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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La fiancée du rebelle + Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 + +Author: Joseph Marmette + +Release Date: January 19, 2007 [EBook #20396] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIANCÉE DU REBELLE *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + JOSEPH MARMETTE + + + + LA FIANCÉE + DU REBELLE + + + + Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 + + Roman canadien publié en Feuilleton par la "Revue Canadienne" + + Montréal 1875 + + + + + INTRODUCTION. + + +Immédiatement après la capitulation du 8 septembre 1760, par laquelle la +Nouvelle-France passait au pouvoir de l'Angleterre, une paix profonde +régna dans tout le Canada. A part les dévastations commises dans le +gouvernement de Québec, que des armées ennemies avaient occupé pendant +deux années, tandis que la capitale avait été deux fois assiégée, +bombardée, et presque anéantie, rien ne semblait indiquer dans les +autres parties de la province que l'on sortît d'une guerre sanglante et +désastreuse. Réfugiés sur leurs terres, les habitants se livraient à +l'agriculture, autant pour réparer leurs pertes que pour s'isoler de +leurs nouveaux maîtres. Il leur restait bien encore l'espoir que la +France ne les abandonnerait pas et qu'elle se ferait rendre ses colonies +après la cessation des hostilités; mais cette dernière illusion devait +bientôt s'évanouir par le fait du honteux traité de Versailles de 1763, +dont le contrecoup vint douloureusement vibrer au Canada comme le glas +funéraire de la domination française en Amérique. + +Cette nouvelle détermina une seconde émigration. Les quelques familles +nobles qui restaient encore dans le pays, les anciens fonctionnaires, +les hommes de loi, les marchands, repassèrent en France après avoir +vendu ou abandonné leurs biens. Il ne resta plus dans les villes que les +corps religieux, quelques rares employés subalternes, à peine un +marchand, et les artisans. La population des campagnes étant attachée au +sol fut seule unanime à ne point émigrer. + +Les conquérants avaient déjà pris leurs mesures pour s'assurer de la +libre possession de leur conquête. Afin de frapper davantage l'esprit +des vaincus, on les mit tout d'abord sous le régime de la loi martiale. +Ce fut l'ère du despotisme. + +A la suite des troupes anglaises, une foule d'aventuriers s'étaient +abattus sur le Canada. Aussi pauvres d'écus et de savoir qu'avides de +luxe et de domination, et pour la plupart hommes de rien, ces arrogants +ambitieux se jetèrent à la curée de tous les emplois publics. Ce fut +alors que l'on vit un criminel tiré du fond d'une prison pour être fait +juge-en-chef, lorsque, par surcroît de mépris pour l'intérêt et +l'opinion publics, cet homme ignorait le premier mot du droit civil et +de la langue française. Il faut ajouter qu'il était admirablement appuyé +par un procureur-général qui n'était guère moins propre à remplir sa +charge, tandis qu'un chirurgien de la garnison et un capitaine en +retraite étaient juges des plaidoyers communs, et que les places de +secrétaire provincial, de greffier du conseil, de régistrateur, de +prévôt-maréchal, étaient, données à des favoris qui les louaient ensuite +aux plus offrants. Les honteuses menées de tous ces tripotiers allèrent +si loin que Murray lui-même, le gouverneur, brave et honnête soldat, ne +put s'empêcher de rougir de son entourage. Il suspendit le juge-en-chef +de ses fonctions, le renvoya en Angleterre et témoigna son +mécontentement au ministère. L'abolition des anciennes lois françaises +vint mettre le comble à la tyrannie, et des murmures menaçants +commencèrent à sortir du sein d'une population qui, toute vaincue +qu'elle était, ne se sentait pas née pour l'esclavage. + +Cependant on votait dans le Parlement de la Grande-Bretagne une loi qui +allait avoir une immense influence sur les destinées de l'Amérique +Septentrionale. Quoique, de prime-abord, elle parût devoir nous être +contraire, cette décision du Parlement Anglais devait merveilleusement, +dans ses résultats, servir nos franchises menacées. Sous prétexte que la +dernière guerre l'avait forcée d'augmenter sa dette, l'Angleterre +s'ingéra de taxer les colonies sans leur consentement; elle passa la loi +du Timbre et imposa une taxe sur tous ses sujets américains. A l'annonce +de cette nouvelle, les anciennes colonies protestèrent. Le Canada et +l'Acadie Nouvelle-Écosse, seuls, gardèrent momentanément le silence. + +A la vue des difficultés que cette opposition des provinces américaines +allait amener, l'Angleterre fut force d'adopter, envers le Canada une +politique moins oppressive. Elle modifia ses instructions, changea ses +principaux fonctionnaires, en un mot employa la pacification afin +d'avoir au moins une province pour elle dans le Nouveau-Monde, puisque +toutes les autres colonies de l'Amérique du Nord se mettaient en guerre +ouverte avec la métropole et préparaient déjà la révolution qui devait +amener leur indépendance. + +La Virginie fut la première à s'opposer à la loi du timbre. A Boston la +population démolit les bureaux. Un congrès, composé des députes de la +plupart des Provinces, s'assembla à New-York et, protesta contre les +prétentions du gouvernement impérial. On brûla publiquement les +marchandises estampillées, et les négociants brisèrent leurs relations +commerciales avec l'Angleterre. + +Effrayé, le gouvernement anglais révoqua cette malheureuse loi du timbre +qui provoquait d'aussi terribles colères. + +L'abrogation de cette loi suspendit pendant quelque temps l'opposition +des provinces coloniales. Mais en 1773, le gouvernement anglais ayant +mis inconsidérément un nouvel impôt sur le thé, le feu de la révolte se +ralluma avec encore plus d'intensité qu'auparavant. + +Le Parlement fut outré d'une récidive qui s'accentuait de plus, en plus, +et eut recours aux mesures coercitives pour faire rentrer dans le devoir +les colonies révoltées. D'un autre côté, pour s'attacher le Canada, il +vota le rétablissement des lois françaises en ce pays, y reconnut le +catholicisme comme religion établie, et donna à la province un Conseil +représentatif où les catholiques étaient admis à prendre place. + +Cette loi souleva de vives réclamations en Angleterre, et surtout en +Amérique, où douze provinces protestèrent violemment, par la voix d'un +Congrès général siégeant à Philadelphie, contre cette loi de Québec qui +reconnaissait la religion catholique. + +Protestation des plus inhabiles. En se déclarant contre les lois +françaises et contre le catholicisme, le congrès s'aliénait la +population du Canada qui devait être ainsi perdue à la cause de la +confédération depuis longtemps rêvée par Washington et Franklin. + +Pourtant, par une singulière inconséquence, le même congrès adopta une +adresse aux Canadiens, où se trouvaient exprimés des sentiments +tout-à-fait contraires à ceux manifestés dans les premières résolutions. + +Cette adresse fut assez froidement reçue au Canada, où la population, +satisfaite des récentes concessions du parlement impérial, n'avait qu'à +se défier des fallacieuses promesses cachées sous les belles phrases du +congrès. "Dans leur juste défiance," remarque M. Garneau, "la plupart +des meilleurs amis de la liberté restèrent indifférents ou refusèrent de +prendre part à la lutte qui commençait... Beaucoup d'autres Canadiens, +gagnés par la loi de 1774, promirent de rester fidèles à l'Angleterre et +tinrent parole. Ainsi une seule pensée de proscription mise au jour avec +légèreté; fut cause que les États-Unis voient aujourd'hui la dangereuse +puissance de leur ancienne métropole se consolider de plus en dans +l'Amérique du Nord." + +Le général Carleton avait à peine eu le temps d'inaugurer au Canada la +nouvelle constitution, lorsque son attention fut attirée vers les +frontières que menaçaient déjà les Américains insurgés. Pendant que le +colonel Arnold s'avançait contre Québec par les rivières Kennebec et +Chaudière, mais lentement, retardé qu'il était dans sa marche par les +obstacles sans nombre que lui offrait la forêt vierge, le général +Schuyler, nommé par le Congrès au commandement de l'armée du Nord, +marchait, conjointement avec Montgomery, contre Montréal qui ne devait +pas tarder à succomber Aux premières nouvelles de l'invasion, le +gouverneur Carleton avait envoyé vers le lac Champlain le peu de troupes +dont il pouvait disposer, c'est-à-dire deux régiments qui formaient huit +cents hommes, tout ce qu'il y avait dans le pays. Comme l'hiver +approchait, il fallait renoncer à l'espoir d'en voir arriver d'autres de +l'Angleterre avant le retour du printemps. + +Le gouvernement se vit donc forcée d'appeler la milice sous les ordres. + +Si la majorité des Canadiens ne penchait pas du côté de la révolution, +son désir formel était bien aussi de ne se point mêler activement au +conflit et de garder la neutralité. La population resta sourde aux +appels réitérés de Carleton. + +Alors celui-ci tenta de lever des corps de volontaires. Il offrit les +conditions les plus avantageuses. Mais ses offres firent peu de +prosélytes. + +Aussi manquant de troupes, ne put-il secourir les forts de Chambly et de +Saint Jean qui se rendirent bientôt à l'ennemi. + +A peine maître de Saint-Jean, Montgomery se porta sur Montréal. Carleton +Quitta précipitamment cette place où il se trouvait et s'embarqua en +toute hâte pour la capitale. Il ne parut qu'un: instant, et en fugitif, +aux Trois-Rivières, et continua sa retraite précipitée pour ne s'arrêter +qu'à Québec le 13 novembre 1775. + +Pendant ce temps, Montréal et Trois-Rivières avaient ouvert leurs portes +aux insurgés, et Montgomery, qui suivait de près le gouverneur, +rejoignait le général Arnold. Celui-ci, après six semaines d'une marche +pénible, avait paru en face de Québec le jour même de l'arrivée du +gouverneur; mais comme il ne lui restait plus que six cent cinquante +hommes valides et qu'il ne pouvait songer attaquer Québec avec ce petit +nombre de combattants, il était remonte jusqu'à la Pointe-aux-Trembles +où il opéra sa jonction avec le général Montgomery. Les deux corps +réunis, mille ou douze cents soldats environ, vinrent investir Québec. +Mais n'anticipons point sur des évènements dont nous allons maintenant +exposer les détails de la manière la plus intéressante qu'il nous sera +possible. + + + + + CHAPITRE PREMIER. + + UN DISCOURS QUI NE CONVAINC PERSONNE. + + +Le soir du dix-neuvième jour de novembre, dix-sept-soixante-et-quinze, +la Ville de Québec, d'ordinaire paisible à cette heure, présentait une +animation inaccoutumée. + +Dans les rues tortueuses, sombres et rendues humides par une froide +bruine qui enveloppait la capitale, se glissaient nombre de gens +soigneusement _fourrés_ dans leur manteau. A la faveur de quelques pâles +rayons de lumière qui, de ci et de là, jaillissaient d'un volet mal +clos, vous auriez, pu voir les passants surgir un instant du brouillard +et y rentrer aussitôt pour disparaître dans l'ombre brumeuse. + +Ils venaient de tous les côtés: des faubourgs, de la haute de la basse +Ville, et convergeaient sur un même point, la chapelle de l'évêché. + +Le palais épiscopal, qui s'élevait alors sur l'emplacement actuel de +l'Hôtel du Parlement provincial, était encore habité par l'évêque, qui +n'en devait être dépossédé, par le gouvernement anglais, que trois ans +plus tard, moyennant la rémunération dérisoire de £150 par an. + +Ce soir-là, sur les huit heures, comme le gros intendant de Monseigneur +Briant allait fermer la porte de la chapelle, un bruit de pas qui se +rapprochaient lui fit sortir un instant la tête au-dehors. Quatre hommes +arrivaient, dont l'un cria avec, l'accent anglais le plus prononcé: + +--Holà garçon! + +Comme l'intendant se rejetait en arrière et allait obéir à cette +injonction, plus que suspecte à pareille heure, en faisant décrire un +prudent double tour à la clef de la serrure, l'un des arrivants le +prévint, bondit et ouvrit violemment la porte en repoussant à +l'intérieur le gardien surpris. Celui-ci, s'attendant à quelque traître +coup, lâcha un cri d'effroi qui se répéta dans les sonores profondeurs +de la chapelle. + +--Va dire à _ta_ maître, Monsieur l'évêque, que nous vouloir tenir +assemblée publique, ici, _cette_ soir. + +--Mais... + +--Allons marche... cria l'autre en allongeant un grand coup de pied au +gardien. + +Celui-ci se tenait déjà à une trop respectueuse distance pour ne pas +éviter le coup. Il s'élançait même pour se sauver au plus vite, +lorsqu'un commandement, encore plus impératif que le premier, le cloua +sur place. + +--_By God!_ arrêtez-_vos!_ + +Ce juron et la grosse voix qui le prononçait, firent frissonner les +moelles dans les os du gardien. + +--Pas voir clair ici. _Nos_ avoir besoin de _loumière_. + +Le pauvre homme se résigna. Il alla chercher des cierges dans un coin de +la chapelle, et, pour les allumer, se mit à battre le briquet. Mais ses +mains étaient tellement agitées par la peur, qu'il frappait plus souvent +ses doigts que le silex. + +Les autres, vinrent à son aide, et allumèrent une vingtaine de cierges +dont la faible lueur éclairait tant bien que mal l'intérieur de la +chapelle. + +Le gardien jeta; alors un regard d'interrogation et d'anxiété sur ceux +auxquels il était forcé d'obéir. On lui fit signe qu'il pouvait s'en +aller. Il tourna sur ses talons et disparut aussitôt dans l'enfoncement +obscur de la chapelle, d'où l'on entendit le bruit d'une porte qui se +refermait à triple tour. + +Celui qui avait commandé cette équipée éclata de rire et dit aux autres, +en anglais: + +--Merci à Dieu! si tous les français de la ville ont le courage de +celui-ci, Québec ne se défendra pas longtemps contre les troupes de +Schuyler et d'Arnold! + +C'était, un marchand anglais nomme Williams qui agissait ainsi à +l'évêché comme en pays conquis. Il était accompagné de son compatriote +Adam Lymburner et de deux de leurs connaissances, tous partisans du +congrès et amis déclarés des Bostonnais. L'histoire nous prouvé qu'une +bonne partie de la population anglaise du Canada penchait du côté des +Américains insurgés. Outre ceux de Williams et de Lymburner, riches +négociants de Québec, elle nous a conservé les noms de James Price et de +son associé Maywood, ainsi que celui de Thomas Walker, qui, tous trois, +étaient à la tête du mouvement insurrectionnel à Montréal. Cependant la +chapelle se remplit peu à peu de nouveaux arrivants. Quand les derniers +furent entrés,--un jeune homme, pâle, à l'air distingué, et un homme du +peuple d'une stature colossale.-- + +Williams monta dans la chaire [1] et s'adressant à la foule, composée en +très-grande partie de Canadiens-Français: + +[Note 1: Historique.] + +--_Gentlemen_, dit-il, _I feel most happy in seeing such a numerous +assembly_. + +--Parlez français, cria le jeune homme qui se tenait près de la porte. + +--En français! hurla le colosse, son compagnon, d'une voix de tonnerre. + +--En français! en français répéta la foule. + +Williams dut se résigner et baragouina une espèce d'exorde, dans lequel, +avec l'exagération commune à tous les discours de ce genre, il +remerciait les citoyens de Québec de s'être portés en masse une +assemblée convoquée par lui dans les intérêts de l'indépendance de +toutes les colonies américaines. Puis il se mit à commenter l'adresse du +Congrès aux Canadiens, laquelle terminait ainsi: + +"Saisissez l'occasion que la Providence elle-même vous présente; si vous +agissez de façon à conserver votre liberté, vous serez effectivement +libres. Nous connaissons trop les sentiments généreux qui distinguent +votre nation pour croire que la difference de religion puisse +préjudicier à votre amitié pour nous. Vous n'ignorez pas qu'il est de la +nature de la liberté d'élever au-dessus de cette faiblesse ceux que son +amour unit pour la même cause. Les cantons suisses fournissent une +preuve mémorable de cette vérité: ils sont composés de catholiques et de +protestants, et cependant, ils jouissent d'une paix parfaite, et par +cette Concorde qui constitue et maintient leur liberté, ils sont en état +de défier et même de détruire tout tyran qui voudrait la leur ravir." + +Pendant que l'orateur reprenait haleine, le jeune homme pâle, qui se, +tenait toujours près de la porte, s'écria: + +--Comment alliez-vous ces belles paroles avec certaine autre adresse du +Congrès protestant contre la loi de Québec qui reconnaît chez nous la +religion catholique? Williams ne s'attendait guère à cette objection! et +resta bouche béante. + +La majorité de l'assemblée, qui était évidemment peu sympathique au +Congrès, se mit à rire. + +Et puis, dominant toutes les autres, la grosse voix du colosse qui +accompagnait le jeune homme, cria à Williams. + +--Hein! ma vieille, ça te rive ton clou. + +Pendant l'immense et long éclat de rire qui courut au-dessus de la foule +et tandis que les rares partisans de Williams s'efforçaient de réprimer +cette hilarité dangereuse pour le succès de la cause du Congrès, +l'orateur se mit à crier et à gesticuler du haut de la chaire. + +Ce qu'il disait, lui-même ne le savait guère, mais il parlait quand +même. Et veuillez bien croire qu'il n'avait pas tort. + +Ne sachant trop que répondre à la sérieuse objection du jeune homme, le +rusé marchand avait pensé qu'il fallait profiter du tumulte pour +paraître répliquer et s'indigner en jetant de grands éclats de voix; +quitte à ne pas dire un seul mot raisonnable. Ce qui importe peu par un +tel brouhaha. + +Dans les assemblées tumultueuses, lorsque l'orateur paraît affronter +l'orage et du geste et de la voix, presque toujours il finit par obtenir +le silence. Williams éprouva bientôt la vérité de ce fait que +l'expérience a depuis longtemps démontré. Mais pour ne se point +compromettre il eut soin de calmer son indignation et de baisser la voix +à mesure que l'ordre se rétablissait. De sorte que lorsqu'on le put +entendre, il lisait d'une voix calme cette lettre que Washington adressa +"aux peuples du Canada" à la fin de l'année 1775, et dont voici la +dernière partie: + +"Le grand Congrès américain a fait entrer dans votre province un corps +de troupes sous les ordres du général Schuyler, non pour piller, mais +pour protéger, pour animer et mettre en action les sentiments généreux +que vous avez souvent fait voir et que les _agents du despotisme +s'efforcent d'éteindre par tout le monde_." + +L'orateur, après avoir souligné ces derniers mots, fit une pose et +arrêta ses yeux sur le jeune homme qui l'avait interrompu, en se disant: + +--Voici, sur mon âme! une petite phrase qui vient parfaitement à mon +aide. + +Il roula de gros yeux indignés, toussa comme un homme qui ne craint pas +d'être contredit et, encouragé par le succès tacite qu'il obtenait, +continua sa lecture d'une voix emphatique. + +"Pour aider à ce dessein et pour renverser le projet horrible, +d'ensanglanter nos frontières par le carnage de femmes et d'enfants, +j'ai fait marcher le sieur Arnold, colonel, avec un corps de l'armée +sous mes ordres pour le Canada. Il lui est enjoint, et je suis certain +qu'il se conformera à ses instructions, de se considérer et d'agir en +tout comme dans le pays de ses patrons et meilleurs amis; les choses +nécessaires et munitions de tout espèce que vous lui fournirez, il les +recevra avec reconnaissance et en payera la pleine valeur; je vous +supplie donc, comme amis et frères, de pourvoir à tous ses besoins, et +je vous garantis ma foi et mon honneur pour une ample récompense, aussi +bien que pour votre sûreté et repos. Que personne n'abandonne sa maison +à son approche, que personne ne s'enfuye, la cause de l'Amérique et de +la liberté est la cause de tout vertueux citoyen américain, quelle que +soit sa religion, quel que soit le sang dont il tire son origine. Les +Colonies-Unies ignorent ce que c'est que la distinction, hors celle-là +que la corruption et l'esclavage peuvent produire. Allons donc, chers et +généreux citoyens" (--ici le geste et la voix de l'orateur s'efforcèrent +de devenir pathétiques, mais en vain, hélas! entravés qu'ils étaient par +l'accent comique du marchand anglais--) "rangez-vous sous l'étendard de +la liberté générale, que toute la force de l'artifice de la tyrannie ne +sera jamais capable d'ébranler." + +Il souligna ces derniers mots d'un geste de sabreur et lança un regard +vainqueur au jeune homme. + +Ce dernier haussa les épaules et dit: + +--Farceur! + +Le géant d'à côté gronda d'une voix de stentor: + +--Tout ça c'est de la frime! + +Afin de prévenir la nouvelle explosion de rire que cette burlesque +appréciation de la lettre de Washington allait déterminer, Williams +s'empressa d'aborder la question importante qu'il fallait faire résoudre +immédiatement par l'assemblée, et qui était de déterminer les citoyens +de Québec à rendre la ville aux troupes du Congrès, sans brûler une +amorce. Pour en venir à ces fins il commença par discréditer le général +Carleton dans l'esprit de ses auditeurs, en leur exposant avec quelle +impéritie ce général avait défendu Montréal et tout le pays environnant, +qui étaient tombés entre les mains des Bostonnais dans l'espace de +quelques semaines. Sur ce point, Williams avait malheureusement raison, +et les mémoires de Sanguinet--témoin oculaire, et royaliste assez zélé +pour n'être pas suspect dans la relation qu'il nous a laissée de ces +évènements,--ne le prouvent que trop. + +Ainsi cita le combat qui eut lieu aux porter de Montréal le 15 Septembre +1775, et où trois cents Canadiens et trente marchands anglais +repoussèrent les ennemis avec perte, tandis que le général Guy Carleton +et le brigadier Prescott "étaient restés dans la cour des casernes avec +environ quatre-vingts et quelques soldats, lesquels avaient leurs +havresacs sur le dos et leurs armes,--prêts s'embarquer dans leurs +navires,--si les citoyens de la ville avaient été repoussés." Et puis, +il appuya sur la faute qu'avait commise Carleton en refusant aux +citoyens encore tout échauffés par les excitations de la victoire, +l'autorisation qu'ils lui demandaient grands cris de poursuivre les +fuyards "dont il était si facile de s'emparer." + +Ensuite il s'efforça de démontrer combien avait été blâmable l'inaction +du gouverneur, lorsque les habitants des campagnes autour de Montréal +avaient manifesté le désir de marcher contre les rebelles immédiatement +après le succès du 25 septembre. Il jeta tout le ridicule possible sur +les promenades--comme Sanguinet appelle ces expéditions pacifiques--que +le gouverneur avait été faire en bateau devant Longueil, à la tête de +plusieurs cents hommes, sans permettre à ceux-ci, qui brûlaient du désir +de combattre, d'opérer la moindre descente sur le rivage les ennemis +narguaient tout à leur aise le trop prudent général. + +Williams en était à ce point de son discours, lorsque la porte de la +chapelle s'ouvrit lentement pour livrer passage à deux nouveaux +arrivants. L'orateur qui ne pouvait distinguer leurs traits, vu la +distance où il était d'eux et la demi-obscurité qui régnait dans la +chapelle, les prit pour des retardataires et continua, d'exposer les +griefs que les royalistes les plus ardents devaient avoir contre un +gouverneur qui, après avoir perdu, en quelques semaines seulement, tout +le haut du pays, venait de couronner son ineptie en se laissant prendre +près de Sorel, la veille même de ce jour, avec onze bâtiments, trois +cents hommes et les troupes du roi; abandonnant ainsi à leurs propres +ressources les habitants du reste de la Province. + +Williams en arrivait victorieusement à la conclusion que ce serait folie +de songer à défendre la ville sous un commandant aussi inepte, contre +les troupes invincibles des généraux Montgomery et Arnold, lorsque l'un +des deux derniers venus fendit la foule en s'approchant de la chaire +dont il franchit les degrés en deux bonds, et apparut soudain aux yeux +stupéfaits de l'orateur. + +D'un geste brusque et déterminé, le nouvel arrivant rejeta les pans de +son manteau en arrière, ce qui laissa voir le pommeau doré de l'épée +ainsi que les habits galonnés d'un officier supérieur. On le reconnut à +l'instant. C'était le colonel McLean qui commandait les troupes en +sous-ordre. + +Après avoir foudroyé Williams du regard: + +--Cet homme est un imposteur! s'écria-t-il en se tournant vers +l'assemblée. Je vous jure sur mon honneur, Messieurs, que le +gouverneur-général Sir Guy Carleton vient d'arriver en ville à +l'instant même. Si M. Williams veut me suivre au château, ajouta-t-il +avec une ironie qui fit frémir le marchand, il se convaincra de la +vérité de ce que j'avance. Prévenu par Monseigneur l'évêque de ce qui se +passait ici, M. le gouverneur m'envoie prier les bons et loyaux sujets +qui composent la majorité de cette assemblée, de ne pas ajouter foi aux +paroles insidieuses d'un ami de la rébellion, et de se retirer +paisiblement chez eux. Demain le général convoquera les milices et vous +persuadera lui-même de défendre vos intérêts et votre ville contre des +sujets révoltés dont Sa Majesté le roi d'Angleterre aura bientôt, +raison. Le général est convaincu que les courageux habitants d'une ville +qui ne se rendit glorieusement à nous, il y a seize ans, qu'après un +siège des plus terribles, n'ouvriront pas ignominieusement les portes de +leur vieille capitale devant une bande indisciplinée d'insurgents. + +Cet appel à la bravoure des citoyens était habile et eut le plus heureux +effet. Un murmure de satisfaction courut dans la foule. Il y eut même +quelques acclamations. + +Le colonel se détourna pour jouir de son triomphe en jetant un coup +d'oeil sur Williams. + +Mais celui-ci s'était glissé en arrière de McLean pendant que ce dernier +parlait, et, craignant que le colonel n'eût pour mission de l'arrêter, +s'était doucement faufilé parmi la foule et esquivé sans bruit. + +En ce moment, près de la porte de sortie, se jouait le prologue d'un +drame qui, pour être rapide et muet, n'en doit pas moins avoir une +grande influence sur les personnages qui vont animer ce récit. + +Le compagnon du colonel McLean était resté à l'entrée de la chapelle. +C'était un officier âgé d'à peu près trente ans. Ses yeux, en entrant, +s'étaient rencontrés avec ceux du jeune homme qui avait interrompu +Williams. L'étincelle qui jaillit de chacun de ces deux coups-d'oeil, +pétillait d'une haine sourde et péniblement contenue. + +Pendant la courte allocution de McLean, ils ne cessèrent de se provoquer +tous deux du regard. L'oeil du jeune homme exprimait surtout le mépris; +celui de l'officier était empreint d'une expression de colère et de +vengeance à moitié satisfaite et qui voulait dire:--Enfin, je te +rencontre dans une circonstance qui te va nuire autant qu'elle me sera +favorable! Attends un peu et tu verras bientôt que je saurai me venger +de bien des dédains que tu m'as fait subir. + +L'officier paraissait se trouver en ce moment dans une situation +avantageuse, et dominer complètement son antagoniste. Cependant si vous +les eussiez vus ainsi l'un près de l'autre, la physionomie franche du +jeune homme pâle n'eût pas manqué d'attirer aussitôt toute votre +sympathie. + +Le colonel McLean achevait de persuader l'assemblée en lui exposant +combien le gouverneur était décidé d'opposer la plus vigoureuse +résistance si les troupes de Montgomery et d'Arnold venaient, comme +il était plus que probable, assiéger la ville. Québec était assez +bien pourvu d'armes, d'approvisionnements et de munitions pour tenir +les assiégeants en échec jusqu'au printemps, et permettre ainsi +d'attendre les secours que l'Angleterre ne manquerait pas d'envoyer +au Canada des le retour de la belle saison. Alors les partisans de +la bonne cause reprendraient l'avantage et l'on verrait les rebelles +dans la confusion et les traîtres aux abois. Les citoyens ne demandaient +pas mieux que d'être rassurés, eux que la coupable insouciance du +lieutenant-gouverneur Cramahé avait tant indignés pendant l'absence du +général Carleton. Car on sait que pendant tout le temps que le +gouverneur général avait été à Montréal, le sieur Cramahé, au lieu de +s'occuper à préparer la défense de la ville, n'avait eu d'autres soucis +que de festoyer avec le club des "Barons de la Table-Ronde", qu'il avait +organisé lui-même à Québec. + +L'assemblée se dispersa paisiblement et avec des dispositions +tout-à-fait contraires à celles que Williams avait voulu lui +communiquer. + +Le jeune homme pâle fut le premier à sortir de la chapelle. Comme il lui +fallait passer en face de l'officier qui attendait le colonel McLean, +leurs regards se croisèrent encore une fois comme des lames acérées et +avides de sang. + +Le géant qui suivait le jeune homme regarda l'officier de travers, comme +un colosse prêt à bondir à la gorge de celui que l'instinct lui dit être +l'ennemi de son maître. + +Arrivé à l'endroit où finit la moitié de la côte de Lamontagne pour +commencer la rue Port-Dauphin, le jeune homme s'arrêta et dit à son +formidable compagnon, qui était son serviteur: + +--Célestin, tu vas descendre seul à la maison, il n'est pas nécessaire +que tu m'attendes. Je rentrerai tard. Couche-toi. + +--Je ne me sens pas encore l'envie de dormir, monsieur Marc. Si ça vous +est égal, je fumerai la pipe en vous attendant. + +--A ton aise, mon vieux, repartit le jeune homme, qui monta la rue +Port-Dauphin tandis que l'autre descendait la côte de Lamontagne en +frappant lourdement de ses larges pieds le sol humide. Le jeune homme +parcourut toute la rue Port-Dauphin, prit la rue du Fort et tourna à +droite, après avoir jeté un coup-d'oeil distrait sur le château +Saint-Louis et le convent des Récollets, qui dressaient, l'un en arriére +et l'autre à gauche de la Place-d'Armes, leur masse indécise et plus +noire encore que le fond sombre de la nuit. + +Tandis qu'il gagnait la rue Sainte-Anne de ce pas leste et ferme de +jeune homme, dont la vue fait soupirer le vieillard, McLean et +l'officier qui l'avait accompagné, débouchaient de la rue du Fort. + +--Eh bien! dit McLean en s'arrêtant pour serrer la main de son +subordonné, bonsoir Evil. Plus chanceux que moi, amusez-vous bien tandis +que je ferai mon rapport au général. Allez, dansez en toute liberté, car +vous aurez bientôt à figurer dans un bal votre vis-à-vis vous lancera de +traîtres balles de plomb au lieu de ces oeillades veloutées qui vont +vous être décochées ce soir. + +--Merci, colonel! bonsoir. + +--Bonne nuit. + +Le capitaine James Evil tourna le dos à McLean qui montait vers le +château, et il s'engagea dans la rue Sainte-Anne. + +Après avoir longé le mur de clôture qui bordait la cour entière du +collège des Jésuites, lequel devait être enlevé à ses propriétaires et +transformé en casernes l'année suivante, le capitaine continua d'avancer +jusqu'à l'extrémité de la rue Sainte-Anne, qui finissait alors vis-à-vis +du lieu où s'élève maintenant le collège Morrin. Arrivé au bout de la +rue, Evil s'arrêta, embrassa d'un coup-d'oeil la façade illuminée de la +dernière maison qui s'élevait à gauche, gravit les trois ou quatre +marches du seuil, et, la main gauche campée, provoquante sur la garde de +son épée, il souleva de la droite le lourd marteau de fer et le laissa +bruyamment retomber. La même porte qui s'ouvrit devant lui venait aussi +de donner accès au jeune homme pâle. + + + + + CHAPITRE DEUXIÈME. + + COUPS D'ARCHET, DE LANGUE ET D'ÉPÉE. + + +Il y avait, ce soir-là, grande veillée dans cette maison de la rue +Sainte-Anne. Le maître, M. Nicolas Cognard, royaliste renforcé, avait +voulu témoigner son zèle à la bonne cause en réunissant ses +connaissances chez lui pour montrer toute la joie que l'arrivée du +gouverneur lui faisait éprouver. Il ne faudrait cependant pas confondre +le sentiment qui lui avait dicté cette démonstration avec ce dévouement +désintéressé qui lie un homme à un parti en vertu d'une conviction pure. +Bien qu'il y eut à cette époque, pour le moins autant qu'aujourd'hui, de +ces honnêtes gens qui sacrifient leurs intérêts les plus chers à +certains principes sacrés, nous devons avouer que la loyauté de M. +Cognard ne découlait point d'une source aussi limpide. Il était du bien +petit nombre de ces Canadiens qui se rallièrent immédiatement aux +vainqueurs après la conquête, afin de captiver leurs bonnes grâces et +d'en obtenir des faveurs. + +Possesseur d'une charge lucrative sous le gouvernement français, maître +Cognard, compromis dans les malversations de Bigot et Cie.[2], n'avait +pas osé émigrer, et avait su conserver sa place sous la domination +anglaise, grâce à une parfaite servilité. Aussi fut-il un des rares +Canadiens qui participèrent aux emplois de l'administration de Murray et +des gouverneurs qui lui succédèrent. Pour quiconque connaît la jalouse +méfiance des conquérants de cette époque, il est facile de se faire une +idée de la flexibilité de l'échine de M. Cognard. + +[Note 2: Voir l'_Intendant Bigot_.] + +Il est vrai qu'on se le montrait du doigt parmi ses compatriotes qu'un +juste sentiment de dignité tenait éloignés des vainqueurs; mais lui n'en +riait pas moins de ce qu'il appelait leur sot patriotisme. A ceux qui +lui témoignaient ouvertement leur mépris, il disait en riant que +l'argent anglais avait bien meilleur cours que les assignats dont le +gouvernement avait inondé le pays sur les derniers temps de la +domination française. Naturellement il était rare que pareille objection +lui attira une réplique. Avec les hommes de cette trempe, les honnêtes +gens évitent toute discussion. Nicolas Cognard était un homme de +cinquante ans, de taille moyenne et carré d'épaules. Sa figure +musculeuse, sanguine et dure avait dans l'ensemble quelque chose de +vulgaire et qui déplaisait à première vue. Venait-il à parler, +l'impression désagréable qu'il causait s'augmentait encore. Les +grincements de sa voix aiguë et rauque écorchaient le tympan comme les +notes criardes d'une mauvaise clarinette. Cette comparaison s'offrait +tellement à la pensée de ceux qui le connaissaient, que les malins +disaient que c'était un instrument parfaitement faux. + +M. Cognard avait eu de son premier mariage une fille unique qui ne +ressemblait guère à son père et dont nous esquisserons, dans un instant, +la sympathique figure. + +Madame Gertrude, la seconde femme de Cognard, était la plus longue, la +plus sèche, la plus anguleuse et la plus revêche des créatures. Avec un +langage mielleux et une figure doucereuse, sous les dehors les plus +cauteleux, sous les démonstrations de la, politesse la plus affectée, +elle cachait l'âme la plus envieuse, le coeur le mieux gonflé de venin +qui ait jamais battu sous les côtes d'une vieille bégueule. Mariée par +intérêt à quarante-cinq ans, elle avait eu le temps, pendant la durée de +ce célibat prolongé, d'accumuler en elle tout le fiel des vieilles +filles dédaignées contre ce qui est beau, jeune et recherché. Aussi +haïssait-elle cordialement sa belle-fille Alice. + +Celle-ci, à vingt ans qu'elle avait alors, était le portrait frappant de +sa pauvre mère morte à la fleur de l'âge abreuvée de chagrins et de +dégoût. Alice était petite, mignonne et délicate, sans toutefois être +frêle. Ses cheveux noirs, relevés sur les tempes, étagés sur le sommet +de la tête, et couronnés d'un panache de plumes, comme le voulait la +mode du temps, avaient de ces reflets bleuâtres que l'on volt sur l'aile +des geais. Son front était peu élevé, comme celui des belles statues +grecques, et il avait toute la blancheur et le poli du marbre. Ses +grands yeux bruns, et doux au regard comme le velours au toucher, +brillaient d'une douce flamme sous de longs cils noirs. Le nez était +droit, mince; la bouche petite et fraîche comme une rose sauvage qui +s'entr'ouvre et sourit, humide de rosée, au premier baiser du matin; +seulement la lèvre inférieure, un peu plus ronde que l'autre; était +comme une cerise, traversée au milieu par la plus charmante petite raie +du monde. Il y avait dans le sourire de cette bouche virginale comme un +parfum de fleur joint à une saveur de fruit. Le contour de sa figure +était d'un pur ovale, et sur le velouté des joues apparaissaient les +teintes les plus délicieusement carminées qui se soient jamais +rencontrées sous le délicat pinceau d'Isabée. Enfin, par la ténuité de +la taille, et la petitesse de la main et du pied, elle aurait pu être +Andalouse et comtesse comme la belle Juana d'Orvado, rêve de poëte +entrevu par Musset dans la plus fraîche inspiration de ses vingt ans. +Quand l'oeil, charmé des exquises perfections de cette enfant, se +portait ensuite sur la figure si peu séduisante du père, on se demandait +comment, d'un aussi disgracieux personnage pouvait être issu un être +aussi ravissant. + +Il y avait donc nombreuse réunion chez M. Cognard qui, pour le moment, +était absent de chez lui et occupé à faire sa cour au général Carleton. +Il avait pensé, non sans raison, que cela le poserait bien aux yeux du +gouverneur d'aller lui offrir ses hommages aussitôt après son arrivée. + +Au moment où le capitaine James Evil entra dans la grand'chambre, on y +dansait joyeusement au son du violon. L'arrivée de l'officier causa la +sensation qu'un habit galonné d'or ne manque jamais de produire dans un +cercle où figurent des femmes. Toutes les dames, même la sèche compagne +de M. Cognard, lui lancèrent leurs plus provoquante oeillades, excepté +pourtant Alice qui causait dans un coin avec le jeune homme que nous +avons remarqué à l'évêché, et parut retenir avec peine un mouvement +d'impatience à la vue du capitaine anglais. + +Celui-ci s'en alla présenter ses saluts, assez froids, à la maîtresse de +la maison, salua les assistants d'un signe de tête, et se rapprocha +d'Alice sans regarder celui qui était avec elle. + +Ce dernier, dont il est temps de dire le nom, s'appelait Marc Evrard. Il +dirigeait dans la rue Sous-le-Fort, une maison de commerce dont les +fonds appartenaient en partie à un riche marchand canadien de Montréal, +M. François Cazeau, qui joua un rôle lors de l'invasion de 1775 et se +compromit beaucoup pour aider les insurgent: + +Marc Evrard--vous expliquerons bientôt la nature de ses relations avec +François Cazeau, paraissait depuis plusieurs mois faire la cour à +Mademoiselle Alice Cognard et passait dans le monde pour lui être +fiancé. + +On disait aussi que le capitaine Evil recherchait Alice, mais ne +paraissait pas lui plaire outre mesure. Toutes ces conjectures étaient +fondées. Car il y a toujours eu, de par le monde, de ces vieilles +femmes; mariées ou non; dont l'occupation unique est d'épier les jeunes +gens et de surprendre, dans leurs regards ou leur attitude, le secret de +leur amour. Quelle ardeur inquiète pousse donc ces pions femelles, bêtes +noires des amoureux, à scruter ainsi ces jeunes coeurs, à deviner en eux +les élans comprimés d'une passion généreuse? Est-ce, pour les dames sur +l'âge du retour, par suite d'un regret de leurs amours éteintes et de +leurs illusions fanées comme leurs charmes, et, chez les filles trop +majeures, par cause d'un désir d'affection toujours déplorablement déçu? +Je laisse aux moralistes ou aux intéressés à préciser le fait. + +James Evil avait donc brusquement interrompu le tête-à-tête d'Alice et +de Marc Evrard. + +--Mademoiselle, dit-il dans un assez bon français qu'il avait appris en +France même où il avait voyagé après la guerre de Sept ans, Mademoiselle +me fera-t-elle l'honneur de sa compagnie à la prochaine danse? + +--J'en suis bien fâchée, répondit Alice, mais monsieur Evrard que voici +et que vous n'avez pas semblé apercevoir, m'en a prié avant vous. + +--Oh! pardonnez moi, mais vous êtes-vous engagée pour l'autre danse +aussi? + +--Oui, monsieur. + +--Toujours avec M. Evrard? + +--Oui, monsieur, répondit Alice en rougissant un peu, mais enchantée au +fond de faire cette malice à l'officier qu'elle détestait. + +--Oh! oh c'est bien! répondit Evil qui lança un regard haineux à Marc et +pirouetta sur ses talons en se dirigeant vers un groupe de femmes +auxquelles il demanda de vouloir bien organiser une contredanse. Ce +genre de danse n'était encore que peu ou point connu au Canada où elle +fut apportée par les conquérants. La contredanse (country-danse) étant +une innovation anglaise, James Evil avait un secret plaisir à l'imposer +à une société canadienne, sachant bien que les invités de M. Cognard +étaient presque tous gens à se plier aux caprices d'un officier de +l'armée britannique. + +Marc et Alice furent forcés de figurer dans la contredanse que James +Evil dut diriger du commencement à la fin. + +Quand la danse fut terminée, Marc dit à Alice qu'il ramenait sa place: +--Je crois que vous avez un peu durement reçu ce pauvre capitaine. + +Marc, en parlant ainsi, n'était point sincère; au contraire il était +enchanté, d'avoir vu humilier devant lui cet arrogant officier. + +--Vous pensez, dit Alice en glissant un malin regard entre ses longs +cils. Bah! tant pis pour lui! S'il vous avait salué encore, je ne dis +pas. Pour lui prouver que j'aime autant danser avec vous que je le +déteste lui-même, et pour faire pièce, à sa vilaine danse anglaise, +venez exécuter un pas de gavotte avec moi. + +En passant devant les deux joueurs de violon, Alice leur demanda l'air +qu'elle désirait. + +Les violons attaquèrent aussitôt une gavotte. C'était un air lent à deux +temps, se coupant en deux reprises dont chacune commençait avec le +second temps et finissait sur le premier. Les phrases et le repos en +étaient marqués de deux mesures. C'était une danse toute française que +la gavotte. Vers le temps qui nous occupe, la reine Marie-Antoinette la +dansait à Paris avec toute la perfection désirable. La gavotte disparut +en France après la Révolution et n'y fut jamais bien populaire. + +Comme elle ne s'exécutait qu'à deux personnes et concentrait sur elle +l'attention de toute la salle, malheur à celles que leurs vilains pieds +ou leur tournure commune n'auraient pas tout d'abord empêchées d'y +figurer. Il fallait déployer dans la gavotte une telle souplesse, une si +grande aisance et tant de grâce dans les mouvements, que la tâche était +difficile pour toutes autres que de très-élégantes personnes. + +Alice, la mignonne jeune fille, n'avait pas à redouter cette épreuve. Et +peut-être aussi, par une coquetterie bien innocente, la recherchait-elle +à dessein pour mieux faire valoir son élégance et ses grâces +incontestables. Ses petits pieds de fée trottaient si gentiment au bas +de sa polonaise de soie rose; les hauts talons rouges de ses bottines de +maroquin battaient si bien la mesure et d'un air si mutin; sa taille +souple et fine se pliait si gracieusement sur les larges paniers qui +gonflaient la jupe de sa robe dans ses tournoiements de sylphide. + +Et certes son partenaire lui faisait honneur. En ces temps où la danse +ne consistait pas encore dans un marcher absurde, Marc Evrard passait +pour un beau danseur d'assez petite taille, il y avait dans toute sa +personae une harmonie parfaite. Son bas de soie bien serré au-dessus du +genou et ses souliers talons hauts dessinaient avec avantage le relief +d'un mollet des mieux tournés, ainsi qu'un pied tout aussi bien cambré +que celui, d'aucun homme de race; et puis il tendait si galamment sa +main nerveuse et fine à la petite main de sa danseuse, que les plus +jolies femmes se seraient senties ravies de danser avec lui. + +La gavotte finie, et comme deux autres personnes commençaient un menuet, +vieille danse française à peu près semblable à la gavotte, M. Cognard +entra dans la salle. + +Dès qu'il aperçut le capitaine Evil, il courut plutôt qu'il ne marcha à +sa rencontre et lui serra avec effusion la main dans les deux siennes. + +Le capitaine qui, depuis quelques instants, regardait fréquemment du +côté de la porte et semblait attendre quelqu'un avec impatience, parut +enfin satisfait. Il passa familièrement son bras sous celui du maître de +la maison et l'entraîna à l'écart. + +Profitons du moment où il pose à son insu pour croquer en deux coups de +plume le portrait de l'officier. + +Par certaines femmes, James Evil pouvait être considéré comme un bel +homme. Il était grand et bien fait. Mais ses cheveux étaient roux et +rouge son teint, tandis que les chairs flasques de ses joues +commençaient à tomber un peu sur le menton où elles s'étageaient sur les +plis bouffis de la gorge. Sa main était blanche et potelée, mais molle; +et son pourpoint militaire de drap écarlate ne pouvait, malgré tous les +efforts d'un ceinture cachée, parvenir à dissimuler un embonpoint +précoce. Sa physionomie, qui ne déplaisait pas à première vue, révélait +cependant à l'oeil de l'observateur un fond de duplicité sous le masque +placide de sa figure. Ainsi, à de certains moments, les coins de sa +bouche avaient de ces plissements, d'où sortent les menaces du coeur, et +ses yeux d'un gris pâle brillaient quelquefois d'un éclair sinistre, +reflet involontaire d'un feu, qui couvait à l'intérieur. + +Le capitaine Evil, assez flegmatique à l'ordinaire, paraissait si animé +en parlant à M. Cognard, qu'il ne manqua pas d'attirer l'attention de +quelques-uns des invités, entre autres de Marc Evrard qui, dans un autre +coin de la chambre, continuait de causer, mais d'un air distrait, avec +Alice. En jetant un coup d'oeil à la dérobée sur Evil, Marc présentait +au regard un admirable profil. Son front haut et large s'harmonisait +parfaitement avec les lignes, sévères du nez et nobles de la bouche. Son +oeil, grand et d'un bleu profond, rayonnait d'un feu calme sous l'arcade +sourcilière. Enfin, servant de cadre antithétique à sa figure dont le +teint était d'un blanc mat, ses cheveux noirs qu'il ne poudrait point, à +dessein, se relevaient finement sur les tempes, et après avoir flotté +quelque peu sur la nuque, s'y tordaient dans la bourse de soie noire +alors en usage. + +A certain regard, jeté de son côté par Evil et son interlocuteur, Marc +Evrard s'aperçut qu'il faisait le sujet de leur conversation. Le père +Cognard fronçant le sourcil lui sembla le nuage sombre qui annonce de +loin la tempête. + +Marc se pencha vers Alice et lui dit a voix basse: + +--J'ai peur que le capitaine, pour se venger de vos dédains, ne me joue +quelque tour de sa façon. Je le crois en train de me desservir auprès de +votre père qui semble me regarder, depuis quelques instants, d'un air +tout à fait mécontent. + +--Qu'avez-vous à craindre de M. Evil? demanda Alice avec une assurance +feinte. Car elle savait bien que son père était prévenu contre le jeune +Evrard et qu'il ne désirait rien tant que l'union d'Alice avec le +brillant officier anglais qui fréquentait la maison depuis quelques +semaines. + +--Ce que j'ai à craindre, repartit Marc avec émotion, une seule chose, +il est vrai, mais qui est pour moi tout au monde, vous perdre sans +retour, Alice! + +La jeune fille baigna ses regards dans les yeux humides de son amoureux. + +--Ne vous ai-je pas dit, bien souvent déjà, reprit-elle, que je n'aime +et n'aimerai jamais que vous seul au monde? Que vous importe alors qu'un +autre me recherche? et pourquoi vous inquiéter des moyens qu'il peut +vouloir prendre pour me plaire, à moi qui ne puis seulement supporter sa +présence? + +D'un long regard, Marc Evrard remerciait Alice de ses bonnes paroles, +lorsque M. Cognard, profitant du brouhaha cause par ses invités qui +étaient en train d'organiser un quadrille, s'approcha de Marc et lui dit +en lui touchant l'épaule du doigt. + +--Monsieur Evrard, je veux vous parler. + +Marc s'inclina et le suivit dans le coin de la chambre que James Evil +venait de quitter pour se mêler aux danseurs. + +Est-il vrai, Monsieur, demanda Cognard, que vous étiez présent ce soir à +l'assemblée qui s'est tenue dans la Chapelle de l'évêché? + +--Oui, Monsieur, répondit Marc avec un serrement de coeur entrevoyant +sous cette question le piège perfide que venait de lui tendre Evil. + +--Fort bien, Monsieur, reprit Cognard de sa voix glapissante. Fort bien! +Il vous est parfaitement loisible de vous joindre aux insurgés et de +vous faire pendre ensuite comme rebelle si bon vous semble. Mais vous +voudrez bien ne pas trouver mauvais, non plus, que je me mette, ainsi +que toute ma famille, à l'abri des soupçons que la continuation de mes +rapports avec vous ne manquerait pas d'attirer sur nous. + +--Mais, Monsieur! se hâta d'interrompre Marc, savez-vous à quel titre je +me suis trouvé à cette assemblée, et le rôle que j'y ai joué? + +--A quel titre, Monsieur! Et que m'importe que ce soit comme chef on +comme simple adhérent! Que me peut faire a moi le rôle que vous y avez +rempli, sinon me compromettre davantage pour peu qu'il ait été marquant! + +--Mais, Monsieur......... tâchait d'insinuer Marc, vous vous méprenez Ne +connaissez-vous point mes opinions?... + +--Vos opinions! vos opinions! Elles vous posent bien dans l'esprit des +honnêtes gens, vos opinions Vous pouvez vous vanter d'être déjà bien +noté auprès des autorités. + +--Quand je vous dis, Monsieur Cognard, répliqua Marc en gardant, mais +avec peine, le plus grand calme, quand je vous dis que je n'étais là que +comme simple curieux! + +--Et vous croyez, Monsieur, que ce n'est pas assez pour vous perdre dans +l'estime des fidèles sujets de Sa Majesté! Ah Monsieur, si vous aviez +entendu ce soir comment M. le gouverneur à taxé de félonie tous ceux qui +ont pris part à cette assemblée, vous trembleriez rien qu'à la seule +idée que l'on pût soupçonner que vous y assistiez! Non, Monsieur, vous +avez eu beau mainte fois pour me mieux tromper sans doute, m'assurer de +votre loyauté envers notre bien-aimé souverain, Georges III, voici un +acte qui dément vos belles paroles. Ainsi, Monsieur Evrard, pour me bien +disculper de nos relations antérieures, et pour ne point jeter de louche +sur ma fidélité à notre bonne mère l'Angleterre, je vous signifie que +nos rapports devront cesser à partir de ce soir. C'est assez vous dire +que je défends à tous les membres de ma famille de garder souvenir de +vous, et que ma maison ne vous serait plus ouverte si vous aviez le +courage de vous y représenter. Cependant comme ce soir vous êtes mon +hôte, et que je suis tenu par cela même à de certains égards, je ne +m'oppose pas à ce que vous acheviez de passer ici la veillée. Seulement +je vous prie de ne plus obséder ma fille Alice de vos importunités. + +Marc, si grièvement blessé dans sa fierté, voulut pourtant n'écouter que +la voix de son amour qui criait encore plus haut que son légitime +orgueil. + +--Je vous en prie, Monsieur Cognard, dit-il d'un air suppliant, veuillez +m'écouter... + +--Il suffit, Monsieur, répondit le royaliste du ton le plus nasillard +qu'il put tirer de l'anche de son gosier. + +Et d'un air magistral, il passa les deux pouces dans les boutonnières de +son habit, et s'éloigna de Marc ahuri. + +Les éclats de voix de Cognard, l'air humilié de Marc avaient attiré +l'attention de l'assistance qui, tout en feignant de danser ou de +causer, n'avait cependant pas perdu un seul geste de cette pantomime +significative. Aussi cette scène désagréable et déplacée jeta-t-elle du +froid sur les invités qui, ne pouvant plus ramener la gaîté dans le bal, +commencèrent bientôt à se retirer. Peut-être aussi avait-on grand'hâte +de causer tout à l'aise de cet évènement imprévu et encore plein de +mystère. + +Marc avait d'abord éprouvé un fou désir de bondir le premier hors de +cette maison inhospitalière. Il contint pourtant, mais par des efforts +surhumains, les flots de colère qui bouillonnaient en lui. Il voulait +presser une dernière fois la main d'Alice que sa belle-mère et deux ou +trois autres femmes entouraient déjà de leurs consolations indiscrètes, +bien qu'elles ne sussent encore trop la cause du différend qui venait +d'avoir lieu entre M. Cognard et le jeune homme. + +Après avoir erré pendant dix minutes, la mort dans l'âme, parmi les +hommes qui étaient groupés dans une partie de la chambre, et répondu +tranquillement aux questions insignifiantes qu'on lui posait pour ne +point paraître avoir remarqué sa mésaventure, profita de la sortie de +trois ou quatre couples afin de se retirer. + +Mais avant de quitter la place, il traversa la chambre et rompant le +cercle des femmes qui entouraient Alice de leurs attentions hypocrites, +il lui tendit la main en lui disant d'une voix dans laquelle tremblait +un sanglot: + +--Au revoir, Mademoiselle. + +--Adieu! Monsieur, s'empressa de répondre la grincheuse madame Cognard +que son mari venait de mettre au courant de la situation, et qui planait +dans une atmosphère de bonheur. Pour la digne marâtre, voir sa +belle-fille humiliée, malheureuse, était une jouissance paradisiaque. + +Marc ne daigna seulement pas regarder cette vipère qui sifflait en +essayant de le mordre, mais il jeta un coup d'oeil plein de mépris sur +le capitaine Evil qui lui jetait un regard vainqueur. + +Après avoir fait quelques pas en revenant dans la rue Sainte-Anne, Marc +s'arrêta, s'adossa contre la muraille d'une maison voisine et, fiévreux, +tremblant de rage, attendit. + +Au bout de quelques minutes, la porte de la demeure de M. Cognard +s'ouvrit de nouveau pour laisser couler le dernier flot des invités. + +Marc put voir sortir et reconnut, grâce à la gerbe de lumière qui +s'épandait du vestibule au dehors, celui-là même qu'il attendait. Il +laissa se reformer la porte et marcha à l'encontre des personnes qui +venaient vers lui, et qui, surprises de voir arriver au milieu d'elles +un homme que l'obscurité subite où elles se trouvaient plongées les +empêchait de reconnaître immédiatement, s'écartèrent un peu de leur +chemin pour laisser passer l'intrus. + +Marc Evrard alla droit à Evil qui ne l'avait pas d'abord plus reconnu +que les autres, et d'une voix vibrante: + +--Je vous prends tous à témoins, s'écria-t-il, que le capitaine James +Evil que voici, est un calomniateur et un lâche! En foi de quoi, moi, +Marc Evrard, je lui donne le soufflet que voici. + +Un bruit sec, suivi d'un sonore juron anglais, prouvèrent aussitôt que +le jeune homme avait ainsi fait qu'il venait de le dire. + +L'officier, un instant frappé de stupeur, dégaina et bondit en avant. +Mais les témoins de cette scène se jetèrent entre les deux adversaires +afin de les séparer. + +Marc n'avait qu'une canne légère. Il attendait résolument l'officier +qui, l'épée au poing, voulait, criait-il, ouvrir le ventre l'insolent. + +--Pour l'amour de Dieu, Evrard, allez-vous-en! dit l'un de ceux qui ne +contenaient Evil qu'avec effort. Et vous, capitaine, n'allez pas égorger +un homme désarmé et aveuglé par la colère. + +--Je ne tiens plus à rester ici, puisque j'y ai fait ce que j'avais +décidé, repartit Marc Evrard. Avant de m'éloigner je dirai cependant au +capitaine Evil que je serai toujours à ses ordres pour appuyer mon dire +et mon soufflet d'un bon coup d'épée. + +Evrard tourna le dos et s'éloigna tranquillement tandis que les autres +s'évertuaient à faire entendre raison à Evil éperdu de rage. + +Quand les pas d'Evrard se furent un peu perdus dans l'éloignement, le +capitaine, laissé plus libre, put avancer avec ceux qui l'accompagnaient +en le retenant encore. + +On arrivait au coin de la rue du Trésor. James Evil parut se calmer. Les +assistants, qui demeuraient tous à la haute ville, s'engagèrent dans la +ruelle en souhaitant le bonsoir à l'officier qui poursuivit son chemin +dans la direction du château, après avoir grommelé un adieu plus ou +moins courtois. + +A peine les autres l'avaient-ils quitté que le capitaine hâta le pas. Il +avait aperçu trois ombres qui remontaient de la rue du Fort au château +Saint-Louis. Il fit quelques pas en courant et jeta un cri de joie. +C'étaient trois officiers de son régiment. + +--Êtes-vous de service? leur demanda-t-il. + +--Nous venons de terminer notre ronde, répondirent les autres. + +--Bien! Dans ce cas venez avec moi. Un maraud de Canadian vient de +m'insulter. Il faut lui en faire demander pardon à grands coups de plat +d'épée. Allons vite! Il ne peut être loin et je sais où il demeure. + +--Allons! dirent les autres enchantés d'une pareille affaire. Et tous +prirent le chemin de la basse ville. + +Marc Evrard laissait la côte de Lamontagne et s'engageait, dans la +descente rapide où l'on a construit depuis l'escalier qui descend dans +la rue Champlain. Il allait, ballotté entre la crainte de voir son amour +à jamais compromis et le plaisir d'une vengeance plus qu'à moitié +satisfaite, lorsqu'un bruit de pas précipités qui se rapprochaient de +lui, le tira de sa rêverie. + +Il n'en fit pas immédiatement grand cas et s'engagea dans la rue +Sous-le-Fort. + +Ceux qui le poursuivaient l'avaient aperçu au tournant de la rue. Ils +roulèrent plutôt qu'ils ne descendirent jusqu'à la rue Sous-le-Fort. + +Au tapage que faisaient les quatre hommes, Marc se retourna; il était en +face de sa maison. + +Mais eût-il voulu s'y réfugier qu'il n'en aurait pas eu le temps; les +quatre assaillants s'interposaient entre la porte et lui. + +Marc vit que la retraite était interceptée. Il recula jusqu'à la maison +d'en face contre laquelle il s'adossa pour n'être pas entouré tout à +fait. D'un mouvement rapide, il avait en même temps dégrafé son manteau +et l'avait enroulé autour de son bras gauche. Avec ce manchon et sa +canne pour toutes armes défensives et offensives, il attendit l'attaque +des assaillants, qui tombèrent sur Evrard avec furie en voyant qu'il +songeait à se défendre. + +Tout en parant les premiers coups avec l'habileté d'un homme a qui les +ressources de l'escrime ne sont pas inconnues, Marc leva les yeux. Les +fenêtres du premier étage de sa demeure, au-dessus du magasin, étaient +éclairées. + +--Célestin! cria Marc Evrard, de toute la force de ses poumons, +Célestin! + +Au même instant une ombre gigantesque se dessina sur le plafond, et +puis, au travers de la fenêtre que l'on ouvrit avec violence: + +--Qu'y a-t-il donc, Monsieur Marc? demanda la voix formidable de +Célestin Tranquille. + +--Décroche mon épée qui est au-dessus de la cheminée et jette-la moi que +je serve un peu ces messieurs à la française. + +--Ventre de chien! cria Tranquille qui disparut aussitôt de la fenêtre. + +Son ombre courut encore une fois sur le plafond de l'appartement, mais +en sens inverse. Et puis, on entendit un corps pesant qui dégringolait +l'escalier et un bruit d'enfer dans la porte qui s'ouvrit avec fracas. + +--Voici, Monsieur, cria le colosse qui traversa la rue d'une seule +enjambée. + +A son approche, deux des assaillants qui virent Tranquille arme pour son +compte de l'énorme barre de chêne qui servait à fermer la porte du +magasin, s'écartèrent un peu et se retournèrent pour lui faire face. +Tranquille profita de l'éclaircie et jeta l'épée à Marc Evrard. Celui-ci +la saisit au vol. + +--A présent, grommela Tranquille qui se cracha clans les mains en +empoignant sa massue improvisée, à nous autres, mes petits bedons! + +Et son arme terrible levée sur eux, il chargea les assaillants. + +Ceux-ci surpris, mais non pas effrayés, se préparaient à se défendre +bravement. Ils se partagèrent leurs ennemis: deux contre Evrard et deux +contre Tranquille. + +Le premier coup du colosse tomba dans le vide avec un formidable +grondement. L'officier auquel il était destiné avait fait un saut de +côté en évitant ce coup d'assommoir. + +Tandis que Tranquille relevait son arme, l'autre lui poussa un coup de +pointe qui, sans pénétrer entre les côtes, lui fit une longue éraflure. +Mais bien mal en prit au malheureux agresseur. + +--Attends un peu, toi! hurla Célestin Tranquille. + +Cette courte phrase n'était pas finie que la barre s'abattait sur le dos +de l'Anglais qui lâcha son arme avec un beuglement de douleur et tomba +comme une masse morte, les semelles en l'air et le nez dans la boue. + +Le premier revint à la charge et allait se fendre à fond sur Tranquille +pour le percer d'outre en outre. Celui-ci le prévint. + +--Tiens! tu en veux, toi aussi, dit le géant. Eh! bien! souffle-toi dans +les doigts. + +D'un revers de son arme Tranquille frappa si rudement l'avant bras droit +de son second adversaire que celui-ci se mit à pousser des cris de chien +écrasé en secouant son bras luxé qui se balançait inerte comme une +manche vide. + +--Hein! mon bonhomme, dit Célestin, c'est tout comme l'onglée, ça vous +pique les menottes! + +Et puis, avec un profond soupir de satisfaction: + +--Ha!... aux deux autres. + +--Arrête! cria Marc qui ferraillait avec Evil et le quatrième, ceux-ci +m'appartiennent! + +--C'est bon! puisque vous le voulez, grommela Tranquille qui s'appuya +sur sa massue. Mais, ma foi du bon Dieu! Monsieur Marc, je vous avertis +que s'ils ont le malheur de vous endommager la peau, pas un d'eux ne +sortira vivant d'ici. Je les massacre en masse. + +Marc avait déjà reçu un coup d'estoc dans la cuisse et plusieurs autres +dans son manteau qui lui servait de bouclier. Pourtant à lui seul il +était au moins aussi fort que ses deux adversaires, puisqu'il leur +tenait tête depuis plusieurs minutes. A deux ou trois reprises, il avait +senti que la pointe de son arme perçait des boutonnières dans les chairs +de ses deux antagonistes. + +Profitant d'une violente flanconade de seconde qu'il venait de fournir +au compagnon d'Evil et qui forçait le premier à rompre la mesure, Marc, +après une feinte d'estoc en prime, frappa la tête du capitaine d'un rude +coup de taille. Celui-ci chancela et recula avec un hurlement de rage. + +Le second d'Evil, en rompant, avait jeté un regard en arrière et s'était +aperçu que leurs deux compagnons d'aventure, à moitié assommés par +Tranquille, s'enfuyaient éclopés. A le voir chanceler il crut Evil +grièvement blessé, tourna le dos à son tour et rejoignit les autres qui +remontaient la côte de Lamontagne en boitant comme, des loups éreintés +dans un piège. + +Evil se vit abandonnée, et encore tout étourdi de sa blessure à la tête, +il jugea prudent aussi de battre en retraite et détala en criant 133 +Marc: + +--A bientôt, Monsieur Evrard! + +Après cette menace, le bruit de ses pas se perdit au tournant de la rue. + +--Hé bien! c'est tout! ce n'est pas plus malin que ça! cria Tranquille +en éclatant de rire. Oh! la belle farce! Bonne nuit, Messieurs de +l'Angleterre! Savez-vous, Monsieur Marc, que je ne m'étais pas dégourdi +les bras depuis 1760. Je combattais alors dans la compagnie que +commandait Monsieur votre père. Oh! un fier homme, aussi, allez! et qui +maniait joliment l'épée, tout comme vous, du reste. Eh bien, ventre de +chien! je suis content, tout de même, de voir que j'ai encore les +muscles assez fermes pour jouer du violon et faire danser les habits +rouges comme au bon vieux temps du général Montcalm et de M. de Lévis. +Mais permettez-moi donc de regarder de ce côté-ci. Il m'a semblé voir +tomber quelques chose par terre lorsque vous avez administré ce petit +coup de fil au grand. + +Tranquille se baissa, ramassa un lambeau de chair, poussa une +exclamation de surprise, et se dirigea suivi d'Evrard, vers la porte du +magasin restée ouverte. + +Sans s'occuper de refermer aussitôt la porte, Célestin monta l'escalier +quatre à quatre, et, arrivé, sur le palier qu'éclairait la lumière qui +venait de la chambre ouverte: + +--Hé! mais, ventre de chien! s'écria-t-il, c'est pourtant vrai que c'en +est une! + +--Quoi donc? lui cria d'en bas Evrard qui refermait la porte. + +--Une oreille! Monsieur Marc, une oreille? Ventre de chien! le joli +petit coup de rasoir! Le barbier du coin ne fait pas mieux à ses +meilleures pratiques! [3] + +[Note 3: Les Mémoires de M. Pierre de Sales Laterrière, qui se reportent +à cette époque, et dont sa famille a fait, imprimer, il y a deux ans, +une édition intime, contiennent un épisode dans le genre de cette +bagarre.] + + + + + CHAPITRE TROISIÈME. + + DÉSESPÉRANCE D'AMOUR. + + +Marc Evrard ne prêta qu'une attention fugitive aux facéties de +Tranquille, et le rappela dans le magasin qui occupait tout le +rez-de-chaussée. + +--Trève de plaisanteries, dit-il en jetant un regard distrait sur +l'oreille ensanglantée que Tranquille élevait triomphalement à la +hauteur de l'oeil; mettons-nous en état de défense, au cas l'ennemi, +outré de sa déconfiture, reviendrait en force. Aide-moi à barricader la +porte et les fenêtres et à les boucher avec ces plaques de poêles, qui +serviront à arrêter les projectiles... Bien! maintenant défonçons un +baril de poudre et un autre de balles, afin d'avoir nos munitions toutes +prêtes et sous la main. + +En ces temps-là il y avait à peu près de tout chez le premier venu de +nos marchands. Les chalands n'étaient pas assez nombreux dans les villes +pour exiger cette division du commerce en différentes branches, +nécessaire aujourd'hui. Le marchand qui avait pour pratiques des +paysans, des sauvages des régions les plus éloignées, des matelots et +des citadins, entassait dans sa boutique à peu près tout ce qui pout +servir à conserver la vie ou même à l'ôter au besoin. + +A peine Tranquille entendit-il parler d'assaut et de bagarre possibles, +qu'il ne se sentit plus d'aise. Il alla dépendre son vieux mousquet qui +était accroché au dessus de la cheminée du premier étage, et qu'il +entretenait avec le plus grand soin. + +--Ça, voyez-vous, Monsieur Marc, dit-il en caressant l'arme du regard, +c'est comme un enfant pour moi! J'ai fait le coup de feu avec ce fusil à +la Monongahela, au Fort William Henry, à Carillon, à Montmorency, aux +batailles des Plaines et de Sainte-Foy. Je vous assure y a un joli +nombre d'Anglais qui vous diraient comme il porte bien sa balle de +calibre, si tous les pauvres diables à qui j'ai fait descendre leur +garde pouvaient revenir vous en compter l'histoire. + +En parlant, il avait glissé une bonne charge de poudre et deux balles +dans le canon de son arme, qu'il amorça ensuite avec le plus grand soin. + +Marc s'empara d'une demi-douzaine de mousquets neufs suspendus aux +poutres du magasin. Il en fit jouer les batteries, s'assura que le silex +était de bonne qualité, et il chargea tous ses fusils de deux balles +chacun. + +--Maintenant, dit Marc Evrard, laissons trois de ces mousquets sur le +comptoir et tout prêts à faire feu. Nous allons monter les autres au +premier, avec des munitions. Si l'on veut forcer la maison c'est ici que +nous soutiendrons le premier assaut, et si nous sommes forcés de +retraiter, nous nous barricaderons en haut, d'où l'on ne nous délogera +pas sans qu'il y ait des crânes fêlés et des côtes enfoncées. + +Tous ces préparatifs terminés, Marc et Tranquille s'installèrent au +premier étage, d'où ils pouvaient facilement voir arriver les +assaillants par les fenêtres laissées libres. + +Célestin Tranquille, après s'être assurée que tout était paisible aux +alentours, déboutonna son gilet pour voir si la blessure qu'il avait +reçue au côté était sérieuse. Il constata avec plaisir que ce n'était +qu'une simple éraflure. + +Marc n'était guère plus grièvement blessé. L'épée d'Evil n'avait pénétré +que de deux ou trois lignes dans les chairs de la cuisse. En quelque +jours il n'y paraîtrait plus. + +--Tant que le coffre on la boule ne sont pas endommagées, remarqua +Tranquille, ces égratignures ne valent pas la peine qu'on s'en occupe. + +Une fois ce moment de surexcitation passe, Marc sentit que la réaction +se faisait en lui. Assis près du poêle où Tranquille avait allumé un bon +feu qui se faisait agréablement sentir par cette nuit fraîche, Evrard +tomba dans une rêverie profonde. La réflexion s'en mêlant devait, +conséquence des évènements de la soirée, influer sur toute la vie du +jeune homme. + +Dernier descendant d'une des premières et bonnes familles qui s'étaient +établies dans le pays, Marc avait perdu son père à la bataille de +Sainte-Foy, où M. Evrard commandait un détachement de milice. Madame +Evrard, restée veuve avec un revenu tout juste suffisant pour la faire +vivre avec son fils unique, n'en avait pas moins fait donner à ce cher +enfant une excellente éducation. + +Minée par le chagrin que lui avait causé la perte prématurée de son +mari, elle était morte en 1768, comme Marc sortait du Petit Séminaire de +Québec et allait avoir dix-huit ans. + +Resté maître d'un modeste capital, Marc, qui avait l'âme trop noble pour +chercher dans la magistrature un de ces emplois rendus avilissants par +les conditions de servilité que les vainqueurs exigeaient alors, et qui +n'avait jamais songé à émigrer en France, vu qu'il n'y avait plus que +des parents très-éloignés et de peu d'influence, pensa avec raison que +la seule carrière qui lui offrit quelque chance d'acquérir au Canada une +position honorable, était le commerce. Mais les fonds qu'il avait en +mains n'étaient pas suffisants pour lui permettre d'établir sur le champ +une maison indépendante. Il lui fallait le crédit et la protection d'un +négociant bien posé. Pour ne pas avoir recours à l'obligeance des +marchands anglais établis à Québec, il s'adressa à M. François Cazeau, +riche commerçant de Montréal, qui s'empressa de lui venir en aide. + +Ce Cazeau était l'un des rares Canadiens qui gardaient encore l'espoir +de voir le Canada retourner un jour à la France et qui conspiraient à +cet effet. Il avait, en différents endroits du pays, plusieurs comptoirs +tenus par des agents qui lui étaient entièrement dévoués et dont il +s'assurait la soumission parfaite en les faisant tous ses obligés. Les +relations qu'il entretenait avec les Sauvages au moyen de la traite, lui +valaient aussi leur amitié, à tel point que, en 1775, il assura le +concours de bon nombre de tribus à la cause américaine et empêcha +presque toutes les autres de prendre les armes contre le Congrès. + +François Cazeau avait reconnu tout de suite en Marc Evrard un jeune +homme instruit, intelligent et actif, et fut très-heureux de s'attacher +un agent à la fois son associé, qu'il espérait devoir lui être de la +plus grande utilité dans l'entreprise politique qu'il méditait. + +Cependant Cazeau s'était bientôt aperçu, dans ses premières tentatives +d'initiation, qu'il ne pourrait point influencer le jeune Evrard autant +qu'il l'aurait désiré. + +Marc, avec ses fortes études, ses connaissances historiques et un +jugement droit, aimait à raisonner par lui-même et à se convaincre par +la déduction des faits qu'il voyait s'accomplir. + +D'abord, l'ingrat abandon que la France avait fait de ses-fidèles +colonies d'Amérique lui prouvait clairement, comme tous les gens sensés, +qu'elle n'était disposée à accomplir aucun sacrifice pour les +reconquérir. Il lui semblait donc qu'il était plus prudent de ne se +mêler en aucune sorte de ces échauffourées qui n'aboutiraient qu'à la +ruine de ceux qui se seraient avisés d'y prendre part. Certes, il aimait +bien toujours la France, mais cette affection inaltérable du Canadien +pour la mère-patrie, il la conservait soigneusement en soi, comme ces +peines secrètes que les gens mélancoliques entretiennent en leur âme, +souffrance idéale et qui, n'étant pas sans charme, leur fait plaisir à +garder. + +Avouons cependant que les tyrannies du gouvernement militaire qui suivit +la conquête lui firent quelquefois prêter l'oreille aux suggestions +séditieuses, mais alors motivées, de François Cazeau. Déjà même, Evrard +sentait s'éveiller en lui toutes les antipathies que suscitait dans le +pays le despotisme des vainqueurs, lorsque la prudente Angleterre +s'était décidée, en 1774, d'accorder au Canada les franchises de l'Acte +de Québec. + +Cette politique sensée avait ramené Evrard à ses idées naturelles. +Jointes à cela les récriminations du Congrès lui firent bientôt voir des +ennemis non moins dangereux que les conquérants-dans ces Anglais +d'Amérique, qui ne tâchèrent par leurs protestations subséquentes +d'entraîner les Canadiens de leur côté que pour les aider à secouer le +joug de l'Angleterre, sachant bien que nous disparaîtrions ensuite comme +race pour nous fondre dans la grande confédération américaine. Ainsi +placées entre deux ennemis, n'était-il pas plus sage de rester les +sujets du plus distant, dont l'éloignement restreindrait nécessairement +les vexations, alors que la proximité d'une grande puissance comme celle +des États-Unis--que les penseurs de l'époque considéraient déjà comme +établie,--devait assurer la tranquillité, des Canadiens en forçant la +métropole à ne les point trop mécontenter d'abord et à les ménager +beaucoup par la suite? On a vu du reste que cette opinion était commune +à la majorité de la population qui, si elle ne s'en rendit pas +directement compte, n'en agit pas moins tacitement dans ce sens par son +abstention quasi-complète lors de cette invasion dont les Américains +attendaient merveille. + +C'est sous l'influence de ces idées justes que l'on a vu Marc agacer de +ses gouailleries, dans la chapelle de l'évêché, le malheureux Williams +qui s'efforçait de gagner les Québecquois à la cause du Congrès. + +Marc Evrard était donc loin de pencher du côté des insurgés et le +capitaine Evil, en le dénonçant comme rebelle à Cognard, n'avait fait +que mettre la calomnie au service de ses petits intérêts. Tel était donc +Evrard, imbu de principes raisonnables et réglant sur eux sa ligne de +conduite, lorsqu'il était de sang froid. + +Voyons-le maintenant à l'oeuvre, alors que les passions les plus +violentes se sont révoltées en lui, sous le fouet de la fatalité. +Étudions la révolution complète que le choc de ces furies déchaînées va +opérer en lui. + +Depuis deux ans, Marc aimait Alice. Ce n'avait d'abord été qu'un +sentiment discrètement contenu. Il ne la connaissait encore que pour +l'avoir vue le dimanche au sortir de la grand'messe, lorsqu'elle passait +rougissante et les yeux modestement voilés par ses longs cils noirs, +entre la double haie des jeunes gens de la ville, plantés là en faction +pour guigner les jolis minois qu'effarouchaient plus ou moins les +regards assassins de ces muguets. + +Pendant près d'un an, Marc n'avait pas déserté seule fois son poste dans +les rangs de ces messieurs. + +Il allait donc berçant précieusement cette chère illusion qui consiste à +s'enamourer d'une personne pour laquelle souvent vous n'existez même +pas, lorsque un jour, ou plutôt un soir, il fut inopinément enlevé +jusqu'à la sphère céleste où planait l'ange de ses rêves, c'est-à-dire, +en langue vulgaire et compréhensible, qu'il fit la connaissance de +mademoiselle Cognard. + +Si le nom du père était commun, on sait que la personne sa fille était +très-distinguée. Marc ne ressentit que l'éblouissement causé par les +grâces physiques et morales d'Alice. Il se persuada sans peine qu'elle +était plus adorable encore qu'il n'avait osé se l'imaginer dans ses +songeries les plus audacieuses. Il alla jusqu'à trouver de la +distinction dans le nom de Cognard. + +Bref, apprenez en une seule phrase que Marc Evrard se fit, admettre chez +M. Cognard, devint de plus en plus éperdument amoureux d'Alice, et en +fut payé de retour, après tous les soupirs, oeillades, aveux tremblants +et monosyllabiques qui sont le menu fretin dont les amoureux amorcent +leur hameçon pour pêcher dans le fleuve du Tendre. + +Ces préliminaires enfantins de l'amour peuvent faire lever les épaules +aux roués qui comptent déjà leurs conquêtes par le nombre de leurs +cheveux gris; mais n'est-il pas vrai qu'à cet âge radieux où la tête est +jeune comme le coeur, n'est-il pas vrai que tous ces raffinements +timides d'une passion naissante remplissent l'âme d'un fluide Celeste +qui rend votre corps léger à vous faire croire que vous montez dans les +nuages et que vous allez marcher sur les étoiles? + +Vous qui me lisez en chauffant vos vieilles jambes endolories, dans +lesquelles tourne la vrille aiguë des rhumatismes, détournez un peu vos +yeux du livre et les laissez errer sur la flamme claire qui ramène un +reste de chaleur dans votre sang qui se fige, et redescendez par la +pensée les nombreux degrés de votre vie. Vous rappelez-vous qu'un +soir--oh! il y a longtemps!--vous longiez avec elle la rive verdoyante +du grand fleuve. C'était en juin, n'est-ce-pas le parfum pénétrant des +lilas en fleurs embaumait l'air avec la douce odeur des foins sauvages +que foulaient vos pas distraits. Vous regardiez l'or des étoiles +scintiller dans la voûte limpide du ciel; vous écoutiez silencieux, ému, +ces voix mystérieuses du soir qui soufflent l'amour aux oreilles +humaines, et la brise qui bruissait et venait faire vibrer en vous, avec +un frémissement voluptueux, les cordes les plus sensitives de votre âme. +N'est-il pas vrai que pénétré de ces senteurs odorantes, attendri, +exalté, il vous fut impossible de résister au désir de mêler les accords +de la voix de votre passion à cette immense bouffée d'harmonie qui +montait, de la terre au ciel? A l'aveu timide de son amour, qui répondit +au vôtre, ne vous rappelez-vous pas que votre bras, alors musculeux et +ferme, trembla sous la pression frémissante de sa frêle main, tandis que +votre coeur, près d'éclater, semblait vouloir bondir hors de votre +poitrine? Oh! alors, dites-moi, n'avez-vous pas senti courir en vos +veines gonflées une flamme céleste, fugitive étincelle de cette chaleur +divine qui, un jour, animera notre âme d'une éternelle vie? + +Mais je m'arrête, car je vois au tremblement de vos mains que ces +souvenirs vous ont tellement ému, que mon pauvre livre menace de vous +échapper et de rouler dans les flammes pétillantes du foyer. + +Or donc, si de simples souvenances vous agitent à ce point, que +pensez-vous qu'il en dût être du malheureux Marc Evrard en désespérance +d'amour? Chez vous les regrets se tempèrent par la pensée, par la +satisfaction de n'avoir pas au moins perdu ces belles heures de la trop +courte jeunesse. Mais lui qui voyait, dans la vigoureuse floraison de +son printemps, son rêve le plus cher, qu'il avait longtemps regardé +comme devant se transformer en une ravissante réalité, prêt à s'évanouir +ainsi que le plus commun des songes!... + +D'un côté, les préventions injustes du père après avoir d'abord bien +accueilli le jeune Evrard dont la position lui avait paru devoir être +assez sortable, ne jurait plus depuis deux ou trois mois que par le +brillant capitaine Evil; d'un autre, la haine, jusqu'alors sourde et +contenue de son rival, qui venait d'éclater si vive et si menaçante, +découvraient à Marc un avenir déplorablement sombre. Le père Cognard +était si rampant, si vain, si ambitieux que la perspective d'une +alliance avec un officier de l'armée anglaise l'empêcherait sans aucun +doute de prêter l'oreille aux justifications du malheureux petit +commis-marchand; d'autant plus que la pusillanimité du bonhomme était +telle que, sur la simple accusation du capitaine, il avait jugé toutes +relations avec Evrard par trop compromettantes. Cette répulsion +naissante du père d'Alice pour Marc ne s'accroîtrait-elle pas encore, +maintenant que James Evil n'aurait plus de repos qu'il n'eût sans doute +tout à fait perdu de réputation le jeune Evrard aux yeux du trop crédule +Cognard? + +Il est vrai que Marc était aimé d'Alice autant que James Evil en était +détesté; mais oserait-elle jamais, pourrait-elle se refuser d'obéir aux +ordres sévères du père, et ne point succomber aux persécutions +incessantes que sa belle-mère ne manquerait pas, selon toute +probabilité, de susciter à la malheureuse enfant? + +Toutes ces horribles pensées brûlaient le cerveau de Marc ainsi que des +flammes vives. Comme pour l'empêcher d'éclater sous l'atroce cuisson de +ces douleurs, il comprimait sa tête dans ses doigts crispés. Son sang +s'était tellement échauffée qu'il se sentait tournoyer dans une +atmosphère embrasée. + +Dans ces heures de fièvre délirante, l'homme le mieux pensant lorsqu'il +est de sang-froid, se prend presque toujours à écouter la première de +ses inspirations extrêmes, surtout lorsqu'elle semble lui promettre dans +une autre voie la sauvegarde de ses intérêts menacés. + +Du bourdonnement constant des souvenirs de cette assemblée laquelle il +avait eu la malencontreuse idée d'assister par curiosité, et qui avait +déterminé la catastrophe où croulaient toutes ses espérances jaillit +soudain devant lui l'idée d'un salut possible: pourquoi ne se +rangerait-il pas du côté des insurgés? + +En restant dans la ville, Evrard demeurait à la merci du capitaine Evil +et dans une grande impuissance inaction. Au contraire, s'il allait +offrir ses services à l'armée du Congrès, déjà victorieuse sur tous les +autres points de la contrée, et qui allait probablement s'emparer aussi +bientôt de Québec, dernier rempart de la domination britannique au +Canada, ne se préparait-il pas une rentrée triomphante dans les bonnes +grâces du père Cognard? Celui-ci ne chercherait-il pas, en effet, avec +sa versatilité et sa souplesse ordinaires, à se concilier les derniers +vainqueurs? Et alors ne serait-il pas de bonne politique pour le père +Cognard d'éconduire vitement le capitaine anglais, pour jeter sa fille +entre les bras de Marc Evrard, le partisan du Congrès triomphateur? + +Cette inspiration paraissait tellement plausible et la cause anglaise +semblait en ce moment si compromise pour ne pas dire entièrement perdue, +que le jeune homme y acquiesça presque sans balancer. + +Seulement, comme il brillait encore une lueur de bon sens dans ce +cerveau si subitement troublé et que Marc Evrard ne pouvait tout à coup +rompre aussi brusquement avec ses convictions, il résolut d'attendre +quelques jours afin de voir si l'influence funeste d'Evil achèverait de +ruiner entièrement ses espérances. Alors il suivrait la nouvelle pente +ou la fatalité semblait l'avoir poussé malgré lui. + +Evrard achevait de prendre cette détermination lorsque le matin appuya +son front pâle sur les vitres des fenêtres, pour jeter un premier coup +d'oeil dans les maisons encore endormies. Célestin, qui avait remarqué +que son maître était trop péniblement affecté pour qu'on pût +l'interroger, lui ayant vu lever la tête avec un mouvement qui marquait +une résolution prise, dit alors: + +--Vous devez être fatigué, Monsieur Marc. Tout paraît calme au dehors; +allez donc vous reposer un peu. Je continuerai de: veiller seul. + +--Merci, mon brave Célestin, répondit Marc en se levant. Je crois que +nous pouvons nous coucher tous les deux sans craindre aucune agression. +Il n'est guère probable que nous revoyions, aujourd'hui messieurs nos +Anglais qui doivent avoir leur suffisance de notre chaude réception de +cette nuit. + + + + + CHAPITRE QUATRIÈME. + + SÉPARATION. + + +Lorsque Marc s'éveilla, après quelques heures d'un sommeil agité, le +souvenir des évènements de la veille fut la première pensée qui s'agita +dans sa tête avant même qu'elle eut quitté: l'oreiller. D'abord ce fut +comme la suite d'un rêve pénible; et puis ses idées se dégageant des +nuages du sommeil, il eut bientôt conscience de la réalité des faits que +sa mémoire lui reproduisait avec une vérité désespérante. + +Le premier souvenir, le plus frappant, qui se dressa dans sa pensée fut +l'injonction formelle du père Cognard qui lui avait fermé sa maison. +Vinrent ensuite: l'insulte faite au capitaine Evil, bagarre qui s'en +était, suivie, et enfin la détermination qu'il prise, après tous ces +évènements tumultueux, de quitter la ville et d'aller offrir ses +services aux insurgés. + +Mais ainsi qu'il en arrive d'une décision arrêtée dans un transport +fiévreux, et qui, après quelques heures de repos, apparaît soudain au +jugement dans toute la netteté de son inconséquence, cette résolution de +la veille le trouva incertain et trouble. Elle sortait tellement de sa +manière habituelle de voir qu'il se sentit mal à l'aise en présence d'un +dessein si nouveau et si précipité. La passion finit cependant par se +réveiller aussi et le fit se raidir contre cette dernière protestation +de sa conscience. Il envisagea de nouveau les chances qu'il avait de +faire tourner sa défection au profit de son amour, et se persuada que +c'était le seul parti qu'il avait à prendre. + +--D'ailleurs se dit-il en sortant brusquement du lit, je me suis promis +à moi-même d'attendre une dernière manifestation du mauvais vouloir et +de la puissance de mon ennemi. C'est là ce qui me décidera! + +Cette occasion ne devait malheureusement pas tarder à se présenter. + +Lorsque Marc descendit au magasin, Tranquille y était occupé à faire +disparaître les traces du tumulte de la nuit. + +--Il n'est venu personne? demanda le jeune homme. + +--Non, monsieur Marc. + +Evrard se dirigea vers la porte ouverte, s'adossa contre l'un des +chambranles, pensif, le front baissé, le regard triste, il resta +longtemps à rêver. Tranquille qui avait rarement vu son maître aussi +soucieux, le regarda d'un air de commisération profonde, et hocha la +tête à plusieurs reprises. + +--Ventre de chien, il y a quelque chose qui va mal! grommela-il entre +ses dents. + +Sur les onze heures un mouvement inusité se manifesta dans la rue +Sous-le-Fort. Au coin de la rue Saint-Pierre, un son de trompe se fit +entendre, et un crieur, dernier vestige des hérauts d'autrefois, se mit +à lire à haute voix, _afin que personne n'en prétendit cause +d'ignorance_, une proclamation du gouverneur convoquant la milice +bourgeoise à se rendre sans faute sur la place-d'armes, au coup de midi: + +Evrard se dirigea, comme tous les autres vers le crieur, se mêla au +rassemblement et écouta la proclamation, jusqu'au bout. + +Le crieur finit sa lecture, tira trois cris enroués de trompe et s'en +alla plus loin. + +Eh Bien! monsieur Evrard dit quelqu'un à ce dernier, il va donc falloir +nous aligner et peut-être en découdre! + +--Oui, voisin, répondit Marc qui refit lentement les quelques pas qui le +séparaient de sa maison. A peine mettait-il le pied sur seuil que ses +yeux rencontrèrent un militaire anglais qui tendait à Tranquille un pli +cacheté que celui-ci se méfiant de tout ce qu'il ne comprenait pas, +refusait de prendre. + +Ce soldat était une des ordonnances du général Carleton. Il tourna la +tête, reconnut à son air le maître du lieu, vint à Marc et lui tendit le +message. + +L'ordonnance s'assura que le jeune homme ouvrait la lettre après en +avoir lu l'adresse et sortit. + +Tranquille observait son jeune maître du coin de l'oeil. A peine Marc +eut-il jeté un coup d'oeil sur le papier qu'il devint pâle comme un +trépassé. + +--Bon! pensa Célestin, voilà que ça se complique! Tas d'Anglais de +malheur! + +Marc Evrard froissa le papier, le jeta par terre et s'écria: + +--Eh bien! fatalité, c'est toi qui l'aura voulu! + +Il s'assit près du comptoir, et s'abîma dans ses pensées noires. + +Le message était ainsi conçu: + + "A Monsieur Marc Evrard, négociant à Québec; + + "Moi, Guy Carleton, capitaine général et gouverneur en chef de + la Province de Québec et territoires en dépendants [4] en + l'Amérique, vice-Amiral d'icelle, garde du grand sceau de la + dite Province, et Major-Général des troupes de Sa Majesté, + commandant le département Septentrional, etc., etc., etc., ayant + appris que vous vous êtes trouvé présent, hier soir, à une + assemblée convoquée par des ennemis de l'état, dans le but, de + détourner les fidèles sujets de notre bien-aimé roi, Georges + Trois de l'obéissance qu'ils lui doivent, et que là, vous vous + êtes ouvertement prononcé en faveur des sujets révoltés contre + l'autorité royale, je vous fais savoir par les présentes, que je + vous considère comme un rebelle et, mauvais citoyen. En + conséquence, comme je ne veux garder dans l'enceinte de la + capitals que de bons et loyaux sujets sur lesquels je puisse + entièrement compter, je vous enjoins d'avoir à quitter la ville + dans les vingt-quatre heures, sous peine d'emprisonnement + immédiat pour crime de lèse-majesté. + + "Donné sous le seing et le sceau de mes armes, au château St. + Louis, dans la ville de Québec, à dix heures du matin, le + vingtième jour de Novembre, dans la quinzième année du règne de + Notre Souverain Seigneur Georges Trois, par la grâce de Dieu, + roi de la Grande Bretagne, d'Écosse et d'Irlande, défenseur de + la Foi, etc., etc., etc., et dans l'année de Notre Seigneur mil + sept cent soixante-et-quinze." + + (Signé) "GUY CARLETON." + Par ordre de Son Excellence. + + (Contresigné) "GEO. ALLSOP" + + "Faisant fonction de Secrétaire. + + "Traduit, par ordre de Son Excellence. + + "F. CUGNET S. F. + + "Vive le Roy." + +[Note 4: Tel est l'en-tête exact des proclamations, etc. du temps,] + +Tranquille, affecté de l'affliction profonde de son jeune maître, +s'approcha et lui dit, non sans beaucoup d'hésitation: + +--Pardon, Monsieur Marc, si j'ose me mêler de vos affaires. Mais vous +m'avez l'air si en peine, que... je... + +Il n'acheva pas; il y avait, un sanglot qui tremblait dans sa voix. + +--Oui, mon pauvre Célestin, dit Evrard en relevant la vue sur la bonne +figure de ce brave serviteur, oui, je suis bien triste, et ce n'est pas +sans raison, je t'assure. Je suis chassé de partout; l'on me force de +quitter la ville d'ici à demain. + +--On vous chasse!.... s'écria Tranquille qui ouvrait des yeux grands +comme des piastres d'Espagne. + +--Oui, parce que je me suis compromis pour les Bostonnais, à l'assemblée +d'hier soir. + +--Vous! + +--Oui moi. Tu ne comprend pas? Écoute. Tu sais que depuis un an j'aime +mademoiselle Alice Cognard qui m'affectionne beaucoup aussi. Mais ce que +tu ignores peut-être, c'est qu'un officier anglais, le capitaine James +Evil, prodigue aussi depuis quelque temps ses avances, mais fort, +inutilement à mademoiselle Alice. Outré de se voir éconduit par la jeune +fille, il a résolu de captiver les bonnes grâces du père enclin +d'avance, comme chacun le sait à baiser les pieds de tous ceux qui +portent un nom anglais. Or, hier soir, le capitaine Evil qui +accompagnait le colonel McLean à la chapelle de l'évêché, a trouvé +l'occasion favorable de me perdre jamais dans l'esprit de Cognard, en +lui disant que je m'étais fort compromis à l'assemblée. Le père Cognard +n'a pas manqué de le croire et m'a signifié de ne plus remettre les +pieds chez lui. J'ai souffleté Evil en sortant... + +--Bon! fit Tranquille qui serra les poings. + +--Il a rencontré aussitôt après trois de ses amis. Tous m'ont poursuivi +et m'ont rejoint ici dans la rue. Tu sais ce qui s'en est suivi. Enfin, +exaspéré du nouvel affront que je lui ai fait subir, le capitaine s'en +est vengé ce matin en me dénonçant au gouverneur comme un rebelle des +plus dangereux; puisque je viens de recevoir du général Carleton +lui-même ordre de quitter la vile d'ici à dix heures, demain matin, sous +peine d'être emprisonné comme un conspirateur. + +--Ventre de chien! si jamais je le tiens au bout de mon bras votre +capitaine je lui en ferai danser une rude! + +--Tu dois donc comprendre, ce qui m'attriste si fort. Être obligé de me +séparer d'Alice, de toi, mon bon Célestin. + +--Comment! monsieur Marc? Qu'il vous faille quitter mademoiselle Alice, +je le comprend, hélas! Mais je ne vois pas ce qui me peut forcer de vous +abandonner, moi? + +Marc Evrard secoua négativement la tête. + +--C'est que, vois-tu, Célestin, je suis décidé d'aller prendre place +dans les rangs des Bostonnais, afin de pouvoir combattre ouvertement +l'influence perfide de cet Anglais. Or si je suis prêt à tout risquer en +me rangeant du côté des rebelles, je ne voudrais pas pour rien au monde +t'entraîner avec moi. + +--Et vous pensez Monsieur Marc, que je vas vous laisser partir seul? Ah +vous croyez donc que je les aime bien, moi, nos maîtres, pour hésiter un +instant entre votre service et le leur. Il est bien vrai que les autres +que vous allez trouver sont aussi des Anglais; mais enfin ils se battent +contre les soldats du roi d'Angleterre. Cela me suffit, monsieur Marc; +nous partirons ensemble. Ne dites pas non, voyez-vous. C'est inutile. Je +vous suivrais chez le diable! + +Le dévouement de ce pauvre homme toucha profondément Marc, Evrard qui +lui tendit la main et lui dit: + +--C'est bon, puisque tu le veux, tu partageras ma fortune, mauvaise ou +bonne. Maintenant comme nous devons nous en aller d'ici à demain, +fermons le magasin pour n'être point dérangés dans nos apprêts de +départ.. + +Il alla verrouiller la porte et procéda à ses préparatifs. + +Quelques jours auparavant, Evrard avait reçu une lettre de M. François +Cazeau qui lui demandait de mettre toutes leurs marchandises à la +disposition des Bostonnais et même d'en faire le sacrifice complet au +cas où il se déciderait à quitter la ville pour joindre les insurgés. +Ces pertes momentanées, disait Cazeau, seraient amplement compensées par +la suite, alors que les armées, du Congrès auraient soumis le pays. +Cette lettre en contenait une autre qui recommandait fortement Evrard +aux officiers dans la supposition qu'il se déciderait à prendre du +service dans l'armée du Congrès. + +Les ventes de l'automne avaient bien donné. Marc se trouvait avoir en +coffre plusieurs centaines de louis qu'il lui fallait emporter avec lui +autant pour rencontrer ses dépenses et en rendre compte plus tard à M. +Cazeau que pour ne les point laisser tomber en d'autres mains. + +Quand Marc eut mis, dans une de ces solides valises recouvertes de peaux +de loup-marin, comme on en voit encore quelques-unes, tout l'argent +qu'il avait en main, ainsi que ses livres de compte, et quelques +vêtements, il écrivit une interminable épître à sa fiancée. + +Longtemps sa plume courut sur le papier avec une rapidité fébrile. Mais +apparemment que la lettre ne lui plut guère lorsqu'il la relut, ou bien +qu'il changea brusquement de résolution, car il la déchira, prit une +autre feuille et écrivit seulement ces mots: + +"Québec ce vingt novembre + +"Ma bonne Alice, + +"Au nom de ce que vous avez de plus cher, au nom de notre amour, ne +manquez pas de vous rendre, selon votre habitude, à la basse messe de +sept heures, demain, à la cathédrale. Nous nous y verrons, peut-être +pour la dernière fois." + +"Votre pauvre fiancé," + +Marc Evrard. + +Marc mit ce billet sous enveloppe, appela Tranquille, et le lui remit +avec cette injonction: + +--Ce soir, dit-il, tu iras veiller avec les domestiques de M. Cognard. +On te voit assez souvent dans la cuisine pour que cette visite n'excite +aucun soupçon. Tu remettras en secret cette lettre à Lisette,--la fille +de chambre que tu aimes, je le sais--et tu lui diras de le donner ce +soir même à sa maîtresse, mademoiselle Alice. Pour l'engager à faire +diligence et à se taire, tu lui glisseras ce louis d'or. + +Célestin mit la lettre et le louis dans sa poche de veste, et dit: + +--Soyez tranquille, M. Marc. Mademoiselle aura votre lettre ce soir. + +Cependant les milices bourgeoises furent passées en revue par le +gouverneur. Il en parcourut les rangs et commençant par les Canadiens +qui occupaient la droite et auxquels il demanda s'ils étaient résolus à +se défendre en bons et loyaux sujets. Ceux-ci répondirent +affirmativement par des acclamations. Les miliciens anglais qui étaient +présents firent de même. Carleton s'aperçut qu'il en manquait un certain +nombre et surtout des citoyens marquants, tels que Lymburner et +Williams. Aussi donna-t-il avis que les gens mal affectionnés--on les +connaissait--eussent à quitter immédiatement la place. + +Durant tout le reste du jour la ville fut en émoi. Il fallait armer les +citoyens, et presser les travaux de défense par trop négligés eu +l'absence du gouverneur. + +Le lendemain le jour se leva triste et froid. Le vent soufflait du nord +apportant avec lui la première gelée de l'hiver. Sur les sept heures +comme la cloche de la cathédrale jetait au vent ses bourdonnements +monotones, une jeune fille enveloppée dans une chaude pelisse garnie de +fourrures, qui dissimulait la finesse de la taille, laissait la rue +Sainte-Anne pour s'engager dans la rue des Jardins. Elle allait à pas +pressés, ses pieds mignons trottinant sur la terre gelée. Elle longea +l'église des Jésuites et descendit vers la place du marché qu'elle +traversa pour gagner la cathédrale. A peine fut-elle entrée dans la +grande église qu'elle embrassa la nef d'un coup-d'oeil. Elle aperçut un +jeune homme assis sur l'un des derniers bancs, en arrière, et qui +semblait attendre quelqu'un avec impatience, tant il tournait +fréquemment la tête. C'était, Marc Evrard. + +Alice passa près de lui. Leurs regards se rencontrèrent, rapides et +lumineux comme deux éclairs. La jeune fille alla s'agenouiller un peu en +avant de Marc, croisa sur sa bouche ses petites mains un peu rougies par +le froid et se mit à prier avec ferveur. + +La messe commençait. + +Evrard, le front perdu dans ses deux mains, parut aussi tout d'abord +prier avec recueillement. Puis, peu à peu, nous devons bien l'avouer, il +releva la tête, et, son regard s'arrêta sur Alice avec une expression de +mélancolique tendresse, et resta fixé sur la jeune fille. + +A la fin de la messe, le prêtre s'étant tourné du côté des fidèles pour +les bénir, Alice et Marc se signèrent et leur pensée se rencontra et ils +s'agenouillèrent sous cette commune bénédiction en demandant à Dieu de +la vouloir bien ratifier là-haut. + +Quant ils furent sortis de l'église, ils restèrent d'abord silencieux. +Leur coeur était si gonflé que ni l'un ni l'autre n'osait parler le +premier. Enfin Marc dit à la jeune fille: + +--Je vous remercie, Alice d'avoir bien voulu m'accorder cette suprême +entrevue. + +--Mais au nom du ciel! pourquoi serait-ce la dernière? + +--Hélas! ma pauvre chère Alice, il s'est, depuis l'avant dernier soir, +passé des évènements qui vont avoir sur notre vie une bien funeste +influence. + +--Mon Dieu! j'ai, en effet, oui parler hier d'un soufflet que vous avez +donné à ce capitaine, d'une rencontre, d'un combat...., pourquoi me +faites-vous souffrir ainsi par tous ces emportements? J'ai cru que vous +étiez blessé, tué peut-être! Marc! c'est bien mal, ce que vous avez fait +là! + +--Attendez, Alice, attendez un peu pour me blâmer que je vous aie exposé +les motifs qui ont dicté ma conduite. + +Ils arrivaient en ce moment au coin de la rue Sainte-Anne. Loin de s'y +engager pour regagner sa demeure; Alice continua de remonter la Rue des +Jardins dans l'intention de prendre ensuite la rue Saint-Louis pour +redescendre par celle de Sainte-Ursule. Ils continuèrent donc de marcher +ainsi, serrés l'un contre l'autre. Tandis que Marc exposait à sa fiancée +la perfide intervention de James Evil dans leur destinée, Alice avec +calme, car son père lui ayant signifié, le soir même du bal, qu'elle +devait ne plus revoir Marc Evrard et renoncer à l'espoir de l'avoir +jamais pour époux elle s'était bien doutée d'où venait le coup, et avait +déjà sans doute formé quelque dessein pour le conjurer tôt ou tard. Mais +quand Marc lui annonça qu'il était chassé de la ville par les autorités, +elle vit bien que le mal était à son comble, et elle fondit en larmes. + +--Alice! calme-toi! je t'en prie, s'écria Marc qui offrit vivement son +bras à sa fiancée afin de la soutenir. + +Celle-ci le repoussa doucement, et d'une main tremblante se mit à +essuyer les grosse larmes qui glissaient sur ses joues. + +--Mon Dieu! dit Marc en tordant ses mains dans un transport de +désespoir, mon Dieu! Que vous avons-nous fait pour que vous nous +torturiez ainsi! Est-ce donc un crime de s'aimer? + +Ils marchèrent quelque temps sans parler, cherchant à se dissimuler l'un +à l'autre les sanglots qui soulevaient leur poitrine. Ils allèrent ainsi +jusqu'à la rue Sainte-Ursule qu'ils prirent pour descendre vers la rue +Sainte-Anne. + +A cette époque, il n'y avait que cinq ou six maisons à gauche de la rue +Sainte-Ursule, en descendant. A droite elle était bordée par un haute +clôture qui la séparait de la Communauté des dames Ursulines. Les arbres +du jardin des religieuses, étendaient leurs branches dénudées par-dessus +la clôture au pied de laquelle tombaient leurs dernières feuilles +détachées par la brise d'automne. + +Les deux amants s'engagèrent sur le sentier des feuilles mortes qui +gémissaient sous leurs pieds. + +--Ces pauvres feuilles murmura Marc, ressemblent à nos illusions +tombées... + +--Penser, dit Alice, que nous allons nous séparer, et peut-être ne plus +nous revoir jamais! Oh! c'est à en devenir folle! + +Elle eut comme un de ces éblouissements qui précèdent les défaillances +et chancela. + +Lui étendit les bras pour l'empêcher de tomber. + +Mais, par un grand effort de volonté, elle surmonta aussitôt cette +faiblesse. Cependant il passait d'étranges idées dans sa tête en feu. Il +lui venait des envies de se jeter dans les bras de Marc et de lui +dire:--"Je suis ta fiancée, emmène-moi, je serai ta femme". + +C'était comme un affolement. Elle sentit que son courage s'en allait et +qu'il lui fallait brusquer leur séparation. + +--Écoutez, Marc! s'écria-t-elle en s'arrêtant au bout de la rue +Sainte-Anne qui, à cette époque, finissait là. Il faut, après tout, +avoir foi en Dieu! Promettons-nous mutuellement, quoi qu'il arrive, de +nous aimer fidèlement et toujours. + +Marc refoula un sanglot qui lui déchirait la gorge et dit avec +véhémence: + +--Alice: au nom de Dieu qui m'entend, je vous le jure! + +Et puis il saisit la main qu'elle lui abandonnait, et la couvrit d'un +baiser brûlant. Alice, levant au ciel ses beaux yeux pleins de larmes, +s'écria: + +--Eh bien! moi aussi, Marc, je te le jure, au nom sacré de la Vierge. Je +ne serai jamais qu'à toi seul! + +Alice dégagea ses mains d'entre celles du jeun homme et le quitta +brusquement. + +Après avoir fait trois pas en avant, par un mouvement prompt comme la +pensée elle revint à Marc, lui jeta ses deux bras autour du cou, +effleura d'un baiser d'ange la joue de son fiancé, se dégagea de cette +rapide étreinte et s'enfuit comme un oiseau. + +--Adieu! dit-elle en se retournant de loin vers Marc pour lui faire +signe de ne pas la suivre, adieu! + +Evrard paralysé, regarda le jeune fille gagner en courant sa demeure. Il +la vit se soulever sur le seuil, lui faire un dernier signe de la main +et disparaître dans l'enfoncement de la porte. + +Il resta plusieurs minutes, les yeux fixés sur l'endroit où Alice avait +disparue, comme s'il eût dû la revoir encore, Enfin passant sa main sur +son front d'où perlait une sueur glacée, il murmura: + +--C'est fini! + +Il remonta la rue et reprit le chemin de la basse ville. Mais il ne +marchait pas bien vite; ses jambes pliaient sous lui presque à chaque +pas. + +Arrivé à sa demeure, il aperçut deux soldats que se tenaient debout +devant la porte. En l'un d'eux il reconnut l'ordonnance que, la veille +lui avait apporté le message du gouverneur. + +--Vous venez m'arrêter? lui demanda Evrard du ton le plus indifférent. + +--Oui, si vous n'avez pas quitté la ville avant dix heures. + +Evrard consulta sa montre. Il était passé neuf heures. + +--C'est bien, je m'en vas, dit-il, et il entra chez lui. + +Tranquille, assis sur un baril et la joue appuyée sur son poing fermé, +attendait. + +--Est-il temps? demanda-t-il + +--Oui, répondit Marc. + +Tranquille se leva, jeta sur son épaule gauche la valise de son maître, +saisit dans sa main droite son fidèle mousquet sur le canon duquel il +avait attaché un mouchoir à carreaux rouges, noué aux quatre coins, qui +contenait toute sa garde-robe à lui, et sortit de la maison sans +regarder en arrière. + +Marc prit son épée, sortit et referma froidement la porte, comme s'il +n'allait s'absenter que pour une heure et remonta vers la côte de +Lamontagne. + +Tranquille emboîta le pas derrière lui. Les deux soldats les suivaient à +distance. + +Ils montèrent ainsi jusqu'à la haute ville qu'ils traversèrent +entièrement. + +Arrivé à la porte Saint-Jean qui était fermée depuis la veille, Marc +allait expliquer à la sentinelle qui lui barrait le passage la raison +qui l'obligeait à sortir. Les deux soldats qui l'avaient escorté +s'approchèrent du factionnaire et lui glissèrent quelques mots à +l'oreille. Celui-ci releva son arme et appela ses compagnons qui +sortirent du corps-de-garde. La porte de la ville fut ouverte et se +referma avec un bruit sinistre de ferrailles, sur les pas du proscrit et +de son fidèle serviteur. + + + + + CHAPITRE CINQUIÈME + + FEU ET FLAMMES. + + +On sait que le colonel Arnold, officier au service du Congrès, avait été +chargé de marcher sur Québec, en pénétrant dans le pays par les rivières +Kennebec et Chaudière. Arnold connaissait bien Québec pour y être venu +plusieurs fois lorsqu'il n'était encore que commerçant de chevaux. + +Il quitta Cambridge, près de Boston, le 13 septembre à la tête de onze +cents hommes. Mais dès le 23 octobre le colonel Roger Enos rebroussa +chemin en entraînant trois compagnies dans sa défection[5]. + +[Note 5: "Le Lieutenant-Colonel Green, du Rhode-Island succéda comme +second officier en grade à Enos. Les majors étaient Return, J. Meigs. +Ogden et Timothy Bigelow. Les carabiniers de la Virginie étaient +conduits par les capitaines Morgan, Humphrey et Heath. Hendricks était à +la tête d'une compagnie de la Pennsylvanie. Thayer en commandait une du +Rhode-Island. Le chapelain était le Révd. Samuel Sprint et le docteur +Senter chirurgien en chef." Ces renseignements qu'il a pris de Bancroft, +sont cités par M. James LeMoine dans son intéressant Album du Touriste.] + +Affaibli par la désertion de ces trois compagnies et par trente-deux +jours d'une marche des plus pénibles à travers les bois, le corps +expéditionnaire d'Arnold atteignit enfin, le quatre novembre, Satignan, +qui était alors la paroisse de la Beauce la plus rapprochée des +frontières et sise à vingt-cinq lieues de Québec. A peine restait-il six +cent cinquante hommes des onze cents soldats que avaient quitté +Cambridge un mois auparavant. + +Après s'être ravitaillé à Satignan, Arnold continua d'avancer vers la +capitale. Le dix-sept de novembre il couchait à Saint-Henri et le dix il +atteignit la Pointe Lévy. Le commandant Cramahé ayant fait venir du côté +de la ville toutes les embarcations de Lévy, Arnold ne put effectuer la +traversée du fleuve que dans la nuit du treize, et sur des canots +d'écorce conduits par des sauvages qu'il avait engagés à Satignan. +Quoique deux vaisseaux de guerre, le _Lizard_ et le _Hunter_ fussent +ancrés dans la rade, les Bostonnais passèrent inaperçus. + +Le lendemain Arnold escalada les hauteurs sans rencontrer la moindre +résistance, traversa les plaines et vint occuper la résidence du colonel +Anglais Caldwell, (_Sans-Bruit_.) + +Mais ses soldats n'ayant chacun pour toutes munitions qu'un coup de +fusil à tirer [6] Arnold jugea qu'il ne pouvait songer à s'emparer de la +ville en un coup de main et retraita sur Pointe-aux-Trembles pour y +attendre le Général Montgomery qui descendait de Montréal. + +Les deux corps se joignirent le trente-et-un novembre et, forts d'à peu +près onze cent hommes, s'en vinrent investir Québec. + +Le général Montgomery établit son quartier général à la Maison +Holland[7] sur le chemin Saint-Louis, tandis que le colonel Arnold s'en +allait camper sur les bords de la rivière Saint-Charles, et s'installait +dans une maison qui a pendant longtemps appartenu à une famille Langlois +et qui était située près de la rive ou est jeté le pont de Scott. + +[Note 6: Mémoires de Sanguinet.] + +[Note 7: Avant d'appartenir au Major Holland, cette propriété avait été +occupée par mon ancêtre maternel, M. Jean Taché.] + +Cependant le général Carleton n'avait point perdu de temps pour mettre +la ville en état de défense. Son premier soin avait été de jeter +l'embargo sur plusieurs navires chargés de blé qui allaient faire voile +pour l'Europe. Outre cette précieuse réserve de vivres, il s'assura +aussi, par ce moyen le service de six cent-cinquante matelots dont +cinquante "connaissaient la manoeuvre du canon". Le nombre des +miliciens--deux cent-quatre-vingts recrues faites quelques mois avant le +siège--ajouté à soixante hommes de troupes, avec tous les citoyens de la +ville, forma une garnison de dix-neuf cent quatre-vingt-dix hommes, en +comprenant la compagnie des _Invalides_. Cette dernière s'appelait ainsi +parce qu'elle n'était composée que de vieillards et de personnes d'un +faible tempérament.[8] Le commandant de la place y fit entrer en outre +les vivres qui se trouvaient dans les navires. La ville fut aussi +pourvue d'une grande quantité de morue, d'anguille et d'autres poissons. + +Quant aux moyens officiels, ils consistaient en deux cents grosses +pièces de canon, cinquante pièces de campagne, huit mortiers, quinze +obusiers, et assez de bombes, de boulets et de poudre pour tirer sans +ménagement pendant huit mois.[9] + +[Note 8: Mémoires de Sanguinet. Voici selon Hawkins, comment se +composait la garnison de Québec au siège de 1775. + + 70 hommes des _Royal Fusiliers_ ou 7e régiment. + 230 des _Royal Emigrants_ ou 84e régiment. + 22 du _Royal Artillery_. + 230 Miliciens anglais commandés par le Lieutenant colonel Caldwell. + 543 Canadiens-Français commandé par le Colonel Le Comte Dupré. + 400 Matelots sous le commandement des capitaines Hamilton et + MacKenzie. + 50 Maîtres et Contre-Maîtres. + 35 Marins + 120 artificiers. +] + +[Note 9: Mémoires de Sanguinet.] + +Québec était fortifié du côté de la campagne par des murs de trente +pieds de haut et de douze pieds d'épaisseur. Au-dessus du Palais et de +la basse-ville la cime du roc était défendue moitié par des murailles et +moitié par des palissades. La rue Sault-au-Matelot et Près-de-Ville, qui +offraient deux étroits défilés par où l'ennemi pouvait seulement +pénétrer dans la basse-ville, furent entrecoupés de plusieurs barrières +et de barricades, dont un bon nombre de pièces de canon défendaient +l'approche. + +Le cinq décembre les Bostonnais s'étant emparé des faubourgs Saint-Jean +et Saint-Roch, Carleton fit canonner ces deux endroits, après avoir +sommé ceux qui les habitaient de rentrer dans la ville. Quelques +personnes seulement cherchèrent un refuge dans la place, les autres +gagnèrent la campagne pour éviter les misères d'un siège qui ne pouvait +manquer de durer au moins tout l'hiver. + +Dans la nuit du 10 décembre une grande agitation se manifesta dans la +division du colonel Arnold, qui était campée sur les bords de la rivière +Saint-Charles et qui, jusqu'alors, ne s'était occupée que de ses travaux +d'installation. + +Le général Montgomery venait d'envoyer l'ordre à son lieutenant Arnold +de faire marcher immédiatement contre la ville la moitié de sa division, +environ trois cents hommes. Le major Ogden devait diriger l'attaque. + +Il pouvait être trois heures du matin lorsque les assaillants, après +avoir gravi le coteau Sainte-Geneviève, pénétrèrent dans les rues du +faubourg Saint-Jean. La nuit était noire. Pourtant, entre les angles +indécis des toits, à travers l'obscurité tempérée par le reflet que la +neige renvoyait de la terre, les assaillants entrevoyaient là-bas, +devant eux, la ligne plus sombre des remparts. Affaiblis par la distance +et assourdis par la neige, les appels réguliers et monotones des +sentinelles dont on apercevait les silhouettes confuses au faîte des +murailles, parvenaient aux Bostonnais comme les voix lugubres d'un autre +monde. Plus d'un, soit par suite des âpres morsures de la bise, soit par +l'effet pénible que causait cette sombre mise en scène, sentit la main +glacée du frisson se glisser entre la capote et le dos, pendant le +moment de la halte que fit faire Arnold à l'entrée du faubourg. + +Quand on eut repris haleine le major donna l'ordre d'avancer mais le +plus silencieusement possible. Les assaillants allaient donc, étouffant +le bruit de leurs pas, rasant les maisons silencieuses et désertes et +prêtant l'oreille au moindre bruit. Ils arrivaient aux premières +habitations de la rue Saint-Jean qui avoisinaient les murs et +commençaient déjà à déboucher sur la place aux pieds des fortifications, +lorsqu'un éclair troua la nuit au-dessus de la porte de la ville. + +Une détonation retentit, tandis que les ombres errantes sur le parapet +des remparts disparaissaient comme par enchantement et que maints cris +confus éclataient dans la place. + +--_Forward!_ crie Ogden qui tire son épée et bondit au premier rang. + +--En avant! _forward!_ répète après lui un jeune officier. + +Mais ils n'ont pas fait cinq pas que la crête des murailles s'illumine +de nouveau et que les balles commencent à miauler dans les rangs des +Bostonnais. + +Ceux-ci hésitent. + +--_Fire! boys, fire!_ leur crie le major Ogden. + +--Feu! soldats, feu! répète en français la même voix derrière lui. + +Cent coups de fusils partent des rangs des Bostonnais. Mais on a tiré +trop précipitamment et les balles crépitent sur la muraille comme la +grêle sur les toits. + +L'indécision, le désordre se manifestent parmi les assiégeants. + +L'une des embrasures du rempart vomit un nuage de feu, et, dominant la +voix grêle et stridente de la mousqueterie, une formidable détonation se +fait entendre. Le boulet passe en hurlant dans la masse des Bostonnais +où il fait une trouée sanglante. Les malédictions, les cris de douleur +et de rage retentissent lugubrement dans la nuit. + +Un second coup de canon suit aussitôt le premier. + +--_Steady! steady!_ crie Ogden de toute la force de ses poumons. + +Mais sa voix se perd au milieu des clameurs de ses soldats terrifiés. + +Deux autre volées de canon mettent le comble à l'effarement des +Bostonnais qui, n'écoutant plus la voix de leurs officiers, se +débandent, s'enfuient de toutes parts. + +--_Stop! by God, you cowards!_ s'écrie Ogden. + +--Arrêtez donc! messieurs, arrêtez donc! + +Et une troisième voix, forte et rude: + +--Arrêtez! lâches que vous êtes! Et puis avec un immense éclat de +rire:--Ventre de chien! les beaux soldats! + +Les trois hommes qui venaient de prononcer ces paroles restaient seuls +en face des canons et des mousquets braqués sur eux de la ville. + +Les assiégés qui se montraient maintenant sur le rempart les virent leur +lancer des gestes de défi. Même l'un des trois, celui-ci était un soldat +de haute stature, déchargea son fusil vers la ville. + +Vingt mousquetades lui répondent. + +Les trois braves retraitèrent gravement au pas, tout comme des flâneurs +qui prennent plaisir à essuyer une rafraîchissante averse d'été, malgré +la pluie de balles qui les effleurait avec de sinistres sifflements. + +Un instant ils se retournèrent tous trois dans un commun ensemble et +jetèrent aux assiégés un dernier cri de défi, avant de rentrer dans les +ténèbres. + +C'est à l'occasion de cette panique des Bostonnais que quelque Canadien +facétieux composa cette chanson: + + Les premiers coups que je _tiris_ + Sur ces pauvres rebelles, + Cinq cents de leurs amis + Ont perdu la cervelle. + + _Yankee doodle_, tiens-toi bien, + J'entends la musique; + Ce sont les Américains + qui prennent le Fort-Pique![10] + +[Note 10: Ce nom désignait la partie du faubourg Saint-Jean compris entre +la rue Saint-Jean et le chemin Saint-Louis.] + +Sur les neuf heures du matin, Marc Evrard était assis pensif, abattu, +dans une petite maison du faubourg Saint-Roch avoisinant celle +qu'occupait Arnold. Evrard qu'on a dû reconnaître dans ce jeune +capitaine qui s'était efforcé, avec le major Ogden et le soldat +tranquille, d'empêcher la déroute des Bostonnais, avait été, grâce aux +recommandations puissantes de François Cazeau, fiat capitaine d'une +compagnie laissée sans commandant par suite de la défection d'Enos et de +ses partisans. + +Après avoir vaillamment retraité avec le major américain et Tranquille, +Marc était rentré dans le domicile temporaire où il se trouvait +cantonné, et s'était affaissé en proie au plus amer découragement. Aussi +facilement il s'était, sous le coup de la fatalité, si l'on veut, +enthousiasmé pour la cause des armes américaines, aussi vite ce feu +venait-il de s'éteindre après la tentative des Bostonnais. Les autres +nerveuses comme celle de Marc Evrard, passent subitement de l'espérance +la plus échevelée au plus morne désespoir. Aussi sont-ils marqués du +sceau de la souffrance ceux auxquels la nature a départi une semblable +organisation. + +Il était là, écrasé dans sa douleur, laissant errer sa pensée désolée +autour des ruines de ses espérances. Quoiqu'il sentit son coeur noyé +dans les larmes, ses yeux étaient secs. Les hommes de cette trempe ne +pleurent pas. Ils passeront des jours entiers courbés sur leur +souffrance, comme pour enfoncer plus avant ce trait cruel qui les +déchire; ils analyseront chaque détail de la torture qui les ronge, ils +compteront chacune des pulsation douloureuses qui fait palpiter un coeur +meurtri; ils prêteront l'oreille aux vois de la désolation qui se +lamentent dans leur âme, et pas une larme ne viendra mouiller leurs +yeux. + +Aimer la douleur est le propre des grandes âmes, et ceux-là qui sont +ainsi doués naissent artistes ou poëtes. Les circonstances, l'éducation, +le milieu ou ils vivent, déterminent l'éclosion de cette vocation innée. +Alors leurs pleurs se font jour et se transforment en perles +immortelles, larmes cristallisées qui tombent des yeux de l'homme de +génie. Plus ils ont été grands et plus ils ont souffert: Homère, Dante, +le Tasse et Byron ne sont des colosses de gloire que parce qu'ils ont +été les géants de la souffrance. Aussi l'un d'eux, leur cadet en génie +et en infortune, s'écria-t-il un jour: + +"...Que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur." + +"Le poëte a une malédiction sur sa vie", disait en même temps que Musset +le comte Alfred de Vigny, dans _Stello_, livre écrit avec une plume d'or +trempée dans les larmes de trois poëtes dont les malheurs ont ému toute +la terre: Gilbert, Chatterton et André Chénier. + +Les hasards de la vie mettent-ils ces hommes altérés de souffrance hors +de la voie des lettres ou des arts, s'ils ont beaucoup de foi, il se +jettent dans la religion, s'ils en ont peur, ils se ruent en désespérés +sur les jouissances matérielles et meurent jeunes; s'ils n'en ont pas du +tout, ils se tuent; ou bien encore ils végètent dans une carrière pour +laquelle ils n'étaient pas du tout faits et traînent une vie inquiète et +misérable. Dans tous les cas, ceux-là, nous le répétons, sont marqués du +sceau de la fatalité. + +Marc Evrard, véritable organisation de poëte, était trop croyant pour se +tuer; cependant il se disait, au moment où nous le retrouvons, que le +métier de soldat a ceci de bon qu'il peut vous débarrasser promptement +de l'existence, sans que vous y prêtiez une main criminelle. + +Les quelques jours qu'il venait de passer au milieu de l'armée +américaine, et la malheureuse expédition de la nuit précédente, venait +presque d'anéantir le dernier espoir que Marc Evrard avait placé dans le +succès des armes du Congrès. Il ne lui avait fallu qu'un peu d'attention +pour s'assurer qu'il n'y avait ni bonne entente entre les chefs de +l'armée assiégeante, ni bravoure véritable et soutenue parmi les +soldats. En outre les Bostonnais étaient très-mal pourvu de tout ce +qu'il faut pour un siège, et manquaient presque complètement +d'artillerie et de munitions. + +Les officiers, presque tous des parvenus et gens de peu d'éducation, se +querellaient à tout propos au sujet de leurs attributions respectives, +et il ne fallait rien moins que l'expérience de Montgomery, et partant +le respect qu'il inspirait à des gens qui n'avaient jamais été soldats, +pour empêcher les plus violents désordres. + +Enfin n'était-il pas ridicule de voir que l'armée assiégeante que aurait +dû doubler au moins en nombre les troupes de la garnison, comptait à +peine les deux tiers du chiffre des combattants qui défendaient la +ville! + +Il y avait plus de deux heures que Marc Evrard se laissait ainsi +emporter dans le tourbillon de ses pensées noires, lorsque la porte de +sa chambre s'ouvrit. + +Tranquille, dont il avait fait son ordonnance, apparut. + +--Mon capitaine? dit-il. + +Marc n'entendait pas et restait le front perdu dans ses deux mains. + +--Monsieur Marc? reprit Célestin que, tout en s'efforçant d'adoucir sa +grosse voix, fit trois pas dans la chambre. + +Evrard tressaillit, releva une tête effarée comme s'il revenait de +l'autre monde, et s'écria: + +--Eh bien! qu'y a-t-il? que me veut-on? + +--Il y a, mon capitaine, répondit Tranquille en se redressant, que le +major de cette nuit est là, qui veut vous parler. + +--Fais-le entrer. + +--C'est bien, mon capitaine, repartit Célestin qui tourna militairement +sur ses talons. + +Tranquille n'avait pas servi pour rien sous le général Montcalm et M. de +Lévis! + +Le major Ogden entra. Il s'aperçut à l'air consterné de Marc Evrard +combien l'échec de la nuit précédente avait humilié le jeune homme. + +--Allons! allons! capitaine, fit le major en lui serrant affectueusement +la main, reprenons un peu de courage. Par le diable! ce n'est pas +l'escapade de cette nuit qui doive vous démoraliser ainsi! C'est pour la +première fois que nos soldats voient le feu, savez-vous? + +--On s'en aperçoit! gronda une voix dans la chambre d'à côté. + +C'était Célestin Tranquille qui donnait son appréciation de l'armée +américaine. Evrard toussa bruyamment pour le rappeler à l'ordre. + +Ogden poursuivit: + +--Vous aurez, ce matin même, l'occasion de voir ce que nos hommes +peuvent faire. Moins encore pour mettre à profit votre connaissance des +lieux que pour vous récompenser de votre belle conduite de la nuit +dernière, le colonel vous charge d'aller vous emparer, avec votre +compagnie, de la partie du faubourg Saint-Roch qui avoisine +immédiatement les fortifications. Il vous est surtout recommandé de +prendre possession de ce grand bâtiment que s'étend au pied des +palissades et que vos gens appellent "le Palais". De la coupole que +surmonte cet édifice, vous dominerez probablement les murailles et +pourrez diriger un feu plongeant dans la place. + +--Tiens! pensa Marc Evrard, cela me sourit assez; il y aura peut-être +quelque balle à recevoir de ce côté! + +Et puis à voix haute: + +--Quand ce mouvement doit-il s'effectuer? + +--Sur le champ. + +--C'est bien, reprit Marc en bouclant le ceinturon de son épée, veuillez +dire au colonel, monsieur le major, que je pars à l'instant même et que +je ferai mon devoir. + +--Oh! quant à ça, personne n'en doute! répartit Ogden. + +Comme Evrard sortait pour faire sonner l'appel, un coup de canon qui +partait des hauteurs du faubourg Saint-Jean, lui fit lever la tête. Les +assiégeant ouvraient le feu sur la ville. + +Le général Montgomery avait profité des dernières ombres de la nuit pour +faire élever une batterie de six canons en face de la porte Saint-Jean. +Une seconde batterie de deux canons seulement s'élevait sur l'autre côté +de la rivière Saint-Charles, tandis qu'une troisième composée de quatre +pièces d'artillerie devait faire feu de la Pointe-Lévy.[11] Les +assiégeants avaient en outre quelques obusiers d'un très-petit calibre. + +[Note 11: Ces détails sont mentionnés dans le _Journal_ de M. James +Thompson qui, en 1775, était surveillant des Travaux Publics dans +Département des Ingénieurs Royaux à Québec. C'est ce même M. Thompson +qui présida aux travaux de défense de la capitale, lors du siège de +1775.] + +C'était là tout le matériel de siège dont les Bostonnais pouvaient +disposer pour bombarder Québec! + +Cependant la compagnie de Marc Evrard s'était ralliée à l'appel et +marchait dans la direction du Palais. Afin de ne pas exposer inutilement +ses soldats, le capitaine Evrard, après avoir longé la rivière, +s'engagea dans la rue Saint-Joseph. Arrivé en face du parc où l'on voit +encore aujourd'hui les ruines du palais des Intendants français, il +remonta la rue Saint-Roch afin d'installer la moitié de sa compagnie +dans un groupe de maisons qui avoisinaient l'Intendance et qui +s'élevaient alors à l'endroit aujourd'hui resserré entre les rues des +Prairies et des Fossés, quand une fusillade, partie de cette direction, +lui démontra que la place était occupée déjà par une autre partie de +l'armée assiégeante. + +--Bon! murmura Marc Evrard, on m'ordonne de venir m'emparer de cette +position et voilà que d'autres y sont rendus avant moi! Quel admirable +discipline préside à cette armée! Le Congrès a droit d'en être fier! + +Au même instant il fut rejoint par un jeune officier qui avait coupé +court en prenant par la rue des Fossés. + +--Capitaine, lui dit celui-ci, le colonel m'envoie vous prier de ne pas +vous occuper de cette position à droite, et d'installer toute votre +compagnie dans le palais. Vous n'aurez pas trop d'hommes pour vous y +maintenir, D'ailleurs se trouvant plus rapproché des murs et de la porte +de ville qui ouvre de ce côté, est plus exposé. Comme le colonel me l'a +dit, avec un sourire fort obligeant pour vous, ce dernier poste vous +revient de droit. + +--C'est bien, répondit Marc Evrard en faisant opérer volte-face à sa +compagnie: dites au colonel Arnold que ses ordres vont être exécutés. + +Marc, suivi de ses hommes, revint sur ses pas et pénétra par le parc en +arrière du palais. + +Le palais des Intendants qui avait été, avant 1760, le plus somptueux +édifice de Québec, sans oublier même le Château Saint-Louis, était +demeuré à peu près inoccupé depuis la conquête. C'était un grand +pavillon à deux étages, dont la façade regardait du côté de la haute +ville.[12] + +[Note 12: Ceux qui seraient désireux d'en voir la description et de +connaître quelques'uns des mystères de la vie de son dernier occupant, +n'ont qu'à parcourir _L'intendant Bigot_.] + +Les portes du palais désert étaient verrouillées au dedans et fermées à +triple tour. + +--Célestin, commanda Marc Evrard, enfonce-moi cette porte! + +--Oui, mon capitaine. + +Le Canadien sortit des rangs, avisa une lourde pièce de bois que deux +homme ordinaires auraient eu peine à porter, et qui gisait dans la cour. +Il la souleva sans effort apparent et la lança de toutes ses forces dans +la première porte qui se trouvait devant lui; mais la porte était en +chêne épais et bardée de fer. Elle tint bon. Seulement on entendit un +sourd grondement rouler sous les profondeurs du palais. + +--Oh! oh! fit Tranquille reprenant son bélier improvisé, nous allons +voir! + +Cette fois le choc fut si fort que la porte arrachée de ses gonds et de +ses verrous s'abattit avec fracas, tandis que la poutre gardant encore +de l'élan, allait s'abattre à l'intérieur du palais. + +Il y eut un murmure d'admiration parmi les Bostonnais. Tranquille alla +reprendre son poste, sans paraître remarquer les regards respectueux +qu'on lui jetait de tous côtés. Il lui sembla pourtant que ses deux +voisins de droite et de gauche lui faisaient la place plus large +qu'auparavant. C'est qu'il doit être désagréable de recevoir dans les +côtés, même par mégarde, le coup de coude d'un homme bâti comme Célestin +Tranquille. + +Les appartements vides du palais retentirent bientôt d'un grand bruit de +pas et de voix. Le capitaine Evrard disposa ses hommes aux fenêtres des +deux étages qui regardaient la haute ville, en recommandant toutefois à +ses soldats de ne se point montrer et d'attendre, avent de tirer, le +signal, d'un coup de fusil qui partirait de la coupole. Evrard y grimpa, +suivi de Tranquille et de deux soldats. + +De cet endroit élevé l'on dominait le mur d'en face qui, jusqu'à la +porte de la ville, qu'on a toujours appelée porte du _Palais_, à cause +du voisinage de l'intendance, était en pierre. A partir de la porte en +remontant à gauche vers les jardins du couvent de l'Hôtel-Dieu, la cime +du roc, à peu près inaccessible, n'était défendue que par des +palissades. Au-dessus de la côte de la Canoterie s'élevait un autre +bastion en pierre. A la vue d'une sentinelle anglaise placée en faction +à la porte du _Palais_ et qui, inconsciente du danger, marchait +lentement de long en large, à une petite portée de fusil, Tranquille ne +put retenir un cri et arma son mousquet. + +--Veux-tu bien te tenir tranquille, animal! lui dit Evrard. Attends un +peu que je fasse quelques observations. Quant à celui-là il sera à toi +dans un instant. + +Marc promena ses regards le long des fortifications qui regardaient la +campagne. A droite, dans le bastion qui renferme les casernes de +l'artilleries, et qui portait dès lors le nom de _Barrack Bastion_, +quelques soldats anglais échangeaient des coups de fusil avec les +Bostonnais, retranchés dans les maisons de la rue Saint-Vallier. En +remontant vers l'esplanade, son oeil s'arrêta successivement sur les +bastions Saint-Jean, des Ursulines et Saint-Louis. Là s'élevaient les +batteries chargées de défendre la ville du côté des Plaines. On venait +d'y ouvrir le feu sur la campagne et les faubourgs. Pour un boulet qui +arrivait dans la place il en tombait vingt chez les Bostonnais, sans +compter les bombes et les pots à feu, qui déjà portaient l'incendie dans +les premières maisons du faubourg Saint-Jean. + +--En vérité! pensa Marc Evrard, notre artillerie va faire merveille +contre toutes les bouches à feu anglaises...! + +Il poussa un soupir de découragement, et sa pensée changeant aussitôt de +cours, il jeta un regard anxieux dans la direction de la rue +Sainte-Anne, où s'élevait la demeure de sa chère Alice. Mais les maisons +de la rue Saint-Jean s'interposant, il ne pouvait rien voir. + +--Si l'un de nos boulets allait tomber sur sa demeure! se dit-il avec un +soupir d'angoisse. + +Il remarqua pourtant que les assiégés paraissaient si peu craindre les +projectiles des Bostonnais que l'on circulait comme d'habitude dans les +rues de la ville. [13] + +[Note 13: Historique. Voir les mémoires de Sanguinet.] + +Il ramena ses regards dans la direction de la porte du palais qui se +trouvait un peu sur la gauche. La sentinelle se promenait toujours, +raide dans son habit rouge comme sur un champ de parade. + +Marc le désigna du doigt à Tranquille + +Celui-ci épaula son fusil et tira. + +Le factionnaire anglais tourna sur lui-même, étendit les bras, lâcha son +arme et tomba. + +--Merci, mon Dieu! fit Tranquille en rechargeant son mousquet, merci de +m'avoir permis d'en descendre encore un avant de mourir! + +Des camarades ont vu tomber la sentinelle. On accourt du corps-de-garde +voisin on se précipite vers la muraille pour voir d'où vient le coup. + +Trente détonations parties du palais vont renseigner les curieux qui +ripostent à leur tour. + +La fusillade s'engage des deux côtés. Un demi cercle de flamme environne +la moitié de la ville au-dessus de laquelle s'élève bientôt et plane un +épais nuage de fumée. + +Au milieu de cette mousquetade que ne faisait guère de mal à personne, +chacun tirant à couvert et avec précipitation, Tranquille ne lâcha que +deux coups de fusil; mais à chaque fois il eut la satisfaction de voir +tomber son homme. + +Il guettait une troisième victime lorsque son attention fut attirée vers +une embrasure du petit bastion qui s'élevait presque en face du palais. +A travers de la fumée il vit que l'on pointait une pièce de leur côté. +Il tira. Une ombre qui se mouvait près de la pièce disparut aussitôt et +Tranquille entrevit un instant le ciel à travers l'embrasure. + +--Je crois que celui-là en tient aussi, dit-il en rechargeant son arme. + +Soudain il jeta un cri, saisit Marc à bras-le-corps et se laissa tomber +avec lui par la trappe ouverte qui conduisait des combles à la coupole. + +Comme ils tombaient tous deux sur le plancher, un terrible craquement +retentit au-dessus de leur tête, tandis qu'un grand coup de canon +ébranlait tout le quartier. + +La coupole fracassée par un boulet, vola en éclats et s'abattit avec +fracas sur le toit. L'un des deux Bostonnais se précipita tout meurtri à +côté d'Evrard et de Tranquille. Le quatrième broyé par le projectile, +glissa sur la toiture et s'en alla tomber pantelant dans la cour où il +expira sur l'heure. + +--Tu m'as sauvé la vie, dit Marc à Tranquille. Je t'en remercie, bien +que je ne sache trop si tu m'as vraiment rendu service! + +Ils descendaient rejoindre les autres au premier étage, lorsqu'un second +boulet éventra l'une des fenêtres, tuant deux ou trois Bostonnais. + +--Feu! mes amis, feu sans relâche! cria le capitaine. + +A cet instant on entendit dehors un formidable grondement, puis un +vacarme d'enfer sur les toits. + +Avant qu'on eut le temps d'en reconnaître la cause, une énorme bombe de +deux cents livres, tombée sur le palais, passait à travers deux +planchers et s'en allait éclater avec un bruit épouvantable au +rez-de-chaussée, au milieu de ceux qui s'y étaient retranchés. + +Un tumulte indescriptible s'en suivit. Quand le nuage de poussière que +le passage de la bombe avait soulevé fut tombé, Marc Evrard et +Tranquille s'aperçurent qu'ils étaient seuls au premier étage. Ils +descendirent au rez-de chaussée: personne. + +--Les lâches! dit Marc qui se pencha au dehors par une fenêtre que les +éclats de la bombe avaient défoncée, et aperçut ses gens qui s'étaient +réfugiés dans la cour. + +Cinq ou six Bostonnais gisaient sanglants dans le grand salon qui avait +autrefois été témoin de fêtes somptueuses de l'Intendant Bigot. L'un +d'eux se plaignait affreusement. Il avait eu les deux bras emportés. Les +autres étaient morts. + +Tranquille chargea le blessé sur ses épaules et descendit dans la cour, +où Marc Evrard tâchait en vain de persuader à ses hommes de reprendre +possession du palais et de s'y maintenir. + +Cependant l'on continuait à faire feu de la place sur l'Intendance, et +il y avait à peine un quart-d'heure que les Bostonnais avaient quitté le +palais, lorsqu'une pièce d'artifice y vint mettre le feu. En quelques +minutes l'on vit briller de sinistres lueurs à travers les fenêtres, et +bientôt l'édifice entier s'embrasa. + +La nuit tombait lorsque Marc Evrard reçut un message dans la cour de +l'Intendance, où il avait du moins forcé ses hommes à rester, menaçant +de casser la tête au premier qui ferait mine de bouger. Arnold lui +enjoignait de se replier dur le quartier-général. + +Le capitaine Evrard reprit, encore plus triste que le matin, et avec une +dizaine d'hommes de moins dans sa compagnie, le chemin qui conduisait à +son cantonnement. + +Les trois batteries de Bostonnais s'étaient tues, mais l'artillerie des +assiégés tonnait encore sur les hauteurs de la ville.[14] + +[Note 14: Selon Sanguinet l'on tira ce jour-là de la ville cent cinquante +coups de canon et sept grosses bombes de deux cent cinquante livres, +tandis que les Bostonnais lancèrent à peine une quarantaine de boulets +sur la place, dont vingt-huit petites bombes de dix-huit livres +seulement.] + +A mesure que s'épaississaient les ténèbres de la nuit, les lueurs de +l'incendie grandissaient dans l'espace. Trois grandes colonnes de flamme +s'élevaient au-dessus des faubourgs et du _Palais_ et se réunissaient +là-haut dans un immense nuage rouge, dont les lueurs sanglantes allaient +empourprer les hauteurs neigeuses de Lorette et de Charlesbourg, et +colorer au loin les dernières cimes des Laurentides. + +Pendant cette nuit désastreuse, les deux faubourgs qui comprenaient près +de deux cents maisons, ainsi que l'ancien palais des intendants +français, furent complètement réduits en cendres. + + + + + CHAPITRE SIXIÈME + + LA NUIT DU 31 DÉCEMBRE, 1775 + + +Les deux partis restèrent dans une inaction presque complète jusqu'au +dernier jour de décembre. On se canonna bien de part et d'autre; mais +dans la ville on craignait si peu l'artillerie des Bostonnais "que les +femmes et les enfants se promenaient dans les rues et sur les remparts à +l'ordinaire".[15] + +[Note 15: Mémoires de Sanguinet.] + +La dissension allait croissant parmi les officiers Américains, et leurs +soldats commençaient à déserter. Aussi le général Montgomery songea-t-il +qu'il était temps d'arrêter tous ces désordres en donnant un assaut +décisif. Il attendit une nuit favorable. + +Celle du trente-et-un décembre parut propice. Le temps était sombre et +il tombait une neige épaisse fouettée par un vent violent que devait +amortir le bruit des armes. Sur les deux heures du matin toutes les +troupes étaient rangées en bataille. Les forces des assiégeants +pouvaient se monter alors à près de quatorze-cents hommes, les +Bostonnais ayant reçu quelque renfort de Montréal et des Trois-Rivières +depuis le commencement du mois. + +Montgomery harangua ses soldats qui, pour se reconnaître au milieu des +ténèbres et de la mêlée, avaient mis sur leurs chapeaux, le uns de +petites branches de pruche et les autres des écriteaux portant cette +devise: "Victoire et liberté ou la mort!" + +Il divisa ses troupes en quatre corps. Le premier, commandé par le +colonel Livingston, devait simuler une attaque du côté de la porte +Saint-Jean; le major brown avait pour mission de menacer la citadelle +avec le deuxième corps; le colonel Arnold à la tête de quatre cent +cinquante hommes avait ordre d'enlever les barricades de la rue +Sault-au-Matelot, tandis que le général Montgomery se chargeait +d'emporter lui-même les postes de Près-de-Ville et de la rue Champlain. +Arnold et Montgomery devaient se joindre ensuite à la basse ville et +marcher ensemble sur la ville haute qu'ils croyaient ouverte de ce côté. + +Montgomery, à la tête de la plus forte colonne d'attaque, descend par la +côte du Foulon et s'avance en ordre de bataille jusqu'à l'anse des Mères +où il s'arrête un instant pour lancer deux fusées, signal qui doit +avertir les trois autres divisions de marcher à l'assaut. Il est quatre +heures. + +Le général continue d'avancer avec ses sept cents[16] hommes. Le +défilé se resserre de plus en plus, et les assaillants ne peuvent +marcher que deux ou trois de front. A leur droite mugit le fleuve dont +les vagues soulevées par la tempête déferlent violemment sur la plage en +jetant des glaçons jusque sous les pieds des soldats. A gauche se dresse +la masse énorme et noir de la falaise qui, en cet endroit tombe +perpendiculairement. Aveuglés par la neige qui leur fouette la figure, +embarrassés par les glaçons qui encombrent la voie, les Bostonnais +n'avancent que lentement. Le premier en avant de tous, Montgomery les +encourage de la voix et de l'exemple. + +[Note 16: Hawkins, _Picture of Quebec_.] + +Le jour se lève et l'on commence à entrevoir la barricade qui ferme le +défilé de Près-de-Ville, ainsi qu'un hangar qui se dresse au sud du +sentier et se détache encore indécis sur le fond noirâtre du fleuve. +Chacun amortit le bruit de ses pas et l'on continue d'approcher. A +cinquante verge de la barrière, Montgomery commande la halte. On +s'arrête, on écoute. Rien que le clapotage des vagues et les sifflement +du vent contre les saillies de roc. + +L'un des officiers d'état-major s'offre à aller reconnaître le poste. +Seul il s'avance et vient s'arrêter à quelques pas seulement de la +barricade. Aucun mouvement au dedans, partout le silence. + +Le coeur palpitant de joie et d'espoir, il revient en grande hâte vers +le général et lui dit rapidement à voix basse: + +--Ils dorment tous! + +--Hourra! en avant! crie Montgomery. + +Et tous s'élancent au pas de charge vers la barrière. + +Ils n'en sont plus qu'à vingt pas, lorsque la barricade vomit une +décharge de mitraille. Les premiers rangs des Bostonnais sont broyés, +balayés, par cet horrible feu d'enfilade. Éblouis par l'éclair, aveuglé +par la fumée, ceux qui suivent s'arrêtent frémissants d'épouvante. Le +colonel Campbell, qui se trouvait aussi en avant, n'aperçoit plus son +chef Montgomery. + +--Général! où êtes-vous? s'écrie-t-il avec angoisse. + +Seuls les cris des blessés et le râle des mourants qui se tordent sur la +neige, lui répondent. + +Une seconde volé de mitraille part de la barricade et renverse d'un seul +coup ceux qui se trouvent en deçà du tournant de la falaise. Deux ou +trois à peine se relèvent tout sanglants, et, affolés, se rejettent en +désordre sur le gros de la colonne. + +La panique s'empare de tous. Le sauve-qui-peut est général, et, +culbutant les uns sur les autres, les Bostonnais s'enfuient éperdus vers +le Foulon. + +Ce poste de Près-de-Ville était défendu par quarante-sept hommes, dont +trente Canadiens-Français sous le commandement du capitaine Chabot et du +Sieur Alexandre Picard, huit miliciens et neuf marins Anglais servant +comme artilleurs sous le capitaine Barnsfare, maître d'un transport +retenu dans la rade. Le pignon du hangar qui s'élevait à côté de la +barricade avait été percé et l'on avait mis neuf canons en batterie dans +cette embrasure. On faisait bonne garde au poste et l'on avait vu venir +les Bostonnais. Le Capitaine Chabot qui en fut aussitôt prévenu donna +l'ordre de ne faire aucun bruit et de les laisser s'approcher davantage. +Les artilleurs, mèches allumées, se tenaient cachés près des pièces +chargées d'avance à mitraille. Quand les assaillants ne furent plus qu'à +une vingtaine de pas, chabot commanda le feu. Les neuf canons tonnèrent +avec l'effet terrible que nous avons vu. [17] + +[Note 17: Nos historiens ne s'accordent pas sur le nombre d'hommes que +les Bostonnais perdirent en cette occasion. Garneau mentionne treize +morts, en comprenant le général Montgomery. Hawkins n'en compte pas +plus, tandis que Sanguinet, qui écrivait à cette époque et que nos +écrivains se plaisent d'ailleurs à suivre, dit que l'on trouva +trente-six hommes tués près de la barrière ainsi que quatorze blessés, +sans compter ceux qui se noyèrent en se sauvant. J'incline d'autant plus +à me ranger du côté de Sanguinet que ce qu'il avance se trouve corroboré +par le témoignage d'une personne qui vivait lors du siège et demeurait à +Près-de-Ville dans la maison la plus proche, en deçà de la barricade. +Voici ce que cette personne--elle avait quinze ans lors du siège de +1775--raconta à M. le docteur Wells, à l'âge de quatre-vingt-douze ans. +Elle était très-intelligente, et, malgré son grand âge, me dit le +docteur, elle jouissait de la plénitude de ses facultés. Son nom de +fille était Mariane Marc: + +"Le trente-et-un décembre, à cinq heures et demie du matin, disait-elle, +nous allions sortir nos cuves de la cave quand un effroyable coup de +canon fit trembler la maison. Épouvantées nous nous sauvons dans la et +nous fourrons sous les cuves. Nous y restâmes longtemps. Enfin vers sept +heures et demi nous sortîmes de notre cachette et nous nous hasardâmes à +ouvrir la porte. Un vieillard passait qui nous dit qu'on avait tiré le +canon et qu'on en ignorait encore le résultat. Dans le courant de la +matinée nous vîmes passer dix-huit voitures recouvertes de prélarts et +chargées de Bostonnais qui avaient été tués en avant de la barrière." + +En admettant, d'après le témoignage de Mariane Marc, que chaque voiture +portât deux cadavres--ce qui est le me moins que l'on doit supposer--nous +nous rencontrons justement avec Sanguinet qui prétend qu'il y eut +trente-six Bostonnais tués à cette affaire de Près-de-Ville.] + +Après avoir été chaudement reçus par les troupes chargées de défendre +les remparts, Livingston et Brown, dont l'attaque n'était d'ailleurs +qu'une feinte, s'étaient repliés sur le quartier général. Il ne nous +reste donc plus qu'à rejoindre la division d'Arnold et à développer les +péripéties du combat de la rue Sault-au-Matelot qui fut le plus +meurtrier, le plus long, le plus émouvant et le plus décisif de toute la +nuit. + +Aussitôt qu'il avait aperçu, par-dessus les hauteurs du faubourg +Saint-Jean, les fusées lancées par Montgomery, le colonel Arnold s'était +mis en marche avec sa division. Il allait à la tête de la colonne, ayant +à son côté Marc Evrard qu'il avait nommé officier de son état-major, +autant pour s'attacher le jeune homme, qu'il estimait beaucoup, que pour +s'attirer la sympathie des Canadiens, et faire taire la jalousie des +soldats de la compagnie d'Evrard qui murmuraient hautement de se voir +commandés par un étranger. + +Ils traversèrent sans obstacle le faubourg Saint-Roch et le quartier du +Palais qui étaient tout-à-fait déserts, et, après avoir longé le Parc, +débouchèrent dans la rue Saint-Charles. + +On sait que la rue Saint-Paul n'existait pas alors et que la marée +venait presque baigner la base du roc, ne laissant au pied du précipice +que l'étroit passage qui existe encore en arrière de la rue Saint-Paul, +en bas de la porte _Hope_. A cet endroit le rocher forme en tombant une +saillie considérable; là s'élevait la première barricade, barrant +l'extrémité de la vieille rue Sault-au-Matelot. + +Bien que les Bostonnais avançassent le plus doucement possible, on les +entendit ou on les aperçut de la haute ville; car à peine le colonel +Arnold, en arrivant à la première barrière, allait-il en donner +l'assaut, que la fusillade éclata du haut des remparts. + +Ces premiers coups de feu firent beaucoup de mal aux assaillants. Une +balle vient frapper à la jambe Arnold, qui tombe à la renverse. On +s'empresse autour de lui, Marc Evrard le premier. Au même instant une +seconde décharge de mousqueterie part de la haute ville et renverse +Evrard tout sanglant auprès du colonel. + +Un homme se précipite hors des rangs et se jette, désespéré, vers le +jeune homme qui fait d'inutiles efforts pour se remettre sur pied. + +--Vous êtes blessé! monsieur Marc, s'écrie Tranquille en le soutenant +avec une tendresse indicible. + +--Oui, Célestin. La fatalité me poursuit! + +Incapable de faire le moindre mouvement et voyant qu'il sera plus +nuisible qu'utile aux siens, Arnold demande à être transporté à +l'Hôpital-Général, et ordonne qu'on emporte Evrard en même temps que +lui. + +Il a remis le commandement de l'avant-garde au capitaine Morgan, ancien +perruquier de Québec, mais officier plein de bravoure. + +Déjà Tranquille enlevait dans ses bras Marc à moitié évanoui et +l'emportait à lui seul, lorsque le colonel l'arrêta du geste: + +--Mon ami, dit-il au Canadien, je sais tout l'intérêt que vous portez à +votre maître et combien vous désirez le rendre vous-même à +l'Hôpital-Général; mais vous pouvez nous être ici de la plus grande +utilité. M. Evrard et vous étiez les deux seules personnes en état de +nous conduire dans ces rues tortueuses et noires. Maintenant que votre +maître est blessé vous seul restez pour guider nos troupes. + +--Que le diable emporte vos troupes! s'écria Tranquille avec colère. + +Ces cris ranimèrent un instant Marc Evrard qui saisit aussitôt la cause +de cette altercation et dit au Canadien: + +--Au nom de mon père que tu aimas tant, Célestin, au nom de tout ce que +j'ai de plus cher au monde, je te supplie d'obéir au colonel! + +--Moi, Célestin Tranquille, vous abandonner ainsi! Que le diable +étrangle plutôt tous les Bostonnais. + +Evrard fit un effort suprême qui le dégagea à demi des bras de +Tranquille auquel il dit d'une voix que la douleur rendait haletante: + +--Si tu ne m'écoutes pas je refuse de me laisser panser, ou j'arrache de +ma blessure tout appareil qu'on y mettra! + +Tranquille parut hésiter. Arnold lui dit: + +--Je vous donne ma parole, mon ami, que votre maître sera traité avec le +plus grand soin, et sous mes yeux. + +Sur un signe du colonel deux homme s'approchèrent et s'emparèrent de +Marc Evrard qui murmura d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme: + +--Du courage, mon bon Célestin, et si tu veux que je me laisse vivre, +fais-moi ce dernier sacrifice... + +Tranquille lâcha prise en essuyant une grosse larme qui roulait sur sa +joue rugueuse. + +Les rangs s'ouvrirent au-devant d'Arnold et de Marc Evrard que l'on +emporta à l'Hôpital-Général. + +Toute cette scène s'était passée en quelque secondes, et Tranquille +avait à peine vu disparaître son infortuné jeune maître que déjà le +capitaine Morgan entraînait ses gens à l'assaut. Le Canadien bondit à +côté de lui en s'écriant: + +--Mille massacres! malheur au premier que je rencontre! + +Et dépassant tous les autres il s'élance le premier sur la barricade en +s'aidant des mains et des pieds. La sentinelle l'aperçoit et fait feu +sur lui. Elle a tiré trop vite et la balle siffle à l'oreille de +Tranquille qui se donne un dernier élan et saute sur la barrière. Mais +le factionnaire a eu le temps de saisir son arme par le canon et frappe +le Canadien d'un violent coup de crosse à la tête. + +Malgré sa force herculéenne Tranquille chancelle et s'abat en murmurant: + +--Pas de chance! + +Et il reste étendu sans mouvement. + +Le capitaine Morgan, qui venait après lui, a saisi le moment où la +sentinelle frappait Tranquille pour passer son épée au travers du corps +du factionnaire qui s'affaisse en jetant un cri d'appel. Dans un instant +la barrière se couvre de Bostonnais qui sautent en dedans et courent au +poste où la garde, commandée par le capitaine McLeod, des Royal +Emigrants, est désarmée sans coup férir. + +McLeod, raconte Sanguinet fut averti par les factionnaires de l'approche +des Bostonnais. Il feignit de n'en vouloir rien croire. La garde voulut +prendre les armes, il s'y opposa; de manière que les Bostonnais +s'emparèrent de la barrière, ainsi que des canons qui étaient sur un +quai et firent tout la garde prisonnière. Alors le capitaine McLeod +feignit d'être saoul et se fit porter par quatre hommes. Il y avait tout +lieu de croire qu'il avait quelque intelligence avec les Américains. Il +fut mis ensuite aux arrêts jusqu'au printemps par les autorités +anglaises. + +Le capitaine Morgan avait vu tomber Tranquille. A peine fut-il maître du +poste qu'il donna l'ordre de chercher le Canadien. On le retrouva tout +couvert de sang en ne paraissant donner aucun signe de vie. Morgan +s'emporta, jura, cria que c'était vraiment jour de malheur. Mais cela ne +ranima point ce pauvre Tranquille, et Morgan resta sans guide. Il lui +fallut suspendre sa marche jusqu'au jour.[18] + +[Note 18: Historique.] + +Bientôt après la prise de la barrière, le lieutenant-colonel Green le +rejoignit avec le reste de la colonne qui occupa seulement quelques +maisons en dedans de la barricade. Il se passa alors une scène assez +curieuse. + +Les premiers bruits de l'attaque des assiégeants du côté de la campagne +et sur la barricade de la rue Sault-au-Matelot, avaient été entendus +dans la haute ville. Aussitôt l'on sonna les cloches à toute volée, +tandis que les tambours battaient le rappel. Chacun se leva et courut +aux armes. Les écoliers et quelques citoyens qui étaient de piquet cette +nuit-là, descendent dans la rue Sault-au-Matelot où l'on devait se +rassembler en cas d'alerte, poussent jusqu'à la barrière la plus +avancée, et tombent au milieu des Bostonnais qui les entourent et leur +tendent la main en leur criant: + +--Vive la liberté! + +Ces pauvres gens restèrent ahuris! Quelques écoliers alertes +s'échappèrent, mais on s'empara des moins ingambes et on les désarma. + +Le premier qui se rendit fut Nicolas Cognard, personnage de notre +connaissance qui, par hasard, se trouvait cette nuit-là de service. A +peine se vit-il entouré d'ennemis qu'il se saisit brusquement de son +mousquet... et le présenta au premier Bostonnais venu en lui disant: + +--Mon bon Monsieur, ne me faites pas de mal... Je suis un homme +inoffensif... Je n'ai jamais tiré un seul coup de fusil... + +La peur lui faisait claquer les dents. + +--Ce n'est pas de ma faute, voyez-vous... si je me trouve ainsi armé au +milieu de braves citoyens américains... Le général Carleton nous +tyrannise, nous, pauvres Canadiens, et, l'un des premiers, malgré mon +âge avancé, il m'a forcé à prendre les armes contre vous..., moi dont +toutes les sympathies ont toujours été pour votre cause... Menacé des +derniers tourments, j'ai dû paraître céder et monter la garde avec les +autres... Mais, encore une fois, je vous assure que ce fusil n'a jamais +fait de mal à personne... Non, sur mon honneur, monsieur l'officier! + +Le soldat à qui il s'adressait n'entendait pas un mot de français, mais +il vit aisément qu'il avait affaire à un homme de bonne volonté et le +désarma en souriant. Le capitaine Morgan avisant Cognard qui se +confondait devant le soldat, lui tendit la main et lui dit: + +--Vous êtes donc des nôtres, Monsieur? + +--Qui, général, à bas l'Angleterre! vive le Congrès! cria Cognard de +toute la force de son aigre voix de fausset. + +Les écoliers qui avaient pou s'échapper étaient remontés a la haute +ville en toute hâte. Ils arrivèrent à la course sur la place d'armes, où +toute la garnison était déjà rassemblée, en criant que les ennemis +étaient dans la rue Sault-au-Matelot. + +Carleton crut d'abord ces enfants sous l'effet de quelque aveugle +panique. Il donna l'ordre au colonel McLean de courir à la basse ville +afin de savoir au plus tôt la vérité. Ce dernier revint en criant à +tue-tête que de fait les ennemis étaient dans le Sault-au-Matelot, et +qu'ils s'étaient emparés de la première batterie et de toute la garde +qui la défendait. + +--"Citoyens, dit alors Carleton, voici le moment de montrer votre +courage. Prenez confiance, je reçois à l'instant un message de +Près-de-Ville qui m'annonce que le corps d'armée qui a tenté d'enlever +la barrière vient d'être repoussé avec perte. On croit même que le +commandant ennemi est parmi les morts. Quant à l'attaque du côté de la +campagne elle n'a rien de sérieux et les assaillants ont déjà battu en +retraite.--Major Nairne et vous, capitaine Dambourgès, prenez deux cents +hommes et descendez à la basse ville pour soutenir ceux qui défendent la +dernière barricade. Vous, capitaine Laws, à la tête de votre détachement +du 7e, sortez par la porte du Palais et allez prendre l'ennemi en queue +dans la rue Sault-au-Matelot. Le capitaine McDougal vous appuiera avec +sa compagnie. Quant à vous, colonel Dupré [19], restez pour le moment +près de moi afin de vous porter, au premier signal, avec vos Canadiens, +sur le point le plus menacé." + +[Note 19: Le colonel LeComte Dupré qui commandait les Canadiens-Français, +se distingua lors du siège de 1775, et son nom fut mis en tête de la +liste d'honneur que le général Carleton envoya au Secrétaire d'État, +Lord Germaine, après la retraite des Américains. Parmi les Canadiens +signalés l'on remarque encore, dans les dépêches, les noms du major +L'Écuyer et des capitaines Bouchette, Laforce et Chabot. _Hawkin's +Picture of Quebec._] + +Le jour se levait. Lorsque Nairne et Dambourgès arrivèrent à la basse +ville, les Américains avaient occupé la rue Sault-au-Matelot dans +l'espace de deux cents pas jusqu'à la seconde barrière qui, en arrière +de la maison servant aujourd'hui de bureau à M. A. Campbell et à M. +Jacques Auger, interceptait toute communication avec le reste de la +ville basse. La rue Saint-Jacques n'existait pas encore et la mer venait +battre le quai de Lymburner, en arrière. Ce quai, avec la maison de +Lymburner, bâtie à l'endroit où s'élève aujourd'hui la banque de Québec, +étaient défendus par quelques pièces de canon. + +Les Bostonnais s'étaient retranchés dans les maisons qui s'étendaient de +chaque côté de la rue Sault-au-Matelot, et dans cet étroit défilé qui +conduit de la base du rocher à la porte Hope. La projection de la +balaise protégeait ces derniers contre le feu des canons de la barrière. +"Ainsi placés, dit Garneau, les combattants formaient un angle, dont le +côté parallèle au cap était occupé par les assaillants, et le côté +coupant la ligne du cap à angle droit et courant au fleuve, était +défendu par les assiégés qui avaient une batterie à leur droite." + +Avant l'arrivée de Nairne et de Dambourgès amenant du secours au +capitaine Dumas qui commandait le poste menacé, les assiégeants se +seraient peut-être emparés déjà de la seconde barrière, sans le +dévouement d'un Canadien fort brave et robuste nommé Charland, qui, au +milieu des balles, s'avança sur la barricade et tira en dedans les +échelles que les Bostonnais y appliquaient pour la franchir. + +Il était temps de prendre l'offensive et d'attaquer les maisons prises +par l'ennemi, surtout celle qui faisait le coin de la barrière, et par +les fenêtres de laquelle les Bostonnais tirait sur les nôtres à feu +plongeant. + +Le capitaine Dambourgès et les Canadiens sautent dans la rue, en dehors +de la barricade, et vont appliquer contre cette maison les échelles +enlevées aux assaillants. Dambourgès grimpe jusqu'à la fenêtre du +pignon, lâche son coup de fusil, s'élance à l'intérieur et fonce avec sa +baïonnette dans une chambre occupée par les Bostonnais. Les Canadiens +l'y suivent et tombent à grands coups sur les ennemis. A la vue de ces +enragés qui frappent ferme et dru, les Américains perdent la tête, +jettent leurs armes et se sauvent dans le grenier ou dans les caves. + +Ce fut le commencement de la déroute de la division Arnold. Excités par +ce succès les Canadiens continuent à traquer les Bostonnais qu'ils +délogent de maison en maison, en les refoulant sur la barrière du bout +de la vieille rue Sault-au-Matelot. + +Le capitaine Laws n'avait guère plus perdu son temps. Sorti par la porte +du Palais pour attaquer les ennemis en queue et leur couper le chemin au +cas où il viendraient à battre en retraite, Laws entre dans une maison +où la plupart des officiers américains délibéraient sur le parti qui +leur restait à prendre, et tombe inopinément au milieu d'eux. On +l'entoure en le menaçant de mort. + +--Messieurs, dit froidement Laws, regardez dans la rue. Je suis à la +tête de douze cents hommes, et, si vous ne vous rendez à l'instant même, +sur un signe de moi on vous massacre tous! + +Ceux-ci remarquent en effet qu'il y a beaucoup de monde dans la rue, +sans qu'ils en puissent pourtant préciser le nombre, et se rendent +prisonniers. + +Laws n'avait pas deux cents hommes avec lui. + +Refoulés en tête, pressés à l'arrière-garde, cernés de toutes parts, les +Américains ne se défendent plus que mollement, tandis que le feu des +Canadiens redouble d'intensité. + +Alors un homme qui ne se sentit pas du tout à son aise, ce fut M. +Nicolas Cognard retenu prisonnier par les ennemis et pris entre deux +feux. Non, jamais mortel n'eut une frayeur semblable. Tant que les +Américains avaient été maîtres de la rue Sault-au-Matelot, Cognard était +tranquillement resté à l'abri des balles dans l'une des maisons occupées +par l'ennemi. Mais lorsque la déroute des Bostonnais commença, ce fut +une toute autre chose. Pourchassés de maison en maison, les soldats +d'Arnold se répandaient effarés dans cette rue fermée à chaque bout, y +tournoyant comme des fauves dans leur cage, et tirant au hasard et +souvent les uns sur les autres. La maison ou se tenait Cognard que +l'épouvante gagnait de minute en minute, fut l'une des dernières dont +s'emparèrent les nôtres. Les Canadiens y étant entrés par la porte, +Cognard à que la peur faisait perdre la tête sortit éperdu par la +fenêtre avec les Bostonnais. + +Un Canadien qui l'aperçut lui lâcha un coup de fusil. La balle pénétra +dans la partie charnue qui terminait l'échine du malheureux Cognard. En +sentant le coup il poussa un hurlement de douleur et d'effroi. Par +surcroît d'infortune, en tombant dans la rue, il alla s'asseoir sur la +pointe de la baïonnette d'un Bostonnais que venait de sauter avant lui +et n'avait pas encore eu le temps de se relever. + +Alors, dominant le tumulte de la bataille, s'élevant au-dessus des +détonations de la fusillade et du vacarme de la mêlée, on entendit un +cri aigre, déchirant, inouï. + +Cette clameur n'avait presque rien d'humain et tenait le milieu entre le +_couac_ horripilant que la bouche d'un mauvais plaisant tire de l'anche +d'une clarinette en y soufflant à plein poumons, et le braiment +mélancolique de l'âne ou le sinistre hurlement d'un chien misanthrope +qui se lamente le soir en contant ses chagrins à la lune. Ce cri +indéfinissable avait quelque chose de tellement étrange, que, d'un +commun accord, le combat cessa un instant des deux côtés. L'on entendit +alors une voix lamentable et perçante qui criait dans le plus haut +diapason que le gosier de l'homme ait jamais atteint: + +--Aie...! aie...! Mon Dieu Seigneur! je suis mort!... + +Ceci devenait tellement burlesque qu'un énorme éclat de rire traversa le +champ de bataille. + +--M'est avis que voilà un particulier bien malade! s'écria, dans +l'embrasure d'une fenêtre, le Canadien qui avait tiré sur Cognard en le +prenant pour un ennemi. _Yankee doodle_, tiens-toi bien; nous allons +t'en faire voir d'autres encore, mon bonhomme! dit-il en sautant dans la +rue pour s'élancer avec ses camarades à la poursuite des Bostonnais qui +se massaient de plus vers le bout de la vieille rue Sault-au-Matelot. + +Il s'en alla tomber les deux pieds dans le dos de Cognard qui, toujours +étendu à plat ventre, redoubla ses cris frénétiques. + +--Ah çà! qu'est-ce que tu as donc, toi? dit le Canadien en s'arrêtant +près de lui pour recharger son fusil. + +Cognard leva vers le Canadien une figure bleuie par l'effarement, et se +mit à trépigner des pieds et des mais comme un enfant pâmé. + +--Mais veux-tu bien te taire, braillard! on n'entend que toi, ici! + +Il lui allongea en même temps un grand coup de pied, car voyant que ce +poltron était un Canadien il le prenait pour l'un des combattants et +avait honte de l'entendre se lamenter ainsi. + +Cognard voulut crier plus haut encore... mais il manqua de vois et +s'évanouit... + +Comme les nôtres refoulaient de plus en plus les Américains, on entendit +du côté des ennemis plusieurs voix qui criaient: + +--Ne tirez plus, Canadiens, vous allez tuer vos amis! + +L'on crut d'abord à une feinte et nos gens continuèrent à fusiller la +masse compacte qui grouillait devant eux. Mais comme les mêmes paroles +se répétaient avec plus d'instance parmi les Bostonnais, les nôtre +cessèrent le feu et reconnurent quelques-uns de leurs amis qui avaient +été faits prisonniers à la garde. Les Bostonnais présentèrent en même +temps la crosse de leurs fusils et se rendirent prisonniers. + +Le combat avait duré deux heures. + +Dans cet engagement nous n'eûmes que dix-sept hommes tués et blessés, +dont un seul Canadien-Français perdit la vie, selon que le constatent +les registres de N. D. De Québec. Le lieutenant Anderson de la marine +royale fut trouvé parmi les morts. + +Les Américains eurent vingt hommes tués et une cinquantaine de blessés, +et plus de quatre cents prisonniers qui furent, pour le moment, conduits +et enfermés au Séminaire. [20] + +[Note 20: Voici l'état de la division d'Arnold faite prisonnière dans la +rue Sault-au-Matelot: + + 1 Lieutenant-colonel, + 2 Majors, + 8 Capitaines, + 1 Adjudant, + 1 Quartier-Maître, + 4 Volontaires + 350 Soldats, tous sans blessure; + Et 44 Officiers et soldats blessés, + En tout 426 prisonniers. +] + +Les mémoires du temps nous ont transmis le récit de ce combat d'une +manière si détaillée, qu'il m'a fallu les suivre de bien près, +l'imagination n'ayant guère de champ libre en pareil cas, lorsque l'on +tient surtout à ne point fausser l'histoire. Voir les mémoires de +Sanguinet, de Badeaux, etc., et l'oeuvre de Garneau. + +Dans le courant de cette matinée glorieuse où la capitale dut son salut +surtout à la bravoure des se citoyens, le général Carleton, anxieux de +savoir si le général Montgomery se trouvait parmi les morts à +Près-de-Ville, donna l'ordre à M. James Thompson d'aller explorer +l'avant-poste où commandait le capitaine Chabot. + +Parmi le nombre de cadavres que l'on tira de sous la neige qui les +recouvrait en partie, l'on remarqua trois officier et un sergent. Celui +qui paraissait être l'officier supérieur en grade avait reçu deux balles +dans la tête et avait en outre une jambe fracassée. Son bras gauche +sortait de la neige et semblait faire un signe d'appel désespéré, tandis +que le corps restait tordu par un dernier spasme de souffrance, les +genoux étant violemment ramenés vers la tête. + +Une épée à pommeau d'argent était étendue près de lui. M. Thompson s'en +empara et monta au Séminaire afin de demander à quelqu'un des officiers +américains de vouloir bien aller identifier avec lui les cadavres +relevés à Près-de-Ville. + +A peine fut-il entré dans la chambre où se trouvaient les malheureux +officiers de la division d'Arnold, que l'un d'eux se mit à fondre en +larme. Il avait reconnu l'épée de son général. + +Le corps de Montgomery fut transporté dans une maison de la rue +Saint-Louis, la seconde en deçà du coin de la rue Sainte-Ursule; elle +appartenait à un nommé François Gobert [21] + +[Note 21: Cette petite maison, qui existe encore, mais branlant la tête +comme un vieillard décrépit, porte aujourd'hui (1875) le numéro 42.] + +Dans le courant de la journée le général Carleton ordonna que Montgomery +fut inhumé décemment, mais sans aucune démonstration publique. Il fut +enterré sous les yeux de M. Thompson, en dedans du bastion Saint-Louis, +avec ses deux aides-de-camp--MM. Mcpherson et Cheeseman--que l'on avait +trouvés morts à ses côtés--et tous les soldats américains qui avaient +été tués durant la nuit précédente. [22] + +Ainsi mourut glorieusement à l'âge de quarante ans, Richard Montgomery +que la grande république américaine considère à bon droit comme l'un de +ses héros. Ayant d'abord servi sous le drapeau britannique, il avait +aidé à la prise de Québec, en 1759. Plus tard il se maria avec une +Américaine, fille du juge Livingston, adopta les principes politiques de +son beau-père, et embrassa la cause de l'indépendance des colonies. Sa +fin chevaleresque eut un grand retentissement aux États-Unis, où, en +considération de son patriotisme, on lui éleva un monument; tandis que, +en Angleterre, les grands défenseurs de la liberté faisaient retentir le +Parlement de son éloge [23] + +[Note 22: Le corps du général seul fut déposé dans un cercueil, et c'est +ce qui permit à M. Thompson de le reconnaître en 1818, lorsque le neveu +du général, M. Lewis, vint réclamer au nom des États-Unis les restes +d'un parent illustre et malheureux.] + +[Note 23: La plupart de ces détails qui concernent la mort de Montgomery +sont tirés d'un opuscule de M. J. LeMoine, intitulé "_The Sword of +Brigadier General Richard Montgomery_", et composé en grande partie du +journal de M. Thompson.] + + + + + CHAPITRE SEPTIÈME + + ALICE + + +Pendant que j'écrivais le récit des évènements tumultueux qui précédent, +plus d'une fois il m'a semblé voir le doigt effilé de quelqu'une de mes +lectrices tourner rapidement ces feuilles toutes remplies d'un bruit +assourdissant de combats, et comme empreintes d'une sombre couleur de +sang; à plusieurs reprises j'ai vu se lever vers moi de grands yeux +bleus ou noirs, tandis qu'une bouche mutine s'entrouvrait pour me dire: + +--Eh mais! quand donc finirez-vous de nous raconter ces affreuses +batailles qui ne sont rien moins qu'amusantes, pour nous parler un peu +de votre héroïne, à laquelle--il nous faut bien vous l'avouer--nous +commencions à nous intéresser quelque peu! + +--Vraiment, madame, cet aveu ainsi que votre impatience éveillent en moi +quelque orgueil. Cependant vous avez dû prévoir, au début de ce livre, +que ce n'était pas la simple histoire d'un amour heureux et paisible +dont j'allais avoir l'honneur de vous entretenir, mais bien plutôt +d'évènements heurtés, où l'éternel poème de deux coeurs fortement épris +l'un de l'autre serait traversé par la plus violente des passions, la +jalousie, et par ce terrible fléau, ce châtiment de l'humanité, la lutte +à main armée de l'homme contre son semblable. Si donc vous daignez me +suivre jusqu'à la fin, il faut vous résigner à passer par toutes les +phases de ce récit orageux. Et certes! trop heureux serais-je encore si +de ces trois cents pages, une seule vous émouvait au point qu'une de vos +larmes vint à y perler, dût votre main impatiente feuilleter le reste du +livre, de ce mouvement rapide et dédaigneux que l'on vous connaît +lorsqu'un ouvrage a le tort impardonnable de ne vous pas intéresser. + +Comme on l'a dit souvent, la seule grande et importante question qui +remplisse toute la vie de la femme, c'est l'amour. Chez la jeune fille +qui s'ignore elle-même et n'a pas encore ressenti les froissements de la +vie réelle, cet irrésistible besoin d'aimer atteint les limites extrêmes +de la passion. L'heureux élu de son coeur est tout pour elle, et pour +celui qu'elle aime elle abandonnera tout, si l'on veut entraver son +amour. + +Il me faudrait une plume tombée de l'aile d'Abdiel, cet ange des +regrets, pour trouver les mots dignes de rendre tout l'expression de la +souffrance d'Alice après qu'elle eût été si violemment séparée de son +fiancé. Il y avait en elle deux âmes distinctes: une âme de génie et une +âme de jeune fille. Elle avait de ces tristesses profondes comme en +éprouverait un ange exilé sur cette terre et qui se souviendrait des +cieux. Elle avait aussi des naïvetés d'enfant. + +Depuis que Marc Evrard avait été banni de la ville, Alice était +complètement restée étrangère à toute préoccupation extérieure. Sa +douleur avait élevé autour d'elle comme un rempart qui la séparait du +monde. Rien n'existait plus pour elle ici-bas que l'image de son +malheureux amants toujours présente à son esprit. Le regard d'angoisse +qu'il lui avait jeté en partant était le dernier dont elle se souvint; +la pression de sa main la dernière qu'elle eût ressentie, et le son de +sa voix le dernier qui eût vibré à son oreille. + +James Evil--on se doute bien qu'il s'était hâté de profiter de +l'éloignement de son rival--avait beau venir, presque chaque jour, lui +parler de ses _sentiments_ pendant de longues heures, non seulement elle +ne lui répondait pas, mais elle ne l'entendait point. Elle le voyait si +peu même qu'elle était encore à s'apercevoir qu'il manquait une oreille +à Evil, perte qui cependant lui faisait une assez odieuse figure à ce +digne capitaine et qui, en tout autre temps, aurait valu à l'officier +les moqueries de la jeune fille en vain M. Cognard tâchait-il, dix fois +le jour, de faire valoir aux yeux de sa fille tous les avantages qu'elle +tirerait de son union avec l'officier anglais; en vain le revêche +belle-mère, dame Gertrude, lui glissait-elle à demi-voix toutes les +allusions perfides que sa langue venimeuse lui suggérait contre Marc, +Alice n'entendait rien que la voix éplorée de l'amour d'Evrard, qui +chantait tristement dans son coeur. + +Souvent, au commencement du siège, elle allait, suivie de sa fille de +chambre, errer sur le rempart qui regarde les plaines d'Abraham. Là, +tandis que la soubrette effrayée se blottissait à l'abri d'un mur, +Alice, debout, le coude appuyé sur le parapet, qu'elle dominait de toute +sa tête, la joue appuyée sur ses doigts repliés, passait de longues +heures à regarder les deux camps des Bostonnais. Les boulets passaient +en hurlant non loin d'elle, et les bombes s'en venaient éclater dans les +environs, qu'elle ne daignait même pas le remarquer. Eh! que lui +importait la vie si jamais plus elle ne devait le revoir! + +Elle s'exposait souvent à tel point que plus d'une fois les artilleurs +que faisaient, en cet endroit, le service des pièces, voulurent la +persuader de s'éloigner; mais elle les regardait alors d'un air si +décidé qu'ils finirent par la laisser tranquille. Souvent les officiers +vinrent la contempler à distance en admirant sa taille svelte et +finement cambrée; ils ne l'appelaient plus que "la belle amazone". + +Evil ne fut pas longtemps à ignorer ces escapades romanesques et +accourut un jour auprès de la jeune fille pour la supplier de quitter un +endroit si périlleux et surtout de n'y plus revenir. Le regard qu'Alice +daigna cette fois laisser tomber sur lui contenait tant de dédain qu +l'officier battit en retraite sans oser insister davantage. Reculant de +quelques pas il dévora dans un silence farouche la colère qui grondait +en lui à la vue de l'amour profond voué à son rival. Car lui aussi +aimait Alice: Il l'aimait avec rage! + +Le soir du même jour, autant pour se venger de la dédaigneuse Alice que +pour l'empêcher de s'exposer encore, Evil condescendit à se plaindre à +Madame Cognard--qu'il méprisait de tout son coeur--des imprudentes +sorties de sa belle-fille. + +Ce soir-là dame Gertrude ne dit rien; mais dans l'après-midi du +lendemain quand Alice voulut sortir, madame Cognard se trouva près de la +porte. + +Jamais bouche de belle-mère n'improvisa pareille semonce. Nous ne la +répéterons pas; il nous faudrait tremper notre plume dans du vitriol +pour en reproduire toute la virulence. + +Alice n'essaya même pas de l'interrompre et garda son grand air de reine +qui avait le don d'exaspérer au plus haut point la mégère. Quand à bout +d'invectives et le coeur vide de venin, dame Gertrude s'arrêta épuisée, +haletante de fureur, Alice lui répondit d'une voix douce et ferme: + +--Je ne fais rien de blâmable où je vais, madame, puisque je m'y rends à +la vue de tout le monde. D'ailleurs comme le devoir d'une bonne mère est +d'accompagner partout sa fille, libre à vous de venir avec moi! + +Et, profitant du paroxysme de rage qui paralysait les mouvements de +madame Cognard, Alice ouvrit la porte, sortit et se dirigea vers le +bastion Sainte-Ursule où elle prit sa place et sa position accoutumées. + +On était à la fin de décembre. Une couche épaisse de neige couvrait la +plaine à perte de vue, en descendant vers la rivière Saint-Charles et en +remontant la vallée jusqu'au pied des Laurentides. Une large bande de +nuages d'un rouge violacé zébrait le ciel et se reflétait en +demi-teintes sur la neige onduleuse. Au fond de la vallée près du +couvent de l'Hôpital-Général, et là-bas, sur les hauteurs de Sainte-Foye +et près du bois de Gomin, l'on entrevoyait des taches noires qui +s'agitaient en tous sens. De temps à autre un éclair flamboyait au +milieu de ces masses confuses, et les bombes des assiégeants, après +avoir tracé dans l'air un orbe rapide, venaient s'abattre sur la ville +avec un sourd bourdonnement. + +Alice, le sein gonflé de muets sanglots, suivait tous les mouvements de +ces points noirs qui s'agitaient au loin. + +--Où était-il, atome perdu dans l'immensité de cet horizon? Que +faisait-il? Le reverrait-elle un jour? + +Tel était le cercle fatal et restreint où, durant de longues heures, +tournait sa pensée désolée... + +Le même soir le père Cognard fit une scène à sa fille. + +--J'en apprends de belles sur votre compte, mademoiselle! lui dit-il +durement, comme ils allaient se mettre à table. + +Madame Cognard s'était empressée de dénoncer à son mari les sorties +_scandaleuses_ de sa fille et s'était plainte à lui, en larmoyant, la +digne femme, du peu de respect que lui témoignait Alice. Les femmes du +caractère de dame Gertrude ont toujours des larmes à leur service. D'où +les tirent-elles? Où se trouve chez elles ce réservoir intarissable? On +n'a jamais pu le savoir. + +Aux premières paroles que lui adressa son père, Alice pressentit un +orage et releva la tête. + +--Je crois, par ma foi, que vous devenez folle! poursuivit Cognard en +haussant la voix. Aller vous exposer ainsi sur les remparts et afficher +devant tout le monde votre amour insensé pour un misérable rebelle que +le gouverneur a fait chasser de la ville! Eh! mais voulez-vous donc vous +perdre à tout damais dans l'esprit des honnêtes gens et de plus +compromettre votre malheureux père!... Daignerez-vous au moins me +répondre, Mademoiselle! S'écria-t-il, la figure empourprée et s'animant +de plus en plus. + +Alice, le coeur affreusement serré, ne trouvait rien à dire. + +En face de ce mutisme, la colère du père Cognard monta, monta jusqu'à la +fureur, et, frappant sur la table un grand coup de poing qui fit sauter +les assiettes: + +--Vous ne voulez point parler! Soit! Mais je vous signifie, moi, que si +vous avez le malheur de retourner sur les remparts, je saurai vous +montrer que est le maître ici! Entendez-vous! + +Un second coup de poing, plus violent que le premier s'abattit sur la +table où toute la vaisselle tressauta bruyamment. Il n'y a pas de pires +tyrans avec les femmes que ces hommes lâches qui tremblent devant la +menace d'un autre homme. + +--Et puis, vociféra Cognard en terminant, vous voudrez bien traiter +madame votre mère, ici présente, avec tout le respect qui lui est dû, ou +sinon!... + +Un troisième coup de poing appuya ces paroles. + +Alice que cette colère bruyante--elle y était habituée depuis +longtemps--bien loin de l'effrayer, avait ramenée à tout son sang froid, +se leva, et calme, digne: + +--Puisque vous l'ordonnez, mon père, dit-elle, je ne sortirai plus. Mais +sachez bien ceci: c'est que d'arracher de mon coeur l'amour que j'ai +voué à un infortuné, victime d'une atroce calomnie--amour que vous avez +d'abord encouragé, mon père--vous n'en avez maintenant ni le droit ni la +puissance! Cet amour me vient de Dieu qui en fera ce qu'il voudra. Quant +à madame, si elle veut être respectée, qu'elle se respecte d'abord +elle-même en me traitant avec les égards qui sont dus à votre fille. + +Et Alice se retira. + +Le père Cognard cassa deux assiettes, et de rage dame Gertrude éclata en +sanglots spasmodiques. + +Alice regagna sa chambre qui était située à l'étage supérieur et se jeta +sur son lit où, toute sa fermeté l'abandonnant soudain, elle fondit en +larmes. + +Se fille de chambre qui avait eu connaissance de l'altercation la +rejoignit aussitôt, et s'agenouilla près du lit d'Alice en tâchant de la +consoler. + +Une souffrance identique rapproche les infortunés, Lisette aussi était +frappée d'un amour malheureux. Elle aimait Tranquille qui s'était +volontairement exilé avec Marc Evrard. Elle s'empara de la main de sa +maîtresse. Longtemps elles pleurèrent ensemble sans se dire un mot. Les +douleurs muettes ne sont pas celles que se comprennent le moins. + +Il y avait plus d'une heure qu'elles mêlaient ainsi l'amertume de leurs +larmes, lorsqu'on entendit craquer les marches de l'escalier. Un moment +après la voix grincheuse de dame Gertrude se fit entendre de l'autre +côté de la porte qu'on se garda bien d'ouvrir: + +--Que faites-vous donc, Lisette? Vous n'êtes bonne qu'à flâner partout. +Votre maîtresse doit avoir fini de vos services? + +--Je l'aide à se déshabiller, répondit Lisette avec cette intonation +sèche que savent prendre les serviteurs quand ils se savent supportés en +arrière. + +--Dépêchez-vous alors, impertinente, on a besoin de vous. + +Et madame Cognard redescendit l'escalier en grommelant + +--Tu vas m'aider à me mettre au lit dit Alice. Je suis brisée! + +Quant elle eut couché sa maîtresse, avec tous ces petits soins dont +seules les femmes ont le secret, Lisette allait s'éloigner quand Alice +la rappela: + +--Donne-moi mon _piéchon_, dit-elle, j'ai les pieds froids comme glace. + +Le _piéchon_ était une invention d'Alice et qui révélait d'une manière +charmante le côté juvénile du double caractère de la jeune fille. + +C'était un tout petit manchon qui, du temps qu'il était neuf, avait +protégé, à la promenade, les mains délicates d'Alice contre les morsures +du froid. Maintenant qu'il était un peu passé, elle s'en servait la nuit +pour réchauffer ses pieds froidis. Et voilà comment le manchon était +devenu _piéchon_. L'expédient était neuf et le mot pittoresque. + +Quand le manchon fut introduit sous les draps, Alice fourra dans +l'ouverture étroite et chaudement entourée d'une ouate épaisse, ses +petits pieds blancs délicatement veinés de bleu, aux ongles polis et +nacrés, pieds mignons qui se blottirent dans ce réduit duveteux en +palpitant comme deux tourterelles, lorsque, surprises par un vent glacé, +elles accourent se tapir dans le mol édredon de leur nid. + +Restée seule, Alice sentit sa pensée monter et planer dans le vague de +ces rêveries profondes qui, bien que des plus noires, ne sont cependant +pas sans charmes. "La mélancolie n'est-elle pas le plaisir de ceux qui +n'en ont plus?" a dit un auteur aussi délicat analyste du coeur de +l'homme que charmant écrivain. [24] Nous ne saurions la suivre dans le +vol infatigable de son inquiète pensé. Qui jamais pourra suivre l'essor +des rêveries d'une jeune fille, et apprécier l'immensité du trésor de +dévouement contenu dans un être aussi frêle?... + +Quelques jours plus tard eut lieu le combat de la rue Sault-au-Matelot. +M. Cognard dont nous avons raconté les mésaventures, fut rapporté chez +lui sur une civière. + +En le voyant tout couvert de sang Alice fut frappée d'une anxiété +poignante. Car après tout elle aimait son père. + +Quant à madame Cognard, elle cria, feignit de s'arracher les quelques +cheveux qui lui restaient, et eut une de ces crises de nerfs que les +femmes de son acabit ont rendus classiques. + +Mais M. Lajust [25] chirurgien du temps, vint bientôt rassurer Alice. +Après avoir pansé les deux blessures de Cognard, il assura qu'elles +n'avaient absolument rien de dangereux et que son patient serait sur +pied en moins d'un mois, mais qu'il s'écoulerait encore plusieurs +semaines avant qu'il pût s'asseoir sur la dure. + +[Note 24: Charles Nodier dans les _Proscrits_.] + +[Note 25: Voyez les mémoires de P. de Sales Laterrière.] + +Tandis qu'Alice, un peu consolée, regagnait sa chambre, madame Gertrude +s'installait, en arrêtant bruyamment le dernier flot de ses larmes. + +Alice était à peine rentrée chez elle que Lisette vint la trouver. + +--Mademoiselle! dit-elle en accourant tout essoufflée, on dit qu;'une +partie de l'armée des Bostonnais a été faite prisonnière. Si vous me le +permettez je vais aller aux renseignements afin d'avoir des nouvelles de +M. Evrard. + +--Et de Célestin? repartit Alice qui sourit au milieu de ses larmes. + +Et puis avec angoisse: + +--Pourvu, mon Dieu! qu'il ne lui soit pas arrivé malheur! Va, Lisette, +et reviens bien vite! + +La soubrette partit comme un trait. + +Elle n'apprit que bien peu de choses en ville, sinon que tous les +prisonniers américains étaient gardés au Séminaire. La brave fille, qui +du reste craignait peu de se compromettre de la sorte, y alla tout +droit. Plusieurs citoyens de la ville gardaient les prisonniers. Malgré +ses supplications Lisette ne put communiquer avec aucun des captifs. + +Cependant elle insista si longtemps auprès de l'un des gardiens, qui +était un ouvrier de sa connaissance, que celui-ci consentit à aller aux +informations. Au bout d'une demi-heure d'absence, il revint avec ces +quelques renseignements qu'il avait arrachés par bribes d'un officier +américain que entendait un peu le français: + +Un jeune Canadien, de Québec, petit de taille et pâle, avait, au +commencement du mois, pris du service dans la division d'Arnold qui, +après avoir reconnu en lui un jeune homme instruit et décidé, l'avait +fait officier... Ce jeune homme avait été blessé à la jambe au +commencement du combat, en même temps que le colonel Arnold. Tous deux +avaient été emportés à l'Hôpital-Général... Arnold avait promis que son +jeune ami serait traité avec la plus grande attention... Quant au +serviteur du jeune officier--un Canadien aussi,--sa grande taille et sa +force extraordinaire l'avaient fait remarquer de tous les Bostonnais. Il +avait reçu un coup de crosse à la tête... Ramassé sans connaissance sur +la barricade, il avait donné signe de vie comme on le jetait parmi les +morts... Il avait alors été amené au Séminaire avec les autres +prisonniers... Le chirurgien qui avait visité sa blessure ne désespérait +pas de le sauver... + +Bien vite Lisette avait reconnu qu'il s'agissait de Marc Evrard et de +Tranquille. Le coeur serré, mais non sans espoir elle reprit le chemin +du logis de sa maîtresse. + +Comme elle traversait la grande place du marché, elle s'arrêta court, +et, introduisant sa main dans la poche de sa robe, elle y chercha +quelque objet dont elle reconnut aussitôt la présence avec une évidente +satisfaction. + +Elle changea de direction, et, d'une allure plus rapide, s'en alla +frapper à la porte du docteur Lajust. + +On la fit entrer. Le médecin était de retour de chez M. Cognard et se +trouvait seul. + +--Qu'y a-t-il à votre service, mon enfant? lui demanda-t-il en la +reconnaissant pour l'avoir souvent vue chez Cognard dont il était le +médecin ordinaire. + +Lisette tira de sa poche le louis d'or que Marc lui avait fait donner +par Tranquille, et le présenta au docteur. + +--Veuillez donc me dire, Monsieur, fit-elle en rougissant jusqu'au +front, si l'on meurt d'un coup de crosse de fusil sur la tête? + +--Cela dépend du plus ou moins de violence du coup et de la vigueur de +la constitution de celui qui le reçoit, répondit en souriant le médecin. +Cependant je puis vous dire qu'une blessure à la tête, dont on ne meurt +pas sur le champ, est rarement mortelle. On en guérit même assez vite. + +--Oh! merci! dit Lisette qui essaya de glisser le louis d'or dans la +main du docteur. + +Mais celui-ci le repoussa doucement. + +--N'est-ce que cela? demanda-t-il. + +--Pardon, Monsieur le docteur, reprit Lisette enhardie, mais si ce n'est +pas abuser de votre bonté, veuillez donc me dire encore si une balle +reçue dans la jambe fait une blessure dangereuse? + +--Diable! s'écria M. Lajust, il paraît que le malheureux garçon auquel +vous vous intéressez est joliment endommagé! Eh bien généralement ces +sortes de blessures guérissent assez facilement, pourvu toutefois +qu'elles soient bien soignées. + +--Merci, oh! merci pour ces bonnes paroles! s'écria Lisette dans une +sympathique explosion de joie. + +Et elle offrit de nouveau sa pièce d'or au docteur. + +Celui-ci la lui rendit et lui dit: + +--Non vraiment! je l'aurais trop aisément gagnée! Mais dites-moi donc +pourquoi ou pour qui me demandez-vous cela. + +--Oh! répondit Lisette, ceci est mon secret! + +--Oh! dans cas, gardez-le, mon enfant. C'est du reste le devoir d'un +médecin de respecter les secrets. + +En voyant que Lisette se retirait: + +--Bonjour, la belle enfant, dit en la reconduisant le galant docteur. + +--Merci mille fois, monsieur fit Lisette avec une révérence. + +Elle vola plutôt qu'elle ne courut chez sa maîtresse qui l'attendait +depuis deux heures avec un impatience extrême. + +Nous n'assisterons pas à l'entretien de la soubrette et d'Alice, car +vraiment cela mènerait trop loin. + +Ajoutons seulement que lorsqu'une heure plus tard, Lisette appelée pour +le service de la maison quitta sa maîtresse fort affligée des nouvelles +qu'elle venait d'apprendre, la soubrette murmura, à part soi, en +descendant rapidement: + +--Je veux bien coiffer sainte Catherine si je n'ai pas vu Célestin avant +quinze jours! + + + + + CHAPITRE HUITIÈME + + CE QUE FEMME VEUT + + +Après les échecs désastreux du 31 décembre, l'armée américaine, +considérablement affaiblie par la capitulation de toute la division +d'Arnold, recula sa ligne de circonvallation à près de deux milles de la +ville assiégée. Quoique privés de plus du tiers de leurs forces, les +Bostonnais n'en continuèrent pas moins le blocus. + +On ne sait ce dont il faut le plus s'étonner dans ce siège, ou de la +folie des assiégeants ou de la timidité du général Carleton qui n'osa +jamais, avec les forces supérieures dont il pouvait disposer, faire une +sortie qui eût certainement écrasé la petite armée des Bostonnais et +déterminé la levée immédiate du siège. C'est assez généralement +l'habitude de l'histoire de reporter toute la gloire d'une guerre, d'un +siège, d'une campagne, sur le commandant en chef; à tel point que, +lorsqu'on lit le récit de ces grands faits d'armes qui ont fait retentir +les siècles des temps modernes et de l'antiquité, on ne songe presque +jamais à se rendre compte des difficultés vaincues par les soldats dont +la bravoure assure, après tout, le gain des batailles. Les auteurs, +habitués depuis longtemps à ne célébrer que le génie, plus ou moins +réel, du général, font tellement converger avec lui tous les +rayonnements de la gloire, que nous nous laissons habituellement +entraîner après eux à n'admirer que ce demi-dieu dont le +resplendissement éclipse tous ceux qui l'entourent. + +Mais lorsque, sans me lisser fasciner par les panégyristes de Carleton, +je me demande si ce fut bien lui qui, par la force de son courage ou de +son génie, ou par les efforts d'une volonté intelligente, sauva le +Canada lors de l'invasion de 1775, je ne peux me convaincre, malgré la +meilleure volonté du monde, qu'il eût personnellement une bien grande +part au succès de nos armes. Les capitulations successives du fort +Chambly et de Saint-Jean, de Montréal et des Trois-Rivières d'où nous +avons vu Carleton décamper devant l'ennemi avec une merveilleuse +diligence, la timidité d'un général qui se laisse assiéger par des +forces de beaucoup inférieures aux siennes sans jamais tenter une sortie +contre l'ennemi, font beaucoup pâlir à mes yeux l'auréole de gloire +qu'on s'est plu à poser sur la tête de ce gouverneur. + +En remontant même des grands effets aux petites causes, lorsque j'en +viens enfin à me demander ce qui serait advenu si un homme du peuple, +obscur soldat, nommé Charland, n'eût pas, au grand péril de ses jours, +retiré en dedans de la seconde barricade de la rue Sault-au-Matelot, les +échelles à l'aide desquelles les Bostonnais allaient franchir ce dernier +obstacle, et si le capitaine Chabot et Dambourgès n'avaient point +personnellement fait preuve d'une aussi prompte et ferme décision, il me +paraît que le salut de Québec et la gloire future de Sir Guy Carleton +eussent été singulièrement compromis! + +Pour qu'on sache bien que ce jugement, tout sévère qu'il peut paraître, +ne m'est point dicté par quelque sotte animosité de race, je me hâte +d'ajouter que Sir Guy Carleton, s'il n'avait pas l'âme d'un héros, n'en +était pas moins un homme au coeur excellent et qui sut, pendant tout la +durée de son administration, s'attirer et conserver la confiance, voire +même l'affection des Canadien-Français. Et certes! c'est un mérite dont +on doit lui tenir compte pour peu qu'on veuille se rappeler le +gouvernement tyrannique de son successeur exécré, Frédérick Haldimand. + +Le siège ou plutôt le blocus de la ville continua donc en dépit des +pertes terribles essuyées par les Américains, qui ne pouvaient même plus +continuer le bombardement, leurs pièces ayant été démontées par +l'artillerie de la place. + +Les assiégés comptaient si bien n'être jamais forcé de capituler qu'ils +élevèrent sur les murs, du côté des faubourgs, un énorme cheval de bois, +avec une botte de foin devant lui et cette inscription: "_Quand ce +cheval aura mangé cette botte de foin, nous nous rendrons._" + +Il arriva, dans l'une des premières semaines de 1776, un fait qui prêta +bien à rire aux dépens des Bostonnais. Les sieurs Lamothe et Papineau +vinrent de Montréal pour informer le général Carleton que la situation +des Américains était loin d'être meilleure dans le haut de la Province. +Déguisés en mendiants, ils arrivèrent tous deux au camp des Bostonnais +devant Québec. Il y passèrent deux ou trois jours tendant la main pour +demander l'aumône, et constatant du coin de l'oeil combien était grande +la détresse de cette bande déguenillée qui n'avait la témérité de +continuer le blocus que parce qu'on avait la faiblesse de la laisser +faire. Enfin ils s'avancèrent jusqu'à la dernière garde où, ayant obtenu +un morceau de lard, l'un d'eux se mit à le faire cuire. + +Soudain l'autre s'empare du lard et s'enfuit dans la direction de la +ville. Le premier jette des cris de paon et court sus à son camarade +qu'il rejoint aux dernières limites du camp. Il se bousculent, se +chamaillent et se donnent même des taloches, au grand plaisir des +soldats qui rient à pleine gorge des deux prétendus mendiants et les +excitent à se rosser d'importance. D'un adroit croc en jambe le voleur +renverse le poursuivant, et, serrant sa proie sur sa poitrine, franchit +le cercle des curieux que s'écartent du reste pour lui donner plus de +chance, et s'enfuit vers la ville. + +L'autre se relève furieux et s'élance à la poursuite de son camarade. +Mais feignant aussitôt d'être empêché de courir par son bissac de +mendiant, il s'arrête auprès de la dernière sentinelle et lui dit: + +--Tenez donc mon sac que je rejoigne mon compagnon que emporte mon lard. + +--Cours! cours! répond le complaisant factionnaire en prenant le sac, tu +vas l'attraper! + +--Pas autant que toi! murmure notre homme qui prends ses jambes à son +cou. + +Les deux compères, l'un courant après l'autre ne cessèrent cette course +effrénée qu'aux portes de la ville qu'on leur ouvrit aussitôt qu'ils se +furent fait connaître.[26] + +[Note 26: Voyez les _Mémoires_ de Sanguinet, page. 124, et le _Journal_ +de J.-Bte. Badeaux, page 250, édition publiée par M. l'abbé Verreau.] + +Dans le cours du mois de janvier, avec l'autorisation du général +Carleton, le colonel McLean enrôla dans son régiment des _Royal +Emigrants_ quatre-vingt-quinze des prisonniers bostonnais qu'on avait +faits le trente-et-un décembre. Les citoyens protestèrent contre cette +imprudence qui mettait tant d'ennemis armés au milieu d'eux. Les +Américains, contents de la liberté relative qu'on leur donnait, se +comportèrent d'abord assez bien. Mais au but de quelques jours plusieurs +rompirent sans façon un engagement qu'ils n'avaient contracté sans doute +que dans le but de recouvrer plus aisément leur liberté entière, et +désertèrent avec les armes qu'on leur avait données. McLean instruit par +l'expérience réinstalla les autres en prison dans les casernes de +l'artillerie où tous les Américains pris dans la nuit du 31 décembre +avaient été transférés après quelques jours passés au Petit-Séminaire. + +Mes lectrices ne sont pas sans se souvenir de la promesse que Lisette +s'était faite à elle-même de pénétrer jusqu'à son amoureux Célestin +Tranquille. Ces promesses-là, vous le savez, mesdames, c'est le diable! + + "Désir de _femme_ est un feu qui dévore; + Désir de _fille_ est cent fois pire encore!" + +Or donc huit jours ne s'étaient pas écoulés que Lisette s'était déjà +présentée plusieurs fois au Séminaire afin de tâcher de séduire les +gardes et de revoir son amant. Elle eut beau dire qu'elle était la soeur +du blessé, faire la chattemite, enfin mettre en jeu toutes les +coquetteries agaçantes quel les plus honnêtes femmes se permettaient en +pareille occurrence, rien n'y fit. Les gardiens restaient comme des +statues de bronze que les oeillades les plus brûlantes ne sauraient +émouvoir. + +Sur ces entrefaites les prisonniers furent transférés dans les casernes +de l'artillerie[27] qu'on avait pris le temps de disposer de manière à +les recevoir. Lisette qui ne se laissait pas aisément rebuter y alla +tout aussitôt. La première personne qu'elle aperçut montant la garde à +la porte fut ce menuisier de sa connaissance qui lui avait déjà procuré +des nouvelles de Tranquille. + +[Note 27: Ces casernes situées à gauche de la porte du Palais, maintenant +démolies, furent construites par le gouvernement français en 1750, à la +place d'autres qui s'y élevaient longtemps même auparavant.] + +--Monsieur Mathurin, dit-elle, je ne veux rien vous cacher à vous; il +faut que vous m'aidiez à revoir mon amoureux. + +--Oh! oh! repartit l'autre, votre petit coeur en tient donc de ce gros +Tranquille? Je vous en fais mon compliment mam'zelle Lisette. Si le +gaillard a l'âme aussi tendre qu'il a la tête dure, je vous promets un +bon mari. + +--Il est donc mieux! + +--Mieux? c'est-à-dire qu'il est sauvé. C'est égal, il avait reçu tout de +même un fameux coup, et le chirurgien qui l'a soigné dit qu'il faut que +ce diable de Célestin ait la caboche solide pour y avoir résisté. + +--Mon bon Mathurin, laissez-moi donc le voir? + +--Ta, ta, ta... voyez un peu ce petit lutin de fille si ça sait déjà +bien vous enjôler un homme!... Monsieur Mathurin par ci!... mon bon +Mathurin par là!... Tout ça c'est de la frime, Lisette. Tu fais les yeux +doux au père Mathurin pour arriver plus sûrement jusqu'à l'autre. On +connaît ça. + +--Eh mais dites donc, mon cher Monsieur Mathurin, quand vous alliez voir +Luce Côté, dans le temps--votre femme aujourd'hui et qui est encore +assez jolie oui-dà...-- + +--Oui, ma foi! fit Mathurin en clignant de l'oeil d'un air goguenard, un +assez beau brin de femme et encore pas mal conservée, hein, Lisette? + +--Pardine! Eh bien, Monsieur Mathurin, quand vous lui faisiez votre cour +si l'on vous eût tout à coup emprisonné pour un motif qui n'aurait eu +rien de déshonorant, eussiez-vous trouvé bien mauvais que votre petite +Luce eût honnêtement cherché à attendrir un gros méchant gardien comme +vous pour tâcher d'aller vous consoler dans votre cachot? + +--Non, c'est vrai, petite sournoise. Ce n'est pas que je blâme ta +manière d'agir; mais je ne peux rien faire pour te contenter, Lisette. +La consigne est là... + +--La consigne... la consigne... où avez-vous trouvé ce vilain mot, père +Mathurin? Pas sous votre rabot de menuisier, j'imagine! + +--Non, certes! c'est depuis que je suis devenu soldat. + +--La belle avance! On perd donc tout à fait le coeur à ce beau métier de +tueur d'hommes? + +--Non, mais on y apprend que le devoir passe avant tout. + +--Le devoir! le devoir! fit Lisette en frappant du pied, tandis qu'un +sanglot faisait trembler sa voix. Eh bien, mon devoir à moi est de +revoir Célestin, pour le soigner et le consoler s'il en a besoin! + +--Que veux-tu ma pauvre Lisette... Eh mais! écoute... je crois qu'il me +vient une idée. + +--Vite! votre idée, vite, mon cher bon Mathurin! + +--Mon cher bon Mathurin!... Ah! friponne... Ah! ah! + +--Vous me faites mourir, à la fin! + +--Un peu de patience, petit démon. J'en ai encore au moins pour une +demi-heure à monter ma garde et je ne peux pas bouger d'ici sans risquer +qu'on me loge une balle dans la tête pour me payer de ma désobéissance à +cette consigne que sembles aussi peu connaître que respecter; ce qui +serait bien embêtant pour moi, Lisette. Mais quand on viendra me +remplacer j'irai trouver le chef du poste et je lui dirai:--Il y a là, +mon capitaine, un beau brin de fille, et brave et honnête... + +--Vous pouvez l'affirmer sans crainte, père Mathurin. + +--Je crois bien, certes! Eh bien, mon commandant, cette pauvre créature +du bon Dieu est là qui se lamente à la porte, et qui pleure toutes les +larmes de son corps parce qu'on refuse de lui laisser voir son frère qui +est blessé; un bon diable, après tout, mon capitaine, et qui n'est entré +dans la rébellion que par seul attachement à son maître qu'il n'a pas +voulu quitter... Et bien d'autres choses encore que je lui dira, +Lisette, à mon capitaine. Et j'espère lui faire entendre raison; car +vois-tu je crois que je lui ai un peu sauvé la vie dans l'affaire de la +rue Sault-au-Matelot! + +--Vrai, Mathurin! oh alors, vous me l'aurez sauvée à moi aussi! Mais +va-t-il falloir que j'attende ici tout ce temps-là? + +--Non, Lisette, cela ne ferait pas du tout! Va-t'en plutôt à l'église +faire un bout de prière. Quant tu auras joint un peu tes menottes +blanches sur ces petites lèvres couleur de rose qui feraient venir l'eau +à la bouche des anges, et que tu auras dit comme ça au bon Dieu: "Mon +Dieu vous savez que je suis une assez bonne fille, pas trop méchante, +après tout, et que j'aime ce pauvre Célestin Tranquille qui m'aime aussi +de tout son coeur et m'a promis de faire de moi sa petite femme. Eh +bien, mon Dieu, voilà que ce pauvre garçon est bien malade d'un coup de +crosse de fusil et qu'on veut m'empêcher de le voir! Cela est-t-il +raisonnable, mon Dieu, de séparer ainsi deux de vos créatures qui ne +demandent qu'à s'aimer pour pouvoir vous aimer davantage toutes les +deux... ensemble avec les petits enfants que vous leur enverrez plus +tard?..." Et ainsi de suite, Lisette. Mais tu sauras lui parler bien +mieux que moi, et je crois qu'il t'écoutera. + +Je reviendrai dans une demi-heure? demanda Lisette qui frétillait +d'impatience. + +--Disons dans une heure car il me faudra le temps de parler au +capitaine. + +--Merci, père Mathurin, vous êtes un brave homme et je vous aime bien. + +Lisette partit en courant, comme si la rapidité de ses allures eût dû +abréger la durée du temps. + +Une heure ne s'était pas encore écoulée que la jeune fille revenait aux +Casernes. L'entrevue de Mathurin avec le chef de poste, qui était le +capitaine Cugnet, [28] n'avait pas été longue puisque Lisette aperçut +notre homme qui fumait à la porte, tout en causant avec la sentinelle +qui l'avait relevé de faction. + +[Note 28: Mémoires de Sanguinet.] + +Du plus loin qu'elle vit Mathurin, Lisette comprima de sa main +tremblante les battements précipités de son coeur qui faisait le diable +à quatre sous le fichu. Elle s'approcha en proie à une grande agitation +nerveuse. + +L'espérance et la crainte la troublaient tellement tour à tour qu'elle +n'osa point parler la première à Mathurin qui l'avait vue venir et +prenait un malin plaisir à l'observer du coin de l'oeil. Enfin le brave +homme eut pitié d'elle et se retourna tout à coup. + +--Tiens! dit-il c'est vous, mademoiselle? Donnez-vous la peine d'entrer. +C'est d'elle que je te parlais tout à l'heure, fit-il en s'adressant au +factionnaire. Ordre du capitaine. + +La sentinelle s'inclina et Lisette, précédé de Mathurin, pénétra dans +cette bienheureuse prison qui renfermait son cher Célestin, et qui était +pour lors le but de tous les voeux et des aspirations de la jeune fille. + +Comme ils passaient dans le vestibule, Mathurin, après s'être assuré +qu'ils n'étaient pas écoutés, arrêta Lisette et lui dit: + +--J'ai obtenu assez facilement du capitaine la permission de vous +laisser voir Tranquille en affirmant que vous êtes la soeur du +prisonnier. Mais si vous voulez le revoir encore, il fut que vous me +promettiez de ne revenir ici qu'aux jours où je serai de garde, les +mardis à deux heures de relevée. D'abord vous ne réussiriez pas en vous +adressant à d'autres qu'à moi, et puis vous pourriez me mettre dans de +mauvais draps si la menterie que j'ai faite pour vous servir venait à +être découverte. Vous voir une fois la semaine ce n'est pas le diable; +mais enfin ça vaut mieux que rien. + +Elle promit tout ce que lui demandait Mathurin. + +On nous dispensera d'assister à cette première entrevue de Lisette et +Célestin qui entrait en convalescence. Il ne s'y dit rien qui puisse +intéresser particulièrement le lecteur dont l'imagination saura suppléer +aisément à tout ce que nous en pourrions raconter, lorsque nous aurons +dit, toutefois, que Tranquille, une fois la première émotion passée, se +montra fort intimidé, et que mademoiselle Lisette à la faconde que l'on +connaît à la soubrette l'entretien n'en alla pas moins bon train. + +Bien qu'il ne parlât que par monosyllabes, Tranquille répondit très à +propos; car déjà Lisette avait su le dompter à sa main, et le gros +Célestin, qui se serait bien donné garde de regimber, promettait d'être +le mari le plus soumis que jamais petite femme ait, comme on dit +vulgairement, mené par le bout du nez. + + + + + CHAPITRE NEUVIÈME + + LE COMPLOT + + +La dernière quinzaine de janvier et tout le mois de février s'écoulèrent +sans que Lisette manquât une seule fois d'aller voir son amoureux, à +chaque mardi où Mathurin était de service. Tous les prisonniers étant +détenus dans la même pièce, afin d'en faciliter la garde, les entrevues +de Lisette et de Célestin avaient lieu en présence de tant de monde que +je ne vois pas que les plus collets montés y puissent trouver à redire. + +On était au commencement du mois de mars et la soubrette venait encore +une fois de pénétrer jusqu'à son amant pour lors entièrement remis de sa +blessure. Ils causaient tous deux dans un coin de la vaste salle, un peu +isolés des autres prisonniers qui étaient tous occupés diversement à +tromper les ennuis de leur captivité. + +Lisette qui avait déjà remarqué que Tranquille était encore plus timide +avec elle que d'habitude et qu'il semblait singulièrement préoccupé, +constata que décidément maître Célestin avait une idée fixe que +bourdonnait dans sa grosse tête. + +--Évidemment, pensa-t-elle, il voudrait m'en faire part, mais il n'ose. +Voyons à l'aider, ce gros peureux-là. + +Bien doucement elle se mit à lui tendre ces traîtres hameçons que les +femmes habiles ont toujours su agiter d'une main si provoquante sous le +bec de cette variété monstre de l'espèce des goujons appelée par les +Grecs _anthropos_, _homo_ par les latins et comme en français sous la +désignation d'_homme_. + +Malgré toute l'habileté que Lisette savait déployer à ce genre de pêche, +Tranquille ne se hâtait pas de mordre. Il s'approchait bien de l'appât; +mais il ne le flairait qu'avec méfiance et au moment où Lisette allait +donner le suprême coup de ligne, Célestin faisait dans la conversation +un bond qui le rejetait loin du danger des aveux. + +--Oui-dà se dit Lisette, tu ne veux pas mordre, et bien je vas +t'accrocher moi-même avec mon haim! + +Cette manoeuvre extrême réussit quelquefois au pêcheur audacieux. + +--Mon bon Célestin, fit-elle en dardant entre ses épais cils bruns +l'éclair le plus perçant qui ait jamais jailli de l'oeil d'une +sémillante soubrette, mon bon Célestin, il y a quelque chose que vous +brûlez de me dire? + +Tranquille se sentit piqué et fit un bond. Lisette appuya sa petite main +sur celle de Tranquille. Ce contact électrique fit perdre la tête au +pauvre garçon qui se débattit vainement et ne réussit qu'à s'enferrer +davantage. + +Il tenta cependant un dernier effort pour se dégager et voulut +brusquement changer le sujet de la conversation. Mais Lisette, +impitoyable, tira tout aussitôt sur la ligne pour prouver au goujon +qu'il était pris. + +--J'attends! dit-elle avec froideur et en retirant avec vivacité sa main +de celle de Tranquille qui, la voyant si près de la sienne, s'en était +timidement emparée. + +Le pauvre garçon s'agita sur sa chaise et resta la bouche ouverte. Il +voulait commencer et les mots semblaient figés dans sa gorge. C'était +comme le dernier spasme du poisson que le pêcheur sort de l'eau. + +--Puisque vous n'avez plus rien à me dire, continua Lisette qui fit mine +de se lever, je m'en vais. + +--Attendez! Mam'zelle Lisette, attendez! je vas tout vous dire! s'écria +Célestin. + +Lisette se rassit. Le goujon était tiré à terre et agonisait entre les +mains du pêcheur. C'était un beau coup de ligne. + +--C'est... c'est bien ennuyant, ici, commença Tranquille. + +Lisette qui l'avait d'abord regardé avec un grand sérieux lui décocha +sous le nez un sonore éclat de rire. + +--Cela valait bien la peine de se faire tant prier! s'écria-t-elle. + +Célestin perdit d'abord contenance: mais ne pouvant plus s'arrêter sur +la pente si glissante des aveux, il continua: + +--Et nous donnerions gros pour nous en aller! + +--Ah! fit Lisette dont les sourcils s'élevèrent arqués en point +d'interrogation. + +--Oui, moi surtout qu'on parle de fusiller comme traître, pour faire un +exemple. + +--Ah! mon Dieu! + +--Oh! ne craignez rien, mam'zelle Lisette, nous décamperons avant la +cérémonie! Mais pour ça il faut que quelqu'un nous aide. + +--Il y a tout plein du monde ici. + +--Ce n'est pas là l'embarras. Il nous faudrait quelqu'un dans la ville. + +--Ah! ah! Et qui donc? + +--Dame... + +--Un homme sûr? + +--Il n'est pas besoin que ce soit un homme. + +--Tiens? + +--Une femme fiable... + +--Ferait l'affaire? + +--Oui. + +--En connaissez-vous? + +--Oui... une. + +--Et c'est?... + +--Vous. + +--Moi!... + +--Oui, Mam'zelle Lisette. + +Il y eut un moment de silence. + +--Qu'est-ce qu'il faudrait donc faire? + +--Ah voilà! dit Tranquille en se frottant l'oreille du bout du doigt. Il +faudrait d'abord... me promettre... + +--De n'en rien dire à personne? repartit Lisette avec humeur. Vous voilà +bien, vous autres hommes, croyant que vous seuls savez garder un secret! +(_Avec dépit_) Sachez, Monsieur Célestin Tranquille, qu'une femme peut +tout aussi bien que vous et même mieux, retenir sa langue... (_A part_) +surtout quand elle aime... + +--Vous dites? + +--On ne répète point la messe pour les sourds!... Enfin puisque vous +n'avez pas confiance en moi gardez vos affaires pour vous. + +Elle fit mine de se lever, Tranquille la retint d'un geste suppliant. + +--Mam'zelle Lisette, dit-il, ne vous fâchez pas, je vous en prie! Ce +n'était pas pour moi, mais pour les camarades... qui ne vous connaissent +pas, voyez-vous. + +--Eh bien parlez ou laissez-moi m'en aller. + +--D'abord il nous faut des limes. + +--Ah! des limes? + +--Oui, et des sabres. + +--Où trouver tout cela, bon Dieu! + +--Écoutez, Mam'zelle Lisette. Vous m'avez dit être passée plusieurs fois +devant le magasin de M. Evrard et que tout y paraissait en ordre comme +avant notre départ; que la porte était restée fermée et qu'on ne +paraissait pas l'avoir forcée. + +--Oui, je vous ai dit ça. + +--Vous avez ajouté, l'autre jour, que la barrière qui, au commencement +du siège, fermait le passage en haut de la côte de Lamontagne, est +ouverte depuis que les Bostonnais se sont éloignés des environs de la +ville, de sorte qu'on peut aller de la haute à la basse ville sans +embarras? + +--Oui. + +--Eh bien, mam'zelle Lisette, je sais que vous n'êtes pas du tout +peureuse et que si vous voulez aller au magasin de M. Marc vous y +trouverez tout ce qui nous manque pour nous aider à nous sauver. + +--J'emporterai bien des limes dans mes poches. Mais les sabres?... + +--En effet, ce n'est pas aisé. Après tout nous n'en avons pas besoin; +vous trouverez dans une caisse, sous le comptoir, des couteaux de chasse +que nous avions coutume de vendre aux sauvages où aux voyageurs. Vous +pourrez bien nous en apporter quelques-uns. + +--Hum!... j'essaierai. + +--Vous essaierez! oh merci! + +--Mais pour ouvrir la porte? + +--Voici la clef. M. Evrard en avait deux. Il a gardé l'une et m'a donné +l'autre, en cas de malheur. + +Il restèrent tous deux pensifs durant quelques instants après lesquels +Lisette se leva et tendit la main à Tranquille. + +--Tout cela demande réflexion pour ne pas manquer le coup, lui dit-elle +de sa voix la plus douce. Je m'en vais y songer et... je pense que mardi +prochain je vous apporterai sinon tout, du moins une partie de ce qu'il +vous faut Quant au secret, Monsieur Célestin, soyez sûr qu'il est en +sûreté. + +--Si je n'en avais pas été certain, vous ne me l'auriez pas arraché. + +--Qui sait? + +Lisette fit part à sa maîtresse du projet qui tendait à faciliter +l'évasion de Tranquille. Elle lui démontra si bien que Célestin courait +un grand danger de mort, qu'Alice n'hésita pas à promettre son concours +à la soubrette. + +Alice était bien aise de contribuer à rendre Tranquille à la liberté et +à son maître qui avait sans doute grand besoin en ce moment de ce +serviteur dévoué. D'ailleurs ne serait-ce pas un bon tour à jouer aux +Anglais qu'elle détestait collectivement dans la personne de James Evil? + +Elle se doutait que le capitaine qui haïssait tant Marc Evrard serait +pour beaucoup dans la condamnation du pauvre Tranquille. + +Comme on était arrivé au carême et qu'on faisait le soir, à la +cathédrale, les exercices religieux accoutumés, il fut facile à Alice et +à sa servante de sortir sans exciter les soupçons, madame Cognard +gardant la maison avec son mari qui n'était pas encore entièrement +rétabli de ses blessures. + +Quand Alice et la soubrette sortirent pour descendre à la basse ville, +il faisait déjà nuit. La sentinelle qui montait la garde en haut de la +côte les arrêta bien pour leur demander où elles allaient à pareille +heure. Mais Alice lui répondit qu'elles descendaient chercher une dame +de leurs amis qui craignait de monter seule à la cathédrale. La raison +fut trouvée bonne, et on les laissa passer. + +Ce ne fut pas sans une peur extrême que les deux jeunes filles +pénétrèrent dans la maison abandonnée. + +La main tremblait bien fort à Lisette en introduisant la clef dans le +trou de la serrure. + +Mais quand elles eurent vitement refermé la porte derrière elles pour +n'être point aperçues des voisins, et qu'elles se trouvèrent dans une +obscurité complète, elles sentirent courir sur leurs membres le froid de +la frayeur. + +Lisette avait eu soin d'apporter une bougie pour éclairer le magasin: +mais elle tremblait tellement qu'elle ne put réussir à enflammer +l'amadou à l'aide du maudit briquet alors en usage. + +Ce fut un moment d'une terreur poignante. + +Alice arracha le briquet des mains de sa suivante et réussit à faire +jaillir du caillou l'étincelle bénie. La maîtresse avait de plus que sa +servante cette force d'âme que donne l'éducation. + +Au premier pas qu'elles firent, elles s'arrêtèrent saisies d'effroi. +Décuplés par l'écho, les craquement du plancher avaient gémi +sinistrement dans le magasin solitaire. + +Elles restèrent un moment immobiles, un pied en avant, les yeux hagards, +retenant jusqu'au bruit de leur souffle et n'entendant plus que les +battements précipités de leur coeur qui bondissait sous leur poitrine +haletante. + +N'est-il pas étrange que la demeure de l'homme, lorsqu'elle est +abandonnée, produise une impression si pénible que les plus braves mêmes +ont peine à surmonter? Il semblerait que l'âme de ceux qui l'ont habitée +l'occupent encore, et que vous entendez autour de vous le frémissent de +leurs ailes invisibles? + +La pâle lueur que la bougie répandait faiblement autour des deux jeunes +femmes donnait un aspect fantastique aux objets environnants. Dans la +pénombre tombaient du plafond de grandes ombres noires aux formes +sinistres, dont l'une surtout, avait la forme d'un pendu: touffes de +cheveux hérissés sur la tête, cou allongé sur lequel tombait une langue +énorme, bras tordus, longues jambes ballantes et semblant s'étirer +démesurément dans un effort désespéré pour toucher la terre. + +--Mon Dieu que j'ai peur! murmura Lisette. Voyez-vous ce pendu!... + +Alice fit un suprême appel! son courage et parvint à secouer la torpeur +qui envahissait tout sot être. + +Elle fit trois pas en avant et éleva la bougie vers le spectre. + +--Folle que tu es! dit-elle à Lisette, mais d'une voix saccadée par +l'émotion, ne vois-tu pas que ton pendu n'est qu'une peau de buffle +accrochée à cette poutre? + +--C'est pourtant vrai! fit Lisette avec un grand soupir. Vilaine peau, +que tu m'as fait peur! + +Allons, s'il faut s'arrêter devant chacun des fantômes créés par ta +sotte imagination, la frayeur, qui est contagieuse, pourrait bien me +gagner aussi et nous n'avancerions guère. Et puis il ferait beau aller +nous évanouir follement ici? dépêchons-nous. + +Grâce aux indications précises de Tranquille, Lisette, un peu remise de +son effroi, trouva bientôt les objets qu'il fallait emporter. + +Chacune d'elles prit six couteaux de chasse et quelques limes dont elles +firent deux paquets séparés. + +--Nous ne pouvons pas en emporter plus en une fois, sans être +remarquées, dit Alice. Nous reviendrons s'il le faut. + +--C'est bon, allons nous-en! répondit Lisette que avait grand hâte de +partir. + +Après avoir éteint la bougie elle sortirent et refermèrent la porte sans +être aperçues. La lumière n'avait pas pu être remarquée du dehors, les +volets du magasin étant hermétiquement clos. + +Elles remontèrent à la haute ville sans être inquiétées et rentrèrent +sans encombre au logis où Alice s'empressa de cacher les armes dans sa +chambre. + +Huit jours plus tard Lisette, grâce au confiant Mathurin qui vous +l'aurait promptement éconduite s'il avait pu se douter du tour pendable +que lui jouait la fillette, Lisette, dis-je, arrivait encore jusqu'à +Tranquille. + +Quand celui-ci l'aperçut les mains vides, un nuage de tristesse passa +sur son front. + +--Vous n'avez donc pas réussi? lui demanda-t-il après lui avoir serré +les doigts, à les écraser, dans sa grosse main rude. + +--Et pourquoi pas? + +--Dame! vous n'apportez rien. + +--Vous avez donc bien hâte de me quitter? + +--O mam'zelle Lisette!... Après ça, si vous aimez mieux me voir fusillé +pour me garder plus près de vous, je suis prêt à rester. + +--Vous voyez bien que j'ai voulu rire, gros enfant. + +--Mais enfin... + +--Êtes-vous surveillés ici; nous observe-t-on? + +--Il n'y a dans cette chambre que les camarades que vous voyez. Encore +ne s'occupent-ils pas de nous. + +Les autres prisonniers causaient entre eux et leur tournaient le dos. + +--Eh bien vous allez voir... ce que vous allez voir, dit Lisette. + +Et d'une main preste elle dégrafa la jupe de sa robe qui tomba à ses +pieds avec un bruit sourd. + +Eh! mon Dieu, lecteurs, n'allez pas vous voiler les yeux de vos main... +quitte à regarder entre les doigts. + +Lisette était une fille honnête, et la jupe de robe qu'elle avait si +lestement laissée tomber n'était pas seule; une autre toute semblable +recouvrait l'énorme panier--cet aïeul de la crinoline--dont les femmes +de ce temps-là s'affublaient. + +Lisette s'assit, retourna la jupe tombée, arma ses doigts d'une paire de +ciseaux et coupa les fils qui retenaient en-dedans de la jupe une +douzaine de couteaux-poignards et quelques limes de fin acier. + +Cela fut fait en un tour de main, et ce bon Tranquille n'était pas +encore revenu de sa surprise que déjà Lisette avait repassé sa double +jupe. + +Le canadien fit immédiatement disparaître les armes sous le grabat qui +lui servait de lit. + +--Vous êtes une brave fille dont je serai bien fier de faire ma femme! +s'écria Tranquille, devenu hardi à force d'enthousiasme. + +--Avec mon consentement, monsieur Célestin, s'il vous plaît. Mais +avez-vous assez de ces armes? + +--Hum... je vais en parler aux autres. + +Tranquille rejoignit l'un des groupes que se tenait à l'écart. + +Après quelques pourparlers il revint trouver Lisette. + +--Ces couteaux nous suffiront pour égorger les gardes. + +--Ah! mon Dieu! fit Lisette, il vous faudra verser du sang! + +--Que voulez-vous? c'est le seul moyen. + +--Ah! c'est affreux! Et dire que j'en aurai été la cause! + +--En fin de compte, mam'zelle Lisette, s'ils se montrent bons enfants on +ne les tuera point. On se contentera de les attacher solidement. + +--Dans tous les cas, Célestin, s'il fout que vous employiez la violence, +promettez-moi de ne point faire de mal à ce bon Mathurin qui vous le +savez, m'a fait permettre de vous voir. + +--Je vous jure qu'on le respectera. L'avoir trompé comme ça pour le tuer +ensuite, ce serait trop fort! + +Les amants se quittèrent ne sachant trop s'ils se reverraient jamais, le +jour où le complot devait éclater n'étant pas encore arrêté. + +Tous les deux avaient les larmes plein les yeux + +--Vous allez jouer gros jeu, dit Lisette à Célestin. S'il ne vous arrive +point malheur, si nous nous retrouvons un jour et que vous ne m'ayez pas +oubliée, je vous laisserai me conduire à l'église pour avoir un petit +bout d'entretien avec M. le Curé. + +Elle disait cela moitié pleurant, moitié souriant. Elle était charmante. +Ce gros Célestin qui avait déjà l'âme toute troublée perdit ou plutôt +recouvra tout à fait ses sens. + +--Mam'zelle Lisette? dit-il. + +--Eh bien? + +--Laissez-moi vous embrasser? + +--Ce sera la première et la dernière fois... avant notre mariage! + +--Tope là, ça y est, Lisette! s'écria Tranquille qui ne se reconnaissait +plus lui-même. + +Il appuya ses grosses lèvres sur la joue de son amante qui s'enfuit +aussitôt la figure rouge comme une pivoine épanouie sous un chaud rayon +de soleil. + + + + L'ANCIEN RÉGIME AU CANADA [29] + + +Les travaux historiques sur le Canada que M. Parkman poursuit depuis +quelques années sont suivis avec un intérêt toujours croissant par nos +compatriotes. Accoutumés depuis longtemps à voir la plupart des +écrivains d'origine étrangère n'aborder notre histoire que pour la +travestir, et ne chercher qu'à avilir notre race en répétant des +assertions fausses et calomnieuses, nous avons salué avec joie cet +auteur américain, dont les écrits attestaient des recherches +consciencieuses, et dont les appréciations toujours étudiées, étaient +souvent impartiales. Ce n'est pas encore toute la justice que nous +sommes en droit d'attendre; mais c'est un acheminement vers l'entière +vérité. Narrateur habile, M. Parkman a su faire admirer et aimer notre +histoire: c'est une conquête qui en assure d'autres. + +Après avoir écrit l'histoire de la fondation du Canada dans un premier +volume intitulé: _Les Pionniers Français dans le Nouveau Monde_, il a +fait connaître, à son point de vue, l'oeuvre des missions catholiques +dans la Nouvelle-France sous le titre: _Les Jésuites dans l'Amérique du +Nord_. Il a raconté ensuite les voyages et les aventures de nos grands +découvreurs dans un troisième volume qui a pour titre: _La Découverte du +Grant-Ouest_. La vie et les portraits de Joliet, du père Marquette et de +La Salle y sont tracés de main de maître. + +La suite des événements amenait naturellement l'auteur à raconter +l'histoire de l'établissement du système féodal au Canada, sous le titre +de l'_Ancien Régime au Canada_. Cet ouvrage répond-til à l'attente qu'il +a fait naître? C'est ce que nous allons examiner. + +[Note 29: The Old Régime in Canade, by Francis Parkman. Boston; Little, +Brown and Company, 1574, I vol. in 8º, 448 pages.] + + + + + CHAPITRE DIXIÈME + + OU JAMES EVIL REPARAIT + + +Quelques jours plus tard, l'un des captifs-porteur d'une lettre adressée +à Arnold, et dans laquelle les prisonniers bostonnais annonçaient au +colonel qu'ils étaient en état de recouvrer leur liberté et de lui +faciliter la prise de la ville--ayant réussi à s'échapper[30], le général +Carleton fit redoubler de vigilance aux casernes où les Américains +étaient détenus. Comme il se méfiait cependant quelque peu des +Canadiens, il enjoignit au capitaine Evil d'aller établir son domicile +aux casernes de l'Artillerie afin d'y surveiller de près les prisonniers +et leurs gardiens eux-mêmes. + +[Note 30: Mémoires de Sanguinet.] + +Evil se logea dans une chambre voisine de l'appartement où les +Bostonnais étaient emprisonnés. + +Or, par une après-midi où notre capitaine, devenu geôlier, charmait les +ennuis de son nouvel emploi, en tête-à-tête avec un verre de grog de +vieux rhum de la Jamaïque, son attention fut attirée par un bruit de +voix que partait de l'appartement voisin. Les portes étant fermées, Evil +se demandait par où lui pouvait venir ce murmure qu'il n'était pas +accoutumé d'entendre, quand son attention fut attirée sur le tuyau de +poêle qui venait de la pièce occupée par les prisonniers et traversait +la chambre où se tenait l'officier. Ce tuyau se trouvait disjoint prés +de la cheminée où il aboutissait. + +Evil monta sur une chaise et approcha son oreille de l'orifice béant. +Ainsi placé, les paroles de ceux qui conversaient dans l'appartement +contiguë lui arrivaient distinctement. + +Pour l'intelligence de ce fait il faut dire que les prisonniers +s'étaient pliants depuis plusieurs jours que leur poêle fumait +affreusement. On en avait trouvé la cause en constatant que le tuyau, +brûle en un certain endroit près du poêle, livrait par une assez large +ouverture un libre passage à la fumée. Un ferblantier qui avait été +appelé, venait d'enlever la feuille endommagée et de l'emporter chez +lui, afin d'en prendre la mesure exacte et d'en faire un semblable. Le +tuyau perdant alors son point d'appui, avait baissé du côté de +l'appartement des Bostonnais, et s'était disjoint dans la chambre du +capitaine Evil, établissant ainsi d'une pièce à l'autre un conduit +acoustique des mieux conditionnés. + +Evil tira doucement à soi l'orifice supérieur du tuyau et prêta +l'oreille aux sons qui lui apportait ce complice involontaire de son +espionnage. + +D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, et puis, soit qu'il +prêtât plus d'attention, soit que deux des captifs se fussent, à leur +insu, rapprochés davantage de l'autre extrémité du tuyau, les paroles +suivantes lui parvinrent clairement, accompagnées mais non couvertes par +le murmure de la causerie des autres prisonniers. + +--C'est donc pour cette nuit? demandait une voix. + +--Oui, répondant l'autre. + +--A quelle heure? + +--Deux heures après minuit. + +--Serons-nous prêts? + +--...(Ici l'un des prisonniers toussa bruyamment et Evil perdit quelques +mots)... L'une des deux pentures de la porte est limée, l'autre ne tient +plus qu'à demi. + +--Cela va bien jusqu'ici, mais une fois la porte enfoncée?... + +--Une fois la porte enfoncée, nous égorgeons les gardes--ils ne sont que +douze--à l'aide des poignards que cette jolie brunette a apportés au +Canadien. A propos, celui-ci s'est réservé le soin de faire passer +l'arme à gauche à cet officier anglais qui nous a été envoyé ces jours +derniers pour nous espionner sans doute. Il paraît en vouloir à cet +officier et dit q'ils ont de vieux comptes à régler ensemble, et qu'il +tient à s'assurer par lui-même que cet homme ne puisse plus nuire à +certaines personnes auxquelles notre Canadien semble fort attaché. + +--Tiens! pensa Evil, intéressé au plus haut point, comme ça se trouve! +On m'avait dit, en effet, que le domestique de ce maudit Evrard était du +nombre des prisonniers. Oui nous réglerons bientôt nos comptes, mais +d'une toute autre manière que tu penses! + +--Quant une fois nous aurons mis les gardiens à la raison, continua la +voix, nous nous emparerons de leurs fusils ainsi que des munitions, et +guidés par ce Canadien que connaît tous les êtres de la place, nous nous +dirigerons en silence vers la porte Saint-Jean très-proche d'ici, +paraît-il, et dont aucun obstacle ne nous sépare. + +--Le poste qui la défend est-il nombreux? + +--Il n'est composé que de trente-cinq à quarante hommes que, vu notre +nombre de beaucoup supérieur, nous massacrerons en un rien de temps. + +--Hum! est-on bien sûr de tous ces détails? + +--Parfaitement. Une fois en possession de ce poste, nous sommes maîtres +d'une partie des remparts et d'une forte batterie de canons que nous +tournons contre la ville. Et, en avant la mitraille sur les citadins! + +--Hourra! superbe! + +--Chut! pas si haut, on pourrait nous entendre! + +--Bah! il n'y a pas de danger! Et après? + +--Après, nous mettons le feu à deux ou trois maisons du voisinage pour +avertir le colonel Arnold, ainsi que nous le lui avons fait savoir par +notre lettre de l'autre jour, que nous sommes maîtres de la position et +qu'il n'a qu'à s'approcher pour s'emparer de ce côté de la ville. Une +fois qu'il nous aura rejoint, il faudra bien que le diable s'en mêle si +toute la place n'est pas à nous avant le jour! + +Je crois, pardieu! que vous avez raison! + +Ici suivirent quelques paroles insignifiantes, et ils se fit de l'autre +côté un grand bruit de ferraille qui couvrit les voix. C'était le +ferblantier qui venait poser la nouvelle feuille de tuyau. + +Evil, qui du reste n'avait plus rien à apprendre, descendit du son +poste. Un méchant sourire plissait ses lèvres minces. Il se rapprocha de +la table, se prépara un grand verre de grog qu'il dégusta à petites +gorgées, en amateur. Après quoi, il se frotta joyeusement les mains et +sortit. + +La nuit vint sans que rien indiquât aux prisonniers que leur complot fût +découvert. Le silence habituel se fit dans la caserne, et les +prisonniers qui s'étaient couchés comme d'habitude, mais veillaient sur +leur grabat, agités par les frissons nerveux de l'attente, n'entendaient +plus que les pas lents et mesurés de la sentinelle qui marchait de long +en large, sur les dalles de pierre du corridor. + +Tous attendaient avec patience, confiants dans le succès de leur +entreprise. + +Sur les deux heures du matin, Célestin Tranquille se leva +silencieusement et s'approcha de celui des officiers américains qui +était l'âme du complot. + +--Est-ce le temps? lui demanda-t-il. + +--Oui, répondit l'autre. + +--Tandis que Tranquille, un poignard entre les dents, se dirigeait vers +la porte, tous les autres prisonniers se levaient dans le plus grand +silence. + +En passant près du poêle, Tranquille saisit un lourd tisonnier de fer +dont on avait laissé l'usage aux prisonniers. Arrivé en face de la +porte, il introduisit le bout de ce levier improvisé dans une coche +qu'on avait taillée le soir même sur l'un des montants qui encadraient +la porte. + +Les autres vinrent se ranger derrière lui et l'officier qui devait +commander au premier rang. + +Sur un signe de celui-là, Tranquille se pencha en appuyant de tout son +poids sur le levier. + +Un craquement prolongé retentit, et la porte arrachée de ses gonds déjà +à moitié rompus, tournoya sur elle-même et s'abattit sur vingt mains +levées pour la recevoir. + +Le passage était libre. + +--En avant! cria Tranquille. + +Mais il ne fit qu'un pas. + +--Apprêtez armes!... joue!... cria dans le corridor une voix tonnante. + +Un flot de lumière jaillit de plusieurs lanternes sourdes démasquées +soudain à la fois, et trente hommes, le mousquet à l'épaule, la gueule +de leurs fusil tournée du côté des prisonniers, apparurent dans le +vestibule, par l'encadrement de la porte. En avant d'eux, son épée nue +d'une main, un pistolet armé dans l'autre, apparaissait le capitaine +Evil. + +--Si l'un d'entre vous fait mine de bouger, cria-t-il aux prisonniers: +Vous êtes morts! + +Tranquille saisit son tisonnier à deux mains et regarda l'officier +américain. Celui-ci secoua négativement la tête d'un air qui voulait +dire: + +--C'est inutile, le coup est manqué! + +--Regagnez vos lits, cria James Evil, ou nous tirons sur vous! + +--Maudit Anglais de malheur! vociféra Tranquille qui ploya dans un +spasme de rage la barre de fer sur laquelle se crispaient ses mains +puissantes, tu seras donc toujours sur mon chemin! + +--Ne t'en plains pas, ricana Evil, car nous nous rencontrerons bientôt +pour la dernière fois; mais alors j'aurai le plaisir de te voir danser +au bout d'une corde! Allons! tous à vos lits, vous autres, ou je +commande le feu! + +Les plus craintifs d'entre les prisonniers s'étaient déjà retirés de la +foule afin d'éviter la fusillade. Les autres se dispersèrent et +rentrèrent dans l'ombre en grommelant de sourdes menaces. + +--Que vingt hommes gardent la porte, dit James Evil, que dix autres me +suivent, et qu'on nous éclaire. + +Il entra dans la vaste salle où tous les prisonniers se bousculant se +jetaient sur le premier grabat venu. + +Seul Tranquille restait debout, balançant le tisonnier dans sa main +droite. + +--Jette cela, dit Evil, ou je te brûle la cervelle! + +Et s'adressant aux soldats. + +--En joue cet homme; s'il bouge, feu! + +Les yeux de Tranquille étincelèrent. Résister eut été de la démence. Dix +mousquets braqués sur lui à bout portant suffisaient pour l'en +convaincre. + +--Vous êtes le plus fort, aujourd'hui, dit le Canadien en jetant le +tisonnier dans un coin, mais quelque chose me dit à moi que la corde qui +me pendra n'est pas encore tressée, et que le juge qui décidera entre +nous est plus haut placé que tous les vôtres! + +--C'est ce que nous verrons bientôt, repartit Evil en riant! Tu avais +bien aussi l'espérance de m'égorger cette nuit! Je n'ai plus qu'un +regret, c'est que ton maître ne soit pas avec toi. Tu lui es si fort +dévoué que je t'aurais procuré l'honneur de balancer ta carcasse à côté +de la sienne et au bout du même gibet.--Soldats, saisissez cet homme. +S'il résiste, tuez-le comme un chien. + +Tranquille se laissa faire. On l'enchaîna, ainsi que l'officier +américain qui était à la tête du complot, tandis que le capitaine Evil +faisait fouiller les autres prisonniers pour les désarmer. + +En attendant que la forte fut remplacée sur des gonds neufs quinze +hommes armés devaient veiller dans le vestibule. + +Quelques minutes après l'arrestation de Tranquille et de l'officier son +complice, une sourde rumeur éveilla toute la ville qui se remplit d'un +grand bruit d'armes. + +Prévenu le soir même du dessein des prisonniers bostonnais, le général +Carleton avait résolu de profiter de la circonstance afin de prendre les +Américains dans leur propre piège, et d'engager Arnold à venir attaquer +la ville avec les troupes qui lui restait. + +Aussitôt que le capitaine Evil lui eut fait savoir que le complot avait +raté et qu'on venait d'arrêter les deux principaux conjurés, Carleton +fit sonner les cloches et battre le tambour pour faire croire aux +assiégeants que la ville était alarmée. + +Tous les citoyens prirent les armes et coururent aux remparts. Afin de +persuader à Arnold que les prisonniers étaient maîtres de la porte +Saint-Jean, Carleton fit tirer plusieurs décharges de mousqueterie et +d'artillerie. On cria plusieurs fois hourra, comme si ces clameurs +joyeuses eussent été poussées par les prisonniers victorieux, et, pour +compléter l'illusion, trois grand feux furent allumés. + +Les canons étaient chargés jusqu'à la gueule, et, cachés près des +pièces, les artilleurs attendaient le moment de faire feu et de balayer +les assaillants d'un seul coup. + +Mais les Bostonnais flairèrent quelque ruse et se donnèrent garde +d'approcher. + +Cependant, dit Sanguinet qui rend compte de cet incident, un déserteur +du camp ennemi nous assura que le colonel Arnold voulut marcher contre +la ville, croyant de bonne foi que ses compagnons étaient vainqueurs; +mais le général Wooster qui venait de descendre de Montréal, réussit à +l'en détourner. + +L'arrestation de Tranquille sous le fait de circonstances aussi graves, +et l'éloignement d'Evrard que sa blessure privait d'ailleurs de tout +moyen d'action, laissant Alice à la merci des desseins ambitieux de son +père et des prétentions du capitaine Evil, semblaient porter le dernier +coup aux projets de bonheur que Marc Evrard et sa fiancée avaient pu +caresser autrefois. + +Quand, après le tumulte momentanée qui régna cette nuit-là dans la +ville, la tranquillité s'y fut peu à peu rétablie, Alice, que le bruit +avait tenue éveillée, voyant que l'ordre habituel revenait dans la +place, se sentit saisie d'appréhensions funestes. Elle savait bien que +Tranquille et ses compagnons devaient tenter de s'évader d'un jour à +l'autre. Elle pressentit que la conjuration avait échouée. Au grand +calme qui se fit dans la ville, après l'agitation qui l'avait précédé, +elle sentit qu'il se creusait encore un vide autour d'elle et q'un ami +de sa cause, le dernier appui qui lui restait peut-être, venait d'être +abattu par quelque nouveau coup de la fatalité, la laissant chancelante +et sans soutien au milieu des débris épars de ses illusions perdues. + + + + + CHAPITRE ONZIÈME + + SCÈNES D'INTÉRIEUR + + +M. Cognard, qui ne laissait guère une occasion de montrer son loyalisme +sans la prendre au vol, saisit avec empressement le prétexte que lui +offrait l'insuccès du complot des Bostonnais, pour inviter Evil à dîner. +Le digne homme avait bien à coeur aussi de racheter ses faiblesses de la +nuit du trente-et-un décembre, et de pallier ses défaillances +politiques--en supposant que le bruit en parvint à l'oreille des +autorités--par un plus grand déploiement de servilité à la cause +anglaise. + +Deux questions jailliront ici des lèvres du lecteur, si toutefois elles +ne se sont pas déjà présentées plus d'une fois à son esprit. Comment un +être aussi vil que Nicholas Cognard pouvait-il être le père de la noble +et fière Alice, et par suite de quel aveugle entraînement l'arrogant +capitaine voulait-il à tout prix épouser la fille d'un homme aussi +méprisable? + +N'avez-vous jamais remarqué quelque vieil arbre au tronc tordu par les +ans et à moitié desséché et rongé de vers, pousser entre ses branches +mortes un rameau verdoyant qui supportait quelque beau fruit vermeil? De +loin cet arbre vous semblait bien mort, mais en l'approchant quand vous +en êtes venu à l'examiner en détail, vous avez aperçu, non sans +surprise, entre le fouillis des rameaux desséchés, une verte branche +assez vigoureuse encore pour donner des fruits pleins d'éclat et de +saveur. Si, frappé de ce phénomène, vous en avez demandé la raison au +jardinier qui n'avait pas dédaigné de laisser debout cet arbre +tout-à-fait mort en apparence, il vous aura répondu qu'il avait remarqué +que, dans ce tronc vermoulu, couraient encore quelques fibres remplies +d'une sève fécondante, dernier reste d'une ancienne vigueur éteinte. + +De même l'homme--qui ne naît pas nécessairement méchant et que +l'ambition et toutes les passions de l'âge mûr corrompent seulement par +degré--peut aussi donner naissance à des rejetons saines et vigoureux, +surtout quant les jeunes pousses sont écloses alors qu'il était jeune +encore et qu'il y avait encore en lui quelque germe généreux. Fût-il +d'ailleurs tout-à-fait mauvais, l'homme dans son principe générateur +n'a-t-il pas pour correctif la femme, généralement meilleure, et dont la +bienfaisante influence nous transmet ce qu'il y a de plus estimable en +chacun de nous? + +Du reste, nous avons déjà dit d'Alice qu'en elle revivait sa mère, belle +âme qui s'était bien jeune envolée de la terre où elle n'avait rencontré +que chagrins et déceptions. + +Pour ce qui est de la passion qui entraînait insensiblement, fatalement +Evil vers Alice, je consens à en rectifier à vos yeux l'inconséquence +apparente, puisque surtout il n'était pas payé de retour, lorsque vous +aurez bien voulu m'indiquer la mystérieuse influence qui, au milieu de +la foule, attire de préférence certaine personne vers une autre. Vous +pouvez bien me renvoyer aux lois de l'harmonie universelle, et me parler +des deux fluides sympathiques qu, après s'être longtemps cherchés, +finissent nécessairement par se rencontrer. Fort bien, s'il s'agit d'un +amour partagé. Mais comment expliquer la sympathie opiniâtre en face de +l'antipathie la moins dissimulée? Pourquoi de deux personnes l'une +poursuivra-t-elle l'autre de ses obsessions importunes, sans la moindre +probabilité d'en être jamais écoutée? Pourtant ces entraînements +malheureux ne se voient-ils pas tous les jours? + +Maintenant, qu'Evil aimât Alice en dépit de la répugnance qu'il eût dû +éprouver à devenir le gendre de Cognard, en supposant qu'il crût +parvenir à vaincre les répugnances manifestes de la jeune fille, ceci +rentre un peu plus dans le domaine des choses compréhensibles. L'amour +qui vit surtout d'illusions, ne frappe-t-il pas tout d'abord +d'aveuglement ceux qui en sont atteints? La personne aimée, au dire des +poëtes qui prétendent s'y connaître en matière de sentiments, est un +astre qui éblouit celui qui le contemple. Qui sait d'ailleurs, lors même +que James Evil ne fût pas entièrement aveuglé par sa passion, si, à ses +yeux d'homme mûri par le réalisme de la vie, Cognard paraissait aussi +méprisable qu'il le semble à bon droit au lecteur? + +Aux yeux du capitaine, Cognard, tout rampant qu'il était devant le +pouvoir, pouvait bien ne sembler qu'un homme habile chez qui l'envie de +parvenir dominait ces instincts délicats avec lesquels l'ambitieux doit +nécessairement rompre pour en arriver à son but. Enfin si, à la +connaissance d'Evil, Cognard s'était montré lâche lors de l'affaire de +la rue Sault-au-Matelot, n'est-il pas avéré que la bravoure n'est point +le fait de la généralité des gens appelés à la vie bourgeoise? Horace, +le charmant poëte, est-il moins estimé des gens d'esprit pour avoir jeté +son bouclier à la bataille de Philippes afin de se sauver plus +prestement? + +Que James Evil se fit ou non ces raisonnements, il n'en était pas moins +éperdument épris d'Alice et la voulait à tout prix. C'était un de ces +hommes violents et tenaces, dont les échecs successifs, loin de les +rebuter, ne font que redoubler l'intensité des convoitises. Il en était +même rendu à ce degré d'exaspération qui fait trouver bons tous les +moyens de vaincre une résistance qui n'est que plus irritante parce +qu'elle a été plus opiniâtre et prolongée. + +Ce fut avec d'autant plus d'empressement qu'il accepta l'invitation à +dîner, qu'il comptait avoir en main cette fois une arme puissante sinon +propre à charmer la cruelle, du moins capable de porter un coup décisif +à son orgueil. + +Alice essaya bien de se soustraire au supplice que lui promettait cette +rencontre prolongée avec le capitaine; mais à peine eût-elle manifesté +son intention de ne point paraître au dîner que le père Cognard entra +dans une colère telle que sa fille dut plier devant cette volonté +rageuse. + +Au jour et à l'heure désignés il lui fallut donc prendre place à table, +tout à côté de James Evil. C'était madame Cognard qui avait ménagé cette +délicate attention à sa belle-fille. + +La pauvre enfant, malgré son attitude calme et froide, avait l'âme +saisie d'une morne tristesse. Elle sentait circuler autour de soi comme +un souffle de vent funeste. Elle éprouvait les défaillances de la +sensitive dont les pétales frissonnent et se replient sur elles-mêmes, +aux premières approches de la froidure des nuits. Le pressentiment +n'est-il pas la prévoyance des âmes délicates? + +M. Cognard se montrait d'une gaîté peu ordinaire et d'une extrême +prévenance envers l'officier anglais, qui répondait de son mieux aux +avances du père d'Alice. Quant à dame Gertrude elle rayonnait. Son oeil +impitoyable de marâtre pénétrant jusqu'au coeur brisé de la jeune fille, +en fouillait avec délice toutes les meurtrissures. + +Inquiète, Alice jetait à la dérobée des regards anxieux sur ceux qui +l'entouraient. A certains signes de suffisance et de fatuité plus +qu'ordinaires, qui se manifestaient de temps à autre chez le capitaine +quand il la regardait, elle devina que l'orage viendrait directement de +lui. + +La plus grande partie du dîner s'écoula cependant sans qu'aucune +agression vînt répondre à ces craintes. + +Quand la grosse faim des convives--je n'entends point parler d'Alice qui +ne toucha guère aux mets qu'on lui servit--eut eu raison des pièces de +résistance, le vin ayant de plus en plus délié la langue de l'officieux +Cognard, il éprouva le besoin d'étaler son dévouement à la bonne cause, +et lança la conversation sur le sujet d'actualité qui lui avait fait +inviter le capitaine Evil. + +--Eh bien, dit Cognard après avoir rempli le verre de son hôte d'un +rouge-bord, grâce à vous, capitaine, nous avons donc eu raison de ces +gredins de prisonniers? + +--Ah! ma foi, répondit Evil, ce n'est point la peine d'en parler. Un tas +de gueux qui ne valent pas la corde avec laquelle on aurait dû les +pendre tout d'abord! + +--Pardonnez, pardonnez. Outre qu'ils étaient nombreux et déterminés, on +dit qu'ils étaient armés jusqu'aux dents. + +--Peuh! une dizaine seulement avaient des poignards. Mais à propos, +savez-vous, monsieur Cognard, qui avait procuré ces armes aux conjurés? + +--Non, ma foi. + +--Hum, c'est tout une histoire qui vous causera peut-être quelque +embarras si le récit s'en propage. + +--Comment cela? s'écria Cognard qui bondit dur son siège. + +--Eh bien! voici. Figurez-vous que parmi les prisonniers faits dans la +nuit du 31 décembre se trouvait un Canadien, domestique de ce jeune +homme que j'ai rencontré quelquefois ici et qui a pris fait et cause +pour les rebelles. Ne s'appelait-il pas Erard... Ervard...? + +--Evrard, dit dame Gertrude avec un doux sourire. + +Ce coup de canif dont elle perçait le coeur de sa belle-fille lui causa, +à cette excellente femme, un petit spasme intérieur d'une ineffable +jouissance. + +Alice sentit son coeur se serrer tellement qu'elle pensa qu'elle allait +mourir. + +--Evrard! C'est bien cela, madame, fit Evil en la remerciant d'un signe +de tête. Or donc, le domestique de ce M. Evrard avait suivi son maître +chassé de la ville, si vous vous en souvenez, par Son Excellence Sir Guy +Carleton, à cause de manifestations le plus effrontées en faveur de la +rébellion. + +--Oh! c'est un petit misérable! s'écria Cognard qui suait à grosse +gouttes et sentait vaguement le besoin d'un redoublement de zèle. + +--Le serviteur de ce monsieur Evrard ayant été blessé au combat de la +rue Sault-au-Matelot, a été fait prisonnier avec les autres Bostonnais. +Jusqu'ici rien qui soit de nature à vous surprendre. Mais figurez-vous, +du moins c'est ce dont j'ai pu m'assurer en allant aux meilleures +informations, figurez-vous qu'une jeune fille, servante dans la maison +d'un des meilleurs citoyens de la ville, et qui aime ce prisonnier, +lequel répond, je crois au nom de Tranquille, a réussi à tromper les +gardiens et à pénétrer dans la prison de son amant. + +--La coquine! s'écria Cognard. + +Il jaunissait à vue d'oeil. + +Madame Gertrude que cette histoire semblait intéresser au plus haut +point, s'oublia jusqu'à poser ses coudes sur la table. + +--Je ne sais vraiment trop, poursuivit l'officier, comment vous faire +part de tous les renseignements qu'on m'a fourni à ce sujet. Mon +embarras n'est pas mince. Après tout, diable! n'êtes-vous pas à l'abri +de tout soupçon? + +--Comment donc! repartit Cognard dont la voix trembla; que voulez-vous +dire?... + +--Eh bien! voici. L'on prétend comme ça que la rusée maîtresse de +Tranquille n'est autre que cette jolie brunette qui est à votre service. + +--Sacredieu! hurla Cognard qui se leva tout droit, blanc comme la +serviette que pendait à son cou. Vous voulez plaisanter, capitaine, +dit-il en retombant sur sa chaise. + +--Certes non, monsieur Cognard, la chose est trop grave! + +--En y songeant bien, remarqua doucement madame Cognard, je crois me +rappeler avoir remarqué ce Tranquille à la cuisine, du temps que M. +Evrard venait ici. + +Certainement que si sa femme n'eût pas été à l'autre bout de la table et +qu'elle se fût trouvée à portée de sa main, Cognard lui eût flanqué un +bon soufflet. + +Mais celle-ci se savait hors d'atteinte. Elle regarda tranquillement son +mari. Il y avait du démon dans cette femme. Elle savait bien que +Cognard, avec sa flexibilité de l'échine, se tirerait d'affaire, et elle +devinait vaguement d'ailleurs le dessous des cartes que tenait en ce +moment Evil. Tout ce qu'elle volait pour le quart-d'heure c'était de +perdre Lisette qu'elle haïssait presque autant que sa belle-fille. + +Comment analyser les sensations d'Alice pendant ce cruel entretien! Son +coeur avait presque cessé de battre, et les paroles des convives +n'arrivaient plus qu'indistinctes à son entendement. + +Le capitaine qui jouissait de l'effet produit, se versa un verre de vin +qu'il but à petits traits comme un conteur qui se recueille pour faire +appel à ses souvenirs, et poursuivit: + +--Ce qu'il y a de pire en tout cela, c'est que j'ai pu constater que +c'est bien votre servante qui a fourni à son amant les armes trouvées +sur les prisonniers. + +--Mille millions de tous les diables! s'écria Cognard dont la figure +s'empourpra, je la chasserai! je la tuerai!... je... + +Et d'un grand coup de poing il cassa son verre et son assiette. + +--Calmez-vous, monsieur Cognard, reprit Evil, en ces sortes d'affaires, +croyez-m'en, il faut surtout éviter l'éclat. + +--Comment! monsieur, comment! éviter l'éclat, dites-vous! Moi, Nicholas +Cognard, souffrir qu'une infâme servante me compromette ainsi! Sacré +tonnerre! monsieur, savez-vous que je serais homme à tuer de mes propres +mains ma femme et ma fille, plutôt que de les laisser ainsi se jouer de +ma réputation de loyauté envers notre souverain! Ah Alice: si je pouvais +m'imaginer que au as mis les mains à cette trahison infâme, si je +croyais seulement que tu en eusse eu connaissance, je... + +Cognard s'arma d'un couteau et fit un geste effroyable. + +--Doucement! je vous en prie, au nom de Dieu! s'écria Evil en lui +saisissant le bras. Qui serait assez fou de croire que mademoiselle peut +se trouver mêlée à de sales intrigues de valets? Pour ma part, Monsieur, +me l'affirmât-t-on sous le sceau du serment que je n'en croirais rien. +Veuillez vous calmer! Je comprends votre indignation, mais, je vous l'ai +déjà dit, votre conduite nous met, vous et votre famille, à l'abri de +tout soupçon. Si pourtant les envieux voulaient profiter de ces faits +pour vous faire un mauvais parti, je prendrais tout sur mes charges, et +il faudrait compter avec moi qui, par l'entremise de mon ami McLean, a +sur son Excellence une influence assez grande pour faire taire tous vos +calomniateurs. Voici, du reste, quelle est la situation. Tranquille mis +au secret, subira bientôt son procès devant une cour martiale. Il faudra +bien, il est vrai, établir la complicité de son amante. + +--Mais ne sentez-vous pas, dit Cognard avec angoisse, que la preuve de +cette complicité, rendue publique, sera précisément ce qui me perdra! + +--J'avoue, dit Evil avec hésitation, qu'il sera mieux d'éviter ce +témoignage compromettant. Écoutez, monsieur Cognard... Mais j'espère que +nous ne sommes pas épiés. + +--Ah! sacré mille tonnerres! je le voudrais bien par exemple! + +Et Cognard se leva pour courir à la porte de la salle. + +Lisette qui, le coeur bondissant d'effroi, se tenait aux écoutes, eut +heureusement le temps de s'esquiver et de disparaître, sans quoi son +maître l'aurait assommée du coup. + +--Ne craignez rien, dit-il en revenant s'asseoir; nous sommes seuls. + +--Écoutez, monsieur, je crois qu'il est un moyen d'étouffer complètement +cette malheureuse affaire. Seulement il faut que vous et madame, ainsi +que mademoiselle, vouliez bien me mettre à même de pouvoir vous être +utile. Je ne pose pas en homme désintéressé. Je joue carte sur table et +vous demande service pour service. + +--Je voudrais bien voir que quelqu'un ici s'avise de ne pas vouloir vous +être agréable, gronda Cognard. + +--Voici. Vous n'êtes pas sans savoir, monsieur, que j'aime mademoiselle +votre fille. Veuillez me faire l'honneur de m'accorder sa main et je +m'engage à étouffer cette affaire, dussé-je, si je ne puis réussir +autrement, faire évader cet homme. + +--Comment donc, capitaine, mais tout l'honneur est pour moi, et le jour +où vous voudrez bien devenir mon gendre sera le plus beau de ma vie! + +--Merci, monsieur Cognard, mais il me reste à m'assurer du consentement +de mademoiselle. + +--Ma fille n'a pas d'autre volonté que la mienne! + +Alice qui jusqu'alors était demeurée dans une immobilité complète et +semblait avoir été frappée par la foudre, se ranima soudain sous ce +dernier coup de l'égoïsme de son père qui la sacrifiait impitoyablement +à son ambition. Elle ouvrait la bouche pour protester contre +l'engagement que son père venait de prendre sans même daigner la +consulter, et jurer qu'elle ne serait jamais la femme d'un autre que +Marc Evrard à qui elle était fiancée, lorsqu'Evil lui coupa la parole. + +--Il serait malséant de ma part, dit-il, de prendre ainsi mademoiselle +par surprise et de la forcer de donner une adhésion aussi subite à ma +demande. Comme le procès de Tranquille ne peut certainement pas +commencer avant une dizaine de jours, c'est donc toute une semaine qui +reste à mademoiselle pour se décider à vouloir faire mon bonheur. En +supposant que dans mon indignité je ne pusse par moi seul trouver grâce +à vos yeux, mademoiselle voudra songer sans doute que le jour où elle +consentira à devenir ma femme elle fera certainement deux heureux: moi +d'abord qui ne pourrai reconnaître cette inestimable faveur que par le +dévouement de toute ma vie aux moindres de ses désirs, et ce pauvre +diable de Tranquille qui ne lui devra pas moins que la vie. Pour ce qui +est de votre servante, monsieur Cognard, dit Evil en se levant, je suis +d'avis qu'il vaut mieux maintenant ne pas lui laisser voir que vous êtes +au courant de ces intrigues. Si vous la renvoyiez elle parlerait +peut-être et nous causerait de embarras. Gardez-la pour le moment à +votre service. Plus tard nous verrons ce qu'il en faudra faire. +Seulement surveillez-la de près. + +Afin de couper court à toute protestation de la part d'Alice, Evil +s'était levé sans façon le premier de table. Il prétexta quelque +exigence de service pour se retirer sur-le-champ. + +Le capitaine avait senti que le moment était des plus critiques et qu'il +fallait empêcher la jeune fille de se prononcer immédiatement. + +Ne valait-il pas mieux en effet lui laisser quelques jours de répit +pendant lesquels monsieur et madame Cognard auraient tout le loisir de +la _travailler_. Et puis Evil comptait aussi quelque peu sur les prières +que Lisette oserait probablement adresser à sa maîtresse pour sauver +Tranquille de l'échafaud. + +On conviendra que cette petite machination était assez bien ourdie. + +Tandis qu'Alice atterrée regagnait sa chambre, madame Cognard, se disait +que jamais de sa vie elle n'avait autant joui qu'à ce dîner. + + + + + CHAPITRE DOUZIÈME + + MINES ET CONTRE-MINES + + +Bien qu'il ne se fût guère donné la peine de cultiver activement dame +Gertrude afin de l'engager à travailler pour lui, Evil avait prévu que +le moindre grain qui tomberait en pareille terre ne manquerait pas de +produire des fruits abondants. Et il ne s'était pas trompé. Autant pour +se débarrasser de sa belle-fille que pour la rendre sûrement malheureuse +en lui faisant épouser l'officier, madame Cognard enserra la jeune fille +dans un réseau d'obsessions inextricables. + +Un de ses premiers soins fut de s'assurer le concours indirect de +lisette. Quelques parole adroitement lancées par Evil avaient à cette +femme perverse toute l'aide qu'on pourrait attendre de Lisette mise aux +abois. Elle tira la servante à part et, dans l'ignorance où elle était +que celle-ci fût déjà au fait de la situation, elle lui dépeignit la +position de Tranquille sous les couleurs les plus sombres. Elle lui fit +entendre que le sort du prisonnier était entre les mains de James Evil +qui ne consentirait à sauver l'accusé qu'autant que Lisette voudrait +bien aider à vaincre l'obstination d'Alice en persuadant la jeune fille +d'accorder sa main à l'officier. + +Lisette avait assez d'intelligence pour démêler aisément la trame de +cette machination, et un trop bon coeur pour songer un instant à se +joindre aux persécuteurs de sa jeune maîtresse. Et pourtant l'affreuse +perspective du malheur qui attendait Tranquille sur lequel la vengeance +de l'officier anglais ne manquerait pas de retomber si Alice résistait +jusqu'au bout, pénétrait la pauvre fille d'une terreur profonde. Elle se +gardait bien de dire à sa maîtresse le moindre mot qui pût dévoiler ses +angoisses; mais son air abattu, ses yeux rougis par les larmes, son +silence même, dans sa muette éloquence, ne trahissaient-ils point aux +yeux d'Alice toute l'affliction de l'amante de Tranquille? Ce douloureux +mutisme valait bien une supplication constante. + +Evil et madame Cognard qui comptaient sur l'un ou sur l'autre de ces +moyens, se trouvaient servis à souhait. + +Quant au père Cognard, on pense bien que dans toutes ces menées il ne +restait pas en arrière. + +Afin d'avoir une idée de la vie d'enfer qu'on faisait à Alice pour +assouplir cette tête de fer, comme disait cette bonne madame Cognard, il +faut assister encore une fois avec nous à l'un de ces repas de famille +qui étaient d'autant plus pénibles pour la malheureuse enfant, qu'il +étaient devenus comme le champ-clos où se livraient trois fois le jour +les assauts qu'elle avait à soutenir. + +C'était la quatrième journée qui avait suivi celle où James Evil avait +brusqué sa demande. Abattue par trois jours et tout autant de nuits +passés dans l'insomnie et les larmes, Alice essayait de manger quelques +menue bouchées des mets qu'on lui avait servis. Mais si visibles étaient +ses efforts que dame Gertrude qui avait l'oeil à tout pour en tirer +prétexte à quelque attaque, lui dit de se ton doucereux qui gazait tant +de méchanceté: + +--Vous n'avez donc point d'appétit, ma chère, vous mangez du bout des +dents. + +Alice leva sur sa belle-mère ses beaux grands yeux noirs encore humides +d'une larme furtive. Ce regard aurait suffi pour attendrir un bourreau. +Mais madame Cognard n'était guère sensible aux sentiments tendres. Au +contraire, souvent son acrimonie s'accroissait en raison inverse de la +douceur qu'on opposait à ses perfidies. Aussi continua-t-elle, sans +déguiser cette fois ses mauvaises intentions: + +--Peut-être aussi que ma cuisine ne vaut pas celle de votre mère. Je ne +saurais avoir toutes les qualités qui distinguaient cette excellent +femme. + +--Ce plat est très-bien préparé, dit Cognard, et si mademoiselle ne le +trouve pas à son goût, il lui sera bientôt loisible d'avoir une table +servie à sa fantaisie. + +--En effet, repartit madame Cognard, c'est dans quatre jours que sera +fixée l'époque du mariage? + +--Oui, et j'espère que ma fille a assez de coeur pour être déjà décidé à +ne pas causer le malheur de son père en refusant la main du capitaine +Evil. + +--Pour ma part je suis sûre que mademoiselle Alice sait trop ce qu'elle +vous doit pour contrecarrer vos désirs. + +--Et ne faudrait-il pas qu'elle fût sotte à lier, en supposant qu'elle +ne fût pas touchée de la terrible position où me mettrait son refus, +pour aller renoncer à l'un des plus beaux partis de la colonie? + +--C'est un bien charmant homme, en effet, que monsieur Evil, dit madame +Cognard de sa vois la plus insinuante. + +--Charmant! s'écria Cognard, dis donc que c'est le plus galant homme que +l'on puisse voir, aimable, et distingué autant que ce petit gueux +d'Evrard était malhonnête et prétentieux. En voici un, par exemple, dont +je veux qu'il ne soit plus question chez moi! Ce maroufle est cause de +toutes les tracasseries qui m'arrivent! + +--Aussi a-t-il maintenant tout le mépris, bien mérité, du reste, de +chacun des membres de votre famille, dit madame Cognard du ton le plus +dédaigneux qu'elle pût trouver. + +Alice qui avait dévoré jusque-là, en silence, toutes ces humiliations, +allait protester, la courageuse enfant, contre la dernière assertion de +sa belle-mère. Mais Cognard épiait sa fille du coin de l'oeil et comme +il ne craignait rien tant que d'avoir à s'attaquer ouvertement aux +raisons trop justes au fond, que lui pouvait opposer sa fille, et qu'il +préférait la prévenir en lui imposant silence à force de grands éclats +de vois, il écria en roulant de gros yeux: + +--Comment, mademoiselle! oseriez-vous prendre la part de ce misérable +petit marchand qui, trop sot pour réussir dans son commerce, n'a pas +trouvé mieux que de s'allier à des bandits venus en ce pays pour piller +et massacrer les honnêtes gens! Ne vous gênez pas, et si le coeur vous +en dit, persistez dans une résolution qui causerait ma ruine et +peut-être ma mort! + +Madame Cognard qui savait se monter à mesure que s'échauffait son mari, +s'écria avec colère: + +--Il est vrai que mademoiselle n'en serait pas à son coup d'essai. +N'a-t-elle pas, par son caractère insupportable avancé la mort de sa +mère? + +Ceci était trop fort; et Alice dont l'affection pour sa mère avait +toujours été encore plus une adoration qu'une affection filiale +ordinaire, se redressa sous le coup de cette accusation aussi injuste +que cruelle. + +--O madame! s'écria-t-elle d'une voix vibrante d'indignation, s'il était +vrai que j'eusse causé la mort de ma pauvre mère que j'ai tant aimée, +j'en serais atrocement punie par vous! + +Atteinte dans la partie la plus sensible de son coeur, Alice éclata en +sanglot et sortit. + +Le regard de louve enragée que lui lança sa belle-mère ne saurait se +définir. Ce n'était plus de la malveillance, c'était de la haine, +c'était de l'exécration. La riposte de la jeune fille avait frappé si +juste! + +En entrant dans sa chambre Alice éplorée se trouva en face de Lisette +qui, l'air triste mais résigné, époussetait lentement la pièce. + +--Ah! quel monstre que cette femme! s'écria Alice qui se jeta sur son +lit en pleurant. + +--Elle vous a donc encore fait de la peine? + +--Tu ne pourrais jamais t'imaginer ce qu'elle m'a dit, Lisette, non +jamais!... C'est affreux! Elle prétend que j'ai causé la mort de ma +mère! + +--L'infâme créature! + +--C'en est trop! s'écria Alice qui se dressa sur son séant. J'ai assez +souffert comme ça! Depuis dix ans que cette femme est entrée dans la +maison, pas un seul de mes jours qui n'ait été marqué d'une injure ou de +quelque cruauté! Et Dieu m'est témoin que j'ai presque tout enduré dans +me plaindre. Mais aujourd'hui elle a comblé la mesure. Placée entre un +père qui m'abandonne et me sacrifie à cette marâtre à qui Dieu n'a pas +voulu donner d'enfants parce qu'elle ne saurait mériter le nom de mère, +et un homme qui m'obsède et qui m'est d'autant plus odieux qu'il m'a +séparé de celui-là seul que j'aimerai jamais, je m'en fais fuit d'ici et +aller demander asile et protection à celui qui doit être mon mari. + +Lisette, après s'être assurée que personne ne les écoutait, se rapprocha +de sa maîtresse et lui dit non sans beaucoup d'embarras: + +--Je ne sais trop, mademoiselle, comment vous dire que votre dessein de +vous en aller seule me semble impossible, tant j'ai peur que vous ne +croyiez mes paroles soufflées par la crainte des malheurs qui me +menacent moi-même. Sur ma part du paradis, mademoiselle Alice, je vous +aime trop pour penser une seule minute à vouloir vous causer la moindre +souffrance pour m'épargner à moi-même les plus grands maux. Ne vous +êtes-vous pas déjà trop exposée pour m'aider à donner à Célestin les +moyens de s'enfuir. Quoiqu'il nous arrive, à moi-même et à celui que +j'aime, je ne voudrais pas pour le bonheur de toute notre vie risquer un +instant de vous causer la moindre peint. Mais permettez-moi de vous dire +que lorsque vous parlez ainsi de vous enfuir, vous ne songez pas combien +il serait malaisé, à une jeune fille de sortir seule d'une ville aussi +bien gardée que l'est la nôtre par le temps qui court. Y avez-vous +pensé? + +Alice ne répondit pas. + +--Vous voyez, poursuivit Lisette, que la chose n'est pas aussi aisée +qu'elle vous a paru d'abord. Je suis bien prête à vous aider; mais que +voulez-vous que nous fassions à nous deux? Si nous manquons le coup on +nous renfermera sous clef, et plus que jamais vous serez au pouvoir de +ceux qui vous tourmentent. Écoutez et permettez-moi de vous donner un +conseil. + +--Parle, Lisette, je sais combien tu m'es dévouée. + +--Eh bien, mademoiselle, lorsque le capitaine viendra ici samedi pour +avoir votre réponse, dites-lui qu'il doit savoir que vous aimez M. +Evrard et que cet amour ne peut pas s'éteindre ainsi tout d'un coup; que +si, d'ici un mois, la Providence ne vous a pas rapprochée de M. Marc, +vous considérerez alors ce que c'est un signe du ciel que votre mariage +avec M. Evrard ne doit pas se faire, et qu'alors vous consentez à +devenir la femme du capitaine Evil. + +--Mais y songes-tu, Lisette! m'engager aussi formellement? + +--Attendez donc, mademoiselle, reprit Lisette avec un fin sourire. Ce +sont là de ces promesses qu'on fait lorsqu'on a le couteau sur la gorge +et qui n'engagent à rien. Le capitaine, comptant que M. Evrard ne +rentrera pas de sitôt en ville sera bienheureux d'accepter votre offre. +Un mois c'est à peine le temps qu'il faut pour préparer votre trousseau: +il ne pourra pas vous refuser cela. Mais nous, je vous assure que nous +le mettrons joliment à profit ce mois-là, et il faudra bien que Dieu +soit contre nous si nous ne jouons pas durant ce temps quelque bon tour +à ce vilain Anglais! + +--Mais enfin as-tu quelque projet arrêté? + +--Oui, mademoiselle, et voici mon idée. Je m'attendais que vous voudriez +vous sauver plutôt que de vous marier avec cet homme, et j'ai pensé à +m'en aller avec vous, non pas seules toutes les deux, mais aidées de +Célestin. + +--Ma pauvre Lisette, comment comptes-tu qu'il puisse nous accompagner, +emprisonné et surveillé comme il doit l'être maintenant? + +--Ceci me regarde, mademoiselle. + +--Sais-tu seulement où il est détenu? + +--Oui, et je vous assure qu'il n'est pas loin d'ici. Donnez-vous la +peine de vous lever et je vas vous montrer où il est enfermé. + +Lisette se rapprocha de la fenêtre qui donnait sur la rue Sainte-Anne et +montra du doigt à Alice qui l'avait suivie, une construction militaire +qui se dressait en face de la maison. + +'était une redoute que s'élevait sur l'emplacement que le collège Morrin +occupe aujourd'hui et que l'on voit indiquée sur les plans de Québec, de +cette époque, sous le nom de _King's Redoubt_. + +Au sommet de ce bastion isolé, un soldat anglais se promenait de long en +large en montant la garde. Il tournait en ce moment le dos à la maison +de M. Cognard. + +--Cachez-vous comme derrière ce rideau, dit Lisette, car cet homme +pourrait nous voir et se méfier de nous. Voyez-vous quelques pieds au +dessus de terre, ce petit châssis protégé par deux gros barreaux de fer? + +--Oui. + +--Eh bien! figurez-vous que ce matin, pendant que vous étiez à déjeuner, +comme j'ouvrais la fenêtre pour aérer votre chambre, en regardant par +hasard de ce côté-là, j'aperçus, collée contre les vitres, au-dedans de +cette espèce de prison, une figure qui me regardait fixement et que je +reconnus aussitôt pour appartenir à Célestin. + +--Vraiment! tu ne t'es point trompée? + +--Oh! ne craignez pas; mes yeux ne me l'auraient-ils pas assuré que mon +coeur m'aurait dit que c'était lui; du doigt il me fit signe de prendre +garde à la sentinelle qui marchait comme à présent au-dessus de lui. Je +refermai ce côté-ci de la fenêtre et me cachai derrière le rideau. +Célestin me montra les barreaux de sa prison en me faisant signe de les +limer. Je cours à votre commode où se trouvent encore une couple de ces +limes que vous avons emportées du magasin de M. Evrard, et je reviens +les montrer à Célestin. Il fait plusieurs signes de tête qui veulent +dire que c'est bien cela qu'il lui faut. Alors j'ouvre la fenêtre et, +tout en lavant les vitres, je me mets à chanter: "Dans les prisons de +Nantes". La sentinelle s'arrête et regarde de mon côté. Il faisait un +chaud et bon soleil et rien ne devait sembler plus naturel que de +profiter des premiers beaux jours pour laver les vitres. Après m'avoir +regardé quelque temps le solda continua sa marche et moi ma chanson. +J'avais bien vu que c'était un Anglais qui ne devait pas comprendre ce +que je disais. Après avoir chanté quelques couplets de cette chanson que +vous savez, je me mis à inventer celui-ci que n'est pas bien drôle mais +qui disait tout ce que je voulais faire savoir à Célestin: + + C'est la nuit prochaine (_bis_) + Que je vous passerai, + Gai faluron, falurette, + Que je vous passerai + Ces deux limes d'acier. + +En regardant du coin de l'oeil je m'étais aperçue que Célestin avait +entr'ouvert son châssis d'un doigt pour mieux écouter. + +Quand j'eus fini de chanter je le vis me faire signe qu'il avait +compris. + +--Mais que comptes-tu donc faire? + +--Cette nuit je sortirai doucement et je me glisserai jusqu'au pied de +cette bâtisse-là, et après avoir attaché les deux limes à l'un des bouts +d'une corde, je jetterai l'autre à Célestin qui saura bien l'attraper. +Et voilà! Qu'en dites-vous? + +--Je dis que tues fille intelligente et hardie. Mais en supposant que tu +réussisses à faire parvenir ces limes à Tranquille, qui t'assure qu'il +pourra s'enfuir? + +--Oh! quant à cela, n'en soyez pas en peine. Une fois les barreaux +coupés, il faudra bien des _Englishmen_ pour retenir mon Célestin. Nous +autres, nous nous tiendrons prêtes à partir au premier moment, et nous +veillerons toutes les nuits, à tour de rôle, pour saisir le temps où +Tranquille sera libre et nous sauver avec lui. + +--Puissions-nous réussir, ma pauvre Lisette! + +--Il y a quelque chose qui me dit à moi que nous réussirons mademoiselle +Alice. + +--Mais penses-tu que Célestin puisse scier ces deux gros barreaux de fer +en moins d'un mois? + +--Avec la force qu'il a, il les aura bientôt coupés, s'il n'était pas +forcé de ne travailler que la nuit et bien doucement encore pour qu'on +n'entende pas les grincements de la lime. Dans tous les cas je suis sûre +qu'il aura fini d'ici à huit ou dix jours. Vous voyez bien, mademoiselle +Alice, qu'il vaut mieux pour vous attendre l'aide de Célestin. Avec lui +je crois que nous passerions dans le feu sans nous brûler. Si par +malheur il ne réussit pas à reprendre sa liberté avant un mois, je vous +jure que je serai prête à vous suivre quand vous voudrez. Mais il sera +toujours temps croyez-moi de tenter toutes seules cette chance qui me +semblerait alors bien risquée. + +Après y avoir réfléchi, Alice se rendit à l'avis de Lisette. + +Vers le milieu de la nuit suivante, la porte de la maison de M Cognard +s'ouvrit doucement, bien doucement. Tout dormait à l'intérieur à +l'exception de Lisette dont vous auriez pu, s'il eût fait jour, +reconnaître le minois éveillé dans l'entrebâillement de la porte. Elle +regardait du côté de la redoute dont la masse, plus noire encore, +ressortait sur le ciel sombre. Sur le faîte se détachait la silhouette +de la sentinelle qui marchait à grands pas, l'air étant vif. Lisette +attendit que la factionnaire eut tourné le dos et s'élança dans la rue, +légère comme un jeune chat. Avant que la sentinelle fût revenu sur ses +pas, Lisette avait gagné le pied du mur de la redoute et s'était blottie +au-dessous de la petite fenêtre à travers laquelle elle avait entrevu, +pendant la journée la figure de Célestin Tranquille. + +Elle attendit que le factionnaire, dont la marche s'arrêtait au-dessus +de l'endroit où elle était tapie, eut tourné les talons, et, se levant +debout tout en s'appuyant contre le mur, elle souffla plutôt qu'elle ne +dit ces paroles: + +--Célestin, es-tu là? + +--Oui, répondit-on aussi doucement. + +--Voici que la sentinelle revient de notre côté. Attends qu'elle soit +retournée, et tu prendras ce que je te jetterai. + +Le soldat que sa faction solitaire ennuyait là-haut, se mit à siffler +entre ses dents. + +--Pourvu que l'animal ne s'arrête pas, pensa Lisette. + +Le factionnaire continua de marcher, sifflant toujours un air +impossible. + +--Es-tu prêt? demanda Lisette à vois basse. + +--Oui. + +Lisette avait eu le soin de rattacher l'autre bout de la corde à +laquelle étaient liées les deux limes, à un peloton de laine qui tout en +présentant le poids nécessaire pour être lancé à quelque distance, ne +ferait aucun bruit en frappant la muraille et ne courrait aucun risque +de casser les vitres. C'était une petite tête joliment organisée pour +l'intrigue que celle de mademoiselle Lisette. + +Les pas de la sentinelle retentissaient à l'autre extrémité de la +plate-forme. Lisette lança le peloton de laine. Jeté trop haut, il +frappa le mur à deux pieds au dessus de la fenêtre, retomba et roula par +terre. + +--Trop haut! souffla Tranquille. + +On a dû remarquer souvent la gaucherie d'une femme à jeter un objet vers +un but déterminé, tandis que le premier gamin de dix ans dont le bras +s'est exercé de bonne heure à lancer des pierres ou des boules de neige, +donne à tout coup dans le blanc. + +Trois fois Lisette jeta le peloton de laine, qui trois fois manqua le +but. En vain le bras de Tranquille était à moitié sorti par l'ouverture +de la fenêtre. Il ne saisit rien. Heureusement que Lisette avait eu la +bonne idée de retenir dans sa main gauche l'autre bout de la corde, +celui qui était noué autour des limes. Elle pouvait ainsi, sans quitter +sa position, ramener à soi le peloton de laine, lorsqu'il était retombé. +Déjà Tranquille commençait à s'impatienter et lisette l'entendait +mâchonner un juron entre ses dents, lorsque la corde, mieux lancée, s'en +alla tomber dans la main du captif qui la saisit et se mit à la tirer +doucement à lui. + +Pour éviter le bruit que les limes pouvaient rendre en frôlant la +muraille, Lisette étendit le bras et laissa glisser la corde entre ses +doigts. + +--Merci, lui dit bientôt Tranquille. + +--Tu les as? + +--Oui. + +--A présent, écoute, Célestin. M. Cognard veut marier sa fille, malgré +elle, à ce capitaine anglais que tu connais. + +--Oui, un peu! gronda Tranquille qui, s'oubliant, éleva la voix plus +haut que la prudence ne l'aurait voulu. + +--Chut! fit Lisette, voici le soldat qui revient... + +Ils restèrent silencieux durant quelques secondes, et voyant qu'on ne +les avait pas entendus, Lisette continua de sa voix la plus faible: + +--Le capitaine a dit à ma maîtresse que si elle refusait d'être sa +femme, tu serais pendu, et que si elle acceptait il te ferait mettre en +liberté. + +--Oui, fiez-vous à ce gredin-là! J'aime mieux compter sur les limes et +sur mes bras. + +--C'est ce que j'ai pensé... mais chut! voici l'autre qui revient... +Mademoiselle Alice doit répondre après-demain à l'officier que si d'ici +à un mois le ciel ne la rapproche pas de M. Evrard, elle consentira à +devenir madame Evil. Tu comprends que c'est pour gagner du temps. +Mademoiselle Alice est décidée à se sauver de la ville et à aller +trouver M. Evrard. Pour cela elle compte sur toi et attend que tu +t'échappe toi-même... En combien de temps aura-tu fini de scier ces +barreaux? + +--Je ne pourrai travailler que la nuit, et doucement... cela me prendra +une dizaine de jours. + +--Bon! lorsque tu aura fini, tu me feras signe quand tu me verras dans +la chambre de mademoiselle Alice, et la nuit d'après nous nous sauverons +tous ensemble. + +Soit qu'il eût saisi quelque bruit, soit qu'il fût fatigué, le +factionnaire s'arrêta. + +--Mon Dieu! pensa Lisette avec un serrement de coeur, s'il nous avait +entendus! + +Mais bientôt saisi sans doute par l'air froid de la nuit et n'entendant +rien du reste, le soldat continua sa marche. + +--Est-ce compris? demanda Lisette. + +--Oui. + +--Tu n'as besoin de rien? + +--Non. + +--Je me sauve; j'ai déjà été trop longtemps ici. Bonne nuit, Célestin. + +--Bonsoir et merci, ma petite Lisette. + +La soubrette profita du moment où le soldat avait le dos tourné, et +regagna sans bruit la maison où elle rentra sans avoir été remarquée. + +Trois jours plus tard, c'était un samedi de la première semaine d'avril, +James Evil se présenta chez M. Cognard. A peine fut-il entré que M. et +Mme. Cognard qui s'attendaient à sa visite, le rejoignirent dans la +grand'chambre--aujourd'hui l'on dit le salon. + +Tandis que dame Gertrude, avec un empressement digne d'une meilleure +cause, faisait prévenir Alice d'avoir à descendre immédiatement, la +conversation s'engageait sur le premier sujet venu. + +Alice parut enfin, pâle, les yeux fatigués par les larmes, et trahissant +l'angoisse qui la dévorait. + +Quand on eut épousé ces lieux communs qui sont les préliminaires de +toute entrevue, Evil vit par le malaise de chacun qu'il fallait brusquer +l'attaque du sujet principal qui faisait l'objet de sa visite. Il se +tourna vers Alice et lui dit: + +--Vous n'êtes pas sans vous rappeler, peut-être, mademoiselle, la +question importante qui m'amène ici et dont la résolution fera le +bonheur ou le malheur de toute ma vie, selon qu'elle sera affirmative ou +négative? + +Alice inclina la tête pour marquer qu'elle se souvenait. + +--Eh bien, mademoiselle, poursuivit Evil à qui l'émotion faisait +trembler la voix, puis-je espérer que vous voudrez faire ma félicité en +me mettant à même de consacrer ma vie à tâcher de vous rendre heureuse? + +Alice fit un suprême effort et, d'une voix qu'on entendait à peine: + +--Monsieur Evil, dit-elle, quant même je voudrais vous cacher que j'ai +beaucoup aimé et que j'aime encore M. Evrard, vous n'en sauriez point +douter... + +Ce préambule ne semblait pas rassurant pour Evil. Aussi eut-il une +contraction des mâchoires qui témoignait de sa déconvenue. M. Cognard +rougit et fit craquer sa chaise dans un mouvement de colère, tandis que +les petits yeux gris de dame Gertrude se chargeaient d'étincelles +menaçantes. + +Alice poursuivit d'un ton plus ferme et sans avoir paru remarquer +l'impression désagréable que causaient ses parole: + +--Aussi, monsieur Evil, dois-je vous dire, puisqu'il me faut absolument +répondre, sans plus tarder à votre demande que je ne puis renoncer aussi +subitement à l'espoir d'épouser celui que j'aime. + +Pour le coup la crainte des trois intéressés devenait une certitude. +Aussi Cognard ne put-il retenir le juron qui tournait dans sa bouche. + +--Tonnerre de Dieu! Alice, s'écria-t-il en frappant du pied avec menace. + +--Mademoiselle! fit madame Cognard dont le maigre buste se redressa +comme une couleuvre qui prend son élan. + +Seul Evil ne put dire un mot, mais un fauve éclair brillait dans ses +yeux, tandis que ses lèvres minces et pâles blanchissaient encore sous +la pression intérieure des dents. + +Alice promena autour d'elle un regard calme et continua: + +--Cependant, monsieur, puisque mon refus absolu de vous épouser +causerait la mort d'un homme dont tout le crime est de s'être dévoué +pour son maître qui a mon amour, je vous répondrai que si, d'ici un +mois, la Providence n'a pas tout-à-fait changé la face des choses en me +rapprochant définitivement de mon fiancé (elle appuya sur ce dernier +mot), j'en conclurai que le ciel s'oppose à mon mariage avec M. Evrard, +et alors... + +Alors?... demandèrent dame Gertrude, Evil et Cognard. + +--Alors je serai prête à sacrifier mes goûts à la volonté de mon père, +répondit Alice dont la voix trembla sous le coup de l'engagement +terrible qu'elle était forcée de prendre. + +--Ah! ah! repartit Cognard avec un rire bruyant, aussi indélicat que +cruel en pareille circonstance, dans ce cas monsieur Evil, j'aurai +l'honneur d'être votre beau-père dans quatre semaines. Car j'imagine que +la ville est assez bien gardée pour empêcher d'y entrer qui que ce soit! + +Evil eut un sourire de satisfaction indicible. Il se leva, s'inclina +devant Alice et lui dit: + +--Je vous remercie profondément, mademoiselle, d'une détermination qui +m'assure que dans un mois se serai au comble de mes voeux. + +Je peux commander votre trousseau, ma chère! siffla dame Gertrude. + +Dès le soir même toute la ville savait que mademoiselle Cognard devait +épouser le capitaine Evil au commencement du mois de mai. Cette nouvelle +fit beaucoup de bruit et prêta à bien des commentaires. + +Nous renonçons à analyser les sensations d'inquiétude, de tourment et +d'angoisse par les quelles passa la malheureuse enfant pendant les jours +qui suivirent. Ses journées étaient d'interminables cauchemars et ses +nuits sans sommeil étaient remplies de ces hallucinations funestes qui +précèdent la folie. + +Ajoutant la barbarie à la joie bruyante du triomphe, madame Cognard +tourmentait à chaque instant sa belle-fille au sujet du trousseau qui, +je vous assure, allait grand train. + +Il n'était pas jusqu'à Evil qui, abusant de sa position de fiancé, ne +vînt relancer tous les jours Alice et la faire mourir à petit feu. + +Lisette, guère moins inquiète que sa jeune maîtresse, tâchait néanmoins +de la rassurer par tous les moyens possibles. Elle assurait à Alice que +tout allait pour le mieux, que Tranquille avançait rapidement dans son +travail d'évasion, et que la présente semaine ne se passerait pas sans +que le signal de la fuite fût donné. + +Huit jours s'étaient écoulés depuis qu'Alice avait donné sa réponse +formelle à James Evil, lorsqu'un matin Lisette accourut toute joyeuse au +devant d'Alice qui remontait de déjeuner, et lui dit que Tranquille +venait de lui indiquer par gestes que son évasion et leur fuite aurait +lieu la nuit suivante. + +--Mon Dieu! dit Alice en comprimant les battements de son coeur, es-tu +bien sûr de ne t'être pas trompée, Lisette? + +--Oh! bien sûre, allez mademoiselle! Il m'a fait signe que les barreaux +ne tiennent presque plus et qu'il lui suffira d'un seul coup pour les +arracher tout-à-fait. + +C'était une belle journée de printemps. Le soleil nageait radieux dans +l'air pour et poudroyait mille traits de feu sur la neige fondante. +Quelques petits oiseaux blancs sautillaient sur des buttes de terre +fraîchement découvertes, et jetaient leur cris joyeux à la brise +d'avril. + +--Est-ce que le bon Dieu ne nous dit pas clairement de nous réjouir avec +ces chers petits êtres? remarqua Lisette. + +--Puissent ces pronostics n'être pas trompeurs, répondit tristement +Alice. + +Les deux jeunes filles se tenaient près de la fenêtre. Elles aperçurent +en ce moment un piquet de dix soldats qui descendait vers la redoute. +Arrivés en face de la poterne qui y donnait accès, deux, un sergent et +un caporal, s'y enfoncèrent et disparurent à l'intérieur. + +--Mon Dieu! que viennent faire ici ces hommes! s'écria la pauvre Alice +saisie d'un douloureux pressentiment. + +Lisette ne répondit pas. + +Au bout de quelques minutes le sergent et le caporal reparurent +escortant deux hommes, Tranquille et un inconnu, qui avaient les fers +aux mains. + +Les dix hommes de l'escorte entourèrent les deux prisonniers, et tous se +mirent en marche et remontèrent vers la rue Saint-Anne. + +Comme ils passaient devant la maison de M. Cognard, Tranquille leva un +peu la tête et lança un long regard de détresse aux deux jeunes filles +qu'il aperçut dans l'embrasure de la fenêtre. + +L'instant d'après l'escorte et les prisonniers disparaissaient dans la +rue Sainte-Anne. + +--Dieu est contre nous! dit Alice qui, plus pêle qu'une morte, +s'affaissa sur son lit. + +--Du courage, mademoiselle Alice! du courage, repartit Lisette. Je m'en +fais mettre mon chapeau et les suivre pour voir où ils conduisent +Célestin. + +Un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier et madame Cognard, qu'un +reste de pudeur empêchait d'entrer dans la chambre de sa victime, cria +de l'autre côté de la porte: + +--Êtes-vous là, Lisette? + +--Oui, madame + +--Descendez, les couturières viennent d'arriver, et nous avons besoin de +vous. + +Alice n'eut que la force de lever les yeux au ciel qui l'accablait de +plus en plus. + +--Allons, vite! gronda madame Cognard. + +--Va, Lisette, dit Alice d'une voix mourante. Dieu nous abandonne, +pourquoi lutter davantage! + +Ni ce jour-là, ni les jours suivants, Tranquille ne devait reparaître à +la Redoute du Roi. + + + + + CHAPITRE TREIZIÈME + + MARC EVRARD + + +Ce jour-là même un matelot canadien déserta la ville. Il y a toujours de +ces transfuges qui, pendant une campagne ou un siège, passent à +l'ennemi, que leur parti soit ou non triomphant. Quand les opérations +militaires traînent en langueur, la désertion devient quelquefois même +une sorte de manie contagieuse dont il est alors difficile d'arrêter le +progrès. + +Cet homme, après avoir traversé le faubourg Saint-Jean, descendit à +Saint-Roch et se dirigea vers l'Hôpital qui était devenu, depuis la mort +de Montgomery, le quartier-général de l'armée assiégeante. Dans quel but +le déserteur passait-il du côté des Bostonnais? Lui-même n'en savait +trop rien. Enfermé depuis près de cinq mois dans l'étroite enceinte de +la ville assiégée, il avait besoin de mouvement, d'espace et de liberté. +Avait-il l'intention de combattre dans les rangs ennemis? Assurément +non. Il en avait assez du service assidu et prolongé auquel on l'avait +astreint pendant tout l'hiver. Tout ce qu'il lui fallait pour le moment, +c'était l'absence de toute discipline et la liberté de mouvement. La +curiosité l'attirait bien aussi quelque peu du côté des Américains, mais +il se promettait de leur fausser bientôt compagnie, s'ils le voulaient +forcer à servir le Congrès, et de s'enfuir à Charlesbourg où il avait +quelque parent. + +Le premier homme qu'il rencontra aux abords du camp bostonnais fut Marc +Evrard qui faisait une ronde d'avant-poste. Rétabli depuis un mois de sa +blessure, Evrard avait repris son service d'aide-de-camp auprès +d'Arnold. + +En apercevant le transfuge qui était souvent venu à son magasin, Marc le +reconnut. + +--Tiens, c'est toi, Côté! dit-il. + +--Oui, Monsieur Evrard, comme vous voyez. + +--D'où diable viens-tu donc? + +--De la ville + +--Et que viens-tu faire ici? + +--Je m'ennuyais, là-bas. + +--Comment, tu t'ennuyais? + +--Dame, voyez-vous, ce n'est pas bien amusant de passer ses nuits à +monter la garde en plein air, et toutes ses journées à faire l'exercice. + +--Je comprends en effet que pour un farceur de ton espèce, habitué à +avoir partout ses coudées franches, la discipline militaire offre peu +d'agréments. Mais dis-moi donc dans quel état est la garnison de la +ville! Montre-t-elle toujours autant d'ardeur à se défendre? + +--Ce n'est pas pour vous faire de la peine, Monsieur Evrard, dit Côté en +jetant un regard de pitié sur le piquet de soldats qui, hâves, à peine +vêtus et plus mal chaussés encore, suivait le jeune officier, mais je +vous assure que nos gens ont un peu meilleure mine que les vôtres qui +paraissent faire ici un bien long carême. Si tous les Bostonnais +ressemblent à ceux-ci, je ne crois pas qu'ils prennent la ville de +sitôt. + +Evrard réprima un mouvement de mauvaise humeur et reprit: + +--Y a-t-il du nouveau, là-bas? + +--Hé! pas grand chose. Pourtant oui, en effet, j'oubliais. Vous savez, +votre engagé, Célestin Tranquille? + +--Eh bien? fit Evrard en dressant l'oreille. + +--Eh bine, il paraît qu'il va être pendu. + +--Pendu! + +--Hé! mais oui. Bon garçon, mais pas chanceux, ce pauvre Célestin. Vous +savez qu'il avait été fait prisonnier avec les autres Bostonnais, dans +l'affaire de la rue Sault-au-Matelot. + +--Oui. + +--Bon. On l'enferme avec les autres. Mais ne voilà-t-il pas que notre +homme, qui s'ennuie d'être comme ça sous le verrous, s'avise de +décamper. Une bonne nuit, on le surprend comme il forçait la porte avec +ses compagnons que voulaient prendre l'air avec lui. On l'empoigne, on +le fourre au cachot, et l'on dit qu'il va être pendu comme traître. + +Evrard pénétré de douleur, en apprenant à quel sort funeste était +destiné ce fidèle serviteur qui ne s'était perdu que par trop de +dévouement pour son maître, Evrard avait peine à retenir ses larmes et +ne pouvait dire un mot. L'autre--un de ces heureux porteurs de mauvaises +nouvelles et qui en ont toujours plutôt deux qu'une à vous +annoncer--continua sans remarquer l'impression pénible que ces paroles +causaient à son interlocuteur: + +--Une autre nouvelle, et qui vous regarde aussi, Monsieur Evrard, c'est +celle du mariage de mademoiselle Cognard que vous avez connue dans le +temps. + +--Hein! mademoiselle Cognard est mariée, dis-tu! s'écria Marc en sortant +de sa stupeur comme un homme qu'on éveillerait à coups de pieds. + +--Si elle ne l'est pas encore, c'est tout comme, poursuivit +tranquillement Côté, puisqu'elle le sera dans quinze jours. + +--Mais, bon Dieu, que me dis-tu là! Et avec qui se marie-t-elle? + +--Avec un officier anglais. + +--Un officier... anglais! s'écrie Marc avec égarement. + +--Oui, rien que cela. Un nommé Nevil... Ervil... je ne sais plus trop, +moi. + +--Evil... James Evil, balbutia Evrard, qui n'avait plus une goutte de +sang au visage. + +--C'est cela, vous l'avez! Ces noms anglais, mois, voyez-vous... + +--Mais, mon ami! cria Marc en se précipitant sur Côté qu'il secoua +violemment par les bras, mais tu es fou! Alice se marier... avec cet +homme!... Allons, ajouta-t-il en le lâchant, tu veux rire, n'est-ce pas? + +--Moi, pas du tout! Monsieur Evrard, repartit Côté qui se frottait les +bras que Marc lui avait évidemment serrés un peu fort. Je vous assure +qu'il n'y a rien de plus vrai. La preuve que j'en suis sûr c'est que ce +sont mes deux soeurs Justine et Marie qui font le trousseau de la jeune +demoiselle. Je vois bien à présent que ça vous interloque un peu, mais +enfin ce n'est pas de ma faute à moi, et ça n'en est pas moins vrai. +Dans la ville tout le monde en parle. + +--Et tu dis que... le mariage se fera... dans quinze jours? + +--Oui, à peu près, vers le commencement de Mai. + +Marc resta un moment étourdi comme s'il eût reçu un coup de massue sur +la tête, et puis, remettant à un sergent le commandement du piquet de +soldats, il s'éloigna à grands pas. + +Pendant plus d'une heure il erra dans le camp sans avoir conscience de +ce qu'il faisait, tantôt se heurtant contre les soldats étonnés qui +purent le croire subitement devenu fou, tantôt s'arrêtant soudain et +restant plusieurs minutes plongé dans une immobile rêverie, et puis se +remettant à marcher d'un pas fébrile et tourmenté. + +Lassé enfin de cette course fiévreuse, il finit par s'arrêter près d'une +pièce de canon, et s'y accouda en laissant ses yeux abattus errer +vaguement sur la campagne. + +C'était un de ces jours gris et tristes qui tiennent de la fin de +l'hiver et n'appartiennent pas encore au printemps, cette dernière +saison, à proprement parler, n'existant du reste guère dans notre pays +où le passage de l'hiver à l'été se fait brusquement, et sans la +transition douce qui sépare ces deux saisons dans les contrées plus +aimées du soleil. + +La côte de Beaupré s'étendait remontant grisâtre jusqu'aux montagnes +brunies par le passage du dernier hiver, et tachetée en maints endroits +de larges flaques d'une neige souillée. A gauche se dressaient les +Laurentides, aux enfoncements neigeux, aux monts puissamment soulevés, +brunes au proche, plus loin d'un bleu profond, et d'un bleu terne à +l'horizon où elles tombent soudain dans le fleuve, au delà de l'île +d'Orléans. + +Des masses informes de glace encombraient l'embouchure de la rivière +Saint-Charles et couvraient le fleuve jusqu'à l'Ile dont la masse sombre +émergeait du Saint-Laurent comme un énorme vaisseau démâté. + +Sur la droite s'étageaient en amphithéâtre: le côteau Sainte-Geneviève +aux flancs dénudés, le plateau sans verdure et bossué des plaines +d'Abraham, l'amas resserré des maisons de la ville dont les toitures en +bardeaux grisonnaient sous la mousse et le temps comme des crânes +d'hommes vieillis, et, tout au-dessus, la tête formidable du +Cap-aux-Diamants, grinçant des dents par la dentelure de ses canons, et +le front nuageux. + +Pour couronner ce paysage dont les tons tristes l'emportaient encore sur +la grandeur des lignes, s'étendait au-dessus un ciel pâle et sans +soleil, où se traînaient de longs nuages bas et brumeux que le vent +pourchassait en les étirant à l'infini. + +Le sombre aspect de ce tableau n'était guère de nature à faire pénétrer +par les yeux d'Evrard quelque adoucissement à la douleur dont son âme +était étreinte. Sa tristesse au contraire s'en accrut d'autant. +L'apparence des objets extérieurs a sur les natures nerveuses une +influence excessive, et l'on sait si l'organisation de Marc Evrard était +de celles-là! + +"C'en est fait, se disait-il, plus d'espoir et plus de doute! Avant que +ce butor vînt si bêtement m'annoncer cette atroce nouvelle, j'en étais à +me demander ce qu'Alice faisait là-bas, si elle ne se consumait pas dans +un ennui mortel, si même elle n'était point malade, mourante peut-être? +Hé! quel sot je faisais de m'imaginer que je pouvais de loin si +fatalement influencer sa destinée! Ce qu'elle faisait? parbleu! son +trousseau de noces!... Quant à se bien porter j'étais un peu fou d'en +douter, puisqu'elle se marie dans quinze jours! et avec qui! si cen'est +pas celui-là même qui devait le moins s'y attendre, et que je +m'imaginais qu'elle devait haïr autant que je l'exècre! Et c'est ma +fiancée!... Oui, celle-là même qui se suspendant à mon cou, il y a cinq +mois à peine, jurait, en pressant ses lèvres sur mes lèvres, qu'elle ne +serait jamais qu'à moi seul... Et cette femme, fausse aux serments jurés +par sa bouche sur ma bouche, cette femme n'a pas vingt ans!... O +humanité pourrie, jusqu'où la gangrène de la perversité ne t'a-t-elle +pas pénétrée!... Vierges à peine formées auxquelles il nous semble, à +nous jeunes hommes insensés, qu'il n'est pas d'autel assez sacré pour +les y élever et les y adorer dans l'extase d'un amour éthéré, de quelle +fange est donc pétri votre coeur?... Pourquoi cette âme de démon dans un +corps d'ange?... Charmes maudits qui nous attirent: front pur et serein +qui paraît être le miroir où se réfléchit une âme aimante et chaste, +bouche enfantine que nous croyons ne proférer jamais que des paroles +saintes et des promesses sacrées, et dont les baisers de flamme nous +semblent une cire brûlant frémissant sous le sceau de la sincérité, oeil +tour à tour doucement rêveur et enflammé d'une étincelle ardente qui +nous embrase d'un feu que nous pensons divin... Oh! ses yeux! ses grands +yeux noirs! ils sont là! Je ferme les miens. Son regard remplit toutes +les facultés de mon cerveau!... Son feu me brûle! Mon Dieu!... Alice! O +Alice, ma fiancée! Je viens de blasphémer contre toi? Car n'est-ce pas +que tu ne saurais être à ce point trompeuse? C'est moi qui suis un +misérable renégat! Oh pardon! tu es une sainte et je t'ai ignoblement +outragée!" + +Il se prit à pleurer. Un officier qui passait le vit en cet était. Il +lui trouva un air si égaré qu'il s'en alla prévenir le colonel Arnold. + +"Pourtant cet homme, continua Marc dans son fiévreux monologue, +cet homme ne saurait me tromper, il m'a trop platement annoncé +cette nouvelle. Il n'y a que la vérité qui puisse se faire aussi +lourde et bête! Oui cet homme a dit vrai!... Je comprends tout +maintenant! _L'autre_--je le hais trop pour prononcer son nom qui +m'étoufferait--l'autre aura mis à profit mon absence; il aura circonvenu +le père déjà trop favorablement disposé à l'écouter. Le père est +intervenu, a parlé, a ordonné, a menacé, et sa fille s'est courbée sous +le commandement paternel en demandant à Dieu de la délier du serment +qu'elle m'avait prêté. Et voilà comment l'autre a triomphé, voilà +comment il se fait qu'Alice va devenir sa femme! Sa femme!... O rages de +l'enfer! Alice à cet homme! Ah! c'est ce que je ne verrai pas du moins, +et ce dont la mort saura m'éviter le trop exécrable aspect!" + +Dans l'emportement furieux de son désespoir, Evrard criait plutôt qu'il +ne disait ces paroles, quant le colonel Arnold arriva près de lui. + +Le colonel avait montré tant de sympathie au jeune homme, que celui-ci, +expansif comme on l'est à son âge, lavait mis au courant de ses +malheurs. Arnold comprit que Marc venait d'apprendre quelque nouvelle +fâcheuse. Il appuya sur l'épaule d'Evrard une mais d'ami et lui demanda +doucement quelle était la cause d'une telle irritation. + +Le fluide sympathique que cet attouchement amical établit tout à coup +entre le colonel et lui, causa une commotion, un ébranlement profonds +dans toute la personne de Marc Evrard. Il fondit en larmes. + +Le colonel se garda bien d'arrêter le cours bienfaisant de ces pleurs, +et laissa le pauvre garçon verser toutes les larmes de son âme. +Lorsqu'il le vit un peu plus calme il réitéra sa question de la manière +la plus amicale. + +D'une voix entrecoupée de sanglots Evrard lui dit tout. Le colonel +l'écouta sans l'interrompre, et le voyant un peu moins agité, il lui +dit: + +--Attendez-moi quelques instants, ou plutôt non, veuillez rentrer chez +vous, car vous êtes ici l'objet d'une indiscrète curiosité. Je m'en vais +aller m'assurer si cet homme n'est pas un espion et s'il n'a pas voulu +vous tromper. Dans un quart-d'heure je serai chez vous. + +Evrard se rendit machinalement à ce bon avis. + +Une demi-heure après le colonel le rejoignait. Marc le regarda d'un air +anxieux. + +--Hélas! mon pauvre ami, répondit Arnold à cette muette interrogation, +je crains bien que cet homme ne vous ait dit que la vérité! Ce n'est +certainement pas un espion, et j'ai beau l'interroger je n'ai rien +surpris dans ses réponses qui m'ait pu mettre sur la piste d'une +fourberie. Écoutez, Evrard, il vous faut être homme avant tout, et ne +pas vous laisser aller à un désespoir que la fillette qui vous a sitôt +n'est pas digne de causer en vous. Vous êtes jeune et assez charmant +garçon pour rencontrer n'importe où une foule de jolies filles qui ne +demanderont pas mieux que d'être heureuses par vous en vous rendant ce +bonheur au centuple. Trève donc de désespoirs inutiles. Acceptez +aujourd'hui l'offre que je vous fis hier, et que vous n'eûtes le tort de +refuser, de m'accompagner à Montréal où je m'en vais dans quelques +heures. Comme je vous le disais, les troupes que nous avons ici ne +sauraient plus maintenant s'emparer de la place. Voici l'été qui arrive. +La navigation va s'ouvrir et ne manquera pas d'amener bientôt au secours +de la ville toute une flotte qui doit être depuis longtemps déjà partie +d'Angleterre. Vous resteriez donc inutilement ici et vous vous +exposeriez pour rien à tomber entre les mains des Anglais. Ne mettez pas +ou moins votre trop heureux rival à même de piétiner sur votre cadavre +avant ou immédiatement après son mariage. Ce serait vraiment lui causer +trop de jouissances à la fois. + +--Vous avez raison, colonel! s'écria Marc. Je pars avec vous. Du reste +on ne se bat plus ici! Nous aurons probablement plus de chance ailleurs, +et la mort qui n'a pas voulu de moi par ici m'attends peut-être là-bas! + +Arnold laissa tomber sur Evrard un regard de compassion, mais se garda +de relever cette pensée funeste, et reprit: + +--Nous partirons ce soir à huit heures, soyez prêt. + +La nuit s'épaississait sur la vallée lorsque le colonel Arnold et Marc +Evrard s'éloignèrent de l'Hôpital-Général, au grand train de leurs +chevaux. Au coin d'un bois qui allait leur faire perdre la ville de vue, +Evrard arrêta son cheval et se retourna sur sa selle. + +Les hauteurs et la ville, à demi perdues dans l'ombre vaporeuse du soir, +n'apparaissaient plus que fondues en une masse indécise. Marc resta un +instant immobile. Deux grosses larmes glissèrent sur ses joues. Il +murmura: + +--Adieu, vous tous que j'aimais! Adieu, bon et fidèle serviteur que je +ne puis secourir! Adieu Alice... Adieu! + +Il enfonça ses éperons dans les flancs haletants de sa monture, +rejoignit Arnold en deux temps de galop, et tous deux disparurent entre +une double et gigantesque haie d'arbres qui retentirent un moment du pas +précipité des chevaux, et rentrèrent l'instant d'après dans le calme de +la nuit. + +Pauvre Alice, comme les ténèbres qui allaient s'épaississant toujours +sur la ville, la solitude et le délaissement se faisaient autour de toi +de plus en plus profonds! + + + + + CHAPITRE QUATORZIÈME + + TRAVERSES + + +Le soir du jour où nous avons vu Alice perdre le dernier espoir qu'elle +avait mis en Tranquille pour échapper à Evil, son persécuteur, une +fièvre violente la saisit. Dans la nuit elle empira tellement qu'il +fallut avoir recours au médecin. Le docteur Lajust, en la voyant, hocha +la tête d'un air soucieux. Il resta plus d'une heure auprès de la +malade, lui fit prendre quelque potion calmante, en enjoignit à Lisette, +quand il s'en alla, de passer la nuit auprès de sa maîtresse. + +Il revint de bonne heure, le lendemain matin. La fièvre avait redoublé, +la patiente délirait. Le docteur la déclara atteinte d'une fièvre +cérébrale des plus violentes. Il profita d'un moment où il se trouvait +seul avec Lisette et lui demanda si sa maîtresse n'avait pas éprouvé +quelque grand chagrin. Celle-ci crut devoir ne lui rien cacher, et lui +apprit que M. Cognard voulait marier sa fille malgré elle, et avec un +homme qu'elle avait toutes les raisons de détester. + +Sur ces entrefaites M. Cognard entra dans la chambre et demanda au +médecin ce qu'il pensait de l'état d'Alice. Celui-ci le regarda d'un air +bourru, haussa les épaules, donna de nouvelles prescriptions et s'en +alla en ordonnant à Lisette de ne laisser voir à la malade personne dont +la vue pût lu être désagréable. Comme le docteur allait sortir, madame +Cognard se trouva sur son passage et lui demanda ce qu'avait sa chère +Alice. + +--Ce qu'elle a, ce qu'elle, gronda le médecin, c'est que si elle meurt, +on l'aura tuée, madame! + +Madame Cognard n'en demanda pas davantage. + +La fièvre et le délire s'accrurent encore les jours suivants et le +docteur déclara la malade en grand danger de mourir. Il ne la quitta +presque plus. En face de son unique enfant qui se débattait soul les +étreintes d'une mort qu'il avait lui-même appelée par sa honteuse +ambition, le père Cognard dut faire des réflexions sérieuses. Cependant +comme le docteur évitait de lui parler et que lui-même n'osait guère +ouvrir la bouche, les pensées de M. Cognard ne se firent pas jour, et +personne ne put connaître la nature de ses réflexions. + +Quant à dame Gertrude elle était d'une humeur massacrante. Tout le +personnel de la maison s'en ressentait, et de temps à autre on entendait +les éclats de sa voix grondeuse monter de la cuisine où elle gourmandait +les domestiques. La malade qui, dans son délire même, ne reconnaissait +que trop cette voix détestée s'agitait alors sur son lit brûlant. Le +docteur fronçait les sourcils et, se tournant du côté du père Cognard +qui allait et venait avec inquiétude dans la chambre, lui disait d'une +voix brève: + +--Veuillez donc aller prévenir madame Cognard d'avoir à adoucir un peu +le ton de sa voix. + +Le silence se faisait pendant quelque temps, et puis on entendait de +nouveau japper dame Gertrude. Irrité, le docteur se tournait vers +Cognard qui comprenait ce geste, sortait doucement et revenait bientôt +se glisser dans la chambre de sa fille. + +Durant quelque temps l'on n'entendait d'autre bruit dans la pièce que +les mots sans suite que la malade proférait dans son délire, ou que le +tic-tac de la montre que le docteur tenait dans la main, pour pieux +compter les pulsations du pouls de sa patiente. Soudain l'on refermait +en bas une porte avec violence, tandis que les accents criards de la +voix de dame Gertrude venaient encore agiter la malade. Une fois enfin, +n'y tenant plus, le docteur exaspéré se tourna vers Cognard et lui dit +brusquement: + +--Cette femme a-t-elle envie de tuer votre fille? Non. Eh bien faites-la +taire! + +Cognard sortit résolument cette fois-ci et, après une courte altercation +qu'on entendit clairement, et dans laquelle le mari haussa la voix d'un +ton plus haut que sa femme, le silence se fit enfin tout de bon. + +C'est égal, le docteur Lajust pouvait se vanter d'avoir en madame +Cognard une femme qui le détestait joliment! + +Après neuf jours de lutte contre l'acharnement de la maladie, la +jeunesse d'Alice finit par triompher et un mieux sensible se déclara. +Les passions mauvaises du père--en supposant qu'elles n'eussent pas même +étouffé la voix de sa conscience pendant la maladie de sa fille--durent +alors reprendre tout à fait leur empire sur ce méprisable ambitieux. Car +ce fut avec un visage des plus riants qu'il annonça au capitaine Evil, +qui venait plusieurs fois le jour prendre des nouvelles de la santé +d'Alice, que sa _future petite femme_ était sauvée. + +Lisette qui, pendant une semaine entière, n'avait quitté le chevet de sa +maîtresse ni le jour ni la nuit, profita des premiers moments de la +convalescence pour sortir afin de tâcher de se renseigner au sujet de +Tranquille. Tout ce qu'elle apprit ce fut qu'il avait été transféré dans +Une partie du collège des Jésuites--on ne put lui dire précisément +laquelle--et qu'il n'était pas en question du procès. + +Avant de revoir Evil qui commençait à insister pour être introduit près +d'elle, Alice résolut de tenter un dernier effort afin de persuader son +père de renoncer à ce projet de mariage qui avait failli la faire mourir +et devait certainement causer son malheur. Elle saisit un moment où elle +se trouvait seule avec lui et lui exposa sa demande de sa voix la plus +suppliante. + +Elle était encore si faible que le père Cognard n'osa point s'emporter. +Mais il lui représenta fermement qu'il avait donné sa parole, qu'elle +même s'était engagée d'une manière formelle, qu'il était impossible de +reculer, que le mariage se ferait et qu'on le retarderait seulement +jusqu'au cinq de mai pour qu'elle eût le temps de se rétablir +entièrement. + +--Mais, mon père! s'écria-t-elle en pleurant, ne voyez-vous pas que je +ne pourrai jamais aimer cet homme-là! + +--Bah! répondit l'impitoyable Cognard, tu en serais rendue au même +résultat avec tout autre, au bout de six mois de mariage! + +Lisette entra dans la chambre comme le père Cognard en sortait après +avoir émis cette consolante maxime. + +--Vous m'êtes témoin, mon Dieu! s'écrie Alice qui se leva avec énergie, +que j'ai tout tenté pour éviter de prendre un parti extrême. Vous avez +reçu le serment que j'ai fait à Marc mon fiancé, de n'appartenir jamais +qu'à lui seul. Vous connaissez ma résolution de ne jamais épouser un +Anglais... Dans huit jours j'aurai vingt-et-un ans, et je serai libre! +Entends-tu Lisette, je serai libre dans huit jours! + +Comme Lisette semblait effrayée de cette excitation où elle trouvait sa +maîtresse, celle-ci se calma subitement et continua: + +--Oh! ne crains pas, Lisette, ce n'est pas la fièvre qui me reprend. +Non, je veux être calme, je veux reprendre mes forces, je veux être +capable dans huit jours de supporter la fatigue. Tu me comprends. Je +veux vivre enfin! As-tu des nouvelles de Célestin? + +--Hélas! non, mademoiselle. + +--Je partirai seule, alors. + +--Et moi, que ferais-je ici repartit Lisette dont les yeux étaient +pleins de larmes. Je vous l'ai promis, je m'en irai avec vous. + +La dernière semaine d'avril s'écoula et Alice qui suivait +scrupuleusement les ordonnances de son médecin était à peu près +rétablie. Madame Cognard pressait de plus en plus les apprêts du +mariage. + +On en était rendu au dernier jour du mois d'avril, et Alice avait décidé +qu'elle s'enfuirait pendant la nuit du premier de mai, qui était +l'anniversaire de sa naissance et l'époque de sa majorité, ce qui lui +semblait d'un bon augure pour son entreprise. + +La fatalité qui semblait présider à la destinée de la pauvre enfant, +vint encore déjouer ce projet. Lisette en montant sur une chaise pour +étendre le linge du trousseau, qu'on venait de laver, tomba de son haut +et se donna une entorse à la cheville du pied. Il fallut la transporter +jusqu'à son lit; elle ne pouvait plus faire un seul pas. Le médecin fut +appelé. Alice, la mort dans l'âme, voulut être présente à la visite du +docteur. Lisette qui comprenait toute l'angoisse dont était dévorée sa +maîtresse, demanda au médecin dans combien de jours elle pourrait +marcher: + +--Dans trois ou quatre jours, peut-être, répondit-il, si vous ne faites +aucun mouvement et si vous avez la patience de tenir continuellement des +compresses froides sur votre pied, et de ne les point laisser s'y +réchauffer par la chaleur de la fièvre. + +--C'est bien, dit Lisette avec résolution, ce ne sera pas de ma faute +alors, si je ne suis pas debout, même avant ce temps-là. + +--Prenez garde, si nous marchez trop tôt vous aurez une rechute qui sera +pire que le premier accident. + +--Ne craignez pas, monsieur le docteur, j'aurai bien soin de moi. Je +veux être sur pied au moins la veille des noces de mademoiselle, ajouta +Lisette avec une finesse d'expression qui en ce moment n'était +intelligible que pour Alice. + +Heureusement que ni madame Cognard, ni le capitaine Evil ne pouvaient +l'entendre, car ils auraient pu soupçonner quelque chose. + +Dans le cours de l'après-midi Alice alla voir Lisette et se trouva seule +avec elle. + +--Mademoiselle Alice! dit la pauvre fille en rejoignant les mains, +tandis que ses yeux se voilaient de larmes, j'espère que vous ne me +soupçonnez pas de vouloir vous tromper. Regardez mon pied comme il est +enflé. + +Ce fut à peine si Alice jeta un coup d'oeil sur le pied tuméfié de +Lisette, et répondit avec un bon sourire: + +--Non, Lisette, tu m'as trop appris à estimer ton dévouement pour que +j'ai pu avoir cette mauvaise pensée. Mais il n'en est pas moins vrai que +Dieu m'éprouve bien rudement. + +--Êtes-vous toujours décidée à vous en aller cette nuit? + +--Non! quant à partir seule, je préfère attendre au dernier moment. Mais +alors rien ne me retiendra, et je m'en irai à la grâce de Dieu. + +--Oh! merci, mademoiselle Alice. Je vous assure, allez qu'il faudra que +cette vilaine entorse soit bien méchante pour m'empêcher de vous suivre! + +Nous n'insisterons pas sur les inquiétudes, sur l'excitation des deux +jeunes filles, et sur les mille obsessions qu'Alice eut à souffrir de la +part de sa belle-mère et du capitaine Evil, pendant les jours suivants. +Comme nous le lecteur en a assez de ces mesquines et cruelles tyrannies, +et désire avec hâte arriver au dénouement. Nous enjamberons sans +transition les deux jours qui suivirent la chute de Lisette, pour nous +transporter au troisième jour du mais, qui était un samedi. Le mariage +devait se faire le lundi d'après, et le contrat se signer le soir même, +à cause du lendemain qui était un dimanche. + +Depuis la veille Lisette se levait à l'insu de tous, pour détourner même +l'idée d'un soupçon, et marchait dans sa chambre afin, d'assouplir les +muscles de son pied qui ne lui causait plus aucune douleur. Il va sans +dire qu'Alice était au fait de rétablissement de sa suivante, et que +tout son courageux espoir était revenu. + +Arriva le soir et avec lui le capitaine Evil, en grande tenue, les +cheveux soigneusement ramenés sur les tempes pour cacher le vide laissé +par son oreille absente. Il était accompagné du colonel McLean que lui +devait servir de témoin. M. et Mme Cognard, tous deux en habits de gala, +lui plus obséquieux et plus souriant encore que d'habitude, elle plus +compassée, et plus guindée que jamais, et la figure rayonnant d'une +victorieuse méchanceté, allèrent, avec un empressement des plus +bourgeois, recevoir leurs hôtes dans le vestibule. Alice fut la dernière +à paraître. Elle était un peu fiévreuse et son teint, plus animé que +dans les derniers temps, coloraient ses joues d'une rougeur charmante. +Elle était belle à faire s'excuser Evil d'avoir employé des moyens si +peu louables pour obtenir sa main. Elle accueillit son prétendu avec +meilleure grâce qu'on ne pouvait s'y attendre. + +Le père Cognard se frottait les mains en se disant que tout allait pour +le mieux, et qu'après toutes les répugnances qu'elle avait montrées, +Alice ne serait peut-être pas longtemps sans prendre goût à ce mari +qu'on la forçait d'accepter. + +Seule madame Cognard était un peu surprise. Son instinct de femme, plus +vif et plus rusé, lui faisait vaguement entrevoir dans le maintien de sa +belle-fille, quelque chose qui n'était pas d'accord avec les sentiments +qu'Alice avait si peu déguisés jusqu'alors à l'égard de son futur mari. +Pourtant Alice continua de jouer si parfaitement son rôle, elle se garda +si bien de ne pas l'exagérer, que peu à peu sa belle-mère s'y laissa +prendre comme les autres, et finit par se dire que, en fin de compte, la +jeune fille, en personne bien née, savait faire contre fortune bon +visage. La digne femme alla même jusqu'à penser qu'Alice n'était pas +fâchée d'échapper à sa rude tutelle et qu'elle préférait encore celle +d'un mari qui, après tout, donnait les signes les plus évidents d'un +amour passionné. Nous devons avouer que la perspective de voir sa +belle-fille heureuse, même avec le capitaine, ne remplissait pas le +chère femme d'une joie délirante. + +Le contrat fut rédigé, lu, signé, paraphé, séance tenante. Il ne +manquait plus que le sacrement pour faire du capitaine Evil l'heureux +époux de celle qu'il convoitait depuis si longtemps avec tant d'ardeur. + +En se mariant Alice apportait à son époux cinq cents louis qui lui +revenaient du côté de sa mère, abstraction faite des biens qu'elle +devait avoir plus tard après la mort du père Cognard. + +--Ce sera toujours autant pour monter votre petit ménage, dit +bourgeoisement ce dernier en tapant sur le ventre du capitaine qui se +montra médiocrement flatté de la familiarité du futur beau-père. Et puis +se tournant vers sa fille, le bonhomme lui dit, la bouche en coeur:--Ce +soir, fillette, tu auras les cinq cents louis dans ta commode. Ce sera +toujours assez pour te faire attendre ma mort avec patience. Eh! eh! + +Il n'est nullement à douter que Cognard crût avoir en ce moment un +très-bon ton et beaucoup d'esprit. Il en est comme ça qui savent se +contenter de peu. + +En se retirant, Evil demanda à Alice la permission de l'embrasser. +Celle-ci qui voulait rester ferme jusqu'à la fin, lui présenta la joue. +Mais quand les lèvres du capitaine effleurèrent le visage de la jeune +Fille, ce fut comme si elle eut été brûlée par un fer rouge. Elle put si +peu retenir un tressaillement répulsif, que James Evil qui lui tenait en +même temps la main, en ressentit la commotion. Le glorieux officier eut +bine garde d'en saisir la signification, et mit le frissonnement de la +jeune fille sur le compte d'une sensation plus favorable à son +amour-propre. + +Alice dont tous les nerfs vibraient sous le coup d'une émotion +indicible, s'empressa de se dérober à la joie bruyante de son père qui, +il me faut en convenir, avait largement fait raison d'un vieux vin +d'Espagne aux deux officiers. Elle commençait à se déshabiller tout +comme d'habitude, lorsque son père frappa à la porte de sa chambre. Il +entra tenant cinq petits sacs pleins de souverains en or, et les jeta +bruyamment sur la commode en disant: + +--Tiens, fi-fille, voilà pour t'aider à faire le trousseau de ton +premier poupon! Mais je m'aperçois que je te dérange. Tu as du reste +besoin de repos. Bonsoir, fillette, et des rêves d'or, fit-il en +clignant de l'oeil du côté des sacs. + +Pour déployer autant d'esprit le père Cognard devait certainement être +en pointe de vin. + +A peine fut-elle seule que Alice tomba à genoux. Elle priait depuis +longtemps avec une ferveur extrême, lorsqu'une pensée, pour ainsi dire +extérieure, traversa sa prière et lui fit jeter un regard autour d'elle. +Alors sa tête tomba sur ses mains jointes contre le lit, et des larmes +jaillirent de ses yeux. + +Terminée le soir même, sa robe de mariée étalait sur un meuble la +blancheur de ses plis ondoyants, tandis que deux petits souliers de +satin blanc, semblaient, tout au bas, attendre avec impatience les pieds +mignons que les devait chausser, et que la couronne de fleurs d'oranger +reposait coquettement au-dessus, comme désireuse de parer au plus tôt le +beau front de vierge auquel elle était destiné. + +Tous ces apprêts que appellent le rayonnement du bonheur sur la figure +des fiancées la ville du plus grand jour de leur vie, et dont la blanche +vision hante joyeusement les songes des jeunes filles, était-ce bien +ainsi qu'Alice les avait rêvés? Pouvait-elle, derrière la gaze +transparente de son voile de tulle, entrevoir le séduisant élu de son +coeur lui apporter, avec le sourire enchanteur de l'attente, la promesse +du bonheur tant désiré? + +Hélas! cette extase momentanée, cette illusion trop souvent de si courte +durée qui clôt l'existence de la jeune fille, et précède de si près +l'amer réveil d'un grand nombre d'épousées, le brillant souvenir de ce +jour mémorable qui illumine la vie entière de la femme, et qu'elle aime +à se contempler en se retournant, à mesure qu'elle avance sur la mer +orageuse du monde--comme l'exilé qui s'éloignant des rives où s'écoula +son heureuse enfance, attache ses regards sur la lumière que le dernier +phare de la patrie projette à l'horizon sur les flots tourmentés et +sombres--cette faible consolation lui était même à jamais refusée! + +Pour elle ce déploiement des apprêts nuptiaux n'était qu'une ironie de +plus dont la fatalité surchargeait son malheur. + +Elle pleura longtemps et peut-être les larmes les plus amères qu'elle +eut encore versées. N'était-elle pas décidée à tout tenter pour échapper +à l'odieuse étreinte de cet homme dans les bras duquel on la voulait si +brutalement jeter? Il fallait fuir, fuis sans retard la maison de son +père, cette maison où elle était née, où sa première enfance, heureuse +et insouciante, s'était écoulée sous l'irradiation du sourire maternel. +Il lui fallait quitter son père qu'elle aimait toujours malgré cette +cruelle ambition à laquelle il n'avait pas hésité à sacrifier sa fille, +le quitter en fugitive, en coupable. Car enfin elle se rendait bien +compte de la culpabilité de sa démarche, et se disait que le châtiment, +presque toujours attaché à cette révolte ouverte contre l'autorité +paternelle, ne se ferait peut-être pas longtemps attendre! + +Telles étaient ses pensées désespérantes lorsque la porte de sa chambre +s'ouvrit tout doucement. Elle tourna la tête et reconnut Lisette coiffé, +habillée, toute prête à sortir. Celle-ci referma sans bruit la porte. +Elle s'approcha de sa maîtresse et lui dit à l'oreille: + +--Tout le monde dort, madame Cognard comme les autres. Il y a plus d'une +heure que je lui ai entendu fermer la porte de sa chambre à coucher. +Mais, qu'avez vous donc fait! Vous n'êtes qu'à moitié habillée. Il faut +nous dépêcher. + +--Écoute Lisette, dit Alice qui essuya ses larmes en se relevant de +terre où elle était restée agenouillée plus d'une heure. Il est encore +temps pour toi de rester, et comme il m'en coûte de te lier à ma triste +destinée, je te supplie de me laisser aller seule. Reste dans la ville +où tu auras du moins la consolation de te savoir auprès de ton pauvre +ami Célestin que je ne puis malheureusement pas sauver. + +Lisette secoua négativement la tête. + +--Non, mademoiselle Alice répondit-elle, je vous ai promis de m'en aller +avec vous, je pars et tout ce que vous pourriez dire ne me ferait pas +changer d'idée. Pour ce qui est de Célestin quelque chose me dit qu'il +se tirera bien d'affaire tout seul. Dieu est trop bon pour permettre +comme ça que ce brave Tranquille soit la victime d'un méchant +homme--Quant à moi vous entez que je ne peux rester seule ici, et que +toute la colère de vos parents retomberait sur moi. Ainsi donc au lieu +de perdre notre temps en paroles inutiles, préparons nous vite. Pour moi +vous voyez que je n'ai pas flâné. + +Elle releva sa collerette et laissa voir une corde de la grosseur de son +petit doigt et qui s'enroulait une vingtaine de fois autour de sa +taille. + +--Qu'est-ce que cela? fit Alice. + +--La corde pour faire sécher le linge. J'ai été la décrocher au grenier +pendant la soirée. Je vous ai déjà dit que le seul moyen que nous avions +de sortir de la ville était de nous laisser glisser du haut en bas des +murs, du côté des faubourgs. Cette corde nous en donnera le moyen. + +--Est-elle assez longue? + +--Les murs ont trente pieds de haut, à ce qu'on m'a dit, et cette corde +en a soixante de long. Nous pourrons même la mettre double, il y aura +moins de danger qu'elle casse. + +--C'est bon, aide-moi à m'habiller, reprit Alice à qui l'air décidé de +la soubrette rentait toute sa fermeté. + +Une heure du matin sonnait en ce moment, et le silence le plus entier +régnait dans la maison. + +--Il faut vous habiller chaudement, dit Lisette, car la nuit est froide, +et Dieu seul sait où nous allons. + +Quand Alice eut achevé de se vêtir elle prit sur sa commode un des sacs +d'or que son père y avait laissés, et le pesa dans sa main. + +--Cet or vient de ma mère, dit-elle, en conséquence il est à moi. Nous +en aurons besoin. Prends deux de ces sacs je me charge de deux autres. +Le dernier restera ici, car il ne faut pas trop nous embarrasser. Es-tu +prête? + +--Oui, Mademoiselle, fit Lisette en prenant, comme sa maîtresse un sac de +cent louis dans chaque main. + +Alice jeta un dernier regard dans sa chambre, retint un sanglot qui se +tordant dans sa gorge, et sortit sur la pointe du pied. Retenant leur +haleine et marchant avec une extrême prudence pour dissimuler le bruit +de leurs pas, elles traversèrent le corridor et descendirent l'escalier. +Quand elles passèrent devant la chambre de M et de Mme. Cognard une +planche qui craqua sous leurs pieds leur fit violemment battre le coeur. +Un moment elles restèrent immobiles, craignant d'avoir été entendues. +Mais comme rien ne bruissait dans la chambre, elles continuèrent +d'avancer. + +Tandis que Lisette débarrait la porte, Alice s'agenouilla dans le +vestibule et murmura ces mots: + +--Pardon, mon père, pardon à votre malheureuse enfant! + +Quand elle se releva la porte était ouverte, et avec un empressement +fébrile Alice rejoignit Lisette qui l'attendait déjà dans la rue. + +Il avait été entendu d'avance qu'au lieu de se diriger immédiatement +vers les remparts, elles remonteraient la rue Saint-Anne jusqu'à la rue +Des-Jardins qu'elles parcourraient jusqu'à la rue Saint-Louis pour, de +là, prendre la rue Sainte-Ursule qui les conduirait jusqu'à l'endroit +vacant dans le voisinage immédiat du bastion des Ursulines. De la sorte +elles éviteraient de donner des soupçons à la sentinelle qui, placé en +faction sur la Redoute-du-Roi et voyant deux femme errer, la nuit, dans +l'espace alors vaste et désert qui s'étendait depuis le collège des +Jésuites et la rue Saint-Jean jusqu'aux murs de la ville du côté des +plaines, aurait pou les inquiéter dans leur fuite. + +Par bonheur, au moment où elles prirent pied dans la rue, la sentinelle +leur tournait le dos, et la nuit étant noire, elles se trouvaient hors +de vue quand le factionnaire revint sur ses pas. + +Commes les deux jeunes femmes, peu habituées à de pareilles courses +nocturnes allaient, frissonnant de peur, tourner le coin de la rue +Des-Jardins, elles faillirent se heurter contre deux hommes qui venaient +à leur rencontre et s'avançaient tout doucement, comme des gens qui +craignent d'être entendus et ont le plus grand intérêt à n'être point +remarqués. + +La première impression des jeunes filles fut de la frayeur. Mais Lisette +qui n'en était qu'à deux pas, eut à peine envisagé l'un de ces hommes, +un grand, qu'elle s'écria, tout en étouffant sa voix: + +--Mon Dieu! est-ce bien toi, Célestin?... + +--Mam'zelle Lisette! répondit la voix de Tranquille. + +--C'est Dieu qui vous envoie! répartit Alice. Où alliez-vous donc? + +Vous chercher, Mademoiselle. J'ai appris que le mariage devait se faire +lundi et comme je voulais vous garantir de ce mauvais pas je vous assure +que j'ai passablement travaillé pour m'échapper avec mon camarade que +voici, un officier bostonnais et qui vous est d'avance dévoué, +mademoiselle Alice. + +L'officier qui s'était approché salua profondément Alice. Celle-ci +s'inclina. + +En quelques mots Lisette mit Tranquille au fait de leur projet de fuite, +et des moyens qu'elle avaient pris pour en assurer le succès. + +--Pauvres enfants! dit Célestin, c'est fort heureux que nous vous ayons +rencontrées, car je doute fort que vous eussiez réussi. Enfin, grâce à +Dieu, nous voici, deux solides gaillards, prêts à nous faire hacher en +morceaux pour votre service. + +Alice le remercia de ce dévouement avec effusion, et tous les quatre, +suivant l'idée première des deux jeunes filles, s'avancèrent vers la rue +Saint-Louis qu'il parcoururent dans presque toute sa longueur, jusqu'à +la rue Sainte-Ursule où ils s'engagèrent sans avoir rencontré personne. + +--Tout va bien jusqu'à présent, dit Tranquille. Reste à savoir ce qui +nous attend aux remparts. Les sentinelles y sont assez rapprochées. +C'est là qu'il va falloir avoir l'oeil vif, les jambes alertes et les +bras fermes au besoin. Attention, à présent! + +Ils venaient de dépasser la dernière maison de la rue Sainte-Ursule qui +s'arrêtait alors au bout de la rue Saint-Anne, et ils s'avançaient dans +l'espace, inhabité à cet époque-là qui regardait les remparts. Arrivés à +l'endroit où la rue d'Auteuil coupe maintenant à angle droit le bout de +la Rue Sainte-Anne, c'est-à-dire en face du bastion Sainte-Ursule dont +l'enfoncement et la projection sur la campagne forme un bonne partie de +l'Esplanade, Tranquille fit arrêter ceux qui l'accompagnaient et leur +enjoignit de se baisser pour donner moins de prise au regard des +sentinelles. Il s'agenouilla comme les autres et jeta un regard +scrutateur en avant, afin de reconnaître la position et de prendre ses +mesures en conséquence. + +Une centaine de pas l'éloignait du point le plus rapproché des remparts. +Quoique la nuit fût sans étoiles, on pouvait entrevoir les sentinelles +dont la tête et les épaules, vues de la position occupée par Tranquille, +dominaient le parapet et se détachaient, bien que confusément, sur le +ciel toujours moins sombre, à cette heure même, que la surface du sol. +Il y avait un factionnaire sur les hauteurs de la porte Saint-Jean, un +autre à l'angle rentrant que fait sur la droite la gorge du bastion des +Ursulines en joignant la courtine, un troisième au point le plus avancé +du bastion, c'est-à-dire à l'union des deux faces qui font angle +saillant du côté de la campagne. Le dernier qu'on apercevait était posté +à l'angle rentrant qui forme le côté gauche de la gorge du bastion. +Ainsi échelonnées à égale distance, les sentinelles faisaient bonne +garde; on entendait le cri de veille qu'elles se renvoyaient l'une à +l'autre d'une voix traînante et monotone: + +--_Sen-try all-'s-well._ + +En ce moment le cri qu'on entendit venir d'en bas, dans la direction de +la porte du Palais, se rapprocha, grossit, passa de sentinelle en +sentinelle auprès des fugitifs, remonta vers la porte Saint-Louis, +diminua et finit par s'éteindre au loin sur les hauteurs où s'élève +aujourd'hui la citadelle. + +--Vous allez venir avec moi, dit Tranquille à l'officier américain. Il +faut que nous allions désarmer et garrotter la sentinelle que est en +face de nous. Ces dames vont nous attendre ici. Ce ne sera pas long. + +En hommes qui avaient fait tous deux la guerre des bois, avec ou contre +les sauvages, Tranquille et son compagnon s'éloignèrent en rampant sans +bruit sur le sol dans la direction de l'angle rentrant du bastion qui +regarde la porte Saint-Jean. Il s'avancèrent jusqu'au pied du talus au +haut duquel le factionnaire montait la garde en regardant du côté de la +campagne. Comme il leur tournait le dos, tous deux montèrent en se +glissant inaperçus jusqu'à lui. A cet instant le cri de veille remontait +de la porte du Palais vers la porte Saint-Jean. Tranquille attendit que +le soldat auquel il en voulait eut répondu, et bondit sur lui comme la +sentinelle suivante transmettait le mot d'ordre à un autre camarade. + +Le factionnaire saisi à la gorge par la main puissante du Canadien ne +put point même jeter une plainte. Il s'abattit sur le sol, renversé d'un +seul coup de genoux dans les reins. + +--Maintenez-le par terre, dit Tranquille, tandis que je vas fermer la +bouche de notre homme. + +Pendant que l'officier américain s'accrochait aux membres du soldat +renversé, Tranquille lui fourrait un mouchoir dans la bouche. Pour +s'assurer que le bâillon étoufferait les cris du factionnaire, le +Canadien desserra peu à peu l'étau des cinq doigts. Le malheureux soldat +voulut crier, mais il ne rendit qu'un soupir que l'on n'aurait point +entendu à trois pas. + +--Bon comme ça! fit Tranquille. Mais pour être plus sûr qu'il ne nous +trahira pas, faites-lui comprendre, vous qui parlez sa langue, que s'il +fait mine de bouger et de crier nous lui enfonçons sa baïonnette dans le +ventre... A présent, garrottons-le avec les lanières de nos draps +découpés que nous avons emportées de la prison. Puisque ces dames ont +une corde nous n'aurons pas besoin de ces mauvais bouts de linge pour +descendre au pied des remparts. + +En un tour de main, le soldat fut lié des pieds à la tête et resta +couché sur le dos immobile comme une momie dans ses bandelettes. + +--Bien! fit Tranquille. Prenez son fusil et montez la garde à sa place, +et quand votre tour sera venu de répondre à ces mots anglais que ces +messieurs se jettent l'un à l'autre, criez hardiment comme celui-ci le +faisait tout-à-l'heure. Moi je vas aller chercher les demoiselles. + +Tout ce qui précède s'était fait en un tour de main, et les deux +factionnaires voisins de leur camarade garrotté, et séparés de ce +dernier par une distance d'au moins cent pas, ne s'étaient aperçus de +rien, leur attention se trouvant attirée plutôt du côté de la campagne +qu'à l'intérieur de la ville, où il leur devait sembler qu'il n'y avait +aucune surprise à redouter. + +Tranquille s'éloigna et revint quelques minutes après avec Alice et +Lisette qui tremblaient de tous leurs membres. + +--Ce n'est pas le moment d'avoir peur, leur dit Célestin, vous aurez +besoin dans un instant de l'entière puissance de vos muscles pour vous +retenir après la corde de toute la force de vos poignets. + +Rampant tous les trois sur les genoux et les mains, pour être moins en +vue, Tranquille et les deux jeunes filles s'approchèrent du créneau qui +traversait l'angle du bastion, à l'endroit où celui-ci se réunissait à +la muraille. Le mur du rempart ayant au moins une dizaine de pieds +d'épaisseur, et le parapet dominant le talus de cinq à six pieds, les +trois fugitifs se trouvèrent à l'abri de tout regard indiscret, +lorsqu'ils furent entrés dans l'embrasure. + +--Mam'zelle Lisette, dit Tranquille à voix basse, déroulez vite la corde +que vous avez autour de vous et passez-moi-la. Vous m'avez dit qu'elle +avait soixante pieds de long? + +--Oui. + +--C'est bon, nous la mettrons double et elle sera encore longue du +reste. Placés comme nous sommes ici, il n'y a pas plus de vingt-cinq +pieds d'ici le fossé. Mademoiselle Alice, comme vous êtes la plus +pressée de vous mettre hors d'atteinte, vous allez, s'il vous plaît, +descendre la première. Enveloppez-vous les mains dans votre mouchoir +pour que la corde vous les meurtrisse moins... Écoutez.... + +Le cri de veille revenait de la porte Saint-Jean et c'était au tour de +l'officier américain de répondre. Les quatre acteurs de cette scène +émouvante attendaient avec anxiété le résultat de l'audacieuse +substitution de la sentinelle. + +--_Sen-try all-'s-well_, cria l'officier américain qui dût imiter à s'y +méprendre, surtout à distance, la voix de la sentinelle garrottée; car +on entendit le plus proche factionnaire répéter nonchalamment les trois +mots d'ordre. + +Lisette passa la corde à tranquille. Celui-ci la réunit en double, en +donna l'un des buts à Alice et lui en serra soigneusement les deux +mains. + +--A présent, mademoiselle, lui dit-il, c'est du courage qu'il vous faut. +N'ayez point peur tenez bon et tout ira bien. + +--Je ne la laisserai aller qu'avec la vie, répondit Alice, dût cette +corde m'entrer dans les chairs jusqu'aux os. + +Cela ne sera pas long. Dans dix secondes vous serez en bas. Une fois là, +n'ayez aucune crainte, Lisette vous y rejoindra en un rien de temps. +Allons, tenez-vous bien, et ne lâchez la corde que lorsque vous aurez +sûrement pris pied à terre. + +Guidée par Tranquille qui la retenait d'une main par les poignets, +tandis qu'il s'enroulait la corde autour de la main droite, Alice se +laissa glisser sur les genoux jusqu'au bord du rempart. Mais dès qu'elle +sentit le vide sous ses pieds, un frisson passa par tous ses membres, et +les battements de son coeur devinrent si forts et si précipités qu'elle +en fut presque suffoquée. + +--Mon Dieu, ayez pitié de moi! soupira-t-elle. + +Le canadien s'était attendu à ce premier moment de frayeur, et, pour +donner à la Jeune fille le temps de revenir de cette terreur du vide, il +la retint quelques secondes par les bras en lui disant: + +--Mademoiselle! au nom de M. Marc que vous allez bientôt revoir, du +courage, je vous en prie! + +Ranimée par le souvenir de son fiancé, Alice se roidit contre la +frayeur, et comme elle s'aperçut que la circulation du sang dans ses +artères gonflées se ralentissait peu à peu, elle dit à Tranquille: + +--C'est bien, je me sens remise, je suis prêter. + +--Tenez-vous bien, je vas vous laisser aller, dit Tranquille qui lâcha +les bras de la jeune fille, se renversa en arrière en s'arc-boutant +contre le mur pour faire un contrepoids, et laissa glisser la corde. + +Les mains à demi broyées par la corde et les pieds flottants sans le +vide, Alice et besoin en ce moment d'une force d'âme incroyable pour ne +point crier. + +Enfin, après une de ces demi-minutes terrible dont l'infernale +agglomération doit composer les siècles sans fin dans l'abîme maudit, +Alice toucha la terre. Elle s'assura qu'elle était bien rendue tout au +fond du fossé, tira deux fois sur la corde et la laissa aller à +Tranquille qui la remonta aussitôt. + +Nous ne nous arrêterons pas à analyser les sensations de Lisette dans +cette descente plus effrayante que périlleuse. Elle les ressentit et les +supporta avec autant de force que sa maîtresse auprès de laquelle elle +se trouva saine et sauve en moins d'une minute. + +L'officier américain venait de répondre pour la seconde fois au cri de +veille, lorsque le Canadien s'approcha de l'entrée de l'embrasure et lui +dit que son tour était venu. + +--Apportez le fusil, ajouta-t-il, nous en aurons besoin, peut-être; la +baïonnette surtout me servira pour descendre, puisque je serai le +dernier, et qu'il n'y aura personne ici pour me tenir la corde. + +Il se coucha sur le dos pour opposer une plus forte résistance au poids +de son compagnon plus lourd que celui des deux jeunes filles. L'officier +saisit la corde que Tranquille retenait autour des mains, et descendit +rapidement dans le fossé. + +Le Canadien se releva d'un bond, ôta la baïonnette qui était passé eau +bout du fusil, l'introduisit avec force entre deux pierres, s'assura +qu'elle y tenait bien, passa la corde autour et se laissa glisser d'une +main, emportant de l'autre le fusil du factionnaire anglais. Arrivé à +terre, il tira à lui la corde qu'il n'avait fait que plier par la moitié +sur la baïonnette, et, suivit des autres fugitifs, s'empressa de +traverser le fossé. Il n'avaient pas fait soixante pas qu'ils étaient +arrêtés par le mur de revers qui avait quinze pieds de hauteur. + +--Montez sur mes épaules dit Tranquille à son compagnon. Une fois en +haut, vous tirerez à vous les dames à l'aide de la corde que je vous +jetterai. + +Il s'appuya sur le revers, de la figure du côté de la muraille. +L'officier grimpa sur les épaules du géant. Malgré la grande taille de +Tranquille, l'autre ne put atteindre le faite du mur, même en étendant +les bras. + +--Trop haut! murmura-t-il. + +--Tenez-vous bien, dit le colosse qui, de se larges mains prit +l'officier par les pieds et le souleva au bout de ses bras. L'autre +atteignit la corniche et s'y cramponna. Une dernière poussée de +Tranquille porta l'officier sur le talus. + +Il attrapa au vol la corde que Célestin lui jeta. + +Au moment où Alice saisissait l'autre bout pour se faire hisser sur le +talus, Tranquille, que avait l'oeil à tout, vit la sentinelle s'agiter +sur le couronnement de la porte St. Jean qui s'illumina d'un subit +éclair, tandis qu'un coup de feu éclatait dans la nuit et que le bruit +d'une balle frappant la pierre à côté d'eux, faisait tressaillir les +fugitifs. + +On les avait aperçus. + +--Vite mademoiselle Alice, ou nous sommes perdus! s'écria tranquille. + +Il vit que la jeune fille saisissait résolument la corde, se retourna +du côté des remparts, et, prompt comme l'éclair visa l'autre sentinelle +qui apparaissait à l'angle saillant du bastion des Ursulines, et tira. +Il y eut un cri sur le rempart, et le factionnaire à qui le le coup +était destiné retomba au-dedans du parapet avant d'avoir tiré son arme +qu'il épaulait. + +Alice était déjà rendue sur la corniche. + +--Couchez-vous par terre, pour donner moins de prise aux balles! lui +cria le Canadien, et toi, ma petite Lisette, vite, en haut avant que le +gredin de la porte ait rechargé son fusil! + +En moins de cinq secondes Lisette rejoignit sa maîtresse et s'étendit +par terre à côté d'elle. + +Tout en rechargeant son arme, le factionnaire de la porte jetait des +cris de paon. + +--A présent, s'écria le Canadien qui bondit sur le faîte du mur, tout le +monde debout, et avant les jambes si nous ne voulons pas recevoir +quelque balle dans le corps. + +L'officier donna la main à Alice, Tranquille à Lisette, et tous les +quatre descendirent le talus à la course en gagnant les maisons du +faubourg. + +Les soldats du corps-de-garde, attirés par les deux coups de feu et par +les cris de leur camarades, accouraient précipitamment au parapet. Ils +entrevirent les fugitifs qui avaient atteint l'entrée de la rue +Saint-Jean et détalaient à toute jambe. Les premiers arrivés tirèrent au +juger sur ces ombres fuyantes. Mais la précipitation nuisit à la +justesse de leur tir qui n'atteignit heureusement personne. + +Une fois hors de portée, Tranquille arrêta les jeunes filles auxquelles +la frayeur et cette course furieuse faisait perdre haleine, et tous +continuèrent d'avancer au pas en longeant les maisons désertes et à +moitié démolies. + +--Derrière eux retentissaient dans la ville des cris tumultueux qui +croissaient de seconde en seconde. + +--A en juger par le vacarme qui se fait là-bas, remarqua Tranquille, +vous pouvez voir qu'il était temps de décamper quand cet animal de +soldat à tiré sur vous. C'est égal, j'ai proprement descendu l'autre. + +Pour éloigner de son esprit la pénible pensée qu'un homme avait été tué, +peut-être, à cause d'elle, Alice se tourna vers Tranquille et lui +demanda, tout en marchant: + +--Dites-moi donc, Célestin, comment se fait-il qu'on vous ait tiré, +l'autre jour, de la Redoute-du-Roi, pour vous transférer dans une autre +prison, et que nous nous ayez rejoint si fort à propos cette nuit? + +--Voici, mademoiselle: je suppose qu'on ne nous avait logé à la Redoute +qu'en attendant qu'on nous eût préparé une autre demeure dans le collège +des Jésuites. Il fallait poser des barreaux de fer à la fenêtre de notre +dernier logis, ce qui devait prendre quelques jours. Vous vous souvenez +que le matin où je vous avais fait savoir que je serais prêt à m'enfuir +avec vous la nuit suivante, un piquet de soldate vint nous chercher à la +Redoute et nous emmena. Heureusement que monsieur et moi avions eu le +temps de cacher chacun une lime dans nos bottes, et que les gardiens de +la Redoute ne s'aperçurent pas que nous avions scié presque tout-à-fait +les barreaux de cette embrasure qui est revêtue d'une fenêtre au-dehors, +pour défendre le dedans du bastion contre le froid et la pluie. A +présent pourquoi nous changeait-on de prison? Était-ce parce qu'on nous +trouvait trop petitement dans la Redoute ou qu'on ne nous y pensait pas +assez en sûreté?... + +--C'est plutôt pour ce dernier motif, interrompit Alice; car le +capitaine Evil savait d'avance que c'était Lisette qui vous avait porté +des armes aux casernes dont vous avez failli vous évader avec tous les +prisonniers bostonnais. Or comme la Redoute n'est qu'à une vingtaine de +pas de la maison, le capitaine aura craint, sans doute, le trop proche +voisinage de Lisette. Je m'étonne même qu'il ait pu vous laisser passer +plusieurs jours aussi près de nous. + +--C'est que, voyez-vous, il n'y avait pas d'autres places libres dans le +moment. Les casernes, et les prisons sont encore remplies de Bostonnais, +et l'on ne voulait pas nous mettre avec les autres. On nous trouvait +apparemment trop dangereux et l'on voulait nous tenir au secret. Dans +tous les cas, je m'aperçus en entrant dans notre cellule, au collège des +Jésuites, qu'on nous y avait préparé un petit endroit soigné. La porte +était en chêne neuf, épaisse de trois pouces avec des plaques de fer en +dedans, et l'on avait eu la précaution d'en mettre cette fois les +pentures en dehors. Il ne fallait pas penser à nous sauver par-là. Je +vous assure que la chose n'était pas aisée non plus du côté de la +fenêtre. De gros barreaux de fer très rapprochés et croisés y formaient +un grillage des plus solides. Ils avaient un pouce et demi d'épaisseur, +n'étaient éloignés que de quatre pouces les uns des autres, et se +trouvaient reliés en travers par d'autres barres de fer. Pour nous +permettre de passer par-là, il fallait en couper cinq des plus longs et +six de ceux qui étaient en travers, tous en un seul bout, il est vrai, +puisque je pouvais les plier à l'autre extrémité ajouta bonnement +Tranquille qui ne paraissait rien trouver d'extraordinaire à cer tour de +force. Dès le premier soir nous nous mîmes pourtant à l'ouvrage. Mais +vous pouvez croire que cela nous a donné bien du mal. A la fin nos limes +ne mordaient plus et nous avions les mains en compote. Voilà pourquoi +nous avons mis tant de temps, et c'est encore une chance que nous ayons +pu finir si à point cette nuit! + +--Oui, mon brave Célestin, reprit Alice, juste à temps pour me sauver la +vie! Car j'étais bien résolue à me faire tuer plutôt que de rester dans +la ville. Et je vois bien maintenant que jamais Lisette et moi nous +n'aurions pu nous sauver toutes seules. Sans vous je serais probablement +morte à l'heure qu'il est!... + +Après avoir descendu le côteau Sainte-Geneviève, parcouru jusqu'au bout +la rue Saint-Vallier en gagnant la campagne, et dépassé les dernières +maisons en ruine de Saint-Roch, dont les murs fortement estompés à leur +base par les dernières ombres de la nuit qui rasaient la terre, se +déchiquetaient pittoresquement sur les premières clartés qui +blanchissaient le ciel à l'orient, les fugitifs s'avancèrent, à travers +les champs, dans la direction de l'Hôpital-Général près duquel était +assis le camp de l'armé américaine. + +Comme ils allaient atteindre les avant-postes, le qui-vive d'une +sentinelle et le craquement de la batterie d'un mousquet les cloua sur +place. L'officier qui les accompagnait, éleva la voix, se fit +reconnaître et tous pénétrèrent aussitôt dans le camp où l'on apprit aux +fugitifs que le colonel Arnold et son aide-de-camp Marc Evrard étaient +partis pour Montréal depuis plusieurs jours. + +L'officier bostonnais s'en alla trouver l'un de ses camarades qui était +de service, pour autoriser Alice et sa suivante à passer la nuit à +l'intérieur du couvent, ce qui leur fut aussitôt permis. La supérieure +accueillit gracieusement les jeunes filles et leur fit donner une +chambre où elles achevèrent de passer la nuit en se reposant des +fatigues et des émotions qui avaient accompagné leur fuite. + +Le lendemain matin Alice qui se trouvait encore trop près de la ville, +et avait hâte de mettre son honneur sous la sauvegarde d'un époux, +résolut d'aller rejoindre Marc Evrard à Montréal. + +Une voiture pour faire le voyage n'était pas chose facile à trouver dans +le camp. Heureusement qu'un habitant de Sainte-Foye qui était venu de +Bon matin vendre des provisions aux assiégeants offrit à Tranquille de +conduire les voyageurs en charrette jusque chez lui ou, moyennant un bon +prix il leur vendrait un cheval et une voiture. + +Alice accepta avec empressement, et, tout en se préparant à partir, elle +fit venir l'officier qui l'avait protégée pour le remercier +cordialement. + +Sur la demande d'Alice, Tranquille avait, avant de descendre dans le +fossé de la ville, enfoui dans les vastes poches de la capote de soldat +avec laquelle il avait été fait prisonnier les quatre cents louis d'or +emportés par la fiancée de Marc Evrard. En montant dans la charrette le +Canadien, après s'être assuré que son précieux fardeau ne lui avait pas +faussé compagnie, pensa que la jeune fille avait eu une fameuse idée +d'emporter autant d'argent avec elle, et qu'avec une pareille somme on +pouvait aller loin. + +On arriva à Sainte-Foy de bonne heure dans la matinée. En vrai maquignon +Tranquille examina le cheval offert par le paysan, reconnut qu'il était +jeune encore, robuste et capable de fournir rapidement une longue +traite. Il eus soin de s'assurer aussi que la voiture, une de nos +calèches du bon vieux temps, à larges oreilles et à soufflet, pouvait +subir et faire endurer les mauvais chemins de la saison sans trop de +fatigue. Après en avoir débattu le prix avec le propriétaire, Tranquille +donna vingt-cinq louis pour le cheval, le harnais et la voiture. + +Une fois assuré de continuer le voyage aussitôt qu'elle le désirerait, +Alice consentit à prendre quelque nourriture. Elle voulut que Tranquille +et Lisette, malgré leurs protestations, mangeassent avec elle. Lorsque +le déjeuner toucha à sa fin, elle dit à Tranquille: + +--Si j'ai bonne mémoire, Célestin, je crois que vous témoignez depuis +longtemps de l'inclination pour Lisette. + +Celle-ci rougit jusqu'aux oreilles, tandis que Tranquille balbutiait une +réponse qui n'état certes pas négative. + +Eh bien, mes amis, reprit Alice, comme il faut éviter de faire parler +les mauvaises langues, nous allons passer par le presbytère où le curé +vous mariera sur-le-champ. Vous me permettrez, à cette occasion, +monsieur Célestin de donner cent louis de dot à Lisette en faible +reconnaissance du dévouement sans bornes qu'elle m'a montré. + +Lisette se jeta aux genoux de sa maîtresse, et les larmes aux yeux, +voulut refuser. Mais Alice la releva en lui disant: + +--Je le veux, ma chère lisette; seulement je regrette de ne pouvoir +faire davantage. Si le bon Dieu ne me punit pas trop sévèrement de la +faute que j'ai commise en quittant la maison de mon père et que mes +voeux se réalisent, je ferai plus pour vous par la suite. Ceci vous +permettra toujours de vivre en attendant que ton mari puisse se remettre +au travail. + +Lisette embrassa la main de sa maîtresse, faveur que ce bon Tranquille +tout confus demanda à partager. + +Une heure plus tard, le curé de Sainte-Foye, bénissait l'union de +Célestin Tranquille et de Lisette Fournier, dont le petit coeur stout +réjoui battait fort joyeusement après toutes les transes qui lavaient +saisi depuis quelques semaines. La compensation était si douce que +Lisette, oubliant ses récentes alarmes, se laissait ravir dans les +extases d'un bonheur aussi doux qu'il était imprévu, tandis que le curé +prononçait les paroles sacramentales. + +Aussitôt que la cérémonie fut terminée, ils remontèrent en voiture, +Alice et lisette au fond, et Tranquille sur le devant de la calèche qui +partit au grand trot du cheval. + +Célestin profitait du moindre prétexte pour tourner à chaque instant la +tête du côté de sa petite femme qui lui lançait de radieuses oeillades, +tandis que la pauvre Alice, en voyant cette interminable route +s'allonger devant elle, se demandait tristement si le bonheur +l'attendait au bout de la voie, ou si plutôt le malheur n'était pas +embusqué à quelque tournant du chemin, prêt à bondir sur elle comme un +bandit sur le passant. + + + + + CHAPITRE QUINZIÈME + + UNE EXPIATION + + +La grosse cloche de la cathédrale sonnait à toute volée le dernier coup +de la grand-messe, et déjà, remplissant les rue ardemment éclairées par +le joyeux soleil de mai, les fidèles se hâtaient d'arriver à l'église. + +M. et Mme Cognard, tout endimanchés, en vrais bourgeois qu'ils étaient, +et prêts à sortir, semblaient attendre quelqu'un avec la plus vive +impatience. Tandis que Cognard, le chapeau sur la tête, mâchonnait +quelques jurons en marchant de long en large dans la salle à dîner qui +donnait sur la rue Sainte-Anne, sa femme, debout devant la fenêtre, +regardait au dehors, les sourcils froncés et les yeux pleins d'éclairs. + +--Es-tu bien sûre, dit pour la vingtième fois Cognard en s'arrêtant +derrière sa femme, qu'Alice n'est pas encore revenue de la basse messe? + +--Quand je te dis que oui, répondit dame Gertrude en se tournant vers +son mari avec un mouvement d'impatience. + +--As-tu été voir dans sa chambre? + +--Non, mais la cuisinière vient encore de me répéter qu'Alice et +Lisette--qui ont dû sortir à bonne heure puisqu'elle-même ne sait pas +quand elles sont parties--ne sont pas encore de retour. Du reste, nous +en aurions eu connaissance, nous sommes debout depuis huit heures! + +--Qu'est-ce que cela veut dire! s'écria Cognard que frappa du pied en +lâchant un de ses plus gros jurons. + +En ce moment le marteau heurta violemment la porte de la rue. + +Madame Cognard, qui depuis un instant tournait le dos à la fenêtre, +n'avait pu voir arriver personne. + +--Enfin les voilà! grommela-t-elle en sortant dans le vestibule pour +aller ouvrir, et bien décidée à gourmander sa belle-fille. La bouche +toute pleine de méchants reproches, elle ouvrit brusquement la porte. +Mais au lieu de donner cours à sa colère, elle fit un pas en arrière et +resta la bouche géante. Pâle, essoufflé, tremblant d'émotion, un pied +sur le seuil, le capitaine Evil se dressait devant elle. + +--Mademoiselle Alice est-elle ici? cria l'officier d'une voix étranglée. +Au nom de Dieu, répondez-moi! s'écria-t-il en faisant un pas dans le +vestibule. + +--Je ne... sais pas... balbutia madame Cognard. Je vas aller... voir à +sa chambre. + +Elle monte en courant l'escalier conduisant au premier étage, ouvre la +porte de la chambre de sa belle-fille, voit d'un coup d'oeil que la +pièce est vide, et, apercevant un papier placé bine en vue sur la +toilette, elle le saisit et lit en deux secondes ces mots qui y sont +écrits au crayon: + +"Mon père, je n'ai pu me décider à épouser cet homme. Je pars, +pardonnez-moi!" + +Comme une furie, madame Cognard bondit hors de la chambre et se +précipite dans le corridor. Mais aveuglée par la fureur, elle manque la +seconde marche, s'embarrasse les pieds dans sa robe traînante, tombe la +tête la première du haut en bas de l'escalier en jetant un cri terrible, +et le crâne ouvert, le cou rompu, elle reste étendue sans bouger par +terre. + +Cognard accourt, la soulève dans ses bras, tout en jetant un coup d'oeil +sur le papier fatal qu'elle tient encore entre ses doigts crispés. Et +puis il s'affaisse sur lui-même en poussant des beuglements de douleur +et de rage... Il ne relevait qu'un cadavre... et sa fille était +partie... + +Evil est aussi accouru. Il jette à son tour les yeux sur le papier +froissé, comprend tout, et, sans s'occuper ni de Cognard ni de la morte, +il sort de la maison en courant comme un fou. + +Après l'alerte de la nuit précédente on avait trouvé près d'une +embrasure, à gauche du bastion des Ursulines, la sentinelle garrottée et +bâillonné par Tranquille. Quand on lui enleva le bâillon qui +l'étouffait, le factionnaire raconta comment il avait été désarmé et +réduit à l'inaction par deux hommes qui venaient de s'enfuir en +compagnie de deux femmes. + +Cette nuit-là Evil n'était pas de service; il n'apprit qu'en se levant, +sur les neuf heures, les évènements de la nuit précédente. En +s'habillant, l'idée de ces deux femmes qu'on lui disait avoir quitté la +ville le tourmentait fort. + +--Connaît-on les deux hommes? demanda-t-il à son ordonnance. + +--Non, capitaine, pas encore. + +Evil de plus en plus tourmenté par ses soupçons sortit en toute hâte et +s'en alla droit au collège des Jésuites. Quant il arriva à la chambre +qui, d'après ses ordres avait été transformée en cachot pour Tranquille +et son compagnon, le capitaine en trouva la porte ouverte. Le soldat à +qui il avait spécialement confié la garde des prisonniers se tordait les +bras en face de l'énorme grillage éventré. Evil poussa un hurlement, +renversa le soldat d'un coup de poing et courut chez Cognard. + +On vient de voir ce qui l'y attendait. + + + + + CHAPITRE SEIZIÈME + + OU IL EST PARLÉ DE CERTAINES CHOSES ET DE QUELQUES AUTRES + + +Le matin du sixième jour de mai, entre quatre et cinq heures, un coup de +canon tiré de la rade éveilla en sursaut les bons habitants de Québec. +Quelques jours auparavant, les Bostonnais avaient lancé contre la ville +un brûlot qui après être venu assez près de la place pour terrifier les +habitants, était allé s'échouer, poussé par la marée, sur la batture de +Beauport où il avait fini de brûler avec plus de bruit que d'effet, et +de lancer sur la grève déserte ses bombes, ses grenades et ses fusées. + +Or ce matin-là, les Québecquois en entendant ce coup de canon bientôt +suivi d'un seconde, d'un troisième et de plusieurs autres, crurent que +c'était un nouveau brûlot qui, cette fois-ci, éclatait devant la ville. +Aussi chacun s'élança-t-il hors du logis, + + ......................dans le simple appareil + D'un _bourgeois_ que l'on vient d'arracher au sommeil. + +Tout en recommandant son âme au Seigneur, chacun s'attendait à voir d'un +moment à l'autre le vaisseau maudit s'ouvrir, éclater comme un volcan et +vomir sur la ville des torrents de souffre et de goudron avec une +infernale pluie d'obus et de pots-à feu. Mais quelle joie sereine +n'inonda-t-elle pas le coeur de ces braves gens quand ils reconnurent +que c'était une frégate qui, bientôt suivie de plusieurs transports +anglais, jetait l'ancre devant la ville. On répondit à ces navires +libérateurs par plusieurs décharges d'artillerie, et l'on courut sur la +place d'armes pour saluer les troupes qui allaient débarquer. + +Le général Carleton fit aussitôt descendre à terre les grenadiers et +cinq autres compagnies. Les grenadiers demandèrent au général la +permission d'aller déloger les Bostonnais de leur camp. Il y consentit, +fit prendre les armes à neuf cent hommes de la milice, et se mettant +lui-même à la tête de ces douze cents combattants, il sortit avec eux de +la ville. Du plus loin qu'ils les virent venir, les Bostonnais +commencèrent à détaler à toutes jambes, et, sans brûler une seule +cartouche, abandonnèrent tous leurs bagages, leur artillerie et leurs +munitions. La plupart même jetèrent leurs fusils. On prit aussi trois +pièces de canon, deux obusiers, des bombes, etc., qui étaient le reste +de l'artillerie des Bostonnais[31]. + +[Note 31: Mémoires de Sanguinet.] + +Le blocus était levé. + +Pendant ce siège, qui avait duré cinq mois, le feu de l'artillerie des +assiégeants n'avait tué qu'un enfant et blessé seulement deux matelots +dans la ville. Pour arriver à ce résultat les Américains avaient lancé +sur la place sept cent quatre-vingts boulets et cent quatre-vingts +bombes. Pendant le même temps la ville avait tiré, _y compris les coups +pour souffler les pièces_ dit ce bon Sanguinet, dix mille quatre cent +soixante six coups de canon et lancé neuf cent quatre vingt seize +bombes. + +Croyez-vous que le grand empire de Russie produise jamais un chroniqueur +que, aussi consciencieux que Mtre. Sanguinet, puisse exactement +renseigner la postérité sur le nombre de coups de canon qui furent tirés +durant le siège de Sébastopol?... + +Partie de Sainte-Foye dans la matinée, avec Tranquille te Lisette, Alice +n'arriva à Deschambault que fort avant dans la soirée. Après avoir +passé la nuit en cet endroit les voyageurs repartirent le lendemain +matin pour les Trois-Rivières, qu'il n'atteignirent qu'à une heure +avancée le soir du cinq mai. Ils reprirent leur route de bon matin le +jour suivant. Affaiblie pas sa maladie récente et par les émotions de +tut genre par lesquelles elle avait passé, Alice n'était guère en état +de supporter les fatigues d'un aussi long voyage que les mauvais chemins +du printemps rendaient plus pénibles encore. Elle avait si peu comptée +avec ses forces qu'elle perdit connaissance comme sa voiture traversait +la paroisse de la Pointe-du-Lac, qui est située à dix milles plus haut +que les Trois-Rivières. On conçoit quels furent l'effroi de Lisette et +l'embarras de Tranquille en voyant leur maîtresse en ce piteux état. +Heureusement qu'ils passaient en ce moment devant la maison d'un +cultivateur de la Pointe-du-Lac. Tranquille courut y demander +assistance. Le maître accourut à la voiture avec sa femme et aida +Tranquille à transporter à la maison la jeune fille évanouie. Là, après +une demi-heure de soins, Lisette et la maîtresse du logis parvinrent à +réchauffer et à ranimer la voyageuse qui reprit enfin des sens. + +Le docteur La terrière, qui dirigeait alors les forges de Saint-Maurice, +dont la propriété appartenait à un M. Pélissier, et qui était bien connu +dans les paroisses environnantes où il donnait souvent ses soins +médicaux, étant venu à passer devant la maison, on l'y fit entrer. Après +avoir vu mademoiselle Cognard et s'être informé du but où tendant son +voyage, il la trouva si faible qu'il la déclara hors d'état de continuer +sa route et lui ordonna de prendre plusieurs jours de repos absolu. + +Ce fut un coup de foudre pour la pauvre enfant qui sentait bien +elle-même l'impossibilité d'aller plus loin. Mais la hâte d'être réunie +le plus tôt possible à son fiancé lui fit aussitôt prendre un parti +extrême. Elle fit venir Tranquille auprès de son lit et lui dit: + +--Mon bon Célestin, mouva allez remonter en voiture et vous rendre à +Montréal en toute diligence. Quant vous aurez trouvé M. Evrard, +dites-lui ce que j'ai fait pour lui. Qu'il se hâte de me rejoindre s'il +m'aime encore, pour venir ratifier devant Dieu la promesse qu'il m'a +faite de m'épouser. Comme ces bonnes gens d'ici veulent bien prendre +soin de moi, votre femme vous accompagnera. + +--Pardonnez-moi, Mademoiselle, interrompit Lisette, je ne vous +abandonnerai pas dans l'état où vous êtes; Célestin ira seul à Montréal. + +--Voilà qui est bien parlé, repartit Tranquille: je n'en serai que plus +pressé à revenir, avec M. Marc. + +--Faites comme vous l'entendrez, mes amis, reprit Alice en souriant. + +Après avoir embrassé sa petite femme qui, nous devons l'avouer, avait le +coeur bien gros, Tranquille remonta seul en voiture, et enveloppant son +cheval d'un grand coup de fouet, il partit à fond de train. Le brave +homme hésitait d'autant moins à suivre les ordres de sa maîtresse qu'il +se disait que les troupes américaines occupant la ville des +Trois-Rivières et tout le haut de la Province, la jeune fille n'avait +rien à craindre de la part du capitaine anglais renfermé dans les murs +de Québec. Le brave homme était loin de penser que dans ce moment même, +l'arrivée de la flotte anglaise dans le port de la capitale déterminait +la levée du siège, et que la débandade des troupes américaines qui +commençait, allait bientôt amener aux Trois-Rivières les troupes +royalistes lancées à la poursuite des Bostonnais. + +Malgré le désir que nous avons de ne plus nous séparer un instant de nos +principaux personnages, certains faits sont là qui se pressent derrière +nous et réclament impérieusement la place qu'ils doivent occuper dans ce +récit. + +La nouvelle de la levée du siège de Québec et de la retraite précipitée +des troupes américaines parvint aux Trois-Rivières dans la soirée du +7 mai [32]. Elle y causa un grand émoi parmi les Bostonnais et ceux des +habitants qui avaient pris fait et cause pour le Congrès. Plusieurs +jours s'écoulèrent cependant avant que le général Thomas qui, dès le +commencement de mai, avait succédé à Wooster comme commandant en chef de +la division qui assiégeait la capitale, arrivât aux Trois-Rivières avec +les fuyards. Il s'était arrêté à Deschambault pour attendre des renforts +dont on lui avait annoncé l'arrivée prochaine. Le congrès venait en +effet de diriger quatre mille hommes de troupes fraîches sur le Canada. +Après avoir attendu en vain les secours qu'on lui promettait, Thomas se +voyant serré de près par les troupes anglaises qui commençaient à +remonter le fleuve, en haut de Québec, se replia sur les trois rivières, +ou il arriva le quinze mai. Le lendemain il s'embarqua en bateau pour +Sorel, laissant aux Trois-Rivières environ six cents hommes. + +Dans l'après-midi du vingt-et-un, certain courrier apporta la nouvelle +que les royalistes avaient repris Montréal aux Américains, et qu'ils +avaient massacré tous les Bostonnais, ainsi que les Canadiens partisans +du Congrès, qui leur étaient tombés sous la main[33]. + +[Note 32: Journal de Badeaux.] + +[Note 33: Journal de Badeaux.] + +Les troupes américaines s'empressèrent aussitôt d'évacuer Trois-Rivières +en s'embarquant pour Sorel. + +Cette rumeur de la prise de Montréal était fausse, et ce qui y avait +donné lieu c'était l'affaire des Cèdres, où le capitaine anglais Forter, +du 8e régiment, à la tête de deux cent quarante soldats et sauvages, +avait d'abord forcé le major américain Butterfield à se rendre avec les +trois cents hommes qu'il commandait et contraint, le lendemain le major +Sheborne qui venait de Montréal avec une centaine d'hommes au secours de +Butterfield, à déposer aussi les armes. + +Retenus par les vents contraires, les vaisseaux sur lesquels les troupes +royales remontaient le fleuve n'arrivèrent aux Trois-Rivières que dans +la journée du 3 juin, pendant laquelle les royalistes reprirent +possession de cette ville. + +Ces détails étant donnés, pour la plus grande intelligence des faits +qui vont suivre, rien ne nous empêche plus de rejoindre mademoiselle +Cognard à la Pointe-du-Lac, où la nouvelle des revers essuyés par les +troupes américaines l'était venue trouver en lui causant les plus +tristes appréhensions sur l'avenir que lui préparait ces évènements si +funestes à la cause de son fiancé. + + + + + CHAPITRE DIX-SEPTIÈME + + SURPRISES + + +Alice avait calculé que Tranquille prendrait tout au plus deux jours +pour se rendre à Montréal autant pour en revenir, et peut-être encore +deux autres journées pour trouver Marc, ce qui faisait six jours +d'attente. Aussi vit-elle s'écouler la première semaine sans trop +d'inquiétude et d'alarmes. Cependant dès la cinquième journée, elle +s'était postée à l'une des fenêtres qui donnaient sur le grand chemin et +sur le lac Saint-Pierre pour y guetter l'arrivée de son fiancé, espérant +que grâce à la diligence de Tranquille, elle les verrait accourir tous +deux, même avant le temps qu'elle avait fixé pour leur retour. Mais +quand la huitième journée fut passée sans que rien n'annonçât l'arrivée +prochaine de celui pour qui elle avait tout sacrifiée, une cruelle +angoisse pénétra dans son âme, pointe d'abord acérée mais ténue, et qui +alla se dilatant peu à peu et lui traversant le coeur avec d'affreux +déchirements. + +Qui pourrait décrire chacune des pulsations douloureuses de ce coeur +sensible et meurtri, pendant les longues heures qu'elle passait à la +fenêtre de la chaumière, les yeux fixés sur la poussière grise du +chemin, ou sur l'horizon où s'estompait le dernier plan des eaux du lac +assoupi? Qui espérait pénétrer d'un regard certain sous ce petit front +de jeune fille et y saisir chacune des tristes pensées qui s'y agitaient +avec ce tourbillonnement confus que donne la fièvre de l'attente? Quelle +main serait assez téméraire pour oser retracer ces idées innombrables et +agitées comme les milliers d'atomes que l'on voit tourbillonner dans un +mince rayon de soleil? + +De temps à autre, le dernier détour rétréci du chemin s'animait à +l'apparition de quelque passant. Alors l'oeil anxieux de la jeune fille +se fixait sur ce point mouvant qui grandissait et prenait une forme plus +distincte en se rapprochant. Mais hélas! ce n'était toujours que quelque +paysan qui apportait sur sa charrette son grain au moulin seigneurial +des Montour, dont on entendait à distance le sourd grondement, ou +quelque courrier bostonnais qui, venant de Montréal, se rendait en toute +hâte aux Trois-Rivières. Tantôt une tache noirâtre tranchant sur l'azur +du lac et du ciel se dessinait légèrement sur l'horizon; petit à petit +ce point grossissant s'abaissait sous le ciel et rentrant de plus en +plus dans la grande plaine du lac, comme un oiseau de mer qui après +avoir plané dans l'espace descend lentement sur les eaux. A mesure +qu'elle se rapprochait le mouvement d'une embarcation s'accentuait au +balancement uniforme des vagues qui se soulevaient et s'abaissaient +comme le sein d'une femme endormie. Mais toujours l'embarcation +doublait, sans y toucher, la Pointe-du-Lac, sa proue fendant l'eau +profonde dans la direction des Trois-Rivières. + +Ainsi s'écoulèrent des jours et des semaines. Toujours assise à la même +place, Alice immobile ressemblait, dans sa pose attristée, à une statue +du désespoir muet et résigné. C'est à peine si les premiers feux de +l'aurore qui venaient illuminer les vitres, colorant ses joues d'une +rougeur momentanée, semblaient y jeter une fugitive lueur d'espérance +qui pâlissait sous la lumière plus blanche du jour, et finissait par s'y +éteindre tout à fait quand la nuit venait à tomber sur le lac +assombri. + +Ce taciturne désespoir se changea cependant en angoisse fébrile, quand +la nouvelle de la levée du siège de Québec et de la retraite des +Bostonnais parvint à la Pointe-du-Lac, angoisse qui devint frayeur +mortelle, quand Alice vit passer, dans la journée du 21 mai, les bateaux +emmenant à Sorel les dernières troupes américaines qui venaient +d'évacuer les Trois-Rivières. Et puis enfin lorsque, dans la soirée du +six juin, elle apprit que les troupes anglaises avaient repris +possession des Trois-Rivières depuis, l'avant-veille, sa terreur fut à +son comble. + +--Partons, Lisette! s'écria-t-elle en éclatant en sanglots, partons sans +retard! _L'autre_ est plus près de moi, je sens son influence fatale qui +se rapproche et me menace. Oh! oui, fuyons cet homme avant qu'il ne +m'ait rejointe, car je sens déjà les approches de la mort qui marche +avec lui! + +--Mais où aller? mon Dieu! dit Lisette en pleurant. + +--Droit devant nous, et ne nous arrêter que vaincues par la fatigue et +si éloignées de lui qu'il ne puisse pas nous atteindre! + +En ce moment se fit entendre au loin dans la nuit tombante le galop +furieux d'un cheval dont les pieds ferrés heurtaient avec rage les +pierres du grand chemin. En face de la maison le cheval s'arrêta net; le +cavalier qui le montant sauta à terre, s'élança sur le seuil, ouvrit +brusquement la porte et demanda d'une voix haletante: + +--Est-ce ici que demeure Jean Gagnier? + +Avant que le maître eut eu le temps de répondre, un cri de femme, cri +surhumain de la passion qui éclate en transports, fit tressaillir la +maison. + +--Marc!... + +--Alice!... répondit Evrard en se précipitant vers sa fiancée qui +fléchit sur ses genoux et tomba pâmée dans les bras de son amant. + +Et dans l'ombre où était plongé la chaumière, retentit un de ces +baisers ardent où les âmes semblaient s'étreindre et se confondre. + +--Femme! cria le maître de la maison en battant le briquet pour faire de +la lumière, prépare le souper de Monsieur qui me paraît avoir fait une +rude journée et doit avoir une faim à dévorer les pierres! + +--Mais pourquoi donc as-tu tant tardé?... demandait Alice à Marc. J'en +ai failli mourir! + +--Ah! pourquoi, pourquoi?... Alice, parce que la fatalité qui semblait +s'acharner à nous séparer, a voulu que je ne fusse pas à Montréal quand +Tranquille y est arrivé à ma recherche. + +--Mais, demanda timidement Lisette, est-ce qu'il n'est pas avec vous? + +--Tiens, ma bonne Lisette, c'est toi! repartit Evrard. Non, Célestin ne +m'accompagne pas. Mais rassure-toi, il n'en est pas moins bien portant. +Il sert d'éclaireur à un parti d'Américains qui descends en ce moment +pour venir reprendre l'offensive aux Trois-Rivières. Tu le verras +probablement après-demain. + +--Mais où étiez-vous donc? demanda de nouveau Alice à son fiancé en +évitant cette fois de le tutoyer. + +--Voici, ma chère Alice, répondit Marc qui s'assit en attirant doucement +la jeune fille auprès de lui. Sachez d'abord que, vers le milieu +d'avril, j'appris au camp de l'Hôpital-Général, devant Québec, que votre +mariage avec le capitaine Evil était fixé au commencement de mai. Les +détails qu'un déserteur de la ville--frère des couturières que madame +Cognard employait à la confection de votre trousseau de mariée--me donna +à ce sujet, ne m'ayant laissé aucun doute sur la réalité du fait, je +suivis le premier mouvement que détermina mon désespoir, et je partis +pour Montréal avec le colonel Arnold, bien décidé de saisir la première +occasion de me faire tuer. + +--Marc! fit Alice avec un accent de doux reproche. + +Evrard prit la main de la jeune fille, la serra dans la sienne et +poursuivit: + +--Arrivé à Montréal j'y dus passer plusieurs jours dans une inaction +complète. On ne s'y battait pas plus qu'à Québec. Je languissais dans +une attende désespérante, quand j'appris que le major américain +Sheborne allait quitter Montréal, pour se porter au secours du major +Butterfield qu'un détachement anglais menaçait aux Cèdres. Je compris +qu'on allait se battre sur ce point et demandai au colonel Arnold +l'autorisation de suivre Sheborne. Le colonel, qui a beaucoup +d'affection pour moi, tenta d'abord de me retenir, et voyant que ce +serait me désobliger que de se refuser à ma demande, il me permit +d'accompagner le major. Nous n'étions que cent hommes. Nous arrivions +aux Cèdres lorsqu'un parti de sauvages, qui combattait sous les ordres +du capitaine anglais, Foster, à qui Butterfield s'était rendu la veille, +nous attaqua à l'improviste. Surpris, les nôtres se rendirent après +quelques minutes de combat. Comme la mort n'avait pas encore voulu de +moi et que ce que je craignais le plus au monde c'était la captivité, +j'opposai une résistance désespérée aux sauvages qui voulaient s'emparer +de moi, et je parvins à leur échapper après une course furieuse à travers +les bois. Plusieurs jours s'écoulèrent avant que je pusse regagner +Montréal, où j'arrivai tellement épuisé de fatigue que je dus m'arrêter +à l'une des premières maisons de la ville; je succombais de lassitude. +Il me fallut passer une couple de jours dans cette maison hospitalière. +Pendant ce temps, Tranquille aux abois battait la ville et la campagne +pour me trouver. Le mauvais sort qui me poussait toujours avait voulu +que ce pauvre Célestin ne pût me trouver en arrivant à Montréal, vu que +le colonel m'avait alors envoyé porter un message aux troupes cantonnées +à Sorel. Nous nous étions croisés en chemin, et Tranquille n'avait pu +parler à Arnold qui s'en était allé à Longueil, le même jour que +j'étais parti pour les Cèdres. Enfin, ce n'est qu'avant hier que ce bon +serviteur a réussi à me rejoindre. Encore n'ai-je pu partir +immédiatement, le colonel s'étant de nouveau trouvé absent de la ville +en ce moment-là. Comme je relève directement de lui, il m'a fallu +attendre son retour pour obtenir la permission de venir ici. J'ai +d'autant plus facilement reçu cette autorisation que je dois commander +un détachement de troupes qui descendent en ce moment pour s'emparer des +Trois-Rivières. + +--Quoi! s'écria Alice, faudra-t-il qu'à peine arrivé près de moi, vous +me quittiez encore pour aller vous exposer à la mort? + +--Quant à me battre, ma chère Alice, il le faut. Mais pour ce qui est de +mourir, je vous assure que je n'en ai plus aucune envie. Non, je vivrai, +je le sens et je le dois puisque demain matin vous serez ma femme. + +--Et bien alors, repartit Alice, vu que j'ai tout quitté pour vous et +que vous voulez bien m'épouser, vous ne saurez m'empêcher de vous suivre +partout où vous irez désormais. Puisque vous allez combattre je vous +accompagnerai. Oh! ne dites pas non, car j'en ai'le droit voyez-vous! + +Il y avait tant de décision dans ces paroles de sa fiancée que Marc vit +tout de suite qu'il serait inutile de vouloir la détourner de son +dessein. Il dut même lui promettre sur l'heure qu'elle le suivrait +partout dans sa vie aventureuse. + +Nous laisserons les heureux amants passer en un délicieux tête-à-tête +cette soirée qui les voyait réunis après tant de traverses et de +souffrances, et nous nous contenterons d'ajout que lorsqu'Alice se fut +retirée dans sa chambre, Marc se fit dresser un lit dans la pièce +voisine, en ayant soin de placer près de lui ses pistolets et son épée; +le voisinage des Anglais, maîtres des Trois-Rivières, rendait ces +précautions plausibles dans le cas où le capitaine Evil eût été informé +de la présence d'Alice à la Pointe-du-Lac et rodât aux environs, ce qui +n'était pas impossible. + +La nuit s'écoula sans qu'aucun incident vint en troubler le calme. Le +jour se leva froid et sombre. Le vent soufflait violemment soulevant les +eaux grisâtres du lac et chassant devant soi d'épaisses nuées pleines +d'orage. + +--Nous allons bientôt avoir du gros temps fit le maître en ouvrant la +porte de son logis. + +--Vous croyez? dit quelqu'un derrière lui. + +C'était Marc Evrard que venait de se lever. + +--Oui, Monsieur, reprit l'autre. + +--Dites donc, mon ami, repartit Marc, voulez-vous nous rendre un grand +service à mademoiselle Cognard et à moi? + +--Comment, Monsieur? mais bien sûr, du moment que ça m'est possible. +Qu'est-ce qu'il faut faire? + +--Nous voulons nous marier ce matin, et, comme nous n'avons aucune +connaissance ici, je vous demanderai de vouloir bien servir de père à +mademoiselle et de prier l'un de vos voisins de me rendre le même +office. J'ai sur moi tous mes papiers, et mademoiselle Cognard a eu soin +d'obtenir son extrait de baptême avant de quitter Québec. Vous voyez que +nous somme en état de satisfaire aux formalités requises et que vous ne +risquez rien, mademoiselle étant majeure, du reste, et moi aussi. +Avez-vous aucune objection à nous obliger? + +--Certes, non, Monsieur. Pauvre chère demoiselle, va-t-elle être assez +heureuse? Elle en bien pleuré, allez, en vous attendant et vous pouvez +vous vanter d'être joliment aimé! A quelle heure voulez-vous que la +cérémonie se fasse? + +--Bien matin, afin de moins attirer l'attention des curieux. A quelle +heure votre curé dit-il sa messe? + +--A sept heures, Monsieur + +--C'est bon, va pour sept heures. + +--Monsieur voudra bien m'excuser alors; il est passé cinq heures, et il +faut que je m'endimanche un peu et que j'aille prévenir le curé et votre +témoin. Mais, Monsieur, croyez-vous que notre curé va vous marier comme +ça sans publication de bans, et sans toutes les autres cérémonies qui +ont coutume de précéder le mariage? + +--Ceci me regarde, reprit Evrard, et à ce propos je crois qu'il vaut +mieux ne pas prévenir le curé. Un peu avant la messe nous nous rendrons +tous ensemble à la sacristie, et pendant qu'il sera occupé à se revêtir +de ses habits sacerdotaux, nous nous rapprocherons sans bruit du curé, +et... vous me laisserez faire; tout ira bien. + +--Damne... Monsieur, fit le paysan qui se gratta l'oreille (il n'y +voyait pas bien clair en tout cela), du moment que vous m'assurez que +vous ne me mènerez pas à mal, je suis prêt. + +--Je réponds de tout, dit Evrard, d'un ton d'autorité qui acheva d'en +imposer au paysan. + +Celui-ci sortit. + +Marc aperçut la maîtresse du logis; il allait la prier d'éveiller Alice, +mais la voix joyeuse de Lisette qu'il entendit en ce moment répondre à +sa maîtresse, lui prouva que sa fiancée n'avait guère en ce moment plus +sommeil que lui. Il se contenta de dire à la bonne femme qu'elle voulût +bien aller demander à la jeune fille de se tenir prête à sortir sur les +six heures et demie. + +Il était près de sept heures lorsque Marc et Alice, suivis de leurs +témoins, pénétrèrent dans la sacristie. Le curé qui passait sa chasuble +et leur tournait le dos, ne les vit pas entrer. S'il les entendit, il ne +leur prêta aucune attention. Evrard fit signe aux témoins de le suivre, +et, tenant sa fiancé par la main, il s'approcha du prêtre aux pieds +duquel il s'agenouilla en disant: + +--Monsieur le curé, je prends mademoiselle Alice Cognard pour femme. + +Avant que le curé--il s'était retourné tout surpris--n'eût eu le temps +de dire un seul mot, Alice à qui Marc avait fait la leçon, s'cria à son +tour: + +--Monsieur le cure, je prends Monsieur Marc Evrard pour mari. + +--Mais en vérité... en vérité..., mes enfants, qu'est-ce que cela veux +dire? que me voulez vous? balbutia le curé ahuri. + +--Je prends mademoiselle Alice Cognard pour femme, reprit Marc. + +--Je prends Monsieur Marc Evrard pour mari, répéta la voix d'Alice. + +Evrard savait que dans certaines parties de l'Europe, surtout en +Italie, les mariages contractés de la sorte étaient tenus pour valides, +et il s'était servi de cet expédient pour aplanir tous les obstacles et +arriver plus sûrement et plus vite à son but. De son côté le curé +n'était pas sans savoir que l'église romaine regardait comme valides les +mariages ainsi contractés[34]. Aussi ajouta-t-il en revenant de sa +première surprise: + +--Relevez-vous, et pourvu que vous me puissiez constater votre identité +je bénirai publiquement votre union à l'église. + +[Note 34: "Ces sortes de mariages étaient alors et furent jusqu'à nos +jours tenus pour valides. Toutefois, comme on ne recourait à un tel +expédient que lorsqu'on avait trouvé quelque obstacle ou quelque refus +dans les voies ordinaires, les prêtres mettaient tous leurs soins à +échapper à cette coopération forcé; et quand un d'eux venait à être +surpris par un de ces couples accompagné de témoins, il tentait tous les +moyens possibles de lui échapper. Seulement du moment qu'il avait +entendu les paroles, le mariage était bel et bon et sacré comme s'il +avait été béni par le Pape." Manzoni, _Les Fiancés_] + +--Voici nos papiers, ils sont en règle, dit Marc Evrard. + +Plusieurs curieux, avertis d'avance par les témoins, envahissaient la +sacristie et ouvraient des yeux démesurés. Alice, qui sentait tous ces +regards fixé sur elle, rougissait jusqu'au front. Bien qu'un peu ému, +Marc donna au curé toutes les explications que celui-ci crut devoir lui +demander sur les circonstances que l'avaient placé dans l'obligation de +recourir à des moyens si peu ordinaires. Il lui démontra combien il +serait inutilement cruel et dangereux de leur refuser de ratifier par le +sacrement l'engagement solennel qu'ils venaient de prendre devant lui. +Le scandale ne serait-il pas plus grand s'il refusait d'unir +solennellement deux personnes qui venaient de se jurer d'être pour +toujours l'une à l'autre, et qui ne voudraient certainement plus se +séparer? Il conclut en disant qu'il n'y avait du reste point de temps à +perdre, bu qu'il s'attendait d'un moment à l'autre à être appelé à +combattre. + +Le curé se rendit à ces raisons et enjoignit aux deux fiancés d'aller +l'attendre à l'église. + +--Entrez par ici, leur dit-il, en désignant la porte de communication +intérieure, voulant leur éviter l'ennui de passer au milieu du groupe +d'indiscrets qui se pressaient en arrière de la sacristie. + +La cérémonie du mariage se fit comme à l'ordinaire, et une demi-heure +après mademoiselle Cognard était devenue madame Evrard devant Dieu et +devant les hommes. Les deux nouveaux époux retournèrent à la sacristie +pour signer l'acte de mariage, tandis que les curieux, dont le nombre +avait considérablement augmenté, sortaient de l'église en ayant bien +soin de se tenir tous prêts de la porte afin de voir repasser les +mariés. + +En ce moment une chaloupe, qui venait de traverser de Nicolet après +avoir bien fatigué sous la forte brise du nord-est qui soufflait ce +matin-la, atteignait le rivage, en face de l'église de la Pointe-du-lac. +Trois hommes montaient cette embarcation. Quand elle eut touché la +grève, l'un d'eux sauta à terre, et, après avoir payé les deux autres et +leur avoir signifié qu'ils n'eussent pas à l'attendre, il monta la rive +vers l'église. A la vue du rassemblement qui s'était fait aux abords de +la grand'porte, il sembla d'abord hésiter quelque peu; mais il se remit +aussitôt et dirigea ses pas du côté du groupe. C'était un étranger. En +l'apercevant, l'un de ceux qui formaient l'attroupement fit deux pas +vers lui; l'étranger le rejoignit et voyant à l'air obséquieux du paysan +qu'il en tirerait ce qu'il voudrait, il pris un louis, lui glissa dans +la main, et lui demanda en français mais avec un accent anglais assez +prononcé: + +--Peux-tu me dire, mon ami, si l'on a eu connaissance que deux jeunes +filles soient passées dernièrement par ici, en compagnie d'un jeune +homme et d'un autre de trente-cinq à quarante ans? + +--Il y a bien, en effet, Monsieur, deux jeunes filles ou femmes qui nous +sont venues d'en bas de Québec, à ce qu'on dit, à tel point qu'elles +sont encore ici, et que c'est Jean Gagnier qui les héberge. + +--Elles sont ici! s'écria l'étranger. + +--Oui, et depuis plusieurs semaines. C'est une bonne affaire pour +Gagnier, car il saura se faire payer leur pension un bon prix. Il y en a +une, la maîtresse, qui a bien de l'argent, à ce qu'il paraît. + +--Où demeure ce Gagnier? + +--Là-bas, voyez-vous, cette maison blanche à pignon rouge, avec une +rangée de peupliers en avant. Mais si vous voulez voir ces deux +demoiselles ou plutôt ces deux dames, puisqu'on dit que la servant avait +déjà son mari en arrivant ici, et que la maîtresse a aussi le sien, à +l'heure qu'il est, voici qu'elles vont bientôt sortir de l'église. + +--Comment! mariée, la maîtresse, dis-tu? + +--Oui, pardié! mais il faut dire qu'il n'y a pas longtemps, puisqu'ils +ne sont pas encore sortis de l'église, et que nous attendons ici les +nouveaux mariés pour les voir passer. + +Au même moment Marc Evrard, donnant le bras à sa femme, sortait radieux. +Lisette les suivait à distance. + +--Damnation! cria l'étranger, en anglais cette fois-ci. + +Cette exclamation dut dominer les rumeurs de la foule, car Evrard, sa +femme et Lisette tournèrent simultanément la tête du côté qu'elle était +partie. + +Lisette fut cependant seule à apercevoir celui qui avait poussé ce cri +involontaire. Elle pâlit. + +D'un bond l'étranger se jeta au milieu du groupe de paysans et releva le +collet de son manteau de panière à s'en cacher la figure. + +Alice jetait des regards inquiets du côté du rassemblement. + +--Les voilà, Monsieur, si vous voulez leur parler, dit le paysan à qui +l'étranger s'était adressé. + +--Silence! fit celui-ci en lui serrant le bras avec force. + +Les mariés s'éloignèrent en se dirigeaut vers la maison de leur hôte; ce +dernier les suivait avec l'autre témoin. + +L'étranger tira son interlocuteur à l'écart: + +--Veux-tu gagner de l'argent, beaucoup d'argent? lui demanda-t-il. + +--Pardine! je crois bien, répondit l'autre avec avidité. + +--Comment te nommes-tu? + +--Antoine Gauthier. + +--A quel parti appartiens-tu? + +--Quand les Bostonnais étaient les maîtres ici, j'étais pour eux. A +présent qu'ils sont partis je suis pour les autre, répondit effrontément +le paysan. + +--Voici bien le coquin qu'il me faut, pensa l'étranger.--Tu n'es donc +pas trop mal vu des Bostonnais? reprit-il. + +--Je crois bien, Monsieur; tout le temps qu'ils ont été ici je leur ai +rendu comme ça plusieurs petits services... que je me suis bien fait +payer, du reste. + +--Bien. As-tu un cheval et une voiture? + +--Oui, Monsieur. + +--Cours les chercher. Tu viendras me prendre à quelques arpents plus bas +que l'église. Je vas passer par la grève pour ne pas être vu des gens de +la maison Gagnier. Tu me conduiras aux Trois-Rivières. En chemin je +t'exposerai ce que j'attends de toi. Si tu me promets de m'obéir en tous +points je te compterai cinquante louis quand nous serons rendus aux +Trois-Rivières. Dans trois jours si tu m'as satisfait je t'en donnerai +encore autant, sinon plus. + +--Vous voulez rire de moi, Monsieur? + +--Est-ce que j'ai l'air d'avoir envie de rire? repartit l'étranger que la +rage étranglait. + +--Certes, au contraire, Monsieur. + +--Et bien, va! + +Gauthier partit comme une flèche. L'attroupement s'était dissipé; +l'étranger restait seul. + +--Ah! vous m'avez joué, s'écria-t-il avec un geste menaçant dirigé du +côté de la maison où Marc et Alice venaient d'entrer, et votre +réjouissance provient de ma défaite. Eh bien, votre bonheur ne sera pas +long! c'est James Evil qui vous le dit! + +Tout en grommelant de sourdes menaces il s'éloigna à grands pas. + +Evil qui, depuis le jour où Alice avait quitté Québec pour suivre Marc +Evrard, ne vivait plus que pour la vengeance, était monté aux +Trois-Rivières avec les troupes royales, bien décidé de tout tenter pour +rejoindre Evrard et le sacrifier à sa haine. Ignorant où était son +ennemi et pensant qu'Alice était avec lui, dans le dessein de les +retrouver il avait obtenu la liberté de quitter Trois-Rivières et +d'aller battre les campagnes, sous le prétexte de reconnaître la +position des Américains que leurs partisans disaient devoir bientôt +descendre en force vers la capitale pour y reprendre l'offensive. Comme +il savait que la division la plus avancée des troupes américaines +occupait Sorel, il s'était fait traverser sur la côte sud qu'il avait +remontée jusqu'à la rivière Saint-François. Après avoir failli tomber au +milieu de l'avant-garde de la division Thompson, il s'esquiva non sans +avoir appris, toutefois--dame rumeur se plaisant toujours à grossier les +événements--que toutes les forces américaines s'en allaient s'emparer de +la ville des Trois-Rivières et qu'elles traverseraient à la +Pointe-du-Lac. Il comptait bien que Marc Evrard se trouverait avec ce +corps d'armée; aussi ne songea-t-il nullement à pousser plus loin sa +reconnaissance et redescendit-il en toute hâte à Nicolet, tout en +ruminant le moyen de faire tomber les Américains dans une embuscade, et +de s'emparer de la personne de Marc Evrard. Il avait déjà formé le plan +de s'aboucher avec quelque habitant de la Pointe-du-Lac lorsqu'il aborda +en cet endroit. Ce qu'il y vit ne fut pas de nature à calmer le +paroxysme de sa rage. Un instant il songe à se précipiter sur Evrard et +à le poignarder sous les yeux de sa femme. Mais il se ravisa aussitôt en +pensant à ce que ce dessein offrit de dangereux dans son +accomplissement, et se contint devant la perspective d'une vengeance +plus raffinée. + +Lorsque Gauthier le rejoignit avec sa voiture, Evil était tout souriant. +Il sauta vivement sur le siège, à côté du conducteur, qui, sur l'ordre +impératif qu'il reçut, lança son cheval à toute vitesse dans la direction +des Trois-Rivières. + +--Mon Dieu! disait en ce moment Alice qui se pressait palpitante +d'effroi sur la poitrine de son époux, c'est lui, c'est Evil... Lisette +l'a reconnu! + +--Qu'importe? cher ange! répondit Evrard qui la serra dans ses bras en +laissant tomber sur elle un regard de tendresse ineffable, où se lisait +aussi la fière résolution de se défendre vaillamment le cher trésor +qu'il avait eu tant de peine à conquérir, qu'importe qu'il soit ici ou +ailleurs? Ne suis-je pas toujours là, maintenant, pour te défendre? + +--Oh oui! toujours, n'est-ce pas? Je te suivrai partout. Jamais tu ne me +laisseras seule? + +--Non, jamais plus, ma bien-aimée! + +Les chers enfants ayant bien des choses à se dire, le lecteur voudra +bien se retirer discrètement avec nous et les laisser tout entier à leur +bonheur. + +Dans le cours de la nuit suivante, dix-huit cents Américains, sous le +commandement du général Thompson, traversèrent de Nicolet à la +Pointe-du-Lac. Leur dessein était d'attaquer Trois-Rivières à +l'improviste, et ils avaient formé le plan de passer, la même nuit, par +les bois pour arriver sur la ville du côté nord du Coteau +Sainte-Marguerite. Les nommés Larose et Dupaul[35] qu'ils avaient pris +pour guide et qui se tenaient à l'avant-garde ne connaissaient pas bien +les bois qui s'étendaient au nord du coteau, et ne savaient vraiment +trop comment s'y prendre pour arriver inaperçus en arrière de la ville +par le chemin que nous venons d'indiquer. Comme ils débarquaient de l'un +des premiers bateaux qui venaient de prendre terre à la Pointe-du-Lac, +ils entrevirent à la faveur des premières clartés de l'aube, un homme +de leur connaissance, Antoine Gauthier, qui rôdait sur le rivage. + +[Note 35: Mémoire de Berthelot.] + +--Tiens, dit Dupaul, voilà bien Antoine Gauthier, tâchons qu'il nous +aide à sortir d'embarras.--Antoine, hé! viens donc par ici, qu'on te +parle un peu. + +L'autre s'approcha mais avec si peu d'empressement que les deux guides +crurent s'apercevoir qu'il ne serait pas aisé de persuader à Gauthier de +marcher avec eux. + +--Dis donc, Antoine, fit Larose, es-tu toujours pour la bonne cause? + +--Oui, si vous entendez celle du plus fort. C'est toujours la meilleure, +mon vieux. + +--A ce compte-là tu tiens à présent pour les Anglais? + +--Oui, depuis qu'ils sont les maîtres ici et que les Bostonnais ont le +dessous. + +--Alors tu seras avant longtemps de nouveau pour nous. + +--Comment ça? demanda Gauthier que prit l'air le plus niais qu'il put +trouver. + +--Combien y a-t-il d'Anglais aux Trois-Rivières à l'heure qu'il est? + +--Sept mille! [36] + +[Note 36: Mémoire de Berthelot.] + +--Rien que ça! repartit Larose avec effronterie. Eh bien, apprends, mon +vieux qu'avant demain il y aura dix mille Américains devant +Trois-Rivières. + +--Pas possible! s'écria Gauthier avec un geste d'étonnement accompagné +d'un air de crédulité bien marqué. + +--C'est comme je te le dis. Aussi fais-tu mieux de rechercher +aujourd'hui l'amitié des vainqueurs de demain. C'est le bon temps de +lâcher les autres. + +--Vous avez beau dire, reprit Gauthier en redevenant incrédule, vous +n'êtes pas encore les maîtres. + +--N'aie pas peur, mon vieux, c'est tout comme. Tiens écoute, Antoine, tu +serais bien bête de rester avec des gens sur lesquels nous marcherons +demain. Et puis, si tu veux, il y a ici pour toi de l'argent à gagner. + +--Peuh! + +--Ne fais pas le dégoûté. Sais-tu combien nous avons pour guider les +Bostonnais jusqu'aux Trois-Rivières? Dix louis chacun, mon vieux. Hein! +qu'en dis-tu? + +--Sacrédié! + +--Ah! ah! c'est assez joli, n'est-ce pas? Veux-tu en gagner autant cette +nuit? + +--Moi?... + +--Oui, toi. Écoute: le général Thompson nous avait demandé de mener les +troupes à la ville par le chemin du roi. Notre argent était facile à +gagner. Mais ne voilà-il pas qu'il s'est avisé cette nuit d'attaque la +ville par surprise, et de passer en arrière du Coteau Sainte-Marguerite, +pour arriver sans être vu sur la place. Cela nous met dans l'embarras, +puisque ni Dupaul, qui est de Machiche, ni moi qui suis de la +Rivière-du-Loup[37], ne connaissons le bon chemin à prendre à travers les +bois. Veux-tu nous servir de guide, tu seras payé comme nous? + +[Note 37: Mémoire de Berthelot] + +Après s'être fait prier suffisamment, Antoine Gauthier finit par +accepter un office pour lequel il était du reste grassement payé par le +capitaine Evil. C'était un rusé compère! + +Sur les quatre heures du matin, au moment où les troupes, après avoir +mis pied à terre, se formaient en ligne et allaient se mettre en marché, +trois personnes sortirent de la maison de Jean Gagnier. A distance on +aurait dit trois hommes, à en juger par leurs vêtements. Mais à mesure +qu'ils se rapprochaient la démarche du plus petit vous eût semblé étrange. +Non, certes, ce n'était point là l'allure libre et le pas dégagé d'un +homme. Le pied ne se relevait pas brusquement de terre, mais y glissait +plutôt, et les hanches, plus développés que celles d'un homme, ondoyaient +à chaque pas avec une grâce toute féminine. + +Aussi devrons-nous avouer que ce jeune gentilhomme n'était autre que +madame Alice Evrard qui avait tant bien que mal accommodé à sa taille un +costume complet de son mari. Celui-ci l'accompagnait, suivi de Célestin +Tranquille, qui venait de débarquer et de signifier bel et bien à madame +Lisette, son épouse, qu'elle eût à rester à la maison pour y attendre +son retour. + +Une pluie froide et frappée par un fort vent de nord-est tombait +diagonalement en leur fouettant la figure. + +--Quelle folie tu commets de m'accompagner! dit Marc à sa femme avec un +tendre accent de reproche. Tes pauvres petits pieds, qui piétinent dans +cette affreuse boue, pourront-ils résister à tant de fatigue? Pourquoi ne +pas rester... + +--Pourquoi? Monsieur, pourquoi? repartit Alice, parce qu'en votre +absence certain personnage que vous connaissez et qui n'est sans doute +pas loin d'ici à cette heure, voudra certainement venir présenter à votre +femme des hommages dont elle n'a que faire, ni vous non plus, j'imagine. + +--Oh! viens, viens! repartit Marc qui saisit le bras de sa femme Tu as +cent fois raison, plutôt la mort ensemble! + +Et il doubla le pas du côté de sa compagnie, que Tranquille venait de +lui indiquer. + +L'instant d'après la colonne s'ébranla en remontant vers le coteau +Sainte-Marguerite. Les curieux que le bruit avait appelés sur les lieux +virent quelque temps cette longue ligne noire onduler sur le versant de +la colline comme un monstrueux serpent, et puis se perdre graduellement +dans le brouillard qui voilait le sommet embrumé du coteau. + + + + + CHAPITRE DIX-HUITIÈME + + LUTTES SUPRÊMES + + +Au moment où les Américains laissaient la Pointe-du-Lac pour s'enfoncer +dans les bois, un homme, auquel Gauthier avait, en passant, fait un +signe d'intelligence, s'était élancé à cheval et avait gagné +Trois-Rivières au galop. C'était un capitaine de milice nommé +Landron[38]. + +Il arriva sur les sept heures à la ville et piqua droit au logis du +général Fraser qu'il fit éveiller sur le champ pour le prévenir de +l'arrivée des Américains qu'on n'attendait pas si tôt. Fraser fit +immédiatement battre la générale pour rassembler les troupes qui +comptaient sept mille hommes; différents piquets furent placés aux +endroits par lesquels les Bostonnais pouvaient se rendre à la ville, +entre autre à la Croix-Migeon, "hauteur qui commande la place et les +environs".[39] Le général Nesbitt fut mis à la tête d'un détachement pour +aller prendre les Américains en queue, tandis que le major Grant +s'emparait d'un pont, afin de les empêcher de se sauver par la +Rivière-du-loup. + +[Note 38: Mémoire de Berthelot.] + +[Note 39: Voyez Berthelot et les curieux mémoires de Laterrière.] + +Malgré toute la promptitude qu'on apporta à exécuter ces manoeuvres, il +est certain que les Bostonnais fussent arrivés à la ville à +l'improviste, si leur prétendu guide, Antoine Gauthier, n'eût as su +ménager aux Anglais le temps de se préparer à se défendre. Il feignit de +s'égarer, allongea la route des Américains, en leur faisant faire +d'inutiles détours, et retarda leur marche en les conduisant par des +sentiers impraticables. Aussi ne fut-ce que vers huit heures que +Gauthier parvint, avec sept ou huit Bostonnais que formaient une +avant-garde, au pied du coteau Sainte-Marguerite, quelques arpents au +nord de la commune. Le chevalier de Niverville, avec un piquet de douze +volontaires les aperçut, courut au-devant d'eux, et, après un rapide +engagement, les fit tous prisonniers. + +Au premier coup de feu, Gauthier s'était jeté à plat ventre pour éviter +d'être atteint par les balles. L'empressement qu'il mit à se rendre, et +la faveur avec laquelle il fut accueilli, prouva aux Américains que cet +homme les avait joués. + +Au même instant, le gros des troupes américaines parut sur la hauteur, +tandis que le général Fraser, prévenu de leur arrivée, courait à leur +rencontre avec les forces anglaises. + +La bataille s'engagea par une fusillade assez bien nourrie, mais qui des +deux côtés tua peu de monde. + +Les Américains arrivaient massés en colonne. Le général anglais, dont +les forces étaient presque deux fois aussi considérables que celles des +Bostonnais, fit déployer ses troupes en ligne, avec deux hommes de front +afin de cerner l'ennemi. Pendant que l'aile droite et l'aile gauche de +la division anglaise avançaient à la course en se repliant l'une vers +l'autre, le centre marchait au pas, tout en répondant vivement au feu +des ennemis. D'attaqués qu'ils devaient être les Anglais se faisaient +assaillants. + +Lorsque les troupes anglaises ne furent plus qu'à une demi-portée de +fusil, les Bostonnais, qui avaient compté prendre par surprise et en +plus petit nombre, commencèrent à reculer, malgré les cris de leur +commandant Thompson qui les voulait pousser en avant. Ceux de +l'arrière-garde furent les premiers à de débander pour gagner la lisière +du bois; d'autres les suivirent, et une fois la panique déclarée, le +gros de l'armée américaine emboîta le pas derrière les premiers fuyards. + +Il ne resta bientôt plus sur le terrain que deux cents hommes, à la tête +desquels se tenaient le général Thompson, le colonel Irwin, le +capitaine Evrard et quelques autres, tous désireux de disputer jusqu'au +bout la victoire aux Anglais. + +Marc Evrard combattait sous les ordres du colonel Irwin. A son côté +était Tranquille que chargeait son arme, tirait, et descendait son homme +à chaque coup de fusil, avec une régularité mécanique. Tous deux +faisaient un rempart de leur corps à la pauvre Alice dont toute la +crainte était de voir son mari tomber sous une balle anglaise. Quant à +son propre péril, elle ne paraissait y songer nullement, et le +sifflement des balles ne semblait la préoccuper q'en autant qu'elles +passaient près de son mari. + +--Quelle brave petite femme tu fais, lui dit Evrard en remarquant ce +sang-froid extraordinaire chez une femme aussi délicate! + +Tu m'emmèneras donc encore? lui demanda-t-elle en se penchant à son +oreille, et profitant d'un nuage de poudre que les enveloppait, pour +embrasser son mari sur le cou. + +--Oui... si nous en revenons. + +--Nous allons être pris comme dans une souricière, dit Tranquille. +Écoutez, monsieur Marc, ce serait folie de votre part que de vouloir +rester plus longtemps. Il faut décamper. Vous n'avez rien de bon à +attendre ici. Songez plutôt à madame. Seulement attendez un peu, pour +filer, que les deux lignes anglaises se soient jointes derrière nous. +Autrement, il vous faudrait essuyer le feu des deux files à la fois, et +vous seriez tué bien sûr. Quand la chaîne de ces gredins-là se sera +refermée derrière nous, je me chargerai de vous ouvrir leurs rangs. +Alors vous profiterez de l'éclaircie pour i passer avec madame. Il leur +faudra se retourner, si toutefois ils en ont le temps; alors ils vous +ajusteront mal et vous manqueront. Les voici qui arrivent. Faites +attention à la petite machine que je vais faire jouer contre eux, et +profitez du bon moment. Quant à moi, vous me laisserez faire, je saurai +bien me tirer d'entre leurs pattes. + +Tranquille enleva de son cou une grosse corne de buffle pleine de +poudre, en versa une demi-charge sur un chiffon de papier qu'il avait +sur lui, roula ce papier en forme de fusée qu'il introduisit dans le +goulot de la corne, et, ramassant une bourre qui fumait à ses pieds, il +se mit à en raviver le feu. + +Les deux ailes ennemies se rejoignaient. Alice qui s'était retournée de +leur côté jeta un cri. + +--Quoi! es-tu blessée?... demanda Marc. + +--Non, c'est lui, toujours lui! dit-elle en montrant le capitaine Evil +qui commandant la dernière compagnie de l'aile gauche. + +Evil aussi les avait aperçus, et les désignait avec agitation aux +soldats qui l'entouraient. + +--Je m'en vas te griller les crocs, mon maudit Anglais, grommela +Tranquille. Attention, Monsieur Marc! Je vais jeter ma corne à poudre +dans le tas. Profitez du moment qu'elle viendra de crever pour passer +au milieu des _goddams_ abrutis par l'explosion. + +Il approcha la bourre enflammée de la fusée qui prit feu en pétillant, +balança un instant la corne au-dessus de sa tête et la lança de toutes +forces vers James Evil. + +Le projectile s'embrasa et éclata en tombant aux pieds du capitaine qui +disparut avec sa compagnie dans un nuage épais de fumée. + +--En avant! cria Tranquille. + +Marc avait saisi sa femme par la main. Il courut avec elle à l'endroit +où la corne, en éclatant, avait fait ouvrir les rangs de la ligne +anglaise. + +Evil que la violence de l'explosion avait renversé se relevait à moitié +roussi, lorsqu'il entrevit passer deux ombres à travers la fumée. Il +allongea le bras droit et porta un fort coup de pointe de son épée à +l'un des fuyards que la fumée lui empêcha de reconnaître Il sentit que +le coup avait fermement porté; l'arme avait dû pénétrer avant dans les +chairs, car elle était teinte de sang. + +Avant que Evil eut pu constater quels étaient ceux des rebelles qui +venaient de s'y frayer un passage, un homme, un colosse, tomba comme une +trombe au milieu de la compagnie. C'était Célestin Tranquille qui +protégeait la retraite de ses maîtres. Il tenait son fusil par le canon +et faisait le plus terrible des moulinets avec la crosse de son arme. +Autour de lui, les hommes tombaient comme des épis sous la main du +faucheur. Il était superbe. + +La fumée commençait à se dissiper, et Tranquille, qui dominait la ligne +anglaise de toute sa tête aperçut au loin Marc Evrard qui fuyait avec sa +femme. Mais, tout en assommant un Anglais, il fronça le sourcil et +grommela: + +--Les gredins ont dû blesser mon maître; il trébuche. + +--Par Dieu! saisissez cet homme! cria le capitaine à ses gens qui +s'étaient écartés à une distance respectueuse de Tranquille. Qu'on le +prenne vivant! + +Au même instant, comme il jetait les yeux par l'éclaircie que formaient +les rangs entr'ouverts, il aperçut son heureux rival qui s'enfuyait au +sommet du coteau. + +--Par satan! vociféra-t-il, feu sur ces maudits!... Arrêtez celui-ci! + +Il était hors de lui, il criait des mots sans suite, et ses soldats ne +savaient auquel de ses ordres obéir. + +--Lâches que vous êtes! avez-vous donc peur d'un seul homme? cira-t-il +en écumant. + +Stimulés par les reproches de leur chef, une dizaine de soldats se +jetèrent sur ce pauvre Tranquille, qui s'était sacrifié pour ses +maîtres, et parvinrent à le désarmer, mais non sans avoir vu trois ou +quatre des leurs assommés mordre la poussière. + +--Enfin, je te tiens, canaille! dit Evil en lui montrant le poing. Cette +fois-ci tu ne m'échapperas pas, et ton cou va sentir au bout du gibet la +pesanteur de ton corps! + +--Vous m'avez déjà dit cela, répondit Célestin, et je ne m'en porte pas +plus mal... + +--Oh! mais cette fois-ci tu vas me payer toute ta dette. Quant aux +autres je les reverrai avant longtemps. + +--Bah, c'est encore drôle! repartit Tranquille en haussant les épaules. + +Evil songea bine un instant à se lancer, avec quelques soldats à la +poursuite d'Evrard; mais outre qu'il ne pouvait quitter son poste ne un +pareil moment, c'eût été folie de sa part que de s'aventurer dans les +bois où fourmillaient les Américains fugitifs. + +C'est ainsi que fur remportée sur les rebelles cette facile victoire. +Les Anglais reprirent glorieux le chemin de la ville, emmenant +prisonniers le général Thompson, le colonel Irwin, et deux cents +soldats. A trois heures de l'après-midi, les Américains avaient perdu en +outre vingt bateaux et huit canons. + +Le général Carleton arriva aux Trois-Rivières à six heures du soir. "Il +fit venir Gauthier, et après l'avoir interrogé sur la manière dont il +avait trompé les Américains, il lui dit qu'ils auraient eu droit de le +pendre pour n'avoir pas rempli ses engagements avec eux. Cette +observation peut paraître étrange à plusieurs, ajoute Berthelot, à qui +nous empruntons ce détail, mais je la transmets telle qu'on me l'a +racontée." + +Le premier soin du capitaine en arrivant à la ville fut de faire +Conduire Tranquille au corps-de-garde de la caserne où lui-même avait son +logement. On enferma le prisonnier dans un caveau sans fenêtre et dont +la seule issue était une porte auprès de laquelle Evil posa une +sentinelle qui, sur sa vie, devait répondre du captif. + +Ayant appris que le gros de l'armée américaine avait fait sa retraite +dans un bois marécageux qui s'étendait en arrière du coteau, et +prévoyant que les malheureux y mourraient de misère et de faim, par un +sentiment d'humanité que les _loyalistes_ zélés blâmèrent beaucoup dans +le temps[40], le général Carleton se décida d'abandonner la possession de +ce pont dont l'occupation par les troupes anglaises empêchait les +Américains de batte en retraite vers Rivière-du-Loup. + +[Note 40: "Je ne sais, dit Berthelot, ce qu'on doit le plus blâmer, ou de +la témérité et de l'impéritie des Américains dans cette expédition +contre les Trois-Rivières, ou de la mollesse du général Carleton qui les +laissa échapper des marécages où il pouvait les forcer si facilement à +mettre bas les armes, et qui favorisa leur fuite: Quelle réponse eût-il +faite si on lui eût demandé _pourquoi il sauvait les armées du +Congrès?_"] + +L'un des premiers Evil apprit cette détermination du général. Tout en +dissimulant le dépit que lui causait une mesure qui s'opposait à ses +idées de vengeance, il obtint de Carleton d'aller porter lui-même au +major Grant l'ordre d'abandonner le pont et de se replier sur +Trois-Rivières. + +James Evil se mit en route avec Gauthier son âme damnée; chacun d'eux +avait un fusil et des munitions. + +Quand ils arrivèrent au pont, le détachement du major Grant se préparait +à repousser l'attaque d'un parti d'Américains que l'on voyait s'agiter +sous les bois, à quelque distance. Il semblait évident que les +Bostonnais aux abois voulaient tenter un coup de main pour forcer le +passage. + +Evil remit son message à Grant qui ne dissimula point sa mauvaise humeur +en en prenant connaissance. + +--Mais, grommela-t-il, ma retraite va tout à fait avoir l'air d'une +fuite devant l'ennemi! + +--Que voulez-vous, répondit Evil en haussant les épaules, ce sont les +ordres du général! + +--Qu'il prenne alors la responsabilité de ceci! repartit brusquement le +major--Soldats, formez les rangs! Arme au bras.--Eh bien, Evil, que +diable faites-vous là, est-ce que vous ne venez pas avec nous? + +En ce moment Evil et Gauthier s'éloignaient de quelques pas et, se +baissant vers le sol, gagnaient une touffe épaisse de broussailles qui +se dressait à une dizaine de pas de la tête du pont et à cinquante pieds +du chemin. + +--J'ai une mission à remplir ici, répondit Evil qui se tourna vers le +major, et je profite de l'instant où vous m'entourez, pour me glisser +dans ce buisson, sans que ces chiens de rebelles m'aperçoivent. Il faut +que je les voie défiler. + +--Mais s'ils vous surprennent, ils vous casseront la tête! + +--C'est mon affaire. + +--Que le diable vous garde, si vous voulez faire cette folie! + +Evil et Gauthier disparurent dans le buisson. + +--Par file à droite, en avant marche! commanda le major dont le +détachement partit au pas dans la direction des Trois-Rivières. + +Une demi-heure s'écoula sans que le capitaine et son compagnon +entendissent aucun bruit. N'osant sortir de leur cachette, de peur +d'être aperçus, ils attendaient avec patience. Enfin ils virent un +Américain qui s'avançait prudemment en éclaireur. + +Les Bostonnais s'étaient aperçus de la retraite du détachement anglais, +et l'un des leurs se hasardait à venir reconnaître les abords du pont +afin de constater si les Anglais en étaient bien tous partis. + +Cet homme, le doigt sur la détente de son fusil, le corps penché en +avant, l'oeil inquiet, scrutait tous les accidents du terrain, prêt à +faire feu et à lever le pied à la moindre alerte. Arrivé en face de la +touffe de broussaille, il hésita quelque peu et la sonda du regard. Mais +sans doute il se fit la réflexion que ce buisson était trop petit pour +cacher des ennemis, et passa outre. Rendu au pont, il regarda rapidement +à droite et à gauche, sembla se rassurer, se redressa, se pencha sur le +garde-fou pour sonder de l'oeil le lit de la rivière, jeta un regard +attentif sur le chemin désert qui s'étendait de l'autre côté du pont, +poussa un grand soupir de satisfaction, jeta son fusil sur l'épaule et +regagna d'un pas leste et assuré la lisière du bois où l'attendaient ses +camarades. Ceux-ci qui le virent revenir sain et sauf lui crièrent de +loin. Il leur répondit à distance en agitant joyeusement son chapeau. + +--Attention, maintenant, dit Evil à Gauthier. Tu connais Evrard et sa +femme pour les avoir vus à la Pointe-du-Lac. Examine bien tous ceux qui +vont passer; si tu l'aperçois, feu sur lui. Ajuste bien, de mon côté je +vais faire bonne garde, il ne nous échappera pas. Tu sais que la +récompense en vaut la peine. Du reste c'est un rebelle et la chose est +de bonne guerre. Aussitôt que nous aurons vu tomber notre homme, nous +nous laisserons glisser entre les broussailles qui hérissent le bord de +la rivière, que nous remonterons à la course en gagnant le bois. Mettons +bien nos armes en position et prête à tirer, afin de ne faire, avant le +moment de l'action, aucun bruit qui nous trahisse. + +Couchés tous les deux à plat ventre, leur fusil à terre la crosse à +l'épaule et la gueule du canon tournée vers le chemin, ils attendaient, +immobiles et retenant leur souffle. + +De la position qu'ils occupaient ils commandaient plusieurs arpents de +chemin, et pouvaient examiner d'avance chacun de ceux qui allaient +passer. Bientôt apparut l'avant-garde amèricaine. Elle approchait au pas +et prête à faire feu; l'éclaireur était à a tête. Quelques-uns des +Bostonnais jetèrent en passant un regard soupçonneux du côté de la +touffe de broussailles. Mais sur un mot de l'éclaireur, ils passèrent +outre. Ceux qui suivaient ne s'en inquiétèrent pas davantage et +s'engagèrent sur le pont en toute confiance, à la suite des premiers. + +Pendant plus d'une heure tous ceux qui défilèrent marchaient asses +lestement, quoiqu'ils dussent être exténués. Ensuite vinrent les +traînards moins endurcis à la fatigue que les autres, et puis enfin +quelques éclopés que leur blessure n'empêchait pas de marcher; ils se +traînaient avec peine et ne s'aidaient qu'entre eux, ceux qui étaient +ingambes se dépêchant de prendre de l'avance et ne songeant qu'à leur +propre sûreté[41]. + +[Note 41: "Leur fuite des Trois-Rivières fut si précipitée qu'ils +abandonnèrent leurs blessés dans les bois." Quelques-uns furent +recueillis et soignés par les Canadiens; mais beaucoup périrent dans la +forêt, où ils s'étaient égarés. Mémoire de Berthelot. Voyez aussi les +Mémoires de Laterrière.] + +--Voici le moment de redoubler d'attention, souffla Evil à Gauthier. +Comme sa femme est avec lui--je l'ai reconnue pendant le combat malgré +son déguisement--ils sont tous les deux sans doute parmi les traînards. +D'ailleurs il est blessé, je le sail. Mon épée est encore toute teinte +de sang. + +Pendant une heure encore il passa beaucoup de ces misérables blessés +perdant plus ou moins leur sang et leur vie sur le chemin. Et puis la +route se fit déserte et silencieuse. Il pouvait étre alors une heure de +l'après-midi. + +--Il n'est point passé, donc il est resté dans le bois, gronda Evil en se +levant. Il faut le retrouver. En route, nous allons battre la forêt et +gagner Trois-Rivières, en passant par le chemin que les autres ont suivi +pour venir ici. Tu connais cela toi, guide-moi. Nous avons des munitions +et des vivres, allons. + +Gauthier désarma son mousquet, le jeta sur son épaule, et tous deux +dirigèrent leurs pas vers l'endroit de la forêt d'où les Américains +étaient sortis. + +Voici, pendant ce temps, ce qui se passait au corps-de-garde où +Tranquille avait été retenu prisonnier. Réjouis de leur victoire tous +les soldate étaient en liesse. Les officiers venaient de leur faire +distribuer une double ration d'eau-de-vie. + +C'était l'heure du dîner. De l'étroit et sombre cachot où il était +enfermé, Tranquille pouvait ouïr les joyeux propos et le cliquetis des +fourchettes et des verres. A plusieurs reprises, il avait eu +connaissance que des camarades du soldat en faction lui avaient apporté +à boire. Bientôt même il entendit la sentinelle, un peu excitée par ses +libations répétées, fredonner une chanson joyeuse. + +--Mon homme me semble de bonne humeur, voici le moment de l'appeler, +pensa Tranquille. + +Il frappa trois coups dans la porte. Le soldat qui marchait de long en +large, s'approcha et vint ouvrir. + +--J'ai soif! lui dit Tranquille. + +L'autre, qui ne comprenait pas le français et que l'obscurité qui +régnait dans le caveau empêchait de bien apercevoir le prisonnier, se +pencha en dedans de la porte entrebâillée. + +Cinq doigts d'acier se cramponnèrent à son cou, tandis qu'une main le +tirait dans le caveau. Sans lâcher la gorge du soldat, Tranquille lui +asséna de son autre main fermée deux formidables coups de poings dans la +poitrine, et un dernier, vrai coup de massue, en plein sur le crâne. Le +malheureux tomba tout d'une pièce et perdit connaissance avant d'avoir +pu jeter un cri. Tranquille lui enleva sa giberne pleine de cartouches, +la passa à son cou, saisit le fusil de factionnaire, et s'élança hors du +caveau. + +La porte de sortie donnait sur la salle à dîner du corps-de-garde. Il ne +fallait pas songer à s'en aller par-là. Et pourtant il n'y avait pas de +temps à perdre, au même instant on l'apercevait de la salle. Il avisa +une fenêtre, reconnut d'un coup d'oeil qu'elle n'était point garnie de +barreaux de fer, l'enfonça d'un coup de pied, et, au milieu des éclats +de verre et des débris de toutes sortes, qui volaient autour de lui, au +bruit des clameurs forcenées des soldats, il sauta dans la rue. D'abord +il courut quelques pas droit devant lui, puis s'orienta, pris ses +longues jambes à son cou et s'élança du côté de la campagne. + +Une dizaine de soldats s'étaient jetés à sa poursuite sans avoir eu le +temps de prendre leurs armes, espérant le devancer à la course. Mais les +pauvres diables ne savaient point qu'ils avaient affaire au plus agile +coureur des bois qui ait chassé l'orignal de nos forêts. + +A chaque bond qu'il faisait, Tranquille gagnait un pas sur ses +poursuivants. Enfin il atteignit l'extrémité de la ville, sauta dans les +champs où il secoua joyeusement la tête en aspirant l'air libre. Ses +bondissements étaient joyeux et puissants comme ceux d'un fauve qui a +rompu les barreaux de sa cage et dévore l'espace qui le sépare de la +liberté. + +Lassés bientôt de leur inutile poursuite, les soldats s'arrêtèrent, et +ahuris, le virent grimper au haut du coteau Sainte-Marguerite et +s'enfoncer dans la forêt. + +Maintenant il faut nous reporter au jour précédent, aussitôt après la +bataille. Comme ils s'enfuyaient tous deux en remontant le versant du +coteau, Alice remarqua plusieurs fois que son mari chancelait. + +--Es-tu blessé, dis-moi? lui demanda-t-elle à plusieurs reprises. + +Mais lui, qui tenait sa main crispée autour du bras de la jeune femme, +fuyait toujours, tout en la maintenant à son côté pour l'empêcher de le +regarder en face. + +--Non, non! disait-il avec énergie. + +Ce fut ainsi qu'ils gagnèrent le bois où ils s'enfoncèrent en courant +toujours. Ils firent plusieurs arpents, sans s'arrêter une minute. Mais +peu à peu Marc semblait perdre de sa vigueur. Plus incertain son pas se +ralentissait. Alice sentit enfin que les doigts qui retenaient se +desserraient brusquement, et s'aperçut qu'il allait tomber. Elle voulut +le retenir; mais Evrard ploya sur ses jambes sans force, et s'abattit +lourdement sur le sol en entraînant sa femme avec lui. + +--Mon Dieu! Marc, qu'as-tu donc? s'écria-t-elle. + +En le regardant, elle jeta un cri de terreur et appuya ses doigts fermés +sur la poitrine du jeune homme, d'où s'échappait un flot de sang. + +L'épée du capitaine Evil avait percé le sein d'Evrard en pénétrant dans +le poumon droit. + +--Il va mourir mon Dieu! fit-elle avec un cri de désespoir qui retentit +sous le dôme des grands arbres--Marc! je t'en prie, réponds-moi! +criait-elle affolée. Tout ce sang... Sa vie qui s'en va, Seigneur Dieu! +A l'aide! Au secours!... Mais ses clameurs se perdaient sous les bois et +l'écho désespérant répondait seul à sa voix. + +Après une faiblesse de quelques minutes, Marc un peu soulagé par +l'hémorragie et ranimé par les accents déchirants d'Alice, ouvrit des +yeux hagards. En reprenant peu à peu ses sens, il arrêta ses regards sur +sa femme avec un sentiment indicible d'angoisse. + +Elle dévorais ses gestes et aspirait chacun de ses soupirs. + +--Oh! ne meurs pas, je t'en prie, Marc! Sauvez-le, mon Dieu! Tuez-moi, +mais qu'il vive lui, Seigneur! + +--Alice, soupira le blessé, je t'en prie... ne te désespère pas +ainsi!... Tâche plutôt... d'arrêter mon sang... + +L'effort qu'il faisait pour parler produisait un affreux gargouillement +aux lèvres de la blessure, ou la crépitation du sang chassé par +l'expiration rendait de sinistres plaintes. + +--Mais, comment l'arrêter ce sang? Marc, dis-moi comment!... + +--Du linge... plusieurs plis... bander la poitrine. + +Sa voix faiblissait, faiblissait. + +De ses mains ensanglantées, Alice arracha plutôt qu'elle n'ouvrit le +gilet qui couvrait sa poitrine, et déchira sa chemise en lambeaux +qu'elle replia plusieurs fois. Quand elle jugea que la compresse était +assez épaisse, elle l'appuya sur la blessure. Tout en l'y maintenant de +sa main gauche, elle défit de la droite sa ceinture que retenait +l'épée, la remonta sous les bras, en ramena les extrémités sur la +poitrine où elle les rejoignit, passa dans la boucle d'argent l'autre +bout de le ceinture qu'elle serra fortement en l'arrêtant ensuite avec +soin. + +Le blessé avait fermé les yeux. Petit à petit, sa respiration redevint +plus réguliére et plus forte, et le sang vint colorer un peu ses joues +pâlies. + +Agenouillée près de son mari, ses maintes jointes pour une muette +prière, anxieusement penchée sur le corps inerte du blessé, Alice +restait plongée dans une stupeur profonde. + +Les bruits du combat avaient cessé. L'on n'entendait plus au loin que +les derniers roulement des tambours battant la retraite glorieuse des +vainqueurs. Au-dessus des deux infortunés les feuillages naissants +frémissaient gaiement sous un joyeux rayon de soleil qui, sortant tout à +coup des nuées pluvieuses du matin, venait réchauffer les bourgeons +nouvellement éclos et refroidis par l'orage de la nuit. Effrayés quelque +temps par le fracas de la bataille, les oiseaux reprenaient, maintenant +leur amoureux babil et se poursuivant sur la cime odoriférante des +arbres. + +C'était le printemps qui chantait la renaissance de l'année, le joyeux +murmure de la vie à côté du râle de la mort. Impassible dans son +irrésistible vitalité, la nature continuait le travail fécond de son +incessante reproduction. + +Une heure ou deux, peut-être plus encore, s'écoulèrent sans que Marc +donnât d'autre signe de vie qu'une respiration faible et parfois +embarrassée Toujours agenouillée près de lui, Alice restait immobile +comme une froide statue veillant sur un tombeau. + +Le soleil allait disparaître derrière les arbres, lorsque le blessé +s'agita faiblement. Alice se pencha sur lui en épiant avec avidité ce +premier indice de retour à la vie. + +--Que veux-tu, Marc? fit-elle en appuyant avec passion ses lèvres +froides sur la bouche brûlante de son mari. Réponds-moi, mon ami. + +L'ardent contact de cette bouche glacée sur ses lèvres fiévreuses +acheva de tirer le jeune homme de son évanouissement. + +--...De l'eau, j'ai soif... je brûle, fit-il en ramenant sa main sur sa +poitrine. + +Alice jeta autour d'elle un regard désespéré. + +--Attends un peu, mon ami, je m'en vais tâcher d'en trouver, +répondit-elle en dardant un long regard vers le ciel. + +Elle se mit en quête, furetant les buissons, scrutant les rochers pour +y découvrir un mince filet d'eau. Mais après une battue d'une +demi-heure, elle s'en revenait la mort dans l'âme et sans avoir pu +trouver une goutte d'eau, lorsqu'elle avisa un méchant cassot d'écorce +qui avait été jeté sur le bord d'un sentier par quelque passant. +Tremblant de peur de voir sa dernière espérance déçue, elle s'approcha +et sentit son coeur palpiter d'une joie immense en apercevant quelques +gouttes d'eau, deux trois gorgées à peine, au fond du cassot. Elle +s'empara de ce vase primitif, bien plus précieux pour elle en ce moment +que s'il eût été d'or pur, et marchant avec une extrême précaution, de +crainte de perdre une seule gutte du précieux liquide, elle s'approcha +de l'endroit où gisait Evrard. + +Il avait les yeux ouverts. Au bruit des pas d'Alice il se dressa même à +demi sur son séant. + +--Ah! c'est toi!... fit-il avec un grand soupir de satisfaction. Tu as +été bien longtemps... + +--Mon ami, répondit-elle avec un sanglot dans la voix, si tu savais +combien il m'a fallu chercher! Encore n'ai-je pu trouver que ceci. + +--Je suis un affreux égoïste.. c'est vrai. Mais je souffrais tant de la +soif... vois-tu... j'ai comme du feu... là-dedans!... Cette eau, donne, +oh! donne-la moi! + +Elle approcha le cassot des lèvres du blessé, de manière qu'il n'en +perdit pas une goutte. + +En deux traits avides il but tout. + +--Que c'est bon! soupira-t-il, Dieu que c'est bon! Merci, ma bonne +Alice! + +Elle se baissa vers lui, et tout en cherchant sa bouche pour y appuyer +un baiser, elle murmura: + +--Ces quelques gouttes d'eau me donnent en ce moment la plus grande joie +de ma vie! + +--Quelle heure peut-il étre, maintenant? demanda Marc après quelques +instants de silence. + +--Le soleil doit être sous l'horizon; puisque que la forêt commence à +s'assombrir. + +--Il faut pourtant... continuer notre route... avant que la nuit... soit +tout à fait venue. + +--Continuer! Mais où aller, mon ami? + +--Où aller?... Rejoindre les nôtres... Nous en rencontrerons +certainement... dans quelque endroit de la forêt. + +--Mais à quelle distance, mon Dieu! Écoute, Marc. La ville n'est pas +bien loin d'ici, j'en reconnaîtrai facilement le chemin et pourrai m'y +rendre en assez peu de temps. J'y trouverai bien quelque âme charitable +qui consente à venir te porter secours. Veux-tu que j'y aille? + +--Toi! s'écria Marc en se redressant. Et Evil?... + +--C'est vrai, mon Dieu, c'est vrai! dit-elle en fondant en larmes. Ah! +qu'avons-nous fait à Dieu? + +--Alice! Alice, tes cris me déchirent le coeur! du courage, je t'en +prie... Écoute! quel est ce bruit?... + +Ils tendirent tous deux l'oreille. Des coups sourds et multipliés +retentissaient au loin et arrivaient jusqu'à eux en roulant sous le dôme +du bois. + +--Ce sont des coups de hache, remarqua Evrard. Allons de ce côté. +Quelques-uns des nôtres qui abattent un arbre... pour un feu de +bivouac. Allons, à la grâce de dieu... tournons le dos à la ville qui +abrite notre ennemi. + +Il voulut se lever, mais ses forces le trahirent, et il retomba sur la +terre. + +--Arrête, Marc! tu vas te tuer! lui dit Alice en s'efforçant de le +retenir. + +--Donne-moi ma gourde d'eau-de-vie! demanda-t-il. + +--Mais si tue en bois, tu vas peut-être te faire un mal affreux? + +--Donne! + +Elle obéit, déboucha la gourde et la lui appliqua sur les lèvres. + +Il but âprement cinq ou six gorgées. Mais ses doigts se crispaient sur sa +poitrine. Il aurait avalé du plomb fondu que la sensation n'eût pas été +plus atroce. Il évita de parler de peur de laisser échapper des cris de +douleur, et resta quelque temps immobile. Enfin, après plusieurs minutes +de silence, il id à sa femme. + +--Bois-en toi-même un peu pour te donner des forces... Tu n'as rien +pris, depuis le matin! + +Quand elle eut avalé une gorgée: + +--Donne-moi la main, lui dit-il. + +Lui, s'en aidant, se mit, lentement, bien lentement, sur son séant, puis +à genoux, et puis enfin, après un suprême effort, debout sur ses jambes +qui ployaient sous lui. + +--Bon! fit-il. Ton bras à présent. + +Il s'y accrocha, et, tout en essayant son premier pas: + +--Je n'aurais jamais cru, pensa-t-il, qu'on put souffrir autant sans +mourir. + +Ils s'en allaient ainsi, lui s'appuyant sur elle et trébuchant comme un +enfant qui fait ses premiers pas; elle se retenant aux arbres, aux +moindres branches pour s'empêcher de tomber. + +Ils n'avaient pas fait un arpent, qu'il lui dit, sa voix tremblait: + +--Arrêtons un instant, mais rien qu'un instant. + +Il lui passait comme un nuage de sang devant les yeux. + +--Mon Dieu! pensa-t-il, pas maintenant, je vous en supplie!... Encore +une heure de vie, Seigneur, que je puisse remettre ma femme entre des +mains amies! C'est si peu pour vous qu'une heure de plus à l'une de vos +créatures, et c'est tant pour moi! + +Il fit appel à tout ce que son pauvre corps brisé renfermait encore +d'énergie, et continua d'avancer. + +Ils se traînèrent assez longtemps ainsi, lui se heurtant les pieds +contre les pierres et les racines, glissant sur la mousse et sur la +terre humide, mais ne tombant jamais cependant grâce aux efforts +surhumains d'Alice. + +Combien de temps marchèrent-ils de la sorte? c'est ce qu'ils n'auraient +pu dire. Mais eussent-ils vécu cent ans, sous les conditions ordinaires +de la vie, qu'un siècle ne leur eût pas semblé plus long que ces +heures, que ces minutes, peut-être, dont chaque seconde égrenait sur eux +des tortures indicibles. Lui, se sentir expirer à chaque pas, et penser +Qu'elle allait bientôt rester seule, perdue en ce grand bois morne! +Elle, de voir s'en aller mourant et se dire qu'elle allait lui survivre! + +Et tant de souffrance, et tant d'horreur, le lendemain du jour nuptial.. + +--J'ai péché contre vos lois, et vous m'en punissez, ô mon Dieu! +soupirait Alice, en étouffant des sanglots qui lui tenaillaient la +gorge. + +--Je suis maudit! pensait Evrard. + +Firent-ils beaucoup de chemin? On ne le saurait croire. Car, voyez-vous, +les pauvres enfants ne pouvaient aller bien vite! + +Cependant les bruits qu'ils avaient entendus devenaient de plus en plus +distincts. Ils finirent même par apercevoir des lueurs entre les arbres. + +Ils s'arrêtèrent. On allait, on revenait autour de plusieurs feux. Il +devait y avoir là beaucoup de gens. Un bruissement confus de voix +nombreuses se faisait entendre à distance. + +--Allons, allons! dit Evrard avec impatience--J'ai cru que j'allais +tomber, songea-t-il, et si je tombais, ce serait fini!--Du courage, ma +bonne Alice, du courage... dans quelques instants... nous seront sauvés! + +S'appuyant tous les deux, maintenant, l'un sur l'autre,--car elle aussi +se sentait défaillir,--ils reprirent ce nouveau et long chemin du +Calvaire. + +La nuit s'épaississait de plus en plus, et c'est à peine s'ils pouvaient +y voir leurs pieds. Aussi une racine, à moitié sortie de terre, s'étant +rencontrée sous ses pas, Marc s'y embarrassa le pieds et s'abattit +lourdement sur le sol. Alice jeta un cri de désespoir et de ses deux +bras enserra le corps de son mari pour l'aider à se relever. Mais il +restait étendu par terre comme une passe inerte. De plus elle sentit +qu'un sang chaud lui coulait sur les mains. L'appareil s'était déplacé +dans la chute et la blessure venait de se rouvrir. + +Heureusement qu'ils n'étaient plus qu'à trente pas d'une espèce de +clairière où l'armée américaine s'était arrêtée. Alice courut éperdue +jusque-là et demanda de l'aide. Émus par ses cris déchirants quelques +soldats la suivirent. Ils emportèrent le blessé tout à fait insensible +et le déposèrent auprès d'un feu, la tête contre un tronc d'arbre. + +--Un chirurgien, pour l'amour de Dieu! cria la jeune femme en montrant +son mari, trouvez un chirurgien! + +Et à bout de forces, elle tomba évanouie près du blessé. + +Quand elle reprit connaissance, il était tout à fait nuit. Devant elle, +éclairé par le feu qui flambait en pétillant à quelques pas, se tenait +le chirurgien. Celui-ci comprit cette muette mais éloquente +interrogation. + +--Ne le dérangez pas, il dort, dit-il à la jeune femme. J'ai pansé sa +blessure avec soin. L'hémorragie est arrêtée. + +--Y a-t-il du danger. + +--Aucun... pour le moment, Madame + +--Sa blessure est elle grave? + +--Je vous avouerai, répondit le docteur en hésitant qu'elle est +sérieuse. + +--Oh! dites-moi, Monsieur, dites-moi franchement, la croyez-vous +mortelle? + +--Il m'est impossible de répondre à cette question avant d'avoir examiné +la plaie au grand jour. + +Alice vit bien qu'elle n'obtiendrait pas une réponse plus positive et +tourna vers son mari des yeux pleins de larmes. + +--Mais, vous-même, Madame, reprit le médecin, vous êtes bien faible en +ce moment. + +Elle haussa les épaules avec indifférence. Ce geste disait: + +--Eh! Que m'importe lorsque celui que j'aime se meurt sous mes yeux. + +--Avez-vous mangé quelque chose, depuis le matin, Madame? + +Alice ne répondit pas. + +--Je m'en doutais, pensa le chirurgien.--Tenez, Madame, prenez ce +morceau de pain. C'est tout ce qui reste ici en fait de vivres. Plus +prévoyant que nos gens qui comptaient dîner aux Trois-Rivières, j'avais +emporté quelques provisions pour nos blessés. + +--Mais vous-même, Monsieur, n'avez-vous pas faim? + +--Non, je viens de manger, il n'y a qu'un instant, repartit le docteur +qui n'hésitait pas à faire un mensonge. C'était son repas qu'il donnait. + +--La beauté, la jeunesse, la distinction, l'infortune de cette femme +délicate le touchait profondément. + +--Dans ce cas, Monsieur, reprit Alice, j'accepte, mais pour lui! Moi, je +n'ai pas faim. + +--C'est de faiblesse que vous vous êtes évanouie, Madame. Vous ferez +bien de manger un peu. Si vous voulez être en état de veiller sur votre +mari, il faut que vous vous donniez un peu de force. Du reste, dans +l'état où il se trouve, mieux vaut qu'il ne mange rien maintenant. + +Alice secoua négativement la tête et enfouit le morceau de pain dans la +poche du justaucorps de Marc. + +--Croyez-m'en, Madame reprit le docteur, tout ce dont il a besoin à +présent, c'est de boire de temps à autre. Vous lui donnerez de l'eau +quand il en demandera, mais peu à la fois. En voici, près de vous, dans ce +vase; je l'ai puisée pour vous. Elle est bien trouble, l'eau de ce +marais; mais c'est tout ce que nous en avons, et bien heureux +sommes-nous encore de n'en être pas complètement dépourvus. Mais encore +une fois, vous ne pouvez passer la nuit de la sorte. Prenez au moins +quelques gouttes d'eau-de-vie avec de l'eau, j'en ai ici, dans cette +gourde. Oui, n'est-ce pas? + +Elle but ce que lui présenta le docteur, le remercia du regard, et, +tombant dans une rêverie morne, se remit à contempler le blessé toujours +assoupi. + +Le chirurgien vit qu'on n'avait plus besoin de lui et s'éloigna. + +Longtemps Alice demeura dans l'impossibilité de la contemplation, +égrenant dans son coeur meurtri le long rosaire de ses pensées +douloureuses. + +Enfin Marc ouvrit les yeux et les promena autour de lui avec égarement. +Comme c'était la première fois qu'il reprenait connaissance depuis sa +chute, il ne comprenait rien à la scène étrange qui s'offrait +brusquement à ses regards. A perte de vue, dans un vaste bas-fond, +s'étendaient des groupes d'hommes couchés pêle-mêle auprès d'une +centaine de feux, çà et là, quelques sentinelles postées autour du camp, +erraient lentement, comme autant de fantômes, dans le silance et +l'ombre. Puissamment éclairés d'en bas les milles arceaux de la cime des +arbres saillissaient vivement sur le ciel sombre, tandis que, à travers +le feuillage clair, tremblotaient quelques étoiles que semblaient +frissonner sous la fraîcheur de la nuit. + +Gémissant dans le feuillage touffu de quelques vieux pins qui se +dressaient tout à côté du marécage, le vent produisait ce bruit +mélancolique qui rappelle la plainte des flots mourants sur une grève. +Quelques oiseaux de proie que flairaient la mort, dominaient de temps en +temps cette plainte solennelle et continue, en se jetant l'un à l'autre +de sinistre croassements, tandis qu'un hibou, irrité de l'éclat de tous +ces feux, poussait dans l'espace des miaulements rauques et lugubres. + +Marc frissonna, regarda Alice, se souvint et comprit. Il soupira et +ferma les yeux devant cette scène d'une mélancolie poignante. + +--Qu'as-tu donc, mon ami, lui demanda sa femme, souffres tu? Veux-tu +quelque chose? + +--J'ai soif. + +Alice lui souleva la tête et lui présenta de l'eau. Il en fut quelques +gorgées, resta quelques instants immobiles, et puis alla chercher la +main froide d'Alice qu'il pressa doucement dans sa main brûlante, tandis +que deux grosses larmes roulaient dans ses yeux et glissaient de +chaque côté de son visage. + +--Oh! je t'en supplie, Marc, balbutia la jeune femme, et avalant un +sanglot, ne pleure pas ainsi, cela te fait trop de mal! + +--Pauvre malheureuse enfant, murmura-t-il, tant de souffrances +imméritées... à cause de moi! Rien ne m'ayant jamais réussi... +n'aurais-je pas dû me douter... que je te serais fatal! + +--Ne dis pas cela, Marc! Non, vois-tu, c'est moi qui suis abandonnée de +Dieu pour avoir délaissé mon père... + +Et l'infortunée créature sentent la main de fer du malheur tordre plus +violemment ses entrailles elle éclata en sanglots et laissa tomber sa +tête défaillante sur l'épaule de Marc. + +Ils pleurèrent ainsi longtemps, bien longtemps. + +Ce fut une horrible et interminable nuit. + +Enfin la soleil se leva et ses rayons vinrent éclairer les fugitifs +éveillés déjà par les premières lueurs du jour. Souillés de poudre et de +boue, quelques-uns de sang, leurs vêtements déchirés, la figure pâlie +par l'insomnie et la faim, ces misérables soldats rappelaient en ce +moment les _Gueux des bois_, paysans armés qui, à la fin du seizième +siècle, guerroyaient en partisans pour l'indépendance des +Provinces-Unies. + +Aussitôt que le jour fut assez grand, tout le camp s'ébranla pour se +mettre ne marche, ceux du moins qui le pouvaient. Quant aux blessés, ils +ne furent pas longtemps à s'apercevoir qu'on ne s'occupait point d'eux. +En vain, les chirurgiens et les officiers couraient-ils de groupe en +groupe en suppliant ceux qui étaient valides de ne pas abandonner ainsi +leurs malheureux compagnons d'armes, on leur tournait le dos sans les +écouter, chacun ne songeant plus qu'à soi. L'extrême misère, la terreur +des foules affolées produisent de ces spectacles d'égoïsme hideux qui +ravalent l'homme au dessous de la brute. + + + + + CHAPITRE DIX-NEUVIÈME + + +Ce n'était plus une retraite, c'était une fuite, une véritable panique. +A mesure que cette foule indisciplinée s'engouffrait sans ordre sous les +bois, les lamentations croissantes s'élevaient derrière elle. Vainement +les misérables délaissés tendaient vers leurs frères des mains +suppliantes, en vain ceux que en avaient encore la force se traînaient-ils +aux genoux de leurs amis, ceux-ci les écartaient du pied et passaient. +Alors s'éleva de la clairière un effroyable concert de malédictions et +de hurlements désespérés. + +Marc et Alice que la faiblesse et la douleur avaient jetés, vers le +matin, dans un assoupissement léthargique, furent tirés de leur sommeil +par ces cris de désespoir qui montaient vers le ciel comme des +imprécations de damnés. Ils comprirent d'un coup d'oeil la signification +terrible de cette scène de désolation. Ils en ressentirent tous deux un +poignant serrement de coeur, Marc de terreur pour Alice, elle +d'effarement pour lui. + +--Au nom de mon amour pour toi, je t'en supplie, s'écria Marc, suis-les, +va-t-en! Laisse-moi mourir ici, mes derniers moments seront plus doux! + +Elle laissa tomber sur lui un regard ineffable de reproche et de +tendresse. Alors il se tut. + +Mais elle se sentit illuminée d'une inspiration subite, et, avisant +quelques soldats qui passaient près d'eux, elle se leva, prit une bourse +pleine d'or qu'elle avait emportée la veille en cas de nécessité, et la +leur montra en leur faisant signe d'emporter son mari. + +Ceux-là s'arrêtèrent, se consultèrent un instant et finirent par +accepter. + +--Il est sauvé, merci, mon Dieu! s'écria-t-elle. + +Les soldats firent une espèce de civière à l'aide de quelques grosses +branches qu'on avait coupées la veille pour les feux de la nuit. Ils y +déposèrent le blessé et se hâtèrent de suivre leurs compagnons dont les +derniers disparaissaient dans les dédales de la forêt. + +A son tour, en passant au milieu des infortunés qu'on abandonnait dans +la clairière, Alice dut rester sourde à leurs supplications. A peine le +brancard pouvait-il supporter son mari; d'ailleurs ceux qui le portaient +montraient bien par leur attitude qu'ils n'étaient guère disposés à +accepter un surcroît de charge. Ils passèrent donc et s'en allèrent en +fermant l'oreille à ces pitoyables lamentations que se mouraient peu à +peu dans l'éloignement. Ainsi Dante et Béatrice en quittant les enfers, +entendaient le bruissement confus de la voix des damnés au fond de la +spirale maudite. + +Alice, la courageuse enfant, tantôt à côté de son mari, tantôt à la +suite du convoi, selon que le lui commandait la largeur du sentier, +allait d'un pas fébrile réconfortant Evrard d'une parole amie, et +encourageant les porteurs d'un regard reconnaissant. Pourtant la +malheureuse enfant, à jeun depuis bientôt deux jours, ne se soutenait +plus qu'à force d'énergie et d'héroïsme. Outre les tiraillements +douloureux d'un estomac irrité par une diète aussi prolongée, une +dépression générale commençait à paralyser ses mouvements qui devenaient +automatiques. Par moments il lui passait dans tous les membres des +frissons de défaillance, et sa vue s'obscursissait. Alors, pour dompter +ces symptômes menaçants de syncope, elle se raidissait contre ces +affaissements, se rapprochait de Marc et serrait sa main dans la sienne. +Le contact de cette main chérie la ranimait, et la seule pensée que si +elle venait à s'évanouir, ceux qui portaient son mari les +abandonneraient peut-être, achevait de lui rendre une partie de ses +forces. + +Elle allait donc toujours, toujours dans la forêt sans fin, sans jamais +s'arrêter. Et pourtant encore, sa chaussure lacérée déjà par les longues +marches de la veille à travers les bois, laissait presque nus ses petits +pieds que meurtrissaient les pierres et les racines, et qui saignaient à +chaque pas. Inquiétude cruelle, atroce tourment de l'âme à la vue de son +mari blessé grièvement, mortellement peut-être, souffrance physique +presque surhumaine pour un être aussi délicat, telle était la voie +horriblement douloureuse où la jeune épousée se trouvait poussée par une +force fatale, dès le lendemain de ce jour attendu par elle avec tant +d'impatience et entrevu si rayonnant de jouissances mystérieuses dans un +passé si rapproché. + +Il y avait une couple d'heures qu'ils allaient de la sorte, lorsque les +porteurs s'arrêtèrent en prêtant l'oreille te en se consultant d'un air +inquiet. Le bruit des pas et de la voix de ceux qui s'en allaient devant +eux, avait peu à peu diminué et fini même par s'éteindre tout à fait. +Aucun accent humain ne retentissait plus dans la solitude, et nul autre +bruit ne s'y faisait entendre que le frémissement des branches et des +feuilles naissantes ou quelques cris d'oiseaux. + +Ces hommes se parlèrent un instant à voix basse et se rapprochèrent +d'Alice. Ils avaient un air si menaçant qu'elle en frémit par tout ses +membres en flairant quelque nouvelle infortune. + +--Avant d'aller plus loin, dit le plus hardi des quatre, nous voulons +être bien sûrs que nos fatigues ne resteront pas sans récompense. +Donnez-nous l'or que vous nous avez montré. + +Ces paroles étaient dites en anglais et Marc fut seul à les comprendre. + +--Que veulent-ils donc? lui demanda sa femme. + +--L'or que tu leur as fait voir. Est-il prudent de le leur donner +maintenant? + +--Oui, plus prudent que de vouloir discuter avec eux en un pareil +moment, répondit Alice en tendant la bourse à celui qui la lui +demandait. Seulement dis-leur, Marc, qu'ils en auront trois et quatre +fois plus, s'ils te rendent en quelque endroit habité. + +Evrard achevait à peine de traduire ces paroles, que celui des porteurs, +qui parlait au nom des autres, lui répondit en branlant la tête: + +--Vous nous offririez à chacun une fortune, que nous ne l'accepterions +pas. Nous avons perdu nos compagnons de vue, nous mourons de fatigue et +de faim, et nous somme menacés de tomber entre les mains de quelque parti +d'ennemis lancé sans doute à notre poursuite. Non, non, notre vie vaut +encore mieux que tout votre or, et nous allons nous hâter de rejoindre +nos camarades, pendant q'il en est temps encore. Ce que vous nous avez +donné n'est que le juste prix que nous méritons cent fais pour vous +avoir menés jusqu'ici. Tâchez de vous tirer d'affaire. + +Misérables! s'écria Marc en se soulevant avec un geste de menace. + +Mais eux, sachant bien qu'ils n'en avaient rien à craindre, lui +tournèrent tranquillement le dos et s'enfoncèrent à grands pas dans le +bois. Le blessé retomba sur le brancard avec un gémissement de +désespoir. + +Alice leva les mains vers le ciel, tourna sur elle-même et vint tomber +sans connaissance à côté de son mari. + +--O dieu! s'écria Marc, puisque tu veux notre mort, pourquoi donc +prolonger autant notre agonie! Si tu es jaloux du seul jour de bonheur +que nous ayons goûté, que n'en finis-tu donc d'un seul coup? Trève à ces +tortures sans nom et fais-nous mourir! + +Le délire le prenait. + +--Mourir... répéta-t-il, quand nous sommes tous deux si jeunes! quant +l'amour nous gardait encore tant de jouissances! Non, nous ne mourrons +pas! Je veux vivre, moi, et je veux qu'elle vive aussi. Allons, plus de +ces faiblesses indignes d'un homme te voyons à sortir de ce bois maudit. +Si la mort est ici, là-bas est le salut; allons l'y chercher. + +Il s'assit. Sa blessure lui fit un mal atroce, mais il en vainquit la +douleur et se traîna auprès de sa femme évanouie. + +--Alice, réveille-toi, fit-il en la pressant dans ses bras. N'entends-tu +pas ma voix? Allons, il faut se lever et partir... Mais ne sens-tu donc +plus le feu de mes baisers! + +Il l'embrassait avec transport; mais la jeune femme restait froide à ses +caresses et ne donnait aucun signe de vie. Soudain il s'arrêta, en +apercevant sa gourde dont Alice avait voulu se charger pour l'en +débarrasses. L'idée lui vint de verser de l'eau-de-vie sur les lèvres de +la jeune femme. + +Quelques gouttes ayant pénétré, entre les lèvres, et les dents, jusque +dans la gorge d'Alice, l'action irritante de l'eau-de-vie la fit tousser +et finit par la tirer de son évanouissement. Mais avec la vie lui revint +aussi la mémoire, et en se rappelant toute l'horreur de la position, +elle s'écria avec désespoir: + +--C'est donc vrai qu'ils sont partis! + +--En! qu'importe! Nous pouvons nous passer d'eux, je pense. Le chemin +n'est-il pas battu devant nous? + +Alice fut effrayée de l'animation fiévreuse que trahissait la voix de +Marc. Elle se leva et le regarda. Il avait la figure empourprée par la +fièvre. + +--Je t'en prie, dit-elle, calme-toi, tu vas te faire mal! + +--Me calmer! repartit Evrard avec un rire nerveux. L'occasion est bien +choisie!... Tu te trouves donc bien, ici, toi, que tu veuilles y rester? + +--Mais, que veux-tu donc que nous fassions, Marc?... + +--Nous en aller, pardieu! Écoute... Tu ne m'en crois pas la force... +Mais c'est que je suis bien mieux, moi... Ma faiblesse d'hier et de la +nuit passée... ne venait que de la perte récente de mon sang... Ma +blessure, bah! je sens bien maintenant... qu'elle n'a rien de sérieux... +(Il était hors d'haleine en proférant ces mots.) Elle ne me fait plus +mal... Tines, nous allons boire chacun... la moitié de ce qui reste +encore de cette eau-de-vie. Cela nous donnera des forces... et nous nous +mettrons en marche... Si nous avions seulement quelque chose à +manger... ajoute-t-il en _aparté_. + +--Aurais-tu faim? lui demanda-t-elle + +--Mais, il me semble que je... mangerais bien une bouchée, reprit-il +avec anxiété. + +--Regarde dans la poche droite de ton justaucorps. + +Il en tira le morceau de pain qu'elle y avait mis la veille. + +--D'où ceci vient-il donc? demanda-t-il. + +--Le docteur m'en a donné deux tranches. J'en ai mangé une et je t'ai +gardé l'autre. Marc la regarda fixement et vit qu'elle rougissait. + +--Ce n'est pas vrai ce que tu dis là, tu as tout gardé pour moi! + +--Je t'assure... balbutia-t-elle en rougissant de plus en plus. + +Il lui enserra la taille de son bras, l'assit près de lui, et l'embrassa +sur le front. + +--Tu es un ange! dit-il, dans ce baiser empreint d'autant de respect que +de tendresse. + +Il cassa ce pain durci, et puis en offrit la moitié à sa compagne en lui +disant: + +--Si tu n'acceptes pas, jamais ce morceau que je tiens ne touchera mes +lèvres. + +Elle comprit qu'il serait inutile de lui résister. Quand il la vit +porter le pain à sa bouche, il entama le sien. + +--Tiens, dit-il en lui présentant la gourde, bois un peu, cela te +donnera des forces. + +Quand elle en eut pris quelques gouttes il saisit la gourde et but +rapidement à son tour. Pas un muscle de sa figure ne trahit +l'embrasement qui dévora soudain sa poitrine. Seulement il lui sembla +qu'il allait mourir. + +Alice le regardait pâlir avec effroi. Il lui sourit, laissa tomber la +gourde vide, et dès qu'il put parler: + +--Cela me fait du bien, murmura-t-il. J'en suis tout ragaillardi... +Donne-moi la main... Tout à l'heure je serai plus fort,... quand l'effet +se fera sentir. + +Après un immense effort il se trouva debout. Il lui parut que les arbres +dansaient autour de lui et que le sol se dérobait sous ses pieds. + +Alice le sentit chanceler et le retint dans ses bras. Mais il finit par +se remettre. Il se cramponnait à la vie avec toute l'énergie du +désespoir. + +--Marchons! dit-il. + +Momentanément stimulés par ces quelques bouchées de pain et le peu +d'eau-de-vie qu'ils venaient de prendre, ils se mirent tous deux en +marche. C'était pitié que de les voir, appuyés l'un sur l'autre, +marchant à petits pas, le corps fléchissant sur leurs jambes +tremblantes, tels que deux vieillards qui essaient leurs derniers pas +avant de se coucher dans la tombe. + +Les efforts inouïs qu'ils faisaient pour marcher leur paralysaient la +voix, et ils haletaient tous deux chacun écoutant avec effroi la +respiration pénible de l'autre. + +Ils s'en allaient donc, la tête basse, les yeux rivés par terre pour +éviter le moindre obstacle qui pouvait embarrasser leurs pieds, se +traînant, machinalement poussés par l'instinct confus de la +conservation, n'ayant plus de forces que ce qu'il leur en fallait pour +s'empêcher de choir, lorsque Marc entendit un bruit de pas devant lui +et releva la tête. + +--Encore lui! toujours lui! s'écria-t-il avec emportement. + +La première pensée d'Alice fut que le délire le reprenait avec plus de +violence, mais à peine eut-elle levé les yeux qu'elle jeta aussi un cri +de terreur. + +Evil, l'homme fatal, était là, à dix pas devant eux. A côté de lui se +tenait un inconnu. + +--Puisque l'enfer t'a poussé jusqu'ici, cria Evrard, nous allons du +moins mourir ensemble! + +Et avec une force dont on ne l'eut pas cru capable, il dégagera son bras +de sous celui d'Alice, qui le retenait, tira son épée qu'il n'avait +point voulu quitter, et marcha sur Evil. + +Alice, comme pétrifiée par la terreur, resta à l'endroit où elle s'était +arrêtée, sans voix, sans force et sans volonté. + +Evil et Gauthier se trouvaient sur le bord d'un rocher coupé +perpendiculairement derrière eux et dominant d'une trentaine de pieds un +ruisseau qui coulait en bas sur un lit de cailloux. + +En voyant monter vers lui ce mourant armé d'une épée qu'il pouvait à +peine tenir, Evil eut un sourire d'infernal contentement. Il fit signe à +Gauthier qui venait d'armer son mousquet, de déposer son arme, et, +attendit sans bouger, avec le rire satanique de la vengeance aux lèvres, +ce spectre vivant qui se traînait vers lui. + +--Attends..., balbutiait Evrard en approchant, il me reste encore... +assez de force pour te tuer! + +Le bras tendu, l'épé au poing il arriva enfin près d'Evil. + +--O mon Dieu! dit Evrard, donnez-m'en la force! + +Evil bondit sur Marc, lui arracha son épée qu'il jeta loin d'eux, saisit +Evrard par les poignets et la gorge, et traînant le malheureux jusqu'au +bord du rocher: + +--Tu as tort d'invoquer Dieu en ce moment! lui dit-il. L'esprit de la +vengeance est Satan, et c'est mon Dieu, à moi. Vois-tu comme il ta jeté +sans défense dans mes mains vengeresses! Tu m'as vaincu d'abord, et +pourtant je vais rester le dernier sur la brèche. Mais avant que de +piétiner sur ton cadavre, je veux, là, sous tes regards mourants, que le +feu infernal de la jalousie te ronge aussi le coeur. Avant que tu rendes +au diable ton âme maudite, ta femme, entends-tu, ta femme sera la +mienne, ici, sous tes yeux. + +Dans un dernier effort, Evrard se débattit pour échapper à l'étreinte de +son ennemi. Mais Evil le souleva de terre et le poussa dans le vide. + +L'infortuné jeta un cri étouffé, et s'en alla tomber au fond du ravin. + +--Maintenant, la belle enfant, dit l'officier, d'une voix horrible, à +nous deux! + +Et il descendit vers elle. + +Le cri d'horreur que poussa la misérable femme ne saurait étre rendu par +aucun mot. Il n'avait plus rien d'humain, et retentit au loin dans la +solitude, appel déchirant, épouvantable. + +--Au secours, mon Dieu! au secours! criait-elle en courant pour échapper +à l'infâme. + +Lui, tout en la poursuivant répondit avec un ricanement de démon: + +--Je m'en moque pas mal de ton Dieu, attends!.... + +Chacun de ses pas le rapprochait d'Alice. Comme il proférait ce +blasphème, il rejoignait la jeune femme, il allait la saisir, quant un +bruit de branches cassées se fit entendre, tandis qu'une vois rude, bien +connue d'Alice, criait à vingt pas de là: + +--Jetez-vous par terre, madame! + +Elle obéit. Avant que Evil stupéfait eut pu faire un seul geste, un coup +de feu retentit et le capitaine atteint en pleine poitrine roula sur le +sol. + +Gauthier, qui l'observait à distance, le vit tomber; saisi de frayeur il +se jeta derrière les arbres et disparut en courant. + +--Sauve-toi si tu veux, je te retrouverai bien, toi! dit Tranquille en +sortant du fourré. + +Se tordant dans les convulsion de l'agonie, Evil labourait la terre des +ses ongles, et, dans les transports d'une impuissante fureur, comme un +loup enragé frappé d'un coup mortel, il arrachait à pleine bouche +l'herbe et les racines. + +--Où est monsieur Marc? demanda Tranquille à la jeune femme qui se +relevait. + +--Là! fit-elle en désignant le rocher. + +Elle courut dans cette direction. + +Avant de s'éloigner du capitaine, Tranquille lui broya la tête d'un coup +de crosse de fusil. + +--Que le diable ait ton âme! dit le Canadien en essuyant sur des +feuilles sèches son arme couverte de sang. + +Et puis il courut à la suite d'Alice. + +Celle-ci, du bas du versant, n'avait pu juger de la présence et de la +profondeur du ravin creusé derrière le rocher. Elle accourant en toute +hâte, autant que le lui permettaient ses forces surexitées par l'émotion +du moment, quant elle se trouva inopinément sur le faîte du rocher qui +surplombait le ravin. La vue de son mari gisant tout au fond la frappa +d'épouvante, et le vertige l'empoigna et la précipita du haut en bas du +rocher. + +--Malédiction! cria Tranquille qui arriva comme elle tombait. + +Il avisa quelques crans saillants de la roche et s'en aida pour +descendre. Lorsque, tremblant de douleur, il arriva près de ses maîtres, +il vit immédiatement qu'ils étaient perdus. La chute d'Evrard avait +déterminé chez lui une lésion intérieure du poumon déjà blessé; il +perdait le sang à pleine bouche. Quant à la jeune femme, outre les +meurtrissures de sa chute, la faiblesse, la misère, le douleur et +l'effroi, venaient de la jeter dans une syncope mortelle. + +A travers le nuage de l'agonie qui voilait à demi ses yeux, Marc aperçut +son fidèle serviteur et le reconnut. + +--Evil? demanda-t-il. + +--Mort! répondit Tranquille. + +Evrard lui serra la main, et lui fit signe de le rapprocher d'Alice +étendue à quelques pieds de lui. + +Quand ils furent à côté l'un de l'autre, Evrard enlaça de ses bras le +corps de sa chère femme et le pressa sur son coeur dans une étreinte +suprême. Elle tressaillit, ouvrit les yeux et lui sourit; leurs lèvres +se cherchèrent, et leur vie s'exhala dans un dernier baiser. + + + + + ÉPILOGUE + + +Après l'expédition des Trois-Rivières, les restes de la petite armée du +général Thomas s'était enfuis à Sorel pour y rejoindre le général +Sullivan. Les troupes du roi s'y étant rendues le 14 juin, les +Américains évacuèrent Sorel et se retirèrent sur Chambly. Mais Burgoyne, +qui commandait en second l'armée anglaise, les suivait de près, et +l'armée américaine dut faire sauter le fort pour retraiter sur +Saint-Jean, dont il lui fallut déloger aussi pour se replier +successivement sur l'Ile-aux-Noix, sur Crown-Point et enfin sur +Ticonderoga; d'où elle était partie huit mois auparavant et où elle +revenait après une campagne dont les succès et les défaites avaient +varié suivant les changements des Canadiens![42]. + +[Note 42: Garneau.] + +Après avoir jeté les Américains hors des frontières, les Anglais +lancèrent une flottille sur le lac Champlain. De leur côté les Américains +s'empressèrent d'armer quelques vaisseaux. Les deux flottilles se +rencontrèrent pour la première fois sous l'île de Valcourt, et le +capitaine anglais Pringle fut forcé de battre en retraite devant Arnold. +Mais deux jours plus tard Arnold fut complètement défait à son tour, et +les troupes royales restèrent définitivement maîtresses du lac +Champlain. + +Ainsi finit la campagne de 1776. L'année suivante, Burgoyne envahit les +provinces révoltées, où, après plusieurs alternatives de victoires et de +défaites, il finit par être entouré par seize mille hommes sur les +hauteurs de Saratoga, et obligé d'y mettre bas les armes avec les cinq +mille huit cents soldats qu'il commandait, ce qui acheva d'assurer +l'indépendance des États-Unis, que le Congrès avait hautement proclamée +dès le 7 juin 1776. + +Un an après que les Américains avaient évacué le Canada, l'on pouvait +voir errer dans les rues de Québec un malheureux, objet de pitié pour +les uns et de raillerie pour les autres. Vieilli, cassé encore plus par +le chagrin et les remords que par l'âge, tout le jour ce corps sans âme +s'en allait par la ville, cherchant et sa raison absente et quelqu'un +qu'il ne devait plus revoir. Voyait-il de loin onduler la taille souple +de quelque jeune femme, il pressait le pas pour la rejoindre te +s'arrêtait devant elle en la dévorant d'un regard hébêté. Sans doute lui +restait-il encore une lueur d'intelligence, mais une seule; car en ne +reconnaissant pas celle que, dans son idée fixe, il allait cherchant +toujours, il baissait la tête et reprenait sa marche inquiète. Ses +poursuites incessantes, les yeux hagards qu'il promenait sur elles, +effrayaient les femmes qui tachaient de l'éviter d'aussi loin qu'elles +le voyaient venir. + +Les gamins, toujours sans pitié, s'attroupaient derrière lui en le +raillant sur sa folie et le désordre de se vêtements qui tombaient en +haillons. Quand il se retournait pour les menacer de sa canne, les +pierre commençaient à pleuvoir sur lui, tandis que les chiens, excités +par ces clameurs, le poursuivaient en aboyant à ses talons. + +Malgré ces huées, ces pierres et ces menaces, le misérable n'en +reprenait pas moins chaque jour son pénible pélerinage de la veille. Si +vous eussiez demandé aux passant le nom de cet infortuné qui finit, +après plusieurs années de souffrances, par achever de rendre l'âme dans +sa maison déserte, on vous eût dit que c'était Nicholas Cognard qui +cherchait sa fille perdue par la coupable ambition d'un père dénaturé. + +Enfin, voici, en peu de mots, la relation d'un fait qui est le +dénouement naturel de notre récit. Cet évènement, mystérieux et +terrible, arrivé à la Pointe-du-Lac en 1777, frappa tellement la +population de l'endroit que l'on en parle encore aujourd'hui. Demandez +plutôt à quelque vieillard de la Pointe-du-Lac, des Trois-Rivières ou +des environs, et voici ce qu'il vous racontera, pour l'avoir appris de +son père qui, lui, en avait eu connaissance. + +Dans la nuit du huit juin 1777, un an jour pour jour après l'attaque et +la défaite des Américains aux Trois-Rivières, le fils aîné de ce même +Antoine Gauthier, qui avait si bien joué les Bostonnais, revenait d'une +maison voisine où il avait passé la veillée. C'était un jeune gars dont +le coeur s'éveillait à l'amour et qui allait chaque soir pousser de +gros soupirs auprès de la fille du voisin. + +Il s'en revenait donc le coeur épanoui et chantant à plein gosier, selon +l'habitude des paysans lorsqu'ils marchent seuls le soir par la +campagne, quand il aperçut, à quelques pas de la maison paternelle un +homme qui descendait vers la grève en courant. Intrigué, le jeune homme +s'arrêta pour épier l'inconnu et le suivit tout en ayant soin de se +tenir à distance. Arrivé sur la grève le personnage mystérieux rejoignit +trois autres individus qu'on entrevoyait confusément dans l'ombre et qui +devaient l'attendre ou l'avoir précédé de bien près. Tous les quatre se +jetèrent aussitôt dans une chaloupe et s'éloignèrent à force de rames en +gagnant le large. + +--Encore des voleurs de moutons! murmura le jeune homme. C'est dommage +que j'aie été seul; on aurait pu pincer ces gars-là! + +Il remonta vers son logis tout en prêtant une oreille distraite au bruit +cadencé des rames, qui se perdait peu à peu dans l'éloignement. + +A sa grande surprise, quant il touche le seuil, la porte de la maison de +son père était entr'ouverte, et il lui sembla entendre un gémissement +qui venait de l'intérieur. Alarmé, il prêta l'oreille, mais n'entendit +plus rien. + +--Bah! je suis fou, pensa-t-il. La père aura oublié de fermer la porte +et je viens de l'entendre ronfler. + +Il se faisait ces réflexions pour se rassurer quand il entra. Il n'avait +point fait trois pas dans les ténèbres qu'il mit le pied sur un corps +étendu par terre. Il recula de surprise et tressaillit. Et puis il se +pencha, tâta le corps, reconnut son père. Horreur! sa main en se +promenant sur la tête de celui qui gisait à ses pieds, s'enfonça dans +une blessure profonde qui trouait le crâne, et il lui dégoutta des +doigts un liquide chaud, épais et âcre qui devait être du sang! + +Il fut épouvanté. + +--Papa! cria-t-il + +Rien ne lui répondit qu'un silence de mort. + +Saisi des plus sinistres pressentiments, il fit deux pas de côté pour +s'approcher d'une table où il était accoutumé de trouver un briquet et +de l'amadou pour allumer la chandelle qu'on lui laissait sur la table, +quand il sortait le soir. Son pied s'appuya en plein sur une poitrine +humaine. C'était une femme, c'était sa mère! + +Éperdu d'épouvante, il s'élança hors de la maison en jetant des cris de +terreur. + +Il courut chez le plus proche voisin qui était couché mais qui ne fut +pas lent à se lever en entendant le vacarme que l'on faisait dans sa +porte. Encore à moitié endormi il vint ouvrir en grommelant; mais quand +il demanda au jeune homme ce qui l'amenait à pareille heure, celui-ci, +qui avait à peine eu la force de lui crier son nom, ne put parvenir à +lui répondre. Les dents lui claquaient dans la bouche. L'autre intrigué, +comme bien on pense, fit aussitôt de la lumière. La figure qui lui +apparut dans le cadre de la porte avait une telle expression +d'effarement, un pâleur telle qu'il en resta lui-même tout saisi. + +--Mais, pour l'amour de Dieu! qu'est-ce que tu as donc, Jean, lui +demanda-t-il. + +--Porte ouverte... chez nous, balbutia le jeune homme, père étendu dans +la place... mère aussi... du sang... Regardez... + +Du sang, il en avait jusqu'au poignet. + +--Vite, Pierre, Baptiste, levez-vous! cria le maître à ses garçons. + +Ceux-ci, qui étaient éveillés déjà, se montrèrent aussitôt. + +--Allume le fanal, Pierre, dit le maître. + +L'instant d'après ils sortaient tous les quatre. + +Quand ils pénétrèrent dans la maison de Gauthier, un spectacle +épouvantable s'offrit à leurs yeux. + +A deux pas de l'entrée le maître de la maison, Antoine Gauthier, la tête +fendue jusqu'aux yeux, gisait dans une mare de sang. + +Tout à côté sa femme était étendue, le crâne ouvert, morte aussi. + +Au fond de la pièce il y avait un autre cadavre, celui du plus jeune +fils de Gauthier, garçon de douze ans; comme les autres il avait la tête +fracassée, de plus son bras gauche était coupé par le milieu et ne +tenait plus que par un lambeau de chair. + +En travers d'une porte qui donnait sur la seconde pièce, le cadavre de +la fille de la maison barrait le passage. + +Enfin, au fond de cette chambre, on trouva la servante, robuste +paysanne, aussi assassinée. Mais celle-ci avait dû défendre sa vie avec +acharnement. Une table derrière laquelle elle avait cherché un abri, +était fendue, cassée en pièces. Quant au corps de la pauvre fille, il +était criblé de coups. Les bras, les épaules, la tête, étaient coupés, +hachés, broyés affreusement. + +A la largeur, à la profondeur des blessures, on reconnut que le +meurtrier s'était servi d'une hache.--On la retrouva effectivement le +lendemain matin, près du seuil de la porte. + +Le père avait dû étre assommé le premier, à l'improviste, en ouvrant la +porte. Quand au jeune garçon, il avait été frappé sans doute comme ils +accourait appelé par les cris de ses parents. Averti du danger il avait +dû s'avancer le bras gauche instinctivement levé pour parer les coups. +La hache en s'abattant lui avait d'abord coupé le bras et puis brisé la +tête. + +La jeune fille s'était certainement évanouie avant que de recevoir le +coup fatal; elle était tombée à la renverse et la hache de l'assassin +avait porté en plein visage, fracassant l'os frontal qui était +complètement séparé du crâne. + +Pour ce qui est de la servante, le bruit sinistre des coups de hache, +les cris et les lamentations des victimes, lui avaient donné le temps de +se mettre sur ses gardes. Elle avait lutté de toutes ses forces et il +avait fallu plusieurs coups pour l'abattre. + +Comme il n'y avait pas eu un seul objet enlevé, et que, à part les +désordres occasionnés par la lutte des victimes, il n'y avait rien de +dérangé dans la maison, il était évident que le vol n'avait pas été le +mobile de ce crime épouvantable. + +La trahison de Gauthier étant bien connue de tous, on estima que les +Américains avaient fait le coup pour se venger. Telle est encore +aujourd'hui l'opinion des gens de l'endroit. + +Cependant, les circonstances mystérieuses de ce crime ne font-elles pas +soupçonner que l'idée d'une vengeance particulière dut plutôt inspirer +cette effroyable tuerie? Tout en acceptant peut-être l'aide des +Américains chez lesquels il s'était réfugié depuis qu'ils avaient laissé +le Canada, Tranquille n'avait-il pas voulu venger personnellement la +mort de ses maîtres?... Toujours est-il que jamais ni Célestin ni sa +femme ne reparurent ostensiblement dans le pays. + + +JOSEPH MARMETTE + +Québec, Octobre 1875. + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La fiancée du rebelle, by Joseph Marmette + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FIANCÉE DU REBELLE *** + +***** This file should be named 20396-8.txt or 20396-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/3/9/20396/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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