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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest + Sa vie, son procès, sa mort + +Author: Anonymous + +Editor: La Presse + +Release Date: October 22, 2006 [EBook #19604] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS RIEL, MARTYR DU NORD-OUEST *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +[Illustration: Couverture] + + LOUIS RIEL + + MARTYR DU NORD-OUEST + + SA VIE--SON PROCÈS-SA MORT + + + + + _Publié par le journal LA PRESSE_ + + + + MONTRÉAL + IMPRIMERIE GÉNÉRALE, 45, PLACE JACQUES-CARTIER + + 1885 + + + + +CHAPITRE I + +UN MEURTRE POLITIQUE + + +Louis Riel a été pendu, le 16 novembre 1885, à Regina. + +Quoiqu'on puisse dire sur la légalité de la dernière insurrection, Riel +était un brave coeur. + +Maintenant, c'est un martyr. + +Il est mort victime d'un fanatisme stupide, sacrifié en holocauste aux +orangistes, pour de misérables intérêts de parti. + +Sa mort a été pour le Canada-français tout entier un deuil national. + +Il faut croire, pour expliquer cette fin sinistre d'un drame douloureux, +qu'il y a, parmi les ministres qui siègent à Ottawa, des sauvages plus +sauvages que Gros-Ours et que les indiens, contre lesquels nos +volontaires ont combattu; car si le gouvernement de Sir John A. +Macdonald avait été un gouvernement composé d'hommes civilisés, il +aurait sû, que depuis longtemps, les nations civilisées, n'appliquent +plus la peine de mort à des crimes purement politiques, comme l'était le +crime reproché à Riel. + +Les États-Unis ont amnistié le général Lee et Jefferson Davis. + +L'Angleterre n'a pas cherché à se venger de Cettyvoyo. + +La France, après les horreurs de la Commune, n'a puni de mort que les +bandits qui avaient à se reprocher des actes personnels d'assassinat ou +de pillage. + +Alphonse XII, en remontant sur son trône, n'a pas poursuivi les +républicains d'Espagne. + +En pendant Riel, le gouvernement de Sir John A. Macdonald s'est mis hors +la loi des peuples civilisés. + +Il a imprimé un opprobre à son nom et à notre histoire + +Ce meurtre, qu'on a à peine pris le soin de recouvrir d'un faux semblant +d'exécution juridique a soulevé dans les coeurs honnêtes une indignation +d'autant plus irrésistible, que le meurtre était enlaidi, s'il est +possible, par les calculs inavouables qui se sont établis autour de ce +gibet. + +Chacun sait qu'on a imposé à Riel une longue agonie, parce que le +gouvernement, entre les mains duquel notre constitution a remis ce droit +redoutable qui s'appelle le droit de vie et de mort, n'a pas cessé un +seul instant de considérer la vie ou la mort de Riel, comme dépendant +exclusivement du point de savoir ce qui, de la vie ou de la mort de ce +malheureux, serait le plus favorable à la fortune politique des +ministres. + +Des hommes qui se disent chrétiens ont calculé froidement, pendant de +longs mois, combien de comtés la potence de Riel leur ferait gagner dans +Ontario, combien de comtés elle leur ferait perdre dans Québec. + +Le peuple avait cru avoir nommé des justiciers. Il s'était trompé. Riel +n'a eu affaire qu'à des marchands de chair humaine. + +Pris--non pas comme on l'a dit entre Ontario et Québec,--car il faut +rendre cette justice aux libéraux anglais d'Ontario qu'ils n'ont jamais +demandé la tête de Riel;--mais entre les orangistes d'Ontario et les +conservateurs du Québec, dont les voix intéressent seules les ministres, +le gouvernement qui avait tout d'abord décidé la mort de Riel, a paru +cependant hésiter, à un moment donné. + +Puis, quand le gouvernement s'est assuré dans le Bas-Canada, la +complicité agissante d'un certain nombre de journaux canadiens-français; +quand il a cru avoir acheté les meneurs et endormi l'opinion publique; +quand ses flatteurs lui ont eu répété à l'envie qu'il pouvait tout +faire, et qu'il trouverait les _canayens à quatre pattes_; quand il a +entendu dire que certains députés conservateurs avaient déclaré que si +Riel était pendu, ils n'en continueraient pas moins à soutenir Sir John +A. Macdonald; quand il a cru s'être assuré que nos divisions politiques +nous rendaient incapables de toute action commune et nous livraient +pieds et poings liés à sa merci;--alors le gouvernement s'est dit que +décidément on pouvait tout oser avec nous; et que tout calculé, il y +avait plus d'avantages à pendre Riel qu'à lui faire grâce. + +Mais, ce qui a mis le comble à l'exaspération et au dégoût universels, +c'est la découverte, hélas! trop facile à faire, de tout l'échafaudage +de mensonges, d'hypocrisies et de trahisons, à l'aide desquels un art +savant avait préparé de longue main le meurtre final. + +Comme le disait récemment un des députés de la majorité «depuis le +premier jour jusqu'au dernier nous avons été constamment trompés.» + +Pour tuer Riel, il fallait endormir la vigilance des canadiens-français, +et les empêcher d'intervenir d'une façon vigoureuse et efficace sur les +ministres qui les représentaient. + +Pour aboutir à ce but ténébreux, il fallait persuader au gros de la +population que Riel ne serait pas pendu;--que les alarmes des libéraux +étaient des feintes alarmes, mises en avant dans un pur intérêt de +parti;--et qu'il n'y avait aucun besoin de s'en préoccuper, ni de faire +aucune démarche auprès des ministres, parce qu'on pouvait se reposer sur +le gouvernement _qui n'avait jamais eu l'intention de pendre Riel_, du +soin de mener tout à bien, et de faire intervenir de la manière qui lui +semblerait la meilleure, un acte de clémence, qui était au fond chose +convenue. + +Il y a, dit-on, des serpents qui par la puissance de leur regard +fascinent et endorment leur proie, avant de la saisir. C'est ainsi que +les suppôts du gouvernement ont reçu mission, dès le premier jour, d'en +user avec l'opinion, afin de l'endormir dans une fausse sécurité. + +Et ce hideux programme a été exécuté de point en point, avec une +persévérance et une habileté véritablement infernale. + +Examinons plutôt les faits: + +Tout d'abord, M. Le Général Middleton, désireux de cueillir des lauriers +faciles et désespérant de prendre Riel de vive force, lui avait écrit +pour lui demander de se rendre. + +D'après tous les précédents connus des peuples civilisés, une semblable +lettre équivalait à une sauvegarde. Après s'être rendu sur une promesse +de ce genre, Riel pouvait s'attendre à être interné pour la vie, mais +non à mourir. Quand on n'a pas été capable de prendre un homme, on n'a +pas le droit de le pendre; et quand on lui a écrit pour lui demander de +se rendre, cela implique--a moins d'une fourberie odieuse--qu'on +s'engage à ne pas lui appliquer le pire traitement auquel il eût pu +s'attendre en ne se rendant pas. + +Tout le monde avait compris la chose de cette façon. + +Les amis du gouvernement avaient même exploité cette croyance, et s'en +étaient servi, pour engager le public à ne pas trop protester contre la +procédure dont Riel était l'objet. «Le gouvernement, disait-on, était +dans un grand embarras. Il fallait lui laisser les coudées franches, +pour lui permettre de se tirer d'affaire. D'ailleurs qu'importait, au +fond, que Riel fut jugé de telle ou telle façon, puisqu'on savait que +dans tous les cas il ne serait pas pendu?» + +Voilà ce qui se répétait alors. + +Hélas! nous savons maintenant à quoi nous en tenir! + +Le gouvernement à faussé la parole du général Middleton fait assez peu +intéressant sans doute, au point de vue de cet officier, puisqu'il a +renié lui-même sa propre parole, en exprimant à Montréal la barbare +passion de voir pendre le prisonnier dont il eut dû être le premier à +défendre la vie. PREMIER MENSONGE! + +Cependant, il y avait des gens qui n'étaient point disposés à tout +laisser faire et qui, connaissant la législation et les pratiques du +Nord-Ouest, s'inquiétaient à bon droit de la façon dont Riel serait +jugé. + +Des questions furent posées à la chambre. + +A ces questions, il fut répondu qu'on pouvait avoir l'assurance que Riel +aurait un procès loyal. + +On sait quel a été ce procès; et comment Riel, privé de tous les droits +garantis aux citoyens anglais, par une possession immémoriale, a été +livré en pâture à Richardson, qui n'a pas même voulu écouter la défense, +et à ses six jurés qui ont prononcé le verdict de condamnation. DEUXIÈME +MENSONGE? + +Devant la cour de Regina, les avocats chargés de la défense de Riel, +avaient volontairement omis toute la partie de leur plaidoyer qui eût +transformé la cause en un débat politique, et ils s'étaient bornés à +plaider la folie. + +A cette époque, on s'étonna fort de l'attitude de MM. Lemieux et +Fitzpatrick; et il parut généralement admis, qu'en vertu d'un contrat +exprès ou tacite avec le gouvernement, les avocats avaient été prévenus +que les ministres ne voulaient ni être appelés en témoignage ni être mis +sur la sellette; et que la discrétion avec laquelle on éviterait de +faire ressortir les fautes du pouvoir était la condition convenue de la +grâce de Riel. + +Cependant, dès le lendemain du procès, les journaux des ministres, +obéissant à un mot d'ordre, se sont mis à attaquer les avocats de Riel +avec toute la violence qu'ils auraient pu employer, si ces avocats +avaient transformé le débat en débat politique. On a accusé MM. Lemieux +et Fitzpatrick d'avoir compromis la cause de Riel dans un intérêt de +parti. Ceux qui les accusaient ainsi savaient très bien que c'était le +contraire qui était vrai. Mais peu leur importait! Il fallait faire une +diversion contre le parti libéral et donner, coûte que coûte, à la +discussion une tournure qui empêchât les conservateurs de s'y mêler et +d'agir sur le gouvernement. TROISIÈME MENSONGE! + +Quand on eut beaucoup répété que le gouvernement ne cherchait qu'à +sauver Riel;--que ses vrais amis étaient ceux qui ne se remuaient pas en +sa faveur;--et que ses pires ennemis étaient ceux qui avaient entrepris +de le faire échapper à la corde,--il vint un jour où l'opinion commença +cependant à d'émouvoir et où les mensonges des journaux ne suffirent +plus. + +Alors,--honte indicible!--un ministre, un Canadien-français, n'hésita +pas à peser sur l'opinion de tout son poids, en intervenant +personnellement dans cette sale besogne! + +Sir Hector Langevin déclara, à Rimouski, qu'on avait tort de +s'alarmer;--que le gouvernement accorderait tous les délais +nécessaires;--et que Riel ne serait pas pendu, avant qu'une commission +de médecins eut statué sur son état mental. + +C'était une fourberie de plus. + +On sait maintenant qu'il n'a jamais dû être, qu'il n'a jamais été nommé +de commission médicale. + +Mais, à cette époque, il s'agissait de préparer les esprits à accepter +sans trop de murmures le déni de justice de la cour du banc de la reine +à Winnipeg et celui du conseil privé d'Angleterre. + +Ce n'était pas trop, pour y parvenir, que de faire prêter à un chevalier +des ordres de Sa Majesté une fausse promesse. + +Et sir Hector Langevin fit cette promesse. QUATRIÈME MENSONGE! + +A la même date, deux journaux ministériels, la _Minerve_ et le _Monde_, +se préoccupaient beaucoup de l'inconvénient qu'il pourrait y avoir pour +les ministres, dans la sympathie que manifestaient envers la cause de +Riel, les membres du clergé et les catholiques les plus ardents. + +Toute une campagne fut entreprise, pour déconsidérer Riel dans l'opinion +du clergé. + +On nia ouvertement qu'il eut les sympathies des prêtres du Nord-Ouest. + +On retraça, jour par jour, des récits d'égarements religieux qui +devaient faire considérer Riel comme étranger à la communion catholique. + +Qu'y avait-il de vrai là-dedans? + +Il est possible que beaucoup d'hallucinations aient traversé ce cerveau +surexcité. Mais, dans tous les cas, il est certain qu'on avait +odieusement exagéré et dénaturé les faits. + +Nous en avons deux preuves palpables. + +La première, c'est que Riel a été constamment assisté par le P. André et +est mort en bon catholique. + +La seconde c'est que, jusqu'au dernier moment, Mgr. Grandin n'a cessé +d'intercéder en faveur du condamné. On avait donc menti une fois de +plus. CINQUIÈME MENSONGE! + +Au lendemain du rejet du pourvoi de Riel par le conseil privé, le +_Monde_ s'était écrié: «_Les avocats libéraux ont fait tout ce qu'ils +ont pu pour faire pendre Riel. Heureusement ils n'ont pas réussi à tout +perdre. Leur tâche est finie: la nôtre commence!_» + +Allégation et promesse qui ont eu une portée incalculable;--car les +dires du journal officieux ont eu pour effet, de persuader aux députés +conservateurs que le gouvernement avait un programme arrêté d'avance, en +vue de sauver Riel; et cette assurance les a empêchés d'intervenir à +temps, sinon pour modifier l'opinion de Sir John A. Macdonald, au moins +pour imposer la retraite des trois ministre canadiens-français et pour +mettre par là le gouvernement dans l'impuissance d'agir. SIXIÈME +MENSONGE! + +Mais pendant ce temps on avait obtenu ce qu'on voulait. + +On avait permis aux orangistes de faire dire à sir John: «Vous ne pouvez +pas nous refuser la tête de Riel, puisque des journaux +canadiens-français, eux mêmes, déclarent son crime indigne d'excuse.» + +Et on avait permis à Sir John A. Macdonald de dire à ses trois +satellites canadiens-français dans le conseil des ministres: «Vous ne +pouvez pas soutenir sérieusement que vos compatriotes tiennent à la vie +de Riel, puisqu'en dehors des réclamations des libéraux, nos ennemis, il +n'a pas été fait auprès de nous une démarche, PAS UNE SEULE pour le +sauver!» + +Notre malheureux frère métis a payé de sa vie ce raisonnement astucieux. + +Puisse ce fatal exemple nous détourner à jamais de cette politique de +mensonge, d'hypocrisie et d'apparence, par laquelle nous avons été trop +longtemps gouvernés! + +Riel n'est pas seulement une victime politique! + +C'est un martyr! + +Si sa mort, qui est à la fois un acte de barbarie et un soufflet +insolemment jeté à toute une race, a été pour nous une dure leçon, +tâchons qu'elle soit un enseignement. + +En entreprenant le douloureux récit du procès et de la mort de Riel, +plus d'une fois la plume nous est tombée des mains! + +Nous avons voulu cependant continuer jusqu'au bout cette véridique +histoire. + +Il faut que tout le monde la connaisse et s'en souvienne, au jour des +comptes à rendre. + +Le meurtre de Regina est pour nous une menace, et en même temps il nous +impose de grands devoirs. + +Aucun patriote n'y faillira; car si, ce qu'à Dieu ne plaise, nous +devions les déserter, c'est que nous n'aurions plus de sang dans les +veines. On pourrait écrire sur le livre des destinées: _Fin du +Canada-français_. Nous serions un peuple avili et mûr pour l'esclavage. + + + + +CHAPITRE II + +LE NORD-OUEST ET LES MÉTIS +SPÉCULATION ET SPOLIATION + + +Tout le monde savait, depuis l'automne de 1884 qu'une insurrection était +en préparation au Nord-Ouest. Personne ne s'en cachait. Le gouvernement +en était averti, mais il ne semblait s'en préoccuper à aucun degré. Lors +de l'inspection de fin d'année en vue de l'éventualité d'une prise +d'armes, les chefs des districts militaires avaient signalé au ministre +de le milice qu'on manquait de tout; ils lui avaient indiqué, en même +temps, ce dont ils avaient besoin pour être en mesure de se mettre en +campagne, le cas échéant. Mais Sir A. P. Caron avait fait la sourde +oreille. Il n'était pas encore devenu le Carnot du régime actuel; et ses +opérations de stratégiste se bornaient à faire évoluer à Ottawa, au +profit de ses intrigues personnelles, un certain nombre de castors, qui +savent maintenant ce que vaut le personnage dont ils ont trop longtemps +été dupes. + +A envisager les choses de près et à voir la quiétude avec laquelle le +gouvernement semblait vaquer à son sommeil ordinaire, un oeil exercé eut +pu croire que, si l'on ne faisait rien pour prévenir la révolte, c'est +qu'on n'était pas fâché qu'elle eut lieu et qu'on avait ses raisons pour +cela. + +Il faut tout dire. + +Il y a, dans le Nord-Ouest, une bande de _jobbers_, de contracteurs, +d'officiers et de fanatiques, pour lesquels la révolte a été une +excellente aubaine. + +Des gens, qui ont entrepris de supprimer au Nord-Ouest la langue +française, y ont trouvé le moyen d'exercer contre les malheureux Métis +une répression impitoyable. + +Des compagnies puissantes à Ottawa, qui passaient généralement pour +faire depuis quelque temps de médiocres affaires avec le commerce des +pelleteries et celui des terrains, ont trouvé, comme pourvoyeurs des +troupes, le moyen d'encaisser cette année des bénéfices inespérés. + +Les fournitures à l'armée, sans parler du maraudage et du pillage, ont +enrichi tant de monde, que le Nord-Ouest deviendrait pour quelques +aventuriers un véritable _eldorado_, s'il pouvait y avoir une +insurrection, au commencement de chaque printemps. + +Ces répressions n'auraient pas eu lieu, ces dividendes n'auraient point +été encaissés, ces bénéfices plus ou moins illicites n'auraient point +fait la fortune de ceux qu'ils ont enrichis, si le gouvernement avait +pris les mesures nécessaires pour éviter l'insurrection; et si, de son +côté, le ministre de la milice ne s'était point endormi dans une +quiétude, qui l'a obligé plus tard à se livrer pieds et poings liés à la +compagnie de la Baie d'Hudson et à divers autres contracteurs, pour le +transport, l'entretien et la nourriture des troupes. + +Ce serait une chose trop horrible que de supposer que certaines +personnes, même étrangères au gouvernement et trompant les ministres, +aient favorisé en sous main la rébellion, pour rendre la répression +indispensable et pour en profiter. Mais nous ne remplissons ici qu'un +rôle de chroniqueur, et il nous faut bien dire les bruits qui ont couru, +quand ils ont couru avec persistance. + +De tels faits ne sont malheureusement pas hors de toute croyance. +Quiconque connaît un peu l'histoire contemporaine de la France, n'ignore +point comment les insurrections se sont faites pendant longtemps en +Algérie, lorsqu'un officier général avait besoin de gagner un grade; et +comment il n'y a plus eu une seule insurrection, depuis que le régime +politique de la France est changé et que les militaires n'ont plus le +droit de les inventer eux-mêmes. Les personnes qui auraient encore à +s'éclairer sur ce point, pourront lire avec profit _Le Dernier des +Napoléons_, de M. le baron de Hubner, ancien ambassadeur d'Autriche à +Rome, et l'histoire anglaise de la guerre de Crimée, par Alexander +William Kinglake. + +Quoiqu'il en soit, les ministres d'Ottawa ne sauraient prétendre que les +réclamations des Métis les avaient pris au dépourvu. + +M. Chapleau, secrétaire d'état, écrit aux habitants du Fall River, à la +date du 16 juin dernier: «Si les Métis avaient des griefs sérieux contre +le gouvernement canadien, la voie de la pétition leur était ouverte +comme à tout citoyen libre...» + +Hélas! les malheureux Métis avaient usé de la voie de la pétition au +point d'être beaucoup mieux édifiés que M. Chapleau sur sa complète +inefficacité. + +Ce que l'on ne sait pas assez, ce qui est tellement fort qu'on ne voudra +pas le croire dans l'avenir, c'est qu'ils pétitionnaient _depuis huit +ans_ sans obtenir de réponse! + +Depuis huit ans; car la réclamation qu'il renouvelaient encore au mois +de mars dernier, datait officiellement de juin 1878, et avait donné +lieu, pendant cet espace de temps, à soixante-douze pétitions restées +sans réponses! + +Et que réclamaient-ils? + +Ils réclamaient le droit de vivre, sans être exposés chaque jour à être +chassés de leurs demeures comme des troupeaux de bêtes! + +La cession que la compagnie de la Baie d'Hudson avait faite, en 1870, de +ses droits au gouvernement canadien, avait transformé la terre libre et +ouverte au premier occupant en terre domaniale. + +Le gouvernement s'arrogeait le droit de vendre la terre, de la donner à +la compagnie du Pacifique Canadien, de la concéder à des immigrants ou à +des amis politiques; mais, en échange de la terre libre sur laquelle +avaient vécu leurs pères, les Métis réclamaient l'allotissement d'une +quantité de terrains suffisante pour eux et leur famille. + +L'acte de 1870 avait réservé 100 arpents à chacun des Métis de Manitoba. + +Les métis de la Saskatchewan, de la rivière Qu'Appelle et de la Rivière +Rouge demandaient à ce que le droit--ou pour mieux dire--à ce que +l'indemnité accordée à titre de compensation, fût la même dans le +territoire du Nord-Ouest que dans le Manitoba. + +Ils demandaient, en outre, à ce qu'on ne leur attribuât pas 100 arpents +n'importe où, et à ce qu'on ne les délogeât pas de leurs habitations sur +le bord des fleuves, pour leur offrir une concession hypothétique dans +des régions inaccessibles. + +Et ils attendaient une réponse depuis le mois de juin 1878! + +Une première fois leur demande avait été soumise à l'enquête. + +Une seconde fois on avait consulté Mgr Taché, qui avait insisté sur +_l'urgence de donner satisfaction aux Métis._ (29 janvier 1879). + +Mais le gouvernement n'avait pas tenu compte de la réponse. + +Une autre fois, le marquis de Lorne donnait de bonnes paroles au +représentant du district, M. Clarke; et, en même temps, on lui répondait +d'Ottawa: «Votre lettre a été réservée pour la considération spéciale du +ministre.» (14 avril 1882). + +Mais le ministre ne considérait rien, et tout restait comme devant. + +En 1883, le conseil supérieur du Nord-Ouest renouvelait la même demande, +sans plus de succès; et en 1884, Sir Hector Langevin déclarait aux +Métis, lors de son passage au Nord-Ouest, _que leurs demandes étaient +parfaitement raisonnables et qu'il serait bon de les consigner par +écrit!!_ + +Cependant ce n'est pas tout. A défaut de réponse, les Métis voyaient +apparaître, de temps à autre, des arpenteurs qui divisaient +méthodiquement le terrain en carrés selon le système des _townships_; et +comme les terres des Métis n'étaient point carrées, ni de la dimension +voulue, il arrivait que l'arpenteur figurait une ligne, coupant leur +champ en deux ou coupant leur cabane en biais et leur cheminée par la +moitié. C'était la limite d'une concession à venir. + +D'autres fois, il arrivait qu'un étranger débarquant au milieu d'eux, +avec un plan à la main, leur apprenait que leur maison était située sur +la concession qui venait de lui être faite, et les invitait à déloger, +sans tambour ni trompette. + +Quant à tenter d'obtenir pour soi-même une concession quelconque, +c'était prendre une peine inutile. Aux pétitions collectives, le +gouvernement ne répondait pas. Aux demandes individuelles, les bureaux +répondaient invariablement: «qu'ils avaient le regret de vous annoncer +qu'il ne pouvait y être donné suite, une _application_ antérieure ayant +été faite à Ottawa pour le même terrain, par une autre personne.» + +Un jour, on s'étonna, sur les bords de la Saskatchewan, que tant +_d'applications_ antérieures eussent été faites par des personnes qu'on +ne voyait jamais apparaître; et on imagina, pour en avoir le coeur net, +de demander, en un coin imaginaire, la concession d'un terrain et d'un +pouvoir d'eau qui n'existaient pas! + +La réponse tarda quelque temps; puis elle arriva, avec sa déplorable +monotonie «une _application_ antérieure avait été faite par une autre +personne,» sur le terrain qui n'existait pas! + +Probablement, le bureaucrate, alléché par la description imaginaire du +demandeur en concession, s'était dit qu'il convenait de réserver une +telle aubaine à un parent ou à un ami; et il avait envoyé sa réponse, en +négligeant de vérifier sur le plan l'existence et la condition du +terrain! + +Les choses en étaient là, lorsque les Métis, las de pétitionner et ne +songeant point encore à la révolte, mais désireux d'avoir à leur tête un +homme instruit, actif et capable de faire réussir enfin leurs requêtes, +songèrent à réclamer l'assistance de Riel (juin 1884). + +Louis Riel vivait fort paisiblement, avec sa famille, dans le Montana, +lorsque les délégués des Métis, parmi lesquels figuraient des Anglais, +firent un voyage de plus de 700 milles pour lui demander de venir se +fixer parmi eux. + +Il leur répondit dans les termes suivants: + + MESSIEURS.--Vous avez parcouru plus de 700 milles du pays de la + Saskatchewan, traversé la ligne de frontière internationale pour + me faire une visite. + + Les communautés au milieu desquelles vous viviez vous ont + envoyés comme délégués pour me demander mon avis sur plusieurs + difficultés qui ont rendu malheureux le Nord-Ouest britannique, + sous l'administration d'Ottawa. De plus, vous m'invitez à vous + accompagner et à établir ma demeure parmi vous, dans l'espérance + que ma présence servira à améliorer votre condition. Votre + invitation est pressante et cordiale; vous voulez que je vous + accompagne avec ma femme et mes enfants; je pourrais m'excuser + et dire: «non, merci!» et pourtant vous m'attendez; je n'ai donc + qu'à me préparer; vos lettres de délégation m'assurent d'une + réception amicale. + + Messieurs, votre visite personnelle me cause une grande joie, + et, je me glorifie ne même temps de l'honneur que vous me + faites, mais le caractère officiel de votre visite lui donne une + tournure tout à fait remarquable, et je considérerai ce moment + comme un des plus heureux de ma vie,--_un événement que ma + famille se souviendra toujours_, et j'espère qu'avec l'aide de + Dieu, mon appui vous sera utile afin que cet événement soit une + bénédiction pour vous et pour moi, qui en ai eu beaucoup, cette + année, la quarantième de mon existence. Il vaut mieux être + franc--je ne crois pas que les conseils que je vous donnerai, + tandis que je serai dans ce pays, concernant les territoires du + Canada, auront aucune influence de l'autre côté de la frontière; + mais la question peut être envisagée d'un autre point de vue: + D'après les clauses 31 et 32 du traité de Manitoba, j'ai droit à + certaines terres, dont j'ai été privé directement ou + indirectement par le gouvernement du Canada. Nonobstant le fait + que je sois devenu citoyen américain, ma réclamation pour ces + terres est encore valide; par conséquent, mes intérêts étant les + mêmes que les vôtres, j'accepte votre bonne invitation, et + j'irai passer quelques mois parmi vous, dans l'espérance qu'à + force d'envoyer des pétitions, nous obtiendrons du gouvernement + le redressement de tous nos griefs. + + L'élément métis forme une partie considérable de la population + du Montana, et si nous comptons les blancs qui, par suite de + mariages ou autrement ont intérêt à sauvegarder les privilèges + des Métis, il est évident, qu'ils forment une classe puissante. + Je suis actuellement occupé à faire leur connaissance, et je + suis un de ceux qui aiment à voir régner parmi eux l'union. De + plus, j'ai fait des amis et des connaissances parmi lesquels + j'aime à vivre. Je vous accompagnerai, mais je reviendrai en + septembre. + + J'ai l'honneur d'être, messieurs les délégués, + + Votre humble serviteur, + + LOUIS RIEL. + +Le journal _Le Manitoba_, qui depuis a obéi à l'ordre d'injurier Riel, +écrivait en ce temps là: «On dit que M. Riel revient avec sa famille. +Oh! s'il pouvait seulement avoir l'heureuse idée de demeurer constamment +parmi nous. Cet homme ne peut faire que du bien à ses concitoyens...» + +Et le 10 août suivant, Sir A. P. Caron, en villégiature à la +Rivière-du-Loup, donnait un dîner politique auquel assistaient Sir John +A. Macdonald et une dizaine de conservateurs de la province de Québec. +Le chef du cabinet y déclara: «que la présence de Riel au Nord-Ouest +n'avait rien d'inquiétant pour le gouvernement, que tout au contraire +_elle favorisait ses vues_, et que le chef métis travaillait à concilier +les intérêts des populations avec ceux de la couronne, _qu'il méritait +de la reconnaissance plutôt que du blâme._» + +Le 5 septembre, une grande réunion, dont _le Manitoba_ a rendu compte, +se tint à Saint-Laurent, et adopta, sur la proposition de Riel, les +propositions suivantes: + + Nous voulons, 1° La subdivision des territoires du Nord-Ouest en + provinces. + + 2° Pour les habitants du Nord-Ouest des avantages semblables à + ceux qui ont été accordés en 1870 aux habitants du Manitoba. + + 3° Une concession de 240 acres de terre aux Métis qui n'ont pas + encore reçu de concession. + + 4° La concession immédiate par lettre patente des terrains + actuellement occupés par les Métis. + + 5° La mise en vente, par le gouvernement, de 500,000 acres de + terre; le produit de cette vente devant être placé à intérêt + pour subvenir aux besoins des Métis pour l'établissement + d'hôpitaux, d'orphelinats et d'écoles, ou encore pour fournir + aux pauvres gens des charrues ou d'autres instruments agricoles + et des semences. + + 6° La mise en réserve de 100 cantons (townships) dans des + terrains marécageux et qui ne seront probablement peuplés d'ici + à longtemps; ces terrains devant être distribués aux enfants des + Métis de la prochaine génération et pendant 120 ans, chaque + enfant devant recevoir sa part à l'âge de 18 ans. + + 7° Une subvention d'au moins 1,000 piastre pour établir un + couvent dans les établissements considérables des Métis. + + 8° L'amélioration dans les conditions du travail des Sauvages + pour les empêcher de mourir de faim, et un plus grand soin de + leur personne. + +Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert, le R. P. Fourmond, le R. P. Touze, +le R. P. Lecoq, assistaient à cette assemblée, et Mgr Grandin fut +vivement prié par les Métis de faire connaître son opinion. + + «Parmi ces propositions, dit Sa Grandeur, il y en a qui touchent + de trop près à la politique, celles-là nous sont indifférentes + et nous ne voulons nous en mêler aucunement, parce qu'elles + n'ont qu'un intérêt douteux pour la population et la religion. + Quant aux autres, nous nous en occupons depuis longtemps; et + _nous nous sommes efforcés de les faire admettre par le + gouvernement; nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour + obtenir justice; nous avons même obtenu des promesses que nous + croyions officielles; aujourd'hui, nous constatons avec regret + qu'elles ont été oubliées, nous partageons votre mécontentement + et nous n'avons pas manqué de nous plaindre auprès des + autorités..._» + +Malheureusement, ni ces plaintes, ni les pétitions, ni les autres +réunions qui se tinrent pendant l'automne et pendant l'hiver ne purent +décider le gouvernement à sortir de son mutisme. La consigne à Ottawa +était de ronfler; et chacun sait comment Sir David Macpherson s'en +acquittait, à la satisfaction du maître. + +Sir John A. Macdonald avait eu cependant une idée qui est le résumé de +toute sa politique. Il avait eu l'idée de ne rien accorder aux Métis, et +de les faire taire en achetant leurs chefs. + +C'est ainsi que Schmidt avait été nommé commis au bureau des terres de +Prince Albert, Dumas, instructeur des Sauvages, et que des offres +avaient été faites à Dumont et Isbester. + +Mais, pendent ce temps-là, on n'aboutissait à rien. Le mécontentement et +l'agitation des esprits augmentaient de jour en jour. Des nouvelles +spoliations étaient commises par des spéculateurs; et les arpenteurs +soulevaient incessamment de nouvelle réclamations. + +Tout était mûr pour la révolte. Nous verrons, plus tard, comment elle se +produisit, et qui tira le premier coup de feu. Mais il est dès à présent +prouvé que les griefs des Métis étaient fondés;--qu'ils étaient soutenus +depuis huit ans par les autorité ecclésiastiques;--que, depuis huit ans, +on n'avait pas su leur rendre justice; on n'avait pas même su leur +répondre, et que s'il y a jamais eu un soulèvement excusable au monde, +c'est celui de pauvres gens que, ayant usé de tous les moyens légaux +pour faire valoir leurs droits, ont été constamment trompés, remis au +lendemain et, finalement, n'ont rien pu obtenir. + + + + +CHAPITRE III + +LOUIS RIEL--UN MARTYR ET UNE FAMILLE +DE PATRIOTES + + +On peut apprécier différemment la conduite de Louis Riel en 1871 et en +1885. + +Il y a quelques individus, se disant Canadien-français, qui ne manquent +pas une occasion d'insulter les patriotes de 1837. + +Ce sont les mêmes qui n'ont cessé d'insulter Riel. + +D'autres, qui ne sont pas des traîtres, ont hésité, au moment où l'on se +battait au Nord-Ouest, et nous comprenons leur hésitation. + +Tout homme, qui a eu le malheur d'être placé par les circonstances à la +tête d'un mouvement insurrectionnel, est responsable même de ce qu'il +n'a pas voulu faire; il est exposé à être condamné par tous ceux qui +mettent le respect de la loi écrite au-dessus du droit naturel et des +principes d'humanité foulés aux pieds. + +Mais, dans tous les cas, il y a trois qualités qu'on ne refusera pas à +Riel. + +D'abord, c'était un brave. Ses calomniateurs ont essayé, même sur ce +point, de ternir sa renommée. Mais la façon dont il est mort, ferme la +bouche à la calomnie et rend témoignage de la fermeté de son âme. + +Ensuite, son désintéressement était indéniable; son dévouement à ses +frères a été le guide de toute sa vie; et c'est pour eux qu'il est mort. +Là encore la calomnie a essayé de l'atteindre. On l'a représenté comme +un ambitieux vulgaire. Mais de telles accusations ne résistent pas à +l'examen. Riel vivait heureux et tranquille au Montana, lorsque les +Métis du Nord-Ouest sont venu réclamer son appui. Il n'avait rien à +gagner avec eux, il avait tout à perdre. Il n'a pas hésité un instant +devant ce qu'il considérais comme un grand devoir à remplir; un grand +devoir qui l'a mené à l'échafaud, mais qui sera peut-être l'origine de +l'émancipation d'une race. + +Une troisième qualité qu'on ne saurait contester à Riel, c'est la +séduction profonde qu'il exerçait sur tous ceux qui avaient affaire à +lui. + +Cette séduction ne venait point seulement de l'éloquence abondante et +mêlée d'une inexprimable douceur, dont ont rendu témoignage tous ceux +qui l'ont connu et qui ont assisté à ses dernières épreuves. + +Ce qui faisait la toute-puissance de l'éloquence de Riel, c'est qu'on +sentait qu'elle partait du coeur. + +Comme tous les enthousiastes, comme tous les visionnaires, il était +sujet à se tromper, à exagérer le devoir, parfois à le déplacer. Mais +tous ses compagnons savaient qu'il leur était dévoué corps et âme, et, +qu'au besoin, il donnerait sa vie pour eux. + +Il avait pris part à l'insurrection de 1870. Il avait été vaincu, il +avait été proscrit; mais il était resté pour les siens un héros +légendaire. On se racontait à la veillée, les actes d'audace par +lesquels il s'était rendu célèbre, et lorsqu'il revint en 1884, à la +région de Prince Albert, il n'avait rien perdu de tout son prestige. +Français, Anglais et Écossais, tous les Métis lui avaient tendu les +mains et avaient applaudi à ses discours, parce qu'ils avaient reconnu +en lui un désintéressement absolu et un dévouement sans bornes. + +Ce dévouement à sa race était, chez Louis Riel, une vertu héréditaire. +Lorsqu'il avait à peine cinq ans, son père avait été le défenseur et le +libérateur des Métis en 1849, contre les exactions de la compagnie de la +Baie d'Hudson. + +Tout le monde avait encore présent à l'esprit, le souvenir de la grande +lutte que M. Riel, le père, avait soutenue à une époque où les Métis +étaient des serfs et où il leur était interdit de tuer, fut-ce une biche +ou un rat musqué, autrement que pour en vendre la robe aux agents de la +compagnie. Tout le monde savait que la conquête de la liberté du +commerce avait été son oeuvre. On se souvenait de son audace et de son +triomphe, le jour où un Métis français, Guillaume Sawyer, ayant été +traduit pour un délit imaginaire devant un juge prévaricateur, le 17 +mars 1849, onze Métis ayant Riel à leur tête étaient venus assister +Guillaume Sawyer en cour, et avaient signifié au tribunal, qu'ils lui +donnaient une heure pour rendre justice à Sawyer; et qu'au delà de cette +heure ils se rendraient justice à eux mêmes, si justice ne leur était +pas faites. + +Lorsque l'heure fut écoulée, le juge Thom avait essayé de prétexter que +le procès n'était pas fini. Mais Riel, père, s'était écrié: «Le temps +accordé est écoulé. Le procès n'a pas sa raison d'être. L'arrestation de +Sawyer a été faite en violation de tout principe de justice, et je +déclare que dès ce moment Sawyer est libre.» + +Devant les acclamations frénétiques des Métis, ni le gouvernement, ni le +juge, ni les magistrats n'avait osé résister. Sawyer était sorti libre +de l'audience. Riel obligea la compagnie à lui rendre les effets qu'on +lui avait confisqués; et, de plus il avertit la compagnie qu'à l'avenir +les colons entendaient avoir le commerce libre. Tous les Métis crièrent +à la fois avec enthousiasme: «Le commerce est libre! le commerce est +libre! vive la liberté!» en présence du juge, du gouverneur et des +magistrats atterrés; et, de ce jour, le monopole oppressif de la Baie +d'Hudson cessa d'exister dans le Nord-Ouest. + +On dit que l'histoire se renouvelle sans cesse. Près de quarante ans se +sont écoulés. Il y a encore au Nord-Ouest des tyrans et des juges +prévaricateurs. Le juge Thom s'appelle aujourd'hui Richardson, et son +nom est associé aux malédictions de tout un peuple. Mais il y a aussi de +nobles coeurs. Gabriel Dumont a obligé ses vainqueurs eux-mêmes à lui +rendre hommage; et Louis Riel a témoigné, par sa vie et par sa mort, +qu'il était le digne fils de son père. + +Louis Riel était né à la Rivière Rouge, en 1844, du mariage de M. Riel, +père, avec Julie de la Gimodière. Sa mère, que l'agonie de son fils +vient de rendre folle, était née à Sorel. Elle est Canadienne-française +de père et de mère. Son grand-père Riel était Canadien-français et sa +grand'mère Métisse de race française. Louis Riel est donc des nôtres. +Métis, il 'était de coeur et d'âme; mais il n'avait que quelques gouttes +de sang montagnais dans les veines. La naissance l'avait fait +Canadien-français, et son dévouement à une cause proscrite cimentait +l'union de deux races soeurs. Nos ennemis ne l'ont jamais oublié, et le +crime qu'il vient d'expier à Regina ne consiste pas, aux yeux de ses +bourreaux, à s'être insurgé, en compagnie d'Anglais qu'on s'est +d'ailleurs empressé de mettre en liberté. Son véritable crime était de +représenter l'élément français dans le Nord-Ouest en face d'un +gouvernement qui a décrété que le Nord-Ouest serait une terre anglaise. + +Louis Riel avait été élevé sous la direction de Mgr. Taché, et grâce à +la protection de Madame Masson, mère de notre lieutenant-gouverneur. + +Passé de là au collège de Montréal, il avait eu le malheur de perdre son +père, le 21 janvier 1864, au moment où il commençait son cours de +philosophie; et, après avoir terminé ses études, il était revenu dans la +prairie, prendre son rôle de chef de famille, sans se douter des +destinées qui l'appelaient à faire retentir deux fois l'Amérique de son +nom. + +Tout le monde sait quelle part il prit à l'insurrection de 1870, et +quelle fut la cause de cette insurrection, la plus juste de toutes +celles que l'histoire ait jamais eu à enregistrer. + +L'union imposée en 1840 au Canada-Français avec les Anglais d'Ontario, +ne pouvait plus tenir. Par une conséquence que ses auteurs n'avaient pas +prévue, cette union dirigée contre la race française, avait assuré dans +le parlement uni, la prépondérance de l'élément canadien-français; et +cette prépondérance était telle, que la majorité conservatrice de la +province de Québec avait pu faire subir aux Anglais d'Ontario des +ministres, repoussés par le corps électoral de cette province. Il est +bon de rappeler ce fait, en présence d'un régime sous lequel ce sont les +Anglais d'Ontario qui nous gouvernent, qui nous imposent leur +gouvernement, et qui viennent de mettre Riel à mort, malgré le voeu +unanime du peuple canadien-français. Triste résultat de la +Confédération, de la politique de Sir John A. Macdonald et de +l'insignifiance servile de Sir Hector Langevin! Mais, en 1865, la +situation créée par l'acte d'union ne pouvait plus se prolonger; les +deux provinces n'étaient d'accord sur rien. La solution vraiment logique +eût dû consister à rappeler purement et simplement l'acte d'union et à +rendre à chacun sa liberté. Mais alors, personne n'y songea. Les +ministres conservateurs avaient d'autres visées; et sous leur influence, +le Canada s'abandonna à la dangereuse ambition de devenir un grand État. +C'est ainsi que la Confédération fut faite. Comme Ontario et Québec ne +pouvaient s'entendre, on leur adjoignit pour les départager, le +Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, qui devait s'augmenter plus +tard de la Colombie Anglaise et de l'île du Prince-Edouard. Comment nos +hommes d'État ne s'aperçurent-ils pas que, par cette adjonction, la +province de Québec passait de la prépondérance ou tout au moins de +l'égalité à un état de minorité forcée; et que tôt ou tard la +Confédération se retournerait fatalement contre nous? Hélas! il a fallu +le gibet de Riel pour nous amener nous-mêmes à nous en convaincre! + +Quoiqu'il en soit, la nouvelle Confédération fut formée et son premier +acte consista à acheter à la compagnie de la Baie d'Hudson le territoire +du Nord-Ouest. Les Métis furent vendus comme un vil troupeau, par un +compagnie commerciale à un gouvernement qu'ils ne connaissaient pas. Ce +gouvernement n'avait pas même daigné leur faire savoir qu'ils étaient +devenus ses sujets; et M. McDougall s'était présenté, comme +lieutenant-gouverneur, par la grâce du gouvernement d'Ottawa, avant même +que l'acte de cession n'eut été régulièrement promulgué. + +Non seulement on avait disposé des Métis sans eux, mais on avait disposé +en même temps de la terre qui, par le fait de la cession, devenait terre +domaniale et qui allait être livrée au zèle dévorant des arpenteurs. + +On a dit qu'alors les Métis s'insurgèrent. Le fait est vrai, mais +l'expression ne l'est pas. Les Métis étaient, depuis trois quarts de +siècle, sujets de Sa Majesté Britannique, sous la gestion de la +compagnie de la Baie d'Hudson. La retraite de la compagnie de la Baie +d'Hudson, les rendait à eux-mêmes. Ils entendaient rester, comme par le +passé, sujets loyaux de la reine. Mais ils n'entendaient qu'un acte de +vente pût les livrer pieds et poings liés au gouvernement d'Ottawa. Ils +avaient raison. Le 27 janvier 1870, ils établirent un gouvernement +provisoire, sous la présidence de Louis Riel. Ils étaient dans leur +droit. + +Le gouvernement d'Ottawa le sentait si bien qu'il eut recours à +l'intervention bienveillante de Mgr Taché, et qu'il fut convenu avec Sir +John A. Macdonald et Sir George Cartier, _qu'en vertu d'un arrangement +amical_, les Métis se soumettraient au gouvernement; et qu'après les +arrangements conclus, une amnistie générale serait proclamée. C'est en +vertu de cet arrangement, que les délégués du gouvernement canadien et +ceux du gouvernement provisoire rédigèrent ensemble le bill de Manitoba. + +Par malheur, la convention n'avait pas été écrite. Sir John A. Macdonald +avait donné à Mgr Taché sa parole d'honneur; et le gouverneur-général +avait déclaré aux délégués des Métis que la chose ne souffrait aucune +difficulté, et qu'on n'attendait que la sanction de la couronne. + +On sait comment Sir John A. Macdonald faussa sa parole d'honneur. Le +colonel Wolseley, qui allait préluder à ses tristes exploits en Égypte +par le pillage du Nord-Ouest, se présenta au fort Garry, non pas comme +représentant du gouvernement canadien, mais comme représentant du +gouvernement impérial, que les Métis n'avaient jamais cessé de +reconnaître; et étant ainsi entré par trahison dans la place, il se +conduisit en vainqueur. Les membres du gouvernement provisoire furent +arrêtés et traînés en prison; et le colonel Wolseley se félicita dans un +discours public «d'avoir mis en fuite les bandits de Riel.» + +Malheureusement, le gouvernement, qui avait été capable de s'emparer du +fort Garry par surprise, n'était pas capable de s'opposer à l'invasion +des fénians; et pour se défendre, il dut recourir à la généreuse +assistance de Riel et de Lépine. Cela n'empêcha pas Lépine d'être +ensuite mis en jugement et condamné à mort. La tête de Riel fut mise à +prix. Il n'en fut pas moins élu à la Chambre des Communes en 1873, pour +le comté de Provencher. + +Poursuivi et traqué par les orangistes, obligé de se déguiser et de +changer de domicile au moindre soupçon, pour échapper au poignard des +assassins, Riel parvint néanmoins à passer inaperçu à travers les sbires +et se présenta seul au parlement, le 19 mars 1874, où il prêta serment +d'allégeance comme député de Provencher, devant le greffier des +Communes. Mais il fut expulsé par une majorité de 124 voix contre 68. Le +3 septembre de la même année, il était réélu pour le comté de +Provencher; mais l'amnistie n'ayant point été proclamée, il ne put +prendre son siège. Il n'était pas seulement loyal, il était +conservateur, et un peu plus tard il abandonna son siège pour assurer la +réélection de Sir George Cartier, battu dans la province de Québec. Il +ne faut jamais compter sur la reconnaissance des grands de la terre, Sir +John A. Macdonald vient de récompenser Riel de son dévouement à la cause +conservatrice, en le faisant pendre à Regina, le frère de M. Chapleau +étant shérif. + +Tel était l'homme qu'après treize ans d'exil, les Métis allèrent +chercher en 1884, au Montana, pour lui confier la défense de leurs +droits méconnus. + +Rarement plus noble tâche avait été mise entre des mains plus dignes. + +Depuis l'échec de Riel, les vautours se sont abattus sur leur proie. On +a décidé qu'il serait la victime expiatoire des fautes commises par le +gouvernement canadien dans le Nord-Ouest. On a suscité contre le héros +métis le fanatisme et les mauvaises passions. Pour ameuter l'esprit +anglais, peut-être pour marquer plus cruellement par sa mort +l'avilissement de l'influence française, on a cherché à transformer la +question en une lutte de races; et on a présenté le mouvement métis de +1885 comme une insurrection française contre un gouvernement anglais. +C'est encore un mensonge qu'il importe de relever. Il s'agissait si peu +d'une lutte de races, qu'au début du mouvement, les plaintes des +Écossais et des Anglais n'étaient pas moins vives que celles des +Français; et que la députation envoyée à Riel au Montana comprenait +plusieurs Anglais, entre autres Jackson et Isbester. + + + + +CHAPITRE IV + +L'INSURRECTION + + +Au milieu de mars 1885, il se passa un fait au moins étrange. + +Tout le monde prévoyait, depuis plusieurs mois, une insurrection; et le +gouvernement était seul à n'y avoir point pris garde. + +S'il y avait pris garde, il lui eut suffi de se décider à rendre justice +aux Métis, pour que l'insurrection n'eut pas lieu. + +Or, l'agitation croissait de jour en jour, mais aucun acte de justice +n'était intervenu. + +Non seulement Riel n'avait pas encore levé le drapeau de la révolte, +mais il n'avait pas même renoncé à l'espérance d'une solution pacifique; +et il se flattait d'intimider le gouvernement, par des démonstrations, +de façon à arracher des concessions aux ministres d'Ottawa, sans être +obligé de recourir à une prise d'armes. + +Rien n'était donc changé à la situation, au commencement de mars. Il n'y +avait pas encore d'insurrection; et il dépendait du gouvernement +canadien qu'il n'y en eût jamais. S'il avait fait, à cette date, ce +qu'il a été obligé de faire depuis, s'il avait accordé aux Métis les +demandes dont le bien fondé a été plus tard reconnu, la paix n'aurait +jamais été troublée; nos concitoyens n'auraient pas été condamnés à la +dure expédition du Nord-Ouest, et une dépense de plusieurs millions de +piastres aurait été épargnée au trésor public. + +Chose curieuse! Le gouvernement qui n'avait pas encore trouvé une minute +pour lire les réclamations des Métis, s'était, paraît-il édifié à sa +manière sur la situation du Nord-Ouest; et il s'était résigné avec _un +coeur léger_ à l'idée de la guerre civile, avant que la guerre fut +déclarée, avant même qu'elle fut devenue inévitable. + +Cette guerre civile, ce fut la police du gouvernement que en prit +l'initiative. + +Le 27 mars, le major Crozier, de la police à cheval, profitant d'une +altercation survenue la veille entre Gabriel Dumont et un nommé MacKay, +s'était présenté aux Métis en ennemi, à la tête d'un corps de troupes. + +Il avait rencontré Gabriel Dumont, escorté de vingt cavaliers: et il +avait tiré le premier coup de feu sur des hommes inoffensifs. + +Cette action, dans laquelle la police fut mise en déroute et perdit +quatorze hommes, reçut le nom de bataille du lac aux Canards. + +Il est important de constater que, ni de part ni d'autre, il n'est nié +que les hommes de Crozier aient tiré les premiers. + +Par une coïncidence surprenante, à cette même date du 27 mars, avant de +connaître l'attaque du major Crozier, le gouvernement, qui s'y attendait +évidemment, ordonnait à la batterie A de Québec, et à la batterie B, de +Kingston, de former chacune un détachement de cent hommes et de se +mettre aussitôt en campagne. + +Cette fois-ci, comme en 1870, c'était donc le gouvernement qui avait +déclaré la guerre. C'était le gouvernement qui avait entamé les +hostilités contre des gens ne demandant qu'à traiter. + +La mobilisation se fit rapidement + +Dès le 24 mars, le général Middleton était parti pour Winnipeg, afin de +se mettre à la portée des opérations éventuelles. + +Le 28 mars, deux détachements des Queen's Own, le 10ème Grenadiers +Royaux et la compagnie C, de l'infanterie de Toronto étaient appelés au +service. Le 65ème Carabiniers de Montréal reçut pareillement son ordre +de départ. Le 30 mars, deux nouveaux régiments étaient levés à Winnipeg +et un détachement des gardes à pied du gouverneur prenait la route du +Nord-Ouest. + +Le 31 mars, le 2ème London (Ontario) et le 9ème de Québec étaient +appelés au service actif. + +[Illustration: Gros-Ours.] + +Ces régiments manquaient de tout. Pour les mettre en mesure de partir, +il fallut que le ministre de la milice donnât un blanc seing aux +colonels et les autorisât à faire coûte que coûte et d'urgence, toutes +les dépenses nécessaires pour compléter l'équipement de leurs corps. On +saura sans doute, d'ici peu de temps, combine de millions ce gaspillage +suite de plusieurs années d'imprévoyance et d'incurie volontaire, a +coûté au trésor public. + +La bataille du Lac aux Canards, dont le gouvernement a assumé la +responsabilité en ne désavouant pas le major Crozier, devait avoir des +conséquences d'une gravité incalculable. + +D'abord, elle constituait les Métis à l'état de belligérants. Riel, qui +n'avait point assisté à l'engagement et qui avait conservé jusqu'à cette +date l'espoir d'une solution pacifique, organisa un conseil de +gouvernement, composé de douze personnes. + +En même temps, les Sauvages qui n'avaient point encore pris fait et +cause pour les Métis, furent enhardis par l'échec de la police, et se +décidèrent à prendre part à la lutte. Le 30 mars, Gros-Ours prit le +sentier de la guerre; et le lendemain sa bande procédait au massacre du +Lac aux Grenouilles. Poundmaker devait plus tard suivre l'exemple de +Gros Ours et infliger au colonel Otter la défaite de la montagne du Camp +du Corbeau. + +[Illustration: PIE-A-POT] + +Désormais, tout espoir de négociation amiable était perdu et il fallait +que le sort des armées décidât. + +Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de retracer en détail la suite +des événements militaires qui ont abouti à la prise de Batoche. + +La lumière n'est pas encore faite sur cette partie de notre histoire. + +Le Canada peut se dire, avec une légitime fierté, que ses volontaires se +sont comportés héroïquement devant le feu de l'ennemi. Mais si la +bravoure des soldats est restée au-dessus de tout éloge, il plane encore +beaucoup d'incertitude sur le plus ou moins d'habileté des chefs et sur +la façon dont les opérations ont été conduites. + +D'après le témoignage d'un conservateur du Nord-Ouest, dont les +affirmations n'ont jamais été démenties, les insurgés au nombre de 300 à +400, n'auraient jamais eu plus de cent combattants. Même à la plus forte +escarmouche, qui fut celle de Batoche, ils n'avaient pas cinquante +combattants, et la bataille a duré quatre jours. On a peine à comprendre +qu'il ait fallu tant de temps et d'efforts pour aboutir à un si mince +résultat.[1] + +Note 1: LA PRESSE, 24 août 1885. + +D'un autre côté, des témoins oculaires affirment qu'étant donnée la +façon dont les volontaires avaient été éparpillés, par petites bandes, +c'est un véritable miracle qu'ils n'aient pas été massacrés en détail; +et c'est l'avis de plusieurs officiers, ayant pris part à la lutte, que +si les Métis avaient eu à leur tête un militaire de profession, +expérimenté dans la conduite des embuscades, notre jeune armée aurait +été exposée à un véritable désastre. + +Le parlement a voté néanmoins au général Middleton une récompense +pécuniaire, ni plus ni moins que s'il avait gagné une nouvelle bataille +de Waterloo; et le gouvernement impérial, auquel les ministres d'Ottawa +avaient intérêt à faire prendre la rébellion au sérieux, a gratifié +d'une décoration le commandant en chef et le ministre de la Milice. + +Après tout, le gouvernement impérial qui avait déjà pris au sérieux les +exploits stratégiques du général Wolseley, en 1870, ne pouvait mieux +faire que de traiter, en 1885, le général Middleton en triomphateur. + +Mais, la lettre adressée à M. F. X. Lemieux, par le révérend Père André, +a jeté plus d'une ombre sur cette étoile naissante de l'armée anglaise. + + Aujourd'hui, dit le Père André, le gouvernement se glorifie de + la victoire et s'applaudit comme d'un grand triomphe d'avoir + battu les Métis. Riel est condamné, les principaux Métis de + Saskatchewan sont dans les fers; et dans son enthousiasme, le + Parlement vote vingt mille piastres au général Middleton; tout + le Canada est fier de son succès et de celui des volontaires. + Nous sommes heureux comme le reste de la nation que cette + rébellion soit finie, nous l'avons vivement combattue, prévoyant + tous les malheurs qu'elle entraînerait avec elle. Mais je dois + le dire au risque de choquer plusieurs personnes que j'aime et + estime; l'armée du général Middleton s'est déshonorée par le + pillage éhonté auquel elle s'est livrée, malgré la proclamation + du général qui défendait de ne rien toucher, de ne rien prendre. + Je ne parle pas d'après les rapports qui m'ont été fait; mais + j'ai visité plusieurs fois la contrée qui avoisine Batoche, et + je puis affirmer que sur une longueur de 25 milles, toutes les + maisons établies sur le côté sud de la Saskatchewan ont été + pillées et saccagées, et plus de 20 ont été brûlées et rasées. + + Cette contrée jadis si florissante offre un spectacle affreux de + désolation et de détresse qui fait mal à voir. Les volontaires + ont pillé les habitants et tout ce qu'ils possédaient, leurs + chevaux, leurs effets et habillements, et ils n'ont laissé aux + malheureux que ce qu'ils avaient sur le dos. Le général été + humain et doux à l'égard des habitants, il ne leur a infligé + aucun traitement cruel, mais il a assisté impassible à tout le + pillage qui se faisait autour de lui, malgré sa proclamation. Et + lui-même, comme pour les encourager à piller, s'est approprié un + beau cheval et une voiture d'un nommé Manuel Champagne, dont il + a fait présent à Thomas Ibouri. Voilà les faits dont je suis + certain, et le ministre de la milice peut affecter l'ignorance + tant qu'il voudra, ces faits n'en seront pas moins vrais et + réels. + + Le résultat de tout cela est que nos pauvres Métis sont dans une + détresse et un dénuement extraordinaires. + + Je regrette que le général Middleton n'ait pas achevé son + oeuvre, et qu'au pillage il n'ait ajouté le massacre, au moins + il nous aurait épargné le spectacle de cette agonie prolongée + que voyons devant nous. + +Un tel écrit, émané d'un témoin aussi digne de foi que le Rév. Père +André, est de nature à diminuer quelque peu la gloire du général en +chef, dont l'unique victoire se réduit à avoir emporté en quatre jours +une redoute défendue par cinquante hommes; du général en chef qui n'est +parvenu à prendre de vive force qu'un cheval volé à son propriétaire; +mais qui n'a pu prendre Riel qu'en lui écrivant une lettre pour le prier +de se rendre, et qui, après avoir vainement poursuivi Gros Ours, n'a +trouvé finalement d'autre ressources pour s'emparer de sa personne que +de mettre sa tête à prix et de provoquer ainsi la trahison d'un des +siens. + +M. A. N. Montpetit, qui a résumé dans son livre sur Riel à la Rivière du +Loup, les principaux événements de la campagne, décrit de la façon +suivante les deux derniers exploits du général Middleton pendant cette +campagne. + + Juin, 9. Le général Middleton au Lac aux Huarts. Il traverse sur + un radeau. Il abandonne la poursuite de Gros-Ours. Le pays est + infranchissable. + + Juin, 22. Le général Middleton, après s'être remis à la + poursuite de Gros-Ours, y renonce une seconde fois et décide de + renvoyer les volontaires dans leurs foyers. + +Ce bulletin d'une concision expressive, ne ressembla pas précisément à +un bulletin de la Grande armée, et il nous autorise à ne point porter M. +le général Middleton en triomphe. + +La personnalité que la campagne du Nord-Ouest a mis hors de pair, ne +figure point dans le camp des victorieux, mais dans celui des vaincus: +c'est celle de Gabriel Dumont. + +[Illustration: QUEUE-D'AIGLE] + +Par son énergie, par sa bravoure, par l'influence qu'il a su acquérir +sur ses compagnons, Gabriel Dumont s'est fait une place à part. Les +Métis le considèrent comme un héros. Ils racontent de lui des traits de +bravoure romanesques dignes des Trois Mousquetaires de Dumas. Sir John +A. Macdonald lui a rendu justice en plein parlement en ajoutant, il est +vrai, que s'il l'avait entre ses mains, cela ne l'empêcherait pas de le +faire pendre. De son côté, Mgr Taché dit de lui: «Dumont est un héros +d'un autre âge, brave comme un lion, inaccessible à la peur, +désintéressé, fort comme un Hercule, connaissant le pays comme pas un; +c'est le vieux type des trappeurs d'autrefois.» Gabriel Dumont est en +liberté aux États-Unis. Un jour ou l'autre, nous entendrons encore +parler de lui. Dieu veuille que, ce jour-là, nos affaires soient mieux +conduites et que l'injustice unie au fanatisme n'ait à faire parmi nous +de nouvelles victimes. + + + + +CHAPITRE V + +LES PRÉLIMINAIRES D'UN PROCÈS SANS NOM + + +Le général Middleton avait adressé à Riel la lettre suivante: + + BATOCHE, 11 mai. + + MONSIEUR RIEL. + + Je suis prêt à vous recevoir, vous et votre conseil, et à vous + protéger jusqu'à ce que le gouvernement ait pris des mesures à + votre égard. + +Il n'y a pas un militaire, ayant le sentiment de sa position et de sa +responsabilité, qui ne soit prêt à déclarer que cette lettre comportait +la garantie que celui à qui elle était adressée, aurait la vie sauve, +s'il consentait à faire sa soumission. C'était un engagement d'honneur. + +On sait comment il a été faussé. + +Riel s'est rendu le 15 mai. Il a été immédiatement dirigé sur Regina. Le +gouvernement lui avait préparé un tribunal, choisi tout exprès pour le +condamner sans l'entendre; et le premier acte de ses geôliers a été de +faire subir à l'homme, que le général Middleton avait traité comme +belligérant, le supplice inutile et odieux des fers et du boulet. + +Cet acte de barbarie ne saurait être considéré comme le résultat de +l'excès de zèle d'un subalterne féroce, car Sir John A. Macdonald en a +assumé la responsabilité devant le parlement, dans la séance du 7 juin, +en réponse à une interpellation de M. Laurier. + +Si le Canada avait été administré par un gouvernement soucieux de sa +bonne renommée devant l'étranger et devant l'histoire, il semblait, au +lendemain de la pacification, qu'une amnistie générale s'imposât. + +S'il est vrai qu'une insurrection politique mérite à tout le moins des +circonstances atténuantes, lorsque ceux qui ont eu recours aux armes, y +ont été en quelque sorte contraints par d'intolérables souffrances et +des dénis de justice persistants, nulle cause n'était plus digne de +pardon que celle des Métis. + +Jamais griefs n'avaient été plus fondés. Tout le monde l'a reconnu. Mgr +Taché et Mgr Grandin l'ont proclamé tour à tour. Le gouvernement +lui-même été obligé d'en faire indirectement l'aveu, en accordant aux +Métis, après la révolte, ce qu'ils réclamaient vainement depuis hui +années. + +Des _scripts_ on déjà été remis à plus de deux mille Métis. + +Il résulte de ces concession tardives, la preuve évidente que les Métis +avaient raison de se plaindre, et la preuve non moins convaincante que, +sans l'insurrection ils n'auraient rien obtenu. + +Si l'on ajoute à cette démonstration, que les Métis n'ont pas tiré le +premier coup de feu; et que des spéculateurs, des aventuriers, des +agents subalternes du gouvernement sont véhémentement suspects d'être +les véritables instigateurs de l'insurrection, alors l'amnistie ne se +présentait plus seulement comme un acte de clémence, mais comme un +devoir de justice. + +Malheureusement, le gouvernement de Sir John A. Macdonald ne l'entendait +point ainsi. + +Plus les Métis avaient raison, plus les ministres considéraient qu'il +fallait que Riel mourût. Admettre des circonstances atténuantes à +l'insurrection, cela équivalait à déclarer les ministres coupables. +Coupables! Ils l'étaient et ils le savaient. Mais ils ne voulaient pas +qu'on le dit, ni surtout que les électeurs canadiens le crussent. Ils se +figurèrent que pour couvrir devant le public l'énormité de leurs fautes +passées, il importait d'abord de tuer Riel. + +Mais il ne suffisait pas de le tuer; il fallait en même temps travailler +à faire le silence sur cette sombre histoire de plus huit années de +vexations, de fraudes et d'abandon. + +De ce jour, tous les efforts du gouvernement furent consacrés à un +double but: + +Organiser une comédie judiciaire, dans des conditions telles que Riel ne +pût en aucun cas échapper à la corde. + +S'assurer d'un juge assez vil, pour qu'on fût bien certain qu'il n'y +aurait qu'un faux semblant de débat; et que les ministres ne seraient +point exposés à voir dérouler, devant le jury et devant le pays, la +longue série des griefs, peut-être des instigations d'agents +provocateurs, qui avaient mis aux Métis les armes à la main. + +En un mot, il fallut empêcher avant tout de faire la preuve que les +Métis n'étaient pas des insurgés, mais de pauvres gens en état de +légitime défense. + +Malheureusement, la législation des territoires du Nord-Ouest allait +mettre entre les mains d'un gouvernement prévaricateur, les moyens de +tout oser et de tout faire. + +[Illustration: PRISON DE REGINA] + +Les Actes des territoires du Nord-Ouest, votés par le parlement +canadien, en violation du droit commun anglais, établissent que les +crimes commis dans le Nord-Ouest seront jugés par un simple magistrat +stipendiaire, assisté d'un juge de paix, et avec le concours de six +jurés choisis par le juge. + +Cette justice expéditive et sommaire avait été établie en 1875 alors que +le pays était presque inhabité, dans le but de statuer, comme on statue +au désert, sur des actes de maraude, des meurtres entre sauvages ou des +vols de bestiaux. Mais personne n'avait jamais considéré qu'une telle +législation dût s'appliquer à l'un des plus grands procès politiques du +siècle. + +L'Acte de 1877, voté sous l'administration libérale, avait même +expressément réservé le cas où il se présenterait une cause grave et +réclamant des garanties spéciales. Il déclarait que, dans tout procès +emportant la peine capitale, l'accusé pourrait réclamer que les débats +eussent lieu devant la cour du banc de la Reine de Winnipeg, avec le +concours d'un jury régulier et l'ensemble des garanties contenues dans +la loi de procédure criminelle de Manitoba. + +Mais, un an après le vote de cette loi qui laissait quelques garanties +aux accusés, sir John A Macdonald était entré au pouvoir; et le premier +soin du chef orangiste avait été d'organiser systématiquement la +tyrannie et le déni de justice, en soumettant les Actes du Nord-Ouest à +une refonte générale. + +Dans cette refonte qui a pris le d'Acte de 1880, et qui est l'oeuvre +personnelle de sir John A. Macdonald, on a conservé toutes les mesures +d'exception prévues par la législation antérieure: le magistrat +stipendiaire, les six jurés nommés par le juge, etc. Mais en prenant +toute ces mesures à son compte et en les sanctionnant à nouveau, la +majorité conservatrice a rayé méthodiquement du nouveau bill, les +garanties précédemment introduites par les libéraux et destinées à +tempérer ce que cette législation exceptionnelle pouvait présenter +d'abusif. + +Sous l'empire de la loi votée par le ministère libéral, Louis Riel eût +été jugé à Winnipeg, par un juge de la cour du banc de la Reine, assisté +de douze jurés, dont six parlant la langue de l'accusé, et sur la liste +desquels celui-ci aurait le droit d'en récuser vingt. + +Mais Sir John A. Macdonald, prévoyant l'éventualité de la terreur à +rétablir un jour dans le Nord-Ouest, avait eu la précaution de faire +détruire par sa majorité, cette disposition protectrice du droit des +accusés. + +Et il avait trouvé un Parlement, qui avait consenti à voter, sur sa +demande, ce règlement inouï, aux termes duquel un citoyen libre, privé +de toutes les garanties de _l'habeas corpus_ et du jugement par ses +pairs, est livré à la merci d'un officier de police subalterne, et où +cet officier de police, qui n'est pas un juge, exerce le droit de vie et +de mort, à la seule condition de se faire assister (amère dérision!) par +six marionnettes désignées par lui et faisant mine de remplir les +fonctions de jurés. + +Nul Canadien n'est censé ignorer la loi. Mais très peu de Canadiens +avaient feuilleté les Actes des territoires du Nord-Ouest, avant le +procès de Riel. A la date du 21 juin, les avocats de Riel eux-mêmes +étaient assez peu fixés, et dans tous les cas bien loin de prévoir la +stupéfiante juridiction à laquelle leur client allait être soumis; car +ils se rendaient à Ottawa, pour demander à Sir John de faire juger Riel +devant la Cour suprême; et Sir John, évitant avec soin de démasquer trop +tôt ses batteries, se bornait à leur faire une réponse évasive. + +Ce fut le journal _La Presse_ qui souleva, le premier, la question +légale, et qui fit connaître les textes au public, en révélant ainsi le +péril auquel la défense était exposée. En même temps, _La Presse_ +indiquait le remède; et elle invitait le gouvernement à profiter de ce +que les chambres étaient encore en session, pour faire voter d'urgence +un _bill_ qui eût assuré à Riel un jury régulier. + +Mais demander au gouvernement de lâcher lui-même sa proie, c'était peine +perdue, c'était presque naïf; et malheureusement les députés, qui +eussent pu, au défaut du gouvernement prendre l'invitation pour leur +compte, ne semblèrent point y prendre garde. + +Cependant, le 16 juillet, à la séance du soir, quelques instants avant +que Sir John A. Macdonald déposât la proposition qui allouait au général +Middleton une gratification de $20,000, M. Bergeron--auquel il devra +être tenu compte de cette initiative--demandait au gouvernement de faire +modifier la loi de façon à donner à Riel la garantie d'un jury mixte. + +Sir Hector Langevin répondit, en donnant l'assurance que Riel aurait un +procès régulier et _que le jury serait choisi dans de hautes conditions +d'impartialité!_ + +Cette promesse, qui précédait de deux mois celle de la commission +médicale, a eu le sort que chacun sait. Désormais, le nom de Sir Hector +Langevin est devenu synonyme de celui de _parole faussée_. + +A la veille de la prorogation du Parlement, M. le sénateur Trudel avait +fait au Sénat la même demande, et il lui avait été répondu que «le +gouvernement n'avait pas considéré la question.» + +C'était un autre mensonge. + +Le gouvernement avait si bien considéré la question, qu'il savait que +l'Acte des territoires du Nord-Ouest l'autorisait à y rendre exécutoire, +par simple proclamation du gouverneur en conseil, toute loi de droit +_commun antérieurement votée_ par le Parlement du Canada. + +Seulement, au lieu d'user ce cette faculté de donner à Riel un juge et +un jury, le gouvernement s'en était servi, après une minutieuse étude, +pour modifier au détriment de l'accusé, les règles de procédure qui +eussent pu créer, en sa faveur, un cas de nullité et lui donner quelque +chance d'échapper à la mort. + +Ainsi, comme on avait oublié d'écrire _l'indictment_ sur parchemin, une +proclamation du gouverneur-général en conseil déclara, avec effet +rétroactif, que la disposition de loi aux termes de laquelle le +parchemin a cessé d'être obligatoire, serait considérée comme applicable +aux territoires du Nord-Ouest. + +C'était la façon dont les ministres entendaient user de leurs +attributions pour améliorer le régime judiciaire du Nord-Ouest! + +Cependant l'ensemble des mesures prises n'était pas encore complet. + +Les ministres avaient entre les mains, grâce à l'acte de 1880, une +législation qui leur permettait de tout faire avec impunité. Il leur +fallait un instrument assez pervers et assez dépourvu des moindres +instincts de la conscience et de l'honneur, pour appliquer cette +législation avec toute la férocité qu'elle comporte. + +Il est triste de dire que plusieurs magistrats avaient brigué la +fonction de juger Louis Riel. + +Entre tous, le gouvernement crut avoir trouvé son homme, en faisant +choix de Richardson. + +A une époque déjà ancienne, bien des scélérats sinistres ont déshonoré +en Angleterre le siège du juge, prostitué la justice et transformé +odieusement la loi en machine à persécutions politiques et à meurtres +judiciaires. Jeffries, sous Jacques II, a laissé un nom qui dépasse en +horreur les souvenirs les plus atroces des temps de barbarie. En +Irlande, Lord Norbury, Sir William Parsons, que subornait des témoins +pour se faire dénoncer ses ennemis, les jugeait, les condamnait à mort +et se faisait ensuite adjuger leurs biens confisqués, ont donné +l'exemple de tout ce qu'on peut attendre de la corruption associée à la +férocité, en un temps où les passions et le fanatisme sont déchaînée. +Quand on dressera, pour recueillir les noms de tous ces hommes et les +clouer au pilori de l'histoire, un _livre de sang_, Richardson, venu un +siècle plus tard aura le droit d'y réclamer sa place et de fermer la +liste des magistrats voués à l'exécrations des siècles à venir. + +Richardson, quoique _La Minerve_ ait essayé de faire croire le +contraire, est orangiste et conservateur. + +Il appartient à une famille conservatrice d'Ontario, dont Sir John A. +Macdonald a voulu récompenser les services électoraux, en appelant cet +homme à un emploi salarié au département de la justice à Ottawa, en +1869. Depuis cette date jusqu'en 1877, il s'y éleva de degré en degré, +toujours grâce de Sir John A. Macdonald, et lorsque l'avant dernière +administration conservatrice prit fin, en 1875, il avait remplacé +pendant un an le député ministre. + +M. Mackenzie, en arrivant au pouvoir, ne sut que faire de cet adversaire +politique dont l'incapacité déjà proverbiale égalait l'importance +bouffie. Au lieu d'en purger l'administration, il eut la faiblesse de se +borner à lui imposer une disgrâce; et pour en débarrasser au moins le +département, il l'envoya au Nord-Ouest comme magistrat stipendiaire, à +une époque où les fonctions du magistrat stipendiaire consistaient à +juger les Sauvages. Personne ne pouvait prévoir que sir John A. +Macdonald imaginerait, trois ans plus tard, de confier à ces agents de +police, qu'on nomme magistrats stipendiaires, le droit de juger les +procès de haute trahison. + +Au Nord-Ouest, Richardson ne tarda pas à conquérir une réputation de +sottise, de crasse ignorance, de partialité, de rigueur stupide et de +basse servilité, sur laquelle on peut consulter L'Hon. M. Royal et tous +les hommes politiques qui ont habité ce pays. + +Mais sa réputation de _mangeur de français_ était encore supérieure à sa +réputation d'homme à tout faire. + +On sait, par le banquet de Winnipeg, ce que sont au Nord-Ouest, les +orangistes et les mangeurs de français. + +Bref, Richardson était un de ces hommes qui, selon le mot fameux de M. +Dupin sur les révolutionnaires: «ne sont propres à rien et sont capables +de tout.» + +Sir John A. Macdonald, qui le connaissait, avait trouvé en lui l'homme +qui convenait pour conduire le procès auquel le _Monde_ a donné dans une +heure de franchise involontaire, le nom de _farce sinistre_, et pour +aboutir avec aussi peu de débats que possible à la condamnation de Riel. + +Et le gouvernement avait tout mis en oeuvre pour lui livrer sa proie. + +Aux termes de la loi, toute offense doit être jugée dans le lieu où elle +a été commise. Or, le théâtre de l'insurrection était à plus de 400 +milles de Regina. Mais on profita judaïquement de ce que l'insurrection +s'étendait au Nord-Ouest tout entier, pour faire conduire Riel à Regina, +afin de le placer sous la juridiction de Richardson. + +C'était une violation du droit à peu près semblable à celle qui +consisterait à faire juger à Halifax, un individu qui aurait pris part à +une émeute à Montréal, en s'appuyant sur le prétexte qu'Halifax est +compris dans le Canada et que la conspiration se serait étendue au +Canada tout entier. + +Mais Sir John A. Macdonald qui avait, et pour cause, une entière +confiance dans la docilité et dans la cruauté de Richardson, n'était pas +moins au fait de son ignorance et de son incapacité. + +On pourvut à cet inconvénient, en envoyant le sous-ministre de la +justice, M. Burbridge, à Regina, avec mission d'assister aux débats, de +conduire le juge par la main et de lui donner chaque jour, de vive voix, +les instructions que pourraient comporter les incidents à naître. + +Jamais, croyons-nous, à aucune époque et dans aucun pays, la main-mise +du gouvernement sur la justice ne s'était étalé avec tant d'impudeur. + +On avait bien vu des juges subornés par le pouvoir. Mais un membre du +gouvernement, se rendant dans le prétoire pour y faire mouvoir en +personne les ficelles du mannequin déguisé en juge, c'est ce qui ne +s'était encore vu nulle part, et ce qui restera comme un trait unique, +pour illustrer l'histoire de l'administration de la justice dans le +Canada, sous le règne de Sir John A. Macdonald. + + + + +CHAPITRE VI + +RICHARDSON A L'OEUVRE + + +Les débats s'ouvrirent à Regina sous la présidence de Richardson, +assisté du juge de paix Lejeune, le lundi 20 juillet. + +L'acte d'accusation était ainsi conçu: + + Le sixième jour de juillet en l'année de notre Seigneur 1885, + dans la ville de Regina dans les territoires du Nord-Ouest, + devant Hugh Richardson, écr., magistrat stipendiaire des + territoires du Nord-Ouest de 1880, Louis Riel vous êtes accusé + sous serment comme suit: + + La plainte et information de David Stewart, de la cité de + Hamilton, dans la province de Toronto, Puissance du Canada, chef + de police, prise sous serment le sixième jour de juillet en + l'année de Notre-Seigneur mil huit cent quatre-vingt-cinq, + devant le soussigné, un des magistrats stipendiaires dans et + pour les territoires du Nord-Ouest, qui dépose: + + LAC AUX CANARDS. + + Étant sujet de Notre Souveraine Dame la Reine, mettant de côté + son devoir d'allégeance, n'ayant pas la crainte de Dieu dans son + coeur, mais étant poussé et séduit par l'instigation du diable + comme faux traître contre la dite souveraine Dame la Reine, et + foulant entièrement aux pieds l'allégeance, la fidélité et + l'obéissance que tout sujet vrai et fidèle de notre dite + souveraine Dame la Reine doit à notre dite souveraine Dame la + Reine, a, le vingt-septième jour de mars, dans l'année susdite, + avec diverses personnes, faux traîtres, inconnues au dit + Stewart, armées, et équipées en guerre, c'est-à-dire, avec des + canons, des carabines, des pistolets, des baïonnettes et autres + armes, étant alors illégalement, malicieusement et + traîtreusement assemblées et réunies ensemble contre notre + souveraine Dame la Reine, ont de la manière la plus méchante, la + plus malicieuse, la plus traîtreuse pris les armes et fait la + guerre contre notre dite souveraine Dame la Reine, dans la + localité connue sous le nom de du Lac aux Canards, dans les dits + territoires du Nord-Ouest du Canada, et dans les limites de ce + royaume et ont alors malicieusement et traîtreusement tenté par + la force des armes, de renverser et détruire la constitution et + le gouvernement de ce royaume, tel qu'établis par la loi, et + priver et déposer notre dite souveraine Dame la Reine du titre, + de l'honneur, et de nom royal de la Couronne Impériale de ce + royaume au mépris de notre dite souveraine Dame la Reine et de + ses lois, au mauvais exemple de tous autres se rendant coupables + de la même offense, contrairement au droit d'allégeance qui lui + était dû par le dit Louis Riel, contre la forme du statut en + pareil cas fait et pourvu, et contre la paix de notre souveraine + Dame la Reine, sa couronne et sa dignité. + + Deux autre actes d'accusations semblables ont été dressés pour + les batailles de Batoche et l'Anse aux Poissons. + + Assermenté devant moi, les jour et an susdits, en la ville de + Regina, Territoires du Nord-Ouest + + (Signé,) A. D. STEWART. + (Signé,) HUGH RICHARDSON. + Magistrat stipendiaire dans et pour les Territoires du Nord-Ouest. + + +La liste du jury qui, d'après la parole de sir Hector Langevin, devait +«être dressée dans des conditions de haute impartialité», avait été +préparée, sous l'oeil du gouvernement, par Richardson, dans des +conditions tellement révoltantes que, pour retrouver une pareille +dérision de la justice, il faut remonter aux plus honteux souvenirs de +la persécution orangiste en Irlande. + +Louis Riel aurait eu droit, aux termes de la loi anglaise, à un jury +dont la moitié parlant sa langue; mais Richardson n'avait pas même +cherché à sauver les apparences, en inscrivant sur sa liste un seul juré +métis. Il y avait mis, sans doute par dérision, un juré +canadien-français. Mais ce juré ne siégea pas; il fut récusé par +l'avocat de la couronne, avec une précipitation tellement inconvenante, +qu'avant d'avoir eu le temps de se lever de son siège et de répondre à +l'appel de son nom, il n'était déjà plus juré. La résolution du +gouvernement était prise; ce n'était pas un jugement qu'on voulait: +c'était une condamnation sans phrases. + +Dès le début du procès, M. Fitzpatrick et M. Greenshields, avocats de +Riel, plaidèrent l'inconstitutionnalité de l'acte de 1880, en vertu +duquel le tribunal était constitué, et par conséquent, l'incompétence du +tribunal et la nullité de la procédure. + +MM. Robinson et Osler répondirent pour la forme, au nom de la couronne; +et le juge Richardson, trouvant inutile de se donner l'air de délibérer, +donna son opinion en dix secondes. + +L'opinion de cette lumière de la magistrature était, que l'acte de 1880 +n'a pas été rendu _ultra vires_; et conséquemment, il enjoignit à Riel +de plaider. + +Celui-ci déclara alors qu'il plaidait _non coupable_; et M. Fitzpatrick +demanda l'ajournement, pour faire venir des témoins et des documents. + +Malheureusement, le procès avait été mené avec une rapidité si imprévue +que la défense n'avait pas eu le temps de recueillir des fonds, elle fut +obligée de s'adresser à la Couronne pour lui demander de supporter les +frais du voyage des témoins; et la Couronne n'y consentit qu'après avoir +fait son choix et éliminé tous les témoins, dont la présence eût pu être +gênante pour le ministère et donner au débat la tournure politique que +le gouvernement tenait avant tout à éviter. + +La Couronne considéra comme simplement inconvenante l'offre faite par +Gabriel Dumont de venir déposer en faveur de Riel; et elle lui refusa un +sauf-conduit, ainsi qu'aux autres réfugiés. + +La liste des témoins se restreignit à quelques personnes, citées pour +déposer sur l'état mental de Riel; et le mardi 21 juillet, le juge +Richardson ajourna le débat au 28. + +Sept jours, pour permettre à M. Lemieux de revenir à Québec, de citer +des témoins et de les ramener à Regina, après avoir fait un voyage de +mille lieues! + +C'était à douter si les témoins auraient le temps matériel de faire le +voyage. + +Précédemment, le juge Richardson avait retenu un accusé en prison +préventive _pendant quatre ans_, en se fondant sur la difficulté de +faire venir des témoins! + +Mais ce juge extraordinaire n'en était point à démontrer, que la justice +du Nord-Ouest sait avoir, quand il est besoin, deux poids et deux +mesures, et qu'elle ne confond point les témoins des amis avec ceux des +ennemis du gouvernement. + +Cependant, dans l'intervalle, le tribunal ne perdit point son temps. + +Les orangistes, qui avaient décidé d'obtenir la tête de Riel, avaient +décidé en même temps d'obtenir la liberté de Jackson, secrétaire anglais +de Riel, un des délégués qui avaient préparé l'insurrection et qui était +allés chercher Riel au Montana. + +Mais, pour les orangistes, ce qui est crime capital chez un +Canadien-français, comme Riel, devient excusable chez un Anglais, comme +Jackson; et l'acquittement de Jackson était d'autant plus urgent que le +jury de Riel, tout Anglais qu'il fût, manifestait des scrupules; et +qu'il importait de se l'attacher par quelque faveur de nature à le faire +renoncer à ses velléités s'indépendance. + +Wm. Henry Jackson comparut devant la cour, le 25 juillet. Il plaida la +folie. Il produisit comme témoins son propre frère et le médecin de la +police à cheval. L'avocat de la couronne se prononça en faveur de +l'accusé et le jury rendit un verdict de non-culpabilité. Le procès ne +dura pas une demi-heure en tout. Pourquoi eut-il duré plus longtemps? + +Tout était arrangé à l'avance pour sauver Jackson, en sa qualité +d'Anglais, comme pour perdre Riel, en sa qualité de Canadien-français. + +Les débats relatifs à Riel se rouvrirent le 28, et de l'aveu unanime des +hommes impartiaux, ils lui furent beaucoup plus favorables qu'on +pensait. + +La défense avait renoncé à chercher dans les griefs des Métis un motif +d'excuse légale et à faire comparaître les témoins sur cette question, +ce en quoi on trouva généralement que les avocats de Riel avaient eu +tort, car ils n'auraient pas dû faire cette concession, sans être +certains d'obtenir en échange l'acquittement ou la grâce de l'accusé. + +Mais il parut démontré par les dépositions des propres prisonniers de +Riel que, jusqu'à la fin, il avait poursuivi et espéré une transaction; +qu'il n'avait donné l'ordre de tirer qu'après que le major Crozier avait +fait tirer le premier coup de feu par les hommes de police, et que par +conséquent les Métis étaient en cas de légitime défense. + +Parmi les charges dirigées contre l'accusé, la plus grave en apparence +résultait d'une lettre adressée par lui au général Middleton, et dans +laquelle Riel aurait menacé le général de faire massacrer ses +prisonniers, si l'armée ne cessait pas elle-même de tirer sur les +maisons occupées par les femmes et par les enfants. Mais il fut démontré +que cette lettre était une menace plus ou moins habile, mais qu'il +n'avait jamais été dans l'intention de Riel de la mettre à exécution; et +tout au contraire, ses prisonniers déclarèrent devant la cour se louer +hautement des égards avec lesquels il avaient été traités. + +Le fait de haute trahison n'en subsistait pas moins, selon la rigueur du +droit. Mais chaque preuve nouvelle restreignait l'accusation à un +caractère exclusivement politique, et tendait, même sur le terrain +politique, à diminuer la responsabilité de Riel. + +Quand on pense que Jackson a été déclaré fou et enfermé dans un asile, +dont on l'a laissé depuis s'échapper; que, malgré le massacre du Lac aux +Grenouilles, Gros-Ours n'a été condamné qu'à trois ans de pénitencier, +et que Thomas Scott, un Anglais, qui avait été l'instigateur de la +rébellion, a été acquitté, à la recommandation de Richardson et aux +applaudissement du public, il est impossible de considérer le verdict +rendu contre Riel autrement que comme un meurtre légal. + +Cependant, les avocats de Riel avaient décidé de plaider la folie. Le +dérangement des facultés et l'exaltation du malheureux chef métis +n'étaient que trop certains. Mais il n'est pire sourds que ceux qui ne +veulent pas entendre et Richardson était décidé à ne rien écouter et à +ne rien entendre. + +Deux médecins déclarèrent Riel fou, et le docteur Tucke, de la police à +cheval, n'osa pas affirmer qu'il ne l'était point. Cela n'empêcha pas +Richardson de déclarer aux jurés que la preuve de la folie n'avait point +été faite et de peser sur eux, en leur intimant qu'ils manqueraient à +leur devoir, s'ils ne rendaient point un verdict de culpabilité. + +La résolution des avocats de plaider la folie donna lieu à un débat très +émouvant, dans lequel Riel protesta contre ce qu'il considérait comme +une tactique indigne de lui, mais ne parvint point à prouver pour cela +aux hommes impartiaux qu'il fut sain d'esprit. + +Après les plaidoiries, dans lesquelles M. Greenshields se surpassa, +dit-on, Riel prit lui-même la parole et s'exprima en des termes qui +eussent pu convaincre les plus sceptiques du dérangement de ses +facultés. + +Lorsque le juge l'invita à parler, il hésita un moment, puis s'appuyant +les deux mains sur la barre et saluant le juge d'un sourire, il dit: + + Votre Honneur, messieurs les jurés, messieurs de la Couronne et + mes bons avocats. + + Ce serait une tâche bien facile pour moi de plaider folie, mais + je n'ai pas le désir de me défendre par ce moyen. J'espère, avec + les secours de Dieu, pouvoir vous convaincre que je ne suis pas + fou. Les documents que la Couronne a en sa possession ne + ressemblent pas à des productions d'un fou, et vous ne les + accepterez pas comme preuve de l'appui du plaidoyer de folie + produit par mes avocats. + + Ici, le prisonnier s'arrêta soudain et il offrit au ciel la + courte prière suivante: «O mon Dieu, aidez-moi à parler à cette + honorable cour, à ces avocats et à ces jurés.» + + Après cette prière, Riel reprit son discours et dit: Le jour où + je suis né, j'étais sans force ni appui, mais ma mère m'aida. Je + suis sans force et sans appui ici aujourd'hui, mais le + Nord-Ouest est ma mère et mon pays ne me laissera pas périr, ma + mère ne me tuera pas et mon pays non plus. J'ai un grand nombre + de bons amis, non seulement ici dans le Nord-Ouest, mais dans le + Bas Canada. Si j'étais fou lorsque je vins ici en 1884, je ne + l'était pas assez pour ne pas m'apercevoir que les Métis + mangeaient du lard pourri qui leur était vendu par la Compagnie + de la Baie d'Hudson, pour ne pas m'apercevoir que les Sauvages + se trouvaient forcés de mendier la maigre pitance qui leur était + due, mais leur était refusée. J'espère réunir ensemble toutes + les classes qui habitent la Saskatchewan. + + Bien que je n'aie que la moitié d'un juré, je sens que, mûs par + le _fairplay_ anglais, ces jurés me rendront justice. + + Dans tout le cours de ma vie, j'ai travaillé pour atteindre des + résultats pratiques, et Dieu est avec moi. Je l'ai trouvé ce + Dieu, me regardant dans la bataille de la Saskatchewan, alors + que les balles pleuvaient autour de moi. Le saint Archevêque + Bourget me disait dans une lettre, que, j'avais une mission à + accomplir, et je sais que Mgr Bourget ne pouvait se tromper. + + Après avoir dit quelques mots au sujet de sa détention à l'asile + des aliénés, il dit: La police a été très bonne pour moi. + + L'on a dit que je voulais amener sir John A. Macdonald à mes + pieds. Je pense que si l'on avait fidèlement rapporté mes + paroles, l'on m'aurait mieux compris et mes remarques auraient + eu une autre couleur. + + M. Blake essaie d'amener sir John A. Macdonald à ses pieds, et + il s'y prend pour cela de la même manière dont je voulais m'y + prendre pour atteindre le même but. L'on m'a décoré du titre de + prophète, mais ce sont les Métis qui me l'ont décerné, ce titre, + et n'ai-je pas prouvé que je le suis. + + Votre Honneur, messieurs le jurés--Ma réputation, ma liberté, ma + vie sont entre vos mains. J'ai si grande confiance dans votre + sens du devoir que je n'éprouve pas la plus légère anxiété ni le + plus léger doute au sujet de votre verdict. + + Le calme de mon esprit au sujet de la décision favorable que + j'attends de vous, ne provient d'aucune présomption + injustifiable. Je ne m'attends qu'à ce que, par la grâce de + Dieu, vous pèserez toutes choses d'une manière consciencieuse, + et qu'après avoir entendu ce que j'ai à dire, vous + m'acquitterez. + + Messieurs les jurés, bien que vous ne constituiez qu'un + demi-juré, vous avez tout mon respect, et j'ai en vous six, la + même confiance que je voudrais avoir dans les six autres qui + devaient compléter votre nombre, et Votre Honneur, si c'est + vous-même qui avez choisi les jurés, ce n'est pas sous votre + responsabilité personnelle, vous avez suivi les lois faites pour + vous guider, et bien que je n'approuve pas ces lois, je crois de + mon devoir de faire cette protestation de mon respect pour votre + honneur. Cette cour entreprend de dévider ma cause, cause qui + tire son origine de quinze ans, et par conséquent bien longtemps + avant l'existence de cette cour. Je suis ici devant un juge + savant, sans doute, mais ayant à subir mon procès devant lui, je + considère que la providence de Dieu a peut-être permis ces + choses jusqu'à ce moment, dans un but spécial de pardon. + + Comment cette cour en est-elle arrivée à devenir un instrument + de la Providence, instrument que j'aime et que je respecte? + + En prenant les circonstances de mon procès, il n'y a que trois + choses sur lesquelles je désirerais attirer respectueusement + votre attention, avant que vous vous retiriez pour délibérer. + + D'abord, la Chambre des Communes, le Sénat et le gouvernement de + la Confédération, qui font les lois de ce pays et qui le + gouvernent, ne représentent en rien la population du Nord-Ouest. + Dernièrement, le Conseil des Territoires du Nord-Ouest, issu du + gouvernement fédéral, a hérité des défauts de ses parents. Le + nombre des membres élus par le peuple au conseil, ne lui donne + qu'un simulacre de représentation, et il y a loin de là à un + gouvernement représentatif. La civilisation anglaise qui + gouverne le monde aujourd'hui et la constitution anglaise ont + défini le gouvernement qui devait régir le Nord-Ouest en + l'appelant gouvernement responsable, ce qui veut tout simplement + dire qu'ils ne sont pas responsables. + + De toute la science dont on a fait montre devant vous hier, vous + avez été forcé de conclure que si je n'étais pas responsable de + mes actes, je ne suis pas sain d'esprit. Le bon sens seul, sans + les théories ou des explications scientifiques, même conclusion. + + D'après les témoignages rendus devant vous, dans le cours de ce + procès, les témoins de la couronne comme ceux de la défense + déclarent que pétitions sur pétitions furent envoyées au + gouvernement fédéral, mais telle est l'irresponsabilité de ce + gouvernement envers le Nord-Ouest, que pendant nombre d'années, + il n'a jamais rien fait pour satisfaire aux justes réclamations + des habitants de cet immense pays. + + Si le gouvernement n'a pas pu répondre une seule fois, ce fait + indique bien l'absence absolue de responsabilité. + + De fait, il y a insanité compliquée de paralysie chez ce + gouvernement. Je souffre de ce monstre d'irresponsabilité chez + le gouvernement et ses mignons. + + Le conseil du Nord-Ouest a pris le parti de répondre à la + pétition en essayant de tomber subitement sur moi et sur mon + peuple de la Saskatchewan. Heureusement, lorsqu'ils firent leur + apparition et montrèrent leurs dents, j'étais prêt. J'ai fait + feu et je les ai blessés avec des yeux flamboyants, mais avec + des mains pures. + + Souvenez-vous en: c'est ce que l'on appelle chez moi haute + trahison. + + O, mes bons jurés, au nom de Jésus-Christ que seul peut nous + sauver, défendez-moi contre ceux qui veulent me déchirer en + lambeaux. Si vous acceptez ce plaidoyer de la défense par lequel + je ne serais pas responsable de mes actes, acquittez moi + complètement, puisque j'ai eu à lutter contre des gouvernements + aliénés et irresponsables de mon propre sort. Si vous vous + prononcez en faveur de la Couronne qui prétend que je suis + responsable, acquittez-moi tout de même. Vous êtes parfaitement + justifiables de dire que je suis sain de raison et d'esprit. + J'ai agi raisonnablement et à mon corps défendant pendant que + les ministres fédéraux, mes agresseurs irresponsables, et qui + sont conséquemment insensés, ne peuvent avoir agi qu'à tort, et + s'il y a quelque part haute trahison, le crime doit être de leur + côté et non du mien. J'ai dit. + +M. Robinson parla enduite pour la Couronne; et après le résumé du +président, le jury entra le 10 août, à 2 heures 15 de l'après-midi, dans +la salle des ses délibérations. + +Il en sortit une heure après, avec un verdict de _coupable de haute +trahison, avec recommandation de mercy._ + +Après tout, il y avait encore quelque humanité dans l'âme de ces +Anglais, triés avec soin par un magistrat implacable. Nommés pour +condamner, il avaient condamné; mais au dernier moment, le coeur leur +avait manqué et ils avaient consigné l'expression de leurs remords dans +cette recommandation à mercy dont les bourreaux ne devaient tenir aucun +compte. + +Alors il se produisit un nouveau scandale. + +Richardson, en prononçant la sentence, s'adressa au prisonnier en ces +termes: + + Louis Riel, vous êtes accusé de trahison; vous avez ouvert + toutes grandes les portes au massacre et au pillage. Vous avez + apporté la ruine et la mort dans plusieurs familles qui, si + elles avaient été à elles-mêmes, auraient vécu dans le confort + et l'aisance. + + Vous avez eu un procès juste et impartial. + + Vos remarques n'excusent pas vos actions. Vous avez commis des + actions dont la loi vous demande comte. + + _Le jury en rendant son verdict vous a recommandé à mercy. Je ne + puis pas entretenir d'espoir pour vous, et je vous conseille de + faire votre paix avec Dieu._ Pour moi, un seul devoir pénible me + reste à accomplir. C'est de prononcer la sentence contre vous. + Si on vous épargne la vie, personne ne sera plus satisfait que + moi, mais je ne puis entretenir aucun espoir de ce genre. La + sentence est que vous, Louis Riel, serez conduit au corps de + garde de la police à cheval de Regina, d'où vous venez, et gardé + là jusqu'au 18 de septembre prochain, et de là au lieu de + l'exécution, où vous serez pendu par le cou jusqu'à ce que la + mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de votre âme. + +Qui avait donné à ce misérable Richardson le droit d'être assez bien +renseigné, pour affirmer au condamné qu'il n'avait aucune clémence à +attendre et pour engager par avance la Reine et ses représentants? + +Il est probable que les ministres, qui n'avaient reculé devant rien pour +obtenir cette condamnation, avaient dû faire connaître à leur affidé +l'implacable résolution qui les animait. Mais il est douteux qu'ils +l'eussent chargé de parler ainsi en leur nom. + +Si l'insurrection avait eu besoin d'une excuse nouvelle, le procès de +Riel et ce que ce procès a révélé, en fait de monstruosité inhérentes à +l'administration de la justice dans le Nord-Ouest, suffirait à la +justification des malheureuses victimes qui se sont soulevées contre un +pareil régime. + + + + +CHAPITRE VII + +NE VOUS FIEZ POINT A LA JUSTICE DES HOMMES + + +Aux termes de l'acte de 1880 sur les territoires du Nord-Ouest, tout +jugement prononcé dans le Nord-Ouest et emportant la peine capitale est +susceptible d'appel devant la cour du banc de la Reine de la province de +Manitoba. + +Les formes, selon lesquelles l'appel doit être interjeté, doivent être +déterminées par une ordonnance du lieutenant-gouverneur en conseil. + +La cour du banc de la Reine, après avoir entendu les plaidoiries, +maintient le jugement ou le casse; et dans ce dernier cas, elle ordonne +qu'il sera procédé à un nouveau procès. + +Quoiqu'ayant de bonnes raisons pour n'avoir aucune espèce de confiance +dans l'issue de l'appel, les avocats de Riel n'avaient qu'une conduite à +tenir, celle que leur dictait la loi. + +Elle avait fixé assez étrangement le mode de recours et confié à la cour +du banc de la Reine de Manitoba une attribution qui eut dû logiquement +appartenir à la Cour suprême. Mais si médiocre que fut la chance +réservée au condamné, on n'en pouvait écarter aucune. + +L'appel à Manitoba fut donc résolu. + +Mais alors, il se présenta une difficulté imprévue. + +Nous venons de dire que la loi avait délégué au lieutenant-gouverneur +des territoires du Nord-Ouest, la mission de régler par une ordonnance +les formes selon lesquelles l'appel doit être interjeté. + +Or, telle est l'administration du Nord-Ouest que, depuis 1880, c'est à +dire _depuis cinq ans_, M. le lieutenant-gouverneur des territoires du +Nord-Ouest _a oublié de faire cette ordonnance_ ou n'a pas encore trouvé +les loisirs nécessaires pour remplir ce devoir de sa charge. + +De telle sorte, que les condamnés jouissent _théoriquement_ du droit +d'appel, mais qu'en fait et jusqu'à ce qu'il ait plu à M. le +lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest de remplir les +fonctions de la charge pour laquelle il reçoit un salaire annuel de +$7,000, ces condamnés n'ont aucun moyen de dresser un acte d'appel sous +une forme qui le rende légalement recevable à Winnipeg. + +Cette situation en pouvait pas être inconnue du gouvernement; car le cas +s'était déjà présenté pour des crimes ordinaires, et on y avait pourvu +par des ordonnances toute gracieuses du gouverneur-général, autorisant +par exception la cour du banc de la Reine à statuer sur l'appel qui +n'avait pu lui être régulièrement déféré. + +Mais l'incurie ou le machiavélisme du gouvernement d'Ottawa sont de +telle nature, que ces incidents n'avaient fait naître dans l'esprit de +personne l'idée de rappeler M. le lieutenant-gouverneur des territoires +du Nord-Ouest à l'accomplissement de son devoir; et qu'au moment de la +condamnation de Riel l'ordonnance nécessaire manquait toujours. + +MM. Lemieux et Fitzpatrick durent s'adresser à Ottawa pour obtenir, en +vertu de l'exception gracieuse à laquelle on avait eu recours en +d'autres circonstances, la _faveur_ d'exercer le droit que la loi +garantit aux condamnés. + +Il faut y avoir assisté pour le croire!... Le gouvernement résista +d'abord à cette demande et agita sérieusement la question de savoir, +s'il ne conviendrait pas de profiter de la violation de la loi commise +par le lieutenant-gouverneur du Nord-Ouest, pour pendre Riel sans appel. + +Grâce aux démarches personnelles de M. Fitzpatrick à Ottawa, on se +décida à céder; et, à la dernière heure, l'appel put enfin être porté à +Winnipeg. + +Si les amis de Riel avaient pu garder une ombre d'espérance, dès +l'ouverture des débats ils durent savoir exactement à quoi s'en tenir. + +En effet, la cour du banc de la Reine de Winnipeg, qui est presque +entièrement orangiste, contenait parmi ses membres un ancien ami de +Riel, M. le juge Dubuc. Mais au jour de l'audience, ce juge, le seul +favorable à l'accusé, ne siège point. Comment l'avait-on circonvenu? Des +versions différentes ont couru; et au fond il importe assez peu de +savoir, sous quelle forme cet ami du gouvernement a été invité à +s'abstenir. Toujours est-il que M. le juge Dubuc, qui représente à la +cour de Winnipeg l'élément canadien-français, passa en villégiature, à +Montréal et autour de Montréal, le temps pendant lequel se débattait la +grande cause, dans laquelle la vie d'un Canadien-français était engagée. +On sait cependant, qu'il occupa dans le bureau de la _Minerve_ une +partie de ses loisirs; et que son retour à Winnipeg coïncida exactement +avec les inspirations sous l'influence desquelles le _Manitoba_, qui +avait été jusque là l'organe des Métis, fit brusquement volte face et +commença à se déchaîner contre Riel. + +A l'ouverture des débats, on remarqua que le condamné n'était pas +présent. + +Le ministère avait craint que, une fois hors du territoire du +Nord-Ouest, il n'obtint d'un magistrat anglais un _writ d'Habeas +corpus_. + +Les débats furent assez courts et offrirent peu d'intérêt. M. +Fitzpatrick plaida sur la question légale et M. Lemieux sur la folie de +Riel. + +La sentence rendu par le juge en chef Walbridge confirma sur tous les +points le jugement de Regina. + +Il ne restait donc plus qu'à en appeler au conseil privé d'Angleterre. + +Mais, la science de Richardson n'allait, sans doute, point jusqu'à +connaître le conseil privé; car, aussitôt que le télégraphe eut porté à +Regina la nouvelle du rejet de l'appel, il se hâta de donner des ordres +pour qu'on commençât immédiatement à dresser l'échafaud. + +Précipitation hideuse et stupide! + +Richardson devait attendre sa victime plus de dix semaines encore; mais +il se consola, sans doute, par l'assurance donnée qu'elle ne lui +échapperait point. + +Si l'appel à Winnipeg n'avait laissé d'illusions à personne, il n'en +était pas de même du recours devant le conseil privé d'Angleterre. + +On ne perd pas toutes ses illusions en un jour; et il a fallu ce procès +et le meurtre qui l'a terminé, pour nous faire perdre, une à une et +jusqu'à la dernière, les illusions que nous pouvions avoir dans les +institutions et dans les hommes qui nous régissent. + +Au mois de septembre dernier, tous les amis de la justice étaient +édifiés sur ce qu'il y avait à attendre de Winnipeg et du Nord-Ouest, +mais ils avaient conservé, dans l'efficacité d'un recours à Londres, une +confiance qui a malheureusement été déçue. + +Cette confiance tenait à des causes diverses. + +Le _loyalisme_ dont les Canadiens-français ont donné tant de preuves par +le passé, les a toujours poussés à une distinction qui a sa part de +vérité, entre les sentiments des orangistes canadiens et les sentiments +du gouvernement impérial. Sachant qu'ils sont très certainement, dans +l'Amérique du Nord les plus fermes soutiens de l'état de choses actuel, +nos compatriotes aiment à se figurer qu'on le sait aussi à Londres et +qu'on leur en sait gré. La gloire et la grandeur séculaire des +institutions anglaises ne sont pas, non plus sans leur faire concevoir +un certain sentiment de respect. Ils ont vu ici les hommes et les choses +de trop près pour éprouver vis-à-vis d'eux ce sentiment de respect. Mais +il ne leur était pas encore venu à l'idée, que devant la plus haute +juridiction du royaume uni, on fut exposé à se heurter à des préventions +et à des partis pris inconciliables avec la majesté de la justice. + +En nous guidant sur ce sentiment et sur cette règle de croyance, nous +avions malheureusement oublié deux vérités de fait, qui eussent dû nous +rendre moins confiants. + +La première de ces vérités, est qu'il est à peu près impossible qu'un +gouvernement européen apprécie les affaires d'une colonie éloigné, +autrement que par les yeux des hommes qui le représentent officiellement +dans cette colonie. Sir John A. Macdonald a été, il y a un an, se faire +faire des ovations à Londres et y a contracté de nombreuses amitiés. +Comment le gouvernement et les lords n'auraient-ils pas eu plus de +confiance dans ses rapports, que dans ceux des avocats de Riel? Comment, +même, le gouvernement impérial aurait-il pu croire à un parti pris +contre notre race, quand Sir John s'appuyait sur le concours de trois +ministres canadiens-français, disposant d'une majorité parlementaire +énorme, pour soutenir que Riel était un malfaiteur dangereux et +vulgaire, odieux à tous les hommes d'ordre. + +Qui sait même, si la loyauté avec laquelle nos bataillons ont servi dans +le Nord-Ouest n'aura pas été invoquée comme preuve à l'appui de notre +indifférence pour le sort de Riel? + +On sait quelle campagne audacieusement mensongère M. Tassé a entreprise +dans les journaux de Paris, en se servant de son titre de député, pour +essayer de faire croire qu'il représentait les sentiments de la nation +canadienne. Il est hors de doute que le gouvernement, qui a suggéré à M. +Tassé ce plan de campagne, en suivait lui-même un pareil à Londres. +Comment le gouvernement anglais n'eut-il pas été trompé? + +L'autre fait que nous avions négligé, c'est que le conseil privé est, en +Angleterre, une institution politique et administrative, autant et plus +que judiciaire, dont les attributions se rapprochent plus de celles du +conseil d'état français que des attributions de la cour suprême. + +On a pu s'en apercevoir, depuis le rejet du pourvoi de Riel, à la façon +très peu judiciaire avec laquelle le conseil privé d'Angleterre, au lieu +de statuer lui-même sur le pourvoi relatif à l'acte des licences, a +déclaré s'en rapporter à la Reine, c'est-à-dire au secrétaire d'état des +colonies, assisté de Lord Lansdowne et de ses conseiller officiels. + +Dans l'esprit d'une telle assemblée, casser un jugement en déclarant +inconstitutionnelle la loi en vertu de laquelle ce jugement a été rendu, +est un acte d'une extrême gravité politique, auquel on ne se résout que +très difficilement; et cette annulation, contre laquelle l'esprit du +juge est pour ainsi dire, prévenu à l'avance, est rendue plus difficile +encore, par l'étonnement que cause à un Anglais, habitué à considérer la +toute puissance du parlement anglais comme un dogme fondamental, l'idée +qu'une loi même coloniale, puisse être _ultra vires_. + +Les avocats de Riel se fondaient principalement, pour obtenir +l'annulation, sur l'inconstitutionnalité de l'acte des territoires du +Nord-Ouest, qui prive les accusés de la jouissance du droit commun +anglais et d'un jugement régulièrement rendu par douze jurés. + +Ils pouvaient aussi s'appuyer sur l'irrégularité de _l'indictment_, aux +termes duquel Riel avait été poursuivi et condamné «_pour avoir déclaré +la guerre à notre dame la reine dans son royaume_», tandis qu'il résulte +de nombreux monuments de jurisprudence, que les mots «dans son royaume» +et la loi en vertu de laquelle Riel a été condamné, ne s'appliquent ni à +l'Irlande ni à plus forte raison aux colonies. + +Mais dès le premier jour, il fut visible qu'on était décidé à ne rien +entendre. + +Lorsque la cause fut appelée pour la première fois le 20 juillet, +l'avocat anglais de Riel eut une peine extrême à obtenir l'ajournement +nécessaire pour permettre à M. Fitzpatrick de recevoir des pièces +importantes. + +La cause revint le 21 octobre 1885, et cette fois, après avoir entendu +l'avocat de Riel, le conseil privé ne permit pas même à l'avocat de la +couronne de prendre la parole. + +L'arrêt qui rejetait le pourvoi fut prononcé le lendemain. + +Désormais, Louis Riel n'avait plus rien à attendre de la justice des +hommes! + +Il leur restait encore à faire appel à leur clémence. + +Mais comment compter sur la clémence d'ennemis, auxquels on demande de +détruire par un acte de clémence volontaire, l'effet d'une machination +qu'ils ont eux-mêmes longuement préparée et soigneusement ourdie? + +C'était folie que de songer à _obtenir_ la grâce de Riel. + +_L'obtenir_ était impossible. Il eut fallu _l'arracher_! + +Mais la grâce n'eut pu être arrachée que par un soulèvement général et +unanime de l'opinion publique, tel que celui qui a été provoqué par la +nouvelle de la mort de Riel. + +Il nous reste à dire par suite de quelles manoeuvres perfides ce +mouvement fut enrayé, et comment s'exécuta un plan d'une astuce +infernale, qui permit d'endormir pendant quelque temps l'opinion, de la +tromper par de fausses espérances et de ne la laisser se réveiller que +quand il a été trop tard. + + + + +CHAPITRE VIII + +LE COMITÉ DES BRAVES GENS + + +C'était une opinion universellement répandue, que Sir John A. Macdonald +n'irait pas jusqu'au bout et que Riel ne serait pas pendu. + +Cependant, toute personne ayant suivi avec un peu d'attention la +succession des faits qui se sont écoulés depuis la reddition de Riel, +aurait pu se convaincre que tous, sans exception, dénotaient de la part +du gouvernement la volonté réfléchie et obstinée d'arriver coûte que +coûte, à l'exécution du chef métis. + +Mais, d'un autre côté, chacun (les ministres exceptés) savait que ce +meurtre ne serait pas seulement un crime, mais une bêtise; et une bêtise +telle qu'on ne pouvait croire que Sir John A. Macdonald la commit! + +Et puis, nous nous étions laissés habituer peu à peu à subir une +politique si exclusivement basée sur le mensonge, que cette habitude de +voir nos gouvernants et leurs organes de mentir sur tout et à propos de +tout, avait fini par fausser le jugement même des plus clairvoyants, +même des ennemis les plus déclarés de la politique dont nous parlons. + +Combien de fois, pendant les tristes jours qui ont précédé l'exécution +de Riel, lorsque nous énumérions les preuves qui ne nous permettaient +hélas! de conserver aucune espérance, n'avons-nous point été arrêtés et +contredits par des amis qui nous tiennent à peu près le langage suivant: + + _Il est vrai, nous disait-on, que toutes les apparences sont + pour l'exécution de ce pauvre Riel, mais avec Sir John il ne + faut jamais s'en rapporter à l'apparence. Tout le monde sait + qu'il n'a jamais accompli un acte politique, sans y mêler une + tromperie et sans duper quelqu'un. Mais qui nous dit qu'en ce + moment, ce ne soit pas les orangistes que Sir John cherche à + duper? Qui nous dit qu'il n'accumule pas les preuves de sa + volonté de perdre Riel, afin de les invoquer plus tard et de + persuader à ses amis d'Ontario qu'un force supérieure à sa + volonté lui a imposé, au dernier moment, la nécessité de faire + grâce?_ + +Peut-être n'y a-t-il point, au monde, de situation plus triste et plus +démoralisante pour une nation, que la situation politique dans laquelle +de tels discours peuvent être tenus par les amis et par les défenseurs +du gouvernement eux-mêmes et en sont venus à ne plus étonner personne. + +Nous nous en apercevons clairement aujourd'hui que l'heure du réveil est +venue. Mais en nous reportant à quelques semaines de date, il faut +convenir que des raisonnement de la nature de celui que nous venons de +rapporter étaient dans toutes les bouches. Non seulement les +conservateurs, mais les libéraux, les avocats de Riel eux-mêmes s'y +étaient laissés prendre. + +Il n'y a, croyons-nous que la _Patrie_ qui ne s'y soit pas trompée un +seul instant, qui ait été convaincue depuis le premier jour jusqu'au +dernier que Riel serait pendu, et qui ait constamment prévenu ses +lecteurs de se tenir en garde. Mais naturellement, les conservateurs +attribuaient cette attitude de l'organe rouge à la passion ou à une +tactique de parti; et il n'ont pu reconnaître que trop tard qu'elle +était simplement dictée par la clairvoyance. + +L'erreur était d'autant plus excusable, que le langage et aussi les +réticences des ministres canadiens-français, les commentaires de leur +entourage, l'attitude de leurs organes dans la presse, semblaient +conclure à une constatation de l'état de folie de Riel. + +Enfin, on savait que l'ordre d'exécution était moralement impossible, +sans le concours des ministres canadiens-français; et personne, même +parmi les adversaires les plus déclarés de MM. Chapleau et Langevin, +n'eut voulu supposer qu'ils pousseraient la bassesse et la trahison +envers leurs compatriotes jusqu'à consentir à ce meurtre, encore moins +qu'ils iraient jusqu'à en prendre la défense. + +Erreur fatale qui a tout entravé! + +Lorsque les journaux patriotes prenaient en main la défense de Riel, on +disait aux timides: «_Prenez garde, ne vous mêlez pas à ce mouvement +libéral. Il y a là-dessous une affaire politique, car les libéraux +savent aussi bien que vous et moi que Riel ne peut pas être pendu..._ +(Hélas!!) _et ils exploitent dans un intérêt électoral les ménagements +et les lenteurs auxquels le gouvernement est obligé de se soumettre pour +ne pas se désaffectionner les Orangistes._» + +Lorsque des citoyens généreux et désintéressés disaient qu'il fallait de +l'argent pour payer les frais de procédure,--pour défendre +Riel,--peut-être pour le faire évader, les mêmes personnes répétaient de +porte en porte, dans les rues, dans les salons, dans les bureaux +d'hommes d'affaires «_à quoi bon souscrire pour une affaire inutile? Le +gouvernement n'a-t-il point accepté de supporter les frais +indispensables? Sir Hector Langevin ne s'est-il point engagé à nommer +une commission médicale? et cela n'équivaut-il point à la promesse +officielle que Riel ne sera pas pendu?_» + +Lorsqu'un comité, composé des hommes les plus honorables, se constitua +sous la présidence de M. L. O. David, et recueillit dans son sein des +membres pris dans les partis politiques les plus opposés, pour +provoquer, en dehors de toute acception de parti, un mouvement +canadien-français, les mêmes personnes disaient encore: «_Prenez garde! +n'allez pas gêner sans le vouloir l'action du gouvernement! La situation +des ministres est délicate. Il n'y a pas que des Canadiens-français dans +la Confédération, et puisque les ministres sont décidés à sauver Riel, +laissons-les choisir l'heure et le moyen._» + +Et lorsque les libéraux clairvoyants n'attendaient rien de bon de la +fameuse commission médicale annoncée à Rimouski par Sir Hector Langevin; +lorsqu'ils soutenaient que la folie réelle ou supposée de Riel n'était +pas le véritable motif à invoquer en faveur de l'amnistie; lorsqu'ils +disaient, qu'à plaider la folie de Riel, on s'exposait à admettre +indirectement le droit de le pendre, dans le cas où il serait sain +d'esprit, les mêmes personnes répondaient encore: «_Que vous importe, +pourvu que Riel soit sauvé? ne voyez-vous pas que c'est le gouvernement +qui s'est arrêté à ce moyen, tiré de la folie de Riel pour ne pas +heurter de front les passions d'Ontario et des colons anglais du +Nord-Ouest? Ne voyez-vous pas que M. Girouard agit à la demande même des +ministres, lorsqu'il propose de réduire le pétitionnement à une formule +tendant exclusivement à la nomination d'une commission médicale. C'est +la formule de M. Girouard qu'il faut signer_» [2] + +[Note 2: Nous n'entendons pas dire par là que M. Girouard n'ait point +agi lui-même avec bonne foi. Nous disons seulement que son nom et son +texte ont été exploités par d'autres, au profit du gouvernement. +Plusieurs jours avant l'exécution de Riel, et depuis cette époque, M. +Girouard a fait tout ce que devait faire un député indépendant et un +patriote sincère.] + +Avons-nous été assez trompés? + +Nous a-t-on assez audacieusement menti? + +Nous n'en sommes que plus étroitement tenus à un hommage de +reconnaissance, envers les braves gens qui ont été à la fois +clairvoyants et activement dévoués à la bonne cause, et qui ne se sont +point laissés effrayer par des menaces ou endormir par des paroles +fallacieuses. + +Disons le hautement, au milieu des défaillances ministérielles, le +comité L. O. David a sauvé l'honneur national. + +Il a dit, le premier, ce qu'aujourd'hui tout le monde pense. C'est à lui +que nous devons les généreux et hélas! impuissants efforts qui ont été +accomplis pour sauver notre frère métis. C'est lui qui a pris, dès la +première heure, l'initiative des manifestations auxquelles le peuple +canadien doit de n'avoir pas été complice, sans le savoir, du meurtre +qui se tramait à Ottawa. + +M. L. O. David avait constitué dès le mois de mai, avec MM. R. +Préfontaine et L. O. Dupuis, un comité de la défense des Métis. + +Après la condamnation de Riel, à la suite de la lettre de M. Chapleau à +Fall-River, ce comité provisoire crut que le moment était venu de +chercher à réunir les ressources nécessaires pour le paiement des frais +d'appel, dans le procès de Riel, et en même temps d'organiser un +pétitionnement en faveur du condamné. + +Dans une cause qui n'était pas seulement la cause d'un homme, mais la +cause d'une nation et aussi la cause de l'humanité foulée aux pieds, M. +L. O. David résolut de s'adresser, sans acceptation de parti, à tous les +hommes de coeur. Une assemblée fut convoquée pour le dimanche 9 août, à +Montréal, sur le Champ-de-Mars. Elle eut lieu sous la présidence du Dr. +Lachapelle, assisté de M. A. R. Poirier. Plus de 10,000 personnes +étaient présentes. + +Les résolutions suivantes furent présentées au public: + + Considérant que les Métis anglais et français du Nord-Ouest + demandaient en vain depuis des années le redressement des griefs + dont ils se plaignaient, et qu'ils ont été entraînés par les + circonstances hors de la voie constitutionnelle qu'ils s'étaient + tracée; + + Considérant que le gouvernement a, dès le commencement des + troubles, reconnu la justice de leurs réclamations, en envoyant + auprès d'eux des commissaires chargés de faire droit à leurs + demandes; + + Considérant que Louis Riel a été l'instrument plutôt que le chef + du mouvement, et que les Métis son allés le chercher aux + États-Unis, pour les aider à obtenir justice et qu'il l'ont même + empêché de partir à la veille du soulèvement; + + Considérant que son procès a eu lieu devant un tribunal qui + paraît avoir peu compris sa responsabilité et son devoir, et que + d'ailleurs des doutes sérieux existent sur la légalité de ce + tribunal et sur la juridiction en matière de haute trahison; + + Considérant que l'état mental de Riel permet de croire qu'il + n'était pas toujours responsable de ses actes et maître de sa + volonté, lorsqu'il s'agissait de la cause au triomphe de + laquelle il avait voué toute sa vie; + + Considérant que le crime dont il est accusé est une offense + politique, que l'exécution de la sentence de mort portée contre + lui sera considérée comme le résultat des préjugés et du + fanatisme et sera funeste à l'harmonie si nécessaire dans une + société mixte comme la nôtre; + + Résolu, qu'une souscription soit ouverte immédiatement pour + donner à Louis Riel les moyens de porter sa cause devant un + tribunal plus élevé et plus digne de confiance, et qu'en même + temps tous les moyens constitutionnels soient employés pour + empêcher que la sentence soit mise à exécution. + +M. L. O. David exposa d'une manière très nette le but que le comité se +proposait d'atteindre. Il disait, après avoir à grands traits retracé la +carrière de Riel: + + Maintenant, il faut être pratique. Pour arriver à notre but il + faut deux choses: + + 1° De l'argent pour porter la cause de Riel devant un tribunal + plus éclairé et obtenir justice. + + 2° Les signatures de tous les Canadiens-français au bas des + demandes d'amnistie ou de commutation de peine. + +L'assemblée, avant de se séparer, nomma le comité définitif qui devait +remplacer le comité qui avait siégé jusqu'alors. Ces nominations, faites +par acclamation, donnèrent les résultats suivants: + +Président, L. O. DAVID; 1er vice-président, Chs. C. DELORIMIER; 2e +vice-président, R. PRÉFONTAINE; secrétaire, CHARLES CHAMPAGNE; +asst.-sec. A. E. POIRIER; trésorier, JÉRÉMIE PERREAULT; trés.-conj., J. +O. DUPUIS. + +Comité de régie: R. Laflamme, H. C. St-Pierre, Alphonse Christin, Pierre +Rivard, E. L. Ethier, Barney Tansey, E. A. Dérome, Georges Duhamel, Jean +Marie Papineau, G. Phaneuf, J. O. Villeneuve, A. Ouimet, J. Bte. +Rouillard, avec MM. Chs. Champagne, avocat et E. G. Phaneuf comme +organisateurs généraux. + +C'est ce comité qui eut l'honneur de recevoir les injures des journaux +ministériels, et dont l'oeuvre, entravée par tous les moyens possibles, +fait le plus grand honneur à ceux qui l'ont entreprise. + +Le signal donné par lui, à Montréal, ne tarda pas à se répandre dans +toute la province et même aux États-Unis. + +A Québec, une assemblée avait eu lieu le 9 août, le même jour qu'à +Montréal; et elle avait adopté les résolutions ci-après: + + Que les circonstances qui ont provoqué la récente insurrection + du Nord-Ouest, les procédés extraordinaires qui ont signalé le + procès de Louis Riel; que le ressentiment produit par ces faits + parmi notre population, ressentiment propre à altérer la bonne + harmonie qui doit régner entre les différentes races qui + peuplent le Canada; que l'intérêt public qui ne peut résulter + que du maintien de la bonne entente et de cette sympathie + réciproque; tous ces puissants motifs enfin, militent en faveur + de la commutation de la sentence prononcée contre le prisonnier + Riel, condamné par le tribunal de Regina à être pendu, le 18 + septembre prochain; que les citoyens de Saint-Sauveur, réunis en + assemblée, prient Son Excellence de vouloir bien user de la + prérogative royale pour faire grâce de la vie au dit Louis Riel + et commuer sa sentence. + + Que des pétitions dans ce sens soient adressées à Son Excellence + le gouverneur-général. + +Le même jour, les citoyens de Lachine adressaient une pétition au +gouvernement pour demander un sursis et une commission médicale. + +Le 10 août, au Côteau St-Louis, à Yamachiche, à la Pointe-du-Lac; le 16, +à Varennes, à Farnham, à Hull; le 17, à Saint-Henri; le 21, à +St-Jean-Baptiste, et à Valleyfield; le 23, à l'Assomption et à +St-Martin, des réunions furent tenues dans le même but. + +En même temps, les Canadiens-français s'assemblaient à Clarence Creek +(Ont.), à Lawrence (Mass.) à Glens Fall (N. Y.). + +Elles continuaient le dimanche 30 août, à St-Jean, à St-Jérôme, à +Ste-Scholastique, au Côteau de Lac; le 6 septembre, à Terrebonne et à +Verchères, où l'assemblée adopta les résolutions suivantes: + + Résolu, que dans l'opinion de cette assemblée, comme dans + l'opinion de tous les habitants de ce comté, la sentence de mort + prononcée contre le dit Louis Riel devrait être commuée en une + peine moins sévère, et qu'une souscription soit ouverte pour + venir en aide à sa famille et pour indemniser ceux qui l'ont + défendu au prix de grands sacrifices et de dépenses + considérables. + +Sur les entrefaites, le jour de l'exécution approchant, les membres du +comité Riel avaient institué un comité exécutif composé de MM. L. O. +David, l'Hon. Laflamme, C. Champagne, Jérémie Perreault, R. Préfontaine, +J. O. Dupuis, A. Ouimet, Georges Duhamel, H. C. Saint-Pierre, P. Rivard, +C. de Lorimier. + +Le 18 septembre approchait. L'excitation populaire était à son comble. A +Montréal, on peut dire que les assemblées étaient permanentes, dans l'un +ou l'autre des quartiers de la ville, et la campagne répondait noblement +à l'appel du comité. A Saint-Basile, à Saint-Georges, à Saint-Alexandre, +à Saint-Esprit, des résolutions furent adoptées demandant la grâce de +Riel; à Saint-Placide, on donna une représentation théâtrale au profit +de la souscription Riel. + +Le 16 septembre, on apprit enfin que Riel avait obtenu un sursis, et que +son exécution était remise au 16 octobre, pour lui permettre de porter +sa cause devant le Conseil privé. + +Le comité se remit de nouveau à l'oeuvre, et il convoqua une nouvelle +assemblée sur le Champ-de-Mars pour le dimanche 27 septembre. Plus de +10,000 citoyens se rendirent à son appel, et cette assemblée fut encore +plus imposante que celle du 9 août. Les résolutions suivantes furent +présentées. + + Considérant que l'exécution de la sentence de mort prononcée + contre Louis Riel a été remise au 16 octobre prochain, parce que + ses avocats on fait connaître au gouvernement leur intention de + porter la cause devant le Conseil Privé; + + Considérant que l'appel en Angleterre est par conséquent le seul + moyen de sauver Riel de l'échafaud et que l'annulation du + jugement du tribunal de Regina aurait pour effet de faire tomber + toutes les sentences sévères prononcées contre les autre + prisonniers métis; + + Considérant que si cet appel n'avait pas lieu faute d'argent, ce + serait un déshonneur national; + + Résolu que c'est un devoir pour tous les Canadiens-français de + travailler à compléter la souscription nécessaire pour faire + rendre justice à nos frères du Nord-Ouest. + +Les résolutions soutenues et développées par MM. L. O. David, Jérémie +Perreault, Fitzpatrick, l'avocat de Riel, qui expliqua sa conduite +devant le tribunal de Regina, P. M. Sauvalle, qui parla au nom des +Français, et de beaucoup d'autres orateurs, furent adoptées par la +foule. + +Ce fut le point culminant de l'agitation organisée en faveur de Riel. +Malheureusement, l'agitation subit ensuite un temps d'arrêt. Le sursis +accordé à Riel avait fait concevoir l'espérance d'une solution préparée +par le gouvernement; l'épidémie de la petite vérole commençait à +absorber les esprits. Mais surtout, les journaux ministériels, voyant +que l'agitation menaçait de grandir et de se généraliser, avaient entamé +contre le comité une guerre violente, qui eut pour conséquence de +refroidir le zèle d'un grand nombre de conservateurs. + +Le comité réduit à l'impuissance par cette opposition persistante, +publia un compte-rendu des ses opérations et fit appel au public, en +même temps qu'aux journaux qui l'attaquaient, pour sommer ces derniers +de dire un bonne fois, s'ils étaient pour ou contre Riel. + +Tout naturellement, ces hypocrites répondirent qu'on méconnaissait leurs +intentions, qu'ils étaient favorables à une commutation de peine à +accorder à Riel et qu'ils n'avaient jamais songé à créer des difficultés +au comité. Mais, tout naturellement aussi, dès le lendemain, ils +recommencèrent comme de plus belle. + +D'autres assemblées se tinrent encore dans diverses localités. Mais +l'élan était arrêté. Les malfaiteurs publics qui s'étaient mis en +travers n'avaient point changé le courant unanime de l'opinion. Mais ils +étaient parvenus à jeter du doute, sur la question de savoir si l'on +avait suivi la bonne voie en pétitionnant et s'il ne valait pas mieux +s'en rapporter à la bonne volonté connue (!) des ministres +canadiens-français. + +Hélas! les ministres canadiens-français anesthésiés, par l'atmosphère +d'Ottawa, trompés par des agents serviles conclurent simplement, de ce +temps d'arrêt, que le mouvement n'avait rien de grave; qu'on +maîtriserait facilement l'opinion; et qu'on ne risquait rien à laisser +la sentence s'exécuter. + +Les membres du comité L. O. David n'en ont pas moins droit à un souvenir +reconnaissant. + +La fortune a trahi leurs efforts. L'opposition qui s'est attaquée à eux, +les a empêchés de faire tout ce qui eût été faisable. L'histoire dira +qu'ils se sont conduits comme de braves gens et comme des patriotes. + +Plût au ciel que tout le monde eut suivi leur exemple! + + + + +CHAPITRE IX + +MANOEUVRES ET TRAHISON + + +On lisait dans la presse du 20 octobre dernier: + + Chose curieuse! Au début il semblait qu'il n'y eut qu'une voix + parmi les Canadiens-français. Ni sur la façon dont le Nord-Ouest + avait été administré, ni sur la façon dont le procès de Riel a + été conduit, il ne semblait pas que personne crût pouvoir + défendre le gouvernement. La _Minerve_ s'y essayait à peine, _Le + Monde_ publiait en faveur de Riel et des Métis de virulentes + correspondances. + + Ce n'est que deux mois plus tard que certains organes + conservateurs, oubliant leur première impression, se sont + subitement aperçus que le gouvernement avait agi avec infiniment + de sagesse, dans l'administration des territoires de Nord-Ouest + dans la direction des opérations militaires et dans la conduite + du procès de Riel. LA PRESSE, ne s'est pas associée à cette + évolution intéressée. Elle n'est pas revenue, comme d'autres + l'ont fait, sur son premier mouvement qui était le bon. Moins + vive, peut-être mieux éclairée que d'autres dès la première + heure, elle n'a pas débuté par des grands éclats de voix pour + oublier ensuite la justice et même la pitié envers les + proscrits. + +En effet, une évolution à laquelle on n'a pas, tout d'abord, assez pris +garde s'était produite, vers la fin d'août dans la presse ministérielle. + +On ne se bornait plus à attaquer sous main les défenseurs de Riel, on +commençait à les injurier à ciel ouvert. + +En même temps, des articles d'une hypocrisie savante étaient publiés +dans la _Minerve_, dans le _Monde_, dans le _Nouvelliste_, dans le +_Courrier du Canada_ et dans leurs satellites de campagne. Ce qui +caractérisait ces articles, tous taillés sur le même patron, c'est qu'on +y avait l'air de désirer que Riel fut sauvé; et qu'en même temps, on y +énumérait toutes les raisons propres à déterminer le lecteur à condamner +Riel comme homme politique, à le considérer en religion comme un +apostat, à reconnaître la justice de la sentence portée contre lui par +Richardson, et à avouer intérieurement que, si Riel était pendu, il ne +subirait au fond, qu'un traitement mérité. + +Les prototypes de ces articles sont ceux que _La Minerve_ publiait à peu +près régulièrement sur MM. Lemieux et Fitzpatrick, et sur Richardson. + +Elle s'élevait à l'égard de MM. Lemieux et Fitzpatrick au dernier degré +de l'insulte. Elle accusait ces hommes qui ont défendu Riel de chercher +à le faire pendre et, par une contradiction singulière, en même temps +qu'elle leur reprochait d'avoir mal plaidé _en faveur_ de Riel, elle +plaidait de son côté du mieux qu'elle pouvait, mais _contre_ Riel. + +Elle avait fait la gageure de présenter Richardson comme un libéral. +Pour gagner ce triste pari, elle faisait semblant de considérer comme un +acte de faveur politique, l'acte par lequel le ministre Mackenzie a +disgracié Richardson en le déportant des bureaux d'Ottawa dans le +Nord-Ouest; et elle expliquait qu'un misérable gredin, tel que peut être +à ses yeux un juge libéral, avait seul été capable de rendre uns +sentence aussi infâme. Mais en même temps, et par la même contradiction, +dont elle avait déjà usé à l'égard de MM. Lemieux et Fitzpatrick, _La +Minerve_ usait de tous ses efforts pour justifier ce jugement infâme +dont l'auteur était digne, selon elle, de toute l'exécration qui +s'attache au nom d'un magistrat prévaricateur. + +Le but de ces articles était d'insinuer doucement et sans se +compromettre, dans le public, l'idée que Riel n'était pas une victime, +et de préparer les esprits à se dire, le lendemain du jour où on +l'aurait assassiné, «que somme toute, on avait bien pu avoir raison.» + +Ce but n'a pas été atteint. Les inspirateurs de cette odieuse campagne +sont des renégats, qui ont si bien oublié les traditions de leur race, +qu'ils ne sont plus même capables de comprendre qu'il y a certaines +infamies qu'on ne fait pas accepter à des Canadiens. + +Mais, malheureusement, il y a un résultat immédiat qui a été atteint. + +On n'a pas persuadé à nos compatriotes, pas plus aux conservateurs +qu'aux libéraux, qu'il fallait pendre Riel. + +Mais on a persuadé aux conservateurs, et notamment aux hommes +politiques, que le gouvernement ne voulait pas qu'on s'occupât de +l'affaire Riel:--que quiconque s'en occupait serait injurié comme MM. +Lemieux et Fitzpatrick, dénoncé au public conservateur comme un libéral +et comme un catholique suspect. + +_La Patrie_ du 19 novembre déclare que le 18, un certain nombre +d'étudiants se sont rendus à la _Minerve_, où, ayant été reçus par M. +Gélinas, ils l'ont officieusement prévenu que si la _Minerve_ continuait +plus longtemps à trépigner sur le cadavre de Riel et à déshonorer le nom +canadien, on ne pourrait pas répondre des suites de l'indignation +publique. + +D'après le même journal, M. Gélinas a répondu «qu'il le regrettait, mais +qu'il n'y pouvait rien, que _ces articles étaient envoyés directement +d'Ottawa et émanaient du gouvernement_, que la _Minerve_ était obligée +de les publier et que, si l'on en envoyait d'autres, elle serait obligée +de les publier encore.» + +Cet aveu est précieux à retenir. + +Car il en résulte que toute la campagne de presse, dans laquelle on a +cherché à faire croire qu'on désirait que Riel fut sauvé, tout en +travaillant, en même temps, à le perdre dans l'estime publique, était +directement inspirée par les ministres canadiens-français. + +Il en résulte aussi, que depuis plusieurs mois, ces ministres étaient +décidés à sacrifier Riel et qu'ils faisaient tromper odieusement le +public, lorsque pour endormir l'opinion, tout en la préparant, ils +laissaient donner en leur nom l'assurance que Riel ne serait pas pendu. + +Par ce moyen, on parvint, jusqu'à la dernière heure, à empêcher toute +démonstration des députés conservateurs à Ottawa. Le députés +conservateurs au parlement local, qui jadis n'étaient pas aussi +réservés, même dans les questions les touchant de moins près, se tinrent +cois. Le gouvernement de Québec se désintéressa absolument de cette +question nationale. + +Les ministres étaient parvenus à faire le silence, sinon partout, au +moins dans leur camp, et à éviter jusqu'aux représentations de leurs +amis. + +Pendant ce temps, M. Chapleau qui était encore en France y déclarait +publiquement, ainsi qu'il l'a raconté plus tard à la _Gazette_, que +_chercher à défendre Riel c'était l'attaquer lui-même,_ et M. J. Tassé, +M. P. directeur de la _Minerve_, recevait la mission d'essayer de faire +taire les journaux de Paris, comme on avait fait taire les conservateurs +canadiens. + +Pour se rendre digne de la confiance de ses chefs, M. J. Tassé écrivait +officiellement au _Gaulois_ et à quatre autres journaux de Paris, deux +lettres consacrées au développement d'un misérable sophisme, qui +consiste à essayer de faire prendre la charge entre le gouvernement du +Dominion et le peuple canadien-français, et à faire croire aux journaux +de Paris que Riel n'a pas été condamné et exécuté par des orangistes, +ennemis de notre race, mais par un gouvernement, des juges et des jurés +qui auraient été, en cette circonstance, les représentant du sentiment +canadien-français. + +S'il y a en France quelques Français qui ait pu se laisser prendre à +cette fourberie de bas étage, ils auront dû être singulièrement +embarrassés, pour concilier les explications de M. J. Tassé, avec +l'explosion de l'indignation et de la fureur publiques qui a accueilli +l'annonce du meurtre de Riel, dans le Canada français tout entière, et +dont le télégraphe leur a déjà fait connaître le caractère unanime et +imposant. + +Qu'est-il arrivé? + +A la dernière heure, quatorze députés ont adressé à Sir John A. +Macdonald la dépêche suivante: + + Montréal, 13 novembre 1885. + + A SIR JOHN A. MACDONALD, + + K. G. C., OTTAWA + + Dans les circonstances, l'exécution de Louis Riel serait un acte de + cruauté dont nous repoussons la responsabilité. + + J. C. COURSOL, Député de Montréal-Est. + ALPHONSE DESJARDINS, Député d'Hochelaga. + D. GIROUARD, Député de Jacques-Cartier. + P. VANASSE, Député de Yamaska. + L. H. MASSUE, Député de Richelieu. + F. DUPONT, Député de Bagot. + A. L. DESAULNIERS, Député de Maskinongé. + J. B. DAOUST, Député des Deux Montagnes. + J. G. B. BERGERON, Député de Beauharnois. + J. W. BAIN, Député de Soulanges. + P. B. BENOIT, Député de Chambly + ED. GUILBAULT, Député de Rouville. + S. LABROSSE, Député de Prescott. + L. L. L. DESAULNIERS, Député de St. Maurice. + F. DUGAS, Député de Montcalm. + +MM. Vanasse, Massue et Guilbault n'ont consenti à signer cette dépêche, +qu'à la condition de retrancher du texte primitif une phrase dans +laquelle Sir John A. Macdonald était prévenu que l'exécution de Riel +emporterait de la part des signataires une rupture politique avec le +gouvernement. + +Même sous cette forme adoucie, M. le colonel Ouimet a produit plus tard +une lettre particulière qu'il aurait adressée à Sir John, dans le même +sens, mais avec des expressions encore moins comminatoires. + +MM. Amyot, Lesage, McMillan, Hurteau, Taschereau, Gaudet, qui n'avaient +pas eu le temps de se rendre à cette réunion convoquée à la dernière +heure, ont signifié séparément leur protestation à Ottawa, avant le +meurtre. + +Il est malheureusement indubitable que si l'on s'était remué à temps, si +l'on avait fait il y a un mois ce qui a été tenté le vendredi 13, le +gouvernement n'aurait pas osé pendre Riel. + +Nos députés ont été trompés. + +Ils ont un moyen de prouver qu'ils n'ont été que dupes: c'est de remplir +leur devoir et de ne pas consentir à être complices. + +Leur devoir est tout tracé. + +Il consiste à refuser désormais toute espèce de concours au gouvernement +de Sir John A. Macdonald et aux trois Canadiens-français, dont la +présence dans le cabinet rendu possible l'exécution de Riel. + +Si quelqu'un d'entre eux tentait de s'y soustraire, l'opinion saurait à +quoi s'en tenir sur son compte, et le lui rappellerait à une échéance +prochaine. + +[Illustration: LE GIBET.] + + + + +CHAPITRE X + +AVANT LE GIBET + + +L'exécution était fixée au 10 novembre. Les ministres s'étaient réunis +pour statuer une dernière fois (ils le croyaient du moins) sur le sort +de Riel; et ils avaient décidé A L'UNANIMITÉ, que ce qu'ils appellent la +loi suivrait son cours. + +Cette unanimité, que M. Chapleau a fait connaître plus tard (le vendredi +13), aux députés réunis à Montréal, est un fait aussi grave que +douloureux. + +Car elle prouve que les trois ministres canadiens-français ne s'étaient +pas bornés à la faiblesse de subir la loi du plus fort, et à l'insigne +lâcheté de conserver leur place dans un gouvernement que déclarait la +guerre à leur nationalité. + +Leur rôle n'avait pas été seulement passif. Leur complicité avait été +agissante. + +A la question de savoir _si Louis Riel serait pendu_, MM. Langevin, +Chapleau et Caron avaient répondu: OUI. + +On sait maintenant sous l'influence de quels motifs cette odieuse +décision a été prise. + +D'une part, Sir John A. Macdonald avait décidé que Riel paierait de sa +tête le crime d'avoir révélé au monde les infamies de l'administration +du Nord-Ouest, et il mettait maintien de cette résolution une +obstination sénile. + +D'autre part, M. Mackenzie Bowell, l'ex-grand maître des orangistes, +était revenu, il y a environ un mois, d'un voyage auprès de ses +constituants. D'après des informations de source sûre, il aurait été +très sérieusement effrayé de leur disposition d'esprit; et à son retour, +il aurait dit à Sir John A. Macdonald qu'il fallait à tout prix +satisfaire les orangistes ou renoncer à leurs concours. + +On peut considérer les renseignements de M. Mackenzie Bowell, comme +ayant eu un considérable et pernicieuse influence sur l'issue fatale du +drame de Regina. + +Mais il ne suffisait pas de faire mourir un prisonnier désarmé et sans +défense; il fallait s'occuper de prévenir dans le Canada français et +notamment à Montréal les effets de la fureur populaire. + +Que le gouvernement ne dise pas qu'il ignorait les véritables sentiments +de la population canadienne. Il se trompait, sans doute, sur la +possibilité de remonter le courant; mais il était informé d'une façon si +exacte de l'existence de ce courant, qu'il avait pris des mesures pour +détourner l'attention et pour diriger d'un autre côté la colère du +peuple. + +Dans la persuasion que l'exécution de Riel aurait lieu le 10 novembre, +on avait résolu d'éviter qu'il y eut, le 10 novembre, une émeute à +Montréal contre le gouvernement; et comme mesure de précaution, on +n'avait rien trouvé de mieux que d'occuper le peuple, en soudoyant pour +le 6 ou le 7 du même mois, une autre émeute, contre M. Beaugrand, maire +de Montréal, et ennemi, connu du gouvernement. + +Nous n'avons pas à rappeler ici, dans quelles circonstances, un mandat +d'arrestation avait été dirigé contre l'ouvrier Gagnon, pour avoir tiré +sur la police chargée d'exécuter dans son domicile une mesure +d'isolement, prescrite par le bureau de santé. M. Beaugrand, redoutant, +non sans raison, un nouveau conflit entre Gagnon et la police, et +voulant prévenir autant que possible toute cause d'émotion ou de trouble +dans la rue, n'avait pas hésité à se rendre lui-même, avec douze agents, +dans ce lieu infesté par la picote, pour assurer l'exécution pacifique +du mandat judiciaire. + +Cet acte qui, dans tous les cas, révélait au moins, dans le maire de +Montréal, un homme assez courageux, pour payer de sa personne et pour +s'exposer à la fois à des coups de fusil, à l'épidémie et au +mécontentement des adversaires du règlement sanitaire, avait été +diversement apprécié. Il avait même été fortement blâmé par une partie +de la population ouvrière canadienne-française, très-hostile à la +vaccination et à l'isolement. + +Toutefois, le mécontentement de la première heure commençait déjà à +s'apaiser, lorsque les hommes qui avaient résolu de sacrifier Riel aux +orangistes, résolurent d'exploiter le terrible fléau que pèse sur la +cité de Montréal, en soulevant les passions de la foule contre le maire +et contre le bureau de santé et en poussant ouvertement à la révolte +contre l'application des règlements sanitaires. + +Le jour de l'ouverture de cette campagne, (jeudi 6 novembre), coïncidait +avec l'arrivée à Montréal d'un employé du gouvernement à Ottawa, qui +passait à tort ou à raison pour collaborer aux frais du gouvernement à +la _Minerve_ et pour apporter à la _Minerve_ et au _Monde_ les +instructions des ministres. + +C'est alors que parurent dans la _Minerve_ et dans le _Monde_ des +articles actuellement déférés à la justice, dont la violence dépasse +l'imagination et dans lesquels l'incitation à la guerre civile est +patente. En même temps, un placard plus incendiaire, s'il est possible, +sortait de l'imprimerie du _Monde_, et était distribué dans la classe +ouvrière à un nombre incalculable d'exemplaires. + +On ne peut prévoir quelle eut été, sur une population inflammable, la +conséquence de cet appel aux passions si, à l'exception du _Monde_ et de +la _Minerve_, tous les journaux conservateurs aussi bien que libéraux, +tous les corps publics et tous les bons citoyens ne s'étaient mis +résolument en travers d'un mouvement aussi dangereux pour la paix +publique que pour le succès de la lutte contre l'épidémie. + +Mais les meurtriers de Riel ne se souciaient ni de la paix publique, ni +de l'épidémie qui décime Montréal. Ils voulaient étouffer le bruit de +l'exécution de Riel sous un autre bruit, couper en deux la population +canadienne-française de Montréal; et à la veille d'un deuil national, +ils ne reculaient devant aucune infamie, pour essayer de ruiner auprès +du peuple l'influence d'un maire libéral. + +_L'exécution de Riel n'eut pas lieu le 10 novembre._ + +A la dernière heure, on apprit qu'un nouveau sursis de six jours était +accordé au condamné. + +Faut il dire _accordé_, quand en face de la résolution implacablement +prise, ce sursis n'était qu'une souffrance de plus, un raffinement de +cruauté, une agonie d'une semaine? + +On affirme que le gouvernement ne s'était pas souvenu à temps, pour +faire parvenir un exprès à Regina, de la disposition de la loi, selon +laquelle nulle exécution capitale ne peut avoir lieu dans le Nord-Ouest, +sans que le shérif air reçu à cet effet un warrant signé du +gouverneur-général en conseil. + +C'est pour permettre aux ministres de réparer ce vice de procédure, que +le sursis aurait été prononcé. + +Le condamné pouvait-il être exécuté, à la suite de cette erreur et de ce +dernier sursis qui équivalait, en fait, à un rétablissement de la peine +de la torture? + +Lorsqu'on apprit que telle était en effet l'intention des ministres, un +long cri d'horreur s'éleva, même dans la population anglaise, contre ce +nouvel acte d'inhumanité sans précédent chez les peuples civilisés. + +Il y a quatre ans, un Irlandais reconnu coupable de meurtre avait été +condamné à mort. Une délégation de ses compatriotes vint trouver Sir +John A. Macdonald pour solliciter sa grâce. + +Elle offrait d'apporter la preuve que le condamné était atteint +non-seulement de folie individuelle, mais de folie héréditaire, que son +père avait été atteint au même âge que lui et était mort mou, que son +aïeule avait été victime de cette terrible maladie et que par conséquent +le condamné n'était pas responsable de ses actes. + +Sir John A. Macdonald n'ayant pas cru pouvoir se rendre aux arguments +que les Irlandais faisaient valoir auprès de lui pour obtenir la grâce +de leur compatriote, ceux-ci lui demandèrent au moins d'accorder un +sursis de quelques jours, en se faisant forts de compléter leur preuve +dans l'intervalle. + +Mais Sir John A. Macdonald répondit--cette fois avec raison--que n'étant +pas sûr d'accorder la grâce, il ne pouvait pas accorder de sursis, parce +que ce serait trop cruel, et que, si le condamné était exécuté plus +tard, son exécution deviendrait un véritable meurtre. + +Que penser alors, de la froide cruauté, avec laquelle on imposait à Riel +un dernier sursis de six jours,--non pas même pour délivrer de son sort, +mais pour réparer un vice de procédure? + +Ce sursis était le quatrième. + +Richardson avait fixé, une première fois, l'exécution au 18 septembre, +sachant très bien que ce délai serait insuffisant pour l'appel. + +Un second sursis, qui ne pouvait pas laisser au conseil privé le temps +de se réunir, avait été accordé jusqu'au 16 octobre. + +Un troisième sursis avait ajourné l'exécution au 10 novembre. + +Le meurtre était maintenant reporté au 16, par suite d'un oubli de la +loi...! + +Mais à côté de Riel, il y avait deux femmes. + +C'est sur elles que s'est manifestée la férocité de cette succession de +sursis, qui leur ont fait subir plusieurs mort. + +La mère de Louis Riel, une noble femme, la veuve du patriote de 1847, +est devenue folle. + +Mme Louis Riel était enceinte. + +Quelle situation, et que de poignantes douleurs! + +Elle est accouchée, il y a quelques jours d'un enfant qui n'a vécu que +deux ou trois heures! + +Pauvre petit! Déjà il avait trop souffert avant de naître. Les douleurs +de sa mère avaient tari en lui les sources de la vie. + +Qui donc est responsable de la mort de cet orphelin, qui n'aura pas même +connu le sourire de sa mère, et dont les caresses n'auront pas pu +soulager les larmes de cette veuve infortunée? + +Ah! Il est commode, quand on siège à Ottawa, dans un ministère auquel on +se cramponne par la fourberie et la trahison, de se dire que, pour +rester quelques semaines encore au pouvoir, on peut bien consentir à ce +que Sir John A. Macdonald se passe le plaisir de voir se balancer la +tête d'un ennemi au bot d'un gibet! + +--Qu'est-ce que cela, la vie d'un homme, a dit la _Minerve_? Qu'est-ce +que cela, quand le meurtre de cet homme est l'enjeu d'une partie +électorale, dont on a longuement calculé le point fort et le point +faible, et quand on se croit assuré de l'impunité? + +Oui! mais cet homme n'était pas seul! + +Il avait une femme dont la vie est empoisonnée; une mère dont le cerveau +n'a pas résisté à la douleur! + +Il avait des enfants en bas âge, que ce meurtre a rendus orphelins! + +Il attendait un dernier né qui n'a pas pu survivre aux tortures de sa +mère! + +L'enfant est mort! L'aïeule est devenue folle! La tête du père s'est +balancée au gibet! + +Les bourreaux ont été plus durs et plus cruels que la loi du Nord-Ouest +elle même! + +Pourtant, avant de céder au sentiment de réprobation indignée qui +n'allait pas tarder à s'emparer de tous les coeurs, le peuple canadien +était destiné, lui aussi, à subir une épreuve préparatoire. + +Le jeudi 12 novembre,--alors que le public n'était pas encore fixé sur +le sort de Riel,--on apprit avec stupeur, qu'un banquet organisé avant +le sursis et destiné, dans l'intention des organisateurs, à tomber le +lendemain même de la mort de Riel, avait eu lieu le mercredi 22, à +Winnipeg en présence de deux ministres. L'un d'eux, un +Canadien-français, Sir A. P. Caron, ministre de la milice, avait trinqué +avec des orangistes à la mort de Riel! L'autre, M. White, avait voué +Riel à l'indignation publique! + +Nous empruntons à un journal anglais, le _Montreal Herald_ l'expression +éloquente de l'indicible dégoût provoqué dans toutes les classes de la +population, sans distinction de partis ni de races, par cette hideuse +bombance: + + Un prisonnier politique sous le coup d'une sentence de mort est + dans la prison de Regina. L'exécution a été retardée + temporairement. Un banquet est organisé à Winnipeg. Les + partisans du gouvernement, mécontents du sursis qu'il a accordé + de son chef, déclarent que pour cette raison, ils n'assisteront + pas au banquet. Un journal ministériel de Winnipeg, pour assurer + le succès du banquet de leurs partisans et ramener les + récalcitrants, publie le lendemain un article double-interligné + annonçant que les deux ministres, MM. White et Caron, seront + présents pour annoncer que la sentence de mort prononcée contre + le prisonnier politique sera certainement exécutée. Les + partisans satisfaits de cette déclaration accoururent en foule + au banquet qui, au lieu d'être un fiasco, eut un immense succès. + Les ministres s'y rendirent et exécutèrent l'étrange corvée qui + leur était imposée par le zèle des partisans. Sir Adolphe Caron, + ministre de la milice annonça _qu'il n'avait aucune sympathie + pour les traîtres et que la justice suivrait son cours._ M. + Thomas White _voua Riel à l'exécration publique_. On nous assure + que ces expressions furent reçues avec de bruyantes + manifestations de joie. Qui pourrait en douter? En égard à ces + déclarations, le banquet eut un grand succès. Le comité, au lieu + d'être en déficit, n'a eu aucune difficulté à amarrer les deux + bouts. + + Voilà un emploi nouveau pour les membres du cabinet, et les + instincts chevaleresque de notre âge et de notre race sont + illustrés d'une manière aussi nouvelle que bizarre; les affaires + d'état les plus solennelles peuvent être traitées de la même + manière qu'un caucus de faubourg; et c'est au milieu de + l'excitation tumultueuse des bouteilles de champagne que le + gouvernement de notre pays rend des arrêts redoutables de vie et + de mort. Cela peut être considéré par des partisans comme étant + l'idéal de l'homme d'état, mais nous croyons que des gens + sérieux et sages qui le considèrent ainsi, seront rares et bien + espacés, et que la grande majorité des Canadiens qui parleront + de la moralité de ce spectacle exprimeront l'espoir, pour + l'honneur de notre civilisation tant vantée, qu'il ne se + renouvellera plus. + + En somme, le prisonnier de Regina avec ses membres enchaînés, + son intelligence égarée, sa vie ne tenant qu'à un fil, est, + selon nous, plus digne de respect et de sympathie que cette + exhibition de partisans féroces de Winnipeg, que cette indigne + prostitution des fonctions ministérielles. L'idée d'exploiter la + sauvagerie des partisans pour forcer la main au gouvernement et + assurer les dépenses d'un dîner, quand l'homme contre lequel ce + mouvement est dirigé doit souffrir l'équivalant de l'agonie + même, démontre une dépravation diabolique tellement inouïe qu'on + ne saurait trouver aucun précédent dans un pays civilisé. + +Il y avait longtemps que Sir A. P. Caron avait renié sa race et la +langue de ses ancêtres. On ne prévoyait pas qu'il pousserait l'ignominie +jusqu'à s'en vanter dans un banquet de cannibales. Mais cela même, en +portant le dégoût à son comble, ne surprit pas autrement ceux qui le +connaissaient. On ne savait pas ce qu'il pouvait faire, mais on le +savait bon à tout faire pour un hochet ou des faveurs. + +[Illustration: Croix.] + + + + +CHAPITRE XI + +GLORIA VICTIS + + +Encore quelques heures et le soleil va se lever sur le jour fatal où +tout va être consommé. + +Louis Riel, le héros, le martyr de la nation métisse, va contempler pour +la dernière fois la lumière du jour, rendre son âme au Créateur et +livrer son corps au bourreau qui le guette depuis de longs mois. + +Le messager qui apportait l'ordre du gouverneur-général pour l'exécution +est arrivé à huit heures du soir. + +Cette fois, tout est bien fini. + +Riel a reçu la nouvelle, à neuf heures du soir, dans sa cellule. + +Cette nouvelle lui a été donnée par le shérif Chapleau. La scène a été +émouvante et héroïque. + +La cellule du fameux chef est immédiatement adjacente à la salle des +gardes qui font la patrouille pendant la nuit. Cinquante gardes occupent +cette salle. + +A la porte de fer qui ferme la cellule, on voyait une sentinelle armée +montant la garde; et à l'extérieur de l'édifice un cordon de soldats +sous les armes, faisant la ronde autour du bâtiment. + +La porte s'ouvrit à l'arrivée du shérif Chapleau et du commandant de la +police à cheval. + +Riel qui, jusque là, avait conversé avec le médecin du poste, se leva et +souhaita la bienvenue au shérif, d'une façon tout-à-fait cordiale et +avec aisance. + +Les inflexions de sa voix n'indiquaient aucun signe d'excitation; son +premier bonjour fut: «Eh bien, comme cela, vous venez avec la grande +nouvelle! J'en suis bien aise.» + +Le shérif répondit que le mandat de mise à mort était arrivé. + +Riel, continuant sur le même ton dit: «Je suis heureux d'apprendre +qu'enfin je vais être débarrassé de mes souffrances.» + +Il prit ensuite la parole en français et remercia affectueusement le +shérif pour ses bienveillantes attentions. + +Il reprit la parole en anglais: «Je désire, dit-il, que mon corps soit +remis à mes amis, pour être enterré à St. Boniface, dans le cimetière +français, vis-à-vis Winnipeg.» + +Le shérif lui demanda alors s'il avait quelque désir à transmettre, +touchant la disposition de ses biens, meubles et effets. + +«Mon cher, répondit-il, je n'ai pour tout bien que ceci (et il toucha sa +poitrine dans la région du coeur); et ceci je l'ai donné à mon pays, il +y a quinze ans; et c'est tout ce qui me reste maintenant.» + +On le questionna ensuite sur l'état de sa conscience. Il répondit: «Il y +a longtemps que j'ai fait ma paix avec mon Dieu; je suis aussi bien +préparé maintenant que je puis l'être en aucun temps. Vous trouverez que +j'avais une mission à remplir. Je vous prie de remercier mes amis de la +province de Québec de tout ce qu'ils ont fait pour moi.» + +A une autre question qui lui fut faite, il répliqua: + +«Je suis content de quitter ce monde. On me permettra de dire quelques +mots sur l'échafaud?» ajouta-t-il sur un ton interrogatif. + +Lorsqu'on lui dit qu'on le lui permettrait, il dit en souriant: «Vous +supposez que je pourrais parler trop longtemps et que cela me fatiguera? +Oh! non, je ne me trouverai pas faible, je sentirai, lorsque le moment +viendra, que j'aurai des ailes qui m'enlèveront là-haut.» + +Recommençant alors à parler français, sur un ton persuasif et d'une +douceur inimitable, pour lequel il est célèbre, comme le savent tous +ceux qui l'ont connu intimement, il parla de nouveau de l'affectueux +souvenir qu'il gardera pour ceux qui ont épousé sa cause. Il termina en +disant au shérif Chapleau, en lui tendant la main, en signe d'adieu, +«Adieu, mon ami.» Son oeil était clair et serein, et son assurance +absolue était telle qu'elle faisait naître l'admiration même dans les +coeurs les plus endurcis. + +Le Père André, son directeur spirituel, est ensuite arrivé, et on l'a +laissé seul avec lui pour vaquer à ses devoirs religieux et ensuite +entendre la messe. + +Après s'être confessé, Riel a rédigé et confié au Père André, pour être +portée à sa vieille mère, la lettre suivante: + + MA CHÈRE MÈRE, + + J'ai reçu votre lettre de bénédiction et hier (dimanche) j'ai + demandé au Père André de la placer sur l'autel pendant la + célébration de la messe, pour que son ombre se répandit sur moi. + Je lui ai demandé après de m'imposer ses mains sur la tête pour + que je puisse la recevoir efficacement, attendu que je ne + pouvais me rendre à l'église; et il a ainsi répandu sur moi les + grâces de la messe, avec l'abondance de ses bienfaits spirituels + et temporels. + + A ma femme, mes enfants, mes frères, ma belle-soeur et autres + parents qui me sont tous chers, dites pour moi adieu. + + Chère mère, c'est le voeu de votre fils aîné que vos prières + pour moi montent jusqu'au trône de Jésus-Christ, à Marie, à + Joseph, mon bon protecteur, et que la miséricorde et l'abondance + des consolation de Dieu répandent sur vous, sur ma femme, mes + enfants et autres parents, de génération en génération, la + plénitude des bénédictions spirituelles pour celles que vous + avez répandues sur moi; qu'elles se répandent sur Vous surtout + qui avez été une si bonne mère. Puissent votre foi, votre + espérance, votre charité et votre bon exemple être comme un + arbre chargé de fruits abondants pour le présent et pour + l'avenir. Puisse Dieu, quand sonnera votre heure dernière, être + tellement satisfait de votre piété qu'il fasse rapporter votre + esprit de la terre, sur les ailes des anges. + + Il est maintenant deux heures du matin, en ce jours le dernier + que je dois passer sur cette terre, et le Père André n'a dit de + me tenir prêt pour le grand évènement. Je l'ai écouté et je suis + disposé à tout faire suivant ses avis et ses recommandations. + + Dieu me tient dans sa main pour me garder dans la paix et la + douceur, comme l'huile tenue dans un vase et qu'on ne peut + troubler. Je fais ce que je peux pour me tenir prêt; je reste + même calme, conformément aux pieuses exhortations du vénérable + archevêque Bourget. Hier et aujourd'hui j'ai prié Dieu de vous + rassurer et de vous dispenser toute sorte de consolations, afin + que votre coeur ne soit pas troublé par la peine et l'anxiété. + Je suis brave; je embrasse en toute affection. + + Je vous embrasse en fils respectueux de son devoir, toi, ma + chère femme, comme un époux chrétien, conformément à l'esprit + conjugal des unions chrétiennes. J'embrasse tes enfants dans la + grandeur de la miséricorde divine. Vous tous, frères et + belles-soeurs, parents et amis, je vous embrasse avec toute la + cordialité dont mon coeur est capable. + + Chère mère, je suis votre fils affectionné, obéissant et soumis. + + LOUIS-DAVID RIEL. + +A 5 heures du matin, le P. André célébra la messe, et à 7 heures, il +administra les derniers sacrements à Riel. + +Riel pria dans sa cellule jusqu'au moment où le député shérif Gibson +vint l'avertir que le moment fatal était arrivé. + +Riel reçut l'ordre de marcher à la mort avec le même calme qu'il avait +montré la veille. + +Son visage ne montrait aucune altération et avait conservé ses couleurs +ordinaires; et il était pleinement en possession de toute son énergie, +répondant d'une voix claire et ferme aux paroles de l'officiant. + +Supporté par les deux prêtres, Riel marcha d'un pas ferme de sa cellule, +qui est la première du corridor, à travers le corps de garde, à +l'escalier qu'il gravit sans un signe de faiblesse. Le capitaine Fraser +gardait l'échafaud avec vingt hommes de la police à cheval. + +Riel n'avait pas de chapeau. Il portait un habit court et noir, une +chemise en laine, un collet, des pantalons bruns et des mocassins, seule +partie de ses vêtements que rappelât la vie indienne et l'existence +libre de la prairie. + +A 8 heures un quart le bourreau, un masque sur la figure, s'avança la +corde sur le bras et commença à garrotter Riel. Celui-ci continua à +prier, étendant les bras et regardant au ciel jusqu'à ce que les bras +fussent liés. Précédé de Gibson et escorté des prêtres, Riel monta sans +aide et d'un pas ferme les six degrés qui conduisaient à l'échafaud, en +disant: «Je me confie à Dieu.» + +En poussant cette exclamation, un sourire passa sur ses lèvres. + +Le condamné se plaça sur la trappe, la figure tournée vers le nord. Les +Pères André et McWilliams continuèrent à prier et Riel dit en anglais: +«Je demande pardon à tous les hommes et je pardonne à tous mes ennemis.» + +Le député shérif lui demanda s'il avait quelque chose à dire. Il se +tourna vers son confesseur, le Père André, et lui demanda: «Est-ce que +je vais dire quelques mots?» «Non, répondit brièvement le prêtre, faites +votre dernier sacrifice, et vous serez récompensé.» Riel se tourna et +dit: «Je n'ai rien de plus à dire.» + +Le bourreau ajusta le noeud, mais Riel ne parut pas même y faire +attention. + +Alors, le bourreau se mit à son poste; le bonnet blanc fut enfoncé sur +la tête de Riel; les deux prêtres, tenant des cierges en main, +continuaient de prier pour le mourant, pendant qu'on entendait ce +dernier prier en même temps. A l'expiration des deux minutes qui lui +furent données pour prier, au moment où il répondait: «Ne nous induisez +pas en tentation», le bourreau fit partir la trappe et Riel tomba. Il ne +remua pas pendant quelques secondes, puis un mouvement convulsif se fit +sentir et deux minutes après, il n'existait plus. + +Il était mort en brave et en chrétien. + + + + +CHAPITRE XII + +AU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS +_ULTIMA VERBA_ + + +L'heure n'est pas encore venue de retracer l'histoire des journées qui +ont suivi la mort du martyr canadien. + +Cette histoire se continue. + +Elle ne sera achevée que le lendemain de la vengeance. + +Que dirions-nous d'ailleurs, que tout le monde ne sût?... + +L'effarement de tout un peuple, en apprenant que l'échafaud politique se +dressait à Regina! + +La stupeur, la consternation, l'anxiété, un reste d'espérance survivant +jusqu'au dernier moment au fond des coeurs! + +Puis le deuil de la nation! + +Il n'y eut pas un mot d'ordre, pas une réunion, pas une intrigue. + +Ce fut une explosion spontanée de douleur et de colère. + +D'un bout à l'autre du Canada-français,--avant que personne eut +seulement songé à se concerter,--le télégramme qui apporta la fatale +nouvelle fut reçu de la même manière. Chose merveilleuse! On vit tous +les coeurs vibrer à l'unisson! + +Tout le monde sentit que la race canadienne-française avait reçu une +blessure et une insulte! + +Toutes les maisons se couvrirent d'insignes de deuil. + +Tous les partis abdiquèrent et se confondirent dans la douleur commune. + +Il n'y eut plus ni bleus ni rouges. + +Il n'y eut plus que des patriotes, prêts à s'unir, pour demander compte +du crime commis et pour défendre la patrie menacée. + +Mais ce qui est remarquable encore: ce qui est de nature à inspirer une +légitime confiance dans les destinées à venir du Canada-français, tout +le monde comprit à la fois qu'il ne s'agissait pas de se livrer à de +vaines démonstrations, et qu'un grand devoir s'imposait. + +Il n'y eut qu'un seul cri qui sortit de toutes les poitrines: + +FAIRE JUSTICE DES ENNEMIS ET DES TRAITRES! + +Hélas! oui! Faire justice des ennemis et des traîtres! + +Car nous n'avons pas seulement été frappés, nous avons été trahis! + +Et deux responsabilités distinctes se dégagent. + +Celle d'une politique qui, sans que nous y prissions garde, poursuivait, +perfidement et dans l'ombre, notre anéantissement national. + +Celle des ministres canadiens-français qui se sont faits les complices +de cette politique, et qui nous ont livrés à l'ennemi. + +Le premier des coupables, l'ennemi, c'est SIR JOHN A. MACDONALD. + +SIR JOHN A. MACDONALD, premier ministre, responsable de la politique du +gouvernement. + +SIR JOHN A. MACDONALD, orangiste, franc-maçon, adversaire implacable de +notre race, destructeur sournois et tenace de l'autonomie de notre +province. + +SIR JOHN A. MACDONALD, ministre de l'intérieur, responsable des crimes +du Nord-Ouest et des dénis de justice qui ont amené l'insurrection. + +SIR JOHN A. MACDONALD, bourreau de Riel, ayant froidement +méthodiquement, lentement conçu et perpétré le meurtre, suborné les +juges, capté dans le conseil le vote de ses collègues +canadiens-français, rêvé de transformer le gibet de Riel en un honteux +moyen de réclame électorale. + +SIR JOHN A. MACDONALD, dont la carrière néfaste, après avoir commencé +aux lueurs sinistres de l'incendie du palais du Parlement, aura +misérablement fini sous le sentiment d'horreur provoqué par le gibet de +Riel! + +Mais, Sir John A. Macdonald et ses collègues orangistes ne sont pas +seuls responsables du crime commis. + +Il y a, à côté de la leur, une responsabilité plus douloureuse pour +nous, plus inouïe, que ne saurait être couverte même par une ombre +d'excuse, et que les patriotes n'ont pas hésité à envisager avec la +claire notion du devoir à remplir. + +Cette responsabilité est celle des trois traîtres qui siègent dans le +cabinet fédéral, et auxquels il eut suffi de déposer leurs démissions sur +la table du conseil, pour dissoudre le gouvernement et rendre impossible +l'exécution de Riel. + +Sir HECTOR LANGEVIN, + +L'Hon. J. A. CHAPLEAU, et + +Sir A. P. CARON, ce renégat couvert d'un tel excès d'opprobre, que +depuis les scènes de cannibalisme dont Winnipeg a été souillé, les gens +que se respectent hésitent même à prononcer son nom. + +A cette responsabilité s'ajoute celle des journaux, leurs organes; des +journaux complices de l'orangisme, qui ont consenti à servir +d'instrument entre les mains des ministres; à colporter les mensonges +par lesquels on nous a trompés, à préparer par d'odieuses manoeuvres le +crime qu'on voulait commettre; des journaux dont la trahison a été +double;--car en même temps qu'ils nous ont trompé avec préméditation sur +les intentions des ministres, ils ont trompé sciemment les ministres sur +l'état de l'opinion publique dans notre province. + +Pour complaire à leurs maîtres, ils leur ont caché la vérité qui eût +peut-être été mal reçue, mais qui leur eût donné à réfléchir et qui eût +sans doute arrêté leurs mains, au moment de donner la signature fatale. + +Pour se donner de l'importance, pour céder à la gloutonnerie du +servilisme qui les caractérise, ils se sont portés forts auprès de leurs +maîtres, qu'après le meurtre comme avant, ils seraient de taille à +continuer à tromper le peuple et à assurer l'impunité à la trahison. [3] +Et ils ont contribué par là à inspirer aux ministres canadiens-français +une confiance, sans laquelle leur intérêt eut peut-être fait à la +dernière heure ce que leur conscience et leurs remords n'avaient pas +suffi à leur dicter. + +[Note 3: Le 13 octobre, M. VANASSE, M. P., directeur du _Monde_, a +déclaré dans une assemblée publique, à St. François du Lac, que si Riel +était pendu, il n'en continuerait pas moins à supporter le ministère. +Depuis lors, M. Vanasse paraît avoir changé d'avis.] + +Il ne servirait à rien de le dissimuler: + +C'est plus qu'une politique qui succombe, avec les hommes qui en étaient +les représentants et qui en portent la tache au front. + +C'est tout un système que s'effondre. + +C'est une phase de notre histoire qui vient de prendre fin au pied du +gibet d'un de nos frères. + +Assez de mensonges! + +Assez d'exposés fallacieux! + +Assez de comptes fantastiques! + +Assez de partis pris de se tromper soi-même et de tromper les autres! + +Assez de la politique de clinquant, d'apparence, de décor de théâtre, de +fausse union dont tous les profits nous échappent et au nom de laquelle +on nous impose des sacrifices sans réciprocité! + +Que n'a-t-on pas tenté, hélas! avec succès, pour nous endormir avec des +paroles mielleuses, pour nous tromper avec des compliments et des +phrases toutes faites, pendant qu'on travaillait à nous égorger. + +Nous a-t-on assez répété que nous étions les piliers de la +Confédération; que l'Angleterre voyait en nous les soutiens les plus +éprouvés du loyalisme; et que l'indépendance de la race française dans +le Nouveau-Monde était désormais un fait acquis; et que nous pouvions +voguer en pleine confiance et toutes voiles vers l'avenir, à l'ombre du +régime qui garantissait notre langue, nos institutions et nos lois? + +Dans quelle sécurité nous dormions, lorsque le meurtre du 16 novembre +nous a enfin réveillés. + +Eh bien, examinons les choses froidement et faisons le bilan de nos +pertes, comme il convient à des hommes résolus à voir le péril tel qu'il +est, à l'aborder de front et à en triompher. + +Avant la politique de Sir John A. Macdonald, et la Confédération que est +son oeuvre, nous étions théoriquement avec Ontario sur un pied d'égalité +absolue. + +En fait, notre discipline politique nous avait fait les maîtres; et nos +voix déterminaient la balance du pouvoir, en faveur du parti que nous +soutenions, quel qu'il fût. + +Aujourd'hui, nous sommes en minorité: et la seule excuse que nos +ministres aient encore trouvée à leur trahison est que nous devons céder +devant le nombre, et que, l'eussent-ils voulu, ils eussent été +impuissants à empêcher le meurtre de Riel. + +Vaine excuse! Menteuse défaite! Nous n'en sommes pas encore là, et nos +ministres nous abaissent pour tenter de se disculper; mais le seul fait +qu'un tel argument ait pu être produit, indique le chemin parcouru et +témoigne que ce mensonge ne tarderait point, si nous n'y mettions le +holà, à devenir une vérité. + +Avant la politique de Sir John A. Macdonald, il était admis en principe +que le ministère se composait de deux factions égales. Nous avions +souvent le premier ministre. La retraite des nôtres entraînait la +dissolution du cabinet. En fait, leur volonté prévalait le plus souvent. + +Aujourd'hui, nous comptons à Ottawa trois ministres sur treize; et c'est +leur opinion, sur leur propre importance, que s'ils s'étaient retirés à +l'occasion de l'exécution de Riel, on aurait tranquillement passé outre, +sans même faire attention à eux. + +Avant la politique de Sir John A. Macdonald, nous avions conquis dans le +parlement uni, l'usage de la langue française malgré la loi. + +Aujourd'hui, la langue française est devenue légale. Mais il n'y a pas à +Ottawa un ministre canadien-français, qui osât parler autrement qu'en +anglais, dans une discussion du Parlement. + +Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le ministère +Lafontaine-Baldwin faisait voter des indemnités aux victimes de 1837. + +Aujourd'hui, les journaux ministériels insultent les patriotes et le +ministère fait pendre Riel. + +Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le Nord-Ouest était +français. + +Aujourd'hui, tout notre or, qui eut pu être consacré à coloniser la +province de Québec, a passé dans le Nord-Ouest, dont on a fait à nos +frais une terre anglaise, d'où l'on expulse les Métis en confisquant +leurs terres et où l'on pend Riel aux acclamations des spéculateurs, des +_jobbers_ et des fanatiques de Winnipeg. + +Pendant ce temps-là qu'ont fait nos ministres? + +Ont-ils combattu pour nous? + +A défaut de combattre, nous ont-ils révélé leur impuissance et le péril? + +Non! Ils ont gardé leurs places! + +L'an dernier, à pareille époque, on publiait à Québec, un gros volume en +tête duquel se trouvait une gravure avec cette inscription: + +SIR HECTOR LANGEVIN _chef du parti conservateur dans le Bas-Canada._ + +Qu'a fait Sir Hector Langevin? + +Il a été pour Sir John A. Macdonald un employé laborieux; mais jamais il +n'a rien dirigé, ailleurs, que sur les gravures, grassement rétribuées +de ses flatteurs. + +Dans ce bureaucrate, devenu chef d'un parti et transformé par les +circonstances, en représentant d'un peuple, il n'y a jamais eu l'étoffe +d'un homme d'État ni le coeur d'un patriote. + +Tout entier aux inspirations d'une nature étriquée, bouffie de vanité, +et prompte à satisfaire cette vanité avec l'apparence du premier rang +dans les emplois du second, Sir Hector Langevin n'a peut-être pas +compris une seule minute la grandeur du rôle que lui assignait, dans le +gouvernement fédéral, sa situation de _leader_ du parti +canadien-français et _d'alter ego_ de Sir John A. Macdonald. + +Ce successeur de Cartier n'avait pas hérité une goutte de son sang fier +et généreux, un atome de son instinct de commandement et de la haute +idée que se faisait Cartier de la responsabilité et des devoirs d'un +chef de parti. On peut mesurer aujourd'hui, à la lueur sinistre des +événements, ce que l'influence canadienne-française a perdu, par sa +faute depuis qu'il est au pouvoir. + +Il fallait une grande catastrophe pour nous faire ouvrir les yeux et +pour nous sauver. + +Mais la semence des martyrs est féconde. + +L'échafaud de Riel ne marque pas seulement la fin d'une époque néfaste. + +Il marque l'aurore d'un ère de réparation, dans laquelle, chassant les +traîtres qui nous ont vendu et renonçant aux funestes divisions qui ont +failli nous perdre, avec l'aide de Dieu, nous soutiendrons ensemble le +bon combat pour la Patrie. + +Si, comme notre religion nous en donne la divine assurance, du haut de +leur demeure céleste les âmes des morts s'intéressent encore aux +épreuves de ceux qui vivent sur la terre, l'âme de notre frère métis +tressaillera de contentement en sachant que le sacrifice de sa vie n'a +pas été perdu, et qu'une fois de plus la mort des martyrs aura servi au +triomphe final de la justice et à la ruine des persécuteurs. + + + + +TESTAMENT DE RIEL + +PRISON DE REGINA. + +Testament de Louis David Riel. + +Je fais mon testament, conformément au conseil qui m'a été donné par le +R. P. Alexis André, mon charitable confesseur et très dévoué directeur +de conscience. + +Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je déclare que ceci est mon +testament, que j'ai écrit librement dans la pleine possession de mes +facultés mentales. + +Les hommes ayant fixé le 10 novembre prochain, comme la date de ma mort, +et comme il est possible que la sentence soit exécutée, je déclare +d'avance que ma soumission aux ordres de la Providence est sincère, que +ma volonté s'est rangée avec une entière liberté d'action, sous +l'influence de la grâce divine de Notre Seigneur Jésus-Christ, du côté +de l'Église catholique, apostolique et romaine. C'est en Elle que je +suis né et par Elle aussi que j'ai été régénéré. + +J'ai rétracté ce que j'ai dit et professé de contraire à sa doctrine et +je le rétracte encore. Je demande pardon du scandale que j'ai causé. Je +ne veux pas qu'il y ait de différence entre moi et les prêtres de +Jésus-Christ, gros comme une tête d'épingle. Si je dois mourir le 10 de +ce mois, c'est-à-dire, dans quatre jours, je veux faire tout en mon +pouvoir, avec le secours de mon divin Sauveur, pour mourir en harmonie +parfaite avec mon Créateur, mon Rédempteur et mon Sanctificateur en même +temps qu'avec la sainte Église catholique. Si Dieu veut bien m'accorder +le bienfait inestimable de la vie, je veux de mon côté monter sur +l'échafaud et me résigner à la Providence en me tenant dégagé comme je +le suis aujourd'hui, de toutes les choses terrestres; car je comprends +que le plus sûr moyen de bien faire est de mettre ses desseins en +pratique d'une manière entièrement désintéressée, sans passion, sans +excitation, sous le regard de Dieu, en aimant son prochain, ses amis et +ennemis comme soi-même, pour l'amour de Dieu. + +Je remercie ma bonne et tendre mère pour m'avoir aimé d'un amour si +chrétien. Je lui demande pardon pour toutes les fautes dont je me suis +rendu coupable contre son amour, le respect et l'obéissance que je lui +dois. Je lui demande aussi pardon pour les fautes que j'ai commises +contre mes devoirs envers mon bien aimé et regretté père et envers sa +mémoire vénérable. + +Je remercie mes frères et soeurs pour le grand amour et la grande bonté +qu'ils ont eus pour moi. Je leur demande aussi pardon pour mes fautes de +toutes sortes et pour toutes les erreurs dont j'ai pu me rendre coupable +à leurs yeux. + +Je remercie mes parents et ceux de ma femme pour l'affection et la +bienveillance qu'ils m'ont toujours montrées--en particulier mon +affectionné et bien aimé beau-père; ma belle-mère, mes beaux frères et +belles-soeurs. A eux aussi je demande pardon pour tout ce qui, dans ma +conduite, n'a pas été bien ou aurait été mal. + +Je donne une franche et amicale poignée de main à mes amis de tout âge +et de tout rang, de toute classe et de toute condition. Je les remercie +pour les services qu'ils m'ont rendus. Ma reconnaissance, je la témoigne +particulièrement à ceux de mes amis, tant de ce côté-ci de la frontière +que de l'autre côté, qui ont daigné s'occuper de mes affaires en public, +aux Oblats de Marie Immaculée, à la Société St. Sulpice et aux Soeurs +grises pour tous les bienfaits que j'ai reçus d'eux depuis mon enfance. +Je leur offre mes remerciements. + +J'ai des bienfaiteurs de l'autre côté de la frontière, des amis dont la +bonté pour moi a été au-delà de toute mesure. Je leur demande d'accepter +mes remerciements, d'excuser charitablement mes défauts. Si ma conduite +a pu, en quelque façon offenser, quelqu'un soit dans les grandes choses +ou dans les petites, je leur demande de me pardonner en tenant compte +des excuses qui peuvent être en ma faveur: et quant à la somme de mes +véritables fautes _mei culpabilitates_, j'espère qu'ils auront la bonté +de me les pardonner devant Dieu et devant les hommes. + +Je pardonne de tout mon coeur, de tout mon esprit, de toutes mes forces +et de toute mon âme à ceux qui m'ont causé du chagrin, qui m'ont fait de +la peine, qui m'ont causé du dommage, qui m'ont persécuté, qui sans +raison m'ont fait la guerre pendant 15 ans, qui m'ont fait un semblant +de procès, qui m'ont condamné à mort, et s'ils désirent réellement me +vouer à la mort je leur pardonne entièrement, comme je demande à Dieu de +me pardonner entièrement toutes mes fautes au nom de Jésus-Christ. + +Je remercie ma femme pour sa bonté et sa charité à mon égard, pour la +part qu'elle a prise si patiemment dans mes pénibles travaux et mes +difficiles entreprises. Je la prie de me pardonner la peine que je lui +ai causée volontairement. Je lui recommande d'avoir soin de ses petits +enfants, de les élever d'une manière chrétienne, avec une attention +particulière pour tout ce qui a rapport aux bonnes pensées, aux bons +discours, aux bonnes actions et aux bonnes compagnies. + +C'est mon désir que mes enfants soient élevés avec grand soin en tout ce +qui touche à l'obéissance à l'Église, leurs maîtres et leurs supérieurs. +Je leur recommande de montrer le plus grand respect, la plus grande +soumission et la plus complète affection envers leur bonne mère. Je ne +laisse à mes enfants ni or ni argent, mais je supplie Dieu, dans son +infinie miséricorde de remplir mon esprit et mon coeur de la vraie +bénédiction d'un père que je désire leur donner: Jean, mon fils, +Angélique, ma fille, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du +Saint-Esprit, pour que vous vous appliquiez à connaître la volonté de +Dieu et soyiez fidèles à l'accomplir en toute piété et sincérité; pour +que vous pratiquiez la vertu fermement et simplement, sans parade ni +ostentation, pour que vous fassiez le plus de bien possible sans manquer +aux autres dans la limite d'une juste obéissance au clergé constitué, +prêtres et évêques, surtout à votre évêque et à votre confesseur. Je +vous bénis, pour que votre mort soit douce, édifiante, bonne et sainte +aux yeux de l'Église et Jésus-Christ Notre Seigneur.--_Amen._ + +Je vous bénis, enfin, pour que vous cherchiez et trouviez le royaume de +Dieu et pour que vous puissiez de plus reposer en Jésus, Marie, et +Joseph. Priez pour moi. + +Je laisse mon testament au Rév. Père Alexis André mon confesseur. Je +prie mes amis de partout de tenir le nom du Père André côte à côte avec +le mien! Je l'aime le Père André. + +LOUIS DAVID RIEL, + +fils de Louis Riel et de Julie de La Gimodière. + + + + +Lettre de Riel à M. F. X. Lemieux + +PRISON DE REGINA, 3 NOVEMBRE 1885 + +Monsieur François Xavier Lemieux, + +Bien cher ami et dévoué défenseur, + +En recevant votre lettre, je prends du papier pour vous répondre. Je +vous remercie de toutes vos démarches, de tout ce que vous avez fait +pour moi. Je remercie mes amis autant que je peux. Que Dieu leur rende à +tous, à vous, à chacun de mes bons avocats, à votre famille, à chacun de +vos petits enfants, le centuple de l'intérêt que vous me portez tous +ensemble. Surtout, que dans l'autre monde votre récompense soit belle. + +J'ai reçu de tristes nouvelles de ma famille. Le 21, ma chère femme a +mis au jour un enfant qui n'a vécu que deux ou trois heures. Elle-même a +été en danger, paraît-il, pendant quelques jours. Mais hier j'ai reçu +une lettre du 28, même date que la vôtre. Et l'on m'apprend qu'elle est +mieux; que mes chers petits enfants sont gais et joyeux. Ce qui me +reconsole de la mort de mon tout petit (que je n'ai pu embrasser) c'est +qu'il a eu le temps d'être ondoyé. + +Cher monsieur et ami, les _appels_ ne m'ont jamais inspiré grande +confiance, parce qu'il eut fallu à l'Angleterre renverser tout son +système d'administration de la justice, dans le Manitoba et surtout dans +le Nord-Ouest. Entendre l'appel, c'eût été condamner ce qu'Ottawa a fait +depuis quinze ans et condamner les approbations que l'Angleterre lui a +données, en tout, dans le système judiciaire de ce territoire. + +Le bon Père André vient me voir, assidûment. Hier, il est venu me dire +la messe, j'ai eu le bonheur de communier. La communion me soutient. + +Vous avez la bonté de dire que je rive mon nom éternellement à +l'histoire. C'est bon, pourvu que ma gloire soit édifiante. + +Ce à quoi je travaille surtout, c'est à poser les principes de l'équité +dans le gouvernement de mon pays natal et, par la grâce du bon Dieu, à +river mon âme éternellement au Sacré Coeur de Jésus; en autant qu'un +pauvre coeur comme le mien peut être assez intimement lié au Saint Coeur +du Sauveur pour dire qu'il lui est rivé. + +Vous paraissez étonné de ce que je suis calme. Vous devriez bien être +étonné plutôt de ce que je ne le suis pas plus. Car l'Archevêque Bourget +de son vivant m'a dit: _Tenez-vous prêt à tout événement en vous +conservant dans un calme inaltérable, je vous bénis._ Et le saint évêque +a prié pour moi. Or, j'ai confiance que ses prières en ma faveur ont été +exaucées, et que je suis à l'ombre de sa bénédiction. + +Ce matin, de bonne heure, l'un des plus beaux anges de Dieu m'a apparu, +et m'a dit: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...» Et en +entendant ces paroles j'ai éprouvé une grande consolation. Cet ange est +un des anges gardiens de la droiture parmi les hommes. La merci le porte +sur ses ailes. C'est un des messagers de la clémence de Dieu la plus +grande. Et j'ai vu que l'ange était carrément en faveur de ma cause. Je +pense qu'il m'a été envoyé à cause des efforts que je fais pour ne pas +me distraire de ce qui me paraît juste. Vous autres qui voyez tout ce +qui se passe, tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, vous pourrez voir +aujourd'hui, 4 novembre, s'il arrive quelqu'événement propre à justifier +ces paroles: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...» + +Cher monsieur et ami, la Providence toute bonne m'a mis en rapport avec +vous. Vous m'avez tendu la main, monsieur Fitzpatrick et vous dans le +temps de besoin pressant. Soyez-en bénis. Il ne vous a guère été +possible de plaider ma cause devant la cour de Regina. + +Mais votre dévouement a fait des efforts et des luttes que la main de +Dieu a déjà mis dans la balance des bonnes oeuvres. Celui qui ne laisse +pas perdre les verres d'eau ne laissera pas perdre tant de générosité. +Que votre dame reçoive mes humbles respects et mes remerciements pour +les prières qui s'élèvent du coeur de ses petits enfants, en ma faveur. +Car si vos petits enfants prient pour moi, il ne m'est pas permis de +douter que j'en sois pour beaucoup redevable à madame Lemieux. + +Mes compliments, mes remerciements au docteur Fiset; j'aurais aimé +savoir s'il a reçu la pièce de poésie que je lui ai envoyée au +commencement du mois d'août. + +Quoiqu'il arrive, j'espère que vous ne vous laisserez pas ennuyer par +les reproches malveillants. Les échecs ne m'étonnent pas. C'est contre +les échecs que je travaille depuis quinze ans. C'est malgré les échecs +que je suis resté fidèle à nos amis. Et moi qui prie Dieu de bénir mes +ennemis, comment voulez vous que je ne vous tienne pas dans l'étage le +plus élevé de mon estime. + +Tout à vous, + +LOUIS «DAVID» RIEL. + + + + +LETTRE DU R. P. ANDRÉ, O. M. I. + +S'il est quelqu'un qui puisse parler en connaissance de cause du drame +de Regina c'est bien le R. P. André, le confesseur et l'ami intime de +Louis Riel, celui qui, pendant les cinq mois sa captivité du chef métis, +ne l'a pas abandonné un seul instant, et l'a accompagné jusqu'à la +dernière minute après l'avoir préparé à la mort. + +Quatre jours après l'exécution, le lendemain des tristes funérailles de +Riel, encore sous l'impression à la fois lugubre et exaltante du drame +qui venait de se dénouer sur l'échafaud, le P. André a écrit une longue +lettre à son ami M. F. X. Lemieux pour lui raconter les derniers moments +de son infortuné client. + +C'est une véritable page d'histoire, dictée par un coeur d'apôtre, +écrite sous l'inspiration des plus sublimes sentiments qui puissent +animer un chrétien. Riel, aux yeux du P. André, n'est plus le patriote +qui a défendu jusqu'au bout et qui va payer de son sang la tardive +justice qu'un gouvernement tyrannique se résout enfin de rendre à sa +race: en face de la mort, les intérêts terrestres s'effacent, et le zélé +missionnaire n'a plus devant lui que le martyr chrétien qui, soutenu par +une force surhumaine, ayant demandé à grand cris au ciel de lui +pardonner ses offenses, pardonne ensuite lui-même à ses pires ennemis, à +ses bourreaux, et marche à la mort du pas allègre des martyrs des +premiers siècles, un crucifix à la main, une prière et un sourire aux +lèvres. + +Cette fin sublime, dont le récit qu'en fait le missionnaire fera verser +bien des larmes, console le P. André. Admirons la force d'âme, le +dévouement trop souvent incompris de ces religieux que, comme le Père +André, ont quitté leurs pays pour aller au loin évangéliser de pauvres +sauvages; pour eux, les peines de toutes sortes, physiques ou morales, +sont des faveurs qu'ils recherchent. Ce sont des héros sous leur humble +soutane, que ces hommes prédestinés, dont le dévouement sait toujours +s'inspirer aux sources les plus sublimes. + +Le P. André a plus que tout autre homme connu ce qu'était Louis Riel, et +le témoignage qu'il en rend relève, au-dessus de tout ce qu'on a pu en +dire jusqu'ici, la noble figure du patriote métis dans l'estime de tous +les chrétiens. + +Mais laissons la parole au dévoué missionnaire. Voici en quels termes le +confesseur s'adresse à l'avocat de Riel: + + + +Regina, le 20 novembre 1885. + +MONSIEUR ET CHER AMI, + +Au moment de quitter Regina, je veux être fidèle au désir formellement +exprimé par le défunt Louis David Riel, de vous adresser quelques mots. + +La nuit qui a précédé sa mort, me trouvant seul avec lui dans sa +cellule, m'a recommandé de vous écrire en son nom pour vous remercier, +vous et M. Fitzpatrick, ainsi que M. Greenshields, des efforts nobles et +généreux que vous avez faits pour le défendre et le soustraire à la +potence. Dans ce témoignage, il comprend tous les coeurs généreux tant +français qu'irlandais, qui se sont intéressés à son malheureux sort. +Durant cette nuit si remarquable et dont le souvenir ne s'effacera +jamais de ma mémoire, il a prié avec une ferveur extraordinaire pour +vous, cher monsieur, conjurant le Seigneur de vous bénir à jamais ainsi +que votre épouse et vos chers petits enfants, en reconnaissance de tout +ce que vous aviez fait pour lui. Il a été extrêmement touché en +apprenant de ma bouche toute les démarches que vous faisiez pour le +sauver de la corde; il a surtout été fort ému quand je l'ai informé que +M. Fitzpatrick, à peine débarqué de son voyage en Angleterre, s'était +rendu en toute hâte à Ottawa pour tenter un dernier effort en sa faveur. +Mais rien au monde ne pouvait le sauver. La détermination de le détruire +était un parti pris chez sir John Macdonald depuis longtemps, et les +ministres Canadiens-français, nos défenseurs naturels, cédaient avec +empressement à la volonté despotique de leur maître! Tous ces souvenirs +étaient vivement présents à l'esprit du pauvre Riel, la veille de sa +mort, et son coeur, malgré les angoisses qui devaient le remplir, était +plein de reconnaissance pour tous ceux qui lui avaient témoigné de la +sympathie dans ses malheurs. + +«Père André, me disait-il en me pressant dans ses bras, soyez +l'interprète de mes sentiments d'affection et reconnaissance pour le +peuple de la province de Québec, pour mes amis si nombreux aux +États-Unis, pour les Irlandais du Canada, et assurez-les que Riel en +mourant a eu un souvenir pour eux tous, et je leur fais une dernière +requête, c'est de ne pas m'oublier dans leurs prières.» + +Mon cher Lemieux, notre pauvre ami Riel est mort en brave, en saint. +Jamais mort ne m'a plus consolé et édifié que cette mort! Je remercie le +Seigneur de m'avoir rendu témoin de toute la vie que Riel a mené en +prison. Il passait tout son temps à prier et à se préparer au passage +terrible de cette vie à l'éternité, et Dieu lui a accordé de faire une +mort héroïque. Il a, si je puis me permettre cette expression, ennobli +et comme sanctifié l'échafaud; le supplice auquel il a été condamné, +loin d'être une ignominie pour lui, est devenu par suite des +circonstances qui l'ont accompagné, une véritable apothéose de Riel. Le +gouvernement ne pouvait mieux faire pour rendre immortel le nom de Riel +et se couvrir d'infamie aux yeux de l'histoire, qu'en faisant exécuter +la sentence comme il l'a fait. + +Sir John, dans sa politique du Nord-Ouest, a toujours eu le rare mérite +de faire tout le contraire de tout ce que lui demandaient les vrais amis +du pays, et dans cette circonstance, où de toute parts on lui a dit que +Riel mort serait cent fois plus dangereux que vivant, il a suivi son +ancien principe d'avoir pour politique son caprice et sa volonté +arbitraire. + +Riel est mort, mais son nom vivra dans le Nord-Ouest quand le nom de Sir +John, son implacable ennemi, sera depuis longtemps oublié, malgré toutes +les affirmations au contraire de ses adulateurs intéressés. + +Le _Leader_ de Regina, que n'aimait guère Riel, a été obligé de rendre +hommage à cette grande et magnifique mort. Vous en recevrez un numéro +qui vous initiera à toutes les circonstances qui ont marqué cette +mémorable mort. + +Toute la nuit qui a précédé sa mort, Riel n'a pas manifesté le moindre +symptôme de frayeur. Il a prié une grande partie de la nuit, et cela +avec une ferveur, une beauté d'expression et une contenance qui le +transfiguraient et donnaient à sa physionomie une expression de beauté +céleste. + +Mon cher ami, je ne puis vous dire les tristes impressions que j'ai +éprouvées en tenant compagnie à ce prisonnier pour lequel j'avais le +respect et la vénération qu'on a pour un saint. Voilà vingt-cinq ans que +j'exerce le saint ministère et je puis vous assurer que jamais mort ne +m'a tant édifié et consolé à la fois. Toute la nuit, il n'a pas eu une +seule parole de plainte contre sa sentence de mort, ni contre ses +persécuteurs: il était gai, joyeux en voyant sa captivité près de se +terminer. Il me disait souvent: + +«Je ne puis vous dire combien je me sens heureux de mourir; mon coeur +surabonde de joie,» et il riait de bon coeur, il m'embrassait avec +effusion, me remerciait chaleureusement d'être resté jusqu'au bout avec +lui. Comme je lui manifestais ma crainte de voir une crise survenir +quand viendrait le moment suprême, il me disait avec force: «Ne craignez +pas, je ne ferai pas honte à mes amis et je ne réjouirai pas mes ennemis +ni les ennemis de la religion en mourant en lâche. Voilà quinze ans +qu'ils me poursuivent de leur haine et jamais encore ils ne m'ont fait +fléchir; aujourd'hui moins encore, quand ils me conduisent à l'échafaud, +et je leur suis infiniment reconnaissant de me délivrer de cette dure +captivité qui pèse sur moi. J'aime assurément mes parents, ma femme, mes +enfants, mon pays et mes compatriotes; la perspective d'être libre et de +vivre avec eux aurait fait battre mon coeur de joie. Mais la pensée de +passer ma vie dans un asile d'aliénés ou dans un pénitencier, mêlé à +toute l'écume de la société, obligé de subir tous les affronts, me +remplit d'horreur. Je remercie Dieu de m'avoir épargné cette épreuve et +j'accepte la mort avec joie et reconnaissance. Un nouveau sursis, dans +les dispositions d'esprit dans lesquelles je suis, m'affligerait +grandement.» + +Il s'écriait comme dominé par une sorte d'enthousiasme religieux: +«L'oetatus sum in his quae dicta sunt mihi: in domum Domini ibimus.» + +«Soyez tranquille, Père André, je mourrai joyeux et courageux. Avec la +grâce de Dieu, je marcherai bravement à la mort.» + +Le croiriez-vous, monsieur Lemieux? Quoique sous le poids de tant +d'émotions qui se pressaient dans mon coeur, et placé dans une situation +de nature à m'exciter beaucoup, je puis vous affirmer que je passai une +nuit saintement heureuse, et les heures s'écoulèrent rapidement pour +moi. Riel fut occupé soit à prier et à écrire à ses parents et à ses +amis, soit à converser avec moi sur des sujets purement spirituels. Dans +le cours de la conversation, il me chargeait de différents messages. Il +avait la même courtoisie et douceur à l'égard des gardes, se prêtait +volontiers à écrire des paroles de souvenir à ceux qui lui en +demandaient. C'est singulier et extraordinaire comme il avait acquis +l'estime et le respect de tous ceux que venaient en contact avec lui. Il +avait quelque chose qui imposait le respect, et quoique poli, jamais il +n'était familier avec personne. Les hommes de police, les dames du Fort +et quelques officiers sympathisaient profondément avec Riel dans ses +malheurs, et sa mort a créé partout une sensation douloureuse. + +A cinq heures, je dis la messe pour lui et il y communia pour la +dernière fois avec une piété angélique. Après six heures, il demanda la +permission d'aller se laver et se préparer, regrettant qu'il n'eût pas +reçu plus tôt la notice afin de préparer ses effets et afin, dit-il, +d'aller à la mort le corps et l'âme purifiés, comme marque de respect +pour la majesté du Dieu qu'il allait rencontrer. Il aurait désiré être +bien habillé, tant il avait cette vertu de propreté et d'ordre si +fortement imprimée dans son coeur. Malgré la pauvreté de son +accoutrement, il alla à la mort son habillement bien épousseté, ses +cheveux bien peignés: tout en lui respirait la propreté qui était le +symbole de la pureté de son âme. + +A huit heures et quart, quand l'assistant du shérif apparut à la porte +de sa cellule, n'osant annoncer l'ordre fatal dont il était le messager, +Riel devinant combien il en coûtait à M. Gibson de rompre le silence +pour lui annoncer la terrible nouvelle, s'adressant à lui, dit +tranquillement et sans aucune émotion: «Mr Gibson, you want me? I am +ready.» + +Il partit sur ces mots, traversa le Guard room, marchant d'un pas ferme +et il monta le long escalier dont vous devez vous rappeler, lequel se +voyait en entrant dans le Guard room. Je craignais cette ascension, mais +il monta sans montrer ni faiblesse ni hésitation. Il me laissa loin +derrière lui, quand tout à coup, s'apercevant qu'il n'était pas suivi +par son père spirituel, il m'attendit au milieu de la grande chambre qui +conduit à l'échafaud. Quand je l'eus rejoint, nous continuâmes notre +marche funèbre en récitant des prières jusqu'à ce que nous eussions +atteint la place fixée pour l'exécution. Là, en face de l'échafaud, nous +nous mîmes à genoux et nous priâmes assez longtemps. Riel était le seul +qui conservait son sang-froid et sa présence d'esprit. + +Il se leva et alla se placer bravement sur l'échafaud, et, avant d'être +lancé dans l'éternité, il m'appela une dernière fois auprès de lui, +m'embrassa, me recommanda de ne pas oublier M. et Mme Forget pour leurs +bontés à son égard puis je m'éloignai de lui, et ayant tourné le dos à +l'échafaud, il me cria: «Courage, bon courage, mon père!» Et +recommandant son âme à Dieu, invoquant le Sacré-Coeur de Jésus, de Marie +et de Joseph, son invocation favorite, la trappe s'ouvrit sous ses pieds +et il disparut. + +Sa mort fut presque instantanée, douce et paisible; ses traits restèrent +calmes et sa figure n'éprouva aucune contorsion. + +Jamais je n'ai vu de contenance plus radieuse que celle qu'il avait +pendant qu'il priait au moment de marcher à l'échafaud. La beauté de son +âme se reflétait sur son visage et un rayon de la lumière divine +semblait déjà illuminer sa figure. Ses yeux avaient un éclat +extraordinaire et paraissaient déjà se perdre dans la contemplation des +grandeurs divines. Jamais, je vous le répète, l'échafaud n'avait offert +un spectacle si sublime et si magnifique: les spectateurs étaient +attendris et frappés du grand spectacle qu'ils avaient sous les yeux; +jamais cérémonie religieuse n'avait ému et touché les coeurs comme la +vue de Riel allant à la mort. Le shérif, son assistant, le bourreau +même, pleuraient d'attendrissement. + +Je suis revenu de cette pendaison consolé et encouragé par une pareille +mort et en remerciant Dieu de m'en avoir rendu témoin. Tout le monde +était sous l'empire d'une pareille impression. + +Riel voulait parler et prouver qu'il était prophète et remplir sa +mission jusqu'au bout. Ce fut un grand sacrifice pour lui de garder le +silence à ma demande. Vous avez, en effet, lui ai-je dit, une mission à +remplir, c'est de démontrer au monde comment un catholique animé par la +foi et soutenu par la grâce sait mourir: cette mission, il l'a +admirablement remplie, car il est mort comme le disait le _Leader_: «_as +a man and a christian._» + +Il m'a fallu soutenir une lutte pour avoir son corps: le shérif Chapleau +m'a noblement soutenu et je dois dire que M. Chapleau a rempli ses +tristes fonctions avec une charité et un tact qui lui ont attiré la +reconnaissance de Riel. Il a montré qu'il était un homme de coeur et +d'esprit, et c'est un témoignage que je me plais à lui rendre. + +Le corps ne m'a été rendu qu'à minuit le mercredi au soir, le troisième +jour après la mort de Riel. Il m'a été impossible, malgré le vif désir +exprimé par lui, de transporter son corps à St. Boniface. C'est toute +une histoire que celle des difficultés que l'on m'a suscitées pour +donner la sépulture ecclésiastique à ce pauvre Riel. Le corps ayant été +transporté chez moi, nous avons ouvert le cercueil pour constater, comme +le bruit en avait couru, si on avait commis d'indignes outrages sur le +corps du défunt. Le shérif Chapleau, M. Davin, réacteur du _Leader_, MM. +Forget, Bourget, Bonneau, et d'autres citoyens se trouvaient présents +lorsque le cercueil a été ouvert. Nous fumes heureux de constater que le +corps était intact et qu'il avait été religieusement respecté. Mais nous +fumes tous frappés d'admiration quand le corps fut exposé devant nous, +de voir cette figure si calme et sur laquelle semblait courir un +ineffable sourire, comme pour marquer la paix dans laquelle son âme +l'avait laissé en partant pour un monde meilleur. Dans la matinée, un +grand nombre de personnes, hommes et femmes, vinrent visiter le corps et +sortirent avec la même impression. + +C'est un saint que ce pauvre Riel. Il suffit de le regarder pour être +convaincu de ce fait. + +Je ne puis vous faire comprendre tout ce que nous ressentîmes en +contemplant ce corps qui ne suscitait aucune de ces idées d'horreur et +de répulsion que fait d'ordinaire éprouver un cadavre, surtout le +cadavre d'un pendu. Les enfants eux-mêmes s'approchaient de lui sans +peur et sans répugnance. + +Hier, à 9 h. et demie, nous avons eu le service des funérailles. +Plusieurs notables de la ville sont venus y assister. Le shérif Chapleau +et tous nos Canadiens de l'endroit s'y trouvaient. Cependant, il m'est +pénible de le constater, mais la chose nous a tous frappés et affligé: +M. le juge Bouleau a refusé de venir au service. C'est le seul dont le +coeur ne se soit pas laissé attendrir par la mort et une mort telle que +celle de Riel, qui sur l'échafaud à attendri même son bourreau. + +Mon cher monsieur Lemieux, je sais que ces détails vous seront précieux, +et pour moi c'est une consolation de m'entretenir de mon cher et +infortuné Riel. Vous aviez droit, par le dévouement que vous lui avez +montré, de connaître tout ce qui concerne les derniers moments de ce +client qui vous était cher à tant de titres. + +En vous priant de présenter mes affectueux souvenirs à MM. Fitzpatrick +et Greenshields et de saluer votre femme et vos enfants, + +Je suis, + +Votre dévoué ami, + +A. André O. M. I. + +P. S.--La _Minerve_ et le _Nouvelliste_ pourront de nouveau attaquer +l'authenticité de cette lettre; mais vraiment, ils sont simples, ces +gens qui mettent en doute l'existence d'une lettre qui a fait le tour de +la presse sans aucune protestation de ma part. + +Encore une fois, je vous salue affectueusement. Je me rends à Saint +Boniface avant de retourner dans ma maison. Je vais voir la famille du +pauvre Riel. + + + + +LES MÉTIS + +Le dernier témoignage de Louis Riel en faveur de son peuple. + +Une dépêche de Regina, il y a quelques jours, annonçait que parmi les +papiers laissés par Louis Riel au soins de son confesseur, le Père +André, il y en avait un d'une importance majeure--un papier traitant du +soulèvement Métis au Nord-Ouest. Le STAR de suite fit pour l'obtenir des +démarches qui eurent un plein succès. + +_Jésus! sauvez-nous! Marie! intercédez pour nous! Saint Joseph! priez +pour nous!_ + +LES MÉTIS DU NORD-OUEST. + +Les Métis ont pour ancêtres paternels, les anciens employés des +compagnies de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest; et pour ancêtres +maternels des femmes sauvages appartenant aux diverses tribus. + +Le mot français, Métis, est dérivé du participe latin Mixtus, qui +signifie Mêlé: il rend bien l'idée dont il est chargé. + +Toute appropriée que l'expression anglaise correspondante, _Half-breed_, +fût à la première génération du mélange des sangs, européen et le sang +sauvage son mêlés à tous les degrés, elle n'est plus assez générale. + +Le mot français, Métis exprime l'idée de ce mélange d'une manière aussi +satisfaisante que possible; et devient par là-même un nom convenable de +race. + +Une petite observation, en passant et sans faire de peine à personne. + +Des gens très polis, très gentils d'ailleurs, viennent dire parfois à un +Métis: «Vous n'avez pas l'air métis du tout. Vous n'avez pas beaucoup de +sang sauvage assurément. Quand même, vous passeriez partout pour un +blanc pur.» + +Le Métis, à moitié déconcerté par le ton de ces assertions, voudrait +bien revendiquer son origine tant d'un bord que de l'autre. La crainte +de troubler ou de dissiper tout-à-fait la douceur des persuasions de ses +interlocuteurs le retient. Pendant qu'il hésite à choisir entre les +différentes réponses qui se présentent à son esprit, des paroles comme +celles-ci achèvent d'emporter son silence d'assaut. «Ah! bah! Vous +n'avez presque pas de sang sauvage. Vous n'en avez pas pour la peine.» +Voici comment les Métis pensent là-dessus en eux-mêmes. «C'est vrai que +notre origine sauvage est humble, mais il est juste que nous honorions +nos mères aussi bien que nos pères. Pourquoi nous occuperions-nous à +quel degré de mélange nous possédons le sang européen et le sang indien? +Pour peu que nous ayons de l'un ou de l'autre, la reconnaissance et +l'amour filial ne nous font-ils pas une loi de dire: Nous sommes Métis.» + +LE PAYS DES MÉTIS + +Pour avoir une idée assez juste de la condition ou se trouvaient les +Métis au commencement de l'année 1885, dans le Nord-Ouest, et en +particulier dans la Saskatchewan, il faut un peu savoir comment ils +étaient situés avant la Confédération. + +C'étaient des gens qui avaient à eux en propre le Territoire de +Nord-Ouest. Le sang indien de leurs veines établissait le droit ou le +titre qu'ils avaient à la terre. Ils avaient la propriété du sol +conjointement avec les sauvages. + +Mais à elle seule la valeur foncière de leur pays représentait une +grosse somme. + +Parlons seulement des terres que le Nord-Ouest comprend dans les limites +qui lui sont actuellement assignées, sous ce nom, en dehors du Manitoba +et du Keewatin: nous avons un territoire d'environ 1,195,720,000 acres, +en étendue. En divisant ce nombre par le chiffre de la population +métisse et indienne, et en les supposant aussi nombreuse l'une que +l'autre, chacune d'elles se trouvait à partager le Nord-Ouest en deux +moitiés égales, l'hypothèse que nous faisons toute proche de la réalité, +donnant aux Métis aussi bien qu'aux sauvages une part d'à peu près +597,860,000 acres. + +Pour faire une estimation quelconque des terres sauvages du Nord-Ouest +avant la Confédération, disons à la première idée venant, que ces terres +valaient à l'Indien quinze cents l'acre. En prenant cette modeste + +ÉVALUATION POUR POINT DE DÉPART + +les Sauvages du Nord-Ouest, avec leur sol de 597,860,000 acres de +superficie, possédaient un bien-fonds valant comme $89,679,000.00. + +Mais il y a ici même une considération à intercaler dans ces aperçus; +les Métis, sans avoir le don d'utiliser la terre, d'après les +développements et les ressources d'une civilisation avancée, la +bâtissaient cependant, la labouraient, la clôturaient et l'employaient à +beaucoup plus grand avantage que ne faisaient les indiens; à ce point +qu'elle valait dans le moins deux fois plus à eux qu'aux Sauvages, +c'est-à-dire que pendant que l'Indien pouvait raisonnablement demander +15 cent pour son acre, le Métis était en droit d'en exiger 30 pour le +sien. + +La moitié métisse du Nord-Ouest, 597,860,000 acres, équivalait donc à un +capital d'à peu près $178,358,000.00. + +Voilà de combien les Métis étaient riches en valeur foncière de leur +pays avant la Confédération. + +La Puissance ne dira pas que j'exagère. Elle ne peut pas prétexter non +plus que mon calcul est abstrait, ni que mes avancés manquent d'appui. +Car les Métis avec les Sauvages jouissaient alors du Nord-Ouest, comme +la Confédération en jouit, à présent qu'elle nous l'a dérobé. + +Nous n'empruntions pas d'argent sur notre Territoire. Mais nous pouvions +le faire. En attendant, nous vivions à même notre immense pays, dont la +richesse en pelleteries était, on peut dire inépuisable, où la chasse de +toutes sortes abondait; où les rivières étaient une source de bien-être +par la quantité du poisson dont les eaux étaient remplies; où les fruits +sauvages même contribuaient à la nourriture et à l'entretien des enfants +du sol. + +Et de quel prix n'était pas pour nos bestiaux et pour nos chevaux +l'herbe luxuriante dans ces plaines du Manitoba et dans ces prairies de +la zone fertile du Nord-Ouest, si renommées? + +Que dirai-je du fameux commerce des robes? Le bison couvrait +littéralement les plaines du Nord-Ouest. Cette seule ressource était +incalculable. + +De plus, les Métis cultivaient la terre pour en avoir ce qui leur était +nécessaire. Leurs jardins et leurs récoltes étaient quelque chose +d'enviable. + +L'énumération des biens que ma plume effleure en ce moment, n'est pas +imaginaire, comme certaines gens pourraient le croire; mais elle est +basé sur des faits et des réalités que la plus grande partie de la +population métisse actuelle et que des milliers d'émigrés peuvent +certifier, puisque je parle d'un d'un état de choses qui existait il y a +quinze ans et qui dura même plusieurs années en deçà. Qui est-ce qui +refusera donc d'admettre qu'en jouissant de leur part du Nord-Ouest, ils +en jouissaient avant la Confédération, les Métis vivaient aussi +richement que si leurs terres évaluées, comme je fais plus haut, à +179,358,000.00 leur eussent donné tous les ans un revenu, serait-ce trop +de dire de trois par cent et de compter ainsi en leur faveur la somme +totale en intérêt d'environ $5,381,740.00. Je m'adresse aux hommes +d'affaires, aux capitalistes; qu'il leur plaise de répondre pour moi à +tous ces journaux bêtes et ignorants ou malhonnêtes de l'Ontario qui +n'écrivent depuis quinze ans sur mes oeuvres et sur mes actes que pour +calomnier, induire en erreur et que pour divaguer. C'est vrai que le +Nord-Ouest était fermé comme en clef par la compagnie de la Baie +d'Hudson et par l'Angleterre qui y soutenait cette compagnie; les +marchés manquaient; les produits n'avaient pas d'écoulement; à cause de +cela, il était presqu'inutile de se livrer exclusivement ou tout de bon +à la culture. La compagnie de la Baie d'Hudson, en sa qualité de société +commerciale, revêtue de l'autorité gouvernementale, était à même toutes +les richesses du Nord-Ouest. Elle les absorbait sans cesse en privant +continuellement le pays des améliorations publiques et des progrès que +tant de biens les mettaient en lieu d'attendre de ses administrateurs. +Sous le joug des Aventuriers de la Baie d'Hudson, il était impossible +aux Métis de prendre leur essor comme population, mais leur patrie était +d'une opulence naturelle telle qu'il était malaisé même à la compagnie, +toute sordide qu'elle fût de les appauvrir individuellement. L'eau haute +à la Rivière Rouge, les sauterelles et la picote dans tout le Nord-Ouest +éprouvèrent à plusieurs reprises les Métis. Mais ces années de peine et +de contre-temps faisaient exceptions. Les heureux changements que le +mouvement populaire de '49 avait effectués dans le trafic, par +l'abolition pratique du monopole prétendu légal de la compagnie; et la +liberté que tout chacun avait de commercer depuis cette époque, +augmentaient de jour en jour ces chances de bien-être. + +Lorsque la Puissance arriva au Nord-Ouest en 1870 elle y trouva donc une +population qui, laissée à elle-même, eut été à l'aise non seulement pour +le moment, mais même pour bien des années. Elle y trouva les Métis qui, +par le fait même d'être chez eux et d'avoir leur pays à eux, avaient +comme tout autre peuple, leur avenir. + +AVANT LA CONFÉDÉRATION + +Les Métis, par leur supériorité sur les tribus indiennes, les dominaient +mais sans abus de force. Quelquefois, à la chasse, les Indiens +déclaraient la guerre aux Métis, ou leur volaient des chevaux. +Satisfaction était demandée en cas de refus, la nation métisse entrait +en guerre avec les malveillants. Mais il est à remarquer qu'elle ne fit +jamais de luttes agressives. Les combats étaient ceux de la défense ou +de la protection du droit. En retour, Dieu aidant, elle est toujours +demeurée victorieuse des Tribus qui l'attaquaient. Comme peuple +primitif, simple, de bonne foi, placé par la Providence dans une +heureuse abondance de biens, et d'ailleurs sans beaucoup d'ambition, les +Métis n'avaient presque pas besoin de gouvernement. Cependant, quand ils +allaient à la chasse au bison, il se faisait naturellement, au milieu +d'eux, une pression d'intérêts. Et tant pour maintenir l'ordre dans +leurs rangs que pour se tenir en garde contre les vols de chevaux et +contre des attaques d'ennemis, ils s'organisaient et se composaient un +camp. Un chef était choisi; douze conseillers étaient élus, avec un +crieur public et des guides. Les soldats se groupaient par dizaine. Tout +chasseur était soldat. Chaque dizaine se choisissait un capitaine. Quand +arrivait le moment de l'organisation militaire proprement dite, le chef +en donnait avis: le premier soldat venu commençait par désigner celui +qu'il voulait avoir pour son capitaine. Neuf de ceux qui approuvaient ce +choix le suivaient. Ainsi le capitaine de chaque dizaine se trouvait-il +placé à la tête de soldats d'autant mieux décidés à le suivre partout +que sa charge au-dessus d'eux était un effet de leur confiance en lui et +de leur choix unanime. + +La chasse au bison se faisait à cheval. C'était beau de voir des +centaines de coursiers se cabrer, hennir, danser, piocher le sol de +leurs pieds ambitieux; demander la bride du désir, de leurs regards, à +grands coups de tête, et faisant toutes sortes de gestes; et ces + +CAVALIERS DE PREMIER ORDRE + +assis avec assurance comme dans des chaises, sur leurs petites selles de +cuir mou, ou milieu des fleurs en rasade dont elles étaient garnies; +ayant aux poignets les poignées de leurs fouets à plusieurs branches, le +fusil d'une main, les rênes de l'autre, retenant la fouge de leurs +chevaux, les ménageant jusqu'à ce qu'ils fussent rendus à portée du +buffle. + +Les capitaines présidaient à la course; et veillaient à ce que personne +ne se lançât avant le mot d'ordre du capitaine en charge. Le mot donné, +la cavalcade bondissait. Un tourbillon de poussière obéissant au +commandement partait avec elle. Le buffle, en dévorant la prairie, +prenait l'épouvante, pour être bientôt rejoint par les coursiers +alertes. Les cavaliers entraient pêle-mêle dans la bande de boeufs +sauvages; choisissaient à qui mieux mieux les animaux les plus gros; +chacun tirait, tous tiraient; en tâchant de ne pas se frapper les uns +les autres, en prenant garde aux hommes et aux chevaux. + +J'ai vu ces courses. J'y ai pris part. Elles sont terribles. L'adresse +des chasseurs, leur extrême attention, et surtout la Providence +pouvaient seule prévenir les malheurs au risque desquels ces courses +avaient lieu. + +De loin, c'était le grand spectacle d'une fusillade dans un nuage. + +Le conseil des chasseurs faisait des règlements. On les appelait les +lois de la Prairie. Le conseil était un gouvernement provisoire. C'était +aussi un tribunal qui prenait connaissance des infractions aux +règlements, et de tous les différends qu'avaient à lui présenter les +personnes du camp. + +Les capitaines avec leurs soldats exécutaient les ordres et les +jugements du conseil. + +Dans les affaires ordinaires, le conseil agissait d'après son autorité +telle qu'elle lui avait été confiée; mais en matière d'importance plus +grande, il recourait au public, et ne basait ses décisions que sur une +majorité de tous les chasseurs. + +C'était l'état d'un peuple neuf, mais civilisé, et jouissant d'un +gouvernement à lui, fondé sur les vraies notions de la liberté publique +et sur celles de l'équité. Ce gouvernement provisoire, d'un rouage +simple, qui ne se formait que pour + +L'INTÉRÊT GÉNÉRAL, + +ne supportait pas d'émoluments, s'organisait partout où s'agglomérait +une caravane assez considérable, et cessait d'exister avec elle; +s'organisait pareillement dans tout établissement métis où une assez +grande diversité d'intérêts tendait à engendrer des difficultés, où il y +avait des dangers à conjurer, des hostilités à repousser. Les +établissements métis étaient les jalons de la civilisation future. Et +leurs places sont si bien choisies, qu'elles deviennent partout des +centres sur lesquels l'émigration s'appuie, pour coloniser et s'étendre +dans toutes les directions. + +Les lois de la Prairie suivaient les Métis comme les règlements des +mines suivent les mineurs dans leurs exploitations. + +La Compagnie de la Baie d'Hudson était environnée du gouvernement des +Métis dans toute la zone fertile. Elle n'en prenait pas ombrage. Au +contraire, ses traiteurs et ses chasseurs, dans les camps, dans les +hivernements, dans les établissements métis faisaient la chasse, la +traite, commerçaient sous l'autorité du Conseil de la Praire et sous la +protection des lois métisses. Et c'était pour elle un rempart à l'abri +duquel elle était bien aise de se tenir, car il n'y a pas encore bien +longtemps les indiens étaient barbares autrement que la Puissance ne les +a trouvés; ils étaient nombreux, en lutte les uns avec les autres. Les +partis de guerre se croisaient dans toutes les directions. Les Cris, les +Pieds-Noirs, les Sioux du Minnesota, du Dakota, du Montana se +disputaient le plumet avec de la bravoure. Ce qui les rendit alors +inopinément plus à craindre peut-être qu'avant, c'est que par leurs +rapports avec les blancs et toutes sortes de gens livrés aux aventures, +ils se trouvèrent, voilà une trentaine d'années, mieux armés qu'ils ne +l'avaient été jusque-là. + +Il eut été impossible à la compagnie de se maintenir, sans avoir à faire +des dépenses continuelles, nécessaires à l'entretien d'une force armée +considérable. + +Les Métis sont les hommes qui domptèrent ces nations sauvages par leurs +armes, et qui, ensuite, les adoucirent, par les bonnes relations qu'ils +entretenaient avec elles à la faveur de la paix. Ce sont eux qui mirent +au prix de leur sang, la tranquillité dans le Nord-Ouest. + +L'ENTRÉE DE LA PUISSANCE + +Quand la Puissance se présenta à nos portes, elle nous trouva donc dans +le calme. Elle trouva dans le Nord-Ouest non seulement le peuple Métis +en bonne condition de vivre sans elle, comme je l'ai montré dans le +cours de cet article, mais le peuple Métis avec un gouvernement à lui, +libre, en paix, et fonctionnant, faisant à son compte, l'oeuvre de la +civilisation que la compagnie et l'Angleterre n'eussent pas pu faire +sans des milliers d'hommes de troupes! un gouvernement de constitution +définie, et dont la juridiction était d'autant plus légitime et à +respecter qu'elle s'exerçait sur un sol qui lui appartenait. + +Qu'a fait la Puissance? Elle a mis la main sur le pays des Métis comme +sur le sien. De ce seul coup, elle a donné preuve que son plan est de +les frustrer de leur avenir. Elle a mis en jeu même leur condition +présente. Car non seulement elle a fait partir le sol de dessous leurs +pieds, mais elle leur en ôte l'usufruit. Ainsi privé de son point +d'appui dans le monde, au début de son existence, l'élément métis est +dans une position bien plus triste que la classe même indigente parmi +les émigrants. Tout pauvres que bien des émigrants puissent être, par le +fait même qu'ils ont été élevés au sein d'une civilisation mûrie, ils +arrivent au Nord-Ouest avec une dote morale précieuse en habitudes +d'économie, avec une dote morale d'arts et d'aptitudes excellente. Ils +sont riches en moyens de gagner leur vie. Une société prospère par la +jouissance de plus ou moins complète de son Territoire en a fait des +hommes industrieux. + +Mais les Métis, au début de leur carrière, comme ils le sont +aujourd'hui, n'ont pas encore fait ces progrès. Et leur ôter leur pays, +c'est démoraliser les forces de leur caractère; en les réduisant à +lutter péniblement pour chaque bouchée de nourriture, c'est leur ôter le +moyen de faire ces progrès. Qu'on y fasse attention. Et l'on reconnaîtra +que chaque nation, chaque tribu à l'état de vie même le plus primitif a +des biens que son pays lui fournit en abondance, sans qu'elle ait +beaucoup à travailler pour les convertir en articles de subsistance. + +Dieu qui est leur Père, les dote ainsi, d'abord parce qu'il est bon, et +puis parce qu'il veut que la reconnaissance de tous les hommes s'élève à +Lui. Enfin il entre dans ces desseins de charité que + +CHAQUE PEUPLE SOIT A L'AISE + +dès son enfance, et qu'il ait de quoi bénir le nom de Dieu, tant pour +les faveurs qu'il reçoit de Lui, à son berceau, que pour les richesses +et l'opulence dont ses travaux et ses entreprises sont couronnés aux +autres époques de sa vie. + +Je le demande à tous ceux que les notions de la vérité et de la simple +justice éclairent. Est-ce que l'honnêteté permet à un peuple plus grand +de ravir à un peuple plus petit sa patrie? L'humanité répond que non. La +conscience humaine déclare qu'un tel acte est criminel, et que ses +conséquences funestes sont nombreuses et malaisées à mesurer. C'est un +mal qui porte avec lui le meurtre. La patrie est la plus importante de +toutes les choses de la terre, et de plus, elle est sainte par les +ancêtre qui la transmettent. L'enlever au peuple qu'elle a produit est +aussi abominable que d'arracher une mère à ses petits enfants dans le +temps qu'il ont toujours besoin de ses services. Mais la patrie +s'appelle la patrie surtout parce qu'elle est le don de Dieu, notre +père; héritage sans prix, je dois dire plutôt, héritage divin! Le peuple +qui prend injustement à un autre peuple sa patrie, commet le sacrilège +le plus grand, parce que tous les autres sacrilèges ne me semblent que +des parties de celui-là. + +Eh bien! le gouvernement d'Ottawa est coupable de tout cela vis-à-vis +des Métis. + +Encore si en leur pillant leur patrimoine, il eut eu assez de conscience +pour leur remettre au moins un simulacre d'intérêt, d'année en année. + +Il a bien eu la précaution de traiter avec les Sauvages; il a bien +reconnu tous leurs petit camps, avec leurs chefs. C'est vrai que la +Puissance a calomnié le «Gros-Ours» et sa tribu à la face de toute la +civilisation, parce que le _Gros-Ours_ et ses Cris, sans être assez +éclairés pour demander la valeur complète de leurs terres, avaient +néanmoins assez de bon sens et de connaissance des choses pour ne pas +vouloir les céder à moins d'une compensation moyennement utile. + +C'est vrai qu'en reconnaissant les autres Indiens plus timides, et moins +clairvoyants que le «Gros-Ours», la Puissance avait eu la finesse de ne +leur reconnaître le droit ni d'estimer leurs terres, ni d'en faire le +prix. C'est vrai que ces + +TRANSACTIONS AVEC DES ÊTRES HUMAINS IGNORANTS + +revêtues du nom respectable de traités, n'étaient que des escamotages du +bien d'autrui. C'est vrai qu'au lieu de faire mourir les Indiens en +aussi grand nombre qu'elle aurait voulu, par le jeûne absolu, elle avait +établi au milieu d'eux des espèces d'agences apparemment chargées de les +faire disparaître plus lentement par le lard rouillé, pourri, le _bacon_ +immangeable par la maigreur, et par la dispensation tant large que +possible de tous les maux vénériens, en plongeant les femmes et les +filles indiennes, autour de ses forts, dans une démoralisation +impossible à décrire. Tout cela, c'est vrai. Mais toujours est-il que la +Puissance avait reconnu les Indiens d'une manière quelconque; elle avait +laissé aux chefs presque leurs positions, une sorte de paix et jusqu'à +un certain point la considération de leurs tribus. + +Aux Métis, rien! en 1872, durant les traités indiens au lac Qu'appelle, +les Métis rappelèrent au lieutenant-gouverneur de la Puissance leur +droits; ils représentèrent que leurs droits dans le Nord-Ouest n'étaient +pas inférieurs à ceux des Sauvages; et qu'ils ne pouvaient pas laisser +aller leur pays aussi. L'autre répondit que la Puissance traiterait avec +les Métis quand elle aurait fini de traiter avec les Indiens. Avoir +réglé avec les Métis, alors, la Puissance savait ce qu'elle avait à leur +payer. Et les Sauvages en auraient peut-être demandé plus qu'elle ne +voulait donner. Tandis qu'en traitant avec les Indiens les premiers, +elle pouvait les aveugler à son goût et profiter de leur ignorance, et +pendant tout ce temps-là, elle espérait que l'émigration deviendrait +assez nombreuse, prendrait le dessus, et qu'alors elle pourrait dire: +«Tenez, voilà tout. Je ne vous dois plus rien.» + +Dans cette même année de 1872, la Puissance mit à part, pour les Métis +du Manitoba le septième des terres qui leur avaient été octroyées. Et +elle leur en fit une certaine distribution, en disant à ceux du +Nord-Ouest: «Attendez, vous en aurez autant.» Cinq années passèrent à +patienter. + +En 1877, les pétitions métisses du Territoire commencèrent à frapper à +la porte des bureaux d'Ottawa. Dans l'automne de 1878, + +CES PÉTITIONS SE GÉNÉRALISENT. + +Le Lac Qu'Appelle, la Talle-de-harts-rouges, la Montagne-des-bois, la +Montagne Cyprès, Edmonton, Victoria, Battleford, le Lac-Labiche, les +Établissements du St. Laurent, Prince-Albert, demandèrent justice. +Respectueuses pourtant étaient leurs réclamations, mais elles furent +traitées avec mépris. On ne daignait même pas répondre. Respectables +pourtant étaient-elles, ces réclamations d'un peuple chez lui, demandant +humblement son propre bien aux intrus qui l'en avaient dépouillé. La +voix vénérable de l'évêque de St. Albert vibrait à l'unisson avec celle +de ses chers diocésains. Que d'instances Monseigneur Grandin n'a-t-il +pas faites auprès du ministre Fédéral, depuis sept ans surtout? Que de +lettres remplies de douceur et de force ne sont-elles pas parties de son +évêché contristé, et n'ont-elles pas sollicité le Gouvernement d'agir +équitablement vis-à-vis les Métis? La situation devenait de jour en jour +si déplorable, que tout le clergé fut contraint de mêler ses +représentations pressantes à celles du peuple. Le Grand Vicaire du +Diocèse de St. Albert, le Révérend Père Leduc, alla même en délégation +porter les plaintes et les pétitions à la Capitale. Le Supérieur des +Oblats de la Saskatchewan, le Révérend Père André, se rendit plusieurs +fois auprès du gouverneur de Battleford et fit connaître au prétendu +maître du Nord-Ouest ce que la population métisse disait et voulait +partout autour d'eux, jusque dans les forts de la Puissance; qu'il lui +fallait une compensation suffisante pour ses terres. Les représentations +du Révérend Père ne furent pas écoutées. Pas de réponse. Pas de +satisfaction. + +Prince Albert, établissement métis bien avant que la Confédération se +formât, éleva la voix. M. James Isbester et d'autres métis que, les +premiers, avaient ouvert cette place, rédigèrent et firent rédiger +pétitions sur pétitions et les expédièrent à Ottawa. On n'en accusa même +même pas réception. Sur la + +BRANCHE SUD DE LA SASKATCHEWAN + +s'étaient fixés des Métis canadiens-français. Leur colonie datait de +1868. Elle s'était fondée nombreuse d'environ deux cents famille. Dans +cette colonie existait le gouvernement métis, dont la Confédération ne +pouvait devenir dépositaire que par le consentement des gens. Parce que +ce consentement n'a été ni demandé ni donné, le conseil des Métis de la +Saskatchewan et leurs lois de la prairie ont continué d'être le vrai +gouvernement et les vraies lois de cette contrée, et le sont encore +virtuellement aujourd'hui. A leur tête était un homme dévoué, toujours +prêt à rendre service, hospitalier, affable, un caractère loyal et franc +qu'il faisait avoir pour ami; un chasseur renommé dans tout le +Nord-Ouest, un voyageur capable; mais aussi un guerrier terrible à +rencontrer, noble à émouvoir. Les Pieds-Noirs l'ont connu intrépide et +vaillant. Les Cris l'ont respecté dans la guerre et aimé dans la paix. +Sa réputation est assise depuis longtemps au milieu des tribus qui sont +aux pieds des Montagnes de Roche, dans les Prairies, sur les bords de la +Rivière Rouge, au-delà des lignes, depuis les sources de la Rivière au +Lait jusqu'en bas et le long du Missouri, un des hommes les plus +chevaleresques du Nouveau-Monde, Monsieur Gabriel Dumont, mon parent. + +Dans le temps où les Indiens étaient à craindre, les Métis de la +Branche-Sud s'étaient bâti proche à proche, sur des lots beaucoup plus +longs que larges. Ils demandèrent au gouvernement d'Ottawa d'arpenter +ces lots tels quels. Ces arpentages ne leur furent pas accordés. + +Les Métis avaient des places à foin. La Puissance les en dépouilla. + +Ils avaient des communes et des endroits de pacage pour leurs chevaux et +pour leurs bestiaux. Elle leur ôta. + +Ils avaient des terres à bois. La Puissance s'en empara. Ils ne +pouvaient plus avoir le bois qui leur était nécessaire, sans payer une +taxe spéciale, sans acheter un permis. + +Les terres qu'ils avaient en leur possession, et qui leur appartenaient +une fois par le titre indien; deux fois pour les avoir défendues au prix +de leur sang; trois fois pour les avoir bâties, cultivées, clôturées, +travaillées et habitées, leur étaient laissées comme préemption, +moyennant deux piastre l'acre. + +LA SECONDE VENUE DE RIEL + +La Puissance arriva à ne plus garder aucune modération. Elle vendit à +une société de colonisation une paroisse métisse toute ronde, le prêtre +était là. Elle vendit la paroisse de Saint-Louis de Langevin avec la +terre de l'église, sur laquelle était une chapelle en voie de +construction; elle vendit la terre de l'école et les propriétés de +trente-cinq familles. Est-il étonnant que les Métis se soient soulevés? +Quelles gens, à leur place, n'en auraient pas fait autant. La patience +humaine a des limites, et lorsqu'un despotisme est sans bornes, il faut +bien chercher à cogner sur les doigts de la main qui l'exerce. + +Au reste, Ottawa avait prévu les effets inévitables de sa tyrannie. Et +pour tenir le peuple comme dans un étau, il avait préalablement passé +une loi par laquelle il était défendu aux êtres humains, dans le +Nord-Ouest, de se trouver en assemblée de plus de deux personnes, au +sujet des affaires concernant les agents et les Indiens, une loi faite +aux ambiguïtés, dont la ponctuation même était fine et malicieuse; une +loi capable de prendre autant d'interprétation que la couleur des +tourtes peut prendre de nuances. Cette loi surtout dirigé contre les +Métis venait en force le 1er de janvier 1885. Ne sachant plus que faire, +ils m'envoyèrent chercher. + +J'ai traversé les lignes, sans armes et sans munitions, emmenant avec +moi ma femme et mes enfants. Je ne pensais pas à la guerre. Je venais +faire des pétitions. + +Le gouvernement d'Ottawa avait fait avec moi en 1870, un traité dont il +n'avait pas encore observé une seule clause, à mon égard. Je venais +pétitionner pour mes gens et pour moi, demander au gouvernement de la +Puissance ce qui nous appartenait, dans l'espérance d'obtenir au moins +quelque chose, si nous ne pouvions pas obtenir satisfaction complète. + +On dit que les cent ou cent cinquante familles métisses venues du +Manitoba, et établies sur la Branche-du-Sud, avaient en leurs droits à +la Rivière Rouge; que par conséquent, il ne leur revenait plus rien; et +que ça été mal de leur part de se mêler au mouvement de leurs frères de +la Saskatchewan. + +Je réponds à cela qu'il est + +TOUJOURS PERMIS D'AIDER AUX OPPRIMÉS, + +surtout lorsque les opprimés sont des parents, des amis, des gens de la +même consanguinité. Il est juste de prêter main forte à un hôte +recevant, bon. Et comme les Métis de la Saskatchewan étaient foulés aux +pieds par un usurpateur effronté, ça été une bonne action de la part de +ceux qui étaient venus se joindre à leur colonie hospitalière, +d'embrasser leur cause et de la soutenir, comme ils l'ont fait, +nonobstant les peines auxquelles ils se sont exposés. + +Mais la Puissance avait mal rempli ses obligations de traité avec les +Métis du Manitoba. Un de leurs griefs contre elle était qu'après avoir +fait des arrangements avec moi, comme leur homme en tête, la Puissance +m'avait expulsé du Parlement plusieurs fois, m'avait banni, et avait par +envie et par haine persisté à refuser de reconnaître le choix +constitutionnel que le peuple métis faisait de moi, comme son premier +représentant. + +Le gouvernement d'Ottawa était convenu de ne pas s'installer au +Nord-Ouest sans la proclamation d'une amnistie impériale pour y faire +disparaître les troubles qu'il avait lui-même suscités. Cette amnistie, +il était à même de l'avoir. Il n'avait qu'à la demander. Il s'était +engagé formellement à se la procurer. Mais il s'installa au Nord-Ouest +au mépris de cet engagement. + +CONCLUSION + +Lorsque la Puissance inaugura la constitution de la province du +Manitoba, au lieu de laisser le champ libre à tout le monde, et surtout +à ceux avec qui elle avait traité, elle émana des warrant d'arrestation +contre eux, elle les calomnia, maltraita le peuple auquel elle avait +juré la paix, et persécuta les chefs. Il faut qu'elle ait porté loin sa +mauvaise foi, puisque le gouverner Archibald, son lieutenant, dégoûté +lui-même d'une telle politique, se moqua amèrement de la Puissance en +lui disant: «Vous donnez des institutions représentatives, des hastings +au peuple. Et vous commettez l'inconséquence d'élever, à côté, des +échafauds pour les chefs. Vous semez des chardons, vous ne pouvez pas +vous attendre à récolter des figues. Vous ne cueillerez jamais de +raisins sur les épines de votre conduite.» Et il s'en alla chez lui dans +la Nouvelle-Écosse. Indépendance aussi honorable que rare à trouver! + +Les Métis du Manitoba n'ont jamais eu de satisfaction. La Puissance ne +les protégeait pas, ne leur donnait pas de justice. Elle les opprimait, +et leur ayant rendu leur pays, pour ainsi dire inhabitable, elle leur +distribua des terres, traînant les patentes en longueur, non seulement +pour contraindre les gens à vendre leur biens-fonds à moitié prix, à +quart de prix, mais même pour les réduire à l'extrémité de tout +abandonner. + +Dira-t-on, par exemple, que + +MONSIEUR MAXIME LÉPINE + +n'avait pas le droit de se mêler au mouvement de la Saskatchewan, lui +qui avait vu le gouvernement d'Ottawa fouler aux pieds le traité de +1870; en dépit de ce traité, condamner à mort son frère Ambroise Didyme +Lépine? Dira-t-on qu'il n'avait pas droit de prêter secours aux Métis du +Nord-Ouest, lui qui avait vu la Puissance se moquer du Manitoba et +l'offenser, en privant pour toujours de ses droits politiques, un des +principaux hommes le même Ambroise Didyme Lépine; et n'ayant pas eu +assez de force politique pour le punir par l'échafaud d'avoir défendu +son pays, essayer du moins à se venger en lui ôtant la liberté de voter +et de recevoir des votes? Et cela, au sortir d'une entente en apparence +amicale, en profanation de la confiance d'un peuple. + +Monsieur Maxime Lépine est au pénitencier pour sept ans. Est-ce un +criminel? Non, c'est un honnête citoyen. Est-ce un rebelle? Non, c'est +un homme ami de l'ordre social, un défenseur du droit naturel et du +droit positif aussi. C'est un des hommes courageux dont la Saskatchewan +et tout le Nord-Ouest honoreront. + +MONSIEUR MOISE OUELLETTE + +était au Manitoba, il y a quinze ans. Mais il a bien fallu que les +années suivantes il le laissât. Le système de gouverne vicieux en vogue +dans cette province a comme entrepris de déraciner toutes les familles +métisses qui y sont établies et de les en chasser autant que possible. + +Comment la Puissance a-t-elle traité monsieur Ouellette au regard des +stipulations de 1870. Eh bien! Elle lui a disputé le scrip d'un de ses +enfants défunts. + +Monsieur Moïse Ouellette avait chez lui ses vieux parents, tous deux +d'un âge très avancé. Leurs scrips avaient été volés au bureau des +terres à Winnipeg. Il y avait des années qu'il demandait ces scrips. +Chaque fois on lui répondait qu'ils avaient été volée. Certes, il voyait +bien que ces scrips avaient été volés. Mais cela ne le satisfaisait pas. + +Dira-t-on que cet homme n'avait pas le droit de prendre part à +l'agitation constitutionnelle dans la Saskatchewan, où il était venu en +quelque sorte se réfugier? Monsieur Moïse Ouellette est un de ceux qui +sont venus me chercher dans le Montana. Et lorsque le gouvernement +d'Ottawa voulut répondre aux pétitions par des arrestations à force +armée, monsieur Ouellette fit comme les autres: il se mit en défense. +Son père, un vieillard bon et craignant Dieu, a donné sa vie pour la +bonne cause, sur le champ d'honneur à l'âge de quatre-vingts et quelques +années. Honneur à une telle vieillesse! Quant au fils, il est au +pénitencier. + +La paroisse de + +SAINT-LOUIS DE LANGEVIN, + +que la puissance avait vendue avec le monde comme on vend une terre avec +le bétail, n'aura jamais dans l'avenir un plus grand droit de prendre +les armes que cette fois-là. Deux de ses braves gens, Isidore Boyer et +Swan, ont versé leur sang pour défendre tout ce que le foyer domestique +a de sacré, elle a eu trois de condamnés au cachot de sept ou huit de +dispersés et d'expatriés. + +Voilà comment la Puissance civilise le Nord-Ouest depuis quinze ans. + +En résumé de deux mots, sa conduite gouvernementale est opposée autant +que possible, au droit des gens. C'est une force en guerre ouverte avec +l'inviolabilité des traités, comme les arrangements qu'elle a faits avec +les Métis en 1870, semblent avoir été conclus seulement dans le but de +capter leur bonne foi, d'entrer ainsi paisiblement dans leur pays; alors +pour lui demander la bourse ou la vie. + +De plus, lorsque l'Angleterre demanda, en 1870 à faire passer ses +troupes et celles de la Puissance sur le sol américain, au canal +Sainte-Marie, pour les envoyer au Nord-Ouest, le gouvernement des +États-Unis, s'inquiétant noblement du but de cette expédition, ne leur +permit pas de passer sur le territoire de la république avant que le +Ministre Anglais eut répondu de ce que ces troupes allaient faire. La +réponse officielle fût que c'était une expédition de paix et de +civilisation. Mais les années et les faits ont prouvé, continuellement, +depuis ce temps-là, que l'Angleterre a présenté dans cette circonstance, +un mensonge au gouvernement du peuple américain, qu'elle a demandé aux +États-Unis une faveur, sous de faux prétextes, et qu'après l'avoir +obtenu, elle et la Confédération en abusent tous les jours, en +s'efforçant de tromper sans cesse la vigilance du gouvernement de +Washington, et en gouvernant le Nord-Ouest et les Métis d'une manière +despotique, toute contraire aux principes et aux aspirations des +États-Unis d'Amérique. + + + + + + + + + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS RIEL, MARTYR DU NORD-OUEST *** + +***** This file should be named 19604-8.txt or 19604-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/6/0/19604/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest + Sa vie, son procès, sa mort + +Author: Anonymous + +Editor: La Presse + +Release Date: October 22, 2006 [EBook #19604] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS RIEL, MARTYR DU NORD-OUEST *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + + + + +<br> + +<P class="mid">MONTRÉAL<br> + +IMPRIMERIE GÉNÉRALE, 45, PLACE JACQUES-CARTIER<br><br> + +<b>1885</b></p> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<h3>UN MEURTRE POLITIQUE</h3> +<br> + +<p>Louis Riel a été pendu, le 16 novembre 1885, à Regina.</p> + +<p>Quoiqu'on puisse dire sur la légalité de la dernière insurrection, +Riel était un brave coeur.</p> + +<p>Maintenant, c'est un martyr.</p> + +<p>Il est mort victime d'un fanatisme stupide, sacrifié en +holocauste aux orangistes, pour de misérables intérêts de parti.</p> + +<p>Sa mort a été pour le Canada-français tout entier un deuil +national.</p> + +<p>Il faut croire, pour expliquer cette fin sinistre d'un drame +douloureux, qu'il y a, parmi les ministres qui siègent à +Ottawa, des sauvages plus sauvages que Gros-Ours et que les +indiens, contre lesquels nos volontaires ont combattu; car si +le gouvernement de Sir John A. Macdonald avait été un +gouvernement composé d'hommes civilisés, il aurait sû, que +depuis longtemps, les nations civilisées, n'appliquent plus la +peine de mort à des crimes purement politiques, comme l'était +le crime reproché à Riel.</p> + +<p>Les États-Unis ont amnistié le général Lee et Jefferson Davis.</p> + +<p>L'Angleterre n'a pas cherché à se venger de Cettyvoyo.</p> + +<p>La France, après les horreurs de la Commune, n'a puni de +mort que les bandits qui avaient à se reprocher des actes +personnels d'assassinat ou de pillage.</p> + +<p>Alphonse XII, en remontant sur son trône, n'a pas poursuivi +les républicains d'Espagne.</p> + +<p>En pendant Riel, le gouvernement de Sir John A. Macdonald +s'est mis hors la loi des peuples civilisés.</p> + +<p>Il a imprimé un opprobre à son nom et à notre histoire</p> + +<p>Ce meurtre, qu'on a à peine pris le soin de recouvrir d'un +faux semblant d'exécution juridique a soulevé dans les coeurs +honnêtes une indignation d'autant plus irrésistible, que le +meurtre était enlaidi, s'il est possible, par les calculs +inavouables qui se sont établis autour de ce gibet.</p> + +<p>Chacun sait qu'on a imposé à Riel une longue agonie, +parce que le gouvernement, entre les mains duquel notre +constitution a remis ce droit redoutable qui s'appelle le droit +de vie et de mort, n'a pas cessé un seul instant de considérer +la vie ou la mort de Riel, comme dépendant exclusivement +du point de savoir ce qui, de la vie ou de la mort de ce +malheureux, serait le plus favorable à la fortune politique des +ministres.</p> + +<p>Des hommes qui se disent chrétiens ont calculé froidement, +pendant de longs mois, combien de comtés la potence +de Riel leur ferait gagner dans Ontario, combien de comtés +elle leur ferait perdre dans Québec.</p> + +<p>Le peuple avait cru avoir nommé des justiciers. Il s'était +trompé. Riel n'a eu affaire qu'à des marchands de chair +humaine.</p> + +<p>Pris--non pas comme on l'a dit entre Ontario et Québec,--car +il faut rendre cette justice aux libéraux anglais d'Ontario +qu'ils n'ont jamais demandé la tête de Riel;--mais entre +les orangistes d'Ontario et les conservateurs du Québec, +dont les voix intéressent seules les ministres, le gouvernement +qui avait tout d'abord décidé la mort de Riel, a paru +cependant hésiter, à un moment donné.</p> + +<p>Puis, quand le gouvernement s'est assuré dans le Bas-Canada, +la complicité agissante d'un certain nombre de journaux +canadiens-français; quand il a cru avoir acheté les +meneurs et endormi l'opinion publique; quand ses flatteurs +lui ont eu répété à l'envie qu'il pouvait tout faire, et qu'il +trouverait les <i>canayens à quatre pattes</i>; quand il a entendu +dire que certains députés conservateurs avaient déclaré que si +Riel était pendu, ils n'en continueraient pas moins à soutenir +Sir John A. Macdonald; quand il a cru s'être assuré que +nos divisions politiques nous rendaient incapables de toute +action commune et nous livraient pieds et poings liés à sa +merci;--alors le gouvernement s'est dit que décidément on +pouvait tout oser avec nous; et que tout calculé, il y avait +plus d'avantages à pendre Riel qu'à lui faire grâce.</p> + +<p>Mais, ce qui a mis le comble à l'exaspération et au dégoût +universels, c'est la découverte, hélas! trop facile à faire, de +tout l'échafaudage de mensonges, d'hypocrisies et de trahisons, +à l'aide desquels un art savant avait préparé de longue +main le meurtre final.</p> + +<p>Comme le disait récemment un des députés de la majorité +«depuis le premier jour jusqu'au dernier nous avons été +constamment trompés.»</p> + +<p>Pour tuer Riel, il fallait endormir la vigilance des +canadiens-français, et les empêcher d'intervenir d'une façon +vigoureuse et efficace sur les ministres qui les représentaient.</p> + +<p>Pour aboutir à ce but ténébreux, il fallait persuader au +gros de la population que Riel ne serait pas pendu;--que les +alarmes des libéraux étaient des feintes alarmes, mises en +avant dans un pur intérêt de parti;--et qu'il n'y avait aucun +besoin de s'en préoccuper, ni de faire aucune démarche +auprès des ministres, parce qu'on pouvait se reposer sur le +gouvernement <i>qui n'avait jamais eu l'intention de pendre Riel</i>, +du soin de mener tout à bien, et de faire intervenir de la +manière qui lui semblerait la meilleure, un acte de clémence, +qui était au fond chose convenue.</p> + +<p>Il y a, dit-on, des serpents qui par la puissance de leur +regard fascinent et endorment leur proie, avant de la saisir. +C'est ainsi que les suppôts du gouvernement ont reçu mission, +dès le premier jour, d'en user avec l'opinion, afin de l'endormir +dans une fausse sécurité.</p> + +<p>Et ce hideux programme a été exécuté de point en point, +avec une persévérance et une habileté véritablement infernale.</p> + +<p>Examinons plutôt les faits:</p> + +<p>Tout d'abord, M. Le Général Middleton, désireux de cueillir +des lauriers faciles et désespérant de prendre Riel de vive +force, lui avait écrit pour lui demander de se rendre.</p> + +<p>D'après tous les précédents connus des peuples civilisés, +une semblable lettre équivalait à une sauvegarde. Après +s'être rendu sur une promesse de ce genre, Riel pouvait +s'attendre à être interné pour la vie, mais non à mourir. Quand +on n'a pas été capable de prendre un homme, on n'a pas le +droit de le pendre; et quand on lui a écrit pour lui demander +de se rendre, cela implique--a moins d'une fourberie +odieuse--qu'on s'engage à ne pas lui appliquer le pire traitement +auquel il eût pu s'attendre en ne se rendant pas.</p> + +<p>Tout le monde avait compris la chose de cette façon.</p> + +<p>Les amis du gouvernement avaient même exploité cette +croyance, et s'en étaient servi, pour engager le public à ne pas +trop protester contre la procédure dont Riel était l'objet. «Le +gouvernement, disait-on, était dans un grand embarras. +Il fallait lui laisser les coudées franches, pour lui permettre +de se tirer d'affaire. D'ailleurs qu'importait, au fond, que +Riel fut jugé de telle ou telle façon, puisqu'on savait que +dans tous les cas il ne serait pas pendu?»</p> + +<p>Voilà ce qui se répétait alors.</p> + +<p>Hélas! nous savons maintenant à quoi nous en tenir!</p> + +<p>Le gouvernement à faussé la parole du général Middleton +fait assez peu intéressant sans doute, au point de vue de cet +officier, puisqu'il a renié lui-même sa propre parole, en exprimant +à Montréal la barbare passion de voir pendre le prisonnier +dont il eut dû être le premier à défendre la vie. PREMIER +MENSONGE!</p> + +<p>Cependant, il y avait des gens qui n'étaient point disposés +à tout laisser faire et qui, connaissant la législation et les +pratiques du Nord-Ouest, s'inquiétaient à bon droit de la +façon dont Riel serait jugé.</p> + +<p>Des questions furent posées à la chambre.</p> + +<p>A ces questions, il fut répondu qu'on pouvait avoir +l'assurance que Riel aurait un procès loyal.</p> + +<p>On sait quel a été ce procès; et comment Riel, privé de tous +les droits garantis aux citoyens anglais, par une possession +immémoriale, a été livré en pâture à Richardson, qui n'a pas +même voulu écouter la défense, et à ses six jurés qui ont +prononcé le verdict de condamnation. DEUXIÈME MENSONGE?</p> + +<p>Devant la cour de Regina, les avocats chargés de la +défense de Riel, avaient volontairement omis toute la partie +de leur plaidoyer qui eût transformé la cause en un débat +politique, et ils s'étaient bornés à plaider la folie.</p> + +<p>A cette époque, on s'étonna fort de l'attitude de MM. +Lemieux et Fitzpatrick; et il parut généralement admis, qu'en +vertu d'un contrat exprès ou tacite avec le gouvernement, les +avocats avaient été prévenus que les ministres ne voulaient +ni être appelés en témoignage ni être mis sur la sellette; et +que la discrétion avec laquelle on éviterait de faire ressortir +les fautes du pouvoir était la condition convenue de la grâce +de Riel.</p> + +<p>Cependant, dès le lendemain du procès, les journaux des +ministres, obéissant à un mot d'ordre, se sont mis à attaquer +les avocats de Riel avec toute la violence qu'ils auraient pu +employer, si ces avocats avaient transformé le débat en débat +politique. On a accusé MM. Lemieux et Fitzpatrick d'avoir +compromis la cause de Riel dans un intérêt de parti. Ceux qui +les accusaient ainsi savaient très bien que c'était le contraire +qui était vrai. Mais peu leur importait! Il fallait faire une +diversion contre le parti libéral et donner, coûte que coûte, +à la discussion une tournure qui empêchât les conservateurs +de s'y mêler et d'agir sur le gouvernement. TROISIÈME MENSONGE!</p> + +<p>Quand on eut beaucoup répété que le gouvernement ne +cherchait qu'à sauver Riel;--que ses vrais amis étaient +ceux qui ne se remuaient pas en sa faveur;--et que ses +pires ennemis étaient ceux qui avaient entrepris de le faire +échapper à la corde,--il vint un jour où l'opinion commença +cependant à d'émouvoir et où les mensonges des journaux +ne suffirent plus.</p> + +<p>Alors,--honte indicible!--un ministre, un Canadien-français, +n'hésita pas à peser sur l'opinion de tout son poids, en +intervenant personnellement dans cette sale besogne!</p> + +<p>Sir Hector Langevin déclara, à Rimouski, qu'on avait tort +de s'alarmer;--que le gouvernement accorderait tous les +délais nécessaires;--et que Riel ne serait pas pendu, avant +qu'une commission de médecins eut statué sur son état +mental.</p> + +<p>C'était une fourberie de plus.</p> + +<p>On sait maintenant qu'il n'a jamais dû être, qu'il n'a jamais +été nommé de commission médicale.</p> + +<p>Mais, à cette époque, il s'agissait de préparer les esprits à +accepter sans trop de murmures le déni de justice de la cour +du banc de la reine à Winnipeg et celui du conseil privé +d'Angleterre.</p> + +<p>Ce n'était pas trop, pour y parvenir, que de faire prêter à un +chevalier des ordres de Sa Majesté une fausse promesse.</p> + +<p>Et sir Hector Langevin fit cette promesse. QUATRIÈME MENSONGE!</p> + +<p>A la même date, deux journaux ministériels, la <i>Minerve</i> +et le <i>Monde</i>, se préoccupaient beaucoup de l'inconvénient +qu'il pourrait y avoir pour les ministres, dans la sympathie +que manifestaient envers la cause de Riel, les membres +du clergé et les catholiques les plus ardents.</p> + +<p>Toute une campagne fut entreprise, pour déconsidérer Riel +dans l'opinion du clergé.</p> + +<p>On nia ouvertement qu'il eut les sympathies des prêtres du +Nord-Ouest.</p> + +<p>On retraça, jour par jour, des récits d'égarements religieux +qui devaient faire considérer Riel comme étranger à la communion +catholique.</p> + +<p>Qu'y avait-il de vrai là-dedans?</p> + +<p>Il est possible que beaucoup d'hallucinations aient traversé +ce cerveau surexcité. Mais, dans tous les cas, il est certain +qu'on avait odieusement exagéré et dénaturé les faits.</p> + +<p>Nous en avons deux preuves palpables.</p> + +<p>La première, c'est que Riel a été constamment assisté par +le P. André et est mort en bon catholique.</p> + +<p>La seconde c'est que, jusqu'au dernier moment, Mgr. +Grandin n'a cessé d'intercéder en faveur du condamné. +On avait donc menti une fois de plus. CINQUIÈME MENSONGE!</p> + +<p>Au lendemain du rejet du pourvoi de Riel par le conseil +privé, le <i>Monde</i> s'était écrié: «<i>Les avocats libéraux ont +fait tout ce qu'ils ont pu pour faire pendre Riel. Heureusement +ils n'ont pas réussi à tout perdre. Leur tâche est finie: la +nôtre commence!</i>»</p> + +<p>Allégation et promesse qui ont eu une portée incalculable;--car +les dires du journal officieux ont eu pour effet, de persuader +aux députés conservateurs que le gouvernement avait +un programme arrêté d'avance, en vue de sauver Riel; et +cette assurance les a empêchés d'intervenir à temps, sinon +pour modifier l'opinion de Sir John A. Macdonald, au moins +pour imposer la retraite des trois ministre canadiens-français +et pour mettre par là le gouvernement dans l'impuissance +d'agir. SIXIÈME MENSONGE!</p> + +<p>Mais pendant ce temps on avait obtenu ce qu'on voulait.</p> + +<p>On avait permis aux orangistes de faire dire à sir John: +«Vous ne pouvez pas nous refuser la tête de Riel, puisque +des journaux canadiens-français, eux mêmes, déclarent son +crime indigne d'excuse.»</p> + +<p>Et on avait permis à Sir John A. Macdonald de dire à ses +trois satellites canadiens-français dans le conseil des ministres: +«Vous ne pouvez pas soutenir sérieusement que vos compatriotes +tiennent à la vie de Riel, puisqu'en dehors des +réclamations des libéraux, nos ennemis, il n'a pas été fait +auprès de nous une démarche, PAS UNE SEULE pour le sauver!»</p> + +<p>Notre malheureux frère métis a payé de sa vie ce raisonnement +astucieux.</p> + +<p>Puisse ce fatal exemple nous détourner à jamais de cette +politique de mensonge, d'hypocrisie et d'apparence, par +laquelle nous avons été trop longtemps gouvernés!</p> + +<p>Riel n'est pas seulement une victime politique!</p> + +<p>C'est un martyr!</p> + +<p>Si sa mort, qui est à la fois un acte de barbarie et un soufflet +insolemment jeté à toute une race, a été pour nous une +dure leçon, tâchons qu'elle soit un enseignement.</p> + +<p>En entreprenant le douloureux récit du procès et de la +mort de Riel, plus d'une fois la plume nous est tombée des +mains!</p> + +<p>Nous avons voulu cependant continuer jusqu'au bout cette +véridique histoire.</p> + +<p>Il faut que tout le monde la connaisse et s'en souvienne, au +jour des comptes à rendre.</p> + +<p>Le meurtre de Regina est pour nous une menace, et en +même temps il nous impose de grands devoirs.</p> + +<p>Aucun patriote n'y faillira; car si, ce qu'à Dieu ne plaise, +nous devions les déserter, c'est que nous n'aurions plus de +sang dans les veines. On pourrait écrire sur le livre des destinées: +<i>Fin du Canada-français</i>. Nous serions un peuple avili et +mûr pour l'esclavage.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3>LE NORD-OUEST ET LES MÉTIS</h3> + +<h3>SPÉCULATION ET SPOLIATION</h3> +<br> + +<p>Tout le monde savait, depuis l'automne de 1884 qu'une +insurrection était en préparation au Nord-Ouest. Personne ne +s'en cachait. Le gouvernement en était averti, mais il ne +semblait s'en préoccuper à aucun degré. Lors de l'inspection +de fin d'année en vue de l'éventualité d'une prise d'armes, les +chefs des districts militaires avaient signalé au ministre de le +milice qu'on manquait de tout; ils lui avaient indiqué, en +même temps, ce dont ils avaient besoin pour être en mesure de +se mettre en campagne, le cas échéant. Mais Sir A. P. Caron avait +fait la sourde oreille. Il n'était pas encore devenu le Carnot du +régime actuel; et ses opérations de stratégiste se bornaient à +faire évoluer à Ottawa, au profit de ses intrigues personnelles, +un certain nombre de castors, qui savent maintenant ce que +vaut le personnage dont ils ont trop longtemps été dupes.</p> + +<p>A envisager les choses de près et à voir la quiétude avec +laquelle le gouvernement semblait vaquer à son sommeil +ordinaire, un oeil exercé eut pu croire que, si l'on ne faisait +rien pour prévenir la révolte, c'est qu'on n'était pas fâché +qu'elle eut lieu et qu'on avait ses raisons pour cela.</p> + +<p>Il faut tout dire.</p> + +<p>Il y a, dans le Nord-Ouest, une bande de <i>jobbers</i>, de contracteurs, +d'officiers et de fanatiques, pour lesquels la révolte a +été une excellente aubaine.</p> + +<p>Des gens, qui ont entrepris de supprimer au Nord-Ouest la +langue française, y ont trouvé le moyen d'exercer contre les +malheureux Métis une répression impitoyable.</p> + +<p>Des compagnies puissantes à Ottawa, qui passaient généralement +pour faire depuis quelque temps de médiocres +affaires avec le commerce des pelleteries et celui des terrains, +ont trouvé, comme pourvoyeurs des troupes, le moyen d'encaisser +cette année des bénéfices inespérés.</p> + +<p>Les fournitures à l'armée, sans parler du maraudage et du +pillage, ont enrichi tant de monde, que le Nord-Ouest deviendrait +pour quelques aventuriers un véritable <i>eldorado</i>, s'il +pouvait y avoir une insurrection, au commencement de chaque +printemps.</p> + +<p>Ces répressions n'auraient pas eu lieu, ces dividendes n'auraient +point été encaissés, ces bénéfices plus ou moins illicites +n'auraient point fait la fortune de ceux qu'ils ont enrichis, +si le gouvernement avait pris les mesures nécessaires pour +éviter l'insurrection; et si, de son côté, le ministre de la milice +ne s'était point endormi dans une quiétude, qui l'a obligé +plus tard à se livrer pieds et poings liés à la compagnie de la +Baie d'Hudson et à divers autres contracteurs, pour le transport, +l'entretien et la nourriture des troupes.</p> + +<p>Ce serait une chose trop horrible que de supposer que certaines +personnes, même étrangères au gouvernement et trompant +les ministres, aient favorisé en sous main la rébellion, pour +rendre la répression indispensable et pour en profiter. Mais +nous ne remplissons ici qu'un rôle de chroniqueur, et il nous +faut bien dire les bruits qui ont couru, quand ils ont couru +avec persistance.</p> + +<p>De tels faits ne sont malheureusement pas hors de toute +croyance. Quiconque connaît un peu l'histoire contemporaine +de la France, n'ignore point comment les insurrections +se sont faites pendant longtemps en Algérie, lorsqu'un +officier général avait besoin de gagner un grade; et comment +il n'y a plus eu une seule insurrection, depuis que le régime +politique de la France est changé et que les militaires +n'ont plus le droit de les inventer eux-mêmes. Les personnes +qui auraient encore à s'éclairer sur ce point, pourront lire avec +profit <i>Le Dernier des Napoléons</i>, de M. le baron de Hubner, +ancien ambassadeur d'Autriche à Rome, et l'histoire anglaise +de la guerre de Crimée, par Alexander William Kinglake.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, les ministres d'Ottawa ne sauraient prétendre +que les réclamations des Métis les avaient pris au +dépourvu.</p> + +<p>M. Chapleau, secrétaire d'état, écrit aux habitants du Fall +River, à la date du 16 juin dernier: «Si les Métis avaient +des griefs sérieux contre le gouvernement canadien, la voie +de la pétition leur était ouverte comme à tout citoyen +libre...»</p> + +<p>Hélas! les malheureux Métis avaient usé de la voie de la +pétition au point d'être beaucoup mieux édifiés que M. Chapleau +sur sa complète inefficacité.</p> + +<p>Ce que l'on ne sait pas assez, ce qui est tellement fort qu'on +ne voudra pas le croire dans l'avenir, c'est qu'ils pétitionnaient +<i>depuis huit ans</i> sans obtenir de réponse!</p> + +<p>Depuis huit ans; car la réclamation qu'il renouvelaient +encore au mois de mars dernier, datait officiellement de juin +1878, et avait donné lieu, pendant cet espace de temps, à +soixante-douze pétitions restées sans réponses!</p> + +<p>Et que réclamaient-ils?</p> + +<p>Ils réclamaient le droit de vivre, sans être exposés chaque +jour à être chassés de leurs demeures comme des troupeaux +de bêtes!</p> + +<p>La cession que la compagnie de la Baie d'Hudson avait faite, +en 1870, de ses droits au gouvernement canadien, avait transformé +la terre libre et ouverte au premier occupant en terre +domaniale.</p> + +<p>Le gouvernement s'arrogeait le droit de vendre la terre, +de la donner à la compagnie du Pacifique Canadien, de la +concéder à des immigrants ou à des amis politiques; mais, +en échange de la terre libre sur laquelle avaient vécu leurs +pères, les Métis réclamaient l'allotissement d'une quantité +de terrains suffisante pour eux et leur famille.</p> + +<p>L'acte de 1870 avait réservé 100 arpents à chacun des Métis +de Manitoba.</p> + +<p>Les métis de la Saskatchewan, de la rivière Qu'Appelle et +de la Rivière Rouge demandaient à ce que le droit--ou pour +mieux dire--à ce que l'indemnité accordée à titre de compensation, +fût la même dans le territoire du Nord-Ouest que +dans le Manitoba.</p> + +<p>Ils demandaient, en outre, à ce qu'on ne leur attribuât pas +100 arpents n'importe où, et à ce qu'on ne les délogeât pas de +leurs habitations sur le bord des fleuves, pour leur offrir une +concession hypothétique dans des régions inaccessibles.</p> + +<p>Et ils attendaient une réponse depuis le mois de juin 1878!</p> + +<p>Une première fois leur demande avait été soumise à l'enquête.</p> + +<p>Une seconde fois on avait consulté Mgr Taché, qui avait +insisté sur <i>l'urgence de donner satisfaction aux Métis.</i> +(29 janvier 1879).</p> + +<p>Mais le gouvernement n'avait pas tenu compte de la réponse.</p> + +<p>Une autre fois, le marquis de Lorne donnait de bonnes paroles +au représentant du district, M. Clarke; et, en même +temps, on lui répondait d'Ottawa: «Votre lettre a été réservée +pour la considération spéciale du ministre.» (14 avril 1882).</p> + +<p>Mais le ministre ne considérait rien, et tout restait comme devant.</p> + +<p>En 1883, le conseil supérieur du Nord-Ouest renouvelait la +même demande, sans plus de succès; et en 1884, Sir Hector +Langevin déclarait aux Métis, lors de son passage au Nord-Ouest, +<i>que leurs demandes étaient parfaitement raisonnables et +qu'il serait bon de les consigner par écrit!!</i></p> + +<p>Cependant ce n'est pas tout. A défaut de réponse, les Métis +voyaient apparaître, de temps à autre, des arpenteurs qui +divisaient méthodiquement le terrain en carrés selon le système +des <i>townships</i>; et comme les terres des Métis n'étaient point +carrées, ni de la dimension voulue, il arrivait que l'arpenteur +figurait une ligne, coupant leur champ en deux ou coupant +leur cabane en biais et leur cheminée par la moitié. C'était +la limite d'une concession à venir.</p> + +<p>D'autres fois, il arrivait qu'un étranger débarquant au milieu +d'eux, avec un plan à la main, leur apprenait que leur maison +était située sur la concession qui venait de lui être faite, +et les invitait à déloger, sans tambour ni trompette.</p> + +<p>Quant à tenter d'obtenir pour soi-même une concession quelconque, +c'était prendre une peine inutile. Aux pétitions +collectives, le gouvernement ne répondait pas. Aux demandes +individuelles, les bureaux répondaient invariablement: «qu'ils +avaient le regret de vous annoncer qu'il ne pouvait y être +donné suite, une <i>application</i> antérieure ayant été faite à +Ottawa pour le même terrain, par une autre personne.»</p> + +<p>Un jour, on s'étonna, sur les bords de la Saskatchewan, +que tant <i>d'applications</i> antérieures eussent été faites par des +personnes qu'on ne voyait jamais apparaître; et on imagina, +pour en avoir le coeur net, de demander, en un coin imaginaire, +la concession d'un terrain et d'un pouvoir d'eau qui +n'existaient pas!</p> + +<p>La réponse tarda quelque temps; puis elle arriva, avec sa +déplorable monotonie «une <i>application</i> antérieure avait été +faite par une autre personne,» sur le terrain qui n'existait pas!</p> + +<p>Probablement, le bureaucrate, alléché par la description +imaginaire du demandeur en concession, s'était dit qu'il convenait +de réserver une telle aubaine à un parent ou à un +ami; et il avait envoyé sa réponse, en négligeant de vérifier +sur le plan l'existence et la condition du terrain!</p> + +<p>Les choses en étaient là, lorsque les Métis, las de pétitionner +et ne songeant point encore à la révolte, mais désireux +d'avoir à leur tête un homme instruit, actif et capable de +faire réussir enfin leurs requêtes, songèrent à réclamer +l'assistance de Riel (juin 1884).</p> + +<p>Louis Riel vivait fort paisiblement, avec sa famille, dans +le Montana, lorsque les délégués des Métis, parmi lesquels +figuraient des Anglais, firent un voyage de plus de 700 milles +pour lui demander de venir se fixer parmi eux.</p> + +<p>Il leur répondit dans les termes suivants:</p> + +<blockquote><p>MESSIEURS.--Vous avez parcouru plus de 700 milles du pays de la +Saskatchewan, traversé la ligne de frontière internationale pour me +faire une visite.</p> + +<p>Les communautés au milieu desquelles vous viviez vous ont envoyés +comme délégués pour me demander mon avis sur plusieurs difficultés qui +ont rendu malheureux le Nord-Ouest britannique, sous l'administration +d'Ottawa. De plus, vous m'invitez à vous accompagner et à établir ma +demeure parmi vous, dans l'espérance que ma présence servira à +améliorer votre condition. Votre invitation est pressante et cordiale; +vous voulez que je vous accompagne avec ma femme et mes enfants; je +pourrais m'excuser et dire: «non, merci!» et pourtant vous m'attendez; +je n'ai donc qu'à me préparer; vos lettres de délégation m'assurent +d'une réception amicale.</p> + +<p>Messieurs, votre visite personnelle me cause une grande joie, et, je me +glorifie ne même temps de l'honneur que vous me faites, mais le +caractère officiel de votre visite lui donne une tournure tout à fait +remarquable, et je considérerai ce moment comme un des plus heureux de +ma vie,--<i>un événement que ma famille se souviendra toujours</i>, et +j'espère qu'avec l'aide de Dieu, mon appui vous sera utile afin que cet +événement soit une bénédiction pour vous et pour moi, qui en ai eu +beaucoup, cette année, la quarantième de mon existence. Il vaut mieux +être franc--je ne crois pas que les conseils que je vous donnerai, +tandis que je serai dans +ce pays, concernant les territoires du Canada, auront aucune influence +de l'autre côté de la frontière; mais la question peut être envisagée +d'un autre point de vue: D'après les clauses 31 et 32 du traité de +Manitoba, j'ai droit à certaines terres, dont j'ai été privé directement +ou indirectement par le gouvernement du Canada. Nonobstant le fait que +je sois devenu citoyen américain, ma réclamation pour ces terres est +encore valide; par conséquent, mes intérêts étant les mêmes que les +vôtres, j'accepte votre bonne invitation, et j'irai passer quelques +mois parmi vous, dans l'espérance qu'à force d'envoyer des pétitions, +nous obtiendrons du gouvernement le redressement de tous nos griefs.</p> + +<p>L'élément métis forme une partie considérable de la population du +Montana, et si nous comptons les blancs qui, par suite de mariages ou +autrement ont intérêt à sauvegarder les privilèges des Métis, il est +évident, qu'ils forment une classe puissante. Je suis actuellement +occupé à faire leur connaissance, et je suis un de ceux qui aiment à +voir régner parmi eux l'union. De plus, j'ai fait des amis et des +connaissances parmi lesquels j'aime à vivre. Je vous accompagnerai, +mais je reviendrai en septembre.</p> + +<p>J'ai l'honneur d'être, messieurs les délégués,</p> + +<p>Votre humble serviteur,</p> + +<p>LOUIS RIEL.</p> +</blockquote> + +<p>Le journal <i>Le Manitoba</i>, qui depuis a obéi à l'ordre d'injurier +Riel, écrivait en ce temps là: «On dit que M. Riel +revient avec sa famille. Oh! s'il pouvait seulement avoir +l'heureuse idée de demeurer constamment parmi nous. Cet +homme ne peut faire que du bien à ses concitoyens...»</p> + +<p>Et le 10 août suivant, Sir A. P. Caron, en villégiature à la +Rivière-du-Loup, donnait un dîner politique auquel assistaient +Sir John A. Macdonald et une dizaine de conservateurs de +la province de Québec. Le chef du cabinet y déclara: «que la présence de Riel au Nord-Ouest n'avait rien d'inquiétant +pour le gouvernement, que tout au contraire <i>elle favorisait ses +vues</i>, et que le chef métis travaillait à concilier les intérêts +des populations avec ceux de la couronne, <i>qu'il méritait de +la reconnaissance plutôt que du blâme.</i>»</p> + +<p>Le 5 septembre, une grande réunion, dont <i>le Manitoba</i> a +rendu compte, se tint à Saint-Laurent, et adopta, sur la proposition +de Riel, les propositions suivantes:</p> + +<blockquote> +<p>Nous voulons,</p> + +<p>1° La subdivision des territoires du Nord-Ouest en provinces.</p> + +<p>2° Pour les habitants du Nord-Ouest des avantages semblables à ceux +qui ont été accordés en 1870 aux habitants du Manitoba.</p> + +<p>3° Une concession de 240 acres de terre aux Métis qui n'ont pas +encore reçu de concession.</p> + +<p>4° La concession immédiate par lettre patente des terrains actuellement +occupés par les Métis.</p> + +<p>5° La mise en vente, par le gouvernement, de 500,000 acres de terre; +le produit de cette vente devant être placé à intérêt pour subvenir aux +besoins des Métis pour l'établissement d'hôpitaux, d'orphelinats et +d'écoles, ou encore pour fournir aux pauvres gens des charrues ou +d'autres instruments agricoles et des semences.</p> + +<p>6° La mise en réserve de 100 cantons (townships) dans des terrains +marécageux et qui ne seront probablement peuplés d'ici à longtemps; +ces terrains devant être distribués aux enfants des Métis de la +prochaine génération et pendant 120 ans, chaque enfant devant recevoir +sa part à l'âge de 18 ans.</p> + +<p>7° Une subvention d'au moins 1,000 piastre pour établir un couvent +dans les établissements considérables des Métis.</p> + +<p>8° L'amélioration dans les conditions du travail des Sauvages pour +les empêcher de mourir de faim, et un plus grand soin de leur personne.</p> +</blockquote> + +<p>Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert, le R. P. Fourmond, +le R. P. Touze, le R. P. Lecoq, assistaient à cette assemblée, +et Mgr Grandin fut vivement prié par les Métis de faire +connaître son opinion.</p> + +<blockquote> +<p>«Parmi ces propositions, dit Sa Grandeur, il y en a qui +touchent de trop près à la politique, celles-là nous sont indifférentes +et nous ne voulons nous en mêler aucunement, +parce qu'elles n'ont qu'un intérêt douteux pour la population +et la religion. Quant aux autres, nous nous en occupons depuis +longtemps; et <i>nous nous sommes efforcés de les faire +admettre par le gouvernement; nous avons fait tout ce qui +dépendait de nous pour obtenir justice; nous avons même obtenu des +promesses que nous croyions officielles; aujourd'hui, nous +constatons avec regret qu'elles ont été oubliées, nous partageons +votre mécontentement et nous n'avons pas manqué de nous plaindre +auprès des autorités...</i>»</p> +</blockquote> + +<p>Malheureusement, ni ces plaintes, ni les pétitions, ni les +autres réunions qui se tinrent pendant l'automne et pendant +l'hiver ne purent décider le gouvernement à sortir de son +mutisme. La consigne à Ottawa était de ronfler; et chacun +sait comment Sir David Macpherson s'en acquittait, à la +satisfaction du maître.</p> + +<p>Sir John A. Macdonald avait eu cependant une idée qui +est le résumé de toute sa politique. Il avait eu l'idée de ne +rien accorder aux Métis, et de les faire taire en achetant leurs +chefs.</p> + +<p>C'est ainsi que Schmidt avait été nommé commis au bureau +des terres de Prince Albert, Dumas, instructeur des Sauvages, +et que des offres avaient été faites à Dumont et Isbester.</p> + +<p>Mais, pendent ce temps-là, on n'aboutissait à rien. Le +mécontentement et l'agitation des esprits augmentaient de +jour en jour. Des nouvelles spoliations étaient commises par +des spéculateurs; et les arpenteurs soulevaient incessamment +de nouvelle réclamations.</p> + +<p>Tout était mûr pour la révolte. Nous verrons, plus tard, +comment elle se produisit, et qui tira le premier coup de feu. +Mais il est dès à présent prouvé que les griefs des Métis +étaient fondés;--qu'ils étaient soutenus depuis huit ans par +les autorité ecclésiastiques;--que, depuis huit ans, on n'avait +pas su leur rendre justice; on n'avait pas même su leur +répondre, et que s'il y a jamais eu un soulèvement excusable +au monde, c'est celui de pauvres gens que, ayant usé de tous +les moyens légaux pour faire valoir leurs droits, ont été +constamment trompés, remis au lendemain et, finalement, +n'ont rien pu obtenir.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3>LOUIS RIEL--UN MARTYR ET UNE FAMILLE<br> + +DE PATRIOTES</h3> +<br> + +<p>On peut apprécier différemment la conduite de Louis Riel +en 1871 et en 1885.</p> + +<p>Il y a quelques individus, se disant Canadien-français, qui ne +manquent pas une occasion d'insulter les patriotes de 1837.</p> + +<p>Ce sont les mêmes qui n'ont cessé d'insulter Riel.</p> + +<p>D'autres, qui ne sont pas des traîtres, ont hésité, au moment +où l'on se battait au Nord-Ouest, et nous comprenons +leur hésitation.</p> + +<p>Tout homme, qui a eu le malheur d'être placé par les circonstances +à la tête d'un mouvement insurrectionnel, est responsable +même de ce qu'il n'a pas voulu faire; il est exposé +à être condamné par tous ceux qui mettent le respect de la +loi écrite au-dessus du droit naturel et des principes d'humanité +foulés aux pieds.</p> + +<p>Mais, dans tous les cas, il y a trois qualités qu'on ne refusera +pas à Riel.</p> + +<p>D'abord, c'était un brave. Ses calomniateurs ont essayé, +même sur ce point, de ternir sa renommée. Mais la façon +dont il est mort, ferme la bouche à la calomnie et rend témoignage +de la fermeté de son âme.</p> + +<p>Ensuite, son désintéressement était indéniable; son dévouement +à ses frères a été le guide de toute sa vie; et c'est pour +eux qu'il est mort. Là encore la calomnie a essayé de l'atteindre. +On l'a représenté comme un ambitieux vulgaire. Mais +de telles accusations ne résistent pas à l'examen. Riel vivait +heureux et tranquille au Montana, lorsque les Métis du Nord-Ouest +sont venu réclamer son appui. Il n'avait rien à +gagner avec eux, il avait tout à perdre. Il n'a pas hésité un +instant devant ce qu'il considérais comme un grand devoir à +remplir; un grand devoir qui l'a mené à l'échafaud, mais qui +sera peut-être l'origine de l'émancipation d'une race.</p> + +<p>Une troisième qualité qu'on ne saurait contester à Riel, +c'est la séduction profonde qu'il exerçait sur tous ceux qui +avaient affaire à lui.</p> + +<p>Cette séduction ne venait point seulement de l'éloquence +abondante et mêlée d'une inexprimable douceur, dont ont +rendu témoignage tous ceux qui l'ont connu et qui ont assisté +à ses dernières épreuves.</p> + +<p>Ce qui faisait la toute-puissance de l'éloquence de Riel, c'est +qu'on sentait qu'elle partait du coeur.</p> + +<p>Comme tous les enthousiastes, comme tous les visionnaires, +il était sujet à se tromper, à exagérer le devoir, parfois à le +déplacer. Mais tous ses compagnons savaient qu'il leur était +dévoué corps et âme, et, qu'au besoin, il donnerait sa vie pour +eux.</p> + +<p>Il avait pris part à l'insurrection de 1870. Il avait été +vaincu, il avait été proscrit; mais il était resté pour les siens +un héros légendaire. On se racontait à la veillée, les actes +d'audace par lesquels il s'était rendu célèbre, et lorsqu'il revint +en 1884, à la région de Prince Albert, il n'avait rien perdu de +tout son prestige. Français, Anglais et Écossais, tous les Métis +lui avaient tendu les mains et avaient applaudi à ses discours, +parce qu'ils avaient reconnu en lui un désintéressement +absolu et un dévouement sans bornes.</p> + +<p>Ce dévouement à sa race était, chez Louis Riel, une vertu +héréditaire. Lorsqu'il avait à peine cinq ans, son père avait +été le défenseur et le libérateur des Métis en 1849, contre les +exactions de la compagnie de la Baie d'Hudson.</p> + +<p>Tout le monde avait encore présent à l'esprit, le souvenir +de la grande lutte que M. Riel, le père, avait soutenue à une +époque où les Métis étaient des serfs et où il leur était interdit +de tuer, fut-ce une biche ou un rat musqué, autrement +que pour en vendre la robe aux agents de la compagnie. +Tout le monde savait que la conquête de la liberté du commerce +avait été son oeuvre. On se souvenait de son audace et +de son triomphe, le jour où un Métis français, Guillaume +Sawyer, ayant été traduit pour un délit imaginaire devant un +juge prévaricateur, le 17 mars 1849, onze Métis ayant Riel à +leur tête étaient venus assister Guillaume Sawyer en cour, et +avaient signifié au tribunal, qu'ils lui donnaient une heure +pour rendre justice à Sawyer; et qu'au delà de cette heure +ils se rendraient justice à eux mêmes, si justice ne leur était +pas faites.</p> + +<p>Lorsque l'heure fut écoulée, le juge Thom avait essayé de +prétexter que le procès n'était pas fini. Mais Riel, père, s'était +écrié: «Le temps accordé est écoulé. Le procès n'a pas sa +raison d'être. L'arrestation de Sawyer a été faite en violation +de tout principe de justice, et je déclare que dès ce moment +Sawyer est libre.»</p> + +<p>Devant les acclamations frénétiques des Métis, ni le gouvernement, +ni le juge, ni les magistrats n'avait osé résister. +Sawyer était sorti libre de l'audience. Riel obligea la compagnie +à lui rendre les effets qu'on lui avait confisqués; et, de +plus il avertit la compagnie qu'à l'avenir les colons entendaient +avoir le commerce libre. Tous les Métis crièrent à la +fois avec enthousiasme: «Le commerce est libre! le commerce +est libre! vive la liberté!» en présence du juge, du +gouverneur et des magistrats atterrés; et, de ce jour, le monopole +oppressif de la Baie d'Hudson cessa d'exister dans le +Nord-Ouest.</p> + +<p>On dit que l'histoire se renouvelle sans cesse. Près de +quarante ans se sont écoulés. Il y a encore au Nord-Ouest +des tyrans et des juges prévaricateurs. Le juge Thom s'appelle +aujourd'hui Richardson, et son nom est associé aux +malédictions de tout un peuple. Mais il y a aussi de nobles +coeurs. Gabriel Dumont a obligé ses vainqueurs eux-mêmes +à lui rendre hommage; et Louis Riel a témoigné, par sa vie +et par sa mort, qu'il était le digne fils de son père.</p> + +<p>Louis Riel était né à la Rivière Rouge, en 1844, du mariage +de M. Riel, père, avec Julie de la Gimodière. Sa mère, +que l'agonie de son fils vient de rendre folle, était née +à Sorel. Elle est Canadienne-française de père et de mère. +Son grand-père Riel était Canadien-français et sa grand'mère +Métisse de race française. Louis Riel est donc des nôtres. +Métis, il 'était de coeur et d'âme; mais il n'avait que quelques +gouttes de sang montagnais dans les veines. La naissance +l'avait fait Canadien-français, et son dévouement à +une cause proscrite cimentait l'union de deux races soeurs. +Nos ennemis ne l'ont jamais oublié, et le crime qu'il vient +d'expier à Regina ne consiste pas, aux yeux de ses bourreaux, +à s'être insurgé, en compagnie d'Anglais qu'on s'est d'ailleurs +empressé de mettre en liberté. Son véritable crime était +de représenter l'élément français dans le Nord-Ouest en face +d'un gouvernement qui a décrété que le Nord-Ouest serait +une terre anglaise.</p> + +<p>Louis Riel avait été élevé sous la direction de Mgr. Taché, +et grâce à la protection de Madame Masson, mère de notre +lieutenant-gouverneur.</p> + +<p>Passé de là au collège de Montréal, il avait eu le malheur +de perdre son père, le 21 janvier 1864, au moment où il commençait +son cours de philosophie; et, après avoir terminé +ses études, il était revenu dans la prairie, prendre son rôle +de chef de famille, sans se douter des destinées qui l'appelaient +à faire retentir deux fois l'Amérique de son nom.</p> + +<p>Tout le monde sait quelle part il prit à l'insurrection de +1870, et quelle fut la cause de cette insurrection, la plus juste +de toutes celles que l'histoire ait jamais eu à enregistrer.</p> + +<p>L'union imposée en 1840 au Canada-Français avec les Anglais +d'Ontario, ne pouvait plus tenir. Par une conséquence que +ses auteurs n'avaient pas prévue, cette union dirigée contre la +race française, avait assuré dans le parlement uni, la prépondérance +de l'élément canadien-français; et cette prépondérance +était telle, que la majorité conservatrice de la province +de Québec avait pu faire subir aux Anglais d'Ontario des +ministres, repoussés par le corps électoral de cette province. +Il est bon de rappeler ce fait, en présence d'un régime sous +lequel ce sont les Anglais d'Ontario qui nous gouvernent, qui +nous imposent leur gouvernement, et qui viennent de mettre +Riel à mort, malgré le voeu unanime du peuple canadien-français. +Triste résultat de la Confédération, de la politique +de Sir John A. Macdonald et de l'insignifiance servile de Sir +Hector Langevin! Mais, en 1865, la situation créée par l'acte +d'union ne pouvait plus se prolonger; les deux provinces +n'étaient d'accord sur rien. La solution vraiment logique +eût dû consister à rappeler purement et simplement l'acte +d'union et à rendre à chacun sa liberté. Mais alors, personne +n'y songea. Les ministres conservateurs avaient +d'autres visées; et sous leur influence, le Canada s'abandonna +à la dangereuse ambition de devenir un grand État. +C'est ainsi que la Confédération fut faite. Comme Ontario +et Québec ne pouvaient s'entendre, on leur adjoignit pour +les départager, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, +qui devait s'augmenter plus tard de la Colombie Anglaise +et de l'île du Prince-Edouard. Comment nos hommes +d'État ne s'aperçurent-ils pas que, par cette adjonction, la +province de Québec passait de la prépondérance ou tout +au moins de l'égalité à un état de minorité forcée; et que +tôt ou tard la Confédération se retournerait fatalement contre +nous? Hélas! il a fallu le gibet de Riel pour nous amener +nous-mêmes à nous en convaincre!</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, la nouvelle Confédération fut formée et +son premier acte consista à acheter à la compagnie de la +Baie d'Hudson le territoire du Nord-Ouest. Les Métis furent +vendus comme un vil troupeau, par un compagnie commerciale +à un gouvernement qu'ils ne connaissaient pas. Ce +gouvernement n'avait pas même daigné leur faire savoir qu'ils +étaient devenus ses sujets; et M. McDougall s'était présenté, +comme lieutenant-gouverneur, par la grâce du gouvernement +d'Ottawa, avant même que l'acte de cession n'eut été +régulièrement promulgué.</p> + +<p>Non seulement on avait disposé des Métis sans eux, mais +on avait disposé en même temps de la terre qui, par le +fait de la cession, devenait terre domaniale et qui allait +être livrée au zèle dévorant des arpenteurs.</p> + +<p>On a dit qu'alors les Métis s'insurgèrent. Le fait est vrai, +mais l'expression ne l'est pas. Les Métis étaient, depuis trois +quarts de siècle, sujets de Sa Majesté Britannique, sous la gestion +de la compagnie de la Baie d'Hudson. La retraite de la +compagnie de la Baie d'Hudson, les rendait à eux-mêmes. Ils +entendaient rester, comme par le passé, sujets loyaux de la +reine. Mais ils n'entendaient qu'un acte de vente pût les +livrer pieds et poings liés au gouvernement d'Ottawa. Ils +avaient raison. Le 27 janvier 1870, ils établirent un gouvernement +provisoire, sous la présidence de Louis Riel. Ils étaient +dans leur droit.</p> + +<p>Le gouvernement d'Ottawa le sentait si bien qu'il eut recours +à l'intervention bienveillante de Mgr Taché, et qu'il fut +convenu avec Sir John A. Macdonald et Sir George Cartier, +<i>qu'en vertu d'un arrangement amical</i>, les Métis se soumettraient +au gouvernement; et qu'après les arrangements conclus, une +amnistie générale serait proclamée. C'est en vertu de cet +arrangement, que les délégués du gouvernement canadien et +ceux du gouvernement provisoire rédigèrent ensemble le bill +de Manitoba.</p> + +<p>Par malheur, la convention n'avait pas été écrite. Sir +John A. Macdonald avait donné à Mgr Taché sa parole +d'honneur; et le gouverneur-général avait déclaré aux délégués +des Métis que la chose ne souffrait aucune difficulté, +et qu'on n'attendait que la sanction de la couronne.</p> + +<p>On sait comment Sir John A. Macdonald faussa sa parole +d'honneur. Le colonel Wolseley, qui allait préluder à ses tristes +exploits en Égypte par le pillage du Nord-Ouest, se présenta +au fort Garry, non pas comme représentant du gouvernement +canadien, mais comme représentant du gouvernement impérial, +que les Métis n'avaient jamais cessé de reconnaître; et +étant ainsi entré par trahison dans la place, il se conduisit en +vainqueur. Les membres du gouvernement provisoire furent +arrêtés et traînés en prison; et le colonel Wolseley se félicita +dans un discours public «d'avoir mis en fuite les bandits de Riel.»</p> + +<p>Malheureusement, le gouvernement, qui avait été capable de +s'emparer du fort Garry par surprise, n'était pas capable de +s'opposer à l'invasion des fénians; et pour se défendre, il dut +recourir à la généreuse assistance de Riel et de Lépine. Cela +n'empêcha pas Lépine d'être ensuite mis en jugement et condamné +à mort. La tête de Riel fut mise à prix. Il n'en fut +pas moins élu à la Chambre des Communes en 1873, pour le +comté de Provencher.</p> + +<p>Poursuivi et traqué par les orangistes, obligé de se déguiser +et de changer de domicile au moindre soupçon, pour échapper +au poignard des assassins, Riel parvint néanmoins à passer +inaperçu à travers les sbires et se présenta seul au parlement, +le 19 mars 1874, où il prêta serment d'allégeance comme député +de Provencher, devant le greffier des Communes. +Mais il fut expulsé par une majorité de 124 voix contre 68. +Le 3 septembre de la même année, il était réélu +pour le comté de Provencher; mais l'amnistie n'ayant point +été proclamée, il ne put prendre son siège. Il n'était pas +seulement loyal, il était conservateur, et un peu plus tard il +abandonna son siège pour assurer la réélection de Sir George +Cartier, battu dans la province de Québec. Il ne faut jamais +compter sur la reconnaissance des grands de la terre, Sir John +A. Macdonald vient de récompenser Riel de son dévouement +à la cause conservatrice, en le faisant pendre à Regina, le +frère de M. Chapleau étant shérif.</p> + +<p>Tel était l'homme qu'après treize ans d'exil, les Métis +allèrent chercher en 1884, au Montana, pour lui confier +la défense de leurs droits méconnus.</p> + +<p>Rarement plus noble tâche avait été mise entre des +mains plus dignes.</p> + +<p>Depuis l'échec de Riel, les vautours se sont abattus sur +leur proie. On a décidé qu'il serait la victime expiatoire +des fautes commises par le gouvernement canadien dans le +Nord-Ouest. On a suscité contre le héros métis le fanatisme +et les mauvaises passions. Pour ameuter l'esprit anglais, +peut-être pour marquer plus cruellement par sa mort l'avilissement +de l'influence française, on a cherché à transformer +la question en une lutte de races; et on a présenté le +mouvement métis de 1885 comme une insurrection française +contre un gouvernement anglais. C'est encore un mensonge +qu'il importe de relever. Il s'agissait si peu d'une +lutte de races, qu'au début du mouvement, les plaintes +des Écossais et des Anglais n'étaient pas moins vives +que celles des Français; et que la députation envoyée à Riel +au Montana comprenait plusieurs Anglais, entre autres +Jackson et Isbester.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>L'INSURRECTION</h3> +<br> + +<p>Au milieu de mars 1885, il se passa un fait au moins étrange.</p> + +<p>Tout le monde prévoyait, depuis plusieurs mois, une insurrection; +et le gouvernement était seul à n'y avoir point pris +garde.</p> + +<p>S'il y avait pris garde, il lui eut suffi de se décider à rendre +justice aux Métis, pour que l'insurrection n'eut pas lieu.</p> + +<p>Or, l'agitation croissait de jour en jour, mais aucun acte de +justice n'était intervenu.</p> + +<p>Non seulement Riel n'avait pas encore levé le drapeau de la +révolte, mais il n'avait pas même renoncé à l'espérance d'une +solution pacifique; et il se flattait d'intimider le gouvernement, +par des démonstrations, de façon à arracher des concessions +aux ministres d'Ottawa, sans être obligé de recourir +à une prise d'armes.</p> + +<p>Rien n'était donc changé à la situation, au commencement +de mars. Il n'y avait pas encore d'insurrection; +et il dépendait du gouvernement canadien qu'il n'y en +eût jamais. S'il avait fait, à cette date, ce qu'il a été +obligé de faire depuis, s'il avait accordé aux Métis les +demandes dont le bien fondé a été plus tard reconnu, la paix +n'aurait jamais été troublée; nos concitoyens n'auraient pas +été condamnés à la dure expédition du Nord-Ouest, et une +dépense de plusieurs millions de piastres aurait été épargnée +au trésor public.</p> + +<p>Chose curieuse! Le gouvernement qui n'avait pas encore +trouvé une minute pour lire les réclamations des Métis, +s'était, paraît-il édifié à sa manière sur la situation du Nord-Ouest; +et il s'était résigné avec <i>un coeur léger</i> à l'idée de la +guerre civile, avant que la guerre fut déclarée, avant même +qu'elle fut devenue inévitable.</p> + +<p>Cette guerre civile, ce fut la police du gouvernement que +en prit l'initiative.</p> + +<p>Le 27 mars, le major Crozier, de la police à cheval, profitant +d'une altercation survenue la veille entre Gabriel Dumont et +un nommé MacKay, s'était présenté aux Métis en ennemi, à +la tête d'un corps de troupes.</p> + +<p>Il avait rencontré Gabriel Dumont, escorté de vingt cavaliers: +et il avait tiré le premier coup de feu sur des hommes +inoffensifs.</p> + +<p>Cette action, dans laquelle la police fut mise en déroute et +perdit quatorze hommes, reçut le nom de bataille du lac aux +Canards.</p> + +<p>Il est important de constater que, ni de part ni d'autre, il n'est +nié que les hommes de Crozier aient tiré les premiers.</p> + +<p>Par une coïncidence surprenante, à cette même date du +27 mars, avant de connaître l'attaque du major Crozier, le +gouvernement, qui s'y attendait évidemment, ordonnait à la +batterie A de Québec, et à la batterie B, de Kingston, de +former chacune un détachement de cent hommes et de se +mettre aussitôt en campagne.</p> + +<p>Cette fois-ci, comme en 1870, c'était donc le gouvernement +qui avait déclaré la guerre. C'était le gouvernement +qui avait entamé les hostilités contre des gens ne demandant +qu'à traiter.</p> + +<p>La mobilisation se fit rapidement</p> + +<p>Dès le 24 mars, le général Middleton était parti pour Winnipeg, +afin de se mettre à la portée des opérations éventuelles.</p> + +<p>Le 28 mars, deux détachements des Queen's Own, le 10ème +Grenadiers Royaux et la compagnie C, de l'infanterie de Toronto +étaient appelés au service. Le 65ème Carabiniers de +Montréal reçut pareillement son ordre de départ. Le 30 mars, +deux nouveaux régiments étaient levés à Winnipeg et un +détachement des gardes à pied du gouverneur prenait la +route du Nord-Ouest.</p> + +<p>Le 31 mars, le 2ème London (Ontario) et le 9ème de +Québec étaient appelés au service actif.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<p class="mid">Gros-Ours.</p> + +<p>Ces régiments manquaient de tout. Pour les mettre en mesure +de partir, il fallut que le ministre de la milice donnât +un blanc seing aux colonels et les autorisât à faire coûte que +coûte et d'urgence, toutes les dépenses nécessaires pour compléter +l'équipement de leurs corps. On saura sans doute, d'ici +peu de temps, combine de millions ce gaspillage suite de +plusieurs années d'imprévoyance et d'incurie volontaire, a +coûté au trésor public.</p> + +<p>La bataille du Lac aux Canards, dont le gouvernement a +assumé la responsabilité en ne désavouant pas le major +Crozier, devait avoir des conséquences d'une gravité +incalculable.</p> + +<p>D'abord, elle constituait les Métis à l'état de belligérants. +Riel, qui n'avait point assisté à l'engagement et qui avait +conservé jusqu'à cette date l'espoir d'une solution pacifique, +organisa un conseil de gouvernement, composé de douze personnes.</p> + +<p>En même temps, les Sauvages qui n'avaient point encore +pris fait et cause pour les Métis, furent enhardis par l'échec +de la police, et se décidèrent à prendre part à la lutte. Le 30 +mars, Gros-Ours prit le sentier de la guerre; et le lendemain +sa bande procédait au massacre du Lac aux Grenouilles. +Poundmaker devait plus tard suivre l'exemple de Gros Ours +et infliger au colonel Otter la défaite de la montagne du +Camp du Corbeau.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p> + +<p class="mid">PIE-A-POT</p> + +<p>Désormais, tout espoir de négociation amiable était perdu +et il fallait que le sort des armées décidât.</p> + +<p>Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de retracer en détail +la suite des événements militaires qui ont abouti à la prise +de Batoche.</p> + +<p>La lumière n'est pas encore faite sur cette partie de notre +histoire.</p> + +<p>Le Canada peut se dire, avec une légitime fierté, que ses +volontaires se sont comportés héroïquement devant le feu de l'ennemi. +Mais si la bravoure des soldats est restée au-dessus de tout +éloge, il plane encore beaucoup d'incertitude sur le plus +ou moins d'habileté des chefs et sur la façon dont les opérations +ont été conduites.</p> + +<p>D'après le témoignage d'un conservateur du Nord-Ouest, +dont les affirmations n'ont jamais été démenties, les insurgés +au nombre de 300 à 400, n'auraient jamais eu plus de cent +combattants. Même à la plus forte escarmouche, qui fut +celle de Batoche, ils n'avaient pas cinquante combattants, et +la bataille a duré quatre jours. On a peine à comprendre +qu'il ait fallu tant de temps et d'efforts pour aboutir à un si +mince résultat.[1]</p> + +<p>[Note 1: LA PRESSE, 24 août 1885.]</p> + +<p>D'un autre côté, des témoins oculaires affirment qu'étant donnée +la façon dont les volontaires avaient été éparpillés, par petites +bandes, c'est un véritable miracle qu'ils n'aient pas été +massacrés en détail; et c'est l'avis de plusieurs officiers, ayant pris +part à la lutte, que si les Métis avaient eu à leur tête un militaire +de profession, expérimenté dans la conduite des embuscades, +notre jeune armée aurait été exposée à un véritable désastre.</p> + +<p>Le parlement a voté néanmoins au général Middleton une récompense +pécuniaire, ni plus ni moins que s'il avait gagné une +nouvelle bataille de Waterloo; et le gouvernement impérial, +auquel les ministres d'Ottawa avaient intérêt à faire prendre la +rébellion au sérieux, a gratifié d'une décoration le commandant +en chef et le ministre de la Milice.</p> + +<p>Après tout, le gouvernement impérial qui avait déjà pris +au sérieux les exploits stratégiques du général Wolseley, en +1870, ne pouvait mieux faire que de traiter, en 1885, le général +Middleton en triomphateur.</p> + +<p>Mais, la lettre adressée à M. F. X. Lemieux, par le révérend +Père André, a jeté plus d'une ombre sur cette étoile +naissante de l'armée anglaise.</p> + +<blockquote> +<p>Aujourd'hui, dit le Père André, le gouvernement se glorifie de la +victoire et s'applaudit comme d'un grand triomphe d'avoir battu les +Métis. Riel est condamné, les principaux Métis de Saskatchewan sont +dans les fers; et dans son enthousiasme, le Parlement vote vingt mille +piastres au général Middleton; tout le Canada est fier de son succès +et de celui des volontaires. Nous sommes heureux comme le reste de +la nation que cette rébellion soit finie, nous l'avons vivement +combattue, prévoyant tous les malheurs qu'elle entraînerait avec elle. +Mais je dois le dire au risque de choquer plusieurs personnes que +j'aime et estime; l'armée du général Middleton s'est déshonorée par +le pillage éhonté auquel elle s'est livrée, malgré la proclamation +du général qui défendait de ne rien toucher, de ne rien prendre. +Je ne parle pas d'après les rapports qui +m'ont été fait; mais j'ai visité plusieurs fois la contrée qui avoisine +Batoche, et je puis affirmer que sur une longueur de 25 milles, toutes +les maisons établies sur le côté sud de la Saskatchewan ont été pillées +et saccagées, et plus de 20 ont été brûlées et rasées.</p> + +<p>Cette contrée jadis si florissante offre un spectacle affreux de +désolation et de détresse qui fait mal à voir. Les volontaires ont +pillé les habitants et tout ce qu'ils possédaient, leurs chevaux, leurs +effets et habillements, et ils n'ont laissé aux malheureux que ce qu'ils +avaient sur le dos. Le général été humain et doux à l'égard des +habitants, il ne leur a infligé aucun traitement cruel, mais il a +assisté impassible à tout le pillage qui se faisait autour de lui, +malgré sa proclamation. Et lui-même, comme pour les encourager à piller, +s'est approprié un beau cheval et une voiture d'un nommé Manuel +Champagne, dont il a fait présent à Thomas Ibouri. Voilà les faits dont +je suis certain, et le ministre de la milice peut affecter l'ignorance +tant qu'il voudra, ces faits n'en seront pas moins vrais et réels.</p> + +<p>Le résultat de tout cela est que nos pauvres Métis sont dans une +détresse et un dénuement extraordinaires.</p> + +<p>Je regrette que le général Middleton n'ait pas achevé son oeuvre, et +qu'au pillage il n'ait ajouté le massacre, au moins il nous aurait +épargné le spectacle de cette agonie prolongée que voyons devant nous.</p> </blockquote> + +<p>Un tel écrit, émané d'un témoin aussi digne de foi que le +Rév. Père André, est de nature à diminuer quelque peu la +gloire du général en chef, dont l'unique victoire se réduit à +avoir emporté en quatre jours une redoute défendue par cinquante +hommes; du général en chef qui n'est parvenu à +prendre de vive force qu'un cheval volé à son propriétaire; +mais qui n'a pu prendre Riel qu'en lui écrivant +une lettre pour le prier de se rendre, et qui, après avoir +vainement poursuivi Gros Ours, n'a trouvé finalement d'autre +ressources pour s'emparer de sa personne que de mettre sa +tête à prix et de provoquer ainsi la trahison d'un des siens.</p> + +<p>M. A. N. Montpetit, qui a résumé dans son livre sur +Riel à la Rivière du Loup, les principaux événements de la +campagne, décrit de la façon suivante les deux derniers +exploits du général Middleton pendant cette campagne.</p> + +<blockquote> +<p>Juin, 9. Le général Middleton au Lac aux Huarts. Il traverse sur un +radeau. Il abandonne la poursuite de Gros-Ours. Le pays est +infranchissable.</p> + +<p>Juin, 22. Le général Middleton, après s'être remis à la poursuite de +Gros-Ours, y renonce une seconde fois et décide de renvoyer les +volontaires dans leurs foyers.</p> +</blockquote> + +<p>Ce bulletin d'une concision expressive, ne ressembla pas +précisément à un bulletin de la Grande armée, et il nous +autorise à ne point porter M. le général Middleton en triomphe.</p> + +<p>La personnalité que la campagne du Nord-Ouest a mis hors +de pair, ne figure point dans le camp des victorieux, mais +dans celui des vaincus: c'est celle de Gabriel Dumont.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p> + +<p class="mid">QUEUE-D'AIGLE</p> + +<p>Par son énergie, par sa bravoure, par l'influence qu'il a su +acquérir sur ses compagnons, Gabriel Dumont s'est fait une +place à part. Les Métis le considèrent comme un héros. Ils +racontent de lui des traits de bravoure romanesques dignes +des Trois Mousquetaires de Dumas. Sir John A. Macdonald +lui a rendu justice en plein parlement en ajoutant, il est vrai, +que s'il l'avait entre ses mains, cela ne l'empêcherait pas de le +faire pendre. De son côté, Mgr Taché dit de lui: «Dumont +est un héros d'un autre âge, brave comme un lion, inaccessible +à la peur, désintéressé, fort comme un Hercule, connaissant +le pays comme pas un; c'est le vieux type des trappeurs +d'autrefois.» Gabriel Dumont est en liberté aux États-Unis. +Un jour ou l'autre, nous entendrons encore parler de lui. +Dieu veuille que, ce jour-là, nos affaires soient mieux +conduites et que l'injustice unie au fanatisme n'ait à faire +parmi nous de nouvelles victimes.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3>LES PRÉLIMINAIRES D'UN PROCÈS SANS NOM</h3> +<br> + +<p>Le général Middleton avait adressé à Riel la lettre suivante:</p> + +<blockquote> +<p>BATOCHE, 11 mai.</p> + +<p>MONSIEUR RIEL.</p> + +<p>Je suis prêt à vous recevoir, vous et votre conseil, et à vous protéger +jusqu'à ce que le gouvernement ait pris des mesures à votre égard.</p> </blockquote> + +<p>Il n'y a pas un militaire, ayant le sentiment de sa position +et de sa responsabilité, qui ne soit prêt à déclarer que cette +lettre comportait la garantie que celui à qui elle était adressée, +aurait la vie sauve, s'il consentait à faire sa soumission. +C'était un engagement d'honneur.</p> + +<p>On sait comment il a été faussé.</p> + +<p>Riel s'est rendu le 15 mai. Il a été immédiatement dirigé +sur Regina. Le gouvernement lui avait préparé un tribunal, +choisi tout exprès pour le condamner sans l'entendre; et le +premier acte de ses geôliers a été de faire subir à l'homme, +que le général Middleton avait traité comme belligérant, le +supplice inutile et odieux des fers et du boulet.</p> + +<p>Cet acte de barbarie ne saurait être considéré comme le +résultat de l'excès de zèle d'un subalterne féroce, car Sir +John A. Macdonald en a assumé la responsabilité devant le +parlement, dans la séance du 7 juin, en réponse à une interpellation +de M. Laurier.</p> + +<p>Si le Canada avait été administré par un gouvernement +soucieux de sa bonne renommée devant l'étranger et devant +l'histoire, il semblait, au lendemain de la pacification, +qu'une amnistie générale s'imposât.</p> + +<p>S'il est vrai qu'une insurrection politique mérite à tout le +moins des circonstances atténuantes, lorsque ceux qui ont +eu recours aux armes, y ont été en quelque sorte contraints +par d'intolérables souffrances et des dénis de justice persistants, +nulle cause n'était plus digne de pardon que celle des Métis.</p> + +<p>Jamais griefs n'avaient été plus fondés. Tout le monde l'a +reconnu. Mgr Taché et Mgr Grandin l'ont proclamé tour à +tour. Le gouvernement lui-même été obligé d'en faire +indirectement l'aveu, en accordant aux Métis, après la révolte, ce +qu'ils réclamaient vainement depuis hui années.</p> + +<p>Des <i>scripts</i> on déjà été remis à plus de deux mille Métis.</p> + +<p>Il résulte de ces concession tardives, la preuve évidente +que les Métis avaient raison de se plaindre, et la preuve non +moins convaincante que, sans l'insurrection ils n'auraient +rien obtenu.</p> + +<p>Si l'on ajoute à cette démonstration, que les Métis n'ont pas +tiré le premier coup de feu; et que des spéculateurs, des +aventuriers, des agents subalternes du gouvernement sont +véhémentement suspects d'être les véritables instigateurs de +l'insurrection, alors l'amnistie ne se présentait plus seulement +comme un acte de clémence, mais comme un devoir de justice.</p> + +<p>Malheureusement, le gouvernement de Sir John A. Macdonald +ne l'entendait point ainsi.</p> + +<p>Plus les Métis avaient raison, plus les ministres considéraient +qu'il fallait que Riel mourût. Admettre des circonstances +atténuantes à l'insurrection, cela équivalait à déclarer les +ministres coupables. Coupables! Ils l'étaient et ils le +savaient. Mais ils ne voulaient pas qu'on le dit, ni surtout que +les électeurs canadiens le crussent. Ils se figurèrent que +pour couvrir devant le public l'énormité de leurs fautes +passées, il importait d'abord de tuer Riel.</p> + +<p>Mais il ne suffisait pas de le tuer; il fallait en même temps +travailler à faire le silence sur cette sombre histoire de plus +huit années de vexations, de fraudes et d'abandon.</p> + +<p>De ce jour, tous les efforts du gouvernement furent consacrés +à un double but:</p> + +<p>Organiser une comédie judiciaire, dans des conditions telles +que Riel ne pût en aucun cas échapper à la corde.</p> + +<p>S'assurer d'un juge assez vil, pour qu'on fût bien certain +qu'il n'y aurait qu'un faux semblant de débat; et que les +ministres ne seraient point exposés à voir dérouler, devant le +jury et devant le pays, la longue série des griefs, peut-être des +instigations d'agents provocateurs, qui avaient mis aux Métis +les armes à la main.</p> + +<p>En un mot, il fallut empêcher avant tout de faire la +preuve que les Métis n'étaient pas des insurgés, mais de +pauvres gens en état de légitime défense.</p> + +<p>Malheureusement, la législation des territoires du Nord-Ouest +allait mettre entre les mains d'un gouvernement +prévaricateur, les moyens de tout oser et de tout faire.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p> + +<p class="mid">PRISON DE REGINA</p> + +<p>Les Actes des territoires du Nord-Ouest, votés par le parlement +canadien, en violation du droit commun anglais, établissent +que les crimes commis dans le Nord-Ouest seront +jugés par un simple magistrat stipendiaire, assisté d'un juge +de paix, et avec le concours de six jurés choisis par le juge.</p> + +<p>Cette justice expéditive et sommaire avait été établie en 1875 +alors que le pays était presque inhabité, dans le but de statuer, +comme on statue au désert, sur des actes de maraude, des +meurtres entre sauvages ou des vols de bestiaux. Mais +personne n'avait jamais considéré qu'une telle législation +dût s'appliquer à l'un des plus grands procès politiques du +siècle.</p> + +<p>L'Acte de 1877, voté sous l'administration libérale, avait +même expressément réservé le cas où il se présenterait une +cause grave et réclamant des garanties spéciales. Il déclarait +que, dans tout procès emportant la peine capitale, l'accusé +pourrait réclamer que les débats eussent lieu devant la cour +du banc de la Reine de Winnipeg, avec le concours d'un jury +régulier et l'ensemble des garanties contenues dans la loi de +procédure criminelle de Manitoba.</p> + +<p>Mais, un an après le vote de cette loi qui laissait quelques +garanties aux accusés, sir John A Macdonald était entré au +pouvoir; et le premier soin du chef orangiste avait été d'organiser +systématiquement la tyrannie et le déni de justice, en +soumettant les Actes du Nord-Ouest à une refonte générale.</p> + +<p>Dans cette refonte qui a pris le d'Acte de 1880, et qui est +l'oeuvre personnelle de sir John A. Macdonald, on a conservé +toutes les mesures d'exception prévues par la législation antérieure: +le magistrat stipendiaire, les six jurés nommés par +le juge, etc. Mais en prenant toute ces mesures à son compte +et en les sanctionnant à nouveau, la majorité conservatrice a +rayé méthodiquement du nouveau bill, les garanties précédemment +introduites par les libéraux et destinées à tempérer +ce que cette législation exceptionnelle pouvait présenter d'abusif.</p> + +<p>Sous l'empire de la loi votée par le ministère libéral, Louis +Riel eût été jugé à Winnipeg, par un juge de la cour du banc +de la Reine, assisté de douze jurés, dont six parlant la langue +de l'accusé, et sur la liste desquels celui-ci aurait le droit +d'en récuser vingt.</p> + +<p>Mais Sir John A. Macdonald, prévoyant l'éventualité de la +terreur à rétablir un jour dans le Nord-Ouest, avait eu la précaution +de faire détruire par sa majorité, cette disposition +protectrice du droit des accusés.</p> + +<p>Et il avait trouvé un Parlement, qui avait consenti à voter, +sur sa demande, ce règlement inouï, aux termes duquel un +citoyen libre, privé de toutes les garanties de <i>l'habeas corpus</i> +et du jugement par ses pairs, est livré à la merci d'un officier +de police subalterne, et où cet officier de police, qui n'est pas +un juge, exerce le droit de vie et de mort, à la seule condition +de se faire assister (amère dérision!) par six marionnettes +désignées par lui et faisant mine de remplir les fonctions de +jurés.</p> + +<p>Nul Canadien n'est censé ignorer la loi. Mais très peu de +Canadiens avaient feuilleté les Actes des territoires du Nord-Ouest, +avant le procès de Riel. A la date du 21 juin, les +avocats de Riel eux-mêmes étaient assez peu fixés, et dans +tous les cas bien loin de prévoir la stupéfiante juridiction à +laquelle leur client allait être soumis; car ils se rendaient à +Ottawa, pour demander à Sir John de faire juger Riel devant +la Cour suprême; et Sir John, évitant avec soin de démasquer +trop tôt ses batteries, se bornait à leur faire une réponse évasive.</p> + +<p>Ce fut le journal <i>La Presse</i> qui souleva, le premier, la +question légale, et qui fit connaître les textes au public, en +révélant ainsi le péril auquel la défense était exposée. En +même temps, <i>La Presse</i> indiquait le remède; et elle invitait le +gouvernement à profiter de ce que les chambres étaient encore +en session, pour faire voter d'urgence un <i>bill</i> qui eût assuré +à Riel un jury régulier.</p> + +<p>Mais demander au gouvernement de lâcher lui-même sa +proie, c'était peine perdue, c'était presque naïf; et malheureusement +les députés, qui eussent pu, au défaut du gouvernement +prendre l'invitation pour leur compte, ne semblèrent point +y prendre garde.</p> + +<p>Cependant, le 16 juillet, à la séance du soir, quelques +instants avant que Sir John A. Macdonald déposât la proposition +qui allouait au général Middleton une gratification de +$20,000, M. Bergeron--auquel il devra être tenu compte de +cette initiative--demandait au gouvernement de faire +modifier la loi de façon à donner à Riel la garantie d'un jury +mixte.</p> + +<p>Sir Hector Langevin répondit, en donnant l'assurance que +Riel aurait un procès régulier et <i>que le jury serait choisi dans +de hautes conditions d'impartialité!</i></p> + +<p>Cette promesse, qui précédait de deux mois celle de la commission +médicale, a eu le sort que chacun sait. Désormais, +le nom de Sir Hector Langevin est devenu synonyme de +celui de <i>parole faussée</i>.</p> + +<p>A la veille de la prorogation du Parlement, M. le sénateur +Trudel avait fait au Sénat la même demande, et il lui avait +été répondu que «le gouvernement n'avait pas considéré la +question.»</p> + +<p>C'était un autre mensonge.</p> + +<p>Le gouvernement avait si bien considéré la question, qu'il +savait que l'Acte des territoires du Nord-Ouest l'autorisait à +y rendre exécutoire, par simple proclamation du gouverneur +en conseil, toute loi de droit <i>commun antérieurement votée</i> +par le Parlement du Canada.</p> + +<p>Seulement, au lieu d'user ce cette faculté de donner à +Riel un juge et un jury, le gouvernement s'en était servi, +après une minutieuse étude, pour modifier au détriment de +l'accusé, les règles de procédure qui eussent pu créer, en sa +faveur, un cas de nullité et lui donner quelque chance +d'échapper à la mort.</p> + +<p>Ainsi, comme on avait oublié d'écrire <i>l'indictment</i> sur +parchemin, une proclamation du gouverneur-général en conseil +déclara, avec effet rétroactif, que la disposition de loi aux +termes de laquelle le parchemin a cessé d'être obligatoire, +serait considérée comme applicable aux territoires du Nord-Ouest.</p> + +<p>C'était la façon dont les ministres entendaient user de leurs +attributions pour améliorer le régime judiciaire du Nord-Ouest!</p> + +<p>Cependant l'ensemble des mesures prises n'était pas encore +complet.</p> + +<p>Les ministres avaient entre les mains, grâce à l'acte de +1880, une législation qui leur permettait de tout faire avec +impunité. Il leur fallait un instrument assez pervers et assez +dépourvu des moindres instincts de la conscience et de l'honneur, +pour appliquer cette législation avec toute la férocité +qu'elle comporte.</p> + +<p>Il est triste de dire que plusieurs magistrats avaient brigué +la fonction de juger Louis Riel.</p> + +<p>Entre tous, le gouvernement crut avoir trouvé son homme, +en faisant choix de Richardson.</p> + +<p>A une époque déjà ancienne, bien des scélérats sinistres ont +déshonoré en Angleterre le siège du juge, prostitué la justice et +transformé odieusement la loi en machine à persécutions +politiques et à meurtres judiciaires. Jeffries, sous Jacques II, a +laissé un nom qui dépasse en horreur les souvenirs les plus +atroces des temps de barbarie. En Irlande, Lord Norbury, Sir +William Parsons, que subornait des témoins pour se faire dénoncer +ses ennemis, les jugeait, les condamnait à mort et se faisait +ensuite adjuger leurs biens confisqués, ont donné l'exemple +de tout ce qu'on peut attendre de la corruption associée à la férocité, +en un temps où les passions et le fanatisme sont déchaînée. +Quand on dressera, pour recueillir les noms de tous ces +hommes et les clouer au pilori de l'histoire, un <i>livre de sang</i>, +Richardson, venu un siècle plus tard aura le droit d'y réclamer +sa place et de fermer la liste des magistrats voués à +l'exécrations des siècles à venir.</p> + +<p>Richardson, quoique <i>La Minerve</i> ait essayé de faire croire le +contraire, est orangiste et conservateur.</p> + +<p>Il appartient à une famille conservatrice d'Ontario, dont Sir +John A. Macdonald a voulu récompenser les services électoraux, +en appelant cet homme à un emploi salarié au département +de la justice à Ottawa, en 1869. Depuis cette date jusqu'en +1877, il s'y éleva de degré en degré, toujours +grâce de Sir John A. Macdonald, et lorsque l'avant dernière +administration conservatrice prit fin, en 1875, il avait remplacé +pendant un an le député ministre.</p> + +<p>M. Mackenzie, en arrivant au pouvoir, ne sut que faire de +cet adversaire politique dont l'incapacité déjà proverbiale +égalait l'importance bouffie. Au lieu d'en purger l'administration, +il eut la faiblesse de se borner à lui imposer une +disgrâce; et pour en débarrasser au moins le département, il +l'envoya au Nord-Ouest comme magistrat stipendiaire, à une +époque où les fonctions du magistrat stipendiaire consistaient +à juger les Sauvages. Personne ne pouvait prévoir que sir +John A. Macdonald imaginerait, trois ans plus tard, de confier +à ces agents de police, qu'on nomme magistrats stipendiaires, +le droit de juger les procès de haute trahison.</p> + +<p>Au Nord-Ouest, Richardson ne tarda pas à conquérir une +réputation de sottise, de crasse ignorance, de partialité, de +rigueur stupide et de basse servilité, sur laquelle on peut +consulter L'Hon. M. Royal et tous les hommes politiques qui +ont habité ce pays.</p> + +<p>Mais sa réputation de <i>mangeur de français</i> était encore +supérieure à sa réputation d'homme à tout faire.</p> + +<p>On sait, par le banquet de Winnipeg, ce que sont au Nord-Ouest, +les orangistes et les mangeurs de français.</p> + +<p>Bref, Richardson était un de ces hommes qui, selon le mot +fameux de M. Dupin sur les révolutionnaires: «ne sont +propres à rien et sont capables de tout.»</p> + +<p>Sir John A. Macdonald, qui le connaissait, avait trouvé en +lui l'homme qui convenait pour conduire le procès auquel le +<i>Monde</i> a donné dans une heure de franchise involontaire, le +nom de <i>farce sinistre</i>, et pour aboutir avec aussi peu de +débats que possible à la condamnation de Riel.</p> + +<p>Et le gouvernement avait tout mis en oeuvre pour lui livrer +sa proie.</p> + +<p>Aux termes de la loi, toute offense doit être jugée dans le +lieu où elle a été commise. Or, le théâtre de l'insurrection +était à plus de 400 milles de Regina. Mais on profita +judaïquement de ce que l'insurrection s'étendait au Nord-Ouest +tout entier, pour faire conduire Riel à Regina, afin de le placer +sous la juridiction de Richardson.</p> + +<p>C'était une violation du droit à peu près semblable à celle +qui consisterait à faire juger à Halifax, un individu qui aurait +pris part à une émeute à Montréal, en s'appuyant sur le prétexte +qu'Halifax est compris dans le Canada et que la conspiration +se serait étendue au Canada tout entier.</p> + +<p>Mais Sir John A. Macdonald qui avait, et pour cause, une +entière confiance dans la docilité et dans la cruauté de +Richardson, n'était pas moins au fait de son ignorance et de +son incapacité.</p> + +<p>On pourvut à cet inconvénient, en envoyant le sous-ministre +de la justice, M. Burbridge, à Regina, avec mission d'assister +aux débats, de conduire le juge par la main et de lui +donner chaque jour, de vive voix, les instructions que pourraient +comporter les incidents à naître.</p> + +<p>Jamais, croyons-nous, à aucune époque et dans aucun +pays, la main-mise du gouvernement sur la justice ne s'était +étalé avec tant d'impudeur.</p> + +<p>On avait bien vu des juges subornés par le pouvoir. Mais +un membre du gouvernement, se rendant dans le prétoire +pour y faire mouvoir en personne les ficelles du mannequin +déguisé en juge, c'est ce qui ne s'était encore vu nulle part, +et ce qui restera comme un trait unique, pour illustrer l'histoire +de l'administration de la justice dans le Canada, sous le +règne de Sir John A. Macdonald.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h3>RICHARDSON A L'OEUVRE</h3> +<br> + +<p>Les débats s'ouvrirent à Regina sous la présidence de +Richardson, assisté du juge de paix Lejeune, le lundi 20 +juillet.</p> + +<p>L'acte d'accusation était ainsi conçu:</p> + +<blockquote> +<p>Le sixième jour de juillet en l'année de notre Seigneur 1885, dans la +ville de Regina dans les territoires du Nord-Ouest, devant Hugh +Richardson, écr., magistrat stipendiaire des territoires du Nord-Ouest +de 1880, Louis Riel vous êtes accusé sous serment comme suit:</p> + +<p>La plainte et information de David Stewart, de la cité de Hamilton, +dans la province de Toronto, Puissance du Canada, chef de police, prise +sous serment le sixième jour de juillet en l'année de Notre-Seigneur +mil huit cent quatre-vingt-cinq, devant le soussigné, un des magistrats +stipendiaires dans et pour les territoires du Nord-Ouest, qui dépose:</p> + +<p>LAC AUX CANARDS.</p> + +<p>Étant sujet de Notre Souveraine Dame la Reine, mettant de côté son +devoir d'allégeance, n'ayant pas la crainte de Dieu dans son coeur, mais +étant poussé et séduit par l'instigation du diable comme faux traître +contre la dite souveraine Dame la Reine, et foulant entièrement aux +pieds l'allégeance, la fidélité et l'obéissance que tout sujet vrai et +fidèle de notre dite souveraine Dame la Reine doit à notre dite +souveraine Dame la Reine, a, le vingt-septième jour de mars, dans +l'année susdite, avec diverses personnes, faux traîtres, inconnues au +dit Stewart, armées, et équipées en guerre, c'est-à-dire, avec des +canons, des carabines, des pistolets, des baïonnettes et autres armes, +étant alors illégalement, malicieusement et traîtreusement assemblées +et réunies ensemble contre notre souveraine Dame la Reine, ont de la +manière la plus méchante, la plus malicieuse, la plus traîtreuse pris +les armes et fait la guerre contre notre dite souveraine Dame la Reine, +dans la localité connue sous le nom de du Lac aux Canards, dans les +dits territoires du Nord-Ouest du Canada, et dans les limites de ce +royaume et ont alors malicieusement et traîtreusement tenté par la +force des armes, de renverser et détruire la constitution et le +gouvernement de ce royaume, tel qu'établis par la loi, et priver +et déposer notre dite souveraine Dame la Reine du titre, de l'honneur, +et de nom royal de la Couronne Impériale de ce royaume au mépris de +notre dite souveraine Dame la Reine et de ses lois, au mauvais exemple +de tous autres se rendant coupables de la même offense, contrairement +au droit d'allégeance qui lui était dû par le dit Louis Riel, contre +la forme du statut en pareil cas fait et pourvu, et contre la paix de +notre souveraine Dame la Reine, sa couronne et sa dignité.</p> + +<p>Deux autre actes d'accusations semblables ont été dressés pour les +batailles de Batoche et l'Anse aux Poissons.</p> + +<p>Assermenté devant moi, les jour et an susdits, en la ville de Regina, +Territoires du Nord-Ouest,</p> +</blockquote> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> (Signé,) A. D. STEWART. </p> +<p> (Signé,) HUGH RICHARDSON. </p> +<p> Magistrat stipendiaire dans et pour les Territoires du Nord-Ouest. </p> +</div></div> + + +<p>La liste du jury qui, d'après la parole de sir Hector Langevin, +devait «être dressée dans des conditions de haute impartialité», +avait été préparée, sous l'oeil du gouvernement, par +Richardson, dans des conditions tellement révoltantes +que, pour retrouver une pareille dérision de la justice, il faut +remonter aux plus honteux souvenirs de la persécution orangiste +en Irlande.</p> + +<p>Louis Riel aurait eu droit, aux termes de la loi anglaise, à +un jury dont la moitié parlant sa langue; mais Richardson +n'avait pas même cherché à sauver les apparences, en inscrivant +sur sa liste un seul juré métis. Il y avait mis, sans doute +par dérision, un juré canadien-français. Mais ce juré +ne siégea pas; il fut récusé par l'avocat de la couronne, avec +une précipitation tellement inconvenante, qu'avant d'avoir +eu le temps de se lever de son siège et de répondre à l'appel +de son nom, il n'était déjà plus juré. La résolution du +gouvernement était prise; ce n'était pas un jugement qu'on +voulait: c'était une condamnation sans phrases.</p> + +<p>Dès le début du procès, M. Fitzpatrick et M. Greenshields, +avocats de Riel, plaidèrent l'inconstitutionnalité de l'acte de +1880, en vertu duquel le tribunal était constitué, et par conséquent, +l'incompétence du tribunal et la nullité de la procédure.</p> + +<p>MM. Robinson et Osler répondirent pour la forme, au +nom de la couronne; et le juge Richardson, trouvant inutile +de se donner l'air de délibérer, donna son opinion en dix +secondes.</p> + +<p>L'opinion de cette lumière de la magistrature était, que +l'acte de 1880 n'a pas été rendu <i>ultra vires</i>; et +conséquemment, il enjoignit à Riel de plaider.</p> + +<p>Celui-ci déclara alors qu'il plaidait <i>non coupable</i>; et M. +Fitzpatrick demanda l'ajournement, pour faire venir des +témoins et des documents.</p> + +<p>Malheureusement, le procès avait été mené avec une rapidité +si imprévue que la défense n'avait pas eu le temps de +recueillir des fonds, elle fut obligée de s'adresser à la Couronne +pour lui demander de supporter les frais du voyage +des témoins; et la Couronne n'y consentit qu'après avoir fait +son choix et éliminé tous les témoins, dont la présence eût +pu être gênante pour le ministère et donner au débat la +tournure politique que le gouvernement tenait avant tout à +éviter.</p> + +<p>La Couronne considéra comme simplement inconvenante +l'offre faite par Gabriel Dumont de venir déposer en faveur +de Riel; et elle lui refusa un sauf-conduit, ainsi qu'aux autres +réfugiés.</p> + +<p>La liste des témoins se restreignit à quelques personnes, +citées pour déposer sur l'état mental de Riel; et le mardi 21 +juillet, le juge Richardson ajourna le débat au 28.</p> + +<p>Sept jours, pour permettre à M. Lemieux de revenir à +Québec, de citer des témoins et de les ramener à Regina, +après avoir fait un voyage de mille lieues!</p> + +<p>C'était à douter si les témoins auraient le temps matériel +de faire le voyage.</p> + +<p>Précédemment, le juge Richardson avait retenu un accusé en +prison préventive <i>pendant quatre ans</i>, en se fondant sur la +difficulté de faire venir des témoins!</p> + +<p>Mais ce juge extraordinaire n'en était point à démontrer, +que la justice du Nord-Ouest sait avoir, quand il est besoin, +deux poids et deux mesures, et qu'elle ne confond point les +témoins des amis avec ceux des ennemis du gouvernement.</p> + +<p>Cependant, dans l'intervalle, le tribunal ne perdit point son +temps.</p> + +<p>Les orangistes, qui avaient décidé d'obtenir la tête de Riel, +avaient décidé en même temps d'obtenir la liberté de Jackson, +secrétaire anglais de Riel, un des délégués qui avaient préparé +l'insurrection et qui était allés chercher Riel au Montana.</p> + +<p>Mais, pour les orangistes, ce qui est crime capital chez un +Canadien-français, comme Riel, devient excusable chez un +Anglais, comme Jackson; et l'acquittement de Jackson était +d'autant plus urgent que le jury de Riel, tout Anglais qu'il +fût, manifestait des scrupules; et qu'il importait de se l'attacher +par quelque faveur de nature à le faire renoncer à ses +velléités s'indépendance.</p> + +<p>Wm. Henry Jackson comparut devant la cour, le 25 juillet. +Il plaida la folie. Il produisit comme témoins son propre +frère et le médecin de la police à cheval. L'avocat de la +couronne se prononça en faveur de l'accusé et le jury rendit +un verdict de non-culpabilité. Le procès ne dura pas une demi-heure +en tout. Pourquoi eut-il duré plus longtemps?</p> + +<p>Tout était arrangé à l'avance pour sauver Jackson, en sa +qualité d'Anglais, comme pour perdre Riel, en sa qualité de +Canadien-français.</p> + +<p>Les débats relatifs à Riel se rouvrirent le 28, et de l'aveu +unanime des hommes impartiaux, ils lui furent beaucoup +plus favorables qu'on pensait.</p> + +<p>La défense avait renoncé à chercher dans les griefs des +Métis un motif d'excuse légale et à faire comparaître les +témoins sur cette question, ce en quoi on trouva généralement +que les avocats de Riel avaient eu tort, car ils n'auraient pas +dû faire cette concession, sans être certains d'obtenir en +échange l'acquittement ou la grâce de l'accusé.</p> + +<p>Mais il parut démontré par les dépositions des propres +prisonniers de Riel que, jusqu'à la fin, il avait poursuivi et +espéré une transaction; qu'il n'avait donné l'ordre de tirer +qu'après que le major Crozier avait fait tirer le premier coup de +feu par les hommes de police, et que par conséquent les Métis +étaient en cas de légitime défense.</p> + +<p>Parmi les charges dirigées contre l'accusé, la plus grave +en apparence résultait d'une lettre adressée par lui au général +Middleton, et dans laquelle Riel aurait menacé le général de +faire massacrer ses prisonniers, si l'armée ne cessait pas elle-même +de tirer sur les maisons occupées par les femmes et par +les enfants. Mais il fut démontré que cette lettre était une +menace plus ou moins habile, mais qu'il n'avait jamais été +dans l'intention de Riel de la mettre à exécution; et tout au +contraire, ses prisonniers déclarèrent devant la cour se louer +hautement des égards avec lesquels il avaient été traités.</p> + +<p>Le fait de haute trahison n'en subsistait pas moins, selon +la rigueur du droit. Mais chaque preuve nouvelle restreignait +l'accusation à un caractère exclusivement politique, et +tendait, même sur le terrain politique, à diminuer la responsabilité +de Riel.</p> + +<p>Quand on pense que Jackson a été déclaré fou et enfermé +dans un asile, dont on l'a laissé depuis s'échapper; que, +malgré le massacre du Lac aux Grenouilles, Gros-Ours n'a été +condamné qu'à trois ans de pénitencier, et que Thomas Scott, un +Anglais, qui avait été l'instigateur de la rébellion, a été +acquitté, à la recommandation de Richardson et aux applaudissement +du public, il est impossible de considérer le verdict +rendu contre Riel autrement que comme un meurtre légal.</p> + +<p>Cependant, les avocats de Riel avaient décidé de plaider la +folie. Le dérangement des facultés et l'exaltation du malheureux +chef métis n'étaient que trop certains. Mais il n'est pire +sourds que ceux qui ne veulent pas entendre et Richardson +était décidé à ne rien écouter et à ne rien entendre.</p> + +<p>Deux médecins déclarèrent Riel fou, et le docteur Tucke, de la +police à cheval, n'osa pas affirmer qu'il ne l'était point. Cela +n'empêcha pas Richardson de déclarer aux jurés que la preuve +de la folie n'avait point été faite et de peser sur eux, en leur +intimant qu'ils manqueraient à leur devoir, s'ils ne rendaient +point un verdict de culpabilité.</p> + +<p>La résolution des avocats de plaider la folie donna lieu à +un débat très émouvant, dans lequel Riel protesta contre ce +qu'il considérait comme une tactique indigne de lui, mais ne +parvint point à prouver pour cela aux hommes impartiaux +qu'il fut sain d'esprit.</p> + +<p>Après les plaidoiries, dans lesquelles M. Greenshields se +surpassa, dit-on, Riel prit lui-même la parole et s'exprima en des +termes qui eussent pu convaincre les plus sceptiques du +dérangement de ses facultés.</p> + +<p>Lorsque le juge l'invita à parler, il hésita un moment, puis +s'appuyant les deux mains sur la barre et saluant le juge +d'un sourire, il dit:</p> + +<blockquote> +<p>Votre Honneur, messieurs les jurés, messieurs de la Couronne et mes +bons avocats.</p> + +<p>Ce serait une tâche bien facile pour moi de plaider folie, mais je n'ai +pas le désir de me défendre par ce moyen. J'espère, avec les secours de +Dieu, pouvoir vous convaincre que je ne suis pas fou. Les documents +que la Couronne a en sa possession ne ressemblent pas à des productions +d'un fou, et vous ne les accepterez pas comme preuve de l'appui du +plaidoyer de folie produit par mes avocats.</p> + +<p>Ici, le prisonnier s'arrêta soudain et il offrit au ciel la courte +prière suivante: «O mon Dieu, aidez-moi à parler à cette honorable cour, +à ces avocats et à ces jurés.»</p> + +<p>Après cette prière, Riel reprit son discours et dit: Le jour où je suis +né, j'étais sans force ni appui, mais ma mère m'aida. Je suis sans force +et sans appui ici aujourd'hui, mais le Nord-Ouest est ma mère et mon +pays ne me laissera pas périr, ma mère ne me tuera pas et mon pays non +plus. J'ai un grand nombre de bons amis, non seulement ici dans le +Nord-Ouest, mais dans le Bas Canada. Si j'étais fou lorsque je vins ici +en 1884, je ne l'était pas assez pour ne pas m'apercevoir que les Métis +mangeaient du lard pourri qui leur était vendu par la Compagnie de la +Baie d'Hudson, pour ne pas m'apercevoir que les Sauvages se trouvaient +forcés de mendier la maigre pitance qui leur était due, mais leur +était refusée. J'espère réunir ensemble toutes les classes qui habitent +la Saskatchewan.</p> + +<p>Bien que je n'aie que la moitié d'un juré, je sens que, mûs par le +<i>fairplay</i> anglais, ces jurés me rendront justice.</p> + +<p>Dans tout le cours de ma vie, j'ai travaillé pour atteindre des +résultats pratiques, et Dieu est avec moi. Je l'ai trouvé ce Dieu, me +regardant dans la bataille de la Saskatchewan, alors que les balles +pleuvaient autour de moi. Le saint Archevêque Bourget me disait dans +une lettre, que, j'avais une mission à accomplir, et je sais que Mgr +Bourget ne pouvait se tromper.</p> + +<p>Après avoir dit quelques mots au sujet de sa détention à l'asile des +aliénés, il dit: La police a été très bonne pour moi.</p> + +<p>L'on a dit que je voulais amener sir John A. Macdonald à mes pieds. +Je pense que si l'on avait fidèlement rapporté mes paroles, l'on +m'aurait mieux compris et mes remarques auraient eu une autre couleur.</p> + +<p>M. Blake essaie d'amener sir John A. Macdonald à ses pieds, et il s'y +prend pour cela de la même manière dont je voulais m'y prendre pour +atteindre le même but. L'on m'a décoré du titre de prophète, mais ce +sont les Métis qui me l'ont décerné, ce titre, et n'ai-je pas prouvé +que je le suis.</p> + +<p>Votre Honneur, messieurs le jurés--Ma réputation, ma liberté, ma vie +sont entre vos mains. J'ai si grande confiance dans votre sens du +devoir que je n'éprouve pas la plus légère anxiété ni le plus léger +doute au sujet de votre verdict.</p> + +<p>Le calme de mon esprit au sujet de la décision favorable que j'attends +de vous, ne provient d'aucune présomption injustifiable. Je ne m'attends +qu'à ce que, par la grâce de Dieu, vous pèserez toutes choses d'une +manière consciencieuse, et qu'après avoir entendu ce que j'ai à dire, +vous m'acquitterez.</p> + +<p>Messieurs les jurés, bien que vous ne constituiez qu'un demi-juré, vous +avez tout mon respect, et j'ai en vous six, la même confiance que je +voudrais avoir dans les six autres qui devaient compléter votre nombre, +et Votre Honneur, si c'est vous-même qui avez choisi les jurés, ce n'est +pas sous votre responsabilité personnelle, vous avez suivi les lois +faites pour vous guider, et bien que je n'approuve pas ces lois, je +crois de mon devoir de faire cette protestation de mon respect pour +votre honneur. Cette cour entreprend de dévider ma cause, cause qui tire +son origine de quinze ans, et par conséquent bien longtemps avant +l'existence de cette cour. Je suis ici devant un juge savant, sans +doute, mais ayant à subir mon procès devant lui, je considère que la +providence de Dieu a peut-être permis ces choses jusqu'à ce moment, dans +un but spécial de pardon.</p> + +<p>Comment cette cour en est-elle arrivée à devenir un instrument de la +Providence, instrument que j'aime et que je respecte?</p> + +<p>En prenant les circonstances de mon procès, il n'y a que trois choses +sur lesquelles je désirerais attirer respectueusement votre attention, +avant que vous vous retiriez pour délibérer.</p> + +<p>D'abord, la Chambre des Communes, le Sénat et le gouvernement de la +Confédération, qui font les lois de ce pays et qui le gouvernent, ne +représentent en rien la population du Nord-Ouest. Dernièrement, le +Conseil des Territoires du Nord-Ouest, issu du gouvernement fédéral, a +hérité des défauts de ses parents. Le nombre des membres élus par le +peuple au conseil, ne lui donne qu'un simulacre de représentation, et +il y a loin de là à un gouvernement représentatif. La civilisation +anglaise qui gouverne le monde aujourd'hui et la constitution anglaise +ont défini le gouvernement qui devait régir le Nord-Ouest en l'appelant +gouvernement responsable, ce qui veut tout simplement dire qu'ils ne +sont pas responsables.</p> + +<p>De toute la science dont on a fait montre devant vous hier, vous avez +été forcé de conclure que si je n'étais pas responsable de mes actes, +je ne suis pas sain d'esprit. Le bon sens seul, sans les théories ou +des explications scientifiques, même conclusion.</p> + +<p>D'après les témoignages rendus devant vous, dans le cours de ce procès, +les témoins de la couronne comme ceux de la défense déclarent que +pétitions sur pétitions furent envoyées au gouvernement fédéral, mais +telle est l'irresponsabilité de ce gouvernement envers le Nord-Ouest, +que pendant nombre d'années, il n'a jamais rien fait pour satisfaire aux +justes réclamations des habitants de cet immense pays.</p> + +<p>Si le gouvernement n'a pas pu répondre une seule fois, ce fait indique +bien l'absence absolue de responsabilité.</p> + +<p>De fait, il y a insanité compliquée de paralysie chez ce gouvernement. +Je souffre de ce monstre d'irresponsabilité chez le gouvernement et ses +mignons.</p> + +<p>Le conseil du Nord-Ouest a pris le parti de répondre à la pétition en +essayant de tomber subitement sur moi et sur mon peuple de la +Saskatchewan. Heureusement, lorsqu'ils firent leur apparition et +montrèrent leurs dents, j'étais prêt. J'ai fait feu et je les ai blessés +avec des yeux flamboyants, mais avec des mains pures.</p> + +<p>Souvenez-vous en: c'est ce que l'on appelle chez moi haute trahison.</p> + +<p>O, mes bons jurés, au nom de Jésus-Christ que seul peut nous sauver, +défendez-moi contre ceux qui veulent me déchirer en lambeaux. Si vous +acceptez ce plaidoyer de la défense par lequel je ne serais pas +responsable de mes actes, acquittez moi complètement, puisque j'ai eu +à lutter contre des gouvernements aliénés et irresponsables de mon +propre sort. Si vous vous prononcez en faveur de la Couronne qui +prétend que je suis responsable, acquittez-moi tout de même. Vous êtes +parfaitement justifiables de dire que je suis sain de raison et +d'esprit. J'ai agi raisonnablement et à mon corps défendant pendant que +les ministres fédéraux, mes agresseurs irresponsables, et qui sont +conséquemment insensés, ne peuvent avoir agi qu'à tort, et s'il y a +quelque part haute trahison, le crime doit être de leur côté et non du +mien. J'ai dit.</p> +</blockquote> + +<p>M. Robinson parla enduite pour la Couronne; et après le +résumé du président, le jury entra le 10 août, à 2 heures 15 de +l'après-midi, dans la salle des ses délibérations.</p> + +<p>Il en sortit une heure après, avec un verdict de <i>coupable de +haute trahison, avec recommandation de mercy.</i></p> + +<p>Après tout, il y avait encore quelque humanité dans l'âme +de ces Anglais, triés avec soin par un magistrat implacable. +Nommés pour condamner, il avaient condamné; mais au +dernier moment, le coeur leur avait manqué et ils avaient +consigné l'expression de leurs remords dans cette recommandation +à mercy dont les bourreaux ne devaient tenir aucun +compte.</p> + +<p>Alors il se produisit un nouveau scandale.</p> + +<p>Richardson, en prononçant la sentence, s'adressa au prisonnier +en ces termes:</p> + +<blockquote> <p> +Louis Riel, vous êtes accusé de trahison; vous avez ouvert toutes +grandes les portes au massacre et au pillage. Vous avez apporté +la ruine et la mort dans plusieurs familles qui, si elles avaient été +à elles-mêmes, auraient vécu dans le confort et l'aisance.</p> + +<p>Vous avez eu un procès juste et impartial.</p> + +<p>Vos remarques n'excusent pas vos actions. Vous avez commis +des actions dont la loi vous demande comte.</p> + +<p><i>Le jury en rendant son verdict vous a recommandé à mercy. Je ne +puis pas entretenir d'espoir pour vous, et je vous conseille de +faire votre paix avec Dieu.</i> Pour moi, un seul devoir pénible me +reste à accomplir. C'est de prononcer la sentence contre vous. Si on +vous épargne la vie, personne ne sera plus satisfait que moi, mais je +ne puis entretenir aucun espoir de ce genre. La sentence est que vous, +Louis Riel, serez conduit au corps de garde de la police à cheval de +Regina, d'où vous venez, et gardé là jusqu'au 18 de septembre prochain, +et de là au lieu de l'exécution, où vous serez pendu +par le cou jusqu'à ce que la mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de +votre âme.</p> +</blockquote> + +<p>Qui avait donné à ce misérable Richardson le droit d'être +assez bien renseigné, pour affirmer au condamné qu'il n'avait +aucune clémence à attendre et pour engager par avance la +Reine et ses représentants?</p> + +<p>Il est probable que les ministres, qui n'avaient reculé devant +rien pour obtenir cette condamnation, avaient dû faire +connaître à leur affidé l'implacable résolution qui les animait. +Mais il est douteux qu'ils l'eussent chargé de parler ainsi en +leur nom.</p> + +<p>Si l'insurrection avait eu besoin d'une excuse nouvelle, le +procès de Riel et ce que ce procès a révélé, en fait de +monstruosité inhérentes à l'administration de la justice dans le +Nord-Ouest, suffirait à la justification des malheureuses victimes +qui se sont soulevées contre un pareil régime.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h3>NE VOUS FIEZ POINT A LA JUSTICE DES HOMMES</h3> +<br> + +<p>Aux termes de l'acte de 1880 sur les territoires du +Nord-Ouest, tout jugement prononcé dans le Nord-Ouest et +emportant la peine capitale est susceptible d'appel devant la +cour du banc de la Reine de la province de Manitoba.</p> + +<p>Les formes, selon lesquelles l'appel doit être interjeté, +doivent être déterminées par une ordonnance du lieutenant-gouverneur +en conseil.</p> + +<p>La cour du banc de la Reine, après avoir entendu les plaidoiries, +maintient le jugement ou le casse; et dans ce dernier +cas, elle ordonne qu'il sera procédé à un nouveau procès.</p> + +<p>Quoiqu'ayant de bonnes raisons pour n'avoir aucune +espèce de confiance dans l'issue de l'appel, les avocats de +Riel n'avaient qu'une conduite à tenir, celle que leur dictait +la loi.</p> + +<p>Elle avait fixé assez étrangement le mode de recours et +confié à la cour du banc de la Reine de Manitoba une attribution +qui eut dû logiquement appartenir à la Cour suprême. +Mais si médiocre que fut la chance réservée au condamné, +on n'en pouvait écarter aucune.</p> + +<p>L'appel à Manitoba fut donc résolu.</p> + +<p>Mais alors, il se présenta une difficulté imprévue.</p> + +<p>Nous venons de dire que la loi avait délégué au lieutenant-gouverneur +des territoires du Nord-Ouest, la mission de régler +par une ordonnance les formes selon lesquelles l'appel +doit être interjeté.</p> + +<p>Or, telle est l'administration du Nord-Ouest que, depuis +1880, c'est à dire <i>depuis cinq ans</i>, M. le lieutenant-gouverneur +des territoires du Nord-Ouest <i>a oublié de faire cette ordonnance</i> +ou n'a pas encore trouvé les loisirs nécessaires pour remplir +ce devoir de sa charge.</p> + +<p>De telle sorte, que les condamnés jouissent <i>théoriquement</i> +du droit d'appel, mais qu'en fait et jusqu'à ce qu'il ait plu à +M. le lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest de +remplir les fonctions de la charge pour laquelle il reçoit un +salaire annuel de $7,000, ces condamnés n'ont aucun +moyen de dresser un acte d'appel sous une forme qui le rende +légalement recevable à Winnipeg.</p> + +<p>Cette situation en pouvait pas être inconnue du gouvernement; +car le cas s'était déjà présenté pour des crimes ordinaires, +et on y avait pourvu par des ordonnances toute gracieuses +du gouverneur-général, autorisant par exception la cour +du banc de la Reine à statuer sur l'appel qui n'avait pu +lui être régulièrement déféré.</p> + +<p>Mais l'incurie ou le machiavélisme du gouvernement d'Ottawa +sont de telle nature, que ces incidents n'avaient fait +naître dans l'esprit de personne l'idée de rappeler M. le +lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest à l'accomplissement +de son devoir; et qu'au moment de la condamnation +de Riel l'ordonnance nécessaire manquait toujours.</p> + +<p>MM. Lemieux et Fitzpatrick durent s'adresser à Ottawa +pour obtenir, en vertu de l'exception gracieuse à laquelle on +avait eu recours en d'autres circonstances, la <i>faveur</i> +d'exercer le droit que la loi garantit aux condamnés.</p> + +<p>Il faut y avoir assisté pour le croire!... Le gouvernement +résista d'abord à cette demande et agita sérieusement la question +de savoir, s'il ne conviendrait pas de profiter de la violation +de la loi commise par le lieutenant-gouverneur du Nord-Ouest, +pour pendre Riel sans appel.</p> + +<p>Grâce aux démarches personnelles de M. Fitzpatrick à Ottawa, +on se décida à céder; et, à la dernière heure, l'appel +put enfin être porté à Winnipeg.</p> + +<p>Si les amis de Riel avaient pu garder une ombre d'espérance, +dès l'ouverture des débats ils durent savoir exactement +à quoi s'en tenir.</p> + +<p>En effet, la cour du banc de la Reine de Winnipeg, qui est +presque entièrement orangiste, contenait parmi ses membres +un ancien ami de Riel, M. le juge Dubuc. Mais au jour de +l'audience, ce juge, le seul favorable à l'accusé, ne siège +point. Comment l'avait-on circonvenu? Des versions différentes +ont couru; et au fond il importe assez peu de savoir, +sous quelle forme cet ami du gouvernement a été invité à +s'abstenir. Toujours est-il que M. le juge Dubuc, qui représente +à la cour de Winnipeg l'élément canadien-français, passa en +villégiature, à Montréal et autour de Montréal, le +temps pendant lequel se débattait la grande cause, dans laquelle +la vie d'un Canadien-français était engagée. On sait +cependant, qu'il occupa dans le bureau de la <i>Minerve</i> une +partie de ses loisirs; et que son retour à Winnipeg coïncida +exactement avec les inspirations sous l'influence desquelles le +<i>Manitoba</i>, qui avait été jusque là l'organe des Métis, fit +brusquement volte face et commença à se déchaîner contre Riel.</p> + +<p>A l'ouverture des débats, on remarqua que le condamné n'était +pas présent.</p> + +<p>Le ministère avait craint que, une fois hors du territoire +du Nord-Ouest, il n'obtint d'un magistrat anglais un <i>writ +d'Habeas corpus</i>.</p> + +<p>Les débats furent assez courts et offrirent peu d'intérêt. M. +Fitzpatrick plaida sur la question légale et M. Lemieux sur +la folie de Riel.</p> + +<p>La sentence rendu par le juge en chef Walbridge confirma +sur tous les points le jugement de Regina.</p> + +<p>Il ne restait donc plus qu'à en appeler au conseil privé +d'Angleterre.</p> + +<p>Mais, la science de Richardson n'allait, sans doute, point +jusqu'à connaître le conseil privé; car, aussitôt que le +télégraphe eut porté à Regina la nouvelle du rejet de l'appel, il +se hâta de donner des ordres pour qu'on commençât immédiatement +à dresser l'échafaud.</p> + +<p>Précipitation hideuse et stupide!</p> + +<p>Richardson devait attendre sa victime plus de dix semaines +encore; mais il se consola, sans doute, par l'assurance donnée +qu'elle ne lui échapperait point.</p> + +<p>Si l'appel à Winnipeg n'avait laissé d'illusions à personne, +il n'en était pas de même du recours devant le conseil privé +d'Angleterre.</p> + +<p>On ne perd pas toutes ses illusions en un jour; et il a fallu +ce procès et le meurtre qui l'a terminé, pour nous faire perdre, +une à une et jusqu'à la dernière, les illusions que nous pouvions +avoir dans les institutions et dans les hommes qui nous +régissent.</p> + +<p>Au mois de septembre dernier, tous les amis de la justice +étaient édifiés sur ce qu'il y avait à attendre de Winnipeg et +du Nord-Ouest, mais ils avaient conservé, dans l'efficacité d'un +recours à Londres, une confiance qui a malheureusement été +déçue.</p> + +<p>Cette confiance tenait à des causes diverses.</p> + +<p>Le <i>loyalisme</i> dont les Canadiens-français ont donné tant de +preuves par le passé, les a toujours poussés à une distinction +qui a sa part de vérité, entre les sentiments des orangistes +canadiens et les sentiments du gouvernement impérial. +Sachant qu'ils sont très certainement, dans l'Amérique du +Nord les plus fermes soutiens de l'état de choses actuel, nos +compatriotes aiment à se figurer qu'on le sait aussi à Londres +et qu'on leur en sait gré. La gloire et la grandeur séculaire +des institutions anglaises ne sont pas, non plus sans leur faire +concevoir un certain sentiment de respect. Ils ont vu ici +les hommes et les choses de trop près pour éprouver vis-à-vis +d'eux ce sentiment de respect. Mais il ne leur était pas encore +venu à l'idée, que devant la plus haute juridiction du royaume +uni, on fut exposé à se heurter à des préventions et à des partis +pris inconciliables avec la majesté de la justice.</p> + +<p>En nous guidant sur ce sentiment et sur cette règle de +croyance, nous avions malheureusement oublié deux vérités +de fait, qui eussent dû nous rendre moins confiants.</p> + +<p>La première de ces vérités, est qu'il est à peu près impossible +qu'un gouvernement européen apprécie les affaires d'une +colonie éloigné, autrement que par les yeux des hommes qui +le représentent officiellement dans cette colonie. Sir John A. +Macdonald a été, il y a un an, se faire faire des ovations à +Londres et y a contracté de nombreuses amitiés. Comment +le gouvernement et les lords n'auraient-ils pas eu plus de +confiance dans ses rapports, que dans ceux des avocats de +Riel? Comment, même, le gouvernement impérial aurait-il +pu croire à un parti pris contre notre race, quand Sir John +s'appuyait sur le concours de trois ministres canadiens-français, +disposant d'une majorité parlementaire énorme, pour soutenir +que Riel était un malfaiteur dangereux et vulgaire, odieux à tous les +hommes d'ordre.</p> + +<p>Qui sait même, si la loyauté avec laquelle nos bataillons +ont servi dans le Nord-Ouest n'aura pas été invoquée comme +preuve à l'appui de notre indifférence pour le sort de Riel?</p> + +<p>On sait quelle campagne audacieusement mensongère M. Tassé +a entreprise dans les journaux de Paris, en se servant +de son titre de député, pour essayer de faire croire qu'il +représentait les sentiments de la nation canadienne. Il est hors +de doute que le gouvernement, qui a suggéré à M. Tassé ce +plan de campagne, en suivait lui-même un pareil à Londres. +Comment le gouvernement anglais n'eut-il pas été trompé?</p> + +<p>L'autre fait que nous avions négligé, c'est que le conseil +privé est, en Angleterre, une institution politique et administrative, +autant et plus que judiciaire, dont les attributions se +rapprochent plus de celles du conseil d'état français que des +attributions de la cour suprême.</p> + +<p>On a pu s'en apercevoir, depuis le rejet du pourvoi de Riel, +à la façon très peu judiciaire avec laquelle le conseil privé +d'Angleterre, au lieu de statuer lui-même sur le pourvoi relatif +à l'acte des licences, a déclaré s'en rapporter à la Reine, +c'est-à-dire au secrétaire d'état des colonies, assisté de Lord +Lansdowne et de ses conseiller officiels.</p> + +<p>Dans l'esprit d'une telle assemblée, casser un jugement en +déclarant inconstitutionnelle la loi en vertu de laquelle ce +jugement a été rendu, est un acte d'une extrême gravité politique, +auquel on ne se résout que très difficilement; et cette +annulation, contre laquelle l'esprit du juge est pour ainsi +dire, prévenu à l'avance, est rendue plus difficile encore, par +l'étonnement que cause à un Anglais, habitué à considérer la +toute puissance du parlement anglais comme un dogme fondamental, +l'idée qu'une loi même coloniale, puisse être <i>ultra vires</i>.</p> + +<p>Les avocats de Riel se fondaient principalement, pour obtenir +l'annulation, sur l'inconstitutionnalité de l'acte des territoires +du Nord-Ouest, qui prive les accusés de la jouissance du droit +commun anglais et d'un jugement régulièrement rendu par douze jurés.</p> + +<p>Ils pouvaient aussi s'appuyer sur l'irrégularité de <i>l'indictment</i>, +aux termes duquel Riel avait été poursuivi et condamné +«<i>pour avoir déclaré la guerre à notre dame la reine dans son +royaume</i>», tandis qu'il résulte de nombreux monuments de +jurisprudence, que les mots «dans son royaume» et la loi en +vertu de laquelle Riel a été condamné, ne s'appliquent ni à +l'Irlande ni à plus forte raison aux colonies.</p> + +<p>Mais dès le premier jour, il fut visible qu'on était décidé à +ne rien entendre.</p> + +<p>Lorsque la cause fut appelée pour la première fois le 20 +juillet, l'avocat anglais de Riel eut une peine extrême à obtenir +l'ajournement nécessaire pour permettre à M. Fitzpatrick de +recevoir des pièces importantes.</p> + +<p>La cause revint le 21 octobre 1885, et cette fois, après avoir +entendu l'avocat de Riel, le conseil privé ne permit pas même +à l'avocat de la couronne de prendre la parole.</p> + +<p>L'arrêt qui rejetait le pourvoi fut prononcé le lendemain.</p> + +<p>Désormais, Louis Riel n'avait plus rien à attendre de la +justice des hommes!</p> + +<p>Il leur restait encore à faire appel à leur clémence.</p> + +<p>Mais comment compter sur la clémence d'ennemis, auxquels +on demande de détruire par un acte de clémence volontaire, +l'effet d'une machination qu'ils ont eux-mêmes longuement +préparée et soigneusement ourdie?</p> + +<p>C'était folie que de songer à <i>obtenir</i> la grâce de Riel.</p> + +<p><i>L'obtenir</i> était impossible. Il eut fallu <i>l'arracher</i>!</p> + +<p>Mais la grâce n'eut pu être arrachée que par un soulèvement +général et unanime de l'opinion publique, tel que celui +qui a été provoqué par la nouvelle de la mort de Riel.</p> + +<p>Il nous reste à dire par suite de quelles manoeuvres perfides +ce mouvement fut enrayé, et comment s'exécuta un plan +d'une astuce infernale, qui permit d'endormir pendant quelque +temps l'opinion, de la tromper par de fausses espérances +et de ne la laisser se réveiller que quand il a été trop tard.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h3>LE COMITÉ DES BRAVES GENS</h3> +<br> + +<p>C'était une opinion universellement répandue, que Sir John +A. Macdonald n'irait pas jusqu'au bout et que Riel ne serait +pas pendu.</p> + +<p>Cependant, toute personne ayant suivi avec un peu d'attention +la succession des faits qui se sont écoulés depuis +la reddition de Riel, aurait pu se convaincre que tous, sans +exception, dénotaient de la part du gouvernement la volonté +réfléchie et obstinée d'arriver coûte que coûte, à l'exécution +du chef métis.</p> + +<p>Mais, d'un autre côté, chacun (les ministres exceptés) savait +que ce meurtre ne serait pas seulement un crime, mais une +bêtise; et une bêtise telle qu'on ne pouvait croire que Sir +John A. Macdonald la commit!</p> + +<p>Et puis, nous nous étions laissés habituer peu à peu à +subir une politique si exclusivement basée sur le mensonge, +que cette habitude de voir nos gouvernants et leurs organes +de mentir sur tout et à propos de tout, avait fini par fausser le +jugement même des plus clairvoyants, même des ennemis les +plus déclarés de la politique dont nous parlons.</p> + +<p>Combien de fois, pendant les tristes jours qui ont précédé +l'exécution de Riel, lorsque nous énumérions les preuves qui +ne nous permettaient hélas! de conserver aucune espérance, +n'avons-nous point été arrêtés et contredits par des amis qui +nous tiennent à peu près le langage suivant:</p> + +<blockquote> +<p><i>Il est vrai, nous disait-on, que toutes les apparences sont pour +l'exécution de ce pauvre Riel, mais avec Sir John il ne faut +jamais s'en rapporter à l'apparence. Tout le monde sait qu'il +n'a jamais accompli un acte politique, sans y mêler une tromperie +et sans duper quelqu'un. Mais qui nous dit qu'en ce +moment, ce ne soit pas les orangistes que Sir John cherche à +duper? Qui nous dit qu'il n'accumule pas les preuves de sa +volonté de perdre Riel, afin de les invoquer plus tard et de +persuader à ses amis d'Ontario qu'un force supérieure à sa +volonté lui a imposé, au dernier moment, la nécessité de faire +grâce?</i></p> +</blockquote> + +<p>Peut-être n'y a-t-il point, au monde, de situation plus triste +et plus démoralisante pour une nation, que la situation politique +dans laquelle de tels discours peuvent être tenus par +les amis et par les défenseurs du gouvernement eux-mêmes +et en sont venus à ne plus étonner personne.</p> + +<p>Nous nous en apercevons clairement aujourd'hui que +l'heure du réveil est venue. Mais en nous reportant à quelques +semaines de date, il faut convenir que des raisonnement +de la nature de celui que nous venons de rapporter +étaient dans toutes les bouches. Non seulement les conservateurs, +mais les libéraux, les avocats de Riel eux-mêmes s'y +étaient laissés prendre.</p> + +<p>Il n'y a, croyons-nous que la <i>Patrie</i> qui ne s'y soit pas +trompée un seul instant, qui ait été convaincue depuis le premier +jour jusqu'au dernier que Riel serait pendu, et qui ait +constamment prévenu ses lecteurs de se tenir en garde. Mais +naturellement, les conservateurs attribuaient cette attitude de +l'organe rouge à la passion ou à une tactique de parti; et il n'ont +pu reconnaître que trop tard qu'elle était simplement dictée +par la clairvoyance.</p> + +<p>L'erreur était d'autant plus excusable, que le langage et +aussi les réticences des ministres canadiens-français, les +commentaires de leur entourage, l'attitude de leurs organes dans +la presse, semblaient conclure à une constatation de l'état de +folie de Riel.</p> + +<p>Enfin, on savait que l'ordre d'exécution était moralement +impossible, sans le concours des ministres canadiens-français; +et personne, même parmi les adversaires les plus déclarés +de MM. Chapleau et Langevin, n'eut voulu supposer qu'ils +pousseraient la bassesse et la trahison envers leurs compatriotes +jusqu'à consentir à ce meurtre, encore moins qu'ils iraient +jusqu'à en prendre la défense.</p> + +<p>Erreur fatale qui a tout entravé!</p> + +<p>Lorsque les journaux patriotes prenaient en main la défense +de Riel, on disait aux timides: «<i>Prenez garde, ne vous +mêlez pas à ce mouvement libéral. Il y a là-dessous une affaire +politique, car les libéraux savent aussi bien que vous et moi +que Riel ne peut pas être pendu...</i> (Hélas!!) <i>et ils +exploitent dans un intérêt électoral les ménagements et les +lenteurs auxquels le gouvernement est obligé de se soumettre pour +ne pas se désaffectionner les Orangistes.</i>»</p> + +<p>Lorsque des citoyens généreux et désintéressés disaient +qu'il fallait de l'argent pour payer les frais de procédure,--pour +défendre Riel,--peut-être pour le faire évader, les mêmes +personnes répétaient de porte en porte, dans les rues, dans +les salons, dans les bureaux d'hommes d'affaires «<i>à quoi +bon souscrire pour une affaire inutile? Le gouvernement n'a-t-il +point accepté de supporter les frais indispensables? Sir +Hector Langevin ne s'est-il point engagé à nommer une commission +médicale? et cela n'équivaut-il point à la promesse officielle +que Riel ne sera pas pendu?</i>»</p> + +<p>Lorsqu'un comité, composé des hommes les plus honorables, +se constitua sous la présidence de M. L. O. David, et recueillit +dans son sein des membres pris dans les partis politiques les +plus opposés, pour provoquer, en dehors de toute acception +de parti, un mouvement canadien-français, les mêmes personnes +disaient encore: «<i>Prenez garde! n'allez pas gêner sans +le vouloir l'action du gouvernement! La situation des ministres +est délicate. Il n'y a pas que des Canadiens-français dans la +Confédération, et puisque les ministres sont décidés à sauver +Riel, laissons-les choisir l'heure et le moyen.</i>»</p> + +<p>Et lorsque les libéraux clairvoyants n'attendaient rien de +bon de la fameuse commission médicale annoncée à Rimouski +par Sir Hector Langevin; lorsqu'ils soutenaient que la folie +réelle ou supposée de Riel n'était pas le véritable motif à +invoquer en faveur de l'amnistie; lorsqu'ils disaient, qu'à plaider +la folie de Riel, on s'exposait à admettre indirectement le +droit de le pendre, dans le cas où il serait sain d'esprit, les +mêmes personnes répondaient encore: «<i>Que vous importe, +pourvu que Riel soit sauvé? ne voyez-vous pas que c'est le +gouvernement qui s'est arrêté à ce moyen, tiré de la folie de +Riel pour ne pas heurter de front les passions d'Ontario et des +colons anglais du Nord-Ouest? Ne voyez-vous pas que M. Girouard +agit à la demande même des ministres, lorsqu'il propose +de réduire le pétitionnement à une formule tendant exclusivement +à la nomination d'une commission médicale. C'est la formule +de M. Girouard qu'il faut signer</i>» [2]</p> + +<p>[Note 2: Nous n'entendons pas dire par là que M. Girouard n'ait point +agi lui-même avec bonne foi. Nous disons seulement que son nom et son +texte ont été exploités par d'autres, au profit du gouvernement. +Plusieurs jours avant l'exécution de Riel, et depuis cette époque, M. +Girouard a fait tout ce que devait faire un député indépendant et un +patriote sincère.]</p> + +<p>Avons-nous été assez trompés?</p> + +<p>Nous a-t-on assez audacieusement menti?</p> + +<p>Nous n'en sommes que plus étroitement tenus à un hommage +de reconnaissance, envers les braves gens qui ont été +à la fois clairvoyants et activement dévoués à la bonne cause, +et qui ne se sont point laissés effrayer par des menaces ou +endormir par des paroles fallacieuses.</p> + +<p>Disons le hautement, au milieu des défaillances ministérielles, +le comité L. O. David a sauvé l'honneur national.</p> + +<p>Il a dit, le premier, ce qu'aujourd'hui tout le monde pense. +C'est à lui que nous devons les généreux et hélas! impuissants +efforts qui ont été accomplis pour sauver notre frère +métis. C'est lui qui a pris, dès la première heure, l'initiative +des manifestations auxquelles le peuple canadien doit de +n'avoir pas été complice, sans le savoir, du meurtre qui se +tramait à Ottawa.</p> + +<p>M. L. O. David avait constitué dès le mois de mai, avec +MM. R. Préfontaine et L. O. Dupuis, un comité de la défense +des Métis.</p> + +<p>Après la condamnation de Riel, à la suite de la lettre de +M. Chapleau à Fall-River, ce comité provisoire crut que le +moment était venu de chercher à réunir les ressources nécessaires +pour le paiement des frais d'appel, dans le procès de +Riel, et en même temps d'organiser un pétitionnement en faveur +du condamné.</p> + +<p>Dans une cause qui n'était pas seulement la cause d'un +homme, mais la cause d'une nation et aussi la cause de l'humanité +foulée aux pieds, M. L. O. David résolut de s'adresser, +sans acceptation de parti, à tous les hommes de coeur. Une +assemblée fut convoquée pour le dimanche 9 août, à Montréal, +sur le Champ-de-Mars. Elle eut lieu sous la présidence +du Dr. Lachapelle, assisté de M. A. R. Poirier. Plus de 10,000 +personnes étaient présentes.</p> + +<p>Les résolutions suivantes furent présentées au public:</p> + +<blockquote> +<p>Considérant que les Métis anglais et français du Nord-Ouest demandaient +en vain depuis des années le redressement des griefs dont ils se +plaignaient, et qu'ils ont été entraînés par les circonstances hors de +la voie constitutionnelle qu'ils s'étaient tracée;</p> + +<p>Considérant que le gouvernement a, dès le commencement des troubles, +reconnu la justice de leurs réclamations, en envoyant auprès d'eux des +commissaires chargés de faire droit à leurs demandes;</p> + +<p>Considérant que Louis Riel a été l'instrument plutôt que le chef du +mouvement, et que les Métis son allés le chercher aux États-Unis, pour +les aider à obtenir justice et qu'il l'ont même empêché de partir à la +veille du soulèvement;</p> + +<p>Considérant que son procès a eu lieu devant un tribunal qui paraît +avoir peu compris sa responsabilité et son devoir, et que d'ailleurs des +doutes sérieux existent sur la légalité de ce tribunal et sur la +juridiction en matière de haute trahison;</p> + +<p>Considérant que l'état mental de Riel permet de croire qu'il n'était pas +toujours responsable de ses actes et maître de sa volonté, lorsqu'il +s'agissait de la cause au triomphe de laquelle il avait voué toute sa +vie;</p> + +<p>Considérant que le crime dont il est accusé est une offense politique, +que l'exécution de la sentence de mort portée contre lui sera considérée +comme le résultat des préjugés et du fanatisme et sera funeste à +l'harmonie si nécessaire dans une société mixte comme la nôtre;</p> + +<p>Résolu, qu'une souscription soit ouverte immédiatement pour donner +à Louis Riel les moyens de porter sa cause devant un tribunal plus +élevé et plus digne de confiance, et qu'en même temps tous les moyens +constitutionnels soient employés pour empêcher que la sentence soit mise +à exécution.</p> +</blockquote> + +<p>M. L. O. David exposa d'une manière très nette le but que le +comité se proposait d'atteindre. Il disait, après avoir à grands +traits retracé la carrière de Riel:</p> + +<blockquote> +<p>Maintenant, il faut être pratique. Pour arriver à notre but il faut +deux choses:</p> + +<p>1° De l'argent pour porter la cause de Riel devant un tribunal plus +éclairé et obtenir justice.</p> + +<p>2° Les signatures de tous les Canadiens-français au bas des demandes +d'amnistie ou de commutation de peine.</p> +</blockquote> + +<p>L'assemblée, avant de se séparer, nomma le comité définitif +qui devait remplacer le comité qui avait siégé jusqu'alors. +Ces nominations, faites par acclamation, donnèrent les résultats +suivants:</p> + +<p>Président, L. O. DAVID; 1er vice-président, Chs. C. DELORIMIER; +2e vice-président, R. PRÉFONTAINE; secrétaire, CHARLES +CHAMPAGNE; asst.-sec. A. E. POIRIER; trésorier, JÉRÉMIE PERREAULT; +trés.-conj., J. O. DUPUIS.</p> + +<p>Comité de régie: R. Laflamme, H. C. St-Pierre, Alphonse Christin, +Pierre Rivard, E. L. Ethier, Barney Tansey, E. A. Dérome, +Georges Duhamel, Jean Marie Papineau, G. Phaneuf, +J. O. Villeneuve, A. Ouimet, J. Bte. Rouillard, avec +MM. Chs. Champagne, avocat et E. G. Phaneuf comme +organisateurs généraux.</p> + +<p>C'est ce comité qui eut l'honneur de recevoir les injures +des journaux ministériels, et dont l'oeuvre, entravée par tous +les moyens possibles, fait le plus grand honneur à ceux qui +l'ont entreprise.</p> + +<p>Le signal donné par lui, à Montréal, ne tarda pas à se +répandre dans toute la province et même aux États-Unis.</p> + +<p>A Québec, une assemblée avait eu lieu le 9 août, le même +jour qu'à Montréal; et elle avait adopté les résolutions +ci-après:</p> + +<blockquote> +<p>Que les circonstances qui ont provoqué la récente insurrection du +Nord-Ouest, les procédés extraordinaires qui ont signalé le procès de +Louis Riel; que le ressentiment produit par ces faits parmi notre +population, ressentiment propre à altérer la bonne harmonie qui doit +régner entre les différentes races qui peuplent le Canada; que l'intérêt +public qui ne peut résulter que du maintien de la bonne entente et de +cette sympathie réciproque; tous ces puissants motifs enfin, militent +en faveur de la commutation de la sentence prononcée contre le prisonnier +Riel, condamné par le tribunal de Regina à être pendu, le 18 septembre +prochain; que les citoyens de Saint-Sauveur, réunis en assemblée, prient +Son Excellence de vouloir bien user de la prérogative royale pour faire +grâce de la vie au dit Louis Riel et commuer sa sentence.</p> + +<p>Que des pétitions dans ce sens soient adressées à Son Excellence le +gouverneur-général.</p> +</blockquote> + +<p>Le même jour, les citoyens de Lachine adressaient une pétition +au gouvernement pour demander un sursis et une commission médicale.</p> + +<p>Le 10 août, au Côteau St-Louis, à Yamachiche, à la Pointe-du-Lac; +le 16, à Varennes, à Farnham, à Hull; le 17, à Saint-Henri; +le 21, à St-Jean-Baptiste, et à Valleyfield; le 23, à +l'Assomption et à St-Martin, des réunions furent tenues dans le +même but.</p> + +<p>En même temps, les Canadiens-français s'assemblaient à +Clarence Creek (Ont.), à Lawrence (Mass.) à Glens Fall (N. Y.).</p> + +<p>Elles continuaient le dimanche 30 août, à St-Jean, à +St-Jérôme, à Ste-Scholastique, au Côteau de Lac; le 6 septembre, +à Terrebonne et à Verchères, où l'assemblée adopta les +résolutions suivantes:</p> + +<blockquote> +<p>Résolu, que dans l'opinion de cette assemblée, comme dans l'opinion +de tous les habitants de ce comté, la sentence de mort prononcée +contre le dit Louis Riel devrait être commuée en une peine moins +sévère, et qu'une souscription soit ouverte pour venir en aide à sa +famille et pour indemniser ceux qui l'ont défendu au prix de grands +sacrifices et de dépenses considérables.</p> +</blockquote> + +<p>Sur les entrefaites, le jour de l'exécution approchant, les +membres du comité Riel avaient institué un comité exécutif +composé de MM. L. O. David, l'Hon. Laflamme, C. Champagne, +Jérémie Perreault, R. Préfontaine, J. O. Dupuis, A. +Ouimet, Georges Duhamel, H. C. Saint-Pierre, P. Rivard, +C. de Lorimier.</p> + +<p>Le 18 septembre approchait. L'excitation populaire était à +son comble. A Montréal, on peut dire que les assemblées +étaient permanentes, dans l'un ou l'autre des quartiers de la +ville, et la campagne répondait noblement à l'appel du comité. +A Saint-Basile, à Saint-Georges, à Saint-Alexandre, à +Saint-Esprit, des résolutions furent adoptées demandant la +grâce de Riel; à Saint-Placide, on donna une représentation +théâtrale au profit de la souscription Riel.</p> + +<p>Le 16 septembre, on apprit enfin que Riel avait obtenu un +sursis, et que son exécution était remise au 16 octobre, pour +lui permettre de porter sa cause devant le Conseil privé.</p> + +<p>Le comité se remit de nouveau à l'oeuvre, et il convoqua +une nouvelle assemblée sur le Champ-de-Mars pour le dimanche +27 septembre. Plus de 10,000 citoyens se rendirent +à son appel, et cette assemblée fut encore plus imposante que +celle du 9 août. Les résolutions suivantes furent présentées.</p> + +<blockquote> +<p>Considérant que l'exécution de la sentence de mort prononcée contre +Louis Riel a été remise au 16 octobre prochain, parce que ses avocats +on fait connaître au gouvernement leur intention de porter la cause +devant le Conseil Privé;</p> + +<p>Considérant que l'appel en Angleterre est par conséquent le seul +moyen de sauver Riel de l'échafaud et que l'annulation du jugement du +tribunal de Regina aurait pour effet de faire tomber toutes les +sentences sévères prononcées contre les autre prisonniers métis;</p> + +<p>Considérant que si cet appel n'avait pas lieu faute d'argent, ce serait +un déshonneur national;</p> + +<p>Résolu que c'est un devoir pour tous les Canadiens-français de +travailler à compléter la souscription nécessaire pour faire rendre +justice à nos frères du Nord-Ouest.</p> +</blockquote> + +<p>Les résolutions soutenues et développées par MM. L. O. David, +Jérémie Perreault, Fitzpatrick, l'avocat de Riel, qui +expliqua sa conduite devant le tribunal de Regina, P. M. Sauvalle, +qui parla au nom des Français, et de beaucoup d'autres +orateurs, furent adoptées par la foule.</p> + +<p>Ce fut le point culminant de l'agitation organisée en faveur +de Riel. Malheureusement, l'agitation subit ensuite un temps +d'arrêt. Le sursis accordé à Riel avait fait concevoir +l'espérance d'une solution préparée par le gouvernement; +l'épidémie de la petite vérole commençait à absorber les +esprits. Mais surtout, les journaux ministériels, voyant que +l'agitation menaçait de grandir et de se généraliser, avaient +entamé contre le comité une guerre violente, qui eut pour +conséquence de refroidir le zèle d'un grand nombre de +conservateurs.</p> + +<p>Le comité réduit à l'impuissance par cette opposition persistante, +publia un compte-rendu des ses opérations et fit +appel au public, en même temps qu'aux journaux qui l'attaquaient, +pour sommer ces derniers de dire un bonne fois, +s'ils étaient pour ou contre Riel.</p> + +<p>Tout naturellement, ces hypocrites répondirent qu'on +méconnaissait leurs intentions, qu'ils étaient favorables à une +commutation de peine à accorder à Riel et qu'ils n'avaient +jamais songé à créer des difficultés au comité. Mais, tout +naturellement aussi, dès le lendemain, ils recommencèrent +comme de plus belle.</p> + +<p>D'autres assemblées se tinrent encore dans diverses localités. +Mais l'élan était arrêté. Les malfaiteurs publics qui s'étaient +mis en travers n'avaient point changé le courant unanime +de l'opinion. Mais ils étaient parvenus à jeter du doute, +sur la question de savoir si l'on avait suivi la bonne voie en +pétitionnant et s'il ne valait pas mieux s'en rapporter à la +bonne volonté connue (!) des ministres canadiens-français.</p> + +<p>Hélas! les ministres canadiens-français anesthésiés, par +l'atmosphère d'Ottawa, trompés par des agents serviles conclurent +simplement, de ce temps d'arrêt, que le mouvement +n'avait rien de grave; qu'on maîtriserait facilement l'opinion; +et qu'on ne risquait rien à laisser la sentence s'exécuter.</p> + +<p>Les membres du comité L. O. David n'en ont pas moins droit +à un souvenir reconnaissant.</p> + +<p>La fortune a trahi leurs efforts. L'opposition qui s'est attaquée +à eux, les a empêchés de faire tout ce qui eût été faisable. +L'histoire dira qu'ils se sont conduits comme de braves gens +et comme des patriotes.</p> + +<p>Plût au ciel que tout le monde eut suivi leur exemple!</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h3>MANOEUVRES ET TRAHISON</h3> +<br> + +<p>On lisait dans la presse du 20 octobre dernier:</p> + +<blockquote> +<p>Chose curieuse! Au début il semblait qu'il n'y eut qu'une voix parmi +les Canadiens-français. Ni sur la façon dont le Nord-Ouest avait été +administré, ni sur la façon dont le procès de Riel a été conduit, il ne +semblait pas que personne crût pouvoir défendre le gouvernement. La +<i>Minerve</i> s'y essayait à peine, <i>Le Monde</i> publiait en faveur +de Riel et des Métis de virulentes correspondances.</p> + +<p>Ce n'est que deux mois plus tard que certains organes conservateurs, +oubliant leur première impression, se sont subitement aperçus que le +gouvernement avait agi avec infiniment de sagesse, dans l'administration +des territoires de Nord-Ouest dans la direction des opérations +militaires et dans la conduite du procès de Riel. LA PRESSE, ne s'est +pas associée à cette évolution intéressée. Elle n'est pas revenue, comme +d'autres l'ont fait, sur son premier mouvement qui était le bon. Moins vive, peut-être +mieux éclairée que d'autres dès la première heure, elle n'a pas débuté +par des grands éclats de voix pour oublier ensuite la justice et même +la pitié envers les proscrits.</p> +</blockquote> + +<p>En effet, une évolution à laquelle on n'a pas, tout d'abord, +assez pris garde s'était produite, vers la fin d'août dans la +presse ministérielle.</p> + +<p>On ne se bornait plus à attaquer sous main les défenseurs +de Riel, on commençait à les injurier à ciel ouvert.</p> + +<p>En même temps, des articles d'une hypocrisie savante +étaient publiés dans la <i>Minerve</i>, dans le <i>Monde</i>, dans le +<i>Nouvelliste</i>, dans le <i>Courrier du Canada</i> et dans leurs +satellites de campagne. Ce qui caractérisait ces articles, tous taillés +sur le même patron, c'est qu'on y avait l'air de désirer que Riel fut +sauvé; et qu'en même temps, on y énumérait toutes les +raisons propres à déterminer le lecteur à condamner Riel +comme homme politique, à le considérer en religion comme un +apostat, à reconnaître la justice de la sentence portée contre +lui par Richardson, et à avouer intérieurement que, si Riel +était pendu, il ne subirait au fond, qu'un traitement mérité.</p> + +<p>Les prototypes de ces articles sont ceux que <i>La Minerve</i> +publiait à peu près régulièrement sur MM. Lemieux et Fitzpatrick, +et sur Richardson.</p> + +<p>Elle s'élevait à l'égard de MM. Lemieux et Fitzpatrick au +dernier degré de l'insulte. Elle accusait ces hommes qui +ont défendu Riel de chercher à le faire pendre et, par une +contradiction singulière, en même temps qu'elle leur +reprochait d'avoir mal plaidé <i>en faveur</i> de Riel, elle plaidait +de son côté du mieux qu'elle pouvait, mais <i>contre</i> Riel.</p> + +<p>Elle avait fait la gageure de présenter Richardson comme +un libéral. Pour gagner ce triste pari, elle faisait semblant +de considérer comme un acte de faveur politique, l'acte +par lequel le ministre Mackenzie a disgracié Richardson +en le déportant des bureaux d'Ottawa dans le Nord-Ouest; +et elle expliquait qu'un misérable gredin, tel que peut +être à ses yeux un juge libéral, avait seul été capable de +rendre uns sentence aussi infâme. Mais en même temps, +et par la même contradiction, dont elle avait déjà usé à l'égard +de MM. Lemieux et Fitzpatrick, <i>La Minerve</i> usait de tous ses +efforts pour justifier ce jugement infâme dont l'auteur était +digne, selon elle, de toute l'exécration qui s'attache au nom +d'un magistrat prévaricateur.</p> + +<p>Le but de ces articles était d'insinuer doucement et sans se +compromettre, dans le public, l'idée que Riel n'était pas une +victime, et de préparer les esprits à se dire, le lendemain du +jour où on l'aurait assassiné, «que somme toute, on avait bien +pu avoir raison.»</p> + +<p>Ce but n'a pas été atteint. Les inspirateurs de cette odieuse +campagne sont des renégats, qui ont si bien oublié les +traditions de leur race, qu'ils ne sont plus même capables de +comprendre qu'il y a certaines infamies qu'on ne fait pas accepter +à des Canadiens.</p> + +<p>Mais, malheureusement, il y a un résultat immédiat qui +a été atteint.</p> + +<p>On n'a pas persuadé à nos compatriotes, pas plus aux conservateurs +qu'aux libéraux, qu'il fallait pendre Riel.</p> + +<p>Mais on a persuadé aux conservateurs, et notamment aux +hommes politiques, que le gouvernement ne voulait pas +qu'on s'occupât de l'affaire Riel:--que quiconque s'en occupait +serait injurié comme MM. Lemieux et Fitzpatrick, dénoncé +au public conservateur comme un libéral et comme +un catholique suspect.</p> + +<p><i>La Patrie</i> du 19 novembre déclare que le 18, un certain +nombre d'étudiants se sont rendus à la <i>Minerve</i>, où, ayant été +reçus par M. Gélinas, ils l'ont officieusement prévenu que si +la <i>Minerve</i> continuait plus longtemps à trépigner sur le +cadavre de Riel et à déshonorer le nom canadien, on ne pourrait +pas répondre des suites de l'indignation publique.</p> + +<p>D'après le même journal, M. Gélinas a répondu «qu'il +le regrettait, mais qu'il n'y pouvait rien, que <i>ces articles +étaient envoyés directement d'Ottawa et émanaient du gouvernement</i>, +que la <i>Minerve</i> était obligée de les publier et que, si +l'on en envoyait d'autres, elle serait obligée de les publier +encore.»</p> + +<p>Cet aveu est précieux à retenir.</p> + +<p>Car il en résulte que toute la campagne de presse, dans laquelle +on a cherché à faire croire qu'on désirait que Riel fut +sauvé, tout en travaillant, en même temps, à le perdre dans +l'estime publique, était directement inspirée par les ministres +canadiens-français.</p> + +<p>Il en résulte aussi, que depuis plusieurs mois, ces ministres +étaient décidés à sacrifier Riel et qu'ils faisaient tromper +odieusement le public, lorsque pour endormir l'opinion, tout +en la préparant, ils laissaient donner en leur nom l'assurance +que Riel ne serait pas pendu.</p> + +<p>Par ce moyen, on parvint, jusqu'à la dernière heure, à +empêcher toute démonstration des députés conservateurs à +Ottawa. Le députés conservateurs au parlement local, qui +jadis n'étaient pas aussi réservés, même dans les questions les +touchant de moins près, se tinrent cois. Le gouvernement +de Québec se désintéressa absolument de cette question nationale.</p> + +<p>Les ministres étaient parvenus à faire le silence, sinon partout, +au moins dans leur camp, et à éviter jusqu'aux représentations +de leurs amis.</p> + +<p>Pendant ce temps, M. Chapleau qui était encore en France +y déclarait publiquement, ainsi qu'il l'a raconté plus tard à la +<i>Gazette</i>, que <i>chercher à défendre Riel c'était l'attaquer lui-même,</i> et +M. J. Tassé, M. P. directeur de la <i>Minerve</i>, +recevait la mission d'essayer de faire taire les journaux de Paris, +comme on avait fait taire les conservateurs canadiens.</p> + +<p>Pour se rendre digne de la confiance de ses chefs, M. J. +Tassé écrivait officiellement au <i>Gaulois</i> et à quatre autres +journaux de Paris, deux lettres consacrées au développement +d'un misérable sophisme, qui consiste à essayer de faire +prendre la charge entre le gouvernement du Dominion et le +peuple canadien-français, et à faire croire aux journaux de +Paris que Riel n'a pas été condamné et exécuté par des orangistes, +ennemis de notre race, mais par un gouvernement, des +juges et des jurés qui auraient été, en cette circonstance, les +représentant du sentiment canadien-français.</p> + +<p>S'il y a en France quelques Français qui ait pu se laisser +prendre à cette fourberie de bas étage, ils auront dû +être singulièrement embarrassés, pour concilier les explications +de M. J. Tassé, avec l'explosion de l'indignation et de la fureur +publiques qui a accueilli l'annonce du meurtre de Riel, +dans le Canada français tout entière, et dont le télégraphe +leur a déjà fait connaître le caractère unanime et imposant.</p> + +<p>Qu'est-il arrivé?</p> + +<p>A la dernière heure, quatorze députés ont adressé à Sir +John A. Macdonald la dépêche suivante:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Montréal, 13 novembre 1885.</p><br> + +<p>A SIR JOHN A. MACDONALD,</p><br> + +<p>K. G. C., OTTAWA</p><br> + +<p>Dans les circonstances, l'exécution de Louis Riel serait un acte de<br> +cruauté dont nous repoussons la responsabilité.</p><br> + +<p>J. C. COURSOL, Député de Montréal-Est.</p> +<p>ALPHONSE DESJARDINS, Député d'Hochelaga.</p> +<p>D. GIROUARD, Député de Jacques-Cartier.</p> +<p>P. VANASSE, Député de Yamaska.</p> +<p>L. H. MASSUE, Député de Richelieu.</p> +<p>F. DUPONT, Député de Bagot.</p> +<p>A. L. DESAULNIERS, Député de Maskinongé.</p> +<p>J. B. DAOUST, Député des Deux Montagnes.</p> +<p>J. G. B. BERGERON, Député de Beauharnois.</p> +<p>J. W. BAIN, Député de Soulanges.</p> +<p>P. B. BENOIT, Député de Chambly</p> +<p>ED. GUILBAULT, Député de Rouville.</p> +<p>S. LABROSSE, Député de Prescott.</p> +<p>L. L. L. DESAULNIERS, Député de St. Maurice.</p> +<p>F. DUGAS, Député de Montcalm.</p> +</div></div> + +<p>MM. Vanasse, Massue et Guilbault n'ont consenti à signer +cette dépêche, qu'à la condition de retrancher du texte primitif +une phrase dans laquelle Sir John A. Macdonald était +prévenu que l'exécution de Riel emporterait de la part des +signataires une rupture politique avec le gouvernement.</p> + +<p>Même sous cette forme adoucie, M. le colonel Ouimet a +produit plus tard une lettre particulière qu'il aurait adressée +à Sir John, dans le même sens, mais avec des expressions encore +moins comminatoires.</p> + +<p>MM. Amyot, Lesage, McMillan, Hurteau, Taschereau, Gaudet, +qui n'avaient pas eu le temps de se rendre à cette réunion +convoquée à la dernière heure, ont signifié séparément +leur protestation à Ottawa, avant le meurtre.</p> + +<p>Il est malheureusement indubitable que si l'on s'était remué +à temps, si l'on avait fait il y a un mois ce qui a été tenté le +vendredi 13, le gouvernement n'aurait pas osé pendre Riel.</p> + +<p>Nos députés ont été trompés.</p> + +<p>Ils ont un moyen de prouver qu'ils n'ont été que dupes: +c'est de remplir leur devoir et de ne pas consentir à être +complices.</p> + +<p>Leur devoir est tout tracé.</p> + +<p>Il consiste à refuser désormais toute espèce de concours au +gouvernement de Sir John A. Macdonald et aux trois Canadiens-français, +dont la présence dans le cabinet rendu possible l'exécution de Riel.</p> + +<p>Si quelqu'un d'entre eux tentait de s'y soustraire, l'opinion +saurait à quoi s'en tenir sur son compte, et le lui rappellerait +à une échéance prochaine.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p> + + +<br><br> + + +<h3>CHAPITRE X</h3> + +<h3>AVANT LE GIBET</h3> +<br> + +<p>L'exécution était fixée au 10 novembre. Les ministres +s'étaient réunis pour statuer une dernière fois (ils le croyaient +du moins) sur le sort de Riel; et ils avaient décidé A L'UNANIMITÉ, +que ce qu'ils appellent la loi suivrait son cours.</p> + +<p>Cette unanimité, que M. Chapleau a fait connaître plus +tard (le vendredi 13), aux députés réunis à Montréal, est un +fait aussi grave que douloureux.</p> + +<p>Car elle prouve que les trois ministres canadiens-français +ne s'étaient pas bornés à la faiblesse de subir la loi du plus +fort, et à l'insigne lâcheté de conserver leur place dans un +gouvernement que déclarait la guerre à leur nationalité.</p> + +<p>Leur rôle n'avait pas été seulement passif. Leur complicité +avait été agissante.</p> + +<p>A la question de savoir <i>si Louis Riel serait pendu</i>, MM. +Langevin, Chapleau et Caron avaient répondu: OUI.</p> + +<p>On sait maintenant sous l'influence de quels motifs cette +odieuse décision a été prise.</p> + +<p>D'une part, Sir John A. Macdonald avait décidé que Riel +paierait de sa tête le crime d'avoir révélé au monde les infamies +de l'administration du Nord-Ouest, et il mettait maintien de +cette résolution une obstination sénile.</p> + +<p>D'autre part, M. Mackenzie Bowell, l'ex-grand maître des +orangistes, était revenu, il y a environ un mois, d'un voyage +auprès de ses constituants. D'après des informations de source +sûre, il aurait été très sérieusement effrayé de leur disposition +d'esprit; et à son retour, il aurait dit à Sir John A. Macdonald +qu'il fallait à tout prix satisfaire les orangistes ou renoncer à +leurs concours.</p> + +<p>On peut considérer les renseignements de M. Mackenzie Bowell, +comme ayant eu un considérable et pernicieuse +influence sur l'issue fatale du drame de Regina.</p> + +<p>Mais il ne suffisait pas de faire mourir un prisonnier désarmé +et sans défense; il fallait s'occuper de prévenir dans le +Canada français et notamment à Montréal les effets de la +fureur populaire.</p> + +<p>Que le gouvernement ne dise pas qu'il ignorait les véritables +sentiments de la population canadienne. Il se trompait, sans +doute, sur la possibilité de remonter le courant; mais il était +informé d'une façon si exacte de l'existence de ce courant, +qu'il avait pris des mesures pour détourner l'attention +et pour diriger d'un autre côté la colère du peuple.</p> + +<p>Dans la persuasion que l'exécution de Riel aurait lieu le 10 +novembre, on avait résolu d'éviter qu'il y eut, le 10 novembre, +une émeute à Montréal contre le gouvernement; et comme +mesure de précaution, on n'avait rien trouvé de mieux que +d'occuper le peuple, en soudoyant pour le 6 ou le 7 du même +mois, une autre émeute, contre M. Beaugrand, maire de +Montréal, et ennemi, connu du gouvernement.</p> + +<p>Nous n'avons pas à rappeler ici, dans quelles circonstances, +un mandat d'arrestation avait été dirigé contre l'ouvrier +Gagnon, pour avoir tiré sur la police chargée d'exécuter dans +son domicile une mesure d'isolement, prescrite par le bureau +de santé. M. Beaugrand, redoutant, non sans raison, un nouveau +conflit entre Gagnon et la police, et voulant prévenir +autant que possible toute cause d'émotion ou de trouble dans +la rue, n'avait pas hésité à se rendre lui-même, avec douze +agents, dans ce lieu infesté par la picote, pour assurer l'exécution +pacifique du mandat judiciaire.</p> + +<p>Cet acte qui, dans tous les cas, révélait au moins, dans le +maire de Montréal, un homme assez courageux, pour payer +de sa personne et pour s'exposer à la fois à des coups de fusil, +à l'épidémie et au mécontentement des adversaires du règlement +sanitaire, avait été diversement apprécié. Il avait même +été fortement blâmé par une partie de la population ouvrière +canadienne-française, très-hostile à la vaccination et à l'isolement.</p> + +<p>Toutefois, le mécontentement de la première heure commençait +déjà à s'apaiser, lorsque les hommes qui avaient +résolu de sacrifier Riel aux orangistes, résolurent d'exploiter +le terrible fléau que pèse sur la cité de Montréal, en soulevant +les passions de la foule contre le maire et contre le bureau de +santé et en poussant ouvertement à la révolte contre l'application +des règlements sanitaires.</p> + +<p>Le jour de l'ouverture de cette campagne, (jeudi 6 novembre), +coïncidait avec l'arrivée à Montréal d'un employé +du gouvernement à Ottawa, qui passait à tort ou à raison pour +collaborer aux frais du gouvernement à la <i>Minerve</i> et pour +apporter à la <i>Minerve</i> et au<i>Monde</i> les instructions des +ministres.</p> + +<p>C'est alors que parurent dans la <i>Minerve</i> et dans le <i>Monde</i> +des articles actuellement déférés à la justice, dont la violence +dépasse l'imagination et dans lesquels l'incitation à la guerre +civile est patente. En même temps, un placard plus incendiaire, +s'il est possible, sortait de l'imprimerie du <i>Monde</i>, et +était distribué dans la classe ouvrière à un nombre incalculable +d'exemplaires.</p> + +<p>On ne peut prévoir quelle eut été, sur une population inflammable, +la conséquence de cet appel aux passions si, à +l'exception du <i>Monde</i> et de la <i>Minerve</i>, tous les journaux +conservateurs aussi bien que libéraux, tous les corps publics et +tous les bons citoyens ne s'étaient mis résolument en travers +d'un mouvement aussi dangereux pour la paix publique que +pour le succès de la lutte contre l'épidémie.</p> + +<p>Mais les meurtriers de Riel ne se souciaient ni de la paix publique, ni de l'épidémie qui décime Montréal. Ils voulaient +étouffer le bruit de l'exécution de Riel sous un autre bruit, +couper en deux la population canadienne-française de Montréal; +et à la veille d'un deuil national, ils ne reculaient +devant aucune infamie, pour essayer de ruiner auprès du peuple +l'influence d'un maire libéral.</p> + +<p><i>L'exécution de Riel n'eut pas lieu le 10 novembre.</i></p> + +<p>A la dernière heure, on apprit qu'un nouveau sursis de six jours +était accordé au condamné.</p> + +<p>Faut il dire <i>accordé</i>, quand en face de la résolution +implacablement prise, ce sursis n'était qu'une souffrance de plus, +un raffinement de cruauté, une agonie d'une semaine?</p> + +<p>On affirme que le gouvernement ne s'était pas souvenu à +temps, pour faire parvenir un exprès à Regina, de la disposition +de la loi, selon laquelle nulle exécution capitale ne peut +avoir lieu dans le Nord-Ouest, sans que le shérif air reçu à +cet effet un warrant signé du gouverneur-général en conseil.</p> + +<p>C'est pour permettre aux ministres de réparer ce vice +de procédure, que le sursis aurait été prononcé.</p> + +<p>Le condamné pouvait-il être exécuté, à la suite de cette +erreur et de ce dernier sursis qui équivalait, en fait, à un +rétablissement de la peine de la torture?</p> + +<p>Lorsqu'on apprit que telle était en effet l'intention des ministres, +un long cri d'horreur s'éleva, même dans la population +anglaise, contre ce nouvel acte d'inhumanité sans précédent +chez les peuples civilisés.</p> + +<p>Il y a quatre ans, un Irlandais reconnu coupable de meurtre +avait été condamné à mort. Une délégation de ses +compatriotes vint trouver Sir John A. Macdonald pour solliciter +sa grâce.</p> + +<p>Elle offrait d'apporter la preuve que le condamné était +atteint non-seulement de folie individuelle, mais de folie +héréditaire, que son père avait été atteint au même âge que lui +et était mort mou, que son aïeule avait été victime de cette +terrible maladie et que par conséquent le condamné n'était +pas responsable de ses actes.</p> + +<p>Sir John A. Macdonald n'ayant pas cru pouvoir se rendre +aux arguments que les Irlandais faisaient valoir auprès de +lui pour obtenir la grâce de leur compatriote, ceux-ci lui +demandèrent au moins d'accorder un sursis de quelques jours, +en se faisant forts de compléter leur preuve dans l'intervalle.</p> + +<p>Mais Sir John A. Macdonald répondit--cette fois avec raison--que +n'étant pas sûr d'accorder la grâce, il ne pouvait pas +accorder de sursis, parce que ce serait trop cruel, et que, si le +condamné était exécuté plus tard, son exécution deviendrait +un véritable meurtre.</p> + +<p>Que penser alors, de la froide cruauté, avec laquelle on imposait +à Riel un dernier sursis de six jours,--non pas même +pour délivrer de son sort, mais pour réparer un vice de +procédure?</p> + +<p>Ce sursis était le quatrième.</p> + +<p>Richardson avait fixé, une première fois, l'exécution au 18 +septembre, sachant très bien que ce délai serait insuffisant +pour l'appel.</p> + +<p>Un second sursis, qui ne pouvait pas laisser au conseil privé +le temps de se réunir, avait été accordé jusqu'au 16 octobre.</p> + +<p>Un troisième sursis avait ajourné l'exécution au 10 novembre.</p> + +<p>Le meurtre était maintenant reporté au 16, par suite d'un +oubli de la loi...!</p> + +<p>Mais à côté de Riel, il y avait deux femmes.</p> + +<p>C'est sur elles que s'est manifestée la férocité de cette +succession de sursis, qui leur ont fait subir plusieurs mort.</p> + +<p>La mère de Louis Riel, une noble femme, la veuve du patriote +de 1847, est devenue folle.</p> + +<p>Mme Louis Riel était enceinte.</p> + +<p>Quelle situation, et que de poignantes douleurs!</p> + +<p>Elle est accouchée, il y a quelques jours d'un enfant qui n'a +vécu que deux ou trois heures!</p> + +<p>Pauvre petit! Déjà il avait trop souffert avant de naître. +Les douleurs de sa mère avaient tari en lui les sources de +la vie.</p> + +<p>Qui donc est responsable de la mort de cet orphelin, qui +n'aura pas même connu le sourire de sa mère, et dont les +caresses n'auront pas pu soulager les larmes de cette veuve +infortunée?</p> + +<p>Ah! Il est commode, quand on siège à Ottawa, dans un +ministère auquel on se cramponne par la fourberie et la trahison, +de se dire que, pour rester quelques semaines encore +au pouvoir, on peut bien consentir à ce que Sir John A. +Macdonald se passe le plaisir de voir se balancer la tête d'un +ennemi au bot d'un gibet!</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela, la vie d'un homme, a dit la <i>Minerve</i>? +Qu'est-ce que cela, quand le meurtre de cet homme est l'enjeu +d'une partie électorale, dont on a longuement calculé le +point fort et le point faible, et quand on se croit assuré de +l'impunité?</p> + +<p>Oui! mais cet homme n'était pas seul!</p> + +<p>Il avait une femme dont la vie est empoisonnée; une mère +dont le cerveau n'a pas résisté à la douleur!</p> + +<p>Il avait des enfants en bas âge, que ce meurtre a rendus +orphelins!</p> + +<p>Il attendait un dernier né qui n'a pas pu survivre aux tortures +de sa mère!</p> + +<p>L'enfant est mort! L'aïeule est devenue folle! La tête du +père s'est balancée au gibet!</p> + +<p>Les bourreaux ont été plus durs et plus cruels que la loi +du Nord-Ouest elle même!</p> + +<p>Pourtant, avant de céder au sentiment de réprobation indignée +qui n'allait pas tarder à s'emparer de tous les coeurs, le +peuple canadien était destiné, lui aussi, à subir une épreuve +préparatoire.</p> + +<p>Le jeudi 12 novembre,--alors que le public n'était pas +encore fixé sur le sort de Riel,--on apprit avec stupeur, +qu'un banquet organisé avant le sursis et destiné, dans +l'intention des organisateurs, à tomber le lendemain même de la +mort de Riel, avait eu lieu le mercredi 22, à Winnipeg +en présence de deux ministres. L'un d'eux, un Canadien-français, +Sir A. P. Caron, ministre de la milice, avait +trinqué avec des orangistes à la mort de Riel! L'autre, +M. White, avait voué Riel à l'indignation publique!</p> + +<p>Nous empruntons à un journal anglais, le <i>Montreal Herald</i> +l'expression éloquente de l'indicible dégoût provoqué dans +toutes les classes de la population, sans distinction de partis +ni de races, par cette hideuse bombance:</p> + +<blockquote> +<p>Un prisonnier politique sous le coup d'une sentence de mort est dans +la prison de Regina. L'exécution a été retardée temporairement. Un +banquet est organisé à Winnipeg. Les partisans du gouvernement, +mécontents du sursis qu'il a accordé de son chef, déclarent que pour +cette raison, ils n'assisteront pas au banquet. Un journal ministériel +de Winnipeg, pour assurer le succès du banquet de leurs partisans et +ramener les récalcitrants, publie le lendemain un article +double-interligné annonçant que les deux ministres, MM. White et Caron, +seront présents pour annoncer que la sentence de mort prononcée contre +le prisonnier politique sera certainement exécutée. Les partisans +satisfaits de cette déclaration accoururent en foule au banquet qui, au +lieu d'être un fiasco, eut un immense succès. Les ministres s'y rendirent +et exécutèrent l'étrange corvée qui leur était imposée par le zèle des +partisans. Sir Adolphe Caron, ministre de la milice annonça +<i>qu'il n'avait aucune sympathie pour les traîtres et que la +justice suivrait son cours.</i> M. Thomas White <i>voua Riel à +l'exécration publique</i>. On nous assure que ces expressions furent +reçues avec de bruyantes manifestations de joie. Qui pourrait en +douter? En égard à ces déclarations, le banquet eut un grand succès. +Le comité, au lieu d'être en déficit, n'a eu aucune difficulté à +amarrer les deux bouts.</p> + +<p>Voilà un emploi nouveau pour les membres du cabinet, et les instincts +chevaleresque de notre âge et de notre race sont illustrés d'une +manière aussi nouvelle que bizarre; les affaires d'état les plus +solennelles peuvent être traitées de la même manière qu'un caucus de +faubourg; et c'est au milieu de l'excitation tumultueuse des bouteilles +de champagne que le gouvernement de notre pays rend des arrêts +redoutables de vie et de mort. Cela peut être considéré par des +partisans comme étant l'idéal de l'homme d'état, mais nous croyons que +des gens sérieux et sages qui le considèrent ainsi, seront rares et +bien espacés, et que la grande majorité des Canadiens qui parleront +de la moralité de ce spectacle exprimeront l'espoir, pour l'honneur de +notre civilisation tant vantée, qu'il ne se renouvellera plus.</p> + +<p>En somme, le prisonnier de Regina avec ses membres enchaînés, son +intelligence égarée, sa vie ne tenant qu'à un fil, est, selon nous, +plus digne de respect et de sympathie que cette exhibition de partisans +féroces de Winnipeg, que cette indigne prostitution des fonctions +ministérielles. L'idée d'exploiter la sauvagerie des partisans pour +forcer la main au gouvernement et assurer les dépenses d'un dîner, quand +l'homme contre lequel ce mouvement est dirigé doit souffrir l'équivalant +de l'agonie même, démontre une dépravation diabolique tellement inouïe +qu'on ne saurait trouver aucun précédent dans un pays civilisé.</p> +</blockquote> + +<p>Il y avait longtemps que Sir A. P. Caron avait renié sa +race et la langue de ses ancêtres. On ne prévoyait pas qu'il +pousserait l'ignominie jusqu'à s'en vanter dans un banquet +de cannibales. Mais cela même, en portant le dégoût à son +comble, ne surprit pas autrement ceux qui le connaissaient. +On ne savait pas ce qu'il pouvait faire, mais on le savait bon +à tout faire pour un hochet ou des faveurs.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p> + + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<h3>GLORIA VICTIS</h3> +<br> + +<p>Encore quelques heures et le soleil va se lever sur le jour +fatal où tout va être consommé.</p> + +<p>Louis Riel, le héros, le martyr de la nation métisse, va +contempler pour la dernière fois la lumière du jour, rendre son +âme au Créateur et livrer son corps au bourreau qui le +guette depuis de longs mois.</p> + +<p>Le messager qui apportait l'ordre du gouverneur-général +pour l'exécution est arrivé à huit heures du soir.</p> + +<p>Cette fois, tout est bien fini.</p> + +<p>Riel a reçu la nouvelle, à neuf heures du soir, dans sa +cellule.</p> + +<p>Cette nouvelle lui a été donnée par le shérif Chapleau. La +scène a été émouvante et héroïque.</p> + +<p>La cellule du fameux chef est immédiatement adjacente à +la salle des gardes qui font la patrouille pendant la nuit. +Cinquante gardes occupent cette salle.</p> + +<p>A la porte de fer qui ferme la cellule, on voyait une sentinelle +armée montant la garde; et à l'extérieur de l'édifice un +cordon de soldats sous les armes, faisant la ronde autour du +bâtiment.</p> + +<p>La porte s'ouvrit à l'arrivée du shérif Chapleau et du +commandant de la police à cheval.</p> + +<p>Riel qui, jusque là, avait conversé avec le médecin du poste, +se leva et souhaita la bienvenue au shérif, d'une façon tout-à-fait +cordiale et avec aisance.</p> + +<p>Les inflexions de sa voix n'indiquaient aucun signe d'excitation; +son premier bonjour fut: «Eh bien, comme cela, vous +venez avec la grande nouvelle! J'en suis bien aise.»</p> + +<p>Le shérif répondit que le mandat de mise à mort était +arrivé.</p> + +<p>Riel, continuant sur le même ton dit: «Je suis heureux +d'apprendre qu'enfin je vais être débarrassé de mes souffrances.»</p> + +<p>Il prit ensuite la parole en français et remercia affectueusement +le shérif pour ses bienveillantes attentions.</p> + +<p>Il reprit la parole en anglais: «Je désire, dit-il, que mon +corps soit remis à mes amis, pour être enterré à St. Boniface, +dans le cimetière français, vis-à-vis Winnipeg.»</p> + +<p>Le shérif lui demanda alors s'il avait quelque désir à transmettre, +touchant la disposition de ses biens, meubles et effets.</p> + +<p>«Mon cher, répondit-il, je n'ai pour tout bien que ceci (et +il toucha sa poitrine dans la région du coeur); et ceci je l'ai +donné à mon pays, il y a quinze ans; et c'est tout ce qui me +reste maintenant.»</p> + +<p>On le questionna ensuite sur l'état de sa conscience. Il répondit: +«Il y a longtemps que j'ai fait ma paix avec mon Dieu; +je suis aussi bien préparé maintenant que je puis l'être +en aucun temps. Vous trouverez que j'avais une mission à +remplir. Je vous prie de remercier mes amis de la province +de Québec de tout ce qu'ils ont fait pour moi.»</p> + +<p>A une autre question qui lui fut faite, il répliqua:</p> + +<p>«Je suis content de quitter ce monde. On me permettra +de dire quelques mots sur l'échafaud?» ajouta-t-il sur un +ton interrogatif.</p> + +<p>Lorsqu'on lui dit qu'on le lui permettrait, il dit en souriant: +«Vous supposez que je pourrais parler trop longtemps +et que cela me fatiguera? Oh! non, je ne me trouverai pas +faible, je sentirai, lorsque le moment viendra, que j'aurai des +ailes qui m'enlèveront là-haut.»</p> + +<p>Recommençant alors à parler français, sur un ton persuasif +et d'une douceur inimitable, pour lequel il est célèbre, comme +le savent tous ceux qui l'ont connu intimement, il parla de +nouveau de l'affectueux souvenir qu'il gardera pour ceux +qui ont épousé sa cause. Il termina en disant au shérif +Chapleau, en lui tendant la main, en signe d'adieu, +«Adieu, mon ami.» Son oeil était clair et serein, et son assurance +absolue était telle qu'elle faisait naître l'admiration +même dans les coeurs les plus endurcis.</p> + +<p>Le Père André, son directeur spirituel, est ensuite arrivé, +et on l'a laissé seul avec lui pour vaquer à ses devoirs religieux +et ensuite entendre la messe.</p> + +<p>Après s'être confessé, Riel a rédigé et confié au Père André, +pour être portée à sa vieille mère, la lettre suivante:</p> + +<blockquote> +<p>MA CHÈRE MÈRE,</p> + +<p>J'ai reçu votre lettre de bénédiction et hier (dimanche) j'ai demandé +au Père André de la placer sur l'autel pendant la célébration de la +messe, pour que son ombre se répandit sur moi. Je lui ai demandé après +de m'imposer ses mains sur la tête pour que je puisse la recevoir +efficacement, attendu que je ne pouvais me rendre à l'église; et il a +ainsi répandu sur moi les grâces de la messe, avec l'abondance de ses +bienfaits spirituels et temporels.</p> + +<p>A ma femme, mes enfants, mes frères, ma belle-soeur et autres +parents qui me sont tous chers, dites pour moi adieu.</p> + +<p>Chère mère, c'est le voeu de votre fils aîné que vos prières pour moi +montent jusqu'au trône de Jésus-Christ, à Marie, à Joseph, mon bon +protecteur, et que la miséricorde et l'abondance des consolation de Dieu +répandent sur vous, sur ma femme, mes enfants et autres parents, de +génération en génération, la plénitude des bénédictions spirituelles +pour celles que vous avez répandues sur moi; qu'elles se répandent sur +Vous surtout qui avez été une si bonne mère. Puissent votre foi, votre +espérance, votre charité et votre bon exemple être comme un arbre chargé +de fruits abondants pour le présent et pour l'avenir. Puisse Dieu, quand +sonnera votre heure dernière, être tellement satisfait de votre piété +qu'il fasse rapporter votre esprit de la terre, sur les ailes des anges.</p> + +<p>Il est maintenant deux heures du matin, en ce jours le dernier que je +dois passer sur cette terre, et le Père André n'a dit de me tenir prêt +pour le grand évènement. Je l'ai écouté et je suis disposé à tout faire +suivant ses avis et ses recommandations.</p> + +<p>Dieu me tient dans sa main pour me garder dans la paix et la douceur, +comme l'huile tenue dans un vase et qu'on ne peut troubler. Je fais ce +que je peux pour me tenir prêt; je reste même calme, conformément aux +pieuses exhortations du vénérable archevêque Bourget. Hier et +aujourd'hui j'ai prié Dieu de vous rassurer et de vous dispenser toute +sorte de consolations, afin que votre coeur ne soit pas troublé par la +peine et l'anxiété. Je suis brave; je embrasse en toute affection.</p> + +<p>Je vous embrasse en fils respectueux de son devoir, toi, ma chère +femme, comme un époux chrétien, conformément à l'esprit conjugal des +unions chrétiennes. J'embrasse tes enfants dans la grandeur de la +miséricorde divine. Vous tous, frères et belles-soeurs, parents et amis, +je vous embrasse avec toute la cordialité dont mon coeur est capable.</p> + +<p>Chère mère, je suis votre fils affectionné, obéissant et soumis.</p> + +<p>LOUIS-DAVID RIEL.</p> +</blockquote> + +<p>A 5 heures du matin, le P. André célébra la messe, et à 7 heures, +il administra les derniers sacrements à Riel.</p> + +<p>Riel pria dans sa cellule jusqu'au moment où le député +shérif Gibson vint l'avertir que le moment fatal était arrivé.</p> + +<p>Riel reçut l'ordre de marcher à la mort avec le même calme +qu'il avait montré la veille.</p> + +<p>Son visage ne montrait aucune altération et avait conservé +ses couleurs ordinaires; et il était pleinement en possession +de toute son énergie, répondant d'une voix claire et ferme +aux paroles de l'officiant.</p> + +<p>Supporté par les deux prêtres, Riel marcha d'un pas ferme +de sa cellule, qui est la première du corridor, à travers le +corps de garde, à l'escalier qu'il gravit sans un signe de +faiblesse. Le capitaine Fraser gardait l'échafaud avec vingt +hommes de la police à cheval.</p> + +<p>Riel n'avait pas de chapeau. Il portait un habit court et +noir, une chemise en laine, un collet, des pantalons bruns et +des mocassins, seule partie de ses vêtements que rappelât la +vie indienne et l'existence libre de la prairie.</p> + +<p>A 8 heures un quart le bourreau, un masque sur la figure, +s'avança la corde sur le bras et commença à garrotter Riel. +Celui-ci continua à prier, étendant les bras et regardant au +ciel jusqu'à ce que les bras fussent liés. Précédé de Gibson +et escorté des prêtres, Riel monta sans aide et d'un pas ferme +les six degrés qui conduisaient à l'échafaud, en disant: «Je +me confie à Dieu.»</p> + +<p>En poussant cette exclamation, un sourire passa sur ses lèvres.</p> + +<p>Le condamné se plaça sur la trappe, la figure tournée vers +le nord. Les Pères André et McWilliams continuèrent à prier +et Riel dit en anglais: «Je demande pardon à tous les hommes +et je pardonne à tous mes ennemis.»</p> + +<p>Le député shérif lui demanda s'il avait quelque chose à +dire. Il se tourna vers son confesseur, le Père André, et lui +demanda: «Est-ce que je vais dire quelques mots?» «Non, répondit +brièvement le prêtre, faites votre dernier sacrifice, et +vous serez récompensé.» Riel se tourna et dit: «Je n'ai rien +de plus à dire.»</p> + +<p>Le bourreau ajusta le noeud, mais Riel ne parut pas même y +faire attention.</p> + +<p>Alors, le bourreau se mit à son poste; le bonnet blanc fut +enfoncé sur la tête de Riel; les deux prêtres, tenant des cierges +en main, continuaient de prier pour le mourant, pendant +qu'on entendait ce dernier prier en même temps. A l'expiration +des deux minutes qui lui furent données pour prier, +au moment où il répondait: «Ne nous induisez pas en tentation», +le bourreau fit partir la trappe et Riel tomba. Il ne remua +pas pendant quelques secondes, puis un mouvement +convulsif se fit sentir et deux minutes après, il n'existait plus.</p> + +<p>Il était mort en brave et en chrétien.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XII</h3> + +<h3>AU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS</h3> + +<h3><i>ULTIMA VERBA</i></h3> +<br> + +<p>L'heure n'est pas encore venue de retracer l'histoire des +journées qui ont suivi la mort du martyr canadien.</p> + +<p>Cette histoire se continue.</p> + +<p>Elle ne sera achevée que le lendemain de la vengeance.</p> + +<p>Que dirions-nous d'ailleurs, que tout le monde ne sût?...</p> + +<p>L'effarement de tout un peuple, en apprenant que l'échafaud +politique se dressait à Regina!</p> + +<p>La stupeur, la consternation, l'anxiété, un reste d'espérance +survivant jusqu'au dernier moment au fond des coeurs!</p> + +<p>Puis le deuil de la nation!</p> + +<p>Il n'y eut pas un mot d'ordre, pas une réunion, pas une +intrigue.</p> + +<p>Ce fut une explosion spontanée de douleur et de colère.</p> + +<p>D'un bout à l'autre du Canada-français,--avant que personne +eut seulement songé à se concerter,--le télégramme +qui apporta la fatale nouvelle fut reçu de la même manière. +Chose merveilleuse! On vit tous les coeurs vibrer à l'unisson!</p> + +<p>Tout le monde sentit que la race canadienne-française avait +reçu une blessure et une insulte!</p> + +<p>Toutes les maisons se couvrirent d'insignes de deuil.</p> + +<p>Tous les partis abdiquèrent et se confondirent dans la douleur +commune.</p> + +<p>Il n'y eut plus ni bleus ni rouges.</p> + +<p>Il n'y eut plus que des patriotes, prêts à s'unir, pour +demander compte du crime commis et pour défendre la patrie +menacée.</p> + +<p>Mais ce qui est remarquable encore: ce qui est de nature +à inspirer une légitime confiance dans les destinées à +venir du Canada-français, tout le monde comprit à la fois +qu'il ne s'agissait pas de se livrer à de vaines démonstrations, +et qu'un grand devoir s'imposait.</p> + +<p>Il n'y eut qu'un seul cri qui sortit de toutes les poitrines:</p> + +<p>FAIRE JUSTICE DES ENNEMIS ET DES TRAITRES!</p> + +<p>Hélas! oui! Faire justice des ennemis et des traîtres!</p> + +<p>Car nous n'avons pas seulement été frappés, nous avons été trahis!</p> + +<p>Et deux responsabilités distinctes se dégagent.</p> + +<p>Celle d'une politique qui, sans que nous y prissions garde, +poursuivait, perfidement et dans l'ombre, notre anéantissement +national.</p> + +<p>Celle des ministres canadiens-français qui se sont faits les +complices de cette politique, et qui nous ont livrés à l'ennemi.</p> + +<p>Le premier des coupables, l'ennemi, c'est SIR JOHN A. MACDONALD.</p> + +<p>SIR JOHN A. MACDONALD, premier ministre, responsable de +la politique du gouvernement.</p> + +<p>SIR JOHN A. MACDONALD, orangiste, franc-maçon, adversaire +implacable de notre race, destructeur sournois et tenace de +l'autonomie de notre province.</p> + +<p>SIR JOHN A. MACDONALD, ministre de l'intérieur, responsable +des crimes du Nord-Ouest et des dénis de justice qui ont +amené l'insurrection.</p> + +<p>SIR JOHN A. MACDONALD, bourreau de Riel, ayant froidement +méthodiquement, lentement conçu et perpétré le meurtre, +suborné les juges, capté dans le conseil le vote de ses collègues +canadiens-français, rêvé de transformer le gibet de Riel en +un honteux moyen de réclame électorale.</p> + +<p>SIR JOHN A. MACDONALD, dont la carrière néfaste, après +avoir commencé aux lueurs sinistres de l'incendie du palais +du Parlement, aura misérablement fini sous le sentiment +d'horreur provoqué par le gibet de Riel!</p> + +<p>Mais, Sir John A. Macdonald et ses collègues orangistes ne +sont pas seuls responsables du crime commis.</p> + +<p>Il y a, à côté de la leur, une responsabilité plus douloureuse +pour nous, plus inouïe, que ne saurait être couverte +même par une ombre d'excuse, et que les patriotes n'ont pas +hésité à envisager avec la claire notion du devoir à remplir.</p> + +<p>Cette responsabilité est celle des trois traîtres qui siègent +dans le cabinet fédéral, et auxquels il eut suffi de déposer +leurs démissions sur la table du conseil, pour dissoudre +le gouvernement et rendre impossible l'exécution de Riel.</p> + +<p>Sir HECTOR LANGEVIN,</p> + +<p>L'Hon. J. A. CHAPLEAU, et</p> + +<p>Sir A. P. CARON, ce renégat couvert d'un tel excès d'opprobre, +que depuis les scènes de cannibalisme dont Winnipeg +a été souillé, les gens que se respectent hésitent même à +prononcer son nom.</p> + +<p>A cette responsabilité s'ajoute celle des journaux, leurs +organes; des journaux complices de l'orangisme, qui ont +consenti à servir d'instrument entre les mains des ministres; +à colporter les mensonges par lesquels on nous a trompés, à +préparer par d'odieuses manoeuvres le crime qu'on voulait +commettre; des journaux dont la trahison a été double;--car +en même temps qu'ils nous ont trompé avec préméditation +sur les intentions des ministres, ils ont trompé sciemment +les ministres sur l'état de l'opinion publique dans notre +province.</p> + +<p>Pour complaire à leurs maîtres, ils leur ont caché la vérité +qui eût peut-être été mal reçue, mais qui leur eût donné à +réfléchir et qui eût sans doute arrêté leurs mains, au moment +de donner la signature fatale.</p> + +<p>Pour se donner de l'importance, pour céder à la gloutonnerie +du servilisme qui les caractérise, ils se sont portés +forts auprès de leurs maîtres, qu'après le meurtre comme +avant, ils seraient de taille à continuer à tromper le peuple et +à assurer l'impunité à la trahison. [3] Et ils ont contribué +par là à inspirer aux ministres canadiens-français une confiance, +sans laquelle leur intérêt eut peut-être fait à la dernière +heure ce que leur conscience et leurs remords n'avaient pas +suffi à leur dicter.</p> + +<p>[Note 3: Le 13 octobre, M. VANASSE, M. P., directeur du <i>Monde</i>, +a déclaré dans une assemblée publique, à St. François du Lac, que si +Riel était pendu, il n'en continuerait pas moins à supporter le +ministère. Depuis lors, M. Vanasse paraît avoir changé d'avis.]</p> + +<p>Il ne servirait à rien de le dissimuler:</p> + +<p>C'est plus qu'une politique qui succombe, avec les hommes +qui en étaient les représentants et qui en portent la tache au +front.</p> + +<p>C'est tout un système que s'effondre.</p> + +<p>C'est une phase de notre histoire qui vient de prendre fin +au pied du gibet d'un de nos frères.</p> + +<p>Assez de mensonges!</p> + +<p>Assez d'exposés fallacieux!</p> + +<p>Assez de comptes fantastiques!</p> + +<p>Assez de partis pris de se tromper soi-même et de tromper +les autres!</p> + +<p>Assez de la politique de clinquant, d'apparence, de décor +de théâtre, de fausse union dont tous les profits nous échappent +et au nom de laquelle on nous impose des sacrifices sans +réciprocité!</p> + +<p>Que n'a-t-on pas tenté, hélas! avec succès, pour nous +endormir avec des paroles mielleuses, pour nous tromper avec +des compliments et des phrases toutes faites, pendant qu'on +travaillait à nous égorger.</p> + +<p>Nous a-t-on assez répété que nous étions les piliers de la +Confédération; que l'Angleterre voyait en nous les soutiens +les plus éprouvés du loyalisme; et que l'indépendance de la +race française dans le Nouveau-Monde était désormais un +fait acquis; et que nous pouvions voguer en pleine confiance +et toutes voiles vers l'avenir, à l'ombre du régime qui garantissait +notre langue, nos institutions et nos lois?</p> + +<p>Dans quelle sécurité nous dormions, lorsque le meurtre du +16 novembre nous a enfin réveillés.</p> + +<p>Eh bien, examinons les choses froidement et faisons le +bilan de nos pertes, comme il convient à des hommes résolus +à voir le péril tel qu'il est, à l'aborder de front et à en +triompher.</p> + +<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, et la Confédération +que est son oeuvre, nous étions théoriquement avec +Ontario sur un pied d'égalité absolue.</p> + +<p>En fait, notre discipline politique nous avait fait les maîtres; +et nos voix déterminaient la balance du pouvoir, en faveur +du parti que nous soutenions, quel qu'il fût.</p> + +<p>Aujourd'hui, nous sommes en minorité: et la seule excuse +que nos ministres aient encore trouvée à leur trahison est +que nous devons céder devant le nombre, et que, l'eussent-ils +voulu, ils eussent été impuissants à empêcher le meurtre de Riel.</p> + +<p>Vaine excuse! Menteuse défaite! Nous n'en sommes pas +encore là, et nos ministres nous abaissent pour tenter de se +disculper; mais le seul fait qu'un tel argument ait pu être +produit, indique le chemin parcouru et témoigne que ce mensonge +ne tarderait point, si nous n'y mettions le holà, à devenir +une vérité.</p> + +<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, il était admis +en principe que le ministère se composait de deux factions +égales. Nous avions souvent le premier ministre. La retraite +des nôtres entraînait la dissolution du cabinet. En fait, leur +volonté prévalait le plus souvent.</p> + +<p>Aujourd'hui, nous comptons à Ottawa trois ministres sur +treize; et c'est leur opinion, sur leur propre importance, que +s'ils s'étaient retirés à l'occasion de l'exécution de Riel, on +aurait tranquillement passé outre, sans même faire attention +à eux.</p> + +<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, nous avions +conquis dans le parlement uni, l'usage de la langue française +malgré la loi.</p> + +<p>Aujourd'hui, la langue française est devenue légale. Mais +il n'y a pas à Ottawa un ministre canadien-français, qui osât +parler autrement qu'en anglais, dans une discussion du +Parlement.</p> + +<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le ministère +Lafontaine-Baldwin faisait voter des indemnités aux victimes +de 1837.</p> + +<p>Aujourd'hui, les journaux ministériels insultent les patriotes +et le ministère fait pendre Riel.</p> + +<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le Nord-Ouest +était français.</p> + +<p>Aujourd'hui, tout notre or, qui eut pu être consacré à coloniser +la province de Québec, a passé dans le Nord-Ouest, dont +on a fait à nos frais une terre anglaise, d'où l'on expulse les Métis +en confisquant leurs terres et où l'on pend Riel aux acclamations +des spéculateurs, des <i>jobbers</i> et des fanatiques de Winnipeg.</p> + +<p>Pendant ce temps-là qu'ont fait nos ministres?</p> + +<p>Ont-ils combattu pour nous?</p> + +<p>A défaut de combattre, nous ont-ils révélé leur impuissance +et le péril?</p> + +<p>Non! Ils ont gardé leurs places!</p> + +<p>L'an dernier, à pareille époque, on publiait à Québec, un +gros volume en tête duquel se trouvait une gravure avec +cette inscription:</p> + +<p>SIR HECTOR LANGEVIN <i>chef du parti conservateur dans le +Bas-Canada.</i></p> + +<p>Qu'a fait Sir Hector Langevin?</p> + +<p>Il a été pour Sir John A. Macdonald un employé laborieux; +mais jamais il n'a rien dirigé, ailleurs, que sur les gravures, +grassement rétribuées de ses flatteurs.</p> + +<p>Dans ce bureaucrate, devenu chef d'un parti et transformé +par les circonstances, en représentant d'un peuple, il n'y a +jamais eu l'étoffe d'un homme d'État ni le coeur d'un patriote.</p> + +<p>Tout entier aux inspirations d'une nature étriquée, bouffie +de vanité, et prompte à satisfaire cette vanité avec l'apparence +du premier rang dans les emplois du second, Sir Hector Langevin +n'a peut-être pas compris une seule minute la grandeur +du rôle que lui assignait, dans le gouvernement fédéral, sa +situation de <i>leader</i> du parti canadien-français et +<i>d'alter ego</i> de Sir John A. Macdonald.</p> + +<p>Ce successeur de Cartier n'avait pas hérité une goutte de +son sang fier et généreux, un atome de son instinct de +commandement et de la haute idée que se faisait Cartier de la +responsabilité et des devoirs d'un chef de parti. On peut mesurer +aujourd'hui, à la lueur sinistre des événements, ce que l'influence +canadienne-française a perdu, par sa faute depuis +qu'il est au pouvoir.</p> + +<p>Il fallait une grande catastrophe pour nous faire ouvrir les +yeux et pour nous sauver.</p> + +<p>Mais la semence des martyrs est féconde.</p> + +<p>L'échafaud de Riel ne marque pas seulement la fin d'une époque +néfaste.</p> + +<p>Il marque l'aurore d'un ère de réparation, dans laquelle, +chassant les traîtres qui nous ont vendu et renonçant +aux funestes divisions qui ont failli nous perdre, avec l'aide +de Dieu, nous soutiendrons ensemble le bon combat pour la Patrie.</p> + +<p>Si, comme notre religion nous en donne la divine assurance, +du haut de leur demeure céleste les âmes des morts +s'intéressent encore aux épreuves de ceux qui vivent sur la +terre, l'âme de notre frère métis tressaillera de contentement +en sachant que le sacrifice de sa vie n'a pas été perdu, et +qu'une fois de plus la mort des martyrs aura servi au triomphe +final de la justice et à la ruine des persécuteurs.</p> +<br><br> + +<h3>TESTAMENT DE RIEL</h3> + +<h4>PRISON DE REGINA.</h4> +<br> + +<p class="mid"><b>Testament de Louis David Riel.</b></p> + +<p>Je fais mon testament, conformément au conseil qui m'a été donné par +le R. P. Alexis André, mon charitable confesseur et très dévoué +directeur de conscience.</p> + +<p>Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je déclare que ceci est +mon testament, que j'ai écrit librement dans la pleine possession de +mes facultés mentales.</p> + +<p>Les hommes ayant fixé le 10 novembre prochain, comme la date de ma +mort, et comme il est possible que la sentence soit exécutée, je +déclare d'avance que ma soumission aux ordres de la Providence est +sincère, que ma volonté s'est rangée avec une entière liberté d'action, +sous l'influence de la grâce divine de Notre Seigneur Jésus-Christ, du +côté de l'Église catholique, apostolique et romaine. C'est en Elle que +je suis né et par Elle aussi que j'ai été régénéré.</p> + +<p>J'ai rétracté ce que j'ai dit et professé de contraire à sa doctrine et +je le rétracte encore. Je demande pardon du scandale que j'ai causé. Je +ne veux pas qu'il y ait de différence entre moi et les prêtres de +Jésus-Christ, gros comme une tête d'épingle. Si je dois mourir le 10 de +ce mois, c'est-à-dire, dans quatre jours, je veux faire tout en mon +pouvoir, avec le secours de mon divin Sauveur, pour mourir en harmonie +parfaite avec mon Créateur, mon Rédempteur et mon Sanctificateur en +même temps qu'avec la sainte Église catholique. Si Dieu veut bien +m'accorder le bienfait inestimable de la vie, je veux de mon côté monter +sur l'échafaud et me résigner à la Providence en me tenant dégagé comme +je le suis aujourd'hui, de toutes les choses terrestres; car je comprends +que le plus sûr moyen de bien faire est de mettre ses desseins en +pratique d'une manière entièrement désintéressée, sans passion, sans +excitation, sous le regard de Dieu, en aimant son prochain, ses amis et +ennemis comme soi-même, pour l'amour de Dieu.</p> + +<p>Je remercie ma bonne et tendre mère pour m'avoir aimé d'un amour +si chrétien. Je lui demande pardon pour toutes les fautes dont je me +suis rendu coupable contre son amour, le respect et l'obéissance que je +lui dois. Je lui demande aussi pardon pour les fautes que j'ai commises +contre mes devoirs envers mon bien aimé et regretté père et envers sa +mémoire vénérable.</p> + +<p>Je remercie mes frères et soeurs pour le grand amour et la grande +bonté qu'ils ont eus pour moi. Je leur demande aussi pardon pour mes +fautes de toutes sortes et pour toutes les erreurs dont j'ai pu me +rendre coupable à leurs yeux.</p> + +<p>Je remercie mes parents et ceux de ma femme pour l'affection et la +bienveillance qu'ils m'ont toujours montrées--en particulier mon +affectionné et bien aimé beau-père; ma belle-mère, mes beaux frères et +belles-soeurs. A eux aussi je demande pardon pour tout ce qui, dans ma +conduite, n'a pas été bien ou aurait été mal.</p> + +<p>Je donne une franche et amicale poignée de main à mes amis de tout +âge et de tout rang, de toute classe et de toute condition. Je les +remercie pour les services qu'ils m'ont rendus. Ma reconnaissance, je +la témoigne particulièrement à ceux de mes amis, tant de ce côté-ci de +la frontière que de l'autre côté, qui ont daigné s'occuper de mes affaires en public, aux Oblats de Marie Immaculée, à la Société St. Sulpice et aux Soeurs grises +pour tous les bienfaits que j'ai reçus d'eux depuis mon enfance. Je leur +offre mes remerciements.</p> + +<p>J'ai des bienfaiteurs de l'autre côté de la frontière, des amis dont la +bonté pour moi a été au-delà de toute mesure. Je leur demande +d'accepter mes remerciements, d'excuser charitablement mes défauts. Si +ma conduite a pu, en quelque façon offenser, quelqu'un soit dans les +grandes choses ou dans les petites, je leur demande de me pardonner en +tenant compte des excuses qui peuvent être en ma faveur: et quant à la +somme de mes véritables fautes <i>mei culpabilitates</i>, j'espère +qu'ils auront la bonté de me les pardonner devant Dieu et devant les +hommes.</p> + +<p>Je pardonne de tout mon coeur, de tout mon esprit, de toutes mes forces +et de toute mon âme à ceux qui m'ont causé du chagrin, qui m'ont fait +de la peine, qui m'ont causé du dommage, qui m'ont persécuté, qui sans +raison m'ont fait la guerre pendant 15 ans, qui m'ont fait un semblant +de procès, qui m'ont condamné à mort, et s'ils désirent réellement me +vouer à la mort je leur pardonne entièrement, comme je demande à Dieu +de me pardonner entièrement toutes mes fautes au nom de Jésus-Christ.</p> + +<p>Je remercie ma femme pour sa bonté et sa charité à mon égard, pour la +part qu'elle a prise si patiemment dans mes pénibles travaux et mes +difficiles entreprises. Je la prie de me pardonner la peine que je lui +ai causée volontairement. Je lui recommande d'avoir soin de ses petits +enfants, de les élever d'une manière chrétienne, avec une attention +particulière pour tout ce qui a rapport aux bonnes pensées, aux bons +discours, aux bonnes actions et aux bonnes compagnies.</p> + +<p>C'est mon désir que mes enfants soient élevés avec grand soin en tout +ce qui touche à l'obéissance à l'Église, leurs maîtres et leurs +supérieurs. Je leur recommande de montrer le plus grand respect, la plus +grande soumission et la plus complète affection envers leur bonne mère. Je ne laisse à mes enfants ni or ni argent, mais je supplie Dieu, dans +son infinie miséricorde de remplir mon esprit et mon coeur de la vraie +bénédiction d'un père que je désire leur donner: Jean, mon fils, +Angélique, ma fille, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du +Saint-Esprit, pour que vous vous appliquiez à connaître la volonté de +Dieu et soyiez fidèles à l'accomplir en toute piété et sincérité; pour +que vous pratiquiez la vertu fermement et simplement, sans parade ni +ostentation, pour que vous fassiez le plus de bien possible sans manquer +aux autres dans la limite d'une juste obéissance au clergé constitué, +prêtres et évêques, surtout à votre évêque et à votre confesseur. Je +vous bénis, pour que votre mort soit douce, édifiante, bonne et sainte +aux yeux de l'Église et Jésus-Christ Notre Seigneur.--<i>Amen</i></p> + +<p>Je vous bénis, enfin, pour que vous cherchiez et trouviez le royaume de +Dieu et pour que vous puissiez de plus reposer en Jésus, Marie, et +Joseph. Priez pour moi.</p> + +<p>Je laisse mon testament au Rév. Père Alexis André mon confesseur. +Je prie mes amis de partout de tenir le nom du Père André côte à côte +avec le mien! Je l'aime le Père André.</p> + +<p>LOUIS DAVID RIEL,</p> + +<p>fils de Louis Riel et de Julie de La Gimodière.</p> +<br><br> + +<h3>Lettre de Riel à M. F. X. Lemieux</h3> +<br> + +<p class="rig">PRISON DE REGINA, 3 NOVEMBRE 1885</p><br><br> + +<p>Monsieur François Xavier Lemieux,</p> + +<p>Bien cher ami et dévoué défenseur,</p> + +<p>En recevant votre lettre, je prends du papier pour vous répondre. Je +vous remercie de toutes vos démarches, de tout ce que vous avez fait +pour moi. Je remercie mes amis autant que je peux. Que Dieu leur rende +à tous, à vous, à chacun de mes bons avocats, à votre famille, à chacun +de vos petits enfants, le centuple de l'intérêt que vous me portez tous +ensemble. Surtout, que dans l'autre monde votre récompense soit belle.</p> + +<p>J'ai reçu de tristes nouvelles de ma famille. Le 21, ma chère femme a +mis au jour un enfant qui n'a vécu que deux ou trois heures. Elle-même +a été en danger, paraît-il, pendant quelques jours. Mais hier j'ai reçu +une lettre du 28, même date que la vôtre. Et l'on m'apprend qu'elle est +mieux; que mes chers petits enfants sont gais et joyeux. Ce qui me +reconsole de la mort de mon tout petit (que je n'ai pu embrasser) c'est +qu'il a eu le temps d'être ondoyé.</p> + +<p>Cher monsieur et ami, les <i>appels</i> ne m'ont jamais inspiré grande +confiance, parce qu'il eut fallu à l'Angleterre renverser tout son +système d'administration de la justice, dans le Manitoba et surtout +dans le Nord-Ouest. Entendre l'appel, c'eût été condamner ce qu'Ottawa +a fait depuis quinze ans et condamner les approbations que l'Angleterre +lui a données, en tout, dans le système judiciaire de ce territoire.</p> + +<p>Le bon Père André vient me voir, assidûment. Hier, il est venu me dire +la messe, j'ai eu le bonheur de communier. La communion me soutient.</p> + +<p>Vous avez la bonté de dire que je rive mon nom éternellement à +l'histoire. C'est bon, pourvu que ma gloire soit édifiante.</p> + +<p>Ce à quoi je travaille surtout, c'est à poser les principes de l'équité +dans le gouvernement de mon pays natal et, par la grâce du bon Dieu, +à river mon âme éternellement au Sacré Coeur de Jésus; en autant qu'un +pauvre coeur comme le mien peut être assez intimement lié au Saint +Coeur du Sauveur pour dire qu'il lui est rivé.</p> + +<p>Vous paraissez étonné de ce que je suis calme. Vous devriez bien être +étonné plutôt de ce que je ne le suis pas plus. Car l'Archevêque Bourget +de son vivant m'a dit: <i>Tenez-vous prêt à tout événement en vous +conservant dans un calme inaltérable, je vous bénis.</i> Et le saint +évêque a prié pour moi. Or, j'ai confiance que ses prières en ma faveur +ont été exaucées, et que je suis à l'ombre de sa bénédiction.</p> + +<p>Ce matin, de bonne heure, l'un des plus beaux anges de Dieu m'a apparu, +et m'a dit: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...» Et en +entendant ces paroles j'ai éprouvé une grande consolation. Cet ange est +un des anges gardiens de la droiture parmi les hommes. La merci le porte +sur ses ailes. C'est un des messagers de la clémence de Dieu la plus +grande. Et j'ai vu que l'ange était carrément en faveur de ma cause. Je +pense qu'il m'a été envoyé à cause des efforts que je fais pour ne pas +me distraire de ce qui me paraît juste. Vous autres qui voyez tout ce +qui se passe, tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, vous pourrez voir +aujourd'hui, 4 novembre, s'il arrive quelqu'événement propre à justifier +ces paroles: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...»</p> + +<p>Cher monsieur et ami, la Providence toute bonne m'a mis en rapport +avec vous. Vous m'avez tendu la main, monsieur Fitzpatrick et vous +dans le temps de besoin pressant. Soyez-en bénis. Il ne vous a guère +été possible de plaider ma cause devant la cour de Regina.</p> + +<p>Mais votre dévouement a fait des efforts et des luttes que la main de +Dieu a déjà mis dans la balance des bonnes oeuvres. Celui qui ne laisse +pas perdre les verres d'eau ne laissera pas perdre tant de générosité. +Que votre dame reçoive mes humbles respects et mes remerciements pour +les prières qui s'élèvent du coeur de ses petits enfants, en ma faveur. +Car si vos petits enfants prient pour moi, il ne m'est pas permis de +douter que j'en sois pour beaucoup redevable à madame Lemieux.</p> + +<p>Mes compliments, mes remerciements au docteur Fiset; j'aurais aimé +savoir s'il a reçu la pièce de poésie que je lui ai envoyée au +commencement du mois d'août.</p> + +<p>Quoiqu'il arrive, j'espère que vous ne vous laisserez pas ennuyer par +les reproches malveillants. Les échecs ne m'étonnent pas. C'est contre +les échecs que je travaille depuis quinze ans. C'est malgré les échecs +que je suis resté fidèle à nos amis. Et moi qui prie Dieu de bénir mes +ennemis, comment voulez vous que je ne vous tienne pas dans l'étage le +plus élevé de mon estime.</p> + +<p>Tout à vous,</p> + +<p>LOUIS «DAVID» RIEL.</p> +<br><br> + +<h3>LETTRE DU R. P. ANDRÉ, O. M. I.</h3> +<br> + +<p>S'il est quelqu'un qui puisse parler en connaissance de cause du drame +de Regina c'est bien le R. P. André, le confesseur et l'ami intime de +Louis Riel, celui qui, pendant les cinq mois sa captivité du chef métis, +ne l'a pas abandonné un seul instant, et l'a accompagné jusqu'à la +dernière minute après l'avoir préparé à la mort.</p> + +<p>Quatre jours après l'exécution, le lendemain des tristes funérailles de +Riel, encore sous l'impression à la fois lugubre et exaltante du drame +qui venait de se dénouer sur l'échafaud, le P. André a écrit une longue +lettre à son ami M. F. X. Lemieux pour lui raconter les derniers +moments de son infortuné client.</p> + +<p>C'est une véritable page d'histoire, dictée par un coeur d'apôtre, +écrite sous l'inspiration des plus sublimes sentiments qui puissent +animer un chrétien. Riel, aux yeux du P. André, n'est plus le patriote +qui a défendu jusqu'au bout et qui va payer de son sang la tardive +justice qu'un gouvernement tyrannique se résout enfin de rendre à sa +race: en face de la mort, les intérêts terrestres s'effacent, et le zélé +missionnaire n'a plus devant lui que le martyr chrétien qui, soutenu par +une force surhumaine, ayant demandé à grand cris au ciel de lui +pardonner ses offenses, pardonne ensuite lui-même à ses pires ennemis, à +ses bourreaux, et marche à la mort du pas allègre des martyrs des +premiers siècles, un crucifix à la main, une prière et un sourire aux +lèvres.</p> + +<p>Cette fin sublime, dont le récit qu'en fait le missionnaire fera verser +bien des larmes, console le P. André. Admirons la force d'âme, le +dévouement trop souvent incompris de ces religieux que, comme le Père +André, ont quitté leurs pays pour aller au loin évangéliser de pauvres +sauvages; pour eux, les peines de toutes sortes, physiques ou morales, +sont des faveurs qu'ils recherchent. Ce sont des héros sous leur humble +soutane, que ces hommes prédestinés, dont le dévouement sait toujours +s'inspirer aux sources les plus sublimes.</p> + +<p>Le P. André a plus que tout autre homme connu ce qu'était Louis Riel, +et le témoignage qu'il en rend relève, au-dessus de tout ce qu'on a pu +en dire jusqu'ici, la noble figure du patriote métis dans l'estime de +tous les chrétiens.</p> + +<p>Mais laissons la parole au dévoué missionnaire. Voici en quels termes +le confesseur s'adresse à l'avocat de Riel:</p> +<br> + +<p class="rig">Regina, le 20 novembre 1885.</p><br><br> + +<p>MONSIEUR ET CHER AMI,</p> + +<p>Au moment de quitter Regina, je veux être fidèle au désir formellement +exprimé par le défunt Louis David Riel, de vous adresser quelques mots.</p> + +<p>La nuit qui a précédé sa mort, me trouvant seul avec lui dans sa +cellule, m'a recommandé de vous écrire en son nom pour vous remercier, +vous et M. Fitzpatrick, ainsi que M. Greenshields, des efforts nobles +et généreux que vous avez faits pour le défendre et le soustraire +à la potence. Dans ce témoignage, il comprend tous les coeurs généreux +tant français qu'irlandais, qui se sont intéressés à son malheureux +sort. Durant cette nuit si remarquable et dont le souvenir ne s'effacera +jamais de ma mémoire, il a prié avec une ferveur extraordinaire pour +vous, cher monsieur, conjurant le Seigneur de vous bénir à jamais ainsi +que votre épouse et vos chers petits enfants, en reconnaissance de tout +ce que vous aviez fait pour lui. Il a été extrêmement touché en +apprenant de ma bouche toute les démarches que vous faisiez pour le +sauver de la corde; il a surtout été fort ému quand je l'ai informé +que M. Fitzpatrick, à peine débarqué de son voyage en Angleterre, +s'était rendu en toute hâte à Ottawa pour tenter un dernier effort en +sa faveur. Mais rien au monde ne pouvait le sauver. La détermination de +le détruire était un parti pris chez sir John Macdonald depuis +longtemps, et les ministres Canadiens-français, nos défenseurs naturels, +cédaient avec empressement à la volonté despotique de leur maître! Tous +ces souvenirs étaient vivement présents à l'esprit du pauvre Riel, la +veille de sa mort, et son coeur, malgré les angoisses qui devaient le +remplir, était plein de reconnaissance pour tous ceux qui lui avaient +témoigné de la sympathie dans ses malheurs.</p> + +<p>«Père André, me disait-il en me pressant dans ses bras, soyez +l'interprète de mes sentiments d'affection et reconnaissance pour le +peuple de la province de Québec, pour mes amis si nombreux aux +États-Unis, pour les Irlandais du Canada, et assurez-les que Riel en +mourant a eu un souvenir pour eux tous, et je leur fais une dernière +requête, c'est de ne pas m'oublier dans leurs prières.»</p> + +<p>Mon cher Lemieux, notre pauvre ami Riel est mort en brave, en saint. +Jamais mort ne m'a plus consolé et édifié que cette mort! Je +remercie le Seigneur de m'avoir rendu témoin de toute la vie que Riel +a mené en prison. Il passait tout son temps à prier et à se préparer +au passage terrible de cette vie à l'éternité, et Dieu lui a accordé de +faire une mort héroïque. Il a, si je puis me permettre cette +expression, ennobli et comme sanctifié l'échafaud; le supplice auquel +il a été condamné, loin d'être une ignominie pour lui, est devenu par +suite des circonstances qui l'ont accompagné, une véritable apothéose de +Riel. Le gouvernement ne pouvait mieux faire pour rendre immortel le nom +de Riel et se couvrir d'infamie aux yeux de l'histoire, qu'en faisant +exécuter la sentence comme il l'a fait.</p> + +<p>Sir John, dans sa politique du Nord-Ouest, a toujours eu le rare +mérite de faire tout le contraire de tout ce que lui demandaient les +vrais amis du pays, et dans cette circonstance, où de toute parts on lui +a dit que Riel mort serait cent fois plus dangereux que vivant, il a +suivi son ancien principe d'avoir pour politique son caprice et sa +volonté arbitraire.</p> + +<p>Riel est mort, mais son nom vivra dans le Nord-Ouest quand le nom +de Sir John, son implacable ennemi, sera depuis longtemps oublié, +malgré toutes les affirmations au contraire de ses adulateurs +intéressés.</p> + +<p>Le <i>Leader</i> de Regina, que n'aimait guère Riel, a été obligé de rendre +hommage à cette grande et magnifique mort. Vous en recevrez un numéro +qui vous initiera à toutes les circonstances qui ont marqué cette +mémorable mort.</p> + +<p>Toute la nuit qui a précédé sa mort, Riel n'a pas manifesté le moindre +symptôme de frayeur. Il a prié une grande partie de la nuit, et cela avec +une ferveur, une beauté d'expression et une contenance qui le +transfiguraient et donnaient à sa physionomie une expression de beauté +céleste.</p> + +<p>Mon cher ami, je ne puis vous dire les tristes impressions que j'ai +éprouvées en tenant compagnie à ce prisonnier pour lequel j'avais le +respect et la vénération qu'on a pour un saint. Voilà vingt-cinq ans que +j'exerce le saint ministère et je puis vous assurer que jamais mort ne +m'a tant édifié et consolé à la fois. Toute la nuit, il n'a pas eu une +seule parole de plainte contre sa sentence de mort, ni contre ses +persécuteurs: il était gai, joyeux en voyant sa captivité près de se +terminer. Il me disait souvent:</p> + +<p>«Je ne puis vous dire combien je me sens heureux de mourir; mon coeur +surabonde de joie,» et il riait de bon coeur, il m'embrassait avec +effusion, me remerciait chaleureusement d'être resté jusqu'au bout avec +lui. Comme je lui manifestais ma crainte de voir une crise survenir quand +viendrait le moment suprême, il me disait avec force: «Ne craignez pas, +je ne ferai pas honte à mes amis et je ne réjouirai pas mes ennemis ni les +ennemis de la religion en mourant en lâche. Voilà quinze ans qu'ils me +poursuivent de leur haine et jamais encore ils ne m'ont fait fléchir; +aujourd'hui moins encore, quand ils me conduisent à l'échafaud, et je leur +suis infiniment reconnaissant de me délivrer de cette dure captivité qui +pèse sur moi. J'aime assurément mes parents, ma femme, mes enfants, mon +pays et mes compatriotes; la perspective d'être libre et de vivre avec eux +aurait fait battre mon coeur de joie. Mais la pensée de passer ma vie dans +un asile d'aliénés ou dans un pénitencier, mêlé à toute l'écume de la +société, obligé de subir tous les affronts, me remplit d'horreur. Je +remercie Dieu de m'avoir épargné cette épreuve et j'accepte +la mort avec joie et reconnaissance. Un nouveau sursis, dans les +dispositions d'esprit dans lesquelles je suis, m'affligerait grandement.»</p> + +<p>Il s'écriait comme dominé par une sorte d'enthousiasme religieux: +«L'oetatus sum in his quae dicta sunt mihi: in domum Domini ibimus.»</p> + +<p>«Soyez tranquille, Père André, je mourrai joyeux et courageux. Avec la +grâce de Dieu, je marcherai bravement à la mort.»</p> + +<p>Le croiriez-vous, monsieur Lemieux? Quoique sous le poids de tant +d'émotions qui se pressaient dans mon coeur, et placé dans une situation de +nature à m'exciter beaucoup, je puis vous affirmer que je passai une nuit +saintement heureuse, et les heures s'écoulèrent rapidement pour moi. Riel +fut occupé soit à prier et à écrire à ses parents et à ses amis, soit à +converser avec moi sur des sujets purement spirituels. Dans le cours de la +conversation, il me chargeait de différents messages. Il avait la même +courtoisie et douceur à l'égard des gardes, se prêtait volontiers à +écrire des paroles de souvenir à ceux qui lui en demandaient. C'est +singulier et extraordinaire comme il avait acquis l'estime et le respect de +tous ceux que venaient en contact avec lui. Il avait quelque chose qui +imposait le respect, et quoique poli, jamais il n'était familier avec +personne. Les hommes de police, les dames du Fort et quelques officiers +sympathisaient profondément avec Riel dans ses malheurs, et sa mort a créé +partout une sensation douloureuse.</p> + +<p>A cinq heures, je dis la messe pour lui et il y communia pour la dernière +fois avec une piété angélique. Après six heures, il demanda la permission +d'aller se laver et se préparer, regrettant qu'il n'eût pas reçu plus tôt +la notice afin de préparer ses effets et afin, dit-il, d'aller à la mort le +corps et l'âme purifiés, comme marque de respect pour la majesté du Dieu +qu'il allait rencontrer. Il aurait désiré être bien habillé, tant il avait +cette vertu de propreté et d'ordre si fortement imprimée dans son coeur. +Malgré la pauvreté de son accoutrement, il alla à la mort son habillement bien +épousseté, ses cheveux bien peignés: tout en lui respirait la propreté qui +était le symbole de la pureté de son âme.</p> + +<p>A huit heures et quart, quand l'assistant du shérif apparut à la porte +de sa cellule, n'osant annoncer l'ordre fatal dont il était le messager, +Riel devinant combien il en coûtait à M. Gibson de rompre le silence pour +lui annoncer la terrible nouvelle, s'adressant à lui, dit tranquillement et +sans aucune émotion: «Mr Gibson, you want me? I am ready.»</p> + +<p>Il partit sur ces mots, traversa le Guard room, marchant d'un pas +ferme et il monta le long escalier dont vous devez vous rappeler, lequel se +voyait en entrant dans le Guard room. Je craignais cette ascension, mais il +monta sans montrer ni faiblesse ni hésitation. Il me laissa loin derrière +lui, quand tout à coup, s'apercevant qu'il n'était pas suivi par son père +spirituel, il m'attendit au milieu de la grande chambre qui conduit à +l'échafaud. Quand je l'eus rejoint, nous continuâmes notre marche funèbre +en récitant des prières jusqu'à ce que nous eussions atteint la place +fixée pour l'exécution. Là, en face de l'échafaud, nous nous mîmes à +genoux et nous priâmes assez longtemps. Riel était le seul qui conservait +son sang-froid et sa présence d'esprit.</p> + +<p>Il se leva et alla se placer bravement sur l'échafaud, et, avant d'être +lancé dans l'éternité, il m'appela une dernière fois auprès de lui, +m'embrassa, me recommanda de ne pas oublier M. et Mme Forget pour leurs +bontés à son égard puis je m'éloignai de lui, et ayant tourné le dos à +l'échafaud, il me cria: «Courage, bon courage, mon père!» Et recommandant +son âme à Dieu, invoquant le Sacré-Coeur de Jésus, de Marie et de Joseph, +son invocation favorite, la trappe s'ouvrit sous ses pieds et il disparut.</p> + +<p>Sa mort fut presque instantanée, douce et paisible; ses traits restèrent +calmes et sa figure n'éprouva aucune contorsion.</p> + +<p>Jamais je n'ai vu de contenance plus radieuse que celle qu'il avait pendant +qu'il priait au moment de marcher à l'échafaud. La beauté de son âme +se reflétait sur son visage et un rayon de la lumière divine semblait +déjà illuminer sa figure. Ses yeux avaient un éclat extraordinaire et +paraissaient déjà se perdre dans la contemplation des grandeurs divines. +Jamais, je vous le répète, l'échafaud n'avait offert un spectacle si +sublime et si magnifique: les spectateurs étaient attendris et frappés du +grand spectacle qu'ils avaient sous les yeux; jamais cérémonie religieuse +n'avait ému et touché les coeurs comme la vue de Riel allant à la mort. +Le shérif, son assistant, le bourreau même, pleuraient d'attendrissement.</p> + +<p>Je suis revenu de cette pendaison consolé et encouragé par une pareille +mort et en remerciant Dieu de m'en avoir rendu témoin. Tout le monde +était sous l'empire d'une pareille impression.</p> + +<p>Riel voulait parler et prouver qu'il était prophète et remplir sa mission +jusqu'au bout. Ce fut un grand sacrifice pour lui de garder le silence +à ma demande. Vous avez, en effet, lui ai-je dit, une mission à remplir, +c'est de démontrer au monde comment un catholique animé par la foi et +soutenu par la grâce sait mourir: cette mission, il l'a admirablement +remplie, car il est mort comme le disait le <i>Leader</i>: «<i>as a +man and a christian.</i>»</p> + +<p>Il m'a fallu soutenir une lutte pour avoir son corps: le shérif Chapleau +m'a noblement soutenu et je dois dire que M. Chapleau a rempli ses +tristes fonctions avec une charité et un tact qui lui ont attiré la +reconnaissance de Riel. Il a montré qu'il était un homme de coeur et +d'esprit, et c'est un témoignage que je me plais à lui rendre.</p> + +<p>Le corps ne m'a été rendu qu'à minuit le mercredi au soir, le troisième +jour après la mort de Riel. Il m'a été impossible, malgré le vif désir +exprimé par lui, de transporter son corps à St. Boniface. C'est toute +une histoire que celle des difficultés que l'on m'a suscitées pour donner +la sépulture ecclésiastique à ce pauvre Riel. Le corps ayant été +transporté chez moi, nous avons ouvert le cercueil pour constater, comme le +bruit en avait couru, si on avait commis d'indignes outrages sur le corps +du défunt. Le shérif Chapleau, M. Davin, réacteur du <i>Leader</i>, MM. +Forget, Bourget, Bonneau, et d'autres citoyens se trouvaient +présents lorsque le cercueil a été ouvert. Nous fumes heureux de constater +que le corps était intact et qu'il avait été religieusement respecté. +Mais nous fumes tous frappés d'admiration quand le corps fut exposé devant +nous, de voir cette figure si calme et sur laquelle semblait courir un +ineffable sourire, comme pour marquer la paix dans laquelle son âme l'avait +laissé en partant pour un monde meilleur. Dans la matinée, un grand nombre +de personnes, hommes et femmes, vinrent visiter le corps et sortirent avec +la même impression.</p> + +<p>C'est un saint que ce pauvre Riel. Il suffit de le regarder pour être +convaincu de ce fait.</p> + +<p>Je ne puis vous faire comprendre tout ce que nous ressentîmes en +contemplant ce corps qui ne suscitait aucune de ces idées d'horreur +et de répulsion que fait d'ordinaire éprouver un cadavre, surtout le +cadavre d'un pendu. Les enfants eux-mêmes s'approchaient de lui sans +peur et sans répugnance.</p> + +<p>Hier, à 9 h. et demie, nous avons eu le service des funérailles. Plusieurs +notables de la ville sont venus y assister. Le shérif Chapleau et tous +nos Canadiens de l'endroit s'y trouvaient. Cependant, il m'est pénible +de le constater, mais la chose nous a tous frappés et affligé: M. le juge +Bouleau a refusé de venir au service. C'est le seul dont le coeur ne se +soit pas laissé attendrir par la mort et une mort telle que celle de Riel, +qui sur l'échafaud à attendri même son bourreau.</p> + +<p>Mon cher monsieur Lemieux, je sais que ces détails vous seront précieux, +et pour moi c'est une consolation de m'entretenir de mon cher et +infortuné Riel. Vous aviez droit, par le dévouement que vous lui avez +montré, de connaître tout ce qui concerne les derniers moments de ce +client qui vous était cher à tant de titres.</p> + +<p>En vous priant de présenter mes affectueux souvenirs à MM. Fitzpatrick +et Greenshields et de saluer votre femme et vos enfants,</p> + +<p>Je suis,</p> + +<p>Votre dévoué ami,</p> + +<p>A. André O. M. I.</p> + +<p>P. S.--La <i>Minerve</i> et le <i>Nouvelliste</i> pourront de nouveau +attaquer l'authenticité de cette lettre; mais vraiment, ils sont simples, +ces gens qui mettent en doute l'existence d'une lettre qui a fait le tour +de la presse sans aucune protestation de ma part.</p> + +<p>Encore une fois, je vous salue affectueusement. Je me rends à +Saint Boniface avant de retourner dans ma maison. Je vais voir la famille +du pauvre Riel.</p> +<br><br> + + +<h3>LES MÉTIS</h3> +<br> + +<p>Le dernier témoignage de Louis Riel en faveur de son peuple.</p> + +<p>Une dépêche de Regina, il y a quelques jours, annonçait que parmi les +papiers laissés par Louis Riel au soins de son confesseur, le Père André, +il y en avait un d'une importance majeure--un papier traitant du +soulèvement Métis au Nord-Ouest. Le STAR de suite fit pour l'obtenir des +démarches qui eurent un plein succès.</p> +<br> + +<p><b><i>Jésus! sauvez-nous! Marie! intercédez pour nous! Saint Joseph! +priez pour nous!</i></b></p> + +<h4>LES MÉTIS DU NORD-OUEST.</h4> + +<p>Les Métis ont pour ancêtres paternels, les anciens employés des compagnies +de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest; et pour ancêtres maternels des +femmes sauvages appartenant aux diverses tribus.</p> + +<p>Le mot français, Métis, est dérivé du participe latin Mixtus, qui signifie +Mêlé: il rend bien l'idée dont il est chargé.</p> + +<p>Toute appropriée que l'expression anglaise correspondante, +<i>Half-breed</i>, fût à la première génération du mélange des sangs, +européen et le sang sauvage son mêlés à tous les degrés, elle n'est plus +assez générale.</p> + +<p>Le mot français, Métis exprime l'idée de ce mélange d'une manière aussi +satisfaisante que possible; et devient par là-même un nom convenable de +race.</p> + +<p>Une petite observation, en passant et sans faire de peine à personne.</p> + +<p>Des gens très polis, très gentils d'ailleurs, viennent dire parfois à un +Métis: «Vous n'avez pas l'air métis du tout. Vous n'avez pas beaucoup de +sang sauvage assurément. Quand même, vous passeriez partout pour un blanc +pur.»</p> + +<p>Le Métis, à moitié déconcerté par le ton de ces assertions, voudrait bien +revendiquer son origine tant d'un bord que de l'autre. La crainte de +troubler ou de dissiper tout-à-fait la douceur des persuasions de ses +interlocuteurs le retient. Pendant qu'il hésite à choisir entre les +différentes réponses qui se présentent à son esprit, des paroles comme +celles-ci achèvent d'emporter son silence d'assaut. «Ah! bah! Vous n'avez +presque pas de sang sauvage. Vous n'en avez pas pour la peine.» Voici +comment les Métis pensent là-dessus en eux-mêmes. «C'est vrai que notre +origine sauvage est humble, mais il est juste que nous honorions nos mères +aussi bien que nos pères. Pourquoi nous occuperions-nous à quel degré de +mélange nous possédons le sang européen et le sang indien? Pour peu que +nous ayons de l'un ou de l'autre, la reconnaissance et l'amour filial ne +nous font-ils pas une loi de dire: Nous sommes Métis.»</p> + +<p class="mid">LE PAYS DES MÉTIS</p> + +<p>Pour avoir une idée assez juste de la condition ou se trouvaient les Métis +au commencement de l'année 1885, dans le Nord-Ouest, et en particulier +dans la Saskatchewan, il faut un peu savoir comment ils étaient situés +avant la Confédération.</p> + +<p>C'étaient des gens qui avaient à eux en propre le Territoire de Nord-Ouest. +Le sang indien de leurs veines établissait le droit ou le titre qu'ils +avaient à la terre. Ils avaient la propriété du sol conjointement avec les +sauvages.</p> + +<p>Mais à elle seule la valeur foncière de leur pays représentait une grosse +somme.</p> + +<p>Parlons seulement des terres que le Nord-Ouest comprend dans les limites +qui lui sont actuellement assignées, sous ce nom, en dehors du Manitoba et +du Keewatin: nous avons un territoire d'environ 1,195,720,000 acres, en +étendue. En divisant ce nombre par le chiffre de la population métisse et +indienne, et en les supposant aussi nombreuse l'une que l'autre, chacune +d'elles se trouvait à partager le Nord-Ouest en deux moitiés égales, +l'hypothèse que nous faisons toute proche de la réalité, donnant aux Métis +aussi bien qu'aux sauvages une part d'à peu près 597,860,000 acres.</p> + +<p>Pour faire une estimation quelconque des terres sauvages du Nord-Ouest +avant la Confédération, disons à la première idée venant, que ces terres +valaient à l'Indien quinze cents l'acre. En prenant cette modeste</p> + +<p class="mid">ÉVALUATION POUR POINT DE DÉPART</p> + +<p>les Sauvages du Nord-Ouest, avec leur sol de 597,860,000 acres de +superficie, possédaient un bien-fonds valant comme $89,679,000.00.</p> + +<p>Mais il y a ici même une considération à intercaler dans ces aperçus; les +Métis, sans avoir le don d'utiliser la terre, d'après les développements et +les ressources d'une civilisation avancée, la bâtissaient cependant, la +labouraient, la clôturaient et l'employaient à beaucoup plus grand +avantage que ne faisaient les indiens; à ce point qu'elle valait dans le +moins deux fois plus à eux qu'aux Sauvages, c'est-à-dire que pendant que +l'Indien pouvait raisonnablement demander 15 cent pour son acre, le Métis +était en droit d'en exiger 30 pour le sien.</p> + +<p>La moitié métisse du Nord-Ouest, 597,860,000 acres, équivalait donc à un +capital d'à peu près $178,358,000.00.</p> + +<p>Voilà de combien les Métis étaient riches en valeur foncière de leur pays +avant la Confédération.</p> + +<p>La Puissance ne dira pas que j'exagère. Elle ne peut pas prétexter non plus +que mon calcul est abstrait, ni que mes avancés manquent d'appui. Car les +Métis avec les Sauvages jouissaient alors du Nord-Ouest, comme la +Confédération en jouit, à présent qu'elle nous l'a dérobé.</p> + +<p>Nous n'empruntions pas d'argent sur notre Territoire. Mais nous pouvions le +faire. En attendant, nous vivions à même notre immense pays, dont la +richesse en pelleteries était, on peut dire inépuisable, où la chasse de +toutes sortes abondait; où les rivières étaient une source de bien-être +par la quantité du poisson dont les eaux étaient remplies; où les fruits +sauvages même contribuaient à la nourriture et à l'entretien des enfants du +sol.</p> + +<p>Et de quel prix n'était pas pour nos bestiaux et pour nos chevaux l'herbe +luxuriante dans ces plaines du Manitoba et dans ces prairies de la zone +fertile du Nord-Ouest, si renommées?</p> + +<p>Que dirai-je du fameux commerce des robes? Le bison couvrait littéralement +les plaines du Nord-Ouest. Cette seule ressource était incalculable.</p> + +<p>De plus, les Métis cultivaient la terre pour en avoir ce qui leur était +nécessaire. Leurs jardins et leurs récoltes étaient quelque chose +d'enviable.</p> + +<p>L'énumération des biens que ma plume effleure en ce moment, n'est pas +imaginaire, comme certaines gens pourraient le croire; mais elle est +basé sur des faits et des réalités que la plus grande partie de la +population métisse actuelle et que des milliers d'émigrés peuvent +certifier, puisque je parle d'un d'un état de choses qui existait il y a +quinze ans et qui dura même plusieurs années en deçà. Qui est-ce qui refusera donc d'admettre qu'en jouissant de leur +part du Nord-Ouest, ils en jouissaient avant la Confédération, les Métis +vivaient aussi richement que si leurs terres évaluées, comme je fais plus +haut, à 179,358,000.00 leur eussent donné tous les ans un revenu, serait-ce +trop de dire de trois par cent et de compter ainsi en leur faveur la somme +totale en intérêt d'environ $5,381,740.00. Je m'adresse aux hommes d'affaires, aux capitalistes; qu'il leur plaise de répondre pour moi à tous +ces journaux bêtes et ignorants ou malhonnêtes de l'Ontario qui n'écrivent +depuis quinze ans sur mes oeuvres et sur mes actes que pour calomnier, +induire en erreur et que pour divaguer. C'est vrai que le Nord-Ouest était +fermé comme en clef par la compagnie de la Baie d'Hudson et par +l'Angleterre qui y soutenait cette compagnie; les marchés manquaient; les +produits n'avaient pas d'écoulement; à cause de cela, il était +presqu'inutile de se livrer exclusivement ou tout de bon à la culture. La +compagnie de la Baie d'Hudson, en sa qualité de société commerciale, +revêtue de l'autorité gouvernementale, était à même toutes les richesses +du Nord-Ouest. Elle les absorbait sans cesse en privant continuellement +le pays des améliorations publiques et des progrès que tant de biens les +mettaient en lieu d'attendre de ses administrateurs. Sous le joug des +Aventuriers de la Baie d'Hudson, il était impossible aux Métis de prendre leur essor comme population, mais leur patrie était d'une opulence +naturelle telle qu'il était malaisé même à la compagnie, toute sordide +qu'elle fût de les appauvrir individuellement. L'eau haute à la Rivière +Rouge, les sauterelles et la picote dans tout le Nord-Ouest éprouvèrent à +plusieurs reprises les Métis. Mais ces années de peine et de contre-temps +faisaient exceptions. Les heureux changements que le mouvement populaire +de '49 avait effectués dans le trafic, par l'abolition pratique du +monopole prétendu légal de la compagnie; et la liberté que tout chacun +avait de commercer depuis cette époque, augmentaient de jour en jour ces +chances de bien-être.</p> + +<p>Lorsque la Puissance arriva au Nord-Ouest en 1870 elle y trouva donc une +population qui, laissée à elle-même, eut été à l'aise non seulement pour le +moment, mais même pour bien des années. Elle y trouva les Métis qui, par +le fait même d'être chez eux et d'avoir leur pays à eux, avaient comme tout +autre peuple, leur avenir.</p> + +<p class="mid">AVANT LA CONFÉDÉRATION</p> + +<p>Les Métis, par leur supériorité sur les tribus indiennes, les dominaient +mais sans abus de force. Quelquefois, à la chasse, les Indiens déclaraient +la guerre aux Métis, ou leur volaient des chevaux. Satisfaction était +demandée en cas de refus, la nation métisse entrait en guerre avec les +malveillants. Mais il est à remarquer qu'elle ne fit jamais de luttes +agressives. Les combats étaient ceux de la défense ou de la protection du +droit. En retour, Dieu aidant, elle est toujours demeurée victorieuse des +Tribus qui l'attaquaient. Comme peuple primitif, simple, de bonne foi, +placé par la Providence dans une heureuse abondance de biens, et d'ailleurs +sans beaucoup d'ambition, les Métis n'avaient presque pas besoin de +gouvernement. Cependant, quand ils allaient à la chasse au bison, il se +faisait naturellement, au milieu d'eux, une pression d'intérêts. +Et tant pour maintenir l'ordre dans leurs rangs que pour se tenir en garde +contre les vols de chevaux et contre des attaques d'ennemis, ils +s'organisaient et se composaient un camp. Un chef était choisi; douze +conseillers étaient élus, avec un crieur public et des guides. Les soldats +se groupaient par dizaine. Tout chasseur était soldat. Chaque dizaine se +choisissait un capitaine. Quand arrivait le moment de l'organisation +militaire proprement dite, le chef en donnait avis: le premier soldat venu commençait par désigner celui qu'il +voulait avoir pour son capitaine. Neuf de ceux qui approuvaient ce choix le +suivaient. Ainsi le capitaine de chaque dizaine se trouvait-il placé à la +tête de soldats d'autant mieux décidés à le suivre partout que sa charge +au-dessus d'eux était un effet de leur confiance en lui et de leur choix +unanime.</p> + +<p>La chasse au bison se faisait à cheval. C'était beau de voir des centaines +de coursiers se cabrer, hennir, danser, piocher le sol de leurs pieds +ambitieux; demander la bride du désir, de leurs regards, à grands coups de +tête, et faisant toutes sortes de gestes; et ces</p> + +<p class="mid">CAVALIERS DE PREMIER ORDRE</p> + +<p>assis avec assurance comme dans des chaises, sur leurs petites selles de +cuir mou, ou milieu des fleurs en rasade dont elles étaient garnies; ayant +aux poignets les poignées de leurs fouets à plusieurs branches, le fusil +d'une main, les rênes de l'autre, retenant la fouge de leurs chevaux, les +ménageant jusqu'à ce qu'ils fussent rendus à portée du buffle.</p> + +<p>Les capitaines présidaient à la course; et veillaient à ce que personne ne +se lançât avant le mot d'ordre du capitaine en charge. Le mot donné, la +cavalcade bondissait. Un tourbillon de poussière obéissant au commandement +partait avec elle. Le buffle, en dévorant la prairie, prenait l'épouvante, +pour être bientôt rejoint par les coursiers alertes. Les cavaliers +entraient pêle-mêle dans la bande de boeufs sauvages; choisissaient à qui +mieux mieux les animaux les plus gros; chacun tirait, tous tiraient; en +tâchant de ne pas se frapper les uns les autres, en prenant garde aux +hommes et aux chevaux.</p> + +<p>J'ai vu ces courses. J'y ai pris part. Elles sont terribles. L'adresse des +chasseurs, leur extrême attention, et surtout la Providence pouvaient seule +prévenir les malheurs au risque desquels ces courses avaient lieu.</p> + +<p>De loin, c'était le grand spectacle d'une fusillade dans un nuage.</p> + +<p>Le conseil des chasseurs faisait des règlements. On les appelait les lois de +la Prairie. Le conseil était un gouvernement provisoire. C'était aussi un +tribunal qui prenait connaissance des infractions aux règlements, et de tous +les différends qu'avaient à lui présenter les personnes du camp.</p> + +<p>Les capitaines avec leurs soldats exécutaient les ordres et les jugements +du conseil.</p> + +<p>Dans les affaires ordinaires, le conseil agissait d'après son autorité +telle qu'elle lui avait été confiée; mais en matière d'importance plus +grande, il recourait au public, et ne basait ses décisions que sur une +majorité de tous les chasseurs.</p> + +<p>C'était l'état d'un peuple neuf, mais civilisé, et jouissant d'un +gouvernement à lui, fondé sur les vraies notions de la liberté publique et +sur celles de l'équité. Ce gouvernement provisoire, d'un rouage simple, qui +ne se formait que pour</p> + +<p class="mid">L'INTÉRÊT GÉNÉRAL,</p> + +<p>ne supportait pas d'émoluments, s'organisait partout où s'agglomérait une +caravane assez considérable, et cessait d'exister avec elle; s'organisait +pareillement dans tout établissement métis où une assez grande diversité +d'intérêts tendait à engendrer des difficultés, où il y avait des dangers +à conjurer, des hostilités à repousser. Les établissements métis étaient +les jalons de la civilisation future. Et leurs places sont si bien +choisies, qu'elles deviennent partout des centres sur lesquels l'émigration +s'appuie, pour coloniser et s'étendre dans toutes les directions.</p> + +<p>Les lois de la Prairie suivaient les Métis comme les règlements des mines +suivent les mineurs dans leurs exploitations.</p> + +<p>La Compagnie de la Baie d'Hudson était environnée du gouvernement des +Métis dans toute la zone fertile. Elle n'en prenait pas ombrage. Au +contraire, ses traiteurs et ses chasseurs, dans les camps, dans les +hivernements, dans les établissements métis faisaient la chasse, la traite, +commerçaient sous l'autorité du Conseil de la Praire et sous la protection +des lois métisses. Et c'était pour elle un rempart à l'abri duquel elle +était bien aise de se tenir, car il n'y a pas encore bien longtemps les +indiens étaient barbares autrement que la Puissance ne les a trouvés; ils +étaient nombreux, en lutte les uns avec les autres. Les partis de guerre +se croisaient dans toutes les directions. Les Cris, les Pieds-Noirs, les +Sioux du Minnesota, du Dakota, du Montana se disputaient le plumet avec de +la bravoure. Ce qui les rendit alors inopinément plus à craindre peut-être +qu'avant, c'est que par leurs rapports avec les blancs et toutes sortes de +gens livrés aux aventures, ils se trouvèrent, voilà une trentaine d'années, +mieux armés qu'ils ne l'avaient été jusque-là.</p> + +<p>Il eut été impossible à la compagnie de se maintenir, sans avoir à faire +des dépenses continuelles, nécessaires à l'entretien d'une force armée +considérable.</p> + +<p>Les Métis sont les hommes qui domptèrent ces nations sauvages par leurs +armes, et qui, ensuite, les adoucirent, par les bonnes relations qu'ils +entretenaient avec elles à la faveur de la paix. Ce sont eux qui mirent au +prix de leur sang, la tranquillité dans le Nord-Ouest.</p> + +<p class="mid">L'ENTRÉE DE LA PUISSANCE</p> + +<p>Quand la Puissance se présenta à nos portes, elle nous trouva donc dans le +calme. Elle trouva dans le Nord-Ouest non seulement le peuple Métis en +bonne condition de vivre sans elle, comme je l'ai montré dans le cours de +cet article, mais le peuple Métis avec un gouvernement à lui, libre, en +paix, et fonctionnant, faisant à son compte, l'oeuvre de la civilisation que +la compagnie et l'Angleterre n'eussent pas pu faire sans des milliers +d'hommes de troupes! un gouvernement de constitution définie, et dont la +juridiction était d'autant plus légitime et à respecter qu'elle s'exerçait +sur un sol qui lui appartenait.</p> + +<p>Qu'a fait la Puissance? Elle a mis la main sur le pays des Métis comme sur +le sien. De ce seul coup, elle a donné preuve que son plan est de les +frustrer de leur avenir. Elle a mis en jeu même leur condition présente. +Car non seulement elle a fait partir le sol de dessous leurs pieds, mais +elle leur en ôte l'usufruit. Ainsi privé de son point d'appui dans le +monde, au début de son existence, l'élément métis est dans une position +bien plus triste que la classe même indigente parmi les émigrants. Tout +pauvres que bien des émigrants puissent être, par le fait même qu'ils ont +été élevés au sein d'une civilisation mûrie, ils arrivent au Nord-Ouest +avec une dote morale précieuse en habitudes d'économie, avec une dote +morale d'arts et d'aptitudes excellente. Ils sont riches en moyens de +gagner leur vie. Une société prospère par la jouissance de plus ou moins +complète de son Territoire en a fait des hommes industrieux.</p> + +<p>Mais les Métis, au début de leur carrière, comme ils le sont aujourd'hui, +n'ont pas encore fait ces progrès. Et leur ôter leur pays, c'est +démoraliser les forces de leur caractère; en les réduisant à lutter +péniblement pour chaque bouchée de nourriture, c'est leur ôter le moyen de +faire ces progrès. Qu'on y fasse attention. Et l'on reconnaîtra que chaque +nation, chaque tribu à l'état de vie même le plus primitif a des biens que +son pays lui fournit en abondance, sans qu'elle ait beaucoup à travailler +pour les convertir en articles de subsistance.</p> + +<p>Dieu qui est leur Père, les dote ainsi, d'abord parce qu'il est bon, et +puis parce qu'il veut que la reconnaissance de tous les hommes s'élève à +Lui. Enfin il entre dans ces desseins de charité que</p> + +<p class="mid">CHAQUE PEUPLE SOIT A L'AISE</p> + +<p>dès son enfance, et qu'il ait de quoi bénir le nom de Dieu, tant pour les +faveurs qu'il reçoit de Lui, à son berceau, que pour les richesses et +l'opulence dont ses travaux et ses entreprises sont couronnés aux autres +époques de sa vie.</p> + +<p>Je le demande à tous ceux que les notions de la vérité et de la simple +justice éclairent. Est-ce que l'honnêteté permet à un peuple plus grand de +ravir à un peuple plus petit sa patrie? L'humanité répond que non. La +conscience humaine déclare qu'un tel acte est criminel, et que ses +conséquences funestes sont nombreuses et malaisées à mesurer. C'est un mal +qui porte avec lui le meurtre. La patrie est la plus importante de toutes +les choses de la terre, et de plus, elle est sainte par les ancêtre qui la +transmettent. L'enlever au peuple qu'elle a produit est aussi abominable +que d'arracher une mère à ses petits enfants dans le temps qu'il ont +toujours besoin de ses services. Mais la patrie s'appelle la patrie surtout +parce qu'elle est le don de Dieu, notre père; héritage sans prix, je dois +dire plutôt, héritage divin! Le peuple qui prend injustement à un autre +peuple sa patrie, commet le sacrilège le plus grand, parce que tous les +autres sacrilèges ne me semblent que des parties de celui-là.</p> + +<p>Eh bien! le gouvernement d'Ottawa est coupable de tout cela vis-à-vis des +Métis.</p> + +<p>Encore si en leur pillant leur patrimoine, il eut eu assez de conscience +pour leur remettre au moins un simulacre d'intérêt, d'année en année.</p> + +<p>Il a bien eu la précaution de traiter avec les Sauvages; il a bien reconnu +tous leurs petit camps, avec leurs chefs. C'est vrai que la Puissance a +calomnié le «Gros-Ours» et sa tribu à la face de toute la civilisation, parce que le <i>Gros-Ours</i> et ses Cris, sans être assez éclairés pour +demander la valeur complète de leurs terres, avaient néanmoins assez de +bon sens et de connaissance des choses pour ne pas vouloir les céder à moins +d'une compensation moyennement utile.</p> + +<p>C'est vrai qu'en reconnaissant les autres Indiens plus timides, et moins +clairvoyants que le «Gros-Ours», la Puissance avait eu la finesse de ne +leur reconnaître le droit ni d'estimer leurs terres, ni d'en faire le prix. +C'est vrai que ces</p> + +<p class="mid">TRANSACTIONS AVEC DES ÊTRES HUMAINS IGNORANTS</p> + +<p>revêtues du nom respectable de traités, n'étaient que des escamotages du +bien d'autrui. C'est vrai qu'au lieu de faire mourir les Indiens en aussi +grand nombre qu'elle aurait voulu, par le jeûne absolu, elle avait établi +au milieu d'eux des espèces d'agences apparemment chargées de les faire +disparaître plus lentement par le lard rouillé, pourri, le <i>bacon</i> +immangeable par la maigreur, et par la dispensation tant large que possible +de tous les maux vénériens, en plongeant les femmes et les filles +indiennes, autour de ses forts, dans une démoralisation impossible à +décrire. Tout cela, c'est vrai. Mais toujours est-il que la Puissance avait +reconnu les Indiens d'une manière quelconque; elle avait laissé aux chefs +presque leurs positions, une sorte de paix et jusqu'à un certain point la +considération de leurs tribus.</p> + +<p>Aux Métis, rien! en 1872, durant les traités indiens au lac Qu'appelle, les +Métis rappelèrent au lieutenant-gouverneur de la Puissance leur droits; ils +représentèrent que leurs droits dans le Nord-Ouest n'étaient pas inférieurs +à ceux des Sauvages; et qu'ils ne pouvaient pas laisser aller leur pays +aussi. L'autre répondit que la Puissance traiterait avec les Métis quand +elle aurait fini de traiter avec les Indiens. Avoir réglé avec les Métis, +alors, la Puissance savait ce qu'elle avait à leur payer. Et les Sauvages +en auraient peut-être demandé plus qu'elle ne voulait donner. Tandis qu'en +traitant avec les Indiens +les premiers, elle pouvait les aveugler à son goût et profiter de leur +ignorance, et pendant tout ce temps-là, elle espérait que l'émigration +deviendrait assez nombreuse, prendrait le dessus, et qu'alors elle pourrait +dire: «Tenez, voilà tout. Je ne vous dois plus rien.»</p> + +<p>Dans cette même année de 1872, la Puissance mit à part, pour les Métis du +Manitoba le septième des terres qui leur avaient été octroyées. Et elle leur +en fit une certaine distribution, en disant à ceux du Nord-Ouest: +«Attendez, vous en aurez autant.» Cinq années passèrent à patienter.</p> + +<p>En 1877, les pétitions métisses du Territoire commencèrent à frapper à la +porte des bureaux d'Ottawa. Dans l'automne de 1878,</p> + +<p class="mid">CES PÉTITIONS SE GÉNÉRALISENT.</p> + +<p>Le Lac Qu'Appelle, la Talle-de-harts-rouges, la Montagne-des-bois, +la Montagne Cyprès, Edmonton, Victoria, Battleford, le Lac-Labiche, +les Établissements du St. Laurent, Prince-Albert, demandèrent justice. +Respectueuses pourtant étaient leurs réclamations, mais elles furent +traitées avec mépris. On ne daignait même pas répondre. Respectables +pourtant étaient-elles, ces réclamations d'un peuple chez lui, demandant +humblement son propre bien aux intrus qui l'en avaient dépouillé. La voix +vénérable de l'évêque de St. Albert vibrait à l'unisson avec celle de ses +chers diocésains. Que d'instances Monseigneur Grandin n'a-t-il pas faites +auprès du ministre Fédéral, depuis sept ans surtout? Que de lettres +remplies de douceur et de force ne sont-elles pas parties de son évêché +contristé, et n'ont-elles pas sollicité le Gouvernement d'agir +équitablement vis-à-vis les Métis? La situation devenait de jour en jour +si déplorable, que tout le clergé fut contraint de mêler ses +représentations pressantes à celles du peuple. Le Grand Vicaire du +Diocèse de St. Albert, le Révérend Père Leduc, alla même en délégation +porter les plaintes et les pétitions à la Capitale. Le Supérieur des +Oblats de la Saskatchewan, le Révérend Père André, se rendit plusieurs +fois auprès du gouverneur de Battleford et fit connaître au prétendu +maître du Nord-Ouest ce que la population métisse disait et voulait partout +autour d'eux, jusque dans les forts de la Puissance; qu'il lui fallait une +compensation suffisante pour ses terres. Les représentations du Révérend +Père ne furent pas écoutées. Pas de réponse. Pas de satisfaction.</p> + +<p>Prince Albert, établissement métis bien avant que la Confédération se +formât, éleva la voix. M. James Isbester et d'autres métis que, les +premiers, avaient ouvert cette place, rédigèrent et firent rédiger +pétitions sur pétitions et les expédièrent à Ottawa. On n'en accusa même +même pas réception. Sur la</p> + +<p class="mid">BRANCHE SUD DE LA SASKATCHEWAN</p> + +<p>s'étaient fixés des Métis canadiens-français. Leur colonie datait de 1868. +Elle s'était fondée nombreuse d'environ deux cents famille. Dans cette +colonie existait le gouvernement métis, dont la Confédération ne pouvait +devenir dépositaire que par le consentement des gens. Parce que ce +consentement n'a été ni demandé ni donné, le conseil des Métis de la +Saskatchewan et leurs lois de la prairie ont continué d'être le vrai +gouvernement et les vraies lois de cette contrée, et le sont encore +virtuellement aujourd'hui. A leur tête était un homme dévoué, toujours +prêt à rendre service, hospitalier, affable, un caractère loyal et franc +qu'il faisait avoir pour ami; un chasseur renommé dans tout le Nord-Ouest, +un voyageur capable; mais aussi un guerrier terrible à rencontrer, noble +à émouvoir. Les Pieds-Noirs l'ont connu intrépide et vaillant. Les Cris +l'ont respecté dans la guerre et aimé dans la paix. Sa réputation est +assise depuis longtemps au milieu des tribus qui sont aux pieds +des Montagnes de Roche, dans les Prairies, sur les bords de la Rivière +Rouge, au-delà des lignes, depuis les sources de la Rivière au Lait +jusqu'en bas et le long du Missouri, un des hommes les plus chevaleresques +du Nouveau-Monde, Monsieur Gabriel Dumont, mon parent.</p> + +<p>Dans le temps où les Indiens étaient à craindre, les Métis de la +Branche-Sud s'étaient bâti proche à proche, sur des lots beaucoup plus +longs que larges. Ils demandèrent au gouvernement d'Ottawa d'arpenter ces lots tels quels. Ces arpentages ne leur furent pas accordés.</p> + +<p>Les Métis avaient des places à foin. La Puissance les en dépouilla.</p> + +<p>Ils avaient des communes et des endroits de pacage pour leurs chevaux et +pour leurs bestiaux. Elle leur ôta.</p> + +<p>Ils avaient des terres à bois. La Puissance s'en empara. Ils ne pouvaient +plus avoir le bois qui leur était nécessaire, sans payer une taxe +spéciale, sans acheter un permis.</p> + +<p>Les terres qu'ils avaient en leur possession, et qui leur appartenaient une +fois par le titre indien; deux fois pour les avoir défendues au prix de +leur sang; trois fois pour les avoir bâties, cultivées, clôturées, +travaillées et habitées, leur étaient laissées comme préemption, +moyennant deux piastre l'acre.</p> + +<p class="mid">LA SECONDE VENUE DE RIEL</p> + +<p>La Puissance arriva à ne plus garder aucune modération. Elle vendit à une +société de colonisation une paroisse métisse toute ronde, le prêtre était +là. Elle vendit la paroisse de Saint-Louis de Langevin avec la terre de +l'église, sur laquelle était une chapelle en voie de construction; elle +vendit la terre de l'école et les propriétés de trente-cinq familles. +Est-il étonnant que les Métis se soient soulevés? Quelles gens, à leur +place, n'en auraient pas fait autant. La patience humaine a des limites, +et lorsqu'un despotisme est sans bornes, il faut bien chercher à cogner +sur les doigts de la main qui l'exerce.</p> + +<p>Au reste, Ottawa avait prévu les effets inévitables de sa tyrannie. Et +pour tenir le peuple comme dans un étau, il avait préalablement passé une +loi par laquelle il était défendu aux êtres humains, dans le Nord-Ouest, +de se trouver en assemblée de plus de deux personnes, au sujet des +affaires concernant les agents et les Indiens, une loi faite aux +ambiguïtés, dont la ponctuation même était fine et malicieuse; une loi +capable de prendre autant d'interprétation que la couleur des tourtes peut +prendre de nuances. Cette loi surtout dirigé contre les Métis venait en +force le 1er de janvier 1885. Ne sachant plus que faire, ils m'envoyèrent +chercher.</p> + +<p>J'ai traversé les lignes, sans armes et sans munitions, emmenant avec moi +ma femme et mes enfants. Je ne pensais pas à la guerre. Je venais faire des +pétitions.</p> + +<p>Le gouvernement d'Ottawa avait fait avec moi en 1870, un traité dont il +n'avait pas encore observé une seule clause, à mon égard. Je venais +pétitionner pour mes gens et pour moi, demander au gouvernement de la +Puissance ce qui nous appartenait, dans l'espérance d'obtenir au moins +quelque chose, si nous ne pouvions pas obtenir satisfaction complète.</p> + +<p>On dit que les cent ou cent cinquante familles métisses venues du +Manitoba, et établies sur la Branche-du-Sud, avaient en leurs droits à +la Rivière Rouge; que par conséquent, il ne leur revenait plus rien; et +que ça été mal de leur part de se mêler au mouvement de leurs frères de la +Saskatchewan.</p> + +<p>Je réponds à cela qu'il est</p> + +<p class="mid">TOUJOURS PERMIS D'AIDER AUX OPPRIMÉS,</p> + +<p>surtout lorsque les opprimés sont des parents, des amis, des gens de la +même consanguinité. Il est juste de prêter main forte à un hôte recevant, +bon. Et comme les Métis de la Saskatchewan étaient foulés aux pieds par un +usurpateur effronté, ça été une bonne action de la part de ceux qui +étaient venus se joindre à leur colonie hospitalière, d'embrasser leur +cause et de la soutenir, comme ils l'ont fait, nonobstant les peines +auxquelles ils se sont exposés.</p> + +<p>Mais la Puissance avait mal rempli ses obligations de traité avec les +Métis du Manitoba. Un de leurs griefs contre elle était qu'après avoir +fait des arrangements avec moi, comme leur homme en tête, la Puissance +m'avait expulsé du Parlement plusieurs fois, m'avait banni, et avait par +envie et par haine persisté à refuser de reconnaître le choix +constitutionnel que le peuple métis faisait de moi, comme son premier +représentant.</p> + +<p>Le gouvernement d'Ottawa était convenu de ne pas s'installer au +Nord-Ouest sans la proclamation d'une amnistie impériale pour y faire +disparaître les troubles qu'il avait lui-même suscités. Cette amnistie, +il était à même de l'avoir. Il n'avait qu'à la demander. Il s'était +engagé formellement à se la procurer. Mais il s'installa au Nord-Ouest +au mépris de cet engagement.</p> + +<p class="mid">CONCLUSION</p> + +<p>Lorsque la Puissance inaugura la constitution de la province du Manitoba, +au lieu de laisser le champ libre à tout le monde, et surtout à ceux avec +qui elle avait traité, elle émana des warrant d'arrestation contre eux, +elle les calomnia, maltraita le peuple auquel elle avait juré la paix, et +persécuta les chefs. Il faut qu'elle ait porté loin sa mauvaise foi, +puisque le gouverner Archibald, son lieutenant, dégoûté lui-même d'une +telle politique, se moqua amèrement de la Puissance en lui disant: +«Vous donnez des institutions représentatives, des hastings au peuple. Et +vous commettez l'inconséquence d'élever, à côté, des échafauds pour les +chefs. Vous semez des chardons, vous ne pouvez pas vous attendre à +récolter des figues. Vous ne cueillerez jamais de raisins sur les épines +de votre conduite.» Et il s'en alla chez lui dans la Nouvelle-Écosse. +Indépendance aussi honorable que rare à trouver!</p> + +<p>Les Métis du Manitoba n'ont jamais eu de satisfaction. La Puissance ne les +protégeait pas, ne leur donnait pas de justice. Elle les opprimait, et +leur ayant rendu leur pays, pour ainsi dire inhabitable, elle leur +distribua des terres, traînant les patentes en longueur, non seulement +pour contraindre les gens à vendre leur biens-fonds à moitié prix, à quart +de prix, mais même pour les réduire à l'extrémité de tout abandonner.</p> + +<p>Dira-t-on, par exemple, que</p> + +<p class="mid">MONSIEUR MAXIME LÉPINE</p> + +<p>n'avait pas le droit de se mêler au mouvement de la Saskatchewan, lui qui +avait vu le gouvernement d'Ottawa fouler aux pieds le traité de 1870; en +dépit de ce traité, condamner à mort son frère Ambroise Didyme Lépine? +Dira-t-on qu'il n'avait pas droit de prêter secours aux Métis du +Nord-Ouest, lui qui avait vu la Puissance se moquer du Manitoba et +l'offenser, en privant pour toujours de ses droits politiques, un des +principaux hommes le même Ambroise Didyme Lépine; et n'ayant pas eu assez +de force politique pour le punir par l'échafaud d'avoir défendu son pays, essayer du moins à se venger en lui ôtant la liberté de voter et de +recevoir des votes? Et cela, au sortir d'une entente en apparence amicale, +en profanation de la confiance d'un peuple.</p> + +<p>Monsieur Maxime Lépine est au pénitencier pour sept ans. Est-ce un +criminel? Non, c'est un honnête citoyen. Est-ce un rebelle? Non, c'est +un homme ami de l'ordre social, un défenseur du droit naturel et du +droit positif aussi. C'est un des hommes courageux dont la Saskatchewan +et tout le Nord-Ouest honoreront.</p> + +<p class="mid">MONSIEUR MOISE OUELLETTE</p> + +<p>était au Manitoba, il y a quinze ans. Mais il a bien fallu que les années +suivantes il le laissât. Le système de gouverne vicieux en vogue dans +cette province a comme entrepris de déraciner toutes les familles métisses +qui y sont établies et de les en chasser autant que possible.</p> + +<p>Comment la Puissance a-t-elle traité monsieur Ouellette au regard des +stipulations de 1870. Eh bien! Elle lui a disputé le scrip d'un de ses +enfants défunts.</p> + +<p>Monsieur Moïse Ouellette avait chez lui ses vieux parents, tous deux +d'un âge très avancé. Leurs scrips avaient été volés au bureau des terres +à Winnipeg. Il y avait des années qu'il demandait ces scrips. Chaque fois +on lui répondait qu'ils avaient été volée. Certes, il voyait bien que ces +scrips avaient été volés. Mais cela ne le satisfaisait pas.</p> + +<p>Dira-t-on que cet homme n'avait pas le droit de prendre part à l'agitation +constitutionnelle dans la Saskatchewan, où il était venu en quelque sorte +se réfugier? Monsieur Moïse Ouellette est un de ceux qui sont venus +me chercher dans le Montana. Et lorsque le gouvernement d'Ottawa voulut +répondre aux pétitions par des arrestations à force armée, monsieur +Ouellette fit comme les autres: il se mit en défense. Son père, un +vieillard bon et craignant Dieu, a donné sa vie pour la bonne cause, sur +le champ d'honneur à l'âge de quatre-vingts et quelques années. Honneur +à une telle vieillesse! Quant au fils, il est au pénitencier.</p> + +<p>La paroisse de</p> + +<p class="mid">SAINT-LOUIS DE LANGEVIN,</p> + +<p>que la puissance avait vendue avec le monde comme on vend une terre avec +le bétail, n'aura jamais dans l'avenir un plus grand droit de prendre les +armes que cette fois-là. Deux de ses braves gens, Isidore Boyer et Swan, +ont versé leur sang pour défendre tout ce que le foyer domestique a de +sacré, elle a eu trois de condamnés au cachot de sept ou huit de dispersés +et d'expatriés.</p> + +<p>Voilà comment la Puissance civilise le Nord-Ouest depuis quinze ans.</p> + +<p>En résumé de deux mots, sa conduite gouvernementale est opposée autant que +possible, au droit des gens. C'est une force en guerre ouverte avec +l'inviolabilité des traités, comme les arrangements qu'elle a faits avec +les Métis en 1870, semblent avoir été conclus seulement dans le but de +capter leur bonne foi, d'entrer ainsi paisiblement dans leur pays; alors +pour lui demander la bourse ou la vie.</p> + +<p>De plus, lorsque l'Angleterre demanda, en 1870 à faire passer ses troupes +et celles de la Puissance sur le sol américain, au canal Sainte-Marie, +pour les envoyer au Nord-Ouest, le gouvernement des États-Unis, +s'inquiétant noblement du but de cette expédition, ne leur permit pas de +passer sur le territoire de la république avant que le Ministre Anglais +eut répondu de ce que ces troupes allaient faire. La réponse officielle +fût que c'était une expédition de paix et de civilisation. Mais les +années et les faits ont prouvé, continuellement, depuis ce temps-là, que +l'Angleterre a présenté dans cette circonstance, un mensonge au +gouvernement du peuple américain, qu'elle a demandé aux États-Unis une +faveur, sous de faux prétextes, et qu'après l'avoir obtenu, elle et la +Confédération en abusent tous les jours, en s'efforçant de tromper sans +cesse la vigilance du gouvernement de Washington, et en gouvernant le +Nord-Ouest et les Métis d'une manière despotique, toute contraire aux +principes et aux aspirations des États-Unis d'Amérique.</p> +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS RIEL, MARTYR DU NORD-OUEST *** + +***** This file should be named 19604-h.htm or 19604-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/6/0/19604/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> + +</html> + + diff --git a/19604-h/images/001.png b/19604-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dc5eb8c --- /dev/null +++ b/19604-h/images/001.png diff --git a/19604-h/images/002.png b/19604-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b13b224 --- /dev/null +++ b/19604-h/images/002.png diff --git a/19604-h/images/003.png b/19604-h/images/003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e59f915 --- /dev/null +++ b/19604-h/images/003.png diff --git a/19604-h/images/004.png b/19604-h/images/004.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..be1989a --- /dev/null +++ b/19604-h/images/004.png diff --git a/19604-h/images/005.png b/19604-h/images/005.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..def0ac5 --- /dev/null +++ b/19604-h/images/005.png diff --git a/19604-h/images/006.png b/19604-h/images/006.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3fa7af8 --- /dev/null +++ b/19604-h/images/006.png diff --git a/19604-h/images/007.png b/19604-h/images/007.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6cbcc5a --- /dev/null +++ b/19604-h/images/007.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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