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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 01:22:46 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Nouvelle relation de l'Itinéraire de
+Napoléon de Fontainebleau à l'île d'Elbe, by Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nouvelle relation de l'Itinéraire de Napoléon de Fontainebleau à l'île d'Elbe
+
+Author: Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess
+
+Release Date: January 15, 2007 [EBook #20372]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net); produced from images of the
+Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
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+
+ OUVELLE RELATION DE L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON,
+ DE FONTAINEBLEAU À L'ÎLE D'ELBE,
+ RÉDIGÉ
+ PAR LE COMTE
+DE WALDBOURG-TRUCHSESS, COMMISSAIRE NOMMÉ, PAR S. M. LE ROI DE PRUSSE,
+ POUR L'ACCOMPAGNER.
+
+ OUVRAGE TRADUIT DE L'ALLEMAND,
+ Sous les yeux de l'Auteur, et augmenté de
+ plusieurs faits qui ne sont pas dans l'original.
+
+ PARIS,
+
+ Chez:
+
+C.L.F. PANCKOUCKE, imprimeur-libraire, rue et hôtel Serpente, n. 16;
+LENORMAND, rue de Seine;
+DENTU, PETIT, DELAUNAY, PÉLISSIER, au Palais-Royal;
+PILLET, rue Christine, nº. 8; VERDIÈRES, quai des Augustins, nº. 27;
+Et tous les Marchands de nouveautés.
+
+ 1815.
+
+ DE L'IMPRIMERIE DE C. L. F. PANCKOUCKE.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ JOURNAL
+ DU COMTE
+ DE WALDBOURG-TRUCHSESS,
+
+Commissaire nommé par S. M. le roi de Prusse, pour accompagner Napoléon
+Buonaparte.
+
+
+LE 16 avril, j'arrivai le soir à Fontainebleau; le 17, je fis ma visite
+au grand-maréchal Bertrand, et au général Drouot, qui m'engagèrent à
+prendre un logement au château; ce que j'acceptai. Après la messe, les
+commissaires nommés pour accompagner S. M. l'Empereur des Français[1],
+eurent une audience particulière. Le général Koller était envoyé pour
+l'Autriche, le général Schuwaloff pour la Russie, le colonel Campbell
+pour l'Angleterre, et moi pour la Prusse. Le major comte de
+Clam-Martiniz avait été adjoint au général Koller, en qualité de premier
+aide-de-camp.
+
+[Note 1: Il nous était particulièrement recommandé de lui donner le
+titre d'Empereur, et de lui rendre tous les honneurs dus à son rang.]
+
+Chacun de nous eut une audience particulière de Napoléon. Il nous reçut
+assez froidement; mais son mécontentement et son embarras furent
+extrêmes, lorsqu'on lui annonça un commissaire de la Prusse; car on ne
+peut douter que Bonaparte, dans ses plans, n'eût voulu faire disparaître
+cette couronne du nombre des puissances. Il me demanda s'il y avait des
+troupes prussiennes sur la route que nous avions à parcourir? Comme je
+lui répondis négativement, il ajouta: _mais en ce cas, vous ne deviez
+pas vous donner la peine de m'accompagner_. Je lui dis que ce n'était
+pas une peine, mais un honneur. Il persista dans son sentiment, et comme
+je lui assurai qu'il m'était impossible de me démettre de l'honorable
+commission dont S. M. avait bien voulu me charger, il ne me parla plus,
+et me fit très-mauvaise mine[2]. Il accueillit le colonel Campbell; il
+lui demanda avec intérêt des nouvelles de sa blessure, et à quelles
+batailles il avait reçu les ordres dont il était décoré; et il prit
+occasion de là, pour parler de la campagne d'Espagne, en donnant les
+plus grands éloges à lord Wellington. Il s'informa, avec les plus petits
+détails, de son caractère et de ses habitudes; demanda au colonel
+Campbell de quel pays il était; et comme celui-ci répondit qu'il était
+né en Écosse, l'Empereur se mit à louer les poésies d'Ossian, et à
+vanter surtout l'esprit guerrier de cet ouvrage.
+
+[Note 2: Il témoigna aussi son mécontentement au général Koller,
+d'être accompagné par un commissaire prussien; et comme le général lui
+rappela que lui-même avait demandé des commissaires à toutes les
+puissances alliées, l'Empereur lui répliqua vivement: _Pourquoi ne m'en
+a-t-on pas envoyé aussi un de Baden, et un de Darmstadt?_]
+
+Ce jour même était fixé pour le départ; mais Napoléon trouva un prétexte
+pour le différer, parce que, disait-il, il ne voulait pas suivre la
+route d'Auxerre, Lyon, Grenoble, Gap et Digne, mais celle de Briare,
+Roanne, Lyon, Valence et Avignon. Le général Bertrand fut chargé de
+nous faire cette demande, et de la motiver sur ce que le chemin indiqué
+était trop mauvais pour les voitures et pour sa garde dont, suivant le
+traité, Napoléon devait être accompagné; et parce que, de plus, ses
+équipages, venus d'Orléans, s'étaient déjà dirigés sur Briare et l'y
+attendaient; il y devait changer de voiture, et trouver pour le voyage
+beaucoup de facilités, dont il était privé en ce moment.
+
+Il nous fallut envoyer à Paris pour obtenir ce que l'Empereur demandait.
+Le général Caulaincourt[3] fut chargé de ce message: après avoir pris
+congé de S. M., il partit avec nos dépêches auprès des autorités
+françaises, afin d'obtenir un ordre direct pour le gouverneur de l'île
+d'Elbe, l'Empereur ne voulant pas courir le risque de n'être pas reçu en
+cette île. Nous eûmes, dans la nuit du 18 au 19, la permission de passer
+par où l'Empereur désirait, et l'ordre pour que le gouverneur remît
+l'île. Cet ordre n'était pas aussi clair que S. M. l'aurait voulu. Elle
+craignait qu'on ne lui enlevât les moyens de défense qui existaient dans
+l'île; il fallut en conséquence envoyer de nouveau à Paris. Le général
+Koller assura à l'Empereur qu'on lui accordait tout ce qu'il demandait,
+et le départ fut enfin fixé pour le 20. Napoléon avait fait partir,
+pendant la nuit, près de cent voitures chargées de munitions de guerre,
+d'argent, de meubles, de bronzes, de tableaux, de statues, de livres, et
+peut-être était-ce là la vraie cause des retards qu'il avait suscités?
+
+[Note 3: Caulaincourt lui avait remis une somme de cinq cent mille
+francs qu'il avait touchée à Blois sur la liste civile.]
+
+Le 19, l'Empereur fit venir le duc de Bassano; dans le cours de la
+conversation nous remarquâmes ces mots: _On vous reproche de m'avoir
+constamment empêché de faire la paix: qu'en dites-vous?_ Le duc de
+Bassano lui répondit: «Votre Majesté sait très-bien qu'elle ne m'a
+jamais consulté, et qu'elle a toujours agi d'après sa propre sagesse,
+sans prendre conseil des personnes qui l'entouraient: je ne me suis donc
+pas trouvé dans le cas de lui en donner, mais seulement d'obéir à ses
+ordres.» _Je le sais bien_, dit l'Empereur satisfait, _mais je vous en
+parle, pour vous faire connaître l'opinion qu'on a de vous_.
+
+Les généraux Belliard, Ornano, Petit, Dejean et Korsakowsky, les
+colonels Montesquiou, Bussy, Delaplace, le chambellan de Turenne et le
+ministre Bassano, sont les personnes les plus marquantes qui restèrent
+auprès de l'Empereur jusqu'à son départ[4].
+
+[Note 4: Les généraux de division comte Dejean, fils de
+l'ex-ministre de l'administration de la guerre, et Montesquiou, fils du
+grand-chambellan furent envoyés à Paris par Napoléon, un jour avant son
+départ. Le comte Dejean pouvait si peu cacher son chagrin sur l'état
+actuel des choses, qu'à table il se frappa plusieurs fois le front, en
+disant: _Ah mon Dieu, est-il possible!_ Et quand on lui adressait la
+parole, il paraissait sortir de la plus profonde rêverie; mais il
+répondait toujours avec une grande politesse.]
+
+Les généraux Bertrand et Drouot furent les seuls qui l'accompagnèrent
+pour rester avec lui et partager son sort. Le général Lefebvre-Desnouettes
+alla l'attendre à Nevers, et ce fut là qu'il prit congé de lui.
+
+Le mameluck Rustan, et son premier valet de chambre Constant, l'avaient
+abandonné déjà depuis deux jours, après avoir reçu de lui une somme
+considérable(_a_)[5].
+
+[Note 5: Voyez les notes à la fin.]
+
+Le 20 avril, à dix heures du matin, toutes les voitures étaient prêtes
+dans la cour du château de Fontainebleau, lorsque l'Empereur fit venir
+le général Koller, et lui dit ces mots: _J'ai réfléchi sur ce qui me
+restait à faire, je me suis décidé à ne pas partir. Les alliés ne sont
+pas fidèles aux engagemens qu'ils ont pris avec moi; je puis donc aussi
+révoquer mon abdication, qui n'était toujours que conditionnelle. Plus
+de mille adresses me sont parvenues cette nuit: l'on m'y conjure de
+reprendre les rênes du gouvernement. Je n'avais renoncé à tous mes
+droits à la couronne que pour épargner à la France les horreurs d'une
+guerre civile, n'ayant jamais eu d'autre but que sa gloire et son
+bonheur; mais, connaissant aujourd'hui le mécontentement qu'inspirent
+les mesures prises par le nouveau gouvernement; voyant de quelle
+manière on remplit les promesses qui m'ont été faites, je puis expliquer
+maintenant à mes gardes quels sont les motifs qui me font révoquer mon
+abdication, et je verrai comment on m'arrachera le coeur de mes vieux
+soldats. Il est vrai que le nombre des troupes sur lesquelles je pourrai
+compter, n'excédera guère 30,000 hommes; mais il me sera facile de les
+porter en peu de jours jusqu'à 130,000. Sachez que je pourrai tout aussi
+bien, sans compromettre mon honneur, dire à mes gardes que, ne
+considérant que le repos et le bonheur de la patrie, je renonce à tous
+mes droits, et les exhorte à suivre, ainsi que moi, le voeu de la
+nation._
+
+Le général Koller, qui n'avait pas interrompu l'Empereur, se recueillit
+un moment, et lui dit que son sacrifice au repos de la patrie était une
+des plus belles choses qu'il eût faites; qu'il prouvait par là qu'il
+était capable de tout ce qui était grand et noble; et il le pria de lui
+dire en quoi les alliés avaient manqué au traité. _En ce que l'on
+empêche l'Impératrice de m'accompagner jusqu'à Saint-Tropez, comme il
+était convenu_, lui dit l'Empereur. «Je vous assure, reprit le général,
+que S. M. n'est pas retenue, et que c'est par sa propre volonté qu'elle
+s'est décidée à ne pas vous accompagner.» _Eh bien, je veux bien rester
+encore fidèle à ma promesse; mais si j'ai de nouvelles raisons de me
+plaindre, je me verrai dégagé de tout ce que j'ai promis._
+
+Il était onze heures, et M. de Bussy, aide-de-camp de l'Empereur, vint
+lui dire que le grand-maréchal lui faisait annoncer que tout était prêt
+pour le départ. _Le grand-maréchal ne me connaît-il donc pas?_ dit
+l'Empereur à l'aide-de-camp, _depuis quand dois-je me régler d'après sa
+montre? Je partirai quand je voudrai et peut-être pas du tout._ Le
+colonel Bussy sortit, et Napoléon, se promenant en long et en large dans
+la chambre, parla sans cesse des injustices qu'on lui faisait; il accusa
+l'Empereur d'Autriche d'être un homme sans religion, et de travailler
+tant qu'il pouvait au divorce de sa fille, au lieu de remplir son
+devoir, en maintenant la bonne intelligence parmi ses enfans. Il se
+plaignit aussi du manque de délicatesse de l'empereur de Russie à son
+égard, et dit qu'il était, lui seul, cause que l'Impératrice n'avait pas
+conservé la régence, et trouva ses visites à Rambouillet très-déplacées;
+accusa l'empereur Alexandre et le roi de Prusse d'y aller insulter à son
+malheur. Le général Koller s'efforça de lui prouver que ces deux
+souverains n'avaient eu d'autre intention que de prouver leurs égards à
+l'impératrice; mais Napoléon ne voulut se départir en rien de ses
+plaintes, relativement au roi de Prusse, contre lequel il laissait
+toujours percer sa haine. Il cherchait à convaincre le général Koller,
+que l'Autriche, par sa position politique actuelle envers la Russie et
+la Prusse, se trouvait beaucoup plus en danger qu'elle ne l'était
+auparavant avec la France, qui, par sa prépondérance, arrêtait la Russie
+dans ses plans de conquête; que le traité de Francfort était avantageux
+pour l'Autriche, et que celui d'aujourd'hui, quoiqu'il donnât plus
+d'étendue à son territoire, l'exposait aux plus grands dangers avec ses
+ennemis naturels, la Russie et la Prusse, dont les cabinets ont toujours
+été connus par leur manque de foi et leurs projets astucieux, au lieu
+qu'avec lui, Napoléon, on pouvait certainement compter sur tout ce qu'il
+promettait. Il dit aussi que depuis la campagne de Russie il n'avait pas
+eu d'autre but que de conclure la paix telle que les alliés l'avaient
+proposée à Francfort; que le général Caulaincourt, qui avait sans doute
+eu de bonnes intentions, avait abusé de ses pleins-pouvoirs, en laissant
+espérer que le souverain de la France signerait jamais les conditions
+prescrites par les alliés à Châtillon, quoiqu'il eût renoncé, depuis
+quelque temps, à ses prétentions sur l'Allemagne et sur l'Italie. Le
+général Koller témoigna à l'Empereur son étonnement de ce qu'il n'avait
+pas fait la paix à Prague ou à Dresde, où on lui avait fait des
+propositions bien plus avantageuses qu'à Francfort. _Que voulez-vous_,
+répondit l'Empereur sans faire attention qu'il se contredisait, _j'ai eu
+tort; mais j'avais alors d'autres vues, parce que j'avais encore
+beaucoup de ressources......_ Puis, changeant tout à coup de discours;
+_Mais, dites-moi, général, si je ne suis pas reçu à l'île d'Elbe, que me
+conseillez-vous de faire?_ Le général pensa qu'il n'y avait aucun motif
+de craindre qu'il ne fût pas reçu; que d'ailleurs, dans tous les cas, le
+chemin de l'Angleterre lui restait toujours ouvert. _C'est ce que j'ai
+pensé aussi; mais comme je leur ai voulu faire tant de mal, les Anglais
+m'en conserveront toujours du ressentiment._--Comme vous n'avez pas
+exécuté vos plans d'anéantissement de l'Angleterre, dit le général, vous
+n'avez rien à redouter de cette puissance. Il fit encore observer à
+l'Empereur qu'il s'exposait à perdre tous les avantages qui lui étaient
+assurés par le traité du 11 avril, s'il continuait à faire difficulté de
+partir: alors Napoleon le congédia en lui disant: _Vous le savez, je
+n'ai jamais manqué à ma parole; ainsi je ne le ferai pas plus à présent;
+à moins qu'on ne m'y force par de mauvais traitemens._ Plusieurs idées
+remarquables lui échappèrent dans cette conversation, nous citons celles
+qui paraissent le plus dignes d'attention. Il savait qu'on lui faisait
+un grand reproche de ne s'être pas donné la mort: _Je ne vois rien de
+grand à finir sa vie comme quelqu'un qui a perdu toute sa fortune au
+jeu. Il y a beaucoup plus de courage de survivre à son malheur non
+mérité. Je n'ai pas craint la mort, je l'ai prouvé dans plus d'un
+combat, et encore dernièrement à Arcis-sur-Aube où on m'a tué quatre
+chevaux sous moi_ (la vérité est qu'il n'a eu qu'un seul cheval
+légèrement blessé dans cette journée). Il dit aussi: _Je n'ai pas de
+reproches à me faire; je n'ai point été usurpateur, parce que je n'ai
+accepté la couronne que d'après le voeu unanime de toute la nation,
+tandis que Louis XVIII l'a usurpée, n'étant appelé au trône que par un
+vil sénat, dont plus de dix membres ont voté la mort de Louis XVI. Je
+n'ai jamais été la cause de la perte de qui que ce soit; quant à la
+guerre, c'est différent; mais j'ai dû la faire parce que la nation
+voulait que j'aggrandisse la France._
+
+Il congédia le général Koller et fit venir le colonel Campbell; il lui
+parla beaucoup du plan qu'il avait de se mettre sous la protection des
+Anglais.
+
+Il accorda ensuite des audiences très-courtes au général Schuwaloff et à
+moi; il n'y parla que de choses indifférentes, et à midi il descendit
+dans la cour du château, où étaient rangés en ligne les grenadiers de sa
+garde. Il fut aussitôt entouré de tous les officiers et des soldats; il
+prononça un discours avec tant de dignité et de chaleur, que tous ceux
+qui étaient présens en furent touchés(_b_). Ensuite il pressa le général
+Petit dans ses bras, embrassa l'aigle impériale, et dit, d'une voix
+entrecoupée: _Adieu, mes enfans! mes voeux vous accompagneront toujours;
+conservez mon souvenir._ Il donna sa main à baiser aux officiers qui
+l'entouraient, et monta dans sa voiture avec le grand-maréchal.
+
+Le général Drouot précédait, dans une voiture à quatre places, fermée;
+immédiatement après était la voiture de l'Empereur; ensuite le général
+Koller; après lui le général Schuwaloff, puis le colonel Campbell, et
+enfin moi, chacun de nous dans sa calèche; un aide-de-camp du général
+Schuwaloff venait derrière moi, et huit voitures de l'Empereur, avec
+tout son monde, terminaient notre cortège. Il fut accueilli partout aux
+cris de _vive l'Empereur_! et nous eûmes beaucoup à souffrir des injures
+que le peuple nous adressait.
+
+Ce qui est très-remarquable, c'est que Napoléon exprimait toujours au
+général Koller ses regrets sur l'impertinence du peuple, tandis qu'il
+écoutait avec une joie maligne, et se plaisait à répéter les traits
+dirigés contre le commissaire du roi de Prusse. Il fut accompagné
+jusqu'à Briare par sa garde. Il partit la nuit de cet endroit; cinq de
+ses voitures prirent les devants, parce que le manque de chevaux nous
+força de voyager en deux convois.
+
+L'Empereur se mit en route, avec ses quatre autres voitures, le 21 vers
+midi, après avoir eu encore, avec le général Koller, un long entretien
+dont voici le résumé: _Eh bien! vous avez entendu hier mon discours à la
+vieille garde; il vous a plu, et vous avez vu l'effet qu'il a produit.
+Voilà comme il faut parler et agir avec eux, et si Louis XVIII ne suit
+pas cet exemple, il ne fera jamais rien du soldat français._ Il loua
+beaucoup l'empereur Alexandre et la manière amicale avec laquelle il lui
+avait offert un asile en Russie: procédé qu'il avait, vainement
+disait-il, attendu de son beau-père avec plus de droit. Il dit ensuite
+qu'il ne pardonnerait jamais au roi de Prusse d'avoir donné, le premier,
+l'exemple de l'apostasie contre lui, et demanda comment on était parvenu
+à exaspérer ainsi la nation prussienne, nation à laquelle il rendait
+d'ailleurs toute espèce de justice. Il revint encore sur le danger que
+l'Autriche courait avec un semblable voisin, qui était lié d'intérêt
+avec la Russie, si étroitement, que ces deux états n'en formaient pour
+ainsi dire qu'un seul.
+
+Il retint, ce jour là, le colonel Campbell à déjeûner, et lui parla
+beaucoup de la guerre d'Espagne, loua extrêmement la nation anglaise et
+le lord Wellington; et ensuite il s'entretint, en la présence du lord et
+sans égard pour lui, avec le colonel Delaplace, son officier
+d'ordonnance, sur la dernière campagne.
+
+_Sans cet animal de général_, dit-il, _qui m'a fait accroire que c'était
+Schwartzenberg qui me poursuivait à Saint-Dizier, tandis que ce n'était
+que Wintzingerode, et sans cette autre bête qui fut cause que je courus
+après à Troyes, où je comptais manger quarante mille Autrichiens et n'y
+trouvai pas un chat, j'eusse marché sur Paris; j'y serais arrivé avant
+les alliés, et je n'en serais pas où j'en suis; mais j'ai toujours été
+mal entouré: et puis ces flagorneurs de préfets qui m'assuraient que la
+levée en masse se faisait avec le plus grand succès; enfin, ce traître
+de Marmont qui a achevé la chose.... Mais il y a encore d'autres
+maréchaux tout aussi mal intentionnés, entre autres Suchet, que j'ai, au
+reste, toujours connu, lui et sa femme, pour des intrigans[6]._
+
+[Note 6: Toutes les paroles de Napoléon sont en français dans
+l'original.]
+
+Il parla encore longtemps des torts et de la mauvaise conduite du sénat
+envers lui et envers la France; accusa particulièrement le nouveau
+gouvernement de ce qu'il n'employait pas la caisse, qu'on lui avait
+enlevée, pour payer l'armée, mais de ce que ce gouvernement considérait
+cet argent comme appartenant à la couronne, et se l'appropriait.
+
+À quelque distance de Briare, nous rencontrâmes les équipages de cour de
+Napoléon, plusieurs voitures de munitions lourdement chargées, et des
+chevaux de selle, qui, d'après son ordre, devaient aller en avant, par
+Auxerre, Lyon et Grenoble, à Savonne, où ils devaient s'embarquer pour
+l'île d'Elbe. Il ne pouvait cependant pas se servir, dans ce pays, de
+ces équipages d'apparat qui n'étaient bons tout au plus qu'à montrer aux
+habitans comme objets de curiosité, les chemins y étant impraticables.
+
+Ce jour nous allâmes jusqu'à Nevers; l'accueil qu'on nous fit en cet
+endroit fut le même qui nous avait été fait dans les villes précédentes;
+on jurait après nous, on nous adressait mille invectives jusque sous nos
+fenêtres, tandis qu'au contraire on ne se lassait pas de crier _vive
+l'Empereur_!
+
+Le 22, à six heures du matin, nous partîmes. Le major Clamm arriva de
+Paris, avec les ordres nouveaux des autorités françaises, pour le
+gouverneur de l'île d'Elbe, qui assuraient à l'Empereur la propriété de
+tout ce qui était relatif à la défense militaire, de toute l'artillerie
+et de toutes les munitions de guerre qui se trouvaient dans cette île.
+Le comte Clamm se réunit au général Koller et continua le voyage avec
+nous. Les derniers détachemens de la garde, qui devaient accompagner
+l'Empereur, se trouvaient à Nevers, ils l'escortèrent encore jusqu'à
+Villeneuve-sur-Allier, et dès-lors Napoléon ne trouva plus que des corps
+kosaques et autrichiens destinés à l'escorter. Il refusa d'être
+accompagné par ces soldats étrangers pour n'avoir pas l'air d'un
+prisonnier d'état, et dit: _Vous voyez bien que je n'en ai aucunement
+besoin._ Il passa la nuit à Beaune, et partit, le 23, à 9 heures du
+matin.
+
+Les cris de _vive l'Empereur_ cessèrent dès que les troupes françaises
+ne furent plus avec nous. À Moulins, nous vîmes les premières cocardes
+blanches et les habitans nous reçurent aux acclamations de _vivent les
+alliés_! Le colonel Campbell partit de Lyon en avant, pour aller
+chercher à Toulon ou à Marseille une frégate anglaise qui pût, d'après
+le voeu de Napoléon, le conduire dans son île.
+
+À Lyon, où nous passâmes vers les onze heures du soir, il s'assembla
+quelques groupes qui crièrent _vive Napoléon_! Le 24, vers midi, nous
+rencontrâmes le maréchal Augereau près de Valence. L'Empereur et le
+maréchal descendirent de voiture; Napoléon ôta son chapeau, et tendit
+les bras à Augereau qui l'embrassa, mais sans le saluer. _Où vas-tu
+comme-ça_? lui dit l'Empereur, en le prenant par le bras, _tu vas à la
+cour?_ Augereau répondit que pour le moment il allait à Lyon: ils
+marchèrent près d'un quart d'heure ensemble, en suivant la route de
+Valence. Je sais de bonne source le résultat de cet entretien.
+L'Empereur fit au maréchal des reproches sur sa conduite envers lui et
+lui dit: _Ta proclamation est bien bête; pourquoi des injures contre
+moi? il fallait simplement dire: le voeu de la nation s'étant prononcé
+en faveur d'un nouveau souverain, le devoir de l'armée est de s'y
+conformer. Vive le Roi! vive Louis XVIII_(_c_). Augereau alors se mit
+aussi à tutoyer Buonaparte, et lui fit à son tour d'amers reproches sur
+son insatiable ambition, à laquelle il avait tout sacrifié, même le
+bonheur de la France entière. Ce discours fatiguant Napoléon, il se
+tourna avec brusquerie du côté du maréchal, l'embrassa, lui ôta encore
+son chapeau, et se jeta dans sa voiture.
+
+Augereau, les mains derrière le dos, ne dérangea pas sa casquette de
+dessus sa tête, et seulement, lorsque l'Empereur fut remonté dans sa
+voiture, il lui fit un geste méprisant de la main, en lui disant adieu.
+En s'en retournant, il adressa un salut très-gracieux aux commissaires.
+
+L'Empereur, toujours fidèle à son amour pour la vérité, dit au général
+Koller, une heure après: _Je viens d'apprendre, à l'instant même,
+l'infâme proclamation d'Augereau; si je l'eusse connue, lorsque je l'ai
+rencontré, je lui aurais bien lavé la tête._
+
+Nous trouvâmes, à Valence, des troupes françaises du corps d'Augereau,
+qui avaient arboré la cocarde blanche, et qui cependant rendirent à
+l'Empereur tous les honneurs dus à son rang. Le mécontentement des
+soldats se manifesta visiblement lorsqu'ils nous virent à sa suite. Mais
+ce fut là son dernier triomphe, car, nulle part ailleurs, il n'entendit
+plus de _vivat_.
+
+Le 25, nous arrivâmes à Orange; nous fûmes reçus aux cris de _Vive le
+Roi! Vive Louis XVIII!_
+
+Napoléon, jusque là, avait été d'une humeur très-gaie, et plaisantait
+souvent lui-même sur sa situation. Entre autres choses, il disait un
+jour aux commissaires, après avoir retracé avec beaucoup de franchise
+les différens degrés qu'il avait parcourus dans sa carrière, depuis
+vingt-cinq ans: _Au bout du compte, je n'y perds rien; car j'ai commencé
+la partie avec un écu de six francs dans ma poche et j'en sors fort
+riche_[7].
+
+[Note 7: Cette anecdote n'est pas dans l'original, et a été
+communiquée au traducteur par le comte de Truchsess, ainsi que plusieurs
+autres faits.]
+
+Le même jour, le matin, l'Empereur trouva un peu en avant d'Avignon, à
+l'endroit où l'on devait changer de chevaux, beaucoup de peuple
+rassemblé, qui l'attendait à son passage, et qui nous accueillit aux
+cris de _vive le Roi! Vivent les Alliés! À bas Nicolas! À bas le tyran,
+le coquin, le mauvais gueux!..._ Cette multitude vomit encore contre lui
+mille invectives.
+
+Nous fîmes tout ce que nous pûmes, pour arrêter ce scandale, et diviser
+la foule qui assaillait sa voiture; nous ne pûmes obtenir de ces
+forcenés qu'ils cessassent d'insulter l'homme qui, disaient-ils, les
+avait rendus si malheureux, et qui n'avait d'autre désir que d'augmenter
+encore leur misère. Enfin, d'après nos remontrances, ils se rendirent et
+crurent être très-modérés en ne lui faisant plus entendre que les cris
+de _Vivent les alliés, nos libérateurs, le généreux empereur de Russie,
+et le bon roi Frédéric Guillaume!_ Ils voulurent même forcer le cocher
+de l'Empereur à crier _vive le Roi!_ Il s'y refusa, et alors, un de ces
+hommes qui était armé, tira le sabre contre lui; heureusement on
+l'empêcha de frapper, et, les chevaux se trouvant alors attelés, on les
+fit partir au grand galop et si vite que nous ne pûmes rejoindre
+l'Empereur qu'à un quart de lieue d'Avignon. Dans tous les endroits que
+nous traversâmes, il fut reçu de la même manière. À Orgon, petit village
+où nous changeâmes de chevaux, la rage du peuple était à son comble;
+devant l'auberge même où il devait s'arrêter, on avait élevé une potence
+à laquelle était suspendu un mannequin, en uniforme français, couvert de
+sang, avec une inscription placée sur la poitrine et ainsi conçue: _Tel
+sera tôt ou tard le sort du tyran_(_d_).
+
+Le peuple se cramponait à la voiture de Napoléon et cherchait à le voir
+pour lui adresser les plus fortes injures. L'Empereur se cachait
+derrière le général Bertrand le plus qu'il pouvait; il était pâle et
+défait, ne disait pas un mot. À force de pérorer le peuple, nous
+parvînmes à le sortir de ce mauvais pas.
+
+Le comte Schuwaloff, à côté de la voiture de Buonaparte, harangua la
+populace en ces termes: «N'avez-vous pas honte d'insulter à un
+malheureux sans défense? Il est assez humilié par la triste situation où
+il se trouve, lui qui s'imaginait donner des lois à l'univers et qui se
+voit aujourd'hui à la merci de votre générosité! Abandonnez-le à
+lui-même; regardez-le: vous voyez que le mépris est la seule arme que
+vous devez employer contre cet homme, qui a cessé d'être dangereux. Il
+serait au dessous de la nation française d'en prendre une autre
+vengeance!» Le peuple applaudissait à ce discours, et Buonaparte, voyant
+l'effet qu'il produisait, faisait des signes d'approbation au comte
+Schuwaloff, et le remercia ensuite du service qu'il lui avait rendu.
+
+À un quart de lieue en deçà d'Orgon, il crut indispensable la précaution
+de se déguiser: il mit une mauvaise redingotte bleue, un chapeau rond
+sur sa tête avec une cocarde blanche, et monta un cheval de poste pour
+galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi pour un courrier. Comme
+nous ne pouvions le suivre, nous arrivâmes à Saint-Canat, bien après
+lui. Ignorant les moyens qu'il avait pris pour se soustraire au peuple,
+nous le croyions dans le plus grand danger, car nous voyions sa voiture
+entourée de gens furieux qui cherchaient à ouvrir les portières: elles
+étaient heureusement bien fermées, ce qui sauva le général Bertrand. La
+ténacité des femmes nous étonna le plus; elles nous suppliaient de le
+leur livrer, disant: «Il l'a si bien mérité par ses torts envers nous et
+envers vous-mêmes, que nous ne vous demandons qu'une chose juste.»
+
+À une demi-lieue de Saint-Canat, nous atteignîmes la voiture de
+l'Empereur, qui, bientôt après, entra dans une mauvaise auberge située
+sur la grande route, et appelée _la Calade_. Nous l'y suivîmes; et ce
+n'est qu'en cet endroit que nous apprîmes et le travestissement dont il
+s'était servi, et son arrivée dans cette auberge à la faveur de ce
+bizarre accoutrement; il n'avait été accompagné que d'un seul courrier;
+sa suite, depuis le général jusqu'au marmiton, était parée de cocardes
+blanches, dont ils paraissaient s'être approvisionnés à l'avance. Son
+valet de chambre qui vint au devant de nous, nous pria de faire passer
+l'Empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en arrivant il s'était
+annoncé pour tel à l'hôtesse. Nous promîmes de nous conformer à ce
+désir, et j'entrai le premier dans une espèce de chambre, où nous fûmes
+frappés de trouver le ci-devant souverain du monde plongé dans de
+profondes réflexions, la tête appuyée dans ses mains.
+
+Je ne le reconnus pas d'abord, et je m'approchai de lui. Il se leva en
+sursaut en entendant quelqu'un marcher, et me laissa voir son visage
+arrosé de larmes. Il me fit signe de ne rien dire, me fit asseoir près
+de lui, et tout le temps que l'hôtesse fut dans la chambre, il ne me
+parla que de choses indifférentes. Mais, lorsqu'elle sortit, il reprit
+sa première position. Je jugeai convenable de le laisser seul; il nous
+fit cependant prier de passer de temps en temps dans sa chambre pour ne
+pas faire soupçonner sa présence.
+
+Nous lui fîmes savoir qu'on était instruit que le colonel Campbell avait
+passé la veille justement par cet endroit, pour se rendre à Toulon. Il
+résolut aussitôt de prendre le nom de lord Burghersh.
+
+On se mit à table, mais comme ce n'étaient pas ses cuisiniers qui
+avaient préparé le dîner, il ne pouvait se résoudre à prendre aucune
+nourriture dans la crainte d'être empoisonné. Cependant nous voyant
+manger de bon appétit, il eut honte de nous faire voir les terreurs qui
+l'agitaient et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant d'y
+goûter, mais il renvoyait les mets sans y toucher; quelquefois, il
+jetait dessous la table ce qu'il avait accepté pour faire croire qu'il
+l'avait mangé. Son dîner fut composé d'un peu de pain et d'un flacon de
+vin, qu'il fit retirer de sa voiture et qu'il partagea même avec nous.
+
+Il parla beaucoup, et fut d'une amabilité très-remarquable avec nous.
+Lorsque nous fûmes seuls, et que l'hôtesse qui nous servait fut sortie,
+il nous fît connaître combien il croyait sa vie en danger; il était
+persuadé que le gouvernement français avait pris des mesures pour le
+faire enlever ou assassiner dans cet endroit.
+
+Mille projets se croisaient dans sa tête sur la manière dont il pourrait
+se sauver; il rêvait aussi aux moyens de tromper le peuple d'Aix, car on
+l'avait prévenu qu'une très-grande foule l'attendait à la poste. Il nous
+déclara donc que ce qui lui semblait le plus convenable, c'était de
+retourner jusqu'à Lyon, et de prendre de-là une autre route pour
+s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en aucun cas, consentir à ce
+projet, et nous cherchâmes à le persuader de se rendre directement à
+Toulon ou d'aller par Digne à Fréjus. Nous tachâmes de le convaincre
+qu'il était impossible que le gouvernement français pût avoir des
+intentions si perfides à son égard, sans que nous en fussions instruits,
+et que la populace, malgré les indécences auxquelles elle se portait, ne
+se rendrait pas coupable d'un crime de cette nature.
+
+Pour nous mieux persuader, et pour nous prouver jusqu'à quel point ses
+craintes, selon lui, étaient fondées, il nous raconta ce qui s'était
+passé entre lui et l'hôtesse, qui ne l'avait pas reconnu. «Eh! bien, lui
+avait-elle dit, avez-vous rencontré Buonaparte?» _Non_, avait-il
+répondu. «Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il pourra se
+sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer: aussi faut-il
+convenir qu'il l'a bien mérité, ce coquin-là! Dites-moi donc, on va
+l'embarquer pour son île?--_Mais, oui._--On le noyera, n'est-ce pas? _Je
+l'espère bien_! lui répliqua Napoléon.» _Vous voyez donc_, ajouta-t-il,
+_à quel danger je suis exposé._
+
+Alors il recommença à nous fatiguer de ses inquiétudes et de ses
+irrésolutions. Il nous pria même d'examiner s'il n'y avait pas quelque
+part une porte cachée par laquelle il pourrait s'échapper, ou si la
+fenêtre dont il avait fait fermer les volets en arrivant, n'était pas
+trop élevée pour pouvoir sauter et s'évader ainsi.
+
+La fenêtre était grillée en dehors, et je le mis dans un embarras
+extrême en lui communiquant cette découverte. Au moindre bruit il
+tressaillait et changeait de couleur.
+
+Après dîner nous le laissâmes à ses réflexions, et comme, de temps en
+temps, nous entrions dans sa chambre, d'après le désir qu'il en avait
+témoigné, nous le trouvions toujours en pleurs.
+
+Il s'était rassemblé dans cette auberge beaucoup de personnes: la
+plupart étaient venues d'Aix, soupçonnant que notre long séjour était
+occasionné par la présence de l'Empereur Napoléon. Nous tâchions de leur
+faire accroire qu'il avait pris les devants; mais elles ne voulaient pas
+ajouter foi à nos discours. Elles nous assuraient qu'elles ne voulaient
+pas lui faire de mal, mais seulement le contempler, pour voir quel effet
+produisait sur lui le malheur; qu'elles lui feraient tout au plus, de
+vive voix, quelques reproches, ou qu'elles lui diraient la vérité qu'il
+avait si rarement entendue.
+
+Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour les détourner de ce dessein, et
+nous parvînmes à les calmer. Un individu, qui nous parut un homme de
+marque, s'offrit de faire maintenir l'ordre et la tranquillité à Aix, si
+nous voulions le charger d'une lettre pour le maire de cette ville. Le
+général Koller communiqua cette proposition à l'Empereur qui
+l'accueillit avec plaisir. Cette personne fut donc envoyée avec une
+lettre auprès du magistrat. Il revint avec l'assurance que les bonnes
+dispositions du maire empêcheraient tout tumulte d'avoir lieu.
+
+L'aide-de-camp du général Schuwaloff vint dire que le peuple qui était
+ameuté dans la rue était presqu'entièrement retiré. L'Empereur résolut
+de partir à minuit.
+
+Par une prévoyance exagérée, il prit encore de nouveaux moyens, pour
+n'être pas reconnu.
+
+Par ses instances, il contraignit l'aide-de-camp du général Schuwaloff
+de se vêtir de la redingotte bleue et du chapeau rond, avec lesquels il
+était arrivé dans l'auberge, afin sans doute, qu'en cas de nécessité,
+l'aide-de-camp fût insulté, ou même assassiné à sa place[8].
+
+[Note 8: Comme il n'est arrivé aucun mal à l'aide-de-camp qui jouait
+le rôle de Buonaparte, il est suffisamment prouvé que Napoléon n'avait
+plus rien à craindre et que son déguisement n'était nullement
+nécessaire; il ne servit réellement qu'à le rendre ridicule et
+méprisable.]
+
+Buonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel autrichien,
+mit l'uniforme du général Koller, se décora de l'ordre de
+Sainte-Thérèse, que portait le général, mit ma casquette de voyage sur
+sa tête, et se couvrit du manteau du général Schuwaloff.
+
+Après que les commissaires des puissances alliées l'eurent ainsi équipé,
+les voitures avancèrent; mais, avant de descendre, nous fîmes une
+répétition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous devions
+marcher. Le général Drouot ouvrait le cortège; venait ensuite le
+soi-disant empereur, l'aide-de-camp du général Schuwaloff, ensuite le
+général Koller, l'Empereur, le général Schuwaloff et moi, qui avais
+l'honneur de faire partie de l'arrière-garde, à laquelle se joignit la
+suite de l'Empereur.
+
+Nous traversâmes ainsi la foule ébahie qui se donnait une peine extrême
+pour tâcher de découvrir parmi nous celui qu'elle appelait _son tyran_.
+
+L'aide-de-camp de Schuwaloff (le major Olewieff) prit la place de
+Napoléon dans sa voiture, et Napoléon partit avec le général Koller dans
+sa calèche.
+
+Quelques gendarmes dépêchés à Aix par ordre du maire, dissipèrent le
+peuple qui cherchait à nous entourer, et notre voyage se continua fort
+paisiblement.
+
+Une circonstance que je voudrais omettre, mais que ma qualité
+d'historien ne me permet pas de passer sous silence, c'est que notre
+intimité avec l'Empereur auprès duquel nous étions sans cesse dans la
+même chambre, nous fit découvrir qu'il était attaqué d'une maladie
+galante; il s'en cachait si peu, qu'il employait en notre présence les
+remèdes nécessaires; et nous apprîmes de son médecin, que nous
+questionnâmes, qu'il en avait été attaqué à son dernier voyage à Paris.
+
+Partout nous trouvâmes des rassemblemens qui nous recevaient aux cris
+les plus vifs de _vive le Roi_! On vociférait aussi des injures contre
+Napoléon, mais il n'y eut aucune tentative inquiétante.
+
+Toutefois l'Empereur ne se rassurait pas, il restait toujours dans la
+calèche du général autrichien, et il commanda au cocher de fumer, afin
+que cette familiarité pût dissimuler sa présence. Il pria même le
+général Koller de chanter, et comme celui-ci lui répondit, qu'il ne
+savait pas chanter, Buonaparte lui dit de siffler.
+
+C'est ainsi qu'il poursuivit sa route, caché dans un des coins de la
+calèche, faisant semblant de dormir, bercé par l'agréable musique du
+général et encensé par la fumée du cocher.
+
+En pleine campagne, il recommença à causer avec le général et
+l'entretint du nouveau plan qu'il avait formé: c'était de déposséder le
+roi de Naples actuel, de replacer la véritable dynastie sur le trône, de
+faire du roi de Sardaigne le roi d'Italie, et d'aller s'établir lui-même
+dans l'île de Sardaigne; puis tout-à-coup, abandonnant cette idée,
+_Non_, dit-il, _je renonce maintenant tout-à-fait au monde politique, et
+ne m'intéresse plus à tout ce qui peut arriver_. Et alors il s'étendit
+beaucoup sur la manière tranquille dont il voulait couler ses jours, et
+dit qu'à Porto-Ferrajo il voulait vivre heureux, en ne s'occupant plus
+que des sciences. Il ajouta même, que si on lui offrait la couronne de
+l'Europe, il la refuserait. _Je n'ai jamais estimé les hommes, dit-il,
+et je les ai toujours traités comme ils le méritent; mais cependant les
+procédés des Français envers moi sont d'une si grande ingratitude, que
+je suis entièrement dégoûté de l'ambition de vouloir gouverner_[9].
+
+[Note 9: Il paraît certain qu'il avait quelques plans qu'il voulait
+exécuter à l'aide du vice-roi d'Italie. Ce qui le prouve, c'est une
+lettre qui a été trouvée et dont voici un passage: «Je vous écrirai
+d'Elbe, je vous ferai part de mes projets futurs; jusque là, je vous
+prie, tenez-vous bien tranquille.»]
+
+À Saint-Maximin il déjeûna avec nous. Comme il entendit dire que le
+sous-préfet d'Aix était en cet endroit, il le fit appeler, et
+l'apostropha en ces termes: _Vous devez rougir de me voir en uniforme
+autrichien, j'ai dû le prendre pour me mettre à l'abri des insultes des
+Provençaux. J'arrivais avec pleine confiance au milieu de vous, tandis
+que j'aurais pu emmener avec moi six mille hommes de ma garde. Je ne
+trouve ici que des tas d'enragés qui menacent ma vie. C'est une méchante
+race que les Provençaux; ils ont commis toutes sortes d'horreurs et de
+crimes dans la révolution et sont tout prêts à recommencer; mais quand
+il s'agit de se battre avec courage, alors ce sont des lâches; jamais
+la Provence ne m'a fourni un seul régiment, dont j'aurais pu être
+content. Mais ils seront peut-être demain aussi acharnés contre Louis
+XVIII, qu'ils le paraissent aujourd'hui contre moi; ils croyent qu'ils
+n'auront plus rien à payer; et quand ils verront que les contributions
+ne changeront que de nom, ils seront tout aussi enclins à la révolte que
+dans l'année 1790.--Vous n'avez donc pas pu contenir cette
+populace?_--Le préfet ne sachant comment répondre, ni s'il devait
+s'excuser devant nous, se contenta de lui dire: «J'en suis tout confus,
+Sire.» L'Empereur lui demanda ensuite si les droits réunis étaient déjà
+abolis, et si la levée en masse aurait été difficile à opérer? «Une
+levée en masse! Sire, répliqua le préfet, je n'ai jamais pu réunir la
+moitié du contingent qu'on devait fournir pour la conscription.»
+Napoléon recommença alors ses invectives contre les Provençaux et
+congédia le préfet.
+
+Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que Louis XVIII ne ferait
+jamais rien de la nation française, s'il la traitait avec trop de
+ménagement. _Puis_, continua-t-il, _il faut nécessairement qu'il lève
+des impôts considérables, et ces mesures lui attireront aussitôt la
+haine de ses sujets._
+
+Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il avait été envoyé en ce
+pays, avec plusieurs milliers d'hommes, pour délivrer deux royalistes
+qui devaient être pendus, pour avoir porté la cocarde blanche. _Je les
+sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces enragés; et aujourd'hui_,
+continua-t-il, _ces hommes recommenceraient les mêmes excès contre celui
+d'entre eux qui se refuserait à porter la cocarde blanche! Telle est
+l'inconstance du peuple français!_
+
+Nous apprîmes qu'il y avait au Luc deux escadrons de hussards
+autrichiens; et, d'après la demande de Napoléon, nous envoyâmes l'ordre
+au commandant d'y attendre notre arrivée pour escorter l'Empereur
+jusqu'à Fréjus. Cette caution le tranquillisa singulièrement; mais
+malgré cela il garda toujours le plus strict incognito.
+
+Il fut surtout très-content de ce que le général Koller consentit à
+passer pour lui dans une conversation que ce général eut avec un
+officier corse au service de France. Il lui fit plusieurs questions, que
+Buonaparte lui soufflait dans l'oreille, et l'officier fut persuadé que
+c'était à l'Empereur lui-même qu'il parlait; car il ne pouvait concevoir
+qu'un général autrichien, quelque instruit qu'il fût, pût avoir des
+notions aussi justes sur l'île de Corse. Napoléon, voyant son erreur,
+pria le général de ne pas le désabuser.
+
+Nous arrivâmes après le dîner dans la maison de M. Charles, législateur.
+Cette campagne est située près de Luc; la princesse Pauline Borghèse,
+soeur de l'Empereur, y séjournait depuis quelque temps. Elle frissonna
+au récit des dangers que son frère avait courus dans son voyage, et ne
+pouvait croire aux déguisemens qu'il avait été obligé d'employer. Dès ce
+moment, elle résolut de l'accompagner à l'île d'Elbe et de ne plus
+l'abandonner.
+
+Elle avait eu d'abord beaucoup de peine à se persuader les grands
+événemens qui venaient d'avoir lieu, et enfin lorsqu'il lui fut
+impossible de se refuser à leur authenticité, elle s'écria: «Mais, en
+ce cas, mon frère est mort?» On la convainquit que l'Empereur se portait
+bien, qu'on lui avait assuré un très-beau traitement, et qu'il était en
+route pour se rendre à sa nouvelle destination. «Comment, dit-elle, il a
+pu survivre à tout cela? C'est-là la plus mauvaise des nouvelles que
+vous venez de me donner». Elle tomba alors sans connaissance, et ne
+revint à elle que beaucoup plus souffrante qu'elle ne l'était
+ordinairement: l'entrevue qu'elle eut ce jour même avec son frère,
+augmenta encore son état de mauvaise santé.
+
+Elle partit le soir pour Muy, afin de n'avoir le jour suivant que deux
+lieues à faire pour se rendre à Fréjus. Avant de partir, elle nous fit
+prier de venir chez elle. Nous lui fûmes présentés par le général
+Bertrand; elle nous entretint avec la grâce qui lui est connue, puis
+elle nous quitta en disant qu'elle espérait nous voir le lendemain à
+Fréjus[10].
+
+[Note 10: Elle a exprimé combien elle avait eu de plaisir à
+rencontrer ici son frère, parce qu'elle l'avait empêché d'exécuter un
+projet dont il était imbu, et qui sans doute l'aurait précipité dans
+l'abîme. Ce projet était peut-être relatif à la lettre dont nous avons
+parlé plus haut.]
+
+Nous y arrivâmes effectivement le 27, sans aucun encombre. Les hussards
+autrichiens qui nous avaient escortés, depuis cet endroit jusqu'à
+Fréjus, continuèrent le service auprès de l'Empereur. Dès qu'il se vit
+ainsi entouré de troupes, il reprit quelque courage, remit son uniforme
+et se replaça dans sa voiture. Ses équipages étaient aussi arrivés, non
+sans peine, un jour plus tôt que nous à Fréjus. Ils avaient traversé la
+ville d'Avignon le dimanche 24 avril. Ceux qui les conduisaient
+n'avaient pu échapper au danger d'être pillés qu'en cachant tout ce qui
+pouvait faire soupçonner qu'ils étaient de la suite de Napoléon: ils
+ôtèrent leurs habits de livrée, mirent des cocardes blanches, et
+jetèrent de l'argent au peuple, en criant, comme lui: _Vive le Roi! vive
+Louis XVIII! à bas l'Empereur! à bas Nicolas!_ On avait trouvé le moyen
+d'avertir l'Empereur de cette scène, et c'est pourquoi il avait pris
+tant de précautions.
+
+Plusieurs personnes de sa suite l'avaient quitté au Luc, et il est
+probable que c'est l'une de ces personnes, qui trouva bon de
+s'approprier la cassette du maître d'hôtel de l'Empereur, qui était
+chargé des dépenses du voyage, et auquel il restait à peu près soixante
+mille francs. Ce vol se fit dans la nuit du 26 au 27.
+
+Nous trouvâmes à Fréjus le colonel Campbell, qui était arrivé de
+Marseille avec la frégate anglaise _the Undounted_ (l'Indompté). Ce
+bâtiment était commandé par le capitaine Asher, et était destiné à
+escorter l'Empereur, pour garantir son vaisseau de toute espèce
+d'attaque. Selon le traité, Buonaparte devait être conduit dans une
+corvette, et il fut très-mécontent de ne trouver que le brick nommé
+l'_Inconstant_, qui devait recevoir son souverain détrôné et lui rester
+en toute propriété.
+
+Après mille indécisions, nous le vîmes avec plaisir se résoudre enfin à
+s'embarquer sur une frégate anglaise, et à ne faire aucun usage du
+brick qui lui était destiné. _Si le gouvernement, dit-il, eût su ce
+qu'il se doit à lui-même, il m'aurait envoyé un bâtiment à trois ponts,
+et non pas un vieux brick pourri[11], à bord duquel il serait au-dessous
+de ma dignité de monter._
+
+[Note 11: Ce brick n'était nullement en mauvais état: j'appris à mon
+passage à Toulon, qu'il ne s'était point trouvé, dans le port, de
+corvette lorsque l'ordre du gouvernement arriva, et que celle qui lui
+était destinée l'attendait à Saint-Tropez.]
+
+Le capitaine français, scandalisé du peu de cas que l'Empereur faisait
+de son bâtiment, repartit sur le champ pour Toulon.
+
+L'Empereur n'invita à dîner que les commissaires, le comte Clamm et le
+capitaine du vaisseau anglais Asher. Il reprit alors toute la dignité
+impériale; il s'entretint beaucoup avec le capitaine Asher; et, comme
+celui-ci ne parlait pas très-facilement français, Campbell leur servit
+d'interprète. Il nous parla avec une rare franchise des plans
+d'agrandissement qu'il avait encore pour la France, à nos propres
+dépens; il nous expliqua comment il voulait faire de Hambourg un second
+Anvers, et rendre le port de Cuxhaven semblable à celui de Cherbourg: il
+voulut aussi nous faire connaître ce que personne n'avait encore
+remarqué, c'est que l'Elbe avait la même profondeur que l'Escaut, et
+qu'on pouvait construire à son embouchure un port semblable à celui dont
+il avait enrichi la Belgique. Il avait aussi le projet tout formé de
+faire dans ses états une conscription pour la marine, de même que celle
+qui avait lieu pour les armées de terre. _Et_, dit-il, _si j'avais
+employé les moyens dont je me suis servi sur le Continent, contre
+l'Angleterre, je l'aurais renversée en deux ans de temps. Car_,
+disait-il, _c'était-là mon unique but. Dans la position où je me trouve
+maintenant, je puis bien parler de tout cela, puisqu'il m'est impossible
+de rien exécuter._ Il s'exprimait avec tant de passion et de vivacité en
+parlant de ses flottes de Toulon, de Brest et d'Anvers, de son armée de
+Hambourg et des mortiers qui se trouvaient à Hyères, avec lesquels il
+pouvait jeter des bombes à trois mille pas, que l'on eût cru que tout
+cela lui appartenait encore.
+
+Après le dîner, il prit congé du général Schuwaloff et de moi; il nous
+remercia des soins que nous lui avions donnés pendant son voyage, et
+parla ensuite avec beaucoup de mépris du gouvernement français. Il se
+plaignit surtout au général Koller des injustices dont on l'accablait;
+de ce qu'on ne lui avait laissé qu'un seul service en argent, que six
+douzaines de chemises, et qu'on lui avait retenu le reste de son linge
+et de son argenterie, ainsi qu'une quantité de meubles et de choses
+qu'il avait acquises de son propre argent, et de ce qu'on ne voulait pas
+reconnaître son droit exclusif sur le _régent_, qu'il avait retiré de
+Berlin avec ses propres fonds, moyennant quatre millions. Ce diamant
+avait été en effet mis en gage pour 400,000 écus, chez les juifs de
+Berlin par le gouvernement français. Il pria le général de porter sa
+plainte à son Empereur et à celui de Russie, espérant qu'avec l'aide de
+ces princes, justice lui serait rendue.
+
+Ce même soir, nous écrivîmes encore deux fois au gouverneur français de
+l'île d'Elbe, pour obtenir de lui qu'il se rendît aux ordres qu'on lui
+envoyait, et pour qu'il livrât la place sans difficultés à Napoléon.
+
+Le 28 au matin, l'Empereur aurait voulu partir et faire embarquer ses
+équipages; mais il se trouva incommodé, et partit seulement à neuf
+heures du soir, après avoir encore demandé à parler, au général
+Schuwaloff et à moi. Comme le général avait déjà pris les devants pour
+se rendre au port un des premiers, l'Empereur ne prit congé que de moi
+seul; il me remercia encore une fois des attentions particulières que
+j'avais eues pour lui, mais ne me dit pas un mot pour le roi de Prusse.
+Le général Schuwaloff se rendit à bord de la frégate, comme Napoléon y
+était déjà, et l'Empereur le chargea de présenter ses hommages à
+l'empereur Alexandre.
+
+Les hussards autrichiens l'accompagnèrent jusqu'au port de Saint-Raphau,
+le même où il avait abordé, quatorze ans auparavant, à son retour
+d'Égypte. Il fut reçu avec les honneurs militaires, et vingt-quatre
+coups de canon furent tirés[12].
+
+[Note 12: Ces coups de canon ne furent pas tirés pour lui, mais
+douze en l'honneur du feld-maréchal-lieutenant baron Koller, et douze
+pour le général comte Schuwaloff. On laissa Buonaparte dans son erreur,
+afin qu'il ne fît pas de nouvelles difficultés pour s'embarquer s'il
+connaissait l'intention du capitaine Asher de le recevoir comme simple
+particulier et non comme empereur.]
+
+Deux heures après, la frégate cingla. Le général Koller, le colonel
+Campbell, le comte Clamm et l'aide-de-camp du général Koller,
+accompagnèrent l'Empereur jusqu'à l'île d'Elbe. Sa suite se composait
+des généraux Bertrand et Drouot, le major polonais Ferzmanofsky, deux
+fouriers du palais, un officier payeur, M. Peyruche; un médecin, M.
+Fourrau; deux secrétaires, un maître d'hôtel, un valet de chambre, deux
+cuisiniers et six domestiques.
+
+Le général Bertrand ne put cacher combien le sacrifice lui coûtait, et
+ne dissimula pas qu'il ne le faisait que pour remplir son devoir envers
+l'Empereur.
+
+Le général Drouot, au contraire, montra constamment le même courage et
+la même gaîté. On m'a assuré que l'Empereur avait voulu lui donner cent
+mille francs, et qu'il les avait refusés, en lui disant que s'il
+acceptait de l'argent de lui, on n'attribuerait alors son sincère
+dévouement qu'à un vil intérêt. Le reste de son monde ne paraissait le
+suivre que pour conserver son traitement.
+
+Le général Schuwaloff et moi partîmes, la même nuit, de Fréjus, et je
+revins directement à Paris par Toulon et Marseille.
+
+
+
+
+SUITE DE L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON;
+
+D'après le récit que m'a fait, lui-même, le général Koller.
+
+
+LE général Koller et le colonel Campbell, qui avaient la mission
+d'accompagner Napoléon jusqu'à l'île d'Elbe, eurent l'occasion de
+considérer de plus près cet homme extraordinaire. Pendant les cinq jours
+qu'ils furent obligés de passer sur mer, parce que les vents contraires,
+les orages, et les calmes dont ils furent surpris, les empêchèrent
+d'arriver plutôt, Napoléon fut toujours de bonne humeur, d'une
+prévenance et d'une politesse parfaites. Il témoignait cependant une
+grande impatience d'arriver au lieu de sa destination. Les deux
+commissaires, le capitaine Asher, le comte Clamm et le lieutenant de
+vaisseau anglais Smith, furent tous les jours admis à sa table; mais il
+accorda toujours une préférence marquée au général Koller. Il lui
+témoignait combien tout ce qui s'était passé dans les derniers jours de
+son voyage lui faisait de peine. _Quant à vous, mon cher général_, lui
+dit-il, _je me suis montré cul-nu; mais, dites-moi franchement, si vous
+ne croyez pas aussi que toutes ces scènes scandaleuses aient été
+sourdement excitées par le gouvernement français_[13]? Le général
+l'assura qu'il était bien éloigné de partager cette pensée, et que le
+gouvernement français ne se serait sans doute pas permis une conduite si
+contraire aux intentions des puissances alliées. L'Empereur manifestait
+cependant toujours l'inquiétude de n'être pas reçu à l'île d'Elbe.
+
+[Note 13: Toutes les paroles de l'Empereur sont en français dans
+l'original.]
+
+Le 3 mai, lorsqu'on aperçut l'île, le général Drouot, le comte Clamm et
+le lieutenant Smith furent envoyés en parlementaires; le premier, en
+qualité de commissaire de l'Empereur, les deux autres étaient chargés de
+l'ordre du gouvernement français, et d'un certificat signé par nous,
+pour inviter le général Dalesme, gouverneur d'Elbe, de remettre le
+commandement, la possession de l'île, de tous ses forts et munitions de
+guerre au général Drouot, plénipotentiaire de l'Empereur.
+
+Les députés trouvèrent les Elbois dans une anarchie complette. À
+Porto-Ferrajo flottait le drapeau blanc, à Porto-Lungone l'étendard aux
+trois couleurs; le reste de l'île voulait proclamer son indépendance.
+Lorsque la nouvelle de l'arrivée de Buonaparte se répandit, et surtout
+celle des trésors qu'il apportait, tous les partis se réunirent, pour
+venir au devant de leur nouveau maître.
+
+Le général Drouot reçut du gouverneur les clefs de la ville, le fort,
+tout ce qu'il contenait d'artillerie, et trois cent-vingt-cinq canons
+qui en faisaient partie: tout fut remis sans difficultés(_e_).
+
+Après que le nouveau drapeau impérial fut posé sur les tours de
+Porto-Ferrajo, le comte Clamm et le lieutenant Smith retournèrent à
+bord de l'_Indompté_, pour apprendre à l'Empereur l'issue de leur
+mission. Déjà le capitaine Asher avait salué, à son arrivée, la garnison
+de Porto-Ferrajo des coups de canon d'usage, la garnison y avait
+répondu: politesse que Napoléon s'attribua encore faussement. Mais
+lorsque le général Drouot fut gouverneur, il donna l'ordre de tirer cent
+coups de canon qui furent alors bien certainement tirés en l'honneur de
+l'Empereur.
+
+Lorsque Buonaparte mit pied à terre, la municipalité et les corps de
+l'état vinrent le recevoir et le haranguer. Napoléon leur répondit à peu
+près en ces termes: _La douceur de votre climat, les sites romantiques
+de votre île m'ont décidé à la choisir, entre tous mes vastes états,
+pour mon séjour; j'espère que vous saurez apprécier cette préférence, et
+que vous m'aimerez comme des enfans soumis; aussi me trouverez-vous
+toujours disposé à avoir pour vous toute la sollicitude d'un père._
+
+Trois violons, et deux basses, qui avaient accompagné la députation,
+surprirent ce tendre père de leurs sons harmonieux. On le conduisit,
+sous un dais orné de papier doré et de vieux morceaux d'écarlate, dans
+le lieu de sa résidence. C'était à l'Hôtel-de-Ville qu'il devait loger.
+On avait orné la salle qui servait ordinairement pour les bals publics
+avec quelques petits tableaux, des candélabres en glaces, et un trône
+impérial avait été élevé à la hâte et paré aussi de beaucoup de papier
+d'or et de morceaux écarlates. La musique de la chapelle l'accompagna
+jusque-là et fit retentir des sons si touchans, que le Prince, tout ému,
+demanda bien vite à être conduit dans son appartement. Il le trouva si
+misérablement meublé qu'il prit des arrangemens avec le général Koller
+sur les moyens de faire venir de Lucques et Piombino le mobilier de sa
+soeur Éliza. Le général écrivit à la grande-duchesse de Toscane qui
+envoya aussitôt ce qui lui était demandé sur de petits bâtimens: c'est
+ce qui a donné lieu au faux bruit qui a couru que Napoléon s'était
+emparé d'un vaisseau appartenant à son beau-frère, l'avait confisqué et
+déclaré de bonne prise.
+
+Aussitôt après son arrivée, l'Empereur visita les fortifications, et
+assura d'un air de contentement que moyennant les améliorations qu'il
+méditait, il pourrait se défendre contre toute espèce de tentative de la
+part des habitans du continent.
+
+Le général Koller resta dix jours à l'île d'Elbe et gagna de plus en
+plus la confiance de l'Empereur, qui n'entreprenait absolument rien sans
+le consulter. Il lui confia un jour que, dans l'espace de vingt-quatre
+heures, il aurait à ses ordres plus de trois à quatre mille hommes,
+parce qu'il avait fait une proclamation à la garnison française qui se
+trouvait dans l'île, que ceux qui voudraient prendre du service seraient
+à sa solde, et qu'il avait appris que l'affluence était si grande que
+plusieurs milliers s'étaient déjà proposés. Koller blâma ouvertement
+cette mesure, qui naturellement devait jeter une grande défiance sur ses
+projets pacifiques. _Qu'est-ce que cela me fait_, répartit Napoléon?
+_j'ai examiné les fortifications, et je défie qu'on puisse m'attaquer
+ici avec le moindre succès._ «Je le crois, reprit le général; mais je
+crois aussi que le gouvernement français saisirait bien vite ce prétexte
+pour ne pas vous payer la pension convenue.» _Croyez-vous_, interrompit
+brusquement l'Empereur? _diable, cela ne m'arrangerait pas du tout. Mais
+que faire à présent?_ «Il faut, dit le général, publier une nouvelle
+proclamation où vous déclarerez que cette invitation ne devait
+s'appliquer qu'aux soldats Elbois qui servaient la France et qui
+désireraient rester dans leur pays natal.» Aussitôt l'Empereur adopta ce
+conseil, et remercia beaucoup ce général, qui l'avait déjà habitué à
+s'entendre dire patiemment qu'il avait tort. Dès les premiers jours du
+voyage de Fontainebleau, il lui avait dit en plusieurs circonstances
+«Votre Majesté a tort». Napoléon peu accoutumé à cette franchise, lui
+avait répondu avec vivacité: _Vous me dites toujours que j'ai tort, et
+continuellement que j'ai tort; parlez-vous donc aussi comme cela à votre
+Empereur?_ Le général l'assura que son Empereur serait très-fâché contre
+lui, s'il soupçonnait qu'il ne lui dit pas toujours bien franchement sa
+façon de penser. _En ce cas_, reprit l'Empereur radouci, _votre maître
+est bien mieux servi que je ne l'ai jamais été._
+
+Napoléon s'occupait sans relâche et avec une activité incroyable: tantôt
+il allait visiter les petites îles voisines de l'île d'Elbe. Pianosa,
+l'une d'elles et la plus remarquable, est embellie par la végétation la
+plus riche; des sites tout à fait romantiques et beaucoup de chevaux
+sauvages animent cette délicieuse contrée. D'autres fois, il parcourait
+l'île à cheval dans tous les sens. Le général Koller l'accompagna
+constamment. L'Empereur lui contait tous ses projets d'embellissement
+pour Porto-Ferrajo. Il voulait faire construire un palais, et y fonder
+plusieurs institutions libérales. Tous ses plans sont vastes, et s'il
+vient à bout de les exécuter, sa présence sera un grand bienfait pour ce
+pays, dont il doublera certainement la population. Elle s'évalue en ce
+moment à douze mille personnes; mais l'étendue et la richesse du pays
+suffiraient pour en nourrir trente mille. Les mines de fer, d'aimant, de
+sel, la pêche du thon offrent des sources de richesses considérables et
+rapportaient au gouvernement 600,000 fr. Avec les plans que l'Empereur a
+formés, s'il a le temps et la force de les exécuter, je ne doute pas
+qu'il ne vienne à bout de doubler le produit.
+
+Pour gagner l'affection des Elbois, il leur fit donner, le second jour
+de son arrivée, soixante mille francs pour faire des routes dont les
+projets existaient depuis long-temps, mais qui n'avaient pu être
+effectués faute d'argent.
+
+Il avait fait changer cette somme, qu'il possédait en or, en pièces
+d'argent, afin que cela fît beaucoup plus d'effet lorsque ses gens
+transporteraient, à travers les rues, ces sacs du château à la
+Maison-de-Ville.
+
+Cet artifice eut tout le succès qu'il en attendait, on ne parla plus
+d'autre chose que de ses immenses trésors et de sa grande libéralité.
+
+La pêche du thon avait été, jusqu'à son arrivée, affermée à un riche
+Gênois, qui, pour faciliter son commerce, avait fait bâtir une maison à
+Porto-Ferrajo; comme cette maison gênait Buonaparte dans ses projets
+d'embellissemens, il la fit jeter bas, sans autre forme de procès, et
+sans vouloir seulement en parler au propriétaire; celui-ci poussa les
+hauts cris et s'éleva fortement contre l'injustice de ce procédé. Alors
+l'Empereur lui fit savoir que, malgré le bail qui existait, son
+intention était d'affermer de nouveau la pêche au plus offrant, et qu'il
+voulait avoir vingt mille francs de plus qu'elle ne rapportait par an.
+Le malheureux entrepreneur fut si effrayé, qu'il fit dire à l'Empereur
+qu'il paierait tout ce qu'il voudrait et qu'il ne serait plus question
+de la maison abattue. Napoléon se laissa pourtant un peu attendrir, lui
+rabattit quelque chose des vingt mille francs, et le Gênois éleva
+jusqu'aux nues la générosité impériale.
+
+Buonaparte conclut un traité de commerce avec Livourne, et lorsque le
+général Koller le quitta, il le chargea de dépêches pour Gênes, afin de
+négocier un semblable traité, qui eut lieu effectivement. L'Empereur lui
+fit des adieux affectueux, et le pria de venir bientôt le revoir.
+
+ * * * * *
+
+Pendant mon voyage de Toulon à Paris, je me convainquis à quel point
+tout le pays était irrité contre Buonaparte. Si nous avions été obligés
+d'y passer, je doute fort que nous eussions pu le sauver de la rage du
+peuple. On m'assura que cette manière de voir était la même dans tout le
+Languedoc, la Guyenne, la Gascogne, et particulièrement à Toulouse, à
+Nîmes et à Montpellier.
+
+Je fus reçu à Toulon par le maréchal Masséna, avec la plus grande
+politesse. Il me dit combien il était charmé du renversement de
+Buonaparte, et il me fit même connaître le sujet de la haine qu'il lui
+avait vouée: et pour nous prouver la manière indigne dont l'ex-Empereur
+avait agi envers lui, il nous raconta qu'un jour de chasse, Napoléon,
+soit qu'il l'eût fait exprès ou non, le blessa d'un coup de fusil à
+l'oeil et le lui creva. Il ne fit pas même semblant de l'apercevoir, et,
+après la chasse, il vint voir le maréchal et lui dit tout bas: _C'est le
+prince Guillaume de Prusse qui vous a crevé l'oeil_, et chercha à lui
+persuader que le prince l'avait fait à dessein. Puis il s'informa avec
+une apparente sensibilité, s'il avait éprouvé une forte douleur. Masséna
+nous déclara qu'il avait répondu que ce malheureux coup n'avait pas été
+dirigé par le prince Guillaume.
+
+Lorsque je visitai la flotte de Toulon, je trouvai une nouvelle preuve
+de la cruauté avec laquelle Napoléon traitait les Prussiens. Sur le
+vaisseau Amiral, deux matelots, misérablement vêtus, s'approchèrent de
+moi et me parlèrent en allemand. Ils me supplièrent, au nom de Dieu, de
+les tirer d'esclavage, eux et trois cents de leurs compatriotes qui
+étaient détenus dans le bagne. La plupart était du corps de Schill, et
+les autres avaient été faits prisonniers à Dantzick dans l'année 1807.
+On les avait, malgré le traité de paix, conduits d'Anvers à Toulon,
+attachés à la chaîne comme de vils galériens. Sur ma demande, les deux
+matelots qui s'étaient présentés d'abord à moi furent mis aussitôt en
+liberté; et, lorsque je fus arrivé à Paris, je fus assez heureux pour
+délivrer les autres prisonniers prussiens.
+
+
+
+
+NOTES.
+
+
+(_a_) Dans la _Gazette de France_ du 29 avril, Roustan a publié la
+lettre suivante:
+
+«MONSIEUR,
+
+»On répand, depuis quelque temps, les bruits les plus désavantageux sur
+ma personne; on va jusqu'à dire que c'est après avoir reçu une somme
+considérable de Buonaparte, mon maître, que je suis parti de
+Fontainebleau.
+
+»Je me dois à moi-même, de déclarer ici la vérité, et de me disculper
+d'une action qui ne serait pas d'un brave homme, ce dont je suis
+incapable. Depuis seize ans que je servais Napoléon, ma conduite a
+toujours été irréprochable, et devait seule prévenir toute accusation
+injurieuse.
+
+»La vérité est qu'après m'être comporté en homme d'honneur à la journée
+d'Arcis-sur-Aube, et m'être battu en brave sous les yeux de mon maître,
+j'ai reçu de lui une gratification comme récompense de ma conduite; mais
+je déclare que, depuis le moment où il a été question de sa déchéance,
+je n'ai reçu de lui aucun bienfait, et je défie même qui que ce soit de
+prouver le contraire de ce que j'avance.
+
+»Quant à tout ce que l'on pourrait dire sur ce que je ne l'ai pas suivi
+à l'île d'Elbe, je ne dois aucune explication à ce sujet. MM. les
+généraux comtes Bertrand et Drouot sont dépositaires des justes motifs
+qui m'ont retenu près de ma famille.»
+
+ ROUSTAN.
+
+ * * * * *
+
+(_b_) Voici le discours qu'il adressa, au moment de son départ, aux
+troupes de la vieille garde qui étaient restées près de lui:
+
+«Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde, je vous fais
+mes adieux.
+
+»Depuis vingt ans que je vous commande, je suis content de vous, et je
+vous ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire.
+
+»Les puissances alliées ont armé toute l'Europe contre moi; une partie
+de l'armée a trahi ses devoirs, et la France a cédé à des intérêts
+particuliers.
+
+»Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu
+entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France eût été
+malheureuse: ce qui était contraire au but que je m'étais proposé. Je
+devais donc sacrifier mon intérêt personnel à son bonheur: ce que j'ai
+fait.
+
+»Soyez fidèles au nouveau souverain que la France s'est choisi;
+n'abandonnez point cette chère patrie, trop long-temps malheureuse. Ne
+plaignez point mon sort; je serai toujours heureux quand je saurai que
+vous l'êtes. J'aurais pu mourir: rien ne m'était plus facile; mais non,
+je suivrai toujours le chemin de l'honneur; j'écrirai ce que nous avons
+fait.
+
+»Je ne puis vous embrasser tous, mais je vais embrasser votre chef.
+Venez, général (il embrasse le général Petit); qu'on m'apporte l'aigle,
+et en l'embrassant il dit: Cher aigle, que ces baisers retentissent dans
+le coeur de tous les braves!
+
+»Adieu, mes enfans! adieu mes braves! entourez-moi encore une fois.»
+
+ * * * * *
+
+
+_Proclamation de S. Exc. le maréchal Augereau à son armée._
+
+ Soldats!
+
+(_c_) Le sénat, interprète de la volonté nationale, lassé du joug
+tyrannique de Napoléon Buonaparte, a prononcé, le 2 avril, sa déchéance
+et celle de sa famille.
+
+Une nouvelle constitution monarchique, forte et libérale, et un
+descendant de nos anciens Rois, remplacent Buonaparte et son despotisme.
+
+Vos grades, vos honneurs et vos distinctions vous sont assurés.
+
+Le corps-législatif, les grands dignitaires, les maréchaux, les généraux
+et tous les corps de la grande armée, ont adhéré aux décrets du sénat,
+et Buonaparte lui-même a, par un acte daté de Fontainebleau, le 11
+avril, abdiqué pour lui et ses héritiers, les trônes de France et
+d'Italie.
+
+Soldats, vous êtes déliés de vos sermens; vous l'êtes par la nation en
+qui réside la souveraineté; vous l'êtes encore, s'il était nécessaire,
+par l'abdication même _d'un homme qui, après avoir immolé des millions
+de victimes à sa cruelle ambition, n'a pas su mourir en soldat_.
+
+La nation appelle Louis XVIII sur le trône: né Français, il sera fier de
+votre gloire, et s'entourera avec orgueil de vos chefs; fils d'Henri IV,
+il en aura le coeur: il aimera le soldat et le peuple.
+
+Jurons donc fidélité à Louis XVIII et à la constitution qui nous le
+présente; arborons la couleur vraiment française, qui fait disparaître
+tout emblême d'une révolution qui est fixée, et bientôt vous trouverez
+dans la reconnaissance et dans l'admiration de votre Roi et de votre
+patrie, une juste récompense de vos nobles travaux.
+
+Au quartier-général de Valence, le 16 avril 1814.
+
+ Le maréchal AUGEREAU.
+
+ * * * * *
+
+(_d_) _À Orgon_. Dans l'itinéraire de Buonaparte, qui a été publié en
+1814, on cite une lettre particulière où il est dit: «On brûle en sa
+présence son effigie, on lui en présente d'autres qui ont le sein
+déchiré et qui sont teintes de sang.» D'après les observations faites à
+nous-mêmes par le comte Waldbourg-Truchsess, nous pouvons assurer que ce
+fait est controuvé, ainsi qu'un très-grand nombre d'autres qu'il serait
+trop long de rapporter.
+
+ * * * * *
+
+(_e_) Le nouveau pavillon de l'île, adopté par Napoléon, fut arboré, ce
+qui fut constaté par le procès-verbal suivant:
+
+«Cejourd'hui 4 mai 1814, S. M. l'empereur Napoléon, ayant pris
+possession de l'île d'Elbe, le général Drouot, gouverneur de l'île au
+nom de l'Empereur, a fait arborer, sur les forts, le pavillon de l'île,
+fond blanc, traversé diagonalement d'une bande rouge semée de trois
+abeilles fond d'or. Ce pavillon a été salué par les batteries des forts
+de la côte, de la frégate anglaise l'_Undounted_, et des bâtimens de
+guerre français, qui se trouvaient dans le port. En foi de quoi, nous,
+commissaires des puissances alliées, avons signé le procès-verbal avec
+le général Drouot, gouverneur de l'île, et le général Dalesme,
+commandant supérieur de l'île.
+
+ »Fait à Porto-Ferrajo, le 4 mai 1814.»
+
+
+Dans le même temps, le général Dalesme fit afficher la proclamation
+suivante:
+
+ «Habitans de l'île d'Elbe,
+
+»Les vicissitudes humaines ont conduit au milieu de vous l'empereur
+Napoléon, et son choix vous le donne pour souverain. Avant d'entrer dans
+vos murs, votre auguste et nouveau monarque m'a adressé les paroles
+suivantes que je m'empresse de vous faire connaître, parce qu'elles sont
+le gage de votre bonheur à venir:
+
+_Général! j'ai sacrifié mes droits aux intérêts de la patrie, et je me
+suis réservé la souveraineté et propriété de l'île d'Elbe, ce qui a été
+consenti par toutes les puissances. Veuillez faire connaître ce nouvel
+état de choses aux habitans, et le choix que j'ai fait de leur île pour
+mon séjour, en considération de la douceur de leurs moeurs et de leur
+climat. Dites-leur qu'ils seront l'objet constant de mes plus vifs
+intérêts!_
+
+»Elbois! ces paroles n'ont pas besoin d'être commentées; elles fixent
+votre destinée. L'empereur vous a bien jugés. Je vous dois cette
+justice, et je vous la rends.
+
+»Habitans de l'île d'Elbe! je m'éloignerai bientôt de vous. Cet
+éloignement me sera pénible, parce que je vous aime sincèrement; mais
+l'idée de votre bonheur adoucit l'amertume de mon départ; et en quelque
+lieu que je puisse être, je me rapprocherai toujours de cette île par le
+souvenir des vertus de ses habitans, et par les voeux que je formerai
+pour eux.
+
+»Porto-Ferrajo, 4 mai 1814.
+
+ »_Le général de brigade_ DALESME.»
+
+
+Deux jours après la date de cette pièce parut le mandement que donna le
+vicaire-général de l'île d'Elbe, Joseph-Philippe Arrighi, parent de
+Buonaparte.
+
+ * * * * *
+
+
+MANDEMENT.
+
+«Joseph-Philippe ARRIGHI, chanoine honoraire de la cathédrale de Pise et
+de l'église métropolitaine de Florence, etc. (Sous l'évêque d'Ajaccio,
+vicaire-général de l'île d'Elbe et de la principauté de Piombino).
+
+»À nos bien-aimés dans le Seigneur, nos frères composant le clergé, et à
+tous les fidèles de l'île, salut et bénédiction.
+
+»La divine providence qui, dans sa bienveillance, dispose
+irrésistiblement de toutes choses, et assigne aux nations leurs
+destinées, a voulu qu'au milieu des changemens politiques de l'Europe,
+nous fussions à l'avenir les sujets de _Napoléon-le-Grand_.
+
+»L'île d'Elbe, déjà célèbre par ses productions naturelles, va devenir
+désormais illustre dans l'histoire des nations, par l'hommage qu'elle
+rend à son nouveau prince dont la gloire est immortelle. L'île d'Elbe
+prend en effet un rang parmi les nations, et son étroit territoire est
+ennobli par le nom de son souverain.
+
+»Élevée à un honneur aussi sublime, elle reçoit, dans son sein, l'_oint
+du Seigneur_, et les autres personnes distinguées qui l'accompagnent.
+
+»Lorsque S. M. I. et R. fit choix de cette île pour sa retraite, elle
+annonça à l'univers quelle était pour elle sa prédilection.
+
+»Quelles richesses vont inonder notre pays! quelles multitudes
+accourront de tous cotés pour contempler _un héros_!
+
+»Le premier jour qu'il mit le pied sur ce rivage, il proclama notre
+destinée et notre bonheur: _Je serai un bon père_, dit-il, _soyez mes
+enfans chéris!_
+
+»Chers catholiques, quelles paroles de tendresse! quelles expressions de
+bienveillance! quel gage de notre _félicité future_! que ces paroles
+charment donc délicieusement vos pensées, et qu'imprimées fortement dans
+vos âmes, elles y soient une source inépuisable de _consolations_!
+
+»Que les pères les répètent à leurs enfans; que le souvenir de ces
+paroles, qui assurent la gloire et la prospérité de l'île d'Elbe, se
+perpétue de génération en génération.
+
+»Heureux habitans de Porto-Ferrajo, c'est dans ces murs qu'habitera la
+_personne sacrée_ de S. M. I. et R. Renommés de tout temps par la
+douceur de votre caractère et par votre affection pour vos princes,
+Napoléon-le-Grand réside parmi vous; n'oubliez jamais l'idée favorable
+qu'il s'est formée de ses fidèles sujets.
+
+»Et vous tous, fidèles en Jésus-Christ, conformez-vous à la destinée:
+_non sint schismata inter vos, pacem habete, et Deus pacis et
+directionis erit vobiscum!_
+
+»Que la fidélité, la gratitude, la soumission, règnent dans vos coeurs!
+Unissez-vous tous dans des sentimens respectueux d'amour pour votre
+prince, qui est plutôt votre bon père que votre souverain. Célébrez avec
+une joie sainte la bonté du Seigneur, qui de toute éternité vous a
+réservés à cet heureux événement.
+
+»En conséquence, nous ordonnons que dimanche prochain, dans toutes les
+églises, il soit chanté un _Te Deum_ solennel, en action de grâces au
+Tout-puissant, pour la faveur qu'il nous a accordée dans l'abondance de
+sa miséricorde.
+
+»Donné au palais épiscopal de l'île d'Elbe, le
+6 mai 1814.»
+
+ Le vicaire-général ARRIGHI;
+ FRANCESCO ANGIOLETTI, _secrétaire_.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelle relation de l'Itinéraire de
+Napoléon de Fontainebleau à l'île d'Elbe, by Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess
+
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+
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Nouvelle relation de l'Itinéraire de
+Napoléon de Fontainebleau à l'île d'Elbe, by Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Nouvelle relation de l'Itinéraire de Napoléon de Fontainebleau à l'île d'Elbe
+
+Author: Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess
+
+Release Date: January 15, 2007 [EBook #20372]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net); produced from images of the
+Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h2>NOUVELLE RELATION</h2>
+<h3>DE L'ITIN&Eacute;RAIRE</h3>
+<h1>DE NAPOL&Eacute;ON,</h1>
+<h3>DE FONTAINEBLEAU &Agrave; L'&Icirc;LE D'ELBE,</h3>
+
+<p class="center">R&Eacute;DIG&Eacute;</p>
+
+<h3>PAR LE COMTE</h3>
+
+<h2>DE WALDBOURG-TRUCHSESS,</h2>
+<p class="center">COMMISSAIRE NOMM&Eacute;, PAR S. M. LE ROI DE PRUSSE,
+POUR L'ACCOMPAGNER.<br /><br />
+OUVRAGE TRADUIT DE L'ALLEMAND,<br /><br />
+Sous les yeux de l'Auteur, et augment&eacute; de
+plusieurs faits qui<br />ne sont pas dans l'original.</p>
+
+<p class="center">PARIS,</p>
+
+<table summary="chez" cellspacing="0" cellpadding="0">
+<tr><td>&nbsp;</td><td style="border-left: 1px solid black; padding-left: 1%;"><span class="smcap">C.L.F.&nbsp;Panckoucke</span>,&nbsp;imprimeur-libraire,&nbsp;rue&nbsp;et&nbsp;h&ocirc;tel&nbsp;Serpente,&nbsp;n.&nbsp;16;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td style="border-left: 1px solid black; padding-left: 1%;"><span class="smcap">Lenormand</span>, rue de Seine;</td></tr>
+<tr><td valign="bottom">Chez&mdash;&mdash;</td><td style="border-left: 1px solid black; padding-left: 1%;"><span class="smcap">Dentu, Petit, Delaunay, P&eacute;lissier</span>, au Palais-Royal;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td style="border-left: 1px solid black; padding-left: 1%;"><span class="smcap">Pillet</span>, rue Christine, n&ordm;. 8;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td style="border-left: 1px solid black; padding-left: 1%;"><span class="smcap">Verdi&egrave;res</span>, quai des Augustins, n&ordm;. 27;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td style="border-left: 1px solid black; padding-left: 1%;">Et tous les Marchands de nouveaut&eacute;s.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="center">1815.</p>
+
+<p class="center">DE L'IMPRIMERIE DE C. L. F. PANCKOUCKE.</p>
+<hr style="width: 15%;" />
+
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="10" style="border: double 3px gray;">
+<tr><td align="center">
+<a href="#RELATION"><b>LE JOURNAL DU COMTE</b></a><br />
+<a href="#SUITE_DE_LITINERAIRE_DE_NAPOLEON"><b>SUITE DE L'ITIN&Eacute;RAIRE DE NAPOL&Eacute;ON</b></a><br />
+<a href="#NOTES"><b>NOTES.</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+<hr style="width: 15%;" />
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p><a name="RELATION" id="RELATION"></a><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[Page 1]</a></span></p>
+
+<h1>JOURNAL</h1>
+
+<h3>DU COMTE</h3>
+
+<h2>DE WALDBOURG-TRUCHSESS,</h2>
+
+<p class="center hang">Commissaire nomm&eacute; par S. M. le roi de Prusse, pour accompagner Napol&eacute;on
+Buonaparte.</p>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> 16 avril, j'arrivai le soir &agrave; Fontainebleau; le 17, je fis ma visite
+au grand-mar&eacute;chal Bertrand, et au g&eacute;n&eacute;ral Drouot, qui m'engag&egrave;rent &agrave;
+prendre un logement au ch&acirc;teau; ce que j'acceptai. Apr&egrave;s la messe, les
+commissaires nomm&eacute;s pour accompagner S. M. l'Empereur des Fran&ccedil;ais<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>,
+<span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span>eurent une audience particuli&egrave;re. Le g&eacute;n&eacute;ral Koller &eacute;tait envoy&eacute; pour
+l'Autriche, le g&eacute;n&eacute;ral Schuwaloff pour la Russie, le colonel Campbell
+pour l'Angleterre, et moi pour la Prusse. Le major comte de
+Clam-Martiniz avait &eacute;t&eacute; adjoint au g&eacute;n&eacute;ral Koller, en qualit&eacute; de premier
+aide-de-camp.</p>
+
+<p>Chacun de nous eut une audience particuli&egrave;re de Napol&eacute;on. Il nous re&ccedil;ut
+assez froidement; mais son m&eacute;contentement et son embarras furent
+extr&ecirc;mes, lorsqu'on lui annon&ccedil;a un commissaire de la Prusse; car on ne
+peut douter que Bonaparte, dans ses plans, n'e&ucirc;t voulu faire dispara&icirc;tre
+cette couronne du nombre des puissances. Il me demanda s'il y avait des
+troupes prussiennes sur la route que nous avions &agrave; parcourir? Comme je
+lui r&eacute;pondis n&eacute;gativement, il ajouta: <i>mais en ce cas, vous ne deviez
+pas vous donner la peine de m'accompagner</i>. Je lui dis que ce n'&eacute;tait
+pas une peine, mais un honneur. Il persista dans son sentiment, et comme
+je lui assurai qu'il m'&eacute;tait impossible de me d&eacute;mettre de l'honorable
+commission dont S. M. avait bien voulu me charger, il ne me parla plus,
+<span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span>et me fit tr&egrave;s-mauvaise mine<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Il accueillit le colonel Campbell; il
+lui demanda avec int&eacute;r&ecirc;t des nouvelles de sa blessure, et &agrave; quelles
+batailles il avait re&ccedil;u les ordres dont il &eacute;tait d&eacute;cor&eacute;; et il prit
+occasion de l&agrave;, pour parler de la campagne d'Espagne, en donnant les
+plus grands &eacute;loges &agrave; lord Wellington. Il s'informa, avec les plus petits
+d&eacute;tails, de son caract&egrave;re et de ses habitudes; demanda au colonel
+Campbell de quel pays il &eacute;tait; et comme celui-ci r&eacute;pondit qu'il &eacute;tait
+n&eacute; en &Eacute;cosse, l'Empereur se mit &agrave; louer les po&eacute;sies d'Ossian, et &agrave;
+vanter surtout l'esprit guerrier de cet ouvrage.</p>
+
+<p>Ce jour m&ecirc;me &eacute;tait fix&eacute; pour le d&eacute;part; mais Napol&eacute;on trouva un pr&eacute;texte
+pour le diff&eacute;rer, parce que, disait-il, il ne voulait pas suivre la
+route d'Auxerre, Lyon, Grenoble, Gap et Digne, mais celle de Briare,
+<span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span>Roanne, Lyon, Valence et Avignon. Le g&eacute;n&eacute;ral Bertrand fut charg&eacute; de
+nous faire cette demande, et de la motiver sur ce que le chemin indiqu&eacute;
+&eacute;tait trop mauvais pour les voitures et pour sa garde dont, suivant le
+trait&eacute;, Napol&eacute;on devait &ecirc;tre accompagn&eacute;; et parce que, de plus, ses
+&eacute;quipages, venus d'Orl&eacute;ans, s'&eacute;taient d&eacute;j&agrave; dirig&eacute;s sur Briare et l'y
+attendaient; il y devait changer de voiture, et trouver pour le voyage
+beaucoup de facilit&eacute;s, dont il &eacute;tait priv&eacute; en ce moment.</p>
+
+<p>Il nous fallut envoyer &agrave; Paris pour obtenir ce que l'Empereur demandait.
+Le g&eacute;n&eacute;ral Caulaincourt<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> fut charg&eacute; de ce message: apr&egrave;s avoir pris
+cong&eacute; de S. M., il partit avec nos d&eacute;p&ecirc;ches aupr&egrave;s des autorit&eacute;s
+fran&ccedil;aises, afin d'obtenir un ordre direct pour le gouverneur de l'&icirc;le
+d'Elbe, l'Empereur ne voulant pas courir le risque de n'&ecirc;tre pas re&ccedil;u en
+cette &icirc;le. Nous e&ucirc;mes, dans la nuit du 18 au 19, la permission de passer
+<span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span>par o&ugrave; l'Empereur d&eacute;sirait, et l'ordre pour que le gouverneur rem&icirc;t
+l'&icirc;le. Cet ordre n'&eacute;tait pas aussi clair que S. M. l'aurait voulu. Elle
+craignait qu'on ne lui enlev&acirc;t les moyens de d&eacute;fense qui existaient dans
+l'&icirc;le; il fallut en cons&eacute;quence envoyer de nouveau &agrave; Paris. Le g&eacute;n&eacute;ral
+Koller assura &agrave; l'Empereur qu'on lui accordait tout ce qu'il demandait,
+et le d&eacute;part fut enfin fix&eacute; pour le 20. Napol&eacute;on avait fait partir,
+pendant la nuit, pr&egrave;s de cent voitures charg&eacute;es de munitions de guerre,
+d'argent, de meubles, de bronzes, de tableaux, de statues, de livres, et
+peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce l&agrave; la vraie cause des retards qu'il avait suscit&eacute;s?</p>
+
+<p>Le 19, l'Empereur fit venir le duc de Bassano; dans le cours de la
+conversation nous remarqu&acirc;mes ces mots: <i>On vous reproche de m'avoir
+constamment emp&ecirc;ch&eacute; de faire la paix: qu'en dites-vous?</i> Le duc de
+Bassano lui r&eacute;pondit: &laquo;Votre Majest&eacute; sait tr&egrave;s-bien qu'elle ne m'a
+jamais consult&eacute;, et qu'elle a toujours agi d'apr&egrave;s sa propre sagesse,
+sans prendre conseil des personnes qui l'entouraient: je ne me suis donc
+pas trouv&eacute; dans le cas de lui en donner, mais seulement d'ob&eacute;ir<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> &agrave; ses
+ordres.&raquo; <i>Je le sais bien</i>, dit l'Empereur satisfait, <i>mais je vous en
+parle, pour vous faire conna&icirc;tre l'opinion qu'on a de vous</i>.</p>
+
+<p>Les g&eacute;n&eacute;raux Belliard, Ornano, Petit, Dejean et Korsakowsky, les
+colonels Montesquiou, Bussy, Delaplace, le chambellan de Turenne et le
+ministre Bassano, sont les personnes les plus marquantes qui rest&egrave;rent
+aupr&egrave;s de l'Empereur jusqu'&agrave; son d&eacute;part<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>Les g&eacute;n&eacute;raux Bertrand et Drouot furent les seuls qui l'accompagn&egrave;rent
+pour rester avec lui et partager son sort. Le g&eacute;n&eacute;ral Lefebvre-Desnouettes
+alla l'attendre &agrave; Nevers, et ce fut l&agrave; qu'il prit cong&eacute; de lui.</p>
+
+<p>Le mameluck Rustan, et son premier valet de<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> chambre Constant, l'avaient
+abandonn&eacute; d&eacute;j&agrave; depuis deux jours, apr&egrave;s avoir re&ccedil;u de lui une somme
+consid&eacute;rable(<i><a name="a1"></a><a href="#a">a</a></i>)<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<p>Le 20 avril, &agrave; dix heures du matin, toutes les voitures &eacute;taient pr&ecirc;tes
+dans la cour du ch&acirc;teau de Fontainebleau, lorsque l'Empereur fit venir
+le g&eacute;n&eacute;ral Koller, et lui dit ces mots: <i>J'ai r&eacute;fl&eacute;chi sur ce qui me
+restait &agrave; faire, je me suis d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne pas partir. Les alli&eacute;s ne sont
+pas fid&egrave;les aux engagemens qu'ils ont pris avec moi; je puis donc aussi
+r&eacute;voquer mon abdication, qui n'&eacute;tait toujours que conditionnelle. Plus
+de mille adresses me sont parvenues cette nuit: l'on m'y conjure de
+reprendre les r&ecirc;nes du gouvernement. Je n'avais renonc&eacute; &agrave; tous mes
+droits &agrave; la couronne que pour &eacute;pargner &agrave; la France les horreurs d'une
+guerre civile, n'ayant jamais eu d'autre but que sa gloire et son
+bonheur; mais, connaissant aujourd'hui le m&eacute;contentement qu'inspirent
+les mesures prises par le nouveau<span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> gouvernement; voyant de quelle
+mani&egrave;re on remplit les promesses qui m'ont &eacute;t&eacute; faites, je puis expliquer
+maintenant &agrave; mes gardes quels sont les motifs qui me font r&eacute;voquer mon
+abdication, et je verrai comment on m'arrachera le coeur de mes vieux
+soldats. Il est vrai que le nombre des troupes sur lesquelles je pourrai
+compter, n'exc&eacute;dera gu&egrave;re 30,000 hommes; mais il me sera facile de les
+porter en peu de jours jusqu'&agrave; 130,000. Sachez que je pourrai tout aussi
+bien, sans compromettre mon honneur, dire &agrave; mes gardes que, ne
+consid&eacute;rant que le repos et le bonheur de la patrie, je renonce &agrave; tous
+mes droits, et les exhorte &agrave; suivre, ainsi que moi, le voeu de la
+nation.</i></p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral Koller, qui n'avait pas interrompu l'Empereur, se recueillit
+un moment, et lui dit que son sacrifice au repos de la patrie &eacute;tait une
+des plus belles choses qu'il e&ucirc;t faites; qu'il prouvait par l&agrave; qu'il
+&eacute;tait capable de tout ce qui &eacute;tait grand et noble; et il le pria de lui
+dire en quoi les alli&eacute;s avaient manqu&eacute; au trait&eacute;. <i>En ce que l'on<span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>
+emp&ecirc;che l'Imp&eacute;ratrice de m'accompagner jusqu'&agrave; Saint-Tropez, comme il
+&eacute;tait convenu</i>, lui dit l'Empereur. &laquo;Je vous assure, reprit le g&eacute;n&eacute;ral,
+que S. M. n'est pas retenue, et que c'est par sa propre volont&eacute; qu'elle
+s'est d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ne pas vous accompagner.&raquo; <i>Eh bien, je veux bien rester
+encore fid&egrave;le &agrave; ma promesse; mais si j'ai de nouvelles raisons de me
+plaindre, je me verrai d&eacute;gag&eacute; de tout ce que j'ai promis.</i></p>
+
+<p>Il &eacute;tait onze heures, et M. de Bussy, aide-de-camp de l'Empereur, vint
+lui dire que le grand-mar&eacute;chal lui faisait annoncer que tout &eacute;tait pr&ecirc;t
+pour le d&eacute;part. <i>Le grand-mar&eacute;chal ne me conna&icirc;t-il donc pas?</i> dit
+l'Empereur &agrave; l'aide-de-camp, <i>depuis quand dois-je me r&eacute;gler d'apr&egrave;s sa
+montre? Je partirai quand je voudrai et peut-&ecirc;tre pas du tout.</i> Le
+colonel Bussy sortit, et Napol&eacute;on, se promenant en long et en large dans
+la chambre, parla sans cesse des injustices qu'on lui faisait; il accusa
+l'Empereur d'Autriche d'&ecirc;tre un homme sans religion, et de travailler
+tant qu'il pouvait au divorce de sa<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> fille, au lieu de remplir son
+devoir, en maintenant la bonne intelligence parmi ses enfans. Il se
+plaignit aussi du manque de d&eacute;licatesse de l'empereur de Russie &agrave; son
+&eacute;gard, et dit qu'il &eacute;tait, lui seul, cause que l'Imp&eacute;ratrice n'avait pas
+conserv&eacute; la r&eacute;gence, et trouva ses visites &agrave; Rambouillet tr&egrave;s-d&eacute;plac&eacute;es;
+accusa l'empereur Alexandre et le roi de Prusse d'y aller insulter &agrave; son
+malheur. Le g&eacute;n&eacute;ral Koller s'effor&ccedil;a de lui prouver que ces deux
+souverains n'avaient eu d'autre intention que de prouver leurs &eacute;gards &agrave;
+l'imp&eacute;ratrice; mais Napol&eacute;on ne voulut se d&eacute;partir en rien de ses
+plaintes, relativement au roi de Prusse, contre lequel il laissait
+toujours percer sa haine. Il cherchait &agrave; convaincre le g&eacute;n&eacute;ral Koller,
+que l'Autriche, par sa position politique actuelle envers la Russie et
+la Prusse, se trouvait beaucoup plus en danger qu'elle ne l'&eacute;tait
+auparavant avec la France, qui, par sa pr&eacute;pond&eacute;rance, arr&ecirc;tait la Russie
+dans ses plans de conqu&ecirc;te; que le trait&eacute; de Francfort &eacute;tait avantageux
+pour l'Autriche, et que celui d'aujourd'hui, quoiqu'il donn&acirc;t plus<span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>
+d'&eacute;tendue &agrave; son territoire, l'exposait aux plus grands dangers avec ses
+ennemis naturels, la Russie et la Prusse, dont les cabinets ont toujours
+&eacute;t&eacute; connus par leur manque de foi et leurs projets astucieux, au lieu
+qu'avec lui, Napol&eacute;on, on pouvait certainement compter sur tout ce qu'il
+promettait. Il dit aussi que depuis la campagne de Russie il n'avait pas
+eu d'autre but que de conclure la paix telle que les alli&eacute;s l'avaient
+propos&eacute;e &agrave; Francfort; que le g&eacute;n&eacute;ral Caulaincourt, qui avait sans doute
+eu de bonnes intentions, avait abus&eacute; de ses pleins-pouvoirs, en laissant
+esp&eacute;rer que le souverain de la France signerait jamais les conditions
+prescrites par les alli&eacute;s &agrave; Ch&acirc;tillon, quoiqu'il e&ucirc;t renonc&eacute;, depuis
+quelque temps, &agrave; ses pr&eacute;tentions sur l'Allemagne et sur l'Italie. Le
+g&eacute;n&eacute;ral Koller t&eacute;moigna &agrave; l'Empereur son &eacute;tonnement de ce qu'il n'avait
+pas fait la paix &agrave; Prague ou &agrave; Dresde, o&ugrave; on lui avait fait des
+propositions bien plus avantageuses qu'&agrave; Francfort. <i>Que voulez-vous</i>,
+r&eacute;pondit l'Empereur sans faire attention qu'il se contredisait, <i>j'ai eu
+tort; mais j'avais alors d'autres vues, parce que j'avais encore<span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span>
+beaucoup de ressources......</i> Puis, changeant tout &agrave; coup de discours;
+<i>Mais, dites-moi, g&eacute;n&eacute;ral, si je ne suis pas re&ccedil;u &agrave; l'&icirc;le d'Elbe, que me
+conseillez-vous de faire?</i> Le g&eacute;n&eacute;ral pensa qu'il n'y avait aucun motif
+de craindre qu'il ne f&ucirc;t pas re&ccedil;u; que d'ailleurs, dans tous les cas, le
+chemin de l'Angleterre lui restait toujours ouvert. <i>C'est ce que j'ai
+pens&eacute; aussi; mais comme je leur ai voulu faire tant de mal, les Anglais
+m'en conserveront toujours du ressentiment.</i>&mdash;Comme vous n'avez pas
+ex&eacute;cut&eacute; vos plans d'an&eacute;antissement de l'Angleterre, dit le g&eacute;n&eacute;ral, vous
+n'avez rien &agrave; redouter de cette puissance. Il fit encore observer &agrave;
+l'Empereur qu'il s'exposait &agrave; perdre tous les avantages qui lui &eacute;taient
+assur&eacute;s par le trait&eacute; du 11 avril, s'il continuait &agrave; faire difficult&eacute; de
+partir: alors Napoleon le cong&eacute;dia en lui disant: <i>Vous le savez, je
+n'ai jamais manqu&eacute; &agrave; ma parole; ainsi je ne le ferai pas plus &agrave; pr&eacute;sent;
+&agrave; moins qu'on ne m'y force par de mauvais traitemens.</i> Plusieurs id&eacute;es
+remarquables lui &eacute;chapp&egrave;rent dans cette conversation, nous citons celles
+qui<span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> paraissent le plus dignes d'attention. Il savait qu'on lui faisait
+un grand reproche de ne s'&ecirc;tre pas donn&eacute; la mort: <i>Je ne vois rien de
+grand &agrave; finir sa vie comme quelqu'un qui a perdu toute sa fortune au
+jeu. Il y a beaucoup plus de courage de survivre &agrave; son malheur non
+m&eacute;rit&eacute;. Je n'ai pas craint la mort, je l'ai prouv&eacute; dans plus d'un
+combat, et encore derni&egrave;rement &agrave; Arcis-sur-Aube o&ugrave; on m'a tu&eacute; quatre
+chevaux sous moi</i> (la v&eacute;rit&eacute; est qu'il n'a eu qu'un seul cheval
+l&eacute;g&egrave;rement bless&eacute; dans cette journ&eacute;e). Il dit aussi: <i>Je n'ai pas de
+reproches &agrave; me faire; je n'ai point &eacute;t&eacute; usurpateur, parce que je n'ai
+accept&eacute; la couronne que d'apr&egrave;s le voeu unanime de toute la nation,
+tandis que Louis XVIII l'a usurp&eacute;e, n'&eacute;tant appel&eacute; au tr&ocirc;ne que par un
+vil s&eacute;nat, dont plus de dix membres ont vot&eacute; la mort de Louis XVI. Je
+n'ai jamais &eacute;t&eacute; la cause de la perte de qui que ce soit; quant &agrave; la
+guerre, c'est diff&eacute;rent; mais j'ai d&ucirc; la faire parce que la nation
+voulait que j'aggrandisse la France.</i></p>
+
+<p>Il cong&eacute;dia le g&eacute;n&eacute;ral Koller et fit venir le<span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> colonel Campbell; il lui
+parla beaucoup du plan qu'il avait de se mettre sous la protection des
+Anglais.</p>
+
+<p>Il accorda ensuite des audiences tr&egrave;s-courtes au g&eacute;n&eacute;ral Schuwaloff et &agrave;
+moi; il n'y parla que de choses indiff&eacute;rentes, et &agrave; midi il descendit
+dans la cour du ch&acirc;teau, o&ugrave; &eacute;taient rang&eacute;s en ligne les grenadiers de sa
+garde. Il fut aussit&ocirc;t entour&eacute; de tous les officiers et des soldats; il
+pronon&ccedil;a un discours avec tant de dignit&eacute; et de chaleur, que tous ceux
+qui &eacute;taient pr&eacute;sens en furent touch&eacute;s(<i><a name="b1"></a><a href="#b">b</a></i>). Ensuite il pressa le g&eacute;n&eacute;ral
+Petit dans ses bras, embrassa l'aigle imp&eacute;riale, et dit, d'une voix
+entrecoup&eacute;e: <i>Adieu, mes enfans! mes voeux vous accompagneront toujours;
+conservez mon souvenir.</i> Il donna sa main &agrave; baiser aux officiers qui
+l'entouraient, et monta dans sa voiture avec le grand-mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral Drouot pr&eacute;c&eacute;dait, dans une voiture &agrave; quatre places, ferm&eacute;e;
+imm&eacute;diatement apr&egrave;s &eacute;tait la voiture de l'Empereur; ensuite le g&eacute;n&eacute;ral
+Koller; apr&egrave;s lui le g&eacute;n&eacute;ral Schuwaloff, puis le colonel Campbell, et
+enfin moi, chacun de nous dans sa cal&egrave;che; un aide-de-camp du<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> g&eacute;n&eacute;ral
+Schuwaloff venait derri&egrave;re moi, et huit voitures de l'Empereur, avec
+tout son monde, terminaient notre cort&egrave;ge. Il fut accueilli partout aux
+cris de <i>vive l'Empereur</i>! et nous e&ucirc;mes beaucoup &agrave; souffrir des injures
+que le peuple nous adressait.</p>
+
+<p>Ce qui est tr&egrave;s-remarquable, c'est que Napol&eacute;on exprimait toujours au
+g&eacute;n&eacute;ral Koller ses regrets sur l'impertinence du peuple, tandis qu'il
+&eacute;coutait avec une joie maligne, et se plaisait &agrave; r&eacute;p&eacute;ter les traits
+dirig&eacute;s contre le commissaire du roi de Prusse. Il fut accompagn&eacute;
+jusqu'&agrave; Briare par sa garde. Il partit la nuit de cet endroit; cinq de
+ses voitures prirent les devants, parce que le manque de chevaux nous
+for&ccedil;a de voyager en deux convois.</p>
+
+<p>L'Empereur se mit en route, avec ses quatre autres voitures, le 21 vers
+midi, apr&egrave;s avoir eu encore, avec le g&eacute;n&eacute;ral Koller, un long entretien
+dont voici le r&eacute;sum&eacute;: <i>Eh bien! vous avez entendu hier mon discours &agrave; la
+vieille garde; il vous a plu, et vous avez vu l'effet qu'il a produit.
+Voil&agrave; comme il faut parler et agir<span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span> avec eux, et si Louis XVIII ne suit
+pas cet exemple, il ne fera jamais rien du soldat fran&ccedil;ais.</i> Il loua
+beaucoup l'empereur Alexandre et la mani&egrave;re amicale avec laquelle il lui
+avait offert un asile en Russie: proc&eacute;d&eacute; qu'il avait, vainement
+disait-il, attendu de son beau-p&egrave;re avec plus de droit. Il dit ensuite
+qu'il ne pardonnerait jamais au roi de Prusse d'avoir donn&eacute;, le premier,
+l'exemple de l'apostasie contre lui, et demanda comment on &eacute;tait parvenu
+&agrave; exasp&eacute;rer ainsi la nation prussienne, nation &agrave; laquelle il rendait
+d'ailleurs toute esp&egrave;ce de justice. Il revint encore sur le danger que
+l'Autriche courait avec un semblable voisin, qui &eacute;tait li&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;t
+avec la Russie, si &eacute;troitement, que ces deux &eacute;tats n'en formaient pour
+ainsi dire qu'un seul.</p>
+
+<p>Il retint, ce jour l&agrave;, le colonel Campbell &agrave; d&eacute;je&ucirc;ner, et lui parla
+beaucoup de la guerre d'Espagne, loua extr&ecirc;mement la nation anglaise et
+le lord Wellington; et ensuite il s'entretint, en la pr&eacute;sence du lord et
+sans &eacute;gard pour lui, avec le colonel Delaplace, son officier
+d'ordonnance, sur la derni&egrave;re campagne.<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span></p>
+
+<p><i>Sans cet animal de g&eacute;n&eacute;ral</i>, dit-il, <i>qui m'a fait accroire que c'&eacute;tait
+Schwartzenberg qui me poursuivait &agrave; Saint-Dizier, tandis que ce n'&eacute;tait
+que Wintzingerode, et sans cette autre b&ecirc;te qui fut cause que je courus
+apr&egrave;s &agrave; Troyes, o&ugrave; je comptais manger quarante mille Autrichiens et n'y
+trouvai pas un chat, j'eusse march&eacute; sur Paris; j'y serais arriv&eacute; avant
+les alli&eacute;s, et je n'en serais pas o&ugrave; j'en suis; mais j'ai toujours &eacute;t&eacute;
+mal entour&eacute;: et puis ces flagorneurs de pr&eacute;fets qui m'assuraient que la
+lev&eacute;e en masse se faisait avec le plus grand succ&egrave;s; enfin, ce tra&icirc;tre
+de Marmont qui a achev&eacute; la chose.... Mais il y a encore d'autres
+mar&eacute;chaux tout aussi mal intentionn&eacute;s, entre autres Suchet, que j'ai, au
+reste, toujours connu, lui et sa femme, pour des intrigans<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</i></p>
+
+<p>Il parla encore longtemps des torts et de la mauvaise conduite du s&eacute;nat
+envers lui et envers la France; accusa particuli&egrave;rement le nouveau<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span>
+gouvernement de ce qu'il n'employait pas la caisse, qu'on lui avait
+enlev&eacute;e, pour payer l'arm&eacute;e, mais de ce que ce gouvernement consid&eacute;rait
+cet argent comme appartenant &agrave; la couronne, et se l'appropriait.</p>
+
+<p>&Agrave; quelque distance de Briare, nous rencontr&acirc;mes les &eacute;quipages de cour de
+Napol&eacute;on, plusieurs voitures de munitions lourdement charg&eacute;es, et des
+chevaux de selle, qui, d'apr&egrave;s son ordre, devaient aller en avant, par
+Auxerre, Lyon et Grenoble, &agrave; Savonne, o&ugrave; ils devaient s'embarquer pour
+l'&icirc;le d'Elbe. Il ne pouvait cependant pas se servir, dans ce pays, de
+ces &eacute;quipages d'apparat qui n'&eacute;taient bons tout au plus qu'&agrave; montrer aux
+habitans comme objets de curiosit&eacute;, les chemins y &eacute;tant impraticables.</p>
+
+<p>Ce jour nous all&acirc;mes jusqu'&agrave; Nevers; l'accueil qu'on nous fit en cet
+endroit fut le m&ecirc;me qui nous avait &eacute;t&eacute; fait dans les villes pr&eacute;c&eacute;dentes;
+on jurait apr&egrave;s nous, on nous adressait mille invectives jusque sous nos
+fen&ecirc;tres, tandis qu'au contraire on ne se lassait pas de crier <i>vive
+l'Empereur</i>!</p>
+
+<p>Le 22, &agrave; six heures du matin, nous part&icirc;mes.<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> Le major Clamm arriva de
+Paris, avec les ordres nouveaux des autorit&eacute;s fran&ccedil;aises, pour le
+gouverneur de l'&icirc;le d'Elbe, qui assuraient &agrave; l'Empereur la propri&eacute;t&eacute; de
+tout ce qui &eacute;tait relatif &agrave; la d&eacute;fense militaire, de toute l'artillerie
+et de toutes les munitions de guerre qui se trouvaient dans cette &icirc;le.
+Le comte Clamm se r&eacute;unit au g&eacute;n&eacute;ral Koller et continua le voyage avec
+nous. Les derniers d&eacute;tachemens de la garde, qui devaient accompagner
+l'Empereur, se trouvaient &agrave; Nevers, ils l'escort&egrave;rent encore jusqu'&agrave;
+Villeneuve-sur-Allier, et d&egrave;s-lors Napol&eacute;on ne trouva plus que des corps
+kosaques et autrichiens destin&eacute;s &agrave; l'escorter. Il refusa d'&ecirc;tre
+accompagn&eacute; par ces soldats &eacute;trangers pour n'avoir pas l'air d'un
+prisonnier d'&eacute;tat, et dit: <i>Vous voyez bien que je n'en ai aucunement
+besoin.</i> Il passa la nuit &agrave; Beaune, et partit, le 23, &agrave; 9 heures du
+matin.</p>
+
+<p>Les cris de <i>vive l'Empereur</i> cess&egrave;rent d&egrave;s que les troupes fran&ccedil;aises
+ne furent plus avec nous. &Agrave; Moulins, nous v&icirc;mes les premi&egrave;res cocardes
+blanches et les habitans nous re&ccedil;urent aux acclamations de <i>vivent les
+alli&eacute;s</i>! Le colonel Campbell<span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> partit de Lyon en avant, pour aller
+chercher &agrave; Toulon ou &agrave; Marseille une fr&eacute;gate anglaise qui p&ucirc;t, d'apr&egrave;s
+le voeu de Napol&eacute;on, le conduire dans son &icirc;le.</p>
+
+<p>&Agrave; Lyon, o&ugrave; nous pass&acirc;mes vers les onze heures du soir, il s'assembla
+quelques groupes qui cri&egrave;rent <i>vive Napol&eacute;on</i>! Le 24, vers midi, nous
+rencontr&acirc;mes le mar&eacute;chal Augereau pr&egrave;s de Valence. L'Empereur et le
+mar&eacute;chal descendirent de voiture; Napol&eacute;on &ocirc;ta son chapeau, et tendit
+les bras &agrave; Augereau qui l'embrassa, mais sans le saluer. <i>O&ugrave; vas-tu
+comme-&ccedil;a</i>? lui dit l'Empereur, en le prenant par le bras, <i>tu vas &agrave; la
+cour?</i> Augereau r&eacute;pondit que pour le moment il allait &agrave; Lyon: ils
+march&egrave;rent pr&egrave;s d'un quart d'heure ensemble, en suivant la route de
+Valence. Je sais de bonne source le r&eacute;sultat de cet entretien.
+L'Empereur fit au mar&eacute;chal des reproches sur sa conduite envers lui et
+lui dit: <i>Ta proclamation est bien b&ecirc;te; pourquoi des injures contre
+moi? il fallait simplement dire: le voeu de la nation s'&eacute;tant prononc&eacute;
+en faveur d'un nouveau souverain, le devoir de l'arm&eacute;e est de s'y
+conformer. Vive le Roi! vive<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> Louis XVIII</i>(<i><a name="c1"></a><a href="#c">c</a></i>). Augereau alors se mit
+aussi &agrave; tutoyer Buonaparte, et lui fit &agrave; son tour d'amers reproches sur
+son insatiable ambition, &agrave; laquelle il avait tout sacrifi&eacute;, m&ecirc;me le
+bonheur de la France enti&egrave;re. Ce discours fatiguant Napol&eacute;on, il se
+tourna avec brusquerie du c&ocirc;t&eacute; du mar&eacute;chal, l'embrassa, lui &ocirc;ta encore
+son chapeau, et se jeta dans sa voiture.</p>
+
+<p>Augereau, les mains derri&egrave;re le dos, ne d&eacute;rangea pas sa casquette de
+dessus sa t&ecirc;te, et seulement, lorsque l'Empereur fut remont&eacute; dans sa
+voiture, il lui fit un geste m&eacute;prisant de la main, en lui disant adieu.
+En s'en retournant, il adressa un salut tr&egrave;s-gracieux aux commissaires.</p>
+
+<p>L'Empereur, toujours fid&egrave;le &agrave; son amour pour la v&eacute;rit&eacute;, dit au g&eacute;n&eacute;ral
+Koller, une heure apr&egrave;s: <i>Je viens d'apprendre, &agrave; l'instant m&ecirc;me,
+l'inf&acirc;me proclamation d'Augereau; si je l'eusse connue, lorsque je l'ai
+rencontr&eacute;, je lui aurais bien lav&eacute; la t&ecirc;te.</i></p>
+
+<p>Nous trouv&acirc;mes, &agrave; Valence, des troupes fran&ccedil;aises du corps d'Augereau,
+qui avaient arbor&eacute; la cocarde <span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>blanche, et qui cependant rendirent &agrave;
+l'Empereur tous les honneurs dus &agrave; son rang. Le m&eacute;contentement des
+soldats se manifesta visiblement lorsqu'ils nous virent &agrave; sa suite. Mais
+ce fut l&agrave; son dernier triomphe, car, nulle part ailleurs, il n'entendit
+plus de <i>vivat</i>.</p>
+
+<p>Le 25, nous arriv&acirc;mes &agrave; Orange; nous f&ucirc;mes re&ccedil;us aux cris de <i>Vive le
+Roi! Vive Louis XVIII!</i></p>
+
+<p>Napol&eacute;on, jusque l&agrave;, avait &eacute;t&eacute; d'une humeur tr&egrave;s-gaie, et plaisantait
+souvent lui-m&ecirc;me sur sa situation. Entre autres choses, il disait un
+jour aux commissaires, apr&egrave;s avoir retrac&eacute; avec beaucoup de franchise
+les diff&eacute;rens degr&eacute;s qu'il avait parcourus dans sa carri&egrave;re, depuis
+vingt-cinq ans: <i>Au bout du compte, je n'y perds rien; car j'ai commenc&eacute;
+la partie avec un &eacute;cu de six francs dans ma poche et j'en sors fort
+riche</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me jour, le matin, l'Empereur trouva un peu en avant d'Avignon, &agrave;
+l'endroit o&ugrave; l'on devait changer de chevaux, beaucoup de peuple<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span>
+rassembl&eacute;, qui l'attendait &agrave; son passage, et qui nous accueillit aux
+cris de <i>vive le Roi! Vivent les Alli&eacute;s! &Agrave; bas Nicolas! &Agrave; bas le tyran,
+le coquin, le mauvais gueux!...</i> Cette multitude vomit encore contre lui
+mille invectives.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes tout ce que nous p&ucirc;mes, pour arr&ecirc;ter ce scandale, et diviser
+la foule qui assaillait sa voiture; nous ne p&ucirc;mes obtenir de ces
+forcen&eacute;s qu'ils cessassent d'insulter l'homme qui, disaient-ils, les
+avait rendus si malheureux, et qui n'avait d'autre d&eacute;sir que d'augmenter
+encore leur mis&egrave;re. Enfin, d'apr&egrave;s nos remontrances, ils se rendirent et
+crurent &ecirc;tre tr&egrave;s-mod&eacute;r&eacute;s en ne lui faisant plus entendre que les cris
+de <i>Vivent les alli&eacute;s, nos lib&eacute;rateurs, le g&eacute;n&eacute;reux empereur de Russie,
+et le bon roi Fr&eacute;d&eacute;ric Guillaume!</i> Ils voulurent m&ecirc;me forcer le cocher
+de l'Empereur &agrave; crier <i>vive le Roi!</i> Il s'y refusa, et alors, un de ces
+hommes qui &eacute;tait arm&eacute;, tira le sabre contre lui; heureusement on
+l'emp&ecirc;cha de frapper, et, les chevaux se trouvant alors attel&eacute;s, on les
+fit partir au grand galop et si vite que nous ne p&ucirc;mes<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> rejoindre
+l'Empereur qu'&agrave; un quart de lieue d'Avignon. Dans tous les endroits que
+nous travers&acirc;mes, il fut re&ccedil;u de la m&ecirc;me mani&egrave;re. &Agrave; Orgon, petit village
+o&ugrave; nous change&acirc;mes de chevaux, la rage du peuple &eacute;tait &agrave; son comble;
+devant l'auberge m&ecirc;me o&ugrave; il devait s'arr&ecirc;ter, on avait &eacute;lev&eacute; une potence
+&agrave; laquelle &eacute;tait suspendu un mannequin, en uniforme fran&ccedil;ais, couvert de
+sang, avec une inscription plac&eacute;e sur la poitrine et ainsi con&ccedil;ue: <i>Tel
+sera t&ocirc;t ou tard le sort du tyran</i>(<i><a name="d1"></a><a href="#d">d</a></i>).</p>
+
+<p>Le peuple se cramponait &agrave; la voiture de Napol&eacute;on et cherchait &agrave; le voir
+pour lui adresser les plus fortes injures. L'Empereur se cachait
+derri&egrave;re le g&eacute;n&eacute;ral Bertrand le plus qu'il pouvait; il &eacute;tait p&acirc;le et
+d&eacute;fait, ne disait pas un mot. &Agrave; force de p&eacute;rorer le peuple, nous
+parv&icirc;nmes &agrave; le sortir de ce mauvais pas.</p>
+
+<p>Le comte Schuwaloff, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la voiture de Buonaparte, harangua la
+populace en ces termes: &laquo;N'avez-vous pas honte d'insulter &agrave; un
+malheureux sans d&eacute;fense? Il est assez humili&eacute; par la triste situation o&ugrave;
+il se trouve,<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> lui qui s'imaginait donner des lois &agrave; l'univers et qui se
+voit aujourd'hui &agrave; la merci de votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;! Abandonnez-le &agrave;
+lui-m&ecirc;me; regardez-le: vous voyez que le m&eacute;pris est la seule arme que
+vous devez employer contre cet homme, qui a cess&eacute; d'&ecirc;tre dangereux. Il
+serait au dessous de la nation fran&ccedil;aise d'en prendre une autre
+vengeance!&raquo; Le peuple applaudissait &agrave; ce discours, et Buonaparte, voyant
+l'effet qu'il produisait, faisait des signes d'approbation au comte
+Schuwaloff, et le remercia ensuite du service qu'il lui avait rendu.</p>
+
+<p>&Agrave; un quart de lieue en de&ccedil;&agrave; d'Orgon, il crut indispensable la pr&eacute;caution
+de se d&eacute;guiser: il mit une mauvaise redingotte bleue, un chapeau rond
+sur sa t&ecirc;te avec une cocarde blanche, et monta un cheval de poste pour
+galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi pour un courrier. Comme
+nous ne pouvions le suivre, nous arriv&acirc;mes &agrave; Saint-Canat, bien apr&egrave;s
+lui. Ignorant les moyens qu'il avait pris pour se soustraire au peuple,
+nous le croyions dans le plus grand danger, car nous voyions sa voiture
+entour&eacute;e de gens furieux qui<span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> cherchaient &agrave; ouvrir les porti&egrave;res: elles
+&eacute;taient heureusement bien ferm&eacute;es, ce qui sauva le g&eacute;n&eacute;ral Bertrand. La
+t&eacute;nacit&eacute; des femmes nous &eacute;tonna le plus; elles nous suppliaient de le
+leur livrer, disant: &laquo;Il l'a si bien m&eacute;rit&eacute; par ses torts envers nous et
+envers vous-m&ecirc;mes, que nous ne vous demandons qu'une chose juste.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; une demi-lieue de Saint-Canat, nous atteign&icirc;mes la voiture de
+l'Empereur, qui, bient&ocirc;t apr&egrave;s, entra dans une mauvaise auberge situ&eacute;e
+sur la grande route, et appel&eacute;e <i>la Calade</i>. Nous l'y suiv&icirc;mes; et ce
+n'est qu'en cet endroit que nous appr&icirc;mes et le travestissement dont il
+s'&eacute;tait servi, et son arriv&eacute;e dans cette auberge &agrave; la faveur de ce
+bizarre accoutrement; il n'avait &eacute;t&eacute; accompagn&eacute; que d'un seul courrier;
+sa suite, depuis le g&eacute;n&eacute;ral jusqu'au marmiton, &eacute;tait par&eacute;e de cocardes
+blanches, dont ils paraissaient s'&ecirc;tre approvisionn&eacute;s &agrave; l'avance. Son
+valet de chambre qui vint au devant de nous, nous pria de faire passer
+l'Empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en arrivant il s'&eacute;tait
+annonc&eacute; pour tel &agrave; l'h&ocirc;tesse. Nous prom&icirc;mes de nous<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> conformer &agrave; ce
+d&eacute;sir, et j'entrai le premier dans une esp&egrave;ce de chambre, o&ugrave; nous f&ucirc;mes
+frapp&eacute;s de trouver le ci-devant souverain du monde plong&eacute; dans de
+profondes r&eacute;flexions, la t&ecirc;te appuy&eacute;e dans ses mains.</p>
+
+<p>Je ne le reconnus pas d'abord, et je m'approchai de lui. Il se leva en
+sursaut en entendant quelqu'un marcher, et me laissa voir son visage
+arros&eacute; de larmes. Il me fit signe de ne rien dire, me fit asseoir pr&egrave;s
+de lui, et tout le temps que l'h&ocirc;tesse fut dans la chambre, il ne me
+parla que de choses indiff&eacute;rentes. Mais, lorsqu'elle sortit, il reprit
+sa premi&egrave;re position. Je jugeai convenable de le laisser seul; il nous
+fit cependant prier de passer de temps en temps dans sa chambre pour ne
+pas faire soup&ccedil;onner sa pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>Nous lui f&icirc;mes savoir qu'on &eacute;tait instruit que le colonel Campbell avait
+pass&eacute; la veille justement par cet endroit, pour se rendre &agrave; Toulon. Il
+r&eacute;solut aussit&ocirc;t de prendre le nom de lord Burghersh.</p>
+
+<p>On se mit &agrave; table, mais comme ce n'&eacute;taient pas ses cuisiniers qui
+avaient pr&eacute;par&eacute; le d&icirc;ner, il ne pouvait se r&eacute;soudre &agrave; prendre aucune
+nourriture<span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> dans la crainte d'&ecirc;tre empoisonn&eacute;. Cependant nous voyant
+manger de bon app&eacute;tit, il eut honte de nous faire voir les terreurs qui
+l'agitaient et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant d'y
+go&ucirc;ter, mais il renvoyait les mets sans y toucher; quelquefois, il
+jetait dessous la table ce qu'il avait accept&eacute; pour faire croire qu'il
+l'avait mang&eacute;. Son d&icirc;ner fut compos&eacute; d'un peu de pain et d'un flacon de
+vin, qu'il fit retirer de sa voiture et qu'il partagea m&ecirc;me avec nous.</p>
+
+<p>Il parla beaucoup, et fut d'une amabilit&eacute; tr&egrave;s-remarquable avec nous.
+Lorsque nous f&ucirc;mes seuls, et que l'h&ocirc;tesse qui nous servait fut sortie,
+il nous f&icirc;t conna&icirc;tre combien il croyait sa vie en danger; il &eacute;tait
+persuad&eacute; que le gouvernement fran&ccedil;ais avait pris des mesures pour le
+faire enlever ou assassiner dans cet endroit.</p>
+
+<p>Mille projets se croisaient dans sa t&ecirc;te sur la mani&egrave;re dont il pourrait
+se sauver; il r&ecirc;vait aussi aux moyens de tromper le peuple d'Aix, car on
+l'avait pr&eacute;venu qu'une tr&egrave;s-grande foule l'attendait &agrave; la poste. Il nous
+d&eacute;clara donc que<span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> ce qui lui semblait le plus convenable, c'&eacute;tait de
+retourner jusqu'&agrave; Lyon, et de prendre de-l&agrave; une autre route pour
+s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en aucun cas, consentir &agrave; ce
+projet, et nous cherch&acirc;mes &agrave; le persuader de se rendre directement &agrave;
+Toulon ou d'aller par Digne &agrave; Fr&eacute;jus. Nous tach&acirc;mes de le convaincre
+qu'il &eacute;tait impossible que le gouvernement fran&ccedil;ais p&ucirc;t avoir des
+intentions si perfides &agrave; son &eacute;gard, sans que nous en fussions instruits,
+et que la populace, malgr&eacute; les ind&eacute;cences auxquelles elle se portait, ne
+se rendrait pas coupable d'un crime de cette nature.</p>
+
+<p>Pour nous mieux persuader, et pour nous prouver jusqu'&agrave; quel point ses
+craintes, selon lui, &eacute;taient fond&eacute;es, il nous raconta ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; entre lui et l'h&ocirc;tesse, qui ne l'avait pas reconnu. &laquo;Eh! bien, lui
+avait-elle dit, avez-vous rencontr&eacute; Buonaparte?&raquo; <i>Non</i>, avait-il
+r&eacute;pondu. &laquo;Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il pourra se
+sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer: aussi faut-il
+convenir qu'il l'a bien m&eacute;rit&eacute;, ce coquin-l&agrave;!<span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> Dites-moi donc, on va
+l'embarquer pour son &icirc;le?&mdash;<i>Mais, oui.</i>&mdash;On le noyera, n'est-ce pas? <i>Je
+l'esp&egrave;re bien</i>! lui r&eacute;pliqua Napol&eacute;on.&raquo; <i>Vous voyez donc</i>, ajouta-t-il,
+<i>&agrave; quel danger je suis expos&eacute;.</i></p>
+
+<p>Alors il recommen&ccedil;a &agrave; nous fatiguer de ses inqui&eacute;tudes et de ses
+irr&eacute;solutions. Il nous pria m&ecirc;me d'examiner s'il n'y avait pas quelque
+part une porte cach&eacute;e par laquelle il pourrait s'&eacute;chapper, ou si la
+fen&ecirc;tre dont il avait fait fermer les volets en arrivant, n'&eacute;tait pas
+trop &eacute;lev&eacute;e pour pouvoir sauter et s'&eacute;vader ainsi.</p>
+
+<p>La fen&ecirc;tre &eacute;tait grill&eacute;e en dehors, et je le mis dans un embarras
+extr&ecirc;me en lui communiquant cette d&eacute;couverte. Au moindre bruit il
+tressaillait et changeait de couleur.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner nous le laiss&acirc;mes &agrave; ses r&eacute;flexions, et comme, de temps en
+temps, nous entrions dans sa chambre, d'apr&egrave;s le d&eacute;sir qu'il en avait
+t&eacute;moign&eacute;, nous le trouvions toujours en pleurs.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait rassembl&eacute; dans cette auberge beaucoup de personnes: la
+plupart &eacute;taient venues d'Aix, soup&ccedil;onnant que notre long s&eacute;jour &eacute;tait<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span>
+occasionn&eacute; par la pr&eacute;sence de l'Empereur Napol&eacute;on. Nous t&acirc;chions de leur
+faire accroire qu'il avait pris les devants; mais elles ne voulaient pas
+ajouter foi &agrave; nos discours. Elles nous assuraient qu'elles ne voulaient
+pas lui faire de mal, mais seulement le contempler, pour voir quel effet
+produisait sur lui le malheur; qu'elles lui feraient tout au plus, de
+vive voix, quelques reproches, ou qu'elles lui diraient la v&eacute;rit&eacute; qu'il
+avait si rarement entendue.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes tout ce que nous p&ucirc;mes pour les d&eacute;tourner de ce dessein, et
+nous parv&icirc;nmes &agrave; les calmer. Un individu, qui nous parut un homme de
+marque, s'offrit de faire maintenir l'ordre et la tranquillit&eacute; &agrave; Aix, si
+nous voulions le charger d'une lettre pour le maire de cette ville. Le
+g&eacute;n&eacute;ral Koller communiqua cette proposition &agrave; l'Empereur qui
+l'accueillit avec plaisir. Cette personne fut donc envoy&eacute;e avec une
+lettre aupr&egrave;s du magistrat. Il revint avec l'assurance que les bonnes
+dispositions du maire emp&ecirc;cheraient tout tumulte d'avoir lieu.</p>
+
+<p>L'aide-de-camp du g&eacute;n&eacute;ral Schuwaloff vint<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> dire que le peuple qui &eacute;tait
+ameut&eacute; dans la rue &eacute;tait presqu'enti&egrave;rement retir&eacute;. L'Empereur r&eacute;solut
+de partir &agrave; minuit.</p>
+
+<p>Par une pr&eacute;voyance exag&eacute;r&eacute;e, il prit encore de nouveaux moyens, pour
+n'&ecirc;tre pas reconnu.</p>
+
+<p>Par ses instances, il contraignit l'aide-de-camp du g&eacute;n&eacute;ral Schuwaloff
+de se v&ecirc;tir de la redingotte bleue et du chapeau rond, avec lesquels il
+&eacute;tait arriv&eacute; dans l'auberge, afin sans doute, qu'en cas de n&eacute;cessit&eacute;,
+l'aide-de-camp f&ucirc;t insult&eacute;, ou m&ecirc;me assassin&eacute; &agrave; sa place<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p>Buonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel autrichien,
+mit l'uniforme du g&eacute;n&eacute;ral Koller, se d&eacute;cora de l'ordre de
+Sainte-Th&eacute;r&egrave;se, que portait le g&eacute;n&eacute;ral, mit ma casquette de voyage sur
+sa t&ecirc;te, et se couvrit du manteau du g&eacute;n&eacute;ral Schuwaloff.<span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span></p>
+
+<p>Apr&egrave;s que les commissaires des puissances alli&eacute;es l'eurent ainsi &eacute;quip&eacute;,
+les voitures avanc&egrave;rent; mais, avant de descendre, nous f&icirc;mes une
+r&eacute;p&eacute;tition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous devions
+marcher. Le g&eacute;n&eacute;ral Drouot ouvrait le cort&egrave;ge; venait ensuite le
+soi-disant empereur, l'aide-de-camp du g&eacute;n&eacute;ral Schuwaloff, ensuite le
+g&eacute;n&eacute;ral Koller, l'Empereur, le g&eacute;n&eacute;ral Schuwaloff et moi, qui avais
+l'honneur de faire partie de l'arri&egrave;re-garde, &agrave; laquelle se joignit la
+suite de l'Empereur.</p>
+
+<p>Nous travers&acirc;mes ainsi la foule &eacute;bahie qui se donnait une peine extr&ecirc;me
+pour t&acirc;cher de d&eacute;couvrir parmi nous celui qu'elle appelait <i>son tyran</i>.</p>
+
+<p>L'aide-de-camp de Schuwaloff (le major Olewieff) prit la place de
+Napol&eacute;on dans sa voiture, et Napol&eacute;on partit avec le g&eacute;n&eacute;ral Koller dans
+sa cal&egrave;che.</p>
+
+<p>Quelques gendarmes d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;s &agrave; Aix par ordre du maire, dissip&egrave;rent le
+peuple qui cherchait &agrave; nous entourer, et notre voyage se continua fort
+paisiblement.<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span></p>
+
+<p>Une circonstance que je voudrais omettre, mais que ma qualit&eacute;
+d'historien ne me permet pas de passer sous silence, c'est que notre
+intimit&eacute; avec l'Empereur aupr&egrave;s duquel nous &eacute;tions sans cesse dans la
+m&ecirc;me chambre, nous fit d&eacute;couvrir qu'il &eacute;tait attaqu&eacute; d'une maladie
+galante; il s'en cachait si peu, qu'il employait en notre pr&eacute;sence les
+rem&egrave;des n&eacute;cessaires; et nous appr&icirc;mes de son m&eacute;decin, que nous
+questionn&acirc;mes, qu'il en avait &eacute;t&eacute; attaqu&eacute; &agrave; son dernier voyage &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Partout nous trouv&acirc;mes des rassemblemens qui nous recevaient aux cris
+les plus vifs de <i>vive le Roi</i>! On vocif&eacute;rait aussi des injures contre
+Napol&eacute;on, mais il n'y eut aucune tentative inqui&eacute;tante.</p>
+
+<p>Toutefois l'Empereur ne se rassurait pas, il restait toujours dans la
+cal&egrave;che du g&eacute;n&eacute;ral autrichien, et il commanda au cocher de fumer, afin
+que cette familiarit&eacute; p&ucirc;t dissimuler sa pr&eacute;sence. Il pria m&ecirc;me le
+g&eacute;n&eacute;ral Koller de chanter, et comme celui-ci lui r&eacute;pondit, qu'il ne
+savait pas chanter, Buonaparte lui dit de siffler.<span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span></p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il poursuivit sa route, cach&eacute; dans un des coins de la
+cal&egrave;che, faisant semblant de dormir, berc&eacute; par l'agr&eacute;able musique du
+g&eacute;n&eacute;ral et encens&eacute; par la fum&eacute;e du cocher.</p>
+
+<p>En pleine campagne, il recommen&ccedil;a &agrave; causer avec le g&eacute;n&eacute;ral et
+l'entretint du nouveau plan qu'il avait form&eacute;: c'&eacute;tait de d&eacute;poss&eacute;der le
+roi de Naples actuel, de replacer la v&eacute;ritable dynastie sur le tr&ocirc;ne, de
+faire du roi de Sardaigne le roi d'Italie, et d'aller s'&eacute;tablir lui-m&ecirc;me
+dans l'&icirc;le de Sardaigne; puis tout-&agrave;-coup, abandonnant cette id&eacute;e,
+<i>Non</i>, dit-il, <i>je renonce maintenant tout-&agrave;-fait au monde politique, et
+ne m'int&eacute;resse plus &agrave; tout ce qui peut arriver</i>. Et alors il s'&eacute;tendit
+beaucoup sur la mani&egrave;re tranquille dont il voulait couler ses jours, et
+dit qu'&agrave; Porto-Ferrajo il voulait vivre heureux, en ne s'occupant plus
+que des sciences. Il ajouta m&ecirc;me, que si on lui offrait la couronne de
+l'Europe, il la refuserait. <i>Je n'ai jamais estim&eacute; les hommes, dit-il,
+et je les ai toujours trait&eacute;s comme ils le m&eacute;ritent; mais cependant les
+proc&eacute;d&eacute;s des Fran&ccedil;ais envers moi sont d'une si grande<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> ingratitude, que
+je suis enti&egrave;rement d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de l'ambition de vouloir gouverner</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>&Agrave; Saint-Maximin il d&eacute;je&ucirc;na avec nous. Comme il entendit dire que le
+sous-pr&eacute;fet d'Aix &eacute;tait en cet endroit, il le fit appeler, et
+l'apostropha en ces termes: <i>Vous devez rougir de me voir en uniforme
+autrichien, j'ai d&ucirc; le prendre pour me mettre &agrave; l'abri des insultes des
+Proven&ccedil;aux. J'arrivais avec pleine confiance au milieu de vous, tandis
+que j'aurais pu emmener avec moi six mille hommes de ma garde. Je ne
+trouve ici que des tas d'enrag&eacute;s qui menacent ma vie. C'est une m&eacute;chante
+race que les Proven&ccedil;aux; ils ont commis toutes sortes d'horreurs et de
+crimes dans la r&eacute;volution et sont tout pr&ecirc;ts &agrave; recommencer; mais quand
+il s'agit de se battre avec courage, alors ce sont<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> des l&acirc;ches; jamais
+la Provence ne m'a fourni un seul r&eacute;giment, dont j'aurais pu &ecirc;tre
+content. Mais ils seront peut-&ecirc;tre demain aussi acharn&eacute;s contre Louis
+XVIII, qu'ils le paraissent aujourd'hui contre moi; ils croyent qu'ils
+n'auront plus rien &agrave; payer; et quand ils verront que les contributions
+ne changeront que de nom, ils seront tout aussi enclins &agrave; la r&eacute;volte que
+dans l'ann&eacute;e 1790.&mdash;Vous n'avez donc pas pu contenir cette
+populace?</i>&mdash;Le pr&eacute;fet ne sachant comment r&eacute;pondre, ni s'il devait
+s'excuser devant nous, se contenta de lui dire: &laquo;J'en suis tout confus,
+Sire.&raquo; L'Empereur lui demanda ensuite si les droits r&eacute;unis &eacute;taient d&eacute;j&agrave;
+abolis, et si la lev&eacute;e en masse aurait &eacute;t&eacute; difficile &agrave; op&eacute;rer? &laquo;Une
+lev&eacute;e en masse! Sire, r&eacute;pliqua le pr&eacute;fet, je n'ai jamais pu r&eacute;unir la
+moiti&eacute; du contingent qu'on devait fournir pour la conscription.&raquo;
+Napol&eacute;on recommen&ccedil;a alors ses invectives contre les Proven&ccedil;aux et
+cong&eacute;dia le pr&eacute;fet.</p>
+
+<p>Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que Louis XVIII ne ferait
+jamais rien de la nation fran&ccedil;aise, s'il la traitait avec trop de<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>
+m&eacute;nagement. <i>Puis</i>, continua-t-il, <i>il faut n&eacute;cessairement qu'il l&egrave;ve
+des imp&ocirc;ts consid&eacute;rables, et ces mesures lui attireront aussit&ocirc;t la
+haine de ses sujets.</i></p>
+
+<p>Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il avait &eacute;t&eacute; envoy&eacute; en ce
+pays, avec plusieurs milliers d'hommes, pour d&eacute;livrer deux royalistes
+qui devaient &ecirc;tre pendus, pour avoir port&eacute; la cocarde blanche. <i>Je les
+sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces enrag&eacute;s; et aujourd'hui</i>,
+continua-t-il, <i>ces hommes recommenceraient les m&ecirc;mes exc&egrave;s contre celui
+d'entre eux qui se refuserait &agrave; porter la cocarde blanche! Telle est
+l'inconstance du peuple fran&ccedil;ais!</i></p>
+
+<p>Nous appr&icirc;mes qu'il y avait au Luc deux escadrons de hussards
+autrichiens; et, d'apr&egrave;s la demande de Napol&eacute;on, nous envoy&acirc;mes l'ordre
+au commandant d'y attendre notre arriv&eacute;e pour escorter l'Empereur
+jusqu'&agrave; Fr&eacute;jus. Cette caution le tranquillisa singuli&egrave;rement; mais
+malgr&eacute; cela il garda toujours le plus strict incognito.</p>
+
+<p>Il fut surtout tr&egrave;s-content de ce que le g&eacute;n&eacute;ral<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> Koller consentit &agrave;
+passer pour lui dans une conversation que ce g&eacute;n&eacute;ral eut avec un
+officier corse au service de France. Il lui fit plusieurs questions, que
+Buonaparte lui soufflait dans l'oreille, et l'officier fut persuad&eacute; que
+c'&eacute;tait &agrave; l'Empereur lui-m&ecirc;me qu'il parlait; car il ne pouvait concevoir
+qu'un g&eacute;n&eacute;ral autrichien, quelque instruit qu'il f&ucirc;t, p&ucirc;t avoir des
+notions aussi justes sur l'&icirc;le de Corse. Napol&eacute;on, voyant son erreur,
+pria le g&eacute;n&eacute;ral de ne pas le d&eacute;sabuser.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes apr&egrave;s le d&icirc;ner dans la maison de M. Charles, l&eacute;gislateur.
+Cette campagne est situ&eacute;e pr&egrave;s de Luc; la princesse Pauline Borgh&egrave;se,
+soeur de l'Empereur, y s&eacute;journait depuis quelque temps. Elle frissonna
+au r&eacute;cit des dangers que son fr&egrave;re avait courus dans son voyage, et ne
+pouvait croire aux d&eacute;guisemens qu'il avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; d'employer. D&egrave;s ce
+moment, elle r&eacute;solut de l'accompagner &agrave; l'&icirc;le d'Elbe et de ne plus
+l'abandonner.</p>
+
+<p>Elle avait eu d'abord beaucoup de peine &agrave; se persuader les grands
+&eacute;v&eacute;nemens qui venaient d'avoir lieu, et enfin lorsqu'il lui fut
+impossible<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> de se refuser &agrave; leur authenticit&eacute;, elle s'&eacute;cria: &laquo;Mais, en
+ce cas, mon fr&egrave;re est mort?&raquo; On la convainquit que l'Empereur se portait
+bien, qu'on lui avait assur&eacute; un tr&egrave;s-beau traitement, et qu'il &eacute;tait en
+route pour se rendre &agrave; sa nouvelle destination. &laquo;Comment, dit-elle, il a
+pu survivre &agrave; tout cela? C'est-l&agrave; la plus mauvaise des nouvelles que
+vous venez de me donner&raquo;. Elle tomba alors sans connaissance, et ne
+revint &agrave; elle que beaucoup plus souffrante qu'elle ne l'&eacute;tait
+ordinairement: l'entrevue qu'elle eut ce jour m&ecirc;me avec son fr&egrave;re,
+augmenta encore son &eacute;tat de mauvaise sant&eacute;.</p>
+
+<p>Elle partit le soir pour Muy, afin de n'avoir le jour suivant que deux
+lieues &agrave; faire pour se rendre &agrave; Fr&eacute;jus. Avant de partir, elle nous fit
+prier de venir chez elle. Nous lui f&ucirc;mes pr&eacute;sent&eacute;s par le g&eacute;n&eacute;ral
+Bertrand; elle nous entretint avec la gr&acirc;ce qui lui est connue, puis
+elle nous quitta en disant qu'elle esp&eacute;rait nous voir le lendemain &agrave;
+Fr&eacute;jus<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span></p>
+<p>Nous y arriv&acirc;mes effectivement le 27, sans aucun encombre. Les hussards
+autrichiens qui nous avaient escort&eacute;s, depuis cet endroit jusqu'&agrave;
+Fr&eacute;jus, continu&egrave;rent le service aupr&egrave;s de l'Empereur. D&egrave;s qu'il se vit
+ainsi entour&eacute; de troupes, il reprit quelque courage, remit son uniforme
+et se repla&ccedil;a dans sa voiture. Ses &eacute;quipages &eacute;taient aussi arriv&eacute;s, non
+sans peine, un jour plus t&ocirc;t que nous &agrave; Fr&eacute;jus. Ils avaient travers&eacute; la
+ville d'Avignon le dimanche 24 avril. Ceux qui les conduisaient
+n'avaient pu &eacute;chapper au danger d'&ecirc;tre pill&eacute;s qu'en cachant tout ce qui
+pouvait faire soup&ccedil;onner qu'ils &eacute;taient de la suite de Napol&eacute;on: ils
+&ocirc;t&egrave;rent leurs habits de livr&eacute;e, mirent des cocardes blanches, et
+jet&egrave;rent de l'argent au peuple, en criant, comme lui: <i>Vive le Roi! vive
+Louis XVIII! &agrave; bas l'Empereur! &agrave; bas Nicolas!</i> On avait trouv&eacute; le moyen<span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span>
+d'avertir l'Empereur de cette sc&egrave;ne, et c'est pourquoi il avait pris
+tant de pr&eacute;cautions.</p>
+
+<p>Plusieurs personnes de sa suite l'avaient quitt&eacute; au Luc, et il est
+probable que c'est l'une de ces personnes, qui trouva bon de
+s'approprier la cassette du ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel de l'Empereur, qui &eacute;tait
+charg&eacute; des d&eacute;penses du voyage, et auquel il restait &agrave; peu pr&egrave;s soixante
+mille francs. Ce vol se fit dans la nuit du 26 au 27.</p>
+
+<p>Nous trouv&acirc;mes &agrave; Fr&eacute;jus le colonel Campbell, qui &eacute;tait arriv&eacute; de
+Marseille avec la fr&eacute;gate anglaise <i>the Undounted</i> (l'Indompt&eacute;). Ce
+b&acirc;timent &eacute;tait command&eacute; par le capitaine Asher, et &eacute;tait destin&eacute; &agrave;
+escorter l'Empereur, pour garantir son vaisseau de toute esp&egrave;ce
+d'attaque. Selon le trait&eacute;, Buonaparte devait &ecirc;tre conduit dans une
+corvette, et il fut tr&egrave;s-m&eacute;content de ne trouver que le brick nomm&eacute;
+l'<i>Inconstant</i>, qui devait recevoir son souverain d&eacute;tr&ocirc;n&eacute; et lui rester
+en toute propri&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s mille ind&eacute;cisions, nous le v&icirc;mes avec plaisir se r&eacute;soudre enfin &agrave;
+s'embarquer sur une fr&eacute;gate anglaise, et &agrave; ne faire aucun usage du<span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span>
+brick qui lui &eacute;tait destin&eacute;. <i>Si le gouvernement, dit-il, e&ucirc;t su ce
+qu'il se doit &agrave; lui-m&ecirc;me, il m'aurait envoy&eacute; un b&acirc;timent &agrave; trois ponts,
+et non pas un vieux brick pourri<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, &agrave; bord duquel il serait au-dessous
+de ma dignit&eacute; de monter.</i></p>
+
+<p>Le capitaine fran&ccedil;ais, scandalis&eacute; du peu de cas que l'Empereur faisait
+de son b&acirc;timent, repartit sur le champ pour Toulon.</p>
+
+<p>L'Empereur n'invita &agrave; d&icirc;ner que les commissaires, le comte Clamm et le
+capitaine du vaisseau anglais Asher. Il reprit alors toute la dignit&eacute;
+imp&eacute;riale; il s'entretint beaucoup avec le capitaine Asher; et, comme
+celui-ci ne parlait pas tr&egrave;s-facilement fran&ccedil;ais, Campbell leur servit
+d'interpr&egrave;te. Il nous parla avec une rare franchise des plans
+d'agrandissement qu'il avait encore pour la France, &agrave; nos propres
+d&eacute;pens;<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> il nous expliqua comment il voulait faire de Hambourg un second
+Anvers, et rendre le port de Cuxhaven semblable &agrave; celui de Cherbourg: il
+voulut aussi nous faire conna&icirc;tre ce que personne n'avait encore
+remarqu&eacute;, c'est que l'Elbe avait la m&ecirc;me profondeur que l'Escaut, et
+qu'on pouvait construire &agrave; son embouchure un port semblable &agrave; celui dont
+il avait enrichi la Belgique. Il avait aussi le projet tout form&eacute; de
+faire dans ses &eacute;tats une conscription pour la marine, de m&ecirc;me que celle
+qui avait lieu pour les arm&eacute;es de terre. <i>Et</i>, dit-il, <i>si j'avais
+employ&eacute; les moyens dont je me suis servi sur le Continent, contre
+l'Angleterre, je l'aurais renvers&eacute;e en deux ans de temps. Car</i>,
+disait-il, <i>c'&eacute;tait-l&agrave; mon unique but. Dans la position o&ugrave; je me trouve
+maintenant, je puis bien parler de tout cela, puisqu'il m'est impossible
+de rien ex&eacute;cuter.</i> Il s'exprimait avec tant de passion et de vivacit&eacute; en
+parlant de ses flottes de Toulon, de Brest et d'Anvers, de son arm&eacute;e de
+Hambourg et des mortiers qui se trouvaient &agrave; Hy&egrave;res, avec lesquels il
+pouvait jeter des<span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span> bombes &agrave; trois mille pas, que l'on e&ucirc;t cru que tout
+cela lui appartenait encore.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, il prit cong&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral Schuwaloff et de moi; il nous
+remercia des soins que nous lui avions donn&eacute;s pendant son voyage, et
+parla ensuite avec beaucoup de m&eacute;pris du gouvernement fran&ccedil;ais. Il se
+plaignit surtout au g&eacute;n&eacute;ral Koller des injustices dont on l'accablait;
+de ce qu'on ne lui avait laiss&eacute; qu'un seul service en argent, que six
+douzaines de chemises, et qu'on lui avait retenu le reste de son linge
+et de son argenterie, ainsi qu'une quantit&eacute; de meubles et de choses
+qu'il avait acquises de son propre argent, et de ce qu'on ne voulait pas
+reconna&icirc;tre son droit exclusif sur le <i>r&eacute;gent</i>, qu'il avait retir&eacute; de
+Berlin avec ses propres fonds, moyennant quatre millions. Ce diamant
+avait &eacute;t&eacute; en effet mis en gage pour 400,000 &eacute;cus, chez les juifs de
+Berlin par le gouvernement fran&ccedil;ais. Il pria le g&eacute;n&eacute;ral de porter sa
+plainte &agrave; son Empereur et &agrave; celui de Russie, esp&eacute;rant qu'avec l'aide de
+ces princes, justice lui serait rendue.</p>
+
+<p>Ce m&ecirc;me soir, nous &eacute;criv&icirc;mes encore deux<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> fois au gouverneur fran&ccedil;ais de
+l'&icirc;le d'Elbe, pour obtenir de lui qu'il se rend&icirc;t aux ordres qu'on lui
+envoyait, et pour qu'il livr&acirc;t la place sans difficult&eacute;s &agrave; Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Le 28 au matin, l'Empereur aurait voulu partir et faire embarquer ses
+&eacute;quipages; mais il se trouva incommod&eacute;, et partit seulement &agrave; neuf
+heures du soir, apr&egrave;s avoir encore demand&eacute; &agrave; parler, au g&eacute;n&eacute;ral
+Schuwaloff et &agrave; moi. Comme le g&eacute;n&eacute;ral avait d&eacute;j&agrave; pris les devants pour
+se rendre au port un des premiers, l'Empereur ne prit cong&eacute; que de moi
+seul; il me remercia encore une fois des attentions particuli&egrave;res que
+j'avais eues pour lui, mais ne me dit pas un mot pour le roi de Prusse.
+Le g&eacute;n&eacute;ral Schuwaloff se rendit &agrave; bord de la fr&eacute;gate, comme Napol&eacute;on y
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave;, et l'Empereur le chargea de pr&eacute;senter ses hommages &agrave;
+l'empereur Alexandre.</p>
+
+<p>Les hussards autrichiens l'accompagn&egrave;rent jusqu'au port de Saint-Raphau,
+le m&ecirc;me o&ugrave; il avait abord&eacute;, quatorze ans auparavant, &agrave; son retour
+d'&Eacute;gypte. Il fut re&ccedil;u avec les honneurs<span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> militaires, et vingt-quatre
+coups de canon furent tir&eacute;s<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s, la fr&eacute;gate cingla. Le g&eacute;n&eacute;ral Koller, le colonel
+Campbell, le comte Clamm et l'aide-de-camp du g&eacute;n&eacute;ral Koller,
+accompagn&egrave;rent l'Empereur jusqu'&agrave; l'&icirc;le d'Elbe. Sa suite se composait
+des g&eacute;n&eacute;raux Bertrand et Drouot, le major polonais Ferzmanofsky, deux
+fouriers du palais, un officier payeur, M. Peyruche; un m&eacute;decin, M.
+Fourrau; deux secr&eacute;taires, un ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, un valet de chambre, deux
+cuisiniers et six domestiques.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral Bertrand ne put cacher combien le sacrifice lui co&ucirc;tait, et
+ne dissimula pas qu'il ne le faisait que pour remplir son devoir envers
+l'Empereur.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral Drouot, au contraire, montra<span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> constamment le m&ecirc;me courage et
+la m&ecirc;me ga&icirc;t&eacute;. On m'a assur&eacute; que l'Empereur avait voulu lui donner cent
+mille francs, et qu'il les avait refus&eacute;s, en lui disant que s'il
+acceptait de l'argent de lui, on n'attribuerait alors son sinc&egrave;re
+d&eacute;vouement qu'&agrave; un vil int&eacute;r&ecirc;t. Le reste de son monde ne paraissait le
+suivre que pour conserver son traitement.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral Schuwaloff et moi part&icirc;mes, la m&ecirc;me nuit, de Fr&eacute;jus, et je
+revins directement &agrave; Paris par Toulon et Marseille.<span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="SUITE_DE_LITINERAIRE_DE_NAPOLEON" id="SUITE_DE_LITINERAIRE_DE_NAPOLEON"></a>SUITE DE L'ITIN&Eacute;RAIRE DE NAPOL&Eacute;ON;</h2>
+
+<p class="center hang">D'apr&egrave;s le r&eacute;cit que m'a fait, lui-m&ecirc;me, le g&eacute;n&eacute;ral Koller.</p>
+
+
+<p><span class="smcap">Le</span> g&eacute;n&eacute;ral Koller et le colonel Campbell, qui avaient la mission
+d'accompagner Napol&eacute;on jusqu'&agrave; l'&icirc;le d'Elbe, eurent l'occasion de
+consid&eacute;rer de plus pr&egrave;s cet homme extraordinaire. Pendant les cinq jours
+qu'ils furent oblig&eacute;s de passer sur mer, parce que les vents contraires,
+les orages, et les calmes dont ils furent surpris, les emp&ecirc;ch&egrave;rent
+d'arriver plut&ocirc;t, Napol&eacute;on fut toujours de bonne humeur, d'une
+pr&eacute;venance et d'une politesse parfaites. Il t&eacute;moignait cependant une
+grande impatience d'arriver au lieu de sa destination. Les deux
+commissaires, le capitaine Asher, le comte Clamm et le<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> lieutenant de
+vaisseau anglais Smith, furent tous les jours admis &agrave; sa table; mais il
+accorda toujours une pr&eacute;f&eacute;rence marqu&eacute;e au g&eacute;n&eacute;ral Koller. Il lui
+t&eacute;moignait combien tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; dans les derniers jours de
+son voyage lui faisait de peine. <i>Quant &agrave; vous, mon cher g&eacute;n&eacute;ral</i>, lui
+dit-il, <i>je me suis montr&eacute; cul-nu; mais, dites-moi franchement, si vous
+ne croyez pas aussi que toutes ces sc&egrave;nes scandaleuses aient &eacute;t&eacute;
+sourdement excit&eacute;es par le gouvernement fran&ccedil;ais</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>? Le g&eacute;n&eacute;ral
+l'assura qu'il &eacute;tait bien &eacute;loign&eacute; de partager cette pens&eacute;e, et que le
+gouvernement fran&ccedil;ais ne se serait sans doute pas permis une conduite si
+contraire aux intentions des puissances alli&eacute;es. L'Empereur manifestait
+cependant toujours l'inqui&eacute;tude de n'&ecirc;tre pas re&ccedil;u &agrave; l'&icirc;le d'Elbe.</p>
+
+<p>Le 3 mai, lorsqu'on aper&ccedil;ut l'&icirc;le, le g&eacute;n&eacute;ral Drouot, le comte Clamm et
+le lieutenant Smith furent envoy&eacute;s en parlementaires; le premier,<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> en
+qualit&eacute; de commissaire de l'Empereur, les deux autres &eacute;taient charg&eacute;s de
+l'ordre du gouvernement fran&ccedil;ais, et d'un certificat sign&eacute; par nous,
+pour inviter le g&eacute;n&eacute;ral Dalesme, gouverneur d'Elbe, de remettre le
+commandement, la possession de l'&icirc;le, de tous ses forts et munitions de
+guerre au g&eacute;n&eacute;ral Drouot, pl&eacute;nipotentiaire de l'Empereur.</p>
+
+<p>Les d&eacute;put&eacute;s trouv&egrave;rent les Elbois dans une anarchie complette. &Agrave;
+Porto-Ferrajo flottait le drapeau blanc, &agrave; Porto-Lungone l'&eacute;tendard aux
+trois couleurs; le reste de l'&icirc;le voulait proclamer son ind&eacute;pendance.
+Lorsque la nouvelle de l'arriv&eacute;e de Buonaparte se r&eacute;pandit, et surtout
+celle des tr&eacute;sors qu'il apportait, tous les partis se r&eacute;unirent, pour
+venir au devant de leur nouveau ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral Drouot re&ccedil;ut du gouverneur les clefs de la ville, le fort,
+tout ce qu'il contenait d'artillerie, et trois cent-vingt-cinq canons
+qui en faisaient partie: tout fut remis sans difficult&eacute;s(<i><a name="e1"></a><a href="#e">e</a></i>).</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que le nouveau drapeau imp&eacute;rial fut pos&eacute; sur les tours de
+Porto-Ferrajo, le comte Clamm et le lieutenant Smith retourn&egrave;rent &agrave;
+bord<span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span> de l'<i>Indompt&eacute;</i>, pour apprendre &agrave; l'Empereur l'issue de leur
+mission. D&eacute;j&agrave; le capitaine Asher avait salu&eacute;, &agrave; son arriv&eacute;e, la garnison
+de Porto-Ferrajo des coups de canon d'usage, la garnison y avait
+r&eacute;pondu: politesse que Napol&eacute;on s'attribua encore faussement. Mais
+lorsque le g&eacute;n&eacute;ral Drouot fut gouverneur, il donna l'ordre de tirer cent
+coups de canon qui furent alors bien certainement tir&eacute;s en l'honneur de
+l'Empereur.</p>
+
+<p>Lorsque Buonaparte mit pied &agrave; terre, la municipalit&eacute; et les corps de
+l'&eacute;tat vinrent le recevoir et le haranguer. Napol&eacute;on leur r&eacute;pondit &agrave; peu
+pr&egrave;s en ces termes: <i>La douceur de votre climat, les sites romantiques
+de votre &icirc;le m'ont d&eacute;cid&eacute; &agrave; la choisir, entre tous mes vastes &eacute;tats,
+pour mon s&eacute;jour; j'esp&egrave;re que vous saurez appr&eacute;cier cette pr&eacute;f&eacute;rence, et
+que vous m'aimerez comme des enfans soumis; aussi me trouverez-vous
+toujours dispos&eacute; &agrave; avoir pour vous toute la sollicitude d'un p&egrave;re.</i></p>
+
+<p>Trois violons, et deux basses, qui avaient accompagn&eacute; la d&eacute;putation,
+surprirent ce tendre p&egrave;re de leurs sons harmonieux. On le conduisit,
+sous un dais orn&eacute; de papier dor&eacute; et de vieux<span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span> morceaux d'&eacute;carlate, dans
+le lieu de sa r&eacute;sidence. C'&eacute;tait &agrave; l'H&ocirc;tel-de-Ville qu'il devait loger.
+On avait orn&eacute; la salle qui servait ordinairement pour les bals publics
+avec quelques petits tableaux, des cand&eacute;labres en glaces, et un tr&ocirc;ne
+imp&eacute;rial avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; &agrave; la h&acirc;te et par&eacute; aussi de beaucoup de papier
+d'or et de morceaux &eacute;carlates. La musique de la chapelle l'accompagna
+jusque-l&agrave; et fit retentir des sons si touchans, que le Prince, tout &eacute;mu,
+demanda bien vite &agrave; &ecirc;tre conduit dans son appartement. Il le trouva si
+mis&eacute;rablement meubl&eacute; qu'il prit des arrangemens avec le g&eacute;n&eacute;ral Koller
+sur les moyens de faire venir de Lucques et Piombino le mobilier de sa
+soeur &Eacute;liza. Le g&eacute;n&eacute;ral &eacute;crivit &agrave; la grande-duchesse de Toscane qui
+envoya aussit&ocirc;t ce qui lui &eacute;tait demand&eacute; sur de petits b&acirc;timens: c'est
+ce qui a donn&eacute; lieu au faux bruit qui a couru que Napol&eacute;on s'&eacute;tait
+empar&eacute; d'un vaisseau appartenant &agrave; son beau-fr&egrave;re, l'avait confisqu&eacute; et
+d&eacute;clar&eacute; de bonne prise.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s son arriv&eacute;e, l'Empereur visita les fortifications, et
+assura d'un air de contentement que moyennant les am&eacute;liorations qu'il<span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span>
+m&eacute;ditait, il pourrait se d&eacute;fendre contre toute esp&egrave;ce de tentative de la
+part des habitans du continent.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral Koller resta dix jours &agrave; l'&icirc;le d'Elbe et gagna de plus en
+plus la confiance de l'Empereur, qui n'entreprenait absolument rien sans
+le consulter. Il lui confia un jour que, dans l'espace de vingt-quatre
+heures, il aurait &agrave; ses ordres plus de trois &agrave; quatre mille hommes,
+parce qu'il avait fait une proclamation &agrave; la garnison fran&ccedil;aise qui se
+trouvait dans l'&icirc;le, que ceux qui voudraient prendre du service seraient
+&agrave; sa solde, et qu'il avait appris que l'affluence &eacute;tait si grande que
+plusieurs milliers s'&eacute;taient d&eacute;j&agrave; propos&eacute;s. Koller bl&acirc;ma ouvertement
+cette mesure, qui naturellement devait jeter une grande d&eacute;fiance sur ses
+projets pacifiques. <i>Qu'est-ce que cela me fait</i>, r&eacute;partit Napol&eacute;on?
+<i>j'ai examin&eacute; les fortifications, et je d&eacute;fie qu'on puisse m'attaquer
+ici avec le moindre succ&egrave;s.</i> &laquo;Je le crois, reprit le g&eacute;n&eacute;ral; mais je
+crois aussi que le gouvernement fran&ccedil;ais saisirait bien vite ce pr&eacute;texte
+pour ne pas vous payer la pension convenue.&raquo;<span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span> <i>Croyez-vous</i>, interrompit
+brusquement l'Empereur? <i>diable, cela ne m'arrangerait pas du tout. Mais
+que faire &agrave; pr&eacute;sent?</i> &laquo;Il faut, dit le g&eacute;n&eacute;ral, publier une nouvelle
+proclamation o&ugrave; vous d&eacute;clarerez que cette invitation ne devait
+s'appliquer qu'aux soldats Elbois qui servaient la France et qui
+d&eacute;sireraient rester dans leur pays natal.&raquo; Aussit&ocirc;t l'Empereur adopta ce
+conseil, et remercia beaucoup ce g&eacute;n&eacute;ral, qui l'avait d&eacute;j&agrave; habitu&eacute; &agrave;
+s'entendre dire patiemment qu'il avait tort. D&egrave;s les premiers jours du
+voyage de Fontainebleau, il lui avait dit en plusieurs circonstances
+&laquo;Votre Majest&eacute; a tort&raquo;. Napol&eacute;on peu accoutum&eacute; &agrave; cette franchise, lui
+avait r&eacute;pondu avec vivacit&eacute;: <i>Vous me dites toujours que j'ai tort, et
+continuellement que j'ai tort; parlez-vous donc aussi comme cela &agrave; votre
+Empereur?</i> Le g&eacute;n&eacute;ral l'assura que son Empereur serait tr&egrave;s-f&acirc;ch&eacute; contre
+lui, s'il soup&ccedil;onnait qu'il ne lui dit pas toujours bien franchement sa
+fa&ccedil;on de penser. <i>En ce cas</i>, reprit l'Empereur radouci, <i>votre ma&icirc;tre
+est bien mieux servi que je ne l'ai jamais &eacute;t&eacute;.</i><span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span></p>
+
+<p>Napol&eacute;on s'occupait sans rel&acirc;che et avec une activit&eacute; incroyable: tant&ocirc;t
+il allait visiter les petites &icirc;les voisines de l'&icirc;le d'Elbe. Pianosa,
+l'une d'elles et la plus remarquable, est embellie par la v&eacute;g&eacute;tation la
+plus riche; des sites tout &agrave; fait romantiques et beaucoup de chevaux
+sauvages animent cette d&eacute;licieuse contr&eacute;e. D'autres fois, il parcourait
+l'&icirc;le &agrave; cheval dans tous les sens. Le g&eacute;n&eacute;ral Koller l'accompagna
+constamment. L'Empereur lui contait tous ses projets d'embellissement
+pour Porto-Ferrajo. Il voulait faire construire un palais, et y fonder
+plusieurs institutions lib&eacute;rales. Tous ses plans sont vastes, et s'il
+vient &agrave; bout de les ex&eacute;cuter, sa pr&eacute;sence sera un grand bienfait pour ce
+pays, dont il doublera certainement la population. Elle s'&eacute;value en ce
+moment &agrave; douze mille personnes; mais l'&eacute;tendue et la richesse du pays
+suffiraient pour en nourrir trente mille. Les mines de fer, d'aimant, de
+sel, la p&ecirc;che du thon offrent des sources de richesses consid&eacute;rables et
+rapportaient au gouvernement 600,000 fr. Avec les plans que l'Empereur a
+form&eacute;s, s'il a le temps et la force de les<span class='pagenum'><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span> ex&eacute;cuter, je ne doute pas
+qu'il ne vienne &agrave; bout de doubler le produit.</p>
+
+<p>Pour gagner l'affection des Elbois, il leur fit donner, le second jour
+de son arriv&eacute;e, soixante mille francs pour faire des routes dont les
+projets existaient depuis long-temps, mais qui n'avaient pu &ecirc;tre
+effectu&eacute;s faute d'argent.</p>
+
+<p>Il avait fait changer cette somme, qu'il poss&eacute;dait en or, en pi&egrave;ces
+d'argent, afin que cela f&icirc;t beaucoup plus d'effet lorsque ses gens
+transporteraient, &agrave; travers les rues, ces sacs du ch&acirc;teau &agrave; la
+Maison-de-Ville.</p>
+
+<p>Cet artifice eut tout le succ&egrave;s qu'il en attendait, on ne parla plus
+d'autre chose que de ses immenses tr&eacute;sors et de sa grande lib&eacute;ralit&eacute;.</p>
+
+<p>La p&ecirc;che du thon avait &eacute;t&eacute;, jusqu'&agrave; son arriv&eacute;e, afferm&eacute;e &agrave; un riche
+G&ecirc;nois, qui, pour faciliter son commerce, avait fait b&acirc;tir une maison &agrave;
+Porto-Ferrajo; comme cette maison g&ecirc;nait Buonaparte dans ses projets
+d'embellissemens, il la fit jeter bas, sans autre forme de proc&egrave;s, et
+sans vouloir seulement en parler au propri&eacute;taire; celui-ci poussa les
+hauts cris et s'&eacute;leva fortement<span class='pagenum'><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span> contre l'injustice de ce proc&eacute;d&eacute;. Alors
+l'Empereur lui fit savoir que, malgr&eacute; le bail qui existait, son
+intention &eacute;tait d'affermer de nouveau la p&ecirc;che au plus offrant, et qu'il
+voulait avoir vingt mille francs de plus qu'elle ne rapportait par an.
+Le malheureux entrepreneur fut si effray&eacute;, qu'il fit dire &agrave; l'Empereur
+qu'il paierait tout ce qu'il voudrait et qu'il ne serait plus question
+de la maison abattue. Napol&eacute;on se laissa pourtant un peu attendrir, lui
+rabattit quelque chose des vingt mille francs, et le G&ecirc;nois &eacute;leva
+jusqu'aux nues la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; imp&eacute;riale.</p>
+
+<p>Buonaparte conclut un trait&eacute; de commerce avec Livourne, et lorsque le
+g&eacute;n&eacute;ral Koller le quitta, il le chargea de d&eacute;p&ecirc;ches pour G&ecirc;nes, afin de
+n&eacute;gocier un semblable trait&eacute;, qui eut lieu effectivement. L'Empereur lui
+fit des adieux affectueux, et le pria de venir bient&ocirc;t le revoir.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span></p>
+<p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p>
+
+<p>Pendant mon voyage de Toulon &agrave; Paris, je me convainquis &agrave; quel point
+tout le pays &eacute;tait irrit&eacute; contre Buonaparte. Si nous avions &eacute;t&eacute; oblig&eacute;s
+d'y passer, je doute fort que nous eussions pu le sauver de la rage du
+peuple. On m'assura que cette mani&egrave;re de voir &eacute;tait la m&ecirc;me dans tout le
+Languedoc, la Guyenne, la Gascogne, et particuli&egrave;rement &agrave; Toulouse, &agrave;
+N&icirc;mes et &agrave; Montpellier.</p>
+
+<p>Je fus re&ccedil;u &agrave; Toulon par le mar&eacute;chal Mass&eacute;na, avec la plus grande
+politesse. Il me dit combien il &eacute;tait charm&eacute; du renversement de
+Buonaparte, et il me fit m&ecirc;me conna&icirc;tre le sujet de la haine qu'il lui
+avait vou&eacute;e: et pour nous prouver la mani&egrave;re indigne dont l'ex-Empereur
+avait agi envers lui, il nous raconta qu'un jour de chasse, Napol&eacute;on,
+soit qu'il l'e&ucirc;t fait expr&egrave;s ou non, le blessa d'un coup de fusil &agrave;
+l'oeil et le lui creva. Il ne fit pas m&ecirc;me semblant de l'apercevoir, et,
+apr&egrave;s la chasse, il vint voir le mar&eacute;chal et lui dit tout bas: <i>C'est le
+prince Guillaume de Prusse qui vous a crev&eacute; l'oeil</i>, et chercha &agrave; lui
+persuader que le prince l'avait<span class='pagenum'><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> fait &agrave; dessein. Puis il s'informa avec
+une apparente sensibilit&eacute;, s'il avait &eacute;prouv&eacute; une forte douleur. Mass&eacute;na
+nous d&eacute;clara qu'il avait r&eacute;pondu que ce malheureux coup n'avait pas &eacute;t&eacute;
+dirig&eacute; par le prince Guillaume.</p>
+
+<p>Lorsque je visitai la flotte de Toulon, je trouvai une nouvelle preuve
+de la cruaut&eacute; avec laquelle Napol&eacute;on traitait les Prussiens. Sur le
+vaisseau Amiral, deux matelots, mis&eacute;rablement v&ecirc;tus, s'approch&egrave;rent de
+moi et me parl&egrave;rent en allemand. Ils me suppli&egrave;rent, au nom de Dieu, de
+les tirer d'esclavage, eux et trois cents de leurs compatriotes qui
+&eacute;taient d&eacute;tenus dans le bagne. La plupart &eacute;tait du corps de Schill, et
+les autres avaient &eacute;t&eacute; faits prisonniers &agrave; Dantzick dans l'ann&eacute;e 1807.
+On les avait, malgr&eacute; le trait&eacute; de paix, conduits d'Anvers &agrave; Toulon,
+attach&eacute;s &agrave; la cha&icirc;ne comme de vils gal&eacute;riens. Sur ma demande, les deux
+matelots qui s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s d'abord &agrave; moi furent mis aussit&ocirc;t en
+libert&eacute;; et, lorsque je fus arriv&eacute; &agrave; Paris, je fus assez heureux pour
+d&eacute;livrer les autres prisonniers prussiens.<span class='pagenum'><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES.</h2>
+
+
+<p>(<i><a name="a" id="a"></a><a href="#a1">a</a></i>) Dans la <i>Gazette de France</i> du 29 avril, Roustan a publi&eacute; la
+lettre suivante:</p>
+
+<p class="i">
+&laquo;<span class="smcap">Monsieur</span>,<br />
+</p>
+
+<p>&raquo;On r&eacute;pand, depuis quelque temps, les bruits les plus d&eacute;savantageux sur
+ma personne; on va jusqu'&agrave; dire que c'est apr&egrave;s avoir re&ccedil;u une somme
+consid&eacute;rable de Buonaparte, mon ma&icirc;tre, que je suis parti de
+Fontainebleau.</p>
+
+<p>&raquo;Je me dois &agrave; moi-m&ecirc;me, de d&eacute;clarer ici la v&eacute;rit&eacute;, et de me disculper
+d'une action qui ne serait pas d'un brave homme, ce dont je suis
+incapable. Depuis seize ans que je servais Napol&eacute;on, ma conduite a
+toujours &eacute;t&eacute; irr&eacute;prochable, et devait seule pr&eacute;venir toute accusation
+injurieuse.</p>
+
+<p>&raquo;La v&eacute;rit&eacute; est qu'apr&egrave;s m'&ecirc;tre comport&eacute; en homme d'honneur &agrave; la journ&eacute;e
+d'Arcis-sur-Aube, et m'&ecirc;tre battu en brave sous les yeux de mon<span class='pagenum'><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> ma&icirc;tre,
+j'ai re&ccedil;u de lui une gratification comme r&eacute;compense de ma conduite; mais
+je d&eacute;clare que, depuis le moment o&ugrave; il a &eacute;t&eacute; question de sa d&eacute;ch&eacute;ance,
+je n'ai re&ccedil;u de lui aucun bienfait, et je d&eacute;fie m&ecirc;me qui que ce soit de
+prouver le contraire de ce que j'avance.</p>
+
+<p>&raquo;Quant &agrave; tout ce que l'on pourrait dire sur ce que je ne l'ai pas suivi
+&agrave; l'&icirc;le d'Elbe, je ne dois aucune explication &agrave; ce sujet. MM. les
+g&eacute;n&eacute;raux comtes Bertrand et Drouot sont d&eacute;positaires des justes motifs
+qui m'ont retenu pr&egrave;s de ma famille.&raquo;</p>
+
+<p class="ii">
+<span class="smcap">Roustan</span>.<br />
+</p>
+
+<p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p>
+
+<p>(<i><a name="b" id="b"></a><a href="#b1">b</a></i>) Voici le discours qu'il adressa, au moment de son d&eacute;part, aux
+troupes de la vieille garde qui &eacute;taient rest&eacute;es pr&egrave;s de lui:</p>
+
+<p>&laquo;Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde, je vous fais
+mes adieux.</p>
+
+<p>&raquo;Depuis vingt ans que je vous commande, je suis content de vous, et je
+vous ai toujours trouv&eacute;s sur le chemin de la gloire.</p>
+
+<p>&raquo;Les puissances alli&eacute;es ont arm&eacute; toute<span class='pagenum'><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> l'Europe contre moi; une partie
+de l'arm&eacute;e a trahi ses devoirs, et la France a c&eacute;d&eacute; &agrave; des int&eacute;r&ecirc;ts
+particuliers.</p>
+
+<p>&raquo;Avec vous et les braves qui me sont rest&eacute;s fid&egrave;les, j'aurais pu
+entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+malheureuse: ce qui &eacute;tait contraire au but que je m'&eacute;tais propos&eacute;. Je
+devais donc sacrifier mon int&eacute;r&ecirc;t personnel &agrave; son bonheur: ce que j'ai
+fait.</p>
+
+<p>&raquo;Soyez fid&egrave;les au nouveau souverain que la France s'est choisi;
+n'abandonnez point cette ch&egrave;re patrie, trop long-temps malheureuse. Ne
+plaignez point mon sort; je serai toujours heureux quand je saurai que
+vous l'&ecirc;tes. J'aurais pu mourir: rien ne m'&eacute;tait plus facile; mais non,
+je suivrai toujours le chemin de l'honneur; j'&eacute;crirai ce que nous avons
+fait.</p>
+
+<p>&raquo;Je ne puis vous embrasser tous, mais je vais embrasser votre chef.
+Venez, g&eacute;n&eacute;ral (il embrasse le g&eacute;n&eacute;ral Petit); qu'on m'apporte l'aigle,
+et en l'embrassant il dit: Cher aigle, que ces baisers retentissent dans
+le coeur de tous les braves!<span class='pagenum'><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span></p>
+
+<p>&raquo;Adieu, mes enfans! adieu mes braves! entourez-moi encore une fois.&raquo;</p>
+
+<p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p>
+
+<p class="center"><i>Proclamation de S. Exc. le mar&eacute;chal Augereau
+&agrave; son arm&eacute;e.</i>
+</p>
+
+<p class="i">
+Soldats!
+</p>
+
+
+<p>(<i><a name="c" id="c"></a><a href="#c1">c</a></i>) Le s&eacute;nat, interpr&egrave;te de la volont&eacute; nationale, lass&eacute; du joug
+tyrannique de Napol&eacute;on Buonaparte, a prononc&eacute;, le 2 avril, sa d&eacute;ch&eacute;ance
+et celle de sa famille.</p>
+
+<p>Une nouvelle constitution monarchique, forte et lib&eacute;rale, et un
+descendant de nos anciens Rois, remplacent Buonaparte et son despotisme.</p>
+
+<p>Vos grades, vos honneurs et vos distinctions vous sont assur&eacute;s.</p>
+
+<p>Le corps-l&eacute;gislatif, les grands dignitaires, les mar&eacute;chaux, les g&eacute;n&eacute;raux
+et tous les corps de la grande arm&eacute;e, ont adh&eacute;r&eacute; aux d&eacute;crets du s&eacute;nat,
+et Buonaparte lui-m&ecirc;me a, par un acte dat&eacute; de Fontainebleau, le 11
+avril, abdiqu&eacute; pour lui et ses h&eacute;ritiers, les tr&ocirc;nes de France et
+d'Italie.<span class='pagenum'><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span></p>
+
+<p>Soldats, vous &ecirc;tes d&eacute;li&eacute;s de vos sermens; vous l'&ecirc;tes par la nation en
+qui r&eacute;side la souverainet&eacute;; vous l'&ecirc;tes encore, s'il &eacute;tait n&eacute;cessaire,
+par l'abdication m&ecirc;me <i>d'un homme qui, apr&egrave;s avoir immol&eacute; des millions
+de victimes &agrave; sa cruelle ambition, n'a pas su mourir en soldat</i>.</p>
+
+<p>La nation appelle Louis XVIII sur le tr&ocirc;ne: n&eacute; Fran&ccedil;ais, il sera fier de
+votre gloire, et s'entourera avec orgueil de vos chefs; fils d'Henri IV,
+il en aura le coeur: il aimera le soldat et le peuple.</p>
+
+<p>Jurons donc fid&eacute;lit&eacute; &agrave; Louis XVIII et &agrave; la constitution qui nous le
+pr&eacute;sente; arborons la couleur vraiment fran&ccedil;aise, qui fait dispara&icirc;tre
+tout embl&ecirc;me d'une r&eacute;volution qui est fix&eacute;e, et bient&ocirc;t vous trouverez
+dans la reconnaissance et dans l'admiration de votre Roi et de votre
+patrie, une juste r&eacute;compense de vos nobles travaux.</p>
+
+<p>Au quartier-g&eacute;n&eacute;ral de Valence, le 16 avril 1814.</p>
+
+<p class="ii">
+Le mar&eacute;chal <span class="smcap">Augereau</span>.<br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span></p>
+
+<p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p>
+
+<p>(<i><a name="d" id="d"></a><a href="#d1">d</a></i>) <i>&Agrave; Orgon</i>. Dans l'itin&eacute;raire de Buonaparte, qui a &eacute;t&eacute; publi&eacute; en
+1814, on cite une lettre particuli&egrave;re o&ugrave; il est dit: &laquo;On br&ucirc;le en sa
+pr&eacute;sence son effigie, on lui en pr&eacute;sente d'autres qui ont le sein
+d&eacute;chir&eacute; et qui sont teintes de sang.&raquo; D'apr&egrave;s les observations faites &agrave;
+nous-m&ecirc;mes par le comte Waldbourg-Truchsess, nous pouvons assurer que ce
+fait est controuv&eacute;, ainsi qu'un tr&egrave;s-grand nombre d'autres qu'il serait
+trop long de rapporter.</p>
+
+<p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p>
+
+<p>(<i><a name="e" id="e"></a><a href="#e1">e</a></i>) Le nouveau pavillon de l'&icirc;le, adopt&eacute; par Napol&eacute;on, fut arbor&eacute;, ce
+qui fut constat&eacute; par le proc&egrave;s-verbal suivant:</p>
+
+<p>&laquo;Cejourd'hui 4 mai 1814, S. M. l'empereur Napol&eacute;on, ayant pris
+possession de l'&icirc;le d'Elbe, le g&eacute;n&eacute;ral Drouot, gouverneur de l'&icirc;le au
+nom de l'Empereur, a fait arborer, sur les forts, le pavillon de l'&icirc;le,
+fond blanc, travers&eacute; diagonalement d'une bande rouge sem&eacute;e de trois
+abeilles fond d'or. Ce pavillon a &eacute;t&eacute; salu&eacute; par les batteries des forts
+de la c&ocirc;te, de la fr&eacute;gate anglaise l'<i>Undounted</i>, et des b&acirc;timens de
+guerre<span class='pagenum'><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> fran&ccedil;ais, qui se trouvaient dans le port. En foi de quoi, nous,
+commissaires des puissances alli&eacute;es, avons sign&eacute; le proc&egrave;s-verbal avec
+le g&eacute;n&eacute;ral Drouot, gouverneur de l'&icirc;le, et le g&eacute;n&eacute;ral Dalesme,
+commandant sup&eacute;rieur de l'&icirc;le.</p>
+
+<p class="center">
+&raquo;Fait &agrave; Porto-Ferrajo, le 4 mai 1814.&raquo;<br />
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>Dans le m&ecirc;me temps, le g&eacute;n&eacute;ral Dalesme fit afficher la proclamation
+suivante:</p>
+
+<p class="i">
+&laquo;Habitans de l'&icirc;le d'Elbe,<br />
+</p>
+
+<p>&raquo;Les vicissitudes humaines ont conduit au milieu de vous l'empereur
+Napol&eacute;on, et son choix vous le donne pour souverain. Avant d'entrer dans
+vos murs, votre auguste et nouveau monarque m'a adress&eacute; les paroles
+suivantes que je m'empresse de vous faire conna&icirc;tre, parce qu'elles sont
+le gage de votre bonheur &agrave; venir:</p>
+
+<p><i>G&eacute;n&eacute;ral! j'ai sacrifi&eacute; mes droits aux int&eacute;r&ecirc;ts de la patrie, et je me
+suis r&eacute;serv&eacute; la souverainet&eacute; et propri&eacute;t&eacute; de l'&icirc;le d'Elbe, ce qui a &eacute;t&eacute;
+consenti par toutes les puissances.<span class='pagenum'><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span> Veuillez faire conna&icirc;tre ce nouvel
+&eacute;tat de choses aux habitans, et le choix que j'ai fait de leur &icirc;le pour
+mon s&eacute;jour, en consid&eacute;ration de la douceur de leurs moeurs et de leur
+climat. Dites-leur qu'ils seront l'objet constant de mes plus vifs
+int&eacute;r&ecirc;ts!</i></p>
+
+<p>&raquo;Elbois! ces paroles n'ont pas besoin d'&ecirc;tre comment&eacute;es; elles fixent
+votre destin&eacute;e. L'empereur vous a bien jug&eacute;s. Je vous dois cette
+justice, et je vous la rends.</p>
+
+<p>&raquo;Habitans de l'&icirc;le d'Elbe! je m'&eacute;loignerai bient&ocirc;t de vous. Cet
+&eacute;loignement me sera p&eacute;nible, parce que je vous aime sinc&egrave;rement; mais
+l'id&eacute;e de votre bonheur adoucit l'amertume de mon d&eacute;part; et en quelque
+lieu que je puisse &ecirc;tre, je me rapprocherai toujours de cette &icirc;le par le
+souvenir des vertus de ses habitans, et par les voeux que je formerai
+pour eux.</p>
+
+<p>
+&raquo;Porto-Ferrajo, 4 mai 1814.<br />
+</p>
+
+<p class="i">
+&raquo;<i>Le g&eacute;n&eacute;ral de brigade</i> <span class="smcap">Dalesme</span>.&raquo;<br />
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>Deux jours apr&egrave;s la date de cette pi&egrave;ce parut le mandement que donna le
+vicaire-g&eacute;n&eacute;ral de<span class='pagenum'><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span> l'&icirc;le d'Elbe, Joseph-Philippe Arrighi, parent de
+Buonaparte.</p>
+
+<p>&nbsp;</p><p>&nbsp;</p>
+
+
+<h3>MANDEMENT.</h3>
+
+<p>&laquo;Joseph-Philippe <span class="smcap">Arrighi</span>, chanoine honoraire de la cath&eacute;drale de Pise et
+de l'&eacute;glise m&eacute;tropolitaine de Florence, etc. (Sous l'&eacute;v&ecirc;que d'Ajaccio,
+vicaire-g&eacute;n&eacute;ral de l'&icirc;le d'Elbe et de la principaut&eacute; de Piombino).</p>
+
+<p>&raquo;&Agrave; nos bien-aim&eacute;s dans le Seigneur, nos fr&egrave;res composant le clerg&eacute;, et &agrave;
+tous les fid&egrave;les de l'&icirc;le, salut et b&eacute;n&eacute;diction.</p>
+
+<p>&raquo;La divine providence qui, dans sa bienveillance, dispose
+irr&eacute;sistiblement de toutes choses, et assigne aux nations leurs
+destin&eacute;es, a voulu qu'au milieu des changemens politiques de l'Europe,
+nous fussions &agrave; l'avenir les sujets de <i>Napol&eacute;on-le-Grand</i>.</p>
+
+<p>&raquo;L'&icirc;le d'Elbe, d&eacute;j&agrave; c&eacute;l&egrave;bre par ses productions naturelles, va devenir
+d&eacute;sormais illustre dans l'histoire des nations, par l'hommage qu'elle
+rend &agrave; son nouveau prince dont la gloire<span class='pagenum'><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> est immortelle. L'&icirc;le d'Elbe
+prend en effet un rang parmi les nations, et son &eacute;troit territoire est
+ennobli par le nom de son souverain.</p>
+
+<p>&raquo;&Eacute;lev&eacute;e &agrave; un honneur aussi sublime, elle re&ccedil;oit, dans son sein, l'<i>oint
+du Seigneur</i>, et les autres personnes distingu&eacute;es qui l'accompagnent.</p>
+
+<p>&raquo;Lorsque S. M. I. et R. fit choix de cette &icirc;le pour sa retraite, elle
+annon&ccedil;a &agrave; l'univers quelle &eacute;tait pour elle sa pr&eacute;dilection.</p>
+
+<p>&raquo;Quelles richesses vont inonder notre pays! quelles multitudes
+accourront de tous cot&eacute;s pour contempler <i>un h&eacute;ros</i>!</p>
+
+<p>&raquo;Le premier jour qu'il mit le pied sur ce rivage, il proclama notre
+destin&eacute;e et notre bonheur: <i>Je serai un bon p&egrave;re</i>, dit-il, <i>soyez mes
+enfans ch&eacute;ris!</i></p>
+
+<p>&raquo;Chers catholiques, quelles paroles de tendresse! quelles expressions de
+bienveillance! quel gage de notre <i>f&eacute;licit&eacute; future</i>! que ces paroles
+charment donc d&eacute;licieusement vos pens&eacute;es, et qu'imprim&eacute;es fortement dans
+vos &acirc;mes, elles y soient une source in&eacute;puisable de <i>consolations</i>!<span class='pagenum'><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p>
+
+<p>&raquo;Que les p&egrave;res les r&eacute;p&egrave;tent &agrave; leurs enfans; que le souvenir de ces
+paroles, qui assurent la gloire et la prosp&eacute;rit&eacute; de l'&icirc;le d'Elbe, se
+perp&eacute;tue de g&eacute;n&eacute;ration en g&eacute;n&eacute;ration.</p>
+
+<p>&raquo;Heureux habitans de Porto-Ferrajo, c'est dans ces murs qu'habitera la
+<i>personne sacr&eacute;e</i> de S. M. I. et R. Renomm&eacute;s de tout temps par la
+douceur de votre caract&egrave;re et par votre affection pour vos princes,
+Napol&eacute;on-le-Grand r&eacute;side parmi vous; n'oubliez jamais l'id&eacute;e favorable
+qu'il s'est form&eacute;e de ses fid&egrave;les sujets.</p>
+
+<p>&raquo;Et vous tous, fid&egrave;les en J&eacute;sus-Christ, conformez-vous &agrave; la destin&eacute;e:
+<i>non sint schismata inter vos, pacem habete, et Deus pacis et
+directionis erit vobiscum!</i></p>
+
+<p>&raquo;Que la fid&eacute;lit&eacute;, la gratitude, la soumission, r&egrave;gnent dans vos coeurs!
+Unissez-vous tous dans des sentimens respectueux d'amour pour votre
+prince, qui est plut&ocirc;t votre bon p&egrave;re que votre souverain. C&eacute;l&eacute;brez avec
+une joie sainte la bont&eacute; du Seigneur, qui de toute &eacute;ternit&eacute; vous a
+r&eacute;serv&eacute;s &agrave; cet heureux &eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>&raquo;En cons&eacute;quence, nous ordonnons que<span class='pagenum'><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> dimanche prochain, dans toutes les
+&eacute;glises, il soit chant&eacute; un <i>Te Deum</i> solennel, en action de gr&acirc;ces au
+Tout-puissant, pour la faveur qu'il nous a accord&eacute;e dans l'abondance de
+sa mis&eacute;ricorde.</p>
+
+<p>
+&raquo;Donn&eacute; au palais &eacute;piscopal de l'&icirc;le d'Elbe, le 6 mai 1814.&raquo; </p>
+
+<p class="ii">
+Le vicaire-g&eacute;n&eacute;ral <span class="smcap">Arrighi</span>;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br />
+<span class="smcap">Francesco Angioletti</span>, <i>secr&eacute;taire</i>.<br />
+</p>
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Il nous &eacute;tait particuli&egrave;rement recommand&eacute; de lui donner le
+titre d'Empereur, et de lui rendre tous les honneurs dus &agrave; son rang.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Il t&eacute;moigna aussi son m&eacute;contentement au g&eacute;n&eacute;ral Koller,
+d'&ecirc;tre accompagn&eacute; par un commissaire prussien; et comme le g&eacute;n&eacute;ral lui
+rappela que lui-m&ecirc;me avait demand&eacute; des commissaires &agrave; toutes les
+puissances alli&eacute;es, l'Empereur lui r&eacute;pliqua vivement: <i>Pourquoi ne m'en
+a-t-on pas envoy&eacute; aussi un de Baden, et un de Darmstadt?</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Caulaincourt lui avait remis une somme de cinq cent mille
+francs qu'il avait touch&eacute;e &agrave; Blois sur la liste civile.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Les g&eacute;n&eacute;raux de division comte Dejean, fils de
+l'ex-ministre de l'administration de la guerre, et Montesquiou, fils du
+grand-chambellan furent envoy&eacute;s &agrave; Paris par Napol&eacute;on, un jour avant son
+d&eacute;part. Le comte Dejean pouvait si peu cacher son chagrin sur l'&eacute;tat
+actuel des choses, qu'&agrave; table il se frappa plusieurs fois le front, en
+disant: <i>Ah mon Dieu, est-il possible!</i> Et quand on lui adressait la
+parole, il paraissait sortir de la plus profonde r&ecirc;verie; mais il
+r&eacute;pondait toujours avec une grande politesse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Voyez les notes &agrave; la fin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Toutes les paroles de Napol&eacute;on sont en fran&ccedil;ais dans
+l'original.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Cette anecdote n'est pas dans l'original, et a &eacute;t&eacute;
+communiqu&eacute;e au traducteur par le comte de Truchsess, ainsi que plusieurs
+autres faits.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Comme il n'est arriv&eacute; aucun mal &agrave; l'aide-de-camp qui jouait
+le r&ocirc;le de Buonaparte, il est suffisamment prouv&eacute; que Napol&eacute;on n'avait
+plus rien &agrave; craindre et que son d&eacute;guisement n'&eacute;tait nullement
+n&eacute;cessaire; il ne servit r&eacute;ellement qu'&agrave; le rendre ridicule et
+m&eacute;prisable.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Il para&icirc;t certain qu'il avait quelques plans qu'il voulait
+ex&eacute;cuter &agrave; l'aide du vice-roi d'Italie. Ce qui le prouve, c'est une
+lettre qui a &eacute;t&eacute; trouv&eacute;e et dont voici un passage: &laquo;Je vous &eacute;crirai
+d'Elbe, je vous ferai part de mes projets futurs; jusque l&agrave;, je vous
+prie, tenez-vous bien tranquille.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Elle a exprim&eacute; combien elle avait eu de plaisir &agrave;
+rencontrer ici son fr&egrave;re, parce qu'elle l'avait emp&ecirc;ch&eacute; d'ex&eacute;cuter un
+projet dont il &eacute;tait imbu, et qui sans doute l'aurait pr&eacute;cipit&eacute; dans
+l'ab&icirc;me. Ce projet &eacute;tait peut-&ecirc;tre relatif &agrave; la lettre dont nous avons
+parl&eacute; plus haut.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Ce brick n'&eacute;tait nullement en mauvais &eacute;tat: j'appris &agrave; mon
+passage &agrave; Toulon, qu'il ne s'&eacute;tait point trouv&eacute;, dans le port, de
+corvette lorsque l'ordre du gouvernement arriva, et que celle qui lui
+&eacute;tait destin&eacute;e l'attendait &agrave; Saint-Tropez.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Ces coups de canon ne furent pas tir&eacute;s pour lui, mais
+douze en l'honneur du feld-mar&eacute;chal-lieutenant baron Koller, et douze
+pour le g&eacute;n&eacute;ral comte Schuwaloff. On laissa Buonaparte dans son erreur,
+afin qu'il ne f&icirc;t pas de nouvelles difficult&eacute;s pour s'embarquer s'il
+connaissait l'intention du capitaine Asher de le recevoir comme simple
+particulier et non comme empereur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Toutes les paroles de l'Empereur sont en fran&ccedil;ais dans l'original.</p>
+</div></div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelle relation de l'Itinéraire de
+Napoléon de Fontainebleau à l'île d'Elbe, by Friedrich-Ludwig von Waldburg-Truchsess
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON ***
+
+***** This file should be named 20372-h.htm or 20372-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/0/3/7/20372/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at DP Europe
+(http://dp.rastko.net); produced from images of the
+Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
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+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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