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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:19:17 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon + +Author: Duc de Rovigo + +Release Date: December 14, 2006 [EBook #20108] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + +MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR +NAPOLÉON. + +TOME PREMIER. + + + +PARIS. + +A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22. + +MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25. + +1828. + + + + +PRÉFACE. + + +On m'a accusé d'avoir été le séïde de l'empereur, et de l'être encore. + +Si on entend par là d'avoir compris que les convulsions qui ont agité le +monde, n'étaient autre chose que la lutte des principes de la révolution +contre ceux de l'aristocratie européenne; si on entend par là que je +n'ai pas songé à mettre de borne à l'étendue de mes devoirs; oui, je fus +le séïde de Napoléon. + +Si se souvenir des bienfaits au temps des revers, si ne pas abandonner +son chef après sa chute, si se résigner à l'exil pour avoir voulu +partager le sien, si ne pas craindre de braver l'inimitié de ses +ennemis, naguère ses courtisans; si rendre hommage à sa mémoire, +lorsqu'il n'est plus, c'est être séïde; oui, je suis encore le séïde de +Napoléon. + +Ce grand homme m'a honoré de sa confiance; j'étais près de lui sur les +champs de bataille, il m'a appelé près de sa personne dans le conseil, +il m'a donné des preuves éclatantes de bienveillance, j'oserais presque +dire d'affection; pouvais-je, devais-je y répondre autrement que par un +dévouement sans bornes! fallait-il, tout couvert que j'étais de ses +bienfaits et investi de sa confiance, fallait-il m'ériger en censeur au +moment du danger et offrir du blâme au lieu d'aide. Le rôle de censeur +est commode et facile, mais ce n'est pas le plus honorable à jouer. Ce +n'est pas celui que j'ai choisi: qu'on ne s'attende donc pas à trouver +dans ces Mémoires de longues critiques ou de graves dissertations +politiques; je n'ai pas voulu écrire autrement que je n'ai agi. + +On a cherché à calomnier le beau et noble caractère de l'empereur, c'est +tout simple, il n'a plus rien à donner; mais si faire son éloge était +faire sa cour au pouvoir, que de gens rassembleraient complaisamment +leurs souvenirs, et retrouveraient tout à coup la mémoire. + +On a voulu peindre l'empereur comme un homme insatiable de guerres, et +cette idée, qui sera reconnue fausse, passe encore pour vraie dans +beaucoup de bons esprits; j'espère que la lecture de ces Mémoires +contribuera à les éclairer. Napoléon avait essentiellement besoin de la +paix; chef d'une dynastie née au milieu de la guerre, le repos seul +pouvait la consolider. + +Je m'attache à faire connaître l'empereur tel qu'il était et tel que je +l'ai connu; mais je cherche plus encore à faire connaître les motifs des +actes de sa politique. + +J'ai passé rapidement sur les récits de batailles et sur les opérations +militaires, non pas que je les trouvasse dénués d'intérêt, mais parce +que plusieurs habiles généraux ont rempli cette tâche avec un talent +supérieur et digne du génie dont le nom brille dans chacune de leurs +pages. + +Je ne sais si un auteur doit compte au public des motifs qui l'ont +déterminé à écrire; mais quant à moi, je n'ai aucune objection à dire +les miens. + +Prisonnier à Malte, pendant que l'empereur était captif à Sainte-Hélène, +j'ai vu, à mon retour en France, que de généreux amis, et quantité de +fonctionnaires bien intentionnés, avaient trouvé commode de se justifier +à mes dépens. Il faut que la calomnie soit une fort belle chose par +elle-même, car, bien qu'on la méprise, force est d'y répondre. Je n'ai +cru pouvoir mieux faire que de publier mes Mémoires. + +Aussitôt que j'ai fait connaître cette intention, une grande inquiétude +s'est manifestée; beaucoup d'existences se sont crues compromises; +l'alarme s'est répandue, et quelques consciences se sont troublées. Sans +doute, personne mieux que moi ne pourrait faire des mémoires de +scandale, car je n'ai rien oublié de ce que j'ai su; mais qu'on se +rassure. J'aime à penser qu'on conviendra tout au moins de ma +modération, et si je faisais un usage plus étendu des nombreux documens +secrets que je possède, il n'y aurait pas de ma faute. + +Quelques amis ont cherché à me persuader que je ferais mieux de différer +la publication de mes Mémoires, et de laisser ce soin à mes enfans. J'ai +été sensible à la bonne intention qui les dirigeait, et cependant je +publie, parce que je ne partage pas leur opinion. C'est pendant que +j'existe encore que j'ai voulu que ces Mémoires parussent; je suis +encore là , du moins, pour convenir de mes erreurs si j'en ai commis; +mais je suis encore là aussi pour répondre aux attaques calomnieuses; il +m'a semblé d'ailleurs qu'il y avait plus de courage et de loyauté à +choisir, pour parler, le moment où il y a encore tant de témoins qui +peuvent me réfuter. + +J'ai occupé de grands emplois, j'ai reçu de grands honneurs, j'ai joui +d'une immense fortune; on se console de perdre tout cela; mais on ne se +console pas de se voir attaquer dans ce que tout homme de cÅ“ur a de plus +cher. J'aime à penser que la lecture de ces Mémoires prouvera que si +j'ai été honoré de la confiance et comblé des faveurs du plus grand +homme des temps modernes, j'ai su les mériter par mes services et y +répondre par un dévouement honorable. + +Je ne dis plus qu'un mot. Je n'ai pas cherché à faire une Å“uvre +littéraire: le lecteur trouvera donc sans doute beaucoup de négligences +dans mon style; on ne me les reprochera pas, car je raconte, je ne +compose pas; et d'ailleurs, mes compagnons d'armes savent que le talent +d'écrire a toujours été chez moi la disposition la moins développée. +J'aurais pu emprunter le secours d'une plume étrangère et plus exercée, +le public y aurait sans doute gagné, mais son jugement n'aurait pas été +aussi rigoureux que si je me montre à lui tel que je fus et tel que je +suis. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Entrée au service.--Les représentans du peuple aux armées.--Exécution de +M. de Tosia.--Je suis en danger d'être arrêté comme royaliste.--Premiers +faits d'armes.--Intelligences de Pichegru avec le prince de +Condé.--Périlleuse mission à l'armée de Sambre-et-Meuse.--Pichegru, +soupçonné, est remplacé par Moreau.--Je suis nommé chef de bataillon, au +passage du Rhin.--Cessation des hostilités après les préliminaires de +Léoben.--Aide-de-camp du général Desaix; je l'accompagne à Paris. + + +Fils d'un officier qui avait vieilli sous les drapeaux, et qui n'avait +obtenu, pour prix de ses longs services, que le grade de major et la +croix de Saint-Louis, je finissais à peine mes études lorsque la +révolution éclata. J'avais ma fortune à faire. La carrière des armes +pouvait seule m'offrir des chances d'arriver au but: je résolus d'en +courir les hasards. + +Mon frère aîné servait dans l'artillerie; mon père désirait que j'y +entrasse aussi, parce que l'avancement y était fixé de manière à ce +qu'il n'y eût pas de passe-droit à redouter; mais je préférais la +cavalerie; et bien qu'alors on regardât cette arme comme fort +dispendieuse et convenable seulement aux jeunes seigneurs riches, je +persistai à y entrer. Il me sembla qu'une résolution forte, du courage, +et mon épée, devaient suppléer au défaut de fortune. + +Je partis pour rejoindre le régiment de Royal-Normandie, où mon père +avait servi, et qui était alors en marche pour se réunir à la petite +armée que rassemblait M. de Bouillé, pour soumettre la garnison de Nancy +révoltée. J'arrivai au moment décisif; de sorte que, dès mon entrée au +service, ma première nuit se passa au bivouac, et le premier jour je fus +au feu. + +Je faisais partie du corps qui entra par la porte de Stainville, et le +premier mort que je vis fut le brave chevalier des Isles, tué par ses +propres soldats en voulant les empêcher de faire feu sur nous. Quelques +jours après cette expédition, M. de Bouillé renvoya son armée dans ses +garnisons. Ce général avait pour le régiment dans lequel je venais +d'entrer une bienveillance particulière, et le régiment tout entier y +répondait par un dévoûment sans bornes: mais qu'il n'eut plus occasion +de lui prouver. + +À cette époque, la plus grande partie des officiers de grosse cavalerie +professaient des principes opposés à ceux qui se manifestaient déjà de +toutes parts; aussi s'attirèrent-ils l'animadversion des novateurs. Les +provocations et les menaces amenèrent des résistances; les proscriptions +suivirent. Les officiers de Royal-Pologne égorgés à Lyon, ceux de +Royal-Berri guillotinés à Paris, ceux de Royal-Bourgogne destitués en +masse, ceux de Royal-Navarre poursuivis à Besançon et obligés de quitter +la ville, en furent les victimes. Nous dûmes craindre à notre tour; mais +heureusement pour nous la déclaration de guerre vint faire diversion. + +Nous fûmes dirigés sur Strasbourg. C'est alors que je fis la +connaissance de Desaix, et que je fus assez heureux pour me lier +d'amitié avec lui. Il était alors capitaine, et aide-de-camp du prince +Victor de Broglie, chef d'état-major de l'armée qui se rassemblait sur +ce point. Peu après survint le 10 août, qui servit de prétexte à de +nouvelles violences. Le prince de Broglie fut destitué, et Desaix fut +attaché au corps du général Biron. Les officiers de mon régiment furent +presque tous obligés de quitter le service; quelques uns émigrèrent, +presque tous se retirèrent dans leurs terres. Je me trouvai sous les +ordres du général Custine. + +Sur ces entrefaites, l'invasion de la Champagne eut lieu. Verdun et +Longwy avaient été livrés. L'armée rassemblée entre Landau et +Wissembourg marcha par la Lorraine pour rejoindre l'armée qui combattit +à Valmy, et arrêta les Prussiens. En même temps, nous avions pris +Mayence, franchi le Rhin et poussé jusqu'à Francfort. Ces succès firent +éclater une joie qui ne fut pas de longue durée. Les revers suivirent: +battus presque partout, nous fûmes ramenés jusque sous Landau, après +avoir laissé garnison à Mayence. + +C'est par les assertions les plus ridicules et par les soupçons les plus +absurdes qu'on voulut expliquer ces défaites, et nous vîmes arriver des +représentans du peuple aux armées. Envoyés pour découvrir de prétendues +conspirations, ils ne voulaient voir partout que des conspirateurs, et +je dois le dire, ils ne trouvèrent que trop de misérables que l'espoir +des récompenses fit descendre au rôle de délateurs. On a dit que, dans +un temps de désordre et d'anarchie, l'honneur français s'était réfugié +aux armées. On put dire aussi que, avec ces proconsuls d'espèce +nouvelle, la méfiance vint s'y établir. On s'évitait; chacun craignait +celui qui jusqu'alors avait été son plus dévoué compagnon d'armes; mais +surtout on fuyait un représentant du peuple presque comme on fuit une +bête enragée. Chose étrange! pendant que leurs mesures de terreur +l'inspiraient autour d'eux, leurs décisions, qu'ils rendaient avec toute +l'importance de l'ignorance, les couvraient de ridicule. On riait de +pitié tout en frémissant d'horreur. + +Aux lignes de Weissembourg, on nous fit un jour monter à cheval à huit +heures du matin, pour reconnaître comme général de brigade un certain +chef d'escadron de dragons, nommé Carlin. À onze heures, on nous y fit +monter de nouveau, pour le reconnaître comme général de division! Le +lendemain, il était à l'ordre comme général en chef. La perte des lignes +de Weissembourg eut lieu quelques jours après, avant que le nouveau +général eût le temps de les parcourir! il ramena l'armée à Strasbourg, y +trouva sa destitution, et s'il ne fut pas condamné à Paris, c'est qu'il +y fut protégé par son incapacité, qu'on reconnut. On croyait alors que +le meilleur moyen de se justifier des malheurs publics ou des revers de +la guerre, était de faire tomber sous le glaive de la loi les braves que +le fer de l'ennemi avait épargnés. Sur les champs de bataille, la mort +vole au hasard, mais là , elle mettait du discernement dans le choix des +victimes. Qui pouvait se croire à l'abri de ses coups? MM. de Custine, +de Biron, de Beauharnais, périrent sur l'échafaud. Dumouriez ne sauva sa +tête que par une prompte fuite. + +J'ai vu arrêter M. de Tosia, colonel du régiment Dauphin, cavalerie, sur +la dénonciation d'un maréchal-des-logis de son régiment, qui avait eu +l'audace de s'adresser au représentant du peuple en pleine revue. Tosia +fut traduit à l'instant même à la commission militaire, qui était +toujours en permanence, et fusillé deux heures après la dénonciation. + +Je ne me souviens pas si ce maréchal-des-logis, nommé Padoue, a été +récompensé, mais je me souviens parfaitement qu'il devint l'objet de +l'exécration de toute l'armée. + +À cette même époque, je rencontrai de nouveau le général Desaix; à la +suite de quelques actions d'éclat, il avait été nommé adjudant-général, +et commandait l'avant-garde sur la route de Strasbourg au Fort-Louis. Il +m'apprit que mon colonel, quelques officiers et moi avions été dénoncés +comme fort suspects, et que je devais agir avec prudence. La position +était grave, comme on va le voir, et l'événement prouva que Desaix était +bien instruit. + +À quelques jours de là , j'étais de grand'garde en face du village de +Hofeld, sur la route de Saverne à Haguenau, lorsque mon domestique vint +m'y joindre et m'apprendre que le colonel venait d'être arrêté, qu'on me +cherchait, et que je n'avais pas un instant à perdre pour me sauver. +L'honnête garçon était si persuadé que j'allais prendre la fuite, qu'il +m'apportait mon bagage; mais, quelque pressant que fût le danger, +pouvais-je quitter le poste dont le commandement m'avait été confié? +D'ailleurs, je pouvais prendre des dispositions afin d'être informé à +temps si on était venu me chercher aux avant-postes: je préférai +attendre l'événement. + +On vint relever le poste, et l'officier qui venait me remplacer me tira +d'anxiété en m'apprenant que, satisfaits sans doute d'avoir enlevé le +colonel et un autre officier, les gendarmes étaient partis avec leurs +prisonniers sans reparler de moi. Quoi qu'il en soit, je me tins pour +bien averti, et, au lieu de retourner au régiment, je fus rejoindre +l'adjudant-général Desaix à son avant-garde, sur la route de Strasbourg +à Fort-Louis; mais comme j'aurais pu le compromettre en restant près de +lui, j'obtins du lieutenant-colonel d'être attaché, en qualité +d'officier d'ordonnance, au quartier-général de l'armée. + +Sur ces entrefaites, le général Pichegru vint prendre le commandement en +chef de l'armée. Dès son arrivée il se prononça ouvertement contre les +mesures de terreur que déployaient les représentans du peuple; dès son +arrivée aussi il se disposa à reprendre vivement l'offensive. Le jour +même où l'armée commença son mouvement le général en chef me confia une +mission pour l'armée de la Moselle, à notre gauche. Je me hâtai de la +remplir, et comme je revenais on se battait entre Belheim et Haguenau. +Je ne tardai pas à reconnaître que c'était mon régiment et le IIe de +cavalerie qui étaient aux prises avec le corps émigré que commandait le +duc de Bourbon. C'était une belle occasion que le ciel m'envoyait. Je +courus prendre ma part du danger; je me mis à la tête de mon peloton, et +je fus assez heureux pour me faire remarquer. Après l'action, je fus en +rendre compte au général en chef, et ma bonne fortune voulut qu'il se +trouvât dans ce moment avec le représentant du peuple. Je profitai de la +circonstance pour parler de moi, et Pichegru prenant mon parti assura ma +tranquillité d'un seul mot. + +Quoique fort jeune alors, j'étais déjà connu à l'avant-garde de l'armée. +Dur à la fatigue, sobre par habitude, ayant fait preuve de quelque +témérité, et doué par la nature d'une bonne mémoire, j'étais devenu +l'objet des préférences de mes chefs, quand il s'agissait d'exécuter +quelque entreprise hasardeuse, et je fus bientôt attaché au général +Ferino en qualité d'aide-de-camp. Par malheur, ce général, qui avait été +quelque temps au service d'Autriche, était inexorable pour les moindres +fautes de discipline; l'extrême licence des nouvelles recrues le mettait +en fureur; il n'en pouvait cacher son mécontentement; aussi fut-il +bientôt destitué. + +Je me serais trouvé sans emploi, si Desaix, devenu général de division, +ne m'eût appelé près de sa personne, et je fis avec lui le blocus de +Mayence pendant ce rigoureux hiver qui fut signalé par la conquête de la +Hollande. L'amitié de Desaix pour moi ne se démentait pas; il +m'employait activement à toutes les affaires d'avant-poste, genre de +guerre qu'il aimait, parce qu'il y trouvait l'occasion de former les +jeunes officiers sur lesquels il avait des projets. + +Avant la fin du blocus de Mayence, Pichegru revint de Hollande prendre +le commandement de l'armée du Rhin. Il la trouva dans un état de +délabrement complet. Le Directoire lui enjoignait de passer le Rhin +entre Brissac et Bâle, et il ne trouvait dans les arsenaux aucun des +objets indispensables pour cette opération. Il n'en cacha pas son +mécontentement, et le ton de ses dépêches s'en ressentit. J'ai toujours +cru que ce fut alors que germèrent dans son esprit les sentimens +haineux qui plus tard lui firent commettre une action criminelle. + +La division du général Desaix avait quitté le blocus de Mayence pour +prendre position entre Brissac et Bâle. Son avant-garde était commandée +par Bellavene, et j'étais attaché à l'état-major, dont le +quartier-général était à Ottmarsheim. Le corps de Condé était campé à +Neubourg, sur la rive droite en face. Je commençai à remarquer que le +général Pichegru allait bien souvent à Bâle, quoique son +quartier-général fût à Illkirck près Strasbourg. + +Un jour qu'il retournait de Bâle à son quartier-général, il me fit +appeler, et me donna une lettre à porter à M. Bâcher, notre chargé +d'affaires à Bâle, qui devait me remettre une réponse pour Illkirck; et +comme à cette époque il n'y avait pas un écu dans les caisses de +l'armée, je remarquai que le général avait établi des relais à poste +fixe pour que la communication fût plus facile. Pendant quinze jours je +fus toujours sur cette route, et certes, je ne me doutais guère que je +portais les lettres destinées au prince de Condé. + +Nous nous attendions à passer le Rhin dans ces parages, lorsque tout à +coup nous reçûmes l'ordre de partir pour Manheim, qui venait d'ouvrir +ses portes d'après une influence intérieure toute dévouée à la France. +Le général Pichegru avait chargé le général Desaix de prendre +l'offensive sur la rive droite, et obtenu le rappel du général Ferino. +Ce dernier voulut bien témoigner le désir de m'avoir près de lui. Le +général Desaix m'ayant engagé à ne pas refuser, je suivis son conseil, +et joignis le général Ferino à Manheim. + +L'armée ne tarda pas à s'ébranler; elle s'avançait par les deux rives du +Necker, lorsqu'elle vit déboucher les Autrichiens qui venaient à sa +rencontre. L'action s'engagea; nous succombâmes, et fûmes vivement +ramenés. Les troupes qui occupaient les lignes de Mayence ne +combattirent pas d'une manière plus heureuse. Elles firent une perte +d'artillerie énorme, et furent rejetées dans la direction de +Kaiserlautern. + +Le général Pichegru, dont ce double revers compliquait la position, fut +obligé de repasser le Rhin au plus vite, et vint s'établir sur la petite +rivière de Pfrim pour recueillir les fuyards. La position devenait +difficile; il n'y avait qu'une prompte coopération de l'armée de +Sambre-et-Meuse qui pût garantir la Lorraine et l'Alsace d'une invasion: +il importait donc qu'elle fût prévenue sans perdre de temps. + +La mission était délicate. Sur l'indication du général Desaix, Pichegru +me la confia. J'associai Sorbier, un de mes camarades, à ma périlleuse +entreprise, afin qu'il pût prendre les importantes dépêches, si je +venais à être tué. + +Nous nous mîmes à la tête de cinquante cavaliers choisis, tous gens +audacieux et intrépides, et quittâmes l'armée à la nuit tombante. À +l'aide des précautions que des officiers d'avant-garde ne doivent jamais +négliger, nous traversâmes tout le pays qu'occupaient les troupes +légères autrichiennes, et nous eûmes le bonheur d'atteindre Kaisemark +sur la Nahe, où nous joignîmes la division Marceau, de l'armée de +Sambre-et-Meuse. Nous lui remîmes nos dépêches; et, comme il importait +que le général Pichegru fût fixé au plus vite sur la position +qu'occupait le général Jourdan, nous nous hâtâmes de partir pour le +rejoindre. Nous ne savions trop cependant quelle direction nous devions +prendre; car l'armée devait avoir continué son mouvement. Redoublant de +précautions, ne marchant que la nuit, évitant les villages, nous +arrivâmes enfin à la hauteur d'Allzée. + +Le jour naissait, quelques paysans commençaient à se répandre çà et là +dans la campagne. Nous joignîmes une jeune fille, qui nous apprit que +nous n'étions qu'à quelques pas des Autrichiens. Ils marchaient à nous: +quelques pas encore, et nous étions découverts. Nous lançâmes une +seconde fois nos chevaux à travers champs, et nous atteignîmes bientôt +la route de Gremdstadt à Mayence, à une bonne lieue des avant-postes du +général Desaix. À peine y fûmes-nous, que nous vîmes accourir un +escadron de chevau-légers autrichiens. Il n'y avait pas à reculer; nous +fîmes nos dispositions: elles furent simples. Je dis à Sorbier de se +mettre en tête du détachement et de le faire marcher par quatre, en +prenant le côté gauche du chemin, de manière qu'en faisant demi-tour à +droite, par quatre, nous devions avoir l'ennemi sous le coupant de nos +sabres: nous fûmes bientôt vivement poursuivis. Nous nous mîmes au +galop, afin de rompre l'ennemi, que nous ne pouvions aborder en masse, +et faisant brusquement face en arrière, nous accablions ceux des siens +qui s'abandonnaient trop imprudemment à leur ardeur. Nous fîmes cette +manÅ“uvre deux ou trois fois, et à chaque fois nous prîmes quelques +hommes et quelques chevaux. Néanmoins nous n'étions pas hors de danger, +mais heureusement le feu des carabines fut entendu des avant-postes, +d'où on envoya un détachement à notre secours. + +Cette expédition nous valut les félicitations du corps d'armée: le +général Pichegru y joignit la sienne, et le général Desaix me témoigna +plus de bienveillance que jamais. + +Le jour même, Pichegru, pressé par l'armée autrichienne, se mit en +mouvement pour se porter sur Landau. Il prit position derrière le +Queich; l'avant-garde en avant de Landau, où, en cas de blocus, le +général Ferino eut ordre de se renfermer. Il y était depuis quelques +jours, lorsqu'un parlementaire autrichien vint proposer un armistice, +qui devait être commun aux deux armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse. Ce +fut le premier armistice conclu dans le cours de cette guerre. + +Pichegru profita de ce moment de repos pour se rendre à Paris. Il s'y +plaignit vivement de l'état de dénûment dans lequel on laissait l'armée. +Le Directoire, qui n'aimait pas à rencontrer des difficultés de ce +genre, lui déclara que s'il trouvait le fardeau trop lourd, il pouvait +le déposer. On a dit, depuis, que déjà le Directoire commençait à +soupçonner ses manÅ“uvres: je ne saurais l'assurer; mais ce qu'il y a de +certain, c'est que l'armée, qui n'avait aucune connaissance de la +perfidie de son général, crut qu'il n'avait été sacrifié que pour avoir +trop chaudement pris ses intérêts. + +Moreau, qui avait remplacé Pichegru à l'armée du Nord, vint encore, +cette fois, le remplacer à l'armée du Rhin. L'armistice fut presque +aussitôt dénoncé. L'archiduc Charles avait succédé au feld-maréchal +Clairfait: c'était la première fois que ce prince paraissait à la tête +des armées autrichiennes; il était impatient d'en venir aux mains. +Moreau, de son côté, se proposait de marcher à lui, mais il fallait +franchir le fleuve: il s'appliqua à lui donner le change sur ce +périlleux projet. + +Il concentra ses troupes sous Landau, feignit de vouloir tenter des +entreprises auxquelles il ne songeait pas; et quand tout fut prêt, tout +disposé, il se porta, en deux marches, sous la citadelle de Strasbourg. +Je n'étais que capitaine alors, mais j'étais déjà connu dans l'armée, et +quoique d'un grade subalterne, je fus chargé d'exécuter le passage avec +un bataillon qui fut mis sous mes ordres immédiats. Mes instructions +portaient de me détacher, à minuit, de la rive gauche, de prendre +rapidement terre à la droite, et de fixer le plus que je pourrais +l'attention de l'ennemi, afin de favoriser le grand passage qui devait +se faire à Kehl. Malheureusement la nuit était noire, le fleuve très +rapide; une partie de mes bateaux céda au courant, une autre s'engrava; +je ne pus conduire à bon port que quelques embarcations. Je marchai +néanmoins aux Autrichiens, mais j'étais si faible que je fus obligé de +regagner la rive gauche, et m'estimai heureux d'y être parvenu sans +accident. Je passai alors à la division de droite, que commandait le +général Ferino. Nous quittâmes Kehl presque aussitôt. Nous nous portâmes +sur le Brisgau; nous traversâmes la forêt Noire par le val d'Enfer, +pendant que le reste de l'armée s'avançait par la route de Wirtemberg. +Nous franchîmes toute la Souabe; nous marchions sans coup férir, lorsque +nous rencontrâmes le corps de Condé dans les environs de Memingen. Il +occupait le petit village d'Ober-Kamlach. Nous l'abordâmes. L'attaque +fut vive, meurtrière: l'infanterie noble fut presque entièrement +détruite, et, je dois le dire à la louange de nos troupes, quoique les +animosités politiques fussent alors dans toute leur force, la victoire +fut morne et silencieuse; nos soldats ne pouvaient, en contemplant cet +horrible champ de carnage, retenir les regrets que leurs coups ne +fussent tombés sur des étrangers. + +Nous continuâmes le mouvement; nous marchâmes sur Augsbourg, qu'occupait +encore l'arrière-garde autrichienne. Elle se retira; nous la suivîmes et +arrivâmes sur les bords du Lech. Nous fîmes nos dispositions pour le +franchir. Je fus chargé de reconnaître un gué au-dessus de Friedberg, +où devait passer la division Ferino, et de conduire la colonne à la rive +opposée. Mon opération réussit à souhait. J'eus le bonheur de ne perdre +que quelques maladroits qui se noyèrent pour n'avoir pas su tenir le +gué. + +La bataille s'engagea immédiatement: nous la gagnâmes, et poursuivîmes +les ennemis jusqu'à Munich. Je reçus, à cette occasion, une lettre du +Directoire, qui me félicitait du courage que j'avais montré. + +Pendant que nous poussions sur le Lech, l'armée de Sambre-et-Meuse, qui +avait passé le Rhin à Dusseldorf, s'était portée sur la Bohême; mais +soit animosité, soit défaut d'instructions, Moreau négligea les nombreux +passages qui existent sur le Danube, depuis Donawerth jusqu'à +Ratisbonne. Cette faute nous devint fatale. L'archiduc Charles déroba sa +marche au général qu'il avait en tête, franchit le Danube à Ingolstadt, +à Neubourg, et fit sa jonction avec les troupes autrichiennes qui se +retiraient devant l'armée de Sambre-et-Meuse. Il reprit aussitôt +l'offensive, s'avança sur Jourdan avec toutes ses forces réunies, le +battit, et le poursuivit jusqu'aux bords du Rhin sans qu'il vînt à la +pensée du général Moreau de répéter ce que son adversaire avait fait. Au +lieu de repasser sur la rive gauche du Danube, de chercher à se rallier +à l'armée de Sambre-et-Meuse, et de forcer l'archiduc à lâcher prise, il +se mit en retraite avec sa magnifique armée, qui comptait plus de +quatre-vingt mille combattans. Pendant qu'il rétrogradait à petites +journées, l'archiduc poussait Jourdan à tire-d'ailes, et passait le Mein +à Francfort. Ce fleuve franchi, il remonta rapidement la vallée du Rhin +et intercepta la route de Wurtemberg. Prévenu par cette marche, à +laquelle cependant il aurait dû s'attendre, Moreau fut obligé de se +jeter par le val d'Enfer, et repassa le Rhin, partie à Brisach et partie +à Huningue. Ainsi finit cette campagne, qui paraissait devoir amener des +prodiges, et qui se termina comme l'accouchement de la montagne. + +Pendant que nous faisions cette promenade militaire, le général +Bonaparte poursuivait le cours de ses victoires en Italie. Les armées +autrichiennes qui combattaient sur le Rhin étaient incessamment obligées +d'envoyer au secours de celles qui périssaient sur l'Adige. Elles +s'étaient affaiblies par les détachemens qu'elles avaient fait partir. +La circonstance était favorable pour reprendre l'offensive. Le +Directoire résolut de mettre en mouvement les armées de Sambre-et-Meuse +et du Rhin; mais, soit qu'il fût mécontent de la mésintelligence qui +régnait entre elles, soit toute autre cause, il donna le commandement de +la première au général Hoche, et leur ordonna à l'une et à l'autre de +repasser le Rhin. + +J'étais alors aide-de-camp du général Desaix. Je fus chargé de prendre +le commandement de l'avant-garde du général Vandamme, qui devait passer +la première. Il fallait aborder en plein jour sous le feu des batteries +autrichiennes. L'opération était périlleuse, mais tout fut au mieux; +nous débarquâmes sous la protection de la compagnie d'artillerie légère +que commandait Foy, depuis officier-général et député. Nous fûmes l'un +et l'autre faits chefs de bataillon à cette journée. + +Le général Desaix fut blessé le lendemain. Je continuai de combattre à +la tête des troupes avec lesquelles j'avais franchi le fleuve. L'ennemi +fut obligé de céder. Nous le suivions vivement, lorsque nous vîmes +accourir à nous un officier français; c'était le général Leclerc, qui +arrivait d'Italie par l'Allemagne, et venait nous donner avis des +préliminaires de paix arrêtés à Léoben. Le feu cessa aussitôt, l'armée +prit position, et les généraux des deux partis se réunirent pour arrêter +les lignes de démarcation. + +Je fus encore employé à ces conférences, qui eurent lieu à Heidelberg. +J'y suivis le général Reynier, qui était chargé des intérêts de l'armée +du Rhin. Tout fut bientôt réglé, et je pus rejoindre le général Desaix, +qui se rétablissait à Strasbourg. + +Ce fut pendant sa convalescence qu'il conçut le projet d'aller en Italie +pour voir le général Bonaparte. Jusqu'alors il ne le connaissait que de +renommée, mais il était grand admirateur de sa gloire. D'ailleurs, +blessé de l'infériorité dans laquelle le Directoire tenait ceux qui +portaient les armes, Desaix appelait de ses vÅ“ux secrets un homme de +caractère et de génie qui pût remédier au mal. Le vainqueur d'Arcole +devait être cet homme; lui seul avait acquis assez d'ascendant pour se +déclarer le protecteur de ceux qui s'étaient couverts de gloire aux +armées. + +Il voulut aller conférer avec lui, et je fus passer dans ma famille le +temps qu'il employa à ce voyage. Je le rejoignis à son retour, et la +paix ayant été signée sur ces entrefaites, je ne tardai pas à +l'accompagner à Paris. + + + + +CHAPITRE II. + +Retour du général Bonaparte à Paris.--Réception que lui fait le +Directoire.--Sa nomination à l'Institut.--Faux projet de descente en +Angleterre.--Mission secrète du général Desaix en Italie.--Préparatifs +pour l'expédition d'Égypte.--Bernadotte à Vienne.--Port de +Civitta-Vecchia.--Forçats.--Départ pour l'Égypte. + + +Les fureurs de la révolution s'étaient déjà calmées en France; on +commençait à ne plus s'y effrayer à la seule émission d'idées +raisonnables; mais rien de ce qui avait été jeté hors de son orbite, par +les commotions révolutionnaires, ne pouvait encore être replacé; les +destructions étaient achevées, et bien que le besoin de réédifier se +manifestât déjà , il n'existait point de centre autour duquel on pût +graviter avec quelque sécurité. Il ne se présentait nulle part de main +assez ferme pour rassembler les débris que la tempête avait dispersés. +On était en présence d'un amas de ruines; on mesurait avec effroi +l'étendue, les ravages causés par la tourmente populaire, mais personne +n'entrevoyait de terme à cette misère, personne n'osait envisager +l'avenir. + +Les chefs des différens partis de la guerre civile, que le Directoire +était parvenu à désunir, pour les désarmer, plus étourdis par la gloire +que nos armes avaient acquise et par la paix qui l'avait suivie, que +confians dans la tranquillité qui leur avait été promise, pensaient bien +qu'un gouvernement ombrageux leur ferait tôt ou tard payer chèrement la +célébrité qu'ils avaient obtenue. Les têtes volcaniques paraissaient +calmées, à la vérité, mais on n'osait croire qu'elles fussent rassurées, +et les rivalités s'apercevaient de toutes parts, particulièrement parmi +les hommes que la guerre avait formés. + +Les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, pleines d'officiers de mérite, +ne voyaient qu'avec regret la plus belle part de gloire qu'avait eue +l'armée d'Italie; elles étaient envieuses des préférences du Directoire +exécutif pour tout ce qui appartenait à cette armée, et offraient ainsi +des moyens de trouble à des agitateurs qui se rencontrent facilement +parmi des esprits médiocres, surtout après des événemens comme ceux dont +on était à peine sorti. Les ambitions de toute espèce étaient en +mouvement, et ne pouvaient qu'amener quelque nouveau 18 fructidor, ou +tout autre événement de cette nature. + +Le général Bonaparte venait de quitter l'Italie pour se rendre à +Radstadt en traversant la Suisse; son voyage n'avait été, pour ainsi +dire, qu'une marche triomphale. La population entière se portait sur son +passage; on le saluait comme le héros des idées libérales, comme le +défenseur des intérêts de la révolution. + +D'après le traité de paix, il devait se rassembler, à Radstadt, un +congrès pour y régler les affaires des princes dépossédés, tant en +Allemagne qu'en Italie, et sur la rive gauche du Rhin. Ce travail +exigeant, par sa nature, de fort longs préliminaires d'étiquette et des +renseignemens de détail difficiles à réunir, le général Bonaparte ne +s'occupa, à Radstadt, que de régler sommairement les bases des +opérations qui devaient occuper ce congrès. + +Il revint à Paris, où l'impatience publique l'attendait pour lui voir +décerner, par le gouvernement, les témoignages de reconnaissance et +d'admiration qui remplissaient depuis long-temps le cÅ“ur de chaque +Français. + +L'automne finissait, l'hiver et ses plaisirs avaient ramené la +population dans la capitale: soldats et citoyens se portèrent en foule +au-devant de lui. + +Le Directoire, qui avait mis en délibération s'il ratifierait les +préliminaires de Léoben, se vit contraint, par cette manifestation de +l'opinion nationale, de faire une réception solennelle au pacificateur +qu'il avait été sur le point de désavouer. + +Une estrade magnifique avait été dressée au fond de la cour du palais du +Luxembourg. Le Directoire y prit place sous un dais, et le général +Bonaparte lui fut présenté par M. de Talleyrand, alors ministre des +affaires étrangères. Les acclamations de la multitude contrastèrent avec +les éloges froids du Directoire. + +À cette époque, l'armée de Sambre-et-Meuse était réunie à celle du Rhin, +sous le commandement d'Augereau, qui avait commandé à Paris au 18 +fructidor. + +Moreau venait d'être destitué, après avoir dénoncé Pichegru, qui fut +déporté à Cayenne. + +Après la réception du Directoire au général Bonaparte, commencèrent les +bals et les grands dîners, parmi lesquels il faut remarquer celui que +lui donna la Convention nationale; il eut lieu dans la grande galerie du +Muséum; la table tenait toute la longueur de ce vaste local, et cette +fête n'aurait été qu'une véritable cohue, sans les grenadiers de la +garde du Directoire, qui, en armes, bordaient la haie d'un bout à +l'autre de la galerie, et présentaient un spectacle imposant. + +À quelques jours de là l'Institut décerna une couronne au général +Bonaparte; son aréopage l'élut au nombre de ses membres. Il fut reçu par +M. Chénier, et sa réception eut lieu, un soir, dans la salle du Louvre, +où l'Institut tenait alors ses séances. Cette salle est au +rez-de-chaussée, il y a devant un balcon ou une grande tribune en +menuiserie antique, et soutenue par d'énormes cariatides; c'est là que +fut déposé le corps de Henri IV après que ce prince eut été assassiné. +J'assistais, avec le général Desaix, à la réception du général +Bonaparte: il était en costume, assis entre Monge et Berthollet; c'est, +je crois, la seule fois que je l'aie vu porter l'habit de ce corps +savant. Sa nomination eut l'effet qu'il en avait attendu: elle lui donna +les journaux, les gens de lettres, toute la partie éclairée de la +nation. Chacun lui sut gré d'avoir mêlé aux lauriers de la victoire les +palmes académiques. Quant à lui, simple, retiré, en quelque sorte +étranger au bruit que son nom faisait dans Paris, il évitait de se mêler +d'affaires, paraissait rarement en public, et n'admettait dans son +intimité qu'un petit nombre de généraux, de savans et de diplomates. + +M. de Talleyrand était du nombre; il avait le commerce aimable, le +travail facile, un esprit de ressources que je n'ai vu qu'à lui. Habile +à rompre, à tisser une intrigue, il avait tout le manége, toute +l'habileté qu'exigeait l'époque; il s'empressait auprès du général +Bonaparte; il s'était fait, pour lui, intermédiaire, orateur, maître des +cérémonies. Touché de tant de zèle, le général accepta son dévoûment. +Cette sorte de transaction amena des bals, des soirées, où le ministre +avait pris soin de rassembler les débris de la vieille bonne compagnie. + +C'est dans une de ces réunions que le général Bonaparte vit madame de +Staël pour la première fois. Le héros avait toujours vivement intéressé +cette femme célèbre. Elle s'y attacha, lia conversation avec lui, et +laissa échapper, dans le cours de cet entretien, où elle voulait +s'élever trop haut, une question qui trahit l'ambition qu'elle +nourrissait. «Quelle est la première femme, à vos yeux? lui +demanda-t-elle.--Madame, répondit-il, c'est celle qui fait le plus +d'enfans.» Madame de Staël fut stupéfaite: elle attendait une tout autre +réponse. + +Mais ces félicitations, cet empressement, qui suivaient partout le +général Bonaparte, ne tardèrent pas à faire ombrage aux membres du +Directoire. Faibles dépositaires de l'autorité, ils sentaient l'opinion +se détacher d'eux; la nation comparait leur nullité personnelle à +l'illustration du héros. Ils craignirent que l'enthousiasme public +n'amenât quelque mouvement, quelque entreprise contre leur pouvoir, et +ne songèrent plus qu'à éloigner celui qui en était l'objet. + +Le général Bonaparte jugeant encore mieux des conséquences dont pourrait +être suivie la prolongation de son séjour à Paris, où il n'avait +cependant voulu s'immiscer en rien de ce qui concerne les affaires de +l'intérieur, songea dès-lors à s'éloigner d'un lieu qui offrait encore +la triste perspective de tant de moyens de discordes, d'autant que nous +approchions de l'époque propre à l'exécution du projet qu'il avait conçu +en faisant la paix, et dont il avait rassemblé les premiers matériaux +avant de quitter l'Italie. + +À peine le Directoire avait-il fait la paix, qu'il avait décrété la +formation d'une armée d'Angleterre que le général Bonaparte devait +commander en chef, mais dont il avait lui-même fait donner le +commandement au général Desaix, en attendant qu'il eût fait son voyage +d'Italie à Radstadt. + +Le général Bonaparte envoya le général Desaix visiter les ports et +arsenaux de la marine depuis l'embouchure de la Loire jusqu'au Havre, +pour reconnaître dans quel état ils étaient, et quelles ressources ils +pourraient offrir pour une descente en Angleterre. J'accompagnai le +général Desaix dans ce voyage, et nous revînmes à Paris en même temps +que le général Berthier, que le général Bonaparte avait envoyé faire la +même reconnaissance dans les ports de la Manche. + +Ces deux observateurs furent de l'opinion unanime qu'il ne fallait pas +compter sur les ressources de ces ports pour effectuer une descente en +Angleterre, et que, conséquemment, il fallait lui faire la guerre avec +d'autres moyens. Néanmoins on tint un langage contraire; on laissa se +persuader que l'idée de la descente était la pensée unique du +gouvernement, en sorte que l'opinion s'y arrêta. + +On fit partir de Paris tous les généraux qui avaient de l'emploi dans +l'armée d'Angleterre; on les envoya à leurs postes sur les côtes: on +parvint à faire complétement adopter l'idée que c'était de l'Angleterre +qu'on s'occupait, et que tous les préparatifs de la Méditerranée +n'avaient été faits que pour détourner l'attention de l'ennemi, tandis +que c'était justement le contraire. + +Tout cela fait, le général Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer +l'insuffisance des moyens de la république pour attaquer l'Angleterre +dans son île, et à décider le Directoire à entreprendre de porter une +armée en Égypte, comme le point le plus rapproché et le plus vulnérable +de la puissance commerciale anglaise, et dont les difficultés n'étaient +pas disproportionnées à nos moyens d'attaque. Il lui fit l'énumération +de ceux qu'il avait réunis dans les ports d'Italie avant de la quitter, +et demandait le commandement de la flotte et de l'armée, se chargeant de +pourvoir à tout le reste. + +On démontra au Directoire que l'on ne parviendrait jamais à +tranquilliser la France, tant que cette foule de généraux et d'officiers +entreprenans ne serait pas occupée; qu'il fallait faire tourner l'ardeur +de toutes ces imaginations au profit de la chose publique; que c'était +ainsi qu'après leurs révolutions, l'Espagne, la Hollande, le Portugal et +l'Angleterre avaient été obligés d'entreprendre des expéditions +outre-mer, pour employer des esprits remuans qu'ils ne pouvaient plus +satisfaire; que c'était ainsi que l'Amérique et le cap de +Bonne-Espérance avaient été découverts, et que les puissances +commerciales d'au-delà les mers s'étaient élevées. + +Il n'en fallait sans doute pas tant pour déterminer le Directoire à +saisir l'occasion d'éloigner un chef dont il redoutait la popularité, et +la proposition convint à tous deux. + +Dans ce temps-là , l'ordre de Malte existait encore, et ses bâtimens de +guerre devaient protéger tous les pavillons chrétiens contre les +Barbaresques et les Turcs, qui ne respectaient que celui de la France. + +Les bâtimens de commerce de Suède et de Danemarck qui fréquentaient la +Méditerranée, étaient protégés par des bâtimens de guerre de leur nation +qui y venaient en croisière. + +Ceux d'Amérique y venaient en petit nombre, et l'Angleterre n'avait une +flotte de guerre dans cette mer que depuis que la France en avait armé +une pour venir dans l'Adriatique protéger les opérations de l'armée +d'Italie; mais depuis la paix cette flotte était rentrée à Toulon, où +elle avait emmené l'escadre vénitienne, et la flotte anglaise était +rentrée dans les ports de Sicile. + +Elle avait pour but d'observer Toulon ainsi que l'escadre espagnole de +Cadix, et tenait pour cela une croisière à la pointe sud de la +Sardaigne. Le commerce de Marseille n'était pas encore tout-à -fait +éteint. Cette ville, par suite de la sûreté de son pavillon, était +presque exclusivement en possession de tout le commerce qui se faisait +par les Turcs dans le Levant; elle avait un nombre considérable de +bâtimens connus sous la dénomination de bâtimens de caravane, qui, toute +l'année, allaient dans les ports du Levant se noliser, et qui venaient +hiverner à Marseille, où ils rapportaient leurs profits. Marseille +comptait jusqu'à huit cents de ces bâtimens employés à cette navigation. +Ceux des nations du Nord hivernaient dans les ports d'Italie, où ils +cherchaient des nolis pour le printemps. + +Avant de quitter l'Italie, et sous le prétexte d'une expédition contre +l'Angleterre, le général Bonaparte avait fait mettre l'embargo sur tous +les bâtimens de commerce qui se trouvaient dans les ports de la +Méditerranée occupés par les troupes françaises. Il les fit fréter et +bien payer, en sorte que ceux qui étaient dans les ports de Naples et de +l'est de l'Adriatique, s'empressèrent de venir chercher des nolis dans +les ports que nous occupions. + +Les États romains venaient d'être occupés par les troupes françaises; le +Directoire, qui cherchait à établir la république partout, n'avait pas +manqué de prétextes pour susciter une querelle au pape, qui vit la +métropole chrétienne envahie, et lui-même transporté à Valence en +Dauphiné. + +Depuis son retour à Paris, le général Bonaparte avait fait donner les +ordres nécessaires pour que (toujours sous le prétexte de la descente en +Angleterre) l'escadre de Toulon, forte de quinze vaisseaux, dont un à +trois ponts, fût mise sur-le-champ en état de prendre la mer avec des +troupes à bord. + +Il fit également donner des ordres pour que l'on équipât et frétât tous +les vaisseaux de commerce que l'on pourrait réunir dans Marseille et +dans Toulon. + +Il venait d'envoyer le général Reynier, que le général Desaix lui avait +recommandé[1], pour organiser les bâtimens réunis à Gênes, d'après +l'embargo dont je viens de parler, et en même temps pour commander les +troupes qui venaient s'y embarquer. + +Il y avait également un grand nombre de bâtimens semblables retenus dans +les ports depuis Venise jusqu'à Livourne. Il fit partir de Paris, fort +incognito, le général Desaix, qui eut l'air d'aller faire à Rome un +voyage d'amateur, parce qu'il aimait beaucoup les arts. Étant son +premier aide-de-camp je partis avec lui dans sa propre voiture, ainsi +que l'adjudant-général Donzelot[2], qui était son chef d'état-major; et +je suis arrivé jusqu'à Rome sans qu'il soit échappé au général Desaix un +mot qui m'ait donné à juger de l'objet de notre voyage. Il traversa la +France comme un trait, et commença ses investigations scientifiques, en +conservant toujours son incognito, dès qu'il fut au-delà des Alpes. + +Il s'arrêta à Turin, Parme, Plaisance, Bologne et Florence, visitant +tout ce que ces villes offrent de remarquable, et arriva à Rome. + +Il n'avait l'air d'y être venu que comme curieux; il était en course +continuelle dans tous les célèbres environs de cette cité fameuse, +pendant que Donzelot exécutait les ordres qu'il lui avait donnés pour la +réunion, dans le port de Civitta-Vecchia, de tous les bâtimens qui +avaient été rassemblés dans tous les autres, depuis Livourne jusqu'à +Venise. + +Nous restâmes six semaines à Rome, menant une vie aussi active qu'en +pleine campagne; enfin tous les moyens matériels ayant été préparés, il +en fut rendu compte au général Bonaparte, qui était toujours à Paris, +d'où il envoya ses derniers ordres, en désignant les troupes qui +devaient composer chaque convoi. Il n'y eut aucune disposition +particulière à leur faire prendre; tout ce dont elles auraient pu avoir +besoin, tant pour la traversée que pour la guerre, avait été mis à bord +des vaisseaux avant qu'elles dussent y monter. + +À Civitta-Vecchia, nous embarquions neuf bataillons d'infanterie, pris +dans les troupes qui occupaient les États romains; + +Un régiment de dragons, mais seulement avec les chevaux d'un escadron; + +Un régiment de hussards; + +Une compagnie d'artillerie légère, avec ses pièces et tous ses chevaux; + +Deux régimens d'artillerie à pied avec leurs pièces et leurs chevaux; + +Un parc; + +Et enfin un état-major, une ambulance et une administration complète[3]. + +Le célèbre Monge, qui se trouvait à Rome, avait reçu du général +Bonaparte l'ordre de se procurer à tout prix des caractères arabes +d'imprimerie, des protes, des interprètes, et de s'embarquer avec eux +sur notre convoi. + +Il trouva les interprètes dans l'école de médecine de Rome, où l'on +envoie des jeunes gens des Échelles du Levant pour étudier la médecine; +il parvint à exécuter en tout point les ordres du général Bonaparte, +pendant que lui-même composait à Paris cette troupe de savans dans tous +les genres, et dont les travaux ont immortalisé cette célèbre +expédition. + +C'étaient le général Caffarelli-Dufalga[4] et M. Berthollet qui les lui +avaient désignés. + +Tout ce qui fut embarqué d'accessoire pour cette grande opération ne +peut se comprendre: il n'y manquait rien de ce que la prévoyance la plus +minutieuse et la plus étendue avait pu imaginer. + +Il y avait des savans de toutes les classes, et des artisans de toutes +les professions; en un mot, de quoi créer, perfectionner, civiliser, et +même polir tout à la fois les populations au milieu desquelles on allait +s'établir, quelque barbares qu'elles eussent pu être. + +Ce fut à la fin de mars 1797 que furent achevés tous ces préparatifs. Le +général Bonaparte avait fait partir de Paris tout ce qui devait +s'embarquer avec lui à Toulon et à Marseille; les troupes qui devaient +de même s'y embarquer y furent envoyées de l'armée, qui depuis la paix +était rentrée en France. + +Le général Kléber, que le général Desaix avait aussi fait connaître au +général Bonaparte, fut chargé du commandement de celles qui +s'embarquèrent à Toulon. + +Il venait d'arriver de ce port dans celui de Civitta-Vecchia une frégate +que le général Bonaparte envoyait au général Desaix, pour escorter son +convoi. Ce ne fut qu'après l'arrivée de cette frégate que lui-même +partit de Rome pour Civitta-Vecchia, où il fit diriger les troupes qui +devaient s'y embarquer. + +Au commencement d'avril, tout le matériel était déjà à bord des +vaisseaux, lorsqu'il survint un incident qui faillit faire ajourner +toute l'entreprise. + +Après la paix de Campo-Formio, le Directoire avait envoyé le général +Bernadotte à Vienne en qualité d'ambassadeur; à cette époque, il +professait chaudement les idées républicaines, qui, dans ce temps-là , +étaient une route assurée de fortune pour toutes les ambitions. + +Il avait arboré sur son hôtel, à Vienne, un drapeau tricolore, qui, à +tort ou à raison, fut regardé par le peuple de cette ville comme une +provocation. Y eut-il de l'excitation? je ne l'ai pas su; mais après +quelques jours de fermentation, il éclata une émeute; la populace +s'étant portée à l'hôtel de l'ambassadeur, en fit retirer le drapeau, et +se livra à des désordres, au point que le commandant de la garnison fut +obligé de faire marcher les troupes pour protéger l'ambassadeur et sa +légation, qui avait été composée à Paris dans le but de ce que voulait +faire le Directoire à Vienne, à l'ombre même du traité de paix qui +venait à peine d'être signé. + +Le ton des premières dépêches par lesquelles le général Bernadotte +rendait compte de cet événement était si alarmant, que le général +Bonaparte, auquel le Directoire les avait communiquées, envoya +contre-ordre dans tous les ports, afin que non seulement on n'embarquât +point, mais que de plus l'on fît débarquer tout ce qui pouvait être déjà +à bord, et que l'on se tînt prêt à marcher. + +Huit jours après, le ton de la correspondance de Vienne étant devenu +moins hostile, l'on reçut de nouveaux ordres pour continuer +l'embarquement, qui n'avait éprouvé que cette perte de huit jours, qui +étaient autant de pris sur ceux que la fortune semblait nous avoir +accordés. + +Pendant ce court intervalle, le général Desaix, qui était avide de +connaissances, alla visiter les mines d'alun de Rome, qui sont situées à +quelques heures de chemin de Civitta-Vecchia; elles sont très +abondantes, et l'alun que l'on en extrait passait dans ce temps-là pour +le plus estimé. Monge était avec nous, et nous expliquait tout ce qui +était nouveau pour nous. + +Nous allâmes aussi voir l'embouchure du Tibre, ainsi que tous les +environs de Civitta-Vecchia: ce port a été construit par Trajan; il est +devenu peu spacieux en raison de la grandeur des vaisseaux +d'aujourd'hui, comparativement à ceux pour lesquels il a été construit. + +À peine la frégate que l'on nous avait envoyée de Toulon put-elle y +entrer, et une fois qu'elle fut dedans, il y avait si peu de place pour +la faire évoluer sur elle-même, que ce fut une affaire d'État quand vint +le moment d'appareiller. + +Le bassin du port a été construit avec tout le luxe et la solidité qui +caractérisent l'époque des Romains: ses quais réguliers sont composés +d'assises de blocs de marbre énormes; la dernière est en marbre blanc; +tout le pourtour du port est garni de muffles de lions en bronze, tenant +dans la gueule un anneau de bronze; il n'en manque pas un. Ce sont +encore les mêmes qui ont été posés du temps de Trajan pour amarrer les +vaisseaux, et ils servent encore aujourd'hui au même objet: ceux de +notre convoi y étaient attachés. + +Le port est fermé par une jetée formée de main d'homme à la même époque. +Elle est composée d'assises de laves qui, jusqu'à ce moment, ont résisté +à la mer et au temps. + +Malheureusement les nobles souvenirs que ces travaux rappellent sont +flétris par l'ignoble population qui s'agite au milieu de ces vestiges +de la grandeur romaine. + +La plupart des forçats de Civitta-Vecchia étaient alors des artisans +étrangers qui étaient venus chercher fortune dans la Romagne, et qui +avaient fini par y commettre des crimes. Comme la marine du pape ne +faisait faire aucuns travaux, on avait permis à ces malheureux de +chercher du travail dans la ville, et les habitans les employaient +volontiers. + +Il nous sembla même que cette mesure avait été calculée par +l'administration dans la vue d'empêcher ces misérables de s'abandonner +au désespoir, et peut-être aussi dans le dessein d'en tirer quelque +profit pour elle-même. Il en était résulté que peu à peu la honte des +fers s'était affaiblie, et qu'un forçat ne rougissait plus de l'être. Ce +degré d'abjection nous navrait, et nous faisait déplorer l'influence +qu'un pareil gouvernement pouvait avoir sur les destinées de toute une +population. + +Le général Desaix avait remarqué deux belles demi-galères nouvellement +construites; il les fit armer et réunir au convoi. Les forçats +s'offraient à l'envi, prévoyant bien que leur liberté serait le résultat +des services qu'ils pourraient nous rendre. + +Les convois de troupes qui sortirent de Marseille, Toulon et Gênes, sous +la protection de la flotte de guerre de Toulon, partirent à peu près +ensemble, et se rallièrent à la baie de Saint-Florent en Corse. En +sortant de Toulon, le général Bonaparte avait eu des nouvelles de la mer +par des frégates espagnoles qui entraient dans ce port; elles venaient +de Mahon, et apprirent que l'escadre anglaise n'était pas dans ces +parages, que seulement deux vaisseaux de cette escadre étaient en +réparation à l'île de Saint-Pierre de Sardaigne[5]. + +Le convoi de Civitta-Vecchia était trop loin pour ne pas être livré +entièrement à la conduite du général Desaix qui le commandait; il avait +reçu l'ordre de sortir à jour fixe, et de faire route directement pour +Malte, en venant reconnaître le Maretimo à la pointe de Sicile; et +arrivé devant Malte, il devait y attendre de nouveaux ordres. + + + + +CHAPITRE III. + +Arrivée devant Malte.--Réunion de la flotte.--Attaque de la +place.--Capitulation de l'Ordre.--Rencontre de nuit avec la flotte +anglaise.--Arrivée à Alexandrie.--Débarquement.--Le commandement de +l'avant-garde m'est confié.--Expédient pour débarquer les +chevaux.--Attaque et prise d'Alexandrie.--Première marche dans le +désert.--Rencontre d'une femme arabe. + + +Nous étions au commencement de mai, lorsque nous arrivâmes devant Malte; +la grande escadre ni les autres convois ne paraissaient pas encore, et +conformément à l'instruction donnée par le général Bonaparte au général +Desaix, le convoi se tint en croisière devant le port. + +Des calmes survinrent, à l'aide desquels les courans qui règnent dans +cette partie dispersèrent les bâtimens du convoi assez loin les uns des +autres. + +Nous étions arrivés le matin; l'après-midi du même jour, le grand-maître +de l'ordre de Malte, voyant un convoi aussi considérable, composé de +bâtimens de toutes nations escortés par une frégate, et qui non +seulement n'entrait pas dans le port, mais qui ne le faisait même pas +fréquenter par la plus légère embarcation, commença à concevoir de +l'inquiétude, ou à éprouver de la curiosité. + +Il envoya une chaloupe, montée par un des grands-baillis de l'Ordre, en +qualité de parlementaire, pour nous arraisonner. + +Cette chaloupe s'était dirigée sur la frégate que montait le général +Desaix, et sous le prétexte des lois de quarantaine, le bailli ne voulut +pas monter à bord, quelques instances qu'on lui fît; il parla de sa +chaloupe, qui avait passé à la poupe de la frégate. + +Sa mission n'était qu'un motif de curiosité, et comme il vit à bord des +vaisseaux une grande quantité de soldats qui grimpaient sur les épaules +les uns des autres pour le voir, il se hâta de retourner en rendre +compte. Il allait prendre congé, à la suite d'une conversation par +monosyllabes entrecoupés, lorsque, pour la ranimer un peu, le général +Desaix lui demanda d'entrer dans le port pour prendre de l'eau. Le +bailli s'éloigna en promettant de faire faire une réponse. + +Il revint effectivement le même soir dire que le grand-maître ne pouvait +accorder l'entrée du port qu'à quatre bâtimens à la fois. La défaite +était ingénieuse! il ne lui avait pas fallu faire de grands efforts +d'esprit pour calculer que nous avions plus de quatre-vingts voiles, et +que l'aiguade du convoi eût demandé vingt jours; certes, nous n'avions +pas ce laps de temps à perdre devant cette gentilhommière. Toutefois +nous feignîmes de prendre la chose au sérieux, et tout en refusant +poliment M. le bailli, nous dîmes quelques mots des dangers auxquels +nous serions exposés, si les Anglais venaient à paraître. Cette dernière +considération ne parut pas le toucher beaucoup, et il s'éloigna en nous +annonçant que l'Ordre ne pouvait rien nous accorder de plus. + +Nous étions presque à l'entrée de la nuit, et le parlementaire était +parti, lorsque notre vigie signala deux voiles à l'est et venant droit +sur nous. + +Elles furent bientôt assez près pour que nous reconnussions un vaisseau +et une frégate; l'inquiétude nous prit, et elle devint extrême lorsqu'à +deux portées de canon de nous, nous ne les vîmes point hisser leur +pavillon, jusqu'au moment où ils nous traversèrent en hissant l'un et +l'autre le pavillon maltais; c'étaient le vaisseau et la frégate de +l'Ordre, qui, au retour d'une croisière, rentraient dans le port. On les +désarma dans la nuit même pour armer les galères qui devaient nous +combattre le jour suivant. + +Le lendemain, à la pointe du jour, notre vigie nous signala des voiles +au nord-ouest, et bientôt après elle nous fit connaître que les voiles +aperçues étaient sans nombre: c'était l'escadre avec ses convois, qui +arrivait de la baie de Saint-Florent. + +Le général Desaix ainsi que M. Monge passèrent de la frégate sur une des +demi-galères du pape que nous avions amenées, et allèrent à la rencontre +de l'escadre pour rendre leurs devoirs au général Bonaparte. + +Dans la matinée, toute l'escadre et l'armée furent réunies en face de +l'ouverture du port. Tout prit dès-lors une face nouvelle. On se disposa +partout au débarquement. + +Le général Bonaparte fit débarquer à droite les troupes de la division +du général Bon. En même temps, il faisait débarquer le général Desaix à +gauche; nous prîmes terre à la baie de Maira-Sirocco. + +Le commandement des troupes en tête de ce débarquement m'avait été +confié; je marchai droit aux redoutes qui défendaient l'atterrage, et de +là au fort. Nous trouvâmes peu de résistance; tout semblait à l'abandon. +À peine le grand-maître avait-il pu rassembler quelques détachemens pour +défendre les ouvrages avancés. Les chevaliers étaient sans élan. La +population, accoutumée à l'idée qu'elle ne devait courir aux batteries +que dans le cas d'invasion de la part des Turcs, refusait de prendre les +armes contre nous. Toutes ces belles fortifications qui annonçaient la +puissance de l'Ordre et la force de la place devinrent inutiles. Nous +poussâmes ce jour-là jusqu'au pied des remparts du côté de la terre; +nous nous étonnions d'une défense aussi faible; nous cherchions à nous +expliquer comment une place qui nous paraissait inexpugnable présentait +une conquête si facile: nous ne tardâmes pas à le comprendre. + +Le général Bonaparte était resté toute la journée à bord de _l'Orient_; +il avait fait attaquer les galères maltaises et les avait forcées de +rentrer au port: c'en était fait de la croix maltaise. Le général +débarqua le soir même, et c'est alors que nous pûmes juger, aux +indiscrétions qui échappaient autour de nous, que tous les membres de +l'Ordre n'étaient pas étrangers au succès que nous venions d'obtenir. + +Depuis la révolution française, et surtout depuis la dissolution des +corps d'émigrés, le rocher de Malte était devenu le refuge d'un grand +nombre de jeunes nobles qui s'enrôlèrent sous le drapeau de l'Ordre. Ces +nouveaux chevaliers n'avaient pas la ferveur des anciens chevaliers de +Saint-Jean de Jérusalem. Leur éducation mondaine ne s'accommodait pas de +la vie monacale, et le mal du pays augmentait leur désir de quitter le +rocher qui leur avait servi d'asile. + +L'apparition de notre flotte devant Malte leur présentait l'occasion de +rompre des engagemens qu'ils commençaient à regarder comme des chaînes, +et de se créer une existence nouvelle. Doit-on les plaindre ou les +blâmer? + +Quoi qu'il en soit, les pourparlers ne tardèrent pas à s'établir entre +le quartier-général et le gouvernement de Malte. Le grand-maître de +l'Ordre, convaincu trop tard sans doute de l'impossibilité de sauver la +place et de l'inutilité d'une résistance sans objet, consentit à +capituler. + +Les principales conditions furent la remise des forts à nos troupes, la +liberté pour lui et les siens, et la faculté pour tous les chevaliers de +se retirer où bon leur semblerait. + +Nous prîmes en conséquence possession de la place. + +Le grand-maître, M. de Hompesch, s'embarqua sur un bâtiment neutre qui +fut mis à sa disposition, et qui fut escorté jusqu'à Trieste par une de +nos frégates. Ceux des chevaliers qui étaient Français entrèrent presque +tous dans nos rangs. + +Le général Bonaparte s'occupa sur-le-champ d'organiser l'île: garde +nationale, administration, moyens d'attaque et de défense, tout fut +arrêté et exécuté en moins de huit jours. La garnison maltaise fut +incorporée dans les demi-brigades; une partie de la division Vaubois la +remplaça, et la flotte eut ordre de mettre à la voile. + +Le général Desaix resta encore quelques jours à Malte, parce que sa +frégate devait recevoir à son bord l'intendant des finances, qui avait +quelques opérations à terminer. Nous employâmes ce petit retard à +visiter ce rocher dont le nom était si célèbre dans l'histoire. +J'éprouvai un vif intérêt de curiosité à parcourir cette île, dont on +nous avait toujours parlé comme d'un point inexpugnable, et qui était si +vite tombée devant nous. + +Civitta-Vecchia, située sur une éminence au milieu de l'île, et qui +avait été le seul point fortifié par les chevaliers à leur arrivée dans +l'île, fut le lieu où nous nous rendîmes d'abord; de là nous visitâmes +successivement les ouvrages dans l'ordre où ils avaient été construits. +Tout le monde sait qu'après la chute de Rhodes, les chevaliers +s'occupèrent avec ardeur à fortifier Malte. + +Tous les grands-maîtres de l'Ordre, depuis cette époque, n'ont semblé +désirer d'autre titre de gloire que celui d'avoir ajouté quelque nouvel +ouvrage au port ou à la ville: c'était l'unique soin du gouvernement. +L'ostentation avait fini par s'en mêler, et on construisait des +fortifications à Malte, comme on élevait des palais à Rome depuis que le +Saint-Siége y a remplacé le trône des Césars. Malte est ainsi devenu un +amas prodigieux de fortifications, et nous ne savions ce que nous +devions le plus admirer, ou de la persévérance qu'il a fallu pour les +élever, ou du génie qu'il a fallu pour les concevoir. Ce que nous y +vîmes de plus étonnant est l'ouvrage de la nature, c'est le port: il est +si spacieux, que l'armée navale et les six cents bâtimens de convoi n'en +remplissaient que la moindre partie. Le mouillage en est si facile et si +sûr, que les plus gros vaisseaux de guerre peuvent s'amarrer contre le +quai. + +Au milieu de toutes ces merveilles, nous fûmes attristés par la vue d'un +spectacle dans le genre de celui qui nous avait déjà indignés à +Civitta-Vecchia. Les galères de l'Ordre étaient montées par des forçats, +composés de prisonniers faits sur les bâtimens turcs. Nous eûmes d'abord +peine à croire qu'il arrivât souvent que, lorsqu'on manquait de forçats, +des hommes libres consentissent à s'engager comme tels sur les galères +pour une somme d'argent. Il fallut bien cependant nous rendre à +l'évidence et en croire le témoignage de nos yeux. Nous vîmes de ces +misérables, qu'on appelle _bonovollio_, servir sur les mêmes bancs que +les forçats, enchaînés comme eux, et partageant leurs pénibles travaux +comme ils partageaient leur opprobre. + +À la vue d'une pareille dégradation, nous fûmes moins surpris d'avoir +trouvé si peu de résistance. Il est tout simple de voir insensibles à un +appel aux armes, des hommes prêts à répondre à un appel au déshonneur. + +M. Monge nous avait quittés à Malte pour s'embarquer sur _l'Orient_, +parce que le général Bonaparte aimait à l'avoir près de lui. + +Le général Desaix, avec lequel j'étais, ne partit donc que huit jours +après l'armée; en sortant du port, nous rencontrâmes une belle frégate +française qui venait d'Italie; elle mit son canot à la mer; il amena à +notre bord M. Julien, aide-de-camp du général Bonaparte. + +Depuis la rencontre des frégates espagnoles, cette frégate avait été +envoyée par son ordre au général Desaix, pour le prévenir de l'existence +de deux vaisseaux anglais à Saint-Pierre de Sardaigne, d'où ils venaient +de partir au moment de l'appareillage de l'escadre de Toulon. + +Cette frégate (_la Diane_) avait été jusqu'à Civitta-Vecchia, où elle +n'était pas entrée; M. Julien avait été à terre prendre des informations +sur le jour où nous en étions partis, et ce fut pendant qu'il était à +terre à Civitta-Vecchia, que l'escadre anglaise passa fort loin au +large. Comme la frégate _la Diane_ était près de terre, l'escadre +anglaise, qui se trouvait dans le point le plus éclairé de l'horizon, ne +l'aperçut pas, ou du moins ne la fit pas reconnaître, en sorte qu'elle +échappa, et elle continua sa route pour rejoindre l'armée. + +Peu de jours après, nous rencontrâmes la frégate qui revenait de +conduire à Trieste le grand-maître de Malte; elle rejoignait aussi +l'armée, et telle était notre fortune, qu'en entrant et en sortant de +l'Adriatique, cette frégate avait croisé et recroisé le sillage que +traçait l'escadre anglaise, sans que celle-ci se fût douté de rien. + +Pendant que nous mettions à profit les faveurs de la fortune, qu'avait +fait l'escadre anglaise? Elle était partie à Naples et partie à Syracuse +ou Palerme, où son amiral, le célèbre Nelson, avait trouvé une Capoue +aux pieds de lady Hamilton. + +Les deux vaisseaux qui étaient partis de Saint-Pierre à notre approche, +avaient été lui donner l'alerte, et sur-le-champ il avait mis à la voile +pour Toulon, en longeant la côte d'Italie. De Toulon il fut à +Saint-Florent, de Saint-Florent il fit route pour le Levant, sans +s'arrêter ni faire reconnaître Malte en passant. + +Nous venions aussi de rejoindre l'armée, lorsque le général Bonaparte +fit donner à toute la flotte le signal de quitter la route que l'on +suivait, pour se diriger sur l'île de Candie, que nous n'apercevions +pas, mais qui se trouvait à notre gauche en avant de nous. + +L'ordre fut ponctuellement exécuté: le soir, tous les vaisseaux étaient +ralliés sous la côte de Candie, ayant la flotte de guerre rangée sur +deux colonnes à leur droite. + +Dans la même nuit, nous entendîmes plusieurs coups de canon tirés à +notre droite; et comme ce n'était pas notre escadre qui les tirait, cela +nous donna fortement à penser. Après la perte de notre escadre au combat +d'Aboukir, les Anglais comparèrent le journal de navigation de notre +escadre à celui de la leur, et il fut reconnu que cette nuit-là les deux +armées avaient navigué, pendant plusieurs heures, à quatre ou cinq +lieues l'une de l'autre. Les coups de canon que nous avions entendus +étaient des signaux que l'amiral anglais faisait faire à ses vaisseaux; +et si le général Bonaparte n'avait pas, la veille, fait faire route sur +Candie à la sienne, nous nous serions infailliblement trouvés au jour en +présence de l'armée navale anglaise. + +Peu de jours après, on découvrit la terre d'Égypte; nous étions en face +d'Alexandrie, dont nous n'apercevions que les minarets, quoique nous en +fussions fort près, parce que la côte est très basse sur ce point. + +Le général Bonaparte avait envoyé en avant une frégate pour chercher le +consul de France qui résidait dans cette ville. Celui-ci venait +d'arriver à bord de _l'Orient_, lorsque l'on fit le signal à toute +l'armée de se préparer au débarquement. + +Il avait appris au général Bonaparte que, quarante-huit heures +auparavant, l'escadre anglaise, forte de treize vaisseaux, avait paru +devant Alexandrie, où elle avait pris langue pour savoir ce que pouvait +être devenue l'escadre française, qu'elle poursuivait la croyant devant +elle; et que, ne l'ayant pas trouvée, elle avait continué sa route vers +les côtes de Syrie, ne pouvant, sans doute, se persuader qu'elle l'avait +devancée. + +Aussitôt que le général Bonaparte eut entendu le rapport du consul de +France, il s'écria: «Fortune! fortune! encore trois jours!» et fit +commencer de suite le débarquement de toutes les troupes, en ordonnant +de le hâter. On le commença le soir même de notre arrivée; la flotte de +guerre, avec ses convois, était au mouillage très près de la ville; +toutes les chaloupes furent mises à la mer en peu d'instans et chargées +de soldats: elles s'approchèrent du rivage en laissant la ville à leur +gauche. La mer devint grosse, au point que l'on ne put aborder, et que +les chaloupes furent obligées de revenir s'amarrer aux vaisseaux qui +étaient les plus rapprochés de la côte; elles passèrent la nuit dans +cette position, chargées de leur monde et ballottées d'une manière +insupportable: aussi dès que la mer fut calme, elles larguèrent bien +vite leurs amarres, et gagnèrent la côte, qui, en quelques heures, fut +couverte de soldats. Je commandais le premier détachement du général +Desaix, et j'avais aussi été obligé de revenir m'amarrer à une +demi-galère, où je passai une nuit fort orageuse, pendant laquelle je +courus risque d'être englouti. On ne pouvait pas remonter à bord des +vaisseaux, qui eux-mêmes étaient encombrés de soldats. + +En Égypte, le jour paraît vite, et le soleil ramène ordinairement le +calme, en sorte que l'angoisse cessa bientôt; après avoir débarqué les +troupes, ce qui fut achevé dans la matinée, on procéda au débarquement +des chevaux. Je fus encore chargé de faire mettre à terre ceux qui +avaient été embarqués sur notre convoi. + +Cette opération devait être fort longue, et je n'en avais pas encore vu; +je m'avisai d'un moyen qui me réussit; je commençai par en faire +débarquer six, en mettant les dragons dans une chaloupe et en descendant +les chevaux dans la mer: chaque dragon tenait son cheval par la longe. +Le premier ainsi débarqué était obligé de se soutenir en nageant jusqu'à +ce que le dernier fût descendu à la mer; après quoi j'ordonnai à la +chaloupe de gagner le rivage en traînant à la remorque les six chevaux +qui nageaient, et de les établir à terre le plus près possible du bord +de l'eau, de manière que tous les chevaux que j'allais successivement +faire jeter à la mer, pussent les voir. + +Je fis ensuite placer tous les dragons, hussards, canonniers et soldats +du train avec leurs selles et harnais dans des chaloupes pour aller +attendre à terre leurs chevaux; et pendant qu'ils faisaient le trajet, +je fis successivement hisser les chevaux de chaque bâtiment par les deux +bords à la fois, et les fis déposer dans la mer, sans aucune précaution +que de leur mettre la longe autour du cou. + +Une chaloupe était disposée pour saisir celle des premiers qui furent +ainsi débarqués et les conduire lentement rejoindre les autres à terre; +ceux que l'on débarquait allaient par un instinct naturel se joindre à +ceux qui étaient déjà dans l'eau, et il s'établit ainsi une longue file +de chevaux qui nageaient et suivaient en liberté la chaloupe qui +conduisait la tête; il n'y en eut pas un seul de perdu: tous, en +arrivant à terre, furent saisis par leurs cavaliers qui les attendaient +sur le rivage, au bord du désert, leur mettaient la selle et les +montaient. + +Mon opération eut un plein succès, et le général Desaix, qui était sur +le rivage, m'en témoigna sa satisfaction en voyant arriver toute cette +file de chevaux. + +À peine le soleil était-il à son déclin, que le débarquement du +personnel de toute l'armée était effectué, et l'armée entière, à très +peu de chose près, réunie près de la colonne de Pompée, à quelques +centaines de toises d'Alexandrie. C'est le premier monument que nous +avons vu; et nous étions si occupés de ce que nous allions trouver dans +un pays qui n'offrait pas même à nos yeux vestige de végétation, que pas +un de nous ne fit attention à cette colonne qui se trouve isolée dans le +désert. + +La division Kléber, qui y avait été ralliée la première, se porta de +suite sur Alexandrie. + +L'enceinte de cette ville est celle qui fut élevée par les Arabes. À +l'angle par lequel nous arrivions, il se trouvait une grosse ouverture +régulière qui semblait avoir eu autrefois une destination, mais qui +n'était plus qu'un large trou à douze pieds d'élévation du pied de la +muraille. + +Les Turcs y avaient mis une mauvaise pièce de canon posée sur des +pierres; ils la chargeaient sans gargousses ni boulets, mais cependant +avec de la poudre et des pierres, et ils mettaient le feu avec un tison +allumé; nous vîmes bientôt dans quelle ignorance ils étaient de l'art de +l'artillerie. + +On aura de la peine à croire que, dans une armée remplie comme l'était +la nôtre d'officiers d'un mérite incontestable, on s'entêta à donner +l'assaut à ce misérable trou, où l'on perdit passablement de monde, et +où Kléber entre autres fut blessé, tandis qu'à deux cents toises plus à +droite il y avait la grande porte d'Alexandrie à Damanhour qui n'était +même pas fermée. + +Des soldats, en rôdant le long de la muraille, qui n'a point de fossé, +découvrirent cette porte; ils y entrèrent, et ils étaient déjà arrivés +aux maisons de la ville[6], que l'on s'irritait encore contre ce trou +dont on voulait avoir raison; on vint enfin prendre le chemin qu'avaient +pris ces soldats, et Alexandrie fut occupée. + +L'armée entière ne tarda pas à être réunie au milieu de ces vénérables +ruines, et avec son admiration pour les débris de tant d'antiques +souvenirs, commencèrent aussi son mécontentement et ses murmures de ne +voir que des tas de poussière au milieu d'un désert, au lieu de tout ce +qu'elle s'était flattée de trouver dans le pays où on l'avait amenée. + +On s'expliquera facilement cela en remarquant que cette armée était +composée de troupes qui venaient de Rome, Florence, Milan, Venise, Gênes +et Marseille, et que presque la totalité de l'état-major venait de +Paris. Le mécompte était général, et le mécontentement s'accrut encore +pendant la marche d'Alexandrie pour arriver à travers le désert jusqu'au +Nil. + +Avant de quitter Alexandrie, le général Bonaparte fit entrer tous les +bâtimens de convoi dans le port; il donna des ordres pour que l'escadre +débarquât tout ce qui appartenait à l'armée, et lui donna, en la +quittant, l'ordre d'entrer à Alexandrie, si les passes du port rendaient +cette opération possible, et, dans le cas contraire, d'aller à Corfou, à +l'entrée de l'Adriatique. + +L'amiral Brueys, par un sentiment fort honorable sans doute, différa +d'obtempérer à cet ordre, et vint prendre un mouillage à la pointe +d'Aboukir, entre Alexandrie et Rosette, croyant que dans cette position +il pourrait être utile à l'armée, dans le cas d'un revers, qu'il ne +regardait peut-être pas comme impossible. + +Il resta trop long-temps à ce mouillage, où nous le verrons bientôt +succomber avec toute son escadre. + +L'armée partit d'Alexandrie le soir du jour même où cette ville avait +été occupée; elle était formée en cinq divisions que commandaient les +généraux Desaix, Bon, Reynier, Dugua, et Vial, qui remplaçait Kléber. + +Les trois dernières prirent la route d'Alexandrie à Rosette par Aboukir, +et les deux autres, celle d'Alexandrie à Damanhour, en suivant les bords +du canal, qui, en traversant le désert, amène pendant les temps +d'inondation les eaux du Nil à Alexandrie. + +Le général Bonaparte resta encore quelques jours à Alexandrie pour y +créer une administration; il en donna le commandement au général Kléber, +qui avait besoin de se rétablir; il fit organiser une flottille de +guerre et de transport, composée des bâtimens les plus légers et les +plus petits, qui avaient été amenés par son ordre et dans ce but, par +les convois de guerre de Civitta-Vecchia, tels que les deux demi-galères +du pape, quelques bricks, avec des chaloupes canonnières. + +Après avoir fait embarquer sur cette petite escadrille les munitions de +guerre et de bouche dont l'armée aurait pu avoir besoin pour les +premières opérations, il y fit aussi mettre tout le personnel de +l'administration, ainsi que les hommes à pied de la cavalerie. + +Puis il fit sortir cette escadrille devant lui, et lui donna ordre +d'aller prendre l'embouchure du Nil, qu'elle devait remonter, toujours à +la hauteur de l'armée. + +Il laissa à Alexandrie la commission des savans, qu'il ne devait appeler +près de lui qu'après son arrivée au Caire. + +Toutes ces dispositions faites, il quitta lui-même Alexandrie, et suivit +la même route que les divisions Bon et Desaix, qu'il rejoignit à +Damanhour. + +Je viens de dire que ces deux divisions étaient parties d'Alexandrie le +soir; nous marchions en colonnes et n'allions qu'au petit pas pour +donner à tout le monde les moyens de suivre; à quelque distance +d'Alexandrie, la nuit nous prit, et fut très obscure; nous marchions sur +une nappe blanche qui craquait sous nos pieds, comme si c'était de la +neige; en en portant à la bouche, nous reconnûmes que c'était du sel, +formé par l'évaporation des eaux qui séjournent sur cette plaine dans +les temps d'inondation. Notre marche fut pénible; le besoin d'eau était +celui qui se faisait le plus sentir, et, comme l'on sait, le canal que +nous suivions a été construit dans quelques endroits au moyen de terres +rapportées, et creusé dans d'autres, pour amener les eaux du Nil à +Alexandrie; mais comme il n'a pas été réparé depuis sa construction, les +vases l'avaient tellement encombré, qu'il n'y avait plus que dans le +temps des plus fortes crues du Nil que les eaux pouvaient y entrer, de +telle sorte que, pour étancher la soif qui nous dévorait, nous ne +trouvâmes que l'eau de l'année précédente, et qui, restée sur la vase au +fond du canal, formait par-ci par-là quelques cloaques couverts de +mousse et remplis d'insectes dégoûtans; cela ne nous empêcha pas de la +trouver excellente. + +En Égypte, on voyage sans s'inquiéter du lieu où l'on couchera le soir, +parce que chacun avec soi porte son bagage et sa tente, quand on en a +une; quand on n'en a pas, c'est la voûte céleste qui en tient lieu. + +La seule pensée qui occupe, c'est celle de l'eau; tous les soins du peu +d'administration publique qu'offre le pays, sont d'en procurer aux +voyageurs et aux bêtes de somme, au moyen des puits. + +La première station que l'on rencontre en partant d'Alexandrie par la +route de Damanhour, se nomme Beda; c'était aussi là qu'était notre +première destination, et l'on nous avait donné un guide pour nous y +conduire. On s'arrêtait de temps à autre pour donner aux soldats le +temps de rejoindre; car il n'existait aucun moyen de retrouver son +chemin, quand on s'était égaré. + +Je marchais en avant avec quinze dragons montés, et ne me tenais éloigné +de la colonne qu'à la distance de la voix. Nous étions partis le soir, +et nous avions marché toute la nuit pour éviter la chaleur; le jour +commençait lorsque nous arrivâmes à Beda, qui n'est point un village, +mais un puits de trois pieds de diamètre, sans corde ni seaux, que l'on +est obligé d'apporter avec soi. Il n'existe à ce misérable endroit aucun +arbre pour se mettre à l'abri du soleil, qui, en Égypte, commence +quelques minutes après le jour et dure jusqu'à la nuit. + +En arrivant à Beda, je trouvai le puits comblé de sable jusqu'à son +ouverture: on ne peut se rendre le sentiment que nous éprouvâmes tous en +voyant cette ressource nous manquer. Mes quinze dragons étaient +abandonnés à une tristesse que le silence du désert portait jusqu'à +l'âme, et ne pouvait se comparer qu'à celui du tombeau. + +J'étais fort effrayé de ne pas trouver un être vivant pour le +questionner, et de ne pas voir arriver la colonne, qui s'était arrêtée +sans que je l'eusse aperçu. + +Je croyais m'être égaré, lorsque j'entendis des cris plaintifs et aigus; +quelques dragons coururent du côté d'où ils partaient: les voyant +arrêtés près d'un être vivant, je me dirigeai vers eux. + +Je vis une grande femme aveugle dont les yeux paraissaient avoir été +crevés depuis peu; elle allaitait un enfant qui s'efforçait de sucer une +mamelle épuisée. + +Je fis mettre pied à terre à un dragon pour la ramener jusqu'à la +citerne; elle s'aperçut, par un instinct naturel, qu'elle était arrivée +aux lieux qu'elle cherchait; elle tâtait avec ses mains et son pied le +bord de la citerne, et la sentant comblée de sable, ses cris +recommencèrent sans qu'on pût l'apaiser. + +Je compris qu'elle avait soif; on lui donna à boire du vin, dont nous +avions encore de reste de celui que nous avions emporté en quittant les +vaisseaux. Elle but avec avidité et mangea de même du biscuit que les +dragons lui donnèrent. Nous ne pouvions ni la comprendre ni nous en +faire entendre. J'attendis la colonne du général Desaix, qui avait fait +une petite halte, et qui n'arriva qu'au bout d'un quart d'heure. + +Cette malheureuse femme, revenue un peu de sa première frayeur, nous +touchait avec les mains, et en tâtant nos habits, les casques des +dragons et leur attirail de guerre, elle jugeait bien que nous n'étions +pas les mêmes hommes qui avaient frappé ses derniers regards. La colonne +arriva; l'interprète du général Desaix la questionna. Avant de lui +répondre, elle demanda si nous n'étions pas des anges venus du ciel pour +avoir soin d'elle. + +Elle nous apprit que c'était son mari, qui, abusé par une autre de ses +femmes, avait conçu des soupçons sur la naissance de son enfant, et +l'avait mise dans cet état, après l'avoir menée dans le désert où il +l'avait abandonnée loin de la citerne, qu'elle cherchait lorsque nous +l'avions trouvée. + +Elle nous priait de la faire mourir, si nous ne pouvions pas l'emmener; +elle avait vingt-quatre ans, et sans sa couleur basanée, à laquelle nous +n'étions pas encore accoutumés, nous l'eussions trouvée belle. + +Pendant que l'on s'occupait de l'aventure de cette femme, on ne +négligeait pas le désencombrement de la citerne; on s'y était employé +dès en arrivant; ce travail demanda quatre heures avant de retrouver +l'eau; la première que l'on tira fut distribuée par verres aux hommes +les plus altérés; on avait été obligé de mettre une garde d'officiers au +puits. Enfin on parvint à triompher de ce premier moyen de défense, mis +en usage par ceux qui devaient nous défendre l'entrée de l'Égypte. + +On se prépara à se remettre en chemin, après avoir laissé à cette +malheureuse femme quelques bouteilles pleines d'eau avec du biscuit; et +comme on ne pouvait pas l'emmener, on écrivit son aventure sur un +morceau de papier que l'on attacha à sa robe, en lui disant qu'il +viendrait encore d'autres hommes comme nous; qu'elle n'eût qu'à rester +là et à leur montrer ce papier, qu'ils auraient soin d'elle. + +Nous continuâmes notre chemin en partant toujours le soir, et nous +sûmes, par les troupes qui passèrent après nous, qu'on l'avait trouvée +morte auprès de la citerne, ainsi que son enfant, tous deux percés de +plusieurs coups de poignard. + +Nous pensâmes que c'était le mari, qui, d'un lieu caché du désert, avait +vu les secours qu'on lui avait donnés, et qui, après notre départ, était +venu commettre ce meurtre. + + + + +CHAPITRE IV. + +El-Kaffer.--Première rencontre des Arabes.--Nouvelle monnaie imaginée +par les soldats.--Damanhour.--Danger que court le +quartier-général.--Arrivée au Nil.--Ordre de marche dans le +désert.--Galériens en Égypte.--Mamelouks.--Combat sur le Nil.--Bataille +des Pyramides.--Prise du Caire. + + +Nous avions passé toute la journée à Beda, où nous avions bien avancé +les petites provisions que chacun de nous avait apportées des vaisseaux, +et l'aspect de tout ce qui s'offrait à nos yeux ne nous rassurait pas. + +L'on se mit néanmoins en marche après le coucher du soleil, pour suivre +la direction de Damanhour; le point où nous devions arriver pour trouver +de l'eau s'appelait El-Kaffer; c'est la moitié du chemin de Beda à +Damanhour. Pendant notre marche nous avions été harcelés par des Arabes, +qui avaient frappé le moral de nos soldats par la hardiesse et la +vélocité de leurs excursions, qu'ils poussaient jusqu'à cent pas de nos +colonnes. + +On avait défendu de faire feu, d'abord parce que nous n'avions de +munitions que celles que chaque soldat portait dans sa giberne et dans +son sac, et qu'il fallait que cela suffît à la conquête d'Égypte, +jusqu'à ce que l'on pût les remplacer; et en deuxième lieu, parce que si +une fois on s'était engagé avec les Arabes, les tiraillemens auraient +été continuels et auraient employé un temps qui aurait été perdu pour la +marche. + +La nuit était close et obscure lorsque nous arrivâmes à El-Kaffer; nous +nous y plaçâmes, sans le voir, du mieux qu'il nous fut possible; chaque +colonne se forma en carré, et s'établit pour attendre le jour dans la +position où elle se trouvait, en sorte que l'on ne put éviter un peu de +désordre résultant de cette situation, à laquelle on ne pouvait remédier +que le lendemain. + +Les soldats, poussés par la soif, découvrirent au dehors du village une +citerne qui servait à arroser quelques cultures. Le bruit s'en étant +répandu, tous y coururent; la foule devint si grande, que ceux qui +étaient à puiser de l'eau eurent peur d'y être précipités. + +Ceux qui ne pouvaient en approcher imaginèrent de crier qu'elle était +empoisonnée. Ce stratagème leur réussit: les plus altérés eux-mêmes +s'éloignèrent, et la citerne resta aux mieux avisés. + +Au milieu de la nuit, une sentinelle crut voir un Arabe, et fit feu; +l'alerte se répand partout, chacun se lève, et sans réfléchir que l'on +n'avait pu rectifier la position des troupes à cause de l'obscurité de +la veille, chaque soldat fait feu devant lui. De grands malheurs +auraient pu résulter de cette terreur, qui n'eut de suites fâcheuses que +la perte de la plus grande partie de nos chevaux. + +Le pays étant totalement dépourvu de bois, on n'avait pu les attacher; +ils étaient d'ailleurs si fatigués qu'il n'était pas bien nécessaire d'y +songer. Ils étaient donc en liberté quand cette fusillade commença; ils +prirent l'épouvante et s'enfuirent sans qu'on pût les suivre. +L'artillerie ne sauva que ceux qui étaient restés attelés; mais ceux de +devant, que l'on avait dételés pour les faire manger en les mettant nez +à nez avec ceux de derrière, furent perdus ainsi que la presque totalité +de ceux de la cavalerie et de l'état-major, jusqu'à celui que montait le +général Desaix. + +Ceux de ces animaux qui ne furent pas pris par les Arabes qui rôdaient +autour de nous, allèrent, par un instinct naturel, dans la direction du +Nil (vers Rosette), où la division du général Dugua, qui y était déjà +arrivée, les recueillit et nous les rendit quelques jours après. Elle +avait été bien inquiète en voyant arriver cette déroute de chevaux tout +sellés et harnachés; elle crut qu'il nous était arrivé un grand malheur. + +Le lendemain matin de cette aventure, nous étions dans une position +pénible; on pouvait faire aisément le sacrifice de tous les chevaux de +monture; mais il n'en était pas de même de ceux de trait de +l'artillerie; aussi prit-on d'autorité les chevaux de tous ceux qui les +avaient sauvés; et pour imposer par l'exemple, le général Desaix donna +le seul qu'il avait conservé. L'artillerie avait heureusement une +voiture chargée de harnais qui devinrent d'un secours inappréciable dans +cette circonstance, en sorte que tant bien que mal on se remit en état +de marcher. + +Avant de quitter cette position, nous entrâmes dans le petit village +d'El-Kaffer, que ses habitans ont entouré d'une muraille de briques de +terre, cuites au soleil; elle a environ dix pieds de haut; elle est +surmontée de créneaux, et flanquée de tours pour se défendre contre les +Arabes, dont l'occupation de toute la vie est le vagabondage armé. + +Un bon Arabe ne possède qu'un cheval, qui est ordinairement superbe, et +une lance. Il a pour principe que quand il trouve à faire un vol où il +doit gagner le prix de son cheval, plus 20 parats (15 sous), il ne doit +pas hésiter à l'entreprendre. Les Arabes élèvent leurs enfans dans les +privations; la qualité qu'ils leur donnent de préférence est de se +passer de boire le plus long-temps possible: aussi quand ils vantent +leurs enfans, ils font valoir le nombre de jours qu'ils restent sans +boire. + +Le général Desaix m'envoya à El-Kaffer avec son interprète pour tâcher +d'y acheter quelques chevaux. Il était, par caractère, ennemi du pillage +et du désordre; il poussait le désintéressement et la probité jusqu'à la +plus rigoureuse vertu; ses soldats en souffraient quelquefois; mais leur +respect pour lui commandait leur admiration et entraînait leur +attachement. + +Je parvins à lui acheter une bonne jument, qui est la seule qu'il ait +eue pour monture pendant tout le temps qu'il a été en Égypte, et j'en +achetai une autre pour moi. Le moment du paiement arriva; chaque cheval +m'était donné pour 50 piastres d'Espagne (cette monnaie était la seule +que connaissaient ces peuples), et je n'en avais pas. J'avais beaucoup +d'or de France, dont je ne pus jamais leur faire comprendre la valeur; +en vain je leur offris le double de celle de leurs chevaux, il me fut +impossible de leur faire accepter de cet or qu'ils ne connaissaient pas, +et je fus obligé de revenir changer mon or près des officiers de la +division, et de retourner ensuite payer mes chevaux. + +Un soldat de l'escorte qui m'accompagnait avait remarqué l'ignorance de +ces gens-là ; il acheta des dattes et du tabac, et donna en paiement un +gros bouton blanc, qu'il tira de sa poche; le marchand turc lui rendit +un appoint en petite monnaie appelée, dans le pays, parats. Le soldat +les compta devant lui, comme pour vérifier si le compte y était bien, +puis se retira satisfait; mais il ne manqua pas d'aller raconter son +histoire à ses camarades, pour lesquels la leçon ne fut point perdue, +car tous usèrent de ce moyen pour se procurer les petites choses dont +ils avaient besoin, et qu'ils n'auraient pu se procurer que par le +pillage, qui leur était défendu. + +Cette petite fraude continua à être mise en pratique jusqu'à l'époque du +paiement de l'impôt, où ces bonnes gens jugèrent bien qu'ils avaient été +attrapés, en voyant le percepteur rejeter tous ces boutons. + +Nous nous étions un peu réorganisés à ce petit village d'El-Kaffer; nous +y avions acheté beaucoup de provisions, hormis du pain, qui y était +inconnu. Pour cette fois, nous renonçâmes à marcher trop tard, aimant +mieux éprouver un peu de chaleur qu'un autre désastre semblable. + +En partant d'El-Kaffer nous suivîmes la route de Damanhour, où nous +devions arriver avec la nuit; on nous avait dit tant de belles choses +sur cette ville, que chacun de nous y marchait comme s'il eût été +question d'arriver à une des belles villes d'Italie. + +Nous fûmes bien désappointés en voyant cet amas de masures, que l'on +nomme ville, parce qu'elle est le bourg le plus considérable entre +Alexandrie et le Nil. Elle est dans une plaine unie, dont l'Å“il +n'aperçoit pas la fin; elle n'a d'eau que par ses puits, et sans +quelques pierres qui se trouvent çà et là , dans les débris des monumens +antiques, il serait difficile d'en rencontrer une si petite qu'elle fût; +en général, on n'en trouve point en Égypte. + +Le général Desaix mit sa division au bivouac dans un très beau clos +d'orangers et de grenadiers, dans lequel il y avait un puits à roue, qui +servait à les arroser; les hommes furent bien, et l'on trouva à +Damanhour quelques provisions. + +Le général Bonaparte et tout le quartier-général nous y rejoignit; il +avait avec lui MM. Monge et Berthollet. Il témoigna beaucoup d'humeur en +voyant celle que tout le monde ne craignait pas de manifester à la suite +des privations que l'on avait déjà endurées, et que l'on croyait devoir +éprouver encore. + +Il n'avait aucun remède à y apporter, et ne demandait qu'un peu de +constance pour mettre l'armée dans l'abondance. + +On resta deux jours à Damanhour, puis on partit pour Rahmanié, qui est +un autre bourg placé à l'ouverture du canal d'Alexandrie dans le Nil. + +Le général Bonaparte partit le premier avec une escorte de guides à +cheval, emmenant ses aides-de-camp et officiers d'état-major avec lui, +et laissant les équipages du quartier-général en arrière pour suivre la +division du général Desaix, qui s'était mise en marche en suivant le +bord du canal. Il savait la division Dugua rendue à Rosette; il lui +avait envoyé l'ordre de marcher à Rahmanié, où elle devait être arrivée. + +L'on n'apercevait encore rien dans la plaine lorsqu'il nous quitta pour +se porter en avant avec son escorte. + +Nous marchions depuis quelques instans, lorsque nous entendîmes un +tiraillement de mousqueterie en arrière de nous. + +Nous fîmes halte quelques instans, et nous vîmes bientôt un nuage de +poussière qui s'approchait. C'était le quartier-général entier, avec ses +bagages, qui partait pour Rahmanié, et qui était attaqué par un +tourbillon d'Arabes semblable à un essaim de mouches à miel. L'escorte +qui accompagnait ce convoi était composée de guides à pied, et trop +faible pour former un carré qui aurait contenu tous les équipages, +autour desquels elle tournait elle-même pour éloigner les Arabes qui les +harcelaient et les empêchaient d'avancer. + +Cette escorte avait heureusement avec elle deux pièces de canon de huit, +attachées au régiment des guides, sans quoi elle eût été perdue avant de +nous avoir rejoint. Nous l'attendîmes une bonne demi-heure, et il était +temps qu'elle se réunît à nous. + +Au moment où nous recommencions à marcher, il parut en avant, sur la +route de Rahmanié, un très gros corps de mamelouks, qui étaient les +premiers que nous rencontrions. Cette apparition nous mit dans une +grande inquiétude sur le général Bonaparte, que nous avions laissé moins +d'une heure auparavant à ce même point, avec une escorte qui n'était pas +le quart des mamelouks que nous apercevions. + +Ce n'était pas le moment de résoudre des conjectures, aussi fit-on halte +sur-le-champ. + +Le général Desaix forma sa division en deux fortes colonnes serrées, et +distantes entre elles; il mit son artillerie à la tête, tous ses +chameaux et bagages au centre, et à l'intervalle de ces deux colonnes; +pour fermer la marche, les guides à pied avec leurs deux pièces de huit. + +Cet ordre une fois rectifié, et les instructions données pour que, dans +le cas d'une charge, il n'y eût plus qu'à faire par peloton à droite et +à gauche, et à commencer le feu, on se mit en marche; les mamelouks +voulurent nous tâter, tant à la tête qu'à la queue de la colonne; mais +quelques coups de canon nous en débarrassèrent. Nous continuâmes à +marcher dans cet ordre jusqu'au Nil, où nous arrivâmes mourans de soif, +et par un soleil qui était encore très élevé. + +À peine aperçut-on le fleuve que tout le monde, officier et soldat, s'y +précipita sans savoir s'il aurait pied; chacun cherchait à apaiser la +soif qui le dévorait, et buvait la tête basse; il semblait voir un +troupeau; aucun n'avait pris le temps d'ôter son sac ni de poser son +fusil. + +En sortant du fleuve on trouva de vastes champs tout couverts d'une +grande variété d'espèces de melons et autres productions; en sorte que +les souffrances du désert furent bientôt oubliées. + +Dans le fait, arrivé au bord du Nil, on prend une tout autre idée du +pays: une verdure charmante succède à l'aridité du désert; une fertilité +incomparable frappe tous les regards. Des arbres, dont nous n'avions pas +vu depuis l'Italie, nous offraient un ombrage dont on ne peut sentir le +prix qu'en sortant du désert; enfin l'eau du Nil, après laquelle on +soupire en traversant le même désert par le soleil. + +Nous eûmes le plaisir d'apprendre que le général Bonaparte était +heureusement arrivé; il n'avait même pas aperçu ce corps de mamelouks +qui nous avait attaqués. + +Toute l'armée était réunie sur le bord du Nil à Rahmanié, et +l'escadrille qui était sortie d'Alexandrie pour entrer dans le Nil, +était remontée, et à l'ancre à côté de l'armée. + +On resta dans cette position un jour environ avant de se remettre en +marche pour le Caire, sans quitter le bord du fleuve, que la flottille +remontait en même temps que nous. + +On ne manquait plus d'eau; on trouvait des melons, des lentilles et du +riz en abondance; on trouvait des tas de blé tout battu[7]; mais le pain +était ce qu'il y avait de plus rare, et le plus grand nombre d'entre +nous est arrivé jusqu'au Caire sans en avoir mangé. + +À chaque pas que faisait l'armée, le général Bonaparte reconnaissait +tout ce qu'il y avait à faire; d'abord pour utiliser les ressources du +plus fertile pays du monde, et en régulariser l'emploi, puis y acquérir +une gloire différente de celle dont il était déjà couvert avant d'y +arriver. + +L'Égypte, comme tout l'Orient, n'attend qu'un homme, et cet homme a +moins besoin d'être conquérant que législateur: ce pays a été tant de +fois conquis et ravagé, qu'il a les conquérans en horreur; il les +compare à la peste. Mais un souverain qui ferait seulement cesser les +maux qui accompagnent le joug qui l'accable serait le plus grand des +hommes pour ce malheureux peuple, à qui le droit de propriété est +inconnu; qui n'a ni la faculté d'acquérir ni celle de vendre. Ne +serait-ce pas un moyen de se l'attacher pour jamais que de lui apporter +les bienfaits de la civilisation, dégagée de la corruption qui trop +souvent l'accompagne? + +Il n'en faut pas douter; le Directoire, en envoyant le général Bonaparte +en Égypte, n'avait eu pour but que de se défaire d'un chef que ses +victoires avaient rendu populaire, et dont il ne croyait plus avoir +besoin; et lui, de son côté, avait accepté avec empressement, d'abord +pour être hors de la portée des atteintes d'un gouvernement ombrageux, +puis pour satisfaire la louable ambition de rendre à ce pays et à ses +peuples la gloire et la prospérité dont ils avaient joui autrefois. Il +s'en serait peut-être déclaré le chef sous un titre quelconque; je le +crois, parce qu'il me l'a dit lui-même depuis; mais peu importait alors +aux affaires du monde. + +Le général Bonaparte, en continuant sa marche vers le Caire, eut en +chemin une rencontre sérieuse avec les mamelouks au village de +Chebreisse. + +D'après l'ordre qu'il avait prescrit d'observer, chaque division de +l'armée marchait, formée en carré de six hommes de profondeur à chacune +de ses faces, l'artillerie aux angles, les munitions ainsi que les +bagages et le peu de cavalerie que nous avions au centre. + +Cet ordre de marche nous mettait à l'abri de quelque événement que ce +fût; mais il ralentissait nos mouvemens, déjà lents, parce que notre +cavalerie étant trop inférieure en matériel et personnel à celle des +mamelouks, il avait fallu se soumettre à l'inconvénient de ne pouvoir se +faire éclairer par elle. Nos mouvemens de marche commençaient donc par +un redoublement de nos carrés; le deuxième ne se mettait en marche que +quand le premier commençait à se reformer, s'il y avait du danger; ou +bien lorsque le premier était en pleine marche, si l'éloignement des +mamelouks ne nous laissait rien à redouter. + +Il y a eu des journées pendant lesquelles nous avons dû faire quatre et +cinq lieues en marchant dans cet ordre, obligés de nous rompre et de +nous reformer chaque fois qu'il fallait passer un défilé, ce qui +arrivait plusieurs fois dans une matinée. Ces défilés étaient le passage +des canaux d'irrigation dans lesquels l'eau n'était pas encore; ils +étaient tous larges et surtout profonds; il fallait d'abord en abattre +les bords en pente douce, ce qui demandait beaucoup de temps. On ne peut +se figurer ce qu'avaient à souffrir de la chaleur les soldats qui se +trouvaient au centre du carré, où il n'y avait aucune circulation d'air, +et à la surface duquel un nuage d'une poussière fine gênait la +respiration. + +La soif était générale et dévorante: plusieurs hommes en moururent sur +place; le sentiment de leur conservation suffisait pour convaincre les +soldats qu'on les aurait exposés au malheur d'être taillés en pièces si +on les avait laissé courir au Nil pour se désaltérer; mais lorsqu'on +rencontrait une citerne ou un puits à roue, on se plaçait de manière à +ce qu'il fût au milieu du carré; alors on faisait halte, et chacun +buvait à son aise, puis on se remettait en marche. + +Le général Bonaparte faisait chaque soir mettre sa tente sur le bord du +fleuve, au milieu de son armée, et près de son escadrille, quand elle +avait pu remonter jusque-là . On avait mis en tête de celle-ci les deux +demi-galères que le général Desaix avait amenées de Civitta-Vecchia, +parce que les bâtimens extrêmement fins d'échantillon avaient moins à +craindre de l'échouage dans un fleuve inconnu où l'on naviguait sans +pilote. + +Comme l'on sait, ces bâtimens voguent par le calme et contre les +courans, au moyen de leurs énormes rames que font mouvoir les forçats, +que l'on y embarque uniquement pour cela. + +Ces malheureux sont toujours assis et fixés à leurs bancs de peine par +une chaîne et un cadenas, depuis l'armement jusqu'au débarquement du +bâtiment, en sorte que si par un accident il est englouti, ils périssent +tous. + +Le général Bonaparte, en voyant du rivage passer cette flottille, +remarqua ces malheureux dans cet état: c'était l'avant-veille de la +rencontre de Chebreisse; il ordonna que sur-le-champ toutes ces chaînes +fussent rompues, et les hommes mis en liberté. + +Ce fut le surlendemain, lorsque l'armée commençait en même temps sa +marche, que l'on aperçut l'armée des mamelouks, dont le désordre même, +joint à la variété des couleurs de leurs vêtemens et au luxe de leurs +chevaux, avait quelque chose d'imposant. + +Elle avait aussi une flottille de toutes sortes de bâtimens montés par +des Turcs et des Grecs, qui descendait le Nil pour attaquer la nôtre. + +Ils étaient déjà près de nous lorsque le général Bonaparte arrêta le +mouvement de marche de son armée pour la former en cinq grands carrés +placés en échiquier; celui de gauche appuyé au Nil et protégeant la +flottille, et celui de droite dans la direction du désert, et se +flanquant tous réciproquement. + +Les mamelouks vinrent parader sur notre front, mais n'osant l'attaquer, +ils firent le tour de notre droite croyant qu'ils trouveraient nos +derrières plus vulnérables; on leur envoya quelques coups de canon, qui +suffirent pour nous en débarrasser, surtout quand ils virent que ce côté +ne leur offrait pas plus de chances de succès que le premier. Ils +n'entreprirent rien de plus toute la journée. + +Il n'en était pas de même sur le fleuve: leur flottille était descendue +bravement sur la nôtre. Elle l'attaqua, et l'aborda franchement dans une +position où une courbure du fleuve et l'élévation de notre rive nous +empêchaient de la protéger du point où nous étions placés. Les deux +demi-galères furent un moment enlevées, et tout ce qui fut pris eut la +tête coupée. Il y avait à peine vingt-quatre heures que les forçats +avaient été détachés, et ils s'étaient, comme le reste des équipages, +jetés à l'eau pour gagner le rivage opposé, ainsi que les autres +bâtimens qui combattaient toujours. La canonnade était fort vive. + +Le général Bonaparte fit appuyer la division de gauche jusque sur le +bord du fleuve; un feu de mousqueterie et de mitraille eut bientôt fait +lâcher prise aux assaillans, et les deux demi-galères ayant été +abandonnées, nos gens revinrent s'en emparer. + +La flottille continua à remonter le fleuve en serrant celle des +mamelouks. Enfin cette petite affaire ne laissa pas que d'être chaude +entre les deux flottilles; celle des mamelouks remonta au Caire dans la +nuit qui suivit, et fut brûlée par les ordres des beys: nous ne la vîmes +plus. + +L'armée marcha tout le reste du jour en remontant le fleuve, et ce fut +deux ou trois jours, après que nous livrâmes la célèbre bataille des +Pyramides, absolument en face du Caire. + +Nous arrivions formés en cinq grands carrés, chacun composé d'une +division; le nôtre était tout-à -fait au bord du Nil, et notre droite +dans la direction des Pyramides. + +Les mamelouks étaient placés au village d'Embabé, où l'on passe le Nil +pour aller à Boulac, qui est un bourg du Caire. + +Au bord du fleuve, ils avaient retranché ce village en l'entourant d'un +fossé derrière lequel ils se tenaient à cheval[8]. Derrière ce fossé, +ils avaient placé, tant bien que mal, une vingtaine de pièces de canon, +qu'ils firent jouer sur notre gauche, qui la première s'approcha d'eux. +Les quatre autres carrés marchaient à la hauteur de celui de gauche, en +suivant la direction qui leur avait été donnée; la division Desaix +tenait l'extrême droite et avait à sa gauche la division Reynier. + +Le général Bonaparte se tenait au centre, à la division Bon; il fit +attaquer le village d'Embabé par la division de gauche, qui en était la +plus rapprochée: le village fut emporté d'emblée, l'artillerie prise et +les mamelouks dispersés. Pendant que cette attaque avait lieu, la plus +forte partie des beys, suivis de leurs mamelouks, parut tout à coup à +l'extrémité de l'horizon devant les carrés des deux divisions Desaix et +Reynier, dont les soldats n'étaient occupés que de ce qui se passait à +la gauche. Le mirage qui règne en Égypte, et à l'effet duquel nous +n'étions pas encore accoutumés, nous empêcha de les croire aussi près de +nous après les avoir aperçus, tellement qu'ils étaient presque sur nous, +que nous ne les avions à peine distingués à travers le mirage[9]. + +On n'eut que le temps de crier _aux armes!_, et de faire commencer le +feu, que déjà cette formidable cavalerie nous entourait. La +précipitation de sa charge avait été telle, qu'on n'eut pas le temps de +rectifier la position de ces deux divisions, qui se masquaient de +l'étendue du front d'un demi-bataillon à peu près. + +Le danger était pressant; on fit commencer la fusillade, ne pouvant pas +s'imaginer que ces deux divisions, qui n'étaient pas à plus de cent pas +l'une de l'autre, se verraient dans la nécessité de se servir de leurs +feux sur la partie de leurs fronts de flanc qui se masquaient de +quelques toises. Il arriva précisément le contraire: la charge des +mamelouks fut très audacieuse sur notre front, où un feu de mitraille et +de mousqueterie joncha de leurs cadavres et de leurs chevaux tout le +front et le pourtour de nos carrés; mais ce qui nous parut d'une audace +extravagante, c'est que tout ce qui avait échappé à cette destruction +s'était élancé avec une telle rapidité, qu'il vint passer dans +l'intervalle des deux divisions Desaix et Reynier, sous le feu roulant +des deux faces de ces divisions, qui les fusillaient à moins de +cinquante pas de distance. Pas un seul des mamelouks ne rebroussa +chemin; et, chose singulière, il en resta moins sur le carreau, au +passage par cet entonnoir, qu'il n'en était resté sur les fronts dans la +première charge. + +Les deux divisions étaient si près l'une de l'autre, qu'elles +s'entretuèrent une vingtaine d'hommes. + +Quoique les troupes qui étaient en Égypte fussent depuis long-temps +accoutumées au danger et familiarisées avec toutes les chances d'une +affaire, à moins de mentir à sa conscience, tout ce qui s'est trouvé à +la bataille des Pyramides doit convenir que la charge de ces dix mille +mamelouks avait quelque chose de si imposant, que l'on dut craindre un +moment qu'ils n'enfonçassent nos redoutables carrés, sur lesquels ils +venaient avec une confiance qui semblait avoir jeté au milieu de nous un +silence morne qui n'était interrompu que par les commandemens des chefs. + +Tous les mamelouks, montés sur des chevaux magnifiques richement +caparaçonnés en or et en argent, enveloppés de draperies de toutes +couleurs et de schalls flottans, lancés en plein galop en jetant des +cris à fendre l'air, semblaient devoir nous anéantir dans un clin d'Å“il +sous les pieds de leurs chevaux. + +L'ensemble de cet imposant appareil avait rempli le cÅ“ur des soldats +d'un sentiment qui y entrait pour la première fois, et les rendait +attentifs au commandement. Aussi, dès que le feu fut ordonné, il fut +exécuté avec une promptitude et une précision que l'on n'aurait +peut-être pas obtenues un jour de parade et d'exercice. + +Jamais un champ de bataille n'avait offert un pareil spectacle à des +combattans, qui des deux côtés se voyaient pour la première fois. Cette +journée décida du sort de l'Égypte, et cet effort fut le dernier que les +beys firent en commun pour nous en disputer la conquête. + +Le même soir, ils se dispersèrent; les deux plus puissans d'entre eux, +Mourad et Ibrahim, que l'histoire de leurs anciens différends avait +rendus méfians et extrêmement prudens dans ce qui touchait leurs +intérêts personnels, étaient toujours rivaux. + +Ibrahim repassa le Nil avec les petits beys qui relevaient de sa +puissance, et, sans s'arrêter au Caire, il prit la route de Syrie; il ne +séjourna que quelques jours à Salahié, à l'entrée du désert d'Asie, tant +pour attendre ceux de ses mamelouks qui ne l'avaient pas encore rejoint +depuis la bataille, que pour donner à son harem et à ses bagages le +temps de gagner la Syrie. + +Mourad, au contraire, prit la route de la Haute-Égypte avec ses vassaux, +et remonta la rive gauche du fleuve, sur lequel il avait une flottille +qui suivait son mouvement. + +La nuit même du jour de la bataille, le général Bonaparte vint coucher +dans la résidence de Mourad, au bourg de Gizé[10]; l'armée s'établit +autour de lui, et le lendemain il prit possession du Caire. + + + + +CHAPITRE V. + +Mécontentement des troupes.--Citadelle du Caire.--Pyramides.--Bataille +navale d'Aboukir.--Créations d'établissemens de tout genre. + + +Notre flottille de guerre était arrivée et mouillait devant Gizé. On +remplaça les munitions qui avaient été consommées, et l'on fut bientôt +en état de recommencer, si le cas en était arrivé. + +Les autorités du Caire, les chefs de la loi et les schérifs vinrent, à +Gizé, se soumettre au général Bonaparte, qui gagna leur confiance, et +tira d'eux des renseignemens qui déterminèrent ses opérations +ultérieures. + +Il voulait avant tout s'établir militairement en Égypte. Il fit partir +sur-le-champ la division Reynier pour suivre les traces d'Ibrahim. + +Il envoya la division Vial à Damiette, celle de Dugua à Rosette; la +division Bon appuya le Caire; la division Desaix, qui était destinée à +remonter dans la Haute-Égypte, attendit à Gizé que toutes les autres +fussent rendues à leurs destinations. + +Cette dispersion de l'armée fut le signal de l'explosion de tous les +mécontentemens que les privations de tous genres avaient fait fomenter +depuis Alexandrie. On ne ménageait plus rien en propos; les plus modérés +envoyaient de toutes parts leur démission; et sans la ferme résolution +que manifesta hautement le général Bonaparte, de faire un exemple du +premier qui se chargerait de venir lui porter la parole pour ramener +l'armée en France, ainsi que quelques uns des mécontens en avaient la +pensée, il n'y a nul doute que l'armée se serait mutinée et aurait +refusé l'obéissance: c'est la fermeté de son chef qui a tout contenu, et +qui a préservé ces insensés de la honte dont ils se seraient couverts. + +Telle était la confiance que le général Bonaparte avait en lui-même, +que, dans cet état de choses, il partit du Caire, emmenant avec lui le +peu de cavalerie qu'il avait amenée d'Europe, et prit la même route que +la division Reynier, pour aller jeter Ibrahim en Syrie, et fermer +l'Égypte de ce côté. + +Il chargea le général Desaix du commandement du Caire, pendant que +lui-même allait faire cette expédition; mais, avant de partir, il avait +envoyé son aide-de-camp Julien porter à l'amiral Brueys l'ordre +d'appareiller pour Corfou ou Toulon: Julien ne devait pas revenir avant +d'avoir vu partir la flotte. + +Il avait aussi envoyé, comme négociateur près de Mourad-Bey, un sieur +Rosetti, consul de Venise, et qui était établi au Caire; mais telle +était l'ignorance de ces chefs orientaux, que Mourad refusa les +propositions du général Bonaparte, parce qu'il venait d'apprendre la +destruction de notre escadre, et qu'il s'était persuadé que cet +événement nous forcerait à quitter l'Égypte. + +Pendant le commandement du général Desaix, nous allâmes visiter la +citadelle du Caire, qui est placée entre la ville et la chaîne du +Monquatam, qui sépare le Nil de la mer Rouge. + +Cette place a un grand escarpement du côté du désert; elle est, en +général, fort bonne, et n'a aucun ouvrage extérieur. + +L'on nous y montra une brèche, à plus de cinquante pieds d'élévation, du +côté du Monquatam, et l'on nous raconta qu'après la bataille des +Pyramides quelques mamelouks s'étaient retirés dans la citadelle, mais +qu'ayant vu le Caire occupé par nos troupes, et n'osant risquer de +sortir par la ville, dans la crainte d'être pris, ils avaient formé la +résolution de s'enfuir par cette brèche. Pour cela, ils avaient commencé +par jeter au bas du rempart tous les matelas du divan, coussins et +ballots de coton qu'ils avaient pu se procurer; ensuite ils avaient fait +sauter l'un d'eux pour disposer tous ces matériaux en plate-forme +au-dessous de la brèche, après quoi ils y avaient tous sauté, l'un après +l'autre, montés sur leurs chevaux, et, chose incroyable, sans s'être +fait le moindre mal. J'ai encore vu les matériaux de cette plate-forme +au bas de cette brèche. + +L'on nous montra aussi la collection, que l'on gardait dans cette +citadelle, d'un assez grand nombre de cuirasses et de casques pris sur +les croisés. Ils étaient exposés en trophées au-dessus de la porte +d'entrée, en dedans de cette citadelle: la plupart étaient en très bon +état, quoiqu'à l'air depuis des siècles; mais, dans ces contrées, le +climat est conservateur. Le puits de la citadelle du Caire nous parut de +même fort curieux; il prend son eau au niveau du Nil, et, quoiqu'elle +soit saumâtre, on n'a rien négligé pour en avoir abondamment. + +On a construit dans l'intérieur du puits une spirale en pente douce qui +conduit jusqu'à l'eau, ce qui donne à ce puits des dimensions immenses: +tous ces beaux ouvrages attestaient l'état où avaient été les arts en +Égypte, et n'étaient pas encore dégradés. + +Nous avons aussi été visiter les pyramides. C'était la première fois +qu'une troupe y arrivait. Chacun voulut venir avec le général Desaix, en +sorte que nous étions plus de cent, non compris une compagnie +d'infanterie que nous avions prise pour notre escorte. + +Nous partîmes de Gizé, et traversâmes la plaine où l'on prétend qu'était +la célèbre Memphis. De toutes les anciennes villes d'Égypte, c'est +presque la seule dont il ne reste aucun vestige pour déterminer où elle +fut placée; et si, dans la plaine au-dessous des pyramides, on ne +rencontrait pas de temps à autre quelques débris de poterie sous ses +pas, rien n'autoriserait à penser qu'il y ait jamais eu là , non pas une +ville, mais un mur. + +Ce qui a dirigé nos conjectures, c'est d'abord le canal qui borde le +désert au pied des pyramides, et qui aujourd'hui cependant n'a de l'eau +qu'au moment des plus grandes crues du Nil, puis un pont en maçonnerie, +qui n'a pu appartenir qu'à Memphis, sans quoi on n'en apercevrait pas +l'utilité: il a dû nécessairement être là pour la communication des +habitans de Memphis avec leur cimetière, ou ville des morts, qui se voit +encore à côté des pyramides, qui n'étaient elles-mêmes que des tombeaux. +La ville des morts de Memphis n'est qu'une réunion innombrable de +petites pyramides dont beaucoup sont encore sur leurs bases, et dont la +grandeur était proportionnée à la fortune des familles. + +J'avais entendu émettre l'opinion que les grandes pyramides étaient des +temples, fondée sur ce qu'il en existait de semblables dans l'Inde, où +elles étaient consacrées au culte, et que les Égyptiens avaient reçu la +lumière de l'Orient; mais je ne me rends pas pour cela à cette opinion: +celles d'Égypte étaient bien certainement des tombeaux. + +Je suis monté un des premiers en haut de la grande; nous y étions seize, +et, malgré cela, à notre aise. La vue dont on jouit de ce point, au +milieu des airs, est délicieuse. + +Le général Bonaparte fut environ douze jours absent. Ce fut pendant ce +temps que nous vîmes, au Caire, le spectacle des fêtes du ramadan, qui +sont très rigoureusement observées en Orient. C'est le carême. Le jeûne +que l'on observe consiste à ne boire ni manger quoi que ce soit depuis +le lever du soleil jusqu'à son coucher: il faut travailler, en bravant +l'excessive chaleur, et sans se désaltérer; mais à peine le soleil +a-t-il disparu de l'horizon, que l'on prend un copieux repas, qui est +servi à l'avance, mais auquel on ne touche pas tant que le soleil est +encore visible. + +Tout était nouveau pour nous; mais ce qui étonna le plus les soldats, ce +furent les danses des almées, troupe de jeunes filles d'une taille +remarquable par l'élégance et la tournure gracieuse, mais d'une licence +dont on ne peut pas se faire une idée quand on ne l'a pas vue, et que la +bienséance ne permet pas de détailler. Tout cela néanmoins se passait +sur la place publique, en présence d'une foule de tout âge et de tout +sexe. + +Nous reçûmes un soir des nouvelles du mouvement du général Bonaparte; il +avait rencontré Ibrahim près de Salahié, à l'entrée du désert, dans +lequel il cherchait à se retirer, lorsqu'il l'avait fait attaquer par sa +cavalerie, qui, trop faible en nombre, courut un grand danger; et elle +aurait eu une mauvaise journée, si l'infanterie ne fût arrivée +promptement pour la dégager. Néanmoins, le but que l'on s'était proposé +fut rempli: Ibrahim passa en Syrie et nous laissa tranquilles. + +Le général Bonaparte revenait au Caire, lorsqu'il rencontra en chemin +l'officier que le général Desaix avait reçu de Rosette, et qu'il avait +fait diriger sur Salahié: cet officier apportait la nouvelle du +malheureux événement arrivé à notre escadre, et dont il avait été +témoin. + +Comme l'on sait, avant de la quitter, le général Bonaparte avait donné à +l'amiral l'ordre d'entrer dans Alexandrie ou d'aller à Corfou. Soit que +les passes d'Alexandrie n'eussent pas été reconnues encore, ou qu'elles +n'eussent pas assez d'eau[11], notre amiral était allé prendre un +mouillage à la pointe d'Aboukir, où il était depuis près d'un mois. + +Les anxiétés du général Bonaparte étaient si grandes, que, pendant sa +marche d'Alexandrie au Caire, il avait écrit deux fois à l'amiral Brueys +d'entrer à Alexandrie ou d'aller à Corfou, et qu'enfin, avant de partir +du Caire pour aller combattre Ibrahim-Bey, il avait envoyé son +aide-de-camp Julien pour réitérer cet ordre à l'amiral; mais cet +aide-de-camp, qui était parti avec une escorte d'infanterie sur une +barque du Nil, n'arriva point et n'aurait pu arriver à sa destination +avant le combat de l'escadre. + +Il disparut avec toute son escorte dans un village des bords du Nil, où +il était descendu pour acheter des provisions dont il avait besoin, et +ce ne fut que long-temps après que l'on connut les détails de sa fin +tragique. + +Notre amiral avait mouillé son escadre sur une seule ligne, ayant son +vaisseau de tête très rapproché d'un petit îlot qui est à la pointe de +terre sur laquelle est construit le fort d'Aboukir. + +Les Anglais, après l'avoir reconnu, firent passer deux de leurs +vaisseaux entre cet îlot et le vaisseau qui tenait la tête de notre +embossage. Le premier vaisseau anglais qui essaya ce passage, ayant +approché un peu trop près de l'île, échoua; celui qui le suivait passa +entre son camarade échoué et la tête de notre embossage. L'amiral +anglais, en voyant le premier[12] échoué et le deuxième réussir à +trouver un passage, en envoya un troisième pour remplacer celui qui +était échoué. Ces deux vaisseaux réunis remontèrent la ligne des nôtres, +laissant la terre à leur droite, et combattirent, réunis, chacun de nos +vaisseaux l'un après l'autre, pendant que le reste de l'escadre anglaise +les combattait en remontant aussi notre ligne sur l'autre bord, ce qui +obligeait nos vaisseaux à combattre sur les deux bords à la fois. + +Notre escadre fut détruite vaisseau par vaisseau aux deux derniers près, +qui, avec une frégate, étaient mouillés à la queue de l'embossage, et +qui n'attendirent pas que leur tour arrivât pour appareiller et gagner +le large: c'étaient _le Généreux_ et _le Guillaume-Tell_, avec la +frégate _la Diane_ ou _la Justice_. Ils firent route pour l'Archipel, où +ils se séparèrent encore: _le Généreux_ alla à Corfou, et les deux +autres parvinrent à entrer à Malte, ce qui prouve que l'ordre donné +précédemment par le général Bonaparte pouvait s'exécuter. + +Le vaisseau amiral (_l'Orient_) avait pris feu, et avait sauté pendant +le combat; de nos quinze vaisseaux, nous ne sauvâmes donc que les deux +dont je viens de parler. + +La défaite de l'escadre devait nécessairement apporter quelques +changemens dans la suite des projets du général Bonaparte, puisque cette +escadre devait retourner en Europe chercher un second convoi de troupes +sur lequel il ne fallait plus compter. + +Néanmoins ce malheur eut quelque chose de moins désastreux qu'on n'avait +paru d'abord le craindre. On connaissait peu l'Égypte alors, et les +Anglais s'étaient imaginé que c'était un pays où nous allions mourir de +toutes sortes de besoins. Ils le croyaient d'autant plus qu'ils avaient +arrêté un petit bâtiment qui passait de Rosette à Alexandrie, et sur +lequel il y avait des malles remplies des premières lettres que tout le +monde écrivait en France depuis que l'on était embarqué, et par +conséquent dans lesquelles on n'avait pas épargné les doléances sur tout +ce que l'on avait éprouvé de privations dans la traversée du désert et +dans la marche jusqu'au Caire, pendant laquelle on avait à peine mangé +du pain. + +Tous ces détails confirmèrent les Anglais dans leur opinion, et ils +imaginèrent qu'ils aggraveraient nos embarras en augmentant le nombre de +bouches à nourrir. Conséquemment ils débarquèrent à Alexandrie tous les +matelots, mousses et soldats des équipages et vaisseaux qu'ils avaient +pris, et par ce moyen nous eûmes sept ou huit mille hommes sur lesquels +nous n'avions plus droit de compter. On en tira parti pour compléter les +corps, mais surtout on trouva des ressources inappréciables parmi les +nombreux ouvriers de toutes professions qui se trouvaient à bord des +vaisseaux. On les adjoignit à ceux qui avaient été amenés à la suite des +différentes corporations savantes avec l'armée, de sorte que sous ce +rapport, comme sous celui de l'artillerie, nos moyens furent plus que +doublés. + +On va voir avec quelle admirable sagesse tout cela fut utilisé. + +La perte de la flotte avait un peu calmé les murmures de ceux qui +demandaient leur retour en France; le général Bonaparte fit donner des +passe-ports à tous ceux qui avaient persisté à en demander, et hormis +quelques hommes que je ne veux pas nommer, tout le monde prit le parti +de rester et de ne plus murmurer. + +Les premiers mois de notre séjour en Égypte furent marqués par des +travaux prodigieux et des créations de toute espèce. + +La commission des savans avait été appelée d'Alexandrie au Caire, et +chacun de ses membres avait été mis à la tête de quelque établissement +qu'il était chargé de fonder et de diriger. + +À Alexandrie, à Rosette, à Damiette et au Caire, on construisit des +moulins qui faisaient de la farine aussi belle qu'on aurait pu l'avoir à +Paris. On éleva des fours, en sorte que le pain devint aussi commun +qu'il avait été rare auparavant. + +On établit des hôpitaux dans lesquels chaque malade avait son lit. MM. +Larrey et Desgenettes, célèbres à plus d'un titre, aidèrent puissamment +ces bienfaisantes créations, et méritèrent l'estime du général en chef +et la reconnaissance de l'armée. + +On créa des salpêtrières et des moulins à poudre. + +On construisit une fonderie avec un fourneau à réverbère, au moyen +duquel on refondait des projectiles de gros calibre, dont on avait en +abondance pour en faire de plus petits à l'usage de l'artillerie de +l'armée. + +On établit de vastes ateliers de serrurerie, armurerie, menuiserie, +charronnage, charpente et corderie. + +Au moyen des matelots trop âgés pour changer de profession, on créa sur +le Nil une grande flottille, composée de toute espèce de bâtimens du +fleuve, que l'on avait très bien gréés et armés. Ils étaient commandés +par des officiers de la marine, et cette flottille fut de la plus grande +utilité pour tous les transports de l'armée. + +On habilla toutes les troupes en toile de coton bleue, on leur donna une +coiffure faite en maroquin noir; on ajouta à cela une bonne capote en +étoffe de laine du pays, que le soldat mettait la nuit. À aucune époque +il n'avait été aussi commodément équipé. + +Il recevait pour nourriture un pain excellent, de la viande, du riz, des +légumes secs, et un peu de sucre avec du café pour remplacer les +boissons spiritueuses, inconnues en Égypte avant notre arrivée. + +On s'apercevait déjà des progrès sensibles que faisaient toutes ces +créations. On avait des tables, des chaises, des bottes de maroquin et +du linge; on mangeait du pain aussi beau qu'à Paris. + +À peine les premiers besoins furent-ils satisfaits, que l'on vit le luxe +s'introduire; on fit de la vaisselle plate, très légère et fort +portative. Celle dite de chasse, dont l'Empereur s'est servi à Paris +depuis, a été faite d'après celle-là , qu'il avait rapportée d'Égypte. + +On ne se servait plus que de gobelets d'argent et de couverts du même +métal. + +On vit s'établir des confiseurs et des distillateurs qui eurent beaucoup +de succès. + +Peu à peu vinrent les passementiers et les brodeurs; les Turcs +eux-mêmes, qui sont grands imitateurs, nous avaient surpassés en ce +genre; ils avaient fini par fondre des boutons d'argent aux armes de la +république, et les souffler en or avec une grande perfection. + +Peu de mois après notre installation, on vit des cartes à jouer, des +billards et des tables de jeu faites au Caire; on y imprimait en +français et en arabe; tout ce qui était à faire pour nous établir à +l'européenne était ou achevé, ou en train de l'être; la cavalerie se +montait: tout marchait au mieux et était poussé avec une incroyable +activité. + + + + +CHAPITRE VI. + +Expédition de Desaix dans la Haute-Égypte.--Combat de Sédiman.--Province +de Faïoum.--Faouë.--Lac MÅ“ris.--Ville des morts.--Tentative de +Mourad-Bey après l'insurrection du Caire. + + +Le Nil était dans sa plus grande crue d'eau, lorsque le général +Bonaparte arriva au Caire, de retour de son expédition contre +Ibrahim-Bey. Il ordonna alors le départ de la division Desaix pour aller +occuper la Haute-Égypte, et en même temps combattre Mourad-Bey qui s'y +était retiré. Cette division n'était forte que de huit bataillons, parce +que, depuis son arrivée au Caire, on en avait envoyé un pour tenir +garnison à Alexandrie; elle fut toute embarquée à Boulac, sur des +djermes (bâtimens du Nil). On lui avait donné deux pièces d'artillerie +seulement. Elle remonta le Nil, sans s'arrêter, jusqu'à Siout, qui est +la capitale de la Haute-Égypte. Tout le pays était couvert d'eau par le +débordement du fleuve, et les villes ainsi que les villages, qui sont +bâtis sur des élévations de terre amoncelée de main d'homme, formaient +autant d'îlots. + +Le général Desaix apprit à Siout que Mourad-Bey était redescendu par le +bord du désert de la rive gauche, laissant l'inondation à sa droite; +qu'il avait le projet de se rapprocher du Caire: on lui avait donné avis +qu'il se préparait une insurrection contre les Français, et il voulait +en profiter. + +Comme l'inondation l'obligeait à passer par le Faïoum, pour avoir +toujours une retraite assurée dans le désert, et qu'il ne pouvait +marcher bien vite à cause de ses chameaux de provisions, le général +Desaix conçut le projet de le joindre. + +La décroissance du Nil commençait lorsqu'il fit descendre son convoi de +djermes jusqu'à l'embouchure du canal de Joseph, qui est à environ +quatre ou cinq lieues au-dessous de Siout, entre Minieh et Mélaoui; il +fit entrer tous ses bâtimens, à la suite l'un de l'autre, dans le canal, +qui a partout dix à douze toises de largeur, et qui, dans toute sa +longueur, borde le désert parallèlement au Nil. + +Le courant des eaux du canal porta tout le convoi jusque près de +Sédiman, petit village à la lisière du désert et sur le bord du canal. +On y apercevait les mamelouks, qui s'éloignèrent dans le désert à notre +approche. Néanmoins le général Desaix fit arrêter le convoi et débarquer +les troupes ainsi que les deux pièces d'artillerie, et on s'avança en +carré dans le désert, en présentant la bataille aux mamelouks, qui ne +l'acceptèrent pas. + +La soif d'une part et l'approche de la nuit de l'autre nous firent +rapprocher des bords de l'inondation, où se trouvaient nos barques avec +toutes nos provisions; les mamelouks nous suivirent, et bivouaquèrent à +deux cents pas de nous, au point que nous fûmes obligés de reposer, +formés en carré, chaque soldat ayant son fusil entre ses jambes. + +Il faut avoir vécu avec les troupes françaises, pour apprécier tout ce +qu'elles valent dans des circonstances périlleuses. Dans celle-ci, +chaque soldat était si pénétré du danger, qu'il n'y avait rien à lui +dire; la nécessité de l'obéissance avait parlé à sa conviction, et +rendait la discipline inutile. Ils auraient fait justice d'eux-mêmes de +celui d'entre eux qui serait tombé dans une négligence propre à +compromettre le salut de tous. Le lendemain à la pointe du jour, +c'est-à -dire à deux ou trois heures du matin, toutes les troupes étaient +déjà debout sans qu'on eût été obligé de battre la caisse; on fit +sur-le-champ pousser les barques au large, afin de n'avoir pas à +s'occuper de leur défense, et nous nous avançâmes dans le désert, formés +en trois carrés, dont un grand flanqué par deux plus petits. + +Nous avions nos deux pièces d'artillerie aux deux angles de notre front, +et nous pouvions les passer aux angles de derrière par l'intérieur du +carré. + +Nous montions en cet ordre une colline du désert, pour nous placer à son +sommet, afin de découvrir plus loin autour de nous, lorsque, sans avoir +été avertis autrement que par le bruit du tam-tam des mamelouks, et par +le tourbillon de poussière que leur marche faisait élever, nous vîmes un +essaim de cette fougueuse cavalerie fondre sur nos carrés avec une telle +fureur, que celui de droite fut enfoncé, et perdit quinze ou vingt +hommes par la faute de son commandant. Cet officier, homme de beaucoup +de courage, avait imaginé de réserver son feu pour n'en faire usage qu'à +bout portant; il usa de ce moyen, mais il arriva que les chevaux des +mamelouks, quoique percés de balles, traversèrent encore le carré pour +aller tomber à cent pas de l'autre côté, en sorte qu'ils firent dans les +rangs des ouvertures par lesquelles pénétrèrent les mamelouks qui les +suivaient. Le général Desaix réprimanda sévèrement cet officier, qui +avait cru bien faire, et dont la faute nous compromit gravement pendant +quelques minutes. + +Nous n'eûmes que le temps de faire halte, de mettre nos pièces en +batterie, et de commencer un feu de deux rangs, qui, pendant une +demi-heure, nous empêcha de rien distinguer à travers la fumée, la +poussière et le désordre; mais avec la fin de ce feu nous vîmes celle de +la bataille. Il était temps, car il ne nous restait plus que neuf coups +de canon à tirer, et les cartouches allaient aussi manquer. + +La bataille avait été meurtrière pour les mamelouks, qui prirent la +fuite dans toutes les directions. En moins de quelques minutes, il n'y +eut plus rien devant nous, et nous achevâmes de monter la colline, du +sommet de laquelle nous découvrîmes la belle et riche province du +Faïoum. + +Pour nous rapprocher de nos barques, qui avaient vu la bataille du +milieu de l'inondation, nous redescendîmes la colline par la même pente +que nous l'avions montée; nos barques suivirent notre mouvement, et nous +rejoignirent au petit village de Sédiman, où nous passâmes la nuit. + +Le lendemain nous étions un peu pressés par la baisse des eaux, qui nous +laissaient à peine le temps nécessaire pour faire arriver nos barques +jusqu'à l'embouchure inférieure du canal par où elles devaient rentrer +dans le Nil. + +Nous partîmes, en conséquence, de Sédiman à la pointe du jour, et nous +vînmes nous placer à l'entrée de la province du Faïoum, qui n'en est +distante que d'une lieue. + +Le canal de Joseph passe en face de la gorge qui lie cette province à la +vallée du Nil. + +Au plus fort de l'inondation, le même canal verse le trop plein de ses +eaux dans un autre canal qui s'embranche avec lui au village d'Illaon, +et les porte à la ville de Faouë, et ensuite au lac MÅ“ris. + +Le lit de ce canal est plus bas que celui du canal de Joseph; il existe +à leur jonction une digue de séparation, en maçonnerie, fort solidement +établie, et surmontée d'un pont en pierre fort ancien, sur lequel nous +passâmes pour nous placer tout-à -fait à la gorge de la province où nous +voulions aller. + +Le général Desaix, ayant fait débarquer tout ce qui appartenait à sa +division, renvoya les barques dans le Nil, et établit ses troupes en +bivouac sous un bois de dattiers impénétrable au soleil, et au bord du +canal d'Illaon. + +Nous restâmes quelques jours dans cette position, où rien ne nous +manquait. Le canal était assez peu profond pour pouvoir s'y baigner. +Épuisés comme nous l'étions après sept ou huit jours consécutifs de +marches dans le désert, par une chaleur étouffante, il nous sembla que +nous ne pouvions trop user des bains froids de ce délicieux canal +d'Illaon. L'abus nous en devint funeste, car au bout de quarante-huit +heures, nous eûmes huit cents hommes attaqués d'ophthalmie au point +d'être tout-à -fait aveugles. Le général Desaix lui-même était du nombre, +et souffrit cruellement. + +Nous fûmes si effrayés de cette situation, que nous fîmes sur-le-champ +des dispositions pour nous rendre à Faouë, où nous espérions trouver des +soulagemens pour tant de malades. + +Nous mîmes le général Desaix avec quelques soldats sur une petite barque +qui descendait par le canal, pendant que la colonne suivait la route +qui, en le longeant, mène à Faouë. + +Le nombre des aveugles surpassait celui des bien portans: chaque soldat +qui voyait clair, ou qui n'avait qu'un Å“il attaqué, conduisait plusieurs +de ses camarades aveugles, qui cependant portaient leurs armes et leurs +bagages. Nous ressemblions plutôt à une évacuation d'hôpital qu'à une +troupe guerrière. + +Après avoir traversé des champs admirablement cultivés et couverts de +rosiers en fleurs[13], pendant l'espace de plusieurs heures, nous +arrivâmes, dans ce piteux état, à Faouë. Cette ville est considérable; +elle est située au milieu de la province du Faïoum, dont elle est la +capitale, et qui est elle-même un bassin de verdure. Elle ne communique +à l'Égypte que par une gorge dont l'ouverture est à Illaon. Le canal de +ce nom traverse la province et la ville, d'où il se divise en une +multitude de ruisseaux d'irrigation, qui vont fertiliser les campagnes +avant de verser leur surabondance d'eau dans le lac MÅ“ris. + +Cette province est la plus tranquille de toute l'Égypte, avec laquelle +elle a peu de communications. + +Le canal, qui traverse la ville, est surmonté d'un pont fort ancien et +semblable à ceux que j'ai vus en Égypte; ils paraissent être de la même +époque. Je ne me souviens pas d'en avoir vu plus de cinq: un sur le +canal qui passe au pied des pyramides, et qui doit avoir appartenu à +Memphis; un à Illaon, un à Faouë et deux à Siout. + +Nous attendîmes à Faouë la retraite entière des eaux, qui est bientôt +suivie du desséchement des terres, ou plutôt de la consolidation +nécessaire à l'ensemencement, qui ne consiste qu'à jeter le grain sur la +boue, et à le faire enterrer au moyen du piétinement d'hommes qui +parcourent le champ ensemencé dans tous les sens. On ne laboure la terre +que quand elle est déjà trop solide pour que l'on puisse l'ensemencer +comme je viens de le dire. + +Depuis que nous étions en Égypte, nous n'avions pas encore été aussi +bien qu'au Faïoum; nous y restâmes plus d'un mois, pendant lequel nos +ophthalmistes guérirent. + +On construisit des fours, et on organisa l'administration de la +province. + +On fut bientôt prêt à se remettre en marche; on s'avança à travers les +magnifiques champs de verdure d'un pays qui, pour la première fois, +allait nous déceler toute son inimaginable fécondité. + +Le général Bonaparte avait témoigné au général Desaix qu'il était +content de sa division, et lui avait mandé de faire des levées de +chevaux dans la province de Faïoum, ainsi que des levées d'argent. Le +tout fut ponctuellement exécuté. Cela nous donna l'occasion d'aller au +fameux lac MÅ“ris, dans lequel se décharge le canal qui s'embranche avec +celui de Joseph à Illaon. + +Ce lac n'a jamais pu avoir pour objet ce que la plupart des voyageurs +ont prétendu, c'est-à -dire qu'il n'a jamais pu être un réservoir où l'on +conservait la surabondance des crues du Nil, pour la rendre ensuite à la +terre dans des temps de sécheresse. Ceux qui soutiennent cette opinion +n'ont vraisemblablement pas vu les choses dont ils parlent. + +Nous avons bien trouvé près d'Illaon, sur la rive droite du canal et du +chemin qui mène à Faouë, un très vaste bassin en maçonnerie que j'ai +encore vu plein d'eau; il peut avoir deux cents pas de long, et environ +autant de large. Il est effectivement plus élevé que le sol qui +l'entoure, et ne peut se remplir qu'au moyen des plus grandes crues du +Nil, et de petites vannes que l'on ouvre pour y introduire l'eau, et par +lesquelles on la laisse écouler quand on en a besoin; elles ont encore +aujourd'hui cette destination. Mais ce bassin ne peut pas être celui +dont les voyageurs ont parlé. Il n'y a guère de moulin en Europe dont +l'étang ne contienne plus d'eau, et toute celle qu'il pourrait contenir +suffirait à peine à arroser une surface de quelques arpens de terre; ce +ne peut donc être le fameux lac MÅ“ris, ou alors l'exagération des +historiens serait par trop forte. + +Je commandais le premier détachement d'infanterie légère qui fut envoyé +de Faouë pour parcourir la province; j'y remarquai partout les restes +d'une antique civilisation, et surtout un système d'irrigation aussi +bien entendu qu'en Italie. + +Il part de la ville même de Faouë une multitude de petits canaux qui +conduisent l'eau à tous les villages de la province; chacun a le sien et +se charge de son entretien. + +Quand on est mécontent d'un village, on ferme la vanne de son canal, et +on le prive d'eau jusqu'à ce qu'il ait obéi à ce qu'on lui demande. +Aucun autre moyen coercitif ne produirait un effet aussi prompt et aussi +direct. + +Le gouvernement de la province n'a besoin que d'un homme pour lever et +fermer les vannes. + +Je suis, je crois, le premier de l'armée qui ai été au lac MÅ“ris, et ce +grand spectacle n'a pas fait entrer autre chose dans ma pensée, sinon +que le canal de Faïoum passait autrefois par les dunes de sable que les +vents ont amoncelées à l'extrémité du lac, et que ses eaux allaient +rejoindre la Méditerranée par le lac Maréotis, près d'Alexandrie. Les +vents qui règnent constamment dans cette partie ont poussé +successivement le sable de ces dunes dans le canal, et en ont totalement +comblé toute la partie qui se trouve au-delà des dunes, et qu'on appelle +aujourd'hui le _Fleuve sans eau_, dans lequel les habitans m'ont assuré +que l'on trouvait encore des portions de bateaux pétrifiés. + +Les eaux amenées tous les ans par la surabondance des crues du Nil, ne +trouvant plus d'issue pour s'écouler, ont dû se déborder et former un +vaste cloaque qui est devenu immense, mais qui, étant le point le plus +bas de toute la province, n'a jamais pu perdre ses eaux que par +l'évaporation, sous le soleil brûlant de ces contrées. + +Le lac MÅ“ris ne m'a pas paru avoir pu se former différemment. + +Au milieu à peu près, il se trouve une petite île sur laquelle les +habitans de la ville de Faouë (l'ancienne Arsinoé) construisirent leur +ville des morts, et où ils élevèrent un temple qui existe encore. Chaque +famille opulente y avait sans doute son tombeau, dans lequel chacun de +ses membres avait sa chambre sépulcrale. C'était déjà dans ce temps-là , +comme ce l'est encore aujourd'hui, une des occupations de la vie des +Égyptiens de soigner leur dernière demeure. Il en était résulté que la +ville des morts était à peu près égale à celle des vivans, et se +composait d'habitations plus ou moins semblables. On ne pouvait arriver +à cette ville des morts qu'en bateau; et vraisemblablement, le batelier, +qui était à la fois le gardien des tombeaux, s'appelait Caron, car les +habitans de la province appellent encore le lac MÅ“ris, Birket-el-Caron +(lac de Caron). + +Lorsqu'on inhumait les grands, on le faisait avec pompe; mais, pour la +classe mitoyenne, on y mettait moins de cérémonie, et la famille du +mort, après l'avoir embaumé, portait le corps jusqu'au bord du lac, dans +un local disposé pour cela auprès d'un embarcadère, où Caron venait le +prendre avec sa barque, pour le transporter dans le tombeau qui lui +était destiné. Le batelier attendait qu'il y en eût plusieurs de réunis, +et l'on avait soin de mettre sur le corps du défunt, son nom et la pièce +de monnaie qui revenait à Caron pour son salaire. La famille allait +ensuite au tombeau à un jour désigné, et rendait ses derniers devoirs au +défunt. + +Les pauvres qui n'avaient ni tombeau, ni moyens de se faire embaumer, +étaient sans doute portés au bord du lac par leurs parens, qui leur +mettaient sur la langue la pièce de monnaie destinée à Caron, qui la +prenait avant de les enterrer. Cela se pratique encore à peu près de +même en Égypte, dans toutes les villes assez grandes pour avoir une +ville des tombeaux. + +Les Égyptiens ont encore l'habitude de cacher leur argent sous la +langue; il nous parut extraordinaire, dans les commencemens de notre +arrivée, de voir que, pour nous rendre de la monnaie, un Turc commençait +par cracher dans sa main tous les medins[14] qu'il tenait cachés dans sa +bouche, quelquefois jusqu'au nombre de cent cinquante et de deux cents, +sans que l'on s'en aperçût à sa voix, ni que cela l'empêchât de boire et +de manger. + +Pendant notre séjour à Faouë, nous fûmes obligés de remettre en marche +nos ophthalmistes, qui étaient à peine guéris: voici pourquoi. + +Mourad-Bey, qui avait eu avis d'un projet d'insurrection au Caire, +s'était rapproché de cette ville, où effectivement un mouvement venait +d'avoir lieu. La populace, exaltée par les hommes influens et les +cheiks[15] de cette ville, s'était portée à différentes maisons +appartenant à des beys, où l'on avait placé quelques uns de nos +établissemens. Quelques assassinats furent commis dans les rues; mais +cette insurrection ayant été mal dirigée, elle laissa aux troupes de la +garnison le temps de prendre les armes, et de marcher sur tous les +points menacés. On fit une prompte et sévère justice des premiers qui +furent pris en flagrant délit, et tout fut bientôt apaisé. Les chefs +demandèrent grâce; on la leur accorda moyennant une bonne contribution +que l'on ne fut pas fâché d'avoir occasion de leur imposer. Cette +insurrection n'eut d'autre effet que de consolider notre puissance. + +Mourad-Bey, voyant le résultat, avait repris le chemin de la +Haute-Égypte par le bord du désert, et était arrivé à l'extrémité de la +province de Faïoum, où il cherchait à exciter une insurrection. Nous +partîmes de Faouë pour aller le combattre ou l'éloigner. Nous laissâmes +nos malades et le reste de nos aveugles dans la maison qu'avait +abandonnée le gouvernement lors de notre arrivée, et dont nous avions +retranché la porte. Cette maison avait des terrasses qui en commandaient +les approches; elle renfermait nos dépôts de vivres et de munitions. +Nous étions à peine à quelques lieues de la ville, que les mamelouks, +que nous allions chercher, nous échappèrent, et vinrent se jeter dans la +ville, espérant exciter les habitans à attaquer la maison où étaient nos +soldats; mais n'ayant pu y réussir, ils essayèrent eux-mêmes, et vinrent +tenter une escalade. + +Les malades sortent aussitôt de leurs lits, les ophthalmistes lèvent +l'appareil posé sur leurs yeux; tous prennent les armes, montent sur les +terrasses de la maison d'où ils écartent les assaillans à coups de +fusil, et les font renoncer à leur entreprise. + +Mourad-Bey se retira, et en passant par la ville, il alla regagner le +désert du côté opposé à celui par lequel il était venu, et partit une +seconde fois pour la Haute-Égypte. + +Le général Desaix reçut cette nouvelle par un habitant de Faouë que lui +avait expédié le commandant des soldats qu'il y avait laissés. + +Il revint sur ses pas, et fut fort satisfait de voir que cette attaque, +qui aurait pu avoir des suites funestes, n'avait même pas coûté un +homme. + +C'est dans l'excursion que nous venions de faire, que nous rencontrâmes +une vaste fondrière, très longue, puisqu'elle nous parut de toute la +longueur de la province, depuis son ouverture vers l'Égypte jusqu'au lac +MÅ“ris, et large comme une très grande rivière d'Europe. Cette fondrière +semble avoir été bien anciennement une des décharges du Nil, ce qui +corrobore l'opinion que je viens d'émettre sur la formation du lac MÅ“ris +et du Fleuve sans eau. + +Elle est trop large et trop profonde pour être un ouvrage des hommes. On +trouve encore dans le fond un ruisseau bordé de joncs très élevés, et +les habitans nous dirent que ce petit ruisseau bourbeux conservait de +l'eau toute l'année. En suivant la route d'Illaon à Faouë, nous +remarquâmes un pont fort ancien, comme celui que nous avions vu à ce +village, et qui était aussi élevé sur une digue de décharge en +maçonnerie, construite en pierres énormes, et très bien conservée; nous +fîmes reconnaître la direction que suivaient les eaux, qui, dans les +grandes crues, devaient encore s'échapper par-dessus cette digue, dont +la surface était un plan incliné parfaitement uni, et nous apprîmes +qu'elles se rendaient dans cette fondrière, qui, à l'époque la plus +reculée, a dû avoir une destination sur laquelle nous n'avons point +exercé nos conjectures. + + + + +CHAPITRE VII. + +Voyage de Desaix au Caire.--Nouvelle expédition dans la Haute-Égypte à +la poursuite de Mourad-Bey.--M. Denon.--Le fils du roi de +Darfour.--Singulière maladie d'un Turc.--Histoire de Mourad-Bey et +d'Hassan-Bey. + + +La saison s'avançait; toutes les campagnes étaient couvertes d'une +verdure qui reposait nos yeux fatigués de l'aridité du désert: nous +avions passé pour la première fois un hiver pendant lequel la chaleur +n'avait pas cessé d'être insupportable. Le mois de janvier nous avait +paru être comme celui de juin en Europe. La gaîté était revenue, et le +moral du soldat était tout-à -fait remonté. + +Le général Bonaparte avait ordonné au général Desaix de quitter le +Faïoum, et de porter sa division sur les bords du Nil, à Benisouef, à +vingt-cinq lieues du Caire, sur la rive gauche: ce mouvement venait de +s'exécuter, lorsque le général Desaix alla voir le général Bonaparte au +Caire; je l'accompagnai dans cette course, qui ne dura que quelques +jours, et que nous fîmes sur le Nil. + +Le général Bonaparte n'avait encore reçu aucunes nouvelles de France; il +n'était occupé que de créations de toutes les espèces. Le climat ne +faisait rien sur son tempérament; il n'éprouvait pas, comme tout le +monde, le besoin de dormir après midi. Il était toujours vêtu comme à +Paris, son habit boutonné du haut en bas, et cela presque sans suer, +tandis que nous étions tous dans un tel état de transpiration, qu'elle +décomposait la teinture de nos habits: on ne peut se figurer l'effet que +produit cette chaleur quand on ne l'a pas éprouvée. + +Le général Bonaparte, après avoir gardé le général Desaix pendant +quelques jours, et lui avoir témoigné toutes sortes d'amitiés, lui +donna, pour le transporter de nouveau à Benisouef, une belle djerme[16] +qu'il avait fait arranger pour lui-même; elle était véritablement +magnifique, et s'appelait _l'Italie_. + +Il fit partir du Caire, pour rejoindre la division du général Desaix, +toute la cavalerie qui se trouvait montée, et au nombre de huit cents +chevaux: avec cette cavalerie, on avait renvoyé à la division le reste +de son artillerie, qu'elle n'avait pas embarqué dans sa première +opération. + +On était prêt à recommencer la campagne par terre pour achever la +destruction des mamelouks. Nous partîmes de Benisouef en remontant le +fleuve le long de la rive gauche; mais alors nous ne marchions plus en +carré comme dans la route d'Alexandrie au Caire: nous ne redoutions plus +nos ennemis, qui étaient frappés de terreur à notre approche: notre +marche n'était plus qu'une promenade, à la vérité souvent pénible, à +cause de la chaleur. + +Plusieurs membres de l'Institut du Caire étaient venus rejoindre notre +division pour visiter la Haute-Égypte. + +M. Denon, entre autres, s'était attaché d'amitié au général Desaix, et +ne le quitta pas de toute la campagne. Tout le monde aimait son +caractère doux et obligeant, et sa conversation instructive et +spirituelle était un délassement pour nous. + +Le zèle qu'il mettait à toiser les monumens, à rechercher des médailles +et des antiquités, était un sujet continuel d'étonnement pour nos +soldats, surtout quand on lui voyait braver la fatigue, le soleil, et +souvent les dangers, pour aller dessiner des hiéroglyphes ou quelques +débris d'architecture; car je ne crois pas qu'une seule pierre lui ait +échappé. Je l'ai souvent accompagné dans ses excursions; il portait sur +ses épaules un portefeuille rempli de papiers et de crayons, et avait un +petit sac suspendu à son cou, dans lequel il mettait son écritoire et +quelque nourriture. + +Il nous employait tous à lui mesurer les distances et les dimensions des +monumens, qu'il dessinait pendant ce temps-là . Il avait de quoi charger +un chameau en dessins de toute espèce, quand il retourna au Caire, d'où +il repartit avec le général Bonaparte pour la France. + +Les habitans, en nous voyant aussi curieux des monumens auxquels +eux-mêmes ne faisaient pas attention, nous apportèrent quelques +médailles qu'ils trouvaient par-ci par-là en cultivant leurs champs, et +en bâtissant leurs maisons au milieu des ruines de celles des villes +anciennes. Quand ils virent que nous y attachions quelque prix, ils nous +en apportèrent une quantité. M. Denon en revenait chargé à chacune des +courses qu'il faisait pour aller voir des antiquités. Les médailles +n'étaient rien autre que des monnaies de cuivre romaines, qui étaient +restées dans le pays en prodigieuse quantité, et où personne n'avait +encore pénétré avant nous. + +Les médailles d'or avaient disparu; il n'y avait que celles de cuivre +qui s'étaient conservées, et cela en si grand nombre, en quelques +localités, que l'on aurait presque pu les remettre en circulation. + +Nous remontâmes d'abord jusqu'à Siout, qui est à soixante-quinze lieues +au-dessus du Caire, puis à Girgé, qui est encore à vingt-cinq lieues +plus haut. Nous avions ainsi fait cent lieues sans rencontrer un seul +des partis de Mourad-Bey, qui nous laissait chaque soir la place qu'il +avait occupée le matin. + +Nous nous arrêtâmes quelque temps à Girgé, pour nous réparer et nous +reposer de nos fatigues, après une marche aussi longue et aussi pénible. + +Il venait d'arriver dans cette petite ville une caravane de Darfour; +elle était commandée par un des fils du roi, qui vint demander +protection au général Desaix. C'était un homme d'une trentaine d'années, +fort doux de caractère, et qui avait de singulières idées sur toutes les +moindres choses. + +Le jour de notre arrivée, il avait tonné peut-être pour la première fois +depuis un siècle; les habitans, en voyant tomber quelques gouttes d'eau, +regardaient cela comme un bon augure. + +Nous demandâmes au roi de Darfour ce que c'était que le tonnerre, et si +on l'entendait dans son pays. Il nous répondit que oui, et que c'était +un petit ange par lequel Dieu faisait diriger les nuages; qu'il se +fâchait quand ceux-ci ne voulaient pas l'écouter, et que la pluie qui +venait de tomber était ceux qu'il avait précipités du ciel, comme +n'ayant pas voulu lui obéir. + +Nous lui demandâmes ce que c'était que les esclaves qui composaient sa +caravane, ainsi que les marchandises qu'elle apportait. + +À cette occasion, il nous apprit que son pays était très pauvre, et +n'avait presque point de culture pour nourrir sa population; encore les +peuples du Sennaar, pays voisin, venaient-ils souvent dévaster leurs +récoltes pour se nourrir eux-mêmes, ce qui occasionnait entre eux des +guerres dans lesquelles ils se faisaient réciproquement des prisonniers +qu'ils amenaient en Égypte pour les vendre; en sorte que ceux de Darfour +y amenaient les prisonniers faits sur la population de Sennaar, et ceux +de Sennaar y amenaient, par un autre côté, les prisonniers faits sur la +population de Darfour. Il ajouta que les marchands profitaient du départ +de ces caravanes, pour apporter leurs marchandises, qui consistaient en +gommes, plumes d'autruche, peaux de tigre, quelques dents d'éléphant, et +de la poudre d'or, qu'il nous montra. Elle ressemblait au sable que l'on +emploie pour sécher l'écriture, et nous parut contenir encore beaucoup +de parties terreuses. Il nous dit que dans son pays on la recueillait, +après les pluies, dans les ruisseaux qui étaient descendus des +montagnes. + +Il y avait dans cette caravane beaucoup d'enfans qui étaient aussi +destinés à être vendus. À ce sujet, il nous apprit que leurs parens, ne +pouvant pas les nourrir, gardaient les plus forts pour travailler, et +qu'ils envoyaient les autres en Égypte, d'où l'on devait leur en +rapporter la valeur en grains, riz et autres espèces de denrées, +ajoutant qu'en général ils ne rapportaient guère chez eux que des +denrées pour se nourrir et se vêtir, et très peu d'argent, dont on +n'avait pas grand besoin dans son pays. + +L'entretien de ce roi de Darfour nous fit faire des réflexions sur la +traite des noirs, et nous laissa presque tous dans l'opinion qu'il était +plus philanthropique de la permettre que de la défendre, ou que du moins +les gouvernemens devraient s'en charger eux-mêmes en achetant les +Nègres, et en les transportant dans les colonies de la zone torride, où +on les réunirait sous une magistrature, au lieu de les vendre comme une +propriété particulière. + +Ces caravanes partent de Darfour dans la saison des pluies, afin de +trouver de l'eau dans le désert; elles marchent pendant cent jours dans +le désert pour arriver aux Oasis, qui sont des îles de terre cultivées +au milieu du désert, et de là pour arriver en Égypte elles mettent trois +jours. + +Elles perdent beaucoup de monde en chemin, quand elles ont le malheur de +ne pas avoir de pluie, et toujours les individus qui les composent +arrivent dans un état de maigreur affligeant à voir. + +Le général Desaix traita bien ce roi de Darfour, lui fit des présens en +grains, riz, sucre et café, qui parurent lui faire plaisir; mais ce qui +nous sembla lui en faire davantage, fut une pelisse dont il s'empressa +de se revêtir en se redressant avec un air d'importance. + +Nous trouvâmes à Girgé un capucin qui y avait été envoyé de Rome comme +missionnaire. Il savait à peine lire l'italien, et n'avait encore fait +qu'un prosélyte; c'était un petit orphelin de douze ou quatorze ans, qui +lui servait de domestique. L'un et l'autre parurent heureux de notre +arrivée, et ne nous quittèrent plus[17]. + +Avant de commencer cette campagne par terre, le général Desaix avait +emmené avec lui un chirurgien en chef, dont la société et la +conversation lui plaisaient beaucoup, et pour lequel il avait de +l'amitié: c'était le docteur Renoult, dont les connaissances générales +et le goût pour les observations de tout genre faisaient un homme d'une +société instructive et agréable. + +Le général Desaix aimait beaucoup les Turcs, et souvent il priait le +docteur Renoult de donner des soins à ceux d'entre eux dont l'influence +et le crédit lui étaient nécessaires. + +Nous étions établis au bord du Nil, lorsque le cheik d'une petite ville +voisine fit demander au général Desaix la permission de consulter son +savant médecin sur une maladie dont il commençait à être attaqué. + +Le général Desaix pria le docteur Renoult de se rendre à l'invitation, +et lui donna son interprète pour l'accompagner. Le docteur emporta avec +lui une petite pharmacie qu'il avait toujours dans ses voyages, et +partit, s'attendant tout au moins à voir un mourant. Quelle fut sa +surprise en trouvant un homme qui aurait pu servir de modèle pour un +autre Hercule-Farnèse, et ayant toutes les apparences d'une santé à +l'avenant! Il lui demanda ce qu'il éprouvait pour se croire malade. Le +cheik répondit au docteur Renoult qu'il avait toujours usé sobrement des +facilités de la loi sur la pluralité des femmes, qu'il n'en avait jamais +eu que deux qu'il aimait passionnément, et que, malgré les soins qu'il +leur rendait également chaque jour, il n'avait pu leur persuader qu'il +n'en préférait pas une à l'autre, surtout depuis que son état maladif, +qui durait déjà depuis deux ans, l'avait obligé à réduire ses assiduités +près de chacune d'elles à deux ou trois hommages par jour. + +Il racontait ces détails avec une bonne foi qui ne permettait pas d'en +suspecter la sincérité; il ajouta que cet état de faiblesse +l'inquiétait, et l'avait déterminé à demander la consultation du savant +médecin. + +Le docteur Renoult ainsi que l'interprète ne purent s'empêcher de rire, +et de souhaiter au malade de rester encore long-temps affligé de cette +maladie, lui disant que c'était celle des gens qui se portaient le mieux +dans les autres pays, où même il était rare d'y trouver des hommes assez +heureux pour être aussi malades que lui. + +Chacun voulut s'informer de son hygiène, et je ne sais si personne +s'avisa d'en faire l'essai, en apprenant qu'il ne vivait que de riz, de +melon, et que, hormis quelques tasses de café, il ne buvait que de +l'eau. Le docteur ne savait plus que penser de ceux qui ne se +plaignaient pas de leur santé. + +Nous commencions à être reposés de nos fatigues, lorsque nous fûmes +rejoints à Girgé par un convoi de barques armées qui portaient les +munitions que nous attendions pour continuer notre marche. + +Nous partîmes, toujours en remontant le Nil, pour aller combattre +Mourad-Bey, dont nous venions d'avoir des nouvelles. Il avait d'abord +remonté jusqu'à Esné, où il avait été demander l'hospitalité à son rival +le fameux Hassan-Bey. + +Hassan avait été mamelouk d'Aly-Bey, qui régnait avant Ibrahim et +Mourad, et que ce dernier fit mourir après qu'il eut été dangereusement +blessé dans une de ces querelles si communes entre ces petits tyrans. + +Aly-Bey avait vraiment de l'humanité et des connaissances naturelles: +c'est le seul bey dont les Égyptiens nous aient paru honorer la mémoire; +à sa mort, Mourad s'empara du pouvoir. Hassan, qui avait été fait bey +par Aly son patron, était un guerrier redoutable; fidèle à son maître, +il jura de le venger. + +Ayant été vaincu par Mourad, il en fut poursuivi au point qu'il n'eut +plus d'autre ressource que de s'enfuir du champ de bataille, près du +Caire, jusqu'au sérail de Mourad, et d'aller demander asile à sa sultane +favorite. Les lois de l'hospitalité sont sacrées en Orient: la sultane +reçoit le fugitif, écrit à Mourad pour l'en prévenir, et lui défend en +même temps de s'approcher du sérail, ni d'y entrer avant de lui avoir +accordé la vie de Hassan. Mourad-Bey répond sur-le-champ qu'il ne veut +accorder à Hassan que deux jours pour pourvoir à sa sûreté, et qu'après +ce délai il attaquera le sérail. + +Hassan reçoit la signification sans s'émouvoir, et il ne doute pas que +sa perte ne soit résolue. Il voit déjà à travers les jalousies du sérail +les mamelouks de Mourad qui sont aux aguets: l'un d'eux était aposté à +une petite porte de service qui donnait sur une rue étroite et +détournée; au-dessus de cette porte était un petit balcon en bois, et +entouré de jalousies à la manière orientale; ce balcon était absolument +au-dessus de la tête du mamelouk qui était en vedette à cette porte. +Hassan ôte les coussins qui garnissent le balcon, et, muni de toutes ses +armes, il s'y place sans bruit: il prend si bien ses mesures, que, d'un +seul effort, il brise ce frêle balcon, et tombe, le poignard à la main, +sur le mamelouk, le tue, monte sur son cheval, et se sauve à toute bride +dans le désert par la route de Suez. Il se fait guider par des Arabes, +et accompagner par eux jusqu'à ce port. Tout en y arrivant, il se rend à +bord d'une caravelle qui appartenait à Mourad-Bey. De là il lui écrit +pour le prévenir qu'il est à Suez, et lui demande cette caravelle pour +le conduire à la Mecque, où il dit vouloir se retirer. + +Mourad lui répond, lui donne la caravelle, mais pour le conduire +seulement, et lui souhaite une bonne fortune; mais en même temps il +ordonne secrètement au capitaine de la caravelle, qui était Grec, +d'étrangler Hassan, et de le jeter à la mer une fois qu'il serait en +route. + +Hassan soupçonna la perfidie et eut néanmoins l'air calme; le lendemain +du départ de Suez, il appelle le capitaine de la caravelle dans sa +chambre, et lui demande l'ordre secret qu'il a reçu: celui-ci, pris à la +gorge, se croit trahi, se jette à genoux, et demande grâce; il avoue +tout. Hassan, sans s'échauffer, lui dit: «Je t'aurais fait grâce, si tu +m'avais avoué de suite la perfidie de Mourad; mais tu as gardé le secret +deux jours; tu voulais l'exécuter»; et il le tua ainsi que son second. +Le pilote, voyant le caractère d'un tel personnage, se hâta de le +conduire à la ville sacrée. + +L'intrépide Hassan imposa au schérif de la Mecque, et se fit payer, par +lui et le commerce de cette ville, une forte contribution, au moyen de +laquelle il enrôla quelques partisans; cela fait, il se rembarque sur la +même caravelle, et vient débarquer à Cosséir. De là il fait prévenir +ceux de ses mamelouks qui avaient échappé, de venir le joindre; en même +temps, il fait dire à ses marchands de lui en envoyer de nouveaux tout +armés et équipés. Il vient lui-même les rejoindre au bord du Nil à Esné, +où il réunit bientôt deux cents mamelouks; alors il écrivit à Mourad +pour lui reprocher sa perfidie, le défier au combat en lui redemandant +son patrimoine, qui lui avait été enlevé. + +Mourad surpris se trouva heureux de transiger avec lui; et comme au fond +Hassan ne se souciait pas de venir trop près du Caire, il accepta la +proposition que lui fit Mourad-Bey, de le reconnaître possesseur de +toute la Haute-Égypte, depuis les cataractes du Nil jusqu'un peu +au-dessus d'Esné, où il était à notre arrivée en Égypte. + +Ce fut dans les bras de ce rival que Mourad-Bey alla se jeter, et par un +sentiment de noblesse dont l'histoire des monarques de l'Europe n'offre +peut-être pas d'exemple, Hassan le reçoit, ne lui fait aucun reproche, +ne lui parle que de ses malheurs, et du plaisir qu'il va trouver à les +partager. + +Il pouvait, en servant sa vengeance, se faire un mérite auprès des +Français; mais cet homme extraordinaire n'y pensa même pas: il joignit +aussitôt ses mamelouks à ceux qui restaient encore à Mourad, et ils +vinrent ensemble à notre rencontre. Elle eut lieu à la petite ville de +Samanhout, le lendemain de notre départ de Girgé. + +Le schérif de la Mecque, par zèle pour sa religion, avait envoyé mille à +douze cents hommes d'infanterie à Hassan-Bey, qui les mena aussi à +Samanhout. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Bataille de Samanhout.--Tentira.--Ruines de Thèbes. +Sienne.--Cataractes.--Projet du pacha d'Égypte.--Radeaux de +poterie.--Impôt du miri; moyens employés pour le lever. + + +Quelques corps que le général Desaix tenait en avant nous eurent bientôt +donné avis de la présence des mamelouks, en sorte que nous eûmes le +temps de nous former en deux grands carrés d'infanterie, et de placer la +cavalerie sur trois lignes entre ces deux carrés; la deuxième ligne +faisait face en arrière. + +Dans cette bataille, comme dans les autres, on ne tira que vingt-cinq ou +trente coups de canon; la mousqueterie décida tout, le feu des carrés +dispersa les mamelouks, sur lesquels on lança toute notre cavalerie, qui +était commandée par le général Davout; mais elle ne put en joindre +aucun, quoiqu'elle les poursuivît assez loin dans le désert: en +revanche, elle tailla en pièces les malheureux fantassins de la Mecque. + +La bataille finissait, lorsqu'il déserta un mamelouk +d'Osman-Bey-Ottambourgis: c'était un Hongrois, ancien sous-officier des +hussards autrichiens du régiment de Wentschal; il avait été pris dans la +guerre entre cette puissance et la Porte, en 1783 ou 1784. Il nous vint +de même d'anciens dragons de La Tour, et même des officiers des corps +francs hongrois et croates, qui, ayant été pris dans la même guerre, +avaient été conduits à Constantinople, puis amenés en Égypte, où ils +étaient simples mamelouks: ce sort-là ne leur déplaisait pas, et ils +n'avaient fait aucun effort pour retourner dans leur patrie, quoiqu'ils +eussent un consul en Égypte; mais il est juste de dire que, si leurs +beys leur en avaient soupçonné la pensée, ils auraient eu la tête coupée +sur-le-champ. + +Le reste du jour de la bataille, on continua à marcher pour venir +coucher à Farchout, au bord du Nil. + +Les mamelouks remontèrent le fleuve, et, le lendemain, nous les +suivîmes. À cette hauteur, la vallée de l'Égypte se rétrécit beaucoup, +et continue à se resserrer jusqu'aux cataractes, où elle se termine en +forme d'entonnoir. + +Dans la marche que nous fîmes en sortant de Farchout, nous trouvâmes les +ruines de Tentira, pour arriver quelques heures après au milieu de +celles de la fameuse Thèbes aux cent portes. Nous y passâmes la nuit. + +Nous étions trop fatigués pour accorder de l'attention à ces antiques +monumens, qui étaient déjà dans cet état de destruction du temps de +Moïse. Cependant, comme M. Denon était infatigable toutes les fois qu'il +y avait quelque chose à voir, il nous conduisit au lieu où se trouvent +les débris de la statue de Memnon, qui est brisée en treize morceaux. +J'ai mesuré la circonférence d'un de ses bras au-dessus du coude: elle +avait treize pieds et demi. + +Nous allâmes voir la fameuse avenue de Sphinx, qui nous parut bien peu +de chose; et ce qui nous surprit le plus, ce fut de voir des chapiteaux +de colonnes peints en vert et en rouge, et qui étaient aussi frais que +si cette peinture n'avait eu qu'un an, ce qui nous prouva combien le +climat avait peu altéré ces énormes monumens, que l'on ne prendrait pas +la peine d'aller voir, s'ils étaient à la porte de Paris. + +Depuis Girgé, nous avions traversé une plaine plantée de cannes à sucre +et couverte de toutes les plantes médicinales que produit l'Égypte, en +sorte que l'atmosphère était remplie d'une odeur balsamique, qui était +encore plus forte à l'approche des villages. + +Les bords du Nil commençaient à être dangereux, particulièrement le +soir, à cause des énormes crocodiles qui sortent du fleuve pour venir se +repaître de tout ce que l'on sème dans le limon de ses bords. Nous en +avons vu souvent; mais aucun accident n'est arrivé. Ces animaux, quoique +monstrueux, sont très timides; le moindre bruit les fait fuir, surtout +quand ils sont hors de l'eau, d'où ils ne sortent que la nuit. + +Thèbes nous a paru avoir été fort grande, et nous avons pu en juger par +les ruines des deux portes opposées qui existent encore; néanmoins les +historiens sont tombés dans une grande exagération à ce sujet, car elle +n'a jamais pu être aussi grande qu'une de nos principales villes de +France. + +Nous n'y passâmes qu'une nuit, et, le lendemain, nous continuâmes à +remonter le Nil pour arriver à Esné, où était la résidence de ce même +Hassan-Bey, qui s'était attaché à la fortune de Mourad. + +Nous ne nous arrêtâmes qu'une nuit dans chacune de nos stations. D'Esné +nous allâmes au passage de la Chaîne, ainsi appelé parce que, dans cet +endroit, la vallée est si resserrée par les montagnes qui la bordent, +qu'elles n'y ont laissé que l'espace nécessaire au passage du Nil; et +quoique celui-ci fût au temps de ses plus basses eaux, il y avait à +peine la voie d'une pièce de canon entre ses bords et le pied de la +montagne, qui, à partir de ce point, est toute composée de blocs énormes +de granit rouge. C'était le premier qui s'offrait à nos yeux depuis que +nous étions en Égypte, et ce n'est sans doute que de là qu'on a tiré +tout celui qui ornait les monumens de Rome, et que l'on désignait sous +le nom de granit d'Orient. Nous avons vu les carrières qu'exploitaient +les anciens, et nous y avons encore trouvé des obélisques entiers, +détachés du rocher pour être ébauchés, et qui n'avaient pu être achevés. + +Au moyen des crues du fleuve, on embarquait sans doute ces masses +énormes sur des radeaux construits exprès, pour les transporter dans +toutes les villes d'Égypte. On en rencontre encore au milieu des ruines +quelques uns qui n'ont pas été renversés. + +Du passage de la Chaîne[18], la vallée s'élargit un peu jusqu'aux +cataractes, où nous arrivâmes le lendemain. Mais ce petit bassin n'offre +plus la même terre que celle d'Égypte: ce n'est que du sable que +l'inondation fertilise, mais qui produit bien peu de chose. Aussi +avons-nous recommencé à souffrir; et si, en arrivant à Sienne, nous +n'avions pas arrêté, au pied des cataractes, les convois de barques sur +lesquelles les provisions des mamelouks étaient embarquées, nous +eussions souffert bien davantage: mais nous y trouvâmes du biscuit, des +dattes en abondance, et de l'orge pour les chevaux. + +Nous étions arrivés au pied des cataractes et en face de Sienne, qui est +sur la rive droite. Nous passâmes la nuit sur le bord du fleuve, où nous +avions réuni toutes les barques dont je viens de parler: nous fûmes +obligés de faire constamment grand bruit pour éloigner les crocodiles, +qui cherchaient quelque chose à dévorer autour de ces barques qu'ils +sentaient chargées. + +Au jour, nous traversâmes le fleuve pour aller à Sienne, et nous nous +arrêtâmes dans une île, située au milieu de son lit, où l'on voyait +quelques monumens. C'était l'île de Philé des anciens; l'on prétendait +qu'il y existait un puits au fond duquel on apercevait le soleil à midi +juste, le 21 juin, parce que, comme l'on sait, Sienne est sous le +tropique; nous avons inutilement cherché ce puits, nous ne l'avons pas +trouvé. + +Les historiens ont exagéré sur Sienne comme sur le reste; cette ville +n'est plus qu'un amas de très petites maisons construites en briques +cuites au soleil, et n'a jamais pu être que très peu de chose, même dans +les temps les plus reculés; elle n'est entourée que de sable, que l'on +ne peut cultiver que dans une largeur de quelques toises sur chacun des +bords du Nil. Elle ne pouvait avoir aucune industrie, si ce n'est celle +d'être un point de halte pour les caravanes qui venaient par le Nil en +Égypte, et un poste militaire que les Romains paraissent y avoir +entretenu pendant tout le temps qu'ils ont occupé cette province. + +Nous restâmes quelques jours à Sienne pour voir quel parti prendraient +les mamelouks, et nous employâmes ce temps à visiter cette ville et ses +environs. + +C'est à Sienne que nous avons vu des voûtes pour la première fois, et +les habitans sont obligés de les employer dans la construction de leurs +maisons, faute de bois assez fort pour soutenir un étage supérieur. Ces +voûtes rendent leurs habitations un peu plus fraîches, ce qui est d'un +grand prix dans une ville abritée de tous les vents, entourée de rochers +de granit, et placée sous le tropique: elle serait inhabitable sans +cela. Du reste, l'on ne remarque ni chaux ni plâtre, même dans +l'intérieur des chambres, qui sont tout simplement crépies avec le limon +noir du Nil. + +Un des inconvéniens de ces contrées est celui d'être dévoré par de la +vermine, dont la plus grande propreté ne débarrasse pas toujours. L'on +nous avait dit que sous le tropique elle périssait par l'excessive +chaleur; on nous avait fait un conte: elle s'y multiplie à un degré +insupportable; mais il fallut bien que l'armée souffrît ce nouveau +fléau. + +Nous avons trouvé, dans les environs de Sienne, les débris bien +conservés de la voie romaine qui allait de Sienne au port de Bérénice, +dans la mer des Indes. + +En arrivant aux cataractes, qui sont un peu au-dessus de Sienne, nous +fûmes bien surpris de ne voir aucune chute d'eau; le fleuve s'est ouvert +un passage à travers un amas de rochers de granit qui obstruent son lit +et l'ont divisé en une infinité de petits torrens: ces amas de rochers +se prolongent pendant à peu près une lieue, et forment ce que l'on +appelle les cataractes. Immédiatement après avoir franchi cet obstacle, +on trouve le fleuve dans son entier, et formant un beau bassin au milieu +duquel s'élève l'île d'Éléphantine, qui est toute couverte de monumens. +Nous étions frappés d'étonnement de voir aussi bien conservées toutes +les inscriptions grecques et romaines que les voyageurs avaient gravées +partout, lorsqu'ils étaient venus visiter ces mêmes lieux quelques +siècles avant nous. La plupart étaient encore plus lisibles que ne le +sont celles qui couvrent la muraille de la galerie où l'on vient admirer +le beau point de vue de la _villa_ d'Est à Rome, et que celles qui +couvrent le rocher au bas de la cascade du Rhin à Schaffouse. + +Nous passâmes une nuit au-dessus des cataractes, que nous avions +laissées à cinq lieues derrière nous, et nous revînmes à Sienne le +lendemain[19]. Il serait difficile de se faire une idée de tout ce que +nous eûmes à souffrir de la chaleur dans toutes ces marches. + +Nous avions remarqué sur le Nil des radeaux qui le descendaient, et dont +la construction singulière avait vivement piqué notre curiosité: c'était +de la poterie. Nous étions arrivés au point le plus élevé de l'Égypte, +sans en avoir rencontré de fabrique. Nous demandâmes d'où venait cette +marchandise: on nous apprit qu'elle venait de beaucoup plus haut que +Sienne, où se trouvait un de ces radeaux. Nous l'examinâmes; il était +aussi grand que ceux que l'on voit sur nos rivières en France, et +uniquement composé de pots de terre parfaitement égaux, ingénieusement +rangés les uns à côté des autres, liés ensemble, et l'ouverture placée +en dessous; on en mettait ainsi les uns sur les autres autant de rangs +que la profondeur de l'eau le permettait. Cette masse était soutenue à +flot par l'air qui restait au fond des pots, d'où il ne pouvait +s'échapper. Les conducteurs y ajustaient un gouvernail, et y plaçaient +quelques nattes, sur lesquelles ils s'établissaient. Ils descendaient +ainsi le fleuve du point le plus élevé du cours du Nil jusqu'au Caire, +et en passant même par-dessus les cataractes, quand l'inondation les +recouvre, ainsi que cela a lieu tous les ans. + +Ces radeaux ne craignaient que l'échouage; mais dans le Nil, dont les +bords sont limoneux, cela ne présente aucun danger. + +Pendant son séjour à Sienne, le général Desaix eut besoin d'écrire à +Siout; on donna la lettre à porter à un fellah, qui ne prit pas d'autre +moyen pour exécuter sa commission, que de lier ensemble deux bottes de +joncs, sur lesquelles il se plaça assis à la turque, avec sa pipe et un +peu de dattes, ne prenant que sa lance pour se défendre contre les +crocodiles, et une petite rame pour se diriger. Placé ainsi sur cette +frêle embarcation, il s'abandonna au cours du fleuve et arriva sans +accident. + +Notre campagne paraissait finie; nous croyions que les beys Mourad et +Hassan avaient été porter leur infortune chez les Éthiopiens; mais nous +fûmes bientôt désabusés: le désert leur était familier, et des guides +fidèles les avaient ramenés depuis les cataractes jusqu'en Égypte, en +leur faisant faire une marche pénible. + +Ils arrivèrent avant nous à Esné, où ils se séparèrent pour suivre +chacun une fortune différente. Mourad continua à descendre par la rive +gauche, et Hassan passa sur la rive droite. + +Nous eûmes aussitôt avis de ce mouvement par un gros détachement +d'infanterie, que nous avions laissé en observation au passage de la +Chaîne, et nous nous mîmes en mesure de les suivre. + +Le général Desaix laissa à Sienne un détachement de deux cents hommes +d'infanterie, et partit, avec le reste de ses troupes, par la rive +droite du Nil, qu'il vint passer à Esné, où il resta quelques jours. + +Avant de s'occuper exclusivement des mamelouks, il fallait songer à +organiser la province, dont les ressources devaient pourvoir à nos +besoins; l'impôt était déjà d'un an en arrière; le Nil, qui allait +monter de nouveau, aurait rendu sa rentrée difficile, parce qu'en +Égypte, quoique l'impôt ou miri se paie exactement, les villes et +villages ne l'apportent jamais; il faut que l'on se donne la peine +d'aller le chercher, et les villages ne le paieraient point, si on +négligeait de déployer un appareil militaire en venant le leur demander; +et ce qui est étrange, c'est que c'est pour eux une marque de +considération à laquelle ils sont très sensibles. + +Le déshonneur accompagne celui qui paie le miri à la première sommation, +et une grande considération est accordée à ceux qui résistent. Elle est +même graduée d'après le nombre de coups de bastonnade qu'ils ont la +force d'endurer avant de délier la bourse. + +Cet usage bizarre est établi depuis des siècles, nous n'y dérogeâmes +pas. Il fallut donc disloquer les troupes de la division, afin d'occuper +toute la Haute-Égypte, organiser une administration pour pourvoir aux +besoins des soldats, et commencer enfin à lever l'impôt, dont la quotité +n'était pas même encore fixée. + +D'Esné le général Desaix vint s'établir à Kené, petit bourg placé à la +lisière du désert de la rive droite, et où aboutit la route qui mène à +Cosséir, sur la mer Rouge. Il y organisa l'expédition qui devait aller +occuper ce point, dont il était important d'être promptement maître, +parce que c'est par ce port qu'arrive tout le café moka, ainsi que les +marchandises de l'Arabie, qui se changent à Cosséir contre du blé, du +riz et autres produits de l'Égypte. On réunit plusieurs centaines de +chameaux qui furent employés à transporter les troupes qui devaient +aller occuper Cosséir; on traita avec des Arabes du désert pour le +transport de toutes sortes de vivres et de munitions, puis on fit partir +cette expédition, qui arriva à Cosséir après six jours de marche. Peu de +jours après son arrivée, il parut devant le port deux frégates anglaises +qui venaient de l'Inde; elles débarquèrent deux cents hommes de troupes +de ce pays avec une pièce de canon. Cette troupe avait vraisemblablement +le projet de s'emparer du fort qui domine le port, et qui est un vieux +bâtiment carré, en maçonnerie très ancienne et solidement établie; mais, +le voyant déjà occupé par nos troupes, elle se rembarqua en laissant sa +pièce de canon, qui nous resta. Les frégates s'éloignèrent, et ne +reparurent plus. + + + + +CHAPITRE IX. + +Organisation de la Haute-Égypte.--Nouvelles de France.--Le général +Bonaparte à l'isthme de Suez:--danger qu'il court.--Jaffa.--Massacre des +prisonniers.--Les Druzes et les Mutualis.--Leur députation au général +Bonaparte. + + +La Haute-Égypte se trouva ainsi complétement occupée par nos troupes. Le +général Desaix était parvenu à faire régner partout l'ordre à côté de +l'administration, et les avantages de ce gouvernement sur celui des beys +étaient trop évidens pour ne pas convaincre la population, et avancer la +révolution politique qui se faisait presque d'elle-même. + +On ne négligeait rien pour la propager, et c'est dans ce but qu'après +avoir organisé l'Égypte supérieure, le général Desaix descendit jusqu'à +Siout pour y établir la même organisation; et telle était l'équité de +ses décisions et l'impartiale rigueur de sa justice, que les Arabes +l'avaient surnommé le _sultan juste_. + +L'Égypte était tranquille et nous observait; Mourad et Hassan couraient +encore la campagne, non seulement sans y faire de progrès, mais en +perdant au contraire, chaque jour, quelques uns de ces intrépides +mamelouks dont ils avaient déjà si peu. + +L'espérance les avait abandonnés, et le moral était tout-à -fait de notre +côté. + +Pendant que le général Desaix était livré à ces importantes occupations, +il apprit que le général Bonaparte venait de se porter sur la Syrie, +pour exécuter la deuxième partie du plan qui l'avait amené en Orient. + +Les bruits d'une nouvelle rupture entre la France et l'Autriche venaient +de se répandre, ainsi que celui de l'apparition d'une escadre de +vingt-cinq vaisseaux de ligne français dans la Méditerranée, sous le +commandement de l'amiral Bruix, que nous avions su avoir été nommé +ministre de la marine depuis notre départ. Le fait était vrai; Bruix +avait armé et commandait lui-même la flotte de Brest: il l'avait amenée +d'abord dans la Méditerranée, où le Directoire lui avait dit qu'il +embarquerait des troupes sur la côte d'Italie, mais arrivé là on les lui +avait refusées, parce que l'armée d'Italie elle-même n'en avait pas +assez, en sorte que Bruix prit le parti de retourner à Brest, toutefois +cependant après être entré à Cadix, d'où il se fit accompagner jusqu'à +Brest par la flotte espagnole, que le Directoire retint en otage: tant +il se crut peu assuré de la constance de l'Espagne à rester dans sa +politique. + +On ne regardait pas en Égypte ces bruits comme tout-à -fait fondés; mais +les conjectures auxquelles ils donnèrent lieu ne pouvaient être +défavorables à ce que le général Bonaparte méditait d'entreprendre. +L'occupation de l'Égypte était assurée. L'armée, en se créant une +nouvelle patrie, s'était en même temps donné un point d'appui d'où elle +pouvait porter les coups les plus terribles aux puissances de l'Orient, +s'élancer sur Constantinople, ou atteindre les Indes, et frapper au cÅ“ur +la prospérité de l'Angleterre. + +Le moment de procéder à cette seconde partie de son plan semblait venu; +les Égyptiens se familiarisaient avec les Français. + +Rien ne paraissait à craindre, soit au-dedans, soit au-dehors. +Alexandrie était fortifiée, et munie d'une garnison commandée par un +général habile (Marmont); Aboukir, Rosette, Rahmanié, Damiette et le +Caire étaient dans le même cas, en sorte qu'à proprement parler, on +possédait toutes les clefs de l'Égypte. Nos ennemis n'avaient plus la +chance des révoltes; le peu de succès des premières en avait fait passer +l'envie, et d'ailleurs, nous étions partout plus forts que les +mamelouks. Le général Bonaparte, avant de partir pour la Syrie, voulut +aller voir les débris des établissemens vénitiens à Suez, et faire +rechercher autour de cette ville les traces du canal que l'on assure +avoir existé autrefois pour joindre la Méditerranée à la mer Rouge, à +travers l'isthme de Suez. + +Il n'y a que vingt-cinq lieues du Caire à Suez, mais elles sont toutes +dans le désert, où l'on ne trouve ni un arbuste ni une goutte d'eau. + +Il emmena avec lui ses aides-de-camp, le général du génie +Caffarelli-Dufalga, et MM. Monge et Berthollet; un escadron de ses +guides formait toute sa garde. + +Il traversa rapidement le désert, et atteignit le Kalioumeth. Le soleil +n'était pas au tiers de sa course. Il fut curieux de pousser jusqu'au +mont Sinaï, et de voir l'état où étaient les aiguades qu'avaient +autrefois construites les Vénitiens. Il passa la mer au lieu même où +Moïse l'avait franchie avec ses Hébreux, et le fit, comme lui, au moment +où la marée basse la laissait presqu'à sec. Arrivés en Asie, les +chasseurs restèrent sur le rivage avec les guides qu'on avait pris à +Suez. Ils imaginèrent de leur faire boire de l'eau-de-vie: ces +malheureux n'en avaient jamais goûté; ils perdirent la raison, et +étaient encore tout-à -fait ivres quand le général revint de l'excursion +qu'il avait faite. Cependant la marée allait monter, le jour était à son +déclin; il n'y avait pas un instant à perdre. + +Ayant préalablement relevé la position de Suez, on se mit en marche dans +sa direction. Mais après avoir marché quelque temps dans la mer, on +s'égara; la nuit était venue, et l'on ne savait pas si l'on marchait +vers l'Afrique ou l'Asie, ou vers la grande mer. Les flots commençaient +à monter sensiblement, lorsque les chasseurs qui étaient en tête +crièrent que leurs chevaux nageaient. + +En suivant cette direction, on ne pouvait manquer de périr, de même que +si l'on eût perdu du temps à délibérer. Le général Bonaparte sauva tout +le monde par un de ces moyens simples qu'un esprit calme trouve +toujours. + +Il s'établit le centre d'un cercle, et fit ranger autour de lui, sur +plusieurs hommes de profondeur, tous ceux qui partageaient ce danger +avec lui, et en numérotant tous ceux qui composaient le premier cercle +en dehors. Il les fit ensuite marcher en avant, en suivant chacun la +direction dans laquelle ils étaient, et en les faisant suivre +successivement par d'autres cavaliers à dix pas de distance dans la même +direction. Lorsque le cheval de l'homme qui était en tête d'une de ces +colonnes perdait pied, c'est-à -dire lorsqu'il nageait, le général +Bonaparte le rappelait sur le centre ainsi que tous ceux qui le +suivaient, et il leur faisait reprendre la direction d'une autre colonne +à la tête de laquelle on n'avait pas encore perdu pied. + +Les rayons qui avaient été lancés dans des directions où ils avaient +perdu pied, avaient tous été retirés successivement pour être mis à la +suite de celui où on ne l'avait pas perdu. On retrouva ainsi le bon +chemin, et l'on arriva à Suez à minuit, ayant déjà de l'eau +jusqu'au-dessus du poitrail des chevaux; et dans cette partie de la côte +la marée monte jusqu'à vingt-deux pieds. + +On avait été fort inquiet de ne pas voir arriver le général Bonaparte +avant l'heure de la marée, et lui-même s'estima fort heureux de s'en +être tiré ainsi. Il revint au Caire afin d'y terminer ses dernières +dispositions avant de partir pour la Syrie, où il emmena six mille +hommes. + +Il laissa en Égypte de bonnes garnisons dans les places que j'ai citées +plus haut, un corps mobile de quinze cents hommes autour du Caire, et la +division du général Desaix dans la Haute-Égypte. + +Avec sa petite armée, il traversa le désert qui sépare l'Afrique de +l'Asie, prit en chemin le fort d'El-Arich, dont la garnison capitula et +obtint la liberté, sous condition de se rendre à Bagdad et de ne pas +servir contre les Français avant un an; de là il marcha sur Gazah +(l'ancienne Césarée), et arriva devant Jaffa (l'ancienne Joppé), où il +se trouva une garnison turque qui fit mine de se défendre. + +Jaffa, située tout-à -fait au bord de la mer, est entourée d'une bonne +muraille; il fallut lui donner assaut pour y entrer, et on y fit trois +mille prisonniers, qui, pour la plupart, étaient ces mêmes soldats +auxquels on avait accordé la liberté et la vie à El-Arich, à des +conditions qu'ils avaient aussitôt violées. + +On apprit sur ces entrefaites que la Porte, après avoir mis aux fers +tous les agens français, avait déclaré la guerre à la France, et +rassemblait à Rhodes une armée qui devait être portée en Égypte: rendre +de nouveau la liberté à ces prisonniers, c'était envoyer aux Turcs de +nouvelles recrues; les envoyer en Égypte sous escorte, c'était affaiblir +l'armée déjà si faible. La nécessité décida de leur sort; on les traita, +après leur parjure, comme ils traitaient après le combat nos blessés, à +qui ils coupaient la tête sur le champ de bataille. + +Après la prise de Jaffa, l'armée continua sa marche, et arriva devant +Saint-Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolémaïs. La conquête de cette place +devait entraîner celle de toute la Palestine, ainsi que cela avait eu +lieu du temps des croisades, et nous ouvrir cette fois-ci le chemin de +Constantinople, au moyen de nombreuses légions que le général Bonaparte +avait le projet de former avec la superbe et nombreuse population du +pays qu'il traversait. + +Dans cette position, l'Orient prenait une face nouvelle, et recevait de +nouveau la lumière qu'il avait répandue jadis sur le monde. Ses peuples +belliqueux se seraient infailliblement jetés dans les bras d'un guerrier +qui ne leur demandait que de relever leurs fronts trop long-temps +humiliés. + +La puissance physique de ces peuples est extraordinaire; on peut juger +de ce qu'ils seraient devenus après la régénération de leur moral. +L'Orient doit, tôt ou tard, appartenir encore à celui qui saura se +donner un point d'appui pour poser le levier qui doit l'ébranler. + +Le souvenir des anciennes croisades nous était favorable, quoiqu'elles +aient trouvé leurs tombeaux dans ces mêmes contrées. + +Les Druzes et les Mutualis, peuplades chrétiennes qui habitent les +montagnes à l'est, sont, à ce que l'on dit dans le pays, les descendans +en ligne directe des derniers croisés, qui, privés des moyens de +retourner dans leur patrie, ont été retenus dans le pays par la misère. +Pour se soustraire aux Turcs, ils se sont retirés dans les montagnes où +vivent encore leurs descendans, et l'on ne se souvient pas qu'aucun Turc +soit parvenu à pénétrer dans les lieux qu'ils ont choisis pour leur +retraite. + +Ces peuplades vivent en tribus; elles ont perdu la connaissance de la +langue de leurs ancêtres, mais elles ont encore les mêmes armes qu'eux, +les mêmes lances, de longues épées avec une poignée en forme de croix, +et de petits boucliers ronds faits d'un cuir très dur. + +Au premier bruit de l'entrée des Français en Syrie, ces peuples +descendirent de leurs montagnes, animés par ce seul sentiment qu'ils +devaient être nos alliés naturels, et vinrent au camp devant +Saint-Jean-d'Acre pour rendre hommage au général Bonaparte, dont la +gloire était parvenue jusqu'à eux; on leur fit grande fête; et le +général Bonaparte, qui aimait à reparler de cette époque, même au temps +de ses plus hautes prospérités, m'a fait l'honneur de me dire +quelquefois que, lors de l'entrée de ces guerriers druzes dans sa tente, +il avait éprouvé un sentiment d'intérêt mêlé d'admiration dont il +n'avait pu se défendre, et que cette visite lui avait fait éprouver un +véritable plaisir. Il disait qu'il n'avait pas cru voir des Turcs, que +leurs physionomies avaient encore l'impression de la souche d'où ils +étaient sortis, que leurs yeux et la coupe de leur visage étaient plus +européens qu'orientaux; qu'en un mot on voyait bien qu'entre eux et nous +il y avait quelque chose de commun. + +La tradition des âges avait appris à ces guerriers qu'ils provenaient +d'autres guerriers venus du même pays que nous. Ils vivaient, du reste, +dans une ignorance complète des affaires du monde, et ne sont que des +chrétiens dans toute la simplicité des premières doctrines. Ils sont +fort considérés de la population entière de la Syrie, qui, de temps en +temps, a recours à leur protection pour imposer à la férocité des +milices des pachas que la Porte envoie pour gouverner ces malheureuses +contrées. + +Ces diverses populations eussent bien aisément fourni une magnifique +armée qui aurait précédé nos légions, lesquelles n'auraient plus été +engagées que dans les occasions où leurs efforts seraient devenus +nécessaires; mais avant tout il fallait prendre Saint-Jean-d'Acre. + + + + +CHAPITRE X. + +Prise par les Anglais d'un convoi expédié pour Saint-Jean-d'Acre.--Siége +de Saint-Jean-d'Acre.--Retraite.--Le général Bonaparte à l'hôpital des +pestiférés de Jaffa.--Débarquement de l'armée turque.--Bataille +d'Aboukir. + + +Le général Bonaparte, dont la prévoyance embrassait toutes les +difficultés, avait fait partir d'Alexandrie un convoi de bâtimens sur +lesquels il avait fait embarquer la grosse artillerie, ainsi que des +outils du génie; il était escorté par deux vieilles frégates qui étaient +parties de Toulon comme bâtimens de transport, et avaient été réarmées à +Alexandrie depuis la défaite de notre escadre. Tout ce qui devait être +employé au siége de Saint-Jean-d'Acre était sur ce convoi, ainsi que +beaucoup de fusils. Cette petite flotte, d'une valeur inappréciable dans +cette circonstance, fit route le long des côtes d'Égypte et de Syrie. +Elle était prévenue qu'il y avait deux vaisseaux anglais dans ces +parages; mais comme les bâtimens qui la composaient tiraient peu d'eau, +ils pouvaient serrer la côte de très près et s'y mettre à l'abri toutes +les fois qu'ils n'auraient pas trouvé les troupes françaises maîtresses +d'un des petits ports de cette côte, dans lequel ils devaient entrer. + +La fatalité voulut que tout ce convoi fût commandé par un officier d'une +intelligence au-dessous du médiocre, et qu'arrivé à la pointe du +Mont-Carmel, il n'osa pas, ou du moins il négligea de faire reconnaître +le port de Caïpha, dont il n'était qu'à trois lieues, craignant de le +trouver occupé par les Turcs, tandis que nous y étions déjà . Il hésita, +et dans cette perplexité il préféra, en restant au large, s'exposer à +être pris par les Anglais que par les Turcs, que son imagination lui +faisait voir partout. Il tomba effectivement au pouvoir des Anglais avec +tout son convoi, et cette faute, qu'on ne sait comment qualifier, eut +une influence immense sur l'avenir. + +Il n'y avait pas à reculer, et il fallut faire le siége de la place avec +les moyens qu'offrait l'artillerie de l'armée. + +On en fit la circonvallation, on ouvrit la tranchée, et à force de zèle +on parvint à faire brèche; on livra jusqu'à dix assauts à cette +misérable bicoque, dans laquelle on pénétra plusieurs fois, mais d'où +l'on fut toujours repoussé avec de grandes pertes; les Turcs, si +terribles quand ils sont derrière des murs, se défendaient d'autant +mieux, qu'ils voyaient bien que nos moyens d'attaque n'étaient pas en +proportion avec ceux de leur défense; et de plus ils étaient dirigés par +un officier d'artillerie français que les Anglais avaient débarqué dans +la place pour présider à sa défense. + +Cette résistance inattendue, et le temps que l'on avait dépensé à cette +opération, avaient un peu altéré la haute opinion que les peuples +s'étaient formée de ce qu'ils allaient voir. + +Leurs communications avec nous se refroidirent d'abord; peu à peu les +vivres devinrent rares, et les désordres arrivèrent à la suite des +besoins. + +Les Druzes et les Mutualis étaient retournés chez eux, et enfin, +l'audacieuse insolence des Arabes vagabonds s'étant accrue, il fallut +détacher des corps entiers pour couvrir une plus grande surface de pays, +et y chercher des vivres pour l'armée. Ces corps furent vivement +attaqués et harcelés par des essaims de population; le général Bonaparte +fut obligé de marcher lui-même pour dégager Kléber au Mont-Thabor, et le +général Junot à Nazareth, en sorte que les détachemens n'obtenant pas ce +que l'on s'était proposé en les faisant marcher, on les fit rentrer. + +La disette ne tarda pas à se faire sentir, et, pour comble de malheur, +la peste se mit dans l'armée. + +Dans une situation aussi grave, il ne restait au général Bonaparte +aucune chance de mener son opération à bonne fin: il ne pouvait, au +contraire, que perdre son armée, s'il ne se hâtait pas de la ramener en +Égypte. + +Une autre considération le détermina encore à abandonner son premier +projet; nous approchions de la saison pendant laquelle les débarquemens +sont faciles en Égypte, où la côte, partout très basse, oblige les +vaisseaux de mouiller fort loin, et comme dans cette position ils ne +peuvent tenir contre la violence des vents de l'arrière-saison, il n'y a +qu'en été qu'ils peuvent rester à ce mouillage. Pendant son séjour en +Syrie, le général Bonaparte avait appris qu'une expédition se préparait +dans les ports de l'Archipel: il était donc très prudent de se trouver +en Égypte au moment de son arrivée. + +On se mit en marche pour y revenir après avoir fait embarquer tous les +malades, ainsi que les blessés, qui arrivèrent sans accident à Damiette. + +L'hôpital n'était pas évacué en entier par une foule de soldats, que le +nom, plus encore que la gravité de la maladie tenait dans les angoisses. +Le général Bonaparte résolut de les rendre à leur énergie naturelle. Il +alla les visiter, leur reprocha de se laisser abattre, de céder à de +chimériques terreurs; et, pour les convaincre par une preuve +péremptoire, il fit découvrir le bubon tout sanglant de l'un d'entre +eux, et le pressa lui-même avec la main. Cet acte d'héroïsme rappela la +confiance parmi les malades; ils ne se crurent plus désespérés. Chacun +recueillit ce qui lui restait de forces, et se disposa à quitter un lieu +d'où, un instant auparavant, il n'espérait plus sortir. Un grenadier, +chez qui le mal avait fait plus de ravages, avait peine à se détacher de +son grabat. Le général l'aperçut, et lui adressa quelques paroles +propres à le stimuler. «Vous avez raison, mon général, reprit le brave, +vos grenadiers ne sont pas faits pour mourir à l'hôpital.» Touché du +courage que montraient ces malheureux, épuisés par leur anxiété autant +que par la maladie, le général Bonaparte ne voulut pas les quitter qu'il +ne les vît tous placés sur les chameaux et les transports dont l'armée +disposait. Ces moyens furent insuffisans: il requit les chevaux des +officiers, livra les siens; et, observant qu'un de ceux-ci manquait, il +fit chercher le palefrenier, qui le gardait pour son maître, et hésitait +à le livrer. Le général, impatienté de cet excès de zèle, laissa +échapper un geste menaçant; l'écurie entière fut employée au service des +malades. C'est cependant cet acte si magnanime que la perversité humaine +s'est plue à travestir. Je suis honteux de revenir sur cette atroce +calomnie; mais celui dont la simple assertion a suffi pour l'accréditer, +n'a pu la détruire par son désaveu. Il faut bien se résoudre à montrer +combien elle est absurde. Je ne veux pas me prévaloir de la pénurie de +médicamens où l'immoralité d'un pharmacien plongea l'armée, ni de +l'indignation à laquelle s'abandonna le général Bonaparte, lorsqu'il +apprit que ce malheureux, au lieu d'employer ses chameaux au transport +des préparations pharmaceutiques, les avait chargés de comestibles sur +lesquels il espérait bénéficier. C'est un fait connu de l'armée entière, +que la nécessité où l'on fut réduit de se servir de racines pour +suppléer l'opium. Mais, quand cette substance eût été aussi abondante +qu'elle l'était peu, quand le général Bonaparte eût eu dessein de +recourir à l'expédient qu'on lui attribue, où trouver un homme assez +déterminé, assez altéré de crimes, pour aller desserrer la mâchoire de +cinquante malheureux prêts à rendre l'âme, afin de les gorger d'une +préparation mortelle? Le voisinage d'un pestiféré faisait pâlir le plus +intrépide; le cÅ“ur le plus ardent n'osait secourir son ami dès qu'il +était atteint, et l'on veut que ce que les passions les plus nobles +n'osaient tenter, une fureur brutale l'ait exécuté; qu'il y ait eu un +être assez sauvage, assez forcené, pour se résoudre à périr lui-même, +afin de goûter la satisfaction de donner la mort à cinquante moribonds +qu'il ne connaît pas, dont il n'a pas à se plaindre! La supposition est +absurde, digne seulement de ceux qui la reproduisent, malgré le désaveu +de son auteur. + +Je reviens aux pestiférés. Ils suivirent les traces de l'armée, tinrent +la même route, et campèrent constamment à quelque distance de ses +bivouacs. Le général Bonaparte faisait dresser chaque soir sa tente +auprès d'eux, et ne passait pas un jour sans les visiter et les voir +défiler au moment du départ. Ces soins généreux furent couronnés du plus +heureux succès. La marche, la transpiration, et surtout l'espérance à +laquelle le général les avait rendus, dissipèrent complétement la +maladie. Tous arrivèrent au Caire parfaitement rétablis. + +L'armée était exténuée; la traversée, les fatigues de la campagne, +avaient épuisé ses forces; elle rentra en Égypte dans un dénûment +complet: mais les besoins avaient été prévus, une nourriture abondante, +le repos, des vêtemens commodes, lui eurent bientôt fait oublier +jusqu'au souvenir de ce qu'elle avait souffert. + +Le général Bonaparte, de retour au Caire, chercha à s'assurer de l'état +où était la France. Il avait eu, au moment de se mettre en route pour la +Syrie, de fâcheux aperçus sur sa situation militaire et politique. MM. +Hamelin et Livron, qui arrivaient des côtes d'Italie avec un chargement +de vin et de vinaigre, avaient traversé l'Archipel, et avaient vu la +flotte russe qui pressait Corfou; ils avaient même relâché à Raguse, où +ils avaient été obligés de changer de bâtiment. Le capitaine avec lequel +ils avaient d'abord traité refusait d'aller jusqu'en Égypte, de crainte +que son navire ne fût confisqué, attendu qu'il était dalmate, et que +l'Autriche était de nouveau en guerre avec la France. Ils avaient fait +connaître au général la marche de Suwarow, lui avaient appris qu'en +effet Bruix avait pénétré dans la Méditerranée, mais que l'armée +d'Italie n'avait pu lui fournir les troupes qu'il désirait prendre à +bord avant de faire route pour l'Égypte; il avait gagné Cadix, s'était +fait suivre par la flotte espagnole, et l'avait conduite à Brest, où le +Directoire, peu rassuré par les protestations de Charles IV, la retenait +en otage. + +Ce triste état de choses, qui lui fut confirmé par les journaux que les +Anglais jetaient à la côte, affecta vivement le général en chef. Nous +avions perdu l'Italie; Corfou avait succombé; nous étions battus sur le +Rhin comme sur l'Adige; la fortune nous avait trahis sur tous les +points. Pour comble de maux, les revers avaient engendré la discorde. +Les Conseils attaquaient le Directoire, le Directoire poursuivait les +Conseils; la France, déchirée par les factions, était sur le point de +devenir la proie de l'étranger. + +Ce fut dans cet état d'obscurité que l'horizon politique se présenta à +son esprit, dans les premiers jours de sa rentrée au Caire. Son esprit +était livré à toutes sortes de conjectures, lorsque, vingt-deux jours +après son retour de Syrie, on signala à Alexandrie l'apparition de la +flotte turque, escortant un nombreux convoi de bâtimens de transport, +lesquels étaient aussi accompagnés par les deux mêmes vaisseaux anglais +qui, sous les ordres de sir Sidney Smith, avaient aidé à la défense de +Saint-Jean-d'Acre. + +Le général Bonaparte ne fut point surpris de cette nouvelle: il avait +prévu l'événement, et n'avait laissé les troupes au Caire que le temps +nécessaire pour se ravitailler en revenant de Syrie; puis il les avait +rapprochées de la côte. Il avait poussé la prévoyance jusqu'à prévenir +le général Desaix de ce qu'il croyait devoir infailliblement arriver, et +lui avait donné ordre de tenir sa division prête à marcher. + +Aussitôt qu'il eut avis de l'apparition de la flotte turque devant +Alexandrie, il avait envoyé au général Desaix un deuxième ordre pour +que, sans perdre un moment, il fît descendre sa division jusque dans une +position qu'il lui indiquait entre le Caire et Alexandrie. Il partit +lui-même du Caire en toute hâte, pour venir se mettre à la tête des +troupes qu'il venait de faire sortir de leurs cantonnemens, et se +diriger sur la côte. + +Pendant que le général Bonaparte faisait ces dispositions, et qu'il +descendait lui-même du Caire, les troupes que portait la flotte turque +avaient mis pied à terre, et s'étaient emparées du fort d'Aboukir, ainsi +que d'une redoute placée en arrière de ce village, laquelle aurait dû +être achevée depuis six mois, et qu'au contraire on avait tellement +négligée, que l'on pouvait y entrer à cheval par les brèches et les +éboulemens de terre qui se trouvaient sur toutes ses faces. + +Les Turcs avaient presque détruit les faibles garnisons qui occupaient +ces deux points militaires, lorsque le général Marmont, qui commandait à +Alexandrie, vint à leur secours. Ce général, voyant les deux postes au +pouvoir des Turcs, retourna s'enfermer dans Alexandrie, où l'armée +turque aurait probablement été le bloquer, sans l'arrivée du général +Bonaparte avec son armée. Il gronda fort en voyant le fort et la redoute +pris; mais, au fond, il ne blâma pas la rentrée de Marmont dans +Alexandrie: il aurait été bien autrement en colère, s'il avait trouvé +cette place importante compromise par l'emploi qui aurait été fait de la +garnison à disputer un peu de désert à l'armée turque. + +Le général Bonaparte arriva le soir avec ses guides et les dernières +troupes de l'armée, et fit attaquer les Turcs le lendemain. Dans cette +bataille comme dans les précédentes, l'attaque, le combat et la déroute +furent l'affaire d'un instant et le résultat d'un seul mouvement de la +part de nos troupes. Toute l'armée turque se jeta à la nage pour +regagner ses vaisseaux, laissant sur le rivage tout ce qu'elle y avait +débarqué. + +Les marins anglais eurent l'inhumanité de tirer sur ces troupeaux de +malheureux, qui, avec leurs larges vêtemens, essayaient de traverser à +la nage les deux lieues de mer qui les séparaient de leurs vaisseaux, où +presque pas un seul n'arriva. + +Pendant que cela se passait sur le bord de la mer, un pacha, avec une +troupe d'environ trois mille hommes, quittait le champ de bataille pour +se jeter dans le fort d'Aboukir: la soif, qui ne tarda pas à s'y faire +sentir, les obligea, au bout de huit jours, à se rendre à discrétion au +général Menou, qui avait été laissé sur le terrain pour terminer les +opérations concernant l'armée turque qui venait d'être détruite. + +Ces trois mille prisonniers étaient des hommes superbes; on les employa +aux travaux d'Alexandrie et de Damiette (c'est-à -dire de Lesbé), plus +sur la rive droite du Nil, entre Damiette et la mer, en face de +l'emplacement où était la Damiette qui fut prise par les croisés, et de +laquelle nous ne vîmes point de traces. + +Le général Desaix était encore au-dessus du Caire avec sa division, +lorsqu'il reçut la lettre par laquelle le général Bonaparte lui faisait +part de l'issue heureuse de la bataille; et comme le général Desaix lui +avait marqué chaque soir le lieu où il couchait, le général Bonaparte +avait pu juger que, s'il avait eu besoin de sa division, elle n'aurait +pas été à sa portée; en sorte que, dans sa lettre, il grondait un peu le +général Desaix. + +Un courrier arabe, expédié du champ de bataille le soir même de +l'action, nous joignit la nuit dans un bivouac, près de Bénézeh, fort +au-dessus du Caire (au moins vingt-cinq lieues), ce qui donnait encore +plus de fondement aux reproches adressés par le général Bonaparte. + +Le général Desaix n'était pas, de son côté, sans excuse. L'ordre de +mettre sa division en marche lui était parvenu lorsqu'elle était +disloquée, et en partie répandue en colonnes mobiles qui parcouraient la +province pour la rentrée de l'impôt; il avait fallu rassembler tous ces +détachemens avant de se mettre en marche, ou bien s'exposer à n'amener +qu'une partie de ses troupes, si la concentration de ces détachemens +avait été abandonnée à l'arbitraire de leurs commandans respectifs. Le +général Bonaparte ne voulait pas se contenter de toutes ces bonnes +raisons, et il gronda encore plus fort, sans que cela altérât en rien la +haute estime et l'amitié qu'il a constamment témoignées au général +Desaix. + + + + +CHAPITRE XI. + +Perte de plusieurs officiers distingués.--Ouvertures de Sidney +Smith.--Nouvelles désastreuses de France.--Le général Bonaparte se +dispose à quitter l'Égypte:--son départ. + + +Après la bataille d'Aboukir, l'armée devait compter sur quelques mois de +repos. Elle fut effectivement renvoyée dans les cantonnemens qu'elle +occupait auparavant, et le général Bonaparte, avant de remonter au +Caire, alla visiter Alexandrie, qu'il n'avait pas encore revue depuis +son arrivée en Égypte. + +Il avait fait de grandes pertes en officiers d'un rare mérite; le +général Caffarelli-Dufalga, qui commandait le génie, était mort au siége +de Saint-Jean-d'Acre, à la suite d'une amputation d'un bras; il avait +déjà perdu une jambe à l'armée de Sambre-et-Meuse. Le général Dommartin, +qui commandait l'artillerie de l'armée, venait d'être tué en descendant +du Caire à Rosette, par le Nil; et enfin, il venait de perdre à Aboukir +le colonel du génie Crétin, qui avait fortifié Alexandrie, et qu'il +destinait à remplacer le général Caffarelli. Mais le choix des officiers +qui faisaient partie de cette armée avait été tellement soigné, que ces +pertes pouvaient encore facilement se réparer. + +La flotte turque avait levé l'ancre pour s'en retourner à +Constantinople, et il ne restait devant Alexandrie que les deux +vaisseaux anglais _le Tigre_ et _le Thésée_, commandés par sir Sidney +Smith. + +Le dernier de ces deux vaisseaux avait sur son pont quatre-vingts +bombes, reste de celles qu'il faisait lancer sur nous à +Saint-Jean-d'Acre, lorsque, par une cause que l'on n'a pas connue, ces +quatre-vingts bombes prirent feu, et éclatèrent toutes à la fois pendant +que le vaisseau était à la voile; il y eut vingt hommes de tués à bord, +et le pont du vaisseau fut tellement maltraité, que l'on fut obligé de +l'envoyer à Chypre pour le réparer, en sorte qu'il ne restait plus +devant Alexandrie que _le Tigre_, monté par sir Sidney Smith. Celui-ci, +voyant le mauvais succès qu'avait eu l'expédition turque, cherchait un +stratagème pour faire sortir l'armée française d'Égypte. Il commença par +ouvrir le premier des communications avec le général commandant à +Alexandrie, en lui renvoyant quelques prisonniers français, qu'il avait +mis à son bord après les avoir effectivement sauvés du damas des Turcs. +Il était sans doute bien aise qu'on le sût; on lui adressa les +remercîmens que méritait son procédé généreux. Comme on avait été en +aigreur avec lui pendant toute la campagne de Syrie, on n'était pas +fâché de rencontrer l'occasion de revenir à de meilleurs termes. Il +avait, au reste, donné l'exemple du retour à la modération. + +Cette première communication fut suivie d'une seconde; il envoya à +Alexandrie son propre secrétaire, sous le prétexte de remettre au +général Bonaparte des lettres à son adresse, qui avaient été trouvées à +bord d'un bâtiment récemment capturé. À ces lettres, il avait joint une +liasse de journaux d'assez fraîche date, dans lesquels on rendait compte +des désastres éprouvés en Italie, par nos armées sous le commandement du +général Schérer. + +Sidney Smith, en portant ces détails à la connaissance du général +Bonaparte, espérait faire naître en lui le désir de transporter son +armée au secours de l'Italie, et voulait peut-être se faire une page +d'histoire, en ouvrant des négociations sur cette base; mais il avait +affaire à quelqu'un qui ne pouvait pas manquer d'apercevoir le piége, de +quelque couleur qu'on eût pris soin de l'envelopper. + +Néanmoins l'idée ne fut point rejetée, par cela même qu'elle était +déraisonnable, et que l'on pouvait toujours trouver un prétexte pour +l'abandonner. On fit si bien, que le secrétaire du commodore resta +persuadé qu'il pourrait reparler de cette proposition, et qu'il donna +dans le piége, tandis qu'il était venu lui-même pour en tendre un autre. +Il revint plusieurs fois à Alexandrie pendant le séjour qu'y fit le +général Bonaparte; et, lorsqu'on lui eut arraché tous les détails qu'il +importait de connaître sur le nouvel état de guerre survenu en Europe, +le général Bonaparte le congédia, prétextant des affaires qui exigeaient +sa présence au Caire, et le besoin d'aller visiter la Haute-Égypte, +ajournant ainsi à son retour les propositions du commodore. Il repartit +pour le Caire, en faisant parler très haut de son voyage dans la +Haute-Égypte, où il dirigea même quelques personnes dont il avait +déclaré vouloir se faire précéder. + +Avant de quitter Alexandrie, où il venait d'acquérir le complément des +détails de l'état de l'Europe, il remarquait une coïncidence parfaite +avec ceux que lui avaient apportés MM. Hamelin et Livron. Il ne pouvait +plus douter de ce qui allait arriver, soit en France ou en Égypte, si +elle n'était pas secourue. + +Les obstacles qu'il n'avait pu vaincre en Syrie ne lui avaient laissé +aucune illusion sur ce qu'il pourrait entreprendre avec sa petite armée, +et il avait ajourné jusqu'à l'arrivée de nouveaux renforts l'exécution +de la seconde partie de son projet, qui était d'étendre sa puissance en +Palestine, de marcher à Byzance et de commencer la révolution d'Orient. + +Les détails qu'il venait d'apprendre sur l'état de l'Europe ne lui +laissaient plus entrevoir la possibilité d'être secouru. + +L'Italie étant entièrement perdue, ce n'était plus que de Toulon qu'on +aurait pu lui expédier des renforts, en supposant que le Directoire eût +voulu lui en envoyer, ce qui était au moins douteux. Dans tous les cas, +il était devenu plus facile aux Anglais de les arrêter. + +Par les journaux, il voyait la France en proie aux troubles civils et au +moment de succomber. Les feuilles publiques n'étaient pleines que de +projets révolutionnaires, tels que la loi sur les otages, l'emprunt +forcé, etc., etc.; en un mot, la désorganisation paraissait tout +menacer. + +Ces nouvelles avaient six semaines de date quand il les lisait; et, +comme en révolution on ne s'arrête pas, il calculait les progrès que le +mal avait dû faire jusqu'au moment où il en prenait connaissance. Son +cÅ“ur était bourrelé en lisant les désastres inconcevables de l'armée +d'Italie, en apprenant que les Russes traversaient les Alpes pour venir +en France, où ils eussent pénétré sans la bataille de Zurich, qui fut +livrée depuis. + +Il voyait son ouvrage détruit dans la dissolution de la république +cisalpine. Les troupes françaises, qui jadis couvraient la surface de +l'Italie, étaient renfermées dans le territoire de Gênes; la Vendée, en +se rallumant avec plus de fureur que jamais, et faisant ses excursions +jusqu'aux portes de Paris, avait amené de sanglantes représailles, et la +terreur commençait à se réorganiser dans l'intérieur. + +La fortune publique était menacée d'être anéantie par des mesures +désastreuses conseillées et exécutées par cette foule de vampires qui, +sous le masque de l'intérêt national, ont un besoin continuel de +désordres pour dévorer à leur aise les fortunes particulières avec les +revenus publics. Le Directoire était dans l'atmosphère de tous ces +hommes, véritable fléau pour un État qui a le malheur d'en être affligé. + +À la vue de ce triste tableau, sa pensée se reporta sur lui-même, et il +trouva dans son cÅ“ur ce sentiment patriotique qui porte l'homme +supérieur au dévoûment. Il s'étonna que, parmi tant de généraux célèbres +qu'il avait laissés en France, il n'y en eût pas un dont on lût le nom +ailleurs qu'à côté d'un malheur public. + +Il pensa qu'autant les membres du Directoire avaient pu désirer de +l'éloigner lorsque sa présence ne leur rappelait que des services +glorieux dont le souvenir les importunait, autant ils devaient désirer +son retour, quand les désastres qui les avaient assaillis depuis son +absence les avaient forcés de le reconnaître peut-être comme le seul +homme qui pût prévenir la ruine de la France, et rallier à sa gloire +tous les partis qui divisaient la république, prête à se dissoudre. + +La situation de l'Égypte lui permettait d'ailleurs de s'en absenter; il +l'avait mise sur un pied de défense redoutable, usant, pour remplir les +vides que la guerre et les maladies avaient faits dans les cadres, de +toutes les ressources que lui offraient les circonstances. Non seulement +il avait fait former des corps de mamelouks, de Cophtes et de Grecs qui +se trouvaient en Égypte et s'enrôlaient volontiers sous nos drapeaux, où +ils firent honorablement leur devoir, mais encore il fit acheter des +nègres de Darfour, que l'on disciplina à l'européenne. + +Il avait fait armer et équiper ces diverses troupes avec les armes et +équipages de ceux qui avaient succombé dans les hôpitaux ou sur les +champs de bataille. + +De plus, le système de l'administration et des finances était organisé +de manière à assurer les besoins de l'armée: il ne manquait à la colonie +que ce que la France seule pouvait lui fournir, et il n'y avait que le +général Bonaparte qui pût l'obtenir du gouvernement. + +Persuadé que l'intérêt de la France et de l'Égypte exigeait également +son départ, que le différer plus long-temps était compromettre également +le salut de l'une et de l'autre, que c'était en France qu'il fallait +aller défendre l'Égypte, il se détermina à partir, s'en remettant aux +événemens du soin de sa justification: telles sont les explications +qu'il donna à une personne qui était dans son intime confidence à cette +époque. + +Tout marchait. Un homme qui n'eût même été doué que du sens commun +ordinaire, suffisait pour continuer de donner le mouvement à cette +machine, qui n'avait besoin que de ne pas être dérangée. + +La bataille d'Aboukir venait d'assurer le repos de l'Égypte, au moins +jusqu'à la saison suivante; car, en Égypte, il n'y a que la belle saison +qui rende les débarquemens possibles. + +Sans se laisser intimider par l'immensité des dangers qui commençaient à +sa sortie d'Alexandrie, et qui croissaient à chaque pas qu'il faisait +vers les travaux qu'il allait entreprendre, il s'abandonna à sa fortune, +qui devait le sauver, si le destin ennemi n'avait pas résolu la perte de +la France. + +Sidney Smith était persuadé que, si le général Bonaparte ne partait pas +par suite d'une capitulation qui comprendrait en même temps son armée, +et à laquelle capitulation il se flattait de l'amener, il partirait au +moins seul; et dès-lors il forma le projet de le prendre. +Malheureusement pour lui, les prisonniers qu'il avait rendus quelque +temps auparavant avaient fait connaître qu'il manquait d'eau, parce +qu'il n'avait pas eu le temps d'en faire avant de partir de +Saint-Jean-d'Acre, pour escorter l'armée turque qui venait de périr à +Aboukir. + +Il jugea, sans doute, qu'il aurait le temps d'aller à Chypre refaire sa +provision d'eau, et de retourner devant Alexandrie avant que le général +Bonaparte fût de retour de la Haute-Égypte. En conséquence, il partit +pour Chypre, levant ainsi la croisière, qui déjà , avant son départ, +n'était plus composée que de son vaisseau. + +À peine fut-il hors de vue, que l'on expédia un courrier au général +Bonaparte, qui se tenait tout prêt. Il avait communiqué le secret de son +départ à l'amiral Gantheaume, et lui avait recommandé de tenir prêtes +les deux seules frégates qui restaient de toute l'escadre, lesquelles ne +s'étaient pas trouvées au combat naval à Aboukir, parce qu'elles avaient +escorté les vaisseaux de transport et étaient entrées avec eux dans +Alexandrie. + +Le général Bonaparte, en faisant prévenir Gantheaume de son départ du +Caire, lui donna aussi l'ordre de sortir lui-même d'Alexandrie avec ces +deux frégates, et lui fixa le jour et l'heure où il devait envoyer ses +chaloupes dans la petite anse du Marabou, où il s'embarquerait. + +Lorsque Sidney Smith eut quitté les parages d'Alexandrie, Gantheaume mit +à la voile sous le prétexte d'aller croiser, et il vint se placer en +face de la petite anse du Marabou, à une lieue à l'ouest d'Alexandrie. +La sortie de ces deux frégates ne pouvait donner lieu à aucune +conjecture, puisqu'à Alexandrie on croyait le général Bonaparte au Caire +ou dans la Haute-Égypte. + +Le général Bonaparte, qui avait fixé le jour et l'heure où Gantheaume +devait détacher ses chaloupes, arriva presque en même temps sur la +plage, où Menou avait été mandé. Il entretint longuement ce général des +vues qui le déterminaient à braver les croisières anglaises. Il lui +remit les dépêches qui investissaient le général Kléber du commandement, +et se jeta dans l'embarcation qui l'attendait; sa suite et son escorte +en firent autant; les chaloupes s'éloignèrent, et le général Bonaparte +fut bientôt à bord du navire qui devait porter en France César et sa +fortune. + +Les chevaux de l'escorte avaient été abandonnés sur le rivage, et tout +sommeillait encore dans Alexandrie, lorsque les postes avancés de la +place virent arriver au galop une déroute de chevaux qui, par un +instinct naturel, revenaient à Alexandrie par le désert: le poste prit +les armes, en voyant des chevaux tout sellés et bridés, qu'il reconnut +pour appartenir au régiment des guides; il crut qu'il était arrivé +malheur à quelque détachement en poursuivant les Arabes. Avec ces +chevaux venaient aussi ceux des généraux qui s'étaient embarqués avec le +général Bonaparte, en sorte que l'inquiétude fut très grande à +Alexandrie. On en fit sortir en toute hâte la cavalerie, pour aller à la +découverte dans la direction d'où venaient les chevaux, et l'on se +livrait encore à toutes sortes de sinistres conjectures, lorsque cette +cavalerie rentra dans la place avec le piqueur turc qui revenait +lui-même à Alexandrie, et ramenait le cheval du général Bonaparte. + +Parmi les papiers qu'il avait confiés à Menou, le général Bonaparte +avait laissé une lettre pour le général Kléber, à qui il faisait part de +son projet en lui remettant le commandement de l'armée, et une pour le +général Desaix, qui était à Siout, dans la Haute-Égypte, et à qui il +faisait les mêmes communications, en ajoutant qu'il ne lui avait pas +donné le commandement de l'armée, parce qu'il espérait le voir en Italie +ou en France au mois de septembre suivant: nous étions alors en juin ou +juillet. + +Il avait ajouté à ce paquet une proclamation dans laquelle il faisait +connaître à l'armée les causes qui l'avaient déterminé à la quitter pour +venir au secours de la mère-patrie; il lui recommandait la constance, et +lui disait qu'il regarderait comme mal employés tous les jours de sa vie +où il ne ferait pas quelque chose pour elle. + +Il serait difficile de peindre la stupeur dans laquelle furent jetés +tous les esprits, lorsque le bruit de ce départ fut répandu. On hésita +pendant quelques jours à se prononcer, puis on éclata en mauvais propos. +L'opinion la plus générale ne fut point favorable à cette détermination +du général Bonaparte, dont un petit nombre de bons esprits comprirent +seuls les motifs: les hommes médiocres déraisonnèrent à qui mieux mieux +pendant huit jours, après lesquels les opinions se replacèrent peu à +peu. + + + + +CHAPITRE XII. + +Disposition des esprits après le départ du général +Bonaparte.--Kléber.--Négociations avec le visir.--Belle conduite du +général Verdier.--J'accompagne le général Desaix à bord du +_Tigre_.--Armistice. + + +On se tourna bientôt vers le nouveau général en chef, et chacun chercha +à devenir l'objet de ses préférences. + +Depuis l'arrivée des troupes françaises en Égypte, les ennemis de la +France n'avaient négligé aucun moyen pour faire sortir la Porte de sa +léthargie, et cette puissance venait de faire marcher en Syrie une +nombreuse armée dont elle avait donné le commandement au grand-visir. + +L'approche de cette armée par la Caramanie n'avait pas peu contribué à +faire renoncer le général Bonaparte à poursuivre le siége de +Saint-Jean-d'Acre et à le déterminer à rentrer en Égypte. + +Cette armée était déjà en Syrie avant l'apparition de la flotte turque à +Aboukir, et le général Bonaparte, voulant se donner le temps d'aller +combattre les troupes débarquées par celle-ci, avait ouvert des +négociations avec le visir qui commandait l'armée de Syrie, pensant bien +que le premier effet d'une ouverture de sa part vis-à -vis des Turcs +serait de suspendre leur marche, d'autant qu'ils n'étaient pas impatiens +de venir le combattre, et qu'il les savait mécontens des instigations +dont ils étaient entourés et tourmentés en tout sens, pour les pousser +sur les champs de bataille: ces braves gens avaient un bon sens naturel +qui leur disait que la France et la Porte en se battant ne travaillaient +que pour leurs ennemis. + +Le visir répondit au général Bonaparte, et il y eut plusieurs échanges +de courriers; mais le secret de cette négociation ne transpira point: on +savait qu'elle se suivait, et cela avait fait naître dans les esprits +une espérance que l'on se plaisait à y entretenir. Le général Bonaparte +restait le maître de son issue, et s'était ménagé les moyens de +l'approprier à ses projets. + +L'état dans lequel il avait placé cette négociation faisait partie des +instructions qu'il avait données au général Kléber en lui en laissant la +direction[20], ainsi que tous les documens qui s'y rattachaient. Kléber +n'envisagea bientôt cette négociation que comme un moyen de sortir d'un +pays contre lequel tout le monde était butté, surtout depuis que le +départ du général Bonaparte avait rompu le frein qui retenait tous les +mauvais discours. + +Le nouveau général en chef ne tarda pas à se montrer peu disposé à +suivre le système de son prédécesseur; on s'en apercevait à la manière +peu convenable dont on parlait chez lui, où on censurait les opérations +du général Bonaparte, ainsi que ses habitudes personnelles; non +seulement il n'imposait pas silence dans ces sortes d'occasions, mais il +était aisé de voir que cela ne lui déplaisait pas. + +En peu de jours, on vit s'élever entre les officiers qui avaient servi +aux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, et ceux qui avaient servi à +l'armée d'Italie le même schisme qui s'était fait remarquer entre les +officiers du général Jourdan et ceux du général Kléber à l'armée de +Sambre-et-Meuse. + +Les officiers qui avaient servi à cette armée, et qui avaient fait +éclater leur mécontentement lors de l'arrivée au Caire, furent les +premiers dont le général Kléber s'entoura; il devint en peu de temps +l'idole de tout ce qui désirait l'évacuation de l'Égypte, et ceux-ci ne +lui tinrent pas un autre langage; cela gagna tous les rangs de l'armée, +en sorte que Kléber, après s'être entouré de cette atmosphère, ne put +recueillir que ce qu'il avait lui-même semé. + +On ne s'occupa bientôt plus qu'à trouver de l'impossibilité à +l'exécution de tout ce qui devait assurer le séjour de l'armée en +Égypte; ce qui se rattachait à cet intérêt ne devint plus le sujet d'une +constante application, comme cela l'avait été sous le général Bonaparte; +les esprits ne furent bientôt tournés que vers la France, et chacun +faisait en secret ses petits projets pour le retour; en un mot, les +imaginations avaient abandonné l'Égypte. + +Kléber était un homme de bien, et incontestablement un général brave et +habile, mais d'une bonté et d'une faiblesse de caractère qui +contrastaient singulièrement avec sa haute stature, qui avait quelque +chose d'imposant. Sa première éducation paraissait l'avoir destiné à +embrasser l'état d'architecte, que le goût des armes lui avait fait +abandonner pour entrer dans un des régimens autrichiens des Pays-Bas. + +Il se trouvait chez lui en Alsace, lorsque la révolution éclata, et +quoiqu'il fût diamétralement opposé au système d'égalité, il quitta le +service d'Autriche pour s'engager avec elle. Il venait d'être nommé +adjudant-major d'un des bataillons de volontaires du Haut-Rhin, lorsque +ce corps fut appelé à Mayence, et y fut enfermé avec la garnison qui +soutint le premier siége de cette ville. Il s'y fit remarquer, passa +dans la Vendée comme officier-général après la capitulation de Mayence; +puis revint servir à l'armée de Sambre-et-Meuse, d'où le Directoire +l'avait éloigné à cause de ses oppositions constantes contre le général +Jourdan qui la commandait en chef. Il était dans cette situation, quand +le général Bonaparte le fit employer dans son armée. + +Son caractère naturel était frondeur, et il disait lui-même qu'il +n'aimait _la subordination qu'en sous-ordre_. Son esprit, quoique +agréable, n'était pas d'une portée très étendue; et l'opinion la moins +défavorable que l'on pût s'en former après sa conduite en Égypte, c'est +qu'il n'avait pu être atteint par la conviction des résultats qui, tôt +ou tard, devaient être la conséquence de l'occupation de ce pays. + +À tous ces inconvéniens se joignait celui d'une ignorance totale dans la +conduite des affaires de cabinet, en sorte qu'il ne pouvait manquer +d'être à la merci de tout le monde, et particulièrement de ceux qui +voulaient faire de lui un moyen de retourner en France. + +On n'eut donc pas de peine à lui faire donner suite aux négociations +déjà ouvertes avec le visir, et à ne les lui faire envisager que sous le +point de vue de ramener en France une armée qui y paraissait utile à des +esprits encore peu familiarisés avec l'expérience du parti que l'on peut +tirer de notre patrie sous un gouvernement habile et actif. Ce prétexte +fut le passe-port que l'on donnait à l'opinion qui était propagée dans +l'armée par ceux qui auraient dû l'en garantir, et l'on ne mit plus de +secret dans ce projet. + +On commença par donner plus d'importance aux communications ouvertes +avec le grand-visir, en substituant un officier de l'armée[21] aux +Tartares qui jusqu'alors y avaient été employés, et il semblait que l'on +avait eu envie de faire marcher la négociation plus vite en y associant +les Anglais. + +Le prétexte que l'on donna à cette initiative fut que, n'importe ce que +seraient les stipulations que l'on parviendrait à conclure avec les +Turcs, on se trouverait n'avoir rien fait, si les Anglais, comme maîtres +de la mer, n'y étaient pas partie contractante. En conséquence, on +envoya le chef de bataillon Morand à Sidney Smith, au lieu de l'adresser +au visir. Cet officier ne parvint à le joindre qu'au camp de ce dernier, +près de Nazareth en Syrie. + +Sir Sidney Smith fut flatté du message, qui, en lui étant adressé, le +plaçait près de l'armée turque dans une position supérieure à celle dans +laquelle devait naturellement être un commandant de vaisseau commodore +d'une croisière, et n'ayant pas d'autre commission de son gouvernement: +aussi s'empressa-t-il d'accepter le rôle de médiateur qui lui était +offert par les Turcs, et que Kléber ne repoussa pas. Il démêla tout de +suite l'issue qu'il pourrait donner à la négociation, en remarquant la +différence qu'il y avait entre l'abandon de confiance du général Kléber, +et le soin avec lequel le général Bonaparte l'avait écarté. Ainsi, dès +cette première démarche, dans laquelle il fut question de l'évacuation +de l'Égypte, le général Kléber se trouva-t-il plus engagé qu'il ne +l'aurait peut-être voulu, parce que Sidney Smith lui fit une réponse si +positive, qu'il n'y avait presque plus qu'à entrer en discussion sur les +bases de l'évacuation, le principe en paraissant arrêté. + +Le chef de bataillon Morand revint avec cette réponse près du général +Kléber, qui était au Caire. Il paraissait s'être aperçu lui-même des +dangers d'une influence par laquelle il s'était laissé dominer; et soit +qu'il eût le dessein d'en prévenir les conséquences, en y apportant un +contre-poids, ou bien d'attacher le nom des sommités de l'armée à ses +projets, il avait fait venir au Caire le général Desaix, qui était +encore dans la Haute-Égypte, parce que son nom seul faisait autorité +dans l'armée. Il venait d'y arriver, lorsque l'on reçut l'avis de +l'apparition d'une nouvelle flotte turque à l'embouchure de la branche +du Nil qui se jette dans la mer à Damiette. + +Le général Kléber vit au moment que cette flotte devait opérer +conjointement avec l'armée du visir, et que celui-ci allait s'avancer +vers l'Égypte: c'est pourquoi il envoya de suite le général Desaix à +Damiette, pour s'opposer aux entreprises de la flotte turque; mais +lorsqu'il y arriva, tout était fini de la manière la plus brillante. + +Le général Verdier commandait à Damiette, et il tenait un camp de +quelques bataillons sur la rive droite du Nil, entre cette ville et +Lesbé. + +Les Turcs, aidés par les deux vaisseaux de Sidney Smith, mirent à terre +quelques milliers d'hommes qu'ils débarquèrent sur la plage qui conduit +à Lesbé, et les Anglais les protégeaient avec deux pièces de canon +qu'ils avaient débarquées de leurs vaisseaux, pour les établir sur les +ruines d'une vieille tour qui paraissait avoir fait partie de l'ancienne +Damiette, et de laquelle ils pouvaient balayer tout le chemin par lequel +nos troupes devaient arriver. + +Le général Verdier ne donna pas le temps aux chaloupes d'aller se +charger de monde pour un second voyage; et, quoique ses troupes fussent +à une bonne demi-lieue de distance du point où les Turcs avaient +débarqué, il ne mit pas plus de deux heures pour les assembler, les +faire arriver, et jeter les Turcs dans la mer, précisément dans le +moment où les chaloupes turques venaient de s'éloigner. Tous ceux qui +craignirent de se jeter à l'eau furent pris, et pas un homme de tout ce +débarquement ne regagna les vaisseaux. + +Le général Verdier avait conduit son attaque de manière à rejeter les +Turcs sur la tour où se trouvaient les canons anglais, qui ne purent pas +lui faire de mal. Jamais succès ne fut plus complet ni plus promptement +décidé. + +Le général Desaix n'eut qu'à féliciter le général Verdier, et il ne +resta à Damiette que le temps nécessaire pour visiter le lac Menzalé. La +flotte turque ayant disparu pendant ce temps, il revint au Caire, où il +arriva peu de jours après que le chef de bataillon Morand y était +arrivé, de retour de Syrie. + +Sidney Smith avait déjà tant avancé les choses de ce premier pas, que, +d'après la réponse qu'avait apportée Morand, il n'y avait plus qu'à +discuter les conditions de l'évacuation, comme si l'événement qui aurait +pu faire résoudre à ce parti était déjà arrivé. + +C'était le moment pour Kléber de convoquer le conseil des pères de +l'armée; mais il ne le fit pas, et se décida à ouvrir immédiatement des +négociations avec le visir. Il envoya de nouveau auprès de lui, où se +trouvait Sidney Smith. La réponse fut plus prompte et plus positive +encore que ne l'avait été la première; et Sidney Smith, voulant se +rendre l'arbitre de la négociation, couvrit ses officieux services d'un +voile de loyauté que la circonstance lui permettait d'employer. + +Il prétexta une possibilité de mauvaise foi ou de perfidie de la part +des Turcs, qu'au fond d'ailleurs il craignait peut-être, et proposa le +bord de son vaisseau pour y établir le siége de la négociation qu'il +brûlait de voir commencer, et il prévenait le général Kléber qu'il +allait se rendre devant Damiette, où il attendrait sa réponse. + +Kléber répondit de suite qu'il acceptait, et il envoya immédiatement le +général Desaix et M. Poussielgue, intendant des finances de l'armée, +avec des commissions de plénipotentiaires, à Damiette. + +J'accompagnais le général Desaix, et ce fut moi, ainsi que M. Peyruse, +qu'il envoya à bord du _Tigre_, qui était mouillé dans la rade de +Damiette, pour convenir du jour et de l'heure où l'embarquement du +général Desaix et de M. Poussielgue pourrait avoir lieu. + +Comme j'étais parti tard, je ne pus revenir que le lendemain. Je passai +la nuit à bord du vaisseau de Sidney Smith, et je fus comblé de +politesses. J'étais jeune alors, car j'avais à peine vingt-quatre ans; +mais j'étais naturellement observateur, et je voyais bien que Sidney +Smith avait déjà des avantages sur nous, et que nous allions lui donner +les as dans la partie qu'il jouait contre nous. + +Je ne pouvais pas comprendre que nous nous prêtassions à tout ce qui ne +pouvait que nous nuire; car nous avions déjà pris le second rôle avant +de commencer; et, au lieu d'élever des difficultés, nous les +aplanissions. Il fallait bien que l'on se fût persuadé que le général +Bonaparte ne parviendrait pas jusqu'en France, ou que le Directoire lui +ferait quelque mauvais parti, pour s'être déterminé à se conduire ainsi +depuis qu'il était parti d'Égypte. + +Je vins rendre compte au général Desaix de ce que j'avais vu et de ce +qui avait été convenu entre Sidney Smith et moi, et l'embarquement eut +lieu le lendemain au bogase de Damiette, où les chaloupes anglaises +vinrent recevoir le général Desaix, ainsi que M. Poussielgue, qui avait +avec lui le secrétaire qui était déjà venu avec moi à bord du vaisseau +de Sidney Smith. J'accompagnai encore le général Desaix, et nous fûmes +bientôt à bord du _Tigre_. + +Pendant que Sidney Smith pressait le général Kléber d'entrer en +négociation, il poussait l'armée turque pour la faire entrer en +opération, et elle venait de lever son camp de Nazareth pour venir, par +Gazah, cerner le petit fort d'El-Arich, qui, placé à peu près au milieu +du désert qui sépare l'Afrique de l'Asie, est la clef de l'Égypte de ce +côté-là . + +Le général Kléber venait de recevoir cet avis, et, craignant quelque +malheur pour El-Arich et pour lui-même, il envoya un de ses +aides-de-camp, qui vint, jusqu'à bord du _Tigre_, apporter ces détails +au général Desaix, et lui ordonner de demander pour première condition +une suspension d'armes, qui n'était pas venue à l'idée du général en +chef: il ne voulait cependant évacuer l'Égypte que pour sauver son +armée. + +La demande de la suspension d'armes fut faite, mais Sidney Smith +répondit qu'il ne pouvait qu'interposer ses bons offices près du visir, +à qui il allait écrire sur-le-champ, ce qu'il fit; et ce ne fut que +quelques jours après que nous apprîmes l'enlèvement du fort d'El-Arich +par surprise, et le malheur de sa garnison, que l'on avait amusée de +l'idée de retourner en France, en parlementant avec elle. + +Le commandant, peu sur ses gardes, laissa visiter son fort, sous des +prétextes d'urbanité; la porte une fois ouverte, la soldatesque turque +s'y était précipitée et était tombée sur la garnison, qui, confiante +dans ses chefs, n'avait pas mieux qu'eux aperçu le piége que l'on avait +tendu à leur bonne foi. + +Le fort fut enlevé, et les malheureux soldats de la garnison presque +tous décapités sous les yeux d'un misérable traître[22] à sa patrie, +qui, sous l'habit anglais, s'est rendu leur agent pour exécuter cette +sanglante perfidie; car nous avons su après que le même courrier que +Sidney Smith avait expédié pour demander la suspension d'armes, avait +porté à deux émigrés français, qui étaient placés par lui près de +l'armée turque, l'ordre de presser, coûte que coûte, la prise +d'El-Arich, afin que cela fût fini avant d'accorder la suspension +d'armes, qui eut effectivement lieu quand cela fut achevé, en sorte que +l'Égypte se trouva déjà ouverte de ce côté. + +Le général Kléber reçut à la fois les deux nouvelles de la prise du fort +et de la conclusion de l'armistice. + +Cela donna lieu de commencer à suspecter la sincérité dont Sidney Smith +faisait étalage, et qui paraissait avoir séduit le général Kléber. + +Nous ne pouvions nous empêcher de remarquer que, du bogase de Damiette, +nous aurions pu être dans la même nuit en face de Gazah, où était encore +le visir, et arriver aussitôt que le petit bâtiment qu'il expédia pour +porter ses dépêches, et, en traitant nous-mêmes de la suspension +d'armes, sauver El-Arich. + +Au lieu de cela, Sidney Smith, sous des prétextes que des officiers de +terre n'ont guère moyen de contester à ceux de mer, nous mena d'abord à +Chypre, puis à Tyr, puis à Saint-Jean-d'Acre, et enfin, après trente +jours, il nous débarqua dans la maison du consul d'Angleterre, au port +de Jaffa, et partit, de sa personne, pour aller rejoindre le visir à son +camp, qui venait d'être porté de Gazah à El-Arich. Avant de partir, il +avait donné ordre à son vaisseau d'aller faire de l'eau sur la côte de +Caramanie, en sorte que nous nous trouvâmes tout-à -fait à la merci des +Turcs. + + + + +CHAPITRE XIII. + +Le général Desaix et M. Poussielgue au camp du visir.--Le général Desaix +m'envoie vers le général Kléber.--Adhésion du général Kléber au +traité.--Opposition du général Davout.--Traité d'El-Arich.--On reçoit la +nouvelle des événemens du 18 brumaire.--Arrivée de M. Victor de +Latour-Maubourg.--Départ du général Desaix pour la France.--Nous sommes +faits prisonniers et conduits à Livourne.--Notre arrivée en France. + + +Pendant les trente jours que nous avions passés à bord du _Tigre_, le +général Desaix et M. Poussielgue avaient eu plusieurs conférences avec +Sidney Smith, et elles n'avaient rien laissé de rassurant dans leur +esprit. + +Le général Desaix pouvait être excusable de s'être trompé en matière de +négociations diplomatiques, parce qu'il n'avait jamais été employé à de +semblables missions; mais il n'en était pas de même de son +collaborateur, qui avait été agent diplomatique de la république à +Gênes: et telle était cependant l'aveugle confiance avec laquelle on +s'était jeté dans cette position, que l'on n'avait même pas demandé à +Sidney Smith les pouvoirs qu'il aurait dû avoir de son gouvernement et +des Turcs, pour lesquels il voulait stipuler. + +Il s'y prit si adroitement, qu'on ne lui en fit même pas la question. +Cette négligence de la part des plénipotentiaires français était trop +grave pour que Sidney Smith ait pu l'omettre; il est même probable qu'il +s'était attendu à tout le contraire, et que, dès les premières +communications qui eurent lieu entre le général Kléber et le visir, il +avait demandé à Londres des instructions et des pouvoirs pour le cas +qu'il prévoyait bientôt arriver; mais qu'étant arrivé plus promptement +qu'il ne l'avait espéré, il n'avait pu recevoir encore de réponse de +Londres. + +Le surlendemain du jour où Sidney Smith avait laissé le général Desaix +et M. Poussielgue à Jaffa, il y arriva le secrétaire de Sidney Smith, +qu'il y envoyait accompagné de plusieurs officiers turcs, avec un +sauf-conduit pour conduire les plénipotentiaires au camp du visir. En +conséquence, on partit de suite pour Gazah, et le lendemain on coucha à +Ramley, à l'entrée du désert, et enfin on arriva au camp d'El-Arich le +lendemain de bonne heure. Le visir avait fait dresser de fort belles +tentes dans un lieu séparé du camp, on y avait placé une garde +spécialement affectée à la sûreté des plénipotentiaires, auxquels ces +tentes étaient destinées. + +Il les envoya complimenter aussitôt leur arrivée, et, pour marque de sa +très haute estime, il leur envoya une cruche d'eau de Gazah et environ +une douzaine de pommes de calville blanches: assurément, il fallait être +dans un désert pour faire de cela un présent digne d'être offert. + +La tente de Sidney Smith était placée à côté des nôtres, et il avait +avec lui quelques soldats anglais tirés de la garnison de son vaisseau. +Après s'être reposé quelques jours, on ouvrit la première conférence +avec les plénipotentiaires du visir, et peu s'en fallut qu'elle ne fût +aussi la dernière, car le général Desaix en sortit furieux. + +On n'avait pas pu parvenir à leur faire comprendre ce que c'était qu'une +suspension d'armes, ni une capitulation, ni un traité: les Turcs ne +voyaient que deux fins à la guerre, la mort ou l'esclavage, et ils ne +voulaient pas admettre d'autres stipulations. + +M. Poussielgue, plus calme que le général Desaix, n'était pas moins +étonné que lui de ce qu'il venait d'entendre, et l'un et l'autre +reprochèrent durement à Sidney Smith de ne pas leur avoir fait connaître +ces dispositions de la part des Turcs, mais de les avoir, au contraire, +assurés de leur intention d'accéder à une évacuation pure et simple. Le +général Desaix éclatait en reproches graves; et, déclarant à Sidney +Smith son refus de continuer à négocier, il le somma, d'après ce qui +avait été convenu, de le rembarquer sur-le-champ. + +Sidney Smith ne s'effraya pas de ce tapage; il connaissait mieux les +Turcs d'Europe que nos plénipotentiaires. Il n'aurait assurément pas +permis qu'il leur arrivât le moindre mal; mais il ne pouvait pas être +fâché de se trouver indispensablement nécessaire pour sortir du mauvais +pas où l'on se trouvait engagé. Il rassura les plénipotentiaires, en se +chargeant de tout; et dans le fait il se donna tant de mouvement dans la +nuit de ce même jour, que le lendemain il rapprocha les parties et fit +recommencer les conférences, auxquelles il ne manqua plus d'assister. +Son incroyable activité fit, en quelques jours, discuter, arrêter et +dresser les conditions de ce fameux traité d'El-Arich, dans les formes +prescrites par le général Kléber, et qui détruisait l'ouvrage du général +Bonaparte. Sidney Smith en pressait la signature, parce qu'il avait déjà +connaissance de l'arrivée du général Bonaparte en France, ainsi qu'on va +le voir. + +Mais le général Desaix, avant de le signer, en éprouva un sentiment +d'horreur, et en fit retarder la signature de quelques jours. Le soir, +il m'appela dans sa tente, et me dit: «Ce que le général Kléber a voulu, +est fait; allez, de ma part, lui dire qu'avant d'y mettre mon nom, je +veux qu'il lise ce qu'il nous a fait faire, mais que, dans aucun cas, je +ne le signerai sans un ordre de lui, que je vous prie de me rapporter.» + +Je retournai, en effet, en Égypte avec une escorte de Tartares, qui me +fit traverser l'armée du visir, et vins trouver le général Kléber à +Salahié, où il avait réuni l'armée depuis qu'il avait appris la prise +d'El-Arich et l'arrivée de l'armée turque sur ce point. Quand j'entrai +chez lui, il venait de tenir un conseil de guerre, dont la discussion +avait roulé sur l'impossibilité de conserver l'Égypte, et dans lequel +Kléber n'avait pas dédaigné de se munir d'une garantie qui soulageait sa +responsabilité, en faisant signer à tous les généraux une déclaration +par laquelle, d'après l'exposé qui leur avait été fait, ils +reconnaissaient l'impossibilité de défendre l'Égypte avec les moyens qui +restaient à l'armée. Il y avait bien eu de la division parmi les opinans +à ce conseil; mais comme, en dernier résultat, on était bien aise de +revoir la France, on signa en masse, parce que de cette manière le +reproche ne pouvait s'adresser à personne. + +J'annonçai au général Kléber, qu'au moment de mon départ, on venait +d'apprendre au camp d'El-Arich l'arrivée du général Bonaparte en France, +et lui remis une liasse de journaux qui déjà en parlaient. + +Je lui répétai deux fois ce dont le général Desaix m'avait chargé +particulièrement pour lui. + +Le général Kléber réunit de nouveau le conseil de guerre pour lui donner +connaissance du contenu des dépêches que je lui avais apportées, et me +fit repartir le même soir comme parlementaire, avec une réponse pour le +général Desaix, et l'ordre que celui-ci m'avait dit de lui apporter pour +signer ce traité. Le général Kléber m'avait aussi recommandé de réclamer +la femme d'un sergent de la garnison d'El-Arich, qu'il savait être +devenue la propriété d'un pacha, ne voulant pas, disait-il, laisser un +seul individu de l'armée derrière lui. + +Avant de partir, le général Davout, qui avait été un des opposans dans +le conseil de guerre, me prit à part et me chargea de dire au général +Desaix ce qui s'était passé; que l'on n'avait signé que par +condescendance pour le général Kléber, qui avait su imposer, mais que, +si le général Desaix voulait ne point signer le traité d'évacuation, +tous les généraux de l'armée seraient pour lui. + +Je connaissais déjà le général Davout depuis trop d'années pour douter +de la vérité de ce qu'il me disait; mais je lui observai que la +communication me paraissait trop grave pour que je m'en chargeasse +autrement que par lettre, ajoutant que, s'il avait assez de confiance en +moi pour transmettre un rapport verbal, il pouvait m'en remettre un +écrit; que, dans tous les cas, je ferais sa commission, mais que je +m'attendais à l'observation que ne manquerait pas de me faire le général +Desaix, qui paraîtrait justement surpris de ne pas voir cela écrit de sa +main, et que, d'après ce que nous avions sous les yeux, il ne +s'exposerait à rien. + +Je partis de suite pour El-Arich. En arrivant près des avant-postes +turcs, on me donna une escorte qui me conduisit jusqu'à la tente du +visir, laquelle était encore entourée des cadavres des malheureux qui +avaient été suppliciés dans la journée. + +Je trouvai Sidney Smith chez le visir, et je saisis cette occasion pour +faire la réclamation de la femme dont j'ai parlé plus haut. Ce fut alors +que j'appris du visir qu'il l'avait donnée au pacha de Jérusalem, mais +il me dit qu'il allait la redemander, et nous la renverrait +sur-le-champ. J'allai de là avec Sidney Smith à la tente du général +Desaix, où le traité fut signé le soir même de mon arrivée. + +J'avais fait la commission du général Davout, et le général Desaix +m'avait répondu ces mots: «Comment! Davout vous a chargé de me dire +cela, et je vois son nom au bas de la délibération que tous ont signée +et que vous m'apportez! je serais un sot de compter sur ces gens-là . Ma +foi, le sort en est jeté, j'en ai eu assez de chagrin, mais il n'y a pas +de ma faute.» + +Le lendemain ou surlendemain, on prit réciproquement congé les uns des +autres. Au moment de partir pour retourner en Égypte par le désert, on +apporta au général Desaix une lettre de Jérusalem: elle était de cette +pauvre femme, qui remerciait de l'intérêt qu'on lui avait témoigné, mais +qui déclarait que son intention n'était pas d'en profiter, qu'elle se +trouvait bien, et qu'elle y restait; elle ajoutait des vÅ“ux pour nous, +et nous souhaitait un bon voyage[23]. + +Sidney Smith, bien satisfait, nous quitta pour aller dans tout +l'Archipel procurer aux Turcs les bâtimens nécessaires au transport de +l'armée. Il devait les amener à Alexandrie, où il n'en existait presque +plus de ceux par lesquels nous étions venus en Égypte, tous ayant été +successivement démolis pour les besoins de l'armée. Sidney Smith, qui, +sans pouvoirs, avait aussi habilement servi son pays en abusant de notre +crédule facilité, devait s'attendre à voir son ouvrage approuvé par son +gouvernement. Le contraire cependant arriva. + +D'après les conditions du traité, l'armée turque s'avança pour occuper +Catiëh, entre El-Arich et Salahié, Salahié et Damiette, et on lui livra +ces places, même avant d'avoir vu arriver un seul des bâtimens de +transport, qui, d'après le même traité, auraient dû être déjà rendus +dans Alexandrie; de sorte que nous abandonnions nos avantages sans +recevoir de compensation. + +Le général Desaix éprouvait tant d'humeur de voir cela, qu'aussitôt son +arrivée à l'armée il demanda à profiter de la permission qu'il avait de +retourner en France, et le général Kléber ne crut pas pouvoir s'y +refuser; et sur sa demande, il lui accorda la permission de partir sur +le bâtiment qui avait amené MM. de Livron et Hamelin, que ces messieurs +avaient chargé en marchandises de retour, et qui était le plus prêt à +prendre la mer. + +Le général Desaix demanda aussi un autre petit bâtiment qui était +également prêt, et la permission d'emmener le général Davout, qui ne +pouvait plus rester en Égypte avec le général Kléber. Celui-ci, +quoiqu'il n'eût pas lieu de se louer de lui, venait de le nommer général +de division; mais Davout, soit par aigreur, soit par une noble fierté, +avait refusé, ne voulant pas, disait-il, mettre la date de son +avancement à une aussi honteuse époque. Le général Kléber, qui ne +pouvait qu'être irrité de ce refus, n'en tira pas d'autre satisfaction +que celle de le laisser partir. Il revint de Salahié au Caire avec le +général Desaix, qui n'y resta que peu de jours avant de se rendre à +Alexandrie. + +Kléber ramenait l'armée; et, lorsqu'il arriva au Caire, on venait d'y +apprendre sommairement les événemens du 18 brumaire. Un brick de guerre, +qui était parti de Toulon, venait de mouiller dans la rade de Damiette, +et avait envoyé sa chaloupe jusqu'à la ville, pour y débarquer le +général Galbau et son fils, que le général Bonaparte envoyait en Égypte. + +Trouvant Damiette évacuée depuis le matin par nos troupes, la chaloupe +remonta le fleuve jusqu'à ce qu'elle eût pu mettre le général Galbau +près des premiers postes de l'armée, puis elle retourna joindre son +bâtiment qu'elle ne trouva plus. Celui-ci, qui n'avait pas vu revenir sa +chaloupe, avait envoyé une autre embarcation pour savoir ce qu'elle +était devenue; et cette embarcation ayant trouvé les Turcs maîtres de +Damiette, où ils étaient venus s'établir dans l'intervalle du passage de +la première chaloupe, ne douta plus qu'elle ne fût perdue, ou qu'elle +n'eût pris le parti de remonter le Nil, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé +nos troupes. + +La peur s'empara du commandant du brick, en entendant le rapport de +celui de sa deuxième embarcation; il leva l'ancre, partit pour la +France, et parvint à entrer à Toulon, en sorte que la chaloupe, ne le +trouvant plus sur la rade, avait été obligée de faire route pour +Alexandrie, où elle était arrivée. + +Ce fut par le général Galbau que l'on eut les premiers avis de +l'événement qui avait mis le pouvoir entre les mains du général +Bonaparte; cette nouvelle ne rassurait pas ceux qui pensaient n'avoir eu +affaire qu'avec le Directoire. + +Le général Galbau n'était pas encore arrivé au Caire, lorsque le général +Desaix alla faire ses adieux au général Kléber, avant de partir pour +Alexandrie. + +Ils parurent sincères, et le général Kléber fut persuadé qu'arrivé en +France, le général Desaix ne lui rendrait aucun mauvais office près du +général Bonaparte; il se félicitait même de pouvoir compter sur lui dans +une circonstance aussi douloureuse pour son avenir[24]. + +Je partis avec le général Desaix, qui voyagea par le Nil jusqu'à +Rosette, où il alla voir le général Menou, qui jetait feu et flammes +contre l'évacuation de l'Égypte. Nos barques sortirent du Nil pour se +rendre par mer à Alexandrie, et nous nous y rendîmes par terre, parce +que le général Desaix voulait voir le fort d'Aboukir et toute cette +partie de la côte. + +Nous couchâmes la nuit à un méchant caravansérail où nous fûmes rongés +de toute la vermine qu'y déposent les caravanes à leur passage, et nous +commencions à charger nos chameaux le lendemain pour nous rendre à +Alexandrie, lorsque, d'une hauteur de sable, nous vîmes au large en mer +un bâtiment à voiles latines, qui paraissait en tout gros comme le +poing; il s'efforçait de gagner le rivage où nous étions, et à la +blancheur de ses voiles autant que par la position où il se trouvait, +nous jugeâmes qu'il ne pouvait pas être égyptien. Notre curiosité +s'excita, et au risque d'éprouver ensuite de la chaleur pour achever +notre marche, nous nous décidâmes à l'attendre. Au bout de deux heures, +il put être hélé: il nous apprit qu'il venait de Toulon, et qu'il avait +à bord un colonel qui allait rejoindre l'armée, et des dépêches pour le +général en chef. + +Effectivement il débarqua M. Victor de Latour-Maubourg, qui nous donna +les détails du 18 brumaire, et qui partit de suite par le chemin d'où +nous venions pour aller au Caire rejoindre le général Kléber; nous +continuâmes notre route pour Alexandrie. + +Lorsque nous avions quitté le général Kléber, il était à mille lieues de +se douter de la déplorable issue que, peu de jours après, allaient avoir +les négociations auxquelles il s'était aussi aveuglément confié; mais il +ne tarda guère à être cruellement désabusé. La première chose que nous +apprit le général Lanusse, qui commandait à Alexandrie, et dont il avait +rendu compte au général Kléber la veille, nous dévoila ce qui allait +probablement arriver; pour l'expliquer, il faut reprendre les choses de +plus haut. + +Le vaisseau _le Thésée_, après avoir été se réparer à Chypre, était +revenu prendre sa croisière devant Alexandrie, où les événemens qui se +passaient avaient rendu plus fréquentes les communications que le cours +ordinaire des affaires de service obligeait d'avoir quelquefois avec +lui. Le capitaine du vaisseau venait de faire prévenir le général +Lanusse que Sidney Smith lui avait envoyé des sauf-conduit turcs tout +signés, pour les remettre aux bâtimens qui partiraient d'Égypte par +suite du traité d'El-Arich, et qu'il s'empresserait de délivrer ceux +qu'on lui demanderait. + +L'officier que le général Lanusse avait envoyé pour remercier le +capitaine du _Thésée_ s'était trouvé à bord de ce vaisseau précisément +dans le moment où arrivait devant Alexandrie une corvette expédiée +d'Angleterre, pour Sidney Smith. Cette corvette s'appelait _le +Bouldogne_, et avait ordre de faire la plus grande diligence: son +capitaine apportait à Sidney Smith des instructions et des pouvoirs pour +traiter de l'évacuation de l'Égypte; mais soit que le gouvernement +anglais se fût abusé sur la position de cette armée, ou qu'il s'en fût +laissé imposer sur les succès des troupes coalisées qui combattaient les +nôtres en Italie, il ne permettait pas d'accorder d'autres conditions à +l'armée française que celle d'être prisonnière de guerre. + +Le capitaine, avant de courir après Sidney Smith, dans l'Archipel, +faisait préalablement communication de son message au capitaine du +_Thésée_, qui en fit prévenir le général Lanusse par le retour de son +officier. Il ne restait donc plus, pour profiter du traité d'El-Arich, +que le temps qui allait s'écouler jusqu'à ce que Sidney Smith, après +avoir été joint par _le Bouldogne_, eût pu révoquer les premiers ordres +qu'il avait donnés au _Thésée_, et lui en eût donné de contraires, comme +il était présumable que cela allait arriver. + +Le général Desaix, qui ne se possédait pas de rage en voyant tout ce qui +s'offrait à l'horizon, était dans une grande impatience de mettre à +profit le temps qui restait encore, d'autant que tout ce qu'il avait vu +n'avait pas trop éloigné de son esprit la pensée que Kléber, après +s'être jeté à la merci des Anglais, ne se défendrait pas, et passerait +par où ils voudraient; et pour rien dans le monde il n'aurait voulu +stipuler une reddition de l'armée. + +Il m'envoya le lendemain à bord du _Thésée_, avec la mission de faire +mon possible pour aplanir les difficultés que l'on pourrait mettre à son +départ, à cause peut-être des marchandises dont était chargé le vaisseau +sur lequel il voulait effectuer son retour (c'était celui de M. +Hamelin); dans ce cas, il était décidé à en prendre un autre. + +Je trouvai dans le capitaine du _Thésée_ un fort brave homme et très +accommodant, qui voulut bien suivre l'exécution des premiers ordres que +lui avait donnés Sidney Smith, abstraction faite de la communication non +officielle que lui avait faite le capitaine du _Bouldogne_; en +conséquence, il me remit un sauf-conduit pour le général Desaix et tous +ceux qui partaient avec lui. Il porta même l'obligeance jusqu'à me +donner un employé de son vaisseau, qu'il revêtit du caractère de +sauvegarde, et qu'il fit embarquer sur notre bâtiment, avec ordre de +nous convoyer jusqu'en France. + +J'ai soupçonné depuis qu'il y avait mis de la malice, et que, pour +éloigner le général Desaix, il aurait fait bien davantage. + +Je revins à Alexandrie, où le général Desaix attendait mon retour avec +anxiété; il parut fort satisfait d'apprendre que la mer lui était +ouverte, et sa navigation assurée. + +Il n'abusa pas de cette faveur de la fortune, car il partit le +lendemain. Je laisse là ce qui est relatif au général Desaix, pour +revenir au général Kléber. + +La corvette _le Bouldogne_ avait rejoint Sidney Smith, et celui-ci était +revenu devant Alexandrie, d'où il venait d'écrire au général Kléber pour +lui témoigner le désespoir auquel il était livré depuis qu'il était +obligé de lui apprendre les conditions que son gouvernement mettait à la +ratification du traité d'El-Arich. + +Il avoua, ce qui ne pouvait plus être douteux, qu'il avait agi sans +pouvoirs, à la vérité, mais avec la persuasion qu'il serait approuvé de +son gouvernement, et qu'il avait la douleur de reconnaître qu'il s'était +trompé. Il suppliait le général Kléber de ne pas concevoir une mauvaise +opinion de lui, par suite de ce qui survenait, lui protestant qu'il n'y +avait nullement participé, ce qui était croyable. La conclusion de tout +cela fut qu'il fallait livrer la bataille aux Turcs le plus tôt +possible, et finir par où on aurait dû commencer. + +La bataille eut lieu sur les ruines d'Héliopolis, près du Caire; les +Turcs y furent vaincus et dispersés, mais ayant gagné le bord du désert, +ils marchèrent en débordant la droite de notre armée, et se jetèrent +dans le Caire en assez grand nombre. + +Kléber redevint alors ce qu'il n'aurait pas dû cesser d'être, autant +pour le salut de son armée que pour sa propre gloire. En peu de jours, +il rejeta toutes ces hordes, dix fois plus nombreuses que lui, au-delà +des déserts d'Asie, réoccupa tout ce qu'il avait imprudemment évacué, et +revint ensuite mettre le siége devant le Caire, où un pacha s'était +établi avec une trentaine de mille hommes. + +Il fallut alors commencer une guerre de maison à maison qui coûta bien +cher, et encore fut-on obligé de faire un pont d'or au pacha pour le +déterminer à sortir de la ville, et à retourner en Asie avec ses +troupes. + +On ne pouvait sans doute pas acheter trop cher la fin d'une consommation +d'hommes que la position de l'armée rendait plus funeste chaque jour. + +La sottise de ses ennemis obligea ainsi le général Kléber à rester en +possession de l'Égypte, en quelque sorte malgré lui. Il reconnut +franchement son tort, et vit que son projet d'évacuation lui avait coûté +plus de monde que le général Bonaparte n'en avait perdu pour s'établir +en Égypte, et que lui-même n'en aurait perdu pour s'y maintenir, s'il +avait suivi une marche différente. + +Depuis ce moment, il changea tout-à -fait de conduite; il ne s'abusait +plus sur l'opinion qu'il parviendrait à inculquer au gouvernement, ni +sur le jugement qui serait porté sur ce qu'il aurait pu faire, et sur ce +qu'il avait fait et qu'il n'aurait pas dû faire: aussi s'efforça-t-il de +réparer les fautes dans lesquelles il était tombé, s'en remettant au +temps et à la grandeur d'âme du général Bonaparte, pour effacer les +dernières traces de cette fâcheuse période de sa carrière. + +Pendant que le général Kléber reprenait l'Égypte, le général Desaix +traversait la Méditerranée; il était au moment d'entrer dans Toulon, +lorsqu'il fut pris par une frégate anglaise qui le conduisit à Livourne, +où était le vaisseau de l'amiral Keith. Celui-ci, qui avait des +instructions conformes à celles qui avaient été envoyées à Sidney Smith +par _le Bouldogne_, fit le général Desaix prisonnier, et confisqua le +bâtiment. + +Le général Desaix, qui s'était embarqué sur la foi d'un traité, avec un +sauf-conduit, et escorté d'un commissaire anglais, réclama d'être ramené +en Égypte, si on ne voulait pas le laisser aller en France. Malgré la +légitimité de cette réclamation, ce ne fut qu'au bout de trente jours +qu'on lui déclara qu'il pouvait retourner en France sur le même +bâtiment, que l'on avait préalablement déchargé de toutes ses +marchandises. + + + + +CHAPITRE XIV. + +Navigation du général Bonaparte.--Arrivée à Ajaccio.--Les frégates se +trouvent en vue de la croisière anglaise.--Débarquement à +Fréjus.--Sensation que fait à Lyon l'arrivée du général +Bonaparte.--Arrivée à Paris.--Situation des affaires. + + +Nous étions déjà revenus à bord de ce bâtiment, lorsqu'une embarcation +nous amena M. Poussielgue, qui avait aussi fait voile pour la France. +Nous l'avions laissé au Caire, où il s'était fait remarquer parmi ceux +qui désiraient que l'armée fût ramenée en France. Nous ne pouvions +concevoir quel motif l'avait porté à hâter son départ d'Égypte. Il fit +route avec nous. Nous nous dirigeâmes sur la Provence, et fûmes presque +aussitôt atteints par un brick ennemi; mais nous avions un +laissez-passer de l'amiral Keith. Le bâtiment s'éloigna, et nous +entrâmes à Toulon. + +Le sentiment qu'on éprouve en revoyant sa patrie ne peut être compris +par ceux qui ne l'ont jamais quittée. Nous fûmes pendant trois jours +dans une sorte d'aliénation mentale; nous courions, nous ne pouvions +rester en place. Le général Desaix eut toutes les peines du monde à nous +retenir près de lui pour copier les dépêches qu'il adressait au général +Bonaparte, sur les événemens qui avaient eu lieu. Le besoin de nous +promener dans le parc du lazaret était le seul que nous éprouvassions. + +Le général Desaix eut, courrier par courrier, une réponse du général +Bonaparte: M. Poussielgue, au contraire, n'en reçut aucune; il en fut +ainsi pendant tout le temps que dura la quarantaine. + +Je reviens au général Bonaparte. J'ai raconté comment il avait exécuté +son départ; je passe aux détails de sa navigation. + +Il n'y avait, comme je l'ai dit, aucune croisière devant Alexandrie +quand il mit à la voile. Il atteignit la Corse sans accident. Il +ignorait quel était l'état des partis en France. Il avait besoin de +prendre langue, sans trop savoir comment éluder la quarantaine; +l'impatience de ses compatriotes vint à son secours. Le bruit s'était +répandu que le général Bonaparte était à bord: la ville, les campagnes +demandaient à lui porter le tribut de leurs hommages. Subjuguée par +l'enthousiasme général, l'administration céda: elle se jeta dans une +chaloupe, dirigea sur _la Muiron_, et enfreignit elle-même les lois +qu'elle devait défendre; l'on ne tint aucun compte de la quarantaine. Le +général Bonaparte descendit à Ajaccio, mais n'y resta que le temps +nécessaire pour recueillir les renseignemens dont il avait besoin, et +remit à la voile. Il courait la haute mer, lorsque Gantheaume vint lui +annoncer qu'on apercevait, du haut des mâts, des voiles ennemies, et lui +demanda des ordres: le général Bonaparte réfléchit un instant, et lui +répondit de tout donner à la fortune jusqu'à minuit. + +L'amiral continua de gouverner sur Toulon. La croisière s'éloigna +pendant la nuit; le lendemain, aucun bâtiment ne se montrait plus à +l'horizon. Les Anglais, qui n'avaient à observer que Toulon, où il n'y +avait plus de bâtimens de guerre, et Marseille, d'où on expédiait des +approvisionnemens à l'armée d'Italie, se tenaient dans le fond du golfe +de Lyon; leur escadre s'y était réunie tout entière, parce qu'il ne +restait que ces deux points d'atterrage aux bâtimens qui cherchaient à +gagner la France. La croisière qui observait la Corse, vigilante pour +les expéditions qui voulaient pénétrer dans l'île, donnait peu +d'attention aux navires qui en appareillaient pour se rendre en +Provence, attendu qu'ils pouvaient difficilement échapper à la flotte: +ce fut par cette raison qu'elle ne chassa pas les deux frégates. + +Le général Bonaparte arriva enfin aux atterrages de France, et la +fortune voulut que ce fût à l'entrée de la nuit; le soleil venait de se +coucher, et n'avait laissé derrière lui qu'une traînée de lumière que +réfléchissait la voûte du ciel. Les frégates, hors du champ de la +réverbération, se trouvaient dans un clair-obscur qui devenait plus +intense à mesure qu'il s'éloignait. Du milieu de ce clair-obscur, on +découvrait à l'Å“il nu l'escadre anglaise; elle était forte de quinze +voiles et placée devant Toulon, au centre du champ de réverbération dont +je viens de parler. + +À la vérité, il faisait calme, mais on portait droit sur elle[25]: sans +ces derniers rayons, on n'eût rien vu, on n'eût par conséquent pas +changé de route, et quand la brise de nuit se fût levée, on eût donné +droit au milieu de ses vaisseaux. + +Les frégates n'eurent pas plus tôt aperçu le péril qu'elles couraient, +qu'elles virèrent de bord; elles échappèrent à la faveur de l'obscurité, +gouvernèrent sur Nice, et atteignirent Fréjus le lendemain. On les prit +d'abord pour des voiles ennemies, on tira dessus; mais on ne sut pas +plus tôt qu'elles portaient le général Bonaparte, que de longs cris de +joie éclatèrent de toutes parts: il serait tombé du ciel, que son +apparition n'aurait pas produit plus d'étonnement et d'enthousiasme. Le +peuple entra subitement en délire; personne ne voulut plus entendre +parler de quarantaine. La santé, les officiers de terre et de mer, se +jetèrent pêle-mêle dans les chaloupes; les frégates furent aussitôt +atteintes, envahies; de tous côtés, on communiqua: ce qui s'était passé +en Corse venait de se renouveler; les lois de la quarantaine avaient été +violées par l'impatience publique. Le général Bonaparte n'eut plus qu'à +céder à l'empressement de tout un peuple qui le saluait comme son +sauveur. + +La population continuait d'affluer sur le rivage: il la remercia des +vÅ“ux, des offres qu'elle lui prodiguait, et se disposa à s'éloigner +d'une côte où, sous prétexte de précautions sanitaires, ses ennemis +pouvaient le retenir, ou du moins lui susciter des embarras fâcheux; +aussi prit-il la première des cent voitures qu'on avait amenées de +toutes parts, et se mit en route pour Grenoble. + +Il voyagea jour et nuit. Son arrivée à Lyon mit cette ville en délire. +Il était descendu à l'hôtel des Célestins. La multitude couvrit aussitôt +les quais, et fit retentir l'air de ses acclamations: il fut obligé de +céder à son impatience, et de se montrer à diverses reprises. + +Le bruit de son arrivée s'était répandu avec la rapidité de l'éclair. La +route de Lyon à Paris était couverte de gens accourus pour le voir +passer; il se déroba à ces hommages, pressa sa marche, et était déjà à +Paris, dans sa maison rue de la Victoire, que le gouvernement ignorait +encore qu'il eût pris terre à Fréjus. + +Il se rendit dans le jour même au Luxembourg. Il était vêtu d'une +redingote grise, et portait un sabre de mamelouk suspendu, à la manière +orientale, par un cordon de soie. Il avait été reconnu; le bruit de son +arrivée se répandit d'un bout de la capitale à l'autre. La population +afflua autour du palais; on se pressait, on se félicitait, on se +flattait de posséder enfin l'homme qui devait mettre un terme à nos +désastres. + +Les affaires étaient en effet dans l'état le plus fâcheux. Masséna +avait, il est vrai, arrêté les Russes à Zurich; les Anglais, débarqués +dans la Frise, avaient été battus à Castricum, et se disposaient à +évacuer le continent, ce qu'ils firent quelques jours après l'arrivée du +général Bonaparte. La situation de la république s'était améliorée +au-dehors, mais elle était toujours déplorable au-dedans. L'armée +d'Italie, qui de revers en revers avait été ramenée jusque dans le pays +de Gênes, ne suffisait plus pour couvrir la Provence menacée par les +Autrichiens; la guerre civile, plus active qu'à aucune époque +antérieure, embrasait les départemens de l'Ouest et du Midi; les lois +étaient sans vigueur, et l'administration sans énergie; les partis les +plus opposés par leurs opinions politiques s'étaient réunis pour +renverser un pouvoir universellement déconsidéré. + +Cette triste situation avait détruit toute espèce de crédit. Les fonds +publics étaient tombés à dix-sept francs, et cependant le gouvernement +n'avait que des bons et des mandats pour faire face aux besoins qui +l'assiégeaient: on peut juger par là ce que devaient coûter la guerre et +l'administration; de quelque côté qu'on jetât les yeux, on n'apercevait +que des abîmes. + +Les agens de l'étranger exploitaient la France en tout sens, et +l'agitaient impunément du centre de la capitale, où ils ne craignaient +pas de résider. Il n'y avait plus de secret; les dispositions d'État +étaient connues aussitôt qu'elles étaient prises. L'État tombait en +dissolution; tout était corruption et pillage. + +Il était devenu impossible de gouverner, et presque inutile d'obéir. Le +mal semblait irrémédiable; personne n'osait en sonder la profondeur. Les +espérances et les cÅ“urs se tournèrent vers le général Bonaparte: la +France entière l'invoquait; il l'entendit, mais il fallait avoir son +génie pour ne pas reculer devant l'entreprise. + +L'abattement était tel, que le parti connu sous le nom de _faction +d'Orléans_ s'était ranimé, et avait de nouveau conçu le projet de porter +le fils de ce prince au pouvoir; on lui avait même dépêché un émissaire +en Angleterre, où il résidait. Sa réponse ne fut pas satisfaisante: il +refusa de se prêter à son élévation, à moins que la branche aînée de sa +famille ne fût désintéressée, ce qui n'était pas possible dans les +circonstances où l'on était. Le parti était loin de s'attendre à un +scrupule de cette espèce. Il ne se déconcerta pas néanmoins, et résolut +d'appeler un prince de la maison d'Espagne. + +Le général Bonaparte arriva sur ces entrefaites. Il ne fut plus question +de ce projet[26]. L'anxiété avait disparu, l'irrésolution s'était +évanouie: tous les vÅ“ux, toutes les espérances reposaient sur le +vainqueur des Pyramides; mais, pour sauver la France, il fallait qu'il +s'emparât du pouvoir: sans cela, mieux eût valu ne pas quitter l'Égypte. + +Après avoir mûrement pesé l'état des affaires au-dedans et au-dehors, il +prit son parti. Le Directoire était divisé sur les moyens de conjurer +l'orage qui menaçait de l'engloutir, les Conseils l'étaient davantage +encore; mais la nation n'avait rien perdu de son énergie. Elle appelait +un libérateur; il ne fut pas difficile de former un parti et de trouver +une base pour l'appuyer. Tout ce qui avait marqué dans la révolution, +tout ce qui avait acquis des biens nationaux et s'était aliéné quelque +noble, quelque émigré puissant, se ralliait naturellement au général +Bonaparte: je n'en excepte que quelques républicains exaltés, quelques +tribuns populaires, plus ambitieux que les conquérans; mais +indépendamment que le nombre de ces têtes ardentes était bien réduit, +l'opinion les avait abandonnées; depuis long-temps elles n'étaient plus +à craindre. + +On était d'accord sur le besoin d'un changement dans la forme du +gouvernement, et dans la nécessité de ne pas perdre de temps pour +l'opérer. Le général Bonaparte, convaincu qu'il n'y avait que du péril à +temporiser, mit aussitôt la main à l'Å“uvre, et le Directoire disparut. + +La plupart des militaires[27] qui s'étaient rendus recommandables par +leurs victoires se mirent à la disposition du général Bonaparte. Le +directeur Sieyes entraîna les hommes les plus influens des deux +Conseils, c'est-à -dire ceux qui, fatigués des excès de la révolution, +sentaient la nécessité de mettre à la tête des affaires un homme assez +modéré pour se concilier tous les partis, et assez énergique pour les +contenir. + +Beurnonville, Macdonald, Lefebvre, et Moreau lui-même, qui étaient +entrés dans la conspiration, n'avaient pas seulement pour complices les +généraux et les administrateurs de l'armée d'Italie qui se trouvaient +alors à Paris; ils comptaient encore Chénier, Cabanis, RÅ“derer, +Talleyrand, etc.: c'était l'élite du parti philosophique réuni à l'élite +de l'armée, pour accomplir le vÅ“u national. + +À l'exception de Bernadotte, qui alors ne voyait le salut de l'État que +dans la république, et la république que dans le jacobinisme, tous les +généraux de l'armée d'Italie se rallièrent à leur général. Berthier, +Eugène Beauharnais, Duroc, Bessières, Marmont, Lannes, Lavalette, Murat, +Lefebvre, Caffarelli (frère de celui qui était mort en Syrie), Merlin +(fils du directeur), Bourrienne, Regnault de Saint-Jean-d'Angely, +Arnault (de l'Institut), le munitionnaire Collot, firent preuve de zèle +et de dévoûment; il n'y eut pas jusqu'aux vingt-deux guides récemment +arrivés d'Égypte, qui ne se montrassent empressés: chacun servait le +général Bonaparte à sa manière. + +Augereau lui-même, qui intérieurement le détestait, se rallia à lui, +quoiqu'après quelque hésitation. Peut-être fut-ce parce qu'on l'avait +négligé qu'il vint offrir ses services: «Est-ce que vous ne comptez plus +sur votre petit Augereau?» dit-il au général Bonaparte. Membre du +Conseil des Cinq-Cents, il ne put s'empêcher de dire, lorsqu'il vit que +l'assemblée proposait de mettre le général Bonaparte hors la loi: «Nous +voilà dans une jolie position.--Nous en sortirons, lui répondit le +général; souviens-toi d'Arcole.» Si, par ce propos, Augereau exprimait +ses craintes, j'aime à penser que Bernadotte n'exprimait pas ses vÅ“ux +par ceux qui lui échappaient. Rencontrant le général Bonaparte dans le +moment où il allait passer en revue ses troupes rassemblées aux +Champs-Élysées: «Tu vas te faire guillotiner», lui dit-il avec son +accent gascon. «Nous verrons», lui répondit froidement le général +Bonaparte. + +Je passerai rapidement sur les journées des 18 et 19 brumaire. Les +événemens dont je puis parler avec certitude sont les seuls sur lesquels +je crois devoir m'appesantir. Je ne touche aux autres qu'autant que je +puis donner des détails ignorés que mes relations m'ont mis plus tard à +même de recueillir. + +Le mouvement, comme on en était convenu, fut donné par les Anciens. M. +Lebrun, depuis troisième consul, architrésorier et duc de Plaisance, fit +un rapport sur la déplorable situation de la république, et la nécessité +de prévenir sa ruine par un prompt remède. + +Le Conseil adopte ses conclusions. Il rend un décret qui transfère le +Corps-Législatif à Saint-Cloud, afin qu'il puisse délibérer hors de +l'influence de la capitale. En même temps, il donne au général +Bonaparte, qu'il charge de l'exécution de la mesure qu'il vient +d'arrêter, le commandement de toutes les troupes qui sont à Paris et +dans le rayon constitutionnel. Ce décret, sanctionné par le Conseil des +Cinq-Cents, dont Lucien Bonaparte était président, fut aussitôt transmis +au général Bonaparte, avec invitation de venir prêter le serment +qu'exigeaient ses nouvelles fonctions. Le général ne se fit pas +attendre; il monta à cheval, traversa Paris au milieu d'un groupe +d'officiers-généraux que l'attente de cet événement avait rassemblés +chez lui, et se rendit à la barre, entouré de cette belliqueuse escorte. +Le serment prêté, il nomma pour son lieutenant le général Lefebvre, qui +commandait la garde du Directoire, et distribua les autres commandemens +aux divers généraux qui l'accompagnaient. Lannes fut chargé de celui du +Corps-Législatif; Murat eut celui de Saint-Cloud, et Moreau celui du +Luxembourg. Trois membres du Directoire donnèrent leur démission. La +magistrature dont ils faisaient partie se trouva éteinte par cet +incident, les deux autres directeurs n'étant pas en nombre suffisant +pour délibérer. + +La journée du 18 brumaire avait préparé la révolution; celle du 19 la +termina. Ce ne fut pas néanmoins sans difficulté. + +Les jeunes têtes du Conseil des Cinq-Cents et les vieux révolutionnaires +du Conseil des Anciens avaient eu le temps de réfléchir sur ce qui se +préparait. Le nouvel ordre de choses ne devait pas être favorable aux +principes qu'ils professaient; ils se concertèrent sur les moyens de le +prévenir. Le plus naturel était de se rattacher fortement à la +constitution de l'an III. Duhesme, un des plus ardens démagogues qui fût +parmi eux, proposa de jurer de nouveau, et par appel nominal, de la +défendre. + +Cette motion devait engager les conjurés dans de nouveaux nÅ“uds, et +ménager aux frères et amis des faubourgs de Paris le temps d'arriver au +secours des frères et amis de Saint-Cloud. + +La proposition passa à l'unanimité. Le temps que voulait gagner Duhesme, +le général Bonaparte le perdait. Tout ce qu'il avait fait la veille +tournait contre lui, s'il ne brusquait les choses; il se présenta au +Conseil des Anciens, l'invita, par un discours énergique, à prendre en +considération la disposition des esprits, le danger de la patrie, et à +ne pas différer plus long-temps d'adopter une résolution. + +Mais un membre du Conseil l'interpelle, il veut qu'il rassure les +esprits, démente les projets qu'on lui attribue, et prête serment à la +constitution. «La constitution, reprend Bonaparte, existe-t-elle +encore?» Et faisant l'énumération de toutes les circonstances où elle +avait été violée par les Conseils en décimant le Directoire, et par le +Directoire en décimant les Conseils, il ajouta que vingt conspirations +étaient formées pour substituer un nouvel ordre de choses à cette +constitution, dont l'insuffisance était prouvée par les faits; que vingt +partis le sollicitaient de se mettre à leur tête, les uns pour +recommencer la révolution, les autres pour la faire rétrograder; qu'il +ne voulait en servir aucun; qu'il ne connaissait qu'un intérêt, celui de +conserver ce que la révolution avait fait de bien; qu'il n'ignorait pas +que des amis de l'étranger parlaient de le proscrire, mais que tel qui +proposait de le mettre hors la loi allait peut-être s'y trouver +lui-même; que, fort de la justice de sa cause et de la pureté de ses +intentions, il s'en remettait aux Conseils, à ses amis et à sa fortune. + +Il se rendit au Conseil des Cinq-Cents pour y faire les mêmes +communications; mais à peine parut-il dans la salle, à la porte de +laquelle il avait laissé le peu de militaires qui l'accompagnaient, que +les cris: _à bas le tyran! hors la loi le dictateur!_ se font entendre. +Il s'était avancé vis-à -vis l'estrade où siégeait le président, son +frère Lucien. Il est entouré, menacé. Plus ardent que ses collègues, un +député va jusqu'à tenter de le percer d'un poignard[28]. Un grenadier de +la garde du Corps-Législatif, nommé Thomé, pare le coup avec son bras. +Le peloton arrive au secours, et arrache le général des mains de ces +forcenés. + +Il revint bientôt après dégager Lucien Bonaparte, que ces furieux +voulaient contraindre de mettre aux voix un décret de proscription +contre son frère. + +Le général Bonaparte était sorti de la salle, pour joindre les troupes +qui étaient établies dans la cour du château, où plusieurs députés +s'étaient répandus pour les détacher de la cause du chef qu'elles +soutenaient. + +Le moment était des plus critiques, lorsqu'il arriva au milieu d'elles; +quelques minutes encore, et tout était perdu. Il résolut de mener +rapidement les choses à fin, et s'adressant à un officier d'infanterie +(le capitaine Ponsard, des grenadiers du Corps-Législatif), posté avec +sa troupe à l'entrée de la grille du vestibule du château. «Capitaine, +lui dit-il, prenez votre compagnie, et allez sur-le-champ disperser +cette assemblée de factieux. Ce ne sont plus les représentans de la +nation, mais des misérables qui ont causé tous ses malheurs; allez au +plus vite, et sauvez mon frère.» Ponsard se mit en mouvement; mais il +n'avait pas ébranlé sa troupe, qu'il revint sur ses pas. Le général +Bonaparte crut qu'il hésitait. Il n'en était rien cependant. Ponsard ne +voulait que savoir ce qu'il devait faire en cas de résistance. «Employez +la force, répondit Bonaparte, et même vos baïonnettes.--Cela suffit, mon +général», répliqua le capitaine en saluant de son épée. Puis, faisant +battre la charge à ses tambours, il monte le grand escalier du château +au pas redoublé, et entre dans la salle, baïonnette en avant. En un +instant, la scène change, le tumulte s'apaise, la tribune est déserte. +Ceux même qui quelques minutes auparavant paraissaient les plus résolus, +cèdent à la peur. Ils escaladent les fenêtres, sautent dans le jardin et +se dispersent dans toutes les directions. + +Le général Bonaparte répugnait à employer la force, mais les +circonstances commandaient; il était perdu s'il eût tardé à en faire +usage, et Bernadotte se trouvait prophète. Fouché s'en était expliqué +avec Regnault de Saint-Jean-d'Angely, à qui je crois avoir entendu +rendre la conversation qu'il avait eue avec lui. «Que votre général, +avait dit ce ministre, n'hésite pas. Il vaut mieux qu'il brusque les +choses que de laisser aux jacobins le temps de se rallier. Il est perdu, +s'il est décrété: je lui réponds de Paris, qu'il s'assure de +Saint-Cloud.» + +Ce discours très sensé était conforme au langage que ce vieux routier de +révolution tenait depuis six semaines. Jugeant par l'état des choses que +le Directoire ne pouvait se soutenir, il n'avait eu garde d'entraver la +conspiration du général Bonaparte. Prêt à l'accepter si elle +réussissait, il était prêt à la frapper si elle ne réussissait pas. Il +attendait l'événement pour se décider, ainsi que Thurot, alors +secrétaire général de la police, me l'avoua depuis. «Le dénoûment, me +disait-il, nous a fixés; mais toutes les mesures étaient prises. Si le +général Bonaparte eût échoué, lui et les siens portaient leurs têtes sur +l'échafaud.» + +Les mesures étaient, en effet, si bien prises, Fouché était si bien +informé de ce qui se passait à Saint-Cloud, que, lorsqu'on apporta, de +la part du général, l'ordre aux barrières de ne pas laisser rentrer les +députés fugitifs, on se trouva devancé. Les agens de la police étaient +déjà aux aguets depuis vingt minutes. Le ministre s'était empressé de +donner cette preuve de dévoûment au parti vainqueur. + + + + +CHAPITRE XV. + +Création du consulat.--Bonaparte est nommé premier +consul.--Cambacérès.--Lebrun.--Changemens opérés dans la marche des +affaires.--Composition du ministère.--Les chefs vendéens à +Paris.--Pacification de la Vendée.--Georges Cadoudal. + + +L'opposition dispersée par ce coup de vigueur, les députés favorables à +la révolution qui s'opérait, vinrent se rallier aux Anciens. L'abolition +du Directoire, l'ajournement des deux Conseils, la formation d'une +commission législative, composée de cinquante membres, dont vingt-cinq +devaient être tirés de chaque Conseil, fut aussitôt décrétée. On avisa +ensuite à l'organisation du pouvoir. On créa, sous le nom de consuls, +trois magistrats chargés de l'exercer, jusqu'à ce qu'on eût rédigé une +constitution nouvelle. Les trois consuls furent le général Bonaparte, +les directeurs Sieyes et Roger Ducos; tous trois vinrent s'établir au +Luxembourg, où l'impatience publique attendait le succès de l'entreprise +pour s'exhaler en vives acclamations. + +Ici commence une ère nouvelle pour le général Bonaparte; ici commence +son règne. _Nous avons un maître_, dit Sieyes, qui ne connut bien +qu'après l'avoir entendu discuter dans le conseil les questions les plus +difficiles en matière de gouvernement et d'administration, l'homme que +jusqu'alors il n'avait cru supérieur que dans la guerre. + +La nouvelle constitution fut rédigée en six semaines; la création des +trois consuls fut maintenue, mais non la nomination des mêmes individus +à ces postes importans. + +Le général Bonaparte fut fait premier consul. MM. Cambacérès et Lebrun +furent nommés, l'un second, et l'autre troisième consul, à la place de +Sieyes et de Roger Ducos, qui furent les premiers membres du sénat +conservateur où ils allèrent s'anéantir. + +Les deux collègues du général Bonaparte, l'un choisi parmi les +magistrats les plus sages et les plus éclairés, l'autre parmi les +administrateurs les plus expérimentés et les plus probes, eurent une +grande part à tout ce qui fut fait de bien à cette grande époque de +notre régénération. On leur doit les bons choix en préfets, en juges, en +administrateurs; on leur doit, en un mot, tous ces fonctionnaires qui +secondèrent si bien les efforts du premier consul pour ramener la +probité dans les affaires, et l'équité dans les décisions. + +Les six premiers mois de cette nouvelle administration produisirent une +amélioration que l'on n'eût pas obtenue, en d'autres temps, d'un siècle +d'efforts. On était las de désordres, fatigué d'anarchie; chacun +favorisait, autant qu'il était en lui, un ordre de choses qui lui +promettait repos et sécurité. + +L'administration intérieure commençait à prendre une bonne direction; +mais, en revanche, tout ce qui concernait la guerre était au pis. Le +premier consul s'appliqua d'une manière spéciale à rendre leur lustre à +nos drapeaux. Le désordre avait été tel que le ministre de la guerre ne +put fournir une situation exacte de l'armée. Il ne connaissait ni sa +force, ni le nombre des corps dont elle se composait, ni leur +emplacement. On fut obligé d'envoyer des officiers à la recherche des +régimens, des dépôts. Ils devaient constater l'effectif de ceux qu'ils +découvraient, et le transmettre immédiatement au ministre. + +L'artillerie était dans l'état le plus déplorable, et la marine dans une +désorganisation complète, quoique du reste elle eût encore des moyens +assez étendus. + +Les finances étaient si délabrées, que le soir du 18 brumaire, les +caisses ne renfermaient pas de quoi expédier des courriers aux armées et +aux grandes villes qui devaient être informées de l'événement. Les +premières dépenses furent faites avec des fonds prêtés au trésor public, +à des conditions que l'urgence des circonstances n'avait pas permis de +repousser. + +Le corps diplomatique se bornait à un envoyé de Charles IV, qui ne +résidait à Paris que parce que la flotte espagnole était retenue à +Brest, et à un chargé d'affaires du prince des Deux-Ponts, devenu +électeur de Bavière. Encore cet agent était-il plutôt sur le pied d'un +homme privé que d'un envoyé revêtu d'un caractère public. + +Il fallait un homme du génie du premier consul pour ne pas reculer +devant un tel état de choses. Loin de le rebuter, cette complication de +difficultés ne fit qu'enflammer son courage; il mit sa gloire à vaincre +tant d'obstacles, et il réussit. + +La composition de son ministère fut généralement approuvée. Il eut le +rare bonheur, dans un premier choix, de tomber sur des hommes dans la +maturité de l'expérience, dans l'âge où l'habitude du travail le rend +plus facile, et où l'on sait se faire obéir. Tous se pénétrèrent de la +nécessité de sortir de l'embarras où l'anarchie et le gaspillage avaient +plongé la nation. Tous mirent leur gloire à seconder les intentions du +premier consul, qui, de son côté, ne tarda pas à reconnaître qu'il +pouvait s'en rapporter à eux des soins que réclamaient leurs départemens +respectifs. + +Sa position militaire devint le sujet de ses méditations. Il avait +besoin d'hommes, d'habits, de chevaux; tout lui fut donné avec une +généreuse profusion. En peu de temps, la situation des armées changea. +Lorsqu'il prit le timon des affaires, la guerre civile absorbait des +forces considérables; ce que le Directoire s'était bien gardé d'avouer. +Il avisa de suite aux moyens de reporter sur les frontières des troupes +devenues indispensables pour faire tête à l'étranger. Une pacification +ne lui parut pas impossible. Les cruautés dont la Vendée avait été le +théâtre dataient de l'époque des comités. Son administration était +vierge de toute espèce de représailles. Les chefs des insurgés devaient +être las d'une guerre sans objet: il résolut de leur faire des +ouvertures qui, au pis-aller, ne compromettaient rien. Il ordonna, en +conséquence, au général en chef de l'armée de l'Ouest de se mettre en +communication avec eux; il le chargea de leur proposer de venir +eux-mêmes à Paris juger de la sincérité des intentions qui l'animaient +en les appelant dans la capitale, et leur garantit la liberté de +retourner chez eux, quelle que pût être la détermination que leur +suggérerait la conférence qu'il désirait avoir avec eux. + +Tous se rendirent à l'invitation. Le premier consul ne leur adressa +aucun reproche; il leur dit que, s'ils n'avaient pris les armes que pour +leur sûreté personnelle et celle de la population de leurs contrées, ils +n'avaient désormais aucun motif de prolonger la guerre; que le +gouvernement n'en voulait à aucun d'eux; qu'ils avaient dès ce moment +les mêmes droits à la protection des lois que ceux qu'ils avaient +combattus. Que s'ils avaient, au contraire, pris les armes pour relever +le joug de la féodalité, ils devaient considérer qu'ils ne formaient que +la partie la plus faible de la nation; qu'il était peu probable qu'ils +réussissent, en même temps qu'il était injuste à eux de prétendre dicter +des lois à la majorité. + +Il ajouta que les succès qu'ils avaient obtenus jusque-là étaient, en +grande partie, le résultat de la guerre extérieure; que, dans peu, ils +verraient eux-mêmes combien peu les alliés pouvaient leur être utiles; +que, prêt à aller se mettre à la tête des troupes, il se chargeait de +leur en fournir la preuve. + +Ces considérations ne pouvaient manquer de faire impression sur des +hommes qui, la plupart, n'avaient pris les armes que pour échapper aux +vexations d'un gouvernement ombrageux. Ils demandèrent jusqu'au +lendemain pour y réfléchir, et tous, hormis Georges Cadoudal, +déclarèrent qu'ils se soumettraient à un gouvernement sous lequel ils +pouvaient vivre en paix. Ils lui offrirent même les efforts qu'ils +avaient constamment opposés aux pouvoirs anarchiques qui avaient +précédé. + +Ils circulèrent librement à Paris, virent leurs connaissances, et +retournèrent chez eux, où ils tinrent fidèlement tout ce qu'ils avaient +promis. + +Georges Cadoudal se présenta, comme ses collègues, à l'audience du +premier consul. Celui-ci lui parla de la gloire qu'il avait acquise, du +rang qu'il avait pris parmi les notables de sa province, et lui dit +qu'aux sentimens qui l'avaient élevé devaient s'unir ceux d'un patriote, +qui ne voulait pas, sans doute, prolonger les malheurs des contrées qui +l'avaient vu naître. Il cessa de parler. Au lieu de répondre, Georges +balbutia quelques mots qui avaient plus de sens que d'esprit, tint +constamment les yeux baissés, et finit par lui demander un passe-port. +Le premier consul le lui fit non seulement délivrer, mais ordonna qu'il +eût à vider Paris sur-le-champ, ce qu'il fit[29]. + +Les premiers chefs de la Vendée soumis, il ne resta plus qu'un +brigandage de grands chemins qui s'exerça assez vivement pour rendre les +communications dangereuses, quelquefois même impraticables. Les hommes +que la guerre civile avait aguerris répugnaient à retourner au travail; +ils avaient refusé de se rendre aux invitations de leurs chefs, et +continuaient à courir la fortune. Les excès auxquels ils se livrèrent +leur firent bientôt perdre le peu de considération qu'ils avaient +acquise; ils devinrent à charge à des contrées qui ne désiraient que le +repos; ils furent poursuivis, livrés aux tribunaux, qui firent une +justice sévère de tous ceux qui leur furent déférés. + + + + +CHAPITRE XVI. + +Formation d'un camp de réserve à Dijon.--M. Necker.--Passage du mont +Saint-Bernard.--Fort de Bard.--Arrivée du premier consul à +Milan.--Combat de Montebello.--Le général Desaix rejoint le premier +consul. + + +Le premier consul avait réussi à pacifier l'intérieur; il avait rétabli +l'administration et rendu au fisc des provinces qui, dès le commencement +des troubles civils, n'avaient pas payé d'impôt. Un résultat plus grand +encore, à raison des circonstances, c'était de pouvoir disposer +sur-le-champ de quatre-vingt mille soldats aguerris, que le Directoire +tenait en permanence dans la Vendée, et dont l'absence n'avait pas été +une des moindres causes de nos revers. + +Les calculs approximatifs les plus exacts portent au-delà d'un million +les hommes que cette cruelle guerre a dévorés. Tous étaient Français; et +tandis que les uns étaient égorgés au nom d'un Dieu de paix, immolés +jusqu'au pied de ses autels, les autres étaient offerts en holocauste à +la liberté: où ces sanglantes exécutions se fussent-elles arrêtées, si +le 18 brumaire ne fût venu y mettre un terme? + +Heureux d'avoir mis fin à une destruction dont les suites étaient +incalculables, le premier consul achemina ses troupes sur Dijon, où il +venait d'ordonner la formation d'un camp. + +Il avait fait un appel aux militaires que les bévues du Directoire +avaient éloignés de leurs drapeaux. Chose remarquable! son nom seul les +rallia tous; il n'en resta pas un en arrière qui ne fût retenu par +quelque motif dont on pût contester la validité. + +La cavalerie était dans un état de nullité complète: la plupart des +régimens, réduits à leurs cadres, n'étaient pas montés. On requit le +vingtième, puis le trentième cheval. On rassembla ces animaux de tous +les points de la France. Ils furent fournis sans murmure, et livrés à +jour fixe dans les dépôts. On vit, comme par enchantement, l'armée se +recréer de ses propres débris, et reparaître aussi belle qu'aux jours +glorieux de notre histoire. Tels furent les premiers effets de la +confiance qu'inspirait le général Bonaparte; il était nécessaire à la +France, la France le sentait et le lui témoignait. + +Ces prodigieuses créations, opérées en si peu de temps, étonnèrent +d'autant plus, qu'on en avait à peine suivi la marche: tout avait été +conçu, médité dans le secret, et exécuté avec la rapidité de la pensée. + +Personne n'imaginait, en France, de quels élémens se composait l'armée +qui se rassemblait à Dijon: on croyait qu'elle n'existait que sur le +papier, parce qu'on n'en apercevait les élémens nulle part. Les +Autrichiens, maîtres de toute l'Italie, n'avaient sans doute rien +négligé pour être informés de ce qui se passait en deçà des Alpes, +qu'ils espéraient forcer, aussitôt qu'ils auraient pris Gênes qu'ils +assiégeaient; mais ce qui se passait à Dijon leur échappait, comme il +échappait à Paris. L'espionnage qu'ils entretenaient dans cette capitale +ne leur avait dû transmettre que des rapports rassurans, puisqu'ils +continuèrent leurs opérations devant Gênes. + +Ils ne se doutaient pas que la Vendée fût pacifiée, ni qu'elle pût +offrir tant de ressources au premier consul, parce que le Directoire +s'était bien gardé de convenir jamais qu'il était obligé d'employer +autant de troupes à la contenir. + +Le premier consul ne donna pas aux ennemis le temps d'être informés des +progrès qu'il avait faits, ni des projets qu'il avait conçus. Comme il +ordonnait tout lui-même, il savait le jour où les troupes qu'il avait +mises en mouvement arriveraient à Dijon. Il s'y rendit de sa personne +sans se faire annoncer, ne s'arrêta que le temps nécessaire pour voir si +ses ordres avaient été exécutés, compter son monde, examiner tout avec +un esprit de détail jusqu'alors inconnu, et faire partir l'armée, dont +il compléta l'organisation pendant qu'elle était en marche. + +Il se dirigea, par Genève, sur le grand Saint-Bernard. Il reçut la +visite de M. Necker, qui se mit aussitôt à l'entretenir de ses idées +d'administration, de constitution, etc.; mais il avait bien assez à +faire pour le moment, et, du reste, il goûta peu la conversation du +financier. Depuis, je lui ai entendu dire qu'elle avait produit sur lui +l'effet des dissertations d'un homme qui cherchait à s'associer à sa +fortune, mais que, dès long-temps, son opinion était arrêtée sur ce +ministre, qui lui parut au-dessous de sa célébrité. Au reste, +ajoutait-il, l'éclat qu'il a jeté n'a rien d'étonnant, les connaissances +pratiques en finances et en administration étaient si peu avancées à +cette époque! + +Le premier consul gravit le Saint-Bernard sur une belle mule qui +appartenait à un riche propriétaire de la vallée; elle était conduite +par un jeune et vigoureux paysan, dont il se plaisait à provoquer les +confidences. «Que te faudrait-il pour être heureux? lui demanda-t-il au +moment d'atteindre le sommet de la montagne. Ma fortune serait faite, +répondit le modeste villageois, si la mule que vous montez était à moi.» + +Le premier consul se mit à rire, et ordonna, après la campagne, +lorsqu'il fut de retour à Paris, qu'on achetât la plus belle mule qu'on +pourrait trouver, qu'on y joignît une maison avec quelques arpens de +terre, et qu'on mît son guide en possession de cette petite fortune. Le +bon paysan, qui ne pensait déjà plus à son aventure, ne connut qu'alors +celui qu'il avait conduit au Saint-Bernard. + +Le premier consul avait pris les précautions les plus minutieuses pour +maintenir l'ordre parmi les corps, pendant une marche aussi pénible que +celle qu'ils faisaient à travers les Alpes, et empêcher les hommes +faibles de constitution d'abandonner leurs colonnes. Indépendamment de +ce que le soldat portait avec lui, il avait fait réunir des provisions +considérables au monastère qui est au sommet du grand Saint-Bernard. +Chaque soldat recevait en passant, de la main des religieux, un bon +morceau de pain, du fromage et un grand verre de vin. Le pain, le +fromage étaient coupés, le vin se versait à mesure que les corps +défilaient; jamais distribution ne se fit avec plus d'ordre. Chacun +sentait le prix de la prévoyance dont il était l'objet. Personne ne +quitta sa place; on n'aperçut pas un traînard. + +Le premier consul témoigna sa reconnaissance aux religieux, et fit +donner 100,000 fr. au monastère en souvenir du service qu'il avait reçu. + +Il faudrait une plume plus exercée que la mienne, pour décrire tout ce +qu'il se fit de nobles efforts pour transporter au-delà des Alpes +l'artillerie et les munitions qui suivaient l'armée. Chacun semblait +avoir l'Italie à conquérir pour son compte. Personne ne voulait être +médiocre dans cette grande entreprise. L'ardeur fut telle, que le +premier consul trouva le lendemain, au pied de la montagne, du côté de +l'Italie, cinquante pièces de canon sur leurs affûts. Elles étaient +accompagnées de leurs caissons, pourvues de munitions qui avaient été +transportées à dos de mulets. Les pièces, les voitures, étaient attelées +et prêtes à marcher. + +Il s'arrêta pour témoigner sa satisfaction aux canonniers. Il les +remercia du dévoûment qu'ils avaient montré, et leur alloua 1,200 francs +de gratification; mais ces braves étaient animés du feu sacré, ils +refusèrent. «Nous n'avons pas, lui dirent-ils, travaillé pour de +l'argent, ne nous obligez pas d'en recevoir. Vous ne manquerez pas +d'occasions de nous tenir compte de ce que nous avons fait.» + +L'armée, descendue du Saint-Bernard, entra dans la vallée d'Ivrée, et +arriva devant le fort de Bard. La route passe sous le glacis; périlleux +pour les troupes, ce défilé était impraticable pour l'artillerie. + +D'une autre part, le temps était trop précieux pour le perdre devant une +bicoque qui n'avait qu'une faible garnison, mais qui était commandée par +un officier décidé à faire son devoir. Il sentait l'importance du poste +qui lui était confié, il ne voulut entendre aucune proposition. On fut +obligé de faire filer l'infanterie et la cavalerie par des sentiers +détournés que des chèvres eussent eu peine à suivre. + +Les canonniers, de leur côté, ne trouvèrent d'autre moyen de tromper la +vigilance autrichienne que d'empailler les roues de leurs pièces, ainsi +que celles de leurs caissons, et les roulèrent à bras pendant la nuit, +jusqu'au point où avaient été conduits leurs chevaux. + +Tout cela s'exécuta dans un si grand silence, que la garnison n'entendit +rien, quoique le passage s'effectuât à une portée de pistolet du chemin +couvert. Chacun de ceux qui étaient employés à ce périlleux transport +sentait combien étaient nécessaires le silence et la célérité; aussi +tout se passa-t-il à souhait. + +Les Autrichiens étaient loin de s'attendre que l'Italie serait envahie +par ce côté, et n'avaient fait aucun préparatif de défense. Ivrée était +sans garnison, et cette place, qui aurait pu nous arrêter long-temps, +nous ouvrit ses portes dès que notre avant-garde se présenta. Ce fut +notre première place d'armes. + +Le premier consul, qui était dans toute la chaleur de son début, +pressait vivement la marche. Il voulait tout à la fois prendre des +avantages de position, ressaisir d'un seul coup l'influence qu'il avait +eue, et paraître avec l'ascendant que donne l'opinion, sur ce théâtre où +s'allait décider le sort de l'Italie. Il pressa son mouvement, et entra +à Milan, que cette ville ignorait encore qu'il eût quitté Dijon. Les +Italiens, stupéfaits, refusaient de croire à sa présence; ils se +convainquirent enfin, et ne tardèrent pas à se déclarer pour nous. + +La ligne des opérations des Autrichiens était coupée. On courut saisir +la poste, et l'on trouva, dans les correspondances interceptées, une +foule de renseignemens de la plus haute importance. + +Maître des lettres qui venaient de Vienne à l'armée autrichienne, et de +celles de cette armée à Vienne, le premier consul eut, dès le soir même, +l'état des renforts qui étaient en marche pour l'Italie, et l'état de +situation de l'armée qui faisait le siége de Gênes, avec son +emplacement, celui de ses parcs et hôpitaux. Le ministre de la guerre de +l'empereur d'Autriche n'aurait pu fournir un état plus complet que celui +que le premier consul avait à sa disposition. + +Il avait appris, en quelques heures, tout ce qu'il lui importait de +savoir sur la situation matérielle et morale des Autrichiens en Italie. +Une correspondance partie de Gênes vint lui révéler d'autres secrets. Il +vit que cette place se défendait encore, mais qu'elle était aux abois. +Un nouvel incident compléta les lumières dont il avait besoin avant de +s'engager dans des entreprises ultérieures. On arrêta un courrier +expédié de Vienne au baron de Mélas, qui commandait en chef l'armée +autrichienne en Italie. Ses dépêches dévoilèrent ce qui restait d'obscur +à l'horizon. C'était une position bien singulière que celle du général +Bonaparte lisant à Milan les dépêches écrites par le gouvernement +autrichien au général de son armée, et les comptes rendus par celui-ci à +son gouvernement. Le premier consul méditait sur le parti qu'il avait à +prendre, lorsqu'on lui amena un autre courrier expédié par M. de Mélas à +Vienne. Il apprit, par ses dépêches, que Gênes était près de succomber; +qu'à la vérité, elle résistait encore, mais qu'il était probable qu'elle +serait rendue sous peu. + +Le courrier portait en outre la situation de l'armée, il avait des +ordres pour les dépôts, équipages et parcs d'artillerie qui étaient en +arrière. On se hâta de profiter de cet avis donné par la fortune, et on +envoya prendre possession de tout le matériel dont le voisinage nous +était signalé. + +Le premier consul venait de cerner le château de Milan; il avait fait +deux détachemens, l'un sur Brescia, et l'autre sur la citadelle de +Turin. Il marcha sur Pavie, où il porta son quartier-général. On y +saisit un équipage de pont, qui, réuni aux bateaux du commerce, fournit +les moyens de franchir le Pô. Il détacha des troupes sur Parme, sur +Plaisance, et partit lui-même avec celles qui devaient passer le fleuve +à Pavie. + +Ce fut le général Lannes qui exécuta le passage avec le 6e d'infanterie +légère. On se logea dans des joncs qui étaient à l'autre bord, et on +construisit le pont avec cette activité que mettent les Français à +exécuter ce qu'ils jugent utile à leurs succès; il ne tarda pas à être +achevé. Le premier consul fit aussitôt passer l'armée sur la rive +droite, et se porta lui-même sur la route de Stradella à Montebello, +qu'il avait fait prendre à ses troupes. + +La fortune lui fournit encore, dans cette marche, de nouveaux +renseignemens sur la position de ses ennemis. On lui amena, de ses +avant-postes, un parlementaire autrichien, qu'escortait un officier de +l'état-major de Masséna chargé de lui transmettre la capitulation de +Gênes. Cet officier lui apprit à quel point les Autrichiens s'abusaient +encore sur sa marche et sur les forces qu'il commandait. + +Ils avaient pris possession de Gênes avec pompe et dans les formes de la +plus rigoureuse étiquette. Le général Mélas savait, à la vérité, que les +Français étaient entrés en Italie par Ivrée, mais il refusait de croire +qu'ils fussent nombreux: il n'avait envoyé qu'un fort détachement pour +observer les bords du fleuve. + +Parti de Gênes après ce corps, l'officier l'avait joint en route, et +avait pu en évaluer la force, qu'il indiqua au général Bonaparte, ainsi +que la distance à laquelle il l'avait laissé. Il apprit aussi au premier +consul que l'armée autrichienne n'avait fait aucun détachement sur Parme +ni sur Plaisance. Les troupes que l'on avait poussées dans cette +direction devenaient inutiles: on les rappela; mais on marcha, sans les +attendre, au-devant des Autrichiens. La rencontre eut lieu à Montebello: +l'action s'engagea; elle fut brillante, et donna plus tard son nom au +général Lannes, qui devint maréchal de France et duc de Montebello. + +Les Autrichiens battus furent obligés de retourner sur leurs pas, et de +faire donner l'alerte à M. de Mélas, qui avait eu à peine le temps de +prendre possession de Gênes. On suivit ce corps pas à pas, et, depuis le +combat de Montebello, on ne cessa pas d'être en présence des ennemis. + +Le premier consul rentrait du champ de bataille, lorsqu'il rencontra le +général Desaix. Il lui avait écrit, avant de se rendre à Dijon, de venir +le joindre en Italie, s'il n'aimait mieux aller l'attendre à Paris, en +sortant de quarantaine; mais elle était à peine achevée, que le général +Desaix se mit en route pour l'Italie. Il gagna l'Isère, traversa +Chambéri, la Tarentaise, le petit Saint-Bernard, et descendit dans la +vallée que l'armée avait suivie. Il arriva enfin à la vue de Stradella, +où il joignit le général Bonaparte. Le premier consul l'accueillit avec +une distinction particulière: il le fit monter à cheval et le mena chez +lui, où ils restèrent enfermés pendant la nuit. Le général Bonaparte +était insatiable de détails sur ce qui s'était passé en Égypte depuis +son départ. Le jour commençait à poindre lorsqu'ils se séparèrent. De +mon côté, il me tardait de voir revenir le général Desaix. Il ne +paraissait pas: la lassitude m'abattit la paupière; je dormais d'un +profond sommeil lorsqu'il entra. Il me réveilla lui-même, et m'apprit, +entre autres choses, que le général Bonaparte était déjà établi au +Luxembourg, lorsque les lettres que le général Kléber et M. Poussielgue +avaient adressées au Directoire étaient arrivées; il les avait reçues +lui-même et n'avait pas été surpris, après les avoirs lues, des fautes +qui avaient suivi son départ. On ne s'était pas attendu, ajouta-t-il, à +son arrivée en France, et encore moins au succès qu'il avait eu; mais il +ne s'abusait ni sur l'esprit qui avait dicté ces lettres, ni sur le but +qu'on s'était proposé d'atteindre. + +Nous nous expliquâmes alors le silence qu'il avait gardé avec M. +Poussielgue. Il avait encore sur le cÅ“ur la correspondance de cet +administrateur avec le Directoire. + +Du reste, il ne lui garda pas toujours rancune; car plus tard le +ministre des finances ayant proposé de l'employer dans les travaux du +cadastre, le premier consul, devenu empereur, lui donna une place +d'inspecteur dans cette administration; c'est une nouvelle preuve que +personne, plus que le général Bonaparte, n'oubliait facilement les torts +qu'on pouvait avoir envers lui. + +Le premier consul voulut employer sur-le-champ le général Desaix; il +forma un corps d'armée composé des deux divisions Boudet et Monnier, +qu'il mit sous son commandement. + + + + +CHAPITRE XVII. + +Mélas arrive à Alexandrie.--Le premier consul craint qu'il ne lui +échappe par la route de Novi.--Bataille de Marengo;--elle est perdue +jusqu'à quatre heures.--Dispositions qui rétablissent les +affaires.--Mort de Desaix.--L'armée autrichienne se retire sur l'Adige. + + +M. de Mélas avait enfin terminé les cérémonies de l'occupation de Gênes, +et ramené son armée sous la citadelle d'Alexandrie. Il était descendu +par la Boquetta, et avait appris, en arrivant, la défaite du corps qu'il +avait chargé de nous disputer le passage du Pô. + +Une autre circonstance compliquait sa position. L'armée qui avait rendu +Gênes touchait au moment de rentrer en ligne; l'époque qu'assignait la +capitulation à la reprise des hostilités était venue. Il courait la +chance d'être attaqué simultanément sur son front et ses derrières. + +Il eût pu prendre son passage par Turin. Le premier consul craignit même +un instant qu'il ne se dirigeât sur cette capitale, et se hâta de se +porter dans la direction d'Alexandrie, afin de s'approcher du théâtre +des événemens. Nous rencontrâmes à Voghera des parlementaires +autrichiens dont la mission spéciale nous parut être de s'assurer si +notre armée marchait véritablement à eux. Le premier consul les fit +retenir assez long-temps pour qu'ils la vissent défiler. Il mit même +quelque intention à leur montrer le général Desaix, qui était connu de +l'un d'eux, et les renvoya. + +Nous continuâmes à marcher. Tortone était encore occupé par les +Autrichiens. Nous laissâmes la place à gauche, et nous allâmes passer la +Scrivia à Castel-Seriolo. La division Boudet, que suivait le général +Desaix, fut la seule qui, se portant sur la droite, fila par la montagne +et traversa la rivière au-dessus de Tortone, pour se placer à Rivalta. +Loin de s'attendre à voir M. de Mélas marcher franchement à lui, le +premier consul craignait qu'il ne manÅ“uvrât pour éviter une action qui +ne pouvait que lui être désavantageuse. Il était si préoccupé de cette +idée, qu'il ordonna, dans la nuit, au général Desaix de faire un +détachement sur Novi, afin de s'assurer si l'ennemi ne filait pas par +cette route pour gagner les bords du Pô. + +Je fus chargé de cette reconnaissance; je poussai jusqu'à Novi: aucun +détachement n'avait paru. Je rentrai à Rivalta dans la nuit du 14 au 15 +juin. + +Le premier consul avait employé la journée du 14 à reconnaître les bords +de la Bormida. Il s'était assuré qu'indépendamment du pont qu'ils +avaient sur cette rivière en avant d'Alexandrie, les ennemis en +possédaient un second beaucoup plus bas, c'est-à -dire sur notre flanc +droit. + +Il avait ordonné qu'on rejetât de l'autre côté de la rivière tout ce qui +l'avait passée, et qu'à quelque prix que ce fût, on détruisît un pont +qui pouvait nous être si funeste, annonçant même l'intention de s'y +porter de sa personne, si les circonstances l'exigeaient. Un de ses +aides-de-camp, le colonel Lauriston, fut chargé de suivre l'opération, +et de ne revenir que lorsqu'elle serait accomplie. + +L'action s'engagea; on se canonna toute la journée: mais l'ennemi tint +ferme; on ne put l'obliger à retirer le pont. Lauriston vint rendre +compte de l'état des choses. Le premier consul, exténué de fatigue, ne +l'entendit pas ou comprit mal ce que son aide-de-camp lui rapportait; +car Lauriston, auquel il reprocha souvent dans la suite la fausse +sécurité qu'il lui avait donnée, répondit constamment que, loin d'avoir +à se reprocher une faute aussi grave, il était au contraire accouru le +prévenir que ses ordres n'avaient pu s'exécuter. Lauriston connaissait +trop l'importance du pont pour lui annoncer, sans s'en être assuré +lui-même, qu'il était détruit. + +Le premier consul était resté fort tard à parcourir les lignes de son +armée. Il rentrait lorsqu'il reçut le rapport de la reconnaissance que +j'avais poussée jusqu'à Novi. Il m'a fait l'honneur de me dire depuis +qu'il avait eu de la peine à se persuader que les Autrichiens n'eussent +pas cherché à lui échapper par une route qui n'était pas observée, et +qui leur offrait une retraite plus sûre, puisqu'elle les éloignait de +Masséna, qui avait repris les hostilités. + +Une circonstance particulière contribuait à lui faire paraître la chose +plus invraisemblable. Il s'était tenu à cheval, à ses vedettes, une +bonne partie de la nuit, et n'avait aperçu qu'un petit nombre de feux +ennemis. Il n'avait plus douté dès-lors que les Autrichiens ne fissent +un mouvement, et avait ordonné au général Desaix de se porter avant le +jour à Novi avec la division Boudet[30]. + +Nous prîmes aussitôt les armes, et quittâmes la position de Rivalta; +nous marchâmes sur Novi: mais à peine le jour commençait à poindre, que +nous entendîmes une canonnade redoublée s'ouvrir au loin en arrière de +notre droite. Le pays était plat; nous ne pouvions apercevoir qu'un peu +de fumée. Le général Desaix, étonné, arrêta sa division et m'ordonna +d'aller rapidement reconnaître Novi. Je pris cinquante chevaux que je +lançai à toute bride sur la route; j'atteignis promptement le lieu où +j'étais envoyé. Tout était calme et dans l'état où je l'avais laissé la +veille; personne n'y avait encore paru. Je remis mon détachement au +galop, et je rejoignis le général Desaix. + +Je n'avais été que deux heures à exécuter ma mission. Elle pouvait +influer sur les combinaisons de la journée; je courus annoncer au +premier consul que tout était tranquille à Novi, que le général Desaix +avait suspendu son mouvement et attendait de nouveaux ordres. La +canonnade devenait à chaque instant plus vive. J'éprouvais le besoin +d'arriver près du premier consul, et pris à travers les champs: le feu +et la fumée me dirigeaient. Je hâtais mon cheval de toutes mes forces, +lorsqu'un heureux hasard me fit rencontrer un aide-de-camp du général en +chef, Bruyère, qui devint plus tard un des plus brillans généraux de +cavalerie, et périt en 1813, dans la campagne de Saxe. Il portait au +général Desaix l'ordre d'accourir sur le champ de bataille, où le besoin +était déjà si pressant, qu'il avait, comme moi, quitté la route et pris +à travers la plaine pour nous atteindre plus tôt. Je lui indiquai où se +trouvait le général Desaix, et appris de lui où se trouvait le premier +consul. Voici ce qui était arrivé: + +Le général Bonaparte, croyant que le pont inférieur de la Bormida avait +été coupé, n'avait pas changé la position de son armée, qui passa la +nuit du 13 au 14, à cheval sur la chaussée de Tortone à Alexandrie, la +droite en avant de Castel-Seriolo, la gauche dans la plaine de Marengo. +Le général Desaix était en réserve à Rivalta, et le quartier-général à +Gorrofolo. + +Tortone, qui était occupé par une garnison autrichienne, avait été +laissé derrière nous, et nous avait forcés de faire passer la ligne +d'opération par Castel-Seriolo. + +Le premier consul attendait le corps qu'il avait rappelé de Parme et de +Plaisance, ainsi que celui qui avait fait le siége du fort de Bard, dont +nous venions de nous emparer. Ce dernier s'avançait par Pavie, les +autres arrivaient par Stradella et Montebello; mais ni les uns ni les +autres ne nous avaient joints. + +La position de l'armée était loin d'être rassurante: elle avait en tête +un ennemi que l'on avait mis dans l'obligation de tout sacrifier pour +s'ouvrir un passage. Elle était faible, dispersée; ce n'était pas trop +d'un homme comme le premier consul pour faire tourner à bien des +circonstances aussi fâcheuses. Tout autre, n'eût-il pas même été général +médiocre, eût infailliblement perdu la bataille que nous fûmes forcés +d'accepter le lendemain. + +Le 14 juin, notre droite avait été assaillie à la pointe du jour par une +multitude de cavalerie qui avait débouché par le pont que l'on avait dû +couper la veille; l'irruption fut si vive, si rapide, qu'en un instant +nous éprouvâmes une perte énorme en hommes, en chevaux et en matériel. +Le désordre était entier dans cette partie de l'armée, que la bataille +n'était pas engagée. Elle se rallia; mais elle se ressentit toute la +journée de ce fâcheux début. Le trouble ne s'était pas arrêté aux +troupes qui avaient été battues; celles qui les appuyaient avaient pris +l'épouvante à la vue de ce débordement de cavalerie, et avaient été +porter leur frayeur au loin. Le premier consul fut bientôt prévenu de +cet échec. C'était le premier rapport de la journée. Il cacha le dépit +que lui causait un malheur qui n'avait eu lieu que parce que le pont +inférieur de la Bormida n'avait pas été détruit, conformément aux ordres +sur lesquels il avait tant insisté la veille. Il montait à cheval pour +voir ce qui se passait, lorsque toute la ligne fut attaquée par la route +d'Alexandrie. M. de Mélas, décidé à se frayer passage à travers nos +bataillons, avait porté son armée pendant la nuit en deçà de la Bormida, +où elle avait pris position. Elle s'était établie devant nous; mais elle +n'avait pas allumé de feux: nous ne nous étions pas aperçus que les +lignes que nous avions en face s'étaient grossies. + +Le début de leur attaque fut brillant; les Autrichiens avaient pris +l'initiative des mouvemens sur tous les points à la fois; ils eurent du +succès partout. Notre centre fut percé, mis en retraite; notre gauche +fut plus maltraitée encore. + +Le choc avait été meurtrier. Les blessés qui se retiraient formaient une +colonne longue, épaisse, dont la marche rétrograde favorisait la fuite +des hommes faibles, qu'une attaque aussi rude qu'inattendue avait +ébranlés. La déroute commençait; il ne fallait qu'un hourra de cavalerie +pour la décider. S'il avait eu lieu, c'en était fait de la journée. + +Le péril devenait à chaque instant plus imminent. Le premier consul +ordonna que l'on cédât le terrain, et que, tout en se ralliant, on se +rapprochât des réserves qu'il rassemblait entre Gorrofolo et Marengo. Il +plaça sa garde derrière ce petit village, mit lui-même pied à terre, et +s'établit avec elle sur la droite du grand chemin. Ses cartes étaient +déroulées; il était à les étudier quand je le joignis. Il venait +d'ordonner au général qui commandait sa gauche de lui envoyer le peu de +troupes intactes qui lui restaient. Il préparait déjà le mouvement qui +devait décider l'action qu'il n'avait pas prévue, et qui tournait si +mal. Battue comme elle était, sa gauche lui devenait inutile, puisqu'il +ne pouvait pas la renforcer. Il retirait le peu de bonnes troupes +qu'elle avait encore, et les portait au centre. + +Dans cet état de choses, il ne pouvait rien apprendre de plus heureux +que ce que je venais lui annoncer. Novi était désormais sans importance. +Il était assez visible que les Autrichiens n'y avaient pas marché. Au +lieu de consumer le temps à une course inutile, le général Desaix avait +fait halte; il pouvait compter ses troupes au nombre de celles qui +allaient décider de la journée. + +«À quelle heure l'avez-vous quitté, me dit le premier consul en tirant +sa montre?--À telle heure, lui répondis-je.--Eh bien, il doit être près +d'ici; allez lui dire de se former là (il me désignait le lieu de la +main); qu'il quitte le grand chemin pour laisser passer tous ces +blessés, qui ne pourraient que l'embarrasser, et peut-être +entraîneraient son monde.» + +Je partis pour rejoindre le général Desaix, qui, averti par Bruyère du +péril que courait l'armée, avait pris à travers champs, et n'était plus +qu'à quelques centaines de pas du champ de bataille. Je lui transmis les +ordres dont j'étais chargé; il les exécuta, et se rendit auprès du +premier consul, qui lui expliqua comment les choses en étaient venues au +point où elles étaient, et ce qu'il allait tenter dès que sa division +serait en ligne. + +Notre droite avait été assez promptement ralliée; notre centre, renforcé +par les troupes tirées de la gauche, était redevenu respectable. À +l'extrême gauche de ce centre était la division du général Desaix, +marchant en tête des troupes qui allaient entrer en action; quant à la +gauche, elle n'existait plus. + +Ses ordres expédiés, le premier consul fit exécuter à l'armée entière un +changement de front sur l'aile gauche de son centre, en portant toute +l'aile de droite en avant. Il achevait de tourner par ce mouvement tout +ce qui s'était abandonné à la poursuite des troupes de la gauche qui +avaient été rompues. En même temps, il portait sa droite loin du pont +qui lui avait été si fatal dans la matinée. Il serait difficile de dire +pourquoi le général qui commandait à la gauche de l'armée autrichienne, +laissa opérer ce mouvement décisif; mais, soit qu'il ne le comprît pas, +soit qu'il attendît des ordres, il se borna à envoyer des corps de +cavalerie pour intercepter notre retraite, ne regardant pas comme +possible que nous fussions occupés d'autre chose que de l'effectuer. +Placé de manière à rendre tout au moins douteux le succès de la manÅ“uvre +du premier consul, il ne chercha pas même à l'entraver. + +Les Autrichiens avaient employé à marcher le temps que le général Desaix +avait mis à s'entretenir avec le premier consul. Leurs progrès avaient +été si prompts, que, lorsqu'il rejoignit son corps, il les trouva qui +fusillaient déjà sur ses derrières; il leur opposa des tirailleurs, et +se hâta de faire ses dispositions. Ses troupes, qui comptaient neuf +bataillons, étaient formées sur trois lignes, un peu en arrière du petit +village de Marengo, près du grand chemin de Tortone à Alexandrie. Le +premier consul avait retiré au général Desaix son artillerie pour la +réunir à celle de la garde, et former au centre une batterie +foudroyante. + +Il était trois heures; on n'entendait plus que quelques coups de fusil; +les deux armées manÅ“uvraient, et se disposaient à faire le dernier +effort. + +La division du général Desaix occupait le point le plus rapproché de +l'ennemi, qui s'avançait en colonnes serrées, profondes, le long de la +route d'Alexandrie à Tortone, qu'il laissait à sa gauche. Il était près +de nous joindre; nous n'étions plus séparés que par une vigne que +bordait le neuvième régiment d'infanterie légère, et un petit champ de +blé dans lequel entraient déjà les Autrichiens. Nous n'étions pas à plus +de cent pas les uns des autres; nous discernions réciproquement nos +traits. La colonne autrichienne avait fait halte à la vue de la division +Desaix, dont la position lui était si inopinément révélée. La direction +qu'elle suivait la portait droit sur le centre de notre première ligne. +Elle cherchait sans doute à en évaluer la force avant de commencer le +feu. La position devenait à chaque instant plus critique. «Vous voyez +l'état des choses, me dit Desaix; je ne puis différer d'attaquer sans +m'exposer à l'être moi-même avec désavantage. Si je tarde, je serai +battu, et je ne me soucie pas de l'être. Allez donc au plus vite +prévenir le premier consul de l'embarras que j'éprouve; dites-lui que je +ne puis plus attendre, que je n'ai pas de cavalerie[31], qu'il est +indispensable qu'il dirige une bonne charge sur le flanc de cette +colonne, pendant que je la heurterai de front.» + +Je partis au galop, et joignis le premier consul, qui faisait exécuter +aux troupes placées à la droite du village de Marengo, le changement de +front qu'il avait prescrit sur toute la ligne. Je lui transmis le +message dont j'étais chargé; il m'écouta avec attention, réfléchit un +instant, et m'adressant la parole: «Vous avez bien vu la colonne?--Oui, +mon général (c'est le titre qu'on lui donnait alors).--Elle a beaucoup +de monde?--Oui, beaucoup, mon général.--Desaix en paraît-il inquiet?--Il +ne m'a paru inquiet que des suites que pourrait avoir l'hésitation. Il +m'a du reste recommandé de vous dire qu'il était inutile de lui envoyer +d'autres ordres que ceux d'attaquer, si ce n'est celui de se mettre en +retraite; encore ce mouvement serait-il au moins aussi dangereux que le +premier. + +«S'il en est ainsi, me dit le premier consul, qu'il attaque; je vais lui +en faire porter l'ordre. Pour vous, allez là (il me montrait un point +noir dans la plaine), vous y trouverez le général Kellermann, qui +commande cette cavalerie que vous voyez; vous lui apprendrez ce que vous +venez de me communiquer, et vous lui direz de charger sans compter, +aussitôt que Desaix démasquera son attaque. Au surplus, restez près de +lui; vous lui indiquerez le point par où Desaix doit déboucher; car +Kellermann ne sait même pas qu'il soit à l'armée.» + +J'obéis. Je trouvai le général Kellermann à la tête d'à peu près six +cents chevaux, reste de la cavalerie avec laquelle il n'avait cessé de +combattre toute la journée: je lui transmis l'ordre du premier consul. +J'avais à peine achevé, qu'un feu de mousqueterie, parti de la gauche +des maisons de Marengo, se fit entendre: c'était le général Desaix qui +ouvrait l'attaque. Il se porta vivement, avec le 9e léger, sur la tête +de la colonne autrichienne: celle-ci riposta avec mollesse; mais nous +payâmes chèrement sa défaite, puisque le général fut abattu dès les +premiers coups. Il était à cheval derrière le 9e régiment, une balle lui +traversa le cÅ“ur; il périt au moment où il décidait la victoire. + +Kellermann s'était ébranlé dès qu'il avait entendu le feu. Il s'élança +sur cette redoutable colonne, la traversa de la gauche à la droite, et +la coupa en plusieurs tronçons; assaillie en tête, rompue par ses +flancs[32], elle se dispersa et fut poursuivie, l'épée dans les reins, +jusqu'à la Bormida. + +Les masses qui suivaient notre gauche n'eurent pas plus tôt aperçu ce +désastre, qu'elles se mirent en retraite et tentèrent de gagner le pont +qu'elles avaient en avant d'Alexandrie; mais les corps des généraux +Lannes et Gardanne avaient achevé leur mouvement: elles étaient +désormais sans communication; toutes furent obligées de mettre bas les +armes. + +Perdue jusqu'à midi, la bataille était complétement gagnée à six heures. + +La colonne autrichienne dispersée, j'avais quitté la cavalerie du +général Kellermann, et venais à la rencontre du général Desaix, dont je +voyais déboucher les troupes, lorsque le colonel du 9e léger m'apprit +qu'il n'existait plus. Je n'étais pas à cent pas du lieu où je l'avais +laissé; j'y courus, et le trouvai par terre, au milieu des morts, déjà +dépouillés, et dépouillé entièrement lui-même. Malgré l'obscurité, je le +reconnus à sa volumineuse chevelure, de laquelle on n'avait pas encore +ôté le ruban qui la liait. + +Je lui étais trop attaché, depuis long-temps, pour le laisser là , où on +l'aurait enterré, sans distinction, avec les cadavres qui gisaient à +côté de lui. + +Je pris à l'équipage d'un cheval, mort à quelques pas de là , un manteau +qui était encore à la selle du cheval; j'enveloppai le corps du général +Desaix dedans, et un hussard, égaré sur le champ de bataille, vint +m'aider à remplir ce triste devoir envers mon général. Il consentit à le +charger sur son cheval, et à le conduire par la bride jusqu'à Gorofollo, +pendant que j'irais apprendre ce malheur au premier consul, qui +m'ordonna de le suivre à Gorofollo, où je lui rendis compte de ce que +j'avais fait: il m'approuva, et ordonna de faire porter le corps à Milan +pour qu'il y fût embaumé. + +Simple aide-de-camp du général Desaix à la bataille de Marengo, je +n'avais vu que ce que me permettaient de voir le grade et la position +que j'occupais; ce que j'ai rapporté de plus m'a été raconté par le +premier consul, qui aimait à revenir sur cette journée, et m'a fait +plusieurs fois l'honneur de me dire combien elle lui avait donné +d'inquiétude, jusqu'au moment où Kellermann exécuta la charge qui +changea la face des affaires. + +Depuis la chute du gouvernement impérial, de prétendus amis de ce +général ont réclamé, en son nom, l'honneur d'avoir improvisé cette +charge. La prétention est trop forte et sûrement étrangère à ce général, +dont la part de gloire est assez belle pour qu'il en soit satisfait. Je +le crois d'autant plus, que, m'entretenant avec lui de cette bataille +plusieurs années après, je lui rappelai que c'était moi qui lui avais +porté les ordres du premier consul, et il ne me parut pas l'avoir +oublié. Je suis loin de supposer à ses amis le projet de vouloir +atténuer la gloire du général Bonaparte ni celle du général Desaix; ils +savent, aussi bien que moi, qu'il est des noms consacrés que ces sortes +de revendications n'atteignent plus, et qu'il serait tout aussi superflu +de disputer à son auteur le mérite de la conception de la bataille, que +de chercher à atténuer la brillante part que le général Kellermann a +prise au succès. J'ajouterai quelques réflexions. + +Du point qu'il occupait, le général Desaix ne pouvait voir le général +Kellermann: il m'avait même chargé de demander au premier consul de le +faire appuyer par de la cavalerie. Le général Kellermann ne pouvait non +plus, du point où il était placé, apercevoir la division Desaix: il est +même probable qu'il ignorait l'arrivée de ce général, qui n'avait joint +l'armée que l'avant-veille. Tous deux ignoraient respectivement leur +position, qui n'était connue que du premier consul: lui seul pouvait +mettre de l'ensemble dans leurs mouvemens; lui seul pouvait faire +coïncider leurs efforts. + +La brillante charge que mena Kellermann fut décisive; mais si elle avait +été faite avant l'attaque du général Desaix, il est probable qu'elle eût +eu un tout autre résultat. Kellermann paraît en avoir été convaincu, +puisqu'il laissa la colonne autrichienne traverser notre champ de +bataille, souffrit qu'elle débordât toutes les troupes que nous avions +encore en ligne, sans faire le moindre mouvement pour l'arrêter. Si +Kellermann ne l'a pas chargée plus tôt, c'est que c'était un mouvement +trop grave, et que le non-succès aurait été sans ressource; il fallait +donc que cette charge entrât dans une combinaison générale qui n'était +pas de son ressort. + +Le revers que venait d'éprouver l'armée autrichienne était trop grand +pour ne pas être suivi de conséquences désastreuses. Le général Mélas +avait employé à combattre le temps qu'il aurait dû mettre à regagner le +Pô par Turin et Plaisance. Le moment favorable était perdu, il n'y +fallait plus songer. + +Masséna, renforcé du petit corps que commandait le général Suchet[33], +était rentré en Piémont, et pouvait se promettre des succès contre une +armée battue, comme l'avait été celle de M. de Mélas. La nôtre, au +contraire, était dans l'ivresse de la victoire; il lui tardait de donner +le coup de grâce aux Autrichiens. Pour peu que M. de Mélas eût hésité à +prendre un parti, il aurait été accablé sans retour. + +Sa position était pénible, surtout après l'entrée triomphale qu'il +venait de faire à Gênes. Il fallait néanmoins se résigner et tenter la +voie des négociations. M. de Mélas envoya un parlementaire au +quartier-général de Gorofollo. Le général Zach, son chef d'état-major, y +était encore: fait prisonnier la veille, il s'était long-temps entretenu +avec le premier consul; il connaissait le désir qu'il avait de rétablir +la paix, les intentions où il était de ne pas abuser de la victoire, en +imposant à l'armée autrichienne des conditions que l'honneur ne lui eût +pas permis d'accepter. + +Le général Bonaparte lui proposa d'aller rendre compte à M. de Mélas des +dispositions où il était: M. Zach accepta. Il partit avec le +parlementaire, joignit son général, et ne tarda pas à faire connaître +que celui-ci agréait les bases qu'il lui avait transmises. Le général +Berthier se rendit aussitôt à Alexandrie, et conclut, avec M. de Mélas, +une convention par laquelle celui-ci s'engagea à se retirer derrière +l'Adige, en défilant à travers nos rangs; il devait aussi vider les +places du Piémont et nous restituer celles d'Italie jusqu'au Mincio. +Cette convention ratifiée, le premier consul partit pour Milan, et +laissa au général Berthier le soin de la faire exécuter. L'article qui +était relatif à Gênes éprouva des difficultés. Masséna avait reçu +l'ordre de prendre possession de cette ville, qu'il n'avait perdue que +depuis peu de jours. Il en demanda la remise au prince de Hohenzollern, +que le général Mélas y avait laissé, comme gouverneur, avec un corps de +troupes assez considérable. Blessé d'une telle humiliation, celui-ci +refusa. Masséna rendit compte de ce fâcheux incident; mais l'armée +autrichienne avait déjà quitté Alexandrie pour se porter sur l'Adige, la +chose était délicate. Cependant, comme les stipulations étaient +positives, que le corps du prince de Hohenzollern faisait partie de +l'armée qui devait évacuer l'Italie, et que Gênes était au nombre des +places dont la remise était consentie, c'était à M. de Mélas à mettre +fin à cette opposition: aussi le fit-il avec une noble loyauté. Il somma +le prince d'obéir, lui déclarant que, s'il persistait dans son refus, il +l'abandonnerait, lui et ses troupes, aux conséquences que son +obstination devait avoir. Sommé d'une manière si péremptoire, +Hohenzollern n'osa continuer de méconnaître la capitulation; il remit la +place, et prit la route qu'avait suivie l'armée autrichienne. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Je suis nommé aide-de-camp du premier consul.--Il repasse en +France.--Ivresse des Dijonnaises.--Le maître de poste de +Montereau.--Fêtes de la capitale.--Carnot.--Causes de son +renvoi.--Créations de tout genre. + + +Le premier consul m'avait fait dire à Gorofollo, par le général Duroc, +de le suivre à Milan, qu'il s'occuperait de moi. Je ne me le fis pas +répéter, et partis avec lui. + +Nous trouvâmes en route les divisions des généraux Chabran, Duhesme et +Loison qui arrivaient de Bard, de Parme, de Plaisance; elles n'étaient +plus qu'à une marche en arrière. Le consul s'arrêta, les vit, et +continua sa course. + +J'avais fait cette course de Gorofollo à Milan dans le même jour, monté +sur un cheval autrichien, que j'avais pris la veille à la bataille; +encore était-il blessé d'un large coup de sabre sur le front. Le premier +consul m'aperçut, m'engagea plusieurs fois à ne pas me harasser et à +venir paisiblement derrière. Je n'en fis rien; je persistai à ne pas +perdre sa trace, et le suivis jusque dans la cour du château de Milan. + +Le soleil était à son déclin. Le premier consul avait fait une telle +diligence, que le courrier qui devait l'annoncer n'était arrivé qu'une +heure avant lui. Néanmoins toute la population était déjà en mouvement: +les maisons étaient drapées, les femmes de la première classe couvraient +la route, emplissaient les rues et les fenêtres; elles avaient des +corbeilles de fleurs qu'elles jetaient dans la voiture du premier consul +à mesure qu'il s'avançait. + +Il était à peine arrivé à Milan, qu'il avait déjà réuni les membres +épars du gouvernement cisalpin. La victoire de Marengo avait rendu +l'espérance à la population italienne: chacun reprit son poste, chacun +retourna à ses fonctions, et la machine administrative fut en plein jeu +au bout de quelques jours. + +Ce fut au milieu de cette satisfaction générale que je fus rejoint par +les équipages du général que j'avais perdu. Ils étaient arrivés sous la +conduite de mon camarade Rapp, qu'une maladie assez grave avait retenu +loin de nous. Nous étions l'un et l'autre occupés de l'amertume de nos +regrets, et nous nous inquiétions de notre avenir, lorsque le premier +consul nous fit dire qu'il nous prenait pour ses aides-de-camp. Je +passai de l'anxiété à une sorte de délire: j'étais si heureux, si +troublé, que je ne pus trouver d'expression pour épancher la +reconnaissance que j'éprouvais. + +L'armée autrichienne avait atteint les limites que lui avait assignées +la capitulation de Marengo; mais la cour de Vienne n'avait pas encore +ratifié l'armistice que le premier consul désirait étendre à l'armée du +Rhin, afin de travailler à la paix: il manda le général Masséna, auquel +il destinait le commandement de l'armée à son départ. Il n'avait pas +revu ce général depuis qu'il avait mis à la voile pour l'Égypte; il lui +fit un accueil gracieux, et le félicita longuement sur sa belle défense +de Gênes. + +La ratification de Vienne arrivée, le premier consul partit pour Paris; +il prit sa route par le Piémont, le mont Cénis, et m'ordonna de +l'accompagner. + +Il fut bientôt à Turin, passa une heure ou deux à visiter la citadelle +que l'on venait de remettre à l'armée, remonta en voiture et ne s'arrêta +plus qu'à Lyon. + +La route était bordée d'hommes de tous les rangs, de toutes les classes, +que la reconnaissance autant que la curiosité avait attirés sur son +passage. Ce n'est point exagérer que de dire qu'il voyagea de Milan à +Lyon entre deux haies de citadins, de campagnards, accourus pour le +voir, et au milieu de _vivats_ continuels. La population lyonnaise était +dans le délire qu'elle avait éprouvé au retour d'Égypte; elle se porta à +l'hôtel des Célestins, où nous étions descendus pour déjeûner, escalada +les portes, se montra si empressée, si impatiente de voir le premier +consul, qu'il fut obligé, pour la satisfaire, de se présenter au balcon. +Il descendit ensuite poser la première pierre de la place de Bellecour, +dont il avait arrêté la restauration, et se mit en route pour Dijon, où +il se proposait de voir une réserve qui s'organisait dans cette ville, +d'où elle devait rejoindre l'armée. + +Le délire fut encore plus grand à Dijon qu'il n'avait été à Lyon: les +appartemens destinés au premier consul étaient remplis par tout ce que +cette charmante ville possédait de femmes aimables. Les hommes faisaient +foule; chacun voulait le voir, l'approcher; la maison était pleine de +monde; elle n'avait pas un réduit où il pût être seul. Les femmes se +faisaient remarquer par la vivacité d'une joie pure qui animait leurs +yeux et répandait l'incarnat sur leurs visages, comme si elles eussent +dépassé les bornes de la bienséance. Une des plus belles devint plus +tard un des ornemens de la cour, sous le titre de duchesse de Bassano. + +Le premier consul sortit pour voir les troupes; mais il ne put arriver +sur le terrain qu'au milieu de ce cortége de jeunes femmes chargées de +fleurs, de branches de myrte et de laurier, qu'elles jetaient devant son +cheval. Elles ne redoutaient, ne craignaient rien; elles étaient si +remplies du héros qu'elles avaient au milieu d'elles, que peu leur +importait le danger, pourvu qu'elles lui témoignassent les sentimens +qu'elles lui portaient. Leur abandon fut tel, que le premier consul ne +voulut pas rentrer en ville dans la crainte que leur impatience n'amenât +quelque accident fâcheux. Les voitures qui le suivaient vinrent le +recevoir sur le terrain où étaient les troupes. Il fit un salut de +bienveillance à cet essaim de jeunes grâces, et partit: mais l'accueil +que lui avait fait Dijon resta dans sa mémoire. Dans la suite, il aimait +à parler de cette ville, et revenait fréquemment sur l'empressement +qu'elle lui avait montré au retour de Marengo. + +Ses équipages se composaient de deux voitures. MM. Duroc et Bourrienne +étaient dans celle où il voyageait. Je suivais dans l'autre avec le +général Bessières. Nous arrivions à Sens le lendemain du jour où nous +avions quitté Dijon, lorsqu'en descendant la montagne qui précède la +ville, un des cols-de-cygne cassa. Cet accident nous fit perdre six +heures. Nous arrivâmes enfin. Nous aperçûmes les peintres, qui sans +doute ne nous attendaient pas si tôt, et traçaient sur le frontispice +d'un arc de triomphe les mots fameux _veni, vidi, vici_. Nous +descendîmes chez madame Bourrienne, et fîmes réparer la voiture pendant +le déjeûner. + +Sens avait un dépôt de prisonniers de guerre russes, qui étaient dans +une situation pitoyable. Le premier consul leur fit distribuer de +l'argent, et leur annonça que leur sort changerait incessamment, ce qui +eut lieu en effet. + +Nous partîmes de Sens à midi, et fûmes bientôt à Montereau. Tout dévoué +au premier consul, le maître de poste voulut mener lui-même sa voiture. +Malheureusement il avait moins d'habileté que de zèle; car, arrivé au +tournant qui est en avant du pont, il versa si rudement, que tout le +monde crut que la voiture allait couler jusqu'à la rivière. Cependant ni +le premier consul, ni aucun de ceux qui l'accompagnaient, ne fut blessé; +la voiture même ne fut pas endommagée. Le maître de poste, plus mort que +vif de sa mésaventure, n'osait reparaître. Ce fut le premier consul qui +le rassura et l'engagea à remonter à cheval. Ces divers accidens nous +firent arriver plus tard que nous n'espérions. Ce ne fut que le 6 +juillet, à minuit, que le premier consul entra aux Tuileries, où on ne +l'attendait plus. + +La population se porta, en effet, le lendemain de bonne heure, au +faubourg Saint-Antoine, ainsi qu'elle l'avait fait la veille; mais elle +apprit que le premier consul était arrivé pendant la nuit; elle accourut +aussitôt aux Tuileries, dont le jardin fut rempli pendant toute la +journée. + +La France venait de sortir d'un état de contrainte et d'anxiété qui lui +faisait sentir doublement le prix d'une victoire qu'elle n'avait osé +espérer, et qui était d'autant plus belle, qu'elle réparait à elle seule +tous les désastres qui l'avaient précédée. + +Le premier consul n'était qu'au huitième mois de son retour d'Égypte, et +déjà tout avait changé de face. Le gouvernement révolutionnaire était à +jamais dissous. Les plaies qu'il avait faites étaient cicatrisées; les +torches de la guerre civile étaient éteintes. La Belgique, où l'approche +d'une armée anglaise avait suscité des mouvemens, était pacifiée; +l'Italie, reconquise jusqu'au Mincio par une seule bataille. Il ne +restait que Mantoue à prendre et les bords de l'Adige à atteindre, pour +replacer la France dans l'état où elle était lorsque le général +Bonaparte était parti pour l'Égypte. + +Tant de bienfaits furent vivement sentis. Les premiers jours qui +suivirent le retour de Marengo furent consacrés à des réjouissances qui +attestaient la reconnaissance de la nation. Ce n'étaient partout que +fêtes et plaisirs. Chaque corps, chaque individu était jaloux de +témoigner la part qu'il prenait à la joie publique. Le premier consul +s'abandonnait à ce concert de satisfaction, lorsqu'il apprit qu'un +courrier, parti d'Italie, était venu annoncer la perte de la bataille de +Marengo. Le courrier avait été expédié au moment où tout semblait +désespéré, en sorte que le bruit d'un revers était général à Paris avant +le retour du premier consul. Son arrivée dérangea beaucoup de projets. À +la simple annonce de sa défaite, les faiseurs s'étaient remis à l'Å“uvre, +et ne parlaient de rien moins que de renverser le gouvernement et de +venger l'attentat du 18 brumaire. + +Quoique ministre de la guerre, Carnot s'était fait remarquer parmi les +plus empressés, et n'avait pas dédaigné d'accueillir, d'accréditer même +cette fâcheuse nouvelle. Le premier consul dissimula l'impression que +lui fit éprouver la connaissance de ces détails; mais il ne les oublia +pas. Il songea dès-lors à se séparer d'un homme qui s'associait à son +gouvernement, et ne le considérait cependant lui-même que comme un +ennemi public. Il destinait depuis long-temps ce portefeuille à +Berthier, mais Berthier lui était nécessaire à l'armée; il attendit +encore quelques mois avant de remplacer Carnot. + +Le 14 juillet arriva, c'était l'anniversaire de la confédération de +1789. On le célébra au Champ-de-Mars, au milieu d'un concours +prodigieux. Les terrasses étaient couvertes; la foule s'étendait au +loin; tout respirait l'ivresse des premiers temps. Le premier consul se +rendit à cheval à cette brillante cérémonie; il s'y présenta au moment +où la garde à pied et à cheval arrivait avec les nombreux drapeaux pris +à Marengo. L'apparition de ces braves, la présence de ce chef illustre +qui les avait conduits excita les plus vives acclamations. Cette troupe +était partie du champ de bataille le 16 juin, lendemain de l'action, et +avait fait le voyage en vingt-neuf jours. Sa lassitude et le mauvais +état de son équipement ajoutaient l'intérêt à sa gloire. Elle reçut +partout des témoignages de l'estime générale qu'elle inspirait. + +Au milieu de ces fêtes, le premier consul ne perdait pas de vue tout ce +qu'il avait à faire pour mettre l'armée en campagne et approvisionner +les places d'Italie. La trève expirait à la fin de juillet. Il prit ses +mesures pour le cas où la paix ne se conclurait pas. Indépendamment des +soins qu'il donna à l'armée et à ses accessoires, il se livra, pendant +tout le temps qu'il passa à Paris, à un travail prodigieux. Il faisait +tout à la fois réunir des matériaux qu'il soumettait au conseil d'État, +et s'occupait à substituer un système de finances à la marche +désastreuse qu'avait suivie le Directoire. En cela, il fut parfaitement +secondé par le ministre de ce département, M. Gaudin, depuis duc de +Gaëte, un des hommes les plus probes et les plus laborieux qu'ait +possédés l'administration d'aucune époque. + +Le Directoire l'avait long-temps sollicité de se mettre à la tête des +finances sans pouvoir l'obtenir. Le premier consul fut plus heureux; M. +Gaudin accepta le portefeuille qu'il lui offrit, parce qu'il était sûr +d'être appuyé dans l'exécution de ce qui serait une fois décidé. Le +premier consul l'estimait particulièrement; il fut le seul ministre qui +ne fut pas déplacé depuis 1799 jusqu'en 1814. + +Le premier consul créa la caisse d'amortissement, l'enregistrement et la +banque; il remit de l'ordre dans toutes les branches de +l'administration, et ramena la probité dans les transactions des +particuliers avec le gouvernement. Ce fut à cette occasion qu'il fit +examiner les comptes de tous ceux qui se présentaient comme créanciers +de l'État, et qu'il prit une connaissance détaillée de toutes les +friponneries, de toutes les dilapidations auxquelles la fortune publique +avait été en proie sous l'administration du Directoire. Il en avait +mauvaise opinion avant d'arriver au pouvoir; mais ce qu'il vit le +convainquit bientôt qu'il n'avait pas soupçonné la moitié du désordre. +Aussi, depuis cette époque, quelques hommes n'ont pu, malgré leurs +richesses, lui inspirer ni estime ni confiance. Il avait une antipathie +naturelle pour ceux qui courent à l'argent par des moyens honteux. Il +disait assez souvent qu'il faisait plus de cas d'un voleur de grand +chemin, qui risque au moins sa vie, que de ces sangsues qui soutirent +tout sans s'exposer au plus léger péril. Quelques uns de ces faiseurs +d'affaires ont cru qu'il était leur ennemi personnel, qu'il enviait leur +fortune. Il n'en était rien, il n'avait pas d'aversion pour leur +personne, il ne réprouvait que la manière dont ils s'étaient enrichis. + +Il étudiait ses ressources avec cette aptitude qu'il mettait à tout ce +qui l'occupait, et montrait une facilité de calcul, une promptitude de +conception qui surprenait ceux qui travaillaient avec lui pour la +première fois. Ils ne s'attendaient pas néanmoins à toutes les +merveilles qu'il a exécutées depuis. + +Il passa ainsi le reste de l'été de 1800, menant de front les affaires +du gouvernement intérieur et celles qui pouvaient faciliter la paix, +sans recourir à de nouveaux efforts. Il se flatta long-temps d'arriver à +ce résultat; mais les lenteurs de l'Autriche lui paraissaient cacher +quelques projets, il résolut de se mettre en mesure. + + + + +CHAPITRE XIX. + +Mission pour l'Italie.--Passage du mont Cenis.--Les paysans +savoyards.--Brune succède à Masséna.--L'Autriche refuse des passe-ports +au général Duroc.--Cette puissance cède les trois places de Philisbourg, +Ingolstadt et Ulm.--Négociations.--Préliminaires de paix. + + +Le premier consul me chargea de me rendre secrètement en Italie, d'aller +prendre connaissance de l'état d'armement et d'approvisionnement des +places qui nous avaient été rendues, ainsi que de la situation des +parcs, des magasins et de la cavalerie. + +Il me donna une lettre pour le ministre du trésor public, qui me remit +un million en or pour le trésorier de l'armée. Cette circonstance rendit +mon voyage pénible. J'emportais une somme considérable, et j'étais +obligé de traverser un pays où l'on m'eût arraché la vie pour quelques +pièces d'or[34]. Le passage du mont Cenis, où l'on démontait encore les +voitures, m'obligea de laisser voir mes dix petits barils bien cachetés, +et contenant chacun cent mille francs. Dès ce moment, je ne sentis plus +rien, tant j'étais persuadé que je n'arriverais pas à bon port. Je ne +sortais de ma voiture ni pour boire ni pour manger, et quand j'étais +forcé de mettre pied à terre, j'avais soin de ne le faire que de nuit. +Cependant je dois dire à l'honneur des paysans savoyards, qu'ils +chargèrent mes barils, dont ils connaissaient bien la valeur, sans même +éprouver la tentation de se les approprier. Ils eussent facilement +trouvé dans le trajet qu'ils parcouraient, en montant, en descendant la +montagne, mille prétextes de me voler; mais la pensée de cette action +coupable ne leur vint même pas. Bien plus, ils eurent le soin de passer +ma voiture la première, afin que je la trouvasse remontée de l'autre +côté, et que je n'eusse plus qu'à y replacer mes barils pour partir. Ces +honnêtes gens ne paraissaient m'avoir rendu qu'un service ordinaire. +Leurs mÅ“urs candides eussent dû me rassurer: néanmoins j'avoue que je me +sentis soulagé d'un grand poids, quand j'eus déposé ce million dans la +caisse du payeur de Turin. + +J'examinai en détail les places que le premier consul m'avait chargé de +visiter. Rien de ce qu'il avait ordonné n'était fait. Je ne revenais pas +de ma surprise en voyant que non seulement on ne les avait pas +approvisionnées, mais qu'on avait encore distrait une partie des +ressources qu'elles renfermaient lorsque les Autrichiens les avaient +quittées. La voix publique accusait même quelques chefs d'avoir vendu +les objets confiés à leur garde. Ces désordres avaient vivement +indisposé les troupes; elles conservaient encore l'âpreté de langage +dont elles avaient contracté l'habitude au temps de leurs revers, et +demandaient hautement à quoi leur avait servi de conquérir l'Italie, si +elles étaient aussi malheureuses qu'à l'époque où elles étaient +reléguées dans les rochers de Gênes, et si leurs victoires n'avaient +profité qu'à des voleurs. + +On m'adressa, pendant mon séjour à Milan, plusieurs rapports sur des +déprédations considérables, commises par des employés de l'armée, avec +prière de les transmettre au premier consul. Plusieurs étaient relatifs +à des concussions exercées à Gênes depuis la réoccupation. Je compris +alors que le premier consul avait en Italie des sources d'informations +sur ce qu'il avait intérêt à connaître, et que, comme on le savait +inexorable en matière de dilapidation, chacun s'empressait de lui +signaler celle qui le froissait. + +Je ne voulais pas communiquer ces rapports au général Masséna, quoique +je ne doutasse pas que le souvenir de ce qu'on avait souffert sous son +commandement ne les eût exagérés. D'un autre côté, je voulais avoir +quelques éclaircissemens que le premier consul ne manquerait pas de me +demander. Ne sachant comment m'y prendre dans un pays où je ne +connaissais personne, je me décidai à m'ouvrir à un homme qui avait +toute l'estime du chef de l'État, à M. Petiet, intendant de l'armée: il +se prêta à ce que je lui demandais, et fit contrôler lui-même ces +rapports, dont un grand nombre se trouvèrent malheureusement trop vrais. + +Ma mission était achevée; je me disposais à partir pour Paris, lorsque +je reçus une lettre du premier consul, qui me mandait de prendre ma +route par Dijon, et de voir l'état des troupes qui s'y trouvaient sous +les ordres du général Brune. + +Je quittai l'Italie, assez péniblement affecté de tout ce que j'avais +vu, et repassai les monts. Arrivé à Paris, je rendis au premier consul +les rapports qui m'avaient été confiés, avec l'opinion de M. Petiet à +l'appui. Il les lut, m'accabla de questions, et s'emporta vivement au +récit des désordres qui lui étaient signalés. Il rappela de l'armée une +foule d'individus: Masséna lui-même céda quelques mois après la place au +général Brune. + +Les ennemis du défenseur de Gênes parurent un instant l'avoir emporté; +mais le premier consul avait alors tout le monde à ménager: il voulait +surtout s'attacher les Italiens, qu'il aimait naturellement, et dont +l'exaspération pouvait être fâcheuse, si la guerre venait de nouveau à +éclater. Il disait avec raison que c'était au général Masséna à prévoir +de telles conséquences et à réprimer les désordres qui les entraînaient. +Une chose surtout l'avait mécontenté au dernier point: on percevait un +droit illicite sur chaque sac de grains qui entrait dans Gênes. Imposer +les céréales après ce que cette malheureuse population avait souffert, +après la famine, les horreurs d'un long siége, c'était outrager +l'humanité et réduire tout un peuple au désespoir. À la vérité, cet +infâme trafic se faisait à l'insu du général en chef; mais les +conséquences politiques en étaient les mêmes. La place eût été réduite +aux horreurs du besoin, si les chances de la guerre eussent ramené les +Autrichiens sous ses murs. + +La trève conclue avec l'Autriche durait encore. Cette puissance se +retranchait sur le traité qui la liait à l'Angleterre, et prétendait ne +pouvoir négocier sans elle. La perte de l'Italie lui tenait au cÅ“ur; +elle ne pouvait se décider à y souscrire. D'un autre côté, l'Angleterre, +à qui la guerre était moins onéreuse que profitable, ne se pressait pas +de la faire finir. Loin de là , elle ne négligeait rien pour soutenir la +constance des alliés, à l'aide desquels elle exerçait une si vaste +influence. La belle saison tirait à sa fin, et l'on n'était pas plus +avancé qu'au mois de juillet. Le premier consul, déçu dans ses +espérances, regrettait vivement d'avoir été trop généreux, et d'avoir +laissé se retirer derrière le Mincio l'armée de M. de Mélas, qu'il +pouvait faire prisonnière. Le mal était fait; il prit son parti, et ne +songea plus qu'à se remettre à la tête de l'armée. + +Il fit partir pour l'Italie sa garde, ses chevaux et ceux de son +état-major. Il envoya en même temps au général Brune l'ordre d'annoncer +son arrivée, et de se préparer à passer le Mincio. En Allemagne, l'armée +du Rhin, qui, depuis Marengo, était aussi en état d'armistice, se +disposa également à reprendre le cours de ses opérations; mais le faible +parti que Moreau avait tiré de ses troupes avait bien affaibli l'opinion +qu'on avait donnée de son talent au premier consul. Il nous répéta même +plusieurs fois que, si ce général avait compris le plan d'opérations +qu'il lui avait tracé, et qu'au lieu de se complaire dans sa vieille +méthode, il eût passé le Rhin avec toutes ses forces sur l'extrémité de +l'aile gauche des ennemis, il se serait trouvé, dès son passage, +beaucoup plus rapproché des États héréditaires que ne l'était l'armée +autrichienne; que l'empereur, battu à Marengo, eût appris à la fois la +perte de l'Italie et la présence des Français sur l'Inn. Dans cette +position, ajoutait-il, François eût infailliblement fait la paix, tandis +qu'il fallait aujourd'hui courir de nouvelles chances pour l'obtenir. + +Des préliminaires de paix avaient été signés à Paris entre le général +autrichien Saint-Julien et le gouvernement français. Duroc fut chargé de +les porter à la ratification de l'empereur. Il se rendit au +quartier-général de l'armée du Rhin, d'où il demanda un sauf-conduit +pour continuer sa route. Il fut refusé, en rendit compte au premier +consul, et reçut, courrier sur courrier, l'ordre de revenir à Paris. Le +général Moreau reçut en même temps celui de rompre la trève et de +recommencer les hostilités, si on ne lui livrait pas Philisbourg, que +les Autrichiens occupaient sur le Rhin, et les deux places d'Ingolstadt +et d'Ulm, qui avaient des ponts sur le Danube, et pouvaient mettre +l'armée en péril, si elle se portait en avant; et que, dans ce cas, le +général Moreau était autorisé à conclure un nouvel armistice qui serait +commun à l'armée d'Italie. Tout en cédant ces trois places, les +Autrichiens offrirent de traiter sur de nouvelles bases. + +Le premier consul accueillit cette proposition. M. de Cobentzel se +rendit à Lunéville, où les conférences ne tardèrent pas à s'ouvrir. +Joseph Bonaparte était chargé des intérêts de la France. La négociation +marchait, mais l'Angleterre avait réussi à faire désavouer M. de +Saint-Julien; elle se flatta d'ajourner encore l'Å“uvre de la +pacification. Lord Minto, qui la représentait à Vienne, demanda à +intervenir dans les discussions des intérêts qui se débattaient à +Lunéville. Le premier consul ne pouvait se méprendre sur l'intention qui +dictait cette tardive démarche; il l'accueillit néanmoins, mais afin de +déjouer l'Angleterre, qui ne cherchait qu'à lui faire perdre du temps, +il exigea qu'elle se mît au préalable en état de cessation d'hostilités +avec la France, comme celle-ci l'était avec l'Autriche: c'était +assurément faire preuve d'un véritable désir d'arriver à une prompte +pacification. Le ministère britannique, qui avait d'autres vues, refusa +l'armistice, tout en persistant dans la demande qu'il avait faite +d'envoyer un plénipotentiaire: cet arrangement n'était pas admissible. +M. Otto, qui résidait en Angleterre en qualité de commissaire pour +l'échange, et qui avait été muni des pouvoirs nécessaires pour négocier +la suspension d'armes, en exposa les raisons dans la note qui suit: + +«Le soussigné ayant communiqué à son gouvernement la note, en date du 29 +août, que S. E. lord Grenville lui a fait remettre, est chargé de lui +présenter les observations suivantes: + +«Des préliminaires de paix avaient été conclus et signés entre S. M. I. +et la république française. L'intervention de lord Minto, qui a demandé +que sa cour fût admise dans les négociations, a empêché la ratification +de S. M. I. + +«La suspension d'armes, qui n'avait eu lieu sur le continent que dans +l'espoir d'une prompte paix entre l'empereur et la république, devra +donc cesser, et cessera, en effet, le 24 fructidor, puisque la +république n'avait sacrifié qu'à cette espérance de paix immédiate, les +immenses avantages que lui a donnés la victoire. + +«L'intervention de l'Angleterre complique tellement la question de la +paix avec l'Autriche, qu'il est impossible au gouvernement français de +prolonger plus long-temps l'armistice sur le continent, à moins que S. +M. B. ne le rende commun entre les trois puissances. + +«Si donc le cabinet de Saint-James veut continuer de faire cause commune +avec l'Autriche, et si son désir d'intervenir dans la négociation est +sincère, S. M. B. n'hésitera point à adopter l'armistice proposé. + +«Mais si cet armistice n'est point conclu avant le 24 fructidor, les +hostilités auront été reprises avec l'Autriche, et le premier consul ne +pourra plus consentir, à l'égard de cette puissance, qu'à une paix +séparée et complète. + +«Pour satisfaire aux explications demandées relativement à l'armistice, +le soussigné est chargé à faire connaître à Son Excellence que les +places qu'on voudrait assimiler à celles d'Allemagne sont Malte et les +villes maritimes d'Égypte. + +«S'il est vrai qu'une longue suspension d'armes entre la France et +l'Angleterre pourrait paraître défavorable à S. M. B., il ne l'est pas +moins qu'un armistice prolongé sur le continent est essentiellement +désavantageux à la république française; de sorte qu'en même temps que +l'armistice maritime serait, pour le gouvernement français, une garantie +du zèle que mettrait l'Angleterre à concourir au rétablissement de la +paix, l'armistice continental en serait une, pour le gouvernement +britannique, de la sincérité des efforts de la France; et comme la +position de l'Autriche ne lui permettrait plus alors de ne pas +rechercher une prompte conclusion, les trois puissances auraient, dans +leurs intérêts propres, des raisons déterminantes pour consentir, sans +délai, aux sacrifices qui peuvent être réciproquement nécessaires pour +opérer la prochaine conclusion d'une paix générale et solide, telle +qu'elle est le vÅ“u et l'espoir du monde entier. + +«Londres, 17 fructidor an VIII.» + +Ces raisonnemens étaient péremptoires, et le parti à prendre méritait +réflexion. Si l'Angleterre ne consentait pas à un armistice spécial avec +la France, celui que cette puissance avait conclu avec l'Autriche ne +serait pas renouvelé. Le conseil aulique, n'ayant aucun moyen de +soutenir la guerre, serait obligé de céder, et la paix se trouverait +faite sans l'intervention de l'Angleterre. + +Le gouvernement britannique aperçut le danger; mais, soit qu'il ne le +sentît pas assez fortement, soit qu'il jugeât suffisant d'avoir sauvé +les apparences vis-à -vis la cour de Vienne, il se borna à présenter à la +suite d'une note extrêmement diffuse et contournée, un contre-projet +d'armistice qui ne laissait à la France aucun des avantages qu'elle +devait attendre comme compensation de ceux que retirait l'Autriche de la +suspension d'armes qu'elle lui avait accordée. C'était assez faire +connaître le véritable esprit dont il était animé. Néanmoins le premier +consul voulut épuiser tous les moyens de conciliation. Il présenta deux +modes de traiter à l'Angleterre. Si elle voulait entrer en négociation +commune avec l'Autriche, il demanda qu'elle accédât à l'armistice, +attendu qu'il n'y avait que cette voie pour établir quelque similitude +dans les rapports respectifs des puissances contractantes, et pour +donner à chacun le désir et le besoin de finir. + +Si, au contraire, l'Angleterre voulait entrer en négociation séparée +avec la France, le premier consul acceptait le projet d'armistice que +présentait le ministère britannique. + +Il fit plus: pour donner une nouvelle preuve de ses dispositions +pacifiques, il prorogea de huit jours la reprise des hostilités; mais +cette modération, ces ménagemens ne servirent qu'à faire naître des +doutes, des allégations inconvenantes. Il les repoussa par l'organe de +son plénipotentiaire, et s'en remit à la voie des armes pour résoudre +une question que la diplomatie cherchait à éluder. L'office était ainsi +conçu: + +«Dans tout le cours de la négociation dont le soussigné a été chargé, il +a eu lieu de regretter que le défaut de communications plus directes +avec le ministère de Sa Majesté l'ait mis dans l'impossibilité de donner +à ses ouvertures officielles les développemens nécessaires. Le résultat +de ses dernières communications, auxquelles répond la note qu'il a eu +l'honneur de recevoir le 20 de ce mois, rend cet inconvénient bien plus +sensible encore. + +«La première partie de cette note paraissant mettre en doute la +sincérité des dispositions du gouvernement français d'entamer des +négociations pour une paix générale, le soussigné doit entrer à ce sujet +dans quelques détails qui justifient pleinement la conduite du premier +consul. + +«L'alternative proposée d'une paix _séparée_, dans le cas où Sa Majesté +n'agréerait pas les conditions d'un armistice général, loin de dévoiler +un défaut de sincérité, fournit, au contraire, la preuve la plus forte +des dispositions conciliantes du premier consul: elle est une +conséquence nécessaire de la déclaration faite par le soussigné le 4 de +ce mois. En effet, il a eu l'honneur de prévenir le ministère +britannique que, si cet armistice n'est pas conclu avant le 11 +septembre, les hostilités auront été recommencées avec l'Autriche, et +que, dans ce cas, le premier consul ne pourra plus consentir, à l'égard +de cette puissance, qu'à une paix séparée et complète. Cet armistice n'a +pas été conclu à l'époque indiquée: il était donc naturel de s'attendre +éventuellement à _une paix séparée avec l'Autriche_, et, dans la même +hypothèse, à une paix également _séparée avec la Grande-Bretagne_, à +moins qu'on ne pense que ces calamités, qui accablent depuis huit années +une grande partie de l'Europe, doivent se perpétuer, et n'avoir d'autre +terme que la destruction morale de l'une des puissances belligérantes. + +«Ce n'est donc pas le gouvernement français qui propose à Sa Majesté de +séparer ses intérêts de ceux de ses alliés; mais ayant vainement tenté +de les réunir dans un centre commun, et les trouvant séparés _de fait_ +par le refus de l'Angleterre de déposer, sur l'autel de la paix, +quelques avantages particuliers dont la France avait déjà fait le +sacrifice, le premier consul a donné une nouvelle preuve de ses +dispositions en indiquant un autre moyen de conciliation, que le cours +des événemens amenera tôt ou tard. + +«Conformément à l'avis que le soussigné a donné le 4 de ce mois, on a +notifié, en effet, la cessation de l'armistice continental à l'époque +qui avait été fixée; mais le contre-projet du ministère britannique, +expédié par le soussigné le 8 de ce mois, étant arrivé à Paris le 10, et +Sa Majesté ayant paru convaincue que son allié ne se refuserait point à +un armistice admissible, le premier consul s'est décidé de nouveau à +faire retarder de huit jours la reprise des hostilités. Les ordres ont +été expédiés sur-le-champ aux armées d'Allemagne et d'Italie; et dans le +cas où ces ordres fussent arrivés trop tard dans cette dernière contrée, +et qu'à la suite de quelques opérations militaires, les généraux +français eussent eu quelques succès, il leur était ordonné de reprendre +la position qu'ils occupaient le jour même du renouvellement des +hostilités. + +«Le simple exposé de ces faits suffira sans doute pour démontrer que le +gouvernement français n'a jamais pu avoir l'intention de masquer, par +des négociations simulées, une nouvelle attaque contre l'Autriche, et +qu'au contraire il a apporté dans toute cette négociation la franchise, +la loyauté, qui seules peuvent assurer le rétablissement de la +tranquillité générale, que Sa Majesté et son ministère ont tant à cÅ“ur. + +«En vain chercherait-on les preuves d'une intention contraire dans +quelques expressions renfermées dans les communications officielles du +gouvernement français avec les alliés de Sa Majesté, s'il s'agissait +surtout d'une des dernières lettres écrites à M. le baron de Thugut, que +le soussigné aurait pu communiquer lui-même, s'il en eût trouvé +l'occasion: cette lettre prouverait que le gouvernement français, +toujours ami de la paix, n'a paru se plaindre des intentions de la +Grande-Bretagne que parce qu'il avait tout lieu de les croire contraires +à un système solide de pacification. + +«Le soussigné n'est entré dans ces détails que parce qu'à la veille des +négociations qui pourraient être entamées, il importe aux conseils des +deux puissances d'être réciproquement convaincus de la sincérité de +leurs intentions, et que l'opinion qu'ils peuvent avoir de cette +sincérité est le plus sûr garant du succès des négociations. + +«Quant au second point de la note que le soussigné a eu l'honneur de +recevoir, il doit se référer à sa lettre du 16, par laquelle il a +prévenu S. E. lord Grenville qu'il était chargé de donner des +_explications satisfaisantes_ touchant les principales objections du +gouvernement britannique à l'armistice proposé, en le priant instamment +de faciliter des communications verbales avec le ministère. Il était +donc difficile de croire que le gouvernement français s'en tiendrait, +sans _aucune modification_, à ses premières ouvertures; car, dans ce +cas, il eût été très inutile de solliciter une entrevue pour donner _des +explications satisfaisantes_. + +«En parlant des compensations requises pour faire cadrer l'armistice +naval avec la trève continentale, le ministère de Sa Majesté trouve +qu'il y a de l'exagération dans la balance établie par le gouvernement +français. Une discussion formelle sur cet objet serait sans doute +déplacée après les succès variés d'une guerre qui a produit tant +d'événemens extraordinaires. Il est difficile de douter de l'influence +morale de ces événemens sur les armées, sur les peuples, sur les +gouvernemens eux-mêmes, et les inductions qu'on peut en tirer dans le +moment actuel paraissent justifier l'opinion que le soussigné a cru +devoir manifester. S'il y a de l'exagération dans cette opinion, elle +est partagée par les ennemis de la république eux-mêmes, qui ont tout +employé pour prolonger la trève, et qui ne se sont fait aucun scrupule +de se servir même de la voie des négociations simulées pour gagner du +temps. + +«Les préliminaires signés par M. le comte de Saint-Julien et désavoués +par sa cour en sont un exemple mémorable, et il faut bien que la +continuation de l'armistice continental soit un _sacrifice_ pour la +république, puisqu'on a tant fait pour la lui arracher. + +«Mais en admettant même l'existence de ce sacrifice, le ministère de Sa +Majesté déclare formellement qu'on ne saurait exiger de lui un sacrifice +analogue. Il n'appartient certainement pas à la France de juger jusqu'à +quel point les engagemens pris par Sa Majesté envers ses alliés peuvent +gêner ses dispositions à cet égard; mais le droit de la France de +demander le prix du sacrifice qu'elle a fait, et qu'elle est encore +prête à faire, est incontestable. + +«Le premier consul a donné à l'Europe des gages réitérés de ses +dispositions pacifiques; il n'a cessé de les manifester envers les +cabinets intéressés dans cette lutte; et quand même sa modération +relèverait les espérances des ennemis du gouvernement français, elle +sera néanmoins toujours l'unique guide de ses actions. + +«Malgré cette différence dans la manière de considérer plusieurs +questions accessoires et préliminaires de la pacification projetée, le +soussigné doit se féliciter de trouver, dans toutes les communications +qu'il a eu l'honneur de recevoir jusqu'ici, les mêmes assurances des +dispositions de Sa Majesté de travailler au rétablissement de la +tranquillité de l'Europe; et il ne négligera aucune occasion de faire +valoir ces dispositions près de son gouvernement. + +«Hereford-Street, 23 septembre 1800 (1er vendémiaire an IX).» + + + + +CHAPITRE XX. + +Translation des restes de Turenne.--Cérémonie aux +Invalides.--L'armistice est dénoncé.--Bataille de Hohenlinden.--Joseph +Bonaparte envoyé à Lunéville.--Le général Clarke.--Canal de +Saint-Quentin.--La paix est conclue.--Renvoi des prisonniers russes. + + +La nouvelle de l'occupation des trois places était arrivée à Paris le +1er vendémiaire. Les députés des départemens y étaient réunis, pour la +première, fois, en corps politique. depuis le 18 brumaire: on s'était, +sans doute, flatté de pouvoir leur apprendre que la paix était faite. +Quoi qu'il en soit, il y avait, ce jour-là , cérémonie publique, tant à +cause de l'inauguration du siècle qui commençait qu'à raison de la +translation des restes du maréchal de Turenne, que le premier consul +faisait placer aux Invalides à côté de ceux de Vauban. + +Après la violation des sépultures de Saint-Denis, où le maréchal +reposait au milieu des rois, son cercueil avait été enlevé et déposé +dans le grenier de l'amphithéâtre de chirurgie, au Jardin des Plantes, +où il était encore au départ du général Bonaparte pour l'Égypte. Je me +rappelle l'y avoir vu à cette époque, lorsque le général Desaix visita +cet établissement; on le montrait avec vénération, quoiqu'il fût +confondu avec les autres squelettes qui gisaient dans le grenier. Plus +tard, un citoyen respectable ayant obtenu l'autorisation de réunir dans +le couvent des Grands-Augustins, qu'il avait transformé en muséum des +monumens français, les mausolées échappés aux outrages de Saint-Denis, +avait fait transporter dans ce lieu le corps du maréchal de Turenne. +C'est là que le gouvernement le fit prendre pour le transférer aux +Invalides. L'église avait été disposée pour la cérémonie. Les députés +des départemens, qui avaient été invités, étaient placés quand le corps +du maréchal entra. Les prêtres n'avaient pas encore reparu: il n'y eut +ni célébration d'office divin ni pratique religieuse; la cérémonie fut +tout en pompe et en discours. + +Lucien Bonaparte, qui était ministre de l'intérieur, monta dans la +chaire de l'église: il esquissa à grands traits les malheurs dont la +république avait été accablée pendant la tourmente révolutionnaire; il +fit une allusion touchante aux scènes de deuil dont les derniers jours +du siècle qui venait de finir avaient été témoins, et mit en parallèle +l'exposé succinct des améliorations qui avaient été opérées dans les +premiers jours du siècle qui commençait. Il passa ensuite aux espérances +que l'on devait concevoir; mais comme il ne prononçait pas le mot de +paix, l'inquiétude ne se dissipait pas. Il en vint enfin à la situation +extérieure de la république: un silence profond régnait. L'anecdote du +voyage de Duroc, le refus de passe-ports pour se rendre à Vienne, +l'ordre donné, en conséquence, au général Moreau, de dénoncer +l'armistice et de reprendre de suite les hostilités, à moins qu'on ne +lui remît Ulm, Ingolstadt et Philisbourg, furent écoutés avec une +attention inquiète. + + * * * * * + +Le ministre termina en annonçant à l'assemblée qu'au moment où il +quittait le château pour se rendre à la cérémonie qui les réunissait, le +gouvernement avait reçu la nouvelle que les trois places exigées étaient +occupées par nos troupes, et l'armistice prolongé. Un mouvement de +satisfaction se manifesta aussitôt dans tout l'auditoire; on désirait la +paix, on voyait que le premier consul la désirait aussi, on se flattait +qu'elle finirait par se conclure. Chacun sortit satisfait. + +Le refus qu'avait fait l'Autriche d'accorder des passe-ports au général +Duroc, en même temps qu'elle achetait la prolongation de l'armistice à +si haut prix, dénotait une irrésolution à laquelle on ne pouvait se +méprendre. Il était clair que cette puissance était sous l'influence de +l'Angleterre, que celle-ci dominait ses décisions; mais comme il n'était +pas vraisemblable que l'Allemagne s'immolât au bon plaisir de son +alliée, il fallait qu'elle s'attendît à être soutenue, ou qu'elle eût un +_ultimatum_ convenu, passé lequel elle pourrait traiter séparément. Quel +que fût cet _ultimatum_, le premier consul, qui était prêt, ne pouvait +que perdre à prolonger l'armistice. Il se décida à le rompre, comme je +l'ai dit, et ordonna aux armées du Rhin et d'Italie de dénoncer la +reprise des hostilités. Brune passa le Mincio, et Moreau l'Iser. La +bataille de Hohenlinden eut lieu; Moreau occupa Lintz et poussa des +postes jusqu'à Saint-Polten, à huit ou dix lieues de Vienne. + +Le premier consul, en apprenant cette victoire, ne douta pas qu'elle ne +décidât les Autrichiens à s'expliquer; et, pour ne pas perdre de temps, +dès qu'il eut appris par une dépêche télégraphique que le comte de +Cobentzel, qui venait en toute hâte pour reprendre les négociations, +venait d'arriver à Strasbourg, il fit partir son frère Joseph pour aller +discuter les intérêts de la France à Lunéville. + +Joseph n'avait pas dépassé Ligny, qu'il rencontra le comte Louis de +Cobentzel qui arrivait en toute hâte à Paris avec les pouvoirs +nécessaires pour conclure cette paix tant désirée. + +Joseph revint sur ses pas, ramenant avec lui M. de Cobentzel. Ils +descendirent aux Tuileries, où le premier consul les reçut l'un et +l'autre dans leur toilette de voyage. Il entretint le plénipotentiaire +autrichien une partie de la nuit, et le fit repartir le lendemain avec +Joseph pour Lunéville, où les conférences avaient été indiquées. + +Le général Clarke[35], qui faisait déjà tout ce qu'il pouvait pour +acquérir de l'importance, fut envoyé, comme gouverneur, à Lunéville. Sa +mission était de donner des dîners et d'écouter. En même temps que le +premier consul ouvrait des conférences, il donnait une nouvelle vie à +tous les genres de travaux publics et particuliers. La confiance +renaissait; on ne voyait partout qu'ateliers, que nouvelles entreprises. + +L'hiver venait de commencer. Le premier consul se rendit à Saint-Quentin +pour visiter les travaux du canal souterrain qui devait joindre l'Oise +et l'Escaut; il avait le projet de l'achever. Il se fit suivre du +directeur-général des ponts et chaussées, ainsi que de MM. Monge, +Berthollet et Chaptal. + +L'abandon des travaux avait entraîné des dégradations énormes: il +fallait faire de nouvelles dépenses qui s'élevaient à des sommes +prodigieuses, et les mémoires des gens de l'art faisaient hésiter sur le +parti qu'il y avait à prendre; on ne savait s'il convenait de poursuivre +les excavations déjà faites, ou si l'on devait reprendre en sous-Å“uvre +une galerie ouverte dans une fausse direction. + +Le premier consul voulut voir les choses par lui-même, et reconnut, en +effet, qu'on ne pouvait mener à bien une entreprise conçue sur un aussi +mauvais plan. Il abandonna des excavations défectueuses, et fit prendre +au canal la direction qu'il a aujourd'hui. La voûte sous laquelle il +court est beaucoup moins longue que celle qui devait d'abord le +couronner. C'est donc au premier consul que la France est redevable de +ce canal, dont les départemens du nord tirent déjà un si grand profit. + +À son retour de Saint-Quentin, il trouva aux Tuileries le général +Bellavene, qui lui apportait le traité de paix que Joseph venait de +signer avec M. de Cobentzel. Les stipulations étaient les mêmes qu'à +Campo-Formio, et certainement pour les renouveler il ne fallait pas +avoir gardé rancune. Les battus paient ordinairement l'amende. Il n'en +fut rien dans ce cas-ci: les Autrichiens reprirent leurs limites de +Campo-Formio. + +Le premier consul se hâta de ratifier l'ouvrage de son frère, et la +nouvelle que la paix était conclue fut transmise partout avec une grande +célérité. + +Quelques mois après, l'Autriche accrédita, comme son ambassadeur à +Paris, le comte Philippe de Cobentzel, frère du plénipotentiaire, et la +France envoya sous le même titre, à Vienne, M. de Champagny, devenu plus +tard duc de Cadore, mais qui était alors conseiller d'État. + +La paix fut accueillie avec des transports de joie d'un bout de la +France à l'autre. Elle rassura les esprits, ramena l'espérance, +consolida la tranquillité rétablie dans l'Ouest. Personne ne soupçonnait +alors que les cours étrangères seraient bientôt après assez mal +conseillées pour se croire plus menacées par la puissance du levier +moral dont s'était emparé le premier consul, qu'elles ne l'avaient été +lorsque l'unique pensée du pouvoir était d'abattre, de renverser les +trônes, et que le Directoire, dans la vague inquiétude qui l'agitait, +n'entrevoyait de salut que dans la ruine des vieux gouvernemens. + +L'opinion généralement répandue en France était que la guerre dont on +venait de sortir n'avait été entreprise par les étrangers que pour +prévenir la propagation des principes républicains, que le Directoire +n'avait cessé de chercher à étendre depuis la paix de Campo-Formio. + +La conduite plus sage qu'avait adoptée le premier consul, la modération +qu'il venait de montrer dans la victoire, devaient rassurer les alliés. +Tranquilles sur les agitations qu'ils redoutaient pour leurs peuples, +ils devaient respecter chez les autres ce qu'on ne touchait pas chez +eux. + +Le premier consul partageait lui-même cette illusion. Il y croyait +d'autant plus, que, sachant tout le mal qu'il aurait pu faire à +l'Autriche après la bataille de Marengo, il pensait que, si on ne lui +tenait pas compte de sa modération, on ne s'exposerait pas du moins à se +trouver de nouveau à sa merci. + +Jaloux de réconcilier la république avec ses ennemis, le premier consul +cherchait à renouer des négociations partout où il ne lui paraissait pas +impossible d'en ouvrir. Depuis la bataille de Zurich, la Russie n'avait +plus d'armée en campagne contre nous, et cependant elle était encore en +état de guerre avec la France. L'empereur Paul régnait. Le premier +consul imagina de réunir tous ceux de ses soldats que le sort des armes +nous avait livrés; il leur fit rendre leur uniforme national, les arma, +les équipa à neuf, et les renvoya. Il remit au général russe chargé de +les reconduire dans leur pays, une simple lettre, dans laquelle il +disait à l'autocrate que, ne voulant pas faire la guerre à sa nation, +les braves gens que la fortune avait mis dans ses mains n'avaient plus +la chance d'être échangés; que, dans cet état de choses, il avait résolu +de mettre un terme à leur captivité; que, plein de confiance dans le +gouvernement russe, il leur avait rendu les armes qu'ils étaient dignes +de porter, et leur laissait la liberté d'en faire l'usage que leur +prescrirait leur souverain. Ce procédé, jusqu'alors sans exemple, +produisit son effet. L'empereur Paul, qui avait déclaré la guerre à un +pouvoir anarchique, n'avait plus de motifs pour la faire à un +gouvernement qui proclamait le respect de l'ordre, et ne profitait de +ses succès que pour assurer la paix; aussi envoya-t-il, sans perdre +temps, M. de Sprengporten à Paris, pour remercier le premier consul d'un +procédé si généreux, et traiter de la paix, qui fut presque aussitôt +conclue. Ce fut la première de nos relations avec les étrangers qui eut +un plein succès. Les deux pays s'étaient fait la guerre; mais il +n'existait point entre eux de ressentiment national qui s'opposât à un +entier rapprochement. + +Le premier consul désarma complétement, et fit rentrer les troupes dans +les garnisons, qu'elles n'avaient pas revues depuis 1792. On licencia, +on renvoya chez eux tous ceux de ces braves volontaires que le danger de +la patrie avait fait courir aux armes. Enfin le nombre des congés fut +tel, que beaucoup de corps se trouvèrent réduits à leurs cadres; encore +ceux-ci n'étaient-ils pas complets. L'armée remise sur le pied de paix, +le premier consul retira à M. Carnot le portefeuille de la guerre, qu'il +confia au général Berthier. + + + + +CHAPITRE XXI. + +Paix de Lunéville.--État de l'Europe.--Négociations avec l'Angleterre. + + +La paix de Lunéville avait contrarié au dernier point les projets de M. +Pitt, qui était alors premier ministre d'Angleterre. Il avait déclaré +hautement qu'il fallait faire la guerre à la France jusqu'à extinction, +et il venait de voir échapper le seul allié qui lui restât. Il entrevit +donc qu'à moins de renouer une coalition générale, il fallait se +résoudre à voir aussi l'Angleterre conclure sa paix avec la république +française. + +L'empereur Paul régnait en Russie; il avait manifesté l'intention de se +rapprocher de la France, et le premier consul avait été au-devant de ces +heureuses dispositions qui furent bientôt suivies d'un traité de paix. + +La Prusse était inébranlable dans le système de neutralité qu'elle +observait depuis la paix de Bâle. + +L'Autriche venait, à la suite d'une lutte malheureuse, de déposer les +armes. + +L'Espagne était encore engourdie dans ses vieilles habitudes, et tout à +la dévotion de la France. + +L'Italie entière était au premier consul. + +La Hollande était liée à la France par sa politique et sa révolution. + +Les autres petites puissances d'Allemagne n'avaient pas encore +l'importance militaire qu'elles ont acquise dans la suite. + +Dans cet état de choses, M. Pitt se trouvait seul pour soutenir la +guerre; aussi quitta-t-il le ministère, lorsqu'il eut reconnu, pour +l'Angleterre, la nécessité de faire la paix. + +Mais en s'éloignant des affaires, il se fit donner pour successeur M. +Addington, dont tous les sentimens lui appartenaient. Les noms étaient +changés; mais les vues, les maximes restaient les mêmes. On cédait à la +nécessité; on souscrivait une trève avec la résolution bien réfléchie de +ne la laisser durer que le temps nécessaire pour renouer une coalition +générale contre la France que l'on redoutait, que l'on peignait comme +d'autant plus dangereuse pour la sécurité commune, qu'elle avait remis +le soin de défendre les intérêts que la révolution avait créés aux mains +du premier consul. Le ministère des affaires étrangères de France était, +à cette époque, rempli par M. de Talleyrand, homme de beaucoup d'esprit +sans nul doute, mais qui, dans cette circonstance, fut tout-à -fait dupe +de ses antagonistes, et resta au-dessous de sa réputation d'habileté. +J'ai souvent entendu le premier consul témoigner son étonnement de +n'avoir rien appris par son ministre lors de la rupture du traité +d'Amiens, et de la coalition qui ne tarda pas à en être la suite, +surtout lorsqu'il eut reconnu que cette coalition ne s'était point +formée sans une multitude de démarches particulières dont son ministère +aurait dû être informé. + +Je reviens aux ouvertures du nouveau ministère anglais. Celui auquel il +succédait avait donné ordre de poursuivre et de capturer les bateaux +pêcheurs. Cette mesure, qui n'avait d'autre but que d'accroître +gratuitement les maux de la guerre, était contraire à tous les usages. + +M. Otto prévint le cabinet anglais que sa présence était désormais +inutile, qu'il ne lui restait qu'à quitter un pays où l'on abjurait +toutes les dispositions à la paix, où les lois, les usages de la guerre +étaient violés et méconnus. La mesure dont il se plaignait fut aussitôt +révoquée. Lord Hawkesbury le prévint en même temps que le roi était prêt +à renouer les négociations qui avaient été rompues, que son souverain +était disposé à envoyer un ministre plénipotentiaire à Paris. + +Le premier consul, dont les dispositions étaient toujours les mêmes, +accueillit vivement l'ouverture; mais, convaincu qu'une négociation +d'apparat n'était pas la voie la plus expéditive pour résoudre une +question difficile qu'avaient encore compliquée huit années de guerre, +il proposa ou de suspendre de suite les hostilités, ou même d'arrêter +sur-le-champ les articles préliminaires de la pacification. Le ministère +anglais accepta le dernier de ces deux moyens, mais il essaya de mettre +en avant toutes les prétentions qu'il avait affichées. Les événemens qui +venaient d'avoir lieu dans le nord de l'Europe, le passage de la flotte +anglaise au Sund, la mort inattendue de Paul Ier, lui donnaient de la +confiance; il proposa des conditions inadmissibles. Le premier consul +les repoussa en prévenant le cabinet britannique, qu'il désirait la +paix, mais qu'il ne la signerait néanmoins qu'autant qu'elle serait +honorable, et basée sur un juste équilibre dans les différentes parties +du monde; qu'il ne pouvait laisser aux mains de l'Angleterre, des pays +et des établissemens d'un poids aussi considérable dans la balance de +l'Europe que ceux qu'elle voulait retenir. Il reconnaissait toutefois +que les grands événemens survenus en Europe et les changemens arrivés +dans les limites des grands États du continent pouvaient autoriser une +partie des demandes du gouvernement britannique; mais comment ce +gouvernement pouvait-il demander pour _ultimatum_ de conserver Malte, +Ceylan, tous les États conquis sur Tipoo-Saëb, la Trinité, la +Martinique, etc., etc.? + +Les armées française et espagnole avaient envahi le Portugal; réduite à +toute extrémité, la cour offrait de souscrire les conditions les plus +dures. Le premier consul, qui ne cherchait dans les avantages remportés +sur elle que des moyens de compensation capables de balancer les +restitutions que l'Angleterre ferait aux alliés de la France, proposa au +cabinet britannique, tout en acceptant ses arrangemens pour les grandes +Indes, le _status ante bellum_ pour le Portugal d'une part, et pour la +Méditerranée et l'Amérique de l'autre. Lord Hawkesbury s'y refusa; il +consentit à se dessaisir de la Trinité, mais il persistait à retenir +Malte, la Martinique, Ceylan, Tabago, Demerary, Berbice, Essequibo. + +Ces prétentions s'accordaient peu avec les protestations pacifiques que +ne cessaient de faire les ministres anglais; on releva la contradiction. +Ils répondirent; l'aigreur s'en mêla, et il était à craindre que ces +récriminations ne fissent évanouir les espérances que l'on conservait +encore. + +Le premier consul voulut prévenir ce fâcheux résultat; il résolut de +fixer de nouveau les termes de la question, et précisa les conditions +qu'il était prêt à signer: la note de M. Otto était ainsi conçue: + +«Le soussigné a communiqué à son gouvernement la note de lord +Hawkesbury, en date du 20 juillet. Il est chargé de faire la réponse +suivante: + +«Le gouvernement français ne veut rien oublier de ce qui peut mener à la +paix générale, parce qu'elle est à la fois dans l'intérêt de l'humanité +et dans celui des alliés. + +«C'est au roi d'Angleterre à calculer si elle est également dans +l'intérêt de sa politique, de son commerce et de sa nation; et si cela +est, une île éloignée de plus ou de moins ne peut être une raison +suffisante pour prolonger les malheurs du monde. + +«Le soussigné a fait connaître, par la dernière note, combien le premier +consul avait été affligé de la marche rétrograde qu'avait prise la +négociation; mais lord Hawkesbury contestant ce fait dans sa note du 20 +juillet, le soussigné va récapituler l'état de la question avec la +franchise et la précision que méritent des affaires de cette importance. + +«La question se divise en trois points: + +«La Méditerranée, + +«Les Indes, + +«L'Amérique. + +«L'Égypte sera restituée à la Porte; la république des Sept-ÃŽles est +reconnue; tous les ports de l'Adriatique et de la Méditerranée qui +seraient occupés par les troupes françaises, seront restitués au roi de +Naples et au Pape. + +«Mahon sera rendu à l'Espagne. + +«Malte sera restitué à l'ordre; et si le roi d'Angleterre juge conforme +à ses intérêts, comme puissance prépondérante sur les mers, d'en raser +les fortifications, cette clause sera admise. + +«Aux Indes, l'Angleterre gardera Ceylan, et par là deviendra maîtresse +inexpugnable de ces immenses et riches contrées. + +«Les autres établissemens seront restitués aux alliés, y compris le cap +de Bonne-Espérance. + +«En Amérique, tout sera restitué aux anciens possesseurs. Le roi +d'Angleterre est déjà si puissant dans cette partie du monde, que, +vouloir davantage, c'est, maître absolu de l'Inde, le vouloir être +encore de l'Amérique. + +«Le Portugal sera conservé dans toute son intégrité. + +«Voilà les conditions que le gouvernement français est prêt à signer. + +«Les avantages que retire le gouvernement britannique sont immenses: en +prétendre de plus grands, ce n'est pas vouloir une paix juste et +réciproquement honorable. + +«La Martinique n'ayant pas été conquise par les armes anglaises, mais +déposée par les habitans dans les mains des Anglais, jusqu'à ce que la +France eût un gouvernement, ne peut pas être censée possession anglaise: +jamais la France n'y renoncera. + +«Il ne reste plus actuellement au cabinet britannique qu'à faire +connaître le parti qu'il veut prendre; et si ces conditions ne peuvent +le contenter, il sera du moins prouvé à la face du monde que le premier +consul n'a rien négligé, et s'est montré disposé à faire toute espèce de +sacrifices pour rétablir la paix, et épargner à l'humanité les larmes et +le sang, résultats inévitables d'une nouvelle campagne. + +«4 thermidor an IX.» + +La réponse de lord Hawkesbury ne fut pas aussi généreuse qu'elle aurait +dû l'être. Néanmoins ce ministre annonça que son souverain était décidé +à ne retenir de ses conquêtes que ce qui était indispensable pour +garantir ses anciennes possessions. Quant à Malte, le roi Georges était +prêt à entrer dans des explications ultérieures relativement à cette +île, et désirait sérieusement concerter les moyens de faire pour Malte +un arrangement qui la rendît indépendante de la Grande-Bretagne et de la +France. + +La seule difficulté qui embarrassât la première partie de la négociation +était levée. On passa à la deuxième. On fit remarquer à lord Hawkesbury +que la sûreté des anciennes possessions anglaises en Amérique était loin +d'exiger l'extension dont il cherchait à les appuyer, qu'elles avaient +leur point central à la Jamaïque. Cette colonie étendue, opulente, forte +déjà par sa position, avait été rendue inexpugnable par les travaux dont +on l'avait couverte. Vouloir encore conserver les nouvelles acquisitions +que l'Angleterre avait faites en Amérique, c'était vouloir s'assurer +dans les Indes occidentales la domination absolue qu'elle exerçait déjà +dans les Indes orientales. + +Lord Hawkesbury parut en convenir et offrit de restituer la Martinique, +mais avec l'alternative de conserver les Indes occidentales, les îles de +la Trinité et de Tabago, et, dans ce cas, déclarer Demerary, Essequibo, +Berbice, ports francs, ou de retenir Sainte-Lucie, Tabago, Demerary, +Essequibo, Berbice. + +Cette alternative était embarrassante. + +Si le premier consul abandonnait la Trinité, il causait à l'Espagne une +perte considérable; s'il cédait Berbice, Essequibo, Demerary, il faisait +tomber sur la Hollande tout le poids des sacrifices exigés pour la paix; +d'une autre part, il livrait à l'Angleterre tout le commerce du +continent américain, et portait à l'Espagne un coup plus sensible que +celui qui résulterait de l'abandon de la Trinité. Le premier consul eût +volontiers cédé Tabago pour épargner ses alliés, il offrit même d'y +joindre Curaçao. L'Angleterre persistait; il ne voulait pas, suivant son +expression, mettre la paix du monde en balance avec la possession d'une +île qui n'avait plus l'importance politique qu'elle avait eue, et +souscrivit au sacrifice. + +Il ne restait plus qu'à s'entendre définitivement sur Malte; lord +Hawkesbury éludait, chicanait sur les termes; mais enfin il fut convenu +que l'île serait remise à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem[36], et que +l'évacuation aurait lieu dans le délai fixé pour les mesures de ce genre +en Europe. Les préliminaires de paix furent ratifiés par les deux +gouvernemens. + + + + +CHAPITRE XXII. + +Enlèvement de M. Clément de Ris.--Le premier consul m'envoie à Tours à +ce sujet.--Indices divers.--M. Clément de Ris est rendu à sa +famille.--Nouvelles d'Égypte.--Préparatifs pour une nouvelle +expédition.--Le premier consul m'envoie à Brest pour en presser le +départ.--Le général Sahuguet.--Machine infernale. + + +L'administration commençait à respirer. Il n'y avait plus de sacrifices +à imposer à la nation, plus de dépenses extraordinaires à demander aux +finances. On ne parlait que de réformes, d'économies: de toutes parts, +on entrevoyait un heureux avenir. Une aventure étrange vint tout à coup +rembrunir ce tableau. On était au mois de septembre: un membre du sénat, +M. Clément de Ris, fut enlevé dans une propriété qu'il habitait aux +environs de Tours. Une troupe d'hommes masqués s'étaient présentés chez +lui, l'avaient jeté sur un cheval et entraîné dans l'intérieur de la +forêt voisine. + +Madame Clément de Ris était accourue, tout en pleurs, à Tours, demander +du secours au préfet: celui-ci avait rendu compte du fait, et comme +l'enlèvement menaçait la tranquillité du pays, et qu'il pouvait être le +prélude d'une insurrection, le premier consul me chargea de me rendre +sur les lieux. + +J'arrivai rapidement à Tours: on était encore plongé dans la stupeur; on +n'avait fait aucune recherche au sujet de M. Clément de Ris. Au bout de +quelques jours, son épouse reçut un avis par lequel on la prévenait que, +si elle voulait déposer 50,000 francs dans une auberge de Blois ou +d'Amboise qu'on lui désignait, elle reverrait son mari. Cette +respectable dame n'hésita pas: elle s'adressa secrètement à ses amis, +fouilla dans toutes les bourses, et réunit enfin la somme qu'on +exigeait. Je lui avais fait donner l'avis de ne porter que de l'argent +blanc. Elle se mit en route avec ses sacs, et se rendit à l'auberge +désignée; mais à la vue de la masse de numéraire qu'elle sortait de sa +voiture, un homme s'approcha et lui dit vivement: «Il n'y a rien à faire +aujourd'hui, retournez; on vous écrira», et il disparut. + +Elle revint à Tours, le désespoir dans le cÅ“ur: elle croyait son mari +assassiné. Je n'en jugeai pas ainsi; j'avais appris qu'un médecin de +campagne, en faisant la tournée de ses malades, avait rencontré le +groupe qui avait enlevé M. Clément de Ris. Saisi lui-même par les +ravisseurs, qui craignaient qu'il ne donnât l'éveil, il avait fait route +avec le prisonnier, avait été conduit à un gîte où il avait été détenu +jusqu'à la nuit, et renvoyé avec les précautions nécessaires pour qu'il +ne pût retrouver la trace. + +Je l'envoyai chercher. Il me précisa le lieu où il avait rencontré M. +Clément de Ris; mais les ravisseurs lui ayant aussitôt bandé les yeux, +il ne put indiquer la direction qu'il avait suivie. Tout ce qu'il put +dire, c'est qu'il avait entendu sonner huit heures, à sa gauche, à +l'horloge du bourg de Montrésor. Ils étaient arrivés peu de temps après +à la station où ils avaient mis pied à terre. On l'avait conduit dans +une maison où l'on n'entrait qu'après avoir monté trois marches; on lui +avait débandé les yeux, et on l'avait conduit dans une chambre située à +main gauche en entrant, où on lui avait servi du pâté, du jambon et des +artichauts. Après le souper, une lettre lui avait été remise pour madame +Clément de Ris; on lui avait de nouveau bandé les yeux, on l'avait fait +remonter à cheval et mené, à travers mille détours, dans les environs de +Montrésor, où il avait été rendu à lui-même. La lettre dont parlait le +médecin était celle qui était parvenue à madame Clément de Ris. + +Je n'avais pour guider mes recherches que les dépositions de cette dame, +dont la tête était troublée par la terreur du danger que courait son +mari, et les indications de mon docteur, qui me parut très adroit. + +Sa déposition coïncidait avec un fait dont je n'ai pas parlé. On avait +trouvé un chapeau dans les environs de Montrésor, et ce chapeau avait +été reconnu pour être celui de M. Clément de Ris. J'interrogeai le +médecin à ce sujet: il répondit qu'en effet M. Clément avait perdu son +chapeau peu de temps avant d'arriver à la station. Le champ des +recherches se trouvait ainsi circonscrit: c'étaient les environs de +Montrésor qu'il fallait explorer, sans sortir du rayon dans lequel on +pouvait entendre l'horloge. J'avais réuni la brigade de gendarmerie de +Loches et de Chinon; je lui fis distribuer des copies de la déposition +du médecin, et la chargeai de fouiller toutes les maisons isolées dont +la campagne est couverte, sur une superficie de deux lieues à peu près. + +Un maréchal-des-logis vint bientôt me rendre compte qu'il était sur la +voie. Il avait découvert une maison à laquelle s'adaptaient toutes les +circonstances de la déposition du docteur; il était entré en montant +trois marches, il avait pris à gauche, pénétré dans une chambre, et +remarqué, à côté des marches de l'escalier, de vieilles feuilles +d'artichauts qui paraissaient même y être depuis quelque temps, car +elles étaient fanées et à demi couvertes d'immondices; enfin, on lui +avait servi les débris d'un jambon, et il n'y avait que dix jours que M. +Clément de Ris avait disparu. Ce maréchal-des-logis était venu à toutes +jambes me rendre compte de ces faits. + +Mais déjà il était arrivé au préfet des agens du ministre de la police, +M. Fouché. Ces hommes, anciens Vendéens, s'étaient mis tout d'abord en +communication avec les ravisseurs de M. Clément de Ris, et leur avaient +reproché d'avoir compromis ceux des leurs qui ne voulaient que vivre +tranquilles. Ils s'appuyèrent de la déposition que venait de faire le +maréchal-des-logis de gendarmerie, et leur firent voir que leur proie +allait leur échapper, que par conséquent ils étaient perdus. + +L'effroi prit les ravisseurs; ils coururent à la maison où était déposé +M. Clément de Ris, le retirèrent de son souterrain, le conduisirent, les +yeux bandés, à quelque distance, dans une forêt; puis, simulant une +escarmouche avec leurs confrères qui arrivaient de Paris, ils tirèrent +quelques coups de pistolet aux oreilles de M. Clément de Ris, et se +perdirent dans le bois. Ceux qui se présentaient comme les vengeurs de +M. Clément coururent à lui et lui annoncèrent qu'il était libre: le +prisonnier, ivre de joie, arrache son bandeau, les embrasse, et rentre à +Tours au moment où l'on désespérait de le voir. + +Cet enlèvement compromettait la sûreté publique; le premier consul fut +inexorable pour ceux qui l'avaient commis: il voulut que justice fût +faite[37]. Les informations établirent que la maison signalée par le +maréchal-des-logis était bien celle où avait été déposé M. Clément. Je +l'envoyai reconnaître, d'après le rapport que le prisonnier en avait +fait. Le trou où il avait été détenu était caché sous un amas de fagots, +dans un hangar, près de la grange: s'il eût été plus grand, il eût +probablement aussi reçu le petit médecin. + +M. Clément de Ris était resté dix jours enseveli dans ce trou, qu'il n'y +avait plus qu'à combler pour l'enterrer vivant; ce qui, peut-être, n'eût +pas manqué d'arriver, si madame Clément de Ris avait payé la somme qu'on +voulait avoir. + +Le premier consul, tout en s'efforçant de ramener le règne des lois, +n'oubliait pas l'Égypte. Il avait renvoyé, dès le mois de septembre, +l'aide-de-camp qui était venu lui apporter la convention d'El-Arich; et, +comme il avait appris les conséquences qu'avait entraînées l'inexécution +du traité, il avait prévenu le général Kléber, par le retour de cet +officier, de l'époque à laquelle il ferait partir les secours qu'on se +proposait de lui envoyer[38]. Il ne pouvait en expédier que de Brest; +nous n'avions de vaisseaux de guerre que dans ce port. + +L'administration directoriale avait même poussé si loin la négligence, +qu'elle avait laissé désarmer la plus grande partie de l'escadre que +l'amiral Bruix avait armée: dix vaisseaux seulement étaient en état de +prendre la mer. + +La flotte espagnole était encore à Brest, et se serait trouvée dans le +même état que la nôtre, si le gouvernement de Charles IV ne s'était pas +chargé lui-même de pourvoir aux plus petits détails de son entretien: +aussi était-elle encore dans un état respectable, quand la nôtre était +réduite à la nullité. + +Le premier consul méditait, dès le mois de septembre, le projet de +secourir l'Égypte; il avait donné ordre de disposer à prendre la mer les +six meilleurs vaisseaux de la flotte de Brest, auxquels devaient se +joindre les quatre meilleures frégates que l'on pourrait trouver; il les +avait fait choisir et équiper avec une attention particulière, mais il +n'avait communiqué à personne la destination qu'il leur réservait; il +attendait les longues nuits d'hiver pour les faire appareiller. + +Cependant 2,000 hommes d'infanterie, 200 de cavalerie, 200 artilleurs, +se réunissaient à Brest; l'arsenal de la marine préparait un matériel +considérable en armes, poudre, objets d'armement, plomb coulé, balles, +boulets, fer, cuivre, etc. On avait répandu le bruit d'une expédition +sur Saint-Domingue; chacun croyait que ces préparatifs étaient destinés +pour la colonie sur laquelle le convoi devait lui-même se diriger. + +Le premier consul me chargea de me rendre à Brest. Je devais veiller à +l'exécution des ordres qu'il avait donnés, et remettre le plus jeune de +ses frères, Jérôme Bonaparte, à l'amiral Gantheaume, qui commandait +l'escadre: c'est de cette époque que date l'entrée de Jérôme dans la +marine. + +J'avais ordre de ne quitter Brest que lorsque l'amiral aurait +appareillé. Il fut long-temps à sortir: les vents, la présence des +Anglais, qui croisaient sur Ouessant et communiquaient chaque jour avec +la terre, le retinrent deux mois dans ce port. Ces insulaires tenaient +encore le réseau de ce vaste système d'espionnage qu'ils avaient tendu à +l'époque de la guerre civile sur ces contrées; il était impossible, à +moins de s'envelopper du plus profond mystère, de leur dérober le plus +léger appareillage. + +Le départ de Gantheaume eut enfin lieu au déclin d'un jour, pendant +lequel le vent semblait vouloir jeter la ville de Brest dans la rade, et +avait forcé la croisière anglaise de s'éloigner. Il n'y avait que ce +moment pour sortir avec certitude de ne pas être aperçu ni suivi, parce +que le calme ne pouvait manquer de ramener les Anglais: aussi le mit-on +à profit; le vent était très bon, mais nos vaisseaux sortirent par une +tempête affreuse, qui leur fit éprouver à tous des avaries qu'ils +réparèrent à la mer. + +L'amiral Gantheaume avait prévu une dispersion, et avait eu soin de +donner à chaque capitaine une instruction secrète qu'il ne devait ouvrir +qu'à la mer, et par laquelle il leur indiquait pour premier point de +ralliement le cap Finistère, de là le cap Saint-Vincent, puis la pointe +sud de l'île de Sardaigne, et enfin la côte d'Alexandrie, en Égypte. + +Le général Sahuguet était encore à terre, lorsque les vaisseaux de +Gantheaume levaient leurs ancres pour appareiller. Le préfet maritime de +Brest, M. Caffarelli, frère de celui qui était mort en Syrie, le +pressait de s'embarquer, lui faisant observer que l'escadre ne +l'attendrait pas. Le général Sahuguet résistait, et demandait pour les +besoins de sa troupe une somme assez considérable, que le préfet +maritime n'avait pas le pouvoir de lui donner, et que de plus il savait +lui être inutile, puisqu'il avait le secret de la destination de cette +escadre, que le général Sahuguet ignorait. La discussion s'échauffait, +et le général Sahuguet poursuivait avec chaleur les intérêts de son +expédition de Saint-Domingue, où il croyait fermement qu'il allait. + +M. Caffarelli avait inutilement employé tout ce qui était en lui pour le +décider à partir; mais le général était inébranlable, et déclarait qu'il +ne s'embarquerait pas sans son argent. Je fus obligé d'intervenir dans +la discussion, et nous convînmes, M. Caffarelli et moi, de dire enfin la +vérité au général Sahuguet, qui eut un petit moment de dépit, et qui +partit sans mot dire. + +Gantheaume était en mer depuis quarante heures; il n'était survenu aucun +incident fâcheux; la flotte anglaise ne paraissait pas; je retournai à +Paris par Lorient et Nantes. Ce fut pendant que j'étais à Brest qu'eut +lieu l'attentat du 3 nivose. À mon arrivée à Paris, on était encore tout +ému de l'explosion de la machine infernale; je pus recueillir jusqu'aux +moindres détails de cette tentative criminelle. On donnait ce jour-là à +l'Opéra une première représentation de l'_Oratorio_ d'Hayden. Le premier +consul devait y assister; les conjurés prirent leurs mesures en +conséquence. + +On avait déjà démoli à cette époque beaucoup de maisons sur le +Carrousel. Néanmoins l'angle de la rue Saint-Nicaise se trouvait encore +en face de la grande porte de l'hôtel de Longueville, en sorte qu'il +fallait, en venant des Tuileries au théâtre, tourner à gauche, puis à +droite, filer dans la rue Saint-Nicaise, passer dans celle de Malte, et +cela coup sur coup; ce qui obligeait les cochers à ralentir le trot de +leurs chevaux pour les faire tourner successivement en sens opposé. +C'était sur les délais que nécessiteraient ces détours que les +conspirateurs avaient assis leurs espérances de succès. + +Le premier consul sortit des Tuileries à l'heure ordinaire du spectacle. +Il avait avec lui le général Lannes, et, je crois, son aide-de-camp +Lebrun, avec un piquet de grenadiers pour escorte. Il arriva en deux +traits à l'angle où était placée la charrette qui portait la machine +infernale; son cocher, homme hardi et très adroit, qui avait été avec +lui en Égypte, eut l'heureuse pensée de tourner dans la rue de Malte, au +lieu de suivre directement la rue Saint-Nicaise. La voiture du premier +consul se trouva ainsi hors de portée. Dans cet instant, l'explosion eut +lieu; elle tua ou mutila une quarantaine de personnes, fit une foule de +victimes, mais manqua celle qu'elle devait atteindre: seulement les +glaces de la voiture se brisèrent, et le cheval du dernier cavalier de +l'escorte fut blessé. Le premier consul arriva sans accident à l'Opéra, +où le bruit de cet événement se répandit presque aussitôt. + +La police, surprise, alla aux enquêtes; mais, pendant qu'elle cherchait, +les partis se livraient à des conjectures qui laissaient entrevoir le +dessein arrêté de ne laisser échapper aucune occasion de se nuire les +uns aux autres. + +Les nobles soutenaient que les jacobins seuls étaient capables d'un tel +attentat, qu'ils étaient les seuls qui en voulussent au premier consul, +et que, si le ministre de la police ne trouvait aucune trace de cette +infâme machination, c'est que c'étaient ses anciens complices qui +l'avaient ourdie. Ils vantaient à l'appui la reconnaissance qu'ils +devaient au magistrat protecteur qui avait mis fin à leur exil, et les +avait réintégrés dans leurs biens. Loin d'attenter à ses jours, ils +étaient prêts à verser leur sang pour lui; enfin ils parlaient tant de +leur zèle, de leur dévoûment, circonvinrent si bien madame Bonaparte, +auprès de laquelle ils avaient un accès facile, que le premier consul +commençait à ne pas trouver leurs accusations invraisemblables. Une +foule de ceux qui l'approchaient contribuèrent encore à accréditer cette +opinion. Ils avaient les jacobins en horreur, et ne manquaient pas +d'envenimer les rapports qu'on faisait contre eux. Beaucoup d'autres en +voulaient personnellement à Fouché, et ne négligeaient rien de ce qui +pouvait lui nuire. Clarke surtout se déchaîna contre lui avec une +violence inexplicable pour tous ceux qui ne connaissaient pas la vieille +haine qu'il lui portait. Le premier consul, de son côté, n'était pas +fort content de son ministre. Un complot, qui menaçait également sa vie, +avait été tramé peu de temps auparavant, et non seulement la police ne +le lui avait point signalé, mais il lui était démontré que, sans l'avis +que lui donna un homme d'un cÅ“ur généreux, il eût été assassiné à +l'Opéra. + +Les meurtriers furent saisis dans le corridor, où ils s'étaient postés +pour l'attendre à la sortie de sa loge, qui, dans ce temps-là , était au +premier rang en face, entre les deux colonnes qui étaient à gauche, en +regardant le théâtre. Il y arrivait par la même entrée que le public. +Cette tentative donna l'idée d'ouvrir une entrée particulière qui exista +jusqu'à la démolition du théâtre. + +Ces deux affaires n'étaient pas les seuls griefs qu'eût le premier +consul contre l'administration de la police: il se plaignait des +désordres de l'Ouest, et souffrait impatiemment le brigandage auquel la +Bretagne était en proie. Jamais l'audace n'avait été plus loin. On ne se +contentait pas de voler les recettes dans les diligences, on allait les +saisir à main armée dans les caisses des percepteurs. Les messageries et +les courriers ne pouvaient passer d'un lieu dans un autre sans être +attaqués et dévalisés. Les choses en étaient venues au point qu'on avait +été obligé de mettre, sur l'impériale des diligences, des détachemens +d'infanterie, et même cette précaution ne les sauva pas toujours. Les +hommes sans aveu, que cette ignoble industrie avait rassemblés, étaient +le fléau des pays qu'ils parcouraient. Paris, qui aime à distribuer le +ridicule, ne voyait dans les mesures destinées à prévenir ces excès que +leur côté plaisant, et donnait le nom d'_armées impériales_ aux +détachemens dont les voitures étaient chargées. + +L'envie, qui ne néglige jamais rien, s'emparait des choses les plus +insignifiantes pour nuire à M. Fouché. On allait répétant toutes les +vieilles histoires de police, vraies ou fausses, qui avaient eu lieu +sous l'administration paisible de M. Lenoir, et le ministre passait de +la tête aux pieds par les comparaisons les plus désavantageuses. Sa +position était très délicate; on s'attendait chaque jour à le voir +renvoyer. Le premier consul écoutait tout, mais ne se décidait pas. Il +eut l'air de se laisser persuader qu'en effet cette entreprise était +l'Å“uvre du parti jacobin, que tout le monde en accusait. D'un autre +côté, beaucoup de gens respectables, qui appartenaient par principes à +la révolution et tenaient au gouvernement consulaire, proposaient de +saisir l'occasion pour sévir contre les têtes remuantes que le désordre +ne lasse pas. Cette mesure leur présentait un double avantage: elle +débarrassait la société d'élémens de discordes interminables et amenait +les révélations du parti, si toutefois les coupables se trouvaient dans +ses rangs. M. Fouché ne pensait pas qu'ils y fussent; mais il n'osa +combattre le projet, et aida à dresser la liste des individus qui +s'étaient signalés par leurs excès. On les arrêta, on les conduisit à +Rochefort, où ils furent embarqués pour Cayenne, sans qu'aucun d'eux +trouvât le moindre appui près de ceux de ses camarades de révolution qui +s'étaient arrangés avec le premier consul. + +On avait rejeté sur ces malheureux tout l'odieux de l'affaire du 3 +nivose; ils traversèrent la France chargés de l'indignation publique. Je +les vis arriver à Nantes. Cette ville était encore exaspérée des scènes +révolutionnaires qui l'avaient inondée de sang. Elle les eût mis en +pièces, si on n'eût fait prendre les armes à la troupe. Encore peu s'en +fallut-il, malgré cet appui, qu'ils ne fussent jetés à la rivière. + +Le parti des nobles triomphait. Il avait repoussé jusqu'au soupçon de +l'attentat, et débitait gravement que des gentilshommes étaient +incapables d'une aussi noire conception. + +Les recherches continuaient cependant. Le premier consul aiguillonnait +le préfet de police, dont le zèle était encore excité par l'inertie dont +on accusait son chef. + +Le cheval qui était attelé à la machine infernale avait été tué sur la +place, mais n'avait pas été défiguré. À côté du cadavre étaient épars +quelques débris de la charrette. Le préfet fit tout recueillir, et manda +les divers marchands de chevaux de Paris. L'un d'eux reconnut celui qui +avait péri pour l'avoir vendu et livré dans une maison dont il désigna +la rue et le numéro. On suivit l'indication, et le mystère fut +découvert. La portière déclara les locataires. On apprit successivement +qu'un ancien chef de Vendéens, Saint-Régent, avait travaillé, pendant +six semaines avec plusieurs des siens, à la confection de la machine +infernale qu'ils avaient placée dans le tonneau d'un porteur d'eau, où +elle avait fait explosion. + +Les choses compliquées, quelque bien disposées qu'elles soient, échouent +toujours dans l'exécution. Le conducteur fit partir trop tard la détente +qui devait enflammer l'artifice. La voiture du premier consul avait déjà +tourné le coin de la rue de Malte, quand l'explosion eut lieu. + +Cette découverte, quoiqu'il fût trop tard pour atteindre les coupables, +eut du moins l'avantage de faire connaître le parti auquel ils +appartenaient. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +Retour inattendu de l'escadre de l'amiral Gantheaume à Toulon.--Le +premier consul ordonne une seconde expédition.--Je suis envoyé à +Rochefort.--Misérable état de la Vendée.--Instructions du premier +consul.--Le roi d'Étrurie.--Madame de Montesson. + + +Lorsque j'arrivai, le premier consul était à la Malmaison. Je me rendis +auprès de lui. Il me témoigna la satisfaction que lui causait la sortie +de Gantheaume. C'était la partie la plus difficile de la mission. Il +croyait que l'escadre avait tout fait, puisqu'elle avait triomphé de +l'obstacle qui l'arrêtait; il ne tarda pas à revenir de cette opinion. + +Dispersée tout en sortant de Brest, l'escadre s'était ralliée au cap +Finistère. De là elle avait doublé le détroit de Gibraltar, et avait +passé, sans coup férir, jusqu'au cap Bon. Elle touchait au terme de son +voyage, lorsque tout à coup elle vira de bord, et rentra à Toulon au +moment où on la croyait dans les eaux d'Alexandrie. + +Vivement contrarié de cet étrange retour, dont il ne pouvait s'expliquer +la cause, le premier consul envoya son aide-de-camp Lacuée à Toulon, +avec ordre de faire sortir de nouveau l'escadre, et de lui rendre compte +des motifs qui avaient décidé l'amiral à la ramener. + +Je fus curieux de les connaître; j'appris qu'ils tenaient tous aux +fausses notions que l'on s'était faites de l'état où était l'armée +d'Orient, et des forces que les Anglais entretenaient sur la côte +d'Afrique. Les officiers de la flotte s'étaient imaginé qu'une fois +entrés à Alexandrie, ils ne pourraient plus en sortir; ils craignaient +d'être faits prisonniers, et se prévalant de l'avarie que s'étaient +faite des vaisseaux dans un abordage, ils ramenèrent l'escadre à Toulon. +Ils firent ainsi un trajet triple de celui qui leur restait à franchir +pour arriver à leur destination, et coururent vingt fois le danger de +donner dans les escadres anglaises, pour éviter la chance de les +rencontrer sur une plage dont nous tenions tous les points. Pour +surcroît de regret, on sut, dans la suite, qu'ils seraient entrés dans +les passes sans coup férir; aucune croisière ne les observait alors. +Tous les vaisseaux anglais s'étaient rendus dans l'Archipel, pour +stimuler les Turcs et leur faire faire de nouveaux efforts. L'amiral +Gantheaume ne pouvait l'ignorer, puisqu'il avait rencontré et pris dans +son retour un vaisseau de guerre anglais, qui lui avait fait connaître +cet état de choses. Les motifs qu'alléguait Gantheaume étaient +misérables. Néanmoins il s'obstina à ne pas reprendre la mer. Il fut +impossible de vaincre sa résistance; quel que fût le mécontentement du +premier consul, il fallut se résigner et aviser à une nouvelle +combinaison pour porter des secours en Égypte. + +L'expédition avait réussi à appareiller malgré les vents et les Anglais. +Un nouveau convoi pouvait avoir le même résultat. Le premier consul +ordonna les préparatifs d'une seconde expédition dans le port d'où la +première était sortie. Il fit armer six vaisseaux, et les confia au +vice-amiral Latouche-Tréville, qui fut chargé d'exécuter ce que +Gantheaume n'avait pas fait. En même temps, il m'envoya rassembler et +organiser à Rochefort tout ce qui devait être embarqué sur une autre +expédition qu'il y formait. Je me rendis d'abord à Lorient[39], où je +devais faire mettre à la mer deux vaisseaux neufs, ainsi qu'une frégate, +qui se trouvaient dans ce port. Je communiquai mes instructions au +préfet maritime, qui était alors le vice-amiral Decrès, depuis ministre +de la marine et duc. Il fit appareiller sur-le-champ, et envoya ces +bâtimens mouiller à l'île d'Aix, à l'embouchure de la Charente, d'où ils +avaient ordre de se réunir à l'escadre que l'on armait à Rochefort. + +Je revins à Nantes et traversai la Vendée pour me rendre à Rochefort. +Ces malheureuses contrées étaient encore fumantes des incendies qu'elles +avaient essuyés. Je n'y vis pas un homme, pas une maison; des femmes, +des enfans, des décombres, voilà tout ce que je trouvai dans un trajet +de quinze lieues, à travers la partie la plus riche de ces provinces, +peu auparavant si florissantes! Elles n'avaient pas une habitation +debout. Les champs restaient en friche, les villages étaient, en quelque +sorte, ensevelis sous les ronces et les herbes dont leurs ruines étaient +recouvertes; les chemins étaient totalement défoncés. De quelque côté +que je portasse mes regards, je n'apercevais qu'un vaste tableau de +dévastation, qui portait à l'âme. Le jour tombait; je ne pouvais +m'engager la nuit dans des routes aussi mauvaises, je me réfugiai dans +une chaumière où l'on avait établi une station de poste. J'y trouvai des +prêtres qui revenaient de la Louisiane, où ils avaient été chercher un +asile, lorsque la persécution les eut chassés de leur pays. Je fus +frappé des soins que leur rendaient les paysans. Ma voiture, mon argent, +mon habit, s'éclipsèrent devant leur soutane; souper, appartement, tout +fut pour eux. Ils voulurent bien partager leur repas avec moi; mais je +fus obligé d'attendre le jour sur une chaise au coin du feu. + +Enfin, après beaucoup de peine, j'atteignis Rochefort. L'amiral Bruix y +était déjà arrivé, ainsi que les deux vaisseaux de Lorient; mais il s'en +fallait bien que ceux qu'on armait dans le port fussent prêts à prendre +la mer. + +Le premier consul m'envoyait chaque semaine plusieurs courriers +extraordinaires, que je devais lui renvoyer dans le jour avec la réponse +à chacune des questions qu'il m'adressait, parce qu'il venait +d'apprendre qu'une armée anglaise s'embarquait pour aller attaquer +l'Égypte; il me pressait, et pressait l'amiral de ne négliger aucun +moyen de hâter l'expédition. Ses lettres, qui formaient quelquefois des +cahiers, exprimaient toute la sollicitude que lui inspirait la colonie. +Il n'omettait aucun des objets dont elle avait besoin; l'artillerie +comme les petites armes, les médicamens comme les projectiles, il +indiquait, prescrivait tout: chariots, harnais, pièces de rechange, +outils pour tous les genres de professions, étuis de mathématiques, +crayons, trousses de chirurgie, instrumens de chimie, enfin il n'y avait +pas jusqu'aux menus objets qu'emploient l'ingénieur, le chimiste, le +mécanicien dont il ne se fût occupé. Beaucoup d'entre eux ne se +trouvaient ni à Rochefort ni à La Rochelle: j'allai moi-même les +chercher à Bordeaux. À force de travail, l'amiral Bruix était parvenu, +de son côté, à armer trois vaisseaux et trois frégates. Il les fit +appareiller pour l'île d'Aix, où ils se réunirent à ceux qui étaient +venus de Lorient. + +Cette escadre se trouvait ainsi chargée non seulement d'un renfort +important, mais encore de tout ce dont la colonie pouvait manquer pour +ses établissemens. Le premier consul m'avait fait adresser les +détachemens de toutes armes qui devaient être embarqués, et m'avait +prescrit de répartir les hommes et les objets de chaque espèce, de +manière que chaque bâtiment eût un nombre égal d'hommes, d'armes, de +munitions et de matériel. Ainsi j'avais huit bâtimens; je devais diviser +en autant de parties les corps, les poudres, les munitions, les +projectiles, etc., et les distribuer par huitième sur chaque bord. De +cette manière, chaque vaisseau portait un peu de tout. En en perdant un, +on ne perdait qu'une portion de chaque chose au lieu d'une chose entière +qui aurait pu être celle dont la colonie ou l'armée avait le plus +besoin. + +Cette distribution était inusitée. L'administration de la marine la +repoussa vivement. Je rendis compte de cette opposition au premier +consul, qui trancha impérativement la question; il me répondit de tenir +la main à l'exécution de ses ordres, et me chargea de faire comprendre à +l'amiral l'avantage de la division qu'il avait prescrite. Elle nous +donnait l'assurance de faire arriver en Égypte une partie de tous les +objets dont se composait l'armement, et nous garantissait des +conséquences qu'eût pu avoir pour la colonie la perte d'un vaisseau +chargé des produits qui lui manquaient. + +Je dus envoyer un état détaillé de ce que chaque bâtiment emportait de +soldats de chaque corps, d'objets de chaque espèce. Le premier consul le +trouva bien et le renvoya tel qu'il l'avait reçu. Tout était prêt; on se +disposait à partir, lorsqu'il m'expédia l'ordre de prendre une corvette +qui fût bonne voilière, et de la charger de bois de construction pour +l'artillerie, de roues, de bois de charronnage, d'affûts montés ou +disposés, que j'étais autorisé à puiser dans l'arsenal de La Rochelle. +Je fus chercher une corvette rapide comme il la fallait; je la chargeai +à comble, je la réunis à l'escadre, et rendis compte de l'état des +choses au premier consul. Sa réponse ne se fit pas attendre: c'était +l'expédition des ordres qu'il avait donnés à Bruix de se rendre +immédiatement dans la Méditerranée, où il devait rallier sous son +commandement l'escadre de Gantheaume, et faire le plus de diligence +possible pour gagner Alexandrie. + +C'était assurément un tour de force d'être parvenu, avec les faibles +moyens que possédait la marine lorsque le premier consul avait pris les +rênes de l'État, à armer onze vaisseaux et sept ou huit frégates dont se +composaient les deux escadres. Si ces bâtimens fussent arrivés en +Égypte, comme il a été constaté depuis qu'ils pouvaient le faire, la +colonie était sauvée. Ils lui portaient au-delà de huit mille hommes de +troupes, plus de cinquante mille pièces d'armes, et une foule d'autres +objets qui eussent concouru à sa défense. Malheureusement les +difficultés qu'on avait eues à les armer avaient donné à la saison +favorable aux appareillages le temps de s'écouler. Les calmes, les vents +contraires, survinrent. On fut obligé d'ajourner l'expédition à +l'équinoxe d'automne; mais alors il n'était plus temps, tout était perdu +en Égypte, comme nous le verrons bientôt. + +Pendant que le premier consul pressait l'envoi des secours qu'il +destinait à l'armée d'Orient, il ne négligeait rien de ce qui pouvait +donner de l'inquiétude aux Anglais. Le Portugal était une de leurs +factoreries; il résolut de les en chasser. Il avait deux buts dans cette +entreprise, d'occuper un pays avec lequel nous étions encore en guerre, +et de pousser les Anglais à envoyer au secours de leur allié les forces +qu'ils destinaient à opérer en Égypte. + +L'Espagne entra dans ses vues; elle réunit une armée en Estramadure et +accorda passage par la Biscaye et la Castille aux corps de troupes +françaises qui devaient la joindre et la soutenir. + +La réunion eut lieu à Badajoz. Le roi d'Espagne vint lui-même prendre le +commandement des forces combinées. Le célèbre Godoy, dont il sera parlé +dans la suite de ces Mémoires, commandait en second. + +Nos troupes étaient sous les ordres du général Leclerc, beau-frère du +premier consul; elles ne dépassaient pas dix à douze mille hommes de +toutes armes. + +Lucien Bonaparte, qui, peu de temps auparavant, avait quitté le +ministère de l'intérieur, venait d'être nommé ambassadeur en Espagne, et +suivait aussi le roi à l'armée. + +Trop faible pour résister aux forces qui marchaient à lui, le +gouvernement portugais ne songea qu'à conjurer l'orage. Son allié +l'abandonnait à lui-même; il souscrivit la paix qu'on lui dicta, et +envoya un ambassadeur au premier consul. Ce fut le premier que cette +puissance accrédita en France depuis la révolution. + +Cette petite expédition valut à don Godoy, que le traité de Bâle avait +déjà fait prince de la Paix, une extension de faveurs et de crédit dont +l'histoire de ses pareils n'avait pas encore présenté d'exemple. Il +ramena son roi à Madrid, devint l'homme nécessaire au-dedans comme +au-dehors, et ne tarda pas à être l'objet de l'animadversion des +Espagnols. + +Ce fut à la suite de cette paix que, pour exécuter un des articles du +traité de Lunéville, le premier consul plaça sur le trône de Toscane le +fils de l'infant de Parme, qui avait épousé la fille du roi d'Espagne. +Ce prince fut reconnu sous le titre de roi d'Étrurie, et vint remercier +le premier consul de son élévation. Reçu par le général Bessière, qui +était allé à sa rencontre jusqu'à Bayonne, il traversa la France sous le +nom de comte de Livourne, qu'il garda pendant son séjour à Paris. + +Les vieux républicains ne virent pas sans déplaisir cette visite +inattendue. Les nobles, au contraire, applaudissaient de toutes leurs +forces, et faisaient remarquer la différence qu'il y avait entre le +premier consul, qui venait de faire un roi, et le Directoire, qui +improvisait partout des républiques. + +Le malheureux prince était peu propre à recommander les institutions +qu'ils chérissaient. Tout en lui accordant un excellent cÅ“ur, la nature +lui avait départi peu de moyens, et l'éducation monacale qu'il avait +reçue avait achevé de fausser son esprit. Il passa à la Malmaison +presque tout le temps qu'il fut à Paris. Madame Bonaparte emmenait la +reine dans ses appartemens, et comme le premier consul ne sortait de son +cabinet que pour se mettre à table, les aides-de-camp étaient obligés de +tenir compagnie au roi et de chercher à l'amuser, car il était incapable +de s'occuper. Et en vérité il fallait de la patience pour écouter les +enfantillages qui remplissaient sa tête. On avait sa mesure, on fit +venir les jeux qu'on met d'ordinaire dans les mains des enfans: il +n'éprouva plus d'ennui. Nous souffrions de sa nullité: nous voyions avec +peine un beau et grand jeune homme, destiné à commander à des hommes, +qui tremblait à la vue d'un cheval, passait son temps à jouer à la +cachette ou à nous sauter sur les épaules, et dont toute l'instruction +se bornait à savoir des prières, à dire son _Benedicite_ et ses +_Grâces_. C'était pourtant à de telles mains qu'allaient être confiées +les destinées d'une nation! + +Lorsqu'il partit pour se rendre dans ses États, «Rome peut être +tranquille, nous dit le premier consul après l'audience de départ, +celui-là ne passera pas le Rubicon.» + +Le départ du roi d'Étrurie donna lieu à une inconvenance qui faillit +avoir des résultats fâcheux pour celle qui se l'était permise. Madame de +Montesson, qui avait épousé de la main gauche le duc d'Orléans, +grand-père de celui d'aujourd'hui, dont elle n'avait cependant jamais +porté le nom, s'était sans doute imaginé que la révolution, en +détruisant les titres, avait sanctionné les liaisons qu'elle avait eues +avec un prince du sang; elle s'avisa tout à coup qu'elle était la seule +parente que le comte de Livourne eût à Paris, et que, comme telle, elle +devait lui faire les honneurs des débris de la bonne compagnie. Il +fallait assurément avoir accepté la révolution dans toutes ses +conséquences, pour concevoir la pensée de réunir ce que la capitale +renfermait d'émigrés rentrés, d'hommes qui s'étaient élevés par leurs +actions, chez une ancienne maîtresse du duc d'Orléans, afin d'y saluer +l'infant de Parme, gendre du roi d'Espagne. Madame de Montesson osa +davantage: elle invita la famille du premier consul, ainsi que les +personnes qui y étaient attachées. Nous y allâmes sans le prévenir, mais +nous fûmes vertement réprimandés le lendemain: il s'éleva avec force sur +l'inconvenance d'une telle invitation; et s'il ne sévit pas contre celle +qui se l'était permise, c'est, je crois, parce que madame Bonaparte prit +les intérêts de madame de Montesson, et qu'il avait encore besoin de +ménager tout le monde. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +Assassinat du général Kléber.--Regrets du premier consul.--Le général +Menou prend le commandement en chef.--Arrivée de l'armée anglaise +commandée par Abercrombie.--Bataille d'Alexandrie.--Capitulation du +général Belliard au Caire.--Capitulation de Menou.--Retour de l'armée +d'Égypte. + + +J'ai laissé le général Kléber en Égypte, ayant réparé ses fautes, mais +après avoir perdu, pour cela, un monde considérable; de plus, ayant +appris la révolution du 18 brumaire, et ne songeant plus à revenir en +France sans l'autorisation du premier consul. + +Après avoir rejeté le grand-visir en Syrie, et après avoir repris le +Caire, où le quartier-général s'était établi de nouveau, Kléber +s'occupait à reconstruire tout ce qui avait été détruit pendant +l'occupation momentanée de cette ville par les Turcs. Il était un matin +à se promener sur la terrasse de son jardin avec un architecte qu'il +entretenait de projets d'embellissemens à ajouter à sa demeure, +lorsqu'il vit sortir de dessous un massif de figuiers un malheureux +fellah (paysan), presque nu, qui lui remit à genoux un papier ployé; +l'architecte regardait de l'autre côté de la terrasse, pendant que +Kléber déployait le papier: ce fut alors que le misérable lui enfonça +dans le cÅ“ur un poignard qu'il tenait caché sous sa robe, redoublant les +coups jusqu'à ce que Kléber fût tombé. + +L'architecte Protain accourut avec sa toise sur l'assassin: mais, en +ayant été blessé lui-même, il ne put le saisir; ses cris amenèrent du +monde, mais trop tard, Kléber expirait. On trouva ce fellah caché dans +le jardin, où on l'arrêta. Il fut interrogé, jugé, et condamné à mort; +il subit le supplice du poing coupé et de l'empalement avec le même +sang-froid qu'il avait exécuté son crime. + +Ce fellah n'était âgé que de dix-huit ou vingt ans au plus. Il était de +Damas, et déclara qu'il en était parti sur l'ordre du grand-visir, qui +lui avait donné la commission de venir en Égypte tuer le grand sultan +des Français; que ce n'était que pour cela qu'il avait quitté ses +parens. Il avait fait presque tout le voyage à pied, et n'avait reçu du +visir que l'argent rigoureusement nécessaire aux besoins de ce voyage. + +En arrivant au Caire, il avait été faire ses dévotions à la grande +mosquée, et ce n'était que la veille du jour de l'exécuter, qu'il avait +confié son projet à l'un des schérifs de cette mosquée. + +Le premier consul avait été informé, dès l'hiver de 1799 à 1800, de la +mort de Kléber. J'étais en service près de lui, lorsque le courrier, qui +venait de Toulon avec d'énormes paquets parfumés, me les apporta, aux +Tuileries, à dix heures du soir. Tout dormait, et je ne voulus pas +réveiller le premier consul pour lire, quelques heures plus tôt, des +paquets qui venaient d'Égypte; j'attendis, pour les lui remettre, +l'heure à laquelle Bourrienne entrait chez lui: il me fit rester pour +ouvrir les paquets, qui contenaient le récit de tout ce qui était +survenu en Égypte depuis le départ de l'armée turque. + +La perte de Kléber eut une grande influence sur l'avenir de la colonie. +Le premier consul avait déjà oublié ses torts vis-à -vis de lui, et +témoigna beaucoup de regrets de le perdre d'une manière aussi +malheureuse. + +Il regardait sa mort comme un événement funeste et malencontreux pour +ses projets à venir. Il disait tout haut ce qu'il pensait de Kléber sous +ce rapport. Il aurait voulu avoir quelqu'un capable de le remplacer, il +l'aurait fait partir sur-le-champ; mais l'espèce d'hommes propres à un +commandement de cette importance était rare, et, à cette occasion, il +témoigna encore des regrets de la perte du général Desaix. Il réfléchit +long-temps au choix qu'il pourrait faire; il m'a même fait l'honneur de +m'en parler un jour, qu'il paraissait s'être arrêté sur le général +Richepanse[40]; mais il ne le nomma pas, espérant davantage de l'effet +que produirait l'arrivée de ses escadres, qu'il croyait encore pouvoir +faire partir. + +Après la mort de Kléber, on rendit à ce général des honneurs +magnifiques, et on lui éleva un monument. Malheureusement le +commandement de l'armée revenait, par droit d'ancienneté, au général +Menou, homme fort respectable sans nul doute, mais moins militaire que +qui que ce soit au monde; du reste, ne s'en faisant pas accroire, et +avouant qu'il ne s'était jamais occupé de le devenir. En outre, un +mariage qu'il avait contracté, malgré son âge, avec une femme turque, +lui avait donné du ridicule, et l'avait rendu l'objet des plaisanteries +des officiers de l'armée, qui ne s'en gênaient même pas devant les +Turcs, naturellement graves, et pour lesquels la raillerie est un +inconvénient capital, quand elle s'attache à celui qui commande. +Indépendamment de ce que le général Menou ne comptait point de gloire +dans ses services, il avait à commander une armée gâtée sous ce rapport, +et tout-à -fait intraitable sous celui de beaucoup d'exigences: ce fut +donc dans cet état de déconsidération militaire que l'armée anglaise le +trouva à la tête de celle qu'elle venait combattre en Égypte. Cette +armée, commandée par Abercrombie, après avoir été plusieurs mois à se +réunir et à s'organiser au fond de la Méditerranée, dans le golfe de +Satalie, arriva enfin à la vue d'Alexandrie, où nos escadres auraient pu +entrer pendant deux mois consécutifs, sans y rencontrer une seule voile +en croisière. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Aboukir, entre Alexandrie +et l'embouchure du Nil, et elle prit terre sur la même plage où les +Turcs avaient débarqué quinze ou dix-huit mois auparavant. C'est ici que +commencèrent une suite de fautes que, dans l'intérêt de l'histoire, il +faut détailler. + +Quoique, en quittant l'Égypte, le premier consul y eût laissé pour +instruction de tenir l'armée rapprochée de la côte dans la saison +favorable aux débarquemens, on n'en avait rien fait: elle se trouvait +encore divisée et répandue sur la surface du pays, pour la plus grande +commodité des troupes et celle de leurs généraux, sans que rien eût été +préparé pour leur concentration. Il arriva de là que l'armée anglaise, +en débarquant, ne trouva, pour lui disputer la plage, qu'un faible corps +de la garnison d'Alexandrie, commandé par le général Friant, gouverneur +de cette place. Friant se rappelait tout ce qui avait été dit sur celui +de ses prédécesseurs qui s'était trouvé dans la même position lors du +débarquement des Turcs: soit pour cette raison, soit pour d'autres +motifs, il attaqua l'armée anglaise, en fut fort maltraité, et obligé de +se retirer après avoir éprouvé inutilement une perte que la position de +l'armée rendait importante. + +Le général Menou, auquel on avait rendu compte de l'apparition de +l'armée anglaise, était enfin parti du Caire après avoir mis plusieurs +jours à s'arrêter à un plan d'opérations. Il avait fait marcher en avant +le général Lanusse avec une partie de la division qu'avait le général +Desaix. Cette division, arrivée après l'échec éprouvé par Friant, +attaqua à son tour, et aussi désavantageusement, l'armée anglaise, qui +la maltraita de même, et l'obligea de se retirer avec une perte plus +considérable encore. + +Ces affligeans résultats d'attaques partielles de la part de troupes +auxquelles l'intérêt de leur position imposait la loi de n'agir que +réunies, n'étaient que la conséquence des mauvaises dispositions du +général Menou, qui avait imaginé de porter une partie de ses forces sur +la lisière du désert, et de retenir l'autre au Caire, lorsqu'il eût dû +tout pousser sur la côte. + +Il arriva enfin lui-même avec le reste de l'armée, fit ses dispositions +d'attaque, et livra, sous les murs d'Alexandrie, le 30 ventose, la +bataille qui porte ce nom, et dont la perte décida du sort de l'Égypte. + +Notre armée aurait été plus forte que l'armée anglaise, sans toutes les +pertes que Kléber, d'une part, et ces deux attaques décousues, de +l'autre, lui avaient fait éprouver: elle avait une supériorité +incontestable en cavalerie et en artillerie. Elle était devenue +inférieure en infanterie; mais ce qui surtout fut nuisible au dernier +point, c'est que la plupart des généraux marquans de cette armée +excitaient la jalousie ou la défiance du général Menou. Il avait de la +peine à se résoudre à appeler au secours de son inexpérience les +lumières de ceux qu'il avait longuement offensés. Il fut cependant +obligé d'en venir là . Il fit demander un plan d'attaque au général +Lanusse, qui le concerta avec le général Reynier. Les dispositions +arrêtées furent aussitôt converties en ordre du jour, et tout se prépara +pour l'action; mais Lanusse fut atteint dès les premiers coups. La +tentative sur laquelle reposait le nÅ“ud de l'action échoua: il ne fut +pas possible d'y remédier. + +Les corps firent, comme à leur ordinaire, beaucoup de traits de bravoure +dont on ne sut point tirer parti. Le général en chef de l'armée anglaise +fut tué, et néanmoins notre armée se retira le soir dans les lignes +d'Alexandrie, laissant le champ de bataille aux Anglais. Ceux-ci +s'approchèrent bientôt de la place, qui, à la vérité, était inattaquable +pour les moyens qu'ils avaient apportés avec eux; mais ils conduisirent +le reste de leur campagne de la manière la plus habile. + +Le général Menou avait renfermé l'armée dans Alexandrie. Il ne pouvait +plus communiquer avec l'Égypte que par la route que suit le canal de +Rahmanié, les Anglais étant maîtres de la mer ainsi que de la presqu'île +d'Aboukir. + +Leurs ingénieurs firent la reconnaissance des rives du canal du grand +Alexandre. Ils virent bientôt que cette construction avait été exécutée +au moyen de grands travaux à travers le lac Maréotis, qui se trouve sur +la droite du canal en allant d'Alexandrie au Nil, et n'est séparé du lac +d'Aboukir, et par conséquent de la mer, que par ce même canal, dont les +bords servaient de digues à ces deux lacs. Ils reconnurent de même que +le lac d'Aboukir était plus élevé que le lac Maréotis, dont les eaux +étaient évaporées par le soleil, et couvraient le sol de +cristallisations salines. + +Les ingénieurs anglais, après avoir déterminé le point le plus bas du +lac Maréotis, ouvrirent à ce point les deux digues qui formaient les +bords du canal, lesquelles existaient depuis sa construction; et après +avoir fait repasser toutes leurs troupes en deçà de la coupure, ils +introduisirent les eaux du lac d'Aboukir dans l'ancien lac Maréotis, +qui, en peu de jours, s'en remplit jusqu'à la tour des Arabes, à huit +lieues à l'ouest d'Alexandrie. + +Par cette opération, Alexandrie fut entourée d'un côté par la mer, et de +l'autre côté par ce nouveau lac Maréotis: au moyen d'un petit corps de +troupes que les Anglais avaient posté pour empêcher le rétablissement de +la coupure du canal, et intercepter les communications, ils tinrent +l'armée du général Menou bloquée dans Alexandrie, où il y avait +heureusement d'immenses magasins. + +Les eaux avaient envahi le lac Maréotis au point que, si le général +Menou avait eu la pensée de reprendre le chemin du Caire, il n'aurait pu +y parvenir qu'en faisant le tour de cette inondation et en passant par +la tour des Arabes. Or, il aurait eu vingt-six lieues à faire dans le +désert avant d'arriver à de l'eau potable, et il n'avait point de +chameaux de convoi pour emporter de quoi faire ces vingt-six lieues, +tandis qu'avant l'introduction des eaux salées dans ce lac, il n'avait +que cinq ou six lieues à faire pour trouver de l'eau douce. + +Dans cette position, il ne pouvait donc que s'amuser à manger ses +magasins. Les Anglais, après avoir pris toutes ces mesures, avaient fait +transporter leurs munitions de toute espèce à l'embouchure de la branche +du Nil qui se jette dans la mer à Rosette; ils firent ensuite marcher +leur armée sur le Caire, en remontant le Nil, où ils arrivèrent sans +coup férir, et trouvèrent le général Belliard, que le général Menou y +avait laissé avec un petit nombre de troupes pour garder cette ville, +ses hôpitaux, ses magasins et toute l'administration de l'armée, +c'est-à -dire qu'à proprement parler, le général Belliard n'était entouré +que d'embarras, et n'avait point de soldats. Les choses se trouvaient +dans une position inverse de celle où elles auraient dû être. + +Menou, avec toute l'armée, était bloqué dans Alexandrie par une petite +troupe anglaise qui gardait la coupure du canal, et Belliard était dans +une ville ouverte avec tout le matériel de l'armée, et une très petite +troupe pour se défendre contre toute l'armée anglaise. Dans cette +position, il ne pouvait songer qu'à capituler, et c'est aussi ce qu'il +fit. + +On a beaucoup dit qu'il aurait dû remonter dans la Haute-Égypte. Cela +n'était pas impossible; mais qu'y eût-il fait? Quels magasins, quelles +ressources y eût-il rencontrés? Avec quoi eût-il alimenté la guerre? +Pouvait-il avec la poignée d'hommes qu'il commandait faire à la fois +tête aux Cipayes qui venaient de l'Inde, et aux troupes que l'Europe et +l'Asie avaient déjà jetées sur lui? À quoi bon d'ailleurs courir de +nouvelles chances, plus périlleuses que les premières? Pour attendre des +secours? Mais comment la métropole lui eût-elle fait parvenir, au milieu +des déserts du Saïd, les secours qu'elle n'avait pu lui fournir au +centre du Delta? Y avait-il plus de facilité de pénétrer dans la mer +Rouge que de débarquer sur les bords de la Méditerranée; de prendre +terre à Cosséir, que d'atteindre Alexandrie, Bourlos ou Damiette? La +fortune avait prononcé; prolonger la lutte était verser du sang à pure +perte. La critique se rencontre plus souvent, parce qu'elle est plus +facile, surtout quand on l'exerce loin des dangers. + +Belliard capitula, et obtint d'être transporté en France avec son monde. + +L'armée anglaise ramena sur les bords de la mer toute cette grande +ambulance, et arriva tout à propos pour recevoir à composition le +général Menou, qui était à peu près à son dernier morceau de pain, et +qui ne voulut pas attendre qu'il fût sans ressource, afin d'avoir une +meilleure capitulation. + +D'un autre côté, les Anglais, dont la flotte était au mouillage dans la +rade d'Aboukir, étaient impatiens de pouvoir la mettre dans le port +d'Alexandrie: ils eussent tout accordé pour en finir plus vite. + +Ainsi se termina cette éclatante entreprise, qu'un puissant génie avait +formée pour la régénération de l'Orient. Il en avait plus soigné les +moindres détails, que ses successeurs n'en soignèrent les intérêts +principaux, où ils ensevelirent leur gloire. Depuis son départ, tout ce +qui fut fait en Égypte portait le caractère de la médiocrité, et avait +préparé le premier consul au dénoûment qui devait en être la +conséquence. Avec le retour de l'armée d'Orient s'évanouirent les +espérances qui étaient attachées à l'occupation de cette colonie. + +Malte avait été pris, par capitulation, la saison précédente. Il ne +restait plus de moyens de rétablir les affaires d'une expédition qui +avait paru devoir changer la face du monde. + +Le premier consul avait reçu officiellement l'avis de ces événemens dans +l'été de 1801. Il devenait, par conséquent, inutile de faire partir les +escadres de Toulon et de Rochefort. L'on débarqua, au contraire, tout ce +qu'elles avaient à bord, et on fit, dans le premier de ces deux ports, +les dispositions nécessaires pour y recevoir l'armée d'Égypte, que les +Anglais y ramenèrent sur les mêmes vaisseaux qui y avaient transporté la +leur. + +Quoique le premier consul eût lieu d'être fort mécontent de ce qui avait +été fait, et particulièrement de la conduite qu'avaient tenue plusieurs +officiers-généraux de cette armée, il ne laissa échapper aucun mouvement +d'humeur contre qui que ce fût, et ne fit rechercher la conduite de +personne. Tous les individus de cette armée eurent toujours une +préférence marquée dans les distributions des grâces et dans la +nomination aux emplois avantageux, hormis cependant quelques officiers +qui avaient fait partie de l'armée d'Italie, et qui s'étaient fait +remarquer par leurs mauvais sentimens et leur ingratitude; encore n'en +tira-t-il d'autre vengeance que de les oublier. + + + + +CHAPITRE XXV. + +Améliorations intérieures.--Lettre de Macdonald.--Préliminaires de paix. + + +J'ai anticipé sur le cours des événemens, pour ne pas interrompre la +narration des affaires d'Égypte; je reviens à ce qui se passait en +France pendant que le sort des armes décidait de cette colonie. Le +premier consul se livrait à tous les soins que réclamait la réparation +des maux causés par les discordes civiles et par l'anarchie +révolutionnaire. Il créait des commissions, faisait réviser les comptes +de ceux qui avaient eu des rapports avec les différentes branches de +l'administration; et, pour la première fois, le trésor eut des reprises +à exercer, au lieu d'être, selon l'usage, constitué débiteur de +fournitures incomplètes ou même imaginaires. Le crédit national se +ressentit de cette sévérité. Le conseil d'État renfermait, à cette +époque, un grand nombre d'hommes à talens et d'un patriotisme +incorruptible; la plupart étaient en état de prendre le timon des +grandes branches de l'administration et de les bien diriger. Jamais les +rouages d'un gouvernement n'avaient mieux obéi à l'impulsion qui leur +était donnée; il semblait que chacun eût mesuré l'abîme où les fautes du +dernier gouvernement avaient failli précipiter l'État, et se tenait en +garde contre de nouveaux écarts. La régularité avait succédé au +désordre; la comptabilité était claire, l'administration rapide; tout +était à jour: la situation du présent faisait bien augurer de l'avenir. + +On jugera de la disposition où l'on était alors par la pièce qui suit: + +ARMÉE DES GRISONS. + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. + +LIBERTÉ. ÉGALITÉ. + +Au quartier-général de Trente, le 3 pluviose an IX de la république. + +_Macdonald, général en chef de l'armée des Grisons, au général Reynier_. + +«En cheminant à travers les montagnes et les déserts de neiges et de +glaces des plus hautes Alpes, j'ai reçu avec bien de la joie, mon cher +Reynier, la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire le 12 +brumaire. Je n'ai jamais manqué de m'informer de vos nouvelles toutes +les fois qu'un bâtiment arrivait d'Égypte, mais j'éprouve un plus +sensible plaisir d'en recevoir directement. + +«Vous voilà donc devenu momie vivante, séparé de votre famille et de vos +amis. S'il est une consolation pour eux et pour vous, c'est le courage +et la grandeur du nom français, que vous avez porté et fait respecter +chez ces peuples barbares; aussi commandez-vous l'admiration du monde en +attendant les récompenses nationales. + +«Peu de temps après votre embarquement, la guerre s'est de nouveau +rallumée, et nous avons été jusqu'à Naples, chasser un roi imbécile et +faible de son trône sur lequel il n'a pas osé remonter, ni rentrer dans +sa capitale, malgré les vicissitudes de l'inconstante fortune: nous +avons éprouvé depuis les caprices de cette dame, vaincus partout par la +faiblesse de l'ancien, tyrannique et trop orgueilleux Directoire. + +«Enfin Bonaparte paraît, renverse ce gouvernement présomptueux, en +saisit les rênes, et d'une main ferme dirige le char de la révolution au +point où les gens honnêtes le désiraient depuis long-temps. Cet homme +extraordinaire n'est point effrayé du fardeau qui pèse sur lui; il +recrée les armées, rappelle les proscrits, ouvre les prisons où +l'innocence gémissait, abolit les lois révolutionnaires, rétablit la +confiance, protége l'industrie, vivifie le commerce; et la république, +triomphante par ses armes, redoutée de ses ennemis, et respectée de +l'Europe, s'élève aujourd'hui au premier rang, que la Providence lui a +éternellement marqué. + +«Je ne connais, mon cher Reynier, ni l'adulation ni la flatterie; +austère dans mes principes, je blâme et condamne le mal avec la même +franchise que je loue le bien: sans être l'apôtre de Bonaparte, je me +borne à rendre hommage à la vérité. Nos affaires militaires et +guerrières vont à merveille, et il faut enfin espérer que l'Empereur, +mieux éclairé sur ses intérêts, se débarrassera de l'odieuse influence +des flibustiers d'Angleterre, et conclura une paix aussi durable que +vivement désirée. + +«Tandis que nous envahissons les États héréditaires, M. de Cobentzel +traite lentement à Lunéville, et donne l'assurance formelle d'une paix +prochaine. Puisse-t-elle arriver, mon cher Reynier, et vous ramener dans +votre famille; vos amis vous désirent, et je vous prie de me ranger du +nombre des premiers. + +«Votre général en chef a reçu sa confirmation; si l'on juge les hommes +par leurs actes ostensibles, le général Menou obtiendra l'assentiment +général; il faut être sur les lieux, comme vous, pour apprécier son vrai +mérite. + +«Lacroix et ... sont toujours avec moi; le premier se propose de vous +donner directement des nouvelles détaillées; j'ai autour de moi peu de +personnes de votre connaissance. + +«Adieu, mon cher Reynier, j'ai beaucoup regretté la perte de ce pauvre +Kléber, enthousiaste, comme vous, de votre expédition. + +«On assure que douze à quinze mille Anglais sont allés vous rendre +visite, vous leur ferez probablement la même réception qu'ils ont reçue +de nous en 94. + +«Je vous embrasse, ainsi que Millet, + +«_Signé_ MACDONALD.» + +Les préliminaires de la paix ayant été ratifiés à Paris, le premier +consul envoya un de ses aides-de-camp, le général Lauriston, les porter +à Londres, où ils furent échangés. Le canon des Invalides annonça +bientôt cet événement; la satisfaction fut générale, et alla jusqu'à +l'ivresse. Les puissances contractantes, la France, l'Espagne et la +Hollande d'une part, et l'Angleterre de l'autre, s'étaient engagées à +envoyer des plénipotentiaires à Amiens. Nous touchions à une paix +générale; les relations extérieures de France travaillaient avec ardeur +à l'obtenir. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +Congrès de Ratisbonne.--Lord Cornwallis.--Négociations +d'Amiens.--Communications au sujet des affaires d'Italie. + + +M. de Talleyrand avait hâté l'exécution des dispositions du traité de +Lunéville, d'après lesquelles on devait fixer les indemnités que +devaient recevoir les princes de l'Empire qui avaient éprouvé quelques +pertes, tant par les concessions faites à la France que par les nouveaux +arrangemens qui avaient eu lieu en Allemagne. Il avait fait presser, +autant que possible, les opérations de cette assemblée, afin de +constater le nouvel ordre de choses. Il lui semblait qu'on ne pouvait +terminer trop tôt des difficultés de nature à entretenir l'aigreur et à +empêcher la France de consolider sa nouvelle fortune. + +Ces négociations duraient depuis un an, sans que les prétentions et les +intrigues pussent s'accorder. La France et la Russie s'interposèrent +pour y mettre fin. Le premier consul témoigna sa satisfaction à M. de La +Forêt, en le nommant son ministre plénipotentiaire à Ratisbonne, où il +fut à l'égal de M. de Buller, que la Russie y envoya pour le même objet. + +Ces deux ministres parvinrent à terminer les travaux de Ratisbonne, qui +firent acquérir au premier consul une grande influence en Allemagne, par +tous les arrangemens nouveaux qui furent placés sous la protection de la +France. + +C'est à cette époque que commencèrent à circuler des bruits de +concussions exercées sur les princes qui avaient des prétentions à +émettre. Une foule d'intérêts étaient froissés. Les uns ne voulaient +rien perdre, les autres prétendaient tout obtenir. Le mécontentement +engendra les propos. Les premiers n'avaient échoué que parce qu'ils +n'avaient pas voulu se soumettre au tribut; les seconds avaient vu +accueillir une partie de leurs réclamations, mais ils ne conseillaient à +personne d'avoir droit à si haut prix. Ainsi est le monde; le rang ni +les distinctions ne changent pas sa nature. À force de répéter ces +propos, on réussit à les faire arriver aux oreilles du premier consul, +que j'ai entendu dans la suite se plaindre vivement à ce sujet. On dit +même qu'en 1810 et 1811, on lui donna des preuves de ces concussions, et +la liste des sommes qui avaient été perçues illégalement à cette +occasion. + +Quoi qu'il en soit, cette négociation de Ratisbonne fut conduite avec +une rare habileté, et la marche des affaires prit une tournure +favorable. + +Les Anglais avaient long-temps balancé à évacuer l'Égypte: ils avaient +même ouvertement soutenu la révolte des mamelouks; mais enfin ils +avaient cédé aux justes représentations du sultan, et avaient fait voile +pour l'Europe. Un grand nombre d'officiers avaient traversé la France +pour se rendre dans leur patrie. Ils avaient été à Paris l'objet des +politesses les plus recherchées; quelques uns même avaient été admis +chez le premier consul. Tous avaient pu se convaincre de la turpitude +des contes à l'aide desquels on égarait chez eux l'opinion publique sur +l'état de la France et de son gouvernement. Les militaires n'étaient pas +les seuls que la curiosité eût conduits sur les rives de la Seine. Un +grand nombre de personnages recommandables par le rang qu'ils occupaient +dans leur pays, ainsi que par leur caractère et leurs talens personnels, +avaient partagé le même empressement. + +Les notions que ces hommes de bien répandirent à Londres servirent +utilement la politique du premier consul; car on commençait à craindre +que les Anglais, qui avaient épuisé toutes les subtilités de leur +diplomatie pour éluder la restitution de Malte, ne voulussent plus de la +paix. Les plénipotentiaires chargés de la conclure devaient se réunir à +Amiens; mais le ministre anglais n'arrivait pas: on n'était pas sans +inquiétude sur les motifs de ce retard inattendu. Le premier consul +pressa lord Hawkesbury, et lui témoigna son impatience de voir convertir +les préliminaires de la pacification en un traité définitif qui pouvait +seul consolider le repos du monde. Ses instances et sans doute le +langage des Anglais qui avaient vu la France, triomphèrent de la +répugnance du cabinet. Lord Cornwallis se rendit enfin à Paris. Il fut +présenté au premier consul, qui le reçut avec une grande distinction, et +lui fit donner, à l'occasion des préliminaires, la plus belle fête qu'on +eût encore vue. On avait hérité de cette habitude du Directoire, qui +improvisait des fêtes à tout propos, et dépensait en concerts, en +illuminations, les sommes qu'il n'avait pas. + +Les conférences marchaient de front avec les fêtes. La négociation se +présenta d'abord sous un aspect fâcheux. Lord Cornwallis, dans une +conférence qu'il eut avec Joseph Bonaparte, chargé de négocier pour la +France, laissa entrevoir toutes les difficultés qu'allait faire naître +la possession de Malte. Néanmoins, comme les préliminaires avaient +décidé la question, qu'il ne restait plus qu'à désigner la puissance à +qui le soin de garantir l'île serait remis, on vit, sans trop de +défiance, transporter la négociation à Amiens. Mais à peine y fut-elle, +que le ministre anglais éleva les prétentions les plus inattendues. Il +demanda, puisqu'il y avait une _langue française_ à Malte, qu'il y en +eût une de sa nation. On trancha la difficulté en offrant de stipuler +que les deux puissances n'en auraient aucune. + +Il témoigna des inquiétudes sur le sort qui attendait l'île. Il demanda +que non seulement on désignât la garantie, mais encore qu'on spécifiât +la protection en établissant une garnison étrangère à Malte. On lui +proposa un moyen simple de parer à tout inconvénient; c'était de rendre +l'Ordre à son institution primitive, d'en faire, au lieu d'un ordre +nobiliaire qu'il était devenu, par les progrès du temps, un simple ordre +hospitalier tel qu'il était d'abord; de raser les fortifications dont +l'île était couverte, et de la convertir en un grand lazaret, qui serait +également ouvert à toutes les nations qui fréquentent la Méditerranée. +Cet expédient n'allait pas aux vues de son gouvernement, il s'y refusa. +Joseph Bonaparte, que son goût, ses instructions portaient à aplanir les +difficultés, présenta un nouveau projet, dans lequel il offrit de mettre +l'île sous la protection des grandes puissances de l'Europe. Cette +proposition ne fut pas mieux accueillie que les précédentes. +L'Angleterre demanda que Malte fût confié à la garde du roi de Naples. +Le plénipotentiaire répondit en invoquant l'exécution littérale des +préliminaires: «Ces stipulations, ajouta-t-il, sont devenues une loi +primitive de laquelle il n'est permis à aucune des puissances +contractantes de s'écarter. Ne pas en vouloir l'exécution c'est ne pas +vouloir la paix. J'ai sacrifié à l'observance religieuse de ce principe +plusieurs articles qui n'étaient en rien préjudiciables aux intérêts de +la Grande-Bretagne. J'ai dû y renoncer sans hésiter, lorsqu'il m'a été +démontré qu'ils n'étaient pas rigoureusement compris dans les +préliminaires. Comment peut-on exiger aujourd'hui un article qui leur +est en tout point opposé? Que disent les préliminaires? que Malte sera +rendu à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Le roi de Naples est-il +l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem? + +«L'Ordre est-il trop faible? Le projet lui donne pour garans et +protecteurs les principales puissances de l'Europe. + +«Les préliminaires se contentent d'une puissance. Le gouvernement +français a pensé que le but des préliminaires serait encore mieux rempli +par la garantie simultanée des grandes puissances; qu'elle était plus +imposante et plus convenable. Cependant, comme avant tout il veut +l'exécution absolue, littérale même, si on l'exige, des préliminaires, +il est prêt à leur sacrifier cet article, qu'une espèce de décence +politique avait dicté.» + +Lord Cornwallis répondit par une contre-note, où, se prévalant du mot +_protection_, qui se trouvait dans les préliminaires, et de la haine que +les naturels portaient aux chevaliers de Saint-Jean, il insistait sur la +nécessité, la convenance de remettre Malte à la garde de Ferdinand IV. +Le dénûment de l'Ordre, qui était hors d'état de solder les troupes +qu'exigeait la sûreté des forts, quelques paroles échappées au +plénipotentiaire français dans les conférences préalables qu'ils avaient +eues ensemble à Paris, lui paraissaient des motifs suffisans pour +persister dans la demande qu'il avait faite. Joseph Bonaparte n'en jugea +pas ainsi; il releva vivement les prétentions du ministère anglais, et +demanda l'insertion, au protocole, d'une note que je joins ici: + + «Le soussigné a relu avec une extrême attention toutes les pièces + de la négociation, sans découvrir aucune trace de la proposition + qui aurait été faite par la France, pour la remise de l'île de + Malte aux troupes de Sa Majesté sicilienne. + + «L'article IV des préliminaires ne peut être interprété de cette + manière. + + «Lorsque le soussigné eut, pour la première fois, l'honneur de voir + lord Cornwallis à Paris, le 24 brumaire, il était loin de penser + que leurs félicitations réciproques sur la facilité de terminer la + mission qui leur était confiée, pussent être regardées comme des + propositions et des plans de traités. Il n'avait pas encore alors + reçu ses pouvoirs; ce ne fut que le 30 brumaire qu'ils lui furent + remis, et le 14 frimaire seulement ils ont été communiqués au + ministre britannique. Celui-ci, au contraire, arrivait à Paris muni + des instructions de son gouvernement. Dès la première visite, il + parla de Malte comme d'un article embarrassant, quoiqu'on fût + convenu qu'il y aurait dans cette île une garnison composée de + troupes d'une puissance tierce, jusqu'à ce que l'Ordre eût le temps + d'organiser sa force armée. L'Espagne parut à lord Cornwallis + _inadmissible_ comme puissance garante, à cause de son alliance + avec la France; la Russie sembla trop éloignée, et Naples trop + faible. + + «Le gouvernement anglais, parlant toujours d'une garantie à fournir + par la puissance garante, comme d'une base convenue, observa que + Naples ne pourrait pas en supporter les frais. Il est possible que + le soussigné ait ajouté qu'une considération de cette espèce ne + pouvait pas arrêter deux puissances comme la France et + l'Angleterre. Au reste, la discussion réelle de tous ces objets fut + remise au temps où la négociation serait entamée. + + «Dans les conférences qui ont eu lieu à Amiens, dans les + protocoles, dans le projet de traité du 14 nivose (4 janvier), le + soussigné n'a jamais énoncé une seule idée qui ait pu faire penser + que son gouvernement consentirait à ce que l'île de Malte fût + remise aux troupes napolitaines pour être gardée par elles pendant + trois ans. Il a proposé au contraire, dans le protocole du 23 + nivose (13 janvier), de mettre Malte sous la protection et garantie + des principales puissances de l'Europe, qui auraient fourni chacune + deux cents hommes. Cette île se serait ainsi trouvée gardée par + douze cents hommes de bonnes troupes, qui auraient été soldées par + l'Ordre, lord Cornwallis ayant lui-même observé que les revenus de + commanderie mis en réserve pourraient en donner les moyens. + + «L'écrit anonyme qui a été remis au soussigné de la part de lord + Cornwallis, ne porte aucun caractère d'authenticité; il paraît + avoir été rédigé par des mécontens. Ce n'est pas le langage des + habitans de Malte, pays qui n'est quelque chose que par l'Ordre: + lorsqu'ils connaîtront les articles du traité qui les concernent, + ils seront charmés du rétablissement à Malte d'un ordre dont ils + deviendront partie intégrante. En admettant que les circonstances + exigent une garnison provisoire et intermédiaire pour occuper + Malte, depuis le moment où les forces britanniques l'évacueront + jusqu'à celui où l'Ordre aura formé un corps composé de Maltais et + d'étrangers, il est toujours démontré que l'on doit s'écarter le + moins possible de l'article IV des préliminaires, qui veut que + l'_île soit rendue à l'Ordre_; cet article prévoit la nécessité + d'une puissance garante et protectrice; les moyens d'exécution sont + abandonnés à la sagesse et à la bonne foi des deux gouvernemens. + Ils doivent faire tout pour que Malte soit à l'Ordre et rien + au-delà , rien de ce qui pourrait restreindre sa prérogative, rien + de ce qui, au lieu d'offrir un protecteur aux chevaliers, + semblerait leur donner un maître, ou diminuerait l'influence + exclusive qu'ils doivent avoir à Malte. Le gouvernement français + donne, par son projet, pour protecteurs à l'Ordre, l'Angleterre, + l'Autriche, l'Espagne, la Prusse, la Russie; il était difficile que + l'Ordre fût relevé avec plus d'éclat, et fût plus efficacement + protégé. Pourquoi une garnison de deux mille Napolitains pendant + trois ans? Serait-ce contre des ennemis extérieurs? La protection + des six puissances nommées plus haut est sans doute suffisante. + Serait-ce contre les Maltais? L'Ordre en sera aimé, si les + stipulations sont remplies: ce sera la meilleure défense intérieure + qu'on puisse lui donner. + + «Mais en convenant de la nécessité d'une garnison, ne fût-ce que + pour la sûreté et la police intérieure, faut-il donc trois ans pour + former un corps de mille hommes, qui, réunis à quatre cents + chevaliers et à six cents Maltais, seront plus que suffisans? + Aujourd'hui que l'on a admis le projet de déléguer la protection et + la garantie de l'Ordre aux grandes puissances, sera-t-il fort + important, fort convenable que le roi de Naples tienne à Malte + garnison pendant trois ans? Les protecteurs, les protégés, le + grand-maître enfin, de quelque nation qu'il soit, aimeront-ils + beaucoup à voir l'Ordre gardé par les troupes du seul prince qui + ait des prétentions à faire valoir sur Malte? Ne serait-il pas plus + conforme aux préliminaires, aux convenances, s'il est reconnu qu'il + faille une force étrangère à Malte, de faire lever un corps de + mille Suisses, dont les officiers, nommés par le landamman actuel, + seraient choisis parmi ceux qui n'auraient pas porté les armes dans + la guerre actuelle? Ils finiraient par se fixer à Malte, loin de + toute influence étrangère; dépendans du grand-maître seul, ils + seraient réellement les soldats de l'Ordre, et Malte deviendrait + pour eux une seconde patrie. L'Ordre aurait donc tout à gagner en + considération et en indépendance, avec une garnison composée de + chevaliers, de Maltais, et d'un corps suisse tel que les autres + puissances en ont à leur solde. + + «Il résulte des observations ci-dessus que la France n'a jamais + consenti à ce que les troupes napolitaines fussent installées à + Malte; à plus forte raison, _que l'île fût remise à Sa Majesté + sicilienne, qui fournirait la force nécessaire pour former, + conjointement avec les forces maltaises, la garnison des forts + principaux pendant l'espace de trois ans_. C'est ce qui a été + proposé par lord Cornwallis dans la conférence du 23 nivose (13 + janvier). + + «Le gouvernement français, d'après la persévérance de celui + d'Angleterre à prolonger pendant trois ans le séjour d'une garnison + étrangère dans Malte, et à remettre cette île de la manière la plus + formelle, non pas à l'Ordre, mais à Sa Majesté sicilienne, a dû + penser, et a bien été fondé à dire que l'on s'écartait des + préliminaires; et l'on sait que ces préliminaires sont les bases de + la paix. Si ce langage a paru moins conciliant, ce n'est pas que + les dispositions de la France soient changées; mais lorsque, dans + une discussion, l'on a épuisé tous les argumens sans pouvoir se + convaincre, il est impossible, d'après la marche naturelle du + raisonnement que chacune des parties ne conclue que l'autre renonce + à toute espèce d'arrangement. + + «Si l'intention du gouvernement anglais est de maintenir l'ordre de + Saint-Jean et l'île de Malte dans une entière indépendance (comme + le soussigné aime à se le persuader), il espère que le projet + suivant, dans lequel il s'est attaché à éloigner toute influence + étrangère, obtiendra l'approbation de lord Cornwallis. Ce projet + est sans contredit préférable, sous tous les points de vue, à ceux + qui ont été présentés jusqu'ici. Le soussigné ne peut assez + insister sur son adoption. + + «Si cependant le projet qui établit une garnison napolitaine à + Malte était irrévocablement adopté par le gouvernement britannique, + le soussigné, pour hâter le moment de la pacification, consentirait + à l'adopter tel qu'il se trouve rédigé à la suite de cette note. + + «Lord Cornwallis verra, dans les deux versions du projet relatif à + Malte, l'application du principe que le soussigné vient de + développer. + + «Il est encore chargé d'insister sur l'insertion au traité de + l'article relatif aux Barbaresques, tel qu'il se trouve dans son + projet, et sur le concours des puissances contractantes pour mettre + fin aux hostilités que les Barbaresques exercent sur la + Méditerranée, à la honte de l'Europe et des temps modernes. + + «La seule notification qui leur serait faite à cet égard, de la + volonté des puissances contractantes, donnerait la paix au commerce + des États-Unis, du Portugal, du roi de Naples, et de tous les + autres États de l'Italie; et si quelques nations avaient à redouter + la concurrence qui deviendrait plus grande dans le commerce de la + Méditerranée, ce seraient sans doute la France et l'Espagne, qui, + tant par leur position que par leurs rapports particuliers avec les + Barbaresques, ont dans tous les temps le plus de sécurité et + d'avantages dans ce commerce. Ce sont donc elles qui feraient le + plus grand sacrifice; mais dans une question qui intéresse la + morale politique et la dignité des nations européennes, pourrait-on + se conduire uniquement par des motifs d'intérêt personnel? + + «La force est donnée aux puissances comme aux individus pour + protéger le faible; il serait consolant et glorieux de voir qu'une + guerre qui a produit tant de calamités, se terminât du moins par un + grand acte de bienveillance envers toutes les nations commerçantes. + + «Cette question se lie d'ailleurs à celle de Malte, et n'en peut + être séparée; car si les parties contractantes ne prennent pas sur + elles de mettre un terme aux hostilités des Barbaresques, il serait + vrai de dire que l'ordre de Saint-Jean ne peut pas, sans manquer à + son engagement primitif, et sans encourir la perte de tous ses + biens, cesser lui-même d'être en guerre avec les Barbaresques. + + «Les hommes généreux qui ont fondé les commanderies ne l'ont fait + que pour protéger les chrétiens contre les pirateries des + Barbaresques, et tous les publicistes de l'Europe seraient d'accord + que l'ordre de Malte, renonçant à remplir ce devoir, et oubliant + ainsi le but de son institution, perdrait ce droit à la possession + des biens qui lui ont été concédés pour ce seul usage.» + +Un nouvel incident vint compliquer la négociation, et amena une +déclaration qui n'eût pas dû être perdue pour l'Angleterre. La question +des nouveaux États formés en Italie avait été agitée. Le ministère +anglais avait répondu par la déclaration formelle qu'il ne pouvait, +entre autres, reconnaître le roi d'Étrurie. Le premier consul essaya de +lui faire comprendre l'imprudence d'une telle résolution, et lui +adressa, par l'intermédiaire de son négociateur, les observations qui +suivent: + + «En réponse à la déclaration du ministre anglais, relativement au + roi d'Étrurie, contenue dans le même protocole, et aux déclarations + verbales qu'il lui a faites précédemment sur les républiques + d'Italie, le citoyen Joseph Bonaparte a annoncé qu'il avait fait + connaître à son gouvernement la répugnance qu'aurait S. M. B. à + reconnaître le roi d'Étrurie, la république italienne et la + république de Gênes. + + «La reconnaissance de ces puissances par S. M. B. n'étant d'aucun + avantage pour la république française, le plénipotentiaire français + n'y insistera pas davantage. Il désire cependant que les + observations qu'il va faire soient prises en grande considération + par le cabinet britannique. + + «Le système politique de l'Europe est fondé sur l'existence et la + reconnaissance de toutes les puissances qui partagent son vaste et + beau territoire. Si S. M. B. refuse de reconnaître trois puissances + qui tiennent une place aussi distinguée, elle renonce donc à + prendre aucun intérêt aux peuples qui composent ces trois États. + Cependant comment admettre l'hypothèse que le commerce anglais soit + indifférent au commerce de Gênes, de Livourne, des bouches du Pô et + de la république italienne; et si son commerce souffre des entraves + de ces trois États, à qui S. M. B. aura-t-elle à s'en plaindre, la + réciprocité qu'elle pourrait exercer étant nulle, puisque les États + de Gênes, de Toscane et de la république italienne, ne font aucune + espèce de commerce en Angleterre, mais sont des débouchés utiles et + même nécessaires au commerce anglais? Et si ces trois puissances, + frappées de voir qu'elles ne sont pas reconnues par les grandes + puissances, font des changemens dans leur organisation, et + cherchent un refuge dans leur incorporation à une grande puissance + continentale, S. M. B. se refuse donc aussi le droit de s'en + plaindre, et cependant elle ne le verrait pas avec indifférence. On + se plaint quelquefois de l'extension continentale de la république + française, et comment ne s'augmenterait-elle pas nécessairement, + lorsque les grandes puissances mettent les petites puissances + italiennes dans la nécessité de chercher refuge et protection dans + la France seule? + + «La république cisalpine, reconnue dans le traité de Campo-Formio + par l'Empereur, ne put cependant jamais obtenir que son ministre + fût reçu à Vienne; elle continua d'être traitée par ce prince comme + si le traité de Campo-Formio n'eût pas existé. Alors, sans doute, + vu que la paix générale n'était pas faite, la cour de Vienne + regardait son traité comme une trève; mais aujourd'hui que la paix + générale est faite, si ces puissances restent incertaines de voir + leur indépendance reconnue, elles craindront de voir se renouveler + la déconsidération qu'elles ont déjà éprouvée, et sentiront la + nécessité de se serrer davantage au peuple français. Le même + principe qui a fait que la France a évacué les trois quarts des + conquêtes qu'elle avait faites, a dicté au premier consul la + conduite de ne se mêler des affaires de ces petites puissances + qu'autant qu'il le fallait pour y rétablir l'ordre et y fonder une + organisation stable. Sa modération aurait-elle donc à combattre des + mesures, nous le disons avec franchise, fausses et mal calculées + des autres puissances, ou bien ne considérerait-on la paix que + comme une trève? Perspective affligeante, décourageante pour + l'homme de bien, mais qui aurait pour effet infaillible de produire + des résultats que l'on ne saurait calculer.» + + + + +CHAPITRE XXVII. + +Fox à Paris.--La consulte s'assemble à Lyon.--Elle défère la présidence +au général Bonaparte.--M. de Melzi, vice-président.--Mariage de Louis +Bonaparte.--Paix d'Amiens.--Expédition de Saint-Domingue.--Défaite et +soumission de Toussaint-Louverture.--Enlèvement de +Toussaint-Louverture.--Détails sur ce chef.--Mort du général Leclerc--Le +général Rochambeau prend le commandement.--Les noirs s'insurgent de +nouveau.--Cruautés commises sur eux. + + +Pendant qu'on travaillait à la dernière paix qui nous restait à +conclure, les Anglais de marque continuaient d'affluer à Paris. + +Un des plus empressés fut le célèbre Fox, membre de l'opposition dans le +parlement anglais. La curiosité de voir le général Bonaparte lui avait +fait devancer l'époque de la paix. Le premier consul n'éprouvait pas un +moins vif désir de s'entretenir avec lui. Il le goûta beaucoup, et je +les ai vus souvent passer de longues soirées en conversation tête à +tête. + +M. Fox parut s'être formé une idée juste du caractère du premier consul, +et avoir conçu de l'affection pour lui. De retour en Angleterre, ayant +eu connaissance d'une trame contre sa vie, il lui en fit donner avis, et +cet avis fut utile. + +Le premier consul tourna ses regards du côté de l'Italie. Ce pays était +encore dans l'état où l'avait replacé la bataille de Marengo. Il avait +un Directoire exécutif, des Conseils, et par conséquent un +renouvellement d'élections qui ouvrait la carrière aux intrigues et par +suite aux désordres. On venait de décider en France, par un vote +national, que la dignité de premier consul serait à vie; on avait +reconnu la nécessité de cette mesure pour prévenir les troubles que +pouvaient amener quelques ambitions rivales qui s'étaient laissé +apercevoir. Le premier consul chercha à mettre l'Italie en harmonie avec +la France, et fit insinuer à la première d'adopter les modifications que +la seconde avait subies, c'est-à -dire de substituer au gouvernement qui +la régissait, un président, un sénat et un corps législatif. Il +souhaitait que cette transition s'opérât d'une manière insensible, et +aurait même désiré aller la diriger lui-même. Mais sa présence était +indispensable en France; il ne pouvait passer les monts, et ne voulait +cependant se faire représenter par personne. Il prit un terme moyen; il +fit convoquer à Lyon les députés des départemens et villes d'Italie, qui +devaient exprimer le vÅ“u de leur pays. Tous accoururent avec un +empressement que ne put arrêter ni le froid, ni la neige qui obstruait +les montagnes. + +Le premier consul, de son côté, ne se fit pas attendre. Les Italiens +étaient l'objet de son voyage; il s'occupa d'eux exclusivement. Les +débris de l'armée d'Égypte, qu'il avait réunis à Lyon, où il voulait les +voir, purent seuls faire un instant diversion. + +Il reçut toute la députation italienne en audience solennelle, mais par +sections composées chacune de quarante députés à la fois, parce qu'il +voulait les entretenir de sa sollicitude pour leur pays. Il adressa à +chaque section un long discours sur les dangers des révolutions. Il +peignit les fatales conséquences qu'entraînent toujours les agitations +politiques, la guerre civile, les proscriptions, tous les fléaux qui les +accompagnent. Il parla de la nécessité d'oublier les haines, les +injures; de se mettre en harmonie avec les peuples voisins pour leur +inspirer de la sécurité. + +Ce langage n'était pas assurément celui d'un conquérant farouche. Il +aurait fait honneur aux plus grands philosophes de l'antiquité, et fut +parfaitement accueilli. + +Les Italiens avaient envoyé à Lyon tout ce que leur pays offrait +d'hommes recommandables dans le clergé, la noblesse, la bourgeoisie. Ils +semblaient avoir mis une sorte d'orgueil national dans le choix de leurs +députés. Ils s'étaient plus à étaler, à la vue de la seconde ville de +France, les trésors de leur civilisation. + +Le premier consul fut fort satisfait de cette assemblée, dont les +principes et la composition lui plaisaient. Il revint souvent, dans la +suite, sur les sentimens qui l'animaient. + +Les Italiens, de leur côté, ne furent pas moins charmés du discours +qu'il leur avait adressé. Ils furent surtout sensibles à la défense +qu'il fit aux Français de s'immiscer dans leurs discussions. + +Ils ouvrirent leurs séances après plusieurs délibérations, dans +lesquelles plusieurs d'entre eux se firent remarquer par leurs talens. +Ils acceptèrent le mode de gouvernement qui leur était proposé, savoir, +un président, un sénat, un corps législatif et un conseil d'État. La +présidence fut déférée au premier consul, qui, d'abord, n'accepta ni ne +refusa. + +Tout était terminé, les modifications étaient adoptées; il ne restait +plus qu'à dissoudre l'assemblée. Il voulut lui-même en faire la clôture; +il se rendit dans la salle où elle délibérait, et lui dit en italien +qu'il prendrait toujours intérêt à la prospérité et au bonheur du peuple +qu'elle représentait; mais que, ne pouvant se livrer tout entier aux +soins que réclamait la patrie italienne, il était obligé de se faire +suppléer par quelqu'un qui résidât sur les lieux, qu'en conséquence il +nommait M. de Melzi vice-président. Il avait voulu, par ce choix, +prouver la sollicitude qu'il portait à la Cisalpine, où il savait qu'on +estimait M. de Melzi, dont il faisait le plus grand cas lui-même. + +Cette nomination fut accueillie par les plus vifs applaudissemens. +L'assemblée se sépara; les députés retournèrent chez eux, et le premier +consul revint à Paris. + +Il avait, peu de jours avant de se rendre à Lyon, uni son frère Louis à +mademoiselle Hortense Beauharnais, et donné, à cette occasion, une +nouvelle preuve de l'austérité de ses principes religieux. Il s'était +marié lui-même pendant la terreur. Sa sÅ“ur Caroline avait été unie au +général Murat dans l'intervalle qui s'écoula du 18 brumaire à la +bataille de Marengo. À l'une comme à l'autre de ces premières époques, +l'exercice du culte était proscrit. Il n'était pas encore toléré à celle +dont je parle; les temples présentaient toujours le même état de +profanation. Aussi le mariage de Louis fut-il célébré, suivant ce qui se +pratiquait alors, dans la maison particulière du premier consul, rue de +la Victoire, à la chaussée d'Antin. Un prêtre vint y donner la +bénédiction nuptiale aux deux jeunes époux. Le premier consul profita de +l'occasion pour faire bénir l'union de sa sÅ“ur Caroline, qui n'avait pas +été mariée devant l'église, pensant sans doute que ce grand acte de la +vie devait être sanctionné par la religion, après avoir été consenti +devant le magistrat. Quant à lui, il s'en abstint; ce qui nous fit faire +quelques réflexions. + +Il ne se trouvait ainsi lié à Joséphine que par l'acte civil, lien +susceptible d'être annulé, conformément aux dispositions de la loi sur +le mariage. La discipline ecclésiastique n'avait donc rien à voir à son +divorce, quelles qu'aient été ses prétentions en 1810. + +L'hiver touchait à sa fin; les plénipotentiaires avaient enfin triomphé +des répugnances du ministère anglais. Ils avaient clos leurs discussions +et s'étaient rendus à Paris. Du 11 au 19 vendémiaire an X, la paix avec +la Russie et celle avec la Porte, les préliminaires de Londres et la +paix de Badajoz avec le Portugal, furent publiés à Paris. Le 18 brumaire +suivant, la paix générale était rétablie et fut célébrée avec une grande +pompe. C'était, des travaux du premier consul, celui qui causait le plus +de joie, et auquel se rattachaient le plus d'espérances. Les +réjouissances publiques attestèrent l'allégresse qu'il avait répandue +partout[41]. + +L'Angleterre accrédita lord Withworth à Paris, et le premier consul +choisit, pour le représenter à Londres, le général Andréossy. Nous +étions, pour la première fois depuis l'origine de nos troubles, en paix +avec le monde entier; la république française était universellement +reconnue, et tout cela était le fruit de la modération et de l'habileté: +aussi jamais chef de gouvernement n'a excité une admiration aussi +générale, aussi profondément sentie, que celle qu'obtint le premier +consul à cette époque. + +La paix nous remit en possession du petit comptoir que nous avions dans +les Indes orientales, et toutes nos colonies d'Amérique nous furent +rendues. + +Les Hollandais perdirent Ceylan. Quelques autres stipulations moins +importantes eurent lieu. + +La reprise de possession des colonies où la liberté des nègres n'avait +pas anéanti le travail, n'éprouva aucune difficulté. Il n'en fut pas +ainsi de Saint-Domingue, la plus riche de nos colonies avant sa +révolution; elle était devenue le plus funeste présent qu'on pût faire à +la France. Il fallut cependant se disposer à y faire passer des troupes, +l'intérêt de la métropole le demandait, ainsi qu'une foule de familles +ruinées par les désordres auxquels la colonie avait été en proie. Elles +s'imaginaient qu'elles rentreraient en possession des biens qu'elles +avaient perdus, comme l'on rentre dans un château que l'on a +momentanément quitté; et, dans leur impatience de voir l'expédition +mettre à la voile, elles se plaignaient qu'on prolongeât gratuitement +l'indigence dans laquelle elles étaient tombées. Le premier consul ne se +laissa pas imposer par ces clameurs. Il n'entreprenait rien à la légère. +Il voulut, avant de faire appareiller, étudier Saint-Domingue, comme il +avait étudié l'Égypte avant de prendre terre au Marabout. + +Il s'occupa plus d'un mois à recueillir des renseignemens sur ce pays, +auprès de tout ce qui avait été employé dans les Antilles comme +militaires, comme administrateurs ou planteurs. La position lui +importait peu; il faisait appeler à la Malmaison tout ce qui pouvait lui +donner quelques lumières. Je l'ai vu garder des heures entières dans son +cabinet des commis subalternes de la marine qu'on lui avait indiqués +comme des hommes qui avaient des notions positives sur Saint-Domingue. +C'est à cette occasion qu'il connut plus particulièrement M. de Barbé +Marbois, qui avait été intendant-général de cette colonie, et était +alors conseiller d'État. Il le goûta, et à la mort de M. Dufresne, il le +nomma directeur, et quelques mois après ministre du trésor. Il ne +changea cependant la dénomination, du moins je le crois, que pour faire +entrer M. Marbois au conseil, et pouvoir travailler avec lui, sans +exciter la jalousie des autres conseillers d'État qui étaient placés à +la tête des diverses branches de l'administration. + +Le premier consul ne négligeait rien, comme je l'ai dit, pour acquérir +les lumières dont il avait besoin sur Saint-Domingue; il employait les +journées à les recueillir, et passait une partie de la nuit à expédier +les ordres qu'exigeait l'expédition; il avait demandé à Charles IV de +lui prêter son escadre, qui était encore à Brest, pour faire un voyage à +Saint-Domingue avant de rentrer dans les ports d'Espagne, et le roi +l'avait mise à sa disposition. + +Celles qui de Rochefort et de Toulon avaient dû faire voile pour +l'Égypte, furent de nouveau mises en état d'appareiller, ainsi que tout +ce qui avait été amené à Brest et à Lorient. On assembla en outre un +grand nombre de transports, et on embarqua sur ces divers bâtimens, non +pas une simple expédition d'occupation, mais une véritable armée. +L'escadre mit à la voile pour se rallier au Cap Français, capitale de +Saint-Domingue, où elle arriva sans accident. + +Cette armée renfermait une foule d'hommes qui avaient témoigné le désir +de faire partie de l'expédition; elle comptait aussi beaucoup de ces +esprits remuans et inquiets, pour qui l'état de paix est insupportable, +et qui ne se trouvent bien que là où ils ne sont pas. De tels élémens +étaient plus propres à conquérir qu'à conserver, à faire un +établissement durable sur une terre qui n'avait besoin que d'espérances +et de consolations: aussi Saint-Domingue fut-il traité en ennemi. + +Le premier consul avait renvoyé à Toussaint-Louverture ses deux fils, +qui faisaient leur éducation à Paris. En même temps, il lui avait +adressé une lettre dans laquelle il le félicitait de la prospérité qu'il +avait maintenue dans l'île, et lui annonçait qu'il ne pouvait plus être +un homme ordinaire, que le gouvernement saisirait avec empressement +l'occasion de lui témoigner le cas qu'il faisait de ses services, et lui +renvoyait ses enfans comme une première marque de l'estime qu'il lui +portait. + +Arrivée à la vue du Cap, l'escadre détacha une division sur +Port-au-Prince. Toussaint était absent; Christophe commandait la place. +Il hésita d'abord, chercha à gagner du temps; mais il revint bientôt à +sa férocité naturelle, et livra le Port aux flammes. On débarqua, on +occupa la ville; mais en se retirant, les nègres semèrent partout les +ravages et l'incendie. + +On se mit à leur suite, on les serra dans les mornes; les uns cédèrent, +les autres persistèrent à courir la fortune de Toussaint, avec lequel +ils furent défaits à la Crête à Pierrot. Hors d'état de continuer la +guerre, le gouverneur traita[42]. Le général Leclerc lui accorda paix et +sécurité; les troupes noires passèrent dans nos rangs, et la colonie +rentra sous les lois de la métropole. + +Cette transaction, qui terminait heureusement la lutte, donnait l'espoir +de voir promptement fleurir la colonie. Malheureusement le général +Leclerc, quoique d'une habileté véritable, ne comptait aucun succès +capable d'imposer. Il ne put obtenir une obéissance prompte, entière, et +l'expédition fut manquée. Ses officiers-généraux aimèrent mieux +travailler pour eux-mêmes que pour la gloire de leur chef. Il n'y eut +plus ni frein ni discipline. Pour comble de maux, Leclerc fut attaqué de +la fièvre jaune, qui l'emporta avant qu'il eût pu justifier le choix du +premier consul. + +La maladie, qui avait frappé une partie des troupes, continuait ses +ravages; les renforts qui arrivaient journellement des ports de France +et d'Italie ne pouvaient suffire à combler les vides qu'elle faisait +dans nos rangs. Des régimens entiers périrent dans la semaine qui suivit +leur débarquement. + +Ce malheur affecta vivement le premier consul: il manda ceux qu'il +savait avoir habité Saint-Domingue, et n'apprit rien qui lui permît de +prévenir le résultat qu'il commençait à prévoir. Il ne pouvait +s'expliquer comment l'administration de la colonie ni celle de l'armée +n'avaient pris aucune mesure pour préserver les corps d'une contagion +dont les effets étaient connus. Il comprenait encore moins comment les +troupes qu'il envoyait étaient à l'instant débarquées et mises en +contact avec celles qui étaient attaquées de l'épidémie. L'île de la +Tortue et les mornes offraient mille moyens de les garantir jusqu'à +l'époque ordinaire où ce fléau disparaît. + +On négligea les mesures sanitaires les plus simples; on laissa l'armée +dans les lieux où la fièvre la décimait. Sa destruction attesta +l'insouciance coupable de ceux qui n'étaient déjà que trop accoutumés à +considérer les soldats comme des instrumens de fortune. + +Cette effrayante consommation d'hommes rendit l'espérance aux noirs. +Leurs troupes avaient échappé à l'action de ce fléau cruel, elles se +trouvaient plus nombreuses que les blanches; ils résolurent de lever de +nouveau l'étendard de l'insurrection. Le général Leclerc commandait +encore; il eut vent de leurs trames, et se décida à exécuter ce qu'il +aurait dû faire dès les premiers jours de la pacification. Le premier +consul, tout en garantissant à l'armée noire les grades, les honneurs +qu'elle avait acquis, avait appelé en France les principaux chefs; il +savait que l'homme qui a bu à la coupe du pouvoir se résigne +difficilement à un rôle subalterne, et avait chargé son beau-frère de +faire passer les généraux noirs sur le continent. Leclerc, séduit par +leurs protestations, ne le fit pas: il ne tarda pas à s'en repentir. Les +mornes se remplissaient d'armes, de subsistances; les troupes étaient +agitées; tout annonçait une explosion. Quand il n'aurait pas surpris sa +correspondance, ces apprêts, cette inquiétude, suffisaient pour rendre +Toussaint suspect. Ce nègre, qui avait appartenu à l'ancienne habitation +de M. Galifet, avait, indépendamment de la finesse qui caractérise les +noirs, reçu de la nature une rectitude de jugement, une force de +caractère qui se trouvent rarement unies. Son esprit n'était pas sans +culture. Il avait entendu les imprudentes dissertations des planteurs, +et dévoré les écrits qui traitent de l'esclavage et de la liberté. La +lecture de Raynal avait enflammé son imagination. Le chapitre où ce +philosophe, après avoir dépeint l'humiliation des noirs, annonce qu'il +se présentera quelque jour un nègre généreux qui secouera les chaînes +sous lesquelles gémit sa race et la vengera des outrages dont +l'accablent les blancs, ne sortit jamais de sa mémoire; il crut que ce +rôle lui était destiné. Il s'appliqua à se concilier, à s'attacher les +siens, et obtint bientôt sur eux un ascendant sans bornes. + +Cet homme redoutable tenait dans ses mains tous les fils du mouvement +qui se préparait. Leclerc résolut de le prévenir, et le fit arrêter. On +a prétendu qu'il eût été plus sage de s'aider de ses lumières; que la +différence du blanc au noir entre des hommes qui, dans des hémisphères +différens, avaient fait leur fortune politique à l'aide des révolutions, +ne pouvait être qu'une question de vanité; que peu importait la couleur +du général en chef, s'il avait le talent de faire prospérer la colonie. + +Ces considérations sont spécieuses. Mais si Toussaint eût été un homme à +se contenter du second rang, il n'eût pas mis le général Laveaux dans la +nécessité d'accepter une députation qu'il ne sollicitait pas; il n'eût +pas outrageusement renvoyé le général Hédouville et levé l'étendard de +l'insurrection; il n'eût pas tout risqué pour conquérir ce qu'on ne lui +contestait pas. Il connaissait les conséquences d'une prise d'armes, et +n'avait pas affronté une armée pleine de vigueur pour être témoin +paisible de ses funérailles. Toussaint jouait son jeu en se préparant à +profiter de nos malheurs, Leclerc joua le sien en le prévenant. Les +preuves étaient d'ailleurs positives, et ne l'eussent-elles pas été, qui +pouvait croire qu'un homme du caractère de Toussaint-Louverture vît +l'occasion de proclamer la liberté des nègres sans la saisir? Il fut +envoyé en France et relégué dans le château de Joux: les chagrins, +l'âge, un climat trop sévère, eurent bientôt consumé ce qui lui restait +de vie; il mourut quelques mois après son arrivée. On ne manqua pas de +faire, sur cet événement, les contes les plus absurdes; et tandis que +des Français, jeunes, vigoureux, périssaient par milliers à +Saint-Domingue, on ne concevait pas qu'un vieillard, précipité du faîte +du pouvoir, transporté à deux mille lieues du climat sous lequel il +avait vécu, s'éteignît sans violence dans le fort où il était enfermé. + +On croyait avoir assuré le repos de la colonie en éloignant Toussaint; +ce fut tout le contraire, son enlèvement jeta l'alarme parmi les chefs +noirs. Les troupes blanches étaient hors d'état de tenir la campagne; +celles de couleur étaient fraîches, vigoureuses. La fortune se déclarait +pour eux: ils levèrent le masque et se jetèrent, l'un après l'autre, +dans les mornes. La fièvre jaune continuait à décimer nos rangs; l'armée +presque entière avait péri, la désertion devint générale; nous ne +comptâmes plus que quelques nègres parmi nous. Ils se disposaient à nous +chercher; les hostilités allaient recommencer, lorsque Leclerc mourut. +Il fut remplacé par le général Rochambeau, qui lui succéda par droit +d'ancienneté: c'était un homme d'un courage incontestable, mais le moins +propre à commander dans les circonstances où se trouvait la colonie; il +eût fallu un esprit doux, conciliant, et Rochambeau n'était connu que +par sa dureté. + +À la tête d'une armée puissante, Leclerc avait préféré la voie des +négociations à celle des armes: son successeur adopta un système opposé; +il voulait, quoiqu'il n'eût que des débris, dompter par la force, et +déploya une sévérité qu'il poussa jusqu'à la folie. Comme il faut être +vrai quand on écrit, je dirai tout ce que j'ai su, dans la suite, de ces +événemens, et de l'indignation qu'éprouva le premier consul, lorsqu'il +apprit les souillures dont on avait terni ses armes. + +Le nouveau général en chef, qui portait un nom consacré par +l'indépendance de l'Amérique, vint s'établir au Cap, où il fut bientôt +entouré de cette foule de propriétaires qu'avait exaspérés la +révolution, et que rien n'arrêtait dès qu'il s'agissait de recouvrer ce +qu'ils avaient perdu: tous moyens leur étaient bons. L'emportement du +général en chef se prêtait à leurs vues; ils l'applaudirent, flattèrent +ses passions, et ne se firent faute d'aucun des moyens qui peuvent +entraîner un tempérament ardent. Le général Rochambeau ne se connut +bientôt plus lui-même: il devint un instrument aveugle des atroces +projets de ses adulateurs, qui avaient imaginé d'exterminer l'espèce +noire tout entière. Cette affreuse conception fut adoptée. On mit la +main à l'Å“uvre; on déploya une barbarie qui fait honte à notre siècle, +et sera en horreur à ceux qui le suivront. On enlevait partout, de toute +manière, les malheureux qu'on avait proscrits; on les embarquait, sous +prétexte de les déporter et la nuit on les noyait au large. On fit +encore plus: lorsque la terreur que répandait une condamnation en masse +eut fait prendre la fuite à cette population désolée, pour lui donner +plus sûrement la chasse, on alla chercher dans l'île de Cuba des dogues +d'une espèce particulière; on lâcha ces animaux dans les taillis, on +traqua les noirs jusqu'au fond des mornes. Ce nouveau moyen de démasquer +l'ennemi qui se blottissait sous le feuillage révolta les troupes; elles +refusèrent de fusiller des malheureux que débusquaient des chiens, et de +prêter l'appui de leurs armes aux meutes qui allaient fouiller les bois. +Ce fut bien pis, lorsqu'elles apprirent qu'au lieu de les déporter, on +noyait les malheureux qui leur tombaient dans les mains; elles se +mutinèrent, et déclarèrent «qu'elles étaient venues à Saint-Domingue, +non pour alimenter de sauvages exécutions, mais pour combattre; qu'elles +n'étaient pas faites pour accepter comme auxiliaires les meutes dont on +les faisait précéder; que, si semblable chose arrivait encore, elles +feraient justice des dogues et de leurs barbares conducteurs.» On fut +obligé de céder; on n'osa pas poursuivre une chasse inhumaine, contre +laquelle ces braves étaient soulevés. + +Voilà ce qui se passait à Saint-Domingue, pendant qu'en France on se +livrait à la douce illusion de voir bientôt cette riche colonie +répandre, comme autrefois, son opulence dans la métropole. Plusieurs +lettres particulières, qui donnaient le détail de ces barbares +exécutions, étaient parvenues en France de divers points de l'Amérique; +elles avaient été communiquées au premier consul, mais le tableau +qu'elles présentaient était si révoltant, que, quoiqu'elles fussent +unanimes à cet égard, il refusait de croire à un tel excès de barbarie. +Il s'étonnait de ne pas recevoir des rapports de ceux dont il devait en +attendre, et répétait avec amertume que, si ces atroces exécutions +étaient vraies, il répudiait la colonie; qu'il n'eût eu garde de la +faire occuper, s'il eût pu prévoir les coupables excès auxquels +l'expédition avait donné lieu. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +Détails intérieurs.--M. de Bourrienne.--Moyens employés pour le +perdre.--Tournée du premier consul dans quelques départemens.--M. de +Menneval.--Discussions ecclésiastiques.--Concordat. + + +Depuis que le premier consul exerçait l'autorité suprême, sa vie n'était +qu'un travail continuel. Il avait pour secrétaire particulier M. de +Bourrienne, qui avait été l'ami de son enfance, et il lui faisait +partager toutes ses fatigues. Il le mandait souvent plusieurs fois dans +la nuit, et exigeait en outre qu'il fût chez lui dès les sept heures du +matin. Bourrienne s'y rendait assidument avec les journaux, qu'il avait +déjà parcourus. Le premier consul les relisait presque toujours +lui-même, expédiait quelques affaires et se mettait à table dès que neuf +heures sonnaient. Son déjeûner, qui durait six minutes, achevé, il +rentrait dans son cabinet, en sortait pour dîner, y rentrait +immédiatement après pour ne le quitter qu'à dix heures du soir, qui +était l'heure à laquelle il se couchait. + +Bourrienne avait une mémoire prodigieuse; il parlait, écrivait plusieurs +langues, faisait courir sa plume aussi vite que la parole. Ces avantages +n'étaient pas les seuls qu'il possédait. Il connaissait +l'administration, le droit public, et avait une activité, un dévoûment, +qui en faisaient un homme indispensable au premier consul. J'ai connu +les divers moyens qui lui avaient valu la confiance illimitée de son +chef; mais je ne saurais parler avec la même assurance des torts qui la +lui ont fait perdre. + +Bourrienne avait beaucoup d'ennemis; il en devait à son caractère et +plus encore à sa place. Les uns étaient jaloux du crédit dont il +jouissait auprès du chef du gouvernement; les autres, mécontens de ce +qu'il ne l'employait pas à les servir. Plusieurs même lui imputaient le +peu de succès avec lequel leurs demandes avaient été accueillies. On ne +pouvait l'attaquer sous le rapport de l'habileté, de la discrétion; on +épia ses habitudes, on sut qu'il se livrait à des spéculations +financières. L'imputation devenait facile, on l'accusa de péculat. + +C'était l'attaquer par l'endroit sensible, car le premier consul +n'abhorrait rien tant que les moyens illégitimes d'acquérir de l'or. Une +seule voix cependant n'eût pas suffi pour perdre un homme qu'il était +habitué à aimer et à estimer; aussi en fit-on entendre plusieurs. Que +les accusations fussent fondées ou non, toujours est-il certain qu'on ne +négligea rien pour les faire arriver sous les yeux du premier consul. + +Le moyen qu'on employa avec le plus d'efficacité fut la correspondance +qu'on établit, soit avec l'accusé lui-même, soit avec les personnes avec +lesquelles on avait intérêt de le mettre en rapport; correspondance +toute mystérieuse et relative aux opérations dénoncées. C'est ainsi que +plus d'une fois on s'est servi, pour porter le mensonge jusqu'au chef de +l'État, d'un moyen destiné à lui faire connaître la vérité. Je +m'explique. + +Sous le règne de Louis XV, ou même sous la régence, on organisa à la +poste une surveillance qui s'exerçait non sur toutes les lettres, mais +sur celles qu'on avait quelque motif de suspecter. On les ouvrait, et +quand on ne jugeait pas utile de les supprimer, on en tirait des copies, +puis on les rendait à leur cours naturel en évitant de les retarder. À +l'aide de cette institution, un individu qui en dénonce un autre peut +donner du poids à sa délation. Il lui suffit de jeter à la poste des +lettres conçues de manière à confirmer l'opinion qu'il veut accréditer. +Le plus honnête homme du monde peut ainsi se trouver compromis par une +lettre qu'il n'a pas lue, ou même qu'il n'a pas comprise. + +J'en ai fait l'expérience sur moi-même; j'ouvrais une correspondance sur +un fait qui n'avait jamais eu lieu. La lettre était ouverte; on m'en +transmettait copie, parce que mes fonctions d'alors le commandaient; +mais quand elle me parvenait, j'avais déjà dans les mains les originaux, +qui m'avaient été transmis par la voie ordinaire. Sommé de répondre aux +interpellations que ces essais avaient provoqués, j'en pris occasion de +faire sentir le danger qu'il y avait à adopter aveuglément des +renseignemens puisés à une telle source. Aussi finit-on par donner peu +d'importance à ce moyen d'information, mais il inspirait encore pleine +confiance à l'époque où M. de Bourrienne fut disgracié; ses ennemis +n'eurent garde de le négliger; ils le noircirent auprès de M. +Barbé-Marbois, qui donna à leurs accusations tout le poids de sa +probité. L'opinion de ce rigide fonctionnaire et d'autres circonstances +encore déterminèrent le premier consul à se séparer de son secrétaire, +dont les attributions furent en partie réunies à celles de M. Maret, qui +n'avait été jusqu'alors que secrétaire général du consulat. + +M. de Bourrienne fut remplacé au cabinet par M. de Menneval, homme +d'honneur et de talent, qui se concilia l'affection du premier consul, +et qui justifia sa faveur par un dévoûment qui ne s'est jamais démenti. + +Nous étions arrivés à l'automne, lorsque le premier consul fit une +tournée dans les départemens voisins de celui de la Seine. Il partit de +Saint-Cloud, traversa le département de l'Eure, parcourut le champ de +bataille d'Ivry, et se rendit à Évreux, à Louviers et à Rouen, où il +arriva par le Pont-de-l'Arche: il visita les fabriques de cette ville, +celles d'Elbeuf, et poussa jusqu'au Havre, d'où il gagna Dieppe. Ce fut +sur la route qui sépare ces deux ports, qu'il reçut la dépêche qui lui +annonçait la mort du général Leclerc. Elle lui annonçait aussi la +prochaine arrivée de sa sÅ“ur Pauline[43], qui avait fait voile avec son +fils unique sur le vaisseau de guerre où étaient déposées les dépouilles +de son mari. Cette nouvelle fit sur lui une impression pénible. Il +rentra à Paris plus tôt qu'il ne l'avait résolu; il revint par +Neufchâtel, Beauvais et Gisors, et fut partout accueilli avec +acclamations. À Beauvais entre autres, les autorités constituées vinrent +fort loin à sa rencontre; elles avaient en tête une troupe de jeunes +personnes fort élégantes, dont la plus belle portait un drapeau que +l'une de ses compatriotes, la célèbre Jeanne Hachette, enleva dans une +sortie aux troupes du duc de Bourgogne qui assiégeait la place. Louis +XI, charmé de ce trait de bravoure, voulut en perpétuer le souvenir; il +accorda la préséance aux femmes de Beauvais, et voulut qu'elles +parussent avant les hommes dans les cérémonies publiques. + +Le premier consul était rentré depuis quelques jours dans la capitale, +lorsqu'il apprit que le vaisseau que montait madame Leclerc, chassé par +des vents contraires qui l'avaient empêché de gagner les ports de +l'Ouest, venait d'entrer à Toulon. Il fit partir de suite pour cette +place le général Lauriston, qui ramena madame Pauline à Paris. + +La tranquillité régnait au-dedans, la paix était rétablie au-dehors; il +aborda une matière importante, difficile, qui lui prit le reste de +l'automne et une partie de l'hiver suivant. + +On avait contracté pendant la révolution l'habitude de dire la messe +dans les maisons particulières: c'étaient des prêtres insermentés qui la +célébraient. Les dévots prétendaient qu'elles étaient meilleures, plus +agréables à Dieu que celles que disaient les prêtres assermentés. +Beaucoup d'individus y assistaient par esprit d'opposition, quelques +athées même affectaient de l'empressement à les entendre pour contrarier +le gouvernement. + +Il y avait peu d'ancienne maison qui n'eût sa chapelle. On disait la +messe tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre. Les affiliés étaient +prévenus et se réunissaient sous divers prétextes, quelquefois même +comme s'ils eussent rendu une simple visite. Bientôt on ne se contenta +pas de célébrer la messe; on baptisa, on confessa, on donna la +bénédiction nuptiale, on fit des sépultures; enfin on se constitua en +véritable schisme. Cet état de choses datait des premiers jours de la +révolution. Le premier consul n'avait pas voulu employer la rigueur pour +le faire cesser; il le considérait comme le résultat des alarmes de +quelques consciences timorées et non comme une conception malveillante. +Il résolut cependant d'y mettre un terme, d'y remédier d'une manière +efficace; il alla droit au mal, et résolut de fixer tout ce qui touche +soit aux intérêts religieux, soit à la discipline ecclésiastique. Le +chargé des affaires de France à Rome reçut ordre d'ébaucher la besogne; +et, comme dans cette discussion, le premier consul n'avait pas seulement +pour but de mettre fin aux querelles qui divisaient les prêtres, mais +qu'il voulait encore se préserver d'une influence qui se faisait déjà +sentir, il se réserva le soin de conduire la négociation. En +conséquence, il se plaignit au pape d'un commencement de schisme qui +menaçait la tranquillité des fidèles et peut-être même la religion. Il +lui manifesta l'intention de prévenir ce malheur, et le pria de lui +envoyer un légat avec lequel il pût en conférer. + +Le pape accepta sa proposition avec empressement, et envoya à Paris le +cardinal Gonsalvi, Spina, archevêque de Gênes, et Caselli, pour traiter +du concordat. De son côté, le premier consul nomma son frère Joseph, M. +Crettet, et l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô d'Angers, pour en discuter +les articles avec les prélats. Le concordat fut signé le 18 juillet +1801. + +Par suite de cet acte, le clergé redevint en France une branche de +l'administration, qui fut dirigée par M. Portalis père, que le premier +consul nomma ministre des cultes. C'est dans le courant de l'année qui +suivit, que le pape envoya à Paris comme son légat, le respectable +cardinal Caprara, qui acheva l'Å“uvre commencée par ses prédécesseurs. + +La réconciliation de la France avec l'Église fut encore un triomphe pour +le premier consul, auquel elle concilia tous les dévots. Elle lui valut +en outre l'avantage de voir cesser toutes ces momeries d'offices divins +célébrés à domicile. Les fidèles revinrent aux temples qu'il avait fait +rouvrir, et les prêtres de toutes les orthodoxies ne craignirent pas d'y +venir officier. Le pape soumit à la même discipline les ecclésiastiques +assermentés et insermentés; il somma les évêques absens de rentrer +sur-le-champ dans leurs diocèses ou d'envoyer leur démission. Quelques +uns obéirent, et ceux qui résistèrent furent remplacés. + +Le premier consul voulut célébrer la réconciliation de la France avec +l'Église: une grande cérémonie eut lieu à Notre-Dame. À l'avénement du +premier consul, cette métropole était dans l'état le plus déplorable; +elle n'avait plus ni marbres, ni ornemens, tout avait été pillé ou +vendu. On ne s'en était pas tenu là ; en 1793, on avait coupé l'édifice, +on l'avait distribué en une série de magasins qu'on avait loués au plus +offrant. Le premier consul fit cesser cette odieuse profanation; il +restitua la basilique, fit remettre à neuf les tables, les autels que le +jacobinisme avait abattus, et assista à la cérémonie d'inauguration avec +tous les membres du gouvernement. + +Cette action, louable en elle-même, et tout à la fois politique et +religieuse, lui valut, d'une part, un surcroît d'affection, et de +l'autre une explosion de mécontentemens. + +Le premier consul avait à diverses fois engagé M. de Talleyrand à +reprendre la prêtrise; il lui observait que ce parti convenait à son +âge, à sa naissance, et lui promettait de le faire faire cardinal, ce +qui le placerait sur la même ligne que Richelieu, et donnerait du lustre +à son ministère. + +Quelque peu de vocation que M. de Talleyrand eût pour l'Église, il ne +laissa pas de réfléchir à cette proposition; mais telle était la +faiblesse de son caractère, qu'une femme, qui avait pris de l'empire sur +son esprit en faisant les honneurs de sa maison, paralysa l'influence +immédiate du chef de l'État. Elle fit jouer tant de ressorts pour se +préserver d'une expulsion qui aurait été la conséquence immédiate du +retour de M. de Talleyrand à la prélature, qu'elle parvint à se faire +épouser, et figura dans la suite, non pas aux Tuileries, mais au milieu +des représentans de toutes les cours de l'Europe, sous le nom de +princesse de Bénévent. Dans cette occasion, le premier consul avait +poussé la condescendance au point de solliciter du pape un bref de +sécularisation pour M. de Talleyrand, et la permission de se marier. Il +avait cédé particulièrement, dans cette circonstance, aux instances de +madame Bonaparte. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +Mécontentemens de quelques généraux.--Bernadotte.--Scène chez le général +Davout. + + +J'ai dit plus haut que la cérémonie de Notre-Dame fit éclater des +mécontentemens. Il me reste à rapporter ce qu'ils produisirent. + +Des envieux, des brouillons, la plupart esprits médiocres, et qui, +cependant voulaient trancher sur des matières qu'ils n'étaient pas en +état d'entendre, cherchaient à agiter la multitude. Ils s'attachaient à +la marche du gouvernement, critiquaient amèrement ses actes, lui +imputaient des vues qu'il n'avait pas, et protestaient qu'ils mourraient +plutôt que de voir périr la liberté. Ne pouvant ou ne voulant pas +pénétrer quels étaient les projets du chef de l'État, ils lui +attribuaient ceux qui convenaient à leurs desseins. Le premier consul +était décidé à rétablir les prêtres sur le pied où ils étaient avant la +révolution; on ne pouvait trop se hâter de prévenir un semblable +attentat. Les armes, les moyens étaient indifférens; tout était bon, +pourvu qu'on détournât l'orage. On ne s'en tint pas aux propos; on avisa +aux mesures de résistance, on se constitua en état flagrant de +conspiration. Ces réunions insensées, qui devenaient inquiétantes par la +folie même de ceux dont elles se composaient, avaient pour chef le +général Bernadotte, qui commandait, à cette époque, l'armée de l'Ouest. +Quoique allié à la famille Bonaparte[44], il avait plusieurs fois +assisté aux réunions où l'on discutait les moyens de se défaire du +premier consul. À la vérité, il s'opposait à ce qu'on lui arrachât la +vie; mais il conseillait un enlèvement à force ouverte, qui eût toujours +été suivi du même résultat. Quant aux autres, tous opinaient pour la +mort. + +Le premier consul, dont la conservation était le besoin de l'époque, fut +bientôt averti de ces réunions et du mauvais esprit qui les animait; +mais il était si peu organisé pour la crainte, qu'il se borna à éloigner +de Paris les mauvaises têtes dont elles se composaient. Quant à +Bernadotte, il eut ordre de rejoindre son armée. + +Un général qui se perdait alors dans la foule de ceux qui commandaient, +était spécialement lié avec l'un des plus ardens de ceux qu'avait +atteints la mesure du premier consul. D'abord soldat au service +d'Espagne, il l'abandonna furtivement pour gagner la France, où venait +d'éclater la révolution. Il s'attacha aux représentans qui allaient +exalter, épurer les armées, et poursuivit les aristocrates avec un zèle +qui ne fut pas sans utilité pour lui. Il trouvait une nouvelle occasion +de servir la chose publique; il la saisit, et signala au premier consul +les vues, les moyens de ces conciliabules qu'il avait souvent échauffés +de ses élans de républicanisme. Il signalait, entre autres, le colonel +F... et le général D..., avec lequel il était étroitement lié. Il les +représentait comme exaltés au point de ne pas rejeter peut-être l'idée +d'un attentat à la vie du premier consul, considération qui, disait-il, +avait pu seule le déterminer à donner l'avis qu'il transmettait. Muni +d'une pièce aussi précise, le chef de l'État ordonna l'arrestation des +deux officiers qui lui étaient désignés. Le ministre de la police lui +avait laissé ignorer l'existence de ces trames odieuses. Il ne savait si +elles avaient échappé à sa surveillance, ou si Fouché avait intérêt à +l'abuser. Dans le doute, il ne voulut pas recourir aux voies ordinaires, +et chargea la gendarmerie d'élite, dont j'étais colonel, de s'assurer +des prévenus. F... fut arrêté; mais D... échappa par les soins officieux +de celui qui l'avait dénoncé. + +Celui-ci n'avait pas transmis son rapport au premier consul, qu'il +courut prévenir son ami que tout était découvert, qu'il prît garde à +lui, croyant sans doute soulager sa conscience par cet avis officieux. +D..., touché de sa sollicitude, plein de confiance dans une vieille +liaison contractée au milieu des chances d'une homogénéité de fortune +politique, lui demanda asile. Il n'osa refuser, et accueillit le +fugitif; mais il prévint en même temps qu'il n'avait pu repousser les +sollicitations de l'amitié, que D... s'était réfugié chez lui. + +J'étais à la Malmaison quand l'avis y arriva. Le premier consul, que ces +intrigues avaient indisposé, m'envoya de suite à Paris, avec un ordre de +diriger un détachement de gendarmerie sur la maison de campagne de ce +général. Le détachement se rendit au village, mais ne trouva personne. +D... était en route pour ses foyers, où le premier consul ordonna de le +laisser tranquille. + +L'apparition des gendarmes chez le général dont le zèle pour le premier +consul paraissait diriger la conduite dans cette occasion, éleva +cependant une mésintelligence entre lui, qui avait provoqué cette +mesure, et moi, qui avais reçu l'ordre de l'exécuter. Il se plaignit de +l'insulte qui lui était faite, en appela aux officiers, écrivit au +premier consul, voulut à toute force avoir satisfaction à mes dépens. +Tant de tapage pour une visite de gendarmerie parut suspect. Je ne +pouvais concevoir qu'un pareil désagrément auquel, après tout, chacun +est exposé, excitât véritablement cette inépuisable colère dont *** +paraissait animé. Je demandai à mon tour satisfaction. Je souffre, +dis-je au premier consul, les propos que m'attire le commandement dont +je suis revêtu, parce que le bien du service l'exige. Mais s'il doit +toujours en être ainsi; si je suis sans cesse poursuivi par les clameurs +de ceux contre lesquels je reçois des ordres, veuillez me le retirer, et +me donner en échange un régiment de cuirassiers. «Et que vous font ces +clameurs? me répliqua le premier consul; ne voyez-vous pas d'où elles +partent? *** ne crie si haut que parce que c'est lui qui m'a prévenu des +vues de D... et de l'asile qu'il avait choisi. Au reste, soyez +tranquille, je me charge de le calmer.» Je sus, en effet, qu'il lui +avait fait dire que sa manière ne menait à rien; qu'il fallait être pour +ou contre; qu'il vît ce qu'il préférait. Mes pressentimens étaient +vérifiés; il ne restait plus qu'un point à éclaircir. Je voulus en avoir +le cÅ“ur net, et demandai, dans la suite, à D...[45], qui était retiré +dans ses foyers, par qui il avait été avisé de quitter la maison où il +s'était retiré. C'était encore, comme je le soupçonnais, son officieux +ami qui l'avait prévenu que la gendarmerie était sur ses traces. Il eût +pu faire davantage, il eût pu dire comment elle s'y trouvait. + +Je n'ai rien oublié de toutes ces malheureuses circonstances, dans +lesquelles je n'ai dû voir qu'une preuve de plus de la faiblesse +humaine: si celui auquel elles s'appliquent lit ces Mémoires, qu'il ne +croie pas que sa nouvelle position m'a imposé de ne pas le nommer: c'est +à ses enfans que j'ai dû ce ménagement. + +La confidence du premier consul m'avait mis au fait. Je laissai aller +les propos. Tout ce grand fracas, dont on étourdissait les salons, +n'avait pour but que de voiler les rapports que l'on entretenait avec le +cabinet. Ce n'était pas la peine de s'en inquiéter. + +Parmi les sujets assez minces dont se composaient les réunions, se +trouvait un officier supérieur, que les révélations de *** signalaient +comme capable de se porter aux derniers attentats. Renvoyé pour des +motifs qui me sont inconnus, du régiment où il servait, sans emploi, +sans fortune, il devint naturellement un des boute-feu du mouvement qui +se préparait. La perte du premier consul devait lui rouvrir la carrière; +il annonçait hautement l'intention de la consommer. Sa décision était +connue; il fut arrêté et mis au Temple. Une fois enfermé, il pesa, +examina sa conduite, et n'y trouvant que des sujets d'alarmes, il +résolut de recourir à la clémence du premier consul. Il s'y détermina +d'autant mieux, qu'il ne doutait pas que la perte de sa liberté ne fût +le résultat de la délation de quelque faux frère qui avait fait la paix +à ses dépens, ce qui était vrai. + +Il offrit de faire des révélations; le général Davout fut chargé de les +recueillir, et se rendit au Temple, où il reçut les confidences de ce +chef d'escadron: elles étaient importantes. Le premier consul le chargea +de nouveau de voir le prisonnier, de lui proposer cinq cents louis, s'il +voulait accepter une mission pour Londres, où, en se donnant pour +échappé du Temple, il parviendrait à surprendre les projets des Anglais +et des émigrés sur les départemens de l'Ouest, ainsi que les relations +qu'ils y conservaient. + +Le général Davout envoya chercher le prisonnier, et le fit conduire dans +la maison qu'il occupait aux Tuileries, sur l'emplacement où est +aujourd'hui la terrasse qui se trouve en face de la rue Saint-Florentin. + +Le hasard amena, sur ces entrefaites, le général ***, déjà désigné plus +haut, chez Davout. Il reprenait ses criailleries ordinaires. Le premier +consul, disait-il, voulait rétablir l'ancien régime; il avait commencé +par faire rentrer les émigrés; il faisait rentrer les prêtres, et +dépouillerait bientôt les acquéreurs de biens nationaux. Enfin, +ajouta-t-il, pour dernier trait, il venait de faire étrangler ce pauvre +chef d'escadron, prisonnier au Temple. + +Le général Davout, qui ne devinait pas encore où son interlocuteur +voulait en venir, imaginait tantôt qu'il cherchait à se faire interroger +pour se débarrasser d'un poids qui chargeait sa conscience, tantôt qu'il +cherchait s'il ne serait pas possible de le détacher du premier consul. +Toutefois le général Davout le laissa s'engager, écouta toutes les +folies qu'il lui débitait, et laissa échapper un mouvement de pitié qui +mit fin à la philippique. Pour toute réponse, au lieu de le reconduire +par la sortie ordinaire, il le fit passer par une pièce où se trouvait +D... + +Le général *** aperçoit bien vivant le pauvre chef d'escadron, qu'il +venait de dire avoir été étranglé; son esprit en fut bouleversé; mais, +se remettant bientôt, et ne se méprenant pas sur les motifs qui +amenaient cet officier chez le commandant de la place, il rentra +précipitamment dans le cabinet de Davout, et lui dit: «Je vois que l'on +sait tout, puisque D... est là ; on m'a trompé; je t'en prie, mène-moi de +ce pas chez le premier consul.» Davout y consentit. Le général *** se +jeta aux pieds du chef de l'État, avoua tout, et fixa par cette démarche +sa position présente qui vacillait, et prépara sa position à venir. Il +appartint dès-lors au premier consul, pour lequel il affecta un +dévoûment exclusif. Quant au chef d'escadron, il avait peu de choses à +ajouter aux révélations qui étaient déjà connues. Il accepta la +proposition que lui fit Davout. Il se rendit à Londres, séjourna +long-temps dans cette capitale, et ne la quitta que lorsqu'il eut des +renseignemens précis sur un projet qui avait pour but d'abattre le +premier consul. Il rejoignit le maréchal au camp d'Ostende, et lui +dévoila le complot, qu'on essaya de mettre à exécution à quelques mois +de là . Il vécut quelque temps tranquille; mais la nature l'emporta, il +reprit ses premières habitudes, et devint l'objet d'une surveillance +sévère. Des ordres rigoureux avaient même été donnés pour le cas où il +serait aperçu rôdant autour du premier consul. Depuis on essaya +plusieurs fois de le placer; mais l'âge n'avait pas mûri sa tête, il ne +put se tenir nulle part. Il joua la victime en 1814, en 1815, etc., +etc... L'histoire dira le reste. + +À l'époque où se passèrent les faits dont je viens de parler, le premier +consul venait de s'établir au palais de Saint-Cloud, qu'il avait fait +réparer, pour jouir de la facilité d'une promenade qui s'y trouvait de +plain-pied avec son cabinet, et être plus près de Paris que ne l'était +la Malmaison; ce qui était important pour tous ceux qui avaient des +communications journalières avec lui. + + + + +CHAPITRE XXX. + +Discussions du Code civil.--Tribunat.--Exposition des produits de +l'industrie.--Canal de l'Ourcq. + + +Ce fut à la fin de mars 1802 qu'une commission du conseil d'État, +composée de MM. Tronchet, Portalis père, Merlin de Douai et autres, sous +la présidence du second consul Cambacérès, fut chargée de présenter le +projet du Code civil; le premier consul fit ouvrir les discussions sur +cette grave matière par le conseil d'État. Ce corps tenait ordinairement +trois séances par semaine: elles commençaient à deux heures, et +finissaient à quatre ou cinq; mais cet hiver le conseil ne se sépara +jamais qu'il ne fût huit heures du soir, et le premier consul ne manqua +pas une seule de ses séances. + +Jamais il ne s'était tenu un cours de droit public de cette importance. +Le conseil d'État comptait, à cette époque, une foule d'hommes dans la +maturité de l'expérience et la force de l'âge: aussi la discussion +était-elle profonde, lumineuse, empreinte du cachet de la méditation. + +Le premier consul s'intéressait si vivement à ces débats, que le plus +souvent il retenait quelques conseillers d'État pour dîner, et reprendre +ensuite la discussion. S'il rentrait seul, il restait dix minutes à +table, et remontait dans son cabinet, d'où il ne sortait plus. + +Quand il n'avait pas été au conseil d'État, il allait à l'Institut, où +je l'ai quelquefois accompagné. Cette société s'assemblait alors au +Louvre. Il se rendait à la séance par la galerie du Muséum; et, +lorsqu'elle était finie, il retenait quelquefois un ou deux membres, +s'asseyait sur une table comme un écolier, et entamait une conversation +qui se prolongeait souvent fort avant dans la nuit. En général, quand il +rencontrait quelqu'un qui lui convenait, le temps coulait sans qu'il +s'en aperçût. + +La rédaction du Code civil achevée, ce grand travail fut porté avec les +formalités ordinaires à la discussion du Tribunat. On avait déjà eu +plusieurs occasions de s'apercevoir que ce corps deviendrait tôt ou tard +un obstacle à la marche administrative du gouvernement. Quoique +généralement composé d'hommes d'un mérite reconnu, il s'était mis en +hostilité avec le conseil d'État. Il avait quelquefois montré une +opposition qui tenait peut-être plus à l'esprit de corps et à la +rivalité de talens qu'à l'intrigue et à une tendance à l'exagération. + +Le premier consul avait été prévenu de cette disposition; mais elle +était si peu raisonnable, qu'il refusait d'y croire. Il fit, comme je +l'ai dit, faire la communication. Il ne tarda pas à se convaincre qu'il +avait mieux auguré de ce corps qu'il ne méritait. La discussion fut +aigre, passionnée, minutieuse. On ne put plus se promettre de faire +passer le Code sans le mutiler. Le besoin de ce grand travail était +vivement senti; mais, comme il était à craindre que la même opposition +ne se manifestât au Corps Législatif, et ne frappât ainsi de discrédit +le premier Å“uvre de la législation consulaire, on retira le projet. Les +élections amenèrent des hommes plus sages au Corps Législatif. Le +Tribunat, qu'on avait eu la prudence de réduire de moitié, revint +lui-même à un système moins hostile. Le Code fut reproduit et adopté. + +Le premier consul abolit plus tard le Tribunat; et, comme il en voulait +non aux membres, mais à l'institution qui n'était propre qu'à entraver +sa marche, il plaça tous les tribuns, qui, pour la plupart, furent des +administrateurs remarquables et tous des hommes distingués. + +Je lui ai quelquefois entendu dire au sujet de ceux dont il était le +plus satisfait: «Eh bien! voyez; au Tribunat, il aurait été opposé à ce +qu'il fait aujourd'hui mieux qu'un autre. Voilà ce que produit l'esprit +de corps. Il faut convenir, ajoutait-il à cette occasion, que les hommes +ne sont en général que des enfans.» + +Depuis que le premier consul gouvernait, il s'était fait dans toutes les +branches administratives un travail prodigieux, et cependant les +créations continuaient encore. On forma l'administration des eaux et +forêts, qui arrêta le pillage des bois, et lui substitua un mode +d'exploitation sage et raisonné; on établit des lycées; on doubla les +moyens d'instruction gratuite, que plus tard on compléta par +l'organisation d'un corps enseignant; on fit des agens-de-change; on +recréa la loterie, qui anéantit une multitude de petites loteries, de +banques particulières tout aussi ruineuses pour le public et stériles +pour l'État; enfin, on institua les droits-réunis. + +Le ministre de l'intérieur, M. Chaptal, protégeait, stimulait les +manufactures et tout ce qui tenait à l'industrie avec un zèle qui ne +laissait rien à désirer. C'est lui qui imagina d'établir, dans chaque +département et plus tard à Paris, des muséum d'exposition où l'on +apporterait, à une époque fixe, les produits de l'industrie nationale. +Cette heureuse conception fut aussitôt réalisée. L'exposition eut lieu, +et montra les inconcevables progrès qu'avaient faits les arts pendant un +espace de temps qu'on n'avait cru fécond qu'en calamités. M. Chaptal +rendit, dans cette circonstance, un service signalé à la nation; il +ouvrit les yeux à une foule d'incrédules qui s'obstinaient à mettre nos +fabricans au-dessous de ceux de l'étranger. La comparaison les +convainquit. Ils furent obligés de s'avouer que des produits qu'ils +achetaient comme de fabrique anglaise, sortaient de nos ateliers, +étaient confectionnés par les ouvriers dont ils contestaient l'aptitude. +Ce fut par des moyens aussi simples qu'il fit cesser les petites +supercheries de quelques fabricans, qui ne rougissaient pas d'employer +une estampille étrangère pour mieux écouler leurs produits. Il ne mérita +pas moins bien de l'agriculture. Il fonda les prix qu'on décerne encore +dans les départemens aux plus belles productions agricoles. Avec le +temps et de pareilles institutions, un pays ne peut manquer d'obtenir de +grandes améliorations et parvenir à la prospérité. Au reste, tous les +actes de l'administration de M. Chaptal portaient le cachet d'un +patriotisme éclairé, comme ceux de sa vie privée portent celui d'un +homme de bien. + +Il ne se passait guère de semaine que le premier consul n'allât visiter +quelques établissemens. Il ne songeait qu'à embellir, améliorer, +administrer; il traçait des canaux, ouvrait des routes, ou rétablissait +celles de l'ancienne France qui avaient été totalement négligées pendant +la révolution. Le chef de l'État avait donné l'impulsion: tout était en +mouvement d'un bout de la république à l'autre. On réparait, on +réédifiait, on travaillait, comme on fait après un naufrage pour +remettre à flot le bâtiment qu'un pilote inhabile a échoué. + +À Lyon, on rétablissait la place Bellecour; à Paris, on déblayait le +Louvre, on nettoyait le Carrousel, on restaurait les monumens publics; +on rendait au culte les temples échappés à la destruction, on relevait +ceux qu'une fureur insensée avait fait abattre. + +Les ports, les canaux, toutes les constructions marchaient de front. On +ne concevait pas comment le premier consul pouvait faire face aux +dépenses que tant d'entreprises exigeaient; on s'étonnait, on criait au +miracle: le miracle était simple, c'était celui de l'ordre et de la +probité. Je m'explique. + +Avant le 18 brumaire, les receveurs-généraux retenaient les deniers +publics, sous le prétexte que leurs recettes éprouvaient des lenteurs. +Ainsi, privé de rentrées fixes et hors d'état de connaître jamais le +juste état de ses caisses, le ministre des finances était obligé de +faire le service avec des traites sur les receveurs-généraux à une date +plus ou moins reculée. Ces traites passaient dans le commerce; mais, +comme on ne croyait pas plus à la solidité qu'à la bonne foi du +gouvernement, elles altéraient journellement la confiance que l'on +aurait voulu chercher à mettre dans le crédit public. Les +receveurs-généraux profitèrent de ce cruel état de choses; ils se firent +banquiers, achetèrent les effets qu'ils devaient solder, et réalisèrent +des bénéfices énormes. Ces scandaleux trafics avaient disparu avec le +gouvernement qui les tolérait. M. Gaudin en avait fait justice en +prenant la direction des finances. En voyant la hausse des fonds +publics, on criait à la magie; cette magie était la probité et le retour +de l'ordre; l'économie présidait à la perception de l'impôt. Aucun fonds +n'était détourné, aucune valeur n'était avilie: le crédit, la confiance, +s'étaient rétablis partout. + +Une autre entreprise, qui était tout entière dans l'intérêt de la +capitale et du commerce, signala encore cette année. On projetait depuis +long-temps la construction d'un canal qui rassemblât les eaux de la +rivière de l'Ourcq, et les amenât dans Paris; mais les travaux qu'il +exigeait étaient immenses, on avait toujours reculé devant les +difficultés que présentait l'exécution. On avait cependant essayé +quelques ébauches d'après les plans de M. Girard, que le premier consul +avait eu occasion d'apprécier en Égypte; mais l'opposition avait été si +vive, que tout avait été abandonné, lorsqu'il prit fantaisie au chef de +l'État d'aller chasser[46] dans la forêt de Bondi. + +La meute qu'il suivait le mena dans les travaux du canal, qui se +trouvaient en partie entravés dans cette forêt; sur-le-champ il laissa +là les chiens, et nous ordonna de le suivre: il ne pensait déjà plus à +la chasse. Il fit lui-même la reconnaissance des travaux déjà achevés, +et comme il avait été long-temps auparavant faire celle de tout le cours +de la rivière de l'Ourcq, ainsi que celle du canal projeté dans toute sa +longueur, les contradictions qui en avaient fait suspendre les travaux +revinrent à son esprit: sans rejoindre la chasse, il retourna de suite à +Paris, et donna des ordres pour la réunion aux Tuileries, le soir même, +de tous les ingénieurs des ponts-et-chaussées qui étaient pour et contre +le projet. Il les mit en présence, suivit attentivement la discussion, +trouva les objections faibles, les réponses péremptoires, et ordonna +sur-le-champ la reprise des travaux, qui furent conduits avec célérité, +mais qu'il n'eut pas la satisfaction de mener à terme. + + + + +CHAPITRE XXXI. + +Suppression du ministère de la police.--Le général Rapp.--Médiation +helvétique.--Intérieur des Tuileries.--Anecdote. + + +L'état de paix dans lequel on vivait avait peu à peu amorti la défiance. +Le premier consul avait rayé de la liste des émigrés tous ceux qui +avaient demandé cette grâce: il les avait même mis en possession de la +partie de leurs biens qui n'avait pas été vendue et se trouvait encore +sous le séquestre national. Sa facilité multiplia les démarches. Il fut +obligé de prendre une mesure générale pour couper court aux réclamations +qui l'assiégeaient. Il eut d'abord dessein de faire rapporter la loi sur +l'émigration; mais on lui démontra que cette mesure aurait des +conséquences pires que le mal auquel il voulait remédier. Un premier +arrêt du conseil d'État excepta de la liste des émigrés les +ecclésiastiques qui avaient subi la déportation, les enfans au-dessous +de seize ans, les laboureurs, artisans, etc.; un senatus-consulte de +1802 les amnistia. Le premier consul fit ensuite dresser une liste de +ceux que leurs antécédens ou leur naissance constituaient en état +d'hostilité avec les lois nouvelles, et raya les autres en masse. + +La suppression du ministère de la police devint la conséquence de cette +détermination: il n'y avait plus besoin de surveillance là où il n'y +avait plus rien à surveiller. On saisit cette occasion pour essayer de +démontrer au premier consul que cette autorité ne pouvait plus subsister +sans de graves inconvéniens pour la popularité comme pour la +considération dont il cherchait à entourer son pouvoir. La tolérer +encore, c'était fournir des prétextes à la calomnie, faire suspecter les +intentions du gouvernement. Le premier consul eut l'air de se laisser +persuader, et ne fut peut-être pas fâché d'essayer ce que personne +n'avait osé tenter avant lui, de maintenir l'ordre avec les tribunaux et +la gendarmerie. M. Fouché était furieux contre M. de Talleyrand, qu'il +regardait comme l'auteur d'une mesure qui l'éloignait à la fois du +conseil et le privait du ministère, qu'il regardait comme un apanage +inamovible. Aussi usa-t-il de représailles; il jeta des soupçons sur la +fidélité, les intentions politiques du ministre des relations +extérieures, et employa mille moyens de les faire parvenir aux oreilles +du premier consul, qui, malheureusement pour lui et pour M. de +Talleyrand, leur donna plus d'importance qu'ils n'en méritaient. Le +ministère de la police fut néanmoins supprimé, et M. Fouché entra au +sénat conservateur. + +M. Abrial, qui avait le portefeuille de la justice, y fut également +nommé. Le premier consul réunit les deux ministères sous la dénomination +de ministère du grand-juge, qu'il confia à M. Reignier, qui était +conseiller d'État: il lui adjoignit M. Réal, qu'il chargea de la +direction de tout ce qui se rattachait à la sûreté générale, ou qui +exigeait des informations qu'un procureur-général aurait conduites le +plus souvent d'une manière imparfaite. Les choses marchèrent d'abord +assez bien. On était fatigué de guerre, de dissensions; chacun aspirait +au repos et cherchait à réparer les pertes qu'il avait faites. Personne +ne songeait à troubler une situation prospère qui n'était due qu'à la +concentration du pouvoir. + +Les Suisses étaient encore régis par le gouvernement que le Directoire +de France leur avait imposé; mais l'exaspération que causait un pouvoir +assis sur les ravages de l'étranger était au comble. De toutes parts, on +courut aux armes: ce ne fut partout que trouble et confusion, et +l'orage, qui se calmait chez nous, souffla avec violence en Suisse. Les +partis ne tardèrent pas à en venir aux mains. + +Celui qui repoussait le Directoire était si nombreux, qu'il anéantit +l'autre en un instant. Les vaincus se prévalurent aussitôt d'un traité +conclu avec la France, et réclamèrent l'assistance du premier consul. Sa +position était délicate; il ne voulait ni laisser la guerre civile +s'allumer, ni opprimer l'indépendance helvétique: il venait cependant de +faire entrer en Suisse le général Ney avec un corps de troupes, et en +même temps de faire arrêter Reding, instigateur de troubles. Il dépêcha +en toute diligence son aide-de-camp Rapp, qui arriva comme un envoyé de +la Providence au moment où l'on allait en venir aux mains. Rapp, avec +une rare présence d'esprit, descend de sa voiture, se place entre les +deux armées, déclarant à haute voix et en allemand qu'il était autorisé +à déclarer ennemi du peuple français celui des deux partis qui +commencerait le feu, et qu'il avait l'ordre de faire entrer de nouvelles +troupes françaises sur le territoire suisse. Sa fermeté imposa d'autant +plus, que l'un et l'autre parti avait les mêmes conséquences à redouter +d'une seconde invasion. Ils se rapprochèrent, convinrent d'assembler les +cantons et de remettre leurs différends à la médiation du premier +consul. + +Celui-ci accepta; il accueillit la députation qui vint lui exposer les +vÅ“ux, les besoins d'un peuple que l'inquiétude du Directoire avait fait +courir aux armes, et nomma une commission de sénateurs, au nombre +desquels se trouvait Fouché, pour discuter avec elle la constitution qui +convenait aux peuples des montagnes qu'elle représentait. + +L'acte constitutionnel fut promptement arrêté. La députation, +satisfaite, pria le premier consul de conserver le titre de médiateur +qui lui avait été déféré. Le pays recouvra la tranquillité qu'il avait +perdue, sans qu'elle coûtât une seule goutte de sang; et le célèbre M. +de La Harpe[47], qui l'avait régi sous le nom de directeur, vint fixer +sa résidence à Paris. + +L'hiver qui suivit la conclusion de la paix fut remarquable par +l'affluence des étrangers de distinction; ils accouraient de toutes +parts en France. Cependant tel avait été le récit qu'on leur avait fait +de nos discordes, qu'ils croyaient la capitale à moitié dévastée. Ils +furent étrangement surpris de ne trouver aucune trace de destruction, et +d'entendre dire de toutes parts que la ville était plus belle qu'avant +les troubles dont on leur avait fait un si triste tableau. + +Le cérémonial n'était pas réglé. Madame Bonaparte ne recevait personne; +elle craignait de se voir compromise par les prétentions que pourraient +élever quelques dames étrangères dans un palais qui était encore sans +étiquette, ou de les blesser elles-mêmes par l'exigence que lui +inspirait son rang: aussi n'y avait-il rien de plus monotone alors que +le château des Tuileries. Le premier consul ne quittait pas son cabinet; +madame Bonaparte était obligée, pour tuer le temps, d'aller tous les +soirs au théâtre avec sa fille, qui ne la quittait pas. Après le +spectacle, dont le plus souvent elle n'attendait pas la fin, elle +revenait terminer sa soirée par un whist, ou, s'il n'y avait pas assez +de monde, par une partie de piquet, qu'elle faisait avec le second +consul, ou quelque autre personnage de cette gravité. + +Les femmes des aides-de-camp du premier consul, qui étaient de l'âge de +madame Louis Bonaparte, venaient lui tenir compagnie. C'étaient chaque +jour les mêmes personnes, les mêmes jeux: la semaine s'écoulait de la +même manière à la Malmaison qu'à Paris. Le second consul recevait les +fonctionnaires ainsi que les membres de la magistrature; sa maison était +la seule où l'on rencontrait une partie de la représentation du +gouvernement. Les étrangers, de leur côté, remplissaient les salons, +dont M. de Talleyrand seul leur faisait les honneurs. + +Ce fut dans le cours de cet hiver que le premier consul fit arrêter et +mettre au Temple M. T***, qui revenait d'Angleterre par la Hollande. +L'arrestation fut représentée comme tyrannique. Voici cependant ce qui +la détermina. + +Ancien membre du parlement de Paris, M. T*** avait mené une vie fort +agitée depuis qu'il avait quitté la France: il avait successivement +séjourné en Angleterre, en Allemagne, et avait fini par se réfugier en +Amérique. Il n'y avait pas plus trouvé le repos qu'ailleurs. Mais ses +opinions étaient tout pour lui; il aima mieux souffrir que d'en faire le +sacrifice. Il était dans cette pénible situation, lorsqu'il apprit les +événemens qui suivirent le retour du général Bonaparte. Las de courir le +monde, et pressé de revoir ses enfans, il se décide à repasser en +Europe. Il rencontre, à bord du bâtiment qu'il montait, des Hollandais +de Surinam, se lie avec eux, apprend que la colonie, fatiguée +d'appartenir à un gouvernement qui ne peut plus la protéger, envoie +négocier, c'est-à -dire inviter le ministère anglais à venir prendre +possession de l'établissement. Ils ne connaissaient personne à Londres, +et auraient cependant voulu que leur mission fût ignorée de la Hollande, +dont ils étaient si près, et où ils avaient des relations. M. T*** les +tira d'affaire; il avait d'anciennes liaisons en Angleterre; il se mit +en rapport avec le gouvernement, et fit si bien, que les Hollandais +obtinrent sans bruit la protection qu'ils sollicitaient. + +Le ministère, à qui cette intrigue livra Surinam, en usa généreusement +avec celui qui l'avait conduite, en sorte que M. T*** vit à la fois la +France s'ouvrir devant lui et sa fortune se rétablir. La négociation +qu'il avait faite avait amené une sorte d'intimité entre le ministère et +lui. Pitt le consulta sur la confiance que méritait un ambassadeur +français qui venait de lui adresser un mémoire sur les moyens de +restreindre la puissance du premier consul. + +M. T***, qui avait connu ce personnage avant son émigration, s'imagina, +d'après cette ouverture, qu'il était resté fidèle aux principes qu'il +professait alors, et en rend bon compte au ministre. Sur cette +assurance, Pitt lui confie le mémoire; T*** le parcourt, retrouve ses +opinions, et se persuade qu'il peut compter sur son ancien ami. Il se +rend aux lieux qu'il habite; il va le voir, lui compte sa bonne et +mauvaise fortune, et lui demande son appui. Il reçoit les plus belles +promesses; mais il démêle, à travers la conversation, des principes +politiques tout-à -fait contraires à ceux qu'il attendait. «Quoi! à moi! +lui dit T***; mais j'ai lu ton mémoire; je sais ce que tu penses; Pitt +me l'a confié.» + +Le diplomate nia le fait, redoubla de caresses, d'offres de service. +L'émigré crut à ses protestations, et se mit en route pour Paris; mais +il avait été signalé à la police comme un agent anglais, qui arrivait +avec des sommes considérables. Son bienveillant ami avait eu soin de +divulguer la part qu'il avait prise à l'intrigue de Surinam. + +Le premier consul dut le faire arrêter. Le chagrin, l'irritation que +cause toujours la perfidie, mirent promptement T*** au tombeau. Il +mourut avec l'amertume d'un homme qui succombe sous les trames d'un faux +ami. + + + + +CHAPITRE XXXII. + +Première réception de la cour consulaire.--Vive allocution du premier +consul à l'ambassadeur anglais.--Calculs et espérances de l'Angleterre. + + +On établit enfin vers le mois de mars 1802 un peu d'étiquette, et +l'épouse du chef du gouvernement eut autour d'elle des dames, des +officiers civils chargés de veiller à la représentation. Les dames ne +furent d'abord qu'au nombre de quatre, mesdames de Rémusat, de +Thalouete, de Luçay, et madame de Lauriston, dont le premier consul +faisait un cas particulier. Les quatre officiers civils du palais +consulaire furent MM. de Gramayel, de Luçay, Didelot et de Rémusat. + +Cette cour n'avait encore que quelques mois d'installation, lorsque les +étrangers furent reçus pour la première fois. La réception eut lieu dans +les appartemens de madame Bonaparte, au rez-de-chaussée, sur le jardin. +Elle fut nombreuse, composée de tout ce que nos voisins avaient de plus +aimables femmes, qui y parurent avec un luxe de pierreries dont notre +cour naissante n'avait pas encore d'idée. Le corps diplomatique y +assista tout entier. Enfin l'affluence fut telle, que les deux salons du +rez-de-chaussée purent à peine suffire au concours que cette cérémonie +avait attiré. Quand tout fut prêt, que chacun eut pris sa place, madame +Bonaparte entra, précédée du ministre des relations extérieures, qui lui +présenta les ambassadeurs étrangers. Elle fit ensuite le tour du premier +salon, toujours précédée par le ministre, qui lui nommait successivement +chacune des personnes qui se trouvaient sur son passage. Elle achevait +de parcourir le second, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup, et laissa +voir le premier consul, qui se présentait au milieu de cette brillante +assemblée. Les ambassadeurs le connaissaient déjà ; mais les dames +l'apercevaient pour la première fois. Elles se levèrent spontanément et +avec un mouvement de curiosité très prononcé. Il fit le tour de +l'appartement, suivi des ambassadeurs des diverses puissances, qui se +succédaient l'un à l'autre, et nommaient les dames de leurs pays +respectifs. + +Ce fut dans une de ces réceptions qu'il laissa éclater plus tard +l'humeur que lui donnait la conduite de l'Angleterre. Il venait de lire +les dépêches de son ambassadeur à Londres, qui lui envoyait la copie +d'un message que le roi avait transmis au parlement, sur de prétendus +armemens qui avaient lieu dans les ports de France. Tout préoccupé de la +lecture qu'il venait de faire, il ne passa pas ce jour-là dans le second +salon, et fut droit aux ambassadeurs. J'étais à quelques pas de lui, +lorsque, s'arrêtant devant l'ambassadeur d'Angleterre, il l'interpelle +avec vivacité: «Que veut donc votre cabinet? que signifient ces bruits +d'armemens dans nos ports? Peut-on abuser ainsi de la crédulité des +peuples, ou ignorer à ce point ce qui nous occupe? On doit savoir, si +l'on connaît le véritable état des choses, qu'il n'y a en appareillage +que deux bâtimens de transport qui sont destinés pour Saint-Domingue; +que cette colonie absorbe toutes nos pensées, tous nos moyens. Pourquoi +donc ces plaintes? Est-on déjà las de la paix? Faut-il encore +ensanglanter l'Europe? Des préparatifs de guerre! nous imposer! On +pourra vaincre la France, peut-être même la détruire; mais l'intimider, +jamais!» + +L'ambassadeur salua respectueusement, et ne répondit pas un mot. Le +premier consul s'éloigna; mais, soit que cette sortie l'eût un peu +échauffé, soit toute autre cause, il n'acheva pas le tour, et rentra +dans ses appartemens. Madame Bonaparte suivit; le salon fut vide en un +instant. Les ambassadeurs de Russie et d'Angleterre s'étaient retirés +dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils s'entretenaient encore, qu'il n'y +avait plus personne dans les appartemens. «Ma foi, disait le premier au +second, vous ne pouviez vous attendre à cette sortie, ni par conséquent +être préparé à y répondre; il faut vous borner à en rendre compte, et en +attendant vous conduire en conséquence.» + +Il le fit. Les communications devinrent froides, réservées. La +résolution de l'Angleterre était prise, l'aigreur ne tarda pas à se +manifester. + +On échangea des notes; on demanda des explications catégoriques, et +enfin des passe-ports. Le premier consul les accorda sur-le-champ. +J'étais à Saint-Cloud, dans son cabinet, lorsqu'on introduisit M. Maret, +qui apportait la rédaction de la réplique dont il voulait les +accompagner. Il la fit lire à haute voix, et dit, à cette occasion, des +choses bienveillantes sur le caractère personnel de lord Withworth, +qu'il estimait beaucoup. Il était persuadé que, dans cette circonstance, +il n'avait pris aucune part à la conduite de son gouvernement. + +Quelques points étaient restés en litige depuis le traité d'Amiens; +Malte, d'après les stipulations, devait être restitué à l'ordre de +Saint-Jean de Jérusalem. L'Angleterre s'y refusa, parce que cette +possession lui assurait la domination de la Méditerranée. La France +attendait de même l'évacuation du cap de Bonne-Espérance et celle de +l'Égypte, d'après les engagemens contractés par l'Angleterre. La France +avait strictement exécuté les siens. + +Il y avait de la dérision à arguer de nos armemens maritimes pour nous +faire la guerre, lorsqu'il était notoire qu'ils ne pouvaient pas suffire +à alimenter la colonie de Saint-Domingue. C'était le génie du premier +consul, et la prospérité qu'il procurait à la France qui effrayaient +l'Angleterre. Elle l'avait jugé, et lui avait voué dès-lors une guerre à +mort. Il fallait bien que l'on fût résolu de la recommencer dans une +circonstance opportune pour avoir donné pour prétexte l'état de ses +armemens. + +Il eût été, je crois, plus conforme à la vérité de dire que le vrai +motif de cette guerre était, au contraire, le désarmement complet de la +France, parce qu'il offrait des chances de succès, et que la +circonstance opportune qu'on était résolu d'attendre en signant la paix, +était enfin arrivée. + +Je me suis confirmé dans cette opinion, lorsque plus tard je suis entré +dans les affaires, et d'après les observations que j'ai eu occasion de +faire dans différentes positions où j'ai été placé. + +Après la bataille de Zurich, gagnée par Masséna, les Russes ne parurent +plus prendre de part active aux événemens de la guerre en Allemagne ni +en Italie; et les rapports qui s'établirent entre l'empereur Paul et le +premier consul, ayant été suivis de la paix entre les deux pays, les +Russes disparurent des champs de bataille. La Prusse gardait, depuis le +traité de Bâle, la plus stricte neutralité. + +L'Autriche était restée seule sur le champ de bataille; l'Angleterre, à +la vérité, lui avait promis l'alliance de la guerre civile en France, +mais le premier consul avait triomphé des efforts qu'elle faisait pour +l'entretenir. Il avait conduit en Italie toutes les troupes +républicaines que la pacification de l'Ouest rendait disponibles. +L'Empereur était hors d'état de soutenir la lutte; et si l'armée du +Rhin, victorieuse à Hohenlinden, eût été en des mains plus habiles, +Vienne était occupée. Aussi l'Autriche s'était-elle empressée de +conjurer l'orage; elle avait souscrit à la paix, parce qu'elle ne +pouvait, sans s'exposer à sa ruine, prolonger la guerre. Ainsi, de tous +les ennemis de la France, l'Angleterre était le seul dont les forces +physiques et morales fussent encore dans toute leur vigueur. Cette +situation tenait à des circonstances qu'il n'est pas inutile de +développer. + +Les États du continent reposent tous sur l'agriculture, et ne +fleurissent qu'autant qu'elle est prospère. L'Angleterre est assise sur +une autre base; elle est fondée sur le commerce, et n'a, pour alimenter +sa puissance, que les ressources qu'il lui fournit. Il résulte de là +qu'étendre le premier, c'est augmenter la seconde, et qu'accroître la +seconde, c'est développer le premier. Tout ce qui désole les autres +nations de l'Europe, tout ce qui éteint l'industrie, ce qui entrave le +négoce, la guerre, les prohibitions, font la prospérité de l'Angleterre. +Elle méconnaît les droits des pavillons, surprend, enlève les bâtimens +qui mettent en mer, et oblige, à force de violences, les peuples du +continent de s'approvisionner chez elle. Seule à la fin pour acheter, +fabriquer et vendre, elle est maîtresse de tous les prix, en possession +de tous les marchés. L'état de guerre, qui est ruineux pour les autres +nations, fait sa prospérité: aussi ne manqua-t-elle jamais une occasion +de pousser l'Europe sur les champs de bataille. + +Une calamité pour l'Angleterre, et qui lui porterait un coup funeste, +serait une paix raisonnable; mais comment l'y contraindre avec les +passions et les convoitises des cabinets? Elle a pour elle la séduction. +Ce moyen la soutiendra long-temps. + +Lors de la paix de Lunéville, les agens de cette puissance, qui +cherchaient partout des ennemis à la France, un tarif à la main, +s'étonnaient de trouver les nations du continent rebutées d'une guerre +qui n'avait été pour elles qu'une suite de désastres. Ils leur +promettaient des subsides plus abondans encore que ceux qu'elles avaient +eus. Ces offres furent inutiles. Le continent était las; il fallut +renoncer à l'espoir de perpétuer la guerre, et souscrire à ce qu'on ne +pouvait empêcher. Cette transaction n'était d'ailleurs qu'une trève qui +devait compliquer la position du premier consul. Le gouvernement anglais +s'était fait une fausse idée de l'état intérieur de la France. Il +s'était persuadé, sur la foi de cette foule de misérables qu'il +entretenait parmi nous, que la paix consommerait ce que la guerre +n'avait pu faire. + +Il avait admis comme principe que le pouvoir du premier consul ne +parviendrait pas à se consolider; qu'il n'était pas moral, et reposait +uniquement sur la force des baïonnettes. S'il souscrivait à la paix, son +adversaire, hors d'état de solder cette masse de troupes, serait obligé +de désarmer et s'affaiblirait d'autant. On éveillerait les ambitions +particulières, on ranimerait la guerre civile, et la puissance +consulaire, placée entre les ruines que la révolution avait faites, et +les résistances qu'on lui ménagerait, ne pourrait rétablir ses finances. +Elle serait obligée de pressurer, de mécontenter le peuple, ou de peser +sur les étrangers, de recourir à des spoliations qui rameneraient la +guerre. + +Une autre considération: le peuple français était devenu indifférent aux +contestations qui ne concernaient que le pouvoir; il était désormais +impossible de le mettre en mouvement. + +Tout promettait la chute du pouvoir consulaire; il ne s'agissait que de +bien engager l'attaque. Or, jamais circonstances ne seraient plus +favorables, puisqu'il aurait désarmé. + +Les choses avaient été, depuis la paix, précisément en sens inverse de +ce qu'attendait le ministère anglais. La Vendée était restée soumise; le +premier consul, devenu plus populaire, avait poursuivi ses travaux. Il +avait relevé ce que les orages politiques avaient abattu, développé des +branches d'industrie inconnues jusque-là parmi nous. Son administration +était rapide, uniforme; partout on bénissait l'heureuse étoile qui +l'avait ramené. Les fonds publics étaient à la hausse; aucune ambition +rivale ne s'était montrée; rien de ce qu'avait espéré l'Angleterre ne +s'était réalisé, si ce n'est le désarmement, qui, à la vérité, était +complet. + + + + +CHAPITRE XXXIII. + +Situation de l'armée.--Le général Marmont.--Dons +patriotiques.--Conscription.--Occupation du Hanovre.--Voyage de Napoléon +en Belgique.--La descente en Angleterre est arrêtée. + + +Le premier consul s'était flatté que la paix serait durable. Il se le +promettait d'autant plus, qu'on affectait de répandre que, de tous les +États, la France était le seul qui fût à craindre. Enfin telle était sa +bonne foi, qu'il avait fait donner des congés absolus à tous les soldats +qui en demandaient; et ceux-ci avaient si largement profité de la +disposition, que la plupart des régimens d'infanterie se trouvaient à +peu près réduits à leurs cadres. Ils eussent même été dissous, si les +officiers, qui avaient perdu l'habitude du travail, n'avaient eu besoin +de leur solde pour exister. + +La cavalerie, proportion gardée, était encore dans un état plus fâcheux: +elle était réduite à rien, ou peu s'en faut. Des régimens de +cuirassiers, le 6e, entre autres, étaient hors d'état de fournir trois +escadrons de soixante-quatre hommes chacun. Le train d'artillerie, et à +plus forte raison les équipages militaires, n'existait plus. On n'avait +cherché partout qu'à faire des économies. + +Le matériel de l'artillerie était de même fort loin de se trouver en bon +état. Le général Marmont, qui avait été nommé premier inspecteur de +cette arme, venait d'y introduire des idées nouvelles qui auraient exigé +la refonte de toutes les pièces de campagne, ainsi qu'une reconstruction +totale des caissons et des affûts. Tout avait été conduit dans les +grands établissemens, où déjà on avait commencé à scier les pièces pour +les jeter dans les fourneaux; aucun des élémens dont se compose une +armée n'était prêt, ni même sur le point de l'être. + +Or, je le demande, cet état pouvait-il exciter les alarmes de nos +voisins, ou plutôt n'était-ce pas cet état qui avait ranimé l'espérance +de nos ennemis, qui leur avait fait reprendre des armes qu'ils n'avaient +déposées qu'à regret? N'était-ce pas évidemment une combinaison arrêtée +pour prendre la France au dépourvu, et rassurer les vieilles +aristocraties menacées par la consolidation du nouvel ordre social +établi parmi nous, comme par le pouvoir qu'il avait concentré dans une +seule main? La rupture du traité d'Amiens ne pouvait avoir d'autre +cause, et le premier consul conserva long-temps de l'humeur de ce que +son ministre des relations extérieures l'avait entretenu dans une fausse +sécurité, ou du moins n'avait pas pénétré les trames qui s'ourdissaient +autour de lui. Jamais il ne lui avait été si important d'être bien +informé, et la réputation dont jouissait le ministre ne fut pas +justifiée dans cette circonstance. + +En France, où tout le monde était témoin de l'ardeur avec laquelle le +premier consul travaillait à des choses qui ne pouvaient convenir qu'à +un état de paix, on repoussa avec indignation les imputations de +l'étranger, qui accusait ses projets d'agression. Il était trop notoire +qu'il n'avait porté l'activité de son génie que vers l'administration, +les manufactures et les développemens à donner à l'industrie. Mais ces +soins exclusifs, qui le justifiaient aux yeux des peuples, avaient +failli tout compromettre. Comme il ne rêvait que repos et améliorations +intérieures, il avait signé, sans le lire, l'arrêté que le ministre de +la guerre (c'était le général Berthier) lui avait présenté, comme +celui-ci l'avait reçu de son côté, sans défiance, du général Marmont, +dont il connaissait le dévoûment et la capacité; en sorte que la +destruction de toute l'artillerie de campagne se poursuivait à l'insu du +premier consul, lorsque des cris de guerre vinrent tout à coup retentir +à ses oreilles. + +On juge aisément de l'humeur que lui donna une contrariété si fâcheuse. +Il envoya chercher le ministre de la guerre, manda Marmont avec une +vivacité que je lui ai rarement vue. Ils arrivèrent bientôt: je les +annonçai, mais ni l'un ni l'autre ne voulait entrer le premier. Il fut +obligé de les appeler. «En vérité, leur dit-il, si vous n'étiez pas mes +amis, je croirais que vous me trahissez. Envoyez promptement dans les +arsenaux, dans les fonderies; que l'on suspende vos désastreux projets, +et mettez-moi sur pied le plus d'artillerie qu'il vous sera possible.» + +Il avait à se plaindre de ses deux plus anciens compagnons de gloire; +mais il sentit sa colère s'apaiser à la vue de l'embarras qu'ils +éprouvaient. + +La marine n'était pas dans un état moins défavorable. Ce qu'elle avait +encore de matelots avait été prendre possession des colonies qui nous +avaient été rendues. Une bonne partie des bâtimens qu'elle avait armés y +étaient encore en commission. Elle venait de faire appareiller la +flottille chargée de recevoir le petit comptoir que nous avions recouvré +aux Indes orientales. Ainsi, par une fatalité singulière, elle avait +fait sortir des vaisseaux au moment même où il devenait dangereux de +mettre en mer, sous quelque face qu'on envisageât notre position +militaire; à cette époque, on n'apercevait aucun motif d'agression: +aussi crut-on généralement que l'Angleterre n'avait repris les armes que +parce que les progrès de notre industrie ne l'alarmaient pas moins que +nos principes politiques ne l'irritaient. + +Le premier consul fut vivement contrarié de cette rupture qui +l'obligeait à ajourner tous ses projets d'améliorations intérieures pour +se livrer de nouveau à des combinaisons de guerre. Elles exigeaient des +fonds immenses; il fallut suspendre des travaux utiles pour assurer les +besoins de la défense à laquelle on le condamnait. + +Les difficultés qu'il avait à vaincre étaient inouïes, et faites pour +arrêter un autre esprit que le sien; mais plus elles étaient grandes, +plus il mettait de gloire à en triompher. Si quelquefois il éprouva de +l'embarras, il ne le laissa du moins jamais apercevoir. Anvers était +encore dans l'état où il l'avait reçu; les travaux projetés pour en +faire un port de guerre n'étaient pas commencés; aucune construction +navale n'avait été faite, les matériaux nécessaires n'étaient pas encore +achetés. + +Le premier consul avait alors l'excellente habitude de faire connaître à +la France sa véritable position. Les premiers comptes de son +administration qu'il rendit au Corps-Législatif avaient répandu partout +l'espérance et la satisfaction. Il répéta ce qui lui avait si bien +réussi. Il exposa aux corps constitués les diverses communications qui +avaient précédé la rupture; et comme elles démontraient évidemment qu'il +n'avait pu éviter la guerre, la plus injuste dont on eût encore vu +d'exemple, la nation prit fait et cause, elle se serra autour de son +chef, et lui prodigua tous les moyens nécessaires pour sortir victorieux +d'une lutte qu'il n'avait pas provoquée. + +Les grandes villes votèrent les fonds nécessaires pour établir des +vaisseaux de guerre, qui furent construits, armés, et prirent chacun le +nom des lieux qui en avaient fait les frais. Ces libéralités +patriotiques soulagèrent le trésor public, et accrurent les moyens de +réorganisation qu'il avait déjà . + +Ce fut à cette époque que l'on adopta le mode de recrutement qui fut +consacré sous le nom de conscription. Le premier consul en avait, +quelque temps auparavant, fait discuter le projet au conseil d'État; +mais la paix régnait, il ne l'avait pas fait convertir en loi. Les +choses étaient changées aujourd'hui, les besoins urgens. Le décret fut +rendu, et l'armée vit accourir dans ses rangs des hommes jeunes, +vigoureux, accoutumés aux travaux rustiques et capables de supporter les +fatigues du soldat. + +Les provocations à la guerre avaient imposé la nécessité d'adopter cette +mesure. D'ailleurs, la conscription n'a pas diminué la population: elle +a donné au peuple le sentiment de sa dignité. Les décorations, les +grades, les places accordées aux soldats ont fait de la masse du peuple +un peuple nouveau. Quels qu'aient été toutefois les avantages que la +nation pouvait en tirer, je dois admettre qu'on a été forcé d'abuser de +ce moyen; et que, s'il eût été ménagé davantage, il eût sauvé la France +d'une invasion. + +On remonta la cavalerie, l'artillerie; tout se mit à la guerre. La +troupe manÅ“uvrait, les officiers dressaient des plans. Chaque jour, le +premier consul recevait des foules de projets sur les moyens d'attaquer +l'Angleterre. Il les parcourait, n'en adoptait aucun; il ne jugeait pas +qu'il fût temps. Enfin tout étant prêt, il résolut de porter les +premiers coups. Il mit en mouvement une partie des troupes qui étaient +stationnées sur le Bas-Rhin, et les dirigea vers le Hanovre, une des +possessions du roi d'Angleterre. Il confia la conduite de cette +expédition au général Mortier, qui était alors commandant de la première +division militaire (Paris). L'armée hanovrienne se retira à notre +approche, occupa successivement les diverses positions que le terrain +présentait; mais elle était hors d'état de nous tenir tête: elle accepta +les propositions du général Mortier, mit bas les armes et se dissipa. + +Le pays fut alors paisible, et nous fournit une immense quantité de +chevaux. La cavalerie s'y reforma. Les régimens qui étaient en France +allaient en remonte en Hanovre, comme ils allaient auparavant en +Normandie. On y trouva une artillerie qui aurait suffi à un grand État. +Cette conquête nous fut, en un mot, d'un secours inappréciable pour tout +ce qui était nécessaire à la recomposition du matériel de l'armée. + +Depuis que le premier consul était à la tête des affaires, il n'avait pu +exécuter le projet qu'il avait formé de visiter la Belgique; il se +décida à tenter cette excursion l'été qui suivit la rupture avec +l'Angleterre. Il profita de l'occasion pour parcourir la côte et voir +les ports qu'elle renferme. + +Je fus au nombre de ceux qui furent désignés pour l'accompagner. Il +partit de Saint-Cloud avec madame Bonaparte, qui avait désiré être du +voyage, et fut dîner à Compiègne, qu'il n'avait pas encore vu. Il visita +le château. L'école des arts et métiers y était établie. Les appartemens +de ce beau palais avaient été transformés en ateliers de toutes les +professions. Ils renfermaient des enclumes, des soufflets, des forges, +des tables de menuisiers, des établis de tailleurs, de cordonniers, et +ne présentaient pas vestige de leur ancienne destination. Les glaces, +les marbres, les parquets et les boiseries avaient été enlevés; il ne +restait que les murs et les plafonds. La seule pièce qui ne fût pas +marquée par quelque dégât était le vestibule en haut du grand escalier. +Ce fut aussi la seule où l'on pût lui servir à dîner. + +Le premier consul ne fut pas maître du mouvement d'humeur que lui causa +l'état de dégradation où se trouvait un si bel édifice: il écrivit le +même jour au ministre de l'intérieur de lui présenter un projet pour +transporter ailleurs l'école, qui ne tarda pas en effet à être +transférée à Châlons. Il fit travailler immédiatement aux réparations +les plus urgentes, et petit à petit ce vaste amas de décombres redevint +le magnifique palais que l'on voit aujourd'hui. De Compiègne il alla +coucher à Amiens, dont la population le reçut avec un enthousiasme qui +tenait du délire. Il passa plusieurs jours dans cette ville, dont il +voulut voir tous les établissemens, toutes les fabriques, où il ne se +rendait qu'accompagné de MM. Monge, Chaptal et Berthollet. + +Il se remit en route; il prit par Montreuil, Étaples, Boulogne, +Ambleteuse, Vimereux, Calais et Gravelines, et arriva à Dunkerque, où il +rejoignit madame Bonaparte, qui était venue d'Amiens par Arras et +Saint-Omer. + +Il avait envoyé d'avance des chevaux de selle sur les divers points +qu'il parcourait, et avait fait donner ordre aux plus habiles +ingénieurs, tant des ponts-et-chaussées que de la marine, qui se +trouvaient dans ces stations, de se joindre à sa suite. Il parcourut la +côte avec ce cortége, en épuisant de questions toutes les personnes +d'art qu'il rencontrait sur son passage. Ses idées furent bientôt +arrêtées sur la plupart des projets dont elles l'avaient entretenu. Il +leur ordonna de le suivre à Dunkerque, où il les discuta avec elles, et +acheva de les asseoir. De Dunkerque il se rendit à Lille, de Lille à +Bruges, et de Bruges à Ostende, où étaient encore allés l'attendre les +ingénieurs. D'Ostende il alla visiter Blankenberg, puis revint à Bruges +et de là à Gand, puis à Anvers. + +La reconnaissance qu'il fit faire de cette dernière ville fut complète. +On mit de suite la main à l'Å“uvre pour commencer ces prodigieux travaux, +dont on ne peut pas se faire d'idée quand on n'a pas vu l'état où était +alors Anvers. Le premier consul faisait une foule de remarques dans ces +courses, et chaque jour il réunissait les personnes qui l'avaient +accompagné pour les discuter avec elles. Il rassemblait ensuite ses +idées, écrivait aux ministres, et se couchait rarement avant de leur +avoir transmis les observations qu'il avait faites sur des objets qui +avaient rapport à leurs départemens. + +Il fit discuter dans un conseil de marine les ressources qu'il avait à +opposer aux Anglais, et il se convainquit que celles dont il pouvait +immédiatement disposer étaient tout-à -fait insuffisantes. Le conseil +convint unanimement que la flotte de haut-bord n'offrait aucune chance +de succès. Elle avait besoin d'être créée, exercée, et pouvait être +détruite avant qu'elle fût en état de combattre. En conséquence, le seul +moyen d'égaliser la partie était de tenter la descente, parce qu'une +fois à terre, nous combattrions avec des élémens supérieurs à ceux que +les Anglais pourraient nous opposer. Mais pour la descente il fallait +une flottille. Elle n'existait pas, il est vrai; mais nous avions des +matériaux, et d'ailleurs elle en exigeait moins que n'en demandaient les +vaisseaux. Le ministre Decrès, qui assistait au conseil, augurait mal de +ce projet, il observait que, si nous construisions une flottille, les +Anglais, de leur côté, en établiraient une avec laquelle ils viendraient +au-devant de nous. L'amiral Bruix répondit à cela que ce serait avoir +beaucoup fait, que de les amener à ce point, car alors ils seraient +obligés de désarmer leur flotte pour armer leur flottille. Leurs moyens +de recrutement n'étaient pas en effet aussi étendus à cette époque +qu'ils le sont devenus depuis: les matelots des pays maritimes que nous +avons successivement occupés n'étaient pas encore obligés d'aller servir +sur leurs flottes pour exister. L'avis de Bruix l'emporta, et la +descente fut résolue. + +Le premier consul s'occupa aussitôt de la construction de sa flottille; +il donna aux ingénieurs des ponts-et-chaussées l'ordre de lui faire les +plans ainsi que les devis des travaux qui les concernaient, et demanda à +ceux de la marine les modèles des bâtimens les plus propres à la nature +de l'entreprise: il leur assigna aux uns et aux autres une époque à +laquelle ils devaient lui apporter le résultat de leurs méditations. Il +partit ensuite pour Bruxelles, où il se rendait pour la première fois; +il y entra à cheval, en cortége, et accompagné de ses gardes. Sa +présence répandit une sorte de délire dans toutes les classes de la +population. Le pauvre comme le riche, le soldat comme le citoyen, l'ami +des lois, le partisan d'une liberté sage, chacun voulait le voir, lui +témoigner par ses acclamations la reconnaissance qu'il lui portait. + +Le premier consul resta plusieurs jours dans cette ville, où il reçut +des fêtes de toute espèce; il se rendit ensuite à Maestricht, puis +revenant par Liége, Givet, Mézières, Sedan, Reims, Soissons, il gagna +Paris. + +Il ne traversa pas dans ce voyage une ville qui cultivât quelque branche +d'industrie sans visiter ses ateliers, ses manufactures: M. Chaptal ne +lui en laissait pas échapper une; il paraissait d'ailleurs lui-même y +avoir pris goût, et regretta vivement d'être obligé de détourner son +attention de cette source de prospérité nationale pour la porter +ailleurs. + +Il n'était de retour que depuis peu de temps, lorsqu'il reçut les plans, +les devis, qu'il avait demandés au génie; il les fit discuter, et arrêta +définitivement la construction d'une immense quantité de +chaloupes-canonnières, de bateaux plats et autres plus petites +embarcations. Les grandes villes avaient voté la construction d'un +vaisseau de haut-bord; celles qui étaient moins riches, moins +populeuses, offrirent des chaloupes-canonnières, les autres des bateaux +plats. Leurs offres furent acceptées, et pour que ces constructions +allassent promptement, ne nuisissent pas à celles de haut-bord qui +étaient sur les chantiers, on les plaça sur les bords des rivières +navigables, où l'on assembla les charpentiers et autres ouvriers du +voisinage sous la direction des ingénieurs que la marine avait envoyés +pour conduire les travaux. + +C'est ainsi que l'on vit les bords des rivières qui portent leurs eaux à +l'Océan, se couvrir de chantiers de construction. On employait les +matériaux et les hommes du pays; on laissait par conséquent sur les +lieux l'argent qu'il aurait fallu en tirer pour exécuter les chaloupes +qu'ils avaient votées. La Hollande fournit aussi sa flottille, qui se +réunit d'abord à Flessingue; elle était composée comme la flottille +française, et commandée par le vice-amiral Verhuel, marin plein de +résolution et de talent, et qui l'emmena, à travers mille obstacles, de +Flessingue à Ostende, d'Ostende à Dunkerque, à Calais et Ambleteuse. + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +NOTES + +[1: Le général Reynier était chef d'état-major de l'armée du Rhin; il +n'était pas connu du général Bonaparte, qui n'en avait entendu parler +que depuis l'arrivée d'Augereau au commandement de l'armée du Rhin, et +qui avait demandé au Directoire d'en retirer le général Reynier.] + +[2: Le même qui depuis a commandé à Corfou et à la Martinique.] + +[3: Les autres convois étaient composés et organisés de même.] + +[4: Officier du génie qui avait perdu une jambe à l'armée de +Sambre-et-Meuse; il perdit un bras au siége d'Acre en Syrie, et mourut +regretté de l'armée et du général Bonaparte, qui ne cessait d'en parler, +quand il voulait comparer le zèle de quelqu'un à quelque chose +d'extraordinaire.] + +[5: Ils en partirent aussitôt que notre flotte mit à la voile, et +allèrent rejoindre l'amiral Nelson à Syracuse.] + +[6: Il existe une distance assez grande, toute remplie de ruines et de +décombres, entre l'enceinte de la ville et les maisons habitées.] + +[7: En Égypte les récoltes de chaque village sont mises en commun, par +tas, autour du village; chacun y prend le grain dont il a besoin; on n'y +connaît pas les granges ni les greniers, et à peine empêche-t-on les +oiseaux et les volailles de s'en gorger, parce que les enfans que l'on +aposte pour les chasser sont le plus souvent à jouer ou à dormir.] + +[8: Les mamelouks ne connaissaient point l'arme de l'infanterie, et +regardaient comme déshonorant de combattre autrement qu'à cheval. Ils +étaient excellens cavaliers, mais d'une ignorance complète sur tout ce +qui concernait l'art de la guerre et la composition des armées.] + +[9: Le mirage est un effet produit par l'ardeur du soleil, qui condense +les vapeurs que la terre exhale, et les empêche de s'élever; elles +forment un nuage qui tout le jour couvre la surface de la terre, et +ressemble à une mer calme vue de loin. La nuit, elles tombent en rosées +abondantes, en sorte qu'après le coucher du soleil on découvre de plus +loin que pendant la chaleur du jour.] + +[10: Gizé est un gros bourg situé sur la rive gauche du Nil, en face de +l'île de Roda, qui est entre le Caire et la rive gauche. Ce bourg est +clos par une bonne muraille qui se termine aux deux extrémités par le +bord du fleuve.] + +[11: Après que les Anglais furent maîtres d'Alexandrie, deux ans plus +tard, ils firent sonder les passes du port, et ils trouvèrent que celle +du milieu avait dans sa moindre profondeur cinq brasses d'eau. Si notre +escadre n'avait pas perdu un mois sans chercher à s'en assurer, elle se +serait sauvée et aurait été d'un grand poids dans les destinées de +l'avenir.] + +[12: Il est remarquable que ce vaisseau anglais était ce même +_Bellérophon_, qui, constamment armé depuis ce temps, semblait destiné à +poursuivre les débris de l'expédition d'Égypte jusque dans son auteur. +C'est le même qui reçut l'Empereur seize ans après: il y avait encore à +bord des matelots de cette époque, parce que ce vaisseau n'avait pas été +désarmé pendant la paix d'Amiens.] + +[13: La meilleure huile de rose d'Égypte se fait à Faouë.] + +[14: Le medin ou parat est une petite pièce d'argent fortement allié +avec du cuivre, et qui vaut deux liards; elle est ronde et large comme +un très petit pain à cacheter, et en même temps si mince qu'on ne +s'expose pas à les compter au vent, qui les disperserait.] + +[15: Cheik, homme de la loi.] + +[16: Bâtiment du Nil.] + +[17: Le petit garçon entra dans l'escadron des mamelouks après +l'évacuation de l'Égypte, et il fut tué le jour de la révolte de Madrid, +le 2 mai 1808. Le capucin s'attacha à l'administration de l'armée.] + +[18: On l'a sans doute appelé ainsi, parce que, dans cet endroit, le +fleuve est si étroit qu'on a pu autrefois en arrêter la navigation par +une chaîne tendue d'un bord à l'autre. Là , le Nil est d'une profondeur +extrême: les gens du pays nous disaient naïvement qu'on n'en trouvait +pas le fond.] + +[19: Le pacha qui gouverne aujourd'hui l'Égypte a été occupé d'un projet +qui ferait honneur au gouvernement le plus civilisé d'Europe. Il a fait +venir d'Italie de jeunes ingénieurs qui avaient fait leurs cours à +l'école fondée par Napoléon à Modène, et les a envoyés reconnaître la +cataracte qui sépare l'Égypte de l'Éthiopie, et celle qui, cent +cinquante lieues plus haut, sépare l'Éthiopie du royaume de Sennaar. Son +but était de savoir si l'on pouvait faire disparaître ces cataractes et +rendre le fleuve navigable. Le rapport des ingénieurs a été tout-à -fait +favorable. L'énormité de la dépense a seule obligé le pacha à ajourner +l'exécution de son projet, parce que, dans ce moment-là , il faisait +recreuser le canal qui porte les eaux du Nil à Alexandrie, et que la +plus grande partie de ses finances était absorbée par d'autres dépenses. +S'il peut revenir un jour à cette pensée, et qu'elle s'exécute par lui +ou ses successeurs, le Sennaar sera mis en communication avec la +Méditerranée par une bonne route de navigation. Ce pays, qui est, comme +l'Égypte, une vallée du Nil composée de terre d'alluvion, est fertile en +coton et en plantes médicinales; il fournit en outre de la poudre d'or +et des bois de construction magnifiques dont les montagnes sont +couvertes; ce qui se comprend, parce qu'il pleut beaucoup dans le +Sennaar, tandis qu'il ne pleut pas en Égypte. Un pareil projet, s'il +s'exécute jamais, doublera la puissance du pacha et de l'Égypte.] + +[20: _Lettre adressée par le général Bonaparte au général Kléber, en +partant d'Égypte pour retourner en France._ + + «Vous trouverez ci-joint, général, un ordre pour prendre le + commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière + anglaise ne reparaisse d'un moment à l'autre, me fait précipiter + mon voyage de deux ou trois jours. J'emmène avec moi les généraux + Berthier, Andréossy, Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens + Monge et Berthollet. + + «Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francfort + jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie, que + Mantoue, Turin et Tortone sont bloquées. J'ai lieu d'espérer que la + première tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si + la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement + d'octobre. + + «Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le + gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi. + + «Je vous prie de faire partir, dans le courant d'octobre, Junot, + ainsi que mes domestiques et tous les effets que j'ai laissés au + Caire. Cependant je ne trouverais pas mauvais que vous engageassiez + à votre service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient. + + «L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour + l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs. + + «La commission des arts passera en France sur un parlementaire que + vous demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans + le courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa + mission. Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Égypte; + cependant ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être + utiles, vous les mettrez en réquisition sans difficulté. + + «L'effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à + Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur, + pour le grand-visir, d'une lettre dont vous trouverez ci-jointe la + copie. + + «L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre + espagnole à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité + de faire passer en Égypte les fusils, les sabres, les pistolets, + les fers coulés dont vous pourriez avoir besoin, et dont j'ai + l'état le plus exact, avec une quantité de recrues suffisante pour + réparer les pertes des deux campagnes. + + «Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions lui-même; + et moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des + mesures pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles. + + «Si, par des événemens incalculables, toutes les tentatives étaient + infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun + secours ni nouvelles de France, et si, malgré toutes les + précautions, la peste était en Égypte cette année, et vous tuait + plus de quinze cents soldats, perte considérable, puisqu'elle + serait en sus de celle que les événemens de la guerre vous + occasionneront journellement, je pense que, dans ce cas, vous ne + devez pas hasarder de soutenir la campagne, et que vous êtes + autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane, quand même la + condition principale serait l'évacuation de l'Égypte. Il faudrait + seulement éloigner l'exécution de cette condition jusqu'à la paix + générale. + + «Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la position de + l'Égypte est importante à la France: cet empire turc, qui menace + ruine de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de + l'Égypte serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions + de nos jours cette belle province passer en des mains européennes. + + «Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura la république + doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs. + + «Si la Porte répondait, avant que vous eussiez reçu de mes + nouvelles de France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, + vous devez déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et + entamer les négociations persistant toujours dans l'assertion que + j'ai avancée, que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever + l'Égypte à la Porte; demander que la Porte sorte de la coalition, + et nous accorde le commerce de la mer Noire; qu'elle mette en + liberté les prisonniers français, et enfin six mois de suspension + d'armes, afin que, pendant ce temps-là , l'échange des ratifications + puisse avoir lieu. + + «Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez + devoir conclure un traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous + ne pouvez pas le mettre à exécution qu'il ne soit ratifié; et, + suivant l'usage de toutes les nations, l'intervalle entre la + signature d'un traité et sa ratification doit toujours être une + suspension d'hostilités. + + «Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir + sur la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous + fassiez, les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les + empêcher d'être insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre + nous le même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les + rendrait irréconciliables; il faut endormir le fanatisme, afin + qu'on puisse le déraciner. En captivant l'opinion des grands cheiks + du Caire, on a l'opinion de toute l'Égypte; et de tous les chefs + que ce peuple peut avoir, il n'y en a aucun de moins dangereux que + les cheiks, qui sont peureux, ne savent pas se battre, et qui, + comme tous les prêtres, inspirent le fanatisme sans être + fanatiques. + + «Quant aux fortifications, Alexandrie, El-Arich, voilà les clefs de + l'Égypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes + de palmiers, deux depuis Salahié à Catiëh, deux de Catiëh à + El-Arich; l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a + trouvé de l'eau potable. + + «Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis, + commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui + regarde sa partie. + + «Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je + l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir + quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de + l'Égypte. + + «J'avais le projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de + tâcher d'établir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui + nous aurait permis de nous passer à peu près des Cophtes; + cependant, avant de l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir + long-temps: il vaut mieux entreprendre cette opération un peu plus + tard qu'un peu trop tôt. + + «Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet + hiver à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une + bonne tour à Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mamelouks, + que, lorsque les vaisseaux français seront arrivés, vous ferez en + un jour arrêter au Caire et dans les autres provinces, et embarquer + pour la France. Au défaut de mamelouks, des otages d'Arabes, des + cheiks-belets, qui, pour une raison quelconque, se trouveraient + arrêtés, peuvent y suppléer. Ces individus, arrivés en France, y + seront retenus un ou deux ans, verront la grandeur de la nation, + prendront quelques idées de nos mÅ“urs et de notre langue, et, de + retour en Égypte, y formeront autant de partisans. + + «J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens; je + prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est + très important pour l'armée, et pour commencer à changer les mÅ“urs + du pays. + + «La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre + à même enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés. + L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en + seront immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera + l'époque d'où dateront de grandes révolutions. + + «Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie + dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand + regret l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, + les événemens extraordinaires qui viennent de se passer, me + décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me + rendre en Europe. Je serai d'esprit et de cÅ“ur avec vous; vos + succès me seront aussi chers que ceux où je me trouverai en + personne; et je regarderai comme mal employés tous les jours de ma + vie où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée dont je vous + laisse le commandement, et pour consolider le magnifique + établissement dont les fondemens viennent d'être jetés. + + «L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai + eu dans tous les temps, même au milieu de mes plus grandes peines, + des marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens; + vous le devez à l'estime toute particulière que j'ai pour vous, et + à l'attachement vrai que je leur porte. + + «BONAPARTE.»] + +[21: Le premier qui y fut envoyé fut le chef de bataillon Morand, du +quatre-vingt-huitième régiment; il était déjà distingué dans l'armée à +cette époque, et annonçait devoir être un jour ce qu'il est +effectivement devenu depuis, un des lieutenans-généraux les plus +distingués de l'armée de l'Empereur.] + +[22: Cet émigré est venu depuis demander du service à l'Empereur, et +sert aujourd'hui dans l'armée du roi de France.] + +[23: Par la suite, cette vivandière est devenue la protectrice des +établissemens chrétiens de la Syrie, qui lui ont dû de grands services. + +Sous le consulat, on s'est servi d'elle, et on lui a donné les moyens de +soutenir son crédit.] + +[24: Il avait lieu de se tourmenter, car il se rappelait bien ce qu'il +avait écrit au Directoire après le départ du général Bonaparte. On m'a +de plus assuré qu'à la mort de Kléber, le général Menou avait trouvé +dans ses papiers une lettre du général Moreau, qui ne laissait aucune +équivoque sur les intelligences de Kléber et de ce général pour ruiner +la puissance du premier consul; mais je ne puis le croire, parce que la +mort de Kléber est survenue trop tôt pour que cette intelligence ait pu +s'établir.] + +[25: J'ai vu depuis des officiers de la marine anglaise qui m'ont assuré +que les deux frégates avaient bien été aperçues, mais que l'amiral les +avait prises pour celles de son escadre, attendu qu'elles gouvernaient +sur lui, et qu'il savait que nous n'en avions qu'une dans toute la +Méditerranée; encore était-elle dans Toulon. Il était bien loin +d'imaginer que celles qu'il discernait eussent le général Bonaparte à +bord.] + +[26: Ces détails m'ont été donnés pendant mon administration publique.] + +[27: Un des officiers de l'armée dont j'ai entendu le général Bonaparte +se louer le plus à l'occasion du 18 brumaire, est le général Sébastiani; +colonel à cette époque du neuvième régiment de dragons, il comptait sous +ses ordres mille cavaliers qui tous avaient servi en Italie. Le général +Bonaparte lui fit part de son projet, avant de sonder les autres +colonels de la garnison. Non content de se prêter à ses vues, Sébastiani +se chargea de lui amener une foule d'officiers que le Directoire +laissait dans le dénûment. + +Au signal donné, Sébastiani brûla le premier son vaisseau en distribuant +à ses dragons dix mille cartouches à balles qui étaient déposées chez +lui, et qui ne pouvaient être délivrées que sur un ordre du commandant +de Paris. Il fit monter son régiment à cheval, et le conduisit dans la +rue de la Victoire pour servir d'escorte au général Bonaparte, qui +partait pour Saint-Cloud. Celui-ci passa dans les rangs des dragons et +voulut leur adresser quelques paroles. «Nous ne demandons pas +d'explication, lui répliquèrent ces braves. Nous savons que vous ne +voulez que le bien de la France. Comptez sur nous.» L'exemple de ce +régiment servit à décider les autres. + +Dans la suite, la calomnie s'attacha au général Sébastiani et voulut le +perdre dans l'esprit de son souverain, mais celui-ci répondit sans +cesse: «Je n'oublierai jamais le 18 brumaire, il m'a fait connaître mes +amis.»] + +[28: On a prétendu que ce fait était faux. J'ai même entendu dire à des +compatriotes du député qu'on en chargea qu'il était incapable de se +porter à un tel excès. + +L'opinion contraire était néanmoins si bien établie, qu'il fut obligé de +se retirer à Livourne, d'où il en appela à l'équité du premier consul. +«Vous savez mieux que personne, lui dit-il dans sa lettre, combien +l'accusation dont je me plains est peu fondée.» + +Le premier consul ne lui répondit pas; mais je ne lui ai jamais entendu +dire qu'il eût remarqué le geste qu'on attribue à ce député. Toutefois, +j'ai vu le grenadier honoré pour son dévoûment et gratifié d'une pension +qu'il n'a perdue qu'en 1815.] + +[29: Georges Cadoudal était né à Auray près de Lorient. Il avait été +ecclésiastique avant la révolution et peu estimé dans la prêtrise. +Hypocrite dangereux, incapable d'obéissance, ambitieux à l'excès, il ne +détestait pas moins les nobles que les républicains. Napoléon avait dit +avec raison que c'était une bête féroce. Du reste, il était doué d'un +grand courage moral et physique et ne manquait pas d'une certaine +capacité. Au total il méritait de mieux finir qu'il n'a fait.] + +[30: La deuxième division du général Desaix, celle du général Monnier, +avait été dirigée la veille sur Castel-Seriolo, à la droite de l'armée.] + +[31: Il n'avait que deux cents hussards du premier régiment.] + +[32: Le général Berthier a fait faire le tableau de cette bataille. Le +peintre, officier de l'armée, est sans nul doute un homme de grand +talent; mais il a obéi aux règles de son art, il a transporté la charge +sur le flanc droit de la colonne, tandis que c'est sur le flanc gauche +qu'elle a eu lieu. Cela ne fait rien au mérite du tableau; ce n'est que +dans l'intérêt de la vérité historique que je fais cette observation.] + +[33: Suchet commandait quelques bataillons sur le Var, avec lesquels il +avait couvert la Provence pendant le siége de Gênes.] + +[34: J'y rencontrai le général autrichien Saint-Julien, qui se rendait +d'Italie à Paris, sous l'escorte d'un aide-de-camp de Masséna.] + +[35: Le général Clarke était issu d'une famille irlandaise réfugiée en +France avec les Stuarts. Il entra de bonne heure dans la maison du duc +d'Orléans en qualité de secrétaire, ce qui lui valut le grade de +capitaine de remplacement au régiment de colonel-général des hussards, +qui appartenait au duc. + +Dans la révolution, il se plia aux principes politiques de ce prince. +Devenu par l'ordre du tableau lieutenant-colonel du deuxième régiment de +cavalerie, il fut employé sous M. de Custine à l'armée du Rhin, et fit +en cette qualité la première retraite de Mayence à Weissembourg. Après +le départ de ce général, qui avait été appelé au commandement du Nord, +les représentant du peuple élevèrent Clarke aux fonctions de chef +d'état-major; mais ces proconsuls, qui chaque jour prenaient les +déterminations les plus bizarres, le destituèrent presqu'aussitôt, et le +renvoyèrent à vingt lieues des frontières. La révolution qui avait +constitué le Directoire le réhabilita. Clarke fut mis à la tête du +bureau topographique de la guerre. Il en dirigeait le travail, et +n'ignorait rien de ce qui concernait les dispositions militaires de la +république. + +Le Directoire, ayant pris ombrage du général Bonaparte, envoya Clarke en +Italie, sous prétexte de chercher à ouvrir des communications avec +Vienne. Son objet n'était pas de le faire accréditer, mais d'avoir au +quartier-général un agent sûr, qui lui rendît compte des dispositions +politiques du général en chef. + +En conséquence, Clarke passa les monts, et fut momentanément remplacé au +bureau topographique par le général Dupont, avec lequel il +correspondait. (Je parlerai plus tard de cette correspondance que j'ai +eue dans les mains.) Le général Bonaparte ne se méprit pas sur la +mission de cet officier. Il mit son secrétaire en campagne, et ne tarda +pas à acquérir la preuve de ce qu'il n'avait fait que soupçonner. Il +manda l'émissaire, et le fit expliquer. Clarke ne chercha pas à +dissimuler; il avoua tout, et engagea au général de l'armée d'Italie la +foi qu'il avait déjà promise au Directoire. Il ne se crut pas néanmoins +obligé de renoncer aux rapports qu'il faisait passer à Paris. Il +continua de correspondre avec Dupont, auquel il se garda bien de confier +la manière dont il avait été accueilli, et lui transmit régulièrement +des notes sur les vues et les projets du général en chef. Le Directoire, +cependant, ne fut pas long-temps dupe de l'artifice. Le 18 fructidor eut +lieu, et Clarke fut destitué. Généreux pour l'observateur en disgrâce, +le général Bonaparte le couvrit de sa puissance, et le garda en Italie +jusqu'au moment où il repassa les monts. Il l'avait sauvé des rigueurs +du Directoire après les négociations de Campo-Formio, il le sauva de +l'indigence après les événemens de Saint-Cloud. Le 18 brumaire consommé, +il le tira d'une petite terre où il vivait près de Strasbourg, et +l'appela par le télégraphe auprès de sa personne. Il lui rendit son +bureau topographique, le logea, l'établit aux Tuileries, et l'employa +dans toutes les circonstances qui pouvaient flatter son ambition. Il le +nomma plus tard ambassadeur, le fit gouverneur de Vienne, de Berlin, +ministre de la guerre, duc; enfin, à son mariage, il le dota de sa +cassette. Voilà ce que Clarke reçut à ma connaissance de la munificence +de Napoléon. La suite de ces Mémoires nous dira ce qu'il fit au jour du +danger pour son bienfaiteur.] + +[36: «Sa Majesté n'a consenti à ne plus occuper l'île de Malte qu'à la +condition expresse de son indépendance de la France, ainsi que de la +Grande-Bretagne. Le seul moyen d'y parvenir est de la placer sous la +garantie ou protection de quelque puissance en état de la maintenir. Sa +Majesté ne persistera point à vouloir entretenir garnison anglaise dans +cette île, jusqu'à l'établissement du gouvernement de l'ordre de +Saint-Jean. Elle sera prête au contraire à l'évacuer dans le délai qui +sera fixé pour les mesures de ce genre en Europe, pourvu que l'empereur +de Russie, comme protecteur de l'ordre, ou toute autre puissance +reconnue par les parties contractantes, se charge efficacement de la +défense et de la sûreté de Malte.» + +«HAWKESBURY.»] + +[37: Plusieurs jeunes gens perdus par la fréquentation de la mauvaise +compagnie se virent conduits à l'échafaud.] + +[38: Cet aide-de-camp arriva heureusement à Alexandrie, mais après la +mort de Kléber.] + +[39: Paris, le 11 ventose an IX de la république française. + +«Le chef de brigade Savary partira en toute diligence pour se rendre à +Lorient; il remettra la lettre du ministre de la marine au préfet +maritime. Il restera dans cette ville jusqu'à ce que _l'Argonaute_, +_l'Union_ et une des trois frégates soient partis pour Rochefort. Il +verra tous les jours le préfet maritime et le contre-amiral Ledoux pour +en presser le départ, après quoi il se rendra à Rochefort, où il restera +jusqu'après le départ de l'escadre. Dans l'un et l'autre port, il +m'écrira tous les soirs pour me faire connaître l'état des +approvisionnemens et de l'armement, quel aura été le vent et l'état des +croisières. + +«Lorsque l'état des croisières sera douteux, il se mettra lui-même en +mer, ou ira sur des caps pour connaître lui-même la force et le nombre +des vaisseaux. + +«Toutes les fois qu'il y aura un événement extraordinaire, il pourra +m'expédier un courrier. + +«À la seconde dépêche qu'il m'écrira de Lorient, il me fera connaître +l'état de situation de tous les vaisseaux en construction, et ce qu'il +faudra pour l'activer. + +«En arrivant au port, il aura toujours soin de faire une visite au +préfet maritime, au commandant de la place, au sous-préfet et au maire. + +«Dans tous les lieux où il séjournera, il prendra des notes sur les +principaux fonctionnaires publics et sur l'état de l'esprit public. + +«Avant de partir, il verra le ministre de la marine.» + +Signé, BONAPARTE.] + +[40: Il avait servi à l'armée de Sambre-et-Meuse et est mort à la +Guadeloupe.] + +[41: Cet événement amena, comme je l'ai déjà dit, le changement du +ministère en Angleterre. Rien n'avait pu vaincre les répugnances de M. +Pitt à se rapprocher de ce qu'il persistait à appeler la révolution +française: aussi se retira-t-il du ministère; mais il fit nommer à sa +place M. Addington, qui était sa créature et ne devait se conduire que +d'après ses directions. M. Pitt ne renonçait pas à l'espérance de +renouer une coalition, et il fut y travailler dans l'ombre de sa +retraite. Il avait surtout besoin de quelques mois de repos pour se +mettre en rapport avec les ministres des puissances qui avaient été +successivement placées dans la nécessité de faire la paix avec la +France. Il fondait ses espérances principales sur la Russie, et ce fut +la paix conclue entre la France et cette puissance qui le força de +consentir à la paix de l'Angleterre et de la France: aussi mit-il un +soin infini à obtenir une copie du traité conclu entre Paul et le +premier consul; il se la procura d'abord à Paris par des infidélités, et +ensuite par des moyens semblables à Pétersbourg. Ce fut lorsque la +confrontation de ces deux pièces ne lui eut plus permis de douter qu'on +ne le trompait pas, qu'il traça de nouveaux plans pour l'avenir.] + +[42: D'après cette convention, la colonie était remise aux troupes +envoyées de la métropole pour l'occuper, et Toussaint et les siens +devaient se retirer chacun chez eux pour y vivre en paix sous les ordres +des généraux qui allaient être nommés pour commander dans les contrées +où se trouvaient leurs demeures. + +La même convention stipulait que les troupes noires seraient conservées +pour le service de la colonie, et continueraient à garder leurs armes, +qui étaient les fusils que leurs chefs avaient pris dans les arsenaux du +Cap et du Port-au-Prince, au moment où les Européens avaient dû évacuer +ces points. + +Il fut de même convenu que ces troupes entreraient en garnison avec les +blanches, et seraient en tous points traitées comme elles.] + +[43: Morte depuis princesse Borghèse.] + +[44: Madame Bernadotte était sÅ“ur de madame Joseph Bonaparte.] + +[45: Il vécut dix ans dans la disgrâce avant d'être réemployé et fut tué +à la bataille de Leipsick.] + +[46: Les médecins avaient ordonné cet exercice au premier consul. Il +avait alors une _petite_ meute de chasse, mais qui n'avait rien de +semblable à ce qu'on voit aujourd'hui.] + +[47: Ancien instituteur de l'empereur Alexandre.] + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servi + à l'histoire de l'empereur Napoléon, by Duc de Rovigo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO *** + +***** This file should be named 20108-0.txt or 20108-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/1/0/20108/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/20108-0.zip b/20108-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..eeea939 --- /dev/null +++ b/20108-0.zip diff --git a/20108-8.txt b/20108-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e80ce8e --- /dev/null +++ b/20108-8.txt @@ -0,0 +1,11072 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à +l'histoire de l'empereur Napoléon, by Duc de Rovigo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon + +Author: Duc de Rovigo + +Release Date: December 14, 2006 [EBook #20108] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + +MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR +NAPOLÉON. + +TOME PREMIER. + + + +PARIS. + +A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22. + +MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25. + +1828. + + + + +PRÉFACE. + + +On m'a accusé d'avoir été le séïde de l'empereur, et de l'être encore. + +Si on entend par là d'avoir compris que les convulsions qui ont agité le +monde, n'étaient autre chose que la lutte des principes de la révolution +contre ceux de l'aristocratie européenne; si on entend par là que je +n'ai pas songé à mettre de borne à l'étendue de mes devoirs; oui, je fus +le séïde de Napoléon. + +Si se souvenir des bienfaits au temps des revers, si ne pas abandonner +son chef après sa chute, si se résigner à l'exil pour avoir voulu +partager le sien, si ne pas craindre de braver l'inimitié de ses +ennemis, naguère ses courtisans; si rendre hommage à sa mémoire, +lorsqu'il n'est plus, c'est être séïde; oui, je suis encore le séïde de +Napoléon. + +Ce grand homme m'a honoré de sa confiance; j'étais près de lui sur les +champs de bataille, il m'a appelé près de sa personne dans le conseil, +il m'a donné des preuves éclatantes de bienveillance, j'oserais presque +dire d'affection; pouvais-je, devais-je y répondre autrement que par un +dévouement sans bornes! fallait-il, tout couvert que j'étais de ses +bienfaits et investi de sa confiance, fallait-il m'ériger en censeur au +moment du danger et offrir du blâme au lieu d'aide. Le rôle de censeur +est commode et facile, mais ce n'est pas le plus honorable à jouer. Ce +n'est pas celui que j'ai choisi: qu'on ne s'attende donc pas à trouver +dans ces Mémoires de longues critiques ou de graves dissertations +politiques; je n'ai pas voulu écrire autrement que je n'ai agi. + +On a cherché à calomnier le beau et noble caractère de l'empereur, c'est +tout simple, il n'a plus rien à donner; mais si faire son éloge était +faire sa cour au pouvoir, que de gens rassembleraient complaisamment +leurs souvenirs, et retrouveraient tout à coup la mémoire. + +On a voulu peindre l'empereur comme un homme insatiable de guerres, et +cette idée, qui sera reconnue fausse, passe encore pour vraie dans +beaucoup de bons esprits; j'espère que la lecture de ces Mémoires +contribuera à les éclairer. Napoléon avait essentiellement besoin de la +paix; chef d'une dynastie née au milieu de la guerre, le repos seul +pouvait la consolider. + +Je m'attache à faire connaître l'empereur tel qu'il était et tel que je +l'ai connu; mais je cherche plus encore à faire connaître les motifs des +actes de sa politique. + +J'ai passé rapidement sur les récits de batailles et sur les opérations +militaires, non pas que je les trouvasse dénués d'intérêt, mais parce +que plusieurs habiles généraux ont rempli cette tâche avec un talent +supérieur et digne du génie dont le nom brille dans chacune de leurs +pages. + +Je ne sais si un auteur doit compte au public des motifs qui l'ont +déterminé à écrire; mais quant à moi, je n'ai aucune objection à dire +les miens. + +Prisonnier à Malte, pendant que l'empereur était captif à Sainte-Hélène, +j'ai vu, à mon retour en France, que de généreux amis, et quantité de +fonctionnaires bien intentionnés, avaient trouvé commode de se justifier +à mes dépens. Il faut que la calomnie soit une fort belle chose par +elle-même, car, bien qu'on la méprise, force est d'y répondre. Je n'ai +cru pouvoir mieux faire que de publier mes Mémoires. + +Aussitôt que j'ai fait connaître cette intention, une grande inquiétude +s'est manifestée; beaucoup d'existences se sont crues compromises; +l'alarme s'est répandue, et quelques consciences se sont troublées. Sans +doute, personne mieux que moi ne pourrait faire des mémoires de +scandale, car je n'ai rien oublié de ce que j'ai su; mais qu'on se +rassure. J'aime à penser qu'on conviendra tout au moins de ma +modération, et si je faisais un usage plus étendu des nombreux documens +secrets que je possède, il n'y aurait pas de ma faute. + +Quelques amis ont cherché à me persuader que je ferais mieux de différer +la publication de mes Mémoires, et de laisser ce soin à mes enfans. J'ai +été sensible à la bonne intention qui les dirigeait, et cependant je +publie, parce que je ne partage pas leur opinion. C'est pendant que +j'existe encore que j'ai voulu que ces Mémoires parussent; je suis +encore là, du moins, pour convenir de mes erreurs si j'en ai commis; +mais je suis encore là aussi pour répondre aux attaques calomnieuses; il +m'a semblé d'ailleurs qu'il y avait plus de courage et de loyauté à +choisir, pour parler, le moment où il y a encore tant de témoins qui +peuvent me réfuter. + +J'ai occupé de grands emplois, j'ai reçu de grands honneurs, j'ai joui +d'une immense fortune; on se console de perdre tout cela; mais on ne se +console pas de se voir attaquer dans ce que tout homme de coeur a de plus +cher. J'aime à penser que la lecture de ces Mémoires prouvera que si +j'ai été honoré de la confiance et comblé des faveurs du plus grand +homme des temps modernes, j'ai su les mériter par mes services et y +répondre par un dévouement honorable. + +Je ne dis plus qu'un mot. Je n'ai pas cherché à faire une oeuvre +littéraire: le lecteur trouvera donc sans doute beaucoup de négligences +dans mon style; on ne me les reprochera pas, car je raconte, je ne +compose pas; et d'ailleurs, mes compagnons d'armes savent que le talent +d'écrire a toujours été chez moi la disposition la moins développée. +J'aurais pu emprunter le secours d'une plume étrangère et plus exercée, +le public y aurait sans doute gagné, mais son jugement n'aurait pas été +aussi rigoureux que si je me montre à lui tel que je fus et tel que je +suis. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Entrée au service.--Les représentans du peuple aux armées.--Exécution de +M. de Tosia.--Je suis en danger d'être arrêté comme royaliste.--Premiers +faits d'armes.--Intelligences de Pichegru avec le prince de +Condé.--Périlleuse mission à l'armée de Sambre-et-Meuse.--Pichegru, +soupçonné, est remplacé par Moreau.--Je suis nommé chef de bataillon, au +passage du Rhin.--Cessation des hostilités après les préliminaires de +Léoben.--Aide-de-camp du général Desaix; je l'accompagne à Paris. + + +Fils d'un officier qui avait vieilli sous les drapeaux, et qui n'avait +obtenu, pour prix de ses longs services, que le grade de major et la +croix de Saint-Louis, je finissais à peine mes études lorsque la +révolution éclata. J'avais ma fortune à faire. La carrière des armes +pouvait seule m'offrir des chances d'arriver au but: je résolus d'en +courir les hasards. + +Mon frère aîné servait dans l'artillerie; mon père désirait que j'y +entrasse aussi, parce que l'avancement y était fixé de manière à ce +qu'il n'y eût pas de passe-droit à redouter; mais je préférais la +cavalerie; et bien qu'alors on regardât cette arme comme fort +dispendieuse et convenable seulement aux jeunes seigneurs riches, je +persistai à y entrer. Il me sembla qu'une résolution forte, du courage, +et mon épée, devaient suppléer au défaut de fortune. + +Je partis pour rejoindre le régiment de Royal-Normandie, où mon père +avait servi, et qui était alors en marche pour se réunir à la petite +armée que rassemblait M. de Bouillé, pour soumettre la garnison de Nancy +révoltée. J'arrivai au moment décisif; de sorte que, dès mon entrée au +service, ma première nuit se passa au bivouac, et le premier jour je fus +au feu. + +Je faisais partie du corps qui entra par la porte de Stainville, et le +premier mort que je vis fut le brave chevalier des Isles, tué par ses +propres soldats en voulant les empêcher de faire feu sur nous. Quelques +jours après cette expédition, M. de Bouillé renvoya son armée dans ses +garnisons. Ce général avait pour le régiment dans lequel je venais +d'entrer une bienveillance particulière, et le régiment tout entier y +répondait par un dévoûment sans bornes: mais qu'il n'eut plus occasion +de lui prouver. + +À cette époque, la plus grande partie des officiers de grosse cavalerie +professaient des principes opposés à ceux qui se manifestaient déjà de +toutes parts; aussi s'attirèrent-ils l'animadversion des novateurs. Les +provocations et les menaces amenèrent des résistances; les proscriptions +suivirent. Les officiers de Royal-Pologne égorgés à Lyon, ceux de +Royal-Berri guillotinés à Paris, ceux de Royal-Bourgogne destitués en +masse, ceux de Royal-Navarre poursuivis à Besançon et obligés de quitter +la ville, en furent les victimes. Nous dûmes craindre à notre tour; mais +heureusement pour nous la déclaration de guerre vint faire diversion. + +Nous fûmes dirigés sur Strasbourg. C'est alors que je fis la +connaissance de Desaix, et que je fus assez heureux pour me lier +d'amitié avec lui. Il était alors capitaine, et aide-de-camp du prince +Victor de Broglie, chef d'état-major de l'armée qui se rassemblait sur +ce point. Peu après survint le 10 août, qui servit de prétexte à de +nouvelles violences. Le prince de Broglie fut destitué, et Desaix fut +attaché au corps du général Biron. Les officiers de mon régiment furent +presque tous obligés de quitter le service; quelques uns émigrèrent, +presque tous se retirèrent dans leurs terres. Je me trouvai sous les +ordres du général Custine. + +Sur ces entrefaites, l'invasion de la Champagne eut lieu. Verdun et +Longwy avaient été livrés. L'armée rassemblée entre Landau et +Wissembourg marcha par la Lorraine pour rejoindre l'armée qui combattit +à Valmy, et arrêta les Prussiens. En même temps, nous avions pris +Mayence, franchi le Rhin et poussé jusqu'à Francfort. Ces succès firent +éclater une joie qui ne fut pas de longue durée. Les revers suivirent: +battus presque partout, nous fûmes ramenés jusque sous Landau, après +avoir laissé garnison à Mayence. + +C'est par les assertions les plus ridicules et par les soupçons les plus +absurdes qu'on voulut expliquer ces défaites, et nous vîmes arriver des +représentans du peuple aux armées. Envoyés pour découvrir de prétendues +conspirations, ils ne voulaient voir partout que des conspirateurs, et +je dois le dire, ils ne trouvèrent que trop de misérables que l'espoir +des récompenses fit descendre au rôle de délateurs. On a dit que, dans +un temps de désordre et d'anarchie, l'honneur français s'était réfugié +aux armées. On put dire aussi que, avec ces proconsuls d'espèce +nouvelle, la méfiance vint s'y établir. On s'évitait; chacun craignait +celui qui jusqu'alors avait été son plus dévoué compagnon d'armes; mais +surtout on fuyait un représentant du peuple presque comme on fuit une +bête enragée. Chose étrange! pendant que leurs mesures de terreur +l'inspiraient autour d'eux, leurs décisions, qu'ils rendaient avec toute +l'importance de l'ignorance, les couvraient de ridicule. On riait de +pitié tout en frémissant d'horreur. + +Aux lignes de Weissembourg, on nous fit un jour monter à cheval à huit +heures du matin, pour reconnaître comme général de brigade un certain +chef d'escadron de dragons, nommé Carlin. À onze heures, on nous y fit +monter de nouveau, pour le reconnaître comme général de division! Le +lendemain, il était à l'ordre comme général en chef. La perte des lignes +de Weissembourg eut lieu quelques jours après, avant que le nouveau +général eût le temps de les parcourir! il ramena l'armée à Strasbourg, y +trouva sa destitution, et s'il ne fut pas condamné à Paris, c'est qu'il +y fut protégé par son incapacité, qu'on reconnut. On croyait alors que +le meilleur moyen de se justifier des malheurs publics ou des revers de +la guerre, était de faire tomber sous le glaive de la loi les braves que +le fer de l'ennemi avait épargnés. Sur les champs de bataille, la mort +vole au hasard, mais là, elle mettait du discernement dans le choix des +victimes. Qui pouvait se croire à l'abri de ses coups? MM. de Custine, +de Biron, de Beauharnais, périrent sur l'échafaud. Dumouriez ne sauva sa +tête que par une prompte fuite. + +J'ai vu arrêter M. de Tosia, colonel du régiment Dauphin, cavalerie, sur +la dénonciation d'un maréchal-des-logis de son régiment, qui avait eu +l'audace de s'adresser au représentant du peuple en pleine revue. Tosia +fut traduit à l'instant même à la commission militaire, qui était +toujours en permanence, et fusillé deux heures après la dénonciation. + +Je ne me souviens pas si ce maréchal-des-logis, nommé Padoue, a été +récompensé, mais je me souviens parfaitement qu'il devint l'objet de +l'exécration de toute l'armée. + +À cette même époque, je rencontrai de nouveau le général Desaix; à la +suite de quelques actions d'éclat, il avait été nommé adjudant-général, +et commandait l'avant-garde sur la route de Strasbourg au Fort-Louis. Il +m'apprit que mon colonel, quelques officiers et moi avions été dénoncés +comme fort suspects, et que je devais agir avec prudence. La position +était grave, comme on va le voir, et l'événement prouva que Desaix était +bien instruit. + +À quelques jours de là, j'étais de grand'garde en face du village de +Hofeld, sur la route de Saverne à Haguenau, lorsque mon domestique vint +m'y joindre et m'apprendre que le colonel venait d'être arrêté, qu'on me +cherchait, et que je n'avais pas un instant à perdre pour me sauver. +L'honnête garçon était si persuadé que j'allais prendre la fuite, qu'il +m'apportait mon bagage; mais, quelque pressant que fût le danger, +pouvais-je quitter le poste dont le commandement m'avait été confié? +D'ailleurs, je pouvais prendre des dispositions afin d'être informé à +temps si on était venu me chercher aux avant-postes: je préférai +attendre l'événement. + +On vint relever le poste, et l'officier qui venait me remplacer me tira +d'anxiété en m'apprenant que, satisfaits sans doute d'avoir enlevé le +colonel et un autre officier, les gendarmes étaient partis avec leurs +prisonniers sans reparler de moi. Quoi qu'il en soit, je me tins pour +bien averti, et, au lieu de retourner au régiment, je fus rejoindre +l'adjudant-général Desaix à son avant-garde, sur la route de Strasbourg +à Fort-Louis; mais comme j'aurais pu le compromettre en restant près de +lui, j'obtins du lieutenant-colonel d'être attaché, en qualité +d'officier d'ordonnance, au quartier-général de l'armée. + +Sur ces entrefaites, le général Pichegru vint prendre le commandement en +chef de l'armée. Dès son arrivée il se prononça ouvertement contre les +mesures de terreur que déployaient les représentans du peuple; dès son +arrivée aussi il se disposa à reprendre vivement l'offensive. Le jour +même où l'armée commença son mouvement le général en chef me confia une +mission pour l'armée de la Moselle, à notre gauche. Je me hâtai de la +remplir, et comme je revenais on se battait entre Belheim et Haguenau. +Je ne tardai pas à reconnaître que c'était mon régiment et le IIe de +cavalerie qui étaient aux prises avec le corps émigré que commandait le +duc de Bourbon. C'était une belle occasion que le ciel m'envoyait. Je +courus prendre ma part du danger; je me mis à la tête de mon peloton, et +je fus assez heureux pour me faire remarquer. Après l'action, je fus en +rendre compte au général en chef, et ma bonne fortune voulut qu'il se +trouvât dans ce moment avec le représentant du peuple. Je profitai de la +circonstance pour parler de moi, et Pichegru prenant mon parti assura ma +tranquillité d'un seul mot. + +Quoique fort jeune alors, j'étais déjà connu à l'avant-garde de l'armée. +Dur à la fatigue, sobre par habitude, ayant fait preuve de quelque +témérité, et doué par la nature d'une bonne mémoire, j'étais devenu +l'objet des préférences de mes chefs, quand il s'agissait d'exécuter +quelque entreprise hasardeuse, et je fus bientôt attaché au général +Ferino en qualité d'aide-de-camp. Par malheur, ce général, qui avait été +quelque temps au service d'Autriche, était inexorable pour les moindres +fautes de discipline; l'extrême licence des nouvelles recrues le mettait +en fureur; il n'en pouvait cacher son mécontentement; aussi fut-il +bientôt destitué. + +Je me serais trouvé sans emploi, si Desaix, devenu général de division, +ne m'eût appelé près de sa personne, et je fis avec lui le blocus de +Mayence pendant ce rigoureux hiver qui fut signalé par la conquête de la +Hollande. L'amitié de Desaix pour moi ne se démentait pas; il +m'employait activement à toutes les affaires d'avant-poste, genre de +guerre qu'il aimait, parce qu'il y trouvait l'occasion de former les +jeunes officiers sur lesquels il avait des projets. + +Avant la fin du blocus de Mayence, Pichegru revint de Hollande prendre +le commandement de l'armée du Rhin. Il la trouva dans un état de +délabrement complet. Le Directoire lui enjoignait de passer le Rhin +entre Brissac et Bâle, et il ne trouvait dans les arsenaux aucun des +objets indispensables pour cette opération. Il n'en cacha pas son +mécontentement, et le ton de ses dépêches s'en ressentit. J'ai toujours +cru que ce fut alors que germèrent dans son esprit les sentimens +haineux qui plus tard lui firent commettre une action criminelle. + +La division du général Desaix avait quitté le blocus de Mayence pour +prendre position entre Brissac et Bâle. Son avant-garde était commandée +par Bellavene, et j'étais attaché à l'état-major, dont le +quartier-général était à Ottmarsheim. Le corps de Condé était campé à +Neubourg, sur la rive droite en face. Je commençai à remarquer que le +général Pichegru allait bien souvent à Bâle, quoique son +quartier-général fût à Illkirck près Strasbourg. + +Un jour qu'il retournait de Bâle à son quartier-général, il me fit +appeler, et me donna une lettre à porter à M. Bâcher, notre chargé +d'affaires à Bâle, qui devait me remettre une réponse pour Illkirck; et +comme à cette époque il n'y avait pas un écu dans les caisses de +l'armée, je remarquai que le général avait établi des relais à poste +fixe pour que la communication fût plus facile. Pendant quinze jours je +fus toujours sur cette route, et certes, je ne me doutais guère que je +portais les lettres destinées au prince de Condé. + +Nous nous attendions à passer le Rhin dans ces parages, lorsque tout à +coup nous reçûmes l'ordre de partir pour Manheim, qui venait d'ouvrir +ses portes d'après une influence intérieure toute dévouée à la France. +Le général Pichegru avait chargé le général Desaix de prendre +l'offensive sur la rive droite, et obtenu le rappel du général Ferino. +Ce dernier voulut bien témoigner le désir de m'avoir près de lui. Le +général Desaix m'ayant engagé à ne pas refuser, je suivis son conseil, +et joignis le général Ferino à Manheim. + +L'armée ne tarda pas à s'ébranler; elle s'avançait par les deux rives du +Necker, lorsqu'elle vit déboucher les Autrichiens qui venaient à sa +rencontre. L'action s'engagea; nous succombâmes, et fûmes vivement +ramenés. Les troupes qui occupaient les lignes de Mayence ne +combattirent pas d'une manière plus heureuse. Elles firent une perte +d'artillerie énorme, et furent rejetées dans la direction de +Kaiserlautern. + +Le général Pichegru, dont ce double revers compliquait la position, fut +obligé de repasser le Rhin au plus vite, et vint s'établir sur la petite +rivière de Pfrim pour recueillir les fuyards. La position devenait +difficile; il n'y avait qu'une prompte coopération de l'armée de +Sambre-et-Meuse qui pût garantir la Lorraine et l'Alsace d'une invasion: +il importait donc qu'elle fût prévenue sans perdre de temps. + +La mission était délicate. Sur l'indication du général Desaix, Pichegru +me la confia. J'associai Sorbier, un de mes camarades, à ma périlleuse +entreprise, afin qu'il pût prendre les importantes dépêches, si je +venais à être tué. + +Nous nous mîmes à la tête de cinquante cavaliers choisis, tous gens +audacieux et intrépides, et quittâmes l'armée à la nuit tombante. À +l'aide des précautions que des officiers d'avant-garde ne doivent jamais +négliger, nous traversâmes tout le pays qu'occupaient les troupes +légères autrichiennes, et nous eûmes le bonheur d'atteindre Kaisemark +sur la Nahe, où nous joignîmes la division Marceau, de l'armée de +Sambre-et-Meuse. Nous lui remîmes nos dépêches; et, comme il importait +que le général Pichegru fût fixé au plus vite sur la position +qu'occupait le général Jourdan, nous nous hâtâmes de partir pour le +rejoindre. Nous ne savions trop cependant quelle direction nous devions +prendre; car l'armée devait avoir continué son mouvement. Redoublant de +précautions, ne marchant que la nuit, évitant les villages, nous +arrivâmes enfin à la hauteur d'Allzée. + +Le jour naissait, quelques paysans commençaient à se répandre çà et là +dans la campagne. Nous joignîmes une jeune fille, qui nous apprit que +nous n'étions qu'à quelques pas des Autrichiens. Ils marchaient à nous: +quelques pas encore, et nous étions découverts. Nous lançâmes une +seconde fois nos chevaux à travers champs, et nous atteignîmes bientôt +la route de Gremdstadt à Mayence, à une bonne lieue des avant-postes du +général Desaix. À peine y fûmes-nous, que nous vîmes accourir un +escadron de chevau-légers autrichiens. Il n'y avait pas à reculer; nous +fîmes nos dispositions: elles furent simples. Je dis à Sorbier de se +mettre en tête du détachement et de le faire marcher par quatre, en +prenant le côté gauche du chemin, de manière qu'en faisant demi-tour à +droite, par quatre, nous devions avoir l'ennemi sous le coupant de nos +sabres: nous fûmes bientôt vivement poursuivis. Nous nous mîmes au +galop, afin de rompre l'ennemi, que nous ne pouvions aborder en masse, +et faisant brusquement face en arrière, nous accablions ceux des siens +qui s'abandonnaient trop imprudemment à leur ardeur. Nous fîmes cette +manoeuvre deux ou trois fois, et à chaque fois nous prîmes quelques +hommes et quelques chevaux. Néanmoins nous n'étions pas hors de danger, +mais heureusement le feu des carabines fut entendu des avant-postes, +d'où on envoya un détachement à notre secours. + +Cette expédition nous valut les félicitations du corps d'armée: le +général Pichegru y joignit la sienne, et le général Desaix me témoigna +plus de bienveillance que jamais. + +Le jour même, Pichegru, pressé par l'armée autrichienne, se mit en +mouvement pour se porter sur Landau. Il prit position derrière le +Queich; l'avant-garde en avant de Landau, où, en cas de blocus, le +général Ferino eut ordre de se renfermer. Il y était depuis quelques +jours, lorsqu'un parlementaire autrichien vint proposer un armistice, +qui devait être commun aux deux armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse. Ce +fut le premier armistice conclu dans le cours de cette guerre. + +Pichegru profita de ce moment de repos pour se rendre à Paris. Il s'y +plaignit vivement de l'état de dénûment dans lequel on laissait l'armée. +Le Directoire, qui n'aimait pas à rencontrer des difficultés de ce +genre, lui déclara que s'il trouvait le fardeau trop lourd, il pouvait +le déposer. On a dit, depuis, que déjà le Directoire commençait à +soupçonner ses manoeuvres: je ne saurais l'assurer; mais ce qu'il y a de +certain, c'est que l'armée, qui n'avait aucune connaissance de la +perfidie de son général, crut qu'il n'avait été sacrifié que pour avoir +trop chaudement pris ses intérêts. + +Moreau, qui avait remplacé Pichegru à l'armée du Nord, vint encore, +cette fois, le remplacer à l'armée du Rhin. L'armistice fut presque +aussitôt dénoncé. L'archiduc Charles avait succédé au feld-maréchal +Clairfait: c'était la première fois que ce prince paraissait à la tête +des armées autrichiennes; il était impatient d'en venir aux mains. +Moreau, de son côté, se proposait de marcher à lui, mais il fallait +franchir le fleuve: il s'appliqua à lui donner le change sur ce +périlleux projet. + +Il concentra ses troupes sous Landau, feignit de vouloir tenter des +entreprises auxquelles il ne songeait pas; et quand tout fut prêt, tout +disposé, il se porta, en deux marches, sous la citadelle de Strasbourg. +Je n'étais que capitaine alors, mais j'étais déjà connu dans l'armée, et +quoique d'un grade subalterne, je fus chargé d'exécuter le passage avec +un bataillon qui fut mis sous mes ordres immédiats. Mes instructions +portaient de me détacher, à minuit, de la rive gauche, de prendre +rapidement terre à la droite, et de fixer le plus que je pourrais +l'attention de l'ennemi, afin de favoriser le grand passage qui devait +se faire à Kehl. Malheureusement la nuit était noire, le fleuve très +rapide; une partie de mes bateaux céda au courant, une autre s'engrava; +je ne pus conduire à bon port que quelques embarcations. Je marchai +néanmoins aux Autrichiens, mais j'étais si faible que je fus obligé de +regagner la rive gauche, et m'estimai heureux d'y être parvenu sans +accident. Je passai alors à la division de droite, que commandait le +général Ferino. Nous quittâmes Kehl presque aussitôt. Nous nous portâmes +sur le Brisgau; nous traversâmes la forêt Noire par le val d'Enfer, +pendant que le reste de l'armée s'avançait par la route de Wirtemberg. +Nous franchîmes toute la Souabe; nous marchions sans coup férir, lorsque +nous rencontrâmes le corps de Condé dans les environs de Memingen. Il +occupait le petit village d'Ober-Kamlach. Nous l'abordâmes. L'attaque +fut vive, meurtrière: l'infanterie noble fut presque entièrement +détruite, et, je dois le dire à la louange de nos troupes, quoique les +animosités politiques fussent alors dans toute leur force, la victoire +fut morne et silencieuse; nos soldats ne pouvaient, en contemplant cet +horrible champ de carnage, retenir les regrets que leurs coups ne +fussent tombés sur des étrangers. + +Nous continuâmes le mouvement; nous marchâmes sur Augsbourg, qu'occupait +encore l'arrière-garde autrichienne. Elle se retira; nous la suivîmes et +arrivâmes sur les bords du Lech. Nous fîmes nos dispositions pour le +franchir. Je fus chargé de reconnaître un gué au-dessus de Friedberg, +où devait passer la division Ferino, et de conduire la colonne à la rive +opposée. Mon opération réussit à souhait. J'eus le bonheur de ne perdre +que quelques maladroits qui se noyèrent pour n'avoir pas su tenir le +gué. + +La bataille s'engagea immédiatement: nous la gagnâmes, et poursuivîmes +les ennemis jusqu'à Munich. Je reçus, à cette occasion, une lettre du +Directoire, qui me félicitait du courage que j'avais montré. + +Pendant que nous poussions sur le Lech, l'armée de Sambre-et-Meuse, qui +avait passé le Rhin à Dusseldorf, s'était portée sur la Bohême; mais +soit animosité, soit défaut d'instructions, Moreau négligea les nombreux +passages qui existent sur le Danube, depuis Donawerth jusqu'à +Ratisbonne. Cette faute nous devint fatale. L'archiduc Charles déroba sa +marche au général qu'il avait en tête, franchit le Danube à Ingolstadt, +à Neubourg, et fit sa jonction avec les troupes autrichiennes qui se +retiraient devant l'armée de Sambre-et-Meuse. Il reprit aussitôt +l'offensive, s'avança sur Jourdan avec toutes ses forces réunies, le +battit, et le poursuivit jusqu'aux bords du Rhin sans qu'il vînt à la +pensée du général Moreau de répéter ce que son adversaire avait fait. Au +lieu de repasser sur la rive gauche du Danube, de chercher à se rallier +à l'armée de Sambre-et-Meuse, et de forcer l'archiduc à lâcher prise, il +se mit en retraite avec sa magnifique armée, qui comptait plus de +quatre-vingt mille combattans. Pendant qu'il rétrogradait à petites +journées, l'archiduc poussait Jourdan à tire-d'ailes, et passait le Mein +à Francfort. Ce fleuve franchi, il remonta rapidement la vallée du Rhin +et intercepta la route de Wurtemberg. Prévenu par cette marche, à +laquelle cependant il aurait dû s'attendre, Moreau fut obligé de se +jeter par le val d'Enfer, et repassa le Rhin, partie à Brisach et partie +à Huningue. Ainsi finit cette campagne, qui paraissait devoir amener des +prodiges, et qui se termina comme l'accouchement de la montagne. + +Pendant que nous faisions cette promenade militaire, le général +Bonaparte poursuivait le cours de ses victoires en Italie. Les armées +autrichiennes qui combattaient sur le Rhin étaient incessamment obligées +d'envoyer au secours de celles qui périssaient sur l'Adige. Elles +s'étaient affaiblies par les détachemens qu'elles avaient fait partir. +La circonstance était favorable pour reprendre l'offensive. Le +Directoire résolut de mettre en mouvement les armées de Sambre-et-Meuse +et du Rhin; mais, soit qu'il fût mécontent de la mésintelligence qui +régnait entre elles, soit toute autre cause, il donna le commandement de +la première au général Hoche, et leur ordonna à l'une et à l'autre de +repasser le Rhin. + +J'étais alors aide-de-camp du général Desaix. Je fus chargé de prendre +le commandement de l'avant-garde du général Vandamme, qui devait passer +la première. Il fallait aborder en plein jour sous le feu des batteries +autrichiennes. L'opération était périlleuse, mais tout fut au mieux; +nous débarquâmes sous la protection de la compagnie d'artillerie légère +que commandait Foy, depuis officier-général et député. Nous fûmes l'un +et l'autre faits chefs de bataillon à cette journée. + +Le général Desaix fut blessé le lendemain. Je continuai de combattre à +la tête des troupes avec lesquelles j'avais franchi le fleuve. L'ennemi +fut obligé de céder. Nous le suivions vivement, lorsque nous vîmes +accourir à nous un officier français; c'était le général Leclerc, qui +arrivait d'Italie par l'Allemagne, et venait nous donner avis des +préliminaires de paix arrêtés à Léoben. Le feu cessa aussitôt, l'armée +prit position, et les généraux des deux partis se réunirent pour arrêter +les lignes de démarcation. + +Je fus encore employé à ces conférences, qui eurent lieu à Heidelberg. +J'y suivis le général Reynier, qui était chargé des intérêts de l'armée +du Rhin. Tout fut bientôt réglé, et je pus rejoindre le général Desaix, +qui se rétablissait à Strasbourg. + +Ce fut pendant sa convalescence qu'il conçut le projet d'aller en Italie +pour voir le général Bonaparte. Jusqu'alors il ne le connaissait que de +renommée, mais il était grand admirateur de sa gloire. D'ailleurs, +blessé de l'infériorité dans laquelle le Directoire tenait ceux qui +portaient les armes, Desaix appelait de ses voeux secrets un homme de +caractère et de génie qui pût remédier au mal. Le vainqueur d'Arcole +devait être cet homme; lui seul avait acquis assez d'ascendant pour se +déclarer le protecteur de ceux qui s'étaient couverts de gloire aux +armées. + +Il voulut aller conférer avec lui, et je fus passer dans ma famille le +temps qu'il employa à ce voyage. Je le rejoignis à son retour, et la +paix ayant été signée sur ces entrefaites, je ne tardai pas à +l'accompagner à Paris. + + + + +CHAPITRE II. + +Retour du général Bonaparte à Paris.--Réception que lui fait le +Directoire.--Sa nomination à l'Institut.--Faux projet de descente en +Angleterre.--Mission secrète du général Desaix en Italie.--Préparatifs +pour l'expédition d'Égypte.--Bernadotte à Vienne.--Port de +Civitta-Vecchia.--Forçats.--Départ pour l'Égypte. + + +Les fureurs de la révolution s'étaient déjà calmées en France; on +commençait à ne plus s'y effrayer à la seule émission d'idées +raisonnables; mais rien de ce qui avait été jeté hors de son orbite, par +les commotions révolutionnaires, ne pouvait encore être replacé; les +destructions étaient achevées, et bien que le besoin de réédifier se +manifestât déjà, il n'existait point de centre autour duquel on pût +graviter avec quelque sécurité. Il ne se présentait nulle part de main +assez ferme pour rassembler les débris que la tempête avait dispersés. +On était en présence d'un amas de ruines; on mesurait avec effroi +l'étendue, les ravages causés par la tourmente populaire, mais personne +n'entrevoyait de terme à cette misère, personne n'osait envisager +l'avenir. + +Les chefs des différens partis de la guerre civile, que le Directoire +était parvenu à désunir, pour les désarmer, plus étourdis par la gloire +que nos armes avaient acquise et par la paix qui l'avait suivie, que +confians dans la tranquillité qui leur avait été promise, pensaient bien +qu'un gouvernement ombrageux leur ferait tôt ou tard payer chèrement la +célébrité qu'ils avaient obtenue. Les têtes volcaniques paraissaient +calmées, à la vérité, mais on n'osait croire qu'elles fussent rassurées, +et les rivalités s'apercevaient de toutes parts, particulièrement parmi +les hommes que la guerre avait formés. + +Les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, pleines d'officiers de mérite, +ne voyaient qu'avec regret la plus belle part de gloire qu'avait eue +l'armée d'Italie; elles étaient envieuses des préférences du Directoire +exécutif pour tout ce qui appartenait à cette armée, et offraient ainsi +des moyens de trouble à des agitateurs qui se rencontrent facilement +parmi des esprits médiocres, surtout après des événemens comme ceux dont +on était à peine sorti. Les ambitions de toute espèce étaient en +mouvement, et ne pouvaient qu'amener quelque nouveau 18 fructidor, ou +tout autre événement de cette nature. + +Le général Bonaparte venait de quitter l'Italie pour se rendre à +Radstadt en traversant la Suisse; son voyage n'avait été, pour ainsi +dire, qu'une marche triomphale. La population entière se portait sur son +passage; on le saluait comme le héros des idées libérales, comme le +défenseur des intérêts de la révolution. + +D'après le traité de paix, il devait se rassembler, à Radstadt, un +congrès pour y régler les affaires des princes dépossédés, tant en +Allemagne qu'en Italie, et sur la rive gauche du Rhin. Ce travail +exigeant, par sa nature, de fort longs préliminaires d'étiquette et des +renseignemens de détail difficiles à réunir, le général Bonaparte ne +s'occupa, à Radstadt, que de régler sommairement les bases des +opérations qui devaient occuper ce congrès. + +Il revint à Paris, où l'impatience publique l'attendait pour lui voir +décerner, par le gouvernement, les témoignages de reconnaissance et +d'admiration qui remplissaient depuis long-temps le coeur de chaque +Français. + +L'automne finissait, l'hiver et ses plaisirs avaient ramené la +population dans la capitale: soldats et citoyens se portèrent en foule +au-devant de lui. + +Le Directoire, qui avait mis en délibération s'il ratifierait les +préliminaires de Léoben, se vit contraint, par cette manifestation de +l'opinion nationale, de faire une réception solennelle au pacificateur +qu'il avait été sur le point de désavouer. + +Une estrade magnifique avait été dressée au fond de la cour du palais du +Luxembourg. Le Directoire y prit place sous un dais, et le général +Bonaparte lui fut présenté par M. de Talleyrand, alors ministre des +affaires étrangères. Les acclamations de la multitude contrastèrent avec +les éloges froids du Directoire. + +À cette époque, l'armée de Sambre-et-Meuse était réunie à celle du Rhin, +sous le commandement d'Augereau, qui avait commandé à Paris au 18 +fructidor. + +Moreau venait d'être destitué, après avoir dénoncé Pichegru, qui fut +déporté à Cayenne. + +Après la réception du Directoire au général Bonaparte, commencèrent les +bals et les grands dîners, parmi lesquels il faut remarquer celui que +lui donna la Convention nationale; il eut lieu dans la grande galerie du +Muséum; la table tenait toute la longueur de ce vaste local, et cette +fête n'aurait été qu'une véritable cohue, sans les grenadiers de la +garde du Directoire, qui, en armes, bordaient la haie d'un bout à +l'autre de la galerie, et présentaient un spectacle imposant. + +À quelques jours de là l'Institut décerna une couronne au général +Bonaparte; son aréopage l'élut au nombre de ses membres. Il fut reçu par +M. Chénier, et sa réception eut lieu, un soir, dans la salle du Louvre, +où l'Institut tenait alors ses séances. Cette salle est au +rez-de-chaussée, il y a devant un balcon ou une grande tribune en +menuiserie antique, et soutenue par d'énormes cariatides; c'est là que +fut déposé le corps de Henri IV après que ce prince eut été assassiné. +J'assistais, avec le général Desaix, à la réception du général +Bonaparte: il était en costume, assis entre Monge et Berthollet; c'est, +je crois, la seule fois que je l'aie vu porter l'habit de ce corps +savant. Sa nomination eut l'effet qu'il en avait attendu: elle lui donna +les journaux, les gens de lettres, toute la partie éclairée de la +nation. Chacun lui sut gré d'avoir mêlé aux lauriers de la victoire les +palmes académiques. Quant à lui, simple, retiré, en quelque sorte +étranger au bruit que son nom faisait dans Paris, il évitait de se mêler +d'affaires, paraissait rarement en public, et n'admettait dans son +intimité qu'un petit nombre de généraux, de savans et de diplomates. + +M. de Talleyrand était du nombre; il avait le commerce aimable, le +travail facile, un esprit de ressources que je n'ai vu qu'à lui. Habile +à rompre, à tisser une intrigue, il avait tout le manége, toute +l'habileté qu'exigeait l'époque; il s'empressait auprès du général +Bonaparte; il s'était fait, pour lui, intermédiaire, orateur, maître des +cérémonies. Touché de tant de zèle, le général accepta son dévoûment. +Cette sorte de transaction amena des bals, des soirées, où le ministre +avait pris soin de rassembler les débris de la vieille bonne compagnie. + +C'est dans une de ces réunions que le général Bonaparte vit madame de +Staël pour la première fois. Le héros avait toujours vivement intéressé +cette femme célèbre. Elle s'y attacha, lia conversation avec lui, et +laissa échapper, dans le cours de cet entretien, où elle voulait +s'élever trop haut, une question qui trahit l'ambition qu'elle +nourrissait. «Quelle est la première femme, à vos yeux? lui +demanda-t-elle.--Madame, répondit-il, c'est celle qui fait le plus +d'enfans.» Madame de Staël fut stupéfaite: elle attendait une tout autre +réponse. + +Mais ces félicitations, cet empressement, qui suivaient partout le +général Bonaparte, ne tardèrent pas à faire ombrage aux membres du +Directoire. Faibles dépositaires de l'autorité, ils sentaient l'opinion +se détacher d'eux; la nation comparait leur nullité personnelle à +l'illustration du héros. Ils craignirent que l'enthousiasme public +n'amenât quelque mouvement, quelque entreprise contre leur pouvoir, et +ne songèrent plus qu'à éloigner celui qui en était l'objet. + +Le général Bonaparte jugeant encore mieux des conséquences dont pourrait +être suivie la prolongation de son séjour à Paris, où il n'avait +cependant voulu s'immiscer en rien de ce qui concerne les affaires de +l'intérieur, songea dès-lors à s'éloigner d'un lieu qui offrait encore +la triste perspective de tant de moyens de discordes, d'autant que nous +approchions de l'époque propre à l'exécution du projet qu'il avait conçu +en faisant la paix, et dont il avait rassemblé les premiers matériaux +avant de quitter l'Italie. + +À peine le Directoire avait-il fait la paix, qu'il avait décrété la +formation d'une armée d'Angleterre que le général Bonaparte devait +commander en chef, mais dont il avait lui-même fait donner le +commandement au général Desaix, en attendant qu'il eût fait son voyage +d'Italie à Radstadt. + +Le général Bonaparte envoya le général Desaix visiter les ports et +arsenaux de la marine depuis l'embouchure de la Loire jusqu'au Havre, +pour reconnaître dans quel état ils étaient, et quelles ressources ils +pourraient offrir pour une descente en Angleterre. J'accompagnai le +général Desaix dans ce voyage, et nous revînmes à Paris en même temps +que le général Berthier, que le général Bonaparte avait envoyé faire la +même reconnaissance dans les ports de la Manche. + +Ces deux observateurs furent de l'opinion unanime qu'il ne fallait pas +compter sur les ressources de ces ports pour effectuer une descente en +Angleterre, et que, conséquemment, il fallait lui faire la guerre avec +d'autres moyens. Néanmoins on tint un langage contraire; on laissa se +persuader que l'idée de la descente était la pensée unique du +gouvernement, en sorte que l'opinion s'y arrêta. + +On fit partir de Paris tous les généraux qui avaient de l'emploi dans +l'armée d'Angleterre; on les envoya à leurs postes sur les côtes: on +parvint à faire complétement adopter l'idée que c'était de l'Angleterre +qu'on s'occupait, et que tous les préparatifs de la Méditerranée +n'avaient été faits que pour détourner l'attention de l'ennemi, tandis +que c'était justement le contraire. + +Tout cela fait, le général Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer +l'insuffisance des moyens de la république pour attaquer l'Angleterre +dans son île, et à décider le Directoire à entreprendre de porter une +armée en Égypte, comme le point le plus rapproché et le plus vulnérable +de la puissance commerciale anglaise, et dont les difficultés n'étaient +pas disproportionnées à nos moyens d'attaque. Il lui fit l'énumération +de ceux qu'il avait réunis dans les ports d'Italie avant de la quitter, +et demandait le commandement de la flotte et de l'armée, se chargeant de +pourvoir à tout le reste. + +On démontra au Directoire que l'on ne parviendrait jamais à +tranquilliser la France, tant que cette foule de généraux et d'officiers +entreprenans ne serait pas occupée; qu'il fallait faire tourner l'ardeur +de toutes ces imaginations au profit de la chose publique; que c'était +ainsi qu'après leurs révolutions, l'Espagne, la Hollande, le Portugal et +l'Angleterre avaient été obligés d'entreprendre des expéditions +outre-mer, pour employer des esprits remuans qu'ils ne pouvaient plus +satisfaire; que c'était ainsi que l'Amérique et le cap de +Bonne-Espérance avaient été découverts, et que les puissances +commerciales d'au-delà les mers s'étaient élevées. + +Il n'en fallait sans doute pas tant pour déterminer le Directoire à +saisir l'occasion d'éloigner un chef dont il redoutait la popularité, et +la proposition convint à tous deux. + +Dans ce temps-là, l'ordre de Malte existait encore, et ses bâtimens de +guerre devaient protéger tous les pavillons chrétiens contre les +Barbaresques et les Turcs, qui ne respectaient que celui de la France. + +Les bâtimens de commerce de Suède et de Danemarck qui fréquentaient la +Méditerranée, étaient protégés par des bâtimens de guerre de leur nation +qui y venaient en croisière. + +Ceux d'Amérique y venaient en petit nombre, et l'Angleterre n'avait une +flotte de guerre dans cette mer que depuis que la France en avait armé +une pour venir dans l'Adriatique protéger les opérations de l'armée +d'Italie; mais depuis la paix cette flotte était rentrée à Toulon, où +elle avait emmené l'escadre vénitienne, et la flotte anglaise était +rentrée dans les ports de Sicile. + +Elle avait pour but d'observer Toulon ainsi que l'escadre espagnole de +Cadix, et tenait pour cela une croisière à la pointe sud de la +Sardaigne. Le commerce de Marseille n'était pas encore tout-à-fait +éteint. Cette ville, par suite de la sûreté de son pavillon, était +presque exclusivement en possession de tout le commerce qui se faisait +par les Turcs dans le Levant; elle avait un nombre considérable de +bâtimens connus sous la dénomination de bâtimens de caravane, qui, toute +l'année, allaient dans les ports du Levant se noliser, et qui venaient +hiverner à Marseille, où ils rapportaient leurs profits. Marseille +comptait jusqu'à huit cents de ces bâtimens employés à cette navigation. +Ceux des nations du Nord hivernaient dans les ports d'Italie, où ils +cherchaient des nolis pour le printemps. + +Avant de quitter l'Italie, et sous le prétexte d'une expédition contre +l'Angleterre, le général Bonaparte avait fait mettre l'embargo sur tous +les bâtimens de commerce qui se trouvaient dans les ports de la +Méditerranée occupés par les troupes françaises. Il les fit fréter et +bien payer, en sorte que ceux qui étaient dans les ports de Naples et de +l'est de l'Adriatique, s'empressèrent de venir chercher des nolis dans +les ports que nous occupions. + +Les États romains venaient d'être occupés par les troupes françaises; le +Directoire, qui cherchait à établir la république partout, n'avait pas +manqué de prétextes pour susciter une querelle au pape, qui vit la +métropole chrétienne envahie, et lui-même transporté à Valence en +Dauphiné. + +Depuis son retour à Paris, le général Bonaparte avait fait donner les +ordres nécessaires pour que (toujours sous le prétexte de la descente en +Angleterre) l'escadre de Toulon, forte de quinze vaisseaux, dont un à +trois ponts, fût mise sur-le-champ en état de prendre la mer avec des +troupes à bord. + +Il fit également donner des ordres pour que l'on équipât et frétât tous +les vaisseaux de commerce que l'on pourrait réunir dans Marseille et +dans Toulon. + +Il venait d'envoyer le général Reynier, que le général Desaix lui avait +recommandé[1], pour organiser les bâtimens réunis à Gênes, d'après +l'embargo dont je viens de parler, et en même temps pour commander les +troupes qui venaient s'y embarquer. + +Il y avait également un grand nombre de bâtimens semblables retenus dans +les ports depuis Venise jusqu'à Livourne. Il fit partir de Paris, fort +incognito, le général Desaix, qui eut l'air d'aller faire à Rome un +voyage d'amateur, parce qu'il aimait beaucoup les arts. Étant son +premier aide-de-camp je partis avec lui dans sa propre voiture, ainsi +que l'adjudant-général Donzelot[2], qui était son chef d'état-major; et +je suis arrivé jusqu'à Rome sans qu'il soit échappé au général Desaix un +mot qui m'ait donné à juger de l'objet de notre voyage. Il traversa la +France comme un trait, et commença ses investigations scientifiques, en +conservant toujours son incognito, dès qu'il fut au-delà des Alpes. + +Il s'arrêta à Turin, Parme, Plaisance, Bologne et Florence, visitant +tout ce que ces villes offrent de remarquable, et arriva à Rome. + +Il n'avait l'air d'y être venu que comme curieux; il était en course +continuelle dans tous les célèbres environs de cette cité fameuse, +pendant que Donzelot exécutait les ordres qu'il lui avait donnés pour la +réunion, dans le port de Civitta-Vecchia, de tous les bâtimens qui +avaient été rassemblés dans tous les autres, depuis Livourne jusqu'à +Venise. + +Nous restâmes six semaines à Rome, menant une vie aussi active qu'en +pleine campagne; enfin tous les moyens matériels ayant été préparés, il +en fut rendu compte au général Bonaparte, qui était toujours à Paris, +d'où il envoya ses derniers ordres, en désignant les troupes qui +devaient composer chaque convoi. Il n'y eut aucune disposition +particulière à leur faire prendre; tout ce dont elles auraient pu avoir +besoin, tant pour la traversée que pour la guerre, avait été mis à bord +des vaisseaux avant qu'elles dussent y monter. + +À Civitta-Vecchia, nous embarquions neuf bataillons d'infanterie, pris +dans les troupes qui occupaient les États romains; + +Un régiment de dragons, mais seulement avec les chevaux d'un escadron; + +Un régiment de hussards; + +Une compagnie d'artillerie légère, avec ses pièces et tous ses chevaux; + +Deux régimens d'artillerie à pied avec leurs pièces et leurs chevaux; + +Un parc; + +Et enfin un état-major, une ambulance et une administration complète[3]. + +Le célèbre Monge, qui se trouvait à Rome, avait reçu du général +Bonaparte l'ordre de se procurer à tout prix des caractères arabes +d'imprimerie, des protes, des interprètes, et de s'embarquer avec eux +sur notre convoi. + +Il trouva les interprètes dans l'école de médecine de Rome, où l'on +envoie des jeunes gens des Échelles du Levant pour étudier la médecine; +il parvint à exécuter en tout point les ordres du général Bonaparte, +pendant que lui-même composait à Paris cette troupe de savans dans tous +les genres, et dont les travaux ont immortalisé cette célèbre +expédition. + +C'étaient le général Caffarelli-Dufalga[4] et M. Berthollet qui les lui +avaient désignés. + +Tout ce qui fut embarqué d'accessoire pour cette grande opération ne +peut se comprendre: il n'y manquait rien de ce que la prévoyance la plus +minutieuse et la plus étendue avait pu imaginer. + +Il y avait des savans de toutes les classes, et des artisans de toutes +les professions; en un mot, de quoi créer, perfectionner, civiliser, et +même polir tout à la fois les populations au milieu desquelles on allait +s'établir, quelque barbares qu'elles eussent pu être. + +Ce fut à la fin de mars 1797 que furent achevés tous ces préparatifs. Le +général Bonaparte avait fait partir de Paris tout ce qui devait +s'embarquer avec lui à Toulon et à Marseille; les troupes qui devaient +de même s'y embarquer y furent envoyées de l'armée, qui depuis la paix +était rentrée en France. + +Le général Kléber, que le général Desaix avait aussi fait connaître au +général Bonaparte, fut chargé du commandement de celles qui +s'embarquèrent à Toulon. + +Il venait d'arriver de ce port dans celui de Civitta-Vecchia une frégate +que le général Bonaparte envoyait au général Desaix, pour escorter son +convoi. Ce ne fut qu'après l'arrivée de cette frégate que lui-même +partit de Rome pour Civitta-Vecchia, où il fit diriger les troupes qui +devaient s'y embarquer. + +Au commencement d'avril, tout le matériel était déjà à bord des +vaisseaux, lorsqu'il survint un incident qui faillit faire ajourner +toute l'entreprise. + +Après la paix de Campo-Formio, le Directoire avait envoyé le général +Bernadotte à Vienne en qualité d'ambassadeur; à cette époque, il +professait chaudement les idées républicaines, qui, dans ce temps-là, +étaient une route assurée de fortune pour toutes les ambitions. + +Il avait arboré sur son hôtel, à Vienne, un drapeau tricolore, qui, à +tort ou à raison, fut regardé par le peuple de cette ville comme une +provocation. Y eut-il de l'excitation? je ne l'ai pas su; mais après +quelques jours de fermentation, il éclata une émeute; la populace +s'étant portée à l'hôtel de l'ambassadeur, en fit retirer le drapeau, et +se livra à des désordres, au point que le commandant de la garnison fut +obligé de faire marcher les troupes pour protéger l'ambassadeur et sa +légation, qui avait été composée à Paris dans le but de ce que voulait +faire le Directoire à Vienne, à l'ombre même du traité de paix qui +venait à peine d'être signé. + +Le ton des premières dépêches par lesquelles le général Bernadotte +rendait compte de cet événement était si alarmant, que le général +Bonaparte, auquel le Directoire les avait communiquées, envoya +contre-ordre dans tous les ports, afin que non seulement on n'embarquât +point, mais que de plus l'on fît débarquer tout ce qui pouvait être déjà +à bord, et que l'on se tînt prêt à marcher. + +Huit jours après, le ton de la correspondance de Vienne étant devenu +moins hostile, l'on reçut de nouveaux ordres pour continuer +l'embarquement, qui n'avait éprouvé que cette perte de huit jours, qui +étaient autant de pris sur ceux que la fortune semblait nous avoir +accordés. + +Pendant ce court intervalle, le général Desaix, qui était avide de +connaissances, alla visiter les mines d'alun de Rome, qui sont situées à +quelques heures de chemin de Civitta-Vecchia; elles sont très +abondantes, et l'alun que l'on en extrait passait dans ce temps-là pour +le plus estimé. Monge était avec nous, et nous expliquait tout ce qui +était nouveau pour nous. + +Nous allâmes aussi voir l'embouchure du Tibre, ainsi que tous les +environs de Civitta-Vecchia: ce port a été construit par Trajan; il est +devenu peu spacieux en raison de la grandeur des vaisseaux +d'aujourd'hui, comparativement à ceux pour lesquels il a été construit. + +À peine la frégate que l'on nous avait envoyée de Toulon put-elle y +entrer, et une fois qu'elle fut dedans, il y avait si peu de place pour +la faire évoluer sur elle-même, que ce fut une affaire d'État quand vint +le moment d'appareiller. + +Le bassin du port a été construit avec tout le luxe et la solidité qui +caractérisent l'époque des Romains: ses quais réguliers sont composés +d'assises de blocs de marbre énormes; la dernière est en marbre blanc; +tout le pourtour du port est garni de muffles de lions en bronze, tenant +dans la gueule un anneau de bronze; il n'en manque pas un. Ce sont +encore les mêmes qui ont été posés du temps de Trajan pour amarrer les +vaisseaux, et ils servent encore aujourd'hui au même objet: ceux de +notre convoi y étaient attachés. + +Le port est fermé par une jetée formée de main d'homme à la même époque. +Elle est composée d'assises de laves qui, jusqu'à ce moment, ont résisté +à la mer et au temps. + +Malheureusement les nobles souvenirs que ces travaux rappellent sont +flétris par l'ignoble population qui s'agite au milieu de ces vestiges +de la grandeur romaine. + +La plupart des forçats de Civitta-Vecchia étaient alors des artisans +étrangers qui étaient venus chercher fortune dans la Romagne, et qui +avaient fini par y commettre des crimes. Comme la marine du pape ne +faisait faire aucuns travaux, on avait permis à ces malheureux de +chercher du travail dans la ville, et les habitans les employaient +volontiers. + +Il nous sembla même que cette mesure avait été calculée par +l'administration dans la vue d'empêcher ces misérables de s'abandonner +au désespoir, et peut-être aussi dans le dessein d'en tirer quelque +profit pour elle-même. Il en était résulté que peu à peu la honte des +fers s'était affaiblie, et qu'un forçat ne rougissait plus de l'être. Ce +degré d'abjection nous navrait, et nous faisait déplorer l'influence +qu'un pareil gouvernement pouvait avoir sur les destinées de toute une +population. + +Le général Desaix avait remarqué deux belles demi-galères nouvellement +construites; il les fit armer et réunir au convoi. Les forçats +s'offraient à l'envi, prévoyant bien que leur liberté serait le résultat +des services qu'ils pourraient nous rendre. + +Les convois de troupes qui sortirent de Marseille, Toulon et Gênes, sous +la protection de la flotte de guerre de Toulon, partirent à peu près +ensemble, et se rallièrent à la baie de Saint-Florent en Corse. En +sortant de Toulon, le général Bonaparte avait eu des nouvelles de la mer +par des frégates espagnoles qui entraient dans ce port; elles venaient +de Mahon, et apprirent que l'escadre anglaise n'était pas dans ces +parages, que seulement deux vaisseaux de cette escadre étaient en +réparation à l'île de Saint-Pierre de Sardaigne[5]. + +Le convoi de Civitta-Vecchia était trop loin pour ne pas être livré +entièrement à la conduite du général Desaix qui le commandait; il avait +reçu l'ordre de sortir à jour fixe, et de faire route directement pour +Malte, en venant reconnaître le Maretimo à la pointe de Sicile; et +arrivé devant Malte, il devait y attendre de nouveaux ordres. + + + + +CHAPITRE III. + +Arrivée devant Malte.--Réunion de la flotte.--Attaque de la +place.--Capitulation de l'Ordre.--Rencontre de nuit avec la flotte +anglaise.--Arrivée à Alexandrie.--Débarquement.--Le commandement de +l'avant-garde m'est confié.--Expédient pour débarquer les +chevaux.--Attaque et prise d'Alexandrie.--Première marche dans le +désert.--Rencontre d'une femme arabe. + + +Nous étions au commencement de mai, lorsque nous arrivâmes devant Malte; +la grande escadre ni les autres convois ne paraissaient pas encore, et +conformément à l'instruction donnée par le général Bonaparte au général +Desaix, le convoi se tint en croisière devant le port. + +Des calmes survinrent, à l'aide desquels les courans qui règnent dans +cette partie dispersèrent les bâtimens du convoi assez loin les uns des +autres. + +Nous étions arrivés le matin; l'après-midi du même jour, le grand-maître +de l'ordre de Malte, voyant un convoi aussi considérable, composé de +bâtimens de toutes nations escortés par une frégate, et qui non +seulement n'entrait pas dans le port, mais qui ne le faisait même pas +fréquenter par la plus légère embarcation, commença à concevoir de +l'inquiétude, ou à éprouver de la curiosité. + +Il envoya une chaloupe, montée par un des grands-baillis de l'Ordre, en +qualité de parlementaire, pour nous arraisonner. + +Cette chaloupe s'était dirigée sur la frégate que montait le général +Desaix, et sous le prétexte des lois de quarantaine, le bailli ne voulut +pas monter à bord, quelques instances qu'on lui fît; il parla de sa +chaloupe, qui avait passé à la poupe de la frégate. + +Sa mission n'était qu'un motif de curiosité, et comme il vit à bord des +vaisseaux une grande quantité de soldats qui grimpaient sur les épaules +les uns des autres pour le voir, il se hâta de retourner en rendre +compte. Il allait prendre congé, à la suite d'une conversation par +monosyllabes entrecoupés, lorsque, pour la ranimer un peu, le général +Desaix lui demanda d'entrer dans le port pour prendre de l'eau. Le +bailli s'éloigna en promettant de faire faire une réponse. + +Il revint effectivement le même soir dire que le grand-maître ne pouvait +accorder l'entrée du port qu'à quatre bâtimens à la fois. La défaite +était ingénieuse! il ne lui avait pas fallu faire de grands efforts +d'esprit pour calculer que nous avions plus de quatre-vingts voiles, et +que l'aiguade du convoi eût demandé vingt jours; certes, nous n'avions +pas ce laps de temps à perdre devant cette gentilhommière. Toutefois +nous feignîmes de prendre la chose au sérieux, et tout en refusant +poliment M. le bailli, nous dîmes quelques mots des dangers auxquels +nous serions exposés, si les Anglais venaient à paraître. Cette dernière +considération ne parut pas le toucher beaucoup, et il s'éloigna en nous +annonçant que l'Ordre ne pouvait rien nous accorder de plus. + +Nous étions presque à l'entrée de la nuit, et le parlementaire était +parti, lorsque notre vigie signala deux voiles à l'est et venant droit +sur nous. + +Elles furent bientôt assez près pour que nous reconnussions un vaisseau +et une frégate; l'inquiétude nous prit, et elle devint extrême lorsqu'à +deux portées de canon de nous, nous ne les vîmes point hisser leur +pavillon, jusqu'au moment où ils nous traversèrent en hissant l'un et +l'autre le pavillon maltais; c'étaient le vaisseau et la frégate de +l'Ordre, qui, au retour d'une croisière, rentraient dans le port. On les +désarma dans la nuit même pour armer les galères qui devaient nous +combattre le jour suivant. + +Le lendemain, à la pointe du jour, notre vigie nous signala des voiles +au nord-ouest, et bientôt après elle nous fit connaître que les voiles +aperçues étaient sans nombre: c'était l'escadre avec ses convois, qui +arrivait de la baie de Saint-Florent. + +Le général Desaix ainsi que M. Monge passèrent de la frégate sur une des +demi-galères du pape que nous avions amenées, et allèrent à la rencontre +de l'escadre pour rendre leurs devoirs au général Bonaparte. + +Dans la matinée, toute l'escadre et l'armée furent réunies en face de +l'ouverture du port. Tout prit dès-lors une face nouvelle. On se disposa +partout au débarquement. + +Le général Bonaparte fit débarquer à droite les troupes de la division +du général Bon. En même temps, il faisait débarquer le général Desaix à +gauche; nous prîmes terre à la baie de Maira-Sirocco. + +Le commandement des troupes en tête de ce débarquement m'avait été +confié; je marchai droit aux redoutes qui défendaient l'atterrage, et de +là au fort. Nous trouvâmes peu de résistance; tout semblait à l'abandon. +À peine le grand-maître avait-il pu rassembler quelques détachemens pour +défendre les ouvrages avancés. Les chevaliers étaient sans élan. La +population, accoutumée à l'idée qu'elle ne devait courir aux batteries +que dans le cas d'invasion de la part des Turcs, refusait de prendre les +armes contre nous. Toutes ces belles fortifications qui annonçaient la +puissance de l'Ordre et la force de la place devinrent inutiles. Nous +poussâmes ce jour-là jusqu'au pied des remparts du côté de la terre; +nous nous étonnions d'une défense aussi faible; nous cherchions à nous +expliquer comment une place qui nous paraissait inexpugnable présentait +une conquête si facile: nous ne tardâmes pas à le comprendre. + +Le général Bonaparte était resté toute la journée à bord de _l'Orient_; +il avait fait attaquer les galères maltaises et les avait forcées de +rentrer au port: c'en était fait de la croix maltaise. Le général +débarqua le soir même, et c'est alors que nous pûmes juger, aux +indiscrétions qui échappaient autour de nous, que tous les membres de +l'Ordre n'étaient pas étrangers au succès que nous venions d'obtenir. + +Depuis la révolution française, et surtout depuis la dissolution des +corps d'émigrés, le rocher de Malte était devenu le refuge d'un grand +nombre de jeunes nobles qui s'enrôlèrent sous le drapeau de l'Ordre. Ces +nouveaux chevaliers n'avaient pas la ferveur des anciens chevaliers de +Saint-Jean de Jérusalem. Leur éducation mondaine ne s'accommodait pas de +la vie monacale, et le mal du pays augmentait leur désir de quitter le +rocher qui leur avait servi d'asile. + +L'apparition de notre flotte devant Malte leur présentait l'occasion de +rompre des engagemens qu'ils commençaient à regarder comme des chaînes, +et de se créer une existence nouvelle. Doit-on les plaindre ou les +blâmer? + +Quoi qu'il en soit, les pourparlers ne tardèrent pas à s'établir entre +le quartier-général et le gouvernement de Malte. Le grand-maître de +l'Ordre, convaincu trop tard sans doute de l'impossibilité de sauver la +place et de l'inutilité d'une résistance sans objet, consentit à +capituler. + +Les principales conditions furent la remise des forts à nos troupes, la +liberté pour lui et les siens, et la faculté pour tous les chevaliers de +se retirer où bon leur semblerait. + +Nous prîmes en conséquence possession de la place. + +Le grand-maître, M. de Hompesch, s'embarqua sur un bâtiment neutre qui +fut mis à sa disposition, et qui fut escorté jusqu'à Trieste par une de +nos frégates. Ceux des chevaliers qui étaient Français entrèrent presque +tous dans nos rangs. + +Le général Bonaparte s'occupa sur-le-champ d'organiser l'île: garde +nationale, administration, moyens d'attaque et de défense, tout fut +arrêté et exécuté en moins de huit jours. La garnison maltaise fut +incorporée dans les demi-brigades; une partie de la division Vaubois la +remplaça, et la flotte eut ordre de mettre à la voile. + +Le général Desaix resta encore quelques jours à Malte, parce que sa +frégate devait recevoir à son bord l'intendant des finances, qui avait +quelques opérations à terminer. Nous employâmes ce petit retard à +visiter ce rocher dont le nom était si célèbre dans l'histoire. +J'éprouvai un vif intérêt de curiosité à parcourir cette île, dont on +nous avait toujours parlé comme d'un point inexpugnable, et qui était si +vite tombée devant nous. + +Civitta-Vecchia, située sur une éminence au milieu de l'île, et qui +avait été le seul point fortifié par les chevaliers à leur arrivée dans +l'île, fut le lieu où nous nous rendîmes d'abord; de là nous visitâmes +successivement les ouvrages dans l'ordre où ils avaient été construits. +Tout le monde sait qu'après la chute de Rhodes, les chevaliers +s'occupèrent avec ardeur à fortifier Malte. + +Tous les grands-maîtres de l'Ordre, depuis cette époque, n'ont semblé +désirer d'autre titre de gloire que celui d'avoir ajouté quelque nouvel +ouvrage au port ou à la ville: c'était l'unique soin du gouvernement. +L'ostentation avait fini par s'en mêler, et on construisait des +fortifications à Malte, comme on élevait des palais à Rome depuis que le +Saint-Siége y a remplacé le trône des Césars. Malte est ainsi devenu un +amas prodigieux de fortifications, et nous ne savions ce que nous +devions le plus admirer, ou de la persévérance qu'il a fallu pour les +élever, ou du génie qu'il a fallu pour les concevoir. Ce que nous y +vîmes de plus étonnant est l'ouvrage de la nature, c'est le port: il est +si spacieux, que l'armée navale et les six cents bâtimens de convoi n'en +remplissaient que la moindre partie. Le mouillage en est si facile et si +sûr, que les plus gros vaisseaux de guerre peuvent s'amarrer contre le +quai. + +Au milieu de toutes ces merveilles, nous fûmes attristés par la vue d'un +spectacle dans le genre de celui qui nous avait déjà indignés à +Civitta-Vecchia. Les galères de l'Ordre étaient montées par des forçats, +composés de prisonniers faits sur les bâtimens turcs. Nous eûmes d'abord +peine à croire qu'il arrivât souvent que, lorsqu'on manquait de forçats, +des hommes libres consentissent à s'engager comme tels sur les galères +pour une somme d'argent. Il fallut bien cependant nous rendre à +l'évidence et en croire le témoignage de nos yeux. Nous vîmes de ces +misérables, qu'on appelle _bonovollio_, servir sur les mêmes bancs que +les forçats, enchaînés comme eux, et partageant leurs pénibles travaux +comme ils partageaient leur opprobre. + +À la vue d'une pareille dégradation, nous fûmes moins surpris d'avoir +trouvé si peu de résistance. Il est tout simple de voir insensibles à un +appel aux armes, des hommes prêts à répondre à un appel au déshonneur. + +M. Monge nous avait quittés à Malte pour s'embarquer sur _l'Orient_, +parce que le général Bonaparte aimait à l'avoir près de lui. + +Le général Desaix, avec lequel j'étais, ne partit donc que huit jours +après l'armée; en sortant du port, nous rencontrâmes une belle frégate +française qui venait d'Italie; elle mit son canot à la mer; il amena à +notre bord M. Julien, aide-de-camp du général Bonaparte. + +Depuis la rencontre des frégates espagnoles, cette frégate avait été +envoyée par son ordre au général Desaix, pour le prévenir de l'existence +de deux vaisseaux anglais à Saint-Pierre de Sardaigne, d'où ils venaient +de partir au moment de l'appareillage de l'escadre de Toulon. + +Cette frégate (_la Diane_) avait été jusqu'à Civitta-Vecchia, où elle +n'était pas entrée; M. Julien avait été à terre prendre des informations +sur le jour où nous en étions partis, et ce fut pendant qu'il était à +terre à Civitta-Vecchia, que l'escadre anglaise passa fort loin au +large. Comme la frégate _la Diane_ était près de terre, l'escadre +anglaise, qui se trouvait dans le point le plus éclairé de l'horizon, ne +l'aperçut pas, ou du moins ne la fit pas reconnaître, en sorte qu'elle +échappa, et elle continua sa route pour rejoindre l'armée. + +Peu de jours après, nous rencontrâmes la frégate qui revenait de +conduire à Trieste le grand-maître de Malte; elle rejoignait aussi +l'armée, et telle était notre fortune, qu'en entrant et en sortant de +l'Adriatique, cette frégate avait croisé et recroisé le sillage que +traçait l'escadre anglaise, sans que celle-ci se fût douté de rien. + +Pendant que nous mettions à profit les faveurs de la fortune, qu'avait +fait l'escadre anglaise? Elle était partie à Naples et partie à Syracuse +ou Palerme, où son amiral, le célèbre Nelson, avait trouvé une Capoue +aux pieds de lady Hamilton. + +Les deux vaisseaux qui étaient partis de Saint-Pierre à notre approche, +avaient été lui donner l'alerte, et sur-le-champ il avait mis à la voile +pour Toulon, en longeant la côte d'Italie. De Toulon il fut à +Saint-Florent, de Saint-Florent il fit route pour le Levant, sans +s'arrêter ni faire reconnaître Malte en passant. + +Nous venions aussi de rejoindre l'armée, lorsque le général Bonaparte +fit donner à toute la flotte le signal de quitter la route que l'on +suivait, pour se diriger sur l'île de Candie, que nous n'apercevions +pas, mais qui se trouvait à notre gauche en avant de nous. + +L'ordre fut ponctuellement exécuté: le soir, tous les vaisseaux étaient +ralliés sous la côte de Candie, ayant la flotte de guerre rangée sur +deux colonnes à leur droite. + +Dans la même nuit, nous entendîmes plusieurs coups de canon tirés à +notre droite; et comme ce n'était pas notre escadre qui les tirait, cela +nous donna fortement à penser. Après la perte de notre escadre au combat +d'Aboukir, les Anglais comparèrent le journal de navigation de notre +escadre à celui de la leur, et il fut reconnu que cette nuit-là les deux +armées avaient navigué, pendant plusieurs heures, à quatre ou cinq +lieues l'une de l'autre. Les coups de canon que nous avions entendus +étaient des signaux que l'amiral anglais faisait faire à ses vaisseaux; +et si le général Bonaparte n'avait pas, la veille, fait faire route sur +Candie à la sienne, nous nous serions infailliblement trouvés au jour en +présence de l'armée navale anglaise. + +Peu de jours après, on découvrit la terre d'Égypte; nous étions en face +d'Alexandrie, dont nous n'apercevions que les minarets, quoique nous en +fussions fort près, parce que la côte est très basse sur ce point. + +Le général Bonaparte avait envoyé en avant une frégate pour chercher le +consul de France qui résidait dans cette ville. Celui-ci venait +d'arriver à bord de _l'Orient_, lorsque l'on fit le signal à toute +l'armée de se préparer au débarquement. + +Il avait appris au général Bonaparte que, quarante-huit heures +auparavant, l'escadre anglaise, forte de treize vaisseaux, avait paru +devant Alexandrie, où elle avait pris langue pour savoir ce que pouvait +être devenue l'escadre française, qu'elle poursuivait la croyant devant +elle; et que, ne l'ayant pas trouvée, elle avait continué sa route vers +les côtes de Syrie, ne pouvant, sans doute, se persuader qu'elle l'avait +devancée. + +Aussitôt que le général Bonaparte eut entendu le rapport du consul de +France, il s'écria: «Fortune! fortune! encore trois jours!» et fit +commencer de suite le débarquement de toutes les troupes, en ordonnant +de le hâter. On le commença le soir même de notre arrivée; la flotte de +guerre, avec ses convois, était au mouillage très près de la ville; +toutes les chaloupes furent mises à la mer en peu d'instans et chargées +de soldats: elles s'approchèrent du rivage en laissant la ville à leur +gauche. La mer devint grosse, au point que l'on ne put aborder, et que +les chaloupes furent obligées de revenir s'amarrer aux vaisseaux qui +étaient les plus rapprochés de la côte; elles passèrent la nuit dans +cette position, chargées de leur monde et ballottées d'une manière +insupportable: aussi dès que la mer fut calme, elles larguèrent bien +vite leurs amarres, et gagnèrent la côte, qui, en quelques heures, fut +couverte de soldats. Je commandais le premier détachement du général +Desaix, et j'avais aussi été obligé de revenir m'amarrer à une +demi-galère, où je passai une nuit fort orageuse, pendant laquelle je +courus risque d'être englouti. On ne pouvait pas remonter à bord des +vaisseaux, qui eux-mêmes étaient encombrés de soldats. + +En Égypte, le jour paraît vite, et le soleil ramène ordinairement le +calme, en sorte que l'angoisse cessa bientôt; après avoir débarqué les +troupes, ce qui fut achevé dans la matinée, on procéda au débarquement +des chevaux. Je fus encore chargé de faire mettre à terre ceux qui +avaient été embarqués sur notre convoi. + +Cette opération devait être fort longue, et je n'en avais pas encore vu; +je m'avisai d'un moyen qui me réussit; je commençai par en faire +débarquer six, en mettant les dragons dans une chaloupe et en descendant +les chevaux dans la mer: chaque dragon tenait son cheval par la longe. +Le premier ainsi débarqué était obligé de se soutenir en nageant jusqu'à +ce que le dernier fût descendu à la mer; après quoi j'ordonnai à la +chaloupe de gagner le rivage en traînant à la remorque les six chevaux +qui nageaient, et de les établir à terre le plus près possible du bord +de l'eau, de manière que tous les chevaux que j'allais successivement +faire jeter à la mer, pussent les voir. + +Je fis ensuite placer tous les dragons, hussards, canonniers et soldats +du train avec leurs selles et harnais dans des chaloupes pour aller +attendre à terre leurs chevaux; et pendant qu'ils faisaient le trajet, +je fis successivement hisser les chevaux de chaque bâtiment par les deux +bords à la fois, et les fis déposer dans la mer, sans aucune précaution +que de leur mettre la longe autour du cou. + +Une chaloupe était disposée pour saisir celle des premiers qui furent +ainsi débarqués et les conduire lentement rejoindre les autres à terre; +ceux que l'on débarquait allaient par un instinct naturel se joindre à +ceux qui étaient déjà dans l'eau, et il s'établit ainsi une longue file +de chevaux qui nageaient et suivaient en liberté la chaloupe qui +conduisait la tête; il n'y en eut pas un seul de perdu: tous, en +arrivant à terre, furent saisis par leurs cavaliers qui les attendaient +sur le rivage, au bord du désert, leur mettaient la selle et les +montaient. + +Mon opération eut un plein succès, et le général Desaix, qui était sur +le rivage, m'en témoigna sa satisfaction en voyant arriver toute cette +file de chevaux. + +À peine le soleil était-il à son déclin, que le débarquement du +personnel de toute l'armée était effectué, et l'armée entière, à très +peu de chose près, réunie près de la colonne de Pompée, à quelques +centaines de toises d'Alexandrie. C'est le premier monument que nous +avons vu; et nous étions si occupés de ce que nous allions trouver dans +un pays qui n'offrait pas même à nos yeux vestige de végétation, que pas +un de nous ne fit attention à cette colonne qui se trouve isolée dans le +désert. + +La division Kléber, qui y avait été ralliée la première, se porta de +suite sur Alexandrie. + +L'enceinte de cette ville est celle qui fut élevée par les Arabes. À +l'angle par lequel nous arrivions, il se trouvait une grosse ouverture +régulière qui semblait avoir eu autrefois une destination, mais qui +n'était plus qu'un large trou à douze pieds d'élévation du pied de la +muraille. + +Les Turcs y avaient mis une mauvaise pièce de canon posée sur des +pierres; ils la chargeaient sans gargousses ni boulets, mais cependant +avec de la poudre et des pierres, et ils mettaient le feu avec un tison +allumé; nous vîmes bientôt dans quelle ignorance ils étaient de l'art de +l'artillerie. + +On aura de la peine à croire que, dans une armée remplie comme l'était +la nôtre d'officiers d'un mérite incontestable, on s'entêta à donner +l'assaut à ce misérable trou, où l'on perdit passablement de monde, et +où Kléber entre autres fut blessé, tandis qu'à deux cents toises plus à +droite il y avait la grande porte d'Alexandrie à Damanhour qui n'était +même pas fermée. + +Des soldats, en rôdant le long de la muraille, qui n'a point de fossé, +découvrirent cette porte; ils y entrèrent, et ils étaient déjà arrivés +aux maisons de la ville[6], que l'on s'irritait encore contre ce trou +dont on voulait avoir raison; on vint enfin prendre le chemin qu'avaient +pris ces soldats, et Alexandrie fut occupée. + +L'armée entière ne tarda pas à être réunie au milieu de ces vénérables +ruines, et avec son admiration pour les débris de tant d'antiques +souvenirs, commencèrent aussi son mécontentement et ses murmures de ne +voir que des tas de poussière au milieu d'un désert, au lieu de tout ce +qu'elle s'était flattée de trouver dans le pays où on l'avait amenée. + +On s'expliquera facilement cela en remarquant que cette armée était +composée de troupes qui venaient de Rome, Florence, Milan, Venise, Gênes +et Marseille, et que presque la totalité de l'état-major venait de +Paris. Le mécompte était général, et le mécontentement s'accrut encore +pendant la marche d'Alexandrie pour arriver à travers le désert jusqu'au +Nil. + +Avant de quitter Alexandrie, le général Bonaparte fit entrer tous les +bâtimens de convoi dans le port; il donna des ordres pour que l'escadre +débarquât tout ce qui appartenait à l'armée, et lui donna, en la +quittant, l'ordre d'entrer à Alexandrie, si les passes du port rendaient +cette opération possible, et, dans le cas contraire, d'aller à Corfou, à +l'entrée de l'Adriatique. + +L'amiral Brueys, par un sentiment fort honorable sans doute, différa +d'obtempérer à cet ordre, et vint prendre un mouillage à la pointe +d'Aboukir, entre Alexandrie et Rosette, croyant que dans cette position +il pourrait être utile à l'armée, dans le cas d'un revers, qu'il ne +regardait peut-être pas comme impossible. + +Il resta trop long-temps à ce mouillage, où nous le verrons bientôt +succomber avec toute son escadre. + +L'armée partit d'Alexandrie le soir du jour même où cette ville avait +été occupée; elle était formée en cinq divisions que commandaient les +généraux Desaix, Bon, Reynier, Dugua, et Vial, qui remplaçait Kléber. + +Les trois dernières prirent la route d'Alexandrie à Rosette par Aboukir, +et les deux autres, celle d'Alexandrie à Damanhour, en suivant les bords +du canal, qui, en traversant le désert, amène pendant les temps +d'inondation les eaux du Nil à Alexandrie. + +Le général Bonaparte resta encore quelques jours à Alexandrie pour y +créer une administration; il en donna le commandement au général Kléber, +qui avait besoin de se rétablir; il fit organiser une flottille de +guerre et de transport, composée des bâtimens les plus légers et les +plus petits, qui avaient été amenés par son ordre et dans ce but, par +les convois de guerre de Civitta-Vecchia, tels que les deux demi-galères +du pape, quelques bricks, avec des chaloupes canonnières. + +Après avoir fait embarquer sur cette petite escadrille les munitions de +guerre et de bouche dont l'armée aurait pu avoir besoin pour les +premières opérations, il y fit aussi mettre tout le personnel de +l'administration, ainsi que les hommes à pied de la cavalerie. + +Puis il fit sortir cette escadrille devant lui, et lui donna ordre +d'aller prendre l'embouchure du Nil, qu'elle devait remonter, toujours à +la hauteur de l'armée. + +Il laissa à Alexandrie la commission des savans, qu'il ne devait appeler +près de lui qu'après son arrivée au Caire. + +Toutes ces dispositions faites, il quitta lui-même Alexandrie, et suivit +la même route que les divisions Bon et Desaix, qu'il rejoignit à +Damanhour. + +Je viens de dire que ces deux divisions étaient parties d'Alexandrie le +soir; nous marchions en colonnes et n'allions qu'au petit pas pour +donner à tout le monde les moyens de suivre; à quelque distance +d'Alexandrie, la nuit nous prit, et fut très obscure; nous marchions sur +une nappe blanche qui craquait sous nos pieds, comme si c'était de la +neige; en en portant à la bouche, nous reconnûmes que c'était du sel, +formé par l'évaporation des eaux qui séjournent sur cette plaine dans +les temps d'inondation. Notre marche fut pénible; le besoin d'eau était +celui qui se faisait le plus sentir, et, comme l'on sait, le canal que +nous suivions a été construit dans quelques endroits au moyen de terres +rapportées, et creusé dans d'autres, pour amener les eaux du Nil à +Alexandrie; mais comme il n'a pas été réparé depuis sa construction, les +vases l'avaient tellement encombré, qu'il n'y avait plus que dans le +temps des plus fortes crues du Nil que les eaux pouvaient y entrer, de +telle sorte que, pour étancher la soif qui nous dévorait, nous ne +trouvâmes que l'eau de l'année précédente, et qui, restée sur la vase au +fond du canal, formait par-ci par-là quelques cloaques couverts de +mousse et remplis d'insectes dégoûtans; cela ne nous empêcha pas de la +trouver excellente. + +En Égypte, on voyage sans s'inquiéter du lieu où l'on couchera le soir, +parce que chacun avec soi porte son bagage et sa tente, quand on en a +une; quand on n'en a pas, c'est la voûte céleste qui en tient lieu. + +La seule pensée qui occupe, c'est celle de l'eau; tous les soins du peu +d'administration publique qu'offre le pays, sont d'en procurer aux +voyageurs et aux bêtes de somme, au moyen des puits. + +La première station que l'on rencontre en partant d'Alexandrie par la +route de Damanhour, se nomme Beda; c'était aussi là qu'était notre +première destination, et l'on nous avait donné un guide pour nous y +conduire. On s'arrêtait de temps à autre pour donner aux soldats le +temps de rejoindre; car il n'existait aucun moyen de retrouver son +chemin, quand on s'était égaré. + +Je marchais en avant avec quinze dragons montés, et ne me tenais éloigné +de la colonne qu'à la distance de la voix. Nous étions partis le soir, +et nous avions marché toute la nuit pour éviter la chaleur; le jour +commençait lorsque nous arrivâmes à Beda, qui n'est point un village, +mais un puits de trois pieds de diamètre, sans corde ni seaux, que l'on +est obligé d'apporter avec soi. Il n'existe à ce misérable endroit aucun +arbre pour se mettre à l'abri du soleil, qui, en Égypte, commence +quelques minutes après le jour et dure jusqu'à la nuit. + +En arrivant à Beda, je trouvai le puits comblé de sable jusqu'à son +ouverture: on ne peut se rendre le sentiment que nous éprouvâmes tous en +voyant cette ressource nous manquer. Mes quinze dragons étaient +abandonnés à une tristesse que le silence du désert portait jusqu'à +l'âme, et ne pouvait se comparer qu'à celui du tombeau. + +J'étais fort effrayé de ne pas trouver un être vivant pour le +questionner, et de ne pas voir arriver la colonne, qui s'était arrêtée +sans que je l'eusse aperçu. + +Je croyais m'être égaré, lorsque j'entendis des cris plaintifs et aigus; +quelques dragons coururent du côté d'où ils partaient: les voyant +arrêtés près d'un être vivant, je me dirigeai vers eux. + +Je vis une grande femme aveugle dont les yeux paraissaient avoir été +crevés depuis peu; elle allaitait un enfant qui s'efforçait de sucer une +mamelle épuisée. + +Je fis mettre pied à terre à un dragon pour la ramener jusqu'à la +citerne; elle s'aperçut, par un instinct naturel, qu'elle était arrivée +aux lieux qu'elle cherchait; elle tâtait avec ses mains et son pied le +bord de la citerne, et la sentant comblée de sable, ses cris +recommencèrent sans qu'on pût l'apaiser. + +Je compris qu'elle avait soif; on lui donna à boire du vin, dont nous +avions encore de reste de celui que nous avions emporté en quittant les +vaisseaux. Elle but avec avidité et mangea de même du biscuit que les +dragons lui donnèrent. Nous ne pouvions ni la comprendre ni nous en +faire entendre. J'attendis la colonne du général Desaix, qui avait fait +une petite halte, et qui n'arriva qu'au bout d'un quart d'heure. + +Cette malheureuse femme, revenue un peu de sa première frayeur, nous +touchait avec les mains, et en tâtant nos habits, les casques des +dragons et leur attirail de guerre, elle jugeait bien que nous n'étions +pas les mêmes hommes qui avaient frappé ses derniers regards. La colonne +arriva; l'interprète du général Desaix la questionna. Avant de lui +répondre, elle demanda si nous n'étions pas des anges venus du ciel pour +avoir soin d'elle. + +Elle nous apprit que c'était son mari, qui, abusé par une autre de ses +femmes, avait conçu des soupçons sur la naissance de son enfant, et +l'avait mise dans cet état, après l'avoir menée dans le désert où il +l'avait abandonnée loin de la citerne, qu'elle cherchait lorsque nous +l'avions trouvée. + +Elle nous priait de la faire mourir, si nous ne pouvions pas l'emmener; +elle avait vingt-quatre ans, et sans sa couleur basanée, à laquelle nous +n'étions pas encore accoutumés, nous l'eussions trouvée belle. + +Pendant que l'on s'occupait de l'aventure de cette femme, on ne +négligeait pas le désencombrement de la citerne; on s'y était employé +dès en arrivant; ce travail demanda quatre heures avant de retrouver +l'eau; la première que l'on tira fut distribuée par verres aux hommes +les plus altérés; on avait été obligé de mettre une garde d'officiers au +puits. Enfin on parvint à triompher de ce premier moyen de défense, mis +en usage par ceux qui devaient nous défendre l'entrée de l'Égypte. + +On se prépara à se remettre en chemin, après avoir laissé à cette +malheureuse femme quelques bouteilles pleines d'eau avec du biscuit; et +comme on ne pouvait pas l'emmener, on écrivit son aventure sur un +morceau de papier que l'on attacha à sa robe, en lui disant qu'il +viendrait encore d'autres hommes comme nous; qu'elle n'eût qu'à rester +là et à leur montrer ce papier, qu'ils auraient soin d'elle. + +Nous continuâmes notre chemin en partant toujours le soir, et nous +sûmes, par les troupes qui passèrent après nous, qu'on l'avait trouvée +morte auprès de la citerne, ainsi que son enfant, tous deux percés de +plusieurs coups de poignard. + +Nous pensâmes que c'était le mari, qui, d'un lieu caché du désert, avait +vu les secours qu'on lui avait donnés, et qui, après notre départ, était +venu commettre ce meurtre. + + + + +CHAPITRE IV. + +El-Kaffer.--Première rencontre des Arabes.--Nouvelle monnaie imaginée +par les soldats.--Damanhour.--Danger que court le +quartier-général.--Arrivée au Nil.--Ordre de marche dans le +désert.--Galériens en Égypte.--Mamelouks.--Combat sur le Nil.--Bataille +des Pyramides.--Prise du Caire. + + +Nous avions passé toute la journée à Beda, où nous avions bien avancé +les petites provisions que chacun de nous avait apportées des vaisseaux, +et l'aspect de tout ce qui s'offrait à nos yeux ne nous rassurait pas. + +L'on se mit néanmoins en marche après le coucher du soleil, pour suivre +la direction de Damanhour; le point où nous devions arriver pour trouver +de l'eau s'appelait El-Kaffer; c'est la moitié du chemin de Beda à +Damanhour. Pendant notre marche nous avions été harcelés par des Arabes, +qui avaient frappé le moral de nos soldats par la hardiesse et la +vélocité de leurs excursions, qu'ils poussaient jusqu'à cent pas de nos +colonnes. + +On avait défendu de faire feu, d'abord parce que nous n'avions de +munitions que celles que chaque soldat portait dans sa giberne et dans +son sac, et qu'il fallait que cela suffît à la conquête d'Égypte, +jusqu'à ce que l'on pût les remplacer; et en deuxième lieu, parce que si +une fois on s'était engagé avec les Arabes, les tiraillemens auraient +été continuels et auraient employé un temps qui aurait été perdu pour la +marche. + +La nuit était close et obscure lorsque nous arrivâmes à El-Kaffer; nous +nous y plaçâmes, sans le voir, du mieux qu'il nous fut possible; chaque +colonne se forma en carré, et s'établit pour attendre le jour dans la +position où elle se trouvait, en sorte que l'on ne put éviter un peu de +désordre résultant de cette situation, à laquelle on ne pouvait remédier +que le lendemain. + +Les soldats, poussés par la soif, découvrirent au dehors du village une +citerne qui servait à arroser quelques cultures. Le bruit s'en étant +répandu, tous y coururent; la foule devint si grande, que ceux qui +étaient à puiser de l'eau eurent peur d'y être précipités. + +Ceux qui ne pouvaient en approcher imaginèrent de crier qu'elle était +empoisonnée. Ce stratagème leur réussit: les plus altérés eux-mêmes +s'éloignèrent, et la citerne resta aux mieux avisés. + +Au milieu de la nuit, une sentinelle crut voir un Arabe, et fit feu; +l'alerte se répand partout, chacun se lève, et sans réfléchir que l'on +n'avait pu rectifier la position des troupes à cause de l'obscurité de +la veille, chaque soldat fait feu devant lui. De grands malheurs +auraient pu résulter de cette terreur, qui n'eut de suites fâcheuses que +la perte de la plus grande partie de nos chevaux. + +Le pays étant totalement dépourvu de bois, on n'avait pu les attacher; +ils étaient d'ailleurs si fatigués qu'il n'était pas bien nécessaire d'y +songer. Ils étaient donc en liberté quand cette fusillade commença; ils +prirent l'épouvante et s'enfuirent sans qu'on pût les suivre. +L'artillerie ne sauva que ceux qui étaient restés attelés; mais ceux de +devant, que l'on avait dételés pour les faire manger en les mettant nez +à nez avec ceux de derrière, furent perdus ainsi que la presque totalité +de ceux de la cavalerie et de l'état-major, jusqu'à celui que montait le +général Desaix. + +Ceux de ces animaux qui ne furent pas pris par les Arabes qui rôdaient +autour de nous, allèrent, par un instinct naturel, dans la direction du +Nil (vers Rosette), où la division du général Dugua, qui y était déjà +arrivée, les recueillit et nous les rendit quelques jours après. Elle +avait été bien inquiète en voyant arriver cette déroute de chevaux tout +sellés et harnachés; elle crut qu'il nous était arrivé un grand malheur. + +Le lendemain matin de cette aventure, nous étions dans une position +pénible; on pouvait faire aisément le sacrifice de tous les chevaux de +monture; mais il n'en était pas de même de ceux de trait de +l'artillerie; aussi prit-on d'autorité les chevaux de tous ceux qui les +avaient sauvés; et pour imposer par l'exemple, le général Desaix donna +le seul qu'il avait conservé. L'artillerie avait heureusement une +voiture chargée de harnais qui devinrent d'un secours inappréciable dans +cette circonstance, en sorte que tant bien que mal on se remit en état +de marcher. + +Avant de quitter cette position, nous entrâmes dans le petit village +d'El-Kaffer, que ses habitans ont entouré d'une muraille de briques de +terre, cuites au soleil; elle a environ dix pieds de haut; elle est +surmontée de créneaux, et flanquée de tours pour se défendre contre les +Arabes, dont l'occupation de toute la vie est le vagabondage armé. + +Un bon Arabe ne possède qu'un cheval, qui est ordinairement superbe, et +une lance. Il a pour principe que quand il trouve à faire un vol où il +doit gagner le prix de son cheval, plus 20 parats (15 sous), il ne doit +pas hésiter à l'entreprendre. Les Arabes élèvent leurs enfans dans les +privations; la qualité qu'ils leur donnent de préférence est de se +passer de boire le plus long-temps possible: aussi quand ils vantent +leurs enfans, ils font valoir le nombre de jours qu'ils restent sans +boire. + +Le général Desaix m'envoya à El-Kaffer avec son interprète pour tâcher +d'y acheter quelques chevaux. Il était, par caractère, ennemi du pillage +et du désordre; il poussait le désintéressement et la probité jusqu'à la +plus rigoureuse vertu; ses soldats en souffraient quelquefois; mais leur +respect pour lui commandait leur admiration et entraînait leur +attachement. + +Je parvins à lui acheter une bonne jument, qui est la seule qu'il ait +eue pour monture pendant tout le temps qu'il a été en Égypte, et j'en +achetai une autre pour moi. Le moment du paiement arriva; chaque cheval +m'était donné pour 50 piastres d'Espagne (cette monnaie était la seule +que connaissaient ces peuples), et je n'en avais pas. J'avais beaucoup +d'or de France, dont je ne pus jamais leur faire comprendre la valeur; +en vain je leur offris le double de celle de leurs chevaux, il me fut +impossible de leur faire accepter de cet or qu'ils ne connaissaient pas, +et je fus obligé de revenir changer mon or près des officiers de la +division, et de retourner ensuite payer mes chevaux. + +Un soldat de l'escorte qui m'accompagnait avait remarqué l'ignorance de +ces gens-là; il acheta des dattes et du tabac, et donna en paiement un +gros bouton blanc, qu'il tira de sa poche; le marchand turc lui rendit +un appoint en petite monnaie appelée, dans le pays, parats. Le soldat +les compta devant lui, comme pour vérifier si le compte y était bien, +puis se retira satisfait; mais il ne manqua pas d'aller raconter son +histoire à ses camarades, pour lesquels la leçon ne fut point perdue, +car tous usèrent de ce moyen pour se procurer les petites choses dont +ils avaient besoin, et qu'ils n'auraient pu se procurer que par le +pillage, qui leur était défendu. + +Cette petite fraude continua à être mise en pratique jusqu'à l'époque du +paiement de l'impôt, où ces bonnes gens jugèrent bien qu'ils avaient été +attrapés, en voyant le percepteur rejeter tous ces boutons. + +Nous nous étions un peu réorganisés à ce petit village d'El-Kaffer; nous +y avions acheté beaucoup de provisions, hormis du pain, qui y était +inconnu. Pour cette fois, nous renonçâmes à marcher trop tard, aimant +mieux éprouver un peu de chaleur qu'un autre désastre semblable. + +En partant d'El-Kaffer nous suivîmes la route de Damanhour, où nous +devions arriver avec la nuit; on nous avait dit tant de belles choses +sur cette ville, que chacun de nous y marchait comme s'il eût été +question d'arriver à une des belles villes d'Italie. + +Nous fûmes bien désappointés en voyant cet amas de masures, que l'on +nomme ville, parce qu'elle est le bourg le plus considérable entre +Alexandrie et le Nil. Elle est dans une plaine unie, dont l'oeil +n'aperçoit pas la fin; elle n'a d'eau que par ses puits, et sans +quelques pierres qui se trouvent çà et là, dans les débris des monumens +antiques, il serait difficile d'en rencontrer une si petite qu'elle fût; +en général, on n'en trouve point en Égypte. + +Le général Desaix mit sa division au bivouac dans un très beau clos +d'orangers et de grenadiers, dans lequel il y avait un puits à roue, qui +servait à les arroser; les hommes furent bien, et l'on trouva à +Damanhour quelques provisions. + +Le général Bonaparte et tout le quartier-général nous y rejoignit; il +avait avec lui MM. Monge et Berthollet. Il témoigna beaucoup d'humeur en +voyant celle que tout le monde ne craignait pas de manifester à la suite +des privations que l'on avait déjà endurées, et que l'on croyait devoir +éprouver encore. + +Il n'avait aucun remède à y apporter, et ne demandait qu'un peu de +constance pour mettre l'armée dans l'abondance. + +On resta deux jours à Damanhour, puis on partit pour Rahmanié, qui est +un autre bourg placé à l'ouverture du canal d'Alexandrie dans le Nil. + +Le général Bonaparte partit le premier avec une escorte de guides à +cheval, emmenant ses aides-de-camp et officiers d'état-major avec lui, +et laissant les équipages du quartier-général en arrière pour suivre la +division du général Desaix, qui s'était mise en marche en suivant le +bord du canal. Il savait la division Dugua rendue à Rosette; il lui +avait envoyé l'ordre de marcher à Rahmanié, où elle devait être arrivée. + +L'on n'apercevait encore rien dans la plaine lorsqu'il nous quitta pour +se porter en avant avec son escorte. + +Nous marchions depuis quelques instans, lorsque nous entendîmes un +tiraillement de mousqueterie en arrière de nous. + +Nous fîmes halte quelques instans, et nous vîmes bientôt un nuage de +poussière qui s'approchait. C'était le quartier-général entier, avec ses +bagages, qui partait pour Rahmanié, et qui était attaqué par un +tourbillon d'Arabes semblable à un essaim de mouches à miel. L'escorte +qui accompagnait ce convoi était composée de guides à pied, et trop +faible pour former un carré qui aurait contenu tous les équipages, +autour desquels elle tournait elle-même pour éloigner les Arabes qui les +harcelaient et les empêchaient d'avancer. + +Cette escorte avait heureusement avec elle deux pièces de canon de huit, +attachées au régiment des guides, sans quoi elle eût été perdue avant de +nous avoir rejoint. Nous l'attendîmes une bonne demi-heure, et il était +temps qu'elle se réunît à nous. + +Au moment où nous recommencions à marcher, il parut en avant, sur la +route de Rahmanié, un très gros corps de mamelouks, qui étaient les +premiers que nous rencontrions. Cette apparition nous mit dans une +grande inquiétude sur le général Bonaparte, que nous avions laissé moins +d'une heure auparavant à ce même point, avec une escorte qui n'était pas +le quart des mamelouks que nous apercevions. + +Ce n'était pas le moment de résoudre des conjectures, aussi fit-on halte +sur-le-champ. + +Le général Desaix forma sa division en deux fortes colonnes serrées, et +distantes entre elles; il mit son artillerie à la tête, tous ses +chameaux et bagages au centre, et à l'intervalle de ces deux colonnes; +pour fermer la marche, les guides à pied avec leurs deux pièces de huit. + +Cet ordre une fois rectifié, et les instructions données pour que, dans +le cas d'une charge, il n'y eût plus qu'à faire par peloton à droite et +à gauche, et à commencer le feu, on se mit en marche; les mamelouks +voulurent nous tâter, tant à la tête qu'à la queue de la colonne; mais +quelques coups de canon nous en débarrassèrent. Nous continuâmes à +marcher dans cet ordre jusqu'au Nil, où nous arrivâmes mourans de soif, +et par un soleil qui était encore très élevé. + +À peine aperçut-on le fleuve que tout le monde, officier et soldat, s'y +précipita sans savoir s'il aurait pied; chacun cherchait à apaiser la +soif qui le dévorait, et buvait la tête basse; il semblait voir un +troupeau; aucun n'avait pris le temps d'ôter son sac ni de poser son +fusil. + +En sortant du fleuve on trouva de vastes champs tout couverts d'une +grande variété d'espèces de melons et autres productions; en sorte que +les souffrances du désert furent bientôt oubliées. + +Dans le fait, arrivé au bord du Nil, on prend une tout autre idée du +pays: une verdure charmante succède à l'aridité du désert; une fertilité +incomparable frappe tous les regards. Des arbres, dont nous n'avions pas +vu depuis l'Italie, nous offraient un ombrage dont on ne peut sentir le +prix qu'en sortant du désert; enfin l'eau du Nil, après laquelle on +soupire en traversant le même désert par le soleil. + +Nous eûmes le plaisir d'apprendre que le général Bonaparte était +heureusement arrivé; il n'avait même pas aperçu ce corps de mamelouks +qui nous avait attaqués. + +Toute l'armée était réunie sur le bord du Nil à Rahmanié, et +l'escadrille qui était sortie d'Alexandrie pour entrer dans le Nil, +était remontée, et à l'ancre à côté de l'armée. + +On resta dans cette position un jour environ avant de se remettre en +marche pour le Caire, sans quitter le bord du fleuve, que la flottille +remontait en même temps que nous. + +On ne manquait plus d'eau; on trouvait des melons, des lentilles et du +riz en abondance; on trouvait des tas de blé tout battu[7]; mais le pain +était ce qu'il y avait de plus rare, et le plus grand nombre d'entre +nous est arrivé jusqu'au Caire sans en avoir mangé. + +À chaque pas que faisait l'armée, le général Bonaparte reconnaissait +tout ce qu'il y avait à faire; d'abord pour utiliser les ressources du +plus fertile pays du monde, et en régulariser l'emploi, puis y acquérir +une gloire différente de celle dont il était déjà couvert avant d'y +arriver. + +L'Égypte, comme tout l'Orient, n'attend qu'un homme, et cet homme a +moins besoin d'être conquérant que législateur: ce pays a été tant de +fois conquis et ravagé, qu'il a les conquérans en horreur; il les +compare à la peste. Mais un souverain qui ferait seulement cesser les +maux qui accompagnent le joug qui l'accable serait le plus grand des +hommes pour ce malheureux peuple, à qui le droit de propriété est +inconnu; qui n'a ni la faculté d'acquérir ni celle de vendre. Ne +serait-ce pas un moyen de se l'attacher pour jamais que de lui apporter +les bienfaits de la civilisation, dégagée de la corruption qui trop +souvent l'accompagne? + +Il n'en faut pas douter; le Directoire, en envoyant le général Bonaparte +en Égypte, n'avait eu pour but que de se défaire d'un chef que ses +victoires avaient rendu populaire, et dont il ne croyait plus avoir +besoin; et lui, de son côté, avait accepté avec empressement, d'abord +pour être hors de la portée des atteintes d'un gouvernement ombrageux, +puis pour satisfaire la louable ambition de rendre à ce pays et à ses +peuples la gloire et la prospérité dont ils avaient joui autrefois. Il +s'en serait peut-être déclaré le chef sous un titre quelconque; je le +crois, parce qu'il me l'a dit lui-même depuis; mais peu importait alors +aux affaires du monde. + +Le général Bonaparte, en continuant sa marche vers le Caire, eut en +chemin une rencontre sérieuse avec les mamelouks au village de +Chebreisse. + +D'après l'ordre qu'il avait prescrit d'observer, chaque division de +l'armée marchait, formée en carré de six hommes de profondeur à chacune +de ses faces, l'artillerie aux angles, les munitions ainsi que les +bagages et le peu de cavalerie que nous avions au centre. + +Cet ordre de marche nous mettait à l'abri de quelque événement que ce +fût; mais il ralentissait nos mouvemens, déjà lents, parce que notre +cavalerie étant trop inférieure en matériel et personnel à celle des +mamelouks, il avait fallu se soumettre à l'inconvénient de ne pouvoir se +faire éclairer par elle. Nos mouvemens de marche commençaient donc par +un redoublement de nos carrés; le deuxième ne se mettait en marche que +quand le premier commençait à se reformer, s'il y avait du danger; ou +bien lorsque le premier était en pleine marche, si l'éloignement des +mamelouks ne nous laissait rien à redouter. + +Il y a eu des journées pendant lesquelles nous avons dû faire quatre et +cinq lieues en marchant dans cet ordre, obligés de nous rompre et de +nous reformer chaque fois qu'il fallait passer un défilé, ce qui +arrivait plusieurs fois dans une matinée. Ces défilés étaient le passage +des canaux d'irrigation dans lesquels l'eau n'était pas encore; ils +étaient tous larges et surtout profonds; il fallait d'abord en abattre +les bords en pente douce, ce qui demandait beaucoup de temps. On ne peut +se figurer ce qu'avaient à souffrir de la chaleur les soldats qui se +trouvaient au centre du carré, où il n'y avait aucune circulation d'air, +et à la surface duquel un nuage d'une poussière fine gênait la +respiration. + +La soif était générale et dévorante: plusieurs hommes en moururent sur +place; le sentiment de leur conservation suffisait pour convaincre les +soldats qu'on les aurait exposés au malheur d'être taillés en pièces si +on les avait laissé courir au Nil pour se désaltérer; mais lorsqu'on +rencontrait une citerne ou un puits à roue, on se plaçait de manière à +ce qu'il fût au milieu du carré; alors on faisait halte, et chacun +buvait à son aise, puis on se remettait en marche. + +Le général Bonaparte faisait chaque soir mettre sa tente sur le bord du +fleuve, au milieu de son armée, et près de son escadrille, quand elle +avait pu remonter jusque-là. On avait mis en tête de celle-ci les deux +demi-galères que le général Desaix avait amenées de Civitta-Vecchia, +parce que les bâtimens extrêmement fins d'échantillon avaient moins à +craindre de l'échouage dans un fleuve inconnu où l'on naviguait sans +pilote. + +Comme l'on sait, ces bâtimens voguent par le calme et contre les +courans, au moyen de leurs énormes rames que font mouvoir les forçats, +que l'on y embarque uniquement pour cela. + +Ces malheureux sont toujours assis et fixés à leurs bancs de peine par +une chaîne et un cadenas, depuis l'armement jusqu'au débarquement du +bâtiment, en sorte que si par un accident il est englouti, ils périssent +tous. + +Le général Bonaparte, en voyant du rivage passer cette flottille, +remarqua ces malheureux dans cet état: c'était l'avant-veille de la +rencontre de Chebreisse; il ordonna que sur-le-champ toutes ces chaînes +fussent rompues, et les hommes mis en liberté. + +Ce fut le surlendemain, lorsque l'armée commençait en même temps sa +marche, que l'on aperçut l'armée des mamelouks, dont le désordre même, +joint à la variété des couleurs de leurs vêtemens et au luxe de leurs +chevaux, avait quelque chose d'imposant. + +Elle avait aussi une flottille de toutes sortes de bâtimens montés par +des Turcs et des Grecs, qui descendait le Nil pour attaquer la nôtre. + +Ils étaient déjà près de nous lorsque le général Bonaparte arrêta le +mouvement de marche de son armée pour la former en cinq grands carrés +placés en échiquier; celui de gauche appuyé au Nil et protégeant la +flottille, et celui de droite dans la direction du désert, et se +flanquant tous réciproquement. + +Les mamelouks vinrent parader sur notre front, mais n'osant l'attaquer, +ils firent le tour de notre droite croyant qu'ils trouveraient nos +derrières plus vulnérables; on leur envoya quelques coups de canon, qui +suffirent pour nous en débarrasser, surtout quand ils virent que ce côté +ne leur offrait pas plus de chances de succès que le premier. Ils +n'entreprirent rien de plus toute la journée. + +Il n'en était pas de même sur le fleuve: leur flottille était descendue +bravement sur la nôtre. Elle l'attaqua, et l'aborda franchement dans une +position où une courbure du fleuve et l'élévation de notre rive nous +empêchaient de la protéger du point où nous étions placés. Les deux +demi-galères furent un moment enlevées, et tout ce qui fut pris eut la +tête coupée. Il y avait à peine vingt-quatre heures que les forçats +avaient été détachés, et ils s'étaient, comme le reste des équipages, +jetés à l'eau pour gagner le rivage opposé, ainsi que les autres +bâtimens qui combattaient toujours. La canonnade était fort vive. + +Le général Bonaparte fit appuyer la division de gauche jusque sur le +bord du fleuve; un feu de mousqueterie et de mitraille eut bientôt fait +lâcher prise aux assaillans, et les deux demi-galères ayant été +abandonnées, nos gens revinrent s'en emparer. + +La flottille continua à remonter le fleuve en serrant celle des +mamelouks. Enfin cette petite affaire ne laissa pas que d'être chaude +entre les deux flottilles; celle des mamelouks remonta au Caire dans la +nuit qui suivit, et fut brûlée par les ordres des beys: nous ne la vîmes +plus. + +L'armée marcha tout le reste du jour en remontant le fleuve, et ce fut +deux ou trois jours, après que nous livrâmes la célèbre bataille des +Pyramides, absolument en face du Caire. + +Nous arrivions formés en cinq grands carrés, chacun composé d'une +division; le nôtre était tout-à-fait au bord du Nil, et notre droite +dans la direction des Pyramides. + +Les mamelouks étaient placés au village d'Embabé, où l'on passe le Nil +pour aller à Boulac, qui est un bourg du Caire. + +Au bord du fleuve, ils avaient retranché ce village en l'entourant d'un +fossé derrière lequel ils se tenaient à cheval[8]. Derrière ce fossé, +ils avaient placé, tant bien que mal, une vingtaine de pièces de canon, +qu'ils firent jouer sur notre gauche, qui la première s'approcha d'eux. +Les quatre autres carrés marchaient à la hauteur de celui de gauche, en +suivant la direction qui leur avait été donnée; la division Desaix +tenait l'extrême droite et avait à sa gauche la division Reynier. + +Le général Bonaparte se tenait au centre, à la division Bon; il fit +attaquer le village d'Embabé par la division de gauche, qui en était la +plus rapprochée: le village fut emporté d'emblée, l'artillerie prise et +les mamelouks dispersés. Pendant que cette attaque avait lieu, la plus +forte partie des beys, suivis de leurs mamelouks, parut tout à coup à +l'extrémité de l'horizon devant les carrés des deux divisions Desaix et +Reynier, dont les soldats n'étaient occupés que de ce qui se passait à +la gauche. Le mirage qui règne en Égypte, et à l'effet duquel nous +n'étions pas encore accoutumés, nous empêcha de les croire aussi près de +nous après les avoir aperçus, tellement qu'ils étaient presque sur nous, +que nous ne les avions à peine distingués à travers le mirage[9]. + +On n'eut que le temps de crier _aux armes!_, et de faire commencer le +feu, que déjà cette formidable cavalerie nous entourait. La +précipitation de sa charge avait été telle, qu'on n'eut pas le temps de +rectifier la position de ces deux divisions, qui se masquaient de +l'étendue du front d'un demi-bataillon à peu près. + +Le danger était pressant; on fit commencer la fusillade, ne pouvant pas +s'imaginer que ces deux divisions, qui n'étaient pas à plus de cent pas +l'une de l'autre, se verraient dans la nécessité de se servir de leurs +feux sur la partie de leurs fronts de flanc qui se masquaient de +quelques toises. Il arriva précisément le contraire: la charge des +mamelouks fut très audacieuse sur notre front, où un feu de mitraille et +de mousqueterie joncha de leurs cadavres et de leurs chevaux tout le +front et le pourtour de nos carrés; mais ce qui nous parut d'une audace +extravagante, c'est que tout ce qui avait échappé à cette destruction +s'était élancé avec une telle rapidité, qu'il vint passer dans +l'intervalle des deux divisions Desaix et Reynier, sous le feu roulant +des deux faces de ces divisions, qui les fusillaient à moins de +cinquante pas de distance. Pas un seul des mamelouks ne rebroussa +chemin; et, chose singulière, il en resta moins sur le carreau, au +passage par cet entonnoir, qu'il n'en était resté sur les fronts dans la +première charge. + +Les deux divisions étaient si près l'une de l'autre, qu'elles +s'entretuèrent une vingtaine d'hommes. + +Quoique les troupes qui étaient en Égypte fussent depuis long-temps +accoutumées au danger et familiarisées avec toutes les chances d'une +affaire, à moins de mentir à sa conscience, tout ce qui s'est trouvé à +la bataille des Pyramides doit convenir que la charge de ces dix mille +mamelouks avait quelque chose de si imposant, que l'on dut craindre un +moment qu'ils n'enfonçassent nos redoutables carrés, sur lesquels ils +venaient avec une confiance qui semblait avoir jeté au milieu de nous un +silence morne qui n'était interrompu que par les commandemens des chefs. + +Tous les mamelouks, montés sur des chevaux magnifiques richement +caparaçonnés en or et en argent, enveloppés de draperies de toutes +couleurs et de schalls flottans, lancés en plein galop en jetant des +cris à fendre l'air, semblaient devoir nous anéantir dans un clin d'oeil +sous les pieds de leurs chevaux. + +L'ensemble de cet imposant appareil avait rempli le coeur des soldats +d'un sentiment qui y entrait pour la première fois, et les rendait +attentifs au commandement. Aussi, dès que le feu fut ordonné, il fut +exécuté avec une promptitude et une précision que l'on n'aurait +peut-être pas obtenues un jour de parade et d'exercice. + +Jamais un champ de bataille n'avait offert un pareil spectacle à des +combattans, qui des deux côtés se voyaient pour la première fois. Cette +journée décida du sort de l'Égypte, et cet effort fut le dernier que les +beys firent en commun pour nous en disputer la conquête. + +Le même soir, ils se dispersèrent; les deux plus puissans d'entre eux, +Mourad et Ibrahim, que l'histoire de leurs anciens différends avait +rendus méfians et extrêmement prudens dans ce qui touchait leurs +intérêts personnels, étaient toujours rivaux. + +Ibrahim repassa le Nil avec les petits beys qui relevaient de sa +puissance, et, sans s'arrêter au Caire, il prit la route de Syrie; il ne +séjourna que quelques jours à Salahié, à l'entrée du désert d'Asie, tant +pour attendre ceux de ses mamelouks qui ne l'avaient pas encore rejoint +depuis la bataille, que pour donner à son harem et à ses bagages le +temps de gagner la Syrie. + +Mourad, au contraire, prit la route de la Haute-Égypte avec ses vassaux, +et remonta la rive gauche du fleuve, sur lequel il avait une flottille +qui suivait son mouvement. + +La nuit même du jour de la bataille, le général Bonaparte vint coucher +dans la résidence de Mourad, au bourg de Gizé[10]; l'armée s'établit +autour de lui, et le lendemain il prit possession du Caire. + + + + +CHAPITRE V. + +Mécontentement des troupes.--Citadelle du Caire.--Pyramides.--Bataille +navale d'Aboukir.--Créations d'établissemens de tout genre. + + +Notre flottille de guerre était arrivée et mouillait devant Gizé. On +remplaça les munitions qui avaient été consommées, et l'on fut bientôt +en état de recommencer, si le cas en était arrivé. + +Les autorités du Caire, les chefs de la loi et les schérifs vinrent, à +Gizé, se soumettre au général Bonaparte, qui gagna leur confiance, et +tira d'eux des renseignemens qui déterminèrent ses opérations +ultérieures. + +Il voulait avant tout s'établir militairement en Égypte. Il fit partir +sur-le-champ la division Reynier pour suivre les traces d'Ibrahim. + +Il envoya la division Vial à Damiette, celle de Dugua à Rosette; la +division Bon appuya le Caire; la division Desaix, qui était destinée à +remonter dans la Haute-Égypte, attendit à Gizé que toutes les autres +fussent rendues à leurs destinations. + +Cette dispersion de l'armée fut le signal de l'explosion de tous les +mécontentemens que les privations de tous genres avaient fait fomenter +depuis Alexandrie. On ne ménageait plus rien en propos; les plus modérés +envoyaient de toutes parts leur démission; et sans la ferme résolution +que manifesta hautement le général Bonaparte, de faire un exemple du +premier qui se chargerait de venir lui porter la parole pour ramener +l'armée en France, ainsi que quelques uns des mécontens en avaient la +pensée, il n'y a nul doute que l'armée se serait mutinée et aurait +refusé l'obéissance: c'est la fermeté de son chef qui a tout contenu, et +qui a préservé ces insensés de la honte dont ils se seraient couverts. + +Telle était la confiance que le général Bonaparte avait en lui-même, +que, dans cet état de choses, il partit du Caire, emmenant avec lui le +peu de cavalerie qu'il avait amenée d'Europe, et prit la même route que +la division Reynier, pour aller jeter Ibrahim en Syrie, et fermer +l'Égypte de ce côté. + +Il chargea le général Desaix du commandement du Caire, pendant que +lui-même allait faire cette expédition; mais, avant de partir, il avait +envoyé son aide-de-camp Julien porter à l'amiral Brueys l'ordre +d'appareiller pour Corfou ou Toulon: Julien ne devait pas revenir avant +d'avoir vu partir la flotte. + +Il avait aussi envoyé, comme négociateur près de Mourad-Bey, un sieur +Rosetti, consul de Venise, et qui était établi au Caire; mais telle +était l'ignorance de ces chefs orientaux, que Mourad refusa les +propositions du général Bonaparte, parce qu'il venait d'apprendre la +destruction de notre escadre, et qu'il s'était persuadé que cet +événement nous forcerait à quitter l'Égypte. + +Pendant le commandement du général Desaix, nous allâmes visiter la +citadelle du Caire, qui est placée entre la ville et la chaîne du +Monquatam, qui sépare le Nil de la mer Rouge. + +Cette place a un grand escarpement du côté du désert; elle est, en +général, fort bonne, et n'a aucun ouvrage extérieur. + +L'on nous y montra une brèche, à plus de cinquante pieds d'élévation, du +côté du Monquatam, et l'on nous raconta qu'après la bataille des +Pyramides quelques mamelouks s'étaient retirés dans la citadelle, mais +qu'ayant vu le Caire occupé par nos troupes, et n'osant risquer de +sortir par la ville, dans la crainte d'être pris, ils avaient formé la +résolution de s'enfuir par cette brèche. Pour cela, ils avaient commencé +par jeter au bas du rempart tous les matelas du divan, coussins et +ballots de coton qu'ils avaient pu se procurer; ensuite ils avaient fait +sauter l'un d'eux pour disposer tous ces matériaux en plate-forme +au-dessous de la brèche, après quoi ils y avaient tous sauté, l'un après +l'autre, montés sur leurs chevaux, et, chose incroyable, sans s'être +fait le moindre mal. J'ai encore vu les matériaux de cette plate-forme +au bas de cette brèche. + +L'on nous montra aussi la collection, que l'on gardait dans cette +citadelle, d'un assez grand nombre de cuirasses et de casques pris sur +les croisés. Ils étaient exposés en trophées au-dessus de la porte +d'entrée, en dedans de cette citadelle: la plupart étaient en très bon +état, quoiqu'à l'air depuis des siècles; mais, dans ces contrées, le +climat est conservateur. Le puits de la citadelle du Caire nous parut de +même fort curieux; il prend son eau au niveau du Nil, et, quoiqu'elle +soit saumâtre, on n'a rien négligé pour en avoir abondamment. + +On a construit dans l'intérieur du puits une spirale en pente douce qui +conduit jusqu'à l'eau, ce qui donne à ce puits des dimensions immenses: +tous ces beaux ouvrages attestaient l'état où avaient été les arts en +Égypte, et n'étaient pas encore dégradés. + +Nous avons aussi été visiter les pyramides. C'était la première fois +qu'une troupe y arrivait. Chacun voulut venir avec le général Desaix, en +sorte que nous étions plus de cent, non compris une compagnie +d'infanterie que nous avions prise pour notre escorte. + +Nous partîmes de Gizé, et traversâmes la plaine où l'on prétend qu'était +la célèbre Memphis. De toutes les anciennes villes d'Égypte, c'est +presque la seule dont il ne reste aucun vestige pour déterminer où elle +fut placée; et si, dans la plaine au-dessous des pyramides, on ne +rencontrait pas de temps à autre quelques débris de poterie sous ses +pas, rien n'autoriserait à penser qu'il y ait jamais eu là, non pas une +ville, mais un mur. + +Ce qui a dirigé nos conjectures, c'est d'abord le canal qui borde le +désert au pied des pyramides, et qui aujourd'hui cependant n'a de l'eau +qu'au moment des plus grandes crues du Nil, puis un pont en maçonnerie, +qui n'a pu appartenir qu'à Memphis, sans quoi on n'en apercevrait pas +l'utilité: il a dû nécessairement être là pour la communication des +habitans de Memphis avec leur cimetière, ou ville des morts, qui se voit +encore à côté des pyramides, qui n'étaient elles-mêmes que des tombeaux. +La ville des morts de Memphis n'est qu'une réunion innombrable de +petites pyramides dont beaucoup sont encore sur leurs bases, et dont la +grandeur était proportionnée à la fortune des familles. + +J'avais entendu émettre l'opinion que les grandes pyramides étaient des +temples, fondée sur ce qu'il en existait de semblables dans l'Inde, où +elles étaient consacrées au culte, et que les Égyptiens avaient reçu la +lumière de l'Orient; mais je ne me rends pas pour cela à cette opinion: +celles d'Égypte étaient bien certainement des tombeaux. + +Je suis monté un des premiers en haut de la grande; nous y étions seize, +et, malgré cela, à notre aise. La vue dont on jouit de ce point, au +milieu des airs, est délicieuse. + +Le général Bonaparte fut environ douze jours absent. Ce fut pendant ce +temps que nous vîmes, au Caire, le spectacle des fêtes du ramadan, qui +sont très rigoureusement observées en Orient. C'est le carême. Le jeûne +que l'on observe consiste à ne boire ni manger quoi que ce soit depuis +le lever du soleil jusqu'à son coucher: il faut travailler, en bravant +l'excessive chaleur, et sans se désaltérer; mais à peine le soleil +a-t-il disparu de l'horizon, que l'on prend un copieux repas, qui est +servi à l'avance, mais auquel on ne touche pas tant que le soleil est +encore visible. + +Tout était nouveau pour nous; mais ce qui étonna le plus les soldats, ce +furent les danses des almées, troupe de jeunes filles d'une taille +remarquable par l'élégance et la tournure gracieuse, mais d'une licence +dont on ne peut pas se faire une idée quand on ne l'a pas vue, et que la +bienséance ne permet pas de détailler. Tout cela néanmoins se passait +sur la place publique, en présence d'une foule de tout âge et de tout +sexe. + +Nous reçûmes un soir des nouvelles du mouvement du général Bonaparte; il +avait rencontré Ibrahim près de Salahié, à l'entrée du désert, dans +lequel il cherchait à se retirer, lorsqu'il l'avait fait attaquer par sa +cavalerie, qui, trop faible en nombre, courut un grand danger; et elle +aurait eu une mauvaise journée, si l'infanterie ne fût arrivée +promptement pour la dégager. Néanmoins, le but que l'on s'était proposé +fut rempli: Ibrahim passa en Syrie et nous laissa tranquilles. + +Le général Bonaparte revenait au Caire, lorsqu'il rencontra en chemin +l'officier que le général Desaix avait reçu de Rosette, et qu'il avait +fait diriger sur Salahié: cet officier apportait la nouvelle du +malheureux événement arrivé à notre escadre, et dont il avait été +témoin. + +Comme l'on sait, avant de la quitter, le général Bonaparte avait donné à +l'amiral l'ordre d'entrer dans Alexandrie ou d'aller à Corfou. Soit que +les passes d'Alexandrie n'eussent pas été reconnues encore, ou qu'elles +n'eussent pas assez d'eau[11], notre amiral était allé prendre un +mouillage à la pointe d'Aboukir, où il était depuis près d'un mois. + +Les anxiétés du général Bonaparte étaient si grandes, que, pendant sa +marche d'Alexandrie au Caire, il avait écrit deux fois à l'amiral Brueys +d'entrer à Alexandrie ou d'aller à Corfou, et qu'enfin, avant de partir +du Caire pour aller combattre Ibrahim-Bey, il avait envoyé son +aide-de-camp Julien pour réitérer cet ordre à l'amiral; mais cet +aide-de-camp, qui était parti avec une escorte d'infanterie sur une +barque du Nil, n'arriva point et n'aurait pu arriver à sa destination +avant le combat de l'escadre. + +Il disparut avec toute son escorte dans un village des bords du Nil, où +il était descendu pour acheter des provisions dont il avait besoin, et +ce ne fut que long-temps après que l'on connut les détails de sa fin +tragique. + +Notre amiral avait mouillé son escadre sur une seule ligne, ayant son +vaisseau de tête très rapproché d'un petit îlot qui est à la pointe de +terre sur laquelle est construit le fort d'Aboukir. + +Les Anglais, après l'avoir reconnu, firent passer deux de leurs +vaisseaux entre cet îlot et le vaisseau qui tenait la tête de notre +embossage. Le premier vaisseau anglais qui essaya ce passage, ayant +approché un peu trop près de l'île, échoua; celui qui le suivait passa +entre son camarade échoué et la tête de notre embossage. L'amiral +anglais, en voyant le premier[12] échoué et le deuxième réussir à +trouver un passage, en envoya un troisième pour remplacer celui qui +était échoué. Ces deux vaisseaux réunis remontèrent la ligne des nôtres, +laissant la terre à leur droite, et combattirent, réunis, chacun de nos +vaisseaux l'un après l'autre, pendant que le reste de l'escadre anglaise +les combattait en remontant aussi notre ligne sur l'autre bord, ce qui +obligeait nos vaisseaux à combattre sur les deux bords à la fois. + +Notre escadre fut détruite vaisseau par vaisseau aux deux derniers près, +qui, avec une frégate, étaient mouillés à la queue de l'embossage, et +qui n'attendirent pas que leur tour arrivât pour appareiller et gagner +le large: c'étaient _le Généreux_ et _le Guillaume-Tell_, avec la +frégate _la Diane_ ou _la Justice_. Ils firent route pour l'Archipel, où +ils se séparèrent encore: _le Généreux_ alla à Corfou, et les deux +autres parvinrent à entrer à Malte, ce qui prouve que l'ordre donné +précédemment par le général Bonaparte pouvait s'exécuter. + +Le vaisseau amiral (_l'Orient_) avait pris feu, et avait sauté pendant +le combat; de nos quinze vaisseaux, nous ne sauvâmes donc que les deux +dont je viens de parler. + +La défaite de l'escadre devait nécessairement apporter quelques +changemens dans la suite des projets du général Bonaparte, puisque cette +escadre devait retourner en Europe chercher un second convoi de troupes +sur lequel il ne fallait plus compter. + +Néanmoins ce malheur eut quelque chose de moins désastreux qu'on n'avait +paru d'abord le craindre. On connaissait peu l'Égypte alors, et les +Anglais s'étaient imaginé que c'était un pays où nous allions mourir de +toutes sortes de besoins. Ils le croyaient d'autant plus qu'ils avaient +arrêté un petit bâtiment qui passait de Rosette à Alexandrie, et sur +lequel il y avait des malles remplies des premières lettres que tout le +monde écrivait en France depuis que l'on était embarqué, et par +conséquent dans lesquelles on n'avait pas épargné les doléances sur tout +ce que l'on avait éprouvé de privations dans la traversée du désert et +dans la marche jusqu'au Caire, pendant laquelle on avait à peine mangé +du pain. + +Tous ces détails confirmèrent les Anglais dans leur opinion, et ils +imaginèrent qu'ils aggraveraient nos embarras en augmentant le nombre de +bouches à nourrir. Conséquemment ils débarquèrent à Alexandrie tous les +matelots, mousses et soldats des équipages et vaisseaux qu'ils avaient +pris, et par ce moyen nous eûmes sept ou huit mille hommes sur lesquels +nous n'avions plus droit de compter. On en tira parti pour compléter les +corps, mais surtout on trouva des ressources inappréciables parmi les +nombreux ouvriers de toutes professions qui se trouvaient à bord des +vaisseaux. On les adjoignit à ceux qui avaient été amenés à la suite des +différentes corporations savantes avec l'armée, de sorte que sous ce +rapport, comme sous celui de l'artillerie, nos moyens furent plus que +doublés. + +On va voir avec quelle admirable sagesse tout cela fut utilisé. + +La perte de la flotte avait un peu calmé les murmures de ceux qui +demandaient leur retour en France; le général Bonaparte fit donner des +passe-ports à tous ceux qui avaient persisté à en demander, et hormis +quelques hommes que je ne veux pas nommer, tout le monde prit le parti +de rester et de ne plus murmurer. + +Les premiers mois de notre séjour en Égypte furent marqués par des +travaux prodigieux et des créations de toute espèce. + +La commission des savans avait été appelée d'Alexandrie au Caire, et +chacun de ses membres avait été mis à la tête de quelque établissement +qu'il était chargé de fonder et de diriger. + +À Alexandrie, à Rosette, à Damiette et au Caire, on construisit des +moulins qui faisaient de la farine aussi belle qu'on aurait pu l'avoir à +Paris. On éleva des fours, en sorte que le pain devint aussi commun +qu'il avait été rare auparavant. + +On établit des hôpitaux dans lesquels chaque malade avait son lit. MM. +Larrey et Desgenettes, célèbres à plus d'un titre, aidèrent puissamment +ces bienfaisantes créations, et méritèrent l'estime du général en chef +et la reconnaissance de l'armée. + +On créa des salpêtrières et des moulins à poudre. + +On construisit une fonderie avec un fourneau à réverbère, au moyen +duquel on refondait des projectiles de gros calibre, dont on avait en +abondance pour en faire de plus petits à l'usage de l'artillerie de +l'armée. + +On établit de vastes ateliers de serrurerie, armurerie, menuiserie, +charronnage, charpente et corderie. + +Au moyen des matelots trop âgés pour changer de profession, on créa sur +le Nil une grande flottille, composée de toute espèce de bâtimens du +fleuve, que l'on avait très bien gréés et armés. Ils étaient commandés +par des officiers de la marine, et cette flottille fut de la plus grande +utilité pour tous les transports de l'armée. + +On habilla toutes les troupes en toile de coton bleue, on leur donna une +coiffure faite en maroquin noir; on ajouta à cela une bonne capote en +étoffe de laine du pays, que le soldat mettait la nuit. À aucune époque +il n'avait été aussi commodément équipé. + +Il recevait pour nourriture un pain excellent, de la viande, du riz, des +légumes secs, et un peu de sucre avec du café pour remplacer les +boissons spiritueuses, inconnues en Égypte avant notre arrivée. + +On s'apercevait déjà des progrès sensibles que faisaient toutes ces +créations. On avait des tables, des chaises, des bottes de maroquin et +du linge; on mangeait du pain aussi beau qu'à Paris. + +À peine les premiers besoins furent-ils satisfaits, que l'on vit le luxe +s'introduire; on fit de la vaisselle plate, très légère et fort +portative. Celle dite de chasse, dont l'Empereur s'est servi à Paris +depuis, a été faite d'après celle-là, qu'il avait rapportée d'Égypte. + +On ne se servait plus que de gobelets d'argent et de couverts du même +métal. + +On vit s'établir des confiseurs et des distillateurs qui eurent beaucoup +de succès. + +Peu à peu vinrent les passementiers et les brodeurs; les Turcs +eux-mêmes, qui sont grands imitateurs, nous avaient surpassés en ce +genre; ils avaient fini par fondre des boutons d'argent aux armes de la +république, et les souffler en or avec une grande perfection. + +Peu de mois après notre installation, on vit des cartes à jouer, des +billards et des tables de jeu faites au Caire; on y imprimait en +français et en arabe; tout ce qui était à faire pour nous établir à +l'européenne était ou achevé, ou en train de l'être; la cavalerie se +montait: tout marchait au mieux et était poussé avec une incroyable +activité. + + + + +CHAPITRE VI. + +Expédition de Desaix dans la Haute-Égypte.--Combat de Sédiman.--Province +de Faïoum.--Faouë.--Lac Moeris.--Ville des morts.--Tentative de +Mourad-Bey après l'insurrection du Caire. + + +Le Nil était dans sa plus grande crue d'eau, lorsque le général +Bonaparte arriva au Caire, de retour de son expédition contre +Ibrahim-Bey. Il ordonna alors le départ de la division Desaix pour aller +occuper la Haute-Égypte, et en même temps combattre Mourad-Bey qui s'y +était retiré. Cette division n'était forte que de huit bataillons, parce +que, depuis son arrivée au Caire, on en avait envoyé un pour tenir +garnison à Alexandrie; elle fut toute embarquée à Boulac, sur des +djermes (bâtimens du Nil). On lui avait donné deux pièces d'artillerie +seulement. Elle remonta le Nil, sans s'arrêter, jusqu'à Siout, qui est +la capitale de la Haute-Égypte. Tout le pays était couvert d'eau par le +débordement du fleuve, et les villes ainsi que les villages, qui sont +bâtis sur des élévations de terre amoncelée de main d'homme, formaient +autant d'îlots. + +Le général Desaix apprit à Siout que Mourad-Bey était redescendu par le +bord du désert de la rive gauche, laissant l'inondation à sa droite; +qu'il avait le projet de se rapprocher du Caire: on lui avait donné avis +qu'il se préparait une insurrection contre les Français, et il voulait +en profiter. + +Comme l'inondation l'obligeait à passer par le Faïoum, pour avoir +toujours une retraite assurée dans le désert, et qu'il ne pouvait +marcher bien vite à cause de ses chameaux de provisions, le général +Desaix conçut le projet de le joindre. + +La décroissance du Nil commençait lorsqu'il fit descendre son convoi de +djermes jusqu'à l'embouchure du canal de Joseph, qui est à environ +quatre ou cinq lieues au-dessous de Siout, entre Minieh et Mélaoui; il +fit entrer tous ses bâtimens, à la suite l'un de l'autre, dans le canal, +qui a partout dix à douze toises de largeur, et qui, dans toute sa +longueur, borde le désert parallèlement au Nil. + +Le courant des eaux du canal porta tout le convoi jusque près de +Sédiman, petit village à la lisière du désert et sur le bord du canal. +On y apercevait les mamelouks, qui s'éloignèrent dans le désert à notre +approche. Néanmoins le général Desaix fit arrêter le convoi et débarquer +les troupes ainsi que les deux pièces d'artillerie, et on s'avança en +carré dans le désert, en présentant la bataille aux mamelouks, qui ne +l'acceptèrent pas. + +La soif d'une part et l'approche de la nuit de l'autre nous firent +rapprocher des bords de l'inondation, où se trouvaient nos barques avec +toutes nos provisions; les mamelouks nous suivirent, et bivouaquèrent à +deux cents pas de nous, au point que nous fûmes obligés de reposer, +formés en carré, chaque soldat ayant son fusil entre ses jambes. + +Il faut avoir vécu avec les troupes françaises, pour apprécier tout ce +qu'elles valent dans des circonstances périlleuses. Dans celle-ci, +chaque soldat était si pénétré du danger, qu'il n'y avait rien à lui +dire; la nécessité de l'obéissance avait parlé à sa conviction, et +rendait la discipline inutile. Ils auraient fait justice d'eux-mêmes de +celui d'entre eux qui serait tombé dans une négligence propre à +compromettre le salut de tous. Le lendemain à la pointe du jour, +c'est-à-dire à deux ou trois heures du matin, toutes les troupes étaient +déjà debout sans qu'on eût été obligé de battre la caisse; on fit +sur-le-champ pousser les barques au large, afin de n'avoir pas à +s'occuper de leur défense, et nous nous avançâmes dans le désert, formés +en trois carrés, dont un grand flanqué par deux plus petits. + +Nous avions nos deux pièces d'artillerie aux deux angles de notre front, +et nous pouvions les passer aux angles de derrière par l'intérieur du +carré. + +Nous montions en cet ordre une colline du désert, pour nous placer à son +sommet, afin de découvrir plus loin autour de nous, lorsque, sans avoir +été avertis autrement que par le bruit du tam-tam des mamelouks, et par +le tourbillon de poussière que leur marche faisait élever, nous vîmes un +essaim de cette fougueuse cavalerie fondre sur nos carrés avec une telle +fureur, que celui de droite fut enfoncé, et perdit quinze ou vingt +hommes par la faute de son commandant. Cet officier, homme de beaucoup +de courage, avait imaginé de réserver son feu pour n'en faire usage qu'à +bout portant; il usa de ce moyen, mais il arriva que les chevaux des +mamelouks, quoique percés de balles, traversèrent encore le carré pour +aller tomber à cent pas de l'autre côté, en sorte qu'ils firent dans les +rangs des ouvertures par lesquelles pénétrèrent les mamelouks qui les +suivaient. Le général Desaix réprimanda sévèrement cet officier, qui +avait cru bien faire, et dont la faute nous compromit gravement pendant +quelques minutes. + +Nous n'eûmes que le temps de faire halte, de mettre nos pièces en +batterie, et de commencer un feu de deux rangs, qui, pendant une +demi-heure, nous empêcha de rien distinguer à travers la fumée, la +poussière et le désordre; mais avec la fin de ce feu nous vîmes celle de +la bataille. Il était temps, car il ne nous restait plus que neuf coups +de canon à tirer, et les cartouches allaient aussi manquer. + +La bataille avait été meurtrière pour les mamelouks, qui prirent la +fuite dans toutes les directions. En moins de quelques minutes, il n'y +eut plus rien devant nous, et nous achevâmes de monter la colline, du +sommet de laquelle nous découvrîmes la belle et riche province du +Faïoum. + +Pour nous rapprocher de nos barques, qui avaient vu la bataille du +milieu de l'inondation, nous redescendîmes la colline par la même pente +que nous l'avions montée; nos barques suivirent notre mouvement, et nous +rejoignirent au petit village de Sédiman, où nous passâmes la nuit. + +Le lendemain nous étions un peu pressés par la baisse des eaux, qui nous +laissaient à peine le temps nécessaire pour faire arriver nos barques +jusqu'à l'embouchure inférieure du canal par où elles devaient rentrer +dans le Nil. + +Nous partîmes, en conséquence, de Sédiman à la pointe du jour, et nous +vînmes nous placer à l'entrée de la province du Faïoum, qui n'en est +distante que d'une lieue. + +Le canal de Joseph passe en face de la gorge qui lie cette province à la +vallée du Nil. + +Au plus fort de l'inondation, le même canal verse le trop plein de ses +eaux dans un autre canal qui s'embranche avec lui au village d'Illaon, +et les porte à la ville de Faouë, et ensuite au lac Moeris. + +Le lit de ce canal est plus bas que celui du canal de Joseph; il existe +à leur jonction une digue de séparation, en maçonnerie, fort solidement +établie, et surmontée d'un pont en pierre fort ancien, sur lequel nous +passâmes pour nous placer tout-à-fait à la gorge de la province où nous +voulions aller. + +Le général Desaix, ayant fait débarquer tout ce qui appartenait à sa +division, renvoya les barques dans le Nil, et établit ses troupes en +bivouac sous un bois de dattiers impénétrable au soleil, et au bord du +canal d'Illaon. + +Nous restâmes quelques jours dans cette position, où rien ne nous +manquait. Le canal était assez peu profond pour pouvoir s'y baigner. +Épuisés comme nous l'étions après sept ou huit jours consécutifs de +marches dans le désert, par une chaleur étouffante, il nous sembla que +nous ne pouvions trop user des bains froids de ce délicieux canal +d'Illaon. L'abus nous en devint funeste, car au bout de quarante-huit +heures, nous eûmes huit cents hommes attaqués d'ophthalmie au point +d'être tout-à-fait aveugles. Le général Desaix lui-même était du nombre, +et souffrit cruellement. + +Nous fûmes si effrayés de cette situation, que nous fîmes sur-le-champ +des dispositions pour nous rendre à Faouë, où nous espérions trouver des +soulagemens pour tant de malades. + +Nous mîmes le général Desaix avec quelques soldats sur une petite barque +qui descendait par le canal, pendant que la colonne suivait la route +qui, en le longeant, mène à Faouë. + +Le nombre des aveugles surpassait celui des bien portans: chaque soldat +qui voyait clair, ou qui n'avait qu'un oeil attaqué, conduisait plusieurs +de ses camarades aveugles, qui cependant portaient leurs armes et leurs +bagages. Nous ressemblions plutôt à une évacuation d'hôpital qu'à une +troupe guerrière. + +Après avoir traversé des champs admirablement cultivés et couverts de +rosiers en fleurs[13], pendant l'espace de plusieurs heures, nous +arrivâmes, dans ce piteux état, à Faouë. Cette ville est considérable; +elle est située au milieu de la province du Faïoum, dont elle est la +capitale, et qui est elle-même un bassin de verdure. Elle ne communique +à l'Égypte que par une gorge dont l'ouverture est à Illaon. Le canal de +ce nom traverse la province et la ville, d'où il se divise en une +multitude de ruisseaux d'irrigation, qui vont fertiliser les campagnes +avant de verser leur surabondance d'eau dans le lac Moeris. + +Cette province est la plus tranquille de toute l'Égypte, avec laquelle +elle a peu de communications. + +Le canal, qui traverse la ville, est surmonté d'un pont fort ancien et +semblable à ceux que j'ai vus en Égypte; ils paraissent être de la même +époque. Je ne me souviens pas d'en avoir vu plus de cinq: un sur le +canal qui passe au pied des pyramides, et qui doit avoir appartenu à +Memphis; un à Illaon, un à Faouë et deux à Siout. + +Nous attendîmes à Faouë la retraite entière des eaux, qui est bientôt +suivie du desséchement des terres, ou plutôt de la consolidation +nécessaire à l'ensemencement, qui ne consiste qu'à jeter le grain sur la +boue, et à le faire enterrer au moyen du piétinement d'hommes qui +parcourent le champ ensemencé dans tous les sens. On ne laboure la terre +que quand elle est déjà trop solide pour que l'on puisse l'ensemencer +comme je viens de le dire. + +Depuis que nous étions en Égypte, nous n'avions pas encore été aussi +bien qu'au Faïoum; nous y restâmes plus d'un mois, pendant lequel nos +ophthalmistes guérirent. + +On construisit des fours, et on organisa l'administration de la +province. + +On fut bientôt prêt à se remettre en marche; on s'avança à travers les +magnifiques champs de verdure d'un pays qui, pour la première fois, +allait nous déceler toute son inimaginable fécondité. + +Le général Bonaparte avait témoigné au général Desaix qu'il était +content de sa division, et lui avait mandé de faire des levées de +chevaux dans la province de Faïoum, ainsi que des levées d'argent. Le +tout fut ponctuellement exécuté. Cela nous donna l'occasion d'aller au +fameux lac Moeris, dans lequel se décharge le canal qui s'embranche avec +celui de Joseph à Illaon. + +Ce lac n'a jamais pu avoir pour objet ce que la plupart des voyageurs +ont prétendu, c'est-à-dire qu'il n'a jamais pu être un réservoir où l'on +conservait la surabondance des crues du Nil, pour la rendre ensuite à la +terre dans des temps de sécheresse. Ceux qui soutiennent cette opinion +n'ont vraisemblablement pas vu les choses dont ils parlent. + +Nous avons bien trouvé près d'Illaon, sur la rive droite du canal et du +chemin qui mène à Faouë, un très vaste bassin en maçonnerie que j'ai +encore vu plein d'eau; il peut avoir deux cents pas de long, et environ +autant de large. Il est effectivement plus élevé que le sol qui +l'entoure, et ne peut se remplir qu'au moyen des plus grandes crues du +Nil, et de petites vannes que l'on ouvre pour y introduire l'eau, et par +lesquelles on la laisse écouler quand on en a besoin; elles ont encore +aujourd'hui cette destination. Mais ce bassin ne peut pas être celui +dont les voyageurs ont parlé. Il n'y a guère de moulin en Europe dont +l'étang ne contienne plus d'eau, et toute celle qu'il pourrait contenir +suffirait à peine à arroser une surface de quelques arpens de terre; ce +ne peut donc être le fameux lac Moeris, ou alors l'exagération des +historiens serait par trop forte. + +Je commandais le premier détachement d'infanterie légère qui fut envoyé +de Faouë pour parcourir la province; j'y remarquai partout les restes +d'une antique civilisation, et surtout un système d'irrigation aussi +bien entendu qu'en Italie. + +Il part de la ville même de Faouë une multitude de petits canaux qui +conduisent l'eau à tous les villages de la province; chacun a le sien et +se charge de son entretien. + +Quand on est mécontent d'un village, on ferme la vanne de son canal, et +on le prive d'eau jusqu'à ce qu'il ait obéi à ce qu'on lui demande. +Aucun autre moyen coercitif ne produirait un effet aussi prompt et aussi +direct. + +Le gouvernement de la province n'a besoin que d'un homme pour lever et +fermer les vannes. + +Je suis, je crois, le premier de l'armée qui ai été au lac Moeris, et ce +grand spectacle n'a pas fait entrer autre chose dans ma pensée, sinon +que le canal de Faïoum passait autrefois par les dunes de sable que les +vents ont amoncelées à l'extrémité du lac, et que ses eaux allaient +rejoindre la Méditerranée par le lac Maréotis, près d'Alexandrie. Les +vents qui règnent constamment dans cette partie ont poussé +successivement le sable de ces dunes dans le canal, et en ont totalement +comblé toute la partie qui se trouve au-delà des dunes, et qu'on appelle +aujourd'hui le _Fleuve sans eau_, dans lequel les habitans m'ont assuré +que l'on trouvait encore des portions de bateaux pétrifiés. + +Les eaux amenées tous les ans par la surabondance des crues du Nil, ne +trouvant plus d'issue pour s'écouler, ont dû se déborder et former un +vaste cloaque qui est devenu immense, mais qui, étant le point le plus +bas de toute la province, n'a jamais pu perdre ses eaux que par +l'évaporation, sous le soleil brûlant de ces contrées. + +Le lac Moeris ne m'a pas paru avoir pu se former différemment. + +Au milieu à peu près, il se trouve une petite île sur laquelle les +habitans de la ville de Faouë (l'ancienne Arsinoé) construisirent leur +ville des morts, et où ils élevèrent un temple qui existe encore. Chaque +famille opulente y avait sans doute son tombeau, dans lequel chacun de +ses membres avait sa chambre sépulcrale. C'était déjà dans ce temps-là, +comme ce l'est encore aujourd'hui, une des occupations de la vie des +Égyptiens de soigner leur dernière demeure. Il en était résulté que la +ville des morts était à peu près égale à celle des vivans, et se +composait d'habitations plus ou moins semblables. On ne pouvait arriver +à cette ville des morts qu'en bateau; et vraisemblablement, le batelier, +qui était à la fois le gardien des tombeaux, s'appelait Caron, car les +habitans de la province appellent encore le lac Moeris, Birket-el-Caron +(lac de Caron). + +Lorsqu'on inhumait les grands, on le faisait avec pompe; mais, pour la +classe mitoyenne, on y mettait moins de cérémonie, et la famille du +mort, après l'avoir embaumé, portait le corps jusqu'au bord du lac, dans +un local disposé pour cela auprès d'un embarcadère, où Caron venait le +prendre avec sa barque, pour le transporter dans le tombeau qui lui +était destiné. Le batelier attendait qu'il y en eût plusieurs de réunis, +et l'on avait soin de mettre sur le corps du défunt, son nom et la pièce +de monnaie qui revenait à Caron pour son salaire. La famille allait +ensuite au tombeau à un jour désigné, et rendait ses derniers devoirs au +défunt. + +Les pauvres qui n'avaient ni tombeau, ni moyens de se faire embaumer, +étaient sans doute portés au bord du lac par leurs parens, qui leur +mettaient sur la langue la pièce de monnaie destinée à Caron, qui la +prenait avant de les enterrer. Cela se pratique encore à peu près de +même en Égypte, dans toutes les villes assez grandes pour avoir une +ville des tombeaux. + +Les Égyptiens ont encore l'habitude de cacher leur argent sous la +langue; il nous parut extraordinaire, dans les commencemens de notre +arrivée, de voir que, pour nous rendre de la monnaie, un Turc commençait +par cracher dans sa main tous les medins[14] qu'il tenait cachés dans sa +bouche, quelquefois jusqu'au nombre de cent cinquante et de deux cents, +sans que l'on s'en aperçût à sa voix, ni que cela l'empêchât de boire et +de manger. + +Pendant notre séjour à Faouë, nous fûmes obligés de remettre en marche +nos ophthalmistes, qui étaient à peine guéris: voici pourquoi. + +Mourad-Bey, qui avait eu avis d'un projet d'insurrection au Caire, +s'était rapproché de cette ville, où effectivement un mouvement venait +d'avoir lieu. La populace, exaltée par les hommes influens et les +cheiks[15] de cette ville, s'était portée à différentes maisons +appartenant à des beys, où l'on avait placé quelques uns de nos +établissemens. Quelques assassinats furent commis dans les rues; mais +cette insurrection ayant été mal dirigée, elle laissa aux troupes de la +garnison le temps de prendre les armes, et de marcher sur tous les +points menacés. On fit une prompte et sévère justice des premiers qui +furent pris en flagrant délit, et tout fut bientôt apaisé. Les chefs +demandèrent grâce; on la leur accorda moyennant une bonne contribution +que l'on ne fut pas fâché d'avoir occasion de leur imposer. Cette +insurrection n'eut d'autre effet que de consolider notre puissance. + +Mourad-Bey, voyant le résultat, avait repris le chemin de la +Haute-Égypte par le bord du désert, et était arrivé à l'extrémité de la +province de Faïoum, où il cherchait à exciter une insurrection. Nous +partîmes de Faouë pour aller le combattre ou l'éloigner. Nous laissâmes +nos malades et le reste de nos aveugles dans la maison qu'avait +abandonnée le gouvernement lors de notre arrivée, et dont nous avions +retranché la porte. Cette maison avait des terrasses qui en commandaient +les approches; elle renfermait nos dépôts de vivres et de munitions. +Nous étions à peine à quelques lieues de la ville, que les mamelouks, +que nous allions chercher, nous échappèrent, et vinrent se jeter dans la +ville, espérant exciter les habitans à attaquer la maison où étaient nos +soldats; mais n'ayant pu y réussir, ils essayèrent eux-mêmes, et vinrent +tenter une escalade. + +Les malades sortent aussitôt de leurs lits, les ophthalmistes lèvent +l'appareil posé sur leurs yeux; tous prennent les armes, montent sur les +terrasses de la maison d'où ils écartent les assaillans à coups de +fusil, et les font renoncer à leur entreprise. + +Mourad-Bey se retira, et en passant par la ville, il alla regagner le +désert du côté opposé à celui par lequel il était venu, et partit une +seconde fois pour la Haute-Égypte. + +Le général Desaix reçut cette nouvelle par un habitant de Faouë que lui +avait expédié le commandant des soldats qu'il y avait laissés. + +Il revint sur ses pas, et fut fort satisfait de voir que cette attaque, +qui aurait pu avoir des suites funestes, n'avait même pas coûté un +homme. + +C'est dans l'excursion que nous venions de faire, que nous rencontrâmes +une vaste fondrière, très longue, puisqu'elle nous parut de toute la +longueur de la province, depuis son ouverture vers l'Égypte jusqu'au lac +Moeris, et large comme une très grande rivière d'Europe. Cette fondrière +semble avoir été bien anciennement une des décharges du Nil, ce qui +corrobore l'opinion que je viens d'émettre sur la formation du lac Moeris +et du Fleuve sans eau. + +Elle est trop large et trop profonde pour être un ouvrage des hommes. On +trouve encore dans le fond un ruisseau bordé de joncs très élevés, et +les habitans nous dirent que ce petit ruisseau bourbeux conservait de +l'eau toute l'année. En suivant la route d'Illaon à Faouë, nous +remarquâmes un pont fort ancien, comme celui que nous avions vu à ce +village, et qui était aussi élevé sur une digue de décharge en +maçonnerie, construite en pierres énormes, et très bien conservée; nous +fîmes reconnaître la direction que suivaient les eaux, qui, dans les +grandes crues, devaient encore s'échapper par-dessus cette digue, dont +la surface était un plan incliné parfaitement uni, et nous apprîmes +qu'elles se rendaient dans cette fondrière, qui, à l'époque la plus +reculée, a dû avoir une destination sur laquelle nous n'avons point +exercé nos conjectures. + + + + +CHAPITRE VII. + +Voyage de Desaix au Caire.--Nouvelle expédition dans la Haute-Égypte à +la poursuite de Mourad-Bey.--M. Denon.--Le fils du roi de +Darfour.--Singulière maladie d'un Turc.--Histoire de Mourad-Bey et +d'Hassan-Bey. + + +La saison s'avançait; toutes les campagnes étaient couvertes d'une +verdure qui reposait nos yeux fatigués de l'aridité du désert: nous +avions passé pour la première fois un hiver pendant lequel la chaleur +n'avait pas cessé d'être insupportable. Le mois de janvier nous avait +paru être comme celui de juin en Europe. La gaîté était revenue, et le +moral du soldat était tout-à-fait remonté. + +Le général Bonaparte avait ordonné au général Desaix de quitter le +Faïoum, et de porter sa division sur les bords du Nil, à Benisouef, à +vingt-cinq lieues du Caire, sur la rive gauche: ce mouvement venait de +s'exécuter, lorsque le général Desaix alla voir le général Bonaparte au +Caire; je l'accompagnai dans cette course, qui ne dura que quelques +jours, et que nous fîmes sur le Nil. + +Le général Bonaparte n'avait encore reçu aucunes nouvelles de France; il +n'était occupé que de créations de toutes les espèces. Le climat ne +faisait rien sur son tempérament; il n'éprouvait pas, comme tout le +monde, le besoin de dormir après midi. Il était toujours vêtu comme à +Paris, son habit boutonné du haut en bas, et cela presque sans suer, +tandis que nous étions tous dans un tel état de transpiration, qu'elle +décomposait la teinture de nos habits: on ne peut se figurer l'effet que +produit cette chaleur quand on ne l'a pas éprouvée. + +Le général Bonaparte, après avoir gardé le général Desaix pendant +quelques jours, et lui avoir témoigné toutes sortes d'amitiés, lui +donna, pour le transporter de nouveau à Benisouef, une belle djerme[16] +qu'il avait fait arranger pour lui-même; elle était véritablement +magnifique, et s'appelait _l'Italie_. + +Il fit partir du Caire, pour rejoindre la division du général Desaix, +toute la cavalerie qui se trouvait montée, et au nombre de huit cents +chevaux: avec cette cavalerie, on avait renvoyé à la division le reste +de son artillerie, qu'elle n'avait pas embarqué dans sa première +opération. + +On était prêt à recommencer la campagne par terre pour achever la +destruction des mamelouks. Nous partîmes de Benisouef en remontant le +fleuve le long de la rive gauche; mais alors nous ne marchions plus en +carré comme dans la route d'Alexandrie au Caire: nous ne redoutions plus +nos ennemis, qui étaient frappés de terreur à notre approche: notre +marche n'était plus qu'une promenade, à la vérité souvent pénible, à +cause de la chaleur. + +Plusieurs membres de l'Institut du Caire étaient venus rejoindre notre +division pour visiter la Haute-Égypte. + +M. Denon, entre autres, s'était attaché d'amitié au général Desaix, et +ne le quitta pas de toute la campagne. Tout le monde aimait son +caractère doux et obligeant, et sa conversation instructive et +spirituelle était un délassement pour nous. + +Le zèle qu'il mettait à toiser les monumens, à rechercher des médailles +et des antiquités, était un sujet continuel d'étonnement pour nos +soldats, surtout quand on lui voyait braver la fatigue, le soleil, et +souvent les dangers, pour aller dessiner des hiéroglyphes ou quelques +débris d'architecture; car je ne crois pas qu'une seule pierre lui ait +échappé. Je l'ai souvent accompagné dans ses excursions; il portait sur +ses épaules un portefeuille rempli de papiers et de crayons, et avait un +petit sac suspendu à son cou, dans lequel il mettait son écritoire et +quelque nourriture. + +Il nous employait tous à lui mesurer les distances et les dimensions des +monumens, qu'il dessinait pendant ce temps-là. Il avait de quoi charger +un chameau en dessins de toute espèce, quand il retourna au Caire, d'où +il repartit avec le général Bonaparte pour la France. + +Les habitans, en nous voyant aussi curieux des monumens auxquels +eux-mêmes ne faisaient pas attention, nous apportèrent quelques +médailles qu'ils trouvaient par-ci par-là en cultivant leurs champs, et +en bâtissant leurs maisons au milieu des ruines de celles des villes +anciennes. Quand ils virent que nous y attachions quelque prix, ils nous +en apportèrent une quantité. M. Denon en revenait chargé à chacune des +courses qu'il faisait pour aller voir des antiquités. Les médailles +n'étaient rien autre que des monnaies de cuivre romaines, qui étaient +restées dans le pays en prodigieuse quantité, et où personne n'avait +encore pénétré avant nous. + +Les médailles d'or avaient disparu; il n'y avait que celles de cuivre +qui s'étaient conservées, et cela en si grand nombre, en quelques +localités, que l'on aurait presque pu les remettre en circulation. + +Nous remontâmes d'abord jusqu'à Siout, qui est à soixante-quinze lieues +au-dessus du Caire, puis à Girgé, qui est encore à vingt-cinq lieues +plus haut. Nous avions ainsi fait cent lieues sans rencontrer un seul +des partis de Mourad-Bey, qui nous laissait chaque soir la place qu'il +avait occupée le matin. + +Nous nous arrêtâmes quelque temps à Girgé, pour nous réparer et nous +reposer de nos fatigues, après une marche aussi longue et aussi pénible. + +Il venait d'arriver dans cette petite ville une caravane de Darfour; +elle était commandée par un des fils du roi, qui vint demander +protection au général Desaix. C'était un homme d'une trentaine d'années, +fort doux de caractère, et qui avait de singulières idées sur toutes les +moindres choses. + +Le jour de notre arrivée, il avait tonné peut-être pour la première fois +depuis un siècle; les habitans, en voyant tomber quelques gouttes d'eau, +regardaient cela comme un bon augure. + +Nous demandâmes au roi de Darfour ce que c'était que le tonnerre, et si +on l'entendait dans son pays. Il nous répondit que oui, et que c'était +un petit ange par lequel Dieu faisait diriger les nuages; qu'il se +fâchait quand ceux-ci ne voulaient pas l'écouter, et que la pluie qui +venait de tomber était ceux qu'il avait précipités du ciel, comme +n'ayant pas voulu lui obéir. + +Nous lui demandâmes ce que c'était que les esclaves qui composaient sa +caravane, ainsi que les marchandises qu'elle apportait. + +À cette occasion, il nous apprit que son pays était très pauvre, et +n'avait presque point de culture pour nourrir sa population; encore les +peuples du Sennaar, pays voisin, venaient-ils souvent dévaster leurs +récoltes pour se nourrir eux-mêmes, ce qui occasionnait entre eux des +guerres dans lesquelles ils se faisaient réciproquement des prisonniers +qu'ils amenaient en Égypte pour les vendre; en sorte que ceux de Darfour +y amenaient les prisonniers faits sur la population de Sennaar, et ceux +de Sennaar y amenaient, par un autre côté, les prisonniers faits sur la +population de Darfour. Il ajouta que les marchands profitaient du départ +de ces caravanes, pour apporter leurs marchandises, qui consistaient en +gommes, plumes d'autruche, peaux de tigre, quelques dents d'éléphant, et +de la poudre d'or, qu'il nous montra. Elle ressemblait au sable que l'on +emploie pour sécher l'écriture, et nous parut contenir encore beaucoup +de parties terreuses. Il nous dit que dans son pays on la recueillait, +après les pluies, dans les ruisseaux qui étaient descendus des +montagnes. + +Il y avait dans cette caravane beaucoup d'enfans qui étaient aussi +destinés à être vendus. À ce sujet, il nous apprit que leurs parens, ne +pouvant pas les nourrir, gardaient les plus forts pour travailler, et +qu'ils envoyaient les autres en Égypte, d'où l'on devait leur en +rapporter la valeur en grains, riz et autres espèces de denrées, +ajoutant qu'en général ils ne rapportaient guère chez eux que des +denrées pour se nourrir et se vêtir, et très peu d'argent, dont on +n'avait pas grand besoin dans son pays. + +L'entretien de ce roi de Darfour nous fit faire des réflexions sur la +traite des noirs, et nous laissa presque tous dans l'opinion qu'il était +plus philanthropique de la permettre que de la défendre, ou que du moins +les gouvernemens devraient s'en charger eux-mêmes en achetant les +Nègres, et en les transportant dans les colonies de la zone torride, où +on les réunirait sous une magistrature, au lieu de les vendre comme une +propriété particulière. + +Ces caravanes partent de Darfour dans la saison des pluies, afin de +trouver de l'eau dans le désert; elles marchent pendant cent jours dans +le désert pour arriver aux Oasis, qui sont des îles de terre cultivées +au milieu du désert, et de là pour arriver en Égypte elles mettent trois +jours. + +Elles perdent beaucoup de monde en chemin, quand elles ont le malheur de +ne pas avoir de pluie, et toujours les individus qui les composent +arrivent dans un état de maigreur affligeant à voir. + +Le général Desaix traita bien ce roi de Darfour, lui fit des présens en +grains, riz, sucre et café, qui parurent lui faire plaisir; mais ce qui +nous sembla lui en faire davantage, fut une pelisse dont il s'empressa +de se revêtir en se redressant avec un air d'importance. + +Nous trouvâmes à Girgé un capucin qui y avait été envoyé de Rome comme +missionnaire. Il savait à peine lire l'italien, et n'avait encore fait +qu'un prosélyte; c'était un petit orphelin de douze ou quatorze ans, qui +lui servait de domestique. L'un et l'autre parurent heureux de notre +arrivée, et ne nous quittèrent plus[17]. + +Avant de commencer cette campagne par terre, le général Desaix avait +emmené avec lui un chirurgien en chef, dont la société et la +conversation lui plaisaient beaucoup, et pour lequel il avait de +l'amitié: c'était le docteur Renoult, dont les connaissances générales +et le goût pour les observations de tout genre faisaient un homme d'une +société instructive et agréable. + +Le général Desaix aimait beaucoup les Turcs, et souvent il priait le +docteur Renoult de donner des soins à ceux d'entre eux dont l'influence +et le crédit lui étaient nécessaires. + +Nous étions établis au bord du Nil, lorsque le cheik d'une petite ville +voisine fit demander au général Desaix la permission de consulter son +savant médecin sur une maladie dont il commençait à être attaqué. + +Le général Desaix pria le docteur Renoult de se rendre à l'invitation, +et lui donna son interprète pour l'accompagner. Le docteur emporta avec +lui une petite pharmacie qu'il avait toujours dans ses voyages, et +partit, s'attendant tout au moins à voir un mourant. Quelle fut sa +surprise en trouvant un homme qui aurait pu servir de modèle pour un +autre Hercule-Farnèse, et ayant toutes les apparences d'une santé à +l'avenant! Il lui demanda ce qu'il éprouvait pour se croire malade. Le +cheik répondit au docteur Renoult qu'il avait toujours usé sobrement des +facilités de la loi sur la pluralité des femmes, qu'il n'en avait jamais +eu que deux qu'il aimait passionnément, et que, malgré les soins qu'il +leur rendait également chaque jour, il n'avait pu leur persuader qu'il +n'en préférait pas une à l'autre, surtout depuis que son état maladif, +qui durait déjà depuis deux ans, l'avait obligé à réduire ses assiduités +près de chacune d'elles à deux ou trois hommages par jour. + +Il racontait ces détails avec une bonne foi qui ne permettait pas d'en +suspecter la sincérité; il ajouta que cet état de faiblesse +l'inquiétait, et l'avait déterminé à demander la consultation du savant +médecin. + +Le docteur Renoult ainsi que l'interprète ne purent s'empêcher de rire, +et de souhaiter au malade de rester encore long-temps affligé de cette +maladie, lui disant que c'était celle des gens qui se portaient le mieux +dans les autres pays, où même il était rare d'y trouver des hommes assez +heureux pour être aussi malades que lui. + +Chacun voulut s'informer de son hygiène, et je ne sais si personne +s'avisa d'en faire l'essai, en apprenant qu'il ne vivait que de riz, de +melon, et que, hormis quelques tasses de café, il ne buvait que de +l'eau. Le docteur ne savait plus que penser de ceux qui ne se +plaignaient pas de leur santé. + +Nous commencions à être reposés de nos fatigues, lorsque nous fûmes +rejoints à Girgé par un convoi de barques armées qui portaient les +munitions que nous attendions pour continuer notre marche. + +Nous partîmes, toujours en remontant le Nil, pour aller combattre +Mourad-Bey, dont nous venions d'avoir des nouvelles. Il avait d'abord +remonté jusqu'à Esné, où il avait été demander l'hospitalité à son rival +le fameux Hassan-Bey. + +Hassan avait été mamelouk d'Aly-Bey, qui régnait avant Ibrahim et +Mourad, et que ce dernier fit mourir après qu'il eut été dangereusement +blessé dans une de ces querelles si communes entre ces petits tyrans. + +Aly-Bey avait vraiment de l'humanité et des connaissances naturelles: +c'est le seul bey dont les Égyptiens nous aient paru honorer la mémoire; +à sa mort, Mourad s'empara du pouvoir. Hassan, qui avait été fait bey +par Aly son patron, était un guerrier redoutable; fidèle à son maître, +il jura de le venger. + +Ayant été vaincu par Mourad, il en fut poursuivi au point qu'il n'eut +plus d'autre ressource que de s'enfuir du champ de bataille, près du +Caire, jusqu'au sérail de Mourad, et d'aller demander asile à sa sultane +favorite. Les lois de l'hospitalité sont sacrées en Orient: la sultane +reçoit le fugitif, écrit à Mourad pour l'en prévenir, et lui défend en +même temps de s'approcher du sérail, ni d'y entrer avant de lui avoir +accordé la vie de Hassan. Mourad-Bey répond sur-le-champ qu'il ne veut +accorder à Hassan que deux jours pour pourvoir à sa sûreté, et qu'après +ce délai il attaquera le sérail. + +Hassan reçoit la signification sans s'émouvoir, et il ne doute pas que +sa perte ne soit résolue. Il voit déjà à travers les jalousies du sérail +les mamelouks de Mourad qui sont aux aguets: l'un d'eux était aposté à +une petite porte de service qui donnait sur une rue étroite et +détournée; au-dessus de cette porte était un petit balcon en bois, et +entouré de jalousies à la manière orientale; ce balcon était absolument +au-dessus de la tête du mamelouk qui était en vedette à cette porte. +Hassan ôte les coussins qui garnissent le balcon, et, muni de toutes ses +armes, il s'y place sans bruit: il prend si bien ses mesures, que, d'un +seul effort, il brise ce frêle balcon, et tombe, le poignard à la main, +sur le mamelouk, le tue, monte sur son cheval, et se sauve à toute bride +dans le désert par la route de Suez. Il se fait guider par des Arabes, +et accompagner par eux jusqu'à ce port. Tout en y arrivant, il se rend à +bord d'une caravelle qui appartenait à Mourad-Bey. De là il lui écrit +pour le prévenir qu'il est à Suez, et lui demande cette caravelle pour +le conduire à la Mecque, où il dit vouloir se retirer. + +Mourad lui répond, lui donne la caravelle, mais pour le conduire +seulement, et lui souhaite une bonne fortune; mais en même temps il +ordonne secrètement au capitaine de la caravelle, qui était Grec, +d'étrangler Hassan, et de le jeter à la mer une fois qu'il serait en +route. + +Hassan soupçonna la perfidie et eut néanmoins l'air calme; le lendemain +du départ de Suez, il appelle le capitaine de la caravelle dans sa +chambre, et lui demande l'ordre secret qu'il a reçu: celui-ci, pris à la +gorge, se croit trahi, se jette à genoux, et demande grâce; il avoue +tout. Hassan, sans s'échauffer, lui dit: «Je t'aurais fait grâce, si tu +m'avais avoué de suite la perfidie de Mourad; mais tu as gardé le secret +deux jours; tu voulais l'exécuter»; et il le tua ainsi que son second. +Le pilote, voyant le caractère d'un tel personnage, se hâta de le +conduire à la ville sacrée. + +L'intrépide Hassan imposa au schérif de la Mecque, et se fit payer, par +lui et le commerce de cette ville, une forte contribution, au moyen de +laquelle il enrôla quelques partisans; cela fait, il se rembarque sur la +même caravelle, et vient débarquer à Cosséir. De là il fait prévenir +ceux de ses mamelouks qui avaient échappé, de venir le joindre; en même +temps, il fait dire à ses marchands de lui en envoyer de nouveaux tout +armés et équipés. Il vient lui-même les rejoindre au bord du Nil à Esné, +où il réunit bientôt deux cents mamelouks; alors il écrivit à Mourad +pour lui reprocher sa perfidie, le défier au combat en lui redemandant +son patrimoine, qui lui avait été enlevé. + +Mourad surpris se trouva heureux de transiger avec lui; et comme au fond +Hassan ne se souciait pas de venir trop près du Caire, il accepta la +proposition que lui fit Mourad-Bey, de le reconnaître possesseur de +toute la Haute-Égypte, depuis les cataractes du Nil jusqu'un peu +au-dessus d'Esné, où il était à notre arrivée en Égypte. + +Ce fut dans les bras de ce rival que Mourad-Bey alla se jeter, et par un +sentiment de noblesse dont l'histoire des monarques de l'Europe n'offre +peut-être pas d'exemple, Hassan le reçoit, ne lui fait aucun reproche, +ne lui parle que de ses malheurs, et du plaisir qu'il va trouver à les +partager. + +Il pouvait, en servant sa vengeance, se faire un mérite auprès des +Français; mais cet homme extraordinaire n'y pensa même pas: il joignit +aussitôt ses mamelouks à ceux qui restaient encore à Mourad, et ils +vinrent ensemble à notre rencontre. Elle eut lieu à la petite ville de +Samanhout, le lendemain de notre départ de Girgé. + +Le schérif de la Mecque, par zèle pour sa religion, avait envoyé mille à +douze cents hommes d'infanterie à Hassan-Bey, qui les mena aussi à +Samanhout. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Bataille de Samanhout.--Tentira.--Ruines de Thèbes. +Sienne.--Cataractes.--Projet du pacha d'Égypte.--Radeaux de +poterie.--Impôt du miri; moyens employés pour le lever. + + +Quelques corps que le général Desaix tenait en avant nous eurent bientôt +donné avis de la présence des mamelouks, en sorte que nous eûmes le +temps de nous former en deux grands carrés d'infanterie, et de placer la +cavalerie sur trois lignes entre ces deux carrés; la deuxième ligne +faisait face en arrière. + +Dans cette bataille, comme dans les autres, on ne tira que vingt-cinq ou +trente coups de canon; la mousqueterie décida tout, le feu des carrés +dispersa les mamelouks, sur lesquels on lança toute notre cavalerie, qui +était commandée par le général Davout; mais elle ne put en joindre +aucun, quoiqu'elle les poursuivît assez loin dans le désert: en +revanche, elle tailla en pièces les malheureux fantassins de la Mecque. + +La bataille finissait, lorsqu'il déserta un mamelouk +d'Osman-Bey-Ottambourgis: c'était un Hongrois, ancien sous-officier des +hussards autrichiens du régiment de Wentschal; il avait été pris dans la +guerre entre cette puissance et la Porte, en 1783 ou 1784. Il nous vint +de même d'anciens dragons de La Tour, et même des officiers des corps +francs hongrois et croates, qui, ayant été pris dans la même guerre, +avaient été conduits à Constantinople, puis amenés en Égypte, où ils +étaient simples mamelouks: ce sort-là ne leur déplaisait pas, et ils +n'avaient fait aucun effort pour retourner dans leur patrie, quoiqu'ils +eussent un consul en Égypte; mais il est juste de dire que, si leurs +beys leur en avaient soupçonné la pensée, ils auraient eu la tête coupée +sur-le-champ. + +Le reste du jour de la bataille, on continua à marcher pour venir +coucher à Farchout, au bord du Nil. + +Les mamelouks remontèrent le fleuve, et, le lendemain, nous les +suivîmes. À cette hauteur, la vallée de l'Égypte se rétrécit beaucoup, +et continue à se resserrer jusqu'aux cataractes, où elle se termine en +forme d'entonnoir. + +Dans la marche que nous fîmes en sortant de Farchout, nous trouvâmes les +ruines de Tentira, pour arriver quelques heures après au milieu de +celles de la fameuse Thèbes aux cent portes. Nous y passâmes la nuit. + +Nous étions trop fatigués pour accorder de l'attention à ces antiques +monumens, qui étaient déjà dans cet état de destruction du temps de +Moïse. Cependant, comme M. Denon était infatigable toutes les fois qu'il +y avait quelque chose à voir, il nous conduisit au lieu où se trouvent +les débris de la statue de Memnon, qui est brisée en treize morceaux. +J'ai mesuré la circonférence d'un de ses bras au-dessus du coude: elle +avait treize pieds et demi. + +Nous allâmes voir la fameuse avenue de Sphinx, qui nous parut bien peu +de chose; et ce qui nous surprit le plus, ce fut de voir des chapiteaux +de colonnes peints en vert et en rouge, et qui étaient aussi frais que +si cette peinture n'avait eu qu'un an, ce qui nous prouva combien le +climat avait peu altéré ces énormes monumens, que l'on ne prendrait pas +la peine d'aller voir, s'ils étaient à la porte de Paris. + +Depuis Girgé, nous avions traversé une plaine plantée de cannes à sucre +et couverte de toutes les plantes médicinales que produit l'Égypte, en +sorte que l'atmosphère était remplie d'une odeur balsamique, qui était +encore plus forte à l'approche des villages. + +Les bords du Nil commençaient à être dangereux, particulièrement le +soir, à cause des énormes crocodiles qui sortent du fleuve pour venir se +repaître de tout ce que l'on sème dans le limon de ses bords. Nous en +avons vu souvent; mais aucun accident n'est arrivé. Ces animaux, quoique +monstrueux, sont très timides; le moindre bruit les fait fuir, surtout +quand ils sont hors de l'eau, d'où ils ne sortent que la nuit. + +Thèbes nous a paru avoir été fort grande, et nous avons pu en juger par +les ruines des deux portes opposées qui existent encore; néanmoins les +historiens sont tombés dans une grande exagération à ce sujet, car elle +n'a jamais pu être aussi grande qu'une de nos principales villes de +France. + +Nous n'y passâmes qu'une nuit, et, le lendemain, nous continuâmes à +remonter le Nil pour arriver à Esné, où était la résidence de ce même +Hassan-Bey, qui s'était attaché à la fortune de Mourad. + +Nous ne nous arrêtâmes qu'une nuit dans chacune de nos stations. D'Esné +nous allâmes au passage de la Chaîne, ainsi appelé parce que, dans cet +endroit, la vallée est si resserrée par les montagnes qui la bordent, +qu'elles n'y ont laissé que l'espace nécessaire au passage du Nil; et +quoique celui-ci fût au temps de ses plus basses eaux, il y avait à +peine la voie d'une pièce de canon entre ses bords et le pied de la +montagne, qui, à partir de ce point, est toute composée de blocs énormes +de granit rouge. C'était le premier qui s'offrait à nos yeux depuis que +nous étions en Égypte, et ce n'est sans doute que de là qu'on a tiré +tout celui qui ornait les monumens de Rome, et que l'on désignait sous +le nom de granit d'Orient. Nous avons vu les carrières qu'exploitaient +les anciens, et nous y avons encore trouvé des obélisques entiers, +détachés du rocher pour être ébauchés, et qui n'avaient pu être achevés. + +Au moyen des crues du fleuve, on embarquait sans doute ces masses +énormes sur des radeaux construits exprès, pour les transporter dans +toutes les villes d'Égypte. On en rencontre encore au milieu des ruines +quelques uns qui n'ont pas été renversés. + +Du passage de la Chaîne[18], la vallée s'élargit un peu jusqu'aux +cataractes, où nous arrivâmes le lendemain. Mais ce petit bassin n'offre +plus la même terre que celle d'Égypte: ce n'est que du sable que +l'inondation fertilise, mais qui produit bien peu de chose. Aussi +avons-nous recommencé à souffrir; et si, en arrivant à Sienne, nous +n'avions pas arrêté, au pied des cataractes, les convois de barques sur +lesquelles les provisions des mamelouks étaient embarquées, nous +eussions souffert bien davantage: mais nous y trouvâmes du biscuit, des +dattes en abondance, et de l'orge pour les chevaux. + +Nous étions arrivés au pied des cataractes et en face de Sienne, qui est +sur la rive droite. Nous passâmes la nuit sur le bord du fleuve, où nous +avions réuni toutes les barques dont je viens de parler: nous fûmes +obligés de faire constamment grand bruit pour éloigner les crocodiles, +qui cherchaient quelque chose à dévorer autour de ces barques qu'ils +sentaient chargées. + +Au jour, nous traversâmes le fleuve pour aller à Sienne, et nous nous +arrêtâmes dans une île, située au milieu de son lit, où l'on voyait +quelques monumens. C'était l'île de Philé des anciens; l'on prétendait +qu'il y existait un puits au fond duquel on apercevait le soleil à midi +juste, le 21 juin, parce que, comme l'on sait, Sienne est sous le +tropique; nous avons inutilement cherché ce puits, nous ne l'avons pas +trouvé. + +Les historiens ont exagéré sur Sienne comme sur le reste; cette ville +n'est plus qu'un amas de très petites maisons construites en briques +cuites au soleil, et n'a jamais pu être que très peu de chose, même dans +les temps les plus reculés; elle n'est entourée que de sable, que l'on +ne peut cultiver que dans une largeur de quelques toises sur chacun des +bords du Nil. Elle ne pouvait avoir aucune industrie, si ce n'est celle +d'être un point de halte pour les caravanes qui venaient par le Nil en +Égypte, et un poste militaire que les Romains paraissent y avoir +entretenu pendant tout le temps qu'ils ont occupé cette province. + +Nous restâmes quelques jours à Sienne pour voir quel parti prendraient +les mamelouks, et nous employâmes ce temps à visiter cette ville et ses +environs. + +C'est à Sienne que nous avons vu des voûtes pour la première fois, et +les habitans sont obligés de les employer dans la construction de leurs +maisons, faute de bois assez fort pour soutenir un étage supérieur. Ces +voûtes rendent leurs habitations un peu plus fraîches, ce qui est d'un +grand prix dans une ville abritée de tous les vents, entourée de rochers +de granit, et placée sous le tropique: elle serait inhabitable sans +cela. Du reste, l'on ne remarque ni chaux ni plâtre, même dans +l'intérieur des chambres, qui sont tout simplement crépies avec le limon +noir du Nil. + +Un des inconvéniens de ces contrées est celui d'être dévoré par de la +vermine, dont la plus grande propreté ne débarrasse pas toujours. L'on +nous avait dit que sous le tropique elle périssait par l'excessive +chaleur; on nous avait fait un conte: elle s'y multiplie à un degré +insupportable; mais il fallut bien que l'armée souffrît ce nouveau +fléau. + +Nous avons trouvé, dans les environs de Sienne, les débris bien +conservés de la voie romaine qui allait de Sienne au port de Bérénice, +dans la mer des Indes. + +En arrivant aux cataractes, qui sont un peu au-dessus de Sienne, nous +fûmes bien surpris de ne voir aucune chute d'eau; le fleuve s'est ouvert +un passage à travers un amas de rochers de granit qui obstruent son lit +et l'ont divisé en une infinité de petits torrens: ces amas de rochers +se prolongent pendant à peu près une lieue, et forment ce que l'on +appelle les cataractes. Immédiatement après avoir franchi cet obstacle, +on trouve le fleuve dans son entier, et formant un beau bassin au milieu +duquel s'élève l'île d'Éléphantine, qui est toute couverte de monumens. +Nous étions frappés d'étonnement de voir aussi bien conservées toutes +les inscriptions grecques et romaines que les voyageurs avaient gravées +partout, lorsqu'ils étaient venus visiter ces mêmes lieux quelques +siècles avant nous. La plupart étaient encore plus lisibles que ne le +sont celles qui couvrent la muraille de la galerie où l'on vient admirer +le beau point de vue de la _villa_ d'Est à Rome, et que celles qui +couvrent le rocher au bas de la cascade du Rhin à Schaffouse. + +Nous passâmes une nuit au-dessus des cataractes, que nous avions +laissées à cinq lieues derrière nous, et nous revînmes à Sienne le +lendemain[19]. Il serait difficile de se faire une idée de tout ce que +nous eûmes à souffrir de la chaleur dans toutes ces marches. + +Nous avions remarqué sur le Nil des radeaux qui le descendaient, et dont +la construction singulière avait vivement piqué notre curiosité: c'était +de la poterie. Nous étions arrivés au point le plus élevé de l'Égypte, +sans en avoir rencontré de fabrique. Nous demandâmes d'où venait cette +marchandise: on nous apprit qu'elle venait de beaucoup plus haut que +Sienne, où se trouvait un de ces radeaux. Nous l'examinâmes; il était +aussi grand que ceux que l'on voit sur nos rivières en France, et +uniquement composé de pots de terre parfaitement égaux, ingénieusement +rangés les uns à côté des autres, liés ensemble, et l'ouverture placée +en dessous; on en mettait ainsi les uns sur les autres autant de rangs +que la profondeur de l'eau le permettait. Cette masse était soutenue à +flot par l'air qui restait au fond des pots, d'où il ne pouvait +s'échapper. Les conducteurs y ajustaient un gouvernail, et y plaçaient +quelques nattes, sur lesquelles ils s'établissaient. Ils descendaient +ainsi le fleuve du point le plus élevé du cours du Nil jusqu'au Caire, +et en passant même par-dessus les cataractes, quand l'inondation les +recouvre, ainsi que cela a lieu tous les ans. + +Ces radeaux ne craignaient que l'échouage; mais dans le Nil, dont les +bords sont limoneux, cela ne présente aucun danger. + +Pendant son séjour à Sienne, le général Desaix eut besoin d'écrire à +Siout; on donna la lettre à porter à un fellah, qui ne prit pas d'autre +moyen pour exécuter sa commission, que de lier ensemble deux bottes de +joncs, sur lesquelles il se plaça assis à la turque, avec sa pipe et un +peu de dattes, ne prenant que sa lance pour se défendre contre les +crocodiles, et une petite rame pour se diriger. Placé ainsi sur cette +frêle embarcation, il s'abandonna au cours du fleuve et arriva sans +accident. + +Notre campagne paraissait finie; nous croyions que les beys Mourad et +Hassan avaient été porter leur infortune chez les Éthiopiens; mais nous +fûmes bientôt désabusés: le désert leur était familier, et des guides +fidèles les avaient ramenés depuis les cataractes jusqu'en Égypte, en +leur faisant faire une marche pénible. + +Ils arrivèrent avant nous à Esné, où ils se séparèrent pour suivre +chacun une fortune différente. Mourad continua à descendre par la rive +gauche, et Hassan passa sur la rive droite. + +Nous eûmes aussitôt avis de ce mouvement par un gros détachement +d'infanterie, que nous avions laissé en observation au passage de la +Chaîne, et nous nous mîmes en mesure de les suivre. + +Le général Desaix laissa à Sienne un détachement de deux cents hommes +d'infanterie, et partit, avec le reste de ses troupes, par la rive +droite du Nil, qu'il vint passer à Esné, où il resta quelques jours. + +Avant de s'occuper exclusivement des mamelouks, il fallait songer à +organiser la province, dont les ressources devaient pourvoir à nos +besoins; l'impôt était déjà d'un an en arrière; le Nil, qui allait +monter de nouveau, aurait rendu sa rentrée difficile, parce qu'en +Égypte, quoique l'impôt ou miri se paie exactement, les villes et +villages ne l'apportent jamais; il faut que l'on se donne la peine +d'aller le chercher, et les villages ne le paieraient point, si on +négligeait de déployer un appareil militaire en venant le leur demander; +et ce qui est étrange, c'est que c'est pour eux une marque de +considération à laquelle ils sont très sensibles. + +Le déshonneur accompagne celui qui paie le miri à la première sommation, +et une grande considération est accordée à ceux qui résistent. Elle est +même graduée d'après le nombre de coups de bastonnade qu'ils ont la +force d'endurer avant de délier la bourse. + +Cet usage bizarre est établi depuis des siècles, nous n'y dérogeâmes +pas. Il fallut donc disloquer les troupes de la division, afin d'occuper +toute la Haute-Égypte, organiser une administration pour pourvoir aux +besoins des soldats, et commencer enfin à lever l'impôt, dont la quotité +n'était pas même encore fixée. + +D'Esné le général Desaix vint s'établir à Kené, petit bourg placé à la +lisière du désert de la rive droite, et où aboutit la route qui mène à +Cosséir, sur la mer Rouge. Il y organisa l'expédition qui devait aller +occuper ce point, dont il était important d'être promptement maître, +parce que c'est par ce port qu'arrive tout le café moka, ainsi que les +marchandises de l'Arabie, qui se changent à Cosséir contre du blé, du +riz et autres produits de l'Égypte. On réunit plusieurs centaines de +chameaux qui furent employés à transporter les troupes qui devaient +aller occuper Cosséir; on traita avec des Arabes du désert pour le +transport de toutes sortes de vivres et de munitions, puis on fit partir +cette expédition, qui arriva à Cosséir après six jours de marche. Peu de +jours après son arrivée, il parut devant le port deux frégates anglaises +qui venaient de l'Inde; elles débarquèrent deux cents hommes de troupes +de ce pays avec une pièce de canon. Cette troupe avait vraisemblablement +le projet de s'emparer du fort qui domine le port, et qui est un vieux +bâtiment carré, en maçonnerie très ancienne et solidement établie; mais, +le voyant déjà occupé par nos troupes, elle se rembarqua en laissant sa +pièce de canon, qui nous resta. Les frégates s'éloignèrent, et ne +reparurent plus. + + + + +CHAPITRE IX. + +Organisation de la Haute-Égypte.--Nouvelles de France.--Le général +Bonaparte à l'isthme de Suez:--danger qu'il court.--Jaffa.--Massacre des +prisonniers.--Les Druzes et les Mutualis.--Leur députation au général +Bonaparte. + + +La Haute-Égypte se trouva ainsi complétement occupée par nos troupes. Le +général Desaix était parvenu à faire régner partout l'ordre à côté de +l'administration, et les avantages de ce gouvernement sur celui des beys +étaient trop évidens pour ne pas convaincre la population, et avancer la +révolution politique qui se faisait presque d'elle-même. + +On ne négligeait rien pour la propager, et c'est dans ce but qu'après +avoir organisé l'Égypte supérieure, le général Desaix descendit jusqu'à +Siout pour y établir la même organisation; et telle était l'équité de +ses décisions et l'impartiale rigueur de sa justice, que les Arabes +l'avaient surnommé le _sultan juste_. + +L'Égypte était tranquille et nous observait; Mourad et Hassan couraient +encore la campagne, non seulement sans y faire de progrès, mais en +perdant au contraire, chaque jour, quelques uns de ces intrépides +mamelouks dont ils avaient déjà si peu. + +L'espérance les avait abandonnés, et le moral était tout-à-fait de notre +côté. + +Pendant que le général Desaix était livré à ces importantes occupations, +il apprit que le général Bonaparte venait de se porter sur la Syrie, +pour exécuter la deuxième partie du plan qui l'avait amené en Orient. + +Les bruits d'une nouvelle rupture entre la France et l'Autriche venaient +de se répandre, ainsi que celui de l'apparition d'une escadre de +vingt-cinq vaisseaux de ligne français dans la Méditerranée, sous le +commandement de l'amiral Bruix, que nous avions su avoir été nommé +ministre de la marine depuis notre départ. Le fait était vrai; Bruix +avait armé et commandait lui-même la flotte de Brest: il l'avait amenée +d'abord dans la Méditerranée, où le Directoire lui avait dit qu'il +embarquerait des troupes sur la côte d'Italie, mais arrivé là on les lui +avait refusées, parce que l'armée d'Italie elle-même n'en avait pas +assez, en sorte que Bruix prit le parti de retourner à Brest, toutefois +cependant après être entré à Cadix, d'où il se fit accompagner jusqu'à +Brest par la flotte espagnole, que le Directoire retint en otage: tant +il se crut peu assuré de la constance de l'Espagne à rester dans sa +politique. + +On ne regardait pas en Égypte ces bruits comme tout-à-fait fondés; mais +les conjectures auxquelles ils donnèrent lieu ne pouvaient être +défavorables à ce que le général Bonaparte méditait d'entreprendre. +L'occupation de l'Égypte était assurée. L'armée, en se créant une +nouvelle patrie, s'était en même temps donné un point d'appui d'où elle +pouvait porter les coups les plus terribles aux puissances de l'Orient, +s'élancer sur Constantinople, ou atteindre les Indes, et frapper au coeur +la prospérité de l'Angleterre. + +Le moment de procéder à cette seconde partie de son plan semblait venu; +les Égyptiens se familiarisaient avec les Français. + +Rien ne paraissait à craindre, soit au-dedans, soit au-dehors. +Alexandrie était fortifiée, et munie d'une garnison commandée par un +général habile (Marmont); Aboukir, Rosette, Rahmanié, Damiette et le +Caire étaient dans le même cas, en sorte qu'à proprement parler, on +possédait toutes les clefs de l'Égypte. Nos ennemis n'avaient plus la +chance des révoltes; le peu de succès des premières en avait fait passer +l'envie, et d'ailleurs, nous étions partout plus forts que les +mamelouks. Le général Bonaparte, avant de partir pour la Syrie, voulut +aller voir les débris des établissemens vénitiens à Suez, et faire +rechercher autour de cette ville les traces du canal que l'on assure +avoir existé autrefois pour joindre la Méditerranée à la mer Rouge, à +travers l'isthme de Suez. + +Il n'y a que vingt-cinq lieues du Caire à Suez, mais elles sont toutes +dans le désert, où l'on ne trouve ni un arbuste ni une goutte d'eau. + +Il emmena avec lui ses aides-de-camp, le général du génie +Caffarelli-Dufalga, et MM. Monge et Berthollet; un escadron de ses +guides formait toute sa garde. + +Il traversa rapidement le désert, et atteignit le Kalioumeth. Le soleil +n'était pas au tiers de sa course. Il fut curieux de pousser jusqu'au +mont Sinaï, et de voir l'état où étaient les aiguades qu'avaient +autrefois construites les Vénitiens. Il passa la mer au lieu même où +Moïse l'avait franchie avec ses Hébreux, et le fit, comme lui, au moment +où la marée basse la laissait presqu'à sec. Arrivés en Asie, les +chasseurs restèrent sur le rivage avec les guides qu'on avait pris à +Suez. Ils imaginèrent de leur faire boire de l'eau-de-vie: ces +malheureux n'en avaient jamais goûté; ils perdirent la raison, et +étaient encore tout-à-fait ivres quand le général revint de l'excursion +qu'il avait faite. Cependant la marée allait monter, le jour était à son +déclin; il n'y avait pas un instant à perdre. + +Ayant préalablement relevé la position de Suez, on se mit en marche dans +sa direction. Mais après avoir marché quelque temps dans la mer, on +s'égara; la nuit était venue, et l'on ne savait pas si l'on marchait +vers l'Afrique ou l'Asie, ou vers la grande mer. Les flots commençaient +à monter sensiblement, lorsque les chasseurs qui étaient en tête +crièrent que leurs chevaux nageaient. + +En suivant cette direction, on ne pouvait manquer de périr, de même que +si l'on eût perdu du temps à délibérer. Le général Bonaparte sauva tout +le monde par un de ces moyens simples qu'un esprit calme trouve +toujours. + +Il s'établit le centre d'un cercle, et fit ranger autour de lui, sur +plusieurs hommes de profondeur, tous ceux qui partageaient ce danger +avec lui, et en numérotant tous ceux qui composaient le premier cercle +en dehors. Il les fit ensuite marcher en avant, en suivant chacun la +direction dans laquelle ils étaient, et en les faisant suivre +successivement par d'autres cavaliers à dix pas de distance dans la même +direction. Lorsque le cheval de l'homme qui était en tête d'une de ces +colonnes perdait pied, c'est-à-dire lorsqu'il nageait, le général +Bonaparte le rappelait sur le centre ainsi que tous ceux qui le +suivaient, et il leur faisait reprendre la direction d'une autre colonne +à la tête de laquelle on n'avait pas encore perdu pied. + +Les rayons qui avaient été lancés dans des directions où ils avaient +perdu pied, avaient tous été retirés successivement pour être mis à la +suite de celui où on ne l'avait pas perdu. On retrouva ainsi le bon +chemin, et l'on arriva à Suez à minuit, ayant déjà de l'eau +jusqu'au-dessus du poitrail des chevaux; et dans cette partie de la côte +la marée monte jusqu'à vingt-deux pieds. + +On avait été fort inquiet de ne pas voir arriver le général Bonaparte +avant l'heure de la marée, et lui-même s'estima fort heureux de s'en +être tiré ainsi. Il revint au Caire afin d'y terminer ses dernières +dispositions avant de partir pour la Syrie, où il emmena six mille +hommes. + +Il laissa en Égypte de bonnes garnisons dans les places que j'ai citées +plus haut, un corps mobile de quinze cents hommes autour du Caire, et la +division du général Desaix dans la Haute-Égypte. + +Avec sa petite armée, il traversa le désert qui sépare l'Afrique de +l'Asie, prit en chemin le fort d'El-Arich, dont la garnison capitula et +obtint la liberté, sous condition de se rendre à Bagdad et de ne pas +servir contre les Français avant un an; de là il marcha sur Gazah +(l'ancienne Césarée), et arriva devant Jaffa (l'ancienne Joppé), où il +se trouva une garnison turque qui fit mine de se défendre. + +Jaffa, située tout-à-fait au bord de la mer, est entourée d'une bonne +muraille; il fallut lui donner assaut pour y entrer, et on y fit trois +mille prisonniers, qui, pour la plupart, étaient ces mêmes soldats +auxquels on avait accordé la liberté et la vie à El-Arich, à des +conditions qu'ils avaient aussitôt violées. + +On apprit sur ces entrefaites que la Porte, après avoir mis aux fers +tous les agens français, avait déclaré la guerre à la France, et +rassemblait à Rhodes une armée qui devait être portée en Égypte: rendre +de nouveau la liberté à ces prisonniers, c'était envoyer aux Turcs de +nouvelles recrues; les envoyer en Égypte sous escorte, c'était affaiblir +l'armée déjà si faible. La nécessité décida de leur sort; on les traita, +après leur parjure, comme ils traitaient après le combat nos blessés, à +qui ils coupaient la tête sur le champ de bataille. + +Après la prise de Jaffa, l'armée continua sa marche, et arriva devant +Saint-Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolémaïs. La conquête de cette place +devait entraîner celle de toute la Palestine, ainsi que cela avait eu +lieu du temps des croisades, et nous ouvrir cette fois-ci le chemin de +Constantinople, au moyen de nombreuses légions que le général Bonaparte +avait le projet de former avec la superbe et nombreuse population du +pays qu'il traversait. + +Dans cette position, l'Orient prenait une face nouvelle, et recevait de +nouveau la lumière qu'il avait répandue jadis sur le monde. Ses peuples +belliqueux se seraient infailliblement jetés dans les bras d'un guerrier +qui ne leur demandait que de relever leurs fronts trop long-temps +humiliés. + +La puissance physique de ces peuples est extraordinaire; on peut juger +de ce qu'ils seraient devenus après la régénération de leur moral. +L'Orient doit, tôt ou tard, appartenir encore à celui qui saura se +donner un point d'appui pour poser le levier qui doit l'ébranler. + +Le souvenir des anciennes croisades nous était favorable, quoiqu'elles +aient trouvé leurs tombeaux dans ces mêmes contrées. + +Les Druzes et les Mutualis, peuplades chrétiennes qui habitent les +montagnes à l'est, sont, à ce que l'on dit dans le pays, les descendans +en ligne directe des derniers croisés, qui, privés des moyens de +retourner dans leur patrie, ont été retenus dans le pays par la misère. +Pour se soustraire aux Turcs, ils se sont retirés dans les montagnes où +vivent encore leurs descendans, et l'on ne se souvient pas qu'aucun Turc +soit parvenu à pénétrer dans les lieux qu'ils ont choisis pour leur +retraite. + +Ces peuplades vivent en tribus; elles ont perdu la connaissance de la +langue de leurs ancêtres, mais elles ont encore les mêmes armes qu'eux, +les mêmes lances, de longues épées avec une poignée en forme de croix, +et de petits boucliers ronds faits d'un cuir très dur. + +Au premier bruit de l'entrée des Français en Syrie, ces peuples +descendirent de leurs montagnes, animés par ce seul sentiment qu'ils +devaient être nos alliés naturels, et vinrent au camp devant +Saint-Jean-d'Acre pour rendre hommage au général Bonaparte, dont la +gloire était parvenue jusqu'à eux; on leur fit grande fête; et le +général Bonaparte, qui aimait à reparler de cette époque, même au temps +de ses plus hautes prospérités, m'a fait l'honneur de me dire +quelquefois que, lors de l'entrée de ces guerriers druzes dans sa tente, +il avait éprouvé un sentiment d'intérêt mêlé d'admiration dont il +n'avait pu se défendre, et que cette visite lui avait fait éprouver un +véritable plaisir. Il disait qu'il n'avait pas cru voir des Turcs, que +leurs physionomies avaient encore l'impression de la souche d'où ils +étaient sortis, que leurs yeux et la coupe de leur visage étaient plus +européens qu'orientaux; qu'en un mot on voyait bien qu'entre eux et nous +il y avait quelque chose de commun. + +La tradition des âges avait appris à ces guerriers qu'ils provenaient +d'autres guerriers venus du même pays que nous. Ils vivaient, du reste, +dans une ignorance complète des affaires du monde, et ne sont que des +chrétiens dans toute la simplicité des premières doctrines. Ils sont +fort considérés de la population entière de la Syrie, qui, de temps en +temps, a recours à leur protection pour imposer à la férocité des +milices des pachas que la Porte envoie pour gouverner ces malheureuses +contrées. + +Ces diverses populations eussent bien aisément fourni une magnifique +armée qui aurait précédé nos légions, lesquelles n'auraient plus été +engagées que dans les occasions où leurs efforts seraient devenus +nécessaires; mais avant tout il fallait prendre Saint-Jean-d'Acre. + + + + +CHAPITRE X. + +Prise par les Anglais d'un convoi expédié pour Saint-Jean-d'Acre.--Siége +de Saint-Jean-d'Acre.--Retraite.--Le général Bonaparte à l'hôpital des +pestiférés de Jaffa.--Débarquement de l'armée turque.--Bataille +d'Aboukir. + + +Le général Bonaparte, dont la prévoyance embrassait toutes les +difficultés, avait fait partir d'Alexandrie un convoi de bâtimens sur +lesquels il avait fait embarquer la grosse artillerie, ainsi que des +outils du génie; il était escorté par deux vieilles frégates qui étaient +parties de Toulon comme bâtimens de transport, et avaient été réarmées à +Alexandrie depuis la défaite de notre escadre. Tout ce qui devait être +employé au siége de Saint-Jean-d'Acre était sur ce convoi, ainsi que +beaucoup de fusils. Cette petite flotte, d'une valeur inappréciable dans +cette circonstance, fit route le long des côtes d'Égypte et de Syrie. +Elle était prévenue qu'il y avait deux vaisseaux anglais dans ces +parages; mais comme les bâtimens qui la composaient tiraient peu d'eau, +ils pouvaient serrer la côte de très près et s'y mettre à l'abri toutes +les fois qu'ils n'auraient pas trouvé les troupes françaises maîtresses +d'un des petits ports de cette côte, dans lequel ils devaient entrer. + +La fatalité voulut que tout ce convoi fût commandé par un officier d'une +intelligence au-dessous du médiocre, et qu'arrivé à la pointe du +Mont-Carmel, il n'osa pas, ou du moins il négligea de faire reconnaître +le port de Caïpha, dont il n'était qu'à trois lieues, craignant de le +trouver occupé par les Turcs, tandis que nous y étions déjà. Il hésita, +et dans cette perplexité il préféra, en restant au large, s'exposer à +être pris par les Anglais que par les Turcs, que son imagination lui +faisait voir partout. Il tomba effectivement au pouvoir des Anglais avec +tout son convoi, et cette faute, qu'on ne sait comment qualifier, eut +une influence immense sur l'avenir. + +Il n'y avait pas à reculer, et il fallut faire le siége de la place avec +les moyens qu'offrait l'artillerie de l'armée. + +On en fit la circonvallation, on ouvrit la tranchée, et à force de zèle +on parvint à faire brèche; on livra jusqu'à dix assauts à cette +misérable bicoque, dans laquelle on pénétra plusieurs fois, mais d'où +l'on fut toujours repoussé avec de grandes pertes; les Turcs, si +terribles quand ils sont derrière des murs, se défendaient d'autant +mieux, qu'ils voyaient bien que nos moyens d'attaque n'étaient pas en +proportion avec ceux de leur défense; et de plus ils étaient dirigés par +un officier d'artillerie français que les Anglais avaient débarqué dans +la place pour présider à sa défense. + +Cette résistance inattendue, et le temps que l'on avait dépensé à cette +opération, avaient un peu altéré la haute opinion que les peuples +s'étaient formée de ce qu'ils allaient voir. + +Leurs communications avec nous se refroidirent d'abord; peu à peu les +vivres devinrent rares, et les désordres arrivèrent à la suite des +besoins. + +Les Druzes et les Mutualis étaient retournés chez eux, et enfin, +l'audacieuse insolence des Arabes vagabonds s'étant accrue, il fallut +détacher des corps entiers pour couvrir une plus grande surface de pays, +et y chercher des vivres pour l'armée. Ces corps furent vivement +attaqués et harcelés par des essaims de population; le général Bonaparte +fut obligé de marcher lui-même pour dégager Kléber au Mont-Thabor, et le +général Junot à Nazareth, en sorte que les détachemens n'obtenant pas ce +que l'on s'était proposé en les faisant marcher, on les fit rentrer. + +La disette ne tarda pas à se faire sentir, et, pour comble de malheur, +la peste se mit dans l'armée. + +Dans une situation aussi grave, il ne restait au général Bonaparte +aucune chance de mener son opération à bonne fin: il ne pouvait, au +contraire, que perdre son armée, s'il ne se hâtait pas de la ramener en +Égypte. + +Une autre considération le détermina encore à abandonner son premier +projet; nous approchions de la saison pendant laquelle les débarquemens +sont faciles en Égypte, où la côte, partout très basse, oblige les +vaisseaux de mouiller fort loin, et comme dans cette position ils ne +peuvent tenir contre la violence des vents de l'arrière-saison, il n'y a +qu'en été qu'ils peuvent rester à ce mouillage. Pendant son séjour en +Syrie, le général Bonaparte avait appris qu'une expédition se préparait +dans les ports de l'Archipel: il était donc très prudent de se trouver +en Égypte au moment de son arrivée. + +On se mit en marche pour y revenir après avoir fait embarquer tous les +malades, ainsi que les blessés, qui arrivèrent sans accident à Damiette. + +L'hôpital n'était pas évacué en entier par une foule de soldats, que le +nom, plus encore que la gravité de la maladie tenait dans les angoisses. +Le général Bonaparte résolut de les rendre à leur énergie naturelle. Il +alla les visiter, leur reprocha de se laisser abattre, de céder à de +chimériques terreurs; et, pour les convaincre par une preuve +péremptoire, il fit découvrir le bubon tout sanglant de l'un d'entre +eux, et le pressa lui-même avec la main. Cet acte d'héroïsme rappela la +confiance parmi les malades; ils ne se crurent plus désespérés. Chacun +recueillit ce qui lui restait de forces, et se disposa à quitter un lieu +d'où, un instant auparavant, il n'espérait plus sortir. Un grenadier, +chez qui le mal avait fait plus de ravages, avait peine à se détacher de +son grabat. Le général l'aperçut, et lui adressa quelques paroles +propres à le stimuler. «Vous avez raison, mon général, reprit le brave, +vos grenadiers ne sont pas faits pour mourir à l'hôpital.» Touché du +courage que montraient ces malheureux, épuisés par leur anxiété autant +que par la maladie, le général Bonaparte ne voulut pas les quitter qu'il +ne les vît tous placés sur les chameaux et les transports dont l'armée +disposait. Ces moyens furent insuffisans: il requit les chevaux des +officiers, livra les siens; et, observant qu'un de ceux-ci manquait, il +fit chercher le palefrenier, qui le gardait pour son maître, et hésitait +à le livrer. Le général, impatienté de cet excès de zèle, laissa +échapper un geste menaçant; l'écurie entière fut employée au service des +malades. C'est cependant cet acte si magnanime que la perversité humaine +s'est plue à travestir. Je suis honteux de revenir sur cette atroce +calomnie; mais celui dont la simple assertion a suffi pour l'accréditer, +n'a pu la détruire par son désaveu. Il faut bien se résoudre à montrer +combien elle est absurde. Je ne veux pas me prévaloir de la pénurie de +médicamens où l'immoralité d'un pharmacien plongea l'armée, ni de +l'indignation à laquelle s'abandonna le général Bonaparte, lorsqu'il +apprit que ce malheureux, au lieu d'employer ses chameaux au transport +des préparations pharmaceutiques, les avait chargés de comestibles sur +lesquels il espérait bénéficier. C'est un fait connu de l'armée entière, +que la nécessité où l'on fut réduit de se servir de racines pour +suppléer l'opium. Mais, quand cette substance eût été aussi abondante +qu'elle l'était peu, quand le général Bonaparte eût eu dessein de +recourir à l'expédient qu'on lui attribue, où trouver un homme assez +déterminé, assez altéré de crimes, pour aller desserrer la mâchoire de +cinquante malheureux prêts à rendre l'âme, afin de les gorger d'une +préparation mortelle? Le voisinage d'un pestiféré faisait pâlir le plus +intrépide; le coeur le plus ardent n'osait secourir son ami dès qu'il +était atteint, et l'on veut que ce que les passions les plus nobles +n'osaient tenter, une fureur brutale l'ait exécuté; qu'il y ait eu un +être assez sauvage, assez forcené, pour se résoudre à périr lui-même, +afin de goûter la satisfaction de donner la mort à cinquante moribonds +qu'il ne connaît pas, dont il n'a pas à se plaindre! La supposition est +absurde, digne seulement de ceux qui la reproduisent, malgré le désaveu +de son auteur. + +Je reviens aux pestiférés. Ils suivirent les traces de l'armée, tinrent +la même route, et campèrent constamment à quelque distance de ses +bivouacs. Le général Bonaparte faisait dresser chaque soir sa tente +auprès d'eux, et ne passait pas un jour sans les visiter et les voir +défiler au moment du départ. Ces soins généreux furent couronnés du plus +heureux succès. La marche, la transpiration, et surtout l'espérance à +laquelle le général les avait rendus, dissipèrent complétement la +maladie. Tous arrivèrent au Caire parfaitement rétablis. + +L'armée était exténuée; la traversée, les fatigues de la campagne, +avaient épuisé ses forces; elle rentra en Égypte dans un dénûment +complet: mais les besoins avaient été prévus, une nourriture abondante, +le repos, des vêtemens commodes, lui eurent bientôt fait oublier +jusqu'au souvenir de ce qu'elle avait souffert. + +Le général Bonaparte, de retour au Caire, chercha à s'assurer de l'état +où était la France. Il avait eu, au moment de se mettre en route pour la +Syrie, de fâcheux aperçus sur sa situation militaire et politique. MM. +Hamelin et Livron, qui arrivaient des côtes d'Italie avec un chargement +de vin et de vinaigre, avaient traversé l'Archipel, et avaient vu la +flotte russe qui pressait Corfou; ils avaient même relâché à Raguse, où +ils avaient été obligés de changer de bâtiment. Le capitaine avec lequel +ils avaient d'abord traité refusait d'aller jusqu'en Égypte, de crainte +que son navire ne fût confisqué, attendu qu'il était dalmate, et que +l'Autriche était de nouveau en guerre avec la France. Ils avaient fait +connaître au général la marche de Suwarow, lui avaient appris qu'en +effet Bruix avait pénétré dans la Méditerranée, mais que l'armée +d'Italie n'avait pu lui fournir les troupes qu'il désirait prendre à +bord avant de faire route pour l'Égypte; il avait gagné Cadix, s'était +fait suivre par la flotte espagnole, et l'avait conduite à Brest, où le +Directoire, peu rassuré par les protestations de Charles IV, la retenait +en otage. + +Ce triste état de choses, qui lui fut confirmé par les journaux que les +Anglais jetaient à la côte, affecta vivement le général en chef. Nous +avions perdu l'Italie; Corfou avait succombé; nous étions battus sur le +Rhin comme sur l'Adige; la fortune nous avait trahis sur tous les +points. Pour comble de maux, les revers avaient engendré la discorde. +Les Conseils attaquaient le Directoire, le Directoire poursuivait les +Conseils; la France, déchirée par les factions, était sur le point de +devenir la proie de l'étranger. + +Ce fut dans cet état d'obscurité que l'horizon politique se présenta à +son esprit, dans les premiers jours de sa rentrée au Caire. Son esprit +était livré à toutes sortes de conjectures, lorsque, vingt-deux jours +après son retour de Syrie, on signala à Alexandrie l'apparition de la +flotte turque, escortant un nombreux convoi de bâtimens de transport, +lesquels étaient aussi accompagnés par les deux mêmes vaisseaux anglais +qui, sous les ordres de sir Sidney Smith, avaient aidé à la défense de +Saint-Jean-d'Acre. + +Le général Bonaparte ne fut point surpris de cette nouvelle: il avait +prévu l'événement, et n'avait laissé les troupes au Caire que le temps +nécessaire pour se ravitailler en revenant de Syrie; puis il les avait +rapprochées de la côte. Il avait poussé la prévoyance jusqu'à prévenir +le général Desaix de ce qu'il croyait devoir infailliblement arriver, et +lui avait donné ordre de tenir sa division prête à marcher. + +Aussitôt qu'il eut avis de l'apparition de la flotte turque devant +Alexandrie, il avait envoyé au général Desaix un deuxième ordre pour +que, sans perdre un moment, il fît descendre sa division jusque dans une +position qu'il lui indiquait entre le Caire et Alexandrie. Il partit +lui-même du Caire en toute hâte, pour venir se mettre à la tête des +troupes qu'il venait de faire sortir de leurs cantonnemens, et se +diriger sur la côte. + +Pendant que le général Bonaparte faisait ces dispositions, et qu'il +descendait lui-même du Caire, les troupes que portait la flotte turque +avaient mis pied à terre, et s'étaient emparées du fort d'Aboukir, ainsi +que d'une redoute placée en arrière de ce village, laquelle aurait dû +être achevée depuis six mois, et qu'au contraire on avait tellement +négligée, que l'on pouvait y entrer à cheval par les brèches et les +éboulemens de terre qui se trouvaient sur toutes ses faces. + +Les Turcs avaient presque détruit les faibles garnisons qui occupaient +ces deux points militaires, lorsque le général Marmont, qui commandait à +Alexandrie, vint à leur secours. Ce général, voyant les deux postes au +pouvoir des Turcs, retourna s'enfermer dans Alexandrie, où l'armée +turque aurait probablement été le bloquer, sans l'arrivée du général +Bonaparte avec son armée. Il gronda fort en voyant le fort et la redoute +pris; mais, au fond, il ne blâma pas la rentrée de Marmont dans +Alexandrie: il aurait été bien autrement en colère, s'il avait trouvé +cette place importante compromise par l'emploi qui aurait été fait de la +garnison à disputer un peu de désert à l'armée turque. + +Le général Bonaparte arriva le soir avec ses guides et les dernières +troupes de l'armée, et fit attaquer les Turcs le lendemain. Dans cette +bataille comme dans les précédentes, l'attaque, le combat et la déroute +furent l'affaire d'un instant et le résultat d'un seul mouvement de la +part de nos troupes. Toute l'armée turque se jeta à la nage pour +regagner ses vaisseaux, laissant sur le rivage tout ce qu'elle y avait +débarqué. + +Les marins anglais eurent l'inhumanité de tirer sur ces troupeaux de +malheureux, qui, avec leurs larges vêtemens, essayaient de traverser à +la nage les deux lieues de mer qui les séparaient de leurs vaisseaux, où +presque pas un seul n'arriva. + +Pendant que cela se passait sur le bord de la mer, un pacha, avec une +troupe d'environ trois mille hommes, quittait le champ de bataille pour +se jeter dans le fort d'Aboukir: la soif, qui ne tarda pas à s'y faire +sentir, les obligea, au bout de huit jours, à se rendre à discrétion au +général Menou, qui avait été laissé sur le terrain pour terminer les +opérations concernant l'armée turque qui venait d'être détruite. + +Ces trois mille prisonniers étaient des hommes superbes; on les employa +aux travaux d'Alexandrie et de Damiette (c'est-à-dire de Lesbé), plus +sur la rive droite du Nil, entre Damiette et la mer, en face de +l'emplacement où était la Damiette qui fut prise par les croisés, et de +laquelle nous ne vîmes point de traces. + +Le général Desaix était encore au-dessus du Caire avec sa division, +lorsqu'il reçut la lettre par laquelle le général Bonaparte lui faisait +part de l'issue heureuse de la bataille; et comme le général Desaix lui +avait marqué chaque soir le lieu où il couchait, le général Bonaparte +avait pu juger que, s'il avait eu besoin de sa division, elle n'aurait +pas été à sa portée; en sorte que, dans sa lettre, il grondait un peu le +général Desaix. + +Un courrier arabe, expédié du champ de bataille le soir même de +l'action, nous joignit la nuit dans un bivouac, près de Bénézeh, fort +au-dessus du Caire (au moins vingt-cinq lieues), ce qui donnait encore +plus de fondement aux reproches adressés par le général Bonaparte. + +Le général Desaix n'était pas, de son côté, sans excuse. L'ordre de +mettre sa division en marche lui était parvenu lorsqu'elle était +disloquée, et en partie répandue en colonnes mobiles qui parcouraient la +province pour la rentrée de l'impôt; il avait fallu rassembler tous ces +détachemens avant de se mettre en marche, ou bien s'exposer à n'amener +qu'une partie de ses troupes, si la concentration de ces détachemens +avait été abandonnée à l'arbitraire de leurs commandans respectifs. Le +général Bonaparte ne voulait pas se contenter de toutes ces bonnes +raisons, et il gronda encore plus fort, sans que cela altérât en rien la +haute estime et l'amitié qu'il a constamment témoignées au général +Desaix. + + + + +CHAPITRE XI. + +Perte de plusieurs officiers distingués.--Ouvertures de Sidney +Smith.--Nouvelles désastreuses de France.--Le général Bonaparte se +dispose à quitter l'Égypte:--son départ. + + +Après la bataille d'Aboukir, l'armée devait compter sur quelques mois de +repos. Elle fut effectivement renvoyée dans les cantonnemens qu'elle +occupait auparavant, et le général Bonaparte, avant de remonter au +Caire, alla visiter Alexandrie, qu'il n'avait pas encore revue depuis +son arrivée en Égypte. + +Il avait fait de grandes pertes en officiers d'un rare mérite; le +général Caffarelli-Dufalga, qui commandait le génie, était mort au siége +de Saint-Jean-d'Acre, à la suite d'une amputation d'un bras; il avait +déjà perdu une jambe à l'armée de Sambre-et-Meuse. Le général Dommartin, +qui commandait l'artillerie de l'armée, venait d'être tué en descendant +du Caire à Rosette, par le Nil; et enfin, il venait de perdre à Aboukir +le colonel du génie Crétin, qui avait fortifié Alexandrie, et qu'il +destinait à remplacer le général Caffarelli. Mais le choix des officiers +qui faisaient partie de cette armée avait été tellement soigné, que ces +pertes pouvaient encore facilement se réparer. + +La flotte turque avait levé l'ancre pour s'en retourner à +Constantinople, et il ne restait devant Alexandrie que les deux +vaisseaux anglais _le Tigre_ et _le Thésée_, commandés par sir Sidney +Smith. + +Le dernier de ces deux vaisseaux avait sur son pont quatre-vingts +bombes, reste de celles qu'il faisait lancer sur nous à +Saint-Jean-d'Acre, lorsque, par une cause que l'on n'a pas connue, ces +quatre-vingts bombes prirent feu, et éclatèrent toutes à la fois pendant +que le vaisseau était à la voile; il y eut vingt hommes de tués à bord, +et le pont du vaisseau fut tellement maltraité, que l'on fut obligé de +l'envoyer à Chypre pour le réparer, en sorte qu'il ne restait plus +devant Alexandrie que _le Tigre_, monté par sir Sidney Smith. Celui-ci, +voyant le mauvais succès qu'avait eu l'expédition turque, cherchait un +stratagème pour faire sortir l'armée française d'Égypte. Il commença par +ouvrir le premier des communications avec le général commandant à +Alexandrie, en lui renvoyant quelques prisonniers français, qu'il avait +mis à son bord après les avoir effectivement sauvés du damas des Turcs. +Il était sans doute bien aise qu'on le sût; on lui adressa les +remercîmens que méritait son procédé généreux. Comme on avait été en +aigreur avec lui pendant toute la campagne de Syrie, on n'était pas +fâché de rencontrer l'occasion de revenir à de meilleurs termes. Il +avait, au reste, donné l'exemple du retour à la modération. + +Cette première communication fut suivie d'une seconde; il envoya à +Alexandrie son propre secrétaire, sous le prétexte de remettre au +général Bonaparte des lettres à son adresse, qui avaient été trouvées à +bord d'un bâtiment récemment capturé. À ces lettres, il avait joint une +liasse de journaux d'assez fraîche date, dans lesquels on rendait compte +des désastres éprouvés en Italie, par nos armées sous le commandement du +général Schérer. + +Sidney Smith, en portant ces détails à la connaissance du général +Bonaparte, espérait faire naître en lui le désir de transporter son +armée au secours de l'Italie, et voulait peut-être se faire une page +d'histoire, en ouvrant des négociations sur cette base; mais il avait +affaire à quelqu'un qui ne pouvait pas manquer d'apercevoir le piége, de +quelque couleur qu'on eût pris soin de l'envelopper. + +Néanmoins l'idée ne fut point rejetée, par cela même qu'elle était +déraisonnable, et que l'on pouvait toujours trouver un prétexte pour +l'abandonner. On fit si bien, que le secrétaire du commodore resta +persuadé qu'il pourrait reparler de cette proposition, et qu'il donna +dans le piége, tandis qu'il était venu lui-même pour en tendre un autre. +Il revint plusieurs fois à Alexandrie pendant le séjour qu'y fit le +général Bonaparte; et, lorsqu'on lui eut arraché tous les détails qu'il +importait de connaître sur le nouvel état de guerre survenu en Europe, +le général Bonaparte le congédia, prétextant des affaires qui exigeaient +sa présence au Caire, et le besoin d'aller visiter la Haute-Égypte, +ajournant ainsi à son retour les propositions du commodore. Il repartit +pour le Caire, en faisant parler très haut de son voyage dans la +Haute-Égypte, où il dirigea même quelques personnes dont il avait +déclaré vouloir se faire précéder. + +Avant de quitter Alexandrie, où il venait d'acquérir le complément des +détails de l'état de l'Europe, il remarquait une coïncidence parfaite +avec ceux que lui avaient apportés MM. Hamelin et Livron. Il ne pouvait +plus douter de ce qui allait arriver, soit en France ou en Égypte, si +elle n'était pas secourue. + +Les obstacles qu'il n'avait pu vaincre en Syrie ne lui avaient laissé +aucune illusion sur ce qu'il pourrait entreprendre avec sa petite armée, +et il avait ajourné jusqu'à l'arrivée de nouveaux renforts l'exécution +de la seconde partie de son projet, qui était d'étendre sa puissance en +Palestine, de marcher à Byzance et de commencer la révolution d'Orient. + +Les détails qu'il venait d'apprendre sur l'état de l'Europe ne lui +laissaient plus entrevoir la possibilité d'être secouru. + +L'Italie étant entièrement perdue, ce n'était plus que de Toulon qu'on +aurait pu lui expédier des renforts, en supposant que le Directoire eût +voulu lui en envoyer, ce qui était au moins douteux. Dans tous les cas, +il était devenu plus facile aux Anglais de les arrêter. + +Par les journaux, il voyait la France en proie aux troubles civils et au +moment de succomber. Les feuilles publiques n'étaient pleines que de +projets révolutionnaires, tels que la loi sur les otages, l'emprunt +forcé, etc., etc.; en un mot, la désorganisation paraissait tout +menacer. + +Ces nouvelles avaient six semaines de date quand il les lisait; et, +comme en révolution on ne s'arrête pas, il calculait les progrès que le +mal avait dû faire jusqu'au moment où il en prenait connaissance. Son +coeur était bourrelé en lisant les désastres inconcevables de l'armée +d'Italie, en apprenant que les Russes traversaient les Alpes pour venir +en France, où ils eussent pénétré sans la bataille de Zurich, qui fut +livrée depuis. + +Il voyait son ouvrage détruit dans la dissolution de la république +cisalpine. Les troupes françaises, qui jadis couvraient la surface de +l'Italie, étaient renfermées dans le territoire de Gênes; la Vendée, en +se rallumant avec plus de fureur que jamais, et faisant ses excursions +jusqu'aux portes de Paris, avait amené de sanglantes représailles, et la +terreur commençait à se réorganiser dans l'intérieur. + +La fortune publique était menacée d'être anéantie par des mesures +désastreuses conseillées et exécutées par cette foule de vampires qui, +sous le masque de l'intérêt national, ont un besoin continuel de +désordres pour dévorer à leur aise les fortunes particulières avec les +revenus publics. Le Directoire était dans l'atmosphère de tous ces +hommes, véritable fléau pour un État qui a le malheur d'en être affligé. + +À la vue de ce triste tableau, sa pensée se reporta sur lui-même, et il +trouva dans son coeur ce sentiment patriotique qui porte l'homme +supérieur au dévoûment. Il s'étonna que, parmi tant de généraux célèbres +qu'il avait laissés en France, il n'y en eût pas un dont on lût le nom +ailleurs qu'à côté d'un malheur public. + +Il pensa qu'autant les membres du Directoire avaient pu désirer de +l'éloigner lorsque sa présence ne leur rappelait que des services +glorieux dont le souvenir les importunait, autant ils devaient désirer +son retour, quand les désastres qui les avaient assaillis depuis son +absence les avaient forcés de le reconnaître peut-être comme le seul +homme qui pût prévenir la ruine de la France, et rallier à sa gloire +tous les partis qui divisaient la république, prête à se dissoudre. + +La situation de l'Égypte lui permettait d'ailleurs de s'en absenter; il +l'avait mise sur un pied de défense redoutable, usant, pour remplir les +vides que la guerre et les maladies avaient faits dans les cadres, de +toutes les ressources que lui offraient les circonstances. Non seulement +il avait fait former des corps de mamelouks, de Cophtes et de Grecs qui +se trouvaient en Égypte et s'enrôlaient volontiers sous nos drapeaux, où +ils firent honorablement leur devoir, mais encore il fit acheter des +nègres de Darfour, que l'on disciplina à l'européenne. + +Il avait fait armer et équiper ces diverses troupes avec les armes et +équipages de ceux qui avaient succombé dans les hôpitaux ou sur les +champs de bataille. + +De plus, le système de l'administration et des finances était organisé +de manière à assurer les besoins de l'armée: il ne manquait à la colonie +que ce que la France seule pouvait lui fournir, et il n'y avait que le +général Bonaparte qui pût l'obtenir du gouvernement. + +Persuadé que l'intérêt de la France et de l'Égypte exigeait également +son départ, que le différer plus long-temps était compromettre également +le salut de l'une et de l'autre, que c'était en France qu'il fallait +aller défendre l'Égypte, il se détermina à partir, s'en remettant aux +événemens du soin de sa justification: telles sont les explications +qu'il donna à une personne qui était dans son intime confidence à cette +époque. + +Tout marchait. Un homme qui n'eût même été doué que du sens commun +ordinaire, suffisait pour continuer de donner le mouvement à cette +machine, qui n'avait besoin que de ne pas être dérangée. + +La bataille d'Aboukir venait d'assurer le repos de l'Égypte, au moins +jusqu'à la saison suivante; car, en Égypte, il n'y a que la belle saison +qui rende les débarquemens possibles. + +Sans se laisser intimider par l'immensité des dangers qui commençaient à +sa sortie d'Alexandrie, et qui croissaient à chaque pas qu'il faisait +vers les travaux qu'il allait entreprendre, il s'abandonna à sa fortune, +qui devait le sauver, si le destin ennemi n'avait pas résolu la perte de +la France. + +Sidney Smith était persuadé que, si le général Bonaparte ne partait pas +par suite d'une capitulation qui comprendrait en même temps son armée, +et à laquelle capitulation il se flattait de l'amener, il partirait au +moins seul; et dès-lors il forma le projet de le prendre. +Malheureusement pour lui, les prisonniers qu'il avait rendus quelque +temps auparavant avaient fait connaître qu'il manquait d'eau, parce +qu'il n'avait pas eu le temps d'en faire avant de partir de +Saint-Jean-d'Acre, pour escorter l'armée turque qui venait de périr à +Aboukir. + +Il jugea, sans doute, qu'il aurait le temps d'aller à Chypre refaire sa +provision d'eau, et de retourner devant Alexandrie avant que le général +Bonaparte fût de retour de la Haute-Égypte. En conséquence, il partit +pour Chypre, levant ainsi la croisière, qui déjà, avant son départ, +n'était plus composée que de son vaisseau. + +À peine fut-il hors de vue, que l'on expédia un courrier au général +Bonaparte, qui se tenait tout prêt. Il avait communiqué le secret de son +départ à l'amiral Gantheaume, et lui avait recommandé de tenir prêtes +les deux seules frégates qui restaient de toute l'escadre, lesquelles ne +s'étaient pas trouvées au combat naval à Aboukir, parce qu'elles avaient +escorté les vaisseaux de transport et étaient entrées avec eux dans +Alexandrie. + +Le général Bonaparte, en faisant prévenir Gantheaume de son départ du +Caire, lui donna aussi l'ordre de sortir lui-même d'Alexandrie avec ces +deux frégates, et lui fixa le jour et l'heure où il devait envoyer ses +chaloupes dans la petite anse du Marabou, où il s'embarquerait. + +Lorsque Sidney Smith eut quitté les parages d'Alexandrie, Gantheaume mit +à la voile sous le prétexte d'aller croiser, et il vint se placer en +face de la petite anse du Marabou, à une lieue à l'ouest d'Alexandrie. +La sortie de ces deux frégates ne pouvait donner lieu à aucune +conjecture, puisqu'à Alexandrie on croyait le général Bonaparte au Caire +ou dans la Haute-Égypte. + +Le général Bonaparte, qui avait fixé le jour et l'heure où Gantheaume +devait détacher ses chaloupes, arriva presque en même temps sur la +plage, où Menou avait été mandé. Il entretint longuement ce général des +vues qui le déterminaient à braver les croisières anglaises. Il lui +remit les dépêches qui investissaient le général Kléber du commandement, +et se jeta dans l'embarcation qui l'attendait; sa suite et son escorte +en firent autant; les chaloupes s'éloignèrent, et le général Bonaparte +fut bientôt à bord du navire qui devait porter en France César et sa +fortune. + +Les chevaux de l'escorte avaient été abandonnés sur le rivage, et tout +sommeillait encore dans Alexandrie, lorsque les postes avancés de la +place virent arriver au galop une déroute de chevaux qui, par un +instinct naturel, revenaient à Alexandrie par le désert: le poste prit +les armes, en voyant des chevaux tout sellés et bridés, qu'il reconnut +pour appartenir au régiment des guides; il crut qu'il était arrivé +malheur à quelque détachement en poursuivant les Arabes. Avec ces +chevaux venaient aussi ceux des généraux qui s'étaient embarqués avec le +général Bonaparte, en sorte que l'inquiétude fut très grande à +Alexandrie. On en fit sortir en toute hâte la cavalerie, pour aller à la +découverte dans la direction d'où venaient les chevaux, et l'on se +livrait encore à toutes sortes de sinistres conjectures, lorsque cette +cavalerie rentra dans la place avec le piqueur turc qui revenait +lui-même à Alexandrie, et ramenait le cheval du général Bonaparte. + +Parmi les papiers qu'il avait confiés à Menou, le général Bonaparte +avait laissé une lettre pour le général Kléber, à qui il faisait part de +son projet en lui remettant le commandement de l'armée, et une pour le +général Desaix, qui était à Siout, dans la Haute-Égypte, et à qui il +faisait les mêmes communications, en ajoutant qu'il ne lui avait pas +donné le commandement de l'armée, parce qu'il espérait le voir en Italie +ou en France au mois de septembre suivant: nous étions alors en juin ou +juillet. + +Il avait ajouté à ce paquet une proclamation dans laquelle il faisait +connaître à l'armée les causes qui l'avaient déterminé à la quitter pour +venir au secours de la mère-patrie; il lui recommandait la constance, et +lui disait qu'il regarderait comme mal employés tous les jours de sa vie +où il ne ferait pas quelque chose pour elle. + +Il serait difficile de peindre la stupeur dans laquelle furent jetés +tous les esprits, lorsque le bruit de ce départ fut répandu. On hésita +pendant quelques jours à se prononcer, puis on éclata en mauvais propos. +L'opinion la plus générale ne fut point favorable à cette détermination +du général Bonaparte, dont un petit nombre de bons esprits comprirent +seuls les motifs: les hommes médiocres déraisonnèrent à qui mieux mieux +pendant huit jours, après lesquels les opinions se replacèrent peu à +peu. + + + + +CHAPITRE XII. + +Disposition des esprits après le départ du général +Bonaparte.--Kléber.--Négociations avec le visir.--Belle conduite du +général Verdier.--J'accompagne le général Desaix à bord du +_Tigre_.--Armistice. + + +On se tourna bientôt vers le nouveau général en chef, et chacun chercha +à devenir l'objet de ses préférences. + +Depuis l'arrivée des troupes françaises en Égypte, les ennemis de la +France n'avaient négligé aucun moyen pour faire sortir la Porte de sa +léthargie, et cette puissance venait de faire marcher en Syrie une +nombreuse armée dont elle avait donné le commandement au grand-visir. + +L'approche de cette armée par la Caramanie n'avait pas peu contribué à +faire renoncer le général Bonaparte à poursuivre le siége de +Saint-Jean-d'Acre et à le déterminer à rentrer en Égypte. + +Cette armée était déjà en Syrie avant l'apparition de la flotte turque à +Aboukir, et le général Bonaparte, voulant se donner le temps d'aller +combattre les troupes débarquées par celle-ci, avait ouvert des +négociations avec le visir qui commandait l'armée de Syrie, pensant bien +que le premier effet d'une ouverture de sa part vis-à-vis des Turcs +serait de suspendre leur marche, d'autant qu'ils n'étaient pas impatiens +de venir le combattre, et qu'il les savait mécontens des instigations +dont ils étaient entourés et tourmentés en tout sens, pour les pousser +sur les champs de bataille: ces braves gens avaient un bon sens naturel +qui leur disait que la France et la Porte en se battant ne travaillaient +que pour leurs ennemis. + +Le visir répondit au général Bonaparte, et il y eut plusieurs échanges +de courriers; mais le secret de cette négociation ne transpira point: on +savait qu'elle se suivait, et cela avait fait naître dans les esprits +une espérance que l'on se plaisait à y entretenir. Le général Bonaparte +restait le maître de son issue, et s'était ménagé les moyens de +l'approprier à ses projets. + +L'état dans lequel il avait placé cette négociation faisait partie des +instructions qu'il avait données au général Kléber en lui en laissant la +direction[20], ainsi que tous les documens qui s'y rattachaient. Kléber +n'envisagea bientôt cette négociation que comme un moyen de sortir d'un +pays contre lequel tout le monde était butté, surtout depuis que le +départ du général Bonaparte avait rompu le frein qui retenait tous les +mauvais discours. + +Le nouveau général en chef ne tarda pas à se montrer peu disposé à +suivre le système de son prédécesseur; on s'en apercevait à la manière +peu convenable dont on parlait chez lui, où on censurait les opérations +du général Bonaparte, ainsi que ses habitudes personnelles; non +seulement il n'imposait pas silence dans ces sortes d'occasions, mais il +était aisé de voir que cela ne lui déplaisait pas. + +En peu de jours, on vit s'élever entre les officiers qui avaient servi +aux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, et ceux qui avaient servi à +l'armée d'Italie le même schisme qui s'était fait remarquer entre les +officiers du général Jourdan et ceux du général Kléber à l'armée de +Sambre-et-Meuse. + +Les officiers qui avaient servi à cette armée, et qui avaient fait +éclater leur mécontentement lors de l'arrivée au Caire, furent les +premiers dont le général Kléber s'entoura; il devint en peu de temps +l'idole de tout ce qui désirait l'évacuation de l'Égypte, et ceux-ci ne +lui tinrent pas un autre langage; cela gagna tous les rangs de l'armée, +en sorte que Kléber, après s'être entouré de cette atmosphère, ne put +recueillir que ce qu'il avait lui-même semé. + +On ne s'occupa bientôt plus qu'à trouver de l'impossibilité à +l'exécution de tout ce qui devait assurer le séjour de l'armée en +Égypte; ce qui se rattachait à cet intérêt ne devint plus le sujet d'une +constante application, comme cela l'avait été sous le général Bonaparte; +les esprits ne furent bientôt tournés que vers la France, et chacun +faisait en secret ses petits projets pour le retour; en un mot, les +imaginations avaient abandonné l'Égypte. + +Kléber était un homme de bien, et incontestablement un général brave et +habile, mais d'une bonté et d'une faiblesse de caractère qui +contrastaient singulièrement avec sa haute stature, qui avait quelque +chose d'imposant. Sa première éducation paraissait l'avoir destiné à +embrasser l'état d'architecte, que le goût des armes lui avait fait +abandonner pour entrer dans un des régimens autrichiens des Pays-Bas. + +Il se trouvait chez lui en Alsace, lorsque la révolution éclata, et +quoiqu'il fût diamétralement opposé au système d'égalité, il quitta le +service d'Autriche pour s'engager avec elle. Il venait d'être nommé +adjudant-major d'un des bataillons de volontaires du Haut-Rhin, lorsque +ce corps fut appelé à Mayence, et y fut enfermé avec la garnison qui +soutint le premier siége de cette ville. Il s'y fit remarquer, passa +dans la Vendée comme officier-général après la capitulation de Mayence; +puis revint servir à l'armée de Sambre-et-Meuse, d'où le Directoire +l'avait éloigné à cause de ses oppositions constantes contre le général +Jourdan qui la commandait en chef. Il était dans cette situation, quand +le général Bonaparte le fit employer dans son armée. + +Son caractère naturel était frondeur, et il disait lui-même qu'il +n'aimait _la subordination qu'en sous-ordre_. Son esprit, quoique +agréable, n'était pas d'une portée très étendue; et l'opinion la moins +défavorable que l'on pût s'en former après sa conduite en Égypte, c'est +qu'il n'avait pu être atteint par la conviction des résultats qui, tôt +ou tard, devaient être la conséquence de l'occupation de ce pays. + +À tous ces inconvéniens se joignait celui d'une ignorance totale dans la +conduite des affaires de cabinet, en sorte qu'il ne pouvait manquer +d'être à la merci de tout le monde, et particulièrement de ceux qui +voulaient faire de lui un moyen de retourner en France. + +On n'eut donc pas de peine à lui faire donner suite aux négociations +déjà ouvertes avec le visir, et à ne les lui faire envisager que sous le +point de vue de ramener en France une armée qui y paraissait utile à des +esprits encore peu familiarisés avec l'expérience du parti que l'on peut +tirer de notre patrie sous un gouvernement habile et actif. Ce prétexte +fut le passe-port que l'on donnait à l'opinion qui était propagée dans +l'armée par ceux qui auraient dû l'en garantir, et l'on ne mit plus de +secret dans ce projet. + +On commença par donner plus d'importance aux communications ouvertes +avec le grand-visir, en substituant un officier de l'armée[21] aux +Tartares qui jusqu'alors y avaient été employés, et il semblait que l'on +avait eu envie de faire marcher la négociation plus vite en y associant +les Anglais. + +Le prétexte que l'on donna à cette initiative fut que, n'importe ce que +seraient les stipulations que l'on parviendrait à conclure avec les +Turcs, on se trouverait n'avoir rien fait, si les Anglais, comme maîtres +de la mer, n'y étaient pas partie contractante. En conséquence, on +envoya le chef de bataillon Morand à Sidney Smith, au lieu de l'adresser +au visir. Cet officier ne parvint à le joindre qu'au camp de ce dernier, +près de Nazareth en Syrie. + +Sir Sidney Smith fut flatté du message, qui, en lui étant adressé, le +plaçait près de l'armée turque dans une position supérieure à celle dans +laquelle devait naturellement être un commandant de vaisseau commodore +d'une croisière, et n'ayant pas d'autre commission de son gouvernement: +aussi s'empressa-t-il d'accepter le rôle de médiateur qui lui était +offert par les Turcs, et que Kléber ne repoussa pas. Il démêla tout de +suite l'issue qu'il pourrait donner à la négociation, en remarquant la +différence qu'il y avait entre l'abandon de confiance du général Kléber, +et le soin avec lequel le général Bonaparte l'avait écarté. Ainsi, dès +cette première démarche, dans laquelle il fut question de l'évacuation +de l'Égypte, le général Kléber se trouva-t-il plus engagé qu'il ne +l'aurait peut-être voulu, parce que Sidney Smith lui fit une réponse si +positive, qu'il n'y avait presque plus qu'à entrer en discussion sur les +bases de l'évacuation, le principe en paraissant arrêté. + +Le chef de bataillon Morand revint avec cette réponse près du général +Kléber, qui était au Caire. Il paraissait s'être aperçu lui-même des +dangers d'une influence par laquelle il s'était laissé dominer; et soit +qu'il eût le dessein d'en prévenir les conséquences, en y apportant un +contre-poids, ou bien d'attacher le nom des sommités de l'armée à ses +projets, il avait fait venir au Caire le général Desaix, qui était +encore dans la Haute-Égypte, parce que son nom seul faisait autorité +dans l'armée. Il venait d'y arriver, lorsque l'on reçut l'avis de +l'apparition d'une nouvelle flotte turque à l'embouchure de la branche +du Nil qui se jette dans la mer à Damiette. + +Le général Kléber vit au moment que cette flotte devait opérer +conjointement avec l'armée du visir, et que celui-ci allait s'avancer +vers l'Égypte: c'est pourquoi il envoya de suite le général Desaix à +Damiette, pour s'opposer aux entreprises de la flotte turque; mais +lorsqu'il y arriva, tout était fini de la manière la plus brillante. + +Le général Verdier commandait à Damiette, et il tenait un camp de +quelques bataillons sur la rive droite du Nil, entre cette ville et +Lesbé. + +Les Turcs, aidés par les deux vaisseaux de Sidney Smith, mirent à terre +quelques milliers d'hommes qu'ils débarquèrent sur la plage qui conduit +à Lesbé, et les Anglais les protégeaient avec deux pièces de canon +qu'ils avaient débarquées de leurs vaisseaux, pour les établir sur les +ruines d'une vieille tour qui paraissait avoir fait partie de l'ancienne +Damiette, et de laquelle ils pouvaient balayer tout le chemin par lequel +nos troupes devaient arriver. + +Le général Verdier ne donna pas le temps aux chaloupes d'aller se +charger de monde pour un second voyage; et, quoique ses troupes fussent +à une bonne demi-lieue de distance du point où les Turcs avaient +débarqué, il ne mit pas plus de deux heures pour les assembler, les +faire arriver, et jeter les Turcs dans la mer, précisément dans le +moment où les chaloupes turques venaient de s'éloigner. Tous ceux qui +craignirent de se jeter à l'eau furent pris, et pas un homme de tout ce +débarquement ne regagna les vaisseaux. + +Le général Verdier avait conduit son attaque de manière à rejeter les +Turcs sur la tour où se trouvaient les canons anglais, qui ne purent pas +lui faire de mal. Jamais succès ne fut plus complet ni plus promptement +décidé. + +Le général Desaix n'eut qu'à féliciter le général Verdier, et il ne +resta à Damiette que le temps nécessaire pour visiter le lac Menzalé. La +flotte turque ayant disparu pendant ce temps, il revint au Caire, où il +arriva peu de jours après que le chef de bataillon Morand y était +arrivé, de retour de Syrie. + +Sidney Smith avait déjà tant avancé les choses de ce premier pas, que, +d'après la réponse qu'avait apportée Morand, il n'y avait plus qu'à +discuter les conditions de l'évacuation, comme si l'événement qui aurait +pu faire résoudre à ce parti était déjà arrivé. + +C'était le moment pour Kléber de convoquer le conseil des pères de +l'armée; mais il ne le fit pas, et se décida à ouvrir immédiatement des +négociations avec le visir. Il envoya de nouveau auprès de lui, où se +trouvait Sidney Smith. La réponse fut plus prompte et plus positive +encore que ne l'avait été la première; et Sidney Smith, voulant se +rendre l'arbitre de la négociation, couvrit ses officieux services d'un +voile de loyauté que la circonstance lui permettait d'employer. + +Il prétexta une possibilité de mauvaise foi ou de perfidie de la part +des Turcs, qu'au fond d'ailleurs il craignait peut-être, et proposa le +bord de son vaisseau pour y établir le siége de la négociation qu'il +brûlait de voir commencer, et il prévenait le général Kléber qu'il +allait se rendre devant Damiette, où il attendrait sa réponse. + +Kléber répondit de suite qu'il acceptait, et il envoya immédiatement le +général Desaix et M. Poussielgue, intendant des finances de l'armée, +avec des commissions de plénipotentiaires, à Damiette. + +J'accompagnais le général Desaix, et ce fut moi, ainsi que M. Peyruse, +qu'il envoya à bord du _Tigre_, qui était mouillé dans la rade de +Damiette, pour convenir du jour et de l'heure où l'embarquement du +général Desaix et de M. Poussielgue pourrait avoir lieu. + +Comme j'étais parti tard, je ne pus revenir que le lendemain. Je passai +la nuit à bord du vaisseau de Sidney Smith, et je fus comblé de +politesses. J'étais jeune alors, car j'avais à peine vingt-quatre ans; +mais j'étais naturellement observateur, et je voyais bien que Sidney +Smith avait déjà des avantages sur nous, et que nous allions lui donner +les as dans la partie qu'il jouait contre nous. + +Je ne pouvais pas comprendre que nous nous prêtassions à tout ce qui ne +pouvait que nous nuire; car nous avions déjà pris le second rôle avant +de commencer; et, au lieu d'élever des difficultés, nous les +aplanissions. Il fallait bien que l'on se fût persuadé que le général +Bonaparte ne parviendrait pas jusqu'en France, ou que le Directoire lui +ferait quelque mauvais parti, pour s'être déterminé à se conduire ainsi +depuis qu'il était parti d'Égypte. + +Je vins rendre compte au général Desaix de ce que j'avais vu et de ce +qui avait été convenu entre Sidney Smith et moi, et l'embarquement eut +lieu le lendemain au bogase de Damiette, où les chaloupes anglaises +vinrent recevoir le général Desaix, ainsi que M. Poussielgue, qui avait +avec lui le secrétaire qui était déjà venu avec moi à bord du vaisseau +de Sidney Smith. J'accompagnai encore le général Desaix, et nous fûmes +bientôt à bord du _Tigre_. + +Pendant que Sidney Smith pressait le général Kléber d'entrer en +négociation, il poussait l'armée turque pour la faire entrer en +opération, et elle venait de lever son camp de Nazareth pour venir, par +Gazah, cerner le petit fort d'El-Arich, qui, placé à peu près au milieu +du désert qui sépare l'Afrique de l'Asie, est la clef de l'Égypte de ce +côté-là. + +Le général Kléber venait de recevoir cet avis, et, craignant quelque +malheur pour El-Arich et pour lui-même, il envoya un de ses +aides-de-camp, qui vint, jusqu'à bord du _Tigre_, apporter ces détails +au général Desaix, et lui ordonner de demander pour première condition +une suspension d'armes, qui n'était pas venue à l'idée du général en +chef: il ne voulait cependant évacuer l'Égypte que pour sauver son +armée. + +La demande de la suspension d'armes fut faite, mais Sidney Smith +répondit qu'il ne pouvait qu'interposer ses bons offices près du visir, +à qui il allait écrire sur-le-champ, ce qu'il fit; et ce ne fut que +quelques jours après que nous apprîmes l'enlèvement du fort d'El-Arich +par surprise, et le malheur de sa garnison, que l'on avait amusée de +l'idée de retourner en France, en parlementant avec elle. + +Le commandant, peu sur ses gardes, laissa visiter son fort, sous des +prétextes d'urbanité; la porte une fois ouverte, la soldatesque turque +s'y était précipitée et était tombée sur la garnison, qui, confiante +dans ses chefs, n'avait pas mieux qu'eux aperçu le piége que l'on avait +tendu à leur bonne foi. + +Le fort fut enlevé, et les malheureux soldats de la garnison presque +tous décapités sous les yeux d'un misérable traître[22] à sa patrie, +qui, sous l'habit anglais, s'est rendu leur agent pour exécuter cette +sanglante perfidie; car nous avons su après que le même courrier que +Sidney Smith avait expédié pour demander la suspension d'armes, avait +porté à deux émigrés français, qui étaient placés par lui près de +l'armée turque, l'ordre de presser, coûte que coûte, la prise +d'El-Arich, afin que cela fût fini avant d'accorder la suspension +d'armes, qui eut effectivement lieu quand cela fut achevé, en sorte que +l'Égypte se trouva déjà ouverte de ce côté. + +Le général Kléber reçut à la fois les deux nouvelles de la prise du fort +et de la conclusion de l'armistice. + +Cela donna lieu de commencer à suspecter la sincérité dont Sidney Smith +faisait étalage, et qui paraissait avoir séduit le général Kléber. + +Nous ne pouvions nous empêcher de remarquer que, du bogase de Damiette, +nous aurions pu être dans la même nuit en face de Gazah, où était encore +le visir, et arriver aussitôt que le petit bâtiment qu'il expédia pour +porter ses dépêches, et, en traitant nous-mêmes de la suspension +d'armes, sauver El-Arich. + +Au lieu de cela, Sidney Smith, sous des prétextes que des officiers de +terre n'ont guère moyen de contester à ceux de mer, nous mena d'abord à +Chypre, puis à Tyr, puis à Saint-Jean-d'Acre, et enfin, après trente +jours, il nous débarqua dans la maison du consul d'Angleterre, au port +de Jaffa, et partit, de sa personne, pour aller rejoindre le visir à son +camp, qui venait d'être porté de Gazah à El-Arich. Avant de partir, il +avait donné ordre à son vaisseau d'aller faire de l'eau sur la côte de +Caramanie, en sorte que nous nous trouvâmes tout-à-fait à la merci des +Turcs. + + + + +CHAPITRE XIII. + +Le général Desaix et M. Poussielgue au camp du visir.--Le général Desaix +m'envoie vers le général Kléber.--Adhésion du général Kléber au +traité.--Opposition du général Davout.--Traité d'El-Arich.--On reçoit la +nouvelle des événemens du 18 brumaire.--Arrivée de M. Victor de +Latour-Maubourg.--Départ du général Desaix pour la France.--Nous sommes +faits prisonniers et conduits à Livourne.--Notre arrivée en France. + + +Pendant les trente jours que nous avions passés à bord du _Tigre_, le +général Desaix et M. Poussielgue avaient eu plusieurs conférences avec +Sidney Smith, et elles n'avaient rien laissé de rassurant dans leur +esprit. + +Le général Desaix pouvait être excusable de s'être trompé en matière de +négociations diplomatiques, parce qu'il n'avait jamais été employé à de +semblables missions; mais il n'en était pas de même de son +collaborateur, qui avait été agent diplomatique de la république à +Gênes: et telle était cependant l'aveugle confiance avec laquelle on +s'était jeté dans cette position, que l'on n'avait même pas demandé à +Sidney Smith les pouvoirs qu'il aurait dû avoir de son gouvernement et +des Turcs, pour lesquels il voulait stipuler. + +Il s'y prit si adroitement, qu'on ne lui en fit même pas la question. +Cette négligence de la part des plénipotentiaires français était trop +grave pour que Sidney Smith ait pu l'omettre; il est même probable qu'il +s'était attendu à tout le contraire, et que, dès les premières +communications qui eurent lieu entre le général Kléber et le visir, il +avait demandé à Londres des instructions et des pouvoirs pour le cas +qu'il prévoyait bientôt arriver; mais qu'étant arrivé plus promptement +qu'il ne l'avait espéré, il n'avait pu recevoir encore de réponse de +Londres. + +Le surlendemain du jour où Sidney Smith avait laissé le général Desaix +et M. Poussielgue à Jaffa, il y arriva le secrétaire de Sidney Smith, +qu'il y envoyait accompagné de plusieurs officiers turcs, avec un +sauf-conduit pour conduire les plénipotentiaires au camp du visir. En +conséquence, on partit de suite pour Gazah, et le lendemain on coucha à +Ramley, à l'entrée du désert, et enfin on arriva au camp d'El-Arich le +lendemain de bonne heure. Le visir avait fait dresser de fort belles +tentes dans un lieu séparé du camp, on y avait placé une garde +spécialement affectée à la sûreté des plénipotentiaires, auxquels ces +tentes étaient destinées. + +Il les envoya complimenter aussitôt leur arrivée, et, pour marque de sa +très haute estime, il leur envoya une cruche d'eau de Gazah et environ +une douzaine de pommes de calville blanches: assurément, il fallait être +dans un désert pour faire de cela un présent digne d'être offert. + +La tente de Sidney Smith était placée à côté des nôtres, et il avait +avec lui quelques soldats anglais tirés de la garnison de son vaisseau. +Après s'être reposé quelques jours, on ouvrit la première conférence +avec les plénipotentiaires du visir, et peu s'en fallut qu'elle ne fût +aussi la dernière, car le général Desaix en sortit furieux. + +On n'avait pas pu parvenir à leur faire comprendre ce que c'était qu'une +suspension d'armes, ni une capitulation, ni un traité: les Turcs ne +voyaient que deux fins à la guerre, la mort ou l'esclavage, et ils ne +voulaient pas admettre d'autres stipulations. + +M. Poussielgue, plus calme que le général Desaix, n'était pas moins +étonné que lui de ce qu'il venait d'entendre, et l'un et l'autre +reprochèrent durement à Sidney Smith de ne pas leur avoir fait connaître +ces dispositions de la part des Turcs, mais de les avoir, au contraire, +assurés de leur intention d'accéder à une évacuation pure et simple. Le +général Desaix éclatait en reproches graves; et, déclarant à Sidney +Smith son refus de continuer à négocier, il le somma, d'après ce qui +avait été convenu, de le rembarquer sur-le-champ. + +Sidney Smith ne s'effraya pas de ce tapage; il connaissait mieux les +Turcs d'Europe que nos plénipotentiaires. Il n'aurait assurément pas +permis qu'il leur arrivât le moindre mal; mais il ne pouvait pas être +fâché de se trouver indispensablement nécessaire pour sortir du mauvais +pas où l'on se trouvait engagé. Il rassura les plénipotentiaires, en se +chargeant de tout; et dans le fait il se donna tant de mouvement dans la +nuit de ce même jour, que le lendemain il rapprocha les parties et fit +recommencer les conférences, auxquelles il ne manqua plus d'assister. +Son incroyable activité fit, en quelques jours, discuter, arrêter et +dresser les conditions de ce fameux traité d'El-Arich, dans les formes +prescrites par le général Kléber, et qui détruisait l'ouvrage du général +Bonaparte. Sidney Smith en pressait la signature, parce qu'il avait déjà +connaissance de l'arrivée du général Bonaparte en France, ainsi qu'on va +le voir. + +Mais le général Desaix, avant de le signer, en éprouva un sentiment +d'horreur, et en fit retarder la signature de quelques jours. Le soir, +il m'appela dans sa tente, et me dit: «Ce que le général Kléber a voulu, +est fait; allez, de ma part, lui dire qu'avant d'y mettre mon nom, je +veux qu'il lise ce qu'il nous a fait faire, mais que, dans aucun cas, je +ne le signerai sans un ordre de lui, que je vous prie de me rapporter.» + +Je retournai, en effet, en Égypte avec une escorte de Tartares, qui me +fit traverser l'armée du visir, et vins trouver le général Kléber à +Salahié, où il avait réuni l'armée depuis qu'il avait appris la prise +d'El-Arich et l'arrivée de l'armée turque sur ce point. Quand j'entrai +chez lui, il venait de tenir un conseil de guerre, dont la discussion +avait roulé sur l'impossibilité de conserver l'Égypte, et dans lequel +Kléber n'avait pas dédaigné de se munir d'une garantie qui soulageait sa +responsabilité, en faisant signer à tous les généraux une déclaration +par laquelle, d'après l'exposé qui leur avait été fait, ils +reconnaissaient l'impossibilité de défendre l'Égypte avec les moyens qui +restaient à l'armée. Il y avait bien eu de la division parmi les opinans +à ce conseil; mais comme, en dernier résultat, on était bien aise de +revoir la France, on signa en masse, parce que de cette manière le +reproche ne pouvait s'adresser à personne. + +J'annonçai au général Kléber, qu'au moment de mon départ, on venait +d'apprendre au camp d'El-Arich l'arrivée du général Bonaparte en France, +et lui remis une liasse de journaux qui déjà en parlaient. + +Je lui répétai deux fois ce dont le général Desaix m'avait chargé +particulièrement pour lui. + +Le général Kléber réunit de nouveau le conseil de guerre pour lui donner +connaissance du contenu des dépêches que je lui avais apportées, et me +fit repartir le même soir comme parlementaire, avec une réponse pour le +général Desaix, et l'ordre que celui-ci m'avait dit de lui apporter pour +signer ce traité. Le général Kléber m'avait aussi recommandé de réclamer +la femme d'un sergent de la garnison d'El-Arich, qu'il savait être +devenue la propriété d'un pacha, ne voulant pas, disait-il, laisser un +seul individu de l'armée derrière lui. + +Avant de partir, le général Davout, qui avait été un des opposans dans +le conseil de guerre, me prit à part et me chargea de dire au général +Desaix ce qui s'était passé; que l'on n'avait signé que par +condescendance pour le général Kléber, qui avait su imposer, mais que, +si le général Desaix voulait ne point signer le traité d'évacuation, +tous les généraux de l'armée seraient pour lui. + +Je connaissais déjà le général Davout depuis trop d'années pour douter +de la vérité de ce qu'il me disait; mais je lui observai que la +communication me paraissait trop grave pour que je m'en chargeasse +autrement que par lettre, ajoutant que, s'il avait assez de confiance en +moi pour transmettre un rapport verbal, il pouvait m'en remettre un +écrit; que, dans tous les cas, je ferais sa commission, mais que je +m'attendais à l'observation que ne manquerait pas de me faire le général +Desaix, qui paraîtrait justement surpris de ne pas voir cela écrit de sa +main, et que, d'après ce que nous avions sous les yeux, il ne +s'exposerait à rien. + +Je partis de suite pour El-Arich. En arrivant près des avant-postes +turcs, on me donna une escorte qui me conduisit jusqu'à la tente du +visir, laquelle était encore entourée des cadavres des malheureux qui +avaient été suppliciés dans la journée. + +Je trouvai Sidney Smith chez le visir, et je saisis cette occasion pour +faire la réclamation de la femme dont j'ai parlé plus haut. Ce fut alors +que j'appris du visir qu'il l'avait donnée au pacha de Jérusalem, mais +il me dit qu'il allait la redemander, et nous la renverrait +sur-le-champ. J'allai de là avec Sidney Smith à la tente du général +Desaix, où le traité fut signé le soir même de mon arrivée. + +J'avais fait la commission du général Davout, et le général Desaix +m'avait répondu ces mots: «Comment! Davout vous a chargé de me dire +cela, et je vois son nom au bas de la délibération que tous ont signée +et que vous m'apportez! je serais un sot de compter sur ces gens-là. Ma +foi, le sort en est jeté, j'en ai eu assez de chagrin, mais il n'y a pas +de ma faute.» + +Le lendemain ou surlendemain, on prit réciproquement congé les uns des +autres. Au moment de partir pour retourner en Égypte par le désert, on +apporta au général Desaix une lettre de Jérusalem: elle était de cette +pauvre femme, qui remerciait de l'intérêt qu'on lui avait témoigné, mais +qui déclarait que son intention n'était pas d'en profiter, qu'elle se +trouvait bien, et qu'elle y restait; elle ajoutait des voeux pour nous, +et nous souhaitait un bon voyage[23]. + +Sidney Smith, bien satisfait, nous quitta pour aller dans tout +l'Archipel procurer aux Turcs les bâtimens nécessaires au transport de +l'armée. Il devait les amener à Alexandrie, où il n'en existait presque +plus de ceux par lesquels nous étions venus en Égypte, tous ayant été +successivement démolis pour les besoins de l'armée. Sidney Smith, qui, +sans pouvoirs, avait aussi habilement servi son pays en abusant de notre +crédule facilité, devait s'attendre à voir son ouvrage approuvé par son +gouvernement. Le contraire cependant arriva. + +D'après les conditions du traité, l'armée turque s'avança pour occuper +Catiëh, entre El-Arich et Salahié, Salahié et Damiette, et on lui livra +ces places, même avant d'avoir vu arriver un seul des bâtimens de +transport, qui, d'après le même traité, auraient dû être déjà rendus +dans Alexandrie; de sorte que nous abandonnions nos avantages sans +recevoir de compensation. + +Le général Desaix éprouvait tant d'humeur de voir cela, qu'aussitôt son +arrivée à l'armée il demanda à profiter de la permission qu'il avait de +retourner en France, et le général Kléber ne crut pas pouvoir s'y +refuser; et sur sa demande, il lui accorda la permission de partir sur +le bâtiment qui avait amené MM. de Livron et Hamelin, que ces messieurs +avaient chargé en marchandises de retour, et qui était le plus prêt à +prendre la mer. + +Le général Desaix demanda aussi un autre petit bâtiment qui était +également prêt, et la permission d'emmener le général Davout, qui ne +pouvait plus rester en Égypte avec le général Kléber. Celui-ci, +quoiqu'il n'eût pas lieu de se louer de lui, venait de le nommer général +de division; mais Davout, soit par aigreur, soit par une noble fierté, +avait refusé, ne voulant pas, disait-il, mettre la date de son +avancement à une aussi honteuse époque. Le général Kléber, qui ne +pouvait qu'être irrité de ce refus, n'en tira pas d'autre satisfaction +que celle de le laisser partir. Il revint de Salahié au Caire avec le +général Desaix, qui n'y resta que peu de jours avant de se rendre à +Alexandrie. + +Kléber ramenait l'armée; et, lorsqu'il arriva au Caire, on venait d'y +apprendre sommairement les événemens du 18 brumaire. Un brick de guerre, +qui était parti de Toulon, venait de mouiller dans la rade de Damiette, +et avait envoyé sa chaloupe jusqu'à la ville, pour y débarquer le +général Galbau et son fils, que le général Bonaparte envoyait en Égypte. + +Trouvant Damiette évacuée depuis le matin par nos troupes, la chaloupe +remonta le fleuve jusqu'à ce qu'elle eût pu mettre le général Galbau +près des premiers postes de l'armée, puis elle retourna joindre son +bâtiment qu'elle ne trouva plus. Celui-ci, qui n'avait pas vu revenir sa +chaloupe, avait envoyé une autre embarcation pour savoir ce qu'elle +était devenue; et cette embarcation ayant trouvé les Turcs maîtres de +Damiette, où ils étaient venus s'établir dans l'intervalle du passage de +la première chaloupe, ne douta plus qu'elle ne fût perdue, ou qu'elle +n'eût pris le parti de remonter le Nil, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé +nos troupes. + +La peur s'empara du commandant du brick, en entendant le rapport de +celui de sa deuxième embarcation; il leva l'ancre, partit pour la +France, et parvint à entrer à Toulon, en sorte que la chaloupe, ne le +trouvant plus sur la rade, avait été obligée de faire route pour +Alexandrie, où elle était arrivée. + +Ce fut par le général Galbau que l'on eut les premiers avis de +l'événement qui avait mis le pouvoir entre les mains du général +Bonaparte; cette nouvelle ne rassurait pas ceux qui pensaient n'avoir eu +affaire qu'avec le Directoire. + +Le général Galbau n'était pas encore arrivé au Caire, lorsque le général +Desaix alla faire ses adieux au général Kléber, avant de partir pour +Alexandrie. + +Ils parurent sincères, et le général Kléber fut persuadé qu'arrivé en +France, le général Desaix ne lui rendrait aucun mauvais office près du +général Bonaparte; il se félicitait même de pouvoir compter sur lui dans +une circonstance aussi douloureuse pour son avenir[24]. + +Je partis avec le général Desaix, qui voyagea par le Nil jusqu'à +Rosette, où il alla voir le général Menou, qui jetait feu et flammes +contre l'évacuation de l'Égypte. Nos barques sortirent du Nil pour se +rendre par mer à Alexandrie, et nous nous y rendîmes par terre, parce +que le général Desaix voulait voir le fort d'Aboukir et toute cette +partie de la côte. + +Nous couchâmes la nuit à un méchant caravansérail où nous fûmes rongés +de toute la vermine qu'y déposent les caravanes à leur passage, et nous +commencions à charger nos chameaux le lendemain pour nous rendre à +Alexandrie, lorsque, d'une hauteur de sable, nous vîmes au large en mer +un bâtiment à voiles latines, qui paraissait en tout gros comme le +poing; il s'efforçait de gagner le rivage où nous étions, et à la +blancheur de ses voiles autant que par la position où il se trouvait, +nous jugeâmes qu'il ne pouvait pas être égyptien. Notre curiosité +s'excita, et au risque d'éprouver ensuite de la chaleur pour achever +notre marche, nous nous décidâmes à l'attendre. Au bout de deux heures, +il put être hélé: il nous apprit qu'il venait de Toulon, et qu'il avait +à bord un colonel qui allait rejoindre l'armée, et des dépêches pour le +général en chef. + +Effectivement il débarqua M. Victor de Latour-Maubourg, qui nous donna +les détails du 18 brumaire, et qui partit de suite par le chemin d'où +nous venions pour aller au Caire rejoindre le général Kléber; nous +continuâmes notre route pour Alexandrie. + +Lorsque nous avions quitté le général Kléber, il était à mille lieues de +se douter de la déplorable issue que, peu de jours après, allaient avoir +les négociations auxquelles il s'était aussi aveuglément confié; mais il +ne tarda guère à être cruellement désabusé. La première chose que nous +apprit le général Lanusse, qui commandait à Alexandrie, et dont il avait +rendu compte au général Kléber la veille, nous dévoila ce qui allait +probablement arriver; pour l'expliquer, il faut reprendre les choses de +plus haut. + +Le vaisseau _le Thésée_, après avoir été se réparer à Chypre, était +revenu prendre sa croisière devant Alexandrie, où les événemens qui se +passaient avaient rendu plus fréquentes les communications que le cours +ordinaire des affaires de service obligeait d'avoir quelquefois avec +lui. Le capitaine du vaisseau venait de faire prévenir le général +Lanusse que Sidney Smith lui avait envoyé des sauf-conduit turcs tout +signés, pour les remettre aux bâtimens qui partiraient d'Égypte par +suite du traité d'El-Arich, et qu'il s'empresserait de délivrer ceux +qu'on lui demanderait. + +L'officier que le général Lanusse avait envoyé pour remercier le +capitaine du _Thésée_ s'était trouvé à bord de ce vaisseau précisément +dans le moment où arrivait devant Alexandrie une corvette expédiée +d'Angleterre, pour Sidney Smith. Cette corvette s'appelait _le +Bouldogne_, et avait ordre de faire la plus grande diligence: son +capitaine apportait à Sidney Smith des instructions et des pouvoirs pour +traiter de l'évacuation de l'Égypte; mais soit que le gouvernement +anglais se fût abusé sur la position de cette armée, ou qu'il s'en fût +laissé imposer sur les succès des troupes coalisées qui combattaient les +nôtres en Italie, il ne permettait pas d'accorder d'autres conditions à +l'armée française que celle d'être prisonnière de guerre. + +Le capitaine, avant de courir après Sidney Smith, dans l'Archipel, +faisait préalablement communication de son message au capitaine du +_Thésée_, qui en fit prévenir le général Lanusse par le retour de son +officier. Il ne restait donc plus, pour profiter du traité d'El-Arich, +que le temps qui allait s'écouler jusqu'à ce que Sidney Smith, après +avoir été joint par _le Bouldogne_, eût pu révoquer les premiers ordres +qu'il avait donnés au _Thésée_, et lui en eût donné de contraires, comme +il était présumable que cela allait arriver. + +Le général Desaix, qui ne se possédait pas de rage en voyant tout ce qui +s'offrait à l'horizon, était dans une grande impatience de mettre à +profit le temps qui restait encore, d'autant que tout ce qu'il avait vu +n'avait pas trop éloigné de son esprit la pensée que Kléber, après +s'être jeté à la merci des Anglais, ne se défendrait pas, et passerait +par où ils voudraient; et pour rien dans le monde il n'aurait voulu +stipuler une reddition de l'armée. + +Il m'envoya le lendemain à bord du _Thésée_, avec la mission de faire +mon possible pour aplanir les difficultés que l'on pourrait mettre à son +départ, à cause peut-être des marchandises dont était chargé le vaisseau +sur lequel il voulait effectuer son retour (c'était celui de M. +Hamelin); dans ce cas, il était décidé à en prendre un autre. + +Je trouvai dans le capitaine du _Thésée_ un fort brave homme et très +accommodant, qui voulut bien suivre l'exécution des premiers ordres que +lui avait donnés Sidney Smith, abstraction faite de la communication non +officielle que lui avait faite le capitaine du _Bouldogne_; en +conséquence, il me remit un sauf-conduit pour le général Desaix et tous +ceux qui partaient avec lui. Il porta même l'obligeance jusqu'à me +donner un employé de son vaisseau, qu'il revêtit du caractère de +sauvegarde, et qu'il fit embarquer sur notre bâtiment, avec ordre de +nous convoyer jusqu'en France. + +J'ai soupçonné depuis qu'il y avait mis de la malice, et que, pour +éloigner le général Desaix, il aurait fait bien davantage. + +Je revins à Alexandrie, où le général Desaix attendait mon retour avec +anxiété; il parut fort satisfait d'apprendre que la mer lui était +ouverte, et sa navigation assurée. + +Il n'abusa pas de cette faveur de la fortune, car il partit le +lendemain. Je laisse là ce qui est relatif au général Desaix, pour +revenir au général Kléber. + +La corvette _le Bouldogne_ avait rejoint Sidney Smith, et celui-ci était +revenu devant Alexandrie, d'où il venait d'écrire au général Kléber pour +lui témoigner le désespoir auquel il était livré depuis qu'il était +obligé de lui apprendre les conditions que son gouvernement mettait à la +ratification du traité d'El-Arich. + +Il avoua, ce qui ne pouvait plus être douteux, qu'il avait agi sans +pouvoirs, à la vérité, mais avec la persuasion qu'il serait approuvé de +son gouvernement, et qu'il avait la douleur de reconnaître qu'il s'était +trompé. Il suppliait le général Kléber de ne pas concevoir une mauvaise +opinion de lui, par suite de ce qui survenait, lui protestant qu'il n'y +avait nullement participé, ce qui était croyable. La conclusion de tout +cela fut qu'il fallait livrer la bataille aux Turcs le plus tôt +possible, et finir par où on aurait dû commencer. + +La bataille eut lieu sur les ruines d'Héliopolis, près du Caire; les +Turcs y furent vaincus et dispersés, mais ayant gagné le bord du désert, +ils marchèrent en débordant la droite de notre armée, et se jetèrent +dans le Caire en assez grand nombre. + +Kléber redevint alors ce qu'il n'aurait pas dû cesser d'être, autant +pour le salut de son armée que pour sa propre gloire. En peu de jours, +il rejeta toutes ces hordes, dix fois plus nombreuses que lui, au-delà +des déserts d'Asie, réoccupa tout ce qu'il avait imprudemment évacué, et +revint ensuite mettre le siége devant le Caire, où un pacha s'était +établi avec une trentaine de mille hommes. + +Il fallut alors commencer une guerre de maison à maison qui coûta bien +cher, et encore fut-on obligé de faire un pont d'or au pacha pour le +déterminer à sortir de la ville, et à retourner en Asie avec ses +troupes. + +On ne pouvait sans doute pas acheter trop cher la fin d'une consommation +d'hommes que la position de l'armée rendait plus funeste chaque jour. + +La sottise de ses ennemis obligea ainsi le général Kléber à rester en +possession de l'Égypte, en quelque sorte malgré lui. Il reconnut +franchement son tort, et vit que son projet d'évacuation lui avait coûté +plus de monde que le général Bonaparte n'en avait perdu pour s'établir +en Égypte, et que lui-même n'en aurait perdu pour s'y maintenir, s'il +avait suivi une marche différente. + +Depuis ce moment, il changea tout-à-fait de conduite; il ne s'abusait +plus sur l'opinion qu'il parviendrait à inculquer au gouvernement, ni +sur le jugement qui serait porté sur ce qu'il aurait pu faire, et sur ce +qu'il avait fait et qu'il n'aurait pas dû faire: aussi s'efforça-t-il de +réparer les fautes dans lesquelles il était tombé, s'en remettant au +temps et à la grandeur d'âme du général Bonaparte, pour effacer les +dernières traces de cette fâcheuse période de sa carrière. + +Pendant que le général Kléber reprenait l'Égypte, le général Desaix +traversait la Méditerranée; il était au moment d'entrer dans Toulon, +lorsqu'il fut pris par une frégate anglaise qui le conduisit à Livourne, +où était le vaisseau de l'amiral Keith. Celui-ci, qui avait des +instructions conformes à celles qui avaient été envoyées à Sidney Smith +par _le Bouldogne_, fit le général Desaix prisonnier, et confisqua le +bâtiment. + +Le général Desaix, qui s'était embarqué sur la foi d'un traité, avec un +sauf-conduit, et escorté d'un commissaire anglais, réclama d'être ramené +en Égypte, si on ne voulait pas le laisser aller en France. Malgré la +légitimité de cette réclamation, ce ne fut qu'au bout de trente jours +qu'on lui déclara qu'il pouvait retourner en France sur le même +bâtiment, que l'on avait préalablement déchargé de toutes ses +marchandises. + + + + +CHAPITRE XIV. + +Navigation du général Bonaparte.--Arrivée à Ajaccio.--Les frégates se +trouvent en vue de la croisière anglaise.--Débarquement à +Fréjus.--Sensation que fait à Lyon l'arrivée du général +Bonaparte.--Arrivée à Paris.--Situation des affaires. + + +Nous étions déjà revenus à bord de ce bâtiment, lorsqu'une embarcation +nous amena M. Poussielgue, qui avait aussi fait voile pour la France. +Nous l'avions laissé au Caire, où il s'était fait remarquer parmi ceux +qui désiraient que l'armée fût ramenée en France. Nous ne pouvions +concevoir quel motif l'avait porté à hâter son départ d'Égypte. Il fit +route avec nous. Nous nous dirigeâmes sur la Provence, et fûmes presque +aussitôt atteints par un brick ennemi; mais nous avions un +laissez-passer de l'amiral Keith. Le bâtiment s'éloigna, et nous +entrâmes à Toulon. + +Le sentiment qu'on éprouve en revoyant sa patrie ne peut être compris +par ceux qui ne l'ont jamais quittée. Nous fûmes pendant trois jours +dans une sorte d'aliénation mentale; nous courions, nous ne pouvions +rester en place. Le général Desaix eut toutes les peines du monde à nous +retenir près de lui pour copier les dépêches qu'il adressait au général +Bonaparte, sur les événemens qui avaient eu lieu. Le besoin de nous +promener dans le parc du lazaret était le seul que nous éprouvassions. + +Le général Desaix eut, courrier par courrier, une réponse du général +Bonaparte: M. Poussielgue, au contraire, n'en reçut aucune; il en fut +ainsi pendant tout le temps que dura la quarantaine. + +Je reviens au général Bonaparte. J'ai raconté comment il avait exécuté +son départ; je passe aux détails de sa navigation. + +Il n'y avait, comme je l'ai dit, aucune croisière devant Alexandrie +quand il mit à la voile. Il atteignit la Corse sans accident. Il +ignorait quel était l'état des partis en France. Il avait besoin de +prendre langue, sans trop savoir comment éluder la quarantaine; +l'impatience de ses compatriotes vint à son secours. Le bruit s'était +répandu que le général Bonaparte était à bord: la ville, les campagnes +demandaient à lui porter le tribut de leurs hommages. Subjuguée par +l'enthousiasme général, l'administration céda: elle se jeta dans une +chaloupe, dirigea sur _la Muiron_, et enfreignit elle-même les lois +qu'elle devait défendre; l'on ne tint aucun compte de la quarantaine. Le +général Bonaparte descendit à Ajaccio, mais n'y resta que le temps +nécessaire pour recueillir les renseignemens dont il avait besoin, et +remit à la voile. Il courait la haute mer, lorsque Gantheaume vint lui +annoncer qu'on apercevait, du haut des mâts, des voiles ennemies, et lui +demanda des ordres: le général Bonaparte réfléchit un instant, et lui +répondit de tout donner à la fortune jusqu'à minuit. + +L'amiral continua de gouverner sur Toulon. La croisière s'éloigna +pendant la nuit; le lendemain, aucun bâtiment ne se montrait plus à +l'horizon. Les Anglais, qui n'avaient à observer que Toulon, où il n'y +avait plus de bâtimens de guerre, et Marseille, d'où on expédiait des +approvisionnemens à l'armée d'Italie, se tenaient dans le fond du golfe +de Lyon; leur escadre s'y était réunie tout entière, parce qu'il ne +restait que ces deux points d'atterrage aux bâtimens qui cherchaient à +gagner la France. La croisière qui observait la Corse, vigilante pour +les expéditions qui voulaient pénétrer dans l'île, donnait peu +d'attention aux navires qui en appareillaient pour se rendre en +Provence, attendu qu'ils pouvaient difficilement échapper à la flotte: +ce fut par cette raison qu'elle ne chassa pas les deux frégates. + +Le général Bonaparte arriva enfin aux atterrages de France, et la +fortune voulut que ce fût à l'entrée de la nuit; le soleil venait de se +coucher, et n'avait laissé derrière lui qu'une traînée de lumière que +réfléchissait la voûte du ciel. Les frégates, hors du champ de la +réverbération, se trouvaient dans un clair-obscur qui devenait plus +intense à mesure qu'il s'éloignait. Du milieu de ce clair-obscur, on +découvrait à l'oeil nu l'escadre anglaise; elle était forte de quinze +voiles et placée devant Toulon, au centre du champ de réverbération dont +je viens de parler. + +À la vérité, il faisait calme, mais on portait droit sur elle[25]: sans +ces derniers rayons, on n'eût rien vu, on n'eût par conséquent pas +changé de route, et quand la brise de nuit se fût levée, on eût donné +droit au milieu de ses vaisseaux. + +Les frégates n'eurent pas plus tôt aperçu le péril qu'elles couraient, +qu'elles virèrent de bord; elles échappèrent à la faveur de l'obscurité, +gouvernèrent sur Nice, et atteignirent Fréjus le lendemain. On les prit +d'abord pour des voiles ennemies, on tira dessus; mais on ne sut pas +plus tôt qu'elles portaient le général Bonaparte, que de longs cris de +joie éclatèrent de toutes parts: il serait tombé du ciel, que son +apparition n'aurait pas produit plus d'étonnement et d'enthousiasme. Le +peuple entra subitement en délire; personne ne voulut plus entendre +parler de quarantaine. La santé, les officiers de terre et de mer, se +jetèrent pêle-mêle dans les chaloupes; les frégates furent aussitôt +atteintes, envahies; de tous côtés, on communiqua: ce qui s'était passé +en Corse venait de se renouveler; les lois de la quarantaine avaient été +violées par l'impatience publique. Le général Bonaparte n'eut plus qu'à +céder à l'empressement de tout un peuple qui le saluait comme son +sauveur. + +La population continuait d'affluer sur le rivage: il la remercia des +voeux, des offres qu'elle lui prodiguait, et se disposa à s'éloigner +d'une côte où, sous prétexte de précautions sanitaires, ses ennemis +pouvaient le retenir, ou du moins lui susciter des embarras fâcheux; +aussi prit-il la première des cent voitures qu'on avait amenées de +toutes parts, et se mit en route pour Grenoble. + +Il voyagea jour et nuit. Son arrivée à Lyon mit cette ville en délire. +Il était descendu à l'hôtel des Célestins. La multitude couvrit aussitôt +les quais, et fit retentir l'air de ses acclamations: il fut obligé de +céder à son impatience, et de se montrer à diverses reprises. + +Le bruit de son arrivée s'était répandu avec la rapidité de l'éclair. La +route de Lyon à Paris était couverte de gens accourus pour le voir +passer; il se déroba à ces hommages, pressa sa marche, et était déjà à +Paris, dans sa maison rue de la Victoire, que le gouvernement ignorait +encore qu'il eût pris terre à Fréjus. + +Il se rendit dans le jour même au Luxembourg. Il était vêtu d'une +redingote grise, et portait un sabre de mamelouk suspendu, à la manière +orientale, par un cordon de soie. Il avait été reconnu; le bruit de son +arrivée se répandit d'un bout de la capitale à l'autre. La population +afflua autour du palais; on se pressait, on se félicitait, on se +flattait de posséder enfin l'homme qui devait mettre un terme à nos +désastres. + +Les affaires étaient en effet dans l'état le plus fâcheux. Masséna +avait, il est vrai, arrêté les Russes à Zurich; les Anglais, débarqués +dans la Frise, avaient été battus à Castricum, et se disposaient à +évacuer le continent, ce qu'ils firent quelques jours après l'arrivée du +général Bonaparte. La situation de la république s'était améliorée +au-dehors, mais elle était toujours déplorable au-dedans. L'armée +d'Italie, qui de revers en revers avait été ramenée jusque dans le pays +de Gênes, ne suffisait plus pour couvrir la Provence menacée par les +Autrichiens; la guerre civile, plus active qu'à aucune époque +antérieure, embrasait les départemens de l'Ouest et du Midi; les lois +étaient sans vigueur, et l'administration sans énergie; les partis les +plus opposés par leurs opinions politiques s'étaient réunis pour +renverser un pouvoir universellement déconsidéré. + +Cette triste situation avait détruit toute espèce de crédit. Les fonds +publics étaient tombés à dix-sept francs, et cependant le gouvernement +n'avait que des bons et des mandats pour faire face aux besoins qui +l'assiégeaient: on peut juger par là ce que devaient coûter la guerre et +l'administration; de quelque côté qu'on jetât les yeux, on n'apercevait +que des abîmes. + +Les agens de l'étranger exploitaient la France en tout sens, et +l'agitaient impunément du centre de la capitale, où ils ne craignaient +pas de résider. Il n'y avait plus de secret; les dispositions d'État +étaient connues aussitôt qu'elles étaient prises. L'État tombait en +dissolution; tout était corruption et pillage. + +Il était devenu impossible de gouverner, et presque inutile d'obéir. Le +mal semblait irrémédiable; personne n'osait en sonder la profondeur. Les +espérances et les coeurs se tournèrent vers le général Bonaparte: la +France entière l'invoquait; il l'entendit, mais il fallait avoir son +génie pour ne pas reculer devant l'entreprise. + +L'abattement était tel, que le parti connu sous le nom de _faction +d'Orléans_ s'était ranimé, et avait de nouveau conçu le projet de porter +le fils de ce prince au pouvoir; on lui avait même dépêché un émissaire +en Angleterre, où il résidait. Sa réponse ne fut pas satisfaisante: il +refusa de se prêter à son élévation, à moins que la branche aînée de sa +famille ne fût désintéressée, ce qui n'était pas possible dans les +circonstances où l'on était. Le parti était loin de s'attendre à un +scrupule de cette espèce. Il ne se déconcerta pas néanmoins, et résolut +d'appeler un prince de la maison d'Espagne. + +Le général Bonaparte arriva sur ces entrefaites. Il ne fut plus question +de ce projet[26]. L'anxiété avait disparu, l'irrésolution s'était +évanouie: tous les voeux, toutes les espérances reposaient sur le +vainqueur des Pyramides; mais, pour sauver la France, il fallait qu'il +s'emparât du pouvoir: sans cela, mieux eût valu ne pas quitter l'Égypte. + +Après avoir mûrement pesé l'état des affaires au-dedans et au-dehors, il +prit son parti. Le Directoire était divisé sur les moyens de conjurer +l'orage qui menaçait de l'engloutir, les Conseils l'étaient davantage +encore; mais la nation n'avait rien perdu de son énergie. Elle appelait +un libérateur; il ne fut pas difficile de former un parti et de trouver +une base pour l'appuyer. Tout ce qui avait marqué dans la révolution, +tout ce qui avait acquis des biens nationaux et s'était aliéné quelque +noble, quelque émigré puissant, se ralliait naturellement au général +Bonaparte: je n'en excepte que quelques républicains exaltés, quelques +tribuns populaires, plus ambitieux que les conquérans; mais +indépendamment que le nombre de ces têtes ardentes était bien réduit, +l'opinion les avait abandonnées; depuis long-temps elles n'étaient plus +à craindre. + +On était d'accord sur le besoin d'un changement dans la forme du +gouvernement, et dans la nécessité de ne pas perdre de temps pour +l'opérer. Le général Bonaparte, convaincu qu'il n'y avait que du péril à +temporiser, mit aussitôt la main à l'oeuvre, et le Directoire disparut. + +La plupart des militaires[27] qui s'étaient rendus recommandables par +leurs victoires se mirent à la disposition du général Bonaparte. Le +directeur Sieyes entraîna les hommes les plus influens des deux +Conseils, c'est-à-dire ceux qui, fatigués des excès de la révolution, +sentaient la nécessité de mettre à la tête des affaires un homme assez +modéré pour se concilier tous les partis, et assez énergique pour les +contenir. + +Beurnonville, Macdonald, Lefebvre, et Moreau lui-même, qui étaient +entrés dans la conspiration, n'avaient pas seulement pour complices les +généraux et les administrateurs de l'armée d'Italie qui se trouvaient +alors à Paris; ils comptaient encore Chénier, Cabanis, Roederer, +Talleyrand, etc.: c'était l'élite du parti philosophique réuni à l'élite +de l'armée, pour accomplir le voeu national. + +À l'exception de Bernadotte, qui alors ne voyait le salut de l'État que +dans la république, et la république que dans le jacobinisme, tous les +généraux de l'armée d'Italie se rallièrent à leur général. Berthier, +Eugène Beauharnais, Duroc, Bessières, Marmont, Lannes, Lavalette, Murat, +Lefebvre, Caffarelli (frère de celui qui était mort en Syrie), Merlin +(fils du directeur), Bourrienne, Regnault de Saint-Jean-d'Angely, +Arnault (de l'Institut), le munitionnaire Collot, firent preuve de zèle +et de dévoûment; il n'y eut pas jusqu'aux vingt-deux guides récemment +arrivés d'Égypte, qui ne se montrassent empressés: chacun servait le +général Bonaparte à sa manière. + +Augereau lui-même, qui intérieurement le détestait, se rallia à lui, +quoiqu'après quelque hésitation. Peut-être fut-ce parce qu'on l'avait +négligé qu'il vint offrir ses services: «Est-ce que vous ne comptez plus +sur votre petit Augereau?» dit-il au général Bonaparte. Membre du +Conseil des Cinq-Cents, il ne put s'empêcher de dire, lorsqu'il vit que +l'assemblée proposait de mettre le général Bonaparte hors la loi: «Nous +voilà dans une jolie position.--Nous en sortirons, lui répondit le +général; souviens-toi d'Arcole.» Si, par ce propos, Augereau exprimait +ses craintes, j'aime à penser que Bernadotte n'exprimait pas ses voeux +par ceux qui lui échappaient. Rencontrant le général Bonaparte dans le +moment où il allait passer en revue ses troupes rassemblées aux +Champs-Élysées: «Tu vas te faire guillotiner», lui dit-il avec son +accent gascon. «Nous verrons», lui répondit froidement le général +Bonaparte. + +Je passerai rapidement sur les journées des 18 et 19 brumaire. Les +événemens dont je puis parler avec certitude sont les seuls sur lesquels +je crois devoir m'appesantir. Je ne touche aux autres qu'autant que je +puis donner des détails ignorés que mes relations m'ont mis plus tard à +même de recueillir. + +Le mouvement, comme on en était convenu, fut donné par les Anciens. M. +Lebrun, depuis troisième consul, architrésorier et duc de Plaisance, fit +un rapport sur la déplorable situation de la république, et la nécessité +de prévenir sa ruine par un prompt remède. + +Le Conseil adopte ses conclusions. Il rend un décret qui transfère le +Corps-Législatif à Saint-Cloud, afin qu'il puisse délibérer hors de +l'influence de la capitale. En même temps, il donne au général +Bonaparte, qu'il charge de l'exécution de la mesure qu'il vient +d'arrêter, le commandement de toutes les troupes qui sont à Paris et +dans le rayon constitutionnel. Ce décret, sanctionné par le Conseil des +Cinq-Cents, dont Lucien Bonaparte était président, fut aussitôt transmis +au général Bonaparte, avec invitation de venir prêter le serment +qu'exigeaient ses nouvelles fonctions. Le général ne se fit pas +attendre; il monta à cheval, traversa Paris au milieu d'un groupe +d'officiers-généraux que l'attente de cet événement avait rassemblés +chez lui, et se rendit à la barre, entouré de cette belliqueuse escorte. +Le serment prêté, il nomma pour son lieutenant le général Lefebvre, qui +commandait la garde du Directoire, et distribua les autres commandemens +aux divers généraux qui l'accompagnaient. Lannes fut chargé de celui du +Corps-Législatif; Murat eut celui de Saint-Cloud, et Moreau celui du +Luxembourg. Trois membres du Directoire donnèrent leur démission. La +magistrature dont ils faisaient partie se trouva éteinte par cet +incident, les deux autres directeurs n'étant pas en nombre suffisant +pour délibérer. + +La journée du 18 brumaire avait préparé la révolution; celle du 19 la +termina. Ce ne fut pas néanmoins sans difficulté. + +Les jeunes têtes du Conseil des Cinq-Cents et les vieux révolutionnaires +du Conseil des Anciens avaient eu le temps de réfléchir sur ce qui se +préparait. Le nouvel ordre de choses ne devait pas être favorable aux +principes qu'ils professaient; ils se concertèrent sur les moyens de le +prévenir. Le plus naturel était de se rattacher fortement à la +constitution de l'an III. Duhesme, un des plus ardens démagogues qui fût +parmi eux, proposa de jurer de nouveau, et par appel nominal, de la +défendre. + +Cette motion devait engager les conjurés dans de nouveaux noeuds, et +ménager aux frères et amis des faubourgs de Paris le temps d'arriver au +secours des frères et amis de Saint-Cloud. + +La proposition passa à l'unanimité. Le temps que voulait gagner Duhesme, +le général Bonaparte le perdait. Tout ce qu'il avait fait la veille +tournait contre lui, s'il ne brusquait les choses; il se présenta au +Conseil des Anciens, l'invita, par un discours énergique, à prendre en +considération la disposition des esprits, le danger de la patrie, et à +ne pas différer plus long-temps d'adopter une résolution. + +Mais un membre du Conseil l'interpelle, il veut qu'il rassure les +esprits, démente les projets qu'on lui attribue, et prête serment à la +constitution. «La constitution, reprend Bonaparte, existe-t-elle +encore?» Et faisant l'énumération de toutes les circonstances où elle +avait été violée par les Conseils en décimant le Directoire, et par le +Directoire en décimant les Conseils, il ajouta que vingt conspirations +étaient formées pour substituer un nouvel ordre de choses à cette +constitution, dont l'insuffisance était prouvée par les faits; que vingt +partis le sollicitaient de se mettre à leur tête, les uns pour +recommencer la révolution, les autres pour la faire rétrograder; qu'il +ne voulait en servir aucun; qu'il ne connaissait qu'un intérêt, celui de +conserver ce que la révolution avait fait de bien; qu'il n'ignorait pas +que des amis de l'étranger parlaient de le proscrire, mais que tel qui +proposait de le mettre hors la loi allait peut-être s'y trouver +lui-même; que, fort de la justice de sa cause et de la pureté de ses +intentions, il s'en remettait aux Conseils, à ses amis et à sa fortune. + +Il se rendit au Conseil des Cinq-Cents pour y faire les mêmes +communications; mais à peine parut-il dans la salle, à la porte de +laquelle il avait laissé le peu de militaires qui l'accompagnaient, que +les cris: _à bas le tyran! hors la loi le dictateur!_ se font entendre. +Il s'était avancé vis-à-vis l'estrade où siégeait le président, son +frère Lucien. Il est entouré, menacé. Plus ardent que ses collègues, un +député va jusqu'à tenter de le percer d'un poignard[28]. Un grenadier de +la garde du Corps-Législatif, nommé Thomé, pare le coup avec son bras. +Le peloton arrive au secours, et arrache le général des mains de ces +forcenés. + +Il revint bientôt après dégager Lucien Bonaparte, que ces furieux +voulaient contraindre de mettre aux voix un décret de proscription +contre son frère. + +Le général Bonaparte était sorti de la salle, pour joindre les troupes +qui étaient établies dans la cour du château, où plusieurs députés +s'étaient répandus pour les détacher de la cause du chef qu'elles +soutenaient. + +Le moment était des plus critiques, lorsqu'il arriva au milieu d'elles; +quelques minutes encore, et tout était perdu. Il résolut de mener +rapidement les choses à fin, et s'adressant à un officier d'infanterie +(le capitaine Ponsard, des grenadiers du Corps-Législatif), posté avec +sa troupe à l'entrée de la grille du vestibule du château. «Capitaine, +lui dit-il, prenez votre compagnie, et allez sur-le-champ disperser +cette assemblée de factieux. Ce ne sont plus les représentans de la +nation, mais des misérables qui ont causé tous ses malheurs; allez au +plus vite, et sauvez mon frère.» Ponsard se mit en mouvement; mais il +n'avait pas ébranlé sa troupe, qu'il revint sur ses pas. Le général +Bonaparte crut qu'il hésitait. Il n'en était rien cependant. Ponsard ne +voulait que savoir ce qu'il devait faire en cas de résistance. «Employez +la force, répondit Bonaparte, et même vos baïonnettes.--Cela suffit, mon +général», répliqua le capitaine en saluant de son épée. Puis, faisant +battre la charge à ses tambours, il monte le grand escalier du château +au pas redoublé, et entre dans la salle, baïonnette en avant. En un +instant, la scène change, le tumulte s'apaise, la tribune est déserte. +Ceux même qui quelques minutes auparavant paraissaient les plus résolus, +cèdent à la peur. Ils escaladent les fenêtres, sautent dans le jardin et +se dispersent dans toutes les directions. + +Le général Bonaparte répugnait à employer la force, mais les +circonstances commandaient; il était perdu s'il eût tardé à en faire +usage, et Bernadotte se trouvait prophète. Fouché s'en était expliqué +avec Regnault de Saint-Jean-d'Angely, à qui je crois avoir entendu +rendre la conversation qu'il avait eue avec lui. «Que votre général, +avait dit ce ministre, n'hésite pas. Il vaut mieux qu'il brusque les +choses que de laisser aux jacobins le temps de se rallier. Il est perdu, +s'il est décrété: je lui réponds de Paris, qu'il s'assure de +Saint-Cloud.» + +Ce discours très sensé était conforme au langage que ce vieux routier de +révolution tenait depuis six semaines. Jugeant par l'état des choses que +le Directoire ne pouvait se soutenir, il n'avait eu garde d'entraver la +conspiration du général Bonaparte. Prêt à l'accepter si elle +réussissait, il était prêt à la frapper si elle ne réussissait pas. Il +attendait l'événement pour se décider, ainsi que Thurot, alors +secrétaire général de la police, me l'avoua depuis. «Le dénoûment, me +disait-il, nous a fixés; mais toutes les mesures étaient prises. Si le +général Bonaparte eût échoué, lui et les siens portaient leurs têtes sur +l'échafaud.» + +Les mesures étaient, en effet, si bien prises, Fouché était si bien +informé de ce qui se passait à Saint-Cloud, que, lorsqu'on apporta, de +la part du général, l'ordre aux barrières de ne pas laisser rentrer les +députés fugitifs, on se trouva devancé. Les agens de la police étaient +déjà aux aguets depuis vingt minutes. Le ministre s'était empressé de +donner cette preuve de dévoûment au parti vainqueur. + + + + +CHAPITRE XV. + +Création du consulat.--Bonaparte est nommé premier +consul.--Cambacérès.--Lebrun.--Changemens opérés dans la marche des +affaires.--Composition du ministère.--Les chefs vendéens à +Paris.--Pacification de la Vendée.--Georges Cadoudal. + + +L'opposition dispersée par ce coup de vigueur, les députés favorables à +la révolution qui s'opérait, vinrent se rallier aux Anciens. L'abolition +du Directoire, l'ajournement des deux Conseils, la formation d'une +commission législative, composée de cinquante membres, dont vingt-cinq +devaient être tirés de chaque Conseil, fut aussitôt décrétée. On avisa +ensuite à l'organisation du pouvoir. On créa, sous le nom de consuls, +trois magistrats chargés de l'exercer, jusqu'à ce qu'on eût rédigé une +constitution nouvelle. Les trois consuls furent le général Bonaparte, +les directeurs Sieyes et Roger Ducos; tous trois vinrent s'établir au +Luxembourg, où l'impatience publique attendait le succès de l'entreprise +pour s'exhaler en vives acclamations. + +Ici commence une ère nouvelle pour le général Bonaparte; ici commence +son règne. _Nous avons un maître_, dit Sieyes, qui ne connut bien +qu'après l'avoir entendu discuter dans le conseil les questions les plus +difficiles en matière de gouvernement et d'administration, l'homme que +jusqu'alors il n'avait cru supérieur que dans la guerre. + +La nouvelle constitution fut rédigée en six semaines; la création des +trois consuls fut maintenue, mais non la nomination des mêmes individus +à ces postes importans. + +Le général Bonaparte fut fait premier consul. MM. Cambacérès et Lebrun +furent nommés, l'un second, et l'autre troisième consul, à la place de +Sieyes et de Roger Ducos, qui furent les premiers membres du sénat +conservateur où ils allèrent s'anéantir. + +Les deux collègues du général Bonaparte, l'un choisi parmi les +magistrats les plus sages et les plus éclairés, l'autre parmi les +administrateurs les plus expérimentés et les plus probes, eurent une +grande part à tout ce qui fut fait de bien à cette grande époque de +notre régénération. On leur doit les bons choix en préfets, en juges, en +administrateurs; on leur doit, en un mot, tous ces fonctionnaires qui +secondèrent si bien les efforts du premier consul pour ramener la +probité dans les affaires, et l'équité dans les décisions. + +Les six premiers mois de cette nouvelle administration produisirent une +amélioration que l'on n'eût pas obtenue, en d'autres temps, d'un siècle +d'efforts. On était las de désordres, fatigué d'anarchie; chacun +favorisait, autant qu'il était en lui, un ordre de choses qui lui +promettait repos et sécurité. + +L'administration intérieure commençait à prendre une bonne direction; +mais, en revanche, tout ce qui concernait la guerre était au pis. Le +premier consul s'appliqua d'une manière spéciale à rendre leur lustre à +nos drapeaux. Le désordre avait été tel que le ministre de la guerre ne +put fournir une situation exacte de l'armée. Il ne connaissait ni sa +force, ni le nombre des corps dont elle se composait, ni leur +emplacement. On fut obligé d'envoyer des officiers à la recherche des +régimens, des dépôts. Ils devaient constater l'effectif de ceux qu'ils +découvraient, et le transmettre immédiatement au ministre. + +L'artillerie était dans l'état le plus déplorable, et la marine dans une +désorganisation complète, quoique du reste elle eût encore des moyens +assez étendus. + +Les finances étaient si délabrées, que le soir du 18 brumaire, les +caisses ne renfermaient pas de quoi expédier des courriers aux armées et +aux grandes villes qui devaient être informées de l'événement. Les +premières dépenses furent faites avec des fonds prêtés au trésor public, +à des conditions que l'urgence des circonstances n'avait pas permis de +repousser. + +Le corps diplomatique se bornait à un envoyé de Charles IV, qui ne +résidait à Paris que parce que la flotte espagnole était retenue à +Brest, et à un chargé d'affaires du prince des Deux-Ponts, devenu +électeur de Bavière. Encore cet agent était-il plutôt sur le pied d'un +homme privé que d'un envoyé revêtu d'un caractère public. + +Il fallait un homme du génie du premier consul pour ne pas reculer +devant un tel état de choses. Loin de le rebuter, cette complication de +difficultés ne fit qu'enflammer son courage; il mit sa gloire à vaincre +tant d'obstacles, et il réussit. + +La composition de son ministère fut généralement approuvée. Il eut le +rare bonheur, dans un premier choix, de tomber sur des hommes dans la +maturité de l'expérience, dans l'âge où l'habitude du travail le rend +plus facile, et où l'on sait se faire obéir. Tous se pénétrèrent de la +nécessité de sortir de l'embarras où l'anarchie et le gaspillage avaient +plongé la nation. Tous mirent leur gloire à seconder les intentions du +premier consul, qui, de son côté, ne tarda pas à reconnaître qu'il +pouvait s'en rapporter à eux des soins que réclamaient leurs départemens +respectifs. + +Sa position militaire devint le sujet de ses méditations. Il avait +besoin d'hommes, d'habits, de chevaux; tout lui fut donné avec une +généreuse profusion. En peu de temps, la situation des armées changea. +Lorsqu'il prit le timon des affaires, la guerre civile absorbait des +forces considérables; ce que le Directoire s'était bien gardé d'avouer. +Il avisa de suite aux moyens de reporter sur les frontières des troupes +devenues indispensables pour faire tête à l'étranger. Une pacification +ne lui parut pas impossible. Les cruautés dont la Vendée avait été le +théâtre dataient de l'époque des comités. Son administration était +vierge de toute espèce de représailles. Les chefs des insurgés devaient +être las d'une guerre sans objet: il résolut de leur faire des +ouvertures qui, au pis-aller, ne compromettaient rien. Il ordonna, en +conséquence, au général en chef de l'armée de l'Ouest de se mettre en +communication avec eux; il le chargea de leur proposer de venir +eux-mêmes à Paris juger de la sincérité des intentions qui l'animaient +en les appelant dans la capitale, et leur garantit la liberté de +retourner chez eux, quelle que pût être la détermination que leur +suggérerait la conférence qu'il désirait avoir avec eux. + +Tous se rendirent à l'invitation. Le premier consul ne leur adressa +aucun reproche; il leur dit que, s'ils n'avaient pris les armes que pour +leur sûreté personnelle et celle de la population de leurs contrées, ils +n'avaient désormais aucun motif de prolonger la guerre; que le +gouvernement n'en voulait à aucun d'eux; qu'ils avaient dès ce moment +les mêmes droits à la protection des lois que ceux qu'ils avaient +combattus. Que s'ils avaient, au contraire, pris les armes pour relever +le joug de la féodalité, ils devaient considérer qu'ils ne formaient que +la partie la plus faible de la nation; qu'il était peu probable qu'ils +réussissent, en même temps qu'il était injuste à eux de prétendre dicter +des lois à la majorité. + +Il ajouta que les succès qu'ils avaient obtenus jusque-là étaient, en +grande partie, le résultat de la guerre extérieure; que, dans peu, ils +verraient eux-mêmes combien peu les alliés pouvaient leur être utiles; +que, prêt à aller se mettre à la tête des troupes, il se chargeait de +leur en fournir la preuve. + +Ces considérations ne pouvaient manquer de faire impression sur des +hommes qui, la plupart, n'avaient pris les armes que pour échapper aux +vexations d'un gouvernement ombrageux. Ils demandèrent jusqu'au +lendemain pour y réfléchir, et tous, hormis Georges Cadoudal, +déclarèrent qu'ils se soumettraient à un gouvernement sous lequel ils +pouvaient vivre en paix. Ils lui offrirent même les efforts qu'ils +avaient constamment opposés aux pouvoirs anarchiques qui avaient +précédé. + +Ils circulèrent librement à Paris, virent leurs connaissances, et +retournèrent chez eux, où ils tinrent fidèlement tout ce qu'ils avaient +promis. + +Georges Cadoudal se présenta, comme ses collègues, à l'audience du +premier consul. Celui-ci lui parla de la gloire qu'il avait acquise, du +rang qu'il avait pris parmi les notables de sa province, et lui dit +qu'aux sentimens qui l'avaient élevé devaient s'unir ceux d'un patriote, +qui ne voulait pas, sans doute, prolonger les malheurs des contrées qui +l'avaient vu naître. Il cessa de parler. Au lieu de répondre, Georges +balbutia quelques mots qui avaient plus de sens que d'esprit, tint +constamment les yeux baissés, et finit par lui demander un passe-port. +Le premier consul le lui fit non seulement délivrer, mais ordonna qu'il +eût à vider Paris sur-le-champ, ce qu'il fit[29]. + +Les premiers chefs de la Vendée soumis, il ne resta plus qu'un +brigandage de grands chemins qui s'exerça assez vivement pour rendre les +communications dangereuses, quelquefois même impraticables. Les hommes +que la guerre civile avait aguerris répugnaient à retourner au travail; +ils avaient refusé de se rendre aux invitations de leurs chefs, et +continuaient à courir la fortune. Les excès auxquels ils se livrèrent +leur firent bientôt perdre le peu de considération qu'ils avaient +acquise; ils devinrent à charge à des contrées qui ne désiraient que le +repos; ils furent poursuivis, livrés aux tribunaux, qui firent une +justice sévère de tous ceux qui leur furent déférés. + + + + +CHAPITRE XVI. + +Formation d'un camp de réserve à Dijon.--M. Necker.--Passage du mont +Saint-Bernard.--Fort de Bard.--Arrivée du premier consul à +Milan.--Combat de Montebello.--Le général Desaix rejoint le premier +consul. + + +Le premier consul avait réussi à pacifier l'intérieur; il avait rétabli +l'administration et rendu au fisc des provinces qui, dès le commencement +des troubles civils, n'avaient pas payé d'impôt. Un résultat plus grand +encore, à raison des circonstances, c'était de pouvoir disposer +sur-le-champ de quatre-vingt mille soldats aguerris, que le Directoire +tenait en permanence dans la Vendée, et dont l'absence n'avait pas été +une des moindres causes de nos revers. + +Les calculs approximatifs les plus exacts portent au-delà d'un million +les hommes que cette cruelle guerre a dévorés. Tous étaient Français; et +tandis que les uns étaient égorgés au nom d'un Dieu de paix, immolés +jusqu'au pied de ses autels, les autres étaient offerts en holocauste à +la liberté: où ces sanglantes exécutions se fussent-elles arrêtées, si +le 18 brumaire ne fût venu y mettre un terme? + +Heureux d'avoir mis fin à une destruction dont les suites étaient +incalculables, le premier consul achemina ses troupes sur Dijon, où il +venait d'ordonner la formation d'un camp. + +Il avait fait un appel aux militaires que les bévues du Directoire +avaient éloignés de leurs drapeaux. Chose remarquable! son nom seul les +rallia tous; il n'en resta pas un en arrière qui ne fût retenu par +quelque motif dont on pût contester la validité. + +La cavalerie était dans un état de nullité complète: la plupart des +régimens, réduits à leurs cadres, n'étaient pas montés. On requit le +vingtième, puis le trentième cheval. On rassembla ces animaux de tous +les points de la France. Ils furent fournis sans murmure, et livrés à +jour fixe dans les dépôts. On vit, comme par enchantement, l'armée se +recréer de ses propres débris, et reparaître aussi belle qu'aux jours +glorieux de notre histoire. Tels furent les premiers effets de la +confiance qu'inspirait le général Bonaparte; il était nécessaire à la +France, la France le sentait et le lui témoignait. + +Ces prodigieuses créations, opérées en si peu de temps, étonnèrent +d'autant plus, qu'on en avait à peine suivi la marche: tout avait été +conçu, médité dans le secret, et exécuté avec la rapidité de la pensée. + +Personne n'imaginait, en France, de quels élémens se composait l'armée +qui se rassemblait à Dijon: on croyait qu'elle n'existait que sur le +papier, parce qu'on n'en apercevait les élémens nulle part. Les +Autrichiens, maîtres de toute l'Italie, n'avaient sans doute rien +négligé pour être informés de ce qui se passait en deçà des Alpes, +qu'ils espéraient forcer, aussitôt qu'ils auraient pris Gênes qu'ils +assiégeaient; mais ce qui se passait à Dijon leur échappait, comme il +échappait à Paris. L'espionnage qu'ils entretenaient dans cette capitale +ne leur avait dû transmettre que des rapports rassurans, puisqu'ils +continuèrent leurs opérations devant Gênes. + +Ils ne se doutaient pas que la Vendée fût pacifiée, ni qu'elle pût +offrir tant de ressources au premier consul, parce que le Directoire +s'était bien gardé de convenir jamais qu'il était obligé d'employer +autant de troupes à la contenir. + +Le premier consul ne donna pas aux ennemis le temps d'être informés des +progrès qu'il avait faits, ni des projets qu'il avait conçus. Comme il +ordonnait tout lui-même, il savait le jour où les troupes qu'il avait +mises en mouvement arriveraient à Dijon. Il s'y rendit de sa personne +sans se faire annoncer, ne s'arrêta que le temps nécessaire pour voir si +ses ordres avaient été exécutés, compter son monde, examiner tout avec +un esprit de détail jusqu'alors inconnu, et faire partir l'armée, dont +il compléta l'organisation pendant qu'elle était en marche. + +Il se dirigea, par Genève, sur le grand Saint-Bernard. Il reçut la +visite de M. Necker, qui se mit aussitôt à l'entretenir de ses idées +d'administration, de constitution, etc.; mais il avait bien assez à +faire pour le moment, et, du reste, il goûta peu la conversation du +financier. Depuis, je lui ai entendu dire qu'elle avait produit sur lui +l'effet des dissertations d'un homme qui cherchait à s'associer à sa +fortune, mais que, dès long-temps, son opinion était arrêtée sur ce +ministre, qui lui parut au-dessous de sa célébrité. Au reste, +ajoutait-il, l'éclat qu'il a jeté n'a rien d'étonnant, les connaissances +pratiques en finances et en administration étaient si peu avancées à +cette époque! + +Le premier consul gravit le Saint-Bernard sur une belle mule qui +appartenait à un riche propriétaire de la vallée; elle était conduite +par un jeune et vigoureux paysan, dont il se plaisait à provoquer les +confidences. «Que te faudrait-il pour être heureux? lui demanda-t-il au +moment d'atteindre le sommet de la montagne. Ma fortune serait faite, +répondit le modeste villageois, si la mule que vous montez était à moi.» + +Le premier consul se mit à rire, et ordonna, après la campagne, +lorsqu'il fut de retour à Paris, qu'on achetât la plus belle mule qu'on +pourrait trouver, qu'on y joignît une maison avec quelques arpens de +terre, et qu'on mît son guide en possession de cette petite fortune. Le +bon paysan, qui ne pensait déjà plus à son aventure, ne connut qu'alors +celui qu'il avait conduit au Saint-Bernard. + +Le premier consul avait pris les précautions les plus minutieuses pour +maintenir l'ordre parmi les corps, pendant une marche aussi pénible que +celle qu'ils faisaient à travers les Alpes, et empêcher les hommes +faibles de constitution d'abandonner leurs colonnes. Indépendamment de +ce que le soldat portait avec lui, il avait fait réunir des provisions +considérables au monastère qui est au sommet du grand Saint-Bernard. +Chaque soldat recevait en passant, de la main des religieux, un bon +morceau de pain, du fromage et un grand verre de vin. Le pain, le +fromage étaient coupés, le vin se versait à mesure que les corps +défilaient; jamais distribution ne se fit avec plus d'ordre. Chacun +sentait le prix de la prévoyance dont il était l'objet. Personne ne +quitta sa place; on n'aperçut pas un traînard. + +Le premier consul témoigna sa reconnaissance aux religieux, et fit +donner 100,000 fr. au monastère en souvenir du service qu'il avait reçu. + +Il faudrait une plume plus exercée que la mienne, pour décrire tout ce +qu'il se fit de nobles efforts pour transporter au-delà des Alpes +l'artillerie et les munitions qui suivaient l'armée. Chacun semblait +avoir l'Italie à conquérir pour son compte. Personne ne voulait être +médiocre dans cette grande entreprise. L'ardeur fut telle, que le +premier consul trouva le lendemain, au pied de la montagne, du côté de +l'Italie, cinquante pièces de canon sur leurs affûts. Elles étaient +accompagnées de leurs caissons, pourvues de munitions qui avaient été +transportées à dos de mulets. Les pièces, les voitures, étaient attelées +et prêtes à marcher. + +Il s'arrêta pour témoigner sa satisfaction aux canonniers. Il les +remercia du dévoûment qu'ils avaient montré, et leur alloua 1,200 francs +de gratification; mais ces braves étaient animés du feu sacré, ils +refusèrent. «Nous n'avons pas, lui dirent-ils, travaillé pour de +l'argent, ne nous obligez pas d'en recevoir. Vous ne manquerez pas +d'occasions de nous tenir compte de ce que nous avons fait.» + +L'armée, descendue du Saint-Bernard, entra dans la vallée d'Ivrée, et +arriva devant le fort de Bard. La route passe sous le glacis; périlleux +pour les troupes, ce défilé était impraticable pour l'artillerie. + +D'une autre part, le temps était trop précieux pour le perdre devant une +bicoque qui n'avait qu'une faible garnison, mais qui était commandée par +un officier décidé à faire son devoir. Il sentait l'importance du poste +qui lui était confié, il ne voulut entendre aucune proposition. On fut +obligé de faire filer l'infanterie et la cavalerie par des sentiers +détournés que des chèvres eussent eu peine à suivre. + +Les canonniers, de leur côté, ne trouvèrent d'autre moyen de tromper la +vigilance autrichienne que d'empailler les roues de leurs pièces, ainsi +que celles de leurs caissons, et les roulèrent à bras pendant la nuit, +jusqu'au point où avaient été conduits leurs chevaux. + +Tout cela s'exécuta dans un si grand silence, que la garnison n'entendit +rien, quoique le passage s'effectuât à une portée de pistolet du chemin +couvert. Chacun de ceux qui étaient employés à ce périlleux transport +sentait combien étaient nécessaires le silence et la célérité; aussi +tout se passa-t-il à souhait. + +Les Autrichiens étaient loin de s'attendre que l'Italie serait envahie +par ce côté, et n'avaient fait aucun préparatif de défense. Ivrée était +sans garnison, et cette place, qui aurait pu nous arrêter long-temps, +nous ouvrit ses portes dès que notre avant-garde se présenta. Ce fut +notre première place d'armes. + +Le premier consul, qui était dans toute la chaleur de son début, +pressait vivement la marche. Il voulait tout à la fois prendre des +avantages de position, ressaisir d'un seul coup l'influence qu'il avait +eue, et paraître avec l'ascendant que donne l'opinion, sur ce théâtre où +s'allait décider le sort de l'Italie. Il pressa son mouvement, et entra +à Milan, que cette ville ignorait encore qu'il eût quitté Dijon. Les +Italiens, stupéfaits, refusaient de croire à sa présence; ils se +convainquirent enfin, et ne tardèrent pas à se déclarer pour nous. + +La ligne des opérations des Autrichiens était coupée. On courut saisir +la poste, et l'on trouva, dans les correspondances interceptées, une +foule de renseignemens de la plus haute importance. + +Maître des lettres qui venaient de Vienne à l'armée autrichienne, et de +celles de cette armée à Vienne, le premier consul eut, dès le soir même, +l'état des renforts qui étaient en marche pour l'Italie, et l'état de +situation de l'armée qui faisait le siége de Gênes, avec son +emplacement, celui de ses parcs et hôpitaux. Le ministre de la guerre de +l'empereur d'Autriche n'aurait pu fournir un état plus complet que celui +que le premier consul avait à sa disposition. + +Il avait appris, en quelques heures, tout ce qu'il lui importait de +savoir sur la situation matérielle et morale des Autrichiens en Italie. +Une correspondance partie de Gênes vint lui révéler d'autres secrets. Il +vit que cette place se défendait encore, mais qu'elle était aux abois. +Un nouvel incident compléta les lumières dont il avait besoin avant de +s'engager dans des entreprises ultérieures. On arrêta un courrier +expédié de Vienne au baron de Mélas, qui commandait en chef l'armée +autrichienne en Italie. Ses dépêches dévoilèrent ce qui restait d'obscur +à l'horizon. C'était une position bien singulière que celle du général +Bonaparte lisant à Milan les dépêches écrites par le gouvernement +autrichien au général de son armée, et les comptes rendus par celui-ci à +son gouvernement. Le premier consul méditait sur le parti qu'il avait à +prendre, lorsqu'on lui amena un autre courrier expédié par M. de Mélas à +Vienne. Il apprit, par ses dépêches, que Gênes était près de succomber; +qu'à la vérité, elle résistait encore, mais qu'il était probable qu'elle +serait rendue sous peu. + +Le courrier portait en outre la situation de l'armée, il avait des +ordres pour les dépôts, équipages et parcs d'artillerie qui étaient en +arrière. On se hâta de profiter de cet avis donné par la fortune, et on +envoya prendre possession de tout le matériel dont le voisinage nous +était signalé. + +Le premier consul venait de cerner le château de Milan; il avait fait +deux détachemens, l'un sur Brescia, et l'autre sur la citadelle de +Turin. Il marcha sur Pavie, où il porta son quartier-général. On y +saisit un équipage de pont, qui, réuni aux bateaux du commerce, fournit +les moyens de franchir le Pô. Il détacha des troupes sur Parme, sur +Plaisance, et partit lui-même avec celles qui devaient passer le fleuve +à Pavie. + +Ce fut le général Lannes qui exécuta le passage avec le 6e d'infanterie +légère. On se logea dans des joncs qui étaient à l'autre bord, et on +construisit le pont avec cette activité que mettent les Français à +exécuter ce qu'ils jugent utile à leurs succès; il ne tarda pas à être +achevé. Le premier consul fit aussitôt passer l'armée sur la rive +droite, et se porta lui-même sur la route de Stradella à Montebello, +qu'il avait fait prendre à ses troupes. + +La fortune lui fournit encore, dans cette marche, de nouveaux +renseignemens sur la position de ses ennemis. On lui amena, de ses +avant-postes, un parlementaire autrichien, qu'escortait un officier de +l'état-major de Masséna chargé de lui transmettre la capitulation de +Gênes. Cet officier lui apprit à quel point les Autrichiens s'abusaient +encore sur sa marche et sur les forces qu'il commandait. + +Ils avaient pris possession de Gênes avec pompe et dans les formes de la +plus rigoureuse étiquette. Le général Mélas savait, à la vérité, que les +Français étaient entrés en Italie par Ivrée, mais il refusait de croire +qu'ils fussent nombreux: il n'avait envoyé qu'un fort détachement pour +observer les bords du fleuve. + +Parti de Gênes après ce corps, l'officier l'avait joint en route, et +avait pu en évaluer la force, qu'il indiqua au général Bonaparte, ainsi +que la distance à laquelle il l'avait laissé. Il apprit aussi au premier +consul que l'armée autrichienne n'avait fait aucun détachement sur Parme +ni sur Plaisance. Les troupes que l'on avait poussées dans cette +direction devenaient inutiles: on les rappela; mais on marcha, sans les +attendre, au-devant des Autrichiens. La rencontre eut lieu à Montebello: +l'action s'engagea; elle fut brillante, et donna plus tard son nom au +général Lannes, qui devint maréchal de France et duc de Montebello. + +Les Autrichiens battus furent obligés de retourner sur leurs pas, et de +faire donner l'alerte à M. de Mélas, qui avait eu à peine le temps de +prendre possession de Gênes. On suivit ce corps pas à pas, et, depuis le +combat de Montebello, on ne cessa pas d'être en présence des ennemis. + +Le premier consul rentrait du champ de bataille, lorsqu'il rencontra le +général Desaix. Il lui avait écrit, avant de se rendre à Dijon, de venir +le joindre en Italie, s'il n'aimait mieux aller l'attendre à Paris, en +sortant de quarantaine; mais elle était à peine achevée, que le général +Desaix se mit en route pour l'Italie. Il gagna l'Isère, traversa +Chambéri, la Tarentaise, le petit Saint-Bernard, et descendit dans la +vallée que l'armée avait suivie. Il arriva enfin à la vue de Stradella, +où il joignit le général Bonaparte. Le premier consul l'accueillit avec +une distinction particulière: il le fit monter à cheval et le mena chez +lui, où ils restèrent enfermés pendant la nuit. Le général Bonaparte +était insatiable de détails sur ce qui s'était passé en Égypte depuis +son départ. Le jour commençait à poindre lorsqu'ils se séparèrent. De +mon côté, il me tardait de voir revenir le général Desaix. Il ne +paraissait pas: la lassitude m'abattit la paupière; je dormais d'un +profond sommeil lorsqu'il entra. Il me réveilla lui-même, et m'apprit, +entre autres choses, que le général Bonaparte était déjà établi au +Luxembourg, lorsque les lettres que le général Kléber et M. Poussielgue +avaient adressées au Directoire étaient arrivées; il les avait reçues +lui-même et n'avait pas été surpris, après les avoirs lues, des fautes +qui avaient suivi son départ. On ne s'était pas attendu, ajouta-t-il, à +son arrivée en France, et encore moins au succès qu'il avait eu; mais il +ne s'abusait ni sur l'esprit qui avait dicté ces lettres, ni sur le but +qu'on s'était proposé d'atteindre. + +Nous nous expliquâmes alors le silence qu'il avait gardé avec M. +Poussielgue. Il avait encore sur le coeur la correspondance de cet +administrateur avec le Directoire. + +Du reste, il ne lui garda pas toujours rancune; car plus tard le +ministre des finances ayant proposé de l'employer dans les travaux du +cadastre, le premier consul, devenu empereur, lui donna une place +d'inspecteur dans cette administration; c'est une nouvelle preuve que +personne, plus que le général Bonaparte, n'oubliait facilement les torts +qu'on pouvait avoir envers lui. + +Le premier consul voulut employer sur-le-champ le général Desaix; il +forma un corps d'armée composé des deux divisions Boudet et Monnier, +qu'il mit sous son commandement. + + + + +CHAPITRE XVII. + +Mélas arrive à Alexandrie.--Le premier consul craint qu'il ne lui +échappe par la route de Novi.--Bataille de Marengo;--elle est perdue +jusqu'à quatre heures.--Dispositions qui rétablissent les +affaires.--Mort de Desaix.--L'armée autrichienne se retire sur l'Adige. + + +M. de Mélas avait enfin terminé les cérémonies de l'occupation de Gênes, +et ramené son armée sous la citadelle d'Alexandrie. Il était descendu +par la Boquetta, et avait appris, en arrivant, la défaite du corps qu'il +avait chargé de nous disputer le passage du Pô. + +Une autre circonstance compliquait sa position. L'armée qui avait rendu +Gênes touchait au moment de rentrer en ligne; l'époque qu'assignait la +capitulation à la reprise des hostilités était venue. Il courait la +chance d'être attaqué simultanément sur son front et ses derrières. + +Il eût pu prendre son passage par Turin. Le premier consul craignit même +un instant qu'il ne se dirigeât sur cette capitale, et se hâta de se +porter dans la direction d'Alexandrie, afin de s'approcher du théâtre +des événemens. Nous rencontrâmes à Voghera des parlementaires +autrichiens dont la mission spéciale nous parut être de s'assurer si +notre armée marchait véritablement à eux. Le premier consul les fit +retenir assez long-temps pour qu'ils la vissent défiler. Il mit même +quelque intention à leur montrer le général Desaix, qui était connu de +l'un d'eux, et les renvoya. + +Nous continuâmes à marcher. Tortone était encore occupé par les +Autrichiens. Nous laissâmes la place à gauche, et nous allâmes passer la +Scrivia à Castel-Seriolo. La division Boudet, que suivait le général +Desaix, fut la seule qui, se portant sur la droite, fila par la montagne +et traversa la rivière au-dessus de Tortone, pour se placer à Rivalta. +Loin de s'attendre à voir M. de Mélas marcher franchement à lui, le +premier consul craignait qu'il ne manoeuvrât pour éviter une action qui +ne pouvait que lui être désavantageuse. Il était si préoccupé de cette +idée, qu'il ordonna, dans la nuit, au général Desaix de faire un +détachement sur Novi, afin de s'assurer si l'ennemi ne filait pas par +cette route pour gagner les bords du Pô. + +Je fus chargé de cette reconnaissance; je poussai jusqu'à Novi: aucun +détachement n'avait paru. Je rentrai à Rivalta dans la nuit du 14 au 15 +juin. + +Le premier consul avait employé la journée du 14 à reconnaître les bords +de la Bormida. Il s'était assuré qu'indépendamment du pont qu'ils +avaient sur cette rivière en avant d'Alexandrie, les ennemis en +possédaient un second beaucoup plus bas, c'est-à-dire sur notre flanc +droit. + +Il avait ordonné qu'on rejetât de l'autre côté de la rivière tout ce qui +l'avait passée, et qu'à quelque prix que ce fût, on détruisît un pont +qui pouvait nous être si funeste, annonçant même l'intention de s'y +porter de sa personne, si les circonstances l'exigeaient. Un de ses +aides-de-camp, le colonel Lauriston, fut chargé de suivre l'opération, +et de ne revenir que lorsqu'elle serait accomplie. + +L'action s'engagea; on se canonna toute la journée: mais l'ennemi tint +ferme; on ne put l'obliger à retirer le pont. Lauriston vint rendre +compte de l'état des choses. Le premier consul, exténué de fatigue, ne +l'entendit pas ou comprit mal ce que son aide-de-camp lui rapportait; +car Lauriston, auquel il reprocha souvent dans la suite la fausse +sécurité qu'il lui avait donnée, répondit constamment que, loin d'avoir +à se reprocher une faute aussi grave, il était au contraire accouru le +prévenir que ses ordres n'avaient pu s'exécuter. Lauriston connaissait +trop l'importance du pont pour lui annoncer, sans s'en être assuré +lui-même, qu'il était détruit. + +Le premier consul était resté fort tard à parcourir les lignes de son +armée. Il rentrait lorsqu'il reçut le rapport de la reconnaissance que +j'avais poussée jusqu'à Novi. Il m'a fait l'honneur de me dire depuis +qu'il avait eu de la peine à se persuader que les Autrichiens n'eussent +pas cherché à lui échapper par une route qui n'était pas observée, et +qui leur offrait une retraite plus sûre, puisqu'elle les éloignait de +Masséna, qui avait repris les hostilités. + +Une circonstance particulière contribuait à lui faire paraître la chose +plus invraisemblable. Il s'était tenu à cheval, à ses vedettes, une +bonne partie de la nuit, et n'avait aperçu qu'un petit nombre de feux +ennemis. Il n'avait plus douté dès-lors que les Autrichiens ne fissent +un mouvement, et avait ordonné au général Desaix de se porter avant le +jour à Novi avec la division Boudet[30]. + +Nous prîmes aussitôt les armes, et quittâmes la position de Rivalta; +nous marchâmes sur Novi: mais à peine le jour commençait à poindre, que +nous entendîmes une canonnade redoublée s'ouvrir au loin en arrière de +notre droite. Le pays était plat; nous ne pouvions apercevoir qu'un peu +de fumée. Le général Desaix, étonné, arrêta sa division et m'ordonna +d'aller rapidement reconnaître Novi. Je pris cinquante chevaux que je +lançai à toute bride sur la route; j'atteignis promptement le lieu où +j'étais envoyé. Tout était calme et dans l'état où je l'avais laissé la +veille; personne n'y avait encore paru. Je remis mon détachement au +galop, et je rejoignis le général Desaix. + +Je n'avais été que deux heures à exécuter ma mission. Elle pouvait +influer sur les combinaisons de la journée; je courus annoncer au +premier consul que tout était tranquille à Novi, que le général Desaix +avait suspendu son mouvement et attendait de nouveaux ordres. La +canonnade devenait à chaque instant plus vive. J'éprouvais le besoin +d'arriver près du premier consul, et pris à travers les champs: le feu +et la fumée me dirigeaient. Je hâtais mon cheval de toutes mes forces, +lorsqu'un heureux hasard me fit rencontrer un aide-de-camp du général en +chef, Bruyère, qui devint plus tard un des plus brillans généraux de +cavalerie, et périt en 1813, dans la campagne de Saxe. Il portait au +général Desaix l'ordre d'accourir sur le champ de bataille, où le besoin +était déjà si pressant, qu'il avait, comme moi, quitté la route et pris +à travers la plaine pour nous atteindre plus tôt. Je lui indiquai où se +trouvait le général Desaix, et appris de lui où se trouvait le premier +consul. Voici ce qui était arrivé: + +Le général Bonaparte, croyant que le pont inférieur de la Bormida avait +été coupé, n'avait pas changé la position de son armée, qui passa la +nuit du 13 au 14, à cheval sur la chaussée de Tortone à Alexandrie, la +droite en avant de Castel-Seriolo, la gauche dans la plaine de Marengo. +Le général Desaix était en réserve à Rivalta, et le quartier-général à +Gorrofolo. + +Tortone, qui était occupé par une garnison autrichienne, avait été +laissé derrière nous, et nous avait forcés de faire passer la ligne +d'opération par Castel-Seriolo. + +Le premier consul attendait le corps qu'il avait rappelé de Parme et de +Plaisance, ainsi que celui qui avait fait le siége du fort de Bard, dont +nous venions de nous emparer. Ce dernier s'avançait par Pavie, les +autres arrivaient par Stradella et Montebello; mais ni les uns ni les +autres ne nous avaient joints. + +La position de l'armée était loin d'être rassurante: elle avait en tête +un ennemi que l'on avait mis dans l'obligation de tout sacrifier pour +s'ouvrir un passage. Elle était faible, dispersée; ce n'était pas trop +d'un homme comme le premier consul pour faire tourner à bien des +circonstances aussi fâcheuses. Tout autre, n'eût-il pas même été général +médiocre, eût infailliblement perdu la bataille que nous fûmes forcés +d'accepter le lendemain. + +Le 14 juin, notre droite avait été assaillie à la pointe du jour par une +multitude de cavalerie qui avait débouché par le pont que l'on avait dû +couper la veille; l'irruption fut si vive, si rapide, qu'en un instant +nous éprouvâmes une perte énorme en hommes, en chevaux et en matériel. +Le désordre était entier dans cette partie de l'armée, que la bataille +n'était pas engagée. Elle se rallia; mais elle se ressentit toute la +journée de ce fâcheux début. Le trouble ne s'était pas arrêté aux +troupes qui avaient été battues; celles qui les appuyaient avaient pris +l'épouvante à la vue de ce débordement de cavalerie, et avaient été +porter leur frayeur au loin. Le premier consul fut bientôt prévenu de +cet échec. C'était le premier rapport de la journée. Il cacha le dépit +que lui causait un malheur qui n'avait eu lieu que parce que le pont +inférieur de la Bormida n'avait pas été détruit, conformément aux ordres +sur lesquels il avait tant insisté la veille. Il montait à cheval pour +voir ce qui se passait, lorsque toute la ligne fut attaquée par la route +d'Alexandrie. M. de Mélas, décidé à se frayer passage à travers nos +bataillons, avait porté son armée pendant la nuit en deçà de la Bormida, +où elle avait pris position. Elle s'était établie devant nous; mais elle +n'avait pas allumé de feux: nous ne nous étions pas aperçus que les +lignes que nous avions en face s'étaient grossies. + +Le début de leur attaque fut brillant; les Autrichiens avaient pris +l'initiative des mouvemens sur tous les points à la fois; ils eurent du +succès partout. Notre centre fut percé, mis en retraite; notre gauche +fut plus maltraitée encore. + +Le choc avait été meurtrier. Les blessés qui se retiraient formaient une +colonne longue, épaisse, dont la marche rétrograde favorisait la fuite +des hommes faibles, qu'une attaque aussi rude qu'inattendue avait +ébranlés. La déroute commençait; il ne fallait qu'un hourra de cavalerie +pour la décider. S'il avait eu lieu, c'en était fait de la journée. + +Le péril devenait à chaque instant plus imminent. Le premier consul +ordonna que l'on cédât le terrain, et que, tout en se ralliant, on se +rapprochât des réserves qu'il rassemblait entre Gorrofolo et Marengo. Il +plaça sa garde derrière ce petit village, mit lui-même pied à terre, et +s'établit avec elle sur la droite du grand chemin. Ses cartes étaient +déroulées; il était à les étudier quand je le joignis. Il venait +d'ordonner au général qui commandait sa gauche de lui envoyer le peu de +troupes intactes qui lui restaient. Il préparait déjà le mouvement qui +devait décider l'action qu'il n'avait pas prévue, et qui tournait si +mal. Battue comme elle était, sa gauche lui devenait inutile, puisqu'il +ne pouvait pas la renforcer. Il retirait le peu de bonnes troupes +qu'elle avait encore, et les portait au centre. + +Dans cet état de choses, il ne pouvait rien apprendre de plus heureux +que ce que je venais lui annoncer. Novi était désormais sans importance. +Il était assez visible que les Autrichiens n'y avaient pas marché. Au +lieu de consumer le temps à une course inutile, le général Desaix avait +fait halte; il pouvait compter ses troupes au nombre de celles qui +allaient décider de la journée. + +«À quelle heure l'avez-vous quitté, me dit le premier consul en tirant +sa montre?--À telle heure, lui répondis-je.--Eh bien, il doit être près +d'ici; allez lui dire de se former là (il me désignait le lieu de la +main); qu'il quitte le grand chemin pour laisser passer tous ces +blessés, qui ne pourraient que l'embarrasser, et peut-être +entraîneraient son monde.» + +Je partis pour rejoindre le général Desaix, qui, averti par Bruyère du +péril que courait l'armée, avait pris à travers champs, et n'était plus +qu'à quelques centaines de pas du champ de bataille. Je lui transmis les +ordres dont j'étais chargé; il les exécuta, et se rendit auprès du +premier consul, qui lui expliqua comment les choses en étaient venues au +point où elles étaient, et ce qu'il allait tenter dès que sa division +serait en ligne. + +Notre droite avait été assez promptement ralliée; notre centre, renforcé +par les troupes tirées de la gauche, était redevenu respectable. À +l'extrême gauche de ce centre était la division du général Desaix, +marchant en tête des troupes qui allaient entrer en action; quant à la +gauche, elle n'existait plus. + +Ses ordres expédiés, le premier consul fit exécuter à l'armée entière un +changement de front sur l'aile gauche de son centre, en portant toute +l'aile de droite en avant. Il achevait de tourner par ce mouvement tout +ce qui s'était abandonné à la poursuite des troupes de la gauche qui +avaient été rompues. En même temps, il portait sa droite loin du pont +qui lui avait été si fatal dans la matinée. Il serait difficile de dire +pourquoi le général qui commandait à la gauche de l'armée autrichienne, +laissa opérer ce mouvement décisif; mais, soit qu'il ne le comprît pas, +soit qu'il attendît des ordres, il se borna à envoyer des corps de +cavalerie pour intercepter notre retraite, ne regardant pas comme +possible que nous fussions occupés d'autre chose que de l'effectuer. +Placé de manière à rendre tout au moins douteux le succès de la manoeuvre +du premier consul, il ne chercha pas même à l'entraver. + +Les Autrichiens avaient employé à marcher le temps que le général Desaix +avait mis à s'entretenir avec le premier consul. Leurs progrès avaient +été si prompts, que, lorsqu'il rejoignit son corps, il les trouva qui +fusillaient déjà sur ses derrières; il leur opposa des tirailleurs, et +se hâta de faire ses dispositions. Ses troupes, qui comptaient neuf +bataillons, étaient formées sur trois lignes, un peu en arrière du petit +village de Marengo, près du grand chemin de Tortone à Alexandrie. Le +premier consul avait retiré au général Desaix son artillerie pour la +réunir à celle de la garde, et former au centre une batterie +foudroyante. + +Il était trois heures; on n'entendait plus que quelques coups de fusil; +les deux armées manoeuvraient, et se disposaient à faire le dernier +effort. + +La division du général Desaix occupait le point le plus rapproché de +l'ennemi, qui s'avançait en colonnes serrées, profondes, le long de la +route d'Alexandrie à Tortone, qu'il laissait à sa gauche. Il était près +de nous joindre; nous n'étions plus séparés que par une vigne que +bordait le neuvième régiment d'infanterie légère, et un petit champ de +blé dans lequel entraient déjà les Autrichiens. Nous n'étions pas à plus +de cent pas les uns des autres; nous discernions réciproquement nos +traits. La colonne autrichienne avait fait halte à la vue de la division +Desaix, dont la position lui était si inopinément révélée. La direction +qu'elle suivait la portait droit sur le centre de notre première ligne. +Elle cherchait sans doute à en évaluer la force avant de commencer le +feu. La position devenait à chaque instant plus critique. «Vous voyez +l'état des choses, me dit Desaix; je ne puis différer d'attaquer sans +m'exposer à l'être moi-même avec désavantage. Si je tarde, je serai +battu, et je ne me soucie pas de l'être. Allez donc au plus vite +prévenir le premier consul de l'embarras que j'éprouve; dites-lui que je +ne puis plus attendre, que je n'ai pas de cavalerie[31], qu'il est +indispensable qu'il dirige une bonne charge sur le flanc de cette +colonne, pendant que je la heurterai de front.» + +Je partis au galop, et joignis le premier consul, qui faisait exécuter +aux troupes placées à la droite du village de Marengo, le changement de +front qu'il avait prescrit sur toute la ligne. Je lui transmis le +message dont j'étais chargé; il m'écouta avec attention, réfléchit un +instant, et m'adressant la parole: «Vous avez bien vu la colonne?--Oui, +mon général (c'est le titre qu'on lui donnait alors).--Elle a beaucoup +de monde?--Oui, beaucoup, mon général.--Desaix en paraît-il inquiet?--Il +ne m'a paru inquiet que des suites que pourrait avoir l'hésitation. Il +m'a du reste recommandé de vous dire qu'il était inutile de lui envoyer +d'autres ordres que ceux d'attaquer, si ce n'est celui de se mettre en +retraite; encore ce mouvement serait-il au moins aussi dangereux que le +premier. + +«S'il en est ainsi, me dit le premier consul, qu'il attaque; je vais lui +en faire porter l'ordre. Pour vous, allez là (il me montrait un point +noir dans la plaine), vous y trouverez le général Kellermann, qui +commande cette cavalerie que vous voyez; vous lui apprendrez ce que vous +venez de me communiquer, et vous lui direz de charger sans compter, +aussitôt que Desaix démasquera son attaque. Au surplus, restez près de +lui; vous lui indiquerez le point par où Desaix doit déboucher; car +Kellermann ne sait même pas qu'il soit à l'armée.» + +J'obéis. Je trouvai le général Kellermann à la tête d'à peu près six +cents chevaux, reste de la cavalerie avec laquelle il n'avait cessé de +combattre toute la journée: je lui transmis l'ordre du premier consul. +J'avais à peine achevé, qu'un feu de mousqueterie, parti de la gauche +des maisons de Marengo, se fit entendre: c'était le général Desaix qui +ouvrait l'attaque. Il se porta vivement, avec le 9e léger, sur la tête +de la colonne autrichienne: celle-ci riposta avec mollesse; mais nous +payâmes chèrement sa défaite, puisque le général fut abattu dès les +premiers coups. Il était à cheval derrière le 9e régiment, une balle lui +traversa le coeur; il périt au moment où il décidait la victoire. + +Kellermann s'était ébranlé dès qu'il avait entendu le feu. Il s'élança +sur cette redoutable colonne, la traversa de la gauche à la droite, et +la coupa en plusieurs tronçons; assaillie en tête, rompue par ses +flancs[32], elle se dispersa et fut poursuivie, l'épée dans les reins, +jusqu'à la Bormida. + +Les masses qui suivaient notre gauche n'eurent pas plus tôt aperçu ce +désastre, qu'elles se mirent en retraite et tentèrent de gagner le pont +qu'elles avaient en avant d'Alexandrie; mais les corps des généraux +Lannes et Gardanne avaient achevé leur mouvement: elles étaient +désormais sans communication; toutes furent obligées de mettre bas les +armes. + +Perdue jusqu'à midi, la bataille était complétement gagnée à six heures. + +La colonne autrichienne dispersée, j'avais quitté la cavalerie du +général Kellermann, et venais à la rencontre du général Desaix, dont je +voyais déboucher les troupes, lorsque le colonel du 9e léger m'apprit +qu'il n'existait plus. Je n'étais pas à cent pas du lieu où je l'avais +laissé; j'y courus, et le trouvai par terre, au milieu des morts, déjà +dépouillés, et dépouillé entièrement lui-même. Malgré l'obscurité, je le +reconnus à sa volumineuse chevelure, de laquelle on n'avait pas encore +ôté le ruban qui la liait. + +Je lui étais trop attaché, depuis long-temps, pour le laisser là, où on +l'aurait enterré, sans distinction, avec les cadavres qui gisaient à +côté de lui. + +Je pris à l'équipage d'un cheval, mort à quelques pas de là, un manteau +qui était encore à la selle du cheval; j'enveloppai le corps du général +Desaix dedans, et un hussard, égaré sur le champ de bataille, vint +m'aider à remplir ce triste devoir envers mon général. Il consentit à le +charger sur son cheval, et à le conduire par la bride jusqu'à Gorofollo, +pendant que j'irais apprendre ce malheur au premier consul, qui +m'ordonna de le suivre à Gorofollo, où je lui rendis compte de ce que +j'avais fait: il m'approuva, et ordonna de faire porter le corps à Milan +pour qu'il y fût embaumé. + +Simple aide-de-camp du général Desaix à la bataille de Marengo, je +n'avais vu que ce que me permettaient de voir le grade et la position +que j'occupais; ce que j'ai rapporté de plus m'a été raconté par le +premier consul, qui aimait à revenir sur cette journée, et m'a fait +plusieurs fois l'honneur de me dire combien elle lui avait donné +d'inquiétude, jusqu'au moment où Kellermann exécuta la charge qui +changea la face des affaires. + +Depuis la chute du gouvernement impérial, de prétendus amis de ce +général ont réclamé, en son nom, l'honneur d'avoir improvisé cette +charge. La prétention est trop forte et sûrement étrangère à ce général, +dont la part de gloire est assez belle pour qu'il en soit satisfait. Je +le crois d'autant plus, que, m'entretenant avec lui de cette bataille +plusieurs années après, je lui rappelai que c'était moi qui lui avais +porté les ordres du premier consul, et il ne me parut pas l'avoir +oublié. Je suis loin de supposer à ses amis le projet de vouloir +atténuer la gloire du général Bonaparte ni celle du général Desaix; ils +savent, aussi bien que moi, qu'il est des noms consacrés que ces sortes +de revendications n'atteignent plus, et qu'il serait tout aussi superflu +de disputer à son auteur le mérite de la conception de la bataille, que +de chercher à atténuer la brillante part que le général Kellermann a +prise au succès. J'ajouterai quelques réflexions. + +Du point qu'il occupait, le général Desaix ne pouvait voir le général +Kellermann: il m'avait même chargé de demander au premier consul de le +faire appuyer par de la cavalerie. Le général Kellermann ne pouvait non +plus, du point où il était placé, apercevoir la division Desaix: il est +même probable qu'il ignorait l'arrivée de ce général, qui n'avait joint +l'armée que l'avant-veille. Tous deux ignoraient respectivement leur +position, qui n'était connue que du premier consul: lui seul pouvait +mettre de l'ensemble dans leurs mouvemens; lui seul pouvait faire +coïncider leurs efforts. + +La brillante charge que mena Kellermann fut décisive; mais si elle avait +été faite avant l'attaque du général Desaix, il est probable qu'elle eût +eu un tout autre résultat. Kellermann paraît en avoir été convaincu, +puisqu'il laissa la colonne autrichienne traverser notre champ de +bataille, souffrit qu'elle débordât toutes les troupes que nous avions +encore en ligne, sans faire le moindre mouvement pour l'arrêter. Si +Kellermann ne l'a pas chargée plus tôt, c'est que c'était un mouvement +trop grave, et que le non-succès aurait été sans ressource; il fallait +donc que cette charge entrât dans une combinaison générale qui n'était +pas de son ressort. + +Le revers que venait d'éprouver l'armée autrichienne était trop grand +pour ne pas être suivi de conséquences désastreuses. Le général Mélas +avait employé à combattre le temps qu'il aurait dû mettre à regagner le +Pô par Turin et Plaisance. Le moment favorable était perdu, il n'y +fallait plus songer. + +Masséna, renforcé du petit corps que commandait le général Suchet[33], +était rentré en Piémont, et pouvait se promettre des succès contre une +armée battue, comme l'avait été celle de M. de Mélas. La nôtre, au +contraire, était dans l'ivresse de la victoire; il lui tardait de donner +le coup de grâce aux Autrichiens. Pour peu que M. de Mélas eût hésité à +prendre un parti, il aurait été accablé sans retour. + +Sa position était pénible, surtout après l'entrée triomphale qu'il +venait de faire à Gênes. Il fallait néanmoins se résigner et tenter la +voie des négociations. M. de Mélas envoya un parlementaire au +quartier-général de Gorofollo. Le général Zach, son chef d'état-major, y +était encore: fait prisonnier la veille, il s'était long-temps entretenu +avec le premier consul; il connaissait le désir qu'il avait de rétablir +la paix, les intentions où il était de ne pas abuser de la victoire, en +imposant à l'armée autrichienne des conditions que l'honneur ne lui eût +pas permis d'accepter. + +Le général Bonaparte lui proposa d'aller rendre compte à M. de Mélas des +dispositions où il était: M. Zach accepta. Il partit avec le +parlementaire, joignit son général, et ne tarda pas à faire connaître +que celui-ci agréait les bases qu'il lui avait transmises. Le général +Berthier se rendit aussitôt à Alexandrie, et conclut, avec M. de Mélas, +une convention par laquelle celui-ci s'engagea à se retirer derrière +l'Adige, en défilant à travers nos rangs; il devait aussi vider les +places du Piémont et nous restituer celles d'Italie jusqu'au Mincio. +Cette convention ratifiée, le premier consul partit pour Milan, et +laissa au général Berthier le soin de la faire exécuter. L'article qui +était relatif à Gênes éprouva des difficultés. Masséna avait reçu +l'ordre de prendre possession de cette ville, qu'il n'avait perdue que +depuis peu de jours. Il en demanda la remise au prince de Hohenzollern, +que le général Mélas y avait laissé, comme gouverneur, avec un corps de +troupes assez considérable. Blessé d'une telle humiliation, celui-ci +refusa. Masséna rendit compte de ce fâcheux incident; mais l'armée +autrichienne avait déjà quitté Alexandrie pour se porter sur l'Adige, la +chose était délicate. Cependant, comme les stipulations étaient +positives, que le corps du prince de Hohenzollern faisait partie de +l'armée qui devait évacuer l'Italie, et que Gênes était au nombre des +places dont la remise était consentie, c'était à M. de Mélas à mettre +fin à cette opposition: aussi le fit-il avec une noble loyauté. Il somma +le prince d'obéir, lui déclarant que, s'il persistait dans son refus, il +l'abandonnerait, lui et ses troupes, aux conséquences que son +obstination devait avoir. Sommé d'une manière si péremptoire, +Hohenzollern n'osa continuer de méconnaître la capitulation; il remit la +place, et prit la route qu'avait suivie l'armée autrichienne. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Je suis nommé aide-de-camp du premier consul.--Il repasse en +France.--Ivresse des Dijonnaises.--Le maître de poste de +Montereau.--Fêtes de la capitale.--Carnot.--Causes de son +renvoi.--Créations de tout genre. + + +Le premier consul m'avait fait dire à Gorofollo, par le général Duroc, +de le suivre à Milan, qu'il s'occuperait de moi. Je ne me le fis pas +répéter, et partis avec lui. + +Nous trouvâmes en route les divisions des généraux Chabran, Duhesme et +Loison qui arrivaient de Bard, de Parme, de Plaisance; elles n'étaient +plus qu'à une marche en arrière. Le consul s'arrêta, les vit, et +continua sa course. + +J'avais fait cette course de Gorofollo à Milan dans le même jour, monté +sur un cheval autrichien, que j'avais pris la veille à la bataille; +encore était-il blessé d'un large coup de sabre sur le front. Le premier +consul m'aperçut, m'engagea plusieurs fois à ne pas me harasser et à +venir paisiblement derrière. Je n'en fis rien; je persistai à ne pas +perdre sa trace, et le suivis jusque dans la cour du château de Milan. + +Le soleil était à son déclin. Le premier consul avait fait une telle +diligence, que le courrier qui devait l'annoncer n'était arrivé qu'une +heure avant lui. Néanmoins toute la population était déjà en mouvement: +les maisons étaient drapées, les femmes de la première classe couvraient +la route, emplissaient les rues et les fenêtres; elles avaient des +corbeilles de fleurs qu'elles jetaient dans la voiture du premier consul +à mesure qu'il s'avançait. + +Il était à peine arrivé à Milan, qu'il avait déjà réuni les membres +épars du gouvernement cisalpin. La victoire de Marengo avait rendu +l'espérance à la population italienne: chacun reprit son poste, chacun +retourna à ses fonctions, et la machine administrative fut en plein jeu +au bout de quelques jours. + +Ce fut au milieu de cette satisfaction générale que je fus rejoint par +les équipages du général que j'avais perdu. Ils étaient arrivés sous la +conduite de mon camarade Rapp, qu'une maladie assez grave avait retenu +loin de nous. Nous étions l'un et l'autre occupés de l'amertume de nos +regrets, et nous nous inquiétions de notre avenir, lorsque le premier +consul nous fit dire qu'il nous prenait pour ses aides-de-camp. Je +passai de l'anxiété à une sorte de délire: j'étais si heureux, si +troublé, que je ne pus trouver d'expression pour épancher la +reconnaissance que j'éprouvais. + +L'armée autrichienne avait atteint les limites que lui avait assignées +la capitulation de Marengo; mais la cour de Vienne n'avait pas encore +ratifié l'armistice que le premier consul désirait étendre à l'armée du +Rhin, afin de travailler à la paix: il manda le général Masséna, auquel +il destinait le commandement de l'armée à son départ. Il n'avait pas +revu ce général depuis qu'il avait mis à la voile pour l'Égypte; il lui +fit un accueil gracieux, et le félicita longuement sur sa belle défense +de Gênes. + +La ratification de Vienne arrivée, le premier consul partit pour Paris; +il prit sa route par le Piémont, le mont Cénis, et m'ordonna de +l'accompagner. + +Il fut bientôt à Turin, passa une heure ou deux à visiter la citadelle +que l'on venait de remettre à l'armée, remonta en voiture et ne s'arrêta +plus qu'à Lyon. + +La route était bordée d'hommes de tous les rangs, de toutes les classes, +que la reconnaissance autant que la curiosité avait attirés sur son +passage. Ce n'est point exagérer que de dire qu'il voyagea de Milan à +Lyon entre deux haies de citadins, de campagnards, accourus pour le +voir, et au milieu de _vivats_ continuels. La population lyonnaise était +dans le délire qu'elle avait éprouvé au retour d'Égypte; elle se porta à +l'hôtel des Célestins, où nous étions descendus pour déjeûner, escalada +les portes, se montra si empressée, si impatiente de voir le premier +consul, qu'il fut obligé, pour la satisfaire, de se présenter au balcon. +Il descendit ensuite poser la première pierre de la place de Bellecour, +dont il avait arrêté la restauration, et se mit en route pour Dijon, où +il se proposait de voir une réserve qui s'organisait dans cette ville, +d'où elle devait rejoindre l'armée. + +Le délire fut encore plus grand à Dijon qu'il n'avait été à Lyon: les +appartemens destinés au premier consul étaient remplis par tout ce que +cette charmante ville possédait de femmes aimables. Les hommes faisaient +foule; chacun voulait le voir, l'approcher; la maison était pleine de +monde; elle n'avait pas un réduit où il pût être seul. Les femmes se +faisaient remarquer par la vivacité d'une joie pure qui animait leurs +yeux et répandait l'incarnat sur leurs visages, comme si elles eussent +dépassé les bornes de la bienséance. Une des plus belles devint plus +tard un des ornemens de la cour, sous le titre de duchesse de Bassano. + +Le premier consul sortit pour voir les troupes; mais il ne put arriver +sur le terrain qu'au milieu de ce cortége de jeunes femmes chargées de +fleurs, de branches de myrte et de laurier, qu'elles jetaient devant son +cheval. Elles ne redoutaient, ne craignaient rien; elles étaient si +remplies du héros qu'elles avaient au milieu d'elles, que peu leur +importait le danger, pourvu qu'elles lui témoignassent les sentimens +qu'elles lui portaient. Leur abandon fut tel, que le premier consul ne +voulut pas rentrer en ville dans la crainte que leur impatience n'amenât +quelque accident fâcheux. Les voitures qui le suivaient vinrent le +recevoir sur le terrain où étaient les troupes. Il fit un salut de +bienveillance à cet essaim de jeunes grâces, et partit: mais l'accueil +que lui avait fait Dijon resta dans sa mémoire. Dans la suite, il aimait +à parler de cette ville, et revenait fréquemment sur l'empressement +qu'elle lui avait montré au retour de Marengo. + +Ses équipages se composaient de deux voitures. MM. Duroc et Bourrienne +étaient dans celle où il voyageait. Je suivais dans l'autre avec le +général Bessières. Nous arrivions à Sens le lendemain du jour où nous +avions quitté Dijon, lorsqu'en descendant la montagne qui précède la +ville, un des cols-de-cygne cassa. Cet accident nous fit perdre six +heures. Nous arrivâmes enfin. Nous aperçûmes les peintres, qui sans +doute ne nous attendaient pas si tôt, et traçaient sur le frontispice +d'un arc de triomphe les mots fameux _veni, vidi, vici_. Nous +descendîmes chez madame Bourrienne, et fîmes réparer la voiture pendant +le déjeûner. + +Sens avait un dépôt de prisonniers de guerre russes, qui étaient dans +une situation pitoyable. Le premier consul leur fit distribuer de +l'argent, et leur annonça que leur sort changerait incessamment, ce qui +eut lieu en effet. + +Nous partîmes de Sens à midi, et fûmes bientôt à Montereau. Tout dévoué +au premier consul, le maître de poste voulut mener lui-même sa voiture. +Malheureusement il avait moins d'habileté que de zèle; car, arrivé au +tournant qui est en avant du pont, il versa si rudement, que tout le +monde crut que la voiture allait couler jusqu'à la rivière. Cependant ni +le premier consul, ni aucun de ceux qui l'accompagnaient, ne fut blessé; +la voiture même ne fut pas endommagée. Le maître de poste, plus mort que +vif de sa mésaventure, n'osait reparaître. Ce fut le premier consul qui +le rassura et l'engagea à remonter à cheval. Ces divers accidens nous +firent arriver plus tard que nous n'espérions. Ce ne fut que le 6 +juillet, à minuit, que le premier consul entra aux Tuileries, où on ne +l'attendait plus. + +La population se porta, en effet, le lendemain de bonne heure, au +faubourg Saint-Antoine, ainsi qu'elle l'avait fait la veille; mais elle +apprit que le premier consul était arrivé pendant la nuit; elle accourut +aussitôt aux Tuileries, dont le jardin fut rempli pendant toute la +journée. + +La France venait de sortir d'un état de contrainte et d'anxiété qui lui +faisait sentir doublement le prix d'une victoire qu'elle n'avait osé +espérer, et qui était d'autant plus belle, qu'elle réparait à elle seule +tous les désastres qui l'avaient précédée. + +Le premier consul n'était qu'au huitième mois de son retour d'Égypte, et +déjà tout avait changé de face. Le gouvernement révolutionnaire était à +jamais dissous. Les plaies qu'il avait faites étaient cicatrisées; les +torches de la guerre civile étaient éteintes. La Belgique, où l'approche +d'une armée anglaise avait suscité des mouvemens, était pacifiée; +l'Italie, reconquise jusqu'au Mincio par une seule bataille. Il ne +restait que Mantoue à prendre et les bords de l'Adige à atteindre, pour +replacer la France dans l'état où elle était lorsque le général +Bonaparte était parti pour l'Égypte. + +Tant de bienfaits furent vivement sentis. Les premiers jours qui +suivirent le retour de Marengo furent consacrés à des réjouissances qui +attestaient la reconnaissance de la nation. Ce n'étaient partout que +fêtes et plaisirs. Chaque corps, chaque individu était jaloux de +témoigner la part qu'il prenait à la joie publique. Le premier consul +s'abandonnait à ce concert de satisfaction, lorsqu'il apprit qu'un +courrier, parti d'Italie, était venu annoncer la perte de la bataille de +Marengo. Le courrier avait été expédié au moment où tout semblait +désespéré, en sorte que le bruit d'un revers était général à Paris avant +le retour du premier consul. Son arrivée dérangea beaucoup de projets. À +la simple annonce de sa défaite, les faiseurs s'étaient remis à l'oeuvre, +et ne parlaient de rien moins que de renverser le gouvernement et de +venger l'attentat du 18 brumaire. + +Quoique ministre de la guerre, Carnot s'était fait remarquer parmi les +plus empressés, et n'avait pas dédaigné d'accueillir, d'accréditer même +cette fâcheuse nouvelle. Le premier consul dissimula l'impression que +lui fit éprouver la connaissance de ces détails; mais il ne les oublia +pas. Il songea dès-lors à se séparer d'un homme qui s'associait à son +gouvernement, et ne le considérait cependant lui-même que comme un +ennemi public. Il destinait depuis long-temps ce portefeuille à +Berthier, mais Berthier lui était nécessaire à l'armée; il attendit +encore quelques mois avant de remplacer Carnot. + +Le 14 juillet arriva, c'était l'anniversaire de la confédération de +1789. On le célébra au Champ-de-Mars, au milieu d'un concours +prodigieux. Les terrasses étaient couvertes; la foule s'étendait au +loin; tout respirait l'ivresse des premiers temps. Le premier consul se +rendit à cheval à cette brillante cérémonie; il s'y présenta au moment +où la garde à pied et à cheval arrivait avec les nombreux drapeaux pris +à Marengo. L'apparition de ces braves, la présence de ce chef illustre +qui les avait conduits excita les plus vives acclamations. Cette troupe +était partie du champ de bataille le 16 juin, lendemain de l'action, et +avait fait le voyage en vingt-neuf jours. Sa lassitude et le mauvais +état de son équipement ajoutaient l'intérêt à sa gloire. Elle reçut +partout des témoignages de l'estime générale qu'elle inspirait. + +Au milieu de ces fêtes, le premier consul ne perdait pas de vue tout ce +qu'il avait à faire pour mettre l'armée en campagne et approvisionner +les places d'Italie. La trève expirait à la fin de juillet. Il prit ses +mesures pour le cas où la paix ne se conclurait pas. Indépendamment des +soins qu'il donna à l'armée et à ses accessoires, il se livra, pendant +tout le temps qu'il passa à Paris, à un travail prodigieux. Il faisait +tout à la fois réunir des matériaux qu'il soumettait au conseil d'État, +et s'occupait à substituer un système de finances à la marche +désastreuse qu'avait suivie le Directoire. En cela, il fut parfaitement +secondé par le ministre de ce département, M. Gaudin, depuis duc de +Gaëte, un des hommes les plus probes et les plus laborieux qu'ait +possédés l'administration d'aucune époque. + +Le Directoire l'avait long-temps sollicité de se mettre à la tête des +finances sans pouvoir l'obtenir. Le premier consul fut plus heureux; M. +Gaudin accepta le portefeuille qu'il lui offrit, parce qu'il était sûr +d'être appuyé dans l'exécution de ce qui serait une fois décidé. Le +premier consul l'estimait particulièrement; il fut le seul ministre qui +ne fut pas déplacé depuis 1799 jusqu'en 1814. + +Le premier consul créa la caisse d'amortissement, l'enregistrement et la +banque; il remit de l'ordre dans toutes les branches de +l'administration, et ramena la probité dans les transactions des +particuliers avec le gouvernement. Ce fut à cette occasion qu'il fit +examiner les comptes de tous ceux qui se présentaient comme créanciers +de l'État, et qu'il prit une connaissance détaillée de toutes les +friponneries, de toutes les dilapidations auxquelles la fortune publique +avait été en proie sous l'administration du Directoire. Il en avait +mauvaise opinion avant d'arriver au pouvoir; mais ce qu'il vit le +convainquit bientôt qu'il n'avait pas soupçonné la moitié du désordre. +Aussi, depuis cette époque, quelques hommes n'ont pu, malgré leurs +richesses, lui inspirer ni estime ni confiance. Il avait une antipathie +naturelle pour ceux qui courent à l'argent par des moyens honteux. Il +disait assez souvent qu'il faisait plus de cas d'un voleur de grand +chemin, qui risque au moins sa vie, que de ces sangsues qui soutirent +tout sans s'exposer au plus léger péril. Quelques uns de ces faiseurs +d'affaires ont cru qu'il était leur ennemi personnel, qu'il enviait leur +fortune. Il n'en était rien, il n'avait pas d'aversion pour leur +personne, il ne réprouvait que la manière dont ils s'étaient enrichis. + +Il étudiait ses ressources avec cette aptitude qu'il mettait à tout ce +qui l'occupait, et montrait une facilité de calcul, une promptitude de +conception qui surprenait ceux qui travaillaient avec lui pour la +première fois. Ils ne s'attendaient pas néanmoins à toutes les +merveilles qu'il a exécutées depuis. + +Il passa ainsi le reste de l'été de 1800, menant de front les affaires +du gouvernement intérieur et celles qui pouvaient faciliter la paix, +sans recourir à de nouveaux efforts. Il se flatta long-temps d'arriver à +ce résultat; mais les lenteurs de l'Autriche lui paraissaient cacher +quelques projets, il résolut de se mettre en mesure. + + + + +CHAPITRE XIX. + +Mission pour l'Italie.--Passage du mont Cenis.--Les paysans +savoyards.--Brune succède à Masséna.--L'Autriche refuse des passe-ports +au général Duroc.--Cette puissance cède les trois places de Philisbourg, +Ingolstadt et Ulm.--Négociations.--Préliminaires de paix. + + +Le premier consul me chargea de me rendre secrètement en Italie, d'aller +prendre connaissance de l'état d'armement et d'approvisionnement des +places qui nous avaient été rendues, ainsi que de la situation des +parcs, des magasins et de la cavalerie. + +Il me donna une lettre pour le ministre du trésor public, qui me remit +un million en or pour le trésorier de l'armée. Cette circonstance rendit +mon voyage pénible. J'emportais une somme considérable, et j'étais +obligé de traverser un pays où l'on m'eût arraché la vie pour quelques +pièces d'or[34]. Le passage du mont Cenis, où l'on démontait encore les +voitures, m'obligea de laisser voir mes dix petits barils bien cachetés, +et contenant chacun cent mille francs. Dès ce moment, je ne sentis plus +rien, tant j'étais persuadé que je n'arriverais pas à bon port. Je ne +sortais de ma voiture ni pour boire ni pour manger, et quand j'étais +forcé de mettre pied à terre, j'avais soin de ne le faire que de nuit. +Cependant je dois dire à l'honneur des paysans savoyards, qu'ils +chargèrent mes barils, dont ils connaissaient bien la valeur, sans même +éprouver la tentation de se les approprier. Ils eussent facilement +trouvé dans le trajet qu'ils parcouraient, en montant, en descendant la +montagne, mille prétextes de me voler; mais la pensée de cette action +coupable ne leur vint même pas. Bien plus, ils eurent le soin de passer +ma voiture la première, afin que je la trouvasse remontée de l'autre +côté, et que je n'eusse plus qu'à y replacer mes barils pour partir. Ces +honnêtes gens ne paraissaient m'avoir rendu qu'un service ordinaire. +Leurs moeurs candides eussent dû me rassurer: néanmoins j'avoue que je me +sentis soulagé d'un grand poids, quand j'eus déposé ce million dans la +caisse du payeur de Turin. + +J'examinai en détail les places que le premier consul m'avait chargé de +visiter. Rien de ce qu'il avait ordonné n'était fait. Je ne revenais pas +de ma surprise en voyant que non seulement on ne les avait pas +approvisionnées, mais qu'on avait encore distrait une partie des +ressources qu'elles renfermaient lorsque les Autrichiens les avaient +quittées. La voix publique accusait même quelques chefs d'avoir vendu +les objets confiés à leur garde. Ces désordres avaient vivement +indisposé les troupes; elles conservaient encore l'âpreté de langage +dont elles avaient contracté l'habitude au temps de leurs revers, et +demandaient hautement à quoi leur avait servi de conquérir l'Italie, si +elles étaient aussi malheureuses qu'à l'époque où elles étaient +reléguées dans les rochers de Gênes, et si leurs victoires n'avaient +profité qu'à des voleurs. + +On m'adressa, pendant mon séjour à Milan, plusieurs rapports sur des +déprédations considérables, commises par des employés de l'armée, avec +prière de les transmettre au premier consul. Plusieurs étaient relatifs +à des concussions exercées à Gênes depuis la réoccupation. Je compris +alors que le premier consul avait en Italie des sources d'informations +sur ce qu'il avait intérêt à connaître, et que, comme on le savait +inexorable en matière de dilapidation, chacun s'empressait de lui +signaler celle qui le froissait. + +Je ne voulais pas communiquer ces rapports au général Masséna, quoique +je ne doutasse pas que le souvenir de ce qu'on avait souffert sous son +commandement ne les eût exagérés. D'un autre côté, je voulais avoir +quelques éclaircissemens que le premier consul ne manquerait pas de me +demander. Ne sachant comment m'y prendre dans un pays où je ne +connaissais personne, je me décidai à m'ouvrir à un homme qui avait +toute l'estime du chef de l'État, à M. Petiet, intendant de l'armée: il +se prêta à ce que je lui demandais, et fit contrôler lui-même ces +rapports, dont un grand nombre se trouvèrent malheureusement trop vrais. + +Ma mission était achevée; je me disposais à partir pour Paris, lorsque +je reçus une lettre du premier consul, qui me mandait de prendre ma +route par Dijon, et de voir l'état des troupes qui s'y trouvaient sous +les ordres du général Brune. + +Je quittai l'Italie, assez péniblement affecté de tout ce que j'avais +vu, et repassai les monts. Arrivé à Paris, je rendis au premier consul +les rapports qui m'avaient été confiés, avec l'opinion de M. Petiet à +l'appui. Il les lut, m'accabla de questions, et s'emporta vivement au +récit des désordres qui lui étaient signalés. Il rappela de l'armée une +foule d'individus: Masséna lui-même céda quelques mois après la place au +général Brune. + +Les ennemis du défenseur de Gênes parurent un instant l'avoir emporté; +mais le premier consul avait alors tout le monde à ménager: il voulait +surtout s'attacher les Italiens, qu'il aimait naturellement, et dont +l'exaspération pouvait être fâcheuse, si la guerre venait de nouveau à +éclater. Il disait avec raison que c'était au général Masséna à prévoir +de telles conséquences et à réprimer les désordres qui les entraînaient. +Une chose surtout l'avait mécontenté au dernier point: on percevait un +droit illicite sur chaque sac de grains qui entrait dans Gênes. Imposer +les céréales après ce que cette malheureuse population avait souffert, +après la famine, les horreurs d'un long siége, c'était outrager +l'humanité et réduire tout un peuple au désespoir. À la vérité, cet +infâme trafic se faisait à l'insu du général en chef; mais les +conséquences politiques en étaient les mêmes. La place eût été réduite +aux horreurs du besoin, si les chances de la guerre eussent ramené les +Autrichiens sous ses murs. + +La trève conclue avec l'Autriche durait encore. Cette puissance se +retranchait sur le traité qui la liait à l'Angleterre, et prétendait ne +pouvoir négocier sans elle. La perte de l'Italie lui tenait au coeur; +elle ne pouvait se décider à y souscrire. D'un autre côté, l'Angleterre, +à qui la guerre était moins onéreuse que profitable, ne se pressait pas +de la faire finir. Loin de là, elle ne négligeait rien pour soutenir la +constance des alliés, à l'aide desquels elle exerçait une si vaste +influence. La belle saison tirait à sa fin, et l'on n'était pas plus +avancé qu'au mois de juillet. Le premier consul, déçu dans ses +espérances, regrettait vivement d'avoir été trop généreux, et d'avoir +laissé se retirer derrière le Mincio l'armée de M. de Mélas, qu'il +pouvait faire prisonnière. Le mal était fait; il prit son parti, et ne +songea plus qu'à se remettre à la tête de l'armée. + +Il fit partir pour l'Italie sa garde, ses chevaux et ceux de son +état-major. Il envoya en même temps au général Brune l'ordre d'annoncer +son arrivée, et de se préparer à passer le Mincio. En Allemagne, l'armée +du Rhin, qui, depuis Marengo, était aussi en état d'armistice, se +disposa également à reprendre le cours de ses opérations; mais le faible +parti que Moreau avait tiré de ses troupes avait bien affaibli l'opinion +qu'on avait donnée de son talent au premier consul. Il nous répéta même +plusieurs fois que, si ce général avait compris le plan d'opérations +qu'il lui avait tracé, et qu'au lieu de se complaire dans sa vieille +méthode, il eût passé le Rhin avec toutes ses forces sur l'extrémité de +l'aile gauche des ennemis, il se serait trouvé, dès son passage, +beaucoup plus rapproché des États héréditaires que ne l'était l'armée +autrichienne; que l'empereur, battu à Marengo, eût appris à la fois la +perte de l'Italie et la présence des Français sur l'Inn. Dans cette +position, ajoutait-il, François eût infailliblement fait la paix, tandis +qu'il fallait aujourd'hui courir de nouvelles chances pour l'obtenir. + +Des préliminaires de paix avaient été signés à Paris entre le général +autrichien Saint-Julien et le gouvernement français. Duroc fut chargé de +les porter à la ratification de l'empereur. Il se rendit au +quartier-général de l'armée du Rhin, d'où il demanda un sauf-conduit +pour continuer sa route. Il fut refusé, en rendit compte au premier +consul, et reçut, courrier sur courrier, l'ordre de revenir à Paris. Le +général Moreau reçut en même temps celui de rompre la trève et de +recommencer les hostilités, si on ne lui livrait pas Philisbourg, que +les Autrichiens occupaient sur le Rhin, et les deux places d'Ingolstadt +et d'Ulm, qui avaient des ponts sur le Danube, et pouvaient mettre +l'armée en péril, si elle se portait en avant; et que, dans ce cas, le +général Moreau était autorisé à conclure un nouvel armistice qui serait +commun à l'armée d'Italie. Tout en cédant ces trois places, les +Autrichiens offrirent de traiter sur de nouvelles bases. + +Le premier consul accueillit cette proposition. M. de Cobentzel se +rendit à Lunéville, où les conférences ne tardèrent pas à s'ouvrir. +Joseph Bonaparte était chargé des intérêts de la France. La négociation +marchait, mais l'Angleterre avait réussi à faire désavouer M. de +Saint-Julien; elle se flatta d'ajourner encore l'oeuvre de la +pacification. Lord Minto, qui la représentait à Vienne, demanda à +intervenir dans les discussions des intérêts qui se débattaient à +Lunéville. Le premier consul ne pouvait se méprendre sur l'intention qui +dictait cette tardive démarche; il l'accueillit néanmoins, mais afin de +déjouer l'Angleterre, qui ne cherchait qu'à lui faire perdre du temps, +il exigea qu'elle se mît au préalable en état de cessation d'hostilités +avec la France, comme celle-ci l'était avec l'Autriche: c'était +assurément faire preuve d'un véritable désir d'arriver à une prompte +pacification. Le ministère britannique, qui avait d'autres vues, refusa +l'armistice, tout en persistant dans la demande qu'il avait faite +d'envoyer un plénipotentiaire: cet arrangement n'était pas admissible. +M. Otto, qui résidait en Angleterre en qualité de commissaire pour +l'échange, et qui avait été muni des pouvoirs nécessaires pour négocier +la suspension d'armes, en exposa les raisons dans la note qui suit: + +«Le soussigné ayant communiqué à son gouvernement la note, en date du 29 +août, que S. E. lord Grenville lui a fait remettre, est chargé de lui +présenter les observations suivantes: + +«Des préliminaires de paix avaient été conclus et signés entre S. M. I. +et la république française. L'intervention de lord Minto, qui a demandé +que sa cour fût admise dans les négociations, a empêché la ratification +de S. M. I. + +«La suspension d'armes, qui n'avait eu lieu sur le continent que dans +l'espoir d'une prompte paix entre l'empereur et la république, devra +donc cesser, et cessera, en effet, le 24 fructidor, puisque la +république n'avait sacrifié qu'à cette espérance de paix immédiate, les +immenses avantages que lui a donnés la victoire. + +«L'intervention de l'Angleterre complique tellement la question de la +paix avec l'Autriche, qu'il est impossible au gouvernement français de +prolonger plus long-temps l'armistice sur le continent, à moins que S. +M. B. ne le rende commun entre les trois puissances. + +«Si donc le cabinet de Saint-James veut continuer de faire cause commune +avec l'Autriche, et si son désir d'intervenir dans la négociation est +sincère, S. M. B. n'hésitera point à adopter l'armistice proposé. + +«Mais si cet armistice n'est point conclu avant le 24 fructidor, les +hostilités auront été reprises avec l'Autriche, et le premier consul ne +pourra plus consentir, à l'égard de cette puissance, qu'à une paix +séparée et complète. + +«Pour satisfaire aux explications demandées relativement à l'armistice, +le soussigné est chargé à faire connaître à Son Excellence que les +places qu'on voudrait assimiler à celles d'Allemagne sont Malte et les +villes maritimes d'Égypte. + +«S'il est vrai qu'une longue suspension d'armes entre la France et +l'Angleterre pourrait paraître défavorable à S. M. B., il ne l'est pas +moins qu'un armistice prolongé sur le continent est essentiellement +désavantageux à la république française; de sorte qu'en même temps que +l'armistice maritime serait, pour le gouvernement français, une garantie +du zèle que mettrait l'Angleterre à concourir au rétablissement de la +paix, l'armistice continental en serait une, pour le gouvernement +britannique, de la sincérité des efforts de la France; et comme la +position de l'Autriche ne lui permettrait plus alors de ne pas +rechercher une prompte conclusion, les trois puissances auraient, dans +leurs intérêts propres, des raisons déterminantes pour consentir, sans +délai, aux sacrifices qui peuvent être réciproquement nécessaires pour +opérer la prochaine conclusion d'une paix générale et solide, telle +qu'elle est le voeu et l'espoir du monde entier. + +«Londres, 17 fructidor an VIII.» + +Ces raisonnemens étaient péremptoires, et le parti à prendre méritait +réflexion. Si l'Angleterre ne consentait pas à un armistice spécial avec +la France, celui que cette puissance avait conclu avec l'Autriche ne +serait pas renouvelé. Le conseil aulique, n'ayant aucun moyen de +soutenir la guerre, serait obligé de céder, et la paix se trouverait +faite sans l'intervention de l'Angleterre. + +Le gouvernement britannique aperçut le danger; mais, soit qu'il ne le +sentît pas assez fortement, soit qu'il jugeât suffisant d'avoir sauvé +les apparences vis-à-vis la cour de Vienne, il se borna à présenter à la +suite d'une note extrêmement diffuse et contournée, un contre-projet +d'armistice qui ne laissait à la France aucun des avantages qu'elle +devait attendre comme compensation de ceux que retirait l'Autriche de la +suspension d'armes qu'elle lui avait accordée. C'était assez faire +connaître le véritable esprit dont il était animé. Néanmoins le premier +consul voulut épuiser tous les moyens de conciliation. Il présenta deux +modes de traiter à l'Angleterre. Si elle voulait entrer en négociation +commune avec l'Autriche, il demanda qu'elle accédât à l'armistice, +attendu qu'il n'y avait que cette voie pour établir quelque similitude +dans les rapports respectifs des puissances contractantes, et pour +donner à chacun le désir et le besoin de finir. + +Si, au contraire, l'Angleterre voulait entrer en négociation séparée +avec la France, le premier consul acceptait le projet d'armistice que +présentait le ministère britannique. + +Il fit plus: pour donner une nouvelle preuve de ses dispositions +pacifiques, il prorogea de huit jours la reprise des hostilités; mais +cette modération, ces ménagemens ne servirent qu'à faire naître des +doutes, des allégations inconvenantes. Il les repoussa par l'organe de +son plénipotentiaire, et s'en remit à la voie des armes pour résoudre +une question que la diplomatie cherchait à éluder. L'office était ainsi +conçu: + +«Dans tout le cours de la négociation dont le soussigné a été chargé, il +a eu lieu de regretter que le défaut de communications plus directes +avec le ministère de Sa Majesté l'ait mis dans l'impossibilité de donner +à ses ouvertures officielles les développemens nécessaires. Le résultat +de ses dernières communications, auxquelles répond la note qu'il a eu +l'honneur de recevoir le 20 de ce mois, rend cet inconvénient bien plus +sensible encore. + +«La première partie de cette note paraissant mettre en doute la +sincérité des dispositions du gouvernement français d'entamer des +négociations pour une paix générale, le soussigné doit entrer à ce sujet +dans quelques détails qui justifient pleinement la conduite du premier +consul. + +«L'alternative proposée d'une paix _séparée_, dans le cas où Sa Majesté +n'agréerait pas les conditions d'un armistice général, loin de dévoiler +un défaut de sincérité, fournit, au contraire, la preuve la plus forte +des dispositions conciliantes du premier consul: elle est une +conséquence nécessaire de la déclaration faite par le soussigné le 4 de +ce mois. En effet, il a eu l'honneur de prévenir le ministère +britannique que, si cet armistice n'est pas conclu avant le 11 +septembre, les hostilités auront été recommencées avec l'Autriche, et +que, dans ce cas, le premier consul ne pourra plus consentir, à l'égard +de cette puissance, qu'à une paix séparée et complète. Cet armistice n'a +pas été conclu à l'époque indiquée: il était donc naturel de s'attendre +éventuellement à _une paix séparée avec l'Autriche_, et, dans la même +hypothèse, à une paix également _séparée avec la Grande-Bretagne_, à +moins qu'on ne pense que ces calamités, qui accablent depuis huit années +une grande partie de l'Europe, doivent se perpétuer, et n'avoir d'autre +terme que la destruction morale de l'une des puissances belligérantes. + +«Ce n'est donc pas le gouvernement français qui propose à Sa Majesté de +séparer ses intérêts de ceux de ses alliés; mais ayant vainement tenté +de les réunir dans un centre commun, et les trouvant séparés _de fait_ +par le refus de l'Angleterre de déposer, sur l'autel de la paix, +quelques avantages particuliers dont la France avait déjà fait le +sacrifice, le premier consul a donné une nouvelle preuve de ses +dispositions en indiquant un autre moyen de conciliation, que le cours +des événemens amenera tôt ou tard. + +«Conformément à l'avis que le soussigné a donné le 4 de ce mois, on a +notifié, en effet, la cessation de l'armistice continental à l'époque +qui avait été fixée; mais le contre-projet du ministère britannique, +expédié par le soussigné le 8 de ce mois, étant arrivé à Paris le 10, et +Sa Majesté ayant paru convaincue que son allié ne se refuserait point à +un armistice admissible, le premier consul s'est décidé de nouveau à +faire retarder de huit jours la reprise des hostilités. Les ordres ont +été expédiés sur-le-champ aux armées d'Allemagne et d'Italie; et dans le +cas où ces ordres fussent arrivés trop tard dans cette dernière contrée, +et qu'à la suite de quelques opérations militaires, les généraux +français eussent eu quelques succès, il leur était ordonné de reprendre +la position qu'ils occupaient le jour même du renouvellement des +hostilités. + +«Le simple exposé de ces faits suffira sans doute pour démontrer que le +gouvernement français n'a jamais pu avoir l'intention de masquer, par +des négociations simulées, une nouvelle attaque contre l'Autriche, et +qu'au contraire il a apporté dans toute cette négociation la franchise, +la loyauté, qui seules peuvent assurer le rétablissement de la +tranquillité générale, que Sa Majesté et son ministère ont tant à coeur. + +«En vain chercherait-on les preuves d'une intention contraire dans +quelques expressions renfermées dans les communications officielles du +gouvernement français avec les alliés de Sa Majesté, s'il s'agissait +surtout d'une des dernières lettres écrites à M. le baron de Thugut, que +le soussigné aurait pu communiquer lui-même, s'il en eût trouvé +l'occasion: cette lettre prouverait que le gouvernement français, +toujours ami de la paix, n'a paru se plaindre des intentions de la +Grande-Bretagne que parce qu'il avait tout lieu de les croire contraires +à un système solide de pacification. + +«Le soussigné n'est entré dans ces détails que parce qu'à la veille des +négociations qui pourraient être entamées, il importe aux conseils des +deux puissances d'être réciproquement convaincus de la sincérité de +leurs intentions, et que l'opinion qu'ils peuvent avoir de cette +sincérité est le plus sûr garant du succès des négociations. + +«Quant au second point de la note que le soussigné a eu l'honneur de +recevoir, il doit se référer à sa lettre du 16, par laquelle il a +prévenu S. E. lord Grenville qu'il était chargé de donner des +_explications satisfaisantes_ touchant les principales objections du +gouvernement britannique à l'armistice proposé, en le priant instamment +de faciliter des communications verbales avec le ministère. Il était +donc difficile de croire que le gouvernement français s'en tiendrait, +sans _aucune modification_, à ses premières ouvertures; car, dans ce +cas, il eût été très inutile de solliciter une entrevue pour donner _des +explications satisfaisantes_. + +«En parlant des compensations requises pour faire cadrer l'armistice +naval avec la trève continentale, le ministère de Sa Majesté trouve +qu'il y a de l'exagération dans la balance établie par le gouvernement +français. Une discussion formelle sur cet objet serait sans doute +déplacée après les succès variés d'une guerre qui a produit tant +d'événemens extraordinaires. Il est difficile de douter de l'influence +morale de ces événemens sur les armées, sur les peuples, sur les +gouvernemens eux-mêmes, et les inductions qu'on peut en tirer dans le +moment actuel paraissent justifier l'opinion que le soussigné a cru +devoir manifester. S'il y a de l'exagération dans cette opinion, elle +est partagée par les ennemis de la république eux-mêmes, qui ont tout +employé pour prolonger la trève, et qui ne se sont fait aucun scrupule +de se servir même de la voie des négociations simulées pour gagner du +temps. + +«Les préliminaires signés par M. le comte de Saint-Julien et désavoués +par sa cour en sont un exemple mémorable, et il faut bien que la +continuation de l'armistice continental soit un _sacrifice_ pour la +république, puisqu'on a tant fait pour la lui arracher. + +«Mais en admettant même l'existence de ce sacrifice, le ministère de Sa +Majesté déclare formellement qu'on ne saurait exiger de lui un sacrifice +analogue. Il n'appartient certainement pas à la France de juger jusqu'à +quel point les engagemens pris par Sa Majesté envers ses alliés peuvent +gêner ses dispositions à cet égard; mais le droit de la France de +demander le prix du sacrifice qu'elle a fait, et qu'elle est encore +prête à faire, est incontestable. + +«Le premier consul a donné à l'Europe des gages réitérés de ses +dispositions pacifiques; il n'a cessé de les manifester envers les +cabinets intéressés dans cette lutte; et quand même sa modération +relèverait les espérances des ennemis du gouvernement français, elle +sera néanmoins toujours l'unique guide de ses actions. + +«Malgré cette différence dans la manière de considérer plusieurs +questions accessoires et préliminaires de la pacification projetée, le +soussigné doit se féliciter de trouver, dans toutes les communications +qu'il a eu l'honneur de recevoir jusqu'ici, les mêmes assurances des +dispositions de Sa Majesté de travailler au rétablissement de la +tranquillité de l'Europe; et il ne négligera aucune occasion de faire +valoir ces dispositions près de son gouvernement. + +«Hereford-Street, 23 septembre 1800 (1er vendémiaire an IX).» + + + + +CHAPITRE XX. + +Translation des restes de Turenne.--Cérémonie aux +Invalides.--L'armistice est dénoncé.--Bataille de Hohenlinden.--Joseph +Bonaparte envoyé à Lunéville.--Le général Clarke.--Canal de +Saint-Quentin.--La paix est conclue.--Renvoi des prisonniers russes. + + +La nouvelle de l'occupation des trois places était arrivée à Paris le +1er vendémiaire. Les députés des départemens y étaient réunis, pour la +première, fois, en corps politique. depuis le 18 brumaire: on s'était, +sans doute, flatté de pouvoir leur apprendre que la paix était faite. +Quoi qu'il en soit, il y avait, ce jour-là, cérémonie publique, tant à +cause de l'inauguration du siècle qui commençait qu'à raison de la +translation des restes du maréchal de Turenne, que le premier consul +faisait placer aux Invalides à côté de ceux de Vauban. + +Après la violation des sépultures de Saint-Denis, où le maréchal +reposait au milieu des rois, son cercueil avait été enlevé et déposé +dans le grenier de l'amphithéâtre de chirurgie, au Jardin des Plantes, +où il était encore au départ du général Bonaparte pour l'Égypte. Je me +rappelle l'y avoir vu à cette époque, lorsque le général Desaix visita +cet établissement; on le montrait avec vénération, quoiqu'il fût +confondu avec les autres squelettes qui gisaient dans le grenier. Plus +tard, un citoyen respectable ayant obtenu l'autorisation de réunir dans +le couvent des Grands-Augustins, qu'il avait transformé en muséum des +monumens français, les mausolées échappés aux outrages de Saint-Denis, +avait fait transporter dans ce lieu le corps du maréchal de Turenne. +C'est là que le gouvernement le fit prendre pour le transférer aux +Invalides. L'église avait été disposée pour la cérémonie. Les députés +des départemens, qui avaient été invités, étaient placés quand le corps +du maréchal entra. Les prêtres n'avaient pas encore reparu: il n'y eut +ni célébration d'office divin ni pratique religieuse; la cérémonie fut +tout en pompe et en discours. + +Lucien Bonaparte, qui était ministre de l'intérieur, monta dans la +chaire de l'église: il esquissa à grands traits les malheurs dont la +république avait été accablée pendant la tourmente révolutionnaire; il +fit une allusion touchante aux scènes de deuil dont les derniers jours +du siècle qui venait de finir avaient été témoins, et mit en parallèle +l'exposé succinct des améliorations qui avaient été opérées dans les +premiers jours du siècle qui commençait. Il passa ensuite aux espérances +que l'on devait concevoir; mais comme il ne prononçait pas le mot de +paix, l'inquiétude ne se dissipait pas. Il en vint enfin à la situation +extérieure de la république: un silence profond régnait. L'anecdote du +voyage de Duroc, le refus de passe-ports pour se rendre à Vienne, +l'ordre donné, en conséquence, au général Moreau, de dénoncer +l'armistice et de reprendre de suite les hostilités, à moins qu'on ne +lui remît Ulm, Ingolstadt et Philisbourg, furent écoutés avec une +attention inquiète. + + * * * * * + +Le ministre termina en annonçant à l'assemblée qu'au moment où il +quittait le château pour se rendre à la cérémonie qui les réunissait, le +gouvernement avait reçu la nouvelle que les trois places exigées étaient +occupées par nos troupes, et l'armistice prolongé. Un mouvement de +satisfaction se manifesta aussitôt dans tout l'auditoire; on désirait la +paix, on voyait que le premier consul la désirait aussi, on se flattait +qu'elle finirait par se conclure. Chacun sortit satisfait. + +Le refus qu'avait fait l'Autriche d'accorder des passe-ports au général +Duroc, en même temps qu'elle achetait la prolongation de l'armistice à +si haut prix, dénotait une irrésolution à laquelle on ne pouvait se +méprendre. Il était clair que cette puissance était sous l'influence de +l'Angleterre, que celle-ci dominait ses décisions; mais comme il n'était +pas vraisemblable que l'Allemagne s'immolât au bon plaisir de son +alliée, il fallait qu'elle s'attendît à être soutenue, ou qu'elle eût un +_ultimatum_ convenu, passé lequel elle pourrait traiter séparément. Quel +que fût cet _ultimatum_, le premier consul, qui était prêt, ne pouvait +que perdre à prolonger l'armistice. Il se décida à le rompre, comme je +l'ai dit, et ordonna aux armées du Rhin et d'Italie de dénoncer la +reprise des hostilités. Brune passa le Mincio, et Moreau l'Iser. La +bataille de Hohenlinden eut lieu; Moreau occupa Lintz et poussa des +postes jusqu'à Saint-Polten, à huit ou dix lieues de Vienne. + +Le premier consul, en apprenant cette victoire, ne douta pas qu'elle ne +décidât les Autrichiens à s'expliquer; et, pour ne pas perdre de temps, +dès qu'il eut appris par une dépêche télégraphique que le comte de +Cobentzel, qui venait en toute hâte pour reprendre les négociations, +venait d'arriver à Strasbourg, il fit partir son frère Joseph pour aller +discuter les intérêts de la France à Lunéville. + +Joseph n'avait pas dépassé Ligny, qu'il rencontra le comte Louis de +Cobentzel qui arrivait en toute hâte à Paris avec les pouvoirs +nécessaires pour conclure cette paix tant désirée. + +Joseph revint sur ses pas, ramenant avec lui M. de Cobentzel. Ils +descendirent aux Tuileries, où le premier consul les reçut l'un et +l'autre dans leur toilette de voyage. Il entretint le plénipotentiaire +autrichien une partie de la nuit, et le fit repartir le lendemain avec +Joseph pour Lunéville, où les conférences avaient été indiquées. + +Le général Clarke[35], qui faisait déjà tout ce qu'il pouvait pour +acquérir de l'importance, fut envoyé, comme gouverneur, à Lunéville. Sa +mission était de donner des dîners et d'écouter. En même temps que le +premier consul ouvrait des conférences, il donnait une nouvelle vie à +tous les genres de travaux publics et particuliers. La confiance +renaissait; on ne voyait partout qu'ateliers, que nouvelles entreprises. + +L'hiver venait de commencer. Le premier consul se rendit à Saint-Quentin +pour visiter les travaux du canal souterrain qui devait joindre l'Oise +et l'Escaut; il avait le projet de l'achever. Il se fit suivre du +directeur-général des ponts et chaussées, ainsi que de MM. Monge, +Berthollet et Chaptal. + +L'abandon des travaux avait entraîné des dégradations énormes: il +fallait faire de nouvelles dépenses qui s'élevaient à des sommes +prodigieuses, et les mémoires des gens de l'art faisaient hésiter sur le +parti qu'il y avait à prendre; on ne savait s'il convenait de poursuivre +les excavations déjà faites, ou si l'on devait reprendre en sous-oeuvre +une galerie ouverte dans une fausse direction. + +Le premier consul voulut voir les choses par lui-même, et reconnut, en +effet, qu'on ne pouvait mener à bien une entreprise conçue sur un aussi +mauvais plan. Il abandonna des excavations défectueuses, et fit prendre +au canal la direction qu'il a aujourd'hui. La voûte sous laquelle il +court est beaucoup moins longue que celle qui devait d'abord le +couronner. C'est donc au premier consul que la France est redevable de +ce canal, dont les départemens du nord tirent déjà un si grand profit. + +À son retour de Saint-Quentin, il trouva aux Tuileries le général +Bellavene, qui lui apportait le traité de paix que Joseph venait de +signer avec M. de Cobentzel. Les stipulations étaient les mêmes qu'à +Campo-Formio, et certainement pour les renouveler il ne fallait pas +avoir gardé rancune. Les battus paient ordinairement l'amende. Il n'en +fut rien dans ce cas-ci: les Autrichiens reprirent leurs limites de +Campo-Formio. + +Le premier consul se hâta de ratifier l'ouvrage de son frère, et la +nouvelle que la paix était conclue fut transmise partout avec une grande +célérité. + +Quelques mois après, l'Autriche accrédita, comme son ambassadeur à +Paris, le comte Philippe de Cobentzel, frère du plénipotentiaire, et la +France envoya sous le même titre, à Vienne, M. de Champagny, devenu plus +tard duc de Cadore, mais qui était alors conseiller d'État. + +La paix fut accueillie avec des transports de joie d'un bout de la +France à l'autre. Elle rassura les esprits, ramena l'espérance, +consolida la tranquillité rétablie dans l'Ouest. Personne ne soupçonnait +alors que les cours étrangères seraient bientôt après assez mal +conseillées pour se croire plus menacées par la puissance du levier +moral dont s'était emparé le premier consul, qu'elles ne l'avaient été +lorsque l'unique pensée du pouvoir était d'abattre, de renverser les +trônes, et que le Directoire, dans la vague inquiétude qui l'agitait, +n'entrevoyait de salut que dans la ruine des vieux gouvernemens. + +L'opinion généralement répandue en France était que la guerre dont on +venait de sortir n'avait été entreprise par les étrangers que pour +prévenir la propagation des principes républicains, que le Directoire +n'avait cessé de chercher à étendre depuis la paix de Campo-Formio. + +La conduite plus sage qu'avait adoptée le premier consul, la modération +qu'il venait de montrer dans la victoire, devaient rassurer les alliés. +Tranquilles sur les agitations qu'ils redoutaient pour leurs peuples, +ils devaient respecter chez les autres ce qu'on ne touchait pas chez +eux. + +Le premier consul partageait lui-même cette illusion. Il y croyait +d'autant plus, que, sachant tout le mal qu'il aurait pu faire à +l'Autriche après la bataille de Marengo, il pensait que, si on ne lui +tenait pas compte de sa modération, on ne s'exposerait pas du moins à se +trouver de nouveau à sa merci. + +Jaloux de réconcilier la république avec ses ennemis, le premier consul +cherchait à renouer des négociations partout où il ne lui paraissait pas +impossible d'en ouvrir. Depuis la bataille de Zurich, la Russie n'avait +plus d'armée en campagne contre nous, et cependant elle était encore en +état de guerre avec la France. L'empereur Paul régnait. Le premier +consul imagina de réunir tous ceux de ses soldats que le sort des armes +nous avait livrés; il leur fit rendre leur uniforme national, les arma, +les équipa à neuf, et les renvoya. Il remit au général russe chargé de +les reconduire dans leur pays, une simple lettre, dans laquelle il +disait à l'autocrate que, ne voulant pas faire la guerre à sa nation, +les braves gens que la fortune avait mis dans ses mains n'avaient plus +la chance d'être échangés; que, dans cet état de choses, il avait résolu +de mettre un terme à leur captivité; que, plein de confiance dans le +gouvernement russe, il leur avait rendu les armes qu'ils étaient dignes +de porter, et leur laissait la liberté d'en faire l'usage que leur +prescrirait leur souverain. Ce procédé, jusqu'alors sans exemple, +produisit son effet. L'empereur Paul, qui avait déclaré la guerre à un +pouvoir anarchique, n'avait plus de motifs pour la faire à un +gouvernement qui proclamait le respect de l'ordre, et ne profitait de +ses succès que pour assurer la paix; aussi envoya-t-il, sans perdre +temps, M. de Sprengporten à Paris, pour remercier le premier consul d'un +procédé si généreux, et traiter de la paix, qui fut presque aussitôt +conclue. Ce fut la première de nos relations avec les étrangers qui eut +un plein succès. Les deux pays s'étaient fait la guerre; mais il +n'existait point entre eux de ressentiment national qui s'opposât à un +entier rapprochement. + +Le premier consul désarma complétement, et fit rentrer les troupes dans +les garnisons, qu'elles n'avaient pas revues depuis 1792. On licencia, +on renvoya chez eux tous ceux de ces braves volontaires que le danger de +la patrie avait fait courir aux armes. Enfin le nombre des congés fut +tel, que beaucoup de corps se trouvèrent réduits à leurs cadres; encore +ceux-ci n'étaient-ils pas complets. L'armée remise sur le pied de paix, +le premier consul retira à M. Carnot le portefeuille de la guerre, qu'il +confia au général Berthier. + + + + +CHAPITRE XXI. + +Paix de Lunéville.--État de l'Europe.--Négociations avec l'Angleterre. + + +La paix de Lunéville avait contrarié au dernier point les projets de M. +Pitt, qui était alors premier ministre d'Angleterre. Il avait déclaré +hautement qu'il fallait faire la guerre à la France jusqu'à extinction, +et il venait de voir échapper le seul allié qui lui restât. Il entrevit +donc qu'à moins de renouer une coalition générale, il fallait se +résoudre à voir aussi l'Angleterre conclure sa paix avec la république +française. + +L'empereur Paul régnait en Russie; il avait manifesté l'intention de se +rapprocher de la France, et le premier consul avait été au-devant de ces +heureuses dispositions qui furent bientôt suivies d'un traité de paix. + +La Prusse était inébranlable dans le système de neutralité qu'elle +observait depuis la paix de Bâle. + +L'Autriche venait, à la suite d'une lutte malheureuse, de déposer les +armes. + +L'Espagne était encore engourdie dans ses vieilles habitudes, et tout à +la dévotion de la France. + +L'Italie entière était au premier consul. + +La Hollande était liée à la France par sa politique et sa révolution. + +Les autres petites puissances d'Allemagne n'avaient pas encore +l'importance militaire qu'elles ont acquise dans la suite. + +Dans cet état de choses, M. Pitt se trouvait seul pour soutenir la +guerre; aussi quitta-t-il le ministère, lorsqu'il eut reconnu, pour +l'Angleterre, la nécessité de faire la paix. + +Mais en s'éloignant des affaires, il se fit donner pour successeur M. +Addington, dont tous les sentimens lui appartenaient. Les noms étaient +changés; mais les vues, les maximes restaient les mêmes. On cédait à la +nécessité; on souscrivait une trève avec la résolution bien réfléchie de +ne la laisser durer que le temps nécessaire pour renouer une coalition +générale contre la France que l'on redoutait, que l'on peignait comme +d'autant plus dangereuse pour la sécurité commune, qu'elle avait remis +le soin de défendre les intérêts que la révolution avait créés aux mains +du premier consul. Le ministère des affaires étrangères de France était, +à cette époque, rempli par M. de Talleyrand, homme de beaucoup d'esprit +sans nul doute, mais qui, dans cette circonstance, fut tout-à-fait dupe +de ses antagonistes, et resta au-dessous de sa réputation d'habileté. +J'ai souvent entendu le premier consul témoigner son étonnement de +n'avoir rien appris par son ministre lors de la rupture du traité +d'Amiens, et de la coalition qui ne tarda pas à en être la suite, +surtout lorsqu'il eut reconnu que cette coalition ne s'était point +formée sans une multitude de démarches particulières dont son ministère +aurait dû être informé. + +Je reviens aux ouvertures du nouveau ministère anglais. Celui auquel il +succédait avait donné ordre de poursuivre et de capturer les bateaux +pêcheurs. Cette mesure, qui n'avait d'autre but que d'accroître +gratuitement les maux de la guerre, était contraire à tous les usages. + +M. Otto prévint le cabinet anglais que sa présence était désormais +inutile, qu'il ne lui restait qu'à quitter un pays où l'on abjurait +toutes les dispositions à la paix, où les lois, les usages de la guerre +étaient violés et méconnus. La mesure dont il se plaignait fut aussitôt +révoquée. Lord Hawkesbury le prévint en même temps que le roi était prêt +à renouer les négociations qui avaient été rompues, que son souverain +était disposé à envoyer un ministre plénipotentiaire à Paris. + +Le premier consul, dont les dispositions étaient toujours les mêmes, +accueillit vivement l'ouverture; mais, convaincu qu'une négociation +d'apparat n'était pas la voie la plus expéditive pour résoudre une +question difficile qu'avaient encore compliquée huit années de guerre, +il proposa ou de suspendre de suite les hostilités, ou même d'arrêter +sur-le-champ les articles préliminaires de la pacification. Le ministère +anglais accepta le dernier de ces deux moyens, mais il essaya de mettre +en avant toutes les prétentions qu'il avait affichées. Les événemens qui +venaient d'avoir lieu dans le nord de l'Europe, le passage de la flotte +anglaise au Sund, la mort inattendue de Paul Ier, lui donnaient de la +confiance; il proposa des conditions inadmissibles. Le premier consul +les repoussa en prévenant le cabinet britannique, qu'il désirait la +paix, mais qu'il ne la signerait néanmoins qu'autant qu'elle serait +honorable, et basée sur un juste équilibre dans les différentes parties +du monde; qu'il ne pouvait laisser aux mains de l'Angleterre, des pays +et des établissemens d'un poids aussi considérable dans la balance de +l'Europe que ceux qu'elle voulait retenir. Il reconnaissait toutefois +que les grands événemens survenus en Europe et les changemens arrivés +dans les limites des grands États du continent pouvaient autoriser une +partie des demandes du gouvernement britannique; mais comment ce +gouvernement pouvait-il demander pour _ultimatum_ de conserver Malte, +Ceylan, tous les États conquis sur Tipoo-Saëb, la Trinité, la +Martinique, etc., etc.? + +Les armées française et espagnole avaient envahi le Portugal; réduite à +toute extrémité, la cour offrait de souscrire les conditions les plus +dures. Le premier consul, qui ne cherchait dans les avantages remportés +sur elle que des moyens de compensation capables de balancer les +restitutions que l'Angleterre ferait aux alliés de la France, proposa au +cabinet britannique, tout en acceptant ses arrangemens pour les grandes +Indes, le _status ante bellum_ pour le Portugal d'une part, et pour la +Méditerranée et l'Amérique de l'autre. Lord Hawkesbury s'y refusa; il +consentit à se dessaisir de la Trinité, mais il persistait à retenir +Malte, la Martinique, Ceylan, Tabago, Demerary, Berbice, Essequibo. + +Ces prétentions s'accordaient peu avec les protestations pacifiques que +ne cessaient de faire les ministres anglais; on releva la contradiction. +Ils répondirent; l'aigreur s'en mêla, et il était à craindre que ces +récriminations ne fissent évanouir les espérances que l'on conservait +encore. + +Le premier consul voulut prévenir ce fâcheux résultat; il résolut de +fixer de nouveau les termes de la question, et précisa les conditions +qu'il était prêt à signer: la note de M. Otto était ainsi conçue: + +«Le soussigné a communiqué à son gouvernement la note de lord +Hawkesbury, en date du 20 juillet. Il est chargé de faire la réponse +suivante: + +«Le gouvernement français ne veut rien oublier de ce qui peut mener à la +paix générale, parce qu'elle est à la fois dans l'intérêt de l'humanité +et dans celui des alliés. + +«C'est au roi d'Angleterre à calculer si elle est également dans +l'intérêt de sa politique, de son commerce et de sa nation; et si cela +est, une île éloignée de plus ou de moins ne peut être une raison +suffisante pour prolonger les malheurs du monde. + +«Le soussigné a fait connaître, par la dernière note, combien le premier +consul avait été affligé de la marche rétrograde qu'avait prise la +négociation; mais lord Hawkesbury contestant ce fait dans sa note du 20 +juillet, le soussigné va récapituler l'état de la question avec la +franchise et la précision que méritent des affaires de cette importance. + +«La question se divise en trois points: + +«La Méditerranée, + +«Les Indes, + +«L'Amérique. + +«L'Égypte sera restituée à la Porte; la république des Sept-Îles est +reconnue; tous les ports de l'Adriatique et de la Méditerranée qui +seraient occupés par les troupes françaises, seront restitués au roi de +Naples et au Pape. + +«Mahon sera rendu à l'Espagne. + +«Malte sera restitué à l'ordre; et si le roi d'Angleterre juge conforme +à ses intérêts, comme puissance prépondérante sur les mers, d'en raser +les fortifications, cette clause sera admise. + +«Aux Indes, l'Angleterre gardera Ceylan, et par là deviendra maîtresse +inexpugnable de ces immenses et riches contrées. + +«Les autres établissemens seront restitués aux alliés, y compris le cap +de Bonne-Espérance. + +«En Amérique, tout sera restitué aux anciens possesseurs. Le roi +d'Angleterre est déjà si puissant dans cette partie du monde, que, +vouloir davantage, c'est, maître absolu de l'Inde, le vouloir être +encore de l'Amérique. + +«Le Portugal sera conservé dans toute son intégrité. + +«Voilà les conditions que le gouvernement français est prêt à signer. + +«Les avantages que retire le gouvernement britannique sont immenses: en +prétendre de plus grands, ce n'est pas vouloir une paix juste et +réciproquement honorable. + +«La Martinique n'ayant pas été conquise par les armes anglaises, mais +déposée par les habitans dans les mains des Anglais, jusqu'à ce que la +France eût un gouvernement, ne peut pas être censée possession anglaise: +jamais la France n'y renoncera. + +«Il ne reste plus actuellement au cabinet britannique qu'à faire +connaître le parti qu'il veut prendre; et si ces conditions ne peuvent +le contenter, il sera du moins prouvé à la face du monde que le premier +consul n'a rien négligé, et s'est montré disposé à faire toute espèce de +sacrifices pour rétablir la paix, et épargner à l'humanité les larmes et +le sang, résultats inévitables d'une nouvelle campagne. + +«4 thermidor an IX.» + +La réponse de lord Hawkesbury ne fut pas aussi généreuse qu'elle aurait +dû l'être. Néanmoins ce ministre annonça que son souverain était décidé +à ne retenir de ses conquêtes que ce qui était indispensable pour +garantir ses anciennes possessions. Quant à Malte, le roi Georges était +prêt à entrer dans des explications ultérieures relativement à cette +île, et désirait sérieusement concerter les moyens de faire pour Malte +un arrangement qui la rendît indépendante de la Grande-Bretagne et de la +France. + +La seule difficulté qui embarrassât la première partie de la négociation +était levée. On passa à la deuxième. On fit remarquer à lord Hawkesbury +que la sûreté des anciennes possessions anglaises en Amérique était loin +d'exiger l'extension dont il cherchait à les appuyer, qu'elles avaient +leur point central à la Jamaïque. Cette colonie étendue, opulente, forte +déjà par sa position, avait été rendue inexpugnable par les travaux dont +on l'avait couverte. Vouloir encore conserver les nouvelles acquisitions +que l'Angleterre avait faites en Amérique, c'était vouloir s'assurer +dans les Indes occidentales la domination absolue qu'elle exerçait déjà +dans les Indes orientales. + +Lord Hawkesbury parut en convenir et offrit de restituer la Martinique, +mais avec l'alternative de conserver les Indes occidentales, les îles de +la Trinité et de Tabago, et, dans ce cas, déclarer Demerary, Essequibo, +Berbice, ports francs, ou de retenir Sainte-Lucie, Tabago, Demerary, +Essequibo, Berbice. + +Cette alternative était embarrassante. + +Si le premier consul abandonnait la Trinité, il causait à l'Espagne une +perte considérable; s'il cédait Berbice, Essequibo, Demerary, il faisait +tomber sur la Hollande tout le poids des sacrifices exigés pour la paix; +d'une autre part, il livrait à l'Angleterre tout le commerce du +continent américain, et portait à l'Espagne un coup plus sensible que +celui qui résulterait de l'abandon de la Trinité. Le premier consul eût +volontiers cédé Tabago pour épargner ses alliés, il offrit même d'y +joindre Curaçao. L'Angleterre persistait; il ne voulait pas, suivant son +expression, mettre la paix du monde en balance avec la possession d'une +île qui n'avait plus l'importance politique qu'elle avait eue, et +souscrivit au sacrifice. + +Il ne restait plus qu'à s'entendre définitivement sur Malte; lord +Hawkesbury éludait, chicanait sur les termes; mais enfin il fut convenu +que l'île serait remise à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem[36], et que +l'évacuation aurait lieu dans le délai fixé pour les mesures de ce genre +en Europe. Les préliminaires de paix furent ratifiés par les deux +gouvernemens. + + + + +CHAPITRE XXII. + +Enlèvement de M. Clément de Ris.--Le premier consul m'envoie à Tours à +ce sujet.--Indices divers.--M. Clément de Ris est rendu à sa +famille.--Nouvelles d'Égypte.--Préparatifs pour une nouvelle +expédition.--Le premier consul m'envoie à Brest pour en presser le +départ.--Le général Sahuguet.--Machine infernale. + + +L'administration commençait à respirer. Il n'y avait plus de sacrifices +à imposer à la nation, plus de dépenses extraordinaires à demander aux +finances. On ne parlait que de réformes, d'économies: de toutes parts, +on entrevoyait un heureux avenir. Une aventure étrange vint tout à coup +rembrunir ce tableau. On était au mois de septembre: un membre du sénat, +M. Clément de Ris, fut enlevé dans une propriété qu'il habitait aux +environs de Tours. Une troupe d'hommes masqués s'étaient présentés chez +lui, l'avaient jeté sur un cheval et entraîné dans l'intérieur de la +forêt voisine. + +Madame Clément de Ris était accourue, tout en pleurs, à Tours, demander +du secours au préfet: celui-ci avait rendu compte du fait, et comme +l'enlèvement menaçait la tranquillité du pays, et qu'il pouvait être le +prélude d'une insurrection, le premier consul me chargea de me rendre +sur les lieux. + +J'arrivai rapidement à Tours: on était encore plongé dans la stupeur; on +n'avait fait aucune recherche au sujet de M. Clément de Ris. Au bout de +quelques jours, son épouse reçut un avis par lequel on la prévenait que, +si elle voulait déposer 50,000 francs dans une auberge de Blois ou +d'Amboise qu'on lui désignait, elle reverrait son mari. Cette +respectable dame n'hésita pas: elle s'adressa secrètement à ses amis, +fouilla dans toutes les bourses, et réunit enfin la somme qu'on +exigeait. Je lui avais fait donner l'avis de ne porter que de l'argent +blanc. Elle se mit en route avec ses sacs, et se rendit à l'auberge +désignée; mais à la vue de la masse de numéraire qu'elle sortait de sa +voiture, un homme s'approcha et lui dit vivement: «Il n'y a rien à faire +aujourd'hui, retournez; on vous écrira», et il disparut. + +Elle revint à Tours, le désespoir dans le coeur: elle croyait son mari +assassiné. Je n'en jugeai pas ainsi; j'avais appris qu'un médecin de +campagne, en faisant la tournée de ses malades, avait rencontré le +groupe qui avait enlevé M. Clément de Ris. Saisi lui-même par les +ravisseurs, qui craignaient qu'il ne donnât l'éveil, il avait fait route +avec le prisonnier, avait été conduit à un gîte où il avait été détenu +jusqu'à la nuit, et renvoyé avec les précautions nécessaires pour qu'il +ne pût retrouver la trace. + +Je l'envoyai chercher. Il me précisa le lieu où il avait rencontré M. +Clément de Ris; mais les ravisseurs lui ayant aussitôt bandé les yeux, +il ne put indiquer la direction qu'il avait suivie. Tout ce qu'il put +dire, c'est qu'il avait entendu sonner huit heures, à sa gauche, à +l'horloge du bourg de Montrésor. Ils étaient arrivés peu de temps après +à la station où ils avaient mis pied à terre. On l'avait conduit dans +une maison où l'on n'entrait qu'après avoir monté trois marches; on lui +avait débandé les yeux, et on l'avait conduit dans une chambre située à +main gauche en entrant, où on lui avait servi du pâté, du jambon et des +artichauts. Après le souper, une lettre lui avait été remise pour madame +Clément de Ris; on lui avait de nouveau bandé les yeux, on l'avait fait +remonter à cheval et mené, à travers mille détours, dans les environs de +Montrésor, où il avait été rendu à lui-même. La lettre dont parlait le +médecin était celle qui était parvenue à madame Clément de Ris. + +Je n'avais pour guider mes recherches que les dépositions de cette dame, +dont la tête était troublée par la terreur du danger que courait son +mari, et les indications de mon docteur, qui me parut très adroit. + +Sa déposition coïncidait avec un fait dont je n'ai pas parlé. On avait +trouvé un chapeau dans les environs de Montrésor, et ce chapeau avait +été reconnu pour être celui de M. Clément de Ris. J'interrogeai le +médecin à ce sujet: il répondit qu'en effet M. Clément avait perdu son +chapeau peu de temps avant d'arriver à la station. Le champ des +recherches se trouvait ainsi circonscrit: c'étaient les environs de +Montrésor qu'il fallait explorer, sans sortir du rayon dans lequel on +pouvait entendre l'horloge. J'avais réuni la brigade de gendarmerie de +Loches et de Chinon; je lui fis distribuer des copies de la déposition +du médecin, et la chargeai de fouiller toutes les maisons isolées dont +la campagne est couverte, sur une superficie de deux lieues à peu près. + +Un maréchal-des-logis vint bientôt me rendre compte qu'il était sur la +voie. Il avait découvert une maison à laquelle s'adaptaient toutes les +circonstances de la déposition du docteur; il était entré en montant +trois marches, il avait pris à gauche, pénétré dans une chambre, et +remarqué, à côté des marches de l'escalier, de vieilles feuilles +d'artichauts qui paraissaient même y être depuis quelque temps, car +elles étaient fanées et à demi couvertes d'immondices; enfin, on lui +avait servi les débris d'un jambon, et il n'y avait que dix jours que M. +Clément de Ris avait disparu. Ce maréchal-des-logis était venu à toutes +jambes me rendre compte de ces faits. + +Mais déjà il était arrivé au préfet des agens du ministre de la police, +M. Fouché. Ces hommes, anciens Vendéens, s'étaient mis tout d'abord en +communication avec les ravisseurs de M. Clément de Ris, et leur avaient +reproché d'avoir compromis ceux des leurs qui ne voulaient que vivre +tranquilles. Ils s'appuyèrent de la déposition que venait de faire le +maréchal-des-logis de gendarmerie, et leur firent voir que leur proie +allait leur échapper, que par conséquent ils étaient perdus. + +L'effroi prit les ravisseurs; ils coururent à la maison où était déposé +M. Clément de Ris, le retirèrent de son souterrain, le conduisirent, les +yeux bandés, à quelque distance, dans une forêt; puis, simulant une +escarmouche avec leurs confrères qui arrivaient de Paris, ils tirèrent +quelques coups de pistolet aux oreilles de M. Clément de Ris, et se +perdirent dans le bois. Ceux qui se présentaient comme les vengeurs de +M. Clément coururent à lui et lui annoncèrent qu'il était libre: le +prisonnier, ivre de joie, arrache son bandeau, les embrasse, et rentre à +Tours au moment où l'on désespérait de le voir. + +Cet enlèvement compromettait la sûreté publique; le premier consul fut +inexorable pour ceux qui l'avaient commis: il voulut que justice fût +faite[37]. Les informations établirent que la maison signalée par le +maréchal-des-logis était bien celle où avait été déposé M. Clément. Je +l'envoyai reconnaître, d'après le rapport que le prisonnier en avait +fait. Le trou où il avait été détenu était caché sous un amas de fagots, +dans un hangar, près de la grange: s'il eût été plus grand, il eût +probablement aussi reçu le petit médecin. + +M. Clément de Ris était resté dix jours enseveli dans ce trou, qu'il n'y +avait plus qu'à combler pour l'enterrer vivant; ce qui, peut-être, n'eût +pas manqué d'arriver, si madame Clément de Ris avait payé la somme qu'on +voulait avoir. + +Le premier consul, tout en s'efforçant de ramener le règne des lois, +n'oubliait pas l'Égypte. Il avait renvoyé, dès le mois de septembre, +l'aide-de-camp qui était venu lui apporter la convention d'El-Arich; et, +comme il avait appris les conséquences qu'avait entraînées l'inexécution +du traité, il avait prévenu le général Kléber, par le retour de cet +officier, de l'époque à laquelle il ferait partir les secours qu'on se +proposait de lui envoyer[38]. Il ne pouvait en expédier que de Brest; +nous n'avions de vaisseaux de guerre que dans ce port. + +L'administration directoriale avait même poussé si loin la négligence, +qu'elle avait laissé désarmer la plus grande partie de l'escadre que +l'amiral Bruix avait armée: dix vaisseaux seulement étaient en état de +prendre la mer. + +La flotte espagnole était encore à Brest, et se serait trouvée dans le +même état que la nôtre, si le gouvernement de Charles IV ne s'était pas +chargé lui-même de pourvoir aux plus petits détails de son entretien: +aussi était-elle encore dans un état respectable, quand la nôtre était +réduite à la nullité. + +Le premier consul méditait, dès le mois de septembre, le projet de +secourir l'Égypte; il avait donné ordre de disposer à prendre la mer les +six meilleurs vaisseaux de la flotte de Brest, auxquels devaient se +joindre les quatre meilleures frégates que l'on pourrait trouver; il les +avait fait choisir et équiper avec une attention particulière, mais il +n'avait communiqué à personne la destination qu'il leur réservait; il +attendait les longues nuits d'hiver pour les faire appareiller. + +Cependant 2,000 hommes d'infanterie, 200 de cavalerie, 200 artilleurs, +se réunissaient à Brest; l'arsenal de la marine préparait un matériel +considérable en armes, poudre, objets d'armement, plomb coulé, balles, +boulets, fer, cuivre, etc. On avait répandu le bruit d'une expédition +sur Saint-Domingue; chacun croyait que ces préparatifs étaient destinés +pour la colonie sur laquelle le convoi devait lui-même se diriger. + +Le premier consul me chargea de me rendre à Brest. Je devais veiller à +l'exécution des ordres qu'il avait donnés, et remettre le plus jeune de +ses frères, Jérôme Bonaparte, à l'amiral Gantheaume, qui commandait +l'escadre: c'est de cette époque que date l'entrée de Jérôme dans la +marine. + +J'avais ordre de ne quitter Brest que lorsque l'amiral aurait +appareillé. Il fut long-temps à sortir: les vents, la présence des +Anglais, qui croisaient sur Ouessant et communiquaient chaque jour avec +la terre, le retinrent deux mois dans ce port. Ces insulaires tenaient +encore le réseau de ce vaste système d'espionnage qu'ils avaient tendu à +l'époque de la guerre civile sur ces contrées; il était impossible, à +moins de s'envelopper du plus profond mystère, de leur dérober le plus +léger appareillage. + +Le départ de Gantheaume eut enfin lieu au déclin d'un jour, pendant +lequel le vent semblait vouloir jeter la ville de Brest dans la rade, et +avait forcé la croisière anglaise de s'éloigner. Il n'y avait que ce +moment pour sortir avec certitude de ne pas être aperçu ni suivi, parce +que le calme ne pouvait manquer de ramener les Anglais: aussi le mit-on +à profit; le vent était très bon, mais nos vaisseaux sortirent par une +tempête affreuse, qui leur fit éprouver à tous des avaries qu'ils +réparèrent à la mer. + +L'amiral Gantheaume avait prévu une dispersion, et avait eu soin de +donner à chaque capitaine une instruction secrète qu'il ne devait ouvrir +qu'à la mer, et par laquelle il leur indiquait pour premier point de +ralliement le cap Finistère, de là le cap Saint-Vincent, puis la pointe +sud de l'île de Sardaigne, et enfin la côte d'Alexandrie, en Égypte. + +Le général Sahuguet était encore à terre, lorsque les vaisseaux de +Gantheaume levaient leurs ancres pour appareiller. Le préfet maritime de +Brest, M. Caffarelli, frère de celui qui était mort en Syrie, le +pressait de s'embarquer, lui faisant observer que l'escadre ne +l'attendrait pas. Le général Sahuguet résistait, et demandait pour les +besoins de sa troupe une somme assez considérable, que le préfet +maritime n'avait pas le pouvoir de lui donner, et que de plus il savait +lui être inutile, puisqu'il avait le secret de la destination de cette +escadre, que le général Sahuguet ignorait. La discussion s'échauffait, +et le général Sahuguet poursuivait avec chaleur les intérêts de son +expédition de Saint-Domingue, où il croyait fermement qu'il allait. + +M. Caffarelli avait inutilement employé tout ce qui était en lui pour le +décider à partir; mais le général était inébranlable, et déclarait qu'il +ne s'embarquerait pas sans son argent. Je fus obligé d'intervenir dans +la discussion, et nous convînmes, M. Caffarelli et moi, de dire enfin la +vérité au général Sahuguet, qui eut un petit moment de dépit, et qui +partit sans mot dire. + +Gantheaume était en mer depuis quarante heures; il n'était survenu aucun +incident fâcheux; la flotte anglaise ne paraissait pas; je retournai à +Paris par Lorient et Nantes. Ce fut pendant que j'étais à Brest qu'eut +lieu l'attentat du 3 nivose. À mon arrivée à Paris, on était encore tout +ému de l'explosion de la machine infernale; je pus recueillir jusqu'aux +moindres détails de cette tentative criminelle. On donnait ce jour-là à +l'Opéra une première représentation de l'_Oratorio_ d'Hayden. Le premier +consul devait y assister; les conjurés prirent leurs mesures en +conséquence. + +On avait déjà démoli à cette époque beaucoup de maisons sur le +Carrousel. Néanmoins l'angle de la rue Saint-Nicaise se trouvait encore +en face de la grande porte de l'hôtel de Longueville, en sorte qu'il +fallait, en venant des Tuileries au théâtre, tourner à gauche, puis à +droite, filer dans la rue Saint-Nicaise, passer dans celle de Malte, et +cela coup sur coup; ce qui obligeait les cochers à ralentir le trot de +leurs chevaux pour les faire tourner successivement en sens opposé. +C'était sur les délais que nécessiteraient ces détours que les +conspirateurs avaient assis leurs espérances de succès. + +Le premier consul sortit des Tuileries à l'heure ordinaire du spectacle. +Il avait avec lui le général Lannes, et, je crois, son aide-de-camp +Lebrun, avec un piquet de grenadiers pour escorte. Il arriva en deux +traits à l'angle où était placée la charrette qui portait la machine +infernale; son cocher, homme hardi et très adroit, qui avait été avec +lui en Égypte, eut l'heureuse pensée de tourner dans la rue de Malte, au +lieu de suivre directement la rue Saint-Nicaise. La voiture du premier +consul se trouva ainsi hors de portée. Dans cet instant, l'explosion eut +lieu; elle tua ou mutila une quarantaine de personnes, fit une foule de +victimes, mais manqua celle qu'elle devait atteindre: seulement les +glaces de la voiture se brisèrent, et le cheval du dernier cavalier de +l'escorte fut blessé. Le premier consul arriva sans accident à l'Opéra, +où le bruit de cet événement se répandit presque aussitôt. + +La police, surprise, alla aux enquêtes; mais, pendant qu'elle cherchait, +les partis se livraient à des conjectures qui laissaient entrevoir le +dessein arrêté de ne laisser échapper aucune occasion de se nuire les +uns aux autres. + +Les nobles soutenaient que les jacobins seuls étaient capables d'un tel +attentat, qu'ils étaient les seuls qui en voulussent au premier consul, +et que, si le ministre de la police ne trouvait aucune trace de cette +infâme machination, c'est que c'étaient ses anciens complices qui +l'avaient ourdie. Ils vantaient à l'appui la reconnaissance qu'ils +devaient au magistrat protecteur qui avait mis fin à leur exil, et les +avait réintégrés dans leurs biens. Loin d'attenter à ses jours, ils +étaient prêts à verser leur sang pour lui; enfin ils parlaient tant de +leur zèle, de leur dévoûment, circonvinrent si bien madame Bonaparte, +auprès de laquelle ils avaient un accès facile, que le premier consul +commençait à ne pas trouver leurs accusations invraisemblables. Une +foule de ceux qui l'approchaient contribuèrent encore à accréditer cette +opinion. Ils avaient les jacobins en horreur, et ne manquaient pas +d'envenimer les rapports qu'on faisait contre eux. Beaucoup d'autres en +voulaient personnellement à Fouché, et ne négligeaient rien de ce qui +pouvait lui nuire. Clarke surtout se déchaîna contre lui avec une +violence inexplicable pour tous ceux qui ne connaissaient pas la vieille +haine qu'il lui portait. Le premier consul, de son côté, n'était pas +fort content de son ministre. Un complot, qui menaçait également sa vie, +avait été tramé peu de temps auparavant, et non seulement la police ne +le lui avait point signalé, mais il lui était démontré que, sans l'avis +que lui donna un homme d'un coeur généreux, il eût été assassiné à +l'Opéra. + +Les meurtriers furent saisis dans le corridor, où ils s'étaient postés +pour l'attendre à la sortie de sa loge, qui, dans ce temps-là, était au +premier rang en face, entre les deux colonnes qui étaient à gauche, en +regardant le théâtre. Il y arrivait par la même entrée que le public. +Cette tentative donna l'idée d'ouvrir une entrée particulière qui exista +jusqu'à la démolition du théâtre. + +Ces deux affaires n'étaient pas les seuls griefs qu'eût le premier +consul contre l'administration de la police: il se plaignait des +désordres de l'Ouest, et souffrait impatiemment le brigandage auquel la +Bretagne était en proie. Jamais l'audace n'avait été plus loin. On ne se +contentait pas de voler les recettes dans les diligences, on allait les +saisir à main armée dans les caisses des percepteurs. Les messageries et +les courriers ne pouvaient passer d'un lieu dans un autre sans être +attaqués et dévalisés. Les choses en étaient venues au point qu'on avait +été obligé de mettre, sur l'impériale des diligences, des détachemens +d'infanterie, et même cette précaution ne les sauva pas toujours. Les +hommes sans aveu, que cette ignoble industrie avait rassemblés, étaient +le fléau des pays qu'ils parcouraient. Paris, qui aime à distribuer le +ridicule, ne voyait dans les mesures destinées à prévenir ces excès que +leur côté plaisant, et donnait le nom d'_armées impériales_ aux +détachemens dont les voitures étaient chargées. + +L'envie, qui ne néglige jamais rien, s'emparait des choses les plus +insignifiantes pour nuire à M. Fouché. On allait répétant toutes les +vieilles histoires de police, vraies ou fausses, qui avaient eu lieu +sous l'administration paisible de M. Lenoir, et le ministre passait de +la tête aux pieds par les comparaisons les plus désavantageuses. Sa +position était très délicate; on s'attendait chaque jour à le voir +renvoyer. Le premier consul écoutait tout, mais ne se décidait pas. Il +eut l'air de se laisser persuader qu'en effet cette entreprise était +l'oeuvre du parti jacobin, que tout le monde en accusait. D'un autre +côté, beaucoup de gens respectables, qui appartenaient par principes à +la révolution et tenaient au gouvernement consulaire, proposaient de +saisir l'occasion pour sévir contre les têtes remuantes que le désordre +ne lasse pas. Cette mesure leur présentait un double avantage: elle +débarrassait la société d'élémens de discordes interminables et amenait +les révélations du parti, si toutefois les coupables se trouvaient dans +ses rangs. M. Fouché ne pensait pas qu'ils y fussent; mais il n'osa +combattre le projet, et aida à dresser la liste des individus qui +s'étaient signalés par leurs excès. On les arrêta, on les conduisit à +Rochefort, où ils furent embarqués pour Cayenne, sans qu'aucun d'eux +trouvât le moindre appui près de ceux de ses camarades de révolution qui +s'étaient arrangés avec le premier consul. + +On avait rejeté sur ces malheureux tout l'odieux de l'affaire du 3 +nivose; ils traversèrent la France chargés de l'indignation publique. Je +les vis arriver à Nantes. Cette ville était encore exaspérée des scènes +révolutionnaires qui l'avaient inondée de sang. Elle les eût mis en +pièces, si on n'eût fait prendre les armes à la troupe. Encore peu s'en +fallut-il, malgré cet appui, qu'ils ne fussent jetés à la rivière. + +Le parti des nobles triomphait. Il avait repoussé jusqu'au soupçon de +l'attentat, et débitait gravement que des gentilshommes étaient +incapables d'une aussi noire conception. + +Les recherches continuaient cependant. Le premier consul aiguillonnait +le préfet de police, dont le zèle était encore excité par l'inertie dont +on accusait son chef. + +Le cheval qui était attelé à la machine infernale avait été tué sur la +place, mais n'avait pas été défiguré. À côté du cadavre étaient épars +quelques débris de la charrette. Le préfet fit tout recueillir, et manda +les divers marchands de chevaux de Paris. L'un d'eux reconnut celui qui +avait péri pour l'avoir vendu et livré dans une maison dont il désigna +la rue et le numéro. On suivit l'indication, et le mystère fut +découvert. La portière déclara les locataires. On apprit successivement +qu'un ancien chef de Vendéens, Saint-Régent, avait travaillé, pendant +six semaines avec plusieurs des siens, à la confection de la machine +infernale qu'ils avaient placée dans le tonneau d'un porteur d'eau, où +elle avait fait explosion. + +Les choses compliquées, quelque bien disposées qu'elles soient, échouent +toujours dans l'exécution. Le conducteur fit partir trop tard la détente +qui devait enflammer l'artifice. La voiture du premier consul avait déjà +tourné le coin de la rue de Malte, quand l'explosion eut lieu. + +Cette découverte, quoiqu'il fût trop tard pour atteindre les coupables, +eut du moins l'avantage de faire connaître le parti auquel ils +appartenaient. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +Retour inattendu de l'escadre de l'amiral Gantheaume à Toulon.--Le +premier consul ordonne une seconde expédition.--Je suis envoyé à +Rochefort.--Misérable état de la Vendée.--Instructions du premier +consul.--Le roi d'Étrurie.--Madame de Montesson. + + +Lorsque j'arrivai, le premier consul était à la Malmaison. Je me rendis +auprès de lui. Il me témoigna la satisfaction que lui causait la sortie +de Gantheaume. C'était la partie la plus difficile de la mission. Il +croyait que l'escadre avait tout fait, puisqu'elle avait triomphé de +l'obstacle qui l'arrêtait; il ne tarda pas à revenir de cette opinion. + +Dispersée tout en sortant de Brest, l'escadre s'était ralliée au cap +Finistère. De là elle avait doublé le détroit de Gibraltar, et avait +passé, sans coup férir, jusqu'au cap Bon. Elle touchait au terme de son +voyage, lorsque tout à coup elle vira de bord, et rentra à Toulon au +moment où on la croyait dans les eaux d'Alexandrie. + +Vivement contrarié de cet étrange retour, dont il ne pouvait s'expliquer +la cause, le premier consul envoya son aide-de-camp Lacuée à Toulon, +avec ordre de faire sortir de nouveau l'escadre, et de lui rendre compte +des motifs qui avaient décidé l'amiral à la ramener. + +Je fus curieux de les connaître; j'appris qu'ils tenaient tous aux +fausses notions que l'on s'était faites de l'état où était l'armée +d'Orient, et des forces que les Anglais entretenaient sur la côte +d'Afrique. Les officiers de la flotte s'étaient imaginé qu'une fois +entrés à Alexandrie, ils ne pourraient plus en sortir; ils craignaient +d'être faits prisonniers, et se prévalant de l'avarie que s'étaient +faite des vaisseaux dans un abordage, ils ramenèrent l'escadre à Toulon. +Ils firent ainsi un trajet triple de celui qui leur restait à franchir +pour arriver à leur destination, et coururent vingt fois le danger de +donner dans les escadres anglaises, pour éviter la chance de les +rencontrer sur une plage dont nous tenions tous les points. Pour +surcroît de regret, on sut, dans la suite, qu'ils seraient entrés dans +les passes sans coup férir; aucune croisière ne les observait alors. +Tous les vaisseaux anglais s'étaient rendus dans l'Archipel, pour +stimuler les Turcs et leur faire faire de nouveaux efforts. L'amiral +Gantheaume ne pouvait l'ignorer, puisqu'il avait rencontré et pris dans +son retour un vaisseau de guerre anglais, qui lui avait fait connaître +cet état de choses. Les motifs qu'alléguait Gantheaume étaient +misérables. Néanmoins il s'obstina à ne pas reprendre la mer. Il fut +impossible de vaincre sa résistance; quel que fût le mécontentement du +premier consul, il fallut se résigner et aviser à une nouvelle +combinaison pour porter des secours en Égypte. + +L'expédition avait réussi à appareiller malgré les vents et les Anglais. +Un nouveau convoi pouvait avoir le même résultat. Le premier consul +ordonna les préparatifs d'une seconde expédition dans le port d'où la +première était sortie. Il fit armer six vaisseaux, et les confia au +vice-amiral Latouche-Tréville, qui fut chargé d'exécuter ce que +Gantheaume n'avait pas fait. En même temps, il m'envoya rassembler et +organiser à Rochefort tout ce qui devait être embarqué sur une autre +expédition qu'il y formait. Je me rendis d'abord à Lorient[39], où je +devais faire mettre à la mer deux vaisseaux neufs, ainsi qu'une frégate, +qui se trouvaient dans ce port. Je communiquai mes instructions au +préfet maritime, qui était alors le vice-amiral Decrès, depuis ministre +de la marine et duc. Il fit appareiller sur-le-champ, et envoya ces +bâtimens mouiller à l'île d'Aix, à l'embouchure de la Charente, d'où ils +avaient ordre de se réunir à l'escadre que l'on armait à Rochefort. + +Je revins à Nantes et traversai la Vendée pour me rendre à Rochefort. +Ces malheureuses contrées étaient encore fumantes des incendies qu'elles +avaient essuyés. Je n'y vis pas un homme, pas une maison; des femmes, +des enfans, des décombres, voilà tout ce que je trouvai dans un trajet +de quinze lieues, à travers la partie la plus riche de ces provinces, +peu auparavant si florissantes! Elles n'avaient pas une habitation +debout. Les champs restaient en friche, les villages étaient, en quelque +sorte, ensevelis sous les ronces et les herbes dont leurs ruines étaient +recouvertes; les chemins étaient totalement défoncés. De quelque côté +que je portasse mes regards, je n'apercevais qu'un vaste tableau de +dévastation, qui portait à l'âme. Le jour tombait; je ne pouvais +m'engager la nuit dans des routes aussi mauvaises, je me réfugiai dans +une chaumière où l'on avait établi une station de poste. J'y trouvai des +prêtres qui revenaient de la Louisiane, où ils avaient été chercher un +asile, lorsque la persécution les eut chassés de leur pays. Je fus +frappé des soins que leur rendaient les paysans. Ma voiture, mon argent, +mon habit, s'éclipsèrent devant leur soutane; souper, appartement, tout +fut pour eux. Ils voulurent bien partager leur repas avec moi; mais je +fus obligé d'attendre le jour sur une chaise au coin du feu. + +Enfin, après beaucoup de peine, j'atteignis Rochefort. L'amiral Bruix y +était déjà arrivé, ainsi que les deux vaisseaux de Lorient; mais il s'en +fallait bien que ceux qu'on armait dans le port fussent prêts à prendre +la mer. + +Le premier consul m'envoyait chaque semaine plusieurs courriers +extraordinaires, que je devais lui renvoyer dans le jour avec la réponse +à chacune des questions qu'il m'adressait, parce qu'il venait +d'apprendre qu'une armée anglaise s'embarquait pour aller attaquer +l'Égypte; il me pressait, et pressait l'amiral de ne négliger aucun +moyen de hâter l'expédition. Ses lettres, qui formaient quelquefois des +cahiers, exprimaient toute la sollicitude que lui inspirait la colonie. +Il n'omettait aucun des objets dont elle avait besoin; l'artillerie +comme les petites armes, les médicamens comme les projectiles, il +indiquait, prescrivait tout: chariots, harnais, pièces de rechange, +outils pour tous les genres de professions, étuis de mathématiques, +crayons, trousses de chirurgie, instrumens de chimie, enfin il n'y avait +pas jusqu'aux menus objets qu'emploient l'ingénieur, le chimiste, le +mécanicien dont il ne se fût occupé. Beaucoup d'entre eux ne se +trouvaient ni à Rochefort ni à La Rochelle: j'allai moi-même les +chercher à Bordeaux. À force de travail, l'amiral Bruix était parvenu, +de son côté, à armer trois vaisseaux et trois frégates. Il les fit +appareiller pour l'île d'Aix, où ils se réunirent à ceux qui étaient +venus de Lorient. + +Cette escadre se trouvait ainsi chargée non seulement d'un renfort +important, mais encore de tout ce dont la colonie pouvait manquer pour +ses établissemens. Le premier consul m'avait fait adresser les +détachemens de toutes armes qui devaient être embarqués, et m'avait +prescrit de répartir les hommes et les objets de chaque espèce, de +manière que chaque bâtiment eût un nombre égal d'hommes, d'armes, de +munitions et de matériel. Ainsi j'avais huit bâtimens; je devais diviser +en autant de parties les corps, les poudres, les munitions, les +projectiles, etc., et les distribuer par huitième sur chaque bord. De +cette manière, chaque vaisseau portait un peu de tout. En en perdant un, +on ne perdait qu'une portion de chaque chose au lieu d'une chose entière +qui aurait pu être celle dont la colonie ou l'armée avait le plus +besoin. + +Cette distribution était inusitée. L'administration de la marine la +repoussa vivement. Je rendis compte de cette opposition au premier +consul, qui trancha impérativement la question; il me répondit de tenir +la main à l'exécution de ses ordres, et me chargea de faire comprendre à +l'amiral l'avantage de la division qu'il avait prescrite. Elle nous +donnait l'assurance de faire arriver en Égypte une partie de tous les +objets dont se composait l'armement, et nous garantissait des +conséquences qu'eût pu avoir pour la colonie la perte d'un vaisseau +chargé des produits qui lui manquaient. + +Je dus envoyer un état détaillé de ce que chaque bâtiment emportait de +soldats de chaque corps, d'objets de chaque espèce. Le premier consul le +trouva bien et le renvoya tel qu'il l'avait reçu. Tout était prêt; on se +disposait à partir, lorsqu'il m'expédia l'ordre de prendre une corvette +qui fût bonne voilière, et de la charger de bois de construction pour +l'artillerie, de roues, de bois de charronnage, d'affûts montés ou +disposés, que j'étais autorisé à puiser dans l'arsenal de La Rochelle. +Je fus chercher une corvette rapide comme il la fallait; je la chargeai +à comble, je la réunis à l'escadre, et rendis compte de l'état des +choses au premier consul. Sa réponse ne se fit pas attendre: c'était +l'expédition des ordres qu'il avait donnés à Bruix de se rendre +immédiatement dans la Méditerranée, où il devait rallier sous son +commandement l'escadre de Gantheaume, et faire le plus de diligence +possible pour gagner Alexandrie. + +C'était assurément un tour de force d'être parvenu, avec les faibles +moyens que possédait la marine lorsque le premier consul avait pris les +rênes de l'État, à armer onze vaisseaux et sept ou huit frégates dont se +composaient les deux escadres. Si ces bâtimens fussent arrivés en +Égypte, comme il a été constaté depuis qu'ils pouvaient le faire, la +colonie était sauvée. Ils lui portaient au-delà de huit mille hommes de +troupes, plus de cinquante mille pièces d'armes, et une foule d'autres +objets qui eussent concouru à sa défense. Malheureusement les +difficultés qu'on avait eues à les armer avaient donné à la saison +favorable aux appareillages le temps de s'écouler. Les calmes, les vents +contraires, survinrent. On fut obligé d'ajourner l'expédition à +l'équinoxe d'automne; mais alors il n'était plus temps, tout était perdu +en Égypte, comme nous le verrons bientôt. + +Pendant que le premier consul pressait l'envoi des secours qu'il +destinait à l'armée d'Orient, il ne négligeait rien de ce qui pouvait +donner de l'inquiétude aux Anglais. Le Portugal était une de leurs +factoreries; il résolut de les en chasser. Il avait deux buts dans cette +entreprise, d'occuper un pays avec lequel nous étions encore en guerre, +et de pousser les Anglais à envoyer au secours de leur allié les forces +qu'ils destinaient à opérer en Égypte. + +L'Espagne entra dans ses vues; elle réunit une armée en Estramadure et +accorda passage par la Biscaye et la Castille aux corps de troupes +françaises qui devaient la joindre et la soutenir. + +La réunion eut lieu à Badajoz. Le roi d'Espagne vint lui-même prendre le +commandement des forces combinées. Le célèbre Godoy, dont il sera parlé +dans la suite de ces Mémoires, commandait en second. + +Nos troupes étaient sous les ordres du général Leclerc, beau-frère du +premier consul; elles ne dépassaient pas dix à douze mille hommes de +toutes armes. + +Lucien Bonaparte, qui, peu de temps auparavant, avait quitté le +ministère de l'intérieur, venait d'être nommé ambassadeur en Espagne, et +suivait aussi le roi à l'armée. + +Trop faible pour résister aux forces qui marchaient à lui, le +gouvernement portugais ne songea qu'à conjurer l'orage. Son allié +l'abandonnait à lui-même; il souscrivit la paix qu'on lui dicta, et +envoya un ambassadeur au premier consul. Ce fut le premier que cette +puissance accrédita en France depuis la révolution. + +Cette petite expédition valut à don Godoy, que le traité de Bâle avait +déjà fait prince de la Paix, une extension de faveurs et de crédit dont +l'histoire de ses pareils n'avait pas encore présenté d'exemple. Il +ramena son roi à Madrid, devint l'homme nécessaire au-dedans comme +au-dehors, et ne tarda pas à être l'objet de l'animadversion des +Espagnols. + +Ce fut à la suite de cette paix que, pour exécuter un des articles du +traité de Lunéville, le premier consul plaça sur le trône de Toscane le +fils de l'infant de Parme, qui avait épousé la fille du roi d'Espagne. +Ce prince fut reconnu sous le titre de roi d'Étrurie, et vint remercier +le premier consul de son élévation. Reçu par le général Bessière, qui +était allé à sa rencontre jusqu'à Bayonne, il traversa la France sous le +nom de comte de Livourne, qu'il garda pendant son séjour à Paris. + +Les vieux républicains ne virent pas sans déplaisir cette visite +inattendue. Les nobles, au contraire, applaudissaient de toutes leurs +forces, et faisaient remarquer la différence qu'il y avait entre le +premier consul, qui venait de faire un roi, et le Directoire, qui +improvisait partout des républiques. + +Le malheureux prince était peu propre à recommander les institutions +qu'ils chérissaient. Tout en lui accordant un excellent coeur, la nature +lui avait départi peu de moyens, et l'éducation monacale qu'il avait +reçue avait achevé de fausser son esprit. Il passa à la Malmaison +presque tout le temps qu'il fut à Paris. Madame Bonaparte emmenait la +reine dans ses appartemens, et comme le premier consul ne sortait de son +cabinet que pour se mettre à table, les aides-de-camp étaient obligés de +tenir compagnie au roi et de chercher à l'amuser, car il était incapable +de s'occuper. Et en vérité il fallait de la patience pour écouter les +enfantillages qui remplissaient sa tête. On avait sa mesure, on fit +venir les jeux qu'on met d'ordinaire dans les mains des enfans: il +n'éprouva plus d'ennui. Nous souffrions de sa nullité: nous voyions avec +peine un beau et grand jeune homme, destiné à commander à des hommes, +qui tremblait à la vue d'un cheval, passait son temps à jouer à la +cachette ou à nous sauter sur les épaules, et dont toute l'instruction +se bornait à savoir des prières, à dire son _Benedicite_ et ses +_Grâces_. C'était pourtant à de telles mains qu'allaient être confiées +les destinées d'une nation! + +Lorsqu'il partit pour se rendre dans ses États, «Rome peut être +tranquille, nous dit le premier consul après l'audience de départ, +celui-là ne passera pas le Rubicon.» + +Le départ du roi d'Étrurie donna lieu à une inconvenance qui faillit +avoir des résultats fâcheux pour celle qui se l'était permise. Madame de +Montesson, qui avait épousé de la main gauche le duc d'Orléans, +grand-père de celui d'aujourd'hui, dont elle n'avait cependant jamais +porté le nom, s'était sans doute imaginé que la révolution, en +détruisant les titres, avait sanctionné les liaisons qu'elle avait eues +avec un prince du sang; elle s'avisa tout à coup qu'elle était la seule +parente que le comte de Livourne eût à Paris, et que, comme telle, elle +devait lui faire les honneurs des débris de la bonne compagnie. Il +fallait assurément avoir accepté la révolution dans toutes ses +conséquences, pour concevoir la pensée de réunir ce que la capitale +renfermait d'émigrés rentrés, d'hommes qui s'étaient élevés par leurs +actions, chez une ancienne maîtresse du duc d'Orléans, afin d'y saluer +l'infant de Parme, gendre du roi d'Espagne. Madame de Montesson osa +davantage: elle invita la famille du premier consul, ainsi que les +personnes qui y étaient attachées. Nous y allâmes sans le prévenir, mais +nous fûmes vertement réprimandés le lendemain: il s'éleva avec force sur +l'inconvenance d'une telle invitation; et s'il ne sévit pas contre celle +qui se l'était permise, c'est, je crois, parce que madame Bonaparte prit +les intérêts de madame de Montesson, et qu'il avait encore besoin de +ménager tout le monde. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +Assassinat du général Kléber.--Regrets du premier consul.--Le général +Menou prend le commandement en chef.--Arrivée de l'armée anglaise +commandée par Abercrombie.--Bataille d'Alexandrie.--Capitulation du +général Belliard au Caire.--Capitulation de Menou.--Retour de l'armée +d'Égypte. + + +J'ai laissé le général Kléber en Égypte, ayant réparé ses fautes, mais +après avoir perdu, pour cela, un monde considérable; de plus, ayant +appris la révolution du 18 brumaire, et ne songeant plus à revenir en +France sans l'autorisation du premier consul. + +Après avoir rejeté le grand-visir en Syrie, et après avoir repris le +Caire, où le quartier-général s'était établi de nouveau, Kléber +s'occupait à reconstruire tout ce qui avait été détruit pendant +l'occupation momentanée de cette ville par les Turcs. Il était un matin +à se promener sur la terrasse de son jardin avec un architecte qu'il +entretenait de projets d'embellissemens à ajouter à sa demeure, +lorsqu'il vit sortir de dessous un massif de figuiers un malheureux +fellah (paysan), presque nu, qui lui remit à genoux un papier ployé; +l'architecte regardait de l'autre côté de la terrasse, pendant que +Kléber déployait le papier: ce fut alors que le misérable lui enfonça +dans le coeur un poignard qu'il tenait caché sous sa robe, redoublant les +coups jusqu'à ce que Kléber fût tombé. + +L'architecte Protain accourut avec sa toise sur l'assassin: mais, en +ayant été blessé lui-même, il ne put le saisir; ses cris amenèrent du +monde, mais trop tard, Kléber expirait. On trouva ce fellah caché dans +le jardin, où on l'arrêta. Il fut interrogé, jugé, et condamné à mort; +il subit le supplice du poing coupé et de l'empalement avec le même +sang-froid qu'il avait exécuté son crime. + +Ce fellah n'était âgé que de dix-huit ou vingt ans au plus. Il était de +Damas, et déclara qu'il en était parti sur l'ordre du grand-visir, qui +lui avait donné la commission de venir en Égypte tuer le grand sultan +des Français; que ce n'était que pour cela qu'il avait quitté ses +parens. Il avait fait presque tout le voyage à pied, et n'avait reçu du +visir que l'argent rigoureusement nécessaire aux besoins de ce voyage. + +En arrivant au Caire, il avait été faire ses dévotions à la grande +mosquée, et ce n'était que la veille du jour de l'exécuter, qu'il avait +confié son projet à l'un des schérifs de cette mosquée. + +Le premier consul avait été informé, dès l'hiver de 1799 à 1800, de la +mort de Kléber. J'étais en service près de lui, lorsque le courrier, qui +venait de Toulon avec d'énormes paquets parfumés, me les apporta, aux +Tuileries, à dix heures du soir. Tout dormait, et je ne voulus pas +réveiller le premier consul pour lire, quelques heures plus tôt, des +paquets qui venaient d'Égypte; j'attendis, pour les lui remettre, +l'heure à laquelle Bourrienne entrait chez lui: il me fit rester pour +ouvrir les paquets, qui contenaient le récit de tout ce qui était +survenu en Égypte depuis le départ de l'armée turque. + +La perte de Kléber eut une grande influence sur l'avenir de la colonie. +Le premier consul avait déjà oublié ses torts vis-à-vis de lui, et +témoigna beaucoup de regrets de le perdre d'une manière aussi +malheureuse. + +Il regardait sa mort comme un événement funeste et malencontreux pour +ses projets à venir. Il disait tout haut ce qu'il pensait de Kléber sous +ce rapport. Il aurait voulu avoir quelqu'un capable de le remplacer, il +l'aurait fait partir sur-le-champ; mais l'espèce d'hommes propres à un +commandement de cette importance était rare, et, à cette occasion, il +témoigna encore des regrets de la perte du général Desaix. Il réfléchit +long-temps au choix qu'il pourrait faire; il m'a même fait l'honneur de +m'en parler un jour, qu'il paraissait s'être arrêté sur le général +Richepanse[40]; mais il ne le nomma pas, espérant davantage de l'effet +que produirait l'arrivée de ses escadres, qu'il croyait encore pouvoir +faire partir. + +Après la mort de Kléber, on rendit à ce général des honneurs +magnifiques, et on lui éleva un monument. Malheureusement le +commandement de l'armée revenait, par droit d'ancienneté, au général +Menou, homme fort respectable sans nul doute, mais moins militaire que +qui que ce soit au monde; du reste, ne s'en faisant pas accroire, et +avouant qu'il ne s'était jamais occupé de le devenir. En outre, un +mariage qu'il avait contracté, malgré son âge, avec une femme turque, +lui avait donné du ridicule, et l'avait rendu l'objet des plaisanteries +des officiers de l'armée, qui ne s'en gênaient même pas devant les +Turcs, naturellement graves, et pour lesquels la raillerie est un +inconvénient capital, quand elle s'attache à celui qui commande. +Indépendamment de ce que le général Menou ne comptait point de gloire +dans ses services, il avait à commander une armée gâtée sous ce rapport, +et tout-à-fait intraitable sous celui de beaucoup d'exigences: ce fut +donc dans cet état de déconsidération militaire que l'armée anglaise le +trouva à la tête de celle qu'elle venait combattre en Égypte. Cette +armée, commandée par Abercrombie, après avoir été plusieurs mois à se +réunir et à s'organiser au fond de la Méditerranée, dans le golfe de +Satalie, arriva enfin à la vue d'Alexandrie, où nos escadres auraient pu +entrer pendant deux mois consécutifs, sans y rencontrer une seule voile +en croisière. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Aboukir, entre Alexandrie +et l'embouchure du Nil, et elle prit terre sur la même plage où les +Turcs avaient débarqué quinze ou dix-huit mois auparavant. C'est ici que +commencèrent une suite de fautes que, dans l'intérêt de l'histoire, il +faut détailler. + +Quoique, en quittant l'Égypte, le premier consul y eût laissé pour +instruction de tenir l'armée rapprochée de la côte dans la saison +favorable aux débarquemens, on n'en avait rien fait: elle se trouvait +encore divisée et répandue sur la surface du pays, pour la plus grande +commodité des troupes et celle de leurs généraux, sans que rien eût été +préparé pour leur concentration. Il arriva de là que l'armée anglaise, +en débarquant, ne trouva, pour lui disputer la plage, qu'un faible corps +de la garnison d'Alexandrie, commandé par le général Friant, gouverneur +de cette place. Friant se rappelait tout ce qui avait été dit sur celui +de ses prédécesseurs qui s'était trouvé dans la même position lors du +débarquement des Turcs: soit pour cette raison, soit pour d'autres +motifs, il attaqua l'armée anglaise, en fut fort maltraité, et obligé de +se retirer après avoir éprouvé inutilement une perte que la position de +l'armée rendait importante. + +Le général Menou, auquel on avait rendu compte de l'apparition de +l'armée anglaise, était enfin parti du Caire après avoir mis plusieurs +jours à s'arrêter à un plan d'opérations. Il avait fait marcher en avant +le général Lanusse avec une partie de la division qu'avait le général +Desaix. Cette division, arrivée après l'échec éprouvé par Friant, +attaqua à son tour, et aussi désavantageusement, l'armée anglaise, qui +la maltraita de même, et l'obligea de se retirer avec une perte plus +considérable encore. + +Ces affligeans résultats d'attaques partielles de la part de troupes +auxquelles l'intérêt de leur position imposait la loi de n'agir que +réunies, n'étaient que la conséquence des mauvaises dispositions du +général Menou, qui avait imaginé de porter une partie de ses forces sur +la lisière du désert, et de retenir l'autre au Caire, lorsqu'il eût dû +tout pousser sur la côte. + +Il arriva enfin lui-même avec le reste de l'armée, fit ses dispositions +d'attaque, et livra, sous les murs d'Alexandrie, le 30 ventose, la +bataille qui porte ce nom, et dont la perte décida du sort de l'Égypte. + +Notre armée aurait été plus forte que l'armée anglaise, sans toutes les +pertes que Kléber, d'une part, et ces deux attaques décousues, de +l'autre, lui avaient fait éprouver: elle avait une supériorité +incontestable en cavalerie et en artillerie. Elle était devenue +inférieure en infanterie; mais ce qui surtout fut nuisible au dernier +point, c'est que la plupart des généraux marquans de cette armée +excitaient la jalousie ou la défiance du général Menou. Il avait de la +peine à se résoudre à appeler au secours de son inexpérience les +lumières de ceux qu'il avait longuement offensés. Il fut cependant +obligé d'en venir là. Il fit demander un plan d'attaque au général +Lanusse, qui le concerta avec le général Reynier. Les dispositions +arrêtées furent aussitôt converties en ordre du jour, et tout se prépara +pour l'action; mais Lanusse fut atteint dès les premiers coups. La +tentative sur laquelle reposait le noeud de l'action échoua: il ne fut +pas possible d'y remédier. + +Les corps firent, comme à leur ordinaire, beaucoup de traits de bravoure +dont on ne sut point tirer parti. Le général en chef de l'armée anglaise +fut tué, et néanmoins notre armée se retira le soir dans les lignes +d'Alexandrie, laissant le champ de bataille aux Anglais. Ceux-ci +s'approchèrent bientôt de la place, qui, à la vérité, était inattaquable +pour les moyens qu'ils avaient apportés avec eux; mais ils conduisirent +le reste de leur campagne de la manière la plus habile. + +Le général Menou avait renfermé l'armée dans Alexandrie. Il ne pouvait +plus communiquer avec l'Égypte que par la route que suit le canal de +Rahmanié, les Anglais étant maîtres de la mer ainsi que de la presqu'île +d'Aboukir. + +Leurs ingénieurs firent la reconnaissance des rives du canal du grand +Alexandre. Ils virent bientôt que cette construction avait été exécutée +au moyen de grands travaux à travers le lac Maréotis, qui se trouve sur +la droite du canal en allant d'Alexandrie au Nil, et n'est séparé du lac +d'Aboukir, et par conséquent de la mer, que par ce même canal, dont les +bords servaient de digues à ces deux lacs. Ils reconnurent de même que +le lac d'Aboukir était plus élevé que le lac Maréotis, dont les eaux +étaient évaporées par le soleil, et couvraient le sol de +cristallisations salines. + +Les ingénieurs anglais, après avoir déterminé le point le plus bas du +lac Maréotis, ouvrirent à ce point les deux digues qui formaient les +bords du canal, lesquelles existaient depuis sa construction; et après +avoir fait repasser toutes leurs troupes en deçà de la coupure, ils +introduisirent les eaux du lac d'Aboukir dans l'ancien lac Maréotis, +qui, en peu de jours, s'en remplit jusqu'à la tour des Arabes, à huit +lieues à l'ouest d'Alexandrie. + +Par cette opération, Alexandrie fut entourée d'un côté par la mer, et de +l'autre côté par ce nouveau lac Maréotis: au moyen d'un petit corps de +troupes que les Anglais avaient posté pour empêcher le rétablissement de +la coupure du canal, et intercepter les communications, ils tinrent +l'armée du général Menou bloquée dans Alexandrie, où il y avait +heureusement d'immenses magasins. + +Les eaux avaient envahi le lac Maréotis au point que, si le général +Menou avait eu la pensée de reprendre le chemin du Caire, il n'aurait pu +y parvenir qu'en faisant le tour de cette inondation et en passant par +la tour des Arabes. Or, il aurait eu vingt-six lieues à faire dans le +désert avant d'arriver à de l'eau potable, et il n'avait point de +chameaux de convoi pour emporter de quoi faire ces vingt-six lieues, +tandis qu'avant l'introduction des eaux salées dans ce lac, il n'avait +que cinq ou six lieues à faire pour trouver de l'eau douce. + +Dans cette position, il ne pouvait donc que s'amuser à manger ses +magasins. Les Anglais, après avoir pris toutes ces mesures, avaient fait +transporter leurs munitions de toute espèce à l'embouchure de la branche +du Nil qui se jette dans la mer à Rosette; ils firent ensuite marcher +leur armée sur le Caire, en remontant le Nil, où ils arrivèrent sans +coup férir, et trouvèrent le général Belliard, que le général Menou y +avait laissé avec un petit nombre de troupes pour garder cette ville, +ses hôpitaux, ses magasins et toute l'administration de l'armée, +c'est-à-dire qu'à proprement parler, le général Belliard n'était entouré +que d'embarras, et n'avait point de soldats. Les choses se trouvaient +dans une position inverse de celle où elles auraient dû être. + +Menou, avec toute l'armée, était bloqué dans Alexandrie par une petite +troupe anglaise qui gardait la coupure du canal, et Belliard était dans +une ville ouverte avec tout le matériel de l'armée, et une très petite +troupe pour se défendre contre toute l'armée anglaise. Dans cette +position, il ne pouvait songer qu'à capituler, et c'est aussi ce qu'il +fit. + +On a beaucoup dit qu'il aurait dû remonter dans la Haute-Égypte. Cela +n'était pas impossible; mais qu'y eût-il fait? Quels magasins, quelles +ressources y eût-il rencontrés? Avec quoi eût-il alimenté la guerre? +Pouvait-il avec la poignée d'hommes qu'il commandait faire à la fois +tête aux Cipayes qui venaient de l'Inde, et aux troupes que l'Europe et +l'Asie avaient déjà jetées sur lui? À quoi bon d'ailleurs courir de +nouvelles chances, plus périlleuses que les premières? Pour attendre des +secours? Mais comment la métropole lui eût-elle fait parvenir, au milieu +des déserts du Saïd, les secours qu'elle n'avait pu lui fournir au +centre du Delta? Y avait-il plus de facilité de pénétrer dans la mer +Rouge que de débarquer sur les bords de la Méditerranée; de prendre +terre à Cosséir, que d'atteindre Alexandrie, Bourlos ou Damiette? La +fortune avait prononcé; prolonger la lutte était verser du sang à pure +perte. La critique se rencontre plus souvent, parce qu'elle est plus +facile, surtout quand on l'exerce loin des dangers. + +Belliard capitula, et obtint d'être transporté en France avec son monde. + +L'armée anglaise ramena sur les bords de la mer toute cette grande +ambulance, et arriva tout à propos pour recevoir à composition le +général Menou, qui était à peu près à son dernier morceau de pain, et +qui ne voulut pas attendre qu'il fût sans ressource, afin d'avoir une +meilleure capitulation. + +D'un autre côté, les Anglais, dont la flotte était au mouillage dans la +rade d'Aboukir, étaient impatiens de pouvoir la mettre dans le port +d'Alexandrie: ils eussent tout accordé pour en finir plus vite. + +Ainsi se termina cette éclatante entreprise, qu'un puissant génie avait +formée pour la régénération de l'Orient. Il en avait plus soigné les +moindres détails, que ses successeurs n'en soignèrent les intérêts +principaux, où ils ensevelirent leur gloire. Depuis son départ, tout ce +qui fut fait en Égypte portait le caractère de la médiocrité, et avait +préparé le premier consul au dénoûment qui devait en être la +conséquence. Avec le retour de l'armée d'Orient s'évanouirent les +espérances qui étaient attachées à l'occupation de cette colonie. + +Malte avait été pris, par capitulation, la saison précédente. Il ne +restait plus de moyens de rétablir les affaires d'une expédition qui +avait paru devoir changer la face du monde. + +Le premier consul avait reçu officiellement l'avis de ces événemens dans +l'été de 1801. Il devenait, par conséquent, inutile de faire partir les +escadres de Toulon et de Rochefort. L'on débarqua, au contraire, tout ce +qu'elles avaient à bord, et on fit, dans le premier de ces deux ports, +les dispositions nécessaires pour y recevoir l'armée d'Égypte, que les +Anglais y ramenèrent sur les mêmes vaisseaux qui y avaient transporté la +leur. + +Quoique le premier consul eût lieu d'être fort mécontent de ce qui avait +été fait, et particulièrement de la conduite qu'avaient tenue plusieurs +officiers-généraux de cette armée, il ne laissa échapper aucun mouvement +d'humeur contre qui que ce fût, et ne fit rechercher la conduite de +personne. Tous les individus de cette armée eurent toujours une +préférence marquée dans les distributions des grâces et dans la +nomination aux emplois avantageux, hormis cependant quelques officiers +qui avaient fait partie de l'armée d'Italie, et qui s'étaient fait +remarquer par leurs mauvais sentimens et leur ingratitude; encore n'en +tira-t-il d'autre vengeance que de les oublier. + + + + +CHAPITRE XXV. + +Améliorations intérieures.--Lettre de Macdonald.--Préliminaires de paix. + + +J'ai anticipé sur le cours des événemens, pour ne pas interrompre la +narration des affaires d'Égypte; je reviens à ce qui se passait en +France pendant que le sort des armes décidait de cette colonie. Le +premier consul se livrait à tous les soins que réclamait la réparation +des maux causés par les discordes civiles et par l'anarchie +révolutionnaire. Il créait des commissions, faisait réviser les comptes +de ceux qui avaient eu des rapports avec les différentes branches de +l'administration; et, pour la première fois, le trésor eut des reprises +à exercer, au lieu d'être, selon l'usage, constitué débiteur de +fournitures incomplètes ou même imaginaires. Le crédit national se +ressentit de cette sévérité. Le conseil d'État renfermait, à cette +époque, un grand nombre d'hommes à talens et d'un patriotisme +incorruptible; la plupart étaient en état de prendre le timon des +grandes branches de l'administration et de les bien diriger. Jamais les +rouages d'un gouvernement n'avaient mieux obéi à l'impulsion qui leur +était donnée; il semblait que chacun eût mesuré l'abîme où les fautes du +dernier gouvernement avaient failli précipiter l'État, et se tenait en +garde contre de nouveaux écarts. La régularité avait succédé au +désordre; la comptabilité était claire, l'administration rapide; tout +était à jour: la situation du présent faisait bien augurer de l'avenir. + +On jugera de la disposition où l'on était alors par la pièce qui suit: + +ARMÉE DES GRISONS. + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. + +LIBERTÉ. ÉGALITÉ. + +Au quartier-général de Trente, le 3 pluviose an IX de la république. + +_Macdonald, général en chef de l'armée des Grisons, au général Reynier_. + +«En cheminant à travers les montagnes et les déserts de neiges et de +glaces des plus hautes Alpes, j'ai reçu avec bien de la joie, mon cher +Reynier, la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire le 12 +brumaire. Je n'ai jamais manqué de m'informer de vos nouvelles toutes +les fois qu'un bâtiment arrivait d'Égypte, mais j'éprouve un plus +sensible plaisir d'en recevoir directement. + +«Vous voilà donc devenu momie vivante, séparé de votre famille et de vos +amis. S'il est une consolation pour eux et pour vous, c'est le courage +et la grandeur du nom français, que vous avez porté et fait respecter +chez ces peuples barbares; aussi commandez-vous l'admiration du monde en +attendant les récompenses nationales. + +«Peu de temps après votre embarquement, la guerre s'est de nouveau +rallumée, et nous avons été jusqu'à Naples, chasser un roi imbécile et +faible de son trône sur lequel il n'a pas osé remonter, ni rentrer dans +sa capitale, malgré les vicissitudes de l'inconstante fortune: nous +avons éprouvé depuis les caprices de cette dame, vaincus partout par la +faiblesse de l'ancien, tyrannique et trop orgueilleux Directoire. + +«Enfin Bonaparte paraît, renverse ce gouvernement présomptueux, en +saisit les rênes, et d'une main ferme dirige le char de la révolution au +point où les gens honnêtes le désiraient depuis long-temps. Cet homme +extraordinaire n'est point effrayé du fardeau qui pèse sur lui; il +recrée les armées, rappelle les proscrits, ouvre les prisons où +l'innocence gémissait, abolit les lois révolutionnaires, rétablit la +confiance, protége l'industrie, vivifie le commerce; et la république, +triomphante par ses armes, redoutée de ses ennemis, et respectée de +l'Europe, s'élève aujourd'hui au premier rang, que la Providence lui a +éternellement marqué. + +«Je ne connais, mon cher Reynier, ni l'adulation ni la flatterie; +austère dans mes principes, je blâme et condamne le mal avec la même +franchise que je loue le bien: sans être l'apôtre de Bonaparte, je me +borne à rendre hommage à la vérité. Nos affaires militaires et +guerrières vont à merveille, et il faut enfin espérer que l'Empereur, +mieux éclairé sur ses intérêts, se débarrassera de l'odieuse influence +des flibustiers d'Angleterre, et conclura une paix aussi durable que +vivement désirée. + +«Tandis que nous envahissons les États héréditaires, M. de Cobentzel +traite lentement à Lunéville, et donne l'assurance formelle d'une paix +prochaine. Puisse-t-elle arriver, mon cher Reynier, et vous ramener dans +votre famille; vos amis vous désirent, et je vous prie de me ranger du +nombre des premiers. + +«Votre général en chef a reçu sa confirmation; si l'on juge les hommes +par leurs actes ostensibles, le général Menou obtiendra l'assentiment +général; il faut être sur les lieux, comme vous, pour apprécier son vrai +mérite. + +«Lacroix et ... sont toujours avec moi; le premier se propose de vous +donner directement des nouvelles détaillées; j'ai autour de moi peu de +personnes de votre connaissance. + +«Adieu, mon cher Reynier, j'ai beaucoup regretté la perte de ce pauvre +Kléber, enthousiaste, comme vous, de votre expédition. + +«On assure que douze à quinze mille Anglais sont allés vous rendre +visite, vous leur ferez probablement la même réception qu'ils ont reçue +de nous en 94. + +«Je vous embrasse, ainsi que Millet, + +«_Signé_ MACDONALD.» + +Les préliminaires de la paix ayant été ratifiés à Paris, le premier +consul envoya un de ses aides-de-camp, le général Lauriston, les porter +à Londres, où ils furent échangés. Le canon des Invalides annonça +bientôt cet événement; la satisfaction fut générale, et alla jusqu'à +l'ivresse. Les puissances contractantes, la France, l'Espagne et la +Hollande d'une part, et l'Angleterre de l'autre, s'étaient engagées à +envoyer des plénipotentiaires à Amiens. Nous touchions à une paix +générale; les relations extérieures de France travaillaient avec ardeur +à l'obtenir. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +Congrès de Ratisbonne.--Lord Cornwallis.--Négociations +d'Amiens.--Communications au sujet des affaires d'Italie. + + +M. de Talleyrand avait hâté l'exécution des dispositions du traité de +Lunéville, d'après lesquelles on devait fixer les indemnités que +devaient recevoir les princes de l'Empire qui avaient éprouvé quelques +pertes, tant par les concessions faites à la France que par les nouveaux +arrangemens qui avaient eu lieu en Allemagne. Il avait fait presser, +autant que possible, les opérations de cette assemblée, afin de +constater le nouvel ordre de choses. Il lui semblait qu'on ne pouvait +terminer trop tôt des difficultés de nature à entretenir l'aigreur et à +empêcher la France de consolider sa nouvelle fortune. + +Ces négociations duraient depuis un an, sans que les prétentions et les +intrigues pussent s'accorder. La France et la Russie s'interposèrent +pour y mettre fin. Le premier consul témoigna sa satisfaction à M. de La +Forêt, en le nommant son ministre plénipotentiaire à Ratisbonne, où il +fut à l'égal de M. de Buller, que la Russie y envoya pour le même objet. + +Ces deux ministres parvinrent à terminer les travaux de Ratisbonne, qui +firent acquérir au premier consul une grande influence en Allemagne, par +tous les arrangemens nouveaux qui furent placés sous la protection de la +France. + +C'est à cette époque que commencèrent à circuler des bruits de +concussions exercées sur les princes qui avaient des prétentions à +émettre. Une foule d'intérêts étaient froissés. Les uns ne voulaient +rien perdre, les autres prétendaient tout obtenir. Le mécontentement +engendra les propos. Les premiers n'avaient échoué que parce qu'ils +n'avaient pas voulu se soumettre au tribut; les seconds avaient vu +accueillir une partie de leurs réclamations, mais ils ne conseillaient à +personne d'avoir droit à si haut prix. Ainsi est le monde; le rang ni +les distinctions ne changent pas sa nature. À force de répéter ces +propos, on réussit à les faire arriver aux oreilles du premier consul, +que j'ai entendu dans la suite se plaindre vivement à ce sujet. On dit +même qu'en 1810 et 1811, on lui donna des preuves de ces concussions, et +la liste des sommes qui avaient été perçues illégalement à cette +occasion. + +Quoi qu'il en soit, cette négociation de Ratisbonne fut conduite avec +une rare habileté, et la marche des affaires prit une tournure +favorable. + +Les Anglais avaient long-temps balancé à évacuer l'Égypte: ils avaient +même ouvertement soutenu la révolte des mamelouks; mais enfin ils +avaient cédé aux justes représentations du sultan, et avaient fait voile +pour l'Europe. Un grand nombre d'officiers avaient traversé la France +pour se rendre dans leur patrie. Ils avaient été à Paris l'objet des +politesses les plus recherchées; quelques uns même avaient été admis +chez le premier consul. Tous avaient pu se convaincre de la turpitude +des contes à l'aide desquels on égarait chez eux l'opinion publique sur +l'état de la France et de son gouvernement. Les militaires n'étaient pas +les seuls que la curiosité eût conduits sur les rives de la Seine. Un +grand nombre de personnages recommandables par le rang qu'ils occupaient +dans leur pays, ainsi que par leur caractère et leurs talens personnels, +avaient partagé le même empressement. + +Les notions que ces hommes de bien répandirent à Londres servirent +utilement la politique du premier consul; car on commençait à craindre +que les Anglais, qui avaient épuisé toutes les subtilités de leur +diplomatie pour éluder la restitution de Malte, ne voulussent plus de la +paix. Les plénipotentiaires chargés de la conclure devaient se réunir à +Amiens; mais le ministre anglais n'arrivait pas: on n'était pas sans +inquiétude sur les motifs de ce retard inattendu. Le premier consul +pressa lord Hawkesbury, et lui témoigna son impatience de voir convertir +les préliminaires de la pacification en un traité définitif qui pouvait +seul consolider le repos du monde. Ses instances et sans doute le +langage des Anglais qui avaient vu la France, triomphèrent de la +répugnance du cabinet. Lord Cornwallis se rendit enfin à Paris. Il fut +présenté au premier consul, qui le reçut avec une grande distinction, et +lui fit donner, à l'occasion des préliminaires, la plus belle fête qu'on +eût encore vue. On avait hérité de cette habitude du Directoire, qui +improvisait des fêtes à tout propos, et dépensait en concerts, en +illuminations, les sommes qu'il n'avait pas. + +Les conférences marchaient de front avec les fêtes. La négociation se +présenta d'abord sous un aspect fâcheux. Lord Cornwallis, dans une +conférence qu'il eut avec Joseph Bonaparte, chargé de négocier pour la +France, laissa entrevoir toutes les difficultés qu'allait faire naître +la possession de Malte. Néanmoins, comme les préliminaires avaient +décidé la question, qu'il ne restait plus qu'à désigner la puissance à +qui le soin de garantir l'île serait remis, on vit, sans trop de +défiance, transporter la négociation à Amiens. Mais à peine y fut-elle, +que le ministre anglais éleva les prétentions les plus inattendues. Il +demanda, puisqu'il y avait une _langue française_ à Malte, qu'il y en +eût une de sa nation. On trancha la difficulté en offrant de stipuler +que les deux puissances n'en auraient aucune. + +Il témoigna des inquiétudes sur le sort qui attendait l'île. Il demanda +que non seulement on désignât la garantie, mais encore qu'on spécifiât +la protection en établissant une garnison étrangère à Malte. On lui +proposa un moyen simple de parer à tout inconvénient; c'était de rendre +l'Ordre à son institution primitive, d'en faire, au lieu d'un ordre +nobiliaire qu'il était devenu, par les progrès du temps, un simple ordre +hospitalier tel qu'il était d'abord; de raser les fortifications dont +l'île était couverte, et de la convertir en un grand lazaret, qui serait +également ouvert à toutes les nations qui fréquentent la Méditerranée. +Cet expédient n'allait pas aux vues de son gouvernement, il s'y refusa. +Joseph Bonaparte, que son goût, ses instructions portaient à aplanir les +difficultés, présenta un nouveau projet, dans lequel il offrit de mettre +l'île sous la protection des grandes puissances de l'Europe. Cette +proposition ne fut pas mieux accueillie que les précédentes. +L'Angleterre demanda que Malte fût confié à la garde du roi de Naples. +Le plénipotentiaire répondit en invoquant l'exécution littérale des +préliminaires: «Ces stipulations, ajouta-t-il, sont devenues une loi +primitive de laquelle il n'est permis à aucune des puissances +contractantes de s'écarter. Ne pas en vouloir l'exécution c'est ne pas +vouloir la paix. J'ai sacrifié à l'observance religieuse de ce principe +plusieurs articles qui n'étaient en rien préjudiciables aux intérêts de +la Grande-Bretagne. J'ai dû y renoncer sans hésiter, lorsqu'il m'a été +démontré qu'ils n'étaient pas rigoureusement compris dans les +préliminaires. Comment peut-on exiger aujourd'hui un article qui leur +est en tout point opposé? Que disent les préliminaires? que Malte sera +rendu à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Le roi de Naples est-il +l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem? + +«L'Ordre est-il trop faible? Le projet lui donne pour garans et +protecteurs les principales puissances de l'Europe. + +«Les préliminaires se contentent d'une puissance. Le gouvernement +français a pensé que le but des préliminaires serait encore mieux rempli +par la garantie simultanée des grandes puissances; qu'elle était plus +imposante et plus convenable. Cependant, comme avant tout il veut +l'exécution absolue, littérale même, si on l'exige, des préliminaires, +il est prêt à leur sacrifier cet article, qu'une espèce de décence +politique avait dicté.» + +Lord Cornwallis répondit par une contre-note, où, se prévalant du mot +_protection_, qui se trouvait dans les préliminaires, et de la haine que +les naturels portaient aux chevaliers de Saint-Jean, il insistait sur la +nécessité, la convenance de remettre Malte à la garde de Ferdinand IV. +Le dénûment de l'Ordre, qui était hors d'état de solder les troupes +qu'exigeait la sûreté des forts, quelques paroles échappées au +plénipotentiaire français dans les conférences préalables qu'ils avaient +eues ensemble à Paris, lui paraissaient des motifs suffisans pour +persister dans la demande qu'il avait faite. Joseph Bonaparte n'en jugea +pas ainsi; il releva vivement les prétentions du ministère anglais, et +demanda l'insertion, au protocole, d'une note que je joins ici: + + «Le soussigné a relu avec une extrême attention toutes les pièces + de la négociation, sans découvrir aucune trace de la proposition + qui aurait été faite par la France, pour la remise de l'île de + Malte aux troupes de Sa Majesté sicilienne. + + «L'article IV des préliminaires ne peut être interprété de cette + manière. + + «Lorsque le soussigné eut, pour la première fois, l'honneur de voir + lord Cornwallis à Paris, le 24 brumaire, il était loin de penser + que leurs félicitations réciproques sur la facilité de terminer la + mission qui leur était confiée, pussent être regardées comme des + propositions et des plans de traités. Il n'avait pas encore alors + reçu ses pouvoirs; ce ne fut que le 30 brumaire qu'ils lui furent + remis, et le 14 frimaire seulement ils ont été communiqués au + ministre britannique. Celui-ci, au contraire, arrivait à Paris muni + des instructions de son gouvernement. Dès la première visite, il + parla de Malte comme d'un article embarrassant, quoiqu'on fût + convenu qu'il y aurait dans cette île une garnison composée de + troupes d'une puissance tierce, jusqu'à ce que l'Ordre eût le temps + d'organiser sa force armée. L'Espagne parut à lord Cornwallis + _inadmissible_ comme puissance garante, à cause de son alliance + avec la France; la Russie sembla trop éloignée, et Naples trop + faible. + + «Le gouvernement anglais, parlant toujours d'une garantie à fournir + par la puissance garante, comme d'une base convenue, observa que + Naples ne pourrait pas en supporter les frais. Il est possible que + le soussigné ait ajouté qu'une considération de cette espèce ne + pouvait pas arrêter deux puissances comme la France et + l'Angleterre. Au reste, la discussion réelle de tous ces objets fut + remise au temps où la négociation serait entamée. + + «Dans les conférences qui ont eu lieu à Amiens, dans les + protocoles, dans le projet de traité du 14 nivose (4 janvier), le + soussigné n'a jamais énoncé une seule idée qui ait pu faire penser + que son gouvernement consentirait à ce que l'île de Malte fût + remise aux troupes napolitaines pour être gardée par elles pendant + trois ans. Il a proposé au contraire, dans le protocole du 23 + nivose (13 janvier), de mettre Malte sous la protection et garantie + des principales puissances de l'Europe, qui auraient fourni chacune + deux cents hommes. Cette île se serait ainsi trouvée gardée par + douze cents hommes de bonnes troupes, qui auraient été soldées par + l'Ordre, lord Cornwallis ayant lui-même observé que les revenus de + commanderie mis en réserve pourraient en donner les moyens. + + «L'écrit anonyme qui a été remis au soussigné de la part de lord + Cornwallis, ne porte aucun caractère d'authenticité; il paraît + avoir été rédigé par des mécontens. Ce n'est pas le langage des + habitans de Malte, pays qui n'est quelque chose que par l'Ordre: + lorsqu'ils connaîtront les articles du traité qui les concernent, + ils seront charmés du rétablissement à Malte d'un ordre dont ils + deviendront partie intégrante. En admettant que les circonstances + exigent une garnison provisoire et intermédiaire pour occuper + Malte, depuis le moment où les forces britanniques l'évacueront + jusqu'à celui où l'Ordre aura formé un corps composé de Maltais et + d'étrangers, il est toujours démontré que l'on doit s'écarter le + moins possible de l'article IV des préliminaires, qui veut que + l'_île soit rendue à l'Ordre_; cet article prévoit la nécessité + d'une puissance garante et protectrice; les moyens d'exécution sont + abandonnés à la sagesse et à la bonne foi des deux gouvernemens. + Ils doivent faire tout pour que Malte soit à l'Ordre et rien + au-delà, rien de ce qui pourrait restreindre sa prérogative, rien + de ce qui, au lieu d'offrir un protecteur aux chevaliers, + semblerait leur donner un maître, ou diminuerait l'influence + exclusive qu'ils doivent avoir à Malte. Le gouvernement français + donne, par son projet, pour protecteurs à l'Ordre, l'Angleterre, + l'Autriche, l'Espagne, la Prusse, la Russie; il était difficile que + l'Ordre fût relevé avec plus d'éclat, et fût plus efficacement + protégé. Pourquoi une garnison de deux mille Napolitains pendant + trois ans? Serait-ce contre des ennemis extérieurs? La protection + des six puissances nommées plus haut est sans doute suffisante. + Serait-ce contre les Maltais? L'Ordre en sera aimé, si les + stipulations sont remplies: ce sera la meilleure défense intérieure + qu'on puisse lui donner. + + «Mais en convenant de la nécessité d'une garnison, ne fût-ce que + pour la sûreté et la police intérieure, faut-il donc trois ans pour + former un corps de mille hommes, qui, réunis à quatre cents + chevaliers et à six cents Maltais, seront plus que suffisans? + Aujourd'hui que l'on a admis le projet de déléguer la protection et + la garantie de l'Ordre aux grandes puissances, sera-t-il fort + important, fort convenable que le roi de Naples tienne à Malte + garnison pendant trois ans? Les protecteurs, les protégés, le + grand-maître enfin, de quelque nation qu'il soit, aimeront-ils + beaucoup à voir l'Ordre gardé par les troupes du seul prince qui + ait des prétentions à faire valoir sur Malte? Ne serait-il pas plus + conforme aux préliminaires, aux convenances, s'il est reconnu qu'il + faille une force étrangère à Malte, de faire lever un corps de + mille Suisses, dont les officiers, nommés par le landamman actuel, + seraient choisis parmi ceux qui n'auraient pas porté les armes dans + la guerre actuelle? Ils finiraient par se fixer à Malte, loin de + toute influence étrangère; dépendans du grand-maître seul, ils + seraient réellement les soldats de l'Ordre, et Malte deviendrait + pour eux une seconde patrie. L'Ordre aurait donc tout à gagner en + considération et en indépendance, avec une garnison composée de + chevaliers, de Maltais, et d'un corps suisse tel que les autres + puissances en ont à leur solde. + + «Il résulte des observations ci-dessus que la France n'a jamais + consenti à ce que les troupes napolitaines fussent installées à + Malte; à plus forte raison, _que l'île fût remise à Sa Majesté + sicilienne, qui fournirait la force nécessaire pour former, + conjointement avec les forces maltaises, la garnison des forts + principaux pendant l'espace de trois ans_. C'est ce qui a été + proposé par lord Cornwallis dans la conférence du 23 nivose (13 + janvier). + + «Le gouvernement français, d'après la persévérance de celui + d'Angleterre à prolonger pendant trois ans le séjour d'une garnison + étrangère dans Malte, et à remettre cette île de la manière la plus + formelle, non pas à l'Ordre, mais à Sa Majesté sicilienne, a dû + penser, et a bien été fondé à dire que l'on s'écartait des + préliminaires; et l'on sait que ces préliminaires sont les bases de + la paix. Si ce langage a paru moins conciliant, ce n'est pas que + les dispositions de la France soient changées; mais lorsque, dans + une discussion, l'on a épuisé tous les argumens sans pouvoir se + convaincre, il est impossible, d'après la marche naturelle du + raisonnement que chacune des parties ne conclue que l'autre renonce + à toute espèce d'arrangement. + + «Si l'intention du gouvernement anglais est de maintenir l'ordre de + Saint-Jean et l'île de Malte dans une entière indépendance (comme + le soussigné aime à se le persuader), il espère que le projet + suivant, dans lequel il s'est attaché à éloigner toute influence + étrangère, obtiendra l'approbation de lord Cornwallis. Ce projet + est sans contredit préférable, sous tous les points de vue, à ceux + qui ont été présentés jusqu'ici. Le soussigné ne peut assez + insister sur son adoption. + + «Si cependant le projet qui établit une garnison napolitaine à + Malte était irrévocablement adopté par le gouvernement britannique, + le soussigné, pour hâter le moment de la pacification, consentirait + à l'adopter tel qu'il se trouve rédigé à la suite de cette note. + + «Lord Cornwallis verra, dans les deux versions du projet relatif à + Malte, l'application du principe que le soussigné vient de + développer. + + «Il est encore chargé d'insister sur l'insertion au traité de + l'article relatif aux Barbaresques, tel qu'il se trouve dans son + projet, et sur le concours des puissances contractantes pour mettre + fin aux hostilités que les Barbaresques exercent sur la + Méditerranée, à la honte de l'Europe et des temps modernes. + + «La seule notification qui leur serait faite à cet égard, de la + volonté des puissances contractantes, donnerait la paix au commerce + des États-Unis, du Portugal, du roi de Naples, et de tous les + autres États de l'Italie; et si quelques nations avaient à redouter + la concurrence qui deviendrait plus grande dans le commerce de la + Méditerranée, ce seraient sans doute la France et l'Espagne, qui, + tant par leur position que par leurs rapports particuliers avec les + Barbaresques, ont dans tous les temps le plus de sécurité et + d'avantages dans ce commerce. Ce sont donc elles qui feraient le + plus grand sacrifice; mais dans une question qui intéresse la + morale politique et la dignité des nations européennes, pourrait-on + se conduire uniquement par des motifs d'intérêt personnel? + + «La force est donnée aux puissances comme aux individus pour + protéger le faible; il serait consolant et glorieux de voir qu'une + guerre qui a produit tant de calamités, se terminât du moins par un + grand acte de bienveillance envers toutes les nations commerçantes. + + «Cette question se lie d'ailleurs à celle de Malte, et n'en peut + être séparée; car si les parties contractantes ne prennent pas sur + elles de mettre un terme aux hostilités des Barbaresques, il serait + vrai de dire que l'ordre de Saint-Jean ne peut pas, sans manquer à + son engagement primitif, et sans encourir la perte de tous ses + biens, cesser lui-même d'être en guerre avec les Barbaresques. + + «Les hommes généreux qui ont fondé les commanderies ne l'ont fait + que pour protéger les chrétiens contre les pirateries des + Barbaresques, et tous les publicistes de l'Europe seraient d'accord + que l'ordre de Malte, renonçant à remplir ce devoir, et oubliant + ainsi le but de son institution, perdrait ce droit à la possession + des biens qui lui ont été concédés pour ce seul usage.» + +Un nouvel incident vint compliquer la négociation, et amena une +déclaration qui n'eût pas dû être perdue pour l'Angleterre. La question +des nouveaux États formés en Italie avait été agitée. Le ministère +anglais avait répondu par la déclaration formelle qu'il ne pouvait, +entre autres, reconnaître le roi d'Étrurie. Le premier consul essaya de +lui faire comprendre l'imprudence d'une telle résolution, et lui +adressa, par l'intermédiaire de son négociateur, les observations qui +suivent: + + «En réponse à la déclaration du ministre anglais, relativement au + roi d'Étrurie, contenue dans le même protocole, et aux déclarations + verbales qu'il lui a faites précédemment sur les républiques + d'Italie, le citoyen Joseph Bonaparte a annoncé qu'il avait fait + connaître à son gouvernement la répugnance qu'aurait S. M. B. à + reconnaître le roi d'Étrurie, la république italienne et la + république de Gênes. + + «La reconnaissance de ces puissances par S. M. B. n'étant d'aucun + avantage pour la république française, le plénipotentiaire français + n'y insistera pas davantage. Il désire cependant que les + observations qu'il va faire soient prises en grande considération + par le cabinet britannique. + + «Le système politique de l'Europe est fondé sur l'existence et la + reconnaissance de toutes les puissances qui partagent son vaste et + beau territoire. Si S. M. B. refuse de reconnaître trois puissances + qui tiennent une place aussi distinguée, elle renonce donc à + prendre aucun intérêt aux peuples qui composent ces trois États. + Cependant comment admettre l'hypothèse que le commerce anglais soit + indifférent au commerce de Gênes, de Livourne, des bouches du Pô et + de la république italienne; et si son commerce souffre des entraves + de ces trois États, à qui S. M. B. aura-t-elle à s'en plaindre, la + réciprocité qu'elle pourrait exercer étant nulle, puisque les États + de Gênes, de Toscane et de la république italienne, ne font aucune + espèce de commerce en Angleterre, mais sont des débouchés utiles et + même nécessaires au commerce anglais? Et si ces trois puissances, + frappées de voir qu'elles ne sont pas reconnues par les grandes + puissances, font des changemens dans leur organisation, et + cherchent un refuge dans leur incorporation à une grande puissance + continentale, S. M. B. se refuse donc aussi le droit de s'en + plaindre, et cependant elle ne le verrait pas avec indifférence. On + se plaint quelquefois de l'extension continentale de la république + française, et comment ne s'augmenterait-elle pas nécessairement, + lorsque les grandes puissances mettent les petites puissances + italiennes dans la nécessité de chercher refuge et protection dans + la France seule? + + «La république cisalpine, reconnue dans le traité de Campo-Formio + par l'Empereur, ne put cependant jamais obtenir que son ministre + fût reçu à Vienne; elle continua d'être traitée par ce prince comme + si le traité de Campo-Formio n'eût pas existé. Alors, sans doute, + vu que la paix générale n'était pas faite, la cour de Vienne + regardait son traité comme une trève; mais aujourd'hui que la paix + générale est faite, si ces puissances restent incertaines de voir + leur indépendance reconnue, elles craindront de voir se renouveler + la déconsidération qu'elles ont déjà éprouvée, et sentiront la + nécessité de se serrer davantage au peuple français. Le même + principe qui a fait que la France a évacué les trois quarts des + conquêtes qu'elle avait faites, a dicté au premier consul la + conduite de ne se mêler des affaires de ces petites puissances + qu'autant qu'il le fallait pour y rétablir l'ordre et y fonder une + organisation stable. Sa modération aurait-elle donc à combattre des + mesures, nous le disons avec franchise, fausses et mal calculées + des autres puissances, ou bien ne considérerait-on la paix que + comme une trève? Perspective affligeante, décourageante pour + l'homme de bien, mais qui aurait pour effet infaillible de produire + des résultats que l'on ne saurait calculer.» + + + + +CHAPITRE XXVII. + +Fox à Paris.--La consulte s'assemble à Lyon.--Elle défère la présidence +au général Bonaparte.--M. de Melzi, vice-président.--Mariage de Louis +Bonaparte.--Paix d'Amiens.--Expédition de Saint-Domingue.--Défaite et +soumission de Toussaint-Louverture.--Enlèvement de +Toussaint-Louverture.--Détails sur ce chef.--Mort du général Leclerc--Le +général Rochambeau prend le commandement.--Les noirs s'insurgent de +nouveau.--Cruautés commises sur eux. + + +Pendant qu'on travaillait à la dernière paix qui nous restait à +conclure, les Anglais de marque continuaient d'affluer à Paris. + +Un des plus empressés fut le célèbre Fox, membre de l'opposition dans le +parlement anglais. La curiosité de voir le général Bonaparte lui avait +fait devancer l'époque de la paix. Le premier consul n'éprouvait pas un +moins vif désir de s'entretenir avec lui. Il le goûta beaucoup, et je +les ai vus souvent passer de longues soirées en conversation tête à +tête. + +M. Fox parut s'être formé une idée juste du caractère du premier consul, +et avoir conçu de l'affection pour lui. De retour en Angleterre, ayant +eu connaissance d'une trame contre sa vie, il lui en fit donner avis, et +cet avis fut utile. + +Le premier consul tourna ses regards du côté de l'Italie. Ce pays était +encore dans l'état où l'avait replacé la bataille de Marengo. Il avait +un Directoire exécutif, des Conseils, et par conséquent un +renouvellement d'élections qui ouvrait la carrière aux intrigues et par +suite aux désordres. On venait de décider en France, par un vote +national, que la dignité de premier consul serait à vie; on avait +reconnu la nécessité de cette mesure pour prévenir les troubles que +pouvaient amener quelques ambitions rivales qui s'étaient laissé +apercevoir. Le premier consul chercha à mettre l'Italie en harmonie avec +la France, et fit insinuer à la première d'adopter les modifications que +la seconde avait subies, c'est-à-dire de substituer au gouvernement qui +la régissait, un président, un sénat et un corps législatif. Il +souhaitait que cette transition s'opérât d'une manière insensible, et +aurait même désiré aller la diriger lui-même. Mais sa présence était +indispensable en France; il ne pouvait passer les monts, et ne voulait +cependant se faire représenter par personne. Il prit un terme moyen; il +fit convoquer à Lyon les députés des départemens et villes d'Italie, qui +devaient exprimer le voeu de leur pays. Tous accoururent avec un +empressement que ne put arrêter ni le froid, ni la neige qui obstruait +les montagnes. + +Le premier consul, de son côté, ne se fit pas attendre. Les Italiens +étaient l'objet de son voyage; il s'occupa d'eux exclusivement. Les +débris de l'armée d'Égypte, qu'il avait réunis à Lyon, où il voulait les +voir, purent seuls faire un instant diversion. + +Il reçut toute la députation italienne en audience solennelle, mais par +sections composées chacune de quarante députés à la fois, parce qu'il +voulait les entretenir de sa sollicitude pour leur pays. Il adressa à +chaque section un long discours sur les dangers des révolutions. Il +peignit les fatales conséquences qu'entraînent toujours les agitations +politiques, la guerre civile, les proscriptions, tous les fléaux qui les +accompagnent. Il parla de la nécessité d'oublier les haines, les +injures; de se mettre en harmonie avec les peuples voisins pour leur +inspirer de la sécurité. + +Ce langage n'était pas assurément celui d'un conquérant farouche. Il +aurait fait honneur aux plus grands philosophes de l'antiquité, et fut +parfaitement accueilli. + +Les Italiens avaient envoyé à Lyon tout ce que leur pays offrait +d'hommes recommandables dans le clergé, la noblesse, la bourgeoisie. Ils +semblaient avoir mis une sorte d'orgueil national dans le choix de leurs +députés. Ils s'étaient plus à étaler, à la vue de la seconde ville de +France, les trésors de leur civilisation. + +Le premier consul fut fort satisfait de cette assemblée, dont les +principes et la composition lui plaisaient. Il revint souvent, dans la +suite, sur les sentimens qui l'animaient. + +Les Italiens, de leur côté, ne furent pas moins charmés du discours +qu'il leur avait adressé. Ils furent surtout sensibles à la défense +qu'il fit aux Français de s'immiscer dans leurs discussions. + +Ils ouvrirent leurs séances après plusieurs délibérations, dans +lesquelles plusieurs d'entre eux se firent remarquer par leurs talens. +Ils acceptèrent le mode de gouvernement qui leur était proposé, savoir, +un président, un sénat, un corps législatif et un conseil d'État. La +présidence fut déférée au premier consul, qui, d'abord, n'accepta ni ne +refusa. + +Tout était terminé, les modifications étaient adoptées; il ne restait +plus qu'à dissoudre l'assemblée. Il voulut lui-même en faire la clôture; +il se rendit dans la salle où elle délibérait, et lui dit en italien +qu'il prendrait toujours intérêt à la prospérité et au bonheur du peuple +qu'elle représentait; mais que, ne pouvant se livrer tout entier aux +soins que réclamait la patrie italienne, il était obligé de se faire +suppléer par quelqu'un qui résidât sur les lieux, qu'en conséquence il +nommait M. de Melzi vice-président. Il avait voulu, par ce choix, +prouver la sollicitude qu'il portait à la Cisalpine, où il savait qu'on +estimait M. de Melzi, dont il faisait le plus grand cas lui-même. + +Cette nomination fut accueillie par les plus vifs applaudissemens. +L'assemblée se sépara; les députés retournèrent chez eux, et le premier +consul revint à Paris. + +Il avait, peu de jours avant de se rendre à Lyon, uni son frère Louis à +mademoiselle Hortense Beauharnais, et donné, à cette occasion, une +nouvelle preuve de l'austérité de ses principes religieux. Il s'était +marié lui-même pendant la terreur. Sa soeur Caroline avait été unie au +général Murat dans l'intervalle qui s'écoula du 18 brumaire à la +bataille de Marengo. À l'une comme à l'autre de ces premières époques, +l'exercice du culte était proscrit. Il n'était pas encore toléré à celle +dont je parle; les temples présentaient toujours le même état de +profanation. Aussi le mariage de Louis fut-il célébré, suivant ce qui se +pratiquait alors, dans la maison particulière du premier consul, rue de +la Victoire, à la chaussée d'Antin. Un prêtre vint y donner la +bénédiction nuptiale aux deux jeunes époux. Le premier consul profita de +l'occasion pour faire bénir l'union de sa soeur Caroline, qui n'avait pas +été mariée devant l'église, pensant sans doute que ce grand acte de la +vie devait être sanctionné par la religion, après avoir été consenti +devant le magistrat. Quant à lui, il s'en abstint; ce qui nous fit faire +quelques réflexions. + +Il ne se trouvait ainsi lié à Joséphine que par l'acte civil, lien +susceptible d'être annulé, conformément aux dispositions de la loi sur +le mariage. La discipline ecclésiastique n'avait donc rien à voir à son +divorce, quelles qu'aient été ses prétentions en 1810. + +L'hiver touchait à sa fin; les plénipotentiaires avaient enfin triomphé +des répugnances du ministère anglais. Ils avaient clos leurs discussions +et s'étaient rendus à Paris. Du 11 au 19 vendémiaire an X, la paix avec +la Russie et celle avec la Porte, les préliminaires de Londres et la +paix de Badajoz avec le Portugal, furent publiés à Paris. Le 18 brumaire +suivant, la paix générale était rétablie et fut célébrée avec une grande +pompe. C'était, des travaux du premier consul, celui qui causait le plus +de joie, et auquel se rattachaient le plus d'espérances. Les +réjouissances publiques attestèrent l'allégresse qu'il avait répandue +partout[41]. + +L'Angleterre accrédita lord Withworth à Paris, et le premier consul +choisit, pour le représenter à Londres, le général Andréossy. Nous +étions, pour la première fois depuis l'origine de nos troubles, en paix +avec le monde entier; la république française était universellement +reconnue, et tout cela était le fruit de la modération et de l'habileté: +aussi jamais chef de gouvernement n'a excité une admiration aussi +générale, aussi profondément sentie, que celle qu'obtint le premier +consul à cette époque. + +La paix nous remit en possession du petit comptoir que nous avions dans +les Indes orientales, et toutes nos colonies d'Amérique nous furent +rendues. + +Les Hollandais perdirent Ceylan. Quelques autres stipulations moins +importantes eurent lieu. + +La reprise de possession des colonies où la liberté des nègres n'avait +pas anéanti le travail, n'éprouva aucune difficulté. Il n'en fut pas +ainsi de Saint-Domingue, la plus riche de nos colonies avant sa +révolution; elle était devenue le plus funeste présent qu'on pût faire à +la France. Il fallut cependant se disposer à y faire passer des troupes, +l'intérêt de la métropole le demandait, ainsi qu'une foule de familles +ruinées par les désordres auxquels la colonie avait été en proie. Elles +s'imaginaient qu'elles rentreraient en possession des biens qu'elles +avaient perdus, comme l'on rentre dans un château que l'on a +momentanément quitté; et, dans leur impatience de voir l'expédition +mettre à la voile, elles se plaignaient qu'on prolongeât gratuitement +l'indigence dans laquelle elles étaient tombées. Le premier consul ne se +laissa pas imposer par ces clameurs. Il n'entreprenait rien à la légère. +Il voulut, avant de faire appareiller, étudier Saint-Domingue, comme il +avait étudié l'Égypte avant de prendre terre au Marabout. + +Il s'occupa plus d'un mois à recueillir des renseignemens sur ce pays, +auprès de tout ce qui avait été employé dans les Antilles comme +militaires, comme administrateurs ou planteurs. La position lui +importait peu; il faisait appeler à la Malmaison tout ce qui pouvait lui +donner quelques lumières. Je l'ai vu garder des heures entières dans son +cabinet des commis subalternes de la marine qu'on lui avait indiqués +comme des hommes qui avaient des notions positives sur Saint-Domingue. +C'est à cette occasion qu'il connut plus particulièrement M. de Barbé +Marbois, qui avait été intendant-général de cette colonie, et était +alors conseiller d'État. Il le goûta, et à la mort de M. Dufresne, il le +nomma directeur, et quelques mois après ministre du trésor. Il ne +changea cependant la dénomination, du moins je le crois, que pour faire +entrer M. Marbois au conseil, et pouvoir travailler avec lui, sans +exciter la jalousie des autres conseillers d'État qui étaient placés à +la tête des diverses branches de l'administration. + +Le premier consul ne négligeait rien, comme je l'ai dit, pour acquérir +les lumières dont il avait besoin sur Saint-Domingue; il employait les +journées à les recueillir, et passait une partie de la nuit à expédier +les ordres qu'exigeait l'expédition; il avait demandé à Charles IV de +lui prêter son escadre, qui était encore à Brest, pour faire un voyage à +Saint-Domingue avant de rentrer dans les ports d'Espagne, et le roi +l'avait mise à sa disposition. + +Celles qui de Rochefort et de Toulon avaient dû faire voile pour +l'Égypte, furent de nouveau mises en état d'appareiller, ainsi que tout +ce qui avait été amené à Brest et à Lorient. On assembla en outre un +grand nombre de transports, et on embarqua sur ces divers bâtimens, non +pas une simple expédition d'occupation, mais une véritable armée. +L'escadre mit à la voile pour se rallier au Cap Français, capitale de +Saint-Domingue, où elle arriva sans accident. + +Cette armée renfermait une foule d'hommes qui avaient témoigné le désir +de faire partie de l'expédition; elle comptait aussi beaucoup de ces +esprits remuans et inquiets, pour qui l'état de paix est insupportable, +et qui ne se trouvent bien que là où ils ne sont pas. De tels élémens +étaient plus propres à conquérir qu'à conserver, à faire un +établissement durable sur une terre qui n'avait besoin que d'espérances +et de consolations: aussi Saint-Domingue fut-il traité en ennemi. + +Le premier consul avait renvoyé à Toussaint-Louverture ses deux fils, +qui faisaient leur éducation à Paris. En même temps, il lui avait +adressé une lettre dans laquelle il le félicitait de la prospérité qu'il +avait maintenue dans l'île, et lui annonçait qu'il ne pouvait plus être +un homme ordinaire, que le gouvernement saisirait avec empressement +l'occasion de lui témoigner le cas qu'il faisait de ses services, et lui +renvoyait ses enfans comme une première marque de l'estime qu'il lui +portait. + +Arrivée à la vue du Cap, l'escadre détacha une division sur +Port-au-Prince. Toussaint était absent; Christophe commandait la place. +Il hésita d'abord, chercha à gagner du temps; mais il revint bientôt à +sa férocité naturelle, et livra le Port aux flammes. On débarqua, on +occupa la ville; mais en se retirant, les nègres semèrent partout les +ravages et l'incendie. + +On se mit à leur suite, on les serra dans les mornes; les uns cédèrent, +les autres persistèrent à courir la fortune de Toussaint, avec lequel +ils furent défaits à la Crête à Pierrot. Hors d'état de continuer la +guerre, le gouverneur traita[42]. Le général Leclerc lui accorda paix et +sécurité; les troupes noires passèrent dans nos rangs, et la colonie +rentra sous les lois de la métropole. + +Cette transaction, qui terminait heureusement la lutte, donnait l'espoir +de voir promptement fleurir la colonie. Malheureusement le général +Leclerc, quoique d'une habileté véritable, ne comptait aucun succès +capable d'imposer. Il ne put obtenir une obéissance prompte, entière, et +l'expédition fut manquée. Ses officiers-généraux aimèrent mieux +travailler pour eux-mêmes que pour la gloire de leur chef. Il n'y eut +plus ni frein ni discipline. Pour comble de maux, Leclerc fut attaqué de +la fièvre jaune, qui l'emporta avant qu'il eût pu justifier le choix du +premier consul. + +La maladie, qui avait frappé une partie des troupes, continuait ses +ravages; les renforts qui arrivaient journellement des ports de France +et d'Italie ne pouvaient suffire à combler les vides qu'elle faisait +dans nos rangs. Des régimens entiers périrent dans la semaine qui suivit +leur débarquement. + +Ce malheur affecta vivement le premier consul: il manda ceux qu'il +savait avoir habité Saint-Domingue, et n'apprit rien qui lui permît de +prévenir le résultat qu'il commençait à prévoir. Il ne pouvait +s'expliquer comment l'administration de la colonie ni celle de l'armée +n'avaient pris aucune mesure pour préserver les corps d'une contagion +dont les effets étaient connus. Il comprenait encore moins comment les +troupes qu'il envoyait étaient à l'instant débarquées et mises en +contact avec celles qui étaient attaquées de l'épidémie. L'île de la +Tortue et les mornes offraient mille moyens de les garantir jusqu'à +l'époque ordinaire où ce fléau disparaît. + +On négligea les mesures sanitaires les plus simples; on laissa l'armée +dans les lieux où la fièvre la décimait. Sa destruction attesta +l'insouciance coupable de ceux qui n'étaient déjà que trop accoutumés à +considérer les soldats comme des instrumens de fortune. + +Cette effrayante consommation d'hommes rendit l'espérance aux noirs. +Leurs troupes avaient échappé à l'action de ce fléau cruel, elles se +trouvaient plus nombreuses que les blanches; ils résolurent de lever de +nouveau l'étendard de l'insurrection. Le général Leclerc commandait +encore; il eut vent de leurs trames, et se décida à exécuter ce qu'il +aurait dû faire dès les premiers jours de la pacification. Le premier +consul, tout en garantissant à l'armée noire les grades, les honneurs +qu'elle avait acquis, avait appelé en France les principaux chefs; il +savait que l'homme qui a bu à la coupe du pouvoir se résigne +difficilement à un rôle subalterne, et avait chargé son beau-frère de +faire passer les généraux noirs sur le continent. Leclerc, séduit par +leurs protestations, ne le fit pas: il ne tarda pas à s'en repentir. Les +mornes se remplissaient d'armes, de subsistances; les troupes étaient +agitées; tout annonçait une explosion. Quand il n'aurait pas surpris sa +correspondance, ces apprêts, cette inquiétude, suffisaient pour rendre +Toussaint suspect. Ce nègre, qui avait appartenu à l'ancienne habitation +de M. Galifet, avait, indépendamment de la finesse qui caractérise les +noirs, reçu de la nature une rectitude de jugement, une force de +caractère qui se trouvent rarement unies. Son esprit n'était pas sans +culture. Il avait entendu les imprudentes dissertations des planteurs, +et dévoré les écrits qui traitent de l'esclavage et de la liberté. La +lecture de Raynal avait enflammé son imagination. Le chapitre où ce +philosophe, après avoir dépeint l'humiliation des noirs, annonce qu'il +se présentera quelque jour un nègre généreux qui secouera les chaînes +sous lesquelles gémit sa race et la vengera des outrages dont +l'accablent les blancs, ne sortit jamais de sa mémoire; il crut que ce +rôle lui était destiné. Il s'appliqua à se concilier, à s'attacher les +siens, et obtint bientôt sur eux un ascendant sans bornes. + +Cet homme redoutable tenait dans ses mains tous les fils du mouvement +qui se préparait. Leclerc résolut de le prévenir, et le fit arrêter. On +a prétendu qu'il eût été plus sage de s'aider de ses lumières; que la +différence du blanc au noir entre des hommes qui, dans des hémisphères +différens, avaient fait leur fortune politique à l'aide des révolutions, +ne pouvait être qu'une question de vanité; que peu importait la couleur +du général en chef, s'il avait le talent de faire prospérer la colonie. + +Ces considérations sont spécieuses. Mais si Toussaint eût été un homme à +se contenter du second rang, il n'eût pas mis le général Laveaux dans la +nécessité d'accepter une députation qu'il ne sollicitait pas; il n'eût +pas outrageusement renvoyé le général Hédouville et levé l'étendard de +l'insurrection; il n'eût pas tout risqué pour conquérir ce qu'on ne lui +contestait pas. Il connaissait les conséquences d'une prise d'armes, et +n'avait pas affronté une armée pleine de vigueur pour être témoin +paisible de ses funérailles. Toussaint jouait son jeu en se préparant à +profiter de nos malheurs, Leclerc joua le sien en le prévenant. Les +preuves étaient d'ailleurs positives, et ne l'eussent-elles pas été, qui +pouvait croire qu'un homme du caractère de Toussaint-Louverture vît +l'occasion de proclamer la liberté des nègres sans la saisir? Il fut +envoyé en France et relégué dans le château de Joux: les chagrins, +l'âge, un climat trop sévère, eurent bientôt consumé ce qui lui restait +de vie; il mourut quelques mois après son arrivée. On ne manqua pas de +faire, sur cet événement, les contes les plus absurdes; et tandis que +des Français, jeunes, vigoureux, périssaient par milliers à +Saint-Domingue, on ne concevait pas qu'un vieillard, précipité du faîte +du pouvoir, transporté à deux mille lieues du climat sous lequel il +avait vécu, s'éteignît sans violence dans le fort où il était enfermé. + +On croyait avoir assuré le repos de la colonie en éloignant Toussaint; +ce fut tout le contraire, son enlèvement jeta l'alarme parmi les chefs +noirs. Les troupes blanches étaient hors d'état de tenir la campagne; +celles de couleur étaient fraîches, vigoureuses. La fortune se déclarait +pour eux: ils levèrent le masque et se jetèrent, l'un après l'autre, +dans les mornes. La fièvre jaune continuait à décimer nos rangs; l'armée +presque entière avait péri, la désertion devint générale; nous ne +comptâmes plus que quelques nègres parmi nous. Ils se disposaient à nous +chercher; les hostilités allaient recommencer, lorsque Leclerc mourut. +Il fut remplacé par le général Rochambeau, qui lui succéda par droit +d'ancienneté: c'était un homme d'un courage incontestable, mais le moins +propre à commander dans les circonstances où se trouvait la colonie; il +eût fallu un esprit doux, conciliant, et Rochambeau n'était connu que +par sa dureté. + +À la tête d'une armée puissante, Leclerc avait préféré la voie des +négociations à celle des armes: son successeur adopta un système opposé; +il voulait, quoiqu'il n'eût que des débris, dompter par la force, et +déploya une sévérité qu'il poussa jusqu'à la folie. Comme il faut être +vrai quand on écrit, je dirai tout ce que j'ai su, dans la suite, de ces +événemens, et de l'indignation qu'éprouva le premier consul, lorsqu'il +apprit les souillures dont on avait terni ses armes. + +Le nouveau général en chef, qui portait un nom consacré par +l'indépendance de l'Amérique, vint s'établir au Cap, où il fut bientôt +entouré de cette foule de propriétaires qu'avait exaspérés la +révolution, et que rien n'arrêtait dès qu'il s'agissait de recouvrer ce +qu'ils avaient perdu: tous moyens leur étaient bons. L'emportement du +général en chef se prêtait à leurs vues; ils l'applaudirent, flattèrent +ses passions, et ne se firent faute d'aucun des moyens qui peuvent +entraîner un tempérament ardent. Le général Rochambeau ne se connut +bientôt plus lui-même: il devint un instrument aveugle des atroces +projets de ses adulateurs, qui avaient imaginé d'exterminer l'espèce +noire tout entière. Cette affreuse conception fut adoptée. On mit la +main à l'oeuvre; on déploya une barbarie qui fait honte à notre siècle, +et sera en horreur à ceux qui le suivront. On enlevait partout, de toute +manière, les malheureux qu'on avait proscrits; on les embarquait, sous +prétexte de les déporter et la nuit on les noyait au large. On fit +encore plus: lorsque la terreur que répandait une condamnation en masse +eut fait prendre la fuite à cette population désolée, pour lui donner +plus sûrement la chasse, on alla chercher dans l'île de Cuba des dogues +d'une espèce particulière; on lâcha ces animaux dans les taillis, on +traqua les noirs jusqu'au fond des mornes. Ce nouveau moyen de démasquer +l'ennemi qui se blottissait sous le feuillage révolta les troupes; elles +refusèrent de fusiller des malheureux que débusquaient des chiens, et de +prêter l'appui de leurs armes aux meutes qui allaient fouiller les bois. +Ce fut bien pis, lorsqu'elles apprirent qu'au lieu de les déporter, on +noyait les malheureux qui leur tombaient dans les mains; elles se +mutinèrent, et déclarèrent «qu'elles étaient venues à Saint-Domingue, +non pour alimenter de sauvages exécutions, mais pour combattre; qu'elles +n'étaient pas faites pour accepter comme auxiliaires les meutes dont on +les faisait précéder; que, si semblable chose arrivait encore, elles +feraient justice des dogues et de leurs barbares conducteurs.» On fut +obligé de céder; on n'osa pas poursuivre une chasse inhumaine, contre +laquelle ces braves étaient soulevés. + +Voilà ce qui se passait à Saint-Domingue, pendant qu'en France on se +livrait à la douce illusion de voir bientôt cette riche colonie +répandre, comme autrefois, son opulence dans la métropole. Plusieurs +lettres particulières, qui donnaient le détail de ces barbares +exécutions, étaient parvenues en France de divers points de l'Amérique; +elles avaient été communiquées au premier consul, mais le tableau +qu'elles présentaient était si révoltant, que, quoiqu'elles fussent +unanimes à cet égard, il refusait de croire à un tel excès de barbarie. +Il s'étonnait de ne pas recevoir des rapports de ceux dont il devait en +attendre, et répétait avec amertume que, si ces atroces exécutions +étaient vraies, il répudiait la colonie; qu'il n'eût eu garde de la +faire occuper, s'il eût pu prévoir les coupables excès auxquels +l'expédition avait donné lieu. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +Détails intérieurs.--M. de Bourrienne.--Moyens employés pour le +perdre.--Tournée du premier consul dans quelques départemens.--M. de +Menneval.--Discussions ecclésiastiques.--Concordat. + + +Depuis que le premier consul exerçait l'autorité suprême, sa vie n'était +qu'un travail continuel. Il avait pour secrétaire particulier M. de +Bourrienne, qui avait été l'ami de son enfance, et il lui faisait +partager toutes ses fatigues. Il le mandait souvent plusieurs fois dans +la nuit, et exigeait en outre qu'il fût chez lui dès les sept heures du +matin. Bourrienne s'y rendait assidument avec les journaux, qu'il avait +déjà parcourus. Le premier consul les relisait presque toujours +lui-même, expédiait quelques affaires et se mettait à table dès que neuf +heures sonnaient. Son déjeûner, qui durait six minutes, achevé, il +rentrait dans son cabinet, en sortait pour dîner, y rentrait +immédiatement après pour ne le quitter qu'à dix heures du soir, qui +était l'heure à laquelle il se couchait. + +Bourrienne avait une mémoire prodigieuse; il parlait, écrivait plusieurs +langues, faisait courir sa plume aussi vite que la parole. Ces avantages +n'étaient pas les seuls qu'il possédait. Il connaissait +l'administration, le droit public, et avait une activité, un dévoûment, +qui en faisaient un homme indispensable au premier consul. J'ai connu +les divers moyens qui lui avaient valu la confiance illimitée de son +chef; mais je ne saurais parler avec la même assurance des torts qui la +lui ont fait perdre. + +Bourrienne avait beaucoup d'ennemis; il en devait à son caractère et +plus encore à sa place. Les uns étaient jaloux du crédit dont il +jouissait auprès du chef du gouvernement; les autres, mécontens de ce +qu'il ne l'employait pas à les servir. Plusieurs même lui imputaient le +peu de succès avec lequel leurs demandes avaient été accueillies. On ne +pouvait l'attaquer sous le rapport de l'habileté, de la discrétion; on +épia ses habitudes, on sut qu'il se livrait à des spéculations +financières. L'imputation devenait facile, on l'accusa de péculat. + +C'était l'attaquer par l'endroit sensible, car le premier consul +n'abhorrait rien tant que les moyens illégitimes d'acquérir de l'or. Une +seule voix cependant n'eût pas suffi pour perdre un homme qu'il était +habitué à aimer et à estimer; aussi en fit-on entendre plusieurs. Que +les accusations fussent fondées ou non, toujours est-il certain qu'on ne +négligea rien pour les faire arriver sous les yeux du premier consul. + +Le moyen qu'on employa avec le plus d'efficacité fut la correspondance +qu'on établit, soit avec l'accusé lui-même, soit avec les personnes avec +lesquelles on avait intérêt de le mettre en rapport; correspondance +toute mystérieuse et relative aux opérations dénoncées. C'est ainsi que +plus d'une fois on s'est servi, pour porter le mensonge jusqu'au chef de +l'État, d'un moyen destiné à lui faire connaître la vérité. Je +m'explique. + +Sous le règne de Louis XV, ou même sous la régence, on organisa à la +poste une surveillance qui s'exerçait non sur toutes les lettres, mais +sur celles qu'on avait quelque motif de suspecter. On les ouvrait, et +quand on ne jugeait pas utile de les supprimer, on en tirait des copies, +puis on les rendait à leur cours naturel en évitant de les retarder. À +l'aide de cette institution, un individu qui en dénonce un autre peut +donner du poids à sa délation. Il lui suffit de jeter à la poste des +lettres conçues de manière à confirmer l'opinion qu'il veut accréditer. +Le plus honnête homme du monde peut ainsi se trouver compromis par une +lettre qu'il n'a pas lue, ou même qu'il n'a pas comprise. + +J'en ai fait l'expérience sur moi-même; j'ouvrais une correspondance sur +un fait qui n'avait jamais eu lieu. La lettre était ouverte; on m'en +transmettait copie, parce que mes fonctions d'alors le commandaient; +mais quand elle me parvenait, j'avais déjà dans les mains les originaux, +qui m'avaient été transmis par la voie ordinaire. Sommé de répondre aux +interpellations que ces essais avaient provoqués, j'en pris occasion de +faire sentir le danger qu'il y avait à adopter aveuglément des +renseignemens puisés à une telle source. Aussi finit-on par donner peu +d'importance à ce moyen d'information, mais il inspirait encore pleine +confiance à l'époque où M. de Bourrienne fut disgracié; ses ennemis +n'eurent garde de le négliger; ils le noircirent auprès de M. +Barbé-Marbois, qui donna à leurs accusations tout le poids de sa +probité. L'opinion de ce rigide fonctionnaire et d'autres circonstances +encore déterminèrent le premier consul à se séparer de son secrétaire, +dont les attributions furent en partie réunies à celles de M. Maret, qui +n'avait été jusqu'alors que secrétaire général du consulat. + +M. de Bourrienne fut remplacé au cabinet par M. de Menneval, homme +d'honneur et de talent, qui se concilia l'affection du premier consul, +et qui justifia sa faveur par un dévoûment qui ne s'est jamais démenti. + +Nous étions arrivés à l'automne, lorsque le premier consul fit une +tournée dans les départemens voisins de celui de la Seine. Il partit de +Saint-Cloud, traversa le département de l'Eure, parcourut le champ de +bataille d'Ivry, et se rendit à Évreux, à Louviers et à Rouen, où il +arriva par le Pont-de-l'Arche: il visita les fabriques de cette ville, +celles d'Elbeuf, et poussa jusqu'au Havre, d'où il gagna Dieppe. Ce fut +sur la route qui sépare ces deux ports, qu'il reçut la dépêche qui lui +annonçait la mort du général Leclerc. Elle lui annonçait aussi la +prochaine arrivée de sa soeur Pauline[43], qui avait fait voile avec son +fils unique sur le vaisseau de guerre où étaient déposées les dépouilles +de son mari. Cette nouvelle fit sur lui une impression pénible. Il +rentra à Paris plus tôt qu'il ne l'avait résolu; il revint par +Neufchâtel, Beauvais et Gisors, et fut partout accueilli avec +acclamations. À Beauvais entre autres, les autorités constituées vinrent +fort loin à sa rencontre; elles avaient en tête une troupe de jeunes +personnes fort élégantes, dont la plus belle portait un drapeau que +l'une de ses compatriotes, la célèbre Jeanne Hachette, enleva dans une +sortie aux troupes du duc de Bourgogne qui assiégeait la place. Louis +XI, charmé de ce trait de bravoure, voulut en perpétuer le souvenir; il +accorda la préséance aux femmes de Beauvais, et voulut qu'elles +parussent avant les hommes dans les cérémonies publiques. + +Le premier consul était rentré depuis quelques jours dans la capitale, +lorsqu'il apprit que le vaisseau que montait madame Leclerc, chassé par +des vents contraires qui l'avaient empêché de gagner les ports de +l'Ouest, venait d'entrer à Toulon. Il fit partir de suite pour cette +place le général Lauriston, qui ramena madame Pauline à Paris. + +La tranquillité régnait au-dedans, la paix était rétablie au-dehors; il +aborda une matière importante, difficile, qui lui prit le reste de +l'automne et une partie de l'hiver suivant. + +On avait contracté pendant la révolution l'habitude de dire la messe +dans les maisons particulières: c'étaient des prêtres insermentés qui la +célébraient. Les dévots prétendaient qu'elles étaient meilleures, plus +agréables à Dieu que celles que disaient les prêtres assermentés. +Beaucoup d'individus y assistaient par esprit d'opposition, quelques +athées même affectaient de l'empressement à les entendre pour contrarier +le gouvernement. + +Il y avait peu d'ancienne maison qui n'eût sa chapelle. On disait la +messe tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre. Les affiliés étaient +prévenus et se réunissaient sous divers prétextes, quelquefois même +comme s'ils eussent rendu une simple visite. Bientôt on ne se contenta +pas de célébrer la messe; on baptisa, on confessa, on donna la +bénédiction nuptiale, on fit des sépultures; enfin on se constitua en +véritable schisme. Cet état de choses datait des premiers jours de la +révolution. Le premier consul n'avait pas voulu employer la rigueur pour +le faire cesser; il le considérait comme le résultat des alarmes de +quelques consciences timorées et non comme une conception malveillante. +Il résolut cependant d'y mettre un terme, d'y remédier d'une manière +efficace; il alla droit au mal, et résolut de fixer tout ce qui touche +soit aux intérêts religieux, soit à la discipline ecclésiastique. Le +chargé des affaires de France à Rome reçut ordre d'ébaucher la besogne; +et, comme dans cette discussion, le premier consul n'avait pas seulement +pour but de mettre fin aux querelles qui divisaient les prêtres, mais +qu'il voulait encore se préserver d'une influence qui se faisait déjà +sentir, il se réserva le soin de conduire la négociation. En +conséquence, il se plaignit au pape d'un commencement de schisme qui +menaçait la tranquillité des fidèles et peut-être même la religion. Il +lui manifesta l'intention de prévenir ce malheur, et le pria de lui +envoyer un légat avec lequel il pût en conférer. + +Le pape accepta sa proposition avec empressement, et envoya à Paris le +cardinal Gonsalvi, Spina, archevêque de Gênes, et Caselli, pour traiter +du concordat. De son côté, le premier consul nomma son frère Joseph, M. +Crettet, et l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô d'Angers, pour en discuter +les articles avec les prélats. Le concordat fut signé le 18 juillet +1801. + +Par suite de cet acte, le clergé redevint en France une branche de +l'administration, qui fut dirigée par M. Portalis père, que le premier +consul nomma ministre des cultes. C'est dans le courant de l'année qui +suivit, que le pape envoya à Paris comme son légat, le respectable +cardinal Caprara, qui acheva l'oeuvre commencée par ses prédécesseurs. + +La réconciliation de la France avec l'Église fut encore un triomphe pour +le premier consul, auquel elle concilia tous les dévots. Elle lui valut +en outre l'avantage de voir cesser toutes ces momeries d'offices divins +célébrés à domicile. Les fidèles revinrent aux temples qu'il avait fait +rouvrir, et les prêtres de toutes les orthodoxies ne craignirent pas d'y +venir officier. Le pape soumit à la même discipline les ecclésiastiques +assermentés et insermentés; il somma les évêques absens de rentrer +sur-le-champ dans leurs diocèses ou d'envoyer leur démission. Quelques +uns obéirent, et ceux qui résistèrent furent remplacés. + +Le premier consul voulut célébrer la réconciliation de la France avec +l'Église: une grande cérémonie eut lieu à Notre-Dame. À l'avénement du +premier consul, cette métropole était dans l'état le plus déplorable; +elle n'avait plus ni marbres, ni ornemens, tout avait été pillé ou +vendu. On ne s'en était pas tenu là; en 1793, on avait coupé l'édifice, +on l'avait distribué en une série de magasins qu'on avait loués au plus +offrant. Le premier consul fit cesser cette odieuse profanation; il +restitua la basilique, fit remettre à neuf les tables, les autels que le +jacobinisme avait abattus, et assista à la cérémonie d'inauguration avec +tous les membres du gouvernement. + +Cette action, louable en elle-même, et tout à la fois politique et +religieuse, lui valut, d'une part, un surcroît d'affection, et de +l'autre une explosion de mécontentemens. + +Le premier consul avait à diverses fois engagé M. de Talleyrand à +reprendre la prêtrise; il lui observait que ce parti convenait à son +âge, à sa naissance, et lui promettait de le faire faire cardinal, ce +qui le placerait sur la même ligne que Richelieu, et donnerait du lustre +à son ministère. + +Quelque peu de vocation que M. de Talleyrand eût pour l'Église, il ne +laissa pas de réfléchir à cette proposition; mais telle était la +faiblesse de son caractère, qu'une femme, qui avait pris de l'empire sur +son esprit en faisant les honneurs de sa maison, paralysa l'influence +immédiate du chef de l'État. Elle fit jouer tant de ressorts pour se +préserver d'une expulsion qui aurait été la conséquence immédiate du +retour de M. de Talleyrand à la prélature, qu'elle parvint à se faire +épouser, et figura dans la suite, non pas aux Tuileries, mais au milieu +des représentans de toutes les cours de l'Europe, sous le nom de +princesse de Bénévent. Dans cette occasion, le premier consul avait +poussé la condescendance au point de solliciter du pape un bref de +sécularisation pour M. de Talleyrand, et la permission de se marier. Il +avait cédé particulièrement, dans cette circonstance, aux instances de +madame Bonaparte. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +Mécontentemens de quelques généraux.--Bernadotte.--Scène chez le général +Davout. + + +J'ai dit plus haut que la cérémonie de Notre-Dame fit éclater des +mécontentemens. Il me reste à rapporter ce qu'ils produisirent. + +Des envieux, des brouillons, la plupart esprits médiocres, et qui, +cependant voulaient trancher sur des matières qu'ils n'étaient pas en +état d'entendre, cherchaient à agiter la multitude. Ils s'attachaient à +la marche du gouvernement, critiquaient amèrement ses actes, lui +imputaient des vues qu'il n'avait pas, et protestaient qu'ils mourraient +plutôt que de voir périr la liberté. Ne pouvant ou ne voulant pas +pénétrer quels étaient les projets du chef de l'État, ils lui +attribuaient ceux qui convenaient à leurs desseins. Le premier consul +était décidé à rétablir les prêtres sur le pied où ils étaient avant la +révolution; on ne pouvait trop se hâter de prévenir un semblable +attentat. Les armes, les moyens étaient indifférens; tout était bon, +pourvu qu'on détournât l'orage. On ne s'en tint pas aux propos; on avisa +aux mesures de résistance, on se constitua en état flagrant de +conspiration. Ces réunions insensées, qui devenaient inquiétantes par la +folie même de ceux dont elles se composaient, avaient pour chef le +général Bernadotte, qui commandait, à cette époque, l'armée de l'Ouest. +Quoique allié à la famille Bonaparte[44], il avait plusieurs fois +assisté aux réunions où l'on discutait les moyens de se défaire du +premier consul. À la vérité, il s'opposait à ce qu'on lui arrachât la +vie; mais il conseillait un enlèvement à force ouverte, qui eût toujours +été suivi du même résultat. Quant aux autres, tous opinaient pour la +mort. + +Le premier consul, dont la conservation était le besoin de l'époque, fut +bientôt averti de ces réunions et du mauvais esprit qui les animait; +mais il était si peu organisé pour la crainte, qu'il se borna à éloigner +de Paris les mauvaises têtes dont elles se composaient. Quant à +Bernadotte, il eut ordre de rejoindre son armée. + +Un général qui se perdait alors dans la foule de ceux qui commandaient, +était spécialement lié avec l'un des plus ardens de ceux qu'avait +atteints la mesure du premier consul. D'abord soldat au service +d'Espagne, il l'abandonna furtivement pour gagner la France, où venait +d'éclater la révolution. Il s'attacha aux représentans qui allaient +exalter, épurer les armées, et poursuivit les aristocrates avec un zèle +qui ne fut pas sans utilité pour lui. Il trouvait une nouvelle occasion +de servir la chose publique; il la saisit, et signala au premier consul +les vues, les moyens de ces conciliabules qu'il avait souvent échauffés +de ses élans de républicanisme. Il signalait, entre autres, le colonel +F... et le général D..., avec lequel il était étroitement lié. Il les +représentait comme exaltés au point de ne pas rejeter peut-être l'idée +d'un attentat à la vie du premier consul, considération qui, disait-il, +avait pu seule le déterminer à donner l'avis qu'il transmettait. Muni +d'une pièce aussi précise, le chef de l'État ordonna l'arrestation des +deux officiers qui lui étaient désignés. Le ministre de la police lui +avait laissé ignorer l'existence de ces trames odieuses. Il ne savait si +elles avaient échappé à sa surveillance, ou si Fouché avait intérêt à +l'abuser. Dans le doute, il ne voulut pas recourir aux voies ordinaires, +et chargea la gendarmerie d'élite, dont j'étais colonel, de s'assurer +des prévenus. F... fut arrêté; mais D... échappa par les soins officieux +de celui qui l'avait dénoncé. + +Celui-ci n'avait pas transmis son rapport au premier consul, qu'il +courut prévenir son ami que tout était découvert, qu'il prît garde à +lui, croyant sans doute soulager sa conscience par cet avis officieux. +D..., touché de sa sollicitude, plein de confiance dans une vieille +liaison contractée au milieu des chances d'une homogénéité de fortune +politique, lui demanda asile. Il n'osa refuser, et accueillit le +fugitif; mais il prévint en même temps qu'il n'avait pu repousser les +sollicitations de l'amitié, que D... s'était réfugié chez lui. + +J'étais à la Malmaison quand l'avis y arriva. Le premier consul, que ces +intrigues avaient indisposé, m'envoya de suite à Paris, avec un ordre de +diriger un détachement de gendarmerie sur la maison de campagne de ce +général. Le détachement se rendit au village, mais ne trouva personne. +D... était en route pour ses foyers, où le premier consul ordonna de le +laisser tranquille. + +L'apparition des gendarmes chez le général dont le zèle pour le premier +consul paraissait diriger la conduite dans cette occasion, éleva +cependant une mésintelligence entre lui, qui avait provoqué cette +mesure, et moi, qui avais reçu l'ordre de l'exécuter. Il se plaignit de +l'insulte qui lui était faite, en appela aux officiers, écrivit au +premier consul, voulut à toute force avoir satisfaction à mes dépens. +Tant de tapage pour une visite de gendarmerie parut suspect. Je ne +pouvais concevoir qu'un pareil désagrément auquel, après tout, chacun +est exposé, excitât véritablement cette inépuisable colère dont *** +paraissait animé. Je demandai à mon tour satisfaction. Je souffre, +dis-je au premier consul, les propos que m'attire le commandement dont +je suis revêtu, parce que le bien du service l'exige. Mais s'il doit +toujours en être ainsi; si je suis sans cesse poursuivi par les clameurs +de ceux contre lesquels je reçois des ordres, veuillez me le retirer, et +me donner en échange un régiment de cuirassiers. «Et que vous font ces +clameurs? me répliqua le premier consul; ne voyez-vous pas d'où elles +partent? *** ne crie si haut que parce que c'est lui qui m'a prévenu des +vues de D... et de l'asile qu'il avait choisi. Au reste, soyez +tranquille, je me charge de le calmer.» Je sus, en effet, qu'il lui +avait fait dire que sa manière ne menait à rien; qu'il fallait être pour +ou contre; qu'il vît ce qu'il préférait. Mes pressentimens étaient +vérifiés; il ne restait plus qu'un point à éclaircir. Je voulus en avoir +le coeur net, et demandai, dans la suite, à D...[45], qui était retiré +dans ses foyers, par qui il avait été avisé de quitter la maison où il +s'était retiré. C'était encore, comme je le soupçonnais, son officieux +ami qui l'avait prévenu que la gendarmerie était sur ses traces. Il eût +pu faire davantage, il eût pu dire comment elle s'y trouvait. + +Je n'ai rien oublié de toutes ces malheureuses circonstances, dans +lesquelles je n'ai dû voir qu'une preuve de plus de la faiblesse +humaine: si celui auquel elles s'appliquent lit ces Mémoires, qu'il ne +croie pas que sa nouvelle position m'a imposé de ne pas le nommer: c'est +à ses enfans que j'ai dû ce ménagement. + +La confidence du premier consul m'avait mis au fait. Je laissai aller +les propos. Tout ce grand fracas, dont on étourdissait les salons, +n'avait pour but que de voiler les rapports que l'on entretenait avec le +cabinet. Ce n'était pas la peine de s'en inquiéter. + +Parmi les sujets assez minces dont se composaient les réunions, se +trouvait un officier supérieur, que les révélations de *** signalaient +comme capable de se porter aux derniers attentats. Renvoyé pour des +motifs qui me sont inconnus, du régiment où il servait, sans emploi, +sans fortune, il devint naturellement un des boute-feu du mouvement qui +se préparait. La perte du premier consul devait lui rouvrir la carrière; +il annonçait hautement l'intention de la consommer. Sa décision était +connue; il fut arrêté et mis au Temple. Une fois enfermé, il pesa, +examina sa conduite, et n'y trouvant que des sujets d'alarmes, il +résolut de recourir à la clémence du premier consul. Il s'y détermina +d'autant mieux, qu'il ne doutait pas que la perte de sa liberté ne fût +le résultat de la délation de quelque faux frère qui avait fait la paix +à ses dépens, ce qui était vrai. + +Il offrit de faire des révélations; le général Davout fut chargé de les +recueillir, et se rendit au Temple, où il reçut les confidences de ce +chef d'escadron: elles étaient importantes. Le premier consul le chargea +de nouveau de voir le prisonnier, de lui proposer cinq cents louis, s'il +voulait accepter une mission pour Londres, où, en se donnant pour +échappé du Temple, il parviendrait à surprendre les projets des Anglais +et des émigrés sur les départemens de l'Ouest, ainsi que les relations +qu'ils y conservaient. + +Le général Davout envoya chercher le prisonnier, et le fit conduire dans +la maison qu'il occupait aux Tuileries, sur l'emplacement où est +aujourd'hui la terrasse qui se trouve en face de la rue Saint-Florentin. + +Le hasard amena, sur ces entrefaites, le général ***, déjà désigné plus +haut, chez Davout. Il reprenait ses criailleries ordinaires. Le premier +consul, disait-il, voulait rétablir l'ancien régime; il avait commencé +par faire rentrer les émigrés; il faisait rentrer les prêtres, et +dépouillerait bientôt les acquéreurs de biens nationaux. Enfin, +ajouta-t-il, pour dernier trait, il venait de faire étrangler ce pauvre +chef d'escadron, prisonnier au Temple. + +Le général Davout, qui ne devinait pas encore où son interlocuteur +voulait en venir, imaginait tantôt qu'il cherchait à se faire interroger +pour se débarrasser d'un poids qui chargeait sa conscience, tantôt qu'il +cherchait s'il ne serait pas possible de le détacher du premier consul. +Toutefois le général Davout le laissa s'engager, écouta toutes les +folies qu'il lui débitait, et laissa échapper un mouvement de pitié qui +mit fin à la philippique. Pour toute réponse, au lieu de le reconduire +par la sortie ordinaire, il le fit passer par une pièce où se trouvait +D... + +Le général *** aperçoit bien vivant le pauvre chef d'escadron, qu'il +venait de dire avoir été étranglé; son esprit en fut bouleversé; mais, +se remettant bientôt, et ne se méprenant pas sur les motifs qui +amenaient cet officier chez le commandant de la place, il rentra +précipitamment dans le cabinet de Davout, et lui dit: «Je vois que l'on +sait tout, puisque D... est là; on m'a trompé; je t'en prie, mène-moi de +ce pas chez le premier consul.» Davout y consentit. Le général *** se +jeta aux pieds du chef de l'État, avoua tout, et fixa par cette démarche +sa position présente qui vacillait, et prépara sa position à venir. Il +appartint dès-lors au premier consul, pour lequel il affecta un +dévoûment exclusif. Quant au chef d'escadron, il avait peu de choses à +ajouter aux révélations qui étaient déjà connues. Il accepta la +proposition que lui fit Davout. Il se rendit à Londres, séjourna +long-temps dans cette capitale, et ne la quitta que lorsqu'il eut des +renseignemens précis sur un projet qui avait pour but d'abattre le +premier consul. Il rejoignit le maréchal au camp d'Ostende, et lui +dévoila le complot, qu'on essaya de mettre à exécution à quelques mois +de là. Il vécut quelque temps tranquille; mais la nature l'emporta, il +reprit ses premières habitudes, et devint l'objet d'une surveillance +sévère. Des ordres rigoureux avaient même été donnés pour le cas où il +serait aperçu rôdant autour du premier consul. Depuis on essaya +plusieurs fois de le placer; mais l'âge n'avait pas mûri sa tête, il ne +put se tenir nulle part. Il joua la victime en 1814, en 1815, etc., +etc... L'histoire dira le reste. + +À l'époque où se passèrent les faits dont je viens de parler, le premier +consul venait de s'établir au palais de Saint-Cloud, qu'il avait fait +réparer, pour jouir de la facilité d'une promenade qui s'y trouvait de +plain-pied avec son cabinet, et être plus près de Paris que ne l'était +la Malmaison; ce qui était important pour tous ceux qui avaient des +communications journalières avec lui. + + + + +CHAPITRE XXX. + +Discussions du Code civil.--Tribunat.--Exposition des produits de +l'industrie.--Canal de l'Ourcq. + + +Ce fut à la fin de mars 1802 qu'une commission du conseil d'État, +composée de MM. Tronchet, Portalis père, Merlin de Douai et autres, sous +la présidence du second consul Cambacérès, fut chargée de présenter le +projet du Code civil; le premier consul fit ouvrir les discussions sur +cette grave matière par le conseil d'État. Ce corps tenait ordinairement +trois séances par semaine: elles commençaient à deux heures, et +finissaient à quatre ou cinq; mais cet hiver le conseil ne se sépara +jamais qu'il ne fût huit heures du soir, et le premier consul ne manqua +pas une seule de ses séances. + +Jamais il ne s'était tenu un cours de droit public de cette importance. +Le conseil d'État comptait, à cette époque, une foule d'hommes dans la +maturité de l'expérience et la force de l'âge: aussi la discussion +était-elle profonde, lumineuse, empreinte du cachet de la méditation. + +Le premier consul s'intéressait si vivement à ces débats, que le plus +souvent il retenait quelques conseillers d'État pour dîner, et reprendre +ensuite la discussion. S'il rentrait seul, il restait dix minutes à +table, et remontait dans son cabinet, d'où il ne sortait plus. + +Quand il n'avait pas été au conseil d'État, il allait à l'Institut, où +je l'ai quelquefois accompagné. Cette société s'assemblait alors au +Louvre. Il se rendait à la séance par la galerie du Muséum; et, +lorsqu'elle était finie, il retenait quelquefois un ou deux membres, +s'asseyait sur une table comme un écolier, et entamait une conversation +qui se prolongeait souvent fort avant dans la nuit. En général, quand il +rencontrait quelqu'un qui lui convenait, le temps coulait sans qu'il +s'en aperçût. + +La rédaction du Code civil achevée, ce grand travail fut porté avec les +formalités ordinaires à la discussion du Tribunat. On avait déjà eu +plusieurs occasions de s'apercevoir que ce corps deviendrait tôt ou tard +un obstacle à la marche administrative du gouvernement. Quoique +généralement composé d'hommes d'un mérite reconnu, il s'était mis en +hostilité avec le conseil d'État. Il avait quelquefois montré une +opposition qui tenait peut-être plus à l'esprit de corps et à la +rivalité de talens qu'à l'intrigue et à une tendance à l'exagération. + +Le premier consul avait été prévenu de cette disposition; mais elle +était si peu raisonnable, qu'il refusait d'y croire. Il fit, comme je +l'ai dit, faire la communication. Il ne tarda pas à se convaincre qu'il +avait mieux auguré de ce corps qu'il ne méritait. La discussion fut +aigre, passionnée, minutieuse. On ne put plus se promettre de faire +passer le Code sans le mutiler. Le besoin de ce grand travail était +vivement senti; mais, comme il était à craindre que la même opposition +ne se manifestât au Corps Législatif, et ne frappât ainsi de discrédit +le premier oeuvre de la législation consulaire, on retira le projet. Les +élections amenèrent des hommes plus sages au Corps Législatif. Le +Tribunat, qu'on avait eu la prudence de réduire de moitié, revint +lui-même à un système moins hostile. Le Code fut reproduit et adopté. + +Le premier consul abolit plus tard le Tribunat; et, comme il en voulait +non aux membres, mais à l'institution qui n'était propre qu'à entraver +sa marche, il plaça tous les tribuns, qui, pour la plupart, furent des +administrateurs remarquables et tous des hommes distingués. + +Je lui ai quelquefois entendu dire au sujet de ceux dont il était le +plus satisfait: «Eh bien! voyez; au Tribunat, il aurait été opposé à ce +qu'il fait aujourd'hui mieux qu'un autre. Voilà ce que produit l'esprit +de corps. Il faut convenir, ajoutait-il à cette occasion, que les hommes +ne sont en général que des enfans.» + +Depuis que le premier consul gouvernait, il s'était fait dans toutes les +branches administratives un travail prodigieux, et cependant les +créations continuaient encore. On forma l'administration des eaux et +forêts, qui arrêta le pillage des bois, et lui substitua un mode +d'exploitation sage et raisonné; on établit des lycées; on doubla les +moyens d'instruction gratuite, que plus tard on compléta par +l'organisation d'un corps enseignant; on fit des agens-de-change; on +recréa la loterie, qui anéantit une multitude de petites loteries, de +banques particulières tout aussi ruineuses pour le public et stériles +pour l'État; enfin, on institua les droits-réunis. + +Le ministre de l'intérieur, M. Chaptal, protégeait, stimulait les +manufactures et tout ce qui tenait à l'industrie avec un zèle qui ne +laissait rien à désirer. C'est lui qui imagina d'établir, dans chaque +département et plus tard à Paris, des muséum d'exposition où l'on +apporterait, à une époque fixe, les produits de l'industrie nationale. +Cette heureuse conception fut aussitôt réalisée. L'exposition eut lieu, +et montra les inconcevables progrès qu'avaient faits les arts pendant un +espace de temps qu'on n'avait cru fécond qu'en calamités. M. Chaptal +rendit, dans cette circonstance, un service signalé à la nation; il +ouvrit les yeux à une foule d'incrédules qui s'obstinaient à mettre nos +fabricans au-dessous de ceux de l'étranger. La comparaison les +convainquit. Ils furent obligés de s'avouer que des produits qu'ils +achetaient comme de fabrique anglaise, sortaient de nos ateliers, +étaient confectionnés par les ouvriers dont ils contestaient l'aptitude. +Ce fut par des moyens aussi simples qu'il fit cesser les petites +supercheries de quelques fabricans, qui ne rougissaient pas d'employer +une estampille étrangère pour mieux écouler leurs produits. Il ne mérita +pas moins bien de l'agriculture. Il fonda les prix qu'on décerne encore +dans les départemens aux plus belles productions agricoles. Avec le +temps et de pareilles institutions, un pays ne peut manquer d'obtenir de +grandes améliorations et parvenir à la prospérité. Au reste, tous les +actes de l'administration de M. Chaptal portaient le cachet d'un +patriotisme éclairé, comme ceux de sa vie privée portent celui d'un +homme de bien. + +Il ne se passait guère de semaine que le premier consul n'allât visiter +quelques établissemens. Il ne songeait qu'à embellir, améliorer, +administrer; il traçait des canaux, ouvrait des routes, ou rétablissait +celles de l'ancienne France qui avaient été totalement négligées pendant +la révolution. Le chef de l'État avait donné l'impulsion: tout était en +mouvement d'un bout de la république à l'autre. On réparait, on +réédifiait, on travaillait, comme on fait après un naufrage pour +remettre à flot le bâtiment qu'un pilote inhabile a échoué. + +À Lyon, on rétablissait la place Bellecour; à Paris, on déblayait le +Louvre, on nettoyait le Carrousel, on restaurait les monumens publics; +on rendait au culte les temples échappés à la destruction, on relevait +ceux qu'une fureur insensée avait fait abattre. + +Les ports, les canaux, toutes les constructions marchaient de front. On +ne concevait pas comment le premier consul pouvait faire face aux +dépenses que tant d'entreprises exigeaient; on s'étonnait, on criait au +miracle: le miracle était simple, c'était celui de l'ordre et de la +probité. Je m'explique. + +Avant le 18 brumaire, les receveurs-généraux retenaient les deniers +publics, sous le prétexte que leurs recettes éprouvaient des lenteurs. +Ainsi, privé de rentrées fixes et hors d'état de connaître jamais le +juste état de ses caisses, le ministre des finances était obligé de +faire le service avec des traites sur les receveurs-généraux à une date +plus ou moins reculée. Ces traites passaient dans le commerce; mais, +comme on ne croyait pas plus à la solidité qu'à la bonne foi du +gouvernement, elles altéraient journellement la confiance que l'on +aurait voulu chercher à mettre dans le crédit public. Les +receveurs-généraux profitèrent de ce cruel état de choses; ils se firent +banquiers, achetèrent les effets qu'ils devaient solder, et réalisèrent +des bénéfices énormes. Ces scandaleux trafics avaient disparu avec le +gouvernement qui les tolérait. M. Gaudin en avait fait justice en +prenant la direction des finances. En voyant la hausse des fonds +publics, on criait à la magie; cette magie était la probité et le retour +de l'ordre; l'économie présidait à la perception de l'impôt. Aucun fonds +n'était détourné, aucune valeur n'était avilie: le crédit, la confiance, +s'étaient rétablis partout. + +Une autre entreprise, qui était tout entière dans l'intérêt de la +capitale et du commerce, signala encore cette année. On projetait depuis +long-temps la construction d'un canal qui rassemblât les eaux de la +rivière de l'Ourcq, et les amenât dans Paris; mais les travaux qu'il +exigeait étaient immenses, on avait toujours reculé devant les +difficultés que présentait l'exécution. On avait cependant essayé +quelques ébauches d'après les plans de M. Girard, que le premier consul +avait eu occasion d'apprécier en Égypte; mais l'opposition avait été si +vive, que tout avait été abandonné, lorsqu'il prit fantaisie au chef de +l'État d'aller chasser[46] dans la forêt de Bondi. + +La meute qu'il suivait le mena dans les travaux du canal, qui se +trouvaient en partie entravés dans cette forêt; sur-le-champ il laissa +là les chiens, et nous ordonna de le suivre: il ne pensait déjà plus à +la chasse. Il fit lui-même la reconnaissance des travaux déjà achevés, +et comme il avait été long-temps auparavant faire celle de tout le cours +de la rivière de l'Ourcq, ainsi que celle du canal projeté dans toute sa +longueur, les contradictions qui en avaient fait suspendre les travaux +revinrent à son esprit: sans rejoindre la chasse, il retourna de suite à +Paris, et donna des ordres pour la réunion aux Tuileries, le soir même, +de tous les ingénieurs des ponts-et-chaussées qui étaient pour et contre +le projet. Il les mit en présence, suivit attentivement la discussion, +trouva les objections faibles, les réponses péremptoires, et ordonna +sur-le-champ la reprise des travaux, qui furent conduits avec célérité, +mais qu'il n'eut pas la satisfaction de mener à terme. + + + + +CHAPITRE XXXI. + +Suppression du ministère de la police.--Le général Rapp.--Médiation +helvétique.--Intérieur des Tuileries.--Anecdote. + + +L'état de paix dans lequel on vivait avait peu à peu amorti la défiance. +Le premier consul avait rayé de la liste des émigrés tous ceux qui +avaient demandé cette grâce: il les avait même mis en possession de la +partie de leurs biens qui n'avait pas été vendue et se trouvait encore +sous le séquestre national. Sa facilité multiplia les démarches. Il fut +obligé de prendre une mesure générale pour couper court aux réclamations +qui l'assiégeaient. Il eut d'abord dessein de faire rapporter la loi sur +l'émigration; mais on lui démontra que cette mesure aurait des +conséquences pires que le mal auquel il voulait remédier. Un premier +arrêt du conseil d'État excepta de la liste des émigrés les +ecclésiastiques qui avaient subi la déportation, les enfans au-dessous +de seize ans, les laboureurs, artisans, etc.; un senatus-consulte de +1802 les amnistia. Le premier consul fit ensuite dresser une liste de +ceux que leurs antécédens ou leur naissance constituaient en état +d'hostilité avec les lois nouvelles, et raya les autres en masse. + +La suppression du ministère de la police devint la conséquence de cette +détermination: il n'y avait plus besoin de surveillance là où il n'y +avait plus rien à surveiller. On saisit cette occasion pour essayer de +démontrer au premier consul que cette autorité ne pouvait plus subsister +sans de graves inconvéniens pour la popularité comme pour la +considération dont il cherchait à entourer son pouvoir. La tolérer +encore, c'était fournir des prétextes à la calomnie, faire suspecter les +intentions du gouvernement. Le premier consul eut l'air de se laisser +persuader, et ne fut peut-être pas fâché d'essayer ce que personne +n'avait osé tenter avant lui, de maintenir l'ordre avec les tribunaux et +la gendarmerie. M. Fouché était furieux contre M. de Talleyrand, qu'il +regardait comme l'auteur d'une mesure qui l'éloignait à la fois du +conseil et le privait du ministère, qu'il regardait comme un apanage +inamovible. Aussi usa-t-il de représailles; il jeta des soupçons sur la +fidélité, les intentions politiques du ministre des relations +extérieures, et employa mille moyens de les faire parvenir aux oreilles +du premier consul, qui, malheureusement pour lui et pour M. de +Talleyrand, leur donna plus d'importance qu'ils n'en méritaient. Le +ministère de la police fut néanmoins supprimé, et M. Fouché entra au +sénat conservateur. + +M. Abrial, qui avait le portefeuille de la justice, y fut également +nommé. Le premier consul réunit les deux ministères sous la dénomination +de ministère du grand-juge, qu'il confia à M. Reignier, qui était +conseiller d'État: il lui adjoignit M. Réal, qu'il chargea de la +direction de tout ce qui se rattachait à la sûreté générale, ou qui +exigeait des informations qu'un procureur-général aurait conduites le +plus souvent d'une manière imparfaite. Les choses marchèrent d'abord +assez bien. On était fatigué de guerre, de dissensions; chacun aspirait +au repos et cherchait à réparer les pertes qu'il avait faites. Personne +ne songeait à troubler une situation prospère qui n'était due qu'à la +concentration du pouvoir. + +Les Suisses étaient encore régis par le gouvernement que le Directoire +de France leur avait imposé; mais l'exaspération que causait un pouvoir +assis sur les ravages de l'étranger était au comble. De toutes parts, on +courut aux armes: ce ne fut partout que trouble et confusion, et +l'orage, qui se calmait chez nous, souffla avec violence en Suisse. Les +partis ne tardèrent pas à en venir aux mains. + +Celui qui repoussait le Directoire était si nombreux, qu'il anéantit +l'autre en un instant. Les vaincus se prévalurent aussitôt d'un traité +conclu avec la France, et réclamèrent l'assistance du premier consul. Sa +position était délicate; il ne voulait ni laisser la guerre civile +s'allumer, ni opprimer l'indépendance helvétique: il venait cependant de +faire entrer en Suisse le général Ney avec un corps de troupes, et en +même temps de faire arrêter Reding, instigateur de troubles. Il dépêcha +en toute diligence son aide-de-camp Rapp, qui arriva comme un envoyé de +la Providence au moment où l'on allait en venir aux mains. Rapp, avec +une rare présence d'esprit, descend de sa voiture, se place entre les +deux armées, déclarant à haute voix et en allemand qu'il était autorisé +à déclarer ennemi du peuple français celui des deux partis qui +commencerait le feu, et qu'il avait l'ordre de faire entrer de nouvelles +troupes françaises sur le territoire suisse. Sa fermeté imposa d'autant +plus, que l'un et l'autre parti avait les mêmes conséquences à redouter +d'une seconde invasion. Ils se rapprochèrent, convinrent d'assembler les +cantons et de remettre leurs différends à la médiation du premier +consul. + +Celui-ci accepta; il accueillit la députation qui vint lui exposer les +voeux, les besoins d'un peuple que l'inquiétude du Directoire avait fait +courir aux armes, et nomma une commission de sénateurs, au nombre +desquels se trouvait Fouché, pour discuter avec elle la constitution qui +convenait aux peuples des montagnes qu'elle représentait. + +L'acte constitutionnel fut promptement arrêté. La députation, +satisfaite, pria le premier consul de conserver le titre de médiateur +qui lui avait été déféré. Le pays recouvra la tranquillité qu'il avait +perdue, sans qu'elle coûtât une seule goutte de sang; et le célèbre M. +de La Harpe[47], qui l'avait régi sous le nom de directeur, vint fixer +sa résidence à Paris. + +L'hiver qui suivit la conclusion de la paix fut remarquable par +l'affluence des étrangers de distinction; ils accouraient de toutes +parts en France. Cependant tel avait été le récit qu'on leur avait fait +de nos discordes, qu'ils croyaient la capitale à moitié dévastée. Ils +furent étrangement surpris de ne trouver aucune trace de destruction, et +d'entendre dire de toutes parts que la ville était plus belle qu'avant +les troubles dont on leur avait fait un si triste tableau. + +Le cérémonial n'était pas réglé. Madame Bonaparte ne recevait personne; +elle craignait de se voir compromise par les prétentions que pourraient +élever quelques dames étrangères dans un palais qui était encore sans +étiquette, ou de les blesser elles-mêmes par l'exigence que lui +inspirait son rang: aussi n'y avait-il rien de plus monotone alors que +le château des Tuileries. Le premier consul ne quittait pas son cabinet; +madame Bonaparte était obligée, pour tuer le temps, d'aller tous les +soirs au théâtre avec sa fille, qui ne la quittait pas. Après le +spectacle, dont le plus souvent elle n'attendait pas la fin, elle +revenait terminer sa soirée par un whist, ou, s'il n'y avait pas assez +de monde, par une partie de piquet, qu'elle faisait avec le second +consul, ou quelque autre personnage de cette gravité. + +Les femmes des aides-de-camp du premier consul, qui étaient de l'âge de +madame Louis Bonaparte, venaient lui tenir compagnie. C'étaient chaque +jour les mêmes personnes, les mêmes jeux: la semaine s'écoulait de la +même manière à la Malmaison qu'à Paris. Le second consul recevait les +fonctionnaires ainsi que les membres de la magistrature; sa maison était +la seule où l'on rencontrait une partie de la représentation du +gouvernement. Les étrangers, de leur côté, remplissaient les salons, +dont M. de Talleyrand seul leur faisait les honneurs. + +Ce fut dans le cours de cet hiver que le premier consul fit arrêter et +mettre au Temple M. T***, qui revenait d'Angleterre par la Hollande. +L'arrestation fut représentée comme tyrannique. Voici cependant ce qui +la détermina. + +Ancien membre du parlement de Paris, M. T*** avait mené une vie fort +agitée depuis qu'il avait quitté la France: il avait successivement +séjourné en Angleterre, en Allemagne, et avait fini par se réfugier en +Amérique. Il n'y avait pas plus trouvé le repos qu'ailleurs. Mais ses +opinions étaient tout pour lui; il aima mieux souffrir que d'en faire le +sacrifice. Il était dans cette pénible situation, lorsqu'il apprit les +événemens qui suivirent le retour du général Bonaparte. Las de courir le +monde, et pressé de revoir ses enfans, il se décide à repasser en +Europe. Il rencontre, à bord du bâtiment qu'il montait, des Hollandais +de Surinam, se lie avec eux, apprend que la colonie, fatiguée +d'appartenir à un gouvernement qui ne peut plus la protéger, envoie +négocier, c'est-à-dire inviter le ministère anglais à venir prendre +possession de l'établissement. Ils ne connaissaient personne à Londres, +et auraient cependant voulu que leur mission fût ignorée de la Hollande, +dont ils étaient si près, et où ils avaient des relations. M. T*** les +tira d'affaire; il avait d'anciennes liaisons en Angleterre; il se mit +en rapport avec le gouvernement, et fit si bien, que les Hollandais +obtinrent sans bruit la protection qu'ils sollicitaient. + +Le ministère, à qui cette intrigue livra Surinam, en usa généreusement +avec celui qui l'avait conduite, en sorte que M. T*** vit à la fois la +France s'ouvrir devant lui et sa fortune se rétablir. La négociation +qu'il avait faite avait amené une sorte d'intimité entre le ministère et +lui. Pitt le consulta sur la confiance que méritait un ambassadeur +français qui venait de lui adresser un mémoire sur les moyens de +restreindre la puissance du premier consul. + +M. T***, qui avait connu ce personnage avant son émigration, s'imagina, +d'après cette ouverture, qu'il était resté fidèle aux principes qu'il +professait alors, et en rend bon compte au ministre. Sur cette +assurance, Pitt lui confie le mémoire; T*** le parcourt, retrouve ses +opinions, et se persuade qu'il peut compter sur son ancien ami. Il se +rend aux lieux qu'il habite; il va le voir, lui compte sa bonne et +mauvaise fortune, et lui demande son appui. Il reçoit les plus belles +promesses; mais il démêle, à travers la conversation, des principes +politiques tout-à-fait contraires à ceux qu'il attendait. «Quoi! à moi! +lui dit T***; mais j'ai lu ton mémoire; je sais ce que tu penses; Pitt +me l'a confié.» + +Le diplomate nia le fait, redoubla de caresses, d'offres de service. +L'émigré crut à ses protestations, et se mit en route pour Paris; mais +il avait été signalé à la police comme un agent anglais, qui arrivait +avec des sommes considérables. Son bienveillant ami avait eu soin de +divulguer la part qu'il avait prise à l'intrigue de Surinam. + +Le premier consul dut le faire arrêter. Le chagrin, l'irritation que +cause toujours la perfidie, mirent promptement T*** au tombeau. Il +mourut avec l'amertume d'un homme qui succombe sous les trames d'un faux +ami. + + + + +CHAPITRE XXXII. + +Première réception de la cour consulaire.--Vive allocution du premier +consul à l'ambassadeur anglais.--Calculs et espérances de l'Angleterre. + + +On établit enfin vers le mois de mars 1802 un peu d'étiquette, et +l'épouse du chef du gouvernement eut autour d'elle des dames, des +officiers civils chargés de veiller à la représentation. Les dames ne +furent d'abord qu'au nombre de quatre, mesdames de Rémusat, de +Thalouete, de Luçay, et madame de Lauriston, dont le premier consul +faisait un cas particulier. Les quatre officiers civils du palais +consulaire furent MM. de Gramayel, de Luçay, Didelot et de Rémusat. + +Cette cour n'avait encore que quelques mois d'installation, lorsque les +étrangers furent reçus pour la première fois. La réception eut lieu dans +les appartemens de madame Bonaparte, au rez-de-chaussée, sur le jardin. +Elle fut nombreuse, composée de tout ce que nos voisins avaient de plus +aimables femmes, qui y parurent avec un luxe de pierreries dont notre +cour naissante n'avait pas encore d'idée. Le corps diplomatique y +assista tout entier. Enfin l'affluence fut telle, que les deux salons du +rez-de-chaussée purent à peine suffire au concours que cette cérémonie +avait attiré. Quand tout fut prêt, que chacun eut pris sa place, madame +Bonaparte entra, précédée du ministre des relations extérieures, qui lui +présenta les ambassadeurs étrangers. Elle fit ensuite le tour du premier +salon, toujours précédée par le ministre, qui lui nommait successivement +chacune des personnes qui se trouvaient sur son passage. Elle achevait +de parcourir le second, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup, et laissa +voir le premier consul, qui se présentait au milieu de cette brillante +assemblée. Les ambassadeurs le connaissaient déjà; mais les dames +l'apercevaient pour la première fois. Elles se levèrent spontanément et +avec un mouvement de curiosité très prononcé. Il fit le tour de +l'appartement, suivi des ambassadeurs des diverses puissances, qui se +succédaient l'un à l'autre, et nommaient les dames de leurs pays +respectifs. + +Ce fut dans une de ces réceptions qu'il laissa éclater plus tard +l'humeur que lui donnait la conduite de l'Angleterre. Il venait de lire +les dépêches de son ambassadeur à Londres, qui lui envoyait la copie +d'un message que le roi avait transmis au parlement, sur de prétendus +armemens qui avaient lieu dans les ports de France. Tout préoccupé de la +lecture qu'il venait de faire, il ne passa pas ce jour-là dans le second +salon, et fut droit aux ambassadeurs. J'étais à quelques pas de lui, +lorsque, s'arrêtant devant l'ambassadeur d'Angleterre, il l'interpelle +avec vivacité: «Que veut donc votre cabinet? que signifient ces bruits +d'armemens dans nos ports? Peut-on abuser ainsi de la crédulité des +peuples, ou ignorer à ce point ce qui nous occupe? On doit savoir, si +l'on connaît le véritable état des choses, qu'il n'y a en appareillage +que deux bâtimens de transport qui sont destinés pour Saint-Domingue; +que cette colonie absorbe toutes nos pensées, tous nos moyens. Pourquoi +donc ces plaintes? Est-on déjà las de la paix? Faut-il encore +ensanglanter l'Europe? Des préparatifs de guerre! nous imposer! On +pourra vaincre la France, peut-être même la détruire; mais l'intimider, +jamais!» + +L'ambassadeur salua respectueusement, et ne répondit pas un mot. Le +premier consul s'éloigna; mais, soit que cette sortie l'eût un peu +échauffé, soit toute autre cause, il n'acheva pas le tour, et rentra +dans ses appartemens. Madame Bonaparte suivit; le salon fut vide en un +instant. Les ambassadeurs de Russie et d'Angleterre s'étaient retirés +dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils s'entretenaient encore, qu'il n'y +avait plus personne dans les appartemens. «Ma foi, disait le premier au +second, vous ne pouviez vous attendre à cette sortie, ni par conséquent +être préparé à y répondre; il faut vous borner à en rendre compte, et en +attendant vous conduire en conséquence.» + +Il le fit. Les communications devinrent froides, réservées. La +résolution de l'Angleterre était prise, l'aigreur ne tarda pas à se +manifester. + +On échangea des notes; on demanda des explications catégoriques, et +enfin des passe-ports. Le premier consul les accorda sur-le-champ. +J'étais à Saint-Cloud, dans son cabinet, lorsqu'on introduisit M. Maret, +qui apportait la rédaction de la réplique dont il voulait les +accompagner. Il la fit lire à haute voix, et dit, à cette occasion, des +choses bienveillantes sur le caractère personnel de lord Withworth, +qu'il estimait beaucoup. Il était persuadé que, dans cette circonstance, +il n'avait pris aucune part à la conduite de son gouvernement. + +Quelques points étaient restés en litige depuis le traité d'Amiens; +Malte, d'après les stipulations, devait être restitué à l'ordre de +Saint-Jean de Jérusalem. L'Angleterre s'y refusa, parce que cette +possession lui assurait la domination de la Méditerranée. La France +attendait de même l'évacuation du cap de Bonne-Espérance et celle de +l'Égypte, d'après les engagemens contractés par l'Angleterre. La France +avait strictement exécuté les siens. + +Il y avait de la dérision à arguer de nos armemens maritimes pour nous +faire la guerre, lorsqu'il était notoire qu'ils ne pouvaient pas suffire +à alimenter la colonie de Saint-Domingue. C'était le génie du premier +consul, et la prospérité qu'il procurait à la France qui effrayaient +l'Angleterre. Elle l'avait jugé, et lui avait voué dès-lors une guerre à +mort. Il fallait bien que l'on fût résolu de la recommencer dans une +circonstance opportune pour avoir donné pour prétexte l'état de ses +armemens. + +Il eût été, je crois, plus conforme à la vérité de dire que le vrai +motif de cette guerre était, au contraire, le désarmement complet de la +France, parce qu'il offrait des chances de succès, et que la +circonstance opportune qu'on était résolu d'attendre en signant la paix, +était enfin arrivée. + +Je me suis confirmé dans cette opinion, lorsque plus tard je suis entré +dans les affaires, et d'après les observations que j'ai eu occasion de +faire dans différentes positions où j'ai été placé. + +Après la bataille de Zurich, gagnée par Masséna, les Russes ne parurent +plus prendre de part active aux événemens de la guerre en Allemagne ni +en Italie; et les rapports qui s'établirent entre l'empereur Paul et le +premier consul, ayant été suivis de la paix entre les deux pays, les +Russes disparurent des champs de bataille. La Prusse gardait, depuis le +traité de Bâle, la plus stricte neutralité. + +L'Autriche était restée seule sur le champ de bataille; l'Angleterre, à +la vérité, lui avait promis l'alliance de la guerre civile en France, +mais le premier consul avait triomphé des efforts qu'elle faisait pour +l'entretenir. Il avait conduit en Italie toutes les troupes +républicaines que la pacification de l'Ouest rendait disponibles. +L'Empereur était hors d'état de soutenir la lutte; et si l'armée du +Rhin, victorieuse à Hohenlinden, eût été en des mains plus habiles, +Vienne était occupée. Aussi l'Autriche s'était-elle empressée de +conjurer l'orage; elle avait souscrit à la paix, parce qu'elle ne +pouvait, sans s'exposer à sa ruine, prolonger la guerre. Ainsi, de tous +les ennemis de la France, l'Angleterre était le seul dont les forces +physiques et morales fussent encore dans toute leur vigueur. Cette +situation tenait à des circonstances qu'il n'est pas inutile de +développer. + +Les États du continent reposent tous sur l'agriculture, et ne +fleurissent qu'autant qu'elle est prospère. L'Angleterre est assise sur +une autre base; elle est fondée sur le commerce, et n'a, pour alimenter +sa puissance, que les ressources qu'il lui fournit. Il résulte de là +qu'étendre le premier, c'est augmenter la seconde, et qu'accroître la +seconde, c'est développer le premier. Tout ce qui désole les autres +nations de l'Europe, tout ce qui éteint l'industrie, ce qui entrave le +négoce, la guerre, les prohibitions, font la prospérité de l'Angleterre. +Elle méconnaît les droits des pavillons, surprend, enlève les bâtimens +qui mettent en mer, et oblige, à force de violences, les peuples du +continent de s'approvisionner chez elle. Seule à la fin pour acheter, +fabriquer et vendre, elle est maîtresse de tous les prix, en possession +de tous les marchés. L'état de guerre, qui est ruineux pour les autres +nations, fait sa prospérité: aussi ne manqua-t-elle jamais une occasion +de pousser l'Europe sur les champs de bataille. + +Une calamité pour l'Angleterre, et qui lui porterait un coup funeste, +serait une paix raisonnable; mais comment l'y contraindre avec les +passions et les convoitises des cabinets? Elle a pour elle la séduction. +Ce moyen la soutiendra long-temps. + +Lors de la paix de Lunéville, les agens de cette puissance, qui +cherchaient partout des ennemis à la France, un tarif à la main, +s'étonnaient de trouver les nations du continent rebutées d'une guerre +qui n'avait été pour elles qu'une suite de désastres. Ils leur +promettaient des subsides plus abondans encore que ceux qu'elles avaient +eus. Ces offres furent inutiles. Le continent était las; il fallut +renoncer à l'espoir de perpétuer la guerre, et souscrire à ce qu'on ne +pouvait empêcher. Cette transaction n'était d'ailleurs qu'une trève qui +devait compliquer la position du premier consul. Le gouvernement anglais +s'était fait une fausse idée de l'état intérieur de la France. Il +s'était persuadé, sur la foi de cette foule de misérables qu'il +entretenait parmi nous, que la paix consommerait ce que la guerre +n'avait pu faire. + +Il avait admis comme principe que le pouvoir du premier consul ne +parviendrait pas à se consolider; qu'il n'était pas moral, et reposait +uniquement sur la force des baïonnettes. S'il souscrivait à la paix, son +adversaire, hors d'état de solder cette masse de troupes, serait obligé +de désarmer et s'affaiblirait d'autant. On éveillerait les ambitions +particulières, on ranimerait la guerre civile, et la puissance +consulaire, placée entre les ruines que la révolution avait faites, et +les résistances qu'on lui ménagerait, ne pourrait rétablir ses finances. +Elle serait obligée de pressurer, de mécontenter le peuple, ou de peser +sur les étrangers, de recourir à des spoliations qui rameneraient la +guerre. + +Une autre considération: le peuple français était devenu indifférent aux +contestations qui ne concernaient que le pouvoir; il était désormais +impossible de le mettre en mouvement. + +Tout promettait la chute du pouvoir consulaire; il ne s'agissait que de +bien engager l'attaque. Or, jamais circonstances ne seraient plus +favorables, puisqu'il aurait désarmé. + +Les choses avaient été, depuis la paix, précisément en sens inverse de +ce qu'attendait le ministère anglais. La Vendée était restée soumise; le +premier consul, devenu plus populaire, avait poursuivi ses travaux. Il +avait relevé ce que les orages politiques avaient abattu, développé des +branches d'industrie inconnues jusque-là parmi nous. Son administration +était rapide, uniforme; partout on bénissait l'heureuse étoile qui +l'avait ramené. Les fonds publics étaient à la hausse; aucune ambition +rivale ne s'était montrée; rien de ce qu'avait espéré l'Angleterre ne +s'était réalisé, si ce n'est le désarmement, qui, à la vérité, était +complet. + + + + +CHAPITRE XXXIII. + +Situation de l'armée.--Le général Marmont.--Dons +patriotiques.--Conscription.--Occupation du Hanovre.--Voyage de Napoléon +en Belgique.--La descente en Angleterre est arrêtée. + + +Le premier consul s'était flatté que la paix serait durable. Il se le +promettait d'autant plus, qu'on affectait de répandre que, de tous les +États, la France était le seul qui fût à craindre. Enfin telle était sa +bonne foi, qu'il avait fait donner des congés absolus à tous les soldats +qui en demandaient; et ceux-ci avaient si largement profité de la +disposition, que la plupart des régimens d'infanterie se trouvaient à +peu près réduits à leurs cadres. Ils eussent même été dissous, si les +officiers, qui avaient perdu l'habitude du travail, n'avaient eu besoin +de leur solde pour exister. + +La cavalerie, proportion gardée, était encore dans un état plus fâcheux: +elle était réduite à rien, ou peu s'en faut. Des régimens de +cuirassiers, le 6e, entre autres, étaient hors d'état de fournir trois +escadrons de soixante-quatre hommes chacun. Le train d'artillerie, et à +plus forte raison les équipages militaires, n'existait plus. On n'avait +cherché partout qu'à faire des économies. + +Le matériel de l'artillerie était de même fort loin de se trouver en bon +état. Le général Marmont, qui avait été nommé premier inspecteur de +cette arme, venait d'y introduire des idées nouvelles qui auraient exigé +la refonte de toutes les pièces de campagne, ainsi qu'une reconstruction +totale des caissons et des affûts. Tout avait été conduit dans les +grands établissemens, où déjà on avait commencé à scier les pièces pour +les jeter dans les fourneaux; aucun des élémens dont se compose une +armée n'était prêt, ni même sur le point de l'être. + +Or, je le demande, cet état pouvait-il exciter les alarmes de nos +voisins, ou plutôt n'était-ce pas cet état qui avait ranimé l'espérance +de nos ennemis, qui leur avait fait reprendre des armes qu'ils n'avaient +déposées qu'à regret? N'était-ce pas évidemment une combinaison arrêtée +pour prendre la France au dépourvu, et rassurer les vieilles +aristocraties menacées par la consolidation du nouvel ordre social +établi parmi nous, comme par le pouvoir qu'il avait concentré dans une +seule main? La rupture du traité d'Amiens ne pouvait avoir d'autre +cause, et le premier consul conserva long-temps de l'humeur de ce que +son ministre des relations extérieures l'avait entretenu dans une fausse +sécurité, ou du moins n'avait pas pénétré les trames qui s'ourdissaient +autour de lui. Jamais il ne lui avait été si important d'être bien +informé, et la réputation dont jouissait le ministre ne fut pas +justifiée dans cette circonstance. + +En France, où tout le monde était témoin de l'ardeur avec laquelle le +premier consul travaillait à des choses qui ne pouvaient convenir qu'à +un état de paix, on repoussa avec indignation les imputations de +l'étranger, qui accusait ses projets d'agression. Il était trop notoire +qu'il n'avait porté l'activité de son génie que vers l'administration, +les manufactures et les développemens à donner à l'industrie. Mais ces +soins exclusifs, qui le justifiaient aux yeux des peuples, avaient +failli tout compromettre. Comme il ne rêvait que repos et améliorations +intérieures, il avait signé, sans le lire, l'arrêté que le ministre de +la guerre (c'était le général Berthier) lui avait présenté, comme +celui-ci l'avait reçu de son côté, sans défiance, du général Marmont, +dont il connaissait le dévoûment et la capacité; en sorte que la +destruction de toute l'artillerie de campagne se poursuivait à l'insu du +premier consul, lorsque des cris de guerre vinrent tout à coup retentir +à ses oreilles. + +On juge aisément de l'humeur que lui donna une contrariété si fâcheuse. +Il envoya chercher le ministre de la guerre, manda Marmont avec une +vivacité que je lui ai rarement vue. Ils arrivèrent bientôt: je les +annonçai, mais ni l'un ni l'autre ne voulait entrer le premier. Il fut +obligé de les appeler. «En vérité, leur dit-il, si vous n'étiez pas mes +amis, je croirais que vous me trahissez. Envoyez promptement dans les +arsenaux, dans les fonderies; que l'on suspende vos désastreux projets, +et mettez-moi sur pied le plus d'artillerie qu'il vous sera possible.» + +Il avait à se plaindre de ses deux plus anciens compagnons de gloire; +mais il sentit sa colère s'apaiser à la vue de l'embarras qu'ils +éprouvaient. + +La marine n'était pas dans un état moins défavorable. Ce qu'elle avait +encore de matelots avait été prendre possession des colonies qui nous +avaient été rendues. Une bonne partie des bâtimens qu'elle avait armés y +étaient encore en commission. Elle venait de faire appareiller la +flottille chargée de recevoir le petit comptoir que nous avions recouvré +aux Indes orientales. Ainsi, par une fatalité singulière, elle avait +fait sortir des vaisseaux au moment même où il devenait dangereux de +mettre en mer, sous quelque face qu'on envisageât notre position +militaire; à cette époque, on n'apercevait aucun motif d'agression: +aussi crut-on généralement que l'Angleterre n'avait repris les armes que +parce que les progrès de notre industrie ne l'alarmaient pas moins que +nos principes politiques ne l'irritaient. + +Le premier consul fut vivement contrarié de cette rupture qui +l'obligeait à ajourner tous ses projets d'améliorations intérieures pour +se livrer de nouveau à des combinaisons de guerre. Elles exigeaient des +fonds immenses; il fallut suspendre des travaux utiles pour assurer les +besoins de la défense à laquelle on le condamnait. + +Les difficultés qu'il avait à vaincre étaient inouïes, et faites pour +arrêter un autre esprit que le sien; mais plus elles étaient grandes, +plus il mettait de gloire à en triompher. Si quelquefois il éprouva de +l'embarras, il ne le laissa du moins jamais apercevoir. Anvers était +encore dans l'état où il l'avait reçu; les travaux projetés pour en +faire un port de guerre n'étaient pas commencés; aucune construction +navale n'avait été faite, les matériaux nécessaires n'étaient pas encore +achetés. + +Le premier consul avait alors l'excellente habitude de faire connaître à +la France sa véritable position. Les premiers comptes de son +administration qu'il rendit au Corps-Législatif avaient répandu partout +l'espérance et la satisfaction. Il répéta ce qui lui avait si bien +réussi. Il exposa aux corps constitués les diverses communications qui +avaient précédé la rupture; et comme elles démontraient évidemment qu'il +n'avait pu éviter la guerre, la plus injuste dont on eût encore vu +d'exemple, la nation prit fait et cause, elle se serra autour de son +chef, et lui prodigua tous les moyens nécessaires pour sortir victorieux +d'une lutte qu'il n'avait pas provoquée. + +Les grandes villes votèrent les fonds nécessaires pour établir des +vaisseaux de guerre, qui furent construits, armés, et prirent chacun le +nom des lieux qui en avaient fait les frais. Ces libéralités +patriotiques soulagèrent le trésor public, et accrurent les moyens de +réorganisation qu'il avait déjà. + +Ce fut à cette époque que l'on adopta le mode de recrutement qui fut +consacré sous le nom de conscription. Le premier consul en avait, +quelque temps auparavant, fait discuter le projet au conseil d'État; +mais la paix régnait, il ne l'avait pas fait convertir en loi. Les +choses étaient changées aujourd'hui, les besoins urgens. Le décret fut +rendu, et l'armée vit accourir dans ses rangs des hommes jeunes, +vigoureux, accoutumés aux travaux rustiques et capables de supporter les +fatigues du soldat. + +Les provocations à la guerre avaient imposé la nécessité d'adopter cette +mesure. D'ailleurs, la conscription n'a pas diminué la population: elle +a donné au peuple le sentiment de sa dignité. Les décorations, les +grades, les places accordées aux soldats ont fait de la masse du peuple +un peuple nouveau. Quels qu'aient été toutefois les avantages que la +nation pouvait en tirer, je dois admettre qu'on a été forcé d'abuser de +ce moyen; et que, s'il eût été ménagé davantage, il eût sauvé la France +d'une invasion. + +On remonta la cavalerie, l'artillerie; tout se mit à la guerre. La +troupe manoeuvrait, les officiers dressaient des plans. Chaque jour, le +premier consul recevait des foules de projets sur les moyens d'attaquer +l'Angleterre. Il les parcourait, n'en adoptait aucun; il ne jugeait pas +qu'il fût temps. Enfin tout étant prêt, il résolut de porter les +premiers coups. Il mit en mouvement une partie des troupes qui étaient +stationnées sur le Bas-Rhin, et les dirigea vers le Hanovre, une des +possessions du roi d'Angleterre. Il confia la conduite de cette +expédition au général Mortier, qui était alors commandant de la première +division militaire (Paris). L'armée hanovrienne se retira à notre +approche, occupa successivement les diverses positions que le terrain +présentait; mais elle était hors d'état de nous tenir tête: elle accepta +les propositions du général Mortier, mit bas les armes et se dissipa. + +Le pays fut alors paisible, et nous fournit une immense quantité de +chevaux. La cavalerie s'y reforma. Les régimens qui étaient en France +allaient en remonte en Hanovre, comme ils allaient auparavant en +Normandie. On y trouva une artillerie qui aurait suffi à un grand État. +Cette conquête nous fut, en un mot, d'un secours inappréciable pour tout +ce qui était nécessaire à la recomposition du matériel de l'armée. + +Depuis que le premier consul était à la tête des affaires, il n'avait pu +exécuter le projet qu'il avait formé de visiter la Belgique; il se +décida à tenter cette excursion l'été qui suivit la rupture avec +l'Angleterre. Il profita de l'occasion pour parcourir la côte et voir +les ports qu'elle renferme. + +Je fus au nombre de ceux qui furent désignés pour l'accompagner. Il +partit de Saint-Cloud avec madame Bonaparte, qui avait désiré être du +voyage, et fut dîner à Compiègne, qu'il n'avait pas encore vu. Il visita +le château. L'école des arts et métiers y était établie. Les appartemens +de ce beau palais avaient été transformés en ateliers de toutes les +professions. Ils renfermaient des enclumes, des soufflets, des forges, +des tables de menuisiers, des établis de tailleurs, de cordonniers, et +ne présentaient pas vestige de leur ancienne destination. Les glaces, +les marbres, les parquets et les boiseries avaient été enlevés; il ne +restait que les murs et les plafonds. La seule pièce qui ne fût pas +marquée par quelque dégât était le vestibule en haut du grand escalier. +Ce fut aussi la seule où l'on pût lui servir à dîner. + +Le premier consul ne fut pas maître du mouvement d'humeur que lui causa +l'état de dégradation où se trouvait un si bel édifice: il écrivit le +même jour au ministre de l'intérieur de lui présenter un projet pour +transporter ailleurs l'école, qui ne tarda pas en effet à être +transférée à Châlons. Il fit travailler immédiatement aux réparations +les plus urgentes, et petit à petit ce vaste amas de décombres redevint +le magnifique palais que l'on voit aujourd'hui. De Compiègne il alla +coucher à Amiens, dont la population le reçut avec un enthousiasme qui +tenait du délire. Il passa plusieurs jours dans cette ville, dont il +voulut voir tous les établissemens, toutes les fabriques, où il ne se +rendait qu'accompagné de MM. Monge, Chaptal et Berthollet. + +Il se remit en route; il prit par Montreuil, Étaples, Boulogne, +Ambleteuse, Vimereux, Calais et Gravelines, et arriva à Dunkerque, où il +rejoignit madame Bonaparte, qui était venue d'Amiens par Arras et +Saint-Omer. + +Il avait envoyé d'avance des chevaux de selle sur les divers points +qu'il parcourait, et avait fait donner ordre aux plus habiles +ingénieurs, tant des ponts-et-chaussées que de la marine, qui se +trouvaient dans ces stations, de se joindre à sa suite. Il parcourut la +côte avec ce cortége, en épuisant de questions toutes les personnes +d'art qu'il rencontrait sur son passage. Ses idées furent bientôt +arrêtées sur la plupart des projets dont elles l'avaient entretenu. Il +leur ordonna de le suivre à Dunkerque, où il les discuta avec elles, et +acheva de les asseoir. De Dunkerque il se rendit à Lille, de Lille à +Bruges, et de Bruges à Ostende, où étaient encore allés l'attendre les +ingénieurs. D'Ostende il alla visiter Blankenberg, puis revint à Bruges +et de là à Gand, puis à Anvers. + +La reconnaissance qu'il fit faire de cette dernière ville fut complète. +On mit de suite la main à l'oeuvre pour commencer ces prodigieux travaux, +dont on ne peut pas se faire d'idée quand on n'a pas vu l'état où était +alors Anvers. Le premier consul faisait une foule de remarques dans ces +courses, et chaque jour il réunissait les personnes qui l'avaient +accompagné pour les discuter avec elles. Il rassemblait ensuite ses +idées, écrivait aux ministres, et se couchait rarement avant de leur +avoir transmis les observations qu'il avait faites sur des objets qui +avaient rapport à leurs départemens. + +Il fit discuter dans un conseil de marine les ressources qu'il avait à +opposer aux Anglais, et il se convainquit que celles dont il pouvait +immédiatement disposer étaient tout-à-fait insuffisantes. Le conseil +convint unanimement que la flotte de haut-bord n'offrait aucune chance +de succès. Elle avait besoin d'être créée, exercée, et pouvait être +détruite avant qu'elle fût en état de combattre. En conséquence, le seul +moyen d'égaliser la partie était de tenter la descente, parce qu'une +fois à terre, nous combattrions avec des élémens supérieurs à ceux que +les Anglais pourraient nous opposer. Mais pour la descente il fallait +une flottille. Elle n'existait pas, il est vrai; mais nous avions des +matériaux, et d'ailleurs elle en exigeait moins que n'en demandaient les +vaisseaux. Le ministre Decrès, qui assistait au conseil, augurait mal de +ce projet, il observait que, si nous construisions une flottille, les +Anglais, de leur côté, en établiraient une avec laquelle ils viendraient +au-devant de nous. L'amiral Bruix répondit à cela que ce serait avoir +beaucoup fait, que de les amener à ce point, car alors ils seraient +obligés de désarmer leur flotte pour armer leur flottille. Leurs moyens +de recrutement n'étaient pas en effet aussi étendus à cette époque +qu'ils le sont devenus depuis: les matelots des pays maritimes que nous +avons successivement occupés n'étaient pas encore obligés d'aller servir +sur leurs flottes pour exister. L'avis de Bruix l'emporta, et la +descente fut résolue. + +Le premier consul s'occupa aussitôt de la construction de sa flottille; +il donna aux ingénieurs des ponts-et-chaussées l'ordre de lui faire les +plans ainsi que les devis des travaux qui les concernaient, et demanda à +ceux de la marine les modèles des bâtimens les plus propres à la nature +de l'entreprise: il leur assigna aux uns et aux autres une époque à +laquelle ils devaient lui apporter le résultat de leurs méditations. Il +partit ensuite pour Bruxelles, où il se rendait pour la première fois; +il y entra à cheval, en cortége, et accompagné de ses gardes. Sa +présence répandit une sorte de délire dans toutes les classes de la +population. Le pauvre comme le riche, le soldat comme le citoyen, l'ami +des lois, le partisan d'une liberté sage, chacun voulait le voir, lui +témoigner par ses acclamations la reconnaissance qu'il lui portait. + +Le premier consul resta plusieurs jours dans cette ville, où il reçut +des fêtes de toute espèce; il se rendit ensuite à Maestricht, puis +revenant par Liége, Givet, Mézières, Sedan, Reims, Soissons, il gagna +Paris. + +Il ne traversa pas dans ce voyage une ville qui cultivât quelque branche +d'industrie sans visiter ses ateliers, ses manufactures: M. Chaptal ne +lui en laissait pas échapper une; il paraissait d'ailleurs lui-même y +avoir pris goût, et regretta vivement d'être obligé de détourner son +attention de cette source de prospérité nationale pour la porter +ailleurs. + +Il n'était de retour que depuis peu de temps, lorsqu'il reçut les plans, +les devis, qu'il avait demandés au génie; il les fit discuter, et arrêta +définitivement la construction d'une immense quantité de +chaloupes-canonnières, de bateaux plats et autres plus petites +embarcations. Les grandes villes avaient voté la construction d'un +vaisseau de haut-bord; celles qui étaient moins riches, moins +populeuses, offrirent des chaloupes-canonnières, les autres des bateaux +plats. Leurs offres furent acceptées, et pour que ces constructions +allassent promptement, ne nuisissent pas à celles de haut-bord qui +étaient sur les chantiers, on les plaça sur les bords des rivières +navigables, où l'on assembla les charpentiers et autres ouvriers du +voisinage sous la direction des ingénieurs que la marine avait envoyés +pour conduire les travaux. + +C'est ainsi que l'on vit les bords des rivières qui portent leurs eaux à +l'Océan, se couvrir de chantiers de construction. On employait les +matériaux et les hommes du pays; on laissait par conséquent sur les +lieux l'argent qu'il aurait fallu en tirer pour exécuter les chaloupes +qu'ils avaient votées. La Hollande fournit aussi sa flottille, qui se +réunit d'abord à Flessingue; elle était composée comme la flottille +française, et commandée par le vice-amiral Verhuel, marin plein de +résolution et de talent, et qui l'emmena, à travers mille obstacles, de +Flessingue à Ostende, d'Ostende à Dunkerque, à Calais et Ambleteuse. + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +NOTES + +[1: Le général Reynier était chef d'état-major de l'armée du Rhin; il +n'était pas connu du général Bonaparte, qui n'en avait entendu parler +que depuis l'arrivée d'Augereau au commandement de l'armée du Rhin, et +qui avait demandé au Directoire d'en retirer le général Reynier.] + +[2: Le même qui depuis a commandé à Corfou et à la Martinique.] + +[3: Les autres convois étaient composés et organisés de même.] + +[4: Officier du génie qui avait perdu une jambe à l'armée de +Sambre-et-Meuse; il perdit un bras au siége d'Acre en Syrie, et mourut +regretté de l'armée et du général Bonaparte, qui ne cessait d'en parler, +quand il voulait comparer le zèle de quelqu'un à quelque chose +d'extraordinaire.] + +[5: Ils en partirent aussitôt que notre flotte mit à la voile, et +allèrent rejoindre l'amiral Nelson à Syracuse.] + +[6: Il existe une distance assez grande, toute remplie de ruines et de +décombres, entre l'enceinte de la ville et les maisons habitées.] + +[7: En Égypte les récoltes de chaque village sont mises en commun, par +tas, autour du village; chacun y prend le grain dont il a besoin; on n'y +connaît pas les granges ni les greniers, et à peine empêche-t-on les +oiseaux et les volailles de s'en gorger, parce que les enfans que l'on +aposte pour les chasser sont le plus souvent à jouer ou à dormir.] + +[8: Les mamelouks ne connaissaient point l'arme de l'infanterie, et +regardaient comme déshonorant de combattre autrement qu'à cheval. Ils +étaient excellens cavaliers, mais d'une ignorance complète sur tout ce +qui concernait l'art de la guerre et la composition des armées.] + +[9: Le mirage est un effet produit par l'ardeur du soleil, qui condense +les vapeurs que la terre exhale, et les empêche de s'élever; elles +forment un nuage qui tout le jour couvre la surface de la terre, et +ressemble à une mer calme vue de loin. La nuit, elles tombent en rosées +abondantes, en sorte qu'après le coucher du soleil on découvre de plus +loin que pendant la chaleur du jour.] + +[10: Gizé est un gros bourg situé sur la rive gauche du Nil, en face de +l'île de Roda, qui est entre le Caire et la rive gauche. Ce bourg est +clos par une bonne muraille qui se termine aux deux extrémités par le +bord du fleuve.] + +[11: Après que les Anglais furent maîtres d'Alexandrie, deux ans plus +tard, ils firent sonder les passes du port, et ils trouvèrent que celle +du milieu avait dans sa moindre profondeur cinq brasses d'eau. Si notre +escadre n'avait pas perdu un mois sans chercher à s'en assurer, elle se +serait sauvée et aurait été d'un grand poids dans les destinées de +l'avenir.] + +[12: Il est remarquable que ce vaisseau anglais était ce même +_Bellérophon_, qui, constamment armé depuis ce temps, semblait destiné à +poursuivre les débris de l'expédition d'Égypte jusque dans son auteur. +C'est le même qui reçut l'Empereur seize ans après: il y avait encore à +bord des matelots de cette époque, parce que ce vaisseau n'avait pas été +désarmé pendant la paix d'Amiens.] + +[13: La meilleure huile de rose d'Égypte se fait à Faouë.] + +[14: Le medin ou parat est une petite pièce d'argent fortement allié +avec du cuivre, et qui vaut deux liards; elle est ronde et large comme +un très petit pain à cacheter, et en même temps si mince qu'on ne +s'expose pas à les compter au vent, qui les disperserait.] + +[15: Cheik, homme de la loi.] + +[16: Bâtiment du Nil.] + +[17: Le petit garçon entra dans l'escadron des mamelouks après +l'évacuation de l'Égypte, et il fut tué le jour de la révolte de Madrid, +le 2 mai 1808. Le capucin s'attacha à l'administration de l'armée.] + +[18: On l'a sans doute appelé ainsi, parce que, dans cet endroit, le +fleuve est si étroit qu'on a pu autrefois en arrêter la navigation par +une chaîne tendue d'un bord à l'autre. Là, le Nil est d'une profondeur +extrême: les gens du pays nous disaient naïvement qu'on n'en trouvait +pas le fond.] + +[19: Le pacha qui gouverne aujourd'hui l'Égypte a été occupé d'un projet +qui ferait honneur au gouvernement le plus civilisé d'Europe. Il a fait +venir d'Italie de jeunes ingénieurs qui avaient fait leurs cours à +l'école fondée par Napoléon à Modène, et les a envoyés reconnaître la +cataracte qui sépare l'Égypte de l'Éthiopie, et celle qui, cent +cinquante lieues plus haut, sépare l'Éthiopie du royaume de Sennaar. Son +but était de savoir si l'on pouvait faire disparaître ces cataractes et +rendre le fleuve navigable. Le rapport des ingénieurs a été tout-à-fait +favorable. L'énormité de la dépense a seule obligé le pacha à ajourner +l'exécution de son projet, parce que, dans ce moment-là, il faisait +recreuser le canal qui porte les eaux du Nil à Alexandrie, et que la +plus grande partie de ses finances était absorbée par d'autres dépenses. +S'il peut revenir un jour à cette pensée, et qu'elle s'exécute par lui +ou ses successeurs, le Sennaar sera mis en communication avec la +Méditerranée par une bonne route de navigation. Ce pays, qui est, comme +l'Égypte, une vallée du Nil composée de terre d'alluvion, est fertile en +coton et en plantes médicinales; il fournit en outre de la poudre d'or +et des bois de construction magnifiques dont les montagnes sont +couvertes; ce qui se comprend, parce qu'il pleut beaucoup dans le +Sennaar, tandis qu'il ne pleut pas en Égypte. Un pareil projet, s'il +s'exécute jamais, doublera la puissance du pacha et de l'Égypte.] + +[20: _Lettre adressée par le général Bonaparte au général Kléber, en +partant d'Égypte pour retourner en France._ + + «Vous trouverez ci-joint, général, un ordre pour prendre le + commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière + anglaise ne reparaisse d'un moment à l'autre, me fait précipiter + mon voyage de deux ou trois jours. J'emmène avec moi les généraux + Berthier, Andréossy, Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens + Monge et Berthollet. + + «Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francfort + jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie, que + Mantoue, Turin et Tortone sont bloquées. J'ai lieu d'espérer que la + première tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si + la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement + d'octobre. + + «Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le + gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi. + + «Je vous prie de faire partir, dans le courant d'octobre, Junot, + ainsi que mes domestiques et tous les effets que j'ai laissés au + Caire. Cependant je ne trouverais pas mauvais que vous engageassiez + à votre service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient. + + «L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour + l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs. + + «La commission des arts passera en France sur un parlementaire que + vous demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans + le courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa + mission. Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Égypte; + cependant ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être + utiles, vous les mettrez en réquisition sans difficulté. + + «L'effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à + Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur, + pour le grand-visir, d'une lettre dont vous trouverez ci-jointe la + copie. + + «L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre + espagnole à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité + de faire passer en Égypte les fusils, les sabres, les pistolets, + les fers coulés dont vous pourriez avoir besoin, et dont j'ai + l'état le plus exact, avec une quantité de recrues suffisante pour + réparer les pertes des deux campagnes. + + «Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions lui-même; + et moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des + mesures pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles. + + «Si, par des événemens incalculables, toutes les tentatives étaient + infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun + secours ni nouvelles de France, et si, malgré toutes les + précautions, la peste était en Égypte cette année, et vous tuait + plus de quinze cents soldats, perte considérable, puisqu'elle + serait en sus de celle que les événemens de la guerre vous + occasionneront journellement, je pense que, dans ce cas, vous ne + devez pas hasarder de soutenir la campagne, et que vous êtes + autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane, quand même la + condition principale serait l'évacuation de l'Égypte. Il faudrait + seulement éloigner l'exécution de cette condition jusqu'à la paix + générale. + + «Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la position de + l'Égypte est importante à la France: cet empire turc, qui menace + ruine de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de + l'Égypte serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions + de nos jours cette belle province passer en des mains européennes. + + «Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura la république + doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs. + + «Si la Porte répondait, avant que vous eussiez reçu de mes + nouvelles de France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites, + vous devez déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et + entamer les négociations persistant toujours dans l'assertion que + j'ai avancée, que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever + l'Égypte à la Porte; demander que la Porte sorte de la coalition, + et nous accorde le commerce de la mer Noire; qu'elle mette en + liberté les prisonniers français, et enfin six mois de suspension + d'armes, afin que, pendant ce temps-là, l'échange des ratifications + puisse avoir lieu. + + «Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez + devoir conclure un traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous + ne pouvez pas le mettre à exécution qu'il ne soit ratifié; et, + suivant l'usage de toutes les nations, l'intervalle entre la + signature d'un traité et sa ratification doit toujours être une + suspension d'hostilités. + + «Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir + sur la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous + fassiez, les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les + empêcher d'être insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre + nous le même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les + rendrait irréconciliables; il faut endormir le fanatisme, afin + qu'on puisse le déraciner. En captivant l'opinion des grands cheiks + du Caire, on a l'opinion de toute l'Égypte; et de tous les chefs + que ce peuple peut avoir, il n'y en a aucun de moins dangereux que + les cheiks, qui sont peureux, ne savent pas se battre, et qui, + comme tous les prêtres, inspirent le fanatisme sans être + fanatiques. + + «Quant aux fortifications, Alexandrie, El-Arich, voilà les clefs de + l'Égypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes + de palmiers, deux depuis Salahié à Catiëh, deux de Catiëh à + El-Arich; l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a + trouvé de l'eau potable. + + «Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis, + commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui + regarde sa partie. + + «Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je + l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir + quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de + l'Égypte. + + «J'avais le projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de + tâcher d'établir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui + nous aurait permis de nous passer à peu près des Cophtes; + cependant, avant de l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir + long-temps: il vaut mieux entreprendre cette opération un peu plus + tard qu'un peu trop tôt. + + «Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet + hiver à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une + bonne tour à Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mamelouks, + que, lorsque les vaisseaux français seront arrivés, vous ferez en + un jour arrêter au Caire et dans les autres provinces, et embarquer + pour la France. Au défaut de mamelouks, des otages d'Arabes, des + cheiks-belets, qui, pour une raison quelconque, se trouveraient + arrêtés, peuvent y suppléer. Ces individus, arrivés en France, y + seront retenus un ou deux ans, verront la grandeur de la nation, + prendront quelques idées de nos moeurs et de notre langue, et, de + retour en Égypte, y formeront autant de partisans. + + «J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens; je + prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est + très important pour l'armée, et pour commencer à changer les moeurs + du pays. + + «La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre + à même enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés. + L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en + seront immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera + l'époque d'où dateront de grandes révolutions. + + «Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie + dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand + regret l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, + les événemens extraordinaires qui viennent de se passer, me + décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me + rendre en Europe. Je serai d'esprit et de coeur avec vous; vos + succès me seront aussi chers que ceux où je me trouverai en + personne; et je regarderai comme mal employés tous les jours de ma + vie où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée dont je vous + laisse le commandement, et pour consolider le magnifique + établissement dont les fondemens viennent d'être jetés. + + «L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai + eu dans tous les temps, même au milieu de mes plus grandes peines, + des marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens; + vous le devez à l'estime toute particulière que j'ai pour vous, et + à l'attachement vrai que je leur porte. + + «BONAPARTE.»] + +[21: Le premier qui y fut envoyé fut le chef de bataillon Morand, du +quatre-vingt-huitième régiment; il était déjà distingué dans l'armée à +cette époque, et annonçait devoir être un jour ce qu'il est +effectivement devenu depuis, un des lieutenans-généraux les plus +distingués de l'armée de l'Empereur.] + +[22: Cet émigré est venu depuis demander du service à l'Empereur, et +sert aujourd'hui dans l'armée du roi de France.] + +[23: Par la suite, cette vivandière est devenue la protectrice des +établissemens chrétiens de la Syrie, qui lui ont dû de grands services. + +Sous le consulat, on s'est servi d'elle, et on lui a donné les moyens de +soutenir son crédit.] + +[24: Il avait lieu de se tourmenter, car il se rappelait bien ce qu'il +avait écrit au Directoire après le départ du général Bonaparte. On m'a +de plus assuré qu'à la mort de Kléber, le général Menou avait trouvé +dans ses papiers une lettre du général Moreau, qui ne laissait aucune +équivoque sur les intelligences de Kléber et de ce général pour ruiner +la puissance du premier consul; mais je ne puis le croire, parce que la +mort de Kléber est survenue trop tôt pour que cette intelligence ait pu +s'établir.] + +[25: J'ai vu depuis des officiers de la marine anglaise qui m'ont assuré +que les deux frégates avaient bien été aperçues, mais que l'amiral les +avait prises pour celles de son escadre, attendu qu'elles gouvernaient +sur lui, et qu'il savait que nous n'en avions qu'une dans toute la +Méditerranée; encore était-elle dans Toulon. Il était bien loin +d'imaginer que celles qu'il discernait eussent le général Bonaparte à +bord.] + +[26: Ces détails m'ont été donnés pendant mon administration publique.] + +[27: Un des officiers de l'armée dont j'ai entendu le général Bonaparte +se louer le plus à l'occasion du 18 brumaire, est le général Sébastiani; +colonel à cette époque du neuvième régiment de dragons, il comptait sous +ses ordres mille cavaliers qui tous avaient servi en Italie. Le général +Bonaparte lui fit part de son projet, avant de sonder les autres +colonels de la garnison. Non content de se prêter à ses vues, Sébastiani +se chargea de lui amener une foule d'officiers que le Directoire +laissait dans le dénûment. + +Au signal donné, Sébastiani brûla le premier son vaisseau en distribuant +à ses dragons dix mille cartouches à balles qui étaient déposées chez +lui, et qui ne pouvaient être délivrées que sur un ordre du commandant +de Paris. Il fit monter son régiment à cheval, et le conduisit dans la +rue de la Victoire pour servir d'escorte au général Bonaparte, qui +partait pour Saint-Cloud. Celui-ci passa dans les rangs des dragons et +voulut leur adresser quelques paroles. «Nous ne demandons pas +d'explication, lui répliquèrent ces braves. Nous savons que vous ne +voulez que le bien de la France. Comptez sur nous.» L'exemple de ce +régiment servit à décider les autres. + +Dans la suite, la calomnie s'attacha au général Sébastiani et voulut le +perdre dans l'esprit de son souverain, mais celui-ci répondit sans +cesse: «Je n'oublierai jamais le 18 brumaire, il m'a fait connaître mes +amis.»] + +[28: On a prétendu que ce fait était faux. J'ai même entendu dire à des +compatriotes du député qu'on en chargea qu'il était incapable de se +porter à un tel excès. + +L'opinion contraire était néanmoins si bien établie, qu'il fut obligé de +se retirer à Livourne, d'où il en appela à l'équité du premier consul. +«Vous savez mieux que personne, lui dit-il dans sa lettre, combien +l'accusation dont je me plains est peu fondée.» + +Le premier consul ne lui répondit pas; mais je ne lui ai jamais entendu +dire qu'il eût remarqué le geste qu'on attribue à ce député. Toutefois, +j'ai vu le grenadier honoré pour son dévoûment et gratifié d'une pension +qu'il n'a perdue qu'en 1815.] + +[29: Georges Cadoudal était né à Auray près de Lorient. Il avait été +ecclésiastique avant la révolution et peu estimé dans la prêtrise. +Hypocrite dangereux, incapable d'obéissance, ambitieux à l'excès, il ne +détestait pas moins les nobles que les républicains. Napoléon avait dit +avec raison que c'était une bête féroce. Du reste, il était doué d'un +grand courage moral et physique et ne manquait pas d'une certaine +capacité. Au total il méritait de mieux finir qu'il n'a fait.] + +[30: La deuxième division du général Desaix, celle du général Monnier, +avait été dirigée la veille sur Castel-Seriolo, à la droite de l'armée.] + +[31: Il n'avait que deux cents hussards du premier régiment.] + +[32: Le général Berthier a fait faire le tableau de cette bataille. Le +peintre, officier de l'armée, est sans nul doute un homme de grand +talent; mais il a obéi aux règles de son art, il a transporté la charge +sur le flanc droit de la colonne, tandis que c'est sur le flanc gauche +qu'elle a eu lieu. Cela ne fait rien au mérite du tableau; ce n'est que +dans l'intérêt de la vérité historique que je fais cette observation.] + +[33: Suchet commandait quelques bataillons sur le Var, avec lesquels il +avait couvert la Provence pendant le siége de Gênes.] + +[34: J'y rencontrai le général autrichien Saint-Julien, qui se rendait +d'Italie à Paris, sous l'escorte d'un aide-de-camp de Masséna.] + +[35: Le général Clarke était issu d'une famille irlandaise réfugiée en +France avec les Stuarts. Il entra de bonne heure dans la maison du duc +d'Orléans en qualité de secrétaire, ce qui lui valut le grade de +capitaine de remplacement au régiment de colonel-général des hussards, +qui appartenait au duc. + +Dans la révolution, il se plia aux principes politiques de ce prince. +Devenu par l'ordre du tableau lieutenant-colonel du deuxième régiment de +cavalerie, il fut employé sous M. de Custine à l'armée du Rhin, et fit +en cette qualité la première retraite de Mayence à Weissembourg. Après +le départ de ce général, qui avait été appelé au commandement du Nord, +les représentant du peuple élevèrent Clarke aux fonctions de chef +d'état-major; mais ces proconsuls, qui chaque jour prenaient les +déterminations les plus bizarres, le destituèrent presqu'aussitôt, et le +renvoyèrent à vingt lieues des frontières. La révolution qui avait +constitué le Directoire le réhabilita. Clarke fut mis à la tête du +bureau topographique de la guerre. Il en dirigeait le travail, et +n'ignorait rien de ce qui concernait les dispositions militaires de la +république. + +Le Directoire, ayant pris ombrage du général Bonaparte, envoya Clarke en +Italie, sous prétexte de chercher à ouvrir des communications avec +Vienne. Son objet n'était pas de le faire accréditer, mais d'avoir au +quartier-général un agent sûr, qui lui rendît compte des dispositions +politiques du général en chef. + +En conséquence, Clarke passa les monts, et fut momentanément remplacé au +bureau topographique par le général Dupont, avec lequel il +correspondait. (Je parlerai plus tard de cette correspondance que j'ai +eue dans les mains.) Le général Bonaparte ne se méprit pas sur la +mission de cet officier. Il mit son secrétaire en campagne, et ne tarda +pas à acquérir la preuve de ce qu'il n'avait fait que soupçonner. Il +manda l'émissaire, et le fit expliquer. Clarke ne chercha pas à +dissimuler; il avoua tout, et engagea au général de l'armée d'Italie la +foi qu'il avait déjà promise au Directoire. Il ne se crut pas néanmoins +obligé de renoncer aux rapports qu'il faisait passer à Paris. Il +continua de correspondre avec Dupont, auquel il se garda bien de confier +la manière dont il avait été accueilli, et lui transmit régulièrement +des notes sur les vues et les projets du général en chef. Le Directoire, +cependant, ne fut pas long-temps dupe de l'artifice. Le 18 fructidor eut +lieu, et Clarke fut destitué. Généreux pour l'observateur en disgrâce, +le général Bonaparte le couvrit de sa puissance, et le garda en Italie +jusqu'au moment où il repassa les monts. Il l'avait sauvé des rigueurs +du Directoire après les négociations de Campo-Formio, il le sauva de +l'indigence après les événemens de Saint-Cloud. Le 18 brumaire consommé, +il le tira d'une petite terre où il vivait près de Strasbourg, et +l'appela par le télégraphe auprès de sa personne. Il lui rendit son +bureau topographique, le logea, l'établit aux Tuileries, et l'employa +dans toutes les circonstances qui pouvaient flatter son ambition. Il le +nomma plus tard ambassadeur, le fit gouverneur de Vienne, de Berlin, +ministre de la guerre, duc; enfin, à son mariage, il le dota de sa +cassette. Voilà ce que Clarke reçut à ma connaissance de la munificence +de Napoléon. La suite de ces Mémoires nous dira ce qu'il fit au jour du +danger pour son bienfaiteur.] + +[36: «Sa Majesté n'a consenti à ne plus occuper l'île de Malte qu'à la +condition expresse de son indépendance de la France, ainsi que de la +Grande-Bretagne. Le seul moyen d'y parvenir est de la placer sous la +garantie ou protection de quelque puissance en état de la maintenir. Sa +Majesté ne persistera point à vouloir entretenir garnison anglaise dans +cette île, jusqu'à l'établissement du gouvernement de l'ordre de +Saint-Jean. Elle sera prête au contraire à l'évacuer dans le délai qui +sera fixé pour les mesures de ce genre en Europe, pourvu que l'empereur +de Russie, comme protecteur de l'ordre, ou toute autre puissance +reconnue par les parties contractantes, se charge efficacement de la +défense et de la sûreté de Malte.» + +«HAWKESBURY.»] + +[37: Plusieurs jeunes gens perdus par la fréquentation de la mauvaise +compagnie se virent conduits à l'échafaud.] + +[38: Cet aide-de-camp arriva heureusement à Alexandrie, mais après la +mort de Kléber.] + +[39: Paris, le 11 ventose an IX de la république française. + +«Le chef de brigade Savary partira en toute diligence pour se rendre à +Lorient; il remettra la lettre du ministre de la marine au préfet +maritime. Il restera dans cette ville jusqu'à ce que _l'Argonaute_, +_l'Union_ et une des trois frégates soient partis pour Rochefort. Il +verra tous les jours le préfet maritime et le contre-amiral Ledoux pour +en presser le départ, après quoi il se rendra à Rochefort, où il restera +jusqu'après le départ de l'escadre. Dans l'un et l'autre port, il +m'écrira tous les soirs pour me faire connaître l'état des +approvisionnemens et de l'armement, quel aura été le vent et l'état des +croisières. + +«Lorsque l'état des croisières sera douteux, il se mettra lui-même en +mer, ou ira sur des caps pour connaître lui-même la force et le nombre +des vaisseaux. + +«Toutes les fois qu'il y aura un événement extraordinaire, il pourra +m'expédier un courrier. + +«À la seconde dépêche qu'il m'écrira de Lorient, il me fera connaître +l'état de situation de tous les vaisseaux en construction, et ce qu'il +faudra pour l'activer. + +«En arrivant au port, il aura toujours soin de faire une visite au +préfet maritime, au commandant de la place, au sous-préfet et au maire. + +«Dans tous les lieux où il séjournera, il prendra des notes sur les +principaux fonctionnaires publics et sur l'état de l'esprit public. + +«Avant de partir, il verra le ministre de la marine.» + +Signé, BONAPARTE.] + +[40: Il avait servi à l'armée de Sambre-et-Meuse et est mort à la +Guadeloupe.] + +[41: Cet événement amena, comme je l'ai déjà dit, le changement du +ministère en Angleterre. Rien n'avait pu vaincre les répugnances de M. +Pitt à se rapprocher de ce qu'il persistait à appeler la révolution +française: aussi se retira-t-il du ministère; mais il fit nommer à sa +place M. Addington, qui était sa créature et ne devait se conduire que +d'après ses directions. M. Pitt ne renonçait pas à l'espérance de +renouer une coalition, et il fut y travailler dans l'ombre de sa +retraite. Il avait surtout besoin de quelques mois de repos pour se +mettre en rapport avec les ministres des puissances qui avaient été +successivement placées dans la nécessité de faire la paix avec la +France. Il fondait ses espérances principales sur la Russie, et ce fut +la paix conclue entre la France et cette puissance qui le força de +consentir à la paix de l'Angleterre et de la France: aussi mit-il un +soin infini à obtenir une copie du traité conclu entre Paul et le +premier consul; il se la procura d'abord à Paris par des infidélités, et +ensuite par des moyens semblables à Pétersbourg. Ce fut lorsque la +confrontation de ces deux pièces ne lui eut plus permis de douter qu'on +ne le trompait pas, qu'il traça de nouveaux plans pour l'avenir.] + +[42: D'après cette convention, la colonie était remise aux troupes +envoyées de la métropole pour l'occuper, et Toussaint et les siens +devaient se retirer chacun chez eux pour y vivre en paix sous les ordres +des généraux qui allaient être nommés pour commander dans les contrées +où se trouvaient leurs demeures. + +La même convention stipulait que les troupes noires seraient conservées +pour le service de la colonie, et continueraient à garder leurs armes, +qui étaient les fusils que leurs chefs avaient pris dans les arsenaux du +Cap et du Port-au-Prince, au moment où les Européens avaient dû évacuer +ces points. + +Il fut de même convenu que ces troupes entreraient en garnison avec les +blanches, et seraient en tous points traitées comme elles.] + +[43: Morte depuis princesse Borghèse.] + +[44: Madame Bernadotte était soeur de madame Joseph Bonaparte.] + +[45: Il vécut dix ans dans la disgrâce avant d'être réemployé et fut tué +à la bataille de Leipsick.] + +[46: Les médecins avaient ordonné cet exercice au premier consul. Il +avait alors une _petite_ meute de chasse, mais qui n'avait rien de +semblable à ce qu'on voit aujourd'hui.] + +[47: Ancien instituteur de l'empereur Alexandre.] + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servi + à l'histoire de l'empereur Napoléon, by Duc de Rovigo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO *** + +***** This file should be named 20108-8.txt or 20108-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/1/0/20108/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. 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