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+The Project Gutenberg EBook of Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest
+ Sa vie, son procès, sa mort
+
+Author: Anonymous
+
+Editor: La Presse
+
+Release Date: October 22, 2006 [EBook #19604]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS RIEL, MARTYR DU NORD-OUEST ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+[Illustration: Couverture]
+
+ LOUIS RIEL
+
+ MARTYR DU NORD-OUEST
+
+ SA VIE--SON PROCÈS-SA MORT
+
+
+
+
+ _Publié par le journal LA PRESSE_
+
+
+
+ MONTRÉAL
+ IMPRIMERIE GÉNÉRALE, 45, PLACE JACQUES-CARTIER
+
+ 1885
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+UN MEURTRE POLITIQUE
+
+
+Louis Riel a été pendu, le 16 novembre 1885, à Regina.
+
+Quoiqu'on puisse dire sur la légalité de la dernière insurrection, Riel
+était un brave coeur.
+
+Maintenant, c'est un martyr.
+
+Il est mort victime d'un fanatisme stupide, sacrifié en holocauste aux
+orangistes, pour de misérables intérêts de parti.
+
+Sa mort a été pour le Canada-français tout entier un deuil national.
+
+Il faut croire, pour expliquer cette fin sinistre d'un drame douloureux,
+qu'il y a, parmi les ministres qui siègent à Ottawa, des sauvages plus
+sauvages que Gros-Ours et que les indiens, contre lesquels nos
+volontaires ont combattu; car si le gouvernement de Sir John A.
+Macdonald avait été un gouvernement composé d'hommes civilisés, il
+aurait sû, que depuis longtemps, les nations civilisées, n'appliquent
+plus la peine de mort à des crimes purement politiques, comme l'était le
+crime reproché à Riel.
+
+Les États-Unis ont amnistié le général Lee et Jefferson Davis.
+
+L'Angleterre n'a pas cherché à se venger de Cettyvoyo.
+
+La France, après les horreurs de la Commune, n'a puni de mort que les
+bandits qui avaient à se reprocher des actes personnels d'assassinat ou
+de pillage.
+
+Alphonse XII, en remontant sur son trône, n'a pas poursuivi les
+républicains d'Espagne.
+
+En pendant Riel, le gouvernement de Sir John A. Macdonald s'est mis hors
+la loi des peuples civilisés.
+
+Il a imprimé un opprobre à son nom et à notre histoire
+
+Ce meurtre, qu'on a à peine pris le soin de recouvrir d'un faux semblant
+d'exécution juridique a soulevé dans les coeurs honnêtes une indignation
+d'autant plus irrésistible, que le meurtre était enlaidi, s'il est
+possible, par les calculs inavouables qui se sont établis autour de ce
+gibet.
+
+Chacun sait qu'on a imposé à Riel une longue agonie, parce que le
+gouvernement, entre les mains duquel notre constitution a remis ce droit
+redoutable qui s'appelle le droit de vie et de mort, n'a pas cessé un
+seul instant de considérer la vie ou la mort de Riel, comme dépendant
+exclusivement du point de savoir ce qui, de la vie ou de la mort de ce
+malheureux, serait le plus favorable à la fortune politique des
+ministres.
+
+Des hommes qui se disent chrétiens ont calculé froidement, pendant de
+longs mois, combien de comtés la potence de Riel leur ferait gagner dans
+Ontario, combien de comtés elle leur ferait perdre dans Québec.
+
+Le peuple avait cru avoir nommé des justiciers. Il s'était trompé. Riel
+n'a eu affaire qu'à des marchands de chair humaine.
+
+Pris--non pas comme on l'a dit entre Ontario et Québec,--car il faut
+rendre cette justice aux libéraux anglais d'Ontario qu'ils n'ont jamais
+demandé la tête de Riel;--mais entre les orangistes d'Ontario et les
+conservateurs du Québec, dont les voix intéressent seules les ministres,
+le gouvernement qui avait tout d'abord décidé la mort de Riel, a paru
+cependant hésiter, à un moment donné.
+
+Puis, quand le gouvernement s'est assuré dans le Bas-Canada, la
+complicité agissante d'un certain nombre de journaux canadiens-français;
+quand il a cru avoir acheté les meneurs et endormi l'opinion publique;
+quand ses flatteurs lui ont eu répété à l'envie qu'il pouvait tout
+faire, et qu'il trouverait les _canayens à quatre pattes_; quand il a
+entendu dire que certains députés conservateurs avaient déclaré que si
+Riel était pendu, ils n'en continueraient pas moins à soutenir Sir John
+A. Macdonald; quand il a cru s'être assuré que nos divisions politiques
+nous rendaient incapables de toute action commune et nous livraient
+pieds et poings liés à sa merci;--alors le gouvernement s'est dit que
+décidément on pouvait tout oser avec nous; et que tout calculé, il y
+avait plus d'avantages à pendre Riel qu'à lui faire grâce.
+
+Mais, ce qui a mis le comble à l'exaspération et au dégoût universels,
+c'est la découverte, hélas! trop facile à faire, de tout l'échafaudage
+de mensonges, d'hypocrisies et de trahisons, à l'aide desquels un art
+savant avait préparé de longue main le meurtre final.
+
+Comme le disait récemment un des députés de la majorité «depuis le
+premier jour jusqu'au dernier nous avons été constamment trompés.»
+
+Pour tuer Riel, il fallait endormir la vigilance des canadiens-français,
+et les empêcher d'intervenir d'une façon vigoureuse et efficace sur les
+ministres qui les représentaient.
+
+Pour aboutir à ce but ténébreux, il fallait persuader au gros de la
+population que Riel ne serait pas pendu;--que les alarmes des libéraux
+étaient des feintes alarmes, mises en avant dans un pur intérêt de
+parti;--et qu'il n'y avait aucun besoin de s'en préoccuper, ni de faire
+aucune démarche auprès des ministres, parce qu'on pouvait se reposer sur
+le gouvernement _qui n'avait jamais eu l'intention de pendre Riel_, du
+soin de mener tout à bien, et de faire intervenir de la manière qui lui
+semblerait la meilleure, un acte de clémence, qui était au fond chose
+convenue.
+
+Il y a, dit-on, des serpents qui par la puissance de leur regard
+fascinent et endorment leur proie, avant de la saisir. C'est ainsi que
+les suppôts du gouvernement ont reçu mission, dès le premier jour, d'en
+user avec l'opinion, afin de l'endormir dans une fausse sécurité.
+
+Et ce hideux programme a été exécuté de point en point, avec une
+persévérance et une habileté véritablement infernale.
+
+Examinons plutôt les faits:
+
+Tout d'abord, M. Le Général Middleton, désireux de cueillir des lauriers
+faciles et désespérant de prendre Riel de vive force, lui avait écrit
+pour lui demander de se rendre.
+
+D'après tous les précédents connus des peuples civilisés, une semblable
+lettre équivalait à une sauvegarde. Après s'être rendu sur une promesse
+de ce genre, Riel pouvait s'attendre à être interné pour la vie, mais
+non à mourir. Quand on n'a pas été capable de prendre un homme, on n'a
+pas le droit de le pendre; et quand on lui a écrit pour lui demander de
+se rendre, cela implique--a moins d'une fourberie odieuse--qu'on
+s'engage à ne pas lui appliquer le pire traitement auquel il eût pu
+s'attendre en ne se rendant pas.
+
+Tout le monde avait compris la chose de cette façon.
+
+Les amis du gouvernement avaient même exploité cette croyance, et s'en
+étaient servi, pour engager le public à ne pas trop protester contre la
+procédure dont Riel était l'objet. «Le gouvernement, disait-on, était
+dans un grand embarras. Il fallait lui laisser les coudées franches,
+pour lui permettre de se tirer d'affaire. D'ailleurs qu'importait, au
+fond, que Riel fut jugé de telle ou telle façon, puisqu'on savait que
+dans tous les cas il ne serait pas pendu?»
+
+Voilà ce qui se répétait alors.
+
+Hélas! nous savons maintenant à quoi nous en tenir!
+
+Le gouvernement à faussé la parole du général Middleton fait assez peu
+intéressant sans doute, au point de vue de cet officier, puisqu'il a
+renié lui-même sa propre parole, en exprimant à Montréal la barbare
+passion de voir pendre le prisonnier dont il eut dû être le premier à
+défendre la vie. PREMIER MENSONGE!
+
+Cependant, il y avait des gens qui n'étaient point disposés à tout
+laisser faire et qui, connaissant la législation et les pratiques du
+Nord-Ouest, s'inquiétaient à bon droit de la façon dont Riel serait
+jugé.
+
+Des questions furent posées à la chambre.
+
+A ces questions, il fut répondu qu'on pouvait avoir l'assurance que Riel
+aurait un procès loyal.
+
+On sait quel a été ce procès; et comment Riel, privé de tous les droits
+garantis aux citoyens anglais, par une possession immémoriale, a été
+livré en pâture à Richardson, qui n'a pas même voulu écouter la défense,
+et à ses six jurés qui ont prononcé le verdict de condamnation. DEUXIÈME
+MENSONGE?
+
+Devant la cour de Regina, les avocats chargés de la défense de Riel,
+avaient volontairement omis toute la partie de leur plaidoyer qui eût
+transformé la cause en un débat politique, et ils s'étaient bornés à
+plaider la folie.
+
+A cette époque, on s'étonna fort de l'attitude de MM. Lemieux et
+Fitzpatrick; et il parut généralement admis, qu'en vertu d'un contrat
+exprès ou tacite avec le gouvernement, les avocats avaient été prévenus
+que les ministres ne voulaient ni être appelés en témoignage ni être mis
+sur la sellette; et que la discrétion avec laquelle on éviterait de
+faire ressortir les fautes du pouvoir était la condition convenue de la
+grâce de Riel.
+
+Cependant, dès le lendemain du procès, les journaux des ministres,
+obéissant à un mot d'ordre, se sont mis à attaquer les avocats de Riel
+avec toute la violence qu'ils auraient pu employer, si ces avocats
+avaient transformé le débat en débat politique. On a accusé MM. Lemieux
+et Fitzpatrick d'avoir compromis la cause de Riel dans un intérêt de
+parti. Ceux qui les accusaient ainsi savaient très bien que c'était le
+contraire qui était vrai. Mais peu leur importait! Il fallait faire une
+diversion contre le parti libéral et donner, coûte que coûte, à la
+discussion une tournure qui empêchât les conservateurs de s'y mêler et
+d'agir sur le gouvernement. TROISIÈME MENSONGE!
+
+Quand on eut beaucoup répété que le gouvernement ne cherchait qu'à
+sauver Riel;--que ses vrais amis étaient ceux qui ne se remuaient pas en
+sa faveur;--et que ses pires ennemis étaient ceux qui avaient entrepris
+de le faire échapper à la corde,--il vint un jour où l'opinion commença
+cependant à d'émouvoir et où les mensonges des journaux ne suffirent
+plus.
+
+Alors,--honte indicible!--un ministre, un Canadien-français, n'hésita
+pas à peser sur l'opinion de tout son poids, en intervenant
+personnellement dans cette sale besogne!
+
+Sir Hector Langevin déclara, à Rimouski, qu'on avait tort de
+s'alarmer;--que le gouvernement accorderait tous les délais
+nécessaires;--et que Riel ne serait pas pendu, avant qu'une commission
+de médecins eut statué sur son état mental.
+
+C'était une fourberie de plus.
+
+On sait maintenant qu'il n'a jamais dû être, qu'il n'a jamais été nommé
+de commission médicale.
+
+Mais, à cette époque, il s'agissait de préparer les esprits à accepter
+sans trop de murmures le déni de justice de la cour du banc de la reine
+à Winnipeg et celui du conseil privé d'Angleterre.
+
+Ce n'était pas trop, pour y parvenir, que de faire prêter à un chevalier
+des ordres de Sa Majesté une fausse promesse.
+
+Et sir Hector Langevin fit cette promesse. QUATRIÈME MENSONGE!
+
+A la même date, deux journaux ministériels, la _Minerve_ et le _Monde_,
+se préoccupaient beaucoup de l'inconvénient qu'il pourrait y avoir pour
+les ministres, dans la sympathie que manifestaient envers la cause de
+Riel, les membres du clergé et les catholiques les plus ardents.
+
+Toute une campagne fut entreprise, pour déconsidérer Riel dans l'opinion
+du clergé.
+
+On nia ouvertement qu'il eut les sympathies des prêtres du Nord-Ouest.
+
+On retraça, jour par jour, des récits d'égarements religieux qui
+devaient faire considérer Riel comme étranger à la communion catholique.
+
+Qu'y avait-il de vrai là-dedans?
+
+Il est possible que beaucoup d'hallucinations aient traversé ce cerveau
+surexcité. Mais, dans tous les cas, il est certain qu'on avait
+odieusement exagéré et dénaturé les faits.
+
+Nous en avons deux preuves palpables.
+
+La première, c'est que Riel a été constamment assisté par le P. André et
+est mort en bon catholique.
+
+La seconde c'est que, jusqu'au dernier moment, Mgr. Grandin n'a cessé
+d'intercéder en faveur du condamné. On avait donc menti une fois de
+plus. CINQUIÈME MENSONGE!
+
+Au lendemain du rejet du pourvoi de Riel par le conseil privé, le
+_Monde_ s'était écrié: «_Les avocats libéraux ont fait tout ce qu'ils
+ont pu pour faire pendre Riel. Heureusement ils n'ont pas réussi à tout
+perdre. Leur tâche est finie: la nôtre commence!_»
+
+Allégation et promesse qui ont eu une portée incalculable;--car les
+dires du journal officieux ont eu pour effet, de persuader aux députés
+conservateurs que le gouvernement avait un programme arrêté d'avance, en
+vue de sauver Riel; et cette assurance les a empêchés d'intervenir à
+temps, sinon pour modifier l'opinion de Sir John A. Macdonald, au moins
+pour imposer la retraite des trois ministre canadiens-français et pour
+mettre par là le gouvernement dans l'impuissance d'agir. SIXIÈME
+MENSONGE!
+
+Mais pendant ce temps on avait obtenu ce qu'on voulait.
+
+On avait permis aux orangistes de faire dire à sir John: «Vous ne pouvez
+pas nous refuser la tête de Riel, puisque des journaux
+canadiens-français, eux mêmes, déclarent son crime indigne d'excuse.»
+
+Et on avait permis à Sir John A. Macdonald de dire à ses trois
+satellites canadiens-français dans le conseil des ministres: «Vous ne
+pouvez pas soutenir sérieusement que vos compatriotes tiennent à la vie
+de Riel, puisqu'en dehors des réclamations des libéraux, nos ennemis, il
+n'a pas été fait auprès de nous une démarche, PAS UNE SEULE pour le
+sauver!»
+
+Notre malheureux frère métis a payé de sa vie ce raisonnement astucieux.
+
+Puisse ce fatal exemple nous détourner à jamais de cette politique de
+mensonge, d'hypocrisie et d'apparence, par laquelle nous avons été trop
+longtemps gouvernés!
+
+Riel n'est pas seulement une victime politique!
+
+C'est un martyr!
+
+Si sa mort, qui est à la fois un acte de barbarie et un soufflet
+insolemment jeté à toute une race, a été pour nous une dure leçon,
+tâchons qu'elle soit un enseignement.
+
+En entreprenant le douloureux récit du procès et de la mort de Riel,
+plus d'une fois la plume nous est tombée des mains!
+
+Nous avons voulu cependant continuer jusqu'au bout cette véridique
+histoire.
+
+Il faut que tout le monde la connaisse et s'en souvienne, au jour des
+comptes à rendre.
+
+Le meurtre de Regina est pour nous une menace, et en même temps il nous
+impose de grands devoirs.
+
+Aucun patriote n'y faillira; car si, ce qu'à Dieu ne plaise, nous
+devions les déserter, c'est que nous n'aurions plus de sang dans les
+veines. On pourrait écrire sur le livre des destinées: _Fin du
+Canada-français_. Nous serions un peuple avili et mûr pour l'esclavage.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE NORD-OUEST ET LES MÉTIS
+SPÉCULATION ET SPOLIATION
+
+
+Tout le monde savait, depuis l'automne de 1884 qu'une insurrection était
+en préparation au Nord-Ouest. Personne ne s'en cachait. Le gouvernement
+en était averti, mais il ne semblait s'en préoccuper à aucun degré. Lors
+de l'inspection de fin d'année en vue de l'éventualité d'une prise
+d'armes, les chefs des districts militaires avaient signalé au ministre
+de le milice qu'on manquait de tout; ils lui avaient indiqué, en même
+temps, ce dont ils avaient besoin pour être en mesure de se mettre en
+campagne, le cas échéant. Mais Sir A. P. Caron avait fait la sourde
+oreille. Il n'était pas encore devenu le Carnot du régime actuel; et ses
+opérations de stratégiste se bornaient à faire évoluer à Ottawa, au
+profit de ses intrigues personnelles, un certain nombre de castors, qui
+savent maintenant ce que vaut le personnage dont ils ont trop longtemps
+été dupes.
+
+A envisager les choses de près et à voir la quiétude avec laquelle le
+gouvernement semblait vaquer à son sommeil ordinaire, un oeil exercé eut
+pu croire que, si l'on ne faisait rien pour prévenir la révolte, c'est
+qu'on n'était pas fâché qu'elle eut lieu et qu'on avait ses raisons pour
+cela.
+
+Il faut tout dire.
+
+Il y a, dans le Nord-Ouest, une bande de _jobbers_, de contracteurs,
+d'officiers et de fanatiques, pour lesquels la révolte a été une
+excellente aubaine.
+
+Des gens, qui ont entrepris de supprimer au Nord-Ouest la langue
+française, y ont trouvé le moyen d'exercer contre les malheureux Métis
+une répression impitoyable.
+
+Des compagnies puissantes à Ottawa, qui passaient généralement pour
+faire depuis quelque temps de médiocres affaires avec le commerce des
+pelleteries et celui des terrains, ont trouvé, comme pourvoyeurs des
+troupes, le moyen d'encaisser cette année des bénéfices inespérés.
+
+Les fournitures à l'armée, sans parler du maraudage et du pillage, ont
+enrichi tant de monde, que le Nord-Ouest deviendrait pour quelques
+aventuriers un véritable _eldorado_, s'il pouvait y avoir une
+insurrection, au commencement de chaque printemps.
+
+Ces répressions n'auraient pas eu lieu, ces dividendes n'auraient point
+été encaissés, ces bénéfices plus ou moins illicites n'auraient point
+fait la fortune de ceux qu'ils ont enrichis, si le gouvernement avait
+pris les mesures nécessaires pour éviter l'insurrection; et si, de son
+côté, le ministre de la milice ne s'était point endormi dans une
+quiétude, qui l'a obligé plus tard à se livrer pieds et poings liés à la
+compagnie de la Baie d'Hudson et à divers autres contracteurs, pour le
+transport, l'entretien et la nourriture des troupes.
+
+Ce serait une chose trop horrible que de supposer que certaines
+personnes, même étrangères au gouvernement et trompant les ministres,
+aient favorisé en sous main la rébellion, pour rendre la répression
+indispensable et pour en profiter. Mais nous ne remplissons ici qu'un
+rôle de chroniqueur, et il nous faut bien dire les bruits qui ont couru,
+quand ils ont couru avec persistance.
+
+De tels faits ne sont malheureusement pas hors de toute croyance.
+Quiconque connaît un peu l'histoire contemporaine de la France, n'ignore
+point comment les insurrections se sont faites pendant longtemps en
+Algérie, lorsqu'un officier général avait besoin de gagner un grade; et
+comment il n'y a plus eu une seule insurrection, depuis que le régime
+politique de la France est changé et que les militaires n'ont plus le
+droit de les inventer eux-mêmes. Les personnes qui auraient encore à
+s'éclairer sur ce point, pourront lire avec profit _Le Dernier des
+Napoléons_, de M. le baron de Hubner, ancien ambassadeur d'Autriche à
+Rome, et l'histoire anglaise de la guerre de Crimée, par Alexander
+William Kinglake.
+
+Quoiqu'il en soit, les ministres d'Ottawa ne sauraient prétendre que les
+réclamations des Métis les avaient pris au dépourvu.
+
+M. Chapleau, secrétaire d'état, écrit aux habitants du Fall River, à la
+date du 16 juin dernier: «Si les Métis avaient des griefs sérieux contre
+le gouvernement canadien, la voie de la pétition leur était ouverte
+comme à tout citoyen libre...»
+
+Hélas! les malheureux Métis avaient usé de la voie de la pétition au
+point d'être beaucoup mieux édifiés que M. Chapleau sur sa complète
+inefficacité.
+
+Ce que l'on ne sait pas assez, ce qui est tellement fort qu'on ne voudra
+pas le croire dans l'avenir, c'est qu'ils pétitionnaient _depuis huit
+ans_ sans obtenir de réponse!
+
+Depuis huit ans; car la réclamation qu'il renouvelaient encore au mois
+de mars dernier, datait officiellement de juin 1878, et avait donné
+lieu, pendant cet espace de temps, à soixante-douze pétitions restées
+sans réponses!
+
+Et que réclamaient-ils?
+
+Ils réclamaient le droit de vivre, sans être exposés chaque jour à être
+chassés de leurs demeures comme des troupeaux de bêtes!
+
+La cession que la compagnie de la Baie d'Hudson avait faite, en 1870, de
+ses droits au gouvernement canadien, avait transformé la terre libre et
+ouverte au premier occupant en terre domaniale.
+
+Le gouvernement s'arrogeait le droit de vendre la terre, de la donner à
+la compagnie du Pacifique Canadien, de la concéder à des immigrants ou à
+des amis politiques; mais, en échange de la terre libre sur laquelle
+avaient vécu leurs pères, les Métis réclamaient l'allotissement d'une
+quantité de terrains suffisante pour eux et leur famille.
+
+L'acte de 1870 avait réservé 100 arpents à chacun des Métis de Manitoba.
+
+Les métis de la Saskatchewan, de la rivière Qu'Appelle et de la Rivière
+Rouge demandaient à ce que le droit--ou pour mieux dire--à ce que
+l'indemnité accordée à titre de compensation, fût la même dans le
+territoire du Nord-Ouest que dans le Manitoba.
+
+Ils demandaient, en outre, à ce qu'on ne leur attribuât pas 100 arpents
+n'importe où, et à ce qu'on ne les délogeât pas de leurs habitations sur
+le bord des fleuves, pour leur offrir une concession hypothétique dans
+des régions inaccessibles.
+
+Et ils attendaient une réponse depuis le mois de juin 1878!
+
+Une première fois leur demande avait été soumise à l'enquête.
+
+Une seconde fois on avait consulté Mgr Taché, qui avait insisté sur
+_l'urgence de donner satisfaction aux Métis._ (29 janvier 1879).
+
+Mais le gouvernement n'avait pas tenu compte de la réponse.
+
+Une autre fois, le marquis de Lorne donnait de bonnes paroles au
+représentant du district, M. Clarke; et, en même temps, on lui répondait
+d'Ottawa: «Votre lettre a été réservée pour la considération spéciale du
+ministre.» (14 avril 1882).
+
+Mais le ministre ne considérait rien, et tout restait comme devant.
+
+En 1883, le conseil supérieur du Nord-Ouest renouvelait la même demande,
+sans plus de succès; et en 1884, Sir Hector Langevin déclarait aux
+Métis, lors de son passage au Nord-Ouest, _que leurs demandes étaient
+parfaitement raisonnables et qu'il serait bon de les consigner par
+écrit!!_
+
+Cependant ce n'est pas tout. A défaut de réponse, les Métis voyaient
+apparaître, de temps à autre, des arpenteurs qui divisaient
+méthodiquement le terrain en carrés selon le système des _townships_; et
+comme les terres des Métis n'étaient point carrées, ni de la dimension
+voulue, il arrivait que l'arpenteur figurait une ligne, coupant leur
+champ en deux ou coupant leur cabane en biais et leur cheminée par la
+moitié. C'était la limite d'une concession à venir.
+
+D'autres fois, il arrivait qu'un étranger débarquant au milieu d'eux,
+avec un plan à la main, leur apprenait que leur maison était située sur
+la concession qui venait de lui être faite, et les invitait à déloger,
+sans tambour ni trompette.
+
+Quant à tenter d'obtenir pour soi-même une concession quelconque,
+c'était prendre une peine inutile. Aux pétitions collectives, le
+gouvernement ne répondait pas. Aux demandes individuelles, les bureaux
+répondaient invariablement: «qu'ils avaient le regret de vous annoncer
+qu'il ne pouvait y être donné suite, une _application_ antérieure ayant
+été faite à Ottawa pour le même terrain, par une autre personne.»
+
+Un jour, on s'étonna, sur les bords de la Saskatchewan, que tant
+_d'applications_ antérieures eussent été faites par des personnes qu'on
+ne voyait jamais apparaître; et on imagina, pour en avoir le coeur net,
+de demander, en un coin imaginaire, la concession d'un terrain et d'un
+pouvoir d'eau qui n'existaient pas!
+
+La réponse tarda quelque temps; puis elle arriva, avec sa déplorable
+monotonie «une _application_ antérieure avait été faite par une autre
+personne,» sur le terrain qui n'existait pas!
+
+Probablement, le bureaucrate, alléché par la description imaginaire du
+demandeur en concession, s'était dit qu'il convenait de réserver une
+telle aubaine à un parent ou à un ami; et il avait envoyé sa réponse, en
+négligeant de vérifier sur le plan l'existence et la condition du
+terrain!
+
+Les choses en étaient là, lorsque les Métis, las de pétitionner et ne
+songeant point encore à la révolte, mais désireux d'avoir à leur tête un
+homme instruit, actif et capable de faire réussir enfin leurs requêtes,
+songèrent à réclamer l'assistance de Riel (juin 1884).
+
+Louis Riel vivait fort paisiblement, avec sa famille, dans le Montana,
+lorsque les délégués des Métis, parmi lesquels figuraient des Anglais,
+firent un voyage de plus de 700 milles pour lui demander de venir se
+fixer parmi eux.
+
+Il leur répondit dans les termes suivants:
+
+ MESSIEURS.--Vous avez parcouru plus de 700 milles du pays de la
+ Saskatchewan, traversé la ligne de frontière internationale pour
+ me faire une visite.
+
+ Les communautés au milieu desquelles vous viviez vous ont
+ envoyés comme délégués pour me demander mon avis sur plusieurs
+ difficultés qui ont rendu malheureux le Nord-Ouest britannique,
+ sous l'administration d'Ottawa. De plus, vous m'invitez à vous
+ accompagner et à établir ma demeure parmi vous, dans l'espérance
+ que ma présence servira à améliorer votre condition. Votre
+ invitation est pressante et cordiale; vous voulez que je vous
+ accompagne avec ma femme et mes enfants; je pourrais m'excuser
+ et dire: «non, merci!» et pourtant vous m'attendez; je n'ai donc
+ qu'à me préparer; vos lettres de délégation m'assurent d'une
+ réception amicale.
+
+ Messieurs, votre visite personnelle me cause une grande joie,
+ et, je me glorifie ne même temps de l'honneur que vous me
+ faites, mais le caractère officiel de votre visite lui donne une
+ tournure tout à fait remarquable, et je considérerai ce moment
+ comme un des plus heureux de ma vie,--_un événement que ma
+ famille se souviendra toujours_, et j'espère qu'avec l'aide de
+ Dieu, mon appui vous sera utile afin que cet événement soit une
+ bénédiction pour vous et pour moi, qui en ai eu beaucoup, cette
+ année, la quarantième de mon existence. Il vaut mieux être
+ franc--je ne crois pas que les conseils que je vous donnerai,
+ tandis que je serai dans ce pays, concernant les territoires du
+ Canada, auront aucune influence de l'autre côté de la frontière;
+ mais la question peut être envisagée d'un autre point de vue:
+ D'après les clauses 31 et 32 du traité de Manitoba, j'ai droit à
+ certaines terres, dont j'ai été privé directement ou
+ indirectement par le gouvernement du Canada. Nonobstant le fait
+ que je sois devenu citoyen américain, ma réclamation pour ces
+ terres est encore valide; par conséquent, mes intérêts étant les
+ mêmes que les vôtres, j'accepte votre bonne invitation, et
+ j'irai passer quelques mois parmi vous, dans l'espérance qu'à
+ force d'envoyer des pétitions, nous obtiendrons du gouvernement
+ le redressement de tous nos griefs.
+
+ L'élément métis forme une partie considérable de la population
+ du Montana, et si nous comptons les blancs qui, par suite de
+ mariages ou autrement ont intérêt à sauvegarder les privilèges
+ des Métis, il est évident, qu'ils forment une classe puissante.
+ Je suis actuellement occupé à faire leur connaissance, et je
+ suis un de ceux qui aiment à voir régner parmi eux l'union. De
+ plus, j'ai fait des amis et des connaissances parmi lesquels
+ j'aime à vivre. Je vous accompagnerai, mais je reviendrai en
+ septembre.
+
+ J'ai l'honneur d'être, messieurs les délégués,
+
+ Votre humble serviteur,
+
+ LOUIS RIEL.
+
+Le journal _Le Manitoba_, qui depuis a obéi à l'ordre d'injurier Riel,
+écrivait en ce temps là: «On dit que M. Riel revient avec sa famille.
+Oh! s'il pouvait seulement avoir l'heureuse idée de demeurer constamment
+parmi nous. Cet homme ne peut faire que du bien à ses concitoyens...»
+
+Et le 10 août suivant, Sir A. P. Caron, en villégiature à la
+Rivière-du-Loup, donnait un dîner politique auquel assistaient Sir John
+A. Macdonald et une dizaine de conservateurs de la province de Québec.
+Le chef du cabinet y déclara: «que la présence de Riel au Nord-Ouest
+n'avait rien d'inquiétant pour le gouvernement, que tout au contraire
+_elle favorisait ses vues_, et que le chef métis travaillait à concilier
+les intérêts des populations avec ceux de la couronne, _qu'il méritait
+de la reconnaissance plutôt que du blâme._»
+
+Le 5 septembre, une grande réunion, dont _le Manitoba_ a rendu compte,
+se tint à Saint-Laurent, et adopta, sur la proposition de Riel, les
+propositions suivantes:
+
+ Nous voulons, 1° La subdivision des territoires du Nord-Ouest en
+ provinces.
+
+ 2° Pour les habitants du Nord-Ouest des avantages semblables à
+ ceux qui ont été accordés en 1870 aux habitants du Manitoba.
+
+ 3° Une concession de 240 acres de terre aux Métis qui n'ont pas
+ encore reçu de concession.
+
+ 4° La concession immédiate par lettre patente des terrains
+ actuellement occupés par les Métis.
+
+ 5° La mise en vente, par le gouvernement, de 500,000 acres de
+ terre; le produit de cette vente devant être placé à intérêt
+ pour subvenir aux besoins des Métis pour l'établissement
+ d'hôpitaux, d'orphelinats et d'écoles, ou encore pour fournir
+ aux pauvres gens des charrues ou d'autres instruments agricoles
+ et des semences.
+
+ 6° La mise en réserve de 100 cantons (townships) dans des
+ terrains marécageux et qui ne seront probablement peuplés d'ici
+ à longtemps; ces terrains devant être distribués aux enfants des
+ Métis de la prochaine génération et pendant 120 ans, chaque
+ enfant devant recevoir sa part à l'âge de 18 ans.
+
+ 7° Une subvention d'au moins 1,000 piastre pour établir un
+ couvent dans les établissements considérables des Métis.
+
+ 8° L'amélioration dans les conditions du travail des Sauvages
+ pour les empêcher de mourir de faim, et un plus grand soin de
+ leur personne.
+
+Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert, le R. P. Fourmond, le R. P. Touze,
+le R. P. Lecoq, assistaient à cette assemblée, et Mgr Grandin fut
+vivement prié par les Métis de faire connaître son opinion.
+
+ «Parmi ces propositions, dit Sa Grandeur, il y en a qui touchent
+ de trop près à la politique, celles-là nous sont indifférentes
+ et nous ne voulons nous en mêler aucunement, parce qu'elles
+ n'ont qu'un intérêt douteux pour la population et la religion.
+ Quant aux autres, nous nous en occupons depuis longtemps; et
+ _nous nous sommes efforcés de les faire admettre par le
+ gouvernement; nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour
+ obtenir justice; nous avons même obtenu des promesses que nous
+ croyions officielles; aujourd'hui, nous constatons avec regret
+ qu'elles ont été oubliées, nous partageons votre mécontentement
+ et nous n'avons pas manqué de nous plaindre auprès des
+ autorités..._»
+
+Malheureusement, ni ces plaintes, ni les pétitions, ni les autres
+réunions qui se tinrent pendant l'automne et pendant l'hiver ne purent
+décider le gouvernement à sortir de son mutisme. La consigne à Ottawa
+était de ronfler; et chacun sait comment Sir David Macpherson s'en
+acquittait, à la satisfaction du maître.
+
+Sir John A. Macdonald avait eu cependant une idée qui est le résumé de
+toute sa politique. Il avait eu l'idée de ne rien accorder aux Métis, et
+de les faire taire en achetant leurs chefs.
+
+C'est ainsi que Schmidt avait été nommé commis au bureau des terres de
+Prince Albert, Dumas, instructeur des Sauvages, et que des offres
+avaient été faites à Dumont et Isbester.
+
+Mais, pendent ce temps-là, on n'aboutissait à rien. Le mécontentement et
+l'agitation des esprits augmentaient de jour en jour. Des nouvelles
+spoliations étaient commises par des spéculateurs; et les arpenteurs
+soulevaient incessamment de nouvelle réclamations.
+
+Tout était mûr pour la révolte. Nous verrons, plus tard, comment elle se
+produisit, et qui tira le premier coup de feu. Mais il est dès à présent
+prouvé que les griefs des Métis étaient fondés;--qu'ils étaient soutenus
+depuis huit ans par les autorité ecclésiastiques;--que, depuis huit ans,
+on n'avait pas su leur rendre justice; on n'avait pas même su leur
+répondre, et que s'il y a jamais eu un soulèvement excusable au monde,
+c'est celui de pauvres gens que, ayant usé de tous les moyens légaux
+pour faire valoir leurs droits, ont été constamment trompés, remis au
+lendemain et, finalement, n'ont rien pu obtenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LOUIS RIEL--UN MARTYR ET UNE FAMILLE
+DE PATRIOTES
+
+
+On peut apprécier différemment la conduite de Louis Riel en 1871 et en
+1885.
+
+Il y a quelques individus, se disant Canadien-français, qui ne manquent
+pas une occasion d'insulter les patriotes de 1837.
+
+Ce sont les mêmes qui n'ont cessé d'insulter Riel.
+
+D'autres, qui ne sont pas des traîtres, ont hésité, au moment où l'on se
+battait au Nord-Ouest, et nous comprenons leur hésitation.
+
+Tout homme, qui a eu le malheur d'être placé par les circonstances à la
+tête d'un mouvement insurrectionnel, est responsable même de ce qu'il
+n'a pas voulu faire; il est exposé à être condamné par tous ceux qui
+mettent le respect de la loi écrite au-dessus du droit naturel et des
+principes d'humanité foulés aux pieds.
+
+Mais, dans tous les cas, il y a trois qualités qu'on ne refusera pas à
+Riel.
+
+D'abord, c'était un brave. Ses calomniateurs ont essayé, même sur ce
+point, de ternir sa renommée. Mais la façon dont il est mort, ferme la
+bouche à la calomnie et rend témoignage de la fermeté de son âme.
+
+Ensuite, son désintéressement était indéniable; son dévouement à ses
+frères a été le guide de toute sa vie; et c'est pour eux qu'il est mort.
+Là encore la calomnie a essayé de l'atteindre. On l'a représenté comme
+un ambitieux vulgaire. Mais de telles accusations ne résistent pas à
+l'examen. Riel vivait heureux et tranquille au Montana, lorsque les
+Métis du Nord-Ouest sont venu réclamer son appui. Il n'avait rien à
+gagner avec eux, il avait tout à perdre. Il n'a pas hésité un instant
+devant ce qu'il considérais comme un grand devoir à remplir; un grand
+devoir qui l'a mené à l'échafaud, mais qui sera peut-être l'origine de
+l'émancipation d'une race.
+
+Une troisième qualité qu'on ne saurait contester à Riel, c'est la
+séduction profonde qu'il exerçait sur tous ceux qui avaient affaire à
+lui.
+
+Cette séduction ne venait point seulement de l'éloquence abondante et
+mêlée d'une inexprimable douceur, dont ont rendu témoignage tous ceux
+qui l'ont connu et qui ont assisté à ses dernières épreuves.
+
+Ce qui faisait la toute-puissance de l'éloquence de Riel, c'est qu'on
+sentait qu'elle partait du coeur.
+
+Comme tous les enthousiastes, comme tous les visionnaires, il était
+sujet à se tromper, à exagérer le devoir, parfois à le déplacer. Mais
+tous ses compagnons savaient qu'il leur était dévoué corps et âme, et,
+qu'au besoin, il donnerait sa vie pour eux.
+
+Il avait pris part à l'insurrection de 1870. Il avait été vaincu, il
+avait été proscrit; mais il était resté pour les siens un héros
+légendaire. On se racontait à la veillée, les actes d'audace par
+lesquels il s'était rendu célèbre, et lorsqu'il revint en 1884, à la
+région de Prince Albert, il n'avait rien perdu de tout son prestige.
+Français, Anglais et Écossais, tous les Métis lui avaient tendu les
+mains et avaient applaudi à ses discours, parce qu'ils avaient reconnu
+en lui un désintéressement absolu et un dévouement sans bornes.
+
+Ce dévouement à sa race était, chez Louis Riel, une vertu héréditaire.
+Lorsqu'il avait à peine cinq ans, son père avait été le défenseur et le
+libérateur des Métis en 1849, contre les exactions de la compagnie de la
+Baie d'Hudson.
+
+Tout le monde avait encore présent à l'esprit, le souvenir de la grande
+lutte que M. Riel, le père, avait soutenue à une époque où les Métis
+étaient des serfs et où il leur était interdit de tuer, fut-ce une biche
+ou un rat musqué, autrement que pour en vendre la robe aux agents de la
+compagnie. Tout le monde savait que la conquête de la liberté du
+commerce avait été son oeuvre. On se souvenait de son audace et de son
+triomphe, le jour où un Métis français, Guillaume Sawyer, ayant été
+traduit pour un délit imaginaire devant un juge prévaricateur, le 17
+mars 1849, onze Métis ayant Riel à leur tête étaient venus assister
+Guillaume Sawyer en cour, et avaient signifié au tribunal, qu'ils lui
+donnaient une heure pour rendre justice à Sawyer; et qu'au delà de cette
+heure ils se rendraient justice à eux mêmes, si justice ne leur était
+pas faites.
+
+Lorsque l'heure fut écoulée, le juge Thom avait essayé de prétexter que
+le procès n'était pas fini. Mais Riel, père, s'était écrié: «Le temps
+accordé est écoulé. Le procès n'a pas sa raison d'être. L'arrestation de
+Sawyer a été faite en violation de tout principe de justice, et je
+déclare que dès ce moment Sawyer est libre.»
+
+Devant les acclamations frénétiques des Métis, ni le gouvernement, ni le
+juge, ni les magistrats n'avait osé résister. Sawyer était sorti libre
+de l'audience. Riel obligea la compagnie à lui rendre les effets qu'on
+lui avait confisqués; et, de plus il avertit la compagnie qu'à l'avenir
+les colons entendaient avoir le commerce libre. Tous les Métis crièrent
+à la fois avec enthousiasme: «Le commerce est libre! le commerce est
+libre! vive la liberté!» en présence du juge, du gouverneur et des
+magistrats atterrés; et, de ce jour, le monopole oppressif de la Baie
+d'Hudson cessa d'exister dans le Nord-Ouest.
+
+On dit que l'histoire se renouvelle sans cesse. Près de quarante ans se
+sont écoulés. Il y a encore au Nord-Ouest des tyrans et des juges
+prévaricateurs. Le juge Thom s'appelle aujourd'hui Richardson, et son
+nom est associé aux malédictions de tout un peuple. Mais il y a aussi de
+nobles coeurs. Gabriel Dumont a obligé ses vainqueurs eux-mêmes à lui
+rendre hommage; et Louis Riel a témoigné, par sa vie et par sa mort,
+qu'il était le digne fils de son père.
+
+Louis Riel était né à la Rivière Rouge, en 1844, du mariage de M. Riel,
+père, avec Julie de la Gimodière. Sa mère, que l'agonie de son fils
+vient de rendre folle, était née à Sorel. Elle est Canadienne-française
+de père et de mère. Son grand-père Riel était Canadien-français et sa
+grand'mère Métisse de race française. Louis Riel est donc des nôtres.
+Métis, il 'était de coeur et d'âme; mais il n'avait que quelques gouttes
+de sang montagnais dans les veines. La naissance l'avait fait
+Canadien-français, et son dévouement à une cause proscrite cimentait
+l'union de deux races soeurs. Nos ennemis ne l'ont jamais oublié, et le
+crime qu'il vient d'expier à Regina ne consiste pas, aux yeux de ses
+bourreaux, à s'être insurgé, en compagnie d'Anglais qu'on s'est
+d'ailleurs empressé de mettre en liberté. Son véritable crime était de
+représenter l'élément français dans le Nord-Ouest en face d'un
+gouvernement qui a décrété que le Nord-Ouest serait une terre anglaise.
+
+Louis Riel avait été élevé sous la direction de Mgr. Taché, et grâce à
+la protection de Madame Masson, mère de notre lieutenant-gouverneur.
+
+Passé de là au collège de Montréal, il avait eu le malheur de perdre son
+père, le 21 janvier 1864, au moment où il commençait son cours de
+philosophie; et, après avoir terminé ses études, il était revenu dans la
+prairie, prendre son rôle de chef de famille, sans se douter des
+destinées qui l'appelaient à faire retentir deux fois l'Amérique de son
+nom.
+
+Tout le monde sait quelle part il prit à l'insurrection de 1870, et
+quelle fut la cause de cette insurrection, la plus juste de toutes
+celles que l'histoire ait jamais eu à enregistrer.
+
+L'union imposée en 1840 au Canada-Français avec les Anglais d'Ontario,
+ne pouvait plus tenir. Par une conséquence que ses auteurs n'avaient pas
+prévue, cette union dirigée contre la race française, avait assuré dans
+le parlement uni, la prépondérance de l'élément canadien-français; et
+cette prépondérance était telle, que la majorité conservatrice de la
+province de Québec avait pu faire subir aux Anglais d'Ontario des
+ministres, repoussés par le corps électoral de cette province. Il est
+bon de rappeler ce fait, en présence d'un régime sous lequel ce sont les
+Anglais d'Ontario qui nous gouvernent, qui nous imposent leur
+gouvernement, et qui viennent de mettre Riel à mort, malgré le voeu
+unanime du peuple canadien-français. Triste résultat de la
+Confédération, de la politique de Sir John A. Macdonald et de
+l'insignifiance servile de Sir Hector Langevin! Mais, en 1865, la
+situation créée par l'acte d'union ne pouvait plus se prolonger; les
+deux provinces n'étaient d'accord sur rien. La solution vraiment logique
+eût dû consister à rappeler purement et simplement l'acte d'union et à
+rendre à chacun sa liberté. Mais alors, personne n'y songea. Les
+ministres conservateurs avaient d'autres visées; et sous leur influence,
+le Canada s'abandonna à la dangereuse ambition de devenir un grand État.
+C'est ainsi que la Confédération fut faite. Comme Ontario et Québec ne
+pouvaient s'entendre, on leur adjoignit pour les départager, le
+Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, qui devait s'augmenter plus
+tard de la Colombie Anglaise et de l'île du Prince-Edouard. Comment nos
+hommes d'État ne s'aperçurent-ils pas que, par cette adjonction, la
+province de Québec passait de la prépondérance ou tout au moins de
+l'égalité à un état de minorité forcée; et que tôt ou tard la
+Confédération se retournerait fatalement contre nous? Hélas! il a fallu
+le gibet de Riel pour nous amener nous-mêmes à nous en convaincre!
+
+Quoiqu'il en soit, la nouvelle Confédération fut formée et son premier
+acte consista à acheter à la compagnie de la Baie d'Hudson le territoire
+du Nord-Ouest. Les Métis furent vendus comme un vil troupeau, par un
+compagnie commerciale à un gouvernement qu'ils ne connaissaient pas. Ce
+gouvernement n'avait pas même daigné leur faire savoir qu'ils étaient
+devenus ses sujets; et M. McDougall s'était présenté, comme
+lieutenant-gouverneur, par la grâce du gouvernement d'Ottawa, avant même
+que l'acte de cession n'eut été régulièrement promulgué.
+
+Non seulement on avait disposé des Métis sans eux, mais on avait disposé
+en même temps de la terre qui, par le fait de la cession, devenait terre
+domaniale et qui allait être livrée au zèle dévorant des arpenteurs.
+
+On a dit qu'alors les Métis s'insurgèrent. Le fait est vrai, mais
+l'expression ne l'est pas. Les Métis étaient, depuis trois quarts de
+siècle, sujets de Sa Majesté Britannique, sous la gestion de la
+compagnie de la Baie d'Hudson. La retraite de la compagnie de la Baie
+d'Hudson, les rendait à eux-mêmes. Ils entendaient rester, comme par le
+passé, sujets loyaux de la reine. Mais ils n'entendaient qu'un acte de
+vente pût les livrer pieds et poings liés au gouvernement d'Ottawa. Ils
+avaient raison. Le 27 janvier 1870, ils établirent un gouvernement
+provisoire, sous la présidence de Louis Riel. Ils étaient dans leur
+droit.
+
+Le gouvernement d'Ottawa le sentait si bien qu'il eut recours à
+l'intervention bienveillante de Mgr Taché, et qu'il fut convenu avec Sir
+John A. Macdonald et Sir George Cartier, _qu'en vertu d'un arrangement
+amical_, les Métis se soumettraient au gouvernement; et qu'après les
+arrangements conclus, une amnistie générale serait proclamée. C'est en
+vertu de cet arrangement, que les délégués du gouvernement canadien et
+ceux du gouvernement provisoire rédigèrent ensemble le bill de Manitoba.
+
+Par malheur, la convention n'avait pas été écrite. Sir John A. Macdonald
+avait donné à Mgr Taché sa parole d'honneur; et le gouverneur-général
+avait déclaré aux délégués des Métis que la chose ne souffrait aucune
+difficulté, et qu'on n'attendait que la sanction de la couronne.
+
+On sait comment Sir John A. Macdonald faussa sa parole d'honneur. Le
+colonel Wolseley, qui allait préluder à ses tristes exploits en Égypte
+par le pillage du Nord-Ouest, se présenta au fort Garry, non pas comme
+représentant du gouvernement canadien, mais comme représentant du
+gouvernement impérial, que les Métis n'avaient jamais cessé de
+reconnaître; et étant ainsi entré par trahison dans la place, il se
+conduisit en vainqueur. Les membres du gouvernement provisoire furent
+arrêtés et traînés en prison; et le colonel Wolseley se félicita dans un
+discours public «d'avoir mis en fuite les bandits de Riel.»
+
+Malheureusement, le gouvernement, qui avait été capable de s'emparer du
+fort Garry par surprise, n'était pas capable de s'opposer à l'invasion
+des fénians; et pour se défendre, il dut recourir à la généreuse
+assistance de Riel et de Lépine. Cela n'empêcha pas Lépine d'être
+ensuite mis en jugement et condamné à mort. La tête de Riel fut mise à
+prix. Il n'en fut pas moins élu à la Chambre des Communes en 1873, pour
+le comté de Provencher.
+
+Poursuivi et traqué par les orangistes, obligé de se déguiser et de
+changer de domicile au moindre soupçon, pour échapper au poignard des
+assassins, Riel parvint néanmoins à passer inaperçu à travers les sbires
+et se présenta seul au parlement, le 19 mars 1874, où il prêta serment
+d'allégeance comme député de Provencher, devant le greffier des
+Communes. Mais il fut expulsé par une majorité de 124 voix contre 68. Le
+3 septembre de la même année, il était réélu pour le comté de
+Provencher; mais l'amnistie n'ayant point été proclamée, il ne put
+prendre son siège. Il n'était pas seulement loyal, il était
+conservateur, et un peu plus tard il abandonna son siège pour assurer la
+réélection de Sir George Cartier, battu dans la province de Québec. Il
+ne faut jamais compter sur la reconnaissance des grands de la terre, Sir
+John A. Macdonald vient de récompenser Riel de son dévouement à la cause
+conservatrice, en le faisant pendre à Regina, le frère de M. Chapleau
+étant shérif.
+
+Tel était l'homme qu'après treize ans d'exil, les Métis allèrent
+chercher en 1884, au Montana, pour lui confier la défense de leurs
+droits méconnus.
+
+Rarement plus noble tâche avait été mise entre des mains plus dignes.
+
+Depuis l'échec de Riel, les vautours se sont abattus sur leur proie. On
+a décidé qu'il serait la victime expiatoire des fautes commises par le
+gouvernement canadien dans le Nord-Ouest. On a suscité contre le héros
+métis le fanatisme et les mauvaises passions. Pour ameuter l'esprit
+anglais, peut-être pour marquer plus cruellement par sa mort
+l'avilissement de l'influence française, on a cherché à transformer la
+question en une lutte de races; et on a présenté le mouvement métis de
+1885 comme une insurrection française contre un gouvernement anglais.
+C'est encore un mensonge qu'il importe de relever. Il s'agissait si peu
+d'une lutte de races, qu'au début du mouvement, les plaintes des
+Écossais et des Anglais n'étaient pas moins vives que celles des
+Français; et que la députation envoyée à Riel au Montana comprenait
+plusieurs Anglais, entre autres Jackson et Isbester.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'INSURRECTION
+
+
+Au milieu de mars 1885, il se passa un fait au moins étrange.
+
+Tout le monde prévoyait, depuis plusieurs mois, une insurrection; et le
+gouvernement était seul à n'y avoir point pris garde.
+
+S'il y avait pris garde, il lui eut suffi de se décider à rendre justice
+aux Métis, pour que l'insurrection n'eut pas lieu.
+
+Or, l'agitation croissait de jour en jour, mais aucun acte de justice
+n'était intervenu.
+
+Non seulement Riel n'avait pas encore levé le drapeau de la révolte,
+mais il n'avait pas même renoncé à l'espérance d'une solution pacifique;
+et il se flattait d'intimider le gouvernement, par des démonstrations,
+de façon à arracher des concessions aux ministres d'Ottawa, sans être
+obligé de recourir à une prise d'armes.
+
+Rien n'était donc changé à la situation, au commencement de mars. Il n'y
+avait pas encore d'insurrection; et il dépendait du gouvernement
+canadien qu'il n'y en eût jamais. S'il avait fait, à cette date, ce
+qu'il a été obligé de faire depuis, s'il avait accordé aux Métis les
+demandes dont le bien fondé a été plus tard reconnu, la paix n'aurait
+jamais été troublée; nos concitoyens n'auraient pas été condamnés à la
+dure expédition du Nord-Ouest, et une dépense de plusieurs millions de
+piastres aurait été épargnée au trésor public.
+
+Chose curieuse! Le gouvernement qui n'avait pas encore trouvé une minute
+pour lire les réclamations des Métis, s'était, paraît-il édifié à sa
+manière sur la situation du Nord-Ouest; et il s'était résigné avec _un
+coeur léger_ à l'idée de la guerre civile, avant que la guerre fut
+déclarée, avant même qu'elle fut devenue inévitable.
+
+Cette guerre civile, ce fut la police du gouvernement que en prit
+l'initiative.
+
+Le 27 mars, le major Crozier, de la police à cheval, profitant d'une
+altercation survenue la veille entre Gabriel Dumont et un nommé MacKay,
+s'était présenté aux Métis en ennemi, à la tête d'un corps de troupes.
+
+Il avait rencontré Gabriel Dumont, escorté de vingt cavaliers: et il
+avait tiré le premier coup de feu sur des hommes inoffensifs.
+
+Cette action, dans laquelle la police fut mise en déroute et perdit
+quatorze hommes, reçut le nom de bataille du lac aux Canards.
+
+Il est important de constater que, ni de part ni d'autre, il n'est nié
+que les hommes de Crozier aient tiré les premiers.
+
+Par une coïncidence surprenante, à cette même date du 27 mars, avant de
+connaître l'attaque du major Crozier, le gouvernement, qui s'y attendait
+évidemment, ordonnait à la batterie A de Québec, et à la batterie B, de
+Kingston, de former chacune un détachement de cent hommes et de se
+mettre aussitôt en campagne.
+
+Cette fois-ci, comme en 1870, c'était donc le gouvernement qui avait
+déclaré la guerre. C'était le gouvernement qui avait entamé les
+hostilités contre des gens ne demandant qu'à traiter.
+
+La mobilisation se fit rapidement
+
+Dès le 24 mars, le général Middleton était parti pour Winnipeg, afin de
+se mettre à la portée des opérations éventuelles.
+
+Le 28 mars, deux détachements des Queen's Own, le 10ème Grenadiers
+Royaux et la compagnie C, de l'infanterie de Toronto étaient appelés au
+service. Le 65ème Carabiniers de Montréal reçut pareillement son ordre
+de départ. Le 30 mars, deux nouveaux régiments étaient levés à Winnipeg
+et un détachement des gardes à pied du gouverneur prenait la route du
+Nord-Ouest.
+
+Le 31 mars, le 2ème London (Ontario) et le 9ème de Québec étaient
+appelés au service actif.
+
+[Illustration: Gros-Ours.]
+
+Ces régiments manquaient de tout. Pour les mettre en mesure de partir,
+il fallut que le ministre de la milice donnât un blanc seing aux
+colonels et les autorisât à faire coûte que coûte et d'urgence, toutes
+les dépenses nécessaires pour compléter l'équipement de leurs corps. On
+saura sans doute, d'ici peu de temps, combine de millions ce gaspillage
+suite de plusieurs années d'imprévoyance et d'incurie volontaire, a
+coûté au trésor public.
+
+La bataille du Lac aux Canards, dont le gouvernement a assumé la
+responsabilité en ne désavouant pas le major Crozier, devait avoir des
+conséquences d'une gravité incalculable.
+
+D'abord, elle constituait les Métis à l'état de belligérants. Riel, qui
+n'avait point assisté à l'engagement et qui avait conservé jusqu'à cette
+date l'espoir d'une solution pacifique, organisa un conseil de
+gouvernement, composé de douze personnes.
+
+En même temps, les Sauvages qui n'avaient point encore pris fait et
+cause pour les Métis, furent enhardis par l'échec de la police, et se
+décidèrent à prendre part à la lutte. Le 30 mars, Gros-Ours prit le
+sentier de la guerre; et le lendemain sa bande procédait au massacre du
+Lac aux Grenouilles. Poundmaker devait plus tard suivre l'exemple de
+Gros Ours et infliger au colonel Otter la défaite de la montagne du Camp
+du Corbeau.
+
+[Illustration: PIE-A-POT]
+
+Désormais, tout espoir de négociation amiable était perdu et il fallait
+que le sort des armées décidât.
+
+Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de retracer en détail la suite
+des événements militaires qui ont abouti à la prise de Batoche.
+
+La lumière n'est pas encore faite sur cette partie de notre histoire.
+
+Le Canada peut se dire, avec une légitime fierté, que ses volontaires se
+sont comportés héroïquement devant le feu de l'ennemi. Mais si la
+bravoure des soldats est restée au-dessus de tout éloge, il plane encore
+beaucoup d'incertitude sur le plus ou moins d'habileté des chefs et sur
+la façon dont les opérations ont été conduites.
+
+D'après le témoignage d'un conservateur du Nord-Ouest, dont les
+affirmations n'ont jamais été démenties, les insurgés au nombre de 300 à
+400, n'auraient jamais eu plus de cent combattants. Même à la plus forte
+escarmouche, qui fut celle de Batoche, ils n'avaient pas cinquante
+combattants, et la bataille a duré quatre jours. On a peine à comprendre
+qu'il ait fallu tant de temps et d'efforts pour aboutir à un si mince
+résultat.[1]
+
+Note 1: LA PRESSE, 24 août 1885.
+
+D'un autre côté, des témoins oculaires affirment qu'étant donnée la
+façon dont les volontaires avaient été éparpillés, par petites bandes,
+c'est un véritable miracle qu'ils n'aient pas été massacrés en détail;
+et c'est l'avis de plusieurs officiers, ayant pris part à la lutte, que
+si les Métis avaient eu à leur tête un militaire de profession,
+expérimenté dans la conduite des embuscades, notre jeune armée aurait
+été exposée à un véritable désastre.
+
+Le parlement a voté néanmoins au général Middleton une récompense
+pécuniaire, ni plus ni moins que s'il avait gagné une nouvelle bataille
+de Waterloo; et le gouvernement impérial, auquel les ministres d'Ottawa
+avaient intérêt à faire prendre la rébellion au sérieux, a gratifié
+d'une décoration le commandant en chef et le ministre de la Milice.
+
+Après tout, le gouvernement impérial qui avait déjà pris au sérieux les
+exploits stratégiques du général Wolseley, en 1870, ne pouvait mieux
+faire que de traiter, en 1885, le général Middleton en triomphateur.
+
+Mais, la lettre adressée à M. F. X. Lemieux, par le révérend Père André,
+a jeté plus d'une ombre sur cette étoile naissante de l'armée anglaise.
+
+ Aujourd'hui, dit le Père André, le gouvernement se glorifie de
+ la victoire et s'applaudit comme d'un grand triomphe d'avoir
+ battu les Métis. Riel est condamné, les principaux Métis de
+ Saskatchewan sont dans les fers; et dans son enthousiasme, le
+ Parlement vote vingt mille piastres au général Middleton; tout
+ le Canada est fier de son succès et de celui des volontaires.
+ Nous sommes heureux comme le reste de la nation que cette
+ rébellion soit finie, nous l'avons vivement combattue, prévoyant
+ tous les malheurs qu'elle entraînerait avec elle. Mais je dois
+ le dire au risque de choquer plusieurs personnes que j'aime et
+ estime; l'armée du général Middleton s'est déshonorée par le
+ pillage éhonté auquel elle s'est livrée, malgré la proclamation
+ du général qui défendait de ne rien toucher, de ne rien prendre.
+ Je ne parle pas d'après les rapports qui m'ont été fait; mais
+ j'ai visité plusieurs fois la contrée qui avoisine Batoche, et
+ je puis affirmer que sur une longueur de 25 milles, toutes les
+ maisons établies sur le côté sud de la Saskatchewan ont été
+ pillées et saccagées, et plus de 20 ont été brûlées et rasées.
+
+ Cette contrée jadis si florissante offre un spectacle affreux de
+ désolation et de détresse qui fait mal à voir. Les volontaires
+ ont pillé les habitants et tout ce qu'ils possédaient, leurs
+ chevaux, leurs effets et habillements, et ils n'ont laissé aux
+ malheureux que ce qu'ils avaient sur le dos. Le général été
+ humain et doux à l'égard des habitants, il ne leur a infligé
+ aucun traitement cruel, mais il a assisté impassible à tout le
+ pillage qui se faisait autour de lui, malgré sa proclamation. Et
+ lui-même, comme pour les encourager à piller, s'est approprié un
+ beau cheval et une voiture d'un nommé Manuel Champagne, dont il
+ a fait présent à Thomas Ibouri. Voilà les faits dont je suis
+ certain, et le ministre de la milice peut affecter l'ignorance
+ tant qu'il voudra, ces faits n'en seront pas moins vrais et
+ réels.
+
+ Le résultat de tout cela est que nos pauvres Métis sont dans une
+ détresse et un dénuement extraordinaires.
+
+ Je regrette que le général Middleton n'ait pas achevé son
+ oeuvre, et qu'au pillage il n'ait ajouté le massacre, au moins
+ il nous aurait épargné le spectacle de cette agonie prolongée
+ que voyons devant nous.
+
+Un tel écrit, émané d'un témoin aussi digne de foi que le Rév. Père
+André, est de nature à diminuer quelque peu la gloire du général en
+chef, dont l'unique victoire se réduit à avoir emporté en quatre jours
+une redoute défendue par cinquante hommes; du général en chef qui n'est
+parvenu à prendre de vive force qu'un cheval volé à son propriétaire;
+mais qui n'a pu prendre Riel qu'en lui écrivant une lettre pour le prier
+de se rendre, et qui, après avoir vainement poursuivi Gros Ours, n'a
+trouvé finalement d'autre ressources pour s'emparer de sa personne que
+de mettre sa tête à prix et de provoquer ainsi la trahison d'un des
+siens.
+
+M. A. N. Montpetit, qui a résumé dans son livre sur Riel à la Rivière du
+Loup, les principaux événements de la campagne, décrit de la façon
+suivante les deux derniers exploits du général Middleton pendant cette
+campagne.
+
+ Juin, 9. Le général Middleton au Lac aux Huarts. Il traverse sur
+ un radeau. Il abandonne la poursuite de Gros-Ours. Le pays est
+ infranchissable.
+
+ Juin, 22. Le général Middleton, après s'être remis à la
+ poursuite de Gros-Ours, y renonce une seconde fois et décide de
+ renvoyer les volontaires dans leurs foyers.
+
+Ce bulletin d'une concision expressive, ne ressembla pas précisément à
+un bulletin de la Grande armée, et il nous autorise à ne point porter M.
+le général Middleton en triomphe.
+
+La personnalité que la campagne du Nord-Ouest a mis hors de pair, ne
+figure point dans le camp des victorieux, mais dans celui des vaincus:
+c'est celle de Gabriel Dumont.
+
+[Illustration: QUEUE-D'AIGLE]
+
+Par son énergie, par sa bravoure, par l'influence qu'il a su acquérir
+sur ses compagnons, Gabriel Dumont s'est fait une place à part. Les
+Métis le considèrent comme un héros. Ils racontent de lui des traits de
+bravoure romanesques dignes des Trois Mousquetaires de Dumas. Sir John
+A. Macdonald lui a rendu justice en plein parlement en ajoutant, il est
+vrai, que s'il l'avait entre ses mains, cela ne l'empêcherait pas de le
+faire pendre. De son côté, Mgr Taché dit de lui: «Dumont est un héros
+d'un autre âge, brave comme un lion, inaccessible à la peur,
+désintéressé, fort comme un Hercule, connaissant le pays comme pas un;
+c'est le vieux type des trappeurs d'autrefois.» Gabriel Dumont est en
+liberté aux États-Unis. Un jour ou l'autre, nous entendrons encore
+parler de lui. Dieu veuille que, ce jour-là, nos affaires soient mieux
+conduites et que l'injustice unie au fanatisme n'ait à faire parmi nous
+de nouvelles victimes.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES PRÉLIMINAIRES D'UN PROCÈS SANS NOM
+
+
+Le général Middleton avait adressé à Riel la lettre suivante:
+
+ BATOCHE, 11 mai.
+
+ MONSIEUR RIEL.
+
+ Je suis prêt à vous recevoir, vous et votre conseil, et à vous
+ protéger jusqu'à ce que le gouvernement ait pris des mesures à
+ votre égard.
+
+Il n'y a pas un militaire, ayant le sentiment de sa position et de sa
+responsabilité, qui ne soit prêt à déclarer que cette lettre comportait
+la garantie que celui à qui elle était adressée, aurait la vie sauve,
+s'il consentait à faire sa soumission. C'était un engagement d'honneur.
+
+On sait comment il a été faussé.
+
+Riel s'est rendu le 15 mai. Il a été immédiatement dirigé sur Regina. Le
+gouvernement lui avait préparé un tribunal, choisi tout exprès pour le
+condamner sans l'entendre; et le premier acte de ses geôliers a été de
+faire subir à l'homme, que le général Middleton avait traité comme
+belligérant, le supplice inutile et odieux des fers et du boulet.
+
+Cet acte de barbarie ne saurait être considéré comme le résultat de
+l'excès de zèle d'un subalterne féroce, car Sir John A. Macdonald en a
+assumé la responsabilité devant le parlement, dans la séance du 7 juin,
+en réponse à une interpellation de M. Laurier.
+
+Si le Canada avait été administré par un gouvernement soucieux de sa
+bonne renommée devant l'étranger et devant l'histoire, il semblait, au
+lendemain de la pacification, qu'une amnistie générale s'imposât.
+
+S'il est vrai qu'une insurrection politique mérite à tout le moins des
+circonstances atténuantes, lorsque ceux qui ont eu recours aux armes, y
+ont été en quelque sorte contraints par d'intolérables souffrances et
+des dénis de justice persistants, nulle cause n'était plus digne de
+pardon que celle des Métis.
+
+Jamais griefs n'avaient été plus fondés. Tout le monde l'a reconnu. Mgr
+Taché et Mgr Grandin l'ont proclamé tour à tour. Le gouvernement
+lui-même été obligé d'en faire indirectement l'aveu, en accordant aux
+Métis, après la révolte, ce qu'ils réclamaient vainement depuis hui
+années.
+
+Des _scripts_ on déjà été remis à plus de deux mille Métis.
+
+Il résulte de ces concession tardives, la preuve évidente que les Métis
+avaient raison de se plaindre, et la preuve non moins convaincante que,
+sans l'insurrection ils n'auraient rien obtenu.
+
+Si l'on ajoute à cette démonstration, que les Métis n'ont pas tiré le
+premier coup de feu; et que des spéculateurs, des aventuriers, des
+agents subalternes du gouvernement sont véhémentement suspects d'être
+les véritables instigateurs de l'insurrection, alors l'amnistie ne se
+présentait plus seulement comme un acte de clémence, mais comme un
+devoir de justice.
+
+Malheureusement, le gouvernement de Sir John A. Macdonald ne l'entendait
+point ainsi.
+
+Plus les Métis avaient raison, plus les ministres considéraient qu'il
+fallait que Riel mourût. Admettre des circonstances atténuantes à
+l'insurrection, cela équivalait à déclarer les ministres coupables.
+Coupables! Ils l'étaient et ils le savaient. Mais ils ne voulaient pas
+qu'on le dit, ni surtout que les électeurs canadiens le crussent. Ils se
+figurèrent que pour couvrir devant le public l'énormité de leurs fautes
+passées, il importait d'abord de tuer Riel.
+
+Mais il ne suffisait pas de le tuer; il fallait en même temps travailler
+à faire le silence sur cette sombre histoire de plus huit années de
+vexations, de fraudes et d'abandon.
+
+De ce jour, tous les efforts du gouvernement furent consacrés à un
+double but:
+
+Organiser une comédie judiciaire, dans des conditions telles que Riel ne
+pût en aucun cas échapper à la corde.
+
+S'assurer d'un juge assez vil, pour qu'on fût bien certain qu'il n'y
+aurait qu'un faux semblant de débat; et que les ministres ne seraient
+point exposés à voir dérouler, devant le jury et devant le pays, la
+longue série des griefs, peut-être des instigations d'agents
+provocateurs, qui avaient mis aux Métis les armes à la main.
+
+En un mot, il fallut empêcher avant tout de faire la preuve que les
+Métis n'étaient pas des insurgés, mais de pauvres gens en état de
+légitime défense.
+
+Malheureusement, la législation des territoires du Nord-Ouest allait
+mettre entre les mains d'un gouvernement prévaricateur, les moyens de
+tout oser et de tout faire.
+
+[Illustration: PRISON DE REGINA]
+
+Les Actes des territoires du Nord-Ouest, votés par le parlement
+canadien, en violation du droit commun anglais, établissent que les
+crimes commis dans le Nord-Ouest seront jugés par un simple magistrat
+stipendiaire, assisté d'un juge de paix, et avec le concours de six
+jurés choisis par le juge.
+
+Cette justice expéditive et sommaire avait été établie en 1875 alors que
+le pays était presque inhabité, dans le but de statuer, comme on statue
+au désert, sur des actes de maraude, des meurtres entre sauvages ou des
+vols de bestiaux. Mais personne n'avait jamais considéré qu'une telle
+législation dût s'appliquer à l'un des plus grands procès politiques du
+siècle.
+
+L'Acte de 1877, voté sous l'administration libérale, avait même
+expressément réservé le cas où il se présenterait une cause grave et
+réclamant des garanties spéciales. Il déclarait que, dans tout procès
+emportant la peine capitale, l'accusé pourrait réclamer que les débats
+eussent lieu devant la cour du banc de la Reine de Winnipeg, avec le
+concours d'un jury régulier et l'ensemble des garanties contenues dans
+la loi de procédure criminelle de Manitoba.
+
+Mais, un an après le vote de cette loi qui laissait quelques garanties
+aux accusés, sir John A Macdonald était entré au pouvoir; et le premier
+soin du chef orangiste avait été d'organiser systématiquement la
+tyrannie et le déni de justice, en soumettant les Actes du Nord-Ouest à
+une refonte générale.
+
+Dans cette refonte qui a pris le d'Acte de 1880, et qui est l'oeuvre
+personnelle de sir John A. Macdonald, on a conservé toutes les mesures
+d'exception prévues par la législation antérieure: le magistrat
+stipendiaire, les six jurés nommés par le juge, etc. Mais en prenant
+toute ces mesures à son compte et en les sanctionnant à nouveau, la
+majorité conservatrice a rayé méthodiquement du nouveau bill, les
+garanties précédemment introduites par les libéraux et destinées à
+tempérer ce que cette législation exceptionnelle pouvait présenter
+d'abusif.
+
+Sous l'empire de la loi votée par le ministère libéral, Louis Riel eût
+été jugé à Winnipeg, par un juge de la cour du banc de la Reine, assisté
+de douze jurés, dont six parlant la langue de l'accusé, et sur la liste
+desquels celui-ci aurait le droit d'en récuser vingt.
+
+Mais Sir John A. Macdonald, prévoyant l'éventualité de la terreur à
+rétablir un jour dans le Nord-Ouest, avait eu la précaution de faire
+détruire par sa majorité, cette disposition protectrice du droit des
+accusés.
+
+Et il avait trouvé un Parlement, qui avait consenti à voter, sur sa
+demande, ce règlement inouï, aux termes duquel un citoyen libre, privé
+de toutes les garanties de _l'habeas corpus_ et du jugement par ses
+pairs, est livré à la merci d'un officier de police subalterne, et où
+cet officier de police, qui n'est pas un juge, exerce le droit de vie et
+de mort, à la seule condition de se faire assister (amère dérision!) par
+six marionnettes désignées par lui et faisant mine de remplir les
+fonctions de jurés.
+
+Nul Canadien n'est censé ignorer la loi. Mais très peu de Canadiens
+avaient feuilleté les Actes des territoires du Nord-Ouest, avant le
+procès de Riel. A la date du 21 juin, les avocats de Riel eux-mêmes
+étaient assez peu fixés, et dans tous les cas bien loin de prévoir la
+stupéfiante juridiction à laquelle leur client allait être soumis; car
+ils se rendaient à Ottawa, pour demander à Sir John de faire juger Riel
+devant la Cour suprême; et Sir John, évitant avec soin de démasquer trop
+tôt ses batteries, se bornait à leur faire une réponse évasive.
+
+Ce fut le journal _La Presse_ qui souleva, le premier, la question
+légale, et qui fit connaître les textes au public, en révélant ainsi le
+péril auquel la défense était exposée. En même temps, _La Presse_
+indiquait le remède; et elle invitait le gouvernement à profiter de ce
+que les chambres étaient encore en session, pour faire voter d'urgence
+un _bill_ qui eût assuré à Riel un jury régulier.
+
+Mais demander au gouvernement de lâcher lui-même sa proie, c'était peine
+perdue, c'était presque naïf; et malheureusement les députés, qui
+eussent pu, au défaut du gouvernement prendre l'invitation pour leur
+compte, ne semblèrent point y prendre garde.
+
+Cependant, le 16 juillet, à la séance du soir, quelques instants avant
+que Sir John A. Macdonald déposât la proposition qui allouait au général
+Middleton une gratification de $20,000, M. Bergeron--auquel il devra
+être tenu compte de cette initiative--demandait au gouvernement de faire
+modifier la loi de façon à donner à Riel la garantie d'un jury mixte.
+
+Sir Hector Langevin répondit, en donnant l'assurance que Riel aurait un
+procès régulier et _que le jury serait choisi dans de hautes conditions
+d'impartialité!_
+
+Cette promesse, qui précédait de deux mois celle de la commission
+médicale, a eu le sort que chacun sait. Désormais, le nom de Sir Hector
+Langevin est devenu synonyme de celui de _parole faussée_.
+
+A la veille de la prorogation du Parlement, M. le sénateur Trudel avait
+fait au Sénat la même demande, et il lui avait été répondu que «le
+gouvernement n'avait pas considéré la question.»
+
+C'était un autre mensonge.
+
+Le gouvernement avait si bien considéré la question, qu'il savait que
+l'Acte des territoires du Nord-Ouest l'autorisait à y rendre exécutoire,
+par simple proclamation du gouverneur en conseil, toute loi de droit
+_commun antérieurement votée_ par le Parlement du Canada.
+
+Seulement, au lieu d'user ce cette faculté de donner à Riel un juge et
+un jury, le gouvernement s'en était servi, après une minutieuse étude,
+pour modifier au détriment de l'accusé, les règles de procédure qui
+eussent pu créer, en sa faveur, un cas de nullité et lui donner quelque
+chance d'échapper à la mort.
+
+Ainsi, comme on avait oublié d'écrire _l'indictment_ sur parchemin, une
+proclamation du gouverneur-général en conseil déclara, avec effet
+rétroactif, que la disposition de loi aux termes de laquelle le
+parchemin a cessé d'être obligatoire, serait considérée comme applicable
+aux territoires du Nord-Ouest.
+
+C'était la façon dont les ministres entendaient user de leurs
+attributions pour améliorer le régime judiciaire du Nord-Ouest!
+
+Cependant l'ensemble des mesures prises n'était pas encore complet.
+
+Les ministres avaient entre les mains, grâce à l'acte de 1880, une
+législation qui leur permettait de tout faire avec impunité. Il leur
+fallait un instrument assez pervers et assez dépourvu des moindres
+instincts de la conscience et de l'honneur, pour appliquer cette
+législation avec toute la férocité qu'elle comporte.
+
+Il est triste de dire que plusieurs magistrats avaient brigué la
+fonction de juger Louis Riel.
+
+Entre tous, le gouvernement crut avoir trouvé son homme, en faisant
+choix de Richardson.
+
+A une époque déjà ancienne, bien des scélérats sinistres ont déshonoré
+en Angleterre le siège du juge, prostitué la justice et transformé
+odieusement la loi en machine à persécutions politiques et à meurtres
+judiciaires. Jeffries, sous Jacques II, a laissé un nom qui dépasse en
+horreur les souvenirs les plus atroces des temps de barbarie. En
+Irlande, Lord Norbury, Sir William Parsons, que subornait des témoins
+pour se faire dénoncer ses ennemis, les jugeait, les condamnait à mort
+et se faisait ensuite adjuger leurs biens confisqués, ont donné
+l'exemple de tout ce qu'on peut attendre de la corruption associée à la
+férocité, en un temps où les passions et le fanatisme sont déchaînée.
+Quand on dressera, pour recueillir les noms de tous ces hommes et les
+clouer au pilori de l'histoire, un _livre de sang_, Richardson, venu un
+siècle plus tard aura le droit d'y réclamer sa place et de fermer la
+liste des magistrats voués à l'exécrations des siècles à venir.
+
+Richardson, quoique _La Minerve_ ait essayé de faire croire le
+contraire, est orangiste et conservateur.
+
+Il appartient à une famille conservatrice d'Ontario, dont Sir John A.
+Macdonald a voulu récompenser les services électoraux, en appelant cet
+homme à un emploi salarié au département de la justice à Ottawa, en
+1869. Depuis cette date jusqu'en 1877, il s'y éleva de degré en degré,
+toujours grâce de Sir John A. Macdonald, et lorsque l'avant dernière
+administration conservatrice prit fin, en 1875, il avait remplacé
+pendant un an le député ministre.
+
+M. Mackenzie, en arrivant au pouvoir, ne sut que faire de cet adversaire
+politique dont l'incapacité déjà proverbiale égalait l'importance
+bouffie. Au lieu d'en purger l'administration, il eut la faiblesse de se
+borner à lui imposer une disgrâce; et pour en débarrasser au moins le
+département, il l'envoya au Nord-Ouest comme magistrat stipendiaire, à
+une époque où les fonctions du magistrat stipendiaire consistaient à
+juger les Sauvages. Personne ne pouvait prévoir que sir John A.
+Macdonald imaginerait, trois ans plus tard, de confier à ces agents de
+police, qu'on nomme magistrats stipendiaires, le droit de juger les
+procès de haute trahison.
+
+Au Nord-Ouest, Richardson ne tarda pas à conquérir une réputation de
+sottise, de crasse ignorance, de partialité, de rigueur stupide et de
+basse servilité, sur laquelle on peut consulter L'Hon. M. Royal et tous
+les hommes politiques qui ont habité ce pays.
+
+Mais sa réputation de _mangeur de français_ était encore supérieure à sa
+réputation d'homme à tout faire.
+
+On sait, par le banquet de Winnipeg, ce que sont au Nord-Ouest, les
+orangistes et les mangeurs de français.
+
+Bref, Richardson était un de ces hommes qui, selon le mot fameux de M.
+Dupin sur les révolutionnaires: «ne sont propres à rien et sont capables
+de tout.»
+
+Sir John A. Macdonald, qui le connaissait, avait trouvé en lui l'homme
+qui convenait pour conduire le procès auquel le _Monde_ a donné dans une
+heure de franchise involontaire, le nom de _farce sinistre_, et pour
+aboutir avec aussi peu de débats que possible à la condamnation de Riel.
+
+Et le gouvernement avait tout mis en oeuvre pour lui livrer sa proie.
+
+Aux termes de la loi, toute offense doit être jugée dans le lieu où elle
+a été commise. Or, le théâtre de l'insurrection était à plus de 400
+milles de Regina. Mais on profita judaïquement de ce que l'insurrection
+s'étendait au Nord-Ouest tout entier, pour faire conduire Riel à Regina,
+afin de le placer sous la juridiction de Richardson.
+
+C'était une violation du droit à peu près semblable à celle qui
+consisterait à faire juger à Halifax, un individu qui aurait pris part à
+une émeute à Montréal, en s'appuyant sur le prétexte qu'Halifax est
+compris dans le Canada et que la conspiration se serait étendue au
+Canada tout entier.
+
+Mais Sir John A. Macdonald qui avait, et pour cause, une entière
+confiance dans la docilité et dans la cruauté de Richardson, n'était pas
+moins au fait de son ignorance et de son incapacité.
+
+On pourvut à cet inconvénient, en envoyant le sous-ministre de la
+justice, M. Burbridge, à Regina, avec mission d'assister aux débats, de
+conduire le juge par la main et de lui donner chaque jour, de vive voix,
+les instructions que pourraient comporter les incidents à naître.
+
+Jamais, croyons-nous, à aucune époque et dans aucun pays, la main-mise
+du gouvernement sur la justice ne s'était étalé avec tant d'impudeur.
+
+On avait bien vu des juges subornés par le pouvoir. Mais un membre du
+gouvernement, se rendant dans le prétoire pour y faire mouvoir en
+personne les ficelles du mannequin déguisé en juge, c'est ce qui ne
+s'était encore vu nulle part, et ce qui restera comme un trait unique,
+pour illustrer l'histoire de l'administration de la justice dans le
+Canada, sous le règne de Sir John A. Macdonald.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+RICHARDSON A L'OEUVRE
+
+
+Les débats s'ouvrirent à Regina sous la présidence de Richardson,
+assisté du juge de paix Lejeune, le lundi 20 juillet.
+
+L'acte d'accusation était ainsi conçu:
+
+ Le sixième jour de juillet en l'année de notre Seigneur 1885,
+ dans la ville de Regina dans les territoires du Nord-Ouest,
+ devant Hugh Richardson, écr., magistrat stipendiaire des
+ territoires du Nord-Ouest de 1880, Louis Riel vous êtes accusé
+ sous serment comme suit:
+
+ La plainte et information de David Stewart, de la cité de
+ Hamilton, dans la province de Toronto, Puissance du Canada, chef
+ de police, prise sous serment le sixième jour de juillet en
+ l'année de Notre-Seigneur mil huit cent quatre-vingt-cinq,
+ devant le soussigné, un des magistrats stipendiaires dans et
+ pour les territoires du Nord-Ouest, qui dépose:
+
+ LAC AUX CANARDS.
+
+ Étant sujet de Notre Souveraine Dame la Reine, mettant de côté
+ son devoir d'allégeance, n'ayant pas la crainte de Dieu dans son
+ coeur, mais étant poussé et séduit par l'instigation du diable
+ comme faux traître contre la dite souveraine Dame la Reine, et
+ foulant entièrement aux pieds l'allégeance, la fidélité et
+ l'obéissance que tout sujet vrai et fidèle de notre dite
+ souveraine Dame la Reine doit à notre dite souveraine Dame la
+ Reine, a, le vingt-septième jour de mars, dans l'année susdite,
+ avec diverses personnes, faux traîtres, inconnues au dit
+ Stewart, armées, et équipées en guerre, c'est-à-dire, avec des
+ canons, des carabines, des pistolets, des baïonnettes et autres
+ armes, étant alors illégalement, malicieusement et
+ traîtreusement assemblées et réunies ensemble contre notre
+ souveraine Dame la Reine, ont de la manière la plus méchante, la
+ plus malicieuse, la plus traîtreuse pris les armes et fait la
+ guerre contre notre dite souveraine Dame la Reine, dans la
+ localité connue sous le nom de du Lac aux Canards, dans les dits
+ territoires du Nord-Ouest du Canada, et dans les limites de ce
+ royaume et ont alors malicieusement et traîtreusement tenté par
+ la force des armes, de renverser et détruire la constitution et
+ le gouvernement de ce royaume, tel qu'établis par la loi, et
+ priver et déposer notre dite souveraine Dame la Reine du titre,
+ de l'honneur, et de nom royal de la Couronne Impériale de ce
+ royaume au mépris de notre dite souveraine Dame la Reine et de
+ ses lois, au mauvais exemple de tous autres se rendant coupables
+ de la même offense, contrairement au droit d'allégeance qui lui
+ était dû par le dit Louis Riel, contre la forme du statut en
+ pareil cas fait et pourvu, et contre la paix de notre souveraine
+ Dame la Reine, sa couronne et sa dignité.
+
+ Deux autre actes d'accusations semblables ont été dressés pour
+ les batailles de Batoche et l'Anse aux Poissons.
+
+ Assermenté devant moi, les jour et an susdits, en la ville de
+ Regina, Territoires du Nord-Ouest
+
+ (Signé,) A. D. STEWART.
+ (Signé,) HUGH RICHARDSON.
+ Magistrat stipendiaire dans et pour les Territoires du Nord-Ouest.
+
+
+La liste du jury qui, d'après la parole de sir Hector Langevin, devait
+«être dressée dans des conditions de haute impartialité», avait été
+préparée, sous l'oeil du gouvernement, par Richardson, dans des
+conditions tellement révoltantes que, pour retrouver une pareille
+dérision de la justice, il faut remonter aux plus honteux souvenirs de
+la persécution orangiste en Irlande.
+
+Louis Riel aurait eu droit, aux termes de la loi anglaise, à un jury
+dont la moitié parlant sa langue; mais Richardson n'avait pas même
+cherché à sauver les apparences, en inscrivant sur sa liste un seul juré
+métis. Il y avait mis, sans doute par dérision, un juré
+canadien-français. Mais ce juré ne siégea pas; il fut récusé par
+l'avocat de la couronne, avec une précipitation tellement inconvenante,
+qu'avant d'avoir eu le temps de se lever de son siège et de répondre à
+l'appel de son nom, il n'était déjà plus juré. La résolution du
+gouvernement était prise; ce n'était pas un jugement qu'on voulait:
+c'était une condamnation sans phrases.
+
+Dès le début du procès, M. Fitzpatrick et M. Greenshields, avocats de
+Riel, plaidèrent l'inconstitutionnalité de l'acte de 1880, en vertu
+duquel le tribunal était constitué, et par conséquent, l'incompétence du
+tribunal et la nullité de la procédure.
+
+MM. Robinson et Osler répondirent pour la forme, au nom de la couronne;
+et le juge Richardson, trouvant inutile de se donner l'air de délibérer,
+donna son opinion en dix secondes.
+
+L'opinion de cette lumière de la magistrature était, que l'acte de 1880
+n'a pas été rendu _ultra vires_; et conséquemment, il enjoignit à Riel
+de plaider.
+
+Celui-ci déclara alors qu'il plaidait _non coupable_; et M. Fitzpatrick
+demanda l'ajournement, pour faire venir des témoins et des documents.
+
+Malheureusement, le procès avait été mené avec une rapidité si imprévue
+que la défense n'avait pas eu le temps de recueillir des fonds, elle fut
+obligée de s'adresser à la Couronne pour lui demander de supporter les
+frais du voyage des témoins; et la Couronne n'y consentit qu'après avoir
+fait son choix et éliminé tous les témoins, dont la présence eût pu être
+gênante pour le ministère et donner au débat la tournure politique que
+le gouvernement tenait avant tout à éviter.
+
+La Couronne considéra comme simplement inconvenante l'offre faite par
+Gabriel Dumont de venir déposer en faveur de Riel; et elle lui refusa un
+sauf-conduit, ainsi qu'aux autres réfugiés.
+
+La liste des témoins se restreignit à quelques personnes, citées pour
+déposer sur l'état mental de Riel; et le mardi 21 juillet, le juge
+Richardson ajourna le débat au 28.
+
+Sept jours, pour permettre à M. Lemieux de revenir à Québec, de citer
+des témoins et de les ramener à Regina, après avoir fait un voyage de
+mille lieues!
+
+C'était à douter si les témoins auraient le temps matériel de faire le
+voyage.
+
+Précédemment, le juge Richardson avait retenu un accusé en prison
+préventive _pendant quatre ans_, en se fondant sur la difficulté de
+faire venir des témoins!
+
+Mais ce juge extraordinaire n'en était point à démontrer, que la justice
+du Nord-Ouest sait avoir, quand il est besoin, deux poids et deux
+mesures, et qu'elle ne confond point les témoins des amis avec ceux des
+ennemis du gouvernement.
+
+Cependant, dans l'intervalle, le tribunal ne perdit point son temps.
+
+Les orangistes, qui avaient décidé d'obtenir la tête de Riel, avaient
+décidé en même temps d'obtenir la liberté de Jackson, secrétaire anglais
+de Riel, un des délégués qui avaient préparé l'insurrection et qui était
+allés chercher Riel au Montana.
+
+Mais, pour les orangistes, ce qui est crime capital chez un
+Canadien-français, comme Riel, devient excusable chez un Anglais, comme
+Jackson; et l'acquittement de Jackson était d'autant plus urgent que le
+jury de Riel, tout Anglais qu'il fût, manifestait des scrupules; et
+qu'il importait de se l'attacher par quelque faveur de nature à le faire
+renoncer à ses velléités s'indépendance.
+
+Wm. Henry Jackson comparut devant la cour, le 25 juillet. Il plaida la
+folie. Il produisit comme témoins son propre frère et le médecin de la
+police à cheval. L'avocat de la couronne se prononça en faveur de
+l'accusé et le jury rendit un verdict de non-culpabilité. Le procès ne
+dura pas une demi-heure en tout. Pourquoi eut-il duré plus longtemps?
+
+Tout était arrangé à l'avance pour sauver Jackson, en sa qualité
+d'Anglais, comme pour perdre Riel, en sa qualité de Canadien-français.
+
+Les débats relatifs à Riel se rouvrirent le 28, et de l'aveu unanime des
+hommes impartiaux, ils lui furent beaucoup plus favorables qu'on
+pensait.
+
+La défense avait renoncé à chercher dans les griefs des Métis un motif
+d'excuse légale et à faire comparaître les témoins sur cette question,
+ce en quoi on trouva généralement que les avocats de Riel avaient eu
+tort, car ils n'auraient pas dû faire cette concession, sans être
+certains d'obtenir en échange l'acquittement ou la grâce de l'accusé.
+
+Mais il parut démontré par les dépositions des propres prisonniers de
+Riel que, jusqu'à la fin, il avait poursuivi et espéré une transaction;
+qu'il n'avait donné l'ordre de tirer qu'après que le major Crozier avait
+fait tirer le premier coup de feu par les hommes de police, et que par
+conséquent les Métis étaient en cas de légitime défense.
+
+Parmi les charges dirigées contre l'accusé, la plus grave en apparence
+résultait d'une lettre adressée par lui au général Middleton, et dans
+laquelle Riel aurait menacé le général de faire massacrer ses
+prisonniers, si l'armée ne cessait pas elle-même de tirer sur les
+maisons occupées par les femmes et par les enfants. Mais il fut démontré
+que cette lettre était une menace plus ou moins habile, mais qu'il
+n'avait jamais été dans l'intention de Riel de la mettre à exécution; et
+tout au contraire, ses prisonniers déclarèrent devant la cour se louer
+hautement des égards avec lesquels il avaient été traités.
+
+Le fait de haute trahison n'en subsistait pas moins, selon la rigueur du
+droit. Mais chaque preuve nouvelle restreignait l'accusation à un
+caractère exclusivement politique, et tendait, même sur le terrain
+politique, à diminuer la responsabilité de Riel.
+
+Quand on pense que Jackson a été déclaré fou et enfermé dans un asile,
+dont on l'a laissé depuis s'échapper; que, malgré le massacre du Lac aux
+Grenouilles, Gros-Ours n'a été condamné qu'à trois ans de pénitencier,
+et que Thomas Scott, un Anglais, qui avait été l'instigateur de la
+rébellion, a été acquitté, à la recommandation de Richardson et aux
+applaudissement du public, il est impossible de considérer le verdict
+rendu contre Riel autrement que comme un meurtre légal.
+
+Cependant, les avocats de Riel avaient décidé de plaider la folie. Le
+dérangement des facultés et l'exaltation du malheureux chef métis
+n'étaient que trop certains. Mais il n'est pire sourds que ceux qui ne
+veulent pas entendre et Richardson était décidé à ne rien écouter et à
+ne rien entendre.
+
+Deux médecins déclarèrent Riel fou, et le docteur Tucke, de la police à
+cheval, n'osa pas affirmer qu'il ne l'était point. Cela n'empêcha pas
+Richardson de déclarer aux jurés que la preuve de la folie n'avait point
+été faite et de peser sur eux, en leur intimant qu'ils manqueraient à
+leur devoir, s'ils ne rendaient point un verdict de culpabilité.
+
+La résolution des avocats de plaider la folie donna lieu à un débat très
+émouvant, dans lequel Riel protesta contre ce qu'il considérait comme
+une tactique indigne de lui, mais ne parvint point à prouver pour cela
+aux hommes impartiaux qu'il fut sain d'esprit.
+
+Après les plaidoiries, dans lesquelles M. Greenshields se surpassa,
+dit-on, Riel prit lui-même la parole et s'exprima en des termes qui
+eussent pu convaincre les plus sceptiques du dérangement de ses
+facultés.
+
+Lorsque le juge l'invita à parler, il hésita un moment, puis s'appuyant
+les deux mains sur la barre et saluant le juge d'un sourire, il dit:
+
+ Votre Honneur, messieurs les jurés, messieurs de la Couronne et
+ mes bons avocats.
+
+ Ce serait une tâche bien facile pour moi de plaider folie, mais
+ je n'ai pas le désir de me défendre par ce moyen. J'espère, avec
+ les secours de Dieu, pouvoir vous convaincre que je ne suis pas
+ fou. Les documents que la Couronne a en sa possession ne
+ ressemblent pas à des productions d'un fou, et vous ne les
+ accepterez pas comme preuve de l'appui du plaidoyer de folie
+ produit par mes avocats.
+
+ Ici, le prisonnier s'arrêta soudain et il offrit au ciel la
+ courte prière suivante: «O mon Dieu, aidez-moi à parler à cette
+ honorable cour, à ces avocats et à ces jurés.»
+
+ Après cette prière, Riel reprit son discours et dit: Le jour où
+ je suis né, j'étais sans force ni appui, mais ma mère m'aida. Je
+ suis sans force et sans appui ici aujourd'hui, mais le
+ Nord-Ouest est ma mère et mon pays ne me laissera pas périr, ma
+ mère ne me tuera pas et mon pays non plus. J'ai un grand nombre
+ de bons amis, non seulement ici dans le Nord-Ouest, mais dans le
+ Bas Canada. Si j'étais fou lorsque je vins ici en 1884, je ne
+ l'était pas assez pour ne pas m'apercevoir que les Métis
+ mangeaient du lard pourri qui leur était vendu par la Compagnie
+ de la Baie d'Hudson, pour ne pas m'apercevoir que les Sauvages
+ se trouvaient forcés de mendier la maigre pitance qui leur était
+ due, mais leur était refusée. J'espère réunir ensemble toutes
+ les classes qui habitent la Saskatchewan.
+
+ Bien que je n'aie que la moitié d'un juré, je sens que, mûs par
+ le _fairplay_ anglais, ces jurés me rendront justice.
+
+ Dans tout le cours de ma vie, j'ai travaillé pour atteindre des
+ résultats pratiques, et Dieu est avec moi. Je l'ai trouvé ce
+ Dieu, me regardant dans la bataille de la Saskatchewan, alors
+ que les balles pleuvaient autour de moi. Le saint Archevêque
+ Bourget me disait dans une lettre, que, j'avais une mission à
+ accomplir, et je sais que Mgr Bourget ne pouvait se tromper.
+
+ Après avoir dit quelques mots au sujet de sa détention à l'asile
+ des aliénés, il dit: La police a été très bonne pour moi.
+
+ L'on a dit que je voulais amener sir John A. Macdonald à mes
+ pieds. Je pense que si l'on avait fidèlement rapporté mes
+ paroles, l'on m'aurait mieux compris et mes remarques auraient
+ eu une autre couleur.
+
+ M. Blake essaie d'amener sir John A. Macdonald à ses pieds, et
+ il s'y prend pour cela de la même manière dont je voulais m'y
+ prendre pour atteindre le même but. L'on m'a décoré du titre de
+ prophète, mais ce sont les Métis qui me l'ont décerné, ce titre,
+ et n'ai-je pas prouvé que je le suis.
+
+ Votre Honneur, messieurs le jurés--Ma réputation, ma liberté, ma
+ vie sont entre vos mains. J'ai si grande confiance dans votre
+ sens du devoir que je n'éprouve pas la plus légère anxiété ni le
+ plus léger doute au sujet de votre verdict.
+
+ Le calme de mon esprit au sujet de la décision favorable que
+ j'attends de vous, ne provient d'aucune présomption
+ injustifiable. Je ne m'attends qu'à ce que, par la grâce de
+ Dieu, vous pèserez toutes choses d'une manière consciencieuse,
+ et qu'après avoir entendu ce que j'ai à dire, vous
+ m'acquitterez.
+
+ Messieurs les jurés, bien que vous ne constituiez qu'un
+ demi-juré, vous avez tout mon respect, et j'ai en vous six, la
+ même confiance que je voudrais avoir dans les six autres qui
+ devaient compléter votre nombre, et Votre Honneur, si c'est
+ vous-même qui avez choisi les jurés, ce n'est pas sous votre
+ responsabilité personnelle, vous avez suivi les lois faites pour
+ vous guider, et bien que je n'approuve pas ces lois, je crois de
+ mon devoir de faire cette protestation de mon respect pour votre
+ honneur. Cette cour entreprend de dévider ma cause, cause qui
+ tire son origine de quinze ans, et par conséquent bien longtemps
+ avant l'existence de cette cour. Je suis ici devant un juge
+ savant, sans doute, mais ayant à subir mon procès devant lui, je
+ considère que la providence de Dieu a peut-être permis ces
+ choses jusqu'à ce moment, dans un but spécial de pardon.
+
+ Comment cette cour en est-elle arrivée à devenir un instrument
+ de la Providence, instrument que j'aime et que je respecte?
+
+ En prenant les circonstances de mon procès, il n'y a que trois
+ choses sur lesquelles je désirerais attirer respectueusement
+ votre attention, avant que vous vous retiriez pour délibérer.
+
+ D'abord, la Chambre des Communes, le Sénat et le gouvernement de
+ la Confédération, qui font les lois de ce pays et qui le
+ gouvernent, ne représentent en rien la population du Nord-Ouest.
+ Dernièrement, le Conseil des Territoires du Nord-Ouest, issu du
+ gouvernement fédéral, a hérité des défauts de ses parents. Le
+ nombre des membres élus par le peuple au conseil, ne lui donne
+ qu'un simulacre de représentation, et il y a loin de là à un
+ gouvernement représentatif. La civilisation anglaise qui
+ gouverne le monde aujourd'hui et la constitution anglaise ont
+ défini le gouvernement qui devait régir le Nord-Ouest en
+ l'appelant gouvernement responsable, ce qui veut tout simplement
+ dire qu'ils ne sont pas responsables.
+
+ De toute la science dont on a fait montre devant vous hier, vous
+ avez été forcé de conclure que si je n'étais pas responsable de
+ mes actes, je ne suis pas sain d'esprit. Le bon sens seul, sans
+ les théories ou des explications scientifiques, même conclusion.
+
+ D'après les témoignages rendus devant vous, dans le cours de ce
+ procès, les témoins de la couronne comme ceux de la défense
+ déclarent que pétitions sur pétitions furent envoyées au
+ gouvernement fédéral, mais telle est l'irresponsabilité de ce
+ gouvernement envers le Nord-Ouest, que pendant nombre d'années,
+ il n'a jamais rien fait pour satisfaire aux justes réclamations
+ des habitants de cet immense pays.
+
+ Si le gouvernement n'a pas pu répondre une seule fois, ce fait
+ indique bien l'absence absolue de responsabilité.
+
+ De fait, il y a insanité compliquée de paralysie chez ce
+ gouvernement. Je souffre de ce monstre d'irresponsabilité chez
+ le gouvernement et ses mignons.
+
+ Le conseil du Nord-Ouest a pris le parti de répondre à la
+ pétition en essayant de tomber subitement sur moi et sur mon
+ peuple de la Saskatchewan. Heureusement, lorsqu'ils firent leur
+ apparition et montrèrent leurs dents, j'étais prêt. J'ai fait
+ feu et je les ai blessés avec des yeux flamboyants, mais avec
+ des mains pures.
+
+ Souvenez-vous en: c'est ce que l'on appelle chez moi haute
+ trahison.
+
+ O, mes bons jurés, au nom de Jésus-Christ que seul peut nous
+ sauver, défendez-moi contre ceux qui veulent me déchirer en
+ lambeaux. Si vous acceptez ce plaidoyer de la défense par lequel
+ je ne serais pas responsable de mes actes, acquittez moi
+ complètement, puisque j'ai eu à lutter contre des gouvernements
+ aliénés et irresponsables de mon propre sort. Si vous vous
+ prononcez en faveur de la Couronne qui prétend que je suis
+ responsable, acquittez-moi tout de même. Vous êtes parfaitement
+ justifiables de dire que je suis sain de raison et d'esprit.
+ J'ai agi raisonnablement et à mon corps défendant pendant que
+ les ministres fédéraux, mes agresseurs irresponsables, et qui
+ sont conséquemment insensés, ne peuvent avoir agi qu'à tort, et
+ s'il y a quelque part haute trahison, le crime doit être de leur
+ côté et non du mien. J'ai dit.
+
+M. Robinson parla enduite pour la Couronne; et après le résumé du
+président, le jury entra le 10 août, à 2 heures 15 de l'après-midi, dans
+la salle des ses délibérations.
+
+Il en sortit une heure après, avec un verdict de _coupable de haute
+trahison, avec recommandation de mercy._
+
+Après tout, il y avait encore quelque humanité dans l'âme de ces
+Anglais, triés avec soin par un magistrat implacable. Nommés pour
+condamner, il avaient condamné; mais au dernier moment, le coeur leur
+avait manqué et ils avaient consigné l'expression de leurs remords dans
+cette recommandation à mercy dont les bourreaux ne devaient tenir aucun
+compte.
+
+Alors il se produisit un nouveau scandale.
+
+Richardson, en prononçant la sentence, s'adressa au prisonnier en ces
+termes:
+
+ Louis Riel, vous êtes accusé de trahison; vous avez ouvert
+ toutes grandes les portes au massacre et au pillage. Vous avez
+ apporté la ruine et la mort dans plusieurs familles qui, si
+ elles avaient été à elles-mêmes, auraient vécu dans le confort
+ et l'aisance.
+
+ Vous avez eu un procès juste et impartial.
+
+ Vos remarques n'excusent pas vos actions. Vous avez commis des
+ actions dont la loi vous demande comte.
+
+ _Le jury en rendant son verdict vous a recommandé à mercy. Je ne
+ puis pas entretenir d'espoir pour vous, et je vous conseille de
+ faire votre paix avec Dieu._ Pour moi, un seul devoir pénible me
+ reste à accomplir. C'est de prononcer la sentence contre vous.
+ Si on vous épargne la vie, personne ne sera plus satisfait que
+ moi, mais je ne puis entretenir aucun espoir de ce genre. La
+ sentence est que vous, Louis Riel, serez conduit au corps de
+ garde de la police à cheval de Regina, d'où vous venez, et gardé
+ là jusqu'au 18 de septembre prochain, et de là au lieu de
+ l'exécution, où vous serez pendu par le cou jusqu'à ce que la
+ mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de votre âme.
+
+Qui avait donné à ce misérable Richardson le droit d'être assez bien
+renseigné, pour affirmer au condamné qu'il n'avait aucune clémence à
+attendre et pour engager par avance la Reine et ses représentants?
+
+Il est probable que les ministres, qui n'avaient reculé devant rien pour
+obtenir cette condamnation, avaient dû faire connaître à leur affidé
+l'implacable résolution qui les animait. Mais il est douteux qu'ils
+l'eussent chargé de parler ainsi en leur nom.
+
+Si l'insurrection avait eu besoin d'une excuse nouvelle, le procès de
+Riel et ce que ce procès a révélé, en fait de monstruosité inhérentes à
+l'administration de la justice dans le Nord-Ouest, suffirait à la
+justification des malheureuses victimes qui se sont soulevées contre un
+pareil régime.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+NE VOUS FIEZ POINT A LA JUSTICE DES HOMMES
+
+
+Aux termes de l'acte de 1880 sur les territoires du Nord-Ouest, tout
+jugement prononcé dans le Nord-Ouest et emportant la peine capitale est
+susceptible d'appel devant la cour du banc de la Reine de la province de
+Manitoba.
+
+Les formes, selon lesquelles l'appel doit être interjeté, doivent être
+déterminées par une ordonnance du lieutenant-gouverneur en conseil.
+
+La cour du banc de la Reine, après avoir entendu les plaidoiries,
+maintient le jugement ou le casse; et dans ce dernier cas, elle ordonne
+qu'il sera procédé à un nouveau procès.
+
+Quoiqu'ayant de bonnes raisons pour n'avoir aucune espèce de confiance
+dans l'issue de l'appel, les avocats de Riel n'avaient qu'une conduite à
+tenir, celle que leur dictait la loi.
+
+Elle avait fixé assez étrangement le mode de recours et confié à la cour
+du banc de la Reine de Manitoba une attribution qui eut dû logiquement
+appartenir à la Cour suprême. Mais si médiocre que fut la chance
+réservée au condamné, on n'en pouvait écarter aucune.
+
+L'appel à Manitoba fut donc résolu.
+
+Mais alors, il se présenta une difficulté imprévue.
+
+Nous venons de dire que la loi avait délégué au lieutenant-gouverneur
+des territoires du Nord-Ouest, la mission de régler par une ordonnance
+les formes selon lesquelles l'appel doit être interjeté.
+
+Or, telle est l'administration du Nord-Ouest que, depuis 1880, c'est à
+dire _depuis cinq ans_, M. le lieutenant-gouverneur des territoires du
+Nord-Ouest _a oublié de faire cette ordonnance_ ou n'a pas encore trouvé
+les loisirs nécessaires pour remplir ce devoir de sa charge.
+
+De telle sorte, que les condamnés jouissent _théoriquement_ du droit
+d'appel, mais qu'en fait et jusqu'à ce qu'il ait plu à M. le
+lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest de remplir les
+fonctions de la charge pour laquelle il reçoit un salaire annuel de
+$7,000, ces condamnés n'ont aucun moyen de dresser un acte d'appel sous
+une forme qui le rende légalement recevable à Winnipeg.
+
+Cette situation en pouvait pas être inconnue du gouvernement; car le cas
+s'était déjà présenté pour des crimes ordinaires, et on y avait pourvu
+par des ordonnances toute gracieuses du gouverneur-général, autorisant
+par exception la cour du banc de la Reine à statuer sur l'appel qui
+n'avait pu lui être régulièrement déféré.
+
+Mais l'incurie ou le machiavélisme du gouvernement d'Ottawa sont de
+telle nature, que ces incidents n'avaient fait naître dans l'esprit de
+personne l'idée de rappeler M. le lieutenant-gouverneur des territoires
+du Nord-Ouest à l'accomplissement de son devoir; et qu'au moment de la
+condamnation de Riel l'ordonnance nécessaire manquait toujours.
+
+MM. Lemieux et Fitzpatrick durent s'adresser à Ottawa pour obtenir, en
+vertu de l'exception gracieuse à laquelle on avait eu recours en
+d'autres circonstances, la _faveur_ d'exercer le droit que la loi
+garantit aux condamnés.
+
+Il faut y avoir assisté pour le croire!... Le gouvernement résista
+d'abord à cette demande et agita sérieusement la question de savoir,
+s'il ne conviendrait pas de profiter de la violation de la loi commise
+par le lieutenant-gouverneur du Nord-Ouest, pour pendre Riel sans appel.
+
+Grâce aux démarches personnelles de M. Fitzpatrick à Ottawa, on se
+décida à céder; et, à la dernière heure, l'appel put enfin être porté à
+Winnipeg.
+
+Si les amis de Riel avaient pu garder une ombre d'espérance, dès
+l'ouverture des débats ils durent savoir exactement à quoi s'en tenir.
+
+En effet, la cour du banc de la Reine de Winnipeg, qui est presque
+entièrement orangiste, contenait parmi ses membres un ancien ami de
+Riel, M. le juge Dubuc. Mais au jour de l'audience, ce juge, le seul
+favorable à l'accusé, ne siège point. Comment l'avait-on circonvenu? Des
+versions différentes ont couru; et au fond il importe assez peu de
+savoir, sous quelle forme cet ami du gouvernement a été invité à
+s'abstenir. Toujours est-il que M. le juge Dubuc, qui représente à la
+cour de Winnipeg l'élément canadien-français, passa en villégiature, à
+Montréal et autour de Montréal, le temps pendant lequel se débattait la
+grande cause, dans laquelle la vie d'un Canadien-français était engagée.
+On sait cependant, qu'il occupa dans le bureau de la _Minerve_ une
+partie de ses loisirs; et que son retour à Winnipeg coïncida exactement
+avec les inspirations sous l'influence desquelles le _Manitoba_, qui
+avait été jusque là l'organe des Métis, fit brusquement volte face et
+commença à se déchaîner contre Riel.
+
+A l'ouverture des débats, on remarqua que le condamné n'était pas
+présent.
+
+Le ministère avait craint que, une fois hors du territoire du
+Nord-Ouest, il n'obtint d'un magistrat anglais un _writ d'Habeas
+corpus_.
+
+Les débats furent assez courts et offrirent peu d'intérêt. M.
+Fitzpatrick plaida sur la question légale et M. Lemieux sur la folie de
+Riel.
+
+La sentence rendu par le juge en chef Walbridge confirma sur tous les
+points le jugement de Regina.
+
+Il ne restait donc plus qu'à en appeler au conseil privé d'Angleterre.
+
+Mais, la science de Richardson n'allait, sans doute, point jusqu'à
+connaître le conseil privé; car, aussitôt que le télégraphe eut porté à
+Regina la nouvelle du rejet de l'appel, il se hâta de donner des ordres
+pour qu'on commençât immédiatement à dresser l'échafaud.
+
+Précipitation hideuse et stupide!
+
+Richardson devait attendre sa victime plus de dix semaines encore; mais
+il se consola, sans doute, par l'assurance donnée qu'elle ne lui
+échapperait point.
+
+Si l'appel à Winnipeg n'avait laissé d'illusions à personne, il n'en
+était pas de même du recours devant le conseil privé d'Angleterre.
+
+On ne perd pas toutes ses illusions en un jour; et il a fallu ce procès
+et le meurtre qui l'a terminé, pour nous faire perdre, une à une et
+jusqu'à la dernière, les illusions que nous pouvions avoir dans les
+institutions et dans les hommes qui nous régissent.
+
+Au mois de septembre dernier, tous les amis de la justice étaient
+édifiés sur ce qu'il y avait à attendre de Winnipeg et du Nord-Ouest,
+mais ils avaient conservé, dans l'efficacité d'un recours à Londres, une
+confiance qui a malheureusement été déçue.
+
+Cette confiance tenait à des causes diverses.
+
+Le _loyalisme_ dont les Canadiens-français ont donné tant de preuves par
+le passé, les a toujours poussés à une distinction qui a sa part de
+vérité, entre les sentiments des orangistes canadiens et les sentiments
+du gouvernement impérial. Sachant qu'ils sont très certainement, dans
+l'Amérique du Nord les plus fermes soutiens de l'état de choses actuel,
+nos compatriotes aiment à se figurer qu'on le sait aussi à Londres et
+qu'on leur en sait gré. La gloire et la grandeur séculaire des
+institutions anglaises ne sont pas, non plus sans leur faire concevoir
+un certain sentiment de respect. Ils ont vu ici les hommes et les choses
+de trop près pour éprouver vis-à-vis d'eux ce sentiment de respect. Mais
+il ne leur était pas encore venu à l'idée, que devant la plus haute
+juridiction du royaume uni, on fut exposé à se heurter à des préventions
+et à des partis pris inconciliables avec la majesté de la justice.
+
+En nous guidant sur ce sentiment et sur cette règle de croyance, nous
+avions malheureusement oublié deux vérités de fait, qui eussent dû nous
+rendre moins confiants.
+
+La première de ces vérités, est qu'il est à peu près impossible qu'un
+gouvernement européen apprécie les affaires d'une colonie éloigné,
+autrement que par les yeux des hommes qui le représentent officiellement
+dans cette colonie. Sir John A. Macdonald a été, il y a un an, se faire
+faire des ovations à Londres et y a contracté de nombreuses amitiés.
+Comment le gouvernement et les lords n'auraient-ils pas eu plus de
+confiance dans ses rapports, que dans ceux des avocats de Riel? Comment,
+même, le gouvernement impérial aurait-il pu croire à un parti pris
+contre notre race, quand Sir John s'appuyait sur le concours de trois
+ministres canadiens-français, disposant d'une majorité parlementaire
+énorme, pour soutenir que Riel était un malfaiteur dangereux et
+vulgaire, odieux à tous les hommes d'ordre.
+
+Qui sait même, si la loyauté avec laquelle nos bataillons ont servi dans
+le Nord-Ouest n'aura pas été invoquée comme preuve à l'appui de notre
+indifférence pour le sort de Riel?
+
+On sait quelle campagne audacieusement mensongère M. Tassé a entreprise
+dans les journaux de Paris, en se servant de son titre de député, pour
+essayer de faire croire qu'il représentait les sentiments de la nation
+canadienne. Il est hors de doute que le gouvernement, qui a suggéré à M.
+Tassé ce plan de campagne, en suivait lui-même un pareil à Londres.
+Comment le gouvernement anglais n'eut-il pas été trompé?
+
+L'autre fait que nous avions négligé, c'est que le conseil privé est, en
+Angleterre, une institution politique et administrative, autant et plus
+que judiciaire, dont les attributions se rapprochent plus de celles du
+conseil d'état français que des attributions de la cour suprême.
+
+On a pu s'en apercevoir, depuis le rejet du pourvoi de Riel, à la façon
+très peu judiciaire avec laquelle le conseil privé d'Angleterre, au lieu
+de statuer lui-même sur le pourvoi relatif à l'acte des licences, a
+déclaré s'en rapporter à la Reine, c'est-à-dire au secrétaire d'état des
+colonies, assisté de Lord Lansdowne et de ses conseiller officiels.
+
+Dans l'esprit d'une telle assemblée, casser un jugement en déclarant
+inconstitutionnelle la loi en vertu de laquelle ce jugement a été rendu,
+est un acte d'une extrême gravité politique, auquel on ne se résout que
+très difficilement; et cette annulation, contre laquelle l'esprit du
+juge est pour ainsi dire, prévenu à l'avance, est rendue plus difficile
+encore, par l'étonnement que cause à un Anglais, habitué à considérer la
+toute puissance du parlement anglais comme un dogme fondamental, l'idée
+qu'une loi même coloniale, puisse être _ultra vires_.
+
+Les avocats de Riel se fondaient principalement, pour obtenir
+l'annulation, sur l'inconstitutionnalité de l'acte des territoires du
+Nord-Ouest, qui prive les accusés de la jouissance du droit commun
+anglais et d'un jugement régulièrement rendu par douze jurés.
+
+Ils pouvaient aussi s'appuyer sur l'irrégularité de _l'indictment_, aux
+termes duquel Riel avait été poursuivi et condamné «_pour avoir déclaré
+la guerre à notre dame la reine dans son royaume_», tandis qu'il résulte
+de nombreux monuments de jurisprudence, que les mots «dans son royaume»
+et la loi en vertu de laquelle Riel a été condamné, ne s'appliquent ni à
+l'Irlande ni à plus forte raison aux colonies.
+
+Mais dès le premier jour, il fut visible qu'on était décidé à ne rien
+entendre.
+
+Lorsque la cause fut appelée pour la première fois le 20 juillet,
+l'avocat anglais de Riel eut une peine extrême à obtenir l'ajournement
+nécessaire pour permettre à M. Fitzpatrick de recevoir des pièces
+importantes.
+
+La cause revint le 21 octobre 1885, et cette fois, après avoir entendu
+l'avocat de Riel, le conseil privé ne permit pas même à l'avocat de la
+couronne de prendre la parole.
+
+L'arrêt qui rejetait le pourvoi fut prononcé le lendemain.
+
+Désormais, Louis Riel n'avait plus rien à attendre de la justice des
+hommes!
+
+Il leur restait encore à faire appel à leur clémence.
+
+Mais comment compter sur la clémence d'ennemis, auxquels on demande de
+détruire par un acte de clémence volontaire, l'effet d'une machination
+qu'ils ont eux-mêmes longuement préparée et soigneusement ourdie?
+
+C'était folie que de songer à _obtenir_ la grâce de Riel.
+
+_L'obtenir_ était impossible. Il eut fallu _l'arracher_!
+
+Mais la grâce n'eut pu être arrachée que par un soulèvement général et
+unanime de l'opinion publique, tel que celui qui a été provoqué par la
+nouvelle de la mort de Riel.
+
+Il nous reste à dire par suite de quelles manoeuvres perfides ce
+mouvement fut enrayé, et comment s'exécuta un plan d'une astuce
+infernale, qui permit d'endormir pendant quelque temps l'opinion, de la
+tromper par de fausses espérances et de ne la laisser se réveiller que
+quand il a été trop tard.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LE COMITÉ DES BRAVES GENS
+
+
+C'était une opinion universellement répandue, que Sir John A. Macdonald
+n'irait pas jusqu'au bout et que Riel ne serait pas pendu.
+
+Cependant, toute personne ayant suivi avec un peu d'attention la
+succession des faits qui se sont écoulés depuis la reddition de Riel,
+aurait pu se convaincre que tous, sans exception, dénotaient de la part
+du gouvernement la volonté réfléchie et obstinée d'arriver coûte que
+coûte, à l'exécution du chef métis.
+
+Mais, d'un autre côté, chacun (les ministres exceptés) savait que ce
+meurtre ne serait pas seulement un crime, mais une bêtise; et une bêtise
+telle qu'on ne pouvait croire que Sir John A. Macdonald la commit!
+
+Et puis, nous nous étions laissés habituer peu à peu à subir une
+politique si exclusivement basée sur le mensonge, que cette habitude de
+voir nos gouvernants et leurs organes de mentir sur tout et à propos de
+tout, avait fini par fausser le jugement même des plus clairvoyants,
+même des ennemis les plus déclarés de la politique dont nous parlons.
+
+Combien de fois, pendant les tristes jours qui ont précédé l'exécution
+de Riel, lorsque nous énumérions les preuves qui ne nous permettaient
+hélas! de conserver aucune espérance, n'avons-nous point été arrêtés et
+contredits par des amis qui nous tiennent à peu près le langage suivant:
+
+ _Il est vrai, nous disait-on, que toutes les apparences sont
+ pour l'exécution de ce pauvre Riel, mais avec Sir John il ne
+ faut jamais s'en rapporter à l'apparence. Tout le monde sait
+ qu'il n'a jamais accompli un acte politique, sans y mêler une
+ tromperie et sans duper quelqu'un. Mais qui nous dit qu'en ce
+ moment, ce ne soit pas les orangistes que Sir John cherche à
+ duper? Qui nous dit qu'il n'accumule pas les preuves de sa
+ volonté de perdre Riel, afin de les invoquer plus tard et de
+ persuader à ses amis d'Ontario qu'un force supérieure à sa
+ volonté lui a imposé, au dernier moment, la nécessité de faire
+ grâce?_
+
+Peut-être n'y a-t-il point, au monde, de situation plus triste et plus
+démoralisante pour une nation, que la situation politique dans laquelle
+de tels discours peuvent être tenus par les amis et par les défenseurs
+du gouvernement eux-mêmes et en sont venus à ne plus étonner personne.
+
+Nous nous en apercevons clairement aujourd'hui que l'heure du réveil est
+venue. Mais en nous reportant à quelques semaines de date, il faut
+convenir que des raisonnement de la nature de celui que nous venons de
+rapporter étaient dans toutes les bouches. Non seulement les
+conservateurs, mais les libéraux, les avocats de Riel eux-mêmes s'y
+étaient laissés prendre.
+
+Il n'y a, croyons-nous que la _Patrie_ qui ne s'y soit pas trompée un
+seul instant, qui ait été convaincue depuis le premier jour jusqu'au
+dernier que Riel serait pendu, et qui ait constamment prévenu ses
+lecteurs de se tenir en garde. Mais naturellement, les conservateurs
+attribuaient cette attitude de l'organe rouge à la passion ou à une
+tactique de parti; et il n'ont pu reconnaître que trop tard qu'elle
+était simplement dictée par la clairvoyance.
+
+L'erreur était d'autant plus excusable, que le langage et aussi les
+réticences des ministres canadiens-français, les commentaires de leur
+entourage, l'attitude de leurs organes dans la presse, semblaient
+conclure à une constatation de l'état de folie de Riel.
+
+Enfin, on savait que l'ordre d'exécution était moralement impossible,
+sans le concours des ministres canadiens-français; et personne, même
+parmi les adversaires les plus déclarés de MM. Chapleau et Langevin,
+n'eut voulu supposer qu'ils pousseraient la bassesse et la trahison
+envers leurs compatriotes jusqu'à consentir à ce meurtre, encore moins
+qu'ils iraient jusqu'à en prendre la défense.
+
+Erreur fatale qui a tout entravé!
+
+Lorsque les journaux patriotes prenaient en main la défense de Riel, on
+disait aux timides: «_Prenez garde, ne vous mêlez pas à ce mouvement
+libéral. Il y a là-dessous une affaire politique, car les libéraux
+savent aussi bien que vous et moi que Riel ne peut pas être pendu..._
+(Hélas!!) _et ils exploitent dans un intérêt électoral les ménagements
+et les lenteurs auxquels le gouvernement est obligé de se soumettre pour
+ne pas se désaffectionner les Orangistes._»
+
+Lorsque des citoyens généreux et désintéressés disaient qu'il fallait de
+l'argent pour payer les frais de procédure,--pour défendre
+Riel,--peut-être pour le faire évader, les mêmes personnes répétaient de
+porte en porte, dans les rues, dans les salons, dans les bureaux
+d'hommes d'affaires «_à quoi bon souscrire pour une affaire inutile? Le
+gouvernement n'a-t-il point accepté de supporter les frais
+indispensables? Sir Hector Langevin ne s'est-il point engagé à nommer
+une commission médicale? et cela n'équivaut-il point à la promesse
+officielle que Riel ne sera pas pendu?_»
+
+Lorsqu'un comité, composé des hommes les plus honorables, se constitua
+sous la présidence de M. L. O. David, et recueillit dans son sein des
+membres pris dans les partis politiques les plus opposés, pour
+provoquer, en dehors de toute acception de parti, un mouvement
+canadien-français, les mêmes personnes disaient encore: «_Prenez garde!
+n'allez pas gêner sans le vouloir l'action du gouvernement! La situation
+des ministres est délicate. Il n'y a pas que des Canadiens-français dans
+la Confédération, et puisque les ministres sont décidés à sauver Riel,
+laissons-les choisir l'heure et le moyen._»
+
+Et lorsque les libéraux clairvoyants n'attendaient rien de bon de la
+fameuse commission médicale annoncée à Rimouski par Sir Hector Langevin;
+lorsqu'ils soutenaient que la folie réelle ou supposée de Riel n'était
+pas le véritable motif à invoquer en faveur de l'amnistie; lorsqu'ils
+disaient, qu'à plaider la folie de Riel, on s'exposait à admettre
+indirectement le droit de le pendre, dans le cas où il serait sain
+d'esprit, les mêmes personnes répondaient encore: «_Que vous importe,
+pourvu que Riel soit sauvé? ne voyez-vous pas que c'est le gouvernement
+qui s'est arrêté à ce moyen, tiré de la folie de Riel pour ne pas
+heurter de front les passions d'Ontario et des colons anglais du
+Nord-Ouest? Ne voyez-vous pas que M. Girouard agit à la demande même des
+ministres, lorsqu'il propose de réduire le pétitionnement à une formule
+tendant exclusivement à la nomination d'une commission médicale. C'est
+la formule de M. Girouard qu'il faut signer_» [2]
+
+[Note 2: Nous n'entendons pas dire par là que M. Girouard n'ait point
+agi lui-même avec bonne foi. Nous disons seulement que son nom et son
+texte ont été exploités par d'autres, au profit du gouvernement.
+Plusieurs jours avant l'exécution de Riel, et depuis cette époque, M.
+Girouard a fait tout ce que devait faire un député indépendant et un
+patriote sincère.]
+
+Avons-nous été assez trompés?
+
+Nous a-t-on assez audacieusement menti?
+
+Nous n'en sommes que plus étroitement tenus à un hommage de
+reconnaissance, envers les braves gens qui ont été à la fois
+clairvoyants et activement dévoués à la bonne cause, et qui ne se sont
+point laissés effrayer par des menaces ou endormir par des paroles
+fallacieuses.
+
+Disons le hautement, au milieu des défaillances ministérielles, le
+comité L. O. David a sauvé l'honneur national.
+
+Il a dit, le premier, ce qu'aujourd'hui tout le monde pense. C'est à lui
+que nous devons les généreux et hélas! impuissants efforts qui ont été
+accomplis pour sauver notre frère métis. C'est lui qui a pris, dès la
+première heure, l'initiative des manifestations auxquelles le peuple
+canadien doit de n'avoir pas été complice, sans le savoir, du meurtre
+qui se tramait à Ottawa.
+
+M. L. O. David avait constitué dès le mois de mai, avec MM. R.
+Préfontaine et L. O. Dupuis, un comité de la défense des Métis.
+
+Après la condamnation de Riel, à la suite de la lettre de M. Chapleau à
+Fall-River, ce comité provisoire crut que le moment était venu de
+chercher à réunir les ressources nécessaires pour le paiement des frais
+d'appel, dans le procès de Riel, et en même temps d'organiser un
+pétitionnement en faveur du condamné.
+
+Dans une cause qui n'était pas seulement la cause d'un homme, mais la
+cause d'une nation et aussi la cause de l'humanité foulée aux pieds, M.
+L. O. David résolut de s'adresser, sans acceptation de parti, à tous les
+hommes de coeur. Une assemblée fut convoquée pour le dimanche 9 août, à
+Montréal, sur le Champ-de-Mars. Elle eut lieu sous la présidence du Dr.
+Lachapelle, assisté de M. A. R. Poirier. Plus de 10,000 personnes
+étaient présentes.
+
+Les résolutions suivantes furent présentées au public:
+
+ Considérant que les Métis anglais et français du Nord-Ouest
+ demandaient en vain depuis des années le redressement des griefs
+ dont ils se plaignaient, et qu'ils ont été entraînés par les
+ circonstances hors de la voie constitutionnelle qu'ils s'étaient
+ tracée;
+
+ Considérant que le gouvernement a, dès le commencement des
+ troubles, reconnu la justice de leurs réclamations, en envoyant
+ auprès d'eux des commissaires chargés de faire droit à leurs
+ demandes;
+
+ Considérant que Louis Riel a été l'instrument plutôt que le chef
+ du mouvement, et que les Métis son allés le chercher aux
+ États-Unis, pour les aider à obtenir justice et qu'il l'ont même
+ empêché de partir à la veille du soulèvement;
+
+ Considérant que son procès a eu lieu devant un tribunal qui
+ paraît avoir peu compris sa responsabilité et son devoir, et que
+ d'ailleurs des doutes sérieux existent sur la légalité de ce
+ tribunal et sur la juridiction en matière de haute trahison;
+
+ Considérant que l'état mental de Riel permet de croire qu'il
+ n'était pas toujours responsable de ses actes et maître de sa
+ volonté, lorsqu'il s'agissait de la cause au triomphe de
+ laquelle il avait voué toute sa vie;
+
+ Considérant que le crime dont il est accusé est une offense
+ politique, que l'exécution de la sentence de mort portée contre
+ lui sera considérée comme le résultat des préjugés et du
+ fanatisme et sera funeste à l'harmonie si nécessaire dans une
+ société mixte comme la nôtre;
+
+ Résolu, qu'une souscription soit ouverte immédiatement pour
+ donner à Louis Riel les moyens de porter sa cause devant un
+ tribunal plus élevé et plus digne de confiance, et qu'en même
+ temps tous les moyens constitutionnels soient employés pour
+ empêcher que la sentence soit mise à exécution.
+
+M. L. O. David exposa d'une manière très nette le but que le comité se
+proposait d'atteindre. Il disait, après avoir à grands traits retracé la
+carrière de Riel:
+
+ Maintenant, il faut être pratique. Pour arriver à notre but il
+ faut deux choses:
+
+ 1° De l'argent pour porter la cause de Riel devant un tribunal
+ plus éclairé et obtenir justice.
+
+ 2° Les signatures de tous les Canadiens-français au bas des
+ demandes d'amnistie ou de commutation de peine.
+
+L'assemblée, avant de se séparer, nomma le comité définitif qui devait
+remplacer le comité qui avait siégé jusqu'alors. Ces nominations, faites
+par acclamation, donnèrent les résultats suivants:
+
+Président, L. O. DAVID; 1er vice-président, Chs. C. DELORIMIER; 2e
+vice-président, R. PRÉFONTAINE; secrétaire, CHARLES CHAMPAGNE;
+asst.-sec. A. E. POIRIER; trésorier, JÉRÉMIE PERREAULT; trés.-conj., J.
+O. DUPUIS.
+
+Comité de régie: R. Laflamme, H. C. St-Pierre, Alphonse Christin, Pierre
+Rivard, E. L. Ethier, Barney Tansey, E. A. Dérome, Georges Duhamel, Jean
+Marie Papineau, G. Phaneuf, J. O. Villeneuve, A. Ouimet, J. Bte.
+Rouillard, avec MM. Chs. Champagne, avocat et E. G. Phaneuf comme
+organisateurs généraux.
+
+C'est ce comité qui eut l'honneur de recevoir les injures des journaux
+ministériels, et dont l'oeuvre, entravée par tous les moyens possibles,
+fait le plus grand honneur à ceux qui l'ont entreprise.
+
+Le signal donné par lui, à Montréal, ne tarda pas à se répandre dans
+toute la province et même aux États-Unis.
+
+A Québec, une assemblée avait eu lieu le 9 août, le même jour qu'à
+Montréal; et elle avait adopté les résolutions ci-après:
+
+ Que les circonstances qui ont provoqué la récente insurrection
+ du Nord-Ouest, les procédés extraordinaires qui ont signalé le
+ procès de Louis Riel; que le ressentiment produit par ces faits
+ parmi notre population, ressentiment propre à altérer la bonne
+ harmonie qui doit régner entre les différentes races qui
+ peuplent le Canada; que l'intérêt public qui ne peut résulter
+ que du maintien de la bonne entente et de cette sympathie
+ réciproque; tous ces puissants motifs enfin, militent en faveur
+ de la commutation de la sentence prononcée contre le prisonnier
+ Riel, condamné par le tribunal de Regina à être pendu, le 18
+ septembre prochain; que les citoyens de Saint-Sauveur, réunis en
+ assemblée, prient Son Excellence de vouloir bien user de la
+ prérogative royale pour faire grâce de la vie au dit Louis Riel
+ et commuer sa sentence.
+
+ Que des pétitions dans ce sens soient adressées à Son Excellence
+ le gouverneur-général.
+
+Le même jour, les citoyens de Lachine adressaient une pétition au
+gouvernement pour demander un sursis et une commission médicale.
+
+Le 10 août, au Côteau St-Louis, à Yamachiche, à la Pointe-du-Lac; le 16,
+à Varennes, à Farnham, à Hull; le 17, à Saint-Henri; le 21, à
+St-Jean-Baptiste, et à Valleyfield; le 23, à l'Assomption et à
+St-Martin, des réunions furent tenues dans le même but.
+
+En même temps, les Canadiens-français s'assemblaient à Clarence Creek
+(Ont.), à Lawrence (Mass.) à Glens Fall (N. Y.).
+
+Elles continuaient le dimanche 30 août, à St-Jean, à St-Jérôme, à
+Ste-Scholastique, au Côteau de Lac; le 6 septembre, à Terrebonne et à
+Verchères, où l'assemblée adopta les résolutions suivantes:
+
+ Résolu, que dans l'opinion de cette assemblée, comme dans
+ l'opinion de tous les habitants de ce comté, la sentence de mort
+ prononcée contre le dit Louis Riel devrait être commuée en une
+ peine moins sévère, et qu'une souscription soit ouverte pour
+ venir en aide à sa famille et pour indemniser ceux qui l'ont
+ défendu au prix de grands sacrifices et de dépenses
+ considérables.
+
+Sur les entrefaites, le jour de l'exécution approchant, les membres du
+comité Riel avaient institué un comité exécutif composé de MM. L. O.
+David, l'Hon. Laflamme, C. Champagne, Jérémie Perreault, R. Préfontaine,
+J. O. Dupuis, A. Ouimet, Georges Duhamel, H. C. Saint-Pierre, P. Rivard,
+C. de Lorimier.
+
+Le 18 septembre approchait. L'excitation populaire était à son comble. A
+Montréal, on peut dire que les assemblées étaient permanentes, dans l'un
+ou l'autre des quartiers de la ville, et la campagne répondait noblement
+à l'appel du comité. A Saint-Basile, à Saint-Georges, à Saint-Alexandre,
+à Saint-Esprit, des résolutions furent adoptées demandant la grâce de
+Riel; à Saint-Placide, on donna une représentation théâtrale au profit
+de la souscription Riel.
+
+Le 16 septembre, on apprit enfin que Riel avait obtenu un sursis, et que
+son exécution était remise au 16 octobre, pour lui permettre de porter
+sa cause devant le Conseil privé.
+
+Le comité se remit de nouveau à l'oeuvre, et il convoqua une nouvelle
+assemblée sur le Champ-de-Mars pour le dimanche 27 septembre. Plus de
+10,000 citoyens se rendirent à son appel, et cette assemblée fut encore
+plus imposante que celle du 9 août. Les résolutions suivantes furent
+présentées.
+
+ Considérant que l'exécution de la sentence de mort prononcée
+ contre Louis Riel a été remise au 16 octobre prochain, parce que
+ ses avocats on fait connaître au gouvernement leur intention de
+ porter la cause devant le Conseil Privé;
+
+ Considérant que l'appel en Angleterre est par conséquent le seul
+ moyen de sauver Riel de l'échafaud et que l'annulation du
+ jugement du tribunal de Regina aurait pour effet de faire tomber
+ toutes les sentences sévères prononcées contre les autre
+ prisonniers métis;
+
+ Considérant que si cet appel n'avait pas lieu faute d'argent, ce
+ serait un déshonneur national;
+
+ Résolu que c'est un devoir pour tous les Canadiens-français de
+ travailler à compléter la souscription nécessaire pour faire
+ rendre justice à nos frères du Nord-Ouest.
+
+Les résolutions soutenues et développées par MM. L. O. David, Jérémie
+Perreault, Fitzpatrick, l'avocat de Riel, qui expliqua sa conduite
+devant le tribunal de Regina, P. M. Sauvalle, qui parla au nom des
+Français, et de beaucoup d'autres orateurs, furent adoptées par la
+foule.
+
+Ce fut le point culminant de l'agitation organisée en faveur de Riel.
+Malheureusement, l'agitation subit ensuite un temps d'arrêt. Le sursis
+accordé à Riel avait fait concevoir l'espérance d'une solution préparée
+par le gouvernement; l'épidémie de la petite vérole commençait à
+absorber les esprits. Mais surtout, les journaux ministériels, voyant
+que l'agitation menaçait de grandir et de se généraliser, avaient entamé
+contre le comité une guerre violente, qui eut pour conséquence de
+refroidir le zèle d'un grand nombre de conservateurs.
+
+Le comité réduit à l'impuissance par cette opposition persistante,
+publia un compte-rendu des ses opérations et fit appel au public, en
+même temps qu'aux journaux qui l'attaquaient, pour sommer ces derniers
+de dire un bonne fois, s'ils étaient pour ou contre Riel.
+
+Tout naturellement, ces hypocrites répondirent qu'on méconnaissait leurs
+intentions, qu'ils étaient favorables à une commutation de peine à
+accorder à Riel et qu'ils n'avaient jamais songé à créer des difficultés
+au comité. Mais, tout naturellement aussi, dès le lendemain, ils
+recommencèrent comme de plus belle.
+
+D'autres assemblées se tinrent encore dans diverses localités. Mais
+l'élan était arrêté. Les malfaiteurs publics qui s'étaient mis en
+travers n'avaient point changé le courant unanime de l'opinion. Mais ils
+étaient parvenus à jeter du doute, sur la question de savoir si l'on
+avait suivi la bonne voie en pétitionnant et s'il ne valait pas mieux
+s'en rapporter à la bonne volonté connue (!) des ministres
+canadiens-français.
+
+Hélas! les ministres canadiens-français anesthésiés, par l'atmosphère
+d'Ottawa, trompés par des agents serviles conclurent simplement, de ce
+temps d'arrêt, que le mouvement n'avait rien de grave; qu'on
+maîtriserait facilement l'opinion; et qu'on ne risquait rien à laisser
+la sentence s'exécuter.
+
+Les membres du comité L. O. David n'en ont pas moins droit à un souvenir
+reconnaissant.
+
+La fortune a trahi leurs efforts. L'opposition qui s'est attaquée à eux,
+les a empêchés de faire tout ce qui eût été faisable. L'histoire dira
+qu'ils se sont conduits comme de braves gens et comme des patriotes.
+
+Plût au ciel que tout le monde eut suivi leur exemple!
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+MANOEUVRES ET TRAHISON
+
+
+On lisait dans la presse du 20 octobre dernier:
+
+ Chose curieuse! Au début il semblait qu'il n'y eut qu'une voix
+ parmi les Canadiens-français. Ni sur la façon dont le Nord-Ouest
+ avait été administré, ni sur la façon dont le procès de Riel a
+ été conduit, il ne semblait pas que personne crût pouvoir
+ défendre le gouvernement. La _Minerve_ s'y essayait à peine, _Le
+ Monde_ publiait en faveur de Riel et des Métis de virulentes
+ correspondances.
+
+ Ce n'est que deux mois plus tard que certains organes
+ conservateurs, oubliant leur première impression, se sont
+ subitement aperçus que le gouvernement avait agi avec infiniment
+ de sagesse, dans l'administration des territoires de Nord-Ouest
+ dans la direction des opérations militaires et dans la conduite
+ du procès de Riel. LA PRESSE, ne s'est pas associée à cette
+ évolution intéressée. Elle n'est pas revenue, comme d'autres
+ l'ont fait, sur son premier mouvement qui était le bon. Moins
+ vive, peut-être mieux éclairée que d'autres dès la première
+ heure, elle n'a pas débuté par des grands éclats de voix pour
+ oublier ensuite la justice et même la pitié envers les
+ proscrits.
+
+En effet, une évolution à laquelle on n'a pas, tout d'abord, assez pris
+garde s'était produite, vers la fin d'août dans la presse ministérielle.
+
+On ne se bornait plus à attaquer sous main les défenseurs de Riel, on
+commençait à les injurier à ciel ouvert.
+
+En même temps, des articles d'une hypocrisie savante étaient publiés
+dans la _Minerve_, dans le _Monde_, dans le _Nouvelliste_, dans le
+_Courrier du Canada_ et dans leurs satellites de campagne. Ce qui
+caractérisait ces articles, tous taillés sur le même patron, c'est qu'on
+y avait l'air de désirer que Riel fut sauvé; et qu'en même temps, on y
+énumérait toutes les raisons propres à déterminer le lecteur à condamner
+Riel comme homme politique, à le considérer en religion comme un
+apostat, à reconnaître la justice de la sentence portée contre lui par
+Richardson, et à avouer intérieurement que, si Riel était pendu, il ne
+subirait au fond, qu'un traitement mérité.
+
+Les prototypes de ces articles sont ceux que _La Minerve_ publiait à peu
+près régulièrement sur MM. Lemieux et Fitzpatrick, et sur Richardson.
+
+Elle s'élevait à l'égard de MM. Lemieux et Fitzpatrick au dernier degré
+de l'insulte. Elle accusait ces hommes qui ont défendu Riel de chercher
+à le faire pendre et, par une contradiction singulière, en même temps
+qu'elle leur reprochait d'avoir mal plaidé _en faveur_ de Riel, elle
+plaidait de son côté du mieux qu'elle pouvait, mais _contre_ Riel.
+
+Elle avait fait la gageure de présenter Richardson comme un libéral.
+Pour gagner ce triste pari, elle faisait semblant de considérer comme un
+acte de faveur politique, l'acte par lequel le ministre Mackenzie a
+disgracié Richardson en le déportant des bureaux d'Ottawa dans le
+Nord-Ouest; et elle expliquait qu'un misérable gredin, tel que peut être
+à ses yeux un juge libéral, avait seul été capable de rendre uns
+sentence aussi infâme. Mais en même temps, et par la même contradiction,
+dont elle avait déjà usé à l'égard de MM. Lemieux et Fitzpatrick, _La
+Minerve_ usait de tous ses efforts pour justifier ce jugement infâme
+dont l'auteur était digne, selon elle, de toute l'exécration qui
+s'attache au nom d'un magistrat prévaricateur.
+
+Le but de ces articles était d'insinuer doucement et sans se
+compromettre, dans le public, l'idée que Riel n'était pas une victime,
+et de préparer les esprits à se dire, le lendemain du jour où on
+l'aurait assassiné, «que somme toute, on avait bien pu avoir raison.»
+
+Ce but n'a pas été atteint. Les inspirateurs de cette odieuse campagne
+sont des renégats, qui ont si bien oublié les traditions de leur race,
+qu'ils ne sont plus même capables de comprendre qu'il y a certaines
+infamies qu'on ne fait pas accepter à des Canadiens.
+
+Mais, malheureusement, il y a un résultat immédiat qui a été atteint.
+
+On n'a pas persuadé à nos compatriotes, pas plus aux conservateurs
+qu'aux libéraux, qu'il fallait pendre Riel.
+
+Mais on a persuadé aux conservateurs, et notamment aux hommes
+politiques, que le gouvernement ne voulait pas qu'on s'occupât de
+l'affaire Riel:--que quiconque s'en occupait serait injurié comme MM.
+Lemieux et Fitzpatrick, dénoncé au public conservateur comme un libéral
+et comme un catholique suspect.
+
+_La Patrie_ du 19 novembre déclare que le 18, un certain nombre
+d'étudiants se sont rendus à la _Minerve_, où, ayant été reçus par M.
+Gélinas, ils l'ont officieusement prévenu que si la _Minerve_ continuait
+plus longtemps à trépigner sur le cadavre de Riel et à déshonorer le nom
+canadien, on ne pourrait pas répondre des suites de l'indignation
+publique.
+
+D'après le même journal, M. Gélinas a répondu «qu'il le regrettait, mais
+qu'il n'y pouvait rien, que _ces articles étaient envoyés directement
+d'Ottawa et émanaient du gouvernement_, que la _Minerve_ était obligée
+de les publier et que, si l'on en envoyait d'autres, elle serait obligée
+de les publier encore.»
+
+Cet aveu est précieux à retenir.
+
+Car il en résulte que toute la campagne de presse, dans laquelle on a
+cherché à faire croire qu'on désirait que Riel fut sauvé, tout en
+travaillant, en même temps, à le perdre dans l'estime publique, était
+directement inspirée par les ministres canadiens-français.
+
+Il en résulte aussi, que depuis plusieurs mois, ces ministres étaient
+décidés à sacrifier Riel et qu'ils faisaient tromper odieusement le
+public, lorsque pour endormir l'opinion, tout en la préparant, ils
+laissaient donner en leur nom l'assurance que Riel ne serait pas pendu.
+
+Par ce moyen, on parvint, jusqu'à la dernière heure, à empêcher toute
+démonstration des députés conservateurs à Ottawa. Le députés
+conservateurs au parlement local, qui jadis n'étaient pas aussi
+réservés, même dans les questions les touchant de moins près, se tinrent
+cois. Le gouvernement de Québec se désintéressa absolument de cette
+question nationale.
+
+Les ministres étaient parvenus à faire le silence, sinon partout, au
+moins dans leur camp, et à éviter jusqu'aux représentations de leurs
+amis.
+
+Pendant ce temps, M. Chapleau qui était encore en France y déclarait
+publiquement, ainsi qu'il l'a raconté plus tard à la _Gazette_, que
+_chercher à défendre Riel c'était l'attaquer lui-même,_ et M. J. Tassé,
+M. P. directeur de la _Minerve_, recevait la mission d'essayer de faire
+taire les journaux de Paris, comme on avait fait taire les conservateurs
+canadiens.
+
+Pour se rendre digne de la confiance de ses chefs, M. J. Tassé écrivait
+officiellement au _Gaulois_ et à quatre autres journaux de Paris, deux
+lettres consacrées au développement d'un misérable sophisme, qui
+consiste à essayer de faire prendre la charge entre le gouvernement du
+Dominion et le peuple canadien-français, et à faire croire aux journaux
+de Paris que Riel n'a pas été condamné et exécuté par des orangistes,
+ennemis de notre race, mais par un gouvernement, des juges et des jurés
+qui auraient été, en cette circonstance, les représentant du sentiment
+canadien-français.
+
+S'il y a en France quelques Français qui ait pu se laisser prendre à
+cette fourberie de bas étage, ils auront dû être singulièrement
+embarrassés, pour concilier les explications de M. J. Tassé, avec
+l'explosion de l'indignation et de la fureur publiques qui a accueilli
+l'annonce du meurtre de Riel, dans le Canada français tout entière, et
+dont le télégraphe leur a déjà fait connaître le caractère unanime et
+imposant.
+
+Qu'est-il arrivé?
+
+A la dernière heure, quatorze députés ont adressé à Sir John A.
+Macdonald la dépêche suivante:
+
+ Montréal, 13 novembre 1885.
+
+ A SIR JOHN A. MACDONALD,
+
+ K. G. C., OTTAWA
+
+ Dans les circonstances, l'exécution de Louis Riel serait un acte de
+ cruauté dont nous repoussons la responsabilité.
+
+ J. C. COURSOL, Député de Montréal-Est.
+ ALPHONSE DESJARDINS, Député d'Hochelaga.
+ D. GIROUARD, Député de Jacques-Cartier.
+ P. VANASSE, Député de Yamaska.
+ L. H. MASSUE, Député de Richelieu.
+ F. DUPONT, Député de Bagot.
+ A. L. DESAULNIERS, Député de Maskinongé.
+ J. B. DAOUST, Député des Deux Montagnes.
+ J. G. B. BERGERON, Député de Beauharnois.
+ J. W. BAIN, Député de Soulanges.
+ P. B. BENOIT, Député de Chambly
+ ED. GUILBAULT, Député de Rouville.
+ S. LABROSSE, Député de Prescott.
+ L. L. L. DESAULNIERS, Député de St. Maurice.
+ F. DUGAS, Député de Montcalm.
+
+MM. Vanasse, Massue et Guilbault n'ont consenti à signer cette dépêche,
+qu'à la condition de retrancher du texte primitif une phrase dans
+laquelle Sir John A. Macdonald était prévenu que l'exécution de Riel
+emporterait de la part des signataires une rupture politique avec le
+gouvernement.
+
+Même sous cette forme adoucie, M. le colonel Ouimet a produit plus tard
+une lettre particulière qu'il aurait adressée à Sir John, dans le même
+sens, mais avec des expressions encore moins comminatoires.
+
+MM. Amyot, Lesage, McMillan, Hurteau, Taschereau, Gaudet, qui n'avaient
+pas eu le temps de se rendre à cette réunion convoquée à la dernière
+heure, ont signifié séparément leur protestation à Ottawa, avant le
+meurtre.
+
+Il est malheureusement indubitable que si l'on s'était remué à temps, si
+l'on avait fait il y a un mois ce qui a été tenté le vendredi 13, le
+gouvernement n'aurait pas osé pendre Riel.
+
+Nos députés ont été trompés.
+
+Ils ont un moyen de prouver qu'ils n'ont été que dupes: c'est de remplir
+leur devoir et de ne pas consentir à être complices.
+
+Leur devoir est tout tracé.
+
+Il consiste à refuser désormais toute espèce de concours au gouvernement
+de Sir John A. Macdonald et aux trois Canadiens-français, dont la
+présence dans le cabinet rendu possible l'exécution de Riel.
+
+Si quelqu'un d'entre eux tentait de s'y soustraire, l'opinion saurait à
+quoi s'en tenir sur son compte, et le lui rappellerait à une échéance
+prochaine.
+
+[Illustration: LE GIBET.]
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+AVANT LE GIBET
+
+
+L'exécution était fixée au 10 novembre. Les ministres s'étaient réunis
+pour statuer une dernière fois (ils le croyaient du moins) sur le sort
+de Riel; et ils avaient décidé A L'UNANIMITÉ, que ce qu'ils appellent la
+loi suivrait son cours.
+
+Cette unanimité, que M. Chapleau a fait connaître plus tard (le vendredi
+13), aux députés réunis à Montréal, est un fait aussi grave que
+douloureux.
+
+Car elle prouve que les trois ministres canadiens-français ne s'étaient
+pas bornés à la faiblesse de subir la loi du plus fort, et à l'insigne
+lâcheté de conserver leur place dans un gouvernement que déclarait la
+guerre à leur nationalité.
+
+Leur rôle n'avait pas été seulement passif. Leur complicité avait été
+agissante.
+
+A la question de savoir _si Louis Riel serait pendu_, MM. Langevin,
+Chapleau et Caron avaient répondu: OUI.
+
+On sait maintenant sous l'influence de quels motifs cette odieuse
+décision a été prise.
+
+D'une part, Sir John A. Macdonald avait décidé que Riel paierait de sa
+tête le crime d'avoir révélé au monde les infamies de l'administration
+du Nord-Ouest, et il mettait maintien de cette résolution une
+obstination sénile.
+
+D'autre part, M. Mackenzie Bowell, l'ex-grand maître des orangistes,
+était revenu, il y a environ un mois, d'un voyage auprès de ses
+constituants. D'après des informations de source sûre, il aurait été
+très sérieusement effrayé de leur disposition d'esprit; et à son retour,
+il aurait dit à Sir John A. Macdonald qu'il fallait à tout prix
+satisfaire les orangistes ou renoncer à leurs concours.
+
+On peut considérer les renseignements de M. Mackenzie Bowell, comme
+ayant eu un considérable et pernicieuse influence sur l'issue fatale du
+drame de Regina.
+
+Mais il ne suffisait pas de faire mourir un prisonnier désarmé et sans
+défense; il fallait s'occuper de prévenir dans le Canada français et
+notamment à Montréal les effets de la fureur populaire.
+
+Que le gouvernement ne dise pas qu'il ignorait les véritables sentiments
+de la population canadienne. Il se trompait, sans doute, sur la
+possibilité de remonter le courant; mais il était informé d'une façon si
+exacte de l'existence de ce courant, qu'il avait pris des mesures pour
+détourner l'attention et pour diriger d'un autre côté la colère du
+peuple.
+
+Dans la persuasion que l'exécution de Riel aurait lieu le 10 novembre,
+on avait résolu d'éviter qu'il y eut, le 10 novembre, une émeute à
+Montréal contre le gouvernement; et comme mesure de précaution, on
+n'avait rien trouvé de mieux que d'occuper le peuple, en soudoyant pour
+le 6 ou le 7 du même mois, une autre émeute, contre M. Beaugrand, maire
+de Montréal, et ennemi, connu du gouvernement.
+
+Nous n'avons pas à rappeler ici, dans quelles circonstances, un mandat
+d'arrestation avait été dirigé contre l'ouvrier Gagnon, pour avoir tiré
+sur la police chargée d'exécuter dans son domicile une mesure
+d'isolement, prescrite par le bureau de santé. M. Beaugrand, redoutant,
+non sans raison, un nouveau conflit entre Gagnon et la police, et
+voulant prévenir autant que possible toute cause d'émotion ou de trouble
+dans la rue, n'avait pas hésité à se rendre lui-même, avec douze agents,
+dans ce lieu infesté par la picote, pour assurer l'exécution pacifique
+du mandat judiciaire.
+
+Cet acte qui, dans tous les cas, révélait au moins, dans le maire de
+Montréal, un homme assez courageux, pour payer de sa personne et pour
+s'exposer à la fois à des coups de fusil, à l'épidémie et au
+mécontentement des adversaires du règlement sanitaire, avait été
+diversement apprécié. Il avait même été fortement blâmé par une partie
+de la population ouvrière canadienne-française, très-hostile à la
+vaccination et à l'isolement.
+
+Toutefois, le mécontentement de la première heure commençait déjà à
+s'apaiser, lorsque les hommes qui avaient résolu de sacrifier Riel aux
+orangistes, résolurent d'exploiter le terrible fléau que pèse sur la
+cité de Montréal, en soulevant les passions de la foule contre le maire
+et contre le bureau de santé et en poussant ouvertement à la révolte
+contre l'application des règlements sanitaires.
+
+Le jour de l'ouverture de cette campagne, (jeudi 6 novembre), coïncidait
+avec l'arrivée à Montréal d'un employé du gouvernement à Ottawa, qui
+passait à tort ou à raison pour collaborer aux frais du gouvernement à
+la _Minerve_ et pour apporter à la _Minerve_ et au _Monde_ les
+instructions des ministres.
+
+C'est alors que parurent dans la _Minerve_ et dans le _Monde_ des
+articles actuellement déférés à la justice, dont la violence dépasse
+l'imagination et dans lesquels l'incitation à la guerre civile est
+patente. En même temps, un placard plus incendiaire, s'il est possible,
+sortait de l'imprimerie du _Monde_, et était distribué dans la classe
+ouvrière à un nombre incalculable d'exemplaires.
+
+On ne peut prévoir quelle eut été, sur une population inflammable, la
+conséquence de cet appel aux passions si, à l'exception du _Monde_ et de
+la _Minerve_, tous les journaux conservateurs aussi bien que libéraux,
+tous les corps publics et tous les bons citoyens ne s'étaient mis
+résolument en travers d'un mouvement aussi dangereux pour la paix
+publique que pour le succès de la lutte contre l'épidémie.
+
+Mais les meurtriers de Riel ne se souciaient ni de la paix publique, ni
+de l'épidémie qui décime Montréal. Ils voulaient étouffer le bruit de
+l'exécution de Riel sous un autre bruit, couper en deux la population
+canadienne-française de Montréal; et à la veille d'un deuil national,
+ils ne reculaient devant aucune infamie, pour essayer de ruiner auprès
+du peuple l'influence d'un maire libéral.
+
+_L'exécution de Riel n'eut pas lieu le 10 novembre._
+
+A la dernière heure, on apprit qu'un nouveau sursis de six jours était
+accordé au condamné.
+
+Faut il dire _accordé_, quand en face de la résolution implacablement
+prise, ce sursis n'était qu'une souffrance de plus, un raffinement de
+cruauté, une agonie d'une semaine?
+
+On affirme que le gouvernement ne s'était pas souvenu à temps, pour
+faire parvenir un exprès à Regina, de la disposition de la loi, selon
+laquelle nulle exécution capitale ne peut avoir lieu dans le Nord-Ouest,
+sans que le shérif air reçu à cet effet un warrant signé du
+gouverneur-général en conseil.
+
+C'est pour permettre aux ministres de réparer ce vice de procédure, que
+le sursis aurait été prononcé.
+
+Le condamné pouvait-il être exécuté, à la suite de cette erreur et de ce
+dernier sursis qui équivalait, en fait, à un rétablissement de la peine
+de la torture?
+
+Lorsqu'on apprit que telle était en effet l'intention des ministres, un
+long cri d'horreur s'éleva, même dans la population anglaise, contre ce
+nouvel acte d'inhumanité sans précédent chez les peuples civilisés.
+
+Il y a quatre ans, un Irlandais reconnu coupable de meurtre avait été
+condamné à mort. Une délégation de ses compatriotes vint trouver Sir
+John A. Macdonald pour solliciter sa grâce.
+
+Elle offrait d'apporter la preuve que le condamné était atteint
+non-seulement de folie individuelle, mais de folie héréditaire, que son
+père avait été atteint au même âge que lui et était mort mou, que son
+aïeule avait été victime de cette terrible maladie et que par conséquent
+le condamné n'était pas responsable de ses actes.
+
+Sir John A. Macdonald n'ayant pas cru pouvoir se rendre aux arguments
+que les Irlandais faisaient valoir auprès de lui pour obtenir la grâce
+de leur compatriote, ceux-ci lui demandèrent au moins d'accorder un
+sursis de quelques jours, en se faisant forts de compléter leur preuve
+dans l'intervalle.
+
+Mais Sir John A. Macdonald répondit--cette fois avec raison--que n'étant
+pas sûr d'accorder la grâce, il ne pouvait pas accorder de sursis, parce
+que ce serait trop cruel, et que, si le condamné était exécuté plus
+tard, son exécution deviendrait un véritable meurtre.
+
+Que penser alors, de la froide cruauté, avec laquelle on imposait à Riel
+un dernier sursis de six jours,--non pas même pour délivrer de son sort,
+mais pour réparer un vice de procédure?
+
+Ce sursis était le quatrième.
+
+Richardson avait fixé, une première fois, l'exécution au 18 septembre,
+sachant très bien que ce délai serait insuffisant pour l'appel.
+
+Un second sursis, qui ne pouvait pas laisser au conseil privé le temps
+de se réunir, avait été accordé jusqu'au 16 octobre.
+
+Un troisième sursis avait ajourné l'exécution au 10 novembre.
+
+Le meurtre était maintenant reporté au 16, par suite d'un oubli de la
+loi...!
+
+Mais à côté de Riel, il y avait deux femmes.
+
+C'est sur elles que s'est manifestée la férocité de cette succession de
+sursis, qui leur ont fait subir plusieurs mort.
+
+La mère de Louis Riel, une noble femme, la veuve du patriote de 1847,
+est devenue folle.
+
+Mme Louis Riel était enceinte.
+
+Quelle situation, et que de poignantes douleurs!
+
+Elle est accouchée, il y a quelques jours d'un enfant qui n'a vécu que
+deux ou trois heures!
+
+Pauvre petit! Déjà il avait trop souffert avant de naître. Les douleurs
+de sa mère avaient tari en lui les sources de la vie.
+
+Qui donc est responsable de la mort de cet orphelin, qui n'aura pas même
+connu le sourire de sa mère, et dont les caresses n'auront pas pu
+soulager les larmes de cette veuve infortunée?
+
+Ah! Il est commode, quand on siège à Ottawa, dans un ministère auquel on
+se cramponne par la fourberie et la trahison, de se dire que, pour
+rester quelques semaines encore au pouvoir, on peut bien consentir à ce
+que Sir John A. Macdonald se passe le plaisir de voir se balancer la
+tête d'un ennemi au bot d'un gibet!
+
+--Qu'est-ce que cela, la vie d'un homme, a dit la _Minerve_? Qu'est-ce
+que cela, quand le meurtre de cet homme est l'enjeu d'une partie
+électorale, dont on a longuement calculé le point fort et le point
+faible, et quand on se croit assuré de l'impunité?
+
+Oui! mais cet homme n'était pas seul!
+
+Il avait une femme dont la vie est empoisonnée; une mère dont le cerveau
+n'a pas résisté à la douleur!
+
+Il avait des enfants en bas âge, que ce meurtre a rendus orphelins!
+
+Il attendait un dernier né qui n'a pas pu survivre aux tortures de sa
+mère!
+
+L'enfant est mort! L'aïeule est devenue folle! La tête du père s'est
+balancée au gibet!
+
+Les bourreaux ont été plus durs et plus cruels que la loi du Nord-Ouest
+elle même!
+
+Pourtant, avant de céder au sentiment de réprobation indignée qui
+n'allait pas tarder à s'emparer de tous les coeurs, le peuple canadien
+était destiné, lui aussi, à subir une épreuve préparatoire.
+
+Le jeudi 12 novembre,--alors que le public n'était pas encore fixé sur
+le sort de Riel,--on apprit avec stupeur, qu'un banquet organisé avant
+le sursis et destiné, dans l'intention des organisateurs, à tomber le
+lendemain même de la mort de Riel, avait eu lieu le mercredi 22, à
+Winnipeg en présence de deux ministres. L'un d'eux, un
+Canadien-français, Sir A. P. Caron, ministre de la milice, avait trinqué
+avec des orangistes à la mort de Riel! L'autre, M. White, avait voué
+Riel à l'indignation publique!
+
+Nous empruntons à un journal anglais, le _Montreal Herald_ l'expression
+éloquente de l'indicible dégoût provoqué dans toutes les classes de la
+population, sans distinction de partis ni de races, par cette hideuse
+bombance:
+
+ Un prisonnier politique sous le coup d'une sentence de mort est
+ dans la prison de Regina. L'exécution a été retardée
+ temporairement. Un banquet est organisé à Winnipeg. Les
+ partisans du gouvernement, mécontents du sursis qu'il a accordé
+ de son chef, déclarent que pour cette raison, ils n'assisteront
+ pas au banquet. Un journal ministériel de Winnipeg, pour assurer
+ le succès du banquet de leurs partisans et ramener les
+ récalcitrants, publie le lendemain un article double-interligné
+ annonçant que les deux ministres, MM. White et Caron, seront
+ présents pour annoncer que la sentence de mort prononcée contre
+ le prisonnier politique sera certainement exécutée. Les
+ partisans satisfaits de cette déclaration accoururent en foule
+ au banquet qui, au lieu d'être un fiasco, eut un immense succès.
+ Les ministres s'y rendirent et exécutèrent l'étrange corvée qui
+ leur était imposée par le zèle des partisans. Sir Adolphe Caron,
+ ministre de la milice annonça _qu'il n'avait aucune sympathie
+ pour les traîtres et que la justice suivrait son cours._ M.
+ Thomas White _voua Riel à l'exécration publique_. On nous assure
+ que ces expressions furent reçues avec de bruyantes
+ manifestations de joie. Qui pourrait en douter? En égard à ces
+ déclarations, le banquet eut un grand succès. Le comité, au lieu
+ d'être en déficit, n'a eu aucune difficulté à amarrer les deux
+ bouts.
+
+ Voilà un emploi nouveau pour les membres du cabinet, et les
+ instincts chevaleresque de notre âge et de notre race sont
+ illustrés d'une manière aussi nouvelle que bizarre; les affaires
+ d'état les plus solennelles peuvent être traitées de la même
+ manière qu'un caucus de faubourg; et c'est au milieu de
+ l'excitation tumultueuse des bouteilles de champagne que le
+ gouvernement de notre pays rend des arrêts redoutables de vie et
+ de mort. Cela peut être considéré par des partisans comme étant
+ l'idéal de l'homme d'état, mais nous croyons que des gens
+ sérieux et sages qui le considèrent ainsi, seront rares et bien
+ espacés, et que la grande majorité des Canadiens qui parleront
+ de la moralité de ce spectacle exprimeront l'espoir, pour
+ l'honneur de notre civilisation tant vantée, qu'il ne se
+ renouvellera plus.
+
+ En somme, le prisonnier de Regina avec ses membres enchaînés,
+ son intelligence égarée, sa vie ne tenant qu'à un fil, est,
+ selon nous, plus digne de respect et de sympathie que cette
+ exhibition de partisans féroces de Winnipeg, que cette indigne
+ prostitution des fonctions ministérielles. L'idée d'exploiter la
+ sauvagerie des partisans pour forcer la main au gouvernement et
+ assurer les dépenses d'un dîner, quand l'homme contre lequel ce
+ mouvement est dirigé doit souffrir l'équivalant de l'agonie
+ même, démontre une dépravation diabolique tellement inouïe qu'on
+ ne saurait trouver aucun précédent dans un pays civilisé.
+
+Il y avait longtemps que Sir A. P. Caron avait renié sa race et la
+langue de ses ancêtres. On ne prévoyait pas qu'il pousserait l'ignominie
+jusqu'à s'en vanter dans un banquet de cannibales. Mais cela même, en
+portant le dégoût à son comble, ne surprit pas autrement ceux qui le
+connaissaient. On ne savait pas ce qu'il pouvait faire, mais on le
+savait bon à tout faire pour un hochet ou des faveurs.
+
+[Illustration: Croix.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+GLORIA VICTIS
+
+
+Encore quelques heures et le soleil va se lever sur le jour fatal où
+tout va être consommé.
+
+Louis Riel, le héros, le martyr de la nation métisse, va contempler pour
+la dernière fois la lumière du jour, rendre son âme au Créateur et
+livrer son corps au bourreau qui le guette depuis de longs mois.
+
+Le messager qui apportait l'ordre du gouverneur-général pour l'exécution
+est arrivé à huit heures du soir.
+
+Cette fois, tout est bien fini.
+
+Riel a reçu la nouvelle, à neuf heures du soir, dans sa cellule.
+
+Cette nouvelle lui a été donnée par le shérif Chapleau. La scène a été
+émouvante et héroïque.
+
+La cellule du fameux chef est immédiatement adjacente à la salle des
+gardes qui font la patrouille pendant la nuit. Cinquante gardes occupent
+cette salle.
+
+A la porte de fer qui ferme la cellule, on voyait une sentinelle armée
+montant la garde; et à l'extérieur de l'édifice un cordon de soldats
+sous les armes, faisant la ronde autour du bâtiment.
+
+La porte s'ouvrit à l'arrivée du shérif Chapleau et du commandant de la
+police à cheval.
+
+Riel qui, jusque là, avait conversé avec le médecin du poste, se leva et
+souhaita la bienvenue au shérif, d'une façon tout-à-fait cordiale et
+avec aisance.
+
+Les inflexions de sa voix n'indiquaient aucun signe d'excitation; son
+premier bonjour fut: «Eh bien, comme cela, vous venez avec la grande
+nouvelle! J'en suis bien aise.»
+
+Le shérif répondit que le mandat de mise à mort était arrivé.
+
+Riel, continuant sur le même ton dit: «Je suis heureux d'apprendre
+qu'enfin je vais être débarrassé de mes souffrances.»
+
+Il prit ensuite la parole en français et remercia affectueusement le
+shérif pour ses bienveillantes attentions.
+
+Il reprit la parole en anglais: «Je désire, dit-il, que mon corps soit
+remis à mes amis, pour être enterré à St. Boniface, dans le cimetière
+français, vis-à-vis Winnipeg.»
+
+Le shérif lui demanda alors s'il avait quelque désir à transmettre,
+touchant la disposition de ses biens, meubles et effets.
+
+«Mon cher, répondit-il, je n'ai pour tout bien que ceci (et il toucha sa
+poitrine dans la région du coeur); et ceci je l'ai donné à mon pays, il
+y a quinze ans; et c'est tout ce qui me reste maintenant.»
+
+On le questionna ensuite sur l'état de sa conscience. Il répondit: «Il y
+a longtemps que j'ai fait ma paix avec mon Dieu; je suis aussi bien
+préparé maintenant que je puis l'être en aucun temps. Vous trouverez que
+j'avais une mission à remplir. Je vous prie de remercier mes amis de la
+province de Québec de tout ce qu'ils ont fait pour moi.»
+
+A une autre question qui lui fut faite, il répliqua:
+
+«Je suis content de quitter ce monde. On me permettra de dire quelques
+mots sur l'échafaud?» ajouta-t-il sur un ton interrogatif.
+
+Lorsqu'on lui dit qu'on le lui permettrait, il dit en souriant: «Vous
+supposez que je pourrais parler trop longtemps et que cela me fatiguera?
+Oh! non, je ne me trouverai pas faible, je sentirai, lorsque le moment
+viendra, que j'aurai des ailes qui m'enlèveront là-haut.»
+
+Recommençant alors à parler français, sur un ton persuasif et d'une
+douceur inimitable, pour lequel il est célèbre, comme le savent tous
+ceux qui l'ont connu intimement, il parla de nouveau de l'affectueux
+souvenir qu'il gardera pour ceux qui ont épousé sa cause. Il termina en
+disant au shérif Chapleau, en lui tendant la main, en signe d'adieu,
+«Adieu, mon ami.» Son oeil était clair et serein, et son assurance
+absolue était telle qu'elle faisait naître l'admiration même dans les
+coeurs les plus endurcis.
+
+Le Père André, son directeur spirituel, est ensuite arrivé, et on l'a
+laissé seul avec lui pour vaquer à ses devoirs religieux et ensuite
+entendre la messe.
+
+Après s'être confessé, Riel a rédigé et confié au Père André, pour être
+portée à sa vieille mère, la lettre suivante:
+
+ MA CHÈRE MÈRE,
+
+ J'ai reçu votre lettre de bénédiction et hier (dimanche) j'ai
+ demandé au Père André de la placer sur l'autel pendant la
+ célébration de la messe, pour que son ombre se répandit sur moi.
+ Je lui ai demandé après de m'imposer ses mains sur la tête pour
+ que je puisse la recevoir efficacement, attendu que je ne
+ pouvais me rendre à l'église; et il a ainsi répandu sur moi les
+ grâces de la messe, avec l'abondance de ses bienfaits spirituels
+ et temporels.
+
+ A ma femme, mes enfants, mes frères, ma belle-soeur et autres
+ parents qui me sont tous chers, dites pour moi adieu.
+
+ Chère mère, c'est le voeu de votre fils aîné que vos prières
+ pour moi montent jusqu'au trône de Jésus-Christ, à Marie, à
+ Joseph, mon bon protecteur, et que la miséricorde et l'abondance
+ des consolation de Dieu répandent sur vous, sur ma femme, mes
+ enfants et autres parents, de génération en génération, la
+ plénitude des bénédictions spirituelles pour celles que vous
+ avez répandues sur moi; qu'elles se répandent sur Vous surtout
+ qui avez été une si bonne mère. Puissent votre foi, votre
+ espérance, votre charité et votre bon exemple être comme un
+ arbre chargé de fruits abondants pour le présent et pour
+ l'avenir. Puisse Dieu, quand sonnera votre heure dernière, être
+ tellement satisfait de votre piété qu'il fasse rapporter votre
+ esprit de la terre, sur les ailes des anges.
+
+ Il est maintenant deux heures du matin, en ce jours le dernier
+ que je dois passer sur cette terre, et le Père André n'a dit de
+ me tenir prêt pour le grand évènement. Je l'ai écouté et je suis
+ disposé à tout faire suivant ses avis et ses recommandations.
+
+ Dieu me tient dans sa main pour me garder dans la paix et la
+ douceur, comme l'huile tenue dans un vase et qu'on ne peut
+ troubler. Je fais ce que je peux pour me tenir prêt; je reste
+ même calme, conformément aux pieuses exhortations du vénérable
+ archevêque Bourget. Hier et aujourd'hui j'ai prié Dieu de vous
+ rassurer et de vous dispenser toute sorte de consolations, afin
+ que votre coeur ne soit pas troublé par la peine et l'anxiété.
+ Je suis brave; je embrasse en toute affection.
+
+ Je vous embrasse en fils respectueux de son devoir, toi, ma
+ chère femme, comme un époux chrétien, conformément à l'esprit
+ conjugal des unions chrétiennes. J'embrasse tes enfants dans la
+ grandeur de la miséricorde divine. Vous tous, frères et
+ belles-soeurs, parents et amis, je vous embrasse avec toute la
+ cordialité dont mon coeur est capable.
+
+ Chère mère, je suis votre fils affectionné, obéissant et soumis.
+
+ LOUIS-DAVID RIEL.
+
+A 5 heures du matin, le P. André célébra la messe, et à 7 heures, il
+administra les derniers sacrements à Riel.
+
+Riel pria dans sa cellule jusqu'au moment où le député shérif Gibson
+vint l'avertir que le moment fatal était arrivé.
+
+Riel reçut l'ordre de marcher à la mort avec le même calme qu'il avait
+montré la veille.
+
+Son visage ne montrait aucune altération et avait conservé ses couleurs
+ordinaires; et il était pleinement en possession de toute son énergie,
+répondant d'une voix claire et ferme aux paroles de l'officiant.
+
+Supporté par les deux prêtres, Riel marcha d'un pas ferme de sa cellule,
+qui est la première du corridor, à travers le corps de garde, à
+l'escalier qu'il gravit sans un signe de faiblesse. Le capitaine Fraser
+gardait l'échafaud avec vingt hommes de la police à cheval.
+
+Riel n'avait pas de chapeau. Il portait un habit court et noir, une
+chemise en laine, un collet, des pantalons bruns et des mocassins, seule
+partie de ses vêtements que rappelât la vie indienne et l'existence
+libre de la prairie.
+
+A 8 heures un quart le bourreau, un masque sur la figure, s'avança la
+corde sur le bras et commença à garrotter Riel. Celui-ci continua à
+prier, étendant les bras et regardant au ciel jusqu'à ce que les bras
+fussent liés. Précédé de Gibson et escorté des prêtres, Riel monta sans
+aide et d'un pas ferme les six degrés qui conduisaient à l'échafaud, en
+disant: «Je me confie à Dieu.»
+
+En poussant cette exclamation, un sourire passa sur ses lèvres.
+
+Le condamné se plaça sur la trappe, la figure tournée vers le nord. Les
+Pères André et McWilliams continuèrent à prier et Riel dit en anglais:
+«Je demande pardon à tous les hommes et je pardonne à tous mes ennemis.»
+
+Le député shérif lui demanda s'il avait quelque chose à dire. Il se
+tourna vers son confesseur, le Père André, et lui demanda: «Est-ce que
+je vais dire quelques mots?» «Non, répondit brièvement le prêtre, faites
+votre dernier sacrifice, et vous serez récompensé.» Riel se tourna et
+dit: «Je n'ai rien de plus à dire.»
+
+Le bourreau ajusta le noeud, mais Riel ne parut pas même y faire
+attention.
+
+Alors, le bourreau se mit à son poste; le bonnet blanc fut enfoncé sur
+la tête de Riel; les deux prêtres, tenant des cierges en main,
+continuaient de prier pour le mourant, pendant qu'on entendait ce
+dernier prier en même temps. A l'expiration des deux minutes qui lui
+furent données pour prier, au moment où il répondait: «Ne nous induisez
+pas en tentation», le bourreau fit partir la trappe et Riel tomba. Il ne
+remua pas pendant quelques secondes, puis un mouvement convulsif se fit
+sentir et deux minutes après, il n'existait plus.
+
+Il était mort en brave et en chrétien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+AU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS
+_ULTIMA VERBA_
+
+
+L'heure n'est pas encore venue de retracer l'histoire des journées qui
+ont suivi la mort du martyr canadien.
+
+Cette histoire se continue.
+
+Elle ne sera achevée que le lendemain de la vengeance.
+
+Que dirions-nous d'ailleurs, que tout le monde ne sût?...
+
+L'effarement de tout un peuple, en apprenant que l'échafaud politique se
+dressait à Regina!
+
+La stupeur, la consternation, l'anxiété, un reste d'espérance survivant
+jusqu'au dernier moment au fond des coeurs!
+
+Puis le deuil de la nation!
+
+Il n'y eut pas un mot d'ordre, pas une réunion, pas une intrigue.
+
+Ce fut une explosion spontanée de douleur et de colère.
+
+D'un bout à l'autre du Canada-français,--avant que personne eut
+seulement songé à se concerter,--le télégramme qui apporta la fatale
+nouvelle fut reçu de la même manière. Chose merveilleuse! On vit tous
+les coeurs vibrer à l'unisson!
+
+Tout le monde sentit que la race canadienne-française avait reçu une
+blessure et une insulte!
+
+Toutes les maisons se couvrirent d'insignes de deuil.
+
+Tous les partis abdiquèrent et se confondirent dans la douleur commune.
+
+Il n'y eut plus ni bleus ni rouges.
+
+Il n'y eut plus que des patriotes, prêts à s'unir, pour demander compte
+du crime commis et pour défendre la patrie menacée.
+
+Mais ce qui est remarquable encore: ce qui est de nature à inspirer une
+légitime confiance dans les destinées à venir du Canada-français, tout
+le monde comprit à la fois qu'il ne s'agissait pas de se livrer à de
+vaines démonstrations, et qu'un grand devoir s'imposait.
+
+Il n'y eut qu'un seul cri qui sortit de toutes les poitrines:
+
+FAIRE JUSTICE DES ENNEMIS ET DES TRAITRES!
+
+Hélas! oui! Faire justice des ennemis et des traîtres!
+
+Car nous n'avons pas seulement été frappés, nous avons été trahis!
+
+Et deux responsabilités distinctes se dégagent.
+
+Celle d'une politique qui, sans que nous y prissions garde, poursuivait,
+perfidement et dans l'ombre, notre anéantissement national.
+
+Celle des ministres canadiens-français qui se sont faits les complices
+de cette politique, et qui nous ont livrés à l'ennemi.
+
+Le premier des coupables, l'ennemi, c'est SIR JOHN A. MACDONALD.
+
+SIR JOHN A. MACDONALD, premier ministre, responsable de la politique du
+gouvernement.
+
+SIR JOHN A. MACDONALD, orangiste, franc-maçon, adversaire implacable de
+notre race, destructeur sournois et tenace de l'autonomie de notre
+province.
+
+SIR JOHN A. MACDONALD, ministre de l'intérieur, responsable des crimes
+du Nord-Ouest et des dénis de justice qui ont amené l'insurrection.
+
+SIR JOHN A. MACDONALD, bourreau de Riel, ayant froidement
+méthodiquement, lentement conçu et perpétré le meurtre, suborné les
+juges, capté dans le conseil le vote de ses collègues
+canadiens-français, rêvé de transformer le gibet de Riel en un honteux
+moyen de réclame électorale.
+
+SIR JOHN A. MACDONALD, dont la carrière néfaste, après avoir commencé
+aux lueurs sinistres de l'incendie du palais du Parlement, aura
+misérablement fini sous le sentiment d'horreur provoqué par le gibet de
+Riel!
+
+Mais, Sir John A. Macdonald et ses collègues orangistes ne sont pas
+seuls responsables du crime commis.
+
+Il y a, à côté de la leur, une responsabilité plus douloureuse pour
+nous, plus inouïe, que ne saurait être couverte même par une ombre
+d'excuse, et que les patriotes n'ont pas hésité à envisager avec la
+claire notion du devoir à remplir.
+
+Cette responsabilité est celle des trois traîtres qui siègent dans le
+cabinet fédéral, et auxquels il eut suffi de déposer leurs démissions sur
+la table du conseil, pour dissoudre le gouvernement et rendre impossible
+l'exécution de Riel.
+
+Sir HECTOR LANGEVIN,
+
+L'Hon. J. A. CHAPLEAU, et
+
+Sir A. P. CARON, ce renégat couvert d'un tel excès d'opprobre, que
+depuis les scènes de cannibalisme dont Winnipeg a été souillé, les gens
+que se respectent hésitent même à prononcer son nom.
+
+A cette responsabilité s'ajoute celle des journaux, leurs organes; des
+journaux complices de l'orangisme, qui ont consenti à servir
+d'instrument entre les mains des ministres; à colporter les mensonges
+par lesquels on nous a trompés, à préparer par d'odieuses manoeuvres le
+crime qu'on voulait commettre; des journaux dont la trahison a été
+double;--car en même temps qu'ils nous ont trompé avec préméditation sur
+les intentions des ministres, ils ont trompé sciemment les ministres sur
+l'état de l'opinion publique dans notre province.
+
+Pour complaire à leurs maîtres, ils leur ont caché la vérité qui eût
+peut-être été mal reçue, mais qui leur eût donné à réfléchir et qui eût
+sans doute arrêté leurs mains, au moment de donner la signature fatale.
+
+Pour se donner de l'importance, pour céder à la gloutonnerie du
+servilisme qui les caractérise, ils se sont portés forts auprès de leurs
+maîtres, qu'après le meurtre comme avant, ils seraient de taille à
+continuer à tromper le peuple et à assurer l'impunité à la trahison. [3]
+Et ils ont contribué par là à inspirer aux ministres canadiens-français
+une confiance, sans laquelle leur intérêt eut peut-être fait à la
+dernière heure ce que leur conscience et leurs remords n'avaient pas
+suffi à leur dicter.
+
+[Note 3: Le 13 octobre, M. VANASSE, M. P., directeur du _Monde_, a
+déclaré dans une assemblée publique, à St. François du Lac, que si Riel
+était pendu, il n'en continuerait pas moins à supporter le ministère.
+Depuis lors, M. Vanasse paraît avoir changé d'avis.]
+
+Il ne servirait à rien de le dissimuler:
+
+C'est plus qu'une politique qui succombe, avec les hommes qui en étaient
+les représentants et qui en portent la tache au front.
+
+C'est tout un système que s'effondre.
+
+C'est une phase de notre histoire qui vient de prendre fin au pied du
+gibet d'un de nos frères.
+
+Assez de mensonges!
+
+Assez d'exposés fallacieux!
+
+Assez de comptes fantastiques!
+
+Assez de partis pris de se tromper soi-même et de tromper les autres!
+
+Assez de la politique de clinquant, d'apparence, de décor de théâtre, de
+fausse union dont tous les profits nous échappent et au nom de laquelle
+on nous impose des sacrifices sans réciprocité!
+
+Que n'a-t-on pas tenté, hélas! avec succès, pour nous endormir avec des
+paroles mielleuses, pour nous tromper avec des compliments et des
+phrases toutes faites, pendant qu'on travaillait à nous égorger.
+
+Nous a-t-on assez répété que nous étions les piliers de la
+Confédération; que l'Angleterre voyait en nous les soutiens les plus
+éprouvés du loyalisme; et que l'indépendance de la race française dans
+le Nouveau-Monde était désormais un fait acquis; et que nous pouvions
+voguer en pleine confiance et toutes voiles vers l'avenir, à l'ombre du
+régime qui garantissait notre langue, nos institutions et nos lois?
+
+Dans quelle sécurité nous dormions, lorsque le meurtre du 16 novembre
+nous a enfin réveillés.
+
+Eh bien, examinons les choses froidement et faisons le bilan de nos
+pertes, comme il convient à des hommes résolus à voir le péril tel qu'il
+est, à l'aborder de front et à en triompher.
+
+Avant la politique de Sir John A. Macdonald, et la Confédération que est
+son oeuvre, nous étions théoriquement avec Ontario sur un pied d'égalité
+absolue.
+
+En fait, notre discipline politique nous avait fait les maîtres; et nos
+voix déterminaient la balance du pouvoir, en faveur du parti que nous
+soutenions, quel qu'il fût.
+
+Aujourd'hui, nous sommes en minorité: et la seule excuse que nos
+ministres aient encore trouvée à leur trahison est que nous devons céder
+devant le nombre, et que, l'eussent-ils voulu, ils eussent été
+impuissants à empêcher le meurtre de Riel.
+
+Vaine excuse! Menteuse défaite! Nous n'en sommes pas encore là, et nos
+ministres nous abaissent pour tenter de se disculper; mais le seul fait
+qu'un tel argument ait pu être produit, indique le chemin parcouru et
+témoigne que ce mensonge ne tarderait point, si nous n'y mettions le
+holà, à devenir une vérité.
+
+Avant la politique de Sir John A. Macdonald, il était admis en principe
+que le ministère se composait de deux factions égales. Nous avions
+souvent le premier ministre. La retraite des nôtres entraînait la
+dissolution du cabinet. En fait, leur volonté prévalait le plus souvent.
+
+Aujourd'hui, nous comptons à Ottawa trois ministres sur treize; et c'est
+leur opinion, sur leur propre importance, que s'ils s'étaient retirés à
+l'occasion de l'exécution de Riel, on aurait tranquillement passé outre,
+sans même faire attention à eux.
+
+Avant la politique de Sir John A. Macdonald, nous avions conquis dans le
+parlement uni, l'usage de la langue française malgré la loi.
+
+Aujourd'hui, la langue française est devenue légale. Mais il n'y a pas à
+Ottawa un ministre canadien-français, qui osât parler autrement qu'en
+anglais, dans une discussion du Parlement.
+
+Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le ministère
+Lafontaine-Baldwin faisait voter des indemnités aux victimes de 1837.
+
+Aujourd'hui, les journaux ministériels insultent les patriotes et le
+ministère fait pendre Riel.
+
+Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le Nord-Ouest était
+français.
+
+Aujourd'hui, tout notre or, qui eut pu être consacré à coloniser la
+province de Québec, a passé dans le Nord-Ouest, dont on a fait à nos
+frais une terre anglaise, d'où l'on expulse les Métis en confisquant
+leurs terres et où l'on pend Riel aux acclamations des spéculateurs, des
+_jobbers_ et des fanatiques de Winnipeg.
+
+Pendant ce temps-là qu'ont fait nos ministres?
+
+Ont-ils combattu pour nous?
+
+A défaut de combattre, nous ont-ils révélé leur impuissance et le péril?
+
+Non! Ils ont gardé leurs places!
+
+L'an dernier, à pareille époque, on publiait à Québec, un gros volume en
+tête duquel se trouvait une gravure avec cette inscription:
+
+SIR HECTOR LANGEVIN _chef du parti conservateur dans le Bas-Canada._
+
+Qu'a fait Sir Hector Langevin?
+
+Il a été pour Sir John A. Macdonald un employé laborieux; mais jamais il
+n'a rien dirigé, ailleurs, que sur les gravures, grassement rétribuées
+de ses flatteurs.
+
+Dans ce bureaucrate, devenu chef d'un parti et transformé par les
+circonstances, en représentant d'un peuple, il n'y a jamais eu l'étoffe
+d'un homme d'État ni le coeur d'un patriote.
+
+Tout entier aux inspirations d'une nature étriquée, bouffie de vanité,
+et prompte à satisfaire cette vanité avec l'apparence du premier rang
+dans les emplois du second, Sir Hector Langevin n'a peut-être pas
+compris une seule minute la grandeur du rôle que lui assignait, dans le
+gouvernement fédéral, sa situation de _leader_ du parti
+canadien-français et _d'alter ego_ de Sir John A. Macdonald.
+
+Ce successeur de Cartier n'avait pas hérité une goutte de son sang fier
+et généreux, un atome de son instinct de commandement et de la haute
+idée que se faisait Cartier de la responsabilité et des devoirs d'un
+chef de parti. On peut mesurer aujourd'hui, à la lueur sinistre des
+événements, ce que l'influence canadienne-française a perdu, par sa
+faute depuis qu'il est au pouvoir.
+
+Il fallait une grande catastrophe pour nous faire ouvrir les yeux et
+pour nous sauver.
+
+Mais la semence des martyrs est féconde.
+
+L'échafaud de Riel ne marque pas seulement la fin d'une époque néfaste.
+
+Il marque l'aurore d'un ère de réparation, dans laquelle, chassant les
+traîtres qui nous ont vendu et renonçant aux funestes divisions qui ont
+failli nous perdre, avec l'aide de Dieu, nous soutiendrons ensemble le
+bon combat pour la Patrie.
+
+Si, comme notre religion nous en donne la divine assurance, du haut de
+leur demeure céleste les âmes des morts s'intéressent encore aux
+épreuves de ceux qui vivent sur la terre, l'âme de notre frère métis
+tressaillera de contentement en sachant que le sacrifice de sa vie n'a
+pas été perdu, et qu'une fois de plus la mort des martyrs aura servi au
+triomphe final de la justice et à la ruine des persécuteurs.
+
+
+
+
+TESTAMENT DE RIEL
+
+PRISON DE REGINA.
+
+Testament de Louis David Riel.
+
+Je fais mon testament, conformément au conseil qui m'a été donné par le
+R. P. Alexis André, mon charitable confesseur et très dévoué directeur
+de conscience.
+
+Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je déclare que ceci est mon
+testament, que j'ai écrit librement dans la pleine possession de mes
+facultés mentales.
+
+Les hommes ayant fixé le 10 novembre prochain, comme la date de ma mort,
+et comme il est possible que la sentence soit exécutée, je déclare
+d'avance que ma soumission aux ordres de la Providence est sincère, que
+ma volonté s'est rangée avec une entière liberté d'action, sous
+l'influence de la grâce divine de Notre Seigneur Jésus-Christ, du côté
+de l'Église catholique, apostolique et romaine. C'est en Elle que je
+suis né et par Elle aussi que j'ai été régénéré.
+
+J'ai rétracté ce que j'ai dit et professé de contraire à sa doctrine et
+je le rétracte encore. Je demande pardon du scandale que j'ai causé. Je
+ne veux pas qu'il y ait de différence entre moi et les prêtres de
+Jésus-Christ, gros comme une tête d'épingle. Si je dois mourir le 10 de
+ce mois, c'est-à-dire, dans quatre jours, je veux faire tout en mon
+pouvoir, avec le secours de mon divin Sauveur, pour mourir en harmonie
+parfaite avec mon Créateur, mon Rédempteur et mon Sanctificateur en même
+temps qu'avec la sainte Église catholique. Si Dieu veut bien m'accorder
+le bienfait inestimable de la vie, je veux de mon côté monter sur
+l'échafaud et me résigner à la Providence en me tenant dégagé comme je
+le suis aujourd'hui, de toutes les choses terrestres; car je comprends
+que le plus sûr moyen de bien faire est de mettre ses desseins en
+pratique d'une manière entièrement désintéressée, sans passion, sans
+excitation, sous le regard de Dieu, en aimant son prochain, ses amis et
+ennemis comme soi-même, pour l'amour de Dieu.
+
+Je remercie ma bonne et tendre mère pour m'avoir aimé d'un amour si
+chrétien. Je lui demande pardon pour toutes les fautes dont je me suis
+rendu coupable contre son amour, le respect et l'obéissance que je lui
+dois. Je lui demande aussi pardon pour les fautes que j'ai commises
+contre mes devoirs envers mon bien aimé et regretté père et envers sa
+mémoire vénérable.
+
+Je remercie mes frères et soeurs pour le grand amour et la grande bonté
+qu'ils ont eus pour moi. Je leur demande aussi pardon pour mes fautes de
+toutes sortes et pour toutes les erreurs dont j'ai pu me rendre coupable
+à leurs yeux.
+
+Je remercie mes parents et ceux de ma femme pour l'affection et la
+bienveillance qu'ils m'ont toujours montrées--en particulier mon
+affectionné et bien aimé beau-père; ma belle-mère, mes beaux frères et
+belles-soeurs. A eux aussi je demande pardon pour tout ce qui, dans ma
+conduite, n'a pas été bien ou aurait été mal.
+
+Je donne une franche et amicale poignée de main à mes amis de tout âge
+et de tout rang, de toute classe et de toute condition. Je les remercie
+pour les services qu'ils m'ont rendus. Ma reconnaissance, je la témoigne
+particulièrement à ceux de mes amis, tant de ce côté-ci de la frontière
+que de l'autre côté, qui ont daigné s'occuper de mes affaires en public,
+aux Oblats de Marie Immaculée, à la Société St. Sulpice et aux Soeurs
+grises pour tous les bienfaits que j'ai reçus d'eux depuis mon enfance.
+Je leur offre mes remerciements.
+
+J'ai des bienfaiteurs de l'autre côté de la frontière, des amis dont la
+bonté pour moi a été au-delà de toute mesure. Je leur demande d'accepter
+mes remerciements, d'excuser charitablement mes défauts. Si ma conduite
+a pu, en quelque façon offenser, quelqu'un soit dans les grandes choses
+ou dans les petites, je leur demande de me pardonner en tenant compte
+des excuses qui peuvent être en ma faveur: et quant à la somme de mes
+véritables fautes _mei culpabilitates_, j'espère qu'ils auront la bonté
+de me les pardonner devant Dieu et devant les hommes.
+
+Je pardonne de tout mon coeur, de tout mon esprit, de toutes mes forces
+et de toute mon âme à ceux qui m'ont causé du chagrin, qui m'ont fait de
+la peine, qui m'ont causé du dommage, qui m'ont persécuté, qui sans
+raison m'ont fait la guerre pendant 15 ans, qui m'ont fait un semblant
+de procès, qui m'ont condamné à mort, et s'ils désirent réellement me
+vouer à la mort je leur pardonne entièrement, comme je demande à Dieu de
+me pardonner entièrement toutes mes fautes au nom de Jésus-Christ.
+
+Je remercie ma femme pour sa bonté et sa charité à mon égard, pour la
+part qu'elle a prise si patiemment dans mes pénibles travaux et mes
+difficiles entreprises. Je la prie de me pardonner la peine que je lui
+ai causée volontairement. Je lui recommande d'avoir soin de ses petits
+enfants, de les élever d'une manière chrétienne, avec une attention
+particulière pour tout ce qui a rapport aux bonnes pensées, aux bons
+discours, aux bonnes actions et aux bonnes compagnies.
+
+C'est mon désir que mes enfants soient élevés avec grand soin en tout ce
+qui touche à l'obéissance à l'Église, leurs maîtres et leurs supérieurs.
+Je leur recommande de montrer le plus grand respect, la plus grande
+soumission et la plus complète affection envers leur bonne mère. Je ne
+laisse à mes enfants ni or ni argent, mais je supplie Dieu, dans son
+infinie miséricorde de remplir mon esprit et mon coeur de la vraie
+bénédiction d'un père que je désire leur donner: Jean, mon fils,
+Angélique, ma fille, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du
+Saint-Esprit, pour que vous vous appliquiez à connaître la volonté de
+Dieu et soyiez fidèles à l'accomplir en toute piété et sincérité; pour
+que vous pratiquiez la vertu fermement et simplement, sans parade ni
+ostentation, pour que vous fassiez le plus de bien possible sans manquer
+aux autres dans la limite d'une juste obéissance au clergé constitué,
+prêtres et évêques, surtout à votre évêque et à votre confesseur. Je
+vous bénis, pour que votre mort soit douce, édifiante, bonne et sainte
+aux yeux de l'Église et Jésus-Christ Notre Seigneur.--_Amen._
+
+Je vous bénis, enfin, pour que vous cherchiez et trouviez le royaume de
+Dieu et pour que vous puissiez de plus reposer en Jésus, Marie, et
+Joseph. Priez pour moi.
+
+Je laisse mon testament au Rév. Père Alexis André mon confesseur. Je
+prie mes amis de partout de tenir le nom du Père André côte à côte avec
+le mien! Je l'aime le Père André.
+
+LOUIS DAVID RIEL,
+
+fils de Louis Riel et de Julie de La Gimodière.
+
+
+
+
+Lettre de Riel à M. F. X. Lemieux
+
+PRISON DE REGINA, 3 NOVEMBRE 1885
+
+Monsieur François Xavier Lemieux,
+
+Bien cher ami et dévoué défenseur,
+
+En recevant votre lettre, je prends du papier pour vous répondre. Je
+vous remercie de toutes vos démarches, de tout ce que vous avez fait
+pour moi. Je remercie mes amis autant que je peux. Que Dieu leur rende à
+tous, à vous, à chacun de mes bons avocats, à votre famille, à chacun de
+vos petits enfants, le centuple de l'intérêt que vous me portez tous
+ensemble. Surtout, que dans l'autre monde votre récompense soit belle.
+
+J'ai reçu de tristes nouvelles de ma famille. Le 21, ma chère femme a
+mis au jour un enfant qui n'a vécu que deux ou trois heures. Elle-même a
+été en danger, paraît-il, pendant quelques jours. Mais hier j'ai reçu
+une lettre du 28, même date que la vôtre. Et l'on m'apprend qu'elle est
+mieux; que mes chers petits enfants sont gais et joyeux. Ce qui me
+reconsole de la mort de mon tout petit (que je n'ai pu embrasser) c'est
+qu'il a eu le temps d'être ondoyé.
+
+Cher monsieur et ami, les _appels_ ne m'ont jamais inspiré grande
+confiance, parce qu'il eut fallu à l'Angleterre renverser tout son
+système d'administration de la justice, dans le Manitoba et surtout dans
+le Nord-Ouest. Entendre l'appel, c'eût été condamner ce qu'Ottawa a fait
+depuis quinze ans et condamner les approbations que l'Angleterre lui a
+données, en tout, dans le système judiciaire de ce territoire.
+
+Le bon Père André vient me voir, assidûment. Hier, il est venu me dire
+la messe, j'ai eu le bonheur de communier. La communion me soutient.
+
+Vous avez la bonté de dire que je rive mon nom éternellement à
+l'histoire. C'est bon, pourvu que ma gloire soit édifiante.
+
+Ce à quoi je travaille surtout, c'est à poser les principes de l'équité
+dans le gouvernement de mon pays natal et, par la grâce du bon Dieu, à
+river mon âme éternellement au Sacré Coeur de Jésus; en autant qu'un
+pauvre coeur comme le mien peut être assez intimement lié au Saint Coeur
+du Sauveur pour dire qu'il lui est rivé.
+
+Vous paraissez étonné de ce que je suis calme. Vous devriez bien être
+étonné plutôt de ce que je ne le suis pas plus. Car l'Archevêque Bourget
+de son vivant m'a dit: _Tenez-vous prêt à tout événement en vous
+conservant dans un calme inaltérable, je vous bénis._ Et le saint évêque
+a prié pour moi. Or, j'ai confiance que ses prières en ma faveur ont été
+exaucées, et que je suis à l'ombre de sa bénédiction.
+
+Ce matin, de bonne heure, l'un des plus beaux anges de Dieu m'a apparu,
+et m'a dit: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...» Et en
+entendant ces paroles j'ai éprouvé une grande consolation. Cet ange est
+un des anges gardiens de la droiture parmi les hommes. La merci le porte
+sur ses ailes. C'est un des messagers de la clémence de Dieu la plus
+grande. Et j'ai vu que l'ange était carrément en faveur de ma cause. Je
+pense qu'il m'a été envoyé à cause des efforts que je fais pour ne pas
+me distraire de ce qui me paraît juste. Vous autres qui voyez tout ce
+qui se passe, tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, vous pourrez voir
+aujourd'hui, 4 novembre, s'il arrive quelqu'événement propre à justifier
+ces paroles: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...»
+
+Cher monsieur et ami, la Providence toute bonne m'a mis en rapport avec
+vous. Vous m'avez tendu la main, monsieur Fitzpatrick et vous dans le
+temps de besoin pressant. Soyez-en bénis. Il ne vous a guère été
+possible de plaider ma cause devant la cour de Regina.
+
+Mais votre dévouement a fait des efforts et des luttes que la main de
+Dieu a déjà mis dans la balance des bonnes oeuvres. Celui qui ne laisse
+pas perdre les verres d'eau ne laissera pas perdre tant de générosité.
+Que votre dame reçoive mes humbles respects et mes remerciements pour
+les prières qui s'élèvent du coeur de ses petits enfants, en ma faveur.
+Car si vos petits enfants prient pour moi, il ne m'est pas permis de
+douter que j'en sois pour beaucoup redevable à madame Lemieux.
+
+Mes compliments, mes remerciements au docteur Fiset; j'aurais aimé
+savoir s'il a reçu la pièce de poésie que je lui ai envoyée au
+commencement du mois d'août.
+
+Quoiqu'il arrive, j'espère que vous ne vous laisserez pas ennuyer par
+les reproches malveillants. Les échecs ne m'étonnent pas. C'est contre
+les échecs que je travaille depuis quinze ans. C'est malgré les échecs
+que je suis resté fidèle à nos amis. Et moi qui prie Dieu de bénir mes
+ennemis, comment voulez vous que je ne vous tienne pas dans l'étage le
+plus élevé de mon estime.
+
+Tout à vous,
+
+LOUIS «DAVID» RIEL.
+
+
+
+
+LETTRE DU R. P. ANDRÉ, O. M. I.
+
+S'il est quelqu'un qui puisse parler en connaissance de cause du drame
+de Regina c'est bien le R. P. André, le confesseur et l'ami intime de
+Louis Riel, celui qui, pendant les cinq mois sa captivité du chef métis,
+ne l'a pas abandonné un seul instant, et l'a accompagné jusqu'à la
+dernière minute après l'avoir préparé à la mort.
+
+Quatre jours après l'exécution, le lendemain des tristes funérailles de
+Riel, encore sous l'impression à la fois lugubre et exaltante du drame
+qui venait de se dénouer sur l'échafaud, le P. André a écrit une longue
+lettre à son ami M. F. X. Lemieux pour lui raconter les derniers moments
+de son infortuné client.
+
+C'est une véritable page d'histoire, dictée par un coeur d'apôtre,
+écrite sous l'inspiration des plus sublimes sentiments qui puissent
+animer un chrétien. Riel, aux yeux du P. André, n'est plus le patriote
+qui a défendu jusqu'au bout et qui va payer de son sang la tardive
+justice qu'un gouvernement tyrannique se résout enfin de rendre à sa
+race: en face de la mort, les intérêts terrestres s'effacent, et le zélé
+missionnaire n'a plus devant lui que le martyr chrétien qui, soutenu par
+une force surhumaine, ayant demandé à grand cris au ciel de lui
+pardonner ses offenses, pardonne ensuite lui-même à ses pires ennemis, à
+ses bourreaux, et marche à la mort du pas allègre des martyrs des
+premiers siècles, un crucifix à la main, une prière et un sourire aux
+lèvres.
+
+Cette fin sublime, dont le récit qu'en fait le missionnaire fera verser
+bien des larmes, console le P. André. Admirons la force d'âme, le
+dévouement trop souvent incompris de ces religieux que, comme le Père
+André, ont quitté leurs pays pour aller au loin évangéliser de pauvres
+sauvages; pour eux, les peines de toutes sortes, physiques ou morales,
+sont des faveurs qu'ils recherchent. Ce sont des héros sous leur humble
+soutane, que ces hommes prédestinés, dont le dévouement sait toujours
+s'inspirer aux sources les plus sublimes.
+
+Le P. André a plus que tout autre homme connu ce qu'était Louis Riel, et
+le témoignage qu'il en rend relève, au-dessus de tout ce qu'on a pu en
+dire jusqu'ici, la noble figure du patriote métis dans l'estime de tous
+les chrétiens.
+
+Mais laissons la parole au dévoué missionnaire. Voici en quels termes le
+confesseur s'adresse à l'avocat de Riel:
+
+
+
+Regina, le 20 novembre 1885.
+
+MONSIEUR ET CHER AMI,
+
+Au moment de quitter Regina, je veux être fidèle au désir formellement
+exprimé par le défunt Louis David Riel, de vous adresser quelques mots.
+
+La nuit qui a précédé sa mort, me trouvant seul avec lui dans sa
+cellule, m'a recommandé de vous écrire en son nom pour vous remercier,
+vous et M. Fitzpatrick, ainsi que M. Greenshields, des efforts nobles et
+généreux que vous avez faits pour le défendre et le soustraire à la
+potence. Dans ce témoignage, il comprend tous les coeurs généreux tant
+français qu'irlandais, qui se sont intéressés à son malheureux sort.
+Durant cette nuit si remarquable et dont le souvenir ne s'effacera
+jamais de ma mémoire, il a prié avec une ferveur extraordinaire pour
+vous, cher monsieur, conjurant le Seigneur de vous bénir à jamais ainsi
+que votre épouse et vos chers petits enfants, en reconnaissance de tout
+ce que vous aviez fait pour lui. Il a été extrêmement touché en
+apprenant de ma bouche toute les démarches que vous faisiez pour le
+sauver de la corde; il a surtout été fort ému quand je l'ai informé que
+M. Fitzpatrick, à peine débarqué de son voyage en Angleterre, s'était
+rendu en toute hâte à Ottawa pour tenter un dernier effort en sa faveur.
+Mais rien au monde ne pouvait le sauver. La détermination de le détruire
+était un parti pris chez sir John Macdonald depuis longtemps, et les
+ministres Canadiens-français, nos défenseurs naturels, cédaient avec
+empressement à la volonté despotique de leur maître! Tous ces souvenirs
+étaient vivement présents à l'esprit du pauvre Riel, la veille de sa
+mort, et son coeur, malgré les angoisses qui devaient le remplir, était
+plein de reconnaissance pour tous ceux qui lui avaient témoigné de la
+sympathie dans ses malheurs.
+
+«Père André, me disait-il en me pressant dans ses bras, soyez
+l'interprète de mes sentiments d'affection et reconnaissance pour le
+peuple de la province de Québec, pour mes amis si nombreux aux
+États-Unis, pour les Irlandais du Canada, et assurez-les que Riel en
+mourant a eu un souvenir pour eux tous, et je leur fais une dernière
+requête, c'est de ne pas m'oublier dans leurs prières.»
+
+Mon cher Lemieux, notre pauvre ami Riel est mort en brave, en saint.
+Jamais mort ne m'a plus consolé et édifié que cette mort! Je remercie le
+Seigneur de m'avoir rendu témoin de toute la vie que Riel a mené en
+prison. Il passait tout son temps à prier et à se préparer au passage
+terrible de cette vie à l'éternité, et Dieu lui a accordé de faire une
+mort héroïque. Il a, si je puis me permettre cette expression, ennobli
+et comme sanctifié l'échafaud; le supplice auquel il a été condamné,
+loin d'être une ignominie pour lui, est devenu par suite des
+circonstances qui l'ont accompagné, une véritable apothéose de Riel. Le
+gouvernement ne pouvait mieux faire pour rendre immortel le nom de Riel
+et se couvrir d'infamie aux yeux de l'histoire, qu'en faisant exécuter
+la sentence comme il l'a fait.
+
+Sir John, dans sa politique du Nord-Ouest, a toujours eu le rare mérite
+de faire tout le contraire de tout ce que lui demandaient les vrais amis
+du pays, et dans cette circonstance, où de toute parts on lui a dit que
+Riel mort serait cent fois plus dangereux que vivant, il a suivi son
+ancien principe d'avoir pour politique son caprice et sa volonté
+arbitraire.
+
+Riel est mort, mais son nom vivra dans le Nord-Ouest quand le nom de Sir
+John, son implacable ennemi, sera depuis longtemps oublié, malgré toutes
+les affirmations au contraire de ses adulateurs intéressés.
+
+Le _Leader_ de Regina, que n'aimait guère Riel, a été obligé de rendre
+hommage à cette grande et magnifique mort. Vous en recevrez un numéro
+qui vous initiera à toutes les circonstances qui ont marqué cette
+mémorable mort.
+
+Toute la nuit qui a précédé sa mort, Riel n'a pas manifesté le moindre
+symptôme de frayeur. Il a prié une grande partie de la nuit, et cela
+avec une ferveur, une beauté d'expression et une contenance qui le
+transfiguraient et donnaient à sa physionomie une expression de beauté
+céleste.
+
+Mon cher ami, je ne puis vous dire les tristes impressions que j'ai
+éprouvées en tenant compagnie à ce prisonnier pour lequel j'avais le
+respect et la vénération qu'on a pour un saint. Voilà vingt-cinq ans que
+j'exerce le saint ministère et je puis vous assurer que jamais mort ne
+m'a tant édifié et consolé à la fois. Toute la nuit, il n'a pas eu une
+seule parole de plainte contre sa sentence de mort, ni contre ses
+persécuteurs: il était gai, joyeux en voyant sa captivité près de se
+terminer. Il me disait souvent:
+
+«Je ne puis vous dire combien je me sens heureux de mourir; mon coeur
+surabonde de joie,» et il riait de bon coeur, il m'embrassait avec
+effusion, me remerciait chaleureusement d'être resté jusqu'au bout avec
+lui. Comme je lui manifestais ma crainte de voir une crise survenir
+quand viendrait le moment suprême, il me disait avec force: «Ne craignez
+pas, je ne ferai pas honte à mes amis et je ne réjouirai pas mes ennemis
+ni les ennemis de la religion en mourant en lâche. Voilà quinze ans
+qu'ils me poursuivent de leur haine et jamais encore ils ne m'ont fait
+fléchir; aujourd'hui moins encore, quand ils me conduisent à l'échafaud,
+et je leur suis infiniment reconnaissant de me délivrer de cette dure
+captivité qui pèse sur moi. J'aime assurément mes parents, ma femme, mes
+enfants, mon pays et mes compatriotes; la perspective d'être libre et de
+vivre avec eux aurait fait battre mon coeur de joie. Mais la pensée de
+passer ma vie dans un asile d'aliénés ou dans un pénitencier, mêlé à
+toute l'écume de la société, obligé de subir tous les affronts, me
+remplit d'horreur. Je remercie Dieu de m'avoir épargné cette épreuve et
+j'accepte la mort avec joie et reconnaissance. Un nouveau sursis, dans
+les dispositions d'esprit dans lesquelles je suis, m'affligerait
+grandement.»
+
+Il s'écriait comme dominé par une sorte d'enthousiasme religieux:
+«L'oetatus sum in his quae dicta sunt mihi: in domum Domini ibimus.»
+
+«Soyez tranquille, Père André, je mourrai joyeux et courageux. Avec la
+grâce de Dieu, je marcherai bravement à la mort.»
+
+Le croiriez-vous, monsieur Lemieux? Quoique sous le poids de tant
+d'émotions qui se pressaient dans mon coeur, et placé dans une situation
+de nature à m'exciter beaucoup, je puis vous affirmer que je passai une
+nuit saintement heureuse, et les heures s'écoulèrent rapidement pour
+moi. Riel fut occupé soit à prier et à écrire à ses parents et à ses
+amis, soit à converser avec moi sur des sujets purement spirituels. Dans
+le cours de la conversation, il me chargeait de différents messages. Il
+avait la même courtoisie et douceur à l'égard des gardes, se prêtait
+volontiers à écrire des paroles de souvenir à ceux qui lui en
+demandaient. C'est singulier et extraordinaire comme il avait acquis
+l'estime et le respect de tous ceux que venaient en contact avec lui. Il
+avait quelque chose qui imposait le respect, et quoique poli, jamais il
+n'était familier avec personne. Les hommes de police, les dames du Fort
+et quelques officiers sympathisaient profondément avec Riel dans ses
+malheurs, et sa mort a créé partout une sensation douloureuse.
+
+A cinq heures, je dis la messe pour lui et il y communia pour la
+dernière fois avec une piété angélique. Après six heures, il demanda la
+permission d'aller se laver et se préparer, regrettant qu'il n'eût pas
+reçu plus tôt la notice afin de préparer ses effets et afin, dit-il,
+d'aller à la mort le corps et l'âme purifiés, comme marque de respect
+pour la majesté du Dieu qu'il allait rencontrer. Il aurait désiré être
+bien habillé, tant il avait cette vertu de propreté et d'ordre si
+fortement imprimée dans son coeur. Malgré la pauvreté de son
+accoutrement, il alla à la mort son habillement bien épousseté, ses
+cheveux bien peignés: tout en lui respirait la propreté qui était le
+symbole de la pureté de son âme.
+
+A huit heures et quart, quand l'assistant du shérif apparut à la porte
+de sa cellule, n'osant annoncer l'ordre fatal dont il était le messager,
+Riel devinant combien il en coûtait à M. Gibson de rompre le silence
+pour lui annoncer la terrible nouvelle, s'adressant à lui, dit
+tranquillement et sans aucune émotion: «Mr Gibson, you want me? I am
+ready.»
+
+Il partit sur ces mots, traversa le Guard room, marchant d'un pas ferme
+et il monta le long escalier dont vous devez vous rappeler, lequel se
+voyait en entrant dans le Guard room. Je craignais cette ascension, mais
+il monta sans montrer ni faiblesse ni hésitation. Il me laissa loin
+derrière lui, quand tout à coup, s'apercevant qu'il n'était pas suivi
+par son père spirituel, il m'attendit au milieu de la grande chambre qui
+conduit à l'échafaud. Quand je l'eus rejoint, nous continuâmes notre
+marche funèbre en récitant des prières jusqu'à ce que nous eussions
+atteint la place fixée pour l'exécution. Là, en face de l'échafaud, nous
+nous mîmes à genoux et nous priâmes assez longtemps. Riel était le seul
+qui conservait son sang-froid et sa présence d'esprit.
+
+Il se leva et alla se placer bravement sur l'échafaud, et, avant d'être
+lancé dans l'éternité, il m'appela une dernière fois auprès de lui,
+m'embrassa, me recommanda de ne pas oublier M. et Mme Forget pour leurs
+bontés à son égard puis je m'éloignai de lui, et ayant tourné le dos à
+l'échafaud, il me cria: «Courage, bon courage, mon père!» Et
+recommandant son âme à Dieu, invoquant le Sacré-Coeur de Jésus, de Marie
+et de Joseph, son invocation favorite, la trappe s'ouvrit sous ses pieds
+et il disparut.
+
+Sa mort fut presque instantanée, douce et paisible; ses traits restèrent
+calmes et sa figure n'éprouva aucune contorsion.
+
+Jamais je n'ai vu de contenance plus radieuse que celle qu'il avait
+pendant qu'il priait au moment de marcher à l'échafaud. La beauté de son
+âme se reflétait sur son visage et un rayon de la lumière divine
+semblait déjà illuminer sa figure. Ses yeux avaient un éclat
+extraordinaire et paraissaient déjà se perdre dans la contemplation des
+grandeurs divines. Jamais, je vous le répète, l'échafaud n'avait offert
+un spectacle si sublime et si magnifique: les spectateurs étaient
+attendris et frappés du grand spectacle qu'ils avaient sous les yeux;
+jamais cérémonie religieuse n'avait ému et touché les coeurs comme la
+vue de Riel allant à la mort. Le shérif, son assistant, le bourreau
+même, pleuraient d'attendrissement.
+
+Je suis revenu de cette pendaison consolé et encouragé par une pareille
+mort et en remerciant Dieu de m'en avoir rendu témoin. Tout le monde
+était sous l'empire d'une pareille impression.
+
+Riel voulait parler et prouver qu'il était prophète et remplir sa
+mission jusqu'au bout. Ce fut un grand sacrifice pour lui de garder le
+silence à ma demande. Vous avez, en effet, lui ai-je dit, une mission à
+remplir, c'est de démontrer au monde comment un catholique animé par la
+foi et soutenu par la grâce sait mourir: cette mission, il l'a
+admirablement remplie, car il est mort comme le disait le _Leader_: «_as
+a man and a christian._»
+
+Il m'a fallu soutenir une lutte pour avoir son corps: le shérif Chapleau
+m'a noblement soutenu et je dois dire que M. Chapleau a rempli ses
+tristes fonctions avec une charité et un tact qui lui ont attiré la
+reconnaissance de Riel. Il a montré qu'il était un homme de coeur et
+d'esprit, et c'est un témoignage que je me plais à lui rendre.
+
+Le corps ne m'a été rendu qu'à minuit le mercredi au soir, le troisième
+jour après la mort de Riel. Il m'a été impossible, malgré le vif désir
+exprimé par lui, de transporter son corps à St. Boniface. C'est toute
+une histoire que celle des difficultés que l'on m'a suscitées pour
+donner la sépulture ecclésiastique à ce pauvre Riel. Le corps ayant été
+transporté chez moi, nous avons ouvert le cercueil pour constater, comme
+le bruit en avait couru, si on avait commis d'indignes outrages sur le
+corps du défunt. Le shérif Chapleau, M. Davin, réacteur du _Leader_, MM.
+Forget, Bourget, Bonneau, et d'autres citoyens se trouvaient présents
+lorsque le cercueil a été ouvert. Nous fumes heureux de constater que le
+corps était intact et qu'il avait été religieusement respecté. Mais nous
+fumes tous frappés d'admiration quand le corps fut exposé devant nous,
+de voir cette figure si calme et sur laquelle semblait courir un
+ineffable sourire, comme pour marquer la paix dans laquelle son âme
+l'avait laissé en partant pour un monde meilleur. Dans la matinée, un
+grand nombre de personnes, hommes et femmes, vinrent visiter le corps et
+sortirent avec la même impression.
+
+C'est un saint que ce pauvre Riel. Il suffit de le regarder pour être
+convaincu de ce fait.
+
+Je ne puis vous faire comprendre tout ce que nous ressentîmes en
+contemplant ce corps qui ne suscitait aucune de ces idées d'horreur et
+de répulsion que fait d'ordinaire éprouver un cadavre, surtout le
+cadavre d'un pendu. Les enfants eux-mêmes s'approchaient de lui sans
+peur et sans répugnance.
+
+Hier, à 9 h. et demie, nous avons eu le service des funérailles.
+Plusieurs notables de la ville sont venus y assister. Le shérif Chapleau
+et tous nos Canadiens de l'endroit s'y trouvaient. Cependant, il m'est
+pénible de le constater, mais la chose nous a tous frappés et affligé:
+M. le juge Bouleau a refusé de venir au service. C'est le seul dont le
+coeur ne se soit pas laissé attendrir par la mort et une mort telle que
+celle de Riel, qui sur l'échafaud à attendri même son bourreau.
+
+Mon cher monsieur Lemieux, je sais que ces détails vous seront précieux,
+et pour moi c'est une consolation de m'entretenir de mon cher et
+infortuné Riel. Vous aviez droit, par le dévouement que vous lui avez
+montré, de connaître tout ce qui concerne les derniers moments de ce
+client qui vous était cher à tant de titres.
+
+En vous priant de présenter mes affectueux souvenirs à MM. Fitzpatrick
+et Greenshields et de saluer votre femme et vos enfants,
+
+Je suis,
+
+Votre dévoué ami,
+
+A. André O. M. I.
+
+P. S.--La _Minerve_ et le _Nouvelliste_ pourront de nouveau attaquer
+l'authenticité de cette lettre; mais vraiment, ils sont simples, ces
+gens qui mettent en doute l'existence d'une lettre qui a fait le tour de
+la presse sans aucune protestation de ma part.
+
+Encore une fois, je vous salue affectueusement. Je me rends à Saint
+Boniface avant de retourner dans ma maison. Je vais voir la famille du
+pauvre Riel.
+
+
+
+
+LES MÉTIS
+
+Le dernier témoignage de Louis Riel en faveur de son peuple.
+
+Une dépêche de Regina, il y a quelques jours, annonçait que parmi les
+papiers laissés par Louis Riel au soins de son confesseur, le Père
+André, il y en avait un d'une importance majeure--un papier traitant du
+soulèvement Métis au Nord-Ouest. Le STAR de suite fit pour l'obtenir des
+démarches qui eurent un plein succès.
+
+_Jésus! sauvez-nous! Marie! intercédez pour nous! Saint Joseph! priez
+pour nous!_
+
+LES MÉTIS DU NORD-OUEST.
+
+Les Métis ont pour ancêtres paternels, les anciens employés des
+compagnies de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest; et pour ancêtres
+maternels des femmes sauvages appartenant aux diverses tribus.
+
+Le mot français, Métis, est dérivé du participe latin Mixtus, qui
+signifie Mêlé: il rend bien l'idée dont il est chargé.
+
+Toute appropriée que l'expression anglaise correspondante, _Half-breed_,
+fût à la première génération du mélange des sangs, européen et le sang
+sauvage son mêlés à tous les degrés, elle n'est plus assez générale.
+
+Le mot français, Métis exprime l'idée de ce mélange d'une manière aussi
+satisfaisante que possible; et devient par là-même un nom convenable de
+race.
+
+Une petite observation, en passant et sans faire de peine à personne.
+
+Des gens très polis, très gentils d'ailleurs, viennent dire parfois à un
+Métis: «Vous n'avez pas l'air métis du tout. Vous n'avez pas beaucoup de
+sang sauvage assurément. Quand même, vous passeriez partout pour un
+blanc pur.»
+
+Le Métis, à moitié déconcerté par le ton de ces assertions, voudrait
+bien revendiquer son origine tant d'un bord que de l'autre. La crainte
+de troubler ou de dissiper tout-à-fait la douceur des persuasions de ses
+interlocuteurs le retient. Pendant qu'il hésite à choisir entre les
+différentes réponses qui se présentent à son esprit, des paroles comme
+celles-ci achèvent d'emporter son silence d'assaut. «Ah! bah! Vous
+n'avez presque pas de sang sauvage. Vous n'en avez pas pour la peine.»
+Voici comment les Métis pensent là-dessus en eux-mêmes. «C'est vrai que
+notre origine sauvage est humble, mais il est juste que nous honorions
+nos mères aussi bien que nos pères. Pourquoi nous occuperions-nous à
+quel degré de mélange nous possédons le sang européen et le sang indien?
+Pour peu que nous ayons de l'un ou de l'autre, la reconnaissance et
+l'amour filial ne nous font-ils pas une loi de dire: Nous sommes Métis.»
+
+LE PAYS DES MÉTIS
+
+Pour avoir une idée assez juste de la condition ou se trouvaient les
+Métis au commencement de l'année 1885, dans le Nord-Ouest, et en
+particulier dans la Saskatchewan, il faut un peu savoir comment ils
+étaient situés avant la Confédération.
+
+C'étaient des gens qui avaient à eux en propre le Territoire de
+Nord-Ouest. Le sang indien de leurs veines établissait le droit ou le
+titre qu'ils avaient à la terre. Ils avaient la propriété du sol
+conjointement avec les sauvages.
+
+Mais à elle seule la valeur foncière de leur pays représentait une
+grosse somme.
+
+Parlons seulement des terres que le Nord-Ouest comprend dans les limites
+qui lui sont actuellement assignées, sous ce nom, en dehors du Manitoba
+et du Keewatin: nous avons un territoire d'environ 1,195,720,000 acres,
+en étendue. En divisant ce nombre par le chiffre de la population
+métisse et indienne, et en les supposant aussi nombreuse l'une que
+l'autre, chacune d'elles se trouvait à partager le Nord-Ouest en deux
+moitiés égales, l'hypothèse que nous faisons toute proche de la réalité,
+donnant aux Métis aussi bien qu'aux sauvages une part d'à peu près
+597,860,000 acres.
+
+Pour faire une estimation quelconque des terres sauvages du Nord-Ouest
+avant la Confédération, disons à la première idée venant, que ces terres
+valaient à l'Indien quinze cents l'acre. En prenant cette modeste
+
+ÉVALUATION POUR POINT DE DÉPART
+
+les Sauvages du Nord-Ouest, avec leur sol de 597,860,000 acres de
+superficie, possédaient un bien-fonds valant comme $89,679,000.00.
+
+Mais il y a ici même une considération à intercaler dans ces aperçus;
+les Métis, sans avoir le don d'utiliser la terre, d'après les
+développements et les ressources d'une civilisation avancée, la
+bâtissaient cependant, la labouraient, la clôturaient et l'employaient à
+beaucoup plus grand avantage que ne faisaient les indiens; à ce point
+qu'elle valait dans le moins deux fois plus à eux qu'aux Sauvages,
+c'est-à-dire que pendant que l'Indien pouvait raisonnablement demander
+15 cent pour son acre, le Métis était en droit d'en exiger 30 pour le
+sien.
+
+La moitié métisse du Nord-Ouest, 597,860,000 acres, équivalait donc à un
+capital d'à peu près $178,358,000.00.
+
+Voilà de combien les Métis étaient riches en valeur foncière de leur
+pays avant la Confédération.
+
+La Puissance ne dira pas que j'exagère. Elle ne peut pas prétexter non
+plus que mon calcul est abstrait, ni que mes avancés manquent d'appui.
+Car les Métis avec les Sauvages jouissaient alors du Nord-Ouest, comme
+la Confédération en jouit, à présent qu'elle nous l'a dérobé.
+
+Nous n'empruntions pas d'argent sur notre Territoire. Mais nous pouvions
+le faire. En attendant, nous vivions à même notre immense pays, dont la
+richesse en pelleteries était, on peut dire inépuisable, où la chasse de
+toutes sortes abondait; où les rivières étaient une source de bien-être
+par la quantité du poisson dont les eaux étaient remplies; où les fruits
+sauvages même contribuaient à la nourriture et à l'entretien des enfants
+du sol.
+
+Et de quel prix n'était pas pour nos bestiaux et pour nos chevaux
+l'herbe luxuriante dans ces plaines du Manitoba et dans ces prairies de
+la zone fertile du Nord-Ouest, si renommées?
+
+Que dirai-je du fameux commerce des robes? Le bison couvrait
+littéralement les plaines du Nord-Ouest. Cette seule ressource était
+incalculable.
+
+De plus, les Métis cultivaient la terre pour en avoir ce qui leur était
+nécessaire. Leurs jardins et leurs récoltes étaient quelque chose
+d'enviable.
+
+L'énumération des biens que ma plume effleure en ce moment, n'est pas
+imaginaire, comme certaines gens pourraient le croire; mais elle est
+basé sur des faits et des réalités que la plus grande partie de la
+population métisse actuelle et que des milliers d'émigrés peuvent
+certifier, puisque je parle d'un d'un état de choses qui existait il y a
+quinze ans et qui dura même plusieurs années en deçà. Qui est-ce qui
+refusera donc d'admettre qu'en jouissant de leur part du Nord-Ouest, ils
+en jouissaient avant la Confédération, les Métis vivaient aussi
+richement que si leurs terres évaluées, comme je fais plus haut, à
+179,358,000.00 leur eussent donné tous les ans un revenu, serait-ce trop
+de dire de trois par cent et de compter ainsi en leur faveur la somme
+totale en intérêt d'environ $5,381,740.00. Je m'adresse aux hommes
+d'affaires, aux capitalistes; qu'il leur plaise de répondre pour moi à
+tous ces journaux bêtes et ignorants ou malhonnêtes de l'Ontario qui
+n'écrivent depuis quinze ans sur mes oeuvres et sur mes actes que pour
+calomnier, induire en erreur et que pour divaguer. C'est vrai que le
+Nord-Ouest était fermé comme en clef par la compagnie de la Baie
+d'Hudson et par l'Angleterre qui y soutenait cette compagnie; les
+marchés manquaient; les produits n'avaient pas d'écoulement; à cause de
+cela, il était presqu'inutile de se livrer exclusivement ou tout de bon
+à la culture. La compagnie de la Baie d'Hudson, en sa qualité de société
+commerciale, revêtue de l'autorité gouvernementale, était à même toutes
+les richesses du Nord-Ouest. Elle les absorbait sans cesse en privant
+continuellement le pays des améliorations publiques et des progrès que
+tant de biens les mettaient en lieu d'attendre de ses administrateurs.
+Sous le joug des Aventuriers de la Baie d'Hudson, il était impossible
+aux Métis de prendre leur essor comme population, mais leur patrie était
+d'une opulence naturelle telle qu'il était malaisé même à la compagnie,
+toute sordide qu'elle fût de les appauvrir individuellement. L'eau haute
+à la Rivière Rouge, les sauterelles et la picote dans tout le Nord-Ouest
+éprouvèrent à plusieurs reprises les Métis. Mais ces années de peine et
+de contre-temps faisaient exceptions. Les heureux changements que le
+mouvement populaire de '49 avait effectués dans le trafic, par
+l'abolition pratique du monopole prétendu légal de la compagnie; et la
+liberté que tout chacun avait de commercer depuis cette époque,
+augmentaient de jour en jour ces chances de bien-être.
+
+Lorsque la Puissance arriva au Nord-Ouest en 1870 elle y trouva donc une
+population qui, laissée à elle-même, eut été à l'aise non seulement pour
+le moment, mais même pour bien des années. Elle y trouva les Métis qui,
+par le fait même d'être chez eux et d'avoir leur pays à eux, avaient
+comme tout autre peuple, leur avenir.
+
+AVANT LA CONFÉDÉRATION
+
+Les Métis, par leur supériorité sur les tribus indiennes, les dominaient
+mais sans abus de force. Quelquefois, à la chasse, les Indiens
+déclaraient la guerre aux Métis, ou leur volaient des chevaux.
+Satisfaction était demandée en cas de refus, la nation métisse entrait
+en guerre avec les malveillants. Mais il est à remarquer qu'elle ne fit
+jamais de luttes agressives. Les combats étaient ceux de la défense ou
+de la protection du droit. En retour, Dieu aidant, elle est toujours
+demeurée victorieuse des Tribus qui l'attaquaient. Comme peuple
+primitif, simple, de bonne foi, placé par la Providence dans une
+heureuse abondance de biens, et d'ailleurs sans beaucoup d'ambition, les
+Métis n'avaient presque pas besoin de gouvernement. Cependant, quand ils
+allaient à la chasse au bison, il se faisait naturellement, au milieu
+d'eux, une pression d'intérêts. Et tant pour maintenir l'ordre dans
+leurs rangs que pour se tenir en garde contre les vols de chevaux et
+contre des attaques d'ennemis, ils s'organisaient et se composaient un
+camp. Un chef était choisi; douze conseillers étaient élus, avec un
+crieur public et des guides. Les soldats se groupaient par dizaine. Tout
+chasseur était soldat. Chaque dizaine se choisissait un capitaine. Quand
+arrivait le moment de l'organisation militaire proprement dite, le chef
+en donnait avis: le premier soldat venu commençait par désigner celui
+qu'il voulait avoir pour son capitaine. Neuf de ceux qui approuvaient ce
+choix le suivaient. Ainsi le capitaine de chaque dizaine se trouvait-il
+placé à la tête de soldats d'autant mieux décidés à le suivre partout
+que sa charge au-dessus d'eux était un effet de leur confiance en lui et
+de leur choix unanime.
+
+La chasse au bison se faisait à cheval. C'était beau de voir des
+centaines de coursiers se cabrer, hennir, danser, piocher le sol de
+leurs pieds ambitieux; demander la bride du désir, de leurs regards, à
+grands coups de tête, et faisant toutes sortes de gestes; et ces
+
+CAVALIERS DE PREMIER ORDRE
+
+assis avec assurance comme dans des chaises, sur leurs petites selles de
+cuir mou, ou milieu des fleurs en rasade dont elles étaient garnies;
+ayant aux poignets les poignées de leurs fouets à plusieurs branches, le
+fusil d'une main, les rênes de l'autre, retenant la fouge de leurs
+chevaux, les ménageant jusqu'à ce qu'ils fussent rendus à portée du
+buffle.
+
+Les capitaines présidaient à la course; et veillaient à ce que personne
+ne se lançât avant le mot d'ordre du capitaine en charge. Le mot donné,
+la cavalcade bondissait. Un tourbillon de poussière obéissant au
+commandement partait avec elle. Le buffle, en dévorant la prairie,
+prenait l'épouvante, pour être bientôt rejoint par les coursiers
+alertes. Les cavaliers entraient pêle-mêle dans la bande de boeufs
+sauvages; choisissaient à qui mieux mieux les animaux les plus gros;
+chacun tirait, tous tiraient; en tâchant de ne pas se frapper les uns
+les autres, en prenant garde aux hommes et aux chevaux.
+
+J'ai vu ces courses. J'y ai pris part. Elles sont terribles. L'adresse
+des chasseurs, leur extrême attention, et surtout la Providence
+pouvaient seule prévenir les malheurs au risque desquels ces courses
+avaient lieu.
+
+De loin, c'était le grand spectacle d'une fusillade dans un nuage.
+
+Le conseil des chasseurs faisait des règlements. On les appelait les
+lois de la Prairie. Le conseil était un gouvernement provisoire. C'était
+aussi un tribunal qui prenait connaissance des infractions aux
+règlements, et de tous les différends qu'avaient à lui présenter les
+personnes du camp.
+
+Les capitaines avec leurs soldats exécutaient les ordres et les
+jugements du conseil.
+
+Dans les affaires ordinaires, le conseil agissait d'après son autorité
+telle qu'elle lui avait été confiée; mais en matière d'importance plus
+grande, il recourait au public, et ne basait ses décisions que sur une
+majorité de tous les chasseurs.
+
+C'était l'état d'un peuple neuf, mais civilisé, et jouissant d'un
+gouvernement à lui, fondé sur les vraies notions de la liberté publique
+et sur celles de l'équité. Ce gouvernement provisoire, d'un rouage
+simple, qui ne se formait que pour
+
+L'INTÉRÊT GÉNÉRAL,
+
+ne supportait pas d'émoluments, s'organisait partout où s'agglomérait
+une caravane assez considérable, et cessait d'exister avec elle;
+s'organisait pareillement dans tout établissement métis où une assez
+grande diversité d'intérêts tendait à engendrer des difficultés, où il y
+avait des dangers à conjurer, des hostilités à repousser. Les
+établissements métis étaient les jalons de la civilisation future. Et
+leurs places sont si bien choisies, qu'elles deviennent partout des
+centres sur lesquels l'émigration s'appuie, pour coloniser et s'étendre
+dans toutes les directions.
+
+Les lois de la Prairie suivaient les Métis comme les règlements des
+mines suivent les mineurs dans leurs exploitations.
+
+La Compagnie de la Baie d'Hudson était environnée du gouvernement des
+Métis dans toute la zone fertile. Elle n'en prenait pas ombrage. Au
+contraire, ses traiteurs et ses chasseurs, dans les camps, dans les
+hivernements, dans les établissements métis faisaient la chasse, la
+traite, commerçaient sous l'autorité du Conseil de la Praire et sous la
+protection des lois métisses. Et c'était pour elle un rempart à l'abri
+duquel elle était bien aise de se tenir, car il n'y a pas encore bien
+longtemps les indiens étaient barbares autrement que la Puissance ne les
+a trouvés; ils étaient nombreux, en lutte les uns avec les autres. Les
+partis de guerre se croisaient dans toutes les directions. Les Cris, les
+Pieds-Noirs, les Sioux du Minnesota, du Dakota, du Montana se
+disputaient le plumet avec de la bravoure. Ce qui les rendit alors
+inopinément plus à craindre peut-être qu'avant, c'est que par leurs
+rapports avec les blancs et toutes sortes de gens livrés aux aventures,
+ils se trouvèrent, voilà une trentaine d'années, mieux armés qu'ils ne
+l'avaient été jusque-là.
+
+Il eut été impossible à la compagnie de se maintenir, sans avoir à faire
+des dépenses continuelles, nécessaires à l'entretien d'une force armée
+considérable.
+
+Les Métis sont les hommes qui domptèrent ces nations sauvages par leurs
+armes, et qui, ensuite, les adoucirent, par les bonnes relations qu'ils
+entretenaient avec elles à la faveur de la paix. Ce sont eux qui mirent
+au prix de leur sang, la tranquillité dans le Nord-Ouest.
+
+L'ENTRÉE DE LA PUISSANCE
+
+Quand la Puissance se présenta à nos portes, elle nous trouva donc dans
+le calme. Elle trouva dans le Nord-Ouest non seulement le peuple Métis
+en bonne condition de vivre sans elle, comme je l'ai montré dans le
+cours de cet article, mais le peuple Métis avec un gouvernement à lui,
+libre, en paix, et fonctionnant, faisant à son compte, l'oeuvre de la
+civilisation que la compagnie et l'Angleterre n'eussent pas pu faire
+sans des milliers d'hommes de troupes! un gouvernement de constitution
+définie, et dont la juridiction était d'autant plus légitime et à
+respecter qu'elle s'exerçait sur un sol qui lui appartenait.
+
+Qu'a fait la Puissance? Elle a mis la main sur le pays des Métis comme
+sur le sien. De ce seul coup, elle a donné preuve que son plan est de
+les frustrer de leur avenir. Elle a mis en jeu même leur condition
+présente. Car non seulement elle a fait partir le sol de dessous leurs
+pieds, mais elle leur en ôte l'usufruit. Ainsi privé de son point
+d'appui dans le monde, au début de son existence, l'élément métis est
+dans une position bien plus triste que la classe même indigente parmi
+les émigrants. Tout pauvres que bien des émigrants puissent être, par le
+fait même qu'ils ont été élevés au sein d'une civilisation mûrie, ils
+arrivent au Nord-Ouest avec une dote morale précieuse en habitudes
+d'économie, avec une dote morale d'arts et d'aptitudes excellente. Ils
+sont riches en moyens de gagner leur vie. Une société prospère par la
+jouissance de plus ou moins complète de son Territoire en a fait des
+hommes industrieux.
+
+Mais les Métis, au début de leur carrière, comme ils le sont
+aujourd'hui, n'ont pas encore fait ces progrès. Et leur ôter leur pays,
+c'est démoraliser les forces de leur caractère; en les réduisant à
+lutter péniblement pour chaque bouchée de nourriture, c'est leur ôter le
+moyen de faire ces progrès. Qu'on y fasse attention. Et l'on reconnaîtra
+que chaque nation, chaque tribu à l'état de vie même le plus primitif a
+des biens que son pays lui fournit en abondance, sans qu'elle ait
+beaucoup à travailler pour les convertir en articles de subsistance.
+
+Dieu qui est leur Père, les dote ainsi, d'abord parce qu'il est bon, et
+puis parce qu'il veut que la reconnaissance de tous les hommes s'élève à
+Lui. Enfin il entre dans ces desseins de charité que
+
+CHAQUE PEUPLE SOIT A L'AISE
+
+dès son enfance, et qu'il ait de quoi bénir le nom de Dieu, tant pour
+les faveurs qu'il reçoit de Lui, à son berceau, que pour les richesses
+et l'opulence dont ses travaux et ses entreprises sont couronnés aux
+autres époques de sa vie.
+
+Je le demande à tous ceux que les notions de la vérité et de la simple
+justice éclairent. Est-ce que l'honnêteté permet à un peuple plus grand
+de ravir à un peuple plus petit sa patrie? L'humanité répond que non. La
+conscience humaine déclare qu'un tel acte est criminel, et que ses
+conséquences funestes sont nombreuses et malaisées à mesurer. C'est un
+mal qui porte avec lui le meurtre. La patrie est la plus importante de
+toutes les choses de la terre, et de plus, elle est sainte par les
+ancêtre qui la transmettent. L'enlever au peuple qu'elle a produit est
+aussi abominable que d'arracher une mère à ses petits enfants dans le
+temps qu'il ont toujours besoin de ses services. Mais la patrie
+s'appelle la patrie surtout parce qu'elle est le don de Dieu, notre
+père; héritage sans prix, je dois dire plutôt, héritage divin! Le peuple
+qui prend injustement à un autre peuple sa patrie, commet le sacrilège
+le plus grand, parce que tous les autres sacrilèges ne me semblent que
+des parties de celui-là.
+
+Eh bien! le gouvernement d'Ottawa est coupable de tout cela vis-à-vis
+des Métis.
+
+Encore si en leur pillant leur patrimoine, il eut eu assez de conscience
+pour leur remettre au moins un simulacre d'intérêt, d'année en année.
+
+Il a bien eu la précaution de traiter avec les Sauvages; il a bien
+reconnu tous leurs petit camps, avec leurs chefs. C'est vrai que la
+Puissance a calomnié le «Gros-Ours» et sa tribu à la face de toute la
+civilisation, parce que le _Gros-Ours_ et ses Cris, sans être assez
+éclairés pour demander la valeur complète de leurs terres, avaient
+néanmoins assez de bon sens et de connaissance des choses pour ne pas
+vouloir les céder à moins d'une compensation moyennement utile.
+
+C'est vrai qu'en reconnaissant les autres Indiens plus timides, et moins
+clairvoyants que le «Gros-Ours», la Puissance avait eu la finesse de ne
+leur reconnaître le droit ni d'estimer leurs terres, ni d'en faire le
+prix. C'est vrai que ces
+
+TRANSACTIONS AVEC DES ÊTRES HUMAINS IGNORANTS
+
+revêtues du nom respectable de traités, n'étaient que des escamotages du
+bien d'autrui. C'est vrai qu'au lieu de faire mourir les Indiens en
+aussi grand nombre qu'elle aurait voulu, par le jeûne absolu, elle avait
+établi au milieu d'eux des espèces d'agences apparemment chargées de les
+faire disparaître plus lentement par le lard rouillé, pourri, le _bacon_
+immangeable par la maigreur, et par la dispensation tant large que
+possible de tous les maux vénériens, en plongeant les femmes et les
+filles indiennes, autour de ses forts, dans une démoralisation
+impossible à décrire. Tout cela, c'est vrai. Mais toujours est-il que la
+Puissance avait reconnu les Indiens d'une manière quelconque; elle avait
+laissé aux chefs presque leurs positions, une sorte de paix et jusqu'à
+un certain point la considération de leurs tribus.
+
+Aux Métis, rien! en 1872, durant les traités indiens au lac Qu'appelle,
+les Métis rappelèrent au lieutenant-gouverneur de la Puissance leur
+droits; ils représentèrent que leurs droits dans le Nord-Ouest n'étaient
+pas inférieurs à ceux des Sauvages; et qu'ils ne pouvaient pas laisser
+aller leur pays aussi. L'autre répondit que la Puissance traiterait avec
+les Métis quand elle aurait fini de traiter avec les Indiens. Avoir
+réglé avec les Métis, alors, la Puissance savait ce qu'elle avait à leur
+payer. Et les Sauvages en auraient peut-être demandé plus qu'elle ne
+voulait donner. Tandis qu'en traitant avec les Indiens les premiers,
+elle pouvait les aveugler à son goût et profiter de leur ignorance, et
+pendant tout ce temps-là, elle espérait que l'émigration deviendrait
+assez nombreuse, prendrait le dessus, et qu'alors elle pourrait dire:
+«Tenez, voilà tout. Je ne vous dois plus rien.»
+
+Dans cette même année de 1872, la Puissance mit à part, pour les Métis
+du Manitoba le septième des terres qui leur avaient été octroyées. Et
+elle leur en fit une certaine distribution, en disant à ceux du
+Nord-Ouest: «Attendez, vous en aurez autant.» Cinq années passèrent à
+patienter.
+
+En 1877, les pétitions métisses du Territoire commencèrent à frapper à
+la porte des bureaux d'Ottawa. Dans l'automne de 1878,
+
+CES PÉTITIONS SE GÉNÉRALISENT.
+
+Le Lac Qu'Appelle, la Talle-de-harts-rouges, la Montagne-des-bois, la
+Montagne Cyprès, Edmonton, Victoria, Battleford, le Lac-Labiche, les
+Établissements du St. Laurent, Prince-Albert, demandèrent justice.
+Respectueuses pourtant étaient leurs réclamations, mais elles furent
+traitées avec mépris. On ne daignait même pas répondre. Respectables
+pourtant étaient-elles, ces réclamations d'un peuple chez lui, demandant
+humblement son propre bien aux intrus qui l'en avaient dépouillé. La
+voix vénérable de l'évêque de St. Albert vibrait à l'unisson avec celle
+de ses chers diocésains. Que d'instances Monseigneur Grandin n'a-t-il
+pas faites auprès du ministre Fédéral, depuis sept ans surtout? Que de
+lettres remplies de douceur et de force ne sont-elles pas parties de son
+évêché contristé, et n'ont-elles pas sollicité le Gouvernement d'agir
+équitablement vis-à-vis les Métis? La situation devenait de jour en jour
+si déplorable, que tout le clergé fut contraint de mêler ses
+représentations pressantes à celles du peuple. Le Grand Vicaire du
+Diocèse de St. Albert, le Révérend Père Leduc, alla même en délégation
+porter les plaintes et les pétitions à la Capitale. Le Supérieur des
+Oblats de la Saskatchewan, le Révérend Père André, se rendit plusieurs
+fois auprès du gouverneur de Battleford et fit connaître au prétendu
+maître du Nord-Ouest ce que la population métisse disait et voulait
+partout autour d'eux, jusque dans les forts de la Puissance; qu'il lui
+fallait une compensation suffisante pour ses terres. Les représentations
+du Révérend Père ne furent pas écoutées. Pas de réponse. Pas de
+satisfaction.
+
+Prince Albert, établissement métis bien avant que la Confédération se
+formât, éleva la voix. M. James Isbester et d'autres métis que, les
+premiers, avaient ouvert cette place, rédigèrent et firent rédiger
+pétitions sur pétitions et les expédièrent à Ottawa. On n'en accusa même
+même pas réception. Sur la
+
+BRANCHE SUD DE LA SASKATCHEWAN
+
+s'étaient fixés des Métis canadiens-français. Leur colonie datait de
+1868. Elle s'était fondée nombreuse d'environ deux cents famille. Dans
+cette colonie existait le gouvernement métis, dont la Confédération ne
+pouvait devenir dépositaire que par le consentement des gens. Parce que
+ce consentement n'a été ni demandé ni donné, le conseil des Métis de la
+Saskatchewan et leurs lois de la prairie ont continué d'être le vrai
+gouvernement et les vraies lois de cette contrée, et le sont encore
+virtuellement aujourd'hui. A leur tête était un homme dévoué, toujours
+prêt à rendre service, hospitalier, affable, un caractère loyal et franc
+qu'il faisait avoir pour ami; un chasseur renommé dans tout le
+Nord-Ouest, un voyageur capable; mais aussi un guerrier terrible à
+rencontrer, noble à émouvoir. Les Pieds-Noirs l'ont connu intrépide et
+vaillant. Les Cris l'ont respecté dans la guerre et aimé dans la paix.
+Sa réputation est assise depuis longtemps au milieu des tribus qui sont
+aux pieds des Montagnes de Roche, dans les Prairies, sur les bords de la
+Rivière Rouge, au-delà des lignes, depuis les sources de la Rivière au
+Lait jusqu'en bas et le long du Missouri, un des hommes les plus
+chevaleresques du Nouveau-Monde, Monsieur Gabriel Dumont, mon parent.
+
+Dans le temps où les Indiens étaient à craindre, les Métis de la
+Branche-Sud s'étaient bâti proche à proche, sur des lots beaucoup plus
+longs que larges. Ils demandèrent au gouvernement d'Ottawa d'arpenter
+ces lots tels quels. Ces arpentages ne leur furent pas accordés.
+
+Les Métis avaient des places à foin. La Puissance les en dépouilla.
+
+Ils avaient des communes et des endroits de pacage pour leurs chevaux et
+pour leurs bestiaux. Elle leur ôta.
+
+Ils avaient des terres à bois. La Puissance s'en empara. Ils ne
+pouvaient plus avoir le bois qui leur était nécessaire, sans payer une
+taxe spéciale, sans acheter un permis.
+
+Les terres qu'ils avaient en leur possession, et qui leur appartenaient
+une fois par le titre indien; deux fois pour les avoir défendues au prix
+de leur sang; trois fois pour les avoir bâties, cultivées, clôturées,
+travaillées et habitées, leur étaient laissées comme préemption,
+moyennant deux piastre l'acre.
+
+LA SECONDE VENUE DE RIEL
+
+La Puissance arriva à ne plus garder aucune modération. Elle vendit à
+une société de colonisation une paroisse métisse toute ronde, le prêtre
+était là. Elle vendit la paroisse de Saint-Louis de Langevin avec la
+terre de l'église, sur laquelle était une chapelle en voie de
+construction; elle vendit la terre de l'école et les propriétés de
+trente-cinq familles. Est-il étonnant que les Métis se soient soulevés?
+Quelles gens, à leur place, n'en auraient pas fait autant. La patience
+humaine a des limites, et lorsqu'un despotisme est sans bornes, il faut
+bien chercher à cogner sur les doigts de la main qui l'exerce.
+
+Au reste, Ottawa avait prévu les effets inévitables de sa tyrannie. Et
+pour tenir le peuple comme dans un étau, il avait préalablement passé
+une loi par laquelle il était défendu aux êtres humains, dans le
+Nord-Ouest, de se trouver en assemblée de plus de deux personnes, au
+sujet des affaires concernant les agents et les Indiens, une loi faite
+aux ambiguïtés, dont la ponctuation même était fine et malicieuse; une
+loi capable de prendre autant d'interprétation que la couleur des
+tourtes peut prendre de nuances. Cette loi surtout dirigé contre les
+Métis venait en force le 1er de janvier 1885. Ne sachant plus que faire,
+ils m'envoyèrent chercher.
+
+J'ai traversé les lignes, sans armes et sans munitions, emmenant avec
+moi ma femme et mes enfants. Je ne pensais pas à la guerre. Je venais
+faire des pétitions.
+
+Le gouvernement d'Ottawa avait fait avec moi en 1870, un traité dont il
+n'avait pas encore observé une seule clause, à mon égard. Je venais
+pétitionner pour mes gens et pour moi, demander au gouvernement de la
+Puissance ce qui nous appartenait, dans l'espérance d'obtenir au moins
+quelque chose, si nous ne pouvions pas obtenir satisfaction complète.
+
+On dit que les cent ou cent cinquante familles métisses venues du
+Manitoba, et établies sur la Branche-du-Sud, avaient en leurs droits à
+la Rivière Rouge; que par conséquent, il ne leur revenait plus rien; et
+que ça été mal de leur part de se mêler au mouvement de leurs frères de
+la Saskatchewan.
+
+Je réponds à cela qu'il est
+
+TOUJOURS PERMIS D'AIDER AUX OPPRIMÉS,
+
+surtout lorsque les opprimés sont des parents, des amis, des gens de la
+même consanguinité. Il est juste de prêter main forte à un hôte
+recevant, bon. Et comme les Métis de la Saskatchewan étaient foulés aux
+pieds par un usurpateur effronté, ça été une bonne action de la part de
+ceux qui étaient venus se joindre à leur colonie hospitalière,
+d'embrasser leur cause et de la soutenir, comme ils l'ont fait,
+nonobstant les peines auxquelles ils se sont exposés.
+
+Mais la Puissance avait mal rempli ses obligations de traité avec les
+Métis du Manitoba. Un de leurs griefs contre elle était qu'après avoir
+fait des arrangements avec moi, comme leur homme en tête, la Puissance
+m'avait expulsé du Parlement plusieurs fois, m'avait banni, et avait par
+envie et par haine persisté à refuser de reconnaître le choix
+constitutionnel que le peuple métis faisait de moi, comme son premier
+représentant.
+
+Le gouvernement d'Ottawa était convenu de ne pas s'installer au
+Nord-Ouest sans la proclamation d'une amnistie impériale pour y faire
+disparaître les troubles qu'il avait lui-même suscités. Cette amnistie,
+il était à même de l'avoir. Il n'avait qu'à la demander. Il s'était
+engagé formellement à se la procurer. Mais il s'installa au Nord-Ouest
+au mépris de cet engagement.
+
+CONCLUSION
+
+Lorsque la Puissance inaugura la constitution de la province du
+Manitoba, au lieu de laisser le champ libre à tout le monde, et surtout
+à ceux avec qui elle avait traité, elle émana des warrant d'arrestation
+contre eux, elle les calomnia, maltraita le peuple auquel elle avait
+juré la paix, et persécuta les chefs. Il faut qu'elle ait porté loin sa
+mauvaise foi, puisque le gouverner Archibald, son lieutenant, dégoûté
+lui-même d'une telle politique, se moqua amèrement de la Puissance en
+lui disant: «Vous donnez des institutions représentatives, des hastings
+au peuple. Et vous commettez l'inconséquence d'élever, à côté, des
+échafauds pour les chefs. Vous semez des chardons, vous ne pouvez pas
+vous attendre à récolter des figues. Vous ne cueillerez jamais de
+raisins sur les épines de votre conduite.» Et il s'en alla chez lui dans
+la Nouvelle-Écosse. Indépendance aussi honorable que rare à trouver!
+
+Les Métis du Manitoba n'ont jamais eu de satisfaction. La Puissance ne
+les protégeait pas, ne leur donnait pas de justice. Elle les opprimait,
+et leur ayant rendu leur pays, pour ainsi dire inhabitable, elle leur
+distribua des terres, traînant les patentes en longueur, non seulement
+pour contraindre les gens à vendre leur biens-fonds à moitié prix, à
+quart de prix, mais même pour les réduire à l'extrémité de tout
+abandonner.
+
+Dira-t-on, par exemple, que
+
+MONSIEUR MAXIME LÉPINE
+
+n'avait pas le droit de se mêler au mouvement de la Saskatchewan, lui
+qui avait vu le gouvernement d'Ottawa fouler aux pieds le traité de
+1870; en dépit de ce traité, condamner à mort son frère Ambroise Didyme
+Lépine? Dira-t-on qu'il n'avait pas droit de prêter secours aux Métis du
+Nord-Ouest, lui qui avait vu la Puissance se moquer du Manitoba et
+l'offenser, en privant pour toujours de ses droits politiques, un des
+principaux hommes le même Ambroise Didyme Lépine; et n'ayant pas eu
+assez de force politique pour le punir par l'échafaud d'avoir défendu
+son pays, essayer du moins à se venger en lui ôtant la liberté de voter
+et de recevoir des votes? Et cela, au sortir d'une entente en apparence
+amicale, en profanation de la confiance d'un peuple.
+
+Monsieur Maxime Lépine est au pénitencier pour sept ans. Est-ce un
+criminel? Non, c'est un honnête citoyen. Est-ce un rebelle? Non, c'est
+un homme ami de l'ordre social, un défenseur du droit naturel et du
+droit positif aussi. C'est un des hommes courageux dont la Saskatchewan
+et tout le Nord-Ouest honoreront.
+
+MONSIEUR MOISE OUELLETTE
+
+était au Manitoba, il y a quinze ans. Mais il a bien fallu que les
+années suivantes il le laissât. Le système de gouverne vicieux en vogue
+dans cette province a comme entrepris de déraciner toutes les familles
+métisses qui y sont établies et de les en chasser autant que possible.
+
+Comment la Puissance a-t-elle traité monsieur Ouellette au regard des
+stipulations de 1870. Eh bien! Elle lui a disputé le scrip d'un de ses
+enfants défunts.
+
+Monsieur Moïse Ouellette avait chez lui ses vieux parents, tous deux
+d'un âge très avancé. Leurs scrips avaient été volés au bureau des
+terres à Winnipeg. Il y avait des années qu'il demandait ces scrips.
+Chaque fois on lui répondait qu'ils avaient été volée. Certes, il voyait
+bien que ces scrips avaient été volés. Mais cela ne le satisfaisait pas.
+
+Dira-t-on que cet homme n'avait pas le droit de prendre part à
+l'agitation constitutionnelle dans la Saskatchewan, où il était venu en
+quelque sorte se réfugier? Monsieur Moïse Ouellette est un de ceux qui
+sont venus me chercher dans le Montana. Et lorsque le gouvernement
+d'Ottawa voulut répondre aux pétitions par des arrestations à force
+armée, monsieur Ouellette fit comme les autres: il se mit en défense.
+Son père, un vieillard bon et craignant Dieu, a donné sa vie pour la
+bonne cause, sur le champ d'honneur à l'âge de quatre-vingts et quelques
+années. Honneur à une telle vieillesse! Quant au fils, il est au
+pénitencier.
+
+La paroisse de
+
+SAINT-LOUIS DE LANGEVIN,
+
+que la puissance avait vendue avec le monde comme on vend une terre avec
+le bétail, n'aura jamais dans l'avenir un plus grand droit de prendre
+les armes que cette fois-là. Deux de ses braves gens, Isidore Boyer et
+Swan, ont versé leur sang pour défendre tout ce que le foyer domestique
+a de sacré, elle a eu trois de condamnés au cachot de sept ou huit de
+dispersés et d'expatriés.
+
+Voilà comment la Puissance civilise le Nord-Ouest depuis quinze ans.
+
+En résumé de deux mots, sa conduite gouvernementale est opposée autant
+que possible, au droit des gens. C'est une force en guerre ouverte avec
+l'inviolabilité des traités, comme les arrangements qu'elle a faits avec
+les Métis en 1870, semblent avoir été conclus seulement dans le but de
+capter leur bonne foi, d'entrer ainsi paisiblement dans leur pays; alors
+pour lui demander la bourse ou la vie.
+
+De plus, lorsque l'Angleterre demanda, en 1870 à faire passer ses
+troupes et celles de la Puissance sur le sol américain, au canal
+Sainte-Marie, pour les envoyer au Nord-Ouest, le gouvernement des
+États-Unis, s'inquiétant noblement du but de cette expédition, ne leur
+permit pas de passer sur le territoire de la république avant que le
+Ministre Anglais eut répondu de ce que ces troupes allaient faire. La
+réponse officielle fût que c'était une expédition de paix et de
+civilisation. Mais les années et les faits ont prouvé, continuellement,
+depuis ce temps-là, que l'Angleterre a présenté dans cette circonstance,
+un mensonge au gouvernement du peuple américain, qu'elle a demandé aux
+États-Unis une faveur, sous de faux prétextes, et qu'après l'avoir
+obtenu, elle et la Confédération en abusent tous les jours, en
+s'efforçant de tromper sans cesse la vigilance du gouvernement de
+Washington, et en gouvernant le Nord-Ouest et les Métis d'une manière
+despotique, toute contraire aux principes et aux aspirations des
+États-Unis d'Amérique.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest, by Anonymous
+
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+The Project Gutenberg EBook of Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest, by Anonymous
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest
+ Sa vie, son procès, sa mort
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+Author: Anonymous
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+Editor: La Presse
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+Release Date: October 22, 2006 [EBook #19604]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS RIEL, MARTYR DU NORD-OUEST ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+
+
+
+
+<br>
+
+<P class="mid">MONTRÉAL<br>
+
+IMPRIMERIE GÉNÉRALE, 45, PLACE JACQUES-CARTIER<br><br>
+
+<b>1885</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<h3>UN MEURTRE POLITIQUE</h3>
+<br>
+
+<p>Louis Riel a été pendu, le 16 novembre 1885, à Regina.</p>
+
+<p>Quoiqu'on puisse dire sur la légalité de la dernière insurrection,
+Riel était un brave coeur.</p>
+
+<p>Maintenant, c'est un martyr.</p>
+
+<p>Il est mort victime d'un fanatisme stupide, sacrifié en
+holocauste aux orangistes, pour de misérables intérêts de parti.</p>
+
+<p>Sa mort a été pour le Canada-français tout entier un deuil
+national.</p>
+
+<p>Il faut croire, pour expliquer cette fin sinistre d'un drame
+douloureux, qu'il y a, parmi les ministres qui siègent à
+Ottawa, des sauvages plus sauvages que Gros-Ours et que les
+indiens, contre lesquels nos volontaires ont combattu; car si
+le gouvernement de Sir John A. Macdonald avait été un
+gouvernement composé d'hommes civilisés, il aurait sû, que
+depuis longtemps, les nations civilisées, n'appliquent plus la
+peine de mort à des crimes purement politiques, comme l'était
+le crime reproché à Riel.</p>
+
+<p>Les États-Unis ont amnistié le général Lee et Jefferson Davis.</p>
+
+<p>L'Angleterre n'a pas cherché à se venger de Cettyvoyo.</p>
+
+<p>La France, après les horreurs de la Commune, n'a puni de
+mort que les bandits qui avaient à se reprocher des actes
+personnels d'assassinat ou de pillage.</p>
+
+<p>Alphonse XII, en remontant sur son trône, n'a pas poursuivi
+les républicains d'Espagne.</p>
+
+<p>En pendant Riel, le gouvernement de Sir John A. Macdonald
+s'est mis hors la loi des peuples civilisés.</p>
+
+<p>Il a imprimé un opprobre à son nom et à notre histoire</p>
+
+<p>Ce meurtre, qu'on a à peine pris le soin de recouvrir d'un
+faux semblant d'exécution juridique a soulevé dans les coeurs
+honnêtes une indignation d'autant plus irrésistible, que le
+meurtre était enlaidi, s'il est possible, par les calculs
+inavouables qui se sont établis autour de ce gibet.</p>
+
+<p>Chacun sait qu'on a imposé à Riel une longue agonie,
+parce que le gouvernement, entre les mains duquel notre
+constitution a remis ce droit redoutable qui s'appelle le droit
+de vie et de mort, n'a pas cessé un seul instant de considérer
+la vie ou la mort de Riel, comme dépendant exclusivement
+du point de savoir ce qui, de la vie ou de la mort de ce
+malheureux, serait le plus favorable à la fortune politique des
+ministres.</p>
+
+<p>Des hommes qui se disent chrétiens ont calculé froidement,
+pendant de longs mois, combien de comtés la potence
+de Riel leur ferait gagner dans Ontario, combien de comtés
+elle leur ferait perdre dans Québec.</p>
+
+<p>Le peuple avait cru avoir nommé des justiciers. Il s'était
+trompé. Riel n'a eu affaire qu'à des marchands de chair
+humaine.</p>
+
+<p>Pris--non pas comme on l'a dit entre Ontario et Québec,--car
+il faut rendre cette justice aux libéraux anglais d'Ontario
+qu'ils n'ont jamais demandé la tête de Riel;--mais entre
+les orangistes d'Ontario et les conservateurs du Québec,
+dont les voix intéressent seules les ministres, le gouvernement
+qui avait tout d'abord décidé la mort de Riel, a paru
+cependant hésiter, à un moment donné.</p>
+
+<p>Puis, quand le gouvernement s'est assuré dans le Bas-Canada,
+la complicité agissante d'un certain nombre de journaux
+canadiens-français; quand il a cru avoir acheté les
+meneurs et endormi l'opinion publique; quand ses flatteurs
+lui ont eu répété à l'envie qu'il pouvait tout faire, et qu'il
+trouverait les <i>canayens à quatre pattes</i>; quand il a entendu
+dire que certains députés conservateurs avaient déclaré que si
+Riel était pendu, ils n'en continueraient pas moins à soutenir
+Sir John A. Macdonald; quand il a cru s'être assuré que
+nos divisions politiques nous rendaient incapables de toute
+action commune et nous livraient pieds et poings liés à sa
+merci;--alors le gouvernement s'est dit que décidément on
+pouvait tout oser avec nous; et que tout calculé, il y avait
+plus d'avantages à pendre Riel qu'à lui faire grâce.</p>
+
+<p>Mais, ce qui a mis le comble à l'exaspération et au dégoût
+universels, c'est la découverte, hélas! trop facile à faire, de
+tout l'échafaudage de mensonges, d'hypocrisies et de trahisons,
+à l'aide desquels un art savant avait préparé de longue
+main le meurtre final.</p>
+
+<p>Comme le disait récemment un des députés de la majorité
+«depuis le premier jour jusqu'au dernier nous avons été
+constamment trompés.»</p>
+
+<p>Pour tuer Riel, il fallait endormir la vigilance des
+canadiens-français, et les empêcher d'intervenir d'une façon
+vigoureuse et efficace sur les ministres qui les représentaient.</p>
+
+<p>Pour aboutir à ce but ténébreux, il fallait persuader au
+gros de la population que Riel ne serait pas pendu;--que les
+alarmes des libéraux étaient des feintes alarmes, mises en
+avant dans un pur intérêt de parti;--et qu'il n'y avait aucun
+besoin de s'en préoccuper, ni de faire aucune démarche
+auprès des ministres, parce qu'on pouvait se reposer sur le
+gouvernement <i>qui n'avait jamais eu l'intention de pendre Riel</i>,
+du soin de mener tout à bien, et de faire intervenir de la
+manière qui lui semblerait la meilleure, un acte de clémence,
+qui était au fond chose convenue.</p>
+
+<p>Il y a, dit-on, des serpents qui par la puissance de leur
+regard fascinent et endorment leur proie, avant de la saisir.
+C'est ainsi que les suppôts du gouvernement ont reçu mission,
+dès le premier jour, d'en user avec l'opinion, afin de l'endormir
+dans une fausse sécurité.</p>
+
+<p>Et ce hideux programme a été exécuté de point en point,
+avec une persévérance et une habileté véritablement infernale.</p>
+
+<p>Examinons plutôt les faits:</p>
+
+<p>Tout d'abord, M. Le Général Middleton, désireux de cueillir
+des lauriers faciles et désespérant de prendre Riel de vive
+force, lui avait écrit pour lui demander de se rendre.</p>
+
+<p>D'après tous les précédents connus des peuples civilisés,
+une semblable lettre équivalait à une sauvegarde. Après
+s'être rendu sur une promesse de ce genre, Riel pouvait
+s'attendre à être interné pour la vie, mais non à mourir. Quand
+on n'a pas été capable de prendre un homme, on n'a pas le
+droit de le pendre; et quand on lui a écrit pour lui demander
+de se rendre, cela implique--a moins d'une fourberie
+odieuse--qu'on s'engage à ne pas lui appliquer le pire traitement
+auquel il eût pu s'attendre en ne se rendant pas.</p>
+
+<p>Tout le monde avait compris la chose de cette façon.</p>
+
+<p>Les amis du gouvernement avaient même exploité cette
+croyance, et s'en étaient servi, pour engager le public à ne pas
+trop protester contre la procédure dont Riel était l'objet. «Le
+gouvernement, disait-on, était dans un grand embarras.
+Il fallait lui laisser les coudées franches, pour lui permettre
+de se tirer d'affaire. D'ailleurs qu'importait, au fond, que
+Riel fut jugé de telle ou telle façon, puisqu'on savait que
+dans tous les cas il ne serait pas pendu?»</p>
+
+<p>Voilà ce qui se répétait alors.</p>
+
+<p>Hélas! nous savons maintenant à quoi nous en tenir!</p>
+
+<p>Le gouvernement à faussé la parole du général Middleton
+fait assez peu intéressant sans doute, au point de vue de cet
+officier, puisqu'il a renié lui-même sa propre parole, en exprimant
+à Montréal la barbare passion de voir pendre le prisonnier
+dont il eut dû être le premier à défendre la vie. PREMIER
+MENSONGE!</p>
+
+<p>Cependant, il y avait des gens qui n'étaient point disposés
+à tout laisser faire et qui, connaissant la législation et les
+pratiques du Nord-Ouest, s'inquiétaient à bon droit de la
+façon dont Riel serait jugé.</p>
+
+<p>Des questions furent posées à la chambre.</p>
+
+<p>A ces questions, il fut répondu qu'on pouvait avoir
+l'assurance que Riel aurait un procès loyal.</p>
+
+<p>On sait quel a été ce procès; et comment Riel, privé de tous
+les droits garantis aux citoyens anglais, par une possession
+immémoriale, a été livré en pâture à Richardson, qui n'a pas
+même voulu écouter la défense, et à ses six jurés qui ont
+prononcé le verdict de condamnation. DEUXIÈME MENSONGE?</p>
+
+<p>Devant la cour de Regina, les avocats chargés de la
+défense de Riel, avaient volontairement omis toute la partie
+de leur plaidoyer qui eût transformé la cause en un débat
+politique, et ils s'étaient bornés à plaider la folie.</p>
+
+<p>A cette époque, on s'étonna fort de l'attitude de MM.
+Lemieux et Fitzpatrick; et il parut généralement admis, qu'en
+vertu d'un contrat exprès ou tacite avec le gouvernement, les
+avocats avaient été prévenus que les ministres ne voulaient
+ni être appelés en témoignage ni être mis sur la sellette; et
+que la discrétion avec laquelle on éviterait de faire ressortir
+les fautes du pouvoir était la condition convenue de la grâce
+de Riel.</p>
+
+<p>Cependant, dès le lendemain du procès, les journaux des
+ministres, obéissant à un mot d'ordre, se sont mis à attaquer
+les avocats de Riel avec toute la violence qu'ils auraient pu
+employer, si ces avocats avaient transformé le débat en débat
+politique. On a accusé MM. Lemieux et Fitzpatrick d'avoir
+compromis la cause de Riel dans un intérêt de parti. Ceux qui
+les accusaient ainsi savaient très bien que c'était le contraire
+qui était vrai. Mais peu leur importait! Il fallait faire une
+diversion contre le parti libéral et donner, coûte que coûte,
+à la discussion une tournure qui empêchât les conservateurs
+de s'y mêler et d'agir sur le gouvernement. TROISIÈME MENSONGE!</p>
+
+<p>Quand on eut beaucoup répété que le gouvernement ne
+cherchait qu'à sauver Riel;--que ses vrais amis étaient
+ceux qui ne se remuaient pas en sa faveur;--et que ses
+pires ennemis étaient ceux qui avaient entrepris de le faire
+échapper à la corde,--il vint un jour où l'opinion commença
+cependant à d'émouvoir et où les mensonges des journaux
+ne suffirent plus.</p>
+
+<p>Alors,--honte indicible!--un ministre, un Canadien-français,
+n'hésita pas à peser sur l'opinion de tout son poids, en
+intervenant personnellement dans cette sale besogne!</p>
+
+<p>Sir Hector Langevin déclara, à Rimouski, qu'on avait tort
+de s'alarmer;--que le gouvernement accorderait tous les
+délais nécessaires;--et que Riel ne serait pas pendu, avant
+qu'une commission de médecins eut statué sur son état
+mental.</p>
+
+<p>C'était une fourberie de plus.</p>
+
+<p>On sait maintenant qu'il n'a jamais dû être, qu'il n'a jamais
+été nommé de commission médicale.</p>
+
+<p>Mais, à cette époque, il s'agissait de préparer les esprits à
+accepter sans trop de murmures le déni de justice de la cour
+du banc de la reine à Winnipeg et celui du conseil privé
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>Ce n'était pas trop, pour y parvenir, que de faire prêter à un
+chevalier des ordres de Sa Majesté une fausse promesse.</p>
+
+<p>Et sir Hector Langevin fit cette promesse. QUATRIÈME MENSONGE!</p>
+
+<p>A la même date, deux journaux ministériels, la <i>Minerve</i>
+et le <i>Monde</i>, se préoccupaient beaucoup de l'inconvénient
+qu'il pourrait y avoir pour les ministres, dans la sympathie
+que manifestaient envers la cause de Riel, les membres
+du clergé et les catholiques les plus ardents.</p>
+
+<p>Toute une campagne fut entreprise, pour déconsidérer Riel
+dans l'opinion du clergé.</p>
+
+<p>On nia ouvertement qu'il eut les sympathies des prêtres du
+Nord-Ouest.</p>
+
+<p>On retraça, jour par jour, des récits d'égarements religieux
+qui devaient faire considérer Riel comme étranger à la communion
+catholique.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il de vrai là-dedans?</p>
+
+<p>Il est possible que beaucoup d'hallucinations aient traversé
+ce cerveau surexcité. Mais, dans tous les cas, il est certain
+qu'on avait odieusement exagéré et dénaturé les faits.</p>
+
+<p>Nous en avons deux preuves palpables.</p>
+
+<p>La première, c'est que Riel a été constamment assisté par
+le P. André et est mort en bon catholique.</p>
+
+<p>La seconde c'est que, jusqu'au dernier moment, Mgr.
+Grandin n'a cessé d'intercéder en faveur du condamné.
+On avait donc menti une fois de plus. CINQUIÈME MENSONGE!</p>
+
+<p>Au lendemain du rejet du pourvoi de Riel par le conseil
+privé, le <i>Monde</i> s'était écrié: «<i>Les avocats libéraux ont
+fait tout ce qu'ils ont pu pour faire pendre Riel. Heureusement
+ils n'ont pas réussi à tout perdre. Leur tâche est finie: la
+nôtre commence!</i>»</p>
+
+<p>Allégation et promesse qui ont eu une portée incalculable;--car
+les dires du journal officieux ont eu pour effet, de persuader
+aux députés conservateurs que le gouvernement avait
+un programme arrêté d'avance, en vue de sauver Riel; et
+cette assurance les a empêchés d'intervenir à temps, sinon
+pour modifier l'opinion de Sir John A. Macdonald, au moins
+pour imposer la retraite des trois ministre canadiens-français
+et pour mettre par là le gouvernement dans l'impuissance
+d'agir. SIXIÈME MENSONGE!</p>
+
+<p>Mais pendant ce temps on avait obtenu ce qu'on voulait.</p>
+
+<p>On avait permis aux orangistes de faire dire à sir John:
+«Vous ne pouvez pas nous refuser la tête de Riel, puisque
+des journaux canadiens-français, eux mêmes, déclarent son
+crime indigne d'excuse.»</p>
+
+<p>Et on avait permis à Sir John A. Macdonald de dire à ses
+trois satellites canadiens-français dans le conseil des ministres:
+«Vous ne pouvez pas soutenir sérieusement que vos compatriotes
+tiennent à la vie de Riel, puisqu'en dehors des
+réclamations des libéraux, nos ennemis, il n'a pas été fait
+auprès de nous une démarche, PAS UNE SEULE pour le sauver!»</p>
+
+<p>Notre malheureux frère métis a payé de sa vie ce raisonnement
+astucieux.</p>
+
+<p>Puisse ce fatal exemple nous détourner à jamais de cette
+politique de mensonge, d'hypocrisie et d'apparence, par
+laquelle nous avons été trop longtemps gouvernés!</p>
+
+<p>Riel n'est pas seulement une victime politique!</p>
+
+<p>C'est un martyr!</p>
+
+<p>Si sa mort, qui est à la fois un acte de barbarie et un soufflet
+insolemment jeté à toute une race, a été pour nous une
+dure leçon, tâchons qu'elle soit un enseignement.</p>
+
+<p>En entreprenant le douloureux récit du procès et de la
+mort de Riel, plus d'une fois la plume nous est tombée des
+mains!</p>
+
+<p>Nous avons voulu cependant continuer jusqu'au bout cette
+véridique histoire.</p>
+
+<p>Il faut que tout le monde la connaisse et s'en souvienne, au
+jour des comptes à rendre.</p>
+
+<p>Le meurtre de Regina est pour nous une menace, et en
+même temps il nous impose de grands devoirs.</p>
+
+<p>Aucun patriote n'y faillira; car si, ce qu'à Dieu ne plaise,
+nous devions les déserter, c'est que nous n'aurions plus de
+sang dans les veines. On pourrait écrire sur le livre des destinées:
+<i>Fin du Canada-français</i>. Nous serions un peuple avili et
+mûr pour l'esclavage.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3>LE NORD-OUEST ET LES MÉTIS</h3>
+
+<h3>SPÉCULATION ET SPOLIATION</h3>
+<br>
+
+<p>Tout le monde savait, depuis l'automne de 1884 qu'une
+insurrection était en préparation au Nord-Ouest. Personne ne
+s'en cachait. Le gouvernement en était averti, mais il ne
+semblait s'en préoccuper à aucun degré. Lors de l'inspection
+de fin d'année en vue de l'éventualité d'une prise d'armes, les
+chefs des districts militaires avaient signalé au ministre de le
+milice qu'on manquait de tout; ils lui avaient indiqué, en
+même temps, ce dont ils avaient besoin pour être en mesure de
+se mettre en campagne, le cas échéant. Mais Sir A. P. Caron avait
+fait la sourde oreille. Il n'était pas encore devenu le Carnot du
+régime actuel; et ses opérations de stratégiste se bornaient à
+faire évoluer à Ottawa, au profit de ses intrigues personnelles,
+un certain nombre de castors, qui savent maintenant ce que
+vaut le personnage dont ils ont trop longtemps été dupes.</p>
+
+<p>A envisager les choses de près et à voir la quiétude avec
+laquelle le gouvernement semblait vaquer à son sommeil
+ordinaire, un oeil exercé eut pu croire que, si l'on ne faisait
+rien pour prévenir la révolte, c'est qu'on n'était pas fâché
+qu'elle eut lieu et qu'on avait ses raisons pour cela.</p>
+
+<p>Il faut tout dire.</p>
+
+<p>Il y a, dans le Nord-Ouest, une bande de <i>jobbers</i>, de contracteurs,
+d'officiers et de fanatiques, pour lesquels la révolte a
+été une excellente aubaine.</p>
+
+<p>Des gens, qui ont entrepris de supprimer au Nord-Ouest la
+langue française, y ont trouvé le moyen d'exercer contre les
+malheureux Métis une répression impitoyable.</p>
+
+<p>Des compagnies puissantes à Ottawa, qui passaient généralement
+pour faire depuis quelque temps de médiocres
+affaires avec le commerce des pelleteries et celui des terrains,
+ont trouvé, comme pourvoyeurs des troupes, le moyen d'encaisser
+cette année des bénéfices inespérés.</p>
+
+<p>Les fournitures à l'armée, sans parler du maraudage et du
+pillage, ont enrichi tant de monde, que le Nord-Ouest deviendrait
+pour quelques aventuriers un véritable <i>eldorado</i>, s'il
+pouvait y avoir une insurrection, au commencement de chaque
+printemps.</p>
+
+<p>Ces répressions n'auraient pas eu lieu, ces dividendes n'auraient
+point été encaissés, ces bénéfices plus ou moins illicites
+n'auraient point fait la fortune de ceux qu'ils ont enrichis,
+si le gouvernement avait pris les mesures nécessaires pour
+éviter l'insurrection; et si, de son côté, le ministre de la milice
+ne s'était point endormi dans une quiétude, qui l'a obligé
+plus tard à se livrer pieds et poings liés à la compagnie de la
+Baie d'Hudson et à divers autres contracteurs, pour le transport,
+l'entretien et la nourriture des troupes.</p>
+
+<p>Ce serait une chose trop horrible que de supposer que certaines
+personnes, même étrangères au gouvernement et trompant
+les ministres, aient favorisé en sous main la rébellion, pour
+rendre la répression indispensable et pour en profiter. Mais
+nous ne remplissons ici qu'un rôle de chroniqueur, et il nous
+faut bien dire les bruits qui ont couru, quand ils ont couru
+avec persistance.</p>
+
+<p>De tels faits ne sont malheureusement pas hors de toute
+croyance. Quiconque connaît un peu l'histoire contemporaine
+de la France, n'ignore point comment les insurrections
+se sont faites pendant longtemps en Algérie, lorsqu'un
+officier général avait besoin de gagner un grade; et comment
+il n'y a plus eu une seule insurrection, depuis que le régime
+politique de la France est changé et que les militaires
+n'ont plus le droit de les inventer eux-mêmes. Les personnes
+qui auraient encore à s'éclairer sur ce point, pourront lire avec
+profit <i>Le Dernier des Napoléons</i>, de M. le baron de Hubner,
+ancien ambassadeur d'Autriche à Rome, et l'histoire anglaise
+de la guerre de Crimée, par Alexander William Kinglake.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, les ministres d'Ottawa ne sauraient prétendre
+que les réclamations des Métis les avaient pris au
+dépourvu.</p>
+
+<p>M. Chapleau, secrétaire d'état, écrit aux habitants du Fall
+River, à la date du 16 juin dernier: «Si les Métis avaient
+des griefs sérieux contre le gouvernement canadien, la voie
+de la pétition leur était ouverte comme à tout citoyen
+libre...»</p>
+
+<p>Hélas! les malheureux Métis avaient usé de la voie de la
+pétition au point d'être beaucoup mieux édifiés que M. Chapleau
+sur sa complète inefficacité.</p>
+
+<p>Ce que l'on ne sait pas assez, ce qui est tellement fort qu'on
+ne voudra pas le croire dans l'avenir, c'est qu'ils pétitionnaient
+<i>depuis huit ans</i> sans obtenir de réponse!</p>
+
+<p>Depuis huit ans; car la réclamation qu'il renouvelaient
+encore au mois de mars dernier, datait officiellement de juin
+1878, et avait donné lieu, pendant cet espace de temps, à
+soixante-douze pétitions restées sans réponses!</p>
+
+<p>Et que réclamaient-ils?</p>
+
+<p>Ils réclamaient le droit de vivre, sans être exposés chaque
+jour à être chassés de leurs demeures comme des troupeaux
+de bêtes!</p>
+
+<p>La cession que la compagnie de la Baie d'Hudson avait faite,
+en 1870, de ses droits au gouvernement canadien, avait transformé
+la terre libre et ouverte au premier occupant en terre
+domaniale.</p>
+
+<p>Le gouvernement s'arrogeait le droit de vendre la terre,
+de la donner à la compagnie du Pacifique Canadien, de la
+concéder à des immigrants ou à des amis politiques; mais,
+en échange de la terre libre sur laquelle avaient vécu leurs
+pères, les Métis réclamaient l'allotissement d'une quantité
+de terrains suffisante pour eux et leur famille.</p>
+
+<p>L'acte de 1870 avait réservé 100 arpents à chacun des Métis
+de Manitoba.</p>
+
+<p>Les métis de la Saskatchewan, de la rivière Qu'Appelle et
+de la Rivière Rouge demandaient à ce que le droit--ou pour
+mieux dire--à ce que l'indemnité accordée à titre de compensation,
+fût la même dans le territoire du Nord-Ouest que
+dans le Manitoba.</p>
+
+<p>Ils demandaient, en outre, à ce qu'on ne leur attribuât pas
+100 arpents n'importe où, et à ce qu'on ne les délogeât pas de
+leurs habitations sur le bord des fleuves, pour leur offrir une
+concession hypothétique dans des régions inaccessibles.</p>
+
+<p>Et ils attendaient une réponse depuis le mois de juin 1878!</p>
+
+<p>Une première fois leur demande avait été soumise à l'enquête.</p>
+
+<p>Une seconde fois on avait consulté Mgr Taché, qui avait
+insisté sur <i>l'urgence de donner satisfaction aux Métis.</i>
+(29 janvier 1879).</p>
+
+<p>Mais le gouvernement n'avait pas tenu compte de la réponse.</p>
+
+<p>Une autre fois, le marquis de Lorne donnait de bonnes paroles
+au représentant du district, M. Clarke; et, en même
+temps, on lui répondait d'Ottawa: «Votre lettre a été réservée
+pour la considération spéciale du ministre.» (14 avril 1882).</p>
+
+<p>Mais le ministre ne considérait rien, et tout restait comme devant.</p>
+
+<p>En 1883, le conseil supérieur du Nord-Ouest renouvelait la
+même demande, sans plus de succès; et en 1884, Sir Hector
+Langevin déclarait aux Métis, lors de son passage au Nord-Ouest,
+<i>que leurs demandes étaient parfaitement raisonnables et
+qu'il serait bon de les consigner par écrit!!</i></p>
+
+<p>Cependant ce n'est pas tout. A défaut de réponse, les Métis
+voyaient apparaître, de temps à autre, des arpenteurs qui
+divisaient méthodiquement le terrain en carrés selon le système
+des <i>townships</i>; et comme les terres des Métis n'étaient point
+carrées, ni de la dimension voulue, il arrivait que l'arpenteur
+figurait une ligne, coupant leur champ en deux ou coupant
+leur cabane en biais et leur cheminée par la moitié. C'était
+la limite d'une concession à venir.</p>
+
+<p>D'autres fois, il arrivait qu'un étranger débarquant au milieu
+d'eux, avec un plan à la main, leur apprenait que leur maison
+était située sur la concession qui venait de lui être faite,
+et les invitait à déloger, sans tambour ni trompette.</p>
+
+<p>Quant à tenter d'obtenir pour soi-même une concession quelconque,
+c'était prendre une peine inutile. Aux pétitions
+collectives, le gouvernement ne répondait pas. Aux demandes
+individuelles, les bureaux répondaient invariablement: «qu'ils
+avaient le regret de vous annoncer qu'il ne pouvait y être
+donné suite, une <i>application</i> antérieure ayant été faite à
+Ottawa pour le même terrain, par une autre personne.»</p>
+
+<p>Un jour, on s'étonna, sur les bords de la Saskatchewan,
+que tant <i>d'applications</i> antérieures eussent été faites par des
+personnes qu'on ne voyait jamais apparaître; et on imagina,
+pour en avoir le coeur net, de demander, en un coin imaginaire,
+la concession d'un terrain et d'un pouvoir d'eau qui
+n'existaient pas!</p>
+
+<p>La réponse tarda quelque temps; puis elle arriva, avec sa
+déplorable monotonie «une <i>application</i> antérieure avait été
+faite par une autre personne,» sur le terrain qui n'existait pas!</p>
+
+<p>Probablement, le bureaucrate, alléché par la description
+imaginaire du demandeur en concession, s'était dit qu'il convenait
+de réserver une telle aubaine à un parent ou à un
+ami; et il avait envoyé sa réponse, en négligeant de vérifier
+sur le plan l'existence et la condition du terrain!</p>
+
+<p>Les choses en étaient là, lorsque les Métis, las de pétitionner
+et ne songeant point encore à la révolte, mais désireux
+d'avoir à leur tête un homme instruit, actif et capable de
+faire réussir enfin leurs requêtes, songèrent à réclamer
+l'assistance de Riel (juin 1884).</p>
+
+<p>Louis Riel vivait fort paisiblement, avec sa famille, dans
+le Montana, lorsque les délégués des Métis, parmi lesquels
+figuraient des Anglais, firent un voyage de plus de 700 milles
+pour lui demander de venir se fixer parmi eux.</p>
+
+<p>Il leur répondit dans les termes suivants:</p>
+
+<blockquote><p>MESSIEURS.--Vous avez parcouru plus de 700 milles du pays de la
+Saskatchewan, traversé la ligne de frontière internationale pour me
+faire une visite.</p>
+
+<p>Les communautés au milieu desquelles vous viviez vous ont envoyés
+comme délégués pour me demander mon avis sur plusieurs difficultés qui
+ont rendu malheureux le Nord-Ouest britannique, sous l'administration
+d'Ottawa. De plus, vous m'invitez à vous accompagner et à établir ma
+demeure parmi vous, dans l'espérance que ma présence servira à
+améliorer votre condition. Votre invitation est pressante et cordiale;
+vous voulez que je vous accompagne avec ma femme et mes enfants; je
+pourrais m'excuser et dire: «non, merci!» et pourtant vous m'attendez;
+je n'ai donc qu'à me préparer; vos lettres de délégation m'assurent
+d'une réception amicale.</p>
+
+<p>Messieurs, votre visite personnelle me cause une grande joie, et, je me
+glorifie ne même temps de l'honneur que vous me faites, mais le
+caractère officiel de votre visite lui donne une tournure tout à fait
+remarquable, et je considérerai ce moment comme un des plus heureux de
+ma vie,--<i>un événement que ma famille se souviendra toujours</i>, et
+j'espère qu'avec l'aide de Dieu, mon appui vous sera utile afin que cet
+événement soit une bénédiction pour vous et pour moi, qui en ai eu
+beaucoup, cette année, la quarantième de mon existence. Il vaut mieux
+être franc--je ne crois pas que les conseils que je vous donnerai,
+tandis que je serai dans
+ce pays, concernant les territoires du Canada, auront aucune influence
+de l'autre côté de la frontière; mais la question peut être envisagée
+d'un autre point de vue: D'après les clauses 31 et 32 du traité de
+Manitoba, j'ai droit à certaines terres, dont j'ai été privé directement
+ou indirectement par le gouvernement du Canada. Nonobstant le fait que
+je sois devenu citoyen américain, ma réclamation pour ces terres est
+encore valide; par conséquent, mes intérêts étant les mêmes que les
+vôtres, j'accepte votre bonne invitation, et j'irai passer quelques
+mois parmi vous, dans l'espérance qu'à force d'envoyer des pétitions,
+nous obtiendrons du gouvernement le redressement de tous nos griefs.</p>
+
+<p>L'élément métis forme une partie considérable de la population du
+Montana, et si nous comptons les blancs qui, par suite de mariages ou
+autrement ont intérêt à sauvegarder les privilèges des Métis, il est
+évident, qu'ils forment une classe puissante. Je suis actuellement
+occupé à faire leur connaissance, et je suis un de ceux qui aiment à
+voir régner parmi eux l'union. De plus, j'ai fait des amis et des
+connaissances parmi lesquels j'aime à vivre. Je vous accompagnerai,
+mais je reviendrai en septembre.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être, messieurs les délégués,</p>
+
+<p>Votre humble serviteur,</p>
+
+<p>LOUIS RIEL.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le journal <i>Le Manitoba</i>, qui depuis a obéi à l'ordre d'injurier
+Riel, écrivait en ce temps là: «On dit que M. Riel
+revient avec sa famille. Oh! s'il pouvait seulement avoir
+l'heureuse idée de demeurer constamment parmi nous. Cet
+homme ne peut faire que du bien à ses concitoyens...»</p>
+
+<p>Et le 10 août suivant, Sir A. P. Caron, en villégiature à la
+Rivière-du-Loup, donnait un dîner politique auquel assistaient
+Sir John A. Macdonald et une dizaine de conservateurs de
+la province de Québec. Le chef du cabinet y déclara: «que la présence de Riel au Nord-Ouest n'avait rien d'inquiétant
+pour le gouvernement, que tout au contraire <i>elle favorisait ses
+vues</i>, et que le chef métis travaillait à concilier les intérêts
+des populations avec ceux de la couronne, <i>qu'il méritait de
+la reconnaissance plutôt que du blâme.</i>»</p>
+
+<p>Le 5 septembre, une grande réunion, dont <i>le Manitoba</i> a
+rendu compte, se tint à Saint-Laurent, et adopta, sur la proposition
+de Riel, les propositions suivantes:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Nous voulons,</p>
+
+<p>1° La subdivision des territoires du Nord-Ouest en provinces.</p>
+
+<p>2° Pour les habitants du Nord-Ouest des avantages semblables à ceux
+qui ont été accordés en 1870 aux habitants du Manitoba.</p>
+
+<p>3° Une concession de 240 acres de terre aux Métis qui n'ont pas
+encore reçu de concession.</p>
+
+<p>4° La concession immédiate par lettre patente des terrains actuellement
+occupés par les Métis.</p>
+
+<p>5° La mise en vente, par le gouvernement, de 500,000 acres de terre;
+le produit de cette vente devant être placé à intérêt pour subvenir aux
+besoins des Métis pour l'établissement d'hôpitaux, d'orphelinats et
+d'écoles, ou encore pour fournir aux pauvres gens des charrues ou
+d'autres instruments agricoles et des semences.</p>
+
+<p>6° La mise en réserve de 100 cantons (townships) dans des terrains
+marécageux et qui ne seront probablement peuplés d'ici à longtemps;
+ces terrains devant être distribués aux enfants des Métis de la
+prochaine génération et pendant 120 ans, chaque enfant devant recevoir
+sa part à l'âge de 18 ans.</p>
+
+<p>7° Une subvention d'au moins 1,000 piastre pour établir un couvent
+dans les établissements considérables des Métis.</p>
+
+<p>8° L'amélioration dans les conditions du travail des Sauvages pour
+les empêcher de mourir de faim, et un plus grand soin de leur personne.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert, le R. P. Fourmond,
+le R. P. Touze, le R. P. Lecoq, assistaient à cette assemblée,
+et Mgr Grandin fut vivement prié par les Métis de faire
+connaître son opinion.</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Parmi ces propositions, dit Sa Grandeur, il y en a qui
+touchent de trop près à la politique, celles-là nous sont indifférentes
+et nous ne voulons nous en mêler aucunement,
+parce qu'elles n'ont qu'un intérêt douteux pour la population
+et la religion. Quant aux autres, nous nous en occupons depuis
+longtemps; et <i>nous nous sommes efforcés de les faire
+admettre par le gouvernement; nous avons fait tout ce qui
+dépendait de nous pour obtenir justice; nous avons même obtenu des
+promesses que nous croyions officielles; aujourd'hui, nous
+constatons avec regret qu'elles ont été oubliées, nous partageons
+votre mécontentement et nous n'avons pas manqué de nous plaindre
+auprès des autorités...</i>»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Malheureusement, ni ces plaintes, ni les pétitions, ni les
+autres réunions qui se tinrent pendant l'automne et pendant
+l'hiver ne purent décider le gouvernement à sortir de son
+mutisme. La consigne à Ottawa était de ronfler; et chacun
+sait comment Sir David Macpherson s'en acquittait, à la
+satisfaction du maître.</p>
+
+<p>Sir John A. Macdonald avait eu cependant une idée qui
+est le résumé de toute sa politique. Il avait eu l'idée de ne
+rien accorder aux Métis, et de les faire taire en achetant leurs
+chefs.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Schmidt avait été nommé commis au bureau
+des terres de Prince Albert, Dumas, instructeur des Sauvages,
+et que des offres avaient été faites à Dumont et Isbester.</p>
+
+<p>Mais, pendent ce temps-là, on n'aboutissait à rien. Le
+mécontentement et l'agitation des esprits augmentaient de
+jour en jour. Des nouvelles spoliations étaient commises par
+des spéculateurs; et les arpenteurs soulevaient incessamment
+de nouvelle réclamations.</p>
+
+<p>Tout était mûr pour la révolte. Nous verrons, plus tard,
+comment elle se produisit, et qui tira le premier coup de feu.
+Mais il est dès à présent prouvé que les griefs des Métis
+étaient fondés;--qu'ils étaient soutenus depuis huit ans par
+les autorité ecclésiastiques;--que, depuis huit ans, on n'avait
+pas su leur rendre justice; on n'avait pas même su leur
+répondre, et que s'il y a jamais eu un soulèvement excusable
+au monde, c'est celui de pauvres gens que, ayant usé de tous
+les moyens légaux pour faire valoir leurs droits, ont été
+constamment trompés, remis au lendemain et, finalement,
+n'ont rien pu obtenir.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3>LOUIS RIEL--UN MARTYR ET UNE FAMILLE<br>
+
+DE PATRIOTES</h3>
+<br>
+
+<p>On peut apprécier différemment la conduite de Louis Riel
+en 1871 et en 1885.</p>
+
+<p>Il y a quelques individus, se disant Canadien-français, qui ne
+manquent pas une occasion d'insulter les patriotes de 1837.</p>
+
+<p>Ce sont les mêmes qui n'ont cessé d'insulter Riel.</p>
+
+<p>D'autres, qui ne sont pas des traîtres, ont hésité, au moment
+où l'on se battait au Nord-Ouest, et nous comprenons
+leur hésitation.</p>
+
+<p>Tout homme, qui a eu le malheur d'être placé par les circonstances
+à la tête d'un mouvement insurrectionnel, est responsable
+même de ce qu'il n'a pas voulu faire; il est exposé
+à être condamné par tous ceux qui mettent le respect de la
+loi écrite au-dessus du droit naturel et des principes d'humanité
+foulés aux pieds.</p>
+
+<p>Mais, dans tous les cas, il y a trois qualités qu'on ne refusera
+pas à Riel.</p>
+
+<p>D'abord, c'était un brave. Ses calomniateurs ont essayé,
+même sur ce point, de ternir sa renommée. Mais la façon
+dont il est mort, ferme la bouche à la calomnie et rend témoignage
+de la fermeté de son âme.</p>
+
+<p>Ensuite, son désintéressement était indéniable; son dévouement
+à ses frères a été le guide de toute sa vie; et c'est pour
+eux qu'il est mort. Là encore la calomnie a essayé de l'atteindre.
+On l'a représenté comme un ambitieux vulgaire. Mais
+de telles accusations ne résistent pas à l'examen. Riel vivait
+heureux et tranquille au Montana, lorsque les Métis du Nord-Ouest
+sont venu réclamer son appui. Il n'avait rien à
+gagner avec eux, il avait tout à perdre. Il n'a pas hésité un
+instant devant ce qu'il considérais comme un grand devoir à
+remplir; un grand devoir qui l'a mené à l'échafaud, mais qui
+sera peut-être l'origine de l'émancipation d'une race.</p>
+
+<p>Une troisième qualité qu'on ne saurait contester à Riel,
+c'est la séduction profonde qu'il exerçait sur tous ceux qui
+avaient affaire à lui.</p>
+
+<p>Cette séduction ne venait point seulement de l'éloquence
+abondante et mêlée d'une inexprimable douceur, dont ont
+rendu témoignage tous ceux qui l'ont connu et qui ont assisté
+à ses dernières épreuves.</p>
+
+<p>Ce qui faisait la toute-puissance de l'éloquence de Riel, c'est
+qu'on sentait qu'elle partait du coeur.</p>
+
+<p>Comme tous les enthousiastes, comme tous les visionnaires,
+il était sujet à se tromper, à exagérer le devoir, parfois à le
+déplacer. Mais tous ses compagnons savaient qu'il leur était
+dévoué corps et âme, et, qu'au besoin, il donnerait sa vie pour
+eux.</p>
+
+<p>Il avait pris part à l'insurrection de 1870. Il avait été
+vaincu, il avait été proscrit; mais il était resté pour les siens
+un héros légendaire. On se racontait à la veillée, les actes
+d'audace par lesquels il s'était rendu célèbre, et lorsqu'il revint
+en 1884, à la région de Prince Albert, il n'avait rien perdu de
+tout son prestige. Français, Anglais et Écossais, tous les Métis
+lui avaient tendu les mains et avaient applaudi à ses discours,
+parce qu'ils avaient reconnu en lui un désintéressement
+absolu et un dévouement sans bornes.</p>
+
+<p>Ce dévouement à sa race était, chez Louis Riel, une vertu
+héréditaire. Lorsqu'il avait à peine cinq ans, son père avait
+été le défenseur et le libérateur des Métis en 1849, contre les
+exactions de la compagnie de la Baie d'Hudson.</p>
+
+<p>Tout le monde avait encore présent à l'esprit, le souvenir
+de la grande lutte que M. Riel, le père, avait soutenue à une
+époque où les Métis étaient des serfs et où il leur était interdit
+de tuer, fut-ce une biche ou un rat musqué, autrement
+que pour en vendre la robe aux agents de la compagnie.
+Tout le monde savait que la conquête de la liberté du commerce
+avait été son oeuvre. On se souvenait de son audace et
+de son triomphe, le jour où un Métis français, Guillaume
+Sawyer, ayant été traduit pour un délit imaginaire devant un
+juge prévaricateur, le 17 mars 1849, onze Métis ayant Riel à
+leur tête étaient venus assister Guillaume Sawyer en cour, et
+avaient signifié au tribunal, qu'ils lui donnaient une heure
+pour rendre justice à Sawyer; et qu'au delà de cette heure
+ils se rendraient justice à eux mêmes, si justice ne leur était
+pas faites.</p>
+
+<p>Lorsque l'heure fut écoulée, le juge Thom avait essayé de
+prétexter que le procès n'était pas fini. Mais Riel, père, s'était
+écrié: «Le temps accordé est écoulé. Le procès n'a pas sa
+raison d'être. L'arrestation de Sawyer a été faite en violation
+de tout principe de justice, et je déclare que dès ce moment
+Sawyer est libre.»</p>
+
+<p>Devant les acclamations frénétiques des Métis, ni le gouvernement,
+ni le juge, ni les magistrats n'avait osé résister.
+Sawyer était sorti libre de l'audience. Riel obligea la compagnie
+à lui rendre les effets qu'on lui avait confisqués; et, de
+plus il avertit la compagnie qu'à l'avenir les colons entendaient
+avoir le commerce libre. Tous les Métis crièrent à la
+fois avec enthousiasme: «Le commerce est libre! le commerce
+est libre! vive la liberté!» en présence du juge, du
+gouverneur et des magistrats atterrés; et, de ce jour, le monopole
+oppressif de la Baie d'Hudson cessa d'exister dans le
+Nord-Ouest.</p>
+
+<p>On dit que l'histoire se renouvelle sans cesse. Près de
+quarante ans se sont écoulés. Il y a encore au Nord-Ouest
+des tyrans et des juges prévaricateurs. Le juge Thom s'appelle
+aujourd'hui Richardson, et son nom est associé aux
+malédictions de tout un peuple. Mais il y a aussi de nobles
+coeurs. Gabriel Dumont a obligé ses vainqueurs eux-mêmes
+à lui rendre hommage; et Louis Riel a témoigné, par sa vie
+et par sa mort, qu'il était le digne fils de son père.</p>
+
+<p>Louis Riel était né à la Rivière Rouge, en 1844, du mariage
+de M. Riel, père, avec Julie de la Gimodière. Sa mère,
+que l'agonie de son fils vient de rendre folle, était née
+à Sorel. Elle est Canadienne-française de père et de mère.
+Son grand-père Riel était Canadien-français et sa grand'mère
+Métisse de race française. Louis Riel est donc des nôtres.
+Métis, il 'était de coeur et d'âme; mais il n'avait que quelques
+gouttes de sang montagnais dans les veines. La naissance
+l'avait fait Canadien-français, et son dévouement à
+une cause proscrite cimentait l'union de deux races soeurs.
+Nos ennemis ne l'ont jamais oublié, et le crime qu'il vient
+d'expier à Regina ne consiste pas, aux yeux de ses bourreaux,
+à s'être insurgé, en compagnie d'Anglais qu'on s'est d'ailleurs
+empressé de mettre en liberté. Son véritable crime était
+de représenter l'élément français dans le Nord-Ouest en face
+d'un gouvernement qui a décrété que le Nord-Ouest serait
+une terre anglaise.</p>
+
+<p>Louis Riel avait été élevé sous la direction de Mgr. Taché,
+et grâce à la protection de Madame Masson, mère de notre
+lieutenant-gouverneur.</p>
+
+<p>Passé de là au collège de Montréal, il avait eu le malheur
+de perdre son père, le 21 janvier 1864, au moment où il commençait
+son cours de philosophie; et, après avoir terminé
+ses études, il était revenu dans la prairie, prendre son rôle
+de chef de famille, sans se douter des destinées qui l'appelaient
+à faire retentir deux fois l'Amérique de son nom.</p>
+
+<p>Tout le monde sait quelle part il prit à l'insurrection de
+1870, et quelle fut la cause de cette insurrection, la plus juste
+de toutes celles que l'histoire ait jamais eu à enregistrer.</p>
+
+<p>L'union imposée en 1840 au Canada-Français avec les Anglais
+d'Ontario, ne pouvait plus tenir. Par une conséquence que
+ses auteurs n'avaient pas prévue, cette union dirigée contre la
+race française, avait assuré dans le parlement uni, la prépondérance
+de l'élément canadien-français; et cette prépondérance
+était telle, que la majorité conservatrice de la province
+de Québec avait pu faire subir aux Anglais d'Ontario des
+ministres, repoussés par le corps électoral de cette province.
+Il est bon de rappeler ce fait, en présence d'un régime sous
+lequel ce sont les Anglais d'Ontario qui nous gouvernent, qui
+nous imposent leur gouvernement, et qui viennent de mettre
+Riel à mort, malgré le voeu unanime du peuple canadien-français.
+Triste résultat de la Confédération, de la politique
+de Sir John A. Macdonald et de l'insignifiance servile de Sir
+Hector Langevin! Mais, en 1865, la situation créée par l'acte
+d'union ne pouvait plus se prolonger; les deux provinces
+n'étaient d'accord sur rien. La solution vraiment logique
+eût dû consister à rappeler purement et simplement l'acte
+d'union et à rendre à chacun sa liberté. Mais alors, personne
+n'y songea. Les ministres conservateurs avaient
+d'autres visées; et sous leur influence, le Canada s'abandonna
+à la dangereuse ambition de devenir un grand État.
+C'est ainsi que la Confédération fut faite. Comme Ontario
+et Québec ne pouvaient s'entendre, on leur adjoignit pour
+les départager, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse,
+qui devait s'augmenter plus tard de la Colombie Anglaise
+et de l'île du Prince-Edouard. Comment nos hommes
+d'État ne s'aperçurent-ils pas que, par cette adjonction, la
+province de Québec passait de la prépondérance ou tout
+au moins de l'égalité à un état de minorité forcée; et que
+tôt ou tard la Confédération se retournerait fatalement contre
+nous? Hélas! il a fallu le gibet de Riel pour nous amener
+nous-mêmes à nous en convaincre!</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, la nouvelle Confédération fut formée et
+son premier acte consista à acheter à la compagnie de la
+Baie d'Hudson le territoire du Nord-Ouest. Les Métis furent
+vendus comme un vil troupeau, par un compagnie commerciale
+à un gouvernement qu'ils ne connaissaient pas. Ce
+gouvernement n'avait pas même daigné leur faire savoir qu'ils
+étaient devenus ses sujets; et M. McDougall s'était présenté,
+comme lieutenant-gouverneur, par la grâce du gouvernement
+d'Ottawa, avant même que l'acte de cession n'eut été
+régulièrement promulgué.</p>
+
+<p>Non seulement on avait disposé des Métis sans eux, mais
+on avait disposé en même temps de la terre qui, par le
+fait de la cession, devenait terre domaniale et qui allait
+être livrée au zèle dévorant des arpenteurs.</p>
+
+<p>On a dit qu'alors les Métis s'insurgèrent. Le fait est vrai,
+mais l'expression ne l'est pas. Les Métis étaient, depuis trois
+quarts de siècle, sujets de Sa Majesté Britannique, sous la gestion
+de la compagnie de la Baie d'Hudson. La retraite de la
+compagnie de la Baie d'Hudson, les rendait à eux-mêmes. Ils
+entendaient rester, comme par le passé, sujets loyaux de la
+reine. Mais ils n'entendaient qu'un acte de vente pût les
+livrer pieds et poings liés au gouvernement d'Ottawa. Ils
+avaient raison. Le 27 janvier 1870, ils établirent un gouvernement
+provisoire, sous la présidence de Louis Riel. Ils étaient
+dans leur droit.</p>
+
+<p>Le gouvernement d'Ottawa le sentait si bien qu'il eut recours
+à l'intervention bienveillante de Mgr Taché, et qu'il fut
+convenu avec Sir John A. Macdonald et Sir George Cartier,
+<i>qu'en vertu d'un arrangement amical</i>, les Métis se soumettraient
+au gouvernement; et qu'après les arrangements conclus, une
+amnistie générale serait proclamée. C'est en vertu de cet
+arrangement, que les délégués du gouvernement canadien et
+ceux du gouvernement provisoire rédigèrent ensemble le bill
+de Manitoba.</p>
+
+<p>Par malheur, la convention n'avait pas été écrite. Sir
+John A. Macdonald avait donné à Mgr Taché sa parole
+d'honneur; et le gouverneur-général avait déclaré aux délégués
+des Métis que la chose ne souffrait aucune difficulté,
+et qu'on n'attendait que la sanction de la couronne.</p>
+
+<p>On sait comment Sir John A. Macdonald faussa sa parole
+d'honneur. Le colonel Wolseley, qui allait préluder à ses tristes
+exploits en Égypte par le pillage du Nord-Ouest, se présenta
+au fort Garry, non pas comme représentant du gouvernement
+canadien, mais comme représentant du gouvernement impérial,
+que les Métis n'avaient jamais cessé de reconnaître; et
+étant ainsi entré par trahison dans la place, il se conduisit en
+vainqueur. Les membres du gouvernement provisoire furent
+arrêtés et traînés en prison; et le colonel Wolseley se félicita
+dans un discours public «d'avoir mis en fuite les bandits de Riel.»</p>
+
+<p>Malheureusement, le gouvernement, qui avait été capable de
+s'emparer du fort Garry par surprise, n'était pas capable de
+s'opposer à l'invasion des fénians; et pour se défendre, il dut
+recourir à la généreuse assistance de Riel et de Lépine. Cela
+n'empêcha pas Lépine d'être ensuite mis en jugement et condamné
+à mort. La tête de Riel fut mise à prix. Il n'en fut
+pas moins élu à la Chambre des Communes en 1873, pour le
+comté de Provencher.</p>
+
+<p>Poursuivi et traqué par les orangistes, obligé de se déguiser
+et de changer de domicile au moindre soupçon, pour échapper
+au poignard des assassins, Riel parvint néanmoins à passer
+inaperçu à travers les sbires et se présenta seul au parlement,
+le 19 mars 1874, où il prêta serment d'allégeance comme député
+de Provencher, devant le greffier des Communes.
+Mais il fut expulsé par une majorité de 124 voix contre 68.
+Le 3 septembre de la même année, il était réélu
+pour le comté de Provencher; mais l'amnistie n'ayant point
+été proclamée, il ne put prendre son siège. Il n'était pas
+seulement loyal, il était conservateur, et un peu plus tard il
+abandonna son siège pour assurer la réélection de Sir George
+Cartier, battu dans la province de Québec. Il ne faut jamais
+compter sur la reconnaissance des grands de la terre, Sir John
+A. Macdonald vient de récompenser Riel de son dévouement
+à la cause conservatrice, en le faisant pendre à Regina, le
+frère de M. Chapleau étant shérif.</p>
+
+<p>Tel était l'homme qu'après treize ans d'exil, les Métis
+allèrent chercher en 1884, au Montana, pour lui confier
+la défense de leurs droits méconnus.</p>
+
+<p>Rarement plus noble tâche avait été mise entre des
+mains plus dignes.</p>
+
+<p>Depuis l'échec de Riel, les vautours se sont abattus sur
+leur proie. On a décidé qu'il serait la victime expiatoire
+des fautes commises par le gouvernement canadien dans le
+Nord-Ouest. On a suscité contre le héros métis le fanatisme
+et les mauvaises passions. Pour ameuter l'esprit anglais,
+peut-être pour marquer plus cruellement par sa mort l'avilissement
+de l'influence française, on a cherché à transformer
+la question en une lutte de races; et on a présenté le
+mouvement métis de 1885 comme une insurrection française
+contre un gouvernement anglais. C'est encore un mensonge
+qu'il importe de relever. Il s'agissait si peu d'une
+lutte de races, qu'au début du mouvement, les plaintes
+des Écossais et des Anglais n'étaient pas moins vives
+que celles des Français; et que la députation envoyée à Riel
+au Montana comprenait plusieurs Anglais, entre autres
+Jackson et Isbester.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3>L'INSURRECTION</h3>
+<br>
+
+<p>Au milieu de mars 1885, il se passa un fait au moins étrange.</p>
+
+<p>Tout le monde prévoyait, depuis plusieurs mois, une insurrection;
+et le gouvernement était seul à n'y avoir point pris
+garde.</p>
+
+<p>S'il y avait pris garde, il lui eut suffi de se décider à rendre
+justice aux Métis, pour que l'insurrection n'eut pas lieu.</p>
+
+<p>Or, l'agitation croissait de jour en jour, mais aucun acte de
+justice n'était intervenu.</p>
+
+<p>Non seulement Riel n'avait pas encore levé le drapeau de la
+révolte, mais il n'avait pas même renoncé à l'espérance d'une
+solution pacifique; et il se flattait d'intimider le gouvernement,
+par des démonstrations, de façon à arracher des concessions
+aux ministres d'Ottawa, sans être obligé de recourir
+à une prise d'armes.</p>
+
+<p>Rien n'était donc changé à la situation, au commencement
+de mars. Il n'y avait pas encore d'insurrection;
+et il dépendait du gouvernement canadien qu'il n'y en
+eût jamais. S'il avait fait, à cette date, ce qu'il a été
+obligé de faire depuis, s'il avait accordé aux Métis les
+demandes dont le bien fondé a été plus tard reconnu, la paix
+n'aurait jamais été troublée; nos concitoyens n'auraient pas
+été condamnés à la dure expédition du Nord-Ouest, et une
+dépense de plusieurs millions de piastres aurait été épargnée
+au trésor public.</p>
+
+<p>Chose curieuse! Le gouvernement qui n'avait pas encore
+trouvé une minute pour lire les réclamations des Métis,
+s'était, paraît-il édifié à sa manière sur la situation du Nord-Ouest;
+et il s'était résigné avec <i>un coeur léger</i> à l'idée de la
+guerre civile, avant que la guerre fut déclarée, avant même
+qu'elle fut devenue inévitable.</p>
+
+<p>Cette guerre civile, ce fut la police du gouvernement que
+en prit l'initiative.</p>
+
+<p>Le 27 mars, le major Crozier, de la police à cheval, profitant
+d'une altercation survenue la veille entre Gabriel Dumont et
+un nommé MacKay, s'était présenté aux Métis en ennemi, à
+la tête d'un corps de troupes.</p>
+
+<p>Il avait rencontré Gabriel Dumont, escorté de vingt cavaliers:
+et il avait tiré le premier coup de feu sur des hommes
+inoffensifs.</p>
+
+<p>Cette action, dans laquelle la police fut mise en déroute et
+perdit quatorze hommes, reçut le nom de bataille du lac aux
+Canards.</p>
+
+<p>Il est important de constater que, ni de part ni d'autre, il n'est
+nié que les hommes de Crozier aient tiré les premiers.</p>
+
+<p>Par une coïncidence surprenante, à cette même date du
+27 mars, avant de connaître l'attaque du major Crozier, le
+gouvernement, qui s'y attendait évidemment, ordonnait à la
+batterie A de Québec, et à la batterie B, de Kingston, de
+former chacune un détachement de cent hommes et de se
+mettre aussitôt en campagne.</p>
+
+<p>Cette fois-ci, comme en 1870, c'était donc le gouvernement
+qui avait déclaré la guerre. C'était le gouvernement
+qui avait entamé les hostilités contre des gens ne demandant
+qu'à traiter.</p>
+
+<p>La mobilisation se fit rapidement</p>
+
+<p>Dès le 24 mars, le général Middleton était parti pour Winnipeg,
+afin de se mettre à la portée des opérations éventuelles.</p>
+
+<p>Le 28 mars, deux détachements des Queen's Own, le 10ème
+Grenadiers Royaux et la compagnie C, de l'infanterie de Toronto
+étaient appelés au service. Le 65ème Carabiniers de
+Montréal reçut pareillement son ordre de départ. Le 30 mars,
+deux nouveaux régiments étaient levés à Winnipeg et un
+détachement des gardes à pied du gouverneur prenait la
+route du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>Le 31 mars, le 2ème London (Ontario) et le 9ème de
+Québec étaient appelés au service actif.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<p class="mid">Gros-Ours.</p>
+
+<p>Ces régiments manquaient de tout. Pour les mettre en mesure
+de partir, il fallut que le ministre de la milice donnât
+un blanc seing aux colonels et les autorisât à faire coûte que
+coûte et d'urgence, toutes les dépenses nécessaires pour compléter
+l'équipement de leurs corps. On saura sans doute, d'ici
+peu de temps, combine de millions ce gaspillage suite de
+plusieurs années d'imprévoyance et d'incurie volontaire, a
+coûté au trésor public.</p>
+
+<p>La bataille du Lac aux Canards, dont le gouvernement a
+assumé la responsabilité en ne désavouant pas le major
+Crozier, devait avoir des conséquences d'une gravité
+incalculable.</p>
+
+<p>D'abord, elle constituait les Métis à l'état de belligérants.
+Riel, qui n'avait point assisté à l'engagement et qui avait
+conservé jusqu'à cette date l'espoir d'une solution pacifique,
+organisa un conseil de gouvernement, composé de douze personnes.</p>
+
+<p>En même temps, les Sauvages qui n'avaient point encore
+pris fait et cause pour les Métis, furent enhardis par l'échec
+de la police, et se décidèrent à prendre part à la lutte. Le 30
+mars, Gros-Ours prit le sentier de la guerre; et le lendemain
+sa bande procédait au massacre du Lac aux Grenouilles.
+Poundmaker devait plus tard suivre l'exemple de Gros Ours
+et infliger au colonel Otter la défaite de la montagne du
+Camp du Corbeau.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+
+<p class="mid">PIE-A-POT</p>
+
+<p>Désormais, tout espoir de négociation amiable était perdu
+et il fallait que le sort des armées décidât.</p>
+
+<p>Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de retracer en détail
+la suite des événements militaires qui ont abouti à la prise
+de Batoche.</p>
+
+<p>La lumière n'est pas encore faite sur cette partie de notre
+histoire.</p>
+
+<p>Le Canada peut se dire, avec une légitime fierté, que ses
+volontaires se sont comportés héroïquement devant le feu de l'ennemi.
+Mais si la bravoure des soldats est restée au-dessus de tout
+éloge, il plane encore beaucoup d'incertitude sur le plus
+ou moins d'habileté des chefs et sur la façon dont les opérations
+ont été conduites.</p>
+
+<p>D'après le témoignage d'un conservateur du Nord-Ouest,
+dont les affirmations n'ont jamais été démenties, les insurgés
+au nombre de 300 à 400, n'auraient jamais eu plus de cent
+combattants. Même à la plus forte escarmouche, qui fut
+celle de Batoche, ils n'avaient pas cinquante combattants, et
+la bataille a duré quatre jours. On a peine à comprendre
+qu'il ait fallu tant de temps et d'efforts pour aboutir à un si
+mince résultat.[1]</p>
+
+<p>[Note 1: LA PRESSE, 24 août 1885.]</p>
+
+<p>D'un autre côté, des témoins oculaires affirment qu'étant donnée
+la façon dont les volontaires avaient été éparpillés, par petites
+bandes, c'est un véritable miracle qu'ils n'aient pas été
+massacrés en détail; et c'est l'avis de plusieurs officiers, ayant pris
+part à la lutte, que si les Métis avaient eu à leur tête un militaire
+de profession, expérimenté dans la conduite des embuscades,
+notre jeune armée aurait été exposée à un véritable désastre.</p>
+
+<p>Le parlement a voté néanmoins au général Middleton une récompense
+pécuniaire, ni plus ni moins que s'il avait gagné une
+nouvelle bataille de Waterloo; et le gouvernement impérial,
+auquel les ministres d'Ottawa avaient intérêt à faire prendre la
+rébellion au sérieux, a gratifié d'une décoration le commandant
+en chef et le ministre de la Milice.</p>
+
+<p>Après tout, le gouvernement impérial qui avait déjà pris
+au sérieux les exploits stratégiques du général Wolseley, en
+1870, ne pouvait mieux faire que de traiter, en 1885, le général
+Middleton en triomphateur.</p>
+
+<p>Mais, la lettre adressée à M. F. X. Lemieux, par le révérend
+Père André, a jeté plus d'une ombre sur cette étoile
+naissante de l'armée anglaise.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Aujourd'hui, dit le Père André, le gouvernement se glorifie de la
+victoire et s'applaudit comme d'un grand triomphe d'avoir battu les
+Métis. Riel est condamné, les principaux Métis de Saskatchewan sont
+dans les fers; et dans son enthousiasme, le Parlement vote vingt mille
+piastres au général Middleton; tout le Canada est fier de son succès
+et de celui des volontaires. Nous sommes heureux comme le reste de
+la nation que cette rébellion soit finie, nous l'avons vivement
+combattue, prévoyant tous les malheurs qu'elle entraînerait avec elle.
+Mais je dois le dire au risque de choquer plusieurs personnes que
+j'aime et estime; l'armée du général Middleton s'est déshonorée par
+le pillage éhonté auquel elle s'est livrée, malgré la proclamation
+du général qui défendait de ne rien toucher, de ne rien prendre.
+Je ne parle pas d'après les rapports qui
+m'ont été fait; mais j'ai visité plusieurs fois la contrée qui avoisine
+Batoche, et je puis affirmer que sur une longueur de 25 milles, toutes
+les maisons établies sur le côté sud de la Saskatchewan ont été pillées
+et saccagées, et plus de 20 ont été brûlées et rasées.</p>
+
+<p>Cette contrée jadis si florissante offre un spectacle affreux de
+désolation et de détresse qui fait mal à voir. Les volontaires ont
+pillé les habitants et tout ce qu'ils possédaient, leurs chevaux, leurs
+effets et habillements, et ils n'ont laissé aux malheureux que ce qu'ils
+avaient sur le dos. Le général été humain et doux à l'égard des
+habitants, il ne leur a infligé aucun traitement cruel, mais il a
+assisté impassible à tout le pillage qui se faisait autour de lui,
+malgré sa proclamation. Et lui-même, comme pour les encourager à piller,
+s'est approprié un beau cheval et une voiture d'un nommé Manuel
+Champagne, dont il a fait présent à Thomas Ibouri. Voilà les faits dont
+je suis certain, et le ministre de la milice peut affecter l'ignorance
+tant qu'il voudra, ces faits n'en seront pas moins vrais et réels.</p>
+
+<p>Le résultat de tout cela est que nos pauvres Métis sont dans une
+détresse et un dénuement extraordinaires.</p>
+
+<p>Je regrette que le général Middleton n'ait pas achevé son oeuvre, et
+qu'au pillage il n'ait ajouté le massacre, au moins il nous aurait
+épargné le spectacle de cette agonie prolongée que voyons devant nous.</p> </blockquote>
+
+<p>Un tel écrit, émané d'un témoin aussi digne de foi que le
+Rév. Père André, est de nature à diminuer quelque peu la
+gloire du général en chef, dont l'unique victoire se réduit à
+avoir emporté en quatre jours une redoute défendue par cinquante
+hommes; du général en chef qui n'est parvenu à
+prendre de vive force qu'un cheval volé à son propriétaire;
+mais qui n'a pu prendre Riel qu'en lui écrivant
+une lettre pour le prier de se rendre, et qui, après avoir
+vainement poursuivi Gros Ours, n'a trouvé finalement d'autre
+ressources pour s'emparer de sa personne que de mettre sa
+tête à prix et de provoquer ainsi la trahison d'un des siens.</p>
+
+<p>M. A. N. Montpetit, qui a résumé dans son livre sur
+Riel à la Rivière du Loup, les principaux événements de la
+campagne, décrit de la façon suivante les deux derniers
+exploits du général Middleton pendant cette campagne.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Juin, 9. Le général Middleton au Lac aux Huarts. Il traverse sur un
+radeau. Il abandonne la poursuite de Gros-Ours. Le pays est
+infranchissable.</p>
+
+<p>Juin, 22. Le général Middleton, après s'être remis à la poursuite de
+Gros-Ours, y renonce une seconde fois et décide de renvoyer les
+volontaires dans leurs foyers.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ce bulletin d'une concision expressive, ne ressembla pas
+précisément à un bulletin de la Grande armée, et il nous
+autorise à ne point porter M. le général Middleton en triomphe.</p>
+
+<p>La personnalité que la campagne du Nord-Ouest a mis hors
+de pair, ne figure point dans le camp des victorieux, mais
+dans celui des vaincus: c'est celle de Gabriel Dumont.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"></p>
+
+<p class="mid">QUEUE-D'AIGLE</p>
+
+<p>Par son énergie, par sa bravoure, par l'influence qu'il a su
+acquérir sur ses compagnons, Gabriel Dumont s'est fait une
+place à part. Les Métis le considèrent comme un héros. Ils
+racontent de lui des traits de bravoure romanesques dignes
+des Trois Mousquetaires de Dumas. Sir John A. Macdonald
+lui a rendu justice en plein parlement en ajoutant, il est vrai,
+que s'il l'avait entre ses mains, cela ne l'empêcherait pas de le
+faire pendre. De son côté, Mgr Taché dit de lui: «Dumont
+est un héros d'un autre âge, brave comme un lion, inaccessible
+à la peur, désintéressé, fort comme un Hercule, connaissant
+le pays comme pas un; c'est le vieux type des trappeurs
+d'autrefois.» Gabriel Dumont est en liberté aux États-Unis.
+Un jour ou l'autre, nous entendrons encore parler de lui.
+Dieu veuille que, ce jour-là, nos affaires soient mieux
+conduites et que l'injustice unie au fanatisme n'ait à faire
+parmi nous de nouvelles victimes.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3>LES PRÉLIMINAIRES D'UN PROCÈS SANS NOM</h3>
+<br>
+
+<p>Le général Middleton avait adressé à Riel la lettre suivante:</p>
+
+<blockquote>
+<p>BATOCHE, 11 mai.</p>
+
+<p>MONSIEUR RIEL.</p>
+
+<p>Je suis prêt à vous recevoir, vous et votre conseil, et à vous protéger
+jusqu'à ce que le gouvernement ait pris des mesures à votre égard.</p> </blockquote>
+
+<p>Il n'y a pas un militaire, ayant le sentiment de sa position
+et de sa responsabilité, qui ne soit prêt à déclarer que cette
+lettre comportait la garantie que celui à qui elle était adressée,
+aurait la vie sauve, s'il consentait à faire sa soumission.
+C'était un engagement d'honneur.</p>
+
+<p>On sait comment il a été faussé.</p>
+
+<p>Riel s'est rendu le 15 mai. Il a été immédiatement dirigé
+sur Regina. Le gouvernement lui avait préparé un tribunal,
+choisi tout exprès pour le condamner sans l'entendre; et le
+premier acte de ses geôliers a été de faire subir à l'homme,
+que le général Middleton avait traité comme belligérant, le
+supplice inutile et odieux des fers et du boulet.</p>
+
+<p>Cet acte de barbarie ne saurait être considéré comme le
+résultat de l'excès de zèle d'un subalterne féroce, car Sir
+John A. Macdonald en a assumé la responsabilité devant le
+parlement, dans la séance du 7 juin, en réponse à une interpellation
+de M. Laurier.</p>
+
+<p>Si le Canada avait été administré par un gouvernement
+soucieux de sa bonne renommée devant l'étranger et devant
+l'histoire, il semblait, au lendemain de la pacification,
+qu'une amnistie générale s'imposât.</p>
+
+<p>S'il est vrai qu'une insurrection politique mérite à tout le
+moins des circonstances atténuantes, lorsque ceux qui ont
+eu recours aux armes, y ont été en quelque sorte contraints
+par d'intolérables souffrances et des dénis de justice persistants,
+nulle cause n'était plus digne de pardon que celle des Métis.</p>
+
+<p>Jamais griefs n'avaient été plus fondés. Tout le monde l'a
+reconnu. Mgr Taché et Mgr Grandin l'ont proclamé tour à
+tour. Le gouvernement lui-même été obligé d'en faire
+indirectement l'aveu, en accordant aux Métis, après la révolte, ce
+qu'ils réclamaient vainement depuis hui années.</p>
+
+<p>Des <i>scripts</i> on déjà été remis à plus de deux mille Métis.</p>
+
+<p>Il résulte de ces concession tardives, la preuve évidente
+que les Métis avaient raison de se plaindre, et la preuve non
+moins convaincante que, sans l'insurrection ils n'auraient
+rien obtenu.</p>
+
+<p>Si l'on ajoute à cette démonstration, que les Métis n'ont pas
+tiré le premier coup de feu; et que des spéculateurs, des
+aventuriers, des agents subalternes du gouvernement sont
+véhémentement suspects d'être les véritables instigateurs de
+l'insurrection, alors l'amnistie ne se présentait plus seulement
+comme un acte de clémence, mais comme un devoir de justice.</p>
+
+<p>Malheureusement, le gouvernement de Sir John A. Macdonald
+ne l'entendait point ainsi.</p>
+
+<p>Plus les Métis avaient raison, plus les ministres considéraient
+qu'il fallait que Riel mourût. Admettre des circonstances
+atténuantes à l'insurrection, cela équivalait à déclarer les
+ministres coupables. Coupables! Ils l'étaient et ils le
+savaient. Mais ils ne voulaient pas qu'on le dit, ni surtout que
+les électeurs canadiens le crussent. Ils se figurèrent que
+pour couvrir devant le public l'énormité de leurs fautes
+passées, il importait d'abord de tuer Riel.</p>
+
+<p>Mais il ne suffisait pas de le tuer; il fallait en même temps
+travailler à faire le silence sur cette sombre histoire de plus
+huit années de vexations, de fraudes et d'abandon.</p>
+
+<p>De ce jour, tous les efforts du gouvernement furent consacrés
+à un double but:</p>
+
+<p>Organiser une comédie judiciaire, dans des conditions telles
+que Riel ne pût en aucun cas échapper à la corde.</p>
+
+<p>S'assurer d'un juge assez vil, pour qu'on fût bien certain
+qu'il n'y aurait qu'un faux semblant de débat; et que les
+ministres ne seraient point exposés à voir dérouler, devant le
+jury et devant le pays, la longue série des griefs, peut-être des
+instigations d'agents provocateurs, qui avaient mis aux Métis
+les armes à la main.</p>
+
+<p>En un mot, il fallut empêcher avant tout de faire la
+preuve que les Métis n'étaient pas des insurgés, mais de
+pauvres gens en état de légitime défense.</p>
+
+<p>Malheureusement, la législation des territoires du Nord-Ouest
+allait mettre entre les mains d'un gouvernement
+prévaricateur, les moyens de tout oser et de tout faire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"></p>
+
+<p class="mid">PRISON DE REGINA</p>
+
+<p>Les Actes des territoires du Nord-Ouest, votés par le parlement
+canadien, en violation du droit commun anglais, établissent
+que les crimes commis dans le Nord-Ouest seront
+jugés par un simple magistrat stipendiaire, assisté d'un juge
+de paix, et avec le concours de six jurés choisis par le juge.</p>
+
+<p>Cette justice expéditive et sommaire avait été établie en 1875
+alors que le pays était presque inhabité, dans le but de statuer,
+comme on statue au désert, sur des actes de maraude, des
+meurtres entre sauvages ou des vols de bestiaux. Mais
+personne n'avait jamais considéré qu'une telle législation
+dût s'appliquer à l'un des plus grands procès politiques du
+siècle.</p>
+
+<p>L'Acte de 1877, voté sous l'administration libérale, avait
+même expressément réservé le cas où il se présenterait une
+cause grave et réclamant des garanties spéciales. Il déclarait
+que, dans tout procès emportant la peine capitale, l'accusé
+pourrait réclamer que les débats eussent lieu devant la cour
+du banc de la Reine de Winnipeg, avec le concours d'un jury
+régulier et l'ensemble des garanties contenues dans la loi de
+procédure criminelle de Manitoba.</p>
+
+<p>Mais, un an après le vote de cette loi qui laissait quelques
+garanties aux accusés, sir John A Macdonald était entré au
+pouvoir; et le premier soin du chef orangiste avait été d'organiser
+systématiquement la tyrannie et le déni de justice, en
+soumettant les Actes du Nord-Ouest à une refonte générale.</p>
+
+<p>Dans cette refonte qui a pris le d'Acte de 1880, et qui est
+l'oeuvre personnelle de sir John A. Macdonald, on a conservé
+toutes les mesures d'exception prévues par la législation antérieure:
+le magistrat stipendiaire, les six jurés nommés par
+le juge, etc. Mais en prenant toute ces mesures à son compte
+et en les sanctionnant à nouveau, la majorité conservatrice a
+rayé méthodiquement du nouveau bill, les garanties précédemment
+introduites par les libéraux et destinées à tempérer
+ce que cette législation exceptionnelle pouvait présenter d'abusif.</p>
+
+<p>Sous l'empire de la loi votée par le ministère libéral, Louis
+Riel eût été jugé à Winnipeg, par un juge de la cour du banc
+de la Reine, assisté de douze jurés, dont six parlant la langue
+de l'accusé, et sur la liste desquels celui-ci aurait le droit
+d'en récuser vingt.</p>
+
+<p>Mais Sir John A. Macdonald, prévoyant l'éventualité de la
+terreur à rétablir un jour dans le Nord-Ouest, avait eu la précaution
+de faire détruire par sa majorité, cette disposition
+protectrice du droit des accusés.</p>
+
+<p>Et il avait trouvé un Parlement, qui avait consenti à voter,
+sur sa demande, ce règlement inouï, aux termes duquel un
+citoyen libre, privé de toutes les garanties de <i>l'habeas corpus</i>
+et du jugement par ses pairs, est livré à la merci d'un officier
+de police subalterne, et où cet officier de police, qui n'est pas
+un juge, exerce le droit de vie et de mort, à la seule condition
+de se faire assister (amère dérision!) par six marionnettes
+désignées par lui et faisant mine de remplir les fonctions de
+jurés.</p>
+
+<p>Nul Canadien n'est censé ignorer la loi. Mais très peu de
+Canadiens avaient feuilleté les Actes des territoires du Nord-Ouest,
+avant le procès de Riel. A la date du 21 juin, les
+avocats de Riel eux-mêmes étaient assez peu fixés, et dans
+tous les cas bien loin de prévoir la stupéfiante juridiction à
+laquelle leur client allait être soumis; car ils se rendaient à
+Ottawa, pour demander à Sir John de faire juger Riel devant
+la Cour suprême; et Sir John, évitant avec soin de démasquer
+trop tôt ses batteries, se bornait à leur faire une réponse évasive.</p>
+
+<p>Ce fut le journal <i>La Presse</i> qui souleva, le premier, la
+question légale, et qui fit connaître les textes au public, en
+révélant ainsi le péril auquel la défense était exposée. En
+même temps, <i>La Presse</i> indiquait le remède; et elle invitait le
+gouvernement à profiter de ce que les chambres étaient encore
+en session, pour faire voter d'urgence un <i>bill</i> qui eût assuré
+à Riel un jury régulier.</p>
+
+<p>Mais demander au gouvernement de lâcher lui-même sa
+proie, c'était peine perdue, c'était presque naïf; et malheureusement
+les députés, qui eussent pu, au défaut du gouvernement
+prendre l'invitation pour leur compte, ne semblèrent point
+y prendre garde.</p>
+
+<p>Cependant, le 16 juillet, à la séance du soir, quelques
+instants avant que Sir John A. Macdonald déposât la proposition
+qui allouait au général Middleton une gratification de
+$20,000, M. Bergeron--auquel il devra être tenu compte de
+cette initiative--demandait au gouvernement de faire
+modifier la loi de façon à donner à Riel la garantie d'un jury
+mixte.</p>
+
+<p>Sir Hector Langevin répondit, en donnant l'assurance que
+Riel aurait un procès régulier et <i>que le jury serait choisi dans
+de hautes conditions d'impartialité!</i></p>
+
+<p>Cette promesse, qui précédait de deux mois celle de la commission
+médicale, a eu le sort que chacun sait. Désormais,
+le nom de Sir Hector Langevin est devenu synonyme de
+celui de <i>parole faussée</i>.</p>
+
+<p>A la veille de la prorogation du Parlement, M. le sénateur
+Trudel avait fait au Sénat la même demande, et il lui avait
+été répondu que «le gouvernement n'avait pas considéré la
+question.»</p>
+
+<p>C'était un autre mensonge.</p>
+
+<p>Le gouvernement avait si bien considéré la question, qu'il
+savait que l'Acte des territoires du Nord-Ouest l'autorisait à
+y rendre exécutoire, par simple proclamation du gouverneur
+en conseil, toute loi de droit <i>commun antérieurement votée</i>
+par le Parlement du Canada.</p>
+
+<p>Seulement, au lieu d'user ce cette faculté de donner à
+Riel un juge et un jury, le gouvernement s'en était servi,
+après une minutieuse étude, pour modifier au détriment de
+l'accusé, les règles de procédure qui eussent pu créer, en sa
+faveur, un cas de nullité et lui donner quelque chance
+d'échapper à la mort.</p>
+
+<p>Ainsi, comme on avait oublié d'écrire <i>l'indictment</i> sur
+parchemin, une proclamation du gouverneur-général en conseil
+déclara, avec effet rétroactif, que la disposition de loi aux
+termes de laquelle le parchemin a cessé d'être obligatoire,
+serait considérée comme applicable aux territoires du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>C'était la façon dont les ministres entendaient user de leurs
+attributions pour améliorer le régime judiciaire du Nord-Ouest!</p>
+
+<p>Cependant l'ensemble des mesures prises n'était pas encore
+complet.</p>
+
+<p>Les ministres avaient entre les mains, grâce à l'acte de
+1880, une législation qui leur permettait de tout faire avec
+impunité. Il leur fallait un instrument assez pervers et assez
+dépourvu des moindres instincts de la conscience et de l'honneur,
+pour appliquer cette législation avec toute la férocité
+qu'elle comporte.</p>
+
+<p>Il est triste de dire que plusieurs magistrats avaient brigué
+la fonction de juger Louis Riel.</p>
+
+<p>Entre tous, le gouvernement crut avoir trouvé son homme,
+en faisant choix de Richardson.</p>
+
+<p>A une époque déjà ancienne, bien des scélérats sinistres ont
+déshonoré en Angleterre le siège du juge, prostitué la justice et
+transformé odieusement la loi en machine à persécutions
+politiques et à meurtres judiciaires. Jeffries, sous Jacques II, a
+laissé un nom qui dépasse en horreur les souvenirs les plus
+atroces des temps de barbarie. En Irlande, Lord Norbury, Sir
+William Parsons, que subornait des témoins pour se faire dénoncer
+ses ennemis, les jugeait, les condamnait à mort et se faisait
+ensuite adjuger leurs biens confisqués, ont donné l'exemple
+de tout ce qu'on peut attendre de la corruption associée à la férocité,
+en un temps où les passions et le fanatisme sont déchaînée.
+Quand on dressera, pour recueillir les noms de tous ces
+hommes et les clouer au pilori de l'histoire, un <i>livre de sang</i>,
+Richardson, venu un siècle plus tard aura le droit d'y réclamer
+sa place et de fermer la liste des magistrats voués à
+l'exécrations des siècles à venir.</p>
+
+<p>Richardson, quoique <i>La Minerve</i> ait essayé de faire croire le
+contraire, est orangiste et conservateur.</p>
+
+<p>Il appartient à une famille conservatrice d'Ontario, dont Sir
+John A. Macdonald a voulu récompenser les services électoraux,
+en appelant cet homme à un emploi salarié au département
+de la justice à Ottawa, en 1869. Depuis cette date jusqu'en
+1877, il s'y éleva de degré en degré, toujours
+grâce de Sir John A. Macdonald, et lorsque l'avant dernière
+administration conservatrice prit fin, en 1875, il avait remplacé
+pendant un an le député ministre.</p>
+
+<p>M. Mackenzie, en arrivant au pouvoir, ne sut que faire de
+cet adversaire politique dont l'incapacité déjà proverbiale
+égalait l'importance bouffie. Au lieu d'en purger l'administration,
+il eut la faiblesse de se borner à lui imposer une
+disgrâce; et pour en débarrasser au moins le département, il
+l'envoya au Nord-Ouest comme magistrat stipendiaire, à une
+époque où les fonctions du magistrat stipendiaire consistaient
+à juger les Sauvages. Personne ne pouvait prévoir que sir
+John A. Macdonald imaginerait, trois ans plus tard, de confier
+à ces agents de police, qu'on nomme magistrats stipendiaires,
+le droit de juger les procès de haute trahison.</p>
+
+<p>Au Nord-Ouest, Richardson ne tarda pas à conquérir une
+réputation de sottise, de crasse ignorance, de partialité, de
+rigueur stupide et de basse servilité, sur laquelle on peut
+consulter L'Hon. M. Royal et tous les hommes politiques qui
+ont habité ce pays.</p>
+
+<p>Mais sa réputation de <i>mangeur de français</i> était encore
+supérieure à sa réputation d'homme à tout faire.</p>
+
+<p>On sait, par le banquet de Winnipeg, ce que sont au Nord-Ouest,
+les orangistes et les mangeurs de français.</p>
+
+<p>Bref, Richardson était un de ces hommes qui, selon le mot
+fameux de M. Dupin sur les révolutionnaires: «ne sont
+propres à rien et sont capables de tout.»</p>
+
+<p>Sir John A. Macdonald, qui le connaissait, avait trouvé en
+lui l'homme qui convenait pour conduire le procès auquel le
+<i>Monde</i> a donné dans une heure de franchise involontaire, le
+nom de <i>farce sinistre</i>, et pour aboutir avec aussi peu de
+débats que possible à la condamnation de Riel.</p>
+
+<p>Et le gouvernement avait tout mis en oeuvre pour lui livrer
+sa proie.</p>
+
+<p>Aux termes de la loi, toute offense doit être jugée dans le
+lieu où elle a été commise. Or, le théâtre de l'insurrection
+était à plus de 400 milles de Regina. Mais on profita
+judaïquement de ce que l'insurrection s'étendait au Nord-Ouest
+tout entier, pour faire conduire Riel à Regina, afin de le placer
+sous la juridiction de Richardson.</p>
+
+<p>C'était une violation du droit à peu près semblable à celle
+qui consisterait à faire juger à Halifax, un individu qui aurait
+pris part à une émeute à Montréal, en s'appuyant sur le prétexte
+qu'Halifax est compris dans le Canada et que la conspiration
+se serait étendue au Canada tout entier.</p>
+
+<p>Mais Sir John A. Macdonald qui avait, et pour cause, une
+entière confiance dans la docilité et dans la cruauté de
+Richardson, n'était pas moins au fait de son ignorance et de
+son incapacité.</p>
+
+<p>On pourvut à cet inconvénient, en envoyant le sous-ministre
+de la justice, M. Burbridge, à Regina, avec mission d'assister
+aux débats, de conduire le juge par la main et de lui
+donner chaque jour, de vive voix, les instructions que pourraient
+comporter les incidents à naître.</p>
+
+<p>Jamais, croyons-nous, à aucune époque et dans aucun
+pays, la main-mise du gouvernement sur la justice ne s'était
+étalé avec tant d'impudeur.</p>
+
+<p>On avait bien vu des juges subornés par le pouvoir. Mais
+un membre du gouvernement, se rendant dans le prétoire
+pour y faire mouvoir en personne les ficelles du mannequin
+déguisé en juge, c'est ce qui ne s'était encore vu nulle part,
+et ce qui restera comme un trait unique, pour illustrer l'histoire
+de l'administration de la justice dans le Canada, sous le
+règne de Sir John A. Macdonald.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3>RICHARDSON A L'OEUVRE</h3>
+<br>
+
+<p>Les débats s'ouvrirent à Regina sous la présidence de
+Richardson, assisté du juge de paix Lejeune, le lundi 20
+juillet.</p>
+
+<p>L'acte d'accusation était ainsi conçu:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Le sixième jour de juillet en l'année de notre Seigneur 1885, dans la
+ville de Regina dans les territoires du Nord-Ouest, devant Hugh
+Richardson, écr., magistrat stipendiaire des territoires du Nord-Ouest
+de 1880, Louis Riel vous êtes accusé sous serment comme suit:</p>
+
+<p>La plainte et information de David Stewart, de la cité de Hamilton,
+dans la province de Toronto, Puissance du Canada, chef de police, prise
+sous serment le sixième jour de juillet en l'année de Notre-Seigneur
+mil huit cent quatre-vingt-cinq, devant le soussigné, un des magistrats
+stipendiaires dans et pour les territoires du Nord-Ouest, qui dépose:</p>
+
+<p>LAC AUX CANARDS.</p>
+
+<p>Étant sujet de Notre Souveraine Dame la Reine, mettant de côté son
+devoir d'allégeance, n'ayant pas la crainte de Dieu dans son coeur, mais
+étant poussé et séduit par l'instigation du diable comme faux traître
+contre la dite souveraine Dame la Reine, et foulant entièrement aux
+pieds l'allégeance, la fidélité et l'obéissance que tout sujet vrai et
+fidèle de notre dite souveraine Dame la Reine doit à notre dite
+souveraine Dame la Reine, a, le vingt-septième jour de mars, dans
+l'année susdite, avec diverses personnes, faux traîtres, inconnues au
+dit Stewart, armées, et équipées en guerre, c'est-à-dire, avec des
+canons, des carabines, des pistolets, des baïonnettes et autres armes,
+étant alors illégalement, malicieusement et traîtreusement assemblées
+et réunies ensemble contre notre souveraine Dame la Reine, ont de la
+manière la plus méchante, la plus malicieuse, la plus traîtreuse pris
+les armes et fait la guerre contre notre dite souveraine Dame la Reine,
+dans la localité connue sous le nom de du Lac aux Canards, dans les
+dits territoires du Nord-Ouest du Canada, et dans les limites de ce
+royaume et ont alors malicieusement et traîtreusement tenté par la
+force des armes, de renverser et détruire la constitution et le
+gouvernement de ce royaume, tel qu'établis par la loi, et priver
+et déposer notre dite souveraine Dame la Reine du titre, de l'honneur,
+et de nom royal de la Couronne Impériale de ce royaume au mépris de
+notre dite souveraine Dame la Reine et de ses lois, au mauvais exemple
+de tous autres se rendant coupables de la même offense, contrairement
+au droit d'allégeance qui lui était dû par le dit Louis Riel, contre
+la forme du statut en pareil cas fait et pourvu, et contre la paix de
+notre souveraine Dame la Reine, sa couronne et sa dignité.</p>
+
+<p>Deux autre actes d'accusations semblables ont été dressés pour les
+batailles de Batoche et l'Anse aux Poissons.</p>
+
+<p>Assermenté devant moi, les jour et an susdits, en la ville de Regina,
+Territoires du Nord-Ouest,</p>
+</blockquote>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> (Signé,) A. D. STEWART. </p>
+<p> (Signé,) HUGH RICHARDSON. </p>
+<p> Magistrat stipendiaire dans et pour les Territoires du Nord-Ouest. </p>
+</div></div>
+
+
+<p>La liste du jury qui, d'après la parole de sir Hector Langevin,
+devait «être dressée dans des conditions de haute impartialité»,
+avait été préparée, sous l'oeil du gouvernement, par
+Richardson, dans des conditions tellement révoltantes
+que, pour retrouver une pareille dérision de la justice, il faut
+remonter aux plus honteux souvenirs de la persécution orangiste
+en Irlande.</p>
+
+<p>Louis Riel aurait eu droit, aux termes de la loi anglaise, à
+un jury dont la moitié parlant sa langue; mais Richardson
+n'avait pas même cherché à sauver les apparences, en inscrivant
+sur sa liste un seul juré métis. Il y avait mis, sans doute
+par dérision, un juré canadien-français. Mais ce juré
+ne siégea pas; il fut récusé par l'avocat de la couronne, avec
+une précipitation tellement inconvenante, qu'avant d'avoir
+eu le temps de se lever de son siège et de répondre à l'appel
+de son nom, il n'était déjà plus juré. La résolution du
+gouvernement était prise; ce n'était pas un jugement qu'on
+voulait: c'était une condamnation sans phrases.</p>
+
+<p>Dès le début du procès, M. Fitzpatrick et M. Greenshields,
+avocats de Riel, plaidèrent l'inconstitutionnalité de l'acte de
+1880, en vertu duquel le tribunal était constitué, et par conséquent,
+l'incompétence du tribunal et la nullité de la procédure.</p>
+
+<p>MM. Robinson et Osler répondirent pour la forme, au
+nom de la couronne; et le juge Richardson, trouvant inutile
+de se donner l'air de délibérer, donna son opinion en dix
+secondes.</p>
+
+<p>L'opinion de cette lumière de la magistrature était, que
+l'acte de 1880 n'a pas été rendu <i>ultra vires</i>; et
+conséquemment, il enjoignit à Riel de plaider.</p>
+
+<p>Celui-ci déclara alors qu'il plaidait <i>non coupable</i>; et M.
+Fitzpatrick demanda l'ajournement, pour faire venir des
+témoins et des documents.</p>
+
+<p>Malheureusement, le procès avait été mené avec une rapidité
+si imprévue que la défense n'avait pas eu le temps de
+recueillir des fonds, elle fut obligée de s'adresser à la Couronne
+pour lui demander de supporter les frais du voyage
+des témoins; et la Couronne n'y consentit qu'après avoir fait
+son choix et éliminé tous les témoins, dont la présence eût
+pu être gênante pour le ministère et donner au débat la
+tournure politique que le gouvernement tenait avant tout à
+éviter.</p>
+
+<p>La Couronne considéra comme simplement inconvenante
+l'offre faite par Gabriel Dumont de venir déposer en faveur
+de Riel; et elle lui refusa un sauf-conduit, ainsi qu'aux autres
+réfugiés.</p>
+
+<p>La liste des témoins se restreignit à quelques personnes,
+citées pour déposer sur l'état mental de Riel; et le mardi 21
+juillet, le juge Richardson ajourna le débat au 28.</p>
+
+<p>Sept jours, pour permettre à M. Lemieux de revenir à
+Québec, de citer des témoins et de les ramener à Regina,
+après avoir fait un voyage de mille lieues!</p>
+
+<p>C'était à douter si les témoins auraient le temps matériel
+de faire le voyage.</p>
+
+<p>Précédemment, le juge Richardson avait retenu un accusé en
+prison préventive <i>pendant quatre ans</i>, en se fondant sur la
+difficulté de faire venir des témoins!</p>
+
+<p>Mais ce juge extraordinaire n'en était point à démontrer,
+que la justice du Nord-Ouest sait avoir, quand il est besoin,
+deux poids et deux mesures, et qu'elle ne confond point les
+témoins des amis avec ceux des ennemis du gouvernement.</p>
+
+<p>Cependant, dans l'intervalle, le tribunal ne perdit point son
+temps.</p>
+
+<p>Les orangistes, qui avaient décidé d'obtenir la tête de Riel,
+avaient décidé en même temps d'obtenir la liberté de Jackson,
+secrétaire anglais de Riel, un des délégués qui avaient préparé
+l'insurrection et qui était allés chercher Riel au Montana.</p>
+
+<p>Mais, pour les orangistes, ce qui est crime capital chez un
+Canadien-français, comme Riel, devient excusable chez un
+Anglais, comme Jackson; et l'acquittement de Jackson était
+d'autant plus urgent que le jury de Riel, tout Anglais qu'il
+fût, manifestait des scrupules; et qu'il importait de se l'attacher
+par quelque faveur de nature à le faire renoncer à ses
+velléités s'indépendance.</p>
+
+<p>Wm. Henry Jackson comparut devant la cour, le 25 juillet.
+Il plaida la folie. Il produisit comme témoins son propre
+frère et le médecin de la police à cheval. L'avocat de la
+couronne se prononça en faveur de l'accusé et le jury rendit
+un verdict de non-culpabilité. Le procès ne dura pas une demi-heure
+en tout. Pourquoi eut-il duré plus longtemps?</p>
+
+<p>Tout était arrangé à l'avance pour sauver Jackson, en sa
+qualité d'Anglais, comme pour perdre Riel, en sa qualité de
+Canadien-français.</p>
+
+<p>Les débats relatifs à Riel se rouvrirent le 28, et de l'aveu
+unanime des hommes impartiaux, ils lui furent beaucoup
+plus favorables qu'on pensait.</p>
+
+<p>La défense avait renoncé à chercher dans les griefs des
+Métis un motif d'excuse légale et à faire comparaître les
+témoins sur cette question, ce en quoi on trouva généralement
+que les avocats de Riel avaient eu tort, car ils n'auraient pas
+dû faire cette concession, sans être certains d'obtenir en
+échange l'acquittement ou la grâce de l'accusé.</p>
+
+<p>Mais il parut démontré par les dépositions des propres
+prisonniers de Riel que, jusqu'à la fin, il avait poursuivi et
+espéré une transaction; qu'il n'avait donné l'ordre de tirer
+qu'après que le major Crozier avait fait tirer le premier coup de
+feu par les hommes de police, et que par conséquent les Métis
+étaient en cas de légitime défense.</p>
+
+<p>Parmi les charges dirigées contre l'accusé, la plus grave
+en apparence résultait d'une lettre adressée par lui au général
+Middleton, et dans laquelle Riel aurait menacé le général de
+faire massacrer ses prisonniers, si l'armée ne cessait pas elle-même
+de tirer sur les maisons occupées par les femmes et par
+les enfants. Mais il fut démontré que cette lettre était une
+menace plus ou moins habile, mais qu'il n'avait jamais été
+dans l'intention de Riel de la mettre à exécution; et tout au
+contraire, ses prisonniers déclarèrent devant la cour se louer
+hautement des égards avec lesquels il avaient été traités.</p>
+
+<p>Le fait de haute trahison n'en subsistait pas moins, selon
+la rigueur du droit. Mais chaque preuve nouvelle restreignait
+l'accusation à un caractère exclusivement politique, et
+tendait, même sur le terrain politique, à diminuer la responsabilité
+de Riel.</p>
+
+<p>Quand on pense que Jackson a été déclaré fou et enfermé
+dans un asile, dont on l'a laissé depuis s'échapper; que,
+malgré le massacre du Lac aux Grenouilles, Gros-Ours n'a été
+condamné qu'à trois ans de pénitencier, et que Thomas Scott, un
+Anglais, qui avait été l'instigateur de la rébellion, a été
+acquitté, à la recommandation de Richardson et aux applaudissement
+du public, il est impossible de considérer le verdict
+rendu contre Riel autrement que comme un meurtre légal.</p>
+
+<p>Cependant, les avocats de Riel avaient décidé de plaider la
+folie. Le dérangement des facultés et l'exaltation du malheureux
+chef métis n'étaient que trop certains. Mais il n'est pire
+sourds que ceux qui ne veulent pas entendre et Richardson
+était décidé à ne rien écouter et à ne rien entendre.</p>
+
+<p>Deux médecins déclarèrent Riel fou, et le docteur Tucke, de la
+police à cheval, n'osa pas affirmer qu'il ne l'était point. Cela
+n'empêcha pas Richardson de déclarer aux jurés que la preuve
+de la folie n'avait point été faite et de peser sur eux, en leur
+intimant qu'ils manqueraient à leur devoir, s'ils ne rendaient
+point un verdict de culpabilité.</p>
+
+<p>La résolution des avocats de plaider la folie donna lieu à
+un débat très émouvant, dans lequel Riel protesta contre ce
+qu'il considérait comme une tactique indigne de lui, mais ne
+parvint point à prouver pour cela aux hommes impartiaux
+qu'il fut sain d'esprit.</p>
+
+<p>Après les plaidoiries, dans lesquelles M. Greenshields se
+surpassa, dit-on, Riel prit lui-même la parole et s'exprima en des
+termes qui eussent pu convaincre les plus sceptiques du
+dérangement de ses facultés.</p>
+
+<p>Lorsque le juge l'invita à parler, il hésita un moment, puis
+s'appuyant les deux mains sur la barre et saluant le juge
+d'un sourire, il dit:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Votre Honneur, messieurs les jurés, messieurs de la Couronne et mes
+bons avocats.</p>
+
+<p>Ce serait une tâche bien facile pour moi de plaider folie, mais je n'ai
+pas le désir de me défendre par ce moyen. J'espère, avec les secours de
+Dieu, pouvoir vous convaincre que je ne suis pas fou. Les documents
+que la Couronne a en sa possession ne ressemblent pas à des productions
+d'un fou, et vous ne les accepterez pas comme preuve de l'appui du
+plaidoyer de folie produit par mes avocats.</p>
+
+<p>Ici, le prisonnier s'arrêta soudain et il offrit au ciel la courte
+prière suivante: «O mon Dieu, aidez-moi à parler à cette honorable cour,
+à ces avocats et à ces jurés.»</p>
+
+<p>Après cette prière, Riel reprit son discours et dit: Le jour où je suis
+né, j'étais sans force ni appui, mais ma mère m'aida. Je suis sans force
+et sans appui ici aujourd'hui, mais le Nord-Ouest est ma mère et mon
+pays ne me laissera pas périr, ma mère ne me tuera pas et mon pays non
+plus. J'ai un grand nombre de bons amis, non seulement ici dans le
+Nord-Ouest, mais dans le Bas Canada. Si j'étais fou lorsque je vins ici
+en 1884, je ne l'était pas assez pour ne pas m'apercevoir que les Métis
+mangeaient du lard pourri qui leur était vendu par la Compagnie de la
+Baie d'Hudson, pour ne pas m'apercevoir que les Sauvages se trouvaient
+forcés de mendier la maigre pitance qui leur était due, mais leur
+était refusée. J'espère réunir ensemble toutes les classes qui habitent
+la Saskatchewan.</p>
+
+<p>Bien que je n'aie que la moitié d'un juré, je sens que, mûs par le
+<i>fairplay</i> anglais, ces jurés me rendront justice.</p>
+
+<p>Dans tout le cours de ma vie, j'ai travaillé pour atteindre des
+résultats pratiques, et Dieu est avec moi. Je l'ai trouvé ce Dieu, me
+regardant dans la bataille de la Saskatchewan, alors que les balles
+pleuvaient autour de moi. Le saint Archevêque Bourget me disait dans
+une lettre, que, j'avais une mission à accomplir, et je sais que Mgr
+Bourget ne pouvait se tromper.</p>
+
+<p>Après avoir dit quelques mots au sujet de sa détention à l'asile des
+aliénés, il dit: La police a été très bonne pour moi.</p>
+
+<p>L'on a dit que je voulais amener sir John A. Macdonald à mes pieds.
+Je pense que si l'on avait fidèlement rapporté mes paroles, l'on
+m'aurait mieux compris et mes remarques auraient eu une autre couleur.</p>
+
+<p>M. Blake essaie d'amener sir John A. Macdonald à ses pieds, et il s'y
+prend pour cela de la même manière dont je voulais m'y prendre pour
+atteindre le même but. L'on m'a décoré du titre de prophète, mais ce
+sont les Métis qui me l'ont décerné, ce titre, et n'ai-je pas prouvé
+que je le suis.</p>
+
+<p>Votre Honneur, messieurs le jurés--Ma réputation, ma liberté, ma vie
+sont entre vos mains. J'ai si grande confiance dans votre sens du
+devoir que je n'éprouve pas la plus légère anxiété ni le plus léger
+doute au sujet de votre verdict.</p>
+
+<p>Le calme de mon esprit au sujet de la décision favorable que j'attends
+de vous, ne provient d'aucune présomption injustifiable. Je ne m'attends
+qu'à ce que, par la grâce de Dieu, vous pèserez toutes choses d'une
+manière consciencieuse, et qu'après avoir entendu ce que j'ai à dire,
+vous m'acquitterez.</p>
+
+<p>Messieurs les jurés, bien que vous ne constituiez qu'un demi-juré, vous
+avez tout mon respect, et j'ai en vous six, la même confiance que je
+voudrais avoir dans les six autres qui devaient compléter votre nombre,
+et Votre Honneur, si c'est vous-même qui avez choisi les jurés, ce n'est
+pas sous votre responsabilité personnelle, vous avez suivi les lois
+faites pour vous guider, et bien que je n'approuve pas ces lois, je
+crois de mon devoir de faire cette protestation de mon respect pour
+votre honneur. Cette cour entreprend de dévider ma cause, cause qui tire
+son origine de quinze ans, et par conséquent bien longtemps avant
+l'existence de cette cour. Je suis ici devant un juge savant, sans
+doute, mais ayant à subir mon procès devant lui, je considère que la
+providence de Dieu a peut-être permis ces choses jusqu'à ce moment, dans
+un but spécial de pardon.</p>
+
+<p>Comment cette cour en est-elle arrivée à devenir un instrument de la
+Providence, instrument que j'aime et que je respecte?</p>
+
+<p>En prenant les circonstances de mon procès, il n'y a que trois choses
+sur lesquelles je désirerais attirer respectueusement votre attention,
+avant que vous vous retiriez pour délibérer.</p>
+
+<p>D'abord, la Chambre des Communes, le Sénat et le gouvernement de la
+Confédération, qui font les lois de ce pays et qui le gouvernent, ne
+représentent en rien la population du Nord-Ouest. Dernièrement, le
+Conseil des Territoires du Nord-Ouest, issu du gouvernement fédéral, a
+hérité des défauts de ses parents. Le nombre des membres élus par le
+peuple au conseil, ne lui donne qu'un simulacre de représentation, et
+il y a loin de là à un gouvernement représentatif. La civilisation
+anglaise qui gouverne le monde aujourd'hui et la constitution anglaise
+ont défini le gouvernement qui devait régir le Nord-Ouest en l'appelant
+gouvernement responsable, ce qui veut tout simplement dire qu'ils ne
+sont pas responsables.</p>
+
+<p>De toute la science dont on a fait montre devant vous hier, vous avez
+été forcé de conclure que si je n'étais pas responsable de mes actes,
+je ne suis pas sain d'esprit. Le bon sens seul, sans les théories ou
+des explications scientifiques, même conclusion.</p>
+
+<p>D'après les témoignages rendus devant vous, dans le cours de ce procès,
+les témoins de la couronne comme ceux de la défense déclarent que
+pétitions sur pétitions furent envoyées au gouvernement fédéral, mais
+telle est l'irresponsabilité de ce gouvernement envers le Nord-Ouest,
+que pendant nombre d'années, il n'a jamais rien fait pour satisfaire aux
+justes réclamations des habitants de cet immense pays.</p>
+
+<p>Si le gouvernement n'a pas pu répondre une seule fois, ce fait indique
+bien l'absence absolue de responsabilité.</p>
+
+<p>De fait, il y a insanité compliquée de paralysie chez ce gouvernement.
+Je souffre de ce monstre d'irresponsabilité chez le gouvernement et ses
+mignons.</p>
+
+<p>Le conseil du Nord-Ouest a pris le parti de répondre à la pétition en
+essayant de tomber subitement sur moi et sur mon peuple de la
+Saskatchewan. Heureusement, lorsqu'ils firent leur apparition et
+montrèrent leurs dents, j'étais prêt. J'ai fait feu et je les ai blessés
+avec des yeux flamboyants, mais avec des mains pures.</p>
+
+<p>Souvenez-vous en: c'est ce que l'on appelle chez moi haute trahison.</p>
+
+<p>O, mes bons jurés, au nom de Jésus-Christ que seul peut nous sauver,
+défendez-moi contre ceux qui veulent me déchirer en lambeaux. Si vous
+acceptez ce plaidoyer de la défense par lequel je ne serais pas
+responsable de mes actes, acquittez moi complètement, puisque j'ai eu
+à lutter contre des gouvernements aliénés et irresponsables de mon
+propre sort. Si vous vous prononcez en faveur de la Couronne qui
+prétend que je suis responsable, acquittez-moi tout de même. Vous êtes
+parfaitement justifiables de dire que je suis sain de raison et
+d'esprit. J'ai agi raisonnablement et à mon corps défendant pendant que
+les ministres fédéraux, mes agresseurs irresponsables, et qui sont
+conséquemment insensés, ne peuvent avoir agi qu'à tort, et s'il y a
+quelque part haute trahison, le crime doit être de leur côté et non du
+mien. J'ai dit.</p>
+</blockquote>
+
+<p>M. Robinson parla enduite pour la Couronne; et après le
+résumé du président, le jury entra le 10 août, à 2 heures 15 de
+l'après-midi, dans la salle des ses délibérations.</p>
+
+<p>Il en sortit une heure après, avec un verdict de <i>coupable de
+haute trahison, avec recommandation de mercy.</i></p>
+
+<p>Après tout, il y avait encore quelque humanité dans l'âme
+de ces Anglais, triés avec soin par un magistrat implacable.
+Nommés pour condamner, il avaient condamné; mais au
+dernier moment, le coeur leur avait manqué et ils avaient
+consigné l'expression de leurs remords dans cette recommandation
+à mercy dont les bourreaux ne devaient tenir aucun
+compte.</p>
+
+<p>Alors il se produisit un nouveau scandale.</p>
+
+<p>Richardson, en prononçant la sentence, s'adressa au prisonnier
+en ces termes:</p>
+
+<blockquote> <p>
+Louis Riel, vous êtes accusé de trahison; vous avez ouvert toutes
+grandes les portes au massacre et au pillage. Vous avez apporté
+la ruine et la mort dans plusieurs familles qui, si elles avaient été
+à elles-mêmes, auraient vécu dans le confort et l'aisance.</p>
+
+<p>Vous avez eu un procès juste et impartial.</p>
+
+<p>Vos remarques n'excusent pas vos actions. Vous avez commis
+des actions dont la loi vous demande comte.</p>
+
+<p><i>Le jury en rendant son verdict vous a recommandé à mercy. Je ne
+puis pas entretenir d'espoir pour vous, et je vous conseille de
+faire votre paix avec Dieu.</i> Pour moi, un seul devoir pénible me
+reste à accomplir. C'est de prononcer la sentence contre vous. Si on
+vous épargne la vie, personne ne sera plus satisfait que moi, mais je
+ne puis entretenir aucun espoir de ce genre. La sentence est que vous,
+Louis Riel, serez conduit au corps de garde de la police à cheval de
+Regina, d'où vous venez, et gardé là jusqu'au 18 de septembre prochain,
+et de là au lieu de l'exécution, où vous serez pendu
+par le cou jusqu'à ce que la mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de
+votre âme.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Qui avait donné à ce misérable Richardson le droit d'être
+assez bien renseigné, pour affirmer au condamné qu'il n'avait
+aucune clémence à attendre et pour engager par avance la
+Reine et ses représentants?</p>
+
+<p>Il est probable que les ministres, qui n'avaient reculé devant
+rien pour obtenir cette condamnation, avaient dû faire
+connaître à leur affidé l'implacable résolution qui les animait.
+Mais il est douteux qu'ils l'eussent chargé de parler ainsi en
+leur nom.</p>
+
+<p>Si l'insurrection avait eu besoin d'une excuse nouvelle, le
+procès de Riel et ce que ce procès a révélé, en fait de
+monstruosité inhérentes à l'administration de la justice dans le
+Nord-Ouest, suffirait à la justification des malheureuses victimes
+qui se sont soulevées contre un pareil régime.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h3>NE VOUS FIEZ POINT A LA JUSTICE DES HOMMES</h3>
+<br>
+
+<p>Aux termes de l'acte de 1880 sur les territoires du
+Nord-Ouest, tout jugement prononcé dans le Nord-Ouest et
+emportant la peine capitale est susceptible d'appel devant la
+cour du banc de la Reine de la province de Manitoba.</p>
+
+<p>Les formes, selon lesquelles l'appel doit être interjeté,
+doivent être déterminées par une ordonnance du lieutenant-gouverneur
+en conseil.</p>
+
+<p>La cour du banc de la Reine, après avoir entendu les plaidoiries,
+maintient le jugement ou le casse; et dans ce dernier
+cas, elle ordonne qu'il sera procédé à un nouveau procès.</p>
+
+<p>Quoiqu'ayant de bonnes raisons pour n'avoir aucune
+espèce de confiance dans l'issue de l'appel, les avocats de
+Riel n'avaient qu'une conduite à tenir, celle que leur dictait
+la loi.</p>
+
+<p>Elle avait fixé assez étrangement le mode de recours et
+confié à la cour du banc de la Reine de Manitoba une attribution
+qui eut dû logiquement appartenir à la Cour suprême.
+Mais si médiocre que fut la chance réservée au condamné,
+on n'en pouvait écarter aucune.</p>
+
+<p>L'appel à Manitoba fut donc résolu.</p>
+
+<p>Mais alors, il se présenta une difficulté imprévue.</p>
+
+<p>Nous venons de dire que la loi avait délégué au lieutenant-gouverneur
+des territoires du Nord-Ouest, la mission de régler
+par une ordonnance les formes selon lesquelles l'appel
+doit être interjeté.</p>
+
+<p>Or, telle est l'administration du Nord-Ouest que, depuis
+1880, c'est à dire <i>depuis cinq ans</i>, M. le lieutenant-gouverneur
+des territoires du Nord-Ouest <i>a oublié de faire cette ordonnance</i>
+ou n'a pas encore trouvé les loisirs nécessaires pour remplir
+ce devoir de sa charge.</p>
+
+<p>De telle sorte, que les condamnés jouissent <i>théoriquement</i>
+du droit d'appel, mais qu'en fait et jusqu'à ce qu'il ait plu à
+M. le lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest de
+remplir les fonctions de la charge pour laquelle il reçoit un
+salaire annuel de $7,000, ces condamnés n'ont aucun
+moyen de dresser un acte d'appel sous une forme qui le rende
+légalement recevable à Winnipeg.</p>
+
+<p>Cette situation en pouvait pas être inconnue du gouvernement;
+car le cas s'était déjà présenté pour des crimes ordinaires,
+et on y avait pourvu par des ordonnances toute gracieuses
+du gouverneur-général, autorisant par exception la cour
+du banc de la Reine à statuer sur l'appel qui n'avait pu
+lui être régulièrement déféré.</p>
+
+<p>Mais l'incurie ou le machiavélisme du gouvernement d'Ottawa
+sont de telle nature, que ces incidents n'avaient fait
+naître dans l'esprit de personne l'idée de rappeler M. le
+lieutenant-gouverneur des territoires du Nord-Ouest à l'accomplissement
+de son devoir; et qu'au moment de la condamnation
+de Riel l'ordonnance nécessaire manquait toujours.</p>
+
+<p>MM. Lemieux et Fitzpatrick durent s'adresser à Ottawa
+pour obtenir, en vertu de l'exception gracieuse à laquelle on
+avait eu recours en d'autres circonstances, la <i>faveur</i>
+d'exercer le droit que la loi garantit aux condamnés.</p>
+
+<p>Il faut y avoir assisté pour le croire!... Le gouvernement
+résista d'abord à cette demande et agita sérieusement la question
+de savoir, s'il ne conviendrait pas de profiter de la violation
+de la loi commise par le lieutenant-gouverneur du Nord-Ouest,
+pour pendre Riel sans appel.</p>
+
+<p>Grâce aux démarches personnelles de M. Fitzpatrick à Ottawa,
+on se décida à céder; et, à la dernière heure, l'appel
+put enfin être porté à Winnipeg.</p>
+
+<p>Si les amis de Riel avaient pu garder une ombre d'espérance,
+dès l'ouverture des débats ils durent savoir exactement
+à quoi s'en tenir.</p>
+
+<p>En effet, la cour du banc de la Reine de Winnipeg, qui est
+presque entièrement orangiste, contenait parmi ses membres
+un ancien ami de Riel, M. le juge Dubuc. Mais au jour de
+l'audience, ce juge, le seul favorable à l'accusé, ne siège
+point. Comment l'avait-on circonvenu? Des versions différentes
+ont couru; et au fond il importe assez peu de savoir,
+sous quelle forme cet ami du gouvernement a été invité à
+s'abstenir. Toujours est-il que M. le juge Dubuc, qui représente
+à la cour de Winnipeg l'élément canadien-français, passa en
+villégiature, à Montréal et autour de Montréal, le
+temps pendant lequel se débattait la grande cause, dans laquelle
+la vie d'un Canadien-français était engagée. On sait
+cependant, qu'il occupa dans le bureau de la <i>Minerve</i> une
+partie de ses loisirs; et que son retour à Winnipeg coïncida
+exactement avec les inspirations sous l'influence desquelles le
+<i>Manitoba</i>, qui avait été jusque là l'organe des Métis, fit
+brusquement volte face et commença à se déchaîner contre Riel.</p>
+
+<p>A l'ouverture des débats, on remarqua que le condamné n'était
+pas présent.</p>
+
+<p>Le ministère avait craint que, une fois hors du territoire
+du Nord-Ouest, il n'obtint d'un magistrat anglais un <i>writ
+d'Habeas corpus</i>.</p>
+
+<p>Les débats furent assez courts et offrirent peu d'intérêt. M.
+Fitzpatrick plaida sur la question légale et M. Lemieux sur
+la folie de Riel.</p>
+
+<p>La sentence rendu par le juge en chef Walbridge confirma
+sur tous les points le jugement de Regina.</p>
+
+<p>Il ne restait donc plus qu'à en appeler au conseil privé
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>Mais, la science de Richardson n'allait, sans doute, point
+jusqu'à connaître le conseil privé; car, aussitôt que le
+télégraphe eut porté à Regina la nouvelle du rejet de l'appel, il
+se hâta de donner des ordres pour qu'on commençât immédiatement
+à dresser l'échafaud.</p>
+
+<p>Précipitation hideuse et stupide!</p>
+
+<p>Richardson devait attendre sa victime plus de dix semaines
+encore; mais il se consola, sans doute, par l'assurance donnée
+qu'elle ne lui échapperait point.</p>
+
+<p>Si l'appel à Winnipeg n'avait laissé d'illusions à personne,
+il n'en était pas de même du recours devant le conseil privé
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>On ne perd pas toutes ses illusions en un jour; et il a fallu
+ce procès et le meurtre qui l'a terminé, pour nous faire perdre,
+une à une et jusqu'à la dernière, les illusions que nous pouvions
+avoir dans les institutions et dans les hommes qui nous
+régissent.</p>
+
+<p>Au mois de septembre dernier, tous les amis de la justice
+étaient édifiés sur ce qu'il y avait à attendre de Winnipeg et
+du Nord-Ouest, mais ils avaient conservé, dans l'efficacité d'un
+recours à Londres, une confiance qui a malheureusement été
+déçue.</p>
+
+<p>Cette confiance tenait à des causes diverses.</p>
+
+<p>Le <i>loyalisme</i> dont les Canadiens-français ont donné tant de
+preuves par le passé, les a toujours poussés à une distinction
+qui a sa part de vérité, entre les sentiments des orangistes
+canadiens et les sentiments du gouvernement impérial.
+Sachant qu'ils sont très certainement, dans l'Amérique du
+Nord les plus fermes soutiens de l'état de choses actuel, nos
+compatriotes aiment à se figurer qu'on le sait aussi à Londres
+et qu'on leur en sait gré. La gloire et la grandeur séculaire
+des institutions anglaises ne sont pas, non plus sans leur faire
+concevoir un certain sentiment de respect. Ils ont vu ici
+les hommes et les choses de trop près pour éprouver vis-à-vis
+d'eux ce sentiment de respect. Mais il ne leur était pas encore
+venu à l'idée, que devant la plus haute juridiction du royaume
+uni, on fut exposé à se heurter à des préventions et à des partis
+pris inconciliables avec la majesté de la justice.</p>
+
+<p>En nous guidant sur ce sentiment et sur cette règle de
+croyance, nous avions malheureusement oublié deux vérités
+de fait, qui eussent dû nous rendre moins confiants.</p>
+
+<p>La première de ces vérités, est qu'il est à peu près impossible
+qu'un gouvernement européen apprécie les affaires d'une
+colonie éloigné, autrement que par les yeux des hommes qui
+le représentent officiellement dans cette colonie. Sir John A.
+Macdonald a été, il y a un an, se faire faire des ovations à
+Londres et y a contracté de nombreuses amitiés. Comment
+le gouvernement et les lords n'auraient-ils pas eu plus de
+confiance dans ses rapports, que dans ceux des avocats de
+Riel? Comment, même, le gouvernement impérial aurait-il
+pu croire à un parti pris contre notre race, quand Sir John
+s'appuyait sur le concours de trois ministres canadiens-français,
+disposant d'une majorité parlementaire énorme, pour soutenir
+que Riel était un malfaiteur dangereux et vulgaire, odieux à tous les
+hommes d'ordre.</p>
+
+<p>Qui sait même, si la loyauté avec laquelle nos bataillons
+ont servi dans le Nord-Ouest n'aura pas été invoquée comme
+preuve à l'appui de notre indifférence pour le sort de Riel?</p>
+
+<p>On sait quelle campagne audacieusement mensongère M. Tassé
+a entreprise dans les journaux de Paris, en se servant
+de son titre de député, pour essayer de faire croire qu'il
+représentait les sentiments de la nation canadienne. Il est hors
+de doute que le gouvernement, qui a suggéré à M. Tassé ce
+plan de campagne, en suivait lui-même un pareil à Londres.
+Comment le gouvernement anglais n'eut-il pas été trompé?</p>
+
+<p>L'autre fait que nous avions négligé, c'est que le conseil
+privé est, en Angleterre, une institution politique et administrative,
+autant et plus que judiciaire, dont les attributions se
+rapprochent plus de celles du conseil d'état français que des
+attributions de la cour suprême.</p>
+
+<p>On a pu s'en apercevoir, depuis le rejet du pourvoi de Riel,
+à la façon très peu judiciaire avec laquelle le conseil privé
+d'Angleterre, au lieu de statuer lui-même sur le pourvoi relatif
+à l'acte des licences, a déclaré s'en rapporter à la Reine,
+c'est-à-dire au secrétaire d'état des colonies, assisté de Lord
+Lansdowne et de ses conseiller officiels.</p>
+
+<p>Dans l'esprit d'une telle assemblée, casser un jugement en
+déclarant inconstitutionnelle la loi en vertu de laquelle ce
+jugement a été rendu, est un acte d'une extrême gravité politique,
+auquel on ne se résout que très difficilement; et cette
+annulation, contre laquelle l'esprit du juge est pour ainsi
+dire, prévenu à l'avance, est rendue plus difficile encore, par
+l'étonnement que cause à un Anglais, habitué à considérer la
+toute puissance du parlement anglais comme un dogme fondamental,
+l'idée qu'une loi même coloniale, puisse être <i>ultra vires</i>.</p>
+
+<p>Les avocats de Riel se fondaient principalement, pour obtenir
+l'annulation, sur l'inconstitutionnalité de l'acte des territoires
+du Nord-Ouest, qui prive les accusés de la jouissance du droit
+commun anglais et d'un jugement régulièrement rendu par douze jurés.</p>
+
+<p>Ils pouvaient aussi s'appuyer sur l'irrégularité de <i>l'indictment</i>,
+aux termes duquel Riel avait été poursuivi et condamné
+«<i>pour avoir déclaré la guerre à notre dame la reine dans son
+royaume</i>», tandis qu'il résulte de nombreux monuments de
+jurisprudence, que les mots «dans son royaume» et la loi en
+vertu de laquelle Riel a été condamné, ne s'appliquent ni à
+l'Irlande ni à plus forte raison aux colonies.</p>
+
+<p>Mais dès le premier jour, il fut visible qu'on était décidé à
+ne rien entendre.</p>
+
+<p>Lorsque la cause fut appelée pour la première fois le 20
+juillet, l'avocat anglais de Riel eut une peine extrême à obtenir
+l'ajournement nécessaire pour permettre à M. Fitzpatrick de
+recevoir des pièces importantes.</p>
+
+<p>La cause revint le 21 octobre 1885, et cette fois, après avoir
+entendu l'avocat de Riel, le conseil privé ne permit pas même
+à l'avocat de la couronne de prendre la parole.</p>
+
+<p>L'arrêt qui rejetait le pourvoi fut prononcé le lendemain.</p>
+
+<p>Désormais, Louis Riel n'avait plus rien à attendre de la
+justice des hommes!</p>
+
+<p>Il leur restait encore à faire appel à leur clémence.</p>
+
+<p>Mais comment compter sur la clémence d'ennemis, auxquels
+on demande de détruire par un acte de clémence volontaire,
+l'effet d'une machination qu'ils ont eux-mêmes longuement
+préparée et soigneusement ourdie?</p>
+
+<p>C'était folie que de songer à <i>obtenir</i> la grâce de Riel.</p>
+
+<p><i>L'obtenir</i> était impossible. Il eut fallu <i>l'arracher</i>!</p>
+
+<p>Mais la grâce n'eut pu être arrachée que par un soulèvement
+général et unanime de l'opinion publique, tel que celui
+qui a été provoqué par la nouvelle de la mort de Riel.</p>
+
+<p>Il nous reste à dire par suite de quelles manoeuvres perfides
+ce mouvement fut enrayé, et comment s'exécuta un plan
+d'une astuce infernale, qui permit d'endormir pendant quelque
+temps l'opinion, de la tromper par de fausses espérances
+et de ne la laisser se réveiller que quand il a été trop tard.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h3>LE COMITÉ DES BRAVES GENS</h3>
+<br>
+
+<p>C'était une opinion universellement répandue, que Sir John
+A. Macdonald n'irait pas jusqu'au bout et que Riel ne serait
+pas pendu.</p>
+
+<p>Cependant, toute personne ayant suivi avec un peu d'attention
+la succession des faits qui se sont écoulés depuis
+la reddition de Riel, aurait pu se convaincre que tous, sans
+exception, dénotaient de la part du gouvernement la volonté
+réfléchie et obstinée d'arriver coûte que coûte, à l'exécution
+du chef métis.</p>
+
+<p>Mais, d'un autre côté, chacun (les ministres exceptés) savait
+que ce meurtre ne serait pas seulement un crime, mais une
+bêtise; et une bêtise telle qu'on ne pouvait croire que Sir
+John A. Macdonald la commit!</p>
+
+<p>Et puis, nous nous étions laissés habituer peu à peu à
+subir une politique si exclusivement basée sur le mensonge,
+que cette habitude de voir nos gouvernants et leurs organes
+de mentir sur tout et à propos de tout, avait fini par fausser le
+jugement même des plus clairvoyants, même des ennemis les
+plus déclarés de la politique dont nous parlons.</p>
+
+<p>Combien de fois, pendant les tristes jours qui ont précédé
+l'exécution de Riel, lorsque nous énumérions les preuves qui
+ne nous permettaient hélas! de conserver aucune espérance,
+n'avons-nous point été arrêtés et contredits par des amis qui
+nous tiennent à peu près le langage suivant:</p>
+
+<blockquote>
+<p><i>Il est vrai, nous disait-on, que toutes les apparences sont pour
+l'exécution de ce pauvre Riel, mais avec Sir John il ne faut
+jamais s'en rapporter à l'apparence. Tout le monde sait qu'il
+n'a jamais accompli un acte politique, sans y mêler une tromperie
+et sans duper quelqu'un. Mais qui nous dit qu'en ce
+moment, ce ne soit pas les orangistes que Sir John cherche à
+duper? Qui nous dit qu'il n'accumule pas les preuves de sa
+volonté de perdre Riel, afin de les invoquer plus tard et de
+persuader à ses amis d'Ontario qu'un force supérieure à sa
+volonté lui a imposé, au dernier moment, la nécessité de faire
+grâce?</i></p>
+</blockquote>
+
+<p>Peut-être n'y a-t-il point, au monde, de situation plus triste
+et plus démoralisante pour une nation, que la situation politique
+dans laquelle de tels discours peuvent être tenus par
+les amis et par les défenseurs du gouvernement eux-mêmes
+et en sont venus à ne plus étonner personne.</p>
+
+<p>Nous nous en apercevons clairement aujourd'hui que
+l'heure du réveil est venue. Mais en nous reportant à quelques
+semaines de date, il faut convenir que des raisonnement
+de la nature de celui que nous venons de rapporter
+étaient dans toutes les bouches. Non seulement les conservateurs,
+mais les libéraux, les avocats de Riel eux-mêmes s'y
+étaient laissés prendre.</p>
+
+<p>Il n'y a, croyons-nous que la <i>Patrie</i> qui ne s'y soit pas
+trompée un seul instant, qui ait été convaincue depuis le premier
+jour jusqu'au dernier que Riel serait pendu, et qui ait
+constamment prévenu ses lecteurs de se tenir en garde. Mais
+naturellement, les conservateurs attribuaient cette attitude de
+l'organe rouge à la passion ou à une tactique de parti; et il n'ont
+pu reconnaître que trop tard qu'elle était simplement dictée
+par la clairvoyance.</p>
+
+<p>L'erreur était d'autant plus excusable, que le langage et
+aussi les réticences des ministres canadiens-français, les
+commentaires de leur entourage, l'attitude de leurs organes dans
+la presse, semblaient conclure à une constatation de l'état de
+folie de Riel.</p>
+
+<p>Enfin, on savait que l'ordre d'exécution était moralement
+impossible, sans le concours des ministres canadiens-français;
+et personne, même parmi les adversaires les plus déclarés
+de MM. Chapleau et Langevin, n'eut voulu supposer qu'ils
+pousseraient la bassesse et la trahison envers leurs compatriotes
+jusqu'à consentir à ce meurtre, encore moins qu'ils iraient
+jusqu'à en prendre la défense.</p>
+
+<p>Erreur fatale qui a tout entravé!</p>
+
+<p>Lorsque les journaux patriotes prenaient en main la défense
+de Riel, on disait aux timides: «<i>Prenez garde, ne vous
+mêlez pas à ce mouvement libéral. Il y a là-dessous une affaire
+politique, car les libéraux savent aussi bien que vous et moi
+que Riel ne peut pas être pendu...</i> (Hélas!!) <i>et ils
+exploitent dans un intérêt électoral les ménagements et les
+lenteurs auxquels le gouvernement est obligé de se soumettre pour
+ne pas se désaffectionner les Orangistes.</i>»</p>
+
+<p>Lorsque des citoyens généreux et désintéressés disaient
+qu'il fallait de l'argent pour payer les frais de procédure,--pour
+défendre Riel,--peut-être pour le faire évader, les mêmes
+personnes répétaient de porte en porte, dans les rues, dans
+les salons, dans les bureaux d'hommes d'affaires «<i>à quoi
+bon souscrire pour une affaire inutile? Le gouvernement n'a-t-il
+point accepté de supporter les frais indispensables? Sir
+Hector Langevin ne s'est-il point engagé à nommer une commission
+médicale? et cela n'équivaut-il point à la promesse officielle
+que Riel ne sera pas pendu?</i>»</p>
+
+<p>Lorsqu'un comité, composé des hommes les plus honorables,
+se constitua sous la présidence de M. L. O. David, et recueillit
+dans son sein des membres pris dans les partis politiques les
+plus opposés, pour provoquer, en dehors de toute acception
+de parti, un mouvement canadien-français, les mêmes personnes
+disaient encore: «<i>Prenez garde! n'allez pas gêner sans
+le vouloir l'action du gouvernement! La situation des ministres
+est délicate. Il n'y a pas que des Canadiens-français dans la
+Confédération, et puisque les ministres sont décidés à sauver
+Riel, laissons-les choisir l'heure et le moyen.</i>»</p>
+
+<p>Et lorsque les libéraux clairvoyants n'attendaient rien de
+bon de la fameuse commission médicale annoncée à Rimouski
+par Sir Hector Langevin; lorsqu'ils soutenaient que la folie
+réelle ou supposée de Riel n'était pas le véritable motif à
+invoquer en faveur de l'amnistie; lorsqu'ils disaient, qu'à plaider
+la folie de Riel, on s'exposait à admettre indirectement le
+droit de le pendre, dans le cas où il serait sain d'esprit, les
+mêmes personnes répondaient encore: «<i>Que vous importe,
+pourvu que Riel soit sauvé? ne voyez-vous pas que c'est le
+gouvernement qui s'est arrêté à ce moyen, tiré de la folie de
+Riel pour ne pas heurter de front les passions d'Ontario et des
+colons anglais du Nord-Ouest? Ne voyez-vous pas que M. Girouard
+agit à la demande même des ministres, lorsqu'il propose
+de réduire le pétitionnement à une formule tendant exclusivement
+à la nomination d'une commission médicale. C'est la formule
+de M. Girouard qu'il faut signer</i>» [2]</p>
+
+<p>[Note 2: Nous n'entendons pas dire par là que M. Girouard n'ait point
+agi lui-même avec bonne foi. Nous disons seulement que son nom et son
+texte ont été exploités par d'autres, au profit du gouvernement.
+Plusieurs jours avant l'exécution de Riel, et depuis cette époque, M.
+Girouard a fait tout ce que devait faire un député indépendant et un
+patriote sincère.]</p>
+
+<p>Avons-nous été assez trompés?</p>
+
+<p>Nous a-t-on assez audacieusement menti?</p>
+
+<p>Nous n'en sommes que plus étroitement tenus à un hommage
+de reconnaissance, envers les braves gens qui ont été
+à la fois clairvoyants et activement dévoués à la bonne cause,
+et qui ne se sont point laissés effrayer par des menaces ou
+endormir par des paroles fallacieuses.</p>
+
+<p>Disons le hautement, au milieu des défaillances ministérielles,
+le comité L. O. David a sauvé l'honneur national.</p>
+
+<p>Il a dit, le premier, ce qu'aujourd'hui tout le monde pense.
+C'est à lui que nous devons les généreux et hélas! impuissants
+efforts qui ont été accomplis pour sauver notre frère
+métis. C'est lui qui a pris, dès la première heure, l'initiative
+des manifestations auxquelles le peuple canadien doit de
+n'avoir pas été complice, sans le savoir, du meurtre qui se
+tramait à Ottawa.</p>
+
+<p>M. L. O. David avait constitué dès le mois de mai, avec
+MM. R. Préfontaine et L. O. Dupuis, un comité de la défense
+des Métis.</p>
+
+<p>Après la condamnation de Riel, à la suite de la lettre de
+M. Chapleau à Fall-River, ce comité provisoire crut que le
+moment était venu de chercher à réunir les ressources nécessaires
+pour le paiement des frais d'appel, dans le procès de
+Riel, et en même temps d'organiser un pétitionnement en faveur
+du condamné.</p>
+
+<p>Dans une cause qui n'était pas seulement la cause d'un
+homme, mais la cause d'une nation et aussi la cause de l'humanité
+foulée aux pieds, M. L. O. David résolut de s'adresser,
+sans acceptation de parti, à tous les hommes de coeur. Une
+assemblée fut convoquée pour le dimanche 9 août, à Montréal,
+sur le Champ-de-Mars. Elle eut lieu sous la présidence
+du Dr. Lachapelle, assisté de M. A. R. Poirier. Plus de 10,000
+personnes étaient présentes.</p>
+
+<p>Les résolutions suivantes furent présentées au public:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Considérant que les Métis anglais et français du Nord-Ouest demandaient
+en vain depuis des années le redressement des griefs dont ils se
+plaignaient, et qu'ils ont été entraînés par les circonstances hors de
+la voie constitutionnelle qu'ils s'étaient tracée;</p>
+
+<p>Considérant que le gouvernement a, dès le commencement des troubles,
+reconnu la justice de leurs réclamations, en envoyant auprès d'eux des
+commissaires chargés de faire droit à leurs demandes;</p>
+
+<p>Considérant que Louis Riel a été l'instrument plutôt que le chef du
+mouvement, et que les Métis son allés le chercher aux États-Unis, pour
+les aider à obtenir justice et qu'il l'ont même empêché de partir à la
+veille du soulèvement;</p>
+
+<p>Considérant que son procès a eu lieu devant un tribunal qui paraît
+avoir peu compris sa responsabilité et son devoir, et que d'ailleurs des
+doutes sérieux existent sur la légalité de ce tribunal et sur la
+juridiction en matière de haute trahison;</p>
+
+<p>Considérant que l'état mental de Riel permet de croire qu'il n'était pas
+toujours responsable de ses actes et maître de sa volonté, lorsqu'il
+s'agissait de la cause au triomphe de laquelle il avait voué toute sa
+vie;</p>
+
+<p>Considérant que le crime dont il est accusé est une offense politique,
+que l'exécution de la sentence de mort portée contre lui sera considérée
+comme le résultat des préjugés et du fanatisme et sera funeste à
+l'harmonie si nécessaire dans une société mixte comme la nôtre;</p>
+
+<p>Résolu, qu'une souscription soit ouverte immédiatement pour donner
+à Louis Riel les moyens de porter sa cause devant un tribunal plus
+élevé et plus digne de confiance, et qu'en même temps tous les moyens
+constitutionnels soient employés pour empêcher que la sentence soit mise
+à exécution.</p>
+</blockquote>
+
+<p>M. L. O. David exposa d'une manière très nette le but que le
+comité se proposait d'atteindre. Il disait, après avoir à grands
+traits retracé la carrière de Riel:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Maintenant, il faut être pratique. Pour arriver à notre but il faut
+deux choses:</p>
+
+<p>1° De l'argent pour porter la cause de Riel devant un tribunal plus
+éclairé et obtenir justice.</p>
+
+<p>2° Les signatures de tous les Canadiens-français au bas des demandes
+d'amnistie ou de commutation de peine.</p>
+</blockquote>
+
+<p>L'assemblée, avant de se séparer, nomma le comité définitif
+qui devait remplacer le comité qui avait siégé jusqu'alors.
+Ces nominations, faites par acclamation, donnèrent les résultats
+suivants:</p>
+
+<p>Président, L. O. DAVID; 1er vice-président, Chs. C. DELORIMIER;
+2e vice-président, R. PRÉFONTAINE; secrétaire, CHARLES
+CHAMPAGNE; asst.-sec. A. E. POIRIER; trésorier, JÉRÉMIE PERREAULT;
+trés.-conj., J. O. DUPUIS.</p>
+
+<p>Comité de régie: R. Laflamme, H. C. St-Pierre, Alphonse Christin,
+Pierre Rivard, E. L. Ethier, Barney Tansey, E. A. Dérome,
+Georges Duhamel, Jean Marie Papineau, G. Phaneuf,
+J. O. Villeneuve, A. Ouimet, J. Bte. Rouillard, avec
+MM. Chs. Champagne, avocat et E. G. Phaneuf comme
+organisateurs généraux.</p>
+
+<p>C'est ce comité qui eut l'honneur de recevoir les injures
+des journaux ministériels, et dont l'oeuvre, entravée par tous
+les moyens possibles, fait le plus grand honneur à ceux qui
+l'ont entreprise.</p>
+
+<p>Le signal donné par lui, à Montréal, ne tarda pas à se
+répandre dans toute la province et même aux États-Unis.</p>
+
+<p>A Québec, une assemblée avait eu lieu le 9 août, le même
+jour qu'à Montréal; et elle avait adopté les résolutions
+ci-après:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Que les circonstances qui ont provoqué la récente insurrection du
+Nord-Ouest, les procédés extraordinaires qui ont signalé le procès de
+Louis Riel; que le ressentiment produit par ces faits parmi notre
+population, ressentiment propre à altérer la bonne harmonie qui doit
+régner entre les différentes races qui peuplent le Canada; que l'intérêt
+public qui ne peut résulter que du maintien de la bonne entente et de
+cette sympathie réciproque; tous ces puissants motifs enfin, militent
+en faveur de la commutation de la sentence prononcée contre le prisonnier
+Riel, condamné par le tribunal de Regina à être pendu, le 18 septembre
+prochain; que les citoyens de Saint-Sauveur, réunis en assemblée, prient
+Son Excellence de vouloir bien user de la prérogative royale pour faire
+grâce de la vie au dit Louis Riel et commuer sa sentence.</p>
+
+<p>Que des pétitions dans ce sens soient adressées à Son Excellence le
+gouverneur-général.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Le même jour, les citoyens de Lachine adressaient une pétition
+au gouvernement pour demander un sursis et une commission médicale.</p>
+
+<p>Le 10 août, au Côteau St-Louis, à Yamachiche, à la Pointe-du-Lac;
+le 16, à Varennes, à Farnham, à Hull; le 17, à Saint-Henri;
+le 21, à St-Jean-Baptiste, et à Valleyfield; le 23, à
+l'Assomption et à St-Martin, des réunions furent tenues dans le
+même but.</p>
+
+<p>En même temps, les Canadiens-français s'assemblaient à
+Clarence Creek (Ont.), à Lawrence (Mass.) à Glens Fall (N. Y.).</p>
+
+<p>Elles continuaient le dimanche 30 août, à St-Jean, à
+St-Jérôme, à Ste-Scholastique, au Côteau de Lac; le 6 septembre,
+à Terrebonne et à Verchères, où l'assemblée adopta les
+résolutions suivantes:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Résolu, que dans l'opinion de cette assemblée, comme dans l'opinion
+de tous les habitants de ce comté, la sentence de mort prononcée
+contre le dit Louis Riel devrait être commuée en une peine moins
+sévère, et qu'une souscription soit ouverte pour venir en aide à sa
+famille et pour indemniser ceux qui l'ont défendu au prix de grands
+sacrifices et de dépenses considérables.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Sur les entrefaites, le jour de l'exécution approchant, les
+membres du comité Riel avaient institué un comité exécutif
+composé de MM. L. O. David, l'Hon. Laflamme, C. Champagne,
+Jérémie Perreault, R. Préfontaine, J. O. Dupuis, A.
+Ouimet, Georges Duhamel, H. C. Saint-Pierre, P. Rivard,
+C. de Lorimier.</p>
+
+<p>Le 18 septembre approchait. L'excitation populaire était à
+son comble. A Montréal, on peut dire que les assemblées
+étaient permanentes, dans l'un ou l'autre des quartiers de la
+ville, et la campagne répondait noblement à l'appel du comité.
+A Saint-Basile, à Saint-Georges, à Saint-Alexandre, à
+Saint-Esprit, des résolutions furent adoptées demandant la
+grâce de Riel; à Saint-Placide, on donna une représentation
+théâtrale au profit de la souscription Riel.</p>
+
+<p>Le 16 septembre, on apprit enfin que Riel avait obtenu un
+sursis, et que son exécution était remise au 16 octobre, pour
+lui permettre de porter sa cause devant le Conseil privé.</p>
+
+<p>Le comité se remit de nouveau à l'oeuvre, et il convoqua
+une nouvelle assemblée sur le Champ-de-Mars pour le dimanche
+27 septembre. Plus de 10,000 citoyens se rendirent
+à son appel, et cette assemblée fut encore plus imposante que
+celle du 9 août. Les résolutions suivantes furent présentées.</p>
+
+<blockquote>
+<p>Considérant que l'exécution de la sentence de mort prononcée contre
+Louis Riel a été remise au 16 octobre prochain, parce que ses avocats
+on fait connaître au gouvernement leur intention de porter la cause
+devant le Conseil Privé;</p>
+
+<p>Considérant que l'appel en Angleterre est par conséquent le seul
+moyen de sauver Riel de l'échafaud et que l'annulation du jugement du
+tribunal de Regina aurait pour effet de faire tomber toutes les
+sentences sévères prononcées contre les autre prisonniers métis;</p>
+
+<p>Considérant que si cet appel n'avait pas lieu faute d'argent, ce serait
+un déshonneur national;</p>
+
+<p>Résolu que c'est un devoir pour tous les Canadiens-français de
+travailler à compléter la souscription nécessaire pour faire rendre
+justice à nos frères du Nord-Ouest.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Les résolutions soutenues et développées par MM. L. O. David,
+Jérémie Perreault, Fitzpatrick, l'avocat de Riel, qui
+expliqua sa conduite devant le tribunal de Regina, P. M. Sauvalle,
+qui parla au nom des Français, et de beaucoup d'autres
+orateurs, furent adoptées par la foule.</p>
+
+<p>Ce fut le point culminant de l'agitation organisée en faveur
+de Riel. Malheureusement, l'agitation subit ensuite un temps
+d'arrêt. Le sursis accordé à Riel avait fait concevoir
+l'espérance d'une solution préparée par le gouvernement;
+l'épidémie de la petite vérole commençait à absorber les
+esprits. Mais surtout, les journaux ministériels, voyant que
+l'agitation menaçait de grandir et de se généraliser, avaient
+entamé contre le comité une guerre violente, qui eut pour
+conséquence de refroidir le zèle d'un grand nombre de
+conservateurs.</p>
+
+<p>Le comité réduit à l'impuissance par cette opposition persistante,
+publia un compte-rendu des ses opérations et fit
+appel au public, en même temps qu'aux journaux qui l'attaquaient,
+pour sommer ces derniers de dire un bonne fois,
+s'ils étaient pour ou contre Riel.</p>
+
+<p>Tout naturellement, ces hypocrites répondirent qu'on
+méconnaissait leurs intentions, qu'ils étaient favorables à une
+commutation de peine à accorder à Riel et qu'ils n'avaient
+jamais songé à créer des difficultés au comité. Mais, tout
+naturellement aussi, dès le lendemain, ils recommencèrent
+comme de plus belle.</p>
+
+<p>D'autres assemblées se tinrent encore dans diverses localités.
+Mais l'élan était arrêté. Les malfaiteurs publics qui s'étaient
+mis en travers n'avaient point changé le courant unanime
+de l'opinion. Mais ils étaient parvenus à jeter du doute,
+sur la question de savoir si l'on avait suivi la bonne voie en
+pétitionnant et s'il ne valait pas mieux s'en rapporter à la
+bonne volonté connue (!) des ministres canadiens-français.</p>
+
+<p>Hélas! les ministres canadiens-français anesthésiés, par
+l'atmosphère d'Ottawa, trompés par des agents serviles conclurent
+simplement, de ce temps d'arrêt, que le mouvement
+n'avait rien de grave; qu'on maîtriserait facilement l'opinion;
+et qu'on ne risquait rien à laisser la sentence s'exécuter.</p>
+
+<p>Les membres du comité L. O. David n'en ont pas moins droit
+à un souvenir reconnaissant.</p>
+
+<p>La fortune a trahi leurs efforts. L'opposition qui s'est attaquée
+à eux, les a empêchés de faire tout ce qui eût été faisable.
+L'histoire dira qu'ils se sont conduits comme de braves gens
+et comme des patriotes.</p>
+
+<p>Plût au ciel que tout le monde eut suivi leur exemple!</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h3>MANOEUVRES ET TRAHISON</h3>
+<br>
+
+<p>On lisait dans la presse du 20 octobre dernier:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Chose curieuse! Au début il semblait qu'il n'y eut qu'une voix parmi
+les Canadiens-français. Ni sur la façon dont le Nord-Ouest avait été
+administré, ni sur la façon dont le procès de Riel a été conduit, il ne
+semblait pas que personne crût pouvoir défendre le gouvernement. La
+<i>Minerve</i> s'y essayait à peine, <i>Le Monde</i> publiait en faveur
+de Riel et des Métis de virulentes correspondances.</p>
+
+<p>Ce n'est que deux mois plus tard que certains organes conservateurs,
+oubliant leur première impression, se sont subitement aperçus que le
+gouvernement avait agi avec infiniment de sagesse, dans l'administration
+des territoires de Nord-Ouest dans la direction des opérations
+militaires et dans la conduite du procès de Riel. LA PRESSE, ne s'est
+pas associée à cette évolution intéressée. Elle n'est pas revenue, comme
+d'autres l'ont fait, sur son premier mouvement qui était le bon. Moins vive, peut-être
+mieux éclairée que d'autres dès la première heure, elle n'a pas débuté
+par des grands éclats de voix pour oublier ensuite la justice et même
+la pitié envers les proscrits.</p>
+</blockquote>
+
+<p>En effet, une évolution à laquelle on n'a pas, tout d'abord,
+assez pris garde s'était produite, vers la fin d'août dans la
+presse ministérielle.</p>
+
+<p>On ne se bornait plus à attaquer sous main les défenseurs
+de Riel, on commençait à les injurier à ciel ouvert.</p>
+
+<p>En même temps, des articles d'une hypocrisie savante
+étaient publiés dans la <i>Minerve</i>, dans le <i>Monde</i>, dans le
+<i>Nouvelliste</i>, dans le <i>Courrier du Canada</i> et dans leurs
+satellites de campagne. Ce qui caractérisait ces articles, tous taillés
+sur le même patron, c'est qu'on y avait l'air de désirer que Riel fut
+sauvé; et qu'en même temps, on y énumérait toutes les
+raisons propres à déterminer le lecteur à condamner Riel
+comme homme politique, à le considérer en religion comme un
+apostat, à reconnaître la justice de la sentence portée contre
+lui par Richardson, et à avouer intérieurement que, si Riel
+était pendu, il ne subirait au fond, qu'un traitement mérité.</p>
+
+<p>Les prototypes de ces articles sont ceux que <i>La Minerve</i>
+publiait à peu près régulièrement sur MM. Lemieux et Fitzpatrick,
+et sur Richardson.</p>
+
+<p>Elle s'élevait à l'égard de MM. Lemieux et Fitzpatrick au
+dernier degré de l'insulte. Elle accusait ces hommes qui
+ont défendu Riel de chercher à le faire pendre et, par une
+contradiction singulière, en même temps qu'elle leur
+reprochait d'avoir mal plaidé <i>en faveur</i> de Riel, elle plaidait
+de son côté du mieux qu'elle pouvait, mais <i>contre</i> Riel.</p>
+
+<p>Elle avait fait la gageure de présenter Richardson comme
+un libéral. Pour gagner ce triste pari, elle faisait semblant
+de considérer comme un acte de faveur politique, l'acte
+par lequel le ministre Mackenzie a disgracié Richardson
+en le déportant des bureaux d'Ottawa dans le Nord-Ouest;
+et elle expliquait qu'un misérable gredin, tel que peut
+être à ses yeux un juge libéral, avait seul été capable de
+rendre uns sentence aussi infâme. Mais en même temps,
+et par la même contradiction, dont elle avait déjà usé à l'égard
+de MM. Lemieux et Fitzpatrick, <i>La Minerve</i> usait de tous ses
+efforts pour justifier ce jugement infâme dont l'auteur était
+digne, selon elle, de toute l'exécration qui s'attache au nom
+d'un magistrat prévaricateur.</p>
+
+<p>Le but de ces articles était d'insinuer doucement et sans se
+compromettre, dans le public, l'idée que Riel n'était pas une
+victime, et de préparer les esprits à se dire, le lendemain du
+jour où on l'aurait assassiné, «que somme toute, on avait bien
+pu avoir raison.»</p>
+
+<p>Ce but n'a pas été atteint. Les inspirateurs de cette odieuse
+campagne sont des renégats, qui ont si bien oublié les
+traditions de leur race, qu'ils ne sont plus même capables de
+comprendre qu'il y a certaines infamies qu'on ne fait pas accepter
+à des Canadiens.</p>
+
+<p>Mais, malheureusement, il y a un résultat immédiat qui
+a été atteint.</p>
+
+<p>On n'a pas persuadé à nos compatriotes, pas plus aux conservateurs
+qu'aux libéraux, qu'il fallait pendre Riel.</p>
+
+<p>Mais on a persuadé aux conservateurs, et notamment aux
+hommes politiques, que le gouvernement ne voulait pas
+qu'on s'occupât de l'affaire Riel:--que quiconque s'en occupait
+serait injurié comme MM. Lemieux et Fitzpatrick, dénoncé
+au public conservateur comme un libéral et comme
+un catholique suspect.</p>
+
+<p><i>La Patrie</i> du 19 novembre déclare que le 18, un certain
+nombre d'étudiants se sont rendus à la <i>Minerve</i>, où, ayant été
+reçus par M. Gélinas, ils l'ont officieusement prévenu que si
+la <i>Minerve</i> continuait plus longtemps à trépigner sur le
+cadavre de Riel et à déshonorer le nom canadien, on ne pourrait
+pas répondre des suites de l'indignation publique.</p>
+
+<p>D'après le même journal, M. Gélinas a répondu «qu'il
+le regrettait, mais qu'il n'y pouvait rien, que <i>ces articles
+étaient envoyés directement d'Ottawa et émanaient du gouvernement</i>,
+que la <i>Minerve</i> était obligée de les publier et que, si
+l'on en envoyait d'autres, elle serait obligée de les publier
+encore.»</p>
+
+<p>Cet aveu est précieux à retenir.</p>
+
+<p>Car il en résulte que toute la campagne de presse, dans laquelle
+on a cherché à faire croire qu'on désirait que Riel fut
+sauvé, tout en travaillant, en même temps, à le perdre dans
+l'estime publique, était directement inspirée par les ministres
+canadiens-français.</p>
+
+<p>Il en résulte aussi, que depuis plusieurs mois, ces ministres
+étaient décidés à sacrifier Riel et qu'ils faisaient tromper
+odieusement le public, lorsque pour endormir l'opinion, tout
+en la préparant, ils laissaient donner en leur nom l'assurance
+que Riel ne serait pas pendu.</p>
+
+<p>Par ce moyen, on parvint, jusqu'à la dernière heure, à
+empêcher toute démonstration des députés conservateurs à
+Ottawa. Le députés conservateurs au parlement local, qui
+jadis n'étaient pas aussi réservés, même dans les questions les
+touchant de moins près, se tinrent cois. Le gouvernement
+de Québec se désintéressa absolument de cette question nationale.</p>
+
+<p>Les ministres étaient parvenus à faire le silence, sinon partout,
+au moins dans leur camp, et à éviter jusqu'aux représentations
+de leurs amis.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, M. Chapleau qui était encore en France
+y déclarait publiquement, ainsi qu'il l'a raconté plus tard à la
+<i>Gazette</i>, que <i>chercher à défendre Riel c'était l'attaquer lui-même,</i> et
+M. J. Tassé, M. P. directeur de la <i>Minerve</i>,
+recevait la mission d'essayer de faire taire les journaux de Paris,
+comme on avait fait taire les conservateurs canadiens.</p>
+
+<p>Pour se rendre digne de la confiance de ses chefs, M. J.
+Tassé écrivait officiellement au <i>Gaulois</i> et à quatre autres
+journaux de Paris, deux lettres consacrées au développement
+d'un misérable sophisme, qui consiste à essayer de faire
+prendre la charge entre le gouvernement du Dominion et le
+peuple canadien-français, et à faire croire aux journaux de
+Paris que Riel n'a pas été condamné et exécuté par des orangistes,
+ennemis de notre race, mais par un gouvernement, des
+juges et des jurés qui auraient été, en cette circonstance, les
+représentant du sentiment canadien-français.</p>
+
+<p>S'il y a en France quelques Français qui ait pu se laisser
+prendre à cette fourberie de bas étage, ils auront dû
+être singulièrement embarrassés, pour concilier les explications
+de M. J. Tassé, avec l'explosion de l'indignation et de la fureur
+publiques qui a accueilli l'annonce du meurtre de Riel,
+dans le Canada français tout entière, et dont le télégraphe
+leur a déjà fait connaître le caractère unanime et imposant.</p>
+
+<p>Qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>A la dernière heure, quatorze députés ont adressé à Sir
+John A. Macdonald la dépêche suivante:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Montréal, 13 novembre 1885.</p><br>
+
+<p>A SIR JOHN A. MACDONALD,</p><br>
+
+<p>K. G. C., OTTAWA</p><br>
+
+<p>Dans les circonstances, l'exécution de Louis Riel serait un acte de<br>
+cruauté dont nous repoussons la responsabilité.</p><br>
+
+<p>J. C. COURSOL, Député de Montréal-Est.</p>
+<p>ALPHONSE DESJARDINS, Député d'Hochelaga.</p>
+<p>D. GIROUARD, Député de Jacques-Cartier.</p>
+<p>P. VANASSE, Député de Yamaska.</p>
+<p>L. H. MASSUE, Député de Richelieu.</p>
+<p>F. DUPONT, Député de Bagot.</p>
+<p>A. L. DESAULNIERS, Député de Maskinongé.</p>
+<p>J. B. DAOUST, Député des Deux Montagnes.</p>
+<p>J. G. B. BERGERON, Député de Beauharnois.</p>
+<p>J. W. BAIN, Député de Soulanges.</p>
+<p>P. B. BENOIT, Député de Chambly</p>
+<p>ED. GUILBAULT, Député de Rouville.</p>
+<p>S. LABROSSE, Député de Prescott.</p>
+<p>L. L. L. DESAULNIERS, Député de St. Maurice.</p>
+<p>F. DUGAS, Député de Montcalm.</p>
+</div></div>
+
+<p>MM. Vanasse, Massue et Guilbault n'ont consenti à signer
+cette dépêche, qu'à la condition de retrancher du texte primitif
+une phrase dans laquelle Sir John A. Macdonald était
+prévenu que l'exécution de Riel emporterait de la part des
+signataires une rupture politique avec le gouvernement.</p>
+
+<p>Même sous cette forme adoucie, M. le colonel Ouimet a
+produit plus tard une lettre particulière qu'il aurait adressée
+à Sir John, dans le même sens, mais avec des expressions encore
+moins comminatoires.</p>
+
+<p>MM. Amyot, Lesage, McMillan, Hurteau, Taschereau, Gaudet,
+qui n'avaient pas eu le temps de se rendre à cette réunion
+convoquée à la dernière heure, ont signifié séparément
+leur protestation à Ottawa, avant le meurtre.</p>
+
+<p>Il est malheureusement indubitable que si l'on s'était remué
+à temps, si l'on avait fait il y a un mois ce qui a été tenté le
+vendredi 13, le gouvernement n'aurait pas osé pendre Riel.</p>
+
+<p>Nos députés ont été trompés.</p>
+
+<p>Ils ont un moyen de prouver qu'ils n'ont été que dupes:
+c'est de remplir leur devoir et de ne pas consentir à être
+complices.</p>
+
+<p>Leur devoir est tout tracé.</p>
+
+<p>Il consiste à refuser désormais toute espèce de concours au
+gouvernement de Sir John A. Macdonald et aux trois Canadiens-français,
+dont la présence dans le cabinet rendu possible l'exécution de Riel.</p>
+
+<p>Si quelqu'un d'entre eux tentait de s'y soustraire, l'opinion
+saurait à quoi s'en tenir sur son compte, et le lui rappellerait
+à une échéance prochaine.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p>
+
+
+<br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+<h3>AVANT LE GIBET</h3>
+<br>
+
+<p>L'exécution était fixée au 10 novembre. Les ministres
+s'étaient réunis pour statuer une dernière fois (ils le croyaient
+du moins) sur le sort de Riel; et ils avaient décidé A L'UNANIMITÉ,
+que ce qu'ils appellent la loi suivrait son cours.</p>
+
+<p>Cette unanimité, que M. Chapleau a fait connaître plus
+tard (le vendredi 13), aux députés réunis à Montréal, est un
+fait aussi grave que douloureux.</p>
+
+<p>Car elle prouve que les trois ministres canadiens-français
+ne s'étaient pas bornés à la faiblesse de subir la loi du plus
+fort, et à l'insigne lâcheté de conserver leur place dans un
+gouvernement que déclarait la guerre à leur nationalité.</p>
+
+<p>Leur rôle n'avait pas été seulement passif. Leur complicité
+avait été agissante.</p>
+
+<p>A la question de savoir <i>si Louis Riel serait pendu</i>, MM.
+Langevin, Chapleau et Caron avaient répondu: OUI.</p>
+
+<p>On sait maintenant sous l'influence de quels motifs cette
+odieuse décision a été prise.</p>
+
+<p>D'une part, Sir John A. Macdonald avait décidé que Riel
+paierait de sa tête le crime d'avoir révélé au monde les infamies
+de l'administration du Nord-Ouest, et il mettait maintien de
+cette résolution une obstination sénile.</p>
+
+<p>D'autre part, M. Mackenzie Bowell, l'ex-grand maître des
+orangistes, était revenu, il y a environ un mois, d'un voyage
+auprès de ses constituants. D'après des informations de source
+sûre, il aurait été très sérieusement effrayé de leur disposition
+d'esprit; et à son retour, il aurait dit à Sir John A. Macdonald
+qu'il fallait à tout prix satisfaire les orangistes ou renoncer à
+leurs concours.</p>
+
+<p>On peut considérer les renseignements de M. Mackenzie Bowell,
+comme ayant eu un considérable et pernicieuse
+influence sur l'issue fatale du drame de Regina.</p>
+
+<p>Mais il ne suffisait pas de faire mourir un prisonnier désarmé
+et sans défense; il fallait s'occuper de prévenir dans le
+Canada français et notamment à Montréal les effets de la
+fureur populaire.</p>
+
+<p>Que le gouvernement ne dise pas qu'il ignorait les véritables
+sentiments de la population canadienne. Il se trompait, sans
+doute, sur la possibilité de remonter le courant; mais il était
+informé d'une façon si exacte de l'existence de ce courant,
+qu'il avait pris des mesures pour détourner l'attention
+et pour diriger d'un autre côté la colère du peuple.</p>
+
+<p>Dans la persuasion que l'exécution de Riel aurait lieu le 10
+novembre, on avait résolu d'éviter qu'il y eut, le 10 novembre,
+une émeute à Montréal contre le gouvernement; et comme
+mesure de précaution, on n'avait rien trouvé de mieux que
+d'occuper le peuple, en soudoyant pour le 6 ou le 7 du même
+mois, une autre émeute, contre M. Beaugrand, maire de
+Montréal, et ennemi, connu du gouvernement.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas à rappeler ici, dans quelles circonstances,
+un mandat d'arrestation avait été dirigé contre l'ouvrier
+Gagnon, pour avoir tiré sur la police chargée d'exécuter dans
+son domicile une mesure d'isolement, prescrite par le bureau
+de santé. M. Beaugrand, redoutant, non sans raison, un nouveau
+conflit entre Gagnon et la police, et voulant prévenir
+autant que possible toute cause d'émotion ou de trouble dans
+la rue, n'avait pas hésité à se rendre lui-même, avec douze
+agents, dans ce lieu infesté par la picote, pour assurer l'exécution
+pacifique du mandat judiciaire.</p>
+
+<p>Cet acte qui, dans tous les cas, révélait au moins, dans le
+maire de Montréal, un homme assez courageux, pour payer
+de sa personne et pour s'exposer à la fois à des coups de fusil,
+à l'épidémie et au mécontentement des adversaires du règlement
+sanitaire, avait été diversement apprécié. Il avait même
+été fortement blâmé par une partie de la population ouvrière
+canadienne-française, très-hostile à la vaccination et à l'isolement.</p>
+
+<p>Toutefois, le mécontentement de la première heure commençait
+déjà à s'apaiser, lorsque les hommes qui avaient
+résolu de sacrifier Riel aux orangistes, résolurent d'exploiter
+le terrible fléau que pèse sur la cité de Montréal, en soulevant
+les passions de la foule contre le maire et contre le bureau de
+santé et en poussant ouvertement à la révolte contre l'application
+des règlements sanitaires.</p>
+
+<p>Le jour de l'ouverture de cette campagne, (jeudi 6 novembre),
+coïncidait avec l'arrivée à Montréal d'un employé
+du gouvernement à Ottawa, qui passait à tort ou à raison pour
+collaborer aux frais du gouvernement à la <i>Minerve</i> et pour
+apporter à la <i>Minerve</i> et au<i>Monde</i> les instructions des
+ministres.</p>
+
+<p>C'est alors que parurent dans la <i>Minerve</i> et dans le <i>Monde</i>
+des articles actuellement déférés à la justice, dont la violence
+dépasse l'imagination et dans lesquels l'incitation à la guerre
+civile est patente. En même temps, un placard plus incendiaire,
+s'il est possible, sortait de l'imprimerie du <i>Monde</i>, et
+était distribué dans la classe ouvrière à un nombre incalculable
+d'exemplaires.</p>
+
+<p>On ne peut prévoir quelle eut été, sur une population inflammable,
+la conséquence de cet appel aux passions si, à
+l'exception du <i>Monde</i> et de la <i>Minerve</i>, tous les journaux
+conservateurs aussi bien que libéraux, tous les corps publics et
+tous les bons citoyens ne s'étaient mis résolument en travers
+d'un mouvement aussi dangereux pour la paix publique que
+pour le succès de la lutte contre l'épidémie.</p>
+
+<p>Mais les meurtriers de Riel ne se souciaient ni de la paix publique, ni de l'épidémie qui décime Montréal. Ils voulaient
+étouffer le bruit de l'exécution de Riel sous un autre bruit,
+couper en deux la population canadienne-française de Montréal;
+et à la veille d'un deuil national, ils ne reculaient
+devant aucune infamie, pour essayer de ruiner auprès du peuple
+l'influence d'un maire libéral.</p>
+
+<p><i>L'exécution de Riel n'eut pas lieu le 10 novembre.</i></p>
+
+<p>A la dernière heure, on apprit qu'un nouveau sursis de six jours
+était accordé au condamné.</p>
+
+<p>Faut il dire <i>accordé</i>, quand en face de la résolution
+implacablement prise, ce sursis n'était qu'une souffrance de plus,
+un raffinement de cruauté, une agonie d'une semaine?</p>
+
+<p>On affirme que le gouvernement ne s'était pas souvenu à
+temps, pour faire parvenir un exprès à Regina, de la disposition
+de la loi, selon laquelle nulle exécution capitale ne peut
+avoir lieu dans le Nord-Ouest, sans que le shérif air reçu à
+cet effet un warrant signé du gouverneur-général en conseil.</p>
+
+<p>C'est pour permettre aux ministres de réparer ce vice
+de procédure, que le sursis aurait été prononcé.</p>
+
+<p>Le condamné pouvait-il être exécuté, à la suite de cette
+erreur et de ce dernier sursis qui équivalait, en fait, à un
+rétablissement de la peine de la torture?</p>
+
+<p>Lorsqu'on apprit que telle était en effet l'intention des ministres,
+un long cri d'horreur s'éleva, même dans la population
+anglaise, contre ce nouvel acte d'inhumanité sans précédent
+chez les peuples civilisés.</p>
+
+<p>Il y a quatre ans, un Irlandais reconnu coupable de meurtre
+avait été condamné à mort. Une délégation de ses
+compatriotes vint trouver Sir John A. Macdonald pour solliciter
+sa grâce.</p>
+
+<p>Elle offrait d'apporter la preuve que le condamné était
+atteint non-seulement de folie individuelle, mais de folie
+héréditaire, que son père avait été atteint au même âge que lui
+et était mort mou, que son aïeule avait été victime de cette
+terrible maladie et que par conséquent le condamné n'était
+pas responsable de ses actes.</p>
+
+<p>Sir John A. Macdonald n'ayant pas cru pouvoir se rendre
+aux arguments que les Irlandais faisaient valoir auprès de
+lui pour obtenir la grâce de leur compatriote, ceux-ci lui
+demandèrent au moins d'accorder un sursis de quelques jours,
+en se faisant forts de compléter leur preuve dans l'intervalle.</p>
+
+<p>Mais Sir John A. Macdonald répondit--cette fois avec raison--que
+n'étant pas sûr d'accorder la grâce, il ne pouvait pas
+accorder de sursis, parce que ce serait trop cruel, et que, si le
+condamné était exécuté plus tard, son exécution deviendrait
+un véritable meurtre.</p>
+
+<p>Que penser alors, de la froide cruauté, avec laquelle on imposait
+à Riel un dernier sursis de six jours,--non pas même
+pour délivrer de son sort, mais pour réparer un vice de
+procédure?</p>
+
+<p>Ce sursis était le quatrième.</p>
+
+<p>Richardson avait fixé, une première fois, l'exécution au 18
+septembre, sachant très bien que ce délai serait insuffisant
+pour l'appel.</p>
+
+<p>Un second sursis, qui ne pouvait pas laisser au conseil privé
+le temps de se réunir, avait été accordé jusqu'au 16 octobre.</p>
+
+<p>Un troisième sursis avait ajourné l'exécution au 10 novembre.</p>
+
+<p>Le meurtre était maintenant reporté au 16, par suite d'un
+oubli de la loi...!</p>
+
+<p>Mais à côté de Riel, il y avait deux femmes.</p>
+
+<p>C'est sur elles que s'est manifestée la férocité de cette
+succession de sursis, qui leur ont fait subir plusieurs mort.</p>
+
+<p>La mère de Louis Riel, une noble femme, la veuve du patriote
+de 1847, est devenue folle.</p>
+
+<p>Mme Louis Riel était enceinte.</p>
+
+<p>Quelle situation, et que de poignantes douleurs!</p>
+
+<p>Elle est accouchée, il y a quelques jours d'un enfant qui n'a
+vécu que deux ou trois heures!</p>
+
+<p>Pauvre petit! Déjà il avait trop souffert avant de naître.
+Les douleurs de sa mère avaient tari en lui les sources de
+la vie.</p>
+
+<p>Qui donc est responsable de la mort de cet orphelin, qui
+n'aura pas même connu le sourire de sa mère, et dont les
+caresses n'auront pas pu soulager les larmes de cette veuve
+infortunée?</p>
+
+<p>Ah! Il est commode, quand on siège à Ottawa, dans un
+ministère auquel on se cramponne par la fourberie et la trahison,
+de se dire que, pour rester quelques semaines encore
+au pouvoir, on peut bien consentir à ce que Sir John A.
+Macdonald se passe le plaisir de voir se balancer la tête d'un
+ennemi au bot d'un gibet!</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela, la vie d'un homme, a dit la <i>Minerve</i>?
+Qu'est-ce que cela, quand le meurtre de cet homme est l'enjeu
+d'une partie électorale, dont on a longuement calculé le
+point fort et le point faible, et quand on se croit assuré de
+l'impunité?</p>
+
+<p>Oui! mais cet homme n'était pas seul!</p>
+
+<p>Il avait une femme dont la vie est empoisonnée; une mère
+dont le cerveau n'a pas résisté à la douleur!</p>
+
+<p>Il avait des enfants en bas âge, que ce meurtre a rendus
+orphelins!</p>
+
+<p>Il attendait un dernier né qui n'a pas pu survivre aux tortures
+de sa mère!</p>
+
+<p>L'enfant est mort! L'aïeule est devenue folle! La tête du
+père s'est balancée au gibet!</p>
+
+<p>Les bourreaux ont été plus durs et plus cruels que la loi
+du Nord-Ouest elle même!</p>
+
+<p>Pourtant, avant de céder au sentiment de réprobation indignée
+qui n'allait pas tarder à s'emparer de tous les coeurs, le
+peuple canadien était destiné, lui aussi, à subir une épreuve
+préparatoire.</p>
+
+<p>Le jeudi 12 novembre,--alors que le public n'était pas
+encore fixé sur le sort de Riel,--on apprit avec stupeur,
+qu'un banquet organisé avant le sursis et destiné, dans
+l'intention des organisateurs, à tomber le lendemain même de la
+mort de Riel, avait eu lieu le mercredi 22, à Winnipeg
+en présence de deux ministres. L'un d'eux, un Canadien-français,
+Sir A. P. Caron, ministre de la milice, avait
+trinqué avec des orangistes à la mort de Riel! L'autre,
+M. White, avait voué Riel à l'indignation publique!</p>
+
+<p>Nous empruntons à un journal anglais, le <i>Montreal Herald</i>
+l'expression éloquente de l'indicible dégoût provoqué dans
+toutes les classes de la population, sans distinction de partis
+ni de races, par cette hideuse bombance:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Un prisonnier politique sous le coup d'une sentence de mort est dans
+la prison de Regina. L'exécution a été retardée temporairement. Un
+banquet est organisé à Winnipeg. Les partisans du gouvernement,
+mécontents du sursis qu'il a accordé de son chef, déclarent que pour
+cette raison, ils n'assisteront pas au banquet. Un journal ministériel
+de Winnipeg, pour assurer le succès du banquet de leurs partisans et
+ramener les récalcitrants, publie le lendemain un article
+double-interligné annonçant que les deux ministres, MM. White et Caron,
+seront présents pour annoncer que la sentence de mort prononcée contre
+le prisonnier politique sera certainement exécutée. Les partisans
+satisfaits de cette déclaration accoururent en foule au banquet qui, au
+lieu d'être un fiasco, eut un immense succès. Les ministres s'y rendirent
+et exécutèrent l'étrange corvée qui leur était imposée par le zèle des
+partisans. Sir Adolphe Caron, ministre de la milice annonça
+<i>qu'il n'avait aucune sympathie pour les traîtres et que la
+justice suivrait son cours.</i> M. Thomas White <i>voua Riel à
+l'exécration publique</i>. On nous assure que ces expressions furent
+reçues avec de bruyantes manifestations de joie. Qui pourrait en
+douter? En égard à ces déclarations, le banquet eut un grand succès.
+Le comité, au lieu d'être en déficit, n'a eu aucune difficulté à
+amarrer les deux bouts.</p>
+
+<p>Voilà un emploi nouveau pour les membres du cabinet, et les instincts
+chevaleresque de notre âge et de notre race sont illustrés d'une
+manière aussi nouvelle que bizarre; les affaires d'état les plus
+solennelles peuvent être traitées de la même manière qu'un caucus de
+faubourg; et c'est au milieu de l'excitation tumultueuse des bouteilles
+de champagne que le gouvernement de notre pays rend des arrêts
+redoutables de vie et de mort. Cela peut être considéré par des
+partisans comme étant l'idéal de l'homme d'état, mais nous croyons que
+des gens sérieux et sages qui le considèrent ainsi, seront rares et
+bien espacés, et que la grande majorité des Canadiens qui parleront
+de la moralité de ce spectacle exprimeront l'espoir, pour l'honneur de
+notre civilisation tant vantée, qu'il ne se renouvellera plus.</p>
+
+<p>En somme, le prisonnier de Regina avec ses membres enchaînés, son
+intelligence égarée, sa vie ne tenant qu'à un fil, est, selon nous,
+plus digne de respect et de sympathie que cette exhibition de partisans
+féroces de Winnipeg, que cette indigne prostitution des fonctions
+ministérielles. L'idée d'exploiter la sauvagerie des partisans pour
+forcer la main au gouvernement et assurer les dépenses d'un dîner, quand
+l'homme contre lequel ce mouvement est dirigé doit souffrir l'équivalant
+de l'agonie même, démontre une dépravation diabolique tellement inouïe
+qu'on ne saurait trouver aucun précédent dans un pays civilisé.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Il y avait longtemps que Sir A. P. Caron avait renié sa
+race et la langue de ses ancêtres. On ne prévoyait pas qu'il
+pousserait l'ignominie jusqu'à s'en vanter dans un banquet
+de cannibales. Mais cela même, en portant le dégoût à son
+comble, ne surprit pas autrement ceux qui le connaissaient.
+On ne savait pas ce qu'il pouvait faire, mais on le savait bon
+à tout faire pour un hochet ou des faveurs.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<h3>GLORIA VICTIS</h3>
+<br>
+
+<p>Encore quelques heures et le soleil va se lever sur le jour
+fatal où tout va être consommé.</p>
+
+<p>Louis Riel, le héros, le martyr de la nation métisse, va
+contempler pour la dernière fois la lumière du jour, rendre son
+âme au Créateur et livrer son corps au bourreau qui le
+guette depuis de longs mois.</p>
+
+<p>Le messager qui apportait l'ordre du gouverneur-général
+pour l'exécution est arrivé à huit heures du soir.</p>
+
+<p>Cette fois, tout est bien fini.</p>
+
+<p>Riel a reçu la nouvelle, à neuf heures du soir, dans sa
+cellule.</p>
+
+<p>Cette nouvelle lui a été donnée par le shérif Chapleau. La
+scène a été émouvante et héroïque.</p>
+
+<p>La cellule du fameux chef est immédiatement adjacente à
+la salle des gardes qui font la patrouille pendant la nuit.
+Cinquante gardes occupent cette salle.</p>
+
+<p>A la porte de fer qui ferme la cellule, on voyait une sentinelle
+armée montant la garde; et à l'extérieur de l'édifice un
+cordon de soldats sous les armes, faisant la ronde autour du
+bâtiment.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit à l'arrivée du shérif Chapleau et du
+commandant de la police à cheval.</p>
+
+<p>Riel qui, jusque là, avait conversé avec le médecin du poste,
+se leva et souhaita la bienvenue au shérif, d'une façon tout-à-fait
+cordiale et avec aisance.</p>
+
+<p>Les inflexions de sa voix n'indiquaient aucun signe d'excitation;
+son premier bonjour fut: «Eh bien, comme cela, vous
+venez avec la grande nouvelle! J'en suis bien aise.»</p>
+
+<p>Le shérif répondit que le mandat de mise à mort était
+arrivé.</p>
+
+<p>Riel, continuant sur le même ton dit: «Je suis heureux
+d'apprendre qu'enfin je vais être débarrassé de mes souffrances.»</p>
+
+<p>Il prit ensuite la parole en français et remercia affectueusement
+le shérif pour ses bienveillantes attentions.</p>
+
+<p>Il reprit la parole en anglais: «Je désire, dit-il, que mon
+corps soit remis à mes amis, pour être enterré à St. Boniface,
+dans le cimetière français, vis-à-vis Winnipeg.»</p>
+
+<p>Le shérif lui demanda alors s'il avait quelque désir à transmettre,
+touchant la disposition de ses biens, meubles et effets.</p>
+
+<p>«Mon cher, répondit-il, je n'ai pour tout bien que ceci (et
+il toucha sa poitrine dans la région du coeur); et ceci je l'ai
+donné à mon pays, il y a quinze ans; et c'est tout ce qui me
+reste maintenant.»</p>
+
+<p>On le questionna ensuite sur l'état de sa conscience. Il répondit:
+«Il y a longtemps que j'ai fait ma paix avec mon Dieu;
+je suis aussi bien préparé maintenant que je puis l'être
+en aucun temps. Vous trouverez que j'avais une mission à
+remplir. Je vous prie de remercier mes amis de la province
+de Québec de tout ce qu'ils ont fait pour moi.»</p>
+
+<p>A une autre question qui lui fut faite, il répliqua:</p>
+
+<p>«Je suis content de quitter ce monde. On me permettra
+de dire quelques mots sur l'échafaud?» ajouta-t-il sur un
+ton interrogatif.</p>
+
+<p>Lorsqu'on lui dit qu'on le lui permettrait, il dit en souriant:
+«Vous supposez que je pourrais parler trop longtemps
+et que cela me fatiguera? Oh! non, je ne me trouverai pas
+faible, je sentirai, lorsque le moment viendra, que j'aurai des
+ailes qui m'enlèveront là-haut.»</p>
+
+<p>Recommençant alors à parler français, sur un ton persuasif
+et d'une douceur inimitable, pour lequel il est célèbre, comme
+le savent tous ceux qui l'ont connu intimement, il parla de
+nouveau de l'affectueux souvenir qu'il gardera pour ceux
+qui ont épousé sa cause. Il termina en disant au shérif
+Chapleau, en lui tendant la main, en signe d'adieu,
+«Adieu, mon ami.» Son oeil était clair et serein, et son assurance
+absolue était telle qu'elle faisait naître l'admiration
+même dans les coeurs les plus endurcis.</p>
+
+<p>Le Père André, son directeur spirituel, est ensuite arrivé,
+et on l'a laissé seul avec lui pour vaquer à ses devoirs religieux
+et ensuite entendre la messe.</p>
+
+<p>Après s'être confessé, Riel a rédigé et confié au Père André,
+pour être portée à sa vieille mère, la lettre suivante:</p>
+
+<blockquote>
+<p>MA CHÈRE MÈRE,</p>
+
+<p>J'ai reçu votre lettre de bénédiction et hier (dimanche) j'ai demandé
+au Père André de la placer sur l'autel pendant la célébration de la
+messe, pour que son ombre se répandit sur moi. Je lui ai demandé après
+de m'imposer ses mains sur la tête pour que je puisse la recevoir
+efficacement, attendu que je ne pouvais me rendre à l'église; et il a
+ainsi répandu sur moi les grâces de la messe, avec l'abondance de ses
+bienfaits spirituels et temporels.</p>
+
+<p>A ma femme, mes enfants, mes frères, ma belle-soeur et autres
+parents qui me sont tous chers, dites pour moi adieu.</p>
+
+<p>Chère mère, c'est le voeu de votre fils aîné que vos prières pour moi
+montent jusqu'au trône de Jésus-Christ, à Marie, à Joseph, mon bon
+protecteur, et que la miséricorde et l'abondance des consolation de Dieu
+répandent sur vous, sur ma femme, mes enfants et autres parents, de
+génération en génération, la plénitude des bénédictions spirituelles
+pour celles que vous avez répandues sur moi; qu'elles se répandent sur
+Vous surtout qui avez été une si bonne mère. Puissent votre foi, votre
+espérance, votre charité et votre bon exemple être comme un arbre chargé
+de fruits abondants pour le présent et pour l'avenir. Puisse Dieu, quand
+sonnera votre heure dernière, être tellement satisfait de votre piété
+qu'il fasse rapporter votre esprit de la terre, sur les ailes des anges.</p>
+
+<p>Il est maintenant deux heures du matin, en ce jours le dernier que je
+dois passer sur cette terre, et le Père André n'a dit de me tenir prêt
+pour le grand évènement. Je l'ai écouté et je suis disposé à tout faire
+suivant ses avis et ses recommandations.</p>
+
+<p>Dieu me tient dans sa main pour me garder dans la paix et la douceur,
+comme l'huile tenue dans un vase et qu'on ne peut troubler. Je fais ce
+que je peux pour me tenir prêt; je reste même calme, conformément aux
+pieuses exhortations du vénérable archevêque Bourget. Hier et
+aujourd'hui j'ai prié Dieu de vous rassurer et de vous dispenser toute
+sorte de consolations, afin que votre coeur ne soit pas troublé par la
+peine et l'anxiété. Je suis brave; je embrasse en toute affection.</p>
+
+<p>Je vous embrasse en fils respectueux de son devoir, toi, ma chère
+femme, comme un époux chrétien, conformément à l'esprit conjugal des
+unions chrétiennes. J'embrasse tes enfants dans la grandeur de la
+miséricorde divine. Vous tous, frères et belles-soeurs, parents et amis,
+je vous embrasse avec toute la cordialité dont mon coeur est capable.</p>
+
+<p>Chère mère, je suis votre fils affectionné, obéissant et soumis.</p>
+
+<p>LOUIS-DAVID RIEL.</p>
+</blockquote>
+
+<p>A 5 heures du matin, le P. André célébra la messe, et à 7 heures,
+il administra les derniers sacrements à Riel.</p>
+
+<p>Riel pria dans sa cellule jusqu'au moment où le député
+shérif Gibson vint l'avertir que le moment fatal était arrivé.</p>
+
+<p>Riel reçut l'ordre de marcher à la mort avec le même calme
+qu'il avait montré la veille.</p>
+
+<p>Son visage ne montrait aucune altération et avait conservé
+ses couleurs ordinaires; et il était pleinement en possession
+de toute son énergie, répondant d'une voix claire et ferme
+aux paroles de l'officiant.</p>
+
+<p>Supporté par les deux prêtres, Riel marcha d'un pas ferme
+de sa cellule, qui est la première du corridor, à travers le
+corps de garde, à l'escalier qu'il gravit sans un signe de
+faiblesse. Le capitaine Fraser gardait l'échafaud avec vingt
+hommes de la police à cheval.</p>
+
+<p>Riel n'avait pas de chapeau. Il portait un habit court et
+noir, une chemise en laine, un collet, des pantalons bruns et
+des mocassins, seule partie de ses vêtements que rappelât la
+vie indienne et l'existence libre de la prairie.</p>
+
+<p>A 8 heures un quart le bourreau, un masque sur la figure,
+s'avança la corde sur le bras et commença à garrotter Riel.
+Celui-ci continua à prier, étendant les bras et regardant au
+ciel jusqu'à ce que les bras fussent liés. Précédé de Gibson
+et escorté des prêtres, Riel monta sans aide et d'un pas ferme
+les six degrés qui conduisaient à l'échafaud, en disant: «Je
+me confie à Dieu.»</p>
+
+<p>En poussant cette exclamation, un sourire passa sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Le condamné se plaça sur la trappe, la figure tournée vers
+le nord. Les Pères André et McWilliams continuèrent à prier
+et Riel dit en anglais: «Je demande pardon à tous les hommes
+et je pardonne à tous mes ennemis.»</p>
+
+<p>Le député shérif lui demanda s'il avait quelque chose à
+dire. Il se tourna vers son confesseur, le Père André, et lui
+demanda: «Est-ce que je vais dire quelques mots?» «Non, répondit
+brièvement le prêtre, faites votre dernier sacrifice, et
+vous serez récompensé.» Riel se tourna et dit: «Je n'ai rien
+de plus à dire.»</p>
+
+<p>Le bourreau ajusta le noeud, mais Riel ne parut pas même y
+faire attention.</p>
+
+<p>Alors, le bourreau se mit à son poste; le bonnet blanc fut
+enfoncé sur la tête de Riel; les deux prêtres, tenant des cierges
+en main, continuaient de prier pour le mourant, pendant
+qu'on entendait ce dernier prier en même temps. A l'expiration
+des deux minutes qui lui furent données pour prier,
+au moment où il répondait: «Ne nous induisez pas en tentation»,
+le bourreau fit partir la trappe et Riel tomba. Il ne remua
+pas pendant quelques secondes, puis un mouvement
+convulsif se fit sentir et deux minutes après, il n'existait plus.</p>
+
+<p>Il était mort en brave et en chrétien.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<h3>AU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS</h3>
+
+<h3><i>ULTIMA VERBA</i></h3>
+<br>
+
+<p>L'heure n'est pas encore venue de retracer l'histoire des
+journées qui ont suivi la mort du martyr canadien.</p>
+
+<p>Cette histoire se continue.</p>
+
+<p>Elle ne sera achevée que le lendemain de la vengeance.</p>
+
+<p>Que dirions-nous d'ailleurs, que tout le monde ne sût?...</p>
+
+<p>L'effarement de tout un peuple, en apprenant que l'échafaud
+politique se dressait à Regina!</p>
+
+<p>La stupeur, la consternation, l'anxiété, un reste d'espérance
+survivant jusqu'au dernier moment au fond des coeurs!</p>
+
+<p>Puis le deuil de la nation!</p>
+
+<p>Il n'y eut pas un mot d'ordre, pas une réunion, pas une
+intrigue.</p>
+
+<p>Ce fut une explosion spontanée de douleur et de colère.</p>
+
+<p>D'un bout à l'autre du Canada-français,--avant que personne
+eut seulement songé à se concerter,--le télégramme
+qui apporta la fatale nouvelle fut reçu de la même manière.
+Chose merveilleuse! On vit tous les coeurs vibrer à l'unisson!</p>
+
+<p>Tout le monde sentit que la race canadienne-française avait
+reçu une blessure et une insulte!</p>
+
+<p>Toutes les maisons se couvrirent d'insignes de deuil.</p>
+
+<p>Tous les partis abdiquèrent et se confondirent dans la douleur
+commune.</p>
+
+<p>Il n'y eut plus ni bleus ni rouges.</p>
+
+<p>Il n'y eut plus que des patriotes, prêts à s'unir, pour
+demander compte du crime commis et pour défendre la patrie
+menacée.</p>
+
+<p>Mais ce qui est remarquable encore: ce qui est de nature
+à inspirer une légitime confiance dans les destinées à
+venir du Canada-français, tout le monde comprit à la fois
+qu'il ne s'agissait pas de se livrer à de vaines démonstrations,
+et qu'un grand devoir s'imposait.</p>
+
+<p>Il n'y eut qu'un seul cri qui sortit de toutes les poitrines:</p>
+
+<p>FAIRE JUSTICE DES ENNEMIS ET DES TRAITRES!</p>
+
+<p>Hélas! oui! Faire justice des ennemis et des traîtres!</p>
+
+<p>Car nous n'avons pas seulement été frappés, nous avons été trahis!</p>
+
+<p>Et deux responsabilités distinctes se dégagent.</p>
+
+<p>Celle d'une politique qui, sans que nous y prissions garde,
+poursuivait, perfidement et dans l'ombre, notre anéantissement
+national.</p>
+
+<p>Celle des ministres canadiens-français qui se sont faits les
+complices de cette politique, et qui nous ont livrés à l'ennemi.</p>
+
+<p>Le premier des coupables, l'ennemi, c'est SIR JOHN A. MACDONALD.</p>
+
+<p>SIR JOHN A. MACDONALD, premier ministre, responsable de
+la politique du gouvernement.</p>
+
+<p>SIR JOHN A. MACDONALD, orangiste, franc-maçon, adversaire
+implacable de notre race, destructeur sournois et tenace de
+l'autonomie de notre province.</p>
+
+<p>SIR JOHN A. MACDONALD, ministre de l'intérieur, responsable
+des crimes du Nord-Ouest et des dénis de justice qui ont
+amené l'insurrection.</p>
+
+<p>SIR JOHN A. MACDONALD, bourreau de Riel, ayant froidement
+méthodiquement, lentement conçu et perpétré le meurtre,
+suborné les juges, capté dans le conseil le vote de ses collègues
+canadiens-français, rêvé de transformer le gibet de Riel en
+un honteux moyen de réclame électorale.</p>
+
+<p>SIR JOHN A. MACDONALD, dont la carrière néfaste, après
+avoir commencé aux lueurs sinistres de l'incendie du palais
+du Parlement, aura misérablement fini sous le sentiment
+d'horreur provoqué par le gibet de Riel!</p>
+
+<p>Mais, Sir John A. Macdonald et ses collègues orangistes ne
+sont pas seuls responsables du crime commis.</p>
+
+<p>Il y a, à côté de la leur, une responsabilité plus douloureuse
+pour nous, plus inouïe, que ne saurait être couverte
+même par une ombre d'excuse, et que les patriotes n'ont pas
+hésité à envisager avec la claire notion du devoir à remplir.</p>
+
+<p>Cette responsabilité est celle des trois traîtres qui siègent
+dans le cabinet fédéral, et auxquels il eut suffi de déposer
+leurs démissions sur la table du conseil, pour dissoudre
+le gouvernement et rendre impossible l'exécution de Riel.</p>
+
+<p>Sir HECTOR LANGEVIN,</p>
+
+<p>L'Hon. J. A. CHAPLEAU, et</p>
+
+<p>Sir A. P. CARON, ce renégat couvert d'un tel excès d'opprobre,
+que depuis les scènes de cannibalisme dont Winnipeg
+a été souillé, les gens que se respectent hésitent même à
+prononcer son nom.</p>
+
+<p>A cette responsabilité s'ajoute celle des journaux, leurs
+organes; des journaux complices de l'orangisme, qui ont
+consenti à servir d'instrument entre les mains des ministres;
+à colporter les mensonges par lesquels on nous a trompés, à
+préparer par d'odieuses manoeuvres le crime qu'on voulait
+commettre; des journaux dont la trahison a été double;--car
+en même temps qu'ils nous ont trompé avec préméditation
+sur les intentions des ministres, ils ont trompé sciemment
+les ministres sur l'état de l'opinion publique dans notre
+province.</p>
+
+<p>Pour complaire à leurs maîtres, ils leur ont caché la vérité
+qui eût peut-être été mal reçue, mais qui leur eût donné à
+réfléchir et qui eût sans doute arrêté leurs mains, au moment
+de donner la signature fatale.</p>
+
+<p>Pour se donner de l'importance, pour céder à la gloutonnerie
+du servilisme qui les caractérise, ils se sont portés
+forts auprès de leurs maîtres, qu'après le meurtre comme
+avant, ils seraient de taille à continuer à tromper le peuple et
+à assurer l'impunité à la trahison. [3] Et ils ont contribué
+par là à inspirer aux ministres canadiens-français une confiance,
+sans laquelle leur intérêt eut peut-être fait à la dernière
+heure ce que leur conscience et leurs remords n'avaient pas
+suffi à leur dicter.</p>
+
+<p>[Note 3: Le 13 octobre, M. VANASSE, M. P., directeur du <i>Monde</i>,
+a déclaré dans une assemblée publique, à St. François du Lac, que si
+Riel était pendu, il n'en continuerait pas moins à supporter le
+ministère. Depuis lors, M. Vanasse paraît avoir changé d'avis.]</p>
+
+<p>Il ne servirait à rien de le dissimuler:</p>
+
+<p>C'est plus qu'une politique qui succombe, avec les hommes
+qui en étaient les représentants et qui en portent la tache au
+front.</p>
+
+<p>C'est tout un système que s'effondre.</p>
+
+<p>C'est une phase de notre histoire qui vient de prendre fin
+au pied du gibet d'un de nos frères.</p>
+
+<p>Assez de mensonges!</p>
+
+<p>Assez d'exposés fallacieux!</p>
+
+<p>Assez de comptes fantastiques!</p>
+
+<p>Assez de partis pris de se tromper soi-même et de tromper
+les autres!</p>
+
+<p>Assez de la politique de clinquant, d'apparence, de décor
+de théâtre, de fausse union dont tous les profits nous échappent
+et au nom de laquelle on nous impose des sacrifices sans
+réciprocité!</p>
+
+<p>Que n'a-t-on pas tenté, hélas! avec succès, pour nous
+endormir avec des paroles mielleuses, pour nous tromper avec
+des compliments et des phrases toutes faites, pendant qu'on
+travaillait à nous égorger.</p>
+
+<p>Nous a-t-on assez répété que nous étions les piliers de la
+Confédération; que l'Angleterre voyait en nous les soutiens
+les plus éprouvés du loyalisme; et que l'indépendance de la
+race française dans le Nouveau-Monde était désormais un
+fait acquis; et que nous pouvions voguer en pleine confiance
+et toutes voiles vers l'avenir, à l'ombre du régime qui garantissait
+notre langue, nos institutions et nos lois?</p>
+
+<p>Dans quelle sécurité nous dormions, lorsque le meurtre du
+16 novembre nous a enfin réveillés.</p>
+
+<p>Eh bien, examinons les choses froidement et faisons le
+bilan de nos pertes, comme il convient à des hommes résolus
+à voir le péril tel qu'il est, à l'aborder de front et à en
+triompher.</p>
+
+<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, et la Confédération
+que est son oeuvre, nous étions théoriquement avec
+Ontario sur un pied d'égalité absolue.</p>
+
+<p>En fait, notre discipline politique nous avait fait les maîtres;
+et nos voix déterminaient la balance du pouvoir, en faveur
+du parti que nous soutenions, quel qu'il fût.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, nous sommes en minorité: et la seule excuse
+que nos ministres aient encore trouvée à leur trahison est
+que nous devons céder devant le nombre, et que, l'eussent-ils
+voulu, ils eussent été impuissants à empêcher le meurtre de Riel.</p>
+
+<p>Vaine excuse! Menteuse défaite! Nous n'en sommes pas
+encore là, et nos ministres nous abaissent pour tenter de se
+disculper; mais le seul fait qu'un tel argument ait pu être
+produit, indique le chemin parcouru et témoigne que ce mensonge
+ne tarderait point, si nous n'y mettions le holà, à devenir
+une vérité.</p>
+
+<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, il était admis
+en principe que le ministère se composait de deux factions
+égales. Nous avions souvent le premier ministre. La retraite
+des nôtres entraînait la dissolution du cabinet. En fait, leur
+volonté prévalait le plus souvent.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, nous comptons à Ottawa trois ministres sur
+treize; et c'est leur opinion, sur leur propre importance, que
+s'ils s'étaient retirés à l'occasion de l'exécution de Riel, on
+aurait tranquillement passé outre, sans même faire attention
+à eux.</p>
+
+<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, nous avions
+conquis dans le parlement uni, l'usage de la langue française
+malgré la loi.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la langue française est devenue légale. Mais
+il n'y a pas à Ottawa un ministre canadien-français, qui osât
+parler autrement qu'en anglais, dans une discussion du
+Parlement.</p>
+
+<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le ministère
+Lafontaine-Baldwin faisait voter des indemnités aux victimes
+de 1837.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, les journaux ministériels insultent les patriotes
+et le ministère fait pendre Riel.</p>
+
+<p>Avant la politique de Sir John A. Macdonald, le Nord-Ouest
+était français.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, tout notre or, qui eut pu être consacré à coloniser
+la province de Québec, a passé dans le Nord-Ouest, dont
+on a fait à nos frais une terre anglaise, d'où l'on expulse les Métis
+en confisquant leurs terres et où l'on pend Riel aux acclamations
+des spéculateurs, des <i>jobbers</i> et des fanatiques de Winnipeg.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là qu'ont fait nos ministres?</p>
+
+<p>Ont-ils combattu pour nous?</p>
+
+<p>A défaut de combattre, nous ont-ils révélé leur impuissance
+et le péril?</p>
+
+<p>Non! Ils ont gardé leurs places!</p>
+
+<p>L'an dernier, à pareille époque, on publiait à Québec, un
+gros volume en tête duquel se trouvait une gravure avec
+cette inscription:</p>
+
+<p>SIR HECTOR LANGEVIN <i>chef du parti conservateur dans le
+Bas-Canada.</i></p>
+
+<p>Qu'a fait Sir Hector Langevin?</p>
+
+<p>Il a été pour Sir John A. Macdonald un employé laborieux;
+mais jamais il n'a rien dirigé, ailleurs, que sur les gravures,
+grassement rétribuées de ses flatteurs.</p>
+
+<p>Dans ce bureaucrate, devenu chef d'un parti et transformé
+par les circonstances, en représentant d'un peuple, il n'y a
+jamais eu l'étoffe d'un homme d'État ni le coeur d'un patriote.</p>
+
+<p>Tout entier aux inspirations d'une nature étriquée, bouffie
+de vanité, et prompte à satisfaire cette vanité avec l'apparence
+du premier rang dans les emplois du second, Sir Hector Langevin
+n'a peut-être pas compris une seule minute la grandeur
+du rôle que lui assignait, dans le gouvernement fédéral, sa
+situation de <i>leader</i> du parti canadien-français et
+<i>d'alter ego</i> de Sir John A. Macdonald.</p>
+
+<p>Ce successeur de Cartier n'avait pas hérité une goutte de
+son sang fier et généreux, un atome de son instinct de
+commandement et de la haute idée que se faisait Cartier de la
+responsabilité et des devoirs d'un chef de parti. On peut mesurer
+aujourd'hui, à la lueur sinistre des événements, ce que l'influence
+canadienne-française a perdu, par sa faute depuis
+qu'il est au pouvoir.</p>
+
+<p>Il fallait une grande catastrophe pour nous faire ouvrir les
+yeux et pour nous sauver.</p>
+
+<p>Mais la semence des martyrs est féconde.</p>
+
+<p>L'échafaud de Riel ne marque pas seulement la fin d'une époque
+néfaste.</p>
+
+<p>Il marque l'aurore d'un ère de réparation, dans laquelle,
+chassant les traîtres qui nous ont vendu et renonçant
+aux funestes divisions qui ont failli nous perdre, avec l'aide
+de Dieu, nous soutiendrons ensemble le bon combat pour la Patrie.</p>
+
+<p>Si, comme notre religion nous en donne la divine assurance,
+du haut de leur demeure céleste les âmes des morts
+s'intéressent encore aux épreuves de ceux qui vivent sur la
+terre, l'âme de notre frère métis tressaillera de contentement
+en sachant que le sacrifice de sa vie n'a pas été perdu, et
+qu'une fois de plus la mort des martyrs aura servi au triomphe
+final de la justice et à la ruine des persécuteurs.</p>
+<br><br>
+
+<h3>TESTAMENT DE RIEL</h3>
+
+<h4>PRISON DE REGINA.</h4>
+<br>
+
+<p class="mid"><b>Testament de Louis David Riel.</b></p>
+
+<p>Je fais mon testament, conformément au conseil qui m'a été donné par
+le R. P. Alexis André, mon charitable confesseur et très dévoué
+directeur de conscience.</p>
+
+<p>Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je déclare que ceci est
+mon testament, que j'ai écrit librement dans la pleine possession de
+mes facultés mentales.</p>
+
+<p>Les hommes ayant fixé le 10 novembre prochain, comme la date de ma
+mort, et comme il est possible que la sentence soit exécutée, je
+déclare d'avance que ma soumission aux ordres de la Providence est
+sincère, que ma volonté s'est rangée avec une entière liberté d'action,
+sous l'influence de la grâce divine de Notre Seigneur Jésus-Christ, du
+côté de l'Église catholique, apostolique et romaine. C'est en Elle que
+je suis né et par Elle aussi que j'ai été régénéré.</p>
+
+<p>J'ai rétracté ce que j'ai dit et professé de contraire à sa doctrine et
+je le rétracte encore. Je demande pardon du scandale que j'ai causé. Je
+ne veux pas qu'il y ait de différence entre moi et les prêtres de
+Jésus-Christ, gros comme une tête d'épingle. Si je dois mourir le 10 de
+ce mois, c'est-à-dire, dans quatre jours, je veux faire tout en mon
+pouvoir, avec le secours de mon divin Sauveur, pour mourir en harmonie
+parfaite avec mon Créateur, mon Rédempteur et mon Sanctificateur en
+même temps qu'avec la sainte Église catholique. Si Dieu veut bien
+m'accorder le bienfait inestimable de la vie, je veux de mon côté monter
+sur l'échafaud et me résigner à la Providence en me tenant dégagé comme
+je le suis aujourd'hui, de toutes les choses terrestres; car je comprends
+que le plus sûr moyen de bien faire est de mettre ses desseins en
+pratique d'une manière entièrement désintéressée, sans passion, sans
+excitation, sous le regard de Dieu, en aimant son prochain, ses amis et
+ennemis comme soi-même, pour l'amour de Dieu.</p>
+
+<p>Je remercie ma bonne et tendre mère pour m'avoir aimé d'un amour
+si chrétien. Je lui demande pardon pour toutes les fautes dont je me
+suis rendu coupable contre son amour, le respect et l'obéissance que je
+lui dois. Je lui demande aussi pardon pour les fautes que j'ai commises
+contre mes devoirs envers mon bien aimé et regretté père et envers sa
+mémoire vénérable.</p>
+
+<p>Je remercie mes frères et soeurs pour le grand amour et la grande
+bonté qu'ils ont eus pour moi. Je leur demande aussi pardon pour mes
+fautes de toutes sortes et pour toutes les erreurs dont j'ai pu me
+rendre coupable à leurs yeux.</p>
+
+<p>Je remercie mes parents et ceux de ma femme pour l'affection et la
+bienveillance qu'ils m'ont toujours montrées--en particulier mon
+affectionné et bien aimé beau-père; ma belle-mère, mes beaux frères et
+belles-soeurs. A eux aussi je demande pardon pour tout ce qui, dans ma
+conduite, n'a pas été bien ou aurait été mal.</p>
+
+<p>Je donne une franche et amicale poignée de main à mes amis de tout
+âge et de tout rang, de toute classe et de toute condition. Je les
+remercie pour les services qu'ils m'ont rendus. Ma reconnaissance, je
+la témoigne particulièrement à ceux de mes amis, tant de ce côté-ci de
+la frontière que de l'autre côté, qui ont daigné s'occuper de mes affaires en public, aux Oblats de Marie Immaculée, à la Société St. Sulpice et aux Soeurs grises
+pour tous les bienfaits que j'ai reçus d'eux depuis mon enfance. Je leur
+offre mes remerciements.</p>
+
+<p>J'ai des bienfaiteurs de l'autre côté de la frontière, des amis dont la
+bonté pour moi a été au-delà de toute mesure. Je leur demande
+d'accepter mes remerciements, d'excuser charitablement mes défauts. Si
+ma conduite a pu, en quelque façon offenser, quelqu'un soit dans les
+grandes choses ou dans les petites, je leur demande de me pardonner en
+tenant compte des excuses qui peuvent être en ma faveur: et quant à la
+somme de mes véritables fautes <i>mei culpabilitates</i>, j'espère
+qu'ils auront la bonté de me les pardonner devant Dieu et devant les
+hommes.</p>
+
+<p>Je pardonne de tout mon coeur, de tout mon esprit, de toutes mes forces
+et de toute mon âme à ceux qui m'ont causé du chagrin, qui m'ont fait
+de la peine, qui m'ont causé du dommage, qui m'ont persécuté, qui sans
+raison m'ont fait la guerre pendant 15 ans, qui m'ont fait un semblant
+de procès, qui m'ont condamné à mort, et s'ils désirent réellement me
+vouer à la mort je leur pardonne entièrement, comme je demande à Dieu
+de me pardonner entièrement toutes mes fautes au nom de Jésus-Christ.</p>
+
+<p>Je remercie ma femme pour sa bonté et sa charité à mon égard, pour la
+part qu'elle a prise si patiemment dans mes pénibles travaux et mes
+difficiles entreprises. Je la prie de me pardonner la peine que je lui
+ai causée volontairement. Je lui recommande d'avoir soin de ses petits
+enfants, de les élever d'une manière chrétienne, avec une attention
+particulière pour tout ce qui a rapport aux bonnes pensées, aux bons
+discours, aux bonnes actions et aux bonnes compagnies.</p>
+
+<p>C'est mon désir que mes enfants soient élevés avec grand soin en tout
+ce qui touche à l'obéissance à l'Église, leurs maîtres et leurs
+supérieurs. Je leur recommande de montrer le plus grand respect, la plus
+grande soumission et la plus complète affection envers leur bonne mère. Je ne laisse à mes enfants ni or ni argent, mais je supplie Dieu, dans
+son infinie miséricorde de remplir mon esprit et mon coeur de la vraie
+bénédiction d'un père que je désire leur donner: Jean, mon fils,
+Angélique, ma fille, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du
+Saint-Esprit, pour que vous vous appliquiez à connaître la volonté de
+Dieu et soyiez fidèles à l'accomplir en toute piété et sincérité; pour
+que vous pratiquiez la vertu fermement et simplement, sans parade ni
+ostentation, pour que vous fassiez le plus de bien possible sans manquer
+aux autres dans la limite d'une juste obéissance au clergé constitué,
+prêtres et évêques, surtout à votre évêque et à votre confesseur. Je
+vous bénis, pour que votre mort soit douce, édifiante, bonne et sainte
+aux yeux de l'Église et Jésus-Christ Notre Seigneur.--<i>Amen</i></p>
+
+<p>Je vous bénis, enfin, pour que vous cherchiez et trouviez le royaume de
+Dieu et pour que vous puissiez de plus reposer en Jésus, Marie, et
+Joseph. Priez pour moi.</p>
+
+<p>Je laisse mon testament au Rév. Père Alexis André mon confesseur.
+Je prie mes amis de partout de tenir le nom du Père André côte à côte
+avec le mien! Je l'aime le Père André.</p>
+
+<p>LOUIS DAVID RIEL,</p>
+
+<p>fils de Louis Riel et de Julie de La Gimodière.</p>
+<br><br>
+
+<h3>Lettre de Riel à M. F. X. Lemieux</h3>
+<br>
+
+<p class="rig">PRISON DE REGINA, 3 NOVEMBRE 1885</p><br><br>
+
+<p>Monsieur François Xavier Lemieux,</p>
+
+<p>Bien cher ami et dévoué défenseur,</p>
+
+<p>En recevant votre lettre, je prends du papier pour vous répondre. Je
+vous remercie de toutes vos démarches, de tout ce que vous avez fait
+pour moi. Je remercie mes amis autant que je peux. Que Dieu leur rende
+à tous, à vous, à chacun de mes bons avocats, à votre famille, à chacun
+de vos petits enfants, le centuple de l'intérêt que vous me portez tous
+ensemble. Surtout, que dans l'autre monde votre récompense soit belle.</p>
+
+<p>J'ai reçu de tristes nouvelles de ma famille. Le 21, ma chère femme a
+mis au jour un enfant qui n'a vécu que deux ou trois heures. Elle-même
+a été en danger, paraît-il, pendant quelques jours. Mais hier j'ai reçu
+une lettre du 28, même date que la vôtre. Et l'on m'apprend qu'elle est
+mieux; que mes chers petits enfants sont gais et joyeux. Ce qui me
+reconsole de la mort de mon tout petit (que je n'ai pu embrasser) c'est
+qu'il a eu le temps d'être ondoyé.</p>
+
+<p>Cher monsieur et ami, les <i>appels</i> ne m'ont jamais inspiré grande
+confiance, parce qu'il eut fallu à l'Angleterre renverser tout son
+système d'administration de la justice, dans le Manitoba et surtout
+dans le Nord-Ouest. Entendre l'appel, c'eût été condamner ce qu'Ottawa
+a fait depuis quinze ans et condamner les approbations que l'Angleterre
+lui a données, en tout, dans le système judiciaire de ce territoire.</p>
+
+<p>Le bon Père André vient me voir, assidûment. Hier, il est venu me dire
+la messe, j'ai eu le bonheur de communier. La communion me soutient.</p>
+
+<p>Vous avez la bonté de dire que je rive mon nom éternellement à
+l'histoire. C'est bon, pourvu que ma gloire soit édifiante.</p>
+
+<p>Ce à quoi je travaille surtout, c'est à poser les principes de l'équité
+dans le gouvernement de mon pays natal et, par la grâce du bon Dieu,
+à river mon âme éternellement au Sacré Coeur de Jésus; en autant qu'un
+pauvre coeur comme le mien peut être assez intimement lié au Saint
+Coeur du Sauveur pour dire qu'il lui est rivé.</p>
+
+<p>Vous paraissez étonné de ce que je suis calme. Vous devriez bien être
+étonné plutôt de ce que je ne le suis pas plus. Car l'Archevêque Bourget
+de son vivant m'a dit: <i>Tenez-vous prêt à tout événement en vous
+conservant dans un calme inaltérable, je vous bénis.</i> Et le saint
+évêque a prié pour moi. Or, j'ai confiance que ses prières en ma faveur
+ont été exaucées, et que je suis à l'ombre de sa bénédiction.</p>
+
+<p>Ce matin, de bonne heure, l'un des plus beaux anges de Dieu m'a apparu,
+et m'a dit: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...» Et en
+entendant ces paroles j'ai éprouvé une grande consolation. Cet ange est
+un des anges gardiens de la droiture parmi les hommes. La merci le porte
+sur ses ailes. C'est un des messagers de la clémence de Dieu la plus
+grande. Et j'ai vu que l'ange était carrément en faveur de ma cause. Je
+pense qu'il m'a été envoyé à cause des efforts que je fais pour ne pas
+me distraire de ce qui me paraît juste. Vous autres qui voyez tout ce
+qui se passe, tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, vous pourrez voir
+aujourd'hui, 4 novembre, s'il arrive quelqu'événement propre à justifier
+ces paroles: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...»</p>
+
+<p>Cher monsieur et ami, la Providence toute bonne m'a mis en rapport
+avec vous. Vous m'avez tendu la main, monsieur Fitzpatrick et vous
+dans le temps de besoin pressant. Soyez-en bénis. Il ne vous a guère
+été possible de plaider ma cause devant la cour de Regina.</p>
+
+<p>Mais votre dévouement a fait des efforts et des luttes que la main de
+Dieu a déjà mis dans la balance des bonnes oeuvres. Celui qui ne laisse
+pas perdre les verres d'eau ne laissera pas perdre tant de générosité.
+Que votre dame reçoive mes humbles respects et mes remerciements pour
+les prières qui s'élèvent du coeur de ses petits enfants, en ma faveur.
+Car si vos petits enfants prient pour moi, il ne m'est pas permis de
+douter que j'en sois pour beaucoup redevable à madame Lemieux.</p>
+
+<p>Mes compliments, mes remerciements au docteur Fiset; j'aurais aimé
+savoir s'il a reçu la pièce de poésie que je lui ai envoyée au
+commencement du mois d'août.</p>
+
+<p>Quoiqu'il arrive, j'espère que vous ne vous laisserez pas ennuyer par
+les reproches malveillants. Les échecs ne m'étonnent pas. C'est contre
+les échecs que je travaille depuis quinze ans. C'est malgré les échecs
+que je suis resté fidèle à nos amis. Et moi qui prie Dieu de bénir mes
+ennemis, comment voulez vous que je ne vous tienne pas dans l'étage le
+plus élevé de mon estime.</p>
+
+<p>Tout à vous,</p>
+
+<p>LOUIS «DAVID» RIEL.</p>
+<br><br>
+
+<h3>LETTRE DU R. P. ANDRÉ, O. M. I.</h3>
+<br>
+
+<p>S'il est quelqu'un qui puisse parler en connaissance de cause du drame
+de Regina c'est bien le R. P. André, le confesseur et l'ami intime de
+Louis Riel, celui qui, pendant les cinq mois sa captivité du chef métis,
+ne l'a pas abandonné un seul instant, et l'a accompagné jusqu'à la
+dernière minute après l'avoir préparé à la mort.</p>
+
+<p>Quatre jours après l'exécution, le lendemain des tristes funérailles de
+Riel, encore sous l'impression à la fois lugubre et exaltante du drame
+qui venait de se dénouer sur l'échafaud, le P. André a écrit une longue
+lettre à son ami M. F. X. Lemieux pour lui raconter les derniers
+moments de son infortuné client.</p>
+
+<p>C'est une véritable page d'histoire, dictée par un coeur d'apôtre,
+écrite sous l'inspiration des plus sublimes sentiments qui puissent
+animer un chrétien. Riel, aux yeux du P. André, n'est plus le patriote
+qui a défendu jusqu'au bout et qui va payer de son sang la tardive
+justice qu'un gouvernement tyrannique se résout enfin de rendre à sa
+race: en face de la mort, les intérêts terrestres s'effacent, et le zélé
+missionnaire n'a plus devant lui que le martyr chrétien qui, soutenu par
+une force surhumaine, ayant demandé à grand cris au ciel de lui
+pardonner ses offenses, pardonne ensuite lui-même à ses pires ennemis, à
+ses bourreaux, et marche à la mort du pas allègre des martyrs des
+premiers siècles, un crucifix à la main, une prière et un sourire aux
+lèvres.</p>
+
+<p>Cette fin sublime, dont le récit qu'en fait le missionnaire fera verser
+bien des larmes, console le P. André. Admirons la force d'âme, le
+dévouement trop souvent incompris de ces religieux que, comme le Père
+André, ont quitté leurs pays pour aller au loin évangéliser de pauvres
+sauvages; pour eux, les peines de toutes sortes, physiques ou morales,
+sont des faveurs qu'ils recherchent. Ce sont des héros sous leur humble
+soutane, que ces hommes prédestinés, dont le dévouement sait toujours
+s'inspirer aux sources les plus sublimes.</p>
+
+<p>Le P. André a plus que tout autre homme connu ce qu'était Louis Riel,
+et le témoignage qu'il en rend relève, au-dessus de tout ce qu'on a pu
+en dire jusqu'ici, la noble figure du patriote métis dans l'estime de
+tous les chrétiens.</p>
+
+<p>Mais laissons la parole au dévoué missionnaire. Voici en quels termes
+le confesseur s'adresse à l'avocat de Riel:</p>
+<br>
+
+<p class="rig">Regina, le 20 novembre 1885.</p><br><br>
+
+<p>MONSIEUR ET CHER AMI,</p>
+
+<p>Au moment de quitter Regina, je veux être fidèle au désir formellement
+exprimé par le défunt Louis David Riel, de vous adresser quelques mots.</p>
+
+<p>La nuit qui a précédé sa mort, me trouvant seul avec lui dans sa
+cellule, m'a recommandé de vous écrire en son nom pour vous remercier,
+vous et M. Fitzpatrick, ainsi que M. Greenshields, des efforts nobles
+et généreux que vous avez faits pour le défendre et le soustraire
+à la potence. Dans ce témoignage, il comprend tous les coeurs généreux
+tant français qu'irlandais, qui se sont intéressés à son malheureux
+sort. Durant cette nuit si remarquable et dont le souvenir ne s'effacera
+jamais de ma mémoire, il a prié avec une ferveur extraordinaire pour
+vous, cher monsieur, conjurant le Seigneur de vous bénir à jamais ainsi
+que votre épouse et vos chers petits enfants, en reconnaissance de tout
+ce que vous aviez fait pour lui. Il a été extrêmement touché en
+apprenant de ma bouche toute les démarches que vous faisiez pour le
+sauver de la corde; il a surtout été fort ému quand je l'ai informé
+que M. Fitzpatrick, à peine débarqué de son voyage en Angleterre,
+s'était rendu en toute hâte à Ottawa pour tenter un dernier effort en
+sa faveur. Mais rien au monde ne pouvait le sauver. La détermination de
+le détruire était un parti pris chez sir John Macdonald depuis
+longtemps, et les ministres Canadiens-français, nos défenseurs naturels,
+cédaient avec empressement à la volonté despotique de leur maître! Tous
+ces souvenirs étaient vivement présents à l'esprit du pauvre Riel, la
+veille de sa mort, et son coeur, malgré les angoisses qui devaient le
+remplir, était plein de reconnaissance pour tous ceux qui lui avaient
+témoigné de la sympathie dans ses malheurs.</p>
+
+<p>«Père André, me disait-il en me pressant dans ses bras, soyez
+l'interprète de mes sentiments d'affection et reconnaissance pour le
+peuple de la province de Québec, pour mes amis si nombreux aux
+États-Unis, pour les Irlandais du Canada, et assurez-les que Riel en
+mourant a eu un souvenir pour eux tous, et je leur fais une dernière
+requête, c'est de ne pas m'oublier dans leurs prières.»</p>
+
+<p>Mon cher Lemieux, notre pauvre ami Riel est mort en brave, en saint.
+Jamais mort ne m'a plus consolé et édifié que cette mort! Je
+remercie le Seigneur de m'avoir rendu témoin de toute la vie que Riel
+a mené en prison. Il passait tout son temps à prier et à se préparer
+au passage terrible de cette vie à l'éternité, et Dieu lui a accordé de
+faire une mort héroïque. Il a, si je puis me permettre cette
+expression, ennobli et comme sanctifié l'échafaud; le supplice auquel
+il a été condamné, loin d'être une ignominie pour lui, est devenu par
+suite des circonstances qui l'ont accompagné, une véritable apothéose de
+Riel. Le gouvernement ne pouvait mieux faire pour rendre immortel le nom
+de Riel et se couvrir d'infamie aux yeux de l'histoire, qu'en faisant
+exécuter la sentence comme il l'a fait.</p>
+
+<p>Sir John, dans sa politique du Nord-Ouest, a toujours eu le rare
+mérite de faire tout le contraire de tout ce que lui demandaient les
+vrais amis du pays, et dans cette circonstance, où de toute parts on lui
+a dit que Riel mort serait cent fois plus dangereux que vivant, il a
+suivi son ancien principe d'avoir pour politique son caprice et sa
+volonté arbitraire.</p>
+
+<p>Riel est mort, mais son nom vivra dans le Nord-Ouest quand le nom
+de Sir John, son implacable ennemi, sera depuis longtemps oublié,
+malgré toutes les affirmations au contraire de ses adulateurs
+intéressés.</p>
+
+<p>Le <i>Leader</i> de Regina, que n'aimait guère Riel, a été obligé de rendre
+hommage à cette grande et magnifique mort. Vous en recevrez un numéro
+qui vous initiera à toutes les circonstances qui ont marqué cette
+mémorable mort.</p>
+
+<p>Toute la nuit qui a précédé sa mort, Riel n'a pas manifesté le moindre
+symptôme de frayeur. Il a prié une grande partie de la nuit, et cela avec
+une ferveur, une beauté d'expression et une contenance qui le
+transfiguraient et donnaient à sa physionomie une expression de beauté
+céleste.</p>
+
+<p>Mon cher ami, je ne puis vous dire les tristes impressions que j'ai
+éprouvées en tenant compagnie à ce prisonnier pour lequel j'avais le
+respect et la vénération qu'on a pour un saint. Voilà vingt-cinq ans que
+j'exerce le saint ministère et je puis vous assurer que jamais mort ne
+m'a tant édifié et consolé à la fois. Toute la nuit, il n'a pas eu une
+seule parole de plainte contre sa sentence de mort, ni contre ses
+persécuteurs: il était gai, joyeux en voyant sa captivité près de se
+terminer. Il me disait souvent:</p>
+
+<p>«Je ne puis vous dire combien je me sens heureux de mourir; mon coeur
+surabonde de joie,» et il riait de bon coeur, il m'embrassait avec
+effusion, me remerciait chaleureusement d'être resté jusqu'au bout avec
+lui. Comme je lui manifestais ma crainte de voir une crise survenir quand
+viendrait le moment suprême, il me disait avec force: «Ne craignez pas,
+je ne ferai pas honte à mes amis et je ne réjouirai pas mes ennemis ni les
+ennemis de la religion en mourant en lâche. Voilà quinze ans qu'ils me
+poursuivent de leur haine et jamais encore ils ne m'ont fait fléchir;
+aujourd'hui moins encore, quand ils me conduisent à l'échafaud, et je leur
+suis infiniment reconnaissant de me délivrer de cette dure captivité qui
+pèse sur moi. J'aime assurément mes parents, ma femme, mes enfants, mon
+pays et mes compatriotes; la perspective d'être libre et de vivre avec eux
+aurait fait battre mon coeur de joie. Mais la pensée de passer ma vie dans
+un asile d'aliénés ou dans un pénitencier, mêlé à toute l'écume de la
+société, obligé de subir tous les affronts, me remplit d'horreur. Je
+remercie Dieu de m'avoir épargné cette épreuve et j'accepte
+la mort avec joie et reconnaissance. Un nouveau sursis, dans les
+dispositions d'esprit dans lesquelles je suis, m'affligerait grandement.»</p>
+
+<p>Il s'écriait comme dominé par une sorte d'enthousiasme religieux:
+«L'oetatus sum in his quae dicta sunt mihi: in domum Domini ibimus.»</p>
+
+<p>«Soyez tranquille, Père André, je mourrai joyeux et courageux. Avec la
+grâce de Dieu, je marcherai bravement à la mort.»</p>
+
+<p>Le croiriez-vous, monsieur Lemieux? Quoique sous le poids de tant
+d'émotions qui se pressaient dans mon coeur, et placé dans une situation de
+nature à m'exciter beaucoup, je puis vous affirmer que je passai une nuit
+saintement heureuse, et les heures s'écoulèrent rapidement pour moi. Riel
+fut occupé soit à prier et à écrire à ses parents et à ses amis, soit à
+converser avec moi sur des sujets purement spirituels. Dans le cours de la
+conversation, il me chargeait de différents messages. Il avait la même
+courtoisie et douceur à l'égard des gardes, se prêtait volontiers à
+écrire des paroles de souvenir à ceux qui lui en demandaient. C'est
+singulier et extraordinaire comme il avait acquis l'estime et le respect de
+tous ceux que venaient en contact avec lui. Il avait quelque chose qui
+imposait le respect, et quoique poli, jamais il n'était familier avec
+personne. Les hommes de police, les dames du Fort et quelques officiers
+sympathisaient profondément avec Riel dans ses malheurs, et sa mort a créé
+partout une sensation douloureuse.</p>
+
+<p>A cinq heures, je dis la messe pour lui et il y communia pour la dernière
+fois avec une piété angélique. Après six heures, il demanda la permission
+d'aller se laver et se préparer, regrettant qu'il n'eût pas reçu plus tôt
+la notice afin de préparer ses effets et afin, dit-il, d'aller à la mort le
+corps et l'âme purifiés, comme marque de respect pour la majesté du Dieu
+qu'il allait rencontrer. Il aurait désiré être bien habillé, tant il avait
+cette vertu de propreté et d'ordre si fortement imprimée dans son coeur.
+Malgré la pauvreté de son accoutrement, il alla à la mort son habillement bien
+épousseté, ses cheveux bien peignés: tout en lui respirait la propreté qui
+était le symbole de la pureté de son âme.</p>
+
+<p>A huit heures et quart, quand l'assistant du shérif apparut à la porte
+de sa cellule, n'osant annoncer l'ordre fatal dont il était le messager,
+Riel devinant combien il en coûtait à M. Gibson de rompre le silence pour
+lui annoncer la terrible nouvelle, s'adressant à lui, dit tranquillement et
+sans aucune émotion: «Mr Gibson, you want me? I am ready.»</p>
+
+<p>Il partit sur ces mots, traversa le Guard room, marchant d'un pas
+ferme et il monta le long escalier dont vous devez vous rappeler, lequel se
+voyait en entrant dans le Guard room. Je craignais cette ascension, mais il
+monta sans montrer ni faiblesse ni hésitation. Il me laissa loin derrière
+lui, quand tout à coup, s'apercevant qu'il n'était pas suivi par son père
+spirituel, il m'attendit au milieu de la grande chambre qui conduit à
+l'échafaud. Quand je l'eus rejoint, nous continuâmes notre marche funèbre
+en récitant des prières jusqu'à ce que nous eussions atteint la place
+fixée pour l'exécution. Là, en face de l'échafaud, nous nous mîmes à
+genoux et nous priâmes assez longtemps. Riel était le seul qui conservait
+son sang-froid et sa présence d'esprit.</p>
+
+<p>Il se leva et alla se placer bravement sur l'échafaud, et, avant d'être
+lancé dans l'éternité, il m'appela une dernière fois auprès de lui,
+m'embrassa, me recommanda de ne pas oublier M. et Mme Forget pour leurs
+bontés à son égard puis je m'éloignai de lui, et ayant tourné le dos à
+l'échafaud, il me cria: «Courage, bon courage, mon père!» Et recommandant
+son âme à Dieu, invoquant le Sacré-Coeur de Jésus, de Marie et de Joseph,
+son invocation favorite, la trappe s'ouvrit sous ses pieds et il disparut.</p>
+
+<p>Sa mort fut presque instantanée, douce et paisible; ses traits restèrent
+calmes et sa figure n'éprouva aucune contorsion.</p>
+
+<p>Jamais je n'ai vu de contenance plus radieuse que celle qu'il avait pendant
+qu'il priait au moment de marcher à l'échafaud. La beauté de son âme
+se reflétait sur son visage et un rayon de la lumière divine semblait
+déjà illuminer sa figure. Ses yeux avaient un éclat extraordinaire et
+paraissaient déjà se perdre dans la contemplation des grandeurs divines.
+Jamais, je vous le répète, l'échafaud n'avait offert un spectacle si
+sublime et si magnifique: les spectateurs étaient attendris et frappés du
+grand spectacle qu'ils avaient sous les yeux; jamais cérémonie religieuse
+n'avait ému et touché les coeurs comme la vue de Riel allant à la mort.
+Le shérif, son assistant, le bourreau même, pleuraient d'attendrissement.</p>
+
+<p>Je suis revenu de cette pendaison consolé et encouragé par une pareille
+mort et en remerciant Dieu de m'en avoir rendu témoin. Tout le monde
+était sous l'empire d'une pareille impression.</p>
+
+<p>Riel voulait parler et prouver qu'il était prophète et remplir sa mission
+jusqu'au bout. Ce fut un grand sacrifice pour lui de garder le silence
+à ma demande. Vous avez, en effet, lui ai-je dit, une mission à remplir,
+c'est de démontrer au monde comment un catholique animé par la foi et
+soutenu par la grâce sait mourir: cette mission, il l'a admirablement
+remplie, car il est mort comme le disait le <i>Leader</i>: «<i>as a
+man and a christian.</i>»</p>
+
+<p>Il m'a fallu soutenir une lutte pour avoir son corps: le shérif Chapleau
+m'a noblement soutenu et je dois dire que M. Chapleau a rempli ses
+tristes fonctions avec une charité et un tact qui lui ont attiré la
+reconnaissance de Riel. Il a montré qu'il était un homme de coeur et
+d'esprit, et c'est un témoignage que je me plais à lui rendre.</p>
+
+<p>Le corps ne m'a été rendu qu'à minuit le mercredi au soir, le troisième
+jour après la mort de Riel. Il m'a été impossible, malgré le vif désir
+exprimé par lui, de transporter son corps à St. Boniface. C'est toute
+une histoire que celle des difficultés que l'on m'a suscitées pour donner
+la sépulture ecclésiastique à ce pauvre Riel. Le corps ayant été
+transporté chez moi, nous avons ouvert le cercueil pour constater, comme le
+bruit en avait couru, si on avait commis d'indignes outrages sur le corps
+du défunt. Le shérif Chapleau, M. Davin, réacteur du <i>Leader</i>, MM.
+Forget, Bourget, Bonneau, et d'autres citoyens se trouvaient
+présents lorsque le cercueil a été ouvert. Nous fumes heureux de constater
+que le corps était intact et qu'il avait été religieusement respecté.
+Mais nous fumes tous frappés d'admiration quand le corps fut exposé devant
+nous, de voir cette figure si calme et sur laquelle semblait courir un
+ineffable sourire, comme pour marquer la paix dans laquelle son âme l'avait
+laissé en partant pour un monde meilleur. Dans la matinée, un grand nombre
+de personnes, hommes et femmes, vinrent visiter le corps et sortirent avec
+la même impression.</p>
+
+<p>C'est un saint que ce pauvre Riel. Il suffit de le regarder pour être
+convaincu de ce fait.</p>
+
+<p>Je ne puis vous faire comprendre tout ce que nous ressentîmes en
+contemplant ce corps qui ne suscitait aucune de ces idées d'horreur
+et de répulsion que fait d'ordinaire éprouver un cadavre, surtout le
+cadavre d'un pendu. Les enfants eux-mêmes s'approchaient de lui sans
+peur et sans répugnance.</p>
+
+<p>Hier, à 9 h. et demie, nous avons eu le service des funérailles. Plusieurs
+notables de la ville sont venus y assister. Le shérif Chapleau et tous
+nos Canadiens de l'endroit s'y trouvaient. Cependant, il m'est pénible
+de le constater, mais la chose nous a tous frappés et affligé: M. le juge
+Bouleau a refusé de venir au service. C'est le seul dont le coeur ne se
+soit pas laissé attendrir par la mort et une mort telle que celle de Riel,
+qui sur l'échafaud à attendri même son bourreau.</p>
+
+<p>Mon cher monsieur Lemieux, je sais que ces détails vous seront précieux,
+et pour moi c'est une consolation de m'entretenir de mon cher et
+infortuné Riel. Vous aviez droit, par le dévouement que vous lui avez
+montré, de connaître tout ce qui concerne les derniers moments de ce
+client qui vous était cher à tant de titres.</p>
+
+<p>En vous priant de présenter mes affectueux souvenirs à MM. Fitzpatrick
+et Greenshields et de saluer votre femme et vos enfants,</p>
+
+<p>Je suis,</p>
+
+<p>Votre dévoué ami,</p>
+
+<p>A. André O. M. I.</p>
+
+<p>P. S.--La <i>Minerve</i> et le <i>Nouvelliste</i> pourront de nouveau
+attaquer l'authenticité de cette lettre; mais vraiment, ils sont simples,
+ces gens qui mettent en doute l'existence d'une lettre qui a fait le tour
+de la presse sans aucune protestation de ma part.</p>
+
+<p>Encore une fois, je vous salue affectueusement. Je me rends à
+Saint Boniface avant de retourner dans ma maison. Je vais voir la famille
+du pauvre Riel.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>LES MÉTIS</h3>
+<br>
+
+<p>Le dernier témoignage de Louis Riel en faveur de son peuple.</p>
+
+<p>Une dépêche de Regina, il y a quelques jours, annonçait que parmi les
+papiers laissés par Louis Riel au soins de son confesseur, le Père André,
+il y en avait un d'une importance majeure--un papier traitant du
+soulèvement Métis au Nord-Ouest. Le STAR de suite fit pour l'obtenir des
+démarches qui eurent un plein succès.</p>
+<br>
+
+<p><b><i>Jésus! sauvez-nous! Marie! intercédez pour nous! Saint Joseph!
+priez pour nous!</i></b></p>
+
+<h4>LES MÉTIS DU NORD-OUEST.</h4>
+
+<p>Les Métis ont pour ancêtres paternels, les anciens employés des compagnies
+de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest; et pour ancêtres maternels des
+femmes sauvages appartenant aux diverses tribus.</p>
+
+<p>Le mot français, Métis, est dérivé du participe latin Mixtus, qui signifie
+Mêlé: il rend bien l'idée dont il est chargé.</p>
+
+<p>Toute appropriée que l'expression anglaise correspondante,
+<i>Half-breed</i>, fût à la première génération du mélange des sangs,
+européen et le sang sauvage son mêlés à tous les degrés, elle n'est plus
+assez générale.</p>
+
+<p>Le mot français, Métis exprime l'idée de ce mélange d'une manière aussi
+satisfaisante que possible; et devient par là-même un nom convenable de
+race.</p>
+
+<p>Une petite observation, en passant et sans faire de peine à personne.</p>
+
+<p>Des gens très polis, très gentils d'ailleurs, viennent dire parfois à un
+Métis: «Vous n'avez pas l'air métis du tout. Vous n'avez pas beaucoup de
+sang sauvage assurément. Quand même, vous passeriez partout pour un blanc
+pur.»</p>
+
+<p>Le Métis, à moitié déconcerté par le ton de ces assertions, voudrait bien
+revendiquer son origine tant d'un bord que de l'autre. La crainte de
+troubler ou de dissiper tout-à-fait la douceur des persuasions de ses
+interlocuteurs le retient. Pendant qu'il hésite à choisir entre les
+différentes réponses qui se présentent à son esprit, des paroles comme
+celles-ci achèvent d'emporter son silence d'assaut. «Ah! bah! Vous n'avez
+presque pas de sang sauvage. Vous n'en avez pas pour la peine.» Voici
+comment les Métis pensent là-dessus en eux-mêmes. «C'est vrai que notre
+origine sauvage est humble, mais il est juste que nous honorions nos mères
+aussi bien que nos pères. Pourquoi nous occuperions-nous à quel degré de
+mélange nous possédons le sang européen et le sang indien? Pour peu que
+nous ayons de l'un ou de l'autre, la reconnaissance et l'amour filial ne
+nous font-ils pas une loi de dire: Nous sommes Métis.»</p>
+
+<p class="mid">LE PAYS DES MÉTIS</p>
+
+<p>Pour avoir une idée assez juste de la condition ou se trouvaient les Métis
+au commencement de l'année 1885, dans le Nord-Ouest, et en particulier
+dans la Saskatchewan, il faut un peu savoir comment ils étaient situés
+avant la Confédération.</p>
+
+<p>C'étaient des gens qui avaient à eux en propre le Territoire de Nord-Ouest.
+Le sang indien de leurs veines établissait le droit ou le titre qu'ils
+avaient à la terre. Ils avaient la propriété du sol conjointement avec les
+sauvages.</p>
+
+<p>Mais à elle seule la valeur foncière de leur pays représentait une grosse
+somme.</p>
+
+<p>Parlons seulement des terres que le Nord-Ouest comprend dans les limites
+qui lui sont actuellement assignées, sous ce nom, en dehors du Manitoba et
+du Keewatin: nous avons un territoire d'environ 1,195,720,000 acres, en
+étendue. En divisant ce nombre par le chiffre de la population métisse et
+indienne, et en les supposant aussi nombreuse l'une que l'autre, chacune
+d'elles se trouvait à partager le Nord-Ouest en deux moitiés égales,
+l'hypothèse que nous faisons toute proche de la réalité, donnant aux Métis
+aussi bien qu'aux sauvages une part d'à peu près 597,860,000 acres.</p>
+
+<p>Pour faire une estimation quelconque des terres sauvages du Nord-Ouest
+avant la Confédération, disons à la première idée venant, que ces terres
+valaient à l'Indien quinze cents l'acre. En prenant cette modeste</p>
+
+<p class="mid">ÉVALUATION POUR POINT DE DÉPART</p>
+
+<p>les Sauvages du Nord-Ouest, avec leur sol de 597,860,000 acres de
+superficie, possédaient un bien-fonds valant comme $89,679,000.00.</p>
+
+<p>Mais il y a ici même une considération à intercaler dans ces aperçus; les
+Métis, sans avoir le don d'utiliser la terre, d'après les développements et
+les ressources d'une civilisation avancée, la bâtissaient cependant, la
+labouraient, la clôturaient et l'employaient à beaucoup plus grand
+avantage que ne faisaient les indiens; à ce point qu'elle valait dans le
+moins deux fois plus à eux qu'aux Sauvages, c'est-à-dire que pendant que
+l'Indien pouvait raisonnablement demander 15 cent pour son acre, le Métis
+était en droit d'en exiger 30 pour le sien.</p>
+
+<p>La moitié métisse du Nord-Ouest, 597,860,000 acres, équivalait donc à un
+capital d'à peu près $178,358,000.00.</p>
+
+<p>Voilà de combien les Métis étaient riches en valeur foncière de leur pays
+avant la Confédération.</p>
+
+<p>La Puissance ne dira pas que j'exagère. Elle ne peut pas prétexter non plus
+que mon calcul est abstrait, ni que mes avancés manquent d'appui. Car les
+Métis avec les Sauvages jouissaient alors du Nord-Ouest, comme la
+Confédération en jouit, à présent qu'elle nous l'a dérobé.</p>
+
+<p>Nous n'empruntions pas d'argent sur notre Territoire. Mais nous pouvions le
+faire. En attendant, nous vivions à même notre immense pays, dont la
+richesse en pelleteries était, on peut dire inépuisable, où la chasse de
+toutes sortes abondait; où les rivières étaient une source de bien-être
+par la quantité du poisson dont les eaux étaient remplies; où les fruits
+sauvages même contribuaient à la nourriture et à l'entretien des enfants du
+sol.</p>
+
+<p>Et de quel prix n'était pas pour nos bestiaux et pour nos chevaux l'herbe
+luxuriante dans ces plaines du Manitoba et dans ces prairies de la zone
+fertile du Nord-Ouest, si renommées?</p>
+
+<p>Que dirai-je du fameux commerce des robes? Le bison couvrait littéralement
+les plaines du Nord-Ouest. Cette seule ressource était incalculable.</p>
+
+<p>De plus, les Métis cultivaient la terre pour en avoir ce qui leur était
+nécessaire. Leurs jardins et leurs récoltes étaient quelque chose
+d'enviable.</p>
+
+<p>L'énumération des biens que ma plume effleure en ce moment, n'est pas
+imaginaire, comme certaines gens pourraient le croire; mais elle est
+basé sur des faits et des réalités que la plus grande partie de la
+population métisse actuelle et que des milliers d'émigrés peuvent
+certifier, puisque je parle d'un d'un état de choses qui existait il y a
+quinze ans et qui dura même plusieurs années en deçà. Qui est-ce qui refusera donc d'admettre qu'en jouissant de leur
+part du Nord-Ouest, ils en jouissaient avant la Confédération, les Métis
+vivaient aussi richement que si leurs terres évaluées, comme je fais plus
+haut, à 179,358,000.00 leur eussent donné tous les ans un revenu, serait-ce
+trop de dire de trois par cent et de compter ainsi en leur faveur la somme
+totale en intérêt d'environ $5,381,740.00. Je m'adresse aux hommes d'affaires, aux capitalistes; qu'il leur plaise de répondre pour moi à tous
+ces journaux bêtes et ignorants ou malhonnêtes de l'Ontario qui n'écrivent
+depuis quinze ans sur mes oeuvres et sur mes actes que pour calomnier,
+induire en erreur et que pour divaguer. C'est vrai que le Nord-Ouest était
+fermé comme en clef par la compagnie de la Baie d'Hudson et par
+l'Angleterre qui y soutenait cette compagnie; les marchés manquaient; les
+produits n'avaient pas d'écoulement; à cause de cela, il était
+presqu'inutile de se livrer exclusivement ou tout de bon à la culture. La
+compagnie de la Baie d'Hudson, en sa qualité de société commerciale,
+revêtue de l'autorité gouvernementale, était à même toutes les richesses
+du Nord-Ouest. Elle les absorbait sans cesse en privant continuellement
+le pays des améliorations publiques et des progrès que tant de biens les
+mettaient en lieu d'attendre de ses administrateurs. Sous le joug des
+Aventuriers de la Baie d'Hudson, il était impossible aux Métis de prendre leur essor comme population, mais leur patrie était d'une opulence
+naturelle telle qu'il était malaisé même à la compagnie, toute sordide
+qu'elle fût de les appauvrir individuellement. L'eau haute à la Rivière
+Rouge, les sauterelles et la picote dans tout le Nord-Ouest éprouvèrent à
+plusieurs reprises les Métis. Mais ces années de peine et de contre-temps
+faisaient exceptions. Les heureux changements que le mouvement populaire
+de '49 avait effectués dans le trafic, par l'abolition pratique du
+monopole prétendu légal de la compagnie; et la liberté que tout chacun
+avait de commercer depuis cette époque, augmentaient de jour en jour ces
+chances de bien-être.</p>
+
+<p>Lorsque la Puissance arriva au Nord-Ouest en 1870 elle y trouva donc une
+population qui, laissée à elle-même, eut été à l'aise non seulement pour le
+moment, mais même pour bien des années. Elle y trouva les Métis qui, par
+le fait même d'être chez eux et d'avoir leur pays à eux, avaient comme tout
+autre peuple, leur avenir.</p>
+
+<p class="mid">AVANT LA CONFÉDÉRATION</p>
+
+<p>Les Métis, par leur supériorité sur les tribus indiennes, les dominaient
+mais sans abus de force. Quelquefois, à la chasse, les Indiens déclaraient
+la guerre aux Métis, ou leur volaient des chevaux. Satisfaction était
+demandée en cas de refus, la nation métisse entrait en guerre avec les
+malveillants. Mais il est à remarquer qu'elle ne fit jamais de luttes
+agressives. Les combats étaient ceux de la défense ou de la protection du
+droit. En retour, Dieu aidant, elle est toujours demeurée victorieuse des
+Tribus qui l'attaquaient. Comme peuple primitif, simple, de bonne foi,
+placé par la Providence dans une heureuse abondance de biens, et d'ailleurs
+sans beaucoup d'ambition, les Métis n'avaient presque pas besoin de
+gouvernement. Cependant, quand ils allaient à la chasse au bison, il se
+faisait naturellement, au milieu d'eux, une pression d'intérêts.
+Et tant pour maintenir l'ordre dans leurs rangs que pour se tenir en garde
+contre les vols de chevaux et contre des attaques d'ennemis, ils
+s'organisaient et se composaient un camp. Un chef était choisi; douze
+conseillers étaient élus, avec un crieur public et des guides. Les soldats
+se groupaient par dizaine. Tout chasseur était soldat. Chaque dizaine se
+choisissait un capitaine. Quand arrivait le moment de l'organisation
+militaire proprement dite, le chef en donnait avis: le premier soldat venu commençait par désigner celui qu'il
+voulait avoir pour son capitaine. Neuf de ceux qui approuvaient ce choix le
+suivaient. Ainsi le capitaine de chaque dizaine se trouvait-il placé à la
+tête de soldats d'autant mieux décidés à le suivre partout que sa charge
+au-dessus d'eux était un effet de leur confiance en lui et de leur choix
+unanime.</p>
+
+<p>La chasse au bison se faisait à cheval. C'était beau de voir des centaines
+de coursiers se cabrer, hennir, danser, piocher le sol de leurs pieds
+ambitieux; demander la bride du désir, de leurs regards, à grands coups de
+tête, et faisant toutes sortes de gestes; et ces</p>
+
+<p class="mid">CAVALIERS DE PREMIER ORDRE</p>
+
+<p>assis avec assurance comme dans des chaises, sur leurs petites selles de
+cuir mou, ou milieu des fleurs en rasade dont elles étaient garnies; ayant
+aux poignets les poignées de leurs fouets à plusieurs branches, le fusil
+d'une main, les rênes de l'autre, retenant la fouge de leurs chevaux, les
+ménageant jusqu'à ce qu'ils fussent rendus à portée du buffle.</p>
+
+<p>Les capitaines présidaient à la course; et veillaient à ce que personne ne
+se lançât avant le mot d'ordre du capitaine en charge. Le mot donné, la
+cavalcade bondissait. Un tourbillon de poussière obéissant au commandement
+partait avec elle. Le buffle, en dévorant la prairie, prenait l'épouvante,
+pour être bientôt rejoint par les coursiers alertes. Les cavaliers
+entraient pêle-mêle dans la bande de boeufs sauvages; choisissaient à qui
+mieux mieux les animaux les plus gros; chacun tirait, tous tiraient; en
+tâchant de ne pas se frapper les uns les autres, en prenant garde aux
+hommes et aux chevaux.</p>
+
+<p>J'ai vu ces courses. J'y ai pris part. Elles sont terribles. L'adresse des
+chasseurs, leur extrême attention, et surtout la Providence pouvaient seule
+prévenir les malheurs au risque desquels ces courses avaient lieu.</p>
+
+<p>De loin, c'était le grand spectacle d'une fusillade dans un nuage.</p>
+
+<p>Le conseil des chasseurs faisait des règlements. On les appelait les lois de
+la Prairie. Le conseil était un gouvernement provisoire. C'était aussi un
+tribunal qui prenait connaissance des infractions aux règlements, et de tous
+les différends qu'avaient à lui présenter les personnes du camp.</p>
+
+<p>Les capitaines avec leurs soldats exécutaient les ordres et les jugements
+du conseil.</p>
+
+<p>Dans les affaires ordinaires, le conseil agissait d'après son autorité
+telle qu'elle lui avait été confiée; mais en matière d'importance plus
+grande, il recourait au public, et ne basait ses décisions que sur une
+majorité de tous les chasseurs.</p>
+
+<p>C'était l'état d'un peuple neuf, mais civilisé, et jouissant d'un
+gouvernement à lui, fondé sur les vraies notions de la liberté publique et
+sur celles de l'équité. Ce gouvernement provisoire, d'un rouage simple, qui
+ne se formait que pour</p>
+
+<p class="mid">L'INTÉRÊT GÉNÉRAL,</p>
+
+<p>ne supportait pas d'émoluments, s'organisait partout où s'agglomérait une
+caravane assez considérable, et cessait d'exister avec elle; s'organisait
+pareillement dans tout établissement métis où une assez grande diversité
+d'intérêts tendait à engendrer des difficultés, où il y avait des dangers
+à conjurer, des hostilités à repousser. Les établissements métis étaient
+les jalons de la civilisation future. Et leurs places sont si bien
+choisies, qu'elles deviennent partout des centres sur lesquels l'émigration
+s'appuie, pour coloniser et s'étendre dans toutes les directions.</p>
+
+<p>Les lois de la Prairie suivaient les Métis comme les règlements des mines
+suivent les mineurs dans leurs exploitations.</p>
+
+<p>La Compagnie de la Baie d'Hudson était environnée du gouvernement des
+Métis dans toute la zone fertile. Elle n'en prenait pas ombrage. Au
+contraire, ses traiteurs et ses chasseurs, dans les camps, dans les
+hivernements, dans les établissements métis faisaient la chasse, la traite,
+commerçaient sous l'autorité du Conseil de la Praire et sous la protection
+des lois métisses. Et c'était pour elle un rempart à l'abri duquel elle
+était bien aise de se tenir, car il n'y a pas encore bien longtemps les
+indiens étaient barbares autrement que la Puissance ne les a trouvés; ils
+étaient nombreux, en lutte les uns avec les autres. Les partis de guerre
+se croisaient dans toutes les directions. Les Cris, les Pieds-Noirs, les
+Sioux du Minnesota, du Dakota, du Montana se disputaient le plumet avec de
+la bravoure. Ce qui les rendit alors inopinément plus à craindre peut-être
+qu'avant, c'est que par leurs rapports avec les blancs et toutes sortes de
+gens livrés aux aventures, ils se trouvèrent, voilà une trentaine d'années,
+mieux armés qu'ils ne l'avaient été jusque-là.</p>
+
+<p>Il eut été impossible à la compagnie de se maintenir, sans avoir à faire
+des dépenses continuelles, nécessaires à l'entretien d'une force armée
+considérable.</p>
+
+<p>Les Métis sont les hommes qui domptèrent ces nations sauvages par leurs
+armes, et qui, ensuite, les adoucirent, par les bonnes relations qu'ils
+entretenaient avec elles à la faveur de la paix. Ce sont eux qui mirent au
+prix de leur sang, la tranquillité dans le Nord-Ouest.</p>
+
+<p class="mid">L'ENTRÉE DE LA PUISSANCE</p>
+
+<p>Quand la Puissance se présenta à nos portes, elle nous trouva donc dans le
+calme. Elle trouva dans le Nord-Ouest non seulement le peuple Métis en
+bonne condition de vivre sans elle, comme je l'ai montré dans le cours de
+cet article, mais le peuple Métis avec un gouvernement à lui, libre, en
+paix, et fonctionnant, faisant à son compte, l'oeuvre de la civilisation que
+la compagnie et l'Angleterre n'eussent pas pu faire sans des milliers
+d'hommes de troupes! un gouvernement de constitution définie, et dont la
+juridiction était d'autant plus légitime et à respecter qu'elle s'exerçait
+sur un sol qui lui appartenait.</p>
+
+<p>Qu'a fait la Puissance? Elle a mis la main sur le pays des Métis comme sur
+le sien. De ce seul coup, elle a donné preuve que son plan est de les
+frustrer de leur avenir. Elle a mis en jeu même leur condition présente.
+Car non seulement elle a fait partir le sol de dessous leurs pieds, mais
+elle leur en ôte l'usufruit. Ainsi privé de son point d'appui dans le
+monde, au début de son existence, l'élément métis est dans une position
+bien plus triste que la classe même indigente parmi les émigrants. Tout
+pauvres que bien des émigrants puissent être, par le fait même qu'ils ont
+été élevés au sein d'une civilisation mûrie, ils arrivent au Nord-Ouest
+avec une dote morale précieuse en habitudes d'économie, avec une dote
+morale d'arts et d'aptitudes excellente. Ils sont riches en moyens de
+gagner leur vie. Une société prospère par la jouissance de plus ou moins
+complète de son Territoire en a fait des hommes industrieux.</p>
+
+<p>Mais les Métis, au début de leur carrière, comme ils le sont aujourd'hui,
+n'ont pas encore fait ces progrès. Et leur ôter leur pays, c'est
+démoraliser les forces de leur caractère; en les réduisant à lutter
+péniblement pour chaque bouchée de nourriture, c'est leur ôter le moyen de
+faire ces progrès. Qu'on y fasse attention. Et l'on reconnaîtra que chaque
+nation, chaque tribu à l'état de vie même le plus primitif a des biens que
+son pays lui fournit en abondance, sans qu'elle ait beaucoup à travailler
+pour les convertir en articles de subsistance.</p>
+
+<p>Dieu qui est leur Père, les dote ainsi, d'abord parce qu'il est bon, et
+puis parce qu'il veut que la reconnaissance de tous les hommes s'élève à
+Lui. Enfin il entre dans ces desseins de charité que</p>
+
+<p class="mid">CHAQUE PEUPLE SOIT A L'AISE</p>
+
+<p>dès son enfance, et qu'il ait de quoi bénir le nom de Dieu, tant pour les
+faveurs qu'il reçoit de Lui, à son berceau, que pour les richesses et
+l'opulence dont ses travaux et ses entreprises sont couronnés aux autres
+époques de sa vie.</p>
+
+<p>Je le demande à tous ceux que les notions de la vérité et de la simple
+justice éclairent. Est-ce que l'honnêteté permet à un peuple plus grand de
+ravir à un peuple plus petit sa patrie? L'humanité répond que non. La
+conscience humaine déclare qu'un tel acte est criminel, et que ses
+conséquences funestes sont nombreuses et malaisées à mesurer. C'est un mal
+qui porte avec lui le meurtre. La patrie est la plus importante de toutes
+les choses de la terre, et de plus, elle est sainte par les ancêtre qui la
+transmettent. L'enlever au peuple qu'elle a produit est aussi abominable
+que d'arracher une mère à ses petits enfants dans le temps qu'il ont
+toujours besoin de ses services. Mais la patrie s'appelle la patrie surtout
+parce qu'elle est le don de Dieu, notre père; héritage sans prix, je dois
+dire plutôt, héritage divin! Le peuple qui prend injustement à un autre
+peuple sa patrie, commet le sacrilège le plus grand, parce que tous les
+autres sacrilèges ne me semblent que des parties de celui-là.</p>
+
+<p>Eh bien! le gouvernement d'Ottawa est coupable de tout cela vis-à-vis des
+Métis.</p>
+
+<p>Encore si en leur pillant leur patrimoine, il eut eu assez de conscience
+pour leur remettre au moins un simulacre d'intérêt, d'année en année.</p>
+
+<p>Il a bien eu la précaution de traiter avec les Sauvages; il a bien reconnu
+tous leurs petit camps, avec leurs chefs. C'est vrai que la Puissance a
+calomnié le «Gros-Ours» et sa tribu à la face de toute la civilisation, parce que le <i>Gros-Ours</i> et ses Cris, sans être assez éclairés pour
+demander la valeur complète de leurs terres, avaient néanmoins assez de
+bon sens et de connaissance des choses pour ne pas vouloir les céder à moins
+d'une compensation moyennement utile.</p>
+
+<p>C'est vrai qu'en reconnaissant les autres Indiens plus timides, et moins
+clairvoyants que le «Gros-Ours», la Puissance avait eu la finesse de ne
+leur reconnaître le droit ni d'estimer leurs terres, ni d'en faire le prix.
+C'est vrai que ces</p>
+
+<p class="mid">TRANSACTIONS AVEC DES ÊTRES HUMAINS IGNORANTS</p>
+
+<p>revêtues du nom respectable de traités, n'étaient que des escamotages du
+bien d'autrui. C'est vrai qu'au lieu de faire mourir les Indiens en aussi
+grand nombre qu'elle aurait voulu, par le jeûne absolu, elle avait établi
+au milieu d'eux des espèces d'agences apparemment chargées de les faire
+disparaître plus lentement par le lard rouillé, pourri, le <i>bacon</i>
+immangeable par la maigreur, et par la dispensation tant large que possible
+de tous les maux vénériens, en plongeant les femmes et les filles
+indiennes, autour de ses forts, dans une démoralisation impossible à
+décrire. Tout cela, c'est vrai. Mais toujours est-il que la Puissance avait
+reconnu les Indiens d'une manière quelconque; elle avait laissé aux chefs
+presque leurs positions, une sorte de paix et jusqu'à un certain point la
+considération de leurs tribus.</p>
+
+<p>Aux Métis, rien! en 1872, durant les traités indiens au lac Qu'appelle, les
+Métis rappelèrent au lieutenant-gouverneur de la Puissance leur droits; ils
+représentèrent que leurs droits dans le Nord-Ouest n'étaient pas inférieurs
+à ceux des Sauvages; et qu'ils ne pouvaient pas laisser aller leur pays
+aussi. L'autre répondit que la Puissance traiterait avec les Métis quand
+elle aurait fini de traiter avec les Indiens. Avoir réglé avec les Métis,
+alors, la Puissance savait ce qu'elle avait à leur payer. Et les Sauvages
+en auraient peut-être demandé plus qu'elle ne voulait donner. Tandis qu'en
+traitant avec les Indiens
+les premiers, elle pouvait les aveugler à son goût et profiter de leur
+ignorance, et pendant tout ce temps-là, elle espérait que l'émigration
+deviendrait assez nombreuse, prendrait le dessus, et qu'alors elle pourrait
+dire: «Tenez, voilà tout. Je ne vous dois plus rien.»</p>
+
+<p>Dans cette même année de 1872, la Puissance mit à part, pour les Métis du
+Manitoba le septième des terres qui leur avaient été octroyées. Et elle leur
+en fit une certaine distribution, en disant à ceux du Nord-Ouest:
+«Attendez, vous en aurez autant.» Cinq années passèrent à patienter.</p>
+
+<p>En 1877, les pétitions métisses du Territoire commencèrent à frapper à la
+porte des bureaux d'Ottawa. Dans l'automne de 1878,</p>
+
+<p class="mid">CES PÉTITIONS SE GÉNÉRALISENT.</p>
+
+<p>Le Lac Qu'Appelle, la Talle-de-harts-rouges, la Montagne-des-bois,
+la Montagne Cyprès, Edmonton, Victoria, Battleford, le Lac-Labiche,
+les Établissements du St. Laurent, Prince-Albert, demandèrent justice.
+Respectueuses pourtant étaient leurs réclamations, mais elles furent
+traitées avec mépris. On ne daignait même pas répondre. Respectables
+pourtant étaient-elles, ces réclamations d'un peuple chez lui, demandant
+humblement son propre bien aux intrus qui l'en avaient dépouillé. La voix
+vénérable de l'évêque de St. Albert vibrait à l'unisson avec celle de ses
+chers diocésains. Que d'instances Monseigneur Grandin n'a-t-il pas faites
+auprès du ministre Fédéral, depuis sept ans surtout? Que de lettres
+remplies de douceur et de force ne sont-elles pas parties de son évêché
+contristé, et n'ont-elles pas sollicité le Gouvernement d'agir
+équitablement vis-à-vis les Métis? La situation devenait de jour en jour
+si déplorable, que tout le clergé fut contraint de mêler ses
+représentations pressantes à celles du peuple. Le Grand Vicaire du
+Diocèse de St. Albert, le Révérend Père Leduc, alla même en délégation
+porter les plaintes et les pétitions à la Capitale. Le Supérieur des
+Oblats de la Saskatchewan, le Révérend Père André, se rendit plusieurs
+fois auprès du gouverneur de Battleford et fit connaître au prétendu
+maître du Nord-Ouest ce que la population métisse disait et voulait partout
+autour d'eux, jusque dans les forts de la Puissance; qu'il lui fallait une
+compensation suffisante pour ses terres. Les représentations du Révérend
+Père ne furent pas écoutées. Pas de réponse. Pas de satisfaction.</p>
+
+<p>Prince Albert, établissement métis bien avant que la Confédération se
+formât, éleva la voix. M. James Isbester et d'autres métis que, les
+premiers, avaient ouvert cette place, rédigèrent et firent rédiger
+pétitions sur pétitions et les expédièrent à Ottawa. On n'en accusa même
+même pas réception. Sur la</p>
+
+<p class="mid">BRANCHE SUD DE LA SASKATCHEWAN</p>
+
+<p>s'étaient fixés des Métis canadiens-français. Leur colonie datait de 1868.
+Elle s'était fondée nombreuse d'environ deux cents famille. Dans cette
+colonie existait le gouvernement métis, dont la Confédération ne pouvait
+devenir dépositaire que par le consentement des gens. Parce que ce
+consentement n'a été ni demandé ni donné, le conseil des Métis de la
+Saskatchewan et leurs lois de la prairie ont continué d'être le vrai
+gouvernement et les vraies lois de cette contrée, et le sont encore
+virtuellement aujourd'hui. A leur tête était un homme dévoué, toujours
+prêt à rendre service, hospitalier, affable, un caractère loyal et franc
+qu'il faisait avoir pour ami; un chasseur renommé dans tout le Nord-Ouest,
+un voyageur capable; mais aussi un guerrier terrible à rencontrer, noble
+à émouvoir. Les Pieds-Noirs l'ont connu intrépide et vaillant. Les Cris
+l'ont respecté dans la guerre et aimé dans la paix. Sa réputation est
+assise depuis longtemps au milieu des tribus qui sont aux pieds
+des Montagnes de Roche, dans les Prairies, sur les bords de la Rivière
+Rouge, au-delà des lignes, depuis les sources de la Rivière au Lait
+jusqu'en bas et le long du Missouri, un des hommes les plus chevaleresques
+du Nouveau-Monde, Monsieur Gabriel Dumont, mon parent.</p>
+
+<p>Dans le temps où les Indiens étaient à craindre, les Métis de la
+Branche-Sud s'étaient bâti proche à proche, sur des lots beaucoup plus
+longs que larges. Ils demandèrent au gouvernement d'Ottawa d'arpenter ces lots tels quels. Ces arpentages ne leur furent pas accordés.</p>
+
+<p>Les Métis avaient des places à foin. La Puissance les en dépouilla.</p>
+
+<p>Ils avaient des communes et des endroits de pacage pour leurs chevaux et
+pour leurs bestiaux. Elle leur ôta.</p>
+
+<p>Ils avaient des terres à bois. La Puissance s'en empara. Ils ne pouvaient
+plus avoir le bois qui leur était nécessaire, sans payer une taxe
+spéciale, sans acheter un permis.</p>
+
+<p>Les terres qu'ils avaient en leur possession, et qui leur appartenaient une
+fois par le titre indien; deux fois pour les avoir défendues au prix de
+leur sang; trois fois pour les avoir bâties, cultivées, clôturées,
+travaillées et habitées, leur étaient laissées comme préemption,
+moyennant deux piastre l'acre.</p>
+
+<p class="mid">LA SECONDE VENUE DE RIEL</p>
+
+<p>La Puissance arriva à ne plus garder aucune modération. Elle vendit à une
+société de colonisation une paroisse métisse toute ronde, le prêtre était
+là. Elle vendit la paroisse de Saint-Louis de Langevin avec la terre de
+l'église, sur laquelle était une chapelle en voie de construction; elle
+vendit la terre de l'école et les propriétés de trente-cinq familles.
+Est-il étonnant que les Métis se soient soulevés? Quelles gens, à leur
+place, n'en auraient pas fait autant. La patience humaine a des limites,
+et lorsqu'un despotisme est sans bornes, il faut bien chercher à cogner
+sur les doigts de la main qui l'exerce.</p>
+
+<p>Au reste, Ottawa avait prévu les effets inévitables de sa tyrannie. Et
+pour tenir le peuple comme dans un étau, il avait préalablement passé une
+loi par laquelle il était défendu aux êtres humains, dans le Nord-Ouest,
+de se trouver en assemblée de plus de deux personnes, au sujet des
+affaires concernant les agents et les Indiens, une loi faite aux
+ambiguïtés, dont la ponctuation même était fine et malicieuse; une loi
+capable de prendre autant d'interprétation que la couleur des tourtes peut
+prendre de nuances. Cette loi surtout dirigé contre les Métis venait en
+force le 1er de janvier 1885. Ne sachant plus que faire, ils m'envoyèrent
+chercher.</p>
+
+<p>J'ai traversé les lignes, sans armes et sans munitions, emmenant avec moi
+ma femme et mes enfants. Je ne pensais pas à la guerre. Je venais faire des
+pétitions.</p>
+
+<p>Le gouvernement d'Ottawa avait fait avec moi en 1870, un traité dont il
+n'avait pas encore observé une seule clause, à mon égard. Je venais
+pétitionner pour mes gens et pour moi, demander au gouvernement de la
+Puissance ce qui nous appartenait, dans l'espérance d'obtenir au moins
+quelque chose, si nous ne pouvions pas obtenir satisfaction complète.</p>
+
+<p>On dit que les cent ou cent cinquante familles métisses venues du
+Manitoba, et établies sur la Branche-du-Sud, avaient en leurs droits à
+la Rivière Rouge; que par conséquent, il ne leur revenait plus rien; et
+que ça été mal de leur part de se mêler au mouvement de leurs frères de la
+Saskatchewan.</p>
+
+<p>Je réponds à cela qu'il est</p>
+
+<p class="mid">TOUJOURS PERMIS D'AIDER AUX OPPRIMÉS,</p>
+
+<p>surtout lorsque les opprimés sont des parents, des amis, des gens de la
+même consanguinité. Il est juste de prêter main forte à un hôte recevant,
+bon. Et comme les Métis de la Saskatchewan étaient foulés aux pieds par un
+usurpateur effronté, ça été une bonne action de la part de ceux qui
+étaient venus se joindre à leur colonie hospitalière, d'embrasser leur
+cause et de la soutenir, comme ils l'ont fait, nonobstant les peines
+auxquelles ils se sont exposés.</p>
+
+<p>Mais la Puissance avait mal rempli ses obligations de traité avec les
+Métis du Manitoba. Un de leurs griefs contre elle était qu'après avoir
+fait des arrangements avec moi, comme leur homme en tête, la Puissance
+m'avait expulsé du Parlement plusieurs fois, m'avait banni, et avait par
+envie et par haine persisté à refuser de reconnaître le choix
+constitutionnel que le peuple métis faisait de moi, comme son premier
+représentant.</p>
+
+<p>Le gouvernement d'Ottawa était convenu de ne pas s'installer au
+Nord-Ouest sans la proclamation d'une amnistie impériale pour y faire
+disparaître les troubles qu'il avait lui-même suscités. Cette amnistie,
+il était à même de l'avoir. Il n'avait qu'à la demander. Il s'était
+engagé formellement à se la procurer. Mais il s'installa au Nord-Ouest
+au mépris de cet engagement.</p>
+
+<p class="mid">CONCLUSION</p>
+
+<p>Lorsque la Puissance inaugura la constitution de la province du Manitoba,
+au lieu de laisser le champ libre à tout le monde, et surtout à ceux avec
+qui elle avait traité, elle émana des warrant d'arrestation contre eux,
+elle les calomnia, maltraita le peuple auquel elle avait juré la paix, et
+persécuta les chefs. Il faut qu'elle ait porté loin sa mauvaise foi,
+puisque le gouverner Archibald, son lieutenant, dégoûté lui-même d'une
+telle politique, se moqua amèrement de la Puissance en lui disant:
+«Vous donnez des institutions représentatives, des hastings au peuple. Et
+vous commettez l'inconséquence d'élever, à côté, des échafauds pour les
+chefs. Vous semez des chardons, vous ne pouvez pas vous attendre à
+récolter des figues. Vous ne cueillerez jamais de raisins sur les épines
+de votre conduite.» Et il s'en alla chez lui dans la Nouvelle-Écosse.
+Indépendance aussi honorable que rare à trouver!</p>
+
+<p>Les Métis du Manitoba n'ont jamais eu de satisfaction. La Puissance ne les
+protégeait pas, ne leur donnait pas de justice. Elle les opprimait, et
+leur ayant rendu leur pays, pour ainsi dire inhabitable, elle leur
+distribua des terres, traînant les patentes en longueur, non seulement
+pour contraindre les gens à vendre leur biens-fonds à moitié prix, à quart
+de prix, mais même pour les réduire à l'extrémité de tout abandonner.</p>
+
+<p>Dira-t-on, par exemple, que</p>
+
+<p class="mid">MONSIEUR MAXIME LÉPINE</p>
+
+<p>n'avait pas le droit de se mêler au mouvement de la Saskatchewan, lui qui
+avait vu le gouvernement d'Ottawa fouler aux pieds le traité de 1870; en
+dépit de ce traité, condamner à mort son frère Ambroise Didyme Lépine?
+Dira-t-on qu'il n'avait pas droit de prêter secours aux Métis du
+Nord-Ouest, lui qui avait vu la Puissance se moquer du Manitoba et
+l'offenser, en privant pour toujours de ses droits politiques, un des
+principaux hommes le même Ambroise Didyme Lépine; et n'ayant pas eu assez
+de force politique pour le punir par l'échafaud d'avoir défendu son pays, essayer du moins à se venger en lui ôtant la liberté de voter et de
+recevoir des votes? Et cela, au sortir d'une entente en apparence amicale,
+en profanation de la confiance d'un peuple.</p>
+
+<p>Monsieur Maxime Lépine est au pénitencier pour sept ans. Est-ce un
+criminel? Non, c'est un honnête citoyen. Est-ce un rebelle? Non, c'est
+un homme ami de l'ordre social, un défenseur du droit naturel et du
+droit positif aussi. C'est un des hommes courageux dont la Saskatchewan
+et tout le Nord-Ouest honoreront.</p>
+
+<p class="mid">MONSIEUR MOISE OUELLETTE</p>
+
+<p>était au Manitoba, il y a quinze ans. Mais il a bien fallu que les années
+suivantes il le laissât. Le système de gouverne vicieux en vogue dans
+cette province a comme entrepris de déraciner toutes les familles métisses
+qui y sont établies et de les en chasser autant que possible.</p>
+
+<p>Comment la Puissance a-t-elle traité monsieur Ouellette au regard des
+stipulations de 1870. Eh bien! Elle lui a disputé le scrip d'un de ses
+enfants défunts.</p>
+
+<p>Monsieur Moïse Ouellette avait chez lui ses vieux parents, tous deux
+d'un âge très avancé. Leurs scrips avaient été volés au bureau des terres
+à Winnipeg. Il y avait des années qu'il demandait ces scrips. Chaque fois
+on lui répondait qu'ils avaient été volée. Certes, il voyait bien que ces
+scrips avaient été volés. Mais cela ne le satisfaisait pas.</p>
+
+<p>Dira-t-on que cet homme n'avait pas le droit de prendre part à l'agitation
+constitutionnelle dans la Saskatchewan, où il était venu en quelque sorte
+se réfugier? Monsieur Moïse Ouellette est un de ceux qui sont venus
+me chercher dans le Montana. Et lorsque le gouvernement d'Ottawa voulut
+répondre aux pétitions par des arrestations à force armée, monsieur
+Ouellette fit comme les autres: il se mit en défense. Son père, un
+vieillard bon et craignant Dieu, a donné sa vie pour la bonne cause, sur
+le champ d'honneur à l'âge de quatre-vingts et quelques années. Honneur
+à une telle vieillesse! Quant au fils, il est au pénitencier.</p>
+
+<p>La paroisse de</p>
+
+<p class="mid">SAINT-LOUIS DE LANGEVIN,</p>
+
+<p>que la puissance avait vendue avec le monde comme on vend une terre avec
+le bétail, n'aura jamais dans l'avenir un plus grand droit de prendre les
+armes que cette fois-là. Deux de ses braves gens, Isidore Boyer et Swan,
+ont versé leur sang pour défendre tout ce que le foyer domestique a de
+sacré, elle a eu trois de condamnés au cachot de sept ou huit de dispersés
+et d'expatriés.</p>
+
+<p>Voilà comment la Puissance civilise le Nord-Ouest depuis quinze ans.</p>
+
+<p>En résumé de deux mots, sa conduite gouvernementale est opposée autant que
+possible, au droit des gens. C'est une force en guerre ouverte avec
+l'inviolabilité des traités, comme les arrangements qu'elle a faits avec
+les Métis en 1870, semblent avoir été conclus seulement dans le but de
+capter leur bonne foi, d'entrer ainsi paisiblement dans leur pays; alors
+pour lui demander la bourse ou la vie.</p>
+
+<p>De plus, lorsque l'Angleterre demanda, en 1870 à faire passer ses troupes
+et celles de la Puissance sur le sol américain, au canal Sainte-Marie,
+pour les envoyer au Nord-Ouest, le gouvernement des États-Unis,
+s'inquiétant noblement du but de cette expédition, ne leur permit pas de
+passer sur le territoire de la république avant que le Ministre Anglais
+eut répondu de ce que ces troupes allaient faire. La réponse officielle
+fût que c'était une expédition de paix et de civilisation. Mais les
+années et les faits ont prouvé, continuellement, depuis ce temps-là, que
+l'Angleterre a présenté dans cette circonstance, un mensonge au
+gouvernement du peuple américain, qu'elle a demandé aux États-Unis une
+faveur, sous de faux prétextes, et qu'après l'avoir obtenu, elle et la
+Confédération en abusent tous les jours, en s'efforçant de tromper sans
+cesse la vigilance du gouvernement de Washington, et en gouvernant le
+Nord-Ouest et les Métis d'une manière despotique, toute contraire aux
+principes et aux aspirations des États-Unis d'Amérique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS RIEL, MARTYR DU NORD-OUEST ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
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--- /dev/null
+++ b/19604-h/images/007.png
Binary files differ
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--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
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+++ b/README.md
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #19604 (https://www.gutenberg.org/ebooks/19604)