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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à
+l'histoire de l'empereur Napoléon, by Duc de Rovigo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon
+
+Author: Duc de Rovigo
+
+Release Date: December 14, 2006 [EBook #20108]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
+NAPOLÉON.
+
+TOME PREMIER.
+
+
+
+PARIS.
+
+A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22.
+
+MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25.
+
+1828.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+On m'a accusé d'avoir été le séïde de l'empereur, et de l'être encore.
+
+Si on entend par là d'avoir compris que les convulsions qui ont agité le
+monde, n'étaient autre chose que la lutte des principes de la révolution
+contre ceux de l'aristocratie européenne; si on entend par là que je
+n'ai pas songé à mettre de borne à l'étendue de mes devoirs; oui, je fus
+le séïde de Napoléon.
+
+Si se souvenir des bienfaits au temps des revers, si ne pas abandonner
+son chef après sa chute, si se résigner à l'exil pour avoir voulu
+partager le sien, si ne pas craindre de braver l'inimitié de ses
+ennemis, naguère ses courtisans; si rendre hommage à sa mémoire,
+lorsqu'il n'est plus, c'est être séïde; oui, je suis encore le séïde de
+Napoléon.
+
+Ce grand homme m'a honoré de sa confiance; j'étais près de lui sur les
+champs de bataille, il m'a appelé près de sa personne dans le conseil,
+il m'a donné des preuves éclatantes de bienveillance, j'oserais presque
+dire d'affection; pouvais-je, devais-je y répondre autrement que par un
+dévouement sans bornes! fallait-il, tout couvert que j'étais de ses
+bienfaits et investi de sa confiance, fallait-il m'ériger en censeur au
+moment du danger et offrir du blâme au lieu d'aide. Le rôle de censeur
+est commode et facile, mais ce n'est pas le plus honorable à jouer. Ce
+n'est pas celui que j'ai choisi: qu'on ne s'attende donc pas à trouver
+dans ces Mémoires de longues critiques ou de graves dissertations
+politiques; je n'ai pas voulu écrire autrement que je n'ai agi.
+
+On a cherché à calomnier le beau et noble caractère de l'empereur, c'est
+tout simple, il n'a plus rien à donner; mais si faire son éloge était
+faire sa cour au pouvoir, que de gens rassembleraient complaisamment
+leurs souvenirs, et retrouveraient tout à coup la mémoire.
+
+On a voulu peindre l'empereur comme un homme insatiable de guerres, et
+cette idée, qui sera reconnue fausse, passe encore pour vraie dans
+beaucoup de bons esprits; j'espère que la lecture de ces Mémoires
+contribuera à les éclairer. Napoléon avait essentiellement besoin de la
+paix; chef d'une dynastie née au milieu de la guerre, le repos seul
+pouvait la consolider.
+
+Je m'attache à faire connaître l'empereur tel qu'il était et tel que je
+l'ai connu; mais je cherche plus encore à faire connaître les motifs des
+actes de sa politique.
+
+J'ai passé rapidement sur les récits de batailles et sur les opérations
+militaires, non pas que je les trouvasse dénués d'intérêt, mais parce
+que plusieurs habiles généraux ont rempli cette tâche avec un talent
+supérieur et digne du génie dont le nom brille dans chacune de leurs
+pages.
+
+Je ne sais si un auteur doit compte au public des motifs qui l'ont
+déterminé à écrire; mais quant à moi, je n'ai aucune objection à dire
+les miens.
+
+Prisonnier à Malte, pendant que l'empereur était captif à Sainte-Hélène,
+j'ai vu, à mon retour en France, que de généreux amis, et quantité de
+fonctionnaires bien intentionnés, avaient trouvé commode de se justifier
+à mes dépens. Il faut que la calomnie soit une fort belle chose par
+elle-même, car, bien qu'on la méprise, force est d'y répondre. Je n'ai
+cru pouvoir mieux faire que de publier mes Mémoires.
+
+Aussitôt que j'ai fait connaître cette intention, une grande inquiétude
+s'est manifestée; beaucoup d'existences se sont crues compromises;
+l'alarme s'est répandue, et quelques consciences se sont troublées. Sans
+doute, personne mieux que moi ne pourrait faire des mémoires de
+scandale, car je n'ai rien oublié de ce que j'ai su; mais qu'on se
+rassure. J'aime à penser qu'on conviendra tout au moins de ma
+modération, et si je faisais un usage plus étendu des nombreux documens
+secrets que je possède, il n'y aurait pas de ma faute.
+
+Quelques amis ont cherché à me persuader que je ferais mieux de différer
+la publication de mes Mémoires, et de laisser ce soin à mes enfans. J'ai
+été sensible à la bonne intention qui les dirigeait, et cependant je
+publie, parce que je ne partage pas leur opinion. C'est pendant que
+j'existe encore que j'ai voulu que ces Mémoires parussent; je suis
+encore là, du moins, pour convenir de mes erreurs si j'en ai commis;
+mais je suis encore là aussi pour répondre aux attaques calomnieuses; il
+m'a semblé d'ailleurs qu'il y avait plus de courage et de loyauté à
+choisir, pour parler, le moment où il y a encore tant de témoins qui
+peuvent me réfuter.
+
+J'ai occupé de grands emplois, j'ai reçu de grands honneurs, j'ai joui
+d'une immense fortune; on se console de perdre tout cela; mais on ne se
+console pas de se voir attaquer dans ce que tout homme de cœur a de plus
+cher. J'aime à penser que la lecture de ces Mémoires prouvera que si
+j'ai été honoré de la confiance et comblé des faveurs du plus grand
+homme des temps modernes, j'ai su les mériter par mes services et y
+répondre par un dévouement honorable.
+
+Je ne dis plus qu'un mot. Je n'ai pas cherché à faire une œuvre
+littéraire: le lecteur trouvera donc sans doute beaucoup de négligences
+dans mon style; on ne me les reprochera pas, car je raconte, je ne
+compose pas; et d'ailleurs, mes compagnons d'armes savent que le talent
+d'écrire a toujours été chez moi la disposition la moins développée.
+J'aurais pu emprunter le secours d'une plume étrangère et plus exercée,
+le public y aurait sans doute gagné, mais son jugement n'aurait pas été
+aussi rigoureux que si je me montre à lui tel que je fus et tel que je
+suis.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Entrée au service.--Les représentans du peuple aux armées.--Exécution de
+M. de Tosia.--Je suis en danger d'être arrêté comme royaliste.--Premiers
+faits d'armes.--Intelligences de Pichegru avec le prince de
+Condé.--Périlleuse mission à l'armée de Sambre-et-Meuse.--Pichegru,
+soupçonné, est remplacé par Moreau.--Je suis nommé chef de bataillon, au
+passage du Rhin.--Cessation des hostilités après les préliminaires de
+Léoben.--Aide-de-camp du général Desaix; je l'accompagne à Paris.
+
+
+Fils d'un officier qui avait vieilli sous les drapeaux, et qui n'avait
+obtenu, pour prix de ses longs services, que le grade de major et la
+croix de Saint-Louis, je finissais à peine mes études lorsque la
+révolution éclata. J'avais ma fortune à faire. La carrière des armes
+pouvait seule m'offrir des chances d'arriver au but: je résolus d'en
+courir les hasards.
+
+Mon frère aîné servait dans l'artillerie; mon père désirait que j'y
+entrasse aussi, parce que l'avancement y était fixé de manière à ce
+qu'il n'y eût pas de passe-droit à redouter; mais je préférais la
+cavalerie; et bien qu'alors on regardât cette arme comme fort
+dispendieuse et convenable seulement aux jeunes seigneurs riches, je
+persistai à y entrer. Il me sembla qu'une résolution forte, du courage,
+et mon épée, devaient suppléer au défaut de fortune.
+
+Je partis pour rejoindre le régiment de Royal-Normandie, où mon père
+avait servi, et qui était alors en marche pour se réunir à la petite
+armée que rassemblait M. de Bouillé, pour soumettre la garnison de Nancy
+révoltée. J'arrivai au moment décisif; de sorte que, dès mon entrée au
+service, ma première nuit se passa au bivouac, et le premier jour je fus
+au feu.
+
+Je faisais partie du corps qui entra par la porte de Stainville, et le
+premier mort que je vis fut le brave chevalier des Isles, tué par ses
+propres soldats en voulant les empêcher de faire feu sur nous. Quelques
+jours après cette expédition, M. de Bouillé renvoya son armée dans ses
+garnisons. Ce général avait pour le régiment dans lequel je venais
+d'entrer une bienveillance particulière, et le régiment tout entier y
+répondait par un dévoûment sans bornes: mais qu'il n'eut plus occasion
+de lui prouver.
+
+À cette époque, la plus grande partie des officiers de grosse cavalerie
+professaient des principes opposés à ceux qui se manifestaient déjà de
+toutes parts; aussi s'attirèrent-ils l'animadversion des novateurs. Les
+provocations et les menaces amenèrent des résistances; les proscriptions
+suivirent. Les officiers de Royal-Pologne égorgés à Lyon, ceux de
+Royal-Berri guillotinés à Paris, ceux de Royal-Bourgogne destitués en
+masse, ceux de Royal-Navarre poursuivis à Besançon et obligés de quitter
+la ville, en furent les victimes. Nous dûmes craindre à notre tour; mais
+heureusement pour nous la déclaration de guerre vint faire diversion.
+
+Nous fûmes dirigés sur Strasbourg. C'est alors que je fis la
+connaissance de Desaix, et que je fus assez heureux pour me lier
+d'amitié avec lui. Il était alors capitaine, et aide-de-camp du prince
+Victor de Broglie, chef d'état-major de l'armée qui se rassemblait sur
+ce point. Peu après survint le 10 août, qui servit de prétexte à de
+nouvelles violences. Le prince de Broglie fut destitué, et Desaix fut
+attaché au corps du général Biron. Les officiers de mon régiment furent
+presque tous obligés de quitter le service; quelques uns émigrèrent,
+presque tous se retirèrent dans leurs terres. Je me trouvai sous les
+ordres du général Custine.
+
+Sur ces entrefaites, l'invasion de la Champagne eut lieu. Verdun et
+Longwy avaient été livrés. L'armée rassemblée entre Landau et
+Wissembourg marcha par la Lorraine pour rejoindre l'armée qui combattit
+à Valmy, et arrêta les Prussiens. En même temps, nous avions pris
+Mayence, franchi le Rhin et poussé jusqu'à Francfort. Ces succès firent
+éclater une joie qui ne fut pas de longue durée. Les revers suivirent:
+battus presque partout, nous fûmes ramenés jusque sous Landau, après
+avoir laissé garnison à Mayence.
+
+C'est par les assertions les plus ridicules et par les soupçons les plus
+absurdes qu'on voulut expliquer ces défaites, et nous vîmes arriver des
+représentans du peuple aux armées. Envoyés pour découvrir de prétendues
+conspirations, ils ne voulaient voir partout que des conspirateurs, et
+je dois le dire, ils ne trouvèrent que trop de misérables que l'espoir
+des récompenses fit descendre au rôle de délateurs. On a dit que, dans
+un temps de désordre et d'anarchie, l'honneur français s'était réfugié
+aux armées. On put dire aussi que, avec ces proconsuls d'espèce
+nouvelle, la méfiance vint s'y établir. On s'évitait; chacun craignait
+celui qui jusqu'alors avait été son plus dévoué compagnon d'armes; mais
+surtout on fuyait un représentant du peuple presque comme on fuit une
+bête enragée. Chose étrange! pendant que leurs mesures de terreur
+l'inspiraient autour d'eux, leurs décisions, qu'ils rendaient avec toute
+l'importance de l'ignorance, les couvraient de ridicule. On riait de
+pitié tout en frémissant d'horreur.
+
+Aux lignes de Weissembourg, on nous fit un jour monter à cheval à huit
+heures du matin, pour reconnaître comme général de brigade un certain
+chef d'escadron de dragons, nommé Carlin. À onze heures, on nous y fit
+monter de nouveau, pour le reconnaître comme général de division! Le
+lendemain, il était à l'ordre comme général en chef. La perte des lignes
+de Weissembourg eut lieu quelques jours après, avant que le nouveau
+général eût le temps de les parcourir! il ramena l'armée à Strasbourg, y
+trouva sa destitution, et s'il ne fut pas condamné à Paris, c'est qu'il
+y fut protégé par son incapacité, qu'on reconnut. On croyait alors que
+le meilleur moyen de se justifier des malheurs publics ou des revers de
+la guerre, était de faire tomber sous le glaive de la loi les braves que
+le fer de l'ennemi avait épargnés. Sur les champs de bataille, la mort
+vole au hasard, mais là, elle mettait du discernement dans le choix des
+victimes. Qui pouvait se croire à l'abri de ses coups? MM. de Custine,
+de Biron, de Beauharnais, périrent sur l'échafaud. Dumouriez ne sauva sa
+tête que par une prompte fuite.
+
+J'ai vu arrêter M. de Tosia, colonel du régiment Dauphin, cavalerie, sur
+la dénonciation d'un maréchal-des-logis de son régiment, qui avait eu
+l'audace de s'adresser au représentant du peuple en pleine revue. Tosia
+fut traduit à l'instant même à la commission militaire, qui était
+toujours en permanence, et fusillé deux heures après la dénonciation.
+
+Je ne me souviens pas si ce maréchal-des-logis, nommé Padoue, a été
+récompensé, mais je me souviens parfaitement qu'il devint l'objet de
+l'exécration de toute l'armée.
+
+À cette même époque, je rencontrai de nouveau le général Desaix; à la
+suite de quelques actions d'éclat, il avait été nommé adjudant-général,
+et commandait l'avant-garde sur la route de Strasbourg au Fort-Louis. Il
+m'apprit que mon colonel, quelques officiers et moi avions été dénoncés
+comme fort suspects, et que je devais agir avec prudence. La position
+était grave, comme on va le voir, et l'événement prouva que Desaix était
+bien instruit.
+
+À quelques jours de là, j'étais de grand'garde en face du village de
+Hofeld, sur la route de Saverne à Haguenau, lorsque mon domestique vint
+m'y joindre et m'apprendre que le colonel venait d'être arrêté, qu'on me
+cherchait, et que je n'avais pas un instant à perdre pour me sauver.
+L'honnête garçon était si persuadé que j'allais prendre la fuite, qu'il
+m'apportait mon bagage; mais, quelque pressant que fût le danger,
+pouvais-je quitter le poste dont le commandement m'avait été confié?
+D'ailleurs, je pouvais prendre des dispositions afin d'être informé à
+temps si on était venu me chercher aux avant-postes: je préférai
+attendre l'événement.
+
+On vint relever le poste, et l'officier qui venait me remplacer me tira
+d'anxiété en m'apprenant que, satisfaits sans doute d'avoir enlevé le
+colonel et un autre officier, les gendarmes étaient partis avec leurs
+prisonniers sans reparler de moi. Quoi qu'il en soit, je me tins pour
+bien averti, et, au lieu de retourner au régiment, je fus rejoindre
+l'adjudant-général Desaix à son avant-garde, sur la route de Strasbourg
+à Fort-Louis; mais comme j'aurais pu le compromettre en restant près de
+lui, j'obtins du lieutenant-colonel d'être attaché, en qualité
+d'officier d'ordonnance, au quartier-général de l'armée.
+
+Sur ces entrefaites, le général Pichegru vint prendre le commandement en
+chef de l'armée. Dès son arrivée il se prononça ouvertement contre les
+mesures de terreur que déployaient les représentans du peuple; dès son
+arrivée aussi il se disposa à reprendre vivement l'offensive. Le jour
+même où l'armée commença son mouvement le général en chef me confia une
+mission pour l'armée de la Moselle, à notre gauche. Je me hâtai de la
+remplir, et comme je revenais on se battait entre Belheim et Haguenau.
+Je ne tardai pas à reconnaître que c'était mon régiment et le IIe de
+cavalerie qui étaient aux prises avec le corps émigré que commandait le
+duc de Bourbon. C'était une belle occasion que le ciel m'envoyait. Je
+courus prendre ma part du danger; je me mis à la tête de mon peloton, et
+je fus assez heureux pour me faire remarquer. Après l'action, je fus en
+rendre compte au général en chef, et ma bonne fortune voulut qu'il se
+trouvât dans ce moment avec le représentant du peuple. Je profitai de la
+circonstance pour parler de moi, et Pichegru prenant mon parti assura ma
+tranquillité d'un seul mot.
+
+Quoique fort jeune alors, j'étais déjà connu à l'avant-garde de l'armée.
+Dur à la fatigue, sobre par habitude, ayant fait preuve de quelque
+témérité, et doué par la nature d'une bonne mémoire, j'étais devenu
+l'objet des préférences de mes chefs, quand il s'agissait d'exécuter
+quelque entreprise hasardeuse, et je fus bientôt attaché au général
+Ferino en qualité d'aide-de-camp. Par malheur, ce général, qui avait été
+quelque temps au service d'Autriche, était inexorable pour les moindres
+fautes de discipline; l'extrême licence des nouvelles recrues le mettait
+en fureur; il n'en pouvait cacher son mécontentement; aussi fut-il
+bientôt destitué.
+
+Je me serais trouvé sans emploi, si Desaix, devenu général de division,
+ne m'eût appelé près de sa personne, et je fis avec lui le blocus de
+Mayence pendant ce rigoureux hiver qui fut signalé par la conquête de la
+Hollande. L'amitié de Desaix pour moi ne se démentait pas; il
+m'employait activement à toutes les affaires d'avant-poste, genre de
+guerre qu'il aimait, parce qu'il y trouvait l'occasion de former les
+jeunes officiers sur lesquels il avait des projets.
+
+Avant la fin du blocus de Mayence, Pichegru revint de Hollande prendre
+le commandement de l'armée du Rhin. Il la trouva dans un état de
+délabrement complet. Le Directoire lui enjoignait de passer le Rhin
+entre Brissac et Bâle, et il ne trouvait dans les arsenaux aucun des
+objets indispensables pour cette opération. Il n'en cacha pas son
+mécontentement, et le ton de ses dépêches s'en ressentit. J'ai toujours
+cru que ce fut alors que germèrent dans son esprit les sentimens
+haineux qui plus tard lui firent commettre une action criminelle.
+
+La division du général Desaix avait quitté le blocus de Mayence pour
+prendre position entre Brissac et Bâle. Son avant-garde était commandée
+par Bellavene, et j'étais attaché à l'état-major, dont le
+quartier-général était à Ottmarsheim. Le corps de Condé était campé à
+Neubourg, sur la rive droite en face. Je commençai à remarquer que le
+général Pichegru allait bien souvent à Bâle, quoique son
+quartier-général fût à Illkirck près Strasbourg.
+
+Un jour qu'il retournait de Bâle à son quartier-général, il me fit
+appeler, et me donna une lettre à porter à M. Bâcher, notre chargé
+d'affaires à Bâle, qui devait me remettre une réponse pour Illkirck; et
+comme à cette époque il n'y avait pas un écu dans les caisses de
+l'armée, je remarquai que le général avait établi des relais à poste
+fixe pour que la communication fût plus facile. Pendant quinze jours je
+fus toujours sur cette route, et certes, je ne me doutais guère que je
+portais les lettres destinées au prince de Condé.
+
+Nous nous attendions à passer le Rhin dans ces parages, lorsque tout à
+coup nous reçûmes l'ordre de partir pour Manheim, qui venait d'ouvrir
+ses portes d'après une influence intérieure toute dévouée à la France.
+Le général Pichegru avait chargé le général Desaix de prendre
+l'offensive sur la rive droite, et obtenu le rappel du général Ferino.
+Ce dernier voulut bien témoigner le désir de m'avoir près de lui. Le
+général Desaix m'ayant engagé à ne pas refuser, je suivis son conseil,
+et joignis le général Ferino à Manheim.
+
+L'armée ne tarda pas à s'ébranler; elle s'avançait par les deux rives du
+Necker, lorsqu'elle vit déboucher les Autrichiens qui venaient à sa
+rencontre. L'action s'engagea; nous succombâmes, et fûmes vivement
+ramenés. Les troupes qui occupaient les lignes de Mayence ne
+combattirent pas d'une manière plus heureuse. Elles firent une perte
+d'artillerie énorme, et furent rejetées dans la direction de
+Kaiserlautern.
+
+Le général Pichegru, dont ce double revers compliquait la position, fut
+obligé de repasser le Rhin au plus vite, et vint s'établir sur la petite
+rivière de Pfrim pour recueillir les fuyards. La position devenait
+difficile; il n'y avait qu'une prompte coopération de l'armée de
+Sambre-et-Meuse qui pût garantir la Lorraine et l'Alsace d'une invasion:
+il importait donc qu'elle fût prévenue sans perdre de temps.
+
+La mission était délicate. Sur l'indication du général Desaix, Pichegru
+me la confia. J'associai Sorbier, un de mes camarades, à ma périlleuse
+entreprise, afin qu'il pût prendre les importantes dépêches, si je
+venais à être tué.
+
+Nous nous mîmes à la tête de cinquante cavaliers choisis, tous gens
+audacieux et intrépides, et quittâmes l'armée à la nuit tombante. À
+l'aide des précautions que des officiers d'avant-garde ne doivent jamais
+négliger, nous traversâmes tout le pays qu'occupaient les troupes
+légères autrichiennes, et nous eûmes le bonheur d'atteindre Kaisemark
+sur la Nahe, où nous joignîmes la division Marceau, de l'armée de
+Sambre-et-Meuse. Nous lui remîmes nos dépêches; et, comme il importait
+que le général Pichegru fût fixé au plus vite sur la position
+qu'occupait le général Jourdan, nous nous hâtâmes de partir pour le
+rejoindre. Nous ne savions trop cependant quelle direction nous devions
+prendre; car l'armée devait avoir continué son mouvement. Redoublant de
+précautions, ne marchant que la nuit, évitant les villages, nous
+arrivâmes enfin à la hauteur d'Allzée.
+
+Le jour naissait, quelques paysans commençaient à se répandre çà et là
+dans la campagne. Nous joignîmes une jeune fille, qui nous apprit que
+nous n'étions qu'à quelques pas des Autrichiens. Ils marchaient à nous:
+quelques pas encore, et nous étions découverts. Nous lançâmes une
+seconde fois nos chevaux à travers champs, et nous atteignîmes bientôt
+la route de Gremdstadt à Mayence, à une bonne lieue des avant-postes du
+général Desaix. À peine y fûmes-nous, que nous vîmes accourir un
+escadron de chevau-légers autrichiens. Il n'y avait pas à reculer; nous
+fîmes nos dispositions: elles furent simples. Je dis à Sorbier de se
+mettre en tête du détachement et de le faire marcher par quatre, en
+prenant le côté gauche du chemin, de manière qu'en faisant demi-tour à
+droite, par quatre, nous devions avoir l'ennemi sous le coupant de nos
+sabres: nous fûmes bientôt vivement poursuivis. Nous nous mîmes au
+galop, afin de rompre l'ennemi, que nous ne pouvions aborder en masse,
+et faisant brusquement face en arrière, nous accablions ceux des siens
+qui s'abandonnaient trop imprudemment à leur ardeur. Nous fîmes cette
+manœuvre deux ou trois fois, et à chaque fois nous prîmes quelques
+hommes et quelques chevaux. Néanmoins nous n'étions pas hors de danger,
+mais heureusement le feu des carabines fut entendu des avant-postes,
+d'où on envoya un détachement à notre secours.
+
+Cette expédition nous valut les félicitations du corps d'armée: le
+général Pichegru y joignit la sienne, et le général Desaix me témoigna
+plus de bienveillance que jamais.
+
+Le jour même, Pichegru, pressé par l'armée autrichienne, se mit en
+mouvement pour se porter sur Landau. Il prit position derrière le
+Queich; l'avant-garde en avant de Landau, où, en cas de blocus, le
+général Ferino eut ordre de se renfermer. Il y était depuis quelques
+jours, lorsqu'un parlementaire autrichien vint proposer un armistice,
+qui devait être commun aux deux armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse. Ce
+fut le premier armistice conclu dans le cours de cette guerre.
+
+Pichegru profita de ce moment de repos pour se rendre à Paris. Il s'y
+plaignit vivement de l'état de dénûment dans lequel on laissait l'armée.
+Le Directoire, qui n'aimait pas à rencontrer des difficultés de ce
+genre, lui déclara que s'il trouvait le fardeau trop lourd, il pouvait
+le déposer. On a dit, depuis, que déjà le Directoire commençait à
+soupçonner ses manœuvres: je ne saurais l'assurer; mais ce qu'il y a de
+certain, c'est que l'armée, qui n'avait aucune connaissance de la
+perfidie de son général, crut qu'il n'avait été sacrifié que pour avoir
+trop chaudement pris ses intérêts.
+
+Moreau, qui avait remplacé Pichegru à l'armée du Nord, vint encore,
+cette fois, le remplacer à l'armée du Rhin. L'armistice fut presque
+aussitôt dénoncé. L'archiduc Charles avait succédé au feld-maréchal
+Clairfait: c'était la première fois que ce prince paraissait à la tête
+des armées autrichiennes; il était impatient d'en venir aux mains.
+Moreau, de son côté, se proposait de marcher à lui, mais il fallait
+franchir le fleuve: il s'appliqua à lui donner le change sur ce
+périlleux projet.
+
+Il concentra ses troupes sous Landau, feignit de vouloir tenter des
+entreprises auxquelles il ne songeait pas; et quand tout fut prêt, tout
+disposé, il se porta, en deux marches, sous la citadelle de Strasbourg.
+Je n'étais que capitaine alors, mais j'étais déjà connu dans l'armée, et
+quoique d'un grade subalterne, je fus chargé d'exécuter le passage avec
+un bataillon qui fut mis sous mes ordres immédiats. Mes instructions
+portaient de me détacher, à minuit, de la rive gauche, de prendre
+rapidement terre à la droite, et de fixer le plus que je pourrais
+l'attention de l'ennemi, afin de favoriser le grand passage qui devait
+se faire à Kehl. Malheureusement la nuit était noire, le fleuve très
+rapide; une partie de mes bateaux céda au courant, une autre s'engrava;
+je ne pus conduire à bon port que quelques embarcations. Je marchai
+néanmoins aux Autrichiens, mais j'étais si faible que je fus obligé de
+regagner la rive gauche, et m'estimai heureux d'y être parvenu sans
+accident. Je passai alors à la division de droite, que commandait le
+général Ferino. Nous quittâmes Kehl presque aussitôt. Nous nous portâmes
+sur le Brisgau; nous traversâmes la forêt Noire par le val d'Enfer,
+pendant que le reste de l'armée s'avançait par la route de Wirtemberg.
+Nous franchîmes toute la Souabe; nous marchions sans coup férir, lorsque
+nous rencontrâmes le corps de Condé dans les environs de Memingen. Il
+occupait le petit village d'Ober-Kamlach. Nous l'abordâmes. L'attaque
+fut vive, meurtrière: l'infanterie noble fut presque entièrement
+détruite, et, je dois le dire à la louange de nos troupes, quoique les
+animosités politiques fussent alors dans toute leur force, la victoire
+fut morne et silencieuse; nos soldats ne pouvaient, en contemplant cet
+horrible champ de carnage, retenir les regrets que leurs coups ne
+fussent tombés sur des étrangers.
+
+Nous continuâmes le mouvement; nous marchâmes sur Augsbourg, qu'occupait
+encore l'arrière-garde autrichienne. Elle se retira; nous la suivîmes et
+arrivâmes sur les bords du Lech. Nous fîmes nos dispositions pour le
+franchir. Je fus chargé de reconnaître un gué au-dessus de Friedberg,
+où devait passer la division Ferino, et de conduire la colonne à la rive
+opposée. Mon opération réussit à souhait. J'eus le bonheur de ne perdre
+que quelques maladroits qui se noyèrent pour n'avoir pas su tenir le
+gué.
+
+La bataille s'engagea immédiatement: nous la gagnâmes, et poursuivîmes
+les ennemis jusqu'à Munich. Je reçus, à cette occasion, une lettre du
+Directoire, qui me félicitait du courage que j'avais montré.
+
+Pendant que nous poussions sur le Lech, l'armée de Sambre-et-Meuse, qui
+avait passé le Rhin à Dusseldorf, s'était portée sur la Bohême; mais
+soit animosité, soit défaut d'instructions, Moreau négligea les nombreux
+passages qui existent sur le Danube, depuis Donawerth jusqu'à
+Ratisbonne. Cette faute nous devint fatale. L'archiduc Charles déroba sa
+marche au général qu'il avait en tête, franchit le Danube à Ingolstadt,
+à Neubourg, et fit sa jonction avec les troupes autrichiennes qui se
+retiraient devant l'armée de Sambre-et-Meuse. Il reprit aussitôt
+l'offensive, s'avança sur Jourdan avec toutes ses forces réunies, le
+battit, et le poursuivit jusqu'aux bords du Rhin sans qu'il vînt à la
+pensée du général Moreau de répéter ce que son adversaire avait fait. Au
+lieu de repasser sur la rive gauche du Danube, de chercher à se rallier
+à l'armée de Sambre-et-Meuse, et de forcer l'archiduc à lâcher prise, il
+se mit en retraite avec sa magnifique armée, qui comptait plus de
+quatre-vingt mille combattans. Pendant qu'il rétrogradait à petites
+journées, l'archiduc poussait Jourdan à tire-d'ailes, et passait le Mein
+à Francfort. Ce fleuve franchi, il remonta rapidement la vallée du Rhin
+et intercepta la route de Wurtemberg. Prévenu par cette marche, à
+laquelle cependant il aurait dû s'attendre, Moreau fut obligé de se
+jeter par le val d'Enfer, et repassa le Rhin, partie à Brisach et partie
+à Huningue. Ainsi finit cette campagne, qui paraissait devoir amener des
+prodiges, et qui se termina comme l'accouchement de la montagne.
+
+Pendant que nous faisions cette promenade militaire, le général
+Bonaparte poursuivait le cours de ses victoires en Italie. Les armées
+autrichiennes qui combattaient sur le Rhin étaient incessamment obligées
+d'envoyer au secours de celles qui périssaient sur l'Adige. Elles
+s'étaient affaiblies par les détachemens qu'elles avaient fait partir.
+La circonstance était favorable pour reprendre l'offensive. Le
+Directoire résolut de mettre en mouvement les armées de Sambre-et-Meuse
+et du Rhin; mais, soit qu'il fût mécontent de la mésintelligence qui
+régnait entre elles, soit toute autre cause, il donna le commandement de
+la première au général Hoche, et leur ordonna à l'une et à l'autre de
+repasser le Rhin.
+
+J'étais alors aide-de-camp du général Desaix. Je fus chargé de prendre
+le commandement de l'avant-garde du général Vandamme, qui devait passer
+la première. Il fallait aborder en plein jour sous le feu des batteries
+autrichiennes. L'opération était périlleuse, mais tout fut au mieux;
+nous débarquâmes sous la protection de la compagnie d'artillerie légère
+que commandait Foy, depuis officier-général et député. Nous fûmes l'un
+et l'autre faits chefs de bataillon à cette journée.
+
+Le général Desaix fut blessé le lendemain. Je continuai de combattre à
+la tête des troupes avec lesquelles j'avais franchi le fleuve. L'ennemi
+fut obligé de céder. Nous le suivions vivement, lorsque nous vîmes
+accourir à nous un officier français; c'était le général Leclerc, qui
+arrivait d'Italie par l'Allemagne, et venait nous donner avis des
+préliminaires de paix arrêtés à Léoben. Le feu cessa aussitôt, l'armée
+prit position, et les généraux des deux partis se réunirent pour arrêter
+les lignes de démarcation.
+
+Je fus encore employé à ces conférences, qui eurent lieu à Heidelberg.
+J'y suivis le général Reynier, qui était chargé des intérêts de l'armée
+du Rhin. Tout fut bientôt réglé, et je pus rejoindre le général Desaix,
+qui se rétablissait à Strasbourg.
+
+Ce fut pendant sa convalescence qu'il conçut le projet d'aller en Italie
+pour voir le général Bonaparte. Jusqu'alors il ne le connaissait que de
+renommée, mais il était grand admirateur de sa gloire. D'ailleurs,
+blessé de l'infériorité dans laquelle le Directoire tenait ceux qui
+portaient les armes, Desaix appelait de ses vœux secrets un homme de
+caractère et de génie qui pût remédier au mal. Le vainqueur d'Arcole
+devait être cet homme; lui seul avait acquis assez d'ascendant pour se
+déclarer le protecteur de ceux qui s'étaient couverts de gloire aux
+armées.
+
+Il voulut aller conférer avec lui, et je fus passer dans ma famille le
+temps qu'il employa à ce voyage. Je le rejoignis à son retour, et la
+paix ayant été signée sur ces entrefaites, je ne tardai pas à
+l'accompagner à Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Retour du général Bonaparte à Paris.--Réception que lui fait le
+Directoire.--Sa nomination à l'Institut.--Faux projet de descente en
+Angleterre.--Mission secrète du général Desaix en Italie.--Préparatifs
+pour l'expédition d'Égypte.--Bernadotte à Vienne.--Port de
+Civitta-Vecchia.--Forçats.--Départ pour l'Égypte.
+
+
+Les fureurs de la révolution s'étaient déjà calmées en France; on
+commençait à ne plus s'y effrayer à la seule émission d'idées
+raisonnables; mais rien de ce qui avait été jeté hors de son orbite, par
+les commotions révolutionnaires, ne pouvait encore être replacé; les
+destructions étaient achevées, et bien que le besoin de réédifier se
+manifestât déjà, il n'existait point de centre autour duquel on pût
+graviter avec quelque sécurité. Il ne se présentait nulle part de main
+assez ferme pour rassembler les débris que la tempête avait dispersés.
+On était en présence d'un amas de ruines; on mesurait avec effroi
+l'étendue, les ravages causés par la tourmente populaire, mais personne
+n'entrevoyait de terme à cette misère, personne n'osait envisager
+l'avenir.
+
+Les chefs des différens partis de la guerre civile, que le Directoire
+était parvenu à désunir, pour les désarmer, plus étourdis par la gloire
+que nos armes avaient acquise et par la paix qui l'avait suivie, que
+confians dans la tranquillité qui leur avait été promise, pensaient bien
+qu'un gouvernement ombrageux leur ferait tôt ou tard payer chèrement la
+célébrité qu'ils avaient obtenue. Les têtes volcaniques paraissaient
+calmées, à la vérité, mais on n'osait croire qu'elles fussent rassurées,
+et les rivalités s'apercevaient de toutes parts, particulièrement parmi
+les hommes que la guerre avait formés.
+
+Les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, pleines d'officiers de mérite,
+ne voyaient qu'avec regret la plus belle part de gloire qu'avait eue
+l'armée d'Italie; elles étaient envieuses des préférences du Directoire
+exécutif pour tout ce qui appartenait à cette armée, et offraient ainsi
+des moyens de trouble à des agitateurs qui se rencontrent facilement
+parmi des esprits médiocres, surtout après des événemens comme ceux dont
+on était à peine sorti. Les ambitions de toute espèce étaient en
+mouvement, et ne pouvaient qu'amener quelque nouveau 18 fructidor, ou
+tout autre événement de cette nature.
+
+Le général Bonaparte venait de quitter l'Italie pour se rendre à
+Radstadt en traversant la Suisse; son voyage n'avait été, pour ainsi
+dire, qu'une marche triomphale. La population entière se portait sur son
+passage; on le saluait comme le héros des idées libérales, comme le
+défenseur des intérêts de la révolution.
+
+D'après le traité de paix, il devait se rassembler, à Radstadt, un
+congrès pour y régler les affaires des princes dépossédés, tant en
+Allemagne qu'en Italie, et sur la rive gauche du Rhin. Ce travail
+exigeant, par sa nature, de fort longs préliminaires d'étiquette et des
+renseignemens de détail difficiles à réunir, le général Bonaparte ne
+s'occupa, à Radstadt, que de régler sommairement les bases des
+opérations qui devaient occuper ce congrès.
+
+Il revint à Paris, où l'impatience publique l'attendait pour lui voir
+décerner, par le gouvernement, les témoignages de reconnaissance et
+d'admiration qui remplissaient depuis long-temps le cœur de chaque
+Français.
+
+L'automne finissait, l'hiver et ses plaisirs avaient ramené la
+population dans la capitale: soldats et citoyens se portèrent en foule
+au-devant de lui.
+
+Le Directoire, qui avait mis en délibération s'il ratifierait les
+préliminaires de Léoben, se vit contraint, par cette manifestation de
+l'opinion nationale, de faire une réception solennelle au pacificateur
+qu'il avait été sur le point de désavouer.
+
+Une estrade magnifique avait été dressée au fond de la cour du palais du
+Luxembourg. Le Directoire y prit place sous un dais, et le général
+Bonaparte lui fut présenté par M. de Talleyrand, alors ministre des
+affaires étrangères. Les acclamations de la multitude contrastèrent avec
+les éloges froids du Directoire.
+
+À cette époque, l'armée de Sambre-et-Meuse était réunie à celle du Rhin,
+sous le commandement d'Augereau, qui avait commandé à Paris au 18
+fructidor.
+
+Moreau venait d'être destitué, après avoir dénoncé Pichegru, qui fut
+déporté à Cayenne.
+
+Après la réception du Directoire au général Bonaparte, commencèrent les
+bals et les grands dîners, parmi lesquels il faut remarquer celui que
+lui donna la Convention nationale; il eut lieu dans la grande galerie du
+Muséum; la table tenait toute la longueur de ce vaste local, et cette
+fête n'aurait été qu'une véritable cohue, sans les grenadiers de la
+garde du Directoire, qui, en armes, bordaient la haie d'un bout à
+l'autre de la galerie, et présentaient un spectacle imposant.
+
+À quelques jours de là l'Institut décerna une couronne au général
+Bonaparte; son aréopage l'élut au nombre de ses membres. Il fut reçu par
+M. Chénier, et sa réception eut lieu, un soir, dans la salle du Louvre,
+où l'Institut tenait alors ses séances. Cette salle est au
+rez-de-chaussée, il y a devant un balcon ou une grande tribune en
+menuiserie antique, et soutenue par d'énormes cariatides; c'est là que
+fut déposé le corps de Henri IV après que ce prince eut été assassiné.
+J'assistais, avec le général Desaix, à la réception du général
+Bonaparte: il était en costume, assis entre Monge et Berthollet; c'est,
+je crois, la seule fois que je l'aie vu porter l'habit de ce corps
+savant. Sa nomination eut l'effet qu'il en avait attendu: elle lui donna
+les journaux, les gens de lettres, toute la partie éclairée de la
+nation. Chacun lui sut gré d'avoir mêlé aux lauriers de la victoire les
+palmes académiques. Quant à lui, simple, retiré, en quelque sorte
+étranger au bruit que son nom faisait dans Paris, il évitait de se mêler
+d'affaires, paraissait rarement en public, et n'admettait dans son
+intimité qu'un petit nombre de généraux, de savans et de diplomates.
+
+M. de Talleyrand était du nombre; il avait le commerce aimable, le
+travail facile, un esprit de ressources que je n'ai vu qu'à lui. Habile
+à rompre, à tisser une intrigue, il avait tout le manége, toute
+l'habileté qu'exigeait l'époque; il s'empressait auprès du général
+Bonaparte; il s'était fait, pour lui, intermédiaire, orateur, maître des
+cérémonies. Touché de tant de zèle, le général accepta son dévoûment.
+Cette sorte de transaction amena des bals, des soirées, où le ministre
+avait pris soin de rassembler les débris de la vieille bonne compagnie.
+
+C'est dans une de ces réunions que le général Bonaparte vit madame de
+Staël pour la première fois. Le héros avait toujours vivement intéressé
+cette femme célèbre. Elle s'y attacha, lia conversation avec lui, et
+laissa échapper, dans le cours de cet entretien, où elle voulait
+s'élever trop haut, une question qui trahit l'ambition qu'elle
+nourrissait. «Quelle est la première femme, à vos yeux? lui
+demanda-t-elle.--Madame, répondit-il, c'est celle qui fait le plus
+d'enfans.» Madame de Staël fut stupéfaite: elle attendait une tout autre
+réponse.
+
+Mais ces félicitations, cet empressement, qui suivaient partout le
+général Bonaparte, ne tardèrent pas à faire ombrage aux membres du
+Directoire. Faibles dépositaires de l'autorité, ils sentaient l'opinion
+se détacher d'eux; la nation comparait leur nullité personnelle à
+l'illustration du héros. Ils craignirent que l'enthousiasme public
+n'amenât quelque mouvement, quelque entreprise contre leur pouvoir, et
+ne songèrent plus qu'à éloigner celui qui en était l'objet.
+
+Le général Bonaparte jugeant encore mieux des conséquences dont pourrait
+être suivie la prolongation de son séjour à Paris, où il n'avait
+cependant voulu s'immiscer en rien de ce qui concerne les affaires de
+l'intérieur, songea dès-lors à s'éloigner d'un lieu qui offrait encore
+la triste perspective de tant de moyens de discordes, d'autant que nous
+approchions de l'époque propre à l'exécution du projet qu'il avait conçu
+en faisant la paix, et dont il avait rassemblé les premiers matériaux
+avant de quitter l'Italie.
+
+À peine le Directoire avait-il fait la paix, qu'il avait décrété la
+formation d'une armée d'Angleterre que le général Bonaparte devait
+commander en chef, mais dont il avait lui-même fait donner le
+commandement au général Desaix, en attendant qu'il eût fait son voyage
+d'Italie à Radstadt.
+
+Le général Bonaparte envoya le général Desaix visiter les ports et
+arsenaux de la marine depuis l'embouchure de la Loire jusqu'au Havre,
+pour reconnaître dans quel état ils étaient, et quelles ressources ils
+pourraient offrir pour une descente en Angleterre. J'accompagnai le
+général Desaix dans ce voyage, et nous revînmes à Paris en même temps
+que le général Berthier, que le général Bonaparte avait envoyé faire la
+même reconnaissance dans les ports de la Manche.
+
+Ces deux observateurs furent de l'opinion unanime qu'il ne fallait pas
+compter sur les ressources de ces ports pour effectuer une descente en
+Angleterre, et que, conséquemment, il fallait lui faire la guerre avec
+d'autres moyens. Néanmoins on tint un langage contraire; on laissa se
+persuader que l'idée de la descente était la pensée unique du
+gouvernement, en sorte que l'opinion s'y arrêta.
+
+On fit partir de Paris tous les généraux qui avaient de l'emploi dans
+l'armée d'Angleterre; on les envoya à leurs postes sur les côtes: on
+parvint à faire complétement adopter l'idée que c'était de l'Angleterre
+qu'on s'occupait, et que tous les préparatifs de la Méditerranée
+n'avaient été faits que pour détourner l'attention de l'ennemi, tandis
+que c'était justement le contraire.
+
+Tout cela fait, le général Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer
+l'insuffisance des moyens de la république pour attaquer l'Angleterre
+dans son île, et à décider le Directoire à entreprendre de porter une
+armée en Égypte, comme le point le plus rapproché et le plus vulnérable
+de la puissance commerciale anglaise, et dont les difficultés n'étaient
+pas disproportionnées à nos moyens d'attaque. Il lui fit l'énumération
+de ceux qu'il avait réunis dans les ports d'Italie avant de la quitter,
+et demandait le commandement de la flotte et de l'armée, se chargeant de
+pourvoir à tout le reste.
+
+On démontra au Directoire que l'on ne parviendrait jamais à
+tranquilliser la France, tant que cette foule de généraux et d'officiers
+entreprenans ne serait pas occupée; qu'il fallait faire tourner l'ardeur
+de toutes ces imaginations au profit de la chose publique; que c'était
+ainsi qu'après leurs révolutions, l'Espagne, la Hollande, le Portugal et
+l'Angleterre avaient été obligés d'entreprendre des expéditions
+outre-mer, pour employer des esprits remuans qu'ils ne pouvaient plus
+satisfaire; que c'était ainsi que l'Amérique et le cap de
+Bonne-Espérance avaient été découverts, et que les puissances
+commerciales d'au-delà les mers s'étaient élevées.
+
+Il n'en fallait sans doute pas tant pour déterminer le Directoire à
+saisir l'occasion d'éloigner un chef dont il redoutait la popularité, et
+la proposition convint à tous deux.
+
+Dans ce temps-là, l'ordre de Malte existait encore, et ses bâtimens de
+guerre devaient protéger tous les pavillons chrétiens contre les
+Barbaresques et les Turcs, qui ne respectaient que celui de la France.
+
+Les bâtimens de commerce de Suède et de Danemarck qui fréquentaient la
+Méditerranée, étaient protégés par des bâtimens de guerre de leur nation
+qui y venaient en croisière.
+
+Ceux d'Amérique y venaient en petit nombre, et l'Angleterre n'avait une
+flotte de guerre dans cette mer que depuis que la France en avait armé
+une pour venir dans l'Adriatique protéger les opérations de l'armée
+d'Italie; mais depuis la paix cette flotte était rentrée à Toulon, où
+elle avait emmené l'escadre vénitienne, et la flotte anglaise était
+rentrée dans les ports de Sicile.
+
+Elle avait pour but d'observer Toulon ainsi que l'escadre espagnole de
+Cadix, et tenait pour cela une croisière à la pointe sud de la
+Sardaigne. Le commerce de Marseille n'était pas encore tout-à-fait
+éteint. Cette ville, par suite de la sûreté de son pavillon, était
+presque exclusivement en possession de tout le commerce qui se faisait
+par les Turcs dans le Levant; elle avait un nombre considérable de
+bâtimens connus sous la dénomination de bâtimens de caravane, qui, toute
+l'année, allaient dans les ports du Levant se noliser, et qui venaient
+hiverner à Marseille, où ils rapportaient leurs profits. Marseille
+comptait jusqu'à huit cents de ces bâtimens employés à cette navigation.
+Ceux des nations du Nord hivernaient dans les ports d'Italie, où ils
+cherchaient des nolis pour le printemps.
+
+Avant de quitter l'Italie, et sous le prétexte d'une expédition contre
+l'Angleterre, le général Bonaparte avait fait mettre l'embargo sur tous
+les bâtimens de commerce qui se trouvaient dans les ports de la
+Méditerranée occupés par les troupes françaises. Il les fit fréter et
+bien payer, en sorte que ceux qui étaient dans les ports de Naples et de
+l'est de l'Adriatique, s'empressèrent de venir chercher des nolis dans
+les ports que nous occupions.
+
+Les États romains venaient d'être occupés par les troupes françaises; le
+Directoire, qui cherchait à établir la république partout, n'avait pas
+manqué de prétextes pour susciter une querelle au pape, qui vit la
+métropole chrétienne envahie, et lui-même transporté à Valence en
+Dauphiné.
+
+Depuis son retour à Paris, le général Bonaparte avait fait donner les
+ordres nécessaires pour que (toujours sous le prétexte de la descente en
+Angleterre) l'escadre de Toulon, forte de quinze vaisseaux, dont un à
+trois ponts, fût mise sur-le-champ en état de prendre la mer avec des
+troupes à bord.
+
+Il fit également donner des ordres pour que l'on équipât et frétât tous
+les vaisseaux de commerce que l'on pourrait réunir dans Marseille et
+dans Toulon.
+
+Il venait d'envoyer le général Reynier, que le général Desaix lui avait
+recommandé[1], pour organiser les bâtimens réunis à Gênes, d'après
+l'embargo dont je viens de parler, et en même temps pour commander les
+troupes qui venaient s'y embarquer.
+
+Il y avait également un grand nombre de bâtimens semblables retenus dans
+les ports depuis Venise jusqu'à Livourne. Il fit partir de Paris, fort
+incognito, le général Desaix, qui eut l'air d'aller faire à Rome un
+voyage d'amateur, parce qu'il aimait beaucoup les arts. Étant son
+premier aide-de-camp je partis avec lui dans sa propre voiture, ainsi
+que l'adjudant-général Donzelot[2], qui était son chef d'état-major; et
+je suis arrivé jusqu'à Rome sans qu'il soit échappé au général Desaix un
+mot qui m'ait donné à juger de l'objet de notre voyage. Il traversa la
+France comme un trait, et commença ses investigations scientifiques, en
+conservant toujours son incognito, dès qu'il fut au-delà des Alpes.
+
+Il s'arrêta à Turin, Parme, Plaisance, Bologne et Florence, visitant
+tout ce que ces villes offrent de remarquable, et arriva à Rome.
+
+Il n'avait l'air d'y être venu que comme curieux; il était en course
+continuelle dans tous les célèbres environs de cette cité fameuse,
+pendant que Donzelot exécutait les ordres qu'il lui avait donnés pour la
+réunion, dans le port de Civitta-Vecchia, de tous les bâtimens qui
+avaient été rassemblés dans tous les autres, depuis Livourne jusqu'à
+Venise.
+
+Nous restâmes six semaines à Rome, menant une vie aussi active qu'en
+pleine campagne; enfin tous les moyens matériels ayant été préparés, il
+en fut rendu compte au général Bonaparte, qui était toujours à Paris,
+d'où il envoya ses derniers ordres, en désignant les troupes qui
+devaient composer chaque convoi. Il n'y eut aucune disposition
+particulière à leur faire prendre; tout ce dont elles auraient pu avoir
+besoin, tant pour la traversée que pour la guerre, avait été mis à bord
+des vaisseaux avant qu'elles dussent y monter.
+
+À Civitta-Vecchia, nous embarquions neuf bataillons d'infanterie, pris
+dans les troupes qui occupaient les États romains;
+
+Un régiment de dragons, mais seulement avec les chevaux d'un escadron;
+
+Un régiment de hussards;
+
+Une compagnie d'artillerie légère, avec ses pièces et tous ses chevaux;
+
+Deux régimens d'artillerie à pied avec leurs pièces et leurs chevaux;
+
+Un parc;
+
+Et enfin un état-major, une ambulance et une administration complète[3].
+
+Le célèbre Monge, qui se trouvait à Rome, avait reçu du général
+Bonaparte l'ordre de se procurer à tout prix des caractères arabes
+d'imprimerie, des protes, des interprètes, et de s'embarquer avec eux
+sur notre convoi.
+
+Il trouva les interprètes dans l'école de médecine de Rome, où l'on
+envoie des jeunes gens des Échelles du Levant pour étudier la médecine;
+il parvint à exécuter en tout point les ordres du général Bonaparte,
+pendant que lui-même composait à Paris cette troupe de savans dans tous
+les genres, et dont les travaux ont immortalisé cette célèbre
+expédition.
+
+C'étaient le général Caffarelli-Dufalga[4] et M. Berthollet qui les lui
+avaient désignés.
+
+Tout ce qui fut embarqué d'accessoire pour cette grande opération ne
+peut se comprendre: il n'y manquait rien de ce que la prévoyance la plus
+minutieuse et la plus étendue avait pu imaginer.
+
+Il y avait des savans de toutes les classes, et des artisans de toutes
+les professions; en un mot, de quoi créer, perfectionner, civiliser, et
+même polir tout à la fois les populations au milieu desquelles on allait
+s'établir, quelque barbares qu'elles eussent pu être.
+
+Ce fut à la fin de mars 1797 que furent achevés tous ces préparatifs. Le
+général Bonaparte avait fait partir de Paris tout ce qui devait
+s'embarquer avec lui à Toulon et à Marseille; les troupes qui devaient
+de même s'y embarquer y furent envoyées de l'armée, qui depuis la paix
+était rentrée en France.
+
+Le général Kléber, que le général Desaix avait aussi fait connaître au
+général Bonaparte, fut chargé du commandement de celles qui
+s'embarquèrent à Toulon.
+
+Il venait d'arriver de ce port dans celui de Civitta-Vecchia une frégate
+que le général Bonaparte envoyait au général Desaix, pour escorter son
+convoi. Ce ne fut qu'après l'arrivée de cette frégate que lui-même
+partit de Rome pour Civitta-Vecchia, où il fit diriger les troupes qui
+devaient s'y embarquer.
+
+Au commencement d'avril, tout le matériel était déjà à bord des
+vaisseaux, lorsqu'il survint un incident qui faillit faire ajourner
+toute l'entreprise.
+
+Après la paix de Campo-Formio, le Directoire avait envoyé le général
+Bernadotte à Vienne en qualité d'ambassadeur; à cette époque, il
+professait chaudement les idées républicaines, qui, dans ce temps-là,
+étaient une route assurée de fortune pour toutes les ambitions.
+
+Il avait arboré sur son hôtel, à Vienne, un drapeau tricolore, qui, à
+tort ou à raison, fut regardé par le peuple de cette ville comme une
+provocation. Y eut-il de l'excitation? je ne l'ai pas su; mais après
+quelques jours de fermentation, il éclata une émeute; la populace
+s'étant portée à l'hôtel de l'ambassadeur, en fit retirer le drapeau, et
+se livra à des désordres, au point que le commandant de la garnison fut
+obligé de faire marcher les troupes pour protéger l'ambassadeur et sa
+légation, qui avait été composée à Paris dans le but de ce que voulait
+faire le Directoire à Vienne, à l'ombre même du traité de paix qui
+venait à peine d'être signé.
+
+Le ton des premières dépêches par lesquelles le général Bernadotte
+rendait compte de cet événement était si alarmant, que le général
+Bonaparte, auquel le Directoire les avait communiquées, envoya
+contre-ordre dans tous les ports, afin que non seulement on n'embarquât
+point, mais que de plus l'on fît débarquer tout ce qui pouvait être déjà
+à bord, et que l'on se tînt prêt à marcher.
+
+Huit jours après, le ton de la correspondance de Vienne étant devenu
+moins hostile, l'on reçut de nouveaux ordres pour continuer
+l'embarquement, qui n'avait éprouvé que cette perte de huit jours, qui
+étaient autant de pris sur ceux que la fortune semblait nous avoir
+accordés.
+
+Pendant ce court intervalle, le général Desaix, qui était avide de
+connaissances, alla visiter les mines d'alun de Rome, qui sont situées à
+quelques heures de chemin de Civitta-Vecchia; elles sont très
+abondantes, et l'alun que l'on en extrait passait dans ce temps-là pour
+le plus estimé. Monge était avec nous, et nous expliquait tout ce qui
+était nouveau pour nous.
+
+Nous allâmes aussi voir l'embouchure du Tibre, ainsi que tous les
+environs de Civitta-Vecchia: ce port a été construit par Trajan; il est
+devenu peu spacieux en raison de la grandeur des vaisseaux
+d'aujourd'hui, comparativement à ceux pour lesquels il a été construit.
+
+À peine la frégate que l'on nous avait envoyée de Toulon put-elle y
+entrer, et une fois qu'elle fut dedans, il y avait si peu de place pour
+la faire évoluer sur elle-même, que ce fut une affaire d'État quand vint
+le moment d'appareiller.
+
+Le bassin du port a été construit avec tout le luxe et la solidité qui
+caractérisent l'époque des Romains: ses quais réguliers sont composés
+d'assises de blocs de marbre énormes; la dernière est en marbre blanc;
+tout le pourtour du port est garni de muffles de lions en bronze, tenant
+dans la gueule un anneau de bronze; il n'en manque pas un. Ce sont
+encore les mêmes qui ont été posés du temps de Trajan pour amarrer les
+vaisseaux, et ils servent encore aujourd'hui au même objet: ceux de
+notre convoi y étaient attachés.
+
+Le port est fermé par une jetée formée de main d'homme à la même époque.
+Elle est composée d'assises de laves qui, jusqu'à ce moment, ont résisté
+à la mer et au temps.
+
+Malheureusement les nobles souvenirs que ces travaux rappellent sont
+flétris par l'ignoble population qui s'agite au milieu de ces vestiges
+de la grandeur romaine.
+
+La plupart des forçats de Civitta-Vecchia étaient alors des artisans
+étrangers qui étaient venus chercher fortune dans la Romagne, et qui
+avaient fini par y commettre des crimes. Comme la marine du pape ne
+faisait faire aucuns travaux, on avait permis à ces malheureux de
+chercher du travail dans la ville, et les habitans les employaient
+volontiers.
+
+Il nous sembla même que cette mesure avait été calculée par
+l'administration dans la vue d'empêcher ces misérables de s'abandonner
+au désespoir, et peut-être aussi dans le dessein d'en tirer quelque
+profit pour elle-même. Il en était résulté que peu à peu la honte des
+fers s'était affaiblie, et qu'un forçat ne rougissait plus de l'être. Ce
+degré d'abjection nous navrait, et nous faisait déplorer l'influence
+qu'un pareil gouvernement pouvait avoir sur les destinées de toute une
+population.
+
+Le général Desaix avait remarqué deux belles demi-galères nouvellement
+construites; il les fit armer et réunir au convoi. Les forçats
+s'offraient à l'envi, prévoyant bien que leur liberté serait le résultat
+des services qu'ils pourraient nous rendre.
+
+Les convois de troupes qui sortirent de Marseille, Toulon et Gênes, sous
+la protection de la flotte de guerre de Toulon, partirent à peu près
+ensemble, et se rallièrent à la baie de Saint-Florent en Corse. En
+sortant de Toulon, le général Bonaparte avait eu des nouvelles de la mer
+par des frégates espagnoles qui entraient dans ce port; elles venaient
+de Mahon, et apprirent que l'escadre anglaise n'était pas dans ces
+parages, que seulement deux vaisseaux de cette escadre étaient en
+réparation à l'île de Saint-Pierre de Sardaigne[5].
+
+Le convoi de Civitta-Vecchia était trop loin pour ne pas être livré
+entièrement à la conduite du général Desaix qui le commandait; il avait
+reçu l'ordre de sortir à jour fixe, et de faire route directement pour
+Malte, en venant reconnaître le Maretimo à la pointe de Sicile; et
+arrivé devant Malte, il devait y attendre de nouveaux ordres.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Arrivée devant Malte.--Réunion de la flotte.--Attaque de la
+place.--Capitulation de l'Ordre.--Rencontre de nuit avec la flotte
+anglaise.--Arrivée à Alexandrie.--Débarquement.--Le commandement de
+l'avant-garde m'est confié.--Expédient pour débarquer les
+chevaux.--Attaque et prise d'Alexandrie.--Première marche dans le
+désert.--Rencontre d'une femme arabe.
+
+
+Nous étions au commencement de mai, lorsque nous arrivâmes devant Malte;
+la grande escadre ni les autres convois ne paraissaient pas encore, et
+conformément à l'instruction donnée par le général Bonaparte au général
+Desaix, le convoi se tint en croisière devant le port.
+
+Des calmes survinrent, à l'aide desquels les courans qui règnent dans
+cette partie dispersèrent les bâtimens du convoi assez loin les uns des
+autres.
+
+Nous étions arrivés le matin; l'après-midi du même jour, le grand-maître
+de l'ordre de Malte, voyant un convoi aussi considérable, composé de
+bâtimens de toutes nations escortés par une frégate, et qui non
+seulement n'entrait pas dans le port, mais qui ne le faisait même pas
+fréquenter par la plus légère embarcation, commença à concevoir de
+l'inquiétude, ou à éprouver de la curiosité.
+
+Il envoya une chaloupe, montée par un des grands-baillis de l'Ordre, en
+qualité de parlementaire, pour nous arraisonner.
+
+Cette chaloupe s'était dirigée sur la frégate que montait le général
+Desaix, et sous le prétexte des lois de quarantaine, le bailli ne voulut
+pas monter à bord, quelques instances qu'on lui fît; il parla de sa
+chaloupe, qui avait passé à la poupe de la frégate.
+
+Sa mission n'était qu'un motif de curiosité, et comme il vit à bord des
+vaisseaux une grande quantité de soldats qui grimpaient sur les épaules
+les uns des autres pour le voir, il se hâta de retourner en rendre
+compte. Il allait prendre congé, à la suite d'une conversation par
+monosyllabes entrecoupés, lorsque, pour la ranimer un peu, le général
+Desaix lui demanda d'entrer dans le port pour prendre de l'eau. Le
+bailli s'éloigna en promettant de faire faire une réponse.
+
+Il revint effectivement le même soir dire que le grand-maître ne pouvait
+accorder l'entrée du port qu'à quatre bâtimens à la fois. La défaite
+était ingénieuse! il ne lui avait pas fallu faire de grands efforts
+d'esprit pour calculer que nous avions plus de quatre-vingts voiles, et
+que l'aiguade du convoi eût demandé vingt jours; certes, nous n'avions
+pas ce laps de temps à perdre devant cette gentilhommière. Toutefois
+nous feignîmes de prendre la chose au sérieux, et tout en refusant
+poliment M. le bailli, nous dîmes quelques mots des dangers auxquels
+nous serions exposés, si les Anglais venaient à paraître. Cette dernière
+considération ne parut pas le toucher beaucoup, et il s'éloigna en nous
+annonçant que l'Ordre ne pouvait rien nous accorder de plus.
+
+Nous étions presque à l'entrée de la nuit, et le parlementaire était
+parti, lorsque notre vigie signala deux voiles à l'est et venant droit
+sur nous.
+
+Elles furent bientôt assez près pour que nous reconnussions un vaisseau
+et une frégate; l'inquiétude nous prit, et elle devint extrême lorsqu'à
+deux portées de canon de nous, nous ne les vîmes point hisser leur
+pavillon, jusqu'au moment où ils nous traversèrent en hissant l'un et
+l'autre le pavillon maltais; c'étaient le vaisseau et la frégate de
+l'Ordre, qui, au retour d'une croisière, rentraient dans le port. On les
+désarma dans la nuit même pour armer les galères qui devaient nous
+combattre le jour suivant.
+
+Le lendemain, à la pointe du jour, notre vigie nous signala des voiles
+au nord-ouest, et bientôt après elle nous fit connaître que les voiles
+aperçues étaient sans nombre: c'était l'escadre avec ses convois, qui
+arrivait de la baie de Saint-Florent.
+
+Le général Desaix ainsi que M. Monge passèrent de la frégate sur une des
+demi-galères du pape que nous avions amenées, et allèrent à la rencontre
+de l'escadre pour rendre leurs devoirs au général Bonaparte.
+
+Dans la matinée, toute l'escadre et l'armée furent réunies en face de
+l'ouverture du port. Tout prit dès-lors une face nouvelle. On se disposa
+partout au débarquement.
+
+Le général Bonaparte fit débarquer à droite les troupes de la division
+du général Bon. En même temps, il faisait débarquer le général Desaix à
+gauche; nous prîmes terre à la baie de Maira-Sirocco.
+
+Le commandement des troupes en tête de ce débarquement m'avait été
+confié; je marchai droit aux redoutes qui défendaient l'atterrage, et de
+là au fort. Nous trouvâmes peu de résistance; tout semblait à l'abandon.
+À peine le grand-maître avait-il pu rassembler quelques détachemens pour
+défendre les ouvrages avancés. Les chevaliers étaient sans élan. La
+population, accoutumée à l'idée qu'elle ne devait courir aux batteries
+que dans le cas d'invasion de la part des Turcs, refusait de prendre les
+armes contre nous. Toutes ces belles fortifications qui annonçaient la
+puissance de l'Ordre et la force de la place devinrent inutiles. Nous
+poussâmes ce jour-là jusqu'au pied des remparts du côté de la terre;
+nous nous étonnions d'une défense aussi faible; nous cherchions à nous
+expliquer comment une place qui nous paraissait inexpugnable présentait
+une conquête si facile: nous ne tardâmes pas à le comprendre.
+
+Le général Bonaparte était resté toute la journée à bord de _l'Orient_;
+il avait fait attaquer les galères maltaises et les avait forcées de
+rentrer au port: c'en était fait de la croix maltaise. Le général
+débarqua le soir même, et c'est alors que nous pûmes juger, aux
+indiscrétions qui échappaient autour de nous, que tous les membres de
+l'Ordre n'étaient pas étrangers au succès que nous venions d'obtenir.
+
+Depuis la révolution française, et surtout depuis la dissolution des
+corps d'émigrés, le rocher de Malte était devenu le refuge d'un grand
+nombre de jeunes nobles qui s'enrôlèrent sous le drapeau de l'Ordre. Ces
+nouveaux chevaliers n'avaient pas la ferveur des anciens chevaliers de
+Saint-Jean de Jérusalem. Leur éducation mondaine ne s'accommodait pas de
+la vie monacale, et le mal du pays augmentait leur désir de quitter le
+rocher qui leur avait servi d'asile.
+
+L'apparition de notre flotte devant Malte leur présentait l'occasion de
+rompre des engagemens qu'ils commençaient à regarder comme des chaînes,
+et de se créer une existence nouvelle. Doit-on les plaindre ou les
+blâmer?
+
+Quoi qu'il en soit, les pourparlers ne tardèrent pas à s'établir entre
+le quartier-général et le gouvernement de Malte. Le grand-maître de
+l'Ordre, convaincu trop tard sans doute de l'impossibilité de sauver la
+place et de l'inutilité d'une résistance sans objet, consentit à
+capituler.
+
+Les principales conditions furent la remise des forts à nos troupes, la
+liberté pour lui et les siens, et la faculté pour tous les chevaliers de
+se retirer où bon leur semblerait.
+
+Nous prîmes en conséquence possession de la place.
+
+Le grand-maître, M. de Hompesch, s'embarqua sur un bâtiment neutre qui
+fut mis à sa disposition, et qui fut escorté jusqu'à Trieste par une de
+nos frégates. Ceux des chevaliers qui étaient Français entrèrent presque
+tous dans nos rangs.
+
+Le général Bonaparte s'occupa sur-le-champ d'organiser l'île: garde
+nationale, administration, moyens d'attaque et de défense, tout fut
+arrêté et exécuté en moins de huit jours. La garnison maltaise fut
+incorporée dans les demi-brigades; une partie de la division Vaubois la
+remplaça, et la flotte eut ordre de mettre à la voile.
+
+Le général Desaix resta encore quelques jours à Malte, parce que sa
+frégate devait recevoir à son bord l'intendant des finances, qui avait
+quelques opérations à terminer. Nous employâmes ce petit retard à
+visiter ce rocher dont le nom était si célèbre dans l'histoire.
+J'éprouvai un vif intérêt de curiosité à parcourir cette île, dont on
+nous avait toujours parlé comme d'un point inexpugnable, et qui était si
+vite tombée devant nous.
+
+Civitta-Vecchia, située sur une éminence au milieu de l'île, et qui
+avait été le seul point fortifié par les chevaliers à leur arrivée dans
+l'île, fut le lieu où nous nous rendîmes d'abord; de là nous visitâmes
+successivement les ouvrages dans l'ordre où ils avaient été construits.
+Tout le monde sait qu'après la chute de Rhodes, les chevaliers
+s'occupèrent avec ardeur à fortifier Malte.
+
+Tous les grands-maîtres de l'Ordre, depuis cette époque, n'ont semblé
+désirer d'autre titre de gloire que celui d'avoir ajouté quelque nouvel
+ouvrage au port ou à la ville: c'était l'unique soin du gouvernement.
+L'ostentation avait fini par s'en mêler, et on construisait des
+fortifications à Malte, comme on élevait des palais à Rome depuis que le
+Saint-Siége y a remplacé le trône des Césars. Malte est ainsi devenu un
+amas prodigieux de fortifications, et nous ne savions ce que nous
+devions le plus admirer, ou de la persévérance qu'il a fallu pour les
+élever, ou du génie qu'il a fallu pour les concevoir. Ce que nous y
+vîmes de plus étonnant est l'ouvrage de la nature, c'est le port: il est
+si spacieux, que l'armée navale et les six cents bâtimens de convoi n'en
+remplissaient que la moindre partie. Le mouillage en est si facile et si
+sûr, que les plus gros vaisseaux de guerre peuvent s'amarrer contre le
+quai.
+
+Au milieu de toutes ces merveilles, nous fûmes attristés par la vue d'un
+spectacle dans le genre de celui qui nous avait déjà indignés à
+Civitta-Vecchia. Les galères de l'Ordre étaient montées par des forçats,
+composés de prisonniers faits sur les bâtimens turcs. Nous eûmes d'abord
+peine à croire qu'il arrivât souvent que, lorsqu'on manquait de forçats,
+des hommes libres consentissent à s'engager comme tels sur les galères
+pour une somme d'argent. Il fallut bien cependant nous rendre à
+l'évidence et en croire le témoignage de nos yeux. Nous vîmes de ces
+misérables, qu'on appelle _bonovollio_, servir sur les mêmes bancs que
+les forçats, enchaînés comme eux, et partageant leurs pénibles travaux
+comme ils partageaient leur opprobre.
+
+À la vue d'une pareille dégradation, nous fûmes moins surpris d'avoir
+trouvé si peu de résistance. Il est tout simple de voir insensibles à un
+appel aux armes, des hommes prêts à répondre à un appel au déshonneur.
+
+M. Monge nous avait quittés à Malte pour s'embarquer sur _l'Orient_,
+parce que le général Bonaparte aimait à l'avoir près de lui.
+
+Le général Desaix, avec lequel j'étais, ne partit donc que huit jours
+après l'armée; en sortant du port, nous rencontrâmes une belle frégate
+française qui venait d'Italie; elle mit son canot à la mer; il amena à
+notre bord M. Julien, aide-de-camp du général Bonaparte.
+
+Depuis la rencontre des frégates espagnoles, cette frégate avait été
+envoyée par son ordre au général Desaix, pour le prévenir de l'existence
+de deux vaisseaux anglais à Saint-Pierre de Sardaigne, d'où ils venaient
+de partir au moment de l'appareillage de l'escadre de Toulon.
+
+Cette frégate (_la Diane_) avait été jusqu'à Civitta-Vecchia, où elle
+n'était pas entrée; M. Julien avait été à terre prendre des informations
+sur le jour où nous en étions partis, et ce fut pendant qu'il était à
+terre à Civitta-Vecchia, que l'escadre anglaise passa fort loin au
+large. Comme la frégate _la Diane_ était près de terre, l'escadre
+anglaise, qui se trouvait dans le point le plus éclairé de l'horizon, ne
+l'aperçut pas, ou du moins ne la fit pas reconnaître, en sorte qu'elle
+échappa, et elle continua sa route pour rejoindre l'armée.
+
+Peu de jours après, nous rencontrâmes la frégate qui revenait de
+conduire à Trieste le grand-maître de Malte; elle rejoignait aussi
+l'armée, et telle était notre fortune, qu'en entrant et en sortant de
+l'Adriatique, cette frégate avait croisé et recroisé le sillage que
+traçait l'escadre anglaise, sans que celle-ci se fût douté de rien.
+
+Pendant que nous mettions à profit les faveurs de la fortune, qu'avait
+fait l'escadre anglaise? Elle était partie à Naples et partie à Syracuse
+ou Palerme, où son amiral, le célèbre Nelson, avait trouvé une Capoue
+aux pieds de lady Hamilton.
+
+Les deux vaisseaux qui étaient partis de Saint-Pierre à notre approche,
+avaient été lui donner l'alerte, et sur-le-champ il avait mis à la voile
+pour Toulon, en longeant la côte d'Italie. De Toulon il fut à
+Saint-Florent, de Saint-Florent il fit route pour le Levant, sans
+s'arrêter ni faire reconnaître Malte en passant.
+
+Nous venions aussi de rejoindre l'armée, lorsque le général Bonaparte
+fit donner à toute la flotte le signal de quitter la route que l'on
+suivait, pour se diriger sur l'île de Candie, que nous n'apercevions
+pas, mais qui se trouvait à notre gauche en avant de nous.
+
+L'ordre fut ponctuellement exécuté: le soir, tous les vaisseaux étaient
+ralliés sous la côte de Candie, ayant la flotte de guerre rangée sur
+deux colonnes à leur droite.
+
+Dans la même nuit, nous entendîmes plusieurs coups de canon tirés à
+notre droite; et comme ce n'était pas notre escadre qui les tirait, cela
+nous donna fortement à penser. Après la perte de notre escadre au combat
+d'Aboukir, les Anglais comparèrent le journal de navigation de notre
+escadre à celui de la leur, et il fut reconnu que cette nuit-là les deux
+armées avaient navigué, pendant plusieurs heures, à quatre ou cinq
+lieues l'une de l'autre. Les coups de canon que nous avions entendus
+étaient des signaux que l'amiral anglais faisait faire à ses vaisseaux;
+et si le général Bonaparte n'avait pas, la veille, fait faire route sur
+Candie à la sienne, nous nous serions infailliblement trouvés au jour en
+présence de l'armée navale anglaise.
+
+Peu de jours après, on découvrit la terre d'Égypte; nous étions en face
+d'Alexandrie, dont nous n'apercevions que les minarets, quoique nous en
+fussions fort près, parce que la côte est très basse sur ce point.
+
+Le général Bonaparte avait envoyé en avant une frégate pour chercher le
+consul de France qui résidait dans cette ville. Celui-ci venait
+d'arriver à bord de _l'Orient_, lorsque l'on fit le signal à toute
+l'armée de se préparer au débarquement.
+
+Il avait appris au général Bonaparte que, quarante-huit heures
+auparavant, l'escadre anglaise, forte de treize vaisseaux, avait paru
+devant Alexandrie, où elle avait pris langue pour savoir ce que pouvait
+être devenue l'escadre française, qu'elle poursuivait la croyant devant
+elle; et que, ne l'ayant pas trouvée, elle avait continué sa route vers
+les côtes de Syrie, ne pouvant, sans doute, se persuader qu'elle l'avait
+devancée.
+
+Aussitôt que le général Bonaparte eut entendu le rapport du consul de
+France, il s'écria: «Fortune! fortune! encore trois jours!» et fit
+commencer de suite le débarquement de toutes les troupes, en ordonnant
+de le hâter. On le commença le soir même de notre arrivée; la flotte de
+guerre, avec ses convois, était au mouillage très près de la ville;
+toutes les chaloupes furent mises à la mer en peu d'instans et chargées
+de soldats: elles s'approchèrent du rivage en laissant la ville à leur
+gauche. La mer devint grosse, au point que l'on ne put aborder, et que
+les chaloupes furent obligées de revenir s'amarrer aux vaisseaux qui
+étaient les plus rapprochés de la côte; elles passèrent la nuit dans
+cette position, chargées de leur monde et ballottées d'une manière
+insupportable: aussi dès que la mer fut calme, elles larguèrent bien
+vite leurs amarres, et gagnèrent la côte, qui, en quelques heures, fut
+couverte de soldats. Je commandais le premier détachement du général
+Desaix, et j'avais aussi été obligé de revenir m'amarrer à une
+demi-galère, où je passai une nuit fort orageuse, pendant laquelle je
+courus risque d'être englouti. On ne pouvait pas remonter à bord des
+vaisseaux, qui eux-mêmes étaient encombrés de soldats.
+
+En Égypte, le jour paraît vite, et le soleil ramène ordinairement le
+calme, en sorte que l'angoisse cessa bientôt; après avoir débarqué les
+troupes, ce qui fut achevé dans la matinée, on procéda au débarquement
+des chevaux. Je fus encore chargé de faire mettre à terre ceux qui
+avaient été embarqués sur notre convoi.
+
+Cette opération devait être fort longue, et je n'en avais pas encore vu;
+je m'avisai d'un moyen qui me réussit; je commençai par en faire
+débarquer six, en mettant les dragons dans une chaloupe et en descendant
+les chevaux dans la mer: chaque dragon tenait son cheval par la longe.
+Le premier ainsi débarqué était obligé de se soutenir en nageant jusqu'à
+ce que le dernier fût descendu à la mer; après quoi j'ordonnai à la
+chaloupe de gagner le rivage en traînant à la remorque les six chevaux
+qui nageaient, et de les établir à terre le plus près possible du bord
+de l'eau, de manière que tous les chevaux que j'allais successivement
+faire jeter à la mer, pussent les voir.
+
+Je fis ensuite placer tous les dragons, hussards, canonniers et soldats
+du train avec leurs selles et harnais dans des chaloupes pour aller
+attendre à terre leurs chevaux; et pendant qu'ils faisaient le trajet,
+je fis successivement hisser les chevaux de chaque bâtiment par les deux
+bords à la fois, et les fis déposer dans la mer, sans aucune précaution
+que de leur mettre la longe autour du cou.
+
+Une chaloupe était disposée pour saisir celle des premiers qui furent
+ainsi débarqués et les conduire lentement rejoindre les autres à terre;
+ceux que l'on débarquait allaient par un instinct naturel se joindre à
+ceux qui étaient déjà dans l'eau, et il s'établit ainsi une longue file
+de chevaux qui nageaient et suivaient en liberté la chaloupe qui
+conduisait la tête; il n'y en eut pas un seul de perdu: tous, en
+arrivant à terre, furent saisis par leurs cavaliers qui les attendaient
+sur le rivage, au bord du désert, leur mettaient la selle et les
+montaient.
+
+Mon opération eut un plein succès, et le général Desaix, qui était sur
+le rivage, m'en témoigna sa satisfaction en voyant arriver toute cette
+file de chevaux.
+
+À peine le soleil était-il à son déclin, que le débarquement du
+personnel de toute l'armée était effectué, et l'armée entière, à très
+peu de chose près, réunie près de la colonne de Pompée, à quelques
+centaines de toises d'Alexandrie. C'est le premier monument que nous
+avons vu; et nous étions si occupés de ce que nous allions trouver dans
+un pays qui n'offrait pas même à nos yeux vestige de végétation, que pas
+un de nous ne fit attention à cette colonne qui se trouve isolée dans le
+désert.
+
+La division Kléber, qui y avait été ralliée la première, se porta de
+suite sur Alexandrie.
+
+L'enceinte de cette ville est celle qui fut élevée par les Arabes. À
+l'angle par lequel nous arrivions, il se trouvait une grosse ouverture
+régulière qui semblait avoir eu autrefois une destination, mais qui
+n'était plus qu'un large trou à douze pieds d'élévation du pied de la
+muraille.
+
+Les Turcs y avaient mis une mauvaise pièce de canon posée sur des
+pierres; ils la chargeaient sans gargousses ni boulets, mais cependant
+avec de la poudre et des pierres, et ils mettaient le feu avec un tison
+allumé; nous vîmes bientôt dans quelle ignorance ils étaient de l'art de
+l'artillerie.
+
+On aura de la peine à croire que, dans une armée remplie comme l'était
+la nôtre d'officiers d'un mérite incontestable, on s'entêta à donner
+l'assaut à ce misérable trou, où l'on perdit passablement de monde, et
+où Kléber entre autres fut blessé, tandis qu'à deux cents toises plus à
+droite il y avait la grande porte d'Alexandrie à Damanhour qui n'était
+même pas fermée.
+
+Des soldats, en rôdant le long de la muraille, qui n'a point de fossé,
+découvrirent cette porte; ils y entrèrent, et ils étaient déjà arrivés
+aux maisons de la ville[6], que l'on s'irritait encore contre ce trou
+dont on voulait avoir raison; on vint enfin prendre le chemin qu'avaient
+pris ces soldats, et Alexandrie fut occupée.
+
+L'armée entière ne tarda pas à être réunie au milieu de ces vénérables
+ruines, et avec son admiration pour les débris de tant d'antiques
+souvenirs, commencèrent aussi son mécontentement et ses murmures de ne
+voir que des tas de poussière au milieu d'un désert, au lieu de tout ce
+qu'elle s'était flattée de trouver dans le pays où on l'avait amenée.
+
+On s'expliquera facilement cela en remarquant que cette armée était
+composée de troupes qui venaient de Rome, Florence, Milan, Venise, Gênes
+et Marseille, et que presque la totalité de l'état-major venait de
+Paris. Le mécompte était général, et le mécontentement s'accrut encore
+pendant la marche d'Alexandrie pour arriver à travers le désert jusqu'au
+Nil.
+
+Avant de quitter Alexandrie, le général Bonaparte fit entrer tous les
+bâtimens de convoi dans le port; il donna des ordres pour que l'escadre
+débarquât tout ce qui appartenait à l'armée, et lui donna, en la
+quittant, l'ordre d'entrer à Alexandrie, si les passes du port rendaient
+cette opération possible, et, dans le cas contraire, d'aller à Corfou, à
+l'entrée de l'Adriatique.
+
+L'amiral Brueys, par un sentiment fort honorable sans doute, différa
+d'obtempérer à cet ordre, et vint prendre un mouillage à la pointe
+d'Aboukir, entre Alexandrie et Rosette, croyant que dans cette position
+il pourrait être utile à l'armée, dans le cas d'un revers, qu'il ne
+regardait peut-être pas comme impossible.
+
+Il resta trop long-temps à ce mouillage, où nous le verrons bientôt
+succomber avec toute son escadre.
+
+L'armée partit d'Alexandrie le soir du jour même où cette ville avait
+été occupée; elle était formée en cinq divisions que commandaient les
+généraux Desaix, Bon, Reynier, Dugua, et Vial, qui remplaçait Kléber.
+
+Les trois dernières prirent la route d'Alexandrie à Rosette par Aboukir,
+et les deux autres, celle d'Alexandrie à Damanhour, en suivant les bords
+du canal, qui, en traversant le désert, amène pendant les temps
+d'inondation les eaux du Nil à Alexandrie.
+
+Le général Bonaparte resta encore quelques jours à Alexandrie pour y
+créer une administration; il en donna le commandement au général Kléber,
+qui avait besoin de se rétablir; il fit organiser une flottille de
+guerre et de transport, composée des bâtimens les plus légers et les
+plus petits, qui avaient été amenés par son ordre et dans ce but, par
+les convois de guerre de Civitta-Vecchia, tels que les deux demi-galères
+du pape, quelques bricks, avec des chaloupes canonnières.
+
+Après avoir fait embarquer sur cette petite escadrille les munitions de
+guerre et de bouche dont l'armée aurait pu avoir besoin pour les
+premières opérations, il y fit aussi mettre tout le personnel de
+l'administration, ainsi que les hommes à pied de la cavalerie.
+
+Puis il fit sortir cette escadrille devant lui, et lui donna ordre
+d'aller prendre l'embouchure du Nil, qu'elle devait remonter, toujours à
+la hauteur de l'armée.
+
+Il laissa à Alexandrie la commission des savans, qu'il ne devait appeler
+près de lui qu'après son arrivée au Caire.
+
+Toutes ces dispositions faites, il quitta lui-même Alexandrie, et suivit
+la même route que les divisions Bon et Desaix, qu'il rejoignit à
+Damanhour.
+
+Je viens de dire que ces deux divisions étaient parties d'Alexandrie le
+soir; nous marchions en colonnes et n'allions qu'au petit pas pour
+donner à tout le monde les moyens de suivre; à quelque distance
+d'Alexandrie, la nuit nous prit, et fut très obscure; nous marchions sur
+une nappe blanche qui craquait sous nos pieds, comme si c'était de la
+neige; en en portant à la bouche, nous reconnûmes que c'était du sel,
+formé par l'évaporation des eaux qui séjournent sur cette plaine dans
+les temps d'inondation. Notre marche fut pénible; le besoin d'eau était
+celui qui se faisait le plus sentir, et, comme l'on sait, le canal que
+nous suivions a été construit dans quelques endroits au moyen de terres
+rapportées, et creusé dans d'autres, pour amener les eaux du Nil à
+Alexandrie; mais comme il n'a pas été réparé depuis sa construction, les
+vases l'avaient tellement encombré, qu'il n'y avait plus que dans le
+temps des plus fortes crues du Nil que les eaux pouvaient y entrer, de
+telle sorte que, pour étancher la soif qui nous dévorait, nous ne
+trouvâmes que l'eau de l'année précédente, et qui, restée sur la vase au
+fond du canal, formait par-ci par-là quelques cloaques couverts de
+mousse et remplis d'insectes dégoûtans; cela ne nous empêcha pas de la
+trouver excellente.
+
+En Égypte, on voyage sans s'inquiéter du lieu où l'on couchera le soir,
+parce que chacun avec soi porte son bagage et sa tente, quand on en a
+une; quand on n'en a pas, c'est la voûte céleste qui en tient lieu.
+
+La seule pensée qui occupe, c'est celle de l'eau; tous les soins du peu
+d'administration publique qu'offre le pays, sont d'en procurer aux
+voyageurs et aux bêtes de somme, au moyen des puits.
+
+La première station que l'on rencontre en partant d'Alexandrie par la
+route de Damanhour, se nomme Beda; c'était aussi là qu'était notre
+première destination, et l'on nous avait donné un guide pour nous y
+conduire. On s'arrêtait de temps à autre pour donner aux soldats le
+temps de rejoindre; car il n'existait aucun moyen de retrouver son
+chemin, quand on s'était égaré.
+
+Je marchais en avant avec quinze dragons montés, et ne me tenais éloigné
+de la colonne qu'à la distance de la voix. Nous étions partis le soir,
+et nous avions marché toute la nuit pour éviter la chaleur; le jour
+commençait lorsque nous arrivâmes à Beda, qui n'est point un village,
+mais un puits de trois pieds de diamètre, sans corde ni seaux, que l'on
+est obligé d'apporter avec soi. Il n'existe à ce misérable endroit aucun
+arbre pour se mettre à l'abri du soleil, qui, en Égypte, commence
+quelques minutes après le jour et dure jusqu'à la nuit.
+
+En arrivant à Beda, je trouvai le puits comblé de sable jusqu'à son
+ouverture: on ne peut se rendre le sentiment que nous éprouvâmes tous en
+voyant cette ressource nous manquer. Mes quinze dragons étaient
+abandonnés à une tristesse que le silence du désert portait jusqu'à
+l'âme, et ne pouvait se comparer qu'à celui du tombeau.
+
+J'étais fort effrayé de ne pas trouver un être vivant pour le
+questionner, et de ne pas voir arriver la colonne, qui s'était arrêtée
+sans que je l'eusse aperçu.
+
+Je croyais m'être égaré, lorsque j'entendis des cris plaintifs et aigus;
+quelques dragons coururent du côté d'où ils partaient: les voyant
+arrêtés près d'un être vivant, je me dirigeai vers eux.
+
+Je vis une grande femme aveugle dont les yeux paraissaient avoir été
+crevés depuis peu; elle allaitait un enfant qui s'efforçait de sucer une
+mamelle épuisée.
+
+Je fis mettre pied à terre à un dragon pour la ramener jusqu'à la
+citerne; elle s'aperçut, par un instinct naturel, qu'elle était arrivée
+aux lieux qu'elle cherchait; elle tâtait avec ses mains et son pied le
+bord de la citerne, et la sentant comblée de sable, ses cris
+recommencèrent sans qu'on pût l'apaiser.
+
+Je compris qu'elle avait soif; on lui donna à boire du vin, dont nous
+avions encore de reste de celui que nous avions emporté en quittant les
+vaisseaux. Elle but avec avidité et mangea de même du biscuit que les
+dragons lui donnèrent. Nous ne pouvions ni la comprendre ni nous en
+faire entendre. J'attendis la colonne du général Desaix, qui avait fait
+une petite halte, et qui n'arriva qu'au bout d'un quart d'heure.
+
+Cette malheureuse femme, revenue un peu de sa première frayeur, nous
+touchait avec les mains, et en tâtant nos habits, les casques des
+dragons et leur attirail de guerre, elle jugeait bien que nous n'étions
+pas les mêmes hommes qui avaient frappé ses derniers regards. La colonne
+arriva; l'interprète du général Desaix la questionna. Avant de lui
+répondre, elle demanda si nous n'étions pas des anges venus du ciel pour
+avoir soin d'elle.
+
+Elle nous apprit que c'était son mari, qui, abusé par une autre de ses
+femmes, avait conçu des soupçons sur la naissance de son enfant, et
+l'avait mise dans cet état, après l'avoir menée dans le désert où il
+l'avait abandonnée loin de la citerne, qu'elle cherchait lorsque nous
+l'avions trouvée.
+
+Elle nous priait de la faire mourir, si nous ne pouvions pas l'emmener;
+elle avait vingt-quatre ans, et sans sa couleur basanée, à laquelle nous
+n'étions pas encore accoutumés, nous l'eussions trouvée belle.
+
+Pendant que l'on s'occupait de l'aventure de cette femme, on ne
+négligeait pas le désencombrement de la citerne; on s'y était employé
+dès en arrivant; ce travail demanda quatre heures avant de retrouver
+l'eau; la première que l'on tira fut distribuée par verres aux hommes
+les plus altérés; on avait été obligé de mettre une garde d'officiers au
+puits. Enfin on parvint à triompher de ce premier moyen de défense, mis
+en usage par ceux qui devaient nous défendre l'entrée de l'Égypte.
+
+On se prépara à se remettre en chemin, après avoir laissé à cette
+malheureuse femme quelques bouteilles pleines d'eau avec du biscuit; et
+comme on ne pouvait pas l'emmener, on écrivit son aventure sur un
+morceau de papier que l'on attacha à sa robe, en lui disant qu'il
+viendrait encore d'autres hommes comme nous; qu'elle n'eût qu'à rester
+là et à leur montrer ce papier, qu'ils auraient soin d'elle.
+
+Nous continuâmes notre chemin en partant toujours le soir, et nous
+sûmes, par les troupes qui passèrent après nous, qu'on l'avait trouvée
+morte auprès de la citerne, ainsi que son enfant, tous deux percés de
+plusieurs coups de poignard.
+
+Nous pensâmes que c'était le mari, qui, d'un lieu caché du désert, avait
+vu les secours qu'on lui avait donnés, et qui, après notre départ, était
+venu commettre ce meurtre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+El-Kaffer.--Première rencontre des Arabes.--Nouvelle monnaie imaginée
+par les soldats.--Damanhour.--Danger que court le
+quartier-général.--Arrivée au Nil.--Ordre de marche dans le
+désert.--Galériens en Égypte.--Mamelouks.--Combat sur le Nil.--Bataille
+des Pyramides.--Prise du Caire.
+
+
+Nous avions passé toute la journée à Beda, où nous avions bien avancé
+les petites provisions que chacun de nous avait apportées des vaisseaux,
+et l'aspect de tout ce qui s'offrait à nos yeux ne nous rassurait pas.
+
+L'on se mit néanmoins en marche après le coucher du soleil, pour suivre
+la direction de Damanhour; le point où nous devions arriver pour trouver
+de l'eau s'appelait El-Kaffer; c'est la moitié du chemin de Beda à
+Damanhour. Pendant notre marche nous avions été harcelés par des Arabes,
+qui avaient frappé le moral de nos soldats par la hardiesse et la
+vélocité de leurs excursions, qu'ils poussaient jusqu'à cent pas de nos
+colonnes.
+
+On avait défendu de faire feu, d'abord parce que nous n'avions de
+munitions que celles que chaque soldat portait dans sa giberne et dans
+son sac, et qu'il fallait que cela suffît à la conquête d'Égypte,
+jusqu'à ce que l'on pût les remplacer; et en deuxième lieu, parce que si
+une fois on s'était engagé avec les Arabes, les tiraillemens auraient
+été continuels et auraient employé un temps qui aurait été perdu pour la
+marche.
+
+La nuit était close et obscure lorsque nous arrivâmes à El-Kaffer; nous
+nous y plaçâmes, sans le voir, du mieux qu'il nous fut possible; chaque
+colonne se forma en carré, et s'établit pour attendre le jour dans la
+position où elle se trouvait, en sorte que l'on ne put éviter un peu de
+désordre résultant de cette situation, à laquelle on ne pouvait remédier
+que le lendemain.
+
+Les soldats, poussés par la soif, découvrirent au dehors du village une
+citerne qui servait à arroser quelques cultures. Le bruit s'en étant
+répandu, tous y coururent; la foule devint si grande, que ceux qui
+étaient à puiser de l'eau eurent peur d'y être précipités.
+
+Ceux qui ne pouvaient en approcher imaginèrent de crier qu'elle était
+empoisonnée. Ce stratagème leur réussit: les plus altérés eux-mêmes
+s'éloignèrent, et la citerne resta aux mieux avisés.
+
+Au milieu de la nuit, une sentinelle crut voir un Arabe, et fit feu;
+l'alerte se répand partout, chacun se lève, et sans réfléchir que l'on
+n'avait pu rectifier la position des troupes à cause de l'obscurité de
+la veille, chaque soldat fait feu devant lui. De grands malheurs
+auraient pu résulter de cette terreur, qui n'eut de suites fâcheuses que
+la perte de la plus grande partie de nos chevaux.
+
+Le pays étant totalement dépourvu de bois, on n'avait pu les attacher;
+ils étaient d'ailleurs si fatigués qu'il n'était pas bien nécessaire d'y
+songer. Ils étaient donc en liberté quand cette fusillade commença; ils
+prirent l'épouvante et s'enfuirent sans qu'on pût les suivre.
+L'artillerie ne sauva que ceux qui étaient restés attelés; mais ceux de
+devant, que l'on avait dételés pour les faire manger en les mettant nez
+à nez avec ceux de derrière, furent perdus ainsi que la presque totalité
+de ceux de la cavalerie et de l'état-major, jusqu'à celui que montait le
+général Desaix.
+
+Ceux de ces animaux qui ne furent pas pris par les Arabes qui rôdaient
+autour de nous, allèrent, par un instinct naturel, dans la direction du
+Nil (vers Rosette), où la division du général Dugua, qui y était déjà
+arrivée, les recueillit et nous les rendit quelques jours après. Elle
+avait été bien inquiète en voyant arriver cette déroute de chevaux tout
+sellés et harnachés; elle crut qu'il nous était arrivé un grand malheur.
+
+Le lendemain matin de cette aventure, nous étions dans une position
+pénible; on pouvait faire aisément le sacrifice de tous les chevaux de
+monture; mais il n'en était pas de même de ceux de trait de
+l'artillerie; aussi prit-on d'autorité les chevaux de tous ceux qui les
+avaient sauvés; et pour imposer par l'exemple, le général Desaix donna
+le seul qu'il avait conservé. L'artillerie avait heureusement une
+voiture chargée de harnais qui devinrent d'un secours inappréciable dans
+cette circonstance, en sorte que tant bien que mal on se remit en état
+de marcher.
+
+Avant de quitter cette position, nous entrâmes dans le petit village
+d'El-Kaffer, que ses habitans ont entouré d'une muraille de briques de
+terre, cuites au soleil; elle a environ dix pieds de haut; elle est
+surmontée de créneaux, et flanquée de tours pour se défendre contre les
+Arabes, dont l'occupation de toute la vie est le vagabondage armé.
+
+Un bon Arabe ne possède qu'un cheval, qui est ordinairement superbe, et
+une lance. Il a pour principe que quand il trouve à faire un vol où il
+doit gagner le prix de son cheval, plus 20 parats (15 sous), il ne doit
+pas hésiter à l'entreprendre. Les Arabes élèvent leurs enfans dans les
+privations; la qualité qu'ils leur donnent de préférence est de se
+passer de boire le plus long-temps possible: aussi quand ils vantent
+leurs enfans, ils font valoir le nombre de jours qu'ils restent sans
+boire.
+
+Le général Desaix m'envoya à El-Kaffer avec son interprète pour tâcher
+d'y acheter quelques chevaux. Il était, par caractère, ennemi du pillage
+et du désordre; il poussait le désintéressement et la probité jusqu'à la
+plus rigoureuse vertu; ses soldats en souffraient quelquefois; mais leur
+respect pour lui commandait leur admiration et entraînait leur
+attachement.
+
+Je parvins à lui acheter une bonne jument, qui est la seule qu'il ait
+eue pour monture pendant tout le temps qu'il a été en Égypte, et j'en
+achetai une autre pour moi. Le moment du paiement arriva; chaque cheval
+m'était donné pour 50 piastres d'Espagne (cette monnaie était la seule
+que connaissaient ces peuples), et je n'en avais pas. J'avais beaucoup
+d'or de France, dont je ne pus jamais leur faire comprendre la valeur;
+en vain je leur offris le double de celle de leurs chevaux, il me fut
+impossible de leur faire accepter de cet or qu'ils ne connaissaient pas,
+et je fus obligé de revenir changer mon or près des officiers de la
+division, et de retourner ensuite payer mes chevaux.
+
+Un soldat de l'escorte qui m'accompagnait avait remarqué l'ignorance de
+ces gens-là; il acheta des dattes et du tabac, et donna en paiement un
+gros bouton blanc, qu'il tira de sa poche; le marchand turc lui rendit
+un appoint en petite monnaie appelée, dans le pays, parats. Le soldat
+les compta devant lui, comme pour vérifier si le compte y était bien,
+puis se retira satisfait; mais il ne manqua pas d'aller raconter son
+histoire à ses camarades, pour lesquels la leçon ne fut point perdue,
+car tous usèrent de ce moyen pour se procurer les petites choses dont
+ils avaient besoin, et qu'ils n'auraient pu se procurer que par le
+pillage, qui leur était défendu.
+
+Cette petite fraude continua à être mise en pratique jusqu'à l'époque du
+paiement de l'impôt, où ces bonnes gens jugèrent bien qu'ils avaient été
+attrapés, en voyant le percepteur rejeter tous ces boutons.
+
+Nous nous étions un peu réorganisés à ce petit village d'El-Kaffer; nous
+y avions acheté beaucoup de provisions, hormis du pain, qui y était
+inconnu. Pour cette fois, nous renonçâmes à marcher trop tard, aimant
+mieux éprouver un peu de chaleur qu'un autre désastre semblable.
+
+En partant d'El-Kaffer nous suivîmes la route de Damanhour, où nous
+devions arriver avec la nuit; on nous avait dit tant de belles choses
+sur cette ville, que chacun de nous y marchait comme s'il eût été
+question d'arriver à une des belles villes d'Italie.
+
+Nous fûmes bien désappointés en voyant cet amas de masures, que l'on
+nomme ville, parce qu'elle est le bourg le plus considérable entre
+Alexandrie et le Nil. Elle est dans une plaine unie, dont l'œil
+n'aperçoit pas la fin; elle n'a d'eau que par ses puits, et sans
+quelques pierres qui se trouvent çà et là, dans les débris des monumens
+antiques, il serait difficile d'en rencontrer une si petite qu'elle fût;
+en général, on n'en trouve point en Égypte.
+
+Le général Desaix mit sa division au bivouac dans un très beau clos
+d'orangers et de grenadiers, dans lequel il y avait un puits à roue, qui
+servait à les arroser; les hommes furent bien, et l'on trouva à
+Damanhour quelques provisions.
+
+Le général Bonaparte et tout le quartier-général nous y rejoignit; il
+avait avec lui MM. Monge et Berthollet. Il témoigna beaucoup d'humeur en
+voyant celle que tout le monde ne craignait pas de manifester à la suite
+des privations que l'on avait déjà endurées, et que l'on croyait devoir
+éprouver encore.
+
+Il n'avait aucun remède à y apporter, et ne demandait qu'un peu de
+constance pour mettre l'armée dans l'abondance.
+
+On resta deux jours à Damanhour, puis on partit pour Rahmanié, qui est
+un autre bourg placé à l'ouverture du canal d'Alexandrie dans le Nil.
+
+Le général Bonaparte partit le premier avec une escorte de guides à
+cheval, emmenant ses aides-de-camp et officiers d'état-major avec lui,
+et laissant les équipages du quartier-général en arrière pour suivre la
+division du général Desaix, qui s'était mise en marche en suivant le
+bord du canal. Il savait la division Dugua rendue à Rosette; il lui
+avait envoyé l'ordre de marcher à Rahmanié, où elle devait être arrivée.
+
+L'on n'apercevait encore rien dans la plaine lorsqu'il nous quitta pour
+se porter en avant avec son escorte.
+
+Nous marchions depuis quelques instans, lorsque nous entendîmes un
+tiraillement de mousqueterie en arrière de nous.
+
+Nous fîmes halte quelques instans, et nous vîmes bientôt un nuage de
+poussière qui s'approchait. C'était le quartier-général entier, avec ses
+bagages, qui partait pour Rahmanié, et qui était attaqué par un
+tourbillon d'Arabes semblable à un essaim de mouches à miel. L'escorte
+qui accompagnait ce convoi était composée de guides à pied, et trop
+faible pour former un carré qui aurait contenu tous les équipages,
+autour desquels elle tournait elle-même pour éloigner les Arabes qui les
+harcelaient et les empêchaient d'avancer.
+
+Cette escorte avait heureusement avec elle deux pièces de canon de huit,
+attachées au régiment des guides, sans quoi elle eût été perdue avant de
+nous avoir rejoint. Nous l'attendîmes une bonne demi-heure, et il était
+temps qu'elle se réunît à nous.
+
+Au moment où nous recommencions à marcher, il parut en avant, sur la
+route de Rahmanié, un très gros corps de mamelouks, qui étaient les
+premiers que nous rencontrions. Cette apparition nous mit dans une
+grande inquiétude sur le général Bonaparte, que nous avions laissé moins
+d'une heure auparavant à ce même point, avec une escorte qui n'était pas
+le quart des mamelouks que nous apercevions.
+
+Ce n'était pas le moment de résoudre des conjectures, aussi fit-on halte
+sur-le-champ.
+
+Le général Desaix forma sa division en deux fortes colonnes serrées, et
+distantes entre elles; il mit son artillerie à la tête, tous ses
+chameaux et bagages au centre, et à l'intervalle de ces deux colonnes;
+pour fermer la marche, les guides à pied avec leurs deux pièces de huit.
+
+Cet ordre une fois rectifié, et les instructions données pour que, dans
+le cas d'une charge, il n'y eût plus qu'à faire par peloton à droite et
+à gauche, et à commencer le feu, on se mit en marche; les mamelouks
+voulurent nous tâter, tant à la tête qu'à la queue de la colonne; mais
+quelques coups de canon nous en débarrassèrent. Nous continuâmes à
+marcher dans cet ordre jusqu'au Nil, où nous arrivâmes mourans de soif,
+et par un soleil qui était encore très élevé.
+
+À peine aperçut-on le fleuve que tout le monde, officier et soldat, s'y
+précipita sans savoir s'il aurait pied; chacun cherchait à apaiser la
+soif qui le dévorait, et buvait la tête basse; il semblait voir un
+troupeau; aucun n'avait pris le temps d'ôter son sac ni de poser son
+fusil.
+
+En sortant du fleuve on trouva de vastes champs tout couverts d'une
+grande variété d'espèces de melons et autres productions; en sorte que
+les souffrances du désert furent bientôt oubliées.
+
+Dans le fait, arrivé au bord du Nil, on prend une tout autre idée du
+pays: une verdure charmante succède à l'aridité du désert; une fertilité
+incomparable frappe tous les regards. Des arbres, dont nous n'avions pas
+vu depuis l'Italie, nous offraient un ombrage dont on ne peut sentir le
+prix qu'en sortant du désert; enfin l'eau du Nil, après laquelle on
+soupire en traversant le même désert par le soleil.
+
+Nous eûmes le plaisir d'apprendre que le général Bonaparte était
+heureusement arrivé; il n'avait même pas aperçu ce corps de mamelouks
+qui nous avait attaqués.
+
+Toute l'armée était réunie sur le bord du Nil à Rahmanié, et
+l'escadrille qui était sortie d'Alexandrie pour entrer dans le Nil,
+était remontée, et à l'ancre à côté de l'armée.
+
+On resta dans cette position un jour environ avant de se remettre en
+marche pour le Caire, sans quitter le bord du fleuve, que la flottille
+remontait en même temps que nous.
+
+On ne manquait plus d'eau; on trouvait des melons, des lentilles et du
+riz en abondance; on trouvait des tas de blé tout battu[7]; mais le pain
+était ce qu'il y avait de plus rare, et le plus grand nombre d'entre
+nous est arrivé jusqu'au Caire sans en avoir mangé.
+
+À chaque pas que faisait l'armée, le général Bonaparte reconnaissait
+tout ce qu'il y avait à faire; d'abord pour utiliser les ressources du
+plus fertile pays du monde, et en régulariser l'emploi, puis y acquérir
+une gloire différente de celle dont il était déjà couvert avant d'y
+arriver.
+
+L'Égypte, comme tout l'Orient, n'attend qu'un homme, et cet homme a
+moins besoin d'être conquérant que législateur: ce pays a été tant de
+fois conquis et ravagé, qu'il a les conquérans en horreur; il les
+compare à la peste. Mais un souverain qui ferait seulement cesser les
+maux qui accompagnent le joug qui l'accable serait le plus grand des
+hommes pour ce malheureux peuple, à qui le droit de propriété est
+inconnu; qui n'a ni la faculté d'acquérir ni celle de vendre. Ne
+serait-ce pas un moyen de se l'attacher pour jamais que de lui apporter
+les bienfaits de la civilisation, dégagée de la corruption qui trop
+souvent l'accompagne?
+
+Il n'en faut pas douter; le Directoire, en envoyant le général Bonaparte
+en Égypte, n'avait eu pour but que de se défaire d'un chef que ses
+victoires avaient rendu populaire, et dont il ne croyait plus avoir
+besoin; et lui, de son côté, avait accepté avec empressement, d'abord
+pour être hors de la portée des atteintes d'un gouvernement ombrageux,
+puis pour satisfaire la louable ambition de rendre à ce pays et à ses
+peuples la gloire et la prospérité dont ils avaient joui autrefois. Il
+s'en serait peut-être déclaré le chef sous un titre quelconque; je le
+crois, parce qu'il me l'a dit lui-même depuis; mais peu importait alors
+aux affaires du monde.
+
+Le général Bonaparte, en continuant sa marche vers le Caire, eut en
+chemin une rencontre sérieuse avec les mamelouks au village de
+Chebreisse.
+
+D'après l'ordre qu'il avait prescrit d'observer, chaque division de
+l'armée marchait, formée en carré de six hommes de profondeur à chacune
+de ses faces, l'artillerie aux angles, les munitions ainsi que les
+bagages et le peu de cavalerie que nous avions au centre.
+
+Cet ordre de marche nous mettait à l'abri de quelque événement que ce
+fût; mais il ralentissait nos mouvemens, déjà lents, parce que notre
+cavalerie étant trop inférieure en matériel et personnel à celle des
+mamelouks, il avait fallu se soumettre à l'inconvénient de ne pouvoir se
+faire éclairer par elle. Nos mouvemens de marche commençaient donc par
+un redoublement de nos carrés; le deuxième ne se mettait en marche que
+quand le premier commençait à se reformer, s'il y avait du danger; ou
+bien lorsque le premier était en pleine marche, si l'éloignement des
+mamelouks ne nous laissait rien à redouter.
+
+Il y a eu des journées pendant lesquelles nous avons dû faire quatre et
+cinq lieues en marchant dans cet ordre, obligés de nous rompre et de
+nous reformer chaque fois qu'il fallait passer un défilé, ce qui
+arrivait plusieurs fois dans une matinée. Ces défilés étaient le passage
+des canaux d'irrigation dans lesquels l'eau n'était pas encore; ils
+étaient tous larges et surtout profonds; il fallait d'abord en abattre
+les bords en pente douce, ce qui demandait beaucoup de temps. On ne peut
+se figurer ce qu'avaient à souffrir de la chaleur les soldats qui se
+trouvaient au centre du carré, où il n'y avait aucune circulation d'air,
+et à la surface duquel un nuage d'une poussière fine gênait la
+respiration.
+
+La soif était générale et dévorante: plusieurs hommes en moururent sur
+place; le sentiment de leur conservation suffisait pour convaincre les
+soldats qu'on les aurait exposés au malheur d'être taillés en pièces si
+on les avait laissé courir au Nil pour se désaltérer; mais lorsqu'on
+rencontrait une citerne ou un puits à roue, on se plaçait de manière à
+ce qu'il fût au milieu du carré; alors on faisait halte, et chacun
+buvait à son aise, puis on se remettait en marche.
+
+Le général Bonaparte faisait chaque soir mettre sa tente sur le bord du
+fleuve, au milieu de son armée, et près de son escadrille, quand elle
+avait pu remonter jusque-là. On avait mis en tête de celle-ci les deux
+demi-galères que le général Desaix avait amenées de Civitta-Vecchia,
+parce que les bâtimens extrêmement fins d'échantillon avaient moins à
+craindre de l'échouage dans un fleuve inconnu où l'on naviguait sans
+pilote.
+
+Comme l'on sait, ces bâtimens voguent par le calme et contre les
+courans, au moyen de leurs énormes rames que font mouvoir les forçats,
+que l'on y embarque uniquement pour cela.
+
+Ces malheureux sont toujours assis et fixés à leurs bancs de peine par
+une chaîne et un cadenas, depuis l'armement jusqu'au débarquement du
+bâtiment, en sorte que si par un accident il est englouti, ils périssent
+tous.
+
+Le général Bonaparte, en voyant du rivage passer cette flottille,
+remarqua ces malheureux dans cet état: c'était l'avant-veille de la
+rencontre de Chebreisse; il ordonna que sur-le-champ toutes ces chaînes
+fussent rompues, et les hommes mis en liberté.
+
+Ce fut le surlendemain, lorsque l'armée commençait en même temps sa
+marche, que l'on aperçut l'armée des mamelouks, dont le désordre même,
+joint à la variété des couleurs de leurs vêtemens et au luxe de leurs
+chevaux, avait quelque chose d'imposant.
+
+Elle avait aussi une flottille de toutes sortes de bâtimens montés par
+des Turcs et des Grecs, qui descendait le Nil pour attaquer la nôtre.
+
+Ils étaient déjà près de nous lorsque le général Bonaparte arrêta le
+mouvement de marche de son armée pour la former en cinq grands carrés
+placés en échiquier; celui de gauche appuyé au Nil et protégeant la
+flottille, et celui de droite dans la direction du désert, et se
+flanquant tous réciproquement.
+
+Les mamelouks vinrent parader sur notre front, mais n'osant l'attaquer,
+ils firent le tour de notre droite croyant qu'ils trouveraient nos
+derrières plus vulnérables; on leur envoya quelques coups de canon, qui
+suffirent pour nous en débarrasser, surtout quand ils virent que ce côté
+ne leur offrait pas plus de chances de succès que le premier. Ils
+n'entreprirent rien de plus toute la journée.
+
+Il n'en était pas de même sur le fleuve: leur flottille était descendue
+bravement sur la nôtre. Elle l'attaqua, et l'aborda franchement dans une
+position où une courbure du fleuve et l'élévation de notre rive nous
+empêchaient de la protéger du point où nous étions placés. Les deux
+demi-galères furent un moment enlevées, et tout ce qui fut pris eut la
+tête coupée. Il y avait à peine vingt-quatre heures que les forçats
+avaient été détachés, et ils s'étaient, comme le reste des équipages,
+jetés à l'eau pour gagner le rivage opposé, ainsi que les autres
+bâtimens qui combattaient toujours. La canonnade était fort vive.
+
+Le général Bonaparte fit appuyer la division de gauche jusque sur le
+bord du fleuve; un feu de mousqueterie et de mitraille eut bientôt fait
+lâcher prise aux assaillans, et les deux demi-galères ayant été
+abandonnées, nos gens revinrent s'en emparer.
+
+La flottille continua à remonter le fleuve en serrant celle des
+mamelouks. Enfin cette petite affaire ne laissa pas que d'être chaude
+entre les deux flottilles; celle des mamelouks remonta au Caire dans la
+nuit qui suivit, et fut brûlée par les ordres des beys: nous ne la vîmes
+plus.
+
+L'armée marcha tout le reste du jour en remontant le fleuve, et ce fut
+deux ou trois jours, après que nous livrâmes la célèbre bataille des
+Pyramides, absolument en face du Caire.
+
+Nous arrivions formés en cinq grands carrés, chacun composé d'une
+division; le nôtre était tout-à-fait au bord du Nil, et notre droite
+dans la direction des Pyramides.
+
+Les mamelouks étaient placés au village d'Embabé, où l'on passe le Nil
+pour aller à Boulac, qui est un bourg du Caire.
+
+Au bord du fleuve, ils avaient retranché ce village en l'entourant d'un
+fossé derrière lequel ils se tenaient à cheval[8]. Derrière ce fossé,
+ils avaient placé, tant bien que mal, une vingtaine de pièces de canon,
+qu'ils firent jouer sur notre gauche, qui la première s'approcha d'eux.
+Les quatre autres carrés marchaient à la hauteur de celui de gauche, en
+suivant la direction qui leur avait été donnée; la division Desaix
+tenait l'extrême droite et avait à sa gauche la division Reynier.
+
+Le général Bonaparte se tenait au centre, à la division Bon; il fit
+attaquer le village d'Embabé par la division de gauche, qui en était la
+plus rapprochée: le village fut emporté d'emblée, l'artillerie prise et
+les mamelouks dispersés. Pendant que cette attaque avait lieu, la plus
+forte partie des beys, suivis de leurs mamelouks, parut tout à coup à
+l'extrémité de l'horizon devant les carrés des deux divisions Desaix et
+Reynier, dont les soldats n'étaient occupés que de ce qui se passait à
+la gauche. Le mirage qui règne en Égypte, et à l'effet duquel nous
+n'étions pas encore accoutumés, nous empêcha de les croire aussi près de
+nous après les avoir aperçus, tellement qu'ils étaient presque sur nous,
+que nous ne les avions à peine distingués à travers le mirage[9].
+
+On n'eut que le temps de crier _aux armes!_, et de faire commencer le
+feu, que déjà cette formidable cavalerie nous entourait. La
+précipitation de sa charge avait été telle, qu'on n'eut pas le temps de
+rectifier la position de ces deux divisions, qui se masquaient de
+l'étendue du front d'un demi-bataillon à peu près.
+
+Le danger était pressant; on fit commencer la fusillade, ne pouvant pas
+s'imaginer que ces deux divisions, qui n'étaient pas à plus de cent pas
+l'une de l'autre, se verraient dans la nécessité de se servir de leurs
+feux sur la partie de leurs fronts de flanc qui se masquaient de
+quelques toises. Il arriva précisément le contraire: la charge des
+mamelouks fut très audacieuse sur notre front, où un feu de mitraille et
+de mousqueterie joncha de leurs cadavres et de leurs chevaux tout le
+front et le pourtour de nos carrés; mais ce qui nous parut d'une audace
+extravagante, c'est que tout ce qui avait échappé à cette destruction
+s'était élancé avec une telle rapidité, qu'il vint passer dans
+l'intervalle des deux divisions Desaix et Reynier, sous le feu roulant
+des deux faces de ces divisions, qui les fusillaient à moins de
+cinquante pas de distance. Pas un seul des mamelouks ne rebroussa
+chemin; et, chose singulière, il en resta moins sur le carreau, au
+passage par cet entonnoir, qu'il n'en était resté sur les fronts dans la
+première charge.
+
+Les deux divisions étaient si près l'une de l'autre, qu'elles
+s'entretuèrent une vingtaine d'hommes.
+
+Quoique les troupes qui étaient en Égypte fussent depuis long-temps
+accoutumées au danger et familiarisées avec toutes les chances d'une
+affaire, à moins de mentir à sa conscience, tout ce qui s'est trouvé à
+la bataille des Pyramides doit convenir que la charge de ces dix mille
+mamelouks avait quelque chose de si imposant, que l'on dut craindre un
+moment qu'ils n'enfonçassent nos redoutables carrés, sur lesquels ils
+venaient avec une confiance qui semblait avoir jeté au milieu de nous un
+silence morne qui n'était interrompu que par les commandemens des chefs.
+
+Tous les mamelouks, montés sur des chevaux magnifiques richement
+caparaçonnés en or et en argent, enveloppés de draperies de toutes
+couleurs et de schalls flottans, lancés en plein galop en jetant des
+cris à fendre l'air, semblaient devoir nous anéantir dans un clin d'œil
+sous les pieds de leurs chevaux.
+
+L'ensemble de cet imposant appareil avait rempli le cœur des soldats
+d'un sentiment qui y entrait pour la première fois, et les rendait
+attentifs au commandement. Aussi, dès que le feu fut ordonné, il fut
+exécuté avec une promptitude et une précision que l'on n'aurait
+peut-être pas obtenues un jour de parade et d'exercice.
+
+Jamais un champ de bataille n'avait offert un pareil spectacle à des
+combattans, qui des deux côtés se voyaient pour la première fois. Cette
+journée décida du sort de l'Égypte, et cet effort fut le dernier que les
+beys firent en commun pour nous en disputer la conquête.
+
+Le même soir, ils se dispersèrent; les deux plus puissans d'entre eux,
+Mourad et Ibrahim, que l'histoire de leurs anciens différends avait
+rendus méfians et extrêmement prudens dans ce qui touchait leurs
+intérêts personnels, étaient toujours rivaux.
+
+Ibrahim repassa le Nil avec les petits beys qui relevaient de sa
+puissance, et, sans s'arrêter au Caire, il prit la route de Syrie; il ne
+séjourna que quelques jours à Salahié, à l'entrée du désert d'Asie, tant
+pour attendre ceux de ses mamelouks qui ne l'avaient pas encore rejoint
+depuis la bataille, que pour donner à son harem et à ses bagages le
+temps de gagner la Syrie.
+
+Mourad, au contraire, prit la route de la Haute-Égypte avec ses vassaux,
+et remonta la rive gauche du fleuve, sur lequel il avait une flottille
+qui suivait son mouvement.
+
+La nuit même du jour de la bataille, le général Bonaparte vint coucher
+dans la résidence de Mourad, au bourg de Gizé[10]; l'armée s'établit
+autour de lui, et le lendemain il prit possession du Caire.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Mécontentement des troupes.--Citadelle du Caire.--Pyramides.--Bataille
+navale d'Aboukir.--Créations d'établissemens de tout genre.
+
+
+Notre flottille de guerre était arrivée et mouillait devant Gizé. On
+remplaça les munitions qui avaient été consommées, et l'on fut bientôt
+en état de recommencer, si le cas en était arrivé.
+
+Les autorités du Caire, les chefs de la loi et les schérifs vinrent, à
+Gizé, se soumettre au général Bonaparte, qui gagna leur confiance, et
+tira d'eux des renseignemens qui déterminèrent ses opérations
+ultérieures.
+
+Il voulait avant tout s'établir militairement en Égypte. Il fit partir
+sur-le-champ la division Reynier pour suivre les traces d'Ibrahim.
+
+Il envoya la division Vial à Damiette, celle de Dugua à Rosette; la
+division Bon appuya le Caire; la division Desaix, qui était destinée à
+remonter dans la Haute-Égypte, attendit à Gizé que toutes les autres
+fussent rendues à leurs destinations.
+
+Cette dispersion de l'armée fut le signal de l'explosion de tous les
+mécontentemens que les privations de tous genres avaient fait fomenter
+depuis Alexandrie. On ne ménageait plus rien en propos; les plus modérés
+envoyaient de toutes parts leur démission; et sans la ferme résolution
+que manifesta hautement le général Bonaparte, de faire un exemple du
+premier qui se chargerait de venir lui porter la parole pour ramener
+l'armée en France, ainsi que quelques uns des mécontens en avaient la
+pensée, il n'y a nul doute que l'armée se serait mutinée et aurait
+refusé l'obéissance: c'est la fermeté de son chef qui a tout contenu, et
+qui a préservé ces insensés de la honte dont ils se seraient couverts.
+
+Telle était la confiance que le général Bonaparte avait en lui-même,
+que, dans cet état de choses, il partit du Caire, emmenant avec lui le
+peu de cavalerie qu'il avait amenée d'Europe, et prit la même route que
+la division Reynier, pour aller jeter Ibrahim en Syrie, et fermer
+l'Égypte de ce côté.
+
+Il chargea le général Desaix du commandement du Caire, pendant que
+lui-même allait faire cette expédition; mais, avant de partir, il avait
+envoyé son aide-de-camp Julien porter à l'amiral Brueys l'ordre
+d'appareiller pour Corfou ou Toulon: Julien ne devait pas revenir avant
+d'avoir vu partir la flotte.
+
+Il avait aussi envoyé, comme négociateur près de Mourad-Bey, un sieur
+Rosetti, consul de Venise, et qui était établi au Caire; mais telle
+était l'ignorance de ces chefs orientaux, que Mourad refusa les
+propositions du général Bonaparte, parce qu'il venait d'apprendre la
+destruction de notre escadre, et qu'il s'était persuadé que cet
+événement nous forcerait à quitter l'Égypte.
+
+Pendant le commandement du général Desaix, nous allâmes visiter la
+citadelle du Caire, qui est placée entre la ville et la chaîne du
+Monquatam, qui sépare le Nil de la mer Rouge.
+
+Cette place a un grand escarpement du côté du désert; elle est, en
+général, fort bonne, et n'a aucun ouvrage extérieur.
+
+L'on nous y montra une brèche, à plus de cinquante pieds d'élévation, du
+côté du Monquatam, et l'on nous raconta qu'après la bataille des
+Pyramides quelques mamelouks s'étaient retirés dans la citadelle, mais
+qu'ayant vu le Caire occupé par nos troupes, et n'osant risquer de
+sortir par la ville, dans la crainte d'être pris, ils avaient formé la
+résolution de s'enfuir par cette brèche. Pour cela, ils avaient commencé
+par jeter au bas du rempart tous les matelas du divan, coussins et
+ballots de coton qu'ils avaient pu se procurer; ensuite ils avaient fait
+sauter l'un d'eux pour disposer tous ces matériaux en plate-forme
+au-dessous de la brèche, après quoi ils y avaient tous sauté, l'un après
+l'autre, montés sur leurs chevaux, et, chose incroyable, sans s'être
+fait le moindre mal. J'ai encore vu les matériaux de cette plate-forme
+au bas de cette brèche.
+
+L'on nous montra aussi la collection, que l'on gardait dans cette
+citadelle, d'un assez grand nombre de cuirasses et de casques pris sur
+les croisés. Ils étaient exposés en trophées au-dessus de la porte
+d'entrée, en dedans de cette citadelle: la plupart étaient en très bon
+état, quoiqu'à l'air depuis des siècles; mais, dans ces contrées, le
+climat est conservateur. Le puits de la citadelle du Caire nous parut de
+même fort curieux; il prend son eau au niveau du Nil, et, quoiqu'elle
+soit saumâtre, on n'a rien négligé pour en avoir abondamment.
+
+On a construit dans l'intérieur du puits une spirale en pente douce qui
+conduit jusqu'à l'eau, ce qui donne à ce puits des dimensions immenses:
+tous ces beaux ouvrages attestaient l'état où avaient été les arts en
+Égypte, et n'étaient pas encore dégradés.
+
+Nous avons aussi été visiter les pyramides. C'était la première fois
+qu'une troupe y arrivait. Chacun voulut venir avec le général Desaix, en
+sorte que nous étions plus de cent, non compris une compagnie
+d'infanterie que nous avions prise pour notre escorte.
+
+Nous partîmes de Gizé, et traversâmes la plaine où l'on prétend qu'était
+la célèbre Memphis. De toutes les anciennes villes d'Égypte, c'est
+presque la seule dont il ne reste aucun vestige pour déterminer où elle
+fut placée; et si, dans la plaine au-dessous des pyramides, on ne
+rencontrait pas de temps à autre quelques débris de poterie sous ses
+pas, rien n'autoriserait à penser qu'il y ait jamais eu là, non pas une
+ville, mais un mur.
+
+Ce qui a dirigé nos conjectures, c'est d'abord le canal qui borde le
+désert au pied des pyramides, et qui aujourd'hui cependant n'a de l'eau
+qu'au moment des plus grandes crues du Nil, puis un pont en maçonnerie,
+qui n'a pu appartenir qu'à Memphis, sans quoi on n'en apercevrait pas
+l'utilité: il a dû nécessairement être là pour la communication des
+habitans de Memphis avec leur cimetière, ou ville des morts, qui se voit
+encore à côté des pyramides, qui n'étaient elles-mêmes que des tombeaux.
+La ville des morts de Memphis n'est qu'une réunion innombrable de
+petites pyramides dont beaucoup sont encore sur leurs bases, et dont la
+grandeur était proportionnée à la fortune des familles.
+
+J'avais entendu émettre l'opinion que les grandes pyramides étaient des
+temples, fondée sur ce qu'il en existait de semblables dans l'Inde, où
+elles étaient consacrées au culte, et que les Égyptiens avaient reçu la
+lumière de l'Orient; mais je ne me rends pas pour cela à cette opinion:
+celles d'Égypte étaient bien certainement des tombeaux.
+
+Je suis monté un des premiers en haut de la grande; nous y étions seize,
+et, malgré cela, à notre aise. La vue dont on jouit de ce point, au
+milieu des airs, est délicieuse.
+
+Le général Bonaparte fut environ douze jours absent. Ce fut pendant ce
+temps que nous vîmes, au Caire, le spectacle des fêtes du ramadan, qui
+sont très rigoureusement observées en Orient. C'est le carême. Le jeûne
+que l'on observe consiste à ne boire ni manger quoi que ce soit depuis
+le lever du soleil jusqu'à son coucher: il faut travailler, en bravant
+l'excessive chaleur, et sans se désaltérer; mais à peine le soleil
+a-t-il disparu de l'horizon, que l'on prend un copieux repas, qui est
+servi à l'avance, mais auquel on ne touche pas tant que le soleil est
+encore visible.
+
+Tout était nouveau pour nous; mais ce qui étonna le plus les soldats, ce
+furent les danses des almées, troupe de jeunes filles d'une taille
+remarquable par l'élégance et la tournure gracieuse, mais d'une licence
+dont on ne peut pas se faire une idée quand on ne l'a pas vue, et que la
+bienséance ne permet pas de détailler. Tout cela néanmoins se passait
+sur la place publique, en présence d'une foule de tout âge et de tout
+sexe.
+
+Nous reçûmes un soir des nouvelles du mouvement du général Bonaparte; il
+avait rencontré Ibrahim près de Salahié, à l'entrée du désert, dans
+lequel il cherchait à se retirer, lorsqu'il l'avait fait attaquer par sa
+cavalerie, qui, trop faible en nombre, courut un grand danger; et elle
+aurait eu une mauvaise journée, si l'infanterie ne fût arrivée
+promptement pour la dégager. Néanmoins, le but que l'on s'était proposé
+fut rempli: Ibrahim passa en Syrie et nous laissa tranquilles.
+
+Le général Bonaparte revenait au Caire, lorsqu'il rencontra en chemin
+l'officier que le général Desaix avait reçu de Rosette, et qu'il avait
+fait diriger sur Salahié: cet officier apportait la nouvelle du
+malheureux événement arrivé à notre escadre, et dont il avait été
+témoin.
+
+Comme l'on sait, avant de la quitter, le général Bonaparte avait donné à
+l'amiral l'ordre d'entrer dans Alexandrie ou d'aller à Corfou. Soit que
+les passes d'Alexandrie n'eussent pas été reconnues encore, ou qu'elles
+n'eussent pas assez d'eau[11], notre amiral était allé prendre un
+mouillage à la pointe d'Aboukir, où il était depuis près d'un mois.
+
+Les anxiétés du général Bonaparte étaient si grandes, que, pendant sa
+marche d'Alexandrie au Caire, il avait écrit deux fois à l'amiral Brueys
+d'entrer à Alexandrie ou d'aller à Corfou, et qu'enfin, avant de partir
+du Caire pour aller combattre Ibrahim-Bey, il avait envoyé son
+aide-de-camp Julien pour réitérer cet ordre à l'amiral; mais cet
+aide-de-camp, qui était parti avec une escorte d'infanterie sur une
+barque du Nil, n'arriva point et n'aurait pu arriver à sa destination
+avant le combat de l'escadre.
+
+Il disparut avec toute son escorte dans un village des bords du Nil, où
+il était descendu pour acheter des provisions dont il avait besoin, et
+ce ne fut que long-temps après que l'on connut les détails de sa fin
+tragique.
+
+Notre amiral avait mouillé son escadre sur une seule ligne, ayant son
+vaisseau de tête très rapproché d'un petit îlot qui est à la pointe de
+terre sur laquelle est construit le fort d'Aboukir.
+
+Les Anglais, après l'avoir reconnu, firent passer deux de leurs
+vaisseaux entre cet îlot et le vaisseau qui tenait la tête de notre
+embossage. Le premier vaisseau anglais qui essaya ce passage, ayant
+approché un peu trop près de l'île, échoua; celui qui le suivait passa
+entre son camarade échoué et la tête de notre embossage. L'amiral
+anglais, en voyant le premier[12] échoué et le deuxième réussir à
+trouver un passage, en envoya un troisième pour remplacer celui qui
+était échoué. Ces deux vaisseaux réunis remontèrent la ligne des nôtres,
+laissant la terre à leur droite, et combattirent, réunis, chacun de nos
+vaisseaux l'un après l'autre, pendant que le reste de l'escadre anglaise
+les combattait en remontant aussi notre ligne sur l'autre bord, ce qui
+obligeait nos vaisseaux à combattre sur les deux bords à la fois.
+
+Notre escadre fut détruite vaisseau par vaisseau aux deux derniers près,
+qui, avec une frégate, étaient mouillés à la queue de l'embossage, et
+qui n'attendirent pas que leur tour arrivât pour appareiller et gagner
+le large: c'étaient _le Généreux_ et _le Guillaume-Tell_, avec la
+frégate _la Diane_ ou _la Justice_. Ils firent route pour l'Archipel, où
+ils se séparèrent encore: _le Généreux_ alla à Corfou, et les deux
+autres parvinrent à entrer à Malte, ce qui prouve que l'ordre donné
+précédemment par le général Bonaparte pouvait s'exécuter.
+
+Le vaisseau amiral (_l'Orient_) avait pris feu, et avait sauté pendant
+le combat; de nos quinze vaisseaux, nous ne sauvâmes donc que les deux
+dont je viens de parler.
+
+La défaite de l'escadre devait nécessairement apporter quelques
+changemens dans la suite des projets du général Bonaparte, puisque cette
+escadre devait retourner en Europe chercher un second convoi de troupes
+sur lequel il ne fallait plus compter.
+
+Néanmoins ce malheur eut quelque chose de moins désastreux qu'on n'avait
+paru d'abord le craindre. On connaissait peu l'Égypte alors, et les
+Anglais s'étaient imaginé que c'était un pays où nous allions mourir de
+toutes sortes de besoins. Ils le croyaient d'autant plus qu'ils avaient
+arrêté un petit bâtiment qui passait de Rosette à Alexandrie, et sur
+lequel il y avait des malles remplies des premières lettres que tout le
+monde écrivait en France depuis que l'on était embarqué, et par
+conséquent dans lesquelles on n'avait pas épargné les doléances sur tout
+ce que l'on avait éprouvé de privations dans la traversée du désert et
+dans la marche jusqu'au Caire, pendant laquelle on avait à peine mangé
+du pain.
+
+Tous ces détails confirmèrent les Anglais dans leur opinion, et ils
+imaginèrent qu'ils aggraveraient nos embarras en augmentant le nombre de
+bouches à nourrir. Conséquemment ils débarquèrent à Alexandrie tous les
+matelots, mousses et soldats des équipages et vaisseaux qu'ils avaient
+pris, et par ce moyen nous eûmes sept ou huit mille hommes sur lesquels
+nous n'avions plus droit de compter. On en tira parti pour compléter les
+corps, mais surtout on trouva des ressources inappréciables parmi les
+nombreux ouvriers de toutes professions qui se trouvaient à bord des
+vaisseaux. On les adjoignit à ceux qui avaient été amenés à la suite des
+différentes corporations savantes avec l'armée, de sorte que sous ce
+rapport, comme sous celui de l'artillerie, nos moyens furent plus que
+doublés.
+
+On va voir avec quelle admirable sagesse tout cela fut utilisé.
+
+La perte de la flotte avait un peu calmé les murmures de ceux qui
+demandaient leur retour en France; le général Bonaparte fit donner des
+passe-ports à tous ceux qui avaient persisté à en demander, et hormis
+quelques hommes que je ne veux pas nommer, tout le monde prit le parti
+de rester et de ne plus murmurer.
+
+Les premiers mois de notre séjour en Égypte furent marqués par des
+travaux prodigieux et des créations de toute espèce.
+
+La commission des savans avait été appelée d'Alexandrie au Caire, et
+chacun de ses membres avait été mis à la tête de quelque établissement
+qu'il était chargé de fonder et de diriger.
+
+À Alexandrie, à Rosette, à Damiette et au Caire, on construisit des
+moulins qui faisaient de la farine aussi belle qu'on aurait pu l'avoir à
+Paris. On éleva des fours, en sorte que le pain devint aussi commun
+qu'il avait été rare auparavant.
+
+On établit des hôpitaux dans lesquels chaque malade avait son lit. MM.
+Larrey et Desgenettes, célèbres à plus d'un titre, aidèrent puissamment
+ces bienfaisantes créations, et méritèrent l'estime du général en chef
+et la reconnaissance de l'armée.
+
+On créa des salpêtrières et des moulins à poudre.
+
+On construisit une fonderie avec un fourneau à réverbère, au moyen
+duquel on refondait des projectiles de gros calibre, dont on avait en
+abondance pour en faire de plus petits à l'usage de l'artillerie de
+l'armée.
+
+On établit de vastes ateliers de serrurerie, armurerie, menuiserie,
+charronnage, charpente et corderie.
+
+Au moyen des matelots trop âgés pour changer de profession, on créa sur
+le Nil une grande flottille, composée de toute espèce de bâtimens du
+fleuve, que l'on avait très bien gréés et armés. Ils étaient commandés
+par des officiers de la marine, et cette flottille fut de la plus grande
+utilité pour tous les transports de l'armée.
+
+On habilla toutes les troupes en toile de coton bleue, on leur donna une
+coiffure faite en maroquin noir; on ajouta à cela une bonne capote en
+étoffe de laine du pays, que le soldat mettait la nuit. À aucune époque
+il n'avait été aussi commodément équipé.
+
+Il recevait pour nourriture un pain excellent, de la viande, du riz, des
+légumes secs, et un peu de sucre avec du café pour remplacer les
+boissons spiritueuses, inconnues en Égypte avant notre arrivée.
+
+On s'apercevait déjà des progrès sensibles que faisaient toutes ces
+créations. On avait des tables, des chaises, des bottes de maroquin et
+du linge; on mangeait du pain aussi beau qu'à Paris.
+
+À peine les premiers besoins furent-ils satisfaits, que l'on vit le luxe
+s'introduire; on fit de la vaisselle plate, très légère et fort
+portative. Celle dite de chasse, dont l'Empereur s'est servi à Paris
+depuis, a été faite d'après celle-là, qu'il avait rapportée d'Égypte.
+
+On ne se servait plus que de gobelets d'argent et de couverts du même
+métal.
+
+On vit s'établir des confiseurs et des distillateurs qui eurent beaucoup
+de succès.
+
+Peu à peu vinrent les passementiers et les brodeurs; les Turcs
+eux-mêmes, qui sont grands imitateurs, nous avaient surpassés en ce
+genre; ils avaient fini par fondre des boutons d'argent aux armes de la
+république, et les souffler en or avec une grande perfection.
+
+Peu de mois après notre installation, on vit des cartes à jouer, des
+billards et des tables de jeu faites au Caire; on y imprimait en
+français et en arabe; tout ce qui était à faire pour nous établir à
+l'européenne était ou achevé, ou en train de l'être; la cavalerie se
+montait: tout marchait au mieux et était poussé avec une incroyable
+activité.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Expédition de Desaix dans la Haute-Égypte.--Combat de Sédiman.--Province
+de Faïoum.--Faouë.--Lac Mœris.--Ville des morts.--Tentative de
+Mourad-Bey après l'insurrection du Caire.
+
+
+Le Nil était dans sa plus grande crue d'eau, lorsque le général
+Bonaparte arriva au Caire, de retour de son expédition contre
+Ibrahim-Bey. Il ordonna alors le départ de la division Desaix pour aller
+occuper la Haute-Égypte, et en même temps combattre Mourad-Bey qui s'y
+était retiré. Cette division n'était forte que de huit bataillons, parce
+que, depuis son arrivée au Caire, on en avait envoyé un pour tenir
+garnison à Alexandrie; elle fut toute embarquée à Boulac, sur des
+djermes (bâtimens du Nil). On lui avait donné deux pièces d'artillerie
+seulement. Elle remonta le Nil, sans s'arrêter, jusqu'à Siout, qui est
+la capitale de la Haute-Égypte. Tout le pays était couvert d'eau par le
+débordement du fleuve, et les villes ainsi que les villages, qui sont
+bâtis sur des élévations de terre amoncelée de main d'homme, formaient
+autant d'îlots.
+
+Le général Desaix apprit à Siout que Mourad-Bey était redescendu par le
+bord du désert de la rive gauche, laissant l'inondation à sa droite;
+qu'il avait le projet de se rapprocher du Caire: on lui avait donné avis
+qu'il se préparait une insurrection contre les Français, et il voulait
+en profiter.
+
+Comme l'inondation l'obligeait à passer par le Faïoum, pour avoir
+toujours une retraite assurée dans le désert, et qu'il ne pouvait
+marcher bien vite à cause de ses chameaux de provisions, le général
+Desaix conçut le projet de le joindre.
+
+La décroissance du Nil commençait lorsqu'il fit descendre son convoi de
+djermes jusqu'à l'embouchure du canal de Joseph, qui est à environ
+quatre ou cinq lieues au-dessous de Siout, entre Minieh et Mélaoui; il
+fit entrer tous ses bâtimens, à la suite l'un de l'autre, dans le canal,
+qui a partout dix à douze toises de largeur, et qui, dans toute sa
+longueur, borde le désert parallèlement au Nil.
+
+Le courant des eaux du canal porta tout le convoi jusque près de
+Sédiman, petit village à la lisière du désert et sur le bord du canal.
+On y apercevait les mamelouks, qui s'éloignèrent dans le désert à notre
+approche. Néanmoins le général Desaix fit arrêter le convoi et débarquer
+les troupes ainsi que les deux pièces d'artillerie, et on s'avança en
+carré dans le désert, en présentant la bataille aux mamelouks, qui ne
+l'acceptèrent pas.
+
+La soif d'une part et l'approche de la nuit de l'autre nous firent
+rapprocher des bords de l'inondation, où se trouvaient nos barques avec
+toutes nos provisions; les mamelouks nous suivirent, et bivouaquèrent à
+deux cents pas de nous, au point que nous fûmes obligés de reposer,
+formés en carré, chaque soldat ayant son fusil entre ses jambes.
+
+Il faut avoir vécu avec les troupes françaises, pour apprécier tout ce
+qu'elles valent dans des circonstances périlleuses. Dans celle-ci,
+chaque soldat était si pénétré du danger, qu'il n'y avait rien à lui
+dire; la nécessité de l'obéissance avait parlé à sa conviction, et
+rendait la discipline inutile. Ils auraient fait justice d'eux-mêmes de
+celui d'entre eux qui serait tombé dans une négligence propre à
+compromettre le salut de tous. Le lendemain à la pointe du jour,
+c'est-à-dire à deux ou trois heures du matin, toutes les troupes étaient
+déjà debout sans qu'on eût été obligé de battre la caisse; on fit
+sur-le-champ pousser les barques au large, afin de n'avoir pas à
+s'occuper de leur défense, et nous nous avançâmes dans le désert, formés
+en trois carrés, dont un grand flanqué par deux plus petits.
+
+Nous avions nos deux pièces d'artillerie aux deux angles de notre front,
+et nous pouvions les passer aux angles de derrière par l'intérieur du
+carré.
+
+Nous montions en cet ordre une colline du désert, pour nous placer à son
+sommet, afin de découvrir plus loin autour de nous, lorsque, sans avoir
+été avertis autrement que par le bruit du tam-tam des mamelouks, et par
+le tourbillon de poussière que leur marche faisait élever, nous vîmes un
+essaim de cette fougueuse cavalerie fondre sur nos carrés avec une telle
+fureur, que celui de droite fut enfoncé, et perdit quinze ou vingt
+hommes par la faute de son commandant. Cet officier, homme de beaucoup
+de courage, avait imaginé de réserver son feu pour n'en faire usage qu'à
+bout portant; il usa de ce moyen, mais il arriva que les chevaux des
+mamelouks, quoique percés de balles, traversèrent encore le carré pour
+aller tomber à cent pas de l'autre côté, en sorte qu'ils firent dans les
+rangs des ouvertures par lesquelles pénétrèrent les mamelouks qui les
+suivaient. Le général Desaix réprimanda sévèrement cet officier, qui
+avait cru bien faire, et dont la faute nous compromit gravement pendant
+quelques minutes.
+
+Nous n'eûmes que le temps de faire halte, de mettre nos pièces en
+batterie, et de commencer un feu de deux rangs, qui, pendant une
+demi-heure, nous empêcha de rien distinguer à travers la fumée, la
+poussière et le désordre; mais avec la fin de ce feu nous vîmes celle de
+la bataille. Il était temps, car il ne nous restait plus que neuf coups
+de canon à tirer, et les cartouches allaient aussi manquer.
+
+La bataille avait été meurtrière pour les mamelouks, qui prirent la
+fuite dans toutes les directions. En moins de quelques minutes, il n'y
+eut plus rien devant nous, et nous achevâmes de monter la colline, du
+sommet de laquelle nous découvrîmes la belle et riche province du
+Faïoum.
+
+Pour nous rapprocher de nos barques, qui avaient vu la bataille du
+milieu de l'inondation, nous redescendîmes la colline par la même pente
+que nous l'avions montée; nos barques suivirent notre mouvement, et nous
+rejoignirent au petit village de Sédiman, où nous passâmes la nuit.
+
+Le lendemain nous étions un peu pressés par la baisse des eaux, qui nous
+laissaient à peine le temps nécessaire pour faire arriver nos barques
+jusqu'à l'embouchure inférieure du canal par où elles devaient rentrer
+dans le Nil.
+
+Nous partîmes, en conséquence, de Sédiman à la pointe du jour, et nous
+vînmes nous placer à l'entrée de la province du Faïoum, qui n'en est
+distante que d'une lieue.
+
+Le canal de Joseph passe en face de la gorge qui lie cette province à la
+vallée du Nil.
+
+Au plus fort de l'inondation, le même canal verse le trop plein de ses
+eaux dans un autre canal qui s'embranche avec lui au village d'Illaon,
+et les porte à la ville de Faouë, et ensuite au lac Mœris.
+
+Le lit de ce canal est plus bas que celui du canal de Joseph; il existe
+à leur jonction une digue de séparation, en maçonnerie, fort solidement
+établie, et surmontée d'un pont en pierre fort ancien, sur lequel nous
+passâmes pour nous placer tout-à-fait à la gorge de la province où nous
+voulions aller.
+
+Le général Desaix, ayant fait débarquer tout ce qui appartenait à sa
+division, renvoya les barques dans le Nil, et établit ses troupes en
+bivouac sous un bois de dattiers impénétrable au soleil, et au bord du
+canal d'Illaon.
+
+Nous restâmes quelques jours dans cette position, où rien ne nous
+manquait. Le canal était assez peu profond pour pouvoir s'y baigner.
+Épuisés comme nous l'étions après sept ou huit jours consécutifs de
+marches dans le désert, par une chaleur étouffante, il nous sembla que
+nous ne pouvions trop user des bains froids de ce délicieux canal
+d'Illaon. L'abus nous en devint funeste, car au bout de quarante-huit
+heures, nous eûmes huit cents hommes attaqués d'ophthalmie au point
+d'être tout-à-fait aveugles. Le général Desaix lui-même était du nombre,
+et souffrit cruellement.
+
+Nous fûmes si effrayés de cette situation, que nous fîmes sur-le-champ
+des dispositions pour nous rendre à Faouë, où nous espérions trouver des
+soulagemens pour tant de malades.
+
+Nous mîmes le général Desaix avec quelques soldats sur une petite barque
+qui descendait par le canal, pendant que la colonne suivait la route
+qui, en le longeant, mène à Faouë.
+
+Le nombre des aveugles surpassait celui des bien portans: chaque soldat
+qui voyait clair, ou qui n'avait qu'un œil attaqué, conduisait plusieurs
+de ses camarades aveugles, qui cependant portaient leurs armes et leurs
+bagages. Nous ressemblions plutôt à une évacuation d'hôpital qu'à une
+troupe guerrière.
+
+Après avoir traversé des champs admirablement cultivés et couverts de
+rosiers en fleurs[13], pendant l'espace de plusieurs heures, nous
+arrivâmes, dans ce piteux état, à Faouë. Cette ville est considérable;
+elle est située au milieu de la province du Faïoum, dont elle est la
+capitale, et qui est elle-même un bassin de verdure. Elle ne communique
+à l'Égypte que par une gorge dont l'ouverture est à Illaon. Le canal de
+ce nom traverse la province et la ville, d'où il se divise en une
+multitude de ruisseaux d'irrigation, qui vont fertiliser les campagnes
+avant de verser leur surabondance d'eau dans le lac Mœris.
+
+Cette province est la plus tranquille de toute l'Égypte, avec laquelle
+elle a peu de communications.
+
+Le canal, qui traverse la ville, est surmonté d'un pont fort ancien et
+semblable à ceux que j'ai vus en Égypte; ils paraissent être de la même
+époque. Je ne me souviens pas d'en avoir vu plus de cinq: un sur le
+canal qui passe au pied des pyramides, et qui doit avoir appartenu à
+Memphis; un à Illaon, un à Faouë et deux à Siout.
+
+Nous attendîmes à Faouë la retraite entière des eaux, qui est bientôt
+suivie du desséchement des terres, ou plutôt de la consolidation
+nécessaire à l'ensemencement, qui ne consiste qu'à jeter le grain sur la
+boue, et à le faire enterrer au moyen du piétinement d'hommes qui
+parcourent le champ ensemencé dans tous les sens. On ne laboure la terre
+que quand elle est déjà trop solide pour que l'on puisse l'ensemencer
+comme je viens de le dire.
+
+Depuis que nous étions en Égypte, nous n'avions pas encore été aussi
+bien qu'au Faïoum; nous y restâmes plus d'un mois, pendant lequel nos
+ophthalmistes guérirent.
+
+On construisit des fours, et on organisa l'administration de la
+province.
+
+On fut bientôt prêt à se remettre en marche; on s'avança à travers les
+magnifiques champs de verdure d'un pays qui, pour la première fois,
+allait nous déceler toute son inimaginable fécondité.
+
+Le général Bonaparte avait témoigné au général Desaix qu'il était
+content de sa division, et lui avait mandé de faire des levées de
+chevaux dans la province de Faïoum, ainsi que des levées d'argent. Le
+tout fut ponctuellement exécuté. Cela nous donna l'occasion d'aller au
+fameux lac Mœris, dans lequel se décharge le canal qui s'embranche avec
+celui de Joseph à Illaon.
+
+Ce lac n'a jamais pu avoir pour objet ce que la plupart des voyageurs
+ont prétendu, c'est-à-dire qu'il n'a jamais pu être un réservoir où l'on
+conservait la surabondance des crues du Nil, pour la rendre ensuite à la
+terre dans des temps de sécheresse. Ceux qui soutiennent cette opinion
+n'ont vraisemblablement pas vu les choses dont ils parlent.
+
+Nous avons bien trouvé près d'Illaon, sur la rive droite du canal et du
+chemin qui mène à Faouë, un très vaste bassin en maçonnerie que j'ai
+encore vu plein d'eau; il peut avoir deux cents pas de long, et environ
+autant de large. Il est effectivement plus élevé que le sol qui
+l'entoure, et ne peut se remplir qu'au moyen des plus grandes crues du
+Nil, et de petites vannes que l'on ouvre pour y introduire l'eau, et par
+lesquelles on la laisse écouler quand on en a besoin; elles ont encore
+aujourd'hui cette destination. Mais ce bassin ne peut pas être celui
+dont les voyageurs ont parlé. Il n'y a guère de moulin en Europe dont
+l'étang ne contienne plus d'eau, et toute celle qu'il pourrait contenir
+suffirait à peine à arroser une surface de quelques arpens de terre; ce
+ne peut donc être le fameux lac Mœris, ou alors l'exagération des
+historiens serait par trop forte.
+
+Je commandais le premier détachement d'infanterie légère qui fut envoyé
+de Faouë pour parcourir la province; j'y remarquai partout les restes
+d'une antique civilisation, et surtout un système d'irrigation aussi
+bien entendu qu'en Italie.
+
+Il part de la ville même de Faouë une multitude de petits canaux qui
+conduisent l'eau à tous les villages de la province; chacun a le sien et
+se charge de son entretien.
+
+Quand on est mécontent d'un village, on ferme la vanne de son canal, et
+on le prive d'eau jusqu'à ce qu'il ait obéi à ce qu'on lui demande.
+Aucun autre moyen coercitif ne produirait un effet aussi prompt et aussi
+direct.
+
+Le gouvernement de la province n'a besoin que d'un homme pour lever et
+fermer les vannes.
+
+Je suis, je crois, le premier de l'armée qui ai été au lac Mœris, et ce
+grand spectacle n'a pas fait entrer autre chose dans ma pensée, sinon
+que le canal de Faïoum passait autrefois par les dunes de sable que les
+vents ont amoncelées à l'extrémité du lac, et que ses eaux allaient
+rejoindre la Méditerranée par le lac Maréotis, près d'Alexandrie. Les
+vents qui règnent constamment dans cette partie ont poussé
+successivement le sable de ces dunes dans le canal, et en ont totalement
+comblé toute la partie qui se trouve au-delà des dunes, et qu'on appelle
+aujourd'hui le _Fleuve sans eau_, dans lequel les habitans m'ont assuré
+que l'on trouvait encore des portions de bateaux pétrifiés.
+
+Les eaux amenées tous les ans par la surabondance des crues du Nil, ne
+trouvant plus d'issue pour s'écouler, ont dû se déborder et former un
+vaste cloaque qui est devenu immense, mais qui, étant le point le plus
+bas de toute la province, n'a jamais pu perdre ses eaux que par
+l'évaporation, sous le soleil brûlant de ces contrées.
+
+Le lac Mœris ne m'a pas paru avoir pu se former différemment.
+
+Au milieu à peu près, il se trouve une petite île sur laquelle les
+habitans de la ville de Faouë (l'ancienne Arsinoé) construisirent leur
+ville des morts, et où ils élevèrent un temple qui existe encore. Chaque
+famille opulente y avait sans doute son tombeau, dans lequel chacun de
+ses membres avait sa chambre sépulcrale. C'était déjà dans ce temps-là,
+comme ce l'est encore aujourd'hui, une des occupations de la vie des
+Égyptiens de soigner leur dernière demeure. Il en était résulté que la
+ville des morts était à peu près égale à celle des vivans, et se
+composait d'habitations plus ou moins semblables. On ne pouvait arriver
+à cette ville des morts qu'en bateau; et vraisemblablement, le batelier,
+qui était à la fois le gardien des tombeaux, s'appelait Caron, car les
+habitans de la province appellent encore le lac Mœris, Birket-el-Caron
+(lac de Caron).
+
+Lorsqu'on inhumait les grands, on le faisait avec pompe; mais, pour la
+classe mitoyenne, on y mettait moins de cérémonie, et la famille du
+mort, après l'avoir embaumé, portait le corps jusqu'au bord du lac, dans
+un local disposé pour cela auprès d'un embarcadère, où Caron venait le
+prendre avec sa barque, pour le transporter dans le tombeau qui lui
+était destiné. Le batelier attendait qu'il y en eût plusieurs de réunis,
+et l'on avait soin de mettre sur le corps du défunt, son nom et la pièce
+de monnaie qui revenait à Caron pour son salaire. La famille allait
+ensuite au tombeau à un jour désigné, et rendait ses derniers devoirs au
+défunt.
+
+Les pauvres qui n'avaient ni tombeau, ni moyens de se faire embaumer,
+étaient sans doute portés au bord du lac par leurs parens, qui leur
+mettaient sur la langue la pièce de monnaie destinée à Caron, qui la
+prenait avant de les enterrer. Cela se pratique encore à peu près de
+même en Égypte, dans toutes les villes assez grandes pour avoir une
+ville des tombeaux.
+
+Les Égyptiens ont encore l'habitude de cacher leur argent sous la
+langue; il nous parut extraordinaire, dans les commencemens de notre
+arrivée, de voir que, pour nous rendre de la monnaie, un Turc commençait
+par cracher dans sa main tous les medins[14] qu'il tenait cachés dans sa
+bouche, quelquefois jusqu'au nombre de cent cinquante et de deux cents,
+sans que l'on s'en aperçût à sa voix, ni que cela l'empêchât de boire et
+de manger.
+
+Pendant notre séjour à Faouë, nous fûmes obligés de remettre en marche
+nos ophthalmistes, qui étaient à peine guéris: voici pourquoi.
+
+Mourad-Bey, qui avait eu avis d'un projet d'insurrection au Caire,
+s'était rapproché de cette ville, où effectivement un mouvement venait
+d'avoir lieu. La populace, exaltée par les hommes influens et les
+cheiks[15] de cette ville, s'était portée à différentes maisons
+appartenant à des beys, où l'on avait placé quelques uns de nos
+établissemens. Quelques assassinats furent commis dans les rues; mais
+cette insurrection ayant été mal dirigée, elle laissa aux troupes de la
+garnison le temps de prendre les armes, et de marcher sur tous les
+points menacés. On fit une prompte et sévère justice des premiers qui
+furent pris en flagrant délit, et tout fut bientôt apaisé. Les chefs
+demandèrent grâce; on la leur accorda moyennant une bonne contribution
+que l'on ne fut pas fâché d'avoir occasion de leur imposer. Cette
+insurrection n'eut d'autre effet que de consolider notre puissance.
+
+Mourad-Bey, voyant le résultat, avait repris le chemin de la
+Haute-Égypte par le bord du désert, et était arrivé à l'extrémité de la
+province de Faïoum, où il cherchait à exciter une insurrection. Nous
+partîmes de Faouë pour aller le combattre ou l'éloigner. Nous laissâmes
+nos malades et le reste de nos aveugles dans la maison qu'avait
+abandonnée le gouvernement lors de notre arrivée, et dont nous avions
+retranché la porte. Cette maison avait des terrasses qui en commandaient
+les approches; elle renfermait nos dépôts de vivres et de munitions.
+Nous étions à peine à quelques lieues de la ville, que les mamelouks,
+que nous allions chercher, nous échappèrent, et vinrent se jeter dans la
+ville, espérant exciter les habitans à attaquer la maison où étaient nos
+soldats; mais n'ayant pu y réussir, ils essayèrent eux-mêmes, et vinrent
+tenter une escalade.
+
+Les malades sortent aussitôt de leurs lits, les ophthalmistes lèvent
+l'appareil posé sur leurs yeux; tous prennent les armes, montent sur les
+terrasses de la maison d'où ils écartent les assaillans à coups de
+fusil, et les font renoncer à leur entreprise.
+
+Mourad-Bey se retira, et en passant par la ville, il alla regagner le
+désert du côté opposé à celui par lequel il était venu, et partit une
+seconde fois pour la Haute-Égypte.
+
+Le général Desaix reçut cette nouvelle par un habitant de Faouë que lui
+avait expédié le commandant des soldats qu'il y avait laissés.
+
+Il revint sur ses pas, et fut fort satisfait de voir que cette attaque,
+qui aurait pu avoir des suites funestes, n'avait même pas coûté un
+homme.
+
+C'est dans l'excursion que nous venions de faire, que nous rencontrâmes
+une vaste fondrière, très longue, puisqu'elle nous parut de toute la
+longueur de la province, depuis son ouverture vers l'Égypte jusqu'au lac
+Mœris, et large comme une très grande rivière d'Europe. Cette fondrière
+semble avoir été bien anciennement une des décharges du Nil, ce qui
+corrobore l'opinion que je viens d'émettre sur la formation du lac Mœris
+et du Fleuve sans eau.
+
+Elle est trop large et trop profonde pour être un ouvrage des hommes. On
+trouve encore dans le fond un ruisseau bordé de joncs très élevés, et
+les habitans nous dirent que ce petit ruisseau bourbeux conservait de
+l'eau toute l'année. En suivant la route d'Illaon à Faouë, nous
+remarquâmes un pont fort ancien, comme celui que nous avions vu à ce
+village, et qui était aussi élevé sur une digue de décharge en
+maçonnerie, construite en pierres énormes, et très bien conservée; nous
+fîmes reconnaître la direction que suivaient les eaux, qui, dans les
+grandes crues, devaient encore s'échapper par-dessus cette digue, dont
+la surface était un plan incliné parfaitement uni, et nous apprîmes
+qu'elles se rendaient dans cette fondrière, qui, à l'époque la plus
+reculée, a dû avoir une destination sur laquelle nous n'avons point
+exercé nos conjectures.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Voyage de Desaix au Caire.--Nouvelle expédition dans la Haute-Égypte à
+la poursuite de Mourad-Bey.--M. Denon.--Le fils du roi de
+Darfour.--Singulière maladie d'un Turc.--Histoire de Mourad-Bey et
+d'Hassan-Bey.
+
+
+La saison s'avançait; toutes les campagnes étaient couvertes d'une
+verdure qui reposait nos yeux fatigués de l'aridité du désert: nous
+avions passé pour la première fois un hiver pendant lequel la chaleur
+n'avait pas cessé d'être insupportable. Le mois de janvier nous avait
+paru être comme celui de juin en Europe. La gaîté était revenue, et le
+moral du soldat était tout-à-fait remonté.
+
+Le général Bonaparte avait ordonné au général Desaix de quitter le
+Faïoum, et de porter sa division sur les bords du Nil, à Benisouef, à
+vingt-cinq lieues du Caire, sur la rive gauche: ce mouvement venait de
+s'exécuter, lorsque le général Desaix alla voir le général Bonaparte au
+Caire; je l'accompagnai dans cette course, qui ne dura que quelques
+jours, et que nous fîmes sur le Nil.
+
+Le général Bonaparte n'avait encore reçu aucunes nouvelles de France; il
+n'était occupé que de créations de toutes les espèces. Le climat ne
+faisait rien sur son tempérament; il n'éprouvait pas, comme tout le
+monde, le besoin de dormir après midi. Il était toujours vêtu comme à
+Paris, son habit boutonné du haut en bas, et cela presque sans suer,
+tandis que nous étions tous dans un tel état de transpiration, qu'elle
+décomposait la teinture de nos habits: on ne peut se figurer l'effet que
+produit cette chaleur quand on ne l'a pas éprouvée.
+
+Le général Bonaparte, après avoir gardé le général Desaix pendant
+quelques jours, et lui avoir témoigné toutes sortes d'amitiés, lui
+donna, pour le transporter de nouveau à Benisouef, une belle djerme[16]
+qu'il avait fait arranger pour lui-même; elle était véritablement
+magnifique, et s'appelait _l'Italie_.
+
+Il fit partir du Caire, pour rejoindre la division du général Desaix,
+toute la cavalerie qui se trouvait montée, et au nombre de huit cents
+chevaux: avec cette cavalerie, on avait renvoyé à la division le reste
+de son artillerie, qu'elle n'avait pas embarqué dans sa première
+opération.
+
+On était prêt à recommencer la campagne par terre pour achever la
+destruction des mamelouks. Nous partîmes de Benisouef en remontant le
+fleuve le long de la rive gauche; mais alors nous ne marchions plus en
+carré comme dans la route d'Alexandrie au Caire: nous ne redoutions plus
+nos ennemis, qui étaient frappés de terreur à notre approche: notre
+marche n'était plus qu'une promenade, à la vérité souvent pénible, à
+cause de la chaleur.
+
+Plusieurs membres de l'Institut du Caire étaient venus rejoindre notre
+division pour visiter la Haute-Égypte.
+
+M. Denon, entre autres, s'était attaché d'amitié au général Desaix, et
+ne le quitta pas de toute la campagne. Tout le monde aimait son
+caractère doux et obligeant, et sa conversation instructive et
+spirituelle était un délassement pour nous.
+
+Le zèle qu'il mettait à toiser les monumens, à rechercher des médailles
+et des antiquités, était un sujet continuel d'étonnement pour nos
+soldats, surtout quand on lui voyait braver la fatigue, le soleil, et
+souvent les dangers, pour aller dessiner des hiéroglyphes ou quelques
+débris d'architecture; car je ne crois pas qu'une seule pierre lui ait
+échappé. Je l'ai souvent accompagné dans ses excursions; il portait sur
+ses épaules un portefeuille rempli de papiers et de crayons, et avait un
+petit sac suspendu à son cou, dans lequel il mettait son écritoire et
+quelque nourriture.
+
+Il nous employait tous à lui mesurer les distances et les dimensions des
+monumens, qu'il dessinait pendant ce temps-là. Il avait de quoi charger
+un chameau en dessins de toute espèce, quand il retourna au Caire, d'où
+il repartit avec le général Bonaparte pour la France.
+
+Les habitans, en nous voyant aussi curieux des monumens auxquels
+eux-mêmes ne faisaient pas attention, nous apportèrent quelques
+médailles qu'ils trouvaient par-ci par-là en cultivant leurs champs, et
+en bâtissant leurs maisons au milieu des ruines de celles des villes
+anciennes. Quand ils virent que nous y attachions quelque prix, ils nous
+en apportèrent une quantité. M. Denon en revenait chargé à chacune des
+courses qu'il faisait pour aller voir des antiquités. Les médailles
+n'étaient rien autre que des monnaies de cuivre romaines, qui étaient
+restées dans le pays en prodigieuse quantité, et où personne n'avait
+encore pénétré avant nous.
+
+Les médailles d'or avaient disparu; il n'y avait que celles de cuivre
+qui s'étaient conservées, et cela en si grand nombre, en quelques
+localités, que l'on aurait presque pu les remettre en circulation.
+
+Nous remontâmes d'abord jusqu'à Siout, qui est à soixante-quinze lieues
+au-dessus du Caire, puis à Girgé, qui est encore à vingt-cinq lieues
+plus haut. Nous avions ainsi fait cent lieues sans rencontrer un seul
+des partis de Mourad-Bey, qui nous laissait chaque soir la place qu'il
+avait occupée le matin.
+
+Nous nous arrêtâmes quelque temps à Girgé, pour nous réparer et nous
+reposer de nos fatigues, après une marche aussi longue et aussi pénible.
+
+Il venait d'arriver dans cette petite ville une caravane de Darfour;
+elle était commandée par un des fils du roi, qui vint demander
+protection au général Desaix. C'était un homme d'une trentaine d'années,
+fort doux de caractère, et qui avait de singulières idées sur toutes les
+moindres choses.
+
+Le jour de notre arrivée, il avait tonné peut-être pour la première fois
+depuis un siècle; les habitans, en voyant tomber quelques gouttes d'eau,
+regardaient cela comme un bon augure.
+
+Nous demandâmes au roi de Darfour ce que c'était que le tonnerre, et si
+on l'entendait dans son pays. Il nous répondit que oui, et que c'était
+un petit ange par lequel Dieu faisait diriger les nuages; qu'il se
+fâchait quand ceux-ci ne voulaient pas l'écouter, et que la pluie qui
+venait de tomber était ceux qu'il avait précipités du ciel, comme
+n'ayant pas voulu lui obéir.
+
+Nous lui demandâmes ce que c'était que les esclaves qui composaient sa
+caravane, ainsi que les marchandises qu'elle apportait.
+
+À cette occasion, il nous apprit que son pays était très pauvre, et
+n'avait presque point de culture pour nourrir sa population; encore les
+peuples du Sennaar, pays voisin, venaient-ils souvent dévaster leurs
+récoltes pour se nourrir eux-mêmes, ce qui occasionnait entre eux des
+guerres dans lesquelles ils se faisaient réciproquement des prisonniers
+qu'ils amenaient en Égypte pour les vendre; en sorte que ceux de Darfour
+y amenaient les prisonniers faits sur la population de Sennaar, et ceux
+de Sennaar y amenaient, par un autre côté, les prisonniers faits sur la
+population de Darfour. Il ajouta que les marchands profitaient du départ
+de ces caravanes, pour apporter leurs marchandises, qui consistaient en
+gommes, plumes d'autruche, peaux de tigre, quelques dents d'éléphant, et
+de la poudre d'or, qu'il nous montra. Elle ressemblait au sable que l'on
+emploie pour sécher l'écriture, et nous parut contenir encore beaucoup
+de parties terreuses. Il nous dit que dans son pays on la recueillait,
+après les pluies, dans les ruisseaux qui étaient descendus des
+montagnes.
+
+Il y avait dans cette caravane beaucoup d'enfans qui étaient aussi
+destinés à être vendus. À ce sujet, il nous apprit que leurs parens, ne
+pouvant pas les nourrir, gardaient les plus forts pour travailler, et
+qu'ils envoyaient les autres en Égypte, d'où l'on devait leur en
+rapporter la valeur en grains, riz et autres espèces de denrées,
+ajoutant qu'en général ils ne rapportaient guère chez eux que des
+denrées pour se nourrir et se vêtir, et très peu d'argent, dont on
+n'avait pas grand besoin dans son pays.
+
+L'entretien de ce roi de Darfour nous fit faire des réflexions sur la
+traite des noirs, et nous laissa presque tous dans l'opinion qu'il était
+plus philanthropique de la permettre que de la défendre, ou que du moins
+les gouvernemens devraient s'en charger eux-mêmes en achetant les
+Nègres, et en les transportant dans les colonies de la zone torride, où
+on les réunirait sous une magistrature, au lieu de les vendre comme une
+propriété particulière.
+
+Ces caravanes partent de Darfour dans la saison des pluies, afin de
+trouver de l'eau dans le désert; elles marchent pendant cent jours dans
+le désert pour arriver aux Oasis, qui sont des îles de terre cultivées
+au milieu du désert, et de là pour arriver en Égypte elles mettent trois
+jours.
+
+Elles perdent beaucoup de monde en chemin, quand elles ont le malheur de
+ne pas avoir de pluie, et toujours les individus qui les composent
+arrivent dans un état de maigreur affligeant à voir.
+
+Le général Desaix traita bien ce roi de Darfour, lui fit des présens en
+grains, riz, sucre et café, qui parurent lui faire plaisir; mais ce qui
+nous sembla lui en faire davantage, fut une pelisse dont il s'empressa
+de se revêtir en se redressant avec un air d'importance.
+
+Nous trouvâmes à Girgé un capucin qui y avait été envoyé de Rome comme
+missionnaire. Il savait à peine lire l'italien, et n'avait encore fait
+qu'un prosélyte; c'était un petit orphelin de douze ou quatorze ans, qui
+lui servait de domestique. L'un et l'autre parurent heureux de notre
+arrivée, et ne nous quittèrent plus[17].
+
+Avant de commencer cette campagne par terre, le général Desaix avait
+emmené avec lui un chirurgien en chef, dont la société et la
+conversation lui plaisaient beaucoup, et pour lequel il avait de
+l'amitié: c'était le docteur Renoult, dont les connaissances générales
+et le goût pour les observations de tout genre faisaient un homme d'une
+société instructive et agréable.
+
+Le général Desaix aimait beaucoup les Turcs, et souvent il priait le
+docteur Renoult de donner des soins à ceux d'entre eux dont l'influence
+et le crédit lui étaient nécessaires.
+
+Nous étions établis au bord du Nil, lorsque le cheik d'une petite ville
+voisine fit demander au général Desaix la permission de consulter son
+savant médecin sur une maladie dont il commençait à être attaqué.
+
+Le général Desaix pria le docteur Renoult de se rendre à l'invitation,
+et lui donna son interprète pour l'accompagner. Le docteur emporta avec
+lui une petite pharmacie qu'il avait toujours dans ses voyages, et
+partit, s'attendant tout au moins à voir un mourant. Quelle fut sa
+surprise en trouvant un homme qui aurait pu servir de modèle pour un
+autre Hercule-Farnèse, et ayant toutes les apparences d'une santé à
+l'avenant! Il lui demanda ce qu'il éprouvait pour se croire malade. Le
+cheik répondit au docteur Renoult qu'il avait toujours usé sobrement des
+facilités de la loi sur la pluralité des femmes, qu'il n'en avait jamais
+eu que deux qu'il aimait passionnément, et que, malgré les soins qu'il
+leur rendait également chaque jour, il n'avait pu leur persuader qu'il
+n'en préférait pas une à l'autre, surtout depuis que son état maladif,
+qui durait déjà depuis deux ans, l'avait obligé à réduire ses assiduités
+près de chacune d'elles à deux ou trois hommages par jour.
+
+Il racontait ces détails avec une bonne foi qui ne permettait pas d'en
+suspecter la sincérité; il ajouta que cet état de faiblesse
+l'inquiétait, et l'avait déterminé à demander la consultation du savant
+médecin.
+
+Le docteur Renoult ainsi que l'interprète ne purent s'empêcher de rire,
+et de souhaiter au malade de rester encore long-temps affligé de cette
+maladie, lui disant que c'était celle des gens qui se portaient le mieux
+dans les autres pays, où même il était rare d'y trouver des hommes assez
+heureux pour être aussi malades que lui.
+
+Chacun voulut s'informer de son hygiène, et je ne sais si personne
+s'avisa d'en faire l'essai, en apprenant qu'il ne vivait que de riz, de
+melon, et que, hormis quelques tasses de café, il ne buvait que de
+l'eau. Le docteur ne savait plus que penser de ceux qui ne se
+plaignaient pas de leur santé.
+
+Nous commencions à être reposés de nos fatigues, lorsque nous fûmes
+rejoints à Girgé par un convoi de barques armées qui portaient les
+munitions que nous attendions pour continuer notre marche.
+
+Nous partîmes, toujours en remontant le Nil, pour aller combattre
+Mourad-Bey, dont nous venions d'avoir des nouvelles. Il avait d'abord
+remonté jusqu'à Esné, où il avait été demander l'hospitalité à son rival
+le fameux Hassan-Bey.
+
+Hassan avait été mamelouk d'Aly-Bey, qui régnait avant Ibrahim et
+Mourad, et que ce dernier fit mourir après qu'il eut été dangereusement
+blessé dans une de ces querelles si communes entre ces petits tyrans.
+
+Aly-Bey avait vraiment de l'humanité et des connaissances naturelles:
+c'est le seul bey dont les Égyptiens nous aient paru honorer la mémoire;
+à sa mort, Mourad s'empara du pouvoir. Hassan, qui avait été fait bey
+par Aly son patron, était un guerrier redoutable; fidèle à son maître,
+il jura de le venger.
+
+Ayant été vaincu par Mourad, il en fut poursuivi au point qu'il n'eut
+plus d'autre ressource que de s'enfuir du champ de bataille, près du
+Caire, jusqu'au sérail de Mourad, et d'aller demander asile à sa sultane
+favorite. Les lois de l'hospitalité sont sacrées en Orient: la sultane
+reçoit le fugitif, écrit à Mourad pour l'en prévenir, et lui défend en
+même temps de s'approcher du sérail, ni d'y entrer avant de lui avoir
+accordé la vie de Hassan. Mourad-Bey répond sur-le-champ qu'il ne veut
+accorder à Hassan que deux jours pour pourvoir à sa sûreté, et qu'après
+ce délai il attaquera le sérail.
+
+Hassan reçoit la signification sans s'émouvoir, et il ne doute pas que
+sa perte ne soit résolue. Il voit déjà à travers les jalousies du sérail
+les mamelouks de Mourad qui sont aux aguets: l'un d'eux était aposté à
+une petite porte de service qui donnait sur une rue étroite et
+détournée; au-dessus de cette porte était un petit balcon en bois, et
+entouré de jalousies à la manière orientale; ce balcon était absolument
+au-dessus de la tête du mamelouk qui était en vedette à cette porte.
+Hassan ôte les coussins qui garnissent le balcon, et, muni de toutes ses
+armes, il s'y place sans bruit: il prend si bien ses mesures, que, d'un
+seul effort, il brise ce frêle balcon, et tombe, le poignard à la main,
+sur le mamelouk, le tue, monte sur son cheval, et se sauve à toute bride
+dans le désert par la route de Suez. Il se fait guider par des Arabes,
+et accompagner par eux jusqu'à ce port. Tout en y arrivant, il se rend à
+bord d'une caravelle qui appartenait à Mourad-Bey. De là il lui écrit
+pour le prévenir qu'il est à Suez, et lui demande cette caravelle pour
+le conduire à la Mecque, où il dit vouloir se retirer.
+
+Mourad lui répond, lui donne la caravelle, mais pour le conduire
+seulement, et lui souhaite une bonne fortune; mais en même temps il
+ordonne secrètement au capitaine de la caravelle, qui était Grec,
+d'étrangler Hassan, et de le jeter à la mer une fois qu'il serait en
+route.
+
+Hassan soupçonna la perfidie et eut néanmoins l'air calme; le lendemain
+du départ de Suez, il appelle le capitaine de la caravelle dans sa
+chambre, et lui demande l'ordre secret qu'il a reçu: celui-ci, pris à la
+gorge, se croit trahi, se jette à genoux, et demande grâce; il avoue
+tout. Hassan, sans s'échauffer, lui dit: «Je t'aurais fait grâce, si tu
+m'avais avoué de suite la perfidie de Mourad; mais tu as gardé le secret
+deux jours; tu voulais l'exécuter»; et il le tua ainsi que son second.
+Le pilote, voyant le caractère d'un tel personnage, se hâta de le
+conduire à la ville sacrée.
+
+L'intrépide Hassan imposa au schérif de la Mecque, et se fit payer, par
+lui et le commerce de cette ville, une forte contribution, au moyen de
+laquelle il enrôla quelques partisans; cela fait, il se rembarque sur la
+même caravelle, et vient débarquer à Cosséir. De là il fait prévenir
+ceux de ses mamelouks qui avaient échappé, de venir le joindre; en même
+temps, il fait dire à ses marchands de lui en envoyer de nouveaux tout
+armés et équipés. Il vient lui-même les rejoindre au bord du Nil à Esné,
+où il réunit bientôt deux cents mamelouks; alors il écrivit à Mourad
+pour lui reprocher sa perfidie, le défier au combat en lui redemandant
+son patrimoine, qui lui avait été enlevé.
+
+Mourad surpris se trouva heureux de transiger avec lui; et comme au fond
+Hassan ne se souciait pas de venir trop près du Caire, il accepta la
+proposition que lui fit Mourad-Bey, de le reconnaître possesseur de
+toute la Haute-Égypte, depuis les cataractes du Nil jusqu'un peu
+au-dessus d'Esné, où il était à notre arrivée en Égypte.
+
+Ce fut dans les bras de ce rival que Mourad-Bey alla se jeter, et par un
+sentiment de noblesse dont l'histoire des monarques de l'Europe n'offre
+peut-être pas d'exemple, Hassan le reçoit, ne lui fait aucun reproche,
+ne lui parle que de ses malheurs, et du plaisir qu'il va trouver à les
+partager.
+
+Il pouvait, en servant sa vengeance, se faire un mérite auprès des
+Français; mais cet homme extraordinaire n'y pensa même pas: il joignit
+aussitôt ses mamelouks à ceux qui restaient encore à Mourad, et ils
+vinrent ensemble à notre rencontre. Elle eut lieu à la petite ville de
+Samanhout, le lendemain de notre départ de Girgé.
+
+Le schérif de la Mecque, par zèle pour sa religion, avait envoyé mille à
+douze cents hommes d'infanterie à Hassan-Bey, qui les mena aussi à
+Samanhout.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Bataille de Samanhout.--Tentira.--Ruines de Thèbes.
+Sienne.--Cataractes.--Projet du pacha d'Égypte.--Radeaux de
+poterie.--Impôt du miri; moyens employés pour le lever.
+
+
+Quelques corps que le général Desaix tenait en avant nous eurent bientôt
+donné avis de la présence des mamelouks, en sorte que nous eûmes le
+temps de nous former en deux grands carrés d'infanterie, et de placer la
+cavalerie sur trois lignes entre ces deux carrés; la deuxième ligne
+faisait face en arrière.
+
+Dans cette bataille, comme dans les autres, on ne tira que vingt-cinq ou
+trente coups de canon; la mousqueterie décida tout, le feu des carrés
+dispersa les mamelouks, sur lesquels on lança toute notre cavalerie, qui
+était commandée par le général Davout; mais elle ne put en joindre
+aucun, quoiqu'elle les poursuivît assez loin dans le désert: en
+revanche, elle tailla en pièces les malheureux fantassins de la Mecque.
+
+La bataille finissait, lorsqu'il déserta un mamelouk
+d'Osman-Bey-Ottambourgis: c'était un Hongrois, ancien sous-officier des
+hussards autrichiens du régiment de Wentschal; il avait été pris dans la
+guerre entre cette puissance et la Porte, en 1783 ou 1784. Il nous vint
+de même d'anciens dragons de La Tour, et même des officiers des corps
+francs hongrois et croates, qui, ayant été pris dans la même guerre,
+avaient été conduits à Constantinople, puis amenés en Égypte, où ils
+étaient simples mamelouks: ce sort-là ne leur déplaisait pas, et ils
+n'avaient fait aucun effort pour retourner dans leur patrie, quoiqu'ils
+eussent un consul en Égypte; mais il est juste de dire que, si leurs
+beys leur en avaient soupçonné la pensée, ils auraient eu la tête coupée
+sur-le-champ.
+
+Le reste du jour de la bataille, on continua à marcher pour venir
+coucher à Farchout, au bord du Nil.
+
+Les mamelouks remontèrent le fleuve, et, le lendemain, nous les
+suivîmes. À cette hauteur, la vallée de l'Égypte se rétrécit beaucoup,
+et continue à se resserrer jusqu'aux cataractes, où elle se termine en
+forme d'entonnoir.
+
+Dans la marche que nous fîmes en sortant de Farchout, nous trouvâmes les
+ruines de Tentira, pour arriver quelques heures après au milieu de
+celles de la fameuse Thèbes aux cent portes. Nous y passâmes la nuit.
+
+Nous étions trop fatigués pour accorder de l'attention à ces antiques
+monumens, qui étaient déjà dans cet état de destruction du temps de
+Moïse. Cependant, comme M. Denon était infatigable toutes les fois qu'il
+y avait quelque chose à voir, il nous conduisit au lieu où se trouvent
+les débris de la statue de Memnon, qui est brisée en treize morceaux.
+J'ai mesuré la circonférence d'un de ses bras au-dessus du coude: elle
+avait treize pieds et demi.
+
+Nous allâmes voir la fameuse avenue de Sphinx, qui nous parut bien peu
+de chose; et ce qui nous surprit le plus, ce fut de voir des chapiteaux
+de colonnes peints en vert et en rouge, et qui étaient aussi frais que
+si cette peinture n'avait eu qu'un an, ce qui nous prouva combien le
+climat avait peu altéré ces énormes monumens, que l'on ne prendrait pas
+la peine d'aller voir, s'ils étaient à la porte de Paris.
+
+Depuis Girgé, nous avions traversé une plaine plantée de cannes à sucre
+et couverte de toutes les plantes médicinales que produit l'Égypte, en
+sorte que l'atmosphère était remplie d'une odeur balsamique, qui était
+encore plus forte à l'approche des villages.
+
+Les bords du Nil commençaient à être dangereux, particulièrement le
+soir, à cause des énormes crocodiles qui sortent du fleuve pour venir se
+repaître de tout ce que l'on sème dans le limon de ses bords. Nous en
+avons vu souvent; mais aucun accident n'est arrivé. Ces animaux, quoique
+monstrueux, sont très timides; le moindre bruit les fait fuir, surtout
+quand ils sont hors de l'eau, d'où ils ne sortent que la nuit.
+
+Thèbes nous a paru avoir été fort grande, et nous avons pu en juger par
+les ruines des deux portes opposées qui existent encore; néanmoins les
+historiens sont tombés dans une grande exagération à ce sujet, car elle
+n'a jamais pu être aussi grande qu'une de nos principales villes de
+France.
+
+Nous n'y passâmes qu'une nuit, et, le lendemain, nous continuâmes à
+remonter le Nil pour arriver à Esné, où était la résidence de ce même
+Hassan-Bey, qui s'était attaché à la fortune de Mourad.
+
+Nous ne nous arrêtâmes qu'une nuit dans chacune de nos stations. D'Esné
+nous allâmes au passage de la Chaîne, ainsi appelé parce que, dans cet
+endroit, la vallée est si resserrée par les montagnes qui la bordent,
+qu'elles n'y ont laissé que l'espace nécessaire au passage du Nil; et
+quoique celui-ci fût au temps de ses plus basses eaux, il y avait à
+peine la voie d'une pièce de canon entre ses bords et le pied de la
+montagne, qui, à partir de ce point, est toute composée de blocs énormes
+de granit rouge. C'était le premier qui s'offrait à nos yeux depuis que
+nous étions en Égypte, et ce n'est sans doute que de là qu'on a tiré
+tout celui qui ornait les monumens de Rome, et que l'on désignait sous
+le nom de granit d'Orient. Nous avons vu les carrières qu'exploitaient
+les anciens, et nous y avons encore trouvé des obélisques entiers,
+détachés du rocher pour être ébauchés, et qui n'avaient pu être achevés.
+
+Au moyen des crues du fleuve, on embarquait sans doute ces masses
+énormes sur des radeaux construits exprès, pour les transporter dans
+toutes les villes d'Égypte. On en rencontre encore au milieu des ruines
+quelques uns qui n'ont pas été renversés.
+
+Du passage de la Chaîne[18], la vallée s'élargit un peu jusqu'aux
+cataractes, où nous arrivâmes le lendemain. Mais ce petit bassin n'offre
+plus la même terre que celle d'Égypte: ce n'est que du sable que
+l'inondation fertilise, mais qui produit bien peu de chose. Aussi
+avons-nous recommencé à souffrir; et si, en arrivant à Sienne, nous
+n'avions pas arrêté, au pied des cataractes, les convois de barques sur
+lesquelles les provisions des mamelouks étaient embarquées, nous
+eussions souffert bien davantage: mais nous y trouvâmes du biscuit, des
+dattes en abondance, et de l'orge pour les chevaux.
+
+Nous étions arrivés au pied des cataractes et en face de Sienne, qui est
+sur la rive droite. Nous passâmes la nuit sur le bord du fleuve, où nous
+avions réuni toutes les barques dont je viens de parler: nous fûmes
+obligés de faire constamment grand bruit pour éloigner les crocodiles,
+qui cherchaient quelque chose à dévorer autour de ces barques qu'ils
+sentaient chargées.
+
+Au jour, nous traversâmes le fleuve pour aller à Sienne, et nous nous
+arrêtâmes dans une île, située au milieu de son lit, où l'on voyait
+quelques monumens. C'était l'île de Philé des anciens; l'on prétendait
+qu'il y existait un puits au fond duquel on apercevait le soleil à midi
+juste, le 21 juin, parce que, comme l'on sait, Sienne est sous le
+tropique; nous avons inutilement cherché ce puits, nous ne l'avons pas
+trouvé.
+
+Les historiens ont exagéré sur Sienne comme sur le reste; cette ville
+n'est plus qu'un amas de très petites maisons construites en briques
+cuites au soleil, et n'a jamais pu être que très peu de chose, même dans
+les temps les plus reculés; elle n'est entourée que de sable, que l'on
+ne peut cultiver que dans une largeur de quelques toises sur chacun des
+bords du Nil. Elle ne pouvait avoir aucune industrie, si ce n'est celle
+d'être un point de halte pour les caravanes qui venaient par le Nil en
+Égypte, et un poste militaire que les Romains paraissent y avoir
+entretenu pendant tout le temps qu'ils ont occupé cette province.
+
+Nous restâmes quelques jours à Sienne pour voir quel parti prendraient
+les mamelouks, et nous employâmes ce temps à visiter cette ville et ses
+environs.
+
+C'est à Sienne que nous avons vu des voûtes pour la première fois, et
+les habitans sont obligés de les employer dans la construction de leurs
+maisons, faute de bois assez fort pour soutenir un étage supérieur. Ces
+voûtes rendent leurs habitations un peu plus fraîches, ce qui est d'un
+grand prix dans une ville abritée de tous les vents, entourée de rochers
+de granit, et placée sous le tropique: elle serait inhabitable sans
+cela. Du reste, l'on ne remarque ni chaux ni plâtre, même dans
+l'intérieur des chambres, qui sont tout simplement crépies avec le limon
+noir du Nil.
+
+Un des inconvéniens de ces contrées est celui d'être dévoré par de la
+vermine, dont la plus grande propreté ne débarrasse pas toujours. L'on
+nous avait dit que sous le tropique elle périssait par l'excessive
+chaleur; on nous avait fait un conte: elle s'y multiplie à un degré
+insupportable; mais il fallut bien que l'armée souffrît ce nouveau
+fléau.
+
+Nous avons trouvé, dans les environs de Sienne, les débris bien
+conservés de la voie romaine qui allait de Sienne au port de Bérénice,
+dans la mer des Indes.
+
+En arrivant aux cataractes, qui sont un peu au-dessus de Sienne, nous
+fûmes bien surpris de ne voir aucune chute d'eau; le fleuve s'est ouvert
+un passage à travers un amas de rochers de granit qui obstruent son lit
+et l'ont divisé en une infinité de petits torrens: ces amas de rochers
+se prolongent pendant à peu près une lieue, et forment ce que l'on
+appelle les cataractes. Immédiatement après avoir franchi cet obstacle,
+on trouve le fleuve dans son entier, et formant un beau bassin au milieu
+duquel s'élève l'île d'Éléphantine, qui est toute couverte de monumens.
+Nous étions frappés d'étonnement de voir aussi bien conservées toutes
+les inscriptions grecques et romaines que les voyageurs avaient gravées
+partout, lorsqu'ils étaient venus visiter ces mêmes lieux quelques
+siècles avant nous. La plupart étaient encore plus lisibles que ne le
+sont celles qui couvrent la muraille de la galerie où l'on vient admirer
+le beau point de vue de la _villa_ d'Est à Rome, et que celles qui
+couvrent le rocher au bas de la cascade du Rhin à Schaffouse.
+
+Nous passâmes une nuit au-dessus des cataractes, que nous avions
+laissées à cinq lieues derrière nous, et nous revînmes à Sienne le
+lendemain[19]. Il serait difficile de se faire une idée de tout ce que
+nous eûmes à souffrir de la chaleur dans toutes ces marches.
+
+Nous avions remarqué sur le Nil des radeaux qui le descendaient, et dont
+la construction singulière avait vivement piqué notre curiosité: c'était
+de la poterie. Nous étions arrivés au point le plus élevé de l'Égypte,
+sans en avoir rencontré de fabrique. Nous demandâmes d'où venait cette
+marchandise: on nous apprit qu'elle venait de beaucoup plus haut que
+Sienne, où se trouvait un de ces radeaux. Nous l'examinâmes; il était
+aussi grand que ceux que l'on voit sur nos rivières en France, et
+uniquement composé de pots de terre parfaitement égaux, ingénieusement
+rangés les uns à côté des autres, liés ensemble, et l'ouverture placée
+en dessous; on en mettait ainsi les uns sur les autres autant de rangs
+que la profondeur de l'eau le permettait. Cette masse était soutenue à
+flot par l'air qui restait au fond des pots, d'où il ne pouvait
+s'échapper. Les conducteurs y ajustaient un gouvernail, et y plaçaient
+quelques nattes, sur lesquelles ils s'établissaient. Ils descendaient
+ainsi le fleuve du point le plus élevé du cours du Nil jusqu'au Caire,
+et en passant même par-dessus les cataractes, quand l'inondation les
+recouvre, ainsi que cela a lieu tous les ans.
+
+Ces radeaux ne craignaient que l'échouage; mais dans le Nil, dont les
+bords sont limoneux, cela ne présente aucun danger.
+
+Pendant son séjour à Sienne, le général Desaix eut besoin d'écrire à
+Siout; on donna la lettre à porter à un fellah, qui ne prit pas d'autre
+moyen pour exécuter sa commission, que de lier ensemble deux bottes de
+joncs, sur lesquelles il se plaça assis à la turque, avec sa pipe et un
+peu de dattes, ne prenant que sa lance pour se défendre contre les
+crocodiles, et une petite rame pour se diriger. Placé ainsi sur cette
+frêle embarcation, il s'abandonna au cours du fleuve et arriva sans
+accident.
+
+Notre campagne paraissait finie; nous croyions que les beys Mourad et
+Hassan avaient été porter leur infortune chez les Éthiopiens; mais nous
+fûmes bientôt désabusés: le désert leur était familier, et des guides
+fidèles les avaient ramenés depuis les cataractes jusqu'en Égypte, en
+leur faisant faire une marche pénible.
+
+Ils arrivèrent avant nous à Esné, où ils se séparèrent pour suivre
+chacun une fortune différente. Mourad continua à descendre par la rive
+gauche, et Hassan passa sur la rive droite.
+
+Nous eûmes aussitôt avis de ce mouvement par un gros détachement
+d'infanterie, que nous avions laissé en observation au passage de la
+Chaîne, et nous nous mîmes en mesure de les suivre.
+
+Le général Desaix laissa à Sienne un détachement de deux cents hommes
+d'infanterie, et partit, avec le reste de ses troupes, par la rive
+droite du Nil, qu'il vint passer à Esné, où il resta quelques jours.
+
+Avant de s'occuper exclusivement des mamelouks, il fallait songer à
+organiser la province, dont les ressources devaient pourvoir à nos
+besoins; l'impôt était déjà d'un an en arrière; le Nil, qui allait
+monter de nouveau, aurait rendu sa rentrée difficile, parce qu'en
+Égypte, quoique l'impôt ou miri se paie exactement, les villes et
+villages ne l'apportent jamais; il faut que l'on se donne la peine
+d'aller le chercher, et les villages ne le paieraient point, si on
+négligeait de déployer un appareil militaire en venant le leur demander;
+et ce qui est étrange, c'est que c'est pour eux une marque de
+considération à laquelle ils sont très sensibles.
+
+Le déshonneur accompagne celui qui paie le miri à la première sommation,
+et une grande considération est accordée à ceux qui résistent. Elle est
+même graduée d'après le nombre de coups de bastonnade qu'ils ont la
+force d'endurer avant de délier la bourse.
+
+Cet usage bizarre est établi depuis des siècles, nous n'y dérogeâmes
+pas. Il fallut donc disloquer les troupes de la division, afin d'occuper
+toute la Haute-Égypte, organiser une administration pour pourvoir aux
+besoins des soldats, et commencer enfin à lever l'impôt, dont la quotité
+n'était pas même encore fixée.
+
+D'Esné le général Desaix vint s'établir à Kené, petit bourg placé à la
+lisière du désert de la rive droite, et où aboutit la route qui mène à
+Cosséir, sur la mer Rouge. Il y organisa l'expédition qui devait aller
+occuper ce point, dont il était important d'être promptement maître,
+parce que c'est par ce port qu'arrive tout le café moka, ainsi que les
+marchandises de l'Arabie, qui se changent à Cosséir contre du blé, du
+riz et autres produits de l'Égypte. On réunit plusieurs centaines de
+chameaux qui furent employés à transporter les troupes qui devaient
+aller occuper Cosséir; on traita avec des Arabes du désert pour le
+transport de toutes sortes de vivres et de munitions, puis on fit partir
+cette expédition, qui arriva à Cosséir après six jours de marche. Peu de
+jours après son arrivée, il parut devant le port deux frégates anglaises
+qui venaient de l'Inde; elles débarquèrent deux cents hommes de troupes
+de ce pays avec une pièce de canon. Cette troupe avait vraisemblablement
+le projet de s'emparer du fort qui domine le port, et qui est un vieux
+bâtiment carré, en maçonnerie très ancienne et solidement établie; mais,
+le voyant déjà occupé par nos troupes, elle se rembarqua en laissant sa
+pièce de canon, qui nous resta. Les frégates s'éloignèrent, et ne
+reparurent plus.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Organisation de la Haute-Égypte.--Nouvelles de France.--Le général
+Bonaparte à l'isthme de Suez:--danger qu'il court.--Jaffa.--Massacre des
+prisonniers.--Les Druzes et les Mutualis.--Leur députation au général
+Bonaparte.
+
+
+La Haute-Égypte se trouva ainsi complétement occupée par nos troupes. Le
+général Desaix était parvenu à faire régner partout l'ordre à côté de
+l'administration, et les avantages de ce gouvernement sur celui des beys
+étaient trop évidens pour ne pas convaincre la population, et avancer la
+révolution politique qui se faisait presque d'elle-même.
+
+On ne négligeait rien pour la propager, et c'est dans ce but qu'après
+avoir organisé l'Égypte supérieure, le général Desaix descendit jusqu'à
+Siout pour y établir la même organisation; et telle était l'équité de
+ses décisions et l'impartiale rigueur de sa justice, que les Arabes
+l'avaient surnommé le _sultan juste_.
+
+L'Égypte était tranquille et nous observait; Mourad et Hassan couraient
+encore la campagne, non seulement sans y faire de progrès, mais en
+perdant au contraire, chaque jour, quelques uns de ces intrépides
+mamelouks dont ils avaient déjà si peu.
+
+L'espérance les avait abandonnés, et le moral était tout-à-fait de notre
+côté.
+
+Pendant que le général Desaix était livré à ces importantes occupations,
+il apprit que le général Bonaparte venait de se porter sur la Syrie,
+pour exécuter la deuxième partie du plan qui l'avait amené en Orient.
+
+Les bruits d'une nouvelle rupture entre la France et l'Autriche venaient
+de se répandre, ainsi que celui de l'apparition d'une escadre de
+vingt-cinq vaisseaux de ligne français dans la Méditerranée, sous le
+commandement de l'amiral Bruix, que nous avions su avoir été nommé
+ministre de la marine depuis notre départ. Le fait était vrai; Bruix
+avait armé et commandait lui-même la flotte de Brest: il l'avait amenée
+d'abord dans la Méditerranée, où le Directoire lui avait dit qu'il
+embarquerait des troupes sur la côte d'Italie, mais arrivé là on les lui
+avait refusées, parce que l'armée d'Italie elle-même n'en avait pas
+assez, en sorte que Bruix prit le parti de retourner à Brest, toutefois
+cependant après être entré à Cadix, d'où il se fit accompagner jusqu'à
+Brest par la flotte espagnole, que le Directoire retint en otage: tant
+il se crut peu assuré de la constance de l'Espagne à rester dans sa
+politique.
+
+On ne regardait pas en Égypte ces bruits comme tout-à-fait fondés; mais
+les conjectures auxquelles ils donnèrent lieu ne pouvaient être
+défavorables à ce que le général Bonaparte méditait d'entreprendre.
+L'occupation de l'Égypte était assurée. L'armée, en se créant une
+nouvelle patrie, s'était en même temps donné un point d'appui d'où elle
+pouvait porter les coups les plus terribles aux puissances de l'Orient,
+s'élancer sur Constantinople, ou atteindre les Indes, et frapper au cœur
+la prospérité de l'Angleterre.
+
+Le moment de procéder à cette seconde partie de son plan semblait venu;
+les Égyptiens se familiarisaient avec les Français.
+
+Rien ne paraissait à craindre, soit au-dedans, soit au-dehors.
+Alexandrie était fortifiée, et munie d'une garnison commandée par un
+général habile (Marmont); Aboukir, Rosette, Rahmanié, Damiette et le
+Caire étaient dans le même cas, en sorte qu'à proprement parler, on
+possédait toutes les clefs de l'Égypte. Nos ennemis n'avaient plus la
+chance des révoltes; le peu de succès des premières en avait fait passer
+l'envie, et d'ailleurs, nous étions partout plus forts que les
+mamelouks. Le général Bonaparte, avant de partir pour la Syrie, voulut
+aller voir les débris des établissemens vénitiens à Suez, et faire
+rechercher autour de cette ville les traces du canal que l'on assure
+avoir existé autrefois pour joindre la Méditerranée à la mer Rouge, à
+travers l'isthme de Suez.
+
+Il n'y a que vingt-cinq lieues du Caire à Suez, mais elles sont toutes
+dans le désert, où l'on ne trouve ni un arbuste ni une goutte d'eau.
+
+Il emmena avec lui ses aides-de-camp, le général du génie
+Caffarelli-Dufalga, et MM. Monge et Berthollet; un escadron de ses
+guides formait toute sa garde.
+
+Il traversa rapidement le désert, et atteignit le Kalioumeth. Le soleil
+n'était pas au tiers de sa course. Il fut curieux de pousser jusqu'au
+mont Sinaï, et de voir l'état où étaient les aiguades qu'avaient
+autrefois construites les Vénitiens. Il passa la mer au lieu même où
+Moïse l'avait franchie avec ses Hébreux, et le fit, comme lui, au moment
+où la marée basse la laissait presqu'à sec. Arrivés en Asie, les
+chasseurs restèrent sur le rivage avec les guides qu'on avait pris à
+Suez. Ils imaginèrent de leur faire boire de l'eau-de-vie: ces
+malheureux n'en avaient jamais goûté; ils perdirent la raison, et
+étaient encore tout-à-fait ivres quand le général revint de l'excursion
+qu'il avait faite. Cependant la marée allait monter, le jour était à son
+déclin; il n'y avait pas un instant à perdre.
+
+Ayant préalablement relevé la position de Suez, on se mit en marche dans
+sa direction. Mais après avoir marché quelque temps dans la mer, on
+s'égara; la nuit était venue, et l'on ne savait pas si l'on marchait
+vers l'Afrique ou l'Asie, ou vers la grande mer. Les flots commençaient
+à monter sensiblement, lorsque les chasseurs qui étaient en tête
+crièrent que leurs chevaux nageaient.
+
+En suivant cette direction, on ne pouvait manquer de périr, de même que
+si l'on eût perdu du temps à délibérer. Le général Bonaparte sauva tout
+le monde par un de ces moyens simples qu'un esprit calme trouve
+toujours.
+
+Il s'établit le centre d'un cercle, et fit ranger autour de lui, sur
+plusieurs hommes de profondeur, tous ceux qui partageaient ce danger
+avec lui, et en numérotant tous ceux qui composaient le premier cercle
+en dehors. Il les fit ensuite marcher en avant, en suivant chacun la
+direction dans laquelle ils étaient, et en les faisant suivre
+successivement par d'autres cavaliers à dix pas de distance dans la même
+direction. Lorsque le cheval de l'homme qui était en tête d'une de ces
+colonnes perdait pied, c'est-à-dire lorsqu'il nageait, le général
+Bonaparte le rappelait sur le centre ainsi que tous ceux qui le
+suivaient, et il leur faisait reprendre la direction d'une autre colonne
+à la tête de laquelle on n'avait pas encore perdu pied.
+
+Les rayons qui avaient été lancés dans des directions où ils avaient
+perdu pied, avaient tous été retirés successivement pour être mis à la
+suite de celui où on ne l'avait pas perdu. On retrouva ainsi le bon
+chemin, et l'on arriva à Suez à minuit, ayant déjà de l'eau
+jusqu'au-dessus du poitrail des chevaux; et dans cette partie de la côte
+la marée monte jusqu'à vingt-deux pieds.
+
+On avait été fort inquiet de ne pas voir arriver le général Bonaparte
+avant l'heure de la marée, et lui-même s'estima fort heureux de s'en
+être tiré ainsi. Il revint au Caire afin d'y terminer ses dernières
+dispositions avant de partir pour la Syrie, où il emmena six mille
+hommes.
+
+Il laissa en Égypte de bonnes garnisons dans les places que j'ai citées
+plus haut, un corps mobile de quinze cents hommes autour du Caire, et la
+division du général Desaix dans la Haute-Égypte.
+
+Avec sa petite armée, il traversa le désert qui sépare l'Afrique de
+l'Asie, prit en chemin le fort d'El-Arich, dont la garnison capitula et
+obtint la liberté, sous condition de se rendre à Bagdad et de ne pas
+servir contre les Français avant un an; de là il marcha sur Gazah
+(l'ancienne Césarée), et arriva devant Jaffa (l'ancienne Joppé), où il
+se trouva une garnison turque qui fit mine de se défendre.
+
+Jaffa, située tout-à-fait au bord de la mer, est entourée d'une bonne
+muraille; il fallut lui donner assaut pour y entrer, et on y fit trois
+mille prisonniers, qui, pour la plupart, étaient ces mêmes soldats
+auxquels on avait accordé la liberté et la vie à El-Arich, à des
+conditions qu'ils avaient aussitôt violées.
+
+On apprit sur ces entrefaites que la Porte, après avoir mis aux fers
+tous les agens français, avait déclaré la guerre à la France, et
+rassemblait à Rhodes une armée qui devait être portée en Égypte: rendre
+de nouveau la liberté à ces prisonniers, c'était envoyer aux Turcs de
+nouvelles recrues; les envoyer en Égypte sous escorte, c'était affaiblir
+l'armée déjà si faible. La nécessité décida de leur sort; on les traita,
+après leur parjure, comme ils traitaient après le combat nos blessés, à
+qui ils coupaient la tête sur le champ de bataille.
+
+Après la prise de Jaffa, l'armée continua sa marche, et arriva devant
+Saint-Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolémaïs. La conquête de cette place
+devait entraîner celle de toute la Palestine, ainsi que cela avait eu
+lieu du temps des croisades, et nous ouvrir cette fois-ci le chemin de
+Constantinople, au moyen de nombreuses légions que le général Bonaparte
+avait le projet de former avec la superbe et nombreuse population du
+pays qu'il traversait.
+
+Dans cette position, l'Orient prenait une face nouvelle, et recevait de
+nouveau la lumière qu'il avait répandue jadis sur le monde. Ses peuples
+belliqueux se seraient infailliblement jetés dans les bras d'un guerrier
+qui ne leur demandait que de relever leurs fronts trop long-temps
+humiliés.
+
+La puissance physique de ces peuples est extraordinaire; on peut juger
+de ce qu'ils seraient devenus après la régénération de leur moral.
+L'Orient doit, tôt ou tard, appartenir encore à celui qui saura se
+donner un point d'appui pour poser le levier qui doit l'ébranler.
+
+Le souvenir des anciennes croisades nous était favorable, quoiqu'elles
+aient trouvé leurs tombeaux dans ces mêmes contrées.
+
+Les Druzes et les Mutualis, peuplades chrétiennes qui habitent les
+montagnes à l'est, sont, à ce que l'on dit dans le pays, les descendans
+en ligne directe des derniers croisés, qui, privés des moyens de
+retourner dans leur patrie, ont été retenus dans le pays par la misère.
+Pour se soustraire aux Turcs, ils se sont retirés dans les montagnes où
+vivent encore leurs descendans, et l'on ne se souvient pas qu'aucun Turc
+soit parvenu à pénétrer dans les lieux qu'ils ont choisis pour leur
+retraite.
+
+Ces peuplades vivent en tribus; elles ont perdu la connaissance de la
+langue de leurs ancêtres, mais elles ont encore les mêmes armes qu'eux,
+les mêmes lances, de longues épées avec une poignée en forme de croix,
+et de petits boucliers ronds faits d'un cuir très dur.
+
+Au premier bruit de l'entrée des Français en Syrie, ces peuples
+descendirent de leurs montagnes, animés par ce seul sentiment qu'ils
+devaient être nos alliés naturels, et vinrent au camp devant
+Saint-Jean-d'Acre pour rendre hommage au général Bonaparte, dont la
+gloire était parvenue jusqu'à eux; on leur fit grande fête; et le
+général Bonaparte, qui aimait à reparler de cette époque, même au temps
+de ses plus hautes prospérités, m'a fait l'honneur de me dire
+quelquefois que, lors de l'entrée de ces guerriers druzes dans sa tente,
+il avait éprouvé un sentiment d'intérêt mêlé d'admiration dont il
+n'avait pu se défendre, et que cette visite lui avait fait éprouver un
+véritable plaisir. Il disait qu'il n'avait pas cru voir des Turcs, que
+leurs physionomies avaient encore l'impression de la souche d'où ils
+étaient sortis, que leurs yeux et la coupe de leur visage étaient plus
+européens qu'orientaux; qu'en un mot on voyait bien qu'entre eux et nous
+il y avait quelque chose de commun.
+
+La tradition des âges avait appris à ces guerriers qu'ils provenaient
+d'autres guerriers venus du même pays que nous. Ils vivaient, du reste,
+dans une ignorance complète des affaires du monde, et ne sont que des
+chrétiens dans toute la simplicité des premières doctrines. Ils sont
+fort considérés de la population entière de la Syrie, qui, de temps en
+temps, a recours à leur protection pour imposer à la férocité des
+milices des pachas que la Porte envoie pour gouverner ces malheureuses
+contrées.
+
+Ces diverses populations eussent bien aisément fourni une magnifique
+armée qui aurait précédé nos légions, lesquelles n'auraient plus été
+engagées que dans les occasions où leurs efforts seraient devenus
+nécessaires; mais avant tout il fallait prendre Saint-Jean-d'Acre.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Prise par les Anglais d'un convoi expédié pour Saint-Jean-d'Acre.--Siége
+de Saint-Jean-d'Acre.--Retraite.--Le général Bonaparte à l'hôpital des
+pestiférés de Jaffa.--Débarquement de l'armée turque.--Bataille
+d'Aboukir.
+
+
+Le général Bonaparte, dont la prévoyance embrassait toutes les
+difficultés, avait fait partir d'Alexandrie un convoi de bâtimens sur
+lesquels il avait fait embarquer la grosse artillerie, ainsi que des
+outils du génie; il était escorté par deux vieilles frégates qui étaient
+parties de Toulon comme bâtimens de transport, et avaient été réarmées à
+Alexandrie depuis la défaite de notre escadre. Tout ce qui devait être
+employé au siége de Saint-Jean-d'Acre était sur ce convoi, ainsi que
+beaucoup de fusils. Cette petite flotte, d'une valeur inappréciable dans
+cette circonstance, fit route le long des côtes d'Égypte et de Syrie.
+Elle était prévenue qu'il y avait deux vaisseaux anglais dans ces
+parages; mais comme les bâtimens qui la composaient tiraient peu d'eau,
+ils pouvaient serrer la côte de très près et s'y mettre à l'abri toutes
+les fois qu'ils n'auraient pas trouvé les troupes françaises maîtresses
+d'un des petits ports de cette côte, dans lequel ils devaient entrer.
+
+La fatalité voulut que tout ce convoi fût commandé par un officier d'une
+intelligence au-dessous du médiocre, et qu'arrivé à la pointe du
+Mont-Carmel, il n'osa pas, ou du moins il négligea de faire reconnaître
+le port de Caïpha, dont il n'était qu'à trois lieues, craignant de le
+trouver occupé par les Turcs, tandis que nous y étions déjà. Il hésita,
+et dans cette perplexité il préféra, en restant au large, s'exposer à
+être pris par les Anglais que par les Turcs, que son imagination lui
+faisait voir partout. Il tomba effectivement au pouvoir des Anglais avec
+tout son convoi, et cette faute, qu'on ne sait comment qualifier, eut
+une influence immense sur l'avenir.
+
+Il n'y avait pas à reculer, et il fallut faire le siége de la place avec
+les moyens qu'offrait l'artillerie de l'armée.
+
+On en fit la circonvallation, on ouvrit la tranchée, et à force de zèle
+on parvint à faire brèche; on livra jusqu'à dix assauts à cette
+misérable bicoque, dans laquelle on pénétra plusieurs fois, mais d'où
+l'on fut toujours repoussé avec de grandes pertes; les Turcs, si
+terribles quand ils sont derrière des murs, se défendaient d'autant
+mieux, qu'ils voyaient bien que nos moyens d'attaque n'étaient pas en
+proportion avec ceux de leur défense; et de plus ils étaient dirigés par
+un officier d'artillerie français que les Anglais avaient débarqué dans
+la place pour présider à sa défense.
+
+Cette résistance inattendue, et le temps que l'on avait dépensé à cette
+opération, avaient un peu altéré la haute opinion que les peuples
+s'étaient formée de ce qu'ils allaient voir.
+
+Leurs communications avec nous se refroidirent d'abord; peu à peu les
+vivres devinrent rares, et les désordres arrivèrent à la suite des
+besoins.
+
+Les Druzes et les Mutualis étaient retournés chez eux, et enfin,
+l'audacieuse insolence des Arabes vagabonds s'étant accrue, il fallut
+détacher des corps entiers pour couvrir une plus grande surface de pays,
+et y chercher des vivres pour l'armée. Ces corps furent vivement
+attaqués et harcelés par des essaims de population; le général Bonaparte
+fut obligé de marcher lui-même pour dégager Kléber au Mont-Thabor, et le
+général Junot à Nazareth, en sorte que les détachemens n'obtenant pas ce
+que l'on s'était proposé en les faisant marcher, on les fit rentrer.
+
+La disette ne tarda pas à se faire sentir, et, pour comble de malheur,
+la peste se mit dans l'armée.
+
+Dans une situation aussi grave, il ne restait au général Bonaparte
+aucune chance de mener son opération à bonne fin: il ne pouvait, au
+contraire, que perdre son armée, s'il ne se hâtait pas de la ramener en
+Égypte.
+
+Une autre considération le détermina encore à abandonner son premier
+projet; nous approchions de la saison pendant laquelle les débarquemens
+sont faciles en Égypte, où la côte, partout très basse, oblige les
+vaisseaux de mouiller fort loin, et comme dans cette position ils ne
+peuvent tenir contre la violence des vents de l'arrière-saison, il n'y a
+qu'en été qu'ils peuvent rester à ce mouillage. Pendant son séjour en
+Syrie, le général Bonaparte avait appris qu'une expédition se préparait
+dans les ports de l'Archipel: il était donc très prudent de se trouver
+en Égypte au moment de son arrivée.
+
+On se mit en marche pour y revenir après avoir fait embarquer tous les
+malades, ainsi que les blessés, qui arrivèrent sans accident à Damiette.
+
+L'hôpital n'était pas évacué en entier par une foule de soldats, que le
+nom, plus encore que la gravité de la maladie tenait dans les angoisses.
+Le général Bonaparte résolut de les rendre à leur énergie naturelle. Il
+alla les visiter, leur reprocha de se laisser abattre, de céder à de
+chimériques terreurs; et, pour les convaincre par une preuve
+péremptoire, il fit découvrir le bubon tout sanglant de l'un d'entre
+eux, et le pressa lui-même avec la main. Cet acte d'héroïsme rappela la
+confiance parmi les malades; ils ne se crurent plus désespérés. Chacun
+recueillit ce qui lui restait de forces, et se disposa à quitter un lieu
+d'où, un instant auparavant, il n'espérait plus sortir. Un grenadier,
+chez qui le mal avait fait plus de ravages, avait peine à se détacher de
+son grabat. Le général l'aperçut, et lui adressa quelques paroles
+propres à le stimuler. «Vous avez raison, mon général, reprit le brave,
+vos grenadiers ne sont pas faits pour mourir à l'hôpital.» Touché du
+courage que montraient ces malheureux, épuisés par leur anxiété autant
+que par la maladie, le général Bonaparte ne voulut pas les quitter qu'il
+ne les vît tous placés sur les chameaux et les transports dont l'armée
+disposait. Ces moyens furent insuffisans: il requit les chevaux des
+officiers, livra les siens; et, observant qu'un de ceux-ci manquait, il
+fit chercher le palefrenier, qui le gardait pour son maître, et hésitait
+à le livrer. Le général, impatienté de cet excès de zèle, laissa
+échapper un geste menaçant; l'écurie entière fut employée au service des
+malades. C'est cependant cet acte si magnanime que la perversité humaine
+s'est plue à travestir. Je suis honteux de revenir sur cette atroce
+calomnie; mais celui dont la simple assertion a suffi pour l'accréditer,
+n'a pu la détruire par son désaveu. Il faut bien se résoudre à montrer
+combien elle est absurde. Je ne veux pas me prévaloir de la pénurie de
+médicamens où l'immoralité d'un pharmacien plongea l'armée, ni de
+l'indignation à laquelle s'abandonna le général Bonaparte, lorsqu'il
+apprit que ce malheureux, au lieu d'employer ses chameaux au transport
+des préparations pharmaceutiques, les avait chargés de comestibles sur
+lesquels il espérait bénéficier. C'est un fait connu de l'armée entière,
+que la nécessité où l'on fut réduit de se servir de racines pour
+suppléer l'opium. Mais, quand cette substance eût été aussi abondante
+qu'elle l'était peu, quand le général Bonaparte eût eu dessein de
+recourir à l'expédient qu'on lui attribue, où trouver un homme assez
+déterminé, assez altéré de crimes, pour aller desserrer la mâchoire de
+cinquante malheureux prêts à rendre l'âme, afin de les gorger d'une
+préparation mortelle? Le voisinage d'un pestiféré faisait pâlir le plus
+intrépide; le cœur le plus ardent n'osait secourir son ami dès qu'il
+était atteint, et l'on veut que ce que les passions les plus nobles
+n'osaient tenter, une fureur brutale l'ait exécuté; qu'il y ait eu un
+être assez sauvage, assez forcené, pour se résoudre à périr lui-même,
+afin de goûter la satisfaction de donner la mort à cinquante moribonds
+qu'il ne connaît pas, dont il n'a pas à se plaindre! La supposition est
+absurde, digne seulement de ceux qui la reproduisent, malgré le désaveu
+de son auteur.
+
+Je reviens aux pestiférés. Ils suivirent les traces de l'armée, tinrent
+la même route, et campèrent constamment à quelque distance de ses
+bivouacs. Le général Bonaparte faisait dresser chaque soir sa tente
+auprès d'eux, et ne passait pas un jour sans les visiter et les voir
+défiler au moment du départ. Ces soins généreux furent couronnés du plus
+heureux succès. La marche, la transpiration, et surtout l'espérance à
+laquelle le général les avait rendus, dissipèrent complétement la
+maladie. Tous arrivèrent au Caire parfaitement rétablis.
+
+L'armée était exténuée; la traversée, les fatigues de la campagne,
+avaient épuisé ses forces; elle rentra en Égypte dans un dénûment
+complet: mais les besoins avaient été prévus, une nourriture abondante,
+le repos, des vêtemens commodes, lui eurent bientôt fait oublier
+jusqu'au souvenir de ce qu'elle avait souffert.
+
+Le général Bonaparte, de retour au Caire, chercha à s'assurer de l'état
+où était la France. Il avait eu, au moment de se mettre en route pour la
+Syrie, de fâcheux aperçus sur sa situation militaire et politique. MM.
+Hamelin et Livron, qui arrivaient des côtes d'Italie avec un chargement
+de vin et de vinaigre, avaient traversé l'Archipel, et avaient vu la
+flotte russe qui pressait Corfou; ils avaient même relâché à Raguse, où
+ils avaient été obligés de changer de bâtiment. Le capitaine avec lequel
+ils avaient d'abord traité refusait d'aller jusqu'en Égypte, de crainte
+que son navire ne fût confisqué, attendu qu'il était dalmate, et que
+l'Autriche était de nouveau en guerre avec la France. Ils avaient fait
+connaître au général la marche de Suwarow, lui avaient appris qu'en
+effet Bruix avait pénétré dans la Méditerranée, mais que l'armée
+d'Italie n'avait pu lui fournir les troupes qu'il désirait prendre à
+bord avant de faire route pour l'Égypte; il avait gagné Cadix, s'était
+fait suivre par la flotte espagnole, et l'avait conduite à Brest, où le
+Directoire, peu rassuré par les protestations de Charles IV, la retenait
+en otage.
+
+Ce triste état de choses, qui lui fut confirmé par les journaux que les
+Anglais jetaient à la côte, affecta vivement le général en chef. Nous
+avions perdu l'Italie; Corfou avait succombé; nous étions battus sur le
+Rhin comme sur l'Adige; la fortune nous avait trahis sur tous les
+points. Pour comble de maux, les revers avaient engendré la discorde.
+Les Conseils attaquaient le Directoire, le Directoire poursuivait les
+Conseils; la France, déchirée par les factions, était sur le point de
+devenir la proie de l'étranger.
+
+Ce fut dans cet état d'obscurité que l'horizon politique se présenta à
+son esprit, dans les premiers jours de sa rentrée au Caire. Son esprit
+était livré à toutes sortes de conjectures, lorsque, vingt-deux jours
+après son retour de Syrie, on signala à Alexandrie l'apparition de la
+flotte turque, escortant un nombreux convoi de bâtimens de transport,
+lesquels étaient aussi accompagnés par les deux mêmes vaisseaux anglais
+qui, sous les ordres de sir Sidney Smith, avaient aidé à la défense de
+Saint-Jean-d'Acre.
+
+Le général Bonaparte ne fut point surpris de cette nouvelle: il avait
+prévu l'événement, et n'avait laissé les troupes au Caire que le temps
+nécessaire pour se ravitailler en revenant de Syrie; puis il les avait
+rapprochées de la côte. Il avait poussé la prévoyance jusqu'à prévenir
+le général Desaix de ce qu'il croyait devoir infailliblement arriver, et
+lui avait donné ordre de tenir sa division prête à marcher.
+
+Aussitôt qu'il eut avis de l'apparition de la flotte turque devant
+Alexandrie, il avait envoyé au général Desaix un deuxième ordre pour
+que, sans perdre un moment, il fît descendre sa division jusque dans une
+position qu'il lui indiquait entre le Caire et Alexandrie. Il partit
+lui-même du Caire en toute hâte, pour venir se mettre à la tête des
+troupes qu'il venait de faire sortir de leurs cantonnemens, et se
+diriger sur la côte.
+
+Pendant que le général Bonaparte faisait ces dispositions, et qu'il
+descendait lui-même du Caire, les troupes que portait la flotte turque
+avaient mis pied à terre, et s'étaient emparées du fort d'Aboukir, ainsi
+que d'une redoute placée en arrière de ce village, laquelle aurait dû
+être achevée depuis six mois, et qu'au contraire on avait tellement
+négligée, que l'on pouvait y entrer à cheval par les brèches et les
+éboulemens de terre qui se trouvaient sur toutes ses faces.
+
+Les Turcs avaient presque détruit les faibles garnisons qui occupaient
+ces deux points militaires, lorsque le général Marmont, qui commandait à
+Alexandrie, vint à leur secours. Ce général, voyant les deux postes au
+pouvoir des Turcs, retourna s'enfermer dans Alexandrie, où l'armée
+turque aurait probablement été le bloquer, sans l'arrivée du général
+Bonaparte avec son armée. Il gronda fort en voyant le fort et la redoute
+pris; mais, au fond, il ne blâma pas la rentrée de Marmont dans
+Alexandrie: il aurait été bien autrement en colère, s'il avait trouvé
+cette place importante compromise par l'emploi qui aurait été fait de la
+garnison à disputer un peu de désert à l'armée turque.
+
+Le général Bonaparte arriva le soir avec ses guides et les dernières
+troupes de l'armée, et fit attaquer les Turcs le lendemain. Dans cette
+bataille comme dans les précédentes, l'attaque, le combat et la déroute
+furent l'affaire d'un instant et le résultat d'un seul mouvement de la
+part de nos troupes. Toute l'armée turque se jeta à la nage pour
+regagner ses vaisseaux, laissant sur le rivage tout ce qu'elle y avait
+débarqué.
+
+Les marins anglais eurent l'inhumanité de tirer sur ces troupeaux de
+malheureux, qui, avec leurs larges vêtemens, essayaient de traverser à
+la nage les deux lieues de mer qui les séparaient de leurs vaisseaux, où
+presque pas un seul n'arriva.
+
+Pendant que cela se passait sur le bord de la mer, un pacha, avec une
+troupe d'environ trois mille hommes, quittait le champ de bataille pour
+se jeter dans le fort d'Aboukir: la soif, qui ne tarda pas à s'y faire
+sentir, les obligea, au bout de huit jours, à se rendre à discrétion au
+général Menou, qui avait été laissé sur le terrain pour terminer les
+opérations concernant l'armée turque qui venait d'être détruite.
+
+Ces trois mille prisonniers étaient des hommes superbes; on les employa
+aux travaux d'Alexandrie et de Damiette (c'est-à-dire de Lesbé), plus
+sur la rive droite du Nil, entre Damiette et la mer, en face de
+l'emplacement où était la Damiette qui fut prise par les croisés, et de
+laquelle nous ne vîmes point de traces.
+
+Le général Desaix était encore au-dessus du Caire avec sa division,
+lorsqu'il reçut la lettre par laquelle le général Bonaparte lui faisait
+part de l'issue heureuse de la bataille; et comme le général Desaix lui
+avait marqué chaque soir le lieu où il couchait, le général Bonaparte
+avait pu juger que, s'il avait eu besoin de sa division, elle n'aurait
+pas été à sa portée; en sorte que, dans sa lettre, il grondait un peu le
+général Desaix.
+
+Un courrier arabe, expédié du champ de bataille le soir même de
+l'action, nous joignit la nuit dans un bivouac, près de Bénézeh, fort
+au-dessus du Caire (au moins vingt-cinq lieues), ce qui donnait encore
+plus de fondement aux reproches adressés par le général Bonaparte.
+
+Le général Desaix n'était pas, de son côté, sans excuse. L'ordre de
+mettre sa division en marche lui était parvenu lorsqu'elle était
+disloquée, et en partie répandue en colonnes mobiles qui parcouraient la
+province pour la rentrée de l'impôt; il avait fallu rassembler tous ces
+détachemens avant de se mettre en marche, ou bien s'exposer à n'amener
+qu'une partie de ses troupes, si la concentration de ces détachemens
+avait été abandonnée à l'arbitraire de leurs commandans respectifs. Le
+général Bonaparte ne voulait pas se contenter de toutes ces bonnes
+raisons, et il gronda encore plus fort, sans que cela altérât en rien la
+haute estime et l'amitié qu'il a constamment témoignées au général
+Desaix.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Perte de plusieurs officiers distingués.--Ouvertures de Sidney
+Smith.--Nouvelles désastreuses de France.--Le général Bonaparte se
+dispose à quitter l'Égypte:--son départ.
+
+
+Après la bataille d'Aboukir, l'armée devait compter sur quelques mois de
+repos. Elle fut effectivement renvoyée dans les cantonnemens qu'elle
+occupait auparavant, et le général Bonaparte, avant de remonter au
+Caire, alla visiter Alexandrie, qu'il n'avait pas encore revue depuis
+son arrivée en Égypte.
+
+Il avait fait de grandes pertes en officiers d'un rare mérite; le
+général Caffarelli-Dufalga, qui commandait le génie, était mort au siége
+de Saint-Jean-d'Acre, à la suite d'une amputation d'un bras; il avait
+déjà perdu une jambe à l'armée de Sambre-et-Meuse. Le général Dommartin,
+qui commandait l'artillerie de l'armée, venait d'être tué en descendant
+du Caire à Rosette, par le Nil; et enfin, il venait de perdre à Aboukir
+le colonel du génie Crétin, qui avait fortifié Alexandrie, et qu'il
+destinait à remplacer le général Caffarelli. Mais le choix des officiers
+qui faisaient partie de cette armée avait été tellement soigné, que ces
+pertes pouvaient encore facilement se réparer.
+
+La flotte turque avait levé l'ancre pour s'en retourner à
+Constantinople, et il ne restait devant Alexandrie que les deux
+vaisseaux anglais _le Tigre_ et _le Thésée_, commandés par sir Sidney
+Smith.
+
+Le dernier de ces deux vaisseaux avait sur son pont quatre-vingts
+bombes, reste de celles qu'il faisait lancer sur nous à
+Saint-Jean-d'Acre, lorsque, par une cause que l'on n'a pas connue, ces
+quatre-vingts bombes prirent feu, et éclatèrent toutes à la fois pendant
+que le vaisseau était à la voile; il y eut vingt hommes de tués à bord,
+et le pont du vaisseau fut tellement maltraité, que l'on fut obligé de
+l'envoyer à Chypre pour le réparer, en sorte qu'il ne restait plus
+devant Alexandrie que _le Tigre_, monté par sir Sidney Smith. Celui-ci,
+voyant le mauvais succès qu'avait eu l'expédition turque, cherchait un
+stratagème pour faire sortir l'armée française d'Égypte. Il commença par
+ouvrir le premier des communications avec le général commandant à
+Alexandrie, en lui renvoyant quelques prisonniers français, qu'il avait
+mis à son bord après les avoir effectivement sauvés du damas des Turcs.
+Il était sans doute bien aise qu'on le sût; on lui adressa les
+remercîmens que méritait son procédé généreux. Comme on avait été en
+aigreur avec lui pendant toute la campagne de Syrie, on n'était pas
+fâché de rencontrer l'occasion de revenir à de meilleurs termes. Il
+avait, au reste, donné l'exemple du retour à la modération.
+
+Cette première communication fut suivie d'une seconde; il envoya à
+Alexandrie son propre secrétaire, sous le prétexte de remettre au
+général Bonaparte des lettres à son adresse, qui avaient été trouvées à
+bord d'un bâtiment récemment capturé. À ces lettres, il avait joint une
+liasse de journaux d'assez fraîche date, dans lesquels on rendait compte
+des désastres éprouvés en Italie, par nos armées sous le commandement du
+général Schérer.
+
+Sidney Smith, en portant ces détails à la connaissance du général
+Bonaparte, espérait faire naître en lui le désir de transporter son
+armée au secours de l'Italie, et voulait peut-être se faire une page
+d'histoire, en ouvrant des négociations sur cette base; mais il avait
+affaire à quelqu'un qui ne pouvait pas manquer d'apercevoir le piége, de
+quelque couleur qu'on eût pris soin de l'envelopper.
+
+Néanmoins l'idée ne fut point rejetée, par cela même qu'elle était
+déraisonnable, et que l'on pouvait toujours trouver un prétexte pour
+l'abandonner. On fit si bien, que le secrétaire du commodore resta
+persuadé qu'il pourrait reparler de cette proposition, et qu'il donna
+dans le piége, tandis qu'il était venu lui-même pour en tendre un autre.
+Il revint plusieurs fois à Alexandrie pendant le séjour qu'y fit le
+général Bonaparte; et, lorsqu'on lui eut arraché tous les détails qu'il
+importait de connaître sur le nouvel état de guerre survenu en Europe,
+le général Bonaparte le congédia, prétextant des affaires qui exigeaient
+sa présence au Caire, et le besoin d'aller visiter la Haute-Égypte,
+ajournant ainsi à son retour les propositions du commodore. Il repartit
+pour le Caire, en faisant parler très haut de son voyage dans la
+Haute-Égypte, où il dirigea même quelques personnes dont il avait
+déclaré vouloir se faire précéder.
+
+Avant de quitter Alexandrie, où il venait d'acquérir le complément des
+détails de l'état de l'Europe, il remarquait une coïncidence parfaite
+avec ceux que lui avaient apportés MM. Hamelin et Livron. Il ne pouvait
+plus douter de ce qui allait arriver, soit en France ou en Égypte, si
+elle n'était pas secourue.
+
+Les obstacles qu'il n'avait pu vaincre en Syrie ne lui avaient laissé
+aucune illusion sur ce qu'il pourrait entreprendre avec sa petite armée,
+et il avait ajourné jusqu'à l'arrivée de nouveaux renforts l'exécution
+de la seconde partie de son projet, qui était d'étendre sa puissance en
+Palestine, de marcher à Byzance et de commencer la révolution d'Orient.
+
+Les détails qu'il venait d'apprendre sur l'état de l'Europe ne lui
+laissaient plus entrevoir la possibilité d'être secouru.
+
+L'Italie étant entièrement perdue, ce n'était plus que de Toulon qu'on
+aurait pu lui expédier des renforts, en supposant que le Directoire eût
+voulu lui en envoyer, ce qui était au moins douteux. Dans tous les cas,
+il était devenu plus facile aux Anglais de les arrêter.
+
+Par les journaux, il voyait la France en proie aux troubles civils et au
+moment de succomber. Les feuilles publiques n'étaient pleines que de
+projets révolutionnaires, tels que la loi sur les otages, l'emprunt
+forcé, etc., etc.; en un mot, la désorganisation paraissait tout
+menacer.
+
+Ces nouvelles avaient six semaines de date quand il les lisait; et,
+comme en révolution on ne s'arrête pas, il calculait les progrès que le
+mal avait dû faire jusqu'au moment où il en prenait connaissance. Son
+cœur était bourrelé en lisant les désastres inconcevables de l'armée
+d'Italie, en apprenant que les Russes traversaient les Alpes pour venir
+en France, où ils eussent pénétré sans la bataille de Zurich, qui fut
+livrée depuis.
+
+Il voyait son ouvrage détruit dans la dissolution de la république
+cisalpine. Les troupes françaises, qui jadis couvraient la surface de
+l'Italie, étaient renfermées dans le territoire de Gênes; la Vendée, en
+se rallumant avec plus de fureur que jamais, et faisant ses excursions
+jusqu'aux portes de Paris, avait amené de sanglantes représailles, et la
+terreur commençait à se réorganiser dans l'intérieur.
+
+La fortune publique était menacée d'être anéantie par des mesures
+désastreuses conseillées et exécutées par cette foule de vampires qui,
+sous le masque de l'intérêt national, ont un besoin continuel de
+désordres pour dévorer à leur aise les fortunes particulières avec les
+revenus publics. Le Directoire était dans l'atmosphère de tous ces
+hommes, véritable fléau pour un État qui a le malheur d'en être affligé.
+
+À la vue de ce triste tableau, sa pensée se reporta sur lui-même, et il
+trouva dans son cœur ce sentiment patriotique qui porte l'homme
+supérieur au dévoûment. Il s'étonna que, parmi tant de généraux célèbres
+qu'il avait laissés en France, il n'y en eût pas un dont on lût le nom
+ailleurs qu'à côté d'un malheur public.
+
+Il pensa qu'autant les membres du Directoire avaient pu désirer de
+l'éloigner lorsque sa présence ne leur rappelait que des services
+glorieux dont le souvenir les importunait, autant ils devaient désirer
+son retour, quand les désastres qui les avaient assaillis depuis son
+absence les avaient forcés de le reconnaître peut-être comme le seul
+homme qui pût prévenir la ruine de la France, et rallier à sa gloire
+tous les partis qui divisaient la république, prête à se dissoudre.
+
+La situation de l'Égypte lui permettait d'ailleurs de s'en absenter; il
+l'avait mise sur un pied de défense redoutable, usant, pour remplir les
+vides que la guerre et les maladies avaient faits dans les cadres, de
+toutes les ressources que lui offraient les circonstances. Non seulement
+il avait fait former des corps de mamelouks, de Cophtes et de Grecs qui
+se trouvaient en Égypte et s'enrôlaient volontiers sous nos drapeaux, où
+ils firent honorablement leur devoir, mais encore il fit acheter des
+nègres de Darfour, que l'on disciplina à l'européenne.
+
+Il avait fait armer et équiper ces diverses troupes avec les armes et
+équipages de ceux qui avaient succombé dans les hôpitaux ou sur les
+champs de bataille.
+
+De plus, le système de l'administration et des finances était organisé
+de manière à assurer les besoins de l'armée: il ne manquait à la colonie
+que ce que la France seule pouvait lui fournir, et il n'y avait que le
+général Bonaparte qui pût l'obtenir du gouvernement.
+
+Persuadé que l'intérêt de la France et de l'Égypte exigeait également
+son départ, que le différer plus long-temps était compromettre également
+le salut de l'une et de l'autre, que c'était en France qu'il fallait
+aller défendre l'Égypte, il se détermina à partir, s'en remettant aux
+événemens du soin de sa justification: telles sont les explications
+qu'il donna à une personne qui était dans son intime confidence à cette
+époque.
+
+Tout marchait. Un homme qui n'eût même été doué que du sens commun
+ordinaire, suffisait pour continuer de donner le mouvement à cette
+machine, qui n'avait besoin que de ne pas être dérangée.
+
+La bataille d'Aboukir venait d'assurer le repos de l'Égypte, au moins
+jusqu'à la saison suivante; car, en Égypte, il n'y a que la belle saison
+qui rende les débarquemens possibles.
+
+Sans se laisser intimider par l'immensité des dangers qui commençaient à
+sa sortie d'Alexandrie, et qui croissaient à chaque pas qu'il faisait
+vers les travaux qu'il allait entreprendre, il s'abandonna à sa fortune,
+qui devait le sauver, si le destin ennemi n'avait pas résolu la perte de
+la France.
+
+Sidney Smith était persuadé que, si le général Bonaparte ne partait pas
+par suite d'une capitulation qui comprendrait en même temps son armée,
+et à laquelle capitulation il se flattait de l'amener, il partirait au
+moins seul; et dès-lors il forma le projet de le prendre.
+Malheureusement pour lui, les prisonniers qu'il avait rendus quelque
+temps auparavant avaient fait connaître qu'il manquait d'eau, parce
+qu'il n'avait pas eu le temps d'en faire avant de partir de
+Saint-Jean-d'Acre, pour escorter l'armée turque qui venait de périr à
+Aboukir.
+
+Il jugea, sans doute, qu'il aurait le temps d'aller à Chypre refaire sa
+provision d'eau, et de retourner devant Alexandrie avant que le général
+Bonaparte fût de retour de la Haute-Égypte. En conséquence, il partit
+pour Chypre, levant ainsi la croisière, qui déjà, avant son départ,
+n'était plus composée que de son vaisseau.
+
+À peine fut-il hors de vue, que l'on expédia un courrier au général
+Bonaparte, qui se tenait tout prêt. Il avait communiqué le secret de son
+départ à l'amiral Gantheaume, et lui avait recommandé de tenir prêtes
+les deux seules frégates qui restaient de toute l'escadre, lesquelles ne
+s'étaient pas trouvées au combat naval à Aboukir, parce qu'elles avaient
+escorté les vaisseaux de transport et étaient entrées avec eux dans
+Alexandrie.
+
+Le général Bonaparte, en faisant prévenir Gantheaume de son départ du
+Caire, lui donna aussi l'ordre de sortir lui-même d'Alexandrie avec ces
+deux frégates, et lui fixa le jour et l'heure où il devait envoyer ses
+chaloupes dans la petite anse du Marabou, où il s'embarquerait.
+
+Lorsque Sidney Smith eut quitté les parages d'Alexandrie, Gantheaume mit
+à la voile sous le prétexte d'aller croiser, et il vint se placer en
+face de la petite anse du Marabou, à une lieue à l'ouest d'Alexandrie.
+La sortie de ces deux frégates ne pouvait donner lieu à aucune
+conjecture, puisqu'à Alexandrie on croyait le général Bonaparte au Caire
+ou dans la Haute-Égypte.
+
+Le général Bonaparte, qui avait fixé le jour et l'heure où Gantheaume
+devait détacher ses chaloupes, arriva presque en même temps sur la
+plage, où Menou avait été mandé. Il entretint longuement ce général des
+vues qui le déterminaient à braver les croisières anglaises. Il lui
+remit les dépêches qui investissaient le général Kléber du commandement,
+et se jeta dans l'embarcation qui l'attendait; sa suite et son escorte
+en firent autant; les chaloupes s'éloignèrent, et le général Bonaparte
+fut bientôt à bord du navire qui devait porter en France César et sa
+fortune.
+
+Les chevaux de l'escorte avaient été abandonnés sur le rivage, et tout
+sommeillait encore dans Alexandrie, lorsque les postes avancés de la
+place virent arriver au galop une déroute de chevaux qui, par un
+instinct naturel, revenaient à Alexandrie par le désert: le poste prit
+les armes, en voyant des chevaux tout sellés et bridés, qu'il reconnut
+pour appartenir au régiment des guides; il crut qu'il était arrivé
+malheur à quelque détachement en poursuivant les Arabes. Avec ces
+chevaux venaient aussi ceux des généraux qui s'étaient embarqués avec le
+général Bonaparte, en sorte que l'inquiétude fut très grande à
+Alexandrie. On en fit sortir en toute hâte la cavalerie, pour aller à la
+découverte dans la direction d'où venaient les chevaux, et l'on se
+livrait encore à toutes sortes de sinistres conjectures, lorsque cette
+cavalerie rentra dans la place avec le piqueur turc qui revenait
+lui-même à Alexandrie, et ramenait le cheval du général Bonaparte.
+
+Parmi les papiers qu'il avait confiés à Menou, le général Bonaparte
+avait laissé une lettre pour le général Kléber, à qui il faisait part de
+son projet en lui remettant le commandement de l'armée, et une pour le
+général Desaix, qui était à Siout, dans la Haute-Égypte, et à qui il
+faisait les mêmes communications, en ajoutant qu'il ne lui avait pas
+donné le commandement de l'armée, parce qu'il espérait le voir en Italie
+ou en France au mois de septembre suivant: nous étions alors en juin ou
+juillet.
+
+Il avait ajouté à ce paquet une proclamation dans laquelle il faisait
+connaître à l'armée les causes qui l'avaient déterminé à la quitter pour
+venir au secours de la mère-patrie; il lui recommandait la constance, et
+lui disait qu'il regarderait comme mal employés tous les jours de sa vie
+où il ne ferait pas quelque chose pour elle.
+
+Il serait difficile de peindre la stupeur dans laquelle furent jetés
+tous les esprits, lorsque le bruit de ce départ fut répandu. On hésita
+pendant quelques jours à se prononcer, puis on éclata en mauvais propos.
+L'opinion la plus générale ne fut point favorable à cette détermination
+du général Bonaparte, dont un petit nombre de bons esprits comprirent
+seuls les motifs: les hommes médiocres déraisonnèrent à qui mieux mieux
+pendant huit jours, après lesquels les opinions se replacèrent peu à
+peu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Disposition des esprits après le départ du général
+Bonaparte.--Kléber.--Négociations avec le visir.--Belle conduite du
+général Verdier.--J'accompagne le général Desaix à bord du
+_Tigre_.--Armistice.
+
+
+On se tourna bientôt vers le nouveau général en chef, et chacun chercha
+à devenir l'objet de ses préférences.
+
+Depuis l'arrivée des troupes françaises en Égypte, les ennemis de la
+France n'avaient négligé aucun moyen pour faire sortir la Porte de sa
+léthargie, et cette puissance venait de faire marcher en Syrie une
+nombreuse armée dont elle avait donné le commandement au grand-visir.
+
+L'approche de cette armée par la Caramanie n'avait pas peu contribué à
+faire renoncer le général Bonaparte à poursuivre le siége de
+Saint-Jean-d'Acre et à le déterminer à rentrer en Égypte.
+
+Cette armée était déjà en Syrie avant l'apparition de la flotte turque à
+Aboukir, et le général Bonaparte, voulant se donner le temps d'aller
+combattre les troupes débarquées par celle-ci, avait ouvert des
+négociations avec le visir qui commandait l'armée de Syrie, pensant bien
+que le premier effet d'une ouverture de sa part vis-à-vis des Turcs
+serait de suspendre leur marche, d'autant qu'ils n'étaient pas impatiens
+de venir le combattre, et qu'il les savait mécontens des instigations
+dont ils étaient entourés et tourmentés en tout sens, pour les pousser
+sur les champs de bataille: ces braves gens avaient un bon sens naturel
+qui leur disait que la France et la Porte en se battant ne travaillaient
+que pour leurs ennemis.
+
+Le visir répondit au général Bonaparte, et il y eut plusieurs échanges
+de courriers; mais le secret de cette négociation ne transpira point: on
+savait qu'elle se suivait, et cela avait fait naître dans les esprits
+une espérance que l'on se plaisait à y entretenir. Le général Bonaparte
+restait le maître de son issue, et s'était ménagé les moyens de
+l'approprier à ses projets.
+
+L'état dans lequel il avait placé cette négociation faisait partie des
+instructions qu'il avait données au général Kléber en lui en laissant la
+direction[20], ainsi que tous les documens qui s'y rattachaient. Kléber
+n'envisagea bientôt cette négociation que comme un moyen de sortir d'un
+pays contre lequel tout le monde était butté, surtout depuis que le
+départ du général Bonaparte avait rompu le frein qui retenait tous les
+mauvais discours.
+
+Le nouveau général en chef ne tarda pas à se montrer peu disposé à
+suivre le système de son prédécesseur; on s'en apercevait à la manière
+peu convenable dont on parlait chez lui, où on censurait les opérations
+du général Bonaparte, ainsi que ses habitudes personnelles; non
+seulement il n'imposait pas silence dans ces sortes d'occasions, mais il
+était aisé de voir que cela ne lui déplaisait pas.
+
+En peu de jours, on vit s'élever entre les officiers qui avaient servi
+aux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, et ceux qui avaient servi à
+l'armée d'Italie le même schisme qui s'était fait remarquer entre les
+officiers du général Jourdan et ceux du général Kléber à l'armée de
+Sambre-et-Meuse.
+
+Les officiers qui avaient servi à cette armée, et qui avaient fait
+éclater leur mécontentement lors de l'arrivée au Caire, furent les
+premiers dont le général Kléber s'entoura; il devint en peu de temps
+l'idole de tout ce qui désirait l'évacuation de l'Égypte, et ceux-ci ne
+lui tinrent pas un autre langage; cela gagna tous les rangs de l'armée,
+en sorte que Kléber, après s'être entouré de cette atmosphère, ne put
+recueillir que ce qu'il avait lui-même semé.
+
+On ne s'occupa bientôt plus qu'à trouver de l'impossibilité à
+l'exécution de tout ce qui devait assurer le séjour de l'armée en
+Égypte; ce qui se rattachait à cet intérêt ne devint plus le sujet d'une
+constante application, comme cela l'avait été sous le général Bonaparte;
+les esprits ne furent bientôt tournés que vers la France, et chacun
+faisait en secret ses petits projets pour le retour; en un mot, les
+imaginations avaient abandonné l'Égypte.
+
+Kléber était un homme de bien, et incontestablement un général brave et
+habile, mais d'une bonté et d'une faiblesse de caractère qui
+contrastaient singulièrement avec sa haute stature, qui avait quelque
+chose d'imposant. Sa première éducation paraissait l'avoir destiné à
+embrasser l'état d'architecte, que le goût des armes lui avait fait
+abandonner pour entrer dans un des régimens autrichiens des Pays-Bas.
+
+Il se trouvait chez lui en Alsace, lorsque la révolution éclata, et
+quoiqu'il fût diamétralement opposé au système d'égalité, il quitta le
+service d'Autriche pour s'engager avec elle. Il venait d'être nommé
+adjudant-major d'un des bataillons de volontaires du Haut-Rhin, lorsque
+ce corps fut appelé à Mayence, et y fut enfermé avec la garnison qui
+soutint le premier siége de cette ville. Il s'y fit remarquer, passa
+dans la Vendée comme officier-général après la capitulation de Mayence;
+puis revint servir à l'armée de Sambre-et-Meuse, d'où le Directoire
+l'avait éloigné à cause de ses oppositions constantes contre le général
+Jourdan qui la commandait en chef. Il était dans cette situation, quand
+le général Bonaparte le fit employer dans son armée.
+
+Son caractère naturel était frondeur, et il disait lui-même qu'il
+n'aimait _la subordination qu'en sous-ordre_. Son esprit, quoique
+agréable, n'était pas d'une portée très étendue; et l'opinion la moins
+défavorable que l'on pût s'en former après sa conduite en Égypte, c'est
+qu'il n'avait pu être atteint par la conviction des résultats qui, tôt
+ou tard, devaient être la conséquence de l'occupation de ce pays.
+
+À tous ces inconvéniens se joignait celui d'une ignorance totale dans la
+conduite des affaires de cabinet, en sorte qu'il ne pouvait manquer
+d'être à la merci de tout le monde, et particulièrement de ceux qui
+voulaient faire de lui un moyen de retourner en France.
+
+On n'eut donc pas de peine à lui faire donner suite aux négociations
+déjà ouvertes avec le visir, et à ne les lui faire envisager que sous le
+point de vue de ramener en France une armée qui y paraissait utile à des
+esprits encore peu familiarisés avec l'expérience du parti que l'on peut
+tirer de notre patrie sous un gouvernement habile et actif. Ce prétexte
+fut le passe-port que l'on donnait à l'opinion qui était propagée dans
+l'armée par ceux qui auraient dû l'en garantir, et l'on ne mit plus de
+secret dans ce projet.
+
+On commença par donner plus d'importance aux communications ouvertes
+avec le grand-visir, en substituant un officier de l'armée[21] aux
+Tartares qui jusqu'alors y avaient été employés, et il semblait que l'on
+avait eu envie de faire marcher la négociation plus vite en y associant
+les Anglais.
+
+Le prétexte que l'on donna à cette initiative fut que, n'importe ce que
+seraient les stipulations que l'on parviendrait à conclure avec les
+Turcs, on se trouverait n'avoir rien fait, si les Anglais, comme maîtres
+de la mer, n'y étaient pas partie contractante. En conséquence, on
+envoya le chef de bataillon Morand à Sidney Smith, au lieu de l'adresser
+au visir. Cet officier ne parvint à le joindre qu'au camp de ce dernier,
+près de Nazareth en Syrie.
+
+Sir Sidney Smith fut flatté du message, qui, en lui étant adressé, le
+plaçait près de l'armée turque dans une position supérieure à celle dans
+laquelle devait naturellement être un commandant de vaisseau commodore
+d'une croisière, et n'ayant pas d'autre commission de son gouvernement:
+aussi s'empressa-t-il d'accepter le rôle de médiateur qui lui était
+offert par les Turcs, et que Kléber ne repoussa pas. Il démêla tout de
+suite l'issue qu'il pourrait donner à la négociation, en remarquant la
+différence qu'il y avait entre l'abandon de confiance du général Kléber,
+et le soin avec lequel le général Bonaparte l'avait écarté. Ainsi, dès
+cette première démarche, dans laquelle il fut question de l'évacuation
+de l'Égypte, le général Kléber se trouva-t-il plus engagé qu'il ne
+l'aurait peut-être voulu, parce que Sidney Smith lui fit une réponse si
+positive, qu'il n'y avait presque plus qu'à entrer en discussion sur les
+bases de l'évacuation, le principe en paraissant arrêté.
+
+Le chef de bataillon Morand revint avec cette réponse près du général
+Kléber, qui était au Caire. Il paraissait s'être aperçu lui-même des
+dangers d'une influence par laquelle il s'était laissé dominer; et soit
+qu'il eût le dessein d'en prévenir les conséquences, en y apportant un
+contre-poids, ou bien d'attacher le nom des sommités de l'armée à ses
+projets, il avait fait venir au Caire le général Desaix, qui était
+encore dans la Haute-Égypte, parce que son nom seul faisait autorité
+dans l'armée. Il venait d'y arriver, lorsque l'on reçut l'avis de
+l'apparition d'une nouvelle flotte turque à l'embouchure de la branche
+du Nil qui se jette dans la mer à Damiette.
+
+Le général Kléber vit au moment que cette flotte devait opérer
+conjointement avec l'armée du visir, et que celui-ci allait s'avancer
+vers l'Égypte: c'est pourquoi il envoya de suite le général Desaix à
+Damiette, pour s'opposer aux entreprises de la flotte turque; mais
+lorsqu'il y arriva, tout était fini de la manière la plus brillante.
+
+Le général Verdier commandait à Damiette, et il tenait un camp de
+quelques bataillons sur la rive droite du Nil, entre cette ville et
+Lesbé.
+
+Les Turcs, aidés par les deux vaisseaux de Sidney Smith, mirent à terre
+quelques milliers d'hommes qu'ils débarquèrent sur la plage qui conduit
+à Lesbé, et les Anglais les protégeaient avec deux pièces de canon
+qu'ils avaient débarquées de leurs vaisseaux, pour les établir sur les
+ruines d'une vieille tour qui paraissait avoir fait partie de l'ancienne
+Damiette, et de laquelle ils pouvaient balayer tout le chemin par lequel
+nos troupes devaient arriver.
+
+Le général Verdier ne donna pas le temps aux chaloupes d'aller se
+charger de monde pour un second voyage; et, quoique ses troupes fussent
+à une bonne demi-lieue de distance du point où les Turcs avaient
+débarqué, il ne mit pas plus de deux heures pour les assembler, les
+faire arriver, et jeter les Turcs dans la mer, précisément dans le
+moment où les chaloupes turques venaient de s'éloigner. Tous ceux qui
+craignirent de se jeter à l'eau furent pris, et pas un homme de tout ce
+débarquement ne regagna les vaisseaux.
+
+Le général Verdier avait conduit son attaque de manière à rejeter les
+Turcs sur la tour où se trouvaient les canons anglais, qui ne purent pas
+lui faire de mal. Jamais succès ne fut plus complet ni plus promptement
+décidé.
+
+Le général Desaix n'eut qu'à féliciter le général Verdier, et il ne
+resta à Damiette que le temps nécessaire pour visiter le lac Menzalé. La
+flotte turque ayant disparu pendant ce temps, il revint au Caire, où il
+arriva peu de jours après que le chef de bataillon Morand y était
+arrivé, de retour de Syrie.
+
+Sidney Smith avait déjà tant avancé les choses de ce premier pas, que,
+d'après la réponse qu'avait apportée Morand, il n'y avait plus qu'à
+discuter les conditions de l'évacuation, comme si l'événement qui aurait
+pu faire résoudre à ce parti était déjà arrivé.
+
+C'était le moment pour Kléber de convoquer le conseil des pères de
+l'armée; mais il ne le fit pas, et se décida à ouvrir immédiatement des
+négociations avec le visir. Il envoya de nouveau auprès de lui, où se
+trouvait Sidney Smith. La réponse fut plus prompte et plus positive
+encore que ne l'avait été la première; et Sidney Smith, voulant se
+rendre l'arbitre de la négociation, couvrit ses officieux services d'un
+voile de loyauté que la circonstance lui permettait d'employer.
+
+Il prétexta une possibilité de mauvaise foi ou de perfidie de la part
+des Turcs, qu'au fond d'ailleurs il craignait peut-être, et proposa le
+bord de son vaisseau pour y établir le siége de la négociation qu'il
+brûlait de voir commencer, et il prévenait le général Kléber qu'il
+allait se rendre devant Damiette, où il attendrait sa réponse.
+
+Kléber répondit de suite qu'il acceptait, et il envoya immédiatement le
+général Desaix et M. Poussielgue, intendant des finances de l'armée,
+avec des commissions de plénipotentiaires, à Damiette.
+
+J'accompagnais le général Desaix, et ce fut moi, ainsi que M. Peyruse,
+qu'il envoya à bord du _Tigre_, qui était mouillé dans la rade de
+Damiette, pour convenir du jour et de l'heure où l'embarquement du
+général Desaix et de M. Poussielgue pourrait avoir lieu.
+
+Comme j'étais parti tard, je ne pus revenir que le lendemain. Je passai
+la nuit à bord du vaisseau de Sidney Smith, et je fus comblé de
+politesses. J'étais jeune alors, car j'avais à peine vingt-quatre ans;
+mais j'étais naturellement observateur, et je voyais bien que Sidney
+Smith avait déjà des avantages sur nous, et que nous allions lui donner
+les as dans la partie qu'il jouait contre nous.
+
+Je ne pouvais pas comprendre que nous nous prêtassions à tout ce qui ne
+pouvait que nous nuire; car nous avions déjà pris le second rôle avant
+de commencer; et, au lieu d'élever des difficultés, nous les
+aplanissions. Il fallait bien que l'on se fût persuadé que le général
+Bonaparte ne parviendrait pas jusqu'en France, ou que le Directoire lui
+ferait quelque mauvais parti, pour s'être déterminé à se conduire ainsi
+depuis qu'il était parti d'Égypte.
+
+Je vins rendre compte au général Desaix de ce que j'avais vu et de ce
+qui avait été convenu entre Sidney Smith et moi, et l'embarquement eut
+lieu le lendemain au bogase de Damiette, où les chaloupes anglaises
+vinrent recevoir le général Desaix, ainsi que M. Poussielgue, qui avait
+avec lui le secrétaire qui était déjà venu avec moi à bord du vaisseau
+de Sidney Smith. J'accompagnai encore le général Desaix, et nous fûmes
+bientôt à bord du _Tigre_.
+
+Pendant que Sidney Smith pressait le général Kléber d'entrer en
+négociation, il poussait l'armée turque pour la faire entrer en
+opération, et elle venait de lever son camp de Nazareth pour venir, par
+Gazah, cerner le petit fort d'El-Arich, qui, placé à peu près au milieu
+du désert qui sépare l'Afrique de l'Asie, est la clef de l'Égypte de ce
+côté-là.
+
+Le général Kléber venait de recevoir cet avis, et, craignant quelque
+malheur pour El-Arich et pour lui-même, il envoya un de ses
+aides-de-camp, qui vint, jusqu'à bord du _Tigre_, apporter ces détails
+au général Desaix, et lui ordonner de demander pour première condition
+une suspension d'armes, qui n'était pas venue à l'idée du général en
+chef: il ne voulait cependant évacuer l'Égypte que pour sauver son
+armée.
+
+La demande de la suspension d'armes fut faite, mais Sidney Smith
+répondit qu'il ne pouvait qu'interposer ses bons offices près du visir,
+à qui il allait écrire sur-le-champ, ce qu'il fit; et ce ne fut que
+quelques jours après que nous apprîmes l'enlèvement du fort d'El-Arich
+par surprise, et le malheur de sa garnison, que l'on avait amusée de
+l'idée de retourner en France, en parlementant avec elle.
+
+Le commandant, peu sur ses gardes, laissa visiter son fort, sous des
+prétextes d'urbanité; la porte une fois ouverte, la soldatesque turque
+s'y était précipitée et était tombée sur la garnison, qui, confiante
+dans ses chefs, n'avait pas mieux qu'eux aperçu le piége que l'on avait
+tendu à leur bonne foi.
+
+Le fort fut enlevé, et les malheureux soldats de la garnison presque
+tous décapités sous les yeux d'un misérable traître[22] à sa patrie,
+qui, sous l'habit anglais, s'est rendu leur agent pour exécuter cette
+sanglante perfidie; car nous avons su après que le même courrier que
+Sidney Smith avait expédié pour demander la suspension d'armes, avait
+porté à deux émigrés français, qui étaient placés par lui près de
+l'armée turque, l'ordre de presser, coûte que coûte, la prise
+d'El-Arich, afin que cela fût fini avant d'accorder la suspension
+d'armes, qui eut effectivement lieu quand cela fut achevé, en sorte que
+l'Égypte se trouva déjà ouverte de ce côté.
+
+Le général Kléber reçut à la fois les deux nouvelles de la prise du fort
+et de la conclusion de l'armistice.
+
+Cela donna lieu de commencer à suspecter la sincérité dont Sidney Smith
+faisait étalage, et qui paraissait avoir séduit le général Kléber.
+
+Nous ne pouvions nous empêcher de remarquer que, du bogase de Damiette,
+nous aurions pu être dans la même nuit en face de Gazah, où était encore
+le visir, et arriver aussitôt que le petit bâtiment qu'il expédia pour
+porter ses dépêches, et, en traitant nous-mêmes de la suspension
+d'armes, sauver El-Arich.
+
+Au lieu de cela, Sidney Smith, sous des prétextes que des officiers de
+terre n'ont guère moyen de contester à ceux de mer, nous mena d'abord à
+Chypre, puis à Tyr, puis à Saint-Jean-d'Acre, et enfin, après trente
+jours, il nous débarqua dans la maison du consul d'Angleterre, au port
+de Jaffa, et partit, de sa personne, pour aller rejoindre le visir à son
+camp, qui venait d'être porté de Gazah à El-Arich. Avant de partir, il
+avait donné ordre à son vaisseau d'aller faire de l'eau sur la côte de
+Caramanie, en sorte que nous nous trouvâmes tout-à-fait à la merci des
+Turcs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Le général Desaix et M. Poussielgue au camp du visir.--Le général Desaix
+m'envoie vers le général Kléber.--Adhésion du général Kléber au
+traité.--Opposition du général Davout.--Traité d'El-Arich.--On reçoit la
+nouvelle des événemens du 18 brumaire.--Arrivée de M. Victor de
+Latour-Maubourg.--Départ du général Desaix pour la France.--Nous sommes
+faits prisonniers et conduits à Livourne.--Notre arrivée en France.
+
+
+Pendant les trente jours que nous avions passés à bord du _Tigre_, le
+général Desaix et M. Poussielgue avaient eu plusieurs conférences avec
+Sidney Smith, et elles n'avaient rien laissé de rassurant dans leur
+esprit.
+
+Le général Desaix pouvait être excusable de s'être trompé en matière de
+négociations diplomatiques, parce qu'il n'avait jamais été employé à de
+semblables missions; mais il n'en était pas de même de son
+collaborateur, qui avait été agent diplomatique de la république à
+Gênes: et telle était cependant l'aveugle confiance avec laquelle on
+s'était jeté dans cette position, que l'on n'avait même pas demandé à
+Sidney Smith les pouvoirs qu'il aurait dû avoir de son gouvernement et
+des Turcs, pour lesquels il voulait stipuler.
+
+Il s'y prit si adroitement, qu'on ne lui en fit même pas la question.
+Cette négligence de la part des plénipotentiaires français était trop
+grave pour que Sidney Smith ait pu l'omettre; il est même probable qu'il
+s'était attendu à tout le contraire, et que, dès les premières
+communications qui eurent lieu entre le général Kléber et le visir, il
+avait demandé à Londres des instructions et des pouvoirs pour le cas
+qu'il prévoyait bientôt arriver; mais qu'étant arrivé plus promptement
+qu'il ne l'avait espéré, il n'avait pu recevoir encore de réponse de
+Londres.
+
+Le surlendemain du jour où Sidney Smith avait laissé le général Desaix
+et M. Poussielgue à Jaffa, il y arriva le secrétaire de Sidney Smith,
+qu'il y envoyait accompagné de plusieurs officiers turcs, avec un
+sauf-conduit pour conduire les plénipotentiaires au camp du visir. En
+conséquence, on partit de suite pour Gazah, et le lendemain on coucha à
+Ramley, à l'entrée du désert, et enfin on arriva au camp d'El-Arich le
+lendemain de bonne heure. Le visir avait fait dresser de fort belles
+tentes dans un lieu séparé du camp, on y avait placé une garde
+spécialement affectée à la sûreté des plénipotentiaires, auxquels ces
+tentes étaient destinées.
+
+Il les envoya complimenter aussitôt leur arrivée, et, pour marque de sa
+très haute estime, il leur envoya une cruche d'eau de Gazah et environ
+une douzaine de pommes de calville blanches: assurément, il fallait être
+dans un désert pour faire de cela un présent digne d'être offert.
+
+La tente de Sidney Smith était placée à côté des nôtres, et il avait
+avec lui quelques soldats anglais tirés de la garnison de son vaisseau.
+Après s'être reposé quelques jours, on ouvrit la première conférence
+avec les plénipotentiaires du visir, et peu s'en fallut qu'elle ne fût
+aussi la dernière, car le général Desaix en sortit furieux.
+
+On n'avait pas pu parvenir à leur faire comprendre ce que c'était qu'une
+suspension d'armes, ni une capitulation, ni un traité: les Turcs ne
+voyaient que deux fins à la guerre, la mort ou l'esclavage, et ils ne
+voulaient pas admettre d'autres stipulations.
+
+M. Poussielgue, plus calme que le général Desaix, n'était pas moins
+étonné que lui de ce qu'il venait d'entendre, et l'un et l'autre
+reprochèrent durement à Sidney Smith de ne pas leur avoir fait connaître
+ces dispositions de la part des Turcs, mais de les avoir, au contraire,
+assurés de leur intention d'accéder à une évacuation pure et simple. Le
+général Desaix éclatait en reproches graves; et, déclarant à Sidney
+Smith son refus de continuer à négocier, il le somma, d'après ce qui
+avait été convenu, de le rembarquer sur-le-champ.
+
+Sidney Smith ne s'effraya pas de ce tapage; il connaissait mieux les
+Turcs d'Europe que nos plénipotentiaires. Il n'aurait assurément pas
+permis qu'il leur arrivât le moindre mal; mais il ne pouvait pas être
+fâché de se trouver indispensablement nécessaire pour sortir du mauvais
+pas où l'on se trouvait engagé. Il rassura les plénipotentiaires, en se
+chargeant de tout; et dans le fait il se donna tant de mouvement dans la
+nuit de ce même jour, que le lendemain il rapprocha les parties et fit
+recommencer les conférences, auxquelles il ne manqua plus d'assister.
+Son incroyable activité fit, en quelques jours, discuter, arrêter et
+dresser les conditions de ce fameux traité d'El-Arich, dans les formes
+prescrites par le général Kléber, et qui détruisait l'ouvrage du général
+Bonaparte. Sidney Smith en pressait la signature, parce qu'il avait déjà
+connaissance de l'arrivée du général Bonaparte en France, ainsi qu'on va
+le voir.
+
+Mais le général Desaix, avant de le signer, en éprouva un sentiment
+d'horreur, et en fit retarder la signature de quelques jours. Le soir,
+il m'appela dans sa tente, et me dit: «Ce que le général Kléber a voulu,
+est fait; allez, de ma part, lui dire qu'avant d'y mettre mon nom, je
+veux qu'il lise ce qu'il nous a fait faire, mais que, dans aucun cas, je
+ne le signerai sans un ordre de lui, que je vous prie de me rapporter.»
+
+Je retournai, en effet, en Égypte avec une escorte de Tartares, qui me
+fit traverser l'armée du visir, et vins trouver le général Kléber à
+Salahié, où il avait réuni l'armée depuis qu'il avait appris la prise
+d'El-Arich et l'arrivée de l'armée turque sur ce point. Quand j'entrai
+chez lui, il venait de tenir un conseil de guerre, dont la discussion
+avait roulé sur l'impossibilité de conserver l'Égypte, et dans lequel
+Kléber n'avait pas dédaigné de se munir d'une garantie qui soulageait sa
+responsabilité, en faisant signer à tous les généraux une déclaration
+par laquelle, d'après l'exposé qui leur avait été fait, ils
+reconnaissaient l'impossibilité de défendre l'Égypte avec les moyens qui
+restaient à l'armée. Il y avait bien eu de la division parmi les opinans
+à ce conseil; mais comme, en dernier résultat, on était bien aise de
+revoir la France, on signa en masse, parce que de cette manière le
+reproche ne pouvait s'adresser à personne.
+
+J'annonçai au général Kléber, qu'au moment de mon départ, on venait
+d'apprendre au camp d'El-Arich l'arrivée du général Bonaparte en France,
+et lui remis une liasse de journaux qui déjà en parlaient.
+
+Je lui répétai deux fois ce dont le général Desaix m'avait chargé
+particulièrement pour lui.
+
+Le général Kléber réunit de nouveau le conseil de guerre pour lui donner
+connaissance du contenu des dépêches que je lui avais apportées, et me
+fit repartir le même soir comme parlementaire, avec une réponse pour le
+général Desaix, et l'ordre que celui-ci m'avait dit de lui apporter pour
+signer ce traité. Le général Kléber m'avait aussi recommandé de réclamer
+la femme d'un sergent de la garnison d'El-Arich, qu'il savait être
+devenue la propriété d'un pacha, ne voulant pas, disait-il, laisser un
+seul individu de l'armée derrière lui.
+
+Avant de partir, le général Davout, qui avait été un des opposans dans
+le conseil de guerre, me prit à part et me chargea de dire au général
+Desaix ce qui s'était passé; que l'on n'avait signé que par
+condescendance pour le général Kléber, qui avait su imposer, mais que,
+si le général Desaix voulait ne point signer le traité d'évacuation,
+tous les généraux de l'armée seraient pour lui.
+
+Je connaissais déjà le général Davout depuis trop d'années pour douter
+de la vérité de ce qu'il me disait; mais je lui observai que la
+communication me paraissait trop grave pour que je m'en chargeasse
+autrement que par lettre, ajoutant que, s'il avait assez de confiance en
+moi pour transmettre un rapport verbal, il pouvait m'en remettre un
+écrit; que, dans tous les cas, je ferais sa commission, mais que je
+m'attendais à l'observation que ne manquerait pas de me faire le général
+Desaix, qui paraîtrait justement surpris de ne pas voir cela écrit de sa
+main, et que, d'après ce que nous avions sous les yeux, il ne
+s'exposerait à rien.
+
+Je partis de suite pour El-Arich. En arrivant près des avant-postes
+turcs, on me donna une escorte qui me conduisit jusqu'à la tente du
+visir, laquelle était encore entourée des cadavres des malheureux qui
+avaient été suppliciés dans la journée.
+
+Je trouvai Sidney Smith chez le visir, et je saisis cette occasion pour
+faire la réclamation de la femme dont j'ai parlé plus haut. Ce fut alors
+que j'appris du visir qu'il l'avait donnée au pacha de Jérusalem, mais
+il me dit qu'il allait la redemander, et nous la renverrait
+sur-le-champ. J'allai de là avec Sidney Smith à la tente du général
+Desaix, où le traité fut signé le soir même de mon arrivée.
+
+J'avais fait la commission du général Davout, et le général Desaix
+m'avait répondu ces mots: «Comment! Davout vous a chargé de me dire
+cela, et je vois son nom au bas de la délibération que tous ont signée
+et que vous m'apportez! je serais un sot de compter sur ces gens-là. Ma
+foi, le sort en est jeté, j'en ai eu assez de chagrin, mais il n'y a pas
+de ma faute.»
+
+Le lendemain ou surlendemain, on prit réciproquement congé les uns des
+autres. Au moment de partir pour retourner en Égypte par le désert, on
+apporta au général Desaix une lettre de Jérusalem: elle était de cette
+pauvre femme, qui remerciait de l'intérêt qu'on lui avait témoigné, mais
+qui déclarait que son intention n'était pas d'en profiter, qu'elle se
+trouvait bien, et qu'elle y restait; elle ajoutait des vœux pour nous,
+et nous souhaitait un bon voyage[23].
+
+Sidney Smith, bien satisfait, nous quitta pour aller dans tout
+l'Archipel procurer aux Turcs les bâtimens nécessaires au transport de
+l'armée. Il devait les amener à Alexandrie, où il n'en existait presque
+plus de ceux par lesquels nous étions venus en Égypte, tous ayant été
+successivement démolis pour les besoins de l'armée. Sidney Smith, qui,
+sans pouvoirs, avait aussi habilement servi son pays en abusant de notre
+crédule facilité, devait s'attendre à voir son ouvrage approuvé par son
+gouvernement. Le contraire cependant arriva.
+
+D'après les conditions du traité, l'armée turque s'avança pour occuper
+Catiëh, entre El-Arich et Salahié, Salahié et Damiette, et on lui livra
+ces places, même avant d'avoir vu arriver un seul des bâtimens de
+transport, qui, d'après le même traité, auraient dû être déjà rendus
+dans Alexandrie; de sorte que nous abandonnions nos avantages sans
+recevoir de compensation.
+
+Le général Desaix éprouvait tant d'humeur de voir cela, qu'aussitôt son
+arrivée à l'armée il demanda à profiter de la permission qu'il avait de
+retourner en France, et le général Kléber ne crut pas pouvoir s'y
+refuser; et sur sa demande, il lui accorda la permission de partir sur
+le bâtiment qui avait amené MM. de Livron et Hamelin, que ces messieurs
+avaient chargé en marchandises de retour, et qui était le plus prêt à
+prendre la mer.
+
+Le général Desaix demanda aussi un autre petit bâtiment qui était
+également prêt, et la permission d'emmener le général Davout, qui ne
+pouvait plus rester en Égypte avec le général Kléber. Celui-ci,
+quoiqu'il n'eût pas lieu de se louer de lui, venait de le nommer général
+de division; mais Davout, soit par aigreur, soit par une noble fierté,
+avait refusé, ne voulant pas, disait-il, mettre la date de son
+avancement à une aussi honteuse époque. Le général Kléber, qui ne
+pouvait qu'être irrité de ce refus, n'en tira pas d'autre satisfaction
+que celle de le laisser partir. Il revint de Salahié au Caire avec le
+général Desaix, qui n'y resta que peu de jours avant de se rendre à
+Alexandrie.
+
+Kléber ramenait l'armée; et, lorsqu'il arriva au Caire, on venait d'y
+apprendre sommairement les événemens du 18 brumaire. Un brick de guerre,
+qui était parti de Toulon, venait de mouiller dans la rade de Damiette,
+et avait envoyé sa chaloupe jusqu'à la ville, pour y débarquer le
+général Galbau et son fils, que le général Bonaparte envoyait en Égypte.
+
+Trouvant Damiette évacuée depuis le matin par nos troupes, la chaloupe
+remonta le fleuve jusqu'à ce qu'elle eût pu mettre le général Galbau
+près des premiers postes de l'armée, puis elle retourna joindre son
+bâtiment qu'elle ne trouva plus. Celui-ci, qui n'avait pas vu revenir sa
+chaloupe, avait envoyé une autre embarcation pour savoir ce qu'elle
+était devenue; et cette embarcation ayant trouvé les Turcs maîtres de
+Damiette, où ils étaient venus s'établir dans l'intervalle du passage de
+la première chaloupe, ne douta plus qu'elle ne fût perdue, ou qu'elle
+n'eût pris le parti de remonter le Nil, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé
+nos troupes.
+
+La peur s'empara du commandant du brick, en entendant le rapport de
+celui de sa deuxième embarcation; il leva l'ancre, partit pour la
+France, et parvint à entrer à Toulon, en sorte que la chaloupe, ne le
+trouvant plus sur la rade, avait été obligée de faire route pour
+Alexandrie, où elle était arrivée.
+
+Ce fut par le général Galbau que l'on eut les premiers avis de
+l'événement qui avait mis le pouvoir entre les mains du général
+Bonaparte; cette nouvelle ne rassurait pas ceux qui pensaient n'avoir eu
+affaire qu'avec le Directoire.
+
+Le général Galbau n'était pas encore arrivé au Caire, lorsque le général
+Desaix alla faire ses adieux au général Kléber, avant de partir pour
+Alexandrie.
+
+Ils parurent sincères, et le général Kléber fut persuadé qu'arrivé en
+France, le général Desaix ne lui rendrait aucun mauvais office près du
+général Bonaparte; il se félicitait même de pouvoir compter sur lui dans
+une circonstance aussi douloureuse pour son avenir[24].
+
+Je partis avec le général Desaix, qui voyagea par le Nil jusqu'à
+Rosette, où il alla voir le général Menou, qui jetait feu et flammes
+contre l'évacuation de l'Égypte. Nos barques sortirent du Nil pour se
+rendre par mer à Alexandrie, et nous nous y rendîmes par terre, parce
+que le général Desaix voulait voir le fort d'Aboukir et toute cette
+partie de la côte.
+
+Nous couchâmes la nuit à un méchant caravansérail où nous fûmes rongés
+de toute la vermine qu'y déposent les caravanes à leur passage, et nous
+commencions à charger nos chameaux le lendemain pour nous rendre à
+Alexandrie, lorsque, d'une hauteur de sable, nous vîmes au large en mer
+un bâtiment à voiles latines, qui paraissait en tout gros comme le
+poing; il s'efforçait de gagner le rivage où nous étions, et à la
+blancheur de ses voiles autant que par la position où il se trouvait,
+nous jugeâmes qu'il ne pouvait pas être égyptien. Notre curiosité
+s'excita, et au risque d'éprouver ensuite de la chaleur pour achever
+notre marche, nous nous décidâmes à l'attendre. Au bout de deux heures,
+il put être hélé: il nous apprit qu'il venait de Toulon, et qu'il avait
+à bord un colonel qui allait rejoindre l'armée, et des dépêches pour le
+général en chef.
+
+Effectivement il débarqua M. Victor de Latour-Maubourg, qui nous donna
+les détails du 18 brumaire, et qui partit de suite par le chemin d'où
+nous venions pour aller au Caire rejoindre le général Kléber; nous
+continuâmes notre route pour Alexandrie.
+
+Lorsque nous avions quitté le général Kléber, il était à mille lieues de
+se douter de la déplorable issue que, peu de jours après, allaient avoir
+les négociations auxquelles il s'était aussi aveuglément confié; mais il
+ne tarda guère à être cruellement désabusé. La première chose que nous
+apprit le général Lanusse, qui commandait à Alexandrie, et dont il avait
+rendu compte au général Kléber la veille, nous dévoila ce qui allait
+probablement arriver; pour l'expliquer, il faut reprendre les choses de
+plus haut.
+
+Le vaisseau _le Thésée_, après avoir été se réparer à Chypre, était
+revenu prendre sa croisière devant Alexandrie, où les événemens qui se
+passaient avaient rendu plus fréquentes les communications que le cours
+ordinaire des affaires de service obligeait d'avoir quelquefois avec
+lui. Le capitaine du vaisseau venait de faire prévenir le général
+Lanusse que Sidney Smith lui avait envoyé des sauf-conduit turcs tout
+signés, pour les remettre aux bâtimens qui partiraient d'Égypte par
+suite du traité d'El-Arich, et qu'il s'empresserait de délivrer ceux
+qu'on lui demanderait.
+
+L'officier que le général Lanusse avait envoyé pour remercier le
+capitaine du _Thésée_ s'était trouvé à bord de ce vaisseau précisément
+dans le moment où arrivait devant Alexandrie une corvette expédiée
+d'Angleterre, pour Sidney Smith. Cette corvette s'appelait _le
+Bouldogne_, et avait ordre de faire la plus grande diligence: son
+capitaine apportait à Sidney Smith des instructions et des pouvoirs pour
+traiter de l'évacuation de l'Égypte; mais soit que le gouvernement
+anglais se fût abusé sur la position de cette armée, ou qu'il s'en fût
+laissé imposer sur les succès des troupes coalisées qui combattaient les
+nôtres en Italie, il ne permettait pas d'accorder d'autres conditions à
+l'armée française que celle d'être prisonnière de guerre.
+
+Le capitaine, avant de courir après Sidney Smith, dans l'Archipel,
+faisait préalablement communication de son message au capitaine du
+_Thésée_, qui en fit prévenir le général Lanusse par le retour de son
+officier. Il ne restait donc plus, pour profiter du traité d'El-Arich,
+que le temps qui allait s'écouler jusqu'à ce que Sidney Smith, après
+avoir été joint par _le Bouldogne_, eût pu révoquer les premiers ordres
+qu'il avait donnés au _Thésée_, et lui en eût donné de contraires, comme
+il était présumable que cela allait arriver.
+
+Le général Desaix, qui ne se possédait pas de rage en voyant tout ce qui
+s'offrait à l'horizon, était dans une grande impatience de mettre à
+profit le temps qui restait encore, d'autant que tout ce qu'il avait vu
+n'avait pas trop éloigné de son esprit la pensée que Kléber, après
+s'être jeté à la merci des Anglais, ne se défendrait pas, et passerait
+par où ils voudraient; et pour rien dans le monde il n'aurait voulu
+stipuler une reddition de l'armée.
+
+Il m'envoya le lendemain à bord du _Thésée_, avec la mission de faire
+mon possible pour aplanir les difficultés que l'on pourrait mettre à son
+départ, à cause peut-être des marchandises dont était chargé le vaisseau
+sur lequel il voulait effectuer son retour (c'était celui de M.
+Hamelin); dans ce cas, il était décidé à en prendre un autre.
+
+Je trouvai dans le capitaine du _Thésée_ un fort brave homme et très
+accommodant, qui voulut bien suivre l'exécution des premiers ordres que
+lui avait donnés Sidney Smith, abstraction faite de la communication non
+officielle que lui avait faite le capitaine du _Bouldogne_; en
+conséquence, il me remit un sauf-conduit pour le général Desaix et tous
+ceux qui partaient avec lui. Il porta même l'obligeance jusqu'à me
+donner un employé de son vaisseau, qu'il revêtit du caractère de
+sauvegarde, et qu'il fit embarquer sur notre bâtiment, avec ordre de
+nous convoyer jusqu'en France.
+
+J'ai soupçonné depuis qu'il y avait mis de la malice, et que, pour
+éloigner le général Desaix, il aurait fait bien davantage.
+
+Je revins à Alexandrie, où le général Desaix attendait mon retour avec
+anxiété; il parut fort satisfait d'apprendre que la mer lui était
+ouverte, et sa navigation assurée.
+
+Il n'abusa pas de cette faveur de la fortune, car il partit le
+lendemain. Je laisse là ce qui est relatif au général Desaix, pour
+revenir au général Kléber.
+
+La corvette _le Bouldogne_ avait rejoint Sidney Smith, et celui-ci était
+revenu devant Alexandrie, d'où il venait d'écrire au général Kléber pour
+lui témoigner le désespoir auquel il était livré depuis qu'il était
+obligé de lui apprendre les conditions que son gouvernement mettait à la
+ratification du traité d'El-Arich.
+
+Il avoua, ce qui ne pouvait plus être douteux, qu'il avait agi sans
+pouvoirs, à la vérité, mais avec la persuasion qu'il serait approuvé de
+son gouvernement, et qu'il avait la douleur de reconnaître qu'il s'était
+trompé. Il suppliait le général Kléber de ne pas concevoir une mauvaise
+opinion de lui, par suite de ce qui survenait, lui protestant qu'il n'y
+avait nullement participé, ce qui était croyable. La conclusion de tout
+cela fut qu'il fallait livrer la bataille aux Turcs le plus tôt
+possible, et finir par où on aurait dû commencer.
+
+La bataille eut lieu sur les ruines d'Héliopolis, près du Caire; les
+Turcs y furent vaincus et dispersés, mais ayant gagné le bord du désert,
+ils marchèrent en débordant la droite de notre armée, et se jetèrent
+dans le Caire en assez grand nombre.
+
+Kléber redevint alors ce qu'il n'aurait pas dû cesser d'être, autant
+pour le salut de son armée que pour sa propre gloire. En peu de jours,
+il rejeta toutes ces hordes, dix fois plus nombreuses que lui, au-delà
+des déserts d'Asie, réoccupa tout ce qu'il avait imprudemment évacué, et
+revint ensuite mettre le siége devant le Caire, où un pacha s'était
+établi avec une trentaine de mille hommes.
+
+Il fallut alors commencer une guerre de maison à maison qui coûta bien
+cher, et encore fut-on obligé de faire un pont d'or au pacha pour le
+déterminer à sortir de la ville, et à retourner en Asie avec ses
+troupes.
+
+On ne pouvait sans doute pas acheter trop cher la fin d'une consommation
+d'hommes que la position de l'armée rendait plus funeste chaque jour.
+
+La sottise de ses ennemis obligea ainsi le général Kléber à rester en
+possession de l'Égypte, en quelque sorte malgré lui. Il reconnut
+franchement son tort, et vit que son projet d'évacuation lui avait coûté
+plus de monde que le général Bonaparte n'en avait perdu pour s'établir
+en Égypte, et que lui-même n'en aurait perdu pour s'y maintenir, s'il
+avait suivi une marche différente.
+
+Depuis ce moment, il changea tout-à-fait de conduite; il ne s'abusait
+plus sur l'opinion qu'il parviendrait à inculquer au gouvernement, ni
+sur le jugement qui serait porté sur ce qu'il aurait pu faire, et sur ce
+qu'il avait fait et qu'il n'aurait pas dû faire: aussi s'efforça-t-il de
+réparer les fautes dans lesquelles il était tombé, s'en remettant au
+temps et à la grandeur d'âme du général Bonaparte, pour effacer les
+dernières traces de cette fâcheuse période de sa carrière.
+
+Pendant que le général Kléber reprenait l'Égypte, le général Desaix
+traversait la Méditerranée; il était au moment d'entrer dans Toulon,
+lorsqu'il fut pris par une frégate anglaise qui le conduisit à Livourne,
+où était le vaisseau de l'amiral Keith. Celui-ci, qui avait des
+instructions conformes à celles qui avaient été envoyées à Sidney Smith
+par _le Bouldogne_, fit le général Desaix prisonnier, et confisqua le
+bâtiment.
+
+Le général Desaix, qui s'était embarqué sur la foi d'un traité, avec un
+sauf-conduit, et escorté d'un commissaire anglais, réclama d'être ramené
+en Égypte, si on ne voulait pas le laisser aller en France. Malgré la
+légitimité de cette réclamation, ce ne fut qu'au bout de trente jours
+qu'on lui déclara qu'il pouvait retourner en France sur le même
+bâtiment, que l'on avait préalablement déchargé de toutes ses
+marchandises.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Navigation du général Bonaparte.--Arrivée à Ajaccio.--Les frégates se
+trouvent en vue de la croisière anglaise.--Débarquement à
+Fréjus.--Sensation que fait à Lyon l'arrivée du général
+Bonaparte.--Arrivée à Paris.--Situation des affaires.
+
+
+Nous étions déjà revenus à bord de ce bâtiment, lorsqu'une embarcation
+nous amena M. Poussielgue, qui avait aussi fait voile pour la France.
+Nous l'avions laissé au Caire, où il s'était fait remarquer parmi ceux
+qui désiraient que l'armée fût ramenée en France. Nous ne pouvions
+concevoir quel motif l'avait porté à hâter son départ d'Égypte. Il fit
+route avec nous. Nous nous dirigeâmes sur la Provence, et fûmes presque
+aussitôt atteints par un brick ennemi; mais nous avions un
+laissez-passer de l'amiral Keith. Le bâtiment s'éloigna, et nous
+entrâmes à Toulon.
+
+Le sentiment qu'on éprouve en revoyant sa patrie ne peut être compris
+par ceux qui ne l'ont jamais quittée. Nous fûmes pendant trois jours
+dans une sorte d'aliénation mentale; nous courions, nous ne pouvions
+rester en place. Le général Desaix eut toutes les peines du monde à nous
+retenir près de lui pour copier les dépêches qu'il adressait au général
+Bonaparte, sur les événemens qui avaient eu lieu. Le besoin de nous
+promener dans le parc du lazaret était le seul que nous éprouvassions.
+
+Le général Desaix eut, courrier par courrier, une réponse du général
+Bonaparte: M. Poussielgue, au contraire, n'en reçut aucune; il en fut
+ainsi pendant tout le temps que dura la quarantaine.
+
+Je reviens au général Bonaparte. J'ai raconté comment il avait exécuté
+son départ; je passe aux détails de sa navigation.
+
+Il n'y avait, comme je l'ai dit, aucune croisière devant Alexandrie
+quand il mit à la voile. Il atteignit la Corse sans accident. Il
+ignorait quel était l'état des partis en France. Il avait besoin de
+prendre langue, sans trop savoir comment éluder la quarantaine;
+l'impatience de ses compatriotes vint à son secours. Le bruit s'était
+répandu que le général Bonaparte était à bord: la ville, les campagnes
+demandaient à lui porter le tribut de leurs hommages. Subjuguée par
+l'enthousiasme général, l'administration céda: elle se jeta dans une
+chaloupe, dirigea sur _la Muiron_, et enfreignit elle-même les lois
+qu'elle devait défendre; l'on ne tint aucun compte de la quarantaine. Le
+général Bonaparte descendit à Ajaccio, mais n'y resta que le temps
+nécessaire pour recueillir les renseignemens dont il avait besoin, et
+remit à la voile. Il courait la haute mer, lorsque Gantheaume vint lui
+annoncer qu'on apercevait, du haut des mâts, des voiles ennemies, et lui
+demanda des ordres: le général Bonaparte réfléchit un instant, et lui
+répondit de tout donner à la fortune jusqu'à minuit.
+
+L'amiral continua de gouverner sur Toulon. La croisière s'éloigna
+pendant la nuit; le lendemain, aucun bâtiment ne se montrait plus à
+l'horizon. Les Anglais, qui n'avaient à observer que Toulon, où il n'y
+avait plus de bâtimens de guerre, et Marseille, d'où on expédiait des
+approvisionnemens à l'armée d'Italie, se tenaient dans le fond du golfe
+de Lyon; leur escadre s'y était réunie tout entière, parce qu'il ne
+restait que ces deux points d'atterrage aux bâtimens qui cherchaient à
+gagner la France. La croisière qui observait la Corse, vigilante pour
+les expéditions qui voulaient pénétrer dans l'île, donnait peu
+d'attention aux navires qui en appareillaient pour se rendre en
+Provence, attendu qu'ils pouvaient difficilement échapper à la flotte:
+ce fut par cette raison qu'elle ne chassa pas les deux frégates.
+
+Le général Bonaparte arriva enfin aux atterrages de France, et la
+fortune voulut que ce fût à l'entrée de la nuit; le soleil venait de se
+coucher, et n'avait laissé derrière lui qu'une traînée de lumière que
+réfléchissait la voûte du ciel. Les frégates, hors du champ de la
+réverbération, se trouvaient dans un clair-obscur qui devenait plus
+intense à mesure qu'il s'éloignait. Du milieu de ce clair-obscur, on
+découvrait à l'œil nu l'escadre anglaise; elle était forte de quinze
+voiles et placée devant Toulon, au centre du champ de réverbération dont
+je viens de parler.
+
+À la vérité, il faisait calme, mais on portait droit sur elle[25]: sans
+ces derniers rayons, on n'eût rien vu, on n'eût par conséquent pas
+changé de route, et quand la brise de nuit se fût levée, on eût donné
+droit au milieu de ses vaisseaux.
+
+Les frégates n'eurent pas plus tôt aperçu le péril qu'elles couraient,
+qu'elles virèrent de bord; elles échappèrent à la faveur de l'obscurité,
+gouvernèrent sur Nice, et atteignirent Fréjus le lendemain. On les prit
+d'abord pour des voiles ennemies, on tira dessus; mais on ne sut pas
+plus tôt qu'elles portaient le général Bonaparte, que de longs cris de
+joie éclatèrent de toutes parts: il serait tombé du ciel, que son
+apparition n'aurait pas produit plus d'étonnement et d'enthousiasme. Le
+peuple entra subitement en délire; personne ne voulut plus entendre
+parler de quarantaine. La santé, les officiers de terre et de mer, se
+jetèrent pêle-mêle dans les chaloupes; les frégates furent aussitôt
+atteintes, envahies; de tous côtés, on communiqua: ce qui s'était passé
+en Corse venait de se renouveler; les lois de la quarantaine avaient été
+violées par l'impatience publique. Le général Bonaparte n'eut plus qu'à
+céder à l'empressement de tout un peuple qui le saluait comme son
+sauveur.
+
+La population continuait d'affluer sur le rivage: il la remercia des
+vœux, des offres qu'elle lui prodiguait, et se disposa à s'éloigner
+d'une côte où, sous prétexte de précautions sanitaires, ses ennemis
+pouvaient le retenir, ou du moins lui susciter des embarras fâcheux;
+aussi prit-il la première des cent voitures qu'on avait amenées de
+toutes parts, et se mit en route pour Grenoble.
+
+Il voyagea jour et nuit. Son arrivée à Lyon mit cette ville en délire.
+Il était descendu à l'hôtel des Célestins. La multitude couvrit aussitôt
+les quais, et fit retentir l'air de ses acclamations: il fut obligé de
+céder à son impatience, et de se montrer à diverses reprises.
+
+Le bruit de son arrivée s'était répandu avec la rapidité de l'éclair. La
+route de Lyon à Paris était couverte de gens accourus pour le voir
+passer; il se déroba à ces hommages, pressa sa marche, et était déjà à
+Paris, dans sa maison rue de la Victoire, que le gouvernement ignorait
+encore qu'il eût pris terre à Fréjus.
+
+Il se rendit dans le jour même au Luxembourg. Il était vêtu d'une
+redingote grise, et portait un sabre de mamelouk suspendu, à la manière
+orientale, par un cordon de soie. Il avait été reconnu; le bruit de son
+arrivée se répandit d'un bout de la capitale à l'autre. La population
+afflua autour du palais; on se pressait, on se félicitait, on se
+flattait de posséder enfin l'homme qui devait mettre un terme à nos
+désastres.
+
+Les affaires étaient en effet dans l'état le plus fâcheux. Masséna
+avait, il est vrai, arrêté les Russes à Zurich; les Anglais, débarqués
+dans la Frise, avaient été battus à Castricum, et se disposaient à
+évacuer le continent, ce qu'ils firent quelques jours après l'arrivée du
+général Bonaparte. La situation de la république s'était améliorée
+au-dehors, mais elle était toujours déplorable au-dedans. L'armée
+d'Italie, qui de revers en revers avait été ramenée jusque dans le pays
+de Gênes, ne suffisait plus pour couvrir la Provence menacée par les
+Autrichiens; la guerre civile, plus active qu'à aucune époque
+antérieure, embrasait les départemens de l'Ouest et du Midi; les lois
+étaient sans vigueur, et l'administration sans énergie; les partis les
+plus opposés par leurs opinions politiques s'étaient réunis pour
+renverser un pouvoir universellement déconsidéré.
+
+Cette triste situation avait détruit toute espèce de crédit. Les fonds
+publics étaient tombés à dix-sept francs, et cependant le gouvernement
+n'avait que des bons et des mandats pour faire face aux besoins qui
+l'assiégeaient: on peut juger par là ce que devaient coûter la guerre et
+l'administration; de quelque côté qu'on jetât les yeux, on n'apercevait
+que des abîmes.
+
+Les agens de l'étranger exploitaient la France en tout sens, et
+l'agitaient impunément du centre de la capitale, où ils ne craignaient
+pas de résider. Il n'y avait plus de secret; les dispositions d'État
+étaient connues aussitôt qu'elles étaient prises. L'État tombait en
+dissolution; tout était corruption et pillage.
+
+Il était devenu impossible de gouverner, et presque inutile d'obéir. Le
+mal semblait irrémédiable; personne n'osait en sonder la profondeur. Les
+espérances et les cœurs se tournèrent vers le général Bonaparte: la
+France entière l'invoquait; il l'entendit, mais il fallait avoir son
+génie pour ne pas reculer devant l'entreprise.
+
+L'abattement était tel, que le parti connu sous le nom de _faction
+d'Orléans_ s'était ranimé, et avait de nouveau conçu le projet de porter
+le fils de ce prince au pouvoir; on lui avait même dépêché un émissaire
+en Angleterre, où il résidait. Sa réponse ne fut pas satisfaisante: il
+refusa de se prêter à son élévation, à moins que la branche aînée de sa
+famille ne fût désintéressée, ce qui n'était pas possible dans les
+circonstances où l'on était. Le parti était loin de s'attendre à un
+scrupule de cette espèce. Il ne se déconcerta pas néanmoins, et résolut
+d'appeler un prince de la maison d'Espagne.
+
+Le général Bonaparte arriva sur ces entrefaites. Il ne fut plus question
+de ce projet[26]. L'anxiété avait disparu, l'irrésolution s'était
+évanouie: tous les vœux, toutes les espérances reposaient sur le
+vainqueur des Pyramides; mais, pour sauver la France, il fallait qu'il
+s'emparât du pouvoir: sans cela, mieux eût valu ne pas quitter l'Égypte.
+
+Après avoir mûrement pesé l'état des affaires au-dedans et au-dehors, il
+prit son parti. Le Directoire était divisé sur les moyens de conjurer
+l'orage qui menaçait de l'engloutir, les Conseils l'étaient davantage
+encore; mais la nation n'avait rien perdu de son énergie. Elle appelait
+un libérateur; il ne fut pas difficile de former un parti et de trouver
+une base pour l'appuyer. Tout ce qui avait marqué dans la révolution,
+tout ce qui avait acquis des biens nationaux et s'était aliéné quelque
+noble, quelque émigré puissant, se ralliait naturellement au général
+Bonaparte: je n'en excepte que quelques républicains exaltés, quelques
+tribuns populaires, plus ambitieux que les conquérans; mais
+indépendamment que le nombre de ces têtes ardentes était bien réduit,
+l'opinion les avait abandonnées; depuis long-temps elles n'étaient plus
+à craindre.
+
+On était d'accord sur le besoin d'un changement dans la forme du
+gouvernement, et dans la nécessité de ne pas perdre de temps pour
+l'opérer. Le général Bonaparte, convaincu qu'il n'y avait que du péril à
+temporiser, mit aussitôt la main à l'œuvre, et le Directoire disparut.
+
+La plupart des militaires[27] qui s'étaient rendus recommandables par
+leurs victoires se mirent à la disposition du général Bonaparte. Le
+directeur Sieyes entraîna les hommes les plus influens des deux
+Conseils, c'est-à-dire ceux qui, fatigués des excès de la révolution,
+sentaient la nécessité de mettre à la tête des affaires un homme assez
+modéré pour se concilier tous les partis, et assez énergique pour les
+contenir.
+
+Beurnonville, Macdonald, Lefebvre, et Moreau lui-même, qui étaient
+entrés dans la conspiration, n'avaient pas seulement pour complices les
+généraux et les administrateurs de l'armée d'Italie qui se trouvaient
+alors à Paris; ils comptaient encore Chénier, Cabanis, Rœderer,
+Talleyrand, etc.: c'était l'élite du parti philosophique réuni à l'élite
+de l'armée, pour accomplir le vœu national.
+
+À l'exception de Bernadotte, qui alors ne voyait le salut de l'État que
+dans la république, et la république que dans le jacobinisme, tous les
+généraux de l'armée d'Italie se rallièrent à leur général. Berthier,
+Eugène Beauharnais, Duroc, Bessières, Marmont, Lannes, Lavalette, Murat,
+Lefebvre, Caffarelli (frère de celui qui était mort en Syrie), Merlin
+(fils du directeur), Bourrienne, Regnault de Saint-Jean-d'Angely,
+Arnault (de l'Institut), le munitionnaire Collot, firent preuve de zèle
+et de dévoûment; il n'y eut pas jusqu'aux vingt-deux guides récemment
+arrivés d'Égypte, qui ne se montrassent empressés: chacun servait le
+général Bonaparte à sa manière.
+
+Augereau lui-même, qui intérieurement le détestait, se rallia à lui,
+quoiqu'après quelque hésitation. Peut-être fut-ce parce qu'on l'avait
+négligé qu'il vint offrir ses services: «Est-ce que vous ne comptez plus
+sur votre petit Augereau?» dit-il au général Bonaparte. Membre du
+Conseil des Cinq-Cents, il ne put s'empêcher de dire, lorsqu'il vit que
+l'assemblée proposait de mettre le général Bonaparte hors la loi: «Nous
+voilà dans une jolie position.--Nous en sortirons, lui répondit le
+général; souviens-toi d'Arcole.» Si, par ce propos, Augereau exprimait
+ses craintes, j'aime à penser que Bernadotte n'exprimait pas ses vœux
+par ceux qui lui échappaient. Rencontrant le général Bonaparte dans le
+moment où il allait passer en revue ses troupes rassemblées aux
+Champs-Élysées: «Tu vas te faire guillotiner», lui dit-il avec son
+accent gascon. «Nous verrons», lui répondit froidement le général
+Bonaparte.
+
+Je passerai rapidement sur les journées des 18 et 19 brumaire. Les
+événemens dont je puis parler avec certitude sont les seuls sur lesquels
+je crois devoir m'appesantir. Je ne touche aux autres qu'autant que je
+puis donner des détails ignorés que mes relations m'ont mis plus tard à
+même de recueillir.
+
+Le mouvement, comme on en était convenu, fut donné par les Anciens. M.
+Lebrun, depuis troisième consul, architrésorier et duc de Plaisance, fit
+un rapport sur la déplorable situation de la république, et la nécessité
+de prévenir sa ruine par un prompt remède.
+
+Le Conseil adopte ses conclusions. Il rend un décret qui transfère le
+Corps-Législatif à Saint-Cloud, afin qu'il puisse délibérer hors de
+l'influence de la capitale. En même temps, il donne au général
+Bonaparte, qu'il charge de l'exécution de la mesure qu'il vient
+d'arrêter, le commandement de toutes les troupes qui sont à Paris et
+dans le rayon constitutionnel. Ce décret, sanctionné par le Conseil des
+Cinq-Cents, dont Lucien Bonaparte était président, fut aussitôt transmis
+au général Bonaparte, avec invitation de venir prêter le serment
+qu'exigeaient ses nouvelles fonctions. Le général ne se fit pas
+attendre; il monta à cheval, traversa Paris au milieu d'un groupe
+d'officiers-généraux que l'attente de cet événement avait rassemblés
+chez lui, et se rendit à la barre, entouré de cette belliqueuse escorte.
+Le serment prêté, il nomma pour son lieutenant le général Lefebvre, qui
+commandait la garde du Directoire, et distribua les autres commandemens
+aux divers généraux qui l'accompagnaient. Lannes fut chargé de celui du
+Corps-Législatif; Murat eut celui de Saint-Cloud, et Moreau celui du
+Luxembourg. Trois membres du Directoire donnèrent leur démission. La
+magistrature dont ils faisaient partie se trouva éteinte par cet
+incident, les deux autres directeurs n'étant pas en nombre suffisant
+pour délibérer.
+
+La journée du 18 brumaire avait préparé la révolution; celle du 19 la
+termina. Ce ne fut pas néanmoins sans difficulté.
+
+Les jeunes têtes du Conseil des Cinq-Cents et les vieux révolutionnaires
+du Conseil des Anciens avaient eu le temps de réfléchir sur ce qui se
+préparait. Le nouvel ordre de choses ne devait pas être favorable aux
+principes qu'ils professaient; ils se concertèrent sur les moyens de le
+prévenir. Le plus naturel était de se rattacher fortement à la
+constitution de l'an III. Duhesme, un des plus ardens démagogues qui fût
+parmi eux, proposa de jurer de nouveau, et par appel nominal, de la
+défendre.
+
+Cette motion devait engager les conjurés dans de nouveaux nœuds, et
+ménager aux frères et amis des faubourgs de Paris le temps d'arriver au
+secours des frères et amis de Saint-Cloud.
+
+La proposition passa à l'unanimité. Le temps que voulait gagner Duhesme,
+le général Bonaparte le perdait. Tout ce qu'il avait fait la veille
+tournait contre lui, s'il ne brusquait les choses; il se présenta au
+Conseil des Anciens, l'invita, par un discours énergique, à prendre en
+considération la disposition des esprits, le danger de la patrie, et à
+ne pas différer plus long-temps d'adopter une résolution.
+
+Mais un membre du Conseil l'interpelle, il veut qu'il rassure les
+esprits, démente les projets qu'on lui attribue, et prête serment à la
+constitution. «La constitution, reprend Bonaparte, existe-t-elle
+encore?» Et faisant l'énumération de toutes les circonstances où elle
+avait été violée par les Conseils en décimant le Directoire, et par le
+Directoire en décimant les Conseils, il ajouta que vingt conspirations
+étaient formées pour substituer un nouvel ordre de choses à cette
+constitution, dont l'insuffisance était prouvée par les faits; que vingt
+partis le sollicitaient de se mettre à leur tête, les uns pour
+recommencer la révolution, les autres pour la faire rétrograder; qu'il
+ne voulait en servir aucun; qu'il ne connaissait qu'un intérêt, celui de
+conserver ce que la révolution avait fait de bien; qu'il n'ignorait pas
+que des amis de l'étranger parlaient de le proscrire, mais que tel qui
+proposait de le mettre hors la loi allait peut-être s'y trouver
+lui-même; que, fort de la justice de sa cause et de la pureté de ses
+intentions, il s'en remettait aux Conseils, à ses amis et à sa fortune.
+
+Il se rendit au Conseil des Cinq-Cents pour y faire les mêmes
+communications; mais à peine parut-il dans la salle, à la porte de
+laquelle il avait laissé le peu de militaires qui l'accompagnaient, que
+les cris: _à bas le tyran! hors la loi le dictateur!_ se font entendre.
+Il s'était avancé vis-à-vis l'estrade où siégeait le président, son
+frère Lucien. Il est entouré, menacé. Plus ardent que ses collègues, un
+député va jusqu'à tenter de le percer d'un poignard[28]. Un grenadier de
+la garde du Corps-Législatif, nommé Thomé, pare le coup avec son bras.
+Le peloton arrive au secours, et arrache le général des mains de ces
+forcenés.
+
+Il revint bientôt après dégager Lucien Bonaparte, que ces furieux
+voulaient contraindre de mettre aux voix un décret de proscription
+contre son frère.
+
+Le général Bonaparte était sorti de la salle, pour joindre les troupes
+qui étaient établies dans la cour du château, où plusieurs députés
+s'étaient répandus pour les détacher de la cause du chef qu'elles
+soutenaient.
+
+Le moment était des plus critiques, lorsqu'il arriva au milieu d'elles;
+quelques minutes encore, et tout était perdu. Il résolut de mener
+rapidement les choses à fin, et s'adressant à un officier d'infanterie
+(le capitaine Ponsard, des grenadiers du Corps-Législatif), posté avec
+sa troupe à l'entrée de la grille du vestibule du château. «Capitaine,
+lui dit-il, prenez votre compagnie, et allez sur-le-champ disperser
+cette assemblée de factieux. Ce ne sont plus les représentans de la
+nation, mais des misérables qui ont causé tous ses malheurs; allez au
+plus vite, et sauvez mon frère.» Ponsard se mit en mouvement; mais il
+n'avait pas ébranlé sa troupe, qu'il revint sur ses pas. Le général
+Bonaparte crut qu'il hésitait. Il n'en était rien cependant. Ponsard ne
+voulait que savoir ce qu'il devait faire en cas de résistance. «Employez
+la force, répondit Bonaparte, et même vos baïonnettes.--Cela suffit, mon
+général», répliqua le capitaine en saluant de son épée. Puis, faisant
+battre la charge à ses tambours, il monte le grand escalier du château
+au pas redoublé, et entre dans la salle, baïonnette en avant. En un
+instant, la scène change, le tumulte s'apaise, la tribune est déserte.
+Ceux même qui quelques minutes auparavant paraissaient les plus résolus,
+cèdent à la peur. Ils escaladent les fenêtres, sautent dans le jardin et
+se dispersent dans toutes les directions.
+
+Le général Bonaparte répugnait à employer la force, mais les
+circonstances commandaient; il était perdu s'il eût tardé à en faire
+usage, et Bernadotte se trouvait prophète. Fouché s'en était expliqué
+avec Regnault de Saint-Jean-d'Angely, à qui je crois avoir entendu
+rendre la conversation qu'il avait eue avec lui. «Que votre général,
+avait dit ce ministre, n'hésite pas. Il vaut mieux qu'il brusque les
+choses que de laisser aux jacobins le temps de se rallier. Il est perdu,
+s'il est décrété: je lui réponds de Paris, qu'il s'assure de
+Saint-Cloud.»
+
+Ce discours très sensé était conforme au langage que ce vieux routier de
+révolution tenait depuis six semaines. Jugeant par l'état des choses que
+le Directoire ne pouvait se soutenir, il n'avait eu garde d'entraver la
+conspiration du général Bonaparte. Prêt à l'accepter si elle
+réussissait, il était prêt à la frapper si elle ne réussissait pas. Il
+attendait l'événement pour se décider, ainsi que Thurot, alors
+secrétaire général de la police, me l'avoua depuis. «Le dénoûment, me
+disait-il, nous a fixés; mais toutes les mesures étaient prises. Si le
+général Bonaparte eût échoué, lui et les siens portaient leurs têtes sur
+l'échafaud.»
+
+Les mesures étaient, en effet, si bien prises, Fouché était si bien
+informé de ce qui se passait à Saint-Cloud, que, lorsqu'on apporta, de
+la part du général, l'ordre aux barrières de ne pas laisser rentrer les
+députés fugitifs, on se trouva devancé. Les agens de la police étaient
+déjà aux aguets depuis vingt minutes. Le ministre s'était empressé de
+donner cette preuve de dévoûment au parti vainqueur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Création du consulat.--Bonaparte est nommé premier
+consul.--Cambacérès.--Lebrun.--Changemens opérés dans la marche des
+affaires.--Composition du ministère.--Les chefs vendéens à
+Paris.--Pacification de la Vendée.--Georges Cadoudal.
+
+
+L'opposition dispersée par ce coup de vigueur, les députés favorables à
+la révolution qui s'opérait, vinrent se rallier aux Anciens. L'abolition
+du Directoire, l'ajournement des deux Conseils, la formation d'une
+commission législative, composée de cinquante membres, dont vingt-cinq
+devaient être tirés de chaque Conseil, fut aussitôt décrétée. On avisa
+ensuite à l'organisation du pouvoir. On créa, sous le nom de consuls,
+trois magistrats chargés de l'exercer, jusqu'à ce qu'on eût rédigé une
+constitution nouvelle. Les trois consuls furent le général Bonaparte,
+les directeurs Sieyes et Roger Ducos; tous trois vinrent s'établir au
+Luxembourg, où l'impatience publique attendait le succès de l'entreprise
+pour s'exhaler en vives acclamations.
+
+Ici commence une ère nouvelle pour le général Bonaparte; ici commence
+son règne. _Nous avons un maître_, dit Sieyes, qui ne connut bien
+qu'après l'avoir entendu discuter dans le conseil les questions les plus
+difficiles en matière de gouvernement et d'administration, l'homme que
+jusqu'alors il n'avait cru supérieur que dans la guerre.
+
+La nouvelle constitution fut rédigée en six semaines; la création des
+trois consuls fut maintenue, mais non la nomination des mêmes individus
+à ces postes importans.
+
+Le général Bonaparte fut fait premier consul. MM. Cambacérès et Lebrun
+furent nommés, l'un second, et l'autre troisième consul, à la place de
+Sieyes et de Roger Ducos, qui furent les premiers membres du sénat
+conservateur où ils allèrent s'anéantir.
+
+Les deux collègues du général Bonaparte, l'un choisi parmi les
+magistrats les plus sages et les plus éclairés, l'autre parmi les
+administrateurs les plus expérimentés et les plus probes, eurent une
+grande part à tout ce qui fut fait de bien à cette grande époque de
+notre régénération. On leur doit les bons choix en préfets, en juges, en
+administrateurs; on leur doit, en un mot, tous ces fonctionnaires qui
+secondèrent si bien les efforts du premier consul pour ramener la
+probité dans les affaires, et l'équité dans les décisions.
+
+Les six premiers mois de cette nouvelle administration produisirent une
+amélioration que l'on n'eût pas obtenue, en d'autres temps, d'un siècle
+d'efforts. On était las de désordres, fatigué d'anarchie; chacun
+favorisait, autant qu'il était en lui, un ordre de choses qui lui
+promettait repos et sécurité.
+
+L'administration intérieure commençait à prendre une bonne direction;
+mais, en revanche, tout ce qui concernait la guerre était au pis. Le
+premier consul s'appliqua d'une manière spéciale à rendre leur lustre à
+nos drapeaux. Le désordre avait été tel que le ministre de la guerre ne
+put fournir une situation exacte de l'armée. Il ne connaissait ni sa
+force, ni le nombre des corps dont elle se composait, ni leur
+emplacement. On fut obligé d'envoyer des officiers à la recherche des
+régimens, des dépôts. Ils devaient constater l'effectif de ceux qu'ils
+découvraient, et le transmettre immédiatement au ministre.
+
+L'artillerie était dans l'état le plus déplorable, et la marine dans une
+désorganisation complète, quoique du reste elle eût encore des moyens
+assez étendus.
+
+Les finances étaient si délabrées, que le soir du 18 brumaire, les
+caisses ne renfermaient pas de quoi expédier des courriers aux armées et
+aux grandes villes qui devaient être informées de l'événement. Les
+premières dépenses furent faites avec des fonds prêtés au trésor public,
+à des conditions que l'urgence des circonstances n'avait pas permis de
+repousser.
+
+Le corps diplomatique se bornait à un envoyé de Charles IV, qui ne
+résidait à Paris que parce que la flotte espagnole était retenue à
+Brest, et à un chargé d'affaires du prince des Deux-Ponts, devenu
+électeur de Bavière. Encore cet agent était-il plutôt sur le pied d'un
+homme privé que d'un envoyé revêtu d'un caractère public.
+
+Il fallait un homme du génie du premier consul pour ne pas reculer
+devant un tel état de choses. Loin de le rebuter, cette complication de
+difficultés ne fit qu'enflammer son courage; il mit sa gloire à vaincre
+tant d'obstacles, et il réussit.
+
+La composition de son ministère fut généralement approuvée. Il eut le
+rare bonheur, dans un premier choix, de tomber sur des hommes dans la
+maturité de l'expérience, dans l'âge où l'habitude du travail le rend
+plus facile, et où l'on sait se faire obéir. Tous se pénétrèrent de la
+nécessité de sortir de l'embarras où l'anarchie et le gaspillage avaient
+plongé la nation. Tous mirent leur gloire à seconder les intentions du
+premier consul, qui, de son côté, ne tarda pas à reconnaître qu'il
+pouvait s'en rapporter à eux des soins que réclamaient leurs départemens
+respectifs.
+
+Sa position militaire devint le sujet de ses méditations. Il avait
+besoin d'hommes, d'habits, de chevaux; tout lui fut donné avec une
+généreuse profusion. En peu de temps, la situation des armées changea.
+Lorsqu'il prit le timon des affaires, la guerre civile absorbait des
+forces considérables; ce que le Directoire s'était bien gardé d'avouer.
+Il avisa de suite aux moyens de reporter sur les frontières des troupes
+devenues indispensables pour faire tête à l'étranger. Une pacification
+ne lui parut pas impossible. Les cruautés dont la Vendée avait été le
+théâtre dataient de l'époque des comités. Son administration était
+vierge de toute espèce de représailles. Les chefs des insurgés devaient
+être las d'une guerre sans objet: il résolut de leur faire des
+ouvertures qui, au pis-aller, ne compromettaient rien. Il ordonna, en
+conséquence, au général en chef de l'armée de l'Ouest de se mettre en
+communication avec eux; il le chargea de leur proposer de venir
+eux-mêmes à Paris juger de la sincérité des intentions qui l'animaient
+en les appelant dans la capitale, et leur garantit la liberté de
+retourner chez eux, quelle que pût être la détermination que leur
+suggérerait la conférence qu'il désirait avoir avec eux.
+
+Tous se rendirent à l'invitation. Le premier consul ne leur adressa
+aucun reproche; il leur dit que, s'ils n'avaient pris les armes que pour
+leur sûreté personnelle et celle de la population de leurs contrées, ils
+n'avaient désormais aucun motif de prolonger la guerre; que le
+gouvernement n'en voulait à aucun d'eux; qu'ils avaient dès ce moment
+les mêmes droits à la protection des lois que ceux qu'ils avaient
+combattus. Que s'ils avaient, au contraire, pris les armes pour relever
+le joug de la féodalité, ils devaient considérer qu'ils ne formaient que
+la partie la plus faible de la nation; qu'il était peu probable qu'ils
+réussissent, en même temps qu'il était injuste à eux de prétendre dicter
+des lois à la majorité.
+
+Il ajouta que les succès qu'ils avaient obtenus jusque-là étaient, en
+grande partie, le résultat de la guerre extérieure; que, dans peu, ils
+verraient eux-mêmes combien peu les alliés pouvaient leur être utiles;
+que, prêt à aller se mettre à la tête des troupes, il se chargeait de
+leur en fournir la preuve.
+
+Ces considérations ne pouvaient manquer de faire impression sur des
+hommes qui, la plupart, n'avaient pris les armes que pour échapper aux
+vexations d'un gouvernement ombrageux. Ils demandèrent jusqu'au
+lendemain pour y réfléchir, et tous, hormis Georges Cadoudal,
+déclarèrent qu'ils se soumettraient à un gouvernement sous lequel ils
+pouvaient vivre en paix. Ils lui offrirent même les efforts qu'ils
+avaient constamment opposés aux pouvoirs anarchiques qui avaient
+précédé.
+
+Ils circulèrent librement à Paris, virent leurs connaissances, et
+retournèrent chez eux, où ils tinrent fidèlement tout ce qu'ils avaient
+promis.
+
+Georges Cadoudal se présenta, comme ses collègues, à l'audience du
+premier consul. Celui-ci lui parla de la gloire qu'il avait acquise, du
+rang qu'il avait pris parmi les notables de sa province, et lui dit
+qu'aux sentimens qui l'avaient élevé devaient s'unir ceux d'un patriote,
+qui ne voulait pas, sans doute, prolonger les malheurs des contrées qui
+l'avaient vu naître. Il cessa de parler. Au lieu de répondre, Georges
+balbutia quelques mots qui avaient plus de sens que d'esprit, tint
+constamment les yeux baissés, et finit par lui demander un passe-port.
+Le premier consul le lui fit non seulement délivrer, mais ordonna qu'il
+eût à vider Paris sur-le-champ, ce qu'il fit[29].
+
+Les premiers chefs de la Vendée soumis, il ne resta plus qu'un
+brigandage de grands chemins qui s'exerça assez vivement pour rendre les
+communications dangereuses, quelquefois même impraticables. Les hommes
+que la guerre civile avait aguerris répugnaient à retourner au travail;
+ils avaient refusé de se rendre aux invitations de leurs chefs, et
+continuaient à courir la fortune. Les excès auxquels ils se livrèrent
+leur firent bientôt perdre le peu de considération qu'ils avaient
+acquise; ils devinrent à charge à des contrées qui ne désiraient que le
+repos; ils furent poursuivis, livrés aux tribunaux, qui firent une
+justice sévère de tous ceux qui leur furent déférés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Formation d'un camp de réserve à Dijon.--M. Necker.--Passage du mont
+Saint-Bernard.--Fort de Bard.--Arrivée du premier consul à
+Milan.--Combat de Montebello.--Le général Desaix rejoint le premier
+consul.
+
+
+Le premier consul avait réussi à pacifier l'intérieur; il avait rétabli
+l'administration et rendu au fisc des provinces qui, dès le commencement
+des troubles civils, n'avaient pas payé d'impôt. Un résultat plus grand
+encore, à raison des circonstances, c'était de pouvoir disposer
+sur-le-champ de quatre-vingt mille soldats aguerris, que le Directoire
+tenait en permanence dans la Vendée, et dont l'absence n'avait pas été
+une des moindres causes de nos revers.
+
+Les calculs approximatifs les plus exacts portent au-delà d'un million
+les hommes que cette cruelle guerre a dévorés. Tous étaient Français; et
+tandis que les uns étaient égorgés au nom d'un Dieu de paix, immolés
+jusqu'au pied de ses autels, les autres étaient offerts en holocauste à
+la liberté: où ces sanglantes exécutions se fussent-elles arrêtées, si
+le 18 brumaire ne fût venu y mettre un terme?
+
+Heureux d'avoir mis fin à une destruction dont les suites étaient
+incalculables, le premier consul achemina ses troupes sur Dijon, où il
+venait d'ordonner la formation d'un camp.
+
+Il avait fait un appel aux militaires que les bévues du Directoire
+avaient éloignés de leurs drapeaux. Chose remarquable! son nom seul les
+rallia tous; il n'en resta pas un en arrière qui ne fût retenu par
+quelque motif dont on pût contester la validité.
+
+La cavalerie était dans un état de nullité complète: la plupart des
+régimens, réduits à leurs cadres, n'étaient pas montés. On requit le
+vingtième, puis le trentième cheval. On rassembla ces animaux de tous
+les points de la France. Ils furent fournis sans murmure, et livrés à
+jour fixe dans les dépôts. On vit, comme par enchantement, l'armée se
+recréer de ses propres débris, et reparaître aussi belle qu'aux jours
+glorieux de notre histoire. Tels furent les premiers effets de la
+confiance qu'inspirait le général Bonaparte; il était nécessaire à la
+France, la France le sentait et le lui témoignait.
+
+Ces prodigieuses créations, opérées en si peu de temps, étonnèrent
+d'autant plus, qu'on en avait à peine suivi la marche: tout avait été
+conçu, médité dans le secret, et exécuté avec la rapidité de la pensée.
+
+Personne n'imaginait, en France, de quels élémens se composait l'armée
+qui se rassemblait à Dijon: on croyait qu'elle n'existait que sur le
+papier, parce qu'on n'en apercevait les élémens nulle part. Les
+Autrichiens, maîtres de toute l'Italie, n'avaient sans doute rien
+négligé pour être informés de ce qui se passait en deçà des Alpes,
+qu'ils espéraient forcer, aussitôt qu'ils auraient pris Gênes qu'ils
+assiégeaient; mais ce qui se passait à Dijon leur échappait, comme il
+échappait à Paris. L'espionnage qu'ils entretenaient dans cette capitale
+ne leur avait dû transmettre que des rapports rassurans, puisqu'ils
+continuèrent leurs opérations devant Gênes.
+
+Ils ne se doutaient pas que la Vendée fût pacifiée, ni qu'elle pût
+offrir tant de ressources au premier consul, parce que le Directoire
+s'était bien gardé de convenir jamais qu'il était obligé d'employer
+autant de troupes à la contenir.
+
+Le premier consul ne donna pas aux ennemis le temps d'être informés des
+progrès qu'il avait faits, ni des projets qu'il avait conçus. Comme il
+ordonnait tout lui-même, il savait le jour où les troupes qu'il avait
+mises en mouvement arriveraient à Dijon. Il s'y rendit de sa personne
+sans se faire annoncer, ne s'arrêta que le temps nécessaire pour voir si
+ses ordres avaient été exécutés, compter son monde, examiner tout avec
+un esprit de détail jusqu'alors inconnu, et faire partir l'armée, dont
+il compléta l'organisation pendant qu'elle était en marche.
+
+Il se dirigea, par Genève, sur le grand Saint-Bernard. Il reçut la
+visite de M. Necker, qui se mit aussitôt à l'entretenir de ses idées
+d'administration, de constitution, etc.; mais il avait bien assez à
+faire pour le moment, et, du reste, il goûta peu la conversation du
+financier. Depuis, je lui ai entendu dire qu'elle avait produit sur lui
+l'effet des dissertations d'un homme qui cherchait à s'associer à sa
+fortune, mais que, dès long-temps, son opinion était arrêtée sur ce
+ministre, qui lui parut au-dessous de sa célébrité. Au reste,
+ajoutait-il, l'éclat qu'il a jeté n'a rien d'étonnant, les connaissances
+pratiques en finances et en administration étaient si peu avancées à
+cette époque!
+
+Le premier consul gravit le Saint-Bernard sur une belle mule qui
+appartenait à un riche propriétaire de la vallée; elle était conduite
+par un jeune et vigoureux paysan, dont il se plaisait à provoquer les
+confidences. «Que te faudrait-il pour être heureux? lui demanda-t-il au
+moment d'atteindre le sommet de la montagne. Ma fortune serait faite,
+répondit le modeste villageois, si la mule que vous montez était à moi.»
+
+Le premier consul se mit à rire, et ordonna, après la campagne,
+lorsqu'il fut de retour à Paris, qu'on achetât la plus belle mule qu'on
+pourrait trouver, qu'on y joignît une maison avec quelques arpens de
+terre, et qu'on mît son guide en possession de cette petite fortune. Le
+bon paysan, qui ne pensait déjà plus à son aventure, ne connut qu'alors
+celui qu'il avait conduit au Saint-Bernard.
+
+Le premier consul avait pris les précautions les plus minutieuses pour
+maintenir l'ordre parmi les corps, pendant une marche aussi pénible que
+celle qu'ils faisaient à travers les Alpes, et empêcher les hommes
+faibles de constitution d'abandonner leurs colonnes. Indépendamment de
+ce que le soldat portait avec lui, il avait fait réunir des provisions
+considérables au monastère qui est au sommet du grand Saint-Bernard.
+Chaque soldat recevait en passant, de la main des religieux, un bon
+morceau de pain, du fromage et un grand verre de vin. Le pain, le
+fromage étaient coupés, le vin se versait à mesure que les corps
+défilaient; jamais distribution ne se fit avec plus d'ordre. Chacun
+sentait le prix de la prévoyance dont il était l'objet. Personne ne
+quitta sa place; on n'aperçut pas un traînard.
+
+Le premier consul témoigna sa reconnaissance aux religieux, et fit
+donner 100,000 fr. au monastère en souvenir du service qu'il avait reçu.
+
+Il faudrait une plume plus exercée que la mienne, pour décrire tout ce
+qu'il se fit de nobles efforts pour transporter au-delà des Alpes
+l'artillerie et les munitions qui suivaient l'armée. Chacun semblait
+avoir l'Italie à conquérir pour son compte. Personne ne voulait être
+médiocre dans cette grande entreprise. L'ardeur fut telle, que le
+premier consul trouva le lendemain, au pied de la montagne, du côté de
+l'Italie, cinquante pièces de canon sur leurs affûts. Elles étaient
+accompagnées de leurs caissons, pourvues de munitions qui avaient été
+transportées à dos de mulets. Les pièces, les voitures, étaient attelées
+et prêtes à marcher.
+
+Il s'arrêta pour témoigner sa satisfaction aux canonniers. Il les
+remercia du dévoûment qu'ils avaient montré, et leur alloua 1,200 francs
+de gratification; mais ces braves étaient animés du feu sacré, ils
+refusèrent. «Nous n'avons pas, lui dirent-ils, travaillé pour de
+l'argent, ne nous obligez pas d'en recevoir. Vous ne manquerez pas
+d'occasions de nous tenir compte de ce que nous avons fait.»
+
+L'armée, descendue du Saint-Bernard, entra dans la vallée d'Ivrée, et
+arriva devant le fort de Bard. La route passe sous le glacis; périlleux
+pour les troupes, ce défilé était impraticable pour l'artillerie.
+
+D'une autre part, le temps était trop précieux pour le perdre devant une
+bicoque qui n'avait qu'une faible garnison, mais qui était commandée par
+un officier décidé à faire son devoir. Il sentait l'importance du poste
+qui lui était confié, il ne voulut entendre aucune proposition. On fut
+obligé de faire filer l'infanterie et la cavalerie par des sentiers
+détournés que des chèvres eussent eu peine à suivre.
+
+Les canonniers, de leur côté, ne trouvèrent d'autre moyen de tromper la
+vigilance autrichienne que d'empailler les roues de leurs pièces, ainsi
+que celles de leurs caissons, et les roulèrent à bras pendant la nuit,
+jusqu'au point où avaient été conduits leurs chevaux.
+
+Tout cela s'exécuta dans un si grand silence, que la garnison n'entendit
+rien, quoique le passage s'effectuât à une portée de pistolet du chemin
+couvert. Chacun de ceux qui étaient employés à ce périlleux transport
+sentait combien étaient nécessaires le silence et la célérité; aussi
+tout se passa-t-il à souhait.
+
+Les Autrichiens étaient loin de s'attendre que l'Italie serait envahie
+par ce côté, et n'avaient fait aucun préparatif de défense. Ivrée était
+sans garnison, et cette place, qui aurait pu nous arrêter long-temps,
+nous ouvrit ses portes dès que notre avant-garde se présenta. Ce fut
+notre première place d'armes.
+
+Le premier consul, qui était dans toute la chaleur de son début,
+pressait vivement la marche. Il voulait tout à la fois prendre des
+avantages de position, ressaisir d'un seul coup l'influence qu'il avait
+eue, et paraître avec l'ascendant que donne l'opinion, sur ce théâtre où
+s'allait décider le sort de l'Italie. Il pressa son mouvement, et entra
+à Milan, que cette ville ignorait encore qu'il eût quitté Dijon. Les
+Italiens, stupéfaits, refusaient de croire à sa présence; ils se
+convainquirent enfin, et ne tardèrent pas à se déclarer pour nous.
+
+La ligne des opérations des Autrichiens était coupée. On courut saisir
+la poste, et l'on trouva, dans les correspondances interceptées, une
+foule de renseignemens de la plus haute importance.
+
+Maître des lettres qui venaient de Vienne à l'armée autrichienne, et de
+celles de cette armée à Vienne, le premier consul eut, dès le soir même,
+l'état des renforts qui étaient en marche pour l'Italie, et l'état de
+situation de l'armée qui faisait le siége de Gênes, avec son
+emplacement, celui de ses parcs et hôpitaux. Le ministre de la guerre de
+l'empereur d'Autriche n'aurait pu fournir un état plus complet que celui
+que le premier consul avait à sa disposition.
+
+Il avait appris, en quelques heures, tout ce qu'il lui importait de
+savoir sur la situation matérielle et morale des Autrichiens en Italie.
+Une correspondance partie de Gênes vint lui révéler d'autres secrets. Il
+vit que cette place se défendait encore, mais qu'elle était aux abois.
+Un nouvel incident compléta les lumières dont il avait besoin avant de
+s'engager dans des entreprises ultérieures. On arrêta un courrier
+expédié de Vienne au baron de Mélas, qui commandait en chef l'armée
+autrichienne en Italie. Ses dépêches dévoilèrent ce qui restait d'obscur
+à l'horizon. C'était une position bien singulière que celle du général
+Bonaparte lisant à Milan les dépêches écrites par le gouvernement
+autrichien au général de son armée, et les comptes rendus par celui-ci à
+son gouvernement. Le premier consul méditait sur le parti qu'il avait à
+prendre, lorsqu'on lui amena un autre courrier expédié par M. de Mélas à
+Vienne. Il apprit, par ses dépêches, que Gênes était près de succomber;
+qu'à la vérité, elle résistait encore, mais qu'il était probable qu'elle
+serait rendue sous peu.
+
+Le courrier portait en outre la situation de l'armée, il avait des
+ordres pour les dépôts, équipages et parcs d'artillerie qui étaient en
+arrière. On se hâta de profiter de cet avis donné par la fortune, et on
+envoya prendre possession de tout le matériel dont le voisinage nous
+était signalé.
+
+Le premier consul venait de cerner le château de Milan; il avait fait
+deux détachemens, l'un sur Brescia, et l'autre sur la citadelle de
+Turin. Il marcha sur Pavie, où il porta son quartier-général. On y
+saisit un équipage de pont, qui, réuni aux bateaux du commerce, fournit
+les moyens de franchir le Pô. Il détacha des troupes sur Parme, sur
+Plaisance, et partit lui-même avec celles qui devaient passer le fleuve
+à Pavie.
+
+Ce fut le général Lannes qui exécuta le passage avec le 6e d'infanterie
+légère. On se logea dans des joncs qui étaient à l'autre bord, et on
+construisit le pont avec cette activité que mettent les Français à
+exécuter ce qu'ils jugent utile à leurs succès; il ne tarda pas à être
+achevé. Le premier consul fit aussitôt passer l'armée sur la rive
+droite, et se porta lui-même sur la route de Stradella à Montebello,
+qu'il avait fait prendre à ses troupes.
+
+La fortune lui fournit encore, dans cette marche, de nouveaux
+renseignemens sur la position de ses ennemis. On lui amena, de ses
+avant-postes, un parlementaire autrichien, qu'escortait un officier de
+l'état-major de Masséna chargé de lui transmettre la capitulation de
+Gênes. Cet officier lui apprit à quel point les Autrichiens s'abusaient
+encore sur sa marche et sur les forces qu'il commandait.
+
+Ils avaient pris possession de Gênes avec pompe et dans les formes de la
+plus rigoureuse étiquette. Le général Mélas savait, à la vérité, que les
+Français étaient entrés en Italie par Ivrée, mais il refusait de croire
+qu'ils fussent nombreux: il n'avait envoyé qu'un fort détachement pour
+observer les bords du fleuve.
+
+Parti de Gênes après ce corps, l'officier l'avait joint en route, et
+avait pu en évaluer la force, qu'il indiqua au général Bonaparte, ainsi
+que la distance à laquelle il l'avait laissé. Il apprit aussi au premier
+consul que l'armée autrichienne n'avait fait aucun détachement sur Parme
+ni sur Plaisance. Les troupes que l'on avait poussées dans cette
+direction devenaient inutiles: on les rappela; mais on marcha, sans les
+attendre, au-devant des Autrichiens. La rencontre eut lieu à Montebello:
+l'action s'engagea; elle fut brillante, et donna plus tard son nom au
+général Lannes, qui devint maréchal de France et duc de Montebello.
+
+Les Autrichiens battus furent obligés de retourner sur leurs pas, et de
+faire donner l'alerte à M. de Mélas, qui avait eu à peine le temps de
+prendre possession de Gênes. On suivit ce corps pas à pas, et, depuis le
+combat de Montebello, on ne cessa pas d'être en présence des ennemis.
+
+Le premier consul rentrait du champ de bataille, lorsqu'il rencontra le
+général Desaix. Il lui avait écrit, avant de se rendre à Dijon, de venir
+le joindre en Italie, s'il n'aimait mieux aller l'attendre à Paris, en
+sortant de quarantaine; mais elle était à peine achevée, que le général
+Desaix se mit en route pour l'Italie. Il gagna l'Isère, traversa
+Chambéri, la Tarentaise, le petit Saint-Bernard, et descendit dans la
+vallée que l'armée avait suivie. Il arriva enfin à la vue de Stradella,
+où il joignit le général Bonaparte. Le premier consul l'accueillit avec
+une distinction particulière: il le fit monter à cheval et le mena chez
+lui, où ils restèrent enfermés pendant la nuit. Le général Bonaparte
+était insatiable de détails sur ce qui s'était passé en Égypte depuis
+son départ. Le jour commençait à poindre lorsqu'ils se séparèrent. De
+mon côté, il me tardait de voir revenir le général Desaix. Il ne
+paraissait pas: la lassitude m'abattit la paupière; je dormais d'un
+profond sommeil lorsqu'il entra. Il me réveilla lui-même, et m'apprit,
+entre autres choses, que le général Bonaparte était déjà établi au
+Luxembourg, lorsque les lettres que le général Kléber et M. Poussielgue
+avaient adressées au Directoire étaient arrivées; il les avait reçues
+lui-même et n'avait pas été surpris, après les avoirs lues, des fautes
+qui avaient suivi son départ. On ne s'était pas attendu, ajouta-t-il, à
+son arrivée en France, et encore moins au succès qu'il avait eu; mais il
+ne s'abusait ni sur l'esprit qui avait dicté ces lettres, ni sur le but
+qu'on s'était proposé d'atteindre.
+
+Nous nous expliquâmes alors le silence qu'il avait gardé avec M.
+Poussielgue. Il avait encore sur le cœur la correspondance de cet
+administrateur avec le Directoire.
+
+Du reste, il ne lui garda pas toujours rancune; car plus tard le
+ministre des finances ayant proposé de l'employer dans les travaux du
+cadastre, le premier consul, devenu empereur, lui donna une place
+d'inspecteur dans cette administration; c'est une nouvelle preuve que
+personne, plus que le général Bonaparte, n'oubliait facilement les torts
+qu'on pouvait avoir envers lui.
+
+Le premier consul voulut employer sur-le-champ le général Desaix; il
+forma un corps d'armée composé des deux divisions Boudet et Monnier,
+qu'il mit sous son commandement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Mélas arrive à Alexandrie.--Le premier consul craint qu'il ne lui
+échappe par la route de Novi.--Bataille de Marengo;--elle est perdue
+jusqu'à quatre heures.--Dispositions qui rétablissent les
+affaires.--Mort de Desaix.--L'armée autrichienne se retire sur l'Adige.
+
+
+M. de Mélas avait enfin terminé les cérémonies de l'occupation de Gênes,
+et ramené son armée sous la citadelle d'Alexandrie. Il était descendu
+par la Boquetta, et avait appris, en arrivant, la défaite du corps qu'il
+avait chargé de nous disputer le passage du Pô.
+
+Une autre circonstance compliquait sa position. L'armée qui avait rendu
+Gênes touchait au moment de rentrer en ligne; l'époque qu'assignait la
+capitulation à la reprise des hostilités était venue. Il courait la
+chance d'être attaqué simultanément sur son front et ses derrières.
+
+Il eût pu prendre son passage par Turin. Le premier consul craignit même
+un instant qu'il ne se dirigeât sur cette capitale, et se hâta de se
+porter dans la direction d'Alexandrie, afin de s'approcher du théâtre
+des événemens. Nous rencontrâmes à Voghera des parlementaires
+autrichiens dont la mission spéciale nous parut être de s'assurer si
+notre armée marchait véritablement à eux. Le premier consul les fit
+retenir assez long-temps pour qu'ils la vissent défiler. Il mit même
+quelque intention à leur montrer le général Desaix, qui était connu de
+l'un d'eux, et les renvoya.
+
+Nous continuâmes à marcher. Tortone était encore occupé par les
+Autrichiens. Nous laissâmes la place à gauche, et nous allâmes passer la
+Scrivia à Castel-Seriolo. La division Boudet, que suivait le général
+Desaix, fut la seule qui, se portant sur la droite, fila par la montagne
+et traversa la rivière au-dessus de Tortone, pour se placer à Rivalta.
+Loin de s'attendre à voir M. de Mélas marcher franchement à lui, le
+premier consul craignait qu'il ne manœuvrât pour éviter une action qui
+ne pouvait que lui être désavantageuse. Il était si préoccupé de cette
+idée, qu'il ordonna, dans la nuit, au général Desaix de faire un
+détachement sur Novi, afin de s'assurer si l'ennemi ne filait pas par
+cette route pour gagner les bords du Pô.
+
+Je fus chargé de cette reconnaissance; je poussai jusqu'à Novi: aucun
+détachement n'avait paru. Je rentrai à Rivalta dans la nuit du 14 au 15
+juin.
+
+Le premier consul avait employé la journée du 14 à reconnaître les bords
+de la Bormida. Il s'était assuré qu'indépendamment du pont qu'ils
+avaient sur cette rivière en avant d'Alexandrie, les ennemis en
+possédaient un second beaucoup plus bas, c'est-à-dire sur notre flanc
+droit.
+
+Il avait ordonné qu'on rejetât de l'autre côté de la rivière tout ce qui
+l'avait passée, et qu'à quelque prix que ce fût, on détruisît un pont
+qui pouvait nous être si funeste, annonçant même l'intention de s'y
+porter de sa personne, si les circonstances l'exigeaient. Un de ses
+aides-de-camp, le colonel Lauriston, fut chargé de suivre l'opération,
+et de ne revenir que lorsqu'elle serait accomplie.
+
+L'action s'engagea; on se canonna toute la journée: mais l'ennemi tint
+ferme; on ne put l'obliger à retirer le pont. Lauriston vint rendre
+compte de l'état des choses. Le premier consul, exténué de fatigue, ne
+l'entendit pas ou comprit mal ce que son aide-de-camp lui rapportait;
+car Lauriston, auquel il reprocha souvent dans la suite la fausse
+sécurité qu'il lui avait donnée, répondit constamment que, loin d'avoir
+à se reprocher une faute aussi grave, il était au contraire accouru le
+prévenir que ses ordres n'avaient pu s'exécuter. Lauriston connaissait
+trop l'importance du pont pour lui annoncer, sans s'en être assuré
+lui-même, qu'il était détruit.
+
+Le premier consul était resté fort tard à parcourir les lignes de son
+armée. Il rentrait lorsqu'il reçut le rapport de la reconnaissance que
+j'avais poussée jusqu'à Novi. Il m'a fait l'honneur de me dire depuis
+qu'il avait eu de la peine à se persuader que les Autrichiens n'eussent
+pas cherché à lui échapper par une route qui n'était pas observée, et
+qui leur offrait une retraite plus sûre, puisqu'elle les éloignait de
+Masséna, qui avait repris les hostilités.
+
+Une circonstance particulière contribuait à lui faire paraître la chose
+plus invraisemblable. Il s'était tenu à cheval, à ses vedettes, une
+bonne partie de la nuit, et n'avait aperçu qu'un petit nombre de feux
+ennemis. Il n'avait plus douté dès-lors que les Autrichiens ne fissent
+un mouvement, et avait ordonné au général Desaix de se porter avant le
+jour à Novi avec la division Boudet[30].
+
+Nous prîmes aussitôt les armes, et quittâmes la position de Rivalta;
+nous marchâmes sur Novi: mais à peine le jour commençait à poindre, que
+nous entendîmes une canonnade redoublée s'ouvrir au loin en arrière de
+notre droite. Le pays était plat; nous ne pouvions apercevoir qu'un peu
+de fumée. Le général Desaix, étonné, arrêta sa division et m'ordonna
+d'aller rapidement reconnaître Novi. Je pris cinquante chevaux que je
+lançai à toute bride sur la route; j'atteignis promptement le lieu où
+j'étais envoyé. Tout était calme et dans l'état où je l'avais laissé la
+veille; personne n'y avait encore paru. Je remis mon détachement au
+galop, et je rejoignis le général Desaix.
+
+Je n'avais été que deux heures à exécuter ma mission. Elle pouvait
+influer sur les combinaisons de la journée; je courus annoncer au
+premier consul que tout était tranquille à Novi, que le général Desaix
+avait suspendu son mouvement et attendait de nouveaux ordres. La
+canonnade devenait à chaque instant plus vive. J'éprouvais le besoin
+d'arriver près du premier consul, et pris à travers les champs: le feu
+et la fumée me dirigeaient. Je hâtais mon cheval de toutes mes forces,
+lorsqu'un heureux hasard me fit rencontrer un aide-de-camp du général en
+chef, Bruyère, qui devint plus tard un des plus brillans généraux de
+cavalerie, et périt en 1813, dans la campagne de Saxe. Il portait au
+général Desaix l'ordre d'accourir sur le champ de bataille, où le besoin
+était déjà si pressant, qu'il avait, comme moi, quitté la route et pris
+à travers la plaine pour nous atteindre plus tôt. Je lui indiquai où se
+trouvait le général Desaix, et appris de lui où se trouvait le premier
+consul. Voici ce qui était arrivé:
+
+Le général Bonaparte, croyant que le pont inférieur de la Bormida avait
+été coupé, n'avait pas changé la position de son armée, qui passa la
+nuit du 13 au 14, à cheval sur la chaussée de Tortone à Alexandrie, la
+droite en avant de Castel-Seriolo, la gauche dans la plaine de Marengo.
+Le général Desaix était en réserve à Rivalta, et le quartier-général à
+Gorrofolo.
+
+Tortone, qui était occupé par une garnison autrichienne, avait été
+laissé derrière nous, et nous avait forcés de faire passer la ligne
+d'opération par Castel-Seriolo.
+
+Le premier consul attendait le corps qu'il avait rappelé de Parme et de
+Plaisance, ainsi que celui qui avait fait le siége du fort de Bard, dont
+nous venions de nous emparer. Ce dernier s'avançait par Pavie, les
+autres arrivaient par Stradella et Montebello; mais ni les uns ni les
+autres ne nous avaient joints.
+
+La position de l'armée était loin d'être rassurante: elle avait en tête
+un ennemi que l'on avait mis dans l'obligation de tout sacrifier pour
+s'ouvrir un passage. Elle était faible, dispersée; ce n'était pas trop
+d'un homme comme le premier consul pour faire tourner à bien des
+circonstances aussi fâcheuses. Tout autre, n'eût-il pas même été général
+médiocre, eût infailliblement perdu la bataille que nous fûmes forcés
+d'accepter le lendemain.
+
+Le 14 juin, notre droite avait été assaillie à la pointe du jour par une
+multitude de cavalerie qui avait débouché par le pont que l'on avait dû
+couper la veille; l'irruption fut si vive, si rapide, qu'en un instant
+nous éprouvâmes une perte énorme en hommes, en chevaux et en matériel.
+Le désordre était entier dans cette partie de l'armée, que la bataille
+n'était pas engagée. Elle se rallia; mais elle se ressentit toute la
+journée de ce fâcheux début. Le trouble ne s'était pas arrêté aux
+troupes qui avaient été battues; celles qui les appuyaient avaient pris
+l'épouvante à la vue de ce débordement de cavalerie, et avaient été
+porter leur frayeur au loin. Le premier consul fut bientôt prévenu de
+cet échec. C'était le premier rapport de la journée. Il cacha le dépit
+que lui causait un malheur qui n'avait eu lieu que parce que le pont
+inférieur de la Bormida n'avait pas été détruit, conformément aux ordres
+sur lesquels il avait tant insisté la veille. Il montait à cheval pour
+voir ce qui se passait, lorsque toute la ligne fut attaquée par la route
+d'Alexandrie. M. de Mélas, décidé à se frayer passage à travers nos
+bataillons, avait porté son armée pendant la nuit en deçà de la Bormida,
+où elle avait pris position. Elle s'était établie devant nous; mais elle
+n'avait pas allumé de feux: nous ne nous étions pas aperçus que les
+lignes que nous avions en face s'étaient grossies.
+
+Le début de leur attaque fut brillant; les Autrichiens avaient pris
+l'initiative des mouvemens sur tous les points à la fois; ils eurent du
+succès partout. Notre centre fut percé, mis en retraite; notre gauche
+fut plus maltraitée encore.
+
+Le choc avait été meurtrier. Les blessés qui se retiraient formaient une
+colonne longue, épaisse, dont la marche rétrograde favorisait la fuite
+des hommes faibles, qu'une attaque aussi rude qu'inattendue avait
+ébranlés. La déroute commençait; il ne fallait qu'un hourra de cavalerie
+pour la décider. S'il avait eu lieu, c'en était fait de la journée.
+
+Le péril devenait à chaque instant plus imminent. Le premier consul
+ordonna que l'on cédât le terrain, et que, tout en se ralliant, on se
+rapprochât des réserves qu'il rassemblait entre Gorrofolo et Marengo. Il
+plaça sa garde derrière ce petit village, mit lui-même pied à terre, et
+s'établit avec elle sur la droite du grand chemin. Ses cartes étaient
+déroulées; il était à les étudier quand je le joignis. Il venait
+d'ordonner au général qui commandait sa gauche de lui envoyer le peu de
+troupes intactes qui lui restaient. Il préparait déjà le mouvement qui
+devait décider l'action qu'il n'avait pas prévue, et qui tournait si
+mal. Battue comme elle était, sa gauche lui devenait inutile, puisqu'il
+ne pouvait pas la renforcer. Il retirait le peu de bonnes troupes
+qu'elle avait encore, et les portait au centre.
+
+Dans cet état de choses, il ne pouvait rien apprendre de plus heureux
+que ce que je venais lui annoncer. Novi était désormais sans importance.
+Il était assez visible que les Autrichiens n'y avaient pas marché. Au
+lieu de consumer le temps à une course inutile, le général Desaix avait
+fait halte; il pouvait compter ses troupes au nombre de celles qui
+allaient décider de la journée.
+
+«À quelle heure l'avez-vous quitté, me dit le premier consul en tirant
+sa montre?--À telle heure, lui répondis-je.--Eh bien, il doit être près
+d'ici; allez lui dire de se former là (il me désignait le lieu de la
+main); qu'il quitte le grand chemin pour laisser passer tous ces
+blessés, qui ne pourraient que l'embarrasser, et peut-être
+entraîneraient son monde.»
+
+Je partis pour rejoindre le général Desaix, qui, averti par Bruyère du
+péril que courait l'armée, avait pris à travers champs, et n'était plus
+qu'à quelques centaines de pas du champ de bataille. Je lui transmis les
+ordres dont j'étais chargé; il les exécuta, et se rendit auprès du
+premier consul, qui lui expliqua comment les choses en étaient venues au
+point où elles étaient, et ce qu'il allait tenter dès que sa division
+serait en ligne.
+
+Notre droite avait été assez promptement ralliée; notre centre, renforcé
+par les troupes tirées de la gauche, était redevenu respectable. À
+l'extrême gauche de ce centre était la division du général Desaix,
+marchant en tête des troupes qui allaient entrer en action; quant à la
+gauche, elle n'existait plus.
+
+Ses ordres expédiés, le premier consul fit exécuter à l'armée entière un
+changement de front sur l'aile gauche de son centre, en portant toute
+l'aile de droite en avant. Il achevait de tourner par ce mouvement tout
+ce qui s'était abandonné à la poursuite des troupes de la gauche qui
+avaient été rompues. En même temps, il portait sa droite loin du pont
+qui lui avait été si fatal dans la matinée. Il serait difficile de dire
+pourquoi le général qui commandait à la gauche de l'armée autrichienne,
+laissa opérer ce mouvement décisif; mais, soit qu'il ne le comprît pas,
+soit qu'il attendît des ordres, il se borna à envoyer des corps de
+cavalerie pour intercepter notre retraite, ne regardant pas comme
+possible que nous fussions occupés d'autre chose que de l'effectuer.
+Placé de manière à rendre tout au moins douteux le succès de la manœuvre
+du premier consul, il ne chercha pas même à l'entraver.
+
+Les Autrichiens avaient employé à marcher le temps que le général Desaix
+avait mis à s'entretenir avec le premier consul. Leurs progrès avaient
+été si prompts, que, lorsqu'il rejoignit son corps, il les trouva qui
+fusillaient déjà sur ses derrières; il leur opposa des tirailleurs, et
+se hâta de faire ses dispositions. Ses troupes, qui comptaient neuf
+bataillons, étaient formées sur trois lignes, un peu en arrière du petit
+village de Marengo, près du grand chemin de Tortone à Alexandrie. Le
+premier consul avait retiré au général Desaix son artillerie pour la
+réunir à celle de la garde, et former au centre une batterie
+foudroyante.
+
+Il était trois heures; on n'entendait plus que quelques coups de fusil;
+les deux armées manœuvraient, et se disposaient à faire le dernier
+effort.
+
+La division du général Desaix occupait le point le plus rapproché de
+l'ennemi, qui s'avançait en colonnes serrées, profondes, le long de la
+route d'Alexandrie à Tortone, qu'il laissait à sa gauche. Il était près
+de nous joindre; nous n'étions plus séparés que par une vigne que
+bordait le neuvième régiment d'infanterie légère, et un petit champ de
+blé dans lequel entraient déjà les Autrichiens. Nous n'étions pas à plus
+de cent pas les uns des autres; nous discernions réciproquement nos
+traits. La colonne autrichienne avait fait halte à la vue de la division
+Desaix, dont la position lui était si inopinément révélée. La direction
+qu'elle suivait la portait droit sur le centre de notre première ligne.
+Elle cherchait sans doute à en évaluer la force avant de commencer le
+feu. La position devenait à chaque instant plus critique. «Vous voyez
+l'état des choses, me dit Desaix; je ne puis différer d'attaquer sans
+m'exposer à l'être moi-même avec désavantage. Si je tarde, je serai
+battu, et je ne me soucie pas de l'être. Allez donc au plus vite
+prévenir le premier consul de l'embarras que j'éprouve; dites-lui que je
+ne puis plus attendre, que je n'ai pas de cavalerie[31], qu'il est
+indispensable qu'il dirige une bonne charge sur le flanc de cette
+colonne, pendant que je la heurterai de front.»
+
+Je partis au galop, et joignis le premier consul, qui faisait exécuter
+aux troupes placées à la droite du village de Marengo, le changement de
+front qu'il avait prescrit sur toute la ligne. Je lui transmis le
+message dont j'étais chargé; il m'écouta avec attention, réfléchit un
+instant, et m'adressant la parole: «Vous avez bien vu la colonne?--Oui,
+mon général (c'est le titre qu'on lui donnait alors).--Elle a beaucoup
+de monde?--Oui, beaucoup, mon général.--Desaix en paraît-il inquiet?--Il
+ne m'a paru inquiet que des suites que pourrait avoir l'hésitation. Il
+m'a du reste recommandé de vous dire qu'il était inutile de lui envoyer
+d'autres ordres que ceux d'attaquer, si ce n'est celui de se mettre en
+retraite; encore ce mouvement serait-il au moins aussi dangereux que le
+premier.
+
+«S'il en est ainsi, me dit le premier consul, qu'il attaque; je vais lui
+en faire porter l'ordre. Pour vous, allez là (il me montrait un point
+noir dans la plaine), vous y trouverez le général Kellermann, qui
+commande cette cavalerie que vous voyez; vous lui apprendrez ce que vous
+venez de me communiquer, et vous lui direz de charger sans compter,
+aussitôt que Desaix démasquera son attaque. Au surplus, restez près de
+lui; vous lui indiquerez le point par où Desaix doit déboucher; car
+Kellermann ne sait même pas qu'il soit à l'armée.»
+
+J'obéis. Je trouvai le général Kellermann à la tête d'à peu près six
+cents chevaux, reste de la cavalerie avec laquelle il n'avait cessé de
+combattre toute la journée: je lui transmis l'ordre du premier consul.
+J'avais à peine achevé, qu'un feu de mousqueterie, parti de la gauche
+des maisons de Marengo, se fit entendre: c'était le général Desaix qui
+ouvrait l'attaque. Il se porta vivement, avec le 9e léger, sur la tête
+de la colonne autrichienne: celle-ci riposta avec mollesse; mais nous
+payâmes chèrement sa défaite, puisque le général fut abattu dès les
+premiers coups. Il était à cheval derrière le 9e régiment, une balle lui
+traversa le cœur; il périt au moment où il décidait la victoire.
+
+Kellermann s'était ébranlé dès qu'il avait entendu le feu. Il s'élança
+sur cette redoutable colonne, la traversa de la gauche à la droite, et
+la coupa en plusieurs tronçons; assaillie en tête, rompue par ses
+flancs[32], elle se dispersa et fut poursuivie, l'épée dans les reins,
+jusqu'à la Bormida.
+
+Les masses qui suivaient notre gauche n'eurent pas plus tôt aperçu ce
+désastre, qu'elles se mirent en retraite et tentèrent de gagner le pont
+qu'elles avaient en avant d'Alexandrie; mais les corps des généraux
+Lannes et Gardanne avaient achevé leur mouvement: elles étaient
+désormais sans communication; toutes furent obligées de mettre bas les
+armes.
+
+Perdue jusqu'à midi, la bataille était complétement gagnée à six heures.
+
+La colonne autrichienne dispersée, j'avais quitté la cavalerie du
+général Kellermann, et venais à la rencontre du général Desaix, dont je
+voyais déboucher les troupes, lorsque le colonel du 9e léger m'apprit
+qu'il n'existait plus. Je n'étais pas à cent pas du lieu où je l'avais
+laissé; j'y courus, et le trouvai par terre, au milieu des morts, déjà
+dépouillés, et dépouillé entièrement lui-même. Malgré l'obscurité, je le
+reconnus à sa volumineuse chevelure, de laquelle on n'avait pas encore
+ôté le ruban qui la liait.
+
+Je lui étais trop attaché, depuis long-temps, pour le laisser là, où on
+l'aurait enterré, sans distinction, avec les cadavres qui gisaient à
+côté de lui.
+
+Je pris à l'équipage d'un cheval, mort à quelques pas de là, un manteau
+qui était encore à la selle du cheval; j'enveloppai le corps du général
+Desaix dedans, et un hussard, égaré sur le champ de bataille, vint
+m'aider à remplir ce triste devoir envers mon général. Il consentit à le
+charger sur son cheval, et à le conduire par la bride jusqu'à Gorofollo,
+pendant que j'irais apprendre ce malheur au premier consul, qui
+m'ordonna de le suivre à Gorofollo, où je lui rendis compte de ce que
+j'avais fait: il m'approuva, et ordonna de faire porter le corps à Milan
+pour qu'il y fût embaumé.
+
+Simple aide-de-camp du général Desaix à la bataille de Marengo, je
+n'avais vu que ce que me permettaient de voir le grade et la position
+que j'occupais; ce que j'ai rapporté de plus m'a été raconté par le
+premier consul, qui aimait à revenir sur cette journée, et m'a fait
+plusieurs fois l'honneur de me dire combien elle lui avait donné
+d'inquiétude, jusqu'au moment où Kellermann exécuta la charge qui
+changea la face des affaires.
+
+Depuis la chute du gouvernement impérial, de prétendus amis de ce
+général ont réclamé, en son nom, l'honneur d'avoir improvisé cette
+charge. La prétention est trop forte et sûrement étrangère à ce général,
+dont la part de gloire est assez belle pour qu'il en soit satisfait. Je
+le crois d'autant plus, que, m'entretenant avec lui de cette bataille
+plusieurs années après, je lui rappelai que c'était moi qui lui avais
+porté les ordres du premier consul, et il ne me parut pas l'avoir
+oublié. Je suis loin de supposer à ses amis le projet de vouloir
+atténuer la gloire du général Bonaparte ni celle du général Desaix; ils
+savent, aussi bien que moi, qu'il est des noms consacrés que ces sortes
+de revendications n'atteignent plus, et qu'il serait tout aussi superflu
+de disputer à son auteur le mérite de la conception de la bataille, que
+de chercher à atténuer la brillante part que le général Kellermann a
+prise au succès. J'ajouterai quelques réflexions.
+
+Du point qu'il occupait, le général Desaix ne pouvait voir le général
+Kellermann: il m'avait même chargé de demander au premier consul de le
+faire appuyer par de la cavalerie. Le général Kellermann ne pouvait non
+plus, du point où il était placé, apercevoir la division Desaix: il est
+même probable qu'il ignorait l'arrivée de ce général, qui n'avait joint
+l'armée que l'avant-veille. Tous deux ignoraient respectivement leur
+position, qui n'était connue que du premier consul: lui seul pouvait
+mettre de l'ensemble dans leurs mouvemens; lui seul pouvait faire
+coïncider leurs efforts.
+
+La brillante charge que mena Kellermann fut décisive; mais si elle avait
+été faite avant l'attaque du général Desaix, il est probable qu'elle eût
+eu un tout autre résultat. Kellermann paraît en avoir été convaincu,
+puisqu'il laissa la colonne autrichienne traverser notre champ de
+bataille, souffrit qu'elle débordât toutes les troupes que nous avions
+encore en ligne, sans faire le moindre mouvement pour l'arrêter. Si
+Kellermann ne l'a pas chargée plus tôt, c'est que c'était un mouvement
+trop grave, et que le non-succès aurait été sans ressource; il fallait
+donc que cette charge entrât dans une combinaison générale qui n'était
+pas de son ressort.
+
+Le revers que venait d'éprouver l'armée autrichienne était trop grand
+pour ne pas être suivi de conséquences désastreuses. Le général Mélas
+avait employé à combattre le temps qu'il aurait dû mettre à regagner le
+Pô par Turin et Plaisance. Le moment favorable était perdu, il n'y
+fallait plus songer.
+
+Masséna, renforcé du petit corps que commandait le général Suchet[33],
+était rentré en Piémont, et pouvait se promettre des succès contre une
+armée battue, comme l'avait été celle de M. de Mélas. La nôtre, au
+contraire, était dans l'ivresse de la victoire; il lui tardait de donner
+le coup de grâce aux Autrichiens. Pour peu que M. de Mélas eût hésité à
+prendre un parti, il aurait été accablé sans retour.
+
+Sa position était pénible, surtout après l'entrée triomphale qu'il
+venait de faire à Gênes. Il fallait néanmoins se résigner et tenter la
+voie des négociations. M. de Mélas envoya un parlementaire au
+quartier-général de Gorofollo. Le général Zach, son chef d'état-major, y
+était encore: fait prisonnier la veille, il s'était long-temps entretenu
+avec le premier consul; il connaissait le désir qu'il avait de rétablir
+la paix, les intentions où il était de ne pas abuser de la victoire, en
+imposant à l'armée autrichienne des conditions que l'honneur ne lui eût
+pas permis d'accepter.
+
+Le général Bonaparte lui proposa d'aller rendre compte à M. de Mélas des
+dispositions où il était: M. Zach accepta. Il partit avec le
+parlementaire, joignit son général, et ne tarda pas à faire connaître
+que celui-ci agréait les bases qu'il lui avait transmises. Le général
+Berthier se rendit aussitôt à Alexandrie, et conclut, avec M. de Mélas,
+une convention par laquelle celui-ci s'engagea à se retirer derrière
+l'Adige, en défilant à travers nos rangs; il devait aussi vider les
+places du Piémont et nous restituer celles d'Italie jusqu'au Mincio.
+Cette convention ratifiée, le premier consul partit pour Milan, et
+laissa au général Berthier le soin de la faire exécuter. L'article qui
+était relatif à Gênes éprouva des difficultés. Masséna avait reçu
+l'ordre de prendre possession de cette ville, qu'il n'avait perdue que
+depuis peu de jours. Il en demanda la remise au prince de Hohenzollern,
+que le général Mélas y avait laissé, comme gouverneur, avec un corps de
+troupes assez considérable. Blessé d'une telle humiliation, celui-ci
+refusa. Masséna rendit compte de ce fâcheux incident; mais l'armée
+autrichienne avait déjà quitté Alexandrie pour se porter sur l'Adige, la
+chose était délicate. Cependant, comme les stipulations étaient
+positives, que le corps du prince de Hohenzollern faisait partie de
+l'armée qui devait évacuer l'Italie, et que Gênes était au nombre des
+places dont la remise était consentie, c'était à M. de Mélas à mettre
+fin à cette opposition: aussi le fit-il avec une noble loyauté. Il somma
+le prince d'obéir, lui déclarant que, s'il persistait dans son refus, il
+l'abandonnerait, lui et ses troupes, aux conséquences que son
+obstination devait avoir. Sommé d'une manière si péremptoire,
+Hohenzollern n'osa continuer de méconnaître la capitulation; il remit la
+place, et prit la route qu'avait suivie l'armée autrichienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Je suis nommé aide-de-camp du premier consul.--Il repasse en
+France.--Ivresse des Dijonnaises.--Le maître de poste de
+Montereau.--Fêtes de la capitale.--Carnot.--Causes de son
+renvoi.--Créations de tout genre.
+
+
+Le premier consul m'avait fait dire à Gorofollo, par le général Duroc,
+de le suivre à Milan, qu'il s'occuperait de moi. Je ne me le fis pas
+répéter, et partis avec lui.
+
+Nous trouvâmes en route les divisions des généraux Chabran, Duhesme et
+Loison qui arrivaient de Bard, de Parme, de Plaisance; elles n'étaient
+plus qu'à une marche en arrière. Le consul s'arrêta, les vit, et
+continua sa course.
+
+J'avais fait cette course de Gorofollo à Milan dans le même jour, monté
+sur un cheval autrichien, que j'avais pris la veille à la bataille;
+encore était-il blessé d'un large coup de sabre sur le front. Le premier
+consul m'aperçut, m'engagea plusieurs fois à ne pas me harasser et à
+venir paisiblement derrière. Je n'en fis rien; je persistai à ne pas
+perdre sa trace, et le suivis jusque dans la cour du château de Milan.
+
+Le soleil était à son déclin. Le premier consul avait fait une telle
+diligence, que le courrier qui devait l'annoncer n'était arrivé qu'une
+heure avant lui. Néanmoins toute la population était déjà en mouvement:
+les maisons étaient drapées, les femmes de la première classe couvraient
+la route, emplissaient les rues et les fenêtres; elles avaient des
+corbeilles de fleurs qu'elles jetaient dans la voiture du premier consul
+à mesure qu'il s'avançait.
+
+Il était à peine arrivé à Milan, qu'il avait déjà réuni les membres
+épars du gouvernement cisalpin. La victoire de Marengo avait rendu
+l'espérance à la population italienne: chacun reprit son poste, chacun
+retourna à ses fonctions, et la machine administrative fut en plein jeu
+au bout de quelques jours.
+
+Ce fut au milieu de cette satisfaction générale que je fus rejoint par
+les équipages du général que j'avais perdu. Ils étaient arrivés sous la
+conduite de mon camarade Rapp, qu'une maladie assez grave avait retenu
+loin de nous. Nous étions l'un et l'autre occupés de l'amertume de nos
+regrets, et nous nous inquiétions de notre avenir, lorsque le premier
+consul nous fit dire qu'il nous prenait pour ses aides-de-camp. Je
+passai de l'anxiété à une sorte de délire: j'étais si heureux, si
+troublé, que je ne pus trouver d'expression pour épancher la
+reconnaissance que j'éprouvais.
+
+L'armée autrichienne avait atteint les limites que lui avait assignées
+la capitulation de Marengo; mais la cour de Vienne n'avait pas encore
+ratifié l'armistice que le premier consul désirait étendre à l'armée du
+Rhin, afin de travailler à la paix: il manda le général Masséna, auquel
+il destinait le commandement de l'armée à son départ. Il n'avait pas
+revu ce général depuis qu'il avait mis à la voile pour l'Égypte; il lui
+fit un accueil gracieux, et le félicita longuement sur sa belle défense
+de Gênes.
+
+La ratification de Vienne arrivée, le premier consul partit pour Paris;
+il prit sa route par le Piémont, le mont Cénis, et m'ordonna de
+l'accompagner.
+
+Il fut bientôt à Turin, passa une heure ou deux à visiter la citadelle
+que l'on venait de remettre à l'armée, remonta en voiture et ne s'arrêta
+plus qu'à Lyon.
+
+La route était bordée d'hommes de tous les rangs, de toutes les classes,
+que la reconnaissance autant que la curiosité avait attirés sur son
+passage. Ce n'est point exagérer que de dire qu'il voyagea de Milan à
+Lyon entre deux haies de citadins, de campagnards, accourus pour le
+voir, et au milieu de _vivats_ continuels. La population lyonnaise était
+dans le délire qu'elle avait éprouvé au retour d'Égypte; elle se porta à
+l'hôtel des Célestins, où nous étions descendus pour déjeûner, escalada
+les portes, se montra si empressée, si impatiente de voir le premier
+consul, qu'il fut obligé, pour la satisfaire, de se présenter au balcon.
+Il descendit ensuite poser la première pierre de la place de Bellecour,
+dont il avait arrêté la restauration, et se mit en route pour Dijon, où
+il se proposait de voir une réserve qui s'organisait dans cette ville,
+d'où elle devait rejoindre l'armée.
+
+Le délire fut encore plus grand à Dijon qu'il n'avait été à Lyon: les
+appartemens destinés au premier consul étaient remplis par tout ce que
+cette charmante ville possédait de femmes aimables. Les hommes faisaient
+foule; chacun voulait le voir, l'approcher; la maison était pleine de
+monde; elle n'avait pas un réduit où il pût être seul. Les femmes se
+faisaient remarquer par la vivacité d'une joie pure qui animait leurs
+yeux et répandait l'incarnat sur leurs visages, comme si elles eussent
+dépassé les bornes de la bienséance. Une des plus belles devint plus
+tard un des ornemens de la cour, sous le titre de duchesse de Bassano.
+
+Le premier consul sortit pour voir les troupes; mais il ne put arriver
+sur le terrain qu'au milieu de ce cortége de jeunes femmes chargées de
+fleurs, de branches de myrte et de laurier, qu'elles jetaient devant son
+cheval. Elles ne redoutaient, ne craignaient rien; elles étaient si
+remplies du héros qu'elles avaient au milieu d'elles, que peu leur
+importait le danger, pourvu qu'elles lui témoignassent les sentimens
+qu'elles lui portaient. Leur abandon fut tel, que le premier consul ne
+voulut pas rentrer en ville dans la crainte que leur impatience n'amenât
+quelque accident fâcheux. Les voitures qui le suivaient vinrent le
+recevoir sur le terrain où étaient les troupes. Il fit un salut de
+bienveillance à cet essaim de jeunes grâces, et partit: mais l'accueil
+que lui avait fait Dijon resta dans sa mémoire. Dans la suite, il aimait
+à parler de cette ville, et revenait fréquemment sur l'empressement
+qu'elle lui avait montré au retour de Marengo.
+
+Ses équipages se composaient de deux voitures. MM. Duroc et Bourrienne
+étaient dans celle où il voyageait. Je suivais dans l'autre avec le
+général Bessières. Nous arrivions à Sens le lendemain du jour où nous
+avions quitté Dijon, lorsqu'en descendant la montagne qui précède la
+ville, un des cols-de-cygne cassa. Cet accident nous fit perdre six
+heures. Nous arrivâmes enfin. Nous aperçûmes les peintres, qui sans
+doute ne nous attendaient pas si tôt, et traçaient sur le frontispice
+d'un arc de triomphe les mots fameux _veni, vidi, vici_. Nous
+descendîmes chez madame Bourrienne, et fîmes réparer la voiture pendant
+le déjeûner.
+
+Sens avait un dépôt de prisonniers de guerre russes, qui étaient dans
+une situation pitoyable. Le premier consul leur fit distribuer de
+l'argent, et leur annonça que leur sort changerait incessamment, ce qui
+eut lieu en effet.
+
+Nous partîmes de Sens à midi, et fûmes bientôt à Montereau. Tout dévoué
+au premier consul, le maître de poste voulut mener lui-même sa voiture.
+Malheureusement il avait moins d'habileté que de zèle; car, arrivé au
+tournant qui est en avant du pont, il versa si rudement, que tout le
+monde crut que la voiture allait couler jusqu'à la rivière. Cependant ni
+le premier consul, ni aucun de ceux qui l'accompagnaient, ne fut blessé;
+la voiture même ne fut pas endommagée. Le maître de poste, plus mort que
+vif de sa mésaventure, n'osait reparaître. Ce fut le premier consul qui
+le rassura et l'engagea à remonter à cheval. Ces divers accidens nous
+firent arriver plus tard que nous n'espérions. Ce ne fut que le 6
+juillet, à minuit, que le premier consul entra aux Tuileries, où on ne
+l'attendait plus.
+
+La population se porta, en effet, le lendemain de bonne heure, au
+faubourg Saint-Antoine, ainsi qu'elle l'avait fait la veille; mais elle
+apprit que le premier consul était arrivé pendant la nuit; elle accourut
+aussitôt aux Tuileries, dont le jardin fut rempli pendant toute la
+journée.
+
+La France venait de sortir d'un état de contrainte et d'anxiété qui lui
+faisait sentir doublement le prix d'une victoire qu'elle n'avait osé
+espérer, et qui était d'autant plus belle, qu'elle réparait à elle seule
+tous les désastres qui l'avaient précédée.
+
+Le premier consul n'était qu'au huitième mois de son retour d'Égypte, et
+déjà tout avait changé de face. Le gouvernement révolutionnaire était à
+jamais dissous. Les plaies qu'il avait faites étaient cicatrisées; les
+torches de la guerre civile étaient éteintes. La Belgique, où l'approche
+d'une armée anglaise avait suscité des mouvemens, était pacifiée;
+l'Italie, reconquise jusqu'au Mincio par une seule bataille. Il ne
+restait que Mantoue à prendre et les bords de l'Adige à atteindre, pour
+replacer la France dans l'état où elle était lorsque le général
+Bonaparte était parti pour l'Égypte.
+
+Tant de bienfaits furent vivement sentis. Les premiers jours qui
+suivirent le retour de Marengo furent consacrés à des réjouissances qui
+attestaient la reconnaissance de la nation. Ce n'étaient partout que
+fêtes et plaisirs. Chaque corps, chaque individu était jaloux de
+témoigner la part qu'il prenait à la joie publique. Le premier consul
+s'abandonnait à ce concert de satisfaction, lorsqu'il apprit qu'un
+courrier, parti d'Italie, était venu annoncer la perte de la bataille de
+Marengo. Le courrier avait été expédié au moment où tout semblait
+désespéré, en sorte que le bruit d'un revers était général à Paris avant
+le retour du premier consul. Son arrivée dérangea beaucoup de projets. À
+la simple annonce de sa défaite, les faiseurs s'étaient remis à l'œuvre,
+et ne parlaient de rien moins que de renverser le gouvernement et de
+venger l'attentat du 18 brumaire.
+
+Quoique ministre de la guerre, Carnot s'était fait remarquer parmi les
+plus empressés, et n'avait pas dédaigné d'accueillir, d'accréditer même
+cette fâcheuse nouvelle. Le premier consul dissimula l'impression que
+lui fit éprouver la connaissance de ces détails; mais il ne les oublia
+pas. Il songea dès-lors à se séparer d'un homme qui s'associait à son
+gouvernement, et ne le considérait cependant lui-même que comme un
+ennemi public. Il destinait depuis long-temps ce portefeuille à
+Berthier, mais Berthier lui était nécessaire à l'armée; il attendit
+encore quelques mois avant de remplacer Carnot.
+
+Le 14 juillet arriva, c'était l'anniversaire de la confédération de
+1789. On le célébra au Champ-de-Mars, au milieu d'un concours
+prodigieux. Les terrasses étaient couvertes; la foule s'étendait au
+loin; tout respirait l'ivresse des premiers temps. Le premier consul se
+rendit à cheval à cette brillante cérémonie; il s'y présenta au moment
+où la garde à pied et à cheval arrivait avec les nombreux drapeaux pris
+à Marengo. L'apparition de ces braves, la présence de ce chef illustre
+qui les avait conduits excita les plus vives acclamations. Cette troupe
+était partie du champ de bataille le 16 juin, lendemain de l'action, et
+avait fait le voyage en vingt-neuf jours. Sa lassitude et le mauvais
+état de son équipement ajoutaient l'intérêt à sa gloire. Elle reçut
+partout des témoignages de l'estime générale qu'elle inspirait.
+
+Au milieu de ces fêtes, le premier consul ne perdait pas de vue tout ce
+qu'il avait à faire pour mettre l'armée en campagne et approvisionner
+les places d'Italie. La trève expirait à la fin de juillet. Il prit ses
+mesures pour le cas où la paix ne se conclurait pas. Indépendamment des
+soins qu'il donna à l'armée et à ses accessoires, il se livra, pendant
+tout le temps qu'il passa à Paris, à un travail prodigieux. Il faisait
+tout à la fois réunir des matériaux qu'il soumettait au conseil d'État,
+et s'occupait à substituer un système de finances à la marche
+désastreuse qu'avait suivie le Directoire. En cela, il fut parfaitement
+secondé par le ministre de ce département, M. Gaudin, depuis duc de
+Gaëte, un des hommes les plus probes et les plus laborieux qu'ait
+possédés l'administration d'aucune époque.
+
+Le Directoire l'avait long-temps sollicité de se mettre à la tête des
+finances sans pouvoir l'obtenir. Le premier consul fut plus heureux; M.
+Gaudin accepta le portefeuille qu'il lui offrit, parce qu'il était sûr
+d'être appuyé dans l'exécution de ce qui serait une fois décidé. Le
+premier consul l'estimait particulièrement; il fut le seul ministre qui
+ne fut pas déplacé depuis 1799 jusqu'en 1814.
+
+Le premier consul créa la caisse d'amortissement, l'enregistrement et la
+banque; il remit de l'ordre dans toutes les branches de
+l'administration, et ramena la probité dans les transactions des
+particuliers avec le gouvernement. Ce fut à cette occasion qu'il fit
+examiner les comptes de tous ceux qui se présentaient comme créanciers
+de l'État, et qu'il prit une connaissance détaillée de toutes les
+friponneries, de toutes les dilapidations auxquelles la fortune publique
+avait été en proie sous l'administration du Directoire. Il en avait
+mauvaise opinion avant d'arriver au pouvoir; mais ce qu'il vit le
+convainquit bientôt qu'il n'avait pas soupçonné la moitié du désordre.
+Aussi, depuis cette époque, quelques hommes n'ont pu, malgré leurs
+richesses, lui inspirer ni estime ni confiance. Il avait une antipathie
+naturelle pour ceux qui courent à l'argent par des moyens honteux. Il
+disait assez souvent qu'il faisait plus de cas d'un voleur de grand
+chemin, qui risque au moins sa vie, que de ces sangsues qui soutirent
+tout sans s'exposer au plus léger péril. Quelques uns de ces faiseurs
+d'affaires ont cru qu'il était leur ennemi personnel, qu'il enviait leur
+fortune. Il n'en était rien, il n'avait pas d'aversion pour leur
+personne, il ne réprouvait que la manière dont ils s'étaient enrichis.
+
+Il étudiait ses ressources avec cette aptitude qu'il mettait à tout ce
+qui l'occupait, et montrait une facilité de calcul, une promptitude de
+conception qui surprenait ceux qui travaillaient avec lui pour la
+première fois. Ils ne s'attendaient pas néanmoins à toutes les
+merveilles qu'il a exécutées depuis.
+
+Il passa ainsi le reste de l'été de 1800, menant de front les affaires
+du gouvernement intérieur et celles qui pouvaient faciliter la paix,
+sans recourir à de nouveaux efforts. Il se flatta long-temps d'arriver à
+ce résultat; mais les lenteurs de l'Autriche lui paraissaient cacher
+quelques projets, il résolut de se mettre en mesure.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Mission pour l'Italie.--Passage du mont Cenis.--Les paysans
+savoyards.--Brune succède à Masséna.--L'Autriche refuse des passe-ports
+au général Duroc.--Cette puissance cède les trois places de Philisbourg,
+Ingolstadt et Ulm.--Négociations.--Préliminaires de paix.
+
+
+Le premier consul me chargea de me rendre secrètement en Italie, d'aller
+prendre connaissance de l'état d'armement et d'approvisionnement des
+places qui nous avaient été rendues, ainsi que de la situation des
+parcs, des magasins et de la cavalerie.
+
+Il me donna une lettre pour le ministre du trésor public, qui me remit
+un million en or pour le trésorier de l'armée. Cette circonstance rendit
+mon voyage pénible. J'emportais une somme considérable, et j'étais
+obligé de traverser un pays où l'on m'eût arraché la vie pour quelques
+pièces d'or[34]. Le passage du mont Cenis, où l'on démontait encore les
+voitures, m'obligea de laisser voir mes dix petits barils bien cachetés,
+et contenant chacun cent mille francs. Dès ce moment, je ne sentis plus
+rien, tant j'étais persuadé que je n'arriverais pas à bon port. Je ne
+sortais de ma voiture ni pour boire ni pour manger, et quand j'étais
+forcé de mettre pied à terre, j'avais soin de ne le faire que de nuit.
+Cependant je dois dire à l'honneur des paysans savoyards, qu'ils
+chargèrent mes barils, dont ils connaissaient bien la valeur, sans même
+éprouver la tentation de se les approprier. Ils eussent facilement
+trouvé dans le trajet qu'ils parcouraient, en montant, en descendant la
+montagne, mille prétextes de me voler; mais la pensée de cette action
+coupable ne leur vint même pas. Bien plus, ils eurent le soin de passer
+ma voiture la première, afin que je la trouvasse remontée de l'autre
+côté, et que je n'eusse plus qu'à y replacer mes barils pour partir. Ces
+honnêtes gens ne paraissaient m'avoir rendu qu'un service ordinaire.
+Leurs mœurs candides eussent dû me rassurer: néanmoins j'avoue que je me
+sentis soulagé d'un grand poids, quand j'eus déposé ce million dans la
+caisse du payeur de Turin.
+
+J'examinai en détail les places que le premier consul m'avait chargé de
+visiter. Rien de ce qu'il avait ordonné n'était fait. Je ne revenais pas
+de ma surprise en voyant que non seulement on ne les avait pas
+approvisionnées, mais qu'on avait encore distrait une partie des
+ressources qu'elles renfermaient lorsque les Autrichiens les avaient
+quittées. La voix publique accusait même quelques chefs d'avoir vendu
+les objets confiés à leur garde. Ces désordres avaient vivement
+indisposé les troupes; elles conservaient encore l'âpreté de langage
+dont elles avaient contracté l'habitude au temps de leurs revers, et
+demandaient hautement à quoi leur avait servi de conquérir l'Italie, si
+elles étaient aussi malheureuses qu'à l'époque où elles étaient
+reléguées dans les rochers de Gênes, et si leurs victoires n'avaient
+profité qu'à des voleurs.
+
+On m'adressa, pendant mon séjour à Milan, plusieurs rapports sur des
+déprédations considérables, commises par des employés de l'armée, avec
+prière de les transmettre au premier consul. Plusieurs étaient relatifs
+à des concussions exercées à Gênes depuis la réoccupation. Je compris
+alors que le premier consul avait en Italie des sources d'informations
+sur ce qu'il avait intérêt à connaître, et que, comme on le savait
+inexorable en matière de dilapidation, chacun s'empressait de lui
+signaler celle qui le froissait.
+
+Je ne voulais pas communiquer ces rapports au général Masséna, quoique
+je ne doutasse pas que le souvenir de ce qu'on avait souffert sous son
+commandement ne les eût exagérés. D'un autre côté, je voulais avoir
+quelques éclaircissemens que le premier consul ne manquerait pas de me
+demander. Ne sachant comment m'y prendre dans un pays où je ne
+connaissais personne, je me décidai à m'ouvrir à un homme qui avait
+toute l'estime du chef de l'État, à M. Petiet, intendant de l'armée: il
+se prêta à ce que je lui demandais, et fit contrôler lui-même ces
+rapports, dont un grand nombre se trouvèrent malheureusement trop vrais.
+
+Ma mission était achevée; je me disposais à partir pour Paris, lorsque
+je reçus une lettre du premier consul, qui me mandait de prendre ma
+route par Dijon, et de voir l'état des troupes qui s'y trouvaient sous
+les ordres du général Brune.
+
+Je quittai l'Italie, assez péniblement affecté de tout ce que j'avais
+vu, et repassai les monts. Arrivé à Paris, je rendis au premier consul
+les rapports qui m'avaient été confiés, avec l'opinion de M. Petiet à
+l'appui. Il les lut, m'accabla de questions, et s'emporta vivement au
+récit des désordres qui lui étaient signalés. Il rappela de l'armée une
+foule d'individus: Masséna lui-même céda quelques mois après la place au
+général Brune.
+
+Les ennemis du défenseur de Gênes parurent un instant l'avoir emporté;
+mais le premier consul avait alors tout le monde à ménager: il voulait
+surtout s'attacher les Italiens, qu'il aimait naturellement, et dont
+l'exaspération pouvait être fâcheuse, si la guerre venait de nouveau à
+éclater. Il disait avec raison que c'était au général Masséna à prévoir
+de telles conséquences et à réprimer les désordres qui les entraînaient.
+Une chose surtout l'avait mécontenté au dernier point: on percevait un
+droit illicite sur chaque sac de grains qui entrait dans Gênes. Imposer
+les céréales après ce que cette malheureuse population avait souffert,
+après la famine, les horreurs d'un long siége, c'était outrager
+l'humanité et réduire tout un peuple au désespoir. À la vérité, cet
+infâme trafic se faisait à l'insu du général en chef; mais les
+conséquences politiques en étaient les mêmes. La place eût été réduite
+aux horreurs du besoin, si les chances de la guerre eussent ramené les
+Autrichiens sous ses murs.
+
+La trève conclue avec l'Autriche durait encore. Cette puissance se
+retranchait sur le traité qui la liait à l'Angleterre, et prétendait ne
+pouvoir négocier sans elle. La perte de l'Italie lui tenait au cœur;
+elle ne pouvait se décider à y souscrire. D'un autre côté, l'Angleterre,
+à qui la guerre était moins onéreuse que profitable, ne se pressait pas
+de la faire finir. Loin de là, elle ne négligeait rien pour soutenir la
+constance des alliés, à l'aide desquels elle exerçait une si vaste
+influence. La belle saison tirait à sa fin, et l'on n'était pas plus
+avancé qu'au mois de juillet. Le premier consul, déçu dans ses
+espérances, regrettait vivement d'avoir été trop généreux, et d'avoir
+laissé se retirer derrière le Mincio l'armée de M. de Mélas, qu'il
+pouvait faire prisonnière. Le mal était fait; il prit son parti, et ne
+songea plus qu'à se remettre à la tête de l'armée.
+
+Il fit partir pour l'Italie sa garde, ses chevaux et ceux de son
+état-major. Il envoya en même temps au général Brune l'ordre d'annoncer
+son arrivée, et de se préparer à passer le Mincio. En Allemagne, l'armée
+du Rhin, qui, depuis Marengo, était aussi en état d'armistice, se
+disposa également à reprendre le cours de ses opérations; mais le faible
+parti que Moreau avait tiré de ses troupes avait bien affaibli l'opinion
+qu'on avait donnée de son talent au premier consul. Il nous répéta même
+plusieurs fois que, si ce général avait compris le plan d'opérations
+qu'il lui avait tracé, et qu'au lieu de se complaire dans sa vieille
+méthode, il eût passé le Rhin avec toutes ses forces sur l'extrémité de
+l'aile gauche des ennemis, il se serait trouvé, dès son passage,
+beaucoup plus rapproché des États héréditaires que ne l'était l'armée
+autrichienne; que l'empereur, battu à Marengo, eût appris à la fois la
+perte de l'Italie et la présence des Français sur l'Inn. Dans cette
+position, ajoutait-il, François eût infailliblement fait la paix, tandis
+qu'il fallait aujourd'hui courir de nouvelles chances pour l'obtenir.
+
+Des préliminaires de paix avaient été signés à Paris entre le général
+autrichien Saint-Julien et le gouvernement français. Duroc fut chargé de
+les porter à la ratification de l'empereur. Il se rendit au
+quartier-général de l'armée du Rhin, d'où il demanda un sauf-conduit
+pour continuer sa route. Il fut refusé, en rendit compte au premier
+consul, et reçut, courrier sur courrier, l'ordre de revenir à Paris. Le
+général Moreau reçut en même temps celui de rompre la trève et de
+recommencer les hostilités, si on ne lui livrait pas Philisbourg, que
+les Autrichiens occupaient sur le Rhin, et les deux places d'Ingolstadt
+et d'Ulm, qui avaient des ponts sur le Danube, et pouvaient mettre
+l'armée en péril, si elle se portait en avant; et que, dans ce cas, le
+général Moreau était autorisé à conclure un nouvel armistice qui serait
+commun à l'armée d'Italie. Tout en cédant ces trois places, les
+Autrichiens offrirent de traiter sur de nouvelles bases.
+
+Le premier consul accueillit cette proposition. M. de Cobentzel se
+rendit à Lunéville, où les conférences ne tardèrent pas à s'ouvrir.
+Joseph Bonaparte était chargé des intérêts de la France. La négociation
+marchait, mais l'Angleterre avait réussi à faire désavouer M. de
+Saint-Julien; elle se flatta d'ajourner encore l'œuvre de la
+pacification. Lord Minto, qui la représentait à Vienne, demanda à
+intervenir dans les discussions des intérêts qui se débattaient à
+Lunéville. Le premier consul ne pouvait se méprendre sur l'intention qui
+dictait cette tardive démarche; il l'accueillit néanmoins, mais afin de
+déjouer l'Angleterre, qui ne cherchait qu'à lui faire perdre du temps,
+il exigea qu'elle se mît au préalable en état de cessation d'hostilités
+avec la France, comme celle-ci l'était avec l'Autriche: c'était
+assurément faire preuve d'un véritable désir d'arriver à une prompte
+pacification. Le ministère britannique, qui avait d'autres vues, refusa
+l'armistice, tout en persistant dans la demande qu'il avait faite
+d'envoyer un plénipotentiaire: cet arrangement n'était pas admissible.
+M. Otto, qui résidait en Angleterre en qualité de commissaire pour
+l'échange, et qui avait été muni des pouvoirs nécessaires pour négocier
+la suspension d'armes, en exposa les raisons dans la note qui suit:
+
+«Le soussigné ayant communiqué à son gouvernement la note, en date du 29
+août, que S. E. lord Grenville lui a fait remettre, est chargé de lui
+présenter les observations suivantes:
+
+«Des préliminaires de paix avaient été conclus et signés entre S. M. I.
+et la république française. L'intervention de lord Minto, qui a demandé
+que sa cour fût admise dans les négociations, a empêché la ratification
+de S. M. I.
+
+«La suspension d'armes, qui n'avait eu lieu sur le continent que dans
+l'espoir d'une prompte paix entre l'empereur et la république, devra
+donc cesser, et cessera, en effet, le 24 fructidor, puisque la
+république n'avait sacrifié qu'à cette espérance de paix immédiate, les
+immenses avantages que lui a donnés la victoire.
+
+«L'intervention de l'Angleterre complique tellement la question de la
+paix avec l'Autriche, qu'il est impossible au gouvernement français de
+prolonger plus long-temps l'armistice sur le continent, à moins que S.
+M. B. ne le rende commun entre les trois puissances.
+
+«Si donc le cabinet de Saint-James veut continuer de faire cause commune
+avec l'Autriche, et si son désir d'intervenir dans la négociation est
+sincère, S. M. B. n'hésitera point à adopter l'armistice proposé.
+
+«Mais si cet armistice n'est point conclu avant le 24 fructidor, les
+hostilités auront été reprises avec l'Autriche, et le premier consul ne
+pourra plus consentir, à l'égard de cette puissance, qu'à une paix
+séparée et complète.
+
+«Pour satisfaire aux explications demandées relativement à l'armistice,
+le soussigné est chargé à faire connaître à Son Excellence que les
+places qu'on voudrait assimiler à celles d'Allemagne sont Malte et les
+villes maritimes d'Égypte.
+
+«S'il est vrai qu'une longue suspension d'armes entre la France et
+l'Angleterre pourrait paraître défavorable à S. M. B., il ne l'est pas
+moins qu'un armistice prolongé sur le continent est essentiellement
+désavantageux à la république française; de sorte qu'en même temps que
+l'armistice maritime serait, pour le gouvernement français, une garantie
+du zèle que mettrait l'Angleterre à concourir au rétablissement de la
+paix, l'armistice continental en serait une, pour le gouvernement
+britannique, de la sincérité des efforts de la France; et comme la
+position de l'Autriche ne lui permettrait plus alors de ne pas
+rechercher une prompte conclusion, les trois puissances auraient, dans
+leurs intérêts propres, des raisons déterminantes pour consentir, sans
+délai, aux sacrifices qui peuvent être réciproquement nécessaires pour
+opérer la prochaine conclusion d'une paix générale et solide, telle
+qu'elle est le vœu et l'espoir du monde entier.
+
+«Londres, 17 fructidor an VIII.»
+
+Ces raisonnemens étaient péremptoires, et le parti à prendre méritait
+réflexion. Si l'Angleterre ne consentait pas à un armistice spécial avec
+la France, celui que cette puissance avait conclu avec l'Autriche ne
+serait pas renouvelé. Le conseil aulique, n'ayant aucun moyen de
+soutenir la guerre, serait obligé de céder, et la paix se trouverait
+faite sans l'intervention de l'Angleterre.
+
+Le gouvernement britannique aperçut le danger; mais, soit qu'il ne le
+sentît pas assez fortement, soit qu'il jugeât suffisant d'avoir sauvé
+les apparences vis-à-vis la cour de Vienne, il se borna à présenter à la
+suite d'une note extrêmement diffuse et contournée, un contre-projet
+d'armistice qui ne laissait à la France aucun des avantages qu'elle
+devait attendre comme compensation de ceux que retirait l'Autriche de la
+suspension d'armes qu'elle lui avait accordée. C'était assez faire
+connaître le véritable esprit dont il était animé. Néanmoins le premier
+consul voulut épuiser tous les moyens de conciliation. Il présenta deux
+modes de traiter à l'Angleterre. Si elle voulait entrer en négociation
+commune avec l'Autriche, il demanda qu'elle accédât à l'armistice,
+attendu qu'il n'y avait que cette voie pour établir quelque similitude
+dans les rapports respectifs des puissances contractantes, et pour
+donner à chacun le désir et le besoin de finir.
+
+Si, au contraire, l'Angleterre voulait entrer en négociation séparée
+avec la France, le premier consul acceptait le projet d'armistice que
+présentait le ministère britannique.
+
+Il fit plus: pour donner une nouvelle preuve de ses dispositions
+pacifiques, il prorogea de huit jours la reprise des hostilités; mais
+cette modération, ces ménagemens ne servirent qu'à faire naître des
+doutes, des allégations inconvenantes. Il les repoussa par l'organe de
+son plénipotentiaire, et s'en remit à la voie des armes pour résoudre
+une question que la diplomatie cherchait à éluder. L'office était ainsi
+conçu:
+
+«Dans tout le cours de la négociation dont le soussigné a été chargé, il
+a eu lieu de regretter que le défaut de communications plus directes
+avec le ministère de Sa Majesté l'ait mis dans l'impossibilité de donner
+à ses ouvertures officielles les développemens nécessaires. Le résultat
+de ses dernières communications, auxquelles répond la note qu'il a eu
+l'honneur de recevoir le 20 de ce mois, rend cet inconvénient bien plus
+sensible encore.
+
+«La première partie de cette note paraissant mettre en doute la
+sincérité des dispositions du gouvernement français d'entamer des
+négociations pour une paix générale, le soussigné doit entrer à ce sujet
+dans quelques détails qui justifient pleinement la conduite du premier
+consul.
+
+«L'alternative proposée d'une paix _séparée_, dans le cas où Sa Majesté
+n'agréerait pas les conditions d'un armistice général, loin de dévoiler
+un défaut de sincérité, fournit, au contraire, la preuve la plus forte
+des dispositions conciliantes du premier consul: elle est une
+conséquence nécessaire de la déclaration faite par le soussigné le 4 de
+ce mois. En effet, il a eu l'honneur de prévenir le ministère
+britannique que, si cet armistice n'est pas conclu avant le 11
+septembre, les hostilités auront été recommencées avec l'Autriche, et
+que, dans ce cas, le premier consul ne pourra plus consentir, à l'égard
+de cette puissance, qu'à une paix séparée et complète. Cet armistice n'a
+pas été conclu à l'époque indiquée: il était donc naturel de s'attendre
+éventuellement à _une paix séparée avec l'Autriche_, et, dans la même
+hypothèse, à une paix également _séparée avec la Grande-Bretagne_, à
+moins qu'on ne pense que ces calamités, qui accablent depuis huit années
+une grande partie de l'Europe, doivent se perpétuer, et n'avoir d'autre
+terme que la destruction morale de l'une des puissances belligérantes.
+
+«Ce n'est donc pas le gouvernement français qui propose à Sa Majesté de
+séparer ses intérêts de ceux de ses alliés; mais ayant vainement tenté
+de les réunir dans un centre commun, et les trouvant séparés _de fait_
+par le refus de l'Angleterre de déposer, sur l'autel de la paix,
+quelques avantages particuliers dont la France avait déjà fait le
+sacrifice, le premier consul a donné une nouvelle preuve de ses
+dispositions en indiquant un autre moyen de conciliation, que le cours
+des événemens amenera tôt ou tard.
+
+«Conformément à l'avis que le soussigné a donné le 4 de ce mois, on a
+notifié, en effet, la cessation de l'armistice continental à l'époque
+qui avait été fixée; mais le contre-projet du ministère britannique,
+expédié par le soussigné le 8 de ce mois, étant arrivé à Paris le 10, et
+Sa Majesté ayant paru convaincue que son allié ne se refuserait point à
+un armistice admissible, le premier consul s'est décidé de nouveau à
+faire retarder de huit jours la reprise des hostilités. Les ordres ont
+été expédiés sur-le-champ aux armées d'Allemagne et d'Italie; et dans le
+cas où ces ordres fussent arrivés trop tard dans cette dernière contrée,
+et qu'à la suite de quelques opérations militaires, les généraux
+français eussent eu quelques succès, il leur était ordonné de reprendre
+la position qu'ils occupaient le jour même du renouvellement des
+hostilités.
+
+«Le simple exposé de ces faits suffira sans doute pour démontrer que le
+gouvernement français n'a jamais pu avoir l'intention de masquer, par
+des négociations simulées, une nouvelle attaque contre l'Autriche, et
+qu'au contraire il a apporté dans toute cette négociation la franchise,
+la loyauté, qui seules peuvent assurer le rétablissement de la
+tranquillité générale, que Sa Majesté et son ministère ont tant à cœur.
+
+«En vain chercherait-on les preuves d'une intention contraire dans
+quelques expressions renfermées dans les communications officielles du
+gouvernement français avec les alliés de Sa Majesté, s'il s'agissait
+surtout d'une des dernières lettres écrites à M. le baron de Thugut, que
+le soussigné aurait pu communiquer lui-même, s'il en eût trouvé
+l'occasion: cette lettre prouverait que le gouvernement français,
+toujours ami de la paix, n'a paru se plaindre des intentions de la
+Grande-Bretagne que parce qu'il avait tout lieu de les croire contraires
+à un système solide de pacification.
+
+«Le soussigné n'est entré dans ces détails que parce qu'à la veille des
+négociations qui pourraient être entamées, il importe aux conseils des
+deux puissances d'être réciproquement convaincus de la sincérité de
+leurs intentions, et que l'opinion qu'ils peuvent avoir de cette
+sincérité est le plus sûr garant du succès des négociations.
+
+«Quant au second point de la note que le soussigné a eu l'honneur de
+recevoir, il doit se référer à sa lettre du 16, par laquelle il a
+prévenu S. E. lord Grenville qu'il était chargé de donner des
+_explications satisfaisantes_ touchant les principales objections du
+gouvernement britannique à l'armistice proposé, en le priant instamment
+de faciliter des communications verbales avec le ministère. Il était
+donc difficile de croire que le gouvernement français s'en tiendrait,
+sans _aucune modification_, à ses premières ouvertures; car, dans ce
+cas, il eût été très inutile de solliciter une entrevue pour donner _des
+explications satisfaisantes_.
+
+«En parlant des compensations requises pour faire cadrer l'armistice
+naval avec la trève continentale, le ministère de Sa Majesté trouve
+qu'il y a de l'exagération dans la balance établie par le gouvernement
+français. Une discussion formelle sur cet objet serait sans doute
+déplacée après les succès variés d'une guerre qui a produit tant
+d'événemens extraordinaires. Il est difficile de douter de l'influence
+morale de ces événemens sur les armées, sur les peuples, sur les
+gouvernemens eux-mêmes, et les inductions qu'on peut en tirer dans le
+moment actuel paraissent justifier l'opinion que le soussigné a cru
+devoir manifester. S'il y a de l'exagération dans cette opinion, elle
+est partagée par les ennemis de la république eux-mêmes, qui ont tout
+employé pour prolonger la trève, et qui ne se sont fait aucun scrupule
+de se servir même de la voie des négociations simulées pour gagner du
+temps.
+
+«Les préliminaires signés par M. le comte de Saint-Julien et désavoués
+par sa cour en sont un exemple mémorable, et il faut bien que la
+continuation de l'armistice continental soit un _sacrifice_ pour la
+république, puisqu'on a tant fait pour la lui arracher.
+
+«Mais en admettant même l'existence de ce sacrifice, le ministère de Sa
+Majesté déclare formellement qu'on ne saurait exiger de lui un sacrifice
+analogue. Il n'appartient certainement pas à la France de juger jusqu'à
+quel point les engagemens pris par Sa Majesté envers ses alliés peuvent
+gêner ses dispositions à cet égard; mais le droit de la France de
+demander le prix du sacrifice qu'elle a fait, et qu'elle est encore
+prête à faire, est incontestable.
+
+«Le premier consul a donné à l'Europe des gages réitérés de ses
+dispositions pacifiques; il n'a cessé de les manifester envers les
+cabinets intéressés dans cette lutte; et quand même sa modération
+relèverait les espérances des ennemis du gouvernement français, elle
+sera néanmoins toujours l'unique guide de ses actions.
+
+«Malgré cette différence dans la manière de considérer plusieurs
+questions accessoires et préliminaires de la pacification projetée, le
+soussigné doit se féliciter de trouver, dans toutes les communications
+qu'il a eu l'honneur de recevoir jusqu'ici, les mêmes assurances des
+dispositions de Sa Majesté de travailler au rétablissement de la
+tranquillité de l'Europe; et il ne négligera aucune occasion de faire
+valoir ces dispositions près de son gouvernement.
+
+«Hereford-Street, 23 septembre 1800 (1er vendémiaire an IX).»
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Translation des restes de Turenne.--Cérémonie aux
+Invalides.--L'armistice est dénoncé.--Bataille de Hohenlinden.--Joseph
+Bonaparte envoyé à Lunéville.--Le général Clarke.--Canal de
+Saint-Quentin.--La paix est conclue.--Renvoi des prisonniers russes.
+
+
+La nouvelle de l'occupation des trois places était arrivée à Paris le
+1er vendémiaire. Les députés des départemens y étaient réunis, pour la
+première, fois, en corps politique. depuis le 18 brumaire: on s'était,
+sans doute, flatté de pouvoir leur apprendre que la paix était faite.
+Quoi qu'il en soit, il y avait, ce jour-là, cérémonie publique, tant à
+cause de l'inauguration du siècle qui commençait qu'à raison de la
+translation des restes du maréchal de Turenne, que le premier consul
+faisait placer aux Invalides à côté de ceux de Vauban.
+
+Après la violation des sépultures de Saint-Denis, où le maréchal
+reposait au milieu des rois, son cercueil avait été enlevé et déposé
+dans le grenier de l'amphithéâtre de chirurgie, au Jardin des Plantes,
+où il était encore au départ du général Bonaparte pour l'Égypte. Je me
+rappelle l'y avoir vu à cette époque, lorsque le général Desaix visita
+cet établissement; on le montrait avec vénération, quoiqu'il fût
+confondu avec les autres squelettes qui gisaient dans le grenier. Plus
+tard, un citoyen respectable ayant obtenu l'autorisation de réunir dans
+le couvent des Grands-Augustins, qu'il avait transformé en muséum des
+monumens français, les mausolées échappés aux outrages de Saint-Denis,
+avait fait transporter dans ce lieu le corps du maréchal de Turenne.
+C'est là que le gouvernement le fit prendre pour le transférer aux
+Invalides. L'église avait été disposée pour la cérémonie. Les députés
+des départemens, qui avaient été invités, étaient placés quand le corps
+du maréchal entra. Les prêtres n'avaient pas encore reparu: il n'y eut
+ni célébration d'office divin ni pratique religieuse; la cérémonie fut
+tout en pompe et en discours.
+
+Lucien Bonaparte, qui était ministre de l'intérieur, monta dans la
+chaire de l'église: il esquissa à grands traits les malheurs dont la
+république avait été accablée pendant la tourmente révolutionnaire; il
+fit une allusion touchante aux scènes de deuil dont les derniers jours
+du siècle qui venait de finir avaient été témoins, et mit en parallèle
+l'exposé succinct des améliorations qui avaient été opérées dans les
+premiers jours du siècle qui commençait. Il passa ensuite aux espérances
+que l'on devait concevoir; mais comme il ne prononçait pas le mot de
+paix, l'inquiétude ne se dissipait pas. Il en vint enfin à la situation
+extérieure de la république: un silence profond régnait. L'anecdote du
+voyage de Duroc, le refus de passe-ports pour se rendre à Vienne,
+l'ordre donné, en conséquence, au général Moreau, de dénoncer
+l'armistice et de reprendre de suite les hostilités, à moins qu'on ne
+lui remît Ulm, Ingolstadt et Philisbourg, furent écoutés avec une
+attention inquiète.
+
+ * * * * *
+
+Le ministre termina en annonçant à l'assemblée qu'au moment où il
+quittait le château pour se rendre à la cérémonie qui les réunissait, le
+gouvernement avait reçu la nouvelle que les trois places exigées étaient
+occupées par nos troupes, et l'armistice prolongé. Un mouvement de
+satisfaction se manifesta aussitôt dans tout l'auditoire; on désirait la
+paix, on voyait que le premier consul la désirait aussi, on se flattait
+qu'elle finirait par se conclure. Chacun sortit satisfait.
+
+Le refus qu'avait fait l'Autriche d'accorder des passe-ports au général
+Duroc, en même temps qu'elle achetait la prolongation de l'armistice à
+si haut prix, dénotait une irrésolution à laquelle on ne pouvait se
+méprendre. Il était clair que cette puissance était sous l'influence de
+l'Angleterre, que celle-ci dominait ses décisions; mais comme il n'était
+pas vraisemblable que l'Allemagne s'immolât au bon plaisir de son
+alliée, il fallait qu'elle s'attendît à être soutenue, ou qu'elle eût un
+_ultimatum_ convenu, passé lequel elle pourrait traiter séparément. Quel
+que fût cet _ultimatum_, le premier consul, qui était prêt, ne pouvait
+que perdre à prolonger l'armistice. Il se décida à le rompre, comme je
+l'ai dit, et ordonna aux armées du Rhin et d'Italie de dénoncer la
+reprise des hostilités. Brune passa le Mincio, et Moreau l'Iser. La
+bataille de Hohenlinden eut lieu; Moreau occupa Lintz et poussa des
+postes jusqu'à Saint-Polten, à huit ou dix lieues de Vienne.
+
+Le premier consul, en apprenant cette victoire, ne douta pas qu'elle ne
+décidât les Autrichiens à s'expliquer; et, pour ne pas perdre de temps,
+dès qu'il eut appris par une dépêche télégraphique que le comte de
+Cobentzel, qui venait en toute hâte pour reprendre les négociations,
+venait d'arriver à Strasbourg, il fit partir son frère Joseph pour aller
+discuter les intérêts de la France à Lunéville.
+
+Joseph n'avait pas dépassé Ligny, qu'il rencontra le comte Louis de
+Cobentzel qui arrivait en toute hâte à Paris avec les pouvoirs
+nécessaires pour conclure cette paix tant désirée.
+
+Joseph revint sur ses pas, ramenant avec lui M. de Cobentzel. Ils
+descendirent aux Tuileries, où le premier consul les reçut l'un et
+l'autre dans leur toilette de voyage. Il entretint le plénipotentiaire
+autrichien une partie de la nuit, et le fit repartir le lendemain avec
+Joseph pour Lunéville, où les conférences avaient été indiquées.
+
+Le général Clarke[35], qui faisait déjà tout ce qu'il pouvait pour
+acquérir de l'importance, fut envoyé, comme gouverneur, à Lunéville. Sa
+mission était de donner des dîners et d'écouter. En même temps que le
+premier consul ouvrait des conférences, il donnait une nouvelle vie à
+tous les genres de travaux publics et particuliers. La confiance
+renaissait; on ne voyait partout qu'ateliers, que nouvelles entreprises.
+
+L'hiver venait de commencer. Le premier consul se rendit à Saint-Quentin
+pour visiter les travaux du canal souterrain qui devait joindre l'Oise
+et l'Escaut; il avait le projet de l'achever. Il se fit suivre du
+directeur-général des ponts et chaussées, ainsi que de MM. Monge,
+Berthollet et Chaptal.
+
+L'abandon des travaux avait entraîné des dégradations énormes: il
+fallait faire de nouvelles dépenses qui s'élevaient à des sommes
+prodigieuses, et les mémoires des gens de l'art faisaient hésiter sur le
+parti qu'il y avait à prendre; on ne savait s'il convenait de poursuivre
+les excavations déjà faites, ou si l'on devait reprendre en sous-œuvre
+une galerie ouverte dans une fausse direction.
+
+Le premier consul voulut voir les choses par lui-même, et reconnut, en
+effet, qu'on ne pouvait mener à bien une entreprise conçue sur un aussi
+mauvais plan. Il abandonna des excavations défectueuses, et fit prendre
+au canal la direction qu'il a aujourd'hui. La voûte sous laquelle il
+court est beaucoup moins longue que celle qui devait d'abord le
+couronner. C'est donc au premier consul que la France est redevable de
+ce canal, dont les départemens du nord tirent déjà un si grand profit.
+
+À son retour de Saint-Quentin, il trouva aux Tuileries le général
+Bellavene, qui lui apportait le traité de paix que Joseph venait de
+signer avec M. de Cobentzel. Les stipulations étaient les mêmes qu'à
+Campo-Formio, et certainement pour les renouveler il ne fallait pas
+avoir gardé rancune. Les battus paient ordinairement l'amende. Il n'en
+fut rien dans ce cas-ci: les Autrichiens reprirent leurs limites de
+Campo-Formio.
+
+Le premier consul se hâta de ratifier l'ouvrage de son frère, et la
+nouvelle que la paix était conclue fut transmise partout avec une grande
+célérité.
+
+Quelques mois après, l'Autriche accrédita, comme son ambassadeur à
+Paris, le comte Philippe de Cobentzel, frère du plénipotentiaire, et la
+France envoya sous le même titre, à Vienne, M. de Champagny, devenu plus
+tard duc de Cadore, mais qui était alors conseiller d'État.
+
+La paix fut accueillie avec des transports de joie d'un bout de la
+France à l'autre. Elle rassura les esprits, ramena l'espérance,
+consolida la tranquillité rétablie dans l'Ouest. Personne ne soupçonnait
+alors que les cours étrangères seraient bientôt après assez mal
+conseillées pour se croire plus menacées par la puissance du levier
+moral dont s'était emparé le premier consul, qu'elles ne l'avaient été
+lorsque l'unique pensée du pouvoir était d'abattre, de renverser les
+trônes, et que le Directoire, dans la vague inquiétude qui l'agitait,
+n'entrevoyait de salut que dans la ruine des vieux gouvernemens.
+
+L'opinion généralement répandue en France était que la guerre dont on
+venait de sortir n'avait été entreprise par les étrangers que pour
+prévenir la propagation des principes républicains, que le Directoire
+n'avait cessé de chercher à étendre depuis la paix de Campo-Formio.
+
+La conduite plus sage qu'avait adoptée le premier consul, la modération
+qu'il venait de montrer dans la victoire, devaient rassurer les alliés.
+Tranquilles sur les agitations qu'ils redoutaient pour leurs peuples,
+ils devaient respecter chez les autres ce qu'on ne touchait pas chez
+eux.
+
+Le premier consul partageait lui-même cette illusion. Il y croyait
+d'autant plus, que, sachant tout le mal qu'il aurait pu faire à
+l'Autriche après la bataille de Marengo, il pensait que, si on ne lui
+tenait pas compte de sa modération, on ne s'exposerait pas du moins à se
+trouver de nouveau à sa merci.
+
+Jaloux de réconcilier la république avec ses ennemis, le premier consul
+cherchait à renouer des négociations partout où il ne lui paraissait pas
+impossible d'en ouvrir. Depuis la bataille de Zurich, la Russie n'avait
+plus d'armée en campagne contre nous, et cependant elle était encore en
+état de guerre avec la France. L'empereur Paul régnait. Le premier
+consul imagina de réunir tous ceux de ses soldats que le sort des armes
+nous avait livrés; il leur fit rendre leur uniforme national, les arma,
+les équipa à neuf, et les renvoya. Il remit au général russe chargé de
+les reconduire dans leur pays, une simple lettre, dans laquelle il
+disait à l'autocrate que, ne voulant pas faire la guerre à sa nation,
+les braves gens que la fortune avait mis dans ses mains n'avaient plus
+la chance d'être échangés; que, dans cet état de choses, il avait résolu
+de mettre un terme à leur captivité; que, plein de confiance dans le
+gouvernement russe, il leur avait rendu les armes qu'ils étaient dignes
+de porter, et leur laissait la liberté d'en faire l'usage que leur
+prescrirait leur souverain. Ce procédé, jusqu'alors sans exemple,
+produisit son effet. L'empereur Paul, qui avait déclaré la guerre à un
+pouvoir anarchique, n'avait plus de motifs pour la faire à un
+gouvernement qui proclamait le respect de l'ordre, et ne profitait de
+ses succès que pour assurer la paix; aussi envoya-t-il, sans perdre
+temps, M. de Sprengporten à Paris, pour remercier le premier consul d'un
+procédé si généreux, et traiter de la paix, qui fut presque aussitôt
+conclue. Ce fut la première de nos relations avec les étrangers qui eut
+un plein succès. Les deux pays s'étaient fait la guerre; mais il
+n'existait point entre eux de ressentiment national qui s'opposât à un
+entier rapprochement.
+
+Le premier consul désarma complétement, et fit rentrer les troupes dans
+les garnisons, qu'elles n'avaient pas revues depuis 1792. On licencia,
+on renvoya chez eux tous ceux de ces braves volontaires que le danger de
+la patrie avait fait courir aux armes. Enfin le nombre des congés fut
+tel, que beaucoup de corps se trouvèrent réduits à leurs cadres; encore
+ceux-ci n'étaient-ils pas complets. L'armée remise sur le pied de paix,
+le premier consul retira à M. Carnot le portefeuille de la guerre, qu'il
+confia au général Berthier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Paix de Lunéville.--État de l'Europe.--Négociations avec l'Angleterre.
+
+
+La paix de Lunéville avait contrarié au dernier point les projets de M.
+Pitt, qui était alors premier ministre d'Angleterre. Il avait déclaré
+hautement qu'il fallait faire la guerre à la France jusqu'à extinction,
+et il venait de voir échapper le seul allié qui lui restât. Il entrevit
+donc qu'à moins de renouer une coalition générale, il fallait se
+résoudre à voir aussi l'Angleterre conclure sa paix avec la république
+française.
+
+L'empereur Paul régnait en Russie; il avait manifesté l'intention de se
+rapprocher de la France, et le premier consul avait été au-devant de ces
+heureuses dispositions qui furent bientôt suivies d'un traité de paix.
+
+La Prusse était inébranlable dans le système de neutralité qu'elle
+observait depuis la paix de Bâle.
+
+L'Autriche venait, à la suite d'une lutte malheureuse, de déposer les
+armes.
+
+L'Espagne était encore engourdie dans ses vieilles habitudes, et tout à
+la dévotion de la France.
+
+L'Italie entière était au premier consul.
+
+La Hollande était liée à la France par sa politique et sa révolution.
+
+Les autres petites puissances d'Allemagne n'avaient pas encore
+l'importance militaire qu'elles ont acquise dans la suite.
+
+Dans cet état de choses, M. Pitt se trouvait seul pour soutenir la
+guerre; aussi quitta-t-il le ministère, lorsqu'il eut reconnu, pour
+l'Angleterre, la nécessité de faire la paix.
+
+Mais en s'éloignant des affaires, il se fit donner pour successeur M.
+Addington, dont tous les sentimens lui appartenaient. Les noms étaient
+changés; mais les vues, les maximes restaient les mêmes. On cédait à la
+nécessité; on souscrivait une trève avec la résolution bien réfléchie de
+ne la laisser durer que le temps nécessaire pour renouer une coalition
+générale contre la France que l'on redoutait, que l'on peignait comme
+d'autant plus dangereuse pour la sécurité commune, qu'elle avait remis
+le soin de défendre les intérêts que la révolution avait créés aux mains
+du premier consul. Le ministère des affaires étrangères de France était,
+à cette époque, rempli par M. de Talleyrand, homme de beaucoup d'esprit
+sans nul doute, mais qui, dans cette circonstance, fut tout-à-fait dupe
+de ses antagonistes, et resta au-dessous de sa réputation d'habileté.
+J'ai souvent entendu le premier consul témoigner son étonnement de
+n'avoir rien appris par son ministre lors de la rupture du traité
+d'Amiens, et de la coalition qui ne tarda pas à en être la suite,
+surtout lorsqu'il eut reconnu que cette coalition ne s'était point
+formée sans une multitude de démarches particulières dont son ministère
+aurait dû être informé.
+
+Je reviens aux ouvertures du nouveau ministère anglais. Celui auquel il
+succédait avait donné ordre de poursuivre et de capturer les bateaux
+pêcheurs. Cette mesure, qui n'avait d'autre but que d'accroître
+gratuitement les maux de la guerre, était contraire à tous les usages.
+
+M. Otto prévint le cabinet anglais que sa présence était désormais
+inutile, qu'il ne lui restait qu'à quitter un pays où l'on abjurait
+toutes les dispositions à la paix, où les lois, les usages de la guerre
+étaient violés et méconnus. La mesure dont il se plaignait fut aussitôt
+révoquée. Lord Hawkesbury le prévint en même temps que le roi était prêt
+à renouer les négociations qui avaient été rompues, que son souverain
+était disposé à envoyer un ministre plénipotentiaire à Paris.
+
+Le premier consul, dont les dispositions étaient toujours les mêmes,
+accueillit vivement l'ouverture; mais, convaincu qu'une négociation
+d'apparat n'était pas la voie la plus expéditive pour résoudre une
+question difficile qu'avaient encore compliquée huit années de guerre,
+il proposa ou de suspendre de suite les hostilités, ou même d'arrêter
+sur-le-champ les articles préliminaires de la pacification. Le ministère
+anglais accepta le dernier de ces deux moyens, mais il essaya de mettre
+en avant toutes les prétentions qu'il avait affichées. Les événemens qui
+venaient d'avoir lieu dans le nord de l'Europe, le passage de la flotte
+anglaise au Sund, la mort inattendue de Paul Ier, lui donnaient de la
+confiance; il proposa des conditions inadmissibles. Le premier consul
+les repoussa en prévenant le cabinet britannique, qu'il désirait la
+paix, mais qu'il ne la signerait néanmoins qu'autant qu'elle serait
+honorable, et basée sur un juste équilibre dans les différentes parties
+du monde; qu'il ne pouvait laisser aux mains de l'Angleterre, des pays
+et des établissemens d'un poids aussi considérable dans la balance de
+l'Europe que ceux qu'elle voulait retenir. Il reconnaissait toutefois
+que les grands événemens survenus en Europe et les changemens arrivés
+dans les limites des grands États du continent pouvaient autoriser une
+partie des demandes du gouvernement britannique; mais comment ce
+gouvernement pouvait-il demander pour _ultimatum_ de conserver Malte,
+Ceylan, tous les États conquis sur Tipoo-Saëb, la Trinité, la
+Martinique, etc., etc.?
+
+Les armées française et espagnole avaient envahi le Portugal; réduite à
+toute extrémité, la cour offrait de souscrire les conditions les plus
+dures. Le premier consul, qui ne cherchait dans les avantages remportés
+sur elle que des moyens de compensation capables de balancer les
+restitutions que l'Angleterre ferait aux alliés de la France, proposa au
+cabinet britannique, tout en acceptant ses arrangemens pour les grandes
+Indes, le _status ante bellum_ pour le Portugal d'une part, et pour la
+Méditerranée et l'Amérique de l'autre. Lord Hawkesbury s'y refusa; il
+consentit à se dessaisir de la Trinité, mais il persistait à retenir
+Malte, la Martinique, Ceylan, Tabago, Demerary, Berbice, Essequibo.
+
+Ces prétentions s'accordaient peu avec les protestations pacifiques que
+ne cessaient de faire les ministres anglais; on releva la contradiction.
+Ils répondirent; l'aigreur s'en mêla, et il était à craindre que ces
+récriminations ne fissent évanouir les espérances que l'on conservait
+encore.
+
+Le premier consul voulut prévenir ce fâcheux résultat; il résolut de
+fixer de nouveau les termes de la question, et précisa les conditions
+qu'il était prêt à signer: la note de M. Otto était ainsi conçue:
+
+«Le soussigné a communiqué à son gouvernement la note de lord
+Hawkesbury, en date du 20 juillet. Il est chargé de faire la réponse
+suivante:
+
+«Le gouvernement français ne veut rien oublier de ce qui peut mener à la
+paix générale, parce qu'elle est à la fois dans l'intérêt de l'humanité
+et dans celui des alliés.
+
+«C'est au roi d'Angleterre à calculer si elle est également dans
+l'intérêt de sa politique, de son commerce et de sa nation; et si cela
+est, une île éloignée de plus ou de moins ne peut être une raison
+suffisante pour prolonger les malheurs du monde.
+
+«Le soussigné a fait connaître, par la dernière note, combien le premier
+consul avait été affligé de la marche rétrograde qu'avait prise la
+négociation; mais lord Hawkesbury contestant ce fait dans sa note du 20
+juillet, le soussigné va récapituler l'état de la question avec la
+franchise et la précision que méritent des affaires de cette importance.
+
+«La question se divise en trois points:
+
+«La Méditerranée,
+
+«Les Indes,
+
+«L'Amérique.
+
+«L'Égypte sera restituée à la Porte; la république des Sept-Îles est
+reconnue; tous les ports de l'Adriatique et de la Méditerranée qui
+seraient occupés par les troupes françaises, seront restitués au roi de
+Naples et au Pape.
+
+«Mahon sera rendu à l'Espagne.
+
+«Malte sera restitué à l'ordre; et si le roi d'Angleterre juge conforme
+à ses intérêts, comme puissance prépondérante sur les mers, d'en raser
+les fortifications, cette clause sera admise.
+
+«Aux Indes, l'Angleterre gardera Ceylan, et par là deviendra maîtresse
+inexpugnable de ces immenses et riches contrées.
+
+«Les autres établissemens seront restitués aux alliés, y compris le cap
+de Bonne-Espérance.
+
+«En Amérique, tout sera restitué aux anciens possesseurs. Le roi
+d'Angleterre est déjà si puissant dans cette partie du monde, que,
+vouloir davantage, c'est, maître absolu de l'Inde, le vouloir être
+encore de l'Amérique.
+
+«Le Portugal sera conservé dans toute son intégrité.
+
+«Voilà les conditions que le gouvernement français est prêt à signer.
+
+«Les avantages que retire le gouvernement britannique sont immenses: en
+prétendre de plus grands, ce n'est pas vouloir une paix juste et
+réciproquement honorable.
+
+«La Martinique n'ayant pas été conquise par les armes anglaises, mais
+déposée par les habitans dans les mains des Anglais, jusqu'à ce que la
+France eût un gouvernement, ne peut pas être censée possession anglaise:
+jamais la France n'y renoncera.
+
+«Il ne reste plus actuellement au cabinet britannique qu'à faire
+connaître le parti qu'il veut prendre; et si ces conditions ne peuvent
+le contenter, il sera du moins prouvé à la face du monde que le premier
+consul n'a rien négligé, et s'est montré disposé à faire toute espèce de
+sacrifices pour rétablir la paix, et épargner à l'humanité les larmes et
+le sang, résultats inévitables d'une nouvelle campagne.
+
+«4 thermidor an IX.»
+
+La réponse de lord Hawkesbury ne fut pas aussi généreuse qu'elle aurait
+dû l'être. Néanmoins ce ministre annonça que son souverain était décidé
+à ne retenir de ses conquêtes que ce qui était indispensable pour
+garantir ses anciennes possessions. Quant à Malte, le roi Georges était
+prêt à entrer dans des explications ultérieures relativement à cette
+île, et désirait sérieusement concerter les moyens de faire pour Malte
+un arrangement qui la rendît indépendante de la Grande-Bretagne et de la
+France.
+
+La seule difficulté qui embarrassât la première partie de la négociation
+était levée. On passa à la deuxième. On fit remarquer à lord Hawkesbury
+que la sûreté des anciennes possessions anglaises en Amérique était loin
+d'exiger l'extension dont il cherchait à les appuyer, qu'elles avaient
+leur point central à la Jamaïque. Cette colonie étendue, opulente, forte
+déjà par sa position, avait été rendue inexpugnable par les travaux dont
+on l'avait couverte. Vouloir encore conserver les nouvelles acquisitions
+que l'Angleterre avait faites en Amérique, c'était vouloir s'assurer
+dans les Indes occidentales la domination absolue qu'elle exerçait déjà
+dans les Indes orientales.
+
+Lord Hawkesbury parut en convenir et offrit de restituer la Martinique,
+mais avec l'alternative de conserver les Indes occidentales, les îles de
+la Trinité et de Tabago, et, dans ce cas, déclarer Demerary, Essequibo,
+Berbice, ports francs, ou de retenir Sainte-Lucie, Tabago, Demerary,
+Essequibo, Berbice.
+
+Cette alternative était embarrassante.
+
+Si le premier consul abandonnait la Trinité, il causait à l'Espagne une
+perte considérable; s'il cédait Berbice, Essequibo, Demerary, il faisait
+tomber sur la Hollande tout le poids des sacrifices exigés pour la paix;
+d'une autre part, il livrait à l'Angleterre tout le commerce du
+continent américain, et portait à l'Espagne un coup plus sensible que
+celui qui résulterait de l'abandon de la Trinité. Le premier consul eût
+volontiers cédé Tabago pour épargner ses alliés, il offrit même d'y
+joindre Curaçao. L'Angleterre persistait; il ne voulait pas, suivant son
+expression, mettre la paix du monde en balance avec la possession d'une
+île qui n'avait plus l'importance politique qu'elle avait eue, et
+souscrivit au sacrifice.
+
+Il ne restait plus qu'à s'entendre définitivement sur Malte; lord
+Hawkesbury éludait, chicanait sur les termes; mais enfin il fut convenu
+que l'île serait remise à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem[36], et que
+l'évacuation aurait lieu dans le délai fixé pour les mesures de ce genre
+en Europe. Les préliminaires de paix furent ratifiés par les deux
+gouvernemens.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+Enlèvement de M. Clément de Ris.--Le premier consul m'envoie à Tours à
+ce sujet.--Indices divers.--M. Clément de Ris est rendu à sa
+famille.--Nouvelles d'Égypte.--Préparatifs pour une nouvelle
+expédition.--Le premier consul m'envoie à Brest pour en presser le
+départ.--Le général Sahuguet.--Machine infernale.
+
+
+L'administration commençait à respirer. Il n'y avait plus de sacrifices
+à imposer à la nation, plus de dépenses extraordinaires à demander aux
+finances. On ne parlait que de réformes, d'économies: de toutes parts,
+on entrevoyait un heureux avenir. Une aventure étrange vint tout à coup
+rembrunir ce tableau. On était au mois de septembre: un membre du sénat,
+M. Clément de Ris, fut enlevé dans une propriété qu'il habitait aux
+environs de Tours. Une troupe d'hommes masqués s'étaient présentés chez
+lui, l'avaient jeté sur un cheval et entraîné dans l'intérieur de la
+forêt voisine.
+
+Madame Clément de Ris était accourue, tout en pleurs, à Tours, demander
+du secours au préfet: celui-ci avait rendu compte du fait, et comme
+l'enlèvement menaçait la tranquillité du pays, et qu'il pouvait être le
+prélude d'une insurrection, le premier consul me chargea de me rendre
+sur les lieux.
+
+J'arrivai rapidement à Tours: on était encore plongé dans la stupeur; on
+n'avait fait aucune recherche au sujet de M. Clément de Ris. Au bout de
+quelques jours, son épouse reçut un avis par lequel on la prévenait que,
+si elle voulait déposer 50,000 francs dans une auberge de Blois ou
+d'Amboise qu'on lui désignait, elle reverrait son mari. Cette
+respectable dame n'hésita pas: elle s'adressa secrètement à ses amis,
+fouilla dans toutes les bourses, et réunit enfin la somme qu'on
+exigeait. Je lui avais fait donner l'avis de ne porter que de l'argent
+blanc. Elle se mit en route avec ses sacs, et se rendit à l'auberge
+désignée; mais à la vue de la masse de numéraire qu'elle sortait de sa
+voiture, un homme s'approcha et lui dit vivement: «Il n'y a rien à faire
+aujourd'hui, retournez; on vous écrira», et il disparut.
+
+Elle revint à Tours, le désespoir dans le cœur: elle croyait son mari
+assassiné. Je n'en jugeai pas ainsi; j'avais appris qu'un médecin de
+campagne, en faisant la tournée de ses malades, avait rencontré le
+groupe qui avait enlevé M. Clément de Ris. Saisi lui-même par les
+ravisseurs, qui craignaient qu'il ne donnât l'éveil, il avait fait route
+avec le prisonnier, avait été conduit à un gîte où il avait été détenu
+jusqu'à la nuit, et renvoyé avec les précautions nécessaires pour qu'il
+ne pût retrouver la trace.
+
+Je l'envoyai chercher. Il me précisa le lieu où il avait rencontré M.
+Clément de Ris; mais les ravisseurs lui ayant aussitôt bandé les yeux,
+il ne put indiquer la direction qu'il avait suivie. Tout ce qu'il put
+dire, c'est qu'il avait entendu sonner huit heures, à sa gauche, à
+l'horloge du bourg de Montrésor. Ils étaient arrivés peu de temps après
+à la station où ils avaient mis pied à terre. On l'avait conduit dans
+une maison où l'on n'entrait qu'après avoir monté trois marches; on lui
+avait débandé les yeux, et on l'avait conduit dans une chambre située à
+main gauche en entrant, où on lui avait servi du pâté, du jambon et des
+artichauts. Après le souper, une lettre lui avait été remise pour madame
+Clément de Ris; on lui avait de nouveau bandé les yeux, on l'avait fait
+remonter à cheval et mené, à travers mille détours, dans les environs de
+Montrésor, où il avait été rendu à lui-même. La lettre dont parlait le
+médecin était celle qui était parvenue à madame Clément de Ris.
+
+Je n'avais pour guider mes recherches que les dépositions de cette dame,
+dont la tête était troublée par la terreur du danger que courait son
+mari, et les indications de mon docteur, qui me parut très adroit.
+
+Sa déposition coïncidait avec un fait dont je n'ai pas parlé. On avait
+trouvé un chapeau dans les environs de Montrésor, et ce chapeau avait
+été reconnu pour être celui de M. Clément de Ris. J'interrogeai le
+médecin à ce sujet: il répondit qu'en effet M. Clément avait perdu son
+chapeau peu de temps avant d'arriver à la station. Le champ des
+recherches se trouvait ainsi circonscrit: c'étaient les environs de
+Montrésor qu'il fallait explorer, sans sortir du rayon dans lequel on
+pouvait entendre l'horloge. J'avais réuni la brigade de gendarmerie de
+Loches et de Chinon; je lui fis distribuer des copies de la déposition
+du médecin, et la chargeai de fouiller toutes les maisons isolées dont
+la campagne est couverte, sur une superficie de deux lieues à peu près.
+
+Un maréchal-des-logis vint bientôt me rendre compte qu'il était sur la
+voie. Il avait découvert une maison à laquelle s'adaptaient toutes les
+circonstances de la déposition du docteur; il était entré en montant
+trois marches, il avait pris à gauche, pénétré dans une chambre, et
+remarqué, à côté des marches de l'escalier, de vieilles feuilles
+d'artichauts qui paraissaient même y être depuis quelque temps, car
+elles étaient fanées et à demi couvertes d'immondices; enfin, on lui
+avait servi les débris d'un jambon, et il n'y avait que dix jours que M.
+Clément de Ris avait disparu. Ce maréchal-des-logis était venu à toutes
+jambes me rendre compte de ces faits.
+
+Mais déjà il était arrivé au préfet des agens du ministre de la police,
+M. Fouché. Ces hommes, anciens Vendéens, s'étaient mis tout d'abord en
+communication avec les ravisseurs de M. Clément de Ris, et leur avaient
+reproché d'avoir compromis ceux des leurs qui ne voulaient que vivre
+tranquilles. Ils s'appuyèrent de la déposition que venait de faire le
+maréchal-des-logis de gendarmerie, et leur firent voir que leur proie
+allait leur échapper, que par conséquent ils étaient perdus.
+
+L'effroi prit les ravisseurs; ils coururent à la maison où était déposé
+M. Clément de Ris, le retirèrent de son souterrain, le conduisirent, les
+yeux bandés, à quelque distance, dans une forêt; puis, simulant une
+escarmouche avec leurs confrères qui arrivaient de Paris, ils tirèrent
+quelques coups de pistolet aux oreilles de M. Clément de Ris, et se
+perdirent dans le bois. Ceux qui se présentaient comme les vengeurs de
+M. Clément coururent à lui et lui annoncèrent qu'il était libre: le
+prisonnier, ivre de joie, arrache son bandeau, les embrasse, et rentre à
+Tours au moment où l'on désespérait de le voir.
+
+Cet enlèvement compromettait la sûreté publique; le premier consul fut
+inexorable pour ceux qui l'avaient commis: il voulut que justice fût
+faite[37]. Les informations établirent que la maison signalée par le
+maréchal-des-logis était bien celle où avait été déposé M. Clément. Je
+l'envoyai reconnaître, d'après le rapport que le prisonnier en avait
+fait. Le trou où il avait été détenu était caché sous un amas de fagots,
+dans un hangar, près de la grange: s'il eût été plus grand, il eût
+probablement aussi reçu le petit médecin.
+
+M. Clément de Ris était resté dix jours enseveli dans ce trou, qu'il n'y
+avait plus qu'à combler pour l'enterrer vivant; ce qui, peut-être, n'eût
+pas manqué d'arriver, si madame Clément de Ris avait payé la somme qu'on
+voulait avoir.
+
+Le premier consul, tout en s'efforçant de ramener le règne des lois,
+n'oubliait pas l'Égypte. Il avait renvoyé, dès le mois de septembre,
+l'aide-de-camp qui était venu lui apporter la convention d'El-Arich; et,
+comme il avait appris les conséquences qu'avait entraînées l'inexécution
+du traité, il avait prévenu le général Kléber, par le retour de cet
+officier, de l'époque à laquelle il ferait partir les secours qu'on se
+proposait de lui envoyer[38]. Il ne pouvait en expédier que de Brest;
+nous n'avions de vaisseaux de guerre que dans ce port.
+
+L'administration directoriale avait même poussé si loin la négligence,
+qu'elle avait laissé désarmer la plus grande partie de l'escadre que
+l'amiral Bruix avait armée: dix vaisseaux seulement étaient en état de
+prendre la mer.
+
+La flotte espagnole était encore à Brest, et se serait trouvée dans le
+même état que la nôtre, si le gouvernement de Charles IV ne s'était pas
+chargé lui-même de pourvoir aux plus petits détails de son entretien:
+aussi était-elle encore dans un état respectable, quand la nôtre était
+réduite à la nullité.
+
+Le premier consul méditait, dès le mois de septembre, le projet de
+secourir l'Égypte; il avait donné ordre de disposer à prendre la mer les
+six meilleurs vaisseaux de la flotte de Brest, auxquels devaient se
+joindre les quatre meilleures frégates que l'on pourrait trouver; il les
+avait fait choisir et équiper avec une attention particulière, mais il
+n'avait communiqué à personne la destination qu'il leur réservait; il
+attendait les longues nuits d'hiver pour les faire appareiller.
+
+Cependant 2,000 hommes d'infanterie, 200 de cavalerie, 200 artilleurs,
+se réunissaient à Brest; l'arsenal de la marine préparait un matériel
+considérable en armes, poudre, objets d'armement, plomb coulé, balles,
+boulets, fer, cuivre, etc. On avait répandu le bruit d'une expédition
+sur Saint-Domingue; chacun croyait que ces préparatifs étaient destinés
+pour la colonie sur laquelle le convoi devait lui-même se diriger.
+
+Le premier consul me chargea de me rendre à Brest. Je devais veiller à
+l'exécution des ordres qu'il avait donnés, et remettre le plus jeune de
+ses frères, Jérôme Bonaparte, à l'amiral Gantheaume, qui commandait
+l'escadre: c'est de cette époque que date l'entrée de Jérôme dans la
+marine.
+
+J'avais ordre de ne quitter Brest que lorsque l'amiral aurait
+appareillé. Il fut long-temps à sortir: les vents, la présence des
+Anglais, qui croisaient sur Ouessant et communiquaient chaque jour avec
+la terre, le retinrent deux mois dans ce port. Ces insulaires tenaient
+encore le réseau de ce vaste système d'espionnage qu'ils avaient tendu à
+l'époque de la guerre civile sur ces contrées; il était impossible, à
+moins de s'envelopper du plus profond mystère, de leur dérober le plus
+léger appareillage.
+
+Le départ de Gantheaume eut enfin lieu au déclin d'un jour, pendant
+lequel le vent semblait vouloir jeter la ville de Brest dans la rade, et
+avait forcé la croisière anglaise de s'éloigner. Il n'y avait que ce
+moment pour sortir avec certitude de ne pas être aperçu ni suivi, parce
+que le calme ne pouvait manquer de ramener les Anglais: aussi le mit-on
+à profit; le vent était très bon, mais nos vaisseaux sortirent par une
+tempête affreuse, qui leur fit éprouver à tous des avaries qu'ils
+réparèrent à la mer.
+
+L'amiral Gantheaume avait prévu une dispersion, et avait eu soin de
+donner à chaque capitaine une instruction secrète qu'il ne devait ouvrir
+qu'à la mer, et par laquelle il leur indiquait pour premier point de
+ralliement le cap Finistère, de là le cap Saint-Vincent, puis la pointe
+sud de l'île de Sardaigne, et enfin la côte d'Alexandrie, en Égypte.
+
+Le général Sahuguet était encore à terre, lorsque les vaisseaux de
+Gantheaume levaient leurs ancres pour appareiller. Le préfet maritime de
+Brest, M. Caffarelli, frère de celui qui était mort en Syrie, le
+pressait de s'embarquer, lui faisant observer que l'escadre ne
+l'attendrait pas. Le général Sahuguet résistait, et demandait pour les
+besoins de sa troupe une somme assez considérable, que le préfet
+maritime n'avait pas le pouvoir de lui donner, et que de plus il savait
+lui être inutile, puisqu'il avait le secret de la destination de cette
+escadre, que le général Sahuguet ignorait. La discussion s'échauffait,
+et le général Sahuguet poursuivait avec chaleur les intérêts de son
+expédition de Saint-Domingue, où il croyait fermement qu'il allait.
+
+M. Caffarelli avait inutilement employé tout ce qui était en lui pour le
+décider à partir; mais le général était inébranlable, et déclarait qu'il
+ne s'embarquerait pas sans son argent. Je fus obligé d'intervenir dans
+la discussion, et nous convînmes, M. Caffarelli et moi, de dire enfin la
+vérité au général Sahuguet, qui eut un petit moment de dépit, et qui
+partit sans mot dire.
+
+Gantheaume était en mer depuis quarante heures; il n'était survenu aucun
+incident fâcheux; la flotte anglaise ne paraissait pas; je retournai à
+Paris par Lorient et Nantes. Ce fut pendant que j'étais à Brest qu'eut
+lieu l'attentat du 3 nivose. À mon arrivée à Paris, on était encore tout
+ému de l'explosion de la machine infernale; je pus recueillir jusqu'aux
+moindres détails de cette tentative criminelle. On donnait ce jour-là à
+l'Opéra une première représentation de l'_Oratorio_ d'Hayden. Le premier
+consul devait y assister; les conjurés prirent leurs mesures en
+conséquence.
+
+On avait déjà démoli à cette époque beaucoup de maisons sur le
+Carrousel. Néanmoins l'angle de la rue Saint-Nicaise se trouvait encore
+en face de la grande porte de l'hôtel de Longueville, en sorte qu'il
+fallait, en venant des Tuileries au théâtre, tourner à gauche, puis à
+droite, filer dans la rue Saint-Nicaise, passer dans celle de Malte, et
+cela coup sur coup; ce qui obligeait les cochers à ralentir le trot de
+leurs chevaux pour les faire tourner successivement en sens opposé.
+C'était sur les délais que nécessiteraient ces détours que les
+conspirateurs avaient assis leurs espérances de succès.
+
+Le premier consul sortit des Tuileries à l'heure ordinaire du spectacle.
+Il avait avec lui le général Lannes, et, je crois, son aide-de-camp
+Lebrun, avec un piquet de grenadiers pour escorte. Il arriva en deux
+traits à l'angle où était placée la charrette qui portait la machine
+infernale; son cocher, homme hardi et très adroit, qui avait été avec
+lui en Égypte, eut l'heureuse pensée de tourner dans la rue de Malte, au
+lieu de suivre directement la rue Saint-Nicaise. La voiture du premier
+consul se trouva ainsi hors de portée. Dans cet instant, l'explosion eut
+lieu; elle tua ou mutila une quarantaine de personnes, fit une foule de
+victimes, mais manqua celle qu'elle devait atteindre: seulement les
+glaces de la voiture se brisèrent, et le cheval du dernier cavalier de
+l'escorte fut blessé. Le premier consul arriva sans accident à l'Opéra,
+où le bruit de cet événement se répandit presque aussitôt.
+
+La police, surprise, alla aux enquêtes; mais, pendant qu'elle cherchait,
+les partis se livraient à des conjectures qui laissaient entrevoir le
+dessein arrêté de ne laisser échapper aucune occasion de se nuire les
+uns aux autres.
+
+Les nobles soutenaient que les jacobins seuls étaient capables d'un tel
+attentat, qu'ils étaient les seuls qui en voulussent au premier consul,
+et que, si le ministre de la police ne trouvait aucune trace de cette
+infâme machination, c'est que c'étaient ses anciens complices qui
+l'avaient ourdie. Ils vantaient à l'appui la reconnaissance qu'ils
+devaient au magistrat protecteur qui avait mis fin à leur exil, et les
+avait réintégrés dans leurs biens. Loin d'attenter à ses jours, ils
+étaient prêts à verser leur sang pour lui; enfin ils parlaient tant de
+leur zèle, de leur dévoûment, circonvinrent si bien madame Bonaparte,
+auprès de laquelle ils avaient un accès facile, que le premier consul
+commençait à ne pas trouver leurs accusations invraisemblables. Une
+foule de ceux qui l'approchaient contribuèrent encore à accréditer cette
+opinion. Ils avaient les jacobins en horreur, et ne manquaient pas
+d'envenimer les rapports qu'on faisait contre eux. Beaucoup d'autres en
+voulaient personnellement à Fouché, et ne négligeaient rien de ce qui
+pouvait lui nuire. Clarke surtout se déchaîna contre lui avec une
+violence inexplicable pour tous ceux qui ne connaissaient pas la vieille
+haine qu'il lui portait. Le premier consul, de son côté, n'était pas
+fort content de son ministre. Un complot, qui menaçait également sa vie,
+avait été tramé peu de temps auparavant, et non seulement la police ne
+le lui avait point signalé, mais il lui était démontré que, sans l'avis
+que lui donna un homme d'un cœur généreux, il eût été assassiné à
+l'Opéra.
+
+Les meurtriers furent saisis dans le corridor, où ils s'étaient postés
+pour l'attendre à la sortie de sa loge, qui, dans ce temps-là, était au
+premier rang en face, entre les deux colonnes qui étaient à gauche, en
+regardant le théâtre. Il y arrivait par la même entrée que le public.
+Cette tentative donna l'idée d'ouvrir une entrée particulière qui exista
+jusqu'à la démolition du théâtre.
+
+Ces deux affaires n'étaient pas les seuls griefs qu'eût le premier
+consul contre l'administration de la police: il se plaignait des
+désordres de l'Ouest, et souffrait impatiemment le brigandage auquel la
+Bretagne était en proie. Jamais l'audace n'avait été plus loin. On ne se
+contentait pas de voler les recettes dans les diligences, on allait les
+saisir à main armée dans les caisses des percepteurs. Les messageries et
+les courriers ne pouvaient passer d'un lieu dans un autre sans être
+attaqués et dévalisés. Les choses en étaient venues au point qu'on avait
+été obligé de mettre, sur l'impériale des diligences, des détachemens
+d'infanterie, et même cette précaution ne les sauva pas toujours. Les
+hommes sans aveu, que cette ignoble industrie avait rassemblés, étaient
+le fléau des pays qu'ils parcouraient. Paris, qui aime à distribuer le
+ridicule, ne voyait dans les mesures destinées à prévenir ces excès que
+leur côté plaisant, et donnait le nom d'_armées impériales_ aux
+détachemens dont les voitures étaient chargées.
+
+L'envie, qui ne néglige jamais rien, s'emparait des choses les plus
+insignifiantes pour nuire à M. Fouché. On allait répétant toutes les
+vieilles histoires de police, vraies ou fausses, qui avaient eu lieu
+sous l'administration paisible de M. Lenoir, et le ministre passait de
+la tête aux pieds par les comparaisons les plus désavantageuses. Sa
+position était très délicate; on s'attendait chaque jour à le voir
+renvoyer. Le premier consul écoutait tout, mais ne se décidait pas. Il
+eut l'air de se laisser persuader qu'en effet cette entreprise était
+l'œuvre du parti jacobin, que tout le monde en accusait. D'un autre
+côté, beaucoup de gens respectables, qui appartenaient par principes à
+la révolution et tenaient au gouvernement consulaire, proposaient de
+saisir l'occasion pour sévir contre les têtes remuantes que le désordre
+ne lasse pas. Cette mesure leur présentait un double avantage: elle
+débarrassait la société d'élémens de discordes interminables et amenait
+les révélations du parti, si toutefois les coupables se trouvaient dans
+ses rangs. M. Fouché ne pensait pas qu'ils y fussent; mais il n'osa
+combattre le projet, et aida à dresser la liste des individus qui
+s'étaient signalés par leurs excès. On les arrêta, on les conduisit à
+Rochefort, où ils furent embarqués pour Cayenne, sans qu'aucun d'eux
+trouvât le moindre appui près de ceux de ses camarades de révolution qui
+s'étaient arrangés avec le premier consul.
+
+On avait rejeté sur ces malheureux tout l'odieux de l'affaire du 3
+nivose; ils traversèrent la France chargés de l'indignation publique. Je
+les vis arriver à Nantes. Cette ville était encore exaspérée des scènes
+révolutionnaires qui l'avaient inondée de sang. Elle les eût mis en
+pièces, si on n'eût fait prendre les armes à la troupe. Encore peu s'en
+fallut-il, malgré cet appui, qu'ils ne fussent jetés à la rivière.
+
+Le parti des nobles triomphait. Il avait repoussé jusqu'au soupçon de
+l'attentat, et débitait gravement que des gentilshommes étaient
+incapables d'une aussi noire conception.
+
+Les recherches continuaient cependant. Le premier consul aiguillonnait
+le préfet de police, dont le zèle était encore excité par l'inertie dont
+on accusait son chef.
+
+Le cheval qui était attelé à la machine infernale avait été tué sur la
+place, mais n'avait pas été défiguré. À côté du cadavre étaient épars
+quelques débris de la charrette. Le préfet fit tout recueillir, et manda
+les divers marchands de chevaux de Paris. L'un d'eux reconnut celui qui
+avait péri pour l'avoir vendu et livré dans une maison dont il désigna
+la rue et le numéro. On suivit l'indication, et le mystère fut
+découvert. La portière déclara les locataires. On apprit successivement
+qu'un ancien chef de Vendéens, Saint-Régent, avait travaillé, pendant
+six semaines avec plusieurs des siens, à la confection de la machine
+infernale qu'ils avaient placée dans le tonneau d'un porteur d'eau, où
+elle avait fait explosion.
+
+Les choses compliquées, quelque bien disposées qu'elles soient, échouent
+toujours dans l'exécution. Le conducteur fit partir trop tard la détente
+qui devait enflammer l'artifice. La voiture du premier consul avait déjà
+tourné le coin de la rue de Malte, quand l'explosion eut lieu.
+
+Cette découverte, quoiqu'il fût trop tard pour atteindre les coupables,
+eut du moins l'avantage de faire connaître le parti auquel ils
+appartenaient.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+Retour inattendu de l'escadre de l'amiral Gantheaume à Toulon.--Le
+premier consul ordonne une seconde expédition.--Je suis envoyé à
+Rochefort.--Misérable état de la Vendée.--Instructions du premier
+consul.--Le roi d'Étrurie.--Madame de Montesson.
+
+
+Lorsque j'arrivai, le premier consul était à la Malmaison. Je me rendis
+auprès de lui. Il me témoigna la satisfaction que lui causait la sortie
+de Gantheaume. C'était la partie la plus difficile de la mission. Il
+croyait que l'escadre avait tout fait, puisqu'elle avait triomphé de
+l'obstacle qui l'arrêtait; il ne tarda pas à revenir de cette opinion.
+
+Dispersée tout en sortant de Brest, l'escadre s'était ralliée au cap
+Finistère. De là elle avait doublé le détroit de Gibraltar, et avait
+passé, sans coup férir, jusqu'au cap Bon. Elle touchait au terme de son
+voyage, lorsque tout à coup elle vira de bord, et rentra à Toulon au
+moment où on la croyait dans les eaux d'Alexandrie.
+
+Vivement contrarié de cet étrange retour, dont il ne pouvait s'expliquer
+la cause, le premier consul envoya son aide-de-camp Lacuée à Toulon,
+avec ordre de faire sortir de nouveau l'escadre, et de lui rendre compte
+des motifs qui avaient décidé l'amiral à la ramener.
+
+Je fus curieux de les connaître; j'appris qu'ils tenaient tous aux
+fausses notions que l'on s'était faites de l'état où était l'armée
+d'Orient, et des forces que les Anglais entretenaient sur la côte
+d'Afrique. Les officiers de la flotte s'étaient imaginé qu'une fois
+entrés à Alexandrie, ils ne pourraient plus en sortir; ils craignaient
+d'être faits prisonniers, et se prévalant de l'avarie que s'étaient
+faite des vaisseaux dans un abordage, ils ramenèrent l'escadre à Toulon.
+Ils firent ainsi un trajet triple de celui qui leur restait à franchir
+pour arriver à leur destination, et coururent vingt fois le danger de
+donner dans les escadres anglaises, pour éviter la chance de les
+rencontrer sur une plage dont nous tenions tous les points. Pour
+surcroît de regret, on sut, dans la suite, qu'ils seraient entrés dans
+les passes sans coup férir; aucune croisière ne les observait alors.
+Tous les vaisseaux anglais s'étaient rendus dans l'Archipel, pour
+stimuler les Turcs et leur faire faire de nouveaux efforts. L'amiral
+Gantheaume ne pouvait l'ignorer, puisqu'il avait rencontré et pris dans
+son retour un vaisseau de guerre anglais, qui lui avait fait connaître
+cet état de choses. Les motifs qu'alléguait Gantheaume étaient
+misérables. Néanmoins il s'obstina à ne pas reprendre la mer. Il fut
+impossible de vaincre sa résistance; quel que fût le mécontentement du
+premier consul, il fallut se résigner et aviser à une nouvelle
+combinaison pour porter des secours en Égypte.
+
+L'expédition avait réussi à appareiller malgré les vents et les Anglais.
+Un nouveau convoi pouvait avoir le même résultat. Le premier consul
+ordonna les préparatifs d'une seconde expédition dans le port d'où la
+première était sortie. Il fit armer six vaisseaux, et les confia au
+vice-amiral Latouche-Tréville, qui fut chargé d'exécuter ce que
+Gantheaume n'avait pas fait. En même temps, il m'envoya rassembler et
+organiser à Rochefort tout ce qui devait être embarqué sur une autre
+expédition qu'il y formait. Je me rendis d'abord à Lorient[39], où je
+devais faire mettre à la mer deux vaisseaux neufs, ainsi qu'une frégate,
+qui se trouvaient dans ce port. Je communiquai mes instructions au
+préfet maritime, qui était alors le vice-amiral Decrès, depuis ministre
+de la marine et duc. Il fit appareiller sur-le-champ, et envoya ces
+bâtimens mouiller à l'île d'Aix, à l'embouchure de la Charente, d'où ils
+avaient ordre de se réunir à l'escadre que l'on armait à Rochefort.
+
+Je revins à Nantes et traversai la Vendée pour me rendre à Rochefort.
+Ces malheureuses contrées étaient encore fumantes des incendies qu'elles
+avaient essuyés. Je n'y vis pas un homme, pas une maison; des femmes,
+des enfans, des décombres, voilà tout ce que je trouvai dans un trajet
+de quinze lieues, à travers la partie la plus riche de ces provinces,
+peu auparavant si florissantes! Elles n'avaient pas une habitation
+debout. Les champs restaient en friche, les villages étaient, en quelque
+sorte, ensevelis sous les ronces et les herbes dont leurs ruines étaient
+recouvertes; les chemins étaient totalement défoncés. De quelque côté
+que je portasse mes regards, je n'apercevais qu'un vaste tableau de
+dévastation, qui portait à l'âme. Le jour tombait; je ne pouvais
+m'engager la nuit dans des routes aussi mauvaises, je me réfugiai dans
+une chaumière où l'on avait établi une station de poste. J'y trouvai des
+prêtres qui revenaient de la Louisiane, où ils avaient été chercher un
+asile, lorsque la persécution les eut chassés de leur pays. Je fus
+frappé des soins que leur rendaient les paysans. Ma voiture, mon argent,
+mon habit, s'éclipsèrent devant leur soutane; souper, appartement, tout
+fut pour eux. Ils voulurent bien partager leur repas avec moi; mais je
+fus obligé d'attendre le jour sur une chaise au coin du feu.
+
+Enfin, après beaucoup de peine, j'atteignis Rochefort. L'amiral Bruix y
+était déjà arrivé, ainsi que les deux vaisseaux de Lorient; mais il s'en
+fallait bien que ceux qu'on armait dans le port fussent prêts à prendre
+la mer.
+
+Le premier consul m'envoyait chaque semaine plusieurs courriers
+extraordinaires, que je devais lui renvoyer dans le jour avec la réponse
+à chacune des questions qu'il m'adressait, parce qu'il venait
+d'apprendre qu'une armée anglaise s'embarquait pour aller attaquer
+l'Égypte; il me pressait, et pressait l'amiral de ne négliger aucun
+moyen de hâter l'expédition. Ses lettres, qui formaient quelquefois des
+cahiers, exprimaient toute la sollicitude que lui inspirait la colonie.
+Il n'omettait aucun des objets dont elle avait besoin; l'artillerie
+comme les petites armes, les médicamens comme les projectiles, il
+indiquait, prescrivait tout: chariots, harnais, pièces de rechange,
+outils pour tous les genres de professions, étuis de mathématiques,
+crayons, trousses de chirurgie, instrumens de chimie, enfin il n'y avait
+pas jusqu'aux menus objets qu'emploient l'ingénieur, le chimiste, le
+mécanicien dont il ne se fût occupé. Beaucoup d'entre eux ne se
+trouvaient ni à Rochefort ni à La Rochelle: j'allai moi-même les
+chercher à Bordeaux. À force de travail, l'amiral Bruix était parvenu,
+de son côté, à armer trois vaisseaux et trois frégates. Il les fit
+appareiller pour l'île d'Aix, où ils se réunirent à ceux qui étaient
+venus de Lorient.
+
+Cette escadre se trouvait ainsi chargée non seulement d'un renfort
+important, mais encore de tout ce dont la colonie pouvait manquer pour
+ses établissemens. Le premier consul m'avait fait adresser les
+détachemens de toutes armes qui devaient être embarqués, et m'avait
+prescrit de répartir les hommes et les objets de chaque espèce, de
+manière que chaque bâtiment eût un nombre égal d'hommes, d'armes, de
+munitions et de matériel. Ainsi j'avais huit bâtimens; je devais diviser
+en autant de parties les corps, les poudres, les munitions, les
+projectiles, etc., et les distribuer par huitième sur chaque bord. De
+cette manière, chaque vaisseau portait un peu de tout. En en perdant un,
+on ne perdait qu'une portion de chaque chose au lieu d'une chose entière
+qui aurait pu être celle dont la colonie ou l'armée avait le plus
+besoin.
+
+Cette distribution était inusitée. L'administration de la marine la
+repoussa vivement. Je rendis compte de cette opposition au premier
+consul, qui trancha impérativement la question; il me répondit de tenir
+la main à l'exécution de ses ordres, et me chargea de faire comprendre à
+l'amiral l'avantage de la division qu'il avait prescrite. Elle nous
+donnait l'assurance de faire arriver en Égypte une partie de tous les
+objets dont se composait l'armement, et nous garantissait des
+conséquences qu'eût pu avoir pour la colonie la perte d'un vaisseau
+chargé des produits qui lui manquaient.
+
+Je dus envoyer un état détaillé de ce que chaque bâtiment emportait de
+soldats de chaque corps, d'objets de chaque espèce. Le premier consul le
+trouva bien et le renvoya tel qu'il l'avait reçu. Tout était prêt; on se
+disposait à partir, lorsqu'il m'expédia l'ordre de prendre une corvette
+qui fût bonne voilière, et de la charger de bois de construction pour
+l'artillerie, de roues, de bois de charronnage, d'affûts montés ou
+disposés, que j'étais autorisé à puiser dans l'arsenal de La Rochelle.
+Je fus chercher une corvette rapide comme il la fallait; je la chargeai
+à comble, je la réunis à l'escadre, et rendis compte de l'état des
+choses au premier consul. Sa réponse ne se fit pas attendre: c'était
+l'expédition des ordres qu'il avait donnés à Bruix de se rendre
+immédiatement dans la Méditerranée, où il devait rallier sous son
+commandement l'escadre de Gantheaume, et faire le plus de diligence
+possible pour gagner Alexandrie.
+
+C'était assurément un tour de force d'être parvenu, avec les faibles
+moyens que possédait la marine lorsque le premier consul avait pris les
+rênes de l'État, à armer onze vaisseaux et sept ou huit frégates dont se
+composaient les deux escadres. Si ces bâtimens fussent arrivés en
+Égypte, comme il a été constaté depuis qu'ils pouvaient le faire, la
+colonie était sauvée. Ils lui portaient au-delà de huit mille hommes de
+troupes, plus de cinquante mille pièces d'armes, et une foule d'autres
+objets qui eussent concouru à sa défense. Malheureusement les
+difficultés qu'on avait eues à les armer avaient donné à la saison
+favorable aux appareillages le temps de s'écouler. Les calmes, les vents
+contraires, survinrent. On fut obligé d'ajourner l'expédition à
+l'équinoxe d'automne; mais alors il n'était plus temps, tout était perdu
+en Égypte, comme nous le verrons bientôt.
+
+Pendant que le premier consul pressait l'envoi des secours qu'il
+destinait à l'armée d'Orient, il ne négligeait rien de ce qui pouvait
+donner de l'inquiétude aux Anglais. Le Portugal était une de leurs
+factoreries; il résolut de les en chasser. Il avait deux buts dans cette
+entreprise, d'occuper un pays avec lequel nous étions encore en guerre,
+et de pousser les Anglais à envoyer au secours de leur allié les forces
+qu'ils destinaient à opérer en Égypte.
+
+L'Espagne entra dans ses vues; elle réunit une armée en Estramadure et
+accorda passage par la Biscaye et la Castille aux corps de troupes
+françaises qui devaient la joindre et la soutenir.
+
+La réunion eut lieu à Badajoz. Le roi d'Espagne vint lui-même prendre le
+commandement des forces combinées. Le célèbre Godoy, dont il sera parlé
+dans la suite de ces Mémoires, commandait en second.
+
+Nos troupes étaient sous les ordres du général Leclerc, beau-frère du
+premier consul; elles ne dépassaient pas dix à douze mille hommes de
+toutes armes.
+
+Lucien Bonaparte, qui, peu de temps auparavant, avait quitté le
+ministère de l'intérieur, venait d'être nommé ambassadeur en Espagne, et
+suivait aussi le roi à l'armée.
+
+Trop faible pour résister aux forces qui marchaient à lui, le
+gouvernement portugais ne songea qu'à conjurer l'orage. Son allié
+l'abandonnait à lui-même; il souscrivit la paix qu'on lui dicta, et
+envoya un ambassadeur au premier consul. Ce fut le premier que cette
+puissance accrédita en France depuis la révolution.
+
+Cette petite expédition valut à don Godoy, que le traité de Bâle avait
+déjà fait prince de la Paix, une extension de faveurs et de crédit dont
+l'histoire de ses pareils n'avait pas encore présenté d'exemple. Il
+ramena son roi à Madrid, devint l'homme nécessaire au-dedans comme
+au-dehors, et ne tarda pas à être l'objet de l'animadversion des
+Espagnols.
+
+Ce fut à la suite de cette paix que, pour exécuter un des articles du
+traité de Lunéville, le premier consul plaça sur le trône de Toscane le
+fils de l'infant de Parme, qui avait épousé la fille du roi d'Espagne.
+Ce prince fut reconnu sous le titre de roi d'Étrurie, et vint remercier
+le premier consul de son élévation. Reçu par le général Bessière, qui
+était allé à sa rencontre jusqu'à Bayonne, il traversa la France sous le
+nom de comte de Livourne, qu'il garda pendant son séjour à Paris.
+
+Les vieux républicains ne virent pas sans déplaisir cette visite
+inattendue. Les nobles, au contraire, applaudissaient de toutes leurs
+forces, et faisaient remarquer la différence qu'il y avait entre le
+premier consul, qui venait de faire un roi, et le Directoire, qui
+improvisait partout des républiques.
+
+Le malheureux prince était peu propre à recommander les institutions
+qu'ils chérissaient. Tout en lui accordant un excellent cœur, la nature
+lui avait départi peu de moyens, et l'éducation monacale qu'il avait
+reçue avait achevé de fausser son esprit. Il passa à la Malmaison
+presque tout le temps qu'il fut à Paris. Madame Bonaparte emmenait la
+reine dans ses appartemens, et comme le premier consul ne sortait de son
+cabinet que pour se mettre à table, les aides-de-camp étaient obligés de
+tenir compagnie au roi et de chercher à l'amuser, car il était incapable
+de s'occuper. Et en vérité il fallait de la patience pour écouter les
+enfantillages qui remplissaient sa tête. On avait sa mesure, on fit
+venir les jeux qu'on met d'ordinaire dans les mains des enfans: il
+n'éprouva plus d'ennui. Nous souffrions de sa nullité: nous voyions avec
+peine un beau et grand jeune homme, destiné à commander à des hommes,
+qui tremblait à la vue d'un cheval, passait son temps à jouer à la
+cachette ou à nous sauter sur les épaules, et dont toute l'instruction
+se bornait à savoir des prières, à dire son _Benedicite_ et ses
+_Grâces_. C'était pourtant à de telles mains qu'allaient être confiées
+les destinées d'une nation!
+
+Lorsqu'il partit pour se rendre dans ses États, «Rome peut être
+tranquille, nous dit le premier consul après l'audience de départ,
+celui-là ne passera pas le Rubicon.»
+
+Le départ du roi d'Étrurie donna lieu à une inconvenance qui faillit
+avoir des résultats fâcheux pour celle qui se l'était permise. Madame de
+Montesson, qui avait épousé de la main gauche le duc d'Orléans,
+grand-père de celui d'aujourd'hui, dont elle n'avait cependant jamais
+porté le nom, s'était sans doute imaginé que la révolution, en
+détruisant les titres, avait sanctionné les liaisons qu'elle avait eues
+avec un prince du sang; elle s'avisa tout à coup qu'elle était la seule
+parente que le comte de Livourne eût à Paris, et que, comme telle, elle
+devait lui faire les honneurs des débris de la bonne compagnie. Il
+fallait assurément avoir accepté la révolution dans toutes ses
+conséquences, pour concevoir la pensée de réunir ce que la capitale
+renfermait d'émigrés rentrés, d'hommes qui s'étaient élevés par leurs
+actions, chez une ancienne maîtresse du duc d'Orléans, afin d'y saluer
+l'infant de Parme, gendre du roi d'Espagne. Madame de Montesson osa
+davantage: elle invita la famille du premier consul, ainsi que les
+personnes qui y étaient attachées. Nous y allâmes sans le prévenir, mais
+nous fûmes vertement réprimandés le lendemain: il s'éleva avec force sur
+l'inconvenance d'une telle invitation; et s'il ne sévit pas contre celle
+qui se l'était permise, c'est, je crois, parce que madame Bonaparte prit
+les intérêts de madame de Montesson, et qu'il avait encore besoin de
+ménager tout le monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+Assassinat du général Kléber.--Regrets du premier consul.--Le général
+Menou prend le commandement en chef.--Arrivée de l'armée anglaise
+commandée par Abercrombie.--Bataille d'Alexandrie.--Capitulation du
+général Belliard au Caire.--Capitulation de Menou.--Retour de l'armée
+d'Égypte.
+
+
+J'ai laissé le général Kléber en Égypte, ayant réparé ses fautes, mais
+après avoir perdu, pour cela, un monde considérable; de plus, ayant
+appris la révolution du 18 brumaire, et ne songeant plus à revenir en
+France sans l'autorisation du premier consul.
+
+Après avoir rejeté le grand-visir en Syrie, et après avoir repris le
+Caire, où le quartier-général s'était établi de nouveau, Kléber
+s'occupait à reconstruire tout ce qui avait été détruit pendant
+l'occupation momentanée de cette ville par les Turcs. Il était un matin
+à se promener sur la terrasse de son jardin avec un architecte qu'il
+entretenait de projets d'embellissemens à ajouter à sa demeure,
+lorsqu'il vit sortir de dessous un massif de figuiers un malheureux
+fellah (paysan), presque nu, qui lui remit à genoux un papier ployé;
+l'architecte regardait de l'autre côté de la terrasse, pendant que
+Kléber déployait le papier: ce fut alors que le misérable lui enfonça
+dans le cœur un poignard qu'il tenait caché sous sa robe, redoublant les
+coups jusqu'à ce que Kléber fût tombé.
+
+L'architecte Protain accourut avec sa toise sur l'assassin: mais, en
+ayant été blessé lui-même, il ne put le saisir; ses cris amenèrent du
+monde, mais trop tard, Kléber expirait. On trouva ce fellah caché dans
+le jardin, où on l'arrêta. Il fut interrogé, jugé, et condamné à mort;
+il subit le supplice du poing coupé et de l'empalement avec le même
+sang-froid qu'il avait exécuté son crime.
+
+Ce fellah n'était âgé que de dix-huit ou vingt ans au plus. Il était de
+Damas, et déclara qu'il en était parti sur l'ordre du grand-visir, qui
+lui avait donné la commission de venir en Égypte tuer le grand sultan
+des Français; que ce n'était que pour cela qu'il avait quitté ses
+parens. Il avait fait presque tout le voyage à pied, et n'avait reçu du
+visir que l'argent rigoureusement nécessaire aux besoins de ce voyage.
+
+En arrivant au Caire, il avait été faire ses dévotions à la grande
+mosquée, et ce n'était que la veille du jour de l'exécuter, qu'il avait
+confié son projet à l'un des schérifs de cette mosquée.
+
+Le premier consul avait été informé, dès l'hiver de 1799 à 1800, de la
+mort de Kléber. J'étais en service près de lui, lorsque le courrier, qui
+venait de Toulon avec d'énormes paquets parfumés, me les apporta, aux
+Tuileries, à dix heures du soir. Tout dormait, et je ne voulus pas
+réveiller le premier consul pour lire, quelques heures plus tôt, des
+paquets qui venaient d'Égypte; j'attendis, pour les lui remettre,
+l'heure à laquelle Bourrienne entrait chez lui: il me fit rester pour
+ouvrir les paquets, qui contenaient le récit de tout ce qui était
+survenu en Égypte depuis le départ de l'armée turque.
+
+La perte de Kléber eut une grande influence sur l'avenir de la colonie.
+Le premier consul avait déjà oublié ses torts vis-à-vis de lui, et
+témoigna beaucoup de regrets de le perdre d'une manière aussi
+malheureuse.
+
+Il regardait sa mort comme un événement funeste et malencontreux pour
+ses projets à venir. Il disait tout haut ce qu'il pensait de Kléber sous
+ce rapport. Il aurait voulu avoir quelqu'un capable de le remplacer, il
+l'aurait fait partir sur-le-champ; mais l'espèce d'hommes propres à un
+commandement de cette importance était rare, et, à cette occasion, il
+témoigna encore des regrets de la perte du général Desaix. Il réfléchit
+long-temps au choix qu'il pourrait faire; il m'a même fait l'honneur de
+m'en parler un jour, qu'il paraissait s'être arrêté sur le général
+Richepanse[40]; mais il ne le nomma pas, espérant davantage de l'effet
+que produirait l'arrivée de ses escadres, qu'il croyait encore pouvoir
+faire partir.
+
+Après la mort de Kléber, on rendit à ce général des honneurs
+magnifiques, et on lui éleva un monument. Malheureusement le
+commandement de l'armée revenait, par droit d'ancienneté, au général
+Menou, homme fort respectable sans nul doute, mais moins militaire que
+qui que ce soit au monde; du reste, ne s'en faisant pas accroire, et
+avouant qu'il ne s'était jamais occupé de le devenir. En outre, un
+mariage qu'il avait contracté, malgré son âge, avec une femme turque,
+lui avait donné du ridicule, et l'avait rendu l'objet des plaisanteries
+des officiers de l'armée, qui ne s'en gênaient même pas devant les
+Turcs, naturellement graves, et pour lesquels la raillerie est un
+inconvénient capital, quand elle s'attache à celui qui commande.
+Indépendamment de ce que le général Menou ne comptait point de gloire
+dans ses services, il avait à commander une armée gâtée sous ce rapport,
+et tout-à-fait intraitable sous celui de beaucoup d'exigences: ce fut
+donc dans cet état de déconsidération militaire que l'armée anglaise le
+trouva à la tête de celle qu'elle venait combattre en Égypte. Cette
+armée, commandée par Abercrombie, après avoir été plusieurs mois à se
+réunir et à s'organiser au fond de la Méditerranée, dans le golfe de
+Satalie, arriva enfin à la vue d'Alexandrie, où nos escadres auraient pu
+entrer pendant deux mois consécutifs, sans y rencontrer une seule voile
+en croisière. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Aboukir, entre Alexandrie
+et l'embouchure du Nil, et elle prit terre sur la même plage où les
+Turcs avaient débarqué quinze ou dix-huit mois auparavant. C'est ici que
+commencèrent une suite de fautes que, dans l'intérêt de l'histoire, il
+faut détailler.
+
+Quoique, en quittant l'Égypte, le premier consul y eût laissé pour
+instruction de tenir l'armée rapprochée de la côte dans la saison
+favorable aux débarquemens, on n'en avait rien fait: elle se trouvait
+encore divisée et répandue sur la surface du pays, pour la plus grande
+commodité des troupes et celle de leurs généraux, sans que rien eût été
+préparé pour leur concentration. Il arriva de là que l'armée anglaise,
+en débarquant, ne trouva, pour lui disputer la plage, qu'un faible corps
+de la garnison d'Alexandrie, commandé par le général Friant, gouverneur
+de cette place. Friant se rappelait tout ce qui avait été dit sur celui
+de ses prédécesseurs qui s'était trouvé dans la même position lors du
+débarquement des Turcs: soit pour cette raison, soit pour d'autres
+motifs, il attaqua l'armée anglaise, en fut fort maltraité, et obligé de
+se retirer après avoir éprouvé inutilement une perte que la position de
+l'armée rendait importante.
+
+Le général Menou, auquel on avait rendu compte de l'apparition de
+l'armée anglaise, était enfin parti du Caire après avoir mis plusieurs
+jours à s'arrêter à un plan d'opérations. Il avait fait marcher en avant
+le général Lanusse avec une partie de la division qu'avait le général
+Desaix. Cette division, arrivée après l'échec éprouvé par Friant,
+attaqua à son tour, et aussi désavantageusement, l'armée anglaise, qui
+la maltraita de même, et l'obligea de se retirer avec une perte plus
+considérable encore.
+
+Ces affligeans résultats d'attaques partielles de la part de troupes
+auxquelles l'intérêt de leur position imposait la loi de n'agir que
+réunies, n'étaient que la conséquence des mauvaises dispositions du
+général Menou, qui avait imaginé de porter une partie de ses forces sur
+la lisière du désert, et de retenir l'autre au Caire, lorsqu'il eût dû
+tout pousser sur la côte.
+
+Il arriva enfin lui-même avec le reste de l'armée, fit ses dispositions
+d'attaque, et livra, sous les murs d'Alexandrie, le 30 ventose, la
+bataille qui porte ce nom, et dont la perte décida du sort de l'Égypte.
+
+Notre armée aurait été plus forte que l'armée anglaise, sans toutes les
+pertes que Kléber, d'une part, et ces deux attaques décousues, de
+l'autre, lui avaient fait éprouver: elle avait une supériorité
+incontestable en cavalerie et en artillerie. Elle était devenue
+inférieure en infanterie; mais ce qui surtout fut nuisible au dernier
+point, c'est que la plupart des généraux marquans de cette armée
+excitaient la jalousie ou la défiance du général Menou. Il avait de la
+peine à se résoudre à appeler au secours de son inexpérience les
+lumières de ceux qu'il avait longuement offensés. Il fut cependant
+obligé d'en venir là. Il fit demander un plan d'attaque au général
+Lanusse, qui le concerta avec le général Reynier. Les dispositions
+arrêtées furent aussitôt converties en ordre du jour, et tout se prépara
+pour l'action; mais Lanusse fut atteint dès les premiers coups. La
+tentative sur laquelle reposait le nœud de l'action échoua: il ne fut
+pas possible d'y remédier.
+
+Les corps firent, comme à leur ordinaire, beaucoup de traits de bravoure
+dont on ne sut point tirer parti. Le général en chef de l'armée anglaise
+fut tué, et néanmoins notre armée se retira le soir dans les lignes
+d'Alexandrie, laissant le champ de bataille aux Anglais. Ceux-ci
+s'approchèrent bientôt de la place, qui, à la vérité, était inattaquable
+pour les moyens qu'ils avaient apportés avec eux; mais ils conduisirent
+le reste de leur campagne de la manière la plus habile.
+
+Le général Menou avait renfermé l'armée dans Alexandrie. Il ne pouvait
+plus communiquer avec l'Égypte que par la route que suit le canal de
+Rahmanié, les Anglais étant maîtres de la mer ainsi que de la presqu'île
+d'Aboukir.
+
+Leurs ingénieurs firent la reconnaissance des rives du canal du grand
+Alexandre. Ils virent bientôt que cette construction avait été exécutée
+au moyen de grands travaux à travers le lac Maréotis, qui se trouve sur
+la droite du canal en allant d'Alexandrie au Nil, et n'est séparé du lac
+d'Aboukir, et par conséquent de la mer, que par ce même canal, dont les
+bords servaient de digues à ces deux lacs. Ils reconnurent de même que
+le lac d'Aboukir était plus élevé que le lac Maréotis, dont les eaux
+étaient évaporées par le soleil, et couvraient le sol de
+cristallisations salines.
+
+Les ingénieurs anglais, après avoir déterminé le point le plus bas du
+lac Maréotis, ouvrirent à ce point les deux digues qui formaient les
+bords du canal, lesquelles existaient depuis sa construction; et après
+avoir fait repasser toutes leurs troupes en deçà de la coupure, ils
+introduisirent les eaux du lac d'Aboukir dans l'ancien lac Maréotis,
+qui, en peu de jours, s'en remplit jusqu'à la tour des Arabes, à huit
+lieues à l'ouest d'Alexandrie.
+
+Par cette opération, Alexandrie fut entourée d'un côté par la mer, et de
+l'autre côté par ce nouveau lac Maréotis: au moyen d'un petit corps de
+troupes que les Anglais avaient posté pour empêcher le rétablissement de
+la coupure du canal, et intercepter les communications, ils tinrent
+l'armée du général Menou bloquée dans Alexandrie, où il y avait
+heureusement d'immenses magasins.
+
+Les eaux avaient envahi le lac Maréotis au point que, si le général
+Menou avait eu la pensée de reprendre le chemin du Caire, il n'aurait pu
+y parvenir qu'en faisant le tour de cette inondation et en passant par
+la tour des Arabes. Or, il aurait eu vingt-six lieues à faire dans le
+désert avant d'arriver à de l'eau potable, et il n'avait point de
+chameaux de convoi pour emporter de quoi faire ces vingt-six lieues,
+tandis qu'avant l'introduction des eaux salées dans ce lac, il n'avait
+que cinq ou six lieues à faire pour trouver de l'eau douce.
+
+Dans cette position, il ne pouvait donc que s'amuser à manger ses
+magasins. Les Anglais, après avoir pris toutes ces mesures, avaient fait
+transporter leurs munitions de toute espèce à l'embouchure de la branche
+du Nil qui se jette dans la mer à Rosette; ils firent ensuite marcher
+leur armée sur le Caire, en remontant le Nil, où ils arrivèrent sans
+coup férir, et trouvèrent le général Belliard, que le général Menou y
+avait laissé avec un petit nombre de troupes pour garder cette ville,
+ses hôpitaux, ses magasins et toute l'administration de l'armée,
+c'est-à-dire qu'à proprement parler, le général Belliard n'était entouré
+que d'embarras, et n'avait point de soldats. Les choses se trouvaient
+dans une position inverse de celle où elles auraient dû être.
+
+Menou, avec toute l'armée, était bloqué dans Alexandrie par une petite
+troupe anglaise qui gardait la coupure du canal, et Belliard était dans
+une ville ouverte avec tout le matériel de l'armée, et une très petite
+troupe pour se défendre contre toute l'armée anglaise. Dans cette
+position, il ne pouvait songer qu'à capituler, et c'est aussi ce qu'il
+fit.
+
+On a beaucoup dit qu'il aurait dû remonter dans la Haute-Égypte. Cela
+n'était pas impossible; mais qu'y eût-il fait? Quels magasins, quelles
+ressources y eût-il rencontrés? Avec quoi eût-il alimenté la guerre?
+Pouvait-il avec la poignée d'hommes qu'il commandait faire à la fois
+tête aux Cipayes qui venaient de l'Inde, et aux troupes que l'Europe et
+l'Asie avaient déjà jetées sur lui? À quoi bon d'ailleurs courir de
+nouvelles chances, plus périlleuses que les premières? Pour attendre des
+secours? Mais comment la métropole lui eût-elle fait parvenir, au milieu
+des déserts du Saïd, les secours qu'elle n'avait pu lui fournir au
+centre du Delta? Y avait-il plus de facilité de pénétrer dans la mer
+Rouge que de débarquer sur les bords de la Méditerranée; de prendre
+terre à Cosséir, que d'atteindre Alexandrie, Bourlos ou Damiette? La
+fortune avait prononcé; prolonger la lutte était verser du sang à pure
+perte. La critique se rencontre plus souvent, parce qu'elle est plus
+facile, surtout quand on l'exerce loin des dangers.
+
+Belliard capitula, et obtint d'être transporté en France avec son monde.
+
+L'armée anglaise ramena sur les bords de la mer toute cette grande
+ambulance, et arriva tout à propos pour recevoir à composition le
+général Menou, qui était à peu près à son dernier morceau de pain, et
+qui ne voulut pas attendre qu'il fût sans ressource, afin d'avoir une
+meilleure capitulation.
+
+D'un autre côté, les Anglais, dont la flotte était au mouillage dans la
+rade d'Aboukir, étaient impatiens de pouvoir la mettre dans le port
+d'Alexandrie: ils eussent tout accordé pour en finir plus vite.
+
+Ainsi se termina cette éclatante entreprise, qu'un puissant génie avait
+formée pour la régénération de l'Orient. Il en avait plus soigné les
+moindres détails, que ses successeurs n'en soignèrent les intérêts
+principaux, où ils ensevelirent leur gloire. Depuis son départ, tout ce
+qui fut fait en Égypte portait le caractère de la médiocrité, et avait
+préparé le premier consul au dénoûment qui devait en être la
+conséquence. Avec le retour de l'armée d'Orient s'évanouirent les
+espérances qui étaient attachées à l'occupation de cette colonie.
+
+Malte avait été pris, par capitulation, la saison précédente. Il ne
+restait plus de moyens de rétablir les affaires d'une expédition qui
+avait paru devoir changer la face du monde.
+
+Le premier consul avait reçu officiellement l'avis de ces événemens dans
+l'été de 1801. Il devenait, par conséquent, inutile de faire partir les
+escadres de Toulon et de Rochefort. L'on débarqua, au contraire, tout ce
+qu'elles avaient à bord, et on fit, dans le premier de ces deux ports,
+les dispositions nécessaires pour y recevoir l'armée d'Égypte, que les
+Anglais y ramenèrent sur les mêmes vaisseaux qui y avaient transporté la
+leur.
+
+Quoique le premier consul eût lieu d'être fort mécontent de ce qui avait
+été fait, et particulièrement de la conduite qu'avaient tenue plusieurs
+officiers-généraux de cette armée, il ne laissa échapper aucun mouvement
+d'humeur contre qui que ce fût, et ne fit rechercher la conduite de
+personne. Tous les individus de cette armée eurent toujours une
+préférence marquée dans les distributions des grâces et dans la
+nomination aux emplois avantageux, hormis cependant quelques officiers
+qui avaient fait partie de l'armée d'Italie, et qui s'étaient fait
+remarquer par leurs mauvais sentimens et leur ingratitude; encore n'en
+tira-t-il d'autre vengeance que de les oublier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+Améliorations intérieures.--Lettre de Macdonald.--Préliminaires de paix.
+
+
+J'ai anticipé sur le cours des événemens, pour ne pas interrompre la
+narration des affaires d'Égypte; je reviens à ce qui se passait en
+France pendant que le sort des armes décidait de cette colonie. Le
+premier consul se livrait à tous les soins que réclamait la réparation
+des maux causés par les discordes civiles et par l'anarchie
+révolutionnaire. Il créait des commissions, faisait réviser les comptes
+de ceux qui avaient eu des rapports avec les différentes branches de
+l'administration; et, pour la première fois, le trésor eut des reprises
+à exercer, au lieu d'être, selon l'usage, constitué débiteur de
+fournitures incomplètes ou même imaginaires. Le crédit national se
+ressentit de cette sévérité. Le conseil d'État renfermait, à cette
+époque, un grand nombre d'hommes à talens et d'un patriotisme
+incorruptible; la plupart étaient en état de prendre le timon des
+grandes branches de l'administration et de les bien diriger. Jamais les
+rouages d'un gouvernement n'avaient mieux obéi à l'impulsion qui leur
+était donnée; il semblait que chacun eût mesuré l'abîme où les fautes du
+dernier gouvernement avaient failli précipiter l'État, et se tenait en
+garde contre de nouveaux écarts. La régularité avait succédé au
+désordre; la comptabilité était claire, l'administration rapide; tout
+était à jour: la situation du présent faisait bien augurer de l'avenir.
+
+On jugera de la disposition où l'on était alors par la pièce qui suit:
+
+ARMÉE DES GRISONS.
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
+
+LIBERTÉ. ÉGALITÉ.
+
+Au quartier-général de Trente, le 3 pluviose an IX de la république.
+
+_Macdonald, général en chef de l'armée des Grisons, au général Reynier_.
+
+«En cheminant à travers les montagnes et les déserts de neiges et de
+glaces des plus hautes Alpes, j'ai reçu avec bien de la joie, mon cher
+Reynier, la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire le 12
+brumaire. Je n'ai jamais manqué de m'informer de vos nouvelles toutes
+les fois qu'un bâtiment arrivait d'Égypte, mais j'éprouve un plus
+sensible plaisir d'en recevoir directement.
+
+«Vous voilà donc devenu momie vivante, séparé de votre famille et de vos
+amis. S'il est une consolation pour eux et pour vous, c'est le courage
+et la grandeur du nom français, que vous avez porté et fait respecter
+chez ces peuples barbares; aussi commandez-vous l'admiration du monde en
+attendant les récompenses nationales.
+
+«Peu de temps après votre embarquement, la guerre s'est de nouveau
+rallumée, et nous avons été jusqu'à Naples, chasser un roi imbécile et
+faible de son trône sur lequel il n'a pas osé remonter, ni rentrer dans
+sa capitale, malgré les vicissitudes de l'inconstante fortune: nous
+avons éprouvé depuis les caprices de cette dame, vaincus partout par la
+faiblesse de l'ancien, tyrannique et trop orgueilleux Directoire.
+
+«Enfin Bonaparte paraît, renverse ce gouvernement présomptueux, en
+saisit les rênes, et d'une main ferme dirige le char de la révolution au
+point où les gens honnêtes le désiraient depuis long-temps. Cet homme
+extraordinaire n'est point effrayé du fardeau qui pèse sur lui; il
+recrée les armées, rappelle les proscrits, ouvre les prisons où
+l'innocence gémissait, abolit les lois révolutionnaires, rétablit la
+confiance, protége l'industrie, vivifie le commerce; et la république,
+triomphante par ses armes, redoutée de ses ennemis, et respectée de
+l'Europe, s'élève aujourd'hui au premier rang, que la Providence lui a
+éternellement marqué.
+
+«Je ne connais, mon cher Reynier, ni l'adulation ni la flatterie;
+austère dans mes principes, je blâme et condamne le mal avec la même
+franchise que je loue le bien: sans être l'apôtre de Bonaparte, je me
+borne à rendre hommage à la vérité. Nos affaires militaires et
+guerrières vont à merveille, et il faut enfin espérer que l'Empereur,
+mieux éclairé sur ses intérêts, se débarrassera de l'odieuse influence
+des flibustiers d'Angleterre, et conclura une paix aussi durable que
+vivement désirée.
+
+«Tandis que nous envahissons les États héréditaires, M. de Cobentzel
+traite lentement à Lunéville, et donne l'assurance formelle d'une paix
+prochaine. Puisse-t-elle arriver, mon cher Reynier, et vous ramener dans
+votre famille; vos amis vous désirent, et je vous prie de me ranger du
+nombre des premiers.
+
+«Votre général en chef a reçu sa confirmation; si l'on juge les hommes
+par leurs actes ostensibles, le général Menou obtiendra l'assentiment
+général; il faut être sur les lieux, comme vous, pour apprécier son vrai
+mérite.
+
+«Lacroix et ... sont toujours avec moi; le premier se propose de vous
+donner directement des nouvelles détaillées; j'ai autour de moi peu de
+personnes de votre connaissance.
+
+«Adieu, mon cher Reynier, j'ai beaucoup regretté la perte de ce pauvre
+Kléber, enthousiaste, comme vous, de votre expédition.
+
+«On assure que douze à quinze mille Anglais sont allés vous rendre
+visite, vous leur ferez probablement la même réception qu'ils ont reçue
+de nous en 94.
+
+«Je vous embrasse, ainsi que Millet,
+
+«_Signé_ MACDONALD.»
+
+Les préliminaires de la paix ayant été ratifiés à Paris, le premier
+consul envoya un de ses aides-de-camp, le général Lauriston, les porter
+à Londres, où ils furent échangés. Le canon des Invalides annonça
+bientôt cet événement; la satisfaction fut générale, et alla jusqu'à
+l'ivresse. Les puissances contractantes, la France, l'Espagne et la
+Hollande d'une part, et l'Angleterre de l'autre, s'étaient engagées à
+envoyer des plénipotentiaires à Amiens. Nous touchions à une paix
+générale; les relations extérieures de France travaillaient avec ardeur
+à l'obtenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+Congrès de Ratisbonne.--Lord Cornwallis.--Négociations
+d'Amiens.--Communications au sujet des affaires d'Italie.
+
+
+M. de Talleyrand avait hâté l'exécution des dispositions du traité de
+Lunéville, d'après lesquelles on devait fixer les indemnités que
+devaient recevoir les princes de l'Empire qui avaient éprouvé quelques
+pertes, tant par les concessions faites à la France que par les nouveaux
+arrangemens qui avaient eu lieu en Allemagne. Il avait fait presser,
+autant que possible, les opérations de cette assemblée, afin de
+constater le nouvel ordre de choses. Il lui semblait qu'on ne pouvait
+terminer trop tôt des difficultés de nature à entretenir l'aigreur et à
+empêcher la France de consolider sa nouvelle fortune.
+
+Ces négociations duraient depuis un an, sans que les prétentions et les
+intrigues pussent s'accorder. La France et la Russie s'interposèrent
+pour y mettre fin. Le premier consul témoigna sa satisfaction à M. de La
+Forêt, en le nommant son ministre plénipotentiaire à Ratisbonne, où il
+fut à l'égal de M. de Buller, que la Russie y envoya pour le même objet.
+
+Ces deux ministres parvinrent à terminer les travaux de Ratisbonne, qui
+firent acquérir au premier consul une grande influence en Allemagne, par
+tous les arrangemens nouveaux qui furent placés sous la protection de la
+France.
+
+C'est à cette époque que commencèrent à circuler des bruits de
+concussions exercées sur les princes qui avaient des prétentions à
+émettre. Une foule d'intérêts étaient froissés. Les uns ne voulaient
+rien perdre, les autres prétendaient tout obtenir. Le mécontentement
+engendra les propos. Les premiers n'avaient échoué que parce qu'ils
+n'avaient pas voulu se soumettre au tribut; les seconds avaient vu
+accueillir une partie de leurs réclamations, mais ils ne conseillaient à
+personne d'avoir droit à si haut prix. Ainsi est le monde; le rang ni
+les distinctions ne changent pas sa nature. À force de répéter ces
+propos, on réussit à les faire arriver aux oreilles du premier consul,
+que j'ai entendu dans la suite se plaindre vivement à ce sujet. On dit
+même qu'en 1810 et 1811, on lui donna des preuves de ces concussions, et
+la liste des sommes qui avaient été perçues illégalement à cette
+occasion.
+
+Quoi qu'il en soit, cette négociation de Ratisbonne fut conduite avec
+une rare habileté, et la marche des affaires prit une tournure
+favorable.
+
+Les Anglais avaient long-temps balancé à évacuer l'Égypte: ils avaient
+même ouvertement soutenu la révolte des mamelouks; mais enfin ils
+avaient cédé aux justes représentations du sultan, et avaient fait voile
+pour l'Europe. Un grand nombre d'officiers avaient traversé la France
+pour se rendre dans leur patrie. Ils avaient été à Paris l'objet des
+politesses les plus recherchées; quelques uns même avaient été admis
+chez le premier consul. Tous avaient pu se convaincre de la turpitude
+des contes à l'aide desquels on égarait chez eux l'opinion publique sur
+l'état de la France et de son gouvernement. Les militaires n'étaient pas
+les seuls que la curiosité eût conduits sur les rives de la Seine. Un
+grand nombre de personnages recommandables par le rang qu'ils occupaient
+dans leur pays, ainsi que par leur caractère et leurs talens personnels,
+avaient partagé le même empressement.
+
+Les notions que ces hommes de bien répandirent à Londres servirent
+utilement la politique du premier consul; car on commençait à craindre
+que les Anglais, qui avaient épuisé toutes les subtilités de leur
+diplomatie pour éluder la restitution de Malte, ne voulussent plus de la
+paix. Les plénipotentiaires chargés de la conclure devaient se réunir à
+Amiens; mais le ministre anglais n'arrivait pas: on n'était pas sans
+inquiétude sur les motifs de ce retard inattendu. Le premier consul
+pressa lord Hawkesbury, et lui témoigna son impatience de voir convertir
+les préliminaires de la pacification en un traité définitif qui pouvait
+seul consolider le repos du monde. Ses instances et sans doute le
+langage des Anglais qui avaient vu la France, triomphèrent de la
+répugnance du cabinet. Lord Cornwallis se rendit enfin à Paris. Il fut
+présenté au premier consul, qui le reçut avec une grande distinction, et
+lui fit donner, à l'occasion des préliminaires, la plus belle fête qu'on
+eût encore vue. On avait hérité de cette habitude du Directoire, qui
+improvisait des fêtes à tout propos, et dépensait en concerts, en
+illuminations, les sommes qu'il n'avait pas.
+
+Les conférences marchaient de front avec les fêtes. La négociation se
+présenta d'abord sous un aspect fâcheux. Lord Cornwallis, dans une
+conférence qu'il eut avec Joseph Bonaparte, chargé de négocier pour la
+France, laissa entrevoir toutes les difficultés qu'allait faire naître
+la possession de Malte. Néanmoins, comme les préliminaires avaient
+décidé la question, qu'il ne restait plus qu'à désigner la puissance à
+qui le soin de garantir l'île serait remis, on vit, sans trop de
+défiance, transporter la négociation à Amiens. Mais à peine y fut-elle,
+que le ministre anglais éleva les prétentions les plus inattendues. Il
+demanda, puisqu'il y avait une _langue française_ à Malte, qu'il y en
+eût une de sa nation. On trancha la difficulté en offrant de stipuler
+que les deux puissances n'en auraient aucune.
+
+Il témoigna des inquiétudes sur le sort qui attendait l'île. Il demanda
+que non seulement on désignât la garantie, mais encore qu'on spécifiât
+la protection en établissant une garnison étrangère à Malte. On lui
+proposa un moyen simple de parer à tout inconvénient; c'était de rendre
+l'Ordre à son institution primitive, d'en faire, au lieu d'un ordre
+nobiliaire qu'il était devenu, par les progrès du temps, un simple ordre
+hospitalier tel qu'il était d'abord; de raser les fortifications dont
+l'île était couverte, et de la convertir en un grand lazaret, qui serait
+également ouvert à toutes les nations qui fréquentent la Méditerranée.
+Cet expédient n'allait pas aux vues de son gouvernement, il s'y refusa.
+Joseph Bonaparte, que son goût, ses instructions portaient à aplanir les
+difficultés, présenta un nouveau projet, dans lequel il offrit de mettre
+l'île sous la protection des grandes puissances de l'Europe. Cette
+proposition ne fut pas mieux accueillie que les précédentes.
+L'Angleterre demanda que Malte fût confié à la garde du roi de Naples.
+Le plénipotentiaire répondit en invoquant l'exécution littérale des
+préliminaires: «Ces stipulations, ajouta-t-il, sont devenues une loi
+primitive de laquelle il n'est permis à aucune des puissances
+contractantes de s'écarter. Ne pas en vouloir l'exécution c'est ne pas
+vouloir la paix. J'ai sacrifié à l'observance religieuse de ce principe
+plusieurs articles qui n'étaient en rien préjudiciables aux intérêts de
+la Grande-Bretagne. J'ai dû y renoncer sans hésiter, lorsqu'il m'a été
+démontré qu'ils n'étaient pas rigoureusement compris dans les
+préliminaires. Comment peut-on exiger aujourd'hui un article qui leur
+est en tout point opposé? Que disent les préliminaires? que Malte sera
+rendu à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Le roi de Naples est-il
+l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem?
+
+«L'Ordre est-il trop faible? Le projet lui donne pour garans et
+protecteurs les principales puissances de l'Europe.
+
+«Les préliminaires se contentent d'une puissance. Le gouvernement
+français a pensé que le but des préliminaires serait encore mieux rempli
+par la garantie simultanée des grandes puissances; qu'elle était plus
+imposante et plus convenable. Cependant, comme avant tout il veut
+l'exécution absolue, littérale même, si on l'exige, des préliminaires,
+il est prêt à leur sacrifier cet article, qu'une espèce de décence
+politique avait dicté.»
+
+Lord Cornwallis répondit par une contre-note, où, se prévalant du mot
+_protection_, qui se trouvait dans les préliminaires, et de la haine que
+les naturels portaient aux chevaliers de Saint-Jean, il insistait sur la
+nécessité, la convenance de remettre Malte à la garde de Ferdinand IV.
+Le dénûment de l'Ordre, qui était hors d'état de solder les troupes
+qu'exigeait la sûreté des forts, quelques paroles échappées au
+plénipotentiaire français dans les conférences préalables qu'ils avaient
+eues ensemble à Paris, lui paraissaient des motifs suffisans pour
+persister dans la demande qu'il avait faite. Joseph Bonaparte n'en jugea
+pas ainsi; il releva vivement les prétentions du ministère anglais, et
+demanda l'insertion, au protocole, d'une note que je joins ici:
+
+ «Le soussigné a relu avec une extrême attention toutes les pièces
+ de la négociation, sans découvrir aucune trace de la proposition
+ qui aurait été faite par la France, pour la remise de l'île de
+ Malte aux troupes de Sa Majesté sicilienne.
+
+ «L'article IV des préliminaires ne peut être interprété de cette
+ manière.
+
+ «Lorsque le soussigné eut, pour la première fois, l'honneur de voir
+ lord Cornwallis à Paris, le 24 brumaire, il était loin de penser
+ que leurs félicitations réciproques sur la facilité de terminer la
+ mission qui leur était confiée, pussent être regardées comme des
+ propositions et des plans de traités. Il n'avait pas encore alors
+ reçu ses pouvoirs; ce ne fut que le 30 brumaire qu'ils lui furent
+ remis, et le 14 frimaire seulement ils ont été communiqués au
+ ministre britannique. Celui-ci, au contraire, arrivait à Paris muni
+ des instructions de son gouvernement. Dès la première visite, il
+ parla de Malte comme d'un article embarrassant, quoiqu'on fût
+ convenu qu'il y aurait dans cette île une garnison composée de
+ troupes d'une puissance tierce, jusqu'à ce que l'Ordre eût le temps
+ d'organiser sa force armée. L'Espagne parut à lord Cornwallis
+ _inadmissible_ comme puissance garante, à cause de son alliance
+ avec la France; la Russie sembla trop éloignée, et Naples trop
+ faible.
+
+ «Le gouvernement anglais, parlant toujours d'une garantie à fournir
+ par la puissance garante, comme d'une base convenue, observa que
+ Naples ne pourrait pas en supporter les frais. Il est possible que
+ le soussigné ait ajouté qu'une considération de cette espèce ne
+ pouvait pas arrêter deux puissances comme la France et
+ l'Angleterre. Au reste, la discussion réelle de tous ces objets fut
+ remise au temps où la négociation serait entamée.
+
+ «Dans les conférences qui ont eu lieu à Amiens, dans les
+ protocoles, dans le projet de traité du 14 nivose (4 janvier), le
+ soussigné n'a jamais énoncé une seule idée qui ait pu faire penser
+ que son gouvernement consentirait à ce que l'île de Malte fût
+ remise aux troupes napolitaines pour être gardée par elles pendant
+ trois ans. Il a proposé au contraire, dans le protocole du 23
+ nivose (13 janvier), de mettre Malte sous la protection et garantie
+ des principales puissances de l'Europe, qui auraient fourni chacune
+ deux cents hommes. Cette île se serait ainsi trouvée gardée par
+ douze cents hommes de bonnes troupes, qui auraient été soldées par
+ l'Ordre, lord Cornwallis ayant lui-même observé que les revenus de
+ commanderie mis en réserve pourraient en donner les moyens.
+
+ «L'écrit anonyme qui a été remis au soussigné de la part de lord
+ Cornwallis, ne porte aucun caractère d'authenticité; il paraît
+ avoir été rédigé par des mécontens. Ce n'est pas le langage des
+ habitans de Malte, pays qui n'est quelque chose que par l'Ordre:
+ lorsqu'ils connaîtront les articles du traité qui les concernent,
+ ils seront charmés du rétablissement à Malte d'un ordre dont ils
+ deviendront partie intégrante. En admettant que les circonstances
+ exigent une garnison provisoire et intermédiaire pour occuper
+ Malte, depuis le moment où les forces britanniques l'évacueront
+ jusqu'à celui où l'Ordre aura formé un corps composé de Maltais et
+ d'étrangers, il est toujours démontré que l'on doit s'écarter le
+ moins possible de l'article IV des préliminaires, qui veut que
+ l'_île soit rendue à l'Ordre_; cet article prévoit la nécessité
+ d'une puissance garante et protectrice; les moyens d'exécution sont
+ abandonnés à la sagesse et à la bonne foi des deux gouvernemens.
+ Ils doivent faire tout pour que Malte soit à l'Ordre et rien
+ au-delà, rien de ce qui pourrait restreindre sa prérogative, rien
+ de ce qui, au lieu d'offrir un protecteur aux chevaliers,
+ semblerait leur donner un maître, ou diminuerait l'influence
+ exclusive qu'ils doivent avoir à Malte. Le gouvernement français
+ donne, par son projet, pour protecteurs à l'Ordre, l'Angleterre,
+ l'Autriche, l'Espagne, la Prusse, la Russie; il était difficile que
+ l'Ordre fût relevé avec plus d'éclat, et fût plus efficacement
+ protégé. Pourquoi une garnison de deux mille Napolitains pendant
+ trois ans? Serait-ce contre des ennemis extérieurs? La protection
+ des six puissances nommées plus haut est sans doute suffisante.
+ Serait-ce contre les Maltais? L'Ordre en sera aimé, si les
+ stipulations sont remplies: ce sera la meilleure défense intérieure
+ qu'on puisse lui donner.
+
+ «Mais en convenant de la nécessité d'une garnison, ne fût-ce que
+ pour la sûreté et la police intérieure, faut-il donc trois ans pour
+ former un corps de mille hommes, qui, réunis à quatre cents
+ chevaliers et à six cents Maltais, seront plus que suffisans?
+ Aujourd'hui que l'on a admis le projet de déléguer la protection et
+ la garantie de l'Ordre aux grandes puissances, sera-t-il fort
+ important, fort convenable que le roi de Naples tienne à Malte
+ garnison pendant trois ans? Les protecteurs, les protégés, le
+ grand-maître enfin, de quelque nation qu'il soit, aimeront-ils
+ beaucoup à voir l'Ordre gardé par les troupes du seul prince qui
+ ait des prétentions à faire valoir sur Malte? Ne serait-il pas plus
+ conforme aux préliminaires, aux convenances, s'il est reconnu qu'il
+ faille une force étrangère à Malte, de faire lever un corps de
+ mille Suisses, dont les officiers, nommés par le landamman actuel,
+ seraient choisis parmi ceux qui n'auraient pas porté les armes dans
+ la guerre actuelle? Ils finiraient par se fixer à Malte, loin de
+ toute influence étrangère; dépendans du grand-maître seul, ils
+ seraient réellement les soldats de l'Ordre, et Malte deviendrait
+ pour eux une seconde patrie. L'Ordre aurait donc tout à gagner en
+ considération et en indépendance, avec une garnison composée de
+ chevaliers, de Maltais, et d'un corps suisse tel que les autres
+ puissances en ont à leur solde.
+
+ «Il résulte des observations ci-dessus que la France n'a jamais
+ consenti à ce que les troupes napolitaines fussent installées à
+ Malte; à plus forte raison, _que l'île fût remise à Sa Majesté
+ sicilienne, qui fournirait la force nécessaire pour former,
+ conjointement avec les forces maltaises, la garnison des forts
+ principaux pendant l'espace de trois ans_. C'est ce qui a été
+ proposé par lord Cornwallis dans la conférence du 23 nivose (13
+ janvier).
+
+ «Le gouvernement français, d'après la persévérance de celui
+ d'Angleterre à prolonger pendant trois ans le séjour d'une garnison
+ étrangère dans Malte, et à remettre cette île de la manière la plus
+ formelle, non pas à l'Ordre, mais à Sa Majesté sicilienne, a dû
+ penser, et a bien été fondé à dire que l'on s'écartait des
+ préliminaires; et l'on sait que ces préliminaires sont les bases de
+ la paix. Si ce langage a paru moins conciliant, ce n'est pas que
+ les dispositions de la France soient changées; mais lorsque, dans
+ une discussion, l'on a épuisé tous les argumens sans pouvoir se
+ convaincre, il est impossible, d'après la marche naturelle du
+ raisonnement que chacune des parties ne conclue que l'autre renonce
+ à toute espèce d'arrangement.
+
+ «Si l'intention du gouvernement anglais est de maintenir l'ordre de
+ Saint-Jean et l'île de Malte dans une entière indépendance (comme
+ le soussigné aime à se le persuader), il espère que le projet
+ suivant, dans lequel il s'est attaché à éloigner toute influence
+ étrangère, obtiendra l'approbation de lord Cornwallis. Ce projet
+ est sans contredit préférable, sous tous les points de vue, à ceux
+ qui ont été présentés jusqu'ici. Le soussigné ne peut assez
+ insister sur son adoption.
+
+ «Si cependant le projet qui établit une garnison napolitaine à
+ Malte était irrévocablement adopté par le gouvernement britannique,
+ le soussigné, pour hâter le moment de la pacification, consentirait
+ à l'adopter tel qu'il se trouve rédigé à la suite de cette note.
+
+ «Lord Cornwallis verra, dans les deux versions du projet relatif à
+ Malte, l'application du principe que le soussigné vient de
+ développer.
+
+ «Il est encore chargé d'insister sur l'insertion au traité de
+ l'article relatif aux Barbaresques, tel qu'il se trouve dans son
+ projet, et sur le concours des puissances contractantes pour mettre
+ fin aux hostilités que les Barbaresques exercent sur la
+ Méditerranée, à la honte de l'Europe et des temps modernes.
+
+ «La seule notification qui leur serait faite à cet égard, de la
+ volonté des puissances contractantes, donnerait la paix au commerce
+ des États-Unis, du Portugal, du roi de Naples, et de tous les
+ autres États de l'Italie; et si quelques nations avaient à redouter
+ la concurrence qui deviendrait plus grande dans le commerce de la
+ Méditerranée, ce seraient sans doute la France et l'Espagne, qui,
+ tant par leur position que par leurs rapports particuliers avec les
+ Barbaresques, ont dans tous les temps le plus de sécurité et
+ d'avantages dans ce commerce. Ce sont donc elles qui feraient le
+ plus grand sacrifice; mais dans une question qui intéresse la
+ morale politique et la dignité des nations européennes, pourrait-on
+ se conduire uniquement par des motifs d'intérêt personnel?
+
+ «La force est donnée aux puissances comme aux individus pour
+ protéger le faible; il serait consolant et glorieux de voir qu'une
+ guerre qui a produit tant de calamités, se terminât du moins par un
+ grand acte de bienveillance envers toutes les nations commerçantes.
+
+ «Cette question se lie d'ailleurs à celle de Malte, et n'en peut
+ être séparée; car si les parties contractantes ne prennent pas sur
+ elles de mettre un terme aux hostilités des Barbaresques, il serait
+ vrai de dire que l'ordre de Saint-Jean ne peut pas, sans manquer à
+ son engagement primitif, et sans encourir la perte de tous ses
+ biens, cesser lui-même d'être en guerre avec les Barbaresques.
+
+ «Les hommes généreux qui ont fondé les commanderies ne l'ont fait
+ que pour protéger les chrétiens contre les pirateries des
+ Barbaresques, et tous les publicistes de l'Europe seraient d'accord
+ que l'ordre de Malte, renonçant à remplir ce devoir, et oubliant
+ ainsi le but de son institution, perdrait ce droit à la possession
+ des biens qui lui ont été concédés pour ce seul usage.»
+
+Un nouvel incident vint compliquer la négociation, et amena une
+déclaration qui n'eût pas dû être perdue pour l'Angleterre. La question
+des nouveaux États formés en Italie avait été agitée. Le ministère
+anglais avait répondu par la déclaration formelle qu'il ne pouvait,
+entre autres, reconnaître le roi d'Étrurie. Le premier consul essaya de
+lui faire comprendre l'imprudence d'une telle résolution, et lui
+adressa, par l'intermédiaire de son négociateur, les observations qui
+suivent:
+
+ «En réponse à la déclaration du ministre anglais, relativement au
+ roi d'Étrurie, contenue dans le même protocole, et aux déclarations
+ verbales qu'il lui a faites précédemment sur les républiques
+ d'Italie, le citoyen Joseph Bonaparte a annoncé qu'il avait fait
+ connaître à son gouvernement la répugnance qu'aurait S. M. B. à
+ reconnaître le roi d'Étrurie, la république italienne et la
+ république de Gênes.
+
+ «La reconnaissance de ces puissances par S. M. B. n'étant d'aucun
+ avantage pour la république française, le plénipotentiaire français
+ n'y insistera pas davantage. Il désire cependant que les
+ observations qu'il va faire soient prises en grande considération
+ par le cabinet britannique.
+
+ «Le système politique de l'Europe est fondé sur l'existence et la
+ reconnaissance de toutes les puissances qui partagent son vaste et
+ beau territoire. Si S. M. B. refuse de reconnaître trois puissances
+ qui tiennent une place aussi distinguée, elle renonce donc à
+ prendre aucun intérêt aux peuples qui composent ces trois États.
+ Cependant comment admettre l'hypothèse que le commerce anglais soit
+ indifférent au commerce de Gênes, de Livourne, des bouches du Pô et
+ de la république italienne; et si son commerce souffre des entraves
+ de ces trois États, à qui S. M. B. aura-t-elle à s'en plaindre, la
+ réciprocité qu'elle pourrait exercer étant nulle, puisque les États
+ de Gênes, de Toscane et de la république italienne, ne font aucune
+ espèce de commerce en Angleterre, mais sont des débouchés utiles et
+ même nécessaires au commerce anglais? Et si ces trois puissances,
+ frappées de voir qu'elles ne sont pas reconnues par les grandes
+ puissances, font des changemens dans leur organisation, et
+ cherchent un refuge dans leur incorporation à une grande puissance
+ continentale, S. M. B. se refuse donc aussi le droit de s'en
+ plaindre, et cependant elle ne le verrait pas avec indifférence. On
+ se plaint quelquefois de l'extension continentale de la république
+ française, et comment ne s'augmenterait-elle pas nécessairement,
+ lorsque les grandes puissances mettent les petites puissances
+ italiennes dans la nécessité de chercher refuge et protection dans
+ la France seule?
+
+ «La république cisalpine, reconnue dans le traité de Campo-Formio
+ par l'Empereur, ne put cependant jamais obtenir que son ministre
+ fût reçu à Vienne; elle continua d'être traitée par ce prince comme
+ si le traité de Campo-Formio n'eût pas existé. Alors, sans doute,
+ vu que la paix générale n'était pas faite, la cour de Vienne
+ regardait son traité comme une trève; mais aujourd'hui que la paix
+ générale est faite, si ces puissances restent incertaines de voir
+ leur indépendance reconnue, elles craindront de voir se renouveler
+ la déconsidération qu'elles ont déjà éprouvée, et sentiront la
+ nécessité de se serrer davantage au peuple français. Le même
+ principe qui a fait que la France a évacué les trois quarts des
+ conquêtes qu'elle avait faites, a dicté au premier consul la
+ conduite de ne se mêler des affaires de ces petites puissances
+ qu'autant qu'il le fallait pour y rétablir l'ordre et y fonder une
+ organisation stable. Sa modération aurait-elle donc à combattre des
+ mesures, nous le disons avec franchise, fausses et mal calculées
+ des autres puissances, ou bien ne considérerait-on la paix que
+ comme une trève? Perspective affligeante, décourageante pour
+ l'homme de bien, mais qui aurait pour effet infaillible de produire
+ des résultats que l'on ne saurait calculer.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+Fox à Paris.--La consulte s'assemble à Lyon.--Elle défère la présidence
+au général Bonaparte.--M. de Melzi, vice-président.--Mariage de Louis
+Bonaparte.--Paix d'Amiens.--Expédition de Saint-Domingue.--Défaite et
+soumission de Toussaint-Louverture.--Enlèvement de
+Toussaint-Louverture.--Détails sur ce chef.--Mort du général Leclerc--Le
+général Rochambeau prend le commandement.--Les noirs s'insurgent de
+nouveau.--Cruautés commises sur eux.
+
+
+Pendant qu'on travaillait à la dernière paix qui nous restait à
+conclure, les Anglais de marque continuaient d'affluer à Paris.
+
+Un des plus empressés fut le célèbre Fox, membre de l'opposition dans le
+parlement anglais. La curiosité de voir le général Bonaparte lui avait
+fait devancer l'époque de la paix. Le premier consul n'éprouvait pas un
+moins vif désir de s'entretenir avec lui. Il le goûta beaucoup, et je
+les ai vus souvent passer de longues soirées en conversation tête à
+tête.
+
+M. Fox parut s'être formé une idée juste du caractère du premier consul,
+et avoir conçu de l'affection pour lui. De retour en Angleterre, ayant
+eu connaissance d'une trame contre sa vie, il lui en fit donner avis, et
+cet avis fut utile.
+
+Le premier consul tourna ses regards du côté de l'Italie. Ce pays était
+encore dans l'état où l'avait replacé la bataille de Marengo. Il avait
+un Directoire exécutif, des Conseils, et par conséquent un
+renouvellement d'élections qui ouvrait la carrière aux intrigues et par
+suite aux désordres. On venait de décider en France, par un vote
+national, que la dignité de premier consul serait à vie; on avait
+reconnu la nécessité de cette mesure pour prévenir les troubles que
+pouvaient amener quelques ambitions rivales qui s'étaient laissé
+apercevoir. Le premier consul chercha à mettre l'Italie en harmonie avec
+la France, et fit insinuer à la première d'adopter les modifications que
+la seconde avait subies, c'est-à-dire de substituer au gouvernement qui
+la régissait, un président, un sénat et un corps législatif. Il
+souhaitait que cette transition s'opérât d'une manière insensible, et
+aurait même désiré aller la diriger lui-même. Mais sa présence était
+indispensable en France; il ne pouvait passer les monts, et ne voulait
+cependant se faire représenter par personne. Il prit un terme moyen; il
+fit convoquer à Lyon les députés des départemens et villes d'Italie, qui
+devaient exprimer le vœu de leur pays. Tous accoururent avec un
+empressement que ne put arrêter ni le froid, ni la neige qui obstruait
+les montagnes.
+
+Le premier consul, de son côté, ne se fit pas attendre. Les Italiens
+étaient l'objet de son voyage; il s'occupa d'eux exclusivement. Les
+débris de l'armée d'Égypte, qu'il avait réunis à Lyon, où il voulait les
+voir, purent seuls faire un instant diversion.
+
+Il reçut toute la députation italienne en audience solennelle, mais par
+sections composées chacune de quarante députés à la fois, parce qu'il
+voulait les entretenir de sa sollicitude pour leur pays. Il adressa à
+chaque section un long discours sur les dangers des révolutions. Il
+peignit les fatales conséquences qu'entraînent toujours les agitations
+politiques, la guerre civile, les proscriptions, tous les fléaux qui les
+accompagnent. Il parla de la nécessité d'oublier les haines, les
+injures; de se mettre en harmonie avec les peuples voisins pour leur
+inspirer de la sécurité.
+
+Ce langage n'était pas assurément celui d'un conquérant farouche. Il
+aurait fait honneur aux plus grands philosophes de l'antiquité, et fut
+parfaitement accueilli.
+
+Les Italiens avaient envoyé à Lyon tout ce que leur pays offrait
+d'hommes recommandables dans le clergé, la noblesse, la bourgeoisie. Ils
+semblaient avoir mis une sorte d'orgueil national dans le choix de leurs
+députés. Ils s'étaient plus à étaler, à la vue de la seconde ville de
+France, les trésors de leur civilisation.
+
+Le premier consul fut fort satisfait de cette assemblée, dont les
+principes et la composition lui plaisaient. Il revint souvent, dans la
+suite, sur les sentimens qui l'animaient.
+
+Les Italiens, de leur côté, ne furent pas moins charmés du discours
+qu'il leur avait adressé. Ils furent surtout sensibles à la défense
+qu'il fit aux Français de s'immiscer dans leurs discussions.
+
+Ils ouvrirent leurs séances après plusieurs délibérations, dans
+lesquelles plusieurs d'entre eux se firent remarquer par leurs talens.
+Ils acceptèrent le mode de gouvernement qui leur était proposé, savoir,
+un président, un sénat, un corps législatif et un conseil d'État. La
+présidence fut déférée au premier consul, qui, d'abord, n'accepta ni ne
+refusa.
+
+Tout était terminé, les modifications étaient adoptées; il ne restait
+plus qu'à dissoudre l'assemblée. Il voulut lui-même en faire la clôture;
+il se rendit dans la salle où elle délibérait, et lui dit en italien
+qu'il prendrait toujours intérêt à la prospérité et au bonheur du peuple
+qu'elle représentait; mais que, ne pouvant se livrer tout entier aux
+soins que réclamait la patrie italienne, il était obligé de se faire
+suppléer par quelqu'un qui résidât sur les lieux, qu'en conséquence il
+nommait M. de Melzi vice-président. Il avait voulu, par ce choix,
+prouver la sollicitude qu'il portait à la Cisalpine, où il savait qu'on
+estimait M. de Melzi, dont il faisait le plus grand cas lui-même.
+
+Cette nomination fut accueillie par les plus vifs applaudissemens.
+L'assemblée se sépara; les députés retournèrent chez eux, et le premier
+consul revint à Paris.
+
+Il avait, peu de jours avant de se rendre à Lyon, uni son frère Louis à
+mademoiselle Hortense Beauharnais, et donné, à cette occasion, une
+nouvelle preuve de l'austérité de ses principes religieux. Il s'était
+marié lui-même pendant la terreur. Sa sœur Caroline avait été unie au
+général Murat dans l'intervalle qui s'écoula du 18 brumaire à la
+bataille de Marengo. À l'une comme à l'autre de ces premières époques,
+l'exercice du culte était proscrit. Il n'était pas encore toléré à celle
+dont je parle; les temples présentaient toujours le même état de
+profanation. Aussi le mariage de Louis fut-il célébré, suivant ce qui se
+pratiquait alors, dans la maison particulière du premier consul, rue de
+la Victoire, à la chaussée d'Antin. Un prêtre vint y donner la
+bénédiction nuptiale aux deux jeunes époux. Le premier consul profita de
+l'occasion pour faire bénir l'union de sa sœur Caroline, qui n'avait pas
+été mariée devant l'église, pensant sans doute que ce grand acte de la
+vie devait être sanctionné par la religion, après avoir été consenti
+devant le magistrat. Quant à lui, il s'en abstint; ce qui nous fit faire
+quelques réflexions.
+
+Il ne se trouvait ainsi lié à Joséphine que par l'acte civil, lien
+susceptible d'être annulé, conformément aux dispositions de la loi sur
+le mariage. La discipline ecclésiastique n'avait donc rien à voir à son
+divorce, quelles qu'aient été ses prétentions en 1810.
+
+L'hiver touchait à sa fin; les plénipotentiaires avaient enfin triomphé
+des répugnances du ministère anglais. Ils avaient clos leurs discussions
+et s'étaient rendus à Paris. Du 11 au 19 vendémiaire an X, la paix avec
+la Russie et celle avec la Porte, les préliminaires de Londres et la
+paix de Badajoz avec le Portugal, furent publiés à Paris. Le 18 brumaire
+suivant, la paix générale était rétablie et fut célébrée avec une grande
+pompe. C'était, des travaux du premier consul, celui qui causait le plus
+de joie, et auquel se rattachaient le plus d'espérances. Les
+réjouissances publiques attestèrent l'allégresse qu'il avait répandue
+partout[41].
+
+L'Angleterre accrédita lord Withworth à Paris, et le premier consul
+choisit, pour le représenter à Londres, le général Andréossy. Nous
+étions, pour la première fois depuis l'origine de nos troubles, en paix
+avec le monde entier; la république française était universellement
+reconnue, et tout cela était le fruit de la modération et de l'habileté:
+aussi jamais chef de gouvernement n'a excité une admiration aussi
+générale, aussi profondément sentie, que celle qu'obtint le premier
+consul à cette époque.
+
+La paix nous remit en possession du petit comptoir que nous avions dans
+les Indes orientales, et toutes nos colonies d'Amérique nous furent
+rendues.
+
+Les Hollandais perdirent Ceylan. Quelques autres stipulations moins
+importantes eurent lieu.
+
+La reprise de possession des colonies où la liberté des nègres n'avait
+pas anéanti le travail, n'éprouva aucune difficulté. Il n'en fut pas
+ainsi de Saint-Domingue, la plus riche de nos colonies avant sa
+révolution; elle était devenue le plus funeste présent qu'on pût faire à
+la France. Il fallut cependant se disposer à y faire passer des troupes,
+l'intérêt de la métropole le demandait, ainsi qu'une foule de familles
+ruinées par les désordres auxquels la colonie avait été en proie. Elles
+s'imaginaient qu'elles rentreraient en possession des biens qu'elles
+avaient perdus, comme l'on rentre dans un château que l'on a
+momentanément quitté; et, dans leur impatience de voir l'expédition
+mettre à la voile, elles se plaignaient qu'on prolongeât gratuitement
+l'indigence dans laquelle elles étaient tombées. Le premier consul ne se
+laissa pas imposer par ces clameurs. Il n'entreprenait rien à la légère.
+Il voulut, avant de faire appareiller, étudier Saint-Domingue, comme il
+avait étudié l'Égypte avant de prendre terre au Marabout.
+
+Il s'occupa plus d'un mois à recueillir des renseignemens sur ce pays,
+auprès de tout ce qui avait été employé dans les Antilles comme
+militaires, comme administrateurs ou planteurs. La position lui
+importait peu; il faisait appeler à la Malmaison tout ce qui pouvait lui
+donner quelques lumières. Je l'ai vu garder des heures entières dans son
+cabinet des commis subalternes de la marine qu'on lui avait indiqués
+comme des hommes qui avaient des notions positives sur Saint-Domingue.
+C'est à cette occasion qu'il connut plus particulièrement M. de Barbé
+Marbois, qui avait été intendant-général de cette colonie, et était
+alors conseiller d'État. Il le goûta, et à la mort de M. Dufresne, il le
+nomma directeur, et quelques mois après ministre du trésor. Il ne
+changea cependant la dénomination, du moins je le crois, que pour faire
+entrer M. Marbois au conseil, et pouvoir travailler avec lui, sans
+exciter la jalousie des autres conseillers d'État qui étaient placés à
+la tête des diverses branches de l'administration.
+
+Le premier consul ne négligeait rien, comme je l'ai dit, pour acquérir
+les lumières dont il avait besoin sur Saint-Domingue; il employait les
+journées à les recueillir, et passait une partie de la nuit à expédier
+les ordres qu'exigeait l'expédition; il avait demandé à Charles IV de
+lui prêter son escadre, qui était encore à Brest, pour faire un voyage à
+Saint-Domingue avant de rentrer dans les ports d'Espagne, et le roi
+l'avait mise à sa disposition.
+
+Celles qui de Rochefort et de Toulon avaient dû faire voile pour
+l'Égypte, furent de nouveau mises en état d'appareiller, ainsi que tout
+ce qui avait été amené à Brest et à Lorient. On assembla en outre un
+grand nombre de transports, et on embarqua sur ces divers bâtimens, non
+pas une simple expédition d'occupation, mais une véritable armée.
+L'escadre mit à la voile pour se rallier au Cap Français, capitale de
+Saint-Domingue, où elle arriva sans accident.
+
+Cette armée renfermait une foule d'hommes qui avaient témoigné le désir
+de faire partie de l'expédition; elle comptait aussi beaucoup de ces
+esprits remuans et inquiets, pour qui l'état de paix est insupportable,
+et qui ne se trouvent bien que là où ils ne sont pas. De tels élémens
+étaient plus propres à conquérir qu'à conserver, à faire un
+établissement durable sur une terre qui n'avait besoin que d'espérances
+et de consolations: aussi Saint-Domingue fut-il traité en ennemi.
+
+Le premier consul avait renvoyé à Toussaint-Louverture ses deux fils,
+qui faisaient leur éducation à Paris. En même temps, il lui avait
+adressé une lettre dans laquelle il le félicitait de la prospérité qu'il
+avait maintenue dans l'île, et lui annonçait qu'il ne pouvait plus être
+un homme ordinaire, que le gouvernement saisirait avec empressement
+l'occasion de lui témoigner le cas qu'il faisait de ses services, et lui
+renvoyait ses enfans comme une première marque de l'estime qu'il lui
+portait.
+
+Arrivée à la vue du Cap, l'escadre détacha une division sur
+Port-au-Prince. Toussaint était absent; Christophe commandait la place.
+Il hésita d'abord, chercha à gagner du temps; mais il revint bientôt à
+sa férocité naturelle, et livra le Port aux flammes. On débarqua, on
+occupa la ville; mais en se retirant, les nègres semèrent partout les
+ravages et l'incendie.
+
+On se mit à leur suite, on les serra dans les mornes; les uns cédèrent,
+les autres persistèrent à courir la fortune de Toussaint, avec lequel
+ils furent défaits à la Crête à Pierrot. Hors d'état de continuer la
+guerre, le gouverneur traita[42]. Le général Leclerc lui accorda paix et
+sécurité; les troupes noires passèrent dans nos rangs, et la colonie
+rentra sous les lois de la métropole.
+
+Cette transaction, qui terminait heureusement la lutte, donnait l'espoir
+de voir promptement fleurir la colonie. Malheureusement le général
+Leclerc, quoique d'une habileté véritable, ne comptait aucun succès
+capable d'imposer. Il ne put obtenir une obéissance prompte, entière, et
+l'expédition fut manquée. Ses officiers-généraux aimèrent mieux
+travailler pour eux-mêmes que pour la gloire de leur chef. Il n'y eut
+plus ni frein ni discipline. Pour comble de maux, Leclerc fut attaqué de
+la fièvre jaune, qui l'emporta avant qu'il eût pu justifier le choix du
+premier consul.
+
+La maladie, qui avait frappé une partie des troupes, continuait ses
+ravages; les renforts qui arrivaient journellement des ports de France
+et d'Italie ne pouvaient suffire à combler les vides qu'elle faisait
+dans nos rangs. Des régimens entiers périrent dans la semaine qui suivit
+leur débarquement.
+
+Ce malheur affecta vivement le premier consul: il manda ceux qu'il
+savait avoir habité Saint-Domingue, et n'apprit rien qui lui permît de
+prévenir le résultat qu'il commençait à prévoir. Il ne pouvait
+s'expliquer comment l'administration de la colonie ni celle de l'armée
+n'avaient pris aucune mesure pour préserver les corps d'une contagion
+dont les effets étaient connus. Il comprenait encore moins comment les
+troupes qu'il envoyait étaient à l'instant débarquées et mises en
+contact avec celles qui étaient attaquées de l'épidémie. L'île de la
+Tortue et les mornes offraient mille moyens de les garantir jusqu'à
+l'époque ordinaire où ce fléau disparaît.
+
+On négligea les mesures sanitaires les plus simples; on laissa l'armée
+dans les lieux où la fièvre la décimait. Sa destruction attesta
+l'insouciance coupable de ceux qui n'étaient déjà que trop accoutumés à
+considérer les soldats comme des instrumens de fortune.
+
+Cette effrayante consommation d'hommes rendit l'espérance aux noirs.
+Leurs troupes avaient échappé à l'action de ce fléau cruel, elles se
+trouvaient plus nombreuses que les blanches; ils résolurent de lever de
+nouveau l'étendard de l'insurrection. Le général Leclerc commandait
+encore; il eut vent de leurs trames, et se décida à exécuter ce qu'il
+aurait dû faire dès les premiers jours de la pacification. Le premier
+consul, tout en garantissant à l'armée noire les grades, les honneurs
+qu'elle avait acquis, avait appelé en France les principaux chefs; il
+savait que l'homme qui a bu à la coupe du pouvoir se résigne
+difficilement à un rôle subalterne, et avait chargé son beau-frère de
+faire passer les généraux noirs sur le continent. Leclerc, séduit par
+leurs protestations, ne le fit pas: il ne tarda pas à s'en repentir. Les
+mornes se remplissaient d'armes, de subsistances; les troupes étaient
+agitées; tout annonçait une explosion. Quand il n'aurait pas surpris sa
+correspondance, ces apprêts, cette inquiétude, suffisaient pour rendre
+Toussaint suspect. Ce nègre, qui avait appartenu à l'ancienne habitation
+de M. Galifet, avait, indépendamment de la finesse qui caractérise les
+noirs, reçu de la nature une rectitude de jugement, une force de
+caractère qui se trouvent rarement unies. Son esprit n'était pas sans
+culture. Il avait entendu les imprudentes dissertations des planteurs,
+et dévoré les écrits qui traitent de l'esclavage et de la liberté. La
+lecture de Raynal avait enflammé son imagination. Le chapitre où ce
+philosophe, après avoir dépeint l'humiliation des noirs, annonce qu'il
+se présentera quelque jour un nègre généreux qui secouera les chaînes
+sous lesquelles gémit sa race et la vengera des outrages dont
+l'accablent les blancs, ne sortit jamais de sa mémoire; il crut que ce
+rôle lui était destiné. Il s'appliqua à se concilier, à s'attacher les
+siens, et obtint bientôt sur eux un ascendant sans bornes.
+
+Cet homme redoutable tenait dans ses mains tous les fils du mouvement
+qui se préparait. Leclerc résolut de le prévenir, et le fit arrêter. On
+a prétendu qu'il eût été plus sage de s'aider de ses lumières; que la
+différence du blanc au noir entre des hommes qui, dans des hémisphères
+différens, avaient fait leur fortune politique à l'aide des révolutions,
+ne pouvait être qu'une question de vanité; que peu importait la couleur
+du général en chef, s'il avait le talent de faire prospérer la colonie.
+
+Ces considérations sont spécieuses. Mais si Toussaint eût été un homme à
+se contenter du second rang, il n'eût pas mis le général Laveaux dans la
+nécessité d'accepter une députation qu'il ne sollicitait pas; il n'eût
+pas outrageusement renvoyé le général Hédouville et levé l'étendard de
+l'insurrection; il n'eût pas tout risqué pour conquérir ce qu'on ne lui
+contestait pas. Il connaissait les conséquences d'une prise d'armes, et
+n'avait pas affronté une armée pleine de vigueur pour être témoin
+paisible de ses funérailles. Toussaint jouait son jeu en se préparant à
+profiter de nos malheurs, Leclerc joua le sien en le prévenant. Les
+preuves étaient d'ailleurs positives, et ne l'eussent-elles pas été, qui
+pouvait croire qu'un homme du caractère de Toussaint-Louverture vît
+l'occasion de proclamer la liberté des nègres sans la saisir? Il fut
+envoyé en France et relégué dans le château de Joux: les chagrins,
+l'âge, un climat trop sévère, eurent bientôt consumé ce qui lui restait
+de vie; il mourut quelques mois après son arrivée. On ne manqua pas de
+faire, sur cet événement, les contes les plus absurdes; et tandis que
+des Français, jeunes, vigoureux, périssaient par milliers à
+Saint-Domingue, on ne concevait pas qu'un vieillard, précipité du faîte
+du pouvoir, transporté à deux mille lieues du climat sous lequel il
+avait vécu, s'éteignît sans violence dans le fort où il était enfermé.
+
+On croyait avoir assuré le repos de la colonie en éloignant Toussaint;
+ce fut tout le contraire, son enlèvement jeta l'alarme parmi les chefs
+noirs. Les troupes blanches étaient hors d'état de tenir la campagne;
+celles de couleur étaient fraîches, vigoureuses. La fortune se déclarait
+pour eux: ils levèrent le masque et se jetèrent, l'un après l'autre,
+dans les mornes. La fièvre jaune continuait à décimer nos rangs; l'armée
+presque entière avait péri, la désertion devint générale; nous ne
+comptâmes plus que quelques nègres parmi nous. Ils se disposaient à nous
+chercher; les hostilités allaient recommencer, lorsque Leclerc mourut.
+Il fut remplacé par le général Rochambeau, qui lui succéda par droit
+d'ancienneté: c'était un homme d'un courage incontestable, mais le moins
+propre à commander dans les circonstances où se trouvait la colonie; il
+eût fallu un esprit doux, conciliant, et Rochambeau n'était connu que
+par sa dureté.
+
+À la tête d'une armée puissante, Leclerc avait préféré la voie des
+négociations à celle des armes: son successeur adopta un système opposé;
+il voulait, quoiqu'il n'eût que des débris, dompter par la force, et
+déploya une sévérité qu'il poussa jusqu'à la folie. Comme il faut être
+vrai quand on écrit, je dirai tout ce que j'ai su, dans la suite, de ces
+événemens, et de l'indignation qu'éprouva le premier consul, lorsqu'il
+apprit les souillures dont on avait terni ses armes.
+
+Le nouveau général en chef, qui portait un nom consacré par
+l'indépendance de l'Amérique, vint s'établir au Cap, où il fut bientôt
+entouré de cette foule de propriétaires qu'avait exaspérés la
+révolution, et que rien n'arrêtait dès qu'il s'agissait de recouvrer ce
+qu'ils avaient perdu: tous moyens leur étaient bons. L'emportement du
+général en chef se prêtait à leurs vues; ils l'applaudirent, flattèrent
+ses passions, et ne se firent faute d'aucun des moyens qui peuvent
+entraîner un tempérament ardent. Le général Rochambeau ne se connut
+bientôt plus lui-même: il devint un instrument aveugle des atroces
+projets de ses adulateurs, qui avaient imaginé d'exterminer l'espèce
+noire tout entière. Cette affreuse conception fut adoptée. On mit la
+main à l'œuvre; on déploya une barbarie qui fait honte à notre siècle,
+et sera en horreur à ceux qui le suivront. On enlevait partout, de toute
+manière, les malheureux qu'on avait proscrits; on les embarquait, sous
+prétexte de les déporter et la nuit on les noyait au large. On fit
+encore plus: lorsque la terreur que répandait une condamnation en masse
+eut fait prendre la fuite à cette population désolée, pour lui donner
+plus sûrement la chasse, on alla chercher dans l'île de Cuba des dogues
+d'une espèce particulière; on lâcha ces animaux dans les taillis, on
+traqua les noirs jusqu'au fond des mornes. Ce nouveau moyen de démasquer
+l'ennemi qui se blottissait sous le feuillage révolta les troupes; elles
+refusèrent de fusiller des malheureux que débusquaient des chiens, et de
+prêter l'appui de leurs armes aux meutes qui allaient fouiller les bois.
+Ce fut bien pis, lorsqu'elles apprirent qu'au lieu de les déporter, on
+noyait les malheureux qui leur tombaient dans les mains; elles se
+mutinèrent, et déclarèrent «qu'elles étaient venues à Saint-Domingue,
+non pour alimenter de sauvages exécutions, mais pour combattre; qu'elles
+n'étaient pas faites pour accepter comme auxiliaires les meutes dont on
+les faisait précéder; que, si semblable chose arrivait encore, elles
+feraient justice des dogues et de leurs barbares conducteurs.» On fut
+obligé de céder; on n'osa pas poursuivre une chasse inhumaine, contre
+laquelle ces braves étaient soulevés.
+
+Voilà ce qui se passait à Saint-Domingue, pendant qu'en France on se
+livrait à la douce illusion de voir bientôt cette riche colonie
+répandre, comme autrefois, son opulence dans la métropole. Plusieurs
+lettres particulières, qui donnaient le détail de ces barbares
+exécutions, étaient parvenues en France de divers points de l'Amérique;
+elles avaient été communiquées au premier consul, mais le tableau
+qu'elles présentaient était si révoltant, que, quoiqu'elles fussent
+unanimes à cet égard, il refusait de croire à un tel excès de barbarie.
+Il s'étonnait de ne pas recevoir des rapports de ceux dont il devait en
+attendre, et répétait avec amertume que, si ces atroces exécutions
+étaient vraies, il répudiait la colonie; qu'il n'eût eu garde de la
+faire occuper, s'il eût pu prévoir les coupables excès auxquels
+l'expédition avait donné lieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+Détails intérieurs.--M. de Bourrienne.--Moyens employés pour le
+perdre.--Tournée du premier consul dans quelques départemens.--M. de
+Menneval.--Discussions ecclésiastiques.--Concordat.
+
+
+Depuis que le premier consul exerçait l'autorité suprême, sa vie n'était
+qu'un travail continuel. Il avait pour secrétaire particulier M. de
+Bourrienne, qui avait été l'ami de son enfance, et il lui faisait
+partager toutes ses fatigues. Il le mandait souvent plusieurs fois dans
+la nuit, et exigeait en outre qu'il fût chez lui dès les sept heures du
+matin. Bourrienne s'y rendait assidument avec les journaux, qu'il avait
+déjà parcourus. Le premier consul les relisait presque toujours
+lui-même, expédiait quelques affaires et se mettait à table dès que neuf
+heures sonnaient. Son déjeûner, qui durait six minutes, achevé, il
+rentrait dans son cabinet, en sortait pour dîner, y rentrait
+immédiatement après pour ne le quitter qu'à dix heures du soir, qui
+était l'heure à laquelle il se couchait.
+
+Bourrienne avait une mémoire prodigieuse; il parlait, écrivait plusieurs
+langues, faisait courir sa plume aussi vite que la parole. Ces avantages
+n'étaient pas les seuls qu'il possédait. Il connaissait
+l'administration, le droit public, et avait une activité, un dévoûment,
+qui en faisaient un homme indispensable au premier consul. J'ai connu
+les divers moyens qui lui avaient valu la confiance illimitée de son
+chef; mais je ne saurais parler avec la même assurance des torts qui la
+lui ont fait perdre.
+
+Bourrienne avait beaucoup d'ennemis; il en devait à son caractère et
+plus encore à sa place. Les uns étaient jaloux du crédit dont il
+jouissait auprès du chef du gouvernement; les autres, mécontens de ce
+qu'il ne l'employait pas à les servir. Plusieurs même lui imputaient le
+peu de succès avec lequel leurs demandes avaient été accueillies. On ne
+pouvait l'attaquer sous le rapport de l'habileté, de la discrétion; on
+épia ses habitudes, on sut qu'il se livrait à des spéculations
+financières. L'imputation devenait facile, on l'accusa de péculat.
+
+C'était l'attaquer par l'endroit sensible, car le premier consul
+n'abhorrait rien tant que les moyens illégitimes d'acquérir de l'or. Une
+seule voix cependant n'eût pas suffi pour perdre un homme qu'il était
+habitué à aimer et à estimer; aussi en fit-on entendre plusieurs. Que
+les accusations fussent fondées ou non, toujours est-il certain qu'on ne
+négligea rien pour les faire arriver sous les yeux du premier consul.
+
+Le moyen qu'on employa avec le plus d'efficacité fut la correspondance
+qu'on établit, soit avec l'accusé lui-même, soit avec les personnes avec
+lesquelles on avait intérêt de le mettre en rapport; correspondance
+toute mystérieuse et relative aux opérations dénoncées. C'est ainsi que
+plus d'une fois on s'est servi, pour porter le mensonge jusqu'au chef de
+l'État, d'un moyen destiné à lui faire connaître la vérité. Je
+m'explique.
+
+Sous le règne de Louis XV, ou même sous la régence, on organisa à la
+poste une surveillance qui s'exerçait non sur toutes les lettres, mais
+sur celles qu'on avait quelque motif de suspecter. On les ouvrait, et
+quand on ne jugeait pas utile de les supprimer, on en tirait des copies,
+puis on les rendait à leur cours naturel en évitant de les retarder. À
+l'aide de cette institution, un individu qui en dénonce un autre peut
+donner du poids à sa délation. Il lui suffit de jeter à la poste des
+lettres conçues de manière à confirmer l'opinion qu'il veut accréditer.
+Le plus honnête homme du monde peut ainsi se trouver compromis par une
+lettre qu'il n'a pas lue, ou même qu'il n'a pas comprise.
+
+J'en ai fait l'expérience sur moi-même; j'ouvrais une correspondance sur
+un fait qui n'avait jamais eu lieu. La lettre était ouverte; on m'en
+transmettait copie, parce que mes fonctions d'alors le commandaient;
+mais quand elle me parvenait, j'avais déjà dans les mains les originaux,
+qui m'avaient été transmis par la voie ordinaire. Sommé de répondre aux
+interpellations que ces essais avaient provoqués, j'en pris occasion de
+faire sentir le danger qu'il y avait à adopter aveuglément des
+renseignemens puisés à une telle source. Aussi finit-on par donner peu
+d'importance à ce moyen d'information, mais il inspirait encore pleine
+confiance à l'époque où M. de Bourrienne fut disgracié; ses ennemis
+n'eurent garde de le négliger; ils le noircirent auprès de M.
+Barbé-Marbois, qui donna à leurs accusations tout le poids de sa
+probité. L'opinion de ce rigide fonctionnaire et d'autres circonstances
+encore déterminèrent le premier consul à se séparer de son secrétaire,
+dont les attributions furent en partie réunies à celles de M. Maret, qui
+n'avait été jusqu'alors que secrétaire général du consulat.
+
+M. de Bourrienne fut remplacé au cabinet par M. de Menneval, homme
+d'honneur et de talent, qui se concilia l'affection du premier consul,
+et qui justifia sa faveur par un dévoûment qui ne s'est jamais démenti.
+
+Nous étions arrivés à l'automne, lorsque le premier consul fit une
+tournée dans les départemens voisins de celui de la Seine. Il partit de
+Saint-Cloud, traversa le département de l'Eure, parcourut le champ de
+bataille d'Ivry, et se rendit à Évreux, à Louviers et à Rouen, où il
+arriva par le Pont-de-l'Arche: il visita les fabriques de cette ville,
+celles d'Elbeuf, et poussa jusqu'au Havre, d'où il gagna Dieppe. Ce fut
+sur la route qui sépare ces deux ports, qu'il reçut la dépêche qui lui
+annonçait la mort du général Leclerc. Elle lui annonçait aussi la
+prochaine arrivée de sa sœur Pauline[43], qui avait fait voile avec son
+fils unique sur le vaisseau de guerre où étaient déposées les dépouilles
+de son mari. Cette nouvelle fit sur lui une impression pénible. Il
+rentra à Paris plus tôt qu'il ne l'avait résolu; il revint par
+Neufchâtel, Beauvais et Gisors, et fut partout accueilli avec
+acclamations. À Beauvais entre autres, les autorités constituées vinrent
+fort loin à sa rencontre; elles avaient en tête une troupe de jeunes
+personnes fort élégantes, dont la plus belle portait un drapeau que
+l'une de ses compatriotes, la célèbre Jeanne Hachette, enleva dans une
+sortie aux troupes du duc de Bourgogne qui assiégeait la place. Louis
+XI, charmé de ce trait de bravoure, voulut en perpétuer le souvenir; il
+accorda la préséance aux femmes de Beauvais, et voulut qu'elles
+parussent avant les hommes dans les cérémonies publiques.
+
+Le premier consul était rentré depuis quelques jours dans la capitale,
+lorsqu'il apprit que le vaisseau que montait madame Leclerc, chassé par
+des vents contraires qui l'avaient empêché de gagner les ports de
+l'Ouest, venait d'entrer à Toulon. Il fit partir de suite pour cette
+place le général Lauriston, qui ramena madame Pauline à Paris.
+
+La tranquillité régnait au-dedans, la paix était rétablie au-dehors; il
+aborda une matière importante, difficile, qui lui prit le reste de
+l'automne et une partie de l'hiver suivant.
+
+On avait contracté pendant la révolution l'habitude de dire la messe
+dans les maisons particulières: c'étaient des prêtres insermentés qui la
+célébraient. Les dévots prétendaient qu'elles étaient meilleures, plus
+agréables à Dieu que celles que disaient les prêtres assermentés.
+Beaucoup d'individus y assistaient par esprit d'opposition, quelques
+athées même affectaient de l'empressement à les entendre pour contrarier
+le gouvernement.
+
+Il y avait peu d'ancienne maison qui n'eût sa chapelle. On disait la
+messe tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre. Les affiliés étaient
+prévenus et se réunissaient sous divers prétextes, quelquefois même
+comme s'ils eussent rendu une simple visite. Bientôt on ne se contenta
+pas de célébrer la messe; on baptisa, on confessa, on donna la
+bénédiction nuptiale, on fit des sépultures; enfin on se constitua en
+véritable schisme. Cet état de choses datait des premiers jours de la
+révolution. Le premier consul n'avait pas voulu employer la rigueur pour
+le faire cesser; il le considérait comme le résultat des alarmes de
+quelques consciences timorées et non comme une conception malveillante.
+Il résolut cependant d'y mettre un terme, d'y remédier d'une manière
+efficace; il alla droit au mal, et résolut de fixer tout ce qui touche
+soit aux intérêts religieux, soit à la discipline ecclésiastique. Le
+chargé des affaires de France à Rome reçut ordre d'ébaucher la besogne;
+et, comme dans cette discussion, le premier consul n'avait pas seulement
+pour but de mettre fin aux querelles qui divisaient les prêtres, mais
+qu'il voulait encore se préserver d'une influence qui se faisait déjà
+sentir, il se réserva le soin de conduire la négociation. En
+conséquence, il se plaignit au pape d'un commencement de schisme qui
+menaçait la tranquillité des fidèles et peut-être même la religion. Il
+lui manifesta l'intention de prévenir ce malheur, et le pria de lui
+envoyer un légat avec lequel il pût en conférer.
+
+Le pape accepta sa proposition avec empressement, et envoya à Paris le
+cardinal Gonsalvi, Spina, archevêque de Gênes, et Caselli, pour traiter
+du concordat. De son côté, le premier consul nomma son frère Joseph, M.
+Crettet, et l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô d'Angers, pour en discuter
+les articles avec les prélats. Le concordat fut signé le 18 juillet
+1801.
+
+Par suite de cet acte, le clergé redevint en France une branche de
+l'administration, qui fut dirigée par M. Portalis père, que le premier
+consul nomma ministre des cultes. C'est dans le courant de l'année qui
+suivit, que le pape envoya à Paris comme son légat, le respectable
+cardinal Caprara, qui acheva l'œuvre commencée par ses prédécesseurs.
+
+La réconciliation de la France avec l'Église fut encore un triomphe pour
+le premier consul, auquel elle concilia tous les dévots. Elle lui valut
+en outre l'avantage de voir cesser toutes ces momeries d'offices divins
+célébrés à domicile. Les fidèles revinrent aux temples qu'il avait fait
+rouvrir, et les prêtres de toutes les orthodoxies ne craignirent pas d'y
+venir officier. Le pape soumit à la même discipline les ecclésiastiques
+assermentés et insermentés; il somma les évêques absens de rentrer
+sur-le-champ dans leurs diocèses ou d'envoyer leur démission. Quelques
+uns obéirent, et ceux qui résistèrent furent remplacés.
+
+Le premier consul voulut célébrer la réconciliation de la France avec
+l'Église: une grande cérémonie eut lieu à Notre-Dame. À l'avénement du
+premier consul, cette métropole était dans l'état le plus déplorable;
+elle n'avait plus ni marbres, ni ornemens, tout avait été pillé ou
+vendu. On ne s'en était pas tenu là; en 1793, on avait coupé l'édifice,
+on l'avait distribué en une série de magasins qu'on avait loués au plus
+offrant. Le premier consul fit cesser cette odieuse profanation; il
+restitua la basilique, fit remettre à neuf les tables, les autels que le
+jacobinisme avait abattus, et assista à la cérémonie d'inauguration avec
+tous les membres du gouvernement.
+
+Cette action, louable en elle-même, et tout à la fois politique et
+religieuse, lui valut, d'une part, un surcroît d'affection, et de
+l'autre une explosion de mécontentemens.
+
+Le premier consul avait à diverses fois engagé M. de Talleyrand à
+reprendre la prêtrise; il lui observait que ce parti convenait à son
+âge, à sa naissance, et lui promettait de le faire faire cardinal, ce
+qui le placerait sur la même ligne que Richelieu, et donnerait du lustre
+à son ministère.
+
+Quelque peu de vocation que M. de Talleyrand eût pour l'Église, il ne
+laissa pas de réfléchir à cette proposition; mais telle était la
+faiblesse de son caractère, qu'une femme, qui avait pris de l'empire sur
+son esprit en faisant les honneurs de sa maison, paralysa l'influence
+immédiate du chef de l'État. Elle fit jouer tant de ressorts pour se
+préserver d'une expulsion qui aurait été la conséquence immédiate du
+retour de M. de Talleyrand à la prélature, qu'elle parvint à se faire
+épouser, et figura dans la suite, non pas aux Tuileries, mais au milieu
+des représentans de toutes les cours de l'Europe, sous le nom de
+princesse de Bénévent. Dans cette occasion, le premier consul avait
+poussé la condescendance au point de solliciter du pape un bref de
+sécularisation pour M. de Talleyrand, et la permission de se marier. Il
+avait cédé particulièrement, dans cette circonstance, aux instances de
+madame Bonaparte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+Mécontentemens de quelques généraux.--Bernadotte.--Scène chez le général
+Davout.
+
+
+J'ai dit plus haut que la cérémonie de Notre-Dame fit éclater des
+mécontentemens. Il me reste à rapporter ce qu'ils produisirent.
+
+Des envieux, des brouillons, la plupart esprits médiocres, et qui,
+cependant voulaient trancher sur des matières qu'ils n'étaient pas en
+état d'entendre, cherchaient à agiter la multitude. Ils s'attachaient à
+la marche du gouvernement, critiquaient amèrement ses actes, lui
+imputaient des vues qu'il n'avait pas, et protestaient qu'ils mourraient
+plutôt que de voir périr la liberté. Ne pouvant ou ne voulant pas
+pénétrer quels étaient les projets du chef de l'État, ils lui
+attribuaient ceux qui convenaient à leurs desseins. Le premier consul
+était décidé à rétablir les prêtres sur le pied où ils étaient avant la
+révolution; on ne pouvait trop se hâter de prévenir un semblable
+attentat. Les armes, les moyens étaient indifférens; tout était bon,
+pourvu qu'on détournât l'orage. On ne s'en tint pas aux propos; on avisa
+aux mesures de résistance, on se constitua en état flagrant de
+conspiration. Ces réunions insensées, qui devenaient inquiétantes par la
+folie même de ceux dont elles se composaient, avaient pour chef le
+général Bernadotte, qui commandait, à cette époque, l'armée de l'Ouest.
+Quoique allié à la famille Bonaparte[44], il avait plusieurs fois
+assisté aux réunions où l'on discutait les moyens de se défaire du
+premier consul. À la vérité, il s'opposait à ce qu'on lui arrachât la
+vie; mais il conseillait un enlèvement à force ouverte, qui eût toujours
+été suivi du même résultat. Quant aux autres, tous opinaient pour la
+mort.
+
+Le premier consul, dont la conservation était le besoin de l'époque, fut
+bientôt averti de ces réunions et du mauvais esprit qui les animait;
+mais il était si peu organisé pour la crainte, qu'il se borna à éloigner
+de Paris les mauvaises têtes dont elles se composaient. Quant à
+Bernadotte, il eut ordre de rejoindre son armée.
+
+Un général qui se perdait alors dans la foule de ceux qui commandaient,
+était spécialement lié avec l'un des plus ardens de ceux qu'avait
+atteints la mesure du premier consul. D'abord soldat au service
+d'Espagne, il l'abandonna furtivement pour gagner la France, où venait
+d'éclater la révolution. Il s'attacha aux représentans qui allaient
+exalter, épurer les armées, et poursuivit les aristocrates avec un zèle
+qui ne fut pas sans utilité pour lui. Il trouvait une nouvelle occasion
+de servir la chose publique; il la saisit, et signala au premier consul
+les vues, les moyens de ces conciliabules qu'il avait souvent échauffés
+de ses élans de républicanisme. Il signalait, entre autres, le colonel
+F... et le général D..., avec lequel il était étroitement lié. Il les
+représentait comme exaltés au point de ne pas rejeter peut-être l'idée
+d'un attentat à la vie du premier consul, considération qui, disait-il,
+avait pu seule le déterminer à donner l'avis qu'il transmettait. Muni
+d'une pièce aussi précise, le chef de l'État ordonna l'arrestation des
+deux officiers qui lui étaient désignés. Le ministre de la police lui
+avait laissé ignorer l'existence de ces trames odieuses. Il ne savait si
+elles avaient échappé à sa surveillance, ou si Fouché avait intérêt à
+l'abuser. Dans le doute, il ne voulut pas recourir aux voies ordinaires,
+et chargea la gendarmerie d'élite, dont j'étais colonel, de s'assurer
+des prévenus. F... fut arrêté; mais D... échappa par les soins officieux
+de celui qui l'avait dénoncé.
+
+Celui-ci n'avait pas transmis son rapport au premier consul, qu'il
+courut prévenir son ami que tout était découvert, qu'il prît garde à
+lui, croyant sans doute soulager sa conscience par cet avis officieux.
+D..., touché de sa sollicitude, plein de confiance dans une vieille
+liaison contractée au milieu des chances d'une homogénéité de fortune
+politique, lui demanda asile. Il n'osa refuser, et accueillit le
+fugitif; mais il prévint en même temps qu'il n'avait pu repousser les
+sollicitations de l'amitié, que D... s'était réfugié chez lui.
+
+J'étais à la Malmaison quand l'avis y arriva. Le premier consul, que ces
+intrigues avaient indisposé, m'envoya de suite à Paris, avec un ordre de
+diriger un détachement de gendarmerie sur la maison de campagne de ce
+général. Le détachement se rendit au village, mais ne trouva personne.
+D... était en route pour ses foyers, où le premier consul ordonna de le
+laisser tranquille.
+
+L'apparition des gendarmes chez le général dont le zèle pour le premier
+consul paraissait diriger la conduite dans cette occasion, éleva
+cependant une mésintelligence entre lui, qui avait provoqué cette
+mesure, et moi, qui avais reçu l'ordre de l'exécuter. Il se plaignit de
+l'insulte qui lui était faite, en appela aux officiers, écrivit au
+premier consul, voulut à toute force avoir satisfaction à mes dépens.
+Tant de tapage pour une visite de gendarmerie parut suspect. Je ne
+pouvais concevoir qu'un pareil désagrément auquel, après tout, chacun
+est exposé, excitât véritablement cette inépuisable colère dont ***
+paraissait animé. Je demandai à mon tour satisfaction. Je souffre,
+dis-je au premier consul, les propos que m'attire le commandement dont
+je suis revêtu, parce que le bien du service l'exige. Mais s'il doit
+toujours en être ainsi; si je suis sans cesse poursuivi par les clameurs
+de ceux contre lesquels je reçois des ordres, veuillez me le retirer, et
+me donner en échange un régiment de cuirassiers. «Et que vous font ces
+clameurs? me répliqua le premier consul; ne voyez-vous pas d'où elles
+partent? *** ne crie si haut que parce que c'est lui qui m'a prévenu des
+vues de D... et de l'asile qu'il avait choisi. Au reste, soyez
+tranquille, je me charge de le calmer.» Je sus, en effet, qu'il lui
+avait fait dire que sa manière ne menait à rien; qu'il fallait être pour
+ou contre; qu'il vît ce qu'il préférait. Mes pressentimens étaient
+vérifiés; il ne restait plus qu'un point à éclaircir. Je voulus en avoir
+le cœur net, et demandai, dans la suite, à D...[45], qui était retiré
+dans ses foyers, par qui il avait été avisé de quitter la maison où il
+s'était retiré. C'était encore, comme je le soupçonnais, son officieux
+ami qui l'avait prévenu que la gendarmerie était sur ses traces. Il eût
+pu faire davantage, il eût pu dire comment elle s'y trouvait.
+
+Je n'ai rien oublié de toutes ces malheureuses circonstances, dans
+lesquelles je n'ai dû voir qu'une preuve de plus de la faiblesse
+humaine: si celui auquel elles s'appliquent lit ces Mémoires, qu'il ne
+croie pas que sa nouvelle position m'a imposé de ne pas le nommer: c'est
+à ses enfans que j'ai dû ce ménagement.
+
+La confidence du premier consul m'avait mis au fait. Je laissai aller
+les propos. Tout ce grand fracas, dont on étourdissait les salons,
+n'avait pour but que de voiler les rapports que l'on entretenait avec le
+cabinet. Ce n'était pas la peine de s'en inquiéter.
+
+Parmi les sujets assez minces dont se composaient les réunions, se
+trouvait un officier supérieur, que les révélations de *** signalaient
+comme capable de se porter aux derniers attentats. Renvoyé pour des
+motifs qui me sont inconnus, du régiment où il servait, sans emploi,
+sans fortune, il devint naturellement un des boute-feu du mouvement qui
+se préparait. La perte du premier consul devait lui rouvrir la carrière;
+il annonçait hautement l'intention de la consommer. Sa décision était
+connue; il fut arrêté et mis au Temple. Une fois enfermé, il pesa,
+examina sa conduite, et n'y trouvant que des sujets d'alarmes, il
+résolut de recourir à la clémence du premier consul. Il s'y détermina
+d'autant mieux, qu'il ne doutait pas que la perte de sa liberté ne fût
+le résultat de la délation de quelque faux frère qui avait fait la paix
+à ses dépens, ce qui était vrai.
+
+Il offrit de faire des révélations; le général Davout fut chargé de les
+recueillir, et se rendit au Temple, où il reçut les confidences de ce
+chef d'escadron: elles étaient importantes. Le premier consul le chargea
+de nouveau de voir le prisonnier, de lui proposer cinq cents louis, s'il
+voulait accepter une mission pour Londres, où, en se donnant pour
+échappé du Temple, il parviendrait à surprendre les projets des Anglais
+et des émigrés sur les départemens de l'Ouest, ainsi que les relations
+qu'ils y conservaient.
+
+Le général Davout envoya chercher le prisonnier, et le fit conduire dans
+la maison qu'il occupait aux Tuileries, sur l'emplacement où est
+aujourd'hui la terrasse qui se trouve en face de la rue Saint-Florentin.
+
+Le hasard amena, sur ces entrefaites, le général ***, déjà désigné plus
+haut, chez Davout. Il reprenait ses criailleries ordinaires. Le premier
+consul, disait-il, voulait rétablir l'ancien régime; il avait commencé
+par faire rentrer les émigrés; il faisait rentrer les prêtres, et
+dépouillerait bientôt les acquéreurs de biens nationaux. Enfin,
+ajouta-t-il, pour dernier trait, il venait de faire étrangler ce pauvre
+chef d'escadron, prisonnier au Temple.
+
+Le général Davout, qui ne devinait pas encore où son interlocuteur
+voulait en venir, imaginait tantôt qu'il cherchait à se faire interroger
+pour se débarrasser d'un poids qui chargeait sa conscience, tantôt qu'il
+cherchait s'il ne serait pas possible de le détacher du premier consul.
+Toutefois le général Davout le laissa s'engager, écouta toutes les
+folies qu'il lui débitait, et laissa échapper un mouvement de pitié qui
+mit fin à la philippique. Pour toute réponse, au lieu de le reconduire
+par la sortie ordinaire, il le fit passer par une pièce où se trouvait
+D...
+
+Le général *** aperçoit bien vivant le pauvre chef d'escadron, qu'il
+venait de dire avoir été étranglé; son esprit en fut bouleversé; mais,
+se remettant bientôt, et ne se méprenant pas sur les motifs qui
+amenaient cet officier chez le commandant de la place, il rentra
+précipitamment dans le cabinet de Davout, et lui dit: «Je vois que l'on
+sait tout, puisque D... est là; on m'a trompé; je t'en prie, mène-moi de
+ce pas chez le premier consul.» Davout y consentit. Le général *** se
+jeta aux pieds du chef de l'État, avoua tout, et fixa par cette démarche
+sa position présente qui vacillait, et prépara sa position à venir. Il
+appartint dès-lors au premier consul, pour lequel il affecta un
+dévoûment exclusif. Quant au chef d'escadron, il avait peu de choses à
+ajouter aux révélations qui étaient déjà connues. Il accepta la
+proposition que lui fit Davout. Il se rendit à Londres, séjourna
+long-temps dans cette capitale, et ne la quitta que lorsqu'il eut des
+renseignemens précis sur un projet qui avait pour but d'abattre le
+premier consul. Il rejoignit le maréchal au camp d'Ostende, et lui
+dévoila le complot, qu'on essaya de mettre à exécution à quelques mois
+de là. Il vécut quelque temps tranquille; mais la nature l'emporta, il
+reprit ses premières habitudes, et devint l'objet d'une surveillance
+sévère. Des ordres rigoureux avaient même été donnés pour le cas où il
+serait aperçu rôdant autour du premier consul. Depuis on essaya
+plusieurs fois de le placer; mais l'âge n'avait pas mûri sa tête, il ne
+put se tenir nulle part. Il joua la victime en 1814, en 1815, etc.,
+etc... L'histoire dira le reste.
+
+À l'époque où se passèrent les faits dont je viens de parler, le premier
+consul venait de s'établir au palais de Saint-Cloud, qu'il avait fait
+réparer, pour jouir de la facilité d'une promenade qui s'y trouvait de
+plain-pied avec son cabinet, et être plus près de Paris que ne l'était
+la Malmaison; ce qui était important pour tous ceux qui avaient des
+communications journalières avec lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+Discussions du Code civil.--Tribunat.--Exposition des produits de
+l'industrie.--Canal de l'Ourcq.
+
+
+Ce fut à la fin de mars 1802 qu'une commission du conseil d'État,
+composée de MM. Tronchet, Portalis père, Merlin de Douai et autres, sous
+la présidence du second consul Cambacérès, fut chargée de présenter le
+projet du Code civil; le premier consul fit ouvrir les discussions sur
+cette grave matière par le conseil d'État. Ce corps tenait ordinairement
+trois séances par semaine: elles commençaient à deux heures, et
+finissaient à quatre ou cinq; mais cet hiver le conseil ne se sépara
+jamais qu'il ne fût huit heures du soir, et le premier consul ne manqua
+pas une seule de ses séances.
+
+Jamais il ne s'était tenu un cours de droit public de cette importance.
+Le conseil d'État comptait, à cette époque, une foule d'hommes dans la
+maturité de l'expérience et la force de l'âge: aussi la discussion
+était-elle profonde, lumineuse, empreinte du cachet de la méditation.
+
+Le premier consul s'intéressait si vivement à ces débats, que le plus
+souvent il retenait quelques conseillers d'État pour dîner, et reprendre
+ensuite la discussion. S'il rentrait seul, il restait dix minutes à
+table, et remontait dans son cabinet, d'où il ne sortait plus.
+
+Quand il n'avait pas été au conseil d'État, il allait à l'Institut, où
+je l'ai quelquefois accompagné. Cette société s'assemblait alors au
+Louvre. Il se rendait à la séance par la galerie du Muséum; et,
+lorsqu'elle était finie, il retenait quelquefois un ou deux membres,
+s'asseyait sur une table comme un écolier, et entamait une conversation
+qui se prolongeait souvent fort avant dans la nuit. En général, quand il
+rencontrait quelqu'un qui lui convenait, le temps coulait sans qu'il
+s'en aperçût.
+
+La rédaction du Code civil achevée, ce grand travail fut porté avec les
+formalités ordinaires à la discussion du Tribunat. On avait déjà eu
+plusieurs occasions de s'apercevoir que ce corps deviendrait tôt ou tard
+un obstacle à la marche administrative du gouvernement. Quoique
+généralement composé d'hommes d'un mérite reconnu, il s'était mis en
+hostilité avec le conseil d'État. Il avait quelquefois montré une
+opposition qui tenait peut-être plus à l'esprit de corps et à la
+rivalité de talens qu'à l'intrigue et à une tendance à l'exagération.
+
+Le premier consul avait été prévenu de cette disposition; mais elle
+était si peu raisonnable, qu'il refusait d'y croire. Il fit, comme je
+l'ai dit, faire la communication. Il ne tarda pas à se convaincre qu'il
+avait mieux auguré de ce corps qu'il ne méritait. La discussion fut
+aigre, passionnée, minutieuse. On ne put plus se promettre de faire
+passer le Code sans le mutiler. Le besoin de ce grand travail était
+vivement senti; mais, comme il était à craindre que la même opposition
+ne se manifestât au Corps Législatif, et ne frappât ainsi de discrédit
+le premier œuvre de la législation consulaire, on retira le projet. Les
+élections amenèrent des hommes plus sages au Corps Législatif. Le
+Tribunat, qu'on avait eu la prudence de réduire de moitié, revint
+lui-même à un système moins hostile. Le Code fut reproduit et adopté.
+
+Le premier consul abolit plus tard le Tribunat; et, comme il en voulait
+non aux membres, mais à l'institution qui n'était propre qu'à entraver
+sa marche, il plaça tous les tribuns, qui, pour la plupart, furent des
+administrateurs remarquables et tous des hommes distingués.
+
+Je lui ai quelquefois entendu dire au sujet de ceux dont il était le
+plus satisfait: «Eh bien! voyez; au Tribunat, il aurait été opposé à ce
+qu'il fait aujourd'hui mieux qu'un autre. Voilà ce que produit l'esprit
+de corps. Il faut convenir, ajoutait-il à cette occasion, que les hommes
+ne sont en général que des enfans.»
+
+Depuis que le premier consul gouvernait, il s'était fait dans toutes les
+branches administratives un travail prodigieux, et cependant les
+créations continuaient encore. On forma l'administration des eaux et
+forêts, qui arrêta le pillage des bois, et lui substitua un mode
+d'exploitation sage et raisonné; on établit des lycées; on doubla les
+moyens d'instruction gratuite, que plus tard on compléta par
+l'organisation d'un corps enseignant; on fit des agens-de-change; on
+recréa la loterie, qui anéantit une multitude de petites loteries, de
+banques particulières tout aussi ruineuses pour le public et stériles
+pour l'État; enfin, on institua les droits-réunis.
+
+Le ministre de l'intérieur, M. Chaptal, protégeait, stimulait les
+manufactures et tout ce qui tenait à l'industrie avec un zèle qui ne
+laissait rien à désirer. C'est lui qui imagina d'établir, dans chaque
+département et plus tard à Paris, des muséum d'exposition où l'on
+apporterait, à une époque fixe, les produits de l'industrie nationale.
+Cette heureuse conception fut aussitôt réalisée. L'exposition eut lieu,
+et montra les inconcevables progrès qu'avaient faits les arts pendant un
+espace de temps qu'on n'avait cru fécond qu'en calamités. M. Chaptal
+rendit, dans cette circonstance, un service signalé à la nation; il
+ouvrit les yeux à une foule d'incrédules qui s'obstinaient à mettre nos
+fabricans au-dessous de ceux de l'étranger. La comparaison les
+convainquit. Ils furent obligés de s'avouer que des produits qu'ils
+achetaient comme de fabrique anglaise, sortaient de nos ateliers,
+étaient confectionnés par les ouvriers dont ils contestaient l'aptitude.
+Ce fut par des moyens aussi simples qu'il fit cesser les petites
+supercheries de quelques fabricans, qui ne rougissaient pas d'employer
+une estampille étrangère pour mieux écouler leurs produits. Il ne mérita
+pas moins bien de l'agriculture. Il fonda les prix qu'on décerne encore
+dans les départemens aux plus belles productions agricoles. Avec le
+temps et de pareilles institutions, un pays ne peut manquer d'obtenir de
+grandes améliorations et parvenir à la prospérité. Au reste, tous les
+actes de l'administration de M. Chaptal portaient le cachet d'un
+patriotisme éclairé, comme ceux de sa vie privée portent celui d'un
+homme de bien.
+
+Il ne se passait guère de semaine que le premier consul n'allât visiter
+quelques établissemens. Il ne songeait qu'à embellir, améliorer,
+administrer; il traçait des canaux, ouvrait des routes, ou rétablissait
+celles de l'ancienne France qui avaient été totalement négligées pendant
+la révolution. Le chef de l'État avait donné l'impulsion: tout était en
+mouvement d'un bout de la république à l'autre. On réparait, on
+réédifiait, on travaillait, comme on fait après un naufrage pour
+remettre à flot le bâtiment qu'un pilote inhabile a échoué.
+
+À Lyon, on rétablissait la place Bellecour; à Paris, on déblayait le
+Louvre, on nettoyait le Carrousel, on restaurait les monumens publics;
+on rendait au culte les temples échappés à la destruction, on relevait
+ceux qu'une fureur insensée avait fait abattre.
+
+Les ports, les canaux, toutes les constructions marchaient de front. On
+ne concevait pas comment le premier consul pouvait faire face aux
+dépenses que tant d'entreprises exigeaient; on s'étonnait, on criait au
+miracle: le miracle était simple, c'était celui de l'ordre et de la
+probité. Je m'explique.
+
+Avant le 18 brumaire, les receveurs-généraux retenaient les deniers
+publics, sous le prétexte que leurs recettes éprouvaient des lenteurs.
+Ainsi, privé de rentrées fixes et hors d'état de connaître jamais le
+juste état de ses caisses, le ministre des finances était obligé de
+faire le service avec des traites sur les receveurs-généraux à une date
+plus ou moins reculée. Ces traites passaient dans le commerce; mais,
+comme on ne croyait pas plus à la solidité qu'à la bonne foi du
+gouvernement, elles altéraient journellement la confiance que l'on
+aurait voulu chercher à mettre dans le crédit public. Les
+receveurs-généraux profitèrent de ce cruel état de choses; ils se firent
+banquiers, achetèrent les effets qu'ils devaient solder, et réalisèrent
+des bénéfices énormes. Ces scandaleux trafics avaient disparu avec le
+gouvernement qui les tolérait. M. Gaudin en avait fait justice en
+prenant la direction des finances. En voyant la hausse des fonds
+publics, on criait à la magie; cette magie était la probité et le retour
+de l'ordre; l'économie présidait à la perception de l'impôt. Aucun fonds
+n'était détourné, aucune valeur n'était avilie: le crédit, la confiance,
+s'étaient rétablis partout.
+
+Une autre entreprise, qui était tout entière dans l'intérêt de la
+capitale et du commerce, signala encore cette année. On projetait depuis
+long-temps la construction d'un canal qui rassemblât les eaux de la
+rivière de l'Ourcq, et les amenât dans Paris; mais les travaux qu'il
+exigeait étaient immenses, on avait toujours reculé devant les
+difficultés que présentait l'exécution. On avait cependant essayé
+quelques ébauches d'après les plans de M. Girard, que le premier consul
+avait eu occasion d'apprécier en Égypte; mais l'opposition avait été si
+vive, que tout avait été abandonné, lorsqu'il prit fantaisie au chef de
+l'État d'aller chasser[46] dans la forêt de Bondi.
+
+La meute qu'il suivait le mena dans les travaux du canal, qui se
+trouvaient en partie entravés dans cette forêt; sur-le-champ il laissa
+là les chiens, et nous ordonna de le suivre: il ne pensait déjà plus à
+la chasse. Il fit lui-même la reconnaissance des travaux déjà achevés,
+et comme il avait été long-temps auparavant faire celle de tout le cours
+de la rivière de l'Ourcq, ainsi que celle du canal projeté dans toute sa
+longueur, les contradictions qui en avaient fait suspendre les travaux
+revinrent à son esprit: sans rejoindre la chasse, il retourna de suite à
+Paris, et donna des ordres pour la réunion aux Tuileries, le soir même,
+de tous les ingénieurs des ponts-et-chaussées qui étaient pour et contre
+le projet. Il les mit en présence, suivit attentivement la discussion,
+trouva les objections faibles, les réponses péremptoires, et ordonna
+sur-le-champ la reprise des travaux, qui furent conduits avec célérité,
+mais qu'il n'eut pas la satisfaction de mener à terme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+Suppression du ministère de la police.--Le général Rapp.--Médiation
+helvétique.--Intérieur des Tuileries.--Anecdote.
+
+
+L'état de paix dans lequel on vivait avait peu à peu amorti la défiance.
+Le premier consul avait rayé de la liste des émigrés tous ceux qui
+avaient demandé cette grâce: il les avait même mis en possession de la
+partie de leurs biens qui n'avait pas été vendue et se trouvait encore
+sous le séquestre national. Sa facilité multiplia les démarches. Il fut
+obligé de prendre une mesure générale pour couper court aux réclamations
+qui l'assiégeaient. Il eut d'abord dessein de faire rapporter la loi sur
+l'émigration; mais on lui démontra que cette mesure aurait des
+conséquences pires que le mal auquel il voulait remédier. Un premier
+arrêt du conseil d'État excepta de la liste des émigrés les
+ecclésiastiques qui avaient subi la déportation, les enfans au-dessous
+de seize ans, les laboureurs, artisans, etc.; un senatus-consulte de
+1802 les amnistia. Le premier consul fit ensuite dresser une liste de
+ceux que leurs antécédens ou leur naissance constituaient en état
+d'hostilité avec les lois nouvelles, et raya les autres en masse.
+
+La suppression du ministère de la police devint la conséquence de cette
+détermination: il n'y avait plus besoin de surveillance là où il n'y
+avait plus rien à surveiller. On saisit cette occasion pour essayer de
+démontrer au premier consul que cette autorité ne pouvait plus subsister
+sans de graves inconvéniens pour la popularité comme pour la
+considération dont il cherchait à entourer son pouvoir. La tolérer
+encore, c'était fournir des prétextes à la calomnie, faire suspecter les
+intentions du gouvernement. Le premier consul eut l'air de se laisser
+persuader, et ne fut peut-être pas fâché d'essayer ce que personne
+n'avait osé tenter avant lui, de maintenir l'ordre avec les tribunaux et
+la gendarmerie. M. Fouché était furieux contre M. de Talleyrand, qu'il
+regardait comme l'auteur d'une mesure qui l'éloignait à la fois du
+conseil et le privait du ministère, qu'il regardait comme un apanage
+inamovible. Aussi usa-t-il de représailles; il jeta des soupçons sur la
+fidélité, les intentions politiques du ministre des relations
+extérieures, et employa mille moyens de les faire parvenir aux oreilles
+du premier consul, qui, malheureusement pour lui et pour M. de
+Talleyrand, leur donna plus d'importance qu'ils n'en méritaient. Le
+ministère de la police fut néanmoins supprimé, et M. Fouché entra au
+sénat conservateur.
+
+M. Abrial, qui avait le portefeuille de la justice, y fut également
+nommé. Le premier consul réunit les deux ministères sous la dénomination
+de ministère du grand-juge, qu'il confia à M. Reignier, qui était
+conseiller d'État: il lui adjoignit M. Réal, qu'il chargea de la
+direction de tout ce qui se rattachait à la sûreté générale, ou qui
+exigeait des informations qu'un procureur-général aurait conduites le
+plus souvent d'une manière imparfaite. Les choses marchèrent d'abord
+assez bien. On était fatigué de guerre, de dissensions; chacun aspirait
+au repos et cherchait à réparer les pertes qu'il avait faites. Personne
+ne songeait à troubler une situation prospère qui n'était due qu'à la
+concentration du pouvoir.
+
+Les Suisses étaient encore régis par le gouvernement que le Directoire
+de France leur avait imposé; mais l'exaspération que causait un pouvoir
+assis sur les ravages de l'étranger était au comble. De toutes parts, on
+courut aux armes: ce ne fut partout que trouble et confusion, et
+l'orage, qui se calmait chez nous, souffla avec violence en Suisse. Les
+partis ne tardèrent pas à en venir aux mains.
+
+Celui qui repoussait le Directoire était si nombreux, qu'il anéantit
+l'autre en un instant. Les vaincus se prévalurent aussitôt d'un traité
+conclu avec la France, et réclamèrent l'assistance du premier consul. Sa
+position était délicate; il ne voulait ni laisser la guerre civile
+s'allumer, ni opprimer l'indépendance helvétique: il venait cependant de
+faire entrer en Suisse le général Ney avec un corps de troupes, et en
+même temps de faire arrêter Reding, instigateur de troubles. Il dépêcha
+en toute diligence son aide-de-camp Rapp, qui arriva comme un envoyé de
+la Providence au moment où l'on allait en venir aux mains. Rapp, avec
+une rare présence d'esprit, descend de sa voiture, se place entre les
+deux armées, déclarant à haute voix et en allemand qu'il était autorisé
+à déclarer ennemi du peuple français celui des deux partis qui
+commencerait le feu, et qu'il avait l'ordre de faire entrer de nouvelles
+troupes françaises sur le territoire suisse. Sa fermeté imposa d'autant
+plus, que l'un et l'autre parti avait les mêmes conséquences à redouter
+d'une seconde invasion. Ils se rapprochèrent, convinrent d'assembler les
+cantons et de remettre leurs différends à la médiation du premier
+consul.
+
+Celui-ci accepta; il accueillit la députation qui vint lui exposer les
+vœux, les besoins d'un peuple que l'inquiétude du Directoire avait fait
+courir aux armes, et nomma une commission de sénateurs, au nombre
+desquels se trouvait Fouché, pour discuter avec elle la constitution qui
+convenait aux peuples des montagnes qu'elle représentait.
+
+L'acte constitutionnel fut promptement arrêté. La députation,
+satisfaite, pria le premier consul de conserver le titre de médiateur
+qui lui avait été déféré. Le pays recouvra la tranquillité qu'il avait
+perdue, sans qu'elle coûtât une seule goutte de sang; et le célèbre M.
+de La Harpe[47], qui l'avait régi sous le nom de directeur, vint fixer
+sa résidence à Paris.
+
+L'hiver qui suivit la conclusion de la paix fut remarquable par
+l'affluence des étrangers de distinction; ils accouraient de toutes
+parts en France. Cependant tel avait été le récit qu'on leur avait fait
+de nos discordes, qu'ils croyaient la capitale à moitié dévastée. Ils
+furent étrangement surpris de ne trouver aucune trace de destruction, et
+d'entendre dire de toutes parts que la ville était plus belle qu'avant
+les troubles dont on leur avait fait un si triste tableau.
+
+Le cérémonial n'était pas réglé. Madame Bonaparte ne recevait personne;
+elle craignait de se voir compromise par les prétentions que pourraient
+élever quelques dames étrangères dans un palais qui était encore sans
+étiquette, ou de les blesser elles-mêmes par l'exigence que lui
+inspirait son rang: aussi n'y avait-il rien de plus monotone alors que
+le château des Tuileries. Le premier consul ne quittait pas son cabinet;
+madame Bonaparte était obligée, pour tuer le temps, d'aller tous les
+soirs au théâtre avec sa fille, qui ne la quittait pas. Après le
+spectacle, dont le plus souvent elle n'attendait pas la fin, elle
+revenait terminer sa soirée par un whist, ou, s'il n'y avait pas assez
+de monde, par une partie de piquet, qu'elle faisait avec le second
+consul, ou quelque autre personnage de cette gravité.
+
+Les femmes des aides-de-camp du premier consul, qui étaient de l'âge de
+madame Louis Bonaparte, venaient lui tenir compagnie. C'étaient chaque
+jour les mêmes personnes, les mêmes jeux: la semaine s'écoulait de la
+même manière à la Malmaison qu'à Paris. Le second consul recevait les
+fonctionnaires ainsi que les membres de la magistrature; sa maison était
+la seule où l'on rencontrait une partie de la représentation du
+gouvernement. Les étrangers, de leur côté, remplissaient les salons,
+dont M. de Talleyrand seul leur faisait les honneurs.
+
+Ce fut dans le cours de cet hiver que le premier consul fit arrêter et
+mettre au Temple M. T***, qui revenait d'Angleterre par la Hollande.
+L'arrestation fut représentée comme tyrannique. Voici cependant ce qui
+la détermina.
+
+Ancien membre du parlement de Paris, M. T*** avait mené une vie fort
+agitée depuis qu'il avait quitté la France: il avait successivement
+séjourné en Angleterre, en Allemagne, et avait fini par se réfugier en
+Amérique. Il n'y avait pas plus trouvé le repos qu'ailleurs. Mais ses
+opinions étaient tout pour lui; il aima mieux souffrir que d'en faire le
+sacrifice. Il était dans cette pénible situation, lorsqu'il apprit les
+événemens qui suivirent le retour du général Bonaparte. Las de courir le
+monde, et pressé de revoir ses enfans, il se décide à repasser en
+Europe. Il rencontre, à bord du bâtiment qu'il montait, des Hollandais
+de Surinam, se lie avec eux, apprend que la colonie, fatiguée
+d'appartenir à un gouvernement qui ne peut plus la protéger, envoie
+négocier, c'est-à-dire inviter le ministère anglais à venir prendre
+possession de l'établissement. Ils ne connaissaient personne à Londres,
+et auraient cependant voulu que leur mission fût ignorée de la Hollande,
+dont ils étaient si près, et où ils avaient des relations. M. T*** les
+tira d'affaire; il avait d'anciennes liaisons en Angleterre; il se mit
+en rapport avec le gouvernement, et fit si bien, que les Hollandais
+obtinrent sans bruit la protection qu'ils sollicitaient.
+
+Le ministère, à qui cette intrigue livra Surinam, en usa généreusement
+avec celui qui l'avait conduite, en sorte que M. T*** vit à la fois la
+France s'ouvrir devant lui et sa fortune se rétablir. La négociation
+qu'il avait faite avait amené une sorte d'intimité entre le ministère et
+lui. Pitt le consulta sur la confiance que méritait un ambassadeur
+français qui venait de lui adresser un mémoire sur les moyens de
+restreindre la puissance du premier consul.
+
+M. T***, qui avait connu ce personnage avant son émigration, s'imagina,
+d'après cette ouverture, qu'il était resté fidèle aux principes qu'il
+professait alors, et en rend bon compte au ministre. Sur cette
+assurance, Pitt lui confie le mémoire; T*** le parcourt, retrouve ses
+opinions, et se persuade qu'il peut compter sur son ancien ami. Il se
+rend aux lieux qu'il habite; il va le voir, lui compte sa bonne et
+mauvaise fortune, et lui demande son appui. Il reçoit les plus belles
+promesses; mais il démêle, à travers la conversation, des principes
+politiques tout-à-fait contraires à ceux qu'il attendait. «Quoi! à moi!
+lui dit T***; mais j'ai lu ton mémoire; je sais ce que tu penses; Pitt
+me l'a confié.»
+
+Le diplomate nia le fait, redoubla de caresses, d'offres de service.
+L'émigré crut à ses protestations, et se mit en route pour Paris; mais
+il avait été signalé à la police comme un agent anglais, qui arrivait
+avec des sommes considérables. Son bienveillant ami avait eu soin de
+divulguer la part qu'il avait prise à l'intrigue de Surinam.
+
+Le premier consul dut le faire arrêter. Le chagrin, l'irritation que
+cause toujours la perfidie, mirent promptement T*** au tombeau. Il
+mourut avec l'amertume d'un homme qui succombe sous les trames d'un faux
+ami.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+Première réception de la cour consulaire.--Vive allocution du premier
+consul à l'ambassadeur anglais.--Calculs et espérances de l'Angleterre.
+
+
+On établit enfin vers le mois de mars 1802 un peu d'étiquette, et
+l'épouse du chef du gouvernement eut autour d'elle des dames, des
+officiers civils chargés de veiller à la représentation. Les dames ne
+furent d'abord qu'au nombre de quatre, mesdames de Rémusat, de
+Thalouete, de Luçay, et madame de Lauriston, dont le premier consul
+faisait un cas particulier. Les quatre officiers civils du palais
+consulaire furent MM. de Gramayel, de Luçay, Didelot et de Rémusat.
+
+Cette cour n'avait encore que quelques mois d'installation, lorsque les
+étrangers furent reçus pour la première fois. La réception eut lieu dans
+les appartemens de madame Bonaparte, au rez-de-chaussée, sur le jardin.
+Elle fut nombreuse, composée de tout ce que nos voisins avaient de plus
+aimables femmes, qui y parurent avec un luxe de pierreries dont notre
+cour naissante n'avait pas encore d'idée. Le corps diplomatique y
+assista tout entier. Enfin l'affluence fut telle, que les deux salons du
+rez-de-chaussée purent à peine suffire au concours que cette cérémonie
+avait attiré. Quand tout fut prêt, que chacun eut pris sa place, madame
+Bonaparte entra, précédée du ministre des relations extérieures, qui lui
+présenta les ambassadeurs étrangers. Elle fit ensuite le tour du premier
+salon, toujours précédée par le ministre, qui lui nommait successivement
+chacune des personnes qui se trouvaient sur son passage. Elle achevait
+de parcourir le second, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup, et laissa
+voir le premier consul, qui se présentait au milieu de cette brillante
+assemblée. Les ambassadeurs le connaissaient déjà; mais les dames
+l'apercevaient pour la première fois. Elles se levèrent spontanément et
+avec un mouvement de curiosité très prononcé. Il fit le tour de
+l'appartement, suivi des ambassadeurs des diverses puissances, qui se
+succédaient l'un à l'autre, et nommaient les dames de leurs pays
+respectifs.
+
+Ce fut dans une de ces réceptions qu'il laissa éclater plus tard
+l'humeur que lui donnait la conduite de l'Angleterre. Il venait de lire
+les dépêches de son ambassadeur à Londres, qui lui envoyait la copie
+d'un message que le roi avait transmis au parlement, sur de prétendus
+armemens qui avaient lieu dans les ports de France. Tout préoccupé de la
+lecture qu'il venait de faire, il ne passa pas ce jour-là dans le second
+salon, et fut droit aux ambassadeurs. J'étais à quelques pas de lui,
+lorsque, s'arrêtant devant l'ambassadeur d'Angleterre, il l'interpelle
+avec vivacité: «Que veut donc votre cabinet? que signifient ces bruits
+d'armemens dans nos ports? Peut-on abuser ainsi de la crédulité des
+peuples, ou ignorer à ce point ce qui nous occupe? On doit savoir, si
+l'on connaît le véritable état des choses, qu'il n'y a en appareillage
+que deux bâtimens de transport qui sont destinés pour Saint-Domingue;
+que cette colonie absorbe toutes nos pensées, tous nos moyens. Pourquoi
+donc ces plaintes? Est-on déjà las de la paix? Faut-il encore
+ensanglanter l'Europe? Des préparatifs de guerre! nous imposer! On
+pourra vaincre la France, peut-être même la détruire; mais l'intimider,
+jamais!»
+
+L'ambassadeur salua respectueusement, et ne répondit pas un mot. Le
+premier consul s'éloigna; mais, soit que cette sortie l'eût un peu
+échauffé, soit toute autre cause, il n'acheva pas le tour, et rentra
+dans ses appartemens. Madame Bonaparte suivit; le salon fut vide en un
+instant. Les ambassadeurs de Russie et d'Angleterre s'étaient retirés
+dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils s'entretenaient encore, qu'il n'y
+avait plus personne dans les appartemens. «Ma foi, disait le premier au
+second, vous ne pouviez vous attendre à cette sortie, ni par conséquent
+être préparé à y répondre; il faut vous borner à en rendre compte, et en
+attendant vous conduire en conséquence.»
+
+Il le fit. Les communications devinrent froides, réservées. La
+résolution de l'Angleterre était prise, l'aigreur ne tarda pas à se
+manifester.
+
+On échangea des notes; on demanda des explications catégoriques, et
+enfin des passe-ports. Le premier consul les accorda sur-le-champ.
+J'étais à Saint-Cloud, dans son cabinet, lorsqu'on introduisit M. Maret,
+qui apportait la rédaction de la réplique dont il voulait les
+accompagner. Il la fit lire à haute voix, et dit, à cette occasion, des
+choses bienveillantes sur le caractère personnel de lord Withworth,
+qu'il estimait beaucoup. Il était persuadé que, dans cette circonstance,
+il n'avait pris aucune part à la conduite de son gouvernement.
+
+Quelques points étaient restés en litige depuis le traité d'Amiens;
+Malte, d'après les stipulations, devait être restitué à l'ordre de
+Saint-Jean de Jérusalem. L'Angleterre s'y refusa, parce que cette
+possession lui assurait la domination de la Méditerranée. La France
+attendait de même l'évacuation du cap de Bonne-Espérance et celle de
+l'Égypte, d'après les engagemens contractés par l'Angleterre. La France
+avait strictement exécuté les siens.
+
+Il y avait de la dérision à arguer de nos armemens maritimes pour nous
+faire la guerre, lorsqu'il était notoire qu'ils ne pouvaient pas suffire
+à alimenter la colonie de Saint-Domingue. C'était le génie du premier
+consul, et la prospérité qu'il procurait à la France qui effrayaient
+l'Angleterre. Elle l'avait jugé, et lui avait voué dès-lors une guerre à
+mort. Il fallait bien que l'on fût résolu de la recommencer dans une
+circonstance opportune pour avoir donné pour prétexte l'état de ses
+armemens.
+
+Il eût été, je crois, plus conforme à la vérité de dire que le vrai
+motif de cette guerre était, au contraire, le désarmement complet de la
+France, parce qu'il offrait des chances de succès, et que la
+circonstance opportune qu'on était résolu d'attendre en signant la paix,
+était enfin arrivée.
+
+Je me suis confirmé dans cette opinion, lorsque plus tard je suis entré
+dans les affaires, et d'après les observations que j'ai eu occasion de
+faire dans différentes positions où j'ai été placé.
+
+Après la bataille de Zurich, gagnée par Masséna, les Russes ne parurent
+plus prendre de part active aux événemens de la guerre en Allemagne ni
+en Italie; et les rapports qui s'établirent entre l'empereur Paul et le
+premier consul, ayant été suivis de la paix entre les deux pays, les
+Russes disparurent des champs de bataille. La Prusse gardait, depuis le
+traité de Bâle, la plus stricte neutralité.
+
+L'Autriche était restée seule sur le champ de bataille; l'Angleterre, à
+la vérité, lui avait promis l'alliance de la guerre civile en France,
+mais le premier consul avait triomphé des efforts qu'elle faisait pour
+l'entretenir. Il avait conduit en Italie toutes les troupes
+républicaines que la pacification de l'Ouest rendait disponibles.
+L'Empereur était hors d'état de soutenir la lutte; et si l'armée du
+Rhin, victorieuse à Hohenlinden, eût été en des mains plus habiles,
+Vienne était occupée. Aussi l'Autriche s'était-elle empressée de
+conjurer l'orage; elle avait souscrit à la paix, parce qu'elle ne
+pouvait, sans s'exposer à sa ruine, prolonger la guerre. Ainsi, de tous
+les ennemis de la France, l'Angleterre était le seul dont les forces
+physiques et morales fussent encore dans toute leur vigueur. Cette
+situation tenait à des circonstances qu'il n'est pas inutile de
+développer.
+
+Les États du continent reposent tous sur l'agriculture, et ne
+fleurissent qu'autant qu'elle est prospère. L'Angleterre est assise sur
+une autre base; elle est fondée sur le commerce, et n'a, pour alimenter
+sa puissance, que les ressources qu'il lui fournit. Il résulte de là
+qu'étendre le premier, c'est augmenter la seconde, et qu'accroître la
+seconde, c'est développer le premier. Tout ce qui désole les autres
+nations de l'Europe, tout ce qui éteint l'industrie, ce qui entrave le
+négoce, la guerre, les prohibitions, font la prospérité de l'Angleterre.
+Elle méconnaît les droits des pavillons, surprend, enlève les bâtimens
+qui mettent en mer, et oblige, à force de violences, les peuples du
+continent de s'approvisionner chez elle. Seule à la fin pour acheter,
+fabriquer et vendre, elle est maîtresse de tous les prix, en possession
+de tous les marchés. L'état de guerre, qui est ruineux pour les autres
+nations, fait sa prospérité: aussi ne manqua-t-elle jamais une occasion
+de pousser l'Europe sur les champs de bataille.
+
+Une calamité pour l'Angleterre, et qui lui porterait un coup funeste,
+serait une paix raisonnable; mais comment l'y contraindre avec les
+passions et les convoitises des cabinets? Elle a pour elle la séduction.
+Ce moyen la soutiendra long-temps.
+
+Lors de la paix de Lunéville, les agens de cette puissance, qui
+cherchaient partout des ennemis à la France, un tarif à la main,
+s'étonnaient de trouver les nations du continent rebutées d'une guerre
+qui n'avait été pour elles qu'une suite de désastres. Ils leur
+promettaient des subsides plus abondans encore que ceux qu'elles avaient
+eus. Ces offres furent inutiles. Le continent était las; il fallut
+renoncer à l'espoir de perpétuer la guerre, et souscrire à ce qu'on ne
+pouvait empêcher. Cette transaction n'était d'ailleurs qu'une trève qui
+devait compliquer la position du premier consul. Le gouvernement anglais
+s'était fait une fausse idée de l'état intérieur de la France. Il
+s'était persuadé, sur la foi de cette foule de misérables qu'il
+entretenait parmi nous, que la paix consommerait ce que la guerre
+n'avait pu faire.
+
+Il avait admis comme principe que le pouvoir du premier consul ne
+parviendrait pas à se consolider; qu'il n'était pas moral, et reposait
+uniquement sur la force des baïonnettes. S'il souscrivait à la paix, son
+adversaire, hors d'état de solder cette masse de troupes, serait obligé
+de désarmer et s'affaiblirait d'autant. On éveillerait les ambitions
+particulières, on ranimerait la guerre civile, et la puissance
+consulaire, placée entre les ruines que la révolution avait faites, et
+les résistances qu'on lui ménagerait, ne pourrait rétablir ses finances.
+Elle serait obligée de pressurer, de mécontenter le peuple, ou de peser
+sur les étrangers, de recourir à des spoliations qui rameneraient la
+guerre.
+
+Une autre considération: le peuple français était devenu indifférent aux
+contestations qui ne concernaient que le pouvoir; il était désormais
+impossible de le mettre en mouvement.
+
+Tout promettait la chute du pouvoir consulaire; il ne s'agissait que de
+bien engager l'attaque. Or, jamais circonstances ne seraient plus
+favorables, puisqu'il aurait désarmé.
+
+Les choses avaient été, depuis la paix, précisément en sens inverse de
+ce qu'attendait le ministère anglais. La Vendée était restée soumise; le
+premier consul, devenu plus populaire, avait poursuivi ses travaux. Il
+avait relevé ce que les orages politiques avaient abattu, développé des
+branches d'industrie inconnues jusque-là parmi nous. Son administration
+était rapide, uniforme; partout on bénissait l'heureuse étoile qui
+l'avait ramené. Les fonds publics étaient à la hausse; aucune ambition
+rivale ne s'était montrée; rien de ce qu'avait espéré l'Angleterre ne
+s'était réalisé, si ce n'est le désarmement, qui, à la vérité, était
+complet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+Situation de l'armée.--Le général Marmont.--Dons
+patriotiques.--Conscription.--Occupation du Hanovre.--Voyage de Napoléon
+en Belgique.--La descente en Angleterre est arrêtée.
+
+
+Le premier consul s'était flatté que la paix serait durable. Il se le
+promettait d'autant plus, qu'on affectait de répandre que, de tous les
+États, la France était le seul qui fût à craindre. Enfin telle était sa
+bonne foi, qu'il avait fait donner des congés absolus à tous les soldats
+qui en demandaient; et ceux-ci avaient si largement profité de la
+disposition, que la plupart des régimens d'infanterie se trouvaient à
+peu près réduits à leurs cadres. Ils eussent même été dissous, si les
+officiers, qui avaient perdu l'habitude du travail, n'avaient eu besoin
+de leur solde pour exister.
+
+La cavalerie, proportion gardée, était encore dans un état plus fâcheux:
+elle était réduite à rien, ou peu s'en faut. Des régimens de
+cuirassiers, le 6e, entre autres, étaient hors d'état de fournir trois
+escadrons de soixante-quatre hommes chacun. Le train d'artillerie, et à
+plus forte raison les équipages militaires, n'existait plus. On n'avait
+cherché partout qu'à faire des économies.
+
+Le matériel de l'artillerie était de même fort loin de se trouver en bon
+état. Le général Marmont, qui avait été nommé premier inspecteur de
+cette arme, venait d'y introduire des idées nouvelles qui auraient exigé
+la refonte de toutes les pièces de campagne, ainsi qu'une reconstruction
+totale des caissons et des affûts. Tout avait été conduit dans les
+grands établissemens, où déjà on avait commencé à scier les pièces pour
+les jeter dans les fourneaux; aucun des élémens dont se compose une
+armée n'était prêt, ni même sur le point de l'être.
+
+Or, je le demande, cet état pouvait-il exciter les alarmes de nos
+voisins, ou plutôt n'était-ce pas cet état qui avait ranimé l'espérance
+de nos ennemis, qui leur avait fait reprendre des armes qu'ils n'avaient
+déposées qu'à regret? N'était-ce pas évidemment une combinaison arrêtée
+pour prendre la France au dépourvu, et rassurer les vieilles
+aristocraties menacées par la consolidation du nouvel ordre social
+établi parmi nous, comme par le pouvoir qu'il avait concentré dans une
+seule main? La rupture du traité d'Amiens ne pouvait avoir d'autre
+cause, et le premier consul conserva long-temps de l'humeur de ce que
+son ministre des relations extérieures l'avait entretenu dans une fausse
+sécurité, ou du moins n'avait pas pénétré les trames qui s'ourdissaient
+autour de lui. Jamais il ne lui avait été si important d'être bien
+informé, et la réputation dont jouissait le ministre ne fut pas
+justifiée dans cette circonstance.
+
+En France, où tout le monde était témoin de l'ardeur avec laquelle le
+premier consul travaillait à des choses qui ne pouvaient convenir qu'à
+un état de paix, on repoussa avec indignation les imputations de
+l'étranger, qui accusait ses projets d'agression. Il était trop notoire
+qu'il n'avait porté l'activité de son génie que vers l'administration,
+les manufactures et les développemens à donner à l'industrie. Mais ces
+soins exclusifs, qui le justifiaient aux yeux des peuples, avaient
+failli tout compromettre. Comme il ne rêvait que repos et améliorations
+intérieures, il avait signé, sans le lire, l'arrêté que le ministre de
+la guerre (c'était le général Berthier) lui avait présenté, comme
+celui-ci l'avait reçu de son côté, sans défiance, du général Marmont,
+dont il connaissait le dévoûment et la capacité; en sorte que la
+destruction de toute l'artillerie de campagne se poursuivait à l'insu du
+premier consul, lorsque des cris de guerre vinrent tout à coup retentir
+à ses oreilles.
+
+On juge aisément de l'humeur que lui donna une contrariété si fâcheuse.
+Il envoya chercher le ministre de la guerre, manda Marmont avec une
+vivacité que je lui ai rarement vue. Ils arrivèrent bientôt: je les
+annonçai, mais ni l'un ni l'autre ne voulait entrer le premier. Il fut
+obligé de les appeler. «En vérité, leur dit-il, si vous n'étiez pas mes
+amis, je croirais que vous me trahissez. Envoyez promptement dans les
+arsenaux, dans les fonderies; que l'on suspende vos désastreux projets,
+et mettez-moi sur pied le plus d'artillerie qu'il vous sera possible.»
+
+Il avait à se plaindre de ses deux plus anciens compagnons de gloire;
+mais il sentit sa colère s'apaiser à la vue de l'embarras qu'ils
+éprouvaient.
+
+La marine n'était pas dans un état moins défavorable. Ce qu'elle avait
+encore de matelots avait été prendre possession des colonies qui nous
+avaient été rendues. Une bonne partie des bâtimens qu'elle avait armés y
+étaient encore en commission. Elle venait de faire appareiller la
+flottille chargée de recevoir le petit comptoir que nous avions recouvré
+aux Indes orientales. Ainsi, par une fatalité singulière, elle avait
+fait sortir des vaisseaux au moment même où il devenait dangereux de
+mettre en mer, sous quelque face qu'on envisageât notre position
+militaire; à cette époque, on n'apercevait aucun motif d'agression:
+aussi crut-on généralement que l'Angleterre n'avait repris les armes que
+parce que les progrès de notre industrie ne l'alarmaient pas moins que
+nos principes politiques ne l'irritaient.
+
+Le premier consul fut vivement contrarié de cette rupture qui
+l'obligeait à ajourner tous ses projets d'améliorations intérieures pour
+se livrer de nouveau à des combinaisons de guerre. Elles exigeaient des
+fonds immenses; il fallut suspendre des travaux utiles pour assurer les
+besoins de la défense à laquelle on le condamnait.
+
+Les difficultés qu'il avait à vaincre étaient inouïes, et faites pour
+arrêter un autre esprit que le sien; mais plus elles étaient grandes,
+plus il mettait de gloire à en triompher. Si quelquefois il éprouva de
+l'embarras, il ne le laissa du moins jamais apercevoir. Anvers était
+encore dans l'état où il l'avait reçu; les travaux projetés pour en
+faire un port de guerre n'étaient pas commencés; aucune construction
+navale n'avait été faite, les matériaux nécessaires n'étaient pas encore
+achetés.
+
+Le premier consul avait alors l'excellente habitude de faire connaître à
+la France sa véritable position. Les premiers comptes de son
+administration qu'il rendit au Corps-Législatif avaient répandu partout
+l'espérance et la satisfaction. Il répéta ce qui lui avait si bien
+réussi. Il exposa aux corps constitués les diverses communications qui
+avaient précédé la rupture; et comme elles démontraient évidemment qu'il
+n'avait pu éviter la guerre, la plus injuste dont on eût encore vu
+d'exemple, la nation prit fait et cause, elle se serra autour de son
+chef, et lui prodigua tous les moyens nécessaires pour sortir victorieux
+d'une lutte qu'il n'avait pas provoquée.
+
+Les grandes villes votèrent les fonds nécessaires pour établir des
+vaisseaux de guerre, qui furent construits, armés, et prirent chacun le
+nom des lieux qui en avaient fait les frais. Ces libéralités
+patriotiques soulagèrent le trésor public, et accrurent les moyens de
+réorganisation qu'il avait déjà.
+
+Ce fut à cette époque que l'on adopta le mode de recrutement qui fut
+consacré sous le nom de conscription. Le premier consul en avait,
+quelque temps auparavant, fait discuter le projet au conseil d'État;
+mais la paix régnait, il ne l'avait pas fait convertir en loi. Les
+choses étaient changées aujourd'hui, les besoins urgens. Le décret fut
+rendu, et l'armée vit accourir dans ses rangs des hommes jeunes,
+vigoureux, accoutumés aux travaux rustiques et capables de supporter les
+fatigues du soldat.
+
+Les provocations à la guerre avaient imposé la nécessité d'adopter cette
+mesure. D'ailleurs, la conscription n'a pas diminué la population: elle
+a donné au peuple le sentiment de sa dignité. Les décorations, les
+grades, les places accordées aux soldats ont fait de la masse du peuple
+un peuple nouveau. Quels qu'aient été toutefois les avantages que la
+nation pouvait en tirer, je dois admettre qu'on a été forcé d'abuser de
+ce moyen; et que, s'il eût été ménagé davantage, il eût sauvé la France
+d'une invasion.
+
+On remonta la cavalerie, l'artillerie; tout se mit à la guerre. La
+troupe manœuvrait, les officiers dressaient des plans. Chaque jour, le
+premier consul recevait des foules de projets sur les moyens d'attaquer
+l'Angleterre. Il les parcourait, n'en adoptait aucun; il ne jugeait pas
+qu'il fût temps. Enfin tout étant prêt, il résolut de porter les
+premiers coups. Il mit en mouvement une partie des troupes qui étaient
+stationnées sur le Bas-Rhin, et les dirigea vers le Hanovre, une des
+possessions du roi d'Angleterre. Il confia la conduite de cette
+expédition au général Mortier, qui était alors commandant de la première
+division militaire (Paris). L'armée hanovrienne se retira à notre
+approche, occupa successivement les diverses positions que le terrain
+présentait; mais elle était hors d'état de nous tenir tête: elle accepta
+les propositions du général Mortier, mit bas les armes et se dissipa.
+
+Le pays fut alors paisible, et nous fournit une immense quantité de
+chevaux. La cavalerie s'y reforma. Les régimens qui étaient en France
+allaient en remonte en Hanovre, comme ils allaient auparavant en
+Normandie. On y trouva une artillerie qui aurait suffi à un grand État.
+Cette conquête nous fut, en un mot, d'un secours inappréciable pour tout
+ce qui était nécessaire à la recomposition du matériel de l'armée.
+
+Depuis que le premier consul était à la tête des affaires, il n'avait pu
+exécuter le projet qu'il avait formé de visiter la Belgique; il se
+décida à tenter cette excursion l'été qui suivit la rupture avec
+l'Angleterre. Il profita de l'occasion pour parcourir la côte et voir
+les ports qu'elle renferme.
+
+Je fus au nombre de ceux qui furent désignés pour l'accompagner. Il
+partit de Saint-Cloud avec madame Bonaparte, qui avait désiré être du
+voyage, et fut dîner à Compiègne, qu'il n'avait pas encore vu. Il visita
+le château. L'école des arts et métiers y était établie. Les appartemens
+de ce beau palais avaient été transformés en ateliers de toutes les
+professions. Ils renfermaient des enclumes, des soufflets, des forges,
+des tables de menuisiers, des établis de tailleurs, de cordonniers, et
+ne présentaient pas vestige de leur ancienne destination. Les glaces,
+les marbres, les parquets et les boiseries avaient été enlevés; il ne
+restait que les murs et les plafonds. La seule pièce qui ne fût pas
+marquée par quelque dégât était le vestibule en haut du grand escalier.
+Ce fut aussi la seule où l'on pût lui servir à dîner.
+
+Le premier consul ne fut pas maître du mouvement d'humeur que lui causa
+l'état de dégradation où se trouvait un si bel édifice: il écrivit le
+même jour au ministre de l'intérieur de lui présenter un projet pour
+transporter ailleurs l'école, qui ne tarda pas en effet à être
+transférée à Châlons. Il fit travailler immédiatement aux réparations
+les plus urgentes, et petit à petit ce vaste amas de décombres redevint
+le magnifique palais que l'on voit aujourd'hui. De Compiègne il alla
+coucher à Amiens, dont la population le reçut avec un enthousiasme qui
+tenait du délire. Il passa plusieurs jours dans cette ville, dont il
+voulut voir tous les établissemens, toutes les fabriques, où il ne se
+rendait qu'accompagné de MM. Monge, Chaptal et Berthollet.
+
+Il se remit en route; il prit par Montreuil, Étaples, Boulogne,
+Ambleteuse, Vimereux, Calais et Gravelines, et arriva à Dunkerque, où il
+rejoignit madame Bonaparte, qui était venue d'Amiens par Arras et
+Saint-Omer.
+
+Il avait envoyé d'avance des chevaux de selle sur les divers points
+qu'il parcourait, et avait fait donner ordre aux plus habiles
+ingénieurs, tant des ponts-et-chaussées que de la marine, qui se
+trouvaient dans ces stations, de se joindre à sa suite. Il parcourut la
+côte avec ce cortége, en épuisant de questions toutes les personnes
+d'art qu'il rencontrait sur son passage. Ses idées furent bientôt
+arrêtées sur la plupart des projets dont elles l'avaient entretenu. Il
+leur ordonna de le suivre à Dunkerque, où il les discuta avec elles, et
+acheva de les asseoir. De Dunkerque il se rendit à Lille, de Lille à
+Bruges, et de Bruges à Ostende, où étaient encore allés l'attendre les
+ingénieurs. D'Ostende il alla visiter Blankenberg, puis revint à Bruges
+et de là à Gand, puis à Anvers.
+
+La reconnaissance qu'il fit faire de cette dernière ville fut complète.
+On mit de suite la main à l'œuvre pour commencer ces prodigieux travaux,
+dont on ne peut pas se faire d'idée quand on n'a pas vu l'état où était
+alors Anvers. Le premier consul faisait une foule de remarques dans ces
+courses, et chaque jour il réunissait les personnes qui l'avaient
+accompagné pour les discuter avec elles. Il rassemblait ensuite ses
+idées, écrivait aux ministres, et se couchait rarement avant de leur
+avoir transmis les observations qu'il avait faites sur des objets qui
+avaient rapport à leurs départemens.
+
+Il fit discuter dans un conseil de marine les ressources qu'il avait à
+opposer aux Anglais, et il se convainquit que celles dont il pouvait
+immédiatement disposer étaient tout-à-fait insuffisantes. Le conseil
+convint unanimement que la flotte de haut-bord n'offrait aucune chance
+de succès. Elle avait besoin d'être créée, exercée, et pouvait être
+détruite avant qu'elle fût en état de combattre. En conséquence, le seul
+moyen d'égaliser la partie était de tenter la descente, parce qu'une
+fois à terre, nous combattrions avec des élémens supérieurs à ceux que
+les Anglais pourraient nous opposer. Mais pour la descente il fallait
+une flottille. Elle n'existait pas, il est vrai; mais nous avions des
+matériaux, et d'ailleurs elle en exigeait moins que n'en demandaient les
+vaisseaux. Le ministre Decrès, qui assistait au conseil, augurait mal de
+ce projet, il observait que, si nous construisions une flottille, les
+Anglais, de leur côté, en établiraient une avec laquelle ils viendraient
+au-devant de nous. L'amiral Bruix répondit à cela que ce serait avoir
+beaucoup fait, que de les amener à ce point, car alors ils seraient
+obligés de désarmer leur flotte pour armer leur flottille. Leurs moyens
+de recrutement n'étaient pas en effet aussi étendus à cette époque
+qu'ils le sont devenus depuis: les matelots des pays maritimes que nous
+avons successivement occupés n'étaient pas encore obligés d'aller servir
+sur leurs flottes pour exister. L'avis de Bruix l'emporta, et la
+descente fut résolue.
+
+Le premier consul s'occupa aussitôt de la construction de sa flottille;
+il donna aux ingénieurs des ponts-et-chaussées l'ordre de lui faire les
+plans ainsi que les devis des travaux qui les concernaient, et demanda à
+ceux de la marine les modèles des bâtimens les plus propres à la nature
+de l'entreprise: il leur assigna aux uns et aux autres une époque à
+laquelle ils devaient lui apporter le résultat de leurs méditations. Il
+partit ensuite pour Bruxelles, où il se rendait pour la première fois;
+il y entra à cheval, en cortége, et accompagné de ses gardes. Sa
+présence répandit une sorte de délire dans toutes les classes de la
+population. Le pauvre comme le riche, le soldat comme le citoyen, l'ami
+des lois, le partisan d'une liberté sage, chacun voulait le voir, lui
+témoigner par ses acclamations la reconnaissance qu'il lui portait.
+
+Le premier consul resta plusieurs jours dans cette ville, où il reçut
+des fêtes de toute espèce; il se rendit ensuite à Maestricht, puis
+revenant par Liége, Givet, Mézières, Sedan, Reims, Soissons, il gagna
+Paris.
+
+Il ne traversa pas dans ce voyage une ville qui cultivât quelque branche
+d'industrie sans visiter ses ateliers, ses manufactures: M. Chaptal ne
+lui en laissait pas échapper une; il paraissait d'ailleurs lui-même y
+avoir pris goût, et regretta vivement d'être obligé de détourner son
+attention de cette source de prospérité nationale pour la porter
+ailleurs.
+
+Il n'était de retour que depuis peu de temps, lorsqu'il reçut les plans,
+les devis, qu'il avait demandés au génie; il les fit discuter, et arrêta
+définitivement la construction d'une immense quantité de
+chaloupes-canonnières, de bateaux plats et autres plus petites
+embarcations. Les grandes villes avaient voté la construction d'un
+vaisseau de haut-bord; celles qui étaient moins riches, moins
+populeuses, offrirent des chaloupes-canonnières, les autres des bateaux
+plats. Leurs offres furent acceptées, et pour que ces constructions
+allassent promptement, ne nuisissent pas à celles de haut-bord qui
+étaient sur les chantiers, on les plaça sur les bords des rivières
+navigables, où l'on assembla les charpentiers et autres ouvriers du
+voisinage sous la direction des ingénieurs que la marine avait envoyés
+pour conduire les travaux.
+
+C'est ainsi que l'on vit les bords des rivières qui portent leurs eaux à
+l'Océan, se couvrir de chantiers de construction. On employait les
+matériaux et les hommes du pays; on laissait par conséquent sur les
+lieux l'argent qu'il aurait fallu en tirer pour exécuter les chaloupes
+qu'ils avaient votées. La Hollande fournit aussi sa flottille, qui se
+réunit d'abord à Flessingue; elle était composée comme la flottille
+française, et commandée par le vice-amiral Verhuel, marin plein de
+résolution et de talent, et qui l'emmena, à travers mille obstacles, de
+Flessingue à Ostende, d'Ostende à Dunkerque, à Calais et Ambleteuse.
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: Le général Reynier était chef d'état-major de l'armée du Rhin; il
+n'était pas connu du général Bonaparte, qui n'en avait entendu parler
+que depuis l'arrivée d'Augereau au commandement de l'armée du Rhin, et
+qui avait demandé au Directoire d'en retirer le général Reynier.]
+
+[2: Le même qui depuis a commandé à Corfou et à la Martinique.]
+
+[3: Les autres convois étaient composés et organisés de même.]
+
+[4: Officier du génie qui avait perdu une jambe à l'armée de
+Sambre-et-Meuse; il perdit un bras au siége d'Acre en Syrie, et mourut
+regretté de l'armée et du général Bonaparte, qui ne cessait d'en parler,
+quand il voulait comparer le zèle de quelqu'un à quelque chose
+d'extraordinaire.]
+
+[5: Ils en partirent aussitôt que notre flotte mit à la voile, et
+allèrent rejoindre l'amiral Nelson à Syracuse.]
+
+[6: Il existe une distance assez grande, toute remplie de ruines et de
+décombres, entre l'enceinte de la ville et les maisons habitées.]
+
+[7: En Égypte les récoltes de chaque village sont mises en commun, par
+tas, autour du village; chacun y prend le grain dont il a besoin; on n'y
+connaît pas les granges ni les greniers, et à peine empêche-t-on les
+oiseaux et les volailles de s'en gorger, parce que les enfans que l'on
+aposte pour les chasser sont le plus souvent à jouer ou à dormir.]
+
+[8: Les mamelouks ne connaissaient point l'arme de l'infanterie, et
+regardaient comme déshonorant de combattre autrement qu'à cheval. Ils
+étaient excellens cavaliers, mais d'une ignorance complète sur tout ce
+qui concernait l'art de la guerre et la composition des armées.]
+
+[9: Le mirage est un effet produit par l'ardeur du soleil, qui condense
+les vapeurs que la terre exhale, et les empêche de s'élever; elles
+forment un nuage qui tout le jour couvre la surface de la terre, et
+ressemble à une mer calme vue de loin. La nuit, elles tombent en rosées
+abondantes, en sorte qu'après le coucher du soleil on découvre de plus
+loin que pendant la chaleur du jour.]
+
+[10: Gizé est un gros bourg situé sur la rive gauche du Nil, en face de
+l'île de Roda, qui est entre le Caire et la rive gauche. Ce bourg est
+clos par une bonne muraille qui se termine aux deux extrémités par le
+bord du fleuve.]
+
+[11: Après que les Anglais furent maîtres d'Alexandrie, deux ans plus
+tard, ils firent sonder les passes du port, et ils trouvèrent que celle
+du milieu avait dans sa moindre profondeur cinq brasses d'eau. Si notre
+escadre n'avait pas perdu un mois sans chercher à s'en assurer, elle se
+serait sauvée et aurait été d'un grand poids dans les destinées de
+l'avenir.]
+
+[12: Il est remarquable que ce vaisseau anglais était ce même
+_Bellérophon_, qui, constamment armé depuis ce temps, semblait destiné à
+poursuivre les débris de l'expédition d'Égypte jusque dans son auteur.
+C'est le même qui reçut l'Empereur seize ans après: il y avait encore à
+bord des matelots de cette époque, parce que ce vaisseau n'avait pas été
+désarmé pendant la paix d'Amiens.]
+
+[13: La meilleure huile de rose d'Égypte se fait à Faouë.]
+
+[14: Le medin ou parat est une petite pièce d'argent fortement allié
+avec du cuivre, et qui vaut deux liards; elle est ronde et large comme
+un très petit pain à cacheter, et en même temps si mince qu'on ne
+s'expose pas à les compter au vent, qui les disperserait.]
+
+[15: Cheik, homme de la loi.]
+
+[16: Bâtiment du Nil.]
+
+[17: Le petit garçon entra dans l'escadron des mamelouks après
+l'évacuation de l'Égypte, et il fut tué le jour de la révolte de Madrid,
+le 2 mai 1808. Le capucin s'attacha à l'administration de l'armée.]
+
+[18: On l'a sans doute appelé ainsi, parce que, dans cet endroit, le
+fleuve est si étroit qu'on a pu autrefois en arrêter la navigation par
+une chaîne tendue d'un bord à l'autre. Là, le Nil est d'une profondeur
+extrême: les gens du pays nous disaient naïvement qu'on n'en trouvait
+pas le fond.]
+
+[19: Le pacha qui gouverne aujourd'hui l'Égypte a été occupé d'un projet
+qui ferait honneur au gouvernement le plus civilisé d'Europe. Il a fait
+venir d'Italie de jeunes ingénieurs qui avaient fait leurs cours à
+l'école fondée par Napoléon à Modène, et les a envoyés reconnaître la
+cataracte qui sépare l'Égypte de l'Éthiopie, et celle qui, cent
+cinquante lieues plus haut, sépare l'Éthiopie du royaume de Sennaar. Son
+but était de savoir si l'on pouvait faire disparaître ces cataractes et
+rendre le fleuve navigable. Le rapport des ingénieurs a été tout-à-fait
+favorable. L'énormité de la dépense a seule obligé le pacha à ajourner
+l'exécution de son projet, parce que, dans ce moment-là, il faisait
+recreuser le canal qui porte les eaux du Nil à Alexandrie, et que la
+plus grande partie de ses finances était absorbée par d'autres dépenses.
+S'il peut revenir un jour à cette pensée, et qu'elle s'exécute par lui
+ou ses successeurs, le Sennaar sera mis en communication avec la
+Méditerranée par une bonne route de navigation. Ce pays, qui est, comme
+l'Égypte, une vallée du Nil composée de terre d'alluvion, est fertile en
+coton et en plantes médicinales; il fournit en outre de la poudre d'or
+et des bois de construction magnifiques dont les montagnes sont
+couvertes; ce qui se comprend, parce qu'il pleut beaucoup dans le
+Sennaar, tandis qu'il ne pleut pas en Égypte. Un pareil projet, s'il
+s'exécute jamais, doublera la puissance du pacha et de l'Égypte.]
+
+[20: _Lettre adressée par le général Bonaparte au général Kléber, en
+partant d'Égypte pour retourner en France._
+
+ «Vous trouverez ci-joint, général, un ordre pour prendre le
+ commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière
+ anglaise ne reparaisse d'un moment à l'autre, me fait précipiter
+ mon voyage de deux ou trois jours. J'emmène avec moi les généraux
+ Berthier, Andréossy, Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens
+ Monge et Berthollet.
+
+ «Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francfort
+ jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie, que
+ Mantoue, Turin et Tortone sont bloquées. J'ai lieu d'espérer que la
+ première tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si
+ la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement
+ d'octobre.
+
+ «Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le
+ gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.
+
+ «Je vous prie de faire partir, dans le courant d'octobre, Junot,
+ ainsi que mes domestiques et tous les effets que j'ai laissés au
+ Caire. Cependant je ne trouverais pas mauvais que vous engageassiez
+ à votre service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient.
+
+ «L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour
+ l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs.
+
+ «La commission des arts passera en France sur un parlementaire que
+ vous demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans
+ le courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa
+ mission. Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Égypte;
+ cependant ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être
+ utiles, vous les mettrez en réquisition sans difficulté.
+
+ «L'effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à
+ Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur,
+ pour le grand-visir, d'une lettre dont vous trouverez ci-jointe la
+ copie.
+
+ «L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre
+ espagnole à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité
+ de faire passer en Égypte les fusils, les sabres, les pistolets,
+ les fers coulés dont vous pourriez avoir besoin, et dont j'ai
+ l'état le plus exact, avec une quantité de recrues suffisante pour
+ réparer les pertes des deux campagnes.
+
+ «Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions lui-même;
+ et moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des
+ mesures pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles.
+
+ «Si, par des événemens incalculables, toutes les tentatives étaient
+ infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun
+ secours ni nouvelles de France, et si, malgré toutes les
+ précautions, la peste était en Égypte cette année, et vous tuait
+ plus de quinze cents soldats, perte considérable, puisqu'elle
+ serait en sus de celle que les événemens de la guerre vous
+ occasionneront journellement, je pense que, dans ce cas, vous ne
+ devez pas hasarder de soutenir la campagne, et que vous êtes
+ autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane, quand même la
+ condition principale serait l'évacuation de l'Égypte. Il faudrait
+ seulement éloigner l'exécution de cette condition jusqu'à la paix
+ générale.
+
+ «Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la position de
+ l'Égypte est importante à la France: cet empire turc, qui menace
+ ruine de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de
+ l'Égypte serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions
+ de nos jours cette belle province passer en des mains européennes.
+
+ «Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura la république
+ doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.
+
+ «Si la Porte répondait, avant que vous eussiez reçu de mes
+ nouvelles de France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites,
+ vous devez déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et
+ entamer les négociations persistant toujours dans l'assertion que
+ j'ai avancée, que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever
+ l'Égypte à la Porte; demander que la Porte sorte de la coalition,
+ et nous accorde le commerce de la mer Noire; qu'elle mette en
+ liberté les prisonniers français, et enfin six mois de suspension
+ d'armes, afin que, pendant ce temps-là, l'échange des ratifications
+ puisse avoir lieu.
+
+ «Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez
+ devoir conclure un traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous
+ ne pouvez pas le mettre à exécution qu'il ne soit ratifié; et,
+ suivant l'usage de toutes les nations, l'intervalle entre la
+ signature d'un traité et sa ratification doit toujours être une
+ suspension d'hostilités.
+
+ «Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir
+ sur la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous
+ fassiez, les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les
+ empêcher d'être insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre
+ nous le même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les
+ rendrait irréconciliables; il faut endormir le fanatisme, afin
+ qu'on puisse le déraciner. En captivant l'opinion des grands cheiks
+ du Caire, on a l'opinion de toute l'Égypte; et de tous les chefs
+ que ce peuple peut avoir, il n'y en a aucun de moins dangereux que
+ les cheiks, qui sont peureux, ne savent pas se battre, et qui,
+ comme tous les prêtres, inspirent le fanatisme sans être
+ fanatiques.
+
+ «Quant aux fortifications, Alexandrie, El-Arich, voilà les clefs de
+ l'Égypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes
+ de palmiers, deux depuis Salahié à Catiëh, deux de Catiëh à
+ El-Arich; l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a
+ trouvé de l'eau potable.
+
+ «Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis,
+ commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui
+ regarde sa partie.
+
+ «Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je
+ l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir
+ quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de
+ l'Égypte.
+
+ «J'avais le projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de
+ tâcher d'établir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui
+ nous aurait permis de nous passer à peu près des Cophtes;
+ cependant, avant de l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir
+ long-temps: il vaut mieux entreprendre cette opération un peu plus
+ tard qu'un peu trop tôt.
+
+ «Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet
+ hiver à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une
+ bonne tour à Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mamelouks,
+ que, lorsque les vaisseaux français seront arrivés, vous ferez en
+ un jour arrêter au Caire et dans les autres provinces, et embarquer
+ pour la France. Au défaut de mamelouks, des otages d'Arabes, des
+ cheiks-belets, qui, pour une raison quelconque, se trouveraient
+ arrêtés, peuvent y suppléer. Ces individus, arrivés en France, y
+ seront retenus un ou deux ans, verront la grandeur de la nation,
+ prendront quelques idées de nos mœurs et de notre langue, et, de
+ retour en Égypte, y formeront autant de partisans.
+
+ «J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens; je
+ prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est
+ très important pour l'armée, et pour commencer à changer les mœurs
+ du pays.
+
+ «La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre
+ à même enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés.
+ L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en
+ seront immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera
+ l'époque d'où dateront de grandes révolutions.
+
+ «Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie
+ dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand
+ regret l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance,
+ les événemens extraordinaires qui viennent de se passer, me
+ décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me
+ rendre en Europe. Je serai d'esprit et de cœur avec vous; vos
+ succès me seront aussi chers que ceux où je me trouverai en
+ personne; et je regarderai comme mal employés tous les jours de ma
+ vie où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée dont je vous
+ laisse le commandement, et pour consolider le magnifique
+ établissement dont les fondemens viennent d'être jetés.
+
+ «L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai
+ eu dans tous les temps, même au milieu de mes plus grandes peines,
+ des marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens;
+ vous le devez à l'estime toute particulière que j'ai pour vous, et
+ à l'attachement vrai que je leur porte.
+
+ «BONAPARTE.»]
+
+[21: Le premier qui y fut envoyé fut le chef de bataillon Morand, du
+quatre-vingt-huitième régiment; il était déjà distingué dans l'armée à
+cette époque, et annonçait devoir être un jour ce qu'il est
+effectivement devenu depuis, un des lieutenans-généraux les plus
+distingués de l'armée de l'Empereur.]
+
+[22: Cet émigré est venu depuis demander du service à l'Empereur, et
+sert aujourd'hui dans l'armée du roi de France.]
+
+[23: Par la suite, cette vivandière est devenue la protectrice des
+établissemens chrétiens de la Syrie, qui lui ont dû de grands services.
+
+Sous le consulat, on s'est servi d'elle, et on lui a donné les moyens de
+soutenir son crédit.]
+
+[24: Il avait lieu de se tourmenter, car il se rappelait bien ce qu'il
+avait écrit au Directoire après le départ du général Bonaparte. On m'a
+de plus assuré qu'à la mort de Kléber, le général Menou avait trouvé
+dans ses papiers une lettre du général Moreau, qui ne laissait aucune
+équivoque sur les intelligences de Kléber et de ce général pour ruiner
+la puissance du premier consul; mais je ne puis le croire, parce que la
+mort de Kléber est survenue trop tôt pour que cette intelligence ait pu
+s'établir.]
+
+[25: J'ai vu depuis des officiers de la marine anglaise qui m'ont assuré
+que les deux frégates avaient bien été aperçues, mais que l'amiral les
+avait prises pour celles de son escadre, attendu qu'elles gouvernaient
+sur lui, et qu'il savait que nous n'en avions qu'une dans toute la
+Méditerranée; encore était-elle dans Toulon. Il était bien loin
+d'imaginer que celles qu'il discernait eussent le général Bonaparte à
+bord.]
+
+[26: Ces détails m'ont été donnés pendant mon administration publique.]
+
+[27: Un des officiers de l'armée dont j'ai entendu le général Bonaparte
+se louer le plus à l'occasion du 18 brumaire, est le général Sébastiani;
+colonel à cette époque du neuvième régiment de dragons, il comptait sous
+ses ordres mille cavaliers qui tous avaient servi en Italie. Le général
+Bonaparte lui fit part de son projet, avant de sonder les autres
+colonels de la garnison. Non content de se prêter à ses vues, Sébastiani
+se chargea de lui amener une foule d'officiers que le Directoire
+laissait dans le dénûment.
+
+Au signal donné, Sébastiani brûla le premier son vaisseau en distribuant
+à ses dragons dix mille cartouches à balles qui étaient déposées chez
+lui, et qui ne pouvaient être délivrées que sur un ordre du commandant
+de Paris. Il fit monter son régiment à cheval, et le conduisit dans la
+rue de la Victoire pour servir d'escorte au général Bonaparte, qui
+partait pour Saint-Cloud. Celui-ci passa dans les rangs des dragons et
+voulut leur adresser quelques paroles. «Nous ne demandons pas
+d'explication, lui répliquèrent ces braves. Nous savons que vous ne
+voulez que le bien de la France. Comptez sur nous.» L'exemple de ce
+régiment servit à décider les autres.
+
+Dans la suite, la calomnie s'attacha au général Sébastiani et voulut le
+perdre dans l'esprit de son souverain, mais celui-ci répondit sans
+cesse: «Je n'oublierai jamais le 18 brumaire, il m'a fait connaître mes
+amis.»]
+
+[28: On a prétendu que ce fait était faux. J'ai même entendu dire à des
+compatriotes du député qu'on en chargea qu'il était incapable de se
+porter à un tel excès.
+
+L'opinion contraire était néanmoins si bien établie, qu'il fut obligé de
+se retirer à Livourne, d'où il en appela à l'équité du premier consul.
+«Vous savez mieux que personne, lui dit-il dans sa lettre, combien
+l'accusation dont je me plains est peu fondée.»
+
+Le premier consul ne lui répondit pas; mais je ne lui ai jamais entendu
+dire qu'il eût remarqué le geste qu'on attribue à ce député. Toutefois,
+j'ai vu le grenadier honoré pour son dévoûment et gratifié d'une pension
+qu'il n'a perdue qu'en 1815.]
+
+[29: Georges Cadoudal était né à Auray près de Lorient. Il avait été
+ecclésiastique avant la révolution et peu estimé dans la prêtrise.
+Hypocrite dangereux, incapable d'obéissance, ambitieux à l'excès, il ne
+détestait pas moins les nobles que les républicains. Napoléon avait dit
+avec raison que c'était une bête féroce. Du reste, il était doué d'un
+grand courage moral et physique et ne manquait pas d'une certaine
+capacité. Au total il méritait de mieux finir qu'il n'a fait.]
+
+[30: La deuxième division du général Desaix, celle du général Monnier,
+avait été dirigée la veille sur Castel-Seriolo, à la droite de l'armée.]
+
+[31: Il n'avait que deux cents hussards du premier régiment.]
+
+[32: Le général Berthier a fait faire le tableau de cette bataille. Le
+peintre, officier de l'armée, est sans nul doute un homme de grand
+talent; mais il a obéi aux règles de son art, il a transporté la charge
+sur le flanc droit de la colonne, tandis que c'est sur le flanc gauche
+qu'elle a eu lieu. Cela ne fait rien au mérite du tableau; ce n'est que
+dans l'intérêt de la vérité historique que je fais cette observation.]
+
+[33: Suchet commandait quelques bataillons sur le Var, avec lesquels il
+avait couvert la Provence pendant le siége de Gênes.]
+
+[34: J'y rencontrai le général autrichien Saint-Julien, qui se rendait
+d'Italie à Paris, sous l'escorte d'un aide-de-camp de Masséna.]
+
+[35: Le général Clarke était issu d'une famille irlandaise réfugiée en
+France avec les Stuarts. Il entra de bonne heure dans la maison du duc
+d'Orléans en qualité de secrétaire, ce qui lui valut le grade de
+capitaine de remplacement au régiment de colonel-général des hussards,
+qui appartenait au duc.
+
+Dans la révolution, il se plia aux principes politiques de ce prince.
+Devenu par l'ordre du tableau lieutenant-colonel du deuxième régiment de
+cavalerie, il fut employé sous M. de Custine à l'armée du Rhin, et fit
+en cette qualité la première retraite de Mayence à Weissembourg. Après
+le départ de ce général, qui avait été appelé au commandement du Nord,
+les représentant du peuple élevèrent Clarke aux fonctions de chef
+d'état-major; mais ces proconsuls, qui chaque jour prenaient les
+déterminations les plus bizarres, le destituèrent presqu'aussitôt, et le
+renvoyèrent à vingt lieues des frontières. La révolution qui avait
+constitué le Directoire le réhabilita. Clarke fut mis à la tête du
+bureau topographique de la guerre. Il en dirigeait le travail, et
+n'ignorait rien de ce qui concernait les dispositions militaires de la
+république.
+
+Le Directoire, ayant pris ombrage du général Bonaparte, envoya Clarke en
+Italie, sous prétexte de chercher à ouvrir des communications avec
+Vienne. Son objet n'était pas de le faire accréditer, mais d'avoir au
+quartier-général un agent sûr, qui lui rendît compte des dispositions
+politiques du général en chef.
+
+En conséquence, Clarke passa les monts, et fut momentanément remplacé au
+bureau topographique par le général Dupont, avec lequel il
+correspondait. (Je parlerai plus tard de cette correspondance que j'ai
+eue dans les mains.) Le général Bonaparte ne se méprit pas sur la
+mission de cet officier. Il mit son secrétaire en campagne, et ne tarda
+pas à acquérir la preuve de ce qu'il n'avait fait que soupçonner. Il
+manda l'émissaire, et le fit expliquer. Clarke ne chercha pas à
+dissimuler; il avoua tout, et engagea au général de l'armée d'Italie la
+foi qu'il avait déjà promise au Directoire. Il ne se crut pas néanmoins
+obligé de renoncer aux rapports qu'il faisait passer à Paris. Il
+continua de correspondre avec Dupont, auquel il se garda bien de confier
+la manière dont il avait été accueilli, et lui transmit régulièrement
+des notes sur les vues et les projets du général en chef. Le Directoire,
+cependant, ne fut pas long-temps dupe de l'artifice. Le 18 fructidor eut
+lieu, et Clarke fut destitué. Généreux pour l'observateur en disgrâce,
+le général Bonaparte le couvrit de sa puissance, et le garda en Italie
+jusqu'au moment où il repassa les monts. Il l'avait sauvé des rigueurs
+du Directoire après les négociations de Campo-Formio, il le sauva de
+l'indigence après les événemens de Saint-Cloud. Le 18 brumaire consommé,
+il le tira d'une petite terre où il vivait près de Strasbourg, et
+l'appela par le télégraphe auprès de sa personne. Il lui rendit son
+bureau topographique, le logea, l'établit aux Tuileries, et l'employa
+dans toutes les circonstances qui pouvaient flatter son ambition. Il le
+nomma plus tard ambassadeur, le fit gouverneur de Vienne, de Berlin,
+ministre de la guerre, duc; enfin, à son mariage, il le dota de sa
+cassette. Voilà ce que Clarke reçut à ma connaissance de la munificence
+de Napoléon. La suite de ces Mémoires nous dira ce qu'il fit au jour du
+danger pour son bienfaiteur.]
+
+[36: «Sa Majesté n'a consenti à ne plus occuper l'île de Malte qu'à la
+condition expresse de son indépendance de la France, ainsi que de la
+Grande-Bretagne. Le seul moyen d'y parvenir est de la placer sous la
+garantie ou protection de quelque puissance en état de la maintenir. Sa
+Majesté ne persistera point à vouloir entretenir garnison anglaise dans
+cette île, jusqu'à l'établissement du gouvernement de l'ordre de
+Saint-Jean. Elle sera prête au contraire à l'évacuer dans le délai qui
+sera fixé pour les mesures de ce genre en Europe, pourvu que l'empereur
+de Russie, comme protecteur de l'ordre, ou toute autre puissance
+reconnue par les parties contractantes, se charge efficacement de la
+défense et de la sûreté de Malte.»
+
+«HAWKESBURY.»]
+
+[37: Plusieurs jeunes gens perdus par la fréquentation de la mauvaise
+compagnie se virent conduits à l'échafaud.]
+
+[38: Cet aide-de-camp arriva heureusement à Alexandrie, mais après la
+mort de Kléber.]
+
+[39: Paris, le 11 ventose an IX de la république française.
+
+«Le chef de brigade Savary partira en toute diligence pour se rendre à
+Lorient; il remettra la lettre du ministre de la marine au préfet
+maritime. Il restera dans cette ville jusqu'à ce que _l'Argonaute_,
+_l'Union_ et une des trois frégates soient partis pour Rochefort. Il
+verra tous les jours le préfet maritime et le contre-amiral Ledoux pour
+en presser le départ, après quoi il se rendra à Rochefort, où il restera
+jusqu'après le départ de l'escadre. Dans l'un et l'autre port, il
+m'écrira tous les soirs pour me faire connaître l'état des
+approvisionnemens et de l'armement, quel aura été le vent et l'état des
+croisières.
+
+«Lorsque l'état des croisières sera douteux, il se mettra lui-même en
+mer, ou ira sur des caps pour connaître lui-même la force et le nombre
+des vaisseaux.
+
+«Toutes les fois qu'il y aura un événement extraordinaire, il pourra
+m'expédier un courrier.
+
+«À la seconde dépêche qu'il m'écrira de Lorient, il me fera connaître
+l'état de situation de tous les vaisseaux en construction, et ce qu'il
+faudra pour l'activer.
+
+«En arrivant au port, il aura toujours soin de faire une visite au
+préfet maritime, au commandant de la place, au sous-préfet et au maire.
+
+«Dans tous les lieux où il séjournera, il prendra des notes sur les
+principaux fonctionnaires publics et sur l'état de l'esprit public.
+
+«Avant de partir, il verra le ministre de la marine.»
+
+Signé, BONAPARTE.]
+
+[40: Il avait servi à l'armée de Sambre-et-Meuse et est mort à la
+Guadeloupe.]
+
+[41: Cet événement amena, comme je l'ai déjà dit, le changement du
+ministère en Angleterre. Rien n'avait pu vaincre les répugnances de M.
+Pitt à se rapprocher de ce qu'il persistait à appeler la révolution
+française: aussi se retira-t-il du ministère; mais il fit nommer à sa
+place M. Addington, qui était sa créature et ne devait se conduire que
+d'après ses directions. M. Pitt ne renonçait pas à l'espérance de
+renouer une coalition, et il fut y travailler dans l'ombre de sa
+retraite. Il avait surtout besoin de quelques mois de repos pour se
+mettre en rapport avec les ministres des puissances qui avaient été
+successivement placées dans la nécessité de faire la paix avec la
+France. Il fondait ses espérances principales sur la Russie, et ce fut
+la paix conclue entre la France et cette puissance qui le força de
+consentir à la paix de l'Angleterre et de la France: aussi mit-il un
+soin infini à obtenir une copie du traité conclu entre Paul et le
+premier consul; il se la procura d'abord à Paris par des infidélités, et
+ensuite par des moyens semblables à Pétersbourg. Ce fut lorsque la
+confrontation de ces deux pièces ne lui eut plus permis de douter qu'on
+ne le trompait pas, qu'il traça de nouveaux plans pour l'avenir.]
+
+[42: D'après cette convention, la colonie était remise aux troupes
+envoyées de la métropole pour l'occuper, et Toussaint et les siens
+devaient se retirer chacun chez eux pour y vivre en paix sous les ordres
+des généraux qui allaient être nommés pour commander dans les contrées
+où se trouvaient leurs demeures.
+
+La même convention stipulait que les troupes noires seraient conservées
+pour le service de la colonie, et continueraient à garder leurs armes,
+qui étaient les fusils que leurs chefs avaient pris dans les arsenaux du
+Cap et du Port-au-Prince, au moment où les Européens avaient dû évacuer
+ces points.
+
+Il fut de même convenu que ces troupes entreraient en garnison avec les
+blanches, et seraient en tous points traitées comme elles.]
+
+[43: Morte depuis princesse Borghèse.]
+
+[44: Madame Bernadotte était sœur de madame Joseph Bonaparte.]
+
+[45: Il vécut dix ans dans la disgrâce avant d'être réemployé et fut tué
+à la bataille de Leipsick.]
+
+[46: Les médecins avaient ordonné cet exercice au premier consul. Il
+avait alors une _petite_ meute de chasse, mais qui n'avait rien de
+semblable à ce qu'on voit aujourd'hui.]
+
+[47: Ancien instituteur de l'empereur Alexandre.]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servi
+ à l'histoire de l'empereur Napoléon, by Duc de Rovigo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+particular state visit http://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+ways including checks, online payments and credit card donations.
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+++ b/20108-8.txt
@@ -0,0 +1,11072 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à
+l'histoire de l'empereur Napoléon, by Duc de Rovigo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon
+
+Author: Duc de Rovigo
+
+Release Date: December 14, 2006 [EBook #20108]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
+NAPOLÉON.
+
+TOME PREMIER.
+
+
+
+PARIS.
+
+A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22.
+
+MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25.
+
+1828.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+On m'a accusé d'avoir été le séïde de l'empereur, et de l'être encore.
+
+Si on entend par là d'avoir compris que les convulsions qui ont agité le
+monde, n'étaient autre chose que la lutte des principes de la révolution
+contre ceux de l'aristocratie européenne; si on entend par là que je
+n'ai pas songé à mettre de borne à l'étendue de mes devoirs; oui, je fus
+le séïde de Napoléon.
+
+Si se souvenir des bienfaits au temps des revers, si ne pas abandonner
+son chef après sa chute, si se résigner à l'exil pour avoir voulu
+partager le sien, si ne pas craindre de braver l'inimitié de ses
+ennemis, naguère ses courtisans; si rendre hommage à sa mémoire,
+lorsqu'il n'est plus, c'est être séïde; oui, je suis encore le séïde de
+Napoléon.
+
+Ce grand homme m'a honoré de sa confiance; j'étais près de lui sur les
+champs de bataille, il m'a appelé près de sa personne dans le conseil,
+il m'a donné des preuves éclatantes de bienveillance, j'oserais presque
+dire d'affection; pouvais-je, devais-je y répondre autrement que par un
+dévouement sans bornes! fallait-il, tout couvert que j'étais de ses
+bienfaits et investi de sa confiance, fallait-il m'ériger en censeur au
+moment du danger et offrir du blâme au lieu d'aide. Le rôle de censeur
+est commode et facile, mais ce n'est pas le plus honorable à jouer. Ce
+n'est pas celui que j'ai choisi: qu'on ne s'attende donc pas à trouver
+dans ces Mémoires de longues critiques ou de graves dissertations
+politiques; je n'ai pas voulu écrire autrement que je n'ai agi.
+
+On a cherché à calomnier le beau et noble caractère de l'empereur, c'est
+tout simple, il n'a plus rien à donner; mais si faire son éloge était
+faire sa cour au pouvoir, que de gens rassembleraient complaisamment
+leurs souvenirs, et retrouveraient tout à coup la mémoire.
+
+On a voulu peindre l'empereur comme un homme insatiable de guerres, et
+cette idée, qui sera reconnue fausse, passe encore pour vraie dans
+beaucoup de bons esprits; j'espère que la lecture de ces Mémoires
+contribuera à les éclairer. Napoléon avait essentiellement besoin de la
+paix; chef d'une dynastie née au milieu de la guerre, le repos seul
+pouvait la consolider.
+
+Je m'attache à faire connaître l'empereur tel qu'il était et tel que je
+l'ai connu; mais je cherche plus encore à faire connaître les motifs des
+actes de sa politique.
+
+J'ai passé rapidement sur les récits de batailles et sur les opérations
+militaires, non pas que je les trouvasse dénués d'intérêt, mais parce
+que plusieurs habiles généraux ont rempli cette tâche avec un talent
+supérieur et digne du génie dont le nom brille dans chacune de leurs
+pages.
+
+Je ne sais si un auteur doit compte au public des motifs qui l'ont
+déterminé à écrire; mais quant à moi, je n'ai aucune objection à dire
+les miens.
+
+Prisonnier à Malte, pendant que l'empereur était captif à Sainte-Hélène,
+j'ai vu, à mon retour en France, que de généreux amis, et quantité de
+fonctionnaires bien intentionnés, avaient trouvé commode de se justifier
+à mes dépens. Il faut que la calomnie soit une fort belle chose par
+elle-même, car, bien qu'on la méprise, force est d'y répondre. Je n'ai
+cru pouvoir mieux faire que de publier mes Mémoires.
+
+Aussitôt que j'ai fait connaître cette intention, une grande inquiétude
+s'est manifestée; beaucoup d'existences se sont crues compromises;
+l'alarme s'est répandue, et quelques consciences se sont troublées. Sans
+doute, personne mieux que moi ne pourrait faire des mémoires de
+scandale, car je n'ai rien oublié de ce que j'ai su; mais qu'on se
+rassure. J'aime à penser qu'on conviendra tout au moins de ma
+modération, et si je faisais un usage plus étendu des nombreux documens
+secrets que je possède, il n'y aurait pas de ma faute.
+
+Quelques amis ont cherché à me persuader que je ferais mieux de différer
+la publication de mes Mémoires, et de laisser ce soin à mes enfans. J'ai
+été sensible à la bonne intention qui les dirigeait, et cependant je
+publie, parce que je ne partage pas leur opinion. C'est pendant que
+j'existe encore que j'ai voulu que ces Mémoires parussent; je suis
+encore là, du moins, pour convenir de mes erreurs si j'en ai commis;
+mais je suis encore là aussi pour répondre aux attaques calomnieuses; il
+m'a semblé d'ailleurs qu'il y avait plus de courage et de loyauté à
+choisir, pour parler, le moment où il y a encore tant de témoins qui
+peuvent me réfuter.
+
+J'ai occupé de grands emplois, j'ai reçu de grands honneurs, j'ai joui
+d'une immense fortune; on se console de perdre tout cela; mais on ne se
+console pas de se voir attaquer dans ce que tout homme de coeur a de plus
+cher. J'aime à penser que la lecture de ces Mémoires prouvera que si
+j'ai été honoré de la confiance et comblé des faveurs du plus grand
+homme des temps modernes, j'ai su les mériter par mes services et y
+répondre par un dévouement honorable.
+
+Je ne dis plus qu'un mot. Je n'ai pas cherché à faire une oeuvre
+littéraire: le lecteur trouvera donc sans doute beaucoup de négligences
+dans mon style; on ne me les reprochera pas, car je raconte, je ne
+compose pas; et d'ailleurs, mes compagnons d'armes savent que le talent
+d'écrire a toujours été chez moi la disposition la moins développée.
+J'aurais pu emprunter le secours d'une plume étrangère et plus exercée,
+le public y aurait sans doute gagné, mais son jugement n'aurait pas été
+aussi rigoureux que si je me montre à lui tel que je fus et tel que je
+suis.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Entrée au service.--Les représentans du peuple aux armées.--Exécution de
+M. de Tosia.--Je suis en danger d'être arrêté comme royaliste.--Premiers
+faits d'armes.--Intelligences de Pichegru avec le prince de
+Condé.--Périlleuse mission à l'armée de Sambre-et-Meuse.--Pichegru,
+soupçonné, est remplacé par Moreau.--Je suis nommé chef de bataillon, au
+passage du Rhin.--Cessation des hostilités après les préliminaires de
+Léoben.--Aide-de-camp du général Desaix; je l'accompagne à Paris.
+
+
+Fils d'un officier qui avait vieilli sous les drapeaux, et qui n'avait
+obtenu, pour prix de ses longs services, que le grade de major et la
+croix de Saint-Louis, je finissais à peine mes études lorsque la
+révolution éclata. J'avais ma fortune à faire. La carrière des armes
+pouvait seule m'offrir des chances d'arriver au but: je résolus d'en
+courir les hasards.
+
+Mon frère aîné servait dans l'artillerie; mon père désirait que j'y
+entrasse aussi, parce que l'avancement y était fixé de manière à ce
+qu'il n'y eût pas de passe-droit à redouter; mais je préférais la
+cavalerie; et bien qu'alors on regardât cette arme comme fort
+dispendieuse et convenable seulement aux jeunes seigneurs riches, je
+persistai à y entrer. Il me sembla qu'une résolution forte, du courage,
+et mon épée, devaient suppléer au défaut de fortune.
+
+Je partis pour rejoindre le régiment de Royal-Normandie, où mon père
+avait servi, et qui était alors en marche pour se réunir à la petite
+armée que rassemblait M. de Bouillé, pour soumettre la garnison de Nancy
+révoltée. J'arrivai au moment décisif; de sorte que, dès mon entrée au
+service, ma première nuit se passa au bivouac, et le premier jour je fus
+au feu.
+
+Je faisais partie du corps qui entra par la porte de Stainville, et le
+premier mort que je vis fut le brave chevalier des Isles, tué par ses
+propres soldats en voulant les empêcher de faire feu sur nous. Quelques
+jours après cette expédition, M. de Bouillé renvoya son armée dans ses
+garnisons. Ce général avait pour le régiment dans lequel je venais
+d'entrer une bienveillance particulière, et le régiment tout entier y
+répondait par un dévoûment sans bornes: mais qu'il n'eut plus occasion
+de lui prouver.
+
+À cette époque, la plus grande partie des officiers de grosse cavalerie
+professaient des principes opposés à ceux qui se manifestaient déjà de
+toutes parts; aussi s'attirèrent-ils l'animadversion des novateurs. Les
+provocations et les menaces amenèrent des résistances; les proscriptions
+suivirent. Les officiers de Royal-Pologne égorgés à Lyon, ceux de
+Royal-Berri guillotinés à Paris, ceux de Royal-Bourgogne destitués en
+masse, ceux de Royal-Navarre poursuivis à Besançon et obligés de quitter
+la ville, en furent les victimes. Nous dûmes craindre à notre tour; mais
+heureusement pour nous la déclaration de guerre vint faire diversion.
+
+Nous fûmes dirigés sur Strasbourg. C'est alors que je fis la
+connaissance de Desaix, et que je fus assez heureux pour me lier
+d'amitié avec lui. Il était alors capitaine, et aide-de-camp du prince
+Victor de Broglie, chef d'état-major de l'armée qui se rassemblait sur
+ce point. Peu après survint le 10 août, qui servit de prétexte à de
+nouvelles violences. Le prince de Broglie fut destitué, et Desaix fut
+attaché au corps du général Biron. Les officiers de mon régiment furent
+presque tous obligés de quitter le service; quelques uns émigrèrent,
+presque tous se retirèrent dans leurs terres. Je me trouvai sous les
+ordres du général Custine.
+
+Sur ces entrefaites, l'invasion de la Champagne eut lieu. Verdun et
+Longwy avaient été livrés. L'armée rassemblée entre Landau et
+Wissembourg marcha par la Lorraine pour rejoindre l'armée qui combattit
+à Valmy, et arrêta les Prussiens. En même temps, nous avions pris
+Mayence, franchi le Rhin et poussé jusqu'à Francfort. Ces succès firent
+éclater une joie qui ne fut pas de longue durée. Les revers suivirent:
+battus presque partout, nous fûmes ramenés jusque sous Landau, après
+avoir laissé garnison à Mayence.
+
+C'est par les assertions les plus ridicules et par les soupçons les plus
+absurdes qu'on voulut expliquer ces défaites, et nous vîmes arriver des
+représentans du peuple aux armées. Envoyés pour découvrir de prétendues
+conspirations, ils ne voulaient voir partout que des conspirateurs, et
+je dois le dire, ils ne trouvèrent que trop de misérables que l'espoir
+des récompenses fit descendre au rôle de délateurs. On a dit que, dans
+un temps de désordre et d'anarchie, l'honneur français s'était réfugié
+aux armées. On put dire aussi que, avec ces proconsuls d'espèce
+nouvelle, la méfiance vint s'y établir. On s'évitait; chacun craignait
+celui qui jusqu'alors avait été son plus dévoué compagnon d'armes; mais
+surtout on fuyait un représentant du peuple presque comme on fuit une
+bête enragée. Chose étrange! pendant que leurs mesures de terreur
+l'inspiraient autour d'eux, leurs décisions, qu'ils rendaient avec toute
+l'importance de l'ignorance, les couvraient de ridicule. On riait de
+pitié tout en frémissant d'horreur.
+
+Aux lignes de Weissembourg, on nous fit un jour monter à cheval à huit
+heures du matin, pour reconnaître comme général de brigade un certain
+chef d'escadron de dragons, nommé Carlin. À onze heures, on nous y fit
+monter de nouveau, pour le reconnaître comme général de division! Le
+lendemain, il était à l'ordre comme général en chef. La perte des lignes
+de Weissembourg eut lieu quelques jours après, avant que le nouveau
+général eût le temps de les parcourir! il ramena l'armée à Strasbourg, y
+trouva sa destitution, et s'il ne fut pas condamné à Paris, c'est qu'il
+y fut protégé par son incapacité, qu'on reconnut. On croyait alors que
+le meilleur moyen de se justifier des malheurs publics ou des revers de
+la guerre, était de faire tomber sous le glaive de la loi les braves que
+le fer de l'ennemi avait épargnés. Sur les champs de bataille, la mort
+vole au hasard, mais là, elle mettait du discernement dans le choix des
+victimes. Qui pouvait se croire à l'abri de ses coups? MM. de Custine,
+de Biron, de Beauharnais, périrent sur l'échafaud. Dumouriez ne sauva sa
+tête que par une prompte fuite.
+
+J'ai vu arrêter M. de Tosia, colonel du régiment Dauphin, cavalerie, sur
+la dénonciation d'un maréchal-des-logis de son régiment, qui avait eu
+l'audace de s'adresser au représentant du peuple en pleine revue. Tosia
+fut traduit à l'instant même à la commission militaire, qui était
+toujours en permanence, et fusillé deux heures après la dénonciation.
+
+Je ne me souviens pas si ce maréchal-des-logis, nommé Padoue, a été
+récompensé, mais je me souviens parfaitement qu'il devint l'objet de
+l'exécration de toute l'armée.
+
+À cette même époque, je rencontrai de nouveau le général Desaix; à la
+suite de quelques actions d'éclat, il avait été nommé adjudant-général,
+et commandait l'avant-garde sur la route de Strasbourg au Fort-Louis. Il
+m'apprit que mon colonel, quelques officiers et moi avions été dénoncés
+comme fort suspects, et que je devais agir avec prudence. La position
+était grave, comme on va le voir, et l'événement prouva que Desaix était
+bien instruit.
+
+À quelques jours de là, j'étais de grand'garde en face du village de
+Hofeld, sur la route de Saverne à Haguenau, lorsque mon domestique vint
+m'y joindre et m'apprendre que le colonel venait d'être arrêté, qu'on me
+cherchait, et que je n'avais pas un instant à perdre pour me sauver.
+L'honnête garçon était si persuadé que j'allais prendre la fuite, qu'il
+m'apportait mon bagage; mais, quelque pressant que fût le danger,
+pouvais-je quitter le poste dont le commandement m'avait été confié?
+D'ailleurs, je pouvais prendre des dispositions afin d'être informé à
+temps si on était venu me chercher aux avant-postes: je préférai
+attendre l'événement.
+
+On vint relever le poste, et l'officier qui venait me remplacer me tira
+d'anxiété en m'apprenant que, satisfaits sans doute d'avoir enlevé le
+colonel et un autre officier, les gendarmes étaient partis avec leurs
+prisonniers sans reparler de moi. Quoi qu'il en soit, je me tins pour
+bien averti, et, au lieu de retourner au régiment, je fus rejoindre
+l'adjudant-général Desaix à son avant-garde, sur la route de Strasbourg
+à Fort-Louis; mais comme j'aurais pu le compromettre en restant près de
+lui, j'obtins du lieutenant-colonel d'être attaché, en qualité
+d'officier d'ordonnance, au quartier-général de l'armée.
+
+Sur ces entrefaites, le général Pichegru vint prendre le commandement en
+chef de l'armée. Dès son arrivée il se prononça ouvertement contre les
+mesures de terreur que déployaient les représentans du peuple; dès son
+arrivée aussi il se disposa à reprendre vivement l'offensive. Le jour
+même où l'armée commença son mouvement le général en chef me confia une
+mission pour l'armée de la Moselle, à notre gauche. Je me hâtai de la
+remplir, et comme je revenais on se battait entre Belheim et Haguenau.
+Je ne tardai pas à reconnaître que c'était mon régiment et le IIe de
+cavalerie qui étaient aux prises avec le corps émigré que commandait le
+duc de Bourbon. C'était une belle occasion que le ciel m'envoyait. Je
+courus prendre ma part du danger; je me mis à la tête de mon peloton, et
+je fus assez heureux pour me faire remarquer. Après l'action, je fus en
+rendre compte au général en chef, et ma bonne fortune voulut qu'il se
+trouvât dans ce moment avec le représentant du peuple. Je profitai de la
+circonstance pour parler de moi, et Pichegru prenant mon parti assura ma
+tranquillité d'un seul mot.
+
+Quoique fort jeune alors, j'étais déjà connu à l'avant-garde de l'armée.
+Dur à la fatigue, sobre par habitude, ayant fait preuve de quelque
+témérité, et doué par la nature d'une bonne mémoire, j'étais devenu
+l'objet des préférences de mes chefs, quand il s'agissait d'exécuter
+quelque entreprise hasardeuse, et je fus bientôt attaché au général
+Ferino en qualité d'aide-de-camp. Par malheur, ce général, qui avait été
+quelque temps au service d'Autriche, était inexorable pour les moindres
+fautes de discipline; l'extrême licence des nouvelles recrues le mettait
+en fureur; il n'en pouvait cacher son mécontentement; aussi fut-il
+bientôt destitué.
+
+Je me serais trouvé sans emploi, si Desaix, devenu général de division,
+ne m'eût appelé près de sa personne, et je fis avec lui le blocus de
+Mayence pendant ce rigoureux hiver qui fut signalé par la conquête de la
+Hollande. L'amitié de Desaix pour moi ne se démentait pas; il
+m'employait activement à toutes les affaires d'avant-poste, genre de
+guerre qu'il aimait, parce qu'il y trouvait l'occasion de former les
+jeunes officiers sur lesquels il avait des projets.
+
+Avant la fin du blocus de Mayence, Pichegru revint de Hollande prendre
+le commandement de l'armée du Rhin. Il la trouva dans un état de
+délabrement complet. Le Directoire lui enjoignait de passer le Rhin
+entre Brissac et Bâle, et il ne trouvait dans les arsenaux aucun des
+objets indispensables pour cette opération. Il n'en cacha pas son
+mécontentement, et le ton de ses dépêches s'en ressentit. J'ai toujours
+cru que ce fut alors que germèrent dans son esprit les sentimens
+haineux qui plus tard lui firent commettre une action criminelle.
+
+La division du général Desaix avait quitté le blocus de Mayence pour
+prendre position entre Brissac et Bâle. Son avant-garde était commandée
+par Bellavene, et j'étais attaché à l'état-major, dont le
+quartier-général était à Ottmarsheim. Le corps de Condé était campé à
+Neubourg, sur la rive droite en face. Je commençai à remarquer que le
+général Pichegru allait bien souvent à Bâle, quoique son
+quartier-général fût à Illkirck près Strasbourg.
+
+Un jour qu'il retournait de Bâle à son quartier-général, il me fit
+appeler, et me donna une lettre à porter à M. Bâcher, notre chargé
+d'affaires à Bâle, qui devait me remettre une réponse pour Illkirck; et
+comme à cette époque il n'y avait pas un écu dans les caisses de
+l'armée, je remarquai que le général avait établi des relais à poste
+fixe pour que la communication fût plus facile. Pendant quinze jours je
+fus toujours sur cette route, et certes, je ne me doutais guère que je
+portais les lettres destinées au prince de Condé.
+
+Nous nous attendions à passer le Rhin dans ces parages, lorsque tout à
+coup nous reçûmes l'ordre de partir pour Manheim, qui venait d'ouvrir
+ses portes d'après une influence intérieure toute dévouée à la France.
+Le général Pichegru avait chargé le général Desaix de prendre
+l'offensive sur la rive droite, et obtenu le rappel du général Ferino.
+Ce dernier voulut bien témoigner le désir de m'avoir près de lui. Le
+général Desaix m'ayant engagé à ne pas refuser, je suivis son conseil,
+et joignis le général Ferino à Manheim.
+
+L'armée ne tarda pas à s'ébranler; elle s'avançait par les deux rives du
+Necker, lorsqu'elle vit déboucher les Autrichiens qui venaient à sa
+rencontre. L'action s'engagea; nous succombâmes, et fûmes vivement
+ramenés. Les troupes qui occupaient les lignes de Mayence ne
+combattirent pas d'une manière plus heureuse. Elles firent une perte
+d'artillerie énorme, et furent rejetées dans la direction de
+Kaiserlautern.
+
+Le général Pichegru, dont ce double revers compliquait la position, fut
+obligé de repasser le Rhin au plus vite, et vint s'établir sur la petite
+rivière de Pfrim pour recueillir les fuyards. La position devenait
+difficile; il n'y avait qu'une prompte coopération de l'armée de
+Sambre-et-Meuse qui pût garantir la Lorraine et l'Alsace d'une invasion:
+il importait donc qu'elle fût prévenue sans perdre de temps.
+
+La mission était délicate. Sur l'indication du général Desaix, Pichegru
+me la confia. J'associai Sorbier, un de mes camarades, à ma périlleuse
+entreprise, afin qu'il pût prendre les importantes dépêches, si je
+venais à être tué.
+
+Nous nous mîmes à la tête de cinquante cavaliers choisis, tous gens
+audacieux et intrépides, et quittâmes l'armée à la nuit tombante. À
+l'aide des précautions que des officiers d'avant-garde ne doivent jamais
+négliger, nous traversâmes tout le pays qu'occupaient les troupes
+légères autrichiennes, et nous eûmes le bonheur d'atteindre Kaisemark
+sur la Nahe, où nous joignîmes la division Marceau, de l'armée de
+Sambre-et-Meuse. Nous lui remîmes nos dépêches; et, comme il importait
+que le général Pichegru fût fixé au plus vite sur la position
+qu'occupait le général Jourdan, nous nous hâtâmes de partir pour le
+rejoindre. Nous ne savions trop cependant quelle direction nous devions
+prendre; car l'armée devait avoir continué son mouvement. Redoublant de
+précautions, ne marchant que la nuit, évitant les villages, nous
+arrivâmes enfin à la hauteur d'Allzée.
+
+Le jour naissait, quelques paysans commençaient à se répandre çà et là
+dans la campagne. Nous joignîmes une jeune fille, qui nous apprit que
+nous n'étions qu'à quelques pas des Autrichiens. Ils marchaient à nous:
+quelques pas encore, et nous étions découverts. Nous lançâmes une
+seconde fois nos chevaux à travers champs, et nous atteignîmes bientôt
+la route de Gremdstadt à Mayence, à une bonne lieue des avant-postes du
+général Desaix. À peine y fûmes-nous, que nous vîmes accourir un
+escadron de chevau-légers autrichiens. Il n'y avait pas à reculer; nous
+fîmes nos dispositions: elles furent simples. Je dis à Sorbier de se
+mettre en tête du détachement et de le faire marcher par quatre, en
+prenant le côté gauche du chemin, de manière qu'en faisant demi-tour à
+droite, par quatre, nous devions avoir l'ennemi sous le coupant de nos
+sabres: nous fûmes bientôt vivement poursuivis. Nous nous mîmes au
+galop, afin de rompre l'ennemi, que nous ne pouvions aborder en masse,
+et faisant brusquement face en arrière, nous accablions ceux des siens
+qui s'abandonnaient trop imprudemment à leur ardeur. Nous fîmes cette
+manoeuvre deux ou trois fois, et à chaque fois nous prîmes quelques
+hommes et quelques chevaux. Néanmoins nous n'étions pas hors de danger,
+mais heureusement le feu des carabines fut entendu des avant-postes,
+d'où on envoya un détachement à notre secours.
+
+Cette expédition nous valut les félicitations du corps d'armée: le
+général Pichegru y joignit la sienne, et le général Desaix me témoigna
+plus de bienveillance que jamais.
+
+Le jour même, Pichegru, pressé par l'armée autrichienne, se mit en
+mouvement pour se porter sur Landau. Il prit position derrière le
+Queich; l'avant-garde en avant de Landau, où, en cas de blocus, le
+général Ferino eut ordre de se renfermer. Il y était depuis quelques
+jours, lorsqu'un parlementaire autrichien vint proposer un armistice,
+qui devait être commun aux deux armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse. Ce
+fut le premier armistice conclu dans le cours de cette guerre.
+
+Pichegru profita de ce moment de repos pour se rendre à Paris. Il s'y
+plaignit vivement de l'état de dénûment dans lequel on laissait l'armée.
+Le Directoire, qui n'aimait pas à rencontrer des difficultés de ce
+genre, lui déclara que s'il trouvait le fardeau trop lourd, il pouvait
+le déposer. On a dit, depuis, que déjà le Directoire commençait à
+soupçonner ses manoeuvres: je ne saurais l'assurer; mais ce qu'il y a de
+certain, c'est que l'armée, qui n'avait aucune connaissance de la
+perfidie de son général, crut qu'il n'avait été sacrifié que pour avoir
+trop chaudement pris ses intérêts.
+
+Moreau, qui avait remplacé Pichegru à l'armée du Nord, vint encore,
+cette fois, le remplacer à l'armée du Rhin. L'armistice fut presque
+aussitôt dénoncé. L'archiduc Charles avait succédé au feld-maréchal
+Clairfait: c'était la première fois que ce prince paraissait à la tête
+des armées autrichiennes; il était impatient d'en venir aux mains.
+Moreau, de son côté, se proposait de marcher à lui, mais il fallait
+franchir le fleuve: il s'appliqua à lui donner le change sur ce
+périlleux projet.
+
+Il concentra ses troupes sous Landau, feignit de vouloir tenter des
+entreprises auxquelles il ne songeait pas; et quand tout fut prêt, tout
+disposé, il se porta, en deux marches, sous la citadelle de Strasbourg.
+Je n'étais que capitaine alors, mais j'étais déjà connu dans l'armée, et
+quoique d'un grade subalterne, je fus chargé d'exécuter le passage avec
+un bataillon qui fut mis sous mes ordres immédiats. Mes instructions
+portaient de me détacher, à minuit, de la rive gauche, de prendre
+rapidement terre à la droite, et de fixer le plus que je pourrais
+l'attention de l'ennemi, afin de favoriser le grand passage qui devait
+se faire à Kehl. Malheureusement la nuit était noire, le fleuve très
+rapide; une partie de mes bateaux céda au courant, une autre s'engrava;
+je ne pus conduire à bon port que quelques embarcations. Je marchai
+néanmoins aux Autrichiens, mais j'étais si faible que je fus obligé de
+regagner la rive gauche, et m'estimai heureux d'y être parvenu sans
+accident. Je passai alors à la division de droite, que commandait le
+général Ferino. Nous quittâmes Kehl presque aussitôt. Nous nous portâmes
+sur le Brisgau; nous traversâmes la forêt Noire par le val d'Enfer,
+pendant que le reste de l'armée s'avançait par la route de Wirtemberg.
+Nous franchîmes toute la Souabe; nous marchions sans coup férir, lorsque
+nous rencontrâmes le corps de Condé dans les environs de Memingen. Il
+occupait le petit village d'Ober-Kamlach. Nous l'abordâmes. L'attaque
+fut vive, meurtrière: l'infanterie noble fut presque entièrement
+détruite, et, je dois le dire à la louange de nos troupes, quoique les
+animosités politiques fussent alors dans toute leur force, la victoire
+fut morne et silencieuse; nos soldats ne pouvaient, en contemplant cet
+horrible champ de carnage, retenir les regrets que leurs coups ne
+fussent tombés sur des étrangers.
+
+Nous continuâmes le mouvement; nous marchâmes sur Augsbourg, qu'occupait
+encore l'arrière-garde autrichienne. Elle se retira; nous la suivîmes et
+arrivâmes sur les bords du Lech. Nous fîmes nos dispositions pour le
+franchir. Je fus chargé de reconnaître un gué au-dessus de Friedberg,
+où devait passer la division Ferino, et de conduire la colonne à la rive
+opposée. Mon opération réussit à souhait. J'eus le bonheur de ne perdre
+que quelques maladroits qui se noyèrent pour n'avoir pas su tenir le
+gué.
+
+La bataille s'engagea immédiatement: nous la gagnâmes, et poursuivîmes
+les ennemis jusqu'à Munich. Je reçus, à cette occasion, une lettre du
+Directoire, qui me félicitait du courage que j'avais montré.
+
+Pendant que nous poussions sur le Lech, l'armée de Sambre-et-Meuse, qui
+avait passé le Rhin à Dusseldorf, s'était portée sur la Bohême; mais
+soit animosité, soit défaut d'instructions, Moreau négligea les nombreux
+passages qui existent sur le Danube, depuis Donawerth jusqu'à
+Ratisbonne. Cette faute nous devint fatale. L'archiduc Charles déroba sa
+marche au général qu'il avait en tête, franchit le Danube à Ingolstadt,
+à Neubourg, et fit sa jonction avec les troupes autrichiennes qui se
+retiraient devant l'armée de Sambre-et-Meuse. Il reprit aussitôt
+l'offensive, s'avança sur Jourdan avec toutes ses forces réunies, le
+battit, et le poursuivit jusqu'aux bords du Rhin sans qu'il vînt à la
+pensée du général Moreau de répéter ce que son adversaire avait fait. Au
+lieu de repasser sur la rive gauche du Danube, de chercher à se rallier
+à l'armée de Sambre-et-Meuse, et de forcer l'archiduc à lâcher prise, il
+se mit en retraite avec sa magnifique armée, qui comptait plus de
+quatre-vingt mille combattans. Pendant qu'il rétrogradait à petites
+journées, l'archiduc poussait Jourdan à tire-d'ailes, et passait le Mein
+à Francfort. Ce fleuve franchi, il remonta rapidement la vallée du Rhin
+et intercepta la route de Wurtemberg. Prévenu par cette marche, à
+laquelle cependant il aurait dû s'attendre, Moreau fut obligé de se
+jeter par le val d'Enfer, et repassa le Rhin, partie à Brisach et partie
+à Huningue. Ainsi finit cette campagne, qui paraissait devoir amener des
+prodiges, et qui se termina comme l'accouchement de la montagne.
+
+Pendant que nous faisions cette promenade militaire, le général
+Bonaparte poursuivait le cours de ses victoires en Italie. Les armées
+autrichiennes qui combattaient sur le Rhin étaient incessamment obligées
+d'envoyer au secours de celles qui périssaient sur l'Adige. Elles
+s'étaient affaiblies par les détachemens qu'elles avaient fait partir.
+La circonstance était favorable pour reprendre l'offensive. Le
+Directoire résolut de mettre en mouvement les armées de Sambre-et-Meuse
+et du Rhin; mais, soit qu'il fût mécontent de la mésintelligence qui
+régnait entre elles, soit toute autre cause, il donna le commandement de
+la première au général Hoche, et leur ordonna à l'une et à l'autre de
+repasser le Rhin.
+
+J'étais alors aide-de-camp du général Desaix. Je fus chargé de prendre
+le commandement de l'avant-garde du général Vandamme, qui devait passer
+la première. Il fallait aborder en plein jour sous le feu des batteries
+autrichiennes. L'opération était périlleuse, mais tout fut au mieux;
+nous débarquâmes sous la protection de la compagnie d'artillerie légère
+que commandait Foy, depuis officier-général et député. Nous fûmes l'un
+et l'autre faits chefs de bataillon à cette journée.
+
+Le général Desaix fut blessé le lendemain. Je continuai de combattre à
+la tête des troupes avec lesquelles j'avais franchi le fleuve. L'ennemi
+fut obligé de céder. Nous le suivions vivement, lorsque nous vîmes
+accourir à nous un officier français; c'était le général Leclerc, qui
+arrivait d'Italie par l'Allemagne, et venait nous donner avis des
+préliminaires de paix arrêtés à Léoben. Le feu cessa aussitôt, l'armée
+prit position, et les généraux des deux partis se réunirent pour arrêter
+les lignes de démarcation.
+
+Je fus encore employé à ces conférences, qui eurent lieu à Heidelberg.
+J'y suivis le général Reynier, qui était chargé des intérêts de l'armée
+du Rhin. Tout fut bientôt réglé, et je pus rejoindre le général Desaix,
+qui se rétablissait à Strasbourg.
+
+Ce fut pendant sa convalescence qu'il conçut le projet d'aller en Italie
+pour voir le général Bonaparte. Jusqu'alors il ne le connaissait que de
+renommée, mais il était grand admirateur de sa gloire. D'ailleurs,
+blessé de l'infériorité dans laquelle le Directoire tenait ceux qui
+portaient les armes, Desaix appelait de ses voeux secrets un homme de
+caractère et de génie qui pût remédier au mal. Le vainqueur d'Arcole
+devait être cet homme; lui seul avait acquis assez d'ascendant pour se
+déclarer le protecteur de ceux qui s'étaient couverts de gloire aux
+armées.
+
+Il voulut aller conférer avec lui, et je fus passer dans ma famille le
+temps qu'il employa à ce voyage. Je le rejoignis à son retour, et la
+paix ayant été signée sur ces entrefaites, je ne tardai pas à
+l'accompagner à Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Retour du général Bonaparte à Paris.--Réception que lui fait le
+Directoire.--Sa nomination à l'Institut.--Faux projet de descente en
+Angleterre.--Mission secrète du général Desaix en Italie.--Préparatifs
+pour l'expédition d'Égypte.--Bernadotte à Vienne.--Port de
+Civitta-Vecchia.--Forçats.--Départ pour l'Égypte.
+
+
+Les fureurs de la révolution s'étaient déjà calmées en France; on
+commençait à ne plus s'y effrayer à la seule émission d'idées
+raisonnables; mais rien de ce qui avait été jeté hors de son orbite, par
+les commotions révolutionnaires, ne pouvait encore être replacé; les
+destructions étaient achevées, et bien que le besoin de réédifier se
+manifestât déjà, il n'existait point de centre autour duquel on pût
+graviter avec quelque sécurité. Il ne se présentait nulle part de main
+assez ferme pour rassembler les débris que la tempête avait dispersés.
+On était en présence d'un amas de ruines; on mesurait avec effroi
+l'étendue, les ravages causés par la tourmente populaire, mais personne
+n'entrevoyait de terme à cette misère, personne n'osait envisager
+l'avenir.
+
+Les chefs des différens partis de la guerre civile, que le Directoire
+était parvenu à désunir, pour les désarmer, plus étourdis par la gloire
+que nos armes avaient acquise et par la paix qui l'avait suivie, que
+confians dans la tranquillité qui leur avait été promise, pensaient bien
+qu'un gouvernement ombrageux leur ferait tôt ou tard payer chèrement la
+célébrité qu'ils avaient obtenue. Les têtes volcaniques paraissaient
+calmées, à la vérité, mais on n'osait croire qu'elles fussent rassurées,
+et les rivalités s'apercevaient de toutes parts, particulièrement parmi
+les hommes que la guerre avait formés.
+
+Les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, pleines d'officiers de mérite,
+ne voyaient qu'avec regret la plus belle part de gloire qu'avait eue
+l'armée d'Italie; elles étaient envieuses des préférences du Directoire
+exécutif pour tout ce qui appartenait à cette armée, et offraient ainsi
+des moyens de trouble à des agitateurs qui se rencontrent facilement
+parmi des esprits médiocres, surtout après des événemens comme ceux dont
+on était à peine sorti. Les ambitions de toute espèce étaient en
+mouvement, et ne pouvaient qu'amener quelque nouveau 18 fructidor, ou
+tout autre événement de cette nature.
+
+Le général Bonaparte venait de quitter l'Italie pour se rendre à
+Radstadt en traversant la Suisse; son voyage n'avait été, pour ainsi
+dire, qu'une marche triomphale. La population entière se portait sur son
+passage; on le saluait comme le héros des idées libérales, comme le
+défenseur des intérêts de la révolution.
+
+D'après le traité de paix, il devait se rassembler, à Radstadt, un
+congrès pour y régler les affaires des princes dépossédés, tant en
+Allemagne qu'en Italie, et sur la rive gauche du Rhin. Ce travail
+exigeant, par sa nature, de fort longs préliminaires d'étiquette et des
+renseignemens de détail difficiles à réunir, le général Bonaparte ne
+s'occupa, à Radstadt, que de régler sommairement les bases des
+opérations qui devaient occuper ce congrès.
+
+Il revint à Paris, où l'impatience publique l'attendait pour lui voir
+décerner, par le gouvernement, les témoignages de reconnaissance et
+d'admiration qui remplissaient depuis long-temps le coeur de chaque
+Français.
+
+L'automne finissait, l'hiver et ses plaisirs avaient ramené la
+population dans la capitale: soldats et citoyens se portèrent en foule
+au-devant de lui.
+
+Le Directoire, qui avait mis en délibération s'il ratifierait les
+préliminaires de Léoben, se vit contraint, par cette manifestation de
+l'opinion nationale, de faire une réception solennelle au pacificateur
+qu'il avait été sur le point de désavouer.
+
+Une estrade magnifique avait été dressée au fond de la cour du palais du
+Luxembourg. Le Directoire y prit place sous un dais, et le général
+Bonaparte lui fut présenté par M. de Talleyrand, alors ministre des
+affaires étrangères. Les acclamations de la multitude contrastèrent avec
+les éloges froids du Directoire.
+
+À cette époque, l'armée de Sambre-et-Meuse était réunie à celle du Rhin,
+sous le commandement d'Augereau, qui avait commandé à Paris au 18
+fructidor.
+
+Moreau venait d'être destitué, après avoir dénoncé Pichegru, qui fut
+déporté à Cayenne.
+
+Après la réception du Directoire au général Bonaparte, commencèrent les
+bals et les grands dîners, parmi lesquels il faut remarquer celui que
+lui donna la Convention nationale; il eut lieu dans la grande galerie du
+Muséum; la table tenait toute la longueur de ce vaste local, et cette
+fête n'aurait été qu'une véritable cohue, sans les grenadiers de la
+garde du Directoire, qui, en armes, bordaient la haie d'un bout à
+l'autre de la galerie, et présentaient un spectacle imposant.
+
+À quelques jours de là l'Institut décerna une couronne au général
+Bonaparte; son aréopage l'élut au nombre de ses membres. Il fut reçu par
+M. Chénier, et sa réception eut lieu, un soir, dans la salle du Louvre,
+où l'Institut tenait alors ses séances. Cette salle est au
+rez-de-chaussée, il y a devant un balcon ou une grande tribune en
+menuiserie antique, et soutenue par d'énormes cariatides; c'est là que
+fut déposé le corps de Henri IV après que ce prince eut été assassiné.
+J'assistais, avec le général Desaix, à la réception du général
+Bonaparte: il était en costume, assis entre Monge et Berthollet; c'est,
+je crois, la seule fois que je l'aie vu porter l'habit de ce corps
+savant. Sa nomination eut l'effet qu'il en avait attendu: elle lui donna
+les journaux, les gens de lettres, toute la partie éclairée de la
+nation. Chacun lui sut gré d'avoir mêlé aux lauriers de la victoire les
+palmes académiques. Quant à lui, simple, retiré, en quelque sorte
+étranger au bruit que son nom faisait dans Paris, il évitait de se mêler
+d'affaires, paraissait rarement en public, et n'admettait dans son
+intimité qu'un petit nombre de généraux, de savans et de diplomates.
+
+M. de Talleyrand était du nombre; il avait le commerce aimable, le
+travail facile, un esprit de ressources que je n'ai vu qu'à lui. Habile
+à rompre, à tisser une intrigue, il avait tout le manége, toute
+l'habileté qu'exigeait l'époque; il s'empressait auprès du général
+Bonaparte; il s'était fait, pour lui, intermédiaire, orateur, maître des
+cérémonies. Touché de tant de zèle, le général accepta son dévoûment.
+Cette sorte de transaction amena des bals, des soirées, où le ministre
+avait pris soin de rassembler les débris de la vieille bonne compagnie.
+
+C'est dans une de ces réunions que le général Bonaparte vit madame de
+Staël pour la première fois. Le héros avait toujours vivement intéressé
+cette femme célèbre. Elle s'y attacha, lia conversation avec lui, et
+laissa échapper, dans le cours de cet entretien, où elle voulait
+s'élever trop haut, une question qui trahit l'ambition qu'elle
+nourrissait. «Quelle est la première femme, à vos yeux? lui
+demanda-t-elle.--Madame, répondit-il, c'est celle qui fait le plus
+d'enfans.» Madame de Staël fut stupéfaite: elle attendait une tout autre
+réponse.
+
+Mais ces félicitations, cet empressement, qui suivaient partout le
+général Bonaparte, ne tardèrent pas à faire ombrage aux membres du
+Directoire. Faibles dépositaires de l'autorité, ils sentaient l'opinion
+se détacher d'eux; la nation comparait leur nullité personnelle à
+l'illustration du héros. Ils craignirent que l'enthousiasme public
+n'amenât quelque mouvement, quelque entreprise contre leur pouvoir, et
+ne songèrent plus qu'à éloigner celui qui en était l'objet.
+
+Le général Bonaparte jugeant encore mieux des conséquences dont pourrait
+être suivie la prolongation de son séjour à Paris, où il n'avait
+cependant voulu s'immiscer en rien de ce qui concerne les affaires de
+l'intérieur, songea dès-lors à s'éloigner d'un lieu qui offrait encore
+la triste perspective de tant de moyens de discordes, d'autant que nous
+approchions de l'époque propre à l'exécution du projet qu'il avait conçu
+en faisant la paix, et dont il avait rassemblé les premiers matériaux
+avant de quitter l'Italie.
+
+À peine le Directoire avait-il fait la paix, qu'il avait décrété la
+formation d'une armée d'Angleterre que le général Bonaparte devait
+commander en chef, mais dont il avait lui-même fait donner le
+commandement au général Desaix, en attendant qu'il eût fait son voyage
+d'Italie à Radstadt.
+
+Le général Bonaparte envoya le général Desaix visiter les ports et
+arsenaux de la marine depuis l'embouchure de la Loire jusqu'au Havre,
+pour reconnaître dans quel état ils étaient, et quelles ressources ils
+pourraient offrir pour une descente en Angleterre. J'accompagnai le
+général Desaix dans ce voyage, et nous revînmes à Paris en même temps
+que le général Berthier, que le général Bonaparte avait envoyé faire la
+même reconnaissance dans les ports de la Manche.
+
+Ces deux observateurs furent de l'opinion unanime qu'il ne fallait pas
+compter sur les ressources de ces ports pour effectuer une descente en
+Angleterre, et que, conséquemment, il fallait lui faire la guerre avec
+d'autres moyens. Néanmoins on tint un langage contraire; on laissa se
+persuader que l'idée de la descente était la pensée unique du
+gouvernement, en sorte que l'opinion s'y arrêta.
+
+On fit partir de Paris tous les généraux qui avaient de l'emploi dans
+l'armée d'Angleterre; on les envoya à leurs postes sur les côtes: on
+parvint à faire complétement adopter l'idée que c'était de l'Angleterre
+qu'on s'occupait, et que tous les préparatifs de la Méditerranée
+n'avaient été faits que pour détourner l'attention de l'ennemi, tandis
+que c'était justement le contraire.
+
+Tout cela fait, le général Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer
+l'insuffisance des moyens de la république pour attaquer l'Angleterre
+dans son île, et à décider le Directoire à entreprendre de porter une
+armée en Égypte, comme le point le plus rapproché et le plus vulnérable
+de la puissance commerciale anglaise, et dont les difficultés n'étaient
+pas disproportionnées à nos moyens d'attaque. Il lui fit l'énumération
+de ceux qu'il avait réunis dans les ports d'Italie avant de la quitter,
+et demandait le commandement de la flotte et de l'armée, se chargeant de
+pourvoir à tout le reste.
+
+On démontra au Directoire que l'on ne parviendrait jamais à
+tranquilliser la France, tant que cette foule de généraux et d'officiers
+entreprenans ne serait pas occupée; qu'il fallait faire tourner l'ardeur
+de toutes ces imaginations au profit de la chose publique; que c'était
+ainsi qu'après leurs révolutions, l'Espagne, la Hollande, le Portugal et
+l'Angleterre avaient été obligés d'entreprendre des expéditions
+outre-mer, pour employer des esprits remuans qu'ils ne pouvaient plus
+satisfaire; que c'était ainsi que l'Amérique et le cap de
+Bonne-Espérance avaient été découverts, et que les puissances
+commerciales d'au-delà les mers s'étaient élevées.
+
+Il n'en fallait sans doute pas tant pour déterminer le Directoire à
+saisir l'occasion d'éloigner un chef dont il redoutait la popularité, et
+la proposition convint à tous deux.
+
+Dans ce temps-là, l'ordre de Malte existait encore, et ses bâtimens de
+guerre devaient protéger tous les pavillons chrétiens contre les
+Barbaresques et les Turcs, qui ne respectaient que celui de la France.
+
+Les bâtimens de commerce de Suède et de Danemarck qui fréquentaient la
+Méditerranée, étaient protégés par des bâtimens de guerre de leur nation
+qui y venaient en croisière.
+
+Ceux d'Amérique y venaient en petit nombre, et l'Angleterre n'avait une
+flotte de guerre dans cette mer que depuis que la France en avait armé
+une pour venir dans l'Adriatique protéger les opérations de l'armée
+d'Italie; mais depuis la paix cette flotte était rentrée à Toulon, où
+elle avait emmené l'escadre vénitienne, et la flotte anglaise était
+rentrée dans les ports de Sicile.
+
+Elle avait pour but d'observer Toulon ainsi que l'escadre espagnole de
+Cadix, et tenait pour cela une croisière à la pointe sud de la
+Sardaigne. Le commerce de Marseille n'était pas encore tout-à-fait
+éteint. Cette ville, par suite de la sûreté de son pavillon, était
+presque exclusivement en possession de tout le commerce qui se faisait
+par les Turcs dans le Levant; elle avait un nombre considérable de
+bâtimens connus sous la dénomination de bâtimens de caravane, qui, toute
+l'année, allaient dans les ports du Levant se noliser, et qui venaient
+hiverner à Marseille, où ils rapportaient leurs profits. Marseille
+comptait jusqu'à huit cents de ces bâtimens employés à cette navigation.
+Ceux des nations du Nord hivernaient dans les ports d'Italie, où ils
+cherchaient des nolis pour le printemps.
+
+Avant de quitter l'Italie, et sous le prétexte d'une expédition contre
+l'Angleterre, le général Bonaparte avait fait mettre l'embargo sur tous
+les bâtimens de commerce qui se trouvaient dans les ports de la
+Méditerranée occupés par les troupes françaises. Il les fit fréter et
+bien payer, en sorte que ceux qui étaient dans les ports de Naples et de
+l'est de l'Adriatique, s'empressèrent de venir chercher des nolis dans
+les ports que nous occupions.
+
+Les États romains venaient d'être occupés par les troupes françaises; le
+Directoire, qui cherchait à établir la république partout, n'avait pas
+manqué de prétextes pour susciter une querelle au pape, qui vit la
+métropole chrétienne envahie, et lui-même transporté à Valence en
+Dauphiné.
+
+Depuis son retour à Paris, le général Bonaparte avait fait donner les
+ordres nécessaires pour que (toujours sous le prétexte de la descente en
+Angleterre) l'escadre de Toulon, forte de quinze vaisseaux, dont un à
+trois ponts, fût mise sur-le-champ en état de prendre la mer avec des
+troupes à bord.
+
+Il fit également donner des ordres pour que l'on équipât et frétât tous
+les vaisseaux de commerce que l'on pourrait réunir dans Marseille et
+dans Toulon.
+
+Il venait d'envoyer le général Reynier, que le général Desaix lui avait
+recommandé[1], pour organiser les bâtimens réunis à Gênes, d'après
+l'embargo dont je viens de parler, et en même temps pour commander les
+troupes qui venaient s'y embarquer.
+
+Il y avait également un grand nombre de bâtimens semblables retenus dans
+les ports depuis Venise jusqu'à Livourne. Il fit partir de Paris, fort
+incognito, le général Desaix, qui eut l'air d'aller faire à Rome un
+voyage d'amateur, parce qu'il aimait beaucoup les arts. Étant son
+premier aide-de-camp je partis avec lui dans sa propre voiture, ainsi
+que l'adjudant-général Donzelot[2], qui était son chef d'état-major; et
+je suis arrivé jusqu'à Rome sans qu'il soit échappé au général Desaix un
+mot qui m'ait donné à juger de l'objet de notre voyage. Il traversa la
+France comme un trait, et commença ses investigations scientifiques, en
+conservant toujours son incognito, dès qu'il fut au-delà des Alpes.
+
+Il s'arrêta à Turin, Parme, Plaisance, Bologne et Florence, visitant
+tout ce que ces villes offrent de remarquable, et arriva à Rome.
+
+Il n'avait l'air d'y être venu que comme curieux; il était en course
+continuelle dans tous les célèbres environs de cette cité fameuse,
+pendant que Donzelot exécutait les ordres qu'il lui avait donnés pour la
+réunion, dans le port de Civitta-Vecchia, de tous les bâtimens qui
+avaient été rassemblés dans tous les autres, depuis Livourne jusqu'à
+Venise.
+
+Nous restâmes six semaines à Rome, menant une vie aussi active qu'en
+pleine campagne; enfin tous les moyens matériels ayant été préparés, il
+en fut rendu compte au général Bonaparte, qui était toujours à Paris,
+d'où il envoya ses derniers ordres, en désignant les troupes qui
+devaient composer chaque convoi. Il n'y eut aucune disposition
+particulière à leur faire prendre; tout ce dont elles auraient pu avoir
+besoin, tant pour la traversée que pour la guerre, avait été mis à bord
+des vaisseaux avant qu'elles dussent y monter.
+
+À Civitta-Vecchia, nous embarquions neuf bataillons d'infanterie, pris
+dans les troupes qui occupaient les États romains;
+
+Un régiment de dragons, mais seulement avec les chevaux d'un escadron;
+
+Un régiment de hussards;
+
+Une compagnie d'artillerie légère, avec ses pièces et tous ses chevaux;
+
+Deux régimens d'artillerie à pied avec leurs pièces et leurs chevaux;
+
+Un parc;
+
+Et enfin un état-major, une ambulance et une administration complète[3].
+
+Le célèbre Monge, qui se trouvait à Rome, avait reçu du général
+Bonaparte l'ordre de se procurer à tout prix des caractères arabes
+d'imprimerie, des protes, des interprètes, et de s'embarquer avec eux
+sur notre convoi.
+
+Il trouva les interprètes dans l'école de médecine de Rome, où l'on
+envoie des jeunes gens des Échelles du Levant pour étudier la médecine;
+il parvint à exécuter en tout point les ordres du général Bonaparte,
+pendant que lui-même composait à Paris cette troupe de savans dans tous
+les genres, et dont les travaux ont immortalisé cette célèbre
+expédition.
+
+C'étaient le général Caffarelli-Dufalga[4] et M. Berthollet qui les lui
+avaient désignés.
+
+Tout ce qui fut embarqué d'accessoire pour cette grande opération ne
+peut se comprendre: il n'y manquait rien de ce que la prévoyance la plus
+minutieuse et la plus étendue avait pu imaginer.
+
+Il y avait des savans de toutes les classes, et des artisans de toutes
+les professions; en un mot, de quoi créer, perfectionner, civiliser, et
+même polir tout à la fois les populations au milieu desquelles on allait
+s'établir, quelque barbares qu'elles eussent pu être.
+
+Ce fut à la fin de mars 1797 que furent achevés tous ces préparatifs. Le
+général Bonaparte avait fait partir de Paris tout ce qui devait
+s'embarquer avec lui à Toulon et à Marseille; les troupes qui devaient
+de même s'y embarquer y furent envoyées de l'armée, qui depuis la paix
+était rentrée en France.
+
+Le général Kléber, que le général Desaix avait aussi fait connaître au
+général Bonaparte, fut chargé du commandement de celles qui
+s'embarquèrent à Toulon.
+
+Il venait d'arriver de ce port dans celui de Civitta-Vecchia une frégate
+que le général Bonaparte envoyait au général Desaix, pour escorter son
+convoi. Ce ne fut qu'après l'arrivée de cette frégate que lui-même
+partit de Rome pour Civitta-Vecchia, où il fit diriger les troupes qui
+devaient s'y embarquer.
+
+Au commencement d'avril, tout le matériel était déjà à bord des
+vaisseaux, lorsqu'il survint un incident qui faillit faire ajourner
+toute l'entreprise.
+
+Après la paix de Campo-Formio, le Directoire avait envoyé le général
+Bernadotte à Vienne en qualité d'ambassadeur; à cette époque, il
+professait chaudement les idées républicaines, qui, dans ce temps-là,
+étaient une route assurée de fortune pour toutes les ambitions.
+
+Il avait arboré sur son hôtel, à Vienne, un drapeau tricolore, qui, à
+tort ou à raison, fut regardé par le peuple de cette ville comme une
+provocation. Y eut-il de l'excitation? je ne l'ai pas su; mais après
+quelques jours de fermentation, il éclata une émeute; la populace
+s'étant portée à l'hôtel de l'ambassadeur, en fit retirer le drapeau, et
+se livra à des désordres, au point que le commandant de la garnison fut
+obligé de faire marcher les troupes pour protéger l'ambassadeur et sa
+légation, qui avait été composée à Paris dans le but de ce que voulait
+faire le Directoire à Vienne, à l'ombre même du traité de paix qui
+venait à peine d'être signé.
+
+Le ton des premières dépêches par lesquelles le général Bernadotte
+rendait compte de cet événement était si alarmant, que le général
+Bonaparte, auquel le Directoire les avait communiquées, envoya
+contre-ordre dans tous les ports, afin que non seulement on n'embarquât
+point, mais que de plus l'on fît débarquer tout ce qui pouvait être déjà
+à bord, et que l'on se tînt prêt à marcher.
+
+Huit jours après, le ton de la correspondance de Vienne étant devenu
+moins hostile, l'on reçut de nouveaux ordres pour continuer
+l'embarquement, qui n'avait éprouvé que cette perte de huit jours, qui
+étaient autant de pris sur ceux que la fortune semblait nous avoir
+accordés.
+
+Pendant ce court intervalle, le général Desaix, qui était avide de
+connaissances, alla visiter les mines d'alun de Rome, qui sont situées à
+quelques heures de chemin de Civitta-Vecchia; elles sont très
+abondantes, et l'alun que l'on en extrait passait dans ce temps-là pour
+le plus estimé. Monge était avec nous, et nous expliquait tout ce qui
+était nouveau pour nous.
+
+Nous allâmes aussi voir l'embouchure du Tibre, ainsi que tous les
+environs de Civitta-Vecchia: ce port a été construit par Trajan; il est
+devenu peu spacieux en raison de la grandeur des vaisseaux
+d'aujourd'hui, comparativement à ceux pour lesquels il a été construit.
+
+À peine la frégate que l'on nous avait envoyée de Toulon put-elle y
+entrer, et une fois qu'elle fut dedans, il y avait si peu de place pour
+la faire évoluer sur elle-même, que ce fut une affaire d'État quand vint
+le moment d'appareiller.
+
+Le bassin du port a été construit avec tout le luxe et la solidité qui
+caractérisent l'époque des Romains: ses quais réguliers sont composés
+d'assises de blocs de marbre énormes; la dernière est en marbre blanc;
+tout le pourtour du port est garni de muffles de lions en bronze, tenant
+dans la gueule un anneau de bronze; il n'en manque pas un. Ce sont
+encore les mêmes qui ont été posés du temps de Trajan pour amarrer les
+vaisseaux, et ils servent encore aujourd'hui au même objet: ceux de
+notre convoi y étaient attachés.
+
+Le port est fermé par une jetée formée de main d'homme à la même époque.
+Elle est composée d'assises de laves qui, jusqu'à ce moment, ont résisté
+à la mer et au temps.
+
+Malheureusement les nobles souvenirs que ces travaux rappellent sont
+flétris par l'ignoble population qui s'agite au milieu de ces vestiges
+de la grandeur romaine.
+
+La plupart des forçats de Civitta-Vecchia étaient alors des artisans
+étrangers qui étaient venus chercher fortune dans la Romagne, et qui
+avaient fini par y commettre des crimes. Comme la marine du pape ne
+faisait faire aucuns travaux, on avait permis à ces malheureux de
+chercher du travail dans la ville, et les habitans les employaient
+volontiers.
+
+Il nous sembla même que cette mesure avait été calculée par
+l'administration dans la vue d'empêcher ces misérables de s'abandonner
+au désespoir, et peut-être aussi dans le dessein d'en tirer quelque
+profit pour elle-même. Il en était résulté que peu à peu la honte des
+fers s'était affaiblie, et qu'un forçat ne rougissait plus de l'être. Ce
+degré d'abjection nous navrait, et nous faisait déplorer l'influence
+qu'un pareil gouvernement pouvait avoir sur les destinées de toute une
+population.
+
+Le général Desaix avait remarqué deux belles demi-galères nouvellement
+construites; il les fit armer et réunir au convoi. Les forçats
+s'offraient à l'envi, prévoyant bien que leur liberté serait le résultat
+des services qu'ils pourraient nous rendre.
+
+Les convois de troupes qui sortirent de Marseille, Toulon et Gênes, sous
+la protection de la flotte de guerre de Toulon, partirent à peu près
+ensemble, et se rallièrent à la baie de Saint-Florent en Corse. En
+sortant de Toulon, le général Bonaparte avait eu des nouvelles de la mer
+par des frégates espagnoles qui entraient dans ce port; elles venaient
+de Mahon, et apprirent que l'escadre anglaise n'était pas dans ces
+parages, que seulement deux vaisseaux de cette escadre étaient en
+réparation à l'île de Saint-Pierre de Sardaigne[5].
+
+Le convoi de Civitta-Vecchia était trop loin pour ne pas être livré
+entièrement à la conduite du général Desaix qui le commandait; il avait
+reçu l'ordre de sortir à jour fixe, et de faire route directement pour
+Malte, en venant reconnaître le Maretimo à la pointe de Sicile; et
+arrivé devant Malte, il devait y attendre de nouveaux ordres.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Arrivée devant Malte.--Réunion de la flotte.--Attaque de la
+place.--Capitulation de l'Ordre.--Rencontre de nuit avec la flotte
+anglaise.--Arrivée à Alexandrie.--Débarquement.--Le commandement de
+l'avant-garde m'est confié.--Expédient pour débarquer les
+chevaux.--Attaque et prise d'Alexandrie.--Première marche dans le
+désert.--Rencontre d'une femme arabe.
+
+
+Nous étions au commencement de mai, lorsque nous arrivâmes devant Malte;
+la grande escadre ni les autres convois ne paraissaient pas encore, et
+conformément à l'instruction donnée par le général Bonaparte au général
+Desaix, le convoi se tint en croisière devant le port.
+
+Des calmes survinrent, à l'aide desquels les courans qui règnent dans
+cette partie dispersèrent les bâtimens du convoi assez loin les uns des
+autres.
+
+Nous étions arrivés le matin; l'après-midi du même jour, le grand-maître
+de l'ordre de Malte, voyant un convoi aussi considérable, composé de
+bâtimens de toutes nations escortés par une frégate, et qui non
+seulement n'entrait pas dans le port, mais qui ne le faisait même pas
+fréquenter par la plus légère embarcation, commença à concevoir de
+l'inquiétude, ou à éprouver de la curiosité.
+
+Il envoya une chaloupe, montée par un des grands-baillis de l'Ordre, en
+qualité de parlementaire, pour nous arraisonner.
+
+Cette chaloupe s'était dirigée sur la frégate que montait le général
+Desaix, et sous le prétexte des lois de quarantaine, le bailli ne voulut
+pas monter à bord, quelques instances qu'on lui fît; il parla de sa
+chaloupe, qui avait passé à la poupe de la frégate.
+
+Sa mission n'était qu'un motif de curiosité, et comme il vit à bord des
+vaisseaux une grande quantité de soldats qui grimpaient sur les épaules
+les uns des autres pour le voir, il se hâta de retourner en rendre
+compte. Il allait prendre congé, à la suite d'une conversation par
+monosyllabes entrecoupés, lorsque, pour la ranimer un peu, le général
+Desaix lui demanda d'entrer dans le port pour prendre de l'eau. Le
+bailli s'éloigna en promettant de faire faire une réponse.
+
+Il revint effectivement le même soir dire que le grand-maître ne pouvait
+accorder l'entrée du port qu'à quatre bâtimens à la fois. La défaite
+était ingénieuse! il ne lui avait pas fallu faire de grands efforts
+d'esprit pour calculer que nous avions plus de quatre-vingts voiles, et
+que l'aiguade du convoi eût demandé vingt jours; certes, nous n'avions
+pas ce laps de temps à perdre devant cette gentilhommière. Toutefois
+nous feignîmes de prendre la chose au sérieux, et tout en refusant
+poliment M. le bailli, nous dîmes quelques mots des dangers auxquels
+nous serions exposés, si les Anglais venaient à paraître. Cette dernière
+considération ne parut pas le toucher beaucoup, et il s'éloigna en nous
+annonçant que l'Ordre ne pouvait rien nous accorder de plus.
+
+Nous étions presque à l'entrée de la nuit, et le parlementaire était
+parti, lorsque notre vigie signala deux voiles à l'est et venant droit
+sur nous.
+
+Elles furent bientôt assez près pour que nous reconnussions un vaisseau
+et une frégate; l'inquiétude nous prit, et elle devint extrême lorsqu'à
+deux portées de canon de nous, nous ne les vîmes point hisser leur
+pavillon, jusqu'au moment où ils nous traversèrent en hissant l'un et
+l'autre le pavillon maltais; c'étaient le vaisseau et la frégate de
+l'Ordre, qui, au retour d'une croisière, rentraient dans le port. On les
+désarma dans la nuit même pour armer les galères qui devaient nous
+combattre le jour suivant.
+
+Le lendemain, à la pointe du jour, notre vigie nous signala des voiles
+au nord-ouest, et bientôt après elle nous fit connaître que les voiles
+aperçues étaient sans nombre: c'était l'escadre avec ses convois, qui
+arrivait de la baie de Saint-Florent.
+
+Le général Desaix ainsi que M. Monge passèrent de la frégate sur une des
+demi-galères du pape que nous avions amenées, et allèrent à la rencontre
+de l'escadre pour rendre leurs devoirs au général Bonaparte.
+
+Dans la matinée, toute l'escadre et l'armée furent réunies en face de
+l'ouverture du port. Tout prit dès-lors une face nouvelle. On se disposa
+partout au débarquement.
+
+Le général Bonaparte fit débarquer à droite les troupes de la division
+du général Bon. En même temps, il faisait débarquer le général Desaix à
+gauche; nous prîmes terre à la baie de Maira-Sirocco.
+
+Le commandement des troupes en tête de ce débarquement m'avait été
+confié; je marchai droit aux redoutes qui défendaient l'atterrage, et de
+là au fort. Nous trouvâmes peu de résistance; tout semblait à l'abandon.
+À peine le grand-maître avait-il pu rassembler quelques détachemens pour
+défendre les ouvrages avancés. Les chevaliers étaient sans élan. La
+population, accoutumée à l'idée qu'elle ne devait courir aux batteries
+que dans le cas d'invasion de la part des Turcs, refusait de prendre les
+armes contre nous. Toutes ces belles fortifications qui annonçaient la
+puissance de l'Ordre et la force de la place devinrent inutiles. Nous
+poussâmes ce jour-là jusqu'au pied des remparts du côté de la terre;
+nous nous étonnions d'une défense aussi faible; nous cherchions à nous
+expliquer comment une place qui nous paraissait inexpugnable présentait
+une conquête si facile: nous ne tardâmes pas à le comprendre.
+
+Le général Bonaparte était resté toute la journée à bord de _l'Orient_;
+il avait fait attaquer les galères maltaises et les avait forcées de
+rentrer au port: c'en était fait de la croix maltaise. Le général
+débarqua le soir même, et c'est alors que nous pûmes juger, aux
+indiscrétions qui échappaient autour de nous, que tous les membres de
+l'Ordre n'étaient pas étrangers au succès que nous venions d'obtenir.
+
+Depuis la révolution française, et surtout depuis la dissolution des
+corps d'émigrés, le rocher de Malte était devenu le refuge d'un grand
+nombre de jeunes nobles qui s'enrôlèrent sous le drapeau de l'Ordre. Ces
+nouveaux chevaliers n'avaient pas la ferveur des anciens chevaliers de
+Saint-Jean de Jérusalem. Leur éducation mondaine ne s'accommodait pas de
+la vie monacale, et le mal du pays augmentait leur désir de quitter le
+rocher qui leur avait servi d'asile.
+
+L'apparition de notre flotte devant Malte leur présentait l'occasion de
+rompre des engagemens qu'ils commençaient à regarder comme des chaînes,
+et de se créer une existence nouvelle. Doit-on les plaindre ou les
+blâmer?
+
+Quoi qu'il en soit, les pourparlers ne tardèrent pas à s'établir entre
+le quartier-général et le gouvernement de Malte. Le grand-maître de
+l'Ordre, convaincu trop tard sans doute de l'impossibilité de sauver la
+place et de l'inutilité d'une résistance sans objet, consentit à
+capituler.
+
+Les principales conditions furent la remise des forts à nos troupes, la
+liberté pour lui et les siens, et la faculté pour tous les chevaliers de
+se retirer où bon leur semblerait.
+
+Nous prîmes en conséquence possession de la place.
+
+Le grand-maître, M. de Hompesch, s'embarqua sur un bâtiment neutre qui
+fut mis à sa disposition, et qui fut escorté jusqu'à Trieste par une de
+nos frégates. Ceux des chevaliers qui étaient Français entrèrent presque
+tous dans nos rangs.
+
+Le général Bonaparte s'occupa sur-le-champ d'organiser l'île: garde
+nationale, administration, moyens d'attaque et de défense, tout fut
+arrêté et exécuté en moins de huit jours. La garnison maltaise fut
+incorporée dans les demi-brigades; une partie de la division Vaubois la
+remplaça, et la flotte eut ordre de mettre à la voile.
+
+Le général Desaix resta encore quelques jours à Malte, parce que sa
+frégate devait recevoir à son bord l'intendant des finances, qui avait
+quelques opérations à terminer. Nous employâmes ce petit retard à
+visiter ce rocher dont le nom était si célèbre dans l'histoire.
+J'éprouvai un vif intérêt de curiosité à parcourir cette île, dont on
+nous avait toujours parlé comme d'un point inexpugnable, et qui était si
+vite tombée devant nous.
+
+Civitta-Vecchia, située sur une éminence au milieu de l'île, et qui
+avait été le seul point fortifié par les chevaliers à leur arrivée dans
+l'île, fut le lieu où nous nous rendîmes d'abord; de là nous visitâmes
+successivement les ouvrages dans l'ordre où ils avaient été construits.
+Tout le monde sait qu'après la chute de Rhodes, les chevaliers
+s'occupèrent avec ardeur à fortifier Malte.
+
+Tous les grands-maîtres de l'Ordre, depuis cette époque, n'ont semblé
+désirer d'autre titre de gloire que celui d'avoir ajouté quelque nouvel
+ouvrage au port ou à la ville: c'était l'unique soin du gouvernement.
+L'ostentation avait fini par s'en mêler, et on construisait des
+fortifications à Malte, comme on élevait des palais à Rome depuis que le
+Saint-Siége y a remplacé le trône des Césars. Malte est ainsi devenu un
+amas prodigieux de fortifications, et nous ne savions ce que nous
+devions le plus admirer, ou de la persévérance qu'il a fallu pour les
+élever, ou du génie qu'il a fallu pour les concevoir. Ce que nous y
+vîmes de plus étonnant est l'ouvrage de la nature, c'est le port: il est
+si spacieux, que l'armée navale et les six cents bâtimens de convoi n'en
+remplissaient que la moindre partie. Le mouillage en est si facile et si
+sûr, que les plus gros vaisseaux de guerre peuvent s'amarrer contre le
+quai.
+
+Au milieu de toutes ces merveilles, nous fûmes attristés par la vue d'un
+spectacle dans le genre de celui qui nous avait déjà indignés à
+Civitta-Vecchia. Les galères de l'Ordre étaient montées par des forçats,
+composés de prisonniers faits sur les bâtimens turcs. Nous eûmes d'abord
+peine à croire qu'il arrivât souvent que, lorsqu'on manquait de forçats,
+des hommes libres consentissent à s'engager comme tels sur les galères
+pour une somme d'argent. Il fallut bien cependant nous rendre à
+l'évidence et en croire le témoignage de nos yeux. Nous vîmes de ces
+misérables, qu'on appelle _bonovollio_, servir sur les mêmes bancs que
+les forçats, enchaînés comme eux, et partageant leurs pénibles travaux
+comme ils partageaient leur opprobre.
+
+À la vue d'une pareille dégradation, nous fûmes moins surpris d'avoir
+trouvé si peu de résistance. Il est tout simple de voir insensibles à un
+appel aux armes, des hommes prêts à répondre à un appel au déshonneur.
+
+M. Monge nous avait quittés à Malte pour s'embarquer sur _l'Orient_,
+parce que le général Bonaparte aimait à l'avoir près de lui.
+
+Le général Desaix, avec lequel j'étais, ne partit donc que huit jours
+après l'armée; en sortant du port, nous rencontrâmes une belle frégate
+française qui venait d'Italie; elle mit son canot à la mer; il amena à
+notre bord M. Julien, aide-de-camp du général Bonaparte.
+
+Depuis la rencontre des frégates espagnoles, cette frégate avait été
+envoyée par son ordre au général Desaix, pour le prévenir de l'existence
+de deux vaisseaux anglais à Saint-Pierre de Sardaigne, d'où ils venaient
+de partir au moment de l'appareillage de l'escadre de Toulon.
+
+Cette frégate (_la Diane_) avait été jusqu'à Civitta-Vecchia, où elle
+n'était pas entrée; M. Julien avait été à terre prendre des informations
+sur le jour où nous en étions partis, et ce fut pendant qu'il était à
+terre à Civitta-Vecchia, que l'escadre anglaise passa fort loin au
+large. Comme la frégate _la Diane_ était près de terre, l'escadre
+anglaise, qui se trouvait dans le point le plus éclairé de l'horizon, ne
+l'aperçut pas, ou du moins ne la fit pas reconnaître, en sorte qu'elle
+échappa, et elle continua sa route pour rejoindre l'armée.
+
+Peu de jours après, nous rencontrâmes la frégate qui revenait de
+conduire à Trieste le grand-maître de Malte; elle rejoignait aussi
+l'armée, et telle était notre fortune, qu'en entrant et en sortant de
+l'Adriatique, cette frégate avait croisé et recroisé le sillage que
+traçait l'escadre anglaise, sans que celle-ci se fût douté de rien.
+
+Pendant que nous mettions à profit les faveurs de la fortune, qu'avait
+fait l'escadre anglaise? Elle était partie à Naples et partie à Syracuse
+ou Palerme, où son amiral, le célèbre Nelson, avait trouvé une Capoue
+aux pieds de lady Hamilton.
+
+Les deux vaisseaux qui étaient partis de Saint-Pierre à notre approche,
+avaient été lui donner l'alerte, et sur-le-champ il avait mis à la voile
+pour Toulon, en longeant la côte d'Italie. De Toulon il fut à
+Saint-Florent, de Saint-Florent il fit route pour le Levant, sans
+s'arrêter ni faire reconnaître Malte en passant.
+
+Nous venions aussi de rejoindre l'armée, lorsque le général Bonaparte
+fit donner à toute la flotte le signal de quitter la route que l'on
+suivait, pour se diriger sur l'île de Candie, que nous n'apercevions
+pas, mais qui se trouvait à notre gauche en avant de nous.
+
+L'ordre fut ponctuellement exécuté: le soir, tous les vaisseaux étaient
+ralliés sous la côte de Candie, ayant la flotte de guerre rangée sur
+deux colonnes à leur droite.
+
+Dans la même nuit, nous entendîmes plusieurs coups de canon tirés à
+notre droite; et comme ce n'était pas notre escadre qui les tirait, cela
+nous donna fortement à penser. Après la perte de notre escadre au combat
+d'Aboukir, les Anglais comparèrent le journal de navigation de notre
+escadre à celui de la leur, et il fut reconnu que cette nuit-là les deux
+armées avaient navigué, pendant plusieurs heures, à quatre ou cinq
+lieues l'une de l'autre. Les coups de canon que nous avions entendus
+étaient des signaux que l'amiral anglais faisait faire à ses vaisseaux;
+et si le général Bonaparte n'avait pas, la veille, fait faire route sur
+Candie à la sienne, nous nous serions infailliblement trouvés au jour en
+présence de l'armée navale anglaise.
+
+Peu de jours après, on découvrit la terre d'Égypte; nous étions en face
+d'Alexandrie, dont nous n'apercevions que les minarets, quoique nous en
+fussions fort près, parce que la côte est très basse sur ce point.
+
+Le général Bonaparte avait envoyé en avant une frégate pour chercher le
+consul de France qui résidait dans cette ville. Celui-ci venait
+d'arriver à bord de _l'Orient_, lorsque l'on fit le signal à toute
+l'armée de se préparer au débarquement.
+
+Il avait appris au général Bonaparte que, quarante-huit heures
+auparavant, l'escadre anglaise, forte de treize vaisseaux, avait paru
+devant Alexandrie, où elle avait pris langue pour savoir ce que pouvait
+être devenue l'escadre française, qu'elle poursuivait la croyant devant
+elle; et que, ne l'ayant pas trouvée, elle avait continué sa route vers
+les côtes de Syrie, ne pouvant, sans doute, se persuader qu'elle l'avait
+devancée.
+
+Aussitôt que le général Bonaparte eut entendu le rapport du consul de
+France, il s'écria: «Fortune! fortune! encore trois jours!» et fit
+commencer de suite le débarquement de toutes les troupes, en ordonnant
+de le hâter. On le commença le soir même de notre arrivée; la flotte de
+guerre, avec ses convois, était au mouillage très près de la ville;
+toutes les chaloupes furent mises à la mer en peu d'instans et chargées
+de soldats: elles s'approchèrent du rivage en laissant la ville à leur
+gauche. La mer devint grosse, au point que l'on ne put aborder, et que
+les chaloupes furent obligées de revenir s'amarrer aux vaisseaux qui
+étaient les plus rapprochés de la côte; elles passèrent la nuit dans
+cette position, chargées de leur monde et ballottées d'une manière
+insupportable: aussi dès que la mer fut calme, elles larguèrent bien
+vite leurs amarres, et gagnèrent la côte, qui, en quelques heures, fut
+couverte de soldats. Je commandais le premier détachement du général
+Desaix, et j'avais aussi été obligé de revenir m'amarrer à une
+demi-galère, où je passai une nuit fort orageuse, pendant laquelle je
+courus risque d'être englouti. On ne pouvait pas remonter à bord des
+vaisseaux, qui eux-mêmes étaient encombrés de soldats.
+
+En Égypte, le jour paraît vite, et le soleil ramène ordinairement le
+calme, en sorte que l'angoisse cessa bientôt; après avoir débarqué les
+troupes, ce qui fut achevé dans la matinée, on procéda au débarquement
+des chevaux. Je fus encore chargé de faire mettre à terre ceux qui
+avaient été embarqués sur notre convoi.
+
+Cette opération devait être fort longue, et je n'en avais pas encore vu;
+je m'avisai d'un moyen qui me réussit; je commençai par en faire
+débarquer six, en mettant les dragons dans une chaloupe et en descendant
+les chevaux dans la mer: chaque dragon tenait son cheval par la longe.
+Le premier ainsi débarqué était obligé de se soutenir en nageant jusqu'à
+ce que le dernier fût descendu à la mer; après quoi j'ordonnai à la
+chaloupe de gagner le rivage en traînant à la remorque les six chevaux
+qui nageaient, et de les établir à terre le plus près possible du bord
+de l'eau, de manière que tous les chevaux que j'allais successivement
+faire jeter à la mer, pussent les voir.
+
+Je fis ensuite placer tous les dragons, hussards, canonniers et soldats
+du train avec leurs selles et harnais dans des chaloupes pour aller
+attendre à terre leurs chevaux; et pendant qu'ils faisaient le trajet,
+je fis successivement hisser les chevaux de chaque bâtiment par les deux
+bords à la fois, et les fis déposer dans la mer, sans aucune précaution
+que de leur mettre la longe autour du cou.
+
+Une chaloupe était disposée pour saisir celle des premiers qui furent
+ainsi débarqués et les conduire lentement rejoindre les autres à terre;
+ceux que l'on débarquait allaient par un instinct naturel se joindre à
+ceux qui étaient déjà dans l'eau, et il s'établit ainsi une longue file
+de chevaux qui nageaient et suivaient en liberté la chaloupe qui
+conduisait la tête; il n'y en eut pas un seul de perdu: tous, en
+arrivant à terre, furent saisis par leurs cavaliers qui les attendaient
+sur le rivage, au bord du désert, leur mettaient la selle et les
+montaient.
+
+Mon opération eut un plein succès, et le général Desaix, qui était sur
+le rivage, m'en témoigna sa satisfaction en voyant arriver toute cette
+file de chevaux.
+
+À peine le soleil était-il à son déclin, que le débarquement du
+personnel de toute l'armée était effectué, et l'armée entière, à très
+peu de chose près, réunie près de la colonne de Pompée, à quelques
+centaines de toises d'Alexandrie. C'est le premier monument que nous
+avons vu; et nous étions si occupés de ce que nous allions trouver dans
+un pays qui n'offrait pas même à nos yeux vestige de végétation, que pas
+un de nous ne fit attention à cette colonne qui se trouve isolée dans le
+désert.
+
+La division Kléber, qui y avait été ralliée la première, se porta de
+suite sur Alexandrie.
+
+L'enceinte de cette ville est celle qui fut élevée par les Arabes. À
+l'angle par lequel nous arrivions, il se trouvait une grosse ouverture
+régulière qui semblait avoir eu autrefois une destination, mais qui
+n'était plus qu'un large trou à douze pieds d'élévation du pied de la
+muraille.
+
+Les Turcs y avaient mis une mauvaise pièce de canon posée sur des
+pierres; ils la chargeaient sans gargousses ni boulets, mais cependant
+avec de la poudre et des pierres, et ils mettaient le feu avec un tison
+allumé; nous vîmes bientôt dans quelle ignorance ils étaient de l'art de
+l'artillerie.
+
+On aura de la peine à croire que, dans une armée remplie comme l'était
+la nôtre d'officiers d'un mérite incontestable, on s'entêta à donner
+l'assaut à ce misérable trou, où l'on perdit passablement de monde, et
+où Kléber entre autres fut blessé, tandis qu'à deux cents toises plus à
+droite il y avait la grande porte d'Alexandrie à Damanhour qui n'était
+même pas fermée.
+
+Des soldats, en rôdant le long de la muraille, qui n'a point de fossé,
+découvrirent cette porte; ils y entrèrent, et ils étaient déjà arrivés
+aux maisons de la ville[6], que l'on s'irritait encore contre ce trou
+dont on voulait avoir raison; on vint enfin prendre le chemin qu'avaient
+pris ces soldats, et Alexandrie fut occupée.
+
+L'armée entière ne tarda pas à être réunie au milieu de ces vénérables
+ruines, et avec son admiration pour les débris de tant d'antiques
+souvenirs, commencèrent aussi son mécontentement et ses murmures de ne
+voir que des tas de poussière au milieu d'un désert, au lieu de tout ce
+qu'elle s'était flattée de trouver dans le pays où on l'avait amenée.
+
+On s'expliquera facilement cela en remarquant que cette armée était
+composée de troupes qui venaient de Rome, Florence, Milan, Venise, Gênes
+et Marseille, et que presque la totalité de l'état-major venait de
+Paris. Le mécompte était général, et le mécontentement s'accrut encore
+pendant la marche d'Alexandrie pour arriver à travers le désert jusqu'au
+Nil.
+
+Avant de quitter Alexandrie, le général Bonaparte fit entrer tous les
+bâtimens de convoi dans le port; il donna des ordres pour que l'escadre
+débarquât tout ce qui appartenait à l'armée, et lui donna, en la
+quittant, l'ordre d'entrer à Alexandrie, si les passes du port rendaient
+cette opération possible, et, dans le cas contraire, d'aller à Corfou, à
+l'entrée de l'Adriatique.
+
+L'amiral Brueys, par un sentiment fort honorable sans doute, différa
+d'obtempérer à cet ordre, et vint prendre un mouillage à la pointe
+d'Aboukir, entre Alexandrie et Rosette, croyant que dans cette position
+il pourrait être utile à l'armée, dans le cas d'un revers, qu'il ne
+regardait peut-être pas comme impossible.
+
+Il resta trop long-temps à ce mouillage, où nous le verrons bientôt
+succomber avec toute son escadre.
+
+L'armée partit d'Alexandrie le soir du jour même où cette ville avait
+été occupée; elle était formée en cinq divisions que commandaient les
+généraux Desaix, Bon, Reynier, Dugua, et Vial, qui remplaçait Kléber.
+
+Les trois dernières prirent la route d'Alexandrie à Rosette par Aboukir,
+et les deux autres, celle d'Alexandrie à Damanhour, en suivant les bords
+du canal, qui, en traversant le désert, amène pendant les temps
+d'inondation les eaux du Nil à Alexandrie.
+
+Le général Bonaparte resta encore quelques jours à Alexandrie pour y
+créer une administration; il en donna le commandement au général Kléber,
+qui avait besoin de se rétablir; il fit organiser une flottille de
+guerre et de transport, composée des bâtimens les plus légers et les
+plus petits, qui avaient été amenés par son ordre et dans ce but, par
+les convois de guerre de Civitta-Vecchia, tels que les deux demi-galères
+du pape, quelques bricks, avec des chaloupes canonnières.
+
+Après avoir fait embarquer sur cette petite escadrille les munitions de
+guerre et de bouche dont l'armée aurait pu avoir besoin pour les
+premières opérations, il y fit aussi mettre tout le personnel de
+l'administration, ainsi que les hommes à pied de la cavalerie.
+
+Puis il fit sortir cette escadrille devant lui, et lui donna ordre
+d'aller prendre l'embouchure du Nil, qu'elle devait remonter, toujours à
+la hauteur de l'armée.
+
+Il laissa à Alexandrie la commission des savans, qu'il ne devait appeler
+près de lui qu'après son arrivée au Caire.
+
+Toutes ces dispositions faites, il quitta lui-même Alexandrie, et suivit
+la même route que les divisions Bon et Desaix, qu'il rejoignit à
+Damanhour.
+
+Je viens de dire que ces deux divisions étaient parties d'Alexandrie le
+soir; nous marchions en colonnes et n'allions qu'au petit pas pour
+donner à tout le monde les moyens de suivre; à quelque distance
+d'Alexandrie, la nuit nous prit, et fut très obscure; nous marchions sur
+une nappe blanche qui craquait sous nos pieds, comme si c'était de la
+neige; en en portant à la bouche, nous reconnûmes que c'était du sel,
+formé par l'évaporation des eaux qui séjournent sur cette plaine dans
+les temps d'inondation. Notre marche fut pénible; le besoin d'eau était
+celui qui se faisait le plus sentir, et, comme l'on sait, le canal que
+nous suivions a été construit dans quelques endroits au moyen de terres
+rapportées, et creusé dans d'autres, pour amener les eaux du Nil à
+Alexandrie; mais comme il n'a pas été réparé depuis sa construction, les
+vases l'avaient tellement encombré, qu'il n'y avait plus que dans le
+temps des plus fortes crues du Nil que les eaux pouvaient y entrer, de
+telle sorte que, pour étancher la soif qui nous dévorait, nous ne
+trouvâmes que l'eau de l'année précédente, et qui, restée sur la vase au
+fond du canal, formait par-ci par-là quelques cloaques couverts de
+mousse et remplis d'insectes dégoûtans; cela ne nous empêcha pas de la
+trouver excellente.
+
+En Égypte, on voyage sans s'inquiéter du lieu où l'on couchera le soir,
+parce que chacun avec soi porte son bagage et sa tente, quand on en a
+une; quand on n'en a pas, c'est la voûte céleste qui en tient lieu.
+
+La seule pensée qui occupe, c'est celle de l'eau; tous les soins du peu
+d'administration publique qu'offre le pays, sont d'en procurer aux
+voyageurs et aux bêtes de somme, au moyen des puits.
+
+La première station que l'on rencontre en partant d'Alexandrie par la
+route de Damanhour, se nomme Beda; c'était aussi là qu'était notre
+première destination, et l'on nous avait donné un guide pour nous y
+conduire. On s'arrêtait de temps à autre pour donner aux soldats le
+temps de rejoindre; car il n'existait aucun moyen de retrouver son
+chemin, quand on s'était égaré.
+
+Je marchais en avant avec quinze dragons montés, et ne me tenais éloigné
+de la colonne qu'à la distance de la voix. Nous étions partis le soir,
+et nous avions marché toute la nuit pour éviter la chaleur; le jour
+commençait lorsque nous arrivâmes à Beda, qui n'est point un village,
+mais un puits de trois pieds de diamètre, sans corde ni seaux, que l'on
+est obligé d'apporter avec soi. Il n'existe à ce misérable endroit aucun
+arbre pour se mettre à l'abri du soleil, qui, en Égypte, commence
+quelques minutes après le jour et dure jusqu'à la nuit.
+
+En arrivant à Beda, je trouvai le puits comblé de sable jusqu'à son
+ouverture: on ne peut se rendre le sentiment que nous éprouvâmes tous en
+voyant cette ressource nous manquer. Mes quinze dragons étaient
+abandonnés à une tristesse que le silence du désert portait jusqu'à
+l'âme, et ne pouvait se comparer qu'à celui du tombeau.
+
+J'étais fort effrayé de ne pas trouver un être vivant pour le
+questionner, et de ne pas voir arriver la colonne, qui s'était arrêtée
+sans que je l'eusse aperçu.
+
+Je croyais m'être égaré, lorsque j'entendis des cris plaintifs et aigus;
+quelques dragons coururent du côté d'où ils partaient: les voyant
+arrêtés près d'un être vivant, je me dirigeai vers eux.
+
+Je vis une grande femme aveugle dont les yeux paraissaient avoir été
+crevés depuis peu; elle allaitait un enfant qui s'efforçait de sucer une
+mamelle épuisée.
+
+Je fis mettre pied à terre à un dragon pour la ramener jusqu'à la
+citerne; elle s'aperçut, par un instinct naturel, qu'elle était arrivée
+aux lieux qu'elle cherchait; elle tâtait avec ses mains et son pied le
+bord de la citerne, et la sentant comblée de sable, ses cris
+recommencèrent sans qu'on pût l'apaiser.
+
+Je compris qu'elle avait soif; on lui donna à boire du vin, dont nous
+avions encore de reste de celui que nous avions emporté en quittant les
+vaisseaux. Elle but avec avidité et mangea de même du biscuit que les
+dragons lui donnèrent. Nous ne pouvions ni la comprendre ni nous en
+faire entendre. J'attendis la colonne du général Desaix, qui avait fait
+une petite halte, et qui n'arriva qu'au bout d'un quart d'heure.
+
+Cette malheureuse femme, revenue un peu de sa première frayeur, nous
+touchait avec les mains, et en tâtant nos habits, les casques des
+dragons et leur attirail de guerre, elle jugeait bien que nous n'étions
+pas les mêmes hommes qui avaient frappé ses derniers regards. La colonne
+arriva; l'interprète du général Desaix la questionna. Avant de lui
+répondre, elle demanda si nous n'étions pas des anges venus du ciel pour
+avoir soin d'elle.
+
+Elle nous apprit que c'était son mari, qui, abusé par une autre de ses
+femmes, avait conçu des soupçons sur la naissance de son enfant, et
+l'avait mise dans cet état, après l'avoir menée dans le désert où il
+l'avait abandonnée loin de la citerne, qu'elle cherchait lorsque nous
+l'avions trouvée.
+
+Elle nous priait de la faire mourir, si nous ne pouvions pas l'emmener;
+elle avait vingt-quatre ans, et sans sa couleur basanée, à laquelle nous
+n'étions pas encore accoutumés, nous l'eussions trouvée belle.
+
+Pendant que l'on s'occupait de l'aventure de cette femme, on ne
+négligeait pas le désencombrement de la citerne; on s'y était employé
+dès en arrivant; ce travail demanda quatre heures avant de retrouver
+l'eau; la première que l'on tira fut distribuée par verres aux hommes
+les plus altérés; on avait été obligé de mettre une garde d'officiers au
+puits. Enfin on parvint à triompher de ce premier moyen de défense, mis
+en usage par ceux qui devaient nous défendre l'entrée de l'Égypte.
+
+On se prépara à se remettre en chemin, après avoir laissé à cette
+malheureuse femme quelques bouteilles pleines d'eau avec du biscuit; et
+comme on ne pouvait pas l'emmener, on écrivit son aventure sur un
+morceau de papier que l'on attacha à sa robe, en lui disant qu'il
+viendrait encore d'autres hommes comme nous; qu'elle n'eût qu'à rester
+là et à leur montrer ce papier, qu'ils auraient soin d'elle.
+
+Nous continuâmes notre chemin en partant toujours le soir, et nous
+sûmes, par les troupes qui passèrent après nous, qu'on l'avait trouvée
+morte auprès de la citerne, ainsi que son enfant, tous deux percés de
+plusieurs coups de poignard.
+
+Nous pensâmes que c'était le mari, qui, d'un lieu caché du désert, avait
+vu les secours qu'on lui avait donnés, et qui, après notre départ, était
+venu commettre ce meurtre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+El-Kaffer.--Première rencontre des Arabes.--Nouvelle monnaie imaginée
+par les soldats.--Damanhour.--Danger que court le
+quartier-général.--Arrivée au Nil.--Ordre de marche dans le
+désert.--Galériens en Égypte.--Mamelouks.--Combat sur le Nil.--Bataille
+des Pyramides.--Prise du Caire.
+
+
+Nous avions passé toute la journée à Beda, où nous avions bien avancé
+les petites provisions que chacun de nous avait apportées des vaisseaux,
+et l'aspect de tout ce qui s'offrait à nos yeux ne nous rassurait pas.
+
+L'on se mit néanmoins en marche après le coucher du soleil, pour suivre
+la direction de Damanhour; le point où nous devions arriver pour trouver
+de l'eau s'appelait El-Kaffer; c'est la moitié du chemin de Beda à
+Damanhour. Pendant notre marche nous avions été harcelés par des Arabes,
+qui avaient frappé le moral de nos soldats par la hardiesse et la
+vélocité de leurs excursions, qu'ils poussaient jusqu'à cent pas de nos
+colonnes.
+
+On avait défendu de faire feu, d'abord parce que nous n'avions de
+munitions que celles que chaque soldat portait dans sa giberne et dans
+son sac, et qu'il fallait que cela suffît à la conquête d'Égypte,
+jusqu'à ce que l'on pût les remplacer; et en deuxième lieu, parce que si
+une fois on s'était engagé avec les Arabes, les tiraillemens auraient
+été continuels et auraient employé un temps qui aurait été perdu pour la
+marche.
+
+La nuit était close et obscure lorsque nous arrivâmes à El-Kaffer; nous
+nous y plaçâmes, sans le voir, du mieux qu'il nous fut possible; chaque
+colonne se forma en carré, et s'établit pour attendre le jour dans la
+position où elle se trouvait, en sorte que l'on ne put éviter un peu de
+désordre résultant de cette situation, à laquelle on ne pouvait remédier
+que le lendemain.
+
+Les soldats, poussés par la soif, découvrirent au dehors du village une
+citerne qui servait à arroser quelques cultures. Le bruit s'en étant
+répandu, tous y coururent; la foule devint si grande, que ceux qui
+étaient à puiser de l'eau eurent peur d'y être précipités.
+
+Ceux qui ne pouvaient en approcher imaginèrent de crier qu'elle était
+empoisonnée. Ce stratagème leur réussit: les plus altérés eux-mêmes
+s'éloignèrent, et la citerne resta aux mieux avisés.
+
+Au milieu de la nuit, une sentinelle crut voir un Arabe, et fit feu;
+l'alerte se répand partout, chacun se lève, et sans réfléchir que l'on
+n'avait pu rectifier la position des troupes à cause de l'obscurité de
+la veille, chaque soldat fait feu devant lui. De grands malheurs
+auraient pu résulter de cette terreur, qui n'eut de suites fâcheuses que
+la perte de la plus grande partie de nos chevaux.
+
+Le pays étant totalement dépourvu de bois, on n'avait pu les attacher;
+ils étaient d'ailleurs si fatigués qu'il n'était pas bien nécessaire d'y
+songer. Ils étaient donc en liberté quand cette fusillade commença; ils
+prirent l'épouvante et s'enfuirent sans qu'on pût les suivre.
+L'artillerie ne sauva que ceux qui étaient restés attelés; mais ceux de
+devant, que l'on avait dételés pour les faire manger en les mettant nez
+à nez avec ceux de derrière, furent perdus ainsi que la presque totalité
+de ceux de la cavalerie et de l'état-major, jusqu'à celui que montait le
+général Desaix.
+
+Ceux de ces animaux qui ne furent pas pris par les Arabes qui rôdaient
+autour de nous, allèrent, par un instinct naturel, dans la direction du
+Nil (vers Rosette), où la division du général Dugua, qui y était déjà
+arrivée, les recueillit et nous les rendit quelques jours après. Elle
+avait été bien inquiète en voyant arriver cette déroute de chevaux tout
+sellés et harnachés; elle crut qu'il nous était arrivé un grand malheur.
+
+Le lendemain matin de cette aventure, nous étions dans une position
+pénible; on pouvait faire aisément le sacrifice de tous les chevaux de
+monture; mais il n'en était pas de même de ceux de trait de
+l'artillerie; aussi prit-on d'autorité les chevaux de tous ceux qui les
+avaient sauvés; et pour imposer par l'exemple, le général Desaix donna
+le seul qu'il avait conservé. L'artillerie avait heureusement une
+voiture chargée de harnais qui devinrent d'un secours inappréciable dans
+cette circonstance, en sorte que tant bien que mal on se remit en état
+de marcher.
+
+Avant de quitter cette position, nous entrâmes dans le petit village
+d'El-Kaffer, que ses habitans ont entouré d'une muraille de briques de
+terre, cuites au soleil; elle a environ dix pieds de haut; elle est
+surmontée de créneaux, et flanquée de tours pour se défendre contre les
+Arabes, dont l'occupation de toute la vie est le vagabondage armé.
+
+Un bon Arabe ne possède qu'un cheval, qui est ordinairement superbe, et
+une lance. Il a pour principe que quand il trouve à faire un vol où il
+doit gagner le prix de son cheval, plus 20 parats (15 sous), il ne doit
+pas hésiter à l'entreprendre. Les Arabes élèvent leurs enfans dans les
+privations; la qualité qu'ils leur donnent de préférence est de se
+passer de boire le plus long-temps possible: aussi quand ils vantent
+leurs enfans, ils font valoir le nombre de jours qu'ils restent sans
+boire.
+
+Le général Desaix m'envoya à El-Kaffer avec son interprète pour tâcher
+d'y acheter quelques chevaux. Il était, par caractère, ennemi du pillage
+et du désordre; il poussait le désintéressement et la probité jusqu'à la
+plus rigoureuse vertu; ses soldats en souffraient quelquefois; mais leur
+respect pour lui commandait leur admiration et entraînait leur
+attachement.
+
+Je parvins à lui acheter une bonne jument, qui est la seule qu'il ait
+eue pour monture pendant tout le temps qu'il a été en Égypte, et j'en
+achetai une autre pour moi. Le moment du paiement arriva; chaque cheval
+m'était donné pour 50 piastres d'Espagne (cette monnaie était la seule
+que connaissaient ces peuples), et je n'en avais pas. J'avais beaucoup
+d'or de France, dont je ne pus jamais leur faire comprendre la valeur;
+en vain je leur offris le double de celle de leurs chevaux, il me fut
+impossible de leur faire accepter de cet or qu'ils ne connaissaient pas,
+et je fus obligé de revenir changer mon or près des officiers de la
+division, et de retourner ensuite payer mes chevaux.
+
+Un soldat de l'escorte qui m'accompagnait avait remarqué l'ignorance de
+ces gens-là; il acheta des dattes et du tabac, et donna en paiement un
+gros bouton blanc, qu'il tira de sa poche; le marchand turc lui rendit
+un appoint en petite monnaie appelée, dans le pays, parats. Le soldat
+les compta devant lui, comme pour vérifier si le compte y était bien,
+puis se retira satisfait; mais il ne manqua pas d'aller raconter son
+histoire à ses camarades, pour lesquels la leçon ne fut point perdue,
+car tous usèrent de ce moyen pour se procurer les petites choses dont
+ils avaient besoin, et qu'ils n'auraient pu se procurer que par le
+pillage, qui leur était défendu.
+
+Cette petite fraude continua à être mise en pratique jusqu'à l'époque du
+paiement de l'impôt, où ces bonnes gens jugèrent bien qu'ils avaient été
+attrapés, en voyant le percepteur rejeter tous ces boutons.
+
+Nous nous étions un peu réorganisés à ce petit village d'El-Kaffer; nous
+y avions acheté beaucoup de provisions, hormis du pain, qui y était
+inconnu. Pour cette fois, nous renonçâmes à marcher trop tard, aimant
+mieux éprouver un peu de chaleur qu'un autre désastre semblable.
+
+En partant d'El-Kaffer nous suivîmes la route de Damanhour, où nous
+devions arriver avec la nuit; on nous avait dit tant de belles choses
+sur cette ville, que chacun de nous y marchait comme s'il eût été
+question d'arriver à une des belles villes d'Italie.
+
+Nous fûmes bien désappointés en voyant cet amas de masures, que l'on
+nomme ville, parce qu'elle est le bourg le plus considérable entre
+Alexandrie et le Nil. Elle est dans une plaine unie, dont l'oeil
+n'aperçoit pas la fin; elle n'a d'eau que par ses puits, et sans
+quelques pierres qui se trouvent çà et là, dans les débris des monumens
+antiques, il serait difficile d'en rencontrer une si petite qu'elle fût;
+en général, on n'en trouve point en Égypte.
+
+Le général Desaix mit sa division au bivouac dans un très beau clos
+d'orangers et de grenadiers, dans lequel il y avait un puits à roue, qui
+servait à les arroser; les hommes furent bien, et l'on trouva à
+Damanhour quelques provisions.
+
+Le général Bonaparte et tout le quartier-général nous y rejoignit; il
+avait avec lui MM. Monge et Berthollet. Il témoigna beaucoup d'humeur en
+voyant celle que tout le monde ne craignait pas de manifester à la suite
+des privations que l'on avait déjà endurées, et que l'on croyait devoir
+éprouver encore.
+
+Il n'avait aucun remède à y apporter, et ne demandait qu'un peu de
+constance pour mettre l'armée dans l'abondance.
+
+On resta deux jours à Damanhour, puis on partit pour Rahmanié, qui est
+un autre bourg placé à l'ouverture du canal d'Alexandrie dans le Nil.
+
+Le général Bonaparte partit le premier avec une escorte de guides à
+cheval, emmenant ses aides-de-camp et officiers d'état-major avec lui,
+et laissant les équipages du quartier-général en arrière pour suivre la
+division du général Desaix, qui s'était mise en marche en suivant le
+bord du canal. Il savait la division Dugua rendue à Rosette; il lui
+avait envoyé l'ordre de marcher à Rahmanié, où elle devait être arrivée.
+
+L'on n'apercevait encore rien dans la plaine lorsqu'il nous quitta pour
+se porter en avant avec son escorte.
+
+Nous marchions depuis quelques instans, lorsque nous entendîmes un
+tiraillement de mousqueterie en arrière de nous.
+
+Nous fîmes halte quelques instans, et nous vîmes bientôt un nuage de
+poussière qui s'approchait. C'était le quartier-général entier, avec ses
+bagages, qui partait pour Rahmanié, et qui était attaqué par un
+tourbillon d'Arabes semblable à un essaim de mouches à miel. L'escorte
+qui accompagnait ce convoi était composée de guides à pied, et trop
+faible pour former un carré qui aurait contenu tous les équipages,
+autour desquels elle tournait elle-même pour éloigner les Arabes qui les
+harcelaient et les empêchaient d'avancer.
+
+Cette escorte avait heureusement avec elle deux pièces de canon de huit,
+attachées au régiment des guides, sans quoi elle eût été perdue avant de
+nous avoir rejoint. Nous l'attendîmes une bonne demi-heure, et il était
+temps qu'elle se réunît à nous.
+
+Au moment où nous recommencions à marcher, il parut en avant, sur la
+route de Rahmanié, un très gros corps de mamelouks, qui étaient les
+premiers que nous rencontrions. Cette apparition nous mit dans une
+grande inquiétude sur le général Bonaparte, que nous avions laissé moins
+d'une heure auparavant à ce même point, avec une escorte qui n'était pas
+le quart des mamelouks que nous apercevions.
+
+Ce n'était pas le moment de résoudre des conjectures, aussi fit-on halte
+sur-le-champ.
+
+Le général Desaix forma sa division en deux fortes colonnes serrées, et
+distantes entre elles; il mit son artillerie à la tête, tous ses
+chameaux et bagages au centre, et à l'intervalle de ces deux colonnes;
+pour fermer la marche, les guides à pied avec leurs deux pièces de huit.
+
+Cet ordre une fois rectifié, et les instructions données pour que, dans
+le cas d'une charge, il n'y eût plus qu'à faire par peloton à droite et
+à gauche, et à commencer le feu, on se mit en marche; les mamelouks
+voulurent nous tâter, tant à la tête qu'à la queue de la colonne; mais
+quelques coups de canon nous en débarrassèrent. Nous continuâmes à
+marcher dans cet ordre jusqu'au Nil, où nous arrivâmes mourans de soif,
+et par un soleil qui était encore très élevé.
+
+À peine aperçut-on le fleuve que tout le monde, officier et soldat, s'y
+précipita sans savoir s'il aurait pied; chacun cherchait à apaiser la
+soif qui le dévorait, et buvait la tête basse; il semblait voir un
+troupeau; aucun n'avait pris le temps d'ôter son sac ni de poser son
+fusil.
+
+En sortant du fleuve on trouva de vastes champs tout couverts d'une
+grande variété d'espèces de melons et autres productions; en sorte que
+les souffrances du désert furent bientôt oubliées.
+
+Dans le fait, arrivé au bord du Nil, on prend une tout autre idée du
+pays: une verdure charmante succède à l'aridité du désert; une fertilité
+incomparable frappe tous les regards. Des arbres, dont nous n'avions pas
+vu depuis l'Italie, nous offraient un ombrage dont on ne peut sentir le
+prix qu'en sortant du désert; enfin l'eau du Nil, après laquelle on
+soupire en traversant le même désert par le soleil.
+
+Nous eûmes le plaisir d'apprendre que le général Bonaparte était
+heureusement arrivé; il n'avait même pas aperçu ce corps de mamelouks
+qui nous avait attaqués.
+
+Toute l'armée était réunie sur le bord du Nil à Rahmanié, et
+l'escadrille qui était sortie d'Alexandrie pour entrer dans le Nil,
+était remontée, et à l'ancre à côté de l'armée.
+
+On resta dans cette position un jour environ avant de se remettre en
+marche pour le Caire, sans quitter le bord du fleuve, que la flottille
+remontait en même temps que nous.
+
+On ne manquait plus d'eau; on trouvait des melons, des lentilles et du
+riz en abondance; on trouvait des tas de blé tout battu[7]; mais le pain
+était ce qu'il y avait de plus rare, et le plus grand nombre d'entre
+nous est arrivé jusqu'au Caire sans en avoir mangé.
+
+À chaque pas que faisait l'armée, le général Bonaparte reconnaissait
+tout ce qu'il y avait à faire; d'abord pour utiliser les ressources du
+plus fertile pays du monde, et en régulariser l'emploi, puis y acquérir
+une gloire différente de celle dont il était déjà couvert avant d'y
+arriver.
+
+L'Égypte, comme tout l'Orient, n'attend qu'un homme, et cet homme a
+moins besoin d'être conquérant que législateur: ce pays a été tant de
+fois conquis et ravagé, qu'il a les conquérans en horreur; il les
+compare à la peste. Mais un souverain qui ferait seulement cesser les
+maux qui accompagnent le joug qui l'accable serait le plus grand des
+hommes pour ce malheureux peuple, à qui le droit de propriété est
+inconnu; qui n'a ni la faculté d'acquérir ni celle de vendre. Ne
+serait-ce pas un moyen de se l'attacher pour jamais que de lui apporter
+les bienfaits de la civilisation, dégagée de la corruption qui trop
+souvent l'accompagne?
+
+Il n'en faut pas douter; le Directoire, en envoyant le général Bonaparte
+en Égypte, n'avait eu pour but que de se défaire d'un chef que ses
+victoires avaient rendu populaire, et dont il ne croyait plus avoir
+besoin; et lui, de son côté, avait accepté avec empressement, d'abord
+pour être hors de la portée des atteintes d'un gouvernement ombrageux,
+puis pour satisfaire la louable ambition de rendre à ce pays et à ses
+peuples la gloire et la prospérité dont ils avaient joui autrefois. Il
+s'en serait peut-être déclaré le chef sous un titre quelconque; je le
+crois, parce qu'il me l'a dit lui-même depuis; mais peu importait alors
+aux affaires du monde.
+
+Le général Bonaparte, en continuant sa marche vers le Caire, eut en
+chemin une rencontre sérieuse avec les mamelouks au village de
+Chebreisse.
+
+D'après l'ordre qu'il avait prescrit d'observer, chaque division de
+l'armée marchait, formée en carré de six hommes de profondeur à chacune
+de ses faces, l'artillerie aux angles, les munitions ainsi que les
+bagages et le peu de cavalerie que nous avions au centre.
+
+Cet ordre de marche nous mettait à l'abri de quelque événement que ce
+fût; mais il ralentissait nos mouvemens, déjà lents, parce que notre
+cavalerie étant trop inférieure en matériel et personnel à celle des
+mamelouks, il avait fallu se soumettre à l'inconvénient de ne pouvoir se
+faire éclairer par elle. Nos mouvemens de marche commençaient donc par
+un redoublement de nos carrés; le deuxième ne se mettait en marche que
+quand le premier commençait à se reformer, s'il y avait du danger; ou
+bien lorsque le premier était en pleine marche, si l'éloignement des
+mamelouks ne nous laissait rien à redouter.
+
+Il y a eu des journées pendant lesquelles nous avons dû faire quatre et
+cinq lieues en marchant dans cet ordre, obligés de nous rompre et de
+nous reformer chaque fois qu'il fallait passer un défilé, ce qui
+arrivait plusieurs fois dans une matinée. Ces défilés étaient le passage
+des canaux d'irrigation dans lesquels l'eau n'était pas encore; ils
+étaient tous larges et surtout profonds; il fallait d'abord en abattre
+les bords en pente douce, ce qui demandait beaucoup de temps. On ne peut
+se figurer ce qu'avaient à souffrir de la chaleur les soldats qui se
+trouvaient au centre du carré, où il n'y avait aucune circulation d'air,
+et à la surface duquel un nuage d'une poussière fine gênait la
+respiration.
+
+La soif était générale et dévorante: plusieurs hommes en moururent sur
+place; le sentiment de leur conservation suffisait pour convaincre les
+soldats qu'on les aurait exposés au malheur d'être taillés en pièces si
+on les avait laissé courir au Nil pour se désaltérer; mais lorsqu'on
+rencontrait une citerne ou un puits à roue, on se plaçait de manière à
+ce qu'il fût au milieu du carré; alors on faisait halte, et chacun
+buvait à son aise, puis on se remettait en marche.
+
+Le général Bonaparte faisait chaque soir mettre sa tente sur le bord du
+fleuve, au milieu de son armée, et près de son escadrille, quand elle
+avait pu remonter jusque-là. On avait mis en tête de celle-ci les deux
+demi-galères que le général Desaix avait amenées de Civitta-Vecchia,
+parce que les bâtimens extrêmement fins d'échantillon avaient moins à
+craindre de l'échouage dans un fleuve inconnu où l'on naviguait sans
+pilote.
+
+Comme l'on sait, ces bâtimens voguent par le calme et contre les
+courans, au moyen de leurs énormes rames que font mouvoir les forçats,
+que l'on y embarque uniquement pour cela.
+
+Ces malheureux sont toujours assis et fixés à leurs bancs de peine par
+une chaîne et un cadenas, depuis l'armement jusqu'au débarquement du
+bâtiment, en sorte que si par un accident il est englouti, ils périssent
+tous.
+
+Le général Bonaparte, en voyant du rivage passer cette flottille,
+remarqua ces malheureux dans cet état: c'était l'avant-veille de la
+rencontre de Chebreisse; il ordonna que sur-le-champ toutes ces chaînes
+fussent rompues, et les hommes mis en liberté.
+
+Ce fut le surlendemain, lorsque l'armée commençait en même temps sa
+marche, que l'on aperçut l'armée des mamelouks, dont le désordre même,
+joint à la variété des couleurs de leurs vêtemens et au luxe de leurs
+chevaux, avait quelque chose d'imposant.
+
+Elle avait aussi une flottille de toutes sortes de bâtimens montés par
+des Turcs et des Grecs, qui descendait le Nil pour attaquer la nôtre.
+
+Ils étaient déjà près de nous lorsque le général Bonaparte arrêta le
+mouvement de marche de son armée pour la former en cinq grands carrés
+placés en échiquier; celui de gauche appuyé au Nil et protégeant la
+flottille, et celui de droite dans la direction du désert, et se
+flanquant tous réciproquement.
+
+Les mamelouks vinrent parader sur notre front, mais n'osant l'attaquer,
+ils firent le tour de notre droite croyant qu'ils trouveraient nos
+derrières plus vulnérables; on leur envoya quelques coups de canon, qui
+suffirent pour nous en débarrasser, surtout quand ils virent que ce côté
+ne leur offrait pas plus de chances de succès que le premier. Ils
+n'entreprirent rien de plus toute la journée.
+
+Il n'en était pas de même sur le fleuve: leur flottille était descendue
+bravement sur la nôtre. Elle l'attaqua, et l'aborda franchement dans une
+position où une courbure du fleuve et l'élévation de notre rive nous
+empêchaient de la protéger du point où nous étions placés. Les deux
+demi-galères furent un moment enlevées, et tout ce qui fut pris eut la
+tête coupée. Il y avait à peine vingt-quatre heures que les forçats
+avaient été détachés, et ils s'étaient, comme le reste des équipages,
+jetés à l'eau pour gagner le rivage opposé, ainsi que les autres
+bâtimens qui combattaient toujours. La canonnade était fort vive.
+
+Le général Bonaparte fit appuyer la division de gauche jusque sur le
+bord du fleuve; un feu de mousqueterie et de mitraille eut bientôt fait
+lâcher prise aux assaillans, et les deux demi-galères ayant été
+abandonnées, nos gens revinrent s'en emparer.
+
+La flottille continua à remonter le fleuve en serrant celle des
+mamelouks. Enfin cette petite affaire ne laissa pas que d'être chaude
+entre les deux flottilles; celle des mamelouks remonta au Caire dans la
+nuit qui suivit, et fut brûlée par les ordres des beys: nous ne la vîmes
+plus.
+
+L'armée marcha tout le reste du jour en remontant le fleuve, et ce fut
+deux ou trois jours, après que nous livrâmes la célèbre bataille des
+Pyramides, absolument en face du Caire.
+
+Nous arrivions formés en cinq grands carrés, chacun composé d'une
+division; le nôtre était tout-à-fait au bord du Nil, et notre droite
+dans la direction des Pyramides.
+
+Les mamelouks étaient placés au village d'Embabé, où l'on passe le Nil
+pour aller à Boulac, qui est un bourg du Caire.
+
+Au bord du fleuve, ils avaient retranché ce village en l'entourant d'un
+fossé derrière lequel ils se tenaient à cheval[8]. Derrière ce fossé,
+ils avaient placé, tant bien que mal, une vingtaine de pièces de canon,
+qu'ils firent jouer sur notre gauche, qui la première s'approcha d'eux.
+Les quatre autres carrés marchaient à la hauteur de celui de gauche, en
+suivant la direction qui leur avait été donnée; la division Desaix
+tenait l'extrême droite et avait à sa gauche la division Reynier.
+
+Le général Bonaparte se tenait au centre, à la division Bon; il fit
+attaquer le village d'Embabé par la division de gauche, qui en était la
+plus rapprochée: le village fut emporté d'emblée, l'artillerie prise et
+les mamelouks dispersés. Pendant que cette attaque avait lieu, la plus
+forte partie des beys, suivis de leurs mamelouks, parut tout à coup à
+l'extrémité de l'horizon devant les carrés des deux divisions Desaix et
+Reynier, dont les soldats n'étaient occupés que de ce qui se passait à
+la gauche. Le mirage qui règne en Égypte, et à l'effet duquel nous
+n'étions pas encore accoutumés, nous empêcha de les croire aussi près de
+nous après les avoir aperçus, tellement qu'ils étaient presque sur nous,
+que nous ne les avions à peine distingués à travers le mirage[9].
+
+On n'eut que le temps de crier _aux armes!_, et de faire commencer le
+feu, que déjà cette formidable cavalerie nous entourait. La
+précipitation de sa charge avait été telle, qu'on n'eut pas le temps de
+rectifier la position de ces deux divisions, qui se masquaient de
+l'étendue du front d'un demi-bataillon à peu près.
+
+Le danger était pressant; on fit commencer la fusillade, ne pouvant pas
+s'imaginer que ces deux divisions, qui n'étaient pas à plus de cent pas
+l'une de l'autre, se verraient dans la nécessité de se servir de leurs
+feux sur la partie de leurs fronts de flanc qui se masquaient de
+quelques toises. Il arriva précisément le contraire: la charge des
+mamelouks fut très audacieuse sur notre front, où un feu de mitraille et
+de mousqueterie joncha de leurs cadavres et de leurs chevaux tout le
+front et le pourtour de nos carrés; mais ce qui nous parut d'une audace
+extravagante, c'est que tout ce qui avait échappé à cette destruction
+s'était élancé avec une telle rapidité, qu'il vint passer dans
+l'intervalle des deux divisions Desaix et Reynier, sous le feu roulant
+des deux faces de ces divisions, qui les fusillaient à moins de
+cinquante pas de distance. Pas un seul des mamelouks ne rebroussa
+chemin; et, chose singulière, il en resta moins sur le carreau, au
+passage par cet entonnoir, qu'il n'en était resté sur les fronts dans la
+première charge.
+
+Les deux divisions étaient si près l'une de l'autre, qu'elles
+s'entretuèrent une vingtaine d'hommes.
+
+Quoique les troupes qui étaient en Égypte fussent depuis long-temps
+accoutumées au danger et familiarisées avec toutes les chances d'une
+affaire, à moins de mentir à sa conscience, tout ce qui s'est trouvé à
+la bataille des Pyramides doit convenir que la charge de ces dix mille
+mamelouks avait quelque chose de si imposant, que l'on dut craindre un
+moment qu'ils n'enfonçassent nos redoutables carrés, sur lesquels ils
+venaient avec une confiance qui semblait avoir jeté au milieu de nous un
+silence morne qui n'était interrompu que par les commandemens des chefs.
+
+Tous les mamelouks, montés sur des chevaux magnifiques richement
+caparaçonnés en or et en argent, enveloppés de draperies de toutes
+couleurs et de schalls flottans, lancés en plein galop en jetant des
+cris à fendre l'air, semblaient devoir nous anéantir dans un clin d'oeil
+sous les pieds de leurs chevaux.
+
+L'ensemble de cet imposant appareil avait rempli le coeur des soldats
+d'un sentiment qui y entrait pour la première fois, et les rendait
+attentifs au commandement. Aussi, dès que le feu fut ordonné, il fut
+exécuté avec une promptitude et une précision que l'on n'aurait
+peut-être pas obtenues un jour de parade et d'exercice.
+
+Jamais un champ de bataille n'avait offert un pareil spectacle à des
+combattans, qui des deux côtés se voyaient pour la première fois. Cette
+journée décida du sort de l'Égypte, et cet effort fut le dernier que les
+beys firent en commun pour nous en disputer la conquête.
+
+Le même soir, ils se dispersèrent; les deux plus puissans d'entre eux,
+Mourad et Ibrahim, que l'histoire de leurs anciens différends avait
+rendus méfians et extrêmement prudens dans ce qui touchait leurs
+intérêts personnels, étaient toujours rivaux.
+
+Ibrahim repassa le Nil avec les petits beys qui relevaient de sa
+puissance, et, sans s'arrêter au Caire, il prit la route de Syrie; il ne
+séjourna que quelques jours à Salahié, à l'entrée du désert d'Asie, tant
+pour attendre ceux de ses mamelouks qui ne l'avaient pas encore rejoint
+depuis la bataille, que pour donner à son harem et à ses bagages le
+temps de gagner la Syrie.
+
+Mourad, au contraire, prit la route de la Haute-Égypte avec ses vassaux,
+et remonta la rive gauche du fleuve, sur lequel il avait une flottille
+qui suivait son mouvement.
+
+La nuit même du jour de la bataille, le général Bonaparte vint coucher
+dans la résidence de Mourad, au bourg de Gizé[10]; l'armée s'établit
+autour de lui, et le lendemain il prit possession du Caire.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Mécontentement des troupes.--Citadelle du Caire.--Pyramides.--Bataille
+navale d'Aboukir.--Créations d'établissemens de tout genre.
+
+
+Notre flottille de guerre était arrivée et mouillait devant Gizé. On
+remplaça les munitions qui avaient été consommées, et l'on fut bientôt
+en état de recommencer, si le cas en était arrivé.
+
+Les autorités du Caire, les chefs de la loi et les schérifs vinrent, à
+Gizé, se soumettre au général Bonaparte, qui gagna leur confiance, et
+tira d'eux des renseignemens qui déterminèrent ses opérations
+ultérieures.
+
+Il voulait avant tout s'établir militairement en Égypte. Il fit partir
+sur-le-champ la division Reynier pour suivre les traces d'Ibrahim.
+
+Il envoya la division Vial à Damiette, celle de Dugua à Rosette; la
+division Bon appuya le Caire; la division Desaix, qui était destinée à
+remonter dans la Haute-Égypte, attendit à Gizé que toutes les autres
+fussent rendues à leurs destinations.
+
+Cette dispersion de l'armée fut le signal de l'explosion de tous les
+mécontentemens que les privations de tous genres avaient fait fomenter
+depuis Alexandrie. On ne ménageait plus rien en propos; les plus modérés
+envoyaient de toutes parts leur démission; et sans la ferme résolution
+que manifesta hautement le général Bonaparte, de faire un exemple du
+premier qui se chargerait de venir lui porter la parole pour ramener
+l'armée en France, ainsi que quelques uns des mécontens en avaient la
+pensée, il n'y a nul doute que l'armée se serait mutinée et aurait
+refusé l'obéissance: c'est la fermeté de son chef qui a tout contenu, et
+qui a préservé ces insensés de la honte dont ils se seraient couverts.
+
+Telle était la confiance que le général Bonaparte avait en lui-même,
+que, dans cet état de choses, il partit du Caire, emmenant avec lui le
+peu de cavalerie qu'il avait amenée d'Europe, et prit la même route que
+la division Reynier, pour aller jeter Ibrahim en Syrie, et fermer
+l'Égypte de ce côté.
+
+Il chargea le général Desaix du commandement du Caire, pendant que
+lui-même allait faire cette expédition; mais, avant de partir, il avait
+envoyé son aide-de-camp Julien porter à l'amiral Brueys l'ordre
+d'appareiller pour Corfou ou Toulon: Julien ne devait pas revenir avant
+d'avoir vu partir la flotte.
+
+Il avait aussi envoyé, comme négociateur près de Mourad-Bey, un sieur
+Rosetti, consul de Venise, et qui était établi au Caire; mais telle
+était l'ignorance de ces chefs orientaux, que Mourad refusa les
+propositions du général Bonaparte, parce qu'il venait d'apprendre la
+destruction de notre escadre, et qu'il s'était persuadé que cet
+événement nous forcerait à quitter l'Égypte.
+
+Pendant le commandement du général Desaix, nous allâmes visiter la
+citadelle du Caire, qui est placée entre la ville et la chaîne du
+Monquatam, qui sépare le Nil de la mer Rouge.
+
+Cette place a un grand escarpement du côté du désert; elle est, en
+général, fort bonne, et n'a aucun ouvrage extérieur.
+
+L'on nous y montra une brèche, à plus de cinquante pieds d'élévation, du
+côté du Monquatam, et l'on nous raconta qu'après la bataille des
+Pyramides quelques mamelouks s'étaient retirés dans la citadelle, mais
+qu'ayant vu le Caire occupé par nos troupes, et n'osant risquer de
+sortir par la ville, dans la crainte d'être pris, ils avaient formé la
+résolution de s'enfuir par cette brèche. Pour cela, ils avaient commencé
+par jeter au bas du rempart tous les matelas du divan, coussins et
+ballots de coton qu'ils avaient pu se procurer; ensuite ils avaient fait
+sauter l'un d'eux pour disposer tous ces matériaux en plate-forme
+au-dessous de la brèche, après quoi ils y avaient tous sauté, l'un après
+l'autre, montés sur leurs chevaux, et, chose incroyable, sans s'être
+fait le moindre mal. J'ai encore vu les matériaux de cette plate-forme
+au bas de cette brèche.
+
+L'on nous montra aussi la collection, que l'on gardait dans cette
+citadelle, d'un assez grand nombre de cuirasses et de casques pris sur
+les croisés. Ils étaient exposés en trophées au-dessus de la porte
+d'entrée, en dedans de cette citadelle: la plupart étaient en très bon
+état, quoiqu'à l'air depuis des siècles; mais, dans ces contrées, le
+climat est conservateur. Le puits de la citadelle du Caire nous parut de
+même fort curieux; il prend son eau au niveau du Nil, et, quoiqu'elle
+soit saumâtre, on n'a rien négligé pour en avoir abondamment.
+
+On a construit dans l'intérieur du puits une spirale en pente douce qui
+conduit jusqu'à l'eau, ce qui donne à ce puits des dimensions immenses:
+tous ces beaux ouvrages attestaient l'état où avaient été les arts en
+Égypte, et n'étaient pas encore dégradés.
+
+Nous avons aussi été visiter les pyramides. C'était la première fois
+qu'une troupe y arrivait. Chacun voulut venir avec le général Desaix, en
+sorte que nous étions plus de cent, non compris une compagnie
+d'infanterie que nous avions prise pour notre escorte.
+
+Nous partîmes de Gizé, et traversâmes la plaine où l'on prétend qu'était
+la célèbre Memphis. De toutes les anciennes villes d'Égypte, c'est
+presque la seule dont il ne reste aucun vestige pour déterminer où elle
+fut placée; et si, dans la plaine au-dessous des pyramides, on ne
+rencontrait pas de temps à autre quelques débris de poterie sous ses
+pas, rien n'autoriserait à penser qu'il y ait jamais eu là, non pas une
+ville, mais un mur.
+
+Ce qui a dirigé nos conjectures, c'est d'abord le canal qui borde le
+désert au pied des pyramides, et qui aujourd'hui cependant n'a de l'eau
+qu'au moment des plus grandes crues du Nil, puis un pont en maçonnerie,
+qui n'a pu appartenir qu'à Memphis, sans quoi on n'en apercevrait pas
+l'utilité: il a dû nécessairement être là pour la communication des
+habitans de Memphis avec leur cimetière, ou ville des morts, qui se voit
+encore à côté des pyramides, qui n'étaient elles-mêmes que des tombeaux.
+La ville des morts de Memphis n'est qu'une réunion innombrable de
+petites pyramides dont beaucoup sont encore sur leurs bases, et dont la
+grandeur était proportionnée à la fortune des familles.
+
+J'avais entendu émettre l'opinion que les grandes pyramides étaient des
+temples, fondée sur ce qu'il en existait de semblables dans l'Inde, où
+elles étaient consacrées au culte, et que les Égyptiens avaient reçu la
+lumière de l'Orient; mais je ne me rends pas pour cela à cette opinion:
+celles d'Égypte étaient bien certainement des tombeaux.
+
+Je suis monté un des premiers en haut de la grande; nous y étions seize,
+et, malgré cela, à notre aise. La vue dont on jouit de ce point, au
+milieu des airs, est délicieuse.
+
+Le général Bonaparte fut environ douze jours absent. Ce fut pendant ce
+temps que nous vîmes, au Caire, le spectacle des fêtes du ramadan, qui
+sont très rigoureusement observées en Orient. C'est le carême. Le jeûne
+que l'on observe consiste à ne boire ni manger quoi que ce soit depuis
+le lever du soleil jusqu'à son coucher: il faut travailler, en bravant
+l'excessive chaleur, et sans se désaltérer; mais à peine le soleil
+a-t-il disparu de l'horizon, que l'on prend un copieux repas, qui est
+servi à l'avance, mais auquel on ne touche pas tant que le soleil est
+encore visible.
+
+Tout était nouveau pour nous; mais ce qui étonna le plus les soldats, ce
+furent les danses des almées, troupe de jeunes filles d'une taille
+remarquable par l'élégance et la tournure gracieuse, mais d'une licence
+dont on ne peut pas se faire une idée quand on ne l'a pas vue, et que la
+bienséance ne permet pas de détailler. Tout cela néanmoins se passait
+sur la place publique, en présence d'une foule de tout âge et de tout
+sexe.
+
+Nous reçûmes un soir des nouvelles du mouvement du général Bonaparte; il
+avait rencontré Ibrahim près de Salahié, à l'entrée du désert, dans
+lequel il cherchait à se retirer, lorsqu'il l'avait fait attaquer par sa
+cavalerie, qui, trop faible en nombre, courut un grand danger; et elle
+aurait eu une mauvaise journée, si l'infanterie ne fût arrivée
+promptement pour la dégager. Néanmoins, le but que l'on s'était proposé
+fut rempli: Ibrahim passa en Syrie et nous laissa tranquilles.
+
+Le général Bonaparte revenait au Caire, lorsqu'il rencontra en chemin
+l'officier que le général Desaix avait reçu de Rosette, et qu'il avait
+fait diriger sur Salahié: cet officier apportait la nouvelle du
+malheureux événement arrivé à notre escadre, et dont il avait été
+témoin.
+
+Comme l'on sait, avant de la quitter, le général Bonaparte avait donné à
+l'amiral l'ordre d'entrer dans Alexandrie ou d'aller à Corfou. Soit que
+les passes d'Alexandrie n'eussent pas été reconnues encore, ou qu'elles
+n'eussent pas assez d'eau[11], notre amiral était allé prendre un
+mouillage à la pointe d'Aboukir, où il était depuis près d'un mois.
+
+Les anxiétés du général Bonaparte étaient si grandes, que, pendant sa
+marche d'Alexandrie au Caire, il avait écrit deux fois à l'amiral Brueys
+d'entrer à Alexandrie ou d'aller à Corfou, et qu'enfin, avant de partir
+du Caire pour aller combattre Ibrahim-Bey, il avait envoyé son
+aide-de-camp Julien pour réitérer cet ordre à l'amiral; mais cet
+aide-de-camp, qui était parti avec une escorte d'infanterie sur une
+barque du Nil, n'arriva point et n'aurait pu arriver à sa destination
+avant le combat de l'escadre.
+
+Il disparut avec toute son escorte dans un village des bords du Nil, où
+il était descendu pour acheter des provisions dont il avait besoin, et
+ce ne fut que long-temps après que l'on connut les détails de sa fin
+tragique.
+
+Notre amiral avait mouillé son escadre sur une seule ligne, ayant son
+vaisseau de tête très rapproché d'un petit îlot qui est à la pointe de
+terre sur laquelle est construit le fort d'Aboukir.
+
+Les Anglais, après l'avoir reconnu, firent passer deux de leurs
+vaisseaux entre cet îlot et le vaisseau qui tenait la tête de notre
+embossage. Le premier vaisseau anglais qui essaya ce passage, ayant
+approché un peu trop près de l'île, échoua; celui qui le suivait passa
+entre son camarade échoué et la tête de notre embossage. L'amiral
+anglais, en voyant le premier[12] échoué et le deuxième réussir à
+trouver un passage, en envoya un troisième pour remplacer celui qui
+était échoué. Ces deux vaisseaux réunis remontèrent la ligne des nôtres,
+laissant la terre à leur droite, et combattirent, réunis, chacun de nos
+vaisseaux l'un après l'autre, pendant que le reste de l'escadre anglaise
+les combattait en remontant aussi notre ligne sur l'autre bord, ce qui
+obligeait nos vaisseaux à combattre sur les deux bords à la fois.
+
+Notre escadre fut détruite vaisseau par vaisseau aux deux derniers près,
+qui, avec une frégate, étaient mouillés à la queue de l'embossage, et
+qui n'attendirent pas que leur tour arrivât pour appareiller et gagner
+le large: c'étaient _le Généreux_ et _le Guillaume-Tell_, avec la
+frégate _la Diane_ ou _la Justice_. Ils firent route pour l'Archipel, où
+ils se séparèrent encore: _le Généreux_ alla à Corfou, et les deux
+autres parvinrent à entrer à Malte, ce qui prouve que l'ordre donné
+précédemment par le général Bonaparte pouvait s'exécuter.
+
+Le vaisseau amiral (_l'Orient_) avait pris feu, et avait sauté pendant
+le combat; de nos quinze vaisseaux, nous ne sauvâmes donc que les deux
+dont je viens de parler.
+
+La défaite de l'escadre devait nécessairement apporter quelques
+changemens dans la suite des projets du général Bonaparte, puisque cette
+escadre devait retourner en Europe chercher un second convoi de troupes
+sur lequel il ne fallait plus compter.
+
+Néanmoins ce malheur eut quelque chose de moins désastreux qu'on n'avait
+paru d'abord le craindre. On connaissait peu l'Égypte alors, et les
+Anglais s'étaient imaginé que c'était un pays où nous allions mourir de
+toutes sortes de besoins. Ils le croyaient d'autant plus qu'ils avaient
+arrêté un petit bâtiment qui passait de Rosette à Alexandrie, et sur
+lequel il y avait des malles remplies des premières lettres que tout le
+monde écrivait en France depuis que l'on était embarqué, et par
+conséquent dans lesquelles on n'avait pas épargné les doléances sur tout
+ce que l'on avait éprouvé de privations dans la traversée du désert et
+dans la marche jusqu'au Caire, pendant laquelle on avait à peine mangé
+du pain.
+
+Tous ces détails confirmèrent les Anglais dans leur opinion, et ils
+imaginèrent qu'ils aggraveraient nos embarras en augmentant le nombre de
+bouches à nourrir. Conséquemment ils débarquèrent à Alexandrie tous les
+matelots, mousses et soldats des équipages et vaisseaux qu'ils avaient
+pris, et par ce moyen nous eûmes sept ou huit mille hommes sur lesquels
+nous n'avions plus droit de compter. On en tira parti pour compléter les
+corps, mais surtout on trouva des ressources inappréciables parmi les
+nombreux ouvriers de toutes professions qui se trouvaient à bord des
+vaisseaux. On les adjoignit à ceux qui avaient été amenés à la suite des
+différentes corporations savantes avec l'armée, de sorte que sous ce
+rapport, comme sous celui de l'artillerie, nos moyens furent plus que
+doublés.
+
+On va voir avec quelle admirable sagesse tout cela fut utilisé.
+
+La perte de la flotte avait un peu calmé les murmures de ceux qui
+demandaient leur retour en France; le général Bonaparte fit donner des
+passe-ports à tous ceux qui avaient persisté à en demander, et hormis
+quelques hommes que je ne veux pas nommer, tout le monde prit le parti
+de rester et de ne plus murmurer.
+
+Les premiers mois de notre séjour en Égypte furent marqués par des
+travaux prodigieux et des créations de toute espèce.
+
+La commission des savans avait été appelée d'Alexandrie au Caire, et
+chacun de ses membres avait été mis à la tête de quelque établissement
+qu'il était chargé de fonder et de diriger.
+
+À Alexandrie, à Rosette, à Damiette et au Caire, on construisit des
+moulins qui faisaient de la farine aussi belle qu'on aurait pu l'avoir à
+Paris. On éleva des fours, en sorte que le pain devint aussi commun
+qu'il avait été rare auparavant.
+
+On établit des hôpitaux dans lesquels chaque malade avait son lit. MM.
+Larrey et Desgenettes, célèbres à plus d'un titre, aidèrent puissamment
+ces bienfaisantes créations, et méritèrent l'estime du général en chef
+et la reconnaissance de l'armée.
+
+On créa des salpêtrières et des moulins à poudre.
+
+On construisit une fonderie avec un fourneau à réverbère, au moyen
+duquel on refondait des projectiles de gros calibre, dont on avait en
+abondance pour en faire de plus petits à l'usage de l'artillerie de
+l'armée.
+
+On établit de vastes ateliers de serrurerie, armurerie, menuiserie,
+charronnage, charpente et corderie.
+
+Au moyen des matelots trop âgés pour changer de profession, on créa sur
+le Nil une grande flottille, composée de toute espèce de bâtimens du
+fleuve, que l'on avait très bien gréés et armés. Ils étaient commandés
+par des officiers de la marine, et cette flottille fut de la plus grande
+utilité pour tous les transports de l'armée.
+
+On habilla toutes les troupes en toile de coton bleue, on leur donna une
+coiffure faite en maroquin noir; on ajouta à cela une bonne capote en
+étoffe de laine du pays, que le soldat mettait la nuit. À aucune époque
+il n'avait été aussi commodément équipé.
+
+Il recevait pour nourriture un pain excellent, de la viande, du riz, des
+légumes secs, et un peu de sucre avec du café pour remplacer les
+boissons spiritueuses, inconnues en Égypte avant notre arrivée.
+
+On s'apercevait déjà des progrès sensibles que faisaient toutes ces
+créations. On avait des tables, des chaises, des bottes de maroquin et
+du linge; on mangeait du pain aussi beau qu'à Paris.
+
+À peine les premiers besoins furent-ils satisfaits, que l'on vit le luxe
+s'introduire; on fit de la vaisselle plate, très légère et fort
+portative. Celle dite de chasse, dont l'Empereur s'est servi à Paris
+depuis, a été faite d'après celle-là, qu'il avait rapportée d'Égypte.
+
+On ne se servait plus que de gobelets d'argent et de couverts du même
+métal.
+
+On vit s'établir des confiseurs et des distillateurs qui eurent beaucoup
+de succès.
+
+Peu à peu vinrent les passementiers et les brodeurs; les Turcs
+eux-mêmes, qui sont grands imitateurs, nous avaient surpassés en ce
+genre; ils avaient fini par fondre des boutons d'argent aux armes de la
+république, et les souffler en or avec une grande perfection.
+
+Peu de mois après notre installation, on vit des cartes à jouer, des
+billards et des tables de jeu faites au Caire; on y imprimait en
+français et en arabe; tout ce qui était à faire pour nous établir à
+l'européenne était ou achevé, ou en train de l'être; la cavalerie se
+montait: tout marchait au mieux et était poussé avec une incroyable
+activité.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Expédition de Desaix dans la Haute-Égypte.--Combat de Sédiman.--Province
+de Faïoum.--Faouë.--Lac Moeris.--Ville des morts.--Tentative de
+Mourad-Bey après l'insurrection du Caire.
+
+
+Le Nil était dans sa plus grande crue d'eau, lorsque le général
+Bonaparte arriva au Caire, de retour de son expédition contre
+Ibrahim-Bey. Il ordonna alors le départ de la division Desaix pour aller
+occuper la Haute-Égypte, et en même temps combattre Mourad-Bey qui s'y
+était retiré. Cette division n'était forte que de huit bataillons, parce
+que, depuis son arrivée au Caire, on en avait envoyé un pour tenir
+garnison à Alexandrie; elle fut toute embarquée à Boulac, sur des
+djermes (bâtimens du Nil). On lui avait donné deux pièces d'artillerie
+seulement. Elle remonta le Nil, sans s'arrêter, jusqu'à Siout, qui est
+la capitale de la Haute-Égypte. Tout le pays était couvert d'eau par le
+débordement du fleuve, et les villes ainsi que les villages, qui sont
+bâtis sur des élévations de terre amoncelée de main d'homme, formaient
+autant d'îlots.
+
+Le général Desaix apprit à Siout que Mourad-Bey était redescendu par le
+bord du désert de la rive gauche, laissant l'inondation à sa droite;
+qu'il avait le projet de se rapprocher du Caire: on lui avait donné avis
+qu'il se préparait une insurrection contre les Français, et il voulait
+en profiter.
+
+Comme l'inondation l'obligeait à passer par le Faïoum, pour avoir
+toujours une retraite assurée dans le désert, et qu'il ne pouvait
+marcher bien vite à cause de ses chameaux de provisions, le général
+Desaix conçut le projet de le joindre.
+
+La décroissance du Nil commençait lorsqu'il fit descendre son convoi de
+djermes jusqu'à l'embouchure du canal de Joseph, qui est à environ
+quatre ou cinq lieues au-dessous de Siout, entre Minieh et Mélaoui; il
+fit entrer tous ses bâtimens, à la suite l'un de l'autre, dans le canal,
+qui a partout dix à douze toises de largeur, et qui, dans toute sa
+longueur, borde le désert parallèlement au Nil.
+
+Le courant des eaux du canal porta tout le convoi jusque près de
+Sédiman, petit village à la lisière du désert et sur le bord du canal.
+On y apercevait les mamelouks, qui s'éloignèrent dans le désert à notre
+approche. Néanmoins le général Desaix fit arrêter le convoi et débarquer
+les troupes ainsi que les deux pièces d'artillerie, et on s'avança en
+carré dans le désert, en présentant la bataille aux mamelouks, qui ne
+l'acceptèrent pas.
+
+La soif d'une part et l'approche de la nuit de l'autre nous firent
+rapprocher des bords de l'inondation, où se trouvaient nos barques avec
+toutes nos provisions; les mamelouks nous suivirent, et bivouaquèrent à
+deux cents pas de nous, au point que nous fûmes obligés de reposer,
+formés en carré, chaque soldat ayant son fusil entre ses jambes.
+
+Il faut avoir vécu avec les troupes françaises, pour apprécier tout ce
+qu'elles valent dans des circonstances périlleuses. Dans celle-ci,
+chaque soldat était si pénétré du danger, qu'il n'y avait rien à lui
+dire; la nécessité de l'obéissance avait parlé à sa conviction, et
+rendait la discipline inutile. Ils auraient fait justice d'eux-mêmes de
+celui d'entre eux qui serait tombé dans une négligence propre à
+compromettre le salut de tous. Le lendemain à la pointe du jour,
+c'est-à-dire à deux ou trois heures du matin, toutes les troupes étaient
+déjà debout sans qu'on eût été obligé de battre la caisse; on fit
+sur-le-champ pousser les barques au large, afin de n'avoir pas à
+s'occuper de leur défense, et nous nous avançâmes dans le désert, formés
+en trois carrés, dont un grand flanqué par deux plus petits.
+
+Nous avions nos deux pièces d'artillerie aux deux angles de notre front,
+et nous pouvions les passer aux angles de derrière par l'intérieur du
+carré.
+
+Nous montions en cet ordre une colline du désert, pour nous placer à son
+sommet, afin de découvrir plus loin autour de nous, lorsque, sans avoir
+été avertis autrement que par le bruit du tam-tam des mamelouks, et par
+le tourbillon de poussière que leur marche faisait élever, nous vîmes un
+essaim de cette fougueuse cavalerie fondre sur nos carrés avec une telle
+fureur, que celui de droite fut enfoncé, et perdit quinze ou vingt
+hommes par la faute de son commandant. Cet officier, homme de beaucoup
+de courage, avait imaginé de réserver son feu pour n'en faire usage qu'à
+bout portant; il usa de ce moyen, mais il arriva que les chevaux des
+mamelouks, quoique percés de balles, traversèrent encore le carré pour
+aller tomber à cent pas de l'autre côté, en sorte qu'ils firent dans les
+rangs des ouvertures par lesquelles pénétrèrent les mamelouks qui les
+suivaient. Le général Desaix réprimanda sévèrement cet officier, qui
+avait cru bien faire, et dont la faute nous compromit gravement pendant
+quelques minutes.
+
+Nous n'eûmes que le temps de faire halte, de mettre nos pièces en
+batterie, et de commencer un feu de deux rangs, qui, pendant une
+demi-heure, nous empêcha de rien distinguer à travers la fumée, la
+poussière et le désordre; mais avec la fin de ce feu nous vîmes celle de
+la bataille. Il était temps, car il ne nous restait plus que neuf coups
+de canon à tirer, et les cartouches allaient aussi manquer.
+
+La bataille avait été meurtrière pour les mamelouks, qui prirent la
+fuite dans toutes les directions. En moins de quelques minutes, il n'y
+eut plus rien devant nous, et nous achevâmes de monter la colline, du
+sommet de laquelle nous découvrîmes la belle et riche province du
+Faïoum.
+
+Pour nous rapprocher de nos barques, qui avaient vu la bataille du
+milieu de l'inondation, nous redescendîmes la colline par la même pente
+que nous l'avions montée; nos barques suivirent notre mouvement, et nous
+rejoignirent au petit village de Sédiman, où nous passâmes la nuit.
+
+Le lendemain nous étions un peu pressés par la baisse des eaux, qui nous
+laissaient à peine le temps nécessaire pour faire arriver nos barques
+jusqu'à l'embouchure inférieure du canal par où elles devaient rentrer
+dans le Nil.
+
+Nous partîmes, en conséquence, de Sédiman à la pointe du jour, et nous
+vînmes nous placer à l'entrée de la province du Faïoum, qui n'en est
+distante que d'une lieue.
+
+Le canal de Joseph passe en face de la gorge qui lie cette province à la
+vallée du Nil.
+
+Au plus fort de l'inondation, le même canal verse le trop plein de ses
+eaux dans un autre canal qui s'embranche avec lui au village d'Illaon,
+et les porte à la ville de Faouë, et ensuite au lac Moeris.
+
+Le lit de ce canal est plus bas que celui du canal de Joseph; il existe
+à leur jonction une digue de séparation, en maçonnerie, fort solidement
+établie, et surmontée d'un pont en pierre fort ancien, sur lequel nous
+passâmes pour nous placer tout-à-fait à la gorge de la province où nous
+voulions aller.
+
+Le général Desaix, ayant fait débarquer tout ce qui appartenait à sa
+division, renvoya les barques dans le Nil, et établit ses troupes en
+bivouac sous un bois de dattiers impénétrable au soleil, et au bord du
+canal d'Illaon.
+
+Nous restâmes quelques jours dans cette position, où rien ne nous
+manquait. Le canal était assez peu profond pour pouvoir s'y baigner.
+Épuisés comme nous l'étions après sept ou huit jours consécutifs de
+marches dans le désert, par une chaleur étouffante, il nous sembla que
+nous ne pouvions trop user des bains froids de ce délicieux canal
+d'Illaon. L'abus nous en devint funeste, car au bout de quarante-huit
+heures, nous eûmes huit cents hommes attaqués d'ophthalmie au point
+d'être tout-à-fait aveugles. Le général Desaix lui-même était du nombre,
+et souffrit cruellement.
+
+Nous fûmes si effrayés de cette situation, que nous fîmes sur-le-champ
+des dispositions pour nous rendre à Faouë, où nous espérions trouver des
+soulagemens pour tant de malades.
+
+Nous mîmes le général Desaix avec quelques soldats sur une petite barque
+qui descendait par le canal, pendant que la colonne suivait la route
+qui, en le longeant, mène à Faouë.
+
+Le nombre des aveugles surpassait celui des bien portans: chaque soldat
+qui voyait clair, ou qui n'avait qu'un oeil attaqué, conduisait plusieurs
+de ses camarades aveugles, qui cependant portaient leurs armes et leurs
+bagages. Nous ressemblions plutôt à une évacuation d'hôpital qu'à une
+troupe guerrière.
+
+Après avoir traversé des champs admirablement cultivés et couverts de
+rosiers en fleurs[13], pendant l'espace de plusieurs heures, nous
+arrivâmes, dans ce piteux état, à Faouë. Cette ville est considérable;
+elle est située au milieu de la province du Faïoum, dont elle est la
+capitale, et qui est elle-même un bassin de verdure. Elle ne communique
+à l'Égypte que par une gorge dont l'ouverture est à Illaon. Le canal de
+ce nom traverse la province et la ville, d'où il se divise en une
+multitude de ruisseaux d'irrigation, qui vont fertiliser les campagnes
+avant de verser leur surabondance d'eau dans le lac Moeris.
+
+Cette province est la plus tranquille de toute l'Égypte, avec laquelle
+elle a peu de communications.
+
+Le canal, qui traverse la ville, est surmonté d'un pont fort ancien et
+semblable à ceux que j'ai vus en Égypte; ils paraissent être de la même
+époque. Je ne me souviens pas d'en avoir vu plus de cinq: un sur le
+canal qui passe au pied des pyramides, et qui doit avoir appartenu à
+Memphis; un à Illaon, un à Faouë et deux à Siout.
+
+Nous attendîmes à Faouë la retraite entière des eaux, qui est bientôt
+suivie du desséchement des terres, ou plutôt de la consolidation
+nécessaire à l'ensemencement, qui ne consiste qu'à jeter le grain sur la
+boue, et à le faire enterrer au moyen du piétinement d'hommes qui
+parcourent le champ ensemencé dans tous les sens. On ne laboure la terre
+que quand elle est déjà trop solide pour que l'on puisse l'ensemencer
+comme je viens de le dire.
+
+Depuis que nous étions en Égypte, nous n'avions pas encore été aussi
+bien qu'au Faïoum; nous y restâmes plus d'un mois, pendant lequel nos
+ophthalmistes guérirent.
+
+On construisit des fours, et on organisa l'administration de la
+province.
+
+On fut bientôt prêt à se remettre en marche; on s'avança à travers les
+magnifiques champs de verdure d'un pays qui, pour la première fois,
+allait nous déceler toute son inimaginable fécondité.
+
+Le général Bonaparte avait témoigné au général Desaix qu'il était
+content de sa division, et lui avait mandé de faire des levées de
+chevaux dans la province de Faïoum, ainsi que des levées d'argent. Le
+tout fut ponctuellement exécuté. Cela nous donna l'occasion d'aller au
+fameux lac Moeris, dans lequel se décharge le canal qui s'embranche avec
+celui de Joseph à Illaon.
+
+Ce lac n'a jamais pu avoir pour objet ce que la plupart des voyageurs
+ont prétendu, c'est-à-dire qu'il n'a jamais pu être un réservoir où l'on
+conservait la surabondance des crues du Nil, pour la rendre ensuite à la
+terre dans des temps de sécheresse. Ceux qui soutiennent cette opinion
+n'ont vraisemblablement pas vu les choses dont ils parlent.
+
+Nous avons bien trouvé près d'Illaon, sur la rive droite du canal et du
+chemin qui mène à Faouë, un très vaste bassin en maçonnerie que j'ai
+encore vu plein d'eau; il peut avoir deux cents pas de long, et environ
+autant de large. Il est effectivement plus élevé que le sol qui
+l'entoure, et ne peut se remplir qu'au moyen des plus grandes crues du
+Nil, et de petites vannes que l'on ouvre pour y introduire l'eau, et par
+lesquelles on la laisse écouler quand on en a besoin; elles ont encore
+aujourd'hui cette destination. Mais ce bassin ne peut pas être celui
+dont les voyageurs ont parlé. Il n'y a guère de moulin en Europe dont
+l'étang ne contienne plus d'eau, et toute celle qu'il pourrait contenir
+suffirait à peine à arroser une surface de quelques arpens de terre; ce
+ne peut donc être le fameux lac Moeris, ou alors l'exagération des
+historiens serait par trop forte.
+
+Je commandais le premier détachement d'infanterie légère qui fut envoyé
+de Faouë pour parcourir la province; j'y remarquai partout les restes
+d'une antique civilisation, et surtout un système d'irrigation aussi
+bien entendu qu'en Italie.
+
+Il part de la ville même de Faouë une multitude de petits canaux qui
+conduisent l'eau à tous les villages de la province; chacun a le sien et
+se charge de son entretien.
+
+Quand on est mécontent d'un village, on ferme la vanne de son canal, et
+on le prive d'eau jusqu'à ce qu'il ait obéi à ce qu'on lui demande.
+Aucun autre moyen coercitif ne produirait un effet aussi prompt et aussi
+direct.
+
+Le gouvernement de la province n'a besoin que d'un homme pour lever et
+fermer les vannes.
+
+Je suis, je crois, le premier de l'armée qui ai été au lac Moeris, et ce
+grand spectacle n'a pas fait entrer autre chose dans ma pensée, sinon
+que le canal de Faïoum passait autrefois par les dunes de sable que les
+vents ont amoncelées à l'extrémité du lac, et que ses eaux allaient
+rejoindre la Méditerranée par le lac Maréotis, près d'Alexandrie. Les
+vents qui règnent constamment dans cette partie ont poussé
+successivement le sable de ces dunes dans le canal, et en ont totalement
+comblé toute la partie qui se trouve au-delà des dunes, et qu'on appelle
+aujourd'hui le _Fleuve sans eau_, dans lequel les habitans m'ont assuré
+que l'on trouvait encore des portions de bateaux pétrifiés.
+
+Les eaux amenées tous les ans par la surabondance des crues du Nil, ne
+trouvant plus d'issue pour s'écouler, ont dû se déborder et former un
+vaste cloaque qui est devenu immense, mais qui, étant le point le plus
+bas de toute la province, n'a jamais pu perdre ses eaux que par
+l'évaporation, sous le soleil brûlant de ces contrées.
+
+Le lac Moeris ne m'a pas paru avoir pu se former différemment.
+
+Au milieu à peu près, il se trouve une petite île sur laquelle les
+habitans de la ville de Faouë (l'ancienne Arsinoé) construisirent leur
+ville des morts, et où ils élevèrent un temple qui existe encore. Chaque
+famille opulente y avait sans doute son tombeau, dans lequel chacun de
+ses membres avait sa chambre sépulcrale. C'était déjà dans ce temps-là,
+comme ce l'est encore aujourd'hui, une des occupations de la vie des
+Égyptiens de soigner leur dernière demeure. Il en était résulté que la
+ville des morts était à peu près égale à celle des vivans, et se
+composait d'habitations plus ou moins semblables. On ne pouvait arriver
+à cette ville des morts qu'en bateau; et vraisemblablement, le batelier,
+qui était à la fois le gardien des tombeaux, s'appelait Caron, car les
+habitans de la province appellent encore le lac Moeris, Birket-el-Caron
+(lac de Caron).
+
+Lorsqu'on inhumait les grands, on le faisait avec pompe; mais, pour la
+classe mitoyenne, on y mettait moins de cérémonie, et la famille du
+mort, après l'avoir embaumé, portait le corps jusqu'au bord du lac, dans
+un local disposé pour cela auprès d'un embarcadère, où Caron venait le
+prendre avec sa barque, pour le transporter dans le tombeau qui lui
+était destiné. Le batelier attendait qu'il y en eût plusieurs de réunis,
+et l'on avait soin de mettre sur le corps du défunt, son nom et la pièce
+de monnaie qui revenait à Caron pour son salaire. La famille allait
+ensuite au tombeau à un jour désigné, et rendait ses derniers devoirs au
+défunt.
+
+Les pauvres qui n'avaient ni tombeau, ni moyens de se faire embaumer,
+étaient sans doute portés au bord du lac par leurs parens, qui leur
+mettaient sur la langue la pièce de monnaie destinée à Caron, qui la
+prenait avant de les enterrer. Cela se pratique encore à peu près de
+même en Égypte, dans toutes les villes assez grandes pour avoir une
+ville des tombeaux.
+
+Les Égyptiens ont encore l'habitude de cacher leur argent sous la
+langue; il nous parut extraordinaire, dans les commencemens de notre
+arrivée, de voir que, pour nous rendre de la monnaie, un Turc commençait
+par cracher dans sa main tous les medins[14] qu'il tenait cachés dans sa
+bouche, quelquefois jusqu'au nombre de cent cinquante et de deux cents,
+sans que l'on s'en aperçût à sa voix, ni que cela l'empêchât de boire et
+de manger.
+
+Pendant notre séjour à Faouë, nous fûmes obligés de remettre en marche
+nos ophthalmistes, qui étaient à peine guéris: voici pourquoi.
+
+Mourad-Bey, qui avait eu avis d'un projet d'insurrection au Caire,
+s'était rapproché de cette ville, où effectivement un mouvement venait
+d'avoir lieu. La populace, exaltée par les hommes influens et les
+cheiks[15] de cette ville, s'était portée à différentes maisons
+appartenant à des beys, où l'on avait placé quelques uns de nos
+établissemens. Quelques assassinats furent commis dans les rues; mais
+cette insurrection ayant été mal dirigée, elle laissa aux troupes de la
+garnison le temps de prendre les armes, et de marcher sur tous les
+points menacés. On fit une prompte et sévère justice des premiers qui
+furent pris en flagrant délit, et tout fut bientôt apaisé. Les chefs
+demandèrent grâce; on la leur accorda moyennant une bonne contribution
+que l'on ne fut pas fâché d'avoir occasion de leur imposer. Cette
+insurrection n'eut d'autre effet que de consolider notre puissance.
+
+Mourad-Bey, voyant le résultat, avait repris le chemin de la
+Haute-Égypte par le bord du désert, et était arrivé à l'extrémité de la
+province de Faïoum, où il cherchait à exciter une insurrection. Nous
+partîmes de Faouë pour aller le combattre ou l'éloigner. Nous laissâmes
+nos malades et le reste de nos aveugles dans la maison qu'avait
+abandonnée le gouvernement lors de notre arrivée, et dont nous avions
+retranché la porte. Cette maison avait des terrasses qui en commandaient
+les approches; elle renfermait nos dépôts de vivres et de munitions.
+Nous étions à peine à quelques lieues de la ville, que les mamelouks,
+que nous allions chercher, nous échappèrent, et vinrent se jeter dans la
+ville, espérant exciter les habitans à attaquer la maison où étaient nos
+soldats; mais n'ayant pu y réussir, ils essayèrent eux-mêmes, et vinrent
+tenter une escalade.
+
+Les malades sortent aussitôt de leurs lits, les ophthalmistes lèvent
+l'appareil posé sur leurs yeux; tous prennent les armes, montent sur les
+terrasses de la maison d'où ils écartent les assaillans à coups de
+fusil, et les font renoncer à leur entreprise.
+
+Mourad-Bey se retira, et en passant par la ville, il alla regagner le
+désert du côté opposé à celui par lequel il était venu, et partit une
+seconde fois pour la Haute-Égypte.
+
+Le général Desaix reçut cette nouvelle par un habitant de Faouë que lui
+avait expédié le commandant des soldats qu'il y avait laissés.
+
+Il revint sur ses pas, et fut fort satisfait de voir que cette attaque,
+qui aurait pu avoir des suites funestes, n'avait même pas coûté un
+homme.
+
+C'est dans l'excursion que nous venions de faire, que nous rencontrâmes
+une vaste fondrière, très longue, puisqu'elle nous parut de toute la
+longueur de la province, depuis son ouverture vers l'Égypte jusqu'au lac
+Moeris, et large comme une très grande rivière d'Europe. Cette fondrière
+semble avoir été bien anciennement une des décharges du Nil, ce qui
+corrobore l'opinion que je viens d'émettre sur la formation du lac Moeris
+et du Fleuve sans eau.
+
+Elle est trop large et trop profonde pour être un ouvrage des hommes. On
+trouve encore dans le fond un ruisseau bordé de joncs très élevés, et
+les habitans nous dirent que ce petit ruisseau bourbeux conservait de
+l'eau toute l'année. En suivant la route d'Illaon à Faouë, nous
+remarquâmes un pont fort ancien, comme celui que nous avions vu à ce
+village, et qui était aussi élevé sur une digue de décharge en
+maçonnerie, construite en pierres énormes, et très bien conservée; nous
+fîmes reconnaître la direction que suivaient les eaux, qui, dans les
+grandes crues, devaient encore s'échapper par-dessus cette digue, dont
+la surface était un plan incliné parfaitement uni, et nous apprîmes
+qu'elles se rendaient dans cette fondrière, qui, à l'époque la plus
+reculée, a dû avoir une destination sur laquelle nous n'avons point
+exercé nos conjectures.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Voyage de Desaix au Caire.--Nouvelle expédition dans la Haute-Égypte à
+la poursuite de Mourad-Bey.--M. Denon.--Le fils du roi de
+Darfour.--Singulière maladie d'un Turc.--Histoire de Mourad-Bey et
+d'Hassan-Bey.
+
+
+La saison s'avançait; toutes les campagnes étaient couvertes d'une
+verdure qui reposait nos yeux fatigués de l'aridité du désert: nous
+avions passé pour la première fois un hiver pendant lequel la chaleur
+n'avait pas cessé d'être insupportable. Le mois de janvier nous avait
+paru être comme celui de juin en Europe. La gaîté était revenue, et le
+moral du soldat était tout-à-fait remonté.
+
+Le général Bonaparte avait ordonné au général Desaix de quitter le
+Faïoum, et de porter sa division sur les bords du Nil, à Benisouef, à
+vingt-cinq lieues du Caire, sur la rive gauche: ce mouvement venait de
+s'exécuter, lorsque le général Desaix alla voir le général Bonaparte au
+Caire; je l'accompagnai dans cette course, qui ne dura que quelques
+jours, et que nous fîmes sur le Nil.
+
+Le général Bonaparte n'avait encore reçu aucunes nouvelles de France; il
+n'était occupé que de créations de toutes les espèces. Le climat ne
+faisait rien sur son tempérament; il n'éprouvait pas, comme tout le
+monde, le besoin de dormir après midi. Il était toujours vêtu comme à
+Paris, son habit boutonné du haut en bas, et cela presque sans suer,
+tandis que nous étions tous dans un tel état de transpiration, qu'elle
+décomposait la teinture de nos habits: on ne peut se figurer l'effet que
+produit cette chaleur quand on ne l'a pas éprouvée.
+
+Le général Bonaparte, après avoir gardé le général Desaix pendant
+quelques jours, et lui avoir témoigné toutes sortes d'amitiés, lui
+donna, pour le transporter de nouveau à Benisouef, une belle djerme[16]
+qu'il avait fait arranger pour lui-même; elle était véritablement
+magnifique, et s'appelait _l'Italie_.
+
+Il fit partir du Caire, pour rejoindre la division du général Desaix,
+toute la cavalerie qui se trouvait montée, et au nombre de huit cents
+chevaux: avec cette cavalerie, on avait renvoyé à la division le reste
+de son artillerie, qu'elle n'avait pas embarqué dans sa première
+opération.
+
+On était prêt à recommencer la campagne par terre pour achever la
+destruction des mamelouks. Nous partîmes de Benisouef en remontant le
+fleuve le long de la rive gauche; mais alors nous ne marchions plus en
+carré comme dans la route d'Alexandrie au Caire: nous ne redoutions plus
+nos ennemis, qui étaient frappés de terreur à notre approche: notre
+marche n'était plus qu'une promenade, à la vérité souvent pénible, à
+cause de la chaleur.
+
+Plusieurs membres de l'Institut du Caire étaient venus rejoindre notre
+division pour visiter la Haute-Égypte.
+
+M. Denon, entre autres, s'était attaché d'amitié au général Desaix, et
+ne le quitta pas de toute la campagne. Tout le monde aimait son
+caractère doux et obligeant, et sa conversation instructive et
+spirituelle était un délassement pour nous.
+
+Le zèle qu'il mettait à toiser les monumens, à rechercher des médailles
+et des antiquités, était un sujet continuel d'étonnement pour nos
+soldats, surtout quand on lui voyait braver la fatigue, le soleil, et
+souvent les dangers, pour aller dessiner des hiéroglyphes ou quelques
+débris d'architecture; car je ne crois pas qu'une seule pierre lui ait
+échappé. Je l'ai souvent accompagné dans ses excursions; il portait sur
+ses épaules un portefeuille rempli de papiers et de crayons, et avait un
+petit sac suspendu à son cou, dans lequel il mettait son écritoire et
+quelque nourriture.
+
+Il nous employait tous à lui mesurer les distances et les dimensions des
+monumens, qu'il dessinait pendant ce temps-là. Il avait de quoi charger
+un chameau en dessins de toute espèce, quand il retourna au Caire, d'où
+il repartit avec le général Bonaparte pour la France.
+
+Les habitans, en nous voyant aussi curieux des monumens auxquels
+eux-mêmes ne faisaient pas attention, nous apportèrent quelques
+médailles qu'ils trouvaient par-ci par-là en cultivant leurs champs, et
+en bâtissant leurs maisons au milieu des ruines de celles des villes
+anciennes. Quand ils virent que nous y attachions quelque prix, ils nous
+en apportèrent une quantité. M. Denon en revenait chargé à chacune des
+courses qu'il faisait pour aller voir des antiquités. Les médailles
+n'étaient rien autre que des monnaies de cuivre romaines, qui étaient
+restées dans le pays en prodigieuse quantité, et où personne n'avait
+encore pénétré avant nous.
+
+Les médailles d'or avaient disparu; il n'y avait que celles de cuivre
+qui s'étaient conservées, et cela en si grand nombre, en quelques
+localités, que l'on aurait presque pu les remettre en circulation.
+
+Nous remontâmes d'abord jusqu'à Siout, qui est à soixante-quinze lieues
+au-dessus du Caire, puis à Girgé, qui est encore à vingt-cinq lieues
+plus haut. Nous avions ainsi fait cent lieues sans rencontrer un seul
+des partis de Mourad-Bey, qui nous laissait chaque soir la place qu'il
+avait occupée le matin.
+
+Nous nous arrêtâmes quelque temps à Girgé, pour nous réparer et nous
+reposer de nos fatigues, après une marche aussi longue et aussi pénible.
+
+Il venait d'arriver dans cette petite ville une caravane de Darfour;
+elle était commandée par un des fils du roi, qui vint demander
+protection au général Desaix. C'était un homme d'une trentaine d'années,
+fort doux de caractère, et qui avait de singulières idées sur toutes les
+moindres choses.
+
+Le jour de notre arrivée, il avait tonné peut-être pour la première fois
+depuis un siècle; les habitans, en voyant tomber quelques gouttes d'eau,
+regardaient cela comme un bon augure.
+
+Nous demandâmes au roi de Darfour ce que c'était que le tonnerre, et si
+on l'entendait dans son pays. Il nous répondit que oui, et que c'était
+un petit ange par lequel Dieu faisait diriger les nuages; qu'il se
+fâchait quand ceux-ci ne voulaient pas l'écouter, et que la pluie qui
+venait de tomber était ceux qu'il avait précipités du ciel, comme
+n'ayant pas voulu lui obéir.
+
+Nous lui demandâmes ce que c'était que les esclaves qui composaient sa
+caravane, ainsi que les marchandises qu'elle apportait.
+
+À cette occasion, il nous apprit que son pays était très pauvre, et
+n'avait presque point de culture pour nourrir sa population; encore les
+peuples du Sennaar, pays voisin, venaient-ils souvent dévaster leurs
+récoltes pour se nourrir eux-mêmes, ce qui occasionnait entre eux des
+guerres dans lesquelles ils se faisaient réciproquement des prisonniers
+qu'ils amenaient en Égypte pour les vendre; en sorte que ceux de Darfour
+y amenaient les prisonniers faits sur la population de Sennaar, et ceux
+de Sennaar y amenaient, par un autre côté, les prisonniers faits sur la
+population de Darfour. Il ajouta que les marchands profitaient du départ
+de ces caravanes, pour apporter leurs marchandises, qui consistaient en
+gommes, plumes d'autruche, peaux de tigre, quelques dents d'éléphant, et
+de la poudre d'or, qu'il nous montra. Elle ressemblait au sable que l'on
+emploie pour sécher l'écriture, et nous parut contenir encore beaucoup
+de parties terreuses. Il nous dit que dans son pays on la recueillait,
+après les pluies, dans les ruisseaux qui étaient descendus des
+montagnes.
+
+Il y avait dans cette caravane beaucoup d'enfans qui étaient aussi
+destinés à être vendus. À ce sujet, il nous apprit que leurs parens, ne
+pouvant pas les nourrir, gardaient les plus forts pour travailler, et
+qu'ils envoyaient les autres en Égypte, d'où l'on devait leur en
+rapporter la valeur en grains, riz et autres espèces de denrées,
+ajoutant qu'en général ils ne rapportaient guère chez eux que des
+denrées pour se nourrir et se vêtir, et très peu d'argent, dont on
+n'avait pas grand besoin dans son pays.
+
+L'entretien de ce roi de Darfour nous fit faire des réflexions sur la
+traite des noirs, et nous laissa presque tous dans l'opinion qu'il était
+plus philanthropique de la permettre que de la défendre, ou que du moins
+les gouvernemens devraient s'en charger eux-mêmes en achetant les
+Nègres, et en les transportant dans les colonies de la zone torride, où
+on les réunirait sous une magistrature, au lieu de les vendre comme une
+propriété particulière.
+
+Ces caravanes partent de Darfour dans la saison des pluies, afin de
+trouver de l'eau dans le désert; elles marchent pendant cent jours dans
+le désert pour arriver aux Oasis, qui sont des îles de terre cultivées
+au milieu du désert, et de là pour arriver en Égypte elles mettent trois
+jours.
+
+Elles perdent beaucoup de monde en chemin, quand elles ont le malheur de
+ne pas avoir de pluie, et toujours les individus qui les composent
+arrivent dans un état de maigreur affligeant à voir.
+
+Le général Desaix traita bien ce roi de Darfour, lui fit des présens en
+grains, riz, sucre et café, qui parurent lui faire plaisir; mais ce qui
+nous sembla lui en faire davantage, fut une pelisse dont il s'empressa
+de se revêtir en se redressant avec un air d'importance.
+
+Nous trouvâmes à Girgé un capucin qui y avait été envoyé de Rome comme
+missionnaire. Il savait à peine lire l'italien, et n'avait encore fait
+qu'un prosélyte; c'était un petit orphelin de douze ou quatorze ans, qui
+lui servait de domestique. L'un et l'autre parurent heureux de notre
+arrivée, et ne nous quittèrent plus[17].
+
+Avant de commencer cette campagne par terre, le général Desaix avait
+emmené avec lui un chirurgien en chef, dont la société et la
+conversation lui plaisaient beaucoup, et pour lequel il avait de
+l'amitié: c'était le docteur Renoult, dont les connaissances générales
+et le goût pour les observations de tout genre faisaient un homme d'une
+société instructive et agréable.
+
+Le général Desaix aimait beaucoup les Turcs, et souvent il priait le
+docteur Renoult de donner des soins à ceux d'entre eux dont l'influence
+et le crédit lui étaient nécessaires.
+
+Nous étions établis au bord du Nil, lorsque le cheik d'une petite ville
+voisine fit demander au général Desaix la permission de consulter son
+savant médecin sur une maladie dont il commençait à être attaqué.
+
+Le général Desaix pria le docteur Renoult de se rendre à l'invitation,
+et lui donna son interprète pour l'accompagner. Le docteur emporta avec
+lui une petite pharmacie qu'il avait toujours dans ses voyages, et
+partit, s'attendant tout au moins à voir un mourant. Quelle fut sa
+surprise en trouvant un homme qui aurait pu servir de modèle pour un
+autre Hercule-Farnèse, et ayant toutes les apparences d'une santé à
+l'avenant! Il lui demanda ce qu'il éprouvait pour se croire malade. Le
+cheik répondit au docteur Renoult qu'il avait toujours usé sobrement des
+facilités de la loi sur la pluralité des femmes, qu'il n'en avait jamais
+eu que deux qu'il aimait passionnément, et que, malgré les soins qu'il
+leur rendait également chaque jour, il n'avait pu leur persuader qu'il
+n'en préférait pas une à l'autre, surtout depuis que son état maladif,
+qui durait déjà depuis deux ans, l'avait obligé à réduire ses assiduités
+près de chacune d'elles à deux ou trois hommages par jour.
+
+Il racontait ces détails avec une bonne foi qui ne permettait pas d'en
+suspecter la sincérité; il ajouta que cet état de faiblesse
+l'inquiétait, et l'avait déterminé à demander la consultation du savant
+médecin.
+
+Le docteur Renoult ainsi que l'interprète ne purent s'empêcher de rire,
+et de souhaiter au malade de rester encore long-temps affligé de cette
+maladie, lui disant que c'était celle des gens qui se portaient le mieux
+dans les autres pays, où même il était rare d'y trouver des hommes assez
+heureux pour être aussi malades que lui.
+
+Chacun voulut s'informer de son hygiène, et je ne sais si personne
+s'avisa d'en faire l'essai, en apprenant qu'il ne vivait que de riz, de
+melon, et que, hormis quelques tasses de café, il ne buvait que de
+l'eau. Le docteur ne savait plus que penser de ceux qui ne se
+plaignaient pas de leur santé.
+
+Nous commencions à être reposés de nos fatigues, lorsque nous fûmes
+rejoints à Girgé par un convoi de barques armées qui portaient les
+munitions que nous attendions pour continuer notre marche.
+
+Nous partîmes, toujours en remontant le Nil, pour aller combattre
+Mourad-Bey, dont nous venions d'avoir des nouvelles. Il avait d'abord
+remonté jusqu'à Esné, où il avait été demander l'hospitalité à son rival
+le fameux Hassan-Bey.
+
+Hassan avait été mamelouk d'Aly-Bey, qui régnait avant Ibrahim et
+Mourad, et que ce dernier fit mourir après qu'il eut été dangereusement
+blessé dans une de ces querelles si communes entre ces petits tyrans.
+
+Aly-Bey avait vraiment de l'humanité et des connaissances naturelles:
+c'est le seul bey dont les Égyptiens nous aient paru honorer la mémoire;
+à sa mort, Mourad s'empara du pouvoir. Hassan, qui avait été fait bey
+par Aly son patron, était un guerrier redoutable; fidèle à son maître,
+il jura de le venger.
+
+Ayant été vaincu par Mourad, il en fut poursuivi au point qu'il n'eut
+plus d'autre ressource que de s'enfuir du champ de bataille, près du
+Caire, jusqu'au sérail de Mourad, et d'aller demander asile à sa sultane
+favorite. Les lois de l'hospitalité sont sacrées en Orient: la sultane
+reçoit le fugitif, écrit à Mourad pour l'en prévenir, et lui défend en
+même temps de s'approcher du sérail, ni d'y entrer avant de lui avoir
+accordé la vie de Hassan. Mourad-Bey répond sur-le-champ qu'il ne veut
+accorder à Hassan que deux jours pour pourvoir à sa sûreté, et qu'après
+ce délai il attaquera le sérail.
+
+Hassan reçoit la signification sans s'émouvoir, et il ne doute pas que
+sa perte ne soit résolue. Il voit déjà à travers les jalousies du sérail
+les mamelouks de Mourad qui sont aux aguets: l'un d'eux était aposté à
+une petite porte de service qui donnait sur une rue étroite et
+détournée; au-dessus de cette porte était un petit balcon en bois, et
+entouré de jalousies à la manière orientale; ce balcon était absolument
+au-dessus de la tête du mamelouk qui était en vedette à cette porte.
+Hassan ôte les coussins qui garnissent le balcon, et, muni de toutes ses
+armes, il s'y place sans bruit: il prend si bien ses mesures, que, d'un
+seul effort, il brise ce frêle balcon, et tombe, le poignard à la main,
+sur le mamelouk, le tue, monte sur son cheval, et se sauve à toute bride
+dans le désert par la route de Suez. Il se fait guider par des Arabes,
+et accompagner par eux jusqu'à ce port. Tout en y arrivant, il se rend à
+bord d'une caravelle qui appartenait à Mourad-Bey. De là il lui écrit
+pour le prévenir qu'il est à Suez, et lui demande cette caravelle pour
+le conduire à la Mecque, où il dit vouloir se retirer.
+
+Mourad lui répond, lui donne la caravelle, mais pour le conduire
+seulement, et lui souhaite une bonne fortune; mais en même temps il
+ordonne secrètement au capitaine de la caravelle, qui était Grec,
+d'étrangler Hassan, et de le jeter à la mer une fois qu'il serait en
+route.
+
+Hassan soupçonna la perfidie et eut néanmoins l'air calme; le lendemain
+du départ de Suez, il appelle le capitaine de la caravelle dans sa
+chambre, et lui demande l'ordre secret qu'il a reçu: celui-ci, pris à la
+gorge, se croit trahi, se jette à genoux, et demande grâce; il avoue
+tout. Hassan, sans s'échauffer, lui dit: «Je t'aurais fait grâce, si tu
+m'avais avoué de suite la perfidie de Mourad; mais tu as gardé le secret
+deux jours; tu voulais l'exécuter»; et il le tua ainsi que son second.
+Le pilote, voyant le caractère d'un tel personnage, se hâta de le
+conduire à la ville sacrée.
+
+L'intrépide Hassan imposa au schérif de la Mecque, et se fit payer, par
+lui et le commerce de cette ville, une forte contribution, au moyen de
+laquelle il enrôla quelques partisans; cela fait, il se rembarque sur la
+même caravelle, et vient débarquer à Cosséir. De là il fait prévenir
+ceux de ses mamelouks qui avaient échappé, de venir le joindre; en même
+temps, il fait dire à ses marchands de lui en envoyer de nouveaux tout
+armés et équipés. Il vient lui-même les rejoindre au bord du Nil à Esné,
+où il réunit bientôt deux cents mamelouks; alors il écrivit à Mourad
+pour lui reprocher sa perfidie, le défier au combat en lui redemandant
+son patrimoine, qui lui avait été enlevé.
+
+Mourad surpris se trouva heureux de transiger avec lui; et comme au fond
+Hassan ne se souciait pas de venir trop près du Caire, il accepta la
+proposition que lui fit Mourad-Bey, de le reconnaître possesseur de
+toute la Haute-Égypte, depuis les cataractes du Nil jusqu'un peu
+au-dessus d'Esné, où il était à notre arrivée en Égypte.
+
+Ce fut dans les bras de ce rival que Mourad-Bey alla se jeter, et par un
+sentiment de noblesse dont l'histoire des monarques de l'Europe n'offre
+peut-être pas d'exemple, Hassan le reçoit, ne lui fait aucun reproche,
+ne lui parle que de ses malheurs, et du plaisir qu'il va trouver à les
+partager.
+
+Il pouvait, en servant sa vengeance, se faire un mérite auprès des
+Français; mais cet homme extraordinaire n'y pensa même pas: il joignit
+aussitôt ses mamelouks à ceux qui restaient encore à Mourad, et ils
+vinrent ensemble à notre rencontre. Elle eut lieu à la petite ville de
+Samanhout, le lendemain de notre départ de Girgé.
+
+Le schérif de la Mecque, par zèle pour sa religion, avait envoyé mille à
+douze cents hommes d'infanterie à Hassan-Bey, qui les mena aussi à
+Samanhout.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Bataille de Samanhout.--Tentira.--Ruines de Thèbes.
+Sienne.--Cataractes.--Projet du pacha d'Égypte.--Radeaux de
+poterie.--Impôt du miri; moyens employés pour le lever.
+
+
+Quelques corps que le général Desaix tenait en avant nous eurent bientôt
+donné avis de la présence des mamelouks, en sorte que nous eûmes le
+temps de nous former en deux grands carrés d'infanterie, et de placer la
+cavalerie sur trois lignes entre ces deux carrés; la deuxième ligne
+faisait face en arrière.
+
+Dans cette bataille, comme dans les autres, on ne tira que vingt-cinq ou
+trente coups de canon; la mousqueterie décida tout, le feu des carrés
+dispersa les mamelouks, sur lesquels on lança toute notre cavalerie, qui
+était commandée par le général Davout; mais elle ne put en joindre
+aucun, quoiqu'elle les poursuivît assez loin dans le désert: en
+revanche, elle tailla en pièces les malheureux fantassins de la Mecque.
+
+La bataille finissait, lorsqu'il déserta un mamelouk
+d'Osman-Bey-Ottambourgis: c'était un Hongrois, ancien sous-officier des
+hussards autrichiens du régiment de Wentschal; il avait été pris dans la
+guerre entre cette puissance et la Porte, en 1783 ou 1784. Il nous vint
+de même d'anciens dragons de La Tour, et même des officiers des corps
+francs hongrois et croates, qui, ayant été pris dans la même guerre,
+avaient été conduits à Constantinople, puis amenés en Égypte, où ils
+étaient simples mamelouks: ce sort-là ne leur déplaisait pas, et ils
+n'avaient fait aucun effort pour retourner dans leur patrie, quoiqu'ils
+eussent un consul en Égypte; mais il est juste de dire que, si leurs
+beys leur en avaient soupçonné la pensée, ils auraient eu la tête coupée
+sur-le-champ.
+
+Le reste du jour de la bataille, on continua à marcher pour venir
+coucher à Farchout, au bord du Nil.
+
+Les mamelouks remontèrent le fleuve, et, le lendemain, nous les
+suivîmes. À cette hauteur, la vallée de l'Égypte se rétrécit beaucoup,
+et continue à se resserrer jusqu'aux cataractes, où elle se termine en
+forme d'entonnoir.
+
+Dans la marche que nous fîmes en sortant de Farchout, nous trouvâmes les
+ruines de Tentira, pour arriver quelques heures après au milieu de
+celles de la fameuse Thèbes aux cent portes. Nous y passâmes la nuit.
+
+Nous étions trop fatigués pour accorder de l'attention à ces antiques
+monumens, qui étaient déjà dans cet état de destruction du temps de
+Moïse. Cependant, comme M. Denon était infatigable toutes les fois qu'il
+y avait quelque chose à voir, il nous conduisit au lieu où se trouvent
+les débris de la statue de Memnon, qui est brisée en treize morceaux.
+J'ai mesuré la circonférence d'un de ses bras au-dessus du coude: elle
+avait treize pieds et demi.
+
+Nous allâmes voir la fameuse avenue de Sphinx, qui nous parut bien peu
+de chose; et ce qui nous surprit le plus, ce fut de voir des chapiteaux
+de colonnes peints en vert et en rouge, et qui étaient aussi frais que
+si cette peinture n'avait eu qu'un an, ce qui nous prouva combien le
+climat avait peu altéré ces énormes monumens, que l'on ne prendrait pas
+la peine d'aller voir, s'ils étaient à la porte de Paris.
+
+Depuis Girgé, nous avions traversé une plaine plantée de cannes à sucre
+et couverte de toutes les plantes médicinales que produit l'Égypte, en
+sorte que l'atmosphère était remplie d'une odeur balsamique, qui était
+encore plus forte à l'approche des villages.
+
+Les bords du Nil commençaient à être dangereux, particulièrement le
+soir, à cause des énormes crocodiles qui sortent du fleuve pour venir se
+repaître de tout ce que l'on sème dans le limon de ses bords. Nous en
+avons vu souvent; mais aucun accident n'est arrivé. Ces animaux, quoique
+monstrueux, sont très timides; le moindre bruit les fait fuir, surtout
+quand ils sont hors de l'eau, d'où ils ne sortent que la nuit.
+
+Thèbes nous a paru avoir été fort grande, et nous avons pu en juger par
+les ruines des deux portes opposées qui existent encore; néanmoins les
+historiens sont tombés dans une grande exagération à ce sujet, car elle
+n'a jamais pu être aussi grande qu'une de nos principales villes de
+France.
+
+Nous n'y passâmes qu'une nuit, et, le lendemain, nous continuâmes à
+remonter le Nil pour arriver à Esné, où était la résidence de ce même
+Hassan-Bey, qui s'était attaché à la fortune de Mourad.
+
+Nous ne nous arrêtâmes qu'une nuit dans chacune de nos stations. D'Esné
+nous allâmes au passage de la Chaîne, ainsi appelé parce que, dans cet
+endroit, la vallée est si resserrée par les montagnes qui la bordent,
+qu'elles n'y ont laissé que l'espace nécessaire au passage du Nil; et
+quoique celui-ci fût au temps de ses plus basses eaux, il y avait à
+peine la voie d'une pièce de canon entre ses bords et le pied de la
+montagne, qui, à partir de ce point, est toute composée de blocs énormes
+de granit rouge. C'était le premier qui s'offrait à nos yeux depuis que
+nous étions en Égypte, et ce n'est sans doute que de là qu'on a tiré
+tout celui qui ornait les monumens de Rome, et que l'on désignait sous
+le nom de granit d'Orient. Nous avons vu les carrières qu'exploitaient
+les anciens, et nous y avons encore trouvé des obélisques entiers,
+détachés du rocher pour être ébauchés, et qui n'avaient pu être achevés.
+
+Au moyen des crues du fleuve, on embarquait sans doute ces masses
+énormes sur des radeaux construits exprès, pour les transporter dans
+toutes les villes d'Égypte. On en rencontre encore au milieu des ruines
+quelques uns qui n'ont pas été renversés.
+
+Du passage de la Chaîne[18], la vallée s'élargit un peu jusqu'aux
+cataractes, où nous arrivâmes le lendemain. Mais ce petit bassin n'offre
+plus la même terre que celle d'Égypte: ce n'est que du sable que
+l'inondation fertilise, mais qui produit bien peu de chose. Aussi
+avons-nous recommencé à souffrir; et si, en arrivant à Sienne, nous
+n'avions pas arrêté, au pied des cataractes, les convois de barques sur
+lesquelles les provisions des mamelouks étaient embarquées, nous
+eussions souffert bien davantage: mais nous y trouvâmes du biscuit, des
+dattes en abondance, et de l'orge pour les chevaux.
+
+Nous étions arrivés au pied des cataractes et en face de Sienne, qui est
+sur la rive droite. Nous passâmes la nuit sur le bord du fleuve, où nous
+avions réuni toutes les barques dont je viens de parler: nous fûmes
+obligés de faire constamment grand bruit pour éloigner les crocodiles,
+qui cherchaient quelque chose à dévorer autour de ces barques qu'ils
+sentaient chargées.
+
+Au jour, nous traversâmes le fleuve pour aller à Sienne, et nous nous
+arrêtâmes dans une île, située au milieu de son lit, où l'on voyait
+quelques monumens. C'était l'île de Philé des anciens; l'on prétendait
+qu'il y existait un puits au fond duquel on apercevait le soleil à midi
+juste, le 21 juin, parce que, comme l'on sait, Sienne est sous le
+tropique; nous avons inutilement cherché ce puits, nous ne l'avons pas
+trouvé.
+
+Les historiens ont exagéré sur Sienne comme sur le reste; cette ville
+n'est plus qu'un amas de très petites maisons construites en briques
+cuites au soleil, et n'a jamais pu être que très peu de chose, même dans
+les temps les plus reculés; elle n'est entourée que de sable, que l'on
+ne peut cultiver que dans une largeur de quelques toises sur chacun des
+bords du Nil. Elle ne pouvait avoir aucune industrie, si ce n'est celle
+d'être un point de halte pour les caravanes qui venaient par le Nil en
+Égypte, et un poste militaire que les Romains paraissent y avoir
+entretenu pendant tout le temps qu'ils ont occupé cette province.
+
+Nous restâmes quelques jours à Sienne pour voir quel parti prendraient
+les mamelouks, et nous employâmes ce temps à visiter cette ville et ses
+environs.
+
+C'est à Sienne que nous avons vu des voûtes pour la première fois, et
+les habitans sont obligés de les employer dans la construction de leurs
+maisons, faute de bois assez fort pour soutenir un étage supérieur. Ces
+voûtes rendent leurs habitations un peu plus fraîches, ce qui est d'un
+grand prix dans une ville abritée de tous les vents, entourée de rochers
+de granit, et placée sous le tropique: elle serait inhabitable sans
+cela. Du reste, l'on ne remarque ni chaux ni plâtre, même dans
+l'intérieur des chambres, qui sont tout simplement crépies avec le limon
+noir du Nil.
+
+Un des inconvéniens de ces contrées est celui d'être dévoré par de la
+vermine, dont la plus grande propreté ne débarrasse pas toujours. L'on
+nous avait dit que sous le tropique elle périssait par l'excessive
+chaleur; on nous avait fait un conte: elle s'y multiplie à un degré
+insupportable; mais il fallut bien que l'armée souffrît ce nouveau
+fléau.
+
+Nous avons trouvé, dans les environs de Sienne, les débris bien
+conservés de la voie romaine qui allait de Sienne au port de Bérénice,
+dans la mer des Indes.
+
+En arrivant aux cataractes, qui sont un peu au-dessus de Sienne, nous
+fûmes bien surpris de ne voir aucune chute d'eau; le fleuve s'est ouvert
+un passage à travers un amas de rochers de granit qui obstruent son lit
+et l'ont divisé en une infinité de petits torrens: ces amas de rochers
+se prolongent pendant à peu près une lieue, et forment ce que l'on
+appelle les cataractes. Immédiatement après avoir franchi cet obstacle,
+on trouve le fleuve dans son entier, et formant un beau bassin au milieu
+duquel s'élève l'île d'Éléphantine, qui est toute couverte de monumens.
+Nous étions frappés d'étonnement de voir aussi bien conservées toutes
+les inscriptions grecques et romaines que les voyageurs avaient gravées
+partout, lorsqu'ils étaient venus visiter ces mêmes lieux quelques
+siècles avant nous. La plupart étaient encore plus lisibles que ne le
+sont celles qui couvrent la muraille de la galerie où l'on vient admirer
+le beau point de vue de la _villa_ d'Est à Rome, et que celles qui
+couvrent le rocher au bas de la cascade du Rhin à Schaffouse.
+
+Nous passâmes une nuit au-dessus des cataractes, que nous avions
+laissées à cinq lieues derrière nous, et nous revînmes à Sienne le
+lendemain[19]. Il serait difficile de se faire une idée de tout ce que
+nous eûmes à souffrir de la chaleur dans toutes ces marches.
+
+Nous avions remarqué sur le Nil des radeaux qui le descendaient, et dont
+la construction singulière avait vivement piqué notre curiosité: c'était
+de la poterie. Nous étions arrivés au point le plus élevé de l'Égypte,
+sans en avoir rencontré de fabrique. Nous demandâmes d'où venait cette
+marchandise: on nous apprit qu'elle venait de beaucoup plus haut que
+Sienne, où se trouvait un de ces radeaux. Nous l'examinâmes; il était
+aussi grand que ceux que l'on voit sur nos rivières en France, et
+uniquement composé de pots de terre parfaitement égaux, ingénieusement
+rangés les uns à côté des autres, liés ensemble, et l'ouverture placée
+en dessous; on en mettait ainsi les uns sur les autres autant de rangs
+que la profondeur de l'eau le permettait. Cette masse était soutenue à
+flot par l'air qui restait au fond des pots, d'où il ne pouvait
+s'échapper. Les conducteurs y ajustaient un gouvernail, et y plaçaient
+quelques nattes, sur lesquelles ils s'établissaient. Ils descendaient
+ainsi le fleuve du point le plus élevé du cours du Nil jusqu'au Caire,
+et en passant même par-dessus les cataractes, quand l'inondation les
+recouvre, ainsi que cela a lieu tous les ans.
+
+Ces radeaux ne craignaient que l'échouage; mais dans le Nil, dont les
+bords sont limoneux, cela ne présente aucun danger.
+
+Pendant son séjour à Sienne, le général Desaix eut besoin d'écrire à
+Siout; on donna la lettre à porter à un fellah, qui ne prit pas d'autre
+moyen pour exécuter sa commission, que de lier ensemble deux bottes de
+joncs, sur lesquelles il se plaça assis à la turque, avec sa pipe et un
+peu de dattes, ne prenant que sa lance pour se défendre contre les
+crocodiles, et une petite rame pour se diriger. Placé ainsi sur cette
+frêle embarcation, il s'abandonna au cours du fleuve et arriva sans
+accident.
+
+Notre campagne paraissait finie; nous croyions que les beys Mourad et
+Hassan avaient été porter leur infortune chez les Éthiopiens; mais nous
+fûmes bientôt désabusés: le désert leur était familier, et des guides
+fidèles les avaient ramenés depuis les cataractes jusqu'en Égypte, en
+leur faisant faire une marche pénible.
+
+Ils arrivèrent avant nous à Esné, où ils se séparèrent pour suivre
+chacun une fortune différente. Mourad continua à descendre par la rive
+gauche, et Hassan passa sur la rive droite.
+
+Nous eûmes aussitôt avis de ce mouvement par un gros détachement
+d'infanterie, que nous avions laissé en observation au passage de la
+Chaîne, et nous nous mîmes en mesure de les suivre.
+
+Le général Desaix laissa à Sienne un détachement de deux cents hommes
+d'infanterie, et partit, avec le reste de ses troupes, par la rive
+droite du Nil, qu'il vint passer à Esné, où il resta quelques jours.
+
+Avant de s'occuper exclusivement des mamelouks, il fallait songer à
+organiser la province, dont les ressources devaient pourvoir à nos
+besoins; l'impôt était déjà d'un an en arrière; le Nil, qui allait
+monter de nouveau, aurait rendu sa rentrée difficile, parce qu'en
+Égypte, quoique l'impôt ou miri se paie exactement, les villes et
+villages ne l'apportent jamais; il faut que l'on se donne la peine
+d'aller le chercher, et les villages ne le paieraient point, si on
+négligeait de déployer un appareil militaire en venant le leur demander;
+et ce qui est étrange, c'est que c'est pour eux une marque de
+considération à laquelle ils sont très sensibles.
+
+Le déshonneur accompagne celui qui paie le miri à la première sommation,
+et une grande considération est accordée à ceux qui résistent. Elle est
+même graduée d'après le nombre de coups de bastonnade qu'ils ont la
+force d'endurer avant de délier la bourse.
+
+Cet usage bizarre est établi depuis des siècles, nous n'y dérogeâmes
+pas. Il fallut donc disloquer les troupes de la division, afin d'occuper
+toute la Haute-Égypte, organiser une administration pour pourvoir aux
+besoins des soldats, et commencer enfin à lever l'impôt, dont la quotité
+n'était pas même encore fixée.
+
+D'Esné le général Desaix vint s'établir à Kené, petit bourg placé à la
+lisière du désert de la rive droite, et où aboutit la route qui mène à
+Cosséir, sur la mer Rouge. Il y organisa l'expédition qui devait aller
+occuper ce point, dont il était important d'être promptement maître,
+parce que c'est par ce port qu'arrive tout le café moka, ainsi que les
+marchandises de l'Arabie, qui se changent à Cosséir contre du blé, du
+riz et autres produits de l'Égypte. On réunit plusieurs centaines de
+chameaux qui furent employés à transporter les troupes qui devaient
+aller occuper Cosséir; on traita avec des Arabes du désert pour le
+transport de toutes sortes de vivres et de munitions, puis on fit partir
+cette expédition, qui arriva à Cosséir après six jours de marche. Peu de
+jours après son arrivée, il parut devant le port deux frégates anglaises
+qui venaient de l'Inde; elles débarquèrent deux cents hommes de troupes
+de ce pays avec une pièce de canon. Cette troupe avait vraisemblablement
+le projet de s'emparer du fort qui domine le port, et qui est un vieux
+bâtiment carré, en maçonnerie très ancienne et solidement établie; mais,
+le voyant déjà occupé par nos troupes, elle se rembarqua en laissant sa
+pièce de canon, qui nous resta. Les frégates s'éloignèrent, et ne
+reparurent plus.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Organisation de la Haute-Égypte.--Nouvelles de France.--Le général
+Bonaparte à l'isthme de Suez:--danger qu'il court.--Jaffa.--Massacre des
+prisonniers.--Les Druzes et les Mutualis.--Leur députation au général
+Bonaparte.
+
+
+La Haute-Égypte se trouva ainsi complétement occupée par nos troupes. Le
+général Desaix était parvenu à faire régner partout l'ordre à côté de
+l'administration, et les avantages de ce gouvernement sur celui des beys
+étaient trop évidens pour ne pas convaincre la population, et avancer la
+révolution politique qui se faisait presque d'elle-même.
+
+On ne négligeait rien pour la propager, et c'est dans ce but qu'après
+avoir organisé l'Égypte supérieure, le général Desaix descendit jusqu'à
+Siout pour y établir la même organisation; et telle était l'équité de
+ses décisions et l'impartiale rigueur de sa justice, que les Arabes
+l'avaient surnommé le _sultan juste_.
+
+L'Égypte était tranquille et nous observait; Mourad et Hassan couraient
+encore la campagne, non seulement sans y faire de progrès, mais en
+perdant au contraire, chaque jour, quelques uns de ces intrépides
+mamelouks dont ils avaient déjà si peu.
+
+L'espérance les avait abandonnés, et le moral était tout-à-fait de notre
+côté.
+
+Pendant que le général Desaix était livré à ces importantes occupations,
+il apprit que le général Bonaparte venait de se porter sur la Syrie,
+pour exécuter la deuxième partie du plan qui l'avait amené en Orient.
+
+Les bruits d'une nouvelle rupture entre la France et l'Autriche venaient
+de se répandre, ainsi que celui de l'apparition d'une escadre de
+vingt-cinq vaisseaux de ligne français dans la Méditerranée, sous le
+commandement de l'amiral Bruix, que nous avions su avoir été nommé
+ministre de la marine depuis notre départ. Le fait était vrai; Bruix
+avait armé et commandait lui-même la flotte de Brest: il l'avait amenée
+d'abord dans la Méditerranée, où le Directoire lui avait dit qu'il
+embarquerait des troupes sur la côte d'Italie, mais arrivé là on les lui
+avait refusées, parce que l'armée d'Italie elle-même n'en avait pas
+assez, en sorte que Bruix prit le parti de retourner à Brest, toutefois
+cependant après être entré à Cadix, d'où il se fit accompagner jusqu'à
+Brest par la flotte espagnole, que le Directoire retint en otage: tant
+il se crut peu assuré de la constance de l'Espagne à rester dans sa
+politique.
+
+On ne regardait pas en Égypte ces bruits comme tout-à-fait fondés; mais
+les conjectures auxquelles ils donnèrent lieu ne pouvaient être
+défavorables à ce que le général Bonaparte méditait d'entreprendre.
+L'occupation de l'Égypte était assurée. L'armée, en se créant une
+nouvelle patrie, s'était en même temps donné un point d'appui d'où elle
+pouvait porter les coups les plus terribles aux puissances de l'Orient,
+s'élancer sur Constantinople, ou atteindre les Indes, et frapper au coeur
+la prospérité de l'Angleterre.
+
+Le moment de procéder à cette seconde partie de son plan semblait venu;
+les Égyptiens se familiarisaient avec les Français.
+
+Rien ne paraissait à craindre, soit au-dedans, soit au-dehors.
+Alexandrie était fortifiée, et munie d'une garnison commandée par un
+général habile (Marmont); Aboukir, Rosette, Rahmanié, Damiette et le
+Caire étaient dans le même cas, en sorte qu'à proprement parler, on
+possédait toutes les clefs de l'Égypte. Nos ennemis n'avaient plus la
+chance des révoltes; le peu de succès des premières en avait fait passer
+l'envie, et d'ailleurs, nous étions partout plus forts que les
+mamelouks. Le général Bonaparte, avant de partir pour la Syrie, voulut
+aller voir les débris des établissemens vénitiens à Suez, et faire
+rechercher autour de cette ville les traces du canal que l'on assure
+avoir existé autrefois pour joindre la Méditerranée à la mer Rouge, à
+travers l'isthme de Suez.
+
+Il n'y a que vingt-cinq lieues du Caire à Suez, mais elles sont toutes
+dans le désert, où l'on ne trouve ni un arbuste ni une goutte d'eau.
+
+Il emmena avec lui ses aides-de-camp, le général du génie
+Caffarelli-Dufalga, et MM. Monge et Berthollet; un escadron de ses
+guides formait toute sa garde.
+
+Il traversa rapidement le désert, et atteignit le Kalioumeth. Le soleil
+n'était pas au tiers de sa course. Il fut curieux de pousser jusqu'au
+mont Sinaï, et de voir l'état où étaient les aiguades qu'avaient
+autrefois construites les Vénitiens. Il passa la mer au lieu même où
+Moïse l'avait franchie avec ses Hébreux, et le fit, comme lui, au moment
+où la marée basse la laissait presqu'à sec. Arrivés en Asie, les
+chasseurs restèrent sur le rivage avec les guides qu'on avait pris à
+Suez. Ils imaginèrent de leur faire boire de l'eau-de-vie: ces
+malheureux n'en avaient jamais goûté; ils perdirent la raison, et
+étaient encore tout-à-fait ivres quand le général revint de l'excursion
+qu'il avait faite. Cependant la marée allait monter, le jour était à son
+déclin; il n'y avait pas un instant à perdre.
+
+Ayant préalablement relevé la position de Suez, on se mit en marche dans
+sa direction. Mais après avoir marché quelque temps dans la mer, on
+s'égara; la nuit était venue, et l'on ne savait pas si l'on marchait
+vers l'Afrique ou l'Asie, ou vers la grande mer. Les flots commençaient
+à monter sensiblement, lorsque les chasseurs qui étaient en tête
+crièrent que leurs chevaux nageaient.
+
+En suivant cette direction, on ne pouvait manquer de périr, de même que
+si l'on eût perdu du temps à délibérer. Le général Bonaparte sauva tout
+le monde par un de ces moyens simples qu'un esprit calme trouve
+toujours.
+
+Il s'établit le centre d'un cercle, et fit ranger autour de lui, sur
+plusieurs hommes de profondeur, tous ceux qui partageaient ce danger
+avec lui, et en numérotant tous ceux qui composaient le premier cercle
+en dehors. Il les fit ensuite marcher en avant, en suivant chacun la
+direction dans laquelle ils étaient, et en les faisant suivre
+successivement par d'autres cavaliers à dix pas de distance dans la même
+direction. Lorsque le cheval de l'homme qui était en tête d'une de ces
+colonnes perdait pied, c'est-à-dire lorsqu'il nageait, le général
+Bonaparte le rappelait sur le centre ainsi que tous ceux qui le
+suivaient, et il leur faisait reprendre la direction d'une autre colonne
+à la tête de laquelle on n'avait pas encore perdu pied.
+
+Les rayons qui avaient été lancés dans des directions où ils avaient
+perdu pied, avaient tous été retirés successivement pour être mis à la
+suite de celui où on ne l'avait pas perdu. On retrouva ainsi le bon
+chemin, et l'on arriva à Suez à minuit, ayant déjà de l'eau
+jusqu'au-dessus du poitrail des chevaux; et dans cette partie de la côte
+la marée monte jusqu'à vingt-deux pieds.
+
+On avait été fort inquiet de ne pas voir arriver le général Bonaparte
+avant l'heure de la marée, et lui-même s'estima fort heureux de s'en
+être tiré ainsi. Il revint au Caire afin d'y terminer ses dernières
+dispositions avant de partir pour la Syrie, où il emmena six mille
+hommes.
+
+Il laissa en Égypte de bonnes garnisons dans les places que j'ai citées
+plus haut, un corps mobile de quinze cents hommes autour du Caire, et la
+division du général Desaix dans la Haute-Égypte.
+
+Avec sa petite armée, il traversa le désert qui sépare l'Afrique de
+l'Asie, prit en chemin le fort d'El-Arich, dont la garnison capitula et
+obtint la liberté, sous condition de se rendre à Bagdad et de ne pas
+servir contre les Français avant un an; de là il marcha sur Gazah
+(l'ancienne Césarée), et arriva devant Jaffa (l'ancienne Joppé), où il
+se trouva une garnison turque qui fit mine de se défendre.
+
+Jaffa, située tout-à-fait au bord de la mer, est entourée d'une bonne
+muraille; il fallut lui donner assaut pour y entrer, et on y fit trois
+mille prisonniers, qui, pour la plupart, étaient ces mêmes soldats
+auxquels on avait accordé la liberté et la vie à El-Arich, à des
+conditions qu'ils avaient aussitôt violées.
+
+On apprit sur ces entrefaites que la Porte, après avoir mis aux fers
+tous les agens français, avait déclaré la guerre à la France, et
+rassemblait à Rhodes une armée qui devait être portée en Égypte: rendre
+de nouveau la liberté à ces prisonniers, c'était envoyer aux Turcs de
+nouvelles recrues; les envoyer en Égypte sous escorte, c'était affaiblir
+l'armée déjà si faible. La nécessité décida de leur sort; on les traita,
+après leur parjure, comme ils traitaient après le combat nos blessés, à
+qui ils coupaient la tête sur le champ de bataille.
+
+Après la prise de Jaffa, l'armée continua sa marche, et arriva devant
+Saint-Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolémaïs. La conquête de cette place
+devait entraîner celle de toute la Palestine, ainsi que cela avait eu
+lieu du temps des croisades, et nous ouvrir cette fois-ci le chemin de
+Constantinople, au moyen de nombreuses légions que le général Bonaparte
+avait le projet de former avec la superbe et nombreuse population du
+pays qu'il traversait.
+
+Dans cette position, l'Orient prenait une face nouvelle, et recevait de
+nouveau la lumière qu'il avait répandue jadis sur le monde. Ses peuples
+belliqueux se seraient infailliblement jetés dans les bras d'un guerrier
+qui ne leur demandait que de relever leurs fronts trop long-temps
+humiliés.
+
+La puissance physique de ces peuples est extraordinaire; on peut juger
+de ce qu'ils seraient devenus après la régénération de leur moral.
+L'Orient doit, tôt ou tard, appartenir encore à celui qui saura se
+donner un point d'appui pour poser le levier qui doit l'ébranler.
+
+Le souvenir des anciennes croisades nous était favorable, quoiqu'elles
+aient trouvé leurs tombeaux dans ces mêmes contrées.
+
+Les Druzes et les Mutualis, peuplades chrétiennes qui habitent les
+montagnes à l'est, sont, à ce que l'on dit dans le pays, les descendans
+en ligne directe des derniers croisés, qui, privés des moyens de
+retourner dans leur patrie, ont été retenus dans le pays par la misère.
+Pour se soustraire aux Turcs, ils se sont retirés dans les montagnes où
+vivent encore leurs descendans, et l'on ne se souvient pas qu'aucun Turc
+soit parvenu à pénétrer dans les lieux qu'ils ont choisis pour leur
+retraite.
+
+Ces peuplades vivent en tribus; elles ont perdu la connaissance de la
+langue de leurs ancêtres, mais elles ont encore les mêmes armes qu'eux,
+les mêmes lances, de longues épées avec une poignée en forme de croix,
+et de petits boucliers ronds faits d'un cuir très dur.
+
+Au premier bruit de l'entrée des Français en Syrie, ces peuples
+descendirent de leurs montagnes, animés par ce seul sentiment qu'ils
+devaient être nos alliés naturels, et vinrent au camp devant
+Saint-Jean-d'Acre pour rendre hommage au général Bonaparte, dont la
+gloire était parvenue jusqu'à eux; on leur fit grande fête; et le
+général Bonaparte, qui aimait à reparler de cette époque, même au temps
+de ses plus hautes prospérités, m'a fait l'honneur de me dire
+quelquefois que, lors de l'entrée de ces guerriers druzes dans sa tente,
+il avait éprouvé un sentiment d'intérêt mêlé d'admiration dont il
+n'avait pu se défendre, et que cette visite lui avait fait éprouver un
+véritable plaisir. Il disait qu'il n'avait pas cru voir des Turcs, que
+leurs physionomies avaient encore l'impression de la souche d'où ils
+étaient sortis, que leurs yeux et la coupe de leur visage étaient plus
+européens qu'orientaux; qu'en un mot on voyait bien qu'entre eux et nous
+il y avait quelque chose de commun.
+
+La tradition des âges avait appris à ces guerriers qu'ils provenaient
+d'autres guerriers venus du même pays que nous. Ils vivaient, du reste,
+dans une ignorance complète des affaires du monde, et ne sont que des
+chrétiens dans toute la simplicité des premières doctrines. Ils sont
+fort considérés de la population entière de la Syrie, qui, de temps en
+temps, a recours à leur protection pour imposer à la férocité des
+milices des pachas que la Porte envoie pour gouverner ces malheureuses
+contrées.
+
+Ces diverses populations eussent bien aisément fourni une magnifique
+armée qui aurait précédé nos légions, lesquelles n'auraient plus été
+engagées que dans les occasions où leurs efforts seraient devenus
+nécessaires; mais avant tout il fallait prendre Saint-Jean-d'Acre.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Prise par les Anglais d'un convoi expédié pour Saint-Jean-d'Acre.--Siége
+de Saint-Jean-d'Acre.--Retraite.--Le général Bonaparte à l'hôpital des
+pestiférés de Jaffa.--Débarquement de l'armée turque.--Bataille
+d'Aboukir.
+
+
+Le général Bonaparte, dont la prévoyance embrassait toutes les
+difficultés, avait fait partir d'Alexandrie un convoi de bâtimens sur
+lesquels il avait fait embarquer la grosse artillerie, ainsi que des
+outils du génie; il était escorté par deux vieilles frégates qui étaient
+parties de Toulon comme bâtimens de transport, et avaient été réarmées à
+Alexandrie depuis la défaite de notre escadre. Tout ce qui devait être
+employé au siége de Saint-Jean-d'Acre était sur ce convoi, ainsi que
+beaucoup de fusils. Cette petite flotte, d'une valeur inappréciable dans
+cette circonstance, fit route le long des côtes d'Égypte et de Syrie.
+Elle était prévenue qu'il y avait deux vaisseaux anglais dans ces
+parages; mais comme les bâtimens qui la composaient tiraient peu d'eau,
+ils pouvaient serrer la côte de très près et s'y mettre à l'abri toutes
+les fois qu'ils n'auraient pas trouvé les troupes françaises maîtresses
+d'un des petits ports de cette côte, dans lequel ils devaient entrer.
+
+La fatalité voulut que tout ce convoi fût commandé par un officier d'une
+intelligence au-dessous du médiocre, et qu'arrivé à la pointe du
+Mont-Carmel, il n'osa pas, ou du moins il négligea de faire reconnaître
+le port de Caïpha, dont il n'était qu'à trois lieues, craignant de le
+trouver occupé par les Turcs, tandis que nous y étions déjà. Il hésita,
+et dans cette perplexité il préféra, en restant au large, s'exposer à
+être pris par les Anglais que par les Turcs, que son imagination lui
+faisait voir partout. Il tomba effectivement au pouvoir des Anglais avec
+tout son convoi, et cette faute, qu'on ne sait comment qualifier, eut
+une influence immense sur l'avenir.
+
+Il n'y avait pas à reculer, et il fallut faire le siége de la place avec
+les moyens qu'offrait l'artillerie de l'armée.
+
+On en fit la circonvallation, on ouvrit la tranchée, et à force de zèle
+on parvint à faire brèche; on livra jusqu'à dix assauts à cette
+misérable bicoque, dans laquelle on pénétra plusieurs fois, mais d'où
+l'on fut toujours repoussé avec de grandes pertes; les Turcs, si
+terribles quand ils sont derrière des murs, se défendaient d'autant
+mieux, qu'ils voyaient bien que nos moyens d'attaque n'étaient pas en
+proportion avec ceux de leur défense; et de plus ils étaient dirigés par
+un officier d'artillerie français que les Anglais avaient débarqué dans
+la place pour présider à sa défense.
+
+Cette résistance inattendue, et le temps que l'on avait dépensé à cette
+opération, avaient un peu altéré la haute opinion que les peuples
+s'étaient formée de ce qu'ils allaient voir.
+
+Leurs communications avec nous se refroidirent d'abord; peu à peu les
+vivres devinrent rares, et les désordres arrivèrent à la suite des
+besoins.
+
+Les Druzes et les Mutualis étaient retournés chez eux, et enfin,
+l'audacieuse insolence des Arabes vagabonds s'étant accrue, il fallut
+détacher des corps entiers pour couvrir une plus grande surface de pays,
+et y chercher des vivres pour l'armée. Ces corps furent vivement
+attaqués et harcelés par des essaims de population; le général Bonaparte
+fut obligé de marcher lui-même pour dégager Kléber au Mont-Thabor, et le
+général Junot à Nazareth, en sorte que les détachemens n'obtenant pas ce
+que l'on s'était proposé en les faisant marcher, on les fit rentrer.
+
+La disette ne tarda pas à se faire sentir, et, pour comble de malheur,
+la peste se mit dans l'armée.
+
+Dans une situation aussi grave, il ne restait au général Bonaparte
+aucune chance de mener son opération à bonne fin: il ne pouvait, au
+contraire, que perdre son armée, s'il ne se hâtait pas de la ramener en
+Égypte.
+
+Une autre considération le détermina encore à abandonner son premier
+projet; nous approchions de la saison pendant laquelle les débarquemens
+sont faciles en Égypte, où la côte, partout très basse, oblige les
+vaisseaux de mouiller fort loin, et comme dans cette position ils ne
+peuvent tenir contre la violence des vents de l'arrière-saison, il n'y a
+qu'en été qu'ils peuvent rester à ce mouillage. Pendant son séjour en
+Syrie, le général Bonaparte avait appris qu'une expédition se préparait
+dans les ports de l'Archipel: il était donc très prudent de se trouver
+en Égypte au moment de son arrivée.
+
+On se mit en marche pour y revenir après avoir fait embarquer tous les
+malades, ainsi que les blessés, qui arrivèrent sans accident à Damiette.
+
+L'hôpital n'était pas évacué en entier par une foule de soldats, que le
+nom, plus encore que la gravité de la maladie tenait dans les angoisses.
+Le général Bonaparte résolut de les rendre à leur énergie naturelle. Il
+alla les visiter, leur reprocha de se laisser abattre, de céder à de
+chimériques terreurs; et, pour les convaincre par une preuve
+péremptoire, il fit découvrir le bubon tout sanglant de l'un d'entre
+eux, et le pressa lui-même avec la main. Cet acte d'héroïsme rappela la
+confiance parmi les malades; ils ne se crurent plus désespérés. Chacun
+recueillit ce qui lui restait de forces, et se disposa à quitter un lieu
+d'où, un instant auparavant, il n'espérait plus sortir. Un grenadier,
+chez qui le mal avait fait plus de ravages, avait peine à se détacher de
+son grabat. Le général l'aperçut, et lui adressa quelques paroles
+propres à le stimuler. «Vous avez raison, mon général, reprit le brave,
+vos grenadiers ne sont pas faits pour mourir à l'hôpital.» Touché du
+courage que montraient ces malheureux, épuisés par leur anxiété autant
+que par la maladie, le général Bonaparte ne voulut pas les quitter qu'il
+ne les vît tous placés sur les chameaux et les transports dont l'armée
+disposait. Ces moyens furent insuffisans: il requit les chevaux des
+officiers, livra les siens; et, observant qu'un de ceux-ci manquait, il
+fit chercher le palefrenier, qui le gardait pour son maître, et hésitait
+à le livrer. Le général, impatienté de cet excès de zèle, laissa
+échapper un geste menaçant; l'écurie entière fut employée au service des
+malades. C'est cependant cet acte si magnanime que la perversité humaine
+s'est plue à travestir. Je suis honteux de revenir sur cette atroce
+calomnie; mais celui dont la simple assertion a suffi pour l'accréditer,
+n'a pu la détruire par son désaveu. Il faut bien se résoudre à montrer
+combien elle est absurde. Je ne veux pas me prévaloir de la pénurie de
+médicamens où l'immoralité d'un pharmacien plongea l'armée, ni de
+l'indignation à laquelle s'abandonna le général Bonaparte, lorsqu'il
+apprit que ce malheureux, au lieu d'employer ses chameaux au transport
+des préparations pharmaceutiques, les avait chargés de comestibles sur
+lesquels il espérait bénéficier. C'est un fait connu de l'armée entière,
+que la nécessité où l'on fut réduit de se servir de racines pour
+suppléer l'opium. Mais, quand cette substance eût été aussi abondante
+qu'elle l'était peu, quand le général Bonaparte eût eu dessein de
+recourir à l'expédient qu'on lui attribue, où trouver un homme assez
+déterminé, assez altéré de crimes, pour aller desserrer la mâchoire de
+cinquante malheureux prêts à rendre l'âme, afin de les gorger d'une
+préparation mortelle? Le voisinage d'un pestiféré faisait pâlir le plus
+intrépide; le coeur le plus ardent n'osait secourir son ami dès qu'il
+était atteint, et l'on veut que ce que les passions les plus nobles
+n'osaient tenter, une fureur brutale l'ait exécuté; qu'il y ait eu un
+être assez sauvage, assez forcené, pour se résoudre à périr lui-même,
+afin de goûter la satisfaction de donner la mort à cinquante moribonds
+qu'il ne connaît pas, dont il n'a pas à se plaindre! La supposition est
+absurde, digne seulement de ceux qui la reproduisent, malgré le désaveu
+de son auteur.
+
+Je reviens aux pestiférés. Ils suivirent les traces de l'armée, tinrent
+la même route, et campèrent constamment à quelque distance de ses
+bivouacs. Le général Bonaparte faisait dresser chaque soir sa tente
+auprès d'eux, et ne passait pas un jour sans les visiter et les voir
+défiler au moment du départ. Ces soins généreux furent couronnés du plus
+heureux succès. La marche, la transpiration, et surtout l'espérance à
+laquelle le général les avait rendus, dissipèrent complétement la
+maladie. Tous arrivèrent au Caire parfaitement rétablis.
+
+L'armée était exténuée; la traversée, les fatigues de la campagne,
+avaient épuisé ses forces; elle rentra en Égypte dans un dénûment
+complet: mais les besoins avaient été prévus, une nourriture abondante,
+le repos, des vêtemens commodes, lui eurent bientôt fait oublier
+jusqu'au souvenir de ce qu'elle avait souffert.
+
+Le général Bonaparte, de retour au Caire, chercha à s'assurer de l'état
+où était la France. Il avait eu, au moment de se mettre en route pour la
+Syrie, de fâcheux aperçus sur sa situation militaire et politique. MM.
+Hamelin et Livron, qui arrivaient des côtes d'Italie avec un chargement
+de vin et de vinaigre, avaient traversé l'Archipel, et avaient vu la
+flotte russe qui pressait Corfou; ils avaient même relâché à Raguse, où
+ils avaient été obligés de changer de bâtiment. Le capitaine avec lequel
+ils avaient d'abord traité refusait d'aller jusqu'en Égypte, de crainte
+que son navire ne fût confisqué, attendu qu'il était dalmate, et que
+l'Autriche était de nouveau en guerre avec la France. Ils avaient fait
+connaître au général la marche de Suwarow, lui avaient appris qu'en
+effet Bruix avait pénétré dans la Méditerranée, mais que l'armée
+d'Italie n'avait pu lui fournir les troupes qu'il désirait prendre à
+bord avant de faire route pour l'Égypte; il avait gagné Cadix, s'était
+fait suivre par la flotte espagnole, et l'avait conduite à Brest, où le
+Directoire, peu rassuré par les protestations de Charles IV, la retenait
+en otage.
+
+Ce triste état de choses, qui lui fut confirmé par les journaux que les
+Anglais jetaient à la côte, affecta vivement le général en chef. Nous
+avions perdu l'Italie; Corfou avait succombé; nous étions battus sur le
+Rhin comme sur l'Adige; la fortune nous avait trahis sur tous les
+points. Pour comble de maux, les revers avaient engendré la discorde.
+Les Conseils attaquaient le Directoire, le Directoire poursuivait les
+Conseils; la France, déchirée par les factions, était sur le point de
+devenir la proie de l'étranger.
+
+Ce fut dans cet état d'obscurité que l'horizon politique se présenta à
+son esprit, dans les premiers jours de sa rentrée au Caire. Son esprit
+était livré à toutes sortes de conjectures, lorsque, vingt-deux jours
+après son retour de Syrie, on signala à Alexandrie l'apparition de la
+flotte turque, escortant un nombreux convoi de bâtimens de transport,
+lesquels étaient aussi accompagnés par les deux mêmes vaisseaux anglais
+qui, sous les ordres de sir Sidney Smith, avaient aidé à la défense de
+Saint-Jean-d'Acre.
+
+Le général Bonaparte ne fut point surpris de cette nouvelle: il avait
+prévu l'événement, et n'avait laissé les troupes au Caire que le temps
+nécessaire pour se ravitailler en revenant de Syrie; puis il les avait
+rapprochées de la côte. Il avait poussé la prévoyance jusqu'à prévenir
+le général Desaix de ce qu'il croyait devoir infailliblement arriver, et
+lui avait donné ordre de tenir sa division prête à marcher.
+
+Aussitôt qu'il eut avis de l'apparition de la flotte turque devant
+Alexandrie, il avait envoyé au général Desaix un deuxième ordre pour
+que, sans perdre un moment, il fît descendre sa division jusque dans une
+position qu'il lui indiquait entre le Caire et Alexandrie. Il partit
+lui-même du Caire en toute hâte, pour venir se mettre à la tête des
+troupes qu'il venait de faire sortir de leurs cantonnemens, et se
+diriger sur la côte.
+
+Pendant que le général Bonaparte faisait ces dispositions, et qu'il
+descendait lui-même du Caire, les troupes que portait la flotte turque
+avaient mis pied à terre, et s'étaient emparées du fort d'Aboukir, ainsi
+que d'une redoute placée en arrière de ce village, laquelle aurait dû
+être achevée depuis six mois, et qu'au contraire on avait tellement
+négligée, que l'on pouvait y entrer à cheval par les brèches et les
+éboulemens de terre qui se trouvaient sur toutes ses faces.
+
+Les Turcs avaient presque détruit les faibles garnisons qui occupaient
+ces deux points militaires, lorsque le général Marmont, qui commandait à
+Alexandrie, vint à leur secours. Ce général, voyant les deux postes au
+pouvoir des Turcs, retourna s'enfermer dans Alexandrie, où l'armée
+turque aurait probablement été le bloquer, sans l'arrivée du général
+Bonaparte avec son armée. Il gronda fort en voyant le fort et la redoute
+pris; mais, au fond, il ne blâma pas la rentrée de Marmont dans
+Alexandrie: il aurait été bien autrement en colère, s'il avait trouvé
+cette place importante compromise par l'emploi qui aurait été fait de la
+garnison à disputer un peu de désert à l'armée turque.
+
+Le général Bonaparte arriva le soir avec ses guides et les dernières
+troupes de l'armée, et fit attaquer les Turcs le lendemain. Dans cette
+bataille comme dans les précédentes, l'attaque, le combat et la déroute
+furent l'affaire d'un instant et le résultat d'un seul mouvement de la
+part de nos troupes. Toute l'armée turque se jeta à la nage pour
+regagner ses vaisseaux, laissant sur le rivage tout ce qu'elle y avait
+débarqué.
+
+Les marins anglais eurent l'inhumanité de tirer sur ces troupeaux de
+malheureux, qui, avec leurs larges vêtemens, essayaient de traverser à
+la nage les deux lieues de mer qui les séparaient de leurs vaisseaux, où
+presque pas un seul n'arriva.
+
+Pendant que cela se passait sur le bord de la mer, un pacha, avec une
+troupe d'environ trois mille hommes, quittait le champ de bataille pour
+se jeter dans le fort d'Aboukir: la soif, qui ne tarda pas à s'y faire
+sentir, les obligea, au bout de huit jours, à se rendre à discrétion au
+général Menou, qui avait été laissé sur le terrain pour terminer les
+opérations concernant l'armée turque qui venait d'être détruite.
+
+Ces trois mille prisonniers étaient des hommes superbes; on les employa
+aux travaux d'Alexandrie et de Damiette (c'est-à-dire de Lesbé), plus
+sur la rive droite du Nil, entre Damiette et la mer, en face de
+l'emplacement où était la Damiette qui fut prise par les croisés, et de
+laquelle nous ne vîmes point de traces.
+
+Le général Desaix était encore au-dessus du Caire avec sa division,
+lorsqu'il reçut la lettre par laquelle le général Bonaparte lui faisait
+part de l'issue heureuse de la bataille; et comme le général Desaix lui
+avait marqué chaque soir le lieu où il couchait, le général Bonaparte
+avait pu juger que, s'il avait eu besoin de sa division, elle n'aurait
+pas été à sa portée; en sorte que, dans sa lettre, il grondait un peu le
+général Desaix.
+
+Un courrier arabe, expédié du champ de bataille le soir même de
+l'action, nous joignit la nuit dans un bivouac, près de Bénézeh, fort
+au-dessus du Caire (au moins vingt-cinq lieues), ce qui donnait encore
+plus de fondement aux reproches adressés par le général Bonaparte.
+
+Le général Desaix n'était pas, de son côté, sans excuse. L'ordre de
+mettre sa division en marche lui était parvenu lorsqu'elle était
+disloquée, et en partie répandue en colonnes mobiles qui parcouraient la
+province pour la rentrée de l'impôt; il avait fallu rassembler tous ces
+détachemens avant de se mettre en marche, ou bien s'exposer à n'amener
+qu'une partie de ses troupes, si la concentration de ces détachemens
+avait été abandonnée à l'arbitraire de leurs commandans respectifs. Le
+général Bonaparte ne voulait pas se contenter de toutes ces bonnes
+raisons, et il gronda encore plus fort, sans que cela altérât en rien la
+haute estime et l'amitié qu'il a constamment témoignées au général
+Desaix.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Perte de plusieurs officiers distingués.--Ouvertures de Sidney
+Smith.--Nouvelles désastreuses de France.--Le général Bonaparte se
+dispose à quitter l'Égypte:--son départ.
+
+
+Après la bataille d'Aboukir, l'armée devait compter sur quelques mois de
+repos. Elle fut effectivement renvoyée dans les cantonnemens qu'elle
+occupait auparavant, et le général Bonaparte, avant de remonter au
+Caire, alla visiter Alexandrie, qu'il n'avait pas encore revue depuis
+son arrivée en Égypte.
+
+Il avait fait de grandes pertes en officiers d'un rare mérite; le
+général Caffarelli-Dufalga, qui commandait le génie, était mort au siége
+de Saint-Jean-d'Acre, à la suite d'une amputation d'un bras; il avait
+déjà perdu une jambe à l'armée de Sambre-et-Meuse. Le général Dommartin,
+qui commandait l'artillerie de l'armée, venait d'être tué en descendant
+du Caire à Rosette, par le Nil; et enfin, il venait de perdre à Aboukir
+le colonel du génie Crétin, qui avait fortifié Alexandrie, et qu'il
+destinait à remplacer le général Caffarelli. Mais le choix des officiers
+qui faisaient partie de cette armée avait été tellement soigné, que ces
+pertes pouvaient encore facilement se réparer.
+
+La flotte turque avait levé l'ancre pour s'en retourner à
+Constantinople, et il ne restait devant Alexandrie que les deux
+vaisseaux anglais _le Tigre_ et _le Thésée_, commandés par sir Sidney
+Smith.
+
+Le dernier de ces deux vaisseaux avait sur son pont quatre-vingts
+bombes, reste de celles qu'il faisait lancer sur nous à
+Saint-Jean-d'Acre, lorsque, par une cause que l'on n'a pas connue, ces
+quatre-vingts bombes prirent feu, et éclatèrent toutes à la fois pendant
+que le vaisseau était à la voile; il y eut vingt hommes de tués à bord,
+et le pont du vaisseau fut tellement maltraité, que l'on fut obligé de
+l'envoyer à Chypre pour le réparer, en sorte qu'il ne restait plus
+devant Alexandrie que _le Tigre_, monté par sir Sidney Smith. Celui-ci,
+voyant le mauvais succès qu'avait eu l'expédition turque, cherchait un
+stratagème pour faire sortir l'armée française d'Égypte. Il commença par
+ouvrir le premier des communications avec le général commandant à
+Alexandrie, en lui renvoyant quelques prisonniers français, qu'il avait
+mis à son bord après les avoir effectivement sauvés du damas des Turcs.
+Il était sans doute bien aise qu'on le sût; on lui adressa les
+remercîmens que méritait son procédé généreux. Comme on avait été en
+aigreur avec lui pendant toute la campagne de Syrie, on n'était pas
+fâché de rencontrer l'occasion de revenir à de meilleurs termes. Il
+avait, au reste, donné l'exemple du retour à la modération.
+
+Cette première communication fut suivie d'une seconde; il envoya à
+Alexandrie son propre secrétaire, sous le prétexte de remettre au
+général Bonaparte des lettres à son adresse, qui avaient été trouvées à
+bord d'un bâtiment récemment capturé. À ces lettres, il avait joint une
+liasse de journaux d'assez fraîche date, dans lesquels on rendait compte
+des désastres éprouvés en Italie, par nos armées sous le commandement du
+général Schérer.
+
+Sidney Smith, en portant ces détails à la connaissance du général
+Bonaparte, espérait faire naître en lui le désir de transporter son
+armée au secours de l'Italie, et voulait peut-être se faire une page
+d'histoire, en ouvrant des négociations sur cette base; mais il avait
+affaire à quelqu'un qui ne pouvait pas manquer d'apercevoir le piége, de
+quelque couleur qu'on eût pris soin de l'envelopper.
+
+Néanmoins l'idée ne fut point rejetée, par cela même qu'elle était
+déraisonnable, et que l'on pouvait toujours trouver un prétexte pour
+l'abandonner. On fit si bien, que le secrétaire du commodore resta
+persuadé qu'il pourrait reparler de cette proposition, et qu'il donna
+dans le piége, tandis qu'il était venu lui-même pour en tendre un autre.
+Il revint plusieurs fois à Alexandrie pendant le séjour qu'y fit le
+général Bonaparte; et, lorsqu'on lui eut arraché tous les détails qu'il
+importait de connaître sur le nouvel état de guerre survenu en Europe,
+le général Bonaparte le congédia, prétextant des affaires qui exigeaient
+sa présence au Caire, et le besoin d'aller visiter la Haute-Égypte,
+ajournant ainsi à son retour les propositions du commodore. Il repartit
+pour le Caire, en faisant parler très haut de son voyage dans la
+Haute-Égypte, où il dirigea même quelques personnes dont il avait
+déclaré vouloir se faire précéder.
+
+Avant de quitter Alexandrie, où il venait d'acquérir le complément des
+détails de l'état de l'Europe, il remarquait une coïncidence parfaite
+avec ceux que lui avaient apportés MM. Hamelin et Livron. Il ne pouvait
+plus douter de ce qui allait arriver, soit en France ou en Égypte, si
+elle n'était pas secourue.
+
+Les obstacles qu'il n'avait pu vaincre en Syrie ne lui avaient laissé
+aucune illusion sur ce qu'il pourrait entreprendre avec sa petite armée,
+et il avait ajourné jusqu'à l'arrivée de nouveaux renforts l'exécution
+de la seconde partie de son projet, qui était d'étendre sa puissance en
+Palestine, de marcher à Byzance et de commencer la révolution d'Orient.
+
+Les détails qu'il venait d'apprendre sur l'état de l'Europe ne lui
+laissaient plus entrevoir la possibilité d'être secouru.
+
+L'Italie étant entièrement perdue, ce n'était plus que de Toulon qu'on
+aurait pu lui expédier des renforts, en supposant que le Directoire eût
+voulu lui en envoyer, ce qui était au moins douteux. Dans tous les cas,
+il était devenu plus facile aux Anglais de les arrêter.
+
+Par les journaux, il voyait la France en proie aux troubles civils et au
+moment de succomber. Les feuilles publiques n'étaient pleines que de
+projets révolutionnaires, tels que la loi sur les otages, l'emprunt
+forcé, etc., etc.; en un mot, la désorganisation paraissait tout
+menacer.
+
+Ces nouvelles avaient six semaines de date quand il les lisait; et,
+comme en révolution on ne s'arrête pas, il calculait les progrès que le
+mal avait dû faire jusqu'au moment où il en prenait connaissance. Son
+coeur était bourrelé en lisant les désastres inconcevables de l'armée
+d'Italie, en apprenant que les Russes traversaient les Alpes pour venir
+en France, où ils eussent pénétré sans la bataille de Zurich, qui fut
+livrée depuis.
+
+Il voyait son ouvrage détruit dans la dissolution de la république
+cisalpine. Les troupes françaises, qui jadis couvraient la surface de
+l'Italie, étaient renfermées dans le territoire de Gênes; la Vendée, en
+se rallumant avec plus de fureur que jamais, et faisant ses excursions
+jusqu'aux portes de Paris, avait amené de sanglantes représailles, et la
+terreur commençait à se réorganiser dans l'intérieur.
+
+La fortune publique était menacée d'être anéantie par des mesures
+désastreuses conseillées et exécutées par cette foule de vampires qui,
+sous le masque de l'intérêt national, ont un besoin continuel de
+désordres pour dévorer à leur aise les fortunes particulières avec les
+revenus publics. Le Directoire était dans l'atmosphère de tous ces
+hommes, véritable fléau pour un État qui a le malheur d'en être affligé.
+
+À la vue de ce triste tableau, sa pensée se reporta sur lui-même, et il
+trouva dans son coeur ce sentiment patriotique qui porte l'homme
+supérieur au dévoûment. Il s'étonna que, parmi tant de généraux célèbres
+qu'il avait laissés en France, il n'y en eût pas un dont on lût le nom
+ailleurs qu'à côté d'un malheur public.
+
+Il pensa qu'autant les membres du Directoire avaient pu désirer de
+l'éloigner lorsque sa présence ne leur rappelait que des services
+glorieux dont le souvenir les importunait, autant ils devaient désirer
+son retour, quand les désastres qui les avaient assaillis depuis son
+absence les avaient forcés de le reconnaître peut-être comme le seul
+homme qui pût prévenir la ruine de la France, et rallier à sa gloire
+tous les partis qui divisaient la république, prête à se dissoudre.
+
+La situation de l'Égypte lui permettait d'ailleurs de s'en absenter; il
+l'avait mise sur un pied de défense redoutable, usant, pour remplir les
+vides que la guerre et les maladies avaient faits dans les cadres, de
+toutes les ressources que lui offraient les circonstances. Non seulement
+il avait fait former des corps de mamelouks, de Cophtes et de Grecs qui
+se trouvaient en Égypte et s'enrôlaient volontiers sous nos drapeaux, où
+ils firent honorablement leur devoir, mais encore il fit acheter des
+nègres de Darfour, que l'on disciplina à l'européenne.
+
+Il avait fait armer et équiper ces diverses troupes avec les armes et
+équipages de ceux qui avaient succombé dans les hôpitaux ou sur les
+champs de bataille.
+
+De plus, le système de l'administration et des finances était organisé
+de manière à assurer les besoins de l'armée: il ne manquait à la colonie
+que ce que la France seule pouvait lui fournir, et il n'y avait que le
+général Bonaparte qui pût l'obtenir du gouvernement.
+
+Persuadé que l'intérêt de la France et de l'Égypte exigeait également
+son départ, que le différer plus long-temps était compromettre également
+le salut de l'une et de l'autre, que c'était en France qu'il fallait
+aller défendre l'Égypte, il se détermina à partir, s'en remettant aux
+événemens du soin de sa justification: telles sont les explications
+qu'il donna à une personne qui était dans son intime confidence à cette
+époque.
+
+Tout marchait. Un homme qui n'eût même été doué que du sens commun
+ordinaire, suffisait pour continuer de donner le mouvement à cette
+machine, qui n'avait besoin que de ne pas être dérangée.
+
+La bataille d'Aboukir venait d'assurer le repos de l'Égypte, au moins
+jusqu'à la saison suivante; car, en Égypte, il n'y a que la belle saison
+qui rende les débarquemens possibles.
+
+Sans se laisser intimider par l'immensité des dangers qui commençaient à
+sa sortie d'Alexandrie, et qui croissaient à chaque pas qu'il faisait
+vers les travaux qu'il allait entreprendre, il s'abandonna à sa fortune,
+qui devait le sauver, si le destin ennemi n'avait pas résolu la perte de
+la France.
+
+Sidney Smith était persuadé que, si le général Bonaparte ne partait pas
+par suite d'une capitulation qui comprendrait en même temps son armée,
+et à laquelle capitulation il se flattait de l'amener, il partirait au
+moins seul; et dès-lors il forma le projet de le prendre.
+Malheureusement pour lui, les prisonniers qu'il avait rendus quelque
+temps auparavant avaient fait connaître qu'il manquait d'eau, parce
+qu'il n'avait pas eu le temps d'en faire avant de partir de
+Saint-Jean-d'Acre, pour escorter l'armée turque qui venait de périr à
+Aboukir.
+
+Il jugea, sans doute, qu'il aurait le temps d'aller à Chypre refaire sa
+provision d'eau, et de retourner devant Alexandrie avant que le général
+Bonaparte fût de retour de la Haute-Égypte. En conséquence, il partit
+pour Chypre, levant ainsi la croisière, qui déjà, avant son départ,
+n'était plus composée que de son vaisseau.
+
+À peine fut-il hors de vue, que l'on expédia un courrier au général
+Bonaparte, qui se tenait tout prêt. Il avait communiqué le secret de son
+départ à l'amiral Gantheaume, et lui avait recommandé de tenir prêtes
+les deux seules frégates qui restaient de toute l'escadre, lesquelles ne
+s'étaient pas trouvées au combat naval à Aboukir, parce qu'elles avaient
+escorté les vaisseaux de transport et étaient entrées avec eux dans
+Alexandrie.
+
+Le général Bonaparte, en faisant prévenir Gantheaume de son départ du
+Caire, lui donna aussi l'ordre de sortir lui-même d'Alexandrie avec ces
+deux frégates, et lui fixa le jour et l'heure où il devait envoyer ses
+chaloupes dans la petite anse du Marabou, où il s'embarquerait.
+
+Lorsque Sidney Smith eut quitté les parages d'Alexandrie, Gantheaume mit
+à la voile sous le prétexte d'aller croiser, et il vint se placer en
+face de la petite anse du Marabou, à une lieue à l'ouest d'Alexandrie.
+La sortie de ces deux frégates ne pouvait donner lieu à aucune
+conjecture, puisqu'à Alexandrie on croyait le général Bonaparte au Caire
+ou dans la Haute-Égypte.
+
+Le général Bonaparte, qui avait fixé le jour et l'heure où Gantheaume
+devait détacher ses chaloupes, arriva presque en même temps sur la
+plage, où Menou avait été mandé. Il entretint longuement ce général des
+vues qui le déterminaient à braver les croisières anglaises. Il lui
+remit les dépêches qui investissaient le général Kléber du commandement,
+et se jeta dans l'embarcation qui l'attendait; sa suite et son escorte
+en firent autant; les chaloupes s'éloignèrent, et le général Bonaparte
+fut bientôt à bord du navire qui devait porter en France César et sa
+fortune.
+
+Les chevaux de l'escorte avaient été abandonnés sur le rivage, et tout
+sommeillait encore dans Alexandrie, lorsque les postes avancés de la
+place virent arriver au galop une déroute de chevaux qui, par un
+instinct naturel, revenaient à Alexandrie par le désert: le poste prit
+les armes, en voyant des chevaux tout sellés et bridés, qu'il reconnut
+pour appartenir au régiment des guides; il crut qu'il était arrivé
+malheur à quelque détachement en poursuivant les Arabes. Avec ces
+chevaux venaient aussi ceux des généraux qui s'étaient embarqués avec le
+général Bonaparte, en sorte que l'inquiétude fut très grande à
+Alexandrie. On en fit sortir en toute hâte la cavalerie, pour aller à la
+découverte dans la direction d'où venaient les chevaux, et l'on se
+livrait encore à toutes sortes de sinistres conjectures, lorsque cette
+cavalerie rentra dans la place avec le piqueur turc qui revenait
+lui-même à Alexandrie, et ramenait le cheval du général Bonaparte.
+
+Parmi les papiers qu'il avait confiés à Menou, le général Bonaparte
+avait laissé une lettre pour le général Kléber, à qui il faisait part de
+son projet en lui remettant le commandement de l'armée, et une pour le
+général Desaix, qui était à Siout, dans la Haute-Égypte, et à qui il
+faisait les mêmes communications, en ajoutant qu'il ne lui avait pas
+donné le commandement de l'armée, parce qu'il espérait le voir en Italie
+ou en France au mois de septembre suivant: nous étions alors en juin ou
+juillet.
+
+Il avait ajouté à ce paquet une proclamation dans laquelle il faisait
+connaître à l'armée les causes qui l'avaient déterminé à la quitter pour
+venir au secours de la mère-patrie; il lui recommandait la constance, et
+lui disait qu'il regarderait comme mal employés tous les jours de sa vie
+où il ne ferait pas quelque chose pour elle.
+
+Il serait difficile de peindre la stupeur dans laquelle furent jetés
+tous les esprits, lorsque le bruit de ce départ fut répandu. On hésita
+pendant quelques jours à se prononcer, puis on éclata en mauvais propos.
+L'opinion la plus générale ne fut point favorable à cette détermination
+du général Bonaparte, dont un petit nombre de bons esprits comprirent
+seuls les motifs: les hommes médiocres déraisonnèrent à qui mieux mieux
+pendant huit jours, après lesquels les opinions se replacèrent peu à
+peu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Disposition des esprits après le départ du général
+Bonaparte.--Kléber.--Négociations avec le visir.--Belle conduite du
+général Verdier.--J'accompagne le général Desaix à bord du
+_Tigre_.--Armistice.
+
+
+On se tourna bientôt vers le nouveau général en chef, et chacun chercha
+à devenir l'objet de ses préférences.
+
+Depuis l'arrivée des troupes françaises en Égypte, les ennemis de la
+France n'avaient négligé aucun moyen pour faire sortir la Porte de sa
+léthargie, et cette puissance venait de faire marcher en Syrie une
+nombreuse armée dont elle avait donné le commandement au grand-visir.
+
+L'approche de cette armée par la Caramanie n'avait pas peu contribué à
+faire renoncer le général Bonaparte à poursuivre le siége de
+Saint-Jean-d'Acre et à le déterminer à rentrer en Égypte.
+
+Cette armée était déjà en Syrie avant l'apparition de la flotte turque à
+Aboukir, et le général Bonaparte, voulant se donner le temps d'aller
+combattre les troupes débarquées par celle-ci, avait ouvert des
+négociations avec le visir qui commandait l'armée de Syrie, pensant bien
+que le premier effet d'une ouverture de sa part vis-à-vis des Turcs
+serait de suspendre leur marche, d'autant qu'ils n'étaient pas impatiens
+de venir le combattre, et qu'il les savait mécontens des instigations
+dont ils étaient entourés et tourmentés en tout sens, pour les pousser
+sur les champs de bataille: ces braves gens avaient un bon sens naturel
+qui leur disait que la France et la Porte en se battant ne travaillaient
+que pour leurs ennemis.
+
+Le visir répondit au général Bonaparte, et il y eut plusieurs échanges
+de courriers; mais le secret de cette négociation ne transpira point: on
+savait qu'elle se suivait, et cela avait fait naître dans les esprits
+une espérance que l'on se plaisait à y entretenir. Le général Bonaparte
+restait le maître de son issue, et s'était ménagé les moyens de
+l'approprier à ses projets.
+
+L'état dans lequel il avait placé cette négociation faisait partie des
+instructions qu'il avait données au général Kléber en lui en laissant la
+direction[20], ainsi que tous les documens qui s'y rattachaient. Kléber
+n'envisagea bientôt cette négociation que comme un moyen de sortir d'un
+pays contre lequel tout le monde était butté, surtout depuis que le
+départ du général Bonaparte avait rompu le frein qui retenait tous les
+mauvais discours.
+
+Le nouveau général en chef ne tarda pas à se montrer peu disposé à
+suivre le système de son prédécesseur; on s'en apercevait à la manière
+peu convenable dont on parlait chez lui, où on censurait les opérations
+du général Bonaparte, ainsi que ses habitudes personnelles; non
+seulement il n'imposait pas silence dans ces sortes d'occasions, mais il
+était aisé de voir que cela ne lui déplaisait pas.
+
+En peu de jours, on vit s'élever entre les officiers qui avaient servi
+aux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, et ceux qui avaient servi à
+l'armée d'Italie le même schisme qui s'était fait remarquer entre les
+officiers du général Jourdan et ceux du général Kléber à l'armée de
+Sambre-et-Meuse.
+
+Les officiers qui avaient servi à cette armée, et qui avaient fait
+éclater leur mécontentement lors de l'arrivée au Caire, furent les
+premiers dont le général Kléber s'entoura; il devint en peu de temps
+l'idole de tout ce qui désirait l'évacuation de l'Égypte, et ceux-ci ne
+lui tinrent pas un autre langage; cela gagna tous les rangs de l'armée,
+en sorte que Kléber, après s'être entouré de cette atmosphère, ne put
+recueillir que ce qu'il avait lui-même semé.
+
+On ne s'occupa bientôt plus qu'à trouver de l'impossibilité à
+l'exécution de tout ce qui devait assurer le séjour de l'armée en
+Égypte; ce qui se rattachait à cet intérêt ne devint plus le sujet d'une
+constante application, comme cela l'avait été sous le général Bonaparte;
+les esprits ne furent bientôt tournés que vers la France, et chacun
+faisait en secret ses petits projets pour le retour; en un mot, les
+imaginations avaient abandonné l'Égypte.
+
+Kléber était un homme de bien, et incontestablement un général brave et
+habile, mais d'une bonté et d'une faiblesse de caractère qui
+contrastaient singulièrement avec sa haute stature, qui avait quelque
+chose d'imposant. Sa première éducation paraissait l'avoir destiné à
+embrasser l'état d'architecte, que le goût des armes lui avait fait
+abandonner pour entrer dans un des régimens autrichiens des Pays-Bas.
+
+Il se trouvait chez lui en Alsace, lorsque la révolution éclata, et
+quoiqu'il fût diamétralement opposé au système d'égalité, il quitta le
+service d'Autriche pour s'engager avec elle. Il venait d'être nommé
+adjudant-major d'un des bataillons de volontaires du Haut-Rhin, lorsque
+ce corps fut appelé à Mayence, et y fut enfermé avec la garnison qui
+soutint le premier siége de cette ville. Il s'y fit remarquer, passa
+dans la Vendée comme officier-général après la capitulation de Mayence;
+puis revint servir à l'armée de Sambre-et-Meuse, d'où le Directoire
+l'avait éloigné à cause de ses oppositions constantes contre le général
+Jourdan qui la commandait en chef. Il était dans cette situation, quand
+le général Bonaparte le fit employer dans son armée.
+
+Son caractère naturel était frondeur, et il disait lui-même qu'il
+n'aimait _la subordination qu'en sous-ordre_. Son esprit, quoique
+agréable, n'était pas d'une portée très étendue; et l'opinion la moins
+défavorable que l'on pût s'en former après sa conduite en Égypte, c'est
+qu'il n'avait pu être atteint par la conviction des résultats qui, tôt
+ou tard, devaient être la conséquence de l'occupation de ce pays.
+
+À tous ces inconvéniens se joignait celui d'une ignorance totale dans la
+conduite des affaires de cabinet, en sorte qu'il ne pouvait manquer
+d'être à la merci de tout le monde, et particulièrement de ceux qui
+voulaient faire de lui un moyen de retourner en France.
+
+On n'eut donc pas de peine à lui faire donner suite aux négociations
+déjà ouvertes avec le visir, et à ne les lui faire envisager que sous le
+point de vue de ramener en France une armée qui y paraissait utile à des
+esprits encore peu familiarisés avec l'expérience du parti que l'on peut
+tirer de notre patrie sous un gouvernement habile et actif. Ce prétexte
+fut le passe-port que l'on donnait à l'opinion qui était propagée dans
+l'armée par ceux qui auraient dû l'en garantir, et l'on ne mit plus de
+secret dans ce projet.
+
+On commença par donner plus d'importance aux communications ouvertes
+avec le grand-visir, en substituant un officier de l'armée[21] aux
+Tartares qui jusqu'alors y avaient été employés, et il semblait que l'on
+avait eu envie de faire marcher la négociation plus vite en y associant
+les Anglais.
+
+Le prétexte que l'on donna à cette initiative fut que, n'importe ce que
+seraient les stipulations que l'on parviendrait à conclure avec les
+Turcs, on se trouverait n'avoir rien fait, si les Anglais, comme maîtres
+de la mer, n'y étaient pas partie contractante. En conséquence, on
+envoya le chef de bataillon Morand à Sidney Smith, au lieu de l'adresser
+au visir. Cet officier ne parvint à le joindre qu'au camp de ce dernier,
+près de Nazareth en Syrie.
+
+Sir Sidney Smith fut flatté du message, qui, en lui étant adressé, le
+plaçait près de l'armée turque dans une position supérieure à celle dans
+laquelle devait naturellement être un commandant de vaisseau commodore
+d'une croisière, et n'ayant pas d'autre commission de son gouvernement:
+aussi s'empressa-t-il d'accepter le rôle de médiateur qui lui était
+offert par les Turcs, et que Kléber ne repoussa pas. Il démêla tout de
+suite l'issue qu'il pourrait donner à la négociation, en remarquant la
+différence qu'il y avait entre l'abandon de confiance du général Kléber,
+et le soin avec lequel le général Bonaparte l'avait écarté. Ainsi, dès
+cette première démarche, dans laquelle il fut question de l'évacuation
+de l'Égypte, le général Kléber se trouva-t-il plus engagé qu'il ne
+l'aurait peut-être voulu, parce que Sidney Smith lui fit une réponse si
+positive, qu'il n'y avait presque plus qu'à entrer en discussion sur les
+bases de l'évacuation, le principe en paraissant arrêté.
+
+Le chef de bataillon Morand revint avec cette réponse près du général
+Kléber, qui était au Caire. Il paraissait s'être aperçu lui-même des
+dangers d'une influence par laquelle il s'était laissé dominer; et soit
+qu'il eût le dessein d'en prévenir les conséquences, en y apportant un
+contre-poids, ou bien d'attacher le nom des sommités de l'armée à ses
+projets, il avait fait venir au Caire le général Desaix, qui était
+encore dans la Haute-Égypte, parce que son nom seul faisait autorité
+dans l'armée. Il venait d'y arriver, lorsque l'on reçut l'avis de
+l'apparition d'une nouvelle flotte turque à l'embouchure de la branche
+du Nil qui se jette dans la mer à Damiette.
+
+Le général Kléber vit au moment que cette flotte devait opérer
+conjointement avec l'armée du visir, et que celui-ci allait s'avancer
+vers l'Égypte: c'est pourquoi il envoya de suite le général Desaix à
+Damiette, pour s'opposer aux entreprises de la flotte turque; mais
+lorsqu'il y arriva, tout était fini de la manière la plus brillante.
+
+Le général Verdier commandait à Damiette, et il tenait un camp de
+quelques bataillons sur la rive droite du Nil, entre cette ville et
+Lesbé.
+
+Les Turcs, aidés par les deux vaisseaux de Sidney Smith, mirent à terre
+quelques milliers d'hommes qu'ils débarquèrent sur la plage qui conduit
+à Lesbé, et les Anglais les protégeaient avec deux pièces de canon
+qu'ils avaient débarquées de leurs vaisseaux, pour les établir sur les
+ruines d'une vieille tour qui paraissait avoir fait partie de l'ancienne
+Damiette, et de laquelle ils pouvaient balayer tout le chemin par lequel
+nos troupes devaient arriver.
+
+Le général Verdier ne donna pas le temps aux chaloupes d'aller se
+charger de monde pour un second voyage; et, quoique ses troupes fussent
+à une bonne demi-lieue de distance du point où les Turcs avaient
+débarqué, il ne mit pas plus de deux heures pour les assembler, les
+faire arriver, et jeter les Turcs dans la mer, précisément dans le
+moment où les chaloupes turques venaient de s'éloigner. Tous ceux qui
+craignirent de se jeter à l'eau furent pris, et pas un homme de tout ce
+débarquement ne regagna les vaisseaux.
+
+Le général Verdier avait conduit son attaque de manière à rejeter les
+Turcs sur la tour où se trouvaient les canons anglais, qui ne purent pas
+lui faire de mal. Jamais succès ne fut plus complet ni plus promptement
+décidé.
+
+Le général Desaix n'eut qu'à féliciter le général Verdier, et il ne
+resta à Damiette que le temps nécessaire pour visiter le lac Menzalé. La
+flotte turque ayant disparu pendant ce temps, il revint au Caire, où il
+arriva peu de jours après que le chef de bataillon Morand y était
+arrivé, de retour de Syrie.
+
+Sidney Smith avait déjà tant avancé les choses de ce premier pas, que,
+d'après la réponse qu'avait apportée Morand, il n'y avait plus qu'à
+discuter les conditions de l'évacuation, comme si l'événement qui aurait
+pu faire résoudre à ce parti était déjà arrivé.
+
+C'était le moment pour Kléber de convoquer le conseil des pères de
+l'armée; mais il ne le fit pas, et se décida à ouvrir immédiatement des
+négociations avec le visir. Il envoya de nouveau auprès de lui, où se
+trouvait Sidney Smith. La réponse fut plus prompte et plus positive
+encore que ne l'avait été la première; et Sidney Smith, voulant se
+rendre l'arbitre de la négociation, couvrit ses officieux services d'un
+voile de loyauté que la circonstance lui permettait d'employer.
+
+Il prétexta une possibilité de mauvaise foi ou de perfidie de la part
+des Turcs, qu'au fond d'ailleurs il craignait peut-être, et proposa le
+bord de son vaisseau pour y établir le siége de la négociation qu'il
+brûlait de voir commencer, et il prévenait le général Kléber qu'il
+allait se rendre devant Damiette, où il attendrait sa réponse.
+
+Kléber répondit de suite qu'il acceptait, et il envoya immédiatement le
+général Desaix et M. Poussielgue, intendant des finances de l'armée,
+avec des commissions de plénipotentiaires, à Damiette.
+
+J'accompagnais le général Desaix, et ce fut moi, ainsi que M. Peyruse,
+qu'il envoya à bord du _Tigre_, qui était mouillé dans la rade de
+Damiette, pour convenir du jour et de l'heure où l'embarquement du
+général Desaix et de M. Poussielgue pourrait avoir lieu.
+
+Comme j'étais parti tard, je ne pus revenir que le lendemain. Je passai
+la nuit à bord du vaisseau de Sidney Smith, et je fus comblé de
+politesses. J'étais jeune alors, car j'avais à peine vingt-quatre ans;
+mais j'étais naturellement observateur, et je voyais bien que Sidney
+Smith avait déjà des avantages sur nous, et que nous allions lui donner
+les as dans la partie qu'il jouait contre nous.
+
+Je ne pouvais pas comprendre que nous nous prêtassions à tout ce qui ne
+pouvait que nous nuire; car nous avions déjà pris le second rôle avant
+de commencer; et, au lieu d'élever des difficultés, nous les
+aplanissions. Il fallait bien que l'on se fût persuadé que le général
+Bonaparte ne parviendrait pas jusqu'en France, ou que le Directoire lui
+ferait quelque mauvais parti, pour s'être déterminé à se conduire ainsi
+depuis qu'il était parti d'Égypte.
+
+Je vins rendre compte au général Desaix de ce que j'avais vu et de ce
+qui avait été convenu entre Sidney Smith et moi, et l'embarquement eut
+lieu le lendemain au bogase de Damiette, où les chaloupes anglaises
+vinrent recevoir le général Desaix, ainsi que M. Poussielgue, qui avait
+avec lui le secrétaire qui était déjà venu avec moi à bord du vaisseau
+de Sidney Smith. J'accompagnai encore le général Desaix, et nous fûmes
+bientôt à bord du _Tigre_.
+
+Pendant que Sidney Smith pressait le général Kléber d'entrer en
+négociation, il poussait l'armée turque pour la faire entrer en
+opération, et elle venait de lever son camp de Nazareth pour venir, par
+Gazah, cerner le petit fort d'El-Arich, qui, placé à peu près au milieu
+du désert qui sépare l'Afrique de l'Asie, est la clef de l'Égypte de ce
+côté-là.
+
+Le général Kléber venait de recevoir cet avis, et, craignant quelque
+malheur pour El-Arich et pour lui-même, il envoya un de ses
+aides-de-camp, qui vint, jusqu'à bord du _Tigre_, apporter ces détails
+au général Desaix, et lui ordonner de demander pour première condition
+une suspension d'armes, qui n'était pas venue à l'idée du général en
+chef: il ne voulait cependant évacuer l'Égypte que pour sauver son
+armée.
+
+La demande de la suspension d'armes fut faite, mais Sidney Smith
+répondit qu'il ne pouvait qu'interposer ses bons offices près du visir,
+à qui il allait écrire sur-le-champ, ce qu'il fit; et ce ne fut que
+quelques jours après que nous apprîmes l'enlèvement du fort d'El-Arich
+par surprise, et le malheur de sa garnison, que l'on avait amusée de
+l'idée de retourner en France, en parlementant avec elle.
+
+Le commandant, peu sur ses gardes, laissa visiter son fort, sous des
+prétextes d'urbanité; la porte une fois ouverte, la soldatesque turque
+s'y était précipitée et était tombée sur la garnison, qui, confiante
+dans ses chefs, n'avait pas mieux qu'eux aperçu le piége que l'on avait
+tendu à leur bonne foi.
+
+Le fort fut enlevé, et les malheureux soldats de la garnison presque
+tous décapités sous les yeux d'un misérable traître[22] à sa patrie,
+qui, sous l'habit anglais, s'est rendu leur agent pour exécuter cette
+sanglante perfidie; car nous avons su après que le même courrier que
+Sidney Smith avait expédié pour demander la suspension d'armes, avait
+porté à deux émigrés français, qui étaient placés par lui près de
+l'armée turque, l'ordre de presser, coûte que coûte, la prise
+d'El-Arich, afin que cela fût fini avant d'accorder la suspension
+d'armes, qui eut effectivement lieu quand cela fut achevé, en sorte que
+l'Égypte se trouva déjà ouverte de ce côté.
+
+Le général Kléber reçut à la fois les deux nouvelles de la prise du fort
+et de la conclusion de l'armistice.
+
+Cela donna lieu de commencer à suspecter la sincérité dont Sidney Smith
+faisait étalage, et qui paraissait avoir séduit le général Kléber.
+
+Nous ne pouvions nous empêcher de remarquer que, du bogase de Damiette,
+nous aurions pu être dans la même nuit en face de Gazah, où était encore
+le visir, et arriver aussitôt que le petit bâtiment qu'il expédia pour
+porter ses dépêches, et, en traitant nous-mêmes de la suspension
+d'armes, sauver El-Arich.
+
+Au lieu de cela, Sidney Smith, sous des prétextes que des officiers de
+terre n'ont guère moyen de contester à ceux de mer, nous mena d'abord à
+Chypre, puis à Tyr, puis à Saint-Jean-d'Acre, et enfin, après trente
+jours, il nous débarqua dans la maison du consul d'Angleterre, au port
+de Jaffa, et partit, de sa personne, pour aller rejoindre le visir à son
+camp, qui venait d'être porté de Gazah à El-Arich. Avant de partir, il
+avait donné ordre à son vaisseau d'aller faire de l'eau sur la côte de
+Caramanie, en sorte que nous nous trouvâmes tout-à-fait à la merci des
+Turcs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Le général Desaix et M. Poussielgue au camp du visir.--Le général Desaix
+m'envoie vers le général Kléber.--Adhésion du général Kléber au
+traité.--Opposition du général Davout.--Traité d'El-Arich.--On reçoit la
+nouvelle des événemens du 18 brumaire.--Arrivée de M. Victor de
+Latour-Maubourg.--Départ du général Desaix pour la France.--Nous sommes
+faits prisonniers et conduits à Livourne.--Notre arrivée en France.
+
+
+Pendant les trente jours que nous avions passés à bord du _Tigre_, le
+général Desaix et M. Poussielgue avaient eu plusieurs conférences avec
+Sidney Smith, et elles n'avaient rien laissé de rassurant dans leur
+esprit.
+
+Le général Desaix pouvait être excusable de s'être trompé en matière de
+négociations diplomatiques, parce qu'il n'avait jamais été employé à de
+semblables missions; mais il n'en était pas de même de son
+collaborateur, qui avait été agent diplomatique de la république à
+Gênes: et telle était cependant l'aveugle confiance avec laquelle on
+s'était jeté dans cette position, que l'on n'avait même pas demandé à
+Sidney Smith les pouvoirs qu'il aurait dû avoir de son gouvernement et
+des Turcs, pour lesquels il voulait stipuler.
+
+Il s'y prit si adroitement, qu'on ne lui en fit même pas la question.
+Cette négligence de la part des plénipotentiaires français était trop
+grave pour que Sidney Smith ait pu l'omettre; il est même probable qu'il
+s'était attendu à tout le contraire, et que, dès les premières
+communications qui eurent lieu entre le général Kléber et le visir, il
+avait demandé à Londres des instructions et des pouvoirs pour le cas
+qu'il prévoyait bientôt arriver; mais qu'étant arrivé plus promptement
+qu'il ne l'avait espéré, il n'avait pu recevoir encore de réponse de
+Londres.
+
+Le surlendemain du jour où Sidney Smith avait laissé le général Desaix
+et M. Poussielgue à Jaffa, il y arriva le secrétaire de Sidney Smith,
+qu'il y envoyait accompagné de plusieurs officiers turcs, avec un
+sauf-conduit pour conduire les plénipotentiaires au camp du visir. En
+conséquence, on partit de suite pour Gazah, et le lendemain on coucha à
+Ramley, à l'entrée du désert, et enfin on arriva au camp d'El-Arich le
+lendemain de bonne heure. Le visir avait fait dresser de fort belles
+tentes dans un lieu séparé du camp, on y avait placé une garde
+spécialement affectée à la sûreté des plénipotentiaires, auxquels ces
+tentes étaient destinées.
+
+Il les envoya complimenter aussitôt leur arrivée, et, pour marque de sa
+très haute estime, il leur envoya une cruche d'eau de Gazah et environ
+une douzaine de pommes de calville blanches: assurément, il fallait être
+dans un désert pour faire de cela un présent digne d'être offert.
+
+La tente de Sidney Smith était placée à côté des nôtres, et il avait
+avec lui quelques soldats anglais tirés de la garnison de son vaisseau.
+Après s'être reposé quelques jours, on ouvrit la première conférence
+avec les plénipotentiaires du visir, et peu s'en fallut qu'elle ne fût
+aussi la dernière, car le général Desaix en sortit furieux.
+
+On n'avait pas pu parvenir à leur faire comprendre ce que c'était qu'une
+suspension d'armes, ni une capitulation, ni un traité: les Turcs ne
+voyaient que deux fins à la guerre, la mort ou l'esclavage, et ils ne
+voulaient pas admettre d'autres stipulations.
+
+M. Poussielgue, plus calme que le général Desaix, n'était pas moins
+étonné que lui de ce qu'il venait d'entendre, et l'un et l'autre
+reprochèrent durement à Sidney Smith de ne pas leur avoir fait connaître
+ces dispositions de la part des Turcs, mais de les avoir, au contraire,
+assurés de leur intention d'accéder à une évacuation pure et simple. Le
+général Desaix éclatait en reproches graves; et, déclarant à Sidney
+Smith son refus de continuer à négocier, il le somma, d'après ce qui
+avait été convenu, de le rembarquer sur-le-champ.
+
+Sidney Smith ne s'effraya pas de ce tapage; il connaissait mieux les
+Turcs d'Europe que nos plénipotentiaires. Il n'aurait assurément pas
+permis qu'il leur arrivât le moindre mal; mais il ne pouvait pas être
+fâché de se trouver indispensablement nécessaire pour sortir du mauvais
+pas où l'on se trouvait engagé. Il rassura les plénipotentiaires, en se
+chargeant de tout; et dans le fait il se donna tant de mouvement dans la
+nuit de ce même jour, que le lendemain il rapprocha les parties et fit
+recommencer les conférences, auxquelles il ne manqua plus d'assister.
+Son incroyable activité fit, en quelques jours, discuter, arrêter et
+dresser les conditions de ce fameux traité d'El-Arich, dans les formes
+prescrites par le général Kléber, et qui détruisait l'ouvrage du général
+Bonaparte. Sidney Smith en pressait la signature, parce qu'il avait déjà
+connaissance de l'arrivée du général Bonaparte en France, ainsi qu'on va
+le voir.
+
+Mais le général Desaix, avant de le signer, en éprouva un sentiment
+d'horreur, et en fit retarder la signature de quelques jours. Le soir,
+il m'appela dans sa tente, et me dit: «Ce que le général Kléber a voulu,
+est fait; allez, de ma part, lui dire qu'avant d'y mettre mon nom, je
+veux qu'il lise ce qu'il nous a fait faire, mais que, dans aucun cas, je
+ne le signerai sans un ordre de lui, que je vous prie de me rapporter.»
+
+Je retournai, en effet, en Égypte avec une escorte de Tartares, qui me
+fit traverser l'armée du visir, et vins trouver le général Kléber à
+Salahié, où il avait réuni l'armée depuis qu'il avait appris la prise
+d'El-Arich et l'arrivée de l'armée turque sur ce point. Quand j'entrai
+chez lui, il venait de tenir un conseil de guerre, dont la discussion
+avait roulé sur l'impossibilité de conserver l'Égypte, et dans lequel
+Kléber n'avait pas dédaigné de se munir d'une garantie qui soulageait sa
+responsabilité, en faisant signer à tous les généraux une déclaration
+par laquelle, d'après l'exposé qui leur avait été fait, ils
+reconnaissaient l'impossibilité de défendre l'Égypte avec les moyens qui
+restaient à l'armée. Il y avait bien eu de la division parmi les opinans
+à ce conseil; mais comme, en dernier résultat, on était bien aise de
+revoir la France, on signa en masse, parce que de cette manière le
+reproche ne pouvait s'adresser à personne.
+
+J'annonçai au général Kléber, qu'au moment de mon départ, on venait
+d'apprendre au camp d'El-Arich l'arrivée du général Bonaparte en France,
+et lui remis une liasse de journaux qui déjà en parlaient.
+
+Je lui répétai deux fois ce dont le général Desaix m'avait chargé
+particulièrement pour lui.
+
+Le général Kléber réunit de nouveau le conseil de guerre pour lui donner
+connaissance du contenu des dépêches que je lui avais apportées, et me
+fit repartir le même soir comme parlementaire, avec une réponse pour le
+général Desaix, et l'ordre que celui-ci m'avait dit de lui apporter pour
+signer ce traité. Le général Kléber m'avait aussi recommandé de réclamer
+la femme d'un sergent de la garnison d'El-Arich, qu'il savait être
+devenue la propriété d'un pacha, ne voulant pas, disait-il, laisser un
+seul individu de l'armée derrière lui.
+
+Avant de partir, le général Davout, qui avait été un des opposans dans
+le conseil de guerre, me prit à part et me chargea de dire au général
+Desaix ce qui s'était passé; que l'on n'avait signé que par
+condescendance pour le général Kléber, qui avait su imposer, mais que,
+si le général Desaix voulait ne point signer le traité d'évacuation,
+tous les généraux de l'armée seraient pour lui.
+
+Je connaissais déjà le général Davout depuis trop d'années pour douter
+de la vérité de ce qu'il me disait; mais je lui observai que la
+communication me paraissait trop grave pour que je m'en chargeasse
+autrement que par lettre, ajoutant que, s'il avait assez de confiance en
+moi pour transmettre un rapport verbal, il pouvait m'en remettre un
+écrit; que, dans tous les cas, je ferais sa commission, mais que je
+m'attendais à l'observation que ne manquerait pas de me faire le général
+Desaix, qui paraîtrait justement surpris de ne pas voir cela écrit de sa
+main, et que, d'après ce que nous avions sous les yeux, il ne
+s'exposerait à rien.
+
+Je partis de suite pour El-Arich. En arrivant près des avant-postes
+turcs, on me donna une escorte qui me conduisit jusqu'à la tente du
+visir, laquelle était encore entourée des cadavres des malheureux qui
+avaient été suppliciés dans la journée.
+
+Je trouvai Sidney Smith chez le visir, et je saisis cette occasion pour
+faire la réclamation de la femme dont j'ai parlé plus haut. Ce fut alors
+que j'appris du visir qu'il l'avait donnée au pacha de Jérusalem, mais
+il me dit qu'il allait la redemander, et nous la renverrait
+sur-le-champ. J'allai de là avec Sidney Smith à la tente du général
+Desaix, où le traité fut signé le soir même de mon arrivée.
+
+J'avais fait la commission du général Davout, et le général Desaix
+m'avait répondu ces mots: «Comment! Davout vous a chargé de me dire
+cela, et je vois son nom au bas de la délibération que tous ont signée
+et que vous m'apportez! je serais un sot de compter sur ces gens-là. Ma
+foi, le sort en est jeté, j'en ai eu assez de chagrin, mais il n'y a pas
+de ma faute.»
+
+Le lendemain ou surlendemain, on prit réciproquement congé les uns des
+autres. Au moment de partir pour retourner en Égypte par le désert, on
+apporta au général Desaix une lettre de Jérusalem: elle était de cette
+pauvre femme, qui remerciait de l'intérêt qu'on lui avait témoigné, mais
+qui déclarait que son intention n'était pas d'en profiter, qu'elle se
+trouvait bien, et qu'elle y restait; elle ajoutait des voeux pour nous,
+et nous souhaitait un bon voyage[23].
+
+Sidney Smith, bien satisfait, nous quitta pour aller dans tout
+l'Archipel procurer aux Turcs les bâtimens nécessaires au transport de
+l'armée. Il devait les amener à Alexandrie, où il n'en existait presque
+plus de ceux par lesquels nous étions venus en Égypte, tous ayant été
+successivement démolis pour les besoins de l'armée. Sidney Smith, qui,
+sans pouvoirs, avait aussi habilement servi son pays en abusant de notre
+crédule facilité, devait s'attendre à voir son ouvrage approuvé par son
+gouvernement. Le contraire cependant arriva.
+
+D'après les conditions du traité, l'armée turque s'avança pour occuper
+Catiëh, entre El-Arich et Salahié, Salahié et Damiette, et on lui livra
+ces places, même avant d'avoir vu arriver un seul des bâtimens de
+transport, qui, d'après le même traité, auraient dû être déjà rendus
+dans Alexandrie; de sorte que nous abandonnions nos avantages sans
+recevoir de compensation.
+
+Le général Desaix éprouvait tant d'humeur de voir cela, qu'aussitôt son
+arrivée à l'armée il demanda à profiter de la permission qu'il avait de
+retourner en France, et le général Kléber ne crut pas pouvoir s'y
+refuser; et sur sa demande, il lui accorda la permission de partir sur
+le bâtiment qui avait amené MM. de Livron et Hamelin, que ces messieurs
+avaient chargé en marchandises de retour, et qui était le plus prêt à
+prendre la mer.
+
+Le général Desaix demanda aussi un autre petit bâtiment qui était
+également prêt, et la permission d'emmener le général Davout, qui ne
+pouvait plus rester en Égypte avec le général Kléber. Celui-ci,
+quoiqu'il n'eût pas lieu de se louer de lui, venait de le nommer général
+de division; mais Davout, soit par aigreur, soit par une noble fierté,
+avait refusé, ne voulant pas, disait-il, mettre la date de son
+avancement à une aussi honteuse époque. Le général Kléber, qui ne
+pouvait qu'être irrité de ce refus, n'en tira pas d'autre satisfaction
+que celle de le laisser partir. Il revint de Salahié au Caire avec le
+général Desaix, qui n'y resta que peu de jours avant de se rendre à
+Alexandrie.
+
+Kléber ramenait l'armée; et, lorsqu'il arriva au Caire, on venait d'y
+apprendre sommairement les événemens du 18 brumaire. Un brick de guerre,
+qui était parti de Toulon, venait de mouiller dans la rade de Damiette,
+et avait envoyé sa chaloupe jusqu'à la ville, pour y débarquer le
+général Galbau et son fils, que le général Bonaparte envoyait en Égypte.
+
+Trouvant Damiette évacuée depuis le matin par nos troupes, la chaloupe
+remonta le fleuve jusqu'à ce qu'elle eût pu mettre le général Galbau
+près des premiers postes de l'armée, puis elle retourna joindre son
+bâtiment qu'elle ne trouva plus. Celui-ci, qui n'avait pas vu revenir sa
+chaloupe, avait envoyé une autre embarcation pour savoir ce qu'elle
+était devenue; et cette embarcation ayant trouvé les Turcs maîtres de
+Damiette, où ils étaient venus s'établir dans l'intervalle du passage de
+la première chaloupe, ne douta plus qu'elle ne fût perdue, ou qu'elle
+n'eût pris le parti de remonter le Nil, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé
+nos troupes.
+
+La peur s'empara du commandant du brick, en entendant le rapport de
+celui de sa deuxième embarcation; il leva l'ancre, partit pour la
+France, et parvint à entrer à Toulon, en sorte que la chaloupe, ne le
+trouvant plus sur la rade, avait été obligée de faire route pour
+Alexandrie, où elle était arrivée.
+
+Ce fut par le général Galbau que l'on eut les premiers avis de
+l'événement qui avait mis le pouvoir entre les mains du général
+Bonaparte; cette nouvelle ne rassurait pas ceux qui pensaient n'avoir eu
+affaire qu'avec le Directoire.
+
+Le général Galbau n'était pas encore arrivé au Caire, lorsque le général
+Desaix alla faire ses adieux au général Kléber, avant de partir pour
+Alexandrie.
+
+Ils parurent sincères, et le général Kléber fut persuadé qu'arrivé en
+France, le général Desaix ne lui rendrait aucun mauvais office près du
+général Bonaparte; il se félicitait même de pouvoir compter sur lui dans
+une circonstance aussi douloureuse pour son avenir[24].
+
+Je partis avec le général Desaix, qui voyagea par le Nil jusqu'à
+Rosette, où il alla voir le général Menou, qui jetait feu et flammes
+contre l'évacuation de l'Égypte. Nos barques sortirent du Nil pour se
+rendre par mer à Alexandrie, et nous nous y rendîmes par terre, parce
+que le général Desaix voulait voir le fort d'Aboukir et toute cette
+partie de la côte.
+
+Nous couchâmes la nuit à un méchant caravansérail où nous fûmes rongés
+de toute la vermine qu'y déposent les caravanes à leur passage, et nous
+commencions à charger nos chameaux le lendemain pour nous rendre à
+Alexandrie, lorsque, d'une hauteur de sable, nous vîmes au large en mer
+un bâtiment à voiles latines, qui paraissait en tout gros comme le
+poing; il s'efforçait de gagner le rivage où nous étions, et à la
+blancheur de ses voiles autant que par la position où il se trouvait,
+nous jugeâmes qu'il ne pouvait pas être égyptien. Notre curiosité
+s'excita, et au risque d'éprouver ensuite de la chaleur pour achever
+notre marche, nous nous décidâmes à l'attendre. Au bout de deux heures,
+il put être hélé: il nous apprit qu'il venait de Toulon, et qu'il avait
+à bord un colonel qui allait rejoindre l'armée, et des dépêches pour le
+général en chef.
+
+Effectivement il débarqua M. Victor de Latour-Maubourg, qui nous donna
+les détails du 18 brumaire, et qui partit de suite par le chemin d'où
+nous venions pour aller au Caire rejoindre le général Kléber; nous
+continuâmes notre route pour Alexandrie.
+
+Lorsque nous avions quitté le général Kléber, il était à mille lieues de
+se douter de la déplorable issue que, peu de jours après, allaient avoir
+les négociations auxquelles il s'était aussi aveuglément confié; mais il
+ne tarda guère à être cruellement désabusé. La première chose que nous
+apprit le général Lanusse, qui commandait à Alexandrie, et dont il avait
+rendu compte au général Kléber la veille, nous dévoila ce qui allait
+probablement arriver; pour l'expliquer, il faut reprendre les choses de
+plus haut.
+
+Le vaisseau _le Thésée_, après avoir été se réparer à Chypre, était
+revenu prendre sa croisière devant Alexandrie, où les événemens qui se
+passaient avaient rendu plus fréquentes les communications que le cours
+ordinaire des affaires de service obligeait d'avoir quelquefois avec
+lui. Le capitaine du vaisseau venait de faire prévenir le général
+Lanusse que Sidney Smith lui avait envoyé des sauf-conduit turcs tout
+signés, pour les remettre aux bâtimens qui partiraient d'Égypte par
+suite du traité d'El-Arich, et qu'il s'empresserait de délivrer ceux
+qu'on lui demanderait.
+
+L'officier que le général Lanusse avait envoyé pour remercier le
+capitaine du _Thésée_ s'était trouvé à bord de ce vaisseau précisément
+dans le moment où arrivait devant Alexandrie une corvette expédiée
+d'Angleterre, pour Sidney Smith. Cette corvette s'appelait _le
+Bouldogne_, et avait ordre de faire la plus grande diligence: son
+capitaine apportait à Sidney Smith des instructions et des pouvoirs pour
+traiter de l'évacuation de l'Égypte; mais soit que le gouvernement
+anglais se fût abusé sur la position de cette armée, ou qu'il s'en fût
+laissé imposer sur les succès des troupes coalisées qui combattaient les
+nôtres en Italie, il ne permettait pas d'accorder d'autres conditions à
+l'armée française que celle d'être prisonnière de guerre.
+
+Le capitaine, avant de courir après Sidney Smith, dans l'Archipel,
+faisait préalablement communication de son message au capitaine du
+_Thésée_, qui en fit prévenir le général Lanusse par le retour de son
+officier. Il ne restait donc plus, pour profiter du traité d'El-Arich,
+que le temps qui allait s'écouler jusqu'à ce que Sidney Smith, après
+avoir été joint par _le Bouldogne_, eût pu révoquer les premiers ordres
+qu'il avait donnés au _Thésée_, et lui en eût donné de contraires, comme
+il était présumable que cela allait arriver.
+
+Le général Desaix, qui ne se possédait pas de rage en voyant tout ce qui
+s'offrait à l'horizon, était dans une grande impatience de mettre à
+profit le temps qui restait encore, d'autant que tout ce qu'il avait vu
+n'avait pas trop éloigné de son esprit la pensée que Kléber, après
+s'être jeté à la merci des Anglais, ne se défendrait pas, et passerait
+par où ils voudraient; et pour rien dans le monde il n'aurait voulu
+stipuler une reddition de l'armée.
+
+Il m'envoya le lendemain à bord du _Thésée_, avec la mission de faire
+mon possible pour aplanir les difficultés que l'on pourrait mettre à son
+départ, à cause peut-être des marchandises dont était chargé le vaisseau
+sur lequel il voulait effectuer son retour (c'était celui de M.
+Hamelin); dans ce cas, il était décidé à en prendre un autre.
+
+Je trouvai dans le capitaine du _Thésée_ un fort brave homme et très
+accommodant, qui voulut bien suivre l'exécution des premiers ordres que
+lui avait donnés Sidney Smith, abstraction faite de la communication non
+officielle que lui avait faite le capitaine du _Bouldogne_; en
+conséquence, il me remit un sauf-conduit pour le général Desaix et tous
+ceux qui partaient avec lui. Il porta même l'obligeance jusqu'à me
+donner un employé de son vaisseau, qu'il revêtit du caractère de
+sauvegarde, et qu'il fit embarquer sur notre bâtiment, avec ordre de
+nous convoyer jusqu'en France.
+
+J'ai soupçonné depuis qu'il y avait mis de la malice, et que, pour
+éloigner le général Desaix, il aurait fait bien davantage.
+
+Je revins à Alexandrie, où le général Desaix attendait mon retour avec
+anxiété; il parut fort satisfait d'apprendre que la mer lui était
+ouverte, et sa navigation assurée.
+
+Il n'abusa pas de cette faveur de la fortune, car il partit le
+lendemain. Je laisse là ce qui est relatif au général Desaix, pour
+revenir au général Kléber.
+
+La corvette _le Bouldogne_ avait rejoint Sidney Smith, et celui-ci était
+revenu devant Alexandrie, d'où il venait d'écrire au général Kléber pour
+lui témoigner le désespoir auquel il était livré depuis qu'il était
+obligé de lui apprendre les conditions que son gouvernement mettait à la
+ratification du traité d'El-Arich.
+
+Il avoua, ce qui ne pouvait plus être douteux, qu'il avait agi sans
+pouvoirs, à la vérité, mais avec la persuasion qu'il serait approuvé de
+son gouvernement, et qu'il avait la douleur de reconnaître qu'il s'était
+trompé. Il suppliait le général Kléber de ne pas concevoir une mauvaise
+opinion de lui, par suite de ce qui survenait, lui protestant qu'il n'y
+avait nullement participé, ce qui était croyable. La conclusion de tout
+cela fut qu'il fallait livrer la bataille aux Turcs le plus tôt
+possible, et finir par où on aurait dû commencer.
+
+La bataille eut lieu sur les ruines d'Héliopolis, près du Caire; les
+Turcs y furent vaincus et dispersés, mais ayant gagné le bord du désert,
+ils marchèrent en débordant la droite de notre armée, et se jetèrent
+dans le Caire en assez grand nombre.
+
+Kléber redevint alors ce qu'il n'aurait pas dû cesser d'être, autant
+pour le salut de son armée que pour sa propre gloire. En peu de jours,
+il rejeta toutes ces hordes, dix fois plus nombreuses que lui, au-delà
+des déserts d'Asie, réoccupa tout ce qu'il avait imprudemment évacué, et
+revint ensuite mettre le siége devant le Caire, où un pacha s'était
+établi avec une trentaine de mille hommes.
+
+Il fallut alors commencer une guerre de maison à maison qui coûta bien
+cher, et encore fut-on obligé de faire un pont d'or au pacha pour le
+déterminer à sortir de la ville, et à retourner en Asie avec ses
+troupes.
+
+On ne pouvait sans doute pas acheter trop cher la fin d'une consommation
+d'hommes que la position de l'armée rendait plus funeste chaque jour.
+
+La sottise de ses ennemis obligea ainsi le général Kléber à rester en
+possession de l'Égypte, en quelque sorte malgré lui. Il reconnut
+franchement son tort, et vit que son projet d'évacuation lui avait coûté
+plus de monde que le général Bonaparte n'en avait perdu pour s'établir
+en Égypte, et que lui-même n'en aurait perdu pour s'y maintenir, s'il
+avait suivi une marche différente.
+
+Depuis ce moment, il changea tout-à-fait de conduite; il ne s'abusait
+plus sur l'opinion qu'il parviendrait à inculquer au gouvernement, ni
+sur le jugement qui serait porté sur ce qu'il aurait pu faire, et sur ce
+qu'il avait fait et qu'il n'aurait pas dû faire: aussi s'efforça-t-il de
+réparer les fautes dans lesquelles il était tombé, s'en remettant au
+temps et à la grandeur d'âme du général Bonaparte, pour effacer les
+dernières traces de cette fâcheuse période de sa carrière.
+
+Pendant que le général Kléber reprenait l'Égypte, le général Desaix
+traversait la Méditerranée; il était au moment d'entrer dans Toulon,
+lorsqu'il fut pris par une frégate anglaise qui le conduisit à Livourne,
+où était le vaisseau de l'amiral Keith. Celui-ci, qui avait des
+instructions conformes à celles qui avaient été envoyées à Sidney Smith
+par _le Bouldogne_, fit le général Desaix prisonnier, et confisqua le
+bâtiment.
+
+Le général Desaix, qui s'était embarqué sur la foi d'un traité, avec un
+sauf-conduit, et escorté d'un commissaire anglais, réclama d'être ramené
+en Égypte, si on ne voulait pas le laisser aller en France. Malgré la
+légitimité de cette réclamation, ce ne fut qu'au bout de trente jours
+qu'on lui déclara qu'il pouvait retourner en France sur le même
+bâtiment, que l'on avait préalablement déchargé de toutes ses
+marchandises.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Navigation du général Bonaparte.--Arrivée à Ajaccio.--Les frégates se
+trouvent en vue de la croisière anglaise.--Débarquement à
+Fréjus.--Sensation que fait à Lyon l'arrivée du général
+Bonaparte.--Arrivée à Paris.--Situation des affaires.
+
+
+Nous étions déjà revenus à bord de ce bâtiment, lorsqu'une embarcation
+nous amena M. Poussielgue, qui avait aussi fait voile pour la France.
+Nous l'avions laissé au Caire, où il s'était fait remarquer parmi ceux
+qui désiraient que l'armée fût ramenée en France. Nous ne pouvions
+concevoir quel motif l'avait porté à hâter son départ d'Égypte. Il fit
+route avec nous. Nous nous dirigeâmes sur la Provence, et fûmes presque
+aussitôt atteints par un brick ennemi; mais nous avions un
+laissez-passer de l'amiral Keith. Le bâtiment s'éloigna, et nous
+entrâmes à Toulon.
+
+Le sentiment qu'on éprouve en revoyant sa patrie ne peut être compris
+par ceux qui ne l'ont jamais quittée. Nous fûmes pendant trois jours
+dans une sorte d'aliénation mentale; nous courions, nous ne pouvions
+rester en place. Le général Desaix eut toutes les peines du monde à nous
+retenir près de lui pour copier les dépêches qu'il adressait au général
+Bonaparte, sur les événemens qui avaient eu lieu. Le besoin de nous
+promener dans le parc du lazaret était le seul que nous éprouvassions.
+
+Le général Desaix eut, courrier par courrier, une réponse du général
+Bonaparte: M. Poussielgue, au contraire, n'en reçut aucune; il en fut
+ainsi pendant tout le temps que dura la quarantaine.
+
+Je reviens au général Bonaparte. J'ai raconté comment il avait exécuté
+son départ; je passe aux détails de sa navigation.
+
+Il n'y avait, comme je l'ai dit, aucune croisière devant Alexandrie
+quand il mit à la voile. Il atteignit la Corse sans accident. Il
+ignorait quel était l'état des partis en France. Il avait besoin de
+prendre langue, sans trop savoir comment éluder la quarantaine;
+l'impatience de ses compatriotes vint à son secours. Le bruit s'était
+répandu que le général Bonaparte était à bord: la ville, les campagnes
+demandaient à lui porter le tribut de leurs hommages. Subjuguée par
+l'enthousiasme général, l'administration céda: elle se jeta dans une
+chaloupe, dirigea sur _la Muiron_, et enfreignit elle-même les lois
+qu'elle devait défendre; l'on ne tint aucun compte de la quarantaine. Le
+général Bonaparte descendit à Ajaccio, mais n'y resta que le temps
+nécessaire pour recueillir les renseignemens dont il avait besoin, et
+remit à la voile. Il courait la haute mer, lorsque Gantheaume vint lui
+annoncer qu'on apercevait, du haut des mâts, des voiles ennemies, et lui
+demanda des ordres: le général Bonaparte réfléchit un instant, et lui
+répondit de tout donner à la fortune jusqu'à minuit.
+
+L'amiral continua de gouverner sur Toulon. La croisière s'éloigna
+pendant la nuit; le lendemain, aucun bâtiment ne se montrait plus à
+l'horizon. Les Anglais, qui n'avaient à observer que Toulon, où il n'y
+avait plus de bâtimens de guerre, et Marseille, d'où on expédiait des
+approvisionnemens à l'armée d'Italie, se tenaient dans le fond du golfe
+de Lyon; leur escadre s'y était réunie tout entière, parce qu'il ne
+restait que ces deux points d'atterrage aux bâtimens qui cherchaient à
+gagner la France. La croisière qui observait la Corse, vigilante pour
+les expéditions qui voulaient pénétrer dans l'île, donnait peu
+d'attention aux navires qui en appareillaient pour se rendre en
+Provence, attendu qu'ils pouvaient difficilement échapper à la flotte:
+ce fut par cette raison qu'elle ne chassa pas les deux frégates.
+
+Le général Bonaparte arriva enfin aux atterrages de France, et la
+fortune voulut que ce fût à l'entrée de la nuit; le soleil venait de se
+coucher, et n'avait laissé derrière lui qu'une traînée de lumière que
+réfléchissait la voûte du ciel. Les frégates, hors du champ de la
+réverbération, se trouvaient dans un clair-obscur qui devenait plus
+intense à mesure qu'il s'éloignait. Du milieu de ce clair-obscur, on
+découvrait à l'oeil nu l'escadre anglaise; elle était forte de quinze
+voiles et placée devant Toulon, au centre du champ de réverbération dont
+je viens de parler.
+
+À la vérité, il faisait calme, mais on portait droit sur elle[25]: sans
+ces derniers rayons, on n'eût rien vu, on n'eût par conséquent pas
+changé de route, et quand la brise de nuit se fût levée, on eût donné
+droit au milieu de ses vaisseaux.
+
+Les frégates n'eurent pas plus tôt aperçu le péril qu'elles couraient,
+qu'elles virèrent de bord; elles échappèrent à la faveur de l'obscurité,
+gouvernèrent sur Nice, et atteignirent Fréjus le lendemain. On les prit
+d'abord pour des voiles ennemies, on tira dessus; mais on ne sut pas
+plus tôt qu'elles portaient le général Bonaparte, que de longs cris de
+joie éclatèrent de toutes parts: il serait tombé du ciel, que son
+apparition n'aurait pas produit plus d'étonnement et d'enthousiasme. Le
+peuple entra subitement en délire; personne ne voulut plus entendre
+parler de quarantaine. La santé, les officiers de terre et de mer, se
+jetèrent pêle-mêle dans les chaloupes; les frégates furent aussitôt
+atteintes, envahies; de tous côtés, on communiqua: ce qui s'était passé
+en Corse venait de se renouveler; les lois de la quarantaine avaient été
+violées par l'impatience publique. Le général Bonaparte n'eut plus qu'à
+céder à l'empressement de tout un peuple qui le saluait comme son
+sauveur.
+
+La population continuait d'affluer sur le rivage: il la remercia des
+voeux, des offres qu'elle lui prodiguait, et se disposa à s'éloigner
+d'une côte où, sous prétexte de précautions sanitaires, ses ennemis
+pouvaient le retenir, ou du moins lui susciter des embarras fâcheux;
+aussi prit-il la première des cent voitures qu'on avait amenées de
+toutes parts, et se mit en route pour Grenoble.
+
+Il voyagea jour et nuit. Son arrivée à Lyon mit cette ville en délire.
+Il était descendu à l'hôtel des Célestins. La multitude couvrit aussitôt
+les quais, et fit retentir l'air de ses acclamations: il fut obligé de
+céder à son impatience, et de se montrer à diverses reprises.
+
+Le bruit de son arrivée s'était répandu avec la rapidité de l'éclair. La
+route de Lyon à Paris était couverte de gens accourus pour le voir
+passer; il se déroba à ces hommages, pressa sa marche, et était déjà à
+Paris, dans sa maison rue de la Victoire, que le gouvernement ignorait
+encore qu'il eût pris terre à Fréjus.
+
+Il se rendit dans le jour même au Luxembourg. Il était vêtu d'une
+redingote grise, et portait un sabre de mamelouk suspendu, à la manière
+orientale, par un cordon de soie. Il avait été reconnu; le bruit de son
+arrivée se répandit d'un bout de la capitale à l'autre. La population
+afflua autour du palais; on se pressait, on se félicitait, on se
+flattait de posséder enfin l'homme qui devait mettre un terme à nos
+désastres.
+
+Les affaires étaient en effet dans l'état le plus fâcheux. Masséna
+avait, il est vrai, arrêté les Russes à Zurich; les Anglais, débarqués
+dans la Frise, avaient été battus à Castricum, et se disposaient à
+évacuer le continent, ce qu'ils firent quelques jours après l'arrivée du
+général Bonaparte. La situation de la république s'était améliorée
+au-dehors, mais elle était toujours déplorable au-dedans. L'armée
+d'Italie, qui de revers en revers avait été ramenée jusque dans le pays
+de Gênes, ne suffisait plus pour couvrir la Provence menacée par les
+Autrichiens; la guerre civile, plus active qu'à aucune époque
+antérieure, embrasait les départemens de l'Ouest et du Midi; les lois
+étaient sans vigueur, et l'administration sans énergie; les partis les
+plus opposés par leurs opinions politiques s'étaient réunis pour
+renverser un pouvoir universellement déconsidéré.
+
+Cette triste situation avait détruit toute espèce de crédit. Les fonds
+publics étaient tombés à dix-sept francs, et cependant le gouvernement
+n'avait que des bons et des mandats pour faire face aux besoins qui
+l'assiégeaient: on peut juger par là ce que devaient coûter la guerre et
+l'administration; de quelque côté qu'on jetât les yeux, on n'apercevait
+que des abîmes.
+
+Les agens de l'étranger exploitaient la France en tout sens, et
+l'agitaient impunément du centre de la capitale, où ils ne craignaient
+pas de résider. Il n'y avait plus de secret; les dispositions d'État
+étaient connues aussitôt qu'elles étaient prises. L'État tombait en
+dissolution; tout était corruption et pillage.
+
+Il était devenu impossible de gouverner, et presque inutile d'obéir. Le
+mal semblait irrémédiable; personne n'osait en sonder la profondeur. Les
+espérances et les coeurs se tournèrent vers le général Bonaparte: la
+France entière l'invoquait; il l'entendit, mais il fallait avoir son
+génie pour ne pas reculer devant l'entreprise.
+
+L'abattement était tel, que le parti connu sous le nom de _faction
+d'Orléans_ s'était ranimé, et avait de nouveau conçu le projet de porter
+le fils de ce prince au pouvoir; on lui avait même dépêché un émissaire
+en Angleterre, où il résidait. Sa réponse ne fut pas satisfaisante: il
+refusa de se prêter à son élévation, à moins que la branche aînée de sa
+famille ne fût désintéressée, ce qui n'était pas possible dans les
+circonstances où l'on était. Le parti était loin de s'attendre à un
+scrupule de cette espèce. Il ne se déconcerta pas néanmoins, et résolut
+d'appeler un prince de la maison d'Espagne.
+
+Le général Bonaparte arriva sur ces entrefaites. Il ne fut plus question
+de ce projet[26]. L'anxiété avait disparu, l'irrésolution s'était
+évanouie: tous les voeux, toutes les espérances reposaient sur le
+vainqueur des Pyramides; mais, pour sauver la France, il fallait qu'il
+s'emparât du pouvoir: sans cela, mieux eût valu ne pas quitter l'Égypte.
+
+Après avoir mûrement pesé l'état des affaires au-dedans et au-dehors, il
+prit son parti. Le Directoire était divisé sur les moyens de conjurer
+l'orage qui menaçait de l'engloutir, les Conseils l'étaient davantage
+encore; mais la nation n'avait rien perdu de son énergie. Elle appelait
+un libérateur; il ne fut pas difficile de former un parti et de trouver
+une base pour l'appuyer. Tout ce qui avait marqué dans la révolution,
+tout ce qui avait acquis des biens nationaux et s'était aliéné quelque
+noble, quelque émigré puissant, se ralliait naturellement au général
+Bonaparte: je n'en excepte que quelques républicains exaltés, quelques
+tribuns populaires, plus ambitieux que les conquérans; mais
+indépendamment que le nombre de ces têtes ardentes était bien réduit,
+l'opinion les avait abandonnées; depuis long-temps elles n'étaient plus
+à craindre.
+
+On était d'accord sur le besoin d'un changement dans la forme du
+gouvernement, et dans la nécessité de ne pas perdre de temps pour
+l'opérer. Le général Bonaparte, convaincu qu'il n'y avait que du péril à
+temporiser, mit aussitôt la main à l'oeuvre, et le Directoire disparut.
+
+La plupart des militaires[27] qui s'étaient rendus recommandables par
+leurs victoires se mirent à la disposition du général Bonaparte. Le
+directeur Sieyes entraîna les hommes les plus influens des deux
+Conseils, c'est-à-dire ceux qui, fatigués des excès de la révolution,
+sentaient la nécessité de mettre à la tête des affaires un homme assez
+modéré pour se concilier tous les partis, et assez énergique pour les
+contenir.
+
+Beurnonville, Macdonald, Lefebvre, et Moreau lui-même, qui étaient
+entrés dans la conspiration, n'avaient pas seulement pour complices les
+généraux et les administrateurs de l'armée d'Italie qui se trouvaient
+alors à Paris; ils comptaient encore Chénier, Cabanis, Roederer,
+Talleyrand, etc.: c'était l'élite du parti philosophique réuni à l'élite
+de l'armée, pour accomplir le voeu national.
+
+À l'exception de Bernadotte, qui alors ne voyait le salut de l'État que
+dans la république, et la république que dans le jacobinisme, tous les
+généraux de l'armée d'Italie se rallièrent à leur général. Berthier,
+Eugène Beauharnais, Duroc, Bessières, Marmont, Lannes, Lavalette, Murat,
+Lefebvre, Caffarelli (frère de celui qui était mort en Syrie), Merlin
+(fils du directeur), Bourrienne, Regnault de Saint-Jean-d'Angely,
+Arnault (de l'Institut), le munitionnaire Collot, firent preuve de zèle
+et de dévoûment; il n'y eut pas jusqu'aux vingt-deux guides récemment
+arrivés d'Égypte, qui ne se montrassent empressés: chacun servait le
+général Bonaparte à sa manière.
+
+Augereau lui-même, qui intérieurement le détestait, se rallia à lui,
+quoiqu'après quelque hésitation. Peut-être fut-ce parce qu'on l'avait
+négligé qu'il vint offrir ses services: «Est-ce que vous ne comptez plus
+sur votre petit Augereau?» dit-il au général Bonaparte. Membre du
+Conseil des Cinq-Cents, il ne put s'empêcher de dire, lorsqu'il vit que
+l'assemblée proposait de mettre le général Bonaparte hors la loi: «Nous
+voilà dans une jolie position.--Nous en sortirons, lui répondit le
+général; souviens-toi d'Arcole.» Si, par ce propos, Augereau exprimait
+ses craintes, j'aime à penser que Bernadotte n'exprimait pas ses voeux
+par ceux qui lui échappaient. Rencontrant le général Bonaparte dans le
+moment où il allait passer en revue ses troupes rassemblées aux
+Champs-Élysées: «Tu vas te faire guillotiner», lui dit-il avec son
+accent gascon. «Nous verrons», lui répondit froidement le général
+Bonaparte.
+
+Je passerai rapidement sur les journées des 18 et 19 brumaire. Les
+événemens dont je puis parler avec certitude sont les seuls sur lesquels
+je crois devoir m'appesantir. Je ne touche aux autres qu'autant que je
+puis donner des détails ignorés que mes relations m'ont mis plus tard à
+même de recueillir.
+
+Le mouvement, comme on en était convenu, fut donné par les Anciens. M.
+Lebrun, depuis troisième consul, architrésorier et duc de Plaisance, fit
+un rapport sur la déplorable situation de la république, et la nécessité
+de prévenir sa ruine par un prompt remède.
+
+Le Conseil adopte ses conclusions. Il rend un décret qui transfère le
+Corps-Législatif à Saint-Cloud, afin qu'il puisse délibérer hors de
+l'influence de la capitale. En même temps, il donne au général
+Bonaparte, qu'il charge de l'exécution de la mesure qu'il vient
+d'arrêter, le commandement de toutes les troupes qui sont à Paris et
+dans le rayon constitutionnel. Ce décret, sanctionné par le Conseil des
+Cinq-Cents, dont Lucien Bonaparte était président, fut aussitôt transmis
+au général Bonaparte, avec invitation de venir prêter le serment
+qu'exigeaient ses nouvelles fonctions. Le général ne se fit pas
+attendre; il monta à cheval, traversa Paris au milieu d'un groupe
+d'officiers-généraux que l'attente de cet événement avait rassemblés
+chez lui, et se rendit à la barre, entouré de cette belliqueuse escorte.
+Le serment prêté, il nomma pour son lieutenant le général Lefebvre, qui
+commandait la garde du Directoire, et distribua les autres commandemens
+aux divers généraux qui l'accompagnaient. Lannes fut chargé de celui du
+Corps-Législatif; Murat eut celui de Saint-Cloud, et Moreau celui du
+Luxembourg. Trois membres du Directoire donnèrent leur démission. La
+magistrature dont ils faisaient partie se trouva éteinte par cet
+incident, les deux autres directeurs n'étant pas en nombre suffisant
+pour délibérer.
+
+La journée du 18 brumaire avait préparé la révolution; celle du 19 la
+termina. Ce ne fut pas néanmoins sans difficulté.
+
+Les jeunes têtes du Conseil des Cinq-Cents et les vieux révolutionnaires
+du Conseil des Anciens avaient eu le temps de réfléchir sur ce qui se
+préparait. Le nouvel ordre de choses ne devait pas être favorable aux
+principes qu'ils professaient; ils se concertèrent sur les moyens de le
+prévenir. Le plus naturel était de se rattacher fortement à la
+constitution de l'an III. Duhesme, un des plus ardens démagogues qui fût
+parmi eux, proposa de jurer de nouveau, et par appel nominal, de la
+défendre.
+
+Cette motion devait engager les conjurés dans de nouveaux noeuds, et
+ménager aux frères et amis des faubourgs de Paris le temps d'arriver au
+secours des frères et amis de Saint-Cloud.
+
+La proposition passa à l'unanimité. Le temps que voulait gagner Duhesme,
+le général Bonaparte le perdait. Tout ce qu'il avait fait la veille
+tournait contre lui, s'il ne brusquait les choses; il se présenta au
+Conseil des Anciens, l'invita, par un discours énergique, à prendre en
+considération la disposition des esprits, le danger de la patrie, et à
+ne pas différer plus long-temps d'adopter une résolution.
+
+Mais un membre du Conseil l'interpelle, il veut qu'il rassure les
+esprits, démente les projets qu'on lui attribue, et prête serment à la
+constitution. «La constitution, reprend Bonaparte, existe-t-elle
+encore?» Et faisant l'énumération de toutes les circonstances où elle
+avait été violée par les Conseils en décimant le Directoire, et par le
+Directoire en décimant les Conseils, il ajouta que vingt conspirations
+étaient formées pour substituer un nouvel ordre de choses à cette
+constitution, dont l'insuffisance était prouvée par les faits; que vingt
+partis le sollicitaient de se mettre à leur tête, les uns pour
+recommencer la révolution, les autres pour la faire rétrograder; qu'il
+ne voulait en servir aucun; qu'il ne connaissait qu'un intérêt, celui de
+conserver ce que la révolution avait fait de bien; qu'il n'ignorait pas
+que des amis de l'étranger parlaient de le proscrire, mais que tel qui
+proposait de le mettre hors la loi allait peut-être s'y trouver
+lui-même; que, fort de la justice de sa cause et de la pureté de ses
+intentions, il s'en remettait aux Conseils, à ses amis et à sa fortune.
+
+Il se rendit au Conseil des Cinq-Cents pour y faire les mêmes
+communications; mais à peine parut-il dans la salle, à la porte de
+laquelle il avait laissé le peu de militaires qui l'accompagnaient, que
+les cris: _à bas le tyran! hors la loi le dictateur!_ se font entendre.
+Il s'était avancé vis-à-vis l'estrade où siégeait le président, son
+frère Lucien. Il est entouré, menacé. Plus ardent que ses collègues, un
+député va jusqu'à tenter de le percer d'un poignard[28]. Un grenadier de
+la garde du Corps-Législatif, nommé Thomé, pare le coup avec son bras.
+Le peloton arrive au secours, et arrache le général des mains de ces
+forcenés.
+
+Il revint bientôt après dégager Lucien Bonaparte, que ces furieux
+voulaient contraindre de mettre aux voix un décret de proscription
+contre son frère.
+
+Le général Bonaparte était sorti de la salle, pour joindre les troupes
+qui étaient établies dans la cour du château, où plusieurs députés
+s'étaient répandus pour les détacher de la cause du chef qu'elles
+soutenaient.
+
+Le moment était des plus critiques, lorsqu'il arriva au milieu d'elles;
+quelques minutes encore, et tout était perdu. Il résolut de mener
+rapidement les choses à fin, et s'adressant à un officier d'infanterie
+(le capitaine Ponsard, des grenadiers du Corps-Législatif), posté avec
+sa troupe à l'entrée de la grille du vestibule du château. «Capitaine,
+lui dit-il, prenez votre compagnie, et allez sur-le-champ disperser
+cette assemblée de factieux. Ce ne sont plus les représentans de la
+nation, mais des misérables qui ont causé tous ses malheurs; allez au
+plus vite, et sauvez mon frère.» Ponsard se mit en mouvement; mais il
+n'avait pas ébranlé sa troupe, qu'il revint sur ses pas. Le général
+Bonaparte crut qu'il hésitait. Il n'en était rien cependant. Ponsard ne
+voulait que savoir ce qu'il devait faire en cas de résistance. «Employez
+la force, répondit Bonaparte, et même vos baïonnettes.--Cela suffit, mon
+général», répliqua le capitaine en saluant de son épée. Puis, faisant
+battre la charge à ses tambours, il monte le grand escalier du château
+au pas redoublé, et entre dans la salle, baïonnette en avant. En un
+instant, la scène change, le tumulte s'apaise, la tribune est déserte.
+Ceux même qui quelques minutes auparavant paraissaient les plus résolus,
+cèdent à la peur. Ils escaladent les fenêtres, sautent dans le jardin et
+se dispersent dans toutes les directions.
+
+Le général Bonaparte répugnait à employer la force, mais les
+circonstances commandaient; il était perdu s'il eût tardé à en faire
+usage, et Bernadotte se trouvait prophète. Fouché s'en était expliqué
+avec Regnault de Saint-Jean-d'Angely, à qui je crois avoir entendu
+rendre la conversation qu'il avait eue avec lui. «Que votre général,
+avait dit ce ministre, n'hésite pas. Il vaut mieux qu'il brusque les
+choses que de laisser aux jacobins le temps de se rallier. Il est perdu,
+s'il est décrété: je lui réponds de Paris, qu'il s'assure de
+Saint-Cloud.»
+
+Ce discours très sensé était conforme au langage que ce vieux routier de
+révolution tenait depuis six semaines. Jugeant par l'état des choses que
+le Directoire ne pouvait se soutenir, il n'avait eu garde d'entraver la
+conspiration du général Bonaparte. Prêt à l'accepter si elle
+réussissait, il était prêt à la frapper si elle ne réussissait pas. Il
+attendait l'événement pour se décider, ainsi que Thurot, alors
+secrétaire général de la police, me l'avoua depuis. «Le dénoûment, me
+disait-il, nous a fixés; mais toutes les mesures étaient prises. Si le
+général Bonaparte eût échoué, lui et les siens portaient leurs têtes sur
+l'échafaud.»
+
+Les mesures étaient, en effet, si bien prises, Fouché était si bien
+informé de ce qui se passait à Saint-Cloud, que, lorsqu'on apporta, de
+la part du général, l'ordre aux barrières de ne pas laisser rentrer les
+députés fugitifs, on se trouva devancé. Les agens de la police étaient
+déjà aux aguets depuis vingt minutes. Le ministre s'était empressé de
+donner cette preuve de dévoûment au parti vainqueur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Création du consulat.--Bonaparte est nommé premier
+consul.--Cambacérès.--Lebrun.--Changemens opérés dans la marche des
+affaires.--Composition du ministère.--Les chefs vendéens à
+Paris.--Pacification de la Vendée.--Georges Cadoudal.
+
+
+L'opposition dispersée par ce coup de vigueur, les députés favorables à
+la révolution qui s'opérait, vinrent se rallier aux Anciens. L'abolition
+du Directoire, l'ajournement des deux Conseils, la formation d'une
+commission législative, composée de cinquante membres, dont vingt-cinq
+devaient être tirés de chaque Conseil, fut aussitôt décrétée. On avisa
+ensuite à l'organisation du pouvoir. On créa, sous le nom de consuls,
+trois magistrats chargés de l'exercer, jusqu'à ce qu'on eût rédigé une
+constitution nouvelle. Les trois consuls furent le général Bonaparte,
+les directeurs Sieyes et Roger Ducos; tous trois vinrent s'établir au
+Luxembourg, où l'impatience publique attendait le succès de l'entreprise
+pour s'exhaler en vives acclamations.
+
+Ici commence une ère nouvelle pour le général Bonaparte; ici commence
+son règne. _Nous avons un maître_, dit Sieyes, qui ne connut bien
+qu'après l'avoir entendu discuter dans le conseil les questions les plus
+difficiles en matière de gouvernement et d'administration, l'homme que
+jusqu'alors il n'avait cru supérieur que dans la guerre.
+
+La nouvelle constitution fut rédigée en six semaines; la création des
+trois consuls fut maintenue, mais non la nomination des mêmes individus
+à ces postes importans.
+
+Le général Bonaparte fut fait premier consul. MM. Cambacérès et Lebrun
+furent nommés, l'un second, et l'autre troisième consul, à la place de
+Sieyes et de Roger Ducos, qui furent les premiers membres du sénat
+conservateur où ils allèrent s'anéantir.
+
+Les deux collègues du général Bonaparte, l'un choisi parmi les
+magistrats les plus sages et les plus éclairés, l'autre parmi les
+administrateurs les plus expérimentés et les plus probes, eurent une
+grande part à tout ce qui fut fait de bien à cette grande époque de
+notre régénération. On leur doit les bons choix en préfets, en juges, en
+administrateurs; on leur doit, en un mot, tous ces fonctionnaires qui
+secondèrent si bien les efforts du premier consul pour ramener la
+probité dans les affaires, et l'équité dans les décisions.
+
+Les six premiers mois de cette nouvelle administration produisirent une
+amélioration que l'on n'eût pas obtenue, en d'autres temps, d'un siècle
+d'efforts. On était las de désordres, fatigué d'anarchie; chacun
+favorisait, autant qu'il était en lui, un ordre de choses qui lui
+promettait repos et sécurité.
+
+L'administration intérieure commençait à prendre une bonne direction;
+mais, en revanche, tout ce qui concernait la guerre était au pis. Le
+premier consul s'appliqua d'une manière spéciale à rendre leur lustre à
+nos drapeaux. Le désordre avait été tel que le ministre de la guerre ne
+put fournir une situation exacte de l'armée. Il ne connaissait ni sa
+force, ni le nombre des corps dont elle se composait, ni leur
+emplacement. On fut obligé d'envoyer des officiers à la recherche des
+régimens, des dépôts. Ils devaient constater l'effectif de ceux qu'ils
+découvraient, et le transmettre immédiatement au ministre.
+
+L'artillerie était dans l'état le plus déplorable, et la marine dans une
+désorganisation complète, quoique du reste elle eût encore des moyens
+assez étendus.
+
+Les finances étaient si délabrées, que le soir du 18 brumaire, les
+caisses ne renfermaient pas de quoi expédier des courriers aux armées et
+aux grandes villes qui devaient être informées de l'événement. Les
+premières dépenses furent faites avec des fonds prêtés au trésor public,
+à des conditions que l'urgence des circonstances n'avait pas permis de
+repousser.
+
+Le corps diplomatique se bornait à un envoyé de Charles IV, qui ne
+résidait à Paris que parce que la flotte espagnole était retenue à
+Brest, et à un chargé d'affaires du prince des Deux-Ponts, devenu
+électeur de Bavière. Encore cet agent était-il plutôt sur le pied d'un
+homme privé que d'un envoyé revêtu d'un caractère public.
+
+Il fallait un homme du génie du premier consul pour ne pas reculer
+devant un tel état de choses. Loin de le rebuter, cette complication de
+difficultés ne fit qu'enflammer son courage; il mit sa gloire à vaincre
+tant d'obstacles, et il réussit.
+
+La composition de son ministère fut généralement approuvée. Il eut le
+rare bonheur, dans un premier choix, de tomber sur des hommes dans la
+maturité de l'expérience, dans l'âge où l'habitude du travail le rend
+plus facile, et où l'on sait se faire obéir. Tous se pénétrèrent de la
+nécessité de sortir de l'embarras où l'anarchie et le gaspillage avaient
+plongé la nation. Tous mirent leur gloire à seconder les intentions du
+premier consul, qui, de son côté, ne tarda pas à reconnaître qu'il
+pouvait s'en rapporter à eux des soins que réclamaient leurs départemens
+respectifs.
+
+Sa position militaire devint le sujet de ses méditations. Il avait
+besoin d'hommes, d'habits, de chevaux; tout lui fut donné avec une
+généreuse profusion. En peu de temps, la situation des armées changea.
+Lorsqu'il prit le timon des affaires, la guerre civile absorbait des
+forces considérables; ce que le Directoire s'était bien gardé d'avouer.
+Il avisa de suite aux moyens de reporter sur les frontières des troupes
+devenues indispensables pour faire tête à l'étranger. Une pacification
+ne lui parut pas impossible. Les cruautés dont la Vendée avait été le
+théâtre dataient de l'époque des comités. Son administration était
+vierge de toute espèce de représailles. Les chefs des insurgés devaient
+être las d'une guerre sans objet: il résolut de leur faire des
+ouvertures qui, au pis-aller, ne compromettaient rien. Il ordonna, en
+conséquence, au général en chef de l'armée de l'Ouest de se mettre en
+communication avec eux; il le chargea de leur proposer de venir
+eux-mêmes à Paris juger de la sincérité des intentions qui l'animaient
+en les appelant dans la capitale, et leur garantit la liberté de
+retourner chez eux, quelle que pût être la détermination que leur
+suggérerait la conférence qu'il désirait avoir avec eux.
+
+Tous se rendirent à l'invitation. Le premier consul ne leur adressa
+aucun reproche; il leur dit que, s'ils n'avaient pris les armes que pour
+leur sûreté personnelle et celle de la population de leurs contrées, ils
+n'avaient désormais aucun motif de prolonger la guerre; que le
+gouvernement n'en voulait à aucun d'eux; qu'ils avaient dès ce moment
+les mêmes droits à la protection des lois que ceux qu'ils avaient
+combattus. Que s'ils avaient, au contraire, pris les armes pour relever
+le joug de la féodalité, ils devaient considérer qu'ils ne formaient que
+la partie la plus faible de la nation; qu'il était peu probable qu'ils
+réussissent, en même temps qu'il était injuste à eux de prétendre dicter
+des lois à la majorité.
+
+Il ajouta que les succès qu'ils avaient obtenus jusque-là étaient, en
+grande partie, le résultat de la guerre extérieure; que, dans peu, ils
+verraient eux-mêmes combien peu les alliés pouvaient leur être utiles;
+que, prêt à aller se mettre à la tête des troupes, il se chargeait de
+leur en fournir la preuve.
+
+Ces considérations ne pouvaient manquer de faire impression sur des
+hommes qui, la plupart, n'avaient pris les armes que pour échapper aux
+vexations d'un gouvernement ombrageux. Ils demandèrent jusqu'au
+lendemain pour y réfléchir, et tous, hormis Georges Cadoudal,
+déclarèrent qu'ils se soumettraient à un gouvernement sous lequel ils
+pouvaient vivre en paix. Ils lui offrirent même les efforts qu'ils
+avaient constamment opposés aux pouvoirs anarchiques qui avaient
+précédé.
+
+Ils circulèrent librement à Paris, virent leurs connaissances, et
+retournèrent chez eux, où ils tinrent fidèlement tout ce qu'ils avaient
+promis.
+
+Georges Cadoudal se présenta, comme ses collègues, à l'audience du
+premier consul. Celui-ci lui parla de la gloire qu'il avait acquise, du
+rang qu'il avait pris parmi les notables de sa province, et lui dit
+qu'aux sentimens qui l'avaient élevé devaient s'unir ceux d'un patriote,
+qui ne voulait pas, sans doute, prolonger les malheurs des contrées qui
+l'avaient vu naître. Il cessa de parler. Au lieu de répondre, Georges
+balbutia quelques mots qui avaient plus de sens que d'esprit, tint
+constamment les yeux baissés, et finit par lui demander un passe-port.
+Le premier consul le lui fit non seulement délivrer, mais ordonna qu'il
+eût à vider Paris sur-le-champ, ce qu'il fit[29].
+
+Les premiers chefs de la Vendée soumis, il ne resta plus qu'un
+brigandage de grands chemins qui s'exerça assez vivement pour rendre les
+communications dangereuses, quelquefois même impraticables. Les hommes
+que la guerre civile avait aguerris répugnaient à retourner au travail;
+ils avaient refusé de se rendre aux invitations de leurs chefs, et
+continuaient à courir la fortune. Les excès auxquels ils se livrèrent
+leur firent bientôt perdre le peu de considération qu'ils avaient
+acquise; ils devinrent à charge à des contrées qui ne désiraient que le
+repos; ils furent poursuivis, livrés aux tribunaux, qui firent une
+justice sévère de tous ceux qui leur furent déférés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Formation d'un camp de réserve à Dijon.--M. Necker.--Passage du mont
+Saint-Bernard.--Fort de Bard.--Arrivée du premier consul à
+Milan.--Combat de Montebello.--Le général Desaix rejoint le premier
+consul.
+
+
+Le premier consul avait réussi à pacifier l'intérieur; il avait rétabli
+l'administration et rendu au fisc des provinces qui, dès le commencement
+des troubles civils, n'avaient pas payé d'impôt. Un résultat plus grand
+encore, à raison des circonstances, c'était de pouvoir disposer
+sur-le-champ de quatre-vingt mille soldats aguerris, que le Directoire
+tenait en permanence dans la Vendée, et dont l'absence n'avait pas été
+une des moindres causes de nos revers.
+
+Les calculs approximatifs les plus exacts portent au-delà d'un million
+les hommes que cette cruelle guerre a dévorés. Tous étaient Français; et
+tandis que les uns étaient égorgés au nom d'un Dieu de paix, immolés
+jusqu'au pied de ses autels, les autres étaient offerts en holocauste à
+la liberté: où ces sanglantes exécutions se fussent-elles arrêtées, si
+le 18 brumaire ne fût venu y mettre un terme?
+
+Heureux d'avoir mis fin à une destruction dont les suites étaient
+incalculables, le premier consul achemina ses troupes sur Dijon, où il
+venait d'ordonner la formation d'un camp.
+
+Il avait fait un appel aux militaires que les bévues du Directoire
+avaient éloignés de leurs drapeaux. Chose remarquable! son nom seul les
+rallia tous; il n'en resta pas un en arrière qui ne fût retenu par
+quelque motif dont on pût contester la validité.
+
+La cavalerie était dans un état de nullité complète: la plupart des
+régimens, réduits à leurs cadres, n'étaient pas montés. On requit le
+vingtième, puis le trentième cheval. On rassembla ces animaux de tous
+les points de la France. Ils furent fournis sans murmure, et livrés à
+jour fixe dans les dépôts. On vit, comme par enchantement, l'armée se
+recréer de ses propres débris, et reparaître aussi belle qu'aux jours
+glorieux de notre histoire. Tels furent les premiers effets de la
+confiance qu'inspirait le général Bonaparte; il était nécessaire à la
+France, la France le sentait et le lui témoignait.
+
+Ces prodigieuses créations, opérées en si peu de temps, étonnèrent
+d'autant plus, qu'on en avait à peine suivi la marche: tout avait été
+conçu, médité dans le secret, et exécuté avec la rapidité de la pensée.
+
+Personne n'imaginait, en France, de quels élémens se composait l'armée
+qui se rassemblait à Dijon: on croyait qu'elle n'existait que sur le
+papier, parce qu'on n'en apercevait les élémens nulle part. Les
+Autrichiens, maîtres de toute l'Italie, n'avaient sans doute rien
+négligé pour être informés de ce qui se passait en deçà des Alpes,
+qu'ils espéraient forcer, aussitôt qu'ils auraient pris Gênes qu'ils
+assiégeaient; mais ce qui se passait à Dijon leur échappait, comme il
+échappait à Paris. L'espionnage qu'ils entretenaient dans cette capitale
+ne leur avait dû transmettre que des rapports rassurans, puisqu'ils
+continuèrent leurs opérations devant Gênes.
+
+Ils ne se doutaient pas que la Vendée fût pacifiée, ni qu'elle pût
+offrir tant de ressources au premier consul, parce que le Directoire
+s'était bien gardé de convenir jamais qu'il était obligé d'employer
+autant de troupes à la contenir.
+
+Le premier consul ne donna pas aux ennemis le temps d'être informés des
+progrès qu'il avait faits, ni des projets qu'il avait conçus. Comme il
+ordonnait tout lui-même, il savait le jour où les troupes qu'il avait
+mises en mouvement arriveraient à Dijon. Il s'y rendit de sa personne
+sans se faire annoncer, ne s'arrêta que le temps nécessaire pour voir si
+ses ordres avaient été exécutés, compter son monde, examiner tout avec
+un esprit de détail jusqu'alors inconnu, et faire partir l'armée, dont
+il compléta l'organisation pendant qu'elle était en marche.
+
+Il se dirigea, par Genève, sur le grand Saint-Bernard. Il reçut la
+visite de M. Necker, qui se mit aussitôt à l'entretenir de ses idées
+d'administration, de constitution, etc.; mais il avait bien assez à
+faire pour le moment, et, du reste, il goûta peu la conversation du
+financier. Depuis, je lui ai entendu dire qu'elle avait produit sur lui
+l'effet des dissertations d'un homme qui cherchait à s'associer à sa
+fortune, mais que, dès long-temps, son opinion était arrêtée sur ce
+ministre, qui lui parut au-dessous de sa célébrité. Au reste,
+ajoutait-il, l'éclat qu'il a jeté n'a rien d'étonnant, les connaissances
+pratiques en finances et en administration étaient si peu avancées à
+cette époque!
+
+Le premier consul gravit le Saint-Bernard sur une belle mule qui
+appartenait à un riche propriétaire de la vallée; elle était conduite
+par un jeune et vigoureux paysan, dont il se plaisait à provoquer les
+confidences. «Que te faudrait-il pour être heureux? lui demanda-t-il au
+moment d'atteindre le sommet de la montagne. Ma fortune serait faite,
+répondit le modeste villageois, si la mule que vous montez était à moi.»
+
+Le premier consul se mit à rire, et ordonna, après la campagne,
+lorsqu'il fut de retour à Paris, qu'on achetât la plus belle mule qu'on
+pourrait trouver, qu'on y joignît une maison avec quelques arpens de
+terre, et qu'on mît son guide en possession de cette petite fortune. Le
+bon paysan, qui ne pensait déjà plus à son aventure, ne connut qu'alors
+celui qu'il avait conduit au Saint-Bernard.
+
+Le premier consul avait pris les précautions les plus minutieuses pour
+maintenir l'ordre parmi les corps, pendant une marche aussi pénible que
+celle qu'ils faisaient à travers les Alpes, et empêcher les hommes
+faibles de constitution d'abandonner leurs colonnes. Indépendamment de
+ce que le soldat portait avec lui, il avait fait réunir des provisions
+considérables au monastère qui est au sommet du grand Saint-Bernard.
+Chaque soldat recevait en passant, de la main des religieux, un bon
+morceau de pain, du fromage et un grand verre de vin. Le pain, le
+fromage étaient coupés, le vin se versait à mesure que les corps
+défilaient; jamais distribution ne se fit avec plus d'ordre. Chacun
+sentait le prix de la prévoyance dont il était l'objet. Personne ne
+quitta sa place; on n'aperçut pas un traînard.
+
+Le premier consul témoigna sa reconnaissance aux religieux, et fit
+donner 100,000 fr. au monastère en souvenir du service qu'il avait reçu.
+
+Il faudrait une plume plus exercée que la mienne, pour décrire tout ce
+qu'il se fit de nobles efforts pour transporter au-delà des Alpes
+l'artillerie et les munitions qui suivaient l'armée. Chacun semblait
+avoir l'Italie à conquérir pour son compte. Personne ne voulait être
+médiocre dans cette grande entreprise. L'ardeur fut telle, que le
+premier consul trouva le lendemain, au pied de la montagne, du côté de
+l'Italie, cinquante pièces de canon sur leurs affûts. Elles étaient
+accompagnées de leurs caissons, pourvues de munitions qui avaient été
+transportées à dos de mulets. Les pièces, les voitures, étaient attelées
+et prêtes à marcher.
+
+Il s'arrêta pour témoigner sa satisfaction aux canonniers. Il les
+remercia du dévoûment qu'ils avaient montré, et leur alloua 1,200 francs
+de gratification; mais ces braves étaient animés du feu sacré, ils
+refusèrent. «Nous n'avons pas, lui dirent-ils, travaillé pour de
+l'argent, ne nous obligez pas d'en recevoir. Vous ne manquerez pas
+d'occasions de nous tenir compte de ce que nous avons fait.»
+
+L'armée, descendue du Saint-Bernard, entra dans la vallée d'Ivrée, et
+arriva devant le fort de Bard. La route passe sous le glacis; périlleux
+pour les troupes, ce défilé était impraticable pour l'artillerie.
+
+D'une autre part, le temps était trop précieux pour le perdre devant une
+bicoque qui n'avait qu'une faible garnison, mais qui était commandée par
+un officier décidé à faire son devoir. Il sentait l'importance du poste
+qui lui était confié, il ne voulut entendre aucune proposition. On fut
+obligé de faire filer l'infanterie et la cavalerie par des sentiers
+détournés que des chèvres eussent eu peine à suivre.
+
+Les canonniers, de leur côté, ne trouvèrent d'autre moyen de tromper la
+vigilance autrichienne que d'empailler les roues de leurs pièces, ainsi
+que celles de leurs caissons, et les roulèrent à bras pendant la nuit,
+jusqu'au point où avaient été conduits leurs chevaux.
+
+Tout cela s'exécuta dans un si grand silence, que la garnison n'entendit
+rien, quoique le passage s'effectuât à une portée de pistolet du chemin
+couvert. Chacun de ceux qui étaient employés à ce périlleux transport
+sentait combien étaient nécessaires le silence et la célérité; aussi
+tout se passa-t-il à souhait.
+
+Les Autrichiens étaient loin de s'attendre que l'Italie serait envahie
+par ce côté, et n'avaient fait aucun préparatif de défense. Ivrée était
+sans garnison, et cette place, qui aurait pu nous arrêter long-temps,
+nous ouvrit ses portes dès que notre avant-garde se présenta. Ce fut
+notre première place d'armes.
+
+Le premier consul, qui était dans toute la chaleur de son début,
+pressait vivement la marche. Il voulait tout à la fois prendre des
+avantages de position, ressaisir d'un seul coup l'influence qu'il avait
+eue, et paraître avec l'ascendant que donne l'opinion, sur ce théâtre où
+s'allait décider le sort de l'Italie. Il pressa son mouvement, et entra
+à Milan, que cette ville ignorait encore qu'il eût quitté Dijon. Les
+Italiens, stupéfaits, refusaient de croire à sa présence; ils se
+convainquirent enfin, et ne tardèrent pas à se déclarer pour nous.
+
+La ligne des opérations des Autrichiens était coupée. On courut saisir
+la poste, et l'on trouva, dans les correspondances interceptées, une
+foule de renseignemens de la plus haute importance.
+
+Maître des lettres qui venaient de Vienne à l'armée autrichienne, et de
+celles de cette armée à Vienne, le premier consul eut, dès le soir même,
+l'état des renforts qui étaient en marche pour l'Italie, et l'état de
+situation de l'armée qui faisait le siége de Gênes, avec son
+emplacement, celui de ses parcs et hôpitaux. Le ministre de la guerre de
+l'empereur d'Autriche n'aurait pu fournir un état plus complet que celui
+que le premier consul avait à sa disposition.
+
+Il avait appris, en quelques heures, tout ce qu'il lui importait de
+savoir sur la situation matérielle et morale des Autrichiens en Italie.
+Une correspondance partie de Gênes vint lui révéler d'autres secrets. Il
+vit que cette place se défendait encore, mais qu'elle était aux abois.
+Un nouvel incident compléta les lumières dont il avait besoin avant de
+s'engager dans des entreprises ultérieures. On arrêta un courrier
+expédié de Vienne au baron de Mélas, qui commandait en chef l'armée
+autrichienne en Italie. Ses dépêches dévoilèrent ce qui restait d'obscur
+à l'horizon. C'était une position bien singulière que celle du général
+Bonaparte lisant à Milan les dépêches écrites par le gouvernement
+autrichien au général de son armée, et les comptes rendus par celui-ci à
+son gouvernement. Le premier consul méditait sur le parti qu'il avait à
+prendre, lorsqu'on lui amena un autre courrier expédié par M. de Mélas à
+Vienne. Il apprit, par ses dépêches, que Gênes était près de succomber;
+qu'à la vérité, elle résistait encore, mais qu'il était probable qu'elle
+serait rendue sous peu.
+
+Le courrier portait en outre la situation de l'armée, il avait des
+ordres pour les dépôts, équipages et parcs d'artillerie qui étaient en
+arrière. On se hâta de profiter de cet avis donné par la fortune, et on
+envoya prendre possession de tout le matériel dont le voisinage nous
+était signalé.
+
+Le premier consul venait de cerner le château de Milan; il avait fait
+deux détachemens, l'un sur Brescia, et l'autre sur la citadelle de
+Turin. Il marcha sur Pavie, où il porta son quartier-général. On y
+saisit un équipage de pont, qui, réuni aux bateaux du commerce, fournit
+les moyens de franchir le Pô. Il détacha des troupes sur Parme, sur
+Plaisance, et partit lui-même avec celles qui devaient passer le fleuve
+à Pavie.
+
+Ce fut le général Lannes qui exécuta le passage avec le 6e d'infanterie
+légère. On se logea dans des joncs qui étaient à l'autre bord, et on
+construisit le pont avec cette activité que mettent les Français à
+exécuter ce qu'ils jugent utile à leurs succès; il ne tarda pas à être
+achevé. Le premier consul fit aussitôt passer l'armée sur la rive
+droite, et se porta lui-même sur la route de Stradella à Montebello,
+qu'il avait fait prendre à ses troupes.
+
+La fortune lui fournit encore, dans cette marche, de nouveaux
+renseignemens sur la position de ses ennemis. On lui amena, de ses
+avant-postes, un parlementaire autrichien, qu'escortait un officier de
+l'état-major de Masséna chargé de lui transmettre la capitulation de
+Gênes. Cet officier lui apprit à quel point les Autrichiens s'abusaient
+encore sur sa marche et sur les forces qu'il commandait.
+
+Ils avaient pris possession de Gênes avec pompe et dans les formes de la
+plus rigoureuse étiquette. Le général Mélas savait, à la vérité, que les
+Français étaient entrés en Italie par Ivrée, mais il refusait de croire
+qu'ils fussent nombreux: il n'avait envoyé qu'un fort détachement pour
+observer les bords du fleuve.
+
+Parti de Gênes après ce corps, l'officier l'avait joint en route, et
+avait pu en évaluer la force, qu'il indiqua au général Bonaparte, ainsi
+que la distance à laquelle il l'avait laissé. Il apprit aussi au premier
+consul que l'armée autrichienne n'avait fait aucun détachement sur Parme
+ni sur Plaisance. Les troupes que l'on avait poussées dans cette
+direction devenaient inutiles: on les rappela; mais on marcha, sans les
+attendre, au-devant des Autrichiens. La rencontre eut lieu à Montebello:
+l'action s'engagea; elle fut brillante, et donna plus tard son nom au
+général Lannes, qui devint maréchal de France et duc de Montebello.
+
+Les Autrichiens battus furent obligés de retourner sur leurs pas, et de
+faire donner l'alerte à M. de Mélas, qui avait eu à peine le temps de
+prendre possession de Gênes. On suivit ce corps pas à pas, et, depuis le
+combat de Montebello, on ne cessa pas d'être en présence des ennemis.
+
+Le premier consul rentrait du champ de bataille, lorsqu'il rencontra le
+général Desaix. Il lui avait écrit, avant de se rendre à Dijon, de venir
+le joindre en Italie, s'il n'aimait mieux aller l'attendre à Paris, en
+sortant de quarantaine; mais elle était à peine achevée, que le général
+Desaix se mit en route pour l'Italie. Il gagna l'Isère, traversa
+Chambéri, la Tarentaise, le petit Saint-Bernard, et descendit dans la
+vallée que l'armée avait suivie. Il arriva enfin à la vue de Stradella,
+où il joignit le général Bonaparte. Le premier consul l'accueillit avec
+une distinction particulière: il le fit monter à cheval et le mena chez
+lui, où ils restèrent enfermés pendant la nuit. Le général Bonaparte
+était insatiable de détails sur ce qui s'était passé en Égypte depuis
+son départ. Le jour commençait à poindre lorsqu'ils se séparèrent. De
+mon côté, il me tardait de voir revenir le général Desaix. Il ne
+paraissait pas: la lassitude m'abattit la paupière; je dormais d'un
+profond sommeil lorsqu'il entra. Il me réveilla lui-même, et m'apprit,
+entre autres choses, que le général Bonaparte était déjà établi au
+Luxembourg, lorsque les lettres que le général Kléber et M. Poussielgue
+avaient adressées au Directoire étaient arrivées; il les avait reçues
+lui-même et n'avait pas été surpris, après les avoirs lues, des fautes
+qui avaient suivi son départ. On ne s'était pas attendu, ajouta-t-il, à
+son arrivée en France, et encore moins au succès qu'il avait eu; mais il
+ne s'abusait ni sur l'esprit qui avait dicté ces lettres, ni sur le but
+qu'on s'était proposé d'atteindre.
+
+Nous nous expliquâmes alors le silence qu'il avait gardé avec M.
+Poussielgue. Il avait encore sur le coeur la correspondance de cet
+administrateur avec le Directoire.
+
+Du reste, il ne lui garda pas toujours rancune; car plus tard le
+ministre des finances ayant proposé de l'employer dans les travaux du
+cadastre, le premier consul, devenu empereur, lui donna une place
+d'inspecteur dans cette administration; c'est une nouvelle preuve que
+personne, plus que le général Bonaparte, n'oubliait facilement les torts
+qu'on pouvait avoir envers lui.
+
+Le premier consul voulut employer sur-le-champ le général Desaix; il
+forma un corps d'armée composé des deux divisions Boudet et Monnier,
+qu'il mit sous son commandement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Mélas arrive à Alexandrie.--Le premier consul craint qu'il ne lui
+échappe par la route de Novi.--Bataille de Marengo;--elle est perdue
+jusqu'à quatre heures.--Dispositions qui rétablissent les
+affaires.--Mort de Desaix.--L'armée autrichienne se retire sur l'Adige.
+
+
+M. de Mélas avait enfin terminé les cérémonies de l'occupation de Gênes,
+et ramené son armée sous la citadelle d'Alexandrie. Il était descendu
+par la Boquetta, et avait appris, en arrivant, la défaite du corps qu'il
+avait chargé de nous disputer le passage du Pô.
+
+Une autre circonstance compliquait sa position. L'armée qui avait rendu
+Gênes touchait au moment de rentrer en ligne; l'époque qu'assignait la
+capitulation à la reprise des hostilités était venue. Il courait la
+chance d'être attaqué simultanément sur son front et ses derrières.
+
+Il eût pu prendre son passage par Turin. Le premier consul craignit même
+un instant qu'il ne se dirigeât sur cette capitale, et se hâta de se
+porter dans la direction d'Alexandrie, afin de s'approcher du théâtre
+des événemens. Nous rencontrâmes à Voghera des parlementaires
+autrichiens dont la mission spéciale nous parut être de s'assurer si
+notre armée marchait véritablement à eux. Le premier consul les fit
+retenir assez long-temps pour qu'ils la vissent défiler. Il mit même
+quelque intention à leur montrer le général Desaix, qui était connu de
+l'un d'eux, et les renvoya.
+
+Nous continuâmes à marcher. Tortone était encore occupé par les
+Autrichiens. Nous laissâmes la place à gauche, et nous allâmes passer la
+Scrivia à Castel-Seriolo. La division Boudet, que suivait le général
+Desaix, fut la seule qui, se portant sur la droite, fila par la montagne
+et traversa la rivière au-dessus de Tortone, pour se placer à Rivalta.
+Loin de s'attendre à voir M. de Mélas marcher franchement à lui, le
+premier consul craignait qu'il ne manoeuvrât pour éviter une action qui
+ne pouvait que lui être désavantageuse. Il était si préoccupé de cette
+idée, qu'il ordonna, dans la nuit, au général Desaix de faire un
+détachement sur Novi, afin de s'assurer si l'ennemi ne filait pas par
+cette route pour gagner les bords du Pô.
+
+Je fus chargé de cette reconnaissance; je poussai jusqu'à Novi: aucun
+détachement n'avait paru. Je rentrai à Rivalta dans la nuit du 14 au 15
+juin.
+
+Le premier consul avait employé la journée du 14 à reconnaître les bords
+de la Bormida. Il s'était assuré qu'indépendamment du pont qu'ils
+avaient sur cette rivière en avant d'Alexandrie, les ennemis en
+possédaient un second beaucoup plus bas, c'est-à-dire sur notre flanc
+droit.
+
+Il avait ordonné qu'on rejetât de l'autre côté de la rivière tout ce qui
+l'avait passée, et qu'à quelque prix que ce fût, on détruisît un pont
+qui pouvait nous être si funeste, annonçant même l'intention de s'y
+porter de sa personne, si les circonstances l'exigeaient. Un de ses
+aides-de-camp, le colonel Lauriston, fut chargé de suivre l'opération,
+et de ne revenir que lorsqu'elle serait accomplie.
+
+L'action s'engagea; on se canonna toute la journée: mais l'ennemi tint
+ferme; on ne put l'obliger à retirer le pont. Lauriston vint rendre
+compte de l'état des choses. Le premier consul, exténué de fatigue, ne
+l'entendit pas ou comprit mal ce que son aide-de-camp lui rapportait;
+car Lauriston, auquel il reprocha souvent dans la suite la fausse
+sécurité qu'il lui avait donnée, répondit constamment que, loin d'avoir
+à se reprocher une faute aussi grave, il était au contraire accouru le
+prévenir que ses ordres n'avaient pu s'exécuter. Lauriston connaissait
+trop l'importance du pont pour lui annoncer, sans s'en être assuré
+lui-même, qu'il était détruit.
+
+Le premier consul était resté fort tard à parcourir les lignes de son
+armée. Il rentrait lorsqu'il reçut le rapport de la reconnaissance que
+j'avais poussée jusqu'à Novi. Il m'a fait l'honneur de me dire depuis
+qu'il avait eu de la peine à se persuader que les Autrichiens n'eussent
+pas cherché à lui échapper par une route qui n'était pas observée, et
+qui leur offrait une retraite plus sûre, puisqu'elle les éloignait de
+Masséna, qui avait repris les hostilités.
+
+Une circonstance particulière contribuait à lui faire paraître la chose
+plus invraisemblable. Il s'était tenu à cheval, à ses vedettes, une
+bonne partie de la nuit, et n'avait aperçu qu'un petit nombre de feux
+ennemis. Il n'avait plus douté dès-lors que les Autrichiens ne fissent
+un mouvement, et avait ordonné au général Desaix de se porter avant le
+jour à Novi avec la division Boudet[30].
+
+Nous prîmes aussitôt les armes, et quittâmes la position de Rivalta;
+nous marchâmes sur Novi: mais à peine le jour commençait à poindre, que
+nous entendîmes une canonnade redoublée s'ouvrir au loin en arrière de
+notre droite. Le pays était plat; nous ne pouvions apercevoir qu'un peu
+de fumée. Le général Desaix, étonné, arrêta sa division et m'ordonna
+d'aller rapidement reconnaître Novi. Je pris cinquante chevaux que je
+lançai à toute bride sur la route; j'atteignis promptement le lieu où
+j'étais envoyé. Tout était calme et dans l'état où je l'avais laissé la
+veille; personne n'y avait encore paru. Je remis mon détachement au
+galop, et je rejoignis le général Desaix.
+
+Je n'avais été que deux heures à exécuter ma mission. Elle pouvait
+influer sur les combinaisons de la journée; je courus annoncer au
+premier consul que tout était tranquille à Novi, que le général Desaix
+avait suspendu son mouvement et attendait de nouveaux ordres. La
+canonnade devenait à chaque instant plus vive. J'éprouvais le besoin
+d'arriver près du premier consul, et pris à travers les champs: le feu
+et la fumée me dirigeaient. Je hâtais mon cheval de toutes mes forces,
+lorsqu'un heureux hasard me fit rencontrer un aide-de-camp du général en
+chef, Bruyère, qui devint plus tard un des plus brillans généraux de
+cavalerie, et périt en 1813, dans la campagne de Saxe. Il portait au
+général Desaix l'ordre d'accourir sur le champ de bataille, où le besoin
+était déjà si pressant, qu'il avait, comme moi, quitté la route et pris
+à travers la plaine pour nous atteindre plus tôt. Je lui indiquai où se
+trouvait le général Desaix, et appris de lui où se trouvait le premier
+consul. Voici ce qui était arrivé:
+
+Le général Bonaparte, croyant que le pont inférieur de la Bormida avait
+été coupé, n'avait pas changé la position de son armée, qui passa la
+nuit du 13 au 14, à cheval sur la chaussée de Tortone à Alexandrie, la
+droite en avant de Castel-Seriolo, la gauche dans la plaine de Marengo.
+Le général Desaix était en réserve à Rivalta, et le quartier-général à
+Gorrofolo.
+
+Tortone, qui était occupé par une garnison autrichienne, avait été
+laissé derrière nous, et nous avait forcés de faire passer la ligne
+d'opération par Castel-Seriolo.
+
+Le premier consul attendait le corps qu'il avait rappelé de Parme et de
+Plaisance, ainsi que celui qui avait fait le siége du fort de Bard, dont
+nous venions de nous emparer. Ce dernier s'avançait par Pavie, les
+autres arrivaient par Stradella et Montebello; mais ni les uns ni les
+autres ne nous avaient joints.
+
+La position de l'armée était loin d'être rassurante: elle avait en tête
+un ennemi que l'on avait mis dans l'obligation de tout sacrifier pour
+s'ouvrir un passage. Elle était faible, dispersée; ce n'était pas trop
+d'un homme comme le premier consul pour faire tourner à bien des
+circonstances aussi fâcheuses. Tout autre, n'eût-il pas même été général
+médiocre, eût infailliblement perdu la bataille que nous fûmes forcés
+d'accepter le lendemain.
+
+Le 14 juin, notre droite avait été assaillie à la pointe du jour par une
+multitude de cavalerie qui avait débouché par le pont que l'on avait dû
+couper la veille; l'irruption fut si vive, si rapide, qu'en un instant
+nous éprouvâmes une perte énorme en hommes, en chevaux et en matériel.
+Le désordre était entier dans cette partie de l'armée, que la bataille
+n'était pas engagée. Elle se rallia; mais elle se ressentit toute la
+journée de ce fâcheux début. Le trouble ne s'était pas arrêté aux
+troupes qui avaient été battues; celles qui les appuyaient avaient pris
+l'épouvante à la vue de ce débordement de cavalerie, et avaient été
+porter leur frayeur au loin. Le premier consul fut bientôt prévenu de
+cet échec. C'était le premier rapport de la journée. Il cacha le dépit
+que lui causait un malheur qui n'avait eu lieu que parce que le pont
+inférieur de la Bormida n'avait pas été détruit, conformément aux ordres
+sur lesquels il avait tant insisté la veille. Il montait à cheval pour
+voir ce qui se passait, lorsque toute la ligne fut attaquée par la route
+d'Alexandrie. M. de Mélas, décidé à se frayer passage à travers nos
+bataillons, avait porté son armée pendant la nuit en deçà de la Bormida,
+où elle avait pris position. Elle s'était établie devant nous; mais elle
+n'avait pas allumé de feux: nous ne nous étions pas aperçus que les
+lignes que nous avions en face s'étaient grossies.
+
+Le début de leur attaque fut brillant; les Autrichiens avaient pris
+l'initiative des mouvemens sur tous les points à la fois; ils eurent du
+succès partout. Notre centre fut percé, mis en retraite; notre gauche
+fut plus maltraitée encore.
+
+Le choc avait été meurtrier. Les blessés qui se retiraient formaient une
+colonne longue, épaisse, dont la marche rétrograde favorisait la fuite
+des hommes faibles, qu'une attaque aussi rude qu'inattendue avait
+ébranlés. La déroute commençait; il ne fallait qu'un hourra de cavalerie
+pour la décider. S'il avait eu lieu, c'en était fait de la journée.
+
+Le péril devenait à chaque instant plus imminent. Le premier consul
+ordonna que l'on cédât le terrain, et que, tout en se ralliant, on se
+rapprochât des réserves qu'il rassemblait entre Gorrofolo et Marengo. Il
+plaça sa garde derrière ce petit village, mit lui-même pied à terre, et
+s'établit avec elle sur la droite du grand chemin. Ses cartes étaient
+déroulées; il était à les étudier quand je le joignis. Il venait
+d'ordonner au général qui commandait sa gauche de lui envoyer le peu de
+troupes intactes qui lui restaient. Il préparait déjà le mouvement qui
+devait décider l'action qu'il n'avait pas prévue, et qui tournait si
+mal. Battue comme elle était, sa gauche lui devenait inutile, puisqu'il
+ne pouvait pas la renforcer. Il retirait le peu de bonnes troupes
+qu'elle avait encore, et les portait au centre.
+
+Dans cet état de choses, il ne pouvait rien apprendre de plus heureux
+que ce que je venais lui annoncer. Novi était désormais sans importance.
+Il était assez visible que les Autrichiens n'y avaient pas marché. Au
+lieu de consumer le temps à une course inutile, le général Desaix avait
+fait halte; il pouvait compter ses troupes au nombre de celles qui
+allaient décider de la journée.
+
+«À quelle heure l'avez-vous quitté, me dit le premier consul en tirant
+sa montre?--À telle heure, lui répondis-je.--Eh bien, il doit être près
+d'ici; allez lui dire de se former là (il me désignait le lieu de la
+main); qu'il quitte le grand chemin pour laisser passer tous ces
+blessés, qui ne pourraient que l'embarrasser, et peut-être
+entraîneraient son monde.»
+
+Je partis pour rejoindre le général Desaix, qui, averti par Bruyère du
+péril que courait l'armée, avait pris à travers champs, et n'était plus
+qu'à quelques centaines de pas du champ de bataille. Je lui transmis les
+ordres dont j'étais chargé; il les exécuta, et se rendit auprès du
+premier consul, qui lui expliqua comment les choses en étaient venues au
+point où elles étaient, et ce qu'il allait tenter dès que sa division
+serait en ligne.
+
+Notre droite avait été assez promptement ralliée; notre centre, renforcé
+par les troupes tirées de la gauche, était redevenu respectable. À
+l'extrême gauche de ce centre était la division du général Desaix,
+marchant en tête des troupes qui allaient entrer en action; quant à la
+gauche, elle n'existait plus.
+
+Ses ordres expédiés, le premier consul fit exécuter à l'armée entière un
+changement de front sur l'aile gauche de son centre, en portant toute
+l'aile de droite en avant. Il achevait de tourner par ce mouvement tout
+ce qui s'était abandonné à la poursuite des troupes de la gauche qui
+avaient été rompues. En même temps, il portait sa droite loin du pont
+qui lui avait été si fatal dans la matinée. Il serait difficile de dire
+pourquoi le général qui commandait à la gauche de l'armée autrichienne,
+laissa opérer ce mouvement décisif; mais, soit qu'il ne le comprît pas,
+soit qu'il attendît des ordres, il se borna à envoyer des corps de
+cavalerie pour intercepter notre retraite, ne regardant pas comme
+possible que nous fussions occupés d'autre chose que de l'effectuer.
+Placé de manière à rendre tout au moins douteux le succès de la manoeuvre
+du premier consul, il ne chercha pas même à l'entraver.
+
+Les Autrichiens avaient employé à marcher le temps que le général Desaix
+avait mis à s'entretenir avec le premier consul. Leurs progrès avaient
+été si prompts, que, lorsqu'il rejoignit son corps, il les trouva qui
+fusillaient déjà sur ses derrières; il leur opposa des tirailleurs, et
+se hâta de faire ses dispositions. Ses troupes, qui comptaient neuf
+bataillons, étaient formées sur trois lignes, un peu en arrière du petit
+village de Marengo, près du grand chemin de Tortone à Alexandrie. Le
+premier consul avait retiré au général Desaix son artillerie pour la
+réunir à celle de la garde, et former au centre une batterie
+foudroyante.
+
+Il était trois heures; on n'entendait plus que quelques coups de fusil;
+les deux armées manoeuvraient, et se disposaient à faire le dernier
+effort.
+
+La division du général Desaix occupait le point le plus rapproché de
+l'ennemi, qui s'avançait en colonnes serrées, profondes, le long de la
+route d'Alexandrie à Tortone, qu'il laissait à sa gauche. Il était près
+de nous joindre; nous n'étions plus séparés que par une vigne que
+bordait le neuvième régiment d'infanterie légère, et un petit champ de
+blé dans lequel entraient déjà les Autrichiens. Nous n'étions pas à plus
+de cent pas les uns des autres; nous discernions réciproquement nos
+traits. La colonne autrichienne avait fait halte à la vue de la division
+Desaix, dont la position lui était si inopinément révélée. La direction
+qu'elle suivait la portait droit sur le centre de notre première ligne.
+Elle cherchait sans doute à en évaluer la force avant de commencer le
+feu. La position devenait à chaque instant plus critique. «Vous voyez
+l'état des choses, me dit Desaix; je ne puis différer d'attaquer sans
+m'exposer à l'être moi-même avec désavantage. Si je tarde, je serai
+battu, et je ne me soucie pas de l'être. Allez donc au plus vite
+prévenir le premier consul de l'embarras que j'éprouve; dites-lui que je
+ne puis plus attendre, que je n'ai pas de cavalerie[31], qu'il est
+indispensable qu'il dirige une bonne charge sur le flanc de cette
+colonne, pendant que je la heurterai de front.»
+
+Je partis au galop, et joignis le premier consul, qui faisait exécuter
+aux troupes placées à la droite du village de Marengo, le changement de
+front qu'il avait prescrit sur toute la ligne. Je lui transmis le
+message dont j'étais chargé; il m'écouta avec attention, réfléchit un
+instant, et m'adressant la parole: «Vous avez bien vu la colonne?--Oui,
+mon général (c'est le titre qu'on lui donnait alors).--Elle a beaucoup
+de monde?--Oui, beaucoup, mon général.--Desaix en paraît-il inquiet?--Il
+ne m'a paru inquiet que des suites que pourrait avoir l'hésitation. Il
+m'a du reste recommandé de vous dire qu'il était inutile de lui envoyer
+d'autres ordres que ceux d'attaquer, si ce n'est celui de se mettre en
+retraite; encore ce mouvement serait-il au moins aussi dangereux que le
+premier.
+
+«S'il en est ainsi, me dit le premier consul, qu'il attaque; je vais lui
+en faire porter l'ordre. Pour vous, allez là (il me montrait un point
+noir dans la plaine), vous y trouverez le général Kellermann, qui
+commande cette cavalerie que vous voyez; vous lui apprendrez ce que vous
+venez de me communiquer, et vous lui direz de charger sans compter,
+aussitôt que Desaix démasquera son attaque. Au surplus, restez près de
+lui; vous lui indiquerez le point par où Desaix doit déboucher; car
+Kellermann ne sait même pas qu'il soit à l'armée.»
+
+J'obéis. Je trouvai le général Kellermann à la tête d'à peu près six
+cents chevaux, reste de la cavalerie avec laquelle il n'avait cessé de
+combattre toute la journée: je lui transmis l'ordre du premier consul.
+J'avais à peine achevé, qu'un feu de mousqueterie, parti de la gauche
+des maisons de Marengo, se fit entendre: c'était le général Desaix qui
+ouvrait l'attaque. Il se porta vivement, avec le 9e léger, sur la tête
+de la colonne autrichienne: celle-ci riposta avec mollesse; mais nous
+payâmes chèrement sa défaite, puisque le général fut abattu dès les
+premiers coups. Il était à cheval derrière le 9e régiment, une balle lui
+traversa le coeur; il périt au moment où il décidait la victoire.
+
+Kellermann s'était ébranlé dès qu'il avait entendu le feu. Il s'élança
+sur cette redoutable colonne, la traversa de la gauche à la droite, et
+la coupa en plusieurs tronçons; assaillie en tête, rompue par ses
+flancs[32], elle se dispersa et fut poursuivie, l'épée dans les reins,
+jusqu'à la Bormida.
+
+Les masses qui suivaient notre gauche n'eurent pas plus tôt aperçu ce
+désastre, qu'elles se mirent en retraite et tentèrent de gagner le pont
+qu'elles avaient en avant d'Alexandrie; mais les corps des généraux
+Lannes et Gardanne avaient achevé leur mouvement: elles étaient
+désormais sans communication; toutes furent obligées de mettre bas les
+armes.
+
+Perdue jusqu'à midi, la bataille était complétement gagnée à six heures.
+
+La colonne autrichienne dispersée, j'avais quitté la cavalerie du
+général Kellermann, et venais à la rencontre du général Desaix, dont je
+voyais déboucher les troupes, lorsque le colonel du 9e léger m'apprit
+qu'il n'existait plus. Je n'étais pas à cent pas du lieu où je l'avais
+laissé; j'y courus, et le trouvai par terre, au milieu des morts, déjà
+dépouillés, et dépouillé entièrement lui-même. Malgré l'obscurité, je le
+reconnus à sa volumineuse chevelure, de laquelle on n'avait pas encore
+ôté le ruban qui la liait.
+
+Je lui étais trop attaché, depuis long-temps, pour le laisser là, où on
+l'aurait enterré, sans distinction, avec les cadavres qui gisaient à
+côté de lui.
+
+Je pris à l'équipage d'un cheval, mort à quelques pas de là, un manteau
+qui était encore à la selle du cheval; j'enveloppai le corps du général
+Desaix dedans, et un hussard, égaré sur le champ de bataille, vint
+m'aider à remplir ce triste devoir envers mon général. Il consentit à le
+charger sur son cheval, et à le conduire par la bride jusqu'à Gorofollo,
+pendant que j'irais apprendre ce malheur au premier consul, qui
+m'ordonna de le suivre à Gorofollo, où je lui rendis compte de ce que
+j'avais fait: il m'approuva, et ordonna de faire porter le corps à Milan
+pour qu'il y fût embaumé.
+
+Simple aide-de-camp du général Desaix à la bataille de Marengo, je
+n'avais vu que ce que me permettaient de voir le grade et la position
+que j'occupais; ce que j'ai rapporté de plus m'a été raconté par le
+premier consul, qui aimait à revenir sur cette journée, et m'a fait
+plusieurs fois l'honneur de me dire combien elle lui avait donné
+d'inquiétude, jusqu'au moment où Kellermann exécuta la charge qui
+changea la face des affaires.
+
+Depuis la chute du gouvernement impérial, de prétendus amis de ce
+général ont réclamé, en son nom, l'honneur d'avoir improvisé cette
+charge. La prétention est trop forte et sûrement étrangère à ce général,
+dont la part de gloire est assez belle pour qu'il en soit satisfait. Je
+le crois d'autant plus, que, m'entretenant avec lui de cette bataille
+plusieurs années après, je lui rappelai que c'était moi qui lui avais
+porté les ordres du premier consul, et il ne me parut pas l'avoir
+oublié. Je suis loin de supposer à ses amis le projet de vouloir
+atténuer la gloire du général Bonaparte ni celle du général Desaix; ils
+savent, aussi bien que moi, qu'il est des noms consacrés que ces sortes
+de revendications n'atteignent plus, et qu'il serait tout aussi superflu
+de disputer à son auteur le mérite de la conception de la bataille, que
+de chercher à atténuer la brillante part que le général Kellermann a
+prise au succès. J'ajouterai quelques réflexions.
+
+Du point qu'il occupait, le général Desaix ne pouvait voir le général
+Kellermann: il m'avait même chargé de demander au premier consul de le
+faire appuyer par de la cavalerie. Le général Kellermann ne pouvait non
+plus, du point où il était placé, apercevoir la division Desaix: il est
+même probable qu'il ignorait l'arrivée de ce général, qui n'avait joint
+l'armée que l'avant-veille. Tous deux ignoraient respectivement leur
+position, qui n'était connue que du premier consul: lui seul pouvait
+mettre de l'ensemble dans leurs mouvemens; lui seul pouvait faire
+coïncider leurs efforts.
+
+La brillante charge que mena Kellermann fut décisive; mais si elle avait
+été faite avant l'attaque du général Desaix, il est probable qu'elle eût
+eu un tout autre résultat. Kellermann paraît en avoir été convaincu,
+puisqu'il laissa la colonne autrichienne traverser notre champ de
+bataille, souffrit qu'elle débordât toutes les troupes que nous avions
+encore en ligne, sans faire le moindre mouvement pour l'arrêter. Si
+Kellermann ne l'a pas chargée plus tôt, c'est que c'était un mouvement
+trop grave, et que le non-succès aurait été sans ressource; il fallait
+donc que cette charge entrât dans une combinaison générale qui n'était
+pas de son ressort.
+
+Le revers que venait d'éprouver l'armée autrichienne était trop grand
+pour ne pas être suivi de conséquences désastreuses. Le général Mélas
+avait employé à combattre le temps qu'il aurait dû mettre à regagner le
+Pô par Turin et Plaisance. Le moment favorable était perdu, il n'y
+fallait plus songer.
+
+Masséna, renforcé du petit corps que commandait le général Suchet[33],
+était rentré en Piémont, et pouvait se promettre des succès contre une
+armée battue, comme l'avait été celle de M. de Mélas. La nôtre, au
+contraire, était dans l'ivresse de la victoire; il lui tardait de donner
+le coup de grâce aux Autrichiens. Pour peu que M. de Mélas eût hésité à
+prendre un parti, il aurait été accablé sans retour.
+
+Sa position était pénible, surtout après l'entrée triomphale qu'il
+venait de faire à Gênes. Il fallait néanmoins se résigner et tenter la
+voie des négociations. M. de Mélas envoya un parlementaire au
+quartier-général de Gorofollo. Le général Zach, son chef d'état-major, y
+était encore: fait prisonnier la veille, il s'était long-temps entretenu
+avec le premier consul; il connaissait le désir qu'il avait de rétablir
+la paix, les intentions où il était de ne pas abuser de la victoire, en
+imposant à l'armée autrichienne des conditions que l'honneur ne lui eût
+pas permis d'accepter.
+
+Le général Bonaparte lui proposa d'aller rendre compte à M. de Mélas des
+dispositions où il était: M. Zach accepta. Il partit avec le
+parlementaire, joignit son général, et ne tarda pas à faire connaître
+que celui-ci agréait les bases qu'il lui avait transmises. Le général
+Berthier se rendit aussitôt à Alexandrie, et conclut, avec M. de Mélas,
+une convention par laquelle celui-ci s'engagea à se retirer derrière
+l'Adige, en défilant à travers nos rangs; il devait aussi vider les
+places du Piémont et nous restituer celles d'Italie jusqu'au Mincio.
+Cette convention ratifiée, le premier consul partit pour Milan, et
+laissa au général Berthier le soin de la faire exécuter. L'article qui
+était relatif à Gênes éprouva des difficultés. Masséna avait reçu
+l'ordre de prendre possession de cette ville, qu'il n'avait perdue que
+depuis peu de jours. Il en demanda la remise au prince de Hohenzollern,
+que le général Mélas y avait laissé, comme gouverneur, avec un corps de
+troupes assez considérable. Blessé d'une telle humiliation, celui-ci
+refusa. Masséna rendit compte de ce fâcheux incident; mais l'armée
+autrichienne avait déjà quitté Alexandrie pour se porter sur l'Adige, la
+chose était délicate. Cependant, comme les stipulations étaient
+positives, que le corps du prince de Hohenzollern faisait partie de
+l'armée qui devait évacuer l'Italie, et que Gênes était au nombre des
+places dont la remise était consentie, c'était à M. de Mélas à mettre
+fin à cette opposition: aussi le fit-il avec une noble loyauté. Il somma
+le prince d'obéir, lui déclarant que, s'il persistait dans son refus, il
+l'abandonnerait, lui et ses troupes, aux conséquences que son
+obstination devait avoir. Sommé d'une manière si péremptoire,
+Hohenzollern n'osa continuer de méconnaître la capitulation; il remit la
+place, et prit la route qu'avait suivie l'armée autrichienne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Je suis nommé aide-de-camp du premier consul.--Il repasse en
+France.--Ivresse des Dijonnaises.--Le maître de poste de
+Montereau.--Fêtes de la capitale.--Carnot.--Causes de son
+renvoi.--Créations de tout genre.
+
+
+Le premier consul m'avait fait dire à Gorofollo, par le général Duroc,
+de le suivre à Milan, qu'il s'occuperait de moi. Je ne me le fis pas
+répéter, et partis avec lui.
+
+Nous trouvâmes en route les divisions des généraux Chabran, Duhesme et
+Loison qui arrivaient de Bard, de Parme, de Plaisance; elles n'étaient
+plus qu'à une marche en arrière. Le consul s'arrêta, les vit, et
+continua sa course.
+
+J'avais fait cette course de Gorofollo à Milan dans le même jour, monté
+sur un cheval autrichien, que j'avais pris la veille à la bataille;
+encore était-il blessé d'un large coup de sabre sur le front. Le premier
+consul m'aperçut, m'engagea plusieurs fois à ne pas me harasser et à
+venir paisiblement derrière. Je n'en fis rien; je persistai à ne pas
+perdre sa trace, et le suivis jusque dans la cour du château de Milan.
+
+Le soleil était à son déclin. Le premier consul avait fait une telle
+diligence, que le courrier qui devait l'annoncer n'était arrivé qu'une
+heure avant lui. Néanmoins toute la population était déjà en mouvement:
+les maisons étaient drapées, les femmes de la première classe couvraient
+la route, emplissaient les rues et les fenêtres; elles avaient des
+corbeilles de fleurs qu'elles jetaient dans la voiture du premier consul
+à mesure qu'il s'avançait.
+
+Il était à peine arrivé à Milan, qu'il avait déjà réuni les membres
+épars du gouvernement cisalpin. La victoire de Marengo avait rendu
+l'espérance à la population italienne: chacun reprit son poste, chacun
+retourna à ses fonctions, et la machine administrative fut en plein jeu
+au bout de quelques jours.
+
+Ce fut au milieu de cette satisfaction générale que je fus rejoint par
+les équipages du général que j'avais perdu. Ils étaient arrivés sous la
+conduite de mon camarade Rapp, qu'une maladie assez grave avait retenu
+loin de nous. Nous étions l'un et l'autre occupés de l'amertume de nos
+regrets, et nous nous inquiétions de notre avenir, lorsque le premier
+consul nous fit dire qu'il nous prenait pour ses aides-de-camp. Je
+passai de l'anxiété à une sorte de délire: j'étais si heureux, si
+troublé, que je ne pus trouver d'expression pour épancher la
+reconnaissance que j'éprouvais.
+
+L'armée autrichienne avait atteint les limites que lui avait assignées
+la capitulation de Marengo; mais la cour de Vienne n'avait pas encore
+ratifié l'armistice que le premier consul désirait étendre à l'armée du
+Rhin, afin de travailler à la paix: il manda le général Masséna, auquel
+il destinait le commandement de l'armée à son départ. Il n'avait pas
+revu ce général depuis qu'il avait mis à la voile pour l'Égypte; il lui
+fit un accueil gracieux, et le félicita longuement sur sa belle défense
+de Gênes.
+
+La ratification de Vienne arrivée, le premier consul partit pour Paris;
+il prit sa route par le Piémont, le mont Cénis, et m'ordonna de
+l'accompagner.
+
+Il fut bientôt à Turin, passa une heure ou deux à visiter la citadelle
+que l'on venait de remettre à l'armée, remonta en voiture et ne s'arrêta
+plus qu'à Lyon.
+
+La route était bordée d'hommes de tous les rangs, de toutes les classes,
+que la reconnaissance autant que la curiosité avait attirés sur son
+passage. Ce n'est point exagérer que de dire qu'il voyagea de Milan à
+Lyon entre deux haies de citadins, de campagnards, accourus pour le
+voir, et au milieu de _vivats_ continuels. La population lyonnaise était
+dans le délire qu'elle avait éprouvé au retour d'Égypte; elle se porta à
+l'hôtel des Célestins, où nous étions descendus pour déjeûner, escalada
+les portes, se montra si empressée, si impatiente de voir le premier
+consul, qu'il fut obligé, pour la satisfaire, de se présenter au balcon.
+Il descendit ensuite poser la première pierre de la place de Bellecour,
+dont il avait arrêté la restauration, et se mit en route pour Dijon, où
+il se proposait de voir une réserve qui s'organisait dans cette ville,
+d'où elle devait rejoindre l'armée.
+
+Le délire fut encore plus grand à Dijon qu'il n'avait été à Lyon: les
+appartemens destinés au premier consul étaient remplis par tout ce que
+cette charmante ville possédait de femmes aimables. Les hommes faisaient
+foule; chacun voulait le voir, l'approcher; la maison était pleine de
+monde; elle n'avait pas un réduit où il pût être seul. Les femmes se
+faisaient remarquer par la vivacité d'une joie pure qui animait leurs
+yeux et répandait l'incarnat sur leurs visages, comme si elles eussent
+dépassé les bornes de la bienséance. Une des plus belles devint plus
+tard un des ornemens de la cour, sous le titre de duchesse de Bassano.
+
+Le premier consul sortit pour voir les troupes; mais il ne put arriver
+sur le terrain qu'au milieu de ce cortége de jeunes femmes chargées de
+fleurs, de branches de myrte et de laurier, qu'elles jetaient devant son
+cheval. Elles ne redoutaient, ne craignaient rien; elles étaient si
+remplies du héros qu'elles avaient au milieu d'elles, que peu leur
+importait le danger, pourvu qu'elles lui témoignassent les sentimens
+qu'elles lui portaient. Leur abandon fut tel, que le premier consul ne
+voulut pas rentrer en ville dans la crainte que leur impatience n'amenât
+quelque accident fâcheux. Les voitures qui le suivaient vinrent le
+recevoir sur le terrain où étaient les troupes. Il fit un salut de
+bienveillance à cet essaim de jeunes grâces, et partit: mais l'accueil
+que lui avait fait Dijon resta dans sa mémoire. Dans la suite, il aimait
+à parler de cette ville, et revenait fréquemment sur l'empressement
+qu'elle lui avait montré au retour de Marengo.
+
+Ses équipages se composaient de deux voitures. MM. Duroc et Bourrienne
+étaient dans celle où il voyageait. Je suivais dans l'autre avec le
+général Bessières. Nous arrivions à Sens le lendemain du jour où nous
+avions quitté Dijon, lorsqu'en descendant la montagne qui précède la
+ville, un des cols-de-cygne cassa. Cet accident nous fit perdre six
+heures. Nous arrivâmes enfin. Nous aperçûmes les peintres, qui sans
+doute ne nous attendaient pas si tôt, et traçaient sur le frontispice
+d'un arc de triomphe les mots fameux _veni, vidi, vici_. Nous
+descendîmes chez madame Bourrienne, et fîmes réparer la voiture pendant
+le déjeûner.
+
+Sens avait un dépôt de prisonniers de guerre russes, qui étaient dans
+une situation pitoyable. Le premier consul leur fit distribuer de
+l'argent, et leur annonça que leur sort changerait incessamment, ce qui
+eut lieu en effet.
+
+Nous partîmes de Sens à midi, et fûmes bientôt à Montereau. Tout dévoué
+au premier consul, le maître de poste voulut mener lui-même sa voiture.
+Malheureusement il avait moins d'habileté que de zèle; car, arrivé au
+tournant qui est en avant du pont, il versa si rudement, que tout le
+monde crut que la voiture allait couler jusqu'à la rivière. Cependant ni
+le premier consul, ni aucun de ceux qui l'accompagnaient, ne fut blessé;
+la voiture même ne fut pas endommagée. Le maître de poste, plus mort que
+vif de sa mésaventure, n'osait reparaître. Ce fut le premier consul qui
+le rassura et l'engagea à remonter à cheval. Ces divers accidens nous
+firent arriver plus tard que nous n'espérions. Ce ne fut que le 6
+juillet, à minuit, que le premier consul entra aux Tuileries, où on ne
+l'attendait plus.
+
+La population se porta, en effet, le lendemain de bonne heure, au
+faubourg Saint-Antoine, ainsi qu'elle l'avait fait la veille; mais elle
+apprit que le premier consul était arrivé pendant la nuit; elle accourut
+aussitôt aux Tuileries, dont le jardin fut rempli pendant toute la
+journée.
+
+La France venait de sortir d'un état de contrainte et d'anxiété qui lui
+faisait sentir doublement le prix d'une victoire qu'elle n'avait osé
+espérer, et qui était d'autant plus belle, qu'elle réparait à elle seule
+tous les désastres qui l'avaient précédée.
+
+Le premier consul n'était qu'au huitième mois de son retour d'Égypte, et
+déjà tout avait changé de face. Le gouvernement révolutionnaire était à
+jamais dissous. Les plaies qu'il avait faites étaient cicatrisées; les
+torches de la guerre civile étaient éteintes. La Belgique, où l'approche
+d'une armée anglaise avait suscité des mouvemens, était pacifiée;
+l'Italie, reconquise jusqu'au Mincio par une seule bataille. Il ne
+restait que Mantoue à prendre et les bords de l'Adige à atteindre, pour
+replacer la France dans l'état où elle était lorsque le général
+Bonaparte était parti pour l'Égypte.
+
+Tant de bienfaits furent vivement sentis. Les premiers jours qui
+suivirent le retour de Marengo furent consacrés à des réjouissances qui
+attestaient la reconnaissance de la nation. Ce n'étaient partout que
+fêtes et plaisirs. Chaque corps, chaque individu était jaloux de
+témoigner la part qu'il prenait à la joie publique. Le premier consul
+s'abandonnait à ce concert de satisfaction, lorsqu'il apprit qu'un
+courrier, parti d'Italie, était venu annoncer la perte de la bataille de
+Marengo. Le courrier avait été expédié au moment où tout semblait
+désespéré, en sorte que le bruit d'un revers était général à Paris avant
+le retour du premier consul. Son arrivée dérangea beaucoup de projets. À
+la simple annonce de sa défaite, les faiseurs s'étaient remis à l'oeuvre,
+et ne parlaient de rien moins que de renverser le gouvernement et de
+venger l'attentat du 18 brumaire.
+
+Quoique ministre de la guerre, Carnot s'était fait remarquer parmi les
+plus empressés, et n'avait pas dédaigné d'accueillir, d'accréditer même
+cette fâcheuse nouvelle. Le premier consul dissimula l'impression que
+lui fit éprouver la connaissance de ces détails; mais il ne les oublia
+pas. Il songea dès-lors à se séparer d'un homme qui s'associait à son
+gouvernement, et ne le considérait cependant lui-même que comme un
+ennemi public. Il destinait depuis long-temps ce portefeuille à
+Berthier, mais Berthier lui était nécessaire à l'armée; il attendit
+encore quelques mois avant de remplacer Carnot.
+
+Le 14 juillet arriva, c'était l'anniversaire de la confédération de
+1789. On le célébra au Champ-de-Mars, au milieu d'un concours
+prodigieux. Les terrasses étaient couvertes; la foule s'étendait au
+loin; tout respirait l'ivresse des premiers temps. Le premier consul se
+rendit à cheval à cette brillante cérémonie; il s'y présenta au moment
+où la garde à pied et à cheval arrivait avec les nombreux drapeaux pris
+à Marengo. L'apparition de ces braves, la présence de ce chef illustre
+qui les avait conduits excita les plus vives acclamations. Cette troupe
+était partie du champ de bataille le 16 juin, lendemain de l'action, et
+avait fait le voyage en vingt-neuf jours. Sa lassitude et le mauvais
+état de son équipement ajoutaient l'intérêt à sa gloire. Elle reçut
+partout des témoignages de l'estime générale qu'elle inspirait.
+
+Au milieu de ces fêtes, le premier consul ne perdait pas de vue tout ce
+qu'il avait à faire pour mettre l'armée en campagne et approvisionner
+les places d'Italie. La trève expirait à la fin de juillet. Il prit ses
+mesures pour le cas où la paix ne se conclurait pas. Indépendamment des
+soins qu'il donna à l'armée et à ses accessoires, il se livra, pendant
+tout le temps qu'il passa à Paris, à un travail prodigieux. Il faisait
+tout à la fois réunir des matériaux qu'il soumettait au conseil d'État,
+et s'occupait à substituer un système de finances à la marche
+désastreuse qu'avait suivie le Directoire. En cela, il fut parfaitement
+secondé par le ministre de ce département, M. Gaudin, depuis duc de
+Gaëte, un des hommes les plus probes et les plus laborieux qu'ait
+possédés l'administration d'aucune époque.
+
+Le Directoire l'avait long-temps sollicité de se mettre à la tête des
+finances sans pouvoir l'obtenir. Le premier consul fut plus heureux; M.
+Gaudin accepta le portefeuille qu'il lui offrit, parce qu'il était sûr
+d'être appuyé dans l'exécution de ce qui serait une fois décidé. Le
+premier consul l'estimait particulièrement; il fut le seul ministre qui
+ne fut pas déplacé depuis 1799 jusqu'en 1814.
+
+Le premier consul créa la caisse d'amortissement, l'enregistrement et la
+banque; il remit de l'ordre dans toutes les branches de
+l'administration, et ramena la probité dans les transactions des
+particuliers avec le gouvernement. Ce fut à cette occasion qu'il fit
+examiner les comptes de tous ceux qui se présentaient comme créanciers
+de l'État, et qu'il prit une connaissance détaillée de toutes les
+friponneries, de toutes les dilapidations auxquelles la fortune publique
+avait été en proie sous l'administration du Directoire. Il en avait
+mauvaise opinion avant d'arriver au pouvoir; mais ce qu'il vit le
+convainquit bientôt qu'il n'avait pas soupçonné la moitié du désordre.
+Aussi, depuis cette époque, quelques hommes n'ont pu, malgré leurs
+richesses, lui inspirer ni estime ni confiance. Il avait une antipathie
+naturelle pour ceux qui courent à l'argent par des moyens honteux. Il
+disait assez souvent qu'il faisait plus de cas d'un voleur de grand
+chemin, qui risque au moins sa vie, que de ces sangsues qui soutirent
+tout sans s'exposer au plus léger péril. Quelques uns de ces faiseurs
+d'affaires ont cru qu'il était leur ennemi personnel, qu'il enviait leur
+fortune. Il n'en était rien, il n'avait pas d'aversion pour leur
+personne, il ne réprouvait que la manière dont ils s'étaient enrichis.
+
+Il étudiait ses ressources avec cette aptitude qu'il mettait à tout ce
+qui l'occupait, et montrait une facilité de calcul, une promptitude de
+conception qui surprenait ceux qui travaillaient avec lui pour la
+première fois. Ils ne s'attendaient pas néanmoins à toutes les
+merveilles qu'il a exécutées depuis.
+
+Il passa ainsi le reste de l'été de 1800, menant de front les affaires
+du gouvernement intérieur et celles qui pouvaient faciliter la paix,
+sans recourir à de nouveaux efforts. Il se flatta long-temps d'arriver à
+ce résultat; mais les lenteurs de l'Autriche lui paraissaient cacher
+quelques projets, il résolut de se mettre en mesure.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Mission pour l'Italie.--Passage du mont Cenis.--Les paysans
+savoyards.--Brune succède à Masséna.--L'Autriche refuse des passe-ports
+au général Duroc.--Cette puissance cède les trois places de Philisbourg,
+Ingolstadt et Ulm.--Négociations.--Préliminaires de paix.
+
+
+Le premier consul me chargea de me rendre secrètement en Italie, d'aller
+prendre connaissance de l'état d'armement et d'approvisionnement des
+places qui nous avaient été rendues, ainsi que de la situation des
+parcs, des magasins et de la cavalerie.
+
+Il me donna une lettre pour le ministre du trésor public, qui me remit
+un million en or pour le trésorier de l'armée. Cette circonstance rendit
+mon voyage pénible. J'emportais une somme considérable, et j'étais
+obligé de traverser un pays où l'on m'eût arraché la vie pour quelques
+pièces d'or[34]. Le passage du mont Cenis, où l'on démontait encore les
+voitures, m'obligea de laisser voir mes dix petits barils bien cachetés,
+et contenant chacun cent mille francs. Dès ce moment, je ne sentis plus
+rien, tant j'étais persuadé que je n'arriverais pas à bon port. Je ne
+sortais de ma voiture ni pour boire ni pour manger, et quand j'étais
+forcé de mettre pied à terre, j'avais soin de ne le faire que de nuit.
+Cependant je dois dire à l'honneur des paysans savoyards, qu'ils
+chargèrent mes barils, dont ils connaissaient bien la valeur, sans même
+éprouver la tentation de se les approprier. Ils eussent facilement
+trouvé dans le trajet qu'ils parcouraient, en montant, en descendant la
+montagne, mille prétextes de me voler; mais la pensée de cette action
+coupable ne leur vint même pas. Bien plus, ils eurent le soin de passer
+ma voiture la première, afin que je la trouvasse remontée de l'autre
+côté, et que je n'eusse plus qu'à y replacer mes barils pour partir. Ces
+honnêtes gens ne paraissaient m'avoir rendu qu'un service ordinaire.
+Leurs moeurs candides eussent dû me rassurer: néanmoins j'avoue que je me
+sentis soulagé d'un grand poids, quand j'eus déposé ce million dans la
+caisse du payeur de Turin.
+
+J'examinai en détail les places que le premier consul m'avait chargé de
+visiter. Rien de ce qu'il avait ordonné n'était fait. Je ne revenais pas
+de ma surprise en voyant que non seulement on ne les avait pas
+approvisionnées, mais qu'on avait encore distrait une partie des
+ressources qu'elles renfermaient lorsque les Autrichiens les avaient
+quittées. La voix publique accusait même quelques chefs d'avoir vendu
+les objets confiés à leur garde. Ces désordres avaient vivement
+indisposé les troupes; elles conservaient encore l'âpreté de langage
+dont elles avaient contracté l'habitude au temps de leurs revers, et
+demandaient hautement à quoi leur avait servi de conquérir l'Italie, si
+elles étaient aussi malheureuses qu'à l'époque où elles étaient
+reléguées dans les rochers de Gênes, et si leurs victoires n'avaient
+profité qu'à des voleurs.
+
+On m'adressa, pendant mon séjour à Milan, plusieurs rapports sur des
+déprédations considérables, commises par des employés de l'armée, avec
+prière de les transmettre au premier consul. Plusieurs étaient relatifs
+à des concussions exercées à Gênes depuis la réoccupation. Je compris
+alors que le premier consul avait en Italie des sources d'informations
+sur ce qu'il avait intérêt à connaître, et que, comme on le savait
+inexorable en matière de dilapidation, chacun s'empressait de lui
+signaler celle qui le froissait.
+
+Je ne voulais pas communiquer ces rapports au général Masséna, quoique
+je ne doutasse pas que le souvenir de ce qu'on avait souffert sous son
+commandement ne les eût exagérés. D'un autre côté, je voulais avoir
+quelques éclaircissemens que le premier consul ne manquerait pas de me
+demander. Ne sachant comment m'y prendre dans un pays où je ne
+connaissais personne, je me décidai à m'ouvrir à un homme qui avait
+toute l'estime du chef de l'État, à M. Petiet, intendant de l'armée: il
+se prêta à ce que je lui demandais, et fit contrôler lui-même ces
+rapports, dont un grand nombre se trouvèrent malheureusement trop vrais.
+
+Ma mission était achevée; je me disposais à partir pour Paris, lorsque
+je reçus une lettre du premier consul, qui me mandait de prendre ma
+route par Dijon, et de voir l'état des troupes qui s'y trouvaient sous
+les ordres du général Brune.
+
+Je quittai l'Italie, assez péniblement affecté de tout ce que j'avais
+vu, et repassai les monts. Arrivé à Paris, je rendis au premier consul
+les rapports qui m'avaient été confiés, avec l'opinion de M. Petiet à
+l'appui. Il les lut, m'accabla de questions, et s'emporta vivement au
+récit des désordres qui lui étaient signalés. Il rappela de l'armée une
+foule d'individus: Masséna lui-même céda quelques mois après la place au
+général Brune.
+
+Les ennemis du défenseur de Gênes parurent un instant l'avoir emporté;
+mais le premier consul avait alors tout le monde à ménager: il voulait
+surtout s'attacher les Italiens, qu'il aimait naturellement, et dont
+l'exaspération pouvait être fâcheuse, si la guerre venait de nouveau à
+éclater. Il disait avec raison que c'était au général Masséna à prévoir
+de telles conséquences et à réprimer les désordres qui les entraînaient.
+Une chose surtout l'avait mécontenté au dernier point: on percevait un
+droit illicite sur chaque sac de grains qui entrait dans Gênes. Imposer
+les céréales après ce que cette malheureuse population avait souffert,
+après la famine, les horreurs d'un long siége, c'était outrager
+l'humanité et réduire tout un peuple au désespoir. À la vérité, cet
+infâme trafic se faisait à l'insu du général en chef; mais les
+conséquences politiques en étaient les mêmes. La place eût été réduite
+aux horreurs du besoin, si les chances de la guerre eussent ramené les
+Autrichiens sous ses murs.
+
+La trève conclue avec l'Autriche durait encore. Cette puissance se
+retranchait sur le traité qui la liait à l'Angleterre, et prétendait ne
+pouvoir négocier sans elle. La perte de l'Italie lui tenait au coeur;
+elle ne pouvait se décider à y souscrire. D'un autre côté, l'Angleterre,
+à qui la guerre était moins onéreuse que profitable, ne se pressait pas
+de la faire finir. Loin de là, elle ne négligeait rien pour soutenir la
+constance des alliés, à l'aide desquels elle exerçait une si vaste
+influence. La belle saison tirait à sa fin, et l'on n'était pas plus
+avancé qu'au mois de juillet. Le premier consul, déçu dans ses
+espérances, regrettait vivement d'avoir été trop généreux, et d'avoir
+laissé se retirer derrière le Mincio l'armée de M. de Mélas, qu'il
+pouvait faire prisonnière. Le mal était fait; il prit son parti, et ne
+songea plus qu'à se remettre à la tête de l'armée.
+
+Il fit partir pour l'Italie sa garde, ses chevaux et ceux de son
+état-major. Il envoya en même temps au général Brune l'ordre d'annoncer
+son arrivée, et de se préparer à passer le Mincio. En Allemagne, l'armée
+du Rhin, qui, depuis Marengo, était aussi en état d'armistice, se
+disposa également à reprendre le cours de ses opérations; mais le faible
+parti que Moreau avait tiré de ses troupes avait bien affaibli l'opinion
+qu'on avait donnée de son talent au premier consul. Il nous répéta même
+plusieurs fois que, si ce général avait compris le plan d'opérations
+qu'il lui avait tracé, et qu'au lieu de se complaire dans sa vieille
+méthode, il eût passé le Rhin avec toutes ses forces sur l'extrémité de
+l'aile gauche des ennemis, il se serait trouvé, dès son passage,
+beaucoup plus rapproché des États héréditaires que ne l'était l'armée
+autrichienne; que l'empereur, battu à Marengo, eût appris à la fois la
+perte de l'Italie et la présence des Français sur l'Inn. Dans cette
+position, ajoutait-il, François eût infailliblement fait la paix, tandis
+qu'il fallait aujourd'hui courir de nouvelles chances pour l'obtenir.
+
+Des préliminaires de paix avaient été signés à Paris entre le général
+autrichien Saint-Julien et le gouvernement français. Duroc fut chargé de
+les porter à la ratification de l'empereur. Il se rendit au
+quartier-général de l'armée du Rhin, d'où il demanda un sauf-conduit
+pour continuer sa route. Il fut refusé, en rendit compte au premier
+consul, et reçut, courrier sur courrier, l'ordre de revenir à Paris. Le
+général Moreau reçut en même temps celui de rompre la trève et de
+recommencer les hostilités, si on ne lui livrait pas Philisbourg, que
+les Autrichiens occupaient sur le Rhin, et les deux places d'Ingolstadt
+et d'Ulm, qui avaient des ponts sur le Danube, et pouvaient mettre
+l'armée en péril, si elle se portait en avant; et que, dans ce cas, le
+général Moreau était autorisé à conclure un nouvel armistice qui serait
+commun à l'armée d'Italie. Tout en cédant ces trois places, les
+Autrichiens offrirent de traiter sur de nouvelles bases.
+
+Le premier consul accueillit cette proposition. M. de Cobentzel se
+rendit à Lunéville, où les conférences ne tardèrent pas à s'ouvrir.
+Joseph Bonaparte était chargé des intérêts de la France. La négociation
+marchait, mais l'Angleterre avait réussi à faire désavouer M. de
+Saint-Julien; elle se flatta d'ajourner encore l'oeuvre de la
+pacification. Lord Minto, qui la représentait à Vienne, demanda à
+intervenir dans les discussions des intérêts qui se débattaient à
+Lunéville. Le premier consul ne pouvait se méprendre sur l'intention qui
+dictait cette tardive démarche; il l'accueillit néanmoins, mais afin de
+déjouer l'Angleterre, qui ne cherchait qu'à lui faire perdre du temps,
+il exigea qu'elle se mît au préalable en état de cessation d'hostilités
+avec la France, comme celle-ci l'était avec l'Autriche: c'était
+assurément faire preuve d'un véritable désir d'arriver à une prompte
+pacification. Le ministère britannique, qui avait d'autres vues, refusa
+l'armistice, tout en persistant dans la demande qu'il avait faite
+d'envoyer un plénipotentiaire: cet arrangement n'était pas admissible.
+M. Otto, qui résidait en Angleterre en qualité de commissaire pour
+l'échange, et qui avait été muni des pouvoirs nécessaires pour négocier
+la suspension d'armes, en exposa les raisons dans la note qui suit:
+
+«Le soussigné ayant communiqué à son gouvernement la note, en date du 29
+août, que S. E. lord Grenville lui a fait remettre, est chargé de lui
+présenter les observations suivantes:
+
+«Des préliminaires de paix avaient été conclus et signés entre S. M. I.
+et la république française. L'intervention de lord Minto, qui a demandé
+que sa cour fût admise dans les négociations, a empêché la ratification
+de S. M. I.
+
+«La suspension d'armes, qui n'avait eu lieu sur le continent que dans
+l'espoir d'une prompte paix entre l'empereur et la république, devra
+donc cesser, et cessera, en effet, le 24 fructidor, puisque la
+république n'avait sacrifié qu'à cette espérance de paix immédiate, les
+immenses avantages que lui a donnés la victoire.
+
+«L'intervention de l'Angleterre complique tellement la question de la
+paix avec l'Autriche, qu'il est impossible au gouvernement français de
+prolonger plus long-temps l'armistice sur le continent, à moins que S.
+M. B. ne le rende commun entre les trois puissances.
+
+«Si donc le cabinet de Saint-James veut continuer de faire cause commune
+avec l'Autriche, et si son désir d'intervenir dans la négociation est
+sincère, S. M. B. n'hésitera point à adopter l'armistice proposé.
+
+«Mais si cet armistice n'est point conclu avant le 24 fructidor, les
+hostilités auront été reprises avec l'Autriche, et le premier consul ne
+pourra plus consentir, à l'égard de cette puissance, qu'à une paix
+séparée et complète.
+
+«Pour satisfaire aux explications demandées relativement à l'armistice,
+le soussigné est chargé à faire connaître à Son Excellence que les
+places qu'on voudrait assimiler à celles d'Allemagne sont Malte et les
+villes maritimes d'Égypte.
+
+«S'il est vrai qu'une longue suspension d'armes entre la France et
+l'Angleterre pourrait paraître défavorable à S. M. B., il ne l'est pas
+moins qu'un armistice prolongé sur le continent est essentiellement
+désavantageux à la république française; de sorte qu'en même temps que
+l'armistice maritime serait, pour le gouvernement français, une garantie
+du zèle que mettrait l'Angleterre à concourir au rétablissement de la
+paix, l'armistice continental en serait une, pour le gouvernement
+britannique, de la sincérité des efforts de la France; et comme la
+position de l'Autriche ne lui permettrait plus alors de ne pas
+rechercher une prompte conclusion, les trois puissances auraient, dans
+leurs intérêts propres, des raisons déterminantes pour consentir, sans
+délai, aux sacrifices qui peuvent être réciproquement nécessaires pour
+opérer la prochaine conclusion d'une paix générale et solide, telle
+qu'elle est le voeu et l'espoir du monde entier.
+
+«Londres, 17 fructidor an VIII.»
+
+Ces raisonnemens étaient péremptoires, et le parti à prendre méritait
+réflexion. Si l'Angleterre ne consentait pas à un armistice spécial avec
+la France, celui que cette puissance avait conclu avec l'Autriche ne
+serait pas renouvelé. Le conseil aulique, n'ayant aucun moyen de
+soutenir la guerre, serait obligé de céder, et la paix se trouverait
+faite sans l'intervention de l'Angleterre.
+
+Le gouvernement britannique aperçut le danger; mais, soit qu'il ne le
+sentît pas assez fortement, soit qu'il jugeât suffisant d'avoir sauvé
+les apparences vis-à-vis la cour de Vienne, il se borna à présenter à la
+suite d'une note extrêmement diffuse et contournée, un contre-projet
+d'armistice qui ne laissait à la France aucun des avantages qu'elle
+devait attendre comme compensation de ceux que retirait l'Autriche de la
+suspension d'armes qu'elle lui avait accordée. C'était assez faire
+connaître le véritable esprit dont il était animé. Néanmoins le premier
+consul voulut épuiser tous les moyens de conciliation. Il présenta deux
+modes de traiter à l'Angleterre. Si elle voulait entrer en négociation
+commune avec l'Autriche, il demanda qu'elle accédât à l'armistice,
+attendu qu'il n'y avait que cette voie pour établir quelque similitude
+dans les rapports respectifs des puissances contractantes, et pour
+donner à chacun le désir et le besoin de finir.
+
+Si, au contraire, l'Angleterre voulait entrer en négociation séparée
+avec la France, le premier consul acceptait le projet d'armistice que
+présentait le ministère britannique.
+
+Il fit plus: pour donner une nouvelle preuve de ses dispositions
+pacifiques, il prorogea de huit jours la reprise des hostilités; mais
+cette modération, ces ménagemens ne servirent qu'à faire naître des
+doutes, des allégations inconvenantes. Il les repoussa par l'organe de
+son plénipotentiaire, et s'en remit à la voie des armes pour résoudre
+une question que la diplomatie cherchait à éluder. L'office était ainsi
+conçu:
+
+«Dans tout le cours de la négociation dont le soussigné a été chargé, il
+a eu lieu de regretter que le défaut de communications plus directes
+avec le ministère de Sa Majesté l'ait mis dans l'impossibilité de donner
+à ses ouvertures officielles les développemens nécessaires. Le résultat
+de ses dernières communications, auxquelles répond la note qu'il a eu
+l'honneur de recevoir le 20 de ce mois, rend cet inconvénient bien plus
+sensible encore.
+
+«La première partie de cette note paraissant mettre en doute la
+sincérité des dispositions du gouvernement français d'entamer des
+négociations pour une paix générale, le soussigné doit entrer à ce sujet
+dans quelques détails qui justifient pleinement la conduite du premier
+consul.
+
+«L'alternative proposée d'une paix _séparée_, dans le cas où Sa Majesté
+n'agréerait pas les conditions d'un armistice général, loin de dévoiler
+un défaut de sincérité, fournit, au contraire, la preuve la plus forte
+des dispositions conciliantes du premier consul: elle est une
+conséquence nécessaire de la déclaration faite par le soussigné le 4 de
+ce mois. En effet, il a eu l'honneur de prévenir le ministère
+britannique que, si cet armistice n'est pas conclu avant le 11
+septembre, les hostilités auront été recommencées avec l'Autriche, et
+que, dans ce cas, le premier consul ne pourra plus consentir, à l'égard
+de cette puissance, qu'à une paix séparée et complète. Cet armistice n'a
+pas été conclu à l'époque indiquée: il était donc naturel de s'attendre
+éventuellement à _une paix séparée avec l'Autriche_, et, dans la même
+hypothèse, à une paix également _séparée avec la Grande-Bretagne_, à
+moins qu'on ne pense que ces calamités, qui accablent depuis huit années
+une grande partie de l'Europe, doivent se perpétuer, et n'avoir d'autre
+terme que la destruction morale de l'une des puissances belligérantes.
+
+«Ce n'est donc pas le gouvernement français qui propose à Sa Majesté de
+séparer ses intérêts de ceux de ses alliés; mais ayant vainement tenté
+de les réunir dans un centre commun, et les trouvant séparés _de fait_
+par le refus de l'Angleterre de déposer, sur l'autel de la paix,
+quelques avantages particuliers dont la France avait déjà fait le
+sacrifice, le premier consul a donné une nouvelle preuve de ses
+dispositions en indiquant un autre moyen de conciliation, que le cours
+des événemens amenera tôt ou tard.
+
+«Conformément à l'avis que le soussigné a donné le 4 de ce mois, on a
+notifié, en effet, la cessation de l'armistice continental à l'époque
+qui avait été fixée; mais le contre-projet du ministère britannique,
+expédié par le soussigné le 8 de ce mois, étant arrivé à Paris le 10, et
+Sa Majesté ayant paru convaincue que son allié ne se refuserait point à
+un armistice admissible, le premier consul s'est décidé de nouveau à
+faire retarder de huit jours la reprise des hostilités. Les ordres ont
+été expédiés sur-le-champ aux armées d'Allemagne et d'Italie; et dans le
+cas où ces ordres fussent arrivés trop tard dans cette dernière contrée,
+et qu'à la suite de quelques opérations militaires, les généraux
+français eussent eu quelques succès, il leur était ordonné de reprendre
+la position qu'ils occupaient le jour même du renouvellement des
+hostilités.
+
+«Le simple exposé de ces faits suffira sans doute pour démontrer que le
+gouvernement français n'a jamais pu avoir l'intention de masquer, par
+des négociations simulées, une nouvelle attaque contre l'Autriche, et
+qu'au contraire il a apporté dans toute cette négociation la franchise,
+la loyauté, qui seules peuvent assurer le rétablissement de la
+tranquillité générale, que Sa Majesté et son ministère ont tant à coeur.
+
+«En vain chercherait-on les preuves d'une intention contraire dans
+quelques expressions renfermées dans les communications officielles du
+gouvernement français avec les alliés de Sa Majesté, s'il s'agissait
+surtout d'une des dernières lettres écrites à M. le baron de Thugut, que
+le soussigné aurait pu communiquer lui-même, s'il en eût trouvé
+l'occasion: cette lettre prouverait que le gouvernement français,
+toujours ami de la paix, n'a paru se plaindre des intentions de la
+Grande-Bretagne que parce qu'il avait tout lieu de les croire contraires
+à un système solide de pacification.
+
+«Le soussigné n'est entré dans ces détails que parce qu'à la veille des
+négociations qui pourraient être entamées, il importe aux conseils des
+deux puissances d'être réciproquement convaincus de la sincérité de
+leurs intentions, et que l'opinion qu'ils peuvent avoir de cette
+sincérité est le plus sûr garant du succès des négociations.
+
+«Quant au second point de la note que le soussigné a eu l'honneur de
+recevoir, il doit se référer à sa lettre du 16, par laquelle il a
+prévenu S. E. lord Grenville qu'il était chargé de donner des
+_explications satisfaisantes_ touchant les principales objections du
+gouvernement britannique à l'armistice proposé, en le priant instamment
+de faciliter des communications verbales avec le ministère. Il était
+donc difficile de croire que le gouvernement français s'en tiendrait,
+sans _aucune modification_, à ses premières ouvertures; car, dans ce
+cas, il eût été très inutile de solliciter une entrevue pour donner _des
+explications satisfaisantes_.
+
+«En parlant des compensations requises pour faire cadrer l'armistice
+naval avec la trève continentale, le ministère de Sa Majesté trouve
+qu'il y a de l'exagération dans la balance établie par le gouvernement
+français. Une discussion formelle sur cet objet serait sans doute
+déplacée après les succès variés d'une guerre qui a produit tant
+d'événemens extraordinaires. Il est difficile de douter de l'influence
+morale de ces événemens sur les armées, sur les peuples, sur les
+gouvernemens eux-mêmes, et les inductions qu'on peut en tirer dans le
+moment actuel paraissent justifier l'opinion que le soussigné a cru
+devoir manifester. S'il y a de l'exagération dans cette opinion, elle
+est partagée par les ennemis de la république eux-mêmes, qui ont tout
+employé pour prolonger la trève, et qui ne se sont fait aucun scrupule
+de se servir même de la voie des négociations simulées pour gagner du
+temps.
+
+«Les préliminaires signés par M. le comte de Saint-Julien et désavoués
+par sa cour en sont un exemple mémorable, et il faut bien que la
+continuation de l'armistice continental soit un _sacrifice_ pour la
+république, puisqu'on a tant fait pour la lui arracher.
+
+«Mais en admettant même l'existence de ce sacrifice, le ministère de Sa
+Majesté déclare formellement qu'on ne saurait exiger de lui un sacrifice
+analogue. Il n'appartient certainement pas à la France de juger jusqu'à
+quel point les engagemens pris par Sa Majesté envers ses alliés peuvent
+gêner ses dispositions à cet égard; mais le droit de la France de
+demander le prix du sacrifice qu'elle a fait, et qu'elle est encore
+prête à faire, est incontestable.
+
+«Le premier consul a donné à l'Europe des gages réitérés de ses
+dispositions pacifiques; il n'a cessé de les manifester envers les
+cabinets intéressés dans cette lutte; et quand même sa modération
+relèverait les espérances des ennemis du gouvernement français, elle
+sera néanmoins toujours l'unique guide de ses actions.
+
+«Malgré cette différence dans la manière de considérer plusieurs
+questions accessoires et préliminaires de la pacification projetée, le
+soussigné doit se féliciter de trouver, dans toutes les communications
+qu'il a eu l'honneur de recevoir jusqu'ici, les mêmes assurances des
+dispositions de Sa Majesté de travailler au rétablissement de la
+tranquillité de l'Europe; et il ne négligera aucune occasion de faire
+valoir ces dispositions près de son gouvernement.
+
+«Hereford-Street, 23 septembre 1800 (1er vendémiaire an IX).»
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Translation des restes de Turenne.--Cérémonie aux
+Invalides.--L'armistice est dénoncé.--Bataille de Hohenlinden.--Joseph
+Bonaparte envoyé à Lunéville.--Le général Clarke.--Canal de
+Saint-Quentin.--La paix est conclue.--Renvoi des prisonniers russes.
+
+
+La nouvelle de l'occupation des trois places était arrivée à Paris le
+1er vendémiaire. Les députés des départemens y étaient réunis, pour la
+première, fois, en corps politique. depuis le 18 brumaire: on s'était,
+sans doute, flatté de pouvoir leur apprendre que la paix était faite.
+Quoi qu'il en soit, il y avait, ce jour-là, cérémonie publique, tant à
+cause de l'inauguration du siècle qui commençait qu'à raison de la
+translation des restes du maréchal de Turenne, que le premier consul
+faisait placer aux Invalides à côté de ceux de Vauban.
+
+Après la violation des sépultures de Saint-Denis, où le maréchal
+reposait au milieu des rois, son cercueil avait été enlevé et déposé
+dans le grenier de l'amphithéâtre de chirurgie, au Jardin des Plantes,
+où il était encore au départ du général Bonaparte pour l'Égypte. Je me
+rappelle l'y avoir vu à cette époque, lorsque le général Desaix visita
+cet établissement; on le montrait avec vénération, quoiqu'il fût
+confondu avec les autres squelettes qui gisaient dans le grenier. Plus
+tard, un citoyen respectable ayant obtenu l'autorisation de réunir dans
+le couvent des Grands-Augustins, qu'il avait transformé en muséum des
+monumens français, les mausolées échappés aux outrages de Saint-Denis,
+avait fait transporter dans ce lieu le corps du maréchal de Turenne.
+C'est là que le gouvernement le fit prendre pour le transférer aux
+Invalides. L'église avait été disposée pour la cérémonie. Les députés
+des départemens, qui avaient été invités, étaient placés quand le corps
+du maréchal entra. Les prêtres n'avaient pas encore reparu: il n'y eut
+ni célébration d'office divin ni pratique religieuse; la cérémonie fut
+tout en pompe et en discours.
+
+Lucien Bonaparte, qui était ministre de l'intérieur, monta dans la
+chaire de l'église: il esquissa à grands traits les malheurs dont la
+république avait été accablée pendant la tourmente révolutionnaire; il
+fit une allusion touchante aux scènes de deuil dont les derniers jours
+du siècle qui venait de finir avaient été témoins, et mit en parallèle
+l'exposé succinct des améliorations qui avaient été opérées dans les
+premiers jours du siècle qui commençait. Il passa ensuite aux espérances
+que l'on devait concevoir; mais comme il ne prononçait pas le mot de
+paix, l'inquiétude ne se dissipait pas. Il en vint enfin à la situation
+extérieure de la république: un silence profond régnait. L'anecdote du
+voyage de Duroc, le refus de passe-ports pour se rendre à Vienne,
+l'ordre donné, en conséquence, au général Moreau, de dénoncer
+l'armistice et de reprendre de suite les hostilités, à moins qu'on ne
+lui remît Ulm, Ingolstadt et Philisbourg, furent écoutés avec une
+attention inquiète.
+
+ * * * * *
+
+Le ministre termina en annonçant à l'assemblée qu'au moment où il
+quittait le château pour se rendre à la cérémonie qui les réunissait, le
+gouvernement avait reçu la nouvelle que les trois places exigées étaient
+occupées par nos troupes, et l'armistice prolongé. Un mouvement de
+satisfaction se manifesta aussitôt dans tout l'auditoire; on désirait la
+paix, on voyait que le premier consul la désirait aussi, on se flattait
+qu'elle finirait par se conclure. Chacun sortit satisfait.
+
+Le refus qu'avait fait l'Autriche d'accorder des passe-ports au général
+Duroc, en même temps qu'elle achetait la prolongation de l'armistice à
+si haut prix, dénotait une irrésolution à laquelle on ne pouvait se
+méprendre. Il était clair que cette puissance était sous l'influence de
+l'Angleterre, que celle-ci dominait ses décisions; mais comme il n'était
+pas vraisemblable que l'Allemagne s'immolât au bon plaisir de son
+alliée, il fallait qu'elle s'attendît à être soutenue, ou qu'elle eût un
+_ultimatum_ convenu, passé lequel elle pourrait traiter séparément. Quel
+que fût cet _ultimatum_, le premier consul, qui était prêt, ne pouvait
+que perdre à prolonger l'armistice. Il se décida à le rompre, comme je
+l'ai dit, et ordonna aux armées du Rhin et d'Italie de dénoncer la
+reprise des hostilités. Brune passa le Mincio, et Moreau l'Iser. La
+bataille de Hohenlinden eut lieu; Moreau occupa Lintz et poussa des
+postes jusqu'à Saint-Polten, à huit ou dix lieues de Vienne.
+
+Le premier consul, en apprenant cette victoire, ne douta pas qu'elle ne
+décidât les Autrichiens à s'expliquer; et, pour ne pas perdre de temps,
+dès qu'il eut appris par une dépêche télégraphique que le comte de
+Cobentzel, qui venait en toute hâte pour reprendre les négociations,
+venait d'arriver à Strasbourg, il fit partir son frère Joseph pour aller
+discuter les intérêts de la France à Lunéville.
+
+Joseph n'avait pas dépassé Ligny, qu'il rencontra le comte Louis de
+Cobentzel qui arrivait en toute hâte à Paris avec les pouvoirs
+nécessaires pour conclure cette paix tant désirée.
+
+Joseph revint sur ses pas, ramenant avec lui M. de Cobentzel. Ils
+descendirent aux Tuileries, où le premier consul les reçut l'un et
+l'autre dans leur toilette de voyage. Il entretint le plénipotentiaire
+autrichien une partie de la nuit, et le fit repartir le lendemain avec
+Joseph pour Lunéville, où les conférences avaient été indiquées.
+
+Le général Clarke[35], qui faisait déjà tout ce qu'il pouvait pour
+acquérir de l'importance, fut envoyé, comme gouverneur, à Lunéville. Sa
+mission était de donner des dîners et d'écouter. En même temps que le
+premier consul ouvrait des conférences, il donnait une nouvelle vie à
+tous les genres de travaux publics et particuliers. La confiance
+renaissait; on ne voyait partout qu'ateliers, que nouvelles entreprises.
+
+L'hiver venait de commencer. Le premier consul se rendit à Saint-Quentin
+pour visiter les travaux du canal souterrain qui devait joindre l'Oise
+et l'Escaut; il avait le projet de l'achever. Il se fit suivre du
+directeur-général des ponts et chaussées, ainsi que de MM. Monge,
+Berthollet et Chaptal.
+
+L'abandon des travaux avait entraîné des dégradations énormes: il
+fallait faire de nouvelles dépenses qui s'élevaient à des sommes
+prodigieuses, et les mémoires des gens de l'art faisaient hésiter sur le
+parti qu'il y avait à prendre; on ne savait s'il convenait de poursuivre
+les excavations déjà faites, ou si l'on devait reprendre en sous-oeuvre
+une galerie ouverte dans une fausse direction.
+
+Le premier consul voulut voir les choses par lui-même, et reconnut, en
+effet, qu'on ne pouvait mener à bien une entreprise conçue sur un aussi
+mauvais plan. Il abandonna des excavations défectueuses, et fit prendre
+au canal la direction qu'il a aujourd'hui. La voûte sous laquelle il
+court est beaucoup moins longue que celle qui devait d'abord le
+couronner. C'est donc au premier consul que la France est redevable de
+ce canal, dont les départemens du nord tirent déjà un si grand profit.
+
+À son retour de Saint-Quentin, il trouva aux Tuileries le général
+Bellavene, qui lui apportait le traité de paix que Joseph venait de
+signer avec M. de Cobentzel. Les stipulations étaient les mêmes qu'à
+Campo-Formio, et certainement pour les renouveler il ne fallait pas
+avoir gardé rancune. Les battus paient ordinairement l'amende. Il n'en
+fut rien dans ce cas-ci: les Autrichiens reprirent leurs limites de
+Campo-Formio.
+
+Le premier consul se hâta de ratifier l'ouvrage de son frère, et la
+nouvelle que la paix était conclue fut transmise partout avec une grande
+célérité.
+
+Quelques mois après, l'Autriche accrédita, comme son ambassadeur à
+Paris, le comte Philippe de Cobentzel, frère du plénipotentiaire, et la
+France envoya sous le même titre, à Vienne, M. de Champagny, devenu plus
+tard duc de Cadore, mais qui était alors conseiller d'État.
+
+La paix fut accueillie avec des transports de joie d'un bout de la
+France à l'autre. Elle rassura les esprits, ramena l'espérance,
+consolida la tranquillité rétablie dans l'Ouest. Personne ne soupçonnait
+alors que les cours étrangères seraient bientôt après assez mal
+conseillées pour se croire plus menacées par la puissance du levier
+moral dont s'était emparé le premier consul, qu'elles ne l'avaient été
+lorsque l'unique pensée du pouvoir était d'abattre, de renverser les
+trônes, et que le Directoire, dans la vague inquiétude qui l'agitait,
+n'entrevoyait de salut que dans la ruine des vieux gouvernemens.
+
+L'opinion généralement répandue en France était que la guerre dont on
+venait de sortir n'avait été entreprise par les étrangers que pour
+prévenir la propagation des principes républicains, que le Directoire
+n'avait cessé de chercher à étendre depuis la paix de Campo-Formio.
+
+La conduite plus sage qu'avait adoptée le premier consul, la modération
+qu'il venait de montrer dans la victoire, devaient rassurer les alliés.
+Tranquilles sur les agitations qu'ils redoutaient pour leurs peuples,
+ils devaient respecter chez les autres ce qu'on ne touchait pas chez
+eux.
+
+Le premier consul partageait lui-même cette illusion. Il y croyait
+d'autant plus, que, sachant tout le mal qu'il aurait pu faire à
+l'Autriche après la bataille de Marengo, il pensait que, si on ne lui
+tenait pas compte de sa modération, on ne s'exposerait pas du moins à se
+trouver de nouveau à sa merci.
+
+Jaloux de réconcilier la république avec ses ennemis, le premier consul
+cherchait à renouer des négociations partout où il ne lui paraissait pas
+impossible d'en ouvrir. Depuis la bataille de Zurich, la Russie n'avait
+plus d'armée en campagne contre nous, et cependant elle était encore en
+état de guerre avec la France. L'empereur Paul régnait. Le premier
+consul imagina de réunir tous ceux de ses soldats que le sort des armes
+nous avait livrés; il leur fit rendre leur uniforme national, les arma,
+les équipa à neuf, et les renvoya. Il remit au général russe chargé de
+les reconduire dans leur pays, une simple lettre, dans laquelle il
+disait à l'autocrate que, ne voulant pas faire la guerre à sa nation,
+les braves gens que la fortune avait mis dans ses mains n'avaient plus
+la chance d'être échangés; que, dans cet état de choses, il avait résolu
+de mettre un terme à leur captivité; que, plein de confiance dans le
+gouvernement russe, il leur avait rendu les armes qu'ils étaient dignes
+de porter, et leur laissait la liberté d'en faire l'usage que leur
+prescrirait leur souverain. Ce procédé, jusqu'alors sans exemple,
+produisit son effet. L'empereur Paul, qui avait déclaré la guerre à un
+pouvoir anarchique, n'avait plus de motifs pour la faire à un
+gouvernement qui proclamait le respect de l'ordre, et ne profitait de
+ses succès que pour assurer la paix; aussi envoya-t-il, sans perdre
+temps, M. de Sprengporten à Paris, pour remercier le premier consul d'un
+procédé si généreux, et traiter de la paix, qui fut presque aussitôt
+conclue. Ce fut la première de nos relations avec les étrangers qui eut
+un plein succès. Les deux pays s'étaient fait la guerre; mais il
+n'existait point entre eux de ressentiment national qui s'opposât à un
+entier rapprochement.
+
+Le premier consul désarma complétement, et fit rentrer les troupes dans
+les garnisons, qu'elles n'avaient pas revues depuis 1792. On licencia,
+on renvoya chez eux tous ceux de ces braves volontaires que le danger de
+la patrie avait fait courir aux armes. Enfin le nombre des congés fut
+tel, que beaucoup de corps se trouvèrent réduits à leurs cadres; encore
+ceux-ci n'étaient-ils pas complets. L'armée remise sur le pied de paix,
+le premier consul retira à M. Carnot le portefeuille de la guerre, qu'il
+confia au général Berthier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Paix de Lunéville.--État de l'Europe.--Négociations avec l'Angleterre.
+
+
+La paix de Lunéville avait contrarié au dernier point les projets de M.
+Pitt, qui était alors premier ministre d'Angleterre. Il avait déclaré
+hautement qu'il fallait faire la guerre à la France jusqu'à extinction,
+et il venait de voir échapper le seul allié qui lui restât. Il entrevit
+donc qu'à moins de renouer une coalition générale, il fallait se
+résoudre à voir aussi l'Angleterre conclure sa paix avec la république
+française.
+
+L'empereur Paul régnait en Russie; il avait manifesté l'intention de se
+rapprocher de la France, et le premier consul avait été au-devant de ces
+heureuses dispositions qui furent bientôt suivies d'un traité de paix.
+
+La Prusse était inébranlable dans le système de neutralité qu'elle
+observait depuis la paix de Bâle.
+
+L'Autriche venait, à la suite d'une lutte malheureuse, de déposer les
+armes.
+
+L'Espagne était encore engourdie dans ses vieilles habitudes, et tout à
+la dévotion de la France.
+
+L'Italie entière était au premier consul.
+
+La Hollande était liée à la France par sa politique et sa révolution.
+
+Les autres petites puissances d'Allemagne n'avaient pas encore
+l'importance militaire qu'elles ont acquise dans la suite.
+
+Dans cet état de choses, M. Pitt se trouvait seul pour soutenir la
+guerre; aussi quitta-t-il le ministère, lorsqu'il eut reconnu, pour
+l'Angleterre, la nécessité de faire la paix.
+
+Mais en s'éloignant des affaires, il se fit donner pour successeur M.
+Addington, dont tous les sentimens lui appartenaient. Les noms étaient
+changés; mais les vues, les maximes restaient les mêmes. On cédait à la
+nécessité; on souscrivait une trève avec la résolution bien réfléchie de
+ne la laisser durer que le temps nécessaire pour renouer une coalition
+générale contre la France que l'on redoutait, que l'on peignait comme
+d'autant plus dangereuse pour la sécurité commune, qu'elle avait remis
+le soin de défendre les intérêts que la révolution avait créés aux mains
+du premier consul. Le ministère des affaires étrangères de France était,
+à cette époque, rempli par M. de Talleyrand, homme de beaucoup d'esprit
+sans nul doute, mais qui, dans cette circonstance, fut tout-à-fait dupe
+de ses antagonistes, et resta au-dessous de sa réputation d'habileté.
+J'ai souvent entendu le premier consul témoigner son étonnement de
+n'avoir rien appris par son ministre lors de la rupture du traité
+d'Amiens, et de la coalition qui ne tarda pas à en être la suite,
+surtout lorsqu'il eut reconnu que cette coalition ne s'était point
+formée sans une multitude de démarches particulières dont son ministère
+aurait dû être informé.
+
+Je reviens aux ouvertures du nouveau ministère anglais. Celui auquel il
+succédait avait donné ordre de poursuivre et de capturer les bateaux
+pêcheurs. Cette mesure, qui n'avait d'autre but que d'accroître
+gratuitement les maux de la guerre, était contraire à tous les usages.
+
+M. Otto prévint le cabinet anglais que sa présence était désormais
+inutile, qu'il ne lui restait qu'à quitter un pays où l'on abjurait
+toutes les dispositions à la paix, où les lois, les usages de la guerre
+étaient violés et méconnus. La mesure dont il se plaignait fut aussitôt
+révoquée. Lord Hawkesbury le prévint en même temps que le roi était prêt
+à renouer les négociations qui avaient été rompues, que son souverain
+était disposé à envoyer un ministre plénipotentiaire à Paris.
+
+Le premier consul, dont les dispositions étaient toujours les mêmes,
+accueillit vivement l'ouverture; mais, convaincu qu'une négociation
+d'apparat n'était pas la voie la plus expéditive pour résoudre une
+question difficile qu'avaient encore compliquée huit années de guerre,
+il proposa ou de suspendre de suite les hostilités, ou même d'arrêter
+sur-le-champ les articles préliminaires de la pacification. Le ministère
+anglais accepta le dernier de ces deux moyens, mais il essaya de mettre
+en avant toutes les prétentions qu'il avait affichées. Les événemens qui
+venaient d'avoir lieu dans le nord de l'Europe, le passage de la flotte
+anglaise au Sund, la mort inattendue de Paul Ier, lui donnaient de la
+confiance; il proposa des conditions inadmissibles. Le premier consul
+les repoussa en prévenant le cabinet britannique, qu'il désirait la
+paix, mais qu'il ne la signerait néanmoins qu'autant qu'elle serait
+honorable, et basée sur un juste équilibre dans les différentes parties
+du monde; qu'il ne pouvait laisser aux mains de l'Angleterre, des pays
+et des établissemens d'un poids aussi considérable dans la balance de
+l'Europe que ceux qu'elle voulait retenir. Il reconnaissait toutefois
+que les grands événemens survenus en Europe et les changemens arrivés
+dans les limites des grands États du continent pouvaient autoriser une
+partie des demandes du gouvernement britannique; mais comment ce
+gouvernement pouvait-il demander pour _ultimatum_ de conserver Malte,
+Ceylan, tous les États conquis sur Tipoo-Saëb, la Trinité, la
+Martinique, etc., etc.?
+
+Les armées française et espagnole avaient envahi le Portugal; réduite à
+toute extrémité, la cour offrait de souscrire les conditions les plus
+dures. Le premier consul, qui ne cherchait dans les avantages remportés
+sur elle que des moyens de compensation capables de balancer les
+restitutions que l'Angleterre ferait aux alliés de la France, proposa au
+cabinet britannique, tout en acceptant ses arrangemens pour les grandes
+Indes, le _status ante bellum_ pour le Portugal d'une part, et pour la
+Méditerranée et l'Amérique de l'autre. Lord Hawkesbury s'y refusa; il
+consentit à se dessaisir de la Trinité, mais il persistait à retenir
+Malte, la Martinique, Ceylan, Tabago, Demerary, Berbice, Essequibo.
+
+Ces prétentions s'accordaient peu avec les protestations pacifiques que
+ne cessaient de faire les ministres anglais; on releva la contradiction.
+Ils répondirent; l'aigreur s'en mêla, et il était à craindre que ces
+récriminations ne fissent évanouir les espérances que l'on conservait
+encore.
+
+Le premier consul voulut prévenir ce fâcheux résultat; il résolut de
+fixer de nouveau les termes de la question, et précisa les conditions
+qu'il était prêt à signer: la note de M. Otto était ainsi conçue:
+
+«Le soussigné a communiqué à son gouvernement la note de lord
+Hawkesbury, en date du 20 juillet. Il est chargé de faire la réponse
+suivante:
+
+«Le gouvernement français ne veut rien oublier de ce qui peut mener à la
+paix générale, parce qu'elle est à la fois dans l'intérêt de l'humanité
+et dans celui des alliés.
+
+«C'est au roi d'Angleterre à calculer si elle est également dans
+l'intérêt de sa politique, de son commerce et de sa nation; et si cela
+est, une île éloignée de plus ou de moins ne peut être une raison
+suffisante pour prolonger les malheurs du monde.
+
+«Le soussigné a fait connaître, par la dernière note, combien le premier
+consul avait été affligé de la marche rétrograde qu'avait prise la
+négociation; mais lord Hawkesbury contestant ce fait dans sa note du 20
+juillet, le soussigné va récapituler l'état de la question avec la
+franchise et la précision que méritent des affaires de cette importance.
+
+«La question se divise en trois points:
+
+«La Méditerranée,
+
+«Les Indes,
+
+«L'Amérique.
+
+«L'Égypte sera restituée à la Porte; la république des Sept-Îles est
+reconnue; tous les ports de l'Adriatique et de la Méditerranée qui
+seraient occupés par les troupes françaises, seront restitués au roi de
+Naples et au Pape.
+
+«Mahon sera rendu à l'Espagne.
+
+«Malte sera restitué à l'ordre; et si le roi d'Angleterre juge conforme
+à ses intérêts, comme puissance prépondérante sur les mers, d'en raser
+les fortifications, cette clause sera admise.
+
+«Aux Indes, l'Angleterre gardera Ceylan, et par là deviendra maîtresse
+inexpugnable de ces immenses et riches contrées.
+
+«Les autres établissemens seront restitués aux alliés, y compris le cap
+de Bonne-Espérance.
+
+«En Amérique, tout sera restitué aux anciens possesseurs. Le roi
+d'Angleterre est déjà si puissant dans cette partie du monde, que,
+vouloir davantage, c'est, maître absolu de l'Inde, le vouloir être
+encore de l'Amérique.
+
+«Le Portugal sera conservé dans toute son intégrité.
+
+«Voilà les conditions que le gouvernement français est prêt à signer.
+
+«Les avantages que retire le gouvernement britannique sont immenses: en
+prétendre de plus grands, ce n'est pas vouloir une paix juste et
+réciproquement honorable.
+
+«La Martinique n'ayant pas été conquise par les armes anglaises, mais
+déposée par les habitans dans les mains des Anglais, jusqu'à ce que la
+France eût un gouvernement, ne peut pas être censée possession anglaise:
+jamais la France n'y renoncera.
+
+«Il ne reste plus actuellement au cabinet britannique qu'à faire
+connaître le parti qu'il veut prendre; et si ces conditions ne peuvent
+le contenter, il sera du moins prouvé à la face du monde que le premier
+consul n'a rien négligé, et s'est montré disposé à faire toute espèce de
+sacrifices pour rétablir la paix, et épargner à l'humanité les larmes et
+le sang, résultats inévitables d'une nouvelle campagne.
+
+«4 thermidor an IX.»
+
+La réponse de lord Hawkesbury ne fut pas aussi généreuse qu'elle aurait
+dû l'être. Néanmoins ce ministre annonça que son souverain était décidé
+à ne retenir de ses conquêtes que ce qui était indispensable pour
+garantir ses anciennes possessions. Quant à Malte, le roi Georges était
+prêt à entrer dans des explications ultérieures relativement à cette
+île, et désirait sérieusement concerter les moyens de faire pour Malte
+un arrangement qui la rendît indépendante de la Grande-Bretagne et de la
+France.
+
+La seule difficulté qui embarrassât la première partie de la négociation
+était levée. On passa à la deuxième. On fit remarquer à lord Hawkesbury
+que la sûreté des anciennes possessions anglaises en Amérique était loin
+d'exiger l'extension dont il cherchait à les appuyer, qu'elles avaient
+leur point central à la Jamaïque. Cette colonie étendue, opulente, forte
+déjà par sa position, avait été rendue inexpugnable par les travaux dont
+on l'avait couverte. Vouloir encore conserver les nouvelles acquisitions
+que l'Angleterre avait faites en Amérique, c'était vouloir s'assurer
+dans les Indes occidentales la domination absolue qu'elle exerçait déjà
+dans les Indes orientales.
+
+Lord Hawkesbury parut en convenir et offrit de restituer la Martinique,
+mais avec l'alternative de conserver les Indes occidentales, les îles de
+la Trinité et de Tabago, et, dans ce cas, déclarer Demerary, Essequibo,
+Berbice, ports francs, ou de retenir Sainte-Lucie, Tabago, Demerary,
+Essequibo, Berbice.
+
+Cette alternative était embarrassante.
+
+Si le premier consul abandonnait la Trinité, il causait à l'Espagne une
+perte considérable; s'il cédait Berbice, Essequibo, Demerary, il faisait
+tomber sur la Hollande tout le poids des sacrifices exigés pour la paix;
+d'une autre part, il livrait à l'Angleterre tout le commerce du
+continent américain, et portait à l'Espagne un coup plus sensible que
+celui qui résulterait de l'abandon de la Trinité. Le premier consul eût
+volontiers cédé Tabago pour épargner ses alliés, il offrit même d'y
+joindre Curaçao. L'Angleterre persistait; il ne voulait pas, suivant son
+expression, mettre la paix du monde en balance avec la possession d'une
+île qui n'avait plus l'importance politique qu'elle avait eue, et
+souscrivit au sacrifice.
+
+Il ne restait plus qu'à s'entendre définitivement sur Malte; lord
+Hawkesbury éludait, chicanait sur les termes; mais enfin il fut convenu
+que l'île serait remise à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem[36], et que
+l'évacuation aurait lieu dans le délai fixé pour les mesures de ce genre
+en Europe. Les préliminaires de paix furent ratifiés par les deux
+gouvernemens.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+Enlèvement de M. Clément de Ris.--Le premier consul m'envoie à Tours à
+ce sujet.--Indices divers.--M. Clément de Ris est rendu à sa
+famille.--Nouvelles d'Égypte.--Préparatifs pour une nouvelle
+expédition.--Le premier consul m'envoie à Brest pour en presser le
+départ.--Le général Sahuguet.--Machine infernale.
+
+
+L'administration commençait à respirer. Il n'y avait plus de sacrifices
+à imposer à la nation, plus de dépenses extraordinaires à demander aux
+finances. On ne parlait que de réformes, d'économies: de toutes parts,
+on entrevoyait un heureux avenir. Une aventure étrange vint tout à coup
+rembrunir ce tableau. On était au mois de septembre: un membre du sénat,
+M. Clément de Ris, fut enlevé dans une propriété qu'il habitait aux
+environs de Tours. Une troupe d'hommes masqués s'étaient présentés chez
+lui, l'avaient jeté sur un cheval et entraîné dans l'intérieur de la
+forêt voisine.
+
+Madame Clément de Ris était accourue, tout en pleurs, à Tours, demander
+du secours au préfet: celui-ci avait rendu compte du fait, et comme
+l'enlèvement menaçait la tranquillité du pays, et qu'il pouvait être le
+prélude d'une insurrection, le premier consul me chargea de me rendre
+sur les lieux.
+
+J'arrivai rapidement à Tours: on était encore plongé dans la stupeur; on
+n'avait fait aucune recherche au sujet de M. Clément de Ris. Au bout de
+quelques jours, son épouse reçut un avis par lequel on la prévenait que,
+si elle voulait déposer 50,000 francs dans une auberge de Blois ou
+d'Amboise qu'on lui désignait, elle reverrait son mari. Cette
+respectable dame n'hésita pas: elle s'adressa secrètement à ses amis,
+fouilla dans toutes les bourses, et réunit enfin la somme qu'on
+exigeait. Je lui avais fait donner l'avis de ne porter que de l'argent
+blanc. Elle se mit en route avec ses sacs, et se rendit à l'auberge
+désignée; mais à la vue de la masse de numéraire qu'elle sortait de sa
+voiture, un homme s'approcha et lui dit vivement: «Il n'y a rien à faire
+aujourd'hui, retournez; on vous écrira», et il disparut.
+
+Elle revint à Tours, le désespoir dans le coeur: elle croyait son mari
+assassiné. Je n'en jugeai pas ainsi; j'avais appris qu'un médecin de
+campagne, en faisant la tournée de ses malades, avait rencontré le
+groupe qui avait enlevé M. Clément de Ris. Saisi lui-même par les
+ravisseurs, qui craignaient qu'il ne donnât l'éveil, il avait fait route
+avec le prisonnier, avait été conduit à un gîte où il avait été détenu
+jusqu'à la nuit, et renvoyé avec les précautions nécessaires pour qu'il
+ne pût retrouver la trace.
+
+Je l'envoyai chercher. Il me précisa le lieu où il avait rencontré M.
+Clément de Ris; mais les ravisseurs lui ayant aussitôt bandé les yeux,
+il ne put indiquer la direction qu'il avait suivie. Tout ce qu'il put
+dire, c'est qu'il avait entendu sonner huit heures, à sa gauche, à
+l'horloge du bourg de Montrésor. Ils étaient arrivés peu de temps après
+à la station où ils avaient mis pied à terre. On l'avait conduit dans
+une maison où l'on n'entrait qu'après avoir monté trois marches; on lui
+avait débandé les yeux, et on l'avait conduit dans une chambre située à
+main gauche en entrant, où on lui avait servi du pâté, du jambon et des
+artichauts. Après le souper, une lettre lui avait été remise pour madame
+Clément de Ris; on lui avait de nouveau bandé les yeux, on l'avait fait
+remonter à cheval et mené, à travers mille détours, dans les environs de
+Montrésor, où il avait été rendu à lui-même. La lettre dont parlait le
+médecin était celle qui était parvenue à madame Clément de Ris.
+
+Je n'avais pour guider mes recherches que les dépositions de cette dame,
+dont la tête était troublée par la terreur du danger que courait son
+mari, et les indications de mon docteur, qui me parut très adroit.
+
+Sa déposition coïncidait avec un fait dont je n'ai pas parlé. On avait
+trouvé un chapeau dans les environs de Montrésor, et ce chapeau avait
+été reconnu pour être celui de M. Clément de Ris. J'interrogeai le
+médecin à ce sujet: il répondit qu'en effet M. Clément avait perdu son
+chapeau peu de temps avant d'arriver à la station. Le champ des
+recherches se trouvait ainsi circonscrit: c'étaient les environs de
+Montrésor qu'il fallait explorer, sans sortir du rayon dans lequel on
+pouvait entendre l'horloge. J'avais réuni la brigade de gendarmerie de
+Loches et de Chinon; je lui fis distribuer des copies de la déposition
+du médecin, et la chargeai de fouiller toutes les maisons isolées dont
+la campagne est couverte, sur une superficie de deux lieues à peu près.
+
+Un maréchal-des-logis vint bientôt me rendre compte qu'il était sur la
+voie. Il avait découvert une maison à laquelle s'adaptaient toutes les
+circonstances de la déposition du docteur; il était entré en montant
+trois marches, il avait pris à gauche, pénétré dans une chambre, et
+remarqué, à côté des marches de l'escalier, de vieilles feuilles
+d'artichauts qui paraissaient même y être depuis quelque temps, car
+elles étaient fanées et à demi couvertes d'immondices; enfin, on lui
+avait servi les débris d'un jambon, et il n'y avait que dix jours que M.
+Clément de Ris avait disparu. Ce maréchal-des-logis était venu à toutes
+jambes me rendre compte de ces faits.
+
+Mais déjà il était arrivé au préfet des agens du ministre de la police,
+M. Fouché. Ces hommes, anciens Vendéens, s'étaient mis tout d'abord en
+communication avec les ravisseurs de M. Clément de Ris, et leur avaient
+reproché d'avoir compromis ceux des leurs qui ne voulaient que vivre
+tranquilles. Ils s'appuyèrent de la déposition que venait de faire le
+maréchal-des-logis de gendarmerie, et leur firent voir que leur proie
+allait leur échapper, que par conséquent ils étaient perdus.
+
+L'effroi prit les ravisseurs; ils coururent à la maison où était déposé
+M. Clément de Ris, le retirèrent de son souterrain, le conduisirent, les
+yeux bandés, à quelque distance, dans une forêt; puis, simulant une
+escarmouche avec leurs confrères qui arrivaient de Paris, ils tirèrent
+quelques coups de pistolet aux oreilles de M. Clément de Ris, et se
+perdirent dans le bois. Ceux qui se présentaient comme les vengeurs de
+M. Clément coururent à lui et lui annoncèrent qu'il était libre: le
+prisonnier, ivre de joie, arrache son bandeau, les embrasse, et rentre à
+Tours au moment où l'on désespérait de le voir.
+
+Cet enlèvement compromettait la sûreté publique; le premier consul fut
+inexorable pour ceux qui l'avaient commis: il voulut que justice fût
+faite[37]. Les informations établirent que la maison signalée par le
+maréchal-des-logis était bien celle où avait été déposé M. Clément. Je
+l'envoyai reconnaître, d'après le rapport que le prisonnier en avait
+fait. Le trou où il avait été détenu était caché sous un amas de fagots,
+dans un hangar, près de la grange: s'il eût été plus grand, il eût
+probablement aussi reçu le petit médecin.
+
+M. Clément de Ris était resté dix jours enseveli dans ce trou, qu'il n'y
+avait plus qu'à combler pour l'enterrer vivant; ce qui, peut-être, n'eût
+pas manqué d'arriver, si madame Clément de Ris avait payé la somme qu'on
+voulait avoir.
+
+Le premier consul, tout en s'efforçant de ramener le règne des lois,
+n'oubliait pas l'Égypte. Il avait renvoyé, dès le mois de septembre,
+l'aide-de-camp qui était venu lui apporter la convention d'El-Arich; et,
+comme il avait appris les conséquences qu'avait entraînées l'inexécution
+du traité, il avait prévenu le général Kléber, par le retour de cet
+officier, de l'époque à laquelle il ferait partir les secours qu'on se
+proposait de lui envoyer[38]. Il ne pouvait en expédier que de Brest;
+nous n'avions de vaisseaux de guerre que dans ce port.
+
+L'administration directoriale avait même poussé si loin la négligence,
+qu'elle avait laissé désarmer la plus grande partie de l'escadre que
+l'amiral Bruix avait armée: dix vaisseaux seulement étaient en état de
+prendre la mer.
+
+La flotte espagnole était encore à Brest, et se serait trouvée dans le
+même état que la nôtre, si le gouvernement de Charles IV ne s'était pas
+chargé lui-même de pourvoir aux plus petits détails de son entretien:
+aussi était-elle encore dans un état respectable, quand la nôtre était
+réduite à la nullité.
+
+Le premier consul méditait, dès le mois de septembre, le projet de
+secourir l'Égypte; il avait donné ordre de disposer à prendre la mer les
+six meilleurs vaisseaux de la flotte de Brest, auxquels devaient se
+joindre les quatre meilleures frégates que l'on pourrait trouver; il les
+avait fait choisir et équiper avec une attention particulière, mais il
+n'avait communiqué à personne la destination qu'il leur réservait; il
+attendait les longues nuits d'hiver pour les faire appareiller.
+
+Cependant 2,000 hommes d'infanterie, 200 de cavalerie, 200 artilleurs,
+se réunissaient à Brest; l'arsenal de la marine préparait un matériel
+considérable en armes, poudre, objets d'armement, plomb coulé, balles,
+boulets, fer, cuivre, etc. On avait répandu le bruit d'une expédition
+sur Saint-Domingue; chacun croyait que ces préparatifs étaient destinés
+pour la colonie sur laquelle le convoi devait lui-même se diriger.
+
+Le premier consul me chargea de me rendre à Brest. Je devais veiller à
+l'exécution des ordres qu'il avait donnés, et remettre le plus jeune de
+ses frères, Jérôme Bonaparte, à l'amiral Gantheaume, qui commandait
+l'escadre: c'est de cette époque que date l'entrée de Jérôme dans la
+marine.
+
+J'avais ordre de ne quitter Brest que lorsque l'amiral aurait
+appareillé. Il fut long-temps à sortir: les vents, la présence des
+Anglais, qui croisaient sur Ouessant et communiquaient chaque jour avec
+la terre, le retinrent deux mois dans ce port. Ces insulaires tenaient
+encore le réseau de ce vaste système d'espionnage qu'ils avaient tendu à
+l'époque de la guerre civile sur ces contrées; il était impossible, à
+moins de s'envelopper du plus profond mystère, de leur dérober le plus
+léger appareillage.
+
+Le départ de Gantheaume eut enfin lieu au déclin d'un jour, pendant
+lequel le vent semblait vouloir jeter la ville de Brest dans la rade, et
+avait forcé la croisière anglaise de s'éloigner. Il n'y avait que ce
+moment pour sortir avec certitude de ne pas être aperçu ni suivi, parce
+que le calme ne pouvait manquer de ramener les Anglais: aussi le mit-on
+à profit; le vent était très bon, mais nos vaisseaux sortirent par une
+tempête affreuse, qui leur fit éprouver à tous des avaries qu'ils
+réparèrent à la mer.
+
+L'amiral Gantheaume avait prévu une dispersion, et avait eu soin de
+donner à chaque capitaine une instruction secrète qu'il ne devait ouvrir
+qu'à la mer, et par laquelle il leur indiquait pour premier point de
+ralliement le cap Finistère, de là le cap Saint-Vincent, puis la pointe
+sud de l'île de Sardaigne, et enfin la côte d'Alexandrie, en Égypte.
+
+Le général Sahuguet était encore à terre, lorsque les vaisseaux de
+Gantheaume levaient leurs ancres pour appareiller. Le préfet maritime de
+Brest, M. Caffarelli, frère de celui qui était mort en Syrie, le
+pressait de s'embarquer, lui faisant observer que l'escadre ne
+l'attendrait pas. Le général Sahuguet résistait, et demandait pour les
+besoins de sa troupe une somme assez considérable, que le préfet
+maritime n'avait pas le pouvoir de lui donner, et que de plus il savait
+lui être inutile, puisqu'il avait le secret de la destination de cette
+escadre, que le général Sahuguet ignorait. La discussion s'échauffait,
+et le général Sahuguet poursuivait avec chaleur les intérêts de son
+expédition de Saint-Domingue, où il croyait fermement qu'il allait.
+
+M. Caffarelli avait inutilement employé tout ce qui était en lui pour le
+décider à partir; mais le général était inébranlable, et déclarait qu'il
+ne s'embarquerait pas sans son argent. Je fus obligé d'intervenir dans
+la discussion, et nous convînmes, M. Caffarelli et moi, de dire enfin la
+vérité au général Sahuguet, qui eut un petit moment de dépit, et qui
+partit sans mot dire.
+
+Gantheaume était en mer depuis quarante heures; il n'était survenu aucun
+incident fâcheux; la flotte anglaise ne paraissait pas; je retournai à
+Paris par Lorient et Nantes. Ce fut pendant que j'étais à Brest qu'eut
+lieu l'attentat du 3 nivose. À mon arrivée à Paris, on était encore tout
+ému de l'explosion de la machine infernale; je pus recueillir jusqu'aux
+moindres détails de cette tentative criminelle. On donnait ce jour-là à
+l'Opéra une première représentation de l'_Oratorio_ d'Hayden. Le premier
+consul devait y assister; les conjurés prirent leurs mesures en
+conséquence.
+
+On avait déjà démoli à cette époque beaucoup de maisons sur le
+Carrousel. Néanmoins l'angle de la rue Saint-Nicaise se trouvait encore
+en face de la grande porte de l'hôtel de Longueville, en sorte qu'il
+fallait, en venant des Tuileries au théâtre, tourner à gauche, puis à
+droite, filer dans la rue Saint-Nicaise, passer dans celle de Malte, et
+cela coup sur coup; ce qui obligeait les cochers à ralentir le trot de
+leurs chevaux pour les faire tourner successivement en sens opposé.
+C'était sur les délais que nécessiteraient ces détours que les
+conspirateurs avaient assis leurs espérances de succès.
+
+Le premier consul sortit des Tuileries à l'heure ordinaire du spectacle.
+Il avait avec lui le général Lannes, et, je crois, son aide-de-camp
+Lebrun, avec un piquet de grenadiers pour escorte. Il arriva en deux
+traits à l'angle où était placée la charrette qui portait la machine
+infernale; son cocher, homme hardi et très adroit, qui avait été avec
+lui en Égypte, eut l'heureuse pensée de tourner dans la rue de Malte, au
+lieu de suivre directement la rue Saint-Nicaise. La voiture du premier
+consul se trouva ainsi hors de portée. Dans cet instant, l'explosion eut
+lieu; elle tua ou mutila une quarantaine de personnes, fit une foule de
+victimes, mais manqua celle qu'elle devait atteindre: seulement les
+glaces de la voiture se brisèrent, et le cheval du dernier cavalier de
+l'escorte fut blessé. Le premier consul arriva sans accident à l'Opéra,
+où le bruit de cet événement se répandit presque aussitôt.
+
+La police, surprise, alla aux enquêtes; mais, pendant qu'elle cherchait,
+les partis se livraient à des conjectures qui laissaient entrevoir le
+dessein arrêté de ne laisser échapper aucune occasion de se nuire les
+uns aux autres.
+
+Les nobles soutenaient que les jacobins seuls étaient capables d'un tel
+attentat, qu'ils étaient les seuls qui en voulussent au premier consul,
+et que, si le ministre de la police ne trouvait aucune trace de cette
+infâme machination, c'est que c'étaient ses anciens complices qui
+l'avaient ourdie. Ils vantaient à l'appui la reconnaissance qu'ils
+devaient au magistrat protecteur qui avait mis fin à leur exil, et les
+avait réintégrés dans leurs biens. Loin d'attenter à ses jours, ils
+étaient prêts à verser leur sang pour lui; enfin ils parlaient tant de
+leur zèle, de leur dévoûment, circonvinrent si bien madame Bonaparte,
+auprès de laquelle ils avaient un accès facile, que le premier consul
+commençait à ne pas trouver leurs accusations invraisemblables. Une
+foule de ceux qui l'approchaient contribuèrent encore à accréditer cette
+opinion. Ils avaient les jacobins en horreur, et ne manquaient pas
+d'envenimer les rapports qu'on faisait contre eux. Beaucoup d'autres en
+voulaient personnellement à Fouché, et ne négligeaient rien de ce qui
+pouvait lui nuire. Clarke surtout se déchaîna contre lui avec une
+violence inexplicable pour tous ceux qui ne connaissaient pas la vieille
+haine qu'il lui portait. Le premier consul, de son côté, n'était pas
+fort content de son ministre. Un complot, qui menaçait également sa vie,
+avait été tramé peu de temps auparavant, et non seulement la police ne
+le lui avait point signalé, mais il lui était démontré que, sans l'avis
+que lui donna un homme d'un coeur généreux, il eût été assassiné à
+l'Opéra.
+
+Les meurtriers furent saisis dans le corridor, où ils s'étaient postés
+pour l'attendre à la sortie de sa loge, qui, dans ce temps-là, était au
+premier rang en face, entre les deux colonnes qui étaient à gauche, en
+regardant le théâtre. Il y arrivait par la même entrée que le public.
+Cette tentative donna l'idée d'ouvrir une entrée particulière qui exista
+jusqu'à la démolition du théâtre.
+
+Ces deux affaires n'étaient pas les seuls griefs qu'eût le premier
+consul contre l'administration de la police: il se plaignait des
+désordres de l'Ouest, et souffrait impatiemment le brigandage auquel la
+Bretagne était en proie. Jamais l'audace n'avait été plus loin. On ne se
+contentait pas de voler les recettes dans les diligences, on allait les
+saisir à main armée dans les caisses des percepteurs. Les messageries et
+les courriers ne pouvaient passer d'un lieu dans un autre sans être
+attaqués et dévalisés. Les choses en étaient venues au point qu'on avait
+été obligé de mettre, sur l'impériale des diligences, des détachemens
+d'infanterie, et même cette précaution ne les sauva pas toujours. Les
+hommes sans aveu, que cette ignoble industrie avait rassemblés, étaient
+le fléau des pays qu'ils parcouraient. Paris, qui aime à distribuer le
+ridicule, ne voyait dans les mesures destinées à prévenir ces excès que
+leur côté plaisant, et donnait le nom d'_armées impériales_ aux
+détachemens dont les voitures étaient chargées.
+
+L'envie, qui ne néglige jamais rien, s'emparait des choses les plus
+insignifiantes pour nuire à M. Fouché. On allait répétant toutes les
+vieilles histoires de police, vraies ou fausses, qui avaient eu lieu
+sous l'administration paisible de M. Lenoir, et le ministre passait de
+la tête aux pieds par les comparaisons les plus désavantageuses. Sa
+position était très délicate; on s'attendait chaque jour à le voir
+renvoyer. Le premier consul écoutait tout, mais ne se décidait pas. Il
+eut l'air de se laisser persuader qu'en effet cette entreprise était
+l'oeuvre du parti jacobin, que tout le monde en accusait. D'un autre
+côté, beaucoup de gens respectables, qui appartenaient par principes à
+la révolution et tenaient au gouvernement consulaire, proposaient de
+saisir l'occasion pour sévir contre les têtes remuantes que le désordre
+ne lasse pas. Cette mesure leur présentait un double avantage: elle
+débarrassait la société d'élémens de discordes interminables et amenait
+les révélations du parti, si toutefois les coupables se trouvaient dans
+ses rangs. M. Fouché ne pensait pas qu'ils y fussent; mais il n'osa
+combattre le projet, et aida à dresser la liste des individus qui
+s'étaient signalés par leurs excès. On les arrêta, on les conduisit à
+Rochefort, où ils furent embarqués pour Cayenne, sans qu'aucun d'eux
+trouvât le moindre appui près de ceux de ses camarades de révolution qui
+s'étaient arrangés avec le premier consul.
+
+On avait rejeté sur ces malheureux tout l'odieux de l'affaire du 3
+nivose; ils traversèrent la France chargés de l'indignation publique. Je
+les vis arriver à Nantes. Cette ville était encore exaspérée des scènes
+révolutionnaires qui l'avaient inondée de sang. Elle les eût mis en
+pièces, si on n'eût fait prendre les armes à la troupe. Encore peu s'en
+fallut-il, malgré cet appui, qu'ils ne fussent jetés à la rivière.
+
+Le parti des nobles triomphait. Il avait repoussé jusqu'au soupçon de
+l'attentat, et débitait gravement que des gentilshommes étaient
+incapables d'une aussi noire conception.
+
+Les recherches continuaient cependant. Le premier consul aiguillonnait
+le préfet de police, dont le zèle était encore excité par l'inertie dont
+on accusait son chef.
+
+Le cheval qui était attelé à la machine infernale avait été tué sur la
+place, mais n'avait pas été défiguré. À côté du cadavre étaient épars
+quelques débris de la charrette. Le préfet fit tout recueillir, et manda
+les divers marchands de chevaux de Paris. L'un d'eux reconnut celui qui
+avait péri pour l'avoir vendu et livré dans une maison dont il désigna
+la rue et le numéro. On suivit l'indication, et le mystère fut
+découvert. La portière déclara les locataires. On apprit successivement
+qu'un ancien chef de Vendéens, Saint-Régent, avait travaillé, pendant
+six semaines avec plusieurs des siens, à la confection de la machine
+infernale qu'ils avaient placée dans le tonneau d'un porteur d'eau, où
+elle avait fait explosion.
+
+Les choses compliquées, quelque bien disposées qu'elles soient, échouent
+toujours dans l'exécution. Le conducteur fit partir trop tard la détente
+qui devait enflammer l'artifice. La voiture du premier consul avait déjà
+tourné le coin de la rue de Malte, quand l'explosion eut lieu.
+
+Cette découverte, quoiqu'il fût trop tard pour atteindre les coupables,
+eut du moins l'avantage de faire connaître le parti auquel ils
+appartenaient.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+Retour inattendu de l'escadre de l'amiral Gantheaume à Toulon.--Le
+premier consul ordonne une seconde expédition.--Je suis envoyé à
+Rochefort.--Misérable état de la Vendée.--Instructions du premier
+consul.--Le roi d'Étrurie.--Madame de Montesson.
+
+
+Lorsque j'arrivai, le premier consul était à la Malmaison. Je me rendis
+auprès de lui. Il me témoigna la satisfaction que lui causait la sortie
+de Gantheaume. C'était la partie la plus difficile de la mission. Il
+croyait que l'escadre avait tout fait, puisqu'elle avait triomphé de
+l'obstacle qui l'arrêtait; il ne tarda pas à revenir de cette opinion.
+
+Dispersée tout en sortant de Brest, l'escadre s'était ralliée au cap
+Finistère. De là elle avait doublé le détroit de Gibraltar, et avait
+passé, sans coup férir, jusqu'au cap Bon. Elle touchait au terme de son
+voyage, lorsque tout à coup elle vira de bord, et rentra à Toulon au
+moment où on la croyait dans les eaux d'Alexandrie.
+
+Vivement contrarié de cet étrange retour, dont il ne pouvait s'expliquer
+la cause, le premier consul envoya son aide-de-camp Lacuée à Toulon,
+avec ordre de faire sortir de nouveau l'escadre, et de lui rendre compte
+des motifs qui avaient décidé l'amiral à la ramener.
+
+Je fus curieux de les connaître; j'appris qu'ils tenaient tous aux
+fausses notions que l'on s'était faites de l'état où était l'armée
+d'Orient, et des forces que les Anglais entretenaient sur la côte
+d'Afrique. Les officiers de la flotte s'étaient imaginé qu'une fois
+entrés à Alexandrie, ils ne pourraient plus en sortir; ils craignaient
+d'être faits prisonniers, et se prévalant de l'avarie que s'étaient
+faite des vaisseaux dans un abordage, ils ramenèrent l'escadre à Toulon.
+Ils firent ainsi un trajet triple de celui qui leur restait à franchir
+pour arriver à leur destination, et coururent vingt fois le danger de
+donner dans les escadres anglaises, pour éviter la chance de les
+rencontrer sur une plage dont nous tenions tous les points. Pour
+surcroît de regret, on sut, dans la suite, qu'ils seraient entrés dans
+les passes sans coup férir; aucune croisière ne les observait alors.
+Tous les vaisseaux anglais s'étaient rendus dans l'Archipel, pour
+stimuler les Turcs et leur faire faire de nouveaux efforts. L'amiral
+Gantheaume ne pouvait l'ignorer, puisqu'il avait rencontré et pris dans
+son retour un vaisseau de guerre anglais, qui lui avait fait connaître
+cet état de choses. Les motifs qu'alléguait Gantheaume étaient
+misérables. Néanmoins il s'obstina à ne pas reprendre la mer. Il fut
+impossible de vaincre sa résistance; quel que fût le mécontentement du
+premier consul, il fallut se résigner et aviser à une nouvelle
+combinaison pour porter des secours en Égypte.
+
+L'expédition avait réussi à appareiller malgré les vents et les Anglais.
+Un nouveau convoi pouvait avoir le même résultat. Le premier consul
+ordonna les préparatifs d'une seconde expédition dans le port d'où la
+première était sortie. Il fit armer six vaisseaux, et les confia au
+vice-amiral Latouche-Tréville, qui fut chargé d'exécuter ce que
+Gantheaume n'avait pas fait. En même temps, il m'envoya rassembler et
+organiser à Rochefort tout ce qui devait être embarqué sur une autre
+expédition qu'il y formait. Je me rendis d'abord à Lorient[39], où je
+devais faire mettre à la mer deux vaisseaux neufs, ainsi qu'une frégate,
+qui se trouvaient dans ce port. Je communiquai mes instructions au
+préfet maritime, qui était alors le vice-amiral Decrès, depuis ministre
+de la marine et duc. Il fit appareiller sur-le-champ, et envoya ces
+bâtimens mouiller à l'île d'Aix, à l'embouchure de la Charente, d'où ils
+avaient ordre de se réunir à l'escadre que l'on armait à Rochefort.
+
+Je revins à Nantes et traversai la Vendée pour me rendre à Rochefort.
+Ces malheureuses contrées étaient encore fumantes des incendies qu'elles
+avaient essuyés. Je n'y vis pas un homme, pas une maison; des femmes,
+des enfans, des décombres, voilà tout ce que je trouvai dans un trajet
+de quinze lieues, à travers la partie la plus riche de ces provinces,
+peu auparavant si florissantes! Elles n'avaient pas une habitation
+debout. Les champs restaient en friche, les villages étaient, en quelque
+sorte, ensevelis sous les ronces et les herbes dont leurs ruines étaient
+recouvertes; les chemins étaient totalement défoncés. De quelque côté
+que je portasse mes regards, je n'apercevais qu'un vaste tableau de
+dévastation, qui portait à l'âme. Le jour tombait; je ne pouvais
+m'engager la nuit dans des routes aussi mauvaises, je me réfugiai dans
+une chaumière où l'on avait établi une station de poste. J'y trouvai des
+prêtres qui revenaient de la Louisiane, où ils avaient été chercher un
+asile, lorsque la persécution les eut chassés de leur pays. Je fus
+frappé des soins que leur rendaient les paysans. Ma voiture, mon argent,
+mon habit, s'éclipsèrent devant leur soutane; souper, appartement, tout
+fut pour eux. Ils voulurent bien partager leur repas avec moi; mais je
+fus obligé d'attendre le jour sur une chaise au coin du feu.
+
+Enfin, après beaucoup de peine, j'atteignis Rochefort. L'amiral Bruix y
+était déjà arrivé, ainsi que les deux vaisseaux de Lorient; mais il s'en
+fallait bien que ceux qu'on armait dans le port fussent prêts à prendre
+la mer.
+
+Le premier consul m'envoyait chaque semaine plusieurs courriers
+extraordinaires, que je devais lui renvoyer dans le jour avec la réponse
+à chacune des questions qu'il m'adressait, parce qu'il venait
+d'apprendre qu'une armée anglaise s'embarquait pour aller attaquer
+l'Égypte; il me pressait, et pressait l'amiral de ne négliger aucun
+moyen de hâter l'expédition. Ses lettres, qui formaient quelquefois des
+cahiers, exprimaient toute la sollicitude que lui inspirait la colonie.
+Il n'omettait aucun des objets dont elle avait besoin; l'artillerie
+comme les petites armes, les médicamens comme les projectiles, il
+indiquait, prescrivait tout: chariots, harnais, pièces de rechange,
+outils pour tous les genres de professions, étuis de mathématiques,
+crayons, trousses de chirurgie, instrumens de chimie, enfin il n'y avait
+pas jusqu'aux menus objets qu'emploient l'ingénieur, le chimiste, le
+mécanicien dont il ne se fût occupé. Beaucoup d'entre eux ne se
+trouvaient ni à Rochefort ni à La Rochelle: j'allai moi-même les
+chercher à Bordeaux. À force de travail, l'amiral Bruix était parvenu,
+de son côté, à armer trois vaisseaux et trois frégates. Il les fit
+appareiller pour l'île d'Aix, où ils se réunirent à ceux qui étaient
+venus de Lorient.
+
+Cette escadre se trouvait ainsi chargée non seulement d'un renfort
+important, mais encore de tout ce dont la colonie pouvait manquer pour
+ses établissemens. Le premier consul m'avait fait adresser les
+détachemens de toutes armes qui devaient être embarqués, et m'avait
+prescrit de répartir les hommes et les objets de chaque espèce, de
+manière que chaque bâtiment eût un nombre égal d'hommes, d'armes, de
+munitions et de matériel. Ainsi j'avais huit bâtimens; je devais diviser
+en autant de parties les corps, les poudres, les munitions, les
+projectiles, etc., et les distribuer par huitième sur chaque bord. De
+cette manière, chaque vaisseau portait un peu de tout. En en perdant un,
+on ne perdait qu'une portion de chaque chose au lieu d'une chose entière
+qui aurait pu être celle dont la colonie ou l'armée avait le plus
+besoin.
+
+Cette distribution était inusitée. L'administration de la marine la
+repoussa vivement. Je rendis compte de cette opposition au premier
+consul, qui trancha impérativement la question; il me répondit de tenir
+la main à l'exécution de ses ordres, et me chargea de faire comprendre à
+l'amiral l'avantage de la division qu'il avait prescrite. Elle nous
+donnait l'assurance de faire arriver en Égypte une partie de tous les
+objets dont se composait l'armement, et nous garantissait des
+conséquences qu'eût pu avoir pour la colonie la perte d'un vaisseau
+chargé des produits qui lui manquaient.
+
+Je dus envoyer un état détaillé de ce que chaque bâtiment emportait de
+soldats de chaque corps, d'objets de chaque espèce. Le premier consul le
+trouva bien et le renvoya tel qu'il l'avait reçu. Tout était prêt; on se
+disposait à partir, lorsqu'il m'expédia l'ordre de prendre une corvette
+qui fût bonne voilière, et de la charger de bois de construction pour
+l'artillerie, de roues, de bois de charronnage, d'affûts montés ou
+disposés, que j'étais autorisé à puiser dans l'arsenal de La Rochelle.
+Je fus chercher une corvette rapide comme il la fallait; je la chargeai
+à comble, je la réunis à l'escadre, et rendis compte de l'état des
+choses au premier consul. Sa réponse ne se fit pas attendre: c'était
+l'expédition des ordres qu'il avait donnés à Bruix de se rendre
+immédiatement dans la Méditerranée, où il devait rallier sous son
+commandement l'escadre de Gantheaume, et faire le plus de diligence
+possible pour gagner Alexandrie.
+
+C'était assurément un tour de force d'être parvenu, avec les faibles
+moyens que possédait la marine lorsque le premier consul avait pris les
+rênes de l'État, à armer onze vaisseaux et sept ou huit frégates dont se
+composaient les deux escadres. Si ces bâtimens fussent arrivés en
+Égypte, comme il a été constaté depuis qu'ils pouvaient le faire, la
+colonie était sauvée. Ils lui portaient au-delà de huit mille hommes de
+troupes, plus de cinquante mille pièces d'armes, et une foule d'autres
+objets qui eussent concouru à sa défense. Malheureusement les
+difficultés qu'on avait eues à les armer avaient donné à la saison
+favorable aux appareillages le temps de s'écouler. Les calmes, les vents
+contraires, survinrent. On fut obligé d'ajourner l'expédition à
+l'équinoxe d'automne; mais alors il n'était plus temps, tout était perdu
+en Égypte, comme nous le verrons bientôt.
+
+Pendant que le premier consul pressait l'envoi des secours qu'il
+destinait à l'armée d'Orient, il ne négligeait rien de ce qui pouvait
+donner de l'inquiétude aux Anglais. Le Portugal était une de leurs
+factoreries; il résolut de les en chasser. Il avait deux buts dans cette
+entreprise, d'occuper un pays avec lequel nous étions encore en guerre,
+et de pousser les Anglais à envoyer au secours de leur allié les forces
+qu'ils destinaient à opérer en Égypte.
+
+L'Espagne entra dans ses vues; elle réunit une armée en Estramadure et
+accorda passage par la Biscaye et la Castille aux corps de troupes
+françaises qui devaient la joindre et la soutenir.
+
+La réunion eut lieu à Badajoz. Le roi d'Espagne vint lui-même prendre le
+commandement des forces combinées. Le célèbre Godoy, dont il sera parlé
+dans la suite de ces Mémoires, commandait en second.
+
+Nos troupes étaient sous les ordres du général Leclerc, beau-frère du
+premier consul; elles ne dépassaient pas dix à douze mille hommes de
+toutes armes.
+
+Lucien Bonaparte, qui, peu de temps auparavant, avait quitté le
+ministère de l'intérieur, venait d'être nommé ambassadeur en Espagne, et
+suivait aussi le roi à l'armée.
+
+Trop faible pour résister aux forces qui marchaient à lui, le
+gouvernement portugais ne songea qu'à conjurer l'orage. Son allié
+l'abandonnait à lui-même; il souscrivit la paix qu'on lui dicta, et
+envoya un ambassadeur au premier consul. Ce fut le premier que cette
+puissance accrédita en France depuis la révolution.
+
+Cette petite expédition valut à don Godoy, que le traité de Bâle avait
+déjà fait prince de la Paix, une extension de faveurs et de crédit dont
+l'histoire de ses pareils n'avait pas encore présenté d'exemple. Il
+ramena son roi à Madrid, devint l'homme nécessaire au-dedans comme
+au-dehors, et ne tarda pas à être l'objet de l'animadversion des
+Espagnols.
+
+Ce fut à la suite de cette paix que, pour exécuter un des articles du
+traité de Lunéville, le premier consul plaça sur le trône de Toscane le
+fils de l'infant de Parme, qui avait épousé la fille du roi d'Espagne.
+Ce prince fut reconnu sous le titre de roi d'Étrurie, et vint remercier
+le premier consul de son élévation. Reçu par le général Bessière, qui
+était allé à sa rencontre jusqu'à Bayonne, il traversa la France sous le
+nom de comte de Livourne, qu'il garda pendant son séjour à Paris.
+
+Les vieux républicains ne virent pas sans déplaisir cette visite
+inattendue. Les nobles, au contraire, applaudissaient de toutes leurs
+forces, et faisaient remarquer la différence qu'il y avait entre le
+premier consul, qui venait de faire un roi, et le Directoire, qui
+improvisait partout des républiques.
+
+Le malheureux prince était peu propre à recommander les institutions
+qu'ils chérissaient. Tout en lui accordant un excellent coeur, la nature
+lui avait départi peu de moyens, et l'éducation monacale qu'il avait
+reçue avait achevé de fausser son esprit. Il passa à la Malmaison
+presque tout le temps qu'il fut à Paris. Madame Bonaparte emmenait la
+reine dans ses appartemens, et comme le premier consul ne sortait de son
+cabinet que pour se mettre à table, les aides-de-camp étaient obligés de
+tenir compagnie au roi et de chercher à l'amuser, car il était incapable
+de s'occuper. Et en vérité il fallait de la patience pour écouter les
+enfantillages qui remplissaient sa tête. On avait sa mesure, on fit
+venir les jeux qu'on met d'ordinaire dans les mains des enfans: il
+n'éprouva plus d'ennui. Nous souffrions de sa nullité: nous voyions avec
+peine un beau et grand jeune homme, destiné à commander à des hommes,
+qui tremblait à la vue d'un cheval, passait son temps à jouer à la
+cachette ou à nous sauter sur les épaules, et dont toute l'instruction
+se bornait à savoir des prières, à dire son _Benedicite_ et ses
+_Grâces_. C'était pourtant à de telles mains qu'allaient être confiées
+les destinées d'une nation!
+
+Lorsqu'il partit pour se rendre dans ses États, «Rome peut être
+tranquille, nous dit le premier consul après l'audience de départ,
+celui-là ne passera pas le Rubicon.»
+
+Le départ du roi d'Étrurie donna lieu à une inconvenance qui faillit
+avoir des résultats fâcheux pour celle qui se l'était permise. Madame de
+Montesson, qui avait épousé de la main gauche le duc d'Orléans,
+grand-père de celui d'aujourd'hui, dont elle n'avait cependant jamais
+porté le nom, s'était sans doute imaginé que la révolution, en
+détruisant les titres, avait sanctionné les liaisons qu'elle avait eues
+avec un prince du sang; elle s'avisa tout à coup qu'elle était la seule
+parente que le comte de Livourne eût à Paris, et que, comme telle, elle
+devait lui faire les honneurs des débris de la bonne compagnie. Il
+fallait assurément avoir accepté la révolution dans toutes ses
+conséquences, pour concevoir la pensée de réunir ce que la capitale
+renfermait d'émigrés rentrés, d'hommes qui s'étaient élevés par leurs
+actions, chez une ancienne maîtresse du duc d'Orléans, afin d'y saluer
+l'infant de Parme, gendre du roi d'Espagne. Madame de Montesson osa
+davantage: elle invita la famille du premier consul, ainsi que les
+personnes qui y étaient attachées. Nous y allâmes sans le prévenir, mais
+nous fûmes vertement réprimandés le lendemain: il s'éleva avec force sur
+l'inconvenance d'une telle invitation; et s'il ne sévit pas contre celle
+qui se l'était permise, c'est, je crois, parce que madame Bonaparte prit
+les intérêts de madame de Montesson, et qu'il avait encore besoin de
+ménager tout le monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+Assassinat du général Kléber.--Regrets du premier consul.--Le général
+Menou prend le commandement en chef.--Arrivée de l'armée anglaise
+commandée par Abercrombie.--Bataille d'Alexandrie.--Capitulation du
+général Belliard au Caire.--Capitulation de Menou.--Retour de l'armée
+d'Égypte.
+
+
+J'ai laissé le général Kléber en Égypte, ayant réparé ses fautes, mais
+après avoir perdu, pour cela, un monde considérable; de plus, ayant
+appris la révolution du 18 brumaire, et ne songeant plus à revenir en
+France sans l'autorisation du premier consul.
+
+Après avoir rejeté le grand-visir en Syrie, et après avoir repris le
+Caire, où le quartier-général s'était établi de nouveau, Kléber
+s'occupait à reconstruire tout ce qui avait été détruit pendant
+l'occupation momentanée de cette ville par les Turcs. Il était un matin
+à se promener sur la terrasse de son jardin avec un architecte qu'il
+entretenait de projets d'embellissemens à ajouter à sa demeure,
+lorsqu'il vit sortir de dessous un massif de figuiers un malheureux
+fellah (paysan), presque nu, qui lui remit à genoux un papier ployé;
+l'architecte regardait de l'autre côté de la terrasse, pendant que
+Kléber déployait le papier: ce fut alors que le misérable lui enfonça
+dans le coeur un poignard qu'il tenait caché sous sa robe, redoublant les
+coups jusqu'à ce que Kléber fût tombé.
+
+L'architecte Protain accourut avec sa toise sur l'assassin: mais, en
+ayant été blessé lui-même, il ne put le saisir; ses cris amenèrent du
+monde, mais trop tard, Kléber expirait. On trouva ce fellah caché dans
+le jardin, où on l'arrêta. Il fut interrogé, jugé, et condamné à mort;
+il subit le supplice du poing coupé et de l'empalement avec le même
+sang-froid qu'il avait exécuté son crime.
+
+Ce fellah n'était âgé que de dix-huit ou vingt ans au plus. Il était de
+Damas, et déclara qu'il en était parti sur l'ordre du grand-visir, qui
+lui avait donné la commission de venir en Égypte tuer le grand sultan
+des Français; que ce n'était que pour cela qu'il avait quitté ses
+parens. Il avait fait presque tout le voyage à pied, et n'avait reçu du
+visir que l'argent rigoureusement nécessaire aux besoins de ce voyage.
+
+En arrivant au Caire, il avait été faire ses dévotions à la grande
+mosquée, et ce n'était que la veille du jour de l'exécuter, qu'il avait
+confié son projet à l'un des schérifs de cette mosquée.
+
+Le premier consul avait été informé, dès l'hiver de 1799 à 1800, de la
+mort de Kléber. J'étais en service près de lui, lorsque le courrier, qui
+venait de Toulon avec d'énormes paquets parfumés, me les apporta, aux
+Tuileries, à dix heures du soir. Tout dormait, et je ne voulus pas
+réveiller le premier consul pour lire, quelques heures plus tôt, des
+paquets qui venaient d'Égypte; j'attendis, pour les lui remettre,
+l'heure à laquelle Bourrienne entrait chez lui: il me fit rester pour
+ouvrir les paquets, qui contenaient le récit de tout ce qui était
+survenu en Égypte depuis le départ de l'armée turque.
+
+La perte de Kléber eut une grande influence sur l'avenir de la colonie.
+Le premier consul avait déjà oublié ses torts vis-à-vis de lui, et
+témoigna beaucoup de regrets de le perdre d'une manière aussi
+malheureuse.
+
+Il regardait sa mort comme un événement funeste et malencontreux pour
+ses projets à venir. Il disait tout haut ce qu'il pensait de Kléber sous
+ce rapport. Il aurait voulu avoir quelqu'un capable de le remplacer, il
+l'aurait fait partir sur-le-champ; mais l'espèce d'hommes propres à un
+commandement de cette importance était rare, et, à cette occasion, il
+témoigna encore des regrets de la perte du général Desaix. Il réfléchit
+long-temps au choix qu'il pourrait faire; il m'a même fait l'honneur de
+m'en parler un jour, qu'il paraissait s'être arrêté sur le général
+Richepanse[40]; mais il ne le nomma pas, espérant davantage de l'effet
+que produirait l'arrivée de ses escadres, qu'il croyait encore pouvoir
+faire partir.
+
+Après la mort de Kléber, on rendit à ce général des honneurs
+magnifiques, et on lui éleva un monument. Malheureusement le
+commandement de l'armée revenait, par droit d'ancienneté, au général
+Menou, homme fort respectable sans nul doute, mais moins militaire que
+qui que ce soit au monde; du reste, ne s'en faisant pas accroire, et
+avouant qu'il ne s'était jamais occupé de le devenir. En outre, un
+mariage qu'il avait contracté, malgré son âge, avec une femme turque,
+lui avait donné du ridicule, et l'avait rendu l'objet des plaisanteries
+des officiers de l'armée, qui ne s'en gênaient même pas devant les
+Turcs, naturellement graves, et pour lesquels la raillerie est un
+inconvénient capital, quand elle s'attache à celui qui commande.
+Indépendamment de ce que le général Menou ne comptait point de gloire
+dans ses services, il avait à commander une armée gâtée sous ce rapport,
+et tout-à-fait intraitable sous celui de beaucoup d'exigences: ce fut
+donc dans cet état de déconsidération militaire que l'armée anglaise le
+trouva à la tête de celle qu'elle venait combattre en Égypte. Cette
+armée, commandée par Abercrombie, après avoir été plusieurs mois à se
+réunir et à s'organiser au fond de la Méditerranée, dans le golfe de
+Satalie, arriva enfin à la vue d'Alexandrie, où nos escadres auraient pu
+entrer pendant deux mois consécutifs, sans y rencontrer une seule voile
+en croisière. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Aboukir, entre Alexandrie
+et l'embouchure du Nil, et elle prit terre sur la même plage où les
+Turcs avaient débarqué quinze ou dix-huit mois auparavant. C'est ici que
+commencèrent une suite de fautes que, dans l'intérêt de l'histoire, il
+faut détailler.
+
+Quoique, en quittant l'Égypte, le premier consul y eût laissé pour
+instruction de tenir l'armée rapprochée de la côte dans la saison
+favorable aux débarquemens, on n'en avait rien fait: elle se trouvait
+encore divisée et répandue sur la surface du pays, pour la plus grande
+commodité des troupes et celle de leurs généraux, sans que rien eût été
+préparé pour leur concentration. Il arriva de là que l'armée anglaise,
+en débarquant, ne trouva, pour lui disputer la plage, qu'un faible corps
+de la garnison d'Alexandrie, commandé par le général Friant, gouverneur
+de cette place. Friant se rappelait tout ce qui avait été dit sur celui
+de ses prédécesseurs qui s'était trouvé dans la même position lors du
+débarquement des Turcs: soit pour cette raison, soit pour d'autres
+motifs, il attaqua l'armée anglaise, en fut fort maltraité, et obligé de
+se retirer après avoir éprouvé inutilement une perte que la position de
+l'armée rendait importante.
+
+Le général Menou, auquel on avait rendu compte de l'apparition de
+l'armée anglaise, était enfin parti du Caire après avoir mis plusieurs
+jours à s'arrêter à un plan d'opérations. Il avait fait marcher en avant
+le général Lanusse avec une partie de la division qu'avait le général
+Desaix. Cette division, arrivée après l'échec éprouvé par Friant,
+attaqua à son tour, et aussi désavantageusement, l'armée anglaise, qui
+la maltraita de même, et l'obligea de se retirer avec une perte plus
+considérable encore.
+
+Ces affligeans résultats d'attaques partielles de la part de troupes
+auxquelles l'intérêt de leur position imposait la loi de n'agir que
+réunies, n'étaient que la conséquence des mauvaises dispositions du
+général Menou, qui avait imaginé de porter une partie de ses forces sur
+la lisière du désert, et de retenir l'autre au Caire, lorsqu'il eût dû
+tout pousser sur la côte.
+
+Il arriva enfin lui-même avec le reste de l'armée, fit ses dispositions
+d'attaque, et livra, sous les murs d'Alexandrie, le 30 ventose, la
+bataille qui porte ce nom, et dont la perte décida du sort de l'Égypte.
+
+Notre armée aurait été plus forte que l'armée anglaise, sans toutes les
+pertes que Kléber, d'une part, et ces deux attaques décousues, de
+l'autre, lui avaient fait éprouver: elle avait une supériorité
+incontestable en cavalerie et en artillerie. Elle était devenue
+inférieure en infanterie; mais ce qui surtout fut nuisible au dernier
+point, c'est que la plupart des généraux marquans de cette armée
+excitaient la jalousie ou la défiance du général Menou. Il avait de la
+peine à se résoudre à appeler au secours de son inexpérience les
+lumières de ceux qu'il avait longuement offensés. Il fut cependant
+obligé d'en venir là. Il fit demander un plan d'attaque au général
+Lanusse, qui le concerta avec le général Reynier. Les dispositions
+arrêtées furent aussitôt converties en ordre du jour, et tout se prépara
+pour l'action; mais Lanusse fut atteint dès les premiers coups. La
+tentative sur laquelle reposait le noeud de l'action échoua: il ne fut
+pas possible d'y remédier.
+
+Les corps firent, comme à leur ordinaire, beaucoup de traits de bravoure
+dont on ne sut point tirer parti. Le général en chef de l'armée anglaise
+fut tué, et néanmoins notre armée se retira le soir dans les lignes
+d'Alexandrie, laissant le champ de bataille aux Anglais. Ceux-ci
+s'approchèrent bientôt de la place, qui, à la vérité, était inattaquable
+pour les moyens qu'ils avaient apportés avec eux; mais ils conduisirent
+le reste de leur campagne de la manière la plus habile.
+
+Le général Menou avait renfermé l'armée dans Alexandrie. Il ne pouvait
+plus communiquer avec l'Égypte que par la route que suit le canal de
+Rahmanié, les Anglais étant maîtres de la mer ainsi que de la presqu'île
+d'Aboukir.
+
+Leurs ingénieurs firent la reconnaissance des rives du canal du grand
+Alexandre. Ils virent bientôt que cette construction avait été exécutée
+au moyen de grands travaux à travers le lac Maréotis, qui se trouve sur
+la droite du canal en allant d'Alexandrie au Nil, et n'est séparé du lac
+d'Aboukir, et par conséquent de la mer, que par ce même canal, dont les
+bords servaient de digues à ces deux lacs. Ils reconnurent de même que
+le lac d'Aboukir était plus élevé que le lac Maréotis, dont les eaux
+étaient évaporées par le soleil, et couvraient le sol de
+cristallisations salines.
+
+Les ingénieurs anglais, après avoir déterminé le point le plus bas du
+lac Maréotis, ouvrirent à ce point les deux digues qui formaient les
+bords du canal, lesquelles existaient depuis sa construction; et après
+avoir fait repasser toutes leurs troupes en deçà de la coupure, ils
+introduisirent les eaux du lac d'Aboukir dans l'ancien lac Maréotis,
+qui, en peu de jours, s'en remplit jusqu'à la tour des Arabes, à huit
+lieues à l'ouest d'Alexandrie.
+
+Par cette opération, Alexandrie fut entourée d'un côté par la mer, et de
+l'autre côté par ce nouveau lac Maréotis: au moyen d'un petit corps de
+troupes que les Anglais avaient posté pour empêcher le rétablissement de
+la coupure du canal, et intercepter les communications, ils tinrent
+l'armée du général Menou bloquée dans Alexandrie, où il y avait
+heureusement d'immenses magasins.
+
+Les eaux avaient envahi le lac Maréotis au point que, si le général
+Menou avait eu la pensée de reprendre le chemin du Caire, il n'aurait pu
+y parvenir qu'en faisant le tour de cette inondation et en passant par
+la tour des Arabes. Or, il aurait eu vingt-six lieues à faire dans le
+désert avant d'arriver à de l'eau potable, et il n'avait point de
+chameaux de convoi pour emporter de quoi faire ces vingt-six lieues,
+tandis qu'avant l'introduction des eaux salées dans ce lac, il n'avait
+que cinq ou six lieues à faire pour trouver de l'eau douce.
+
+Dans cette position, il ne pouvait donc que s'amuser à manger ses
+magasins. Les Anglais, après avoir pris toutes ces mesures, avaient fait
+transporter leurs munitions de toute espèce à l'embouchure de la branche
+du Nil qui se jette dans la mer à Rosette; ils firent ensuite marcher
+leur armée sur le Caire, en remontant le Nil, où ils arrivèrent sans
+coup férir, et trouvèrent le général Belliard, que le général Menou y
+avait laissé avec un petit nombre de troupes pour garder cette ville,
+ses hôpitaux, ses magasins et toute l'administration de l'armée,
+c'est-à-dire qu'à proprement parler, le général Belliard n'était entouré
+que d'embarras, et n'avait point de soldats. Les choses se trouvaient
+dans une position inverse de celle où elles auraient dû être.
+
+Menou, avec toute l'armée, était bloqué dans Alexandrie par une petite
+troupe anglaise qui gardait la coupure du canal, et Belliard était dans
+une ville ouverte avec tout le matériel de l'armée, et une très petite
+troupe pour se défendre contre toute l'armée anglaise. Dans cette
+position, il ne pouvait songer qu'à capituler, et c'est aussi ce qu'il
+fit.
+
+On a beaucoup dit qu'il aurait dû remonter dans la Haute-Égypte. Cela
+n'était pas impossible; mais qu'y eût-il fait? Quels magasins, quelles
+ressources y eût-il rencontrés? Avec quoi eût-il alimenté la guerre?
+Pouvait-il avec la poignée d'hommes qu'il commandait faire à la fois
+tête aux Cipayes qui venaient de l'Inde, et aux troupes que l'Europe et
+l'Asie avaient déjà jetées sur lui? À quoi bon d'ailleurs courir de
+nouvelles chances, plus périlleuses que les premières? Pour attendre des
+secours? Mais comment la métropole lui eût-elle fait parvenir, au milieu
+des déserts du Saïd, les secours qu'elle n'avait pu lui fournir au
+centre du Delta? Y avait-il plus de facilité de pénétrer dans la mer
+Rouge que de débarquer sur les bords de la Méditerranée; de prendre
+terre à Cosséir, que d'atteindre Alexandrie, Bourlos ou Damiette? La
+fortune avait prononcé; prolonger la lutte était verser du sang à pure
+perte. La critique se rencontre plus souvent, parce qu'elle est plus
+facile, surtout quand on l'exerce loin des dangers.
+
+Belliard capitula, et obtint d'être transporté en France avec son monde.
+
+L'armée anglaise ramena sur les bords de la mer toute cette grande
+ambulance, et arriva tout à propos pour recevoir à composition le
+général Menou, qui était à peu près à son dernier morceau de pain, et
+qui ne voulut pas attendre qu'il fût sans ressource, afin d'avoir une
+meilleure capitulation.
+
+D'un autre côté, les Anglais, dont la flotte était au mouillage dans la
+rade d'Aboukir, étaient impatiens de pouvoir la mettre dans le port
+d'Alexandrie: ils eussent tout accordé pour en finir plus vite.
+
+Ainsi se termina cette éclatante entreprise, qu'un puissant génie avait
+formée pour la régénération de l'Orient. Il en avait plus soigné les
+moindres détails, que ses successeurs n'en soignèrent les intérêts
+principaux, où ils ensevelirent leur gloire. Depuis son départ, tout ce
+qui fut fait en Égypte portait le caractère de la médiocrité, et avait
+préparé le premier consul au dénoûment qui devait en être la
+conséquence. Avec le retour de l'armée d'Orient s'évanouirent les
+espérances qui étaient attachées à l'occupation de cette colonie.
+
+Malte avait été pris, par capitulation, la saison précédente. Il ne
+restait plus de moyens de rétablir les affaires d'une expédition qui
+avait paru devoir changer la face du monde.
+
+Le premier consul avait reçu officiellement l'avis de ces événemens dans
+l'été de 1801. Il devenait, par conséquent, inutile de faire partir les
+escadres de Toulon et de Rochefort. L'on débarqua, au contraire, tout ce
+qu'elles avaient à bord, et on fit, dans le premier de ces deux ports,
+les dispositions nécessaires pour y recevoir l'armée d'Égypte, que les
+Anglais y ramenèrent sur les mêmes vaisseaux qui y avaient transporté la
+leur.
+
+Quoique le premier consul eût lieu d'être fort mécontent de ce qui avait
+été fait, et particulièrement de la conduite qu'avaient tenue plusieurs
+officiers-généraux de cette armée, il ne laissa échapper aucun mouvement
+d'humeur contre qui que ce fût, et ne fit rechercher la conduite de
+personne. Tous les individus de cette armée eurent toujours une
+préférence marquée dans les distributions des grâces et dans la
+nomination aux emplois avantageux, hormis cependant quelques officiers
+qui avaient fait partie de l'armée d'Italie, et qui s'étaient fait
+remarquer par leurs mauvais sentimens et leur ingratitude; encore n'en
+tira-t-il d'autre vengeance que de les oublier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+Améliorations intérieures.--Lettre de Macdonald.--Préliminaires de paix.
+
+
+J'ai anticipé sur le cours des événemens, pour ne pas interrompre la
+narration des affaires d'Égypte; je reviens à ce qui se passait en
+France pendant que le sort des armes décidait de cette colonie. Le
+premier consul se livrait à tous les soins que réclamait la réparation
+des maux causés par les discordes civiles et par l'anarchie
+révolutionnaire. Il créait des commissions, faisait réviser les comptes
+de ceux qui avaient eu des rapports avec les différentes branches de
+l'administration; et, pour la première fois, le trésor eut des reprises
+à exercer, au lieu d'être, selon l'usage, constitué débiteur de
+fournitures incomplètes ou même imaginaires. Le crédit national se
+ressentit de cette sévérité. Le conseil d'État renfermait, à cette
+époque, un grand nombre d'hommes à talens et d'un patriotisme
+incorruptible; la plupart étaient en état de prendre le timon des
+grandes branches de l'administration et de les bien diriger. Jamais les
+rouages d'un gouvernement n'avaient mieux obéi à l'impulsion qui leur
+était donnée; il semblait que chacun eût mesuré l'abîme où les fautes du
+dernier gouvernement avaient failli précipiter l'État, et se tenait en
+garde contre de nouveaux écarts. La régularité avait succédé au
+désordre; la comptabilité était claire, l'administration rapide; tout
+était à jour: la situation du présent faisait bien augurer de l'avenir.
+
+On jugera de la disposition où l'on était alors par la pièce qui suit:
+
+ARMÉE DES GRISONS.
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
+
+LIBERTÉ. ÉGALITÉ.
+
+Au quartier-général de Trente, le 3 pluviose an IX de la république.
+
+_Macdonald, général en chef de l'armée des Grisons, au général Reynier_.
+
+«En cheminant à travers les montagnes et les déserts de neiges et de
+glaces des plus hautes Alpes, j'ai reçu avec bien de la joie, mon cher
+Reynier, la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire le 12
+brumaire. Je n'ai jamais manqué de m'informer de vos nouvelles toutes
+les fois qu'un bâtiment arrivait d'Égypte, mais j'éprouve un plus
+sensible plaisir d'en recevoir directement.
+
+«Vous voilà donc devenu momie vivante, séparé de votre famille et de vos
+amis. S'il est une consolation pour eux et pour vous, c'est le courage
+et la grandeur du nom français, que vous avez porté et fait respecter
+chez ces peuples barbares; aussi commandez-vous l'admiration du monde en
+attendant les récompenses nationales.
+
+«Peu de temps après votre embarquement, la guerre s'est de nouveau
+rallumée, et nous avons été jusqu'à Naples, chasser un roi imbécile et
+faible de son trône sur lequel il n'a pas osé remonter, ni rentrer dans
+sa capitale, malgré les vicissitudes de l'inconstante fortune: nous
+avons éprouvé depuis les caprices de cette dame, vaincus partout par la
+faiblesse de l'ancien, tyrannique et trop orgueilleux Directoire.
+
+«Enfin Bonaparte paraît, renverse ce gouvernement présomptueux, en
+saisit les rênes, et d'une main ferme dirige le char de la révolution au
+point où les gens honnêtes le désiraient depuis long-temps. Cet homme
+extraordinaire n'est point effrayé du fardeau qui pèse sur lui; il
+recrée les armées, rappelle les proscrits, ouvre les prisons où
+l'innocence gémissait, abolit les lois révolutionnaires, rétablit la
+confiance, protége l'industrie, vivifie le commerce; et la république,
+triomphante par ses armes, redoutée de ses ennemis, et respectée de
+l'Europe, s'élève aujourd'hui au premier rang, que la Providence lui a
+éternellement marqué.
+
+«Je ne connais, mon cher Reynier, ni l'adulation ni la flatterie;
+austère dans mes principes, je blâme et condamne le mal avec la même
+franchise que je loue le bien: sans être l'apôtre de Bonaparte, je me
+borne à rendre hommage à la vérité. Nos affaires militaires et
+guerrières vont à merveille, et il faut enfin espérer que l'Empereur,
+mieux éclairé sur ses intérêts, se débarrassera de l'odieuse influence
+des flibustiers d'Angleterre, et conclura une paix aussi durable que
+vivement désirée.
+
+«Tandis que nous envahissons les États héréditaires, M. de Cobentzel
+traite lentement à Lunéville, et donne l'assurance formelle d'une paix
+prochaine. Puisse-t-elle arriver, mon cher Reynier, et vous ramener dans
+votre famille; vos amis vous désirent, et je vous prie de me ranger du
+nombre des premiers.
+
+«Votre général en chef a reçu sa confirmation; si l'on juge les hommes
+par leurs actes ostensibles, le général Menou obtiendra l'assentiment
+général; il faut être sur les lieux, comme vous, pour apprécier son vrai
+mérite.
+
+«Lacroix et ... sont toujours avec moi; le premier se propose de vous
+donner directement des nouvelles détaillées; j'ai autour de moi peu de
+personnes de votre connaissance.
+
+«Adieu, mon cher Reynier, j'ai beaucoup regretté la perte de ce pauvre
+Kléber, enthousiaste, comme vous, de votre expédition.
+
+«On assure que douze à quinze mille Anglais sont allés vous rendre
+visite, vous leur ferez probablement la même réception qu'ils ont reçue
+de nous en 94.
+
+«Je vous embrasse, ainsi que Millet,
+
+«_Signé_ MACDONALD.»
+
+Les préliminaires de la paix ayant été ratifiés à Paris, le premier
+consul envoya un de ses aides-de-camp, le général Lauriston, les porter
+à Londres, où ils furent échangés. Le canon des Invalides annonça
+bientôt cet événement; la satisfaction fut générale, et alla jusqu'à
+l'ivresse. Les puissances contractantes, la France, l'Espagne et la
+Hollande d'une part, et l'Angleterre de l'autre, s'étaient engagées à
+envoyer des plénipotentiaires à Amiens. Nous touchions à une paix
+générale; les relations extérieures de France travaillaient avec ardeur
+à l'obtenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+Congrès de Ratisbonne.--Lord Cornwallis.--Négociations
+d'Amiens.--Communications au sujet des affaires d'Italie.
+
+
+M. de Talleyrand avait hâté l'exécution des dispositions du traité de
+Lunéville, d'après lesquelles on devait fixer les indemnités que
+devaient recevoir les princes de l'Empire qui avaient éprouvé quelques
+pertes, tant par les concessions faites à la France que par les nouveaux
+arrangemens qui avaient eu lieu en Allemagne. Il avait fait presser,
+autant que possible, les opérations de cette assemblée, afin de
+constater le nouvel ordre de choses. Il lui semblait qu'on ne pouvait
+terminer trop tôt des difficultés de nature à entretenir l'aigreur et à
+empêcher la France de consolider sa nouvelle fortune.
+
+Ces négociations duraient depuis un an, sans que les prétentions et les
+intrigues pussent s'accorder. La France et la Russie s'interposèrent
+pour y mettre fin. Le premier consul témoigna sa satisfaction à M. de La
+Forêt, en le nommant son ministre plénipotentiaire à Ratisbonne, où il
+fut à l'égal de M. de Buller, que la Russie y envoya pour le même objet.
+
+Ces deux ministres parvinrent à terminer les travaux de Ratisbonne, qui
+firent acquérir au premier consul une grande influence en Allemagne, par
+tous les arrangemens nouveaux qui furent placés sous la protection de la
+France.
+
+C'est à cette époque que commencèrent à circuler des bruits de
+concussions exercées sur les princes qui avaient des prétentions à
+émettre. Une foule d'intérêts étaient froissés. Les uns ne voulaient
+rien perdre, les autres prétendaient tout obtenir. Le mécontentement
+engendra les propos. Les premiers n'avaient échoué que parce qu'ils
+n'avaient pas voulu se soumettre au tribut; les seconds avaient vu
+accueillir une partie de leurs réclamations, mais ils ne conseillaient à
+personne d'avoir droit à si haut prix. Ainsi est le monde; le rang ni
+les distinctions ne changent pas sa nature. À force de répéter ces
+propos, on réussit à les faire arriver aux oreilles du premier consul,
+que j'ai entendu dans la suite se plaindre vivement à ce sujet. On dit
+même qu'en 1810 et 1811, on lui donna des preuves de ces concussions, et
+la liste des sommes qui avaient été perçues illégalement à cette
+occasion.
+
+Quoi qu'il en soit, cette négociation de Ratisbonne fut conduite avec
+une rare habileté, et la marche des affaires prit une tournure
+favorable.
+
+Les Anglais avaient long-temps balancé à évacuer l'Égypte: ils avaient
+même ouvertement soutenu la révolte des mamelouks; mais enfin ils
+avaient cédé aux justes représentations du sultan, et avaient fait voile
+pour l'Europe. Un grand nombre d'officiers avaient traversé la France
+pour se rendre dans leur patrie. Ils avaient été à Paris l'objet des
+politesses les plus recherchées; quelques uns même avaient été admis
+chez le premier consul. Tous avaient pu se convaincre de la turpitude
+des contes à l'aide desquels on égarait chez eux l'opinion publique sur
+l'état de la France et de son gouvernement. Les militaires n'étaient pas
+les seuls que la curiosité eût conduits sur les rives de la Seine. Un
+grand nombre de personnages recommandables par le rang qu'ils occupaient
+dans leur pays, ainsi que par leur caractère et leurs talens personnels,
+avaient partagé le même empressement.
+
+Les notions que ces hommes de bien répandirent à Londres servirent
+utilement la politique du premier consul; car on commençait à craindre
+que les Anglais, qui avaient épuisé toutes les subtilités de leur
+diplomatie pour éluder la restitution de Malte, ne voulussent plus de la
+paix. Les plénipotentiaires chargés de la conclure devaient se réunir à
+Amiens; mais le ministre anglais n'arrivait pas: on n'était pas sans
+inquiétude sur les motifs de ce retard inattendu. Le premier consul
+pressa lord Hawkesbury, et lui témoigna son impatience de voir convertir
+les préliminaires de la pacification en un traité définitif qui pouvait
+seul consolider le repos du monde. Ses instances et sans doute le
+langage des Anglais qui avaient vu la France, triomphèrent de la
+répugnance du cabinet. Lord Cornwallis se rendit enfin à Paris. Il fut
+présenté au premier consul, qui le reçut avec une grande distinction, et
+lui fit donner, à l'occasion des préliminaires, la plus belle fête qu'on
+eût encore vue. On avait hérité de cette habitude du Directoire, qui
+improvisait des fêtes à tout propos, et dépensait en concerts, en
+illuminations, les sommes qu'il n'avait pas.
+
+Les conférences marchaient de front avec les fêtes. La négociation se
+présenta d'abord sous un aspect fâcheux. Lord Cornwallis, dans une
+conférence qu'il eut avec Joseph Bonaparte, chargé de négocier pour la
+France, laissa entrevoir toutes les difficultés qu'allait faire naître
+la possession de Malte. Néanmoins, comme les préliminaires avaient
+décidé la question, qu'il ne restait plus qu'à désigner la puissance à
+qui le soin de garantir l'île serait remis, on vit, sans trop de
+défiance, transporter la négociation à Amiens. Mais à peine y fut-elle,
+que le ministre anglais éleva les prétentions les plus inattendues. Il
+demanda, puisqu'il y avait une _langue française_ à Malte, qu'il y en
+eût une de sa nation. On trancha la difficulté en offrant de stipuler
+que les deux puissances n'en auraient aucune.
+
+Il témoigna des inquiétudes sur le sort qui attendait l'île. Il demanda
+que non seulement on désignât la garantie, mais encore qu'on spécifiât
+la protection en établissant une garnison étrangère à Malte. On lui
+proposa un moyen simple de parer à tout inconvénient; c'était de rendre
+l'Ordre à son institution primitive, d'en faire, au lieu d'un ordre
+nobiliaire qu'il était devenu, par les progrès du temps, un simple ordre
+hospitalier tel qu'il était d'abord; de raser les fortifications dont
+l'île était couverte, et de la convertir en un grand lazaret, qui serait
+également ouvert à toutes les nations qui fréquentent la Méditerranée.
+Cet expédient n'allait pas aux vues de son gouvernement, il s'y refusa.
+Joseph Bonaparte, que son goût, ses instructions portaient à aplanir les
+difficultés, présenta un nouveau projet, dans lequel il offrit de mettre
+l'île sous la protection des grandes puissances de l'Europe. Cette
+proposition ne fut pas mieux accueillie que les précédentes.
+L'Angleterre demanda que Malte fût confié à la garde du roi de Naples.
+Le plénipotentiaire répondit en invoquant l'exécution littérale des
+préliminaires: «Ces stipulations, ajouta-t-il, sont devenues une loi
+primitive de laquelle il n'est permis à aucune des puissances
+contractantes de s'écarter. Ne pas en vouloir l'exécution c'est ne pas
+vouloir la paix. J'ai sacrifié à l'observance religieuse de ce principe
+plusieurs articles qui n'étaient en rien préjudiciables aux intérêts de
+la Grande-Bretagne. J'ai dû y renoncer sans hésiter, lorsqu'il m'a été
+démontré qu'ils n'étaient pas rigoureusement compris dans les
+préliminaires. Comment peut-on exiger aujourd'hui un article qui leur
+est en tout point opposé? Que disent les préliminaires? que Malte sera
+rendu à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Le roi de Naples est-il
+l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem?
+
+«L'Ordre est-il trop faible? Le projet lui donne pour garans et
+protecteurs les principales puissances de l'Europe.
+
+«Les préliminaires se contentent d'une puissance. Le gouvernement
+français a pensé que le but des préliminaires serait encore mieux rempli
+par la garantie simultanée des grandes puissances; qu'elle était plus
+imposante et plus convenable. Cependant, comme avant tout il veut
+l'exécution absolue, littérale même, si on l'exige, des préliminaires,
+il est prêt à leur sacrifier cet article, qu'une espèce de décence
+politique avait dicté.»
+
+Lord Cornwallis répondit par une contre-note, où, se prévalant du mot
+_protection_, qui se trouvait dans les préliminaires, et de la haine que
+les naturels portaient aux chevaliers de Saint-Jean, il insistait sur la
+nécessité, la convenance de remettre Malte à la garde de Ferdinand IV.
+Le dénûment de l'Ordre, qui était hors d'état de solder les troupes
+qu'exigeait la sûreté des forts, quelques paroles échappées au
+plénipotentiaire français dans les conférences préalables qu'ils avaient
+eues ensemble à Paris, lui paraissaient des motifs suffisans pour
+persister dans la demande qu'il avait faite. Joseph Bonaparte n'en jugea
+pas ainsi; il releva vivement les prétentions du ministère anglais, et
+demanda l'insertion, au protocole, d'une note que je joins ici:
+
+ «Le soussigné a relu avec une extrême attention toutes les pièces
+ de la négociation, sans découvrir aucune trace de la proposition
+ qui aurait été faite par la France, pour la remise de l'île de
+ Malte aux troupes de Sa Majesté sicilienne.
+
+ «L'article IV des préliminaires ne peut être interprété de cette
+ manière.
+
+ «Lorsque le soussigné eut, pour la première fois, l'honneur de voir
+ lord Cornwallis à Paris, le 24 brumaire, il était loin de penser
+ que leurs félicitations réciproques sur la facilité de terminer la
+ mission qui leur était confiée, pussent être regardées comme des
+ propositions et des plans de traités. Il n'avait pas encore alors
+ reçu ses pouvoirs; ce ne fut que le 30 brumaire qu'ils lui furent
+ remis, et le 14 frimaire seulement ils ont été communiqués au
+ ministre britannique. Celui-ci, au contraire, arrivait à Paris muni
+ des instructions de son gouvernement. Dès la première visite, il
+ parla de Malte comme d'un article embarrassant, quoiqu'on fût
+ convenu qu'il y aurait dans cette île une garnison composée de
+ troupes d'une puissance tierce, jusqu'à ce que l'Ordre eût le temps
+ d'organiser sa force armée. L'Espagne parut à lord Cornwallis
+ _inadmissible_ comme puissance garante, à cause de son alliance
+ avec la France; la Russie sembla trop éloignée, et Naples trop
+ faible.
+
+ «Le gouvernement anglais, parlant toujours d'une garantie à fournir
+ par la puissance garante, comme d'une base convenue, observa que
+ Naples ne pourrait pas en supporter les frais. Il est possible que
+ le soussigné ait ajouté qu'une considération de cette espèce ne
+ pouvait pas arrêter deux puissances comme la France et
+ l'Angleterre. Au reste, la discussion réelle de tous ces objets fut
+ remise au temps où la négociation serait entamée.
+
+ «Dans les conférences qui ont eu lieu à Amiens, dans les
+ protocoles, dans le projet de traité du 14 nivose (4 janvier), le
+ soussigné n'a jamais énoncé une seule idée qui ait pu faire penser
+ que son gouvernement consentirait à ce que l'île de Malte fût
+ remise aux troupes napolitaines pour être gardée par elles pendant
+ trois ans. Il a proposé au contraire, dans le protocole du 23
+ nivose (13 janvier), de mettre Malte sous la protection et garantie
+ des principales puissances de l'Europe, qui auraient fourni chacune
+ deux cents hommes. Cette île se serait ainsi trouvée gardée par
+ douze cents hommes de bonnes troupes, qui auraient été soldées par
+ l'Ordre, lord Cornwallis ayant lui-même observé que les revenus de
+ commanderie mis en réserve pourraient en donner les moyens.
+
+ «L'écrit anonyme qui a été remis au soussigné de la part de lord
+ Cornwallis, ne porte aucun caractère d'authenticité; il paraît
+ avoir été rédigé par des mécontens. Ce n'est pas le langage des
+ habitans de Malte, pays qui n'est quelque chose que par l'Ordre:
+ lorsqu'ils connaîtront les articles du traité qui les concernent,
+ ils seront charmés du rétablissement à Malte d'un ordre dont ils
+ deviendront partie intégrante. En admettant que les circonstances
+ exigent une garnison provisoire et intermédiaire pour occuper
+ Malte, depuis le moment où les forces britanniques l'évacueront
+ jusqu'à celui où l'Ordre aura formé un corps composé de Maltais et
+ d'étrangers, il est toujours démontré que l'on doit s'écarter le
+ moins possible de l'article IV des préliminaires, qui veut que
+ l'_île soit rendue à l'Ordre_; cet article prévoit la nécessité
+ d'une puissance garante et protectrice; les moyens d'exécution sont
+ abandonnés à la sagesse et à la bonne foi des deux gouvernemens.
+ Ils doivent faire tout pour que Malte soit à l'Ordre et rien
+ au-delà, rien de ce qui pourrait restreindre sa prérogative, rien
+ de ce qui, au lieu d'offrir un protecteur aux chevaliers,
+ semblerait leur donner un maître, ou diminuerait l'influence
+ exclusive qu'ils doivent avoir à Malte. Le gouvernement français
+ donne, par son projet, pour protecteurs à l'Ordre, l'Angleterre,
+ l'Autriche, l'Espagne, la Prusse, la Russie; il était difficile que
+ l'Ordre fût relevé avec plus d'éclat, et fût plus efficacement
+ protégé. Pourquoi une garnison de deux mille Napolitains pendant
+ trois ans? Serait-ce contre des ennemis extérieurs? La protection
+ des six puissances nommées plus haut est sans doute suffisante.
+ Serait-ce contre les Maltais? L'Ordre en sera aimé, si les
+ stipulations sont remplies: ce sera la meilleure défense intérieure
+ qu'on puisse lui donner.
+
+ «Mais en convenant de la nécessité d'une garnison, ne fût-ce que
+ pour la sûreté et la police intérieure, faut-il donc trois ans pour
+ former un corps de mille hommes, qui, réunis à quatre cents
+ chevaliers et à six cents Maltais, seront plus que suffisans?
+ Aujourd'hui que l'on a admis le projet de déléguer la protection et
+ la garantie de l'Ordre aux grandes puissances, sera-t-il fort
+ important, fort convenable que le roi de Naples tienne à Malte
+ garnison pendant trois ans? Les protecteurs, les protégés, le
+ grand-maître enfin, de quelque nation qu'il soit, aimeront-ils
+ beaucoup à voir l'Ordre gardé par les troupes du seul prince qui
+ ait des prétentions à faire valoir sur Malte? Ne serait-il pas plus
+ conforme aux préliminaires, aux convenances, s'il est reconnu qu'il
+ faille une force étrangère à Malte, de faire lever un corps de
+ mille Suisses, dont les officiers, nommés par le landamman actuel,
+ seraient choisis parmi ceux qui n'auraient pas porté les armes dans
+ la guerre actuelle? Ils finiraient par se fixer à Malte, loin de
+ toute influence étrangère; dépendans du grand-maître seul, ils
+ seraient réellement les soldats de l'Ordre, et Malte deviendrait
+ pour eux une seconde patrie. L'Ordre aurait donc tout à gagner en
+ considération et en indépendance, avec une garnison composée de
+ chevaliers, de Maltais, et d'un corps suisse tel que les autres
+ puissances en ont à leur solde.
+
+ «Il résulte des observations ci-dessus que la France n'a jamais
+ consenti à ce que les troupes napolitaines fussent installées à
+ Malte; à plus forte raison, _que l'île fût remise à Sa Majesté
+ sicilienne, qui fournirait la force nécessaire pour former,
+ conjointement avec les forces maltaises, la garnison des forts
+ principaux pendant l'espace de trois ans_. C'est ce qui a été
+ proposé par lord Cornwallis dans la conférence du 23 nivose (13
+ janvier).
+
+ «Le gouvernement français, d'après la persévérance de celui
+ d'Angleterre à prolonger pendant trois ans le séjour d'une garnison
+ étrangère dans Malte, et à remettre cette île de la manière la plus
+ formelle, non pas à l'Ordre, mais à Sa Majesté sicilienne, a dû
+ penser, et a bien été fondé à dire que l'on s'écartait des
+ préliminaires; et l'on sait que ces préliminaires sont les bases de
+ la paix. Si ce langage a paru moins conciliant, ce n'est pas que
+ les dispositions de la France soient changées; mais lorsque, dans
+ une discussion, l'on a épuisé tous les argumens sans pouvoir se
+ convaincre, il est impossible, d'après la marche naturelle du
+ raisonnement que chacune des parties ne conclue que l'autre renonce
+ à toute espèce d'arrangement.
+
+ «Si l'intention du gouvernement anglais est de maintenir l'ordre de
+ Saint-Jean et l'île de Malte dans une entière indépendance (comme
+ le soussigné aime à se le persuader), il espère que le projet
+ suivant, dans lequel il s'est attaché à éloigner toute influence
+ étrangère, obtiendra l'approbation de lord Cornwallis. Ce projet
+ est sans contredit préférable, sous tous les points de vue, à ceux
+ qui ont été présentés jusqu'ici. Le soussigné ne peut assez
+ insister sur son adoption.
+
+ «Si cependant le projet qui établit une garnison napolitaine à
+ Malte était irrévocablement adopté par le gouvernement britannique,
+ le soussigné, pour hâter le moment de la pacification, consentirait
+ à l'adopter tel qu'il se trouve rédigé à la suite de cette note.
+
+ «Lord Cornwallis verra, dans les deux versions du projet relatif à
+ Malte, l'application du principe que le soussigné vient de
+ développer.
+
+ «Il est encore chargé d'insister sur l'insertion au traité de
+ l'article relatif aux Barbaresques, tel qu'il se trouve dans son
+ projet, et sur le concours des puissances contractantes pour mettre
+ fin aux hostilités que les Barbaresques exercent sur la
+ Méditerranée, à la honte de l'Europe et des temps modernes.
+
+ «La seule notification qui leur serait faite à cet égard, de la
+ volonté des puissances contractantes, donnerait la paix au commerce
+ des États-Unis, du Portugal, du roi de Naples, et de tous les
+ autres États de l'Italie; et si quelques nations avaient à redouter
+ la concurrence qui deviendrait plus grande dans le commerce de la
+ Méditerranée, ce seraient sans doute la France et l'Espagne, qui,
+ tant par leur position que par leurs rapports particuliers avec les
+ Barbaresques, ont dans tous les temps le plus de sécurité et
+ d'avantages dans ce commerce. Ce sont donc elles qui feraient le
+ plus grand sacrifice; mais dans une question qui intéresse la
+ morale politique et la dignité des nations européennes, pourrait-on
+ se conduire uniquement par des motifs d'intérêt personnel?
+
+ «La force est donnée aux puissances comme aux individus pour
+ protéger le faible; il serait consolant et glorieux de voir qu'une
+ guerre qui a produit tant de calamités, se terminât du moins par un
+ grand acte de bienveillance envers toutes les nations commerçantes.
+
+ «Cette question se lie d'ailleurs à celle de Malte, et n'en peut
+ être séparée; car si les parties contractantes ne prennent pas sur
+ elles de mettre un terme aux hostilités des Barbaresques, il serait
+ vrai de dire que l'ordre de Saint-Jean ne peut pas, sans manquer à
+ son engagement primitif, et sans encourir la perte de tous ses
+ biens, cesser lui-même d'être en guerre avec les Barbaresques.
+
+ «Les hommes généreux qui ont fondé les commanderies ne l'ont fait
+ que pour protéger les chrétiens contre les pirateries des
+ Barbaresques, et tous les publicistes de l'Europe seraient d'accord
+ que l'ordre de Malte, renonçant à remplir ce devoir, et oubliant
+ ainsi le but de son institution, perdrait ce droit à la possession
+ des biens qui lui ont été concédés pour ce seul usage.»
+
+Un nouvel incident vint compliquer la négociation, et amena une
+déclaration qui n'eût pas dû être perdue pour l'Angleterre. La question
+des nouveaux États formés en Italie avait été agitée. Le ministère
+anglais avait répondu par la déclaration formelle qu'il ne pouvait,
+entre autres, reconnaître le roi d'Étrurie. Le premier consul essaya de
+lui faire comprendre l'imprudence d'une telle résolution, et lui
+adressa, par l'intermédiaire de son négociateur, les observations qui
+suivent:
+
+ «En réponse à la déclaration du ministre anglais, relativement au
+ roi d'Étrurie, contenue dans le même protocole, et aux déclarations
+ verbales qu'il lui a faites précédemment sur les républiques
+ d'Italie, le citoyen Joseph Bonaparte a annoncé qu'il avait fait
+ connaître à son gouvernement la répugnance qu'aurait S. M. B. à
+ reconnaître le roi d'Étrurie, la république italienne et la
+ république de Gênes.
+
+ «La reconnaissance de ces puissances par S. M. B. n'étant d'aucun
+ avantage pour la république française, le plénipotentiaire français
+ n'y insistera pas davantage. Il désire cependant que les
+ observations qu'il va faire soient prises en grande considération
+ par le cabinet britannique.
+
+ «Le système politique de l'Europe est fondé sur l'existence et la
+ reconnaissance de toutes les puissances qui partagent son vaste et
+ beau territoire. Si S. M. B. refuse de reconnaître trois puissances
+ qui tiennent une place aussi distinguée, elle renonce donc à
+ prendre aucun intérêt aux peuples qui composent ces trois États.
+ Cependant comment admettre l'hypothèse que le commerce anglais soit
+ indifférent au commerce de Gênes, de Livourne, des bouches du Pô et
+ de la république italienne; et si son commerce souffre des entraves
+ de ces trois États, à qui S. M. B. aura-t-elle à s'en plaindre, la
+ réciprocité qu'elle pourrait exercer étant nulle, puisque les États
+ de Gênes, de Toscane et de la république italienne, ne font aucune
+ espèce de commerce en Angleterre, mais sont des débouchés utiles et
+ même nécessaires au commerce anglais? Et si ces trois puissances,
+ frappées de voir qu'elles ne sont pas reconnues par les grandes
+ puissances, font des changemens dans leur organisation, et
+ cherchent un refuge dans leur incorporation à une grande puissance
+ continentale, S. M. B. se refuse donc aussi le droit de s'en
+ plaindre, et cependant elle ne le verrait pas avec indifférence. On
+ se plaint quelquefois de l'extension continentale de la république
+ française, et comment ne s'augmenterait-elle pas nécessairement,
+ lorsque les grandes puissances mettent les petites puissances
+ italiennes dans la nécessité de chercher refuge et protection dans
+ la France seule?
+
+ «La république cisalpine, reconnue dans le traité de Campo-Formio
+ par l'Empereur, ne put cependant jamais obtenir que son ministre
+ fût reçu à Vienne; elle continua d'être traitée par ce prince comme
+ si le traité de Campo-Formio n'eût pas existé. Alors, sans doute,
+ vu que la paix générale n'était pas faite, la cour de Vienne
+ regardait son traité comme une trève; mais aujourd'hui que la paix
+ générale est faite, si ces puissances restent incertaines de voir
+ leur indépendance reconnue, elles craindront de voir se renouveler
+ la déconsidération qu'elles ont déjà éprouvée, et sentiront la
+ nécessité de se serrer davantage au peuple français. Le même
+ principe qui a fait que la France a évacué les trois quarts des
+ conquêtes qu'elle avait faites, a dicté au premier consul la
+ conduite de ne se mêler des affaires de ces petites puissances
+ qu'autant qu'il le fallait pour y rétablir l'ordre et y fonder une
+ organisation stable. Sa modération aurait-elle donc à combattre des
+ mesures, nous le disons avec franchise, fausses et mal calculées
+ des autres puissances, ou bien ne considérerait-on la paix que
+ comme une trève? Perspective affligeante, décourageante pour
+ l'homme de bien, mais qui aurait pour effet infaillible de produire
+ des résultats que l'on ne saurait calculer.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+Fox à Paris.--La consulte s'assemble à Lyon.--Elle défère la présidence
+au général Bonaparte.--M. de Melzi, vice-président.--Mariage de Louis
+Bonaparte.--Paix d'Amiens.--Expédition de Saint-Domingue.--Défaite et
+soumission de Toussaint-Louverture.--Enlèvement de
+Toussaint-Louverture.--Détails sur ce chef.--Mort du général Leclerc--Le
+général Rochambeau prend le commandement.--Les noirs s'insurgent de
+nouveau.--Cruautés commises sur eux.
+
+
+Pendant qu'on travaillait à la dernière paix qui nous restait à
+conclure, les Anglais de marque continuaient d'affluer à Paris.
+
+Un des plus empressés fut le célèbre Fox, membre de l'opposition dans le
+parlement anglais. La curiosité de voir le général Bonaparte lui avait
+fait devancer l'époque de la paix. Le premier consul n'éprouvait pas un
+moins vif désir de s'entretenir avec lui. Il le goûta beaucoup, et je
+les ai vus souvent passer de longues soirées en conversation tête à
+tête.
+
+M. Fox parut s'être formé une idée juste du caractère du premier consul,
+et avoir conçu de l'affection pour lui. De retour en Angleterre, ayant
+eu connaissance d'une trame contre sa vie, il lui en fit donner avis, et
+cet avis fut utile.
+
+Le premier consul tourna ses regards du côté de l'Italie. Ce pays était
+encore dans l'état où l'avait replacé la bataille de Marengo. Il avait
+un Directoire exécutif, des Conseils, et par conséquent un
+renouvellement d'élections qui ouvrait la carrière aux intrigues et par
+suite aux désordres. On venait de décider en France, par un vote
+national, que la dignité de premier consul serait à vie; on avait
+reconnu la nécessité de cette mesure pour prévenir les troubles que
+pouvaient amener quelques ambitions rivales qui s'étaient laissé
+apercevoir. Le premier consul chercha à mettre l'Italie en harmonie avec
+la France, et fit insinuer à la première d'adopter les modifications que
+la seconde avait subies, c'est-à-dire de substituer au gouvernement qui
+la régissait, un président, un sénat et un corps législatif. Il
+souhaitait que cette transition s'opérât d'une manière insensible, et
+aurait même désiré aller la diriger lui-même. Mais sa présence était
+indispensable en France; il ne pouvait passer les monts, et ne voulait
+cependant se faire représenter par personne. Il prit un terme moyen; il
+fit convoquer à Lyon les députés des départemens et villes d'Italie, qui
+devaient exprimer le voeu de leur pays. Tous accoururent avec un
+empressement que ne put arrêter ni le froid, ni la neige qui obstruait
+les montagnes.
+
+Le premier consul, de son côté, ne se fit pas attendre. Les Italiens
+étaient l'objet de son voyage; il s'occupa d'eux exclusivement. Les
+débris de l'armée d'Égypte, qu'il avait réunis à Lyon, où il voulait les
+voir, purent seuls faire un instant diversion.
+
+Il reçut toute la députation italienne en audience solennelle, mais par
+sections composées chacune de quarante députés à la fois, parce qu'il
+voulait les entretenir de sa sollicitude pour leur pays. Il adressa à
+chaque section un long discours sur les dangers des révolutions. Il
+peignit les fatales conséquences qu'entraînent toujours les agitations
+politiques, la guerre civile, les proscriptions, tous les fléaux qui les
+accompagnent. Il parla de la nécessité d'oublier les haines, les
+injures; de se mettre en harmonie avec les peuples voisins pour leur
+inspirer de la sécurité.
+
+Ce langage n'était pas assurément celui d'un conquérant farouche. Il
+aurait fait honneur aux plus grands philosophes de l'antiquité, et fut
+parfaitement accueilli.
+
+Les Italiens avaient envoyé à Lyon tout ce que leur pays offrait
+d'hommes recommandables dans le clergé, la noblesse, la bourgeoisie. Ils
+semblaient avoir mis une sorte d'orgueil national dans le choix de leurs
+députés. Ils s'étaient plus à étaler, à la vue de la seconde ville de
+France, les trésors de leur civilisation.
+
+Le premier consul fut fort satisfait de cette assemblée, dont les
+principes et la composition lui plaisaient. Il revint souvent, dans la
+suite, sur les sentimens qui l'animaient.
+
+Les Italiens, de leur côté, ne furent pas moins charmés du discours
+qu'il leur avait adressé. Ils furent surtout sensibles à la défense
+qu'il fit aux Français de s'immiscer dans leurs discussions.
+
+Ils ouvrirent leurs séances après plusieurs délibérations, dans
+lesquelles plusieurs d'entre eux se firent remarquer par leurs talens.
+Ils acceptèrent le mode de gouvernement qui leur était proposé, savoir,
+un président, un sénat, un corps législatif et un conseil d'État. La
+présidence fut déférée au premier consul, qui, d'abord, n'accepta ni ne
+refusa.
+
+Tout était terminé, les modifications étaient adoptées; il ne restait
+plus qu'à dissoudre l'assemblée. Il voulut lui-même en faire la clôture;
+il se rendit dans la salle où elle délibérait, et lui dit en italien
+qu'il prendrait toujours intérêt à la prospérité et au bonheur du peuple
+qu'elle représentait; mais que, ne pouvant se livrer tout entier aux
+soins que réclamait la patrie italienne, il était obligé de se faire
+suppléer par quelqu'un qui résidât sur les lieux, qu'en conséquence il
+nommait M. de Melzi vice-président. Il avait voulu, par ce choix,
+prouver la sollicitude qu'il portait à la Cisalpine, où il savait qu'on
+estimait M. de Melzi, dont il faisait le plus grand cas lui-même.
+
+Cette nomination fut accueillie par les plus vifs applaudissemens.
+L'assemblée se sépara; les députés retournèrent chez eux, et le premier
+consul revint à Paris.
+
+Il avait, peu de jours avant de se rendre à Lyon, uni son frère Louis à
+mademoiselle Hortense Beauharnais, et donné, à cette occasion, une
+nouvelle preuve de l'austérité de ses principes religieux. Il s'était
+marié lui-même pendant la terreur. Sa soeur Caroline avait été unie au
+général Murat dans l'intervalle qui s'écoula du 18 brumaire à la
+bataille de Marengo. À l'une comme à l'autre de ces premières époques,
+l'exercice du culte était proscrit. Il n'était pas encore toléré à celle
+dont je parle; les temples présentaient toujours le même état de
+profanation. Aussi le mariage de Louis fut-il célébré, suivant ce qui se
+pratiquait alors, dans la maison particulière du premier consul, rue de
+la Victoire, à la chaussée d'Antin. Un prêtre vint y donner la
+bénédiction nuptiale aux deux jeunes époux. Le premier consul profita de
+l'occasion pour faire bénir l'union de sa soeur Caroline, qui n'avait pas
+été mariée devant l'église, pensant sans doute que ce grand acte de la
+vie devait être sanctionné par la religion, après avoir été consenti
+devant le magistrat. Quant à lui, il s'en abstint; ce qui nous fit faire
+quelques réflexions.
+
+Il ne se trouvait ainsi lié à Joséphine que par l'acte civil, lien
+susceptible d'être annulé, conformément aux dispositions de la loi sur
+le mariage. La discipline ecclésiastique n'avait donc rien à voir à son
+divorce, quelles qu'aient été ses prétentions en 1810.
+
+L'hiver touchait à sa fin; les plénipotentiaires avaient enfin triomphé
+des répugnances du ministère anglais. Ils avaient clos leurs discussions
+et s'étaient rendus à Paris. Du 11 au 19 vendémiaire an X, la paix avec
+la Russie et celle avec la Porte, les préliminaires de Londres et la
+paix de Badajoz avec le Portugal, furent publiés à Paris. Le 18 brumaire
+suivant, la paix générale était rétablie et fut célébrée avec une grande
+pompe. C'était, des travaux du premier consul, celui qui causait le plus
+de joie, et auquel se rattachaient le plus d'espérances. Les
+réjouissances publiques attestèrent l'allégresse qu'il avait répandue
+partout[41].
+
+L'Angleterre accrédita lord Withworth à Paris, et le premier consul
+choisit, pour le représenter à Londres, le général Andréossy. Nous
+étions, pour la première fois depuis l'origine de nos troubles, en paix
+avec le monde entier; la république française était universellement
+reconnue, et tout cela était le fruit de la modération et de l'habileté:
+aussi jamais chef de gouvernement n'a excité une admiration aussi
+générale, aussi profondément sentie, que celle qu'obtint le premier
+consul à cette époque.
+
+La paix nous remit en possession du petit comptoir que nous avions dans
+les Indes orientales, et toutes nos colonies d'Amérique nous furent
+rendues.
+
+Les Hollandais perdirent Ceylan. Quelques autres stipulations moins
+importantes eurent lieu.
+
+La reprise de possession des colonies où la liberté des nègres n'avait
+pas anéanti le travail, n'éprouva aucune difficulté. Il n'en fut pas
+ainsi de Saint-Domingue, la plus riche de nos colonies avant sa
+révolution; elle était devenue le plus funeste présent qu'on pût faire à
+la France. Il fallut cependant se disposer à y faire passer des troupes,
+l'intérêt de la métropole le demandait, ainsi qu'une foule de familles
+ruinées par les désordres auxquels la colonie avait été en proie. Elles
+s'imaginaient qu'elles rentreraient en possession des biens qu'elles
+avaient perdus, comme l'on rentre dans un château que l'on a
+momentanément quitté; et, dans leur impatience de voir l'expédition
+mettre à la voile, elles se plaignaient qu'on prolongeât gratuitement
+l'indigence dans laquelle elles étaient tombées. Le premier consul ne se
+laissa pas imposer par ces clameurs. Il n'entreprenait rien à la légère.
+Il voulut, avant de faire appareiller, étudier Saint-Domingue, comme il
+avait étudié l'Égypte avant de prendre terre au Marabout.
+
+Il s'occupa plus d'un mois à recueillir des renseignemens sur ce pays,
+auprès de tout ce qui avait été employé dans les Antilles comme
+militaires, comme administrateurs ou planteurs. La position lui
+importait peu; il faisait appeler à la Malmaison tout ce qui pouvait lui
+donner quelques lumières. Je l'ai vu garder des heures entières dans son
+cabinet des commis subalternes de la marine qu'on lui avait indiqués
+comme des hommes qui avaient des notions positives sur Saint-Domingue.
+C'est à cette occasion qu'il connut plus particulièrement M. de Barbé
+Marbois, qui avait été intendant-général de cette colonie, et était
+alors conseiller d'État. Il le goûta, et à la mort de M. Dufresne, il le
+nomma directeur, et quelques mois après ministre du trésor. Il ne
+changea cependant la dénomination, du moins je le crois, que pour faire
+entrer M. Marbois au conseil, et pouvoir travailler avec lui, sans
+exciter la jalousie des autres conseillers d'État qui étaient placés à
+la tête des diverses branches de l'administration.
+
+Le premier consul ne négligeait rien, comme je l'ai dit, pour acquérir
+les lumières dont il avait besoin sur Saint-Domingue; il employait les
+journées à les recueillir, et passait une partie de la nuit à expédier
+les ordres qu'exigeait l'expédition; il avait demandé à Charles IV de
+lui prêter son escadre, qui était encore à Brest, pour faire un voyage à
+Saint-Domingue avant de rentrer dans les ports d'Espagne, et le roi
+l'avait mise à sa disposition.
+
+Celles qui de Rochefort et de Toulon avaient dû faire voile pour
+l'Égypte, furent de nouveau mises en état d'appareiller, ainsi que tout
+ce qui avait été amené à Brest et à Lorient. On assembla en outre un
+grand nombre de transports, et on embarqua sur ces divers bâtimens, non
+pas une simple expédition d'occupation, mais une véritable armée.
+L'escadre mit à la voile pour se rallier au Cap Français, capitale de
+Saint-Domingue, où elle arriva sans accident.
+
+Cette armée renfermait une foule d'hommes qui avaient témoigné le désir
+de faire partie de l'expédition; elle comptait aussi beaucoup de ces
+esprits remuans et inquiets, pour qui l'état de paix est insupportable,
+et qui ne se trouvent bien que là où ils ne sont pas. De tels élémens
+étaient plus propres à conquérir qu'à conserver, à faire un
+établissement durable sur une terre qui n'avait besoin que d'espérances
+et de consolations: aussi Saint-Domingue fut-il traité en ennemi.
+
+Le premier consul avait renvoyé à Toussaint-Louverture ses deux fils,
+qui faisaient leur éducation à Paris. En même temps, il lui avait
+adressé une lettre dans laquelle il le félicitait de la prospérité qu'il
+avait maintenue dans l'île, et lui annonçait qu'il ne pouvait plus être
+un homme ordinaire, que le gouvernement saisirait avec empressement
+l'occasion de lui témoigner le cas qu'il faisait de ses services, et lui
+renvoyait ses enfans comme une première marque de l'estime qu'il lui
+portait.
+
+Arrivée à la vue du Cap, l'escadre détacha une division sur
+Port-au-Prince. Toussaint était absent; Christophe commandait la place.
+Il hésita d'abord, chercha à gagner du temps; mais il revint bientôt à
+sa férocité naturelle, et livra le Port aux flammes. On débarqua, on
+occupa la ville; mais en se retirant, les nègres semèrent partout les
+ravages et l'incendie.
+
+On se mit à leur suite, on les serra dans les mornes; les uns cédèrent,
+les autres persistèrent à courir la fortune de Toussaint, avec lequel
+ils furent défaits à la Crête à Pierrot. Hors d'état de continuer la
+guerre, le gouverneur traita[42]. Le général Leclerc lui accorda paix et
+sécurité; les troupes noires passèrent dans nos rangs, et la colonie
+rentra sous les lois de la métropole.
+
+Cette transaction, qui terminait heureusement la lutte, donnait l'espoir
+de voir promptement fleurir la colonie. Malheureusement le général
+Leclerc, quoique d'une habileté véritable, ne comptait aucun succès
+capable d'imposer. Il ne put obtenir une obéissance prompte, entière, et
+l'expédition fut manquée. Ses officiers-généraux aimèrent mieux
+travailler pour eux-mêmes que pour la gloire de leur chef. Il n'y eut
+plus ni frein ni discipline. Pour comble de maux, Leclerc fut attaqué de
+la fièvre jaune, qui l'emporta avant qu'il eût pu justifier le choix du
+premier consul.
+
+La maladie, qui avait frappé une partie des troupes, continuait ses
+ravages; les renforts qui arrivaient journellement des ports de France
+et d'Italie ne pouvaient suffire à combler les vides qu'elle faisait
+dans nos rangs. Des régimens entiers périrent dans la semaine qui suivit
+leur débarquement.
+
+Ce malheur affecta vivement le premier consul: il manda ceux qu'il
+savait avoir habité Saint-Domingue, et n'apprit rien qui lui permît de
+prévenir le résultat qu'il commençait à prévoir. Il ne pouvait
+s'expliquer comment l'administration de la colonie ni celle de l'armée
+n'avaient pris aucune mesure pour préserver les corps d'une contagion
+dont les effets étaient connus. Il comprenait encore moins comment les
+troupes qu'il envoyait étaient à l'instant débarquées et mises en
+contact avec celles qui étaient attaquées de l'épidémie. L'île de la
+Tortue et les mornes offraient mille moyens de les garantir jusqu'à
+l'époque ordinaire où ce fléau disparaît.
+
+On négligea les mesures sanitaires les plus simples; on laissa l'armée
+dans les lieux où la fièvre la décimait. Sa destruction attesta
+l'insouciance coupable de ceux qui n'étaient déjà que trop accoutumés à
+considérer les soldats comme des instrumens de fortune.
+
+Cette effrayante consommation d'hommes rendit l'espérance aux noirs.
+Leurs troupes avaient échappé à l'action de ce fléau cruel, elles se
+trouvaient plus nombreuses que les blanches; ils résolurent de lever de
+nouveau l'étendard de l'insurrection. Le général Leclerc commandait
+encore; il eut vent de leurs trames, et se décida à exécuter ce qu'il
+aurait dû faire dès les premiers jours de la pacification. Le premier
+consul, tout en garantissant à l'armée noire les grades, les honneurs
+qu'elle avait acquis, avait appelé en France les principaux chefs; il
+savait que l'homme qui a bu à la coupe du pouvoir se résigne
+difficilement à un rôle subalterne, et avait chargé son beau-frère de
+faire passer les généraux noirs sur le continent. Leclerc, séduit par
+leurs protestations, ne le fit pas: il ne tarda pas à s'en repentir. Les
+mornes se remplissaient d'armes, de subsistances; les troupes étaient
+agitées; tout annonçait une explosion. Quand il n'aurait pas surpris sa
+correspondance, ces apprêts, cette inquiétude, suffisaient pour rendre
+Toussaint suspect. Ce nègre, qui avait appartenu à l'ancienne habitation
+de M. Galifet, avait, indépendamment de la finesse qui caractérise les
+noirs, reçu de la nature une rectitude de jugement, une force de
+caractère qui se trouvent rarement unies. Son esprit n'était pas sans
+culture. Il avait entendu les imprudentes dissertations des planteurs,
+et dévoré les écrits qui traitent de l'esclavage et de la liberté. La
+lecture de Raynal avait enflammé son imagination. Le chapitre où ce
+philosophe, après avoir dépeint l'humiliation des noirs, annonce qu'il
+se présentera quelque jour un nègre généreux qui secouera les chaînes
+sous lesquelles gémit sa race et la vengera des outrages dont
+l'accablent les blancs, ne sortit jamais de sa mémoire; il crut que ce
+rôle lui était destiné. Il s'appliqua à se concilier, à s'attacher les
+siens, et obtint bientôt sur eux un ascendant sans bornes.
+
+Cet homme redoutable tenait dans ses mains tous les fils du mouvement
+qui se préparait. Leclerc résolut de le prévenir, et le fit arrêter. On
+a prétendu qu'il eût été plus sage de s'aider de ses lumières; que la
+différence du blanc au noir entre des hommes qui, dans des hémisphères
+différens, avaient fait leur fortune politique à l'aide des révolutions,
+ne pouvait être qu'une question de vanité; que peu importait la couleur
+du général en chef, s'il avait le talent de faire prospérer la colonie.
+
+Ces considérations sont spécieuses. Mais si Toussaint eût été un homme à
+se contenter du second rang, il n'eût pas mis le général Laveaux dans la
+nécessité d'accepter une députation qu'il ne sollicitait pas; il n'eût
+pas outrageusement renvoyé le général Hédouville et levé l'étendard de
+l'insurrection; il n'eût pas tout risqué pour conquérir ce qu'on ne lui
+contestait pas. Il connaissait les conséquences d'une prise d'armes, et
+n'avait pas affronté une armée pleine de vigueur pour être témoin
+paisible de ses funérailles. Toussaint jouait son jeu en se préparant à
+profiter de nos malheurs, Leclerc joua le sien en le prévenant. Les
+preuves étaient d'ailleurs positives, et ne l'eussent-elles pas été, qui
+pouvait croire qu'un homme du caractère de Toussaint-Louverture vît
+l'occasion de proclamer la liberté des nègres sans la saisir? Il fut
+envoyé en France et relégué dans le château de Joux: les chagrins,
+l'âge, un climat trop sévère, eurent bientôt consumé ce qui lui restait
+de vie; il mourut quelques mois après son arrivée. On ne manqua pas de
+faire, sur cet événement, les contes les plus absurdes; et tandis que
+des Français, jeunes, vigoureux, périssaient par milliers à
+Saint-Domingue, on ne concevait pas qu'un vieillard, précipité du faîte
+du pouvoir, transporté à deux mille lieues du climat sous lequel il
+avait vécu, s'éteignît sans violence dans le fort où il était enfermé.
+
+On croyait avoir assuré le repos de la colonie en éloignant Toussaint;
+ce fut tout le contraire, son enlèvement jeta l'alarme parmi les chefs
+noirs. Les troupes blanches étaient hors d'état de tenir la campagne;
+celles de couleur étaient fraîches, vigoureuses. La fortune se déclarait
+pour eux: ils levèrent le masque et se jetèrent, l'un après l'autre,
+dans les mornes. La fièvre jaune continuait à décimer nos rangs; l'armée
+presque entière avait péri, la désertion devint générale; nous ne
+comptâmes plus que quelques nègres parmi nous. Ils se disposaient à nous
+chercher; les hostilités allaient recommencer, lorsque Leclerc mourut.
+Il fut remplacé par le général Rochambeau, qui lui succéda par droit
+d'ancienneté: c'était un homme d'un courage incontestable, mais le moins
+propre à commander dans les circonstances où se trouvait la colonie; il
+eût fallu un esprit doux, conciliant, et Rochambeau n'était connu que
+par sa dureté.
+
+À la tête d'une armée puissante, Leclerc avait préféré la voie des
+négociations à celle des armes: son successeur adopta un système opposé;
+il voulait, quoiqu'il n'eût que des débris, dompter par la force, et
+déploya une sévérité qu'il poussa jusqu'à la folie. Comme il faut être
+vrai quand on écrit, je dirai tout ce que j'ai su, dans la suite, de ces
+événemens, et de l'indignation qu'éprouva le premier consul, lorsqu'il
+apprit les souillures dont on avait terni ses armes.
+
+Le nouveau général en chef, qui portait un nom consacré par
+l'indépendance de l'Amérique, vint s'établir au Cap, où il fut bientôt
+entouré de cette foule de propriétaires qu'avait exaspérés la
+révolution, et que rien n'arrêtait dès qu'il s'agissait de recouvrer ce
+qu'ils avaient perdu: tous moyens leur étaient bons. L'emportement du
+général en chef se prêtait à leurs vues; ils l'applaudirent, flattèrent
+ses passions, et ne se firent faute d'aucun des moyens qui peuvent
+entraîner un tempérament ardent. Le général Rochambeau ne se connut
+bientôt plus lui-même: il devint un instrument aveugle des atroces
+projets de ses adulateurs, qui avaient imaginé d'exterminer l'espèce
+noire tout entière. Cette affreuse conception fut adoptée. On mit la
+main à l'oeuvre; on déploya une barbarie qui fait honte à notre siècle,
+et sera en horreur à ceux qui le suivront. On enlevait partout, de toute
+manière, les malheureux qu'on avait proscrits; on les embarquait, sous
+prétexte de les déporter et la nuit on les noyait au large. On fit
+encore plus: lorsque la terreur que répandait une condamnation en masse
+eut fait prendre la fuite à cette population désolée, pour lui donner
+plus sûrement la chasse, on alla chercher dans l'île de Cuba des dogues
+d'une espèce particulière; on lâcha ces animaux dans les taillis, on
+traqua les noirs jusqu'au fond des mornes. Ce nouveau moyen de démasquer
+l'ennemi qui se blottissait sous le feuillage révolta les troupes; elles
+refusèrent de fusiller des malheureux que débusquaient des chiens, et de
+prêter l'appui de leurs armes aux meutes qui allaient fouiller les bois.
+Ce fut bien pis, lorsqu'elles apprirent qu'au lieu de les déporter, on
+noyait les malheureux qui leur tombaient dans les mains; elles se
+mutinèrent, et déclarèrent «qu'elles étaient venues à Saint-Domingue,
+non pour alimenter de sauvages exécutions, mais pour combattre; qu'elles
+n'étaient pas faites pour accepter comme auxiliaires les meutes dont on
+les faisait précéder; que, si semblable chose arrivait encore, elles
+feraient justice des dogues et de leurs barbares conducteurs.» On fut
+obligé de céder; on n'osa pas poursuivre une chasse inhumaine, contre
+laquelle ces braves étaient soulevés.
+
+Voilà ce qui se passait à Saint-Domingue, pendant qu'en France on se
+livrait à la douce illusion de voir bientôt cette riche colonie
+répandre, comme autrefois, son opulence dans la métropole. Plusieurs
+lettres particulières, qui donnaient le détail de ces barbares
+exécutions, étaient parvenues en France de divers points de l'Amérique;
+elles avaient été communiquées au premier consul, mais le tableau
+qu'elles présentaient était si révoltant, que, quoiqu'elles fussent
+unanimes à cet égard, il refusait de croire à un tel excès de barbarie.
+Il s'étonnait de ne pas recevoir des rapports de ceux dont il devait en
+attendre, et répétait avec amertume que, si ces atroces exécutions
+étaient vraies, il répudiait la colonie; qu'il n'eût eu garde de la
+faire occuper, s'il eût pu prévoir les coupables excès auxquels
+l'expédition avait donné lieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+Détails intérieurs.--M. de Bourrienne.--Moyens employés pour le
+perdre.--Tournée du premier consul dans quelques départemens.--M. de
+Menneval.--Discussions ecclésiastiques.--Concordat.
+
+
+Depuis que le premier consul exerçait l'autorité suprême, sa vie n'était
+qu'un travail continuel. Il avait pour secrétaire particulier M. de
+Bourrienne, qui avait été l'ami de son enfance, et il lui faisait
+partager toutes ses fatigues. Il le mandait souvent plusieurs fois dans
+la nuit, et exigeait en outre qu'il fût chez lui dès les sept heures du
+matin. Bourrienne s'y rendait assidument avec les journaux, qu'il avait
+déjà parcourus. Le premier consul les relisait presque toujours
+lui-même, expédiait quelques affaires et se mettait à table dès que neuf
+heures sonnaient. Son déjeûner, qui durait six minutes, achevé, il
+rentrait dans son cabinet, en sortait pour dîner, y rentrait
+immédiatement après pour ne le quitter qu'à dix heures du soir, qui
+était l'heure à laquelle il se couchait.
+
+Bourrienne avait une mémoire prodigieuse; il parlait, écrivait plusieurs
+langues, faisait courir sa plume aussi vite que la parole. Ces avantages
+n'étaient pas les seuls qu'il possédait. Il connaissait
+l'administration, le droit public, et avait une activité, un dévoûment,
+qui en faisaient un homme indispensable au premier consul. J'ai connu
+les divers moyens qui lui avaient valu la confiance illimitée de son
+chef; mais je ne saurais parler avec la même assurance des torts qui la
+lui ont fait perdre.
+
+Bourrienne avait beaucoup d'ennemis; il en devait à son caractère et
+plus encore à sa place. Les uns étaient jaloux du crédit dont il
+jouissait auprès du chef du gouvernement; les autres, mécontens de ce
+qu'il ne l'employait pas à les servir. Plusieurs même lui imputaient le
+peu de succès avec lequel leurs demandes avaient été accueillies. On ne
+pouvait l'attaquer sous le rapport de l'habileté, de la discrétion; on
+épia ses habitudes, on sut qu'il se livrait à des spéculations
+financières. L'imputation devenait facile, on l'accusa de péculat.
+
+C'était l'attaquer par l'endroit sensible, car le premier consul
+n'abhorrait rien tant que les moyens illégitimes d'acquérir de l'or. Une
+seule voix cependant n'eût pas suffi pour perdre un homme qu'il était
+habitué à aimer et à estimer; aussi en fit-on entendre plusieurs. Que
+les accusations fussent fondées ou non, toujours est-il certain qu'on ne
+négligea rien pour les faire arriver sous les yeux du premier consul.
+
+Le moyen qu'on employa avec le plus d'efficacité fut la correspondance
+qu'on établit, soit avec l'accusé lui-même, soit avec les personnes avec
+lesquelles on avait intérêt de le mettre en rapport; correspondance
+toute mystérieuse et relative aux opérations dénoncées. C'est ainsi que
+plus d'une fois on s'est servi, pour porter le mensonge jusqu'au chef de
+l'État, d'un moyen destiné à lui faire connaître la vérité. Je
+m'explique.
+
+Sous le règne de Louis XV, ou même sous la régence, on organisa à la
+poste une surveillance qui s'exerçait non sur toutes les lettres, mais
+sur celles qu'on avait quelque motif de suspecter. On les ouvrait, et
+quand on ne jugeait pas utile de les supprimer, on en tirait des copies,
+puis on les rendait à leur cours naturel en évitant de les retarder. À
+l'aide de cette institution, un individu qui en dénonce un autre peut
+donner du poids à sa délation. Il lui suffit de jeter à la poste des
+lettres conçues de manière à confirmer l'opinion qu'il veut accréditer.
+Le plus honnête homme du monde peut ainsi se trouver compromis par une
+lettre qu'il n'a pas lue, ou même qu'il n'a pas comprise.
+
+J'en ai fait l'expérience sur moi-même; j'ouvrais une correspondance sur
+un fait qui n'avait jamais eu lieu. La lettre était ouverte; on m'en
+transmettait copie, parce que mes fonctions d'alors le commandaient;
+mais quand elle me parvenait, j'avais déjà dans les mains les originaux,
+qui m'avaient été transmis par la voie ordinaire. Sommé de répondre aux
+interpellations que ces essais avaient provoqués, j'en pris occasion de
+faire sentir le danger qu'il y avait à adopter aveuglément des
+renseignemens puisés à une telle source. Aussi finit-on par donner peu
+d'importance à ce moyen d'information, mais il inspirait encore pleine
+confiance à l'époque où M. de Bourrienne fut disgracié; ses ennemis
+n'eurent garde de le négliger; ils le noircirent auprès de M.
+Barbé-Marbois, qui donna à leurs accusations tout le poids de sa
+probité. L'opinion de ce rigide fonctionnaire et d'autres circonstances
+encore déterminèrent le premier consul à se séparer de son secrétaire,
+dont les attributions furent en partie réunies à celles de M. Maret, qui
+n'avait été jusqu'alors que secrétaire général du consulat.
+
+M. de Bourrienne fut remplacé au cabinet par M. de Menneval, homme
+d'honneur et de talent, qui se concilia l'affection du premier consul,
+et qui justifia sa faveur par un dévoûment qui ne s'est jamais démenti.
+
+Nous étions arrivés à l'automne, lorsque le premier consul fit une
+tournée dans les départemens voisins de celui de la Seine. Il partit de
+Saint-Cloud, traversa le département de l'Eure, parcourut le champ de
+bataille d'Ivry, et se rendit à Évreux, à Louviers et à Rouen, où il
+arriva par le Pont-de-l'Arche: il visita les fabriques de cette ville,
+celles d'Elbeuf, et poussa jusqu'au Havre, d'où il gagna Dieppe. Ce fut
+sur la route qui sépare ces deux ports, qu'il reçut la dépêche qui lui
+annonçait la mort du général Leclerc. Elle lui annonçait aussi la
+prochaine arrivée de sa soeur Pauline[43], qui avait fait voile avec son
+fils unique sur le vaisseau de guerre où étaient déposées les dépouilles
+de son mari. Cette nouvelle fit sur lui une impression pénible. Il
+rentra à Paris plus tôt qu'il ne l'avait résolu; il revint par
+Neufchâtel, Beauvais et Gisors, et fut partout accueilli avec
+acclamations. À Beauvais entre autres, les autorités constituées vinrent
+fort loin à sa rencontre; elles avaient en tête une troupe de jeunes
+personnes fort élégantes, dont la plus belle portait un drapeau que
+l'une de ses compatriotes, la célèbre Jeanne Hachette, enleva dans une
+sortie aux troupes du duc de Bourgogne qui assiégeait la place. Louis
+XI, charmé de ce trait de bravoure, voulut en perpétuer le souvenir; il
+accorda la préséance aux femmes de Beauvais, et voulut qu'elles
+parussent avant les hommes dans les cérémonies publiques.
+
+Le premier consul était rentré depuis quelques jours dans la capitale,
+lorsqu'il apprit que le vaisseau que montait madame Leclerc, chassé par
+des vents contraires qui l'avaient empêché de gagner les ports de
+l'Ouest, venait d'entrer à Toulon. Il fit partir de suite pour cette
+place le général Lauriston, qui ramena madame Pauline à Paris.
+
+La tranquillité régnait au-dedans, la paix était rétablie au-dehors; il
+aborda une matière importante, difficile, qui lui prit le reste de
+l'automne et une partie de l'hiver suivant.
+
+On avait contracté pendant la révolution l'habitude de dire la messe
+dans les maisons particulières: c'étaient des prêtres insermentés qui la
+célébraient. Les dévots prétendaient qu'elles étaient meilleures, plus
+agréables à Dieu que celles que disaient les prêtres assermentés.
+Beaucoup d'individus y assistaient par esprit d'opposition, quelques
+athées même affectaient de l'empressement à les entendre pour contrarier
+le gouvernement.
+
+Il y avait peu d'ancienne maison qui n'eût sa chapelle. On disait la
+messe tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre. Les affiliés étaient
+prévenus et se réunissaient sous divers prétextes, quelquefois même
+comme s'ils eussent rendu une simple visite. Bientôt on ne se contenta
+pas de célébrer la messe; on baptisa, on confessa, on donna la
+bénédiction nuptiale, on fit des sépultures; enfin on se constitua en
+véritable schisme. Cet état de choses datait des premiers jours de la
+révolution. Le premier consul n'avait pas voulu employer la rigueur pour
+le faire cesser; il le considérait comme le résultat des alarmes de
+quelques consciences timorées et non comme une conception malveillante.
+Il résolut cependant d'y mettre un terme, d'y remédier d'une manière
+efficace; il alla droit au mal, et résolut de fixer tout ce qui touche
+soit aux intérêts religieux, soit à la discipline ecclésiastique. Le
+chargé des affaires de France à Rome reçut ordre d'ébaucher la besogne;
+et, comme dans cette discussion, le premier consul n'avait pas seulement
+pour but de mettre fin aux querelles qui divisaient les prêtres, mais
+qu'il voulait encore se préserver d'une influence qui se faisait déjà
+sentir, il se réserva le soin de conduire la négociation. En
+conséquence, il se plaignit au pape d'un commencement de schisme qui
+menaçait la tranquillité des fidèles et peut-être même la religion. Il
+lui manifesta l'intention de prévenir ce malheur, et le pria de lui
+envoyer un légat avec lequel il pût en conférer.
+
+Le pape accepta sa proposition avec empressement, et envoya à Paris le
+cardinal Gonsalvi, Spina, archevêque de Gênes, et Caselli, pour traiter
+du concordat. De son côté, le premier consul nomma son frère Joseph, M.
+Crettet, et l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô d'Angers, pour en discuter
+les articles avec les prélats. Le concordat fut signé le 18 juillet
+1801.
+
+Par suite de cet acte, le clergé redevint en France une branche de
+l'administration, qui fut dirigée par M. Portalis père, que le premier
+consul nomma ministre des cultes. C'est dans le courant de l'année qui
+suivit, que le pape envoya à Paris comme son légat, le respectable
+cardinal Caprara, qui acheva l'oeuvre commencée par ses prédécesseurs.
+
+La réconciliation de la France avec l'Église fut encore un triomphe pour
+le premier consul, auquel elle concilia tous les dévots. Elle lui valut
+en outre l'avantage de voir cesser toutes ces momeries d'offices divins
+célébrés à domicile. Les fidèles revinrent aux temples qu'il avait fait
+rouvrir, et les prêtres de toutes les orthodoxies ne craignirent pas d'y
+venir officier. Le pape soumit à la même discipline les ecclésiastiques
+assermentés et insermentés; il somma les évêques absens de rentrer
+sur-le-champ dans leurs diocèses ou d'envoyer leur démission. Quelques
+uns obéirent, et ceux qui résistèrent furent remplacés.
+
+Le premier consul voulut célébrer la réconciliation de la France avec
+l'Église: une grande cérémonie eut lieu à Notre-Dame. À l'avénement du
+premier consul, cette métropole était dans l'état le plus déplorable;
+elle n'avait plus ni marbres, ni ornemens, tout avait été pillé ou
+vendu. On ne s'en était pas tenu là; en 1793, on avait coupé l'édifice,
+on l'avait distribué en une série de magasins qu'on avait loués au plus
+offrant. Le premier consul fit cesser cette odieuse profanation; il
+restitua la basilique, fit remettre à neuf les tables, les autels que le
+jacobinisme avait abattus, et assista à la cérémonie d'inauguration avec
+tous les membres du gouvernement.
+
+Cette action, louable en elle-même, et tout à la fois politique et
+religieuse, lui valut, d'une part, un surcroît d'affection, et de
+l'autre une explosion de mécontentemens.
+
+Le premier consul avait à diverses fois engagé M. de Talleyrand à
+reprendre la prêtrise; il lui observait que ce parti convenait à son
+âge, à sa naissance, et lui promettait de le faire faire cardinal, ce
+qui le placerait sur la même ligne que Richelieu, et donnerait du lustre
+à son ministère.
+
+Quelque peu de vocation que M. de Talleyrand eût pour l'Église, il ne
+laissa pas de réfléchir à cette proposition; mais telle était la
+faiblesse de son caractère, qu'une femme, qui avait pris de l'empire sur
+son esprit en faisant les honneurs de sa maison, paralysa l'influence
+immédiate du chef de l'État. Elle fit jouer tant de ressorts pour se
+préserver d'une expulsion qui aurait été la conséquence immédiate du
+retour de M. de Talleyrand à la prélature, qu'elle parvint à se faire
+épouser, et figura dans la suite, non pas aux Tuileries, mais au milieu
+des représentans de toutes les cours de l'Europe, sous le nom de
+princesse de Bénévent. Dans cette occasion, le premier consul avait
+poussé la condescendance au point de solliciter du pape un bref de
+sécularisation pour M. de Talleyrand, et la permission de se marier. Il
+avait cédé particulièrement, dans cette circonstance, aux instances de
+madame Bonaparte.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+Mécontentemens de quelques généraux.--Bernadotte.--Scène chez le général
+Davout.
+
+
+J'ai dit plus haut que la cérémonie de Notre-Dame fit éclater des
+mécontentemens. Il me reste à rapporter ce qu'ils produisirent.
+
+Des envieux, des brouillons, la plupart esprits médiocres, et qui,
+cependant voulaient trancher sur des matières qu'ils n'étaient pas en
+état d'entendre, cherchaient à agiter la multitude. Ils s'attachaient à
+la marche du gouvernement, critiquaient amèrement ses actes, lui
+imputaient des vues qu'il n'avait pas, et protestaient qu'ils mourraient
+plutôt que de voir périr la liberté. Ne pouvant ou ne voulant pas
+pénétrer quels étaient les projets du chef de l'État, ils lui
+attribuaient ceux qui convenaient à leurs desseins. Le premier consul
+était décidé à rétablir les prêtres sur le pied où ils étaient avant la
+révolution; on ne pouvait trop se hâter de prévenir un semblable
+attentat. Les armes, les moyens étaient indifférens; tout était bon,
+pourvu qu'on détournât l'orage. On ne s'en tint pas aux propos; on avisa
+aux mesures de résistance, on se constitua en état flagrant de
+conspiration. Ces réunions insensées, qui devenaient inquiétantes par la
+folie même de ceux dont elles se composaient, avaient pour chef le
+général Bernadotte, qui commandait, à cette époque, l'armée de l'Ouest.
+Quoique allié à la famille Bonaparte[44], il avait plusieurs fois
+assisté aux réunions où l'on discutait les moyens de se défaire du
+premier consul. À la vérité, il s'opposait à ce qu'on lui arrachât la
+vie; mais il conseillait un enlèvement à force ouverte, qui eût toujours
+été suivi du même résultat. Quant aux autres, tous opinaient pour la
+mort.
+
+Le premier consul, dont la conservation était le besoin de l'époque, fut
+bientôt averti de ces réunions et du mauvais esprit qui les animait;
+mais il était si peu organisé pour la crainte, qu'il se borna à éloigner
+de Paris les mauvaises têtes dont elles se composaient. Quant à
+Bernadotte, il eut ordre de rejoindre son armée.
+
+Un général qui se perdait alors dans la foule de ceux qui commandaient,
+était spécialement lié avec l'un des plus ardens de ceux qu'avait
+atteints la mesure du premier consul. D'abord soldat au service
+d'Espagne, il l'abandonna furtivement pour gagner la France, où venait
+d'éclater la révolution. Il s'attacha aux représentans qui allaient
+exalter, épurer les armées, et poursuivit les aristocrates avec un zèle
+qui ne fut pas sans utilité pour lui. Il trouvait une nouvelle occasion
+de servir la chose publique; il la saisit, et signala au premier consul
+les vues, les moyens de ces conciliabules qu'il avait souvent échauffés
+de ses élans de républicanisme. Il signalait, entre autres, le colonel
+F... et le général D..., avec lequel il était étroitement lié. Il les
+représentait comme exaltés au point de ne pas rejeter peut-être l'idée
+d'un attentat à la vie du premier consul, considération qui, disait-il,
+avait pu seule le déterminer à donner l'avis qu'il transmettait. Muni
+d'une pièce aussi précise, le chef de l'État ordonna l'arrestation des
+deux officiers qui lui étaient désignés. Le ministre de la police lui
+avait laissé ignorer l'existence de ces trames odieuses. Il ne savait si
+elles avaient échappé à sa surveillance, ou si Fouché avait intérêt à
+l'abuser. Dans le doute, il ne voulut pas recourir aux voies ordinaires,
+et chargea la gendarmerie d'élite, dont j'étais colonel, de s'assurer
+des prévenus. F... fut arrêté; mais D... échappa par les soins officieux
+de celui qui l'avait dénoncé.
+
+Celui-ci n'avait pas transmis son rapport au premier consul, qu'il
+courut prévenir son ami que tout était découvert, qu'il prît garde à
+lui, croyant sans doute soulager sa conscience par cet avis officieux.
+D..., touché de sa sollicitude, plein de confiance dans une vieille
+liaison contractée au milieu des chances d'une homogénéité de fortune
+politique, lui demanda asile. Il n'osa refuser, et accueillit le
+fugitif; mais il prévint en même temps qu'il n'avait pu repousser les
+sollicitations de l'amitié, que D... s'était réfugié chez lui.
+
+J'étais à la Malmaison quand l'avis y arriva. Le premier consul, que ces
+intrigues avaient indisposé, m'envoya de suite à Paris, avec un ordre de
+diriger un détachement de gendarmerie sur la maison de campagne de ce
+général. Le détachement se rendit au village, mais ne trouva personne.
+D... était en route pour ses foyers, où le premier consul ordonna de le
+laisser tranquille.
+
+L'apparition des gendarmes chez le général dont le zèle pour le premier
+consul paraissait diriger la conduite dans cette occasion, éleva
+cependant une mésintelligence entre lui, qui avait provoqué cette
+mesure, et moi, qui avais reçu l'ordre de l'exécuter. Il se plaignit de
+l'insulte qui lui était faite, en appela aux officiers, écrivit au
+premier consul, voulut à toute force avoir satisfaction à mes dépens.
+Tant de tapage pour une visite de gendarmerie parut suspect. Je ne
+pouvais concevoir qu'un pareil désagrément auquel, après tout, chacun
+est exposé, excitât véritablement cette inépuisable colère dont ***
+paraissait animé. Je demandai à mon tour satisfaction. Je souffre,
+dis-je au premier consul, les propos que m'attire le commandement dont
+je suis revêtu, parce que le bien du service l'exige. Mais s'il doit
+toujours en être ainsi; si je suis sans cesse poursuivi par les clameurs
+de ceux contre lesquels je reçois des ordres, veuillez me le retirer, et
+me donner en échange un régiment de cuirassiers. «Et que vous font ces
+clameurs? me répliqua le premier consul; ne voyez-vous pas d'où elles
+partent? *** ne crie si haut que parce que c'est lui qui m'a prévenu des
+vues de D... et de l'asile qu'il avait choisi. Au reste, soyez
+tranquille, je me charge de le calmer.» Je sus, en effet, qu'il lui
+avait fait dire que sa manière ne menait à rien; qu'il fallait être pour
+ou contre; qu'il vît ce qu'il préférait. Mes pressentimens étaient
+vérifiés; il ne restait plus qu'un point à éclaircir. Je voulus en avoir
+le coeur net, et demandai, dans la suite, à D...[45], qui était retiré
+dans ses foyers, par qui il avait été avisé de quitter la maison où il
+s'était retiré. C'était encore, comme je le soupçonnais, son officieux
+ami qui l'avait prévenu que la gendarmerie était sur ses traces. Il eût
+pu faire davantage, il eût pu dire comment elle s'y trouvait.
+
+Je n'ai rien oublié de toutes ces malheureuses circonstances, dans
+lesquelles je n'ai dû voir qu'une preuve de plus de la faiblesse
+humaine: si celui auquel elles s'appliquent lit ces Mémoires, qu'il ne
+croie pas que sa nouvelle position m'a imposé de ne pas le nommer: c'est
+à ses enfans que j'ai dû ce ménagement.
+
+La confidence du premier consul m'avait mis au fait. Je laissai aller
+les propos. Tout ce grand fracas, dont on étourdissait les salons,
+n'avait pour but que de voiler les rapports que l'on entretenait avec le
+cabinet. Ce n'était pas la peine de s'en inquiéter.
+
+Parmi les sujets assez minces dont se composaient les réunions, se
+trouvait un officier supérieur, que les révélations de *** signalaient
+comme capable de se porter aux derniers attentats. Renvoyé pour des
+motifs qui me sont inconnus, du régiment où il servait, sans emploi,
+sans fortune, il devint naturellement un des boute-feu du mouvement qui
+se préparait. La perte du premier consul devait lui rouvrir la carrière;
+il annonçait hautement l'intention de la consommer. Sa décision était
+connue; il fut arrêté et mis au Temple. Une fois enfermé, il pesa,
+examina sa conduite, et n'y trouvant que des sujets d'alarmes, il
+résolut de recourir à la clémence du premier consul. Il s'y détermina
+d'autant mieux, qu'il ne doutait pas que la perte de sa liberté ne fût
+le résultat de la délation de quelque faux frère qui avait fait la paix
+à ses dépens, ce qui était vrai.
+
+Il offrit de faire des révélations; le général Davout fut chargé de les
+recueillir, et se rendit au Temple, où il reçut les confidences de ce
+chef d'escadron: elles étaient importantes. Le premier consul le chargea
+de nouveau de voir le prisonnier, de lui proposer cinq cents louis, s'il
+voulait accepter une mission pour Londres, où, en se donnant pour
+échappé du Temple, il parviendrait à surprendre les projets des Anglais
+et des émigrés sur les départemens de l'Ouest, ainsi que les relations
+qu'ils y conservaient.
+
+Le général Davout envoya chercher le prisonnier, et le fit conduire dans
+la maison qu'il occupait aux Tuileries, sur l'emplacement où est
+aujourd'hui la terrasse qui se trouve en face de la rue Saint-Florentin.
+
+Le hasard amena, sur ces entrefaites, le général ***, déjà désigné plus
+haut, chez Davout. Il reprenait ses criailleries ordinaires. Le premier
+consul, disait-il, voulait rétablir l'ancien régime; il avait commencé
+par faire rentrer les émigrés; il faisait rentrer les prêtres, et
+dépouillerait bientôt les acquéreurs de biens nationaux. Enfin,
+ajouta-t-il, pour dernier trait, il venait de faire étrangler ce pauvre
+chef d'escadron, prisonnier au Temple.
+
+Le général Davout, qui ne devinait pas encore où son interlocuteur
+voulait en venir, imaginait tantôt qu'il cherchait à se faire interroger
+pour se débarrasser d'un poids qui chargeait sa conscience, tantôt qu'il
+cherchait s'il ne serait pas possible de le détacher du premier consul.
+Toutefois le général Davout le laissa s'engager, écouta toutes les
+folies qu'il lui débitait, et laissa échapper un mouvement de pitié qui
+mit fin à la philippique. Pour toute réponse, au lieu de le reconduire
+par la sortie ordinaire, il le fit passer par une pièce où se trouvait
+D...
+
+Le général *** aperçoit bien vivant le pauvre chef d'escadron, qu'il
+venait de dire avoir été étranglé; son esprit en fut bouleversé; mais,
+se remettant bientôt, et ne se méprenant pas sur les motifs qui
+amenaient cet officier chez le commandant de la place, il rentra
+précipitamment dans le cabinet de Davout, et lui dit: «Je vois que l'on
+sait tout, puisque D... est là; on m'a trompé; je t'en prie, mène-moi de
+ce pas chez le premier consul.» Davout y consentit. Le général *** se
+jeta aux pieds du chef de l'État, avoua tout, et fixa par cette démarche
+sa position présente qui vacillait, et prépara sa position à venir. Il
+appartint dès-lors au premier consul, pour lequel il affecta un
+dévoûment exclusif. Quant au chef d'escadron, il avait peu de choses à
+ajouter aux révélations qui étaient déjà connues. Il accepta la
+proposition que lui fit Davout. Il se rendit à Londres, séjourna
+long-temps dans cette capitale, et ne la quitta que lorsqu'il eut des
+renseignemens précis sur un projet qui avait pour but d'abattre le
+premier consul. Il rejoignit le maréchal au camp d'Ostende, et lui
+dévoila le complot, qu'on essaya de mettre à exécution à quelques mois
+de là. Il vécut quelque temps tranquille; mais la nature l'emporta, il
+reprit ses premières habitudes, et devint l'objet d'une surveillance
+sévère. Des ordres rigoureux avaient même été donnés pour le cas où il
+serait aperçu rôdant autour du premier consul. Depuis on essaya
+plusieurs fois de le placer; mais l'âge n'avait pas mûri sa tête, il ne
+put se tenir nulle part. Il joua la victime en 1814, en 1815, etc.,
+etc... L'histoire dira le reste.
+
+À l'époque où se passèrent les faits dont je viens de parler, le premier
+consul venait de s'établir au palais de Saint-Cloud, qu'il avait fait
+réparer, pour jouir de la facilité d'une promenade qui s'y trouvait de
+plain-pied avec son cabinet, et être plus près de Paris que ne l'était
+la Malmaison; ce qui était important pour tous ceux qui avaient des
+communications journalières avec lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+Discussions du Code civil.--Tribunat.--Exposition des produits de
+l'industrie.--Canal de l'Ourcq.
+
+
+Ce fut à la fin de mars 1802 qu'une commission du conseil d'État,
+composée de MM. Tronchet, Portalis père, Merlin de Douai et autres, sous
+la présidence du second consul Cambacérès, fut chargée de présenter le
+projet du Code civil; le premier consul fit ouvrir les discussions sur
+cette grave matière par le conseil d'État. Ce corps tenait ordinairement
+trois séances par semaine: elles commençaient à deux heures, et
+finissaient à quatre ou cinq; mais cet hiver le conseil ne se sépara
+jamais qu'il ne fût huit heures du soir, et le premier consul ne manqua
+pas une seule de ses séances.
+
+Jamais il ne s'était tenu un cours de droit public de cette importance.
+Le conseil d'État comptait, à cette époque, une foule d'hommes dans la
+maturité de l'expérience et la force de l'âge: aussi la discussion
+était-elle profonde, lumineuse, empreinte du cachet de la méditation.
+
+Le premier consul s'intéressait si vivement à ces débats, que le plus
+souvent il retenait quelques conseillers d'État pour dîner, et reprendre
+ensuite la discussion. S'il rentrait seul, il restait dix minutes à
+table, et remontait dans son cabinet, d'où il ne sortait plus.
+
+Quand il n'avait pas été au conseil d'État, il allait à l'Institut, où
+je l'ai quelquefois accompagné. Cette société s'assemblait alors au
+Louvre. Il se rendait à la séance par la galerie du Muséum; et,
+lorsqu'elle était finie, il retenait quelquefois un ou deux membres,
+s'asseyait sur une table comme un écolier, et entamait une conversation
+qui se prolongeait souvent fort avant dans la nuit. En général, quand il
+rencontrait quelqu'un qui lui convenait, le temps coulait sans qu'il
+s'en aperçût.
+
+La rédaction du Code civil achevée, ce grand travail fut porté avec les
+formalités ordinaires à la discussion du Tribunat. On avait déjà eu
+plusieurs occasions de s'apercevoir que ce corps deviendrait tôt ou tard
+un obstacle à la marche administrative du gouvernement. Quoique
+généralement composé d'hommes d'un mérite reconnu, il s'était mis en
+hostilité avec le conseil d'État. Il avait quelquefois montré une
+opposition qui tenait peut-être plus à l'esprit de corps et à la
+rivalité de talens qu'à l'intrigue et à une tendance à l'exagération.
+
+Le premier consul avait été prévenu de cette disposition; mais elle
+était si peu raisonnable, qu'il refusait d'y croire. Il fit, comme je
+l'ai dit, faire la communication. Il ne tarda pas à se convaincre qu'il
+avait mieux auguré de ce corps qu'il ne méritait. La discussion fut
+aigre, passionnée, minutieuse. On ne put plus se promettre de faire
+passer le Code sans le mutiler. Le besoin de ce grand travail était
+vivement senti; mais, comme il était à craindre que la même opposition
+ne se manifestât au Corps Législatif, et ne frappât ainsi de discrédit
+le premier oeuvre de la législation consulaire, on retira le projet. Les
+élections amenèrent des hommes plus sages au Corps Législatif. Le
+Tribunat, qu'on avait eu la prudence de réduire de moitié, revint
+lui-même à un système moins hostile. Le Code fut reproduit et adopté.
+
+Le premier consul abolit plus tard le Tribunat; et, comme il en voulait
+non aux membres, mais à l'institution qui n'était propre qu'à entraver
+sa marche, il plaça tous les tribuns, qui, pour la plupart, furent des
+administrateurs remarquables et tous des hommes distingués.
+
+Je lui ai quelquefois entendu dire au sujet de ceux dont il était le
+plus satisfait: «Eh bien! voyez; au Tribunat, il aurait été opposé à ce
+qu'il fait aujourd'hui mieux qu'un autre. Voilà ce que produit l'esprit
+de corps. Il faut convenir, ajoutait-il à cette occasion, que les hommes
+ne sont en général que des enfans.»
+
+Depuis que le premier consul gouvernait, il s'était fait dans toutes les
+branches administratives un travail prodigieux, et cependant les
+créations continuaient encore. On forma l'administration des eaux et
+forêts, qui arrêta le pillage des bois, et lui substitua un mode
+d'exploitation sage et raisonné; on établit des lycées; on doubla les
+moyens d'instruction gratuite, que plus tard on compléta par
+l'organisation d'un corps enseignant; on fit des agens-de-change; on
+recréa la loterie, qui anéantit une multitude de petites loteries, de
+banques particulières tout aussi ruineuses pour le public et stériles
+pour l'État; enfin, on institua les droits-réunis.
+
+Le ministre de l'intérieur, M. Chaptal, protégeait, stimulait les
+manufactures et tout ce qui tenait à l'industrie avec un zèle qui ne
+laissait rien à désirer. C'est lui qui imagina d'établir, dans chaque
+département et plus tard à Paris, des muséum d'exposition où l'on
+apporterait, à une époque fixe, les produits de l'industrie nationale.
+Cette heureuse conception fut aussitôt réalisée. L'exposition eut lieu,
+et montra les inconcevables progrès qu'avaient faits les arts pendant un
+espace de temps qu'on n'avait cru fécond qu'en calamités. M. Chaptal
+rendit, dans cette circonstance, un service signalé à la nation; il
+ouvrit les yeux à une foule d'incrédules qui s'obstinaient à mettre nos
+fabricans au-dessous de ceux de l'étranger. La comparaison les
+convainquit. Ils furent obligés de s'avouer que des produits qu'ils
+achetaient comme de fabrique anglaise, sortaient de nos ateliers,
+étaient confectionnés par les ouvriers dont ils contestaient l'aptitude.
+Ce fut par des moyens aussi simples qu'il fit cesser les petites
+supercheries de quelques fabricans, qui ne rougissaient pas d'employer
+une estampille étrangère pour mieux écouler leurs produits. Il ne mérita
+pas moins bien de l'agriculture. Il fonda les prix qu'on décerne encore
+dans les départemens aux plus belles productions agricoles. Avec le
+temps et de pareilles institutions, un pays ne peut manquer d'obtenir de
+grandes améliorations et parvenir à la prospérité. Au reste, tous les
+actes de l'administration de M. Chaptal portaient le cachet d'un
+patriotisme éclairé, comme ceux de sa vie privée portent celui d'un
+homme de bien.
+
+Il ne se passait guère de semaine que le premier consul n'allât visiter
+quelques établissemens. Il ne songeait qu'à embellir, améliorer,
+administrer; il traçait des canaux, ouvrait des routes, ou rétablissait
+celles de l'ancienne France qui avaient été totalement négligées pendant
+la révolution. Le chef de l'État avait donné l'impulsion: tout était en
+mouvement d'un bout de la république à l'autre. On réparait, on
+réédifiait, on travaillait, comme on fait après un naufrage pour
+remettre à flot le bâtiment qu'un pilote inhabile a échoué.
+
+À Lyon, on rétablissait la place Bellecour; à Paris, on déblayait le
+Louvre, on nettoyait le Carrousel, on restaurait les monumens publics;
+on rendait au culte les temples échappés à la destruction, on relevait
+ceux qu'une fureur insensée avait fait abattre.
+
+Les ports, les canaux, toutes les constructions marchaient de front. On
+ne concevait pas comment le premier consul pouvait faire face aux
+dépenses que tant d'entreprises exigeaient; on s'étonnait, on criait au
+miracle: le miracle était simple, c'était celui de l'ordre et de la
+probité. Je m'explique.
+
+Avant le 18 brumaire, les receveurs-généraux retenaient les deniers
+publics, sous le prétexte que leurs recettes éprouvaient des lenteurs.
+Ainsi, privé de rentrées fixes et hors d'état de connaître jamais le
+juste état de ses caisses, le ministre des finances était obligé de
+faire le service avec des traites sur les receveurs-généraux à une date
+plus ou moins reculée. Ces traites passaient dans le commerce; mais,
+comme on ne croyait pas plus à la solidité qu'à la bonne foi du
+gouvernement, elles altéraient journellement la confiance que l'on
+aurait voulu chercher à mettre dans le crédit public. Les
+receveurs-généraux profitèrent de ce cruel état de choses; ils se firent
+banquiers, achetèrent les effets qu'ils devaient solder, et réalisèrent
+des bénéfices énormes. Ces scandaleux trafics avaient disparu avec le
+gouvernement qui les tolérait. M. Gaudin en avait fait justice en
+prenant la direction des finances. En voyant la hausse des fonds
+publics, on criait à la magie; cette magie était la probité et le retour
+de l'ordre; l'économie présidait à la perception de l'impôt. Aucun fonds
+n'était détourné, aucune valeur n'était avilie: le crédit, la confiance,
+s'étaient rétablis partout.
+
+Une autre entreprise, qui était tout entière dans l'intérêt de la
+capitale et du commerce, signala encore cette année. On projetait depuis
+long-temps la construction d'un canal qui rassemblât les eaux de la
+rivière de l'Ourcq, et les amenât dans Paris; mais les travaux qu'il
+exigeait étaient immenses, on avait toujours reculé devant les
+difficultés que présentait l'exécution. On avait cependant essayé
+quelques ébauches d'après les plans de M. Girard, que le premier consul
+avait eu occasion d'apprécier en Égypte; mais l'opposition avait été si
+vive, que tout avait été abandonné, lorsqu'il prit fantaisie au chef de
+l'État d'aller chasser[46] dans la forêt de Bondi.
+
+La meute qu'il suivait le mena dans les travaux du canal, qui se
+trouvaient en partie entravés dans cette forêt; sur-le-champ il laissa
+là les chiens, et nous ordonna de le suivre: il ne pensait déjà plus à
+la chasse. Il fit lui-même la reconnaissance des travaux déjà achevés,
+et comme il avait été long-temps auparavant faire celle de tout le cours
+de la rivière de l'Ourcq, ainsi que celle du canal projeté dans toute sa
+longueur, les contradictions qui en avaient fait suspendre les travaux
+revinrent à son esprit: sans rejoindre la chasse, il retourna de suite à
+Paris, et donna des ordres pour la réunion aux Tuileries, le soir même,
+de tous les ingénieurs des ponts-et-chaussées qui étaient pour et contre
+le projet. Il les mit en présence, suivit attentivement la discussion,
+trouva les objections faibles, les réponses péremptoires, et ordonna
+sur-le-champ la reprise des travaux, qui furent conduits avec célérité,
+mais qu'il n'eut pas la satisfaction de mener à terme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+Suppression du ministère de la police.--Le général Rapp.--Médiation
+helvétique.--Intérieur des Tuileries.--Anecdote.
+
+
+L'état de paix dans lequel on vivait avait peu à peu amorti la défiance.
+Le premier consul avait rayé de la liste des émigrés tous ceux qui
+avaient demandé cette grâce: il les avait même mis en possession de la
+partie de leurs biens qui n'avait pas été vendue et se trouvait encore
+sous le séquestre national. Sa facilité multiplia les démarches. Il fut
+obligé de prendre une mesure générale pour couper court aux réclamations
+qui l'assiégeaient. Il eut d'abord dessein de faire rapporter la loi sur
+l'émigration; mais on lui démontra que cette mesure aurait des
+conséquences pires que le mal auquel il voulait remédier. Un premier
+arrêt du conseil d'État excepta de la liste des émigrés les
+ecclésiastiques qui avaient subi la déportation, les enfans au-dessous
+de seize ans, les laboureurs, artisans, etc.; un senatus-consulte de
+1802 les amnistia. Le premier consul fit ensuite dresser une liste de
+ceux que leurs antécédens ou leur naissance constituaient en état
+d'hostilité avec les lois nouvelles, et raya les autres en masse.
+
+La suppression du ministère de la police devint la conséquence de cette
+détermination: il n'y avait plus besoin de surveillance là où il n'y
+avait plus rien à surveiller. On saisit cette occasion pour essayer de
+démontrer au premier consul que cette autorité ne pouvait plus subsister
+sans de graves inconvéniens pour la popularité comme pour la
+considération dont il cherchait à entourer son pouvoir. La tolérer
+encore, c'était fournir des prétextes à la calomnie, faire suspecter les
+intentions du gouvernement. Le premier consul eut l'air de se laisser
+persuader, et ne fut peut-être pas fâché d'essayer ce que personne
+n'avait osé tenter avant lui, de maintenir l'ordre avec les tribunaux et
+la gendarmerie. M. Fouché était furieux contre M. de Talleyrand, qu'il
+regardait comme l'auteur d'une mesure qui l'éloignait à la fois du
+conseil et le privait du ministère, qu'il regardait comme un apanage
+inamovible. Aussi usa-t-il de représailles; il jeta des soupçons sur la
+fidélité, les intentions politiques du ministre des relations
+extérieures, et employa mille moyens de les faire parvenir aux oreilles
+du premier consul, qui, malheureusement pour lui et pour M. de
+Talleyrand, leur donna plus d'importance qu'ils n'en méritaient. Le
+ministère de la police fut néanmoins supprimé, et M. Fouché entra au
+sénat conservateur.
+
+M. Abrial, qui avait le portefeuille de la justice, y fut également
+nommé. Le premier consul réunit les deux ministères sous la dénomination
+de ministère du grand-juge, qu'il confia à M. Reignier, qui était
+conseiller d'État: il lui adjoignit M. Réal, qu'il chargea de la
+direction de tout ce qui se rattachait à la sûreté générale, ou qui
+exigeait des informations qu'un procureur-général aurait conduites le
+plus souvent d'une manière imparfaite. Les choses marchèrent d'abord
+assez bien. On était fatigué de guerre, de dissensions; chacun aspirait
+au repos et cherchait à réparer les pertes qu'il avait faites. Personne
+ne songeait à troubler une situation prospère qui n'était due qu'à la
+concentration du pouvoir.
+
+Les Suisses étaient encore régis par le gouvernement que le Directoire
+de France leur avait imposé; mais l'exaspération que causait un pouvoir
+assis sur les ravages de l'étranger était au comble. De toutes parts, on
+courut aux armes: ce ne fut partout que trouble et confusion, et
+l'orage, qui se calmait chez nous, souffla avec violence en Suisse. Les
+partis ne tardèrent pas à en venir aux mains.
+
+Celui qui repoussait le Directoire était si nombreux, qu'il anéantit
+l'autre en un instant. Les vaincus se prévalurent aussitôt d'un traité
+conclu avec la France, et réclamèrent l'assistance du premier consul. Sa
+position était délicate; il ne voulait ni laisser la guerre civile
+s'allumer, ni opprimer l'indépendance helvétique: il venait cependant de
+faire entrer en Suisse le général Ney avec un corps de troupes, et en
+même temps de faire arrêter Reding, instigateur de troubles. Il dépêcha
+en toute diligence son aide-de-camp Rapp, qui arriva comme un envoyé de
+la Providence au moment où l'on allait en venir aux mains. Rapp, avec
+une rare présence d'esprit, descend de sa voiture, se place entre les
+deux armées, déclarant à haute voix et en allemand qu'il était autorisé
+à déclarer ennemi du peuple français celui des deux partis qui
+commencerait le feu, et qu'il avait l'ordre de faire entrer de nouvelles
+troupes françaises sur le territoire suisse. Sa fermeté imposa d'autant
+plus, que l'un et l'autre parti avait les mêmes conséquences à redouter
+d'une seconde invasion. Ils se rapprochèrent, convinrent d'assembler les
+cantons et de remettre leurs différends à la médiation du premier
+consul.
+
+Celui-ci accepta; il accueillit la députation qui vint lui exposer les
+voeux, les besoins d'un peuple que l'inquiétude du Directoire avait fait
+courir aux armes, et nomma une commission de sénateurs, au nombre
+desquels se trouvait Fouché, pour discuter avec elle la constitution qui
+convenait aux peuples des montagnes qu'elle représentait.
+
+L'acte constitutionnel fut promptement arrêté. La députation,
+satisfaite, pria le premier consul de conserver le titre de médiateur
+qui lui avait été déféré. Le pays recouvra la tranquillité qu'il avait
+perdue, sans qu'elle coûtât une seule goutte de sang; et le célèbre M.
+de La Harpe[47], qui l'avait régi sous le nom de directeur, vint fixer
+sa résidence à Paris.
+
+L'hiver qui suivit la conclusion de la paix fut remarquable par
+l'affluence des étrangers de distinction; ils accouraient de toutes
+parts en France. Cependant tel avait été le récit qu'on leur avait fait
+de nos discordes, qu'ils croyaient la capitale à moitié dévastée. Ils
+furent étrangement surpris de ne trouver aucune trace de destruction, et
+d'entendre dire de toutes parts que la ville était plus belle qu'avant
+les troubles dont on leur avait fait un si triste tableau.
+
+Le cérémonial n'était pas réglé. Madame Bonaparte ne recevait personne;
+elle craignait de se voir compromise par les prétentions que pourraient
+élever quelques dames étrangères dans un palais qui était encore sans
+étiquette, ou de les blesser elles-mêmes par l'exigence que lui
+inspirait son rang: aussi n'y avait-il rien de plus monotone alors que
+le château des Tuileries. Le premier consul ne quittait pas son cabinet;
+madame Bonaparte était obligée, pour tuer le temps, d'aller tous les
+soirs au théâtre avec sa fille, qui ne la quittait pas. Après le
+spectacle, dont le plus souvent elle n'attendait pas la fin, elle
+revenait terminer sa soirée par un whist, ou, s'il n'y avait pas assez
+de monde, par une partie de piquet, qu'elle faisait avec le second
+consul, ou quelque autre personnage de cette gravité.
+
+Les femmes des aides-de-camp du premier consul, qui étaient de l'âge de
+madame Louis Bonaparte, venaient lui tenir compagnie. C'étaient chaque
+jour les mêmes personnes, les mêmes jeux: la semaine s'écoulait de la
+même manière à la Malmaison qu'à Paris. Le second consul recevait les
+fonctionnaires ainsi que les membres de la magistrature; sa maison était
+la seule où l'on rencontrait une partie de la représentation du
+gouvernement. Les étrangers, de leur côté, remplissaient les salons,
+dont M. de Talleyrand seul leur faisait les honneurs.
+
+Ce fut dans le cours de cet hiver que le premier consul fit arrêter et
+mettre au Temple M. T***, qui revenait d'Angleterre par la Hollande.
+L'arrestation fut représentée comme tyrannique. Voici cependant ce qui
+la détermina.
+
+Ancien membre du parlement de Paris, M. T*** avait mené une vie fort
+agitée depuis qu'il avait quitté la France: il avait successivement
+séjourné en Angleterre, en Allemagne, et avait fini par se réfugier en
+Amérique. Il n'y avait pas plus trouvé le repos qu'ailleurs. Mais ses
+opinions étaient tout pour lui; il aima mieux souffrir que d'en faire le
+sacrifice. Il était dans cette pénible situation, lorsqu'il apprit les
+événemens qui suivirent le retour du général Bonaparte. Las de courir le
+monde, et pressé de revoir ses enfans, il se décide à repasser en
+Europe. Il rencontre, à bord du bâtiment qu'il montait, des Hollandais
+de Surinam, se lie avec eux, apprend que la colonie, fatiguée
+d'appartenir à un gouvernement qui ne peut plus la protéger, envoie
+négocier, c'est-à-dire inviter le ministère anglais à venir prendre
+possession de l'établissement. Ils ne connaissaient personne à Londres,
+et auraient cependant voulu que leur mission fût ignorée de la Hollande,
+dont ils étaient si près, et où ils avaient des relations. M. T*** les
+tira d'affaire; il avait d'anciennes liaisons en Angleterre; il se mit
+en rapport avec le gouvernement, et fit si bien, que les Hollandais
+obtinrent sans bruit la protection qu'ils sollicitaient.
+
+Le ministère, à qui cette intrigue livra Surinam, en usa généreusement
+avec celui qui l'avait conduite, en sorte que M. T*** vit à la fois la
+France s'ouvrir devant lui et sa fortune se rétablir. La négociation
+qu'il avait faite avait amené une sorte d'intimité entre le ministère et
+lui. Pitt le consulta sur la confiance que méritait un ambassadeur
+français qui venait de lui adresser un mémoire sur les moyens de
+restreindre la puissance du premier consul.
+
+M. T***, qui avait connu ce personnage avant son émigration, s'imagina,
+d'après cette ouverture, qu'il était resté fidèle aux principes qu'il
+professait alors, et en rend bon compte au ministre. Sur cette
+assurance, Pitt lui confie le mémoire; T*** le parcourt, retrouve ses
+opinions, et se persuade qu'il peut compter sur son ancien ami. Il se
+rend aux lieux qu'il habite; il va le voir, lui compte sa bonne et
+mauvaise fortune, et lui demande son appui. Il reçoit les plus belles
+promesses; mais il démêle, à travers la conversation, des principes
+politiques tout-à-fait contraires à ceux qu'il attendait. «Quoi! à moi!
+lui dit T***; mais j'ai lu ton mémoire; je sais ce que tu penses; Pitt
+me l'a confié.»
+
+Le diplomate nia le fait, redoubla de caresses, d'offres de service.
+L'émigré crut à ses protestations, et se mit en route pour Paris; mais
+il avait été signalé à la police comme un agent anglais, qui arrivait
+avec des sommes considérables. Son bienveillant ami avait eu soin de
+divulguer la part qu'il avait prise à l'intrigue de Surinam.
+
+Le premier consul dut le faire arrêter. Le chagrin, l'irritation que
+cause toujours la perfidie, mirent promptement T*** au tombeau. Il
+mourut avec l'amertume d'un homme qui succombe sous les trames d'un faux
+ami.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+Première réception de la cour consulaire.--Vive allocution du premier
+consul à l'ambassadeur anglais.--Calculs et espérances de l'Angleterre.
+
+
+On établit enfin vers le mois de mars 1802 un peu d'étiquette, et
+l'épouse du chef du gouvernement eut autour d'elle des dames, des
+officiers civils chargés de veiller à la représentation. Les dames ne
+furent d'abord qu'au nombre de quatre, mesdames de Rémusat, de
+Thalouete, de Luçay, et madame de Lauriston, dont le premier consul
+faisait un cas particulier. Les quatre officiers civils du palais
+consulaire furent MM. de Gramayel, de Luçay, Didelot et de Rémusat.
+
+Cette cour n'avait encore que quelques mois d'installation, lorsque les
+étrangers furent reçus pour la première fois. La réception eut lieu dans
+les appartemens de madame Bonaparte, au rez-de-chaussée, sur le jardin.
+Elle fut nombreuse, composée de tout ce que nos voisins avaient de plus
+aimables femmes, qui y parurent avec un luxe de pierreries dont notre
+cour naissante n'avait pas encore d'idée. Le corps diplomatique y
+assista tout entier. Enfin l'affluence fut telle, que les deux salons du
+rez-de-chaussée purent à peine suffire au concours que cette cérémonie
+avait attiré. Quand tout fut prêt, que chacun eut pris sa place, madame
+Bonaparte entra, précédée du ministre des relations extérieures, qui lui
+présenta les ambassadeurs étrangers. Elle fit ensuite le tour du premier
+salon, toujours précédée par le ministre, qui lui nommait successivement
+chacune des personnes qui se trouvaient sur son passage. Elle achevait
+de parcourir le second, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup, et laissa
+voir le premier consul, qui se présentait au milieu de cette brillante
+assemblée. Les ambassadeurs le connaissaient déjà; mais les dames
+l'apercevaient pour la première fois. Elles se levèrent spontanément et
+avec un mouvement de curiosité très prononcé. Il fit le tour de
+l'appartement, suivi des ambassadeurs des diverses puissances, qui se
+succédaient l'un à l'autre, et nommaient les dames de leurs pays
+respectifs.
+
+Ce fut dans une de ces réceptions qu'il laissa éclater plus tard
+l'humeur que lui donnait la conduite de l'Angleterre. Il venait de lire
+les dépêches de son ambassadeur à Londres, qui lui envoyait la copie
+d'un message que le roi avait transmis au parlement, sur de prétendus
+armemens qui avaient lieu dans les ports de France. Tout préoccupé de la
+lecture qu'il venait de faire, il ne passa pas ce jour-là dans le second
+salon, et fut droit aux ambassadeurs. J'étais à quelques pas de lui,
+lorsque, s'arrêtant devant l'ambassadeur d'Angleterre, il l'interpelle
+avec vivacité: «Que veut donc votre cabinet? que signifient ces bruits
+d'armemens dans nos ports? Peut-on abuser ainsi de la crédulité des
+peuples, ou ignorer à ce point ce qui nous occupe? On doit savoir, si
+l'on connaît le véritable état des choses, qu'il n'y a en appareillage
+que deux bâtimens de transport qui sont destinés pour Saint-Domingue;
+que cette colonie absorbe toutes nos pensées, tous nos moyens. Pourquoi
+donc ces plaintes? Est-on déjà las de la paix? Faut-il encore
+ensanglanter l'Europe? Des préparatifs de guerre! nous imposer! On
+pourra vaincre la France, peut-être même la détruire; mais l'intimider,
+jamais!»
+
+L'ambassadeur salua respectueusement, et ne répondit pas un mot. Le
+premier consul s'éloigna; mais, soit que cette sortie l'eût un peu
+échauffé, soit toute autre cause, il n'acheva pas le tour, et rentra
+dans ses appartemens. Madame Bonaparte suivit; le salon fut vide en un
+instant. Les ambassadeurs de Russie et d'Angleterre s'étaient retirés
+dans l'embrasure d'une fenêtre. Ils s'entretenaient encore, qu'il n'y
+avait plus personne dans les appartemens. «Ma foi, disait le premier au
+second, vous ne pouviez vous attendre à cette sortie, ni par conséquent
+être préparé à y répondre; il faut vous borner à en rendre compte, et en
+attendant vous conduire en conséquence.»
+
+Il le fit. Les communications devinrent froides, réservées. La
+résolution de l'Angleterre était prise, l'aigreur ne tarda pas à se
+manifester.
+
+On échangea des notes; on demanda des explications catégoriques, et
+enfin des passe-ports. Le premier consul les accorda sur-le-champ.
+J'étais à Saint-Cloud, dans son cabinet, lorsqu'on introduisit M. Maret,
+qui apportait la rédaction de la réplique dont il voulait les
+accompagner. Il la fit lire à haute voix, et dit, à cette occasion, des
+choses bienveillantes sur le caractère personnel de lord Withworth,
+qu'il estimait beaucoup. Il était persuadé que, dans cette circonstance,
+il n'avait pris aucune part à la conduite de son gouvernement.
+
+Quelques points étaient restés en litige depuis le traité d'Amiens;
+Malte, d'après les stipulations, devait être restitué à l'ordre de
+Saint-Jean de Jérusalem. L'Angleterre s'y refusa, parce que cette
+possession lui assurait la domination de la Méditerranée. La France
+attendait de même l'évacuation du cap de Bonne-Espérance et celle de
+l'Égypte, d'après les engagemens contractés par l'Angleterre. La France
+avait strictement exécuté les siens.
+
+Il y avait de la dérision à arguer de nos armemens maritimes pour nous
+faire la guerre, lorsqu'il était notoire qu'ils ne pouvaient pas suffire
+à alimenter la colonie de Saint-Domingue. C'était le génie du premier
+consul, et la prospérité qu'il procurait à la France qui effrayaient
+l'Angleterre. Elle l'avait jugé, et lui avait voué dès-lors une guerre à
+mort. Il fallait bien que l'on fût résolu de la recommencer dans une
+circonstance opportune pour avoir donné pour prétexte l'état de ses
+armemens.
+
+Il eût été, je crois, plus conforme à la vérité de dire que le vrai
+motif de cette guerre était, au contraire, le désarmement complet de la
+France, parce qu'il offrait des chances de succès, et que la
+circonstance opportune qu'on était résolu d'attendre en signant la paix,
+était enfin arrivée.
+
+Je me suis confirmé dans cette opinion, lorsque plus tard je suis entré
+dans les affaires, et d'après les observations que j'ai eu occasion de
+faire dans différentes positions où j'ai été placé.
+
+Après la bataille de Zurich, gagnée par Masséna, les Russes ne parurent
+plus prendre de part active aux événemens de la guerre en Allemagne ni
+en Italie; et les rapports qui s'établirent entre l'empereur Paul et le
+premier consul, ayant été suivis de la paix entre les deux pays, les
+Russes disparurent des champs de bataille. La Prusse gardait, depuis le
+traité de Bâle, la plus stricte neutralité.
+
+L'Autriche était restée seule sur le champ de bataille; l'Angleterre, à
+la vérité, lui avait promis l'alliance de la guerre civile en France,
+mais le premier consul avait triomphé des efforts qu'elle faisait pour
+l'entretenir. Il avait conduit en Italie toutes les troupes
+républicaines que la pacification de l'Ouest rendait disponibles.
+L'Empereur était hors d'état de soutenir la lutte; et si l'armée du
+Rhin, victorieuse à Hohenlinden, eût été en des mains plus habiles,
+Vienne était occupée. Aussi l'Autriche s'était-elle empressée de
+conjurer l'orage; elle avait souscrit à la paix, parce qu'elle ne
+pouvait, sans s'exposer à sa ruine, prolonger la guerre. Ainsi, de tous
+les ennemis de la France, l'Angleterre était le seul dont les forces
+physiques et morales fussent encore dans toute leur vigueur. Cette
+situation tenait à des circonstances qu'il n'est pas inutile de
+développer.
+
+Les États du continent reposent tous sur l'agriculture, et ne
+fleurissent qu'autant qu'elle est prospère. L'Angleterre est assise sur
+une autre base; elle est fondée sur le commerce, et n'a, pour alimenter
+sa puissance, que les ressources qu'il lui fournit. Il résulte de là
+qu'étendre le premier, c'est augmenter la seconde, et qu'accroître la
+seconde, c'est développer le premier. Tout ce qui désole les autres
+nations de l'Europe, tout ce qui éteint l'industrie, ce qui entrave le
+négoce, la guerre, les prohibitions, font la prospérité de l'Angleterre.
+Elle méconnaît les droits des pavillons, surprend, enlève les bâtimens
+qui mettent en mer, et oblige, à force de violences, les peuples du
+continent de s'approvisionner chez elle. Seule à la fin pour acheter,
+fabriquer et vendre, elle est maîtresse de tous les prix, en possession
+de tous les marchés. L'état de guerre, qui est ruineux pour les autres
+nations, fait sa prospérité: aussi ne manqua-t-elle jamais une occasion
+de pousser l'Europe sur les champs de bataille.
+
+Une calamité pour l'Angleterre, et qui lui porterait un coup funeste,
+serait une paix raisonnable; mais comment l'y contraindre avec les
+passions et les convoitises des cabinets? Elle a pour elle la séduction.
+Ce moyen la soutiendra long-temps.
+
+Lors de la paix de Lunéville, les agens de cette puissance, qui
+cherchaient partout des ennemis à la France, un tarif à la main,
+s'étonnaient de trouver les nations du continent rebutées d'une guerre
+qui n'avait été pour elles qu'une suite de désastres. Ils leur
+promettaient des subsides plus abondans encore que ceux qu'elles avaient
+eus. Ces offres furent inutiles. Le continent était las; il fallut
+renoncer à l'espoir de perpétuer la guerre, et souscrire à ce qu'on ne
+pouvait empêcher. Cette transaction n'était d'ailleurs qu'une trève qui
+devait compliquer la position du premier consul. Le gouvernement anglais
+s'était fait une fausse idée de l'état intérieur de la France. Il
+s'était persuadé, sur la foi de cette foule de misérables qu'il
+entretenait parmi nous, que la paix consommerait ce que la guerre
+n'avait pu faire.
+
+Il avait admis comme principe que le pouvoir du premier consul ne
+parviendrait pas à se consolider; qu'il n'était pas moral, et reposait
+uniquement sur la force des baïonnettes. S'il souscrivait à la paix, son
+adversaire, hors d'état de solder cette masse de troupes, serait obligé
+de désarmer et s'affaiblirait d'autant. On éveillerait les ambitions
+particulières, on ranimerait la guerre civile, et la puissance
+consulaire, placée entre les ruines que la révolution avait faites, et
+les résistances qu'on lui ménagerait, ne pourrait rétablir ses finances.
+Elle serait obligée de pressurer, de mécontenter le peuple, ou de peser
+sur les étrangers, de recourir à des spoliations qui rameneraient la
+guerre.
+
+Une autre considération: le peuple français était devenu indifférent aux
+contestations qui ne concernaient que le pouvoir; il était désormais
+impossible de le mettre en mouvement.
+
+Tout promettait la chute du pouvoir consulaire; il ne s'agissait que de
+bien engager l'attaque. Or, jamais circonstances ne seraient plus
+favorables, puisqu'il aurait désarmé.
+
+Les choses avaient été, depuis la paix, précisément en sens inverse de
+ce qu'attendait le ministère anglais. La Vendée était restée soumise; le
+premier consul, devenu plus populaire, avait poursuivi ses travaux. Il
+avait relevé ce que les orages politiques avaient abattu, développé des
+branches d'industrie inconnues jusque-là parmi nous. Son administration
+était rapide, uniforme; partout on bénissait l'heureuse étoile qui
+l'avait ramené. Les fonds publics étaient à la hausse; aucune ambition
+rivale ne s'était montrée; rien de ce qu'avait espéré l'Angleterre ne
+s'était réalisé, si ce n'est le désarmement, qui, à la vérité, était
+complet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+Situation de l'armée.--Le général Marmont.--Dons
+patriotiques.--Conscription.--Occupation du Hanovre.--Voyage de Napoléon
+en Belgique.--La descente en Angleterre est arrêtée.
+
+
+Le premier consul s'était flatté que la paix serait durable. Il se le
+promettait d'autant plus, qu'on affectait de répandre que, de tous les
+États, la France était le seul qui fût à craindre. Enfin telle était sa
+bonne foi, qu'il avait fait donner des congés absolus à tous les soldats
+qui en demandaient; et ceux-ci avaient si largement profité de la
+disposition, que la plupart des régimens d'infanterie se trouvaient à
+peu près réduits à leurs cadres. Ils eussent même été dissous, si les
+officiers, qui avaient perdu l'habitude du travail, n'avaient eu besoin
+de leur solde pour exister.
+
+La cavalerie, proportion gardée, était encore dans un état plus fâcheux:
+elle était réduite à rien, ou peu s'en faut. Des régimens de
+cuirassiers, le 6e, entre autres, étaient hors d'état de fournir trois
+escadrons de soixante-quatre hommes chacun. Le train d'artillerie, et à
+plus forte raison les équipages militaires, n'existait plus. On n'avait
+cherché partout qu'à faire des économies.
+
+Le matériel de l'artillerie était de même fort loin de se trouver en bon
+état. Le général Marmont, qui avait été nommé premier inspecteur de
+cette arme, venait d'y introduire des idées nouvelles qui auraient exigé
+la refonte de toutes les pièces de campagne, ainsi qu'une reconstruction
+totale des caissons et des affûts. Tout avait été conduit dans les
+grands établissemens, où déjà on avait commencé à scier les pièces pour
+les jeter dans les fourneaux; aucun des élémens dont se compose une
+armée n'était prêt, ni même sur le point de l'être.
+
+Or, je le demande, cet état pouvait-il exciter les alarmes de nos
+voisins, ou plutôt n'était-ce pas cet état qui avait ranimé l'espérance
+de nos ennemis, qui leur avait fait reprendre des armes qu'ils n'avaient
+déposées qu'à regret? N'était-ce pas évidemment une combinaison arrêtée
+pour prendre la France au dépourvu, et rassurer les vieilles
+aristocraties menacées par la consolidation du nouvel ordre social
+établi parmi nous, comme par le pouvoir qu'il avait concentré dans une
+seule main? La rupture du traité d'Amiens ne pouvait avoir d'autre
+cause, et le premier consul conserva long-temps de l'humeur de ce que
+son ministre des relations extérieures l'avait entretenu dans une fausse
+sécurité, ou du moins n'avait pas pénétré les trames qui s'ourdissaient
+autour de lui. Jamais il ne lui avait été si important d'être bien
+informé, et la réputation dont jouissait le ministre ne fut pas
+justifiée dans cette circonstance.
+
+En France, où tout le monde était témoin de l'ardeur avec laquelle le
+premier consul travaillait à des choses qui ne pouvaient convenir qu'à
+un état de paix, on repoussa avec indignation les imputations de
+l'étranger, qui accusait ses projets d'agression. Il était trop notoire
+qu'il n'avait porté l'activité de son génie que vers l'administration,
+les manufactures et les développemens à donner à l'industrie. Mais ces
+soins exclusifs, qui le justifiaient aux yeux des peuples, avaient
+failli tout compromettre. Comme il ne rêvait que repos et améliorations
+intérieures, il avait signé, sans le lire, l'arrêté que le ministre de
+la guerre (c'était le général Berthier) lui avait présenté, comme
+celui-ci l'avait reçu de son côté, sans défiance, du général Marmont,
+dont il connaissait le dévoûment et la capacité; en sorte que la
+destruction de toute l'artillerie de campagne se poursuivait à l'insu du
+premier consul, lorsque des cris de guerre vinrent tout à coup retentir
+à ses oreilles.
+
+On juge aisément de l'humeur que lui donna une contrariété si fâcheuse.
+Il envoya chercher le ministre de la guerre, manda Marmont avec une
+vivacité que je lui ai rarement vue. Ils arrivèrent bientôt: je les
+annonçai, mais ni l'un ni l'autre ne voulait entrer le premier. Il fut
+obligé de les appeler. «En vérité, leur dit-il, si vous n'étiez pas mes
+amis, je croirais que vous me trahissez. Envoyez promptement dans les
+arsenaux, dans les fonderies; que l'on suspende vos désastreux projets,
+et mettez-moi sur pied le plus d'artillerie qu'il vous sera possible.»
+
+Il avait à se plaindre de ses deux plus anciens compagnons de gloire;
+mais il sentit sa colère s'apaiser à la vue de l'embarras qu'ils
+éprouvaient.
+
+La marine n'était pas dans un état moins défavorable. Ce qu'elle avait
+encore de matelots avait été prendre possession des colonies qui nous
+avaient été rendues. Une bonne partie des bâtimens qu'elle avait armés y
+étaient encore en commission. Elle venait de faire appareiller la
+flottille chargée de recevoir le petit comptoir que nous avions recouvré
+aux Indes orientales. Ainsi, par une fatalité singulière, elle avait
+fait sortir des vaisseaux au moment même où il devenait dangereux de
+mettre en mer, sous quelque face qu'on envisageât notre position
+militaire; à cette époque, on n'apercevait aucun motif d'agression:
+aussi crut-on généralement que l'Angleterre n'avait repris les armes que
+parce que les progrès de notre industrie ne l'alarmaient pas moins que
+nos principes politiques ne l'irritaient.
+
+Le premier consul fut vivement contrarié de cette rupture qui
+l'obligeait à ajourner tous ses projets d'améliorations intérieures pour
+se livrer de nouveau à des combinaisons de guerre. Elles exigeaient des
+fonds immenses; il fallut suspendre des travaux utiles pour assurer les
+besoins de la défense à laquelle on le condamnait.
+
+Les difficultés qu'il avait à vaincre étaient inouïes, et faites pour
+arrêter un autre esprit que le sien; mais plus elles étaient grandes,
+plus il mettait de gloire à en triompher. Si quelquefois il éprouva de
+l'embarras, il ne le laissa du moins jamais apercevoir. Anvers était
+encore dans l'état où il l'avait reçu; les travaux projetés pour en
+faire un port de guerre n'étaient pas commencés; aucune construction
+navale n'avait été faite, les matériaux nécessaires n'étaient pas encore
+achetés.
+
+Le premier consul avait alors l'excellente habitude de faire connaître à
+la France sa véritable position. Les premiers comptes de son
+administration qu'il rendit au Corps-Législatif avaient répandu partout
+l'espérance et la satisfaction. Il répéta ce qui lui avait si bien
+réussi. Il exposa aux corps constitués les diverses communications qui
+avaient précédé la rupture; et comme elles démontraient évidemment qu'il
+n'avait pu éviter la guerre, la plus injuste dont on eût encore vu
+d'exemple, la nation prit fait et cause, elle se serra autour de son
+chef, et lui prodigua tous les moyens nécessaires pour sortir victorieux
+d'une lutte qu'il n'avait pas provoquée.
+
+Les grandes villes votèrent les fonds nécessaires pour établir des
+vaisseaux de guerre, qui furent construits, armés, et prirent chacun le
+nom des lieux qui en avaient fait les frais. Ces libéralités
+patriotiques soulagèrent le trésor public, et accrurent les moyens de
+réorganisation qu'il avait déjà.
+
+Ce fut à cette époque que l'on adopta le mode de recrutement qui fut
+consacré sous le nom de conscription. Le premier consul en avait,
+quelque temps auparavant, fait discuter le projet au conseil d'État;
+mais la paix régnait, il ne l'avait pas fait convertir en loi. Les
+choses étaient changées aujourd'hui, les besoins urgens. Le décret fut
+rendu, et l'armée vit accourir dans ses rangs des hommes jeunes,
+vigoureux, accoutumés aux travaux rustiques et capables de supporter les
+fatigues du soldat.
+
+Les provocations à la guerre avaient imposé la nécessité d'adopter cette
+mesure. D'ailleurs, la conscription n'a pas diminué la population: elle
+a donné au peuple le sentiment de sa dignité. Les décorations, les
+grades, les places accordées aux soldats ont fait de la masse du peuple
+un peuple nouveau. Quels qu'aient été toutefois les avantages que la
+nation pouvait en tirer, je dois admettre qu'on a été forcé d'abuser de
+ce moyen; et que, s'il eût été ménagé davantage, il eût sauvé la France
+d'une invasion.
+
+On remonta la cavalerie, l'artillerie; tout se mit à la guerre. La
+troupe manoeuvrait, les officiers dressaient des plans. Chaque jour, le
+premier consul recevait des foules de projets sur les moyens d'attaquer
+l'Angleterre. Il les parcourait, n'en adoptait aucun; il ne jugeait pas
+qu'il fût temps. Enfin tout étant prêt, il résolut de porter les
+premiers coups. Il mit en mouvement une partie des troupes qui étaient
+stationnées sur le Bas-Rhin, et les dirigea vers le Hanovre, une des
+possessions du roi d'Angleterre. Il confia la conduite de cette
+expédition au général Mortier, qui était alors commandant de la première
+division militaire (Paris). L'armée hanovrienne se retira à notre
+approche, occupa successivement les diverses positions que le terrain
+présentait; mais elle était hors d'état de nous tenir tête: elle accepta
+les propositions du général Mortier, mit bas les armes et se dissipa.
+
+Le pays fut alors paisible, et nous fournit une immense quantité de
+chevaux. La cavalerie s'y reforma. Les régimens qui étaient en France
+allaient en remonte en Hanovre, comme ils allaient auparavant en
+Normandie. On y trouva une artillerie qui aurait suffi à un grand État.
+Cette conquête nous fut, en un mot, d'un secours inappréciable pour tout
+ce qui était nécessaire à la recomposition du matériel de l'armée.
+
+Depuis que le premier consul était à la tête des affaires, il n'avait pu
+exécuter le projet qu'il avait formé de visiter la Belgique; il se
+décida à tenter cette excursion l'été qui suivit la rupture avec
+l'Angleterre. Il profita de l'occasion pour parcourir la côte et voir
+les ports qu'elle renferme.
+
+Je fus au nombre de ceux qui furent désignés pour l'accompagner. Il
+partit de Saint-Cloud avec madame Bonaparte, qui avait désiré être du
+voyage, et fut dîner à Compiègne, qu'il n'avait pas encore vu. Il visita
+le château. L'école des arts et métiers y était établie. Les appartemens
+de ce beau palais avaient été transformés en ateliers de toutes les
+professions. Ils renfermaient des enclumes, des soufflets, des forges,
+des tables de menuisiers, des établis de tailleurs, de cordonniers, et
+ne présentaient pas vestige de leur ancienne destination. Les glaces,
+les marbres, les parquets et les boiseries avaient été enlevés; il ne
+restait que les murs et les plafonds. La seule pièce qui ne fût pas
+marquée par quelque dégât était le vestibule en haut du grand escalier.
+Ce fut aussi la seule où l'on pût lui servir à dîner.
+
+Le premier consul ne fut pas maître du mouvement d'humeur que lui causa
+l'état de dégradation où se trouvait un si bel édifice: il écrivit le
+même jour au ministre de l'intérieur de lui présenter un projet pour
+transporter ailleurs l'école, qui ne tarda pas en effet à être
+transférée à Châlons. Il fit travailler immédiatement aux réparations
+les plus urgentes, et petit à petit ce vaste amas de décombres redevint
+le magnifique palais que l'on voit aujourd'hui. De Compiègne il alla
+coucher à Amiens, dont la population le reçut avec un enthousiasme qui
+tenait du délire. Il passa plusieurs jours dans cette ville, dont il
+voulut voir tous les établissemens, toutes les fabriques, où il ne se
+rendait qu'accompagné de MM. Monge, Chaptal et Berthollet.
+
+Il se remit en route; il prit par Montreuil, Étaples, Boulogne,
+Ambleteuse, Vimereux, Calais et Gravelines, et arriva à Dunkerque, où il
+rejoignit madame Bonaparte, qui était venue d'Amiens par Arras et
+Saint-Omer.
+
+Il avait envoyé d'avance des chevaux de selle sur les divers points
+qu'il parcourait, et avait fait donner ordre aux plus habiles
+ingénieurs, tant des ponts-et-chaussées que de la marine, qui se
+trouvaient dans ces stations, de se joindre à sa suite. Il parcourut la
+côte avec ce cortége, en épuisant de questions toutes les personnes
+d'art qu'il rencontrait sur son passage. Ses idées furent bientôt
+arrêtées sur la plupart des projets dont elles l'avaient entretenu. Il
+leur ordonna de le suivre à Dunkerque, où il les discuta avec elles, et
+acheva de les asseoir. De Dunkerque il se rendit à Lille, de Lille à
+Bruges, et de Bruges à Ostende, où étaient encore allés l'attendre les
+ingénieurs. D'Ostende il alla visiter Blankenberg, puis revint à Bruges
+et de là à Gand, puis à Anvers.
+
+La reconnaissance qu'il fit faire de cette dernière ville fut complète.
+On mit de suite la main à l'oeuvre pour commencer ces prodigieux travaux,
+dont on ne peut pas se faire d'idée quand on n'a pas vu l'état où était
+alors Anvers. Le premier consul faisait une foule de remarques dans ces
+courses, et chaque jour il réunissait les personnes qui l'avaient
+accompagné pour les discuter avec elles. Il rassemblait ensuite ses
+idées, écrivait aux ministres, et se couchait rarement avant de leur
+avoir transmis les observations qu'il avait faites sur des objets qui
+avaient rapport à leurs départemens.
+
+Il fit discuter dans un conseil de marine les ressources qu'il avait à
+opposer aux Anglais, et il se convainquit que celles dont il pouvait
+immédiatement disposer étaient tout-à-fait insuffisantes. Le conseil
+convint unanimement que la flotte de haut-bord n'offrait aucune chance
+de succès. Elle avait besoin d'être créée, exercée, et pouvait être
+détruite avant qu'elle fût en état de combattre. En conséquence, le seul
+moyen d'égaliser la partie était de tenter la descente, parce qu'une
+fois à terre, nous combattrions avec des élémens supérieurs à ceux que
+les Anglais pourraient nous opposer. Mais pour la descente il fallait
+une flottille. Elle n'existait pas, il est vrai; mais nous avions des
+matériaux, et d'ailleurs elle en exigeait moins que n'en demandaient les
+vaisseaux. Le ministre Decrès, qui assistait au conseil, augurait mal de
+ce projet, il observait que, si nous construisions une flottille, les
+Anglais, de leur côté, en établiraient une avec laquelle ils viendraient
+au-devant de nous. L'amiral Bruix répondit à cela que ce serait avoir
+beaucoup fait, que de les amener à ce point, car alors ils seraient
+obligés de désarmer leur flotte pour armer leur flottille. Leurs moyens
+de recrutement n'étaient pas en effet aussi étendus à cette époque
+qu'ils le sont devenus depuis: les matelots des pays maritimes que nous
+avons successivement occupés n'étaient pas encore obligés d'aller servir
+sur leurs flottes pour exister. L'avis de Bruix l'emporta, et la
+descente fut résolue.
+
+Le premier consul s'occupa aussitôt de la construction de sa flottille;
+il donna aux ingénieurs des ponts-et-chaussées l'ordre de lui faire les
+plans ainsi que les devis des travaux qui les concernaient, et demanda à
+ceux de la marine les modèles des bâtimens les plus propres à la nature
+de l'entreprise: il leur assigna aux uns et aux autres une époque à
+laquelle ils devaient lui apporter le résultat de leurs méditations. Il
+partit ensuite pour Bruxelles, où il se rendait pour la première fois;
+il y entra à cheval, en cortége, et accompagné de ses gardes. Sa
+présence répandit une sorte de délire dans toutes les classes de la
+population. Le pauvre comme le riche, le soldat comme le citoyen, l'ami
+des lois, le partisan d'une liberté sage, chacun voulait le voir, lui
+témoigner par ses acclamations la reconnaissance qu'il lui portait.
+
+Le premier consul resta plusieurs jours dans cette ville, où il reçut
+des fêtes de toute espèce; il se rendit ensuite à Maestricht, puis
+revenant par Liége, Givet, Mézières, Sedan, Reims, Soissons, il gagna
+Paris.
+
+Il ne traversa pas dans ce voyage une ville qui cultivât quelque branche
+d'industrie sans visiter ses ateliers, ses manufactures: M. Chaptal ne
+lui en laissait pas échapper une; il paraissait d'ailleurs lui-même y
+avoir pris goût, et regretta vivement d'être obligé de détourner son
+attention de cette source de prospérité nationale pour la porter
+ailleurs.
+
+Il n'était de retour que depuis peu de temps, lorsqu'il reçut les plans,
+les devis, qu'il avait demandés au génie; il les fit discuter, et arrêta
+définitivement la construction d'une immense quantité de
+chaloupes-canonnières, de bateaux plats et autres plus petites
+embarcations. Les grandes villes avaient voté la construction d'un
+vaisseau de haut-bord; celles qui étaient moins riches, moins
+populeuses, offrirent des chaloupes-canonnières, les autres des bateaux
+plats. Leurs offres furent acceptées, et pour que ces constructions
+allassent promptement, ne nuisissent pas à celles de haut-bord qui
+étaient sur les chantiers, on les plaça sur les bords des rivières
+navigables, où l'on assembla les charpentiers et autres ouvriers du
+voisinage sous la direction des ingénieurs que la marine avait envoyés
+pour conduire les travaux.
+
+C'est ainsi que l'on vit les bords des rivières qui portent leurs eaux à
+l'Océan, se couvrir de chantiers de construction. On employait les
+matériaux et les hommes du pays; on laissait par conséquent sur les
+lieux l'argent qu'il aurait fallu en tirer pour exécuter les chaloupes
+qu'ils avaient votées. La Hollande fournit aussi sa flottille, qui se
+réunit d'abord à Flessingue; elle était composée comme la flottille
+française, et commandée par le vice-amiral Verhuel, marin plein de
+résolution et de talent, et qui l'emmena, à travers mille obstacles, de
+Flessingue à Ostende, d'Ostende à Dunkerque, à Calais et Ambleteuse.
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: Le général Reynier était chef d'état-major de l'armée du Rhin; il
+n'était pas connu du général Bonaparte, qui n'en avait entendu parler
+que depuis l'arrivée d'Augereau au commandement de l'armée du Rhin, et
+qui avait demandé au Directoire d'en retirer le général Reynier.]
+
+[2: Le même qui depuis a commandé à Corfou et à la Martinique.]
+
+[3: Les autres convois étaient composés et organisés de même.]
+
+[4: Officier du génie qui avait perdu une jambe à l'armée de
+Sambre-et-Meuse; il perdit un bras au siége d'Acre en Syrie, et mourut
+regretté de l'armée et du général Bonaparte, qui ne cessait d'en parler,
+quand il voulait comparer le zèle de quelqu'un à quelque chose
+d'extraordinaire.]
+
+[5: Ils en partirent aussitôt que notre flotte mit à la voile, et
+allèrent rejoindre l'amiral Nelson à Syracuse.]
+
+[6: Il existe une distance assez grande, toute remplie de ruines et de
+décombres, entre l'enceinte de la ville et les maisons habitées.]
+
+[7: En Égypte les récoltes de chaque village sont mises en commun, par
+tas, autour du village; chacun y prend le grain dont il a besoin; on n'y
+connaît pas les granges ni les greniers, et à peine empêche-t-on les
+oiseaux et les volailles de s'en gorger, parce que les enfans que l'on
+aposte pour les chasser sont le plus souvent à jouer ou à dormir.]
+
+[8: Les mamelouks ne connaissaient point l'arme de l'infanterie, et
+regardaient comme déshonorant de combattre autrement qu'à cheval. Ils
+étaient excellens cavaliers, mais d'une ignorance complète sur tout ce
+qui concernait l'art de la guerre et la composition des armées.]
+
+[9: Le mirage est un effet produit par l'ardeur du soleil, qui condense
+les vapeurs que la terre exhale, et les empêche de s'élever; elles
+forment un nuage qui tout le jour couvre la surface de la terre, et
+ressemble à une mer calme vue de loin. La nuit, elles tombent en rosées
+abondantes, en sorte qu'après le coucher du soleil on découvre de plus
+loin que pendant la chaleur du jour.]
+
+[10: Gizé est un gros bourg situé sur la rive gauche du Nil, en face de
+l'île de Roda, qui est entre le Caire et la rive gauche. Ce bourg est
+clos par une bonne muraille qui se termine aux deux extrémités par le
+bord du fleuve.]
+
+[11: Après que les Anglais furent maîtres d'Alexandrie, deux ans plus
+tard, ils firent sonder les passes du port, et ils trouvèrent que celle
+du milieu avait dans sa moindre profondeur cinq brasses d'eau. Si notre
+escadre n'avait pas perdu un mois sans chercher à s'en assurer, elle se
+serait sauvée et aurait été d'un grand poids dans les destinées de
+l'avenir.]
+
+[12: Il est remarquable que ce vaisseau anglais était ce même
+_Bellérophon_, qui, constamment armé depuis ce temps, semblait destiné à
+poursuivre les débris de l'expédition d'Égypte jusque dans son auteur.
+C'est le même qui reçut l'Empereur seize ans après: il y avait encore à
+bord des matelots de cette époque, parce que ce vaisseau n'avait pas été
+désarmé pendant la paix d'Amiens.]
+
+[13: La meilleure huile de rose d'Égypte se fait à Faouë.]
+
+[14: Le medin ou parat est une petite pièce d'argent fortement allié
+avec du cuivre, et qui vaut deux liards; elle est ronde et large comme
+un très petit pain à cacheter, et en même temps si mince qu'on ne
+s'expose pas à les compter au vent, qui les disperserait.]
+
+[15: Cheik, homme de la loi.]
+
+[16: Bâtiment du Nil.]
+
+[17: Le petit garçon entra dans l'escadron des mamelouks après
+l'évacuation de l'Égypte, et il fut tué le jour de la révolte de Madrid,
+le 2 mai 1808. Le capucin s'attacha à l'administration de l'armée.]
+
+[18: On l'a sans doute appelé ainsi, parce que, dans cet endroit, le
+fleuve est si étroit qu'on a pu autrefois en arrêter la navigation par
+une chaîne tendue d'un bord à l'autre. Là, le Nil est d'une profondeur
+extrême: les gens du pays nous disaient naïvement qu'on n'en trouvait
+pas le fond.]
+
+[19: Le pacha qui gouverne aujourd'hui l'Égypte a été occupé d'un projet
+qui ferait honneur au gouvernement le plus civilisé d'Europe. Il a fait
+venir d'Italie de jeunes ingénieurs qui avaient fait leurs cours à
+l'école fondée par Napoléon à Modène, et les a envoyés reconnaître la
+cataracte qui sépare l'Égypte de l'Éthiopie, et celle qui, cent
+cinquante lieues plus haut, sépare l'Éthiopie du royaume de Sennaar. Son
+but était de savoir si l'on pouvait faire disparaître ces cataractes et
+rendre le fleuve navigable. Le rapport des ingénieurs a été tout-à-fait
+favorable. L'énormité de la dépense a seule obligé le pacha à ajourner
+l'exécution de son projet, parce que, dans ce moment-là, il faisait
+recreuser le canal qui porte les eaux du Nil à Alexandrie, et que la
+plus grande partie de ses finances était absorbée par d'autres dépenses.
+S'il peut revenir un jour à cette pensée, et qu'elle s'exécute par lui
+ou ses successeurs, le Sennaar sera mis en communication avec la
+Méditerranée par une bonne route de navigation. Ce pays, qui est, comme
+l'Égypte, une vallée du Nil composée de terre d'alluvion, est fertile en
+coton et en plantes médicinales; il fournit en outre de la poudre d'or
+et des bois de construction magnifiques dont les montagnes sont
+couvertes; ce qui se comprend, parce qu'il pleut beaucoup dans le
+Sennaar, tandis qu'il ne pleut pas en Égypte. Un pareil projet, s'il
+s'exécute jamais, doublera la puissance du pacha et de l'Égypte.]
+
+[20: _Lettre adressée par le général Bonaparte au général Kléber, en
+partant d'Égypte pour retourner en France._
+
+ «Vous trouverez ci-joint, général, un ordre pour prendre le
+ commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière
+ anglaise ne reparaisse d'un moment à l'autre, me fait précipiter
+ mon voyage de deux ou trois jours. J'emmène avec moi les généraux
+ Berthier, Andréossy, Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens
+ Monge et Berthollet.
+
+ «Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francfort
+ jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie, que
+ Mantoue, Turin et Tortone sont bloquées. J'ai lieu d'espérer que la
+ première tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si
+ la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement
+ d'octobre.
+
+ «Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le
+ gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.
+
+ «Je vous prie de faire partir, dans le courant d'octobre, Junot,
+ ainsi que mes domestiques et tous les effets que j'ai laissés au
+ Caire. Cependant je ne trouverais pas mauvais que vous engageassiez
+ à votre service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient.
+
+ «L'intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour
+ l'Europe dans le courant de novembre, à moins d'événemens majeurs.
+
+ «La commission des arts passera en France sur un parlementaire que
+ vous demanderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans
+ le courant de novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa
+ mission. Elle est maintenant occupée à voir la Haute-Égypte;
+ cependant ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous être
+ utiles, vous les mettrez en réquisition sans difficulté.
+
+ «L'effendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à
+ Damiette. Je vous ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur,
+ pour le grand-visir, d'une lettre dont vous trouverez ci-jointe la
+ copie.
+
+ «L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon, et de l'escadre
+ espagnole à Carthagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité
+ de faire passer en Égypte les fusils, les sabres, les pistolets,
+ les fers coulés dont vous pourriez avoir besoin, et dont j'ai
+ l'état le plus exact, avec une quantité de recrues suffisante pour
+ réparer les pertes des deux campagnes.
+
+ «Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions lui-même;
+ et moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des
+ mesures pour vous faire avoir fréquemment des nouvelles.
+
+ «Si, par des événemens incalculables, toutes les tentatives étaient
+ infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun
+ secours ni nouvelles de France, et si, malgré toutes les
+ précautions, la peste était en Égypte cette année, et vous tuait
+ plus de quinze cents soldats, perte considérable, puisqu'elle
+ serait en sus de celle que les événemens de la guerre vous
+ occasionneront journellement, je pense que, dans ce cas, vous ne
+ devez pas hasarder de soutenir la campagne, et que vous êtes
+ autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane, quand même la
+ condition principale serait l'évacuation de l'Égypte. Il faudrait
+ seulement éloigner l'exécution de cette condition jusqu'à la paix
+ générale.
+
+ «Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la position de
+ l'Égypte est importante à la France: cet empire turc, qui menace
+ ruine de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de
+ l'Égypte serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions
+ de nos jours cette belle province passer en des mains européennes.
+
+ «Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura la république
+ doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.
+
+ «Si la Porte répondait, avant que vous eussiez reçu de mes
+ nouvelles de France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites,
+ vous devez déclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et
+ entamer les négociations persistant toujours dans l'assertion que
+ j'ai avancée, que l'intention de la France n'a jamais été d'enlever
+ l'Égypte à la Porte; demander que la Porte sorte de la coalition,
+ et nous accorde le commerce de la mer Noire; qu'elle mette en
+ liberté les prisonniers français, et enfin six mois de suspension
+ d'armes, afin que, pendant ce temps-là, l'échange des ratifications
+ puisse avoir lieu.
+
+ «Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez
+ devoir conclure un traité avec la Porte, vous ferez sentir que vous
+ ne pouvez pas le mettre à exécution qu'il ne soit ratifié; et,
+ suivant l'usage de toutes les nations, l'intervalle entre la
+ signature d'un traité et sa ratification doit toujours être une
+ suspension d'hostilités.
+
+ «Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir
+ sur la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous
+ fassiez, les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les
+ empêcher d'être insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre
+ nous le même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les
+ rendrait irréconciliables; il faut endormir le fanatisme, afin
+ qu'on puisse le déraciner. En captivant l'opinion des grands cheiks
+ du Caire, on a l'opinion de toute l'Égypte; et de tous les chefs
+ que ce peuple peut avoir, il n'y en a aucun de moins dangereux que
+ les cheiks, qui sont peureux, ne savent pas se battre, et qui,
+ comme tous les prêtres, inspirent le fanatisme sans être
+ fanatiques.
+
+ «Quant aux fortifications, Alexandrie, El-Arich, voilà les clefs de
+ l'Égypte. J'avais le projet de faire établir cet hiver des redoutes
+ de palmiers, deux depuis Salahié à Catiëh, deux de Catiëh à
+ El-Arich; l'une se serait trouvée à l'endroit où le général Menou a
+ trouvé de l'eau potable.
+
+ «Le général Samson, commandant du génie, et le général Songis,
+ commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui
+ regarde sa partie.
+
+ «Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je
+ l'ai reconnu travailleur et homme de mérite. Il commence à avoir
+ quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de
+ l'Égypte.
+
+ «J'avais le projet, si aucun nouvel événement ne survenait, de
+ tâcher d'établir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui
+ nous aurait permis de nous passer à peu près des Cophtes;
+ cependant, avant de l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir
+ long-temps: il vaut mieux entreprendre cette opération un peu plus
+ tard qu'un peu trop tôt.
+
+ «Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet
+ hiver à Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une
+ bonne tour à Bourlos; tâchez de réunir cinq ou six cents mamelouks,
+ que, lorsque les vaisseaux français seront arrivés, vous ferez en
+ un jour arrêter au Caire et dans les autres provinces, et embarquer
+ pour la France. Au défaut de mamelouks, des otages d'Arabes, des
+ cheiks-belets, qui, pour une raison quelconque, se trouveraient
+ arrêtés, peuvent y suppléer. Ces individus, arrivés en France, y
+ seront retenus un ou deux ans, verront la grandeur de la nation,
+ prendront quelques idées de nos moeurs et de notre langue, et, de
+ retour en Égypte, y formeront autant de partisans.
+
+ «J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens; je
+ prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est
+ très important pour l'armée, et pour commencer à changer les moeurs
+ du pays.
+
+ «La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre
+ à même enfin de déployer les talens que la nature vous a donnés.
+ L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en
+ seront immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera
+ l'époque d'où dateront de grandes révolutions.
+
+ «Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie
+ dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand
+ regret l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance,
+ les événemens extraordinaires qui viennent de se passer, me
+ décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me
+ rendre en Europe. Je serai d'esprit et de coeur avec vous; vos
+ succès me seront aussi chers que ceux où je me trouverai en
+ personne; et je regarderai comme mal employés tous les jours de ma
+ vie où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée dont je vous
+ laisse le commandement, et pour consolider le magnifique
+ établissement dont les fondemens viennent d'être jetés.
+
+ «L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfans; j'ai
+ eu dans tous les temps, même au milieu de mes plus grandes peines,
+ des marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens;
+ vous le devez à l'estime toute particulière que j'ai pour vous, et
+ à l'attachement vrai que je leur porte.
+
+ «BONAPARTE.»]
+
+[21: Le premier qui y fut envoyé fut le chef de bataillon Morand, du
+quatre-vingt-huitième régiment; il était déjà distingué dans l'armée à
+cette époque, et annonçait devoir être un jour ce qu'il est
+effectivement devenu depuis, un des lieutenans-généraux les plus
+distingués de l'armée de l'Empereur.]
+
+[22: Cet émigré est venu depuis demander du service à l'Empereur, et
+sert aujourd'hui dans l'armée du roi de France.]
+
+[23: Par la suite, cette vivandière est devenue la protectrice des
+établissemens chrétiens de la Syrie, qui lui ont dû de grands services.
+
+Sous le consulat, on s'est servi d'elle, et on lui a donné les moyens de
+soutenir son crédit.]
+
+[24: Il avait lieu de se tourmenter, car il se rappelait bien ce qu'il
+avait écrit au Directoire après le départ du général Bonaparte. On m'a
+de plus assuré qu'à la mort de Kléber, le général Menou avait trouvé
+dans ses papiers une lettre du général Moreau, qui ne laissait aucune
+équivoque sur les intelligences de Kléber et de ce général pour ruiner
+la puissance du premier consul; mais je ne puis le croire, parce que la
+mort de Kléber est survenue trop tôt pour que cette intelligence ait pu
+s'établir.]
+
+[25: J'ai vu depuis des officiers de la marine anglaise qui m'ont assuré
+que les deux frégates avaient bien été aperçues, mais que l'amiral les
+avait prises pour celles de son escadre, attendu qu'elles gouvernaient
+sur lui, et qu'il savait que nous n'en avions qu'une dans toute la
+Méditerranée; encore était-elle dans Toulon. Il était bien loin
+d'imaginer que celles qu'il discernait eussent le général Bonaparte à
+bord.]
+
+[26: Ces détails m'ont été donnés pendant mon administration publique.]
+
+[27: Un des officiers de l'armée dont j'ai entendu le général Bonaparte
+se louer le plus à l'occasion du 18 brumaire, est le général Sébastiani;
+colonel à cette époque du neuvième régiment de dragons, il comptait sous
+ses ordres mille cavaliers qui tous avaient servi en Italie. Le général
+Bonaparte lui fit part de son projet, avant de sonder les autres
+colonels de la garnison. Non content de se prêter à ses vues, Sébastiani
+se chargea de lui amener une foule d'officiers que le Directoire
+laissait dans le dénûment.
+
+Au signal donné, Sébastiani brûla le premier son vaisseau en distribuant
+à ses dragons dix mille cartouches à balles qui étaient déposées chez
+lui, et qui ne pouvaient être délivrées que sur un ordre du commandant
+de Paris. Il fit monter son régiment à cheval, et le conduisit dans la
+rue de la Victoire pour servir d'escorte au général Bonaparte, qui
+partait pour Saint-Cloud. Celui-ci passa dans les rangs des dragons et
+voulut leur adresser quelques paroles. «Nous ne demandons pas
+d'explication, lui répliquèrent ces braves. Nous savons que vous ne
+voulez que le bien de la France. Comptez sur nous.» L'exemple de ce
+régiment servit à décider les autres.
+
+Dans la suite, la calomnie s'attacha au général Sébastiani et voulut le
+perdre dans l'esprit de son souverain, mais celui-ci répondit sans
+cesse: «Je n'oublierai jamais le 18 brumaire, il m'a fait connaître mes
+amis.»]
+
+[28: On a prétendu que ce fait était faux. J'ai même entendu dire à des
+compatriotes du député qu'on en chargea qu'il était incapable de se
+porter à un tel excès.
+
+L'opinion contraire était néanmoins si bien établie, qu'il fut obligé de
+se retirer à Livourne, d'où il en appela à l'équité du premier consul.
+«Vous savez mieux que personne, lui dit-il dans sa lettre, combien
+l'accusation dont je me plains est peu fondée.»
+
+Le premier consul ne lui répondit pas; mais je ne lui ai jamais entendu
+dire qu'il eût remarqué le geste qu'on attribue à ce député. Toutefois,
+j'ai vu le grenadier honoré pour son dévoûment et gratifié d'une pension
+qu'il n'a perdue qu'en 1815.]
+
+[29: Georges Cadoudal était né à Auray près de Lorient. Il avait été
+ecclésiastique avant la révolution et peu estimé dans la prêtrise.
+Hypocrite dangereux, incapable d'obéissance, ambitieux à l'excès, il ne
+détestait pas moins les nobles que les républicains. Napoléon avait dit
+avec raison que c'était une bête féroce. Du reste, il était doué d'un
+grand courage moral et physique et ne manquait pas d'une certaine
+capacité. Au total il méritait de mieux finir qu'il n'a fait.]
+
+[30: La deuxième division du général Desaix, celle du général Monnier,
+avait été dirigée la veille sur Castel-Seriolo, à la droite de l'armée.]
+
+[31: Il n'avait que deux cents hussards du premier régiment.]
+
+[32: Le général Berthier a fait faire le tableau de cette bataille. Le
+peintre, officier de l'armée, est sans nul doute un homme de grand
+talent; mais il a obéi aux règles de son art, il a transporté la charge
+sur le flanc droit de la colonne, tandis que c'est sur le flanc gauche
+qu'elle a eu lieu. Cela ne fait rien au mérite du tableau; ce n'est que
+dans l'intérêt de la vérité historique que je fais cette observation.]
+
+[33: Suchet commandait quelques bataillons sur le Var, avec lesquels il
+avait couvert la Provence pendant le siége de Gênes.]
+
+[34: J'y rencontrai le général autrichien Saint-Julien, qui se rendait
+d'Italie à Paris, sous l'escorte d'un aide-de-camp de Masséna.]
+
+[35: Le général Clarke était issu d'une famille irlandaise réfugiée en
+France avec les Stuarts. Il entra de bonne heure dans la maison du duc
+d'Orléans en qualité de secrétaire, ce qui lui valut le grade de
+capitaine de remplacement au régiment de colonel-général des hussards,
+qui appartenait au duc.
+
+Dans la révolution, il se plia aux principes politiques de ce prince.
+Devenu par l'ordre du tableau lieutenant-colonel du deuxième régiment de
+cavalerie, il fut employé sous M. de Custine à l'armée du Rhin, et fit
+en cette qualité la première retraite de Mayence à Weissembourg. Après
+le départ de ce général, qui avait été appelé au commandement du Nord,
+les représentant du peuple élevèrent Clarke aux fonctions de chef
+d'état-major; mais ces proconsuls, qui chaque jour prenaient les
+déterminations les plus bizarres, le destituèrent presqu'aussitôt, et le
+renvoyèrent à vingt lieues des frontières. La révolution qui avait
+constitué le Directoire le réhabilita. Clarke fut mis à la tête du
+bureau topographique de la guerre. Il en dirigeait le travail, et
+n'ignorait rien de ce qui concernait les dispositions militaires de la
+république.
+
+Le Directoire, ayant pris ombrage du général Bonaparte, envoya Clarke en
+Italie, sous prétexte de chercher à ouvrir des communications avec
+Vienne. Son objet n'était pas de le faire accréditer, mais d'avoir au
+quartier-général un agent sûr, qui lui rendît compte des dispositions
+politiques du général en chef.
+
+En conséquence, Clarke passa les monts, et fut momentanément remplacé au
+bureau topographique par le général Dupont, avec lequel il
+correspondait. (Je parlerai plus tard de cette correspondance que j'ai
+eue dans les mains.) Le général Bonaparte ne se méprit pas sur la
+mission de cet officier. Il mit son secrétaire en campagne, et ne tarda
+pas à acquérir la preuve de ce qu'il n'avait fait que soupçonner. Il
+manda l'émissaire, et le fit expliquer. Clarke ne chercha pas à
+dissimuler; il avoua tout, et engagea au général de l'armée d'Italie la
+foi qu'il avait déjà promise au Directoire. Il ne se crut pas néanmoins
+obligé de renoncer aux rapports qu'il faisait passer à Paris. Il
+continua de correspondre avec Dupont, auquel il se garda bien de confier
+la manière dont il avait été accueilli, et lui transmit régulièrement
+des notes sur les vues et les projets du général en chef. Le Directoire,
+cependant, ne fut pas long-temps dupe de l'artifice. Le 18 fructidor eut
+lieu, et Clarke fut destitué. Généreux pour l'observateur en disgrâce,
+le général Bonaparte le couvrit de sa puissance, et le garda en Italie
+jusqu'au moment où il repassa les monts. Il l'avait sauvé des rigueurs
+du Directoire après les négociations de Campo-Formio, il le sauva de
+l'indigence après les événemens de Saint-Cloud. Le 18 brumaire consommé,
+il le tira d'une petite terre où il vivait près de Strasbourg, et
+l'appela par le télégraphe auprès de sa personne. Il lui rendit son
+bureau topographique, le logea, l'établit aux Tuileries, et l'employa
+dans toutes les circonstances qui pouvaient flatter son ambition. Il le
+nomma plus tard ambassadeur, le fit gouverneur de Vienne, de Berlin,
+ministre de la guerre, duc; enfin, à son mariage, il le dota de sa
+cassette. Voilà ce que Clarke reçut à ma connaissance de la munificence
+de Napoléon. La suite de ces Mémoires nous dira ce qu'il fit au jour du
+danger pour son bienfaiteur.]
+
+[36: «Sa Majesté n'a consenti à ne plus occuper l'île de Malte qu'à la
+condition expresse de son indépendance de la France, ainsi que de la
+Grande-Bretagne. Le seul moyen d'y parvenir est de la placer sous la
+garantie ou protection de quelque puissance en état de la maintenir. Sa
+Majesté ne persistera point à vouloir entretenir garnison anglaise dans
+cette île, jusqu'à l'établissement du gouvernement de l'ordre de
+Saint-Jean. Elle sera prête au contraire à l'évacuer dans le délai qui
+sera fixé pour les mesures de ce genre en Europe, pourvu que l'empereur
+de Russie, comme protecteur de l'ordre, ou toute autre puissance
+reconnue par les parties contractantes, se charge efficacement de la
+défense et de la sûreté de Malte.»
+
+«HAWKESBURY.»]
+
+[37: Plusieurs jeunes gens perdus par la fréquentation de la mauvaise
+compagnie se virent conduits à l'échafaud.]
+
+[38: Cet aide-de-camp arriva heureusement à Alexandrie, mais après la
+mort de Kléber.]
+
+[39: Paris, le 11 ventose an IX de la république française.
+
+«Le chef de brigade Savary partira en toute diligence pour se rendre à
+Lorient; il remettra la lettre du ministre de la marine au préfet
+maritime. Il restera dans cette ville jusqu'à ce que _l'Argonaute_,
+_l'Union_ et une des trois frégates soient partis pour Rochefort. Il
+verra tous les jours le préfet maritime et le contre-amiral Ledoux pour
+en presser le départ, après quoi il se rendra à Rochefort, où il restera
+jusqu'après le départ de l'escadre. Dans l'un et l'autre port, il
+m'écrira tous les soirs pour me faire connaître l'état des
+approvisionnemens et de l'armement, quel aura été le vent et l'état des
+croisières.
+
+«Lorsque l'état des croisières sera douteux, il se mettra lui-même en
+mer, ou ira sur des caps pour connaître lui-même la force et le nombre
+des vaisseaux.
+
+«Toutes les fois qu'il y aura un événement extraordinaire, il pourra
+m'expédier un courrier.
+
+«À la seconde dépêche qu'il m'écrira de Lorient, il me fera connaître
+l'état de situation de tous les vaisseaux en construction, et ce qu'il
+faudra pour l'activer.
+
+«En arrivant au port, il aura toujours soin de faire une visite au
+préfet maritime, au commandant de la place, au sous-préfet et au maire.
+
+«Dans tous les lieux où il séjournera, il prendra des notes sur les
+principaux fonctionnaires publics et sur l'état de l'esprit public.
+
+«Avant de partir, il verra le ministre de la marine.»
+
+Signé, BONAPARTE.]
+
+[40: Il avait servi à l'armée de Sambre-et-Meuse et est mort à la
+Guadeloupe.]
+
+[41: Cet événement amena, comme je l'ai déjà dit, le changement du
+ministère en Angleterre. Rien n'avait pu vaincre les répugnances de M.
+Pitt à se rapprocher de ce qu'il persistait à appeler la révolution
+française: aussi se retira-t-il du ministère; mais il fit nommer à sa
+place M. Addington, qui était sa créature et ne devait se conduire que
+d'après ses directions. M. Pitt ne renonçait pas à l'espérance de
+renouer une coalition, et il fut y travailler dans l'ombre de sa
+retraite. Il avait surtout besoin de quelques mois de repos pour se
+mettre en rapport avec les ministres des puissances qui avaient été
+successivement placées dans la nécessité de faire la paix avec la
+France. Il fondait ses espérances principales sur la Russie, et ce fut
+la paix conclue entre la France et cette puissance qui le força de
+consentir à la paix de l'Angleterre et de la France: aussi mit-il un
+soin infini à obtenir une copie du traité conclu entre Paul et le
+premier consul; il se la procura d'abord à Paris par des infidélités, et
+ensuite par des moyens semblables à Pétersbourg. Ce fut lorsque la
+confrontation de ces deux pièces ne lui eut plus permis de douter qu'on
+ne le trompait pas, qu'il traça de nouveaux plans pour l'avenir.]
+
+[42: D'après cette convention, la colonie était remise aux troupes
+envoyées de la métropole pour l'occuper, et Toussaint et les siens
+devaient se retirer chacun chez eux pour y vivre en paix sous les ordres
+des généraux qui allaient être nommés pour commander dans les contrées
+où se trouvaient leurs demeures.
+
+La même convention stipulait que les troupes noires seraient conservées
+pour le service de la colonie, et continueraient à garder leurs armes,
+qui étaient les fusils que leurs chefs avaient pris dans les arsenaux du
+Cap et du Port-au-Prince, au moment où les Européens avaient dû évacuer
+ces points.
+
+Il fut de même convenu que ces troupes entreraient en garnison avec les
+blanches, et seraient en tous points traitées comme elles.]
+
+[43: Morte depuis princesse Borghèse.]
+
+[44: Madame Bernadotte était soeur de madame Joseph Bonaparte.]
+
+[45: Il vécut dix ans dans la disgrâce avant d'être réemployé et fut tué
+à la bataille de Leipsick.]
+
+[46: Les médecins avaient ordonné cet exercice au premier consul. Il
+avait alors une _petite_ meute de chasse, mais qui n'avait rien de
+semblable à ce qu'on voit aujourd'hui.]
+
+[47: Ancien instituteur de l'empereur Alexandre.]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servi
+ à l'histoire de l'empereur Napoléon, by Duc de Rovigo
+
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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