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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:22:46 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nouvelle relation de l'Itinéraire de Napoléon de Fontainebleau à l'île d'Elbe + +Author: Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess + +Release Date: January 15, 2007 [EBook #20372] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + + + + + OUVELLE RELATION DE L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON, + DE FONTAINEBLEAU À L'ÎLE D'ELBE, + RÉDIGÉ + PAR LE COMTE +DE WALDBOURG-TRUCHSESS, COMMISSAIRE NOMMÉ, PAR S. M. LE ROI DE PRUSSE, + POUR L'ACCOMPAGNER. + + OUVRAGE TRADUIT DE L'ALLEMAND, + Sous les yeux de l'Auteur, et augmenté de + plusieurs faits qui ne sont pas dans l'original. + + PARIS, + + Chez: + +C.L.F. PANCKOUCKE, imprimeur-libraire, rue et hôtel Serpente, n. 16; +LENORMAND, rue de Seine; +DENTU, PETIT, DELAUNAY, PÉLISSIER, au Palais-Royal; +PILLET, rue Christine, nº. 8; VERDIÈRES, quai des Augustins, nº. 27; +Et tous les Marchands de nouveautés. + + 1815. + + DE L'IMPRIMERIE DE C. L. F. PANCKOUCKE. + + * * * * * + + + + + JOURNAL + DU COMTE + DE WALDBOURG-TRUCHSESS, + +Commissaire nommé par S. M. le roi de Prusse, pour accompagner Napoléon +Buonaparte. + + +LE 16 avril, j'arrivai le soir à Fontainebleau; le 17, je fis ma visite +au grand-maréchal Bertrand, et au général Drouot, qui m'engagèrent à +prendre un logement au château; ce que j'acceptai. Après la messe, les +commissaires nommés pour accompagner S. M. l'Empereur des Français[1], +eurent une audience particulière. Le général Koller était envoyé pour +l'Autriche, le général Schuwaloff pour la Russie, le colonel Campbell +pour l'Angleterre, et moi pour la Prusse. Le major comte de +Clam-Martiniz avait été adjoint au général Koller, en qualité de premier +aide-de-camp. + +[Note 1: Il nous était particulièrement recommandé de lui donner le +titre d'Empereur, et de lui rendre tous les honneurs dus à son rang.] + +Chacun de nous eut une audience particulière de Napoléon. Il nous reçut +assez froidement; mais son mécontentement et son embarras furent +extrêmes, lorsqu'on lui annonça un commissaire de la Prusse; car on ne +peut douter que Bonaparte, dans ses plans, n'eût voulu faire disparaître +cette couronne du nombre des puissances. Il me demanda s'il y avait des +troupes prussiennes sur la route que nous avions à parcourir? Comme je +lui répondis négativement, il ajouta: _mais en ce cas, vous ne deviez +pas vous donner la peine de m'accompagner_. Je lui dis que ce n'était +pas une peine, mais un honneur. Il persista dans son sentiment, et comme +je lui assurai qu'il m'était impossible de me démettre de l'honorable +commission dont S. M. avait bien voulu me charger, il ne me parla plus, +et me fit très-mauvaise mine[2]. Il accueillit le colonel Campbell; il +lui demanda avec intérêt des nouvelles de sa blessure, et à quelles +batailles il avait reçu les ordres dont il était décoré; et il prit +occasion de là, pour parler de la campagne d'Espagne, en donnant les +plus grands éloges à lord Wellington. Il s'informa, avec les plus petits +détails, de son caractère et de ses habitudes; demanda au colonel +Campbell de quel pays il était; et comme celui-ci répondit qu'il était +né en Écosse, l'Empereur se mit à louer les poésies d'Ossian, et à +vanter surtout l'esprit guerrier de cet ouvrage. + +[Note 2: Il témoigna aussi son mécontentement au général Koller, +d'être accompagné par un commissaire prussien; et comme le général lui +rappela que lui-même avait demandé des commissaires à toutes les +puissances alliées, l'Empereur lui répliqua vivement: _Pourquoi ne m'en +a-t-on pas envoyé aussi un de Baden, et un de Darmstadt?_] + +Ce jour même était fixé pour le départ; mais Napoléon trouva un prétexte +pour le différer, parce que, disait-il, il ne voulait pas suivre la +route d'Auxerre, Lyon, Grenoble, Gap et Digne, mais celle de Briare, +Roanne, Lyon, Valence et Avignon. Le général Bertrand fut chargé de +nous faire cette demande, et de la motiver sur ce que le chemin indiqué +était trop mauvais pour les voitures et pour sa garde dont, suivant le +traité, Napoléon devait être accompagné; et parce que, de plus, ses +équipages, venus d'Orléans, s'étaient déjà dirigés sur Briare et l'y +attendaient; il y devait changer de voiture, et trouver pour le voyage +beaucoup de facilités, dont il était privé en ce moment. + +Il nous fallut envoyer à Paris pour obtenir ce que l'Empereur demandait. +Le général Caulaincourt[3] fut chargé de ce message: après avoir pris +congé de S. M., il partit avec nos dépêches auprès des autorités +françaises, afin d'obtenir un ordre direct pour le gouverneur de l'île +d'Elbe, l'Empereur ne voulant pas courir le risque de n'être pas reçu en +cette île. Nous eûmes, dans la nuit du 18 au 19, la permission de passer +par où l'Empereur désirait, et l'ordre pour que le gouverneur remît +l'île. Cet ordre n'était pas aussi clair que S. M. l'aurait voulu. Elle +craignait qu'on ne lui enlevât les moyens de défense qui existaient dans +l'île; il fallut en conséquence envoyer de nouveau à Paris. Le général +Koller assura à l'Empereur qu'on lui accordait tout ce qu'il demandait, +et le départ fut enfin fixé pour le 20. Napoléon avait fait partir, +pendant la nuit, près de cent voitures chargées de munitions de guerre, +d'argent, de meubles, de bronzes, de tableaux, de statues, de livres, et +peut-être était-ce là la vraie cause des retards qu'il avait suscités? + +[Note 3: Caulaincourt lui avait remis une somme de cinq cent mille +francs qu'il avait touchée à Blois sur la liste civile.] + +Le 19, l'Empereur fit venir le duc de Bassano; dans le cours de la +conversation nous remarquâmes ces mots: _On vous reproche de m'avoir +constamment empêché de faire la paix: qu'en dites-vous?_ Le duc de +Bassano lui répondit: «Votre Majesté sait très-bien qu'elle ne m'a +jamais consulté, et qu'elle a toujours agi d'après sa propre sagesse, +sans prendre conseil des personnes qui l'entouraient: je ne me suis donc +pas trouvé dans le cas de lui en donner, mais seulement d'obéir à ses +ordres.» _Je le sais bien_, dit l'Empereur satisfait, _mais je vous en +parle, pour vous faire connaître l'opinion qu'on a de vous_. + +Les généraux Belliard, Ornano, Petit, Dejean et Korsakowsky, les +colonels Montesquiou, Bussy, Delaplace, le chambellan de Turenne et le +ministre Bassano, sont les personnes les plus marquantes qui restèrent +auprès de l'Empereur jusqu'à son départ[4]. + +[Note 4: Les généraux de division comte Dejean, fils de +l'ex-ministre de l'administration de la guerre, et Montesquiou, fils du +grand-chambellan furent envoyés à Paris par Napoléon, un jour avant son +départ. Le comte Dejean pouvait si peu cacher son chagrin sur l'état +actuel des choses, qu'à table il se frappa plusieurs fois le front, en +disant: _Ah mon Dieu, est-il possible!_ Et quand on lui adressait la +parole, il paraissait sortir de la plus profonde rêverie; mais il +répondait toujours avec une grande politesse.] + +Les généraux Bertrand et Drouot furent les seuls qui l'accompagnèrent +pour rester avec lui et partager son sort. Le général Lefebvre-Desnouettes +alla l'attendre à Nevers, et ce fut là qu'il prit congé de lui. + +Le mameluck Rustan, et son premier valet de chambre Constant, l'avaient +abandonné déjà depuis deux jours, après avoir reçu de lui une somme +considérable(_a_)[5]. + +[Note 5: Voyez les notes à la fin.] + +Le 20 avril, à dix heures du matin, toutes les voitures étaient prêtes +dans la cour du château de Fontainebleau, lorsque l'Empereur fit venir +le général Koller, et lui dit ces mots: _J'ai réfléchi sur ce qui me +restait à faire, je me suis décidé à ne pas partir. Les alliés ne sont +pas fidèles aux engagemens qu'ils ont pris avec moi; je puis donc aussi +révoquer mon abdication, qui n'était toujours que conditionnelle. Plus +de mille adresses me sont parvenues cette nuit: l'on m'y conjure de +reprendre les rênes du gouvernement. Je n'avais renoncé à tous mes +droits à la couronne que pour épargner à la France les horreurs d'une +guerre civile, n'ayant jamais eu d'autre but que sa gloire et son +bonheur; mais, connaissant aujourd'hui le mécontentement qu'inspirent +les mesures prises par le nouveau gouvernement; voyant de quelle +manière on remplit les promesses qui m'ont été faites, je puis expliquer +maintenant à mes gardes quels sont les motifs qui me font révoquer mon +abdication, et je verrai comment on m'arrachera le coeur de mes vieux +soldats. Il est vrai que le nombre des troupes sur lesquelles je pourrai +compter, n'excédera guère 30,000 hommes; mais il me sera facile de les +porter en peu de jours jusqu'à 130,000. Sachez que je pourrai tout aussi +bien, sans compromettre mon honneur, dire à mes gardes que, ne +considérant que le repos et le bonheur de la patrie, je renonce à tous +mes droits, et les exhorte à suivre, ainsi que moi, le voeu de la +nation._ + +Le général Koller, qui n'avait pas interrompu l'Empereur, se recueillit +un moment, et lui dit que son sacrifice au repos de la patrie était une +des plus belles choses qu'il eût faites; qu'il prouvait par là qu'il +était capable de tout ce qui était grand et noble; et il le pria de lui +dire en quoi les alliés avaient manqué au traité. _En ce que l'on +empêche l'Impératrice de m'accompagner jusqu'à Saint-Tropez, comme il +était convenu_, lui dit l'Empereur. «Je vous assure, reprit le général, +que S. M. n'est pas retenue, et que c'est par sa propre volonté qu'elle +s'est décidée à ne pas vous accompagner.» _Eh bien, je veux bien rester +encore fidèle à ma promesse; mais si j'ai de nouvelles raisons de me +plaindre, je me verrai dégagé de tout ce que j'ai promis._ + +Il était onze heures, et M. de Bussy, aide-de-camp de l'Empereur, vint +lui dire que le grand-maréchal lui faisait annoncer que tout était prêt +pour le départ. _Le grand-maréchal ne me connaît-il donc pas?_ dit +l'Empereur à l'aide-de-camp, _depuis quand dois-je me régler d'après sa +montre? Je partirai quand je voudrai et peut-être pas du tout._ Le +colonel Bussy sortit, et Napoléon, se promenant en long et en large dans +la chambre, parla sans cesse des injustices qu'on lui faisait; il accusa +l'Empereur d'Autriche d'être un homme sans religion, et de travailler +tant qu'il pouvait au divorce de sa fille, au lieu de remplir son +devoir, en maintenant la bonne intelligence parmi ses enfans. Il se +plaignit aussi du manque de délicatesse de l'empereur de Russie à son +égard, et dit qu'il était, lui seul, cause que l'Impératrice n'avait pas +conservé la régence, et trouva ses visites à Rambouillet très-déplacées; +accusa l'empereur Alexandre et le roi de Prusse d'y aller insulter à son +malheur. Le général Koller s'efforça de lui prouver que ces deux +souverains n'avaient eu d'autre intention que de prouver leurs égards à +l'impératrice; mais Napoléon ne voulut se départir en rien de ses +plaintes, relativement au roi de Prusse, contre lequel il laissait +toujours percer sa haine. Il cherchait à convaincre le général Koller, +que l'Autriche, par sa position politique actuelle envers la Russie et +la Prusse, se trouvait beaucoup plus en danger qu'elle ne l'était +auparavant avec la France, qui, par sa prépondérance, arrêtait la Russie +dans ses plans de conquête; que le traité de Francfort était avantageux +pour l'Autriche, et que celui d'aujourd'hui, quoiqu'il donnât plus +d'étendue à son territoire, l'exposait aux plus grands dangers avec ses +ennemis naturels, la Russie et la Prusse, dont les cabinets ont toujours +été connus par leur manque de foi et leurs projets astucieux, au lieu +qu'avec lui, Napoléon, on pouvait certainement compter sur tout ce qu'il +promettait. Il dit aussi que depuis la campagne de Russie il n'avait pas +eu d'autre but que de conclure la paix telle que les alliés l'avaient +proposée à Francfort; que le général Caulaincourt, qui avait sans doute +eu de bonnes intentions, avait abusé de ses pleins-pouvoirs, en laissant +espérer que le souverain de la France signerait jamais les conditions +prescrites par les alliés à Châtillon, quoiqu'il eût renoncé, depuis +quelque temps, à ses prétentions sur l'Allemagne et sur l'Italie. Le +général Koller témoigna à l'Empereur son étonnement de ce qu'il n'avait +pas fait la paix à Prague ou à Dresde, où on lui avait fait des +propositions bien plus avantageuses qu'à Francfort. _Que voulez-vous_, +répondit l'Empereur sans faire attention qu'il se contredisait, _j'ai eu +tort; mais j'avais alors d'autres vues, parce que j'avais encore +beaucoup de ressources......_ Puis, changeant tout à coup de discours; +_Mais, dites-moi, général, si je ne suis pas reçu à l'île d'Elbe, que me +conseillez-vous de faire?_ Le général pensa qu'il n'y avait aucun motif +de craindre qu'il ne fût pas reçu; que d'ailleurs, dans tous les cas, le +chemin de l'Angleterre lui restait toujours ouvert. _C'est ce que j'ai +pensé aussi; mais comme je leur ai voulu faire tant de mal, les Anglais +m'en conserveront toujours du ressentiment._--Comme vous n'avez pas +exécuté vos plans d'anéantissement de l'Angleterre, dit le général, vous +n'avez rien à redouter de cette puissance. Il fit encore observer à +l'Empereur qu'il s'exposait à perdre tous les avantages qui lui étaient +assurés par le traité du 11 avril, s'il continuait à faire difficulté de +partir: alors Napoleon le congédia en lui disant: _Vous le savez, je +n'ai jamais manqué à ma parole; ainsi je ne le ferai pas plus à présent; +à moins qu'on ne m'y force par de mauvais traitemens._ Plusieurs idées +remarquables lui échappèrent dans cette conversation, nous citons celles +qui paraissent le plus dignes d'attention. Il savait qu'on lui faisait +un grand reproche de ne s'être pas donné la mort: _Je ne vois rien de +grand à finir sa vie comme quelqu'un qui a perdu toute sa fortune au +jeu. Il y a beaucoup plus de courage de survivre à son malheur non +mérité. Je n'ai pas craint la mort, je l'ai prouvé dans plus d'un +combat, et encore dernièrement à Arcis-sur-Aube où on m'a tué quatre +chevaux sous moi_ (la vérité est qu'il n'a eu qu'un seul cheval +légèrement blessé dans cette journée). Il dit aussi: _Je n'ai pas de +reproches à me faire; je n'ai point été usurpateur, parce que je n'ai +accepté la couronne que d'après le voeu unanime de toute la nation, +tandis que Louis XVIII l'a usurpée, n'étant appelé au trône que par un +vil sénat, dont plus de dix membres ont voté la mort de Louis XVI. Je +n'ai jamais été la cause de la perte de qui que ce soit; quant à la +guerre, c'est différent; mais j'ai dû la faire parce que la nation +voulait que j'aggrandisse la France._ + +Il congédia le général Koller et fit venir le colonel Campbell; il lui +parla beaucoup du plan qu'il avait de se mettre sous la protection des +Anglais. + +Il accorda ensuite des audiences très-courtes au général Schuwaloff et à +moi; il n'y parla que de choses indifférentes, et à midi il descendit +dans la cour du château, où étaient rangés en ligne les grenadiers de sa +garde. Il fut aussitôt entouré de tous les officiers et des soldats; il +prononça un discours avec tant de dignité et de chaleur, que tous ceux +qui étaient présens en furent touchés(_b_). Ensuite il pressa le général +Petit dans ses bras, embrassa l'aigle impériale, et dit, d'une voix +entrecoupée: _Adieu, mes enfans! mes voeux vous accompagneront toujours; +conservez mon souvenir._ Il donna sa main à baiser aux officiers qui +l'entouraient, et monta dans sa voiture avec le grand-maréchal. + +Le général Drouot précédait, dans une voiture à quatre places, fermée; +immédiatement après était la voiture de l'Empereur; ensuite le général +Koller; après lui le général Schuwaloff, puis le colonel Campbell, et +enfin moi, chacun de nous dans sa calèche; un aide-de-camp du général +Schuwaloff venait derrière moi, et huit voitures de l'Empereur, avec +tout son monde, terminaient notre cortège. Il fut accueilli partout aux +cris de _vive l'Empereur_! et nous eûmes beaucoup à souffrir des injures +que le peuple nous adressait. + +Ce qui est très-remarquable, c'est que Napoléon exprimait toujours au +général Koller ses regrets sur l'impertinence du peuple, tandis qu'il +écoutait avec une joie maligne, et se plaisait à répéter les traits +dirigés contre le commissaire du roi de Prusse. Il fut accompagné +jusqu'à Briare par sa garde. Il partit la nuit de cet endroit; cinq de +ses voitures prirent les devants, parce que le manque de chevaux nous +força de voyager en deux convois. + +L'Empereur se mit en route, avec ses quatre autres voitures, le 21 vers +midi, après avoir eu encore, avec le général Koller, un long entretien +dont voici le résumé: _Eh bien! vous avez entendu hier mon discours à la +vieille garde; il vous a plu, et vous avez vu l'effet qu'il a produit. +Voilà comme il faut parler et agir avec eux, et si Louis XVIII ne suit +pas cet exemple, il ne fera jamais rien du soldat français._ Il loua +beaucoup l'empereur Alexandre et la manière amicale avec laquelle il lui +avait offert un asile en Russie: procédé qu'il avait, vainement +disait-il, attendu de son beau-père avec plus de droit. Il dit ensuite +qu'il ne pardonnerait jamais au roi de Prusse d'avoir donné, le premier, +l'exemple de l'apostasie contre lui, et demanda comment on était parvenu +à exaspérer ainsi la nation prussienne, nation à laquelle il rendait +d'ailleurs toute espèce de justice. Il revint encore sur le danger que +l'Autriche courait avec un semblable voisin, qui était lié d'intérêt +avec la Russie, si étroitement, que ces deux états n'en formaient pour +ainsi dire qu'un seul. + +Il retint, ce jour là, le colonel Campbell à déjeûner, et lui parla +beaucoup de la guerre d'Espagne, loua extrêmement la nation anglaise et +le lord Wellington; et ensuite il s'entretint, en la présence du lord et +sans égard pour lui, avec le colonel Delaplace, son officier +d'ordonnance, sur la dernière campagne. + +_Sans cet animal de général_, dit-il, _qui m'a fait accroire que c'était +Schwartzenberg qui me poursuivait à Saint-Dizier, tandis que ce n'était +que Wintzingerode, et sans cette autre bête qui fut cause que je courus +après à Troyes, où je comptais manger quarante mille Autrichiens et n'y +trouvai pas un chat, j'eusse marché sur Paris; j'y serais arrivé avant +les alliés, et je n'en serais pas où j'en suis; mais j'ai toujours été +mal entouré: et puis ces flagorneurs de préfets qui m'assuraient que la +levée en masse se faisait avec le plus grand succès; enfin, ce traître +de Marmont qui a achevé la chose.... Mais il y a encore d'autres +maréchaux tout aussi mal intentionnés, entre autres Suchet, que j'ai, au +reste, toujours connu, lui et sa femme, pour des intrigans[6]._ + +[Note 6: Toutes les paroles de Napoléon sont en français dans +l'original.] + +Il parla encore longtemps des torts et de la mauvaise conduite du sénat +envers lui et envers la France; accusa particulièrement le nouveau +gouvernement de ce qu'il n'employait pas la caisse, qu'on lui avait +enlevée, pour payer l'armée, mais de ce que ce gouvernement considérait +cet argent comme appartenant à la couronne, et se l'appropriait. + +À quelque distance de Briare, nous rencontrâmes les équipages de cour de +Napoléon, plusieurs voitures de munitions lourdement chargées, et des +chevaux de selle, qui, d'après son ordre, devaient aller en avant, par +Auxerre, Lyon et Grenoble, à Savonne, où ils devaient s'embarquer pour +l'île d'Elbe. Il ne pouvait cependant pas se servir, dans ce pays, de +ces équipages d'apparat qui n'étaient bons tout au plus qu'à montrer aux +habitans comme objets de curiosité, les chemins y étant impraticables. + +Ce jour nous allâmes jusqu'à Nevers; l'accueil qu'on nous fit en cet +endroit fut le même qui nous avait été fait dans les villes précédentes; +on jurait après nous, on nous adressait mille invectives jusque sous nos +fenêtres, tandis qu'au contraire on ne se lassait pas de crier _vive +l'Empereur_! + +Le 22, à six heures du matin, nous partîmes. Le major Clamm arriva de +Paris, avec les ordres nouveaux des autorités françaises, pour le +gouverneur de l'île d'Elbe, qui assuraient à l'Empereur la propriété de +tout ce qui était relatif à la défense militaire, de toute l'artillerie +et de toutes les munitions de guerre qui se trouvaient dans cette île. +Le comte Clamm se réunit au général Koller et continua le voyage avec +nous. Les derniers détachemens de la garde, qui devaient accompagner +l'Empereur, se trouvaient à Nevers, ils l'escortèrent encore jusqu'à +Villeneuve-sur-Allier, et dès-lors Napoléon ne trouva plus que des corps +kosaques et autrichiens destinés à l'escorter. Il refusa d'être +accompagné par ces soldats étrangers pour n'avoir pas l'air d'un +prisonnier d'état, et dit: _Vous voyez bien que je n'en ai aucunement +besoin._ Il passa la nuit à Beaune, et partit, le 23, à 9 heures du +matin. + +Les cris de _vive l'Empereur_ cessèrent dès que les troupes françaises +ne furent plus avec nous. À Moulins, nous vîmes les premières cocardes +blanches et les habitans nous reçurent aux acclamations de _vivent les +alliés_! Le colonel Campbell partit de Lyon en avant, pour aller +chercher à Toulon ou à Marseille une frégate anglaise qui pût, d'après +le voeu de Napoléon, le conduire dans son île. + +À Lyon, où nous passâmes vers les onze heures du soir, il s'assembla +quelques groupes qui crièrent _vive Napoléon_! Le 24, vers midi, nous +rencontrâmes le maréchal Augereau près de Valence. L'Empereur et le +maréchal descendirent de voiture; Napoléon ôta son chapeau, et tendit +les bras à Augereau qui l'embrassa, mais sans le saluer. _Où vas-tu +comme-ça_? lui dit l'Empereur, en le prenant par le bras, _tu vas à la +cour?_ Augereau répondit que pour le moment il allait à Lyon: ils +marchèrent près d'un quart d'heure ensemble, en suivant la route de +Valence. Je sais de bonne source le résultat de cet entretien. +L'Empereur fit au maréchal des reproches sur sa conduite envers lui et +lui dit: _Ta proclamation est bien bête; pourquoi des injures contre +moi? il fallait simplement dire: le voeu de la nation s'étant prononcé +en faveur d'un nouveau souverain, le devoir de l'armée est de s'y +conformer. Vive le Roi! vive Louis XVIII_(_c_). Augereau alors se mit +aussi à tutoyer Buonaparte, et lui fit à son tour d'amers reproches sur +son insatiable ambition, à laquelle il avait tout sacrifié, même le +bonheur de la France entière. Ce discours fatiguant Napoléon, il se +tourna avec brusquerie du côté du maréchal, l'embrassa, lui ôta encore +son chapeau, et se jeta dans sa voiture. + +Augereau, les mains derrière le dos, ne dérangea pas sa casquette de +dessus sa tête, et seulement, lorsque l'Empereur fut remonté dans sa +voiture, il lui fit un geste méprisant de la main, en lui disant adieu. +En s'en retournant, il adressa un salut très-gracieux aux commissaires. + +L'Empereur, toujours fidèle à son amour pour la vérité, dit au général +Koller, une heure après: _Je viens d'apprendre, à l'instant même, +l'infâme proclamation d'Augereau; si je l'eusse connue, lorsque je l'ai +rencontré, je lui aurais bien lavé la tête._ + +Nous trouvâmes, à Valence, des troupes françaises du corps d'Augereau, +qui avaient arboré la cocarde blanche, et qui cependant rendirent à +l'Empereur tous les honneurs dus à son rang. Le mécontentement des +soldats se manifesta visiblement lorsqu'ils nous virent à sa suite. Mais +ce fut là son dernier triomphe, car, nulle part ailleurs, il n'entendit +plus de _vivat_. + +Le 25, nous arrivâmes à Orange; nous fûmes reçus aux cris de _Vive le +Roi! Vive Louis XVIII!_ + +Napoléon, jusque là, avait été d'une humeur très-gaie, et plaisantait +souvent lui-même sur sa situation. Entre autres choses, il disait un +jour aux commissaires, après avoir retracé avec beaucoup de franchise +les différens degrés qu'il avait parcourus dans sa carrière, depuis +vingt-cinq ans: _Au bout du compte, je n'y perds rien; car j'ai commencé +la partie avec un écu de six francs dans ma poche et j'en sors fort +riche_[7]. + +[Note 7: Cette anecdote n'est pas dans l'original, et a été +communiquée au traducteur par le comte de Truchsess, ainsi que plusieurs +autres faits.] + +Le même jour, le matin, l'Empereur trouva un peu en avant d'Avignon, à +l'endroit où l'on devait changer de chevaux, beaucoup de peuple +rassemblé, qui l'attendait à son passage, et qui nous accueillit aux +cris de _vive le Roi! Vivent les Alliés! À bas Nicolas! À bas le tyran, +le coquin, le mauvais gueux!..._ Cette multitude vomit encore contre lui +mille invectives. + +Nous fîmes tout ce que nous pûmes, pour arrêter ce scandale, et diviser +la foule qui assaillait sa voiture; nous ne pûmes obtenir de ces +forcenés qu'ils cessassent d'insulter l'homme qui, disaient-ils, les +avait rendus si malheureux, et qui n'avait d'autre désir que d'augmenter +encore leur misère. Enfin, d'après nos remontrances, ils se rendirent et +crurent être très-modérés en ne lui faisant plus entendre que les cris +de _Vivent les alliés, nos libérateurs, le généreux empereur de Russie, +et le bon roi Frédéric Guillaume!_ Ils voulurent même forcer le cocher +de l'Empereur à crier _vive le Roi!_ Il s'y refusa, et alors, un de ces +hommes qui était armé, tira le sabre contre lui; heureusement on +l'empêcha de frapper, et, les chevaux se trouvant alors attelés, on les +fit partir au grand galop et si vite que nous ne pûmes rejoindre +l'Empereur qu'à un quart de lieue d'Avignon. Dans tous les endroits que +nous traversâmes, il fut reçu de la même manière. À Orgon, petit village +où nous changeâmes de chevaux, la rage du peuple était à son comble; +devant l'auberge même où il devait s'arrêter, on avait élevé une potence +à laquelle était suspendu un mannequin, en uniforme français, couvert de +sang, avec une inscription placée sur la poitrine et ainsi conçue: _Tel +sera tôt ou tard le sort du tyran_(_d_). + +Le peuple se cramponait à la voiture de Napoléon et cherchait à le voir +pour lui adresser les plus fortes injures. L'Empereur se cachait +derrière le général Bertrand le plus qu'il pouvait; il était pâle et +défait, ne disait pas un mot. À force de pérorer le peuple, nous +parvînmes à le sortir de ce mauvais pas. + +Le comte Schuwaloff, à côté de la voiture de Buonaparte, harangua la +populace en ces termes: «N'avez-vous pas honte d'insulter à un +malheureux sans défense? Il est assez humilié par la triste situation où +il se trouve, lui qui s'imaginait donner des lois à l'univers et qui se +voit aujourd'hui à la merci de votre générosité! Abandonnez-le à +lui-même; regardez-le: vous voyez que le mépris est la seule arme que +vous devez employer contre cet homme, qui a cessé d'être dangereux. Il +serait au dessous de la nation française d'en prendre une autre +vengeance!» Le peuple applaudissait à ce discours, et Buonaparte, voyant +l'effet qu'il produisait, faisait des signes d'approbation au comte +Schuwaloff, et le remercia ensuite du service qu'il lui avait rendu. + +À un quart de lieue en deçà d'Orgon, il crut indispensable la précaution +de se déguiser: il mit une mauvaise redingotte bleue, un chapeau rond +sur sa tête avec une cocarde blanche, et monta un cheval de poste pour +galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi pour un courrier. Comme +nous ne pouvions le suivre, nous arrivâmes à Saint-Canat, bien après +lui. Ignorant les moyens qu'il avait pris pour se soustraire au peuple, +nous le croyions dans le plus grand danger, car nous voyions sa voiture +entourée de gens furieux qui cherchaient à ouvrir les portières: elles +étaient heureusement bien fermées, ce qui sauva le général Bertrand. La +ténacité des femmes nous étonna le plus; elles nous suppliaient de le +leur livrer, disant: «Il l'a si bien mérité par ses torts envers nous et +envers vous-mêmes, que nous ne vous demandons qu'une chose juste.» + +À une demi-lieue de Saint-Canat, nous atteignîmes la voiture de +l'Empereur, qui, bientôt après, entra dans une mauvaise auberge située +sur la grande route, et appelée _la Calade_. Nous l'y suivîmes; et ce +n'est qu'en cet endroit que nous apprîmes et le travestissement dont il +s'était servi, et son arrivée dans cette auberge à la faveur de ce +bizarre accoutrement; il n'avait été accompagné que d'un seul courrier; +sa suite, depuis le général jusqu'au marmiton, était parée de cocardes +blanches, dont ils paraissaient s'être approvisionnés à l'avance. Son +valet de chambre qui vint au devant de nous, nous pria de faire passer +l'Empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en arrivant il s'était +annoncé pour tel à l'hôtesse. Nous promîmes de nous conformer à ce +désir, et j'entrai le premier dans une espèce de chambre, où nous fûmes +frappés de trouver le ci-devant souverain du monde plongé dans de +profondes réflexions, la tête appuyée dans ses mains. + +Je ne le reconnus pas d'abord, et je m'approchai de lui. Il se leva en +sursaut en entendant quelqu'un marcher, et me laissa voir son visage +arrosé de larmes. Il me fit signe de ne rien dire, me fit asseoir près +de lui, et tout le temps que l'hôtesse fut dans la chambre, il ne me +parla que de choses indifférentes. Mais, lorsqu'elle sortit, il reprit +sa première position. Je jugeai convenable de le laisser seul; il nous +fit cependant prier de passer de temps en temps dans sa chambre pour ne +pas faire soupçonner sa présence. + +Nous lui fîmes savoir qu'on était instruit que le colonel Campbell avait +passé la veille justement par cet endroit, pour se rendre à Toulon. Il +résolut aussitôt de prendre le nom de lord Burghersh. + +On se mit à table, mais comme ce n'étaient pas ses cuisiniers qui +avaient préparé le dîner, il ne pouvait se résoudre à prendre aucune +nourriture dans la crainte d'être empoisonné. Cependant nous voyant +manger de bon appétit, il eut honte de nous faire voir les terreurs qui +l'agitaient et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant d'y +goûter, mais il renvoyait les mets sans y toucher; quelquefois, il +jetait dessous la table ce qu'il avait accepté pour faire croire qu'il +l'avait mangé. Son dîner fut composé d'un peu de pain et d'un flacon de +vin, qu'il fit retirer de sa voiture et qu'il partagea même avec nous. + +Il parla beaucoup, et fut d'une amabilité très-remarquable avec nous. +Lorsque nous fûmes seuls, et que l'hôtesse qui nous servait fut sortie, +il nous fît connaître combien il croyait sa vie en danger; il était +persuadé que le gouvernement français avait pris des mesures pour le +faire enlever ou assassiner dans cet endroit. + +Mille projets se croisaient dans sa tête sur la manière dont il pourrait +se sauver; il rêvait aussi aux moyens de tromper le peuple d'Aix, car on +l'avait prévenu qu'une très-grande foule l'attendait à la poste. Il nous +déclara donc que ce qui lui semblait le plus convenable, c'était de +retourner jusqu'à Lyon, et de prendre de-là une autre route pour +s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en aucun cas, consentir à ce +projet, et nous cherchâmes à le persuader de se rendre directement à +Toulon ou d'aller par Digne à Fréjus. Nous tachâmes de le convaincre +qu'il était impossible que le gouvernement français pût avoir des +intentions si perfides à son égard, sans que nous en fussions instruits, +et que la populace, malgré les indécences auxquelles elle se portait, ne +se rendrait pas coupable d'un crime de cette nature. + +Pour nous mieux persuader, et pour nous prouver jusqu'à quel point ses +craintes, selon lui, étaient fondées, il nous raconta ce qui s'était +passé entre lui et l'hôtesse, qui ne l'avait pas reconnu. «Eh! bien, lui +avait-elle dit, avez-vous rencontré Buonaparte?» _Non_, avait-il +répondu. «Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il pourra se +sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer: aussi faut-il +convenir qu'il l'a bien mérité, ce coquin-là! Dites-moi donc, on va +l'embarquer pour son île?--_Mais, oui._--On le noyera, n'est-ce pas? _Je +l'espère bien_! lui répliqua Napoléon.» _Vous voyez donc_, ajouta-t-il, +_à quel danger je suis exposé._ + +Alors il recommença à nous fatiguer de ses inquiétudes et de ses +irrésolutions. Il nous pria même d'examiner s'il n'y avait pas quelque +part une porte cachée par laquelle il pourrait s'échapper, ou si la +fenêtre dont il avait fait fermer les volets en arrivant, n'était pas +trop élevée pour pouvoir sauter et s'évader ainsi. + +La fenêtre était grillée en dehors, et je le mis dans un embarras +extrême en lui communiquant cette découverte. Au moindre bruit il +tressaillait et changeait de couleur. + +Après dîner nous le laissâmes à ses réflexions, et comme, de temps en +temps, nous entrions dans sa chambre, d'après le désir qu'il en avait +témoigné, nous le trouvions toujours en pleurs. + +Il s'était rassemblé dans cette auberge beaucoup de personnes: la +plupart étaient venues d'Aix, soupçonnant que notre long séjour était +occasionné par la présence de l'Empereur Napoléon. Nous tâchions de leur +faire accroire qu'il avait pris les devants; mais elles ne voulaient pas +ajouter foi à nos discours. Elles nous assuraient qu'elles ne voulaient +pas lui faire de mal, mais seulement le contempler, pour voir quel effet +produisait sur lui le malheur; qu'elles lui feraient tout au plus, de +vive voix, quelques reproches, ou qu'elles lui diraient la vérité qu'il +avait si rarement entendue. + +Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour les détourner de ce dessein, et +nous parvînmes à les calmer. Un individu, qui nous parut un homme de +marque, s'offrit de faire maintenir l'ordre et la tranquillité à Aix, si +nous voulions le charger d'une lettre pour le maire de cette ville. Le +général Koller communiqua cette proposition à l'Empereur qui +l'accueillit avec plaisir. Cette personne fut donc envoyée avec une +lettre auprès du magistrat. Il revint avec l'assurance que les bonnes +dispositions du maire empêcheraient tout tumulte d'avoir lieu. + +L'aide-de-camp du général Schuwaloff vint dire que le peuple qui était +ameuté dans la rue était presqu'entièrement retiré. L'Empereur résolut +de partir à minuit. + +Par une prévoyance exagérée, il prit encore de nouveaux moyens, pour +n'être pas reconnu. + +Par ses instances, il contraignit l'aide-de-camp du général Schuwaloff +de se vêtir de la redingotte bleue et du chapeau rond, avec lesquels il +était arrivé dans l'auberge, afin sans doute, qu'en cas de nécessité, +l'aide-de-camp fût insulté, ou même assassiné à sa place[8]. + +[Note 8: Comme il n'est arrivé aucun mal à l'aide-de-camp qui jouait +le rôle de Buonaparte, il est suffisamment prouvé que Napoléon n'avait +plus rien à craindre et que son déguisement n'était nullement +nécessaire; il ne servit réellement qu'à le rendre ridicule et +méprisable.] + +Buonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel autrichien, +mit l'uniforme du général Koller, se décora de l'ordre de +Sainte-Thérèse, que portait le général, mit ma casquette de voyage sur +sa tête, et se couvrit du manteau du général Schuwaloff. + +Après que les commissaires des puissances alliées l'eurent ainsi équipé, +les voitures avancèrent; mais, avant de descendre, nous fîmes une +répétition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous devions +marcher. Le général Drouot ouvrait le cortège; venait ensuite le +soi-disant empereur, l'aide-de-camp du général Schuwaloff, ensuite le +général Koller, l'Empereur, le général Schuwaloff et moi, qui avais +l'honneur de faire partie de l'arrière-garde, à laquelle se joignit la +suite de l'Empereur. + +Nous traversâmes ainsi la foule ébahie qui se donnait une peine extrême +pour tâcher de découvrir parmi nous celui qu'elle appelait _son tyran_. + +L'aide-de-camp de Schuwaloff (le major Olewieff) prit la place de +Napoléon dans sa voiture, et Napoléon partit avec le général Koller dans +sa calèche. + +Quelques gendarmes dépêchés à Aix par ordre du maire, dissipèrent le +peuple qui cherchait à nous entourer, et notre voyage se continua fort +paisiblement. + +Une circonstance que je voudrais omettre, mais que ma qualité +d'historien ne me permet pas de passer sous silence, c'est que notre +intimité avec l'Empereur auprès duquel nous étions sans cesse dans la +même chambre, nous fit découvrir qu'il était attaqué d'une maladie +galante; il s'en cachait si peu, qu'il employait en notre présence les +remèdes nécessaires; et nous apprîmes de son médecin, que nous +questionnâmes, qu'il en avait été attaqué à son dernier voyage à Paris. + +Partout nous trouvâmes des rassemblemens qui nous recevaient aux cris +les plus vifs de _vive le Roi_! On vociférait aussi des injures contre +Napoléon, mais il n'y eut aucune tentative inquiétante. + +Toutefois l'Empereur ne se rassurait pas, il restait toujours dans la +calèche du général autrichien, et il commanda au cocher de fumer, afin +que cette familiarité pût dissimuler sa présence. Il pria même le +général Koller de chanter, et comme celui-ci lui répondit, qu'il ne +savait pas chanter, Buonaparte lui dit de siffler. + +C'est ainsi qu'il poursuivit sa route, caché dans un des coins de la +calèche, faisant semblant de dormir, bercé par l'agréable musique du +général et encensé par la fumée du cocher. + +En pleine campagne, il recommença à causer avec le général et +l'entretint du nouveau plan qu'il avait formé: c'était de déposséder le +roi de Naples actuel, de replacer la véritable dynastie sur le trône, de +faire du roi de Sardaigne le roi d'Italie, et d'aller s'établir lui-même +dans l'île de Sardaigne; puis tout-à-coup, abandonnant cette idée, +_Non_, dit-il, _je renonce maintenant tout-à-fait au monde politique, et +ne m'intéresse plus à tout ce qui peut arriver_. Et alors il s'étendit +beaucoup sur la manière tranquille dont il voulait couler ses jours, et +dit qu'à Porto-Ferrajo il voulait vivre heureux, en ne s'occupant plus +que des sciences. Il ajouta même, que si on lui offrait la couronne de +l'Europe, il la refuserait. _Je n'ai jamais estimé les hommes, dit-il, +et je les ai toujours traités comme ils le méritent; mais cependant les +procédés des Français envers moi sont d'une si grande ingratitude, que +je suis entièrement dégoûté de l'ambition de vouloir gouverner_[9]. + +[Note 9: Il paraît certain qu'il avait quelques plans qu'il voulait +exécuter à l'aide du vice-roi d'Italie. Ce qui le prouve, c'est une +lettre qui a été trouvée et dont voici un passage: «Je vous écrirai +d'Elbe, je vous ferai part de mes projets futurs; jusque là, je vous +prie, tenez-vous bien tranquille.»] + +À Saint-Maximin il déjeûna avec nous. Comme il entendit dire que le +sous-préfet d'Aix était en cet endroit, il le fit appeler, et +l'apostropha en ces termes: _Vous devez rougir de me voir en uniforme +autrichien, j'ai dû le prendre pour me mettre à l'abri des insultes des +Provençaux. J'arrivais avec pleine confiance au milieu de vous, tandis +que j'aurais pu emmener avec moi six mille hommes de ma garde. Je ne +trouve ici que des tas d'enragés qui menacent ma vie. C'est une méchante +race que les Provençaux; ils ont commis toutes sortes d'horreurs et de +crimes dans la révolution et sont tout prêts à recommencer; mais quand +il s'agit de se battre avec courage, alors ce sont des lâches; jamais +la Provence ne m'a fourni un seul régiment, dont j'aurais pu être +content. Mais ils seront peut-être demain aussi acharnés contre Louis +XVIII, qu'ils le paraissent aujourd'hui contre moi; ils croyent qu'ils +n'auront plus rien à payer; et quand ils verront que les contributions +ne changeront que de nom, ils seront tout aussi enclins à la révolte que +dans l'année 1790.--Vous n'avez donc pas pu contenir cette +populace?_--Le préfet ne sachant comment répondre, ni s'il devait +s'excuser devant nous, se contenta de lui dire: «J'en suis tout confus, +Sire.» L'Empereur lui demanda ensuite si les droits réunis étaient déjà +abolis, et si la levée en masse aurait été difficile à opérer? «Une +levée en masse! Sire, répliqua le préfet, je n'ai jamais pu réunir la +moitié du contingent qu'on devait fournir pour la conscription.» +Napoléon recommença alors ses invectives contre les Provençaux et +congédia le préfet. + +Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que Louis XVIII ne ferait +jamais rien de la nation française, s'il la traitait avec trop de +ménagement. _Puis_, continua-t-il, _il faut nécessairement qu'il lève +des impôts considérables, et ces mesures lui attireront aussitôt la +haine de ses sujets._ + +Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il avait été envoyé en ce +pays, avec plusieurs milliers d'hommes, pour délivrer deux royalistes +qui devaient être pendus, pour avoir porté la cocarde blanche. _Je les +sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces enragés; et aujourd'hui_, +continua-t-il, _ces hommes recommenceraient les mêmes excès contre celui +d'entre eux qui se refuserait à porter la cocarde blanche! Telle est +l'inconstance du peuple français!_ + +Nous apprîmes qu'il y avait au Luc deux escadrons de hussards +autrichiens; et, d'après la demande de Napoléon, nous envoyâmes l'ordre +au commandant d'y attendre notre arrivée pour escorter l'Empereur +jusqu'à Fréjus. Cette caution le tranquillisa singulièrement; mais +malgré cela il garda toujours le plus strict incognito. + +Il fut surtout très-content de ce que le général Koller consentit à +passer pour lui dans une conversation que ce général eut avec un +officier corse au service de France. Il lui fit plusieurs questions, que +Buonaparte lui soufflait dans l'oreille, et l'officier fut persuadé que +c'était à l'Empereur lui-même qu'il parlait; car il ne pouvait concevoir +qu'un général autrichien, quelque instruit qu'il fût, pût avoir des +notions aussi justes sur l'île de Corse. Napoléon, voyant son erreur, +pria le général de ne pas le désabuser. + +Nous arrivâmes après le dîner dans la maison de M. Charles, législateur. +Cette campagne est située près de Luc; la princesse Pauline Borghèse, +soeur de l'Empereur, y séjournait depuis quelque temps. Elle frissonna +au récit des dangers que son frère avait courus dans son voyage, et ne +pouvait croire aux déguisemens qu'il avait été obligé d'employer. Dès ce +moment, elle résolut de l'accompagner à l'île d'Elbe et de ne plus +l'abandonner. + +Elle avait eu d'abord beaucoup de peine à se persuader les grands +événemens qui venaient d'avoir lieu, et enfin lorsqu'il lui fut +impossible de se refuser à leur authenticité, elle s'écria: «Mais, en +ce cas, mon frère est mort?» On la convainquit que l'Empereur se portait +bien, qu'on lui avait assuré un très-beau traitement, et qu'il était en +route pour se rendre à sa nouvelle destination. «Comment, dit-elle, il a +pu survivre à tout cela? C'est-là la plus mauvaise des nouvelles que +vous venez de me donner». Elle tomba alors sans connaissance, et ne +revint à elle que beaucoup plus souffrante qu'elle ne l'était +ordinairement: l'entrevue qu'elle eut ce jour même avec son frère, +augmenta encore son état de mauvaise santé. + +Elle partit le soir pour Muy, afin de n'avoir le jour suivant que deux +lieues à faire pour se rendre à Fréjus. Avant de partir, elle nous fit +prier de venir chez elle. Nous lui fûmes présentés par le général +Bertrand; elle nous entretint avec la grâce qui lui est connue, puis +elle nous quitta en disant qu'elle espérait nous voir le lendemain à +Fréjus[10]. + +[Note 10: Elle a exprimé combien elle avait eu de plaisir à +rencontrer ici son frère, parce qu'elle l'avait empêché d'exécuter un +projet dont il était imbu, et qui sans doute l'aurait précipité dans +l'abîme. Ce projet était peut-être relatif à la lettre dont nous avons +parlé plus haut.] + +Nous y arrivâmes effectivement le 27, sans aucun encombre. Les hussards +autrichiens qui nous avaient escortés, depuis cet endroit jusqu'à +Fréjus, continuèrent le service auprès de l'Empereur. Dès qu'il se vit +ainsi entouré de troupes, il reprit quelque courage, remit son uniforme +et se replaça dans sa voiture. Ses équipages étaient aussi arrivés, non +sans peine, un jour plus tôt que nous à Fréjus. Ils avaient traversé la +ville d'Avignon le dimanche 24 avril. Ceux qui les conduisaient +n'avaient pu échapper au danger d'être pillés qu'en cachant tout ce qui +pouvait faire soupçonner qu'ils étaient de la suite de Napoléon: ils +ôtèrent leurs habits de livrée, mirent des cocardes blanches, et +jetèrent de l'argent au peuple, en criant, comme lui: _Vive le Roi! vive +Louis XVIII! à bas l'Empereur! à bas Nicolas!_ On avait trouvé le moyen +d'avertir l'Empereur de cette scène, et c'est pourquoi il avait pris +tant de précautions. + +Plusieurs personnes de sa suite l'avaient quitté au Luc, et il est +probable que c'est l'une de ces personnes, qui trouva bon de +s'approprier la cassette du maître d'hôtel de l'Empereur, qui était +chargé des dépenses du voyage, et auquel il restait à peu près soixante +mille francs. Ce vol se fit dans la nuit du 26 au 27. + +Nous trouvâmes à Fréjus le colonel Campbell, qui était arrivé de +Marseille avec la frégate anglaise _the Undounted_ (l'Indompté). Ce +bâtiment était commandé par le capitaine Asher, et était destiné à +escorter l'Empereur, pour garantir son vaisseau de toute espèce +d'attaque. Selon le traité, Buonaparte devait être conduit dans une +corvette, et il fut très-mécontent de ne trouver que le brick nommé +l'_Inconstant_, qui devait recevoir son souverain détrôné et lui rester +en toute propriété. + +Après mille indécisions, nous le vîmes avec plaisir se résoudre enfin à +s'embarquer sur une frégate anglaise, et à ne faire aucun usage du +brick qui lui était destiné. _Si le gouvernement, dit-il, eût su ce +qu'il se doit à lui-même, il m'aurait envoyé un bâtiment à trois ponts, +et non pas un vieux brick pourri[11], à bord duquel il serait au-dessous +de ma dignité de monter._ + +[Note 11: Ce brick n'était nullement en mauvais état: j'appris à mon +passage à Toulon, qu'il ne s'était point trouvé, dans le port, de +corvette lorsque l'ordre du gouvernement arriva, et que celle qui lui +était destinée l'attendait à Saint-Tropez.] + +Le capitaine français, scandalisé du peu de cas que l'Empereur faisait +de son bâtiment, repartit sur le champ pour Toulon. + +L'Empereur n'invita à dîner que les commissaires, le comte Clamm et le +capitaine du vaisseau anglais Asher. Il reprit alors toute la dignité +impériale; il s'entretint beaucoup avec le capitaine Asher; et, comme +celui-ci ne parlait pas très-facilement français, Campbell leur servit +d'interprète. Il nous parla avec une rare franchise des plans +d'agrandissement qu'il avait encore pour la France, à nos propres +dépens; il nous expliqua comment il voulait faire de Hambourg un second +Anvers, et rendre le port de Cuxhaven semblable à celui de Cherbourg: il +voulut aussi nous faire connaître ce que personne n'avait encore +remarqué, c'est que l'Elbe avait la même profondeur que l'Escaut, et +qu'on pouvait construire à son embouchure un port semblable à celui dont +il avait enrichi la Belgique. Il avait aussi le projet tout formé de +faire dans ses états une conscription pour la marine, de même que celle +qui avait lieu pour les armées de terre. _Et_, dit-il, _si j'avais +employé les moyens dont je me suis servi sur le Continent, contre +l'Angleterre, je l'aurais renversée en deux ans de temps. Car_, +disait-il, _c'était-là mon unique but. Dans la position où je me trouve +maintenant, je puis bien parler de tout cela, puisqu'il m'est impossible +de rien exécuter._ Il s'exprimait avec tant de passion et de vivacité en +parlant de ses flottes de Toulon, de Brest et d'Anvers, de son armée de +Hambourg et des mortiers qui se trouvaient à Hyères, avec lesquels il +pouvait jeter des bombes à trois mille pas, que l'on eût cru que tout +cela lui appartenait encore. + +Après le dîner, il prit congé du général Schuwaloff et de moi; il nous +remercia des soins que nous lui avions donnés pendant son voyage, et +parla ensuite avec beaucoup de mépris du gouvernement français. Il se +plaignit surtout au général Koller des injustices dont on l'accablait; +de ce qu'on ne lui avait laissé qu'un seul service en argent, que six +douzaines de chemises, et qu'on lui avait retenu le reste de son linge +et de son argenterie, ainsi qu'une quantité de meubles et de choses +qu'il avait acquises de son propre argent, et de ce qu'on ne voulait pas +reconnaître son droit exclusif sur le _régent_, qu'il avait retiré de +Berlin avec ses propres fonds, moyennant quatre millions. Ce diamant +avait été en effet mis en gage pour 400,000 écus, chez les juifs de +Berlin par le gouvernement français. Il pria le général de porter sa +plainte à son Empereur et à celui de Russie, espérant qu'avec l'aide de +ces princes, justice lui serait rendue. + +Ce même soir, nous écrivîmes encore deux fois au gouverneur français de +l'île d'Elbe, pour obtenir de lui qu'il se rendît aux ordres qu'on lui +envoyait, et pour qu'il livrât la place sans difficultés à Napoléon. + +Le 28 au matin, l'Empereur aurait voulu partir et faire embarquer ses +équipages; mais il se trouva incommodé, et partit seulement à neuf +heures du soir, après avoir encore demandé à parler, au général +Schuwaloff et à moi. Comme le général avait déjà pris les devants pour +se rendre au port un des premiers, l'Empereur ne prit congé que de moi +seul; il me remercia encore une fois des attentions particulières que +j'avais eues pour lui, mais ne me dit pas un mot pour le roi de Prusse. +Le général Schuwaloff se rendit à bord de la frégate, comme Napoléon y +était déjà, et l'Empereur le chargea de présenter ses hommages à +l'empereur Alexandre. + +Les hussards autrichiens l'accompagnèrent jusqu'au port de Saint-Raphau, +le même où il avait abordé, quatorze ans auparavant, à son retour +d'Égypte. Il fut reçu avec les honneurs militaires, et vingt-quatre +coups de canon furent tirés[12]. + +[Note 12: Ces coups de canon ne furent pas tirés pour lui, mais +douze en l'honneur du feld-maréchal-lieutenant baron Koller, et douze +pour le général comte Schuwaloff. On laissa Buonaparte dans son erreur, +afin qu'il ne fît pas de nouvelles difficultés pour s'embarquer s'il +connaissait l'intention du capitaine Asher de le recevoir comme simple +particulier et non comme empereur.] + +Deux heures après, la frégate cingla. Le général Koller, le colonel +Campbell, le comte Clamm et l'aide-de-camp du général Koller, +accompagnèrent l'Empereur jusqu'à l'île d'Elbe. Sa suite se composait +des généraux Bertrand et Drouot, le major polonais Ferzmanofsky, deux +fouriers du palais, un officier payeur, M. Peyruche; un médecin, M. +Fourrau; deux secrétaires, un maître d'hôtel, un valet de chambre, deux +cuisiniers et six domestiques. + +Le général Bertrand ne put cacher combien le sacrifice lui coûtait, et +ne dissimula pas qu'il ne le faisait que pour remplir son devoir envers +l'Empereur. + +Le général Drouot, au contraire, montra constamment le même courage et +la même gaîté. On m'a assuré que l'Empereur avait voulu lui donner cent +mille francs, et qu'il les avait refusés, en lui disant que s'il +acceptait de l'argent de lui, on n'attribuerait alors son sincère +dévouement qu'à un vil intérêt. Le reste de son monde ne paraissait le +suivre que pour conserver son traitement. + +Le général Schuwaloff et moi partîmes, la même nuit, de Fréjus, et je +revins directement à Paris par Toulon et Marseille. + + + + +SUITE DE L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON; + +D'après le récit que m'a fait, lui-même, le général Koller. + + +LE général Koller et le colonel Campbell, qui avaient la mission +d'accompagner Napoléon jusqu'à l'île d'Elbe, eurent l'occasion de +considérer de plus près cet homme extraordinaire. Pendant les cinq jours +qu'ils furent obligés de passer sur mer, parce que les vents contraires, +les orages, et les calmes dont ils furent surpris, les empêchèrent +d'arriver plutôt, Napoléon fut toujours de bonne humeur, d'une +prévenance et d'une politesse parfaites. Il témoignait cependant une +grande impatience d'arriver au lieu de sa destination. Les deux +commissaires, le capitaine Asher, le comte Clamm et le lieutenant de +vaisseau anglais Smith, furent tous les jours admis à sa table; mais il +accorda toujours une préférence marquée au général Koller. Il lui +témoignait combien tout ce qui s'était passé dans les derniers jours de +son voyage lui faisait de peine. _Quant à vous, mon cher général_, lui +dit-il, _je me suis montré cul-nu; mais, dites-moi franchement, si vous +ne croyez pas aussi que toutes ces scènes scandaleuses aient été +sourdement excitées par le gouvernement français_[13]? Le général +l'assura qu'il était bien éloigné de partager cette pensée, et que le +gouvernement français ne se serait sans doute pas permis une conduite si +contraire aux intentions des puissances alliées. L'Empereur manifestait +cependant toujours l'inquiétude de n'être pas reçu à l'île d'Elbe. + +[Note 13: Toutes les paroles de l'Empereur sont en français dans +l'original.] + +Le 3 mai, lorsqu'on aperçut l'île, le général Drouot, le comte Clamm et +le lieutenant Smith furent envoyés en parlementaires; le premier, en +qualité de commissaire de l'Empereur, les deux autres étaient chargés de +l'ordre du gouvernement français, et d'un certificat signé par nous, +pour inviter le général Dalesme, gouverneur d'Elbe, de remettre le +commandement, la possession de l'île, de tous ses forts et munitions de +guerre au général Drouot, plénipotentiaire de l'Empereur. + +Les députés trouvèrent les Elbois dans une anarchie complette. À +Porto-Ferrajo flottait le drapeau blanc, à Porto-Lungone l'étendard aux +trois couleurs; le reste de l'île voulait proclamer son indépendance. +Lorsque la nouvelle de l'arrivée de Buonaparte se répandit, et surtout +celle des trésors qu'il apportait, tous les partis se réunirent, pour +venir au devant de leur nouveau maître. + +Le général Drouot reçut du gouverneur les clefs de la ville, le fort, +tout ce qu'il contenait d'artillerie, et trois cent-vingt-cinq canons +qui en faisaient partie: tout fut remis sans difficultés(_e_). + +Après que le nouveau drapeau impérial fut posé sur les tours de +Porto-Ferrajo, le comte Clamm et le lieutenant Smith retournèrent à +bord de l'_Indompté_, pour apprendre à l'Empereur l'issue de leur +mission. Déjà le capitaine Asher avait salué, à son arrivée, la garnison +de Porto-Ferrajo des coups de canon d'usage, la garnison y avait +répondu: politesse que Napoléon s'attribua encore faussement. Mais +lorsque le général Drouot fut gouverneur, il donna l'ordre de tirer cent +coups de canon qui furent alors bien certainement tirés en l'honneur de +l'Empereur. + +Lorsque Buonaparte mit pied à terre, la municipalité et les corps de +l'état vinrent le recevoir et le haranguer. Napoléon leur répondit à peu +près en ces termes: _La douceur de votre climat, les sites romantiques +de votre île m'ont décidé à la choisir, entre tous mes vastes états, +pour mon séjour; j'espère que vous saurez apprécier cette préférence, et +que vous m'aimerez comme des enfans soumis; aussi me trouverez-vous +toujours disposé à avoir pour vous toute la sollicitude d'un père._ + +Trois violons, et deux basses, qui avaient accompagné la députation, +surprirent ce tendre père de leurs sons harmonieux. On le conduisit, +sous un dais orné de papier doré et de vieux morceaux d'écarlate, dans +le lieu de sa résidence. C'était à l'Hôtel-de-Ville qu'il devait loger. +On avait orné la salle qui servait ordinairement pour les bals publics +avec quelques petits tableaux, des candélabres en glaces, et un trône +impérial avait été élevé à la hâte et paré aussi de beaucoup de papier +d'or et de morceaux écarlates. La musique de la chapelle l'accompagna +jusque-là et fit retentir des sons si touchans, que le Prince, tout ému, +demanda bien vite à être conduit dans son appartement. Il le trouva si +misérablement meublé qu'il prit des arrangemens avec le général Koller +sur les moyens de faire venir de Lucques et Piombino le mobilier de sa +soeur Éliza. Le général écrivit à la grande-duchesse de Toscane qui +envoya aussitôt ce qui lui était demandé sur de petits bâtimens: c'est +ce qui a donné lieu au faux bruit qui a couru que Napoléon s'était +emparé d'un vaisseau appartenant à son beau-frère, l'avait confisqué et +déclaré de bonne prise. + +Aussitôt après son arrivée, l'Empereur visita les fortifications, et +assura d'un air de contentement que moyennant les améliorations qu'il +méditait, il pourrait se défendre contre toute espèce de tentative de la +part des habitans du continent. + +Le général Koller resta dix jours à l'île d'Elbe et gagna de plus en +plus la confiance de l'Empereur, qui n'entreprenait absolument rien sans +le consulter. Il lui confia un jour que, dans l'espace de vingt-quatre +heures, il aurait à ses ordres plus de trois à quatre mille hommes, +parce qu'il avait fait une proclamation à la garnison française qui se +trouvait dans l'île, que ceux qui voudraient prendre du service seraient +à sa solde, et qu'il avait appris que l'affluence était si grande que +plusieurs milliers s'étaient déjà proposés. Koller blâma ouvertement +cette mesure, qui naturellement devait jeter une grande défiance sur ses +projets pacifiques. _Qu'est-ce que cela me fait_, répartit Napoléon? +_j'ai examiné les fortifications, et je défie qu'on puisse m'attaquer +ici avec le moindre succès._ «Je le crois, reprit le général; mais je +crois aussi que le gouvernement français saisirait bien vite ce prétexte +pour ne pas vous payer la pension convenue.» _Croyez-vous_, interrompit +brusquement l'Empereur? _diable, cela ne m'arrangerait pas du tout. Mais +que faire à présent?_ «Il faut, dit le général, publier une nouvelle +proclamation où vous déclarerez que cette invitation ne devait +s'appliquer qu'aux soldats Elbois qui servaient la France et qui +désireraient rester dans leur pays natal.» Aussitôt l'Empereur adopta ce +conseil, et remercia beaucoup ce général, qui l'avait déjà habitué à +s'entendre dire patiemment qu'il avait tort. Dès les premiers jours du +voyage de Fontainebleau, il lui avait dit en plusieurs circonstances +«Votre Majesté a tort». Napoléon peu accoutumé à cette franchise, lui +avait répondu avec vivacité: _Vous me dites toujours que j'ai tort, et +continuellement que j'ai tort; parlez-vous donc aussi comme cela à votre +Empereur?_ Le général l'assura que son Empereur serait très-fâché contre +lui, s'il soupçonnait qu'il ne lui dit pas toujours bien franchement sa +façon de penser. _En ce cas_, reprit l'Empereur radouci, _votre maître +est bien mieux servi que je ne l'ai jamais été._ + +Napoléon s'occupait sans relâche et avec une activité incroyable: tantôt +il allait visiter les petites îles voisines de l'île d'Elbe. Pianosa, +l'une d'elles et la plus remarquable, est embellie par la végétation la +plus riche; des sites tout à fait romantiques et beaucoup de chevaux +sauvages animent cette délicieuse contrée. D'autres fois, il parcourait +l'île à cheval dans tous les sens. Le général Koller l'accompagna +constamment. L'Empereur lui contait tous ses projets d'embellissement +pour Porto-Ferrajo. Il voulait faire construire un palais, et y fonder +plusieurs institutions libérales. Tous ses plans sont vastes, et s'il +vient à bout de les exécuter, sa présence sera un grand bienfait pour ce +pays, dont il doublera certainement la population. Elle s'évalue en ce +moment à douze mille personnes; mais l'étendue et la richesse du pays +suffiraient pour en nourrir trente mille. Les mines de fer, d'aimant, de +sel, la pêche du thon offrent des sources de richesses considérables et +rapportaient au gouvernement 600,000 fr. Avec les plans que l'Empereur a +formés, s'il a le temps et la force de les exécuter, je ne doute pas +qu'il ne vienne à bout de doubler le produit. + +Pour gagner l'affection des Elbois, il leur fit donner, le second jour +de son arrivée, soixante mille francs pour faire des routes dont les +projets existaient depuis long-temps, mais qui n'avaient pu être +effectués faute d'argent. + +Il avait fait changer cette somme, qu'il possédait en or, en pièces +d'argent, afin que cela fît beaucoup plus d'effet lorsque ses gens +transporteraient, à travers les rues, ces sacs du château à la +Maison-de-Ville. + +Cet artifice eut tout le succès qu'il en attendait, on ne parla plus +d'autre chose que de ses immenses trésors et de sa grande libéralité. + +La pêche du thon avait été, jusqu'à son arrivée, affermée à un riche +Gênois, qui, pour faciliter son commerce, avait fait bâtir une maison à +Porto-Ferrajo; comme cette maison gênait Buonaparte dans ses projets +d'embellissemens, il la fit jeter bas, sans autre forme de procès, et +sans vouloir seulement en parler au propriétaire; celui-ci poussa les +hauts cris et s'éleva fortement contre l'injustice de ce procédé. Alors +l'Empereur lui fit savoir que, malgré le bail qui existait, son +intention était d'affermer de nouveau la pêche au plus offrant, et qu'il +voulait avoir vingt mille francs de plus qu'elle ne rapportait par an. +Le malheureux entrepreneur fut si effrayé, qu'il fit dire à l'Empereur +qu'il paierait tout ce qu'il voudrait et qu'il ne serait plus question +de la maison abattue. Napoléon se laissa pourtant un peu attendrir, lui +rabattit quelque chose des vingt mille francs, et le Gênois éleva +jusqu'aux nues la générosité impériale. + +Buonaparte conclut un traité de commerce avec Livourne, et lorsque le +général Koller le quitta, il le chargea de dépêches pour Gênes, afin de +négocier un semblable traité, qui eut lieu effectivement. L'Empereur lui +fit des adieux affectueux, et le pria de venir bientôt le revoir. + + * * * * * + +Pendant mon voyage de Toulon à Paris, je me convainquis à quel point +tout le pays était irrité contre Buonaparte. Si nous avions été obligés +d'y passer, je doute fort que nous eussions pu le sauver de la rage du +peuple. On m'assura que cette manière de voir était la même dans tout le +Languedoc, la Guyenne, la Gascogne, et particulièrement à Toulouse, à +Nîmes et à Montpellier. + +Je fus reçu à Toulon par le maréchal Masséna, avec la plus grande +politesse. Il me dit combien il était charmé du renversement de +Buonaparte, et il me fit même connaître le sujet de la haine qu'il lui +avait vouée: et pour nous prouver la manière indigne dont l'ex-Empereur +avait agi envers lui, il nous raconta qu'un jour de chasse, Napoléon, +soit qu'il l'eût fait exprès ou non, le blessa d'un coup de fusil à +l'oeil et le lui creva. Il ne fit pas même semblant de l'apercevoir, et, +après la chasse, il vint voir le maréchal et lui dit tout bas: _C'est le +prince Guillaume de Prusse qui vous a crevé l'oeil_, et chercha à lui +persuader que le prince l'avait fait à dessein. Puis il s'informa avec +une apparente sensibilité, s'il avait éprouvé une forte douleur. Masséna +nous déclara qu'il avait répondu que ce malheureux coup n'avait pas été +dirigé par le prince Guillaume. + +Lorsque je visitai la flotte de Toulon, je trouvai une nouvelle preuve +de la cruauté avec laquelle Napoléon traitait les Prussiens. Sur le +vaisseau Amiral, deux matelots, misérablement vêtus, s'approchèrent de +moi et me parlèrent en allemand. Ils me supplièrent, au nom de Dieu, de +les tirer d'esclavage, eux et trois cents de leurs compatriotes qui +étaient détenus dans le bagne. La plupart était du corps de Schill, et +les autres avaient été faits prisonniers à Dantzick dans l'année 1807. +On les avait, malgré le traité de paix, conduits d'Anvers à Toulon, +attachés à la chaîne comme de vils galériens. Sur ma demande, les deux +matelots qui s'étaient présentés d'abord à moi furent mis aussitôt en +liberté; et, lorsque je fus arrivé à Paris, je fus assez heureux pour +délivrer les autres prisonniers prussiens. + + + + +NOTES. + + +(_a_) Dans la _Gazette de France_ du 29 avril, Roustan a publié la +lettre suivante: + +«MONSIEUR, + +»On répand, depuis quelque temps, les bruits les plus désavantageux sur +ma personne; on va jusqu'à dire que c'est après avoir reçu une somme +considérable de Buonaparte, mon maître, que je suis parti de +Fontainebleau. + +»Je me dois à moi-même, de déclarer ici la vérité, et de me disculper +d'une action qui ne serait pas d'un brave homme, ce dont je suis +incapable. Depuis seize ans que je servais Napoléon, ma conduite a +toujours été irréprochable, et devait seule prévenir toute accusation +injurieuse. + +»La vérité est qu'après m'être comporté en homme d'honneur à la journée +d'Arcis-sur-Aube, et m'être battu en brave sous les yeux de mon maître, +j'ai reçu de lui une gratification comme récompense de ma conduite; mais +je déclare que, depuis le moment où il a été question de sa déchéance, +je n'ai reçu de lui aucun bienfait, et je défie même qui que ce soit de +prouver le contraire de ce que j'avance. + +»Quant à tout ce que l'on pourrait dire sur ce que je ne l'ai pas suivi +à l'île d'Elbe, je ne dois aucune explication à ce sujet. MM. les +généraux comtes Bertrand et Drouot sont dépositaires des justes motifs +qui m'ont retenu près de ma famille.» + + ROUSTAN. + + * * * * * + +(_b_) Voici le discours qu'il adressa, au moment de son départ, aux +troupes de la vieille garde qui étaient restées près de lui: + +«Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde, je vous fais +mes adieux. + +»Depuis vingt ans que je vous commande, je suis content de vous, et je +vous ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire. + +»Les puissances alliées ont armé toute l'Europe contre moi; une partie +de l'armée a trahi ses devoirs, et la France a cédé à des intérêts +particuliers. + +»Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu +entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France eût été +malheureuse: ce qui était contraire au but que je m'étais proposé. Je +devais donc sacrifier mon intérêt personnel à son bonheur: ce que j'ai +fait. + +»Soyez fidèles au nouveau souverain que la France s'est choisi; +n'abandonnez point cette chère patrie, trop long-temps malheureuse. Ne +plaignez point mon sort; je serai toujours heureux quand je saurai que +vous l'êtes. J'aurais pu mourir: rien ne m'était plus facile; mais non, +je suivrai toujours le chemin de l'honneur; j'écrirai ce que nous avons +fait. + +»Je ne puis vous embrasser tous, mais je vais embrasser votre chef. +Venez, général (il embrasse le général Petit); qu'on m'apporte l'aigle, +et en l'embrassant il dit: Cher aigle, que ces baisers retentissent dans +le coeur de tous les braves! + +»Adieu, mes enfans! adieu mes braves! entourez-moi encore une fois.» + + * * * * * + + +_Proclamation de S. Exc. le maréchal Augereau à son armée._ + + Soldats! + +(_c_) Le sénat, interprète de la volonté nationale, lassé du joug +tyrannique de Napoléon Buonaparte, a prononcé, le 2 avril, sa déchéance +et celle de sa famille. + +Une nouvelle constitution monarchique, forte et libérale, et un +descendant de nos anciens Rois, remplacent Buonaparte et son despotisme. + +Vos grades, vos honneurs et vos distinctions vous sont assurés. + +Le corps-législatif, les grands dignitaires, les maréchaux, les généraux +et tous les corps de la grande armée, ont adhéré aux décrets du sénat, +et Buonaparte lui-même a, par un acte daté de Fontainebleau, le 11 +avril, abdiqué pour lui et ses héritiers, les trônes de France et +d'Italie. + +Soldats, vous êtes déliés de vos sermens; vous l'êtes par la nation en +qui réside la souveraineté; vous l'êtes encore, s'il était nécessaire, +par l'abdication même _d'un homme qui, après avoir immolé des millions +de victimes à sa cruelle ambition, n'a pas su mourir en soldat_. + +La nation appelle Louis XVIII sur le trône: né Français, il sera fier de +votre gloire, et s'entourera avec orgueil de vos chefs; fils d'Henri IV, +il en aura le coeur: il aimera le soldat et le peuple. + +Jurons donc fidélité à Louis XVIII et à la constitution qui nous le +présente; arborons la couleur vraiment française, qui fait disparaître +tout emblême d'une révolution qui est fixée, et bientôt vous trouverez +dans la reconnaissance et dans l'admiration de votre Roi et de votre +patrie, une juste récompense de vos nobles travaux. + +Au quartier-général de Valence, le 16 avril 1814. + + Le maréchal AUGEREAU. + + * * * * * + +(_d_) _À Orgon_. Dans l'itinéraire de Buonaparte, qui a été publié en +1814, on cite une lettre particulière où il est dit: «On brûle en sa +présence son effigie, on lui en présente d'autres qui ont le sein +déchiré et qui sont teintes de sang.» D'après les observations faites à +nous-mêmes par le comte Waldbourg-Truchsess, nous pouvons assurer que ce +fait est controuvé, ainsi qu'un très-grand nombre d'autres qu'il serait +trop long de rapporter. + + * * * * * + +(_e_) Le nouveau pavillon de l'île, adopté par Napoléon, fut arboré, ce +qui fut constaté par le procès-verbal suivant: + +«Cejourd'hui 4 mai 1814, S. M. l'empereur Napoléon, ayant pris +possession de l'île d'Elbe, le général Drouot, gouverneur de l'île au +nom de l'Empereur, a fait arborer, sur les forts, le pavillon de l'île, +fond blanc, traversé diagonalement d'une bande rouge semée de trois +abeilles fond d'or. Ce pavillon a été salué par les batteries des forts +de la côte, de la frégate anglaise l'_Undounted_, et des bâtimens de +guerre français, qui se trouvaient dans le port. En foi de quoi, nous, +commissaires des puissances alliées, avons signé le procès-verbal avec +le général Drouot, gouverneur de l'île, et le général Dalesme, +commandant supérieur de l'île. + + »Fait à Porto-Ferrajo, le 4 mai 1814.» + + +Dans le même temps, le général Dalesme fit afficher la proclamation +suivante: + + «Habitans de l'île d'Elbe, + +»Les vicissitudes humaines ont conduit au milieu de vous l'empereur +Napoléon, et son choix vous le donne pour souverain. Avant d'entrer dans +vos murs, votre auguste et nouveau monarque m'a adressé les paroles +suivantes que je m'empresse de vous faire connaître, parce qu'elles sont +le gage de votre bonheur à venir: + +_Général! j'ai sacrifié mes droits aux intérêts de la patrie, et je me +suis réservé la souveraineté et propriété de l'île d'Elbe, ce qui a été +consenti par toutes les puissances. Veuillez faire connaître ce nouvel +état de choses aux habitans, et le choix que j'ai fait de leur île pour +mon séjour, en considération de la douceur de leurs moeurs et de leur +climat. Dites-leur qu'ils seront l'objet constant de mes plus vifs +intérêts!_ + +»Elbois! ces paroles n'ont pas besoin d'être commentées; elles fixent +votre destinée. L'empereur vous a bien jugés. Je vous dois cette +justice, et je vous la rends. + +»Habitans de l'île d'Elbe! je m'éloignerai bientôt de vous. Cet +éloignement me sera pénible, parce que je vous aime sincèrement; mais +l'idée de votre bonheur adoucit l'amertume de mon départ; et en quelque +lieu que je puisse être, je me rapprocherai toujours de cette île par le +souvenir des vertus de ses habitans, et par les voeux que je formerai +pour eux. + +»Porto-Ferrajo, 4 mai 1814. + + »_Le général de brigade_ DALESME.» + + +Deux jours après la date de cette pièce parut le mandement que donna le +vicaire-général de l'île d'Elbe, Joseph-Philippe Arrighi, parent de +Buonaparte. + + * * * * * + + +MANDEMENT. + +«Joseph-Philippe ARRIGHI, chanoine honoraire de la cathédrale de Pise et +de l'église métropolitaine de Florence, etc. (Sous l'évêque d'Ajaccio, +vicaire-général de l'île d'Elbe et de la principauté de Piombino). + +»À nos bien-aimés dans le Seigneur, nos frères composant le clergé, et à +tous les fidèles de l'île, salut et bénédiction. + +»La divine providence qui, dans sa bienveillance, dispose +irrésistiblement de toutes choses, et assigne aux nations leurs +destinées, a voulu qu'au milieu des changemens politiques de l'Europe, +nous fussions à l'avenir les sujets de _Napoléon-le-Grand_. + +»L'île d'Elbe, déjà célèbre par ses productions naturelles, va devenir +désormais illustre dans l'histoire des nations, par l'hommage qu'elle +rend à son nouveau prince dont la gloire est immortelle. L'île d'Elbe +prend en effet un rang parmi les nations, et son étroit territoire est +ennobli par le nom de son souverain. + +»Élevée à un honneur aussi sublime, elle reçoit, dans son sein, l'_oint +du Seigneur_, et les autres personnes distinguées qui l'accompagnent. + +»Lorsque S. M. I. et R. fit choix de cette île pour sa retraite, elle +annonça à l'univers quelle était pour elle sa prédilection. + +»Quelles richesses vont inonder notre pays! quelles multitudes +accourront de tous cotés pour contempler _un héros_! + +»Le premier jour qu'il mit le pied sur ce rivage, il proclama notre +destinée et notre bonheur: _Je serai un bon père_, dit-il, _soyez mes +enfans chéris!_ + +»Chers catholiques, quelles paroles de tendresse! quelles expressions de +bienveillance! quel gage de notre _félicité future_! que ces paroles +charment donc délicieusement vos pensées, et qu'imprimées fortement dans +vos âmes, elles y soient une source inépuisable de _consolations_! + +»Que les pères les répètent à leurs enfans; que le souvenir de ces +paroles, qui assurent la gloire et la prospérité de l'île d'Elbe, se +perpétue de génération en génération. + +»Heureux habitans de Porto-Ferrajo, c'est dans ces murs qu'habitera la +_personne sacrée_ de S. M. I. et R. Renommés de tout temps par la +douceur de votre caractère et par votre affection pour vos princes, +Napoléon-le-Grand réside parmi vous; n'oubliez jamais l'idée favorable +qu'il s'est formée de ses fidèles sujets. + +»Et vous tous, fidèles en Jésus-Christ, conformez-vous à la destinée: +_non sint schismata inter vos, pacem habete, et Deus pacis et +directionis erit vobiscum!_ + +»Que la fidélité, la gratitude, la soumission, règnent dans vos coeurs! +Unissez-vous tous dans des sentimens respectueux d'amour pour votre +prince, qui est plutôt votre bon père que votre souverain. Célébrez avec +une joie sainte la bonté du Seigneur, qui de toute éternité vous a +réservés à cet heureux événement. + +»En conséquence, nous ordonnons que dimanche prochain, dans toutes les +églises, il soit chanté un _Te Deum_ solennel, en action de grâces au +Tout-puissant, pour la faveur qu'il nous a accordée dans l'abondance de +sa miséricorde. + +»Donné au palais épiscopal de l'île d'Elbe, le +6 mai 1814.» + + Le vicaire-général ARRIGHI; + FRANCESCO ANGIOLETTI, _secrétaire_. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelle relation de l'Itinéraire de +Napoléon de Fontainebleau à l'île d'Elbe, by Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON *** + +***** This file should be named 20372-8.txt or 20372-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/3/7/20372/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nouvelle relation de l'Itinéraire de Napoléon de Fontainebleau à l'île d'Elbe + +Author: Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess + +Release Date: January 15, 2007 [EBook #20372] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + +<h2>NOUVELLE RELATION</h2> +<h3>DE L'ITINÉRAIRE</h3> +<h1>DE NAPOLÉON,</h1> +<h3>DE FONTAINEBLEAU À L'ÎLE D'ELBE,</h3> + +<p class="center">RÉDIGÉ</p> + +<h3>PAR LE COMTE</h3> + +<h2>DE WALDBOURG-TRUCHSESS,</h2> +<p class="center">COMMISSAIRE NOMMÉ, PAR S. M. LE ROI DE PRUSSE, +POUR L'ACCOMPAGNER.<br /><br /> +OUVRAGE TRADUIT DE L'ALLEMAND,<br /><br /> +Sous les yeux de l'Auteur, et augmenté de +plusieurs faits qui<br />ne sont pas dans l'original.</p> + +<p class="center">PARIS,</p> + +<table summary="chez" cellspacing="0" cellpadding="0"> +<tr><td> </td><td style="border-left: 1px solid black; padding-left: 1%;"><span class="smcap">C.L.F. Panckoucke</span>, imprimeur-libraire, rue et hôtel Serpente, n. 16;</td></tr> +<tr><td> </td><td style="border-left: 1px solid black; padding-left: 1%;"><span class="smcap">Lenormand</span>, rue de Seine;</td></tr> +<tr><td valign="bottom">Chez——</td><td style="border-left: 1px solid black; padding-left: 1%;"><span class="smcap">Dentu, Petit, Delaunay, Pélissier</span>, au Palais-Royal;</td></tr> +<tr><td> </td><td style="border-left: 1px solid black; padding-left: 1%;"><span class="smcap">Pillet</span>, rue Christine, nº. 8;</td></tr> +<tr><td> </td><td style="border-left: 1px solid black; padding-left: 1%;"><span class="smcap">Verdières</span>, quai des Augustins, nº. 27;</td></tr> +<tr><td> </td><td style="border-left: 1px solid black; padding-left: 1%;">Et tous les Marchands de nouveautés.</td></tr> +</table> + +<p class="center">1815.</p> + +<p class="center">DE L'IMPRIMERIE DE C. L. F. PANCKOUCKE.</p> +<hr style="width: 15%;" /> + +<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="10" style="border: double 3px gray;"> +<tr><td align="center"> +<a href="#RELATION"><b>LE JOURNAL DU COMTE</b></a><br /> +<a href="#SUITE_DE_LITINERAIRE_DE_NAPOLEON"><b>SUITE DE L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON</b></a><br /> +<a href="#NOTES"><b>NOTES.</b></a><br /> +</td></tr> +</table> +<hr style="width: 15%;" /> +<p> </p> + +<p><a name="RELATION" id="RELATION"></a><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[Page 1]</a></span></p> + +<h1>JOURNAL</h1> + +<h3>DU COMTE</h3> + +<h2>DE WALDBOURG-TRUCHSESS,</h2> + +<p class="center hang">Commissaire nommé par S. M. le roi de Prusse, pour accompagner Napoléon +Buonaparte.</p> + + +<p><span class="smcap">Le</span> 16 avril, j'arrivai le soir à Fontainebleau; le 17, je fis ma visite +au grand-maréchal Bertrand, et au général Drouot, qui m'engagèrent à +prendre un logement au château; ce que j'acceptai. Après la messe, les +commissaires nommés pour accompagner S. M. l'Empereur des Français<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, +<span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span>eurent une audience particulière. Le général Koller était envoyé pour +l'Autriche, le général Schuwaloff pour la Russie, le colonel Campbell +pour l'Angleterre, et moi pour la Prusse. Le major comte de +Clam-Martiniz avait été adjoint au général Koller, en qualité de premier +aide-de-camp.</p> + +<p>Chacun de nous eut une audience particulière de Napoléon. Il nous reçut +assez froidement; mais son mécontentement et son embarras furent +extrêmes, lorsqu'on lui annonça un commissaire de la Prusse; car on ne +peut douter que Bonaparte, dans ses plans, n'eût voulu faire disparaître +cette couronne du nombre des puissances. Il me demanda s'il y avait des +troupes prussiennes sur la route que nous avions à parcourir? Comme je +lui répondis négativement, il ajouta: <i>mais en ce cas, vous ne deviez +pas vous donner la peine de m'accompagner</i>. Je lui dis que ce n'était +pas une peine, mais un honneur. Il persista dans son sentiment, et comme +je lui assurai qu'il m'était impossible de me démettre de l'honorable +commission dont S. M. avait bien voulu me charger, il ne me parla plus, +<span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span>et me fit très-mauvaise mine<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Il accueillit le colonel Campbell; il +lui demanda avec intérêt des nouvelles de sa blessure, et à quelles +batailles il avait reçu les ordres dont il était décoré; et il prit +occasion de là, pour parler de la campagne d'Espagne, en donnant les +plus grands éloges à lord Wellington. Il s'informa, avec les plus petits +détails, de son caractère et de ses habitudes; demanda au colonel +Campbell de quel pays il était; et comme celui-ci répondit qu'il était +né en Écosse, l'Empereur se mit à louer les poésies d'Ossian, et à +vanter surtout l'esprit guerrier de cet ouvrage.</p> + +<p>Ce jour même était fixé pour le départ; mais Napoléon trouva un prétexte +pour le différer, parce que, disait-il, il ne voulait pas suivre la +route d'Auxerre, Lyon, Grenoble, Gap et Digne, mais celle de Briare, +<span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span>Roanne, Lyon, Valence et Avignon. Le général Bertrand fut chargé de +nous faire cette demande, et de la motiver sur ce que le chemin indiqué +était trop mauvais pour les voitures et pour sa garde dont, suivant le +traité, Napoléon devait être accompagné; et parce que, de plus, ses +équipages, venus d'Orléans, s'étaient déjà dirigés sur Briare et l'y +attendaient; il y devait changer de voiture, et trouver pour le voyage +beaucoup de facilités, dont il était privé en ce moment.</p> + +<p>Il nous fallut envoyer à Paris pour obtenir ce que l'Empereur demandait. +Le général Caulaincourt<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> fut chargé de ce message: après avoir pris +congé de S. M., il partit avec nos dépêches auprès des autorités +françaises, afin d'obtenir un ordre direct pour le gouverneur de l'île +d'Elbe, l'Empereur ne voulant pas courir le risque de n'être pas reçu en +cette île. Nous eûmes, dans la nuit du 18 au 19, la permission de passer +<span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span>par où l'Empereur désirait, et l'ordre pour que le gouverneur remît +l'île. Cet ordre n'était pas aussi clair que S. M. l'aurait voulu. Elle +craignait qu'on ne lui enlevât les moyens de défense qui existaient dans +l'île; il fallut en conséquence envoyer de nouveau à Paris. Le général +Koller assura à l'Empereur qu'on lui accordait tout ce qu'il demandait, +et le départ fut enfin fixé pour le 20. Napoléon avait fait partir, +pendant la nuit, près de cent voitures chargées de munitions de guerre, +d'argent, de meubles, de bronzes, de tableaux, de statues, de livres, et +peut-être était-ce là la vraie cause des retards qu'il avait suscités?</p> + +<p>Le 19, l'Empereur fit venir le duc de Bassano; dans le cours de la +conversation nous remarquâmes ces mots: <i>On vous reproche de m'avoir +constamment empêché de faire la paix: qu'en dites-vous?</i> Le duc de +Bassano lui répondit: «Votre Majesté sait très-bien qu'elle ne m'a +jamais consulté, et qu'elle a toujours agi d'après sa propre sagesse, +sans prendre conseil des personnes qui l'entouraient: je ne me suis donc +pas trouvé dans le cas de lui en donner, mais seulement d'obéir<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> à ses +ordres.» <i>Je le sais bien</i>, dit l'Empereur satisfait, <i>mais je vous en +parle, pour vous faire connaître l'opinion qu'on a de vous</i>.</p> + +<p>Les généraux Belliard, Ornano, Petit, Dejean et Korsakowsky, les +colonels Montesquiou, Bussy, Delaplace, le chambellan de Turenne et le +ministre Bassano, sont les personnes les plus marquantes qui restèrent +auprès de l'Empereur jusqu'à son départ<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<p>Les généraux Bertrand et Drouot furent les seuls qui l'accompagnèrent +pour rester avec lui et partager son sort. Le général Lefebvre-Desnouettes +alla l'attendre à Nevers, et ce fut là qu'il prit congé de lui.</p> + +<p>Le mameluck Rustan, et son premier valet de<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> chambre Constant, l'avaient +abandonné déjà depuis deux jours, après avoir reçu de lui une somme +considérable(<i><a name="a1"></a><a href="#a">a</a></i>)<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<p>Le 20 avril, à dix heures du matin, toutes les voitures étaient prêtes +dans la cour du château de Fontainebleau, lorsque l'Empereur fit venir +le général Koller, et lui dit ces mots: <i>J'ai réfléchi sur ce qui me +restait à faire, je me suis décidé à ne pas partir. Les alliés ne sont +pas fidèles aux engagemens qu'ils ont pris avec moi; je puis donc aussi +révoquer mon abdication, qui n'était toujours que conditionnelle. Plus +de mille adresses me sont parvenues cette nuit: l'on m'y conjure de +reprendre les rênes du gouvernement. Je n'avais renoncé à tous mes +droits à la couronne que pour épargner à la France les horreurs d'une +guerre civile, n'ayant jamais eu d'autre but que sa gloire et son +bonheur; mais, connaissant aujourd'hui le mécontentement qu'inspirent +les mesures prises par le nouveau<span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> gouvernement; voyant de quelle +manière on remplit les promesses qui m'ont été faites, je puis expliquer +maintenant à mes gardes quels sont les motifs qui me font révoquer mon +abdication, et je verrai comment on m'arrachera le coeur de mes vieux +soldats. Il est vrai que le nombre des troupes sur lesquelles je pourrai +compter, n'excédera guère 30,000 hommes; mais il me sera facile de les +porter en peu de jours jusqu'à 130,000. Sachez que je pourrai tout aussi +bien, sans compromettre mon honneur, dire à mes gardes que, ne +considérant que le repos et le bonheur de la patrie, je renonce à tous +mes droits, et les exhorte à suivre, ainsi que moi, le voeu de la +nation.</i></p> + +<p>Le général Koller, qui n'avait pas interrompu l'Empereur, se recueillit +un moment, et lui dit que son sacrifice au repos de la patrie était une +des plus belles choses qu'il eût faites; qu'il prouvait par là qu'il +était capable de tout ce qui était grand et noble; et il le pria de lui +dire en quoi les alliés avaient manqué au traité. <i>En ce que l'on<span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span> +empêche l'Impératrice de m'accompagner jusqu'à Saint-Tropez, comme il +était convenu</i>, lui dit l'Empereur. «Je vous assure, reprit le général, +que S. M. n'est pas retenue, et que c'est par sa propre volonté qu'elle +s'est décidée à ne pas vous accompagner.» <i>Eh bien, je veux bien rester +encore fidèle à ma promesse; mais si j'ai de nouvelles raisons de me +plaindre, je me verrai dégagé de tout ce que j'ai promis.</i></p> + +<p>Il était onze heures, et M. de Bussy, aide-de-camp de l'Empereur, vint +lui dire que le grand-maréchal lui faisait annoncer que tout était prêt +pour le départ. <i>Le grand-maréchal ne me connaît-il donc pas?</i> dit +l'Empereur à l'aide-de-camp, <i>depuis quand dois-je me régler d'après sa +montre? Je partirai quand je voudrai et peut-être pas du tout.</i> Le +colonel Bussy sortit, et Napoléon, se promenant en long et en large dans +la chambre, parla sans cesse des injustices qu'on lui faisait; il accusa +l'Empereur d'Autriche d'être un homme sans religion, et de travailler +tant qu'il pouvait au divorce de sa<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> fille, au lieu de remplir son +devoir, en maintenant la bonne intelligence parmi ses enfans. Il se +plaignit aussi du manque de délicatesse de l'empereur de Russie à son +égard, et dit qu'il était, lui seul, cause que l'Impératrice n'avait pas +conservé la régence, et trouva ses visites à Rambouillet très-déplacées; +accusa l'empereur Alexandre et le roi de Prusse d'y aller insulter à son +malheur. Le général Koller s'efforça de lui prouver que ces deux +souverains n'avaient eu d'autre intention que de prouver leurs égards à +l'impératrice; mais Napoléon ne voulut se départir en rien de ses +plaintes, relativement au roi de Prusse, contre lequel il laissait +toujours percer sa haine. Il cherchait à convaincre le général Koller, +que l'Autriche, par sa position politique actuelle envers la Russie et +la Prusse, se trouvait beaucoup plus en danger qu'elle ne l'était +auparavant avec la France, qui, par sa prépondérance, arrêtait la Russie +dans ses plans de conquête; que le traité de Francfort était avantageux +pour l'Autriche, et que celui d'aujourd'hui, quoiqu'il donnât plus<span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> +d'étendue à son territoire, l'exposait aux plus grands dangers avec ses +ennemis naturels, la Russie et la Prusse, dont les cabinets ont toujours +été connus par leur manque de foi et leurs projets astucieux, au lieu +qu'avec lui, Napoléon, on pouvait certainement compter sur tout ce qu'il +promettait. Il dit aussi que depuis la campagne de Russie il n'avait pas +eu d'autre but que de conclure la paix telle que les alliés l'avaient +proposée à Francfort; que le général Caulaincourt, qui avait sans doute +eu de bonnes intentions, avait abusé de ses pleins-pouvoirs, en laissant +espérer que le souverain de la France signerait jamais les conditions +prescrites par les alliés à Châtillon, quoiqu'il eût renoncé, depuis +quelque temps, à ses prétentions sur l'Allemagne et sur l'Italie. Le +général Koller témoigna à l'Empereur son étonnement de ce qu'il n'avait +pas fait la paix à Prague ou à Dresde, où on lui avait fait des +propositions bien plus avantageuses qu'à Francfort. <i>Que voulez-vous</i>, +répondit l'Empereur sans faire attention qu'il se contredisait, <i>j'ai eu +tort; mais j'avais alors d'autres vues, parce que j'avais encore<span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span> +beaucoup de ressources......</i> Puis, changeant tout à coup de discours; +<i>Mais, dites-moi, général, si je ne suis pas reçu à l'île d'Elbe, que me +conseillez-vous de faire?</i> Le général pensa qu'il n'y avait aucun motif +de craindre qu'il ne fût pas reçu; que d'ailleurs, dans tous les cas, le +chemin de l'Angleterre lui restait toujours ouvert. <i>C'est ce que j'ai +pensé aussi; mais comme je leur ai voulu faire tant de mal, les Anglais +m'en conserveront toujours du ressentiment.</i>—Comme vous n'avez pas +exécuté vos plans d'anéantissement de l'Angleterre, dit le général, vous +n'avez rien à redouter de cette puissance. Il fit encore observer à +l'Empereur qu'il s'exposait à perdre tous les avantages qui lui étaient +assurés par le traité du 11 avril, s'il continuait à faire difficulté de +partir: alors Napoleon le congédia en lui disant: <i>Vous le savez, je +n'ai jamais manqué à ma parole; ainsi je ne le ferai pas plus à présent; +à moins qu'on ne m'y force par de mauvais traitemens.</i> Plusieurs idées +remarquables lui échappèrent dans cette conversation, nous citons celles +qui<span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> paraissent le plus dignes d'attention. Il savait qu'on lui faisait +un grand reproche de ne s'être pas donné la mort: <i>Je ne vois rien de +grand à finir sa vie comme quelqu'un qui a perdu toute sa fortune au +jeu. Il y a beaucoup plus de courage de survivre à son malheur non +mérité. Je n'ai pas craint la mort, je l'ai prouvé dans plus d'un +combat, et encore dernièrement à Arcis-sur-Aube où on m'a tué quatre +chevaux sous moi</i> (la vérité est qu'il n'a eu qu'un seul cheval +légèrement blessé dans cette journée). Il dit aussi: <i>Je n'ai pas de +reproches à me faire; je n'ai point été usurpateur, parce que je n'ai +accepté la couronne que d'après le voeu unanime de toute la nation, +tandis que Louis XVIII l'a usurpée, n'étant appelé au trône que par un +vil sénat, dont plus de dix membres ont voté la mort de Louis XVI. Je +n'ai jamais été la cause de la perte de qui que ce soit; quant à la +guerre, c'est différent; mais j'ai dû la faire parce que la nation +voulait que j'aggrandisse la France.</i></p> + +<p>Il congédia le général Koller et fit venir le<span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> colonel Campbell; il lui +parla beaucoup du plan qu'il avait de se mettre sous la protection des +Anglais.</p> + +<p>Il accorda ensuite des audiences très-courtes au général Schuwaloff et à +moi; il n'y parla que de choses indifférentes, et à midi il descendit +dans la cour du château, où étaient rangés en ligne les grenadiers de sa +garde. Il fut aussitôt entouré de tous les officiers et des soldats; il +prononça un discours avec tant de dignité et de chaleur, que tous ceux +qui étaient présens en furent touchés(<i><a name="b1"></a><a href="#b">b</a></i>). Ensuite il pressa le général +Petit dans ses bras, embrassa l'aigle impériale, et dit, d'une voix +entrecoupée: <i>Adieu, mes enfans! mes voeux vous accompagneront toujours; +conservez mon souvenir.</i> Il donna sa main à baiser aux officiers qui +l'entouraient, et monta dans sa voiture avec le grand-maréchal.</p> + +<p>Le général Drouot précédait, dans une voiture à quatre places, fermée; +immédiatement après était la voiture de l'Empereur; ensuite le général +Koller; après lui le général Schuwaloff, puis le colonel Campbell, et +enfin moi, chacun de nous dans sa calèche; un aide-de-camp du<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> général +Schuwaloff venait derrière moi, et huit voitures de l'Empereur, avec +tout son monde, terminaient notre cortège. Il fut accueilli partout aux +cris de <i>vive l'Empereur</i>! et nous eûmes beaucoup à souffrir des injures +que le peuple nous adressait.</p> + +<p>Ce qui est très-remarquable, c'est que Napoléon exprimait toujours au +général Koller ses regrets sur l'impertinence du peuple, tandis qu'il +écoutait avec une joie maligne, et se plaisait à répéter les traits +dirigés contre le commissaire du roi de Prusse. Il fut accompagné +jusqu'à Briare par sa garde. Il partit la nuit de cet endroit; cinq de +ses voitures prirent les devants, parce que le manque de chevaux nous +força de voyager en deux convois.</p> + +<p>L'Empereur se mit en route, avec ses quatre autres voitures, le 21 vers +midi, après avoir eu encore, avec le général Koller, un long entretien +dont voici le résumé: <i>Eh bien! vous avez entendu hier mon discours à la +vieille garde; il vous a plu, et vous avez vu l'effet qu'il a produit. +Voilà comme il faut parler et agir<span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span> avec eux, et si Louis XVIII ne suit +pas cet exemple, il ne fera jamais rien du soldat français.</i> Il loua +beaucoup l'empereur Alexandre et la manière amicale avec laquelle il lui +avait offert un asile en Russie: procédé qu'il avait, vainement +disait-il, attendu de son beau-père avec plus de droit. Il dit ensuite +qu'il ne pardonnerait jamais au roi de Prusse d'avoir donné, le premier, +l'exemple de l'apostasie contre lui, et demanda comment on était parvenu +à exaspérer ainsi la nation prussienne, nation à laquelle il rendait +d'ailleurs toute espèce de justice. Il revint encore sur le danger que +l'Autriche courait avec un semblable voisin, qui était lié d'intérêt +avec la Russie, si étroitement, que ces deux états n'en formaient pour +ainsi dire qu'un seul.</p> + +<p>Il retint, ce jour là, le colonel Campbell à déjeûner, et lui parla +beaucoup de la guerre d'Espagne, loua extrêmement la nation anglaise et +le lord Wellington; et ensuite il s'entretint, en la présence du lord et +sans égard pour lui, avec le colonel Delaplace, son officier +d'ordonnance, sur la dernière campagne.<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span></p> + +<p><i>Sans cet animal de général</i>, dit-il, <i>qui m'a fait accroire que c'était +Schwartzenberg qui me poursuivait à Saint-Dizier, tandis que ce n'était +que Wintzingerode, et sans cette autre bête qui fut cause que je courus +après à Troyes, où je comptais manger quarante mille Autrichiens et n'y +trouvai pas un chat, j'eusse marché sur Paris; j'y serais arrivé avant +les alliés, et je n'en serais pas où j'en suis; mais j'ai toujours été +mal entouré: et puis ces flagorneurs de préfets qui m'assuraient que la +levée en masse se faisait avec le plus grand succès; enfin, ce traître +de Marmont qui a achevé la chose.... Mais il y a encore d'autres +maréchaux tout aussi mal intentionnés, entre autres Suchet, que j'ai, au +reste, toujours connu, lui et sa femme, pour des intrigans<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</i></p> + +<p>Il parla encore longtemps des torts et de la mauvaise conduite du sénat +envers lui et envers la France; accusa particulièrement le nouveau<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> +gouvernement de ce qu'il n'employait pas la caisse, qu'on lui avait +enlevée, pour payer l'armée, mais de ce que ce gouvernement considérait +cet argent comme appartenant à la couronne, et se l'appropriait.</p> + +<p>À quelque distance de Briare, nous rencontrâmes les équipages de cour de +Napoléon, plusieurs voitures de munitions lourdement chargées, et des +chevaux de selle, qui, d'après son ordre, devaient aller en avant, par +Auxerre, Lyon et Grenoble, à Savonne, où ils devaient s'embarquer pour +l'île d'Elbe. Il ne pouvait cependant pas se servir, dans ce pays, de +ces équipages d'apparat qui n'étaient bons tout au plus qu'à montrer aux +habitans comme objets de curiosité, les chemins y étant impraticables.</p> + +<p>Ce jour nous allâmes jusqu'à Nevers; l'accueil qu'on nous fit en cet +endroit fut le même qui nous avait été fait dans les villes précédentes; +on jurait après nous, on nous adressait mille invectives jusque sous nos +fenêtres, tandis qu'au contraire on ne se lassait pas de crier <i>vive +l'Empereur</i>!</p> + +<p>Le 22, à six heures du matin, nous partîmes.<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> Le major Clamm arriva de +Paris, avec les ordres nouveaux des autorités françaises, pour le +gouverneur de l'île d'Elbe, qui assuraient à l'Empereur la propriété de +tout ce qui était relatif à la défense militaire, de toute l'artillerie +et de toutes les munitions de guerre qui se trouvaient dans cette île. +Le comte Clamm se réunit au général Koller et continua le voyage avec +nous. Les derniers détachemens de la garde, qui devaient accompagner +l'Empereur, se trouvaient à Nevers, ils l'escortèrent encore jusqu'à +Villeneuve-sur-Allier, et dès-lors Napoléon ne trouva plus que des corps +kosaques et autrichiens destinés à l'escorter. Il refusa d'être +accompagné par ces soldats étrangers pour n'avoir pas l'air d'un +prisonnier d'état, et dit: <i>Vous voyez bien que je n'en ai aucunement +besoin.</i> Il passa la nuit à Beaune, et partit, le 23, à 9 heures du +matin.</p> + +<p>Les cris de <i>vive l'Empereur</i> cessèrent dès que les troupes françaises +ne furent plus avec nous. À Moulins, nous vîmes les premières cocardes +blanches et les habitans nous reçurent aux acclamations de <i>vivent les +alliés</i>! Le colonel Campbell<span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> partit de Lyon en avant, pour aller +chercher à Toulon ou à Marseille une frégate anglaise qui pût, d'après +le voeu de Napoléon, le conduire dans son île.</p> + +<p>À Lyon, où nous passâmes vers les onze heures du soir, il s'assembla +quelques groupes qui crièrent <i>vive Napoléon</i>! Le 24, vers midi, nous +rencontrâmes le maréchal Augereau près de Valence. L'Empereur et le +maréchal descendirent de voiture; Napoléon ôta son chapeau, et tendit +les bras à Augereau qui l'embrassa, mais sans le saluer. <i>Où vas-tu +comme-ça</i>? lui dit l'Empereur, en le prenant par le bras, <i>tu vas à la +cour?</i> Augereau répondit que pour le moment il allait à Lyon: ils +marchèrent près d'un quart d'heure ensemble, en suivant la route de +Valence. Je sais de bonne source le résultat de cet entretien. +L'Empereur fit au maréchal des reproches sur sa conduite envers lui et +lui dit: <i>Ta proclamation est bien bête; pourquoi des injures contre +moi? il fallait simplement dire: le voeu de la nation s'étant prononcé +en faveur d'un nouveau souverain, le devoir de l'armée est de s'y +conformer. Vive le Roi! vive<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> Louis XVIII</i>(<i><a name="c1"></a><a href="#c">c</a></i>). Augereau alors se mit +aussi à tutoyer Buonaparte, et lui fit à son tour d'amers reproches sur +son insatiable ambition, à laquelle il avait tout sacrifié, même le +bonheur de la France entière. Ce discours fatiguant Napoléon, il se +tourna avec brusquerie du côté du maréchal, l'embrassa, lui ôta encore +son chapeau, et se jeta dans sa voiture.</p> + +<p>Augereau, les mains derrière le dos, ne dérangea pas sa casquette de +dessus sa tête, et seulement, lorsque l'Empereur fut remonté dans sa +voiture, il lui fit un geste méprisant de la main, en lui disant adieu. +En s'en retournant, il adressa un salut très-gracieux aux commissaires.</p> + +<p>L'Empereur, toujours fidèle à son amour pour la vérité, dit au général +Koller, une heure après: <i>Je viens d'apprendre, à l'instant même, +l'infâme proclamation d'Augereau; si je l'eusse connue, lorsque je l'ai +rencontré, je lui aurais bien lavé la tête.</i></p> + +<p>Nous trouvâmes, à Valence, des troupes françaises du corps d'Augereau, +qui avaient arboré la cocarde <span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>blanche, et qui cependant rendirent à +l'Empereur tous les honneurs dus à son rang. Le mécontentement des +soldats se manifesta visiblement lorsqu'ils nous virent à sa suite. Mais +ce fut là son dernier triomphe, car, nulle part ailleurs, il n'entendit +plus de <i>vivat</i>.</p> + +<p>Le 25, nous arrivâmes à Orange; nous fûmes reçus aux cris de <i>Vive le +Roi! Vive Louis XVIII!</i></p> + +<p>Napoléon, jusque là, avait été d'une humeur très-gaie, et plaisantait +souvent lui-même sur sa situation. Entre autres choses, il disait un +jour aux commissaires, après avoir retracé avec beaucoup de franchise +les différens degrés qu'il avait parcourus dans sa carrière, depuis +vingt-cinq ans: <i>Au bout du compte, je n'y perds rien; car j'ai commencé +la partie avec un écu de six francs dans ma poche et j'en sors fort +riche</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>Le même jour, le matin, l'Empereur trouva un peu en avant d'Avignon, à +l'endroit où l'on devait changer de chevaux, beaucoup de peuple<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> +rassemblé, qui l'attendait à son passage, et qui nous accueillit aux +cris de <i>vive le Roi! Vivent les Alliés! À bas Nicolas! À bas le tyran, +le coquin, le mauvais gueux!...</i> Cette multitude vomit encore contre lui +mille invectives.</p> + +<p>Nous fîmes tout ce que nous pûmes, pour arrêter ce scandale, et diviser +la foule qui assaillait sa voiture; nous ne pûmes obtenir de ces +forcenés qu'ils cessassent d'insulter l'homme qui, disaient-ils, les +avait rendus si malheureux, et qui n'avait d'autre désir que d'augmenter +encore leur misère. Enfin, d'après nos remontrances, ils se rendirent et +crurent être très-modérés en ne lui faisant plus entendre que les cris +de <i>Vivent les alliés, nos libérateurs, le généreux empereur de Russie, +et le bon roi Frédéric Guillaume!</i> Ils voulurent même forcer le cocher +de l'Empereur à crier <i>vive le Roi!</i> Il s'y refusa, et alors, un de ces +hommes qui était armé, tira le sabre contre lui; heureusement on +l'empêcha de frapper, et, les chevaux se trouvant alors attelés, on les +fit partir au grand galop et si vite que nous ne pûmes<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> rejoindre +l'Empereur qu'à un quart de lieue d'Avignon. Dans tous les endroits que +nous traversâmes, il fut reçu de la même manière. À Orgon, petit village +où nous changeâmes de chevaux, la rage du peuple était à son comble; +devant l'auberge même où il devait s'arrêter, on avait élevé une potence +à laquelle était suspendu un mannequin, en uniforme français, couvert de +sang, avec une inscription placée sur la poitrine et ainsi conçue: <i>Tel +sera tôt ou tard le sort du tyran</i>(<i><a name="d1"></a><a href="#d">d</a></i>).</p> + +<p>Le peuple se cramponait à la voiture de Napoléon et cherchait à le voir +pour lui adresser les plus fortes injures. L'Empereur se cachait +derrière le général Bertrand le plus qu'il pouvait; il était pâle et +défait, ne disait pas un mot. À force de pérorer le peuple, nous +parvînmes à le sortir de ce mauvais pas.</p> + +<p>Le comte Schuwaloff, à côté de la voiture de Buonaparte, harangua la +populace en ces termes: «N'avez-vous pas honte d'insulter à un +malheureux sans défense? Il est assez humilié par la triste situation où +il se trouve,<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> lui qui s'imaginait donner des lois à l'univers et qui se +voit aujourd'hui à la merci de votre générosité! Abandonnez-le à +lui-même; regardez-le: vous voyez que le mépris est la seule arme que +vous devez employer contre cet homme, qui a cessé d'être dangereux. Il +serait au dessous de la nation française d'en prendre une autre +vengeance!» Le peuple applaudissait à ce discours, et Buonaparte, voyant +l'effet qu'il produisait, faisait des signes d'approbation au comte +Schuwaloff, et le remercia ensuite du service qu'il lui avait rendu.</p> + +<p>À un quart de lieue en deçà d'Orgon, il crut indispensable la précaution +de se déguiser: il mit une mauvaise redingotte bleue, un chapeau rond +sur sa tête avec une cocarde blanche, et monta un cheval de poste pour +galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi pour un courrier. Comme +nous ne pouvions le suivre, nous arrivâmes à Saint-Canat, bien après +lui. Ignorant les moyens qu'il avait pris pour se soustraire au peuple, +nous le croyions dans le plus grand danger, car nous voyions sa voiture +entourée de gens furieux qui<span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> cherchaient à ouvrir les portières: elles +étaient heureusement bien fermées, ce qui sauva le général Bertrand. La +ténacité des femmes nous étonna le plus; elles nous suppliaient de le +leur livrer, disant: «Il l'a si bien mérité par ses torts envers nous et +envers vous-mêmes, que nous ne vous demandons qu'une chose juste.»</p> + +<p>À une demi-lieue de Saint-Canat, nous atteignîmes la voiture de +l'Empereur, qui, bientôt après, entra dans une mauvaise auberge située +sur la grande route, et appelée <i>la Calade</i>. Nous l'y suivîmes; et ce +n'est qu'en cet endroit que nous apprîmes et le travestissement dont il +s'était servi, et son arrivée dans cette auberge à la faveur de ce +bizarre accoutrement; il n'avait été accompagné que d'un seul courrier; +sa suite, depuis le général jusqu'au marmiton, était parée de cocardes +blanches, dont ils paraissaient s'être approvisionnés à l'avance. Son +valet de chambre qui vint au devant de nous, nous pria de faire passer +l'Empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en arrivant il s'était +annoncé pour tel à l'hôtesse. Nous promîmes de nous<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> conformer à ce +désir, et j'entrai le premier dans une espèce de chambre, où nous fûmes +frappés de trouver le ci-devant souverain du monde plongé dans de +profondes réflexions, la tête appuyée dans ses mains.</p> + +<p>Je ne le reconnus pas d'abord, et je m'approchai de lui. Il se leva en +sursaut en entendant quelqu'un marcher, et me laissa voir son visage +arrosé de larmes. Il me fit signe de ne rien dire, me fit asseoir près +de lui, et tout le temps que l'hôtesse fut dans la chambre, il ne me +parla que de choses indifférentes. Mais, lorsqu'elle sortit, il reprit +sa première position. Je jugeai convenable de le laisser seul; il nous +fit cependant prier de passer de temps en temps dans sa chambre pour ne +pas faire soupçonner sa présence.</p> + +<p>Nous lui fîmes savoir qu'on était instruit que le colonel Campbell avait +passé la veille justement par cet endroit, pour se rendre à Toulon. Il +résolut aussitôt de prendre le nom de lord Burghersh.</p> + +<p>On se mit à table, mais comme ce n'étaient pas ses cuisiniers qui +avaient préparé le dîner, il ne pouvait se résoudre à prendre aucune +nourriture<span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> dans la crainte d'être empoisonné. Cependant nous voyant +manger de bon appétit, il eut honte de nous faire voir les terreurs qui +l'agitaient et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant d'y +goûter, mais il renvoyait les mets sans y toucher; quelquefois, il +jetait dessous la table ce qu'il avait accepté pour faire croire qu'il +l'avait mangé. Son dîner fut composé d'un peu de pain et d'un flacon de +vin, qu'il fit retirer de sa voiture et qu'il partagea même avec nous.</p> + +<p>Il parla beaucoup, et fut d'une amabilité très-remarquable avec nous. +Lorsque nous fûmes seuls, et que l'hôtesse qui nous servait fut sortie, +il nous fît connaître combien il croyait sa vie en danger; il était +persuadé que le gouvernement français avait pris des mesures pour le +faire enlever ou assassiner dans cet endroit.</p> + +<p>Mille projets se croisaient dans sa tête sur la manière dont il pourrait +se sauver; il rêvait aussi aux moyens de tromper le peuple d'Aix, car on +l'avait prévenu qu'une très-grande foule l'attendait à la poste. Il nous +déclara donc que<span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> ce qui lui semblait le plus convenable, c'était de +retourner jusqu'à Lyon, et de prendre de-là une autre route pour +s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en aucun cas, consentir à ce +projet, et nous cherchâmes à le persuader de se rendre directement à +Toulon ou d'aller par Digne à Fréjus. Nous tachâmes de le convaincre +qu'il était impossible que le gouvernement français pût avoir des +intentions si perfides à son égard, sans que nous en fussions instruits, +et que la populace, malgré les indécences auxquelles elle se portait, ne +se rendrait pas coupable d'un crime de cette nature.</p> + +<p>Pour nous mieux persuader, et pour nous prouver jusqu'à quel point ses +craintes, selon lui, étaient fondées, il nous raconta ce qui s'était +passé entre lui et l'hôtesse, qui ne l'avait pas reconnu. «Eh! bien, lui +avait-elle dit, avez-vous rencontré Buonaparte?» <i>Non</i>, avait-il +répondu. «Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il pourra se +sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer: aussi faut-il +convenir qu'il l'a bien mérité, ce coquin-là!<span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> Dites-moi donc, on va +l'embarquer pour son île?—<i>Mais, oui.</i>—On le noyera, n'est-ce pas? <i>Je +l'espère bien</i>! lui répliqua Napoléon.» <i>Vous voyez donc</i>, ajouta-t-il, +<i>à quel danger je suis exposé.</i></p> + +<p>Alors il recommença à nous fatiguer de ses inquiétudes et de ses +irrésolutions. Il nous pria même d'examiner s'il n'y avait pas quelque +part une porte cachée par laquelle il pourrait s'échapper, ou si la +fenêtre dont il avait fait fermer les volets en arrivant, n'était pas +trop élevée pour pouvoir sauter et s'évader ainsi.</p> + +<p>La fenêtre était grillée en dehors, et je le mis dans un embarras +extrême en lui communiquant cette découverte. Au moindre bruit il +tressaillait et changeait de couleur.</p> + +<p>Après dîner nous le laissâmes à ses réflexions, et comme, de temps en +temps, nous entrions dans sa chambre, d'après le désir qu'il en avait +témoigné, nous le trouvions toujours en pleurs.</p> + +<p>Il s'était rassemblé dans cette auberge beaucoup de personnes: la +plupart étaient venues d'Aix, soupçonnant que notre long séjour était<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> +occasionné par la présence de l'Empereur Napoléon. Nous tâchions de leur +faire accroire qu'il avait pris les devants; mais elles ne voulaient pas +ajouter foi à nos discours. Elles nous assuraient qu'elles ne voulaient +pas lui faire de mal, mais seulement le contempler, pour voir quel effet +produisait sur lui le malheur; qu'elles lui feraient tout au plus, de +vive voix, quelques reproches, ou qu'elles lui diraient la vérité qu'il +avait si rarement entendue.</p> + +<p>Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour les détourner de ce dessein, et +nous parvînmes à les calmer. Un individu, qui nous parut un homme de +marque, s'offrit de faire maintenir l'ordre et la tranquillité à Aix, si +nous voulions le charger d'une lettre pour le maire de cette ville. Le +général Koller communiqua cette proposition à l'Empereur qui +l'accueillit avec plaisir. Cette personne fut donc envoyée avec une +lettre auprès du magistrat. Il revint avec l'assurance que les bonnes +dispositions du maire empêcheraient tout tumulte d'avoir lieu.</p> + +<p>L'aide-de-camp du général Schuwaloff vint<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> dire que le peuple qui était +ameuté dans la rue était presqu'entièrement retiré. L'Empereur résolut +de partir à minuit.</p> + +<p>Par une prévoyance exagérée, il prit encore de nouveaux moyens, pour +n'être pas reconnu.</p> + +<p>Par ses instances, il contraignit l'aide-de-camp du général Schuwaloff +de se vêtir de la redingotte bleue et du chapeau rond, avec lesquels il +était arrivé dans l'auberge, afin sans doute, qu'en cas de nécessité, +l'aide-de-camp fût insulté, ou même assassiné à sa place<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<p>Buonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel autrichien, +mit l'uniforme du général Koller, se décora de l'ordre de +Sainte-Thérèse, que portait le général, mit ma casquette de voyage sur +sa tête, et se couvrit du manteau du général Schuwaloff.<span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span></p> + +<p>Après que les commissaires des puissances alliées l'eurent ainsi équipé, +les voitures avancèrent; mais, avant de descendre, nous fîmes une +répétition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous devions +marcher. Le général Drouot ouvrait le cortège; venait ensuite le +soi-disant empereur, l'aide-de-camp du général Schuwaloff, ensuite le +général Koller, l'Empereur, le général Schuwaloff et moi, qui avais +l'honneur de faire partie de l'arrière-garde, à laquelle se joignit la +suite de l'Empereur.</p> + +<p>Nous traversâmes ainsi la foule ébahie qui se donnait une peine extrême +pour tâcher de découvrir parmi nous celui qu'elle appelait <i>son tyran</i>.</p> + +<p>L'aide-de-camp de Schuwaloff (le major Olewieff) prit la place de +Napoléon dans sa voiture, et Napoléon partit avec le général Koller dans +sa calèche.</p> + +<p>Quelques gendarmes dépêchés à Aix par ordre du maire, dissipèrent le +peuple qui cherchait à nous entourer, et notre voyage se continua fort +paisiblement.<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span></p> + +<p>Une circonstance que je voudrais omettre, mais que ma qualité +d'historien ne me permet pas de passer sous silence, c'est que notre +intimité avec l'Empereur auprès duquel nous étions sans cesse dans la +même chambre, nous fit découvrir qu'il était attaqué d'une maladie +galante; il s'en cachait si peu, qu'il employait en notre présence les +remèdes nécessaires; et nous apprîmes de son médecin, que nous +questionnâmes, qu'il en avait été attaqué à son dernier voyage à Paris.</p> + +<p>Partout nous trouvâmes des rassemblemens qui nous recevaient aux cris +les plus vifs de <i>vive le Roi</i>! On vociférait aussi des injures contre +Napoléon, mais il n'y eut aucune tentative inquiétante.</p> + +<p>Toutefois l'Empereur ne se rassurait pas, il restait toujours dans la +calèche du général autrichien, et il commanda au cocher de fumer, afin +que cette familiarité pût dissimuler sa présence. Il pria même le +général Koller de chanter, et comme celui-ci lui répondit, qu'il ne +savait pas chanter, Buonaparte lui dit de siffler.<span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span></p> + +<p>C'est ainsi qu'il poursuivit sa route, caché dans un des coins de la +calèche, faisant semblant de dormir, bercé par l'agréable musique du +général et encensé par la fumée du cocher.</p> + +<p>En pleine campagne, il recommença à causer avec le général et +l'entretint du nouveau plan qu'il avait formé: c'était de déposséder le +roi de Naples actuel, de replacer la véritable dynastie sur le trône, de +faire du roi de Sardaigne le roi d'Italie, et d'aller s'établir lui-même +dans l'île de Sardaigne; puis tout-à-coup, abandonnant cette idée, +<i>Non</i>, dit-il, <i>je renonce maintenant tout-à-fait au monde politique, et +ne m'intéresse plus à tout ce qui peut arriver</i>. Et alors il s'étendit +beaucoup sur la manière tranquille dont il voulait couler ses jours, et +dit qu'à Porto-Ferrajo il voulait vivre heureux, en ne s'occupant plus +que des sciences. Il ajouta même, que si on lui offrait la couronne de +l'Europe, il la refuserait. <i>Je n'ai jamais estimé les hommes, dit-il, +et je les ai toujours traités comme ils le méritent; mais cependant les +procédés des Français envers moi sont d'une si grande<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> ingratitude, que +je suis entièrement dégoûté de l'ambition de vouloir gouverner</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> + +<p>À Saint-Maximin il déjeûna avec nous. Comme il entendit dire que le +sous-préfet d'Aix était en cet endroit, il le fit appeler, et +l'apostropha en ces termes: <i>Vous devez rougir de me voir en uniforme +autrichien, j'ai dû le prendre pour me mettre à l'abri des insultes des +Provençaux. J'arrivais avec pleine confiance au milieu de vous, tandis +que j'aurais pu emmener avec moi six mille hommes de ma garde. Je ne +trouve ici que des tas d'enragés qui menacent ma vie. C'est une méchante +race que les Provençaux; ils ont commis toutes sortes d'horreurs et de +crimes dans la révolution et sont tout prêts à recommencer; mais quand +il s'agit de se battre avec courage, alors ce sont<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> des lâches; jamais +la Provence ne m'a fourni un seul régiment, dont j'aurais pu être +content. Mais ils seront peut-être demain aussi acharnés contre Louis +XVIII, qu'ils le paraissent aujourd'hui contre moi; ils croyent qu'ils +n'auront plus rien à payer; et quand ils verront que les contributions +ne changeront que de nom, ils seront tout aussi enclins à la révolte que +dans l'année 1790.—Vous n'avez donc pas pu contenir cette +populace?</i>—Le préfet ne sachant comment répondre, ni s'il devait +s'excuser devant nous, se contenta de lui dire: «J'en suis tout confus, +Sire.» L'Empereur lui demanda ensuite si les droits réunis étaient déjà +abolis, et si la levée en masse aurait été difficile à opérer? «Une +levée en masse! Sire, répliqua le préfet, je n'ai jamais pu réunir la +moitié du contingent qu'on devait fournir pour la conscription.» +Napoléon recommença alors ses invectives contre les Provençaux et +congédia le préfet.</p> + +<p>Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que Louis XVIII ne ferait +jamais rien de la nation française, s'il la traitait avec trop de<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> +ménagement. <i>Puis</i>, continua-t-il, <i>il faut nécessairement qu'il lève +des impôts considérables, et ces mesures lui attireront aussitôt la +haine de ses sujets.</i></p> + +<p>Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il avait été envoyé en ce +pays, avec plusieurs milliers d'hommes, pour délivrer deux royalistes +qui devaient être pendus, pour avoir porté la cocarde blanche. <i>Je les +sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces enragés; et aujourd'hui</i>, +continua-t-il, <i>ces hommes recommenceraient les mêmes excès contre celui +d'entre eux qui se refuserait à porter la cocarde blanche! Telle est +l'inconstance du peuple français!</i></p> + +<p>Nous apprîmes qu'il y avait au Luc deux escadrons de hussards +autrichiens; et, d'après la demande de Napoléon, nous envoyâmes l'ordre +au commandant d'y attendre notre arrivée pour escorter l'Empereur +jusqu'à Fréjus. Cette caution le tranquillisa singulièrement; mais +malgré cela il garda toujours le plus strict incognito.</p> + +<p>Il fut surtout très-content de ce que le général<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> Koller consentit à +passer pour lui dans une conversation que ce général eut avec un +officier corse au service de France. Il lui fit plusieurs questions, que +Buonaparte lui soufflait dans l'oreille, et l'officier fut persuadé que +c'était à l'Empereur lui-même qu'il parlait; car il ne pouvait concevoir +qu'un général autrichien, quelque instruit qu'il fût, pût avoir des +notions aussi justes sur l'île de Corse. Napoléon, voyant son erreur, +pria le général de ne pas le désabuser.</p> + +<p>Nous arrivâmes après le dîner dans la maison de M. Charles, législateur. +Cette campagne est située près de Luc; la princesse Pauline Borghèse, +soeur de l'Empereur, y séjournait depuis quelque temps. Elle frissonna +au récit des dangers que son frère avait courus dans son voyage, et ne +pouvait croire aux déguisemens qu'il avait été obligé d'employer. Dès ce +moment, elle résolut de l'accompagner à l'île d'Elbe et de ne plus +l'abandonner.</p> + +<p>Elle avait eu d'abord beaucoup de peine à se persuader les grands +événemens qui venaient d'avoir lieu, et enfin lorsqu'il lui fut +impossible<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> de se refuser à leur authenticité, elle s'écria: «Mais, en +ce cas, mon frère est mort?» On la convainquit que l'Empereur se portait +bien, qu'on lui avait assuré un très-beau traitement, et qu'il était en +route pour se rendre à sa nouvelle destination. «Comment, dit-elle, il a +pu survivre à tout cela? C'est-là la plus mauvaise des nouvelles que +vous venez de me donner». Elle tomba alors sans connaissance, et ne +revint à elle que beaucoup plus souffrante qu'elle ne l'était +ordinairement: l'entrevue qu'elle eut ce jour même avec son frère, +augmenta encore son état de mauvaise santé.</p> + +<p>Elle partit le soir pour Muy, afin de n'avoir le jour suivant que deux +lieues à faire pour se rendre à Fréjus. Avant de partir, elle nous fit +prier de venir chez elle. Nous lui fûmes présentés par le général +Bertrand; elle nous entretint avec la grâce qui lui est connue, puis +elle nous quitta en disant qu'elle espérait nous voir le lendemain à +Fréjus<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span></p> +<p>Nous y arrivâmes effectivement le 27, sans aucun encombre. Les hussards +autrichiens qui nous avaient escortés, depuis cet endroit jusqu'à +Fréjus, continuèrent le service auprès de l'Empereur. Dès qu'il se vit +ainsi entouré de troupes, il reprit quelque courage, remit son uniforme +et se replaça dans sa voiture. Ses équipages étaient aussi arrivés, non +sans peine, un jour plus tôt que nous à Fréjus. Ils avaient traversé la +ville d'Avignon le dimanche 24 avril. Ceux qui les conduisaient +n'avaient pu échapper au danger d'être pillés qu'en cachant tout ce qui +pouvait faire soupçonner qu'ils étaient de la suite de Napoléon: ils +ôtèrent leurs habits de livrée, mirent des cocardes blanches, et +jetèrent de l'argent au peuple, en criant, comme lui: <i>Vive le Roi! vive +Louis XVIII! à bas l'Empereur! à bas Nicolas!</i> On avait trouvé le moyen<span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> +d'avertir l'Empereur de cette scène, et c'est pourquoi il avait pris +tant de précautions.</p> + +<p>Plusieurs personnes de sa suite l'avaient quitté au Luc, et il est +probable que c'est l'une de ces personnes, qui trouva bon de +s'approprier la cassette du maître d'hôtel de l'Empereur, qui était +chargé des dépenses du voyage, et auquel il restait à peu près soixante +mille francs. Ce vol se fit dans la nuit du 26 au 27.</p> + +<p>Nous trouvâmes à Fréjus le colonel Campbell, qui était arrivé de +Marseille avec la frégate anglaise <i>the Undounted</i> (l'Indompté). Ce +bâtiment était commandé par le capitaine Asher, et était destiné à +escorter l'Empereur, pour garantir son vaisseau de toute espèce +d'attaque. Selon le traité, Buonaparte devait être conduit dans une +corvette, et il fut très-mécontent de ne trouver que le brick nommé +l'<i>Inconstant</i>, qui devait recevoir son souverain détrôné et lui rester +en toute propriété.</p> + +<p>Après mille indécisions, nous le vîmes avec plaisir se résoudre enfin à +s'embarquer sur une frégate anglaise, et à ne faire aucun usage du<span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> +brick qui lui était destiné. <i>Si le gouvernement, dit-il, eût su ce +qu'il se doit à lui-même, il m'aurait envoyé un bâtiment à trois ponts, +et non pas un vieux brick pourri<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, à bord duquel il serait au-dessous +de ma dignité de monter.</i></p> + +<p>Le capitaine français, scandalisé du peu de cas que l'Empereur faisait +de son bâtiment, repartit sur le champ pour Toulon.</p> + +<p>L'Empereur n'invita à dîner que les commissaires, le comte Clamm et le +capitaine du vaisseau anglais Asher. Il reprit alors toute la dignité +impériale; il s'entretint beaucoup avec le capitaine Asher; et, comme +celui-ci ne parlait pas très-facilement français, Campbell leur servit +d'interprète. Il nous parla avec une rare franchise des plans +d'agrandissement qu'il avait encore pour la France, à nos propres +dépens;<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> il nous expliqua comment il voulait faire de Hambourg un second +Anvers, et rendre le port de Cuxhaven semblable à celui de Cherbourg: il +voulut aussi nous faire connaître ce que personne n'avait encore +remarqué, c'est que l'Elbe avait la même profondeur que l'Escaut, et +qu'on pouvait construire à son embouchure un port semblable à celui dont +il avait enrichi la Belgique. Il avait aussi le projet tout formé de +faire dans ses états une conscription pour la marine, de même que celle +qui avait lieu pour les armées de terre. <i>Et</i>, dit-il, <i>si j'avais +employé les moyens dont je me suis servi sur le Continent, contre +l'Angleterre, je l'aurais renversée en deux ans de temps. Car</i>, +disait-il, <i>c'était-là mon unique but. Dans la position où je me trouve +maintenant, je puis bien parler de tout cela, puisqu'il m'est impossible +de rien exécuter.</i> Il s'exprimait avec tant de passion et de vivacité en +parlant de ses flottes de Toulon, de Brest et d'Anvers, de son armée de +Hambourg et des mortiers qui se trouvaient à Hyères, avec lesquels il +pouvait jeter des<span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span> bombes à trois mille pas, que l'on eût cru que tout +cela lui appartenait encore.</p> + +<p>Après le dîner, il prit congé du général Schuwaloff et de moi; il nous +remercia des soins que nous lui avions donnés pendant son voyage, et +parla ensuite avec beaucoup de mépris du gouvernement français. Il se +plaignit surtout au général Koller des injustices dont on l'accablait; +de ce qu'on ne lui avait laissé qu'un seul service en argent, que six +douzaines de chemises, et qu'on lui avait retenu le reste de son linge +et de son argenterie, ainsi qu'une quantité de meubles et de choses +qu'il avait acquises de son propre argent, et de ce qu'on ne voulait pas +reconnaître son droit exclusif sur le <i>régent</i>, qu'il avait retiré de +Berlin avec ses propres fonds, moyennant quatre millions. Ce diamant +avait été en effet mis en gage pour 400,000 écus, chez les juifs de +Berlin par le gouvernement français. Il pria le général de porter sa +plainte à son Empereur et à celui de Russie, espérant qu'avec l'aide de +ces princes, justice lui serait rendue.</p> + +<p>Ce même soir, nous écrivîmes encore deux<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> fois au gouverneur français de +l'île d'Elbe, pour obtenir de lui qu'il se rendît aux ordres qu'on lui +envoyait, et pour qu'il livrât la place sans difficultés à Napoléon.</p> + +<p>Le 28 au matin, l'Empereur aurait voulu partir et faire embarquer ses +équipages; mais il se trouva incommodé, et partit seulement à neuf +heures du soir, après avoir encore demandé à parler, au général +Schuwaloff et à moi. Comme le général avait déjà pris les devants pour +se rendre au port un des premiers, l'Empereur ne prit congé que de moi +seul; il me remercia encore une fois des attentions particulières que +j'avais eues pour lui, mais ne me dit pas un mot pour le roi de Prusse. +Le général Schuwaloff se rendit à bord de la frégate, comme Napoléon y +était déjà, et l'Empereur le chargea de présenter ses hommages à +l'empereur Alexandre.</p> + +<p>Les hussards autrichiens l'accompagnèrent jusqu'au port de Saint-Raphau, +le même où il avait abordé, quatorze ans auparavant, à son retour +d'Égypte. Il fut reçu avec les honneurs<span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> militaires, et vingt-quatre +coups de canon furent tirés<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> + +<p>Deux heures après, la frégate cingla. Le général Koller, le colonel +Campbell, le comte Clamm et l'aide-de-camp du général Koller, +accompagnèrent l'Empereur jusqu'à l'île d'Elbe. Sa suite se composait +des généraux Bertrand et Drouot, le major polonais Ferzmanofsky, deux +fouriers du palais, un officier payeur, M. Peyruche; un médecin, M. +Fourrau; deux secrétaires, un maître d'hôtel, un valet de chambre, deux +cuisiniers et six domestiques.</p> + +<p>Le général Bertrand ne put cacher combien le sacrifice lui coûtait, et +ne dissimula pas qu'il ne le faisait que pour remplir son devoir envers +l'Empereur.</p> + +<p>Le général Drouot, au contraire, montra<span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> constamment le même courage et +la même gaîté. On m'a assuré que l'Empereur avait voulu lui donner cent +mille francs, et qu'il les avait refusés, en lui disant que s'il +acceptait de l'argent de lui, on n'attribuerait alors son sincère +dévouement qu'à un vil intérêt. Le reste de son monde ne paraissait le +suivre que pour conserver son traitement.</p> + +<p>Le général Schuwaloff et moi partîmes, la même nuit, de Fréjus, et je +revins directement à Paris par Toulon et Marseille.<span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="SUITE_DE_LITINERAIRE_DE_NAPOLEON" id="SUITE_DE_LITINERAIRE_DE_NAPOLEON"></a>SUITE DE L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON;</h2> + +<p class="center hang">D'après le récit que m'a fait, lui-même, le général Koller.</p> + + +<p><span class="smcap">Le</span> général Koller et le colonel Campbell, qui avaient la mission +d'accompagner Napoléon jusqu'à l'île d'Elbe, eurent l'occasion de +considérer de plus près cet homme extraordinaire. Pendant les cinq jours +qu'ils furent obligés de passer sur mer, parce que les vents contraires, +les orages, et les calmes dont ils furent surpris, les empêchèrent +d'arriver plutôt, Napoléon fut toujours de bonne humeur, d'une +prévenance et d'une politesse parfaites. Il témoignait cependant une +grande impatience d'arriver au lieu de sa destination. Les deux +commissaires, le capitaine Asher, le comte Clamm et le<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> lieutenant de +vaisseau anglais Smith, furent tous les jours admis à sa table; mais il +accorda toujours une préférence marquée au général Koller. Il lui +témoignait combien tout ce qui s'était passé dans les derniers jours de +son voyage lui faisait de peine. <i>Quant à vous, mon cher général</i>, lui +dit-il, <i>je me suis montré cul-nu; mais, dites-moi franchement, si vous +ne croyez pas aussi que toutes ces scènes scandaleuses aient été +sourdement excitées par le gouvernement français</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>? Le général +l'assura qu'il était bien éloigné de partager cette pensée, et que le +gouvernement français ne se serait sans doute pas permis une conduite si +contraire aux intentions des puissances alliées. L'Empereur manifestait +cependant toujours l'inquiétude de n'être pas reçu à l'île d'Elbe.</p> + +<p>Le 3 mai, lorsqu'on aperçut l'île, le général Drouot, le comte Clamm et +le lieutenant Smith furent envoyés en parlementaires; le premier,<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> en +qualité de commissaire de l'Empereur, les deux autres étaient chargés de +l'ordre du gouvernement français, et d'un certificat signé par nous, +pour inviter le général Dalesme, gouverneur d'Elbe, de remettre le +commandement, la possession de l'île, de tous ses forts et munitions de +guerre au général Drouot, plénipotentiaire de l'Empereur.</p> + +<p>Les députés trouvèrent les Elbois dans une anarchie complette. À +Porto-Ferrajo flottait le drapeau blanc, à Porto-Lungone l'étendard aux +trois couleurs; le reste de l'île voulait proclamer son indépendance. +Lorsque la nouvelle de l'arrivée de Buonaparte se répandit, et surtout +celle des trésors qu'il apportait, tous les partis se réunirent, pour +venir au devant de leur nouveau maître.</p> + +<p>Le général Drouot reçut du gouverneur les clefs de la ville, le fort, +tout ce qu'il contenait d'artillerie, et trois cent-vingt-cinq canons +qui en faisaient partie: tout fut remis sans difficultés(<i><a name="e1"></a><a href="#e">e</a></i>).</p> + +<p>Après que le nouveau drapeau impérial fut posé sur les tours de +Porto-Ferrajo, le comte Clamm et le lieutenant Smith retournèrent à +bord<span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span> de l'<i>Indompté</i>, pour apprendre à l'Empereur l'issue de leur +mission. Déjà le capitaine Asher avait salué, à son arrivée, la garnison +de Porto-Ferrajo des coups de canon d'usage, la garnison y avait +répondu: politesse que Napoléon s'attribua encore faussement. Mais +lorsque le général Drouot fut gouverneur, il donna l'ordre de tirer cent +coups de canon qui furent alors bien certainement tirés en l'honneur de +l'Empereur.</p> + +<p>Lorsque Buonaparte mit pied à terre, la municipalité et les corps de +l'état vinrent le recevoir et le haranguer. Napoléon leur répondit à peu +près en ces termes: <i>La douceur de votre climat, les sites romantiques +de votre île m'ont décidé à la choisir, entre tous mes vastes états, +pour mon séjour; j'espère que vous saurez apprécier cette préférence, et +que vous m'aimerez comme des enfans soumis; aussi me trouverez-vous +toujours disposé à avoir pour vous toute la sollicitude d'un père.</i></p> + +<p>Trois violons, et deux basses, qui avaient accompagné la députation, +surprirent ce tendre père de leurs sons harmonieux. On le conduisit, +sous un dais orné de papier doré et de vieux<span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span> morceaux d'écarlate, dans +le lieu de sa résidence. C'était à l'Hôtel-de-Ville qu'il devait loger. +On avait orné la salle qui servait ordinairement pour les bals publics +avec quelques petits tableaux, des candélabres en glaces, et un trône +impérial avait été élevé à la hâte et paré aussi de beaucoup de papier +d'or et de morceaux écarlates. La musique de la chapelle l'accompagna +jusque-là et fit retentir des sons si touchans, que le Prince, tout ému, +demanda bien vite à être conduit dans son appartement. Il le trouva si +misérablement meublé qu'il prit des arrangemens avec le général Koller +sur les moyens de faire venir de Lucques et Piombino le mobilier de sa +soeur Éliza. Le général écrivit à la grande-duchesse de Toscane qui +envoya aussitôt ce qui lui était demandé sur de petits bâtimens: c'est +ce qui a donné lieu au faux bruit qui a couru que Napoléon s'était +emparé d'un vaisseau appartenant à son beau-frère, l'avait confisqué et +déclaré de bonne prise.</p> + +<p>Aussitôt après son arrivée, l'Empereur visita les fortifications, et +assura d'un air de contentement que moyennant les améliorations qu'il<span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> +méditait, il pourrait se défendre contre toute espèce de tentative de la +part des habitans du continent.</p> + +<p>Le général Koller resta dix jours à l'île d'Elbe et gagna de plus en +plus la confiance de l'Empereur, qui n'entreprenait absolument rien sans +le consulter. Il lui confia un jour que, dans l'espace de vingt-quatre +heures, il aurait à ses ordres plus de trois à quatre mille hommes, +parce qu'il avait fait une proclamation à la garnison française qui se +trouvait dans l'île, que ceux qui voudraient prendre du service seraient +à sa solde, et qu'il avait appris que l'affluence était si grande que +plusieurs milliers s'étaient déjà proposés. Koller blâma ouvertement +cette mesure, qui naturellement devait jeter une grande défiance sur ses +projets pacifiques. <i>Qu'est-ce que cela me fait</i>, répartit Napoléon? +<i>j'ai examiné les fortifications, et je défie qu'on puisse m'attaquer +ici avec le moindre succès.</i> «Je le crois, reprit le général; mais je +crois aussi que le gouvernement français saisirait bien vite ce prétexte +pour ne pas vous payer la pension convenue.»<span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span> <i>Croyez-vous</i>, interrompit +brusquement l'Empereur? <i>diable, cela ne m'arrangerait pas du tout. Mais +que faire à présent?</i> «Il faut, dit le général, publier une nouvelle +proclamation où vous déclarerez que cette invitation ne devait +s'appliquer qu'aux soldats Elbois qui servaient la France et qui +désireraient rester dans leur pays natal.» Aussitôt l'Empereur adopta ce +conseil, et remercia beaucoup ce général, qui l'avait déjà habitué à +s'entendre dire patiemment qu'il avait tort. Dès les premiers jours du +voyage de Fontainebleau, il lui avait dit en plusieurs circonstances +«Votre Majesté a tort». Napoléon peu accoutumé à cette franchise, lui +avait répondu avec vivacité: <i>Vous me dites toujours que j'ai tort, et +continuellement que j'ai tort; parlez-vous donc aussi comme cela à votre +Empereur?</i> Le général l'assura que son Empereur serait très-fâché contre +lui, s'il soupçonnait qu'il ne lui dit pas toujours bien franchement sa +façon de penser. <i>En ce cas</i>, reprit l'Empereur radouci, <i>votre maître +est bien mieux servi que je ne l'ai jamais été.</i><span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span></p> + +<p>Napoléon s'occupait sans relâche et avec une activité incroyable: tantôt +il allait visiter les petites îles voisines de l'île d'Elbe. Pianosa, +l'une d'elles et la plus remarquable, est embellie par la végétation la +plus riche; des sites tout à fait romantiques et beaucoup de chevaux +sauvages animent cette délicieuse contrée. D'autres fois, il parcourait +l'île à cheval dans tous les sens. Le général Koller l'accompagna +constamment. L'Empereur lui contait tous ses projets d'embellissement +pour Porto-Ferrajo. Il voulait faire construire un palais, et y fonder +plusieurs institutions libérales. Tous ses plans sont vastes, et s'il +vient à bout de les exécuter, sa présence sera un grand bienfait pour ce +pays, dont il doublera certainement la population. Elle s'évalue en ce +moment à douze mille personnes; mais l'étendue et la richesse du pays +suffiraient pour en nourrir trente mille. Les mines de fer, d'aimant, de +sel, la pêche du thon offrent des sources de richesses considérables et +rapportaient au gouvernement 600,000 fr. Avec les plans que l'Empereur a +formés, s'il a le temps et la force de les<span class='pagenum'><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span> exécuter, je ne doute pas +qu'il ne vienne à bout de doubler le produit.</p> + +<p>Pour gagner l'affection des Elbois, il leur fit donner, le second jour +de son arrivée, soixante mille francs pour faire des routes dont les +projets existaient depuis long-temps, mais qui n'avaient pu être +effectués faute d'argent.</p> + +<p>Il avait fait changer cette somme, qu'il possédait en or, en pièces +d'argent, afin que cela fît beaucoup plus d'effet lorsque ses gens +transporteraient, à travers les rues, ces sacs du château à la +Maison-de-Ville.</p> + +<p>Cet artifice eut tout le succès qu'il en attendait, on ne parla plus +d'autre chose que de ses immenses trésors et de sa grande libéralité.</p> + +<p>La pêche du thon avait été, jusqu'à son arrivée, affermée à un riche +Gênois, qui, pour faciliter son commerce, avait fait bâtir une maison à +Porto-Ferrajo; comme cette maison gênait Buonaparte dans ses projets +d'embellissemens, il la fit jeter bas, sans autre forme de procès, et +sans vouloir seulement en parler au propriétaire; celui-ci poussa les +hauts cris et s'éleva fortement<span class='pagenum'><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span> contre l'injustice de ce procédé. Alors +l'Empereur lui fit savoir que, malgré le bail qui existait, son +intention était d'affermer de nouveau la pêche au plus offrant, et qu'il +voulait avoir vingt mille francs de plus qu'elle ne rapportait par an. +Le malheureux entrepreneur fut si effrayé, qu'il fit dire à l'Empereur +qu'il paierait tout ce qu'il voudrait et qu'il ne serait plus question +de la maison abattue. Napoléon se laissa pourtant un peu attendrir, lui +rabattit quelque chose des vingt mille francs, et le Gênois éleva +jusqu'aux nues la générosité impériale.</p> + +<p>Buonaparte conclut un traité de commerce avec Livourne, et lorsque le +général Koller le quitta, il le chargea de dépêches pour Gênes, afin de +négocier un semblable traité, qui eut lieu effectivement. L'Empereur lui +fit des adieux affectueux, et le pria de venir bientôt le revoir.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span></p> +<p> </p><p> </p> + +<p>Pendant mon voyage de Toulon à Paris, je me convainquis à quel point +tout le pays était irrité contre Buonaparte. Si nous avions été obligés +d'y passer, je doute fort que nous eussions pu le sauver de la rage du +peuple. On m'assura que cette manière de voir était la même dans tout le +Languedoc, la Guyenne, la Gascogne, et particulièrement à Toulouse, à +Nîmes et à Montpellier.</p> + +<p>Je fus reçu à Toulon par le maréchal Masséna, avec la plus grande +politesse. Il me dit combien il était charmé du renversement de +Buonaparte, et il me fit même connaître le sujet de la haine qu'il lui +avait vouée: et pour nous prouver la manière indigne dont l'ex-Empereur +avait agi envers lui, il nous raconta qu'un jour de chasse, Napoléon, +soit qu'il l'eût fait exprès ou non, le blessa d'un coup de fusil à +l'oeil et le lui creva. Il ne fit pas même semblant de l'apercevoir, et, +après la chasse, il vint voir le maréchal et lui dit tout bas: <i>C'est le +prince Guillaume de Prusse qui vous a crevé l'oeil</i>, et chercha à lui +persuader que le prince l'avait<span class='pagenum'><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> fait à dessein. Puis il s'informa avec +une apparente sensibilité, s'il avait éprouvé une forte douleur. Masséna +nous déclara qu'il avait répondu que ce malheureux coup n'avait pas été +dirigé par le prince Guillaume.</p> + +<p>Lorsque je visitai la flotte de Toulon, je trouvai une nouvelle preuve +de la cruauté avec laquelle Napoléon traitait les Prussiens. Sur le +vaisseau Amiral, deux matelots, misérablement vêtus, s'approchèrent de +moi et me parlèrent en allemand. Ils me supplièrent, au nom de Dieu, de +les tirer d'esclavage, eux et trois cents de leurs compatriotes qui +étaient détenus dans le bagne. La plupart était du corps de Schill, et +les autres avaient été faits prisonniers à Dantzick dans l'année 1807. +On les avait, malgré le traité de paix, conduits d'Anvers à Toulon, +attachés à la chaîne comme de vils galériens. Sur ma demande, les deux +matelots qui s'étaient présentés d'abord à moi furent mis aussitôt en +liberté; et, lorsque je fus arrivé à Paris, je fus assez heureux pour +délivrer les autres prisonniers prussiens.<span class='pagenum'><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES.</h2> + + +<p>(<i><a name="a" id="a"></a><a href="#a1">a</a></i>) Dans la <i>Gazette de France</i> du 29 avril, Roustan a publié la +lettre suivante:</p> + +<p class="i"> +«<span class="smcap">Monsieur</span>,<br /> +</p> + +<p>»On répand, depuis quelque temps, les bruits les plus désavantageux sur +ma personne; on va jusqu'à dire que c'est après avoir reçu une somme +considérable de Buonaparte, mon maître, que je suis parti de +Fontainebleau.</p> + +<p>»Je me dois à moi-même, de déclarer ici la vérité, et de me disculper +d'une action qui ne serait pas d'un brave homme, ce dont je suis +incapable. Depuis seize ans que je servais Napoléon, ma conduite a +toujours été irréprochable, et devait seule prévenir toute accusation +injurieuse.</p> + +<p>»La vérité est qu'après m'être comporté en homme d'honneur à la journée +d'Arcis-sur-Aube, et m'être battu en brave sous les yeux de mon<span class='pagenum'><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> maître, +j'ai reçu de lui une gratification comme récompense de ma conduite; mais +je déclare que, depuis le moment où il a été question de sa déchéance, +je n'ai reçu de lui aucun bienfait, et je défie même qui que ce soit de +prouver le contraire de ce que j'avance.</p> + +<p>»Quant à tout ce que l'on pourrait dire sur ce que je ne l'ai pas suivi +à l'île d'Elbe, je ne dois aucune explication à ce sujet. MM. les +généraux comtes Bertrand et Drouot sont dépositaires des justes motifs +qui m'ont retenu près de ma famille.»</p> + +<p class="ii"> +<span class="smcap">Roustan</span>.<br /> +</p> + +<p> </p><p> </p> + +<p>(<i><a name="b" id="b"></a><a href="#b1">b</a></i>) Voici le discours qu'il adressa, au moment de son départ, aux +troupes de la vieille garde qui étaient restées près de lui:</p> + +<p>«Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde, je vous fais +mes adieux.</p> + +<p>»Depuis vingt ans que je vous commande, je suis content de vous, et je +vous ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire.</p> + +<p>»Les puissances alliées ont armé toute<span class='pagenum'><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> l'Europe contre moi; une partie +de l'armée a trahi ses devoirs, et la France a cédé à des intérêts +particuliers.</p> + +<p>»Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu +entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France eût été +malheureuse: ce qui était contraire au but que je m'étais proposé. Je +devais donc sacrifier mon intérêt personnel à son bonheur: ce que j'ai +fait.</p> + +<p>»Soyez fidèles au nouveau souverain que la France s'est choisi; +n'abandonnez point cette chère patrie, trop long-temps malheureuse. Ne +plaignez point mon sort; je serai toujours heureux quand je saurai que +vous l'êtes. J'aurais pu mourir: rien ne m'était plus facile; mais non, +je suivrai toujours le chemin de l'honneur; j'écrirai ce que nous avons +fait.</p> + +<p>»Je ne puis vous embrasser tous, mais je vais embrasser votre chef. +Venez, général (il embrasse le général Petit); qu'on m'apporte l'aigle, +et en l'embrassant il dit: Cher aigle, que ces baisers retentissent dans +le coeur de tous les braves!<span class='pagenum'><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span></p> + +<p>»Adieu, mes enfans! adieu mes braves! entourez-moi encore une fois.»</p> + +<p> </p><p> </p> + +<p class="center"><i>Proclamation de S. Exc. le maréchal Augereau +à son armée.</i> +</p> + +<p class="i"> +Soldats! +</p> + + +<p>(<i><a name="c" id="c"></a><a href="#c1">c</a></i>) Le sénat, interprète de la volonté nationale, lassé du joug +tyrannique de Napoléon Buonaparte, a prononcé, le 2 avril, sa déchéance +et celle de sa famille.</p> + +<p>Une nouvelle constitution monarchique, forte et libérale, et un +descendant de nos anciens Rois, remplacent Buonaparte et son despotisme.</p> + +<p>Vos grades, vos honneurs et vos distinctions vous sont assurés.</p> + +<p>Le corps-législatif, les grands dignitaires, les maréchaux, les généraux +et tous les corps de la grande armée, ont adhéré aux décrets du sénat, +et Buonaparte lui-même a, par un acte daté de Fontainebleau, le 11 +avril, abdiqué pour lui et ses héritiers, les trônes de France et +d'Italie.<span class='pagenum'><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span></p> + +<p>Soldats, vous êtes déliés de vos sermens; vous l'êtes par la nation en +qui réside la souveraineté; vous l'êtes encore, s'il était nécessaire, +par l'abdication même <i>d'un homme qui, après avoir immolé des millions +de victimes à sa cruelle ambition, n'a pas su mourir en soldat</i>.</p> + +<p>La nation appelle Louis XVIII sur le trône: né Français, il sera fier de +votre gloire, et s'entourera avec orgueil de vos chefs; fils d'Henri IV, +il en aura le coeur: il aimera le soldat et le peuple.</p> + +<p>Jurons donc fidélité à Louis XVIII et à la constitution qui nous le +présente; arborons la couleur vraiment française, qui fait disparaître +tout emblême d'une révolution qui est fixée, et bientôt vous trouverez +dans la reconnaissance et dans l'admiration de votre Roi et de votre +patrie, une juste récompense de vos nobles travaux.</p> + +<p>Au quartier-général de Valence, le 16 avril 1814.</p> + +<p class="ii"> +Le maréchal <span class="smcap">Augereau</span>.<br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span></p> + +<p> </p><p> </p> + +<p>(<i><a name="d" id="d"></a><a href="#d1">d</a></i>) <i>À Orgon</i>. Dans l'itinéraire de Buonaparte, qui a été publié en +1814, on cite une lettre particulière où il est dit: «On brûle en sa +présence son effigie, on lui en présente d'autres qui ont le sein +déchiré et qui sont teintes de sang.» D'après les observations faites à +nous-mêmes par le comte Waldbourg-Truchsess, nous pouvons assurer que ce +fait est controuvé, ainsi qu'un très-grand nombre d'autres qu'il serait +trop long de rapporter.</p> + +<p> </p><p> </p> + +<p>(<i><a name="e" id="e"></a><a href="#e1">e</a></i>) Le nouveau pavillon de l'île, adopté par Napoléon, fut arboré, ce +qui fut constaté par le procès-verbal suivant:</p> + +<p>«Cejourd'hui 4 mai 1814, S. M. l'empereur Napoléon, ayant pris +possession de l'île d'Elbe, le général Drouot, gouverneur de l'île au +nom de l'Empereur, a fait arborer, sur les forts, le pavillon de l'île, +fond blanc, traversé diagonalement d'une bande rouge semée de trois +abeilles fond d'or. Ce pavillon a été salué par les batteries des forts +de la côte, de la frégate anglaise l'<i>Undounted</i>, et des bâtimens de +guerre<span class='pagenum'><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> français, qui se trouvaient dans le port. En foi de quoi, nous, +commissaires des puissances alliées, avons signé le procès-verbal avec +le général Drouot, gouverneur de l'île, et le général Dalesme, +commandant supérieur de l'île.</p> + +<p class="center"> +»Fait à Porto-Ferrajo, le 4 mai 1814.»<br /> +</p> +<p> </p> +<p>Dans le même temps, le général Dalesme fit afficher la proclamation +suivante:</p> + +<p class="i"> +«Habitans de l'île d'Elbe,<br /> +</p> + +<p>»Les vicissitudes humaines ont conduit au milieu de vous l'empereur +Napoléon, et son choix vous le donne pour souverain. Avant d'entrer dans +vos murs, votre auguste et nouveau monarque m'a adressé les paroles +suivantes que je m'empresse de vous faire connaître, parce qu'elles sont +le gage de votre bonheur à venir:</p> + +<p><i>Général! j'ai sacrifié mes droits aux intérêts de la patrie, et je me +suis réservé la souveraineté et propriété de l'île d'Elbe, ce qui a été +consenti par toutes les puissances.<span class='pagenum'><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span> Veuillez faire connaître ce nouvel +état de choses aux habitans, et le choix que j'ai fait de leur île pour +mon séjour, en considération de la douceur de leurs moeurs et de leur +climat. Dites-leur qu'ils seront l'objet constant de mes plus vifs +intérêts!</i></p> + +<p>»Elbois! ces paroles n'ont pas besoin d'être commentées; elles fixent +votre destinée. L'empereur vous a bien jugés. Je vous dois cette +justice, et je vous la rends.</p> + +<p>»Habitans de l'île d'Elbe! je m'éloignerai bientôt de vous. Cet +éloignement me sera pénible, parce que je vous aime sincèrement; mais +l'idée de votre bonheur adoucit l'amertume de mon départ; et en quelque +lieu que je puisse être, je me rapprocherai toujours de cette île par le +souvenir des vertus de ses habitans, et par les voeux que je formerai +pour eux.</p> + +<p> +»Porto-Ferrajo, 4 mai 1814.<br /> +</p> + +<p class="i"> +»<i>Le général de brigade</i> <span class="smcap">Dalesme</span>.»<br /> +</p> +<p> </p> +<p>Deux jours après la date de cette pièce parut le mandement que donna le +vicaire-général de<span class='pagenum'><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span> l'île d'Elbe, Joseph-Philippe Arrighi, parent de +Buonaparte.</p> + +<p> </p><p> </p> + + +<h3>MANDEMENT.</h3> + +<p>«Joseph-Philippe <span class="smcap">Arrighi</span>, chanoine honoraire de la cathédrale de Pise et +de l'église métropolitaine de Florence, etc. (Sous l'évêque d'Ajaccio, +vicaire-général de l'île d'Elbe et de la principauté de Piombino).</p> + +<p>»À nos bien-aimés dans le Seigneur, nos frères composant le clergé, et à +tous les fidèles de l'île, salut et bénédiction.</p> + +<p>»La divine providence qui, dans sa bienveillance, dispose +irrésistiblement de toutes choses, et assigne aux nations leurs +destinées, a voulu qu'au milieu des changemens politiques de l'Europe, +nous fussions à l'avenir les sujets de <i>Napoléon-le-Grand</i>.</p> + +<p>»L'île d'Elbe, déjà célèbre par ses productions naturelles, va devenir +désormais illustre dans l'histoire des nations, par l'hommage qu'elle +rend à son nouveau prince dont la gloire<span class='pagenum'><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> est immortelle. L'île d'Elbe +prend en effet un rang parmi les nations, et son étroit territoire est +ennobli par le nom de son souverain.</p> + +<p>»Élevée à un honneur aussi sublime, elle reçoit, dans son sein, l'<i>oint +du Seigneur</i>, et les autres personnes distinguées qui l'accompagnent.</p> + +<p>»Lorsque S. M. I. et R. fit choix de cette île pour sa retraite, elle +annonça à l'univers quelle était pour elle sa prédilection.</p> + +<p>»Quelles richesses vont inonder notre pays! quelles multitudes +accourront de tous cotés pour contempler <i>un héros</i>!</p> + +<p>»Le premier jour qu'il mit le pied sur ce rivage, il proclama notre +destinée et notre bonheur: <i>Je serai un bon père</i>, dit-il, <i>soyez mes +enfans chéris!</i></p> + +<p>»Chers catholiques, quelles paroles de tendresse! quelles expressions de +bienveillance! quel gage de notre <i>félicité future</i>! que ces paroles +charment donc délicieusement vos pensées, et qu'imprimées fortement dans +vos âmes, elles y soient une source inépuisable de <i>consolations</i>!<span class='pagenum'><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p> + +<p>»Que les pères les répètent à leurs enfans; que le souvenir de ces +paroles, qui assurent la gloire et la prospérité de l'île d'Elbe, se +perpétue de génération en génération.</p> + +<p>»Heureux habitans de Porto-Ferrajo, c'est dans ces murs qu'habitera la +<i>personne sacrée</i> de S. M. I. et R. Renommés de tout temps par la +douceur de votre caractère et par votre affection pour vos princes, +Napoléon-le-Grand réside parmi vous; n'oubliez jamais l'idée favorable +qu'il s'est formée de ses fidèles sujets.</p> + +<p>»Et vous tous, fidèles en Jésus-Christ, conformez-vous à la destinée: +<i>non sint schismata inter vos, pacem habete, et Deus pacis et +directionis erit vobiscum!</i></p> + +<p>»Que la fidélité, la gratitude, la soumission, règnent dans vos coeurs! +Unissez-vous tous dans des sentimens respectueux d'amour pour votre +prince, qui est plutôt votre bon père que votre souverain. Célébrez avec +une joie sainte la bonté du Seigneur, qui de toute éternité vous a +réservés à cet heureux événement.</p> + +<p>»En conséquence, nous ordonnons que<span class='pagenum'><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> dimanche prochain, dans toutes les +églises, il soit chanté un <i>Te Deum</i> solennel, en action de grâces au +Tout-puissant, pour la faveur qu'il nous a accordée dans l'abondance de +sa miséricorde.</p> + +<p> +»Donné au palais épiscopal de l'île d'Elbe, le 6 mai 1814.» </p> + +<p class="ii"> +Le vicaire-général <span class="smcap">Arrighi</span>; <br /> +<span class="smcap">Francesco Angioletti</span>, <i>secrétaire</i>.<br /> +</p> + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Il nous était particulièrement recommandé de lui donner le +titre d'Empereur, et de lui rendre tous les honneurs dus à son rang.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Il témoigna aussi son mécontentement au général Koller, +d'être accompagné par un commissaire prussien; et comme le général lui +rappela que lui-même avait demandé des commissaires à toutes les +puissances alliées, l'Empereur lui répliqua vivement: <i>Pourquoi ne m'en +a-t-on pas envoyé aussi un de Baden, et un de Darmstadt?</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Caulaincourt lui avait remis une somme de cinq cent mille +francs qu'il avait touchée à Blois sur la liste civile.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Les généraux de division comte Dejean, fils de +l'ex-ministre de l'administration de la guerre, et Montesquiou, fils du +grand-chambellan furent envoyés à Paris par Napoléon, un jour avant son +départ. Le comte Dejean pouvait si peu cacher son chagrin sur l'état +actuel des choses, qu'à table il se frappa plusieurs fois le front, en +disant: <i>Ah mon Dieu, est-il possible!</i> Et quand on lui adressait la +parole, il paraissait sortir de la plus profonde rêverie; mais il +répondait toujours avec une grande politesse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Voyez les notes à la fin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Toutes les paroles de Napoléon sont en français dans +l'original.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Cette anecdote n'est pas dans l'original, et a été +communiquée au traducteur par le comte de Truchsess, ainsi que plusieurs +autres faits.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Comme il n'est arrivé aucun mal à l'aide-de-camp qui jouait +le rôle de Buonaparte, il est suffisamment prouvé que Napoléon n'avait +plus rien à craindre et que son déguisement n'était nullement +nécessaire; il ne servit réellement qu'à le rendre ridicule et +méprisable.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Il paraît certain qu'il avait quelques plans qu'il voulait +exécuter à l'aide du vice-roi d'Italie. Ce qui le prouve, c'est une +lettre qui a été trouvée et dont voici un passage: «Je vous écrirai +d'Elbe, je vous ferai part de mes projets futurs; jusque là, je vous +prie, tenez-vous bien tranquille.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Elle a exprimé combien elle avait eu de plaisir à +rencontrer ici son frère, parce qu'elle l'avait empêché d'exécuter un +projet dont il était imbu, et qui sans doute l'aurait précipité dans +l'abîme. Ce projet était peut-être relatif à la lettre dont nous avons +parlé plus haut.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Ce brick n'était nullement en mauvais état: j'appris à mon +passage à Toulon, qu'il ne s'était point trouvé, dans le port, de +corvette lorsque l'ordre du gouvernement arriva, et que celle qui lui +était destinée l'attendait à Saint-Tropez.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Ces coups de canon ne furent pas tirés pour lui, mais +douze en l'honneur du feld-maréchal-lieutenant baron Koller, et douze +pour le général comte Schuwaloff. On laissa Buonaparte dans son erreur, +afin qu'il ne fît pas de nouvelles difficultés pour s'embarquer s'il +connaissait l'intention du capitaine Asher de le recevoir comme simple +particulier et non comme empereur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Toutes les paroles de l'Empereur sont en français dans l'original.</p> +</div></div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelle relation de l'Itinéraire de +Napoléon de Fontainebleau à l'île d'Elbe, by Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON *** + +***** This file should be named 20372-h.htm or 20372-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/3/7/20372/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net); produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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