de la rue
+Sainte-Anne qui, à cette époque, finissait là. Il faut, après tout,
+avoir foi en Dieu! Promettons-nous mutuellement, quoi qu'il arrive, de
+nous aimer fidèlement et toujours.
+
+Marc refoula un sanglot qui lui déchirait la gorge et dit avec
+véhémence:
+
+--Alice: au nom de Dieu qui m'entend, je vous le jure!
+
+Et puis il saisit la main qu'elle lui abandonnait, et la couvrit d'un
+baiser brûlant. Alice, levant au ciel ses beaux yeux pleins de larmes,
+s'écria:
+
+--Eh bien! moi aussi, Marc, je te le jure, au nom sacré de la Vierge. Je
+ne serai jamais qu'à toi seul!
+
+Alice dégagea ses mains d'entre celles du jeun homme et le quitta
+brusquement.
+
+Après avoir fait trois pas en avant, par un mouvement prompt comme la
+pensée elle revint à Marc, lui jeta ses deux bras autour du cou,
+effleura d'un baiser d'ange la joue de son fiancé, se dégagea de cette
+rapide étreinte et s'enfuit comme un oiseau.
+
+--Adieu! dit-elle en se retournant de loin vers Marc pour lui faire
+signe de ne pas la suivre, adieu!
+
+Evrard paralysé, regarda le jeune fille gagner en courant sa demeure. Il
+la vit se soulever sur le seuil, lui faire un dernier signe de la main
+et disparaître dans l'enfoncement de la porte.
+
+Il resta plusieurs minutes, les yeux fixés sur l'endroit où Alice avait
+disparue, comme s'il eût dû la revoir encore, Enfin passant sa main sur
+son front d'où perlait une sueur glacée, il murmura:
+
+--C'est fini!
+
+Il remonta la rue et reprit le chemin de la basse ville. Mais il ne
+marchait pas bien vite; ses jambes pliaient sous lui presque à chaque
+pas.
+
+Arrivé à sa demeure, il aperçut deux soldats que se tenaient debout
+devant la porte. En l'un d'eux il reconnut l'ordonnance que, la veille
+lui avait apporté le message du gouverneur.
+
+--Vous venez m'arrêter? lui demanda Evrard du ton le plus indifférent.
+
+--Oui, si vous n'avez pas quitté la ville avant dix heures.
+
+Evrard consulta sa montre. Il était passé neuf heures.
+
+--C'est bien, je m'en vas, dit-il, et il entra chez lui.
+
+Tranquille, assis sur un baril et la joue appuyée sur son poing fermé,
+attendait.
+
+--Est-il temps? demanda-t-il
+
+--Oui, répondit Marc.
+
+Tranquille se leva, jeta sur son épaule gauche la valise de son maître,
+saisit dans sa main droite son fidèle mousquet sur le canon duquel il
+avait attaché un mouchoir à carreaux rouges, noué aux quatre coins, qui
+contenait toute sa garde-robe à lui, et sortit de la maison sans
+regarder en arrière.
+
+Marc prit son épée, sortit et referma froidement la porte, comme s'il
+n'allait s'absenter que pour une heure et remonta vers la côte de
+Lamontagne.
+
+Tranquille emboîta le pas derrière lui. Les deux soldats les suivaient à
+distance.
+
+Ils montèrent ainsi jusqu'à la haute ville qu'ils traversèrent
+entièrement.
+
+Arrivé à la porte Saint-Jean qui était fermée depuis la veille, Marc
+allait expliquer à la sentinelle qui lui barrait le passage la raison
+qui l'obligeait à sortir. Les deux soldats qui l'avaient escorté
+s'approchèrent du factionnaire et lui glissèrent quelques mots à
+l'oreille. Celui-ci releva son arme et appela ses compagnons qui
+sortirent du corps-de-garde. La porte de la ville fut ouverte et se
+referma avec un bruit sinistre de ferrailles, sur les pas du proscrit et
+de son fidèle serviteur.
+
+
+
+
+ CHAPITRE CINQUIÈME
+
+ FEU ET FLAMMES.
+
+
+On sait que le colonel Arnold, officier au service du Congrès, avait été
+chargé de marcher sur Québec, en pénétrant dans le pays par les rivières
+Kennebec et Chaudière. Arnold connaissait bien Québec pour y être venu
+plusieurs fois lorsqu'il n'était encore que commerçant de chevaux.
+
+Il quitta Cambridge, près de Boston, le 13 septembre à la tête de onze
+cents hommes. Mais dès le 23 octobre le colonel Roger Enos rebroussa
+chemin en entraînant trois compagnies dans sa défection[5].
+
+[Note 5: "Le Lieutenant-Colonel Green, du Rhode-Island succéda comme
+second officier en grade à Enos. Les majors étaient Return, J. Meigs.
+Ogden et Timothy Bigelow. Les carabiniers de la Virginie étaient
+conduits par les capitaines Morgan, Humphrey et Heath. Hendricks était à
+la tête d'une compagnie de la Pennsylvanie. Thayer en commandait une du
+Rhode-Island. Le chapelain était le Révd. Samuel Sprint et le docteur
+Senter chirurgien en chef." Ces renseignements qu'il a pris de Bancroft,
+sont cités par M. James LeMoine dans son intéressant Album du Touriste.]
+
+Affaibli par la désertion de ces trois compagnies et par trente-deux
+jours d'une marche des plus pénibles à travers les bois, le corps
+expéditionnaire d'Arnold atteignit enfin, le quatre novembre, Satignan,
+qui était alors la paroisse de la Beauce la plus rapprochée des
+frontières et sise à vingt-cinq lieues de Québec. A peine restait-il six
+cent cinquante hommes des onze cents soldats que avaient quitté
+Cambridge un mois auparavant.
+
+Après s'être ravitaillé à Satignan, Arnold continua d'avancer vers la
+capitale. Le dix-sept de novembre il couchait à Saint-Henri et le dix il
+atteignit la Pointe Lévy. Le commandant Cramahé ayant fait venir du côté
+de la ville toutes les embarcations de Lévy, Arnold ne put effectuer la
+traversée du fleuve que dans la nuit du treize, et sur des canots
+d'écorce conduits par des sauvages qu'il avait engagés à Satignan.
+Quoique deux vaisseaux de guerre, le _Lizard_ et le _Hunter_ fussent
+ancrés dans la rade, les Bostonnais passèrent inaperçus.
+
+Le lendemain Arnold escalada les hauteurs sans rencontrer la moindre
+résistance, traversa les plaines et vint occuper la résidence du colonel
+Anglais Caldwell, (_Sans-Bruit_.)
+
+Mais ses soldats n'ayant chacun pour toutes munitions qu'un coup de
+fusil à tirer [6] Arnold jugea qu'il ne pouvait songer à s'emparer de la
+ville en un coup de main et retraita sur Pointe-aux-Trembles pour y
+attendre le Général Montgomery qui descendait de Montréal.
+
+Les deux corps se joignirent le trente-et-un novembre et, forts d'à peu
+près onze cent hommes, s'en vinrent investir Québec.
+
+Le général Montgomery établit son quartier général à la Maison
+Holland[7] sur le chemin Saint-Louis, tandis que le colonel Arnold s'en
+allait camper sur les bords de la rivière Saint-Charles, et s'installait
+dans une maison qui a pendant longtemps appartenu à une famille Langlois
+et qui était située près de la rive ou est jeté le pont de Scott.
+
+[Note 6: Mémoires de Sanguinet.]
+
+[Note 7: Avant d'appartenir au Major Holland, cette propriété avait été
+occupée par mon ancêtre maternel, M. Jean Taché.]
+
+Cependant le général Carleton n'avait point perdu de temps pour mettre
+la ville en état de défense. Son premier soin avait été de jeter
+l'embargo sur plusieurs navires chargés de blé qui allaient faire voile
+pour l'Europe. Outre cette précieuse réserve de vivres, il s'assura
+aussi, par ce moyen le service de six cent-cinquante matelots dont
+cinquante "connaissaient la manoeuvre du canon". Le nombre des
+miliciens--deux cent-quatre-vingts recrues faites quelques mois avant le
+siège--ajouté à soixante hommes de troupes, avec tous les citoyens de la
+ville, forma une garnison de dix-neuf cent quatre-vingt-dix hommes, en
+comprenant la compagnie des _Invalides_. Cette dernière s'appelait ainsi
+parce qu'elle n'était composée que de vieillards et de personnes d'un
+faible tempérament.[8] Le commandant de la place y fit entrer en outre
+les vivres qui se trouvaient dans les navires. La ville fut aussi
+pourvue d'une grande quantité de morue, d'anguille et d'autres poissons.
+
+Quant aux moyens officiels, ils consistaient en deux cents grosses
+pièces de canon, cinquante pièces de campagne, huit mortiers, quinze
+obusiers, et assez de bombes, de boulets et de poudre pour tirer sans
+ménagement pendant huit mois.[9]
+
+[Note 8: Mémoires de Sanguinet. Voici selon Hawkins, comment se
+composait la garnison de Québec au siège de 1775.
+
+ 70 hommes des _Royal Fusiliers_ ou 7e régiment.
+ 230 des _Royal Emigrants_ ou 84e régiment.
+ 22 du _Royal Artillery_.
+ 230 Miliciens anglais commandés par le Lieutenant colonel Caldwell.
+ 543 Canadiens-Français commandé par le Colonel Le Comte Dupré.
+ 400 Matelots sous le commandement des capitaines Hamilton et
+ MacKenzie.
+ 50 Maîtres et Contre-Maîtres.
+ 35 Marins
+ 120 artificiers.
+]
+
+[Note 9: Mémoires de Sanguinet.]
+
+Québec était fortifié du côté de la campagne par des murs de trente
+pieds de haut et de douze pieds d'épaisseur. Au-dessus du Palais et de
+la basse-ville la cime du roc était défendue moitié par des murailles et
+moitié par des palissades. La rue Sault-au-Matelot et Près-de-Ville, qui
+offraient deux étroits défilés par où l'ennemi pouvait seulement
+pénétrer dans la basse-ville, furent entrecoupés de plusieurs barrières
+et de barricades, dont un bon nombre de pièces de canon défendaient
+l'approche.
+
+Le cinq décembre les Bostonnais s'étant emparé des faubourgs Saint-Jean
+et Saint-Roch, Carleton fit canonner ces deux endroits, après avoir
+sommé ceux qui les habitaient de rentrer dans la ville. Quelques
+personnes seulement cherchèrent un refuge dans la place, les autres
+gagnèrent la campagne pour éviter les misères d'un siège qui ne pouvait
+manquer de durer au moins tout l'hiver.
+
+Dans la nuit du 10 décembre une grande agitation se manifesta dans la
+division du colonel Arnold, qui était campée sur les bords de la rivière
+Saint-Charles et qui, jusqu'alors, ne s'était occupée que de ses travaux
+d'installation.
+
+Le général Montgomery venait d'envoyer l'ordre à son lieutenant Arnold
+de faire marcher immédiatement contre la ville la moitié de sa division,
+environ trois cents hommes. Le major Ogden devait diriger l'attaque.
+
+Il pouvait être trois heures du matin lorsque les assaillants, après
+avoir gravi le coteau Sainte-Geneviève, pénétrèrent dans les rues du
+faubourg Saint-Jean. La nuit était noire. Pourtant, entre les angles
+indécis des toits, à travers l'obscurité tempérée par le reflet que la
+neige renvoyait de la terre, les assaillants entrevoyaient là-bas,
+devant eux, la ligne plus sombre des remparts. Affaiblis par la distance
+et assourdis par la neige, les appels réguliers et monotones des
+sentinelles dont on apercevait les silhouettes confuses au faîte des
+murailles, parvenaient aux Bostonnais comme les voix lugubres d'un autre
+monde. Plus d'un, soit par suite des âpres morsures de la bise, soit par
+l'effet pénible que causait cette sombre mise en scène, sentit la main
+glacée du frisson se glisser entre la capote et le dos, pendant le
+moment de la halte que fit faire Arnold à l'entrée du faubourg.
+
+Quand on eut repris haleine le major donna l'ordre d'avancer mais le
+plus silencieusement possible. Les assaillants allaient donc, étouffant
+le bruit de leurs pas, rasant les maisons silencieuses et désertes et
+prêtant l'oreille au moindre bruit. Ils arrivaient aux premières
+habitations de la rue Saint-Jean qui avoisinaient les murs et
+commençaient déjà à déboucher sur la place aux pieds des fortifications,
+lorsqu'un éclair troua la nuit au-dessus de la porte de la ville.
+
+Une détonation retentit, tandis que les ombres errantes sur le parapet
+des remparts disparaissaient comme par enchantement et que maints cris
+confus éclataient dans la place.
+
+--_Forward!_ crie Ogden qui tire son épée et bondit au premier rang.
+
+--En avant! _forward!_ répète après lui un jeune officier.
+
+Mais ils n'ont pas fait cinq pas que la crête des murailles s'illumine
+de nouveau et que les balles commencent à miauler dans les rangs des
+Bostonnais.
+
+Ceux-ci hésitent.
+
+--_Fire! boys, fire!_ leur crie le major Ogden.
+
+--Feu! soldats, feu! répète en français la même voix derrière lui.
+
+Cent coups de fusils partent des rangs des Bostonnais. Mais on a tiré
+trop précipitamment et les balles crépitent sur la muraille comme la
+grêle sur les toits.
+
+L'indécision, le désordre se manifestent parmi les assiégeants.
+
+L'une des embrasures du rempart vomit un nuage de feu, et, dominant la
+voix grêle et stridente de la mousqueterie, une formidable détonation se
+fait entendre. Le boulet passe en hurlant dans la masse des Bostonnais
+où il fait une trouée sanglante. Les malédictions, les cris de douleur
+et de rage retentissent lugubrement dans la nuit.
+
+Un second coup de canon suit aussitôt le premier.
+
+--_Steady! steady!_ crie Ogden de toute la force de ses poumons.
+
+Mais sa voix se perd au milieu des clameurs de ses soldats terrifiés.
+
+Deux autre volées de canon mettent le comble à l'effarement des
+Bostonnais qui, n'écoutant plus la voix de leurs officiers, se
+débandent, s'enfuient de toutes parts.
+
+--_Stop! by God, you cowards!_ s'écrie Ogden.
+
+--Arrêtez donc! messieurs, arrêtez donc!
+
+Et une troisième voix, forte et rude:
+
+--Arrêtez! lâches que vous êtes! Et puis avec un immense éclat de
+rire:--Ventre de chien! les beaux soldats!
+
+Les trois hommes qui venaient de prononcer ces paroles restaient seuls
+en face des canons et des mousquets braqués sur eux de la ville.
+
+Les assiégés qui se montraient maintenant sur le rempart les virent leur
+lancer des gestes de défi. Même l'un des trois, celui-ci était un soldat
+de haute stature, déchargea son fusil vers la ville.
+
+Vingt mousquetades lui répondent.
+
+Les trois braves retraitèrent gravement au pas, tout comme des flâneurs
+qui prennent plaisir à essuyer une rafraîchissante averse d'été, malgré
+la pluie de balles qui les effleurait avec de sinistres sifflements.
+
+Un instant ils se retournèrent tous trois dans un commun ensemble et
+jetèrent aux assiégés un dernier cri de défi, avant de rentrer dans les
+ténèbres.
+
+C'est à l'occasion de cette panique des Bostonnais que quelque Canadien
+facétieux composa cette chanson:
+
+ Les premiers coups que je _tiris_
+ Sur ces pauvres rebelles,
+ Cinq cents de leurs amis
+ Ont perdu la cervelle.
+
+ _Yankee doodle_, tiens-toi bien,
+ J'entends la musique;
+ Ce sont les Américains
+ qui prennent le Fort-Pique![10]
+
+[Note 10: Ce nom désignait la partie du faubourg Saint-Jean compris entre
+la rue Saint-Jean et le chemin Saint-Louis.]
+
+Sur les neuf heures du matin, Marc Evrard était assis pensif, abattu,
+dans une petite maison du faubourg Saint-Roch avoisinant celle
+qu'occupait Arnold. Evrard qu'on a dû reconnaître dans ce jeune
+capitaine qui s'était efforcé, avec le major Ogden et le soldat
+tranquille, d'empêcher la déroute des Bostonnais, avait été, grâce aux
+recommandations puissantes de François Cazeau, fiat capitaine d'une
+compagnie laissée sans commandant par suite de la défection d'Enos et de
+ses partisans.
+
+Après avoir vaillamment retraité avec le major américain et Tranquille,
+Marc était rentré dans le domicile temporaire où il se trouvait
+cantonné, et s'était affaissé en proie au plus amer découragement. Aussi
+facilement il s'était, sous le coup de la fatalité, si l'on veut,
+enthousiasmé pour la cause des armes américaines, aussi vite ce feu
+venait-il de s'éteindre après la tentative des Bostonnais. Les autres
+nerveuses comme celle de Marc Evrard, passent subitement de l'espérance
+la plus échevelée au plus morne désespoir. Aussi sont-ils marqués du
+sceau de la souffrance ceux auxquels la nature a départi une semblable
+organisation.
+
+Il était là, écrasé dans sa douleur, laissant errer sa pensée désolée
+autour des ruines de ses espérances. Quoiqu'il sentit son coeur noyé
+dans les larmes, ses yeux étaient secs. Les hommes de cette trempe ne
+pleurent pas. Ils passeront des jours entiers courbés sur leur
+souffrance, comme pour enfoncer plus avant ce trait cruel qui les
+déchire; ils analyseront chaque détail de la torture qui les ronge, ils
+compteront chacune des pulsation douloureuses qui fait palpiter un coeur
+meurtri; ils prêteront l'oreille aux vois de la désolation qui se
+lamentent dans leur âme, et pas une larme ne viendra mouiller leurs
+yeux.
+
+Aimer la douleur est le propre des grandes âmes, et ceux-là qui sont
+ainsi doués naissent artistes ou poëtes. Les circonstances, l'éducation,
+le milieu ou ils vivent, déterminent l'éclosion de cette vocation innée.
+Alors leurs pleurs se font jour et se transforment en perles
+immortelles, larmes cristallisées qui tombent des yeux de l'homme de
+génie. Plus ils ont été grands et plus ils ont souffert: Homère, Dante,
+le Tasse et Byron ne sont des colosses de gloire que parce qu'ils ont
+été les géants de la souffrance. Aussi l'un d'eux, leur cadet en génie
+et en infortune, s'écria-t-il un jour:
+
+"...Que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur."
+
+"Le poëte a une malédiction sur sa vie", disait en même temps que Musset
+le comte Alfred de Vigny, dans _Stello_, livre écrit avec une plume d'or
+trempée dans les larmes de trois poëtes dont les malheurs ont ému toute
+la terre: Gilbert, Chatterton et André Chénier.
+
+Les hasards de la vie mettent-ils ces hommes altérés de souffrance hors
+de la voie des lettres ou des arts, s'ils ont beaucoup de foi, il se
+jettent dans la religion, s'ils en ont peur, ils se ruent en désespérés
+sur les jouissances matérielles et meurent jeunes; s'ils n'en ont pas du
+tout, ils se tuent; ou bien encore ils végètent dans une carrière pour
+laquelle ils n'étaient pas du tout faits et traînent une vie inquiète et
+misérable. Dans tous les cas, ceux-là, nous le répétons, sont marqués du
+sceau de la fatalité.
+
+Marc Evrard, véritable organisation de poëte, était trop croyant pour se
+tuer; cependant il se disait, au moment où nous le retrouvons, que le
+métier de soldat a ceci de bon qu'il peut vous débarrasser promptement
+de l'existence, sans que vous y prêtiez une main criminelle.
+
+Les quelques jours qu'il venait de passer au milieu de l'armée
+américaine, et la malheureuse expédition de la nuit précédente, venait
+presque d'anéantir le dernier espoir que Marc Evrard avait placé dans le
+succès des armes du Congrès. Il ne lui avait fallu qu'un peu d'attention
+pour s'assurer qu'il n'y avait ni bonne entente entre les chefs de
+l'armée assiégeante, ni bravoure véritable et soutenue parmi les
+soldats. En outre les Bostonnais étaient très-mal pourvu de tout ce
+qu'il faut pour un siège, et manquaient presque complètement
+d'artillerie et de munitions.
+
+Les officiers, presque tous des parvenus et gens de peu d'éducation, se
+querellaient à tout propos au sujet de leurs attributions respectives,
+et il ne fallait rien moins que l'expérience de Montgomery, et partant
+le respect qu'il inspirait à des gens qui n'avaient jamais été soldats,
+pour empêcher les plus violents désordres.
+
+Enfin n'était-il pas ridicule de voir que l'armée assiégeante que aurait
+dû doubler au moins en nombre les troupes de la garnison, comptait à
+peine les deux tiers du chiffre des combattants qui défendaient la
+ville!
+
+Il y avait plus de deux heures que Marc Evrard se laissait ainsi
+emporter dans le tourbillon de ses pensées noires, lorsque la porte de
+sa chambre s'ouvrit.
+
+Tranquille, dont il avait fait son ordonnance, apparut.
+
+--Mon capitaine? dit-il.
+
+Marc n'entendait pas et restait le front perdu dans ses deux mains.
+
+--Monsieur Marc? reprit Célestin que, tout en s'efforçant d'adoucir sa
+grosse voix, fit trois pas dans la chambre.
+
+Evrard tressaillit, releva une tête effarée comme s'il revenait de
+l'autre monde, et s'écria:
+
+--Eh bien! qu'y a-t-il? que me veut-on?
+
+--Il y a, mon capitaine, répondit Tranquille en se redressant, que le
+major de cette nuit est là, qui veut vous parler.
+
+--Fais-le entrer.
+
+--C'est bien, mon capitaine, repartit Célestin qui tourna militairement
+sur ses talons.
+
+Tranquille n'avait pas servi pour rien sous le général Montcalm et M. de
+Lévis!
+
+Le major Ogden entra. Il s'aperçut à l'air consterné de Marc Evrard
+combien l'échec de la nuit précédente avait humilié le jeune homme.
+
+--Allons! allons! capitaine, fit le major en lui serrant affectueusement
+la main, reprenons un peu de courage. Par le diable! ce n'est pas
+l'escapade de cette nuit qui doive vous démoraliser ainsi! C'est pour la
+première fois que nos soldats voient le feu, savez-vous?
+
+--On s'en aperçoit! gronda une voix dans la chambre d'à côté.
+
+C'était Célestin Tranquille qui donnait son appréciation de l'armée
+américaine. Evrard toussa bruyamment pour le rappeler à l'ordre.
+
+Ogden poursuivit:
+
+--Vous aurez, ce matin même, l'occasion de voir ce que nos hommes
+peuvent faire. Moins encore pour mettre à profit votre connaissance des
+lieux que pour vous récompenser de votre belle conduite de la nuit
+dernière, le colonel vous charge d'aller vous emparer, avec votre
+compagnie, de la partie du faubourg Saint-Roch qui avoisine
+immédiatement les fortifications. Il vous est surtout recommandé de
+prendre possession de ce grand bâtiment que s'étend au pied des
+palissades et que vos gens appellent "le Palais". De la coupole que
+surmonte cet édifice, vous dominerez probablement les murailles et
+pourrez diriger un feu plongeant dans la place.
+
+--Tiens! pensa Marc Evrard, cela me sourit assez; il y aura peut-être
+quelque balle à recevoir de ce côté!
+
+Et puis à voix haute:
+
+--Quand ce mouvement doit-il s'effectuer?
+
+--Sur le champ.
+
+--C'est bien, reprit Marc en bouclant le ceinturon de son épée, veuillez
+dire au colonel, monsieur le major, que je pars à l'instant même et que
+je ferai mon devoir.
+
+--Oh! quant à ça, personne n'en doute! répartit Ogden.
+
+Comme Evrard sortait pour faire sonner l'appel, un coup de canon qui
+partait des hauteurs du faubourg Saint-Jean, lui fit lever la tête. Les
+assiégeant ouvraient le feu sur la ville.
+
+Le général Montgomery avait profité des dernières ombres de la nuit pour
+faire élever une batterie de six canons en face de la porte Saint-Jean.
+Une seconde batterie de deux canons seulement s'élevait sur l'autre côté
+de la rivière Saint-Charles, tandis qu'une troisième composée de quatre
+pièces d'artillerie devait faire feu de la Pointe-Lévy.[11] Les
+assiégeants avaient en outre quelques obusiers d'un très-petit calibre.
+
+[Note 11: Ces détails sont mentionnés dans le _Journal_ de M. James
+Thompson qui, en 1775, était surveillant des Travaux Publics dans
+Département des Ingénieurs Royaux à Québec. C'est ce même M. Thompson
+qui présida aux travaux de défense de la capitale, lors du siège de
+1775.]
+
+C'était là tout le matériel de siège dont les Bostonnais pouvaient
+disposer pour bombarder Québec!
+
+Cependant la compagnie de Marc Evrard s'était ralliée à l'appel et
+marchait dans la direction du Palais. Afin de ne pas exposer inutilement
+ses soldats, le capitaine Evrard, après avoir longé la rivière,
+s'engagea dans la rue Saint-Joseph. Arrivé en face du parc où l'on voit
+encore aujourd'hui les ruines du palais des Intendants français, il
+remonta la rue Saint-Roch afin d'installer la moitié de sa compagnie
+dans un groupe de maisons qui avoisinaient l'Intendance et qui
+s'élevaient alors à l'endroit aujourd'hui resserré entre les rues des
+Prairies et des Fossés, quand une fusillade, partie de cette direction,
+lui démontra que la place était occupée déjà par une autre partie de
+l'armée assiégeante.
+
+--Bon! murmura Marc Evrard, on m'ordonne de venir m'emparer de cette
+position et voilà que d'autres y sont rendus avant moi! Quel admirable
+discipline préside à cette armée! Le Congrès a droit d'en être fier!
+
+Au même instant il fut rejoint par un jeune officier qui avait coupé
+court en prenant par la rue des Fossés.
+
+--Capitaine, lui dit celui-ci, le colonel m'envoie vous prier de ne pas
+vous occuper de cette position à droite, et d'installer toute votre
+compagnie dans le palais. Vous n'aurez pas trop d'hommes pour vous y
+maintenir, D'ailleurs se trouvant plus rapproché des murs et de la porte
+de ville qui ouvre de ce côté, est plus exposé. Comme le colonel me l'a
+dit, avec un sourire fort obligeant pour vous, ce dernier poste vous
+revient de droit.
+
+--C'est bien, répondit Marc Evrard en faisant opérer volte-face à sa
+compagnie: dites au colonel Arnold que ses ordres vont être exécutés.
+
+Marc, suivi de ses hommes, revint sur ses pas et pénétra par le parc en
+arrière du palais.
+
+Le palais des Intendants qui avait été, avant 1760, le plus somptueux
+édifice de Québec, sans oublier même le Château Saint-Louis, était
+demeuré à peu près inoccupé depuis la conquête. C'était un grand
+pavillon à deux étages, dont la façade regardait du côté de la haute
+ville.[12]
+
+[Note 12: Ceux qui seraient désireux d'en voir la description et de
+connaître quelques'uns des mystères de la vie de son dernier occupant,
+n'ont qu'à parcourir _L'intendant Bigot_.]
+
+Les portes du palais désert étaient verrouillées au dedans et fermées à
+triple tour.
+
+--Célestin, commanda Marc Evrard, enfonce-moi cette porte!
+
+--Oui, mon capitaine.
+
+Le Canadien sortit des rangs, avisa une lourde pièce de bois que deux
+homme ordinaires auraient eu peine à porter, et qui gisait dans la cour.
+Il la souleva sans effort apparent et la lança de toutes ses forces dans
+la première porte qui se trouvait devant lui; mais la porte était en
+chêne épais et bardée de fer. Elle tint bon. Seulement on entendit un
+sourd grondement rouler sous les profondeurs du palais.
+
+--Oh! oh! fit Tranquille reprenant son bélier improvisé, nous allons
+voir!
+
+Cette fois le choc fut si fort que la porte arrachée de ses gonds et de
+ses verrous s'abattit avec fracas, tandis que la poutre gardant encore
+de l'élan, allait s'abattre à l'intérieur du palais.
+
+Il y eut un murmure d'admiration parmi les Bostonnais. Tranquille alla
+reprendre son poste, sans paraître remarquer les regards respectueux
+qu'on lui jetait de tous côtés. Il lui sembla pourtant que ses deux
+voisins de droite et de gauche lui faisaient la place plus large
+qu'auparavant. C'est qu'il doit être désagréable de recevoir dans les
+côtés, même par mégarde, le coup de coude d'un homme bâti comme Célestin
+Tranquille.
+
+Les appartements vides du palais retentirent bientôt d'un grand bruit de
+pas et de voix. Le capitaine Evrard disposa ses hommes aux fenêtres des
+deux étages qui regardaient la haute ville, en recommandant toutefois à
+ses soldats de ne se point montrer et d'attendre, avent de tirer, le
+signal, d'un coup de fusil qui partirait de la coupole. Evrard y grimpa,
+suivi de Tranquille et de deux soldats.
+
+De cet endroit élevé l'on dominait le mur d'en face qui, jusqu'à la
+porte de la ville, qu'on a toujours appelée porte du _Palais_, à cause
+du voisinage de l'intendance, était en pierre. A partir de la porte en
+remontant à gauche vers les jardins du couvent de l'Hôtel-Dieu, la cime
+du roc, à peu près inaccessible, n'était défendue que par des
+palissades. Au-dessus de la côte de la Canoterie s'élevait un autre
+bastion en pierre. A la vue d'une sentinelle anglaise placée en faction
+à la porte du _Palais_ et qui, inconsciente du danger, marchait
+lentement de long en large, à une petite portée de fusil, Tranquille ne
+put retenir un cri et arma son mousquet.
+
+--Veux-tu bien te tenir tranquille, animal! lui dit Evrard. Attends un
+peu que je fasse quelques observations. Quant à celui-là il sera à toi
+dans un instant.
+
+Marc promena ses regards le long des fortifications qui regardaient la
+campagne. A droite, dans le bastion qui renferme les casernes de
+l'artilleries, et qui portait dès lors le nom de _Barrack Bastion_,
+quelques soldats anglais échangeaient des coups de fusil avec les
+Bostonnais, retranchés dans les maisons de la rue Saint-Vallier. En
+remontant vers l'esplanade, son oeil s'arrêta successivement sur les
+bastions Saint-Jean, des Ursulines et Saint-Louis. Là s'élevaient les
+batteries chargées de défendre la ville du côté des Plaines. On venait
+d'y ouvrir le feu sur la campagne et les faubourgs. Pour un boulet qui
+arrivait dans la place il en tombait vingt chez les Bostonnais, sans
+compter les bombes et les pots à feu, qui déjà portaient l'incendie dans
+les premières maisons du faubourg Saint-Jean.
+
+--En vérité! pensa Marc Evrard, notre artillerie va faire merveille
+contre toutes les bouches à feu anglaises...!
+
+Il poussa un soupir de découragement, et sa pensée changeant aussitôt de
+cours, il jeta un regard anxieux dans la direction de la rue
+Sainte-Anne, où s'élevait la demeure de sa chère Alice. Mais les maisons
+de la rue Saint-Jean s'interposant, il ne pouvait rien voir.
+
+--Si l'un de nos boulets allait tomber sur sa demeure! se dit-il avec un
+soupir d'angoisse.
+
+Il remarqua pourtant que les assiégés paraissaient si peu craindre les
+projectiles des Bostonnais que l'on circulait comme d'habitude dans les
+rues de la ville. [13]
+
+[Note 13: Historique. Voir les mémoires de Sanguinet.]
+
+Il ramena ses regards dans la direction de la porte du palais qui se
+trouvait un peu sur la gauche. La sentinelle se promenait toujours,
+raide dans son habit rouge comme sur un champ de parade.
+
+Marc le désigna du doigt à Tranquille
+
+Celui-ci épaula son fusil et tira.
+
+Le factionnaire anglais tourna sur lui-même, étendit les bras, lâcha son
+arme et tomba.
+
+--Merci, mon Dieu! fit Tranquille en rechargeant son mousquet, merci de
+m'avoir permis d'en descendre encore un avant de mourir!
+
+Des camarades ont vu tomber la sentinelle. On accourt du corps-de-garde
+voisin on se précipite vers la muraille pour voir d'où vient le coup.
+
+Trente détonations parties du palais vont renseigner les curieux qui
+ripostent à leur tour.
+
+La fusillade s'engage des deux côtés. Un demi cercle de flamme environne
+la moitié de la ville au-dessus de laquelle s'élève bientôt et plane un
+épais nuage de fumée.
+
+Au milieu de cette mousquetade que ne faisait guère de mal à personne,
+chacun tirant à couvert et avec précipitation, Tranquille ne lâcha que
+deux coups de fusil; mais à chaque fois il eut la satisfaction de voir
+tomber son homme.
+
+Il guettait une troisième victime lorsque son attention fut attirée vers
+une embrasure du petit bastion qui s'élevait presque en face du palais.
+A travers de la fumée il vit que l'on pointait une pièce de leur côté.
+Il tira. Une ombre qui se mouvait près de la pièce disparut aussitôt et
+Tranquille entrevit un instant le ciel à travers l'embrasure.
+
+--Je crois que celui-là en tient aussi, dit-il en rechargeant son arme.
+
+Soudain il jeta un cri, saisit Marc à bras-le-corps et se laissa tomber
+avec lui par la trappe ouverte qui conduisait des combles à la coupole.
+
+Comme ils tombaient tous deux sur le plancher, un terrible craquement
+retentit au-dessus de leur tête, tandis qu'un grand coup de canon
+ébranlait tout le quartier.
+
+La coupole fracassée par un boulet, vola en éclats et s'abattit avec
+fracas sur le toit. L'un des deux Bostonnais se précipita tout meurtri à
+côté d'Evrard et de Tranquille. Le quatrième broyé par le projectile,
+glissa sur la toiture et s'en alla tomber pantelant dans la cour où il
+expira sur l'heure.
+
+--Tu m'as sauvé la vie, dit Marc à Tranquille. Je t'en remercie, bien
+que je ne sache trop si tu m'as vraiment rendu service!
+
+Ils descendaient rejoindre les autres au premier étage, lorsqu'un second
+boulet éventra l'une des fenêtres, tuant deux ou trois Bostonnais.
+
+--Feu! mes amis, feu sans relâche! cria le capitaine.
+
+A cet instant on entendit dehors un formidable grondement, puis un
+vacarme d'enfer sur les toits.
+
+Avant qu'on eut le temps d'en reconnaître la cause, une énorme bombe de
+deux cents livres, tombée sur le palais, passait à travers deux
+planchers et s'en allait éclater avec un bruit épouvantable au
+rez-de-chaussée, au milieu de ceux qui s'y étaient retranchés.
+
+Un tumulte indescriptible s'en suivit. Quand le nuage de poussière que
+le passage de la bombe avait soulevé fut tombé, Marc Evrard et
+Tranquille s'aperçurent qu'ils étaient seuls au premier étage. Ils
+descendirent au rez-de chaussée: personne.
+
+--Les lâches! dit Marc qui se pencha au dehors par une fenêtre que les
+éclats de la bombe avaient défoncée, et aperçut ses gens qui s'étaient
+réfugiés dans la cour.
+
+Cinq ou six Bostonnais gisaient sanglants dans le grand salon qui avait
+autrefois été témoin de fêtes somptueuses de l'Intendant Bigot. L'un
+d'eux se plaignait affreusement. Il avait eu les deux bras emportés. Les
+autres étaient morts.
+
+Tranquille chargea le blessé sur ses épaules et descendit dans la cour,
+où Marc Evrard tâchait en vain de persuader à ses hommes de reprendre
+possession du palais et de s'y maintenir.
+
+Cependant l'on continuait à faire feu de la place sur l'Intendance, et
+il y avait à peine un quart-d'heure que les Bostonnais avaient quitté le
+palais, lorsqu'une pièce d'artifice y vint mettre le feu. En quelques
+minutes l'on vit briller de sinistres lueurs à travers les fenêtres, et
+bientôt l'édifice entier s'embrasa.
+
+La nuit tombait lorsque Marc Evrard reçut un message dans la cour de
+l'Intendance, où il avait du moins forcé ses hommes à rester, menaçant
+de casser la tête au premier qui ferait mine de bouger. Arnold lui
+enjoignait de se replier dur le quartier-général.
+
+Le capitaine Evrard reprit, encore plus triste que le matin, et avec une
+dizaine d'hommes de moins dans sa compagnie, le chemin qui conduisait à
+son cantonnement.
+
+Les trois batteries de Bostonnais s'étaient tues, mais l'artillerie des
+assiégés tonnait encore sur les hauteurs de la ville.[14]
+
+[Note 14: Selon Sanguinet l'on tira ce jour-là de la ville cent cinquante
+coups de canon et sept grosses bombes de deux cent cinquante livres,
+tandis que les Bostonnais lancèrent à peine une quarantaine de boulets
+sur la place, dont vingt-huit petites bombes de dix-huit livres
+seulement.]
+
+A mesure que s'épaississaient les ténèbres de la nuit, les lueurs de
+l'incendie grandissaient dans l'espace. Trois grandes colonnes de flamme
+s'élevaient au-dessus des faubourgs et du _Palais_ et se réunissaient
+là-haut dans un immense nuage rouge, dont les lueurs sanglantes allaient
+empourprer les hauteurs neigeuses de Lorette et de Charlesbourg, et
+colorer au loin les dernières cimes des Laurentides.
+
+Pendant cette nuit désastreuse, les deux faubourgs qui comprenaient près
+de deux cents maisons, ainsi que l'ancien palais des intendants
+français, furent complètement réduits en cendres.
+
+
+
+
+ CHAPITRE SIXIÈME
+
+ LA NUIT DU 31 DÉCEMBRE, 1775
+
+
+Les deux partis restèrent dans une inaction presque complète jusqu'au
+dernier jour de décembre. On se canonna bien de part et d'autre; mais
+dans la ville on craignait si peu l'artillerie des Bostonnais "que les
+femmes et les enfants se promenaient dans les rues et sur les remparts à
+l'ordinaire".[15]
+
+[Note 15: Mémoires de Sanguinet.]
+
+La dissension allait croissant parmi les officiers Américains, et leurs
+soldats commençaient à déserter. Aussi le général Montgomery songea-t-il
+qu'il était temps d'arrêter tous ces désordres en donnant un assaut
+décisif. Il attendit une nuit favorable.
+
+Celle du trente-et-un décembre parut propice. Le temps était sombre et
+il tombait une neige épaisse fouettée par un vent violent que devait
+amortir le bruit des armes. Sur les deux heures du matin toutes les
+troupes étaient rangées en bataille. Les forces des assiégeants
+pouvaient se monter alors à près de quatorze-cents hommes, les
+Bostonnais ayant reçu quelque renfort de Montréal et des Trois-Rivières
+depuis le commencement du mois.
+
+Montgomery harangua ses soldats qui, pour se reconnaître au milieu des
+ténèbres et de la mêlée, avaient mis sur leurs chapeaux, le uns de
+petites branches de pruche et les autres des écriteaux portant cette
+devise: "Victoire et liberté ou la mort!"
+
+Il divisa ses troupes en quatre corps. Le premier, commandé par le
+colonel Livingston, devait simuler une attaque du côté de la porte
+Saint-Jean; le major brown avait pour mission de menacer la citadelle
+avec le deuxième corps; le colonel Arnold à la tête de quatre cent
+cinquante hommes avait ordre d'enlever les barricades de la rue
+Sault-au-Matelot, tandis que le général Montgomery se chargeait
+d'emporter lui-même les postes de Près-de-Ville et de la rue Champlain.
+Arnold et Montgomery devaient se joindre ensuite à la basse ville et
+marcher ensemble sur la ville haute qu'ils croyaient ouverte de ce côté.
+
+Montgomery, à la tête de la plus forte colonne d'attaque, descend par la
+côte du Foulon et s'avance en ordre de bataille jusqu'à l'anse des Mères
+où il s'arrête un instant pour lancer deux fusées, signal qui doit
+avertir les trois autres divisions de marcher à l'assaut. Il est quatre
+heures.
+
+Le général continue d'avancer avec ses sept cents[16] hommes. Le
+défilé se resserre de plus en plus, et les assaillants ne peuvent
+marcher que deux ou trois de front. A leur droite mugit le fleuve dont
+les vagues soulevées par la tempête déferlent violemment sur la plage en
+jetant des glaçons jusque sous les pieds des soldats. A gauche se dresse
+la masse énorme et noir de la falaise qui, en cet endroit tombe
+perpendiculairement. Aveuglés par la neige qui leur fouette la figure,
+embarrassés par les glaçons qui encombrent la voie, les Bostonnais
+n'avancent que lentement. Le premier en avant de tous, Montgomery les
+encourage de la voix et de l'exemple.
+
+[Note 16: Hawkins, _Picture of Quebec_.]
+
+Le jour se lève et l'on commence à entrevoir la barricade qui ferme le
+défilé de Près-de-Ville, ainsi qu'un hangar qui se dresse au sud du
+sentier et se détache encore indécis sur le fond noirâtre du fleuve.
+Chacun amortit le bruit de ses pas et l'on continue d'approcher. A
+cinquante verge de la barrière, Montgomery commande la halte. On
+s'arrête, on écoute. Rien que le clapotage des vagues et les sifflement
+du vent contre les saillies de roc.
+
+L'un des officiers d'état-major s'offre à aller reconnaître le poste.
+Seul il s'avance et vient s'arrêter à quelques pas seulement de la
+barricade. Aucun mouvement au dedans, partout le silence.
+
+Le coeur palpitant de joie et d'espoir, il revient en grande hâte vers
+le général et lui dit rapidement à voix basse:
+
+--Ils dorment tous!
+
+--Hourra! en avant! crie Montgomery.
+
+Et tous s'élancent au pas de charge vers la barrière.
+
+Ils n'en sont plus qu'à vingt pas, lorsque la barricade vomit une
+décharge de mitraille. Les premiers rangs des Bostonnais sont broyés,
+balayés, par cet horrible feu d'enfilade. Éblouis par l'éclair, aveuglé
+par la fumée, ceux qui suivent s'arrêtent frémissants d'épouvante. Le
+colonel Campbell, qui se trouvait aussi en avant, n'aperçoit plus son
+chef Montgomery.
+
+--Général! où êtes-vous? s'écrie-t-il avec angoisse.
+
+Seuls les cris des blessés et le râle des mourants qui se tordent sur la
+neige, lui répondent.
+
+Une seconde volé de mitraille part de la barricade et renverse d'un seul
+coup ceux qui se trouvent en deçà du tournant de la falaise. Deux ou
+trois à peine se relèvent tout sanglants, et, affolés, se rejettent en
+désordre sur le gros de la colonne.
+
+La panique s'empare de tous. Le sauve-qui-peut est général, et,
+culbutant les uns sur les autres, les Bostonnais s'enfuient éperdus vers
+le Foulon.
+
+Ce poste de Près-de-Ville était défendu par quarante-sept hommes, dont
+trente Canadiens-Français sous le commandement du capitaine Chabot et du
+Sieur Alexandre Picard, huit miliciens et neuf marins Anglais servant
+comme artilleurs sous le capitaine Barnsfare, maître d'un transport
+retenu dans la rade. Le pignon du hangar qui s'élevait à côté de la
+barricade avait été percé et l'on avait mis neuf canons en batterie dans
+cette embrasure. On faisait bonne garde au poste et l'on avait vu venir
+les Bostonnais. Le Capitaine Chabot qui en fut aussitôt prévenu donna
+l'ordre de ne faire aucun bruit et de les laisser s'approcher davantage.
+Les artilleurs, mèches allumées, se tenaient cachés près des pièces
+chargées d'avance à mitraille. Quand les assaillants ne furent plus qu'à
+une vingtaine de pas, chabot commanda le feu. Les neuf canons tonnèrent
+avec l'effet terrible que nous avons vu. [17]
+
+[Note 17: Nos historiens ne s'accordent pas sur le nombre d'hommes que
+les Bostonnais perdirent en cette occasion. Garneau mentionne treize
+morts, en comprenant le général Montgomery. Hawkins n'en compte pas
+plus, tandis que Sanguinet, qui écrivait à cette époque et que nos
+écrivains se plaisent d'ailleurs à suivre, dit que l'on trouva
+trente-six hommes tués près de la barrière ainsi que quatorze blessés,
+sans compter ceux qui se noyèrent en se sauvant. J'incline d'autant plus
+à me ranger du côté de Sanguinet que ce qu'il avance se trouve corroboré
+par le témoignage d'une personne qui vivait lors du siège et demeurait à
+Près-de-Ville dans la maison la plus proche, en deçà de la barricade.
+Voici ce que cette personne--elle avait quinze ans lors du siège de
+1775--raconta à M. le docteur Wells, à l'âge de quatre-vingt-douze ans.
+Elle était très-intelligente, et, malgré son grand âge, me dit le
+docteur, elle jouissait de la plénitude de ses facultés. Son nom de
+fille était Mariane Marc:
+
+"Le trente-et-un décembre, à cinq heures et demie du matin, disait-elle,
+nous allions sortir nos cuves de la cave quand un effroyable coup de
+canon fit trembler la maison. Épouvantées nous nous sauvons dans la et
+nous fourrons sous les cuves. Nous y restâmes longtemps. Enfin vers sept
+heures et demi nous sortîmes de notre cachette et nous nous hasardâmes à
+ouvrir la porte. Un vieillard passait qui nous dit qu'on avait tiré le
+canon et qu'on en ignorait encore le résultat. Dans le courant de la
+matinée nous vîmes passer dix-huit voitures recouvertes de prélarts et
+chargées de Bostonnais qui avaient été tués en avant de la barrière."
+
+En admettant, d'après le témoignage de Mariane Marc, que chaque voiture
+portât deux cadavres--ce qui est le me moins que l'on doit supposer--nous
+nous rencontrons justement avec Sanguinet qui prétend qu'il y eut
+trente-six Bostonnais tués à cette affaire de Près-de-Ville.]
+
+Après avoir été chaudement reçus par les troupes chargées de défendre
+les remparts, Livingston et Brown, dont l'attaque n'était d'ailleurs
+qu'une feinte, s'étaient repliés sur le quartier général. Il ne nous
+reste donc plus qu'à rejoindre la division d'Arnold et à développer les
+péripéties du combat de la rue Sault-au-Matelot qui fut le plus
+meurtrier, le plus long, le plus émouvant et le plus décisif de toute la
+nuit.
+
+Aussitôt qu'il avait aperçu, par-dessus les hauteurs du faubourg
+Saint-Jean, les fusées lancées par Montgomery, le colonel Arnold s'était
+mis en marche avec sa division. Il allait à la tête de la colonne, ayant
+à son côté Marc Evrard qu'il avait nommé officier de son état-major,
+autant pour s'attacher le jeune homme, qu'il estimait beaucoup, que pour
+s'attirer la sympathie des Canadiens, et faire taire la jalousie des
+soldats de la compagnie d'Evrard qui murmuraient hautement de se voir
+commandés par un étranger.
+
+Ils traversèrent sans obstacle le faubourg Saint-Roch et le quartier du
+Palais qui étaient tout-à-fait déserts, et, après avoir longé le Parc,
+débouchèrent dans la rue Saint-Charles.
+
+On sait que la rue Saint-Paul n'existait pas alors et que la marée
+venait presque baigner la base du roc, ne laissant au pied du précipice
+que l'étroit passage qui existe encore en arrière de la rue Saint-Paul,
+en bas de la porte _Hope_. A cet endroit le rocher forme en tombant une
+saillie considérable; là s'élevait la première barricade, barrant
+l'extrémité de la vieille rue Sault-au-Matelot.
+
+Bien que les Bostonnais avançassent le plus doucement possible, on les
+entendit ou on les aperçut de la haute ville; car à peine le colonel
+Arnold, en arrivant à la première barrière, allait-il en donner
+l'assaut, que la fusillade éclata du haut des remparts.
+
+Ces premiers coups de feu firent beaucoup de mal aux assaillants. Une
+balle vient frapper à la jambe Arnold, qui tombe à la renverse. On
+s'empresse autour de lui, Marc Evrard le premier. Au même instant une
+seconde décharge de mousqueterie part de la haute ville et renverse
+Evrard tout sanglant auprès du colonel.
+
+Un homme se précipite hors des rangs et se jette, désespéré, vers le
+jeune homme qui fait d'inutiles efforts pour se remettre sur pied.
+
+--Vous êtes blessé! monsieur Marc, s'écrie Tranquille en le soutenant
+avec une tendresse indicible.
+
+--Oui, Célestin. La fatalité me poursuit!
+
+Incapable de faire le moindre mouvement et voyant qu'il sera plus
+nuisible qu'utile aux siens, Arnold demande à être transporté à
+l'Hôpital-Général, et ordonne qu'on emporte Evrard en même temps que
+lui.
+
+Il a remis le commandement de l'avant-garde au capitaine Morgan, ancien
+perruquier de Québec, mais officier plein de bravoure.
+
+Déjà Tranquille enlevait dans ses bras Marc à moitié évanoui et
+l'emportait à lui seul, lorsque le colonel l'arrêta du geste:
+
+--Mon ami, dit-il au Canadien, je sais tout l'intérêt que vous portez à
+votre maître et combien vous désirez le rendre vous-même à
+l'Hôpital-Général; mais vous pouvez nous être ici de la plus grande
+utilité. M. Evrard et vous étiez les deux seules personnes en état de
+nous conduire dans ces rues tortueuses et noires. Maintenant que votre
+maître est blessé vous seul restez pour guider nos troupes.
+
+--Que le diable emporte vos troupes! s'écria Tranquille avec colère.
+
+Ces cris ranimèrent un instant Marc Evrard qui saisit aussitôt la cause
+de cette altercation et dit au Canadien:
+
+--Au nom de mon père que tu aimas tant, Célestin, au nom de tout ce que
+j'ai de plus cher au monde, je te supplie d'obéir au colonel!
+
+--Moi, Célestin Tranquille, vous abandonner ainsi! Que le diable
+étrangle plutôt tous les Bostonnais.
+
+Evrard fit un effort suprême qui le dégagea à demi des bras de
+Tranquille auquel il dit d'une voix que la douleur rendait haletante:
+
+--Si tu ne m'écoutes pas je refuse de me laisser panser, ou j'arrache de
+ma blessure tout appareil qu'on y mettra!
+
+Tranquille parut hésiter. Arnold lui dit:
+
+--Je vous donne ma parole, mon ami, que votre maître sera traité avec le
+plus grand soin, et sous mes yeux.
+
+Sur un signe du colonel deux homme s'approchèrent et s'emparèrent de
+Marc Evrard qui murmura d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme:
+
+--Du courage, mon bon Célestin, et si tu veux que je me laisse vivre,
+fais-moi ce dernier sacrifice...
+
+Tranquille lâcha prise en essuyant une grosse larme qui roulait sur sa
+joue rugueuse.
+
+Les rangs s'ouvrirent au-devant d'Arnold et de Marc Evrard que l'on
+emporta à l'Hôpital-Général.
+
+Toute cette scène s'était passée en quelque secondes, et Tranquille
+avait à peine vu disparaître son infortuné jeune maître que déjà le
+capitaine Morgan entraînait ses gens à l'assaut. Le Canadien bondit à
+côté de lui en s'écriant:
+
+--Mille massacres! malheur au premier que je rencontre!
+
+Et dépassant tous les autres il s'élance le premier sur la barricade en
+s'aidant des mains et des pieds. La sentinelle l'aperçoit et fait feu
+sur lui. Elle a tiré trop vite et la balle siffle à l'oreille de
+Tranquille qui se donne un dernier élan et saute sur la barrière. Mais
+le factionnaire a eu le temps de saisir son arme par le canon et frappe
+le Canadien d'un violent coup de crosse à la tête.
+
+Malgré sa force herculéenne Tranquille chancelle et s'abat en murmurant:
+
+--Pas de chance!
+
+Et il reste étendu sans mouvement.
+
+Le capitaine Morgan, qui venait après lui, a saisi le moment où la
+sentinelle frappait Tranquille pour passer son épée au travers du corps
+du factionnaire qui s'affaisse en jetant un cri d'appel. Dans un instant
+la barrière se couvre de Bostonnais qui sautent en dedans et courent au
+poste où la garde, commandée par le capitaine McLeod, des Royal
+Emigrants, est désarmée sans coup férir.
+
+McLeod, raconte Sanguinet fut averti par les factionnaires de l'approche
+des Bostonnais. Il feignit de n'en vouloir rien croire. La garde voulut
+prendre les armes, il s'y opposa; de manière que les Bostonnais
+s'emparèrent de la barrière, ainsi que des canons qui étaient sur un
+quai et firent tout la garde prisonnière. Alors le capitaine McLeod
+feignit d'être saoul et se fit porter par quatre hommes. Il y avait tout
+lieu de croire qu'il avait quelque intelligence avec les Américains. Il
+fut mis ensuite aux arrêts jusqu'au printemps par les autorités
+anglaises.
+
+Le capitaine Morgan avait vu tomber Tranquille. A peine fut-il maître du
+poste qu'il donna l'ordre de chercher le Canadien. On le retrouva tout
+couvert de sang en ne paraissant donner aucun signe de vie. Morgan
+s'emporta, jura, cria que c'était vraiment jour de malheur. Mais cela ne
+ranima point ce pauvre Tranquille, et Morgan resta sans guide. Il lui
+fallut suspendre sa marche jusqu'au jour.[18]
+
+[Note 18: Historique.]
+
+Bientôt après la prise de la barrière, le lieutenant-colonel Green le
+rejoignit avec le reste de la colonne qui occupa seulement quelques
+maisons en dedans de la barricade. Il se passa alors une scène assez
+curieuse.
+
+Les premiers bruits de l'attaque des assiégeants du côté de la campagne
+et sur la barricade de la rue Sault-au-Matelot, avaient été entendus
+dans la haute ville. Aussitôt l'on sonna les cloches à toute volée,
+tandis que les tambours battaient le rappel. Chacun se leva et courut
+aux armes. Les écoliers et quelques citoyens qui étaient de piquet cette
+nuit-là, descendent dans la rue Sault-au-Matelot où l'on devait se
+rassembler en cas d'alerte, poussent jusqu'à la barrière la plus
+avancée, et tombent au milieu des Bostonnais qui les entourent et leur
+tendent la main en leur criant:
+
+--Vive la liberté!
+
+Ces pauvres gens restèrent ahuris! Quelques écoliers alertes
+s'échappèrent, mais on s'empara des moins ingambes et on les désarma.
+
+Le premier qui se rendit fut Nicolas Cognard, personnage de notre
+connaissance qui, par hasard, se trouvait cette nuit-là de service. A
+peine se vit-il entouré d'ennemis qu'il se saisit brusquement de son
+mousquet... et le présenta au premier Bostonnais venu en lui disant:
+
+--Mon bon Monsieur, ne me faites pas de mal... Je suis un homme
+inoffensif... Je n'ai jamais tiré un seul coup de fusil...
+
+La peur lui faisait claquer les dents.
+
+--Ce n'est pas de ma faute, voyez-vous... si je me trouve ainsi armé au
+milieu de braves citoyens américains... Le général Carleton nous
+tyrannise, nous, pauvres Canadiens, et, l'un des premiers, malgré mon
+âge avancé, il m'a forcé à prendre les armes contre vous..., moi dont
+toutes les sympathies ont toujours été pour votre cause... Menacé des
+derniers tourments, j'ai dû paraître céder et monter la garde avec les
+autres... Mais, encore une fois, je vous assure que ce fusil n'a jamais
+fait de mal à personne... Non, sur mon honneur, monsieur l'officier!
+
+Le soldat à qui il s'adressait n'entendait pas un mot de français, mais
+il vit aisément qu'il avait affaire à un homme de bonne volonté et le
+désarma en souriant. Le capitaine Morgan avisant Cognard qui se
+confondait devant le soldat, lui tendit la main et lui dit:
+
+--Vous êtes donc des nôtres, Monsieur?
+
+--Qui, général, à bas l'Angleterre! vive le Congrès! cria Cognard de
+toute la force de son aigre voix de fausset.
+
+Les écoliers qui avaient pou s'échapper étaient remontés a la haute
+ville en toute hâte. Ils arrivèrent à la course sur la place d'armes, où
+toute la garnison était déjà rassemblée, en criant que les ennemis
+étaient dans la rue Sault-au-Matelot.
+
+Carleton crut d'abord ces enfants sous l'effet de quelque aveugle
+panique. Il donna l'ordre au colonel McLean de courir à la basse ville
+afin de savoir au plus tôt la vérité. Ce dernier revint en criant à
+tue-tête que de fait les ennemis étaient dans le Sault-au-Matelot, et
+qu'ils s'étaient emparés de la première batterie et de toute la garde
+qui la défendait.
+
+--"Citoyens, dit alors Carleton, voici le moment de montrer votre
+courage. Prenez confiance, je reçois à l'instant un message de
+Près-de-Ville qui m'annonce que le corps d'armée qui a tenté d'enlever
+la barrière vient d'être repoussé avec perte. On croit même que le
+commandant ennemi est parmi les morts. Quant à l'attaque du côté de la
+campagne elle n'a rien de sérieux et les assaillants ont déjà battu en
+retraite.--Major Nairne et vous, capitaine Dambourgès, prenez deux cents
+hommes et descendez à la basse ville pour soutenir ceux qui défendent la
+dernière barricade. Vous, capitaine Laws, à la tête de votre détachement
+du 7e, sortez par la porte du Palais et allez prendre l'ennemi en queue
+dans la rue Sault-au-Matelot. Le capitaine McDougal vous appuiera avec
+sa compagnie. Quant à vous, colonel Dupré [19], restez pour le moment
+près de moi afin de vous porter, au premier signal, avec vos Canadiens,
+sur le point le plus menacé."
+
+[Note 19: Le colonel LeComte Dupré qui commandait les Canadiens-Français,
+se distingua lors du siège de 1775, et son nom fut mis en tête de la
+liste d'honneur que le général Carleton envoya au Secrétaire d'État,
+Lord Germaine, après la retraite des Américains. Parmi les Canadiens
+signalés l'on remarque encore, dans les dépêches, les noms du major
+L'Écuyer et des capitaines Bouchette, Laforce et Chabot. _Hawkin's
+Picture of Quebec._]
+
+Le jour se levait. Lorsque Nairne et Dambourgès arrivèrent à la basse
+ville, les Américains avaient occupé la rue Sault-au-Matelot dans
+l'espace de deux cents pas jusqu'à la seconde barrière qui, en arrière
+de la maison servant aujourd'hui de bureau à M. A. Campbell et à M.
+Jacques Auger, interceptait toute communication avec le reste de la
+ville basse. La rue Saint-Jacques n'existait pas encore et la mer venait
+battre le quai de Lymburner, en arrière. Ce quai, avec la maison de
+Lymburner, bâtie à l'endroit où s'élève aujourd'hui la banque de Québec,
+étaient défendus par quelques pièces de canon.
+
+Les Bostonnais s'étaient retranchés dans les maisons qui s'étendaient de
+chaque côté de la rue Sault-au-Matelot, et dans cet étroit défilé qui
+conduit de la base du rocher à la porte Hope. La projection de la
+balaise protégeait ces derniers contre le feu des canons de la barrière.
+"Ainsi placés, dit Garneau, les combattants formaient un angle, dont le
+côté parallèle au cap était occupé par les assaillants, et le côté
+coupant la ligne du cap à angle droit et courant au fleuve, était
+défendu par les assiégés qui avaient une batterie à leur droite."
+
+Avant l'arrivée de Nairne et de Dambourgès amenant du secours au
+capitaine Dumas qui commandait le poste menacé, les assiégeants se
+seraient peut-être emparés déjà de la seconde barrière, sans le
+dévouement d'un Canadien fort brave et robuste nommé Charland, qui, au
+milieu des balles, s'avança sur la barricade et tira en dedans les
+échelles que les Bostonnais y appliquaient pour la franchir.
+
+Il était temps de prendre l'offensive et d'attaquer les maisons prises
+par l'ennemi, surtout celle qui faisait le coin de la barrière, et par
+les fenêtres de laquelle les Bostonnais tirait sur les nôtres à feu
+plongeant.
+
+Le capitaine Dambourgès et les Canadiens sautent dans la rue, en dehors
+de la barricade, et vont appliquer contre cette maison les échelles
+enlevées aux assaillants. Dambourgès grimpe jusqu'à la fenêtre du
+pignon, lâche son coup de fusil, s'élance à l'intérieur et fonce avec sa
+baïonnette dans une chambre occupée par les Bostonnais. Les Canadiens
+l'y suivent et tombent à grands coups sur les ennemis. A la vue de ces
+enragés qui frappent ferme et dru, les Américains perdent la tête,
+jettent leurs armes et se sauvent dans le grenier ou dans les caves.
+
+Ce fut le commencement de la déroute de la division Arnold. Excités par
+ce succès les Canadiens continuent à traquer les Bostonnais qu'ils
+délogent de maison en maison, en les refoulant sur la barrière du bout
+de la vieille rue Sault-au-Matelot.
+
+Le capitaine Laws n'avait guère plus perdu son temps. Sorti par la porte
+du Palais pour attaquer les ennemis en queue et leur couper le chemin au
+cas où il viendraient à battre en retraite, Laws entre dans une maison
+où la plupart des officiers américains délibéraient sur le parti qui
+leur restait à prendre, et tombe inopinément au milieu d'eux. On
+l'entoure en le menaçant de mort.
+
+--Messieurs, dit froidement Laws, regardez dans la rue. Je suis à la
+tête de douze cents hommes, et, si vous ne vous rendez à l'instant même,
+sur un signe de moi on vous massacre tous!
+
+Ceux-ci remarquent en effet qu'il y a beaucoup de monde dans la rue,
+sans qu'ils en puissent pourtant préciser le nombre, et se rendent
+prisonniers.
+
+Laws n'avait pas deux cents hommes avec lui.
+
+Refoulés en tête, pressés à l'arrière-garde, cernés de toutes parts, les
+Américains ne se défendent plus que mollement, tandis que le feu des
+Canadiens redouble d'intensité.
+
+Alors un homme qui ne se sentit pas du tout à son aise, ce fut M.
+Nicolas Cognard retenu prisonnier par les ennemis et pris entre deux
+feux. Non, jamais mortel n'eut une frayeur semblable. Tant que les
+Américains avaient été maîtres de la rue Sault-au-Matelot, Cognard était
+tranquillement resté à l'abri des balles dans l'une des maisons occupées
+par l'ennemi. Mais lorsque la déroute des Bostonnais commença, ce fut
+une toute autre chose. Pourchassés de maison en maison, les soldats
+d'Arnold se répandaient effarés dans cette rue fermée à chaque bout, y
+tournoyant comme des fauves dans leur cage, et tirant au hasard et
+souvent les uns sur les autres. La maison ou se tenait Cognard que
+l'épouvante gagnait de minute en minute, fut l'une des dernières dont
+s'emparèrent les nôtres. Les Canadiens y étant entrés par la porte,
+Cognard à que la peur faisait perdre la tête sortit éperdu par la
+fenêtre avec les Bostonnais.
+
+Un Canadien qui l'aperçut lui lâcha un coup de fusil. La balle pénétra
+dans la partie charnue qui terminait l'échine du malheureux Cognard. En
+sentant le coup il poussa un hurlement de douleur et d'effroi. Par
+surcroît d'infortune, en tombant dans la rue, il alla s'asseoir sur la
+pointe de la baïonnette d'un Bostonnais que venait de sauter avant lui
+et n'avait pas encore eu le temps de se relever.
+
+Alors, dominant le tumulte de la bataille, s'élevant au-dessus des
+détonations de la fusillade et du vacarme de la mêlée, on entendit un
+cri aigre, déchirant, inouï.
+
+Cette clameur n'avait presque rien d'humain et tenait le milieu entre le
+_couac_ horripilant que la bouche d'un mauvais plaisant tire de l'anche
+d'une clarinette en y soufflant à plein poumons, et le braiment
+mélancolique de l'âne ou le sinistre hurlement d'un chien misanthrope
+qui se lamente le soir en contant ses chagrins à la lune. Ce cri
+indéfinissable avait quelque chose de tellement étrange, que, d'un
+commun accord, le combat cessa un instant des deux côtés. L'on entendit
+alors une voix lamentable et perçante qui criait dans le plus haut
+diapason que le gosier de l'homme ait jamais atteint:
+
+--Aie...! aie...! Mon Dieu Seigneur! je suis mort!...
+
+Ceci devenait tellement burlesque qu'un énorme éclat de rire traversa le
+champ de bataille.
+
+--M'est avis que voilà un particulier bien malade! s'écria, dans
+l'embrasure d'une fenêtre, le Canadien qui avait tiré sur Cognard en le
+prenant pour un ennemi. _Yankee doodle_, tiens-toi bien; nous allons
+t'en faire voir d'autres encore, mon bonhomme! dit-il en sautant dans la
+rue pour s'élancer avec ses camarades à la poursuite des Bostonnais qui
+se massaient de plus vers le bout de la vieille rue Sault-au-Matelot.
+
+Il s'en alla tomber les deux pieds dans le dos de Cognard qui, toujours
+étendu à plat ventre, redoubla ses cris frénétiques.
+
+--Ah çà! qu'est-ce que tu as donc, toi? dit le Canadien en s'arrêtant
+près de lui pour recharger son fusil.
+
+Cognard leva vers le Canadien une figure bleuie par l'effarement, et se
+mit à trépigner des pieds et des mais comme un enfant pâmé.
+
+--Mais veux-tu bien te taire, braillard! on n'entend que toi, ici!
+
+Il lui allongea en même temps un grand coup de pied, car voyant que ce
+poltron était un Canadien il le prenait pour l'un des combattants et
+avait honte de l'entendre se lamenter ainsi.
+
+Cognard voulut crier plus haut encore... mais il manqua de vois et
+s'évanouit...
+
+Comme les nôtres refoulaient de plus en plus les Américains, on entendit
+du côté des ennemis plusieurs voix qui criaient:
+
+--Ne tirez plus, Canadiens, vous allez tuer vos amis!
+
+L'on crut d'abord à une feinte et nos gens continuèrent à fusiller la
+masse compacte qui grouillait devant eux. Mais comme les mêmes paroles
+se répétaient avec plus d'instance parmi les Bostonnais, les nôtre
+cessèrent le feu et reconnurent quelques-uns de leurs amis qui avaient
+été faits prisonniers à la garde. Les Bostonnais présentèrent en même
+temps la crosse de leurs fusils et se rendirent prisonniers.
+
+Le combat avait duré deux heures.
+
+Dans cet engagement nous n'eûmes que dix-sept hommes tués et blessés,
+dont un seul Canadien-Français perdit la vie, selon que le constatent
+les registres de N. D. De Québec. Le lieutenant Anderson de la marine
+royale fut trouvé parmi les morts.
+
+Les Américains eurent vingt hommes tués et une cinquantaine de blessés,
+et plus de quatre cents prisonniers qui furent, pour le moment, conduits
+et enfermés au Séminaire. [20]
+
+[Note 20: Voici l'état de la division d'Arnold faite prisonnière dans la
+rue Sault-au-Matelot:
+
+ 1 Lieutenant-colonel,
+ 2 Majors,
+ 8 Capitaines,
+ 1 Adjudant,
+ 1 Quartier-Maître,
+ 4 Volontaires
+ 350 Soldats, tous sans blessure;
+ Et 44 Officiers et soldats blessés,
+ En tout 426 prisonniers.
+]
+
+Les mémoires du temps nous ont transmis le récit de ce combat d'une
+manière si détaillée, qu'il m'a fallu les suivre de bien près,
+l'imagination n'ayant guère de champ libre en pareil cas, lorsque l'on
+tient surtout à ne point fausser l'histoire. Voir les mémoires de
+Sanguinet, de Badeaux, etc., et l'oeuvre de Garneau.
+
+Dans le courant de cette matinée glorieuse où la capitale dut son salut
+surtout à la bravoure des se citoyens, le général Carleton, anxieux de
+savoir si le général Montgomery se trouvait parmi les morts à
+Près-de-Ville, donna l'ordre à M. James Thompson d'aller explorer
+l'avant-poste où commandait le capitaine Chabot.
+
+Parmi le nombre de cadavres que l'on tira de sous la neige qui les
+recouvrait en partie, l'on remarqua trois officier et un sergent. Celui
+qui paraissait être l'officier supérieur en grade avait reçu deux balles
+dans la tête et avait en outre une jambe fracassée. Son bras gauche
+sortait de la neige et semblait faire un signe d'appel désespéré, tandis
+que le corps restait tordu par un dernier spasme de souffrance, les
+genoux étant violemment ramenés vers la tête.
+
+Une épée à pommeau d'argent était étendue près de lui. M. Thompson s'en
+empara et monta au Séminaire afin de demander à quelqu'un des officiers
+américains de vouloir bien aller identifier avec lui les cadavres
+relevés à Près-de-Ville.
+
+A peine fut-il entré dans la chambre où se trouvaient les malheureux
+officiers de la division d'Arnold, que l'un d'eux se mit à fondre en
+larme. Il avait reconnu l'épée de son général.
+
+Le corps de Montgomery fut transporté dans une maison de la rue
+Saint-Louis, la seconde en deçà du coin de la rue Sainte-Ursule; elle
+appartenait à un nommé François Gobert [21]
+
+[Note 21: Cette petite maison, qui existe encore, mais branlant la tête
+comme un vieillard décrépit, porte aujourd'hui (1875) le numéro 42.]
+
+Dans le courant de la journée le général Carleton ordonna que Montgomery
+fut inhumé décemment, mais sans aucune démonstration publique. Il fut
+enterré sous les yeux de M. Thompson, en dedans du bastion Saint-Louis,
+avec ses deux aides-de-camp--MM. Mcpherson et Cheeseman--que l'on avait
+trouvés morts à ses côtés--et tous les soldats américains qui avaient
+été tués durant la nuit précédente. [22]
+
+Ainsi mourut glorieusement à l'âge de quarante ans, Richard Montgomery
+que la grande république américaine considère à bon droit comme l'un de
+ses héros. Ayant d'abord servi sous le drapeau britannique, il avait
+aidé à la prise de Québec, en 1759. Plus tard il se maria avec une
+Américaine, fille du juge Livingston, adopta les principes politiques de
+son beau-père, et embrassa la cause de l'indépendance des colonies. Sa
+fin chevaleresque eut un grand retentissement aux États-Unis, où, en
+considération de son patriotisme, on lui éleva un monument; tandis que,
+en Angleterre, les grands défenseurs de la liberté faisaient retentir le
+Parlement de son éloge [23]
+
+[Note 22: Le corps du général seul fut déposé dans un cercueil, et c'est
+ce qui permit à M. Thompson de le reconnaître en 1818, lorsque le neveu
+du général, M. Lewis, vint réclamer au nom des États-Unis les restes
+d'un parent illustre et malheureux.]
+
+[Note 23: La plupart de ces détails qui concernent la mort de Montgomery
+sont tirés d'un opuscule de M. J. LeMoine, intitulé "_The Sword of
+Brigadier General Richard Montgomery_", et composé en grande partie du
+journal de M. Thompson.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE SEPTIÈME
+
+ ALICE
+
+
+Pendant que j'écrivais le récit des évènements tumultueux qui précédent,
+plus d'une fois il m'a semblé voir le doigt effilé de quelqu'une de mes
+lectrices tourner rapidement ces feuilles toutes remplies d'un bruit
+assourdissant de combats, et comme empreintes d'une sombre couleur de
+sang; à plusieurs reprises j'ai vu se lever vers moi de grands yeux
+bleus ou noirs, tandis qu'une bouche mutine s'entrouvrait pour me dire:
+
+--Eh mais! quand donc finirez-vous de nous raconter ces affreuses
+batailles qui ne sont rien moins qu'amusantes, pour nous parler un peu
+de votre héroïne, à laquelle--il nous faut bien vous l'avouer--nous
+commencions à nous intéresser quelque peu!
+
+--Vraiment, madame, cet aveu ainsi que votre impatience éveillent en moi
+quelque orgueil. Cependant vous avez dû prévoir, au début de ce livre,
+que ce n'était pas la simple histoire d'un amour heureux et paisible
+dont j'allais avoir l'honneur de vous entretenir, mais bien plutôt
+d'évènements heurtés, où l'éternel poème de deux coeurs fortement épris
+l'un de l'autre serait traversé par la plus violente des passions, la
+jalousie, et par ce terrible fléau, ce châtiment de l'humanité, la lutte
+à main armée de l'homme contre son semblable. Si donc vous daignez me
+suivre jusqu'à la fin, il faut vous résigner à passer par toutes les
+phases de ce récit orageux. Et certes! trop heureux serais-je encore si
+de ces trois cents pages, une seule vous émouvait au point qu'une de vos
+larmes vint à y perler, dût votre main impatiente feuilleter le reste du
+livre, de ce mouvement rapide et dédaigneux que l'on vous connaît
+lorsqu'un ouvrage a le tort impardonnable de ne vous pas intéresser.
+
+Comme on l'a dit souvent, la seule grande et importante question qui
+remplisse toute la vie de la femme, c'est l'amour. Chez la jeune fille
+qui s'ignore elle-même et n'a pas encore ressenti les froissements de la
+vie réelle, cet irrésistible besoin d'aimer atteint les limites extrêmes
+de la passion. L'heureux élu de son coeur est tout pour elle, et pour
+celui qu'elle aime elle abandonnera tout, si l'on veut entraver son
+amour.
+
+Il me faudrait une plume tombée de l'aile d'Abdiel, cet ange des
+regrets, pour trouver les mots dignes de rendre tout l'expression de la
+souffrance d'Alice après qu'elle eût été si violemment séparée de son
+fiancé. Il y avait en elle deux âmes distinctes: une âme de génie et une
+âme de jeune fille. Elle avait de ces tristesses profondes comme en
+éprouverait un ange exilé sur cette terre et qui se souviendrait des
+cieux. Elle avait aussi des naïvetés d'enfant.
+
+Depuis que Marc Evrard avait été banni de la ville, Alice était
+complètement restée étrangère à toute préoccupation extérieure. Sa
+douleur avait élevé autour d'elle comme un rempart qui la séparait du
+monde. Rien n'existait plus pour elle ici-bas que l'image de son
+malheureux amants toujours présente à son esprit. Le regard d'angoisse
+qu'il lui avait jeté en partant était le dernier dont elle se souvint;
+la pression de sa main la dernière qu'elle eût ressentie, et le son de
+sa voix le dernier qui eût vibré à son oreille.
+
+James Evil--on se doute bien qu'il s'était hâté de profiter de
+l'éloignement de son rival--avait beau venir, presque chaque jour, lui
+parler de ses _sentiments_ pendant de longues heures, non seulement elle
+ne lui répondait pas, mais elle ne l'entendait point. Elle le voyait si
+peu même qu'elle était encore à s'apercevoir qu'il manquait une oreille
+à Evil, perte qui cependant lui faisait une assez odieuse figure à ce
+digne capitaine et qui, en tout autre temps, aurait valu à l'officier
+les moqueries de la jeune fille en vain M. Cognard tâchait-il, dix fois
+le jour, de faire valoir aux yeux de sa fille tous les avantages qu'elle
+tirerait de son union avec l'officier anglais; en vain le revêche
+belle-mère, dame Gertrude, lui glissait-elle à demi-voix toutes les
+allusions perfides que sa langue venimeuse lui suggérait contre Marc,
+Alice n'entendait rien que la voix éplorée de l'amour d'Evrard, qui
+chantait tristement dans son coeur.
+
+Souvent, au commencement du siège, elle allait, suivie de sa fille de
+chambre, errer sur le rempart qui regarde les plaines d'Abraham. Là,
+tandis que la soubrette effrayée se blottissait à l'abri d'un mur,
+Alice, debout, le coude appuyé sur le parapet, qu'elle dominait de toute
+sa tête, la joue appuyée sur ses doigts repliés, passait de longues
+heures à regarder les deux camps des Bostonnais. Les boulets passaient
+en hurlant non loin d'elle, et les bombes s'en venaient éclater dans les
+environs, qu'elle ne daignait même pas le remarquer. Eh! que lui
+importait la vie si jamais plus elle ne devait le revoir!
+
+Elle s'exposait souvent à tel point que plus d'une fois les artilleurs
+que faisaient, en cet endroit, le service des pièces, voulurent la
+persuader de s'éloigner; mais elle les regardait alors d'un air si
+décidé qu'ils finirent par la laisser tranquille. Souvent les officiers
+vinrent la contempler à distance en admirant sa taille svelte et
+finement cambrée; ils ne l'appelaient plus que "la belle amazone".
+
+Evil ne fut pas longtemps à ignorer ces escapades romanesques et
+accourut un jour auprès de la jeune fille pour la supplier de quitter un
+endroit si périlleux et surtout de n'y plus revenir. Le regard qu'Alice
+daigna cette fois laisser tomber sur lui contenait tant de dédain qu
+l'officier battit en retraite sans oser insister davantage. Reculant de
+quelques pas il dévora dans un silence farouche la colère qui grondait
+en lui à la vue de l'amour profond voué à son rival. Car lui aussi
+aimait Alice: Il l'aimait avec rage!
+
+Le soir du même jour, autant pour se venger de la dédaigneuse Alice que
+pour l'empêcher de s'exposer encore, Evil condescendit à se plaindre à
+Madame Cognard--qu'il méprisait de tout son coeur--des imprudentes
+sorties de sa belle-fille.
+
+Ce soir-là dame Gertrude ne dit rien; mais dans l'après-midi du
+lendemain quand Alice voulut sortir, madame Cognard se trouva près de la
+porte.
+
+Jamais bouche de belle-mère n'improvisa pareille semonce. Nous ne la
+répéterons pas; il nous faudrait tremper notre plume dans du vitriol
+pour en reproduire toute la virulence.
+
+Alice n'essaya même pas de l'interrompre et garda son grand air de reine
+qui avait le don d'exaspérer au plus haut point la mégère. Quand à bout
+d'invectives et le coeur vide de venin, dame Gertrude s'arrêta épuisée,
+haletante de fureur, Alice lui répondit d'une voix douce et ferme:
+
+--Je ne fais rien de blâmable où je vais, madame, puisque je m'y rends à
+la vue de tout le monde. D'ailleurs comme le devoir d'une bonne mère est
+d'accompagner partout sa fille, libre à vous de venir avec moi!
+
+Et, profitant du paroxysme de rage qui paralysait les mouvements de
+madame Cognard, Alice ouvrit la porte, sortit et se dirigea vers le
+bastion Sainte-Ursule où elle prit sa place et sa position accoutumées.
+
+On était à la fin de décembre. Une couche épaisse de neige couvrait la
+plaine à perte de vue, en descendant vers la rivière Saint-Charles et en
+remontant la vallée jusqu'au pied des Laurentides. Une large bande de
+nuages d'un rouge violacé zébrait le ciel et se reflétait en
+demi-teintes sur la neige onduleuse. Au fond de la vallée près du
+couvent de l'Hôpital-Général, et là-bas, sur les hauteurs de Sainte-Foye
+et près du bois de Gomin, l'on entrevoyait des taches noires qui
+s'agitaient en tous sens. De temps à autre un éclair flamboyait au
+milieu de ces masses confuses, et les bombes des assiégeants, après
+avoir tracé dans l'air un orbe rapide, venaient s'abattre sur la ville
+avec un sourd bourdonnement.
+
+Alice, le sein gonflé de muets sanglots, suivait tous les mouvements de
+ces points noirs qui s'agitaient au loin.
+
+--Où était-il, atome perdu dans l'immensité de cet horizon? Que
+faisait-il? Le reverrait-elle un jour?
+
+Tel était le cercle fatal et restreint où, durant de longues heures,
+tournait sa pensée désolée...
+
+Le même soir le père Cognard fit une scène à sa fille.
+
+--J'en apprends de belles sur votre compte, mademoiselle! lui dit-il
+durement, comme ils allaient se mettre à table.
+
+Madame Cognard s'était empressée de dénoncer à son mari les sorties
+_scandaleuses_ de sa fille et s'était plainte à lui, en larmoyant, la
+digne femme, du peu de respect que lui témoignait Alice. Les femmes du
+caractère de dame Gertrude ont toujours des larmes à leur service. D'où
+les tirent-elles? Où se trouve chez elles ce réservoir intarissable? On
+n'a jamais pu le savoir.
+
+Aux premières paroles que lui adressa son père, Alice pressentit un
+orage et releva la tête.
+
+--Je crois, par ma foi, que vous devenez folle! poursuivit Cognard en
+haussant la voix. Aller vous exposer ainsi sur les remparts et afficher
+devant tout le monde votre amour insensé pour un misérable rebelle que
+le gouverneur a fait chasser de la ville! Eh! mais voulez-vous donc vous
+perdre à tout damais dans l'esprit des honnêtes gens et de plus
+compromettre votre malheureux père!... Daignerez-vous au moins me
+répondre, Mademoiselle! S'écria-t-il, la figure empourprée et s'animant
+de plus en plus.
+
+Alice, le coeur affreusement serré, ne trouvait rien à dire.
+
+En face de ce mutisme, la colère du père Cognard monta, monta jusqu'à la
+fureur, et, frappant sur la table un grand coup de poing qui fit sauter
+les assiettes:
+
+--Vous ne voulez point parler! Soit! Mais je vous signifie, moi, que si
+vous avez le malheur de retourner sur les remparts, je saurai vous
+montrer que est le maître ici! Entendez-vous!
+
+Un second coup de poing, plus violent que le premier s'abattit sur la
+table où toute la vaisselle tressauta bruyamment. Il n'y a pas de pires
+tyrans avec les femmes que ces hommes lâches qui tremblent devant la
+menace d'un autre homme.
+
+--Et puis, vociféra Cognard en terminant, vous voudrez bien traiter
+madame votre mère, ici présente, avec tout le respect qui lui est dû, ou
+sinon!...
+
+Un troisième coup de poing appuya ces paroles.
+
+Alice que cette colère bruyante--elle y était habituée depuis
+longtemps--bien loin de l'effrayer, avait ramenée à tout son sang froid,
+se leva, et calme, digne:
+
+--Puisque vous l'ordonnez, mon père, dit-elle, je ne sortirai plus. Mais
+sachez bien ceci: c'est que d'arracher de mon coeur l'amour que j'ai
+voué à un infortuné, victime d'une atroce calomnie--amour que vous avez
+d'abord encouragé, mon père--vous n'en avez maintenant ni le droit ni la
+puissance! Cet amour me vient de Dieu qui en fera ce qu'il voudra. Quant
+à madame, si elle veut être respectée, qu'elle se respecte d'abord
+elle-même en me traitant avec les égards qui sont dus à votre fille.
+
+Et Alice se retira.
+
+Le père Cognard cassa deux assiettes, et de rage dame Gertrude éclata en
+sanglots spasmodiques.
+
+Alice regagna sa chambre qui était située à l'étage supérieur et se jeta
+sur son lit où, toute sa fermeté l'abandonnant soudain, elle fondit en
+larmes.
+
+Se fille de chambre qui avait eu connaissance de l'altercation la
+rejoignit aussitôt, et s'agenouilla près du lit d'Alice en tâchant de la
+consoler.
+
+Une souffrance identique rapproche les infortunés, Lisette aussi était
+frappée d'un amour malheureux. Elle aimait Tranquille qui s'était
+volontairement exilé avec Marc Evrard. Elle s'empara de la main de sa
+maîtresse. Longtemps elles pleurèrent ensemble sans se dire un mot. Les
+douleurs muettes ne sont pas celles que se comprennent le moins.
+
+Il y avait plus d'une heure qu'elles mêlaient ainsi l'amertume de leurs
+larmes, lorsqu'on entendit craquer les marches de l'escalier. Un moment
+après la voix grincheuse de dame Gertrude se fit entendre de l'autre
+côté de la porte qu'on se garda bien d'ouvrir:
+
+--Que faites-vous donc, Lisette? Vous n'êtes bonne qu'à flâner partout.
+Votre maîtresse doit avoir fini de vos services?
+
+--Je l'aide à se déshabiller, répondit Lisette avec cette intonation
+sèche que savent prendre les serviteurs quand ils se savent supportés en
+arrière.
+
+--Dépêchez-vous alors, impertinente, on a besoin de vous.
+
+Et madame Cognard redescendit l'escalier en grommelant
+
+--Tu vas m'aider à me mettre au lit dit Alice. Je suis brisée!
+
+Quant elle eut couché sa maîtresse, avec tous ces petits soins dont
+seules les femmes ont le secret, Lisette allait s'éloigner quand Alice
+la rappela:
+
+--Donne-moi mon _piéchon_, dit-elle, j'ai les pieds froids comme glace.
+
+Le _piéchon_ était une invention d'Alice et qui révélait d'une manière
+charmante le côté juvénile du double caractère de la jeune fille.
+
+C'était un tout petit manchon qui, du temps qu'il était neuf, avait
+protégé, à la promenade, les mains délicates d'Alice contre les morsures
+du froid. Maintenant qu'il était un peu passé, elle s'en servait la nuit
+pour réchauffer ses pieds froidis. Et voilà comment le manchon était
+devenu _piéchon_. L'expédient était neuf et le mot pittoresque.
+
+Quand le manchon fut introduit sous les draps, Alice fourra dans
+l'ouverture étroite et chaudement entourée d'une ouate épaisse, ses
+petits pieds blancs délicatement veinés de bleu, aux ongles polis et
+nacrés, pieds mignons qui se blottirent dans ce réduit duveteux en
+palpitant comme deux tourterelles, lorsque, surprises par un vent glacé,
+elles accourent se tapir dans le mol édredon de leur nid.
+
+Restée seule, Alice sentit sa pensée monter et planer dans le vague de
+ces rêveries profondes qui, bien que des plus noires, ne sont cependant
+pas sans charmes. "La mélancolie n'est-elle pas le plaisir de ceux qui
+n'en ont plus?" a dit un auteur aussi délicat analyste du coeur de
+l'homme que charmant écrivain. [24] Nous ne saurions la suivre dans le
+vol infatigable de son inquiète pensé. Qui jamais pourra suivre l'essor
+des rêveries d'une jeune fille, et apprécier l'immensité du trésor de
+dévouement contenu dans un être aussi frêle?...
+
+Quelques jours plus tard eut lieu le combat de la rue Sault-au-Matelot.
+M. Cognard dont nous avons raconté les mésaventures, fut rapporté chez
+lui sur une civière.
+
+En le voyant tout couvert de sang Alice fut frappée d'une anxiété
+poignante. Car après tout elle aimait son père.
+
+Quant à madame Cognard, elle cria, feignit de s'arracher les quelques
+cheveux qui lui restaient, et eut une de ces crises de nerfs que les
+femmes de son acabit ont rendus classiques.
+
+Mais M. Lajust [25] chirurgien du temps, vint bientôt rassurer Alice.
+Après avoir pansé les deux blessures de Cognard, il assura qu'elles
+n'avaient absolument rien de dangereux et que son patient serait sur
+pied en moins d'un mois, mais qu'il s'écoulerait encore plusieurs
+semaines avant qu'il pût s'asseoir sur la dure.
+
+[Note 24: Charles Nodier dans les _Proscrits_.]
+
+[Note 25: Voyez les mémoires de P. de Sales Laterrière.]
+
+Tandis qu'Alice, un peu consolée, regagnait sa chambre, madame Gertrude
+s'installait, en arrêtant bruyamment le dernier flot de ses larmes.
+
+Alice était à peine rentrée chez elle que Lisette vint la trouver.
+
+--Mademoiselle! dit-elle en accourant tout essoufflée, on dit qu;'une
+partie de l'armée des Bostonnais a été faite prisonnière. Si vous me le
+permettez je vais aller aux renseignements afin d'avoir des nouvelles de
+M. Evrard.
+
+--Et de Célestin? repartit Alice qui sourit au milieu de ses larmes.
+
+Et puis avec angoisse:
+
+--Pourvu, mon Dieu! qu'il ne lui soit pas arrivé malheur! Va, Lisette,
+et reviens bien vite!
+
+La soubrette partit comme un trait.
+
+Elle n'apprit que bien peu de choses en ville, sinon que tous les
+prisonniers américains étaient gardés au Séminaire. La brave fille, qui
+du reste craignait peu de se compromettre de la sorte, y alla tout
+droit. Plusieurs citoyens de la ville gardaient les prisonniers. Malgré
+ses supplications Lisette ne put communiquer avec aucun des captifs.
+
+Cependant elle insista si longtemps auprès de l'un des gardiens, qui
+était un ouvrier de sa connaissance, que celui-ci consentit à aller aux
+informations. Au bout d'une demi-heure d'absence, il revint avec ces
+quelques renseignements qu'il avait arrachés par bribes d'un officier
+américain que entendait un peu le français:
+
+Un jeune Canadien, de Québec, petit de taille et pâle, avait, au
+commencement du mois, pris du service dans la division d'Arnold qui,
+après avoir reconnu en lui un jeune homme instruit et décidé, l'avait
+fait officier... Ce jeune homme avait été blessé à la jambe au
+commencement du combat, en même temps que le colonel Arnold. Tous deux
+avaient été emportés à l'Hôpital-Général... Arnold avait promis que son
+jeune ami serait traité avec la plus grande attention... Quant au
+serviteur du jeune officier--un Canadien aussi,--sa grande taille et sa
+force extraordinaire l'avaient fait remarquer de tous les Bostonnais. Il
+avait reçu un coup de crosse à la tête... Ramassé sans connaissance sur
+la barricade, il avait donné signe de vie comme on le jetait parmi les
+morts... Il avait alors été amené au Séminaire avec les autres
+prisonniers... Le chirurgien qui avait visité sa blessure ne désespérait
+pas de le sauver...
+
+Bien vite Lisette avait reconnu qu'il s'agissait de Marc Evrard et de
+Tranquille. Le coeur serré, mais non sans espoir elle reprit le chemin
+du logis de sa maîtresse.
+
+Comme elle traversait la grande place du marché, elle s'arrêta court,
+et, introduisant sa main dans la poche de sa robe, elle y chercha
+quelque objet dont elle reconnut aussitôt la présence avec une évidente
+satisfaction.
+
+Elle changea de direction, et, d'une allure plus rapide, s'en alla
+frapper à la porte du docteur Lajust.
+
+On la fit entrer. Le médecin était de retour de chez M. Cognard et se
+trouvait seul.
+
+--Qu'y a-t-il à votre service, mon enfant? lui demanda-t-il en la
+reconnaissant pour l'avoir souvent vue chez Cognard dont il était le
+médecin ordinaire.
+
+Lisette tira de sa poche le louis d'or que Marc lui avait fait donner
+par Tranquille, et le présenta au docteur.
+
+--Veuillez donc me dire, Monsieur, fit-elle en rougissant jusqu'au
+front, si l'on meurt d'un coup de crosse de fusil sur la tête?
+
+--Cela dépend du plus ou moins de violence du coup et de la vigueur de
+la constitution de celui qui le reçoit, répondit en souriant le médecin.
+Cependant je puis vous dire qu'une blessure à la tête, dont on ne meurt
+pas sur le champ, est rarement mortelle. On en guérit même assez vite.
+
+--Oh! merci! dit Lisette qui essaya de glisser le louis d'or dans la
+main du docteur.
+
+Mais celui-ci le repoussa doucement.
+
+--N'est-ce que cela? demanda-t-il.
+
+--Pardon, Monsieur le docteur, reprit Lisette enhardie, mais si ce n'est
+pas abuser de votre bonté, veuillez donc me dire encore si une balle
+reçue dans la jambe fait une blessure dangereuse?
+
+--Diable! s'écria M. Lajust, il paraît que le malheureux garçon auquel
+vous vous intéressez est joliment endommagé! Eh bien généralement ces
+sortes de blessures guérissent assez facilement, pourvu toutefois
+qu'elles soient bien soignées.
+
+--Merci, oh! merci pour ces bonnes paroles! s'écria Lisette dans une
+sympathique explosion de joie.
+
+Et elle offrit de nouveau sa pièce d'or au docteur.
+
+Celui-ci la lui rendit et lui dit:
+
+--Non vraiment! je l'aurais trop aisément gagnée! Mais dites-moi donc
+pourquoi ou pour qui me demandez-vous cela.
+
+--Oh! répondit Lisette, ceci est mon secret!
+
+--Oh! dans cas, gardez-le, mon enfant. C'est du reste le devoir d'un
+médecin de respecter les secrets.
+
+En voyant que Lisette se retirait:
+
+--Bonjour, la belle enfant, dit en la reconduisant le galant docteur.
+
+--Merci mille fois, monsieur fit Lisette avec une révérence.
+
+Elle vola plutôt qu'elle ne courut chez sa maîtresse qui l'attendait
+depuis deux heures avec un impatience extrême.
+
+Nous n'assisterons pas à l'entretien de la soubrette et d'Alice, car
+vraiment cela mènerait trop loin.
+
+Ajoutons seulement que lorsqu'une heure plus tard, Lisette appelée pour
+le service de la maison quitta sa maîtresse fort affligée des nouvelles
+qu'elle venait d'apprendre, la soubrette murmura, à part soi, en
+descendant rapidement:
+
+--Je veux bien coiffer sainte Catherine si je n'ai pas vu Célestin avant
+quinze jours!
+
+
+
+
+ CHAPITRE HUITIÈME
+
+ CE QUE FEMME VEUT
+
+
+Après les échecs désastreux du 31 décembre, l'armée américaine,
+considérablement affaiblie par la capitulation de toute la division
+d'Arnold, recula sa ligne de circonvallation à près de deux milles de la
+ville assiégée. Quoique privés de plus du tiers de leurs forces, les
+Bostonnais n'en continuèrent pas moins le blocus.
+
+On ne sait ce dont il faut le plus s'étonner dans ce siège, ou de la
+folie des assiégeants ou de la timidité du général Carleton qui n'osa
+jamais, avec les forces supérieures dont il pouvait disposer, faire une
+sortie qui eût certainement écrasé la petite armée des Bostonnais et
+déterminé la levée immédiate du siège. C'est assez généralement
+l'habitude de l'histoire de reporter toute la gloire d'une guerre, d'un
+siège, d'une campagne, sur le commandant en chef; à tel point que,
+lorsqu'on lit le récit de ces grands faits d'armes qui ont fait retentir
+les siècles des temps modernes et de l'antiquité, on ne songe presque
+jamais à se rendre compte des difficultés vaincues par les soldats dont
+la bravoure assure, après tout, le gain des batailles. Les auteurs,
+habitués depuis longtemps à ne célébrer que le génie, plus ou moins
+réel, du général, font tellement converger avec lui tous les
+rayonnements de la gloire, que nous nous laissons habituellement
+entraîner après eux à n'admirer que ce demi-dieu dont le
+resplendissement éclipse tous ceux qui l'entourent.
+
+Mais lorsque, sans me lisser fasciner par les panégyristes de Carleton,
+je me demande si ce fut bien lui qui, par la force de son courage ou de
+son génie, ou par les efforts d'une volonté intelligente, sauva le
+Canada lors de l'invasion de 1775, je ne peux me convaincre, malgré la
+meilleure volonté du monde, qu'il eût personnellement une bien grande
+part au succès de nos armes. Les capitulations successives du fort
+Chambly et de Saint-Jean, de Montréal et des Trois-Rivières d'où nous
+avons vu Carleton décamper devant l'ennemi avec une merveilleuse
+diligence, la timidité d'un général qui se laisse assiéger par des
+forces de beaucoup inférieures aux siennes sans jamais tenter une sortie
+contre l'ennemi, font beaucoup pâlir à mes yeux l'auréole de gloire
+qu'on s'est plu à poser sur la tête de ce gouverneur.
+
+En remontant même des grands effets aux petites causes, lorsque j'en
+viens enfin à me demander ce qui serait advenu si un homme du peuple,
+obscur soldat, nommé Charland, n'eût pas, au grand péril de ses jours,
+retiré en dedans de la seconde barricade de la rue Sault-au-Matelot, les
+échelles à l'aide desquelles les Bostonnais allaient franchir ce dernier
+obstacle, et si le capitaine Chabot et Dambourgès n'avaient point
+personnellement fait preuve d'une aussi prompte et ferme décision, il me
+paraît que le salut de Québec et la gloire future de Sir Guy Carleton
+eussent été singulièrement compromis!
+
+Pour qu'on sache bien que ce jugement, tout sévère qu'il peut paraître,
+ne m'est point dicté par quelque sotte animosité de race, je me hâte
+d'ajouter que Sir Guy Carleton, s'il n'avait pas l'âme d'un héros, n'en
+était pas moins un homme au coeur excellent et qui sut, pendant tout la
+durée de son administration, s'attirer et conserver la confiance, voire
+même l'affection des Canadien-Français. Et certes! c'est un mérite dont
+on doit lui tenir compte pour peu qu'on veuille se rappeler le
+gouvernement tyrannique de son successeur exécré, Frédérick Haldimand.
+
+Le siège ou plutôt le blocus de la ville continua donc en dépit des
+pertes terribles essuyées par les Américains, qui ne pouvaient même plus
+continuer le bombardement, leurs pièces ayant été démontées par
+l'artillerie de la place.
+
+Les assiégés comptaient si bien n'être jamais forcé de capituler qu'ils
+élevèrent sur les murs, du côté des faubourgs, un énorme cheval de bois,
+avec une botte de foin devant lui et cette inscription: "_Quand ce
+cheval aura mangé cette botte de foin, nous nous rendrons._"
+
+Il arriva, dans l'une des premières semaines de 1776, un fait qui prêta
+bien à rire aux dépens des Bostonnais. Les sieurs Lamothe et Papineau
+vinrent de Montréal pour informer le général Carleton que la situation
+des Américains était loin d'être meilleure dans le haut de la Province.
+Déguisés en mendiants, ils arrivèrent tous deux au camp des Bostonnais
+devant Québec. Il y passèrent deux ou trois jours tendant la main pour
+demander l'aumône, et constatant du coin de l'oeil combien était grande
+la détresse de cette bande déguenillée qui n'avait la témérité de
+continuer le blocus que parce qu'on avait la faiblesse de la laisser
+faire. Enfin ils s'avancèrent jusqu'à la dernière garde où, ayant obtenu
+un morceau de lard, l'un d'eux se mit à le faire cuire.
+
+Soudain l'autre s'empare du lard et s'enfuit dans la direction de la
+ville. Le premier jette des cris de paon et court sus à son camarade
+qu'il rejoint aux dernières limites du camp. Il se bousculent, se
+chamaillent et se donnent même des taloches, au grand plaisir des
+soldats qui rient à pleine gorge des deux prétendus mendiants et les
+excitent à se rosser d'importance. D'un adroit croc en jambe le voleur
+renverse le poursuivant, et, serrant sa proie sur sa poitrine, franchit
+le cercle des curieux que s'écartent du reste pour lui donner plus de
+chance, et s'enfuit vers la ville.
+
+L'autre se relève furieux et s'élance à la poursuite de son camarade.
+Mais feignant aussitôt d'être empêché de courir par son bissac de
+mendiant, il s'arrête auprès de la dernière sentinelle et lui dit:
+
+--Tenez donc mon sac que je rejoigne mon compagnon que emporte mon lard.
+
+--Cours! cours! répond le complaisant factionnaire en prenant le sac, tu
+vas l'attraper!
+
+--Pas autant que toi! murmure notre homme qui prends ses jambes à son
+cou.
+
+Les deux compères, l'un courant après l'autre ne cessèrent cette course
+effrénée qu'aux portes de la ville qu'on leur ouvrit aussitôt qu'ils se
+furent fait connaître.[26]
+
+[Note 26: Voyez les _Mémoires_ de Sanguinet, page. 124, et le _Journal_
+de J.-Bte. Badeaux, page 250, édition publiée par M. l'abbé Verreau.]
+
+Dans le cours du mois de janvier, avec l'autorisation du général
+Carleton, le colonel McLean enrôla dans son régiment des _Royal
+Emigrants_ quatre-vingt-quinze des prisonniers bostonnais qu'on avait
+faits le trente-et-un décembre. Les citoyens protestèrent contre cette
+imprudence qui mettait tant d'ennemis armés au milieu d'eux. Les
+Américains, contents de la liberté relative qu'on leur donnait, se
+comportèrent d'abord assez bien. Mais au but de quelques jours plusieurs
+rompirent sans façon un engagement qu'ils n'avaient contracté sans doute
+que dans le but de recouvrer plus aisément leur liberté entière, et
+désertèrent avec les armes qu'on leur avait données. McLean instruit par
+l'expérience réinstalla les autres en prison dans les casernes de
+l'artillerie où tous les Américains pris dans la nuit du 31 décembre
+avaient été transférés après quelques jours passés au Petit-Séminaire.
+
+Mes lectrices ne sont pas sans se souvenir de la promesse que Lisette
+s'était faite à elle-même de pénétrer jusqu'à son amoureux Célestin
+Tranquille. Ces promesses-là, vous le savez, mesdames, c'est le diable!
+
+ "Désir de _femme_ est un feu qui dévore;
+ Désir de _fille_ est cent fois pire encore!"
+
+Or donc huit jours ne s'étaient pas écoulés que Lisette s'était déjà
+présentée plusieurs fois au Séminaire afin de tâcher de séduire les
+gardes et de revoir son amant. Elle eut beau dire qu'elle était la soeur
+du blessé, faire la chattemite, enfin mettre en jeu toutes les
+coquetteries agaçantes quel les plus honnêtes femmes se permettaient en
+pareille occurrence, rien n'y fit. Les gardiens restaient comme des
+statues de bronze que les oeillades les plus brûlantes ne sauraient
+émouvoir.
+
+Sur ces entrefaites les prisonniers furent transférés dans les casernes
+de l'artillerie[27] qu'on avait pris le temps de disposer de manière à
+les recevoir. Lisette qui ne se laissait pas aisément rebuter y alla
+tout aussitôt. La première personne qu'elle aperçut montant la garde à
+la porte fut ce menuisier de sa connaissance qui lui avait déjà procuré
+des nouvelles de Tranquille.
+
+[Note 27: Ces casernes situées à gauche de la porte du Palais, maintenant
+démolies, furent construites par le gouvernement français en 1750, à la
+place d'autres qui s'y élevaient longtemps même auparavant.]
+
+--Monsieur Mathurin, dit-elle, je ne veux rien vous cacher à vous; il
+faut que vous m'aidiez à revoir mon amoureux.
+
+--Oh! oh! repartit l'autre, votre petit coeur en tient donc de ce gros
+Tranquille? Je vous en fais mon compliment mam'zelle Lisette. Si le
+gaillard a l'âme aussi tendre qu'il a la tête dure, je vous promets un
+bon mari.
+
+--Il est donc mieux!
+
+--Mieux? c'est-à-dire qu'il est sauvé. C'est égal, il avait reçu tout de
+même un fameux coup, et le chirurgien qui l'a soigné dit qu'il faut que
+ce diable de Célestin ait la caboche solide pour y avoir résisté.
+
+--Mon bon Mathurin, laissez-moi donc le voir?
+
+--Ta, ta, ta... voyez un peu ce petit lutin de fille si ça sait déjà
+bien vous enjôler un homme!... Monsieur Mathurin par ci!... mon bon
+Mathurin par là!... Tout ça c'est de la frime, Lisette. Tu fais les yeux
+doux au père Mathurin pour arriver plus sûrement jusqu'à l'autre. On
+connaît ça.
+
+--Eh mais dites donc, mon cher Monsieur Mathurin, quand vous alliez voir
+Luce Côté, dans le temps--votre femme aujourd'hui et qui est encore
+assez jolie oui-dà...--
+
+--Oui, ma foi! fit Mathurin en clignant de l'oeil d'un air goguenard, un
+assez beau brin de femme et encore pas mal conservée, hein, Lisette?
+
+--Pardine! Eh bien, Monsieur Mathurin, quand vous lui faisiez votre cour
+si l'on vous eût tout à coup emprisonné pour un motif qui n'aurait eu
+rien de déshonorant, eussiez-vous trouvé bien mauvais que votre petite
+Luce eût honnêtement cherché à attendrir un gros méchant gardien comme
+vous pour tâcher d'aller vous consoler dans votre cachot?
+
+--Non, c'est vrai, petite sournoise. Ce n'est pas que je blâme ta
+manière d'agir; mais je ne peux rien faire pour te contenter, Lisette.
+La consigne est là...
+
+--La consigne... la consigne... où avez-vous trouvé ce vilain mot, père
+Mathurin? Pas sous votre rabot de menuisier, j'imagine!
+
+--Non, certes! c'est depuis que je suis devenu soldat.
+
+--La belle avance! On perd donc tout à fait le coeur à ce beau métier de
+tueur d'hommes?
+
+--Non, mais on y apprend que le devoir passe avant tout.
+
+--Le devoir! le devoir! fit Lisette en frappant du pied, tandis qu'un
+sanglot faisait trembler sa voix. Eh bien, mon devoir à moi est de
+revoir Célestin, pour le soigner et le consoler s'il en a besoin!
+
+--Que veux-tu ma pauvre Lisette... Eh mais! écoute... je crois qu'il me
+vient une idée.
+
+--Vite! votre idée, vite, mon cher bon Mathurin!
+
+--Mon cher bon Mathurin!... Ah! friponne... Ah! ah!
+
+--Vous me faites mourir, à la fin!
+
+--Un peu de patience, petit démon. J'en ai encore au moins pour une
+demi-heure à monter ma garde et je ne peux pas bouger d'ici sans risquer
+qu'on me loge une balle dans la tête pour me payer de ma désobéissance à
+cette consigne que sembles aussi peu connaître que respecter; ce qui
+serait bien embêtant pour moi, Lisette. Mais quand on viendra me
+remplacer j'irai trouver le chef du poste et je lui dirai:--Il y a là,
+mon capitaine, un beau brin de fille, et brave et honnête...
+
+--Vous pouvez l'affirmer sans crainte, père Mathurin.
+
+--Je crois bien, certes! Eh bien, mon commandant, cette pauvre créature
+du bon Dieu est là qui se lamente à la porte, et qui pleure toutes les
+larmes de son corps parce qu'on refuse de lui laisser voir son frère qui
+est blessé; un bon diable, après tout, mon capitaine, et qui n'est entré
+dans la rébellion que par seul attachement à son maître qu'il n'a pas
+voulu quitter... Et bien d'autres choses encore que je lui dira,
+Lisette, à mon capitaine. Et j'espère lui faire entendre raison; car
+vois-tu je crois que je lui ai un peu sauvé la vie dans l'affaire de la
+rue Sault-au-Matelot!
+
+--Vrai, Mathurin! oh alors, vous me l'aurez sauvée à moi aussi! Mais
+va-t-il falloir que j'attende ici tout ce temps-là?
+
+--Non, Lisette, cela ne ferait pas du tout! Va-t'en plutôt à l'église
+faire un bout de prière. Quant tu auras joint un peu tes menottes
+blanches sur ces petites lèvres couleur de rose qui feraient venir l'eau
+à la bouche des anges, et que tu auras dit comme ça au bon Dieu: "Mon
+Dieu vous savez que je suis une assez bonne fille, pas trop méchante,
+après tout, et que j'aime ce pauvre Célestin Tranquille qui m'aime aussi
+de tout son coeur et m'a promis de faire de moi sa petite femme. Eh
+bien, mon Dieu, voilà que ce pauvre garçon est bien malade d'un coup de
+crosse de fusil et qu'on veut m'empêcher de le voir! Cela est-t-il
+raisonnable, mon Dieu, de séparer ainsi deux de vos créatures qui ne
+demandent qu'à s'aimer pour pouvoir vous aimer davantage toutes les
+deux... ensemble avec les petits enfants que vous leur enverrez plus
+tard?..." Et ainsi de suite, Lisette. Mais tu sauras lui parler bien
+mieux que moi, et je crois qu'il t'écoutera.
+
+Je reviendrai dans une demi-heure? demanda Lisette qui frétillait
+d'impatience.
+
+--Disons dans une heure car il me faudra le temps de parler au
+capitaine.
+
+--Merci, père Mathurin, vous êtes un brave homme et je vous aime bien.
+
+Lisette partit en courant, comme si la rapidité de ses allures eût dû
+abréger la durée du temps.
+
+Une heure ne s'était pas encore écoulée que la jeune fille revenait aux
+Casernes. L'entrevue de Mathurin avec le chef de poste, qui était le
+capitaine Cugnet, [28] n'avait pas été longue puisque Lisette aperçut
+notre homme qui fumait à la porte, tout en causant avec la sentinelle
+qui l'avait relevé de faction.
+
+[Note 28: Mémoires de Sanguinet.]
+
+Du plus loin qu'elle vit Mathurin, Lisette comprima de sa main
+tremblante les battements précipités de son coeur qui faisait le diable
+à quatre sous le fichu. Elle s'approcha en proie à une grande agitation
+nerveuse.
+
+L'espérance et la crainte la troublaient tellement tour à tour qu'elle
+n'osa point parler la première à Mathurin qui l'avait vue venir et
+prenait un malin plaisir à l'observer du coin de l'oeil. Enfin le brave
+homme eut pitié d'elle et se retourna tout à coup.
+
+--Tiens! dit-il c'est vous, mademoiselle? Donnez-vous la peine d'entrer.
+C'est d'elle que je te parlais tout à l'heure, fit-il en s'adressant au
+factionnaire. Ordre du capitaine.
+
+La sentinelle s'inclina et Lisette, précédé de Mathurin, pénétra dans
+cette bienheureuse prison qui renfermait son cher Célestin, et qui était
+pour lors le but de tous les voeux et des aspirations de la jeune fille.
+
+Comme ils passaient dans le vestibule, Mathurin, après s'être assuré
+qu'ils n'étaient pas écoutés, arrêta Lisette et lui dit:
+
+--J'ai obtenu assez facilement du capitaine la permission de vous
+laisser voir Tranquille en affirmant que vous êtes la soeur du
+prisonnier. Mais si vous voulez le revoir encore, il fut que vous me
+promettiez de ne revenir ici qu'aux jours où je serai de garde, les
+mardis à deux heures de relevée. D'abord vous ne réussiriez pas en vous
+adressant à d'autres qu'à moi, et puis vous pourriez me mettre dans de
+mauvais draps si la menterie que j'ai faite pour vous servir venait à
+être découverte. Vous voir une fois la semaine ce n'est pas le diable;
+mais enfin ça vaut mieux que rien.
+
+Elle promit tout ce que lui demandait Mathurin.
+
+On nous dispensera d'assister à cette première entrevue de Lisette et
+Célestin qui entrait en convalescence. Il ne s'y dit rien qui puisse
+intéresser particulièrement le lecteur dont l'imagination saura suppléer
+aisément à tout ce que nous en pourrions raconter, lorsque nous aurons
+dit, toutefois, que Tranquille, une fois la première émotion passée, se
+montra fort intimidé, et que mademoiselle Lisette à la faconde que l'on
+connaît à la soubrette l'entretien n'en alla pas moins bon train.
+
+Bien qu'il ne parlât que par monosyllabes, Tranquille répondit très à
+propos; car déjà Lisette avait su le dompter à sa main, et le gros
+Célestin, qui se serait bien donné garde de regimber, promettait d'être
+le mari le plus soumis que jamais petite femme ait, comme on dit
+vulgairement, mené par le bout du nez.
+
+
+
+
+ CHAPITRE NEUVIÈME
+
+ LE COMPLOT
+
+
+La dernière quinzaine de janvier et tout le mois de février s'écoulèrent
+sans que Lisette manquât une seule fois d'aller voir son amoureux, à
+chaque mardi où Mathurin était de service. Tous les prisonniers étant
+détenus dans la même pièce, afin d'en faciliter la garde, les entrevues
+de Lisette et de Célestin avaient lieu en présence de tant de monde que
+je ne vois pas que les plus collets montés y puissent trouver à redire.
+
+On était au commencement du mois de mars et la soubrette venait encore
+une fois de pénétrer jusqu'à son amant pour lors entièrement remis de sa
+blessure. Ils causaient tous deux dans un coin de la vaste salle, un peu
+isolés des autres prisonniers qui étaient tous occupés diversement à
+tromper les ennuis de leur captivité.
+
+Lisette qui avait déjà remarqué que Tranquille était encore plus timide
+avec elle que d'habitude et qu'il semblait singulièrement préoccupé,
+constata que décidément maître Célestin avait une idée fixe que
+bourdonnait dans sa grosse tête.
+
+--Évidemment, pensa-t-elle, il voudrait m'en faire part, mais il n'ose.
+Voyons à l'aider, ce gros peureux-là.
+
+Bien doucement elle se mit à lui tendre ces traîtres hameçons que les
+femmes habiles ont toujours su agiter d'une main si provoquante sous le
+bec de cette variété monstre de l'espèce des goujons appelée par les
+Grecs _anthropos_, _homo_ par les latins et comme en français sous la
+désignation d'_homme_.
+
+Malgré toute l'habileté que Lisette savait déployer à ce genre de pêche,
+Tranquille ne se hâtait pas de mordre. Il s'approchait bien de l'appât;
+mais il ne le flairait qu'avec méfiance et au moment où Lisette allait
+donner le suprême coup de ligne, Célestin faisait dans la conversation
+un bond qui le rejetait loin du danger des aveux.
+
+--Oui-dà se dit Lisette, tu ne veux pas mordre, et bien je vas
+t'accrocher moi-même avec mon haim!
+
+Cette manoeuvre extrême réussit quelquefois au pêcheur audacieux.
+
+--Mon bon Célestin, fit-elle en dardant entre ses épais cils bruns
+l'éclair le plus perçant qui ait jamais jailli de l'oeil d'une
+sémillante soubrette, mon bon Célestin, il y a quelque chose que vous
+brûlez de me dire?
+
+Tranquille se sentit piqué et fit un bond. Lisette appuya sa petite main
+sur celle de Tranquille. Ce contact électrique fit perdre la tête au
+pauvre garçon qui se débattit vainement et ne réussit qu'à s'enferrer
+davantage.
+
+Il tenta cependant un dernier effort pour se dégager et voulut
+brusquement changer le sujet de la conversation. Mais Lisette,
+impitoyable, tira tout aussitôt sur la ligne pour prouver au goujon
+qu'il était pris.
+
+--J'attends! dit-elle avec froideur et en retirant avec vivacité sa main
+de celle de Tranquille qui, la voyant si près de la sienne, s'en était
+timidement emparée.
+
+Le pauvre garçon s'agita sur sa chaise et resta la bouche ouverte. Il
+voulait commencer et les mots semblaient figés dans sa gorge. C'était
+comme le dernier spasme du poisson que le pêcheur sort de l'eau.
+
+--Puisque vous n'avez plus rien à me dire, continua Lisette qui fit mine
+de se lever, je m'en vais.
+
+--Attendez! Mam'zelle Lisette, attendez! je vas tout vous dire! s'écria
+Célestin.
+
+Lisette se rassit. Le goujon était tiré à terre et agonisait entre les
+mains du pêcheur. C'était un beau coup de ligne.
+
+--C'est... c'est bien ennuyant, ici, commença Tranquille.
+
+Lisette qui l'avait d'abord regardé avec un grand sérieux lui décocha
+sous le nez un sonore éclat de rire.
+
+--Cela valait bien la peine de se faire tant prier! s'écria-t-elle.
+
+Célestin perdit d'abord contenance: mais ne pouvant plus s'arrêter sur
+la pente si glissante des aveux, il continua:
+
+--Et nous donnerions gros pour nous en aller!
+
+--Ah! fit Lisette dont les sourcils s'élevèrent arqués en point
+d'interrogation.
+
+--Oui, moi surtout qu'on parle de fusiller comme traître, pour faire un
+exemple.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Oh! ne craignez rien, mam'zelle Lisette, nous décamperons avant la
+cérémonie! Mais pour ça il faut que quelqu'un nous aide.
+
+--Il y a tout plein du monde ici.
+
+--Ce n'est pas là l'embarras. Il nous faudrait quelqu'un dans la ville.
+
+--Ah! ah! Et qui donc?
+
+--Dame...
+
+--Un homme sûr?
+
+--Il n'est pas besoin que ce soit un homme.
+
+--Tiens?
+
+--Une femme fiable...
+
+--Ferait l'affaire?
+
+--Oui.
+
+--En connaissez-vous?
+
+--Oui... une.
+
+--Et c'est?...
+
+--Vous.
+
+--Moi!...
+
+--Oui, Mam'zelle Lisette.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Qu'est-ce qu'il faudrait donc faire?
+
+--Ah voilà! dit Tranquille en se frottant l'oreille du bout du doigt. Il
+faudrait d'abord... me promettre...
+
+--De n'en rien dire à personne? repartit Lisette avec humeur. Vous voilà
+bien, vous autres hommes, croyant que vous seuls savez garder un secret!
+(_Avec dépit_) Sachez, Monsieur Célestin Tranquille, qu'une femme peut
+tout aussi bien que vous et même mieux, retenir sa langue... (_A part_)
+surtout quand elle aime...
+
+--Vous dites?
+
+--On ne répète point la messe pour les sourds!... Enfin puisque vous
+n'avez pas confiance en moi gardez vos affaires pour vous.
+
+Elle fit mine de se lever, Tranquille la retint d'un geste suppliant.
+
+--Mam'zelle Lisette, dit-il, ne vous fâchez pas, je vous en prie! Ce
+n'était pas pour moi, mais pour les camarades... qui ne vous connaissent
+pas, voyez-vous.
+
+--Eh bien parlez ou laissez-moi m'en aller.
+
+--D'abord il nous faut des limes.
+
+--Ah! des limes?
+
+--Oui, et des sabres.
+
+--Où trouver tout cela, bon Dieu!
+
+--Écoutez, Mam'zelle Lisette. Vous m'avez dit être passée plusieurs fois
+devant le magasin de M. Evrard et que tout y paraissait en ordre comme
+avant notre départ; que la porte était restée fermée et qu'on ne
+paraissait pas l'avoir forcée.
+
+--Oui, je vous ai dit ça.
+
+--Vous avez ajouté, l'autre jour, que la barrière qui, au commencement
+du siège, fermait le passage en haut de la côte de Lamontagne, est
+ouverte depuis que les Bostonnais se sont éloignés des environs de la
+ville, de sorte qu'on peut aller de la haute à la basse ville sans
+embarras?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, mam'zelle Lisette, je sais que vous n'êtes pas du tout
+peureuse et que si vous voulez aller au magasin de M. Marc vous y
+trouverez tout ce qui nous manque pour nous aider à nous sauver.
+
+--J'emporterai bien des limes dans mes poches. Mais les sabres?...
+
+--En effet, ce n'est pas aisé. Après tout nous n'en avons pas besoin;
+vous trouverez dans une caisse, sous le comptoir, des couteaux de chasse
+que nous avions coutume de vendre aux sauvages où aux voyageurs. Vous
+pourrez bien nous en apporter quelques-uns.
+
+--Hum!... j'essaierai.
+
+--Vous essaierez! oh merci!
+
+--Mais pour ouvrir la porte?
+
+--Voici la clef. M. Evrard en avait deux. Il a gardé l'une et m'a donné
+l'autre, en cas de malheur.
+
+Il restèrent tous deux pensifs durant quelques instants après lesquels
+Lisette se leva et tendit la main à Tranquille.
+
+--Tout cela demande réflexion pour ne pas manquer le coup, lui dit-elle
+de sa voix la plus douce. Je m'en vais y songer et... je pense que mardi
+prochain je vous apporterai sinon tout, du moins une partie de ce qu'il
+vous faut Quant au secret, Monsieur Célestin, soyez sûr qu'il est en
+sûreté.
+
+--Si je n'en avais pas été certain, vous ne me l'auriez pas arraché.
+
+--Qui sait?
+
+Lisette fit part à sa maîtresse du projet qui tendait à faciliter
+l'évasion de Tranquille. Elle lui démontra si bien que Célestin courait
+un grand danger de mort, qu'Alice n'hésita pas à promettre son concours
+à la soubrette.
+
+Alice était bien aise de contribuer à rendre Tranquille à la liberté et
+à son maître qui avait sans doute grand besoin en ce moment de ce
+serviteur dévoué. D'ailleurs ne serait-ce pas un bon tour à jouer aux
+Anglais qu'elle détestait collectivement dans la personne de James Evil?
+
+Elle se doutait que le capitaine qui haïssait tant Marc Evrard serait
+pour beaucoup dans la condamnation du pauvre Tranquille.
+
+Comme on était arrivé au carême et qu'on faisait le soir, à la
+cathédrale, les exercices religieux accoutumés, il fut facile à Alice et
+à sa servante de sortir sans exciter les soupçons, madame Cognard
+gardant la maison avec son mari qui n'était pas encore entièrement
+rétabli de ses blessures.
+
+Quand Alice et la soubrette sortirent pour descendre à la basse ville,
+il faisait déjà nuit. La sentinelle qui montait la garde en haut de la
+côte les arrêta bien pour leur demander où elles allaient à pareille
+heure. Mais Alice lui répondit qu'elles descendaient chercher une dame
+de leurs amis qui craignait de monter seule à la cathédrale. La raison
+fut trouvée bonne, et on les laissa passer.
+
+Ce ne fut pas sans une peur extrême que les deux jeunes filles
+pénétrèrent dans la maison abandonnée.
+
+La main tremblait bien fort à Lisette en introduisant la clef dans le
+trou de la serrure.
+
+Mais quand elles eurent vitement refermé la porte derrière elles pour
+n'être point aperçues des voisins, et qu'elles se trouvèrent dans une
+obscurité complète, elles sentirent courir sur leurs membres le froid de
+la frayeur.
+
+Lisette avait eu soin d'apporter une bougie pour éclairer le magasin:
+mais elle tremblait tellement qu'elle ne put réussir à enflammer
+l'amadou à l'aide du maudit briquet alors en usage.
+
+Ce fut un moment d'une terreur poignante.
+
+Alice arracha le briquet des mains de sa suivante et réussit à faire
+jaillir du caillou l'étincelle bénie. La maîtresse avait de plus que sa
+servante cette force d'âme que donne l'éducation.
+
+Au premier pas qu'elles firent, elles s'arrêtèrent saisies d'effroi.
+Décuplés par l'écho, les craquement du plancher avaient gémi
+sinistrement dans le magasin solitaire.
+
+Elles restèrent un moment immobiles, un pied en avant, les yeux hagards,
+retenant jusqu'au bruit de leur souffle et n'entendant plus que les
+battements précipités de leur coeur qui bondissait sous leur poitrine
+haletante.
+
+N'est-il pas étrange que la demeure de l'homme, lorsqu'elle est
+abandonnée, produise une impression si pénible que les plus braves mêmes
+ont peine à surmonter? Il semblerait que l'âme de ceux qui l'ont habitée
+l'occupent encore, et que vous entendez autour de vous le frémissent de
+leurs ailes invisibles?
+
+La pâle lueur que la bougie répandait faiblement autour des deux jeunes
+femmes donnait un aspect fantastique aux objets environnants. Dans la
+pénombre tombaient du plafond de grandes ombres noires aux formes
+sinistres, dont l'une surtout, avait la forme d'un pendu: touffes de
+cheveux hérissés sur la tête, cou allongé sur lequel tombait une langue
+énorme, bras tordus, longues jambes ballantes et semblant s'étirer
+démesurément dans un effort désespéré pour toucher la terre.
+
+--Mon Dieu que j'ai peur! murmura Lisette. Voyez-vous ce pendu!...
+
+Alice fit un suprême appel! son courage et parvint à secouer la torpeur
+qui envahissait tout sot être.
+
+Elle fit trois pas en avant et éleva la bougie vers le spectre.
+
+--Folle que tu es! dit-elle à Lisette, mais d'une voix saccadée par
+l'émotion, ne vois-tu pas que ton pendu n'est qu'une peau de buffle
+accrochée à cette poutre?
+
+--C'est pourtant vrai! fit Lisette avec un grand soupir. Vilaine peau,
+que tu m'as fait peur!
+
+Allons, s'il faut s'arrêter devant chacun des fantômes créés par ta
+sotte imagination, la frayeur, qui est contagieuse, pourrait bien me
+gagner aussi et nous n'avancerions guère. Et puis il ferait beau aller
+nous évanouir follement ici? dépêchons-nous.
+
+Grâce aux indications précises de Tranquille, Lisette, un peu remise de
+son effroi, trouva bientôt les objets qu'il fallait emporter.
+
+Chacune d'elles prit six couteaux de chasse et quelques limes dont elles
+firent deux paquets séparés.
+
+--Nous ne pouvons pas en emporter plus en une fois, sans être
+remarquées, dit Alice. Nous reviendrons s'il le faut.
+
+--C'est bon, allons nous-en! répondit Lisette que avait grand hâte de
+partir.
+
+Après avoir éteint la bougie elle sortirent et refermèrent la porte sans
+être aperçues. La lumière n'avait pas pu être remarquée du dehors, les
+volets du magasin étant hermétiquement clos.
+
+Elles remontèrent à la haute ville sans être inquiétées et rentrèrent
+sans encombre au logis où Alice s'empressa de cacher les armes dans sa
+chambre.
+
+Huit jours plus tard Lisette, grâce au confiant Mathurin qui vous
+l'aurait promptement éconduite s'il avait pu se douter du tour pendable
+que lui jouait la fillette, Lisette, dis-je, arrivait encore jusqu'à
+Tranquille.
+
+Quand celui-ci l'aperçut les mains vides, un nuage de tristesse passa
+sur son front.
+
+--Vous n'avez donc pas réussi? lui demanda-t-il après lui avoir serré
+les doigts, à les écraser, dans sa grosse main rude.
+
+--Et pourquoi pas?
+
+--Dame! vous n'apportez rien.
+
+--Vous avez donc bien hâte de me quitter?
+
+--O mam'zelle Lisette!... Après ça, si vous aimez mieux me voir fusillé
+pour me garder plus près de vous, je suis prêt à rester.
+
+--Vous voyez bien que j'ai voulu rire, gros enfant.
+
+--Mais enfin...
+
+--Êtes-vous surveillés ici; nous observe-t-on?
+
+--Il n'y a dans cette chambre que les camarades que vous voyez. Encore
+ne s'occupent-ils pas de nous.
+
+Les autres prisonniers causaient entre eux et leur tournaient le dos.
+
+--Eh bien vous allez voir... ce que vous allez voir, dit Lisette.
+
+Et d'une main preste elle dégrafa la jupe de sa robe qui tomba à ses
+pieds avec un bruit sourd.
+
+Eh! mon Dieu, lecteurs, n'allez pas vous voiler les yeux de vos main...
+quitte à regarder entre les doigts.
+
+Lisette était une fille honnête, et la jupe de robe qu'elle avait si
+lestement laissée tomber n'était pas seule; une autre toute semblable
+recouvrait l'énorme panier--cet aïeul de la crinoline--dont les femmes
+de ce temps-là s'affublaient.
+
+Lisette s'assit, retourna la jupe tombée, arma ses doigts d'une paire de
+ciseaux et coupa les fils qui retenaient en-dedans de la jupe une
+douzaine de couteaux-poignards et quelques limes de fin acier.
+
+Cela fut fait en un tour de main, et ce bon Tranquille n'était pas
+encore revenu de sa surprise que déjà Lisette avait repassé sa double
+jupe.
+
+Le canadien fit immédiatement disparaître les armes sous le grabat qui
+lui servait de lit.
+
+--Vous êtes une brave fille dont je serai bien fier de faire ma femme!
+s'écria Tranquille, devenu hardi à force d'enthousiasme.
+
+--Avec mon consentement, monsieur Célestin, s'il vous plaît. Mais
+avez-vous assez de ces armes?
+
+--Hum... je vais en parler aux autres.
+
+Tranquille rejoignit l'un des groupes que se tenait à l'écart.
+
+Après quelques pourparlers il revint trouver Lisette.
+
+--Ces couteaux nous suffiront pour égorger les gardes.
+
+--Ah! mon Dieu! fit Lisette, il vous faudra verser du sang!
+
+--Que voulez-vous? c'est le seul moyen.
+
+--Ah! c'est affreux! Et dire que j'en aurai été la cause!
+
+--En fin de compte, mam'zelle Lisette, s'ils se montrent bons enfants on
+ne les tuera point. On se contentera de les attacher solidement.
+
+--Dans tous les cas, Célestin, s'il fout que vous employiez la violence,
+promettez-moi de ne point faire de mal à ce bon Mathurin qui vous le
+savez, m'a fait permettre de vous voir.
+
+--Je vous jure qu'on le respectera. L'avoir trompé comme ça pour le tuer
+ensuite, ce serait trop fort!
+
+Les amants se quittèrent ne sachant trop s'ils se reverraient jamais, le
+jour où le complot devait éclater n'étant pas encore arrêté.
+
+Tous les deux avaient les larmes plein les yeux
+
+--Vous allez jouer gros jeu, dit Lisette à Célestin. S'il ne vous arrive
+point malheur, si nous nous retrouvons un jour et que vous ne m'ayez pas
+oubliée, je vous laisserai me conduire à l'église pour avoir un petit
+bout d'entretien avec M. le Curé.
+
+Elle disait cela moitié pleurant, moitié souriant. Elle était charmante.
+Ce gros Célestin qui avait déjà l'âme toute troublée perdit ou plutôt
+recouvra tout à fait ses sens.
+
+--Mam'zelle Lisette? dit-il.
+
+--Eh bien?
+
+--Laissez-moi vous embrasser?
+
+--Ce sera la première et la dernière fois... avant notre mariage!
+
+--Tope là, ça y est, Lisette! s'écria Tranquille qui ne se reconnaissait
+plus lui-même.
+
+Il appuya ses grosses lèvres sur la joue de son amante qui s'enfuit
+aussitôt la figure rouge comme une pivoine épanouie sous un chaud rayon
+de soleil.
+
+
+
+ L'ANCIEN RÉGIME AU CANADA [29]
+
+
+Les travaux historiques sur le Canada que M. Parkman poursuit depuis
+quelques années sont suivis avec un intérêt toujours croissant par nos
+compatriotes. Accoutumés depuis longtemps à voir la plupart des
+écrivains d'origine étrangère n'aborder notre histoire que pour la
+travestir, et ne chercher qu'à avilir notre race en répétant des
+assertions fausses et calomnieuses, nous avons salué avec joie cet
+auteur américain, dont les écrits attestaient des recherches
+consciencieuses, et dont les appréciations toujours étudiées, étaient
+souvent impartiales. Ce n'est pas encore toute la justice que nous
+sommes en droit d'attendre; mais c'est un acheminement vers l'entière
+vérité. Narrateur habile, M. Parkman a su faire admirer et aimer notre
+histoire: c'est une conquête qui en assure d'autres.
+
+Après avoir écrit l'histoire de la fondation du Canada dans un premier
+volume intitulé: _Les Pionniers Français dans le Nouveau Monde_, il a
+fait connaître, à son point de vue, l'oeuvre des missions catholiques
+dans la Nouvelle-France sous le titre: _Les Jésuites dans l'Amérique du
+Nord_. Il a raconté ensuite les voyages et les aventures de nos grands
+découvreurs dans un troisième volume qui a pour titre: _La Découverte du
+Grant-Ouest_. La vie et les portraits de Joliet, du père Marquette et de
+La Salle y sont tracés de main de maître.
+
+La suite des événements amenait naturellement l'auteur à raconter
+l'histoire de l'établissement du système féodal au Canada, sous le titre
+de l'_Ancien Régime au Canada_. Cet ouvrage répond-til à l'attente qu'il
+a fait naître? C'est ce que nous allons examiner.
+
+[Note 29: The Old Régime in Canade, by Francis Parkman. Boston; Little,
+Brown and Company, 1574, I vol. in 8º, 448 pages.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE DIXIÈME
+
+ OU JAMES EVIL REPARAIT
+
+
+Quelques jours plus tard, l'un des captifs-porteur d'une lettre adressée
+à Arnold, et dans laquelle les prisonniers bostonnais annonçaient au
+colonel qu'ils étaient en état de recouvrer leur liberté et de lui
+faciliter la prise de la ville--ayant réussi à s'échapper[30], le général
+Carleton fit redoubler de vigilance aux casernes où les Américains
+étaient détenus. Comme il se méfiait cependant quelque peu des
+Canadiens, il enjoignit au capitaine Evil d'aller établir son domicile
+aux casernes de l'Artillerie afin d'y surveiller de près les prisonniers
+et leurs gardiens eux-mêmes.
+
+[Note 30: Mémoires de Sanguinet.]
+
+Evil se logea dans une chambre voisine de l'appartement où les
+Bostonnais étaient emprisonnés.
+
+Or, par une après-midi où notre capitaine, devenu geôlier, charmait les
+ennuis de son nouvel emploi, en tête-à-tête avec un verre de grog de
+vieux rhum de la Jamaïque, son attention fut attirée par un bruit de
+voix que partait de l'appartement voisin. Les portes étant fermées, Evil
+se demandait par où lui pouvait venir ce murmure qu'il n'était pas
+accoutumé d'entendre, quand son attention fut attirée sur le tuyau de
+poêle qui venait de la pièce occupée par les prisonniers et traversait
+la chambre où se tenait l'officier. Ce tuyau se trouvait disjoint prés
+de la cheminée où il aboutissait.
+
+Evil monta sur une chaise et approcha son oreille de l'orifice béant.
+Ainsi placé, les paroles de ceux qui conversaient dans l'appartement
+contiguë lui arrivaient distinctement.
+
+Pour l'intelligence de ce fait il faut dire que les prisonniers
+s'étaient pliants depuis plusieurs jours que leur poêle fumait
+affreusement. On en avait trouvé la cause en constatant que le tuyau,
+brûle en un certain endroit près du poêle, livrait par une assez large
+ouverture un libre passage à la fumée. Un ferblantier qui avait été
+appelé, venait d'enlever la feuille endommagée et de l'emporter chez
+lui, afin d'en prendre la mesure exacte et d'en faire un semblable. Le
+tuyau perdant alors son point d'appui, avait baissé du côté de
+l'appartement des Bostonnais, et s'était disjoint dans la chambre du
+capitaine Evil, établissant ainsi d'une pièce à l'autre un conduit
+acoustique des mieux conditionnés.
+
+Evil tira doucement à soi l'orifice supérieur du tuyau et prêta
+l'oreille aux sons qui lui apportait ce complice involontaire de son
+espionnage.
+
+D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, et puis, soit qu'il
+prêtât plus d'attention, soit que deux des captifs se fussent, à leur
+insu, rapprochés davantage de l'autre extrémité du tuyau, les paroles
+suivantes lui parvinrent clairement, accompagnées mais non couvertes par
+le murmure de la causerie des autres prisonniers.
+
+--C'est donc pour cette nuit? demandait une voix.
+
+--Oui, répondant l'autre.
+
+--A quelle heure?
+
+--Deux heures après minuit.
+
+--Serons-nous prêts?
+
+--...(Ici l'un des prisonniers toussa bruyamment et Evil perdit quelques
+mots)... L'une des deux pentures de la porte est limée, l'autre ne tient
+plus qu'à demi.
+
+--Cela va bien jusqu'ici, mais une fois la porte enfoncée?...
+
+--Une fois la porte enfoncée, nous égorgeons les gardes--ils ne sont que
+douze--à l'aide des poignards que cette jolie brunette a apportés au
+Canadien. A propos, celui-ci s'est réservé le soin de faire passer
+l'arme à gauche à cet officier anglais qui nous a été envoyé ces jours
+derniers pour nous espionner sans doute. Il paraît en vouloir à cet
+officier et dit q'ils ont de vieux comptes à régler ensemble, et qu'il
+tient à s'assurer par lui-même que cet homme ne puisse plus nuire à
+certaines personnes auxquelles notre Canadien semble fort attaché.
+
+--Tiens! pensa Evil, intéressé au plus haut point, comme ça se trouve!
+On m'avait dit, en effet, que le domestique de ce maudit Evrard était du
+nombre des prisonniers. Oui nous réglerons bientôt nos comptes, mais
+d'une toute autre manière que tu penses!
+
+--Quant une fois nous aurons mis les gardiens à la raison, continua la
+voix, nous nous emparerons de leurs fusils ainsi que des munitions, et
+guidés par ce Canadien que connaît tous les êtres de la place, nous nous
+dirigerons en silence vers la porte Saint-Jean très-proche d'ici,
+paraît-il, et dont aucun obstacle ne nous sépare.
+
+--Le poste qui la défend est-il nombreux?
+
+--Il n'est composé que de trente-cinq à quarante hommes que, vu notre
+nombre de beaucoup supérieur, nous massacrerons en un rien de temps.
+
+--Hum! est-on bien sûr de tous ces détails?
+
+--Parfaitement. Une fois en possession de ce poste, nous sommes maîtres
+d'une partie des remparts et d'une forte batterie de canons que nous
+tournons contre la ville. Et, en avant la mitraille sur les citadins!
+
+--Hourra! superbe!
+
+--Chut! pas si haut, on pourrait nous entendre!
+
+--Bah! il n'y a pas de danger! Et après?
+
+--Après, nous mettons le feu à deux ou trois maisons du voisinage pour
+avertir le colonel Arnold, ainsi que nous le lui avons fait savoir par
+notre lettre de l'autre jour, que nous sommes maîtres de la position et
+qu'il n'a qu'à s'approcher pour s'emparer de ce côté de la ville. Une
+fois qu'il nous aura rejoint, il faudra bien que le diable s'en mêle si
+toute la place n'est pas à nous avant le jour!
+
+Je crois, pardieu! que vous avez raison!
+
+Ici suivirent quelques paroles insignifiantes, et ils se fit de l'autre
+côté un grand bruit de ferraille qui couvrit les voix. C'était le
+ferblantier qui venait poser la nouvelle feuille de tuyau.
+
+Evil, qui du reste n'avait plus rien à apprendre, descendit du son
+poste. Un méchant sourire plissait ses lèvres minces. Il se rapprocha de
+la table, se prépara un grand verre de grog qu'il dégusta à petites
+gorgées, en amateur. Après quoi, il se frotta joyeusement les mains et
+sortit.
+
+La nuit vint sans que rien indiquât aux prisonniers que leur complot fût
+découvert. Le silence habituel se fit dans la caserne, et les
+prisonniers qui s'étaient couchés comme d'habitude, mais veillaient sur
+leur grabat, agités par les frissons nerveux de l'attente, n'entendaient
+plus que les pas lents et mesurés de la sentinelle qui marchait de long
+en large, sur les dalles de pierre du corridor.
+
+Tous attendaient avec patience, confiants dans le succès de leur
+entreprise.
+
+Sur les deux heures du matin, Célestin Tranquille se leva
+silencieusement et s'approcha de celui des officiers américains qui
+était l'âme du complot.
+
+--Est-ce le temps? lui demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit l'autre.
+
+--Tandis que Tranquille, un poignard entre les dents, se dirigeait vers
+la porte, tous les autres prisonniers se levaient dans le plus grand
+silence.
+
+En passant près du poêle, Tranquille saisit un lourd tisonnier de fer
+dont on avait laissé l'usage aux prisonniers. Arrivé en face de la
+porte, il introduisit le bout de ce levier improvisé dans une coche
+qu'on avait taillée le soir même sur l'un des montants qui encadraient
+la porte.
+
+Les autres vinrent se ranger derrière lui et l'officier qui devait
+commander au premier rang.
+
+Sur un signe de celui-là, Tranquille se pencha en appuyant de tout son
+poids sur le levier.
+
+Un craquement prolongé retentit, et la porte arrachée de ses gonds déjà
+à moitié rompus, tournoya sur elle-même et s'abattit sur vingt mains
+levées pour la recevoir.
+
+Le passage était libre.
+
+--En avant! cria Tranquille.
+
+Mais il ne fit qu'un pas.
+
+--Apprêtez armes!... joue!... cria dans le corridor une voix tonnante.
+
+Un flot de lumière jaillit de plusieurs lanternes sourdes démasquées
+soudain à la fois, et trente hommes, le mousquet à l'épaule, la gueule
+de leurs fusil tournée du côté des prisonniers, apparurent dans le
+vestibule, par l'encadrement de la porte. En avant d'eux, son épée nue
+d'une main, un pistolet armé dans l'autre, apparaissait le capitaine
+Evil.
+
+--Si l'un d'entre vous fait mine de bouger, cria-t-il aux prisonniers:
+Vous êtes morts!
+
+Tranquille saisit son tisonnier à deux mains et regarda l'officier
+américain. Celui-ci secoua négativement la tête d'un air qui voulait
+dire:
+
+--C'est inutile, le coup est manqué!
+
+--Regagnez vos lits, cria James Evil, ou nous tirons sur vous!
+
+--Maudit Anglais de malheur! vociféra Tranquille qui ploya dans un
+spasme de rage la barre de fer sur laquelle se crispaient ses mains
+puissantes, tu seras donc toujours sur mon chemin!
+
+--Ne t'en plains pas, ricana Evil, car nous nous rencontrerons bientôt
+pour la dernière fois; mais alors j'aurai le plaisir de te voir danser
+au bout d'une corde! Allons! tous à vos lits, vous autres, ou je
+commande le feu!
+
+Les plus craintifs d'entre les prisonniers s'étaient déjà retirés de la
+foule afin d'éviter la fusillade. Les autres se dispersèrent et
+rentrèrent dans l'ombre en grommelant de sourdes menaces.
+
+--Que vingt hommes gardent la porte, dit James Evil, que dix autres me
+suivent, et qu'on nous éclaire.
+
+Il entra dans la vaste salle où tous les prisonniers se bousculant se
+jetaient sur le premier grabat venu.
+
+Seul Tranquille restait debout, balançant le tisonnier dans sa main
+droite.
+
+--Jette cela, dit Evil, ou je te brûle la cervelle!
+
+Et s'adressant aux soldats.
+
+--En joue cet homme; s'il bouge, feu!
+
+Les yeux de Tranquille étincelèrent. Résister eut été de la démence. Dix
+mousquets braqués sur lui à bout portant suffisaient pour l'en
+convaincre.
+
+--Vous êtes le plus fort, aujourd'hui, dit le Canadien en jetant le
+tisonnier dans un coin, mais quelque chose me dit à moi que la corde qui
+me pendra n'est pas encore tressée, et que le juge qui décidera entre
+nous est plus haut placé que tous les vôtres!
+
+--C'est ce que nous verrons bientôt, repartit Evil en riant! Tu avais
+bien aussi l'espérance de m'égorger cette nuit! Je n'ai plus qu'un
+regret, c'est que ton maître ne soit pas avec toi. Tu lui es si fort
+dévoué que je t'aurais procuré l'honneur de balancer ta carcasse à côté
+de la sienne et au bout du même gibet.--Soldats, saisissez cet homme.
+S'il résiste, tuez-le comme un chien.
+
+Tranquille se laissa faire. On l'enchaîna, ainsi que l'officier
+américain qui était à la tête du complot, tandis que le capitaine Evil
+faisait fouiller les autres prisonniers pour les désarmer.
+
+En attendant que la forte fut remplacée sur des gonds neufs quinze
+hommes armés devaient veiller dans le vestibule.
+
+Quelques minutes après l'arrestation de Tranquille et de l'officier son
+complice, une sourde rumeur éveilla toute la ville qui se remplit d'un
+grand bruit d'armes.
+
+Prévenu le soir même du dessein des prisonniers bostonnais, le général
+Carleton avait résolu de profiter de la circonstance afin de prendre les
+Américains dans leur propre piège, et d'engager Arnold à venir attaquer
+la ville avec les troupes qui lui restait.
+
+Aussitôt que le capitaine Evil lui eut fait savoir que le complot avait
+raté et qu'on venait d'arrêter les deux principaux conjurés, Carleton
+fit sonner les cloches et battre le tambour pour faire croire aux
+assiégeants que la ville était alarmée.
+
+Tous les citoyens prirent les armes et coururent aux remparts. Afin de
+persuader à Arnold que les prisonniers étaient maîtres de la porte
+Saint-Jean, Carleton fit tirer plusieurs décharges de mousqueterie et
+d'artillerie. On cria plusieurs fois hourra, comme si ces clameurs
+joyeuses eussent été poussées par les prisonniers victorieux, et, pour
+compléter l'illusion, trois grand feux furent allumés.
+
+Les canons étaient chargés jusqu'à la gueule, et, cachés près des
+pièces, les artilleurs attendaient le moment de faire feu et de balayer
+les assaillants d'un seul coup.
+
+Mais les Bostonnais flairèrent quelque ruse et se donnèrent garde
+d'approcher.
+
+Cependant, dit Sanguinet qui rend compte de cet incident, un déserteur
+du camp ennemi nous assura que le colonel Arnold voulut marcher contre
+la ville, croyant de bonne foi que ses compagnons étaient vainqueurs;
+mais le général Wooster qui venait de descendre de Montréal, réussit à
+l'en détourner.
+
+L'arrestation de Tranquille sous le fait de circonstances aussi graves,
+et l'éloignement d'Evrard que sa blessure privait d'ailleurs de tout
+moyen d'action, laissant Alice à la merci des desseins ambitieux de son
+père et des prétentions du capitaine Evil, semblaient porter le dernier
+coup aux projets de bonheur que Marc Evrard et sa fiancée avaient pu
+caresser autrefois.
+
+Quand, après le tumulte momentanée qui régna cette nuit-là dans la
+ville, la tranquillité s'y fut peu à peu rétablie, Alice, que le bruit
+avait tenue éveillée, voyant que l'ordre habituel revenait dans la
+place, se sentit saisie d'appréhensions funestes. Elle savait bien que
+Tranquille et ses compagnons devaient tenter de s'évader d'un jour à
+l'autre. Elle pressentit que la conjuration avait échouée. Au grand
+calme qui se fit dans la ville, après l'agitation qui l'avait précédé,
+elle sentit qu'il se creusait encore un vide autour d'elle et q'un ami
+de sa cause, le dernier appui qui lui restait peut-être, venait d'être
+abattu par quelque nouveau coup de la fatalité, la laissant chancelante
+et sans soutien au milieu des débris épars de ses illusions perdues.
+
+
+
+
+ CHAPITRE ONZIÈME
+
+ SCÈNES D'INTÉRIEUR
+
+
+M. Cognard, qui ne laissait guère une occasion de montrer son loyalisme
+sans la prendre au vol, saisit avec empressement le prétexte que lui
+offrait l'insuccès du complot des Bostonnais, pour inviter Evil à dîner.
+Le digne homme avait bien à coeur aussi de racheter ses faiblesses de la
+nuit du trente-et-un décembre, et de pallier ses défaillances
+politiques--en supposant que le bruit en parvint à l'oreille des
+autorités--par un plus grand déploiement de servilité à la cause
+anglaise.
+
+Deux questions jailliront ici des lèvres du lecteur, si toutefois elles
+ne se sont pas déjà présentées plus d'une fois à son esprit. Comment un
+être aussi vil que Nicholas Cognard pouvait-il être le père de la noble
+et fière Alice, et par suite de quel aveugle entraînement l'arrogant
+capitaine voulait-il à tout prix épouser la fille d'un homme aussi
+méprisable?
+
+N'avez-vous jamais remarqué quelque vieil arbre au tronc tordu par les
+ans et à moitié desséché et rongé de vers, pousser entre ses branches
+mortes un rameau verdoyant qui supportait quelque beau fruit vermeil? De
+loin cet arbre vous semblait bien mort, mais en l'approchant quand vous
+en êtes venu à l'examiner en détail, vous avez aperçu, non sans
+surprise, entre le fouillis des rameaux desséchés, une verte branche
+assez vigoureuse encore pour donner des fruits pleins d'éclat et de
+saveur. Si, frappé de ce phénomène, vous en avez demandé la raison au
+jardinier qui n'avait pas dédaigné de laisser debout cet arbre
+tout-à-fait mort en apparence, il vous aura répondu qu'il avait remarqué
+que, dans ce tronc vermoulu, couraient encore quelques fibres remplies
+d'une sève fécondante, dernier reste d'une ancienne vigueur éteinte.
+
+De même l'homme--qui ne naît pas nécessairement méchant et que
+l'ambition et toutes les passions de l'âge mûr corrompent seulement par
+degré--peut aussi donner naissance à des rejetons saines et vigoureux,
+surtout quant les jeunes pousses sont écloses alors qu'il était jeune
+encore et qu'il y avait encore en lui quelque germe généreux. Fût-il
+d'ailleurs tout-à-fait mauvais, l'homme dans son principe générateur
+n'a-t-il pas pour correctif la femme, généralement meilleure, et dont la
+bienfaisante influence nous transmet ce qu'il y a de plus estimable en
+chacun de nous?
+
+Du reste, nous avons déjà dit d'Alice qu'en elle revivait sa mère, belle
+âme qui s'était bien jeune envolée de la terre où elle n'avait rencontré
+que chagrins et déceptions.
+
+Pour ce qui est de la passion qui entraînait insensiblement, fatalement
+Evil vers Alice, je consens à en rectifier à vos yeux l'inconséquence
+apparente, puisque surtout il n'était pas payé de retour, lorsque vous
+aurez bien voulu m'indiquer la mystérieuse influence qui, au milieu de
+la foule, attire de préférence certaine personne vers une autre. Vous
+pouvez bien me renvoyer aux lois de l'harmonie universelle, et me parler
+des deux fluides sympathiques qu, après s'être longtemps cherchés,
+finissent nécessairement par se rencontrer. Fort bien, s'il s'agit d'un
+amour partagé. Mais comment expliquer la sympathie opiniâtre en face de
+l'antipathie la moins dissimulée? Pourquoi de deux personnes l'une
+poursuivra-t-elle l'autre de ses obsessions importunes, sans la moindre
+probabilité d'en être jamais écoutée? Pourtant ces entraînements
+malheureux ne se voient-ils pas tous les jours?
+
+Maintenant, qu'Evil aimât Alice en dépit de la répugnance qu'il eût dû
+éprouver à devenir le gendre de Cognard, en supposant qu'il crût
+parvenir à vaincre les répugnances manifestes de la jeune fille, ceci
+rentre un peu plus dans le domaine des choses compréhensibles. L'amour
+qui vit surtout d'illusions, ne frappe-t-il pas tout d'abord
+d'aveuglement ceux qui en sont atteints? La personne aimée, au dire des
+poëtes qui prétendent s'y connaître en matière de sentiments, est un
+astre qui éblouit celui qui le contemple. Qui sait d'ailleurs, lors même
+que James Evil ne fût pas entièrement aveuglé par sa passion, si, à ses
+yeux d'homme mûri par le réalisme de la vie, Cognard paraissait aussi
+méprisable qu'il le semble à bon droit au lecteur?
+
+Aux yeux du capitaine, Cognard, tout rampant qu'il était devant le
+pouvoir, pouvait bien ne sembler qu'un homme habile chez qui l'envie de
+parvenir dominait ces instincts délicats avec lesquels l'ambitieux doit
+nécessairement rompre pour en arriver à son but. Enfin si, à la
+connaissance d'Evil, Cognard s'était montré lâche lors de l'affaire de
+la rue Sault-au-Matelot, n'est-il pas avéré que la bravoure n'est point
+le fait de la généralité des gens appelés à la vie bourgeoise? Horace,
+le charmant poëte, est-il moins estimé des gens d'esprit pour avoir jeté
+son bouclier à la bataille de Philippes afin de se sauver plus
+prestement?
+
+Que James Evil se fit ou non ces raisonnements, il n'en était pas moins
+éperdument épris d'Alice et la voulait à tout prix. C'était un de ces
+hommes violents et tenaces, dont les échecs successifs, loin de les
+rebuter, ne font que redoubler l'intensité des convoitises. Il en était
+même rendu à ce degré d'exaspération qui fait trouver bons tous les
+moyens de vaincre une résistance qui n'est que plus irritante parce
+qu'elle a été plus opiniâtre et prolongée.
+
+Ce fut avec d'autant plus d'empressement qu'il accepta l'invitation à
+dîner, qu'il comptait avoir en main cette fois une arme puissante sinon
+propre à charmer la cruelle, du moins capable de porter un coup décisif
+à son orgueil.
+
+Alice essaya bien de se soustraire au supplice que lui promettait cette
+rencontre prolongée avec le capitaine; mais à peine eût-elle manifesté
+son intention de ne point paraître au dîner que le père Cognard entra
+dans une colère telle que sa fille dut plier devant cette volonté
+rageuse.
+
+Au jour et à l'heure désignés il lui fallut donc prendre place à table,
+tout à côté de James Evil. C'était madame Cognard qui avait ménagé cette
+délicate attention à sa belle-fille.
+
+La pauvre enfant, malgré son attitude calme et froide, avait l'âme
+saisie d'une morne tristesse. Elle sentait circuler autour de soi comme
+un souffle de vent funeste. Elle éprouvait les défaillances de la
+sensitive dont les pétales frissonnent et se replient sur elles-mêmes,
+aux premières approches de la froidure des nuits. Le pressentiment
+n'est-il pas la prévoyance des âmes délicates?
+
+M. Cognard se montrait d'une gaîté peu ordinaire et d'une extrême
+prévenance envers l'officier anglais, qui répondait de son mieux aux
+avances du père d'Alice. Quant à dame Gertrude elle rayonnait. Son oeil
+impitoyable de marâtre pénétrant jusqu'au coeur brisé de la jeune fille,
+en fouillait avec délice toutes les meurtrissures.
+
+Inquiète, Alice jetait à la dérobée des regards anxieux sur ceux qui
+l'entouraient. A certains signes de suffisance et de fatuité plus
+qu'ordinaires, qui se manifestaient de temps à autre chez le capitaine
+quand il la regardait, elle devina que l'orage viendrait directement de
+lui.
+
+La plus grande partie du dîner s'écoula cependant sans qu'aucune
+agression vînt répondre à ces craintes.
+
+Quand la grosse faim des convives--je n'entends point parler d'Alice qui
+ne toucha guère aux mets qu'on lui servit--eut eu raison des pièces de
+résistance, le vin ayant de plus en plus délié la langue de l'officieux
+Cognard, il éprouva le besoin d'étaler son dévouement à la bonne cause,
+et lança la conversation sur le sujet d'actualité qui lui avait fait
+inviter le capitaine Evil.
+
+--Eh bien, dit Cognard après avoir rempli le verre de son hôte d'un
+rouge-bord, grâce à vous, capitaine, nous avons donc eu raison de ces
+gredins de prisonniers?
+
+--Ah! ma foi, répondit Evil, ce n'est point la peine d'en parler. Un tas
+de gueux qui ne valent pas la corde avec laquelle on aurait dû les
+pendre tout d'abord!
+
+--Pardonnez, pardonnez. Outre qu'ils étaient nombreux et déterminés, on
+dit qu'ils étaient armés jusqu'aux dents.
+
+--Peuh! une dizaine seulement avaient des poignards. Mais à propos,
+savez-vous, monsieur Cognard, qui avait procuré ces armes aux conjurés?
+
+--Non, ma foi.
+
+--Hum, c'est tout une histoire qui vous causera peut-être quelque
+embarras si le récit s'en propage.
+
+--Comment cela? s'écria Cognard qui bondit dur son siège.
+
+--Eh bien! voici. Figurez-vous que parmi les prisonniers faits dans la
+nuit du 31 décembre se trouvait un Canadien, domestique de ce jeune
+homme que j'ai rencontré quelquefois ici et qui a pris fait et cause
+pour les rebelles. Ne s'appelait-il pas Erard... Ervard...?
+
+--Evrard, dit dame Gertrude avec un doux sourire.
+
+Ce coup de canif dont elle perçait le coeur de sa belle-fille lui causa,
+à cette excellente femme, un petit spasme intérieur d'une ineffable
+jouissance.
+
+Alice sentit son coeur se serrer tellement qu'elle pensa qu'elle allait
+mourir.
+
+--Evrard! C'est bien cela, madame, fit Evil en la remerciant d'un signe
+de tête. Or donc, le domestique de ce M. Evrard avait suivi son maître
+chassé de la ville, si vous vous en souvenez, par Son Excellence Sir Guy
+Carleton, à cause de manifestations le plus effrontées en faveur de la
+rébellion.
+
+--Oh! c'est un petit misérable! s'écria Cognard qui suait à grosse
+gouttes et sentait vaguement le besoin d'un redoublement de zèle.
+
+--Le serviteur de ce monsieur Evrard ayant été blessé au combat de la
+rue Sault-au-Matelot, a été fait prisonnier avec les autres Bostonnais.
+Jusqu'ici rien qui soit de nature à vous surprendre. Mais figurez-vous,
+du moins c'est ce dont j'ai pu m'assurer en allant aux meilleures
+informations, figurez-vous qu'une jeune fille, servante dans la maison
+d'un des meilleurs citoyens de la ville, et qui aime ce prisonnier,
+lequel répond, je crois au nom de Tranquille, a réussi à tromper les
+gardiens et à pénétrer dans la prison de son amant.
+
+--La coquine! s'écria Cognard.
+
+Il jaunissait à vue d'oeil.
+
+Madame Gertrude que cette histoire semblait intéresser au plus haut
+point, s'oublia jusqu'à poser ses coudes sur la table.
+
+--Je ne sais vraiment trop, poursuivit l'officier, comment vous faire
+part de tous les renseignements qu'on m'a fourni à ce sujet. Mon
+embarras n'est pas mince. Après tout, diable! n'êtes-vous pas à l'abri
+de tout soupçon?
+
+--Comment donc! repartit Cognard dont la voix trembla; que voulez-vous
+dire?...
+
+--Eh bien! voici. L'on prétend comme ça que la rusée maîtresse de
+Tranquille n'est autre que cette jolie brunette qui est à votre service.
+
+--Sacredieu! hurla Cognard qui se leva tout droit, blanc comme la
+serviette que pendait à son cou. Vous voulez plaisanter, capitaine,
+dit-il en retombant sur sa chaise.
+
+--Certes non, monsieur Cognard, la chose est trop grave!
+
+--En y songeant bien, remarqua doucement madame Cognard, je crois me
+rappeler avoir remarqué ce Tranquille à la cuisine, du temps que M.
+Evrard venait ici.
+
+Certainement que si sa femme n'eût pas été à l'autre bout de la table et
+qu'elle se fût trouvée à portée de sa main, Cognard lui eût flanqué un
+bon soufflet.
+
+Mais celle-ci se savait hors d'atteinte. Elle regarda tranquillement son
+mari. Il y avait du démon dans cette femme. Elle savait bien que
+Cognard, avec sa flexibilité de l'échine, se tirerait d'affaire, et elle
+devinait vaguement d'ailleurs le dessous des cartes que tenait en ce
+moment Evil. Tout ce qu'elle volait pour le quart-d'heure c'était de
+perdre Lisette qu'elle haïssait presque autant que sa belle-fille.
+
+Comment analyser les sensations d'Alice pendant ce cruel entretien! Son
+coeur avait presque cessé de battre, et les paroles des convives
+n'arrivaient plus qu'indistinctes à son entendement.
+
+Le capitaine qui jouissait de l'effet produit, se versa un verre de vin
+qu'il but à petits traits comme un conteur qui se recueille pour faire
+appel à ses souvenirs, et poursuivit:
+
+--Ce qu'il y a de pire en tout cela, c'est que j'ai pu constater que
+c'est bien votre servante qui a fourni à son amant les armes trouvées
+sur les prisonniers.
+
+--Mille millions de tous les diables! s'écria Cognard dont la figure
+s'empourpra, je la chasserai! je la tuerai!... je...
+
+Et d'un grand coup de poing il cassa son verre et son assiette.
+
+--Calmez-vous, monsieur Cognard, reprit Evil, en ces sortes d'affaires,
+croyez-m'en, il faut surtout éviter l'éclat.
+
+--Comment! monsieur, comment! éviter l'éclat, dites-vous! Moi, Nicholas
+Cognard, souffrir qu'une infâme servante me compromette ainsi! Sacré
+tonnerre! monsieur, savez-vous que je serais homme à tuer de mes propres
+mains ma femme et ma fille, plutôt que de les laisser ainsi se jouer de
+ma réputation de loyauté envers notre souverain! Ah Alice: si je pouvais
+m'imaginer que au as mis les mains à cette trahison infâme, si je
+croyais seulement que tu en eusse eu connaissance, je...
+
+Cognard s'arma d'un couteau et fit un geste effroyable.
+
+--Doucement! je vous en prie, au nom de Dieu! s'écria Evil en lui
+saisissant le bras. Qui serait assez fou de croire que mademoiselle peut
+se trouver mêlée à de sales intrigues de valets? Pour ma part, Monsieur,
+me l'affirmât-t-on sous le sceau du serment que je n'en croirais rien.
+Veuillez vous calmer! Je comprends votre indignation, mais, je vous l'ai
+déjà dit, votre conduite nous met, vous et votre famille, à l'abri de
+tout soupçon. Si pourtant les envieux voulaient profiter de ces faits
+pour vous faire un mauvais parti, je prendrais tout sur mes charges, et
+il faudrait compter avec moi qui, par l'entremise de mon ami McLean, a
+sur son Excellence une influence assez grande pour faire taire tous vos
+calomniateurs. Voici, du reste, quelle est la situation. Tranquille mis
+au secret, subira bientôt son procès devant une cour martiale. Il faudra
+bien, il est vrai, établir la complicité de son amante.
+
+--Mais ne sentez-vous pas, dit Cognard avec angoisse, que la preuve de
+cette complicité, rendue publique, sera précisément ce qui me perdra!
+
+--J'avoue, dit Evil avec hésitation, qu'il sera mieux d'éviter ce
+témoignage compromettant. Écoutez, monsieur Cognard... Mais j'espère que
+nous ne sommes pas épiés.
+
+--Ah! sacré mille tonnerres! je le voudrais bien par exemple!
+
+Et Cognard se leva pour courir à la porte de la salle.
+
+Lisette qui, le coeur bondissant d'effroi, se tenait aux écoutes, eut
+heureusement le temps de s'esquiver et de disparaître, sans quoi son
+maître l'aurait assommée du coup.
+
+--Ne craignez rien, dit-il en revenant s'asseoir; nous sommes seuls.
+
+--Écoutez, monsieur, je crois qu'il est un moyen d'étouffer complètement
+cette malheureuse affaire. Seulement il faut que vous et madame, ainsi
+que mademoiselle, vouliez bien me mettre à même de pouvoir vous être
+utile. Je ne pose pas en homme désintéressé. Je joue carte sur table et
+vous demande service pour service.
+
+--Je voudrais bien voir que quelqu'un ici s'avise de ne pas vouloir vous
+être agréable, gronda Cognard.
+
+--Voici. Vous n'êtes pas sans savoir, monsieur, que j'aime mademoiselle
+votre fille. Veuillez me faire l'honneur de m'accorder sa main et je
+m'engage à étouffer cette affaire, dussé-je, si je ne puis réussir
+autrement, faire évader cet homme.
+
+--Comment donc, capitaine, mais tout l'honneur est pour moi, et le jour
+où vous voudrez bien devenir mon gendre sera le plus beau de ma vie!
+
+--Merci, monsieur Cognard, mais il me reste à m'assurer du consentement
+de mademoiselle.
+
+--Ma fille n'a pas d'autre volonté que la mienne!
+
+Alice qui jusqu'alors était demeurée dans une immobilité complète et
+semblait avoir été frappée par la foudre, se ranima soudain sous ce
+dernier coup de l'égoïsme de son père qui la sacrifiait impitoyablement
+à son ambition. Elle ouvrait la bouche pour protester contre
+l'engagement que son père venait de prendre sans même daigner la
+consulter, et jurer qu'elle ne serait jamais la femme d'un autre que
+Marc Evrard à qui elle était fiancée, lorsqu'Evil lui coupa la parole.
+
+--Il serait malséant de ma part, dit-il, de prendre ainsi mademoiselle
+par surprise et de la forcer de donner une adhésion aussi subite à ma
+demande. Comme le procès de Tranquille ne peut certainement pas
+commencer avant une dizaine de jours, c'est donc toute une semaine qui
+reste à mademoiselle pour se décider à vouloir faire mon bonheur. En
+supposant que dans mon indignité je ne pusse par moi seul trouver grâce
+à vos yeux, mademoiselle voudra songer sans doute que le jour où elle
+consentira à devenir ma femme elle fera certainement deux heureux: moi
+d'abord qui ne pourrai reconnaître cette inestimable faveur que par le
+dévouement de toute ma vie aux moindres de ses désirs, et ce pauvre
+diable de Tranquille qui ne lui devra pas moins que la vie. Pour ce qui
+est de votre servante, monsieur Cognard, dit Evil en se levant, je suis
+d'avis qu'il vaut mieux maintenant ne pas lui laisser voir que vous êtes
+au courant de ces intrigues. Si vous la renvoyiez elle parlerait
+peut-être et nous causerait de embarras. Gardez-la pour le moment à
+votre service. Plus tard nous verrons ce qu'il en faudra faire.
+Seulement surveillez-la de près.
+
+Afin de couper court à toute protestation de la part d'Alice, Evil
+s'était levé sans façon le premier de table. Il prétexta quelque
+exigence de service pour se retirer sur-le-champ.
+
+Le capitaine avait senti que le moment était des plus critiques et qu'il
+fallait empêcher la jeune fille de se prononcer immédiatement.
+
+Ne valait-il pas mieux en effet lui laisser quelques jours de répit
+pendant lesquels monsieur et madame Cognard auraient tout le loisir de
+la _travailler_. Et puis Evil comptait aussi quelque peu sur les prières
+que Lisette oserait probablement adresser à sa maîtresse pour sauver
+Tranquille de l'échafaud.
+
+On conviendra que cette petite machination était assez bien ourdie.
+
+Tandis qu'Alice atterrée regagnait sa chambre, madame Cognard, se disait
+que jamais de sa vie elle n'avait autant joui qu'à ce dîner.
+
+
+
+
+ CHAPITRE DOUZIÈME
+
+ MINES ET CONTRE-MINES
+
+
+Bien qu'il ne se fût guère donné la peine de cultiver activement dame
+Gertrude afin de l'engager à travailler pour lui, Evil avait prévu que
+le moindre grain qui tomberait en pareille terre ne manquerait pas de
+produire des fruits abondants. Et il ne s'était pas trompé. Autant pour
+se débarrasser de sa belle-fille que pour la rendre sûrement malheureuse
+en lui faisant épouser l'officier, madame Cognard enserra la jeune fille
+dans un réseau d'obsessions inextricables.
+
+Un de ses premiers soins fut de s'assurer le concours indirect de
+lisette. Quelques parole adroitement lancées par Evil avaient à cette
+femme perverse toute l'aide qu'on pourrait attendre de Lisette mise aux
+abois. Elle tira la servante à part et, dans l'ignorance où elle était
+que celle-ci fût déjà au fait de la situation, elle lui dépeignit la
+position de Tranquille sous les couleurs les plus sombres. Elle lui fit
+entendre que le sort du prisonnier était entre les mains de James Evil
+qui ne consentirait à sauver l'accusé qu'autant que Lisette voudrait
+bien aider à vaincre l'obstination d'Alice en persuadant la jeune fille
+d'accorder sa main à l'officier.
+
+Lisette avait assez d'intelligence pour démêler aisément la trame de
+cette machination, et un trop bon coeur pour songer un instant à se
+joindre aux persécuteurs de sa jeune maîtresse. Et pourtant l'affreuse
+perspective du malheur qui attendait Tranquille sur lequel la vengeance
+de l'officier anglais ne manquerait pas de retomber si Alice résistait
+jusqu'au bout, pénétrait la pauvre fille d'une terreur profonde. Elle se
+gardait bien de dire à sa maîtresse le moindre mot qui pût dévoiler ses
+angoisses; mais son air abattu, ses yeux rougis par les larmes, son
+silence même, dans sa muette éloquence, ne trahissaient-ils point aux
+yeux d'Alice toute l'affliction de l'amante de Tranquille? Ce douloureux
+mutisme valait bien une supplication constante.
+
+Evil et madame Cognard qui comptaient sur l'un ou sur l'autre de ces
+moyens, se trouvaient servis à souhait.
+
+Quant au père Cognard, on pense bien que dans toutes ces menées il ne
+restait pas en arrière.
+
+Afin d'avoir une idée de la vie d'enfer qu'on faisait à Alice pour
+assouplir cette tête de fer, comme disait cette bonne madame Cognard, il
+faut assister encore une fois avec nous à l'un de ces repas de famille
+qui étaient d'autant plus pénibles pour la malheureuse enfant, qu'il
+étaient devenus comme le champ-clos où se livraient trois fois le jour
+les assauts qu'elle avait à soutenir.
+
+C'était la quatrième journée qui avait suivi celle où James Evil avait
+brusqué sa demande. Abattue par trois jours et tout autant de nuits
+passés dans l'insomnie et les larmes, Alice essayait de manger quelques
+menue bouchées des mets qu'on lui avait servis. Mais si visibles étaient
+ses efforts que dame Gertrude qui avait l'oeil à tout pour en tirer
+prétexte à quelque attaque, lui dit de se ton doucereux qui gazait tant
+de méchanceté:
+
+--Vous n'avez donc point d'appétit, ma chère, vous mangez du bout des
+dents.
+
+Alice leva sur sa belle-mère ses beaux grands yeux noirs encore humides
+d'une larme furtive. Ce regard aurait suffi pour attendrir un bourreau.
+Mais madame Cognard n'était guère sensible aux sentiments tendres. Au
+contraire, souvent son acrimonie s'accroissait en raison inverse de la
+douceur qu'on opposait à ses perfidies. Aussi continua-t-elle, sans
+déguiser cette fois ses mauvaises intentions:
+
+--Peut-être aussi que ma cuisine ne vaut pas celle de votre mère. Je ne
+saurais avoir toutes les qualités qui distinguaient cette excellent
+femme.
+
+--Ce plat est très-bien préparé, dit Cognard, et si mademoiselle ne le
+trouve pas à son goût, il lui sera bientôt loisible d'avoir une table
+servie à sa fantaisie.
+
+--En effet, repartit madame Cognard, c'est dans quatre jours que sera
+fixée l'époque du mariage?
+
+--Oui, et j'espère que ma fille a assez de coeur pour être déjà décidé à
+ne pas causer le malheur de son père en refusant la main du capitaine
+Evil.
+
+--Pour ma part je suis sûre que mademoiselle Alice sait trop ce qu'elle
+vous doit pour contrecarrer vos désirs.
+
+--Et ne faudrait-il pas qu'elle fût sotte à lier, en supposant qu'elle
+ne fût pas touchée de la terrible position où me mettrait son refus,
+pour aller renoncer à l'un des plus beaux partis de la colonie?
+
+--C'est un bien charmant homme, en effet, que monsieur Evil, dit madame
+Cognard de sa vois la plus insinuante.
+
+--Charmant! s'écria Cognard, dis donc que c'est le plus galant homme que
+l'on puisse voir, aimable, et distingué autant que ce petit gueux
+d'Evrard était malhonnête et prétentieux. En voici un, par exemple, dont
+je veux qu'il ne soit plus question chez moi! Ce maroufle est cause de
+toutes les tracasseries qui m'arrivent!
+
+--Aussi a-t-il maintenant tout le mépris, bien mérité, du reste, de
+chacun des membres de votre famille, dit madame Cognard du ton le plus
+dédaigneux qu'elle pût trouver.
+
+Alice qui avait dévoré jusque-là, en silence, toutes ces humiliations,
+allait protester, la courageuse enfant, contre la dernière assertion de
+sa belle-mère. Mais Cognard épiait sa fille du coin de l'oeil et comme
+il ne craignait rien tant que d'avoir à s'attaquer ouvertement aux
+raisons trop justes au fond, que lui pouvait opposer sa fille, et qu'il
+préférait la prévenir en lui imposant silence à force de grands éclats
+de vois, il écria en roulant de gros yeux:
+
+--Comment, mademoiselle! oseriez-vous prendre la part de ce misérable
+petit marchand qui, trop sot pour réussir dans son commerce, n'a pas
+trouvé mieux que de s'allier à des bandits venus en ce pays pour piller
+et massacrer les honnêtes gens! Ne vous gênez pas, et si le coeur vous
+en dit, persistez dans une résolution qui causerait ma ruine et
+peut-être ma mort!
+
+Madame Cognard qui savait se monter à mesure que s'échauffait son mari,
+s'écria avec colère:
+
+--Il est vrai que mademoiselle n'en serait pas à son coup d'essai.
+N'a-t-elle pas, par son caractère insupportable avancé la mort de sa
+mère?
+
+Ceci était trop fort; et Alice dont l'affection pour sa mère avait
+toujours été encore plus une adoration qu'une affection filiale
+ordinaire, se redressa sous le coup de cette accusation aussi injuste
+que cruelle.
+
+--O madame! s'écria-t-elle d'une voix vibrante d'indignation, s'il était
+vrai que j'eusse causé la mort de ma pauvre mère que j'ai tant aimée,
+j'en serais atrocement punie par vous!
+
+Atteinte dans la partie la plus sensible de son coeur, Alice éclata en
+sanglot et sortit.
+
+Le regard de louve enragée que lui lança sa belle-mère ne saurait se
+définir. Ce n'était plus de la malveillance, c'était de la haine,
+c'était de l'exécration. La riposte de la jeune fille avait frappé si
+juste!
+
+En entrant dans sa chambre Alice éplorée se trouva en face de Lisette
+qui, l'air triste mais résigné, époussetait lentement la pièce.
+
+--Ah! quel monstre que cette femme! s'écria Alice qui se jeta sur son
+lit en pleurant.
+
+--Elle vous a donc encore fait de la peine?
+
+--Tu ne pourrais jamais t'imaginer ce qu'elle m'a dit, Lisette, non
+jamais!... C'est affreux! Elle prétend que j'ai causé la mort de ma
+mère!
+
+--L'infâme créature!
+
+--C'en est trop! s'écria Alice qui se dressa sur son séant. J'ai assez
+souffert comme ça! Depuis dix ans que cette femme est entrée dans la
+maison, pas un seul de mes jours qui n'ait été marqué d'une injure ou de
+quelque cruauté! Et Dieu m'est témoin que j'ai presque tout enduré dans
+me plaindre. Mais aujourd'hui elle a comblé la mesure. Placée entre un
+père qui m'abandonne et me sacrifie à cette marâtre à qui Dieu n'a pas
+voulu donner d'enfants parce qu'elle ne saurait mériter le nom de mère,
+et un homme qui m'obsède et qui m'est d'autant plus odieux qu'il m'a
+séparé de celui-là seul que j'aimerai jamais, je m'en fais fuit d'ici et
+aller demander asile et protection à celui qui doit être mon mari.
+
+Lisette, après s'être assurée que personne ne les écoutait, se rapprocha
+de sa maîtresse et lui dit non sans beaucoup d'embarras:
+
+--Je ne sais trop, mademoiselle, comment vous dire que votre dessein de
+vous en aller seule me semble impossible, tant j'ai peur que vous ne
+croyiez mes paroles soufflées par la crainte des malheurs qui me
+menacent moi-même. Sur ma part du paradis, mademoiselle Alice, je vous
+aime trop pour penser une seule minute à vouloir vous causer la moindre
+souffrance pour m'épargner à moi-même les plus grands maux. Ne vous
+êtes-vous pas déjà trop exposée pour m'aider à donner à Célestin les
+moyens de s'enfuir. Quoiqu'il nous arrive, à moi-même et à celui que
+j'aime, je ne voudrais pas pour le bonheur de toute notre vie risquer un
+instant de vous causer la moindre peint. Mais permettez-moi de vous dire
+que lorsque vous parlez ainsi de vous enfuir, vous ne songez pas combien
+il serait malaisé, à une jeune fille de sortir seule d'une ville aussi
+bien gardée que l'est la nôtre par le temps qui court. Y avez-vous
+pensé?
+
+Alice ne répondit pas.
+
+--Vous voyez, poursuivit Lisette, que la chose n'est pas aussi aisée
+qu'elle vous a paru d'abord. Je suis bien prête à vous aider; mais que
+voulez-vous que nous fassions à nous deux? Si nous manquons le coup on
+nous renfermera sous clef, et plus que jamais vous serez au pouvoir de
+ceux qui vous tourmentent. Écoutez et permettez-moi de vous donner un
+conseil.
+
+--Parle, Lisette, je sais combien tu m'es dévouée.
+
+--Eh bien, mademoiselle, lorsque le capitaine viendra ici samedi pour
+avoir votre réponse, dites-lui qu'il doit savoir que vous aimez M.
+Evrard et que cet amour ne peut pas s'éteindre ainsi tout d'un coup; que
+si, d'ici un mois, la Providence ne vous a pas rapprochée de M. Marc,
+vous considérerez alors ce que c'est un signe du ciel que votre mariage
+avec M. Evrard ne doit pas se faire, et qu'alors vous consentez à
+devenir la femme du capitaine Evil.
+
+--Mais y songes-tu, Lisette! m'engager aussi formellement?
+
+--Attendez donc, mademoiselle, reprit Lisette avec un fin sourire. Ce
+sont là de ces promesses qu'on fait lorsqu'on a le couteau sur la gorge
+et qui n'engagent à rien. Le capitaine, comptant que M. Evrard ne
+rentrera pas de sitôt en ville sera bienheureux d'accepter votre offre.
+Un mois c'est à peine le temps qu'il faut pour préparer votre trousseau:
+il ne pourra pas vous refuser cela. Mais nous, je vous assure que nous
+le mettrons joliment à profit ce mois-là, et il faudra bien que Dieu
+soit contre nous si nous ne jouons pas durant ce temps quelque bon tour
+à ce vilain Anglais!
+
+--Mais enfin as-tu quelque projet arrêté?
+
+--Oui, mademoiselle, et voici mon idée. Je m'attendais que vous voudriez
+vous sauver plutôt que de vous marier avec cet homme, et j'ai pensé à
+m'en aller avec vous, non pas seules toutes les deux, mais aidées de
+Célestin.
+
+--Ma pauvre Lisette, comment comptes-tu qu'il puisse nous accompagner,
+emprisonné et surveillé comme il doit l'être maintenant?
+
+--Ceci me regarde, mademoiselle.
+
+--Sais-tu seulement où il est détenu?
+
+--Oui, et je vous assure qu'il n'est pas loin d'ici. Donnez-vous la
+peine de vous lever et je vas vous montrer où il est enfermé.
+
+Lisette se rapprocha de la fenêtre qui donnait sur la rue Sainte-Anne et
+montra du doigt à Alice qui l'avait suivie, une construction militaire
+qui se dressait en face de la maison.
+
+'était une redoute que s'élevait sur l'emplacement que le collège Morrin
+occupe aujourd'hui et que l'on voit indiquée sur les plans de Québec, de
+cette époque, sous le nom de _King's Redoubt_.
+
+Au sommet de ce bastion isolé, un soldat anglais se promenait de long en
+large en montant la garde. Il tournait en ce moment le dos à la maison
+de M. Cognard.
+
+--Cachez-vous comme derrière ce rideau, dit Lisette, car cet homme
+pourrait nous voir et se méfier de nous. Voyez-vous quelques pieds au
+dessus de terre, ce petit châssis protégé par deux gros barreaux de fer?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! figurez-vous que ce matin, pendant que vous étiez à déjeuner,
+comme j'ouvrais la fenêtre pour aérer votre chambre, en regardant par
+hasard de ce côté-là, j'aperçus, collée contre les vitres, au-dedans de
+cette espèce de prison, une figure qui me regardait fixement et que je
+reconnus aussitôt pour appartenir à Célestin.
+
+--Vraiment! tu ne t'es point trompée?
+
+--Oh! ne craignez pas; mes yeux ne me l'auraient-ils pas assuré que mon
+coeur m'aurait dit que c'était lui; du doigt il me fit signe de prendre
+garde à la sentinelle qui marchait comme à présent au-dessus de lui. Je
+refermai ce côté-ci de la fenêtre et me cachai derrière le rideau.
+Célestin me montra les barreaux de sa prison en me faisant signe de les
+limer. Je cours à votre commode où se trouvent encore une couple de ces
+limes que vous avons emportées du magasin de M. Evrard, et je reviens
+les montrer à Célestin. Il fait plusieurs signes de tête qui veulent
+dire que c'est bien cela qu'il lui faut. Alors j'ouvre la fenêtre et,
+tout en lavant les vitres, je me mets à chanter: "Dans les prisons de
+Nantes". La sentinelle s'arrête et regarde de mon côté. Il faisait un
+chaud et bon soleil et rien ne devait sembler plus naturel que de
+profiter des premiers beaux jours pour laver les vitres. Après m'avoir
+regardé quelque temps le solda continua sa marche et moi ma chanson.
+J'avais bien vu que c'était un Anglais qui ne devait pas comprendre ce
+que je disais. Après avoir chanté quelques couplets de cette chanson que
+vous savez, je me mis à inventer celui-ci que n'est pas bien drôle mais
+qui disait tout ce que je voulais faire savoir à Célestin:
+
+ C'est la nuit prochaine (_bis_)
+ Que je vous passerai,
+ Gai faluron, falurette,
+ Que je vous passerai
+ Ces deux limes d'acier.
+
+En regardant du coin de l'oeil je m'étais aperçue que Célestin avait
+entr'ouvert son châssis d'un doigt pour mieux écouter.
+
+Quand j'eus fini de chanter je le vis me faire signe qu'il avait
+compris.
+
+--Mais que comptes-tu donc faire?
+
+--Cette nuit je sortirai doucement et je me glisserai jusqu'au pied de
+cette bâtisse-là, et après avoir attaché les deux limes à l'un des bouts
+d'une corde, je jetterai l'autre à Célestin qui saura bien l'attraper.
+Et voilà! Qu'en dites-vous?
+
+--Je dis que tues fille intelligente et hardie. Mais en supposant que tu
+réussisses à faire parvenir ces limes à Tranquille, qui t'assure qu'il
+pourra s'enfuir?
+
+--Oh! quant à cela, n'en soyez pas en peine. Une fois les barreaux
+coupés, il faudra bien des _Englishmen_ pour retenir mon Célestin. Nous
+autres, nous nous tiendrons prêtes à partir au premier moment, et nous
+veillerons toutes les nuits, à tour de rôle, pour saisir le temps où
+Tranquille sera libre et nous sauver avec lui.
+
+--Puissions-nous réussir, ma pauvre Lisette!
+
+--Il y a quelque chose qui me dit à moi que nous réussirons mademoiselle
+Alice.
+
+--Mais penses-tu que Célestin puisse scier ces deux gros barreaux de fer
+en moins d'un mois?
+
+--Avec la force qu'il a, il les aura bientôt coupés, s'il n'était pas
+forcé de ne travailler que la nuit et bien doucement encore pour qu'on
+n'entende pas les grincements de la lime. Dans tous les cas je suis sûre
+qu'il aura fini d'ici à huit ou dix jours. Vous voyez bien, mademoiselle
+Alice, qu'il vaut mieux pour vous attendre l'aide de Célestin. Avec lui
+je crois que nous passerions dans le feu sans nous brûler. Si par
+malheur il ne réussit pas à reprendre sa liberté avant un mois, je vous
+jure que je serai prête à vous suivre quand vous voudrez. Mais il sera
+toujours temps croyez-moi de tenter toutes seules cette chance qui me
+semblerait alors bien risquée.
+
+Après y avoir réfléchi, Alice se rendit à l'avis de Lisette.
+
+Vers le milieu de la nuit suivante, la porte de la maison de M Cognard
+s'ouvrit doucement, bien doucement. Tout dormait à l'intérieur à
+l'exception de Lisette dont vous auriez pu, s'il eût fait jour,
+reconnaître le minois éveillé dans l'entrebâillement de la porte. Elle
+regardait du côté de la redoute dont la masse, plus noire encore,
+ressortait sur le ciel sombre. Sur le faîte se détachait la silhouette
+de la sentinelle qui marchait à grands pas, l'air étant vif. Lisette
+attendit que la factionnaire eut tourné le dos et s'élança dans la rue,
+légère comme un jeune chat. Avant que la sentinelle fût revenu sur ses
+pas, Lisette avait gagné le pied du mur de la redoute et s'était blottie
+au-dessous de la petite fenêtre à travers laquelle elle avait entrevu,
+pendant la journée la figure de Célestin Tranquille.
+
+Elle attendit que le factionnaire, dont la marche s'arrêtait au-dessus
+de l'endroit où elle était tapie, eut tourné les talons, et, se levant
+debout tout en s'appuyant contre le mur, elle souffla plutôt qu'elle ne
+dit ces paroles:
+
+--Célestin, es-tu là?
+
+--Oui, répondit-on aussi doucement.
+
+--Voici que la sentinelle revient de notre côté. Attends qu'elle soit
+retournée, et tu prendras ce que je te jetterai.
+
+Le soldat que sa faction solitaire ennuyait là-haut, se mit à siffler
+entre ses dents.
+
+--Pourvu que l'animal ne s'arrête pas, pensa Lisette.
+
+Le factionnaire continua de marcher, sifflant toujours un air
+impossible.
+
+--Es-tu prêt? demanda Lisette à vois basse.
+
+--Oui.
+
+Lisette avait eu le soin de rattacher l'autre bout de la corde à
+laquelle étaient liées les deux limes, à un peloton de laine qui tout en
+présentant le poids nécessaire pour être lancé à quelque distance, ne
+ferait aucun bruit en frappant la muraille et ne courrait aucun risque
+de casser les vitres. C'était une petite tête joliment organisée pour
+l'intrigue que celle de mademoiselle Lisette.
+
+Les pas de la sentinelle retentissaient à l'autre extrémité de la
+plate-forme. Lisette lança le peloton de laine. Jeté trop haut, il
+frappa le mur à deux pieds au dessus de la fenêtre, retomba et roula par
+terre.
+
+--Trop haut! souffla Tranquille.
+
+On a dû remarquer souvent la gaucherie d'une femme à jeter un objet vers
+un but déterminé, tandis que le premier gamin de dix ans dont le bras
+s'est exercé de bonne heure à lancer des pierres ou des boules de neige,
+donne à tout coup dans le blanc.
+
+Trois fois Lisette jeta le peloton de laine, qui trois fois manqua le
+but. En vain le bras de Tranquille était à moitié sorti par l'ouverture
+de la fenêtre. Il ne saisit rien. Heureusement que Lisette avait eu la
+bonne idée de retenir dans sa main gauche l'autre bout de la corde,
+celui qui était noué autour des limes. Elle pouvait ainsi, sans quitter
+sa position, ramener à soi le peloton de laine, lorsqu'il était retombé.
+Déjà Tranquille commençait à s'impatienter et lisette l'entendait
+mâchonner un juron entre ses dents, lorsque la corde, mieux lancée, s'en
+alla tomber dans la main du captif qui la saisit et se mit à la tirer
+doucement à lui.
+
+Pour éviter le bruit que les limes pouvaient rendre en frôlant la
+muraille, Lisette étendit le bras et laissa glisser la corde entre ses
+doigts.
+
+--Merci, lui dit bientôt Tranquille.
+
+--Tu les as?
+
+--Oui.
+
+--A présent, écoute, Célestin. M. Cognard veut marier sa fille, malgré
+elle, à ce capitaine anglais que tu connais.
+
+--Oui, un peu! gronda Tranquille qui, s'oubliant, éleva la voix plus
+haut que la prudence ne l'aurait voulu.
+
+--Chut! fit Lisette, voici le soldat qui revient...
+
+Ils restèrent silencieux durant quelques secondes, et voyant qu'on ne
+les avait pas entendus, Lisette continua de sa voix la plus faible:
+
+--Le capitaine a dit à ma maîtresse que si elle refusait d'être sa
+femme, tu serais pendu, et que si elle acceptait il te ferait mettre en
+liberté.
+
+--Oui, fiez-vous à ce gredin-là! J'aime mieux compter sur les limes et
+sur mes bras.
+
+--C'est ce que j'ai pensé... mais chut! voici l'autre qui revient...
+Mademoiselle Alice doit répondre après-demain à l'officier que si d'ici
+à un mois le ciel ne la rapproche pas de M. Evrard, elle consentira à
+devenir madame Evil. Tu comprends que c'est pour gagner du temps.
+Mademoiselle Alice est décidée à se sauver de la ville et à aller
+trouver M. Evrard. Pour cela elle compte sur toi et attend que tu
+t'échappe toi-même... En combien de temps aura-tu fini de scier ces
+barreaux?
+
+--Je ne pourrai travailler que la nuit, et doucement... cela me prendra
+une dizaine de jours.
+
+--Bon! lorsque tu aura fini, tu me feras signe quand tu me verras dans
+la chambre de mademoiselle Alice, et la nuit d'après nous nous sauverons
+tous ensemble.
+
+Soit qu'il eût saisi quelque bruit, soit qu'il fût fatigué, le
+factionnaire s'arrêta.
+
+--Mon Dieu! pensa Lisette avec un serrement de coeur, s'il nous avait
+entendus!
+
+Mais bientôt saisi sans doute par l'air froid de la nuit et n'entendant
+rien du reste, le soldat continua sa marche.
+
+--Est-ce compris? demanda Lisette.
+
+--Oui.
+
+--Tu n'as besoin de rien?
+
+--Non.
+
+--Je me sauve; j'ai déjà été trop longtemps ici. Bonne nuit, Célestin.
+
+--Bonsoir et merci, ma petite Lisette.
+
+La soubrette profita du moment où le soldat avait le dos tourné, et
+regagna sans bruit la maison où elle rentra sans avoir été remarquée.
+
+Trois jours plus tard, c'était un samedi de la première semaine d'avril,
+James Evil se présenta chez M. Cognard. A peine fut-il entré que M. et
+Mme. Cognard qui s'attendaient à sa visite, le rejoignirent dans la
+grand'chambre--aujourd'hui l'on dit le salon.
+
+Tandis que dame Gertrude, avec un empressement digne d'une meilleure
+cause, faisait prévenir Alice d'avoir à descendre immédiatement, la
+conversation s'engageait sur le premier sujet venu.
+
+Alice parut enfin, pâle, les yeux fatigués par les larmes, et trahissant
+l'angoisse qui la dévorait.
+
+Quand on eut épousé ces lieux communs qui sont les préliminaires de
+toute entrevue, Evil vit par le malaise de chacun qu'il fallait brusquer
+l'attaque du sujet principal qui faisait l'objet de sa visite. Il se
+tourna vers Alice et lui dit:
+
+--Vous n'êtes pas sans vous rappeler, peut-être, mademoiselle, la
+question importante qui m'amène ici et dont la résolution fera le
+bonheur ou le malheur de toute ma vie, selon qu'elle sera affirmative ou
+négative?
+
+Alice inclina la tête pour marquer qu'elle se souvenait.
+
+--Eh bien, mademoiselle, poursuivit Evil à qui l'émotion faisait
+trembler la voix, puis-je espérer que vous voudrez faire ma félicité en
+me mettant à même de consacrer ma vie à tâcher de vous rendre heureuse?
+
+Alice fit un suprême effort et, d'une voix qu'on entendait à peine:
+
+--Monsieur Evil, dit-elle, quant même je voudrais vous cacher que j'ai
+beaucoup aimé et que j'aime encore M. Evrard, vous n'en sauriez point
+douter...
+
+Ce préambule ne semblait pas rassurant pour Evil. Aussi eut-il une
+contraction des mâchoires qui témoignait de sa déconvenue. M. Cognard
+rougit et fit craquer sa chaise dans un mouvement de colère, tandis que
+les petits yeux gris de dame Gertrude se chargeaient d'étincelles
+menaçantes.
+
+Alice poursuivit d'un ton plus ferme et sans avoir paru remarquer
+l'impression désagréable que causaient ses parole:
+
+--Aussi, monsieur Evil, dois-je vous dire, puisqu'il me faut absolument
+répondre, sans plus tarder à votre demande que je ne puis renoncer aussi
+subitement à l'espoir d'épouser celui que j'aime.
+
+Pour le coup la crainte des trois intéressés devenait une certitude.
+Aussi Cognard ne put-il retenir le juron qui tournait dans sa bouche.
+
+--Tonnerre de Dieu! Alice, s'écria-t-il en frappant du pied avec menace.
+
+--Mademoiselle! fit madame Cognard dont le maigre buste se redressa
+comme une couleuvre qui prend son élan.
+
+Seul Evil ne put dire un mot, mais un fauve éclair brillait dans ses
+yeux, tandis que ses lèvres minces et pâles blanchissaient encore sous
+la pression intérieure des dents.
+
+Alice promena autour d'elle un regard calme et continua:
+
+--Cependant, monsieur, puisque mon refus absolu de vous épouser
+causerait la mort d'un homme dont tout le crime est de s'être dévoué
+pour son maître qui a mon amour, je vous répondrai que si, d'ici un
+mois, la Providence n'a pas tout-à-fait changé la face des choses en me
+rapprochant définitivement de mon fiancé (elle appuya sur ce dernier
+mot), j'en conclurai que le ciel s'oppose à mon mariage avec M. Evrard,
+et alors...
+
+Alors?... demandèrent dame Gertrude, Evil et Cognard.
+
+--Alors je serai prête à sacrifier mes goûts à la volonté de mon père,
+répondit Alice dont la voix trembla sous le coup de l'engagement
+terrible qu'elle était forcée de prendre.
+
+--Ah! ah! repartit Cognard avec un rire bruyant, aussi indélicat que
+cruel en pareille circonstance, dans ce cas monsieur Evil, j'aurai
+l'honneur d'être votre beau-père dans quatre semaines. Car j'imagine que
+la ville est assez bien gardée pour empêcher d'y entrer qui que ce soit!
+
+Evil eut un sourire de satisfaction indicible. Il se leva, s'inclina
+devant Alice et lui dit:
+
+--Je vous remercie profondément, mademoiselle, d'une détermination qui
+m'assure que dans un mois se serai au comble de mes voeux.
+
+Je peux commander votre trousseau, ma chère! siffla dame Gertrude.
+
+Dès le soir même toute la ville savait que mademoiselle Cognard devait
+épouser le capitaine Evil au commencement du mois de mai. Cette nouvelle
+fit beaucoup de bruit et prêta à bien des commentaires.
+
+Nous renonçons à analyser les sensations d'inquiétude, de tourment et
+d'angoisse par les quelles passa la malheureuse enfant pendant les jours
+qui suivirent. Ses journées étaient d'interminables cauchemars et ses
+nuits sans sommeil étaient remplies de ces hallucinations funestes qui
+précèdent la folie.
+
+Ajoutant la barbarie à la joie bruyante du triomphe, madame Cognard
+tourmentait à chaque instant sa belle-fille au sujet du trousseau qui,
+je vous assure, allait grand train.
+
+Il n'était pas jusqu'à Evil qui, abusant de sa position de fiancé, ne
+vînt relancer tous les jours Alice et la faire mourir à petit feu.
+
+Lisette, guère moins inquiète que sa jeune maîtresse, tâchait néanmoins
+de la rassurer par tous les moyens possibles. Elle assurait à Alice que
+tout allait pour le mieux, que Tranquille avançait rapidement dans son
+travail d'évasion, et que la présente semaine ne se passerait pas sans
+que le signal de la fuite fût donné.
+
+Huit jours s'étaient écoulés depuis qu'Alice avait donné sa réponse
+formelle à James Evil, lorsqu'un matin Lisette accourut toute joyeuse au
+devant d'Alice qui remontait de déjeuner, et lui dit que Tranquille
+venait de lui indiquer par gestes que son évasion et leur fuite aurait
+lieu la nuit suivante.
+
+--Mon Dieu! dit Alice en comprimant les battements de son coeur, es-tu
+bien sûr de ne t'être pas trompée, Lisette?
+
+--Oh! bien sûre, allez mademoiselle! Il m'a fait signe que les barreaux
+ne tiennent presque plus et qu'il lui suffira d'un seul coup pour les
+arracher tout-à-fait.
+
+C'était une belle journée de printemps. Le soleil nageait radieux dans
+l'air pour et poudroyait mille traits de feu sur la neige fondante.
+Quelques petits oiseaux blancs sautillaient sur des buttes de terre
+fraîchement découvertes, et jetaient leur cris joyeux à la brise
+d'avril.
+
+--Est-ce que le bon Dieu ne nous dit pas clairement de nous réjouir avec
+ces chers petits êtres? remarqua Lisette.
+
+--Puissent ces pronostics n'être pas trompeurs, répondit tristement
+Alice.
+
+Les deux jeunes filles se tenaient près de la fenêtre. Elles aperçurent
+en ce moment un piquet de dix soldats qui descendait vers la redoute.
+Arrivés en face de la poterne qui y donnait accès, deux, un sergent et
+un caporal, s'y enfoncèrent et disparurent à l'intérieur.
+
+--Mon Dieu! que viennent faire ici ces hommes! s'écria la pauvre Alice
+saisie d'un douloureux pressentiment.
+
+Lisette ne répondit pas.
+
+Au bout de quelques minutes le sergent et le caporal reparurent
+escortant deux hommes, Tranquille et un inconnu, qui avaient les fers
+aux mains.
+
+Les dix hommes de l'escorte entourèrent les deux prisonniers, et tous se
+mirent en marche et remontèrent vers la rue Saint-Anne.
+
+Comme ils passaient devant la maison de M. Cognard, Tranquille leva un
+peu la tête et lança un long regard de détresse aux deux jeunes filles
+qu'il aperçut dans l'embrasure de la fenêtre.
+
+L'instant d'après l'escorte et les prisonniers disparaissaient dans la
+rue Sainte-Anne.
+
+--Dieu est contre nous! dit Alice qui, plus pêle qu'une morte,
+s'affaissa sur son lit.
+
+--Du courage, mademoiselle Alice! du courage, repartit Lisette. Je m'en
+fais mettre mon chapeau et les suivre pour voir où ils conduisent
+Célestin.
+
+Un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier et madame Cognard, qu'un
+reste de pudeur empêchait d'entrer dans la chambre de sa victime, cria
+de l'autre côté de la porte:
+
+--Êtes-vous là, Lisette?
+
+--Oui, madame
+
+--Descendez, les couturières viennent d'arriver, et nous avons besoin de
+vous.
+
+Alice n'eut que la force de lever les yeux au ciel qui l'accablait de
+plus en plus.
+
+--Allons, vite! gronda madame Cognard.
+
+--Va, Lisette, dit Alice d'une voix mourante. Dieu nous abandonne,
+pourquoi lutter davantage!
+
+Ni ce jour-là, ni les jours suivants, Tranquille ne devait reparaître à
+la Redoute du Roi.
+
+
+
+
+ CHAPITRE TREIZIÈME
+
+ MARC EVRARD
+
+
+Ce jour-là même un matelot canadien déserta la ville. Il y a toujours de
+ces transfuges qui, pendant une campagne ou un siège, passent à
+l'ennemi, que leur parti soit ou non triomphant. Quand les opérations
+militaires traînent en langueur, la désertion devient quelquefois même
+une sorte de manie contagieuse dont il est alors difficile d'arrêter le
+progrès.
+
+Cet homme, après avoir traversé le faubourg Saint-Jean, descendit à
+Saint-Roch et se dirigea vers l'Hôpital qui était devenu, depuis la mort
+de Montgomery, le quartier-général de l'armée assiégeante. Dans quel but
+le déserteur passait-il du côté des Bostonnais? Lui-même n'en savait
+trop rien. Enfermé depuis près de cinq mois dans l'étroite enceinte de
+la ville assiégée, il avait besoin de mouvement, d'espace et de liberté.
+Avait-il l'intention de combattre dans les rangs ennemis? Assurément
+non. Il en avait assez du service assidu et prolongé auquel on l'avait
+astreint pendant tout l'hiver. Tout ce qu'il lui fallait pour le moment,
+c'était l'absence de toute discipline et la liberté de mouvement. La
+curiosité l'attirait bien aussi quelque peu du côté des Américains, mais
+il se promettait de leur fausser bientôt compagnie, s'ils le voulaient
+forcer à servir le Congrès, et de s'enfuir à Charlesbourg où il avait
+quelque parent.
+
+Le premier homme qu'il rencontra aux abords du camp bostonnais fut Marc
+Evrard qui faisait une ronde d'avant-poste. Rétabli depuis un mois de sa
+blessure, Evrard avait repris son service d'aide-de-camp auprès
+d'Arnold.
+
+En apercevant le transfuge qui était souvent venu à son magasin, Marc le
+reconnut.
+
+--Tiens, c'est toi, Côté! dit-il.
+
+--Oui, Monsieur Evrard, comme vous voyez.
+
+--D'où diable viens-tu donc?
+
+--De la ville
+
+--Et que viens-tu faire ici?
+
+--Je m'ennuyais, là-bas.
+
+--Comment, tu t'ennuyais?
+
+--Dame, voyez-vous, ce n'est pas bien amusant de passer ses nuits à
+monter la garde en plein air, et toutes ses journées à faire l'exercice.
+
+--Je comprends en effet que pour un farceur de ton espèce, habitué à
+avoir partout ses coudées franches, la discipline militaire offre peu
+d'agréments. Mais dis-moi donc dans quel état est la garnison de la
+ville! Montre-t-elle toujours autant d'ardeur à se défendre?
+
+--Ce n'est pas pour vous faire de la peine, Monsieur Evrard, dit Côté en
+jetant un regard de pitié sur le piquet de soldats qui, hâves, à peine
+vêtus et plus mal chaussés encore, suivait le jeune officier, mais je
+vous assure que nos gens ont un peu meilleure mine que les vôtres qui
+paraissent faire ici un bien long carême. Si tous les Bostonnais
+ressemblent à ceux-ci, je ne crois pas qu'ils prennent la ville de
+sitôt.
+
+Evrard réprima un mouvement de mauvaise humeur et reprit:
+
+--Y a-t-il du nouveau, là-bas?
+
+--Hé! pas grand chose. Pourtant oui, en effet, j'oubliais. Vous savez,
+votre engagé, Célestin Tranquille?
+
+--Eh bien? fit Evrard en dressant l'oreille.
+
+--Eh bine, il paraît qu'il va être pendu.
+
+--Pendu!
+
+--Hé! mais oui. Bon garçon, mais pas chanceux, ce pauvre Célestin. Vous
+savez qu'il avait été fait prisonnier avec les autres Bostonnais, dans
+l'affaire de la rue Sault-au-Matelot.
+
+--Oui.
+
+--Bon. On l'enferme avec les autres. Mais ne voilà-t-il pas que notre
+homme, qui s'ennuie d'être comme ça sous le verrous, s'avise de
+décamper. Une bonne nuit, on le surprend comme il forçait la porte avec
+ses compagnons que voulaient prendre l'air avec lui. On l'empoigne, on
+le fourre au cachot, et l'on dit qu'il va être pendu comme traître.
+
+Evrard pénétré de douleur, en apprenant à quel sort funeste était
+destiné ce fidèle serviteur qui ne s'était perdu que par trop de
+dévouement pour son maître, Evrard avait peine à retenir ses larmes et
+ne pouvait dire un mot. L'autre--un de ces heureux porteurs de mauvaises
+nouvelles et qui en ont toujours plutôt deux qu'une à vous
+annoncer--continua sans remarquer l'impression pénible que ces paroles
+causaient à son interlocuteur:
+
+--Une autre nouvelle, et qui vous regarde aussi, Monsieur Evrard, c'est
+celle du mariage de mademoiselle Cognard que vous avez connue dans le
+temps.
+
+--Hein! mademoiselle Cognard est mariée, dis-tu! s'écria Marc en sortant
+de sa stupeur comme un homme qu'on éveillerait à coups de pieds.
+
+--Si elle ne l'est pas encore, c'est tout comme, poursuivit
+tranquillement Côté, puisqu'elle le sera dans quinze jours.
+
+--Mais, bon Dieu, que me dis-tu là! Et avec qui se marie-t-elle?
+
+--Avec un officier anglais.
+
+--Un officier... anglais! s'écrie Marc avec égarement.
+
+--Oui, rien que cela. Un nommé Nevil... Ervil... je ne sais plus trop,
+moi.
+
+--Evil... James Evil, balbutia Evrard, qui n'avait plus une goutte de
+sang au visage.
+
+--C'est cela, vous l'avez! Ces noms anglais, mois, voyez-vous...
+
+--Mais, mon ami! cria Marc en se précipitant sur Côté qu'il secoua
+violemment par les bras, mais tu es fou! Alice se marier... avec cet
+homme!... Allons, ajouta-t-il en le lâchant, tu veux rire, n'est-ce pas?
+
+--Moi, pas du tout! Monsieur Evrard, repartit Côté qui se frottait les
+bras que Marc lui avait évidemment serrés un peu fort. Je vous assure
+qu'il n'y a rien de plus vrai. La preuve que j'en suis sûr c'est que ce
+sont mes deux soeurs Justine et Marie qui font le trousseau de la jeune
+demoiselle. Je vois bien à présent que ça vous interloque un peu, mais
+enfin ce n'est pas de ma faute à moi, et ça n'en est pas moins vrai.
+Dans la ville tout le monde en parle.
+
+--Et tu dis que... le mariage se fera... dans quinze jours?
+
+--Oui, à peu près, vers le commencement de Mai.
+
+Marc resta un moment étourdi comme s'il eût reçu un coup de massue sur
+la tête, et puis, remettant à un sergent le commandement du piquet de
+soldats, il s'éloigna à grands pas.
+
+Pendant plus d'une heure il erra dans le camp sans avoir conscience de
+ce qu'il faisait, tantôt se heurtant contre les soldats étonnés qui
+purent le croire subitement devenu fou, tantôt s'arrêtant soudain et
+restant plusieurs minutes plongé dans une immobile rêverie, et puis se
+remettant à marcher d'un pas fébrile et tourmenté.
+
+Lassé enfin de cette course fiévreuse, il finit par s'arrêter près d'une
+pièce de canon, et s'y accouda en laissant ses yeux abattus errer
+vaguement sur la campagne.
+
+C'était un de ces jours gris et tristes qui tiennent de la fin de
+l'hiver et n'appartiennent pas encore au printemps, cette dernière
+saison, à proprement parler, n'existant du reste guère dans notre pays
+où le passage de l'hiver à l'été se fait brusquement, et sans la
+transition douce qui sépare ces deux saisons dans les contrées plus
+aimées du soleil.
+
+La côte de Beaupré s'étendait remontant grisâtre jusqu'aux montagnes
+brunies par le passage du dernier hiver, et tachetée en maints endroits
+de larges flaques d'une neige souillée. A gauche se dressaient les
+Laurentides, aux enfoncements neigeux, aux monts puissamment soulevés,
+brunes au proche, plus loin d'un bleu profond, et d'un bleu terne à
+l'horizon où elles tombent soudain dans le fleuve, au delà de l'île
+d'Orléans.
+
+Des masses informes de glace encombraient l'embouchure de la rivière
+Saint-Charles et couvraient le fleuve jusqu'à l'Ile dont la masse sombre
+émergeait du Saint-Laurent comme un énorme vaisseau démâté.
+
+Sur la droite s'étageaient en amphithéâtre: le côteau Sainte-Geneviève
+aux flancs dénudés, le plateau sans verdure et bossué des plaines
+d'Abraham, l'amas resserré des maisons de la ville dont les toitures en
+bardeaux grisonnaient sous la mousse et le temps comme des crânes
+d'hommes vieillis, et, tout au-dessus, la tête formidable du
+Cap-aux-Diamants, grinçant des dents par la dentelure de ses canons, et
+le front nuageux.
+
+Pour couronner ce paysage dont les tons tristes l'emportaient encore sur
+la grandeur des lignes, s'étendait au-dessus un ciel pâle et sans
+soleil, où se traînaient de longs nuages bas et brumeux que le vent
+pourchassait en les étirant à l'infini.
+
+Le sombre aspect de ce tableau n'était guère de nature à faire pénétrer
+par les yeux d'Evrard quelque adoucissement à la douleur dont son âme
+était étreinte. Sa tristesse au contraire s'en accrut d'autant.
+L'apparence des objets extérieurs a sur les natures nerveuses une
+influence excessive, et l'on sait si l'organisation de Marc Evrard était
+de celles-là!
+
+"C'en est fait, se disait-il, plus d'espoir et plus de doute! Avant que
+ce butor vînt si bêtement m'annoncer cette atroce nouvelle, j'en étais à
+me demander ce qu'Alice faisait là-bas, si elle ne se consumait pas dans
+un ennui mortel, si même elle n'était point malade, mourante peut-être?
+Hé! quel sot je faisais de m'imaginer que je pouvais de loin si
+fatalement influencer sa destinée! Ce qu'elle faisait? parbleu! son
+trousseau de noces!... Quant à se bien porter j'étais un peu fou d'en
+douter, puisqu'elle se marie dans quinze jours! et avec qui! si cen'est
+pas celui-là même qui devait le moins s'y attendre, et que je
+m'imaginais qu'elle devait haïr autant que je l'exècre! Et c'est ma
+fiancée!... Oui, celle-là même qui se suspendant à mon cou, il y a cinq
+mois à peine, jurait, en pressant ses lèvres sur mes lèvres, qu'elle ne
+serait jamais qu'à moi seul... Et cette femme, fausse aux serments jurés
+par sa bouche sur ma bouche, cette femme n'a pas vingt ans!... O
+humanité pourrie, jusqu'où la gangrène de la perversité ne t'a-t-elle
+pas pénétrée!... Vierges à peine formées auxquelles il nous semble, à
+nous jeunes hommes insensés, qu'il n'est pas d'autel assez sacré pour
+les y élever et les y adorer dans l'extase d'un amour éthéré, de quelle
+fange est donc pétri votre coeur?... Pourquoi cette âme de démon dans un
+corps d'ange?... Charmes maudits qui nous attirent: front pur et serein
+qui paraît être le miroir où se réfléchit une âme aimante et chaste,
+bouche enfantine que nous croyons ne proférer jamais que des paroles
+saintes et des promesses sacrées, et dont les baisers de flamme nous
+semblent une cire brûlant frémissant sous le sceau de la sincérité, oeil
+tour à tour doucement rêveur et enflammé d'une étincelle ardente qui
+nous embrase d'un feu que nous pensons divin... Oh! ses yeux! ses grands
+yeux noirs! ils sont là! Je ferme les miens. Son regard remplit toutes
+les facultés de mon cerveau!... Son feu me brûle! Mon Dieu!... Alice! O
+Alice, ma fiancée! Je viens de blasphémer contre toi? Car n'est-ce pas
+que tu ne saurais être à ce point trompeuse? C'est moi qui suis un
+misérable renégat! Oh pardon! tu es une sainte et je t'ai ignoblement
+outragée!"
+
+Il se prit à pleurer. Un officier qui passait le vit en cet était. Il
+lui trouva un air si égaré qu'il s'en alla prévenir le colonel Arnold.
+
+"Pourtant cet homme, continua Marc dans son fiévreux monologue,
+cet homme ne saurait me tromper, il m'a trop platement annoncé
+cette nouvelle. Il n'y a que la vérité qui puisse se faire aussi
+lourde et bête! Oui cet homme a dit vrai!... Je comprends tout
+maintenant! _L'autre_--je le hais trop pour prononcer son nom qui
+m'étoufferait--l'autre aura mis à profit mon absence; il aura circonvenu
+le père déjà trop favorablement disposé à l'écouter. Le père est
+intervenu, a parlé, a ordonné, a menacé, et sa fille s'est courbée sous
+le commandement paternel en demandant à Dieu de la délier du serment
+qu'elle m'avait prêté. Et voilà comment l'autre a triomphé, voilà
+comment il se fait qu'Alice va devenir sa femme! Sa femme!... O rages de
+l'enfer! Alice à cet homme! Ah! c'est ce que je ne verrai pas du moins,
+et ce dont la mort saura m'éviter le trop exécrable aspect!"
+
+Dans l'emportement furieux de son désespoir, Evrard criait plutôt qu'il
+ne disait ces paroles, quant le colonel Arnold arriva près de lui.
+
+Le colonel avait montré tant de sympathie au jeune homme, que celui-ci,
+expansif comme on l'est à son âge, lavait mis au courant de ses
+malheurs. Arnold comprit que Marc venait d'apprendre quelque nouvelle
+fâcheuse. Il appuya sur l'épaule d'Evrard une mais d'ami et lui demanda
+doucement quelle était la cause d'une telle irritation.
+
+Le fluide sympathique que cet attouchement amical établit tout à coup
+entre le colonel et lui, causa une commotion, un ébranlement profonds
+dans toute la personne de Marc Evrard. Il fondit en larmes.
+
+Le colonel se garda bien d'arrêter le cours bienfaisant de ces pleurs,
+et laissa le pauvre garçon verser toutes les larmes de son âme.
+Lorsqu'il le vit un peu plus calme il réitéra sa question de la manière
+la plus amicale.
+
+D'une voix entrecoupée de sanglots Evrard lui dit tout. Le colonel
+l'écouta sans l'interrompre, et le voyant un peu moins agité, il lui
+dit:
+
+--Attendez-moi quelques instants, ou plutôt non, veuillez rentrer chez
+vous, car vous êtes ici l'objet d'une indiscrète curiosité. Je m'en vais
+aller m'assurer si cet homme n'est pas un espion et s'il n'a pas voulu
+vous tromper. Dans un quart-d'heure je serai chez vous.
+
+Evrard se rendit machinalement à ce bon avis.
+
+Une demi-heure après le colonel le rejoignait. Marc le regarda d'un air
+anxieux.
+
+--Hélas! mon pauvre ami, répondit Arnold à cette muette interrogation,
+je crains bien que cet homme ne vous ait dit que la vérité! Ce n'est
+certainement pas un espion, et j'ai beau l'interroger je n'ai rien
+surpris dans ses réponses qui m'ait pu mettre sur la piste d'une
+fourberie. Écoutez, Evrard, il vous faut être homme avant tout, et ne
+pas vous laisser aller à un désespoir que la fillette qui vous a sitôt
+n'est pas digne de causer en vous. Vous êtes jeune et assez charmant
+garçon pour rencontrer n'importe où une foule de jolies filles qui ne
+demanderont pas mieux que d'être heureuses par vous en vous rendant ce
+bonheur au centuple. Trève donc de désespoirs inutiles. Acceptez
+aujourd'hui l'offre que je vous fis hier, et que vous n'eûtes le tort de
+refuser, de m'accompagner à Montréal où je m'en vais dans quelques
+heures. Comme je vous le disais, les troupes que nous avons ici ne
+sauraient plus maintenant s'emparer de la place. Voici l'été qui arrive.
+La navigation va s'ouvrir et ne manquera pas d'amener bientôt au secours
+de la ville toute une flotte qui doit être depuis longtemps déjà partie
+d'Angleterre. Vous resteriez donc inutilement ici et vous vous
+exposeriez pour rien à tomber entre les mains des Anglais. Ne mettez pas
+ou moins votre trop heureux rival à même de piétiner sur votre cadavre
+avant ou immédiatement après son mariage. Ce serait vraiment lui causer
+trop de jouissances à la fois.
+
+--Vous avez raison, colonel! s'écria Marc. Je pars avec vous. Du reste
+on ne se bat plus ici! Nous aurons probablement plus de chance ailleurs,
+et la mort qui n'a pas voulu de moi par ici m'attends peut-être là-bas!
+
+Arnold laissa tomber sur Evrard un regard de compassion, mais se garda
+de relever cette pensée funeste, et reprit:
+
+--Nous partirons ce soir à huit heures, soyez prêt.
+
+La nuit s'épaississait sur la vallée lorsque le colonel Arnold et Marc
+Evrard s'éloignèrent de l'Hôpital-Général, au grand train de leurs
+chevaux. Au coin d'un bois qui allait leur faire perdre la ville de vue,
+Evrard arrêta son cheval et se retourna sur sa selle.
+
+Les hauteurs et la ville, à demi perdues dans l'ombre vaporeuse du soir,
+n'apparaissaient plus que fondues en une masse indécise. Marc resta un
+instant immobile. Deux grosses larmes glissèrent sur ses joues. Il
+murmura:
+
+--Adieu, vous tous que j'aimais! Adieu, bon et fidèle serviteur que je
+ne puis secourir! Adieu Alice... Adieu!
+
+Il enfonça ses éperons dans les flancs haletants de sa monture,
+rejoignit Arnold en deux temps de galop, et tous deux disparurent entre
+une double et gigantesque haie d'arbres qui retentirent un moment du pas
+précipité des chevaux, et rentrèrent l'instant d'après dans le calme de
+la nuit.
+
+Pauvre Alice, comme les ténèbres qui allaient s'épaississant toujours
+sur la ville, la solitude et le délaissement se faisaient autour de toi
+de plus en plus profonds!
+
+
+
+
+ CHAPITRE QUATORZIÈME
+
+ TRAVERSES
+
+
+Le soir du jour où nous avons vu Alice perdre le dernier espoir qu'elle
+avait mis en Tranquille pour échapper à Evil, son persécuteur, une
+fièvre violente la saisit. Dans la nuit elle empira tellement qu'il
+fallut avoir recours au médecin. Le docteur Lajust, en la voyant, hocha
+la tête d'un air soucieux. Il resta plus d'une heure auprès de la
+malade, lui fit prendre quelque potion calmante, en enjoignit à Lisette,
+quand il s'en alla, de passer la nuit auprès de sa maîtresse.
+
+Il revint de bonne heure, le lendemain matin. La fièvre avait redoublé,
+la patiente délirait. Le docteur la déclara atteinte d'une fièvre
+cérébrale des plus violentes. Il profita d'un moment où il se trouvait
+seul avec Lisette et lui demanda si sa maîtresse n'avait pas éprouvé
+quelque grand chagrin. Celle-ci crut devoir ne lui rien cacher, et lui
+apprit que M. Cognard voulait marier sa fille malgré elle, et avec un
+homme qu'elle avait toutes les raisons de détester.
+
+Sur ces entrefaites M. Cognard entra dans la chambre et demanda au
+médecin ce qu'il pensait de l'état d'Alice. Celui-ci le regarda d'un air
+bourru, haussa les épaules, donna de nouvelles prescriptions et s'en
+alla en ordonnant à Lisette de ne laisser voir à la malade personne dont
+la vue pût lu être désagréable. Comme le docteur allait sortir, madame
+Cognard se trouva sur son passage et lui demanda ce qu'avait sa chère
+Alice.
+
+--Ce qu'elle a, ce qu'elle, gronda le médecin, c'est que si elle meurt,
+on l'aura tuée, madame!
+
+Madame Cognard n'en demanda pas davantage.
+
+La fièvre et le délire s'accrurent encore les jours suivants et le
+docteur déclara la malade en grand danger de mourir. Il ne la quitta
+presque plus. En face de son unique enfant qui se débattait soul les
+étreintes d'une mort qu'il avait lui-même appelée par sa honteuse
+ambition, le père Cognard dut faire des réflexions sérieuses. Cependant
+comme le docteur évitait de lui parler et que lui-même n'osait guère
+ouvrir la bouche, les pensées de M. Cognard ne se firent pas jour, et
+personne ne put connaître la nature de ses réflexions.
+
+Quant à dame Gertrude elle était d'une humeur massacrante. Tout le
+personnel de la maison s'en ressentait, et de temps à autre on entendait
+les éclats de sa voix grondeuse monter de la cuisine où elle gourmandait
+les domestiques. La malade qui, dans son délire même, ne reconnaissait
+que trop cette voix détestée s'agitait alors sur son lit brûlant. Le
+docteur fronçait les sourcils et, se tournant du côté du père Cognard
+qui allait et venait avec inquiétude dans la chambre, lui disait d'une
+voix brève:
+
+--Veuillez donc aller prévenir madame Cognard d'avoir à adoucir un peu
+le ton de sa voix.
+
+Le silence se faisait pendant quelque temps, et puis on entendait de
+nouveau japper dame Gertrude. Irrité, le docteur se tournait vers
+Cognard qui comprenait ce geste, sortait doucement et revenait bientôt
+se glisser dans la chambre de sa fille.
+
+Durant quelque temps l'on n'entendait d'autre bruit dans la pièce que
+les mots sans suite que la malade proférait dans son délire, ou que le
+tic-tac de la montre que le docteur tenait dans la main, pour pieux
+compter les pulsations du pouls de sa patiente. Soudain l'on refermait
+en bas une porte avec violence, tandis que les accents criards de la
+voix de dame Gertrude venaient encore agiter la malade. Une fois enfin,
+n'y tenant plus, le docteur exaspéré se tourna vers Cognard et lui dit
+brusquement:
+
+--Cette femme a-t-elle envie de tuer votre fille? Non. Eh bien faites-la
+taire!
+
+Cognard sortit résolument cette fois-ci et, après une courte altercation
+qu'on entendit clairement, et dans laquelle le mari haussa la voix d'un
+ton plus haut que sa femme, le silence se fit enfin tout de bon.
+
+C'est égal, le docteur Lajust pouvait se vanter d'avoir en madame
+Cognard une femme qui le détestait joliment!
+
+Après neuf jours de lutte contre l'acharnement de la maladie, la
+jeunesse d'Alice finit par triompher et un mieux sensible se déclara.
+Les passions mauvaises du père--en supposant qu'elles n'eussent pas même
+étouffé la voix de sa conscience pendant la maladie de sa fille--durent
+alors reprendre tout à fait leur empire sur ce méprisable ambitieux. Car
+ce fut avec un visage des plus riants qu'il annonça au capitaine Evil,
+qui venait plusieurs fois le jour prendre des nouvelles de la santé
+d'Alice, que sa _future petite femme_ était sauvée.
+
+Lisette qui, pendant une semaine entière, n'avait quitté le chevet de sa
+maîtresse ni le jour ni la nuit, profita des premiers moments de la
+convalescence pour sortir afin de tâcher de se renseigner au sujet de
+Tranquille. Tout ce qu'elle apprit ce fut qu'il avait été transféré dans
+Une partie du collège des Jésuites--on ne put lui dire précisément
+laquelle--et qu'il n'était pas en question du procès.
+
+Avant de revoir Evil qui commençait à insister pour être introduit près
+d'elle, Alice résolut de tenter un dernier effort afin de persuader son
+père de renoncer à ce projet de mariage qui avait failli la faire mourir
+et devait certainement causer son malheur. Elle saisit un moment où elle
+se trouvait seule avec lui et lui exposa sa demande de sa voix la plus
+suppliante.
+
+Elle était encore si faible que le père Cognard n'osa point s'emporter.
+Mais il lui représenta fermement qu'il avait donné sa parole, qu'elle
+même s'était engagée d'une manière formelle, qu'il était impossible de
+reculer, que le mariage se ferait et qu'on le retarderait seulement
+jusqu'au cinq de mai pour qu'elle eût le temps de se rétablir
+entièrement.
+
+--Mais, mon père! s'écria-t-elle en pleurant, ne voyez-vous pas que je
+ne pourrai jamais aimer cet homme-là!
+
+--Bah! répondit l'impitoyable Cognard, tu en serais rendue au même
+résultat avec tout autre, au bout de six mois de mariage!
+
+Lisette entra dans la chambre comme le père Cognard en sortait après
+avoir émis cette consolante maxime.
+
+--Vous m'êtes témoin, mon Dieu! s'écrie Alice qui se leva avec énergie,
+que j'ai tout tenté pour éviter de prendre un parti extrême. Vous avez
+reçu le serment que j'ai fait à Marc mon fiancé, de n'appartenir jamais
+qu'à lui seul. Vous connaissez ma résolution de ne jamais épouser un
+Anglais... Dans huit jours j'aurai vingt-et-un ans, et je serai libre!
+Entends-tu Lisette, je serai libre dans huit jours!
+
+Comme Lisette semblait effrayée de cette excitation où elle trouvait sa
+maîtresse, celle-ci se calma subitement et continua:
+
+--Oh! ne crains pas, Lisette, ce n'est pas la fièvre qui me reprend.
+Non, je veux être calme, je veux reprendre mes forces, je veux être
+capable dans huit jours de supporter la fatigue. Tu me comprends. Je
+veux vivre enfin! As-tu des nouvelles de Célestin?
+
+--Hélas! non, mademoiselle.
+
+--Je partirai seule, alors.
+
+--Et moi, que ferais-je ici repartit Lisette dont les yeux étaient
+pleins de larmes. Je vous l'ai promis, je m'en irai avec vous.
+
+La dernière semaine d'avril s'écoula et Alice qui suivait
+scrupuleusement les ordonnances de son médecin était à peu près
+rétablie. Madame Cognard pressait de plus en plus les apprêts du
+mariage.
+
+On en était rendu au dernier jour du mois d'avril, et Alice avait décidé
+qu'elle s'enfuirait pendant la nuit du premier de mai, qui était
+l'anniversaire de sa naissance et l'époque de sa majorité, ce qui lui
+semblait d'un bon augure pour son entreprise.
+
+La fatalité qui semblait présider à la destinée de la pauvre enfant,
+vint encore déjouer ce projet. Lisette en montant sur une chaise pour
+étendre le linge du trousseau, qu'on venait de laver, tomba de son haut
+et se donna une entorse à la cheville du pied. Il fallut la transporter
+jusqu'à son lit; elle ne pouvait plus faire un seul pas. Le médecin fut
+appelé. Alice, la mort dans l'âme, voulut être présente à la visite du
+docteur. Lisette qui comprenait toute l'angoisse dont était dévorée sa
+maîtresse, demanda au médecin dans combien de jours elle pourrait
+marcher:
+
+--Dans trois ou quatre jours, peut-être, répondit-il, si vous ne faites
+aucun mouvement et si vous avez la patience de tenir continuellement des
+compresses froides sur votre pied, et de ne les point laisser s'y
+réchauffer par la chaleur de la fièvre.
+
+--C'est bien, dit Lisette avec résolution, ce ne sera pas de ma faute
+alors, si je ne suis pas debout, même avant ce temps-là.
+
+--Prenez garde, si nous marchez trop tôt vous aurez une rechute qui sera
+pire que le premier accident.
+
+--Ne craignez pas, monsieur le docteur, j'aurai bien soin de moi. Je
+veux être sur pied au moins la veille des noces de mademoiselle, ajouta
+Lisette avec une finesse d'expression qui en ce moment n'était
+intelligible que pour Alice.
+
+Heureusement que ni madame Cognard, ni le capitaine Evil ne pouvaient
+l'entendre, car ils auraient pu soupçonner quelque chose.
+
+Dans le cours de l'après-midi Alice alla voir Lisette et se trouva seule
+avec elle.
+
+--Mademoiselle Alice! dit la pauvre fille en rejoignant les mains,
+tandis que ses yeux se voilaient de larmes, j'espère que vous ne me
+soupçonnez pas de vouloir vous tromper. Regardez mon pied comme il est
+enflé.
+
+Ce fut à peine si Alice jeta un coup d'oeil sur le pied tuméfié de
+Lisette, et répondit avec un bon sourire:
+
+--Non, Lisette, tu m'as trop appris à estimer ton dévouement pour que
+j'ai pu avoir cette mauvaise pensée. Mais il n'en est pas moins vrai que
+Dieu m'éprouve bien rudement.
+
+--Êtes-vous toujours décidée à vous en aller cette nuit?
+
+--Non! quant à partir seule, je préfère attendre au dernier moment. Mais
+alors rien ne me retiendra, et je m'en irai à la grâce de Dieu.
+
+--Oh! merci, mademoiselle Alice. Je vous assure, allez qu'il faudra que
+cette vilaine entorse soit bien méchante pour m'empêcher de vous suivre!
+
+Nous n'insisterons pas sur les inquiétudes, sur l'excitation des deux
+jeunes filles, et sur les mille obsessions qu'Alice eut à souffrir de la
+part de sa belle-mère et du capitaine Evil, pendant les jours suivants.
+Comme nous le lecteur en a assez de ces mesquines et cruelles tyrannies,
+et désire avec hâte arriver au dénouement. Nous enjamberons sans
+transition les deux jours qui suivirent la chute de Lisette, pour nous
+transporter au troisième jour du mais, qui était un samedi. Le mariage
+devait se faire le lundi d'après, et le contrat se signer le soir même,
+à cause du lendemain qui était un dimanche.
+
+Depuis la veille Lisette se levait à l'insu de tous, pour détourner même
+l'idée d'un soupçon, et marchait dans sa chambre afin, d'assouplir les
+muscles de son pied qui ne lui causait plus aucune douleur. Il va sans
+dire qu'Alice était au fait de rétablissement de sa suivante, et que
+tout son courageux espoir était revenu.
+
+Arriva le soir et avec lui le capitaine Evil, en grande tenue, les
+cheveux soigneusement ramenés sur les tempes pour cacher le vide laissé
+par son oreille absente. Il était accompagné du colonel McLean que lui
+devait servir de témoin. M. et Mme Cognard, tous deux en habits de gala,
+lui plus obséquieux et plus souriant encore que d'habitude, elle plus
+compassée, et plus guindée que jamais, et la figure rayonnant d'une
+victorieuse méchanceté, allèrent, avec un empressement des plus
+bourgeois, recevoir leurs hôtes dans le vestibule. Alice fut la dernière
+à paraître. Elle était un peu fiévreuse et son teint, plus animé que
+dans les derniers temps, coloraient ses joues d'une rougeur charmante.
+Elle était belle à faire s'excuser Evil d'avoir employé des moyens si
+peu louables pour obtenir sa main. Elle accueillit son prétendu avec
+meilleure grâce qu'on ne pouvait s'y attendre.
+
+Le père Cognard se frottait les mains en se disant que tout allait pour
+le mieux, et qu'après toutes les répugnances qu'elle avait montrées,
+Alice ne serait peut-être pas longtemps sans prendre goût à ce mari
+qu'on la forçait d'accepter.
+
+Seule madame Cognard était un peu surprise. Son instinct de femme, plus
+vif et plus rusé, lui faisait vaguement entrevoir dans le maintien de sa
+belle-fille, quelque chose qui n'était pas d'accord avec les sentiments
+qu'Alice avait si peu déguisés jusqu'alors à l'égard de son futur mari.
+Pourtant Alice continua de jouer si parfaitement son rôle, elle se garda
+si bien de ne pas l'exagérer, que peu à peu sa belle-mère s'y laissa
+prendre comme les autres, et finit par se dire que, en fin de compte, la
+jeune fille, en personne bien née, savait faire contre fortune bon
+visage. La digne femme alla même jusqu'à penser qu'Alice n'était pas
+fâchée d'échapper à sa rude tutelle et qu'elle préférait encore celle
+d'un mari qui, après tout, donnait les signes les plus évidents d'un
+amour passionné. Nous devons avouer que la perspective de voir sa
+belle-fille heureuse, même avec le capitaine, ne remplissait pas le
+chère femme d'une joie délirante.
+
+Le contrat fut rédigé, lu, signé, paraphé, séance tenante. Il ne
+manquait plus que le sacrement pour faire du capitaine Evil l'heureux
+époux de celle qu'il convoitait depuis si longtemps avec tant d'ardeur.
+
+En se mariant Alice apportait à son époux cinq cents louis qui lui
+revenaient du côté de sa mère, abstraction faite des biens qu'elle
+devait avoir plus tard après la mort du père Cognard.
+
+--Ce sera toujours autant pour monter votre petit ménage, dit
+bourgeoisement ce dernier en tapant sur le ventre du capitaine qui se
+montra médiocrement flatté de la familiarité du futur beau-père. Et puis
+se tournant vers sa fille, le bonhomme lui dit, la bouche en coeur:--Ce
+soir, fillette, tu auras les cinq cents louis dans ta commode. Ce sera
+toujours assez pour te faire attendre ma mort avec patience. Eh! eh!
+
+Il n'est nullement à douter que Cognard crût avoir en ce moment un
+très-bon ton et beaucoup d'esprit. Il en est comme ça qui savent se
+contenter de peu.
+
+En se retirant, Evil demanda à Alice la permission de l'embrasser.
+Celle-ci qui voulait rester ferme jusqu'à la fin, lui présenta la joue.
+Mais quand les lèvres du capitaine effleurèrent le visage de la jeune
+Fille, ce fut comme si elle eut été brûlée par un fer rouge. Elle put si
+peu retenir un tressaillement répulsif, que James Evil qui lui tenait en
+même temps la main, en ressentit la commotion. Le glorieux officier eut
+bine garde d'en saisir la signification, et mit le frissonnement de la
+jeune fille sur le compte d'une sensation plus favorable à son
+amour-propre.
+
+Alice dont tous les nerfs vibraient sous le coup d'une émotion
+indicible, s'empressa de se dérober à la joie bruyante de son père qui,
+il me faut en convenir, avait largement fait raison d'un vieux vin
+d'Espagne aux deux officiers. Elle commençait à se déshabiller tout
+comme d'habitude, lorsque son père frappa à la porte de sa chambre. Il
+entra tenant cinq petits sacs pleins de souverains en or, et les jeta
+bruyamment sur la commode en disant:
+
+--Tiens, fi-fille, voilà pour t'aider à faire le trousseau de ton
+premier poupon! Mais je m'aperçois que je te dérange. Tu as du reste
+besoin de repos. Bonsoir, fillette, et des rêves d'or, fit-il en
+clignant de l'oeil du côté des sacs.
+
+Pour déployer autant d'esprit le père Cognard devait certainement être
+en pointe de vin.
+
+A peine fut-elle seule que Alice tomba à genoux. Elle priait depuis
+longtemps avec une ferveur extrême, lorsqu'une pensée, pour ainsi dire
+extérieure, traversa sa prière et lui fit jeter un regard autour d'elle.
+Alors sa tête tomba sur ses mains jointes contre le lit, et des larmes
+jaillirent de ses yeux.
+
+Terminée le soir même, sa robe de mariée étalait sur un meuble la
+blancheur de ses plis ondoyants, tandis que deux petits souliers de
+satin blanc, semblaient, tout au bas, attendre avec impatience les pieds
+mignons que les devait chausser, et que la couronne de fleurs d'oranger
+reposait coquettement au-dessus, comme désireuse de parer au plus tôt le
+beau front de vierge auquel elle était destiné.
+
+Tous ces apprêts que appellent le rayonnement du bonheur sur la figure
+des fiancées la ville du plus grand jour de leur vie, et dont la blanche
+vision hante joyeusement les songes des jeunes filles, était-ce bien
+ainsi qu'Alice les avait rêvés? Pouvait-elle, derrière la gaze
+transparente de son voile de tulle, entrevoir le séduisant élu de son
+coeur lui apporter, avec le sourire enchanteur de l'attente, la promesse
+du bonheur tant désiré?
+
+Hélas! cette extase momentanée, cette illusion trop souvent de si courte
+durée qui clôt l'existence de la jeune fille, et précède de si près
+l'amer réveil d'un grand nombre d'épousées, le brillant souvenir de ce
+jour mémorable qui illumine la vie entière de la femme, et qu'elle aime
+à se contempler en se retournant, à mesure qu'elle avance sur la mer
+orageuse du monde--comme l'exilé qui s'éloignant des rives où s'écoula
+son heureuse enfance, attache ses regards sur la lumière que le dernier
+phare de la patrie projette à l'horizon sur les flots tourmentés et
+sombres--cette faible consolation lui était même à jamais refusée!
+
+Pour elle ce déploiement des apprêts nuptiaux n'était qu'une ironie de
+plus dont la fatalité surchargeait son malheur.
+
+Elle pleura longtemps et peut-être les larmes les plus amères qu'elle
+eut encore versées. N'était-elle pas décidée à tout tenter pour échapper
+à l'odieuse étreinte de cet homme dans les bras duquel on la voulait si
+brutalement jeter? Il fallait fuir, fuis sans retard la maison de son
+père, cette maison où elle était née, où sa première enfance, heureuse
+et insouciante, s'était écoulée sous l'irradiation du sourire maternel.
+Il lui fallait quitter son père qu'elle aimait toujours malgré cette
+cruelle ambition à laquelle il n'avait pas hésité à sacrifier sa fille,
+le quitter en fugitive, en coupable. Car enfin elle se rendait bien
+compte de la culpabilité de sa démarche, et se disait que le châtiment,
+presque toujours attaché à cette révolte ouverte contre l'autorité
+paternelle, ne se ferait peut-être pas longtemps attendre!
+
+Telles étaient ses pensées désespérantes lorsque la porte de sa chambre
+s'ouvrit tout doucement. Elle tourna la tête et reconnut Lisette coiffé,
+habillée, toute prête à sortir. Celle-ci referma sans bruit la porte.
+Elle s'approcha de sa maîtresse et lui dit à l'oreille:
+
+--Tout le monde dort, madame Cognard comme les autres. Il y a plus d'une
+heure que je lui ai entendu fermer la porte de sa chambre à coucher.
+Mais, qu'avez vous donc fait! Vous n'êtes qu'à moitié habillée. Il faut
+nous dépêcher.
+
+--Écoute Lisette, dit Alice qui essuya ses larmes en se relevant de
+terre où elle était restée agenouillée plus d'une heure. Il est encore
+temps pour toi de rester, et comme il m'en coûte de te lier à ma triste
+destinée, je te supplie de me laisser aller seule. Reste dans la ville
+où tu auras du moins la consolation de te savoir auprès de ton pauvre
+ami Célestin que je ne puis malheureusement pas sauver.
+
+Lisette secoua négativement la tête.
+
+--Non, mademoiselle Alice répondit-elle, je vous ai promis de m'en aller
+avec vous, je pars et tout ce que vous pourriez dire ne me ferait pas
+changer d'idée. Pour ce qui est de Célestin quelque chose me dit qu'il
+se tirera bien d'affaire tout seul. Dieu est trop bon pour permettre
+comme ça que ce brave Tranquille soit la victime d'un méchant
+homme--Quant à moi vous entez que je ne peux rester seule ici, et que
+toute la colère de vos parents retomberait sur moi. Ainsi donc au lieu
+de perdre notre temps en paroles inutiles, préparons nous vite. Pour moi
+vous voyez que je n'ai pas flâné.
+
+Elle releva sa collerette et laissa voir une corde de la grosseur de son
+petit doigt et qui s'enroulait une vingtaine de fois autour de sa
+taille.
+
+--Qu'est-ce que cela? fit Alice.
+
+--La corde pour faire sécher le linge. J'ai été la décrocher au grenier
+pendant la soirée. Je vous ai déjà dit que le seul moyen que nous avions
+de sortir de la ville était de nous laisser glisser du haut en bas des
+murs, du côté des faubourgs. Cette corde nous en donnera le moyen.
+
+--Est-elle assez longue?
+
+--Les murs ont trente pieds de haut, à ce qu'on m'a dit, et cette corde
+en a soixante de long. Nous pourrons même la mettre double, il y aura
+moins de danger qu'elle casse.
+
+--C'est bon, aide-moi à m'habiller, reprit Alice à qui l'air décidé de
+la soubrette rentait toute sa fermeté.
+
+Une heure du matin sonnait en ce moment, et le silence le plus entier
+régnait dans la maison.
+
+--Il faut vous habiller chaudement, dit Lisette, car la nuit est froide,
+et Dieu seul sait où nous allons.
+
+Quand Alice eut achevé de se vêtir elle prit sur sa commode un des sacs
+d'or que son père y avait laissés, et le pesa dans sa main.
+
+--Cet or vient de ma mère, dit-elle, en conséquence il est à moi. Nous
+en aurons besoin. Prends deux de ces sacs je me charge de deux autres.
+Le dernier restera ici, car il ne faut pas trop nous embarrasser. Es-tu
+prête?
+
+--Oui, Mademoiselle, fit Lisette en prenant, comme sa maîtresse un sac de
+cent louis dans chaque main.
+
+Alice jeta un dernier regard dans sa chambre, retint un sanglot qui se
+tordant dans sa gorge, et sortit sur la pointe du pied. Retenant leur
+haleine et marchant avec une extrême prudence pour dissimuler le bruit
+de leurs pas, elles traversèrent le corridor et descendirent l'escalier.
+Quand elles passèrent devant la chambre de M et de Mme. Cognard une
+planche qui craqua sous leurs pieds leur fit violemment battre le coeur.
+Un moment elles restèrent immobiles, craignant d'avoir été entendues.
+Mais comme rien ne bruissait dans la chambre, elles continuèrent
+d'avancer.
+
+Tandis que Lisette débarrait la porte, Alice s'agenouilla dans le
+vestibule et murmura ces mots:
+
+--Pardon, mon père, pardon à votre malheureuse enfant!
+
+Quand elle se releva la porte était ouverte, et avec un empressement
+fébrile Alice rejoignit Lisette qui l'attendait déjà dans la rue.
+
+Il avait été entendu d'avance qu'au lieu de se diriger immédiatement
+vers les remparts, elles remonteraient la rue Saint-Anne jusqu'à la rue
+Des-Jardins qu'elles parcourraient jusqu'à la rue Saint-Louis pour, de
+là, prendre la rue Sainte-Ursule qui les conduirait jusqu'à l'endroit
+vacant dans le voisinage immédiat du bastion des Ursulines. De la sorte
+elles éviteraient de donner des soupçons à la sentinelle qui, placé en
+faction sur la Redoute-du-Roi et voyant deux femme errer, la nuit, dans
+l'espace alors vaste et désert qui s'étendait depuis le collège des
+Jésuites et la rue Saint-Jean jusqu'aux murs de la ville du côté des
+plaines, aurait pou les inquiéter dans leur fuite.
+
+Par bonheur, au moment où elles prirent pied dans la rue, la sentinelle
+leur tournait le dos, et la nuit étant noire, elles se trouvaient hors
+de vue quand le factionnaire revint sur ses pas.
+
+Commes les deux jeunes femmes, peu habituées à de pareilles courses
+nocturnes allaient, frissonnant de peur, tourner le coin de la rue
+Des-Jardins, elles faillirent se heurter contre deux hommes qui venaient
+à leur rencontre et s'avançaient tout doucement, comme des gens qui
+craignent d'être entendus et ont le plus grand intérêt à n'être point
+remarqués.
+
+La première impression des jeunes filles fut de la frayeur. Mais Lisette
+qui n'en était qu'à deux pas, eut à peine envisagé l'un de ces hommes,
+un grand, qu'elle s'écria, tout en étouffant sa voix:
+
+--Mon Dieu! est-ce bien toi, Célestin?...
+
+--Mam'zelle Lisette! répondit la voix de Tranquille.
+
+--C'est Dieu qui vous envoie! répartit Alice. Où alliez-vous donc?
+
+Vous chercher, Mademoiselle. J'ai appris que le mariage devait se faire
+lundi et comme je voulais vous garantir de ce mauvais pas je vous assure
+que j'ai passablement travaillé pour m'échapper avec mon camarade que
+voici, un officier bostonnais et qui vous est d'avance dévoué,
+mademoiselle Alice.
+
+L'officier qui s'était approché salua profondément Alice. Celle-ci
+s'inclina.
+
+En quelques mots Lisette mit Tranquille au fait de leur projet de fuite,
+et des moyens qu'elle avaient pris pour en assurer le succès.
+
+--Pauvres enfants! dit Célestin, c'est fort heureux que nous vous ayons
+rencontrées, car je doute fort que vous eussiez réussi. Enfin, grâce à
+Dieu, nous voici, deux solides gaillards, prêts à nous faire hacher en
+morceaux pour votre service.
+
+Alice le remercia de ce dévouement avec effusion, et tous les quatre,
+suivant l'idée première des deux jeunes filles, s'avancèrent vers la rue
+Saint-Louis qu'il parcoururent dans presque toute sa longueur, jusqu'à
+la rue Sainte-Ursule où ils s'engagèrent sans avoir rencontré personne.
+
+--Tout va bien jusqu'à présent, dit Tranquille. Reste à savoir ce qui
+nous attend aux remparts. Les sentinelles y sont assez rapprochées.
+C'est là qu'il va falloir avoir l'oeil vif, les jambes alertes et les
+bras fermes au besoin. Attention, à présent!
+
+Ils venaient de dépasser la dernière maison de la rue Sainte-Ursule qui
+s'arrêtait alors au bout de la rue Saint-Anne, et ils s'avançaient dans
+l'espace, inhabité à cet époque-là qui regardait les remparts. Arrivés à
+l'endroit où la rue d'Auteuil coupe maintenant à angle droit le bout de
+la Rue Sainte-Anne, c'est-à-dire en face du bastion Sainte-Ursule dont
+l'enfoncement et la projection sur la campagne forme un bonne partie de
+l'Esplanade, Tranquille fit arrêter ceux qui l'accompagnaient et leur
+enjoignit de se baisser pour donner moins de prise au regard des
+sentinelles. Il s'agenouilla comme les autres et jeta un regard
+scrutateur en avant, afin de reconnaître la position et de prendre ses
+mesures en conséquence.
+
+Une centaine de pas l'éloignait du point le plus rapproché des remparts.
+Quoique la nuit fût sans étoiles, on pouvait entrevoir les sentinelles
+dont la tête et les épaules, vues de la position occupée par Tranquille,
+dominaient le parapet et se détachaient, bien que confusément, sur le
+ciel toujours moins sombre, à cette heure même, que la surface du sol.
+Il y avait un factionnaire sur les hauteurs de la porte Saint-Jean, un
+autre à l'angle rentrant que fait sur la droite la gorge du bastion des
+Ursulines en joignant la courtine, un troisième au point le plus avancé
+du bastion, c'est-à-dire à l'union des deux faces qui font angle
+saillant du côté de la campagne. Le dernier qu'on apercevait était posté
+à l'angle rentrant qui forme le côté gauche de la gorge du bastion.
+Ainsi échelonnées à égale distance, les sentinelles faisaient bonne
+garde; on entendait le cri de veille qu'elles se renvoyaient l'une à
+l'autre d'une voix traînante et monotone:
+
+--_Sen-try all-'s-well._
+
+En ce moment le cri qu'on entendit venir d'en bas, dans la direction de
+la porte du Palais, se rapprocha, grossit, passa de sentinelle en
+sentinelle auprès des fugitifs, remonta vers la porte Saint-Louis,
+diminua et finit par s'éteindre au loin sur les hauteurs où s'élève
+aujourd'hui la citadelle.
+
+--Vous allez venir avec moi, dit Tranquille à l'officier américain. Il
+faut que nous allions désarmer et garrotter la sentinelle que est en
+face de nous. Ces dames vont nous attendre ici. Ce ne sera pas long.
+
+En hommes qui avaient fait tous deux la guerre des bois, avec ou contre
+les sauvages, Tranquille et son compagnon s'éloignèrent en rampant sans
+bruit sur le sol dans la direction de l'angle rentrant du bastion qui
+regarde la porte Saint-Jean. Il s'avancèrent jusqu'au pied du talus au
+haut duquel le factionnaire montait la garde en regardant du côté de la
+campagne. Comme il leur tournait le dos, tous deux montèrent en se
+glissant inaperçus jusqu'à lui. A cet instant le cri de veille remontait
+de la porte du Palais vers la porte Saint-Jean. Tranquille attendit que
+le soldat auquel il en voulait eut répondu, et bondit sur lui comme la
+sentinelle suivante transmettait le mot d'ordre à un autre camarade.
+
+Le factionnaire saisi à la gorge par la main puissante du Canadien ne
+put point même jeter une plainte. Il s'abattit sur le sol, renversé d'un
+seul coup de genoux dans les reins.
+
+--Maintenez-le par terre, dit Tranquille, tandis que je vas fermer la
+bouche de notre homme.
+
+Pendant que l'officier américain s'accrochait aux membres du soldat
+renversé, Tranquille lui fourrait un mouchoir dans la bouche. Pour
+s'assurer que le bâillon étoufferait les cris du factionnaire, le
+Canadien desserra peu à peu l'étau des cinq doigts. Le malheureux soldat
+voulut crier, mais il ne rendit qu'un soupir que l'on n'aurait point
+entendu à trois pas.
+
+--Bon comme ça! fit Tranquille. Mais pour être plus sûr qu'il ne nous
+trahira pas, faites-lui comprendre, vous qui parlez sa langue, que s'il
+fait mine de bouger et de crier nous lui enfonçons sa baïonnette dans le
+ventre... A présent, garrottons-le avec les lanières de nos draps
+découpés que nous avons emportées de la prison. Puisque ces dames ont
+une corde nous n'aurons pas besoin de ces mauvais bouts de linge pour
+descendre au pied des remparts.
+
+En un tour de main, le soldat fut lié des pieds à la tête et resta
+couché sur le dos immobile comme une momie dans ses bandelettes.
+
+--Bien! fit Tranquille. Prenez son fusil et montez la garde à sa place,
+et quand votre tour sera venu de répondre à ces mots anglais que ces
+messieurs se jettent l'un à l'autre, criez hardiment comme celui-ci le
+faisait tout-à-l'heure. Moi je vas aller chercher les demoiselles.
+
+Tout ce qui précède s'était fait en un tour de main, et les deux
+factionnaires voisins de leur camarade garrotté, et séparés de ce
+dernier par une distance d'au moins cent pas, ne s'étaient aperçus de
+rien, leur attention se trouvant attirée plutôt du côté de la campagne
+qu'à l'intérieur de la ville, où il leur devait sembler qu'il n'y avait
+aucune surprise à redouter.
+
+Tranquille s'éloigna et revint quelques minutes après avec Alice et
+Lisette qui tremblaient de tous leurs membres.
+
+--Ce n'est pas le moment d'avoir peur, leur dit Célestin, vous aurez
+besoin dans un instant de l'entière puissance de vos muscles pour vous
+retenir après la corde de toute la force de vos poignets.
+
+Rampant tous les trois sur les genoux et les mains, pour être moins en
+vue, Tranquille et les deux jeunes filles s'approchèrent du créneau qui
+traversait l'angle du bastion, à l'endroit où celui-ci se réunissait à
+la muraille. Le mur du rempart ayant au moins une dizaine de pieds
+d'épaisseur, et le parapet dominant le talus de cinq à six pieds, les
+trois fugitifs se trouvèrent à l'abri de tout regard indiscret,
+lorsqu'ils furent entrés dans l'embrasure.
+
+--Mam'zelle Lisette, dit Tranquille à voix basse, déroulez vite la corde
+que vous avez autour de vous et passez-moi-la. Vous m'avez dit qu'elle
+avait soixante pieds de long?
+
+--Oui.
+
+--C'est bon, nous la mettrons double et elle sera encore longue du
+reste. Placés comme nous sommes ici, il n'y a pas plus de vingt-cinq
+pieds d'ici le fossé. Mademoiselle Alice, comme vous êtes la plus
+pressée de vous mettre hors d'atteinte, vous allez, s'il vous plaît,
+descendre la première. Enveloppez-vous les mains dans votre mouchoir
+pour que la corde vous les meurtrisse moins... Écoutez....
+
+Le cri de veille revenait de la porte Saint-Jean et c'était au tour de
+l'officier américain de répondre. Les quatre acteurs de cette scène
+émouvante attendaient avec anxiété le résultat de l'audacieuse
+substitution de la sentinelle.
+
+--_Sen-try all-'s-well_, cria l'officier américain qui dût imiter à s'y
+méprendre, surtout à distance, la voix de la sentinelle garrottée; car
+on entendit le plus proche factionnaire répéter nonchalamment les trois
+mots d'ordre.
+
+Lisette passa la corde à tranquille. Celui-ci la réunit en double, en
+donna l'un des buts à Alice et lui en serra soigneusement les deux
+mains.
+
+--A présent, mademoiselle, lui dit-il, c'est du courage qu'il vous faut.
+N'ayez point peur tenez bon et tout ira bien.
+
+--Je ne la laisserai aller qu'avec la vie, répondit Alice, dût cette
+corde m'entrer dans les chairs jusqu'aux os.
+
+Cela ne sera pas long. Dans dix secondes vous serez en bas. Une fois là,
+n'ayez aucune crainte, Lisette vous y rejoindra en un rien de temps.
+Allons, tenez-vous bien, et ne lâchez la corde que lorsque vous aurez
+sûrement pris pied à terre.
+
+Guidée par Tranquille qui la retenait d'une main par les poignets,
+tandis qu'il s'enroulait la corde autour de la main droite, Alice se
+laissa glisser sur les genoux jusqu'au bord du rempart. Mais dès qu'elle
+sentit le vide sous ses pieds, un frisson passa par tous ses membres, et
+les battements de son coeur devinrent si forts et si précipités qu'elle
+en fut presque suffoquée.
+
+--Mon Dieu, ayez pitié de moi! soupira-t-elle.
+
+Le canadien s'était attendu à ce premier moment de frayeur, et, pour
+donner à la Jeune fille le temps de revenir de cette terreur du vide, il
+la retint quelques secondes par les bras en lui disant:
+
+--Mademoiselle! au nom de M. Marc que vous allez bientôt revoir, du
+courage, je vous en prie!
+
+Ranimée par le souvenir de son fiancé, Alice se roidit contre la
+frayeur, et comme elle s'aperçut que la circulation du sang dans ses
+artères gonflées se ralentissait peu à peu, elle dit à Tranquille:
+
+--C'est bien, je me sens remise, je suis prêter.
+
+--Tenez-vous bien, je vas vous laisser aller, dit Tranquille qui lâcha
+les bras de la jeune fille, se renversa en arrière en s'arc-boutant
+contre le mur pour faire un contrepoids, et laissa glisser la corde.
+
+Les mains à demi broyées par la corde et les pieds flottants sans le
+vide, Alice et besoin en ce moment d'une force d'âme incroyable pour ne
+point crier.
+
+Enfin, après une de ces demi-minutes terrible dont l'infernale
+agglomération doit composer les siècles sans fin dans l'abîme maudit,
+Alice toucha la terre. Elle s'assura qu'elle était bien rendue tout au
+fond du fossé, tira deux fois sur la corde et la laissa aller à
+Tranquille qui la remonta aussitôt.
+
+Nous ne nous arrêterons pas à analyser les sensations de Lisette dans
+cette descente plus effrayante que périlleuse. Elle les ressentit et les
+supporta avec autant de force que sa maîtresse auprès de laquelle elle
+se trouva saine et sauve en moins d'une minute.
+
+L'officier américain venait de répondre pour la seconde fois au cri de
+veille, lorsque le Canadien s'approcha de l'entrée de l'embrasure et lui
+dit que son tour était venu.
+
+--Apportez le fusil, ajouta-t-il, nous en aurons besoin, peut-être; la
+baïonnette surtout me servira pour descendre, puisque je serai le
+dernier, et qu'il n'y aura personne ici pour me tenir la corde.
+
+Il se coucha sur le dos pour opposer une plus forte résistance au poids
+de son compagnon plus lourd que celui des deux jeunes filles. L'officier
+saisit la corde que Tranquille retenait autour des mains, et descendit
+rapidement dans le fossé.
+
+Le Canadien se releva d'un bond, ôta la baïonnette qui était passé eau
+bout du fusil, l'introduisit avec force entre deux pierres, s'assura
+qu'elle y tenait bien, passa la corde autour et se laissa glisser d'une
+main, emportant de l'autre le fusil du factionnaire anglais. Arrivé à
+terre, il tira à lui la corde qu'il n'avait fait que plier par la moitié
+sur la baïonnette, et, suivit des autres fugitifs, s'empressa de
+traverser le fossé. Il n'avaient pas fait soixante pas qu'ils étaient
+arrêtés par le mur de revers qui avait quinze pieds de hauteur.
+
+--Montez sur mes épaules dit Tranquille à son compagnon. Une fois en
+haut, vous tirerez à vous les dames à l'aide de la corde que je vous
+jetterai.
+
+Il s'appuya sur le revers, de la figure du côté de la muraille.
+L'officier grimpa sur les épaules du géant. Malgré la grande taille de
+Tranquille, l'autre ne put atteindre le faite du mur, même en étendant
+les bras.
+
+--Trop haut! murmura-t-il.
+
+--Tenez-vous bien, dit le colosse qui, de se larges mains prit
+l'officier par les pieds et le souleva au bout de ses bras. L'autre
+atteignit la corniche et s'y cramponna. Une dernière poussée de
+Tranquille porta l'officier sur le talus.
+
+Il attrapa au vol la corde que Célestin lui jeta.
+
+Au moment où Alice saisissait l'autre bout pour se faire hisser sur le
+talus, Tranquille, que avait l'oeil à tout, vit la sentinelle s'agiter
+sur le couronnement de la porte St. Jean qui s'illumina d'un subit
+éclair, tandis qu'un coup de feu éclatait dans la nuit et que le bruit
+d'une balle frappant la pierre à côté d'eux, faisait tressaillir les
+fugitifs.
+
+On les avait aperçus.
+
+--Vite mademoiselle Alice, ou nous sommes perdus! s'écria tranquille.
+
+Il vit que la jeune fille saisissait résolument la corde, se retourna
+du côté des remparts, et, prompt comme l'éclair visa l'autre sentinelle
+qui apparaissait à l'angle saillant du bastion des Ursulines, et tira.
+Il y eut un cri sur le rempart, et le factionnaire à qui le le coup
+était destiné retomba au-dedans du parapet avant d'avoir tiré son arme
+qu'il épaulait.
+
+Alice était déjà rendue sur la corniche.
+
+--Couchez-vous par terre, pour donner moins de prise aux balles! lui
+cria le Canadien, et toi, ma petite Lisette, vite, en haut avant que le
+gredin de la porte ait rechargé son fusil!
+
+En moins de cinq secondes Lisette rejoignit sa maîtresse et s'étendit
+par terre à côté d'elle.
+
+Tout en rechargeant son arme, le factionnaire de la porte jetait des
+cris de paon.
+
+--A présent, s'écria le Canadien qui bondit sur le faîte du mur, tout le
+monde debout, et avant les jambes si nous ne voulons pas recevoir
+quelque balle dans le corps.
+
+L'officier donna la main à Alice, Tranquille à Lisette, et tous les
+quatre descendirent le talus à la course en gagnant les maisons du
+faubourg.
+
+Les soldats du corps-de-garde, attirés par les deux coups de feu et par
+les cris de leur camarades, accouraient précipitamment au parapet. Ils
+entrevirent les fugitifs qui avaient atteint l'entrée de la rue
+Saint-Jean et détalaient à toute jambe. Les premiers arrivés tirèrent au
+juger sur ces ombres fuyantes. Mais la précipitation nuisit à la
+justesse de leur tir qui n'atteignit heureusement personne.
+
+Une fois hors de portée, Tranquille arrêta les jeunes filles auxquelles
+la frayeur et cette course furieuse faisait perdre haleine, et tous
+continuèrent d'avancer au pas en longeant les maisons désertes et à
+moitié démolies.
+
+--Derrière eux retentissaient dans la ville des cris tumultueux qui
+croissaient de seconde en seconde.
+
+--A en juger par le vacarme qui se fait là-bas, remarqua Tranquille,
+vous pouvez voir qu'il était temps de décamper quand cet animal de
+soldat à tiré sur vous. C'est égal, j'ai proprement descendu l'autre.
+
+Pour éloigner de son esprit la pénible pensée qu'un homme avait été tué,
+peut-être, à cause d'elle, Alice se tourna vers Tranquille et lui
+demanda, tout en marchant:
+
+--Dites-moi donc, Célestin, comment se fait-il qu'on vous ait tiré,
+l'autre jour, de la Redoute-du-Roi, pour vous transférer dans une autre
+prison, et que nous nous ayez rejoint si fort à propos cette nuit?
+
+--Voici, mademoiselle: je suppose qu'on ne nous avait logé à la Redoute
+qu'en attendant qu'on nous eût préparé une autre demeure dans le collège
+des Jésuites. Il fallait poser des barreaux de fer à la fenêtre de notre
+dernier logis, ce qui devait prendre quelques jours. Vous vous souvenez
+que le matin où je vous avais fait savoir que je serais prêt à m'enfuir
+avec vous la nuit suivante, un piquet de soldate vint nous chercher à la
+Redoute et nous emmena. Heureusement que monsieur et moi avions eu le
+temps de cacher chacun une lime dans nos bottes, et que les gardiens de
+la Redoute ne s'aperçurent pas que nous avions scié presque tout-à-fait
+les barreaux de cette embrasure qui est revêtue d'une fenêtre au-dehors,
+pour défendre le dedans du bastion contre le froid et la pluie. A
+présent pourquoi nous changeait-on de prison? Était-ce parce qu'on nous
+trouvait trop petitement dans la Redoute ou qu'on ne nous y pensait pas
+assez en sûreté?...
+
+--C'est plutôt pour ce dernier motif, interrompit Alice; car le
+capitaine Evil savait d'avance que c'était Lisette qui vous avait porté
+des armes aux casernes dont vous avez failli vous évader avec tous les
+prisonniers bostonnais. Or comme la Redoute n'est qu'à une vingtaine de
+pas de la maison, le capitaine aura craint, sans doute, le trop proche
+voisinage de Lisette. Je m'étonne même qu'il ait pu vous laisser passer
+plusieurs jours aussi près de nous.
+
+--C'est que, voyez-vous, il n'y avait pas d'autres places libres dans le
+moment. Les casernes, et les prisons sont encore remplies de Bostonnais,
+et l'on ne voulait pas nous mettre avec les autres. On nous trouvait
+apparemment trop dangereux et l'on voulait nous tenir au secret. Dans
+tous les cas, je m'aperçus en entrant dans notre cellule, au collège des
+Jésuites, qu'on nous y avait préparé un petit endroit soigné. La porte
+était en chêne neuf, épaisse de trois pouces avec des plaques de fer en
+dedans, et l'on avait eu la précaution d'en mettre cette fois les
+pentures en dehors. Il ne fallait pas penser à nous sauver par-là. Je
+vous assure que la chose n'était pas aisée non plus du côté de la
+fenêtre. De gros barreaux de fer très rapprochés et croisés y formaient
+un grillage des plus solides. Ils avaient un pouce et demi d'épaisseur,
+n'étaient éloignés que de quatre pouces les uns des autres, et se
+trouvaient reliés en travers par d'autres barres de fer. Pour nous
+permettre de passer par-là, il fallait en couper cinq des plus longs et
+six de ceux qui étaient en travers, tous en un seul bout, il est vrai,
+puisque je pouvais les plier à l'autre extrémité ajouta bonnement
+Tranquille qui ne paraissait rien trouver d'extraordinaire à cer tour de
+force. Dès le premier soir nous nous mîmes pourtant à l'ouvrage. Mais
+vous pouvez croire que cela nous a donné bien du mal. A la fin nos limes
+ne mordaient plus et nous avions les mains en compote. Voilà pourquoi
+nous avons mis tant de temps, et c'est encore une chance que nous ayons
+pu finir si à point cette nuit!
+
+--Oui, mon brave Célestin, reprit Alice, juste à temps pour me sauver la
+vie! Car j'étais bien résolue à me faire tuer plutôt que de rester dans
+la ville. Et je vois bien maintenant que jamais Lisette et moi nous
+n'aurions pu nous sauver toutes seules. Sans vous je serais probablement
+morte à l'heure qu'il est!...
+
+Après avoir descendu le côteau Sainte-Geneviève, parcouru jusqu'au bout
+la rue Saint-Vallier en gagnant la campagne, et dépassé les dernières
+maisons en ruine de Saint-Roch, dont les murs fortement estompés à leur
+base par les dernières ombres de la nuit qui rasaient la terre, se
+déchiquetaient pittoresquement sur les premières clartés qui
+blanchissaient le ciel à l'orient, les fugitifs s'avancèrent, à travers
+les champs, dans la direction de l'Hôpital-Général près duquel était
+assis le camp de l'armé américaine.
+
+Comme ils allaient atteindre les avant-postes, le qui-vive d'une
+sentinelle et le craquement de la batterie d'un mousquet les cloua sur
+place. L'officier qui les accompagnait, éleva la voix, se fit
+reconnaître et tous pénétrèrent aussitôt dans le camp où l'on apprit aux
+fugitifs que le colonel Arnold et son aide-de-camp Marc Evrard étaient
+partis pour Montréal depuis plusieurs jours.
+
+L'officier bostonnais s'en alla trouver l'un de ses camarades qui était
+de service, pour autoriser Alice et sa suivante à passer la nuit à
+l'intérieur du couvent, ce qui leur fut aussitôt permis. La supérieure
+accueillit gracieusement les jeunes filles et leur fit donner une
+chambre où elles achevèrent de passer la nuit en se reposant des
+fatigues et des émotions qui avaient accompagné leur fuite.
+
+Le lendemain matin Alice qui se trouvait encore trop près de la ville,
+et avait hâte de mettre son honneur sous la sauvegarde d'un époux,
+résolut d'aller rejoindre Marc Evrard à Montréal.
+
+Une voiture pour faire le voyage n'était pas chose facile à trouver dans
+le camp. Heureusement qu'un habitant de Sainte-Foye qui était venu de
+Bon matin vendre des provisions aux assiégeants offrit à Tranquille de
+conduire les voyageurs en charrette jusque chez lui ou, moyennant un bon
+prix il leur vendrait un cheval et une voiture.
+
+Alice accepta avec empressement, et, tout en se préparant à partir, elle
+fit venir l'officier qui l'avait protégée pour le remercier
+cordialement.
+
+Sur la demande d'Alice, Tranquille avait, avant de descendre dans le
+fossé de la ville, enfoui dans les vastes poches de la capote de soldat
+avec laquelle il avait été fait prisonnier les quatre cents louis d'or
+emportés par la fiancée de Marc Evrard. En montant dans la charrette le
+Canadien, après s'être assuré que son précieux fardeau ne lui avait pas
+faussé compagnie, pensa que la jeune fille avait eu une fameuse idée
+d'emporter autant d'argent avec elle, et qu'avec une pareille somme on
+pouvait aller loin.
+
+On arriva à Sainte-Foy de bonne heure dans la matinée. En vrai maquignon
+Tranquille examina le cheval offert par le paysan, reconnut qu'il était
+jeune encore, robuste et capable de fournir rapidement une longue
+traite. Il eus soin de s'assurer aussi que la voiture, une de nos
+calèches du bon vieux temps, à larges oreilles et à soufflet, pouvait
+subir et faire endurer les mauvais chemins de la saison sans trop de
+fatigue. Après en avoir débattu le prix avec le propriétaire, Tranquille
+donna vingt-cinq louis pour le cheval, le harnais et la voiture.
+
+Une fois assuré de continuer le voyage aussitôt qu'elle le désirerait,
+Alice consentit à prendre quelque nourriture. Elle voulut que Tranquille
+et Lisette, malgré leurs protestations, mangeassent avec elle. Lorsque
+le déjeuner toucha à sa fin, elle dit à Tranquille:
+
+--Si j'ai bonne mémoire, Célestin, je crois que vous témoignez depuis
+longtemps de l'inclination pour Lisette.
+
+Celle-ci rougit jusqu'aux oreilles, tandis que Tranquille balbutiait une
+réponse qui n'état certes pas négative.
+
+Eh bien, mes amis, reprit Alice, comme il faut éviter de faire parler
+les mauvaises langues, nous allons passer par le presbytère où le curé
+vous mariera sur-le-champ. Vous me permettrez, à cette occasion,
+monsieur Célestin de donner cent louis de dot à Lisette en faible
+reconnaissance du dévouement sans bornes qu'elle m'a montré.
+
+Lisette se jeta aux genoux de sa maîtresse, et les larmes aux yeux,
+voulut refuser. Mais Alice la releva en lui disant:
+
+--Je le veux, ma chère lisette; seulement je regrette de ne pouvoir
+faire davantage. Si le bon Dieu ne me punit pas trop sévèrement de la
+faute que j'ai commise en quittant la maison de mon père et que mes
+voeux se réalisent, je ferai plus pour vous par la suite. Ceci vous
+permettra toujours de vivre en attendant que ton mari puisse se remettre
+au travail.
+
+Lisette embrassa la main de sa maîtresse, faveur que ce bon Tranquille
+tout confus demanda à partager.
+
+Une heure plus tard, le curé de Sainte-Foye, bénissait l'union de
+Célestin Tranquille et de Lisette Fournier, dont le petit coeur stout
+réjoui battait fort joyeusement après toutes les transes qui lavaient
+saisi depuis quelques semaines. La compensation était si douce que
+Lisette, oubliant ses récentes alarmes, se laissait ravir dans les
+extases d'un bonheur aussi doux qu'il était imprévu, tandis que le curé
+prononçait les paroles sacramentales.
+
+Aussitôt que la cérémonie fut terminée, ils remontèrent en voiture,
+Alice et lisette au fond, et Tranquille sur le devant de la calèche qui
+partit au grand trot du cheval.
+
+Célestin profitait du moindre prétexte pour tourner à chaque instant la
+tête du côté de sa petite femme qui lui lançait de radieuses oeillades,
+tandis que la pauvre Alice, en voyant cette interminable route
+s'allonger devant elle, se demandait tristement si le bonheur
+l'attendait au bout de la voie, ou si plutôt le malheur n'était pas
+embusqué à quelque tournant du chemin, prêt à bondir sur elle comme un
+bandit sur le passant.
+
+
+
+
+ CHAPITRE QUINZIÈME
+
+ UNE EXPIATION
+
+
+La grosse cloche de la cathédrale sonnait à toute volée le dernier coup
+de la grand-messe, et déjà, remplissant les rue ardemment éclairées par
+le joyeux soleil de mai, les fidèles se hâtaient d'arriver à l'église.
+
+M. et Mme Cognard, tout endimanchés, en vrais bourgeois qu'ils étaient,
+et prêts à sortir, semblaient attendre quelqu'un avec la plus vive
+impatience. Tandis que Cognard, le chapeau sur la tête, mâchonnait
+quelques jurons en marchant de long en large dans la salle à dîner qui
+donnait sur la rue Sainte-Anne, sa femme, debout devant la fenêtre,
+regardait au dehors, les sourcils froncés et les yeux pleins d'éclairs.
+
+--Es-tu bien sûre, dit pour la vingtième fois Cognard en s'arrêtant
+derrière sa femme, qu'Alice n'est pas encore revenue de la basse messe?
+
+--Quand je te dis que oui, répondit dame Gertrude en se tournant vers
+son mari avec un mouvement d'impatience.
+
+--As-tu été voir dans sa chambre?
+
+--Non, mais la cuisinière vient encore de me répéter qu'Alice et
+Lisette--qui ont dû sortir à bonne heure puisqu'elle-même ne sait pas
+quand elles sont parties--ne sont pas encore de retour. Du reste, nous
+en aurions eu connaissance, nous sommes debout depuis huit heures!
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire! s'écria Cognard que frappa du pied en
+lâchant un de ses plus gros jurons.
+
+En ce moment le marteau heurta violemment la porte de la rue.
+
+Madame Cognard, qui depuis un instant tournait le dos à la fenêtre,
+n'avait pu voir arriver personne.
+
+--Enfin les voilà! grommela-t-elle en sortant dans le vestibule pour
+aller ouvrir, et bien décidée à gourmander sa belle-fille. La bouche
+toute pleine de méchants reproches, elle ouvrit brusquement la porte.
+Mais au lieu de donner cours à sa colère, elle fit un pas en arrière et
+resta la bouche géante. Pâle, essoufflé, tremblant d'émotion, un pied
+sur le seuil, le capitaine Evil se dressait devant elle.
+
+--Mademoiselle Alice est-elle ici? cria l'officier d'une voix étranglée.
+Au nom de Dieu, répondez-moi! s'écria-t-il en faisant un pas dans le
+vestibule.
+
+--Je ne... sais pas... balbutia madame Cognard. Je vas aller... voir à
+sa chambre.
+
+Elle monte en courant l'escalier conduisant au premier étage, ouvre la
+porte de la chambre de sa belle-fille, voit d'un coup d'oeil que la
+pièce est vide, et, apercevant un papier placé bine en vue sur la
+toilette, elle le saisit et lit en deux secondes ces mots qui y sont
+écrits au crayon:
+
+"Mon père, je n'ai pu me décider à épouser cet homme. Je pars,
+pardonnez-moi!"
+
+Comme une furie, madame Cognard bondit hors de la chambre et se
+précipite dans le corridor. Mais aveuglée par la fureur, elle manque la
+seconde marche, s'embarrasse les pieds dans sa robe traînante, tombe la
+tête la première du haut en bas de l'escalier en jetant un cri terrible,
+et le crâne ouvert, le cou rompu, elle reste étendue sans bouger par
+terre.
+
+Cognard accourt, la soulève dans ses bras, tout en jetant un coup d'oeil
+sur le papier fatal qu'elle tient encore entre ses doigts crispés. Et
+puis il s'affaisse sur lui-même en poussant des beuglements de douleur
+et de rage... Il ne relevait qu'un cadavre... et sa fille était
+partie...
+
+Evil est aussi accouru. Il jette à son tour les yeux sur le papier
+froissé, comprend tout, et, sans s'occuper ni de Cognard ni de la morte,
+il sort de la maison en courant comme un fou.
+
+Après l'alerte de la nuit précédente on avait trouvé près d'une
+embrasure, à gauche du bastion des Ursulines, la sentinelle garrottée et
+bâillonné par Tranquille. Quand on lui enleva le bâillon qui
+l'étouffait, le factionnaire raconta comment il avait été désarmé et
+réduit à l'inaction par deux hommes qui venaient de s'enfuir en
+compagnie de deux femmes.
+
+Cette nuit-là Evil n'était pas de service; il n'apprit qu'en se levant,
+sur les neuf heures, les évènements de la nuit précédente. En
+s'habillant, l'idée de ces deux femmes qu'on lui disait avoir quitté la
+ville le tourmentait fort.
+
+--Connaît-on les deux hommes? demanda-t-il à son ordonnance.
+
+--Non, capitaine, pas encore.
+
+Evil de plus en plus tourmenté par ses soupçons sortit en toute hâte et
+s'en alla droit au collège des Jésuites. Quant il arriva à la chambre
+qui, d'après ses ordres avait été transformée en cachot pour Tranquille
+et son compagnon, le capitaine en trouva la porte ouverte. Le soldat à
+qui il avait spécialement confié la garde des prisonniers se tordait les
+bras en face de l'énorme grillage éventré. Evil poussa un hurlement,
+renversa le soldat d'un coup de poing et courut chez Cognard.
+
+On vient de voir ce qui l'y attendait.
+
+
+
+
+ CHAPITRE SEIZIÈME
+
+ OU IL EST PARLÉ DE CERTAINES CHOSES ET DE QUELQUES AUTRES
+
+
+Le matin du sixième jour de mai, entre quatre et cinq heures, un coup de
+canon tiré de la rade éveilla en sursaut les bons habitants de Québec.
+Quelques jours auparavant, les Bostonnais avaient lancé contre la ville
+un brûlot qui après être venu assez près de la place pour terrifier les
+habitants, était allé s'échouer, poussé par la marée, sur la batture de
+Beauport où il avait fini de brûler avec plus de bruit que d'effet, et
+de lancer sur la grève déserte ses bombes, ses grenades et ses fusées.
+
+Or ce matin-là, les Québecquois en entendant ce coup de canon bientôt
+suivi d'un seconde, d'un troisième et de plusieurs autres, crurent que
+c'était un nouveau brûlot qui, cette fois-ci, éclatait devant la ville.
+Aussi chacun s'élança-t-il hors du logis,
+
+ ......................dans le simple appareil
+ D'un _bourgeois_ que l'on vient d'arracher au sommeil.
+
+Tout en recommandant son âme au Seigneur, chacun s'attendait à voir d'un
+moment à l'autre le vaisseau maudit s'ouvrir, éclater comme un volcan et
+vomir sur la ville des torrents de souffre et de goudron avec une
+infernale pluie d'obus et de pots-à feu. Mais quelle joie sereine
+n'inonda-t-elle pas le coeur de ces braves gens quand ils reconnurent
+que c'était une frégate qui, bientôt suivie de plusieurs transports
+anglais, jetait l'ancre devant la ville. On répondit à ces navires
+libérateurs par plusieurs décharges d'artillerie, et l'on courut sur la
+place d'armes pour saluer les troupes qui allaient débarquer.
+
+Le général Carleton fit aussitôt descendre à terre les grenadiers et
+cinq autres compagnies. Les grenadiers demandèrent au général la
+permission d'aller déloger les Bostonnais de leur camp. Il y consentit,
+fit prendre les armes à neuf cent hommes de la milice, et se mettant
+lui-même à la tête de ces douze cents combattants, il sortit avec eux de
+la ville. Du plus loin qu'ils les virent venir, les Bostonnais
+commencèrent à détaler à toutes jambes, et, sans brûler une seule
+cartouche, abandonnèrent tous leurs bagages, leur artillerie et leurs
+munitions. La plupart même jetèrent leurs fusils. On prit aussi trois
+pièces de canon, deux obusiers, des bombes, etc., qui étaient le reste
+de l'artillerie des Bostonnais[31].
+
+[Note 31: Mémoires de Sanguinet.]
+
+Le blocus était levé.
+
+Pendant ce siège, qui avait duré cinq mois, le feu de l'artillerie des
+assiégeants n'avait tué qu'un enfant et blessé seulement deux matelots
+dans la ville. Pour arriver à ce résultat les Américains avaient lancé
+sur la place sept cent quatre-vingts boulets et cent quatre-vingts
+bombes. Pendant le même temps la ville avait tiré, _y compris les coups
+pour souffler les pièces_ dit ce bon Sanguinet, dix mille quatre cent
+soixante six coups de canon et lancé neuf cent quatre vingt seize
+bombes.
+
+Croyez-vous que le grand empire de Russie produise jamais un chroniqueur
+que, aussi consciencieux que Mtre. Sanguinet, puisse exactement
+renseigner la postérité sur le nombre de coups de canon qui furent tirés
+durant le siège de Sébastopol?...
+
+Partie de Sainte-Foye dans la matinée, avec Tranquille te Lisette, Alice
+n'arriva à Deschambault que fort avant dans la soirée. Après avoir
+passé la nuit en cet endroit les voyageurs repartirent le lendemain
+matin pour les Trois-Rivières, qu'il n'atteignirent qu'à une heure
+avancée le soir du cinq mai. Ils reprirent leur route de bon matin le
+jour suivant. Affaiblie pas sa maladie récente et par les émotions de
+tut genre par lesquelles elle avait passé, Alice n'était guère en état
+de supporter les fatigues d'un aussi long voyage que les mauvais chemins
+du printemps rendaient plus pénibles encore. Elle avait si peu comptée
+avec ses forces qu'elle perdit connaissance comme sa voiture traversait
+la paroisse de la Pointe-du-Lac, qui est située à dix milles plus haut
+que les Trois-Rivières. On conçoit quels furent l'effroi de Lisette et
+l'embarras de Tranquille en voyant leur maîtresse en ce piteux état.
+Heureusement qu'ils passaient en ce moment devant la maison d'un
+cultivateur de la Pointe-du-Lac. Tranquille courut y demander
+assistance. Le maître accourut à la voiture avec sa femme et aida
+Tranquille à transporter à la maison la jeune fille évanouie. Là, après
+une demi-heure de soins, Lisette et la maîtresse du logis parvinrent à
+réchauffer et à ranimer la voyageuse qui reprit enfin des sens.
+
+Le docteur La terrière, qui dirigeait alors les forges de Saint-Maurice,
+dont la propriété appartenait à un M. Pélissier, et qui était bien connu
+dans les paroisses environnantes où il donnait souvent ses soins
+médicaux, étant venu à passer devant la maison, on l'y fit entrer. Après
+avoir vu mademoiselle Cognard et s'être informé du but où tendant son
+voyage, il la trouva si faible qu'il la déclara hors d'état de continuer
+sa route et lui ordonna de prendre plusieurs jours de repos absolu.
+
+Ce fut un coup de foudre pour la pauvre enfant qui sentait bien
+elle-même l'impossibilité d'aller plus loin. Mais la hâte d'être réunie
+le plus tôt possible à son fiancé lui fit aussitôt prendre un parti
+extrême. Elle fit venir Tranquille auprès de son lit et lui dit:
+
+--Mon bon Célestin, mouva allez remonter en voiture et vous rendre à
+Montréal en toute diligence. Quant vous aurez trouvé M. Evrard,
+dites-lui ce que j'ai fait pour lui. Qu'il se hâte de me rejoindre s'il
+m'aime encore, pour venir ratifier devant Dieu la promesse qu'il m'a
+faite de m'épouser. Comme ces bonnes gens d'ici veulent bien prendre
+soin de moi, votre femme vous accompagnera.
+
+--Pardonnez-moi, Mademoiselle, interrompit Lisette, je ne vous
+abandonnerai pas dans l'état où vous êtes; Célestin ira seul à Montréal.
+
+--Voilà qui est bien parlé, repartit Tranquille: je n'en serai que plus
+pressé à revenir, avec M. Marc.
+
+--Faites comme vous l'entendrez, mes amis, reprit Alice en souriant.
+
+Après avoir embrassé sa petite femme qui, nous devons l'avouer, avait le
+coeur bien gros, Tranquille remonta seul en voiture, et enveloppant son
+cheval d'un grand coup de fouet, il partit à fond de train. Le brave
+homme hésitait d'autant moins à suivre les ordres de sa maîtresse qu'il
+se disait que les troupes américaines occupant la ville des
+Trois-Rivières et tout le haut de la Province, la jeune fille n'avait
+rien à craindre de la part du capitaine anglais renfermé dans les murs
+de Québec. Le brave homme était loin de penser que dans ce moment même,
+l'arrivée de la flotte anglaise dans le port de la capitale déterminait
+la levée du siège, et que la débandade des troupes américaines qui
+commençait, allait bientôt amener aux Trois-Rivières les troupes
+royalistes lancées à la poursuite des Bostonnais.
+
+Malgré le désir que nous avons de ne plus nous séparer un instant de nos
+principaux personnages, certains faits sont là qui se pressent derrière
+nous et réclament impérieusement la place qu'ils doivent occuper dans ce
+récit.
+
+La nouvelle de la levée du siège de Québec et de la retraite précipitée
+des troupes américaines parvint aux Trois-Rivières dans la soirée du
+7 mai [32]. Elle y causa un grand émoi parmi les Bostonnais et ceux des
+habitants qui avaient pris fait et cause pour le Congrès. Plusieurs
+jours s'écoulèrent cependant avant que le général Thomas qui, dès le
+commencement de mai, avait succédé à Wooster comme commandant en chef de
+la division qui assiégeait la capitale, arrivât aux Trois-Rivières avec
+les fuyards. Il s'était arrêté à Deschambault pour attendre des renforts
+dont on lui avait annoncé l'arrivée prochaine. Le congrès venait en
+effet de diriger quatre mille hommes de troupes fraîches sur le Canada.
+Après avoir attendu en vain les secours qu'on lui promettait, Thomas se
+voyant serré de près par les troupes anglaises qui commençaient à
+remonter le fleuve, en haut de Québec, se replia sur les trois rivières,
+ou il arriva le quinze mai. Le lendemain il s'embarqua en bateau pour
+Sorel, laissant aux Trois-Rivières environ six cents hommes.
+
+Dans l'après-midi du vingt-et-un, certain courrier apporta la nouvelle
+que les royalistes avaient repris Montréal aux Américains, et qu'ils
+avaient massacré tous les Bostonnais, ainsi que les Canadiens partisans
+du Congrès, qui leur étaient tombés sous la main[33].
+
+[Note 32: Journal de Badeaux.]
+
+[Note 33: Journal de Badeaux.]
+
+Les troupes américaines s'empressèrent aussitôt d'évacuer Trois-Rivières
+en s'embarquant pour Sorel.
+
+Cette rumeur de la prise de Montréal était fausse, et ce qui y avait
+donné lieu c'était l'affaire des Cèdres, où le capitaine anglais Forter,
+du 8e régiment, à la tête de deux cent quarante soldats et sauvages,
+avait d'abord forcé le major américain Butterfield à se rendre avec les
+trois cents hommes qu'il commandait et contraint, le lendemain le major
+Sheborne qui venait de Montréal avec une centaine d'hommes au secours de
+Butterfield, à déposer aussi les armes.
+
+Retenus par les vents contraires, les vaisseaux sur lesquels les troupes
+royales remontaient le fleuve n'arrivèrent aux Trois-Rivières que dans
+la journée du 3 juin, pendant laquelle les royalistes reprirent
+possession de cette ville.
+
+Ces détails étant donnés, pour la plus grande intelligence des faits
+qui vont suivre, rien ne nous empêche plus de rejoindre mademoiselle
+Cognard à la Pointe-du-Lac, où la nouvelle des revers essuyés par les
+troupes américaines l'était venue trouver en lui causant les plus
+tristes appréhensions sur l'avenir que lui préparait ces évènements si
+funestes à la cause de son fiancé.
+
+
+
+
+ CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
+
+ SURPRISES
+
+
+Alice avait calculé que Tranquille prendrait tout au plus deux jours
+pour se rendre à Montréal autant pour en revenir, et peut-être encore
+deux autres journées pour trouver Marc, ce qui faisait six jours
+d'attente. Aussi vit-elle s'écouler la première semaine sans trop
+d'inquiétude et d'alarmes. Cependant dès la cinquième journée, elle
+s'était postée à l'une des fenêtres qui donnaient sur le grand chemin et
+sur le lac Saint-Pierre pour y guetter l'arrivée de son fiancé, espérant
+que grâce à la diligence de Tranquille, elle les verrait accourir tous
+deux, même avant le temps qu'elle avait fixé pour leur retour. Mais
+quand la huitième journée fut passée sans que rien n'annonçât l'arrivée
+prochaine de celui pour qui elle avait tout sacrifiée, une cruelle
+angoisse pénétra dans son âme, pointe d'abord acérée mais ténue, et qui
+alla se dilatant peu à peu et lui traversant le coeur avec d'affreux
+déchirements.
+
+Qui pourrait décrire chacune des pulsations douloureuses de ce coeur
+sensible et meurtri, pendant les longues heures qu'elle passait à la
+fenêtre de la chaumière, les yeux fixés sur la poussière grise du
+chemin, ou sur l'horizon où s'estompait le dernier plan des eaux du lac
+assoupi? Qui espérait pénétrer d'un regard certain sous ce petit front
+de jeune fille et y saisir chacune des tristes pensées qui s'y agitaient
+avec ce tourbillonnement confus que donne la fièvre de l'attente? Quelle
+main serait assez téméraire pour oser retracer ces idées innombrables et
+agitées comme les milliers d'atomes que l'on voit tourbillonner dans un
+mince rayon de soleil?
+
+De temps à autre, le dernier détour rétréci du chemin s'animait à
+l'apparition de quelque passant. Alors l'oeil anxieux de la jeune fille
+se fixait sur ce point mouvant qui grandissait et prenait une forme plus
+distincte en se rapprochant. Mais hélas! ce n'était toujours que quelque
+paysan qui apportait sur sa charrette son grain au moulin seigneurial
+des Montour, dont on entendait à distance le sourd grondement, ou
+quelque courrier bostonnais qui, venant de Montréal, se rendait en toute
+hâte aux Trois-Rivières. Tantôt une tache noirâtre tranchant sur l'azur
+du lac et du ciel se dessinait légèrement sur l'horizon; petit à petit
+ce point grossissant s'abaissait sous le ciel et rentrant de plus en
+plus dans la grande plaine du lac, comme un oiseau de mer qui après
+avoir plané dans l'espace descend lentement sur les eaux. A mesure
+qu'elle se rapprochait le mouvement d'une embarcation s'accentuait au
+balancement uniforme des vagues qui se soulevaient et s'abaissaient
+comme le sein d'une femme endormie. Mais toujours l'embarcation
+doublait, sans y toucher, la Pointe-du-Lac, sa proue fendant l'eau
+profonde dans la direction des Trois-Rivières.
+
+Ainsi s'écoulèrent des jours et des semaines. Toujours assise à la même
+place, Alice immobile ressemblait, dans sa pose attristée, à une statue
+du désespoir muet et résigné. C'est à peine si les premiers feux de
+l'aurore qui venaient illuminer les vitres, colorant ses joues d'une
+rougeur momentanée, semblaient y jeter une fugitive lueur d'espérance
+qui pâlissait sous la lumière plus blanche du jour, et finissait par s'y
+éteindre tout à fait quand la nuit venait à tomber sur le lac
+assombri.
+
+Ce taciturne désespoir se changea cependant en angoisse fébrile, quand
+la nouvelle de la levée du siège de Québec et de la retraite des
+Bostonnais parvint à la Pointe-du-Lac, angoisse qui devint frayeur
+mortelle, quand Alice vit passer, dans la journée du 21 mai, les bateaux
+emmenant à Sorel les dernières troupes américaines qui venaient
+d'évacuer les Trois-Rivières. Et puis enfin lorsque, dans la soirée du
+six juin, elle apprit que les troupes anglaises avaient repris
+possession des Trois-Rivières depuis, l'avant-veille, sa terreur fut à
+son comble.
+
+--Partons, Lisette! s'écria-t-elle en éclatant en sanglots, partons sans
+retard! _L'autre_ est plus près de moi, je sens son influence fatale qui
+se rapproche et me menace. Oh! oui, fuyons cet homme avant qu'il ne
+m'ait rejointe, car je sens déjà les approches de la mort qui marche
+avec lui!
+
+--Mais où aller? mon Dieu! dit Lisette en pleurant.
+
+--Droit devant nous, et ne nous arrêter que vaincues par la fatigue et
+si éloignées de lui qu'il ne puisse pas nous atteindre!
+
+En ce moment se fit entendre au loin dans la nuit tombante le galop
+furieux d'un cheval dont les pieds ferrés heurtaient avec rage les
+pierres du grand chemin. En face de la maison le cheval s'arrêta net; le
+cavalier qui le montant sauta à terre, s'élança sur le seuil, ouvrit
+brusquement la porte et demanda d'une voix haletante:
+
+--Est-ce ici que demeure Jean Gagnier?
+
+Avant que le maître eut eu le temps de répondre, un cri de femme, cri
+surhumain de la passion qui éclate en transports, fit tressaillir la
+maison.
+
+--Marc!...
+
+--Alice!... répondit Evrard en se précipitant vers sa fiancée qui
+fléchit sur ses genoux et tomba pâmée dans les bras de son amant.
+
+Et dans l'ombre où était plongé la chaumière, retentit un de ces
+baisers ardent où les âmes semblaient s'étreindre et se confondre.
+
+--Femme! cria le maître de la maison en battant le briquet pour faire de
+la lumière, prépare le souper de Monsieur qui me paraît avoir fait une
+rude journée et doit avoir une faim à dévorer les pierres!
+
+--Mais pourquoi donc as-tu tant tardé?... demandait Alice à Marc. J'en
+ai failli mourir!
+
+--Ah! pourquoi, pourquoi?... Alice, parce que la fatalité qui semblait
+s'acharner à nous séparer, a voulu que je ne fusse pas à Montréal quand
+Tranquille y est arrivé à ma recherche.
+
+--Mais, demanda timidement Lisette, est-ce qu'il n'est pas avec vous?
+
+--Tiens, ma bonne Lisette, c'est toi! repartit Evrard. Non, Célestin ne
+m'accompagne pas. Mais rassure-toi, il n'en est pas moins bien portant.
+Il sert d'éclaireur à un parti d'Américains qui descends en ce moment
+pour venir reprendre l'offensive aux Trois-Rivières. Tu le verras
+probablement après-demain.
+
+--Mais où étiez-vous donc? demanda de nouveau Alice à son fiancé en
+évitant cette fois de le tutoyer.
+
+--Voici, ma chère Alice, répondit Marc qui s'assit en attirant doucement
+la jeune fille auprès de lui. Sachez d'abord que, vers le milieu
+d'avril, j'appris au camp de l'Hôpital-Général, devant Québec, que votre
+mariage avec le capitaine Evil était fixé au commencement de mai. Les
+détails qu'un déserteur de la ville--frère des couturières que madame
+Cognard employait à la confection de votre trousseau de mariée--me donna
+à ce sujet, ne m'ayant laissé aucun doute sur la réalité du fait, je
+suivis le premier mouvement que détermina mon désespoir, et je partis
+pour Montréal avec le colonel Arnold, bien décidé de saisir la première
+occasion de me faire tuer.
+
+--Marc! fit Alice avec un accent de doux reproche.
+
+Evrard prit la main de la jeune fille, la serra dans la sienne et
+poursuivit:
+
+--Arrivé à Montréal j'y dus passer plusieurs jours dans une inaction
+complète. On ne s'y battait pas plus qu'à Québec. Je languissais dans
+une attende désespérante, quand j'appris que le major américain
+Sheborne allait quitter Montréal, pour se porter au secours du major
+Butterfield qu'un détachement anglais menaçait aux Cèdres. Je compris
+qu'on allait se battre sur ce point et demandai au colonel Arnold
+l'autorisation de suivre Sheborne. Le colonel, qui a beaucoup
+d'affection pour moi, tenta d'abord de me retenir, et voyant que ce
+serait me désobliger que de se refuser à ma demande, il me permit
+d'accompagner le major. Nous n'étions que cent hommes. Nous arrivions
+aux Cèdres lorsqu'un parti de sauvages, qui combattait sous les ordres
+du capitaine anglais, Foster, à qui Butterfield s'était rendu la veille,
+nous attaqua à l'improviste. Surpris, les nôtres se rendirent après
+quelques minutes de combat. Comme la mort n'avait pas encore voulu de
+moi et que ce que je craignais le plus au monde c'était la captivité,
+j'opposai une résistance désespérée aux sauvages qui voulaient s'emparer
+de moi, et je parvins à leur échapper après une course furieuse à travers
+les bois. Plusieurs jours s'écoulèrent avant que je pusse regagner
+Montréal, où j'arrivai tellement épuisé de fatigue que je dus m'arrêter
+à l'une des premières maisons de la ville; je succombais de lassitude.
+Il me fallut passer une couple de jours dans cette maison hospitalière.
+Pendant ce temps, Tranquille aux abois battait la ville et la campagne
+pour me trouver. Le mauvais sort qui me poussait toujours avait voulu
+que ce pauvre Célestin ne pût me trouver en arrivant à Montréal, vu que
+le colonel m'avait alors envoyé porter un message aux troupes cantonnées
+à Sorel. Nous nous étions croisés en chemin, et Tranquille n'avait pu
+parler à Arnold qui s'en était allé à Longueil, le même jour que
+j'étais parti pour les Cèdres. Enfin, ce n'est qu'avant hier que ce bon
+serviteur a réussi à me rejoindre. Encore n'ai-je pu partir
+immédiatement, le colonel s'étant de nouveau trouvé absent de la ville
+en ce moment-là. Comme je relève directement de lui, il m'a fallu
+attendre son retour pour obtenir la permission de venir ici. J'ai
+d'autant plus facilement reçu cette autorisation que je dois commander
+un détachement de troupes qui descendent en ce moment pour s'emparer des
+Trois-Rivières.
+
+--Quoi! s'écria Alice, faudra-t-il qu'à peine arrivé près de moi, vous
+me quittiez encore pour aller vous exposer à la mort?
+
+--Quant à me battre, ma chère Alice, il le faut. Mais pour ce qui est de
+mourir, je vous assure que je n'en ai plus aucune envie. Non, je vivrai,
+je le sens et je le dois puisque demain matin vous serez ma femme.
+
+--Et bien alors, repartit Alice, vu que j'ai tout quitté pour vous et
+que vous voulez bien m'épouser, vous ne saurez m'empêcher de vous suivre
+partout où vous irez désormais. Puisque vous allez combattre je vous
+accompagnerai. Oh! ne dites pas non, car j'en ai'le droit voyez-vous!
+
+Il y avait tant de décision dans ces paroles de sa fiancée que Marc vit
+tout de suite qu'il serait inutile de vouloir la détourner de son
+dessein. Il dut même lui promettre sur l'heure qu'elle le suivrait
+partout dans sa vie aventureuse.
+
+Nous laisserons les heureux amants passer en un délicieux tête-à-tête
+cette soirée qui les voyait réunis après tant de traverses et de
+souffrances, et nous nous contenterons d'ajout que lorsqu'Alice se fut
+retirée dans sa chambre, Marc se fit dresser un lit dans la pièce
+voisine, en ayant soin de placer près de lui ses pistolets et son épée;
+le voisinage des Anglais, maîtres des Trois-Rivières, rendait ces
+précautions plausibles dans le cas où le capitaine Evil eût été informé
+de la présence d'Alice à la Pointe-du-Lac et rodât aux environs, ce qui
+n'était pas impossible.
+
+La nuit s'écoula sans qu'aucun incident vint en troubler le calme. Le
+jour se leva froid et sombre. Le vent soufflait violemment soulevant les
+eaux grisâtres du lac et chassant devant soi d'épaisses nuées pleines
+d'orage.
+
+--Nous allons bientôt avoir du gros temps fit le maître en ouvrant la
+porte de son logis.
+
+--Vous croyez? dit quelqu'un derrière lui.
+
+C'était Marc Evrard que venait de se lever.
+
+--Oui, Monsieur, reprit l'autre.
+
+--Dites donc, mon ami, repartit Marc, voulez-vous nous rendre un grand
+service à mademoiselle Cognard et à moi?
+
+--Comment, Monsieur? mais bien sûr, du moment que ça m'est possible.
+Qu'est-ce qu'il faut faire?
+
+--Nous voulons nous marier ce matin, et, comme nous n'avons aucune
+connaissance ici, je vous demanderai de vouloir bien servir de père à
+mademoiselle et de prier l'un de vos voisins de me rendre le même
+office. J'ai sur moi tous mes papiers, et mademoiselle Cognard a eu soin
+d'obtenir son extrait de baptême avant de quitter Québec. Vous voyez que
+nous somme en état de satisfaire aux formalités requises et que vous ne
+risquez rien, mademoiselle étant majeure, du reste, et moi aussi.
+Avez-vous aucune objection à nous obliger?
+
+--Certes, non, Monsieur. Pauvre chère demoiselle, va-t-elle être assez
+heureuse? Elle en bien pleuré, allez, en vous attendant et vous pouvez
+vous vanter d'être joliment aimé! A quelle heure voulez-vous que la
+cérémonie se fasse?
+
+--Bien matin, afin de moins attirer l'attention des curieux. A quelle
+heure votre curé dit-il sa messe?
+
+--A sept heures, Monsieur
+
+--C'est bon, va pour sept heures.
+
+--Monsieur voudra bien m'excuser alors; il est passé cinq heures, et il
+faut que je m'endimanche un peu et que j'aille prévenir le curé et votre
+témoin. Mais, Monsieur, croyez-vous que notre curé va vous marier comme
+ça sans publication de bans, et sans toutes les autres cérémonies qui
+ont coutume de précéder le mariage?
+
+--Ceci me regarde, reprit Evrard, et à ce propos je crois qu'il vaut
+mieux ne pas prévenir le curé. Un peu avant la messe nous nous rendrons
+tous ensemble à la sacristie, et pendant qu'il sera occupé à se revêtir
+de ses habits sacerdotaux, nous nous rapprocherons sans bruit du curé,
+et... vous me laisserez faire; tout ira bien.
+
+--Damne... Monsieur, fit le paysan qui se gratta l'oreille (il n'y
+voyait pas bien clair en tout cela), du moment que vous m'assurez que
+vous ne me mènerez pas à mal, je suis prêt.
+
+--Je réponds de tout, dit Evrard, d'un ton d'autorité qui acheva d'en
+imposer au paysan.
+
+Celui-ci sortit.
+
+Marc aperçut la maîtresse du logis; il allait la prier d'éveiller Alice,
+mais la voix joyeuse de Lisette qu'il entendit en ce moment répondre à
+sa maîtresse, lui prouva que sa fiancée n'avait guère en ce moment plus
+sommeil que lui. Il se contenta de dire à la bonne femme qu'elle voulût
+bien aller demander à la jeune fille de se tenir prête à sortir sur les
+six heures et demie.
+
+Il était près de sept heures lorsque Marc et Alice, suivis de leurs
+témoins, pénétrèrent dans la sacristie. Le curé qui passait sa chasuble
+et leur tournait le dos, ne les vit pas entrer. S'il les entendit, il ne
+leur prêta aucune attention. Evrard fit signe aux témoins de le suivre,
+et, tenant sa fiancé par la main, il s'approcha du prêtre aux pieds
+duquel il s'agenouilla en disant:
+
+--Monsieur le curé, je prends mademoiselle Alice Cognard pour femme.
+
+Avant que le curé--il s'était retourné tout surpris--n'eût eu le temps
+de dire un seul mot, Alice à qui Marc avait fait la leçon, s'cria à son
+tour:
+
+--Monsieur le cure, je prends Monsieur Marc Evrard pour mari.
+
+--Mais en vérité... en vérité..., mes enfants, qu'est-ce que cela veux
+dire? que me voulez vous? balbutia le curé ahuri.
+
+--Je prends mademoiselle Alice Cognard pour femme, reprit Marc.
+
+--Je prends Monsieur Marc Evrard pour mari, répéta la voix d'Alice.
+
+Evrard savait que dans certaines parties de l'Europe, surtout en
+Italie, les mariages contractés de la sorte étaient tenus pour valides,
+et il s'était servi de cet expédient pour aplanir tous les obstacles et
+arriver plus sûrement et plus vite à son but. De son côté le curé
+n'était pas sans savoir que l'église romaine regardait comme valides les
+mariages ainsi contractés[34]. Aussi ajouta-t-il en revenant de sa
+première surprise:
+
+--Relevez-vous, et pourvu que vous me puissiez constater votre identité
+je bénirai publiquement votre union à l'église.
+
+[Note 34: "Ces sortes de mariages étaient alors et furent jusqu'à nos
+jours tenus pour valides. Toutefois, comme on ne recourait à un tel
+expédient que lorsqu'on avait trouvé quelque obstacle ou quelque refus
+dans les voies ordinaires, les prêtres mettaient tous leurs soins à
+échapper à cette coopération forcé; et quand un d'eux venait à être
+surpris par un de ces couples accompagné de témoins, il tentait tous les
+moyens possibles de lui échapper. Seulement du moment qu'il avait
+entendu les paroles, le mariage était bel et bon et sacré comme s'il
+avait été béni par le Pape." Manzoni, _Les Fiancés_]
+
+--Voici nos papiers, ils sont en règle, dit Marc Evrard.
+
+Plusieurs curieux, avertis d'avance par les témoins, envahissaient la
+sacristie et ouvraient des yeux démesurés. Alice, qui sentait tous ces
+regards fixé sur elle, rougissait jusqu'au front. Bien qu'un peu ému,
+Marc donna au curé toutes les explications que celui-ci crut devoir lui
+demander sur les circonstances que l'avaient placé dans l'obligation de
+recourir à des moyens si peu ordinaires. Il lui démontra combien il
+serait inutilement cruel et dangereux de leur refuser de ratifier par le
+sacrement l'engagement solennel qu'ils venaient de prendre devant lui.
+Le scandale ne serait-il pas plus grand s'il refusait d'unir
+solennellement deux personnes qui venaient de se jurer d'être pour
+toujours l'une à l'autre, et qui ne voudraient certainement plus se
+séparer? Il conclut en disant qu'il n'y avait du reste point de temps à
+perdre, bu qu'il s'attendait d'un moment à l'autre à être appelé à
+combattre.
+
+Le curé se rendit à ces raisons et enjoignit aux deux fiancés d'aller
+l'attendre à l'église.
+
+--Entrez par ici, leur dit-il, en désignant la porte de communication
+intérieure, voulant leur éviter l'ennui de passer au milieu du groupe
+d'indiscrets qui se pressaient en arrière de la sacristie.
+
+La cérémonie du mariage se fit comme à l'ordinaire, et une demi-heure
+après mademoiselle Cognard était devenue madame Evrard devant Dieu et
+devant les hommes. Les deux nouveaux époux retournèrent à la sacristie
+pour signer l'acte de mariage, tandis que les curieux, dont le nombre
+avait considérablement augmenté, sortaient de l'église en ayant bien
+soin de se tenir tous prêts de la porte afin de voir repasser les
+mariés.
+
+En ce moment une chaloupe, qui venait de traverser de Nicolet après
+avoir bien fatigué sous la forte brise du nord-est qui soufflait ce
+matin-la, atteignait le rivage, en face de l'église de la Pointe-du-lac.
+Trois hommes montaient cette embarcation. Quand elle eut touché la
+grève, l'un d'eux sauta à terre, et, après avoir payé les deux autres et
+leur avoir signifié qu'ils n'eussent pas à l'attendre, il monta la rive
+vers l'église. A la vue du rassemblement qui s'était fait aux abords de
+la grand'porte, il sembla d'abord hésiter quelque peu; mais il se remit
+aussitôt et dirigea ses pas du côté du groupe. C'était un étranger. En
+l'apercevant, l'un de ceux qui formaient l'attroupement fit deux pas
+vers lui; l'étranger le rejoignit et voyant à l'air obséquieux du paysan
+qu'il en tirerait ce qu'il voudrait, il pris un louis, lui glissa dans
+la main, et lui demanda en français mais avec un accent anglais assez
+prononcé:
+
+--Peux-tu me dire, mon ami, si l'on a eu connaissance que deux jeunes
+filles soient passées dernièrement par ici, en compagnie d'un jeune
+homme et d'un autre de trente-cinq à quarante ans?
+
+--Il y a bien, en effet, Monsieur, deux jeunes filles ou femmes qui nous
+sont venues d'en bas de Québec, à ce qu'on dit, à tel point qu'elles
+sont encore ici, et que c'est Jean Gagnier qui les héberge.
+
+--Elles sont ici! s'écria l'étranger.
+
+--Oui, et depuis plusieurs semaines. C'est une bonne affaire pour
+Gagnier, car il saura se faire payer leur pension un bon prix. Il y en a
+une, la maîtresse, qui a bien de l'argent, à ce qu'il paraît.
+
+--Où demeure ce Gagnier?
+
+--Là-bas, voyez-vous, cette maison blanche à pignon rouge, avec une
+rangée de peupliers en avant. Mais si vous voulez voir ces deux
+demoiselles ou plutôt ces deux dames, puisqu'on dit que la servant avait
+déjà son mari en arrivant ici, et que la maîtresse a aussi le sien, à
+l'heure qu'il est, voici qu'elles vont bientôt sortir de l'église.
+
+--Comment! mariée, la maîtresse, dis-tu?
+
+--Oui, pardié! mais il faut dire qu'il n'y a pas longtemps, puisqu'ils
+ne sont pas encore sortis de l'église, et que nous attendons ici les
+nouveaux mariés pour les voir passer.
+
+Au même moment Marc Evrard, donnant le bras à sa femme, sortait radieux.
+Lisette les suivait à distance.
+
+--Damnation! cria l'étranger, en anglais cette fois-ci.
+
+Cette exclamation dut dominer les rumeurs de la foule, car Evrard, sa
+femme et Lisette tournèrent simultanément la tête du côté qu'elle était
+partie.
+
+Lisette fut cependant seule à apercevoir celui qui avait poussé ce cri
+involontaire. Elle pâlit.
+
+D'un bond l'étranger se jeta au milieu du groupe de paysans et releva le
+collet de son manteau de panière à s'en cacher la figure.
+
+Alice jetait des regards inquiets du côté du rassemblement.
+
+--Les voilà, Monsieur, si vous voulez leur parler, dit le paysan à qui
+l'étranger s'était adressé.
+
+--Silence! fit celui-ci en lui serrant le bras avec force.
+
+Les mariés s'éloignèrent en se dirigeaut vers la maison de leur hôte; ce
+dernier les suivait avec l'autre témoin.
+
+L'étranger tira son interlocuteur à l'écart:
+
+--Veux-tu gagner de l'argent, beaucoup d'argent? lui demanda-t-il.
+
+--Pardine! je crois bien, répondit l'autre avec avidité.
+
+--Comment te nommes-tu?
+
+--Antoine Gauthier.
+
+--A quel parti appartiens-tu?
+
+--Quand les Bostonnais étaient les maîtres ici, j'étais pour eux. A
+présent qu'ils sont partis je suis pour les autre, répondit effrontément
+le paysan.
+
+--Voici bien le coquin qu'il me faut, pensa l'étranger.--Tu n'es donc
+pas trop mal vu des Bostonnais? reprit-il.
+
+--Je crois bien, Monsieur; tout le temps qu'ils ont été ici je leur ai
+rendu comme ça plusieurs petits services... que je me suis bien fait
+payer, du reste.
+
+--Bien. As-tu un cheval et une voiture?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Cours les chercher. Tu viendras me prendre à quelques arpents plus bas
+que l'église. Je vas passer par la grève pour ne pas être vu des gens de
+la maison Gagnier. Tu me conduiras aux Trois-Rivières. En chemin je
+t'exposerai ce que j'attends de toi. Si tu me promets de m'obéir en tous
+points je te compterai cinquante louis quand nous serons rendus aux
+Trois-Rivières. Dans trois jours si tu m'as satisfait je t'en donnerai
+encore autant, sinon plus.
+
+--Vous voulez rire de moi, Monsieur?
+
+--Est-ce que j'ai l'air d'avoir envie de rire? repartit l'étranger que la
+rage étranglait.
+
+--Certes, au contraire, Monsieur.
+
+--Et bien, va!
+
+Gauthier partit comme une flèche. L'attroupement s'était dissipé;
+l'étranger restait seul.
+
+--Ah! vous m'avez joué, s'écria-t-il avec un geste menaçant dirigé du
+côté de la maison où Marc et Alice venaient d'entrer, et votre
+réjouissance provient de ma défaite. Eh bien, votre bonheur ne sera pas
+long! c'est James Evil qui vous le dit!
+
+Tout en grommelant de sourdes menaces il s'éloigna à grands pas.
+
+Evil qui, depuis le jour où Alice avait quitté Québec pour suivre Marc
+Evrard, ne vivait plus que pour la vengeance, était monté aux
+Trois-Rivières avec les troupes royales, bien décidé de tout tenter pour
+rejoindre Evrard et le sacrifier à sa haine. Ignorant où était son
+ennemi et pensant qu'Alice était avec lui, dans le dessein de les
+retrouver il avait obtenu la liberté de quitter Trois-Rivières et
+d'aller battre les campagnes, sous le prétexte de reconnaître la
+position des Américains que leurs partisans disaient devoir bientôt
+descendre en force vers la capitale pour y reprendre l'offensive. Comme
+il savait que la division la plus avancée des troupes américaines
+occupait Sorel, il s'était fait traverser sur la côte sud qu'il avait
+remontée jusqu'à la rivière Saint-François. Après avoir failli tomber au
+milieu de l'avant-garde de la division Thompson, il s'esquiva non sans
+avoir appris, toutefois--dame rumeur se plaisant toujours à grossier les
+événements--que toutes les forces américaines s'en allaient s'emparer de
+la ville des Trois-Rivières et qu'elles traverseraient à la
+Pointe-du-Lac. Il comptait bien que Marc Evrard se trouverait avec ce
+corps d'armée; aussi ne songea-t-il nullement à pousser plus loin sa
+reconnaissance et redescendit-il en toute hâte à Nicolet, tout en
+ruminant le moyen de faire tomber les Américains dans une embuscade, et
+de s'emparer de la personne de Marc Evrard. Il avait déjà formé le plan
+de s'aboucher avec quelque habitant de la Pointe-du-Lac lorsqu'il aborda
+en cet endroit. Ce qu'il y vit ne fut pas de nature à calmer le
+paroxysme de sa rage. Un instant il songe à se précipiter sur Evrard et
+à le poignarder sous les yeux de sa femme. Mais il se ravisa aussitôt en
+pensant à ce que ce dessein offrit de dangereux dans son
+accomplissement, et se contint devant la perspective d'une vengeance
+plus raffinée.
+
+Lorsque Gauthier le rejoignit avec sa voiture, Evil était tout souriant.
+Il sauta vivement sur le siège, à côté du conducteur, qui, sur l'ordre
+impératif qu'il reçut, lança son cheval à toute vitesse dans la direction
+des Trois-Rivières.
+
+--Mon Dieu! disait en ce moment Alice qui se pressait palpitante
+d'effroi sur la poitrine de son époux, c'est lui, c'est Evil... Lisette
+l'a reconnu!
+
+--Qu'importe? cher ange! répondit Evrard qui la serra dans ses bras en
+laissant tomber sur elle un regard de tendresse ineffable, où se lisait
+aussi la fière résolution de se défendre vaillamment le cher trésor
+qu'il avait eu tant de peine à conquérir, qu'importe qu'il soit ici ou
+ailleurs? Ne suis-je pas toujours là, maintenant, pour te défendre?
+
+--Oh oui! toujours, n'est-ce pas? Je te suivrai partout. Jamais tu ne me
+laisseras seule?
+
+--Non, jamais plus, ma bien-aimée!
+
+Les chers enfants ayant bien des choses à se dire, le lecteur voudra
+bien se retirer discrètement avec nous et les laisser tout entier à leur
+bonheur.
+
+Dans le cours de la nuit suivante, dix-huit cents Américains, sous le
+commandement du général Thompson, traversèrent de Nicolet à la
+Pointe-du-Lac. Leur dessein était d'attaquer Trois-Rivières à
+l'improviste, et ils avaient formé le plan de passer, la même nuit, par
+les bois pour arriver sur la ville du côté nord du Coteau
+Sainte-Marguerite. Les nommés Larose et Dupaul[35] qu'ils avaient pris
+pour guide et qui se tenaient à l'avant-garde ne connaissaient pas bien
+les bois qui s'étendaient au nord du coteau, et ne savaient vraiment
+trop comment s'y prendre pour arriver inaperçus en arrière de la ville
+par le chemin que nous venons d'indiquer. Comme ils débarquaient de l'un
+des premiers bateaux qui venaient de prendre terre à la Pointe-du-Lac,
+ils entrevirent à la faveur des premières clartés de l'aube, un homme
+de leur connaissance, Antoine Gauthier, qui rôdait sur le rivage.
+
+[Note 35: Mémoire de Berthelot.]
+
+--Tiens, dit Dupaul, voilà bien Antoine Gauthier, tâchons qu'il nous
+aide à sortir d'embarras.--Antoine, hé! viens donc par ici, qu'on te
+parle un peu.
+
+L'autre s'approcha mais avec si peu d'empressement que les deux guides
+crurent s'apercevoir qu'il ne serait pas aisé de persuader à Gauthier de
+marcher avec eux.
+
+--Dis donc, Antoine, fit Larose, es-tu toujours pour la bonne cause?
+
+--Oui, si vous entendez celle du plus fort. C'est toujours la meilleure,
+mon vieux.
+
+--A ce compte-là tu tiens à présent pour les Anglais?
+
+--Oui, depuis qu'ils sont les maîtres ici et que les Bostonnais ont le
+dessous.
+
+--Alors tu seras avant longtemps de nouveau pour nous.
+
+--Comment ça? demanda Gauthier que prit l'air le plus niais qu'il put
+trouver.
+
+--Combien y a-t-il d'Anglais aux Trois-Rivières à l'heure qu'il est?
+
+--Sept mille! [36]
+
+[Note 36: Mémoire de Berthelot.]
+
+--Rien que ça! repartit Larose avec effronterie. Eh bien, apprends, mon
+vieux qu'avant demain il y aura dix mille Américains devant
+Trois-Rivières.
+
+--Pas possible! s'écria Gauthier avec un geste d'étonnement accompagné
+d'un air de crédulité bien marqué.
+
+--C'est comme je te le dis. Aussi fais-tu mieux de rechercher
+aujourd'hui l'amitié des vainqueurs de demain. C'est le bon temps de
+lâcher les autres.
+
+--Vous avez beau dire, reprit Gauthier en redevenant incrédule, vous
+n'êtes pas encore les maîtres.
+
+--N'aie pas peur, mon vieux, c'est tout comme. Tiens écoute, Antoine, tu
+serais bien bête de rester avec des gens sur lesquels nous marcherons
+demain. Et puis, si tu veux, il y a ici pour toi de l'argent à gagner.
+
+--Peuh!
+
+--Ne fais pas le dégoûté. Sais-tu combien nous avons pour guider les
+Bostonnais jusqu'aux Trois-Rivières? Dix louis chacun, mon vieux. Hein!
+qu'en dis-tu?
+
+--Sacrédié!
+
+--Ah! ah! c'est assez joli, n'est-ce pas? Veux-tu en gagner autant cette
+nuit?
+
+--Moi?...
+
+--Oui, toi. Écoute: le général Thompson nous avait demandé de mener les
+troupes à la ville par le chemin du roi. Notre argent était facile à
+gagner. Mais ne voilà-il pas qu'il s'est avisé cette nuit d'attaque la
+ville par surprise, et de passer en arrière du Coteau Sainte-Marguerite,
+pour arriver sans être vu sur la place. Cela nous met dans l'embarras,
+puisque ni Dupaul, qui est de Machiche, ni moi qui suis de la
+Rivière-du-Loup[37], ne connaissons le bon chemin à prendre à travers les
+bois. Veux-tu nous servir de guide, tu seras payé comme nous?
+
+[Note 37: Mémoire de Berthelot]
+
+Après s'être fait prier suffisamment, Antoine Gauthier finit par
+accepter un office pour lequel il était du reste grassement payé par le
+capitaine Evil. C'était un rusé compère!
+
+Sur les quatre heures du matin, au moment où les troupes, après avoir
+mis pied à terre, se formaient en ligne et allaient se mettre en marché,
+trois personnes sortirent de la maison de Jean Gagnier. A distance on
+aurait dit trois hommes, à en juger par leurs vêtements. Mais à mesure
+qu'ils se rapprochaient la démarche du plus petit vous eût semblé étrange.
+Non, certes, ce n'était point là l'allure libre et le pas dégagé d'un
+homme. Le pied ne se relevait pas brusquement de terre, mais y glissait
+plutôt, et les hanches, plus développés que celles d'un homme, ondoyaient
+à chaque pas avec une grâce toute féminine.
+
+Aussi devrons-nous avouer que ce jeune gentilhomme n'était autre que
+madame Alice Evrard qui avait tant bien que mal accommodé à sa taille un
+costume complet de son mari. Celui-ci l'accompagnait, suivi de Célestin
+Tranquille, qui venait de débarquer et de signifier bel et bien à madame
+Lisette, son épouse, qu'elle eût à rester à la maison pour y attendre
+son retour.
+
+Une pluie froide et frappée par un fort vent de nord-est tombait
+diagonalement en leur fouettant la figure.
+
+--Quelle folie tu commets de m'accompagner! dit Marc à sa femme avec un
+tendre accent de reproche. Tes pauvres petits pieds, qui piétinent dans
+cette affreuse boue, pourront-ils résister à tant de fatigue? Pourquoi ne
+pas rester...
+
+--Pourquoi? Monsieur, pourquoi? repartit Alice, parce qu'en votre
+absence certain personnage que vous connaissez et qui n'est sans doute
+pas loin d'ici à cette heure, voudra certainement venir présenter à votre
+femme des hommages dont elle n'a que faire, ni vous non plus, j'imagine.
+
+--Oh! viens, viens! repartit Marc qui saisit le bras de sa femme Tu as
+cent fois raison, plutôt la mort ensemble!
+
+Et il doubla le pas du côté de sa compagnie, que Tranquille venait de
+lui indiquer.
+
+L'instant d'après la colonne s'ébranla en remontant vers le coteau
+Sainte-Marguerite. Les curieux que le bruit avait appelés sur les lieux
+virent quelque temps cette longue ligne noire onduler sur le versant de
+la colline comme un monstrueux serpent, et puis se perdre graduellement
+dans le brouillard qui voilait le sommet embrumé du coteau.
+
+
+
+
+ CHAPITRE DIX-HUITIÈME
+
+ LUTTES SUPRÊMES
+
+
+Au moment où les Américains laissaient la Pointe-du-Lac pour s'enfoncer
+dans les bois, un homme, auquel Gauthier avait, en passant, fait un
+signe d'intelligence, s'était élancé à cheval et avait gagné
+Trois-Rivières au galop. C'était un capitaine de milice nommé
+Landron[38].
+
+Il arriva sur les sept heures à la ville et piqua droit au logis du
+général Fraser qu'il fit éveiller sur le champ pour le prévenir de
+l'arrivée des Américains qu'on n'attendait pas si tôt. Fraser fit
+immédiatement battre la générale pour rassembler les troupes qui
+comptaient sept mille hommes; différents piquets furent placés aux
+endroits par lesquels les Bostonnais pouvaient se rendre à la ville,
+entre autre à la Croix-Migeon, "hauteur qui commande la place et les
+environs".[39] Le général Nesbitt fut mis à la tête d'un détachement pour
+aller prendre les Américains en queue, tandis que le major Grant
+s'emparait d'un pont, afin de les empêcher de se sauver par la
+Rivière-du-loup.
+
+[Note 38: Mémoire de Berthelot.]
+
+[Note 39: Voyez Berthelot et les curieux mémoires de Laterrière.]
+
+Malgré toute la promptitude qu'on apporta à exécuter ces manoeuvres, il
+est certain que les Bostonnais fussent arrivés à la ville à
+l'improviste, si leur prétendu guide, Antoine Gauthier, n'eût as su
+ménager aux Anglais le temps de se préparer à se défendre. Il feignit de
+s'égarer, allongea la route des Américains, en leur faisant faire
+d'inutiles détours, et retarda leur marche en les conduisant par des
+sentiers impraticables. Aussi ne fut-ce que vers huit heures que
+Gauthier parvint, avec sept ou huit Bostonnais que formaient une
+avant-garde, au pied du coteau Sainte-Marguerite, quelques arpents au
+nord de la commune. Le chevalier de Niverville, avec un piquet de douze
+volontaires les aperçut, courut au-devant d'eux, et, après un rapide
+engagement, les fit tous prisonniers.
+
+Au premier coup de feu, Gauthier s'était jeté à plat ventre pour éviter
+d'être atteint par les balles. L'empressement qu'il mit à se rendre, et
+la faveur avec laquelle il fut accueilli, prouva aux Américains que cet
+homme les avait joués.
+
+Au même instant, le gros des troupes américaines parut sur la hauteur,
+tandis que le général Fraser, prévenu de leur arrivée, courait à leur
+rencontre avec les forces anglaises.
+
+La bataille s'engagea par une fusillade assez bien nourrie, mais qui des
+deux côtés tua peu de monde.
+
+Les Américains arrivaient massés en colonne. Le général anglais, dont
+les forces étaient presque deux fois aussi considérables que celles des
+Bostonnais, fit déployer ses troupes en ligne, avec deux hommes de front
+afin de cerner l'ennemi. Pendant que l'aile droite et l'aile gauche de
+la division anglaise avançaient à la course en se repliant l'une vers
+l'autre, le centre marchait au pas, tout en répondant vivement au feu
+des ennemis. D'attaqués qu'ils devaient être les Anglais se faisaient
+assaillants.
+
+Lorsque les troupes anglaises ne furent plus qu'à une demi-portée de
+fusil, les Bostonnais, qui avaient compté prendre par surprise et en
+plus petit nombre, commencèrent à reculer, malgré les cris de leur
+commandant Thompson qui les voulait pousser en avant. Ceux de
+l'arrière-garde furent les premiers à de débander pour gagner la lisière
+du bois; d'autres les suivirent, et une fois la panique déclarée, le
+gros de l'armée américaine emboîta le pas derrière les premiers fuyards.
+
+Il ne resta bientôt plus sur le terrain que deux cents hommes, à la tête
+desquels se tenaient le général Thompson, le colonel Irwin, le
+capitaine Evrard et quelques autres, tous désireux de disputer jusqu'au
+bout la victoire aux Anglais.
+
+Marc Evrard combattait sous les ordres du colonel Irwin. A son côté
+était Tranquille que chargeait son arme, tirait, et descendait son homme
+à chaque coup de fusil, avec une régularité mécanique. Tous deux
+faisaient un rempart de leur corps à la pauvre Alice dont toute la
+crainte était de voir son mari tomber sous une balle anglaise. Quant à
+son propre péril, elle ne paraissait y songer nullement, et le
+sifflement des balles ne semblait la préoccuper q'en autant qu'elles
+passaient près de son mari.
+
+--Quelle brave petite femme tu fais, lui dit Evrard en remarquant ce
+sang-froid extraordinaire chez une femme aussi délicate!
+
+Tu m'emmèneras donc encore? lui demanda-t-elle en se penchant à son
+oreille, et profitant d'un nuage de poudre que les enveloppait, pour
+embrasser son mari sur le cou.
+
+--Oui... si nous en revenons.
+
+--Nous allons être pris comme dans une souricière, dit Tranquille.
+Écoutez, monsieur Marc, ce serait folie de votre part que de vouloir
+rester plus longtemps. Il faut décamper. Vous n'avez rien de bon à
+attendre ici. Songez plutôt à madame. Seulement attendez un peu, pour
+filer, que les deux lignes anglaises se soient jointes derrière nous.
+Autrement, il vous faudrait essuyer le feu des deux files à la fois, et
+vous seriez tué bien sûr. Quand la chaîne de ces gredins-là se sera
+refermée derrière nous, je me chargerai de vous ouvrir leurs rangs.
+Alors vous profiterez de l'éclaircie pour i passer avec madame. Il leur
+faudra se retourner, si toutefois ils en ont le temps; alors ils vous
+ajusteront mal et vous manqueront. Les voici qui arrivent. Faites
+attention à la petite machine que je vais faire jouer contre eux, et
+profitez du bon moment. Quant à moi, vous me laisserez faire, je saurai
+bien me tirer d'entre leurs pattes.
+
+Tranquille enleva de son cou une grosse corne de buffle pleine de
+poudre, en versa une demi-charge sur un chiffon de papier qu'il avait
+sur lui, roula ce papier en forme de fusée qu'il introduisit dans le
+goulot de la corne, et, ramassant une bourre qui fumait à ses pieds, il
+se mit à en raviver le feu.
+
+Les deux ailes ennemies se rejoignaient. Alice qui s'était retournée de
+leur côté jeta un cri.
+
+--Quoi! es-tu blessée?... demanda Marc.
+
+--Non, c'est lui, toujours lui! dit-elle en montrant le capitaine Evil
+qui commandant la dernière compagnie de l'aile gauche.
+
+Evil aussi les avait aperçus, et les désignait avec agitation aux
+soldats qui l'entouraient.
+
+--Je m'en vas te griller les crocs, mon maudit Anglais, grommela
+Tranquille. Attention, Monsieur Marc! Je vais jeter ma corne à poudre
+dans le tas. Profitez du moment qu'elle viendra de crever pour passer
+au milieu des _goddams_ abrutis par l'explosion.
+
+Il approcha la bourre enflammée de la fusée qui prit feu en pétillant,
+balança un instant la corne au-dessus de sa tête et la lança de toutes
+forces vers James Evil.
+
+Le projectile s'embrasa et éclata en tombant aux pieds du capitaine qui
+disparut avec sa compagnie dans un nuage épais de fumée.
+
+--En avant! cria Tranquille.
+
+Marc avait saisi sa femme par la main. Il courut avec elle à l'endroit
+où la corne, en éclatant, avait fait ouvrir les rangs de la ligne
+anglaise.
+
+Evil que la violence de l'explosion avait renversé se relevait à moitié
+roussi, lorsqu'il entrevit passer deux ombres à travers la fumée. Il
+allongea le bras droit et porta un fort coup de pointe de son épée à
+l'un des fuyards que la fumée lui empêcha de reconnaître Il sentit que
+le coup avait fermement porté; l'arme avait dû pénétrer avant dans les
+chairs, car elle était teinte de sang.
+
+Avant que Evil eut pu constater quels étaient ceux des rebelles qui
+venaient de s'y frayer un passage, un homme, un colosse, tomba comme une
+trombe au milieu de la compagnie. C'était Célestin Tranquille qui
+protégeait la retraite de ses maîtres. Il tenait son fusil par le canon
+et faisait le plus terrible des moulinets avec la crosse de son arme.
+Autour de lui, les hommes tombaient comme des épis sous la main du
+faucheur. Il était superbe.
+
+La fumée commençait à se dissiper, et Tranquille, qui dominait la ligne
+anglaise de toute sa tête aperçut au loin Marc Evrard qui fuyait avec sa
+femme. Mais, tout en assommant un Anglais, il fronça le sourcil et
+grommela:
+
+--Les gredins ont dû blesser mon maître; il trébuche.
+
+--Par Dieu! saisissez cet homme! cria le capitaine à ses gens qui
+s'étaient écartés à une distance respectueuse de Tranquille. Qu'on le
+prenne vivant!
+
+Au même instant, comme il jetait les yeux par l'éclaircie que formaient
+les rangs entr'ouverts, il aperçut son heureux rival qui s'enfuyait au
+sommet du coteau.
+
+--Par satan! vociféra-t-il, feu sur ces maudits!... Arrêtez celui-ci!
+
+Il était hors de lui, il criait des mots sans suite, et ses soldats ne
+savaient auquel de ses ordres obéir.
+
+--Lâches que vous êtes! avez-vous donc peur d'un seul homme? cira-t-il
+en écumant.
+
+Stimulés par les reproches de leur chef, une dizaine de soldats se
+jetèrent sur ce pauvre Tranquille, qui s'était sacrifié pour ses
+maîtres, et parvinrent à le désarmer, mais non sans avoir vu trois ou
+quatre des leurs assommés mordre la poussière.
+
+--Enfin, je te tiens, canaille! dit Evil en lui montrant le poing. Cette
+fois-ci tu ne m'échapperas pas, et ton cou va sentir au bout du gibet la
+pesanteur de ton corps!
+
+--Vous m'avez déjà dit cela, répondit Célestin, et je ne m'en porte pas
+plus mal...
+
+--Oh! mais cette fois-ci tu vas me payer toute ta dette. Quant aux
+autres je les reverrai avant longtemps.
+
+--Bah, c'est encore drôle! repartit Tranquille en haussant les épaules.
+
+Evil songea bine un instant à se lancer, avec quelques soldats à la
+poursuite d'Evrard; mais outre qu'il ne pouvait quitter son poste ne un
+pareil moment, c'eût été folie de sa part que de s'aventurer dans les
+bois où fourmillaient les Américains fugitifs.
+
+C'est ainsi que fur remportée sur les rebelles cette facile victoire.
+Les Anglais reprirent glorieux le chemin de la ville, emmenant
+prisonniers le général Thompson, le colonel Irwin, et deux cents
+soldats. A trois heures de l'après-midi, les Américains avaient perdu en
+outre vingt bateaux et huit canons.
+
+Le général Carleton arriva aux Trois-Rivières à six heures du soir. "Il
+fit venir Gauthier, et après l'avoir interrogé sur la manière dont il
+avait trompé les Américains, il lui dit qu'ils auraient eu droit de le
+pendre pour n'avoir pas rempli ses engagements avec eux. Cette
+observation peut paraître étrange à plusieurs, ajoute Berthelot, à qui
+nous empruntons ce détail, mais je la transmets telle qu'on me l'a
+racontée."
+
+Le premier soin du capitaine en arrivant à la ville fut de faire
+Conduire Tranquille au corps-de-garde de la caserne où lui-même avait son
+logement. On enferma le prisonnier dans un caveau sans fenêtre et dont
+la seule issue était une porte auprès de laquelle Evil posa une
+sentinelle qui, sur sa vie, devait répondre du captif.
+
+Ayant appris que le gros de l'armée américaine avait fait sa retraite
+dans un bois marécageux qui s'étendait en arrière du coteau, et
+prévoyant que les malheureux y mourraient de misère et de faim, par un
+sentiment d'humanité que les _loyalistes_ zélés blâmèrent beaucoup dans
+le temps[40], le général Carleton se décida d'abandonner la possession de
+ce pont dont l'occupation par les troupes anglaises empêchait les
+Américains de batte en retraite vers Rivière-du-Loup.
+
+[Note 40: "Je ne sais, dit Berthelot, ce qu'on doit le plus blâmer, ou de
+la témérité et de l'impéritie des Américains dans cette expédition
+contre les Trois-Rivières, ou de la mollesse du général Carleton qui les
+laissa échapper des marécages où il pouvait les forcer si facilement à
+mettre bas les armes, et qui favorisa leur fuite: Quelle réponse eût-il
+faite si on lui eût demandé _pourquoi il sauvait les armées du
+Congrès?_"]
+
+L'un des premiers Evil apprit cette détermination du général. Tout en
+dissimulant le dépit que lui causait une mesure qui s'opposait à ses
+idées de vengeance, il obtint de Carleton d'aller porter lui-même au
+major Grant l'ordre d'abandonner le pont et de se replier sur
+Trois-Rivières.
+
+James Evil se mit en route avec Gauthier son âme damnée; chacun d'eux
+avait un fusil et des munitions.
+
+Quand ils arrivèrent au pont, le détachement du major Grant se préparait
+à repousser l'attaque d'un parti d'Américains que l'on voyait s'agiter
+sous les bois, à quelque distance. Il semblait évident que les
+Bostonnais aux abois voulaient tenter un coup de main pour forcer le
+passage.
+
+Evil remit son message à Grant qui ne dissimula point sa mauvaise humeur
+en en prenant connaissance.
+
+--Mais, grommela-t-il, ma retraite va tout à fait avoir l'air d'une
+fuite devant l'ennemi!
+
+--Que voulez-vous, répondit Evil en haussant les épaules, ce sont les
+ordres du général!
+
+--Qu'il prenne alors la responsabilité de ceci! repartit brusquement le
+major--Soldats, formez les rangs! Arme au bras.--Eh bien, Evil, que
+diable faites-vous là, est-ce que vous ne venez pas avec nous?
+
+En ce moment Evil et Gauthier s'éloignaient de quelques pas et, se
+baissant vers le sol, gagnaient une touffe épaisse de broussailles qui
+se dressait à une dizaine de pas de la tête du pont et à cinquante pieds
+du chemin.
+
+--J'ai une mission à remplir ici, répondit Evil qui se tourna vers le
+major, et je profite de l'instant où vous m'entourez, pour me glisser
+dans ce buisson, sans que ces chiens de rebelles m'aperçoivent. Il faut
+que je les voie défiler.
+
+--Mais s'ils vous surprennent, ils vous casseront la tête!
+
+--C'est mon affaire.
+
+--Que le diable vous garde, si vous voulez faire cette folie!
+
+Evil et Gauthier disparurent dans le buisson.
+
+--Par file à droite, en avant marche! commanda le major dont le
+détachement partit au pas dans la direction des Trois-Rivières.
+
+Une demi-heure s'écoula sans que le capitaine et son compagnon
+entendissent aucun bruit. N'osant sortir de leur cachette, de peur
+d'être aperçus, ils attendaient avec patience. Enfin ils virent un
+Américain qui s'avançait prudemment en éclaireur.
+
+Les Bostonnais s'étaient aperçus de la retraite du détachement anglais,
+et l'un des leurs se hasardait à venir reconnaître les abords du pont
+afin de constater si les Anglais en étaient bien tous partis.
+
+Cet homme, le doigt sur la détente de son fusil, le corps penché en
+avant, l'oeil inquiet, scrutait tous les accidents du terrain, prêt à
+faire feu et à lever le pied à la moindre alerte. Arrivé en face de la
+touffe de broussaille, il hésita quelque peu et la sonda du regard. Mais
+sans doute il se fit la réflexion que ce buisson était trop petit pour
+cacher des ennemis, et passa outre. Rendu au pont, il regarda rapidement
+à droite et à gauche, sembla se rassurer, se redressa, se pencha sur le
+garde-fou pour sonder de l'oeil le lit de la rivière, jeta un regard
+attentif sur le chemin désert qui s'étendait de l'autre côté du pont,
+poussa un grand soupir de satisfaction, jeta son fusil sur l'épaule et
+regagna d'un pas leste et assuré la lisière du bois où l'attendaient ses
+camarades. Ceux-ci qui le virent revenir sain et sauf lui crièrent de
+loin. Il leur répondit à distance en agitant joyeusement son chapeau.
+
+--Attention, maintenant, dit Evil à Gauthier. Tu connais Evrard et sa
+femme pour les avoir vus à la Pointe-du-Lac. Examine bien tous ceux qui
+vont passer; si tu l'aperçois, feu sur lui. Ajuste bien, de mon côté je
+vais faire bonne garde, il ne nous échappera pas. Tu sais que la
+récompense en vaut la peine. Du reste c'est un rebelle et la chose est
+de bonne guerre. Aussitôt que nous aurons vu tomber notre homme, nous
+nous laisserons glisser entre les broussailles qui hérissent le bord de
+la rivière, que nous remonterons à la course en gagnant le bois. Mettons
+bien nos armes en position et prête à tirer, afin de ne faire, avant le
+moment de l'action, aucun bruit qui nous trahisse.
+
+Couchés tous les deux à plat ventre, leur fusil à terre la crosse à
+l'épaule et la gueule du canon tournée vers le chemin, ils attendaient,
+immobiles et retenant leur souffle.
+
+De la position qu'ils occupaient ils commandaient plusieurs arpents de
+chemin, et pouvaient examiner d'avance chacun de ceux qui allaient
+passer. Bientôt apparut l'avant-garde amèricaine. Elle approchait au pas
+et prête à faire feu; l'éclaireur était à a tête. Quelques-uns des
+Bostonnais jetèrent en passant un regard soupçonneux du côté de la
+touffe de broussailles. Mais sur un mot de l'éclaireur, ils passèrent
+outre. Ceux qui suivaient ne s'en inquiétèrent pas davantage et
+s'engagèrent sur le pont en toute confiance, à la suite des premiers.
+
+Pendant plus d'une heure tous ceux qui défilèrent marchaient asses
+lestement, quoiqu'ils dussent être exténués. Ensuite vinrent les
+traînards moins endurcis à la fatigue que les autres, et puis enfin
+quelques éclopés que leur blessure n'empêchait pas de marcher; ils se
+traînaient avec peine et ne s'aidaient qu'entre eux, ceux qui étaient
+ingambes se dépêchant de prendre de l'avance et ne songeant qu'à leur
+propre sûreté[41].
+
+[Note 41: "Leur fuite des Trois-Rivières fut si précipitée qu'ils
+abandonnèrent leurs blessés dans les bois." Quelques-uns furent
+recueillis et soignés par les Canadiens; mais beaucoup périrent dans la
+forêt, où ils s'étaient égarés. Mémoire de Berthelot. Voyez aussi les
+Mémoires de Laterrière.]
+
+--Voici le moment de redoubler d'attention, souffla Evil à Gauthier.
+Comme sa femme est avec lui--je l'ai reconnue pendant le combat malgré
+son déguisement--ils sont tous les deux sans doute parmi les traînards.
+D'ailleurs il est blessé, je le sail. Mon épée est encore toute teinte
+de sang.
+
+Pendant une heure encore il passa beaucoup de ces misérables blessés
+perdant plus ou moins leur sang et leur vie sur le chemin. Et puis la
+route se fit déserte et silencieuse. Il pouvait étre alors une heure de
+l'après-midi.
+
+--Il n'est point passé, donc il est resté dans le bois, gronda Evil en se
+levant. Il faut le retrouver. En route, nous allons battre la forêt et
+gagner Trois-Rivières, en passant par le chemin que les autres ont suivi
+pour venir ici. Tu connais cela toi, guide-moi. Nous avons des munitions
+et des vivres, allons.
+
+Gauthier désarma son mousquet, le jeta sur son épaule, et tous deux
+dirigèrent leurs pas vers l'endroit de la forêt d'où les Américains
+étaient sortis.
+
+Voici, pendant ce temps, ce qui se passait au corps-de-garde où
+Tranquille avait été retenu prisonnier. Réjouis de leur victoire tous
+les soldate étaient en liesse. Les officiers venaient de leur faire
+distribuer une double ration d'eau-de-vie.
+
+C'était l'heure du dîner. De l'étroit et sombre cachot où il était
+enfermé, Tranquille pouvait ouïr les joyeux propos et le cliquetis des
+fourchettes et des verres. A plusieurs reprises, il avait eu
+connaissance que des camarades du soldat en faction lui avaient apporté
+à boire. Bientôt même il entendit la sentinelle, un peu excitée par ses
+libations répétées, fredonner une chanson joyeuse.
+
+--Mon homme me semble de bonne humeur, voici le moment de l'appeler,
+pensa Tranquille.
+
+Il frappa trois coups dans la porte. Le soldat qui marchait de long en
+large, s'approcha et vint ouvrir.
+
+--J'ai soif! lui dit Tranquille.
+
+L'autre, qui ne comprenait pas le français et que l'obscurité qui
+régnait dans le caveau empêchait de bien apercevoir le prisonnier, se
+pencha en dedans de la porte entrebâillée.
+
+Cinq doigts d'acier se cramponnèrent à son cou, tandis qu'une main le
+tirait dans le caveau. Sans lâcher la gorge du soldat, Tranquille lui
+asséna de son autre main fermée deux formidables coups de poings dans la
+poitrine, et un dernier, vrai coup de massue, en plein sur le crâne. Le
+malheureux tomba tout d'une pièce et perdit connaissance avant d'avoir
+pu jeter un cri. Tranquille lui enleva sa giberne pleine de cartouches,
+la passa à son cou, saisit le fusil de factionnaire, et s'élança hors du
+caveau.
+
+La porte de sortie donnait sur la salle à dîner du corps-de-garde. Il ne
+fallait pas songer à s'en aller par-là. Et pourtant il n'y avait pas de
+temps à perdre, au même instant on l'apercevait de la salle. Il avisa
+une fenêtre, reconnut d'un coup d'oeil qu'elle n'était point garnie de
+barreaux de fer, l'enfonça d'un coup de pied, et, au milieu des éclats
+de verre et des débris de toutes sortes, qui volaient autour de lui, au
+bruit des clameurs forcenées des soldats, il sauta dans la rue. D'abord
+il courut quelques pas droit devant lui, puis s'orienta, pris ses
+longues jambes à son cou et s'élança du côté de la campagne.
+
+Une dizaine de soldats s'étaient jetés à sa poursuite sans avoir eu le
+temps de prendre leurs armes, espérant le devancer à la course. Mais les
+pauvres diables ne savaient point qu'ils avaient affaire au plus agile
+coureur des bois qui ait chassé l'orignal de nos forêts.
+
+A chaque bond qu'il faisait, Tranquille gagnait un pas sur ses
+poursuivants. Enfin il atteignit l'extrémité de la ville, sauta dans les
+champs où il secoua joyeusement la tête en aspirant l'air libre. Ses
+bondissements étaient joyeux et puissants comme ceux d'un fauve qui a
+rompu les barreaux de sa cage et dévore l'espace qui le sépare de la
+liberté.
+
+Lassés bientôt de leur inutile poursuite, les soldats s'arrêtèrent, et
+ahuris, le virent grimper au haut du coteau Sainte-Marguerite et
+s'enfoncer dans la forêt.
+
+Maintenant il faut nous reporter au jour précédent, aussitôt après la
+bataille. Comme ils s'enfuyaient tous deux en remontant le versant du
+coteau, Alice remarqua plusieurs fois que son mari chancelait.
+
+--Es-tu blessé, dis-moi? lui demanda-t-elle à plusieurs reprises.
+
+Mais lui, qui tenait sa main crispée autour du bras de la jeune femme,
+fuyait toujours, tout en la maintenant à son côté pour l'empêcher de le
+regarder en face.
+
+--Non, non! disait-il avec énergie.
+
+Ce fut ainsi qu'ils gagnèrent le bois où ils s'enfoncèrent en courant
+toujours. Ils firent plusieurs arpents, sans s'arrêter une minute. Mais
+peu à peu Marc semblait perdre de sa vigueur. Plus incertain son pas se
+ralentissait. Alice sentit enfin que les doigts qui retenaient se
+desserraient brusquement, et s'aperçut qu'il allait tomber. Elle voulut
+le retenir; mais Evrard ploya sur ses jambes sans force, et s'abattit
+lourdement sur le sol en entraînant sa femme avec lui.
+
+--Mon Dieu! Marc, qu'as-tu donc? s'écria-t-elle.
+
+En le regardant, elle jeta un cri de terreur et appuya ses doigts fermés
+sur la poitrine du jeune homme, d'où s'échappait un flot de sang.
+
+L'épée du capitaine Evil avait percé le sein d'Evrard en pénétrant dans
+le poumon droit.
+
+--Il va mourir mon Dieu! fit-elle avec un cri de désespoir qui retentit
+sous le dôme des grands arbres--Marc! je t'en prie, réponds-moi!
+criait-elle affolée. Tout ce sang... Sa vie qui s'en va, Seigneur Dieu!
+A l'aide! Au secours!... Mais ses clameurs se perdaient sous les bois et
+l'écho désespérant répondait seul à sa voix.
+
+Après une faiblesse de quelques minutes, Marc un peu soulagé par
+l'hémorragie et ranimé par les accents déchirants d'Alice, ouvrit des
+yeux hagards. En reprenant peu à peu ses sens, il arrêta ses regards sur
+sa femme avec un sentiment indicible d'angoisse.
+
+Elle dévorais ses gestes et aspirait chacun de ses soupirs.
+
+--Oh! ne meurs pas, je t'en prie, Marc! Sauvez-le, mon Dieu! Tuez-moi,
+mais qu'il vive lui, Seigneur!
+
+--Alice, soupira le blessé, je t'en prie... ne te désespère pas
+ainsi!... Tâche plutôt... d'arrêter mon sang...
+
+L'effort qu'il faisait pour parler produisait un affreux gargouillement
+aux lèvres de la blessure, ou la crépitation du sang chassé par
+l'expiration rendait de sinistres plaintes.
+
+--Mais, comment l'arrêter ce sang? Marc, dis-moi comment!...
+
+--Du linge... plusieurs plis... bander la poitrine.
+
+Sa voix faiblissait, faiblissait.
+
+De ses mains ensanglantées, Alice arracha plutôt qu'elle n'ouvrit le
+gilet qui couvrait sa poitrine, et déchira sa chemise en lambeaux
+qu'elle replia plusieurs fois. Quand elle jugea que la compresse était
+assez épaisse, elle l'appuya sur la blessure. Tout en l'y maintenant de
+sa main gauche, elle défit de la droite sa ceinture que retenait
+l'épée, la remonta sous les bras, en ramena les extrémités sur la
+poitrine où elle les rejoignit, passa dans la boucle d'argent l'autre
+bout de le ceinture qu'elle serra fortement en l'arrêtant ensuite avec
+soin.
+
+Le blessé avait fermé les yeux. Petit à petit, sa respiration redevint
+plus réguliére et plus forte, et le sang vint colorer un peu ses joues
+pâlies.
+
+Agenouillée près de son mari, ses maintes jointes pour une muette
+prière, anxieusement penchée sur le corps inerte du blessé, Alice
+restait plongée dans une stupeur profonde.
+
+Les bruits du combat avaient cessé. L'on n'entendait plus au loin que
+les derniers roulement des tambours battant la retraite glorieuse des
+vainqueurs. Au-dessus des deux infortunés les feuillages naissants
+frémissaient gaiement sous un joyeux rayon de soleil qui, sortant tout à
+coup des nuées pluvieuses du matin, venait réchauffer les bourgeons
+nouvellement éclos et refroidis par l'orage de la nuit. Effrayés quelque
+temps par le fracas de la bataille, les oiseaux reprenaient, maintenant
+leur amoureux babil et se poursuivant sur la cime odoriférante des
+arbres.
+
+C'était le printemps qui chantait la renaissance de l'année, le joyeux
+murmure de la vie à côté du râle de la mort. Impassible dans son
+irrésistible vitalité, la nature continuait le travail fécond de son
+incessante reproduction.
+
+Une heure ou deux, peut-être plus encore, s'écoulèrent sans que Marc
+donnât d'autre signe de vie qu'une respiration faible et parfois
+embarrassée Toujours agenouillée près de lui, Alice restait immobile
+comme une froide statue veillant sur un tombeau.
+
+Le soleil allait disparaître derrière les arbres, lorsque le blessé
+s'agita faiblement. Alice se pencha sur lui en épiant avec avidité ce
+premier indice de retour à la vie.
+
+--Que veux-tu, Marc? fit-elle en appuyant avec passion ses lèvres
+froides sur la bouche brûlante de son mari. Réponds-moi, mon ami.
+
+L'ardent contact de cette bouche glacée sur ses lèvres fiévreuses
+acheva de tirer le jeune homme de son évanouissement.
+
+--...De l'eau, j'ai soif... je brûle, fit-il en ramenant sa main sur sa
+poitrine.
+
+Alice jeta autour d'elle un regard désespéré.
+
+--Attends un peu, mon ami, je m'en vais tâcher d'en trouver,
+répondit-elle en dardant un long regard vers le ciel.
+
+Elle se mit en quête, furetant les buissons, scrutant les rochers pour
+y découvrir un mince filet d'eau. Mais après une battue d'une
+demi-heure, elle s'en revenait la mort dans l'âme et sans avoir pu
+trouver une goutte d'eau, lorsqu'elle avisa un méchant cassot d'écorce
+qui avait été jeté sur le bord d'un sentier par quelque passant.
+Tremblant de peur de voir sa dernière espérance déçue, elle s'approcha
+et sentit son coeur palpiter d'une joie immense en apercevant quelques
+gouttes d'eau, deux trois gorgées à peine, au fond du cassot. Elle
+s'empara de ce vase primitif, bien plus précieux pour elle en ce moment
+que s'il eût été d'or pur, et marchant avec une extrême précaution, de
+crainte de perdre une seule gutte du précieux liquide, elle s'approcha
+de l'endroit où gisait Evrard.
+
+Il avait les yeux ouverts. Au bruit des pas d'Alice il se dressa même à
+demi sur son séant.
+
+--Ah! c'est toi!... fit-il avec un grand soupir de satisfaction. Tu as
+été bien longtemps...
+
+--Mon ami, répondit-elle avec un sanglot dans la voix, si tu savais
+combien il m'a fallu chercher! Encore n'ai-je pu trouver que ceci.
+
+--Je suis un affreux égoïste.. c'est vrai. Mais je souffrais tant de la
+soif... vois-tu... j'ai comme du feu... là-dedans!... Cette eau, donne,
+oh! donne-la moi!
+
+Elle approcha le cassot des lèvres du blessé, de manière qu'il n'en
+perdit pas une goutte.
+
+En deux traits avides il but tout.
+
+--Que c'est bon! soupira-t-il, Dieu que c'est bon! Merci, ma bonne
+Alice!
+
+Elle se baissa vers lui, et tout en cherchant sa bouche pour y appuyer
+un baiser, elle murmura:
+
+--Ces quelques gouttes d'eau me donnent en ce moment la plus grande joie
+de ma vie!
+
+--Quelle heure peut-il étre, maintenant? demanda Marc après quelques
+instants de silence.
+
+--Le soleil doit être sous l'horizon; puisque que la forêt commence à
+s'assombrir.
+
+--Il faut pourtant... continuer notre route... avant que la nuit... soit
+tout à fait venue.
+
+--Continuer! Mais où aller, mon ami?
+
+--Où aller?... Rejoindre les nôtres... Nous en rencontrerons
+certainement... dans quelque endroit de la forêt.
+
+--Mais à quelle distance, mon Dieu! Écoute, Marc. La ville n'est pas
+bien loin d'ici, j'en reconnaîtrai facilement le chemin et pourrai m'y
+rendre en assez peu de temps. J'y trouverai bien quelque âme charitable
+qui consente à venir te porter secours. Veux-tu que j'y aille?
+
+--Toi! s'écria Marc en se redressant. Et Evil?...
+
+--C'est vrai, mon Dieu, c'est vrai! dit-elle en fondant en larmes. Ah!
+qu'avons-nous fait à Dieu?
+
+--Alice! Alice, tes cris me déchirent le coeur! du courage, je t'en
+prie... Écoute! quel est ce bruit?...
+
+Ils tendirent tous deux l'oreille. Des coups sourds et multipliés
+retentissaient au loin et arrivaient jusqu'à eux en roulant sous le dôme
+du bois.
+
+--Ce sont des coups de hache, remarqua Evrard. Allons de ce côté.
+Quelques-uns des nôtres qui abattent un arbre... pour un feu de
+bivouac. Allons, à la grâce de dieu... tournons le dos à la ville qui
+abrite notre ennemi.
+
+Il voulut se lever, mais ses forces le trahirent, et il retomba sur la
+terre.
+
+--Arrête, Marc! tu vas te tuer! lui dit Alice en s'efforçant de le
+retenir.
+
+--Donne-moi ma gourde d'eau-de-vie! demanda-t-il.
+
+--Mais si tue en bois, tu vas peut-être te faire un mal affreux?
+
+--Donne!
+
+Elle obéit, déboucha la gourde et la lui appliqua sur les lèvres.
+
+Il but âprement cinq ou six gorgées. Mais ses doigts se crispaient sur sa
+poitrine. Il aurait avalé du plomb fondu que la sensation n'eût pas été
+plus atroce. Il évita de parler de peur de laisser échapper des cris de
+douleur, et resta quelque temps immobile. Enfin, après plusieurs minutes
+de silence, il id à sa femme.
+
+--Bois-en toi-même un peu pour te donner des forces... Tu n'as rien
+pris, depuis le matin!
+
+Quand elle eut avalé une gorgée:
+
+--Donne-moi la main, lui dit-il.
+
+Lui, s'en aidant, se mit, lentement, bien lentement, sur son séant, puis
+à genoux, et puis enfin, après un suprême effort, debout sur ses jambes
+qui ployaient sous lui.
+
+--Bon! fit-il. Ton bras à présent.
+
+Il s'y accrocha, et, tout en essayant son premier pas:
+
+--Je n'aurais jamais cru, pensa-t-il, qu'on put souffrir autant sans
+mourir.
+
+Ils s'en allaient ainsi, lui s'appuyant sur elle et trébuchant comme un
+enfant qui fait ses premiers pas; elle se retenant aux arbres, aux
+moindres branches pour s'empêcher de tomber.
+
+Ils n'avaient pas fait un arpent, qu'il lui dit, sa voix tremblait:
+
+--Arrêtons un instant, mais rien qu'un instant.
+
+Il lui passait comme un nuage de sang devant les yeux.
+
+--Mon Dieu! pensa-t-il, pas maintenant, je vous en supplie!... Encore
+une heure de vie, Seigneur, que je puisse remettre ma femme entre des
+mains amies! C'est si peu pour vous qu'une heure de plus à l'une de vos
+créatures, et c'est tant pour moi!
+
+Il fit appel à tout ce que son pauvre corps brisé renfermait encore
+d'énergie, et continua d'avancer.
+
+Ils se traînèrent assez longtemps ainsi, lui se heurtant les pieds
+contre les pierres et les racines, glissant sur la mousse et sur la
+terre humide, mais ne tombant jamais cependant grâce aux efforts
+surhumains d'Alice.
+
+Combien de temps marchèrent-ils de la sorte? c'est ce qu'ils n'auraient
+pu dire. Mais eussent-ils vécu cent ans, sous les conditions ordinaires
+de la vie, qu'un siècle ne leur eût pas semblé plus long que ces
+heures, que ces minutes, peut-être, dont chaque seconde égrenait sur eux
+des tortures indicibles. Lui, se sentir expirer à chaque pas, et penser
+Qu'elle allait bientôt rester seule, perdue en ce grand bois morne!
+Elle, de voir s'en aller mourant et se dire qu'elle allait lui survivre!
+
+Et tant de souffrance, et tant d'horreur, le lendemain du jour nuptial..
+
+--J'ai péché contre vos lois, et vous m'en punissez, ô mon Dieu!
+soupirait Alice, en étouffant des sanglots qui lui tenaillaient la
+gorge.
+
+--Je suis maudit! pensait Evrard.
+
+Firent-ils beaucoup de chemin? On ne le saurait croire. Car, voyez-vous,
+les pauvres enfants ne pouvaient aller bien vite!
+
+Cependant les bruits qu'ils avaient entendus devenaient de plus en plus
+distincts. Ils finirent même par apercevoir des lueurs entre les arbres.
+
+Ils s'arrêtèrent. On allait, on revenait autour de plusieurs feux. Il
+devait y avoir là beaucoup de gens. Un bruissement confus de voix
+nombreuses se faisait entendre à distance.
+
+--Allons, allons! dit Evrard avec impatience--J'ai cru que j'allais
+tomber, songea-t-il, et si je tombais, ce serait fini!--Du courage, ma
+bonne Alice, du courage... dans quelques instants... nous seront sauvés!
+
+S'appuyant tous les deux, maintenant, l'un sur l'autre,--car elle aussi
+se sentait défaillir,--ils reprirent ce nouveau et long chemin du
+Calvaire.
+
+La nuit s'épaississait de plus en plus, et c'est à peine s'ils pouvaient
+y voir leurs pieds. Aussi une racine, à moitié sortie de terre, s'étant
+rencontrée sous ses pas, Marc s'y embarrassa le pieds et s'abattit
+lourdement sur le sol. Alice jeta un cri de désespoir et de ses deux
+bras enserra le corps de son mari pour l'aider à se relever. Mais il
+restait étendu par terre comme une passe inerte. De plus elle sentit
+qu'un sang chaud lui coulait sur les mains. L'appareil s'était déplacé
+dans la chute et la blessure venait de se rouvrir.
+
+Heureusement qu'ils n'étaient plus qu'à trente pas d'une espèce de
+clairière où l'armée américaine s'était arrêtée. Alice courut éperdue
+jusque-là et demanda de l'aide. Émus par ses cris déchirants quelques
+soldats la suivirent. Ils emportèrent le blessé tout à fait insensible
+et le déposèrent auprès d'un feu, la tête contre un tronc d'arbre.
+
+--Un chirurgien, pour l'amour de Dieu! cria la jeune femme en montrant
+son mari, trouvez un chirurgien!
+
+Et à bout de forces, elle tomba évanouie près du blessé.
+
+Quand elle reprit connaissance, il était tout à fait nuit. Devant elle,
+éclairé par le feu qui flambait en pétillant à quelques pas, se tenait
+le chirurgien. Celui-ci comprit cette muette mais éloquente
+interrogation.
+
+--Ne le dérangez pas, il dort, dit-il à la jeune femme. J'ai pansé sa
+blessure avec soin. L'hémorragie est arrêtée.
+
+--Y a-t-il du danger.
+
+--Aucun... pour le moment, Madame
+
+--Sa blessure est elle grave?
+
+--Je vous avouerai, répondit le docteur en hésitant qu'elle est
+sérieuse.
+
+--Oh! dites-moi, Monsieur, dites-moi franchement, la croyez-vous
+mortelle?
+
+--Il m'est impossible de répondre à cette question avant d'avoir examiné
+la plaie au grand jour.
+
+Alice vit bien qu'elle n'obtiendrait pas une réponse plus positive et
+tourna vers son mari des yeux pleins de larmes.
+
+--Mais, vous-même, Madame, reprit le médecin, vous êtes bien faible en
+ce moment.
+
+Elle haussa les épaules avec indifférence. Ce geste disait:
+
+--Eh! Que m'importe lorsque celui que j'aime se meurt sous mes yeux.
+
+--Avez-vous mangé quelque chose, depuis le matin, Madame?
+
+Alice ne répondit pas.
+
+--Je m'en doutais, pensa le chirurgien.--Tenez, Madame, prenez ce
+morceau de pain. C'est tout ce qui reste ici en fait de vivres. Plus
+prévoyant que nos gens qui comptaient dîner aux Trois-Rivières, j'avais
+emporté quelques provisions pour nos blessés.
+
+--Mais vous-même, Monsieur, n'avez-vous pas faim?
+
+--Non, je viens de manger, il n'y a qu'un instant, repartit le docteur
+qui n'hésitait pas à faire un mensonge. C'était son repas qu'il donnait.
+
+--La beauté, la jeunesse, la distinction, l'infortune de cette femme
+délicate le touchait profondément.
+
+--Dans ce cas, Monsieur, reprit Alice, j'accepte, mais pour lui! Moi, je
+n'ai pas faim.
+
+--C'est de faiblesse que vous vous êtes évanouie, Madame. Vous ferez
+bien de manger un peu. Si vous voulez être en état de veiller sur votre
+mari, il faut que vous vous donniez un peu de force. Du reste, dans
+l'état où il se trouve, mieux vaut qu'il ne mange rien maintenant.
+
+Alice secoua négativement la tête et enfouit le morceau de pain dans la
+poche du justaucorps de Marc.
+
+--Croyez-m'en, Madame reprit le docteur, tout ce dont il a besoin à
+présent, c'est de boire de temps à autre. Vous lui donnerez de l'eau
+quand il en demandera, mais peu à la fois. En voici, près de vous, dans ce
+vase; je l'ai puisée pour vous. Elle est bien trouble, l'eau de ce
+marais; mais c'est tout ce que nous en avons, et bien heureux
+sommes-nous encore de n'en être pas complètement dépourvus. Mais encore
+une fois, vous ne pouvez passer la nuit de la sorte. Prenez au moins
+quelques gouttes d'eau-de-vie avec de l'eau, j'en ai ici, dans cette
+gourde. Oui, n'est-ce pas?
+
+Elle but ce que lui présenta le docteur, le remercia du regard, et,
+tombant dans une rêverie morne, se remit à contempler le blessé toujours
+assoupi.
+
+Le chirurgien vit qu'on n'avait plus besoin de lui et s'éloigna.
+
+Longtemps Alice demeura dans l'impossibilité de la contemplation,
+égrenant dans son coeur meurtri le long rosaire de ses pensées
+douloureuses.
+
+Enfin Marc ouvrit les yeux et les promena autour de lui avec égarement.
+Comme c'était la première fois qu'il reprenait connaissance depuis sa
+chute, il ne comprenait rien à la scène étrange qui s'offrait
+brusquement à ses regards. A perte de vue, dans un vaste bas-fond,
+s'étendaient des groupes d'hommes couchés pêle-mêle auprès d'une
+centaine de feux, çà et là, quelques sentinelles postées autour du camp,
+erraient lentement, comme autant de fantômes, dans le silance et
+l'ombre. Puissamment éclairés d'en bas les milles arceaux de la cime des
+arbres saillissaient vivement sur le ciel sombre, tandis que, à travers
+le feuillage clair, tremblotaient quelques étoiles que semblaient
+frissonner sous la fraîcheur de la nuit.
+
+Gémissant dans le feuillage touffu de quelques vieux pins qui se
+dressaient tout à côté du marécage, le vent produisait ce bruit
+mélancolique qui rappelle la plainte des flots mourants sur une grève.
+Quelques oiseaux de proie que flairaient la mort, dominaient de temps en
+temps cette plainte solennelle et continue, en se jetant l'un à l'autre
+de sinistre croassements, tandis qu'un hibou, irrité de l'éclat de tous
+ces feux, poussait dans l'espace des miaulements rauques et lugubres.
+
+Marc frissonna, regarda Alice, se souvint et comprit. Il soupira et
+ferma les yeux devant cette scène d'une mélancolie poignante.
+
+--Qu'as-tu donc, mon ami, lui demanda sa femme, souffres tu? Veux-tu
+quelque chose?
+
+--J'ai soif.
+
+Alice lui souleva la tête et lui présenta de l'eau. Il en fut quelques
+gorgées, resta quelques instants immobiles, et puis alla chercher la
+main froide d'Alice qu'il pressa doucement dans sa main brûlante, tandis
+que deux grosses larmes roulaient dans ses yeux et glissaient de
+chaque côté de son visage.
+
+--Oh! je t'en supplie, Marc, balbutia la jeune femme, et avalant un
+sanglot, ne pleure pas ainsi, cela te fait trop de mal!
+
+--Pauvre malheureuse enfant, murmura-t-il, tant de souffrances
+imméritées... à cause de moi! Rien ne m'ayant jamais réussi...
+n'aurais-je pas dû me douter... que je te serais fatal!
+
+--Ne dis pas cela, Marc! Non, vois-tu, c'est moi qui suis abandonnée de
+Dieu pour avoir délaissé mon père...
+
+Et l'infortunée créature sentent la main de fer du malheur tordre plus
+violemment ses entrailles elle éclata en sanglots et laissa tomber sa
+tête défaillante sur l'épaule de Marc.
+
+Ils pleurèrent ainsi longtemps, bien longtemps.
+
+Ce fut une horrible et interminable nuit.
+
+Enfin la soleil se leva et ses rayons vinrent éclairer les fugitifs
+éveillés déjà par les premières lueurs du jour. Souillés de poudre et de
+boue, quelques-uns de sang, leurs vêtements déchirés, la figure pâlie
+par l'insomnie et la faim, ces misérables soldats rappelaient en ce
+moment les _Gueux des bois_, paysans armés qui, à la fin du seizième
+siècle, guerroyaient en partisans pour l'indépendance des
+Provinces-Unies.
+
+Aussitôt que le jour fut assez grand, tout le camp s'ébranla pour se
+mettre ne marche, ceux du moins qui le pouvaient. Quant aux blessés, ils
+ne furent pas longtemps à s'apercevoir qu'on ne s'occupait point d'eux.
+En vain, les chirurgiens et les officiers couraient-ils de groupe en
+groupe en suppliant ceux qui étaient valides de ne pas abandonner ainsi
+leurs malheureux compagnons d'armes, on leur tournait le dos sans les
+écouter, chacun ne songeant plus qu'à soi. L'extrême misère, la terreur
+des foules affolées produisent de ces spectacles d'égoïsme hideux qui
+ravalent l'homme au dessous de la brute.
+
+
+
+
+ CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
+
+
+Ce n'était plus une retraite, c'était une fuite, une véritable panique.
+A mesure que cette foule indisciplinée s'engouffrait sans ordre sous les
+bois, les lamentations croissantes s'élevaient derrière elle. Vainement
+les misérables délaissés tendaient vers leurs frères des mains
+suppliantes, en vain ceux que en avaient encore la force se traînaient-ils
+aux genoux de leurs amis, ceux-ci les écartaient du pied et passaient.
+Alors s'éleva de la clairière un effroyable concert de malédictions et
+de hurlements désespérés.
+
+Marc et Alice que la faiblesse et la douleur avaient jetés, vers le
+matin, dans un assoupissement léthargique, furent tirés de leur sommeil
+par ces cris de désespoir qui montaient vers le ciel comme des
+imprécations de damnés. Ils comprirent d'un coup d'oeil la signification
+terrible de cette scène de désolation. Ils en ressentirent tous deux un
+poignant serrement de coeur, Marc de terreur pour Alice, elle
+d'effarement pour lui.
+
+--Au nom de mon amour pour toi, je t'en supplie, s'écria Marc, suis-les,
+va-t-en! Laisse-moi mourir ici, mes derniers moments seront plus doux!
+
+Elle laissa tomber sur lui un regard ineffable de reproche et de
+tendresse. Alors il se tut.
+
+Mais elle se sentit illuminée d'une inspiration subite, et, avisant
+quelques soldats qui passaient près d'eux, elle se leva, prit une bourse
+pleine d'or qu'elle avait emportée la veille en cas de nécessité, et la
+leur montra en leur faisant signe d'emporter son mari.
+
+Ceux-là s'arrêtèrent, se consultèrent un instant et finirent par
+accepter.
+
+--Il est sauvé, merci, mon Dieu! s'écria-t-elle.
+
+Les soldats firent une espèce de civière à l'aide de quelques grosses
+branches qu'on avait coupées la veille pour les feux de la nuit. Ils y
+déposèrent le blessé et se hâtèrent de suivre leurs compagnons dont les
+derniers disparaissaient dans les dédales de la forêt.
+
+A son tour, en passant au milieu des infortunés qu'on abandonnait dans
+la clairière, Alice dut rester sourde à leurs supplications. A peine le
+brancard pouvait-il supporter son mari; d'ailleurs ceux qui le portaient
+montraient bien par leur attitude qu'ils n'étaient guère disposés à
+accepter un surcroît de charge. Ils passèrent donc et s'en allèrent en
+fermant l'oreille à ces pitoyables lamentations que se mouraient peu à
+peu dans l'éloignement. Ainsi Dante et Béatrice en quittant les enfers,
+entendaient le bruissement confus de la voix des damnés au fond de la
+spirale maudite.
+
+Alice, la courageuse enfant, tantôt à côté de son mari, tantôt à la
+suite du convoi, selon que le lui commandait la largeur du sentier,
+allait d'un pas fébrile réconfortant Evrard d'une parole amie, et
+encourageant les porteurs d'un regard reconnaissant. Pourtant la
+malheureuse enfant, à jeun depuis bientôt deux jours, ne se soutenait
+plus qu'à force d'énergie et d'héroïsme. Outre les tiraillements
+douloureux d'un estomac irrité par une diète aussi prolongée, une
+dépression générale commençait à paralyser ses mouvements qui devenaient
+automatiques. Par moments il lui passait dans tous les membres des
+frissons de défaillance, et sa vue s'obscursissait. Alors, pour dompter
+ces symptômes menaçants de syncope, elle se raidissait contre ces
+affaissements, se rapprochait de Marc et serrait sa main dans la sienne.
+Le contact de cette main chérie la ranimait, et la seule pensée que si
+elle venait à s'évanouir, ceux qui portaient son mari les
+abandonneraient peut-être, achevait de lui rendre une partie de ses
+forces.
+
+Elle allait donc toujours, toujours dans la forêt sans fin, sans jamais
+s'arrêter. Et pourtant encore, sa chaussure lacérée déjà par les longues
+marches de la veille à travers les bois, laissait presque nus ses petits
+pieds que meurtrissaient les pierres et les racines, et qui saignaient à
+chaque pas. Inquiétude cruelle, atroce tourment de l'âme à la vue de son
+mari blessé grièvement, mortellement peut-être, souffrance physique
+presque surhumaine pour un être aussi délicat, telle était la voie
+horriblement douloureuse où la jeune épousée se trouvait poussée par une
+force fatale, dès le lendemain de ce jour attendu par elle avec tant
+d'impatience et entrevu si rayonnant de jouissances mystérieuses dans un
+passé si rapproché.
+
+Il y avait une couple d'heures qu'ils allaient de la sorte, lorsque les
+porteurs s'arrêtèrent en prêtant l'oreille te en se consultant d'un air
+inquiet. Le bruit des pas et de la voix de ceux qui s'en allaient devant
+eux, avait peu à peu diminué et fini même par s'éteindre tout à fait.
+Aucun accent humain ne retentissait plus dans la solitude, et nul autre
+bruit ne s'y faisait entendre que le frémissement des branches et des
+feuilles naissantes ou quelques cris d'oiseaux.
+
+Ces hommes se parlèrent un instant à voix basse et se rapprochèrent
+d'Alice. Ils avaient un air si menaçant qu'elle en frémit par tout ses
+membres en flairant quelque nouvelle infortune.
+
+--Avant d'aller plus loin, dit le plus hardi des quatre, nous voulons
+être bien sûrs que nos fatigues ne resteront pas sans récompense.
+Donnez-nous l'or que vous nous avez montré.
+
+Ces paroles étaient dites en anglais et Marc fut seul à les comprendre.
+
+--Que veulent-ils donc? lui demanda sa femme.
+
+--L'or que tu leur as fait voir. Est-il prudent de le leur donner
+maintenant?
+
+--Oui, plus prudent que de vouloir discuter avec eux en un pareil
+moment, répondit Alice en tendant la bourse à celui qui la lui
+demandait. Seulement dis-leur, Marc, qu'ils en auront trois et quatre
+fois plus, s'ils te rendent en quelque endroit habité.
+
+Evrard achevait à peine de traduire ces paroles, que celui des porteurs,
+qui parlait au nom des autres, lui répondit en branlant la tête:
+
+--Vous nous offririez à chacun une fortune, que nous ne l'accepterions
+pas. Nous avons perdu nos compagnons de vue, nous mourons de fatigue et
+de faim, et nous somme menacés de tomber entre les mains de quelque parti
+d'ennemis lancé sans doute à notre poursuite. Non, non, notre vie vaut
+encore mieux que tout votre or, et nous allons nous hâter de rejoindre
+nos camarades, pendant q'il en est temps encore. Ce que vous nous avez
+donné n'est que le juste prix que nous méritons cent fais pour vous
+avoir menés jusqu'ici. Tâchez de vous tirer d'affaire.
+
+Misérables! s'écria Marc en se soulevant avec un geste de menace.
+
+Mais eux, sachant bien qu'ils n'en avaient rien à craindre, lui
+tournèrent tranquillement le dos et s'enfoncèrent à grands pas dans le
+bois. Le blessé retomba sur le brancard avec un gémissement de
+désespoir.
+
+Alice leva les mains vers le ciel, tourna sur elle-même et vint tomber
+sans connaissance à côté de son mari.
+
+--O dieu! s'écria Marc, puisque tu veux notre mort, pourquoi donc
+prolonger autant notre agonie! Si tu es jaloux du seul jour de bonheur
+que nous ayons goûté, que n'en finis-tu donc d'un seul coup? Trève à ces
+tortures sans nom et fais-nous mourir!
+
+Le délire le prenait.
+
+--Mourir... répéta-t-il, quand nous sommes tous deux si jeunes! quant
+l'amour nous gardait encore tant de jouissances! Non, nous ne mourrons
+pas! Je veux vivre, moi, et je veux qu'elle vive aussi. Allons, plus de
+ces faiblesses indignes d'un homme te voyons à sortir de ce bois maudit.
+Si la mort est ici, là-bas est le salut; allons l'y chercher.
+
+Il s'assit. Sa blessure lui fit un mal atroce, mais il en vainquit la
+douleur et se traîna auprès de sa femme évanouie.
+
+--Alice, réveille-toi, fit-il en la pressant dans ses bras. N'entends-tu
+pas ma voix? Allons, il faut se lever et partir... Mais ne sens-tu donc
+plus le feu de mes baisers!
+
+Il l'embrassait avec transport; mais la jeune femme restait froide à ses
+caresses et ne donnait aucun signe de vie. Soudain il s'arrêta, en
+apercevant sa gourde dont Alice avait voulu se charger pour l'en
+débarrasses. L'idée lui vint de verser de l'eau-de-vie sur les lèvres de
+la jeune femme.
+
+Quelques gouttes ayant pénétré, entre les lèvres, et les dents, jusque
+dans la gorge d'Alice, l'action irritante de l'eau-de-vie la fit tousser
+et finit par la tirer de son évanouissement. Mais avec la vie lui revint
+aussi la mémoire, et en se rappelant toute l'horreur de la position,
+elle s'écria avec désespoir:
+
+--C'est donc vrai qu'ils sont partis!
+
+--En! qu'importe! Nous pouvons nous passer d'eux, je pense. Le chemin
+n'est-il pas battu devant nous?
+
+Alice fut effrayée de l'animation fiévreuse que trahissait la voix de
+Marc. Elle se leva et le regarda. Il avait la figure empourprée par la
+fièvre.
+
+--Je t'en prie, dit-elle, calme-toi, tu vas te faire mal!
+
+--Me calmer! repartit Evrard avec un rire nerveux. L'occasion est bien
+choisie!... Tu te trouves donc bien, ici, toi, que tu veuilles y rester?
+
+--Mais, que veux-tu donc que nous fassions, Marc?...
+
+--Nous en aller, pardieu! Écoute... Tu ne m'en crois pas la force...
+Mais c'est que je suis bien mieux, moi... Ma faiblesse d'hier et de la
+nuit passée... ne venait que de la perte récente de mon sang... Ma
+blessure, bah! je sens bien maintenant... qu'elle n'a rien de sérieux...
+(Il était hors d'haleine en proférant ces mots.) Elle ne me fait plus
+mal... Tines, nous allons boire chacun... la moitié de ce qui reste
+encore de cette eau-de-vie. Cela nous donnera des forces... et nous nous
+mettrons en marche... Si nous avions seulement quelque chose à
+manger... ajoute-t-il en _aparté_.
+
+--Aurais-tu faim? lui demanda-t-elle
+
+--Mais, il me semble que je... mangerais bien une bouchée, reprit-il
+avec anxiété.
+
+--Regarde dans la poche droite de ton justaucorps.
+
+Il en tira le morceau de pain qu'elle y avait mis la veille.
+
+--D'où ceci vient-il donc? demanda-t-il.
+
+--Le docteur m'en a donné deux tranches. J'en ai mangé une et je t'ai
+gardé l'autre. Marc la regarda fixement et vit qu'elle rougissait.
+
+--Ce n'est pas vrai ce que tu dis là, tu as tout gardé pour moi!
+
+--Je t'assure... balbutia-t-elle en rougissant de plus en plus.
+
+Il lui enserra la taille de son bras, l'assit près de lui, et l'embrassa
+sur le front.
+
+--Tu es un ange! dit-il, dans ce baiser empreint d'autant de respect que
+de tendresse.
+
+Il cassa ce pain durci, et puis en offrit la moitié à sa compagne en lui
+disant:
+
+--Si tu n'acceptes pas, jamais ce morceau que je tiens ne touchera mes
+lèvres.
+
+Elle comprit qu'il serait inutile de lui résister. Quand il la vit
+porter le pain à sa bouche, il entama le sien.
+
+--Tiens, dit-il en lui présentant la gourde, bois un peu, cela te
+donnera des forces.
+
+Quand elle en eut pris quelques gouttes il saisit la gourde et but
+rapidement à son tour. Pas un muscle de sa figure ne trahit
+l'embrasement qui dévora soudain sa poitrine. Seulement il lui sembla
+qu'il allait mourir.
+
+Alice le regardait pâlir avec effroi. Il lui sourit, laissa tomber la
+gourde vide, et dès qu'il put parler:
+
+--Cela me fait du bien, murmura-t-il. J'en suis tout ragaillardi...
+Donne-moi la main... Tout à l'heure je serai plus fort,... quand l'effet
+se fera sentir.
+
+Après un immense effort il se trouva debout. Il lui parut que les arbres
+dansaient autour de lui et que le sol se dérobait sous ses pieds.
+
+Alice le sentit chanceler et le retint dans ses bras. Mais il finit par
+se remettre. Il se cramponnait à la vie avec toute l'énergie du
+désespoir.
+
+--Marchons! dit-il.
+
+Momentanément stimulés par ces quelques bouchées de pain et le peu
+d'eau-de-vie qu'ils venaient de prendre, ils se mirent tous deux en
+marche. C'était pitié que de les voir, appuyés l'un sur l'autre,
+marchant à petits pas, le corps fléchissant sur leurs jambes
+tremblantes, tels que deux vieillards qui essaient leurs derniers pas
+avant de se coucher dans la tombe.
+
+Les efforts inouïs qu'ils faisaient pour marcher leur paralysaient la
+voix, et ils haletaient tous deux chacun écoutant avec effroi la
+respiration pénible de l'autre.
+
+Ils s'en allaient donc, la tête basse, les yeux rivés par terre pour
+éviter le moindre obstacle qui pouvait embarrasser leurs pieds, se
+traînant, machinalement poussés par l'instinct confus de la
+conservation, n'ayant plus de forces que ce qu'il leur en fallait pour
+s'empêcher de choir, lorsque Marc entendit un bruit de pas devant lui
+et releva la tête.
+
+--Encore lui! toujours lui! s'écria-t-il avec emportement.
+
+La première pensée d'Alice fut que le délire le reprenait avec plus de
+violence, mais à peine eut-elle levé les yeux qu'elle jeta aussi un cri
+de terreur.
+
+Evil, l'homme fatal, était là, à dix pas devant eux. A côté de lui se
+tenait un inconnu.
+
+--Puisque l'enfer t'a poussé jusqu'ici, cria Evrard, nous allons du
+moins mourir ensemble!
+
+Et avec une force dont on ne l'eut pas cru capable, il dégagera son bras
+de sous celui d'Alice, qui le retenait, tira son épée qu'il n'avait
+point voulu quitter, et marcha sur Evil.
+
+Alice, comme pétrifiée par la terreur, resta à l'endroit où elle s'était
+arrêtée, sans voix, sans force et sans volonté.
+
+Evil et Gauthier se trouvaient sur le bord d'un rocher coupé
+perpendiculairement derrière eux et dominant d'une trentaine de pieds un
+ruisseau qui coulait en bas sur un lit de cailloux.
+
+En voyant monter vers lui ce mourant armé d'une épée qu'il pouvait à
+peine tenir, Evil eut un sourire d'infernal contentement. Il fit signe à
+Gauthier qui venait d'armer son mousquet, de déposer son arme, et,
+attendit sans bouger, avec le rire satanique de la vengeance aux lèvres,
+ce spectre vivant qui se traînait vers lui.
+
+--Attends..., balbutiait Evrard en approchant, il me reste encore...
+assez de force pour te tuer!
+
+Le bras tendu, l'épé au poing il arriva enfin près d'Evil.
+
+--O mon Dieu! dit Evrard, donnez-m'en la force!
+
+Evil bondit sur Marc, lui arracha son épée qu'il jeta loin d'eux, saisit
+Evrard par les poignets et la gorge, et traînant le malheureux jusqu'au
+bord du rocher:
+
+--Tu as tort d'invoquer Dieu en ce moment! lui dit-il. L'esprit de la
+vengeance est Satan, et c'est mon Dieu, à moi. Vois-tu comme il ta jeté
+sans défense dans mes mains vengeresses! Tu m'as vaincu d'abord, et
+pourtant je vais rester le dernier sur la brèche. Mais avant que de
+piétiner sur ton cadavre, je veux, là, sous tes regards mourants, que le
+feu infernal de la jalousie te ronge aussi le coeur. Avant que tu rendes
+au diable ton âme maudite, ta femme, entends-tu, ta femme sera la
+mienne, ici, sous tes yeux.
+
+Dans un dernier effort, Evrard se débattit pour échapper à l'étreinte de
+son ennemi. Mais Evil le souleva de terre et le poussa dans le vide.
+
+L'infortuné jeta un cri étouffé, et s'en alla tomber au fond du ravin.
+
+--Maintenant, la belle enfant, dit l'officier, d'une voix horrible, à
+nous deux!
+
+Et il descendit vers elle.
+
+Le cri d'horreur que poussa la misérable femme ne saurait étre rendu par
+aucun mot. Il n'avait plus rien d'humain, et retentit au loin dans la
+solitude, appel déchirant, épouvantable.
+
+--Au secours, mon Dieu! au secours! criait-elle en courant pour échapper
+à l'infâme.
+
+Lui, tout en la poursuivant répondit avec un ricanement de démon:
+
+--Je m'en moque pas mal de ton Dieu, attends!....
+
+Chacun de ses pas le rapprochait d'Alice. Comme il proférait ce
+blasphème, il rejoignait la jeune femme, il allait la saisir, quant un
+bruit de branches cassées se fit entendre, tandis qu'une vois rude, bien
+connue d'Alice, criait à vingt pas de là:
+
+--Jetez-vous par terre, madame!
+
+Elle obéit. Avant que Evil stupéfait eut pu faire un seul geste, un coup
+de feu retentit et le capitaine atteint en pleine poitrine roula sur le
+sol.
+
+Gauthier, qui l'observait à distance, le vit tomber; saisi de frayeur il
+se jeta derrière les arbres et disparut en courant.
+
+--Sauve-toi si tu veux, je te retrouverai bien, toi! dit Tranquille en
+sortant du fourré.
+
+Se tordant dans les convulsion de l'agonie, Evil labourait la terre des
+ses ongles, et, dans les transports d'une impuissante fureur, comme un
+loup enragé frappé d'un coup mortel, il arrachait à pleine bouche
+l'herbe et les racines.
+
+--Où est monsieur Marc? demanda Tranquille à la jeune femme qui se
+relevait.
+
+--Là! fit-elle en désignant le rocher.
+
+Elle courut dans cette direction.
+
+Avant de s'éloigner du capitaine, Tranquille lui broya la tête d'un coup
+de crosse de fusil.
+
+--Que le diable ait ton âme! dit le Canadien en essuyant sur des
+feuilles sèches son arme couverte de sang.
+
+Et puis il courut à la suite d'Alice.
+
+Celle-ci, du bas du versant, n'avait pu juger de la présence et de la
+profondeur du ravin creusé derrière le rocher. Elle accourant en toute
+hâte, autant que le lui permettaient ses forces surexitées par l'émotion
+du moment, quant elle se trouva inopinément sur le faîte du rocher qui
+surplombait le ravin. La vue de son mari gisant tout au fond la frappa
+d'épouvante, et le vertige l'empoigna et la précipita du haut en bas du
+rocher.
+
+--Malédiction! cria Tranquille qui arriva comme elle tombait.
+
+Il avisa quelques crans saillants de la roche et s'en aida pour
+descendre. Lorsque, tremblant de douleur, il arriva près de ses maîtres,
+il vit immédiatement qu'ils étaient perdus. La chute d'Evrard avait
+déterminé chez lui une lésion intérieure du poumon déjà blessé; il
+perdait le sang à pleine bouche. Quant à la jeune femme, outre les
+meurtrissures de sa chute, la faiblesse, la misère, le douleur et
+l'effroi, venaient de la jeter dans une syncope mortelle.
+
+A travers le nuage de l'agonie qui voilait à demi ses yeux, Marc aperçut
+son fidèle serviteur et le reconnut.
+
+--Evil? demanda-t-il.
+
+--Mort! répondit Tranquille.
+
+Evrard lui serra la main, et lui fit signe de le rapprocher d'Alice
+étendue à quelques pieds de lui.
+
+Quand ils furent à côté l'un de l'autre, Evrard enlaça de ses bras le
+corps de sa chère femme et le pressa sur son coeur dans une étreinte
+suprême. Elle tressaillit, ouvrit les yeux et lui sourit; leurs lèvres
+se cherchèrent, et leur vie s'exhala dans un dernier baiser.
+
+
+
+
+ ÉPILOGUE
+
+
+Après l'expédition des Trois-Rivières, les restes de la petite armée du
+général Thomas s'était enfuis à Sorel pour y rejoindre le général
+Sullivan. Les troupes du roi s'y étant rendues le 14 juin, les
+Américains évacuèrent Sorel et se retirèrent sur Chambly. Mais Burgoyne,
+qui commandait en second l'armée anglaise, les suivait de près, et
+l'armée américaine dut faire sauter le fort pour retraiter sur
+Saint-Jean, dont il lui fallut déloger aussi pour se replier
+successivement sur l'Ile-aux-Noix, sur Crown-Point et enfin sur
+Ticonderoga; d'où elle était partie huit mois auparavant et où elle
+revenait après une campagne dont les succès et les défaites avaient
+varié suivant les changements des Canadiens![42].
+
+[Note 42: Garneau.]
+
+Après avoir jeté les Américains hors des frontières, les Anglais
+lancèrent une flottille sur le lac Champlain. De leur côté les Américains
+s'empressèrent d'armer quelques vaisseaux. Les deux flottilles se
+rencontrèrent pour la première fois sous l'île de Valcourt, et le
+capitaine anglais Pringle fut forcé de battre en retraite devant Arnold.
+Mais deux jours plus tard Arnold fut complètement défait à son tour, et
+les troupes royales restèrent définitivement maîtresses du lac
+Champlain.
+
+Ainsi finit la campagne de 1776. L'année suivante, Burgoyne envahit les
+provinces révoltées, où, après plusieurs alternatives de victoires et de
+défaites, il finit par être entouré par seize mille hommes sur les
+hauteurs de Saratoga, et obligé d'y mettre bas les armes avec les cinq
+mille huit cents soldats qu'il commandait, ce qui acheva d'assurer
+l'indépendance des États-Unis, que le Congrès avait hautement proclamée
+dès le 7 juin 1776.
+
+Un an après que les Américains avaient évacué le Canada, l'on pouvait
+voir errer dans les rues de Québec un malheureux, objet de pitié pour
+les uns et de raillerie pour les autres. Vieilli, cassé encore plus par
+le chagrin et les remords que par l'âge, tout le jour ce corps sans âme
+s'en allait par la ville, cherchant et sa raison absente et quelqu'un
+qu'il ne devait plus revoir. Voyait-il de loin onduler la taille souple
+de quelque jeune femme, il pressait le pas pour la rejoindre te
+s'arrêtait devant elle en la dévorant d'un regard hébêté. Sans doute lui
+restait-il encore une lueur d'intelligence, mais une seule; car en ne
+reconnaissant pas celle que, dans son idée fixe, il allait cherchant
+toujours, il baissait la tête et reprenait sa marche inquiète. Ses
+poursuites incessantes, les yeux hagards qu'il promenait sur elles,
+effrayaient les femmes qui tachaient de l'éviter d'aussi loin qu'elles
+le voyaient venir.
+
+Les gamins, toujours sans pitié, s'attroupaient derrière lui en le
+raillant sur sa folie et le désordre de se vêtements qui tombaient en
+haillons. Quand il se retournait pour les menacer de sa canne, les
+pierre commençaient à pleuvoir sur lui, tandis que les chiens, excités
+par ces clameurs, le poursuivaient en aboyant à ses talons.
+
+Malgré ces huées, ces pierres et ces menaces, le misérable n'en
+reprenait pas moins chaque jour son pénible pélerinage de la veille. Si
+vous eussiez demandé aux passant le nom de cet infortuné qui finit,
+après plusieurs années de souffrances, par achever de rendre l'âme dans
+sa maison déserte, on vous eût dit que c'était Nicholas Cognard qui
+cherchait sa fille perdue par la coupable ambition d'un père dénaturé.
+
+Enfin, voici, en peu de mots, la relation d'un fait qui est le
+dénouement naturel de notre récit. Cet évènement, mystérieux et
+terrible, arrivé à la Pointe-du-Lac en 1777, frappa tellement la
+population de l'endroit que l'on en parle encore aujourd'hui. Demandez
+plutôt à quelque vieillard de la Pointe-du-Lac, des Trois-Rivières ou
+des environs, et voici ce qu'il vous racontera, pour l'avoir appris de
+son père qui, lui, en avait eu connaissance.
+
+Dans la nuit du huit juin 1777, un an jour pour jour après l'attaque et
+la défaite des Américains aux Trois-Rivières, le fils aîné de ce même
+Antoine Gauthier, qui avait si bien joué les Bostonnais, revenait d'une
+maison voisine où il avait passé la veillée. C'était un jeune gars dont
+le coeur s'éveillait à l'amour et qui allait chaque soir pousser de
+gros soupirs auprès de la fille du voisin.
+
+Il s'en revenait donc le coeur épanoui et chantant à plein gosier, selon
+l'habitude des paysans lorsqu'ils marchent seuls le soir par la
+campagne, quand il aperçut, à quelques pas de la maison paternelle un
+homme qui descendait vers la grève en courant. Intrigué, le jeune homme
+s'arrêta pour épier l'inconnu et le suivit tout en ayant soin de se
+tenir à distance. Arrivé sur la grève le personnage mystérieux rejoignit
+trois autres individus qu'on entrevoyait confusément dans l'ombre et qui
+devaient l'attendre ou l'avoir précédé de bien près. Tous les quatre se
+jetèrent aussitôt dans une chaloupe et s'éloignèrent à force de rames en
+gagnant le large.
+
+--Encore des voleurs de moutons! murmura le jeune homme. C'est dommage
+que j'aie été seul; on aurait pu pincer ces gars-là!
+
+Il remonta vers son logis tout en prêtant une oreille distraite au bruit
+cadencé des rames, qui se perdait peu à peu dans l'éloignement.
+
+A sa grande surprise, quant il touche le seuil, la porte de la maison de
+son père était entr'ouverte, et il lui sembla entendre un gémissement
+qui venait de l'intérieur. Alarmé, il prêta l'oreille, mais n'entendit
+plus rien.
+
+--Bah! je suis fou, pensa-t-il. La père aura oublié de fermer la porte
+et je viens de l'entendre ronfler.
+
+Il se faisait ces réflexions pour se rassurer quand il entra. Il n'avait
+point fait trois pas dans les ténèbres qu'il mit le pied sur un corps
+étendu par terre. Il recula de surprise et tressaillit. Et puis il se
+pencha, tâta le corps, reconnut son père. Horreur! sa main en se
+promenant sur la tête de celui qui gisait à ses pieds, s'enfonça dans
+une blessure profonde qui trouait le crâne, et il lui dégoutta des
+doigts un liquide chaud, épais et âcre qui devait être du sang!
+
+Il fut épouvanté.
+
+--Papa! cria-t-il
+
+Rien ne lui répondit qu'un silence de mort.
+
+Saisi des plus sinistres pressentiments, il fit deux pas de côté pour
+s'approcher d'une table où il était accoutumé de trouver un briquet et
+de l'amadou pour allumer la chandelle qu'on lui laissait sur la table,
+quand il sortait le soir. Son pied s'appuya en plein sur une poitrine
+humaine. C'était une femme, c'était sa mère!
+
+Éperdu d'épouvante, il s'élança hors de la maison en jetant des cris de
+terreur.
+
+Il courut chez le plus proche voisin qui était couché mais qui ne fut
+pas lent à se lever en entendant le vacarme que l'on faisait dans sa
+porte. Encore à moitié endormi il vint ouvrir en grommelant; mais quand
+il demanda au jeune homme ce qui l'amenait à pareille heure, celui-ci,
+qui avait à peine eu la force de lui crier son nom, ne put parvenir à
+lui répondre. Les dents lui claquaient dans la bouche. L'autre intrigué,
+comme bien on pense, fit aussitôt de la lumière. La figure qui lui
+apparut dans le cadre de la porte avait une telle expression
+d'effarement, un pâleur telle qu'il en resta lui-même tout saisi.
+
+--Mais, pour l'amour de Dieu! qu'est-ce que tu as donc, Jean, lui
+demanda-t-il.
+
+--Porte ouverte... chez nous, balbutia le jeune homme, père étendu dans
+la place... mère aussi... du sang... Regardez...
+
+Du sang, il en avait jusqu'au poignet.
+
+--Vite, Pierre, Baptiste, levez-vous! cria le maître à ses garçons.
+
+Ceux-ci, qui étaient éveillés déjà, se montrèrent aussitôt.
+
+--Allume le fanal, Pierre, dit le maître.
+
+L'instant d'après ils sortaient tous les quatre.
+
+Quand ils pénétrèrent dans la maison de Gauthier, un spectacle
+épouvantable s'offrit à leurs yeux.
+
+A deux pas de l'entrée le maître de la maison, Antoine Gauthier, la tête
+fendue jusqu'aux yeux, gisait dans une mare de sang.
+
+Tout à côté sa femme était étendue, le crâne ouvert, morte aussi.
+
+Au fond de la pièce il y avait un autre cadavre, celui du plus jeune
+fils de Gauthier, garçon de douze ans; comme les autres il avait la tête
+fracassée, de plus son bras gauche était coupé par le milieu et ne
+tenait plus que par un lambeau de chair.
+
+En travers d'une porte qui donnait sur la seconde pièce, le cadavre de
+la fille de la maison barrait le passage.
+
+Enfin, au fond de cette chambre, on trouva la servante, robuste
+paysanne, aussi assassinée. Mais celle-ci avait dû défendre sa vie avec
+acharnement. Une table derrière laquelle elle avait cherché un abri,
+était fendue, cassée en pièces. Quant au corps de la pauvre fille, il
+était criblé de coups. Les bras, les épaules, la tête, étaient coupés,
+hachés, broyés affreusement.
+
+A la largeur, à la profondeur des blessures, on reconnut que le
+meurtrier s'était servi d'une hache.--On la retrouva effectivement le
+lendemain matin, près du seuil de la porte.
+
+Le père avait dû étre assommé le premier, à l'improviste, en ouvrant la
+porte. Quand au jeune garçon, il avait été frappé sans doute comme ils
+accourait appelé par les cris de ses parents. Averti du danger il avait
+dû s'avancer le bras gauche instinctivement levé pour parer les coups.
+La hache en s'abattant lui avait d'abord coupé le bras et puis brisé la
+tête.
+
+La jeune fille s'était certainement évanouie avant que de recevoir le
+coup fatal; elle était tombée à la renverse et la hache de l'assassin
+avait porté en plein visage, fracassant l'os frontal qui était
+complètement séparé du crâne.
+
+Pour ce qui est de la servante, le bruit sinistre des coups de hache,
+les cris et les lamentations des victimes, lui avaient donné le temps de
+se mettre sur ses gardes. Elle avait lutté de toutes ses forces et il
+avait fallu plusieurs coups pour l'abattre.
+
+Comme il n'y avait pas eu un seul objet enlevé, et que, à part les
+désordres occasionnés par la lutte des victimes, il n'y avait rien de
+dérangé dans la maison, il était évident que le vol n'avait pas été le
+mobile de ce crime épouvantable.
+
+La trahison de Gauthier étant bien connue de tous, on estima que les
+Américains avaient fait le coup pour se venger. Telle est encore
+aujourd'hui l'opinion des gens de l'endroit.
+
+Cependant, les circonstances mystérieuses de ce crime ne font-elles pas
+soupçonner que l'idée d'une vengeance particulière dut plutôt inspirer
+cette effroyable tuerie? Tout en acceptant peut-être l'aide des
+Américains chez lesquels il s'était réfugié depuis qu'ils avaient laissé
+le Canada, Tranquille n'avait-il pas voulu venger personnellement la
+mort de ses maîtres?... Toujours est-il que jamais ni Célestin ni sa
+femme ne reparurent ostensiblement dans le pays.
+
+
+JOSEPH MARMETTE
+
+Québec, Octobre 1875.
+
+
+
+
+
+
+
+
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+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
+
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
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+ gbnewby@pglaf.org
+
+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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