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+The Project Gutenberg EBook of La vie littéraire, by Anatole France
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie littéraire
+ Troisième série
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: September 22, 2006 [EBook #19345]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTÉRAIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque. and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+
+ ANATOLE FRANCE
+
+ DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+
+ LA
+ VIE LITTÉRAIRE
+
+ TROISIÈME SÉRIE
+
+
+
+ PARIS
+ CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+ 3, RUE AUBER, 3
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+M. Ferdinand Brunetière, que j'aime beaucoup, me fait une grande
+querelle[1]. Il me reproche de méconnaître les lois mêmes de la
+critique, de n'avoir pas de critérium pour juger les choses de l'esprit,
+de flotter, au gré de mes instincts, parmi les contradictions, de ne pas
+sortir de moi-même, d'être enfermé dans ma subjectivité comme dans une
+prison obscure. Loin de me plaindre d'être ainsi attaqué, je me réjouis
+de cette dispute honorable où tout me flatte: le mérite de mon
+adversaire, la sévérité d'une censure qui cache beaucoup d'indulgence,
+la grandeur des intérêts qui sont mis en cause, car il n'y va pas moins,
+selon M. Brunetière, que de l'avenir intellectuel de notre pays, et
+enfin le choix de mes complices, M. Jules Lemaître et M. Paul Desjardins
+étant dénoncés avec moi comme coupables de critique subjective et
+personnelle, et comme corrupteurs de la jeunesse. J'ai un goût ancien et
+toujours nouveau pour l'esprit de M. Jules Lemaître, pour son
+intelligence agile, sa poésie ailée et sa clarté charmante. M. Paul
+Desjardins m'intéresse par les belles lueurs tremblantes de sa
+sensibilité. Si j'étais le moins du monde habile, je me garderais bien
+de séparer ma cause de la leur. Mais la vérité me force à déclarer que
+je ne vois pas en quoi mes crimes sont leur crime et mes iniquités leur
+iniquité. M. Lemaître se dédouble avec une facilité merveilleuse; il
+voit le pour et le contre, il se place successivement aux points de vue
+les plus opposés; il a tour à tour les raffinements d'un esprit
+ingénieux et la bonne volonté d'un coeur simple. Il dialogue avec
+lui-même et fait parler l'un après l'autre les personnages les plus
+divers. Il a beaucoup exercé la faculté de comprendre. Il est humaniste
+et moderne. Il respecte les traditions et il aime les nouveautés. Il a
+l'esprit libre avec le goût des croyances. Sa critique, indulgente
+jusque dans l'ironie, est, à la bien prendre, assez objective. Et si,
+quand il a tout dit, il ajoute: «Que sais-je?» n'est-ce pas gentillesse
+philosophique? Je ne démêle pas bien dans sa manière ce qui mécontente
+M. Brunetière, sinon, peut-être, une certaine gaieté inquiétante de
+jeune faune.
+
+[Note 1: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1891, la
+critique impersonnelle par M. Ferdinand Brunetière, pp. 210 à 224.]
+
+Quant à M. Paul Desjardins, ce qu'on peut lui reprocher, ce n'est point
+une gaieté trop légère. Je ne crois pas lui déplaire en disant qu'il se
+donne la figure d'un apôtre, plutôt que celle d'un critique. C'est un
+esprit distingué, mais c'est surtout un prophète. Il est sévère. Il
+n'aime point qu'on écrive. Pour lui, la littérature est la bête de
+l'Apocalypse. Une phrase bien faite lui semble un danger public. Il me
+fait songer à ce sombre Tertullien, qui disait que la sainte Vierge
+n'avait jamais été belle, sans quoi on l'eût désirée, ce qui ne peut
+s'imaginer. Selon M. Paul Desjardins, le style, c'est le mal. Et
+pourtant M. Paul Desjardins a du style, tant il est vrai que l'âme
+humaine est un abîme de contradictions. De l'humeur dont il est, il ne
+faut pas lui demander son avis sur des sujets aussi frivoles et profanes
+que la littérature. Il ne critique point; il anathématise sans haine.
+Pâle et mélancolique, il va semant les malédictions attendries. Par quel
+coup du sort se trouve-t-il chargé d'une part des griefs qui pèsent sur
+moi, au moment même où il déclare dans ses articles et dans ses
+conférences que je suis le figuier stérile de l'Écriture? Dans quels
+frémissements, avec quelle horreur ne doit-il pas crier à celui qui nous
+accuse tous deux: _Judica me, et discerne causam meam de gente non
+sancta?_
+
+Il est donc plus juste que je me défende tout seul. J'essayerai de le
+faire, mais non pas sans avoir d'abord rendu hommage à la vaillance de
+mon adversaire. M. Brunetière est un critique guerrier d'une intrépidité
+rare. Il est, en polémique, de l'école de Napoléon et des grands
+capitaines qui savent qu'on ne se défend victorieusement qu'en prenant
+l'offensive et que, se laisser attaquer, c'est être déjà à demi vaincu.
+Et il est venu m'attaquer dans mon petit bois, au bord de mon onde pure.
+C'est un rude assaillant. Il y va de l'ongle et des dents, sans compter
+les feintes et les ruses. J'entends par là qu'en polémique il a diverses
+méthodes et qu'il ne dédaigne point l'intuitive, quand la déductive ne
+suffit pas. Je ne troublais point son eau. Mais il est contrariant et
+même un peu querelleur. C'est le défaut des braves. Je l'aime beaucoup
+ainsi. N'est-ce point Nicolas, son maître et le mien, qui a dit:
+
+ Achille déplairait moins bouillant et moins prompt.
+
+J'ai beaucoup de désavantages s'il me faut absolument combattre M.
+Brunetière. Je ne signalerai pas les inégalités trop certaines et qui
+sautent aux yeux. J'en indiquerai seulement une qui est d'une nature
+toute particulière; c'est que, tandis qu'il trouve ma critique fâcheuse,
+je trouve la sienne excellente. Je suis par cela même réduit à cet état
+de défensive qui, comme nous le disions tout à l'heure, est jugé mauvais
+par tous les tacticiens. Je tiens en très haute estime les fortes
+constructions critiques de M. Brunetière. J'admire la solidité des
+matériaux et la grandeur du plan. Je viens de lire les leçons professées
+à l'École normale par cet habile maître de conférences, sur l'Évolution
+de la critique depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, et je n'éprouve
+aucun déplaisir à dire très haut que les idées y sont conduites avec
+beaucoup de méthode et mises dans un ordre heureux, imposant, nouveau.
+Leur marche, pesante mais sûre, rappelle cette manoeuvre fameuse des
+légionnaires s'avançant serrés l'un contre l'autre et couverts de leurs
+boucliers, à l'assaut d'une ville. Cela se nommait faire la tortue, et
+c'était formidable. Il se mêle, peut-être, quelque surprise à mon
+admiration quand je vois où va cette armée d'idées. M. Ferdinand
+Brunetière se propose d'appliquer à la critique littéraire les théories
+de l'évolution. Et, si l'entreprise en elle-même semble intéressante et
+louable, on n'a pas oublié l'énergie déployée récemment par le critique
+de la _Revue des Deux Mondes_ pour subordonner la science à la morale et
+pour infirmer l'autorité de toute doctrine fondée sur les sciences
+naturelles. C'était à l'occasion du _Disciple_ et l'on sait si M.
+Brunetière ménageait alors les remontrances à ceux qui prétendaient
+introduire les théories transformistes dans quelque canton de la
+psychologie ou de la sociologie. Il repoussait les idées darwiniennes au
+nom de la morale immuable. «Ces idées, disait-il expressément, doivent
+être fausses, puisqu'elles sont dangereuses.» Et maintenant, il fonde la
+critique nouvelle sur l'hypothèse de l'évolution. «Notre projet, dit-il,
+n'est autre que d'emprunter de Darwin et de Hæckel le secours que M.
+Taine a emprunté de Geoffroy Saint-Hilaire et de Cuvier.» Je sais bien
+qu'autre chose est de professer, comme M. Sixte, l'irresponsabilité des
+criminels et l'indifférence absolue en matière de morale, autre chose
+est d'appliquer aux genres littéraires les lois qui président à
+l'évolution des espèces animales et végétales. Je ne dis pas du tout que
+M. Brunetière se démente et se contredise. Je marque un trait de sa
+nature, un tour de son caractère, qui est, avec beaucoup d'esprit de
+suite, de donner volontiers dans l'inattendu et dans l'imprévu. On a
+dit, un jour, qu'il était paradoxal, et il semblait bien que ce fût par
+antiphrase, tant sa réputation de bon raisonneur était solidement
+établie. Mais on a vu à la réflexion qu'il est, en effet, un peu
+paradoxal à sa manière. Il est prodigieusement habile dans la
+démonstration: il faut qu'il démontre toujours, et il aime parfois à
+soutenir fortement des opinions extraordinaires et même stupéfiantes.
+
+Par quel sort cruel devais-je aimer et admirer un critique qui
+correspond si peu à mes sentiments! Pour M. Ferdinand Brunetière, il y a
+simplement deux sortes de critiques, la subjective, qui est mauvaise et
+l'objective, qui est bonne. Selon lui, M. Jules Lemaître, M. Paul
+Desjardins, et moi-même, nous sommes atteints de subjectivité, et c'est
+le pire des maux; car, de la subjectivité, on tombe dans l'illusion,
+dans la sensualité et dans la concupiscence, et l'on juge les oeuvres
+humaines par le plaisir qu'on en reçoit, ce qui est abominable. Car il
+ne faut pas se plaire à quelque ouvrage d'esprit avant de savoir si l'on
+a raison de s'y plaire; car, l'homme étant un animal raisonnable, il
+faut d'abord qu'il raisonne; car il est nécessaire d'avoir raison et il
+n'est pas nécessaire de trouver de l'agrément; car le propre de l'homme
+est de chercher à s'instruire par le moyen de la dialectique, lequel est
+infaillible; car on doit toujours mettre une vérité au bout d'un
+raisonnement, comme un noeud au bout d'une natte; car, sans cela, le
+raisonnement ne tiendrait pas, et il faut qu'il tienne; car on attache
+ensuite plusieurs raisonnements ensemble de manière à former un système
+indestructible, qui dure une dizaine d'années. Et c'est pourquoi la
+critique objective est la seule bonne.
+
+M. Ferdinand Brunetière tient l'autre pour fallacieuse et décevante. Et
+il en donne diverses raisons. Mais je suis bien forcé de reproduire
+d'abord le texte incriminé. C'est un endroit de la _Vie littéraire_ où
+on lit ceci:
+
+ Il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art
+ objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose
+ qu'eux-mêmes dans leur oeuvre sont dupes de la plus fallacieuse
+ philosophie. La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même.
+ C'est une de nos grandes misères. Que ne donnerions-nous pas
+ pour voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'oeil à
+ facettes d'une mouche, ou pour comprendre la nature avec le
+ cerveau rude et simple d'un orang-outang? Mais cela nous est
+ bien défendu. Nous sommes enfermés dans notre personne comme
+ dans une prison perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire,
+ ce semble, c'est de reconnaître de bonne grâce cette affreuse
+ condition et d'avouer que nous parlons de nous-mêmes chaque fois
+ que nous n'avons pas la force de nous taire[2].
+
+[Note 2: _La Vie littéraire_, 1re série, p. IV.]
+
+M. Brunetière, après avoir cité ces lignes, remarque tout de suite
+«qu'on ne peut affirmer avec plus d'assurance que rien n'est assuré». Je
+pourrais peut-être lui répondre qu'il n'y a aucune contradiction, comme
+aucune nouveauté à dire que nous sommes condamnés à ne connaître les
+choses que par l'impression qu'elles font sur nous. C'est une vérité que
+l'observation peut établir, et si frappante que tout le monde en est
+touché. C'est un lieu commun de philosophie naturelle. Il n'y faut pas
+faire trop d'attention, et surtout il n'y faut pas voir de pyrrhonisme
+doctrinal. J'ai regardé, je l'avoue, plus d'une fois du côté du
+scepticisme absolu. Mais je n'y suis jamais entré; j'ai eu peur de poser
+le pied sur cette base qui engloutit tout ce qu'on y met. J'ai eu peur
+de ces deux mots, d'une stérilité formidable: «Je doute». Leur force est
+telle que la bouche qui les a une fois convenablement prononcés est
+scellée à jamais et ne peut plus s'ouvrir. Si l'on doute, il faut se
+taire; car, quelque discours qu'on puisse tenir, parler, c'est affirmer.
+Et puisque je n'avais pas le courage du silence et du renoncement, j'ai
+voulu croire, j'ai cru. J'ai cru du moins à la relativité des choses et
+à la succession des phénomènes.
+
+En fait, réalités et apparences, c'est tout un. Pour aimer et pour
+souffrir en ce monde, les images suffisent; il n'est pas besoin que leur
+objectivité soit démontrée. De quelque façon que l'on conçoive la vie,
+et la connût-on pour le rêve d'un rêve, on vit. C'est tout ce qu'il faut
+pour fonder les sciences, les arts, les morales, la critique
+impressionniste et, si l'on veut, la critique objective. M. Brunetière
+estime qu'on se quitte soi-même et qu'on sort de soi tant que l'on veut,
+à l'exemple de ce vieux professeur de Nuremberg dont M. Joséphin
+Péladan, qui est mage, nous a conté récemment l'aventure surprenante. Ce
+professeur, très occupé d'esthétique, sortait nuitamment de son corps
+visible pour aller, en corps astral, comparer les jambes des belles
+dormeuses à celles de la Vénus de Praxitèle. «La duperie, affirme M.
+Brunetière, la duperie, s'il faut qu'il y en ait une, c'est de croire et
+d'enseigner que nous ne pouvons pas sortir de nous-mêmes quand, au
+contraire, la vie ne s'emploie qu'à cela. Et la raison, sans doute, en
+paraîtra assez forte, si l'on se rend compte qu'il n'y aurait autrement
+ni société, ni langage, ni littérature, ni art.» Et il ajoute:
+
+«Nous sommes hommes... et nous le sommes surtout par le pouvoir que nous
+avons de sortir de nous-mêmes pour nous chercher, nous retrouver et nous
+reconnaître chez les autres.»
+
+Sortir, c'est beaucoup dire. Nous sommes dans la caverne et nous voyons
+les fantômes de la caverne. La vie serait trop triste sans cela. Elle
+n'a de charme et de prix que par les ombres qui passent sur les parois
+des murs dans lesquels nous sommes enfermés, ombres qui nous
+ressemblent, que nous nous efforçons de connaître au passage et parfois
+d'aimer.
+
+En réalité, nous ne voyons le monde qu'à travers nos sens, qui le
+déforment et le colorent à leur gré, et M. Brunetière ne le conteste
+pas. Il s'appuie, au contraire, sur ces conditions de la connaissance
+pour fonder sa critique objective. S'avisant que les sens apportent à
+tous les hommes des impressions à peu près semblables de la nature, de
+sorte que ce qui est rond pour l'un ne saurait être carré pour l'autre,
+et que les fonctions de l'entendement s'accomplissent de la même
+manière, sinon au même degré dans toutes les intelligences, ce qui est
+l'origine du sens commun, il assied sa critique sur le consentement
+universel. Mais il n'est pas sans s'apercevoir lui-même qu'elle y est
+mal assise. Car ce consentement, qui suffit pour former et conserver les
+sociétés, ne suffit plus s'il s'agit d'établir la supériorité d'un poète
+sur un autre. Que les hommes soient assez semblables entre eux pour que
+chacun trouve dans le marché d'une grande ville et dans les bazars ce
+qui est nécessaire à son existence, cela n'est pas douteux; mais que
+dans le même pays deux hommes sentent absolument de la même façon tel
+vers de Virgile, rien n'est moins probable.
+
+Il y a en mathématiques une sorte de vérité supérieure que nous
+acceptons tous, par cela même qu'elle n'est point sensible. Mais les
+physiciens sont obligés de compter avec ce qu'on nomme, dans les
+sciences d'observation, l'équation personnelle. Un phénomène n'est
+jamais perçu absolument de la même façon par deux observateurs.
+
+M. Brunetière ne peut se dissimuler que l'équation personnelle ne se
+joue nulle part plus à son aise que dans les domaines prestigieux des
+arts et de la littérature.
+
+Là jamais de consentement unanime ni d'opinion stable. Il en convient,
+ou du moins commence par en convenir: «Pour ne rien dire de nos
+contemporains, qu'il est convenu que nous ne voyons pas d'assez loin, ni
+d'assez haut, combien de jugements, combien divers, depuis trois ou
+quatre cents ans, les hommes n'ont-ils point portés sur un Corneille ou
+sur un Shakespeare, sur un Cervantes ou sur un Rabelais, sur un Raphaël
+ou sur un Michel-Ange! De même qu'il n'y a point d'opinion extravagante
+ou absurde que n'ait soutenue quelque philosophe, de même il n'y en a
+pas de scandaleuse ou d'attentatoire au génie qui ne se puisse autoriser
+du nom de quelque critique.» Et pour prouver que les grands hommes ne
+peuvent attendre plus de justice de leurs pairs, il nous montre Rabelais
+insulté par Ronsard, et Corneille préférant publiquement Boursault à
+Racine. Il devait nous montrer encore Lamartine méprisant La Fontaine.
+Il pouvait aussi nous montrer Victor Hugo jugeant fort mal tous nos
+classiques, hors Boileau, pour qui, sur le déclin de l'âge, il
+nourrissait quelque tendresse.
+
+Bref, M. Brunetière reconnaît qu'il est beaucoup d'avis contraires les
+uns aux autres dans la république des lettres. En vain, il se ravise
+ensuite et nous déclare avec assurance qu'«il n'est pas vrai que les
+opinions y soient si diverses ni les divisions si profondes». En vain,
+il s'autorise d'une opinion de M. Jules Lemaître pour affirmer qu'il est
+admis par tous les lettrés que certains écrivains _existent_, malgré
+leurs défauts, tandis que d'autres _n'existent pas_. Que, par exemple,
+Voltaire tragique existe, et que Campistron n'existe pas, ni l'abbé
+Leblanc, ni M. de Jouy. C'est un premier point qu'il veut qu'on lui
+accorde, mais on ne le lui accordera pas, car, s'il s'agissait de
+dresser les deux listes, on ne s'entendrait guère.
+
+Le second point auquel il s'attache est qu'il y a des degrés, qui sont
+proprement les grades conférés au génie dans les facultés de
+grammairiens et dans les universités de rhéteurs. On conçoit que de tels
+diplômes seraient avantageux pour le bon ordre et la régularité de la
+gloire. Malheureusement ils perdent beaucoup de leur valeur par l'effet
+des contradictions humaines; et ces doctorats, ces licences, que M.
+Brunetière croit universellement reconnus ne font guère autorité que
+pour ceux qui les confèrent.
+
+En théorie pure, on peut concevoir une critique qui, procédant de la
+science, participe de sa certitude. De l'idée que nous nous faisons des
+forces cosmiques et de la mécanique céleste dépend peut-être notre
+sentiment sur l'éthique de M. Maurice Barrès et sur la prosodie de M.
+Jean Moréas. Tout s'enchaîne dans l'univers. Mais en réalité, les
+anneaux sont, par endroits, si brouillés que le diable lui-même ne les
+démêlerait pas, bien qu'il soit logicien. Et puis, il faut en convenir
+de bonne grâce: ce que l'humanité sait le moins bien, au rebours de
+Petit Jean, c'est son commencement. Les principes nous manquent en
+toutes choses et particulièrement dans la connaissance des ouvrages de
+l'esprit. On ne peut prévoir aujourd'hui, quoi qu'on dise, le temps où
+la critique aura la rigueur d'une science positive et même on peut
+croire assez raisonnablement que cette heure ne viendra jamais. Pourtant
+les grands philosophes de l'antiquité couronnaient leur système du monde
+par une poétique, et ils faisaient sagement. Il vaut mieux encore parler
+avec incertitude des belles pensées et des belles formes, que de s'en
+taire à jamais. Peu d'objets au monde sont absolument soumis à la
+science, jusqu'à se laisser ou reproduire ou prédire par elle. Sans
+doute, un poème ne sera jamais de ces objets-là, ni un poète. Les choses
+qui nous touchent le plus, qui nous semblent les plus belles et les plus
+désirables sont précisément celles qui demeurent toujours vagues pour
+nous et en partie mystérieuses. La beauté, la vertu, le génie garderont
+à jamais leur secret. Ni le charme de Cléopâtre, ni la douceur de Saint
+François-d'Assise, ni la poésie de Racine ne se laisseront réduire en
+formules et, si ces objets relèvent de la science, c'est d'une science
+mêlée d'art, intuitive, inquiète et toujours inachevée. Cette science,
+ou plutôt cet art existe: c'est la philosophie, la morale, l'histoire,
+la critique, enfin tout le beau roman de l'humanité.
+
+Toute oeuvre de poésie ou d'art a été de tout temps un sujet de disputes
+et c'est peut-être un des plus grands attraits des belles choses que de
+rester ainsi douteuses, car, toutes, on a beau le nier, toutes sont
+douteuses. M. Brunetière ne veut pas convenir tout à fait de cette
+universelle et fatale incertitude. Elle répugne trop à son esprit
+autoritaire et méthodique, qui veut toujours classer et toujours juger.
+Qu'il juge donc, puisqu'il est judicieux! Et qu'il pousse ses arguments
+serrés dans l'ordre effrayant de la tortue, puisqu'enfin il est un
+critique guerrier!
+
+Mais ne peut-il pardonner à quelque innocent esprit de se mêler des
+choses de l'art avec moins de rigueur et de suite qu'il n'en a lui-même,
+et d'y déployer moins de raison, surtout moins de raisonnement; de
+garder dans la critique le ton familier de la causerie et le pas léger
+de la promenade; de s'arrêter où l'on se plaît et de faire parfois des
+confidences; de suivre ses goûts, ses fantaisies et même son caprice, à
+la condition d'être toujours vrai, sincère et bienveillant; de ne pas
+tout savoir et de ne pas tout expliquer; de croire à l'irrémédiable
+diversité des opinions et des sentiments et de parler plus volontiers de
+ce qu'il faut aimer.
+
+A. F.
+
+
+
+
+LA VIE LITTÉRAIRE
+
+
+
+
+POURQUOI SOMMES-NOUS TRISTES[3]?
+
+
+[Note 3: Pierre Loti: _Japoneries d'automne_, 1 vol.--Guy de Maupassant:
+_La Main gauche_. 1 vol.]
+
+Pierre Loti nous a donné le journal des dernières semaines qu'il a
+passées au Japon; ce sont des pages exquises, infiniment tristes. Qu'il
+décrive Kioto, la ville sainte, et ses temples habités par des monstres
+séculaires, qu'il nous montre la belle société d'Yeddo déguisée à
+l'européenne et dansant nos quadrilles, ou qu'il évoque l'impératrice
+Harou-Ko dans sa grâce hiératique et bizarre, Loti répand une tristesse
+vague, subtile et pénétrante qui vous enveloppe comme une brume et dont
+le goût âcre, l'amer parfum, vous restent au coeur. D'où vient qu'il est
+désolé et qu'il nous désole? Qu'est-ce qui lui fait sentir ainsi le mal
+de vivre? Est-ce la monotonie sans fin des formes et des couleurs que
+déroule ce peuple falot au milieu duquel il passe en regardant? Est-ce
+le rire éternel de ces jolies petites bêtes aux yeux bridés, de ces
+_mousmés_ toutes semblables les unes aux autres avec leur coiffure aux
+longues épingles et le grand noeud de leur ceinture? Est-ce
+l'inexprimable odeur de cette race jaune, le je ne sais quoi qui fait
+que l'âme nippone est en horreur à la nôtre? Est-il triste parce qu'il
+se sent seul parmi des milliers d'êtres ou parce qu'il passe et va
+quitter tout ce qu'il voit, mourir à toutes ces choses? Sans doute tout
+cela le trouble et l'afflige. Il s'inquiète en voyant des êtres qui sont
+des hommes et qui, pourtant, ne sont point ses semblables. Un ennui
+charmant et cruel le prend au milieu de ces signes étranges dont le sens
+profond lui sera à jamais caché.
+
+En contemplant, dans le temple des «huit drapeaux», la robe semée
+d'oiseaux que portait, il y a dix-huit siècles, Gziné-you-Koyo, la reine
+guerrière, il souffre du désir de ressaisir tout le charme héroïque de
+cette ombre insaisissable; il se sent malheureux de ne pouvoir embrasser
+ce merveilleux fantôme. Ce sont là, sans doute, des souffrances assez
+rares, mais il les éprouve, et les jeunes Japonaises, les _mousmés_ ne
+l'ont point consolé. Il demanda, on le sait, à madame Chrysanthème des
+rêves qu'elle ne put lui donner. D'ailleurs, les amours d'un blanc avec
+ces petites bêtes jaunes, un peu femmes et un peu potiches, ne sont pas
+de nature à donner au coeur une paisible allégresse. Ce sont des hymens
+impies. On ne commet point impunément le crime des anges qui s'unirent
+aux filles des hommes.
+
+L'antipathie de la race blanche pour la race jaune est si naturelle
+qu'il y a presque de la monstruosité à la vaincre. Et pourtant nous
+avons un tel besoin de sympathie, nous sommes si bien faits pour nous
+attacher et prendre racine, que nous ne pouvons rien quitter sans
+arrachement et que tout départ sans retour nous a un goût amer. Comme ce
+sentiment est inconscient et rapide, il est de ceux que Loti a le mieux
+éprouvés; son âme mobile, peu capable d'impressions durables, est sans
+cesse agitée par de petits frissons, et c'est là encore une cause de
+mélancolie, que cette infinité de sensations courtes et heurtées comme
+ces petites lames dures que craignent les marins. Avec quelle
+délicatesse il sent, il exprime la tristesse du départ, cette immense
+tristesse contenue dans ces seuls mots: «Je ne reverrai plus jamais
+cela!»
+
+Par une nuit froide et sombre, comme il va rejoindre son navire en rade,
+il est forcé de s'arrêter en chemin, pour une heure, dans un petit
+village où il n'a que faire. Découvrant une maisonnette au bout d'un
+sentier, il entre; il est reçu par une jolie _mousmé_; très hospitalière
+qui lui donne du riz et des cigarettes. Et le voilà qui songe:
+
+ Il est affreux, mon dîner!... Dans le réchaud, de détestables
+ braises fument et ne répandent pas de chaleur; j'ai les doigts
+ si engourdis que je ne sais plus me servir de mes baguettes. Et
+ autour de nous, derrière la mince paroi de papier, il y a la
+ tristesse de cette campagne endormie, silencieuse, que je sais
+ si glaciale et si noire. Mais la _mousmé_ est là qui me sert
+ avec des révérences de marquise Louis XV, avec des sourires qui
+ plissent ses yeux de chats à longs cils, qui retroussent son
+ petit nez déjà retroussé par lui-même--et elle est exquise à
+ regarder...
+
+ Parce qu'elle est jolie, parce qu'elle est très jeune, surtout
+ parce qu'elle est extraordinairement fraîche et saine, et qu'un
+ je ne sais quoi dans son regard attire le mien, voici qu'il y a
+ un charme subitement jeté sur l'auberge misérable où elle vit:
+ je m'y attarderais presque; je ne m'y sens plus seul ni dépaysé;
+ un alanguissement me vient, qui sera oublié dans une heure, mais
+ qui ressemble beaucoup trop, hélas! à ces choses que nous
+ appelons amour, tendresse, affection, et que nous voudrions
+ tâcher de croire grandes et nobles.
+
+Et il emporte un regret d'une heure. Comment ne serait-il pas
+mortellement triste? Avec une exquise délicatesse d'épiderme, il ne sent
+rien à fond. Pendant que toutes les voluptés et toutes les douleurs du
+monde dansent autour de lui comme des bayadères devant un rajah, son âme
+reste vide, morne, oisive, inoccupée. Rien n'y a pénétré. Cette
+disposition est excellente pour écrire des pages qui troublent le
+lecteur. Chateaubriand, sans son éternel ennui, n'aurait pas fait
+_René_.
+
+En même temps que Pierre Loti donnait ses _Japoneries d'automne_, M. Guy
+de Maupassant publiait un recueil de nouvelles intitulé la _Main gauche_
+et ce titre s'explique de lui-même. Ces nouvelles sont fort diverses de
+ton et d'allure. Il s'en faut qu'elles aient toutes la même valeur, mais
+toutes portent la marque du maître; la fermeté, la brièveté forte de
+l'expression, et cette sobriété puissante qui est le premier caractère
+du talent de M. de Maupassant.
+
+Ce recueil aussi, qu'on lit avidement, laisse une impression de
+tristesse. M. de Maupassant n'exprime pas comme l'auteur du _Mariage de
+Loti_ la mélancolie des choses et ne semble pas frappé de la
+disproportion de nos forces, de nos espérances et de la réalité. Il est
+sans inquiétude; pourtant il n'est pas gai. La tristesse qu'il donne est
+une tristesse simple, rude et claire. Il nous montre la laideur, la
+brutalité, la bêtise épaisse, la ruse sauvage de la bête humaine, et
+cela nous touche. Ses personnages sont en général peu intelligents,
+assez vulgaires, terriblement vrais. Ses femmes sont instinctives,
+naïvement perverses, mal sûres, et par là tragiques. Ce qu'elles font,
+elles le font par pur instinct, en cédant aux suggestions obscures de la
+chair et du sang. Parisiennes raffinées comme madame Haggan (_le
+Rendez-vous_) ou créatures sauvages comme Allouma (la première nouvelle
+du recueil), elles sont les jouets de la nature et elles ignorent
+elles-mêmes la force qui les mène. Pourquoi madame Haggan change-t-elle
+d'amour? Parce que c'est le printemps. Pourquoi Allouma s'en est-elle
+allée avec un berger du Sud? Parce que le siroco soufflait.
+
+ Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus
+ souvent, même les plus fines et les plus compliquées, pourquoi
+ elles agissent? Pas plus qu'une girouette qui tourne au vent.
+ Une brise insensible fait pivoter la flèche de fer, de cuivre,
+ de tôle ou de bois, de même qu'une influence imperceptible, une
+ impression insaisissable remue et pousse aux résolutions le
+ coeur changeant des femmes, qu'elles soient des villes, des
+ champs, des faubourgs ou du désert.
+
+ Elles peuvent sentir ensuite, si elles raisonnent ou
+ comprennent, pourquoi elles ont fait ceci plutôt que cela; mais,
+ sur le moment, elles l'ignorent, car elles sont les jouets de
+ leur sensibilité à surprises, les esclaves étourdies des
+ événements, des milieux, des émotions, des rencontres et de tous
+ les effleurements dont tressaillent leur âme et leur chair!
+ (Page 62.)
+
+Tel est le sentiment d'un des personnages de M. de Maupassant et il
+semble bien que ce soit le sentiment de M. de Maupassant lui-même. Cela
+n'est pas nouveau et nos pères connaissaient la fragilité des femmes.
+Mais ils en faisaient des fabliaux. Il faut bien qu'il y ait quelque
+chose de changé, puisque nous gémissons de ce qui les faisait tant rire.
+
+Nous sommes plus affinés, plus délicats, plus ingénieux à nous
+tourmenter, plus habiles à souffrir. En ornant nos voluptés nous avons
+perfectionné nos douleurs. Et voilà pourquoi M. de Maupassant ne fait
+point de fabliaux, et fait des contes cruels.
+
+Ne nous flattons pas d'avoir entièrement inventé aucune de nos misères.
+Il y a longtemps que le prêtre murmure en montant à l'autel: «Pourquoi
+êtes-vous triste, ô mon âme, et pourquoi me troublez-vous?» Une femme
+voilée est en chemin depuis la naissance du monde: elle se nomme la
+Mélancolie. Pourtant, il faut être juste. Nous avons ajouté, certes,
+quelque chose au deuil de l'âme et apporté notre part au trésor
+universel du mal moral.
+
+J'ai déjà parlé[4] de ma vieille bible en estampes et du paradis
+terrestre que j'admirais dans ma tendre et sage enfance, le soir, à la
+table de famille, sous la lampe qui brûlait avec une douceur infinie. Ce
+paradis était un paysage de Hollande et il y avait sur les collines des
+chênes tordus par le vent de la mer. Les prairies, admirablement
+drainées, étaient coupées par des lignes de saules creux. L'arbre de la
+science était un pommier aux branches moussues.
+
+[Note 4: Voir _la Vie littéraire_, t. II, p. 319.]
+
+Tout cela me ravissait. Mais je ne comprenais pas pourquoi Dieu avait
+défendu à cette bonne Flamande d'Ève de toucher aux fruits de l'arbre
+qui donnait de belles connaissances. Je le sais maintenant, et je suis
+bien près de croire que le Dieu de ma vieille bible avait raison. Ce bon
+vieillard, amateur de jardins, se disait sans doute: «La science ne fait
+pas le bonheur, et quand les hommes sauront beaucoup d'histoire et de
+géographie, ils deviendront tristes.» Et il ne se trompait point. Si
+d'aventure il vit encore, il doit se féliciter de sa longue
+perspicacité. Nous avons mangé les fruits de l'arbre de la science, et
+il nous est resté dans la bouche un goût de cendre. Nous avons exploré
+la terre; nous nous sommes mêlés aux races noires, rouges et jaunes, et
+nous avons découvert avec effroi que l'humanité était plus diverse que
+nous ne pensions, et nous nous sommes trouvés en face de frères étranges
+dont l'âme ne ressemble pas plus à la nôtre que celle des animaux. Et
+nous avons songé: qu'est-ce donc que l'humanité, qui change ainsi, selon
+les climats, de visage, d'âme et de dieux? Quand nous ne connaissions de
+la terre que les champs qui nous nourrissaient, elle nous semblait
+grande; nous avons reconnu sa place dans l'univers, et nous l'avons
+trouvée petite. Nous avons reconnu que ce n'était qu'une goutte de boue,
+et cela nous a humiliés. Nous avons été amenés à croire que les formes
+de la vie et de l'intelligence étaient infiniment plus nombreuses que
+nous ne le soupçonnions d'abord et qu'il y avait des êtres pensants dans
+toutes les planètes, dans tous les mondes. Et nous avons compris que
+notre intelligence était misérablement petite. La vie n'est, par
+elle-même, ni longue ni courte et les hommes simples qui la mesurent à
+sa durée moyenne disent justement que c'est avoir assez vécu que de
+mourir en cheveux blancs. Nous, qu'avons-nous fait? Nous avons voulu
+deviner l'âge immémorial de la terre, l'âge même du soleil, et c'est aux
+périodes géologiques et aux âges cosmiques que nous mesurons à présent
+la vie humaine, qui, sur cette mesure, nous semble ridiculement courte.
+Noyés dans l'océan du temps et de l'espace, nous avons vu que nous
+n'étions rien, et cela nous a désolés. Dans notre orgueil, nous n'avons
+voulu rien dire, mais nous avons pâli. Le plus grand mal (et sans doute
+le vieux jardinier à la barbe blanche de ma vieille bible l'avait
+prévu), c'est qu'avec la bonne ignorance la foi s'en est allée. Nous
+n'avons plus d'espérances et nous ne croyons plus à ce qui consolait nos
+pères. Cela surtout nous est pénible. Car il était doux de croire même à
+l'enfer.
+
+Enfin, pour comble de misère, les conditions de la vie matérielle sont
+devenues plus pénibles qu'autrefois. La société nouvelle, en autorisant
+toutes les espérances excite toutes les énergies. Le combat pour
+l'existence est plus acharné que jamais, la victoire plus insolente, la
+défaite plus inexorable. Avec la foi et l'espérance nous avons perdu la
+charité; les trois vertus qui, comme trois nefs ayant à la proue l'image
+d'une vierge céleste, portaient les pauvres âmes sur l'océan du monde
+ont sombré dans la même tempête. Qui nous apportera une foi, une
+espérance, une charité nouvelles?
+
+
+
+
+HROTSWITHA AUX MARIONNETTES
+
+
+J'en ai déjà fait l'aveu: j'aime les marionnettes, et celles de M.
+Signoret me plaisent singulièrement. Ce sont des artistes qui les
+taillent; ce sont des poètes qui les montrent. Elles ont une grâce
+naïve, une gaucherie divine de statues qui consentent à faire les
+poupées, et l'on est ravi de voir ces petites idoles jouer la comédie.
+Considérez encore qu'elles furent faites pour ce qu'elles font, que leur
+nature est conforme à leur destinée, qu'elles sont parfaites sans
+effort.
+
+J'ai vu, certain soir, sur un grand théâtre, une dame de beaucoup de
+talent et tout à fait respectable qui, habillée en reine et récitant des
+vers, voulait se faire passer pour la soeur d'Hélène et des célestes
+Gémeaux. Mais elle a le nez camard, et j'ai connu tout de suite à ce
+signe qu'elle n'était pas la fille de Léda. C'est pourquoi elle avait
+beau dire et beau faire, je ne la croyais pas. Tout mon plaisir était
+gâté. Avec les marionnettes, on n'a jamais à craindre un semblable
+malaise. Elles sont faites à l'image des filles du rêve. Et puis elles
+ont mille autres qualités que je ne saurais exprimer tant elles sont
+subtiles, mais que je goûte avec délices. Tenez, ce que je vais dire est
+à peu près inintelligible; je le dirai tout de même parce que cela
+répond à une sensation vraie. Ces marionnettes ressemblent à des
+hiéroglyphes égyptiens, c'est-à-dire à quelque chose de mystérieux, et
+de pur, et, quand elles représentent un drame de Shakespeare ou
+d'Aristophane, je crois voir la pensée du poète se dérouler en
+caractères sacrés sur les murailles d'un temple. Enfin, je vénère leur
+divine innocence et je suis bien sûr que, si le vieil Eschyle, qui était
+très mystique, revenait sur la terre et visitait la France à l'occasion
+de notre Exposition universelle, il ferait jouer ses tragédies par la
+troupe de M. Signoret.
+
+J'avais à coeur de dire ces choses, parce que je crois, sans me flatter,
+qu'un autre ne les dirait pas, et je soupçonne fort que ma folie est
+unique. Les marionnettes répondent exactement à l'idée que je me fais du
+théâtre, et je confesse que cette idée est particulière. Je voudrais
+qu'une représentation dramatique rappelât en quelque chose, pour rester
+véritablement un jeu, les boîtes de Nuremberg, les arches de Noé et les
+tableaux à horloge. Mais je voudrais aussi que ces images naïves fussent
+des symboles, qu'une magie animât ces formes simples et que ce fût enfin
+des joujoux enchantés. Ce goût semble bizarre; pourtant, il faut
+considérer que Shakespeare et Sophocle le contentent assez bien.
+
+Les marionnettes nous ont donné dernièrement une comédie qui fut écrite
+au temps de l'empereur Othon, dans un couvent de la Saxe, à Gandersheim,
+par une jeune religieuse nommée Hrotswitha, c'est-à-dire la _Rose
+blanche_, ou plutôt la _Voix claire_, car les savants hésitent, et le
+vieux saxon ne se lit pas très facilement, ce dont vous me voyez désolé.
+
+En ce temps-là la figure de l'Europe était brumeuse et chevelue. Les
+choses étaient sombres, les âmes rudes. Les hommes, vêtus de chemises
+d'acier et coiffés de casques pointus qui leur donnaient l'air de grands
+brochets, s'en allaient tous en guerre et ce n'était dans la chrétienté
+que coups de lance et d'épée. On bâtissait des églises très sombres,
+décorées de figures épouvantables et touchantes comme en font les petits
+enfants quand ils s'efforcent de représenter des hommes et des animaux.
+Les vieux tailleurs de pierre du temps de l'empereur Othon et du roi
+Louis d'Outre-mer avaient, comme les enfants, toutes les surprises et
+toutes les joies de l'ignorance. Aux chapiteaux des colonnes, ils
+mettaient des anges dont les mains étaient plus grosses que le corps
+parce qu'il est très difficile de faire tenir cinq doigts dans un petit
+espace, et ces mains n'en étaient pas moins quelque chose de
+merveilleux. Aussi devaient-ils être satisfaits, ces bons imagiers, en
+contemplant leur ouvrage qui ne ressemblait à rien et faisait penser à
+tout.
+
+Les gros oiseaux, les dragons et les petits hommes monstrueux de la
+sculpture romane, ce fut avec les enluminures féroces, pleines de
+diableries, des manuscrits, tout ce que Hrotswitha put connaître de la
+beauté des arts. Mais elle lisait Térence et Virgile dans sa cellule, et
+elle avait l'âme douce, riante et pure. Elle composait des poèmes qui
+rappellent quelque peu ces anges dont les mains étaient plus grandes que
+les corps, mais qui nous touchent par je ne sais quoi de candide,
+d'innocent, et d'heureux.
+
+C'était, pour ces femmes enfermées dans un monastère, un grand amusement
+que de jouer la comédie. Les représentations dramatiques étaient
+fréquentes dans les couvents de filles nobles et lettrées. Ni décors ni
+costumes. Seulement des fausses barbes pour représenter les hommes.
+Hrotswitha composa des comédies qu'elle jouait sans doute avec ses
+soeurs; et ces pièces, écrites dans un latin un peu mièvre et court,
+assez joli, sont bien les plus gracieuses curiosités dont puisse
+s'amuser aujourd'hui un esprit ouvert aux souffles, aux parfums, aux
+ombres du passé.
+
+C'était une honnête créature, que Hrotswitha; attachée à son état, ne
+concevant rien de plus beau que la vie religieuse, elle n'eut d'autre
+objet, en écrivant des comédies, que de célébrer les louanges de la
+chasteté. Mais elle n'ignorait aucun des périls que courait dans le
+monde sa vertu préférée, et son théâtre nous montre la pureté des
+vierges exposées à toutes les offenses. Les légendes pieuses qui lui
+servaient de thème fournissaient à cet égard une riche matière. On sait
+quels assauts durent soutenir les Agnès, les Barbe, les Catherine et
+toutes ces épouses de Jésus-Christ qui mirent sur la robe blanche de la
+virginité la rose rouge du martyre. La pieuse Hrotswitha ne craignait
+pas de dévoiler les fureurs des hommes sensuels. Elle les raillait
+parfois avec une gaucherie charmante. Elle nous montre, par exemple, le
+païen Dulcitius prêt à se jeter comme un lion dévorant sur trois vierges
+chrétiennes dont il est indistinctement épris. Par bonheur, il se
+précipite dans une cuisine, croyant entrer dans la chambre où elles sont
+renfermées. Ses sens s'égarent, et, dans sa folie, c'est la vaisselle
+qu'il couvre de caresses. Une des jeunes filles l'observe à travers les
+fentes de la porte et décrit à ses compagnes la scène dont elle est
+témoin.
+
+«Tantôt, dit-elle, il presse tendrement les marmites sur son sein,
+tantôt il embrasse des chaudrons et des poèles à frire et leur donne
+d'amoureux baisers... Déjà son visage, ses mains, ses vêtements sont
+tellement salis et noircis qu'il ressemble tout à fait à un Éthiopien.»
+
+C'est là sans doute une peinture des passions que les religieuses de
+Gandersheim pouvaient contempler sans danger. Mais parfois Hrotswitha
+donne au désir un visage plus tragique. Son drame de _Callimaque_ est
+plein, dans sa sécheresse gothique, des troubles d'un amour plus
+puissant que la mort. Le héros de la tragédie, Callimaque, aime avec
+violence Drusiana, la plus belle et la plus vertueuse des dames
+d'Éphèse. Drusiana est chrétienne: prête à succomber, elle demande au
+Christ qu'il la sauve. Et Dieu l'exauce en la faisant mourir. Callimaque
+n'apprend la mort de celle qu'il aime qu'après qu'on l'a ensevelie. Il
+va la nuit, dans le cimetière; il ouvre le cercueil, il écarte le
+linceul. Il dit:
+
+--Comme je t'aimais sincèrement! Et toi, tu m'as toujours repoussé!
+Toujours tu as contredit mes voeux.
+
+Puis, arrachant la morte à son lit de repos, il la presse dans ses bras
+en poussant un horrible cri de triomphe:
+
+--Maintenant elle est en mon pouvoir!
+
+Callimaque devient ensuite un grand saint et n'aime plus que Dieu. Il
+n'en avait pas moins donné aux vierges de Gandersheim un effroyable
+exemple du délire des sens et des troubles de l'âme. Les religieuses du
+temps d'Othon le Grand ne mettaient pas assurément leur pureté sous la
+garde de l'ignorance: deux des pieuses comédies de leur soeur Hrotswitha
+les transportaient en imagination dans les cloîtres du vice. Je veux
+parler de _Panuphtius_ et de cet _Abraham_ dont les marionnettes de la
+rue Vivienne nous ont donné deux représentations. On voit, dans l'un et
+l'autre de ces drames tirés de l'hagiographie orientale, un saint homme
+qui n'a point craint de se rendre chez une courtisane pour la ramener au
+bien.
+
+C'était assez l'usage des bons moines d'Égypte et de Syrie, qui
+devançaient ainsi de plusieurs siècles les prédications du bienheureux
+Robert d'Arbrissel. Le Panuphtius de la poétesse saxonne est un bon
+copte du nom de Paphnuti, que M. Amélineau, de qui nous nous
+entretiendrons bientôt, connaît intimement. Quant à saint Abraham, c'est
+un anachorète de Syrie dont la vie a été écrite en syriaque par saint
+Ephrem.
+
+Étant vieux, il vivait seul dans une petite cabane, lorsque son frère
+mourut, laissant une fille d'une grande beauté, nommée Marie. Abraham,
+assuré que la vie qu'il menait serait excellente pour sa nièce, fit
+bâtir pour elle une cellule proche de la sienne, d'où il l'instruisait
+par une petite fenêtre qu'il avait percée.
+
+Il avait soin qu'elle jeûnât, veillât et chantât des psaumes. Mais un
+moine, qu'on croit être un faux moine, s'étant approché de Marie pendant
+que le saint homme Abraham méditait sur les saintes Écritures, induisit
+en péché la jeune fille, qui se dit ensuite:
+
+--Il vaut bien mieux, puisque je suis morte à Dieu, que j'aille dans un
+pays où je ne sois connue de personne.
+
+Et, quittant sa cellule, elle s'en alla dans une ville voisine qu'on
+croit être Édesse, où il y avait des jardins délicieux et de fraîches
+fontaines, et qui est encore aujourd'hui la plus agréable des villes de
+Syrie.
+
+Cependant le saint homme Abraham était plongé dans une méditation
+profonde. Sa nièce était déjà partie depuis plusieurs jours quand,
+ouvrant sa petite fenêtre, il demanda:
+
+--Marie, pourquoi ne chantes-tu plus les psaumes que tu chantais si
+bien?
+
+Et, ne recevant pas de réponse, il soupçonna la vérité et s'écria:
+
+--Un loup cruel a enlevé ma brebis!
+
+Il demeura dans l'affliction pendant deux ans; après quoi, il apprit que
+sa nièce menait une mauvaise vie. Agissant avec prudence, il pria un de
+ses amis d'aller à la ville pour reconnaître exactement ce qui en était.
+Le rapport de cet ami fut qu'en effet Marie menait une très mauvaise
+vie. À cette nouvelle, le saint homme pria son ami de lui prêter un
+habit de cavalier et de lui amener un cheval; et, ayant mis sur sa tête,
+afin de n'être point reconnu, un grand chapeau qui lui couvrait le
+visage, il se rendit dans l'hôtellerie où on lui avait dit que sa nièce
+était logée. Il jetait les yeux de tous côtés pour voir s'il ne
+l'apercevrait point; mais, comme elle ne paraissait pas, il dit à
+l'hôtelier en feignant de sourire:
+
+--Mon maître, on dit que vous avez ici une jolie fille. Ne pourrais-je
+pas la voir?
+
+L'hôtelier, qui était obligeant, la fit appeler, et Marie se présenta
+dans un costume qui, selon la propre expression de saint Éphrem,
+suffisait à révéler sa conduite. L'homme de Dieu en fut pénétré de
+douleur. Il affecta pourtant la gaieté et commanda un bon repas. Marie
+était, ce jour-là, d'une humeur sombre, et la vue de ce vieillard,
+qu'elle ne reconnaissait pas, car il n'avait point tiré son chapeau, ne
+la tournait nullement à la joie. L'hôtelier lui faisait honte d'une si
+méchante attitude, et si contraire aux devoirs de sa profession; mais
+elle dit en soupirant:
+
+--Plût à Dieu que je fusse morte il y a trois ans!
+
+Le saint homme Abraham s'efforça de prendre le langage d'un cavalier
+comme il en avait pris l'habit:
+
+--Ma fille, dit-il, je viens ici non pour pleurer tes péchés, mais pour
+partager ton amour.
+
+Mais, quand l'hôtelier l'eut laissé seul avec Marie, il cessa de feindre
+et, levant son chapeau, il dit en pleurant:
+
+--Ma fille Marie, ne me reconnaissez-vous pas? Ne suis-je pas Abraham
+qui vous ai tenu lieu de père?
+
+Il lui toucha la main et l'exhorta toute la nuit au repentir et à la
+pénitence. Surtout craignant de la désespérer, il lui répétait sans
+cesse:
+
+--Ma fille, il n'y a que Dieu d'impeccable!
+
+Marie avait l'âme naturellement douce. Elle consentit à retourner auprès
+de lui. Elle voulait emporter ses robes et ses bijoux. Mais Abraham lui
+fit entendre qu'il était plus convenable de les laisser. Il la fit
+monter sur son cheval et la ramena aux cellules où ils reprirent tous
+deux leur vie passée. Seulement le saint homme prit soin, cette fois,
+que la chambre de Marie ne communiquât point avec le dehors et qu'on
+n'en pût sortir sans passer par la chambre qu'il habitait lui-même,
+moyennant quoi, avec la grâce de Dieu, il garda sa brebis. Le judicieux
+Tillemont non seulement rapporte ces faits dans son histoire, mais
+encore en établit exactement la chronologie. Marie pécha avec le faux
+moine et s'engagea dans une hôtellerie d'Édesse en l'an 358. Elle fut
+ramenée dans sa cellule en l'an 360, et elle y mourut saintement après
+une vie pleine de mérites en 370. Ce sont là des dates précises. Les
+Grecs célèbrent le 29 d'octobre la fête de sainte Marie la Recluse.
+Cette fête est marquée dans le _Martyrologe romain_ au 16 de mars.
+
+Sur ce sujet, la Rose blanche de Gandersheim, dans le dessein de montrer
+le triomphe final de la chasteté, a fait une comédie pleine à la fois de
+naïveté et d'audace, de barbarie et de subtilité, et que pouvaient
+seules représenter les religieuses saxonnes du temps d'Othon le Grand et
+les marionnettes de la rue Vivienne.
+
+
+
+
+CHARLES BAUDELAIRE[5]
+
+
+[Note 5: _Oeuvres complètes de Chartes Baudelaire_, Édition Lemerre.
+(Petite Bibliothèque littéraire.)]
+
+Baudelaire a été traité récemment avec une rudesse vraiment excessive
+par un critique dont l'autorité est forte, parce qu'elle est fondée sur
+la probité de l'esprit. M. Brunetière n'a vu dans l'auteur des _Fleurs
+du mal_ qu'un extravagant et un fou. Il l'a dit avec sa franchise
+coutumière. Et ce jour-là, il a, par mégarde, offensé les muses, car
+Baudelaire est poète. Il a, je le reconnais, des manies odieuses; dans
+ses mauvais moments, il grimace comme un vieux macaque. Il affectait
+dans sa personne une sorte de dandysme satanique qui semble aujourd'hui
+assez ridicule. Il mettait sa joie à déplaire et son orgueil à paraître
+odieux. Cela est pitoyable et sa légende, faite par ses admirateurs et
+ses amis, abonde en traits de mauvais goût.
+
+--Avez-vous mangé de la cervelle de petit enfant? disait-il un jour à un
+honnête fonctionnaire. Mangez-en; cela ressemble à des cerneaux et c'est
+excellent.
+
+Une autre fois, dans la salle commune d'un restaurant fréquenté par des
+provinciaux, il commença à haute voix un récit en ces termes:
+
+--Après avoir assassiné mon pauvre père...
+
+En admettant, ce qui est probable, que ces historiettes ne soient pas
+réellement vraies, elles sont dans l'esprit du personnage, elles ont le
+tour baudelairien, et je ne sais rien de plus agaçant au monde. Tout
+cela n'est pas douteux, mais il faut dire aussi que Baudelaire était
+poète.
+
+J'ajouterai que c'était un poète très chrétien. On a chargé sa renommée
+de bien des griefs. On a découvert dans ses poèmes des immoralités
+neuves et une dépravation singulière. C'est le flatter et c'est flatter
+son temps. En fait de vices, dès l'âge des cavernes et du mammouth, il
+ne restait plus rien à découvrir, et la bête humaine, sans beaucoup
+d'imagination, avait tout imaginé. À y regarder de près, Baudelaire
+n'est pas le poète du vice; il est le poète du péché, ce qui est bien
+différent. Sa morale ne diffère pas beaucoup de celle des théologiens.
+Ses meilleurs vers semblent inspirés des vieilles proses de l'Église et
+des hymnes du bréviaire.
+
+Comme un moine, il éprouve devant les formes de ses rêves, une épouvante
+fascinatrice. Comme un moine, il s'écrie chaque matin:
+
+ Cedant tenebræ lumini
+ Et nox diurno sideri,
+ Ut culpa quam nox intulit
+ Lucis labescat munere.
+
+Il est profondément pénétré de l'impureté de la chair, et j'oserais dire
+que la doctrine du péché originel a trouvé dans les _Fleurs du mal_ sa
+dernière expression poétique. Baudelaire considère les troubles des sens
+avec la sévérité minutieuse d'un casuiste et la gravité d'un docteur.
+Pour lui, ces affaires sont considérables: ce sont des péchés et il y a
+dans le moindre péché quelque chose d'énorme. La plus misérable créature
+rencontrée la nuit dans l'ombre d'une ruelle suspecte revêt dans son
+esprit une grandeur tragique: sept démons sont en elles et tout le ciel
+mystique regarde cette pécheresse dont l'âme est en péril. Il se dit que
+les plus vils baisers retentiront dans toute l'éternité, et il mêle aux
+rencontres d'une heure dix-huit siècles de diableries.
+
+Je n'avais donc pas tort de dire qu'il est chrétien. Mais il convient
+d'ajouter que, comme M. Barbey d'Aurevilly, Baudelaire est un très
+mauvais chrétien. Il aime le péché et goûte avec délices la volupté de
+se perdre. Il sait qu'il se damne, et en cela il rend à la sagesse
+divine un hommage qui lui sera compté, mais il a le vertige de la
+damnation et il n'éprouve de goût pour les femmes que juste ce qu'il en
+faut pour perdre sûrement son âme. Ce n'est jamais un amoureux et ce ne
+serait pas même un débauché, si la débauche n'était excellemment impie.
+Il s'y attache bien moins pour la forme que pour l'esprit, qu'il croit
+diabolique. Il laisserait les femmes bien tranquilles s'il n'espérait
+point, par leur moyen, offenser Dieu et faire pleurer les anges.
+
+Ces sentiments sont sans doute assez pervers et je reconnais qu'ils
+distinguent Baudelaire de ces vieux moines qui redoutaient avec
+sincérité les fantômes ardents de la nuit. Ce qui avait dépravé ainsi
+Baudelaire, c'est l'orgueil. Il voulait, dans sa superbe, que tout ce
+qu'il faisait fût considérable, même ses petites impuretés; aussi
+était-il content que ce fût des péchés, afin d'y intéresser le ciel et
+l'enfer. Au fond, il n'eut jamais qu'une demi foi. L'esprit seul en lui
+était tout à fait chrétien. Le coeur et l'intelligence restaient vides.
+On raconte qu'un jour un officier de marine de ses amis lui montra un
+manitou qu'il avait rapporté d'Afrique, une petite tête monstrueuse
+taillée dans un morceau de bois par un pauvre nègre.
+
+--Elle est bien laide, dit le marin.
+
+Et il la rejeta dédaigneusement.
+
+--Prenez garde! dit Baudelaire inquiet. Si c'était le vrai dieu!
+
+C'est la parole la plus profonde qu'il ait jamais prononcée. Il croyait
+aux dieux inconnus, surtout pour le plaisir de blasphémer.
+
+Pour tout dire, je ne pense pas que Baudelaire ait jamais eu la notion
+tout à fait nette de cet état d'âme que je viens d'essayer de définir.
+Mais il me semble bien qu'on en retrouve dans son oeuvre, au milieu
+d'incroyables puérilités et d'affectations ridicules, le témoignage
+vraiment sincère.
+
+Un des effets de cet état chrétien, si je puis dire, dans lequel se
+trouvait la pensée de Baudelaire, est l'association constante chez lui
+de l'amour et de la mort.
+
+Mais là encore c'est un mauvais chrétien, et toutes ces images de
+corruption que le prédicateur assemble pour nous donner le dégoût de la
+chair deviennent pour ce vampire un ragoût et un assaisonnement; il
+respire l'odeur des cadavres comme un parfum aphrodisiaque. Et le pis
+est qu'alors il est poète et grand poète. Un des plus étranges contes
+des _Mille et une Nuits_ nous montre une femme belle comme le jour et
+qui n'a de singulier en apparence que sa façon de manger du riz; elle
+porte à la bouche un seul grain à la fois. Le feu de son regard et la
+fraîcheur de sa bouche donnent d'indicibles délices; mais elle va la
+nuit dans les cimetières dévorer la chair des cadavres. C'est la poésie
+de Baudelaire. Il peut être fâcheux qu'elle soit belle; mais elle est
+belle.
+
+Retranchez tout ce qui inspira à l'artiste la manie d'étonner, la
+recherche du singulier et de l'étrange, les grains de riz mangés un par
+un, il reste une figure inquiétante et belle comme cette femme des
+_Mille et une Nuits_.
+
+Qu'y a-t-il, par exemple, de plus beau dans toute la poésie
+contemporaine que cette strophe, tableau achevé de voluptueuse
+lassitude?
+
+ De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
+ L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,
+ Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
+ Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
+
+Qu'y a-t-il de plus magnifique, dans Alfred de Vigny lui-même, que cette
+malédiction pleine de pitié que le poète jette aux «femmes damnées»?
+
+ Descendez, descendez, lamentables victimes,
+ Descendez le chemin de l'enfer éternel!
+ Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
+ Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
+
+ Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.
+ Ombres folles! Courez au but de vos désirs;
+ Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
+ Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
+
+ Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
+ À travers les déserts courez comme les loups;
+ Faites votre destin, âmes désordonnées,
+ Et fuyez l'infini que vous portez en vous.
+
+Certes, je n'ai pas essayé d'atténuer les torts du poète: je l'ai
+montré, je crois, assez pervers et assez malsain. Il n'est que juste
+d'ajouter qu'il y a plusieurs parties de son oeuvre qui ne sont
+nullement contaminées.
+
+Baudelaire traversa, dans sa première jeunesse, les mers de l'Inde,
+visita Maurice, Madagascar, et cette île Bourbon, si fleurie, où Parny
+ne vit qu'Éléonore, et dont M. Léon Dierx nous a donné de si beaux
+paysages. Eh bien! il y a dans les poésies de Baudelaire des souvenirs
+enchantés de ces pays de lumière, qu'il avait vus dans leur doux éclat,
+sous le charme de sa jeunesse.
+
+Il y a, par exemple, des vers exquis à une _Malabaraise_:
+
+ ...................................................
+ Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître,
+ Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,
+ De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs,
+ De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
+ Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
+ D'acheter au bazar ananas et bananes.
+ Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus
+ Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
+ Et, quand descend le soir au manteau d'écarlate,
+ Tu poses doucement ton corps sur une natte,
+ Où tes rêves flottants sont pleins de colibris
+ Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
+ ...............................................
+
+N'est-ce point déjà Fatou-Gaye et, avant Loti, l'étrange saveur des
+beautés exotiques?
+
+Ce n'est pas tout. L'amour des arts plastiques, le culte des grands
+peintres a inspiré à Baudelaire des vers superbes et très purs. Enfin,
+dans une partie plus suspecte et plus mêlée de son oeuvre, le poète a
+trouvé de fiers accents pour célébrer les travaux des humbles
+existences. Il a senti l'âme du Paris laborieux; il a senti la poésie du
+faubourg, compris la grandeur des petits et montré ce qu'il y a de noble
+encore dans un chiffonnier ivre:
+
+ Souvent, à la clarté d'un rouge réverbère
+ Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
+ Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
+ Où l'humanité grouille en ferments orageux,
+
+ On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
+ Buttant et se cognant aux murs comme un poète,
+ Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
+ Épanche tout son coeur en glorieux projets.
+
+ Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
+ Terrasse les méchants, relève les victimes,
+ Et sous le firmament comme un dais suspendu,
+ S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.
+
+ Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
+ Moulus par la travail et tourmentés par l'âge,
+ Éreintés et pliant sous un tas de débris.
+ Vomissement confus de l'énorme Paris,
+
+ Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,
+ Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
+ Dont la moustache pend comme de vieux drapeaux,
+ --Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
+
+ Se dressent devant eux, solennelle magie!
+ Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie
+ Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
+ Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour.
+ .............................................
+
+Cela n'est-il pas grand et magnifique, et peut-on mieux dégager la
+poésie de la réalité vulgaire? Et remarquez, en passant, comme le vers
+de Baudelaire est classique et traditionnel, comme il est plein. Je ne
+me résoudrai jamais, pour ma part, à voir en ce poète l'auteur de tous
+les maux qui désolent aujourd'hui la littérature. Baudelaire eut de
+grands vices intellectuels et des perversités morales qui défigurent la
+plus grande partie de son oeuvre. J'accorde que l'esprit baudelairien
+est odieux, mais les _Fleurs du mal_ sont et demeureront le charme de
+tous ceux que touche une lumineuse image portée sur les ailes du vers.
+Cet homme est détestable, j'en conviens. Mais c'est un poète, et par là
+il est divin.
+
+
+
+
+RABELAIS[6]
+
+
+[Note 6: _Rabelais, sa personne, son génie, son oeuvre_, par Paul
+Stapfer, professeur à la faculté des lettres de Bordeaux, 1 vol.]
+
+Vous est-il arrivé de visiter quelque vieux et magnifique monument en
+compagnie d'un savant qui se trouvât, d'aventure, un homme de goût et
+d'esprit, capable de penser, de voir, de sentir et d'imaginer? Vous
+êtes-vous promené, par exemple, dans les grandes ruines du château de
+Coucy avec M. Anatole de Montaiglon, qui fait des chansons avec de
+l'archéologie et de l'archéologie avec des chansons, sachant que tout
+n'est que vanité? Avez-vous écouté les amis de M. Cherbuliez, tandis
+qu'ils tenaient des propos doctes et familiers autour d'un cheval de
+Phidias, ou d'une statue de la cathédrale de Chartres? Si ces nobles
+joies vous ont été données, vous en retrouverez quelque ombre en lisant
+le nouveau livre de M. Paul Stapfer, qui est proprement une promenade
+autour de Rabelais, une savante, une heureuse, une belle promenade.
+C'est une cathédrale que l'oeuvre de Rabelais, une cathédrale placée
+sous le vocable des humanités, de la pensée libre, de la tolérance, mais
+une cathédrale de style flamboyant où ne manquent ni les gargouilles, ni
+les monstres, ni les scènes grotesques, chères aux imagiers du moyen
+âge, et l'on risque de se perdre dans ce hérissement de clochers, de
+clochetons, dans ce fouillis de pinacles qui abritent pêle-mêle des
+figures de fous et de sages, d'hommes, d'animaux et de moines.
+
+Et, pour comble de confusion, cette église de style ogival est, comme
+Saint-Eustache, ornée de mascarons, de coquilles et de figurines dans le
+style charmant de la Renaissance. Certes, on risquerait de s'y perdre,
+et dans le fait, peu de personnes s'y sont aventurées. Mais avec un
+guide comme M. Paul Stapfer, après mille circuits amusants, on se
+retrouve toujours.
+
+M. Paul Stapfer connaît son Rabelais. Ce ne serait point assez: il
+l'aime, et c'est le grand point. Ajoutez qu'il n'a pas l'amour béat. Il
+convient que sa chère cathédrale est bâtie sans ordre ni plan et que,
+sous la moitié des arceaux, on n'y voit pas clair. Mais il l'aime comme
+elle est, et il a bien raison. Il s'écrie: «Mon gentil Rabelais!» comme
+Dante soupirait: «Mon beau Saint-Jean!»
+
+Dans cette même ville où M. Paul Stapfer professe la littérature à côté
+de M. Frédéric Plessis, poète et latiniste exquis, dans ce riant et
+riche Bordeaux, je visitais l'an passé la crypte de Saint-Seurin. Le
+sacristain qui m'y accompagnait me fit voir combien elle était touchante
+dans sa vétusté, et comme sa barbarie parlait bien aux coeurs.
+«Monsieur, ajouta-t-il, un grand malheur la menace: elle a été richement
+dotée; on va l'embellir!»
+
+Ce sacristain est de l'école de M. Paul Stapfer, qui ne veut point qu'on
+embellisse Rabelais par de mirifiques illustrations et de fantastiques
+commentaires. Naturellement M. Paul Stapfer, qui a beaucoup étudié son
+auteur, n'y retrouve pas tout ce qu'y ont découvert ceux qui l'avaient à
+peine lu. Ainsi il n'a pas vu que Rabelais eût jamais annoncé la
+Révolution française. Je n'entrerai pas dans le détail de son livre et
+ne ferai pas la critique de sa critique. À dire vrai, j'y éprouverais
+quelque embarras, ayant pratiqué Rabelais beaucoup moins qu'il ne l'a
+fait lui-même. Dieu merci! j'ai pantagruelisé tout comme un autre. Frère
+Jean n'est pas pour moi un visage inconnu et je lui dois de bonnes
+heures. Mais M. Stapfer a vécu pendant deux ans dans son intimité; il y
+aurait quelque impertinence à disputer au pied levé avec un rabelaisien
+si rabelaisant.
+
+J'avoue pourtant que ce qui le frappe le plus dans Rabelais ne m'a
+jamais été très sensible. Son auteur lui semble avant tout très gai. Il
+en juge comme les contemporains et c'est signe qu'il ne se trompe guère.
+Mais j'avoue que les incongruités de _Pantagruel_ ne me font pas plus
+rire que celles des gargouilles du XIVe siècle. J'ai tort, sans doute:
+mais il vaut mieux le dire. Je serai tout à fait franc: ce qui me fâche
+dans le curé de Meudon, c'est qu'il soit resté à ce point moine et homme
+d'église; ses plaisanteries sont trop innocentes; elles offensent la
+volupté et c'est leur plus grand tort.
+
+Pour ce qui est de la morale, je le tiens quitte; ses livres sont d'un
+honnête homme et j'y retrouve, avec M. Stapfer, un grand souffle
+d'humanité, de bienveillance et de bonté. Oui, Rabelais était bon; il
+détestait naturellement «les hypocrites, les traîtres qui regardent par
+un pertuys, les cagots, escargots, malagots, hypocrites, caffars,
+empantouflés, papelards, chattemites, pattes pelues et autres telles
+sectes de gens qui se sont desguisés comme masques pour tromper le
+monde».
+
+«Iceux, disait-il, fuyez, abhorrissez et haïssez autant que je fais.»
+
+Le fanatisme et la violence étaient en horreur à sa riante, libre et
+large nature. C'est par là encore qu'il fut excellent. Comme la soeur du
+roi, cette bonne Marguerite de Navarre, il ne passa jamais dans le parti
+des bourreaux, tout en se gardant de rester dans celui des martyrs. Il
+maintint ses opinions, jusqu'au feu exclusivement, estimant par avance,
+avec Montaigne, que mourir pour une idée, c'est mettre à bien haut prix
+des conjectures. Loin de l'en blâmer, je l'en louerai plutôt. Il faut
+laisser le martyre à ceux qui, ne sachant point douter, ont dans leur
+simplicité même l'excuse de leur entêtement. Il y a quelque impertinence
+à se faire brûler pour une opinion. Avec le Sérénus de M. Jules
+Lemaître, on est choqué que des hommes soient si sûrs de certaines
+choses quand on a soi-même tant cherché sans trouver, et quand
+finalement on s'en tient au doute. Les martyrs manquent d'ironie et
+c'est là un défaut impardonnable, car sans l'ironie le monde serait
+comme une forêt sans oiseaux; l'ironie c'est la gaieté de la réflexion
+et la joie de la sagesse. Que vous dirai-je encore? J'accuserai les
+martyrs de quelque fanatisme; je soupçonne entre eux et leurs bourreaux
+une certaine parenté naturelle et je me figure qu'ils deviennent
+volontiers bourreaux dès qu'ils sont les plus forts. J'ai tort, sans
+doute. Pourtant l'histoire me donne raison. Elle me montre Calvin entre
+les bûchers qu'on lui prépare et ceux qu'il allume; elle me montre Henry
+Estienne échappé à grand'peine aux bourreaux de la Sorbonne et leur
+dénonçant Rabelais comme digne de tous les supplices.
+
+Et pourquoi Rabelais se serait-il livré «aux diables engipponnés»? Il
+n'avait point une foi dont il pût témoigner dans les flammes. Il n'était
+pas plus protestant que catholique, et s'il avait été brûlé à Genève ou
+à Paris ç'eût été par suite d'un fâcheux malentendu. Au fond--et M.
+Stapfer le dit fort bien--Rabelais n'était ni un théologien ni un
+philosophe, il ne se connaissait aucune des belles idées qu'on lui a
+trouvées depuis. Il avait le zèle sublime de la science, et pourvu qu'il
+étudiât à son aise la médecine, la botanique, la cosmographie, le grec
+et l'hébreu, il se tenait satisfait, louait Dieu et ne haïssait
+personne, hors les diables engipponnés. Cette ardeur de connaître
+enflammait alors les plus nobles esprits. Les trésors des lettres
+antiques exhumés de la poussière des cloîtres étaient remis au jour,
+illustrés par de savants éditeurs, multipliés sous les presses des
+imprimeurs de Venise, de Bâle et de Lyon. Rabelais publia pour sa part
+quelques manuscrits grecs. Comme ses contemporains, il admirait
+pêle-mêle tous les ouvrages des anciens. Sa tête était un grenier où
+s'empilaient Virgile, Lucien, Théophraste, Dioscoride, la haute et la
+basse antiquité. Mais surtout il était médecin, médecin errant et
+faiseur d'almanachs. Le _Gargantua_ et le _Pantagruel_ ne tinrent pas
+plus de place dans sa vie que le _Don Quichotte_ dans celle de
+Cervantes, et le bon Rabelais fit son chef-d'oeuvre sans le savoir, ce
+qui est généralement la manière dont on fait les chefs-d'oeuvre. Il n'y
+faut qu'un beau génie, et la préméditation n'y est pas du tout
+nécessaire. Aujourd'hui qu'il y a une littérature et des moeurs
+littéraires, nous vivons pour écrire, quand nous n'écrivons pas pour
+vivre. Nous prenons beaucoup de peine, et pendant que nous nous
+efforçons de bien faire, la grâce nous échappe avec le naturel. Pourtant
+la plus grande chance qu'on ait de faire un chef-d'oeuvre (et je
+confesse qu'elle est petite) c'est de ne s'y point préparer, d'être sans
+vanité littéraire et d'écrire pour les muses et pour soi. Rabelais fit
+candidement un des plus grands livres du monde.
+
+Il s'y divertit beaucoup. Il n'avait ni plan d'aucune sorte, ni idée
+quelconque. Son intention était d'abord de donner une suite à un conte
+populaire qui amusait les bonnes femmes et les laquais. Il n'y réussit
+pas du tout et ce qu'il avait préparé pour la canaille fut le régal des
+meilleurs esprits. Voilà qui déconcerte la sagesse humaine, laquelle
+d'ailleurs est toujours déconcertée.
+
+Rabelais fut, sans le savoir, le miracle de son temps. Dans un siècle de
+raffinement, de grossièreté et de pédantisme il fut incomparablement
+exquis, grossier et pédant. Son génie trouble ceux qui lui cherchent des
+défauts. Comme il les a tous, on doute avec raison qu'il en ait aucun.
+Il est sage et il est fou; il est naturel et il est affecté; il est
+raffiné et il est trivial; il s'embrouille, s'embarrasse, se contredit
+sans cesse. Mais il fait tout voir et tout aimer. Par le style, il est
+prodigieux et, bien qu'il tombe souvent dans d'étranges aberrations, il
+n'y a pas d'écrivain supérieur à lui, ni qui ait poussé plus avant l'art
+de choisir et d'assembler les mots. Il écrit comme on se promène, par
+amusement. Il aime, il adore les mots. C'est merveille de voir comme il
+les enfile. Il ne sait, il ne peut s'arrêter. Ce montreur de géants est
+en tout démesuré. Il a des kyrielles prodigieuses de noms et
+d'adjectifs. Si les fouaciers, par exemple, ont une dispute avec les
+bergers, ceux-ci seront appelés:
+
+«Trop diteux, breschedens, plaisans rousseaux, galliers, chienlicts,
+averlans, limes sourdes, faitnéans, friandeaux, bustarins,
+traîne-gaînes, gentilz flocquets, copieux, landores, malotrus, dendins,
+besugars, tezés, gaubregeux, goguelus, claquedens... et autres telz
+épithètes diffamatoires.»
+
+Et notez que je n'ai pas tout mis. Parfois c'est le son des mots qui
+l'excite et l'amuse comme une mule qui court au bruit des grelots.
+
+Il se plaît à des allitérations puériles: «Au son de ma musette mesuray
+les musarderies des musards.»
+
+Lui, si bon artisan du parler maternel, lui, dont la langue a la saveur
+de la terre natale, tout à coup il se met à parler grec et latin en
+français, comme l'écolier limousin qu'il avait raillé tout en l'admirant
+peut-être en secret, car c'est un des caractères de ce grand railleur de
+chérir ce dont il se moque. Et le voilà qui appelle une chienne en
+chaleur une _lyrisque orgoose_ et une jument borgne une _esgue orbe_.
+Nos symbolistes, M. de Régnier et M. Jean Moréas lui-même, n'ont pas
+imaginé, que je sache, de plus rares vocables. Mais il y met, le bon
+Rabelais, une belle humeur et un sans façon tels qu'on ne peut que
+s'amuser de cela avec lui. Dans ses heureux moments, il a le style le
+plus magnifique et le plus charmant. Quelle phrase plus agréable que
+celle-ci, tirée un peu au hasard du livre III, et qui se rapporte à la
+politique à suivre avec les peuples récemment conquis?
+
+ Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, bercer,
+ esjouir. Comme arbre nouvellement planté, les fault appuyer,
+ asseurer, défendre de toutes vimères, injures et calamités.
+ Comme personne sauvée de longue et forte maladie et venant à
+ convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer.
+
+La phrase est-elle simple? c'est Perrette en cotillon court. Rien de
+plus alerte que les lamentations de Gargantua pleurant la mort de sa
+femme Badbec. Car Rabelais est comme la nature. La mort n'altère pas sa
+joie immense.
+
+«Ma femme est morte. Eh bien! par Dieu, je ne la ressusciteray pas par
+mes pleurs; elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieulx
+n'est; elle prie Dieu pour nous; elle est bien heureuse; elle ne se
+soucie plus de nos misères et calamités: autant nous en pend à l'oeil.
+Dieu gard le demourant! Il me fault penser d'en trouver une autre.»
+
+Voulez-vous, pour finir, le récit de l'aventure qui termina la vie du
+prêtre Tappecu? L'art du conteur n'ira jamais au delà.
+
+ La poultre, tout effrayée, se mit au trot, à petz, à bondz et au
+ gualop; à ruades, fressurades, doubles pédales et pétarrades;
+ tant qu'elle rua bas Tappècoue, quoy qu'il se tint à l'aube du
+ bast de toutes ses forces. Ses estrivières estoient de cordes:
+ du cousté hors le montonoir son soulier fenestré estoit si fort
+ entortillé qu'il ne le put oncques tirer. Ainsi estoit traisné à
+ escorchecul par la poultre, toutjours multipliante en ruades
+ contre luy, et fourvoyante de peur par les hayes, buissons et
+ fossés. De mode qu'elle luy cobbit toute la teste, si que la
+ cervelle en tomba près la croix Osanière, puis, les bras en
+ pièces, l'un çà, l'autre là, les jambes de mesmes; puis des
+ boyaux fit un long carnaige, en sorte que la poultre au couvent
+ arrivante, de luy ne pertoit que le pied droit et soulier
+ entortillé. (IV, 13.)
+
+Que cela est dit! et comme une énorme joie est répandue sur cette scène
+de carnage, dont l'exagération même détruit l'horreur. Aimons donc, avec
+M. Stapfer, le «docte et gentil Rabelais», pardonnons-lui ses
+plaisanteries de curé et disons qu'en somme il fut bon et bienfaisant.
+
+BARBEY D'AUREVILLY
+
+
+J'aurais bien de la peine à me faire une idée juste de Barbey
+d'Aurévilly. Je l'ai toujours vu. C'est pour moi un souvenir d'enfance,
+comme les statues du pont d'Iéna au pied desquelles je jouais au
+cerceau, du temps qu'on cueillait encore des bouillons blancs, des
+trèfles et des coucous sur les pentes sauvages et fleuries du Trocadéro.
+Je n'avais aucune opinion particulière sur ces statues-là; je voyais
+vaguement que c'étaient des hommes qui tenaient par la bride des chevaux
+de pierre. Je ne savais point si elles étaient belles ou laides, mais je
+sentais bien qu'elles étaient enchantées comme la lumière du ciel qui me
+baignait délicieusement, comme les souffles salubres de l'air que je
+respirais avec joie, comme les arbres des quais déserts, comme les eaux
+riantes de la Seine, comme le monde entier. Oh! je sentais bien cela;
+mais je ne me doutais pas que l'enchantement était en moi, et que
+c'était moi, si petit, qui remplissait d'une radieuse allégresse
+l'immense univers. Il faut vous dire qu'à neuf ans la subjectivité des
+impressions m'échappait totalement. Je goûtais sans effort la bonté des
+choses. Le mythe du paradis terrestre est d'une grande vérité, et je ne
+suis pas surpris qu'il soit entré profondément dans la conscience des
+peuples. Il est bien vrai que nous recommençons tous à notre tour
+l'aventure d'Adam, que nous nous éveillons à la vie dans le paradis
+terrestre et que notre enfance s'écoule dans l'aménité d'un frais Éden.
+J'ai vu, en ces heures bénies, des chardons qui poussaient sur des tas
+de pierres, dans des ruelles ensoleillées où chantaient les oiseaux, et,
+je vous le dis en vérité, c'était le paradis. Il était situé, non pas
+entre les quatre fleuves de l'Écriture, mais sur les collines de
+Chaillot et sur les berges de la Seine. Croyez-moi, c'est là une
+différence qui n'importe guère. Le paradis des petits citadins est plein
+de pierres taillées par les hommes: il n'en est pas moins inondé de
+mystère et de délices.
+
+Mes premières rencontres avec M. d'Aurévilly datent de cet âge
+paradisiaque. Ma grand'mère, qui le connaissait un peu et qu'il étonnait
+beaucoup, me le montrait, dans nos promenades, comme une singularité. Ce
+monsieur, coiffé sur l'oreille d'un chapeau à rebords de velours
+cramoisi, et qui, la taille serrée dans une redingote à jupe bouffante,
+allait, battant de sa cravache le galon d'or de son pantalon collant, ne
+m'inspirait aucune réflexion, car mon penchant naturel était de ne point
+rechercher les causes des choses. Je regardais et aucune pensée ne
+troublait la limpidité de mon regard. J'étais content seulement qu'il y
+eût des personnes aisément reconnaissables. Et certes M. d'Aurévilly
+était de celles-là. Je lui en gardais, d'instinct, une sorte d'amitié.
+Je l'unissais, dans ma sympathie, à un invalide qui marchait sur deux
+jambes de bois avec deux bâtons, et qui me disait bonjour, le nez
+barbouillé de tabac; à un vieux professeur de mathématiques, manchot,
+qui, la face rubiconde, souriait à ma bonne dans sa barbe de satyre, et
+à un grand vieillard, vêtu de toile à matelas depuis la mort tragique de
+son fils. Ces quatre personnes-là avaient pour moi, sur toutes les
+autres, l'avantage d'être parfaitement distinctes, et j'étais content de
+les distinguer. Encore, à l'heure qu'il est, je ne peux pas tout à fait
+détacher M. d'Aurévilly du souvenir du professeur, de l'invalide et du
+fou qu'il est allé retrouver dans le monde des ombres. Pour moi, ils
+faisaient partie tous quatre des monuments de Paris, comme les statues
+du pont d'Iéna. Il y avait cette différence qu'ils marchaient et que les
+statues ne marchaient point. Quant au reste, je n'y songeais pas. Je ne
+savais pas bien ce que c'était que la vie--et, après y avoir songé
+beaucoup depuis, j'avoue que je ne suis guère plus avancé.
+
+Une douzaine d'années s'étant passées avec facilité, je rencontrai par
+aventure, une nuit d'hiver, dans la rue du Bac, M. d'Aurévilly qui
+cheminait en compagnie de Théophile Sylvestre. J'étais avec un ami qui
+me présenta. Sylvestre faisait l'apologie de saint Augustin en jurant
+comme un diable. Il frappait avec le fer de sa canne la bordure du
+trottoir. Barbey l'imita, fit jaillir des étincelles et s'écria:
+
+--Nous sommes les cyclopes du pavé!
+
+Il disait cela de sa belle voix grave et profonde. Ayant perdu ma
+première candeur, j'avais de grandes envies de comprendre; je cherchai
+le sens de ces paroles sans pouvoir le découvrir et j'en éprouvai un
+véritable malaise.
+
+Il m'était donné de voir M. d'Aurévilly un moment à toutes les époques
+de ma vie. J'ai eu l'honneur de lui faire visite dans sa petite chambre
+de la rue Rousselet, où il a vécu trente ans dans une noble pauvreté et
+où il est mort entouré des soins d'une personne angélique.
+
+Cette rue Rousselet, étroite, sale, bordée de jardins, est pleine de
+souvenirs chers au coeur du vrai Parisien. C'est là que madame de la
+Sablière vint loger quand, ayant renoncé au monde, elle se voua au
+service des malades. Cette charmante femme, qui avait aimé beaucoup de
+choses dans la vie, n'apporta à Dieu dans sa pénitence, que les ruines
+de son coeur et de sa beauté; elle lui vint sans jeunesse, abandonnée de
+son amant et le sein déjà mordu par le cancer qui devait la dévorer.
+
+À vingt pas de la chambre où l'amie de La Fare pleurait, il y a deux
+cents ans, sur les ruines encore fumantes de sa vie brûlée, devant une
+fenêtre ouverte sur les jardins des frères de Saint-Jean-de-Dieu, j'ai
+jeté bien des paroles toutes fraîches de jeunesse et d'espérance. C'est
+là qu'habitait mon ami Adolphe Racot, alors plein de rêves et de
+projets, cordial, bon, vigoureux, et que le journalisme et les gros
+romans ont tué. Il est mort récemment assommé comme un boeuf. Mais, en
+ce temps-là, l'infini était devant nous. De cette fenêtre, nous voyions
+la maison où François Coppée composait, dans un petit jardin, des vers
+vrais, simples, aimables comme lui-même. Paul Bourget y était assidu. Il
+sortait du collège, le front assombri de métaphysique sous sa chevelure
+d'adolescent. Coppée et Bourget fréquentaient Barbey d'Aurévilly et lui
+apportaient cette chose délicieuse: une jeune admiration. Le parfum des
+fleurs qui descendait des vieux murs, la jeunesse, la poésie, l'art! Ô
+charmantes images de la vie! Ô rue Rousselet!
+
+Barbey d'Aurévilly, vêtu de rouge dans sa pauvre chambre fanée et nue,
+se dressait superbe et magnifique. Il fallait l'entendre quand il
+disait, mensonge touchant:
+
+--J'ai envoyé mes meubles et mes tapisseries à la campagne!
+
+Sa conversation était éblouissante d'images et d'un tour unique.
+
+--Vous savez, cet homme qui se met en espalier, sur son mur, au
+soleil... Je tisonne dans vos souvenirs pour les ranimer... Vous
+regardez la lune, mademoiselle: c'est l'astre des polissons... Vous
+l'avez vu, terrible, la bouche ébréchée comme la gueule d'un vieux
+canon... Il est heureux pour Notre Seigneur Jésus-Christ qu'il soit un
+dieu; comme homme il eût manqué de caractère: il n'était pas râblé comme
+Annibal... Je me suis enroué en écoutant cette dame... J'ai aimé deux
+mortes dans ma vie...
+
+Tout cela dit d'une voix grave, avec je ne sais quoi d'effroyablement
+satanique et d'adorablement enfantin.
+
+Et c'était un vieux monsieur du meilleur ton, d'une belle politesse, à
+grandes formes. C'est tout ce que je puis vous dire: il est trop mêlé à
+mes souvenirs, sa mort est trop récente, je suis trop étonné de l'idée
+de ne plus le revoir, pour essayer quoi que ce soit qui ressemble à un
+portrait.
+
+Il était extraordinaire, sans doute; mais, comme Henri IV sur le pont
+Neuf ou le palmier de la Samaritaine, il n'étonnait plus. Ses limousines
+doublées de velours rouge semblaient quelque chose, je ne dis pas
+d'ordinaire, mais de nécessaire.
+
+Au fond, et c'est ce qui le rendait tout à fait aimable, il n'a jamais
+cherché à étonner ni à amuser que lui-même. C'est pour lui seul qu'il
+portait des cravates de dentelle et des manchettes à la mousquetaire. Il
+n'éprouvait pas, comme Baudelaire, l'horrible tentation de surprendre,
+de contrarier, de déplaire. Ses bizarreries ne furent jamais
+malveillantes. Il était excentrique avec un heureux naturel.
+
+Il y a des parties obscures dans sa vie: on dit qu'il fut pendant
+quelque temps l'associé d'un marchand d'objets religieux du quartier
+Saint-Sulpice. Je ne sais si cela est vrai. Mais je le voudrais. Il me
+plairait que ce templier eût vendu des chasubles. J'y trouverais une
+revanche amusante de la réalité sur la convention. Un soir, voilà une
+quinzaine d'années, je vis un vieux tragédien de l'Odéon qui, le front
+ceint du bandeau royal et le sceptre à la main, représentait Agamemnon.
+J'éprouvai une joie perverse à penser que le roi des rois avait épousé
+une ouvreuse du théâtre. Il y aurait un plaisir beaucoup plus exquis à
+se figurer Barbey d'Aurévilly recevant des commandes de lingerie
+ecclésiastique.
+
+Une chose merveilleuse, quand on y songe, ce n'est pas que M.
+d'Aurévilly ait vendu des surplis, c'est qu'il ait fait de la critique.
+Un jour, Baudelaire, qu'il avait traité de criminel et de grand poète,
+le vint trouver et, déguisant son entière satisfaction, lui dit:
+
+--Monsieur, vous avez attaqué mon caractère. Si je vous demandais
+raison, je vous mettrais dans une situation délicate, car, étant
+catholique, vous ne pouvez vous battre.
+
+--Monsieur, répondit Barbey, j'ai toujours mis mes passions au-dessus de
+mes convictions. Je suis à vos ordres.
+
+Il se flattait un peu en parlant de ses passions. Mais il faut lui
+rendre cette justice qu'il n'hésita jamais à mettre ses fantaisies
+au-dessus de la raison. Sa critique est, en douze volumes, ce que le
+caprice a inspiré de plus extravagant. Elle est emportée et furieuse,
+pleine d'injures, d'imprécations, d'exécrations et d'excommunications.
+Elle fulmine sans cesse. Au demeurant, la plus innocente créature du
+monde. Là encore, M. d'Aurévilly est sauvé par son bon génie, par son
+enfantillage heureux. Il écrit comme un ange et comme un diable, mais il
+ne sait ce qu'il dit.
+
+Quant à ses romans, ils comptent parmi les ouvrages les plus singuliers
+de ce temps, et il y en a deux pour le moins qui sont, dans leur genre,
+des chefs-d'oeuvre: je veux parler de l'_Ensorcelée_ et du _Chevalier
+Destouches_.
+
+On sait que le _Chevalier Destouches_ contient le récit de plusieurs
+épisodes de la chouannerie normande. Or, le hasard me le fit lire par
+une lugubre nuit d'hiver dans cette petite ville de Valognes qui y est
+décrite. J'en reçus une impression très forte. Je crus voir renaître
+cette ville rétrécie et morte. Je vis les figures à la fois héroïques et
+brutales des hobereaux repeupler ces hôtels noirs, silencieux, aux toits
+affaissés, que la moisissure dévore lentement. Je crus entendre siffler
+les balles des brigands parmi les plaintes du vent. Ce livre me donna le
+frisson.
+
+Le style de Barbey d'Aurévilly est quelque chose qui m'a toujours
+étonné. Il est violent et il est délicat, il est brutal et il est
+exquis. N'est-ce pas Saint-Victor qui le comparait à ces breuvages de la
+sorcellerie où il entrait à la fois des fleurs et des serpents, du sang
+de tigre et du miel? C'est un mets d'enfer; du moins, il n'est pas fade.
+
+Quant à la philosophie de Barbey, qui fut le moins philosophe des
+hommes, c'était à peu près celle de Joseph de Maistre. Il n'y ajouta
+guère que le blasphème. Il affirmait sa foi en toute rencontre, mais
+c'est par le blasphème qu'il la confessait de préférence. L'impiété chez
+lui semble un condiment à la foi. Comme Baudelaire, il adorait le péché.
+Des passions il ne connut jamais que le masque et la grimace. Il se
+rattrapait sur le sacrilège et jamais croyant n'offensa Dieu avec tant
+de zèle. N'en frissonnez pas. Ce grand blasphémateur sera sauvé. Il
+garda dans son audace impie de tambour-major et de romantique une divine
+innocence, une sainte candeur qui lui feront trouver grâce devant la
+sagesse éternelle. Saint Pierre dira en le voyant: «Voici M. Barbey
+d'Aurévilly. Il voulut avoir tous les vices, mais il n'a pas pu, parce
+que c'est très difficile et qu'il y faut des dispositions particulières;
+il eût aimé à se couvrir de crimes, parce que le crime est pittoresque;
+mais il resta le plus galant homme du monde, et sa vie fut quasi
+monastique. Il a dit parfois de vilaines choses, il est vrai; mais,
+comme il ne les croyait pas et qu'il ne les faisait croire à personne,
+ce ne fut jamais que de la littérature, et la faute est pardonnable.
+Chateaubriand qui, lui aussi, était de notre parti, se moqua de nous
+dans sa vie beaucoup plus sérieusement.»
+
+
+
+
+PAUL ARÈNE[7]
+
+
+[Note 7: _La Chèvre d'or_, 1 volume (Bibliothèque de l'_Illustré
+moderne_).]
+
+«Je vins au monde au pied d'un figuier, un jour que les cigales
+chantaient.» C'est ce que rapporte de sa naissance, Jean des Figues,
+dont M. Paul Arène a conté l'histoire ingénue. Un jour, quand M. Paul
+Arène aura sa légende, on dira que c'est ainsi qu'il naquit lui-même, au
+chant des cigales, tandis que les figues-fleurs, s'ouvrant au soleil,
+égouttaient leur miel sur ses lèvres. On ajoutera, pour être vrai, qu'il
+avait comme Jean des Figues, la main fine et l'âme fière, et l'on
+gravera une cigale sur son tombeau, de goût presque antique, afin
+d'exprimer qu'il était naturellement poète et qu'il aimait le soleil.
+
+Il aime le soleil et tout ce que baigne le soleil. Son style clair et
+chaud a, dans son élégante sécheresse, cette saveur de pierre à fusil
+que le soleil donne aux vins qu'il mûrit avec amour. Il faut placer M.
+Paul Arène à côté de M. Guy de Maupassant et ces deux princes des
+conteurs auront pour emblème le premier l'olive, le second la pomme.
+Ainsi, le sol de notre adorable patrie nous offre ici les lignes pures
+des horizons bleus; là de grasses prairies sous un doux ciel humide, et
+l'art reproduit, par les nuances de la langue et du style, cette
+diversité charmante. Et la montagne, la côte, la forêt, la lande ont
+aussi leurs peintres, leurs poètes, leurs conteurs. On pourrait faire
+une bien belle étude sur la géographie littéraire de la France[8].
+
+[Note 8: Mais n'avons-nous pas déjà un bien agréable livre de M. Charles
+Fuster, _les Poètes du Clocher_.]
+
+La Provence a ses félibres qui chantent en provençal. Je ne leur en fais
+pas un reproche: il ne faut pas demander à tous les oiseaux de chanter
+de la même manière. J'admire infiniment Mistral et s'il m'arrive de
+regretter que le doux poème de _Mireille_ ne soit pas écrit dans le
+dialecte de l'Île de France, c'est parce que je le comprendrais mieux et
+le goûterais plus naturellement. Il n'y a là que de l'égoïsme. La
+patriotisme n'est pas l'ennemi des dialectes et l'unité de la France
+n'est point menacée par les chansons des félibres.
+
+Mais, puisque M. Paul Arène parle le français, et le meilleur, j'en
+profite pour l'entendre et le goûter. D'ailleurs, M. Arène est un
+Provençal très parisien. On le rencontre plus souvent sous les platanes
+du jardin du Luxembourg que dans les plaines de la Camargue, où
+passaient les chevaux sarrasins. Il a des tendresses infinies pour les
+vieux pavés de la place de l'Odéon, et si on lui en faisait un reproche,
+il répondrait sans doute qu'il ne voit jamais si bien les maigres
+feuilles des amandiers se découper dans l'azur de son ciel natal que
+l'hiver, à Paris, dans les brumes du soir et à travers la fumée de sa
+pipe. Ce serait bien vrai. On ne sait parler de ce qu'on aime que
+lorsqu'on ne l'a plus, et tout l'art du poète n'est que d'assembler des
+souvenirs et de convier des fantômes. Aussi y a-t-il une tristesse
+attachée à tout ce que nous écrivons. Je ne parle, bien entendu, que de
+ce qui est senti. Le reste n'est qu'un vain son.
+
+Voilà pourquoi M. Paul Arène, qui parle si bien de sa belle province,
+«la gueuse parfumée», fréquente dans le quartier Latin, où tout le monde
+le connaît de vue. Il va tout d'une pièce, à tout petits pas, l'oeil vif
+sur un visage immobile, et l'on ne peut s'empêcher de songer que ce
+petit homme raide et tranquille, devait avoir l'air assez crâne, en
+1870, dans sa vareuse de capitaine de mobiles. C'est un Méridional
+contenu, dont l'abord étonne.
+
+On n'a jamais vu bouger un muscle de son visage. Même quand il parle, sa
+face au front large, à la barbe pointue, reste silencieuse. Il a l'air
+de sa propre image modelée et peinte par un maître. Avec cela un tour de
+conversation vif, rapide, exquis, et cet art souverain, qu'il montre
+aussi dans ses livres, de s'arrêter à point et de ne pas trop achever.
+Enfin, une figure tout à fait originale.
+
+La dernière fois que j'ai rencontré M. Paul Arène, il s'en allait en
+pèlerinage au tombeau de Florian et prenait le chemin de fer, tout seul
+de sa bande, moins pour se conformer aux usages des félibres exilés
+parmi nous que pour se contenter par un brin de campagne. Il faisait du
+soleil; le ciel se montrait gai, spirituel, comme il n'est que sur les
+coteaux des environs de Paris; et les bois de Sceaux, ce jour-là,
+devaient être bien jolis. Florian est un saint qu'on ne chôme qu'au
+printemps, en fredonnant _Plaisirs d'amour_. M. Paul Arène lui est
+dévot. Il l'aime parce que le chevalier de Florian rappelle beaucoup de
+coquets souvenirs d'antan. Sa mémoire est transparente, et l'on voit au
+travers voltiger des couples de tourterelles, et des bergères nouer des
+guirlandes de fleurs autour de leurs houlettes. Que les dames
+d'autrefois, si charmantes sous la poudre et dans leur robe à ramages,
+aient aimé dans des bosquets et puis qu'elles soient mortes, cela est
+naturel et pourtant cela donne à songer aux poètes et c'est un sujet qui
+a inspiré à l'auteur de _Jean des Figues_ quelques pages dont je goûte
+plus que tout la grâce mélancolique et la tristesse voluptueuse. Un des
+caractères singuliers de ce conteur est de s'attacher au passé et de
+garder aux morts une amitié douce. Il les mêle aux vivants et c'est un
+des charmes de ses récits.
+
+Dans _la Chèvre d'or_, par exemple, les ombres des aïeux flottent comme
+des nuées sur les acteurs du drame. Je viens de lire ce livre ravissant,
+ces pages agrestes et fines, ces scènes simples, d'un style pur, et je
+me sens encore environné d'images idylliques et parfumé de thym. Il n'y
+a guère que les poètes grecs pour donner une impression de cette nature.
+Et qu'on ne s'y trompe pas: la familiarité gracieuse, l'élégante
+précision, la rusticité noble, toute la manière enfin de ce récit est
+plus près qu'on ne croit de la beauté antique. Je trouve aussi beaucoup
+de sens dans cette histoire d'un savant qui touche à la quarantaine et
+qui, curieux sans ambition, poète sans orgueil, rêveur sans trouble, va
+chercher dans un petit village rocheux de la côte de Provence le
+souvenir des Sarrasins qui l'ont bâti, fouille un vieux grenier encombré
+de parchemins illisibles et devient amoureux d'une belle jeune fille.
+Adieu les Arabes! adieu l'émir et les magies de l'Orient! Il ne voit
+plus que le profil jeune, les formes graciles et pures de Norette. Il
+l'aime peu à peu, par insensible et profonde influence. Pour concilier
+la science et son amour, il veut que Norette soit d'origine sarrasine.
+Cela est bien possible. Mais, telle qu'il la dépeint, elle apparaît à
+ceux qui n'ont aucun préjugé ethnographique dans la grâce svelte d'une
+figurine de Tanagra.
+
+C'est la chèvre de Norette, cette chèvre d'or, dont la clochette
+d'argent, couverte de signes mystérieux, doit révéler la placé d'un
+trésor caché. Mais finalement il ne reste de trésor que les yeux noirs,
+les lèvres rouges et le sein gonflé de Norette.
+
+Qu'est-ce que la science et qu'est-ce que la richesse au prix du sourire
+d'une belle enfant? Et le conte finit par les noces de Norette. Le beau
+conte, et qui se termine si heureusement! Pourvu que le mari de Norette,
+après la lune de miel, ne se remette pas à chercher le trésor! Il y
+perdrait la joie du coeur et la paix de l'âme. Plutôt, puisqu'il ne peut
+rester toujours sous le doux étonnement de la beauté de Norette, plutôt
+qu'il fouille de nouveau dans le grenier aux parchemins et qu'il y
+cherche des vieux noms et des vieilles dates! Qu'il compose l'histoire
+du Puget-Maure sous la domination arabe. C'est un beau sujet et propre à
+remplir la longue paix des soirs. Un vieux scoliaste a dit, je ne sais
+où, cette grave parole: «On se lasse de tout, excepté de comprendre.» La
+vérité est que tout vaut mieux que de songer à soi-même et de considérer
+sa propre condition. C'est pourquoi il y a d'honnêtes gens qui étudient
+les poids et mesures des Assyriens ou la procédure civile en Égypte sous
+les Lagides, ce qui est une grande preuve de la mélancolie de vivre.
+Heureusement qu'il y a aussi, pour charmer la vie, des contes comme _la
+Chèvre d'or_.
+
+Je n'en veux détacher qu'une page, si belle et d'un si grand style que
+je n'en sais pas de meilleure dans aucun conteur. C'est l'histoire,
+rapportée par le curé du Puget, _des deux qui sont morts_.
+
+ Vers l'année 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar, se
+ trouvèrent en rivalité pour épouser une cousine. Non qu'ils
+ l'aimassent. Elle était, il est vrai, admirablement belle; mais,
+ aussi pauvres l'un que l'autre, s'étant ruinés, l'aîné à faire
+ ses caravanes sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon, sous
+ prétexte d'étudier la médecine, c'est surtout le secret du
+ trésor qu'ils désiraient d'elle. Aucun ne voulait céder. Ils se
+ querellèrent et le cadet souffleta l'aîné.
+
+ Puis, sans que personne les vit, un soir, tous deux Caïn, tous
+ deux Abel, ils allèrent dans la montagne du côté de la chapelle
+ que déjà un ermite gardait.
+
+ Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que quelqu'un frappait
+ de grands coups à sa porte, et, s'éveillant, il entendit crier:
+ «Au secours! j'ai tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à
+ la clarté des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un jeune homme
+ étendu, dont un cavalier plus âgé, mais lui ressemblant
+ singulièrement, soutenait la tête.
+
+ Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et, quand
+ le jeune homme fut mort, le cavalier, qui se tenait debout
+ appuyé au mur, dit: «Mon père, il est grand temps que vous me
+ confessiez aussi!» Alors l'ermite, se retournant, vit sur son
+ pourpoint ensanglanté le manche d'un long poignard qu'il s'était
+ planté dans la poitrine. Et quand il fut confessé, le cavalier
+ retira la lame et se coucha dans l'herbe à côté de l'autre, dont
+ il baisait, en pleurant, les cheveux et les yeux.
+
+ Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacés si
+ étroitement que, pour séparer leurs cadavres, il aurait fallu
+ briser les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans
+ la même fosse, et une messe fut fondée pour l'âme des deux qui
+ sont morts.
+
+Je le dis et le redis: je n'avais jamais lu un livre moderne qui me
+donnât autant que _la Chèvre d'or_ l'idée de la beauté antique, de la
+poésie grecque dans sa jeune fleur et sa fraîche nouveauté. Je n'étais
+point seul à sentir ainsi, car un de mes amis, à qui j'avais prêté le
+livre, me le renvoya avec cette épigramme de Méléagre écrite de sa main
+au crayon sur la dernière page:
+
+«Enivrée de gouttes de rosée, tu modules, ô cigale, un chant rustique
+qui charme la solitude, et, sur les feuilles où tu te poses, tu imites,
+avec tes pattes dentelées, sur ta peau luisante, les accords de la lyre.
+Oh! je t'en prie, chante aux Nymphes des bois quelque chanson digne de
+Pan, afin qu'ayant échappé à l'amour je goûte un doux sommeil ici couché
+à l'ombre de ce beau platane.»
+
+
+
+
+LA MORALE ET LA SCIENCE
+
+M. PAUL BOURGET[9]
+
+[Note 9: _Le Disciple_, 1. vol. in-18.]
+
+
+I
+
+M. Paul Bourget a une qualité d'esprit fort rare chez les écrivains
+voués aux oeuvres d'imagination. Il a l'esprit philosophique. Il sait
+enchaîner les idées et conduire très longtemps sa pensée dans
+l'abstrait. Cette qualité est sensible, non seulement dans ses études
+critiques, mais aussi dans ses romans et même dans ses vers lyriques.
+Par le tour général de l'intelligence, par la méthode, il se rattache à
+l'école de M. Taine, pour qui il professe une juste admiration, et il
+n'est pas sans quelque parenté intellectuelle avec M. Sully Prudhomme,
+son aîné dans la poésie.
+
+Mais il s'en faut qu'il ait dédaigné, comme le poète du _Bonheur_, le
+monde des apparences. Il a paru curieux, au contraire, de toutes les
+formes et de toutes les couleurs changeantes que revêt la vie à nos
+yeux. Et ce goût d'unir le concret à l'abstrait est si bien dans sa
+nature que, tout jeune, il le laissait voir dans ses conversations avant
+de le montrer dans ses livres. Nous sommes cinq ou six à garder dans les
+souvenirs de notre première jeunesse ces entretiens du soir, sous les
+grands arbres de l'avenue de l'Observatoire, ces longues causeries du
+Luxembourg auxquelles Paul Bourget, presque adolescent encore, apportait
+ses fines analyses et ses élégantes curiosités. Déjà partagé entre le
+culte de la métaphysique et l'amour des grâces mondaines, il passait
+aisément dans ses propos de la théorie de la volonté aux prestiges de la
+toilette des femmes, et faisait pressentir les romans qu'il nous a
+donnés depuis. Il avait plus de philosophie qu'aucun de nous et
+l'emportait communément dans ces nobles disputes que nous prolongions
+parfois bien avant dans la nuit.
+
+Que de fois nous avons reconstruit le monde, dans le silence des avenues
+désertes, sous l'assemblée des étoiles! Et maintenant, ces mêmes étoiles
+entendent les disputes d'une nouvelle jeunesse qui construit l'univers à
+son tour. Ainsi les générations recommencent à travers les âges les
+mêmes rêves sublimes et stériles. Il y a dix-huit ans, j'ai déjà eu
+l'occasion de le dire ici, nous étions déterministes avec enthousiasme.
+Il y avait bien parmi nous un ou deux néo-catholiques. Mais ils étaient
+pleins d'inquiétude. Au contraire, les fatalistes déployaient une
+confiance sereine qu'ils n'ont pas gardée, hélas! Nous savons bien
+aujourd'hui que ce roman de l'univers est aussi décevant que les autres,
+mais alors les livres de Darwin étaient notre bible; les louanges
+magnifiques par lesquelles Lucrèce célèbre le divin Épicure nous
+paraissaient à peine suffisantes pour glorifier le naturaliste Anglais.
+Nous disions, nous aussi, avec une foi ardente: «Un homme est venu qui a
+affranchi l'homme des vaines terreurs». Je ne puis me défendre de
+rappeler une fois encore ces visites généreuses que, notre Darwin sous
+le bras, nous faisions à ce vieux Jardin des Plantes où M. Paul Bourget
+promène avec complaisance le héros de son nouveau roman, le philosophe
+Adrien Sixte. Pour moi, je pénétrais comme en un sanctuaire dans ces
+salles du Muséum encombrées de toutes les formes organiques, depuis la
+fleur de pierre des encrines et les longues mâchoires des grands
+sauriens primitifs jusqu'à l'échine arquée des éléphants et à la main
+des gorilles. Au milieu de la dernière salle s'élevait une Vénus de
+marbre, placée là comme le symbole de la force invincible et douce par
+laquelle se multiplient toutes les races animées. Qui me rendra
+l'émotion naïve et sublime qui m'agitait alors devant ce type délicieux
+de la beauté humaine? Je la contemplais avec cette satisfaction
+intellectuelle que donne la rencontre d'une chose pressentie. Toutes les
+formes organiques m'avaient insensiblement conduit à celle-ci, qui en
+est la fleur. Comme je m'imaginais comprendre la vie et l'amour! Comme
+sincèrement je croyais avoir surpris le plan divin! M. Paul Bourget,
+dans sa maturité précoce, n'avait pas de ces illusions. Mais il était
+tout en Spinosa. Si je me laisse aller au charme de ces souvenirs, si je
+vante les splendeurs de cette vie pauvre et libre, si je remonte ainsi
+le courant précipité de dix-huit années, on m'excusera, car j'y trouve
+déjà les germes et la semence des idées qui, mûries lentement, forment
+le nouvel ouvrage de M. Paul Bourget.
+
+L'existence paisible de M. Adrien Sixte, décrite dans le premier
+chapitre, rappelle, par plus d'un trait, la vie de Spinosa racontée par
+Jean Colérus dont M. Bourget aimait jadis à nous citer des pages:
+
+ Il loua sur le Pavilioengrogt une chambre chez le sieur Henri
+ Van der Spyck, où il prit soin lui-même de se fournir de ce qui
+ lui était nécessaire et où il vécut à sa fantaisie d'une manière
+ fort retirée.
+
+ Il est presque incroyable combien il a été sobre pendant ce
+ temps-là et bon ménager... Il avait grand soin d'ajuster ses
+ comptes tous les quartiers, ce qu'il faisait afin de ne dépenser
+ justement ni plus ni moins que ce qu'il avait à dépenser chaque
+ année...
+
+ Sa conversation était douce et paisible. Il savait admirablement
+ bien être le maître de ses passions. On ne l'a jamais vu ni fort
+ triste ni fort joyeux. Il savait se posséder dans sa colère, et,
+ dans les déplaisirs qui lui survenaient; il n'en paraissait rien
+ au dehors; au moins, s'il lui arrivait de témoigner son chagrin
+ par quelque geste ou par quelques paroles, il ne manquait pas de
+ se retirer aussitôt, pour ne rien faire qui fût contre la
+ bienséance. Il était d'ailleurs fort affable et d'un commerce
+ aisé, parlant souvent à son hôtesse, particulièrement dans le
+ temps de ses couches.
+
+ Pendant qu'il restait au logis, il n'était incommode à personne;
+ il y passait la meilleure partie de son temps tranquillement,
+ dans sa chambre. Il se divertissait quelquefois à fumer une pipe
+ de tabac. Ou bien lorsqu'il voulait se relâcher l'esprit un peu
+ plus longtemps, il cherchait des araignées qu'il faisait battre
+ ensemble.
+
+Ces traits sont touchants, parce qu'ils montrent la simplicité d'un très
+grand homme. M. Paul Bourget nous représente M. Adrien Sixte comme un
+Spinosa français de notre temps:
+
+ Il y avait quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre,
+ était venu s'établir dans une des maisons de la rue
+ Guy-de-la-Brosse... Il occupait un appartement de sept cents
+ francs de loyer, situé au quatrième étage... Dès son arrivée, le
+ philosophe avait demandé simplement au concierge une femme de
+ charge pour ranger son appartement et un restaurant d'où il fit
+ venir ses repas... Été comme hiver, M. Sixte s'asseyait à sa
+ table dès six heures du matin. À dix heures, il déjeunait,
+ opération sommaire et qui lui permettait de franchir à dix
+ heures et demi la porte du Jardin des Plantes... Un de ses
+ plaisirs favoris consistait dans de longues séances devant les
+ cages des singes et la loge de l'éléphant. (_Le Disciple_, pages
+ 7, 11, 16, etc.)
+
+Ce bonhomme est un des grands penseurs du siècle. Il a exposé la
+doctrine du déterminisme avec une puissance de logique et une richesse
+d'arguments que Taine lui-même et Ribot n'avaient point atteintes.
+
+M. Bourget nous donne le titre des ouvrages dans lesquels il expose son
+système. C'est l'_Anatomie de la volonté_, la _Théorie des passions_ et
+la _Psychologie de Dieu_. Bien entendu, ce dernier titre signifie, dans
+sa concision presque ironique: «Étude sur les divers états d'âme dans
+lesquels l'idée de Dieu a été élaborée.» M. Sixte ne suppose pas un seul
+instant la réalité objective de Dieu. L'absolu lui semble un non-sens,
+et il ne l'admet pas même à l'état d'inconnaissable. C'est là un des
+traits caractéristiques de sa philosophie. Son plus beau titre comme
+psychologue «consiste dans un exposé très nouveau et très ingénieux des
+origines animales de la sensibilité humaine». Voilà qui nous ramène à
+ces salles de zoologie comparée où je vous entraînais tout à l'heure
+comme dans un temple, devant cette Vénus, métamorphose suprême de
+l'innombrable série de forces aimantes. M. Sixte nous soumet à la
+nécessité avec une rigueur inexorable. Il tient la volonté pour une
+illusion pure: «Tout acte, dit-il, n'est qu'une addition. Dire qu'il est
+libre, c'est dire qu'il y a dans un total plus qu'il n'y a dans les
+éléments additionnées. Cela est aussi absurde en psychologie qu'en
+arithmétique.»
+
+Et ailleurs:
+
+«Si nous connaissions vraiment la position relative de tous les
+phénomènes qui constituent l'univers actuel, nous pourrions, dès à
+présent, calculer avec une certitude égale à celle des astronomes le
+jour, l'heure, la minute où l'Angleterre, par exemple, évacuera les
+Indes, où l'Europe aura brûlé son dernier morceau de houille, où tel
+criminel, encore à naître, assassinera son père, où tel poème, encore à
+concevoir, sera composé. L'avenir tient dans le présent comme toutes les
+propriétés du triangle tiennent dans sa définition.»
+
+Une telle philosophie ne saurait admettre la réalité du bien et du mal,
+du mérite et du démérite.
+
+«Toutes les âmes, dit Adrien Sixte, doivent être considérées par le
+savant comme des expériences instituées par la nature. Parmi ces
+expériences, les unes sont utiles à la société et l'on prononce alors le
+mot de vertu; les autres nuisibles, et l'on prononce le mot de vice ou
+de crime. Ces dernières sont pourtant les plus significatives, et il
+manquerait un élément essentiel à la science de l'esprit, si Néron, par
+exemple, ou tel tyran italien du XVe siècle n'avait pas existé.»
+
+Il ne considère plus l'humanité pensante que comme une substance propre
+à l'expérimentation psychologique. Il s'exprime de la sorte dans
+l'_Anatomie de le volonté_:
+
+«Spinosa se vantait d'étudier les sentiments humains, comme le
+mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue moderne
+doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques élaborées dans
+une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas aussi
+transparente, aussi maniable que celle des laboratoires.»
+
+Voilà à quel degré d'inhumanité le zèle sublime et monstrueux de la
+science a poussé cet homme simple, désintéressé, honnête, ce solitaire
+qui, par la pureté de sa vie, mériterait d'être appelé comme Littré, un
+saint laïque.
+
+Malheureusement il a un disciple, le jeune Robert Greslou, qui met en
+pratique les doctrines du grand homme. Très instruit, très intelligent,
+mû par un sensualisme cruel et par un orgueil implacable, atteint d'une
+névrose héréditaire, ce nouveau Julien Sorel, précepteur dans une
+famille noble d'Auvergne, séduit froidement et méthodiquement la soeur
+de son élève, la généreuse et romanesque Charlotte de Jussat, qui se
+donne à lui à la condition expresse qu'ils mourront ensemble. Il ne
+l'obtient qu'après avoir juré de s'empoisonner avec elle; et, quand elle
+s'est donnée, il refuse également et de la tuer et de mourir. Flétrie,
+indignée, désespérée, connaissant trop tard l'homme odieux à qui elle a
+fait le plus grand sacrifice qu'elle pouvait faire, la fière créature
+tient du moins sa promesse et s'empoisonne. Robert Greslou et Charlotte
+de Jussat font songer à deux noms qui n'ont été que trop publiés lors
+d'un procès récent. Le rapprochement s'imposait à ce point que M.
+Bourget lui-même a pris soin d'avertir le public que le plan de son
+roman était arrêté avant l'affaire de Constantine. Il n'est pas permis
+de mettre en doute une affirmation de M. Paul Bourget. Il n'est pas
+possible de contester sa sincérité quand il dit: «Je voudrais qu'il n'y
+eût jamais eu dans la vie réelle de personnages semblables, de près ou
+de loin, au malheureux _disciple_ qui donne son nom à ce roman.»
+D'ailleurs, je viens de montrer que ces idées sont portées dans son
+esprit depuis très longtemps. Il importe seulement de remarquer que le
+héros de M. Paul Bourget, qui épargne la vie de sa victime en même temps
+que la sienne propre, commet, en séduisant une jeune fille, plutôt une
+très mauvaise action qu'un crime proprement dit. Je n'ai pas à dire
+comment, accusé d'empoisonnement et acquitte par le jury, il est tué
+d'un coup de pistolet par le frère de la victime, un homme d'action,
+point psychologue du tout, un soldat.
+
+Le livre de M. Paul Bourget pose le problème: Certaines doctrines
+philosophiques, le déterminisme, par exemple, et le fatalisme
+scientifique, sont-elles par elles-mêmes dangereuses et funestes? Le
+maître qui nie le bien et le mal est-il responsable des méfaits de son
+disciple? On ne peut pas nier que ce ne soit là une grande question.
+
+Certaines philosophies qui portent en elles la négation de toute morale
+ne peuvent entrer dans l'ordre des faits que sous la forme du crime. Dès
+qu'elles se font acte, elles tombent sous la vindicte des lois.
+
+Je persiste à croire, toutefois, que la pensée a dans sa sphère propre,
+des droits imprescriptibles et que tout système philosophique peut être
+légitimement exposé.
+
+C'est le droit, disons mieux, c'est le devoir de tout savant qui se fait
+une idée du monde d'exprimer cette idée quelle qu'elle soit. Quiconque
+croit posséder la vérité doit la dire. Il y va de l'honneur de l'esprit
+humain. Hélas! nos vues sur la nature ne sont, dans leur principe, ni
+bien nombreuses, ni bien variées; depuis que l'homme est capable de
+penser, il tourne sans cesse dans le même cercle de concepts. Et le
+déterminisme, qui nous effraye aujourd'hui, existait, sous d'autres
+noms, dans la Grèce Antique. On a toujours disputé, on disputera
+toujours sur la liberté morale de l'homme. Les droits de la pensée sont
+supérieurs à tout. C'est la gloire de l'homme d'oser toutes les idées.
+Quant à la conduite de la vie, elle ne doit pas dépendre des doctrines
+transcendantes des philosophes.
+
+Elle doit s'appuyer sur la plus simple morale. Ce n'est pas le
+déterminisme, c'est l'orgueil qui a perdu Robert Greslou. Du temps que
+Spinosa habitait la Haye, chez Henri Van der Spyck, son hôtesse lui
+demanda un jour si c'était son sentiment qu'elle pût être sauvée dans la
+religion qu'elle professait; à quoi le grand homme lui répondit: «Votre
+religion est bonne, vous n'en devez pas chercher d'autre, ni douter que
+vous n'y fassiez votre salut, pourvu qu'en vous attachant à la piété
+vous meniez en même temps une vie paisible et tranquille.»
+
+
+II
+
+Dans ce beau roman du _Disciple_, dont nous avons parlé, M. Paul Bourget
+agite, avec une rare habileté d'esprit, de hautes questions morales
+qu'il ne résout pas. Et comment les résoudrait-il? Le dénouement d'un
+conte ou d'un poème est-il jamais une solution? C'est assez pour sa
+gloire et pour notre profit qu'il ait sollicité vivement toutes les âmes
+pensantes. M. Paul Bourget nous a montré le jeune élève d'un grand
+philosophe commettant un crime odieux, sous l'empire des doctrines
+déterministes; et il nous a amenés à nous demander avec lui dans quelle
+mesure la condition du disciple engageait la responsabilité du maître.
+
+Ce maître, M. Adrien Sixte, se sent lui-même profondément troublé, et,
+loin de se laver les mains des hontes et du sang qui rejaillissent
+jusqu'à lui, il courbe la tête, il s'humilie, il pleure. Bien plus: il
+prie. Son coeur n'est plus déterministe. Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire
+que le coeur n'est jamais tout à fait philosophe et qu'on le trouve vite
+prêt à repousser les vérités auxquelles notre esprit s'attache
+obstinément. M. Sixte, qui est homme, a été troublé dans sa chair. C'est
+tout le sens que je puis tirer de cette partie du récit. Mais M. Sixte
+doit-il être tenu pour responsable du crime de son disciple?
+
+En professant l'illusion de la volonté et la subjectivité des idées de
+bien et de mal, a-t-il commis lui-même un crime? M. Bourget ne l'a pas
+dit, il ne pouvait, il ne devait pas le dire. Le trouble moral de M.
+Sixte nous enseigne du moins que l'intelligence ne suffit pas seule à
+comprendre l'univers et que la raison ne peut méconnaître impunément les
+raisons du coeur. Et cette idée se montre comme une lueur douce et pure,
+dont ce livre est tout illuminé.
+
+M. Brunetière a été très frappé du caractère moral d'une telle pensée,
+et il en a félicité M. Paul Bourget dans un article dont je ne saurais
+trop louer l'argumentation rigoureuse, mais qui, par sa doctrine et ses
+tendances, offense grièvement cette liberté intellectuelle, ces
+franchises de l'esprit, que M. Brunetière devait être, ce semble, un des
+premiers à défendre, comme il est un des premiers à en user. Dans cet
+article, M. Brunetière commence par demander si les idées agissent ou
+non sur les moeurs. Il faut bien lui accorder que les idées agissent sur
+les moeurs et il en prend avantage pour subordonner tous les systèmes
+philosophiques à la morale. «C'est la morale, dit-il, qui juge la
+métaphysique.» Et remarquez qu'en décidant ainsi il ne soumet pas la
+métaphysique, c'est-à-dire les diverses théories des idées, à une
+théorie particulière du devoir, à une morale abstraite. Non, il livre la
+pensée à la merci de la morale pratique, autrement dit à l'usage des
+peuples, aux préjugés, aux habitudes, enfin, à ce qu'on appelle les
+principes. C'est uniquement d'après les principes qu'il appréciera les
+doctrines. Il le dit expressément:
+
+«Toutes les fois qu'une doctrine aboutira par voie de conséquence
+logique à mettre en question les principes sur lesquels la société
+repose, elle sera fausse, n'en faites pas de doute; et l'erreur en aura
+pour mesure de son énormité la gravité du mal même qu'elle sera capable
+de causer à la société.» Et, un peu plus loin, il dit des déterministes
+que «leurs idées doivent être fausses puisqu'elles sont dangereuses».
+Mais il ne songe pas que les principes sociaux sont plus variables
+encore que les idées des philosophes et que, loin d'offrir à l'esprit
+une base solide, ils s'écroulent dès qu'on y touche.
+
+Il ne songe pas non plus qu'il est impossible de décider si une
+doctrine, funeste aujourd'hui dans ses premiers effets, ne sera pas
+demain largement bienfaisante. Toutes les idées sur lesquelles repose
+aujourd'hui la société ont été subversives avant d'être tutélaires, et
+c'est au nom des intérêts sociaux qu'invoque M. Brunetière, que toutes
+les maximes de tolérance et d'humanité ont été longtemps combattues.
+
+Pas plus que vous je ne suis sûr de la bonté de tel système et, comme
+vous, je vois qu'il est en opposition avec les moeurs de mon temps, mais
+qui me garantit de la bonté de ces moeurs? Qui me dit que ce système, en
+désaccord avec notre morale, ne s'accordera pas un jour avec une morale
+supérieure?
+
+Notre morale est excellente pour nous; elle l'est; elle doit l'être.
+Encore est-ce trop humilier la pensée humaine que de l'attacher à des
+habitudes qui n'étaient point hier et qui demain ne seront plus. Le
+mariage, par exemple, est d'ordre moral. C'est une institution
+doublement respectable par l'intérêt que lui portent et l'Église et
+l'État. Il convient de ne le dépouiller d'aucune parcelle de sa force et
+de sa majesté; mais ce serait aujourd'hui en France, comme jadis au
+Malabar, l'usage de brûler les veuves de qualité sur le bûcher de leur
+époux, assurément une philosophie qui tendrait, par voie de conséquence
+logique, à l'abolition de cet usage, mettrait en péril un principe
+social: en serait-elle pour cela fausse et détestable? Quelle
+philosophie jugée par les moeurs n'a pas d'abord été condamnée? À la
+naissance du christianisme, est-ce que ceux qui croyaient à un Dieu
+crucifié n'étaient pas tenus par cela même pour les ennemis de l'empire?
+
+Il ne saurait y avoir pour la pensée pure une pire domination que celle
+des moeurs. Longtemps la métaphysique fut soumise à la religion;
+_Philosophia ancilla theologiæ_. Du moins avait-elle alors une maîtresse
+stable, constante dans ses commandements. Je sais bien que c'est le
+fanatisme scientifique, le déterminisme darwinien qui est seul en cause
+pour le moment. Vraie ou non au point de vue scientifique, cette
+doctrine est absolument condamnée par M. Brunetière au nom de la morale.
+
+«Fussiez-vous donc assuré, dit-il, que la concurrence vitale est la loi
+du développement de l'homme, comme elle l'est des autres animaux; que la
+nature, indifférente à l'individu, ne se soucie que des espèces, et
+qu'il n'y a qu'une raison ou qu'un droit au monde, qui est celui du plus
+fort, il ne faudrait pas le dire, puisque de suivre «ces vérités» dans
+leurs dernières conséquences, il n'est personne aujourd'hui qui ne voie
+que ce serait ramener l'humanité à sa barbarie première.»
+
+Vous craignez que le darwinisme systématique vous ramène à la nature, en
+supprimant les idées sociales qui seules nous en séparent.
+
+Ces craintes, quand on y songe, sont bien vaines. J'ignore les destinées
+futures du déterminisme scientifique, mais je ne puis croire qu'il nous
+ramène un jour à la barbarie primitive! Considérez que, s'il était aussi
+funeste qu'on croit, il aurait détruit l'humanité depuis longtemps. Car
+il est, dans son essence, aussi vieux que l'homme même, et les mythes
+primitifs, l'antique fable d'Oedipe attestent que l'idée de
+l'enchaînement fatal des causes occupait déjà les peuples enfants dans
+leur héroïque berceau.
+
+M. Brunetière n'accorde aux vérités de l'ordre scientifique qu'une
+confiance très médiocre. En cela, il montre un esprit judicieux. Ces
+vérités sont précaires et transitoires. La philosophie de la nature est
+toujours à refaire. Il y a quelque amertume à songer que nous n'avons de
+toutes choses que des lueurs incertaines. Je confesserai volontiers que
+la science n'est qu'inquiétude et que trouble et que l'ignorance, au
+contraire, a des douceurs non pareilles. Quel est donc ce disciple de
+Jean-Jacques qui disait: «La nature nous a donné l'ignorance pour servir
+de paupière à notre âme»? On trouve dans la _Chaumière indienne_ un
+éloge exquis de la sainte ignorance.
+
+«L'ignorance, dit Bernardin, à la considérer seule et sans la vérité
+avec laquelle elle a de si douces harmonies, est le repos de notre
+intelligence; elle nous fait oublier les maux passés, nous dissimule les
+présents; enfin, elle est un bien, puisque nous la tenons de la nature.»
+
+Oui, à certains égards, elle est un bien, je l'avoue, sans craindre que
+M. Brunetière abuse contre moi de cet aveu. Car il verra tout de suite
+par quels chemins je le ramène à cette philosophie antisociale, à ce
+culte sentimental de la nature, à ces doctrines de Jean-Jacques qui lui
+semblent les voies les plus criminelles de l'esprit humain.
+
+Il craindra que cette bienfaisante et pure ignorance, si on la laissait
+faire, ne nous ramenât à la brutalité primitive et au cannibalisme. Et
+peut-être, en effet, nous reconduirait-elle plus sûrement que toutes les
+doctrines déterministes à l'âge de pierre, aux rudes moeurs des cavernes
+et à la police barbare des cités lacustres.
+
+Ne disons pas trop de mal de la science. Surtout ne nous défions pas de
+la pensée. Loin de la soumettre à notre morale, soumettons-lui tout ce
+qui n'est pas elle. La pensée, c'est tout l'homme. Pascal l'a dit:
+«Toute notre dignité consiste en la pensée. Travaillons donc à bien
+penser. Voilà le principe de la morale.»
+
+Laissons toutes les doctrines se produire librement, n'ameutons jamais
+contre elles les petits dieux domestiques qui gardent nos foyers.
+N'accusons jamais d'impiété la pensée pure. Ne disons jamais qu'elle est
+immorale, car elle plane au-dessus de toutes les morales. Ne la
+condamnons pas surtout pour ce qu'elle peut apporter d'inconnu. Le
+métaphysicien est l'architecte du monde moral. Il dresse de vastes plans
+d'après lesquels on bâtira peut-être un jour. En quoi faut-il que ses
+plans s'accordent avec le type de nos habitations actuelles, palais ou
+masures? Faut-il toujours que, comme les architectes du temple de Vesta,
+on copie, même en un sanctuaire de marbre, les huttes de bois des aïeux?
+
+C'est la pensée qui conduit le monde. Les idées de la veille font les
+moeurs du lendemain. Les Grecs le savaient bien quand ils nous
+montraient des villes bâties aux sons de la lyre. Subordonner la
+philosophie à la morale, c'est vouloir la mort même de la pensée, la
+ruine de toute spéculation intellectuelle, le silence éternel de
+l'esprit. Et c'est arrêter du même coup le progrès des moeurs et l'essor
+de la civilisation.
+
+
+III
+
+À l'occasion du _Disciple_, M. Brunetière s'étant efforcé de démontrer
+dans la _Revue des Deux Mondes_ que les philosophes et les savants sont
+responsables, devant la morale, des conséquences de leurs doctrines et
+que toute physique, comme toute métaphysique, cesse d'être innocente
+quand elle ne s'accorde pas avec l'ordre social. La _Revue rose_
+s'alarma, non sans quelque raison, à mon sens, d'une doctrine qui
+subordonne la pensée à l'usage et tend à consacrer d'antiques préjugés.
+Moi-même je me permis de défendre non telle ou telle théorie
+scientifique ou philosophique, mais les droits même de l'esprit humain,
+dont la grandeur est d'oser tout penser et tout dire. J'étais
+persuadé--et je le suis encore--que le plus noble et le plus légitime
+emploi que l'homme puisse faire de son intelligence est de se
+représenter le monde et que ces représentations, qui sont les seules
+réalités que nous puissions atteindre, donnent à la vie tout son prix,
+toute sa beauté. Mais d'abord il faut vivre, dit M. Brunetière. Et il y
+a des règles pour cela. Toute doctrine qui va contre ces règles est
+condamnée.
+
+Il est facile de lui répondre qu'une philosophie, quelle qu'elle soit,
+si morne, si désolée qu'elle paraisse d'abord, si sombre que semble sa
+face, change de figure et de caractère dès qu'elle entre dans le domaine
+de l'action. Aussitôt qu'elle s'empare de l'empire des âmes, aussitôt
+qu'elle est reine enfin, elle édicte des lois morales en rapport avec
+les besoins et les aspirations de ses sujets. Sa souveraineté est à ce
+prix. Car il est vrai qu'avant tout il faut vivre: et la morale n'est
+que le moyen de vivre. Suivez, par le monde, l'histoire des idées et des
+moeurs. Sous quel idéal l'homme n'a-t-il pas vécu? Il a adoré des dieux
+féroces. Il professa, il professe encore des religions athées. Ici, il
+nourrit d'éternelles espérances; ailleurs, il a le culte du désespoir,
+de la mort et du néant. Et partout et toujours il est moral. Du moins il
+l'est en quelque façon et de quelque manière. Car, sans morale aucune,
+il lui est impossible de subsister.
+
+C'est justement parce que la morale est nécessaire que toute les
+théories du monde ne prévaudront pas contre elle. Moloch n'empochait
+point les mères phéniciennes de nourrir leurs petits enfants. Quel est
+donc ce nouveau Moloch que la psycho-physiologie prépare dans ses
+laboratoires et que MM. Ch. Richet, Théodule Ribot et Paulhan arment
+pour l'extermination de la race humaine? Le déterminisme vous apparaît
+dans l'ombre comme un spectre effrayant. S'il venait à se répandre dans
+la conscience de tout un peuple, il perdrait cet aspect lugubre et ne
+montrerait plus qu'un visage paisible. Alors il serait une religion, et
+toutes les religions sont consolantes; même celles qui agitent au chevet
+du mourant des images terribles; même celles qui murmurent aux oreilles
+des justes la promesse de l'infini néant; même celle qui nous dirait:
+«Souffrez, pensez, puis évanouissez-vous, ombres sensibles, l'univers y
+consent. Il faut que chaque être soit à son tour le centre du monde.
+Homme, comme l'insecte, ton frère, tu auras été dieu une heure. Que te
+faut-il de plus?» Il y aurait encore dans ces maximes une adorable
+sainteté. Qu'importe au fond ce que l'homme croit, pourvu qu'il croie!
+Qu'importe ce qu'il espère, pourvu qu'il espère!
+
+Tout ce qu'il découvrira, tout ce qu'il contemplera, tout ce qu'il
+adorera dans l'univers ne sera jamais que le reflet de sa propre pensée,
+de ses joies, de ses douleurs et de son anxiété sublime. Une philosophie
+inhumaine, dit M. Brunetière.--Quel non-sens! Il ne saurait y avoir rien
+que d'humain dans une philosophie. Spiritualisme ou matérialisme,
+déisme, panthéisme, déterminisme, c'est nous, nous seuls. C'est le
+mirage qui n'atteste que la réalité de nos regards. Mais que seraient
+les déserts de la vie sans les mirages éclatants de nos pensées?
+
+Il y a pourtant des doctrines funestes, dit M. Brunetière, et sans le
+_Vicaire savoyard_ nous n'aurions pas eu Robespierre. Ce n'est pas
+l'avis de cet ingénieux et pénétrant Valbert qui vient de défendre son
+compatriote Jean-Jacques avec une grâce persuasive. Mais laissons
+Jean-Jacques et Robespierre et reconnaissons que l'idée pure a plus
+d'une fois armé une main criminelle.
+
+Qu'est-ce à dire? La vie elle-même est-elle jamais tout à fait
+innocente? Le meilleur des hommes peut-il se flatter à sa mort de
+n'avoir jamais causé aucun mal? Savons-nous jamais ce que pourra coûter
+de deuils et de douleurs à quelque inconnu la parole que nous prononçons
+aujourd'hui? Savons-nous, quand nous lançons la flèche ailée, ce qu'elle
+rencontrera dans sa courbe fatale? Celui qui vint établir sur la terre
+le royaume de Dieu n'a-t-il pas dit, un jour, dans son angoisse
+prophétique: «J'ai apporté le glaive et non la paix?»
+
+Pourtant il n'enseignait ni la lutte pour la vie, ni l'illusion de la
+liberté humaine. Quel prophète après celui-là peut répondre que la paix
+qu'il annonce ne sera pas ensanglantée? Non, non! vivre n'est point
+innocent. On ne vit qu'en dévorant la vie, et la pensée qui est un acte
+participe de la cruauté attachée à tout acte. Il n'y a pas une seule
+pensée absolument inoffensive. Toute philosophie destinée à régner est
+grosse d'abus, de violences et d'iniquités. Dans ma première réponse, je
+n'ai pas eu de peine à montrer que l'idée, chère à M. Brunetière, de la
+subordination de la science à la morale est d'une application fâcheuse.
+Elle est vieille comme le monde et elle a produit, durant son long
+empire sur les âmes, des désastres lamentables. Cette démonstration lui
+a été sensible, si j'en juge par la vivacité avec laquelle il la
+repousse. Il voudrait bien au moins que je ne visse point que l'idée
+contraire, celle de l'indépendance absolue de la science, présente
+certains dangers; car alors il triompherait aisément de ma simplicité.
+Je ne puis lui donner cette joie. Je vois les périls réels qu'il a
+beaucoup grossis. Ce sont ceux de la liberté. Mais l'homme ne serait pas
+l'homme s'il ne pensait librement. Je me range du côté où je découvre le
+moindre mal associé au plus grand bien. La science et la philosophie
+issue de la science ne font pas le bonheur de l'humanité; mais elles lui
+donnent quelque force et quelque honneur. C'est assez pour les
+affranchir. En dépit de leur apparente insensibilité, elles concourent à
+l'adoucissement des moeurs; elles rendent peu à peu la vie plus riche,
+plus facile et plus variée. Elles conseillent la bienveillance, elles
+sont indulgentes et tolérantes. Laissez-les faire. Elles élaborent
+obscurément une morale qui n'est point faite pour nous, mais qui
+semblera peut-être un jour plus heureuse et plus intelligente que la
+nôtre. Et, pour en revenir au roman si intéressant de M. Paul Bourget,
+ne forçons point ce bon M. Sixte à brûler ses livres parce qu'un
+misérable y a trouvé peut-être des excitations à sa propre perversité.
+Ne condamnons pas trop vite ce brave homme comme corrupteur de la
+jeunesse. C'est là, vous le savez, une condamnation que la postérité ne
+confirme pas toujours. Ne parlons pas avec trop d'indignation de
+l'immoralité de ses doctrines. Rien ne semble plus immoral que la morale
+future. Nous ne sommes point les juges de l'avenir.
+
+Dernièrement, j'ai rencontré d'aventure, dans les Champs-Élysées, un des
+plus illustres savants de cette école psycho-physiologique qui offense
+si grièvement la piété inattendue de M. Brunetière. Il se promenait
+tranquillement sous les marronniers verdis par la sève d'automne et
+portant de jeunes feuilles que flétrit déjà le froid des nuits et qui ne
+pourront pas déployer leur large éventail. Et je doute que ce spectacle
+ait contribué à lui inspirer une confiance absolue dans la bonté de la
+nature et dans la providence universelle. D'ailleurs, il n'y prenait pas
+garde; il lisait la _Revue des Deux Mondes_. Dès qu'il me vit, il me
+donna naturellement raison contre M. Brunetière. Il parla à peu près en
+ces termes. Son langage vous semblera peut-être rigoureux; n'oubliez
+point que c'est un très grand psycho-physiologiste:
+
+«Le vieux Sixte, dont M. Paul Bourget nous a fort bien exposé les
+doctrines, explique, comme Spinoza, l'illusion de la volonté par
+l'ignorance des motifs qui nous font agir et des causes sourdes qui nous
+déterminent. La volonté est pour lui, comme pour M. Ribot (je m'efforce
+de citer exactement) un état de conscience final qui résulte de la
+coordination plus ou moins complexe d'un groupe d'états conscients,
+subconscients ou inconscients qui, tous réunis, se traduisent par une
+action ou un arrêt, état de conscience qui n'est la cause de rien, qui
+constate une situation, mais qui ne la constitue pas. Il estime, avec M.
+Charles Richet, que «la volonté, ou l'attention qui est la forme la plus
+nette de la volonté, semble être la conscience de l'effort et la
+conscience de la direction des idées. L'effort et la direction sont
+imposés par une image ou par un groupe d'images prédominantes, par des
+tentations et des émotions plus fortes que les autres». Voilà ce
+qu'enseigne M. Sixte. Serons-nous en droit de conclure que le crime de
+Greslou est le naturel produit de ces théories, qu'une pleine
+responsabilité incombe de ce chef aux théoriciens et que nous sommes
+tenus désormais, comme le prétend M. Brunetière, de suspendre prudemment
+nos analyses psycho-physiologiques et nos synthèses approximatives de la
+vie de l'esprit? Enfin, cette science, ou si vous aimez mieux cette
+étude de certains problèmes, parvenue au point d'atteindre des résultats
+incomplets, je l'accorde, mais assurément dignes d'attention, doit-elle
+être brusquement abandonnée? Devons-nous faire le silence sur ce qui est
+acquis ou semble l'être et renoncer à la conquête encore incertaine
+d'une vérité peut-être dangereuse à connaître? Puisque aussi bien M.
+Brunetière pose la question sur le terrain de l'intérêt social--nous
+consentons à l'y suivre et nous ne nierons pas absolument le danger
+possible de telles ou telles théories mal comprises. Oui, je concède que
+Greslou, mal organisé et profondément atteint de «misère psychologique»,
+comme il l'était, a pu trouver dans l'oeuvre du maître certaines idées
+génératrices de certains états de conscience, qui, coordonnés avec «des
+groupes d'états antérieurs, conscients, subconscients ou inconscients»
+(cette coordination ayant pour facteur principal le caractère qui n'est
+que l'expression psychique d'un organisme individuel) ont pu se traduire
+par une action--action criminelle--par un arrêt, arrêt des impulsions
+honnêtes,--mais c'est là tout ce que je vous accorde. Et que le maître
+soit, à quelque degré qu'on le suppose, responsable des errements du
+disciple, il est, à mon sens, aussi raisonnable de le soutenir que
+d'accuser Montgolfier de la mort de Crocé-Spinelli. Je prévois la
+réponse de M. Brunetière. L'aérostation, me dira-t-il, est une
+découverte avantageuse en somme et qu'on pouvait acheter au prix de la
+vie de plusieurs victimes, tandis que la psycho-physiologie est une
+illusion, et l'intérêt social vaut à coup sûr le sacrifice d'une
+illusion. Si M. Brunetière parlait de la sorte--et je crois que c'est
+bien là sa pensée--nous ne serions pas près de nous entendre; mais la
+question serait mieux posée. Nous en viendrions à rechercher si la
+science et l'observation n'appuient pas déjà solidement nos essais de
+psycho-physiologie. Et alors, pour peu que M. Brunetière hésite à
+frapper de nullité nos recherches et nos travaux, il n'osera plus en
+condamner la divulgation. Car je ne veux pas croire encore qu'il soit
+tout à fait brouillé avec la liberté intellectuelle et l'indépendance de
+l'esprit humain. Quand de l'arbre de la science un fruit tombe, c'est
+qu'il est mûr. Nul ne pouvait l'empêcher de tomber.»
+
+Ayant ainsi parlé, l'illustre psycho-physiologue me quitta. Et je
+songeai que la plus grande vertu de l'homme est peut-être la curiosité.
+Nous voulons savoir; il est vrai que nous ne saurons jamais rien. Mais
+nous aurons du moins opposé au mystère universel qui nous enveloppe une
+pensée obstinée et des regards audacieux; toutes les raisons des
+raisonneurs ne nous guériront point, par bonheur, de cette grande
+inquiétude qui nous agite devant l'inconnu.
+
+
+
+
+CONTES CHINOIS[10]
+
+
+[Note 10: Contes chinois, par le général Tcheng-ki-Tong. 1 vol. in-18.]
+
+J'avoue que je suis peu versé dans la littérature chinoise. Durant qu'il
+était vivant et que j'étais fort jeune, j'ai un peu connu M. Guillaume
+Pauthier, qui savait le chinois mieux que le français. Il y avait gagné,
+je ne sais comment, de petits yeux obliques et des moustaches de
+Tartare. Je lui ai entendu dire que Confucius était un bien plus grand
+philosophe que Platon; mais je ne l'ai pas cru. Confucius ne contait
+point de fables morales et ne composait point de romans métaphysiques.
+
+Ce vieil homme jaune n'avait point d'imagination, partant point de
+philosophie. En revanche, il était raisonnable.
+
+Son disciple Ki-Lou lui demandant un jour comment il fallait servir les
+Esprits et les Génies, le maître répondit:
+
+--Quand l'homme n'est pas encore en état de servir l'humanité, comment
+pourrait-il servir les Esprits et les Génies?
+
+--Permettez-moi, ajouta le disciple, de vous demander ce que c'est que
+la mort.
+
+Et Confucius répondit:
+
+--Lorsqu'on ne sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on
+connaître la mort?
+
+Voilà tout ce que j'ai retenu, touchant Confucius, des entretiens de M.
+Guillaume Pauthier, qui lorsque j'eus l'honneur de le connaître,
+étudiait spécialement les agronomes chinois, lesquels, comme on sait,
+sont les premiers agronomes du monde. D'après leurs préceptes, M.
+Guillaume Pauthier sema des ananas dans le département de Seine-et-Oise.
+Ils ne vinrent pas. Voilà pour la philosophie. Quant au roman, j'avais
+lu, comme tout le monde, les nouvelles traduites à diverses époques, par
+Abel Rémusat, Guillard d'Arcy, Stanislas Julien et d'autres savants
+encore dont j'oublie le nom. Qu'ils me le pardonnent, si un savant peut
+pardonner quelque chose. Il me restait de ces nouvelles, mêlées de prose
+et de vers, l'idée d'un peuple abominablement féroce et plein de
+politesse.
+
+Les contes chinois, publiés récemment par le général Tcheng-ki-Tong sont
+beaucoup plus naïfs, ce me semble, que tout ce qu'on avait encore
+traduit dans ce genre; ce sont de petits récits analogues à nos contes
+de ma mère l'Oie, pleins de dragons, de vampires, de petits renards, de
+femmes qui sont des fleurs et de dieux en porcelaine. Cette fois, c'est
+la veine populaire qui coule, et nous savons ce que content, le soir
+sous la lampe, les nourrices du Céleste-Empire aux petits enfants
+jaunes. Ces récits, sans doute de provenances et d'âges très divers,
+sont tantôt gracieux comme nos légendes pieuses, tantôt satiriques comme
+nos fabliaux, tantôt merveilleux comme nos contes de fées, parfois tout
+à fait horribles.
+
+Dans l'horrible, je signalerai l'aventure du lettré Pang qui recueillit
+chez lui une petite demoiselle qu'il avait rencontrée dans la rue. Elle
+avait tout l'air d'une bonne fille, et le lendemain matin Pang se
+félicitait de la rencontre. Il laissa la petite personne chez lui et
+sortit comme il avait coutume. Il eut la curiosité, en rentrant, de
+regarder dans la chambre par une fente de la cloison. Alors il vit un
+squelette à la face verte, aux dents aiguës, occupé à peindre de blanc
+et de rose, une peau de femme dont il se revêtit. Ainsi recouvert, le
+squelette était charmant. Mais le lettré Pang tremblait d'épouvante. Ce
+n'était pas sans raison; le vampire, car c'en était un, se jeta sur lui
+et lui arracha le coeur. Par l'art d'un prêtre, habile à conjurer les
+maléfices, Pang recouvra son coeur et ressuscita. C'est un dénouement
+qu'on retrouve plusieurs fois. Les Chinois, qui ne croient pas à
+l'immortalité de l'âme, n'en sont que plus enclins à ressusciter les
+morts. Je note ce conte de Pang et du vampire parce qu'il me semble très
+populaire et très vieux. Je signale notamment aux amateurs du
+_folklore_ un plumeau suspendu à la porte de la maison pour la
+préserver des fantômes. Je serais bien trompé si ce plumeau ne se
+retrouvait point ailleurs et n'attestait la profonde antiquité du conte.
+
+Certains récits du même recueil font avec celui du vampire un agréable
+contraste. Il y en a de fort gracieux qui nous montrent des
+femmes-fleurs, de qui la destinée est attachée à la plante dont elles
+sont l'émanation, qui disparaissent mystérieusement si la plante est
+transplantée et qui s'évanouissent quand elle meurt. On conçoit que de
+tels rêves aient germé dans ce peuple de fleuristes qui font de la Chine
+entière, depuis la plaine jusqu'aux pics de leurs montagnes taillées et
+cultivées en terrasse, un jardin merveilleux, et qui colorent de
+chrysanthèmes et de pivoines tout le Céleste-Empire comme une aquarelle.
+Voyez, par exemple, les deux pivoines du temple de Lo-Chan, l'une rouge
+et l'autre blanche, et qui semblaient deux tertres de fleurs. Chacune de
+ces deux plantes avait pour âme et pour génie une femme d'une exquise
+beauté. Le lettré qui les aima toutes deux l'une après l'autre, eut
+cette destinée d'être changé lui-même en plante et de goûter la vie
+végétale auprès de ses deux bien-aimées. Ne devaient-ils pas confondre
+ainsi la femme et la fleur, ces Chinois, jardiniers exquis, coloristes
+charmants, dont les femmes, vêtues de vert, de rose et de bleu, comme
+des plantes fleuries, vivent sans bouger, à l'ombre et dans le parfum
+des fleurs! On pourrait rapprocher de ces pivoines enchantées l'acacia
+des contes égyptiens dans lequel un jeune homme met son coeur.
+
+Les vingt-cinq contes recueillis et traduits par le général
+Tcheng-ki-Tong suffiraient à montrer que les Chinois n'ont guère formé
+d'espérances au delà de ce monde, ni conçu aucun idéal divin. Leur
+pensée morale est, comme leur art de peintre, sans perspective et sans
+horizon. Dans certains récits, qui semblent assez modernes, tels que
+celui du licencié Lien, que le traducteur fait remonter, si j'ai bien
+compris, au XVe siècle de l'ère chrétienne, on voit sans doute un enfer
+et des tourments. Les supplices y sont même effroyables: on peut se fier
+sur ce sujet à la richesse de l'imagination jaune. Au sortir du corps,
+les âmes, les mains liées derrière le dos, sont conduites par deux
+revenants (le mot est dans le texte) à une ville lointaine et
+introduites au palais, devant un magistrat d'une laideur épouvantable.
+C'est le juge des enfers. Le grand livre des morts est ouvert devant
+lui. Les employés des enfers qui exécutent les arrêts du juge saisissent
+l'âme coupable, la plongent dans une marmite haute de sept pieds et tout
+entourée de flammes; puis ils la conduisent sur la montagne des
+couteaux, où elle est déchirée, dit le texte, «par des lames dressées
+drues comme de jeunes pousses de bambous». Enfin, si l'âme est celle
+d'un ministre concussionnaire, on lui verse dans la bouche de grandes
+cuillerées d'or fondu. Mais cet enfer n'est point éternel. On ne fait
+qu'y passer et, dès qu'elle a subi sa peine, l'âme, mise dans la roue
+des métempsycoses, y prend la forme sous laquelle elle doit renaître sur
+la terre. C'est là visiblement une fable hindoue, à laquelle l'esprit
+chinois a seulement ajouté d'ingénieuses cruautés. Pour les vrais
+Chinois, l'âme des morts est légère, hélas! légère comme le nuage. «Il
+lui est impossible de venir causer avec ceux qu'elle aime.» Quant aux
+dieux, ce ne sont que des magots. Ceux des Tahoïstes, qui datent du VIe
+siècle avant Jésus-Christ, sont hideux, et faits pour effrayer les âmes
+simples. Un de ces monstres infernaux, ayant pour moustaches deux queues
+de cheval, est le héros du meilleur des contes réunis par M.
+Tcheng-ki-Tong. Ce dieu était renfermé depuis longtemps dans un temple
+tahoïste, quand un jeune étudiant, nommé Tchou, l'invita à souper. En
+cela, Tchou se révéla plus audacieux encore que don Juan; mais le dieu,
+qui se nommait Louk, était d'un naturel plus humain que le Commandeur de
+pierre. Il vint à l'heure dite et se montra gai convive, buvant sec et
+contant des histoires. Il ne manquait pas d'instruction. Il possédait
+toutes les antiquités de l'empire, et même, ce qui est singulier de la
+part d'un dieu, il connaissait assez bien les nouveautés littéraires. Il
+revint maintes fois, toujours rempli de bienveillance et d'aménité. Une
+nuit, après boire, Tchou lui lut une composition qu'il venait de faire
+et lui demanda son avis. Louk la jugea médiocre; il ne se dissimulait
+pas que son ami avait l'esprit un peu épais. Comme c'était un excellent
+dieu, il y remédia dès qu'il le put. Un jour, ayant trouvé dans l'enfer
+le cerveau d'un mort qui avait, de son vivant, montré beaucoup
+d'intelligence, il le prit, l'emporta, et, ayant eu soin d'enivrer
+quelque peu son hôte, il profita de ce que celui-ci dormait pour lui
+ouvrir le crâne, lui ôter le cerveau et mettre à la place celui qu'il
+avait apporté.
+
+À la suite de cette opération, Tchou devint un lettré de grand mérite et
+passa tous ses examens avec éclat. En vérité, ce dieu était un très
+brave homme. Malheureusement, ses occupations le retiennent désormais
+dans la montagne Taï-Hoa; il ne peut plus aller souper en ville.
+
+Nous parlions tout à l'heure, au commencement de cette causerie, des
+contes chinois traduits par Abel Rémusat, vers 1827. Un de ceux-là est
+justement célèbre, c'est celui qui a pour titre la _Dame du pays de
+Soung_ et dont le sujet présente des analogies frappantes avec une fable
+milésienne que Pétrone nous a conservée et qui a été mise en vers par La
+Fontaine. Madame Tian (c'est le nom de la dame du pays de Soung) est,
+comme la matrone d'Ephèse, une veuve inconsolable que l'amour console.
+La version chinoise, autant qu'il m'en souvient, est moins heureuse que
+la version rapportée dans le _Satyricon_. Elle est gâtée par des
+lourdeurs et des invraisemblances, poussée au tragique et défigurée par
+cet air grimaçant qui nous rend, en somme, toute la littérature chinoise
+à peu près insupportable. Mais il me reste un souvenir charmant d'un
+épisode qui y est intercalé, celui de l'éventail. Si madame Tian nous
+divertit médiocrement, la dame à l'éventail est tout à fait amusante. Je
+voudrais pouvoir transcrire ici cette jolie historiette qui tient à
+peine vingt lignes dans le recueil d'Abel Rémusat. Mais je n'ai pas le
+texte sous la main.
+
+Je suis obligé de conter de mémoire. Je le ferai en toute liberté,
+comblant, du moins mal que je pourrai, les lacunes de mes souvenirs. Ce
+ne sera peut-être pas tout à fait chinois. Mais je demande grâce
+d'avance pour quelques détails apocryphes. Le fonds du moins est
+authentique et se trouve dans le troisième volume des contes chinois
+traduits par Davis, Thoms, le P. d'Entrecolles, etc., et publiés par
+Abel Rémusat, chez un libraire du nom de Moutardier, qui fleurissait
+dans la rue Gît-le-Coeur, sous le règne de Charles X. C'est tout ce que
+j'en puis dire, ayant prêté le volume à un ami qui ne me l'a point
+rendu.
+
+Voici donc, sans tarder davantage, l'histoire de la dame à l'éventail
+blanc.
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA DAME À L'ÉVENTAIL BLANC
+
+
+Tchouang-Tsen, du pays de Soung, était un lettré qui poussait la sagesse
+jusqu'au détachement de toutes les choses périssables, et comme, en bon
+Chinois qu'il était, il ne croyait point, d'ailleurs, aux choses
+éternelles, il ne lui restait pour contenter son âme que la conscience
+d'échapper aux communes erreurs des hommes qui s'agitent pour acquérir
+d'inutiles richesses ou de vains honneurs. Mais il faut que cette
+satisfaction soit profonde, car il fut, après sa mort, proclamé heureux
+et digne d'envie. Or, pendant les jours que les génies inconnus du monde
+lui accordèrent de passer sous un ciel vert, parmi des arbustes en
+fleur, des saules et des bambous, Tchouang-Tsen avait coutume de se
+promener en rêvant dans ces contrées où il vivait sans savoir ni comment
+ni pourquoi. Un matin qu'il errait à l'aventure sur les pentes fleuries
+de la montagne Nam-Hoa, il se trouva insensiblement au milieu d'un
+cimetière où les morts reposaient, selon l'usage du pays, sous des
+monticules de terre battue. À la vue des tombes innombrables qui
+s'étendaient par delà l'horizon, le lettré médita sur la destinée des
+hommes:
+
+--Hélas! se dit-il, voici le carrefour où aboutissent tous les chemins
+de la vie. Quand une fois on a pris place dans le séjour des morts, on
+ne revient plus au jour.
+
+Cette idée n'est point singulière, mais elle résume assez bien la
+philosophie de Tchouang-Tsen et celle des Chinois. Les Chinois ne
+connaissent qu'une seule vie, celle où l'on voit au soleil fleurir les
+pivoines. L'égalité des humains dans la tombe les console ou les
+désespère, selon qu'ils sont enclins à la sérénité ou à la mélancolie.
+D'ailleurs, ils ont, pour les distraire, une multitude de dieux verts ou
+rouges qui, parfois, ressuscitent les morts et exercent la magie
+amusante. Mais Tchouang-Tsen, qui appartenait à la secte orgueilleuse
+des philosophes, ne demandait pas de consolation à des dragons de
+porcelaine. Comme il promenait ainsi sa pensée à travers les tombes, il
+rencontra soudain une jeune dame qui portait des vêtements de deuil,
+c'est-à-dire une longue robe blanche d'une étoffe grossière et sans
+coutures. Assise près d'une tombe, elle agitait un éventail blanc sur la
+terre encore fraîche du tertre funéraire.
+
+Curieux de connaître les motifs d'une action si étrange, Tchouang-Tsen
+salua la jeune dame avec politesse et lui dit:
+
+--Oserai-je, madame, vous demander quelle personne est couchée dans ce
+tombeau et pourquoi vous vous donnez tant de peine pour éventer la terre
+qui la recouvre? Je suis philosophe; je recherche les causes, et voilà
+une cause qui m'échappe.
+
+La jeune dame continuait à remuer son éventail. Elle rougit, baissa la
+tête et murmura quelques paroles que le sage n'entendit point. Il
+renouvela plusieurs fois sa question, mais en vain. La jeune femme ne
+prenait plus garde à lui et il semblait que son âme eût passé tout
+entière dans la main qui agitait l'éventail.
+
+Tchouang-Tsen s'éloigna à regret. Bien qu'il connût que tout n'est que
+vanité, il était, de son naturel, enclin à rechercher les mobiles des
+actions humaines, et particulièrement de celles des femmes; cette petite
+espèce de créature lui inspirait une curiosité malveillante, mais très
+vive. Il poursuivait lentement sa promenade en détournant la tête pour
+voir encore l'éventail qui battait l'air comme l'aile d'un grand
+papillon, quand, tout à coup, une vieille femme qu'il n'avait point
+aperçue d'abord lui fit signe de la suivre. Elle l'entraîna dans l'ombre
+d'un tertre plus élevé que les autres et lui dit:
+
+--Je vous ai entendu faire à ma maîtresse une question à laquelle elle
+n'a pas répondu. Mais moi je satisferai votre curiosité par un sentiment
+naturel d'obligeance et dans l'espoir que vous voudrez bien me donner en
+retour de quoi acheter aux prêtres un papier magique qui prolongera ma
+vie.
+
+Tchouang-Tsen tira de sa bourse une pièce de monnaie, et la vieille
+parla en ces termes:
+
+«Cette dame que vous avez vue sur un tombeau est madame Lu, veuve d'un
+lettré nommé Tao, qui mourut, voilà quinze jours, après une longue
+maladie, et ce tombeau est celui de son mari. Ils s'aimaient tous deux
+d'un amour tendre. Même en expirant, M. Tao ne pouvait se résoudre à la
+quitter, et l'idée de la laisser au monde dans la fleur de son âge et de
+sa beauté lui était tout à fait insupportable. Il s'y résignait
+pourtant, car il était d'un caractère très doux et son âme se soumettait
+volontiers à la nécessité. Pleurant au chevet du lit de M. Tao, qu'elle
+n'avait point quitté durant sa maladie, madame Lu attestait les dieux
+qu'elle ne lui survivrait point et qu'elle partagerait son cercueil
+comme elle avait partagé sa couche.
+
+»Mais M. Tao lui dit:
+
+»--Madame, ne jurez point cela.
+
+»--Du moins, reprit-elle, si je dois vous survivre, si je suis condamnée
+par les Génies à voir encore la lumière du jour quand vous ne la verrez
+plus, sachez que je ne consentirai jamais à devenir la femme d'un autre
+et que je n'aurai qu'un époux comme je n'ai qu'une âme.»
+
+»Mais M. Tao lui dit:
+
+»--Madame, ne jurez point cela.
+
+»--Oh! monsieur Tao, monsieur Tao! laissez-moi jurer du moins que de
+cinq ans entiers je ne me remarierai.
+
+»Mais M. Tao lui dit:
+
+»--Madame, ne jurez point cela. Jurez seulement de garder fidèlement ma
+mémoire tant que la terre n'aura pas séché sur mon tombeau.
+
+»Madame Lu en fit un grand serment. Et le bon M. Tao ferma les yeux pour
+ne les plus rouvrir! Le désespoir de madame Lu passa tout ce qu'on peut
+imaginer. Ses yeux étaient dévorés de larmes ardentes. Elle égratignait,
+avec les petits couteaux de ses ongles, ses joues de porcelaine. Mais
+tout passe, et le torrent de cette douleur s'écoula. Trois jours après
+la mort de M. Tao, la tristesse de madame Lu était devenue plus humaine.
+Elle apprit qu'un jeune disciple de M. Tao désirait lui témoigner la
+part qu'il prenait à son deuil. Elle jugea avec raison qu'elle ne
+pouvait se dispenser de le recevoir. Elle le reçut en soupirant. Ce
+jeune homme était très élégant et d'une belle figure; il lui parla un
+peu de M. Tao et beaucoup d'elle; il lui dit qu'elle était charmante et
+qu'il sentait bien qu'il l'aimait; elle le lui laissa dire. Il promit de
+revenir. En l'attendant, madame Lu, assise auprès du tertre de son mari,
+où vous l'avez vue, passe tout le jour à sécher la terre de la tombe au
+souffle de son éventail.»
+
+Quand la vieille eut terminé son récit, le sage Tchouang-Tsen songea:
+
+--La jeunesse est courte; l'aiguillon du désir donne des ailes aux
+jeunes femmes et aux jeunes hommes. Après tout, madame Lu est une
+honnête personne qui ne veut pas trahir son serment.
+
+C'est un exemple à proposer aux femmes blanches de l'Europe.
+
+
+
+
+CHANSONS POPULAIRES DE L'ANCIENNE FRANCE[11]
+
+
+I
+
+CHANSONS D'AMOUR
+
+[Note 11: _Histoire de la chanson populaire en France_, par Julien
+Tiersot, ouvrage couronné par l'Institut, in-8°.--Société des traditions
+populaires, au Musée d'ethnographie du Trocadéro.--_Revue des traditions
+populaires_ (dirigée par M. Paul Sébillot); 4e année, in-8°.--_La
+Tradition_, revue générale des contes, légendes, chants, usages,
+traditions et arts populaires, direction: MM. Émile Blémont et Henry
+Carnoy; 3e année, in-8°.]
+
+Beaucoup de curieux vont aujourd'hui à la découverte des sources cachées
+de la tradition. Les plus humbles monuments de la poésie et des
+croyances populaires sont soigneusement recueillis. Une société fondée
+sur l'initiative de M. Paul Sébillot, deux revues spéciales et de
+nombreuses publications, parmi lesquelles il faut citer les légendes de
+la Meuse colligées par M. Henry de Nimal, et, tout récemment,
+l'_Histoire de la chanson populaire_, par M. Julien Tiersot, attestent
+l'ingénieuse activité de nos traditionnistes français. Ce ne sont point
+là des peines perdues. Les témoignages de la vie de nos aïeux rustiques
+nous sont doux et chers. Avec leurs assiettes peintes, leurs armoires de
+mariage où sont sculptées des colombes, avec l'écuelle d'étain où l'on
+servait la rôtie de la mariée, ils nous ont laissé des chansons, et ce
+sont là leurs plus douces reliques. Avouons-le humblement: le peuple, le
+vieux peuple des campagnes est l'artisan de notre langue et notre maître
+en poésie. Il ne cherche point la rime riche et se contente de la simple
+assonnance; son vers, qui n'est point fait pour les yeux, est plein
+d'élisions contraires à la grammaire; mais il faut considérer que si la
+grammaire, comme on dit--et ce dont je doute--est l'art de parler, elle
+n'est point assurément l'art de chanter. D'ailleurs, le vers de la
+chanson populaire est juste pour l'oreille; il est limpide et clair,
+d'une brièveté que l'art le plus savant recherche sans pouvoir la
+retrouver; l'image en jaillit soudaine et pure: enfin, il a de
+l'alouette, qu'il célèbre si volontiers, le vol léger et le chant
+matinal.
+
+Les pieux antiquaires qu'anime la poétique folie du _folklore_, les
+Maurice Bouchor, les Gabriel Vicaire, les Paul Sébillot, les Charles de
+Sivry, les Henry Carnoy, les Albert Meyrac, les Jean-François Bladé, qui
+vont par les campagnes recueillant sur les lèvres des bergers et des
+vieilles filandières les secrets de la muse rustique, ont transcrit et
+noté plus d'un petit poème exquis, plus d'une suave mélodie qui
+s'allaient perdre sans écho dans les bois et les champs, car la chanson
+populaire est près de s'éteindre. C'est grand dommage; et pourtant ces
+présages d'une fin prochaine apportent un attrait puissant: il n'y a de
+cher que ce qu'on craint de perdre; il n'y a de poétique, hélas! que ce
+qui n'est plus.
+
+Ces chansons expirantes qu'on recueille aujourd'hui dans nos villages
+sont vieilles sans doute, plus vieilles que nos grand'mères; mais dans
+leur forme actuelle, les plus anciennes ne remontent guère plus haut que
+le XVIIe siècle. Plusieurs sont du joli temps du rococo, et cela se sent
+à je ne sais quoi.
+
+C'est tout un monde que ces chansons, et tout un monde charmant. On le
+retrouve du nord au sud, de l'est à l'ouest. Le fils du roi, le
+capitaine, le seigneur, le galant meunier, le pauvre soldat, le beau
+prisonnier, et Cathos, et Marion, et Madelon, et les filles sages qui
+vont par trois, et les filles amoureuses qui content leur chagrin au
+rossignol, près de la fontaine.
+
+Dans ces petits poèmes rustiques, il y a beaucoup de rossignols;
+beaucoup de fleurs mêmement: des roses, des lilas et surtout des
+marjolaines. La jolie plante, qu'on a nommée aussi l'origan parce
+qu'elle se plaît sur les coteaux, où elle dresse parmi les buissons ses
+grappes de petites fleurs roses, serties délicatement de bractées
+brunes, apparaît dans les chansons de la glèbe, grâce, sans doute, à son
+nom musical, à ses tendres couleurs et à son doux parfum, comme
+l'emblème du désir et de la volupté, comme l'image des ardeurs secrètes,
+des amours furtives et des joies cachées. Témoin la jolie fille qui
+revenait de Rennes avec ses sabots. Le fils du roi la vit et l'aima; de
+quoi elle se réjouit en ces termes:
+
+ Il m'a donné pour étrennes
+ Avecque mes sabots
+ Dondaine,
+ Un bouquet de marjolaine
+ Avecque mes sabots;
+
+ Un bouquet de marjolaine,
+ Avecque mes sabots
+ Dondaine,
+ S'il fleurit, je serai reine
+ Avecque mes sabots.
+
+Le rossignol, qui chante si magnifiquement, et qui chante la nuit, est
+le confident de toutes les amours ou joyeuses ou tristes de nos
+chansons.
+
+ Sur la plus haute branche,
+ Le rossignol chantait.
+
+ Chante, rossignol, chante,
+ Toi qui as le coeur gai.
+
+ Moi ce n'est pas de même:
+ Mon bonheur est passé.
+
+Ainsi soupire la fille du Morvan. Et la petite Bressane dit ingénument:
+
+ Rossignolet du bois,
+ Rossignolet sauvage,
+ Apprends-moi ton langage,
+ Apprends-moi z'à parler.
+ Apprends-moi la manière
+ Comment l'amour se fait.
+
+Le rossignol exprime dans son chant le triomphe de l'amour. L'alouette,
+à la voix argentée et pure, avertit les amoureux du retour du jour.
+Margot et Marion, qui ne sont pas des amantes tragiques, ne s'emportent
+pas, comme la Juliette de Shakespeare, jusqu'à maudire la chanson de
+l'aube que l'amante de Roméo appelle un cri discordant, un affreux
+_hunt's up_. Elles ne rappellent pas le dicton populaire qui veut que
+l'alouette ait changé d'yeux avec le crapaud, son ami. Elles ne disent
+pas, comme la noble fille des Capulets: «C'est l'alouette qui chante
+ainsi hors de ton des mélodies âprement discordantes et des notes
+suraiguës. Il y a des gens qui prétendent que l'alouette fait de beaux
+accords; cela n'est pas, puisqu'elle nous sépare. «Cateau, surprise par
+l'aube avec son bon ami, ne se fâche pas contre le petit chanteur qui
+n'en peut mais; elle le tient au contraire pour un bon réveille-matin
+dont il ne faut pas mépriser les avertissements. Elle dit tout uniment à
+son galant, qui la serre dans ses bras et ne veut point lâcher prise:
+
+ J'entends l'alouette qui chante
+ Au point du jour.
+ Ami, si vous êtes honnête,
+ Retirez-vous;
+ Marchez tout doux, parlez tout bas,
+ Mon doux ami,
+ Car si mon papa vous entend
+ Morte je suis.
+
+Les ingénues de nos chansons vont «seulettes» à la fontaine; elles y
+font des rencontres hasardeuses, et parfois elles en reviennent tout en
+larmes. Le bonhomme Greuze, qui, venu de bonne heure de Tournus à Paris,
+y resta toujours d'humeur paysanne, devait, en esquissant la _Cruche
+cassée_, fredonner quelque chanson du pays, quelque couplet revenant à
+celui-ci:
+
+ Ne pleurez pas, ma belle;
+ Ah! je vous le rendrai.
+
+ --Ce n'est pas chos' qui se rende
+ Comm' cent écus prêtés.
+
+La chanson populaire exprime avec une fine naïveté l'entêtement du
+premier amour chez les jeunes filles. Je n'en veux pour exemple que ces
+jolis couplets, bien connus, dont j'emprunte le texte à la revue de MM.
+Émile Blémont et Henry Carnoy:
+
+ Oh! que l'amour est charmante!
+ Moi, si ma tante le veut bien,
+ J'y suis bien consentante;
+ Mais si ma tante ne veut pas,
+ Dans un couvent j'y entre.
+
+ Ah! que l'amour est charmante!
+ Mais si ma tante ne veut pas,
+ Dans un couvent j'y entre:
+ J'y prierai Dieu pour mes parents,
+ Mais non pas pour ma tante.
+
+Le meunier, dans nos petits poèmes, est volontiers un homme à bonnes
+fortunes, un peu faraud, beau marjolin et faisant grande fricassée de
+coeurs. Tel il apparaît dans la chanson de mademoiselle Marianne, connue
+dans toutes les provinces de France. Marianne allait sur son âne au
+moulin, y faire moudre son grain. Un jour, le galant meunier lui dit:
+«Attachez là votre âne, ma petite demoiselle», et il la fait entrer au
+moulin:
+
+ Pendant que le moulin tournait,
+ Avec le meunier ell' riait.
+ Le loup mangea son âne,
+ Pauvre mam'zell' Marianne,
+ Le loup mangea son âne Martin,
+ À la port' du moulin.
+
+ Le meunier, qui la voit pleurer,
+ Ne peut s'empêcher d'lui donner
+ De quoi ravoir un âne,
+ Ma petit' mam'zell' Marianne,
+ De quoi ravoir un âne Martin
+ Pour aller au moulin.
+
+ Son père, qui la voit venir,
+ Ne peut s'empêcher de lui dire:
+ Ce n'est pas là notre âne,
+ Ma petit' mam'zelle Marianne,
+ Ce n'est pas là notre âne Martin.
+ Qui allait au moulin.
+
+ Notre âne avait les quatr' pieds blancs.
+ Et les oreill's à l'avenant,
+ Et le bout du nez pâle;
+ Ma petit' mam'zell' Marianne,
+ Oui, le bout du nez pâle, Martin,
+ Qui allait au moulin.
+
+L'âne de Mademoiselle Marianne, que le loup a mangé, est un symbole. La
+chanson contient une leçon morale, sans insister plus que de raison sur
+un accident en somme assez commun. Mais parfois la Muse, ou plutôt la
+Musette des champs et des bois, hausse le ton et devient romanesque,
+gentiment tragique et nous montre des filles fort délicates sur le point
+de leur honneur. Telle est en Bresse et en Lorraine, la chanson de la
+fille qui fait la morte «pour son honneur garder». Tels sont les
+pimpants couplets de la fille déguisée en dragon dans le dessein de
+rejoindre son séducteur retourné à l'armée:
+
+ Elle fut à Paris
+ S'acheter des habits;
+ Ell' s'habilla en dragon militaire,
+ Rien de si beau!
+ La cocarde au chapeau.
+
+Pendant sept ans elle servit le roi sans retrouver l'infidèle. Un jour,
+enfin, elle le rencontre: elle va droit à lui, le sabre au clair. Ils se
+battent; elle le tue. Voilà une fille dont le coeur gardait de fiers
+ressentiments. Il faut dire aussi que c'était une fille de qualité. La
+chanson nous apprend en effet qu'après avoir mis son séducteur à mort
+
+ Ell' monte à ch'val comme un guerrier fidèle,
+ Elle monte à ch'val
+ Comme un beau général;
+ Ell' revient au château de son père,
+ Dit: «J'ai vaincu,
+ Mon amant ne vit plus.»
+
+Aussi ferme dans son propos, mais plus pure et plus douce, l'orpheline
+du Pougan à qui son seigneur offre son amour avec une belle paire de
+gants. Comme Marguerite (dont Goethe a pris en effet le langage dans la
+poésie populaire de l'Allemagne), la jeune paysanne bretonne répond à
+peu près: «Je ne suis demoiselle ni belle».
+
+ À moi n'appartient pas des gants
+ Monsieur le comte,
+ Je suis simple fille des champs,
+ À moi n'appartient pas des gants.
+
+Le seigneur ne s'arrête pas à ce refus: «La belle, dit-il, approchez,
+que je vous baise; ça me donnera l'envie d'y revenir.--Mon Dieu! n'y
+revenez pas, monsieur le comte; qui vous prie d'y revenir?» L'homme
+violent la saisit, la prend en croupe. Elle crie en vain; il l'emporte.
+
+ Mais en passant sur la chaussée,
+ Dans la rivière s'est jetée.
+
+ «Très sainte Vierge en cet émoi,
+ Je vous supplie,
+ Très sainte Vierge, noyez-moi;
+ Mais mon honneur, sauvez-le-moi.»
+
+Les paysans disent volontiers, quand ils vous confient quelque objet
+délicat: «Traitez-le comme une jeune fille.» Leurs vieilles chansons
+touchent les jeunes filles avec cette discrétion recommandable. Elles
+donnent à toutes la grâce et la beauté; elles glissent avec une malice
+souriante sur les fautes de la jeunesse; elles célèbrent les demoiselles
+qui vengent leur honneur; elles exaltent les saintes filles qui aiment
+mieux mourir que de pécher. Elles pleurent enfin de vraies larmes sur la
+mort des fiancées.
+
+Y a-t-il rien de plus touchant, rien qui aille si droit au coeur que
+cette chanson recueillie dans la Haute-Savoie, cette chanson qui commence
+par ce couplet de fête?
+
+ Ma mère, apportez-moi
+ Mon habit de soie rose.
+ Et mon chapeau, qu'il soit d'argent bordé:
+ Je veux ma mie aller trouver.
+
+Hélas! l'ami trouva sa mie étendue sur son lit de mort, ayant reçu les
+sacrements. Quand il approcha, elle rouvrit les yeux:
+
+ Puis elle sortit sa main blanche du lit
+ Pour dire adieu à son ami.
+
+Ce dernier trait, ce trait de nature est frappant. L'art le plus achevé
+ne saurait aller au delà. Le peintre le plus suave, un Henner, un
+Prudhon, un Corrège, sur sa toile baignée d'une ombre transparente, n'a
+jamais mieux placé la lumière, jamais mieux trouvé le point où conduire
+le regard et l'âme du spectateur. «Puis elle sortit sa main blanche du
+lit, pour dire adieu à son ami.» Non! je ne m'abuse pas. C'est un de ces
+grands traits de nature qu'on dit le comble de l'art quand l'art a le
+bonheur de les trouver.
+
+Au reste, fort incrédules, nos chansonniers rustiques, et volontiers
+railleurs à l'endroit de la vertu des femmes mariées et n'entendant pas
+aisément qu'on meure d'amour. Le marin de Saint-Valéry en Caux chante:
+
+ Faut-il pour une belle
+ Que tu t'y sois tué?
+
+ Y en a pus de mille à terre
+ Qui t'auraient consolé.
+
+La chanson, comme le fabliau, s'amuse des ruses des femmes sans prendre
+au sort des maris un intérêt excessif. Le dialogue de _Marion_ et de son
+jaloux est à cet égard un chef-d'oeuvre de malice et de grâce. Il est
+répandu dans toute la France. On en a recueilli des versions cévenoles,
+auvergnates, gasconnes, champenoises, languedociennes, lorraines,
+normandes, morvannaises, limousines; sans compter ce texte provençal que
+Numa Roumestan estime beau comme du Shakespeare. Voici, d'après la
+_Revue des traditions populaires_, une excellente version recueillie, et
+peut-être un peu arrangée, par M. Charles de Sivry dans l'ouest de la
+France:
+
+ LE JALOUX
+
+ Qu'allais-tu faire à la fontaine,
+ Corbleu, Marion?
+ Qu'allais-tu faire à la fontaine?
+
+ MARION
+
+ J'étais allé quérir de l'eau,
+ Mon Dieu, mon ami.
+ J'étais allé quérir de l'eau.
+
+ LE JALOUX
+
+ Mais qu'est-ce donc qui te parlai
+ Corbleu, Marion?
+
+ MARION
+
+ C'était la fille à not' voisine,
+ Mon Dieu, mon ami!
+
+ LE JALOUX
+
+ Les femmes ne portent pas d'culottes,
+ Corbleu, Marion!
+
+ MARION
+
+ C'était sa jupe entortillée,
+ Mon Dieu, mon ami!
+
+ LE JALOUX
+
+ Les femmes ne portent pas d'épée,
+ Corbleu, Marion!
+
+ MARION
+
+ C'était sa quenouill' qui pendait.
+ Mon Dieu, mon ami!
+
+ LE JALOUX
+
+ Les femmes ne portent pas d'moustaches
+ Corbleu, Marion!
+
+ MARION
+
+ C'était des mûres qu'elle mangeait
+ Mon Dieu, mon ami!
+
+ LE JALOUX
+
+ Le mois de mai n'porte pas d'mûres,
+ Corbleu, Marion!
+
+ MARION
+
+ C'était une branch' de l'automne.
+ Mon Dieu, mon ami!
+
+ LE JALOUX
+
+ Va m'en quérir une assiettée,
+ Corbleu, Marion!
+
+ MARION
+
+ Les p'tits oiseaux ont tout mangé,
+ Mon Dieu, mon ami!
+
+ LE JALOUX
+
+ Alors, je te coup'rai la tête!
+ Corbleu, Marion!
+
+ MARION
+
+ Et puis que ferez-vous du reste,
+ Mon Dieu, mon ami?
+
+Mais il faut nous arrêter quand nous avons à peine lié quelques
+fleurettes du bouquet de Margot.
+
+
+II
+
+LE SOLDAT
+
+Retournons aux sources de la tradition populaire. Aujourd'hui, nous
+écouterons, si vous voulez, les chansons du sergent La Rose et du
+sergent La Ramée. Après les mélodies amoureuses, les couplets
+militaires. Au régiment, nous retrouvons encore Margot et Catherine.
+
+De tout temps la France a donné des soldats, comme la Beauce des grains.
+Sous Louis XIII, les recruteurs n'avaient qu'à choisir dans les
+villages. Les jeunes gens à l'envi priaient les capitaines de les
+recevoir dans leurs compagnies. Il est vrai que le roi demandait alors
+quarante mille hommes au plus. Louis XIV, qui aimait trop la guerre,--il
+l'a confessé lui-même,--eut besoin de deux, de trois, de quatre cent
+mille hommes à la fois. Alors les levées devinrent plus difficiles. Un
+tambour parcourait la ville, suivi de soldats qui portaient embrochés à
+leur épée du pain blanc et des perdrix rôties, afin d'allécher les
+pauvres garçons. Ils s'arrêtaient à tous les carrefours, et là, après
+avoir battu les trois bans, le tambour portait la main au chapeau et
+disait: «De par le roi, on fait savoir à tout homme, de quelque qualité
+et condition qu'il soit, âgé de seize ans, qui désirerait prendre parti
+dans le régiment de N... infanterie, qu'on lui donnera quinze francs,
+vingt francs, suivant l'homme qu'il sera, et un bon congé au bout de
+trois ans. Argent comptant sur la caisse! On ne demande pas de crédit.
+Ceux qui seront portés de bonne volonté n'ont qu'à venir.»
+
+Alors il élevait et faisait sonner une grande bourse de soie pleine d'or
+et d'argent que son capitaine lui avait remise. Il enrôlait ainsi un
+nombre suffisant d'écoliers endettés, de villageois fainéants,
+d'artisans sans travail et de valets sans maîtres. Parfois il fallait
+compléter le contingent au cabaret, et plus d'un naïf paysan se vit,
+comme Candide, engagé sous les drapeaux pour avoir bu à la santé du roi.
+Mais généralement la levée se faisait sans trop de ruse ni de violence,
+grâce aux paroles dorées du racoleur et au goût naturel du peuple pour
+l'état militaire. Et puis, au service du roi, l'on recevait vingt-quatre
+onces de pain blanc avec trois livres de viande par semaine et quatre
+sous par jour. C'était à considérer. La recrue, comme dans la chanson du
+pays de Caux, embrassait sa promise et partait gaiement en promettant de
+lui rapporter de là-bas quelque parure en souvenir.
+
+ Adieu, ma belle, ah! je m'en vas,
+ Puisque mon régiment s'en va.
+
+Ou bien encore:
+
+ Adieu, ma mie, je m'en vas,
+ Adieu, ma mie, je m'en vas,
+ Je m'en vas faire un tour à Nantes,
+ Puisque le roi me le commande.
+
+Le soldat de l'ancien régime avait du coq le plumage ainsi que le
+ramage. Il était magnifiquement vêtu, aux frais de son capitaine. Sous
+Louis XV, pommadé, frisé, poudré, portant la queue à cadenette, coiffé
+du chapeau à trois cornes où brillait la cocarde blanche, vêtu de
+l'habit à parement et à retroussis de vives couleurs et galonné sur les
+poches et les coutures, le ruban à l'épaule, il jetait un merveilleux
+éclat sur son passage et troublait les coeurs des servantes d'auberge et
+des filles de cabaret. Aujourd'hui encore, son chapeau, son habit, sa
+culotte et ses guêtres échappés aux mites et aux rats font
+l'émerveillement de tous ceux qui visitent l'exposition du ministère de
+la guerre sur l'esplanade des Invalides. Il portait fièrement les
+couleurs de son régiment, la livrée bleue du roi, les livrées rouges ou
+vertes de la reine, du dauphin, et des princes, la livrée grise des
+maréchaux et des seigneurs. Il était beau, et il le savait. Les jolies
+filles le lui disaient. Il avait changé de nom en changeant de métier;
+il ne s'appelait plus Jean, Pierre ou Colin; il s'appelait mirifiquement
+Sans-Quartier, la Violette, Sans-Souci, Tranche-Montagne, Belle-Rose,
+Brin-d'Amour, Tour-d'Amour, la Tulipe, ou de quelque autre enfin de, ces
+surnoms qui plaisaient à La Fontaine, car le bonhomme, étant très vieux,
+a dit dans une ballade:
+
+ J'aime les sobriquets qu'un corps de garde impose;
+ Ils conviennent toujours...
+
+Une fois soldat du roi, la Violette ne songe plus à sa belle; la Tulipe
+a oublié sa promise. Elle lui avait dit:
+
+ Dedans l'Hollande si tu vas,
+ Un corselet m'apporteras;
+ Un corselet à l'allemande
+ Que ta maîtresse te demande.
+
+Hélas! son corselet, la belle l'attend encore:
+
+ Dedans l'Hollande il est allé,
+ Au corselet n'a pas songé,
+ Il n'a songé qu'à la débauche,
+ Au cabaret, comme les autres.
+
+Pourtant, il se ressouvient avec quelques, regrets:
+
+ Ah! si j'avais du papier blanc,
+ Dit-il un jour en soupirant,
+ J'en écrirais à ma maîtresse
+ Une lettre de compliments.
+
+ Pas de rivière sans poissons,
+ Pas de montagne sans vallons,
+ Pas de printemps sans violettes
+ Ni pas d'amant sans maîtresse.
+
+Il arrive que, si la Tulipe tarde trop à donner de ses nouvelles, sa
+bonne amie va chercher l'ingrat jusqu'en pays ennemi. Parfois, elle est
+fort mal reçue, témoin la chanson du pays messin, recueillie par M. de
+Puymaigre:
+
+ Quand la bell' fut en Prusse,
+ Elle vit son amant
+ Qui faisait l'exercice
+ Tout au milieu du rang.
+
+ --Si j'avais su, la belle,
+ Que tu m'aurais trouvé,
+ J'aurais passé la mer,
+ La mer j'aurais passé.
+
+Plus hardie, mieux avisée, la fille qui s'habilla en dragon, la cocarde
+au chapeau. La muse populaire a beaucoup de goût pour les filles
+déguisées en militaires. C'est un travestissement qu'on voit souvent
+dans les opérettes; mais la chanson y met plus de romanesque et de
+fantaisie. M. Henry Carnoy a retrouvé une bien jolie variante de ce
+thème connu.
+
+ Mon pèr' me dit toujours:
+ Marie-toi, ma fille!
+ Non, non, mon père, je ne veux plus aimer,
+ Car mon amant est à l'armée.
+
+ Elle s'est habillée
+ En brave militaire.
+ Ell' fit couper, friser ses blonds cheveux
+ À la façon d'son amoureux.
+
+ Elle s'en fut loger
+ Dans une hôtellerie
+ --Bonjour, hôtess', pourriez-vous me loger?
+ J'ai de l'argent pour vous payer.
+
+ --Entrez, entrez, monsieur,
+ Nous en logeons bien d'autres.
+ Montez en haut: en voici l'escalier;
+ L'on va vous servir à dîner.
+
+Dans sa chambre, la belle se met à chanter. Son amant, logé à la même
+auberge, l'entend et reconnaît la voix de son amie. Il demande à
+l'hôtesse: Qui donc chante ainsi? On lui répond que c'est un soldat. Il
+l'invite à souper:
+
+ Quand il la vit venir,
+ Met du vin dans son verre:
+ --À ta santé, l'objet de mes amours!
+ À ta santé, c'est pour toujours!
+
+ --N'auriez-vous pas, monsieur,
+ Une chambre secrète,
+ Et un beau lit qui soit couvert de fleurs,
+ Pour raconter tous nos malheurs?
+
+ --N'auriez-vous pas, monsieur,
+ Une plume et de l'encre?
+ Oui, j'écrirai à mes premiers parents
+ Que j'ai retrouvé mon amant.
+
+N'est-ce pas d'une grâce piquante, cette reconnaissance imprévue, le
+verre à la main, et ce souhait d'un lit couvert de fleurs, où les deux
+amants se raconteront leurs malheurs?
+
+Manon, plus simplement, se fait passer pour un garçon et s'engage dans
+le même régiment que son ami.
+
+Et la chanson conclut en ces termes:
+
+ Une fille de dix-huit ans
+ Qui a servi sept ans
+ Sûrement a gagné
+ Le congé de son bien-aimé.
+
+Les bonnes fortunes du militaire sont attestées par une longue renommée.
+Mais, quand la chanson nous dit que le jeune tambour épousa la fille du
+roi, il est évident qu'elle rêve et que pareille chose n'arrive que dans
+le pays bleu des songes. En ce temps-là, il n'y avait de musiciens dans
+l'infanterie que les fifres et les tambours. Ces derniers recevaient
+double paye, en vertu d'un règlement en date du 29 novembre 1688; il
+n'en est pas moins merveilleux que l'un d'eux ait épousé la fille du
+roi. Les Bretons de Nantes qui chantaient cela étaient de grands
+idéalistes:
+
+ Trois jeun' tambours--s'en revenant de guerre,
+ Le plus jeune a--dans sa bouche une rose.
+ La fille du roi--était à sa fenêtre.
+ --Joli tambour,--donne-moi, va, ta rose.
+ --Fille du roi--donne-moi, va ton coeur.
+ --Joli tambour--demand' le à mon père.
+ --Sire le roi,--donnez-moi votre fille
+ --Joli tambour--tu n'es pas assez riche.
+ --J'ai trois vaisseaux--dessus la mer jolie;
+ L'un chargé d'or,--l'autre d'argenterie
+ Et le troisièm'--pour promener ma mie.
+ --Joli tambour--tu auras donc ma fille.
+ --Sire le roi--je vous en remercie,
+ Dans mon pays--y en a de plus jolies[12].
+
+[Note 12: Chanson recueillie par MM. Julien Tiersot et Paul Sébillot.]
+
+Ce jeune tambour qui possède trois navires est vraiment merveilleux.
+Tandis que je feuillette le livre excellent de M. Julien Tiersot, je ne
+puis me défendre de regarder sur ma table une petite boîte d'humble
+apparence dans laquelle un vieux brave prit longtemps son tabac à
+priser. Il s'en exhale encore, quand on l'ouvre, une âcre senteur. Je
+l'ai trouvée, l'an dernier, chez un bric-à-brac, pêle-mêle avec des
+médailles de Sainte-Hélène, des vieux galons et des vieux parchemins.
+C'est une boîte ronde, en noyer, qui porte sur son couvercle plat une
+scène militaire suffisamment expliquée par cette légende: _Sortie de
+garnison_. En effet, on voit aux portes d'une ville, sous une treille,
+des soldats vider une dernière bouteille et faire de touchants adieux à
+de bonnes amies. Ils sont coiffés d'un shako largement évasé et portent
+de longues capotes; ce sont, je crois bien, des voltigeurs de la garde.
+Quant aux bonnes amies, elles sont toutes dans une situation
+intéressante. Un des soldats, la main étendue, jure sur le gage de son
+amour qu'il n'oubliera ni l'enfant ni la mère. Mais la pauvre créature
+ne semble pas rassurée. Il y a dans cette scène un mélange très curieux
+de malice et de sentiment.
+
+J'imagine que cette tabatière servit longtemps à quelque invalide et que
+la scène qui en orne le couvercle rappelait à ce vieux brave le temps
+des amours. Peut-être la portait-il à Waterloo; peut-être était-ce le
+don d'une amante; peut-être essuyait-il une larme chaque fois qu'il y
+prisait. Mais que nous voilà loin du galant tambour qui passait, une
+rose aux lèvres, devant la fille du roi.
+
+Mais tel, comme dit Merlin, «cuide engeigner autrui qui s'enseigne
+soi-même». Le beau militaire, de retour au village, s'aperçoit que la
+disgrâce qu'il a tant de fois infligée aux autres maris ne lui a pas été
+épargnée à lui-même. Il retrouve sa famille bien accrue en son absence:
+
+ ... Méchante femme,
+ Je ne t'avais laissé qu'deux enfants,
+ En voilà quatre à présent.
+
+Et la femme répond ingénument:
+
+ J'ai tant reçu de fausses lettres
+ Que vous étiez mort à l'armée,
+ Que je me suis remariée.
+
+Le jeu finit quelquefois plus tragiquement. La justice militaire ne
+badine point. S'il est vrai, comme dit la chanson, qu'au régiment
+d'Anjou on désertait impunément:
+
+ Je suis du régiment d'Anjou,
+ Si je déserte, je m'en f...,
+ Le capitaine paira tout[13],
+
+ailleurs le déserteur était fusillé sans rémission. Dans une complainte
+restée populaire, un pauvre soldat conte son affaire en marchant au
+supplice, comme le vieux sergent de Béranger. Ce soldat s'était engagé
+«pour l'amour d'une fille». Pour elle, il avait volé l'argent du roi,
+et, tandis qu'il s'enfuyait, il rencontra son capitaine et le tua. Il
+fut condamné à mort, comme il le méritait. Mais le peuple est indulgent
+aux faiblesses que le sentiment inspire, et la fatalité des fautes
+enchaînées l'une à l'autre l'émeut justement. De là l'inspiration
+touchante de cette complainte, qui est même entrée, dit M. Julien
+Tiersot, dans le répertoire de Thérèsa.
+
+[Note 13: Couplet cité par Alexis Monteil, _Histoire des Français_ (t.
+IV, p. 15 des notes.)]
+
+ Ils m'ont pris, m'ont mené
+ Sur la place de Rennes,
+ Ils m'ont bandé les yeux
+ Avec un ruban bleu:
+ C'est pour m'y fair' mourir
+ Mais sans m'y fair' languir.
+
+ Soldat de mon pays.
+ N'en dit' rien à mon père;
+ Écrivez-lui plutôt
+ Que je sors de Bordeaux
+ Pour aller en Avignon
+ Suivre mon bataillon.
+
+
+
+En somme, les peuples n'aiment pas la guerre, et ils ont bien raison.
+Les chansons vraiment populaires de notre France, où pourtant les
+soldats poussent comme le blé, ces chansons, qui se lèvent du sillon
+avec l'alouette, sont du parti des mères. Le chef-d'oeuvre, la merveille
+des chansons rustiques, n'est-ce pas la complainte de Jean Renaud, qui
+revient de la guerre, tenant ses entrailles dans ses mains:
+
+ --Bonjour, Renaud; bonjour, mon fils,
+ Ta femme est accouchée d'un fils
+ --Ni de ma femm' ni de mon fils
+ Je ne saurais me réjouir.
+
+ Que l'on me fass' vite un lit blanc
+ Pour que je m'y couche dedans.
+ Et quand ce vint sur le minuit,
+ Le beau Renaud rendit l'esprit.
+
+La suite de la complainte est sublime, et M. Julien Tiersot a bien
+raison de tenir cette oeuvre, paroles et musique, pour une des plus
+belles inspirations du génie inculte.
+
+ --Dites-moi, ma mère, ma mie,
+ Qu'est-c' que j'entends pleurer ici?
+ --C'est un p'tit pag' qu'on a fouetté
+ Pour un plat d'or qu'est égaré.
+
+ --Dites-moi, ma mère, ma mie,
+ Qu'est-ce que j'entends cogner ici?
+ --Ma fille, ce sont les maçons
+ Qui raccommodent la maison.
+
+ --Dites-moi, ma mère, ma mie,
+ Qu'est-c' que j'entends sonner ici?
+ --C'est le p'tit dauphin nouveau né.
+ Dont le baptême est retardé.
+
+ --Dites-moi, ma mère, ma mie,
+ Qu'est-ce que j'entends chanter ici?
+ --Ma fille, c' sont les processions
+ Qui font le tour de la maison.
+ ....................................
+ --Dites-moi, ma mère, ma mie,
+ Irai-je à la messe aujourd'hui?
+ --Ma fille, attendez à demain,
+ Et vous irez pour le certain.
+
+Tout est admirable dans cette complainte, dont on connaît un grand
+nombre de versions. Selon une variante recueillie à Boulogne-sur-Mer par
+M. Ernest Hamy, lorsque la femme de Jean Renaud voit dans l'église le
+cercueil de son mari et qu'elle apprend ainsi qu'elle est veuve, elle se
+tourne vers sa belle-mère:
+
+ --Tenez, ma mer', voilà les clefs:
+ Allez-vous-en au petit né.
+ Vêtez-le de noir et de blanc.
+ Quant à moi, je reste céans.
+
+Où trouver rien de plus simple, de plus grand, de plus sublime? «Mère,
+voilà les clefs.» N'est-ce pas là un de ces traits de nature qui, comme
+nous disions tantôt, sont le comble de l'art, quand l'art y peut
+atteindre?
+
+Je m'arrête. Ma tâche, ici, n'est que d'effleurer les sujets. Je dirai,
+pour finir, ce qui m'a le plus frappé en parcourant dans divers recueils
+nos vieilles chansons de soldats. On n'y trouve pas trace de haines
+contre les peuples étrangers. On se bat pour le roi, contre les ennemis
+du roi; mais, ces ennemis, on les ignore et on ne leur veut aucun mal.
+Les longues guerres de Louis XIV n'ont pas laissé la moindre colère dans
+l'âme de ce peuple léger, doux et charmant.
+
+À la veille de la Révolution, la France populaire ne se sent pas un seul
+ennemi en Europe. Elle n'a pas dans ses chansons un seul mot amer contre
+l'Allemand ou l'Anglais. Si le roi d'Angleterre est une fois provoqué,
+c'est dans une pastourelle tout à fait enfantine et mystérieuse, qu'on
+retrouve en Bresse et dans l'Île de France. Une bergère l'appelle en
+combat singulier. Elle lui dit:
+
+ Prends ton épée en main,
+ Et moi ma quenouillette.
+
+Et la quenouille de la pastoure rompt l'épée du roi d'Angleterre.
+Faut-il reconnaître dans cette fantaisie un souvenir puéril et tendre de
+Jeanne la Pucelle? Qui sait ce qu'un couplet de chanson porte de vérités
+sur ses ailes légères? La muse de nos campagnes enseigne clairement que
+nous ne savons point haïr. Quand il ne resterait du vieux génie français
+que les couplets sans rimes que nous venons de fredonner, on pourrait
+dire encore avec assurance: ce peuple avait deux dons précieux, la grâce
+et la bonté.
+
+
+III
+
+CHANSONS DE LABOUR
+
+Celles-là ne sont point galantes. Chansons de labour, chansons de
+labeur. Le long de la Loire, Émile Souvestre entendit maintes fois les
+laboureurs _arauder_ leurs attelages, c'est-à-dire les encourager par le
+chant que les boeufs semblent entendre. Le refrain était:
+
+ Hé!
+ Mon rougeaud,
+ Mon noiraud,
+ Allons ferme, à l'housteau
+ Vous aurez du r'nouveau.
+
+En Bresse, on chante au labour, pour exciter les boeufs, des chansons
+dites «chansons de grand vent». On en cite une, entre autres, empreinte
+d'une morne rudesse:
+
+ Le pauvre laboureur,
+ Il est bien malheureux!
+ Du jour de sa naissance
+ Il a bien du malheur;
+ Qu'il pleuv', qu'il neig', qu'il grêle,
+ Qu'il fasse mauvais temps,
+ L'on voit toujours sans cesse
+ Le laboureur aux champs!
+
+La plainte, si grave au début, se colore d'un peu de fantaisie.
+
+ Il est vêtu de toile
+ Comme un moulin à vent.
+ Il port' des arselettes:
+ C'est l'état d' son métier,
+ Pour empêcher la terre
+ D'entrer dans ses souliers.
+
+Ses «arselettes», ce sont ses guêtres, comme le sens de la phrase
+l'indique suffisamment. Au dernier couplet, il hausse le ton, dit avec
+une juste fierté:
+
+ Il n'y a roi ni prince,
+ Ni ducque ni seigneur.
+ Qui n'vive de la peine
+ Du pauvre laboureur.
+
+M. Paul Arène veut bien m'envoyer une chanson provençale du même genre
+qu'il a recueillie lui-même. «C'est, dit-il, la plainte du paysan,
+l'histoire ingénûment contée de son éternelle querelle avec la terre. Et
+certes un paysan seul a pu, dans l'ennui des lents labourages, composer
+lentement, sur une musique large, triste et se prolongeant en échos, ces
+couplets d'un réalisme si poignant et si mélancolique.» M. Paul Arène a
+fait de cette chanson une traduction ferme et colorée. Le début en est
+grand et rappelle les bucoliques syracusaines, tant il reste de génie
+antique dans l'âme provençale:
+
+ Venez pour écouter--la chanson tant aimable--de ces pauvres
+ bouviers--qui passent leur journée--aux champs, tout en
+ labourant.
+
+Puis, c'est avec la tranquille bonhomie d'un Hésiode rustique que le bon
+chanteur dit les travaux et les jours du laboureur:
+
+ Quand vient l'aube du jour--que le bouvier s'éveille--il se lève
+ et prie Dieu--et puis, après, il mange--sa bouillie de
+ pois--c'en est la saison.
+
+ Aussitôt qu'il a mangé,--le bouvier dit à sa femme...
+
+Ce qu'il lui dit est d'un maître attentif et sage. Il lui dit:
+«Prépare-moi du blé pour les semailles. Quand viendra l'heure du goûter,
+apporte-moi le flacon. Puis, tu raccommoderas mes culottes. Je crois
+bien qu'avant-hier, labourant à la lisière, un buisson m'en a pris le
+fond.» Cette idée le conduit à considérer les misères du métier, et il
+s'écrie amèrement:
+
+ Oh! le mauvais labour--que celui de cette terre,--où du matin au
+ soir,--je ne trouve que misère!--Le sillon--de misère est plein.
+
+Sans doute, la vie de la terre est une dure vie. Et les plaintes du
+bouvier provençal, comme celles du laboureur berrichon, doivent nous
+toucher. Mais ne méconnaissons pas qu'il s'y mêle de la joie, du
+contentement et de l'orgueil. Avec quelle fierté le bouvier de Paul
+Arène ne dit-il pas: «La charrue est composée de trente et une pièces.
+Celui qui l'a inventée devait avoir de l'adresse. Ce devait être un
+monsieur.»
+
+On a peint sous des couleurs trop noires la vie de nos aïeux rustiques.
+Ils prenaient de la peine, et parfois enduraient de grands maux; mais
+ils ne vivaient pas comme des brutes. N'assombrissons pas à plaisir nos
+antiquités nationales. De tout temps, la France fut douce à ses enfants;
+le paysan de l'ancien régime avait ses joies: il y chantait. On a cru
+bien faire en le montrant taillable et corvéable à merci, et certes les
+droits seigneuriaux étaient parfois lourds. Mais on devait dire aussi
+combien Jacques Bonhomme, qui n'est point une bête, fut ingénieux pour
+s'en affranchir plus qu'à demi, bien avant la Révolution. Pensez-vous
+que les belles Cauchoises, qui, en l'an 1750, dressaient sur leurs têtes
+des clochers de dentelles plus hauts et plus somptueux que le hennin de
+la reine Isabeau, et qui serraient à leur taille, sur leur jupe
+écarlate, l'antique manteau des princesses capétiennes, la grande cape
+de laine, pensez-vous que ces belles fermières, honorées du titre de
+«maîtresse», manquassent de bouillie de sarrazin, de pain bis ou de pain
+de chanoine, et même de porc salé et de viande fraîche? Non pas; et si,
+selon l'usage, elles servaient l'homme à table et mangeaient debout,
+elles couchaient dans le grand lit à quatre quenouilles et suspendaient
+par une chaîne à leur ceinture les clefs de la vaste armoire pleine de
+linge. Plus d'une dame de qualité pouvait leur envier ces richesses
+domestiques. Et le bien-être du paysan n'était pas particulier à la
+Normandie. Il y a une quinzaine d'années, j'ai vu vendre à Clermont de
+vieilles robes de paysannes auvergnates. La reine Marie Leczinska n'en
+avait pas de plus somptueuses. Ces robes furent achetées par nos
+Parisiennes, qui en portèrent la jupe, habilement drapée, dans les bals,
+dans les soirées et aux dîners, où l'effet fut éclatant. Ces robes à
+ramages, ces bonnets de dentelle, expliquent les chansons d'amour
+merveilleusement braves et pimpantes que nous admirions tout à l'heure.
+
+Voici notre promenade faite. J'avoue qu'elle fut plus sinueuse qu'il ne
+convenait. J'avais aujourd'hui l'esprit vagabond et rétif. Que
+voulez-vous? le vieux Silène lui-même ne conduisait pas tous les jours
+son âne à son gré. Et pourtant il était poète et dieu.
+
+
+
+
+VILLIERS DE L'ISLE-ADAM[14]
+
+
+[Note 14: _Contes cruels_, 1 vol. _L'Ève future_, 1 vol. _Axel_, 1 vol.]
+
+Auguste Villiers de l'Isle-Adam est mort le 18 août 1886 dans la
+cinquante-deuxième année de son âge, chez les frères hospitaliers de
+Saint-Jean de Dieu, à l'ombre de ces vieux arbres qui virent mourir
+madame de la Sablière et Barbey d'Aurévilly. Comme tant d'autres, après
+avoir craint la mort de loin, il la vit venir sans trouble et ne
+s'effraya pas du visage qu'elle lui montra. Est-ce qu'il n'arrive pas
+pour chacun de nous un moment où nous avons besoin de mourir? Villiers
+est mort facilement, et ceux qui lui ont fermé les yeux disent qu'il a
+consenti par avance au repos qu'il goûte aujourd'hui. Peut-être
+gardait-il d'intimes espérances? Peut-être ce Breton croyait-il à ce que
+croyaient ses pères? Peut-être s'attendait-il à recevoir dans
+l'Inconnaissable la récompense due à son amour constant du beau et à ses
+souffrances? Qui sait? Dans ses conversations, il se disait volontiers
+chrétien et catholique, et ses livres ne démentent pas ce témoignage.
+
+Mais, certes, sa foi n'était pas celle du charbonnier. Il y mêlait
+d'étranges audaces. Et ce qu'il semble avoir le mieux goûté dans la foi,
+c'est le délice du blasphème. Il était de cette famille des
+néo-catholiques littéraires dont Chateaubriand est le père commun, et
+qui a produit Barbey d'Aurévilly, Baudelaire, et, plus récemment, M.
+Joséphin Peladan. Ceux-là ont goûté par-dessus tout dans la religion les
+charmes du péché, la grandeur du sacrilège, et leur sensualisme a
+caressé les dogmes qui ajoutaient aux voluptés la suprême volupté de se
+perdre.
+
+Ces fils superbes de l'Église veulent pour ornements à leurs fautes la
+foudre du ciel et les larmes des anges. Villiers de l'Isle-Adam fut,
+comme eux, un grand dilettante du mysticisme. Sa piété était
+terriblement impie. Il avait des ironies énormes. Enfin, il est mort; il
+s'en est allé sans regrets. «Je vais me reposer», disait-il. Il est
+parti de ce monde sans avoir jamais goûté ce qu'on appelle les biens de
+la vie. La pauvreté se colla à ses os comme sa propre peau, et ses
+meilleurs amis, ses plus fervents admirateurs, ne purent jamais lui
+arracher ce vêtement naturel. Très jeune, dit-on, il avait dissipé un
+petit héritage. Ce qui est certain, c'est que, depuis sa vingtième
+année, pas un jour de sa vie il n'eut une table et un foyer. Trente ans
+il erra dans les cafés, de nuit, s'effaçant comme une ombre aux
+premières lueurs du matin. Sa misère, l'affreuse misère des villes,
+l'avait si bien marqué, si bien façonné, qu'il ressemblait à ces
+vagabonds qui, vêtus de noir, se couchent sur les bancs des promenades
+publiques. Il avait le teint livide taché de rougeurs, le regard
+vitreux, le dos humble des pauvres. Et pourtant, je doute aujourd'hui
+s'il faut le proclamer heureux ou malheureux. Je ne sais s'il fut digne
+de pitié ou d'envie. Il ignorait absolument sa misère; il en est mort,
+mais il ne l'a jamais sentie. Il vivait dans un rêve perpétuel, et ce
+rêve était d'or. Babouc endormi dans un ruisseau et foulé aux pieds par
+les passants sentait sur ses lèvres les baisers parfumés d'une reine.
+Villiers vivait constamment, par la pensée, dans des jardins enchantés,
+dans des palais merveilleux, dans des souterrains pleins des trésors de
+l'Asie, où luisaient les regards des saphirs royaux et des vierges
+hiératiques. Ce malheureux habitait dans des régions fortunées dont les
+heureux de ce monde n'ont pas la moindre idée. C'était un voyant: ses
+yeux ternes contemplaient en dedans des spectacles éblouissants. Il
+traversa ce monde en somnambule, ne voyant rien de ce que nous voyons et
+voyant ce qu'il ne nous est pas permis de voir. Aussi, tout pesé, nous
+n'avons pas le droit de le plaindre. Du songe banal de la vie, il a su
+se faire une extase toujours neuve. Sur ces ignobles tables des cafés,
+dans l'odeur du tabac et de la bière, il a répandu à flots la pourpre et
+l'or. Non, il n'est point permis de le plaindre. Et si nous le traitions
+comme un malheureux, il me semble que son ombre viendrait m'en faire des
+reproches amers. Je crois le voir debout, près de ma table, je crois
+voir Villiers tel qu'il était de son vivant, dans sa laideur courte et
+vulgaire, mais bientôt transfigurée quand, la tête penchée de côté,
+rejetant en arrière ses cheveux longs et droits, après de longs
+ricanements, il parlait comme un prophète. Je crois l'entendre qui me
+dit:
+
+«Enviez-moi, et ne me plaignez pas. Il est impie de plaindre ceux qui
+ont possédé la beauté. Je l'avais en moi, et je n'ai vu qu'elle; le
+monde extérieur n'existait pas pour moi, et je n'ai jamais daigné le
+regarder. Mon âme est pleine de châteaux solitaires au bord des lacs, où
+la lune argente les cygnes enchantés. Lisez mon _Axel_, que je n'ai
+point achevé et qui restera mon chef-d'oeuvre. Vous y verrez deux belles
+créatures de Dieu, un homme et une femme qui cherchent un trésor, hélas!
+et qui le trouvent. Quand ils le possèdent, ils se donnent la mort,
+connaissant qu'il n'est qu'un trésor vraiment désirable, l'infini divin.
+Le méchant taudis dans lequel je rêvais en jouant le _Parcifal_ sur un
+vieux piano était en réalité plus somptueux que le Louvre. Lisez, je
+vous prie, les _Aphorismes_ de Schopenhauer, et revoyez l'endroit où il
+s'écrie: «Quel palais, quel Escurial, quel Alhambra égala jamais en
+magnificence le cachot obscur dans lequel Cervantès écrivait son _Don
+Quichotte_?» Lui-même, Schopenhauer, avait dans sa modeste chambre un
+Bouddha d'or, afin d'enseigner qu'il n'y a de richesse au monde que le
+détachement des richesses. Je me suis donné toutes les satisfactions qui
+peuvent tenter les puissants de la terre. J'ai été intérieurement grand
+maître de l'ordre de Malte et roi de Grèce. J'ai créé moi-même ma
+légende, et j'ai été aussi merveilleux de mon vivant que l'a été, un
+siècle après sa mort, l'empereur Barberousse. Et mon rêve a si bien
+effacé la réalité, que je vous défie, vous-même qui m'avez connu, de
+dégager entièrement mon existence des fables dont je l'ai superbement
+parée. Adieu, j'ai vécu le plus riche et le plus magnifique des hommes.»
+
+Que répondre sinon ceci: «Soyez en paix, Villiers. Vous avez pris la
+part de l'idéal. La part de Marie. Et c'est la bonne part. Laissons dire
+les puissants et les heureux. Il n'est tel que de vivre pour un grand
+amour. Vous avez aimé plus que tout l'art et la pensée, et les sublimes
+illusions ont été votre juste récompense. Les grandes passions ne sont
+jamais stériles. Tout un monde d'images a peuplé les hautes solitudes de
+votre âme.»
+
+Est-ce tout? Et faut-il ne voir en Villiers de l'Isle-Adam qu'un
+halluciné? Non pas. Si ce dormeur éveillé a emporté avec lui le secret
+de ses plus beaux rêves, s'il n'a pas dit tout ce qu'il avait vu dans ce
+songe qui fut sa vie, du moins il a écrit assez de pages pour nous
+laisser une idée de l'originale richesse de son imagination. Il écrivait
+obstinément, et ses manuscrits sans forme, illisibles, épars, toujours
+perdus, se retrouvaient toujours. Les somnambules ont des facultés que
+nous ne pouvons comprendre. Villiers rattrapait la nuit, dans les
+gouttières, les pages envolées de ses chefs-d'oeuvre. On a dit qu'il
+écrivait sur du papier à cigarettes. Sur quoi ne griffonnait-il pas ses
+manuscrits? Ceux-là seuls qui les ont vus peuvent dire ce que c'était.
+Des lambeaux sans nom, usés dans ses poches, où il les traînait depuis
+des années, et qui s'en allaient par bribes dès qu'il les déployait,
+d'affreux restes indéchiffrables pour lui-même et dont il constatait
+l'émiettement avec une épouvante comique et profonde. Il les
+reconstituait pourtant, avec une patience obstinée et une adresse
+merveilleuse. Comme M. Comparetti déroule prudemment les rouleaux
+carbonisés de papyrus de Pompéi, Villiers rassemblait les miettes
+d'_Axel_ ou de _Bonhomet_, et l'oeuvre était sauvée.
+
+Et cela s'imprimait, et cela faisait quelquefois un assez beau livre.
+
+Il faut le dire à la confusion de ceux qui l'ignoraient tant qu'il a
+vécu: Villiers est un écrivain, et du plus grand style. Il a le nombre
+et l'image. Quand il n'embarrasse pas sa phrase d'incidences aux
+intentions trop profondes, quand il ne prolonge pas trop les ironies
+sourdes, quand il renonce au plaisir de s'étonner lui-même, c'est un
+prosateur magnifique, plein d'harmonie et d'éclat. Il y a dans son drame
+du _Nouveau Monde_, qui n'en tomba pas moins, des dialogues d'une
+suavité, d'une pureté, d'une noblesse incomparables. Le recueil qu'il a
+intitulé _Contes cruels_ contient des pages de toute beauté. Voici, par
+exemple, quelques lignes d'une grâce héroïque. Il s'agit des compagnons
+de Léonidas:
+
+ Les trois cents étaient partis avec le roi. Couronnés de fleurs,
+ ils s'en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui devaient
+ souper dans les Enfers avaient peigné leur chevelure pour la
+ dernière fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs
+ boucliers et les frappant de leurs épées, les jeunes hommes, aux
+ applaudissements des femmes, avaient disparu dans l'aurore en
+ chantant des vers de Tyrtée. Maintenant sans doute, les hautes
+ herbes du Défilé frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre
+ qu'ils allaient défendre voulait caresser encore ses enfants
+ avant de les reprendre en son sein vénérable.
+
+Trouverait-on rien de plus magnifique dans Chateaubriand? de plus ferme
+dans Flaubert? Villiers, profondément musicien et tout plein de Wagner,
+mettait dans sa prose des sonorités expressives et comme d'intimes
+mélodies. D'ailleurs, il aimait de tout son coeur l'art d'écrire. Il n'y
+a pas d'amour sans quelque superstition. Il croyait à la vertu des mots.
+Certains termes avaient pour lui, comme les Runes Scandinaves, des
+puissances secrètes. Cela même est d'un bon ouvrier du langage. Il n'est
+point d'écrivain véritable qui n'ait de ces faiblesses.
+
+Avec ces dons merveilleux, Villiers ne conquit jamais la faveur du
+public, et je crains que ses livres, même après sa mort, ne soient
+goûtés que d'un petit nombre de lecteurs. Ils sont d'une ironie cruelle.
+C'est cette ironie, parfois obscure et pénible, qui en défend l'accès.
+Le ricanement que tous ceux qui connurent Villiers ont encore dans les
+oreilles, ce ricanement aux petites et dures saccades, se retrouve dans
+tout ce qu'il a écrit et fait grimacer les lignes les plus pures de sa
+pensée. Ce visionnaire prolongeait la moquerie au delà de ce qui est
+permis et même concevable, et il la mêlait étrangement à ses
+contemplations philosophiques, à ses pieuses extases, à ses méditations
+sublimes. Je viens de relire son _Ève future_, qui fut publiée il y a
+quatre ans et dont le héros est précisément l'hôte illustre que Paris
+reçoit en ce moment avec sympathie et curiosité. Villiers a mis en
+scène, dans ce roman, l'inventeur du téléphone et du phonographe, le
+sorcier de Menlo Park, l'ingénieur Edison. Naturellement, les inventions
+de cet habile homme prennent dans l'esprit de Villiers un caractère
+merveilleux et un tour fantastique. Il suppose que M. Edison a fabriqué
+une femme électrique, une andréide d'une beauté merveilleuse, dont
+l'aspect, les mouvements et les paroles produisent l'illusion complète
+de la vie. Et il se délecte dans cette idée folle, qui lui permet de
+railler la science en blasphémant la nature. Sortie, comme l'Ève
+biblique, des mains de son auteur, la nouvelle Ève inspire naturellement
+le désir. M. Edison l'a fabriquée pour un jeune lord qui, ayant donné
+son amour à une femme vivante et belle, il est vrai, mais sotte et
+vulgaire, ne peut vivre ni avec cette créature ni sans elle, et tombe
+dans un ennui mortel. L'andréide ressemble trait pour trait à cette
+vivante; mais, les pensées qu'elle exprime, au moyen d'un phonographe
+interne, sont d'une idéale beauté, ayant été composées par les écrivains
+les plus habiles des deux mondes. Elles ne laissent pas de produire une
+vive impression sur l'esprit du jeune lord.
+
+«Au cri de ton désespoir, lui dit l'andréide, j'ai accepté de me vêtir à
+la hâte des lignes radieuses de ton désir, pour t'apparaître...
+
+»Je m'appelais en la pensée de qui me créait, de sorte qu'en croyant
+seulement agir de lui-même il m'obéissait aussi obscurément.
+
+»Qui suis-je?... un être de rêve qui s'éveille à demi en tes pensées.
+
+»Oh! ne te réveille pas de moi...
+
+»Qui suis-je? Mon être ici-bas, pour toi du moins, ne dépend que de la
+libre volonté. Attribue-moi l'être, affirme-toi que je suis!
+Renforce-moi de toi-même. Et soudain je serai toute animée, à tes yeux,
+du degré de réalité dont m'aura pénétré ton Bon-Vouloir créateur. Comme
+une femme, je ne serai pour toi que ce que tu me croiras.»
+
+Et comme le lord étonné ne répond rien, l'andréide reprend:
+
+«Crains-tu de m'interrompre? Prends garde! Tu oublies que ce n'est qu'en
+toi que je puis être palpitante ou inanimée, et que de telles craintes
+peuvent m'être mortelles. Si tu doutes de mon être, je suis perdue, ce
+qui signifie également que lu perds en moi la créature idéale qu'il
+t'eût suffi d'y appeler.
+
+»Oh! de quelle merveilleuse existence puis-je être douée si tu as la
+simplicité de me croire, si tu me défends contre ta raison!»
+
+Après tout, n'a-t-elle pas raison, l'andréide? Ment-elle plus qu'une
+autre? Est-elle plus une illusion? Pour ce que l'on connaît de la femme
+qu'on aime, pour ce qu'on possède de son secret, pour ce qu'on pénètre
+de son âme, en vérité, l'automate vaut bien la vivante. Terrible
+sagesse de l'andréide! Jamais on n'avait si magnifiquement blasphémé la
+nature et l'amour. N'en restez-vous pas glacé comme moi? Hélas! pauvre
+Villiers! Je l'ai connu; c'était un compagnon d'un esprit de
+plaisanterie infini, d'une fantaisie excellente, _a fellow of infinit
+jest, of most excellent fancy_.
+
+
+
+
+UN MOINE ÉGYPTIEN[15]
+
+
+[Note 15: _Les Moines égyptiens_, par E. Amélineau. _Vie de Schnoudi_
+(Leroux, édit., in-18).]
+
+M. E. Amélineau a passé plusieurs années en Égypte, à la recherche des
+manuscrits coptes enfouis dans les couvents et dans les églises. Ce
+savant, qui fut un homme de foi et qui garde au fond de son âme le
+parfum de ses croyances évanouies, a vécu de longues heures dans les
+couvents du Nil, parmi les pauvres moines ignares, paresseux, sales,
+dégradés, heureux. Il les a vus avec une pitié sympathique chauffant au
+soleil leur oisiveté fière et pensive. Il a étudié leur âme, à la fois
+grossière et subtile, pleine de visions merveilleuses. Une chose l'a
+frappé: c'est la ressemblance profonde de la race copte et de la race
+celtique. De part et d'autre, c'est la même naïveté dans l'idéalisme et
+le même culte des vieilles traditions. M. Amélineau a recueilli les
+monuments d'une histoire de l'Égypte chrétienne. Il a fait plusieurs
+publications de textes d'une grande importance. Je ne veux parler
+aujourd'hui que d'un seul de ses ouvrages, la _Vie de Schnoudi_. C'est
+un livre intéressant, écrit avec élégance et d'une lecture facile. Ce
+Schnoudi, dont M. Amélineau a constitué la biographie d'après des
+documents historiques, tels que règles monastiques, lettres
+d'administration, sermons, actes, etc., est un personnage
+extraordinaire, digne d'être étudié même après les Antoine, les Macaire
+et les Pacôme, qui donnèrent au christianisme d'Égypte une physionomie
+si originale.
+
+Il naquit le 2 mai 333, sous le patriarcat d'Athanase, non loin de la
+ville grecque, alors ruinée, d'Athribis, à Schenaloli; c'est-à-dire le
+_village de la Vigne_. Son père se nommait Abgous et sa mère Darouba.
+C'étaient de bons fellahs, qui possédaient quelques moutons et peut-être
+un peu de cette terre noire qui rend au centuple le grain qu'on lui
+confie. Ils donnèrent à l'enfant prédestiné le nom de Schnoudi, qui veux
+dire _fils de Dieu_. Schnoudi fut élevé comme tous les enfants de
+fellahs. On peut se le figurer agile et nu, suivant sa mère au bord du
+fleuve, quand elle descendait le soir remplir la cruche qu'elle posait
+droite sur sa tête, suivant la coutume séculaire et qui dure encore. À
+neuf ans, il accompagnait le vieux berger qui paissait les moutons de
+son père. Déjà sa vocation se révélait. Le soir, au lieu de rentrer à la
+maison, il descendait dans un de ces nombreux canaux qui traversent les
+champs, et là, sous un sycomore, plongé dans l'eau jusqu'au cou, les
+bras levés au ciel, il priait toute la nuit. C'est par de telles
+pratiques que la sainteté se révèle en Orient. Darouba avait un frère,
+nommé Bgoul, qui était abbé d'un monastère, proche de la ville ruinée
+d'Athribis. Bgoul prit l'enfant et le fit instruire dans l'école qui
+dépendait du monastère. Schnoudi y apprit à parler et à écrire le copte.
+
+Il y prit quelque connaissance de la langue grecque. Surtout il s'exerça
+sur de nombreux tessons à tracer de beaux caractères. L'art du scribe
+était alors très estimé. Enfin, il étudia la Bible et se nourrit surtout
+des psaumes et des prophètes.
+
+Parvenu à l'âge d'homme, il manifesta sa sainteté par des travaux dignes
+des Macaire et des Pacôme. Il ne dormait qu'un petit nombre d'heures,
+jeûnait jusqu'au coucher du soleil et ne prenait pour toute nourriture
+qu'un peu de pain avec du sel et de l'eau. Parfois, il passait la
+semaine entière, du samedi au samedi, sans manger. Pendant les quarante
+jours du carême, il se contentait de fèves bouillies.
+
+Une fois, en la semaine sainte, lorsque arriva «le vendredi des douleurs
+sincères», il se fit une croix comme celle de Jésus, l'éleva, s'attacha
+lui-même sur le bois et resta suspendu, les bras allongés, la face et la
+poitrine contre l'arbre de son supplice. Il y resta la semaine entière.
+On sait que le P. Lacordaire a renouvelé, de nos jours, ces tortures
+mystiques et qu'il s'est mis en croix pendant plusieurs heures.
+
+Schnoudi était sujet à des crises de larmes: il pleurait si abondamment
+qu'on craignait qu'il n'en perdit la vue. Selon l'usage des saints de
+l'Égypte, il se retira dans le désert et vécut cinq ans dans un de ces
+tombeaux anciens taillés dans le roc et formés de vastes salles, parfois
+couvertes de peintures. Il y travaillait de ses mains.
+
+Un jour, dit son biographe, comme, assis dans la chambre sépulcrale, il
+tressait des cordes, le Tentateur lui apparut sous la forme d'un homme
+de Dieu. «Salut, ô beau jeune homme, lui dit-il; le Seigneur m'a envoyé
+vers toi pour te consoler. Renonce désormais aux travaux de la piété,
+quitte l'aride désert; redescends vers la campagne riante et va manger
+ton pain en compagnie de tes frères.» À ces paroles, Schnoudi connut qui
+était devant lui. Il lui dit: «Si tu es venu pour me consoler, étends la
+main et prie le Seigneur Jésus.» En entendant le nom de Jésus, Satan
+(car c'était lui-même) reprit sa forme véritable, qui est celle d'un
+bouc cornu. Et le saint lui passa autour du cou une des cordes qu'il
+venait de tresser. Le diable fut saisi d'une telle épouvante, qu'il en
+oublia qu'il était immortel.
+
+--Je t'en prie, dit-il à Schnoudi, ne me fais pas périr avant le terme
+de ma vie.
+
+Schnoudi lui fit entendre ces paroles menaçantes:
+
+--Par les prières des saints, si tu reviens ici, je t'exilerai à
+Babylone de Chaldée, jusqu'au jour du jugement.
+
+Et il lâcha Satan, qui s'enfuit couvert de confusion.
+
+On peut être surpris tout d'abord que Schnoudi, qui tenait le diable en
+son pouvoir, l'ait laissé aller. Mais le diable, à tout considérer, est
+aussi nécessaire que Dieu lui-même à la vertu des saints; car, sans les
+épreuves et les tentations, leur vie serait privée de tout mérite.
+Toutefois il n'est pas certain que Schnoudi ait agi par cette
+considération. Peut-être éprouva-t-il une insurmontable difficulté à
+étrangler le diable. C'eût été, d'ailleurs, une grave imprudence. Le
+diable mort, tout l'édifice de la religion s'écroulait, et le cataclysme
+s'étendait jusqu'au ciel. Il se peut aussi que Schnoudi n'ait pas non
+plus songé à cela.
+
+Après avoir vécu cinq ans dans un tombeau, le saint homme était mort aux
+tentations des sens: l'image de la femme, qui troubla jusque dans la
+vieillesse Antoine, Macaire et Pacôme, ne lui causait plus que de
+l'horreur et du dégoût. Rentré dans le couvent d'Athribis, il en prit la
+direction après la mort de son oncle, l'abbé Bgoul. C'est alors que cet
+ascète déploya le génie d'un grand pasteur d'hommes.
+
+La petite communauté, composée d'une centaine de moines, s'accrut en peu
+d'années d'une façon prodigieuse et compta bientôt plus de deux mille
+religieux dont les habitations, nommées _laures_, s'échelonnaient le
+long de la montagne. Les uns menaient la vie cénobitique, les autres
+vivaient dans la montagne en anachorètes. Schnoudi fonda à quelque
+distance un couvent de dix-huit cents femmes. Il résolut alors de bâtir
+un monastère indestructible et une grande église. À l'en croire, il
+découvrit dans les ruines de la cité grecque l'argent nécessaire à cette
+vaste entreprise. Un matin, il heurta une bouteille, de celles que l'on
+appelait bouteilles d'Ascalon; il la prit, l'ouvrit; elle était pleine
+d'or.
+
+Il traça lui-même le plan des bâtiments et les fit construire avec les
+pierres des ruines. Les ouvriers, qui travaillaient pour le salut de
+leur âme, luttèrent d'ardeur et d'habileté. En dix-huit mois tout fut
+achevé.
+
+«L'oeuvre de ces braves gens, dit M. Amélineau, existe encore
+aujourd'hui: pas une pierre n'a bougé. Quand, de loin, on la voit se
+détacher en avant de la montagne, elle se présente comme un bastion
+carré: de fait, c'est plutôt une forteresse qu'un monastère. La
+construction est rectangulaire, faite à la manière des anciens
+Égyptiens, par assises froides. Les blocs de pierre fournis par les
+temples de la ville ruinée ont dû être coupés et taillés de nouveau:
+pourtant ils montrent encore leur emploi primitif. Les murs, d'une
+grande profondeur, n'ont pas moins de cent vingt mètres de longueur sur
+cent de largeur. La hauteur en est très grande; et tout autour règne une
+sorte de corniche peinte qui rappelle les chapiteaux de certaines
+colonnes de la grande salle hypostyle de Karnak. On distingue encore
+quelques restes des couleurs dont les pierres étaient revêtues. On
+entrait au monastère par deux portes qui se faisaient face, et dont
+l'une a été murée depuis. Celle par laquelle on entre aujourd'hui est
+d'une profondeur de plus de quinze mètres. Quand on y passe, l'obscurité
+donne le frisson. Les moines qui la traversaient étaient vraiment
+sortis du monde. À droite de cette porte se trouve la grande église: à
+l'entrée on voit encore deux colonnes de marbre dont on n'a pu trouver
+l'emploi et sur lesquelles Schnoudi s'assit plus d'une fois dans sa vie,
+à l'heure où le soir amenait la fraîcheur avant d'entrer dans l'église
+pour la prière de la fin du jour. L'église elle-même a la forme de
+toutes les églises coptes avec ses cinq coupoles.»
+
+Schnoudi ne craignait pas d'engager Dieu dans ses propres intérêts. Il
+avait coutume de dire:
+
+«Il n'y a pas dans tout ce monastère la largeur d'un pied où le Seigneur
+ne se soit promené avec moi, sa main dans la mienne.»
+
+Il disait encore:
+
+«Que celui qui ne peut visiter Jérusalem pour se prosterner devant la
+croix sur laquelle est mort Jésus le Messie, vienne faire son offrande
+dans cette église où se réunissent les anges. Je prierai pour leurs
+péchés passés, et quiconque m'écoutera n'aura rien à souffrir de ses
+fautes, même les morts qu'on a enterrés dans cette montagne, car
+j'intercéderai pour eux près du Seigneur.»
+
+C'est ainsi, remarque son moderne biographe, que Schnoudi dota son
+église des «indulgences attachées aux lieux saints» et les rendit
+«applicables aux défunts», et cela de sa propre autorité.
+
+Ce croyant avait, comme plus tard Mahomet, des ruses profondes. Quand on
+l'étudie, il n'est pas toujours facile de marquer le point où finit
+l'illusion du voyant, où commence la fraude pieuse. Voici un petit fait
+qui donne à réfléchir à cet égard:
+
+Un jour, son disciple bien-aimé, le doux Visa, qui devait lui succéder,
+frappa à la porte de sa cellule.
+
+--Entre sans tarder, lui répondit l'abbé.
+
+Visa n'osait d'abord, parce qu'il avait entendu un bruit de voix. Il
+entra pourtant, baisa la main de Schnoudi et lui demanda d'où venait la
+voix qu'il avait entendue.
+
+--Le Messie vient de me quitter, répondit Schnoudi, il m'a longtemps
+entretenu des mystères ineffables.
+
+Visa poussa un grand soupir.
+
+--Puissé-je aussi le voir!
+
+--Tu es trop petit de coeur, répondit Schnoudi. C'est pourquoi je ne
+l'ai point prié de se laisser voir à toi.
+
+--Il est vrai que je suis un pécheur, répondit le doux Visa.
+
+L'abbé reprit:
+
+--Élève ton coeur et je te promets que tu verras Celui que j'ai vu.
+
+Visa, content de cette promesse, baisa de nouveau la main du maître et
+dit:
+
+--Père, je suis ton esclave, prends pitié de moi et fais que je mérite
+de le voir réellement.
+
+Touché de tant d'humilité, Schnoudi parla de la sorte:
+
+--Reviens demain à la sixième heure. Tu nous trouveras de nouveau
+conversant ensemble.
+
+Le lendemain, à l'heure dite, Visa ne manqua pas de frapper à la porte
+de la cellule. Mais, quand il entra, il ne vit que Schnoudi. Le Messie,
+l'ayant entendu frapper, était remonté au ciel.
+
+--Malheureux que je suis! s'écria Visa en pleurant abondamment. Je ne
+mérite pas de voir le corps du Christ Jésus.
+
+Schnoudi s'efforça de le consoler.
+
+--Ne pleure point: si tu ne mérites pas de le voir, tu pourras du moins
+entendre sa douce voix.
+
+«En effet, ajoute le pieux Visa, qui rapporte cet entretien, depuis lors
+je l'ai plusieurs fois entendu converser avec mon père.»
+
+Schnoudi enveloppait sa foi de tous les prestiges de la sorcellerie
+chère aux Orientaux. Son christianisme, comme celui de tous les
+Égyptiens, était entaché de magie. Il pouvait, disait-il, se rendre
+invisible et «enchanter» la vallée.
+
+Cependant, comme aux jours de son enfance, il descendait dans l'eau et,
+malgré le froid, y passait toute la nuit en prières. Le tombeau du
+désert, où il avait passé cinq années de sa jeunesse et enseveli les
+images de la volupté terrestre, lui était resté cher. Il y retournait
+souvent, y passait des semaines entières, conversant avec Jésus-Christ
+et combattant corps à corps avec le diable.
+
+Il devint célèbre dans toute l'Égypte, à l'égal d'Antoine et de Macaire,
+et l'on sut jusque dans Alexandrie qu'il y avait près de la montagne
+d'Athribis un saint que Jésus-Christ visitait tous les jours. Il
+exerçait autour de son couvent une magistrature à laquelle les nomades
+eux-mêmes se soumettaient. L'Égypte était alors désolée par les courses
+de tribus errantes qui y semaient la terreur et la mort. L'abbé
+d'Athribis nourrit pendant trois semaines vingt mille malheureux:
+hommes, femmes, enfants, victimes des nomades. On dépensait, par
+semaine, dit Visa, vingt-cinq mille drachmes pour acheter les légumes,
+les assaisonner et faire cuire la viande, sans compter tout ce qu'il
+fallait pour faire la cuisine, cent cinquante bouteilles d'huile par
+jour et dix-neuf ardebs (36 hectolitres) de lentilles. Quatre fours
+cuisaient le pain.
+
+Schnoudi, si miséricordieux pour les malheureux et si empressé à nourrir
+les affamés, traitait au contraire avec une violence furieuse les
+idolâtres et les adultères. Il y avait alors au bord du Nil des hommes
+riches qui vivaient élégamment dans de belles maisons peuplées de dieux
+à demi grecs, à demi égyptiens. Schnoudi saccageait avec ses moines les
+habitations de ces honnêtes païens. L'un d'eux fut noyé dans le fleuve.
+On conta qu'il y avait été jeté par un ange, mais ce fut probablement
+par un moine. Schnoudi était terrible dans son zèle. Grand contempteur
+de la nature, ce qu'il pardonnait le moins, c'était le péché de la
+chair. Il y avait, près d'Athribis, un prêtre qui vivait avec une femme
+mariée; Schnoudi, qu'un tel scandale indignait, alla trouver le prêtre
+et lui représenta l'abomination de son péché. Le prêtre promit de
+quitter cette femme, mais, quand il la revit, il la garda près de lui,
+car il l'aimait.
+
+Par malheur, Schnoudi les rencontra ensemble. «Suffoqué par l'odeur de
+l'adultère, il se rappela les terribles jugements que, sur le mont
+Sinaï, le Seigneur avait ordonné à Moïse d'exécuter; de son bâton, il
+frappa la terre, qui s'entr'ouvrit, et les deux criminels furent
+engloutis vivants.»
+
+Ainsi s'exprime le saint homme Visa. En fait, Schnoudi avait commis un
+horrible assassinat.
+
+Malgré les progrès du monachisme, il se trouvait encore en Égypte des
+hommes en grand nombre et même des prêtres qui «aimaient les créatures
+de Dieu». Ils se rendirent près du duc d'Antinoé et accusèrent l'abbé
+d'Athribis d'avoir tué un homme et une femme. Le duc rendit bonne
+justice. Il s'empara de Schnoudi, le fit juger et condamner à mort. On
+raconte que deux anges enlevèrent le saint homme sous le sabre du
+bourreau. Il est plus croyable que les moines d'Athribis arrachèrent
+leur abbé au supplice. Ils formaient une armée nombreuse et disciplinée,
+contre laquelle les pouvoirs publics ne pouvaient lutter en ces temps de
+troubles et d'anarchie.
+
+Tels sont, en résumé, les faits aujourd'hui connus de la vie de
+Schnoudi. M. Amélineau a le double mérite de les avoir découverts dans
+des manuscrits coptes et d'en avoir composé un récit suivi, d'un intérêt
+très vif et lisible pour tout le monde. Schnoudi mourut dans sa cent
+dix-neuvième année, le 2 juillet 451. Cette date nous est donnée pour
+certaine, et il faut convenir que les vies des pères du désert
+fournissent plus d'un exemple d'une semblable longévité.
+
+«Après lui, dit M. Amélineau, la nuit se fait sur l'histoire de ce
+monastère de Schnoudi, qui eut un moment tant de célébrité; on ne
+connaît pas le nom d'un seul des successeurs de Visa. L'oeuvre était
+condamnée à périr; le monastère seul est resté debout, mais combien
+déchu de son antique splendeur! Où les pieds de tant de saints, du
+Messie lui-même, s'étaient posés si souvent, le pied impur de la femme
+se pose aujourd'hui; les derniers enfants de Schnoudi se sont mariés et
+ont ainsi introduit dans le sanctuaire de Dieu une abomination de la
+désolation à laquelle n'avait sans doute point songé le prophète Daniel.
+Ces pauvres ménages vivent des maigres revenus de rares feddans,
+pêle-mêle avec les bestiaux qui leur appartiennent. Ils ont toutefois
+conservé le souvenir de l'homme terrible dont ils croient que l'ombre
+hante toujours leur demeure.»
+
+C'était un grand et effroyable saint. En Égypte, le christianisme se
+colore de teintes ardentes dont nous n'avons point l'idée dans nos
+climats tempérés. Le brillant fanatisme de l'islam y éclate par avance.
+Il y a déjà du marabout et du mahdi dans les vieux moines chrétiens de
+la vallée du Nil.
+
+
+
+
+LÉON HENNIQUE[16]
+
+
+[Note 16: _Un Caractère_, par Léon Hennique, 1 vol.]
+
+Pendant que les spirites tenaient au Grand-Orient de France leur congrès
+international ou, pour mieux dire, leur premier concile oecuménique, je
+lisais un roman spirite que M. Léon Hennique a publié récemment sous ce
+titre: _un Caractère_.
+
+M. Léon Hennique a grandi et s'est formé dans le naturalisme. Il est un
+des conteurs des _Soirées de Médan_, et ses premiers livres trahissent
+le souci du «document humain». Mais, par le tourment ingénieux du style
+et la curiosité fine de la pensée, il procède des Goncourt plutôt que de
+M. Zola. Il a, comme les deux frères, la vision colorée des temps
+évanouis, l'amour du rocaille et du rococo, le goût maladif du précieux
+et du rare. Comme eux, il met de l'apprêt et de la coquetterie dans la
+brutalité. Mais il est original et singulier par un certain don de rêve,
+par un certain sentiment de l'idéal, par je ne sais quoi d'héroïque et
+de fier. Ceux qui ont vu jouer son _Duc d'Enghien_ au Théâtre Libre
+savent ce que M. Léon Hennique cache de nobles émotions sous l'enveloppe
+hérissée et contournée de sa forme littéraire. Le roman que je viens de
+lire, _un Caractère_, est certes une oeuvre peu commune. J'en pourrais
+dire beaucoup de mal. Je pourrais me plaindre amèrement d'un écrivain
+qui veut m'éblouir par les scintillements perpétuels d'un style à
+facettes et qui m'agace les nerfs en voulant me procurer sans trêve ni
+repos des sensations neuves, d'une excessive ténuité. Je pourrais me
+venger de toutes les phrases en spirale dont il m'a fatigué et lui
+demander compte de ces «inanes chimères», de ces «médians soirs», de ces
+«oculaires galas» et autres raretés chez lui trop communes. Mais à quoi
+bon? Ces artifices de langue et de pensée, ces subtilités violentes, il
+les a voulus. Cette folie du singulier et de l'exquis le possède tout
+entier. Il est artiste. Il aime son mal. Ce style couronné d'épines,
+plus farouche et plus étincelant qu'un Christ espagnol, il l'adore à
+deux genoux. La foi d'un artiste doit inspirer du respect «à tous les
+coeurs amis de la forme et des dieux». Ce que je reproche en somme à M.
+Hennique, c'est de tendre sous nos pieds, comme la reine d'Argos, un
+tapis trop riche et d'une splendeur inquiétante. À l'exemple du roi du
+vieil Eschyle, j'aime mieux l'herbe et la terre natale. Je n'entends pas
+à la façon de M. Hennique l'art et l'économie du style. Du moins que ce
+dissentiment ne me rende ni injuste ni amer. Il aime l'art à sa manière,
+je l'aime à ma façon. N'est-ce pas une raison pour nous accorder et pour
+tourner notre commun mépris sur les malheureux qui vivent dans
+d'éternelles laideurs? «Quand je songe qu'il se fait à cette heure des
+_Docteur Rameau_, des _Comtesse Sarah_ et des _Dernier Amour_, il me
+prend envie de crier à M. Léon Hennique: Quoi! vous savez la valeur des
+mots, le prix du style, la noblesse de l'art, et je vous querelle parce
+que vous êtes trop recherché, trop inquiet, trop précieux, parce que
+vous vous égarez dans des obscurités étincelantes. Je devrais dire au
+contraire que tout cela est beau, que tout cela est bien. Car vos pires
+défauts sont infiniment préférables à la vulgarité des auteurs que
+chérit la foule. Si pourtant je dois vous faire de nouveaux reproches,
+qu'il soit entendu que je ne vous attaquerai qu'avec quelque respect.»
+
+Ne serait-il pas juste de parler ainsi? Et ne faut-il pas reconnaître
+encore que, dans cette forme littéraire d'un artifice parfois irritant,
+l'auteur de _un Caractère_ a su renfermer une idée morale d'une vraie
+beauté?
+
+Ce roman, que je viens de lire, m'a profondément touché; et je suis
+encore sous l'empire de la noble émotion qu'il m'a causée. C'est,
+avons-nous dit, un roman spirite. À première vue, les tables tournantes,
+les esprits frappeurs, les médiums typtologues ne semblent pas fournir
+un sujet bien intéressant d'étude. Ce que j'en ai vu, pour ma part,
+serait tout au plus la matière d'un petit conte satirique. J'ai amusé,
+de temps à autre, ma curiosité chez d'excellentes gens adonnées aux
+sciences psychiques: c'est le nom qu'ils donnent à leurs illusions. J'ai
+déjà confessé que j'aime le merveilleux, mais il ne m'aime pas; il me
+fuit et s'évanouit devant moi.
+
+En ma présence, les esprits frappeurs se taisent soudain, et les petites
+mains de lumière qu'on voyait s'agiter dans l'ombre des rideaux
+s'envolent comme des colombes au sein de l'éther, leur patrie. Je
+donnerais beaucoup pour causer avec des âmes désincarnées: elles peuvent
+compter sur ma curiosité discrète et ma profonde attention. Jusqu'ici,
+hélas! aucune d'elles, se détachant de l'innombrable essaim des ombres,
+n'est venue, comme Francesca, à l'appel du Florentin, murmurer à mes
+oreilles des paroles mystérieuses. Il y aurait quelque mauvais goût à
+laisser voir que je suis piqué de leurs dédains obstinés. Pourtant je ne
+puis m'empêcher de trouver qu'elles choisissent parfois d'une façon
+étrange leurs confidents terrestres et qu'elles se plaisent mieux dans
+la compagnie de gens grossiers et ignorants que dans le concile des
+sages. Il y a plusieurs années, dans une heure de perversité, je suis
+allé chez le docteur Miracle, où j'ai trouvé des dames affligées qui
+mangeaient des pâtisseries sèches et des vieillards recueillis comme on
+en voit dans les églises. Le docteur Miracle nous présenta une vieille
+dame qu'il appelait, je ne sais pourquoi, une pythonisse et qui,
+disait-il, parlait la langue primitive de l'humanité. Elle roulait des
+yeux féroces à travers les mèches grises de ses cheveux. Armée d'une
+tige de fer dont l'extrémité supérieure se recourbait en forme de
+serpent et finissait en pointe de dard, elle s'agitait furieusement sur
+un tabouret et poussait des cris inhumains.
+
+Le docteur Miracle nous avertit que la tige servait à conduire le
+fluide, et cette explication souffrait d'autant moins de difficultés,
+que le public n'était pas du tout inquiet de savoir quel pouvait être ce
+fluide. Quant au dard du serpent, j'en ignore l'utilité. Mais chacun en
+comprit le danger si on le laissait aux mains de cette vieille enragée.
+On l'y laissa. M. Jacolliot, qui représentait la Science chez le docteur
+Miracle (je vois encore sa bonne figure avenante et pleine de dignité),
+fut prié de s'asseoir sur un escabeau, tout contre la pythonisse.
+Celle-ci maniait la tige de fer avec une agilité redoutable, et M.
+Jacolliot avait assez à faire d'éviter que la pointe lui entrât dans les
+yeux. Pourtant ce n'était pas là sa seule occupation. Il lui était
+enjoint de saisir au passage les mots hindous que la pythonisse pourrait
+prononcer. Secoué sur son escabeau, les oreilles rompues par des
+hurlements inouïs, écartant d'une main le dard menaçant, épongeant de
+l'autre son front dégouttant de sueur, étourdi, effaré, écrasé, résigné,
+il «suivait le phénomène», selon l'heureuse expression du docteur.
+Enfin, après dix minutes d'agonie, il entendit _Rama_ et se déclara
+satisfait. Rama! La pythonisse parlait le langage de Walmiki; elle n'en
+était plus à l'idiome primitif! Nous apprîmes du docteur que les
+pythonisses traversent les âges avec une notable rapidité, ce qui
+explique le phénomène. J'ai assisté à plusieurs autres expériences, où
+manquaient et le serpent de fer, et M. Jacolliot, mais qui ne
+m'instruisirent pas plus avant dans les mystères d'outre-tombe. Plus
+tard, j'ai vu des femmes qui pleuraient leurs enfants et qui trompaient
+l'absence éternelle en interrogeant des tables; alors j'ai compris que
+le spiritisme était une religion et qu'il fallait le laisser aux âmes
+comme une illusion consolante. J'ai compris qu'il pouvait inspirer à
+l'artiste mieux qu'une satire sur la pitoyable crédulité des hommes et
+que le poète peut en tirer quelque chose d'humain, quelque chose
+d'intimement tragique ou de profondément doux. Au reste, il me souvient
+bien que M. Gilbert-Augustin Thierry a, dans sa sombre histoire de
+_Rediviva_, demandé aux expériences du docteur Miracle les secrets d'une
+épouvante nouvelle. Avant lui, Gautier n'avait-il pas conté avec
+élégance les amours d'un vivant et de sa fiancée, non point morte (les
+spirites nient la mort), mais désincarnée? Le conte s'appelait _Spirite_
+et c'était, je crois bien, un fort joli conte. Mais le bon Gautier
+répandait sur toutes choses une lumière égale. Personne n'avait moins
+que lui le sens de l'ineffable. Son style achevé ne donnait point l'idée
+de l'au delà. On ne sent pas dans son histoire de _Spirite_ palpiter les
+ailes invisibles. Dans _un Caractère_, l'impression de l'occulte est
+beaucoup plus forte mais c'est surtout l'idée morale qui, à mon sens,
+fait le prix du livre de M. Léon Hennique. Essayons de l'indiquer.
+
+Agénor, marquis de Cluses, a épousé dans les dernières années de la
+Restauration, Thérèse de Montégrier, une fine et douce créature, qu'il
+aime de toutes les forces de sa nature honnête, droite et bienveillante.
+Ce marquis de Cluses a l'esprit médiocrement étendu; le goût petit, mais
+délicat, une belle candeur d'âme et un coeur fidèle. Il fut pieux envers
+ses parents, dont il pleure encore la perte. Il a le culte des morts, le
+culte de la femme et le culte de son roi. Il est désintéressé et plein
+d'honneur. Petite tête et grand coeur, enfin c'est «un caractère».
+L'excellent homme a des manies charmantes. Il aime tout ce qui caresse
+le regard et parle du passé: vieux meubles magnifiques, riches
+tapisseries, étoffes somptueuses. Il a meublé son château de Juvisy,
+dans l'Aisne, de toutes les merveilles du rococo, et il en a fait le
+palais de la Belle au bois dormant. C'est là qu'après un an de mariage
+sa femme meurt en couches. Elle lui laisse une petite fille, Berthe.
+Mais le pauvre Agénor, tout à son veuvage, ne songe point qu'il est
+père. Il n'a pas seulement regardé son enfant. Il vit enfermé dans la
+chambre de la morte, les volets clos, une seule bougie allumée. Et là,
+tout le jour, il sanglote, il prie, il appelle Thérèse. Sa tristesse
+«aiguisée à la solitude, aux veilles, au jeûne» est devenue
+prodigieusement fine et pénétrante. Pendant des jours et des jours il
+épie le retour impossible, mais certain, de la morte. Il la revoit
+enfin. C'est d'abord une ombre, qui peu à peu se colore. C'est elle! Et
+il la voit parce qu'il a mérité de la voir. C'est cette belle idée que
+M. Hennique a exprimée magnifiquement et qui donne à tout son livre un
+sens large et profond. Éternelle vérité des antiques théogonies: le
+désir a créé le monde, le désir est tout-puissant. Agénor le sait bien
+maintenant, que l'amour est plus fort que la mort.
+
+Pour lui la parole de l'Évangile, «heureux ceux qui pleurent», s'est
+réalisée à la lettre. Il a goûté la consolation suprême de ceux qui,
+comme Rachel, ne veulent point être consolés, de ces âmes qui se
+plongent éperdûment dans leur douleur avec une insatiable volupté et qui
+retrouvent en elles-mêmes ceux-là qu'elles pleurent, parce qu'elles les
+y avaient mis tout entiers. Agénor a reconquis Thérèse. Il la voit,
+l'entend de nouveau, en récompense de cet amour qui n'avait jamais
+consenti à la perdre.
+
+Après cette première vision, cette reprise héroïque sur la mort, se
+déroulent les phénomènes ordinaires du spiritisme. D'abord, dans le
+silence, trois coups frappés sur un miroir, «trois coups distincts,
+tenant de sons connus et n'y ressemblant point, bruits initiateurs,
+irréfragables témoignages, pour les nerfs, d'une présence occulte».
+
+Puis, «c'est la lampe, une haute lampe de bronze, allumée, qui fermement
+traverse l'air tranquille d'une nuit d'août, passe d'une crédence à la
+tablette d'un secrétaire, cliquette en se posant; ce sont des fleurs, un
+matin, mystérieusement apportées, «fleurs niellées d'azur, à pistil
+fantasque, fleurs naturelles inconnues», car les âmes renouvellent, au
+dire des spirites, le miracle de Dorothée, qui donna à ses bourreaux des
+fleurs du ciel. Enfin, c'est la morte saisissant la main du vivant et le
+forçant à écrire sous sa dictée: «C'est bien moi, Thérèse, qui suis là.
+Je ne te quitterai plus... Je t'aime, toi seul.» Agénor avait pieusement
+gardé son veuvage, et son veuvage avait la douceur des fiançailles. Sans
+cesse sur lui des «caresses d'ange», des «mains fluettes venant tout à
+coup se modeler entre les siennes». Chimères, illusions, dites-vous?
+Qu'importe! Agénor a vaincu la mort. Thérèse est près de lui. Voici
+qu'une nuit il la revoit près de son lit, belle, étrange, le regard
+triste, vivante de nouveau. Il l'appelle.
+
+«Il a bientôt conscience qu'un corps aimant se glisse près du sien,
+brûle, palpite, s'abandonne. Puis une seconde d'oubli parfait,
+insondable, comme si la morte, prise de pitié, s'était enfin laissé
+corrompre.» Mais cette fois, il a péché contre l'idéal. Il a méconnu la
+loi du mystère, le _noli me tangere_. Il est puni; le fantôme s'est
+évanoui, le laissant accablé de remords et de honte. C'est fini, elle ne
+reviendra plus. Il sent qu'il l'a perdue par sa faute. Dans son veuvage
+posthume, il se demande en vain «quelle planète, là-bas, hors des
+limites visuelles, contient le doux être, femme sans tache, épouse
+bénie, ange, amour!»
+
+Elle ne reviendra plus... Elle revient, elle a pardonné. Elle se
+manifeste de nouveau; mais gravement, solennellement, pour faire
+franchir au vivant un degré de l'initiation. Elle lui dicte ces paroles:
+
+«L'époque approchant où te sera laissé le soin de me connaître sous
+d'autres traits, sous une forme nouvelle, je tiens à te sortir d'erreur,
+à te faire un certain nombre de révélations, afin que tu puisses les
+conserver, les relire et ne point douter, en les voyant tracées comme de
+ma main.»
+
+Et elle lui communique un petit catéchisme enfantin et d'une extrême
+douceur, dans lequel les idées néo-chrétiennes d'une Providence
+universelle se mêlent au dogme de la métempsycose.
+
+Depuis peu, la fille qu'elle a laissée sur la terre, et à laquelle
+Agénor n'a pu s'attacher, a épousé un M. de Prahecq. Un an après ce
+mariage, comme, par une matinée pure d'hiver, le veuf se promenait dans
+le parc couvert de neige, sa canne écrit malgré lui sur la page blanche
+étendue à ses pieds cet avis mystérieux: «Une fille va naître de Berthe.
+Je ne m'appartiens plus.»
+
+Avec la naissance de cette fille, la petite Laure, le livre de M.
+Hennique prend une suavité charmante, se pare de mignardises délicieuses
+et tristes, se revêt des teintes les plus douces de la tendresse. Si ces
+pages n'étaient pas gâtées çà et là par des recherches d'art trop
+capricieuses, elles seraient vraiment adorables. L'amour du grand-père
+pour cette petite-fille exquise, comme lui tendre et fière, et qui ne
+vivra pas, a inspiré à M. Hennique des scènes ravissantes. «L'enfant a
+les yeux de Thérèse, les mêmes yeux de velours brun, le même regard, un
+teint pareil.» Et le bon Agénor, frappé de cette ressemblance, médite
+les paroles étranges par lesquelles la morte a pris congé de lui et il
+en conclut que «Laure ne peut être que Thérèse réincarnée». Autrement,
+d'où lui viendrait «ce regard brun, inoublié», que Berthe n'eut jamais?
+Laure mourra au sortir de l'enfance, mais qu'importe? Le vieillard vit
+avec les âmes: son amour pour la seconde fois aura vaincu la mort. Il a
+fondu en un même être tout ce qu'il aima dans cette vie, et cet être
+idéal vivra autant que lui, puisqu'il est en lui.
+
+Voilà, dans son esprit et son essence, le livre de M. Hennique. Ce n'est
+pas l'oeuvre assurément d'une âme vulgaire, c'est aussi un fait assez
+notable qu'un disciple de M. Zola, un des conteurs des _Soirées de
+Médan_, ait célébré avec un enthousiasme sympathique le triomphe de
+l'idéalisme le plus exalté.
+
+
+
+
+LE POÈTE DE LA BRESSE[17]
+
+M. GABRIEL VICAIRE
+
+
+[Note 17: _Émaux bressans_, nouvelle édition.--La légende de saint
+Nicolas.]
+
+La hache a éclairci les épaisses forêts de la Bresse, où vivaient jadis
+le loup, le chat sauvage et le sanglier. Mais d'antiques châtaigniers
+s'élèvent encore au-dessus des haies vives qui séparent les champs et
+les prairies. Le bois est devenu bocage. Son âpre monotonie n'est pas
+sans beauté. On peut aimer jusqu'à la tristesse de ces étangs, couverts
+de renoncules flottantes, que bordent des lignes de noyers et
+qu'environnent de mélancoliques bouquets de bouleaux. Ceux qui sont nés
+sous les brouillards de la Dombes humide et plate, chérissent d'un grand
+coeur la terre qui les nourrit: ce sont de braves gens, buveurs et
+querelleurs comme les héros antiques, rudes au travail, lents, froids et
+résolus. La terre n'a pas partout le sein et l'haleine d'une amante;
+partout elle a pour ses fils la beauté d'une mère. M. Gabriel Vicaire,
+issu d'une vieille famille bressane, a chanté avec amour son pays
+d'origine. Il a bien fait. Le patriotisme provincial est une bonne
+chose. C'est ainsi que la France, si diverse dans son indivisible unité,
+doit être célébrée pour ses montagnes et ses vallées, pour ses bois et
+ses rivages et ses fleuves. La religion de la patrie ne serait pas
+complète, si elle ne mêlait à ses dogmes sacrés ces superstitions
+charmantes qui donnent à tous les cultes la vie avec la grâce. Le
+patriotisme abstrait paraîtrait bien froid à certaines âmes qui,
+sensibles aux formes et aux couleurs, chérissent surtout de la terre
+natale ce que leurs regards en peuvent embrasser. À ce propos, je me
+rappelle une page vraiment belle et sincère, que M. Jules Lemaître a
+écrite il y a trois ou quatre ans:
+
+Quand j'entends, disait notre ami, déclamer sur l'amour de la patrie, je
+reste froid, je renfonce mon amour en moi-même avec jalousie pour le
+dérober aux banalités de la rhétorique qui en feraient je ne sais quoi
+de faux, de vide et de convenu. Mais quand j'embrasse, de quelque courbe
+de la rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies,
+ses peupliers, ses îlots blonds, ses touffes d'osiers bleuâtres, son
+ciel léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, dans ce pays
+aimé de nos anciens rois, quelque château ciselé comme un bijou qui me
+rappelle la vieille France, ce qu'elle a été dans le monde, alors je me
+sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre maternelle où j'ai
+partout des racines si délicates et si fortes.
+
+Que je voudrais avoir dit cela, et l'avoir dit ainsi! Du moins, l'ai-je
+senti vivement. C'est pourquoi mon patriotisme, d'accord en cela avec
+mon sens littéraire, s'accommode infiniment mieux des _Émaux bressans_
+de M. Gabriel Vicaire que des _Chants du soldat_ de M. Paul Déroulède.
+M. Vicaire voit la Saône, comme M. Lemaître voyait la Loire. Il l'aime
+cette Saône «qui reluit au matin» sous un rideau de peupliers. Il aime
+
+ L'enclos ensoleillé, plein de vaches bressanes,
+ D'où l'on voit devant soi les merles s'envoler.
+
+Il aime d'un grand coeur son pays bressan:
+
+ Ô mon petit pays de Bresse, si modeste,
+ Je t'aime d'un coeur franc; j'aime ce qui te reste
+ De l'esprit des aïeux et des moeurs d'autrefois;
+ J'aime les sons traînants de ton langage antique
+ Et ton courage simple, et cette âme rustique
+ Qu'on sent frémir encore au fond de tes grands bois.
+
+ J'aime tes hommes forts et doux, tes belles filles,
+ Tes dimanches en fêtes avec leurs jeux de quilles
+ Et leurs ménétriers assis sur un tonneau,
+ Tes carrés de blé d'or qu'une haie environne,
+ Tes vignes en hautains que jaunira l'automne,
+ Tes villages qu'on voit se regarder dans l'eau.
+
+Moins heureux que Brizeux qui trouva encore en Bretagne les moeurs et
+les costumes antiques, M. Gabriel Vicaire n'a pu voir qu'une Bresse
+renouvelée et décolorée. Le département de l'Ain a oublié ses traditions
+et ses usages. Les filles n'y portent plus le petit chapeau rond d'où
+pendait un voile de dentelle, le corset lacé par devant, le tablier de
+soie et le cotillon court oui les faisaient ressembler à des Suissesses.
+Les jeunes gens n'y chôment plus les grandes fêtes à la mode des aïeux.
+Le jour des rois, ils ne vont point de porte en porte, dans les
+villages, demandant «le droit de Dieu» et recevant du pain et des
+fruits. Le dimanche qui suit le mardi gras, ils ne célèbrent plus la
+fête des Brandons en allumant des torches de paille dans les vergers. Et
+les vieillards moroses disent que, depuis qu'on ne suit plus cet usage,
+les arbres fruitiers sont mangés par les chenilles. Quand les nouveaux
+époux rentrent à la maison, personne ne répand plus sur eux des grains
+de blé en signe d'abondance et de fécondité. La bonne femme qui veille
+le mort, qui fut jeune et qu'elle aima, ne lui met plus dans la bouche,
+à l'insu du curé, une pièce de monnaie pour le grand voyage, et la jeune
+mère ne glisse plus dans la main glacée du petit enfant qui devait lui
+survivre, une bille, un hochet, une poupée, pour adoucir au pauvre petit
+les ennuis du cercueil. Elle ne sait plus, la jeune mère, que les saints
+innocents eux-mêmes, que le cruel Hérode fit mourir dans leur première
+fleur, restent simples après leur glorification et jouent avec les
+palmes et les couronnes de leur glorification.
+
+ _Aram sub ipsam simplices,
+ Palma et coronis luditis._
+
+Enfin, si la jeunesse bressane fait encore les feux de la Saint-Jean,
+peut-être ignore-t-elle l'origine de ces feux, telle que la rapportaient
+les hommes d'âge, selon le témoignage de M. Charles Guillon. Voici cette
+origine vénérable: Saint Jean avait une ferme et de nombreux
+domestiques, qui ne pouvaient le faire enrager, tant sa patience était
+grande. Ils lui jouaient beaucoup de méchants tours et ne parvenaient
+pas à le mettre en colère. Un beau jour du mois de juin, comme il
+faisait très chaud, ils imaginèrent d'allumer devant sa porte un grand
+feu, semblable à celui devant lequel Pierre se chauffait avec les
+servantes le jour du jugement inique. Mais Jean sortit de la maison en
+se frottant les mains et dit: «Voilà qui est bien fait, mes enfants. Le
+feu est bon en toute saison.» Telle est l'origine des feux de la
+Saint-Jean. La Bresse a semblablement oublié ses vieilles chansons; et
+c'est sur les lèvres des mendiants chenus et des vieilles édentées que
+M. Julien Tiersot ou M. Gabriel Vicaire lui-même recueille péniblement
+les couplets de la fille qui fait la morte pour son honneur garder, de
+la belle qui demande au rossignol la manière comment il faut aimer,
+l'aventure des trois galants et la complainte du pauvre laboureur, vêtu
+de toile «comme un moulin à vent».
+
+Les conscrits chantent-ils encore à Bourg la chanson des «pauvres
+républicains» qui vont sur la mer combattre les Prussiens?
+
+ Tout c' que je regrette en partant,
+ C'est l' tendre coeur de ma maîtresse,
+ Après l'avoir aimée
+ Et tant considérée
+ Dans tout's ses amitiés,
+ C'est à présent qu'il me faut la quitter.
+
+Non. Mais si la Reyssouse et les coteaux de Revermont n'entendent plus
+ces vieilles mélodies populaires, le coeur des bons Bressans n'est pas
+changé: on le retrouve joyeux et brave dans les vers de M. Gabriel
+Vicaire, comme au temps où leur compatriote, le général Joubert, disait
+des recrues de l'Ain: «Ce sont des hommes d'une bravoure tranquille,
+mais sûre, et, pour peu qu'ils soient animés, on peut compter sur leur
+brillante impétuosité.»
+
+Ces vers de notre poète furent publiés pour la première fois il y a
+environ quinze ans, et l'auteur vient d'en donner une nouvelle édition,
+fort à propos pour me fournir un agréable sujet de causerie. Le recueil
+s'appelle _Émaux bressans_. Vous savez que la ville de Bourg fait
+commerce de saboterie et de bijouterie. Ces bagues et ces croix de
+Jeannette qu'on fabrique dans le pays et que Nanon achète, le jour du
+marché, non sans y avoir longtemps rêvé à l'avance, ce sont des émaux
+bressans, bijoux rustiques, qui n'ont ni le paillon brillant ni la
+pureté lucide des chefs-d'oeuvre du Limousin, mais qui, bien portés,
+font honneur à une belle fille, et la rendent brave pour danser le
+dimanche à la «vogue». Quand c'est le prétendant qui donne à sa
+prétendue la croix ou l'agrafe émaillée, le bijou n'en a que plus de
+prix:
+
+ Certes, ce n'est pas grand' chose,
+ Ce gage d'un simple amour;
+ Un peu d'or et, tout autour,
+ Du bleu, du vert et du rose.
+
+ D'accord, messieurs, mais au cou
+ De la gentille fermière
+ Rien ne rit à la lumière
+ Comme cet humble bijou.
+
+M. Gabriel Vicaire a pris ces joyaux galants et rustiques pour emblèmes
+de ses petits poèmes paysans, d'une jovialité parfois attendrie. Et il y
+a beaucoup de croix de Jeannette dans ces bijoux poétiques. Le poète a
+beaucoup de goûts pour ses payses. À l'en croire, elles sont toutes
+adorables; la petite Claudine, Jeanne avec sa mère grand, Marie, Nanon,
+dont les yeux, qui sont bleus comme le manteau de la sainte Vierge, font
+à la maison la pluie et le beau temps, la Grande Lise, Fanchette,
+Jeanne, qui dansent aux vogues de si belles bourrées, Annette, la rose
+du pays bressan, voilà ses bonnes amies. Et il en a d'autres encore,
+dont madame Barbecot, qui donne à boire le bon vin du cru, et la fille à
+Jean Lemoine, laquelle sert au cabaret et n'est point farouche. Enfin,
+c'est l'amoureux des trente-six mille vierges bressanes. Mais on sent
+bien qu'il les aime en chansons et que son amour, comme on dit, ne leur
+fait point de mal. À l'en croire, il est aussi grand buveur et grand
+mangeur qu'il est vert-galant. Comme son confrère et ami Maurice
+Bouchor, il se rue en cuisine.
+
+Il loue fort son compatriote le poète Faret, celui-là même qui, au dire
+de Nicolas, en compagnie de Saint-Amant
+
+ Charbonnait de ses vers les murs d'un cabaret.
+
+Et ce dont il le félicite en de jolis triolets, c'est non pas d'avoir
+bien rimé, mais d'avoir beaucoup bu:
+
+ Il ne te sert que d'avoir bu;
+ Tout le reste est vaine fumée.
+ Puisque ton Pégase est fourbu,
+ Il ne te sert que d'avoir bu.
+ Adieu le joli clos herbu
+ Où tu baisais ta bien aimée.
+ Il ne te sert que d'avoir bu;
+ Tout le reste est vaine fumée.
+
+Il nous apprend qu'on trouve chez la mère Gagnon un petit vin du cru qui
+sent la fraise et le muscat. Il célèbre, comme Monselet, mais avec plus
+de grâce, la poularde et le chapon. S'il plaint le gros cochon qu'on a
+tué sans pitié et qui ne montrera plus à tout venant «son cher petit
+groin rose», il se réjouit à l'idée du beau réveillon qu'on fera dans la
+métairie:
+
+ Et, braves gens, que de joie,
+ Lorsqu'on forme de boudin
+ Ressuscitera soudain
+ Le bon habillé de soie!
+
+Mais cette grand'faim, cette grand'soif, on sent bien qu'elle est
+symbolique comme la corne d'abondance, qu'elle est une figure de ce pays
+de Bresse où les mariages se concluent le verre à la main, où les
+enterrements sont suivis d'un repas où l'on célèbre, en vidant les
+bouteilles, les vertus du défunt. Bien mieux: il est visible que cette
+goinfrerie idéale exprime la sympathie humaine, glorifie la terre
+nourricière. C'est pour tout dire, la débauche du sage Rabelais. M.
+Gabriel Vicaire n'a soif et faim que d'images et d'idées. C'est un grand
+rêveur. Ses orgies sont les saintes orgies de la nature. Au fond, il est
+triste, il l'avoue:
+
+ C'est crainte de pleurer bien souvent que je ris.
+
+Et voici que tout à coup son rire s'éteint. Il pleure la pauvre Lise,
+qui vient de trépasser. La pauvre Lise avait risqué son âme dans les
+vogues, en dansant avec les garçons, au son de la vielle et de la
+cornemuse. Ces danses, yeux baissés, bras pesants, pieds lourds, n'ont
+rien, à ce qu'il nous semble, de voluptueux ni d'emporté. Mais c'est une
+idée chrétienne et peut-être consolante, qu'on peut se damner partout et
+qu'il est aussi facile aux bergères qu'aux duchesses d'offenser le dieu
+jaloux et de pécher mortellement. Bref, la pauvre Lise est en grand
+danger de porter dans l'enfer la chemise de soufre.
+
+ Elle est au milieu de l'église
+ Sur un tréteau qu'on a dressé.
+
+ Elle est en face de la Vierge,
+ Elle qui pécha tant de fois.
+
+ À ses pieds fume un petit cierge
+ Dans un long chandelier de bois.
+
+ Seul, à genoux, près de la porte,
+ Je regarde et n'ose entrer.
+
+ Je pense aux cheveux de la morte
+ Que le soleil venait dorer;
+
+ À ses yeux bleus de violette
+ Si doux alors que je l'aimais
+
+ À sa bouche, aujourd'hui muette,
+ Et qui ne rira plus jamais.
+ ...............................
+ Dis-moi, pauvre âme abandonnée,
+ As-tu déjà vu le bon Dieu?
+
+ Au puits d'enfer es-tu damnée?
+ As-tu mis la robe de feu?
+ ...............................
+ S'il ne te faut qu'une neuvaine
+ Pour sortir du mauvais chemin,
+
+ Pour vêtir la cape de laine,
+ Je n'attendrai pas à demain.
+
+ Traversant forêts et rivières,
+ Les pieds saignants, le coeur navré
+
+ À Notre-Dame de Fourvières,
+ Pénitent noir, je m'en irai.
+ ................................
+ Je lui donnerai pour sa fête,
+ Manteau d'hiver, manteau d'été;
+
+ Et quand viendra la grande foire,
+ Je veux offrir à son Jésus
+
+ Un moulin aux ailes d'ivoire
+ Pour qu'il rie en soufflant dessus.
+
+Le poète qui s'est fait une âme rustique comprend, partage quand il
+veut, la foi des simples. Le curé de son village, bon homme, pas très
+savant, s'embrouille parfois dans son sermon. Mais en bon chrétien, M.
+Vicaire se réjouit de voir tous les paroissiens écouter docilement la
+parole de vie:
+
+ Voici la mère Jeanne au premier rang des femmes;
+ Après tant de vaillants combats, d'obscur labeur,
+ Elles ont grand besoin, ces pauvres vieilles âmes,
+ D'un instant de repos dans la paix du Seigneur.
+
+Dans le secret de son coeur, il est inquiet, plein de rêves et de
+troubles. Ses deux sentiments profonds et forts sont pour son pays et
+pour l'amitié. Il a çà et là exprimé discrètement, avec une sorte de
+pudeur, son attachement à ses amis. Ne dit-il pas dans son _Rêve de
+bonheur_?
+
+ Vêtu du sarrau bleu, coiffé du grand chapeau,
+ Parmi les paysans, je vivrais comme un sage,
+ Attrapant chaque jour une rime au passage.
+ Et que d'humbles plaisirs antiques, mais permis
+ Dont je ne parle pas! Avec de bons amis,
+ Tous au même soleil, comme on serait à l'aise!
+ Le soir sous la tonnelle on porterait sa chaise.
+ ......................................
+
+Ces vers et surtout la petite pièce qui finit ainsi: «Ce qui ne change
+pas en moi, c'est l'amitié», me font songer, malgré moi, à l'éloge que
+fait Xénophon de deux généraux grecs qui périrent par trahison chez les
+Perses.
+
+«Agias d'Arcadie et Socrate d'Achaïe furent mis à mort. Irréprochables
+envers leurs amis, ils ne furent jamais traités de lâches dans le
+combat. Tous deux étaient âgés d'environ trente-cinq ans.».
+
+Louange exquise et touchante, qu'on ne peut entendre sans être ému!
+
+Nous avons vu ce qu'était M. Gabriel Vicaire, poète de la Bresse. Nous
+l'avons vu, le plus exquis, le plus charmant des rustiques. Depuis
+quelques années, il va cherchant la fleur d'or des légendes. Il a mis
+bien joliment en vers ce conte pieux, si populaire dans la vieille
+France, de saint Nicolas et des trois enfants dans le saloir. «Cette
+tentative, a dit justement M. Paul Sébillot, démontre que, si nous
+n'avons pas le trésor des poèmes populaires de nos voisins, c'est la
+faute, non du génie de notre idiome, mais des poètes qui ont dédaigné
+cette source d'inspiration.»
+
+Ce poème de M. Vicaire a le parfum de la fraise des bois. Rien de plus
+suave que les vers qui représentent les trois petites victimes dont le
+saint évêque a miraculeusement conservé l'existence dans le vieux saloir
+qui devait être leur cercueil:
+
+ La mort n'a pas flétri cette fleur d'innocence;
+ Ils dorment aussi purs qu'au jour de leur naissance.
+ Le songe de leur vie est à peine achevé
+ Et sur leur bouche encor flotte un dernier _Ave_.
+
+Saint Nicolas aime les enfants et les poètes, qui sont les uns et les
+autres pleins d'innocence. Il se rend à leurs prières. Il a inspiré des
+vers adorables à M. Vicaire. Mais le bon saint n'est point sans rancune,
+et il venge les offenses faites à son nom. Je n'en veux pour preuve que
+l'histoire que voici. Je la rapporte sur la foi de dom Mabillon.
+
+Dans la ville de la Charité-sur-Loire florissait jadis un monastère
+placé sous le vocable de la Sainte-Croix. La fête de saint Nicolas étant
+proche: «Quel office chanterons-nous? demandèrent les moines au prieur.
+Nous avons un grand désir de chanter l'office propre de ce grand saint
+Nicolas.» Le prieur ne le leur permit point, donnant pour raison qu'on
+ne le chantait pas à Cluny. Les moines alléguèrent qu'ils n'étaient
+point tenus de suivre le rite de Cluny et ils s'enfoncèrent dans le
+propos de chanter le propre du bienheureux évêque de Myre. Pour leur en
+ôter l'envie et les ramener à l'obéissance, le prieur leur fit donner la
+discipline. Cette action ne resta pas impunie. Car, la nuit étant venue
+et dom prieur s'étant couché sur son lit, il vit entrer dans sa cellule
+saint Nicolas en personne qui, le frappant d'un martinet, lui donna la
+discipline à son tour et ainsi l'obligea à entonner l'antienne qu'il
+n'avait pas voulu permettre qu'on chantât. Le fouet aidant, le prieur
+chanta si haut et si clair que les religieux, réveillés au bruit,
+accoururent dans sa cellule. Il les renvoya et leur tourna le dos, de
+fort méchante humeur. Le lendemain il reconnut, à la douleur qu'il
+ressentait tout le long du dos, la réalité des visions de la nuit; mais
+il s'imagina qu'il avait été fouetté par ses moines. Cette opinion
+prouve son endurcissement. Combien M. Vicaire a-t-il été mieux inspiré
+que le prieur de la Croix!
+
+
+
+
+LE BARON DENON[18]
+
+
+[Note 18: _Point de lendemain_, conte (par le baron Denon) illustré de
+treize compositions de Paul Avril. Paris, P. Rouquette, éditeur.]
+
+Il y avait à Paris, sous le règne de Louis XVIII, un homme heureux.
+C'était un vieillard. Il habitait sur le quai Voltaire, la maison qui
+porte aujourd'hui le numéro 9 et dont le rez-de-chaussée est
+actuellement occupé par le docte Honoré Champion et sa docte librairie.
+La tranquille façade de cette demeure, percée de hautes fenêtres
+légèrement cintrées, rappelle, dans sa simplicité aristocratique, le
+temps de Gabriel et de Louis. C'est là qu'après la chute de l'Empire,
+Dominique-Vivant Denon, ancien gentilhomme de la chambre du roi, ancien
+attaché d'ambassade, ancien directeur général des beaux-arts, membre de
+l'Institut, baron de l'Empire, officier de la Légion d'honneur, s'était
+retiré avec ses collections et ses souvenirs. Il avait rangé dans des
+armoires, faites par l'ébéniste Boule pour Louis XIV, les marbres et les
+bronzes antiques, les vases peints, les émaux, les médailles recueillies
+pendant un demi-siècle de vie errante et curieuse; et il vivait souriant
+au milieu de ces nobles richesses. Aux murs de ses salons étaient
+suspendus quelques tableaux choisis, un beau paysage de Ruysdael, le
+portrait de Molière par Sébastien Bourdon, un Giotto, un fra Bartolomeo,
+des Guerchin, fort estimés alors. L'honnête homme qui les conservait
+avait beaucoup de goût et peu de préférences. Il savait jouir de tout ce
+qui donne quelque jouissance. À côté de ses vases grecs et de ses
+marbres antiques, il gardait des porcelaines de Chine et des bronzes du
+Japon. Il ne dédaignait même pas l'art des temps barbares. Il montrait
+volontiers une figure de bronze, de style carolingien, dont les yeux de
+pierre et les mains d'or faisaient crier d'horreur les dames à qui
+Canova avait enseigné toutes les suavités de la plastique. Denon
+s'étudiait à classer ces monuments de l'art dans un ordre philosophique
+et il se proposait d'en publier la description; car, sage jusqu'au bout,
+il trompait l'âge en formant de nouveaux desseins. Il était trop un
+homme du XVIIIe siècle pour ne point faire dans ses riches collections
+la part du sentiment. Possédant un beau reliquaire du XVe siècle,
+dépouillé sans doute pendant la Terreur, il l'avait enrichi de reliques
+nouvelles dont aucune ne provenait du corps d'un bienheureux. Il n'était
+point mystique le moins du monde et jamais homme ne fut moins fait que
+lui pour comprendre l'ascétisme chrétien. Les moines ne lui inspiraient
+que du dégoût. Il était né trop tôt pour goûter, en dilettante, comme
+Chateaubriand, les chefs-d'oeuvre de la pénitence. Son profane
+reliquaire contenait un peu de la cendre d'Héloïse, recueillie dans le
+tombeau du Paraclet; une parcelle de ce beau corps d'Inès de Castro,
+qu'un royal amant fit exhumer pour le parer du diadème; quelques brins
+de la moustache grise de Henri IV, des os de Molière et de La Fontaine,
+une dent de Voltaire, une mèche des cheveux de l'héroïque Desaix, une
+goutte du sang de Napoléon, recueillie à Longwood[19].
+
+[Note 19: _La relique de Molière du cabinet du baron, vivant Denon_, par
+M. Ulric Richard-Desaix. Paris, Vignères, 1880, pp. 11 et 12.]
+
+Et sans chicaner sur l'authenticité de ces restes, il faut convenir que
+c'était bien là les reliques chères à un homme qui avait beaucoup aimé
+en ce monde la beauté des femmes, assez compati aux souffrances du
+coeur, goûté en délicat la poésie alliée au bon sens, estimé le courage,
+honoré la philosophie et respecté la force. Devant ce reliquaire, Denon
+pouvait, du fond de sa vieillesse souriante, revoir toute sa vie et se
+féliciter de l'emploi riche, divers, heureux, qu'il avait su donner à
+tous ses jours. Petit gentilhomme de forte sève bourguignonne, né sur
+cette terre légère du vin où les coeurs sont naturellement joyeux, il
+avait sept ans, quand une bohémienne qu'il rencontra sur un chemin lui
+dit sa bonne aventure; «Tu seras aimé des femmes; tu iras à la cour; une
+belle étoile luira sur toi.» Cette destinée s'accomplit de point en
+point; Denon alla tout jeune chercher fortune à Paris. Il fréquentait
+les coulisses de la Comédie-Française et toutes les actrices raffolaient
+de lui. Elles voulurent jouer une comédie qu'il avait faite pour elles
+et qui n'en valait pas mieux[20]. Cependant il se tenait sans cesse sur
+le passage du roi.
+
+[Note 20: _Le bon père_, comédie, Paris, 1769, in-12.]
+
+--Que voulez-vous? lui demanda un jour Louis XV.
+
+--Vous voir, sire.
+
+Le roi lui accorda l'entrée des jardins. Sa fortune était faite. Il
+devint bientôt le maître à graver de madame de Pompadour qui s'amusait à
+tailler des pierres fines. Car il faut dire qu'il dessinait lui-même et
+gravait très joliment. Louis XV aimait l'esprit, parce qu'il en avait.
+Denon le charma en lui faisant des contes. Il le nomma gentilhomme, de
+la chambre. Il lui disait à tout événement:
+
+--Contez-nous cela, Denon.
+
+Et comme Shéhérazade, Denon contait toujours, mais ses contes étaient
+d'un ton plus vif que ceux de la sultane. Et l'on enrageait de voir que,
+plaisant aux femmes, il plaisait aussi aux hommes. Après la mort de la
+marquise, il se fit envoyer à Saint-Pétersbourg, puis à Stockholm, comme
+attaché d'ambassade; enfin, à Naples, où il resta, je crois, sept ans.
+Là il se partagea entre la diplomatie, les arts et la belle société. On
+peut se le figurer, jeune, d'après un portrait à l'eau-forte où il s'est
+représenté un crayon à la main, sous une architecture à la Piranèse. Son
+chapeau de feutre aux bords souples, sa large collerette, son manteau
+vénitien, son air souriant et rêveur lui donnent l'air de sortir d'une
+fête de Watteau. Les cheveux bouffants, l'oeil vif et noir, le nez un
+peu retroussé, carré du bout, les narines friandes, la bouche en arc et
+creusée aux coins, les joues rondes, il respire une gaieté aimable et
+fine, avec je ne sais quoi d'attentif et de contenu. Il gravait alors de
+nombreuses planches dans la manière de Rembrandt et même il fut reçu de
+l'Académie de peinture sur l'envoi d'une _Adoration de bergers_, qu'on
+dit médiocre. À ses grandes planches d'après le Guerchin ou Potier on
+préfère aujourd'hui les compositions de style familier où il montra son
+esprit d'observation avec une pointe de fine malice. En ce genre, le
+_Déjeuner de Ferney_ est son chef-d'oeuvre: courtisan de Louis XV, il
+s'honora en se faisant le courtisan de Voltaire. Il se présenta à Ferney
+et, comme on hésitait à le recevoir, il fit dire au philosophe qu'étant
+gentilhomme ordinaire il avait le droit de le voir; c'était traiter
+Voltaire en roi. Il rapporta de cette visite la planche dont nous
+parlons, où Voltaire apparaît si vivant et si étrange sous sa coiffe de
+nuit, vieux squelette agile, aux yeux de feu, en robe de chambre et en
+culotte. Et Denon retourne sous le beau ciel de l'Italie où il goûte en
+délicat la grâce des femmes et la splendeur des arts. La Révolution
+éclate. Il ne s'émeut guère et dessine sous les orangers.
+
+Tout à coup il apprend que son nom est sur la liste des émigrés, que ses
+biens sont mis sous séquestre. Il n'hésite pas. Ce voluptueux n'a jamais
+craint le danger: il rentre en France hardiment. Et il n'a pas tort de
+se fier en son adroite audace.
+
+À peine est-il à Paris qu'il a mis David dans ses intérêts et gagné les
+membres du Comité de salut public. On lui rend ses biens; on lui
+commande des dessins de costumes. Il est aimé, protégé, favorisé, comme
+aux jours de la marquise.
+
+Et le voilà traversant la Terreur, sans bruit, observant tout, ne disant
+rien, tranquille, curieux. Il passe de longues heures au tribunal
+révolutionnaire, crayonnant dans le fond de son chapeau, d'un trait
+mordant, les accusés, les condamnés. Aujourd'hui Danton, calme dans sa
+vulgarité robuste. Demain Fouquier larmoyant et Carrier étonné.
+Quelques-uns de ses dessins, gracieusement prêtés par M. Auguste Dide,
+figuraient à l'exposition de la Révolution organisée par M. Etienne
+Charavay dans le pavillon de Flore. Quand on les a vus une fois, on ne
+peut les oublier, tant ils ont de vérité et d'expression, tant ils sont
+frappants. Denon regardait, attendait. Le 9 thermidor lui fit perdre des
+protecteurs qu'il ne regretta point. La bohémienne lui avait prédit
+l'amitié des femmes et les faveurs de la cour. Et il avait été aimé, il
+avait été favorisé. La bohémienne lui avait annoncé enfin une étoile
+éclatante. Cette dernière promesse devait s'accomplir aussi. L'étoile se
+levait sur l'heureux déclin de cette vie fortunée. En 1797, il
+rencontre, dans un bal, chez M. de Talleyrand, un jeune général qui
+demande un verre de limonade. Denon lui tend le verre qu'il tient à la
+main. Le général remercie; la conversation s'engage, Denon parle avec sa
+grâce ordinaire et gagne en un quart d'heure l'amitié de Bonaparte.
+
+Il plut tout de suite à Joséphine et devint de ses familiers. L'année
+suivante, comme il était dans le cabinet de toilette de la créole, se
+chauffant à la cheminée, car l'hiver durait encore:
+
+--Voulez-vous, lui dit-on, faire partie de l'expédition d'Égypte?
+
+Les savants de la commission étaient déjà en route. La flotte devait
+mettre à la voile dans quelques jours.
+
+--Serai-je maître de mon temps et libre de mes mouvements?
+
+On le lui promit.
+
+--J'irai.
+
+Il était âgé de plus de cinquante ans. Dans toute la campagne, il montra
+une intrépidité charmante. Le portefeuille en bandoulière, la lorgnette
+au côté, les crayons à la main, au galop de son cheval, il devançait les
+premières colonnes pour avoir le temps de dessiner en attendant que la
+troupe le rejoignît. Sous le feu de l'ennemi, il prenait des croquis
+avec la même tranquillité que s'il eût été paisiblement assis à sa
+table, dans son cabinet. Un jour que la flottille de l'expédition
+remontait le Nil, il aperçut des ruines et dit: «Il faut que j'en fasse
+un dessin». Il obligea ses compagnons à le débarquer, courut dans la
+plaine, s'établit sur le sable et se mit à dessiner. Comme il achevait
+son ouvrage, une balle passe en sifflant sur son papier. Il relève la
+tête, et voit un Arabe qui venait de le manquer et rechargeait son arme.
+Il saisit son fusil déposé à terre, envoie à l'Arabe une balle dans la
+poitrine, referme son portefeuille et regagne la barque.
+
+Le soir, il montra son dessin à l'état-major. Le général Desaix lui dit:
+
+--Votre ligne d'horizon n'est pas droite.
+
+--Ah! répond Denon, c'est la faute de cet Arabe. Il a tiré trop tôt.
+
+À deux ans de là il était nommé par Bonaparte directeur général des
+musées. On ne peut refuser à cet habile homme le sens de l'à-propos et
+l'art de se plier aux circonstances. Il avait quitté sans regret le
+talon rouge pour les bottes à éperon. Courtisan d'un empereur à cheval,
+il suivit de bon coeur son nouveau maître dans ses campagnes, en
+Autriche, en Espagne, en Pologne. Autrefois il expliquait des médailles
+à Louis XV dans les boudoirs de Versailles. Maintenant, il dessinait au
+milieu des batailles sous les yeux de César et charmait les vétérans de
+la Grande Armée par son mépris élégant du danger. À Eylau, l'empereur
+vint lui-même le tirer du plateau balayé par la mitraille.
+
+Il n'avait presque point quitté l'empereur pendant la campagne de 1805;
+à Schoenbrunn il eut l'idée de la colonne triomphale qui s'éleva bientôt
+sur la place Vendôme. Il en dirigea l'exécution et surveilla
+soigneusement l'esquisse de cette longue spirale de bas-reliefs qui
+tourne autour du fut de bronze. C'est à un peintre, et à un peintre
+obscur, Bergeret, qu'il demanda ces compositions dont il avait réglé
+lui-même toute l'ordonnance. Le style en est monotone et tendu. Les
+figures manquent de vie et de vérité: mais c'est un petit inconvénient,
+puisqu'on ne les distingue pas à la hauteur où elles sont placées et
+qu'on n'en peut voir les détails que dans la gravure en taille douce
+d'Ambroise Tardieu[21].
+
+[Note 21: _La colonne de la Grande Armée, gravée par Tardieu_, s. d.,
+in-8°, avertissement.]
+
+En 1815, Denon résista vainement aux réclamations des alliés qui mirent
+la main sur le Louvre enrichi des dépouilles de l'Europe. Ce musée
+Napoléon, trophée de la victoire, fut impérieusement réclamé: il fallut
+tout rendre, ou presque tout. Denon ne pouvait rien obtenir et il le
+savait: car il n'était point homme à nourrir de folles illusions. Mais
+il s'honora en tenant tête aux réclamants armés. Quand l'étranger
+emballait déjà statues et tableaux, M. Denon négociait encore. Ami des
+arts, bon patriote, fonctionnaire exact, il fut parfait. Il ne sauva
+rien, mais il se montra honnête homme, ce qui est bien quelque chose. Il
+fut ferme avec politesse et gagna la sympathie des négociateurs alliés.
+
+Et quelles sympathies pouvaient se refuser à ce galant homme? Il ne
+déplaisait pas au roi, et il ne tenait qu'à lui d'achever dans la faveur
+de Louis XVIII une existence qui avait eu la faveur de tant de maîtres
+divers. Mais il avait un tact exquis, le sentiment de la mesure,
+l'instinct de ne jamais forcer la destinée. Il garda son poste au Louvre
+tout le temps qu'il y eut une oeuvre d'art à disputer aux puissances.
+Puis quand la dernière toile, le dernier marbre fut emballé, il remit sa
+démission au roi[22].
+
+[Note 22: _Le Louvre en 1815_, par Henry de Chenevières, _Revue Bleue_,
+1889, nos 3 et 4.]
+
+À partir de novembre 1815, il se repose et son unique affaire est de
+vieillir doucement. Toujours aimable, toujours aimé, causeur plein de
+jeunesse, il reçoit toutes les célébrités de la France et du monde dans
+son illustre retraite du quai Voltaire.
+
+L'âge a blanchi la soie légère de ses cheveux et creusé son sourire dans
+ses joues. Il est le septuagénaire charmant que Prud'hon a peint dans le
+beau portrait conservé au Louvre. Le baron sait bien que sa vie est une
+espèce de chef-d'oeuvre. Il n'oublie ni ne regrette rien; son burin,
+parfois un peu libre, rappelle dans des planches secrètes les plaisirs
+de sa jeunesse. Ses causeries aimables font revivre tour à tour la cour
+de Louis XV et le Comité de salut public.
+
+Aujourd'hui c'est lady Morgan, la belle patriote irlandaise, qui lui
+rend visite, traînant avec elle sir Charles, son mari, grave et
+silencieux.
+
+M. Denon montre à la jeune enthousiaste les trésors de son cabinet. Elle
+admire pêle-mêle les vases étrusques, les bronzes italiens et les
+tableaux flamands; les propos du vieillard qui vit tant de choses
+l'enchantent. Tout à coup elle découvre dans une vitrine un petit pied
+de momie, un pied de femme.
+
+--Qu'est-ce cela?
+
+Et le vieillard lui apprend qu'il a trouvé ce petit pied dans la
+nécropole tant de fois violée de la Thèbes aux Cent Portes.
+
+--C'était sans doute, dit-il, le pied d'une princesse, d'un être
+charmant, dont la chaussure n'avait jamais altéré les formes et dont les
+formes étaient parfaites. Quand je le trouvai, il me sembla obtenir une
+faveur et faire un amoureux larcin dans la lignée des Pharaons[23].
+
+[Note 23: _Voyage dans la basse et la haute Égypte, pendant les
+campagnes du général Bonaparte_, par Vivant Denon, an X, in-12, t. II,
+pp. 244, 245.]
+
+Et il s'anime à l'odeur de la femme. Il admire avec tendresse la
+courbure élégante du cou-de-pied, la beauté des ongles teints de henné,
+comme en sont teints encore les pieds des modernes Égyptiennes. Et
+suivant le fil de ses souvenirs, il raconte l'histoire d'une indigène
+qu'il a connue à Rosette.
+
+«Sa maison était en face de la mienne, dit-il, et comme les rues de
+Rosette sont étroites, nous eûmes bien vite fait connaissance. Mariée à
+un _roumi_,[24] elle savait un peu d'italien. Elle était douce et jolie.
+Elle aimait son mari, mais il n'était pas assez aimable pour qu'elle ne
+pût aimer que lui. Il la maltraitait dans sa jalousie. J'étais le
+confident de ses chagrins: je la plaignais.
+
+[Note 24: Denon, _loc. cit._, t. I, pp. 149, 150.--On me pardonnera,
+pour la femme du roumi comme pour le pied de momie, d'avoir mis dans la
+bouche de Denon, ce qu'en réalité j'ai trouvé dans sa relation.]
+
+La peste se déclara dans la ville. Ma voisine était si communicative
+qu'elle devait la prendre et la donner. Elle la prit en effet de son
+dernier amant et la donna fidèlement à son mari: Ils moururent tous
+trois. Je la regrettai; sa singulière bonté, la naïveté de ses
+désordres, la vivacité de ses regrets m'avaient intéressé.»
+
+Mais lady Morgan, qui va d'une vitrine à l'autre, promenant parmi les
+débris des temps sa tête vive et brune, pousse un cri. Elle a vu, pendu
+au mur, le masque en plâtre de Robespierre.
+
+--Le monstre! s'écrie-t-elle.
+
+Le bon baron n'a pas de ces haines aveugles. Pour lui, Robespierre fut
+un maître qu'il a conquis comme les deux autres, Louis XV et Napoléon.
+Il conte à la belle indignée comment il s'est rencontré une nuit avec le
+dictateur. Il était chargé de dessiner des costumes. On lui manda de se
+présenter, pour cet effet, devant le comité qui s'assemblait aux
+Tuileries à deux heures du matin.
+
+«Je me rendis au palais à l'heure dite. Une garde armée veillait dans
+les antichambres à peine éclairées. Un huissier me reçut, puis
+s'éloigna, me laissant seul dans une salle que la lueur d'une seule
+lampe laissait aux trois quarts dans l'ombre. Je reconnus l'appartement
+de Marie-Antoinette, où, vingt ans auparavant, j'avais servi comme
+gentilhomme ordinaire de Louis XV. Pendant que je buvais ainsi dans la
+coupe amère du souvenir, une porte s'ouvrit doucement, et un homme
+s'avança vers le milieu du salon. Mais, apercevant un étranger, il
+recula brusquement: c'était Robespierre.
+
+À la faible lueur de la lampe je vis qu'il mettait la main dans son
+sein, comme pour y chercher une arme cachée. N'osant lui parler, je me
+retirai dans l'antichambre où il me suivit des yeux. J'entendis qu'il
+agitait violemment une sonnette placée sur la table.
+
+«Ayant appris de l'huissier accouru à cet appel qui j'étais et pourquoi
+je venais, il me fit faire des excuses et me reçut sans tarder. Pendant
+tout l'entretien, il garda dans ses manières et dans ses paroles un air
+de grande politesse et de cérémonie, comme s'il eût voulu ne pas se
+montrer en arrière de courtoisie avec un ancien gentilhomme de la
+chambre. Il était vêtu en petit maître; son gilet de mousseline était
+bordé de soie rose.»
+
+Lady Morgan boit les paroles du vieillard; elle retient tout, pour tout
+écrire fidèlement, sauf les dates qu'elle embrouille ensuite, selon la
+coutume de tous ceux qui écrivent des Mémoires.
+
+Avant de prendre congé, elle veut témoigner à M. Denon toute son
+admiration. Elle lui demande par quel secret il a acquis tant de
+connaissances.
+
+--Vous devez, lui dit-elle, avoir beaucoup étudié dans votre jeunesse?
+
+Et M. Denon lui répond:
+
+--Tout au contraire, milady, je n'ai rien étudié, parce que cela m'eût
+ennuyé. Mais j'ai beaucoup observé, parce que cela m'amusait. Ce qui
+fait que ma vie a été remplie et que j'ai beaucoup joui[25].
+
+[Note 25: _La France_, par lady Morgan; traduit de l'anglais, par A. I.
+B. D. Paris, 1817, t. II, pp. 307 et suiv.]
+
+Ainsi le baron Denon fut heureux pendant plus de soixante-dix ans. À
+travers les catastrophes qui bouleversèrent la France et l'Europe et
+précipitèrent la fin d'un monde, il goûta finement tous les plaisirs des
+sens et de l'esprit. Il fut un habile homme. Il demanda à la vie tout ce
+qu'elle peut donner, sans jamais lui demander l'impossible. Son
+sensualisme fut relevé par le goût des belles formes, par le sentiment
+de l'art et par la quiétude philosophique; il comprit que la mollesse
+est l'ennemie des vraies voluptés et des plaisirs dignes de l'homme. Il
+fut brave et goûta le danger, comme le sel du plaisir. Il savait qu'un
+honnête homme doit payer à la destinée tout ce qu'il lui achète. Il
+était bienveillant. Il lui manqua sans doute ce je ne sais quoi
+d'obstiné, d'extrême, cet amour de l'impossible, ce zèle du coeur, cet
+enthousiasme qui fait les héros et les génies. Il lui manqua l'au delà.
+Il lui manqua d'avoir jamais dit: «Quand même!» Enfin, il manqua à cet
+homme heureux l'inquiétude et la souffrance.
+
+En descendant l'escalier du quai Voltaire, la jeune Irlandaise, qui
+avait beaucoup sacrifié à la patrie et à la liberté, murmura ces
+paroles:
+
+«Les habitudes de sa vie ne lui permirent de prendre les armes pour
+aucune cause.»
+
+Elle avait touché le défaut de cette existence heureuse[26].
+
+[Note 26: J'ai passé une grande partie de mon enfance et de mon
+adolescence dans cette maison où Denon, un demi siècle auparavant,
+coulait sa vieillesse élégante et ornée. J'ai gardé un souvenir charmé
+de ce beau quai Voltaire, où j'ai pris le goût des arts, et c'est pour
+cela peut-être que j'ai si grande envie d'étudier en détail la vie et
+l'oeuvre du baron Denon. Je m'en donnerai, quand je pourrai, le plaisir.
+En attendant, si quelque personne a sur ce sujet des documents inédits,
+qu'elle ne veuille point employer elle-même, je lui serais infiniment
+obligé de m'en faire part.]
+
+Tel fut le baron Dominique-Vivant Denon. Nous avons ravivé sa mémoire à
+propos d'un petit conte intitulé: _Point de lendemain_ que la librairie
+Rouquette vient de réimprimer à peu d'exemplaires, avec de jolies
+gravures. On ne s'avise point de tout. Je songe un peu tard que ce
+conte, qui est un bijou, est peut-être un bijou indiscret qu'il faut
+laisser sous la clef fidèle des armoires de nos honnêtes bibliophiles.
+Je dirai seulement que je ne partage pas les incertitudes du nouvel
+éditeur qui ne sait trop s'il faut attribuer _Point de lendemain_ à
+Denon ou à Dorat.
+
+Ce léger chef-d'oeuvre est, assurément de Vivant Denon. Je m'en rapporte
+sur ce point à Quérard et à Poulet-Malassis qui n'en doutaient point. M.
+Maurice Tourneaux, que je consultais hier, n'en doute pas davantage. Ce
+sont là de grandes autorités.
+
+
+
+
+MAURICE SPRONCK[27]
+
+
+[Note 27: _Les Artistes littéraires.--Études sur le XIXe siècle_.
+(Calmann Lévy, éditeur).]
+
+Dans un livre intitulé _les Artistes littéraires_, M. Maurice Spronck
+étudie quelques excellents écrivains du XIXe siècle qui ne cherchèrent
+jamais dans la parole écrite autre chose qu'une forme du beau et dont
+les oeuvres furent conçues d'après la théorie de l'art pour l'art.
+
+Théophile Gautier apporta le premier le précepte et l'exemple. C'est
+aussi ce maître placide que M. Maurice Spronck étudie le premier. Puis
+il interroge tour à tour les écrivains artistes qui parurent presque en
+même temps, vers 1850, et il s'efforce de leur arracher le secret de
+leur tristesse et de leur isolement. Ce sont Charles Baudelaire, Edmond
+et Jules de Goncourt, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert et Théodore de
+Banville. De ces hommes, dont on peut dire que l'art fut leur seul amour
+et prit leur vie entière, trois seulement vivent encore aujourd'hui; les
+autres les ont précédés dans le repos. Morts et vivants, M. Maurice
+Spronck les a tous examinés avec la froide sévérité de la science et, ne
+prenant souci que de la vérité, il a traité les vivants comme les morts.
+Cette vertu est peut-être excessive. M. Maurice Spronck, qui est en
+pleine jeunesse, montre des rigueurs inflexibles. Sans doute il est
+d'une âme honnête d'aller droit à la vérité. Mais sommes-nous jamais
+sûrs de l'atteindre, cette divine vérité? Craignons que, dans notre
+course trop emportée à sa poursuite, il ne nous arrive de blesser
+involontairement les admirateurs d'un vieux maître. Et puis, il y a tant
+de manières de dire ce qu'on pense! La plus rude façon n'est pas
+toujours la meilleure. Certain chapitre du livre de M. Maurice Spronck
+nous a inspiré ces réflexions. Mais il faut considérer que la critique
+de notre auteur est une sorte d'anatomie psychologique. Il nous apporte
+ces planches d'écorchés dont parle M. Bourget dans une de ses préfaces.
+Or, les «écorchés» n'offrent en eux-mêmes rien de flatteur. M. Maurice
+Spronck appartient à l'école de la critique scientifique où, dès ses
+débuts, il prend à la suite de M. H. Taine, le maître incontesté, un
+rang de péril et d'honneur. Ces anatomistes de l'âme sont exempts des
+faiblesses qui nous troublent quand nous conversons des choses de la
+pensée.
+
+Il y a toutes sortes de critiques. M. Maurice Spronck a ce bonheur
+d'avoir trouvé tout de suite le genre qui convenait à son tempérament.
+Il était doué pour ces études physiologiques et pathologiques des
+fonctions de l'âme, et destiné à professer dans ces cliniques du génie
+qui exigent un sens droit, l'esprit scientifique, une observation
+pénétrante et froide, des méthodes sûres.
+
+Ces cliniciens nés sont terribles. Ils aiment les maladies. Pinel ne
+connaissait rien de plus beau qu'une belle fièvre typhoïde. M. Maurice
+Spronck a du goût pour les affections rares ou profondes de
+l'intelligence. Il trouve, lui aussi, qu'il y a de la beauté dans les
+troubles de la pensée; il se montre fort agile à diagnostiquer la
+névrose des grands hommes, et je le soupçonne même de décrire avec une
+sorte de plaisir les symptômes les plus alarmants et les lésions les
+plus horribles des sujets qu'il admire.
+
+Reconnaissons pourtant que les littérateurs qu'il étudie comme les plus
+parfaits représentants de l'art dans la seconde moitié du XIXe siècle,
+sans former un groupe parfaitement distinct, offrent quelques caractères
+communs, dont le plus saillant est peut-être le trouble profond des
+nerfs. Je ne parle ni de M. de Banville ni de M. Leconte de Lisle. Mais
+Flaubert, on le sait, était épileptique. Baudelaire est mort atteint
+d'aphasie, Jules de Goncourt a succombé tout jeune à la paralysie
+générale. Pour les autres, en qui la névrose est moins caractérisée, M.
+Maurice Spronck se plaît encore à révéler sur quelque point la lésion
+cachée. C'est ainsi que, dès son premier chapitre, il rattache à la
+physiologie morbide un des caractères les plus généraux de l'esthétique
+actuelle, ce trait qu'il appelle _le goût de la transposition_. «Cette
+tendance--c'est lui-même qui parle--consiste à intervertir les rôles, à
+appliquer de force, en dépit de la logique, les attributs d'un genre à
+tel autre genre qui lui sera parfois absolument contradictoire. La
+musique, par exemple, s'efforcera de se faire descriptive, concrète,
+exacte dans l'expression, impossible pour elle, des formes et des
+attitudes, tandis que la peinture ou la statuaire, suivant des errements
+semblables, se laisseront dévier de leur destination primitive et
+abandonneront le simple culte de la ligne pour se tourner vers les
+études de moeurs ou les symboles philosophiques. La littérature, loin
+d'éviter cette anomalie, y glissera en l'accentuant encore davantage, et
+nous aurons de prétendus tableaux, des statues, des mélodies, où les
+différents vocables, selon leur phonétique, leur contexture et la
+disposition qui leur sera donnée, devront remplacer les couleurs, le
+marbre ou les notes de la gamme.»
+
+En soi, le souci de peindre par le langage ou de produire des effets
+musicaux par un mélodieux arrangement des syllabes n'est ni très
+extraordinaire, ni même tout à fait nouveau. On en trouverait des
+exemples dans toutes les littératures. Ce soin, M. Spronck commence à le
+trouver suspect quand Théophile Gautier proclame que son seul mérite
+consiste à être «un homme pour qui le monde visible existe» et lorsque
+MM. de Goncourt définissent l'oeil «le sens artiste de l'homme».
+L'indice de la lésion mentale lui devient enfin manifeste chez Flaubert.
+Il s'agit là d'une affection observée et décrite par la neurologie sous
+le nom d'_audition colorée_ et qui consiste «en ce que deux sens
+distincts sont simultanément mis en activité par une excitation produite
+sur un seul de ces sens, ou, pour parler autrement, en ce que le son de
+la voix ou d'un instrument se traduit par une couleur caractéristique et
+constante pour la personne possédant cette propriété chromatique[28]».
+Cette affection, M. Spronck en reconnaît les caractères chez l'écrivain,
+selon lui, «le plus achevé de notre littérature», celui qui disait:
+
+«J'ai la pensée, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une
+nuance. Par exemple, dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque
+chose pourpre. Dans _Madame Bovary_, je n'ai eu que l'idée d'un ton,
+cette couleur de moisissure de l'existence des cloportes. L'histoire,
+l'aventure d'un roman, ça m'est bien égal.»
+
+[Note 28: (Cf. J. Baratoux, le _Progrès médical_ du 10 décembre 1887).]
+
+Il est impossible de ne pas relier par la pensée cet aveu du bon Gustave
+Flaubert aux formules de nos jeunes symbolistes sur la couleur des
+vocables. Cette fois, il n'y a pas à s'y tromper; nous tenons la névrose
+et nous pouvons, comme Pinel, admirer une belle maladie.
+
+M. Maurice Spronck ne dit point que le génie est une des formes de la
+névrose; mais il semble bien qu'il travaille à le démontrer. Dans son
+étude sur Baudelaire, une des meilleures du livre, qui en compte
+d'excellentes, il ne lui a été que trop facile de signaler les
+incohérences d'un esprit volontairement halluciné, épris de l'artificiel
+avec une sorte d'appétit maladif, attiré vers le mal par un goût
+désintéressé, et mourant à quarante-sept ans pour avoir «cultivé son
+hystérie avec jouissance et terreur».
+
+Chez MM. de Goncourt, on nous montre l'hyperesthésie de la sensibilité
+et aussi un trait commun à plusieurs de leurs contemporains et bien
+étrange chez des petits-fils de Jean-Jacques, nés en plein romantisme:
+l'horreur de la nature.
+
+Ils disent:
+
+«La nature pour moi est ennemie.
+
+«... Rien n'est moins poétique que la nature.
+
+«C'est l'homme qui a mis, sur toute cette misère et ce cynisme de
+matière, le voile, l'image, le symbole; la spiritualité ennoblissante.»
+
+Ainsi la nature déchue n'est plus le modèle de toute beauté, la source
+de tout bien, la consolatrice des misères et des hontes de l'humanité.
+Cette déchéance à laquelle, ne craignons point de le dire, la
+philosophie et la science modernes consentent avec une grave mélancolie,
+n'est-il pas singulier de l'entendre proclamer par ces artistes épris de
+vérité et tout frémissants de sensations vives, de perceptions nettes,
+de visions immédiates, enfin ivres, furieux et frénétiques de naturel,
+renversant le sentimentalisme séculaire. C'est en regardant l'homme
+qu'ils se reposent du spectacle horrible de la nature.
+
+Le même instinct inspire à Baudelaire, moins intelligent mais plus
+tourmenté, ses paradoxes sur l'excellence de l'artificiel, le tourne
+vers ces contrastes violents que n'a jamais la réalité nue, l'incline à
+ces recherches pénibles et troublantes «de créations dues tout entières
+à l'art et d'où la nature est complètement absente».
+
+M. Maurice Spronck nous le montre «non content d'avoir construit des
+univers fantaisistes à côté du nôtre, s'ingéniant encore à détruire le
+réel, tout au moins à le modifier autant qu'il le pourra dans le sens de
+ses principes», déclarant que «la femme est naturelle, donc abominable»,
+élucubrant avec un goût singulier une théorie du maquillage auquel il
+désigne pour objet «non pas de corriger les rides d'un visage flétri et
+de le faire rivaliser avec la jeunesse, mais de donner à la beauté le
+charme de l'extraordinaire, l'attrait des choses contre nature».
+
+Ce n'est pas que cela même soit bien choquant. Il ne faut jamais compter
+sur la nature qui n'a ni esprit ni coeur. Ne l'aimons point, car elle
+n'est point aimable. Mais ne nous donnons point la peine de la haïr, car
+elle n'est point haïssable. Elle est tout. C'est un grand embarras que
+d'être tout. Cela empêche d'avoir du goût, de la finesse, de l'agrément,
+de la délicatesse et de l'à-propos. Cela empêche aussi d'avoir des idées
+ou bonnes ou mauvaises. Cela vous donne en tout une lourdeur effroyable.
+Dans notre intérêt et pour notre repos, pardonnons à cette nature le mal
+qu'elle nous fait par mégarde et par indifférence. Ainsi, dit-on,
+faisait le vieux M. Fagon, parce qu'il était physicien. Il pardonnait à
+la nature; cette clémence adoucit les souffrances de ses derniers jours.
+Mais ni Gautier, ni Jules de Goncourt, ni Baudelaire n'étaient de bons
+physiciens, occupés, comme M. Fagon, à étiqueter les plantes médicinales
+du Jardin du Roi. On goûte à faire des étiquettes une douceur qui se
+répand dans tout l'être, tandis qu'à forger des vers, à assembler des
+mots, au contraire, on respire d'âcres et sombres vapeurs qui désolent
+toute l'économie animale. Malades, nos artistes de lettres ont répandu
+sur la nature l'aigreur et la tristesse de leur maladie. Gautier,
+Baudelaire, les frères Goncourt, Flaubert proclament que la vie est
+mauvaise.
+
+Seul, un cinquième se lève et nous dit: «Dans cette vie qui vous semble
+amère, je n'ai vu que des coupes d'or couronnées de roses, des ceintures
+flottantes, des chevelures d'hyacinthe, des lis et la lyre-poète. Amis,
+écoutez mes chants et croyez aux Nymphes des bois et des montagnes.»
+
+Ainsi parle le cinquième poète. Mais ingrats que nous sommes, ô Maurice
+Spronck, nous lui répondons: «Poète riche et facile, heureux Théodore de
+Banville, vous êtes le plus mélodieux des chanteurs. Mais votre joie
+nous attriste plus encore que la tristesse des autres. Ne pensez pas
+nous réconcilier avec la nature. Vous nous la montrez légère. Nous
+l'aimons mieux féroce.» Que cela est injuste!
+
+Est-ce avec de telles paroles et d'un coeur aussi dur que l'on congédie
+le poète de la lumière et de la joie, le doux rossignol des Muses. En
+résumé, le livre solide et sérieux de M. Maurice Spronck, cette étude
+méthodique fortement documentée, savante, profonde, laisse le lecteur
+sous une impression de tristesse et d'inquiétude. En fermant le livre,
+on songe:
+
+--Ainsi donc, le mal qui éclate aujourd'hui couvait depuis plus de
+trente ans. La névrose, la folie qui envahit la jeune littérature était
+en germe dans les oeuvres encore belles, si séduisantes, et qui
+semblaient pures, dont nous avons nourri notre jeunesse.
+
+
+
+
+UNE FAMILLE DE POÈTES[29]
+
+BARTHÉLÉMY TISSEUR JEAN TISSEUR.--CLAIR TISSEUR
+
+
+I
+
+[Note 29: _Poésies_ de Barthélémy Tisseur, _Poésies_ de Jean Tisseur,
+recueillies par ses frères, 1 vol.--Clair Tisseur, _Pauca
+Paucis_.--Consultez aussi le livre de M. Paul Mariéton. _Joséphin
+Soulary et la pléiade lyonnaise_, 1884, in-18. M. Mariéton a beaucoup
+fait pour les lettres lyonnaises.]
+
+Il y eut à Lyon, quatre frères Tisseur, Barthélémy, Jean, Alexandre et
+Clair. Trois d'entre eux sont poètes et le quatrième, Alexandre, a un
+vif sentiment de la poésie et de l'art. Ils vécurent modestes et honorés
+dans leur ville. Barthélémy mourut jeune en 1843. Jean passa en faisant
+le bien. Il fut, pendant quarante ans, secrétaire de la chambre de
+commerce de Lyon. Alexandre et Clair vivent encore. Ce dernier est
+architecte. C'est le meilleur poète de cette rare famille. Il a écrit
+avec une abondante simplicité la vie de son frère Jean. Celui-ci avait,
+dans ses vieux jours, commencé la biographie de Barthélémy, laquelle fut
+terminée par Alexandre. Ces vies d'hommes obscurs et bons ont un charme
+exquis. On y respire un parfum de sympathie et je ne sais quoi de doux,
+de simple, de pur, qui ne se sent point dans les biographies des
+personnages illustres. Les âmes ont une fleur que la gloire efface. Ces
+récits fraternels touchent par un air de vérité, et si parfois la
+louange y coule trop abondamment, on se plaît à la voir ainsi répandue
+par une main pieuse, comme, sur un tombeau, une offrande domestique. Il
+faudrait que ces livres de famille fussent plus nombreux. Il faudrait
+que nous prissions soin de conserver le souvenir de nos morts intimes.
+C'est là que les temps et les lieux se peignent avec fidélité; c'est par
+là qu'on pénètre le coeur des choses humaines.
+
+L'aîné des frères Tisseur, Barthélémy, naquit à Lyon au moment où la
+Grande Armée périssait en Russie. Impétueux et mélancolique, ce fut un
+enfant du siècle. Toutes les aspirations de la France romantique et
+libérale gonflaient son coeur. De frêle apparence, petit, myope, il
+portait au front, comme un signe, une large veine qui devenait noire
+dans les moments de colère. Et ce qui l'irritait, c'était la vulgarité,
+la médiocrité, le «juste milieu», enfin le train ordinaire des choses.
+La soif de l'idéal le dévorait. Il aspirait au jour prochain de
+l'émancipation des peuples et de la fraternité universelle. Il croyait
+au progrès indéfini. Par un beau jour de sa vingtième année, comme il
+allait d'Aix à l'étang de Berre, ardent, généreux, ivre du thym des
+collines et des rayons du soleil, il attira l'attention bienveillante
+d'un compagnon de route, qui portait un carrick jaune à cinq collets, et
+était homme de bien. Celui-ci, tout émerveillé, lui demanda:
+
+--Êtes-vous négociant?
+
+--Non point, répondit Barthélémy.
+
+--Artiste?
+
+--Pas davantage.
+
+L'homme au carrick réfléchit un moment, puis:
+
+--Vous n'êtes point artiste, dit-il. En ce cas, vous êtes Polonais. Ne
+vous en cachez point. J'aime les Polonais.
+
+Et il n'en voulut pas démordre. En dépit de toutes les dénégations, il
+persista à tenir Barthélémy pour un brave Polonais.
+
+En un certain sens, l'homme au carrick ne se trompait pas. Il y avait du
+polonais dans Barthélémy Tisseur. Il y avait du polonais dans toute la
+jeunesse d'alors.
+
+Les lettres écrites par Barthélémy à ses frères pendant ses promenades
+romantiques de la vingtième année en Provence révèlent une âme d'une
+pureté ardente, pleine de poésie et de vague. Ses adieux à la ville
+d'Arles, qu'on nous a conservés, donnent l'idée d'un Edgar Quinet
+adolescent:
+
+ Adieu, petite vallée de Josaphat, terre imprégnée de cendres et
+ de larmes humaines, toi qui réunis Rome et le moyen âge; toi
+ dont les femmes sont si belles, fille aimée de Constantin, si
+ mélancolique sous le ciel flamboyant du Midi, toi qui serais
+ avec tes ruines et tes tombeaux le théâtre le plus sublime de
+ l'amour. Adieu! adieu! Aliscamps; dormez, ombres désolées.
+
+Comme il se trouvait à Aix, il rencontra au théâtre un jeune homme
+échevelé, l'oeil sombre, le front inspiré. C'était Victor de Laprade.
+Ils parlèrent naturellement de la poésie et de l'art. Après quelques
+minutes d'entretien, ils s'aimaient de toute leur âme. Ils avaient mêlé
+leurs enthousiasmes. Ils avaient récité des vers. Barthélémy pâle, les
+cheveux en coup de vent, avait sans doute exposé avec une ardeur candide
+sa théorie de l'inspiration. Il avait dit:
+
+«On ne fait pas de vers; en réalité ils reposent de toute éternité sous
+l'oeil de Dieu, dans l'urne de l'absolu; le grand poète est celui qui a
+la main heureuse et qui rencontre les bons; il serait impossible à Dieu,
+à nous, de les refaire.»
+
+Laprade avait répondu très probablement par les accents d'un panthéisme
+grandiose. Et ils se comprenaient: En ce temps-là Dieu expliquait tout.
+Depuis, quelques-uns ont remplacé Dieu par le protoplasma et par la
+cellule germinative. Et les voilà satisfaits. C'est un grand soulagement
+que de changer de temps à autre le nom de l'inconnaissable.
+
+Il faut rendre cette justice aux parents de Barthélémy Tisseur, qu'ils
+renoncèrent à le destiner au négoce ou à l'industrie. Ils résolurent
+d'en faire un avocat et l'envoyèrent étudier le droit à Paris.
+
+Le pauvre enfant s'y trouva bien seul, orphelin et perdu. Il habitait
+rue des Fossés-Saint-Victor une chambre sous les toits; mais son coeur
+battait à la pensée qu'il n'était séparé de Michelet que par un mur
+mitoyen, et, comme il se levait de bonne heure, il voyait, de sa
+mansarde, au milieu d'un océan de toits, le Panthéon resplendir dans les
+feux du matin. Ardent au travail, il suivait assidûment les cours de
+l'École de droit et ceux du Collège de France, où s'élevaient alors les
+voix, séduisantes des maîtres de la jeunesse. Il fréquentait un cabinet
+de lecture du quartier. On ne dit pas si c'était celui de la bonne
+madame Cardinal. Mais on peut penser qu'il y dévorait _Valentine_ et
+_Lélia_. Cet établissement était fréquenté par les étudiants; toute
+l'École de médecine y venait lire. Les carabins y apportaient des bras
+et des jambes qui traînaient sur les tables parmi les livres et les
+journaux. Des squelettes pendaient avec les parapluies dans tous les
+coins. Le mysticisme chrétien du jeune Lyonnais voyait, dans ces débris
+humains les restes du temple qu'une âme avait habitée et s'offensait de
+ces profanations. Pendant que les étudiants, le béret sur l'oreille,
+faisaient des plaisanteries macabres, il murmurait la parole de
+Lactance: _Pulcher hymnis Dei homo immortalis_. Son plus vif plaisir
+était d'aller au théâtre applaudir, du parterre, madame Dorval, Bocage
+ou Frédérick. La scène retentissait alors des rugissements et des
+soupirs du drame romantique, et Barthélémy Tisseur y venait dévorer des
+yeux avec délices les larmes de Katy Bell.
+
+Ce noble jeune homme était, soutenu dans les tristesses et dans les
+inquiétudes de sa vie solitaire par ce sentiment de l'admiration qui
+fait le charme et le prix des belles jeunesses. Un jour qu'il assistait
+à une séance publique des cinq Académies, il eut la joie de contempler
+son poète bien-aimé, Lamartine. À l'issue de la réunion il s'attacha
+pieusement aux pas du grand homme, et puis, le soir, radieux, il écrivit
+à ses frères son heureuse fortune.
+
+«Au sortir de la séance, dit-il, je l'ai suivi une demi-heure jusque
+dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, 73, où il est entré. Il est
+grand, maigre; une main dans la poche, marchant à grand pas, sûrement,
+cavalièrement, en remuant un peu les épaules de gauche à droite. On
+aurait dit que, pour la séance d'apparat, il s'était exprès habillé le
+plus négligemment possible. Nombre d'académiciens avaient l'habit brodé;
+lui simplement en habit noir, pantalon gris bleuâtre, des bottes et des
+éperons.»
+
+Et il ajoute avec une candeur digne d'envie:
+
+«Lamartine est malade. Dieu le conserve pour la poésie!... Je ne sais;
+mais je crains qu'il ne vive pas très longtemps. C'est un homme que sa
+poésie domine, et qui est tué par elle.»
+
+Une nuit Barthélémy alla au bal de l'Opéra que la poésie et l'art
+consacraient alors. Il n'y porta pas la philosophie ironique de Gavarni;
+il promena sur les chicards et les débardeuses un regard sombre et
+désolé. Leur danse lui sembla «la ronde d'une chaîne de damnés
+accomplissant sous la verge des démons une pénitence infernale». Telles
+sont les sévérités d'un coeur vierge. Dans sa farouche innocence, il
+maudissait les joies faciles et les plaisirs vulgaires. Il souffrait de
+la solitude et de ses rêves. Comme saint Augustin, il aimait à aimer.
+Avec une sincérité dont on ne sourit qu'à demi, il disait à vingt-deux
+ans: «Ma première jeunesse est passée.» Il était las; le vague des
+désirs l'accablait. Un jour il prit le bateau, ce bateau de Saint-Cloud,
+vieux complice des folies du printemps. Il y vit une jeune dame. Il
+n'osa pas lui parler; mais il toucha sa robe, et le soir, encore
+troublé, il confia au papier cette aventure d'amour.
+
+Dans la mansarde sublime où il vivait si près du grand Michelet, il
+avait pour voisine une grisette qui, se sentant du goût pour lui, le lui
+montrait ingénument. Les occasions ne manquaient pas, puisqu'ils
+logeaient sur le même palier.
+
+Mais l'austère jeune homme ne voulait rien voir et dédaignait l'amour
+que la pauvre fille lui tendait comme une branche de lilas. Ce n'était
+pas le lilas des guinguettes, c'était le lis immarcescible des autels
+dont il désirait les parfums. L'amour était, pour Barthélémy, un
+sentiment très vague et très pur. Il le concevait avec une spiritualité
+si excessive, que son ami Victor de Laprade lui-même, le poète de
+l'idéal, refusait d'admettre tant d'idéalisme dans le sentiment. Tisseur
+définissait l'amour «un état supérieur de l'âme», et il y voyait «la
+recherche de l'infini».
+
+«Nous comprenons cent fois mieux l'infini, disait-il, avec le coeur
+qu'avec l'intelligence. Celle-ci ne comprend l'infini que comme la
+négation du fini. Le coeur le comprend en lui-même. Il y a dans un amour
+inépuisable, qui poursuit toujours et n'est jamais satisfait, qui meurt,
+mais pour revivre et s'attacher à quelque chose de plus haut, il y a
+là-dedans la plus glorieuse compréhension de l'infini.»
+
+Cela, si je ne me trompe, est de la métaphysique et même de la
+métaphysique lyonnaise, qui n'est pas la meilleure. Le bon Ballanche se
+déclarait peut-être dans ce style à madame Récamier. Mais la grisette de
+la rue des Fossés-Saint-Victor y aurait sans doute trouvé quelque
+obscurité. Fidèle à ses maximes, Tisseur cueillait des fleurs sur les
+tombes des jeunes femmes inconnues, et à la seule pensée des dames du
+XVIIIe siècle, qui, pour plus grande sûreté, firent leur paradis en ce
+monde, la veine de son front se gonflait, toute noire. Seul, triste,
+las, il tomba malade dans sa mansarde. Une fièvre muqueuse l'accabla.
+Sorti de sa stupeur, il vit une, femme à son chevet. Il reconnut son
+idéal. Il aima. Ce n'était point une jeune fille, ce n'était point une
+très jeune femme. Comme cette dame que célébra Sainte-Beuve et dont les
+premiers cheveux blancs semblaient
+
+ Quelques brins de jasmin dans la sombre ramure,
+
+l'inconnue, en qui Barthélémy chercha l'infini, avait déjà sur le front
+des fils d'argent. Elle était blonde, avec des yeux bleus, grande et
+plutôt majestueuse au dire d'un témoin. Barthélémy se plaisait à la
+retrouver dans les traits de la _Françoise de Rimini_ d'Ary Scheffer.
+Mais il faut se rappeler qu'il était myope et poète, et ses frères l'ont
+soupçonné de n'avoir jamais vu très distinctement celle qu'il aimait
+éperdument. Il ne semble pas qu'au moral elle ressemblât à l'ardente et
+douce Italienne qui, vaincue et fière de sa défaite, ne regrettait rien
+dans la mort et dans la damnation. C'était, au contraire, à ce qu'il
+semble, une personne très sûre d'elle-même, éloquente, un peu
+déclamatoire, idéaliste et virile. Il lui faisait des vers et l'appelait
+Béatrice. On nous a conservé quelques fragments de lettres où cette
+Béatrice maternelle montre moins la tendresse de son coeur que l'éclat
+de son imagination:
+
+«Quand je le regarde, dit-elle en parlant de Barthélémy, qu'elle nomme
+Stenio (car elle aussi avait lu George Sand), quand je le regarde, je me
+sens tout inondée d'une vapeur suave, spirituelle. Je ne sais comment
+exprimer ce qui pénètre dans mon être entier. Je sens pour lui, dans mon
+coeur, une douce lueur qui m'éclaire jusqu'au ciel.»
+
+À certains indices, on peut croire que ce fut Béatrice elle-même qui
+hâta l'heure du sacrifice. Ce ne fut pas faiblesse ni entraînement de sa
+part. Elle ne cédait pas aux sens qui la sollicitaient mollement. Mais
+elle était jalouse de s'offrir; elle fit le don qui sacrait alors les
+Lélia et toutes les héroïnes de la poésie et de l'art. Barthélémy,
+chrétien comme Eudore, succomba comme Eudore dans la nuit et dans la
+tempête:
+
+ Et j'ai vu les trésors de sa beauté parfaite,
+ J'ai respiré l'encens qu'exhalent ses cheveux,
+ Et j'ai vu sa pudeur étonnée et muette,
+ Et j'ai rougi d'amour, et j'ai baissé les yeux.
+
+Il avait cette ressource du péché à laquelle les fidèles et les saints
+eux-mêmes recourent quand il leur est nécessaire. Par raffinement il y
+ajouta le blasphème qui, à tout prendre, est un grand acte de foi. Il
+comparait les paroles de son amante au vin du calice après la
+consécration:
+
+ C'est un breuvage à boire en un transport pieux,
+ Comme le sang du Christ, qui nous ouvre les cieux.
+
+Qu'est-ce à dire, sinon que toutes les croyances ne servent qu'à
+charmer, les troubles des sens et que le mysticisme répand sur la
+volupté les plus suaves parfums?
+
+Stenio manqua son examen de licence en 1837. C'était l'effet de l'amour
+de Béatrice. Mais l'année suivante il était avocat.
+
+Barthélémy Tisseur a adressé à sa Béatrice des sonnets et des stances
+que ses frères ont pris soin de recueillir après sa mort. Il est
+aujourd'hui bien difficile de juger ces vers qui expriment un état d'âme
+presque inconcevable pour les générations nouvelles.
+
+Avocat, il avait le code en horreur. Appelé en 1841, sur la
+recommandation de Ballanche, à la chaire de littérature française à
+Neuchâtel, il professa, non sans éclat, un idéalisme transcendant. Son
+sentiment pour celle à qui nous laissons le nom de Béatrice dura après
+la séparation. À Neuchâtel, où il travaillait sur sa table de bois blanc
+quatorze heures par jour, il écrivait tous les soirs, pour l'absente, un
+journal qu'il expédiait chaque semaine. Il avait trouvé sa voie, quand
+une catastrophe vint terminer brusquement cette existence où tout devait
+rester confus et inachevé. Le 28 janvier 1843, par un brouillard épais,
+il tomba dans le lac et s'y noya, à quelques pas de sa maison. Le hasard
+seul fit ce malheur; mais on y voit une sorte de fatalité quand on songe
+que ce jeune homme aimait le danger, appelait le péril et qu'il était un
+des fils spirituels de ce René qui invoquait «les orages désirés». Le
+lendemain de sa mort une lettre de Béatrice arriva à Neuchâtel. Il
+n'était âgé que de trente et un ans.
+
+
+II
+
+Jean Tisseur, de deux ans plus jeune que Barthélémy, naquit à Lyon le 7
+janvier 1814. Quelques jours plus tard les coureurs du général
+autrichien Bubna se montraient aux portes de la ville.
+
+Je ne sais si ces souvenirs qu'on rappelait sans cesse en même temps que
+ceux de sa naissance contribuèrent à lui inspirer l'horreur de la guerre
+et le mépris de ces grandeurs de chair dont parle Pascal, mais il montra
+toute sa vie un bel amour des travaux de la paix, et les seules
+conquêtes qui touchaient son coeur étaient celles de l'industrie et de
+la civilisation.
+
+Bien différent de son frère Barthélémy, qu'il chérissait, il avait en
+tout le sentiment de la mesure. Il était modéré, et l'idée du possible
+ne le quittait jamais. Comme il était dans les convenances de sa famille
+qu'il devînt homme de loi, il prit une charge d'avoué avec la
+satisfaction suffisante, pour un esprit aussi bon que le sien,
+d'accomplir un devoir. Mais on ne pouvait pas l'accuser de se faire une
+trop haute idée de l'importance de ses fonctions. Il disait plaisamment
+que les avoués n'avaient été institués que pour dire à l'audience:
+«Monsieur le président, je demande le renvoi à huitaine.» Pour le
+surplus, ajoutait-il, on connaissait facilement les avoués les plus
+forts en droit de ceux qui l'étaient moins. Un avoué mettait-il au bas
+d'un exploit: «Sous réserves», ce n'était pas un mauvais avoué; s'il
+mettait: «Sous toutes réserves», c'était déjà un avoué distingué; s'il
+mettait: «Sous toutes réserves quelconques», c'était un avoué de premier
+ordre; mais s'il mettait: «Sous toutes réserves de droit généralement
+quelconques», alors il n'y avait plus de termes assez forts pour
+exprimer sa science juridique. Tisseur mêlait alors la poésie à la
+procédure, comme en témoigne la minute d'une lettre retrouvée dans ses
+papiers et dont voici la teneur:
+
+ Monsieur,
+
+ Me Munier, votre avoué, a dû vous prévenir que M. Jacquemet
+ avait fixé au mercredi 3 avril, à midi, au Palais de Justice, la
+ comparution des parties dans l'affaire du compte de tutelle
+ Debeaume.
+
+ Lorsque sur un pavé d'azur
+ Marche une reine orientale,
+ Elle n'a pas à sa sandale
+ Une escarboucle au feu plus pur.
+
+C'est ainsi qu'il est question dans ce document de M. Munier,
+actuellement sénateur, et de la lune.
+
+Jean Tisseur vendit sans regret son étude, en 1848, après la révolution.
+Il devint ensuite secrétaire de la chambre de commerce de Lyon et
+pendant trente ans il appliqua l'ingénieuse exactitude et l'élégante
+probité de son esprit aux questions de navigation, de chemins de fer, de
+postes et télégraphes, de douanes, de traités de commerce, de
+législation industrielle et commerciale, de monnaie, de banque,
+d'expositions, enfin à toutes les questions d'affaires. Il portait dans
+toutes ses entreprises les délicatesses d'une conscience cultivée et le
+goût du bien faire. Qu'il composât un grand poème comme le _Javelot
+rustique_ ou qu'il rédigeât le bulletin commercial du _Salut public_, il
+s'efforçait de finir et de parfaire.
+
+Sa poésie se ressent de cette inclination naturelle; elle est achevée,
+fine et parfois un peu courte. De son vivant, il cachait ses vers à ses
+compatriotes, qui, de leur côté, ne sont guère curieux de poésie,
+dit-on.
+
+On assure, peut-être avec un peu de malignité, que dans la ville de
+Laprade et de Soulary un seul poète est célèbre. Sarrasin, qui vendait
+des olives dans les brasseries, et que plus d'un bourgeois de Lyon,
+voyant passer le char funèbre de Laprade, escorté de chasseurs à cheval
+et suivi des robes jaunes de la Faculté des lettres, pouvait demander
+comme la bonne femme:
+
+--Qui est-ce qui est mort?
+
+--M. de Laprade.
+
+--Que faisait-il?
+
+--Il était poète.
+
+--Est-ce lui qui vendait des olives?
+
+Pourtant il y a des poètes lyonnais et même une poésie lyonnaise, poésie
+précise et précieuse, dont les caractères se retrouvent dans les sonnets
+de Soulary et dans les poèmes de Jean Tisseur. Ceux-ci sont en petit
+nombre. Jean était difficile, un peu dégoûté, volontiers paresseux. Il
+écrivait peu, et à ceux qui lui reprochaient de ne pas produire
+davantage il répondait par cette maxime de la poétesse de Tanagra: «Il
+faut ensemencer avec la main, et non à plein sac.»
+
+Certes, le peu qu'il a laissé n'est pas sans prix. Le _Javelot rustique_
+est, à sa façon et dans le goût symbolique, un petit chef-d'oeuvre. La
+visite au _Tombeau de Jacquard_ résulte sans doute d'une des meilleures
+rencontres de la poésie et de l'industrie. À en juger par tout ce que je
+lis, tout ce que je devine de lui, Jean Tisseur fut exquis par nature,
+un des meilleurs arbres du verger. Sa bonté avait la grâce sans laquelle
+aucune vertu n'est aimable. Son esprit était ironique et son urne était
+tendre. Il eut, comme l'abeille, le miel et l'aiguillon.
+
+M. Paul Mariéton, qui connaissait Jean Tisseur, a écrit sur cet homme
+excellent quelques lignes qui sont un témoignage cordial:
+
+«C'était, dit Mariéton, le plus charmant esprit. Dans ces douces
+flâneries de la parole et de la pensée, si fructueuses au dire de
+Töpffer, et qui ont toujours retenu, groupé et lié les poètes, Jean
+Tisseur sut rapprocher Soulary, le profond humoriste, le maître
+virtuose, Laprade, le doux penseur, le philosophe chrétien, Chenavard,
+le grand peintre, un autre philosophe, et former avec eux cet
+incomparable quatuor d'artistes lyonnais dont parleront nos descendants.
+L'âme de ces réunions, le lien de ces amitiés d'élite, c'était Jean
+Tisseur.»
+
+Je lis ailleurs: «Lyon eut la bonne fortune, de notre temps, de posséder
+quatre causeurs hors pair. C'étaient Laprade, Buy, Chenavard et Jean
+Tisseur.»
+
+Dans la vie si simple que je rappelle ici en peu de lignes, je ne sais
+quoi fait songer à la beauté morale telle que les Grecs la concevaient;
+n'est-ce pas parce qu'on y trouve la mesure, la sagesse, la modestie, le
+culte de l'amitié et ce noble dessein de faire de la vie même une belle
+oeuvre. C'est cela, je crois, qui, dans cette existence obscure tout
+unie et si proche de nous, semble majestueux et pur comme l'antique.
+Tisseur fut de ceux qui travaillent sans cesse à la beauté de leur âme
+et qui font de leur vie un jardin comme celui du vieillard de Tarente.
+
+«La conscience, disait-il, non moins que l'esprit, a besoin de culture.
+Les vertus, l'amour du bien, le dévouement, la délicatesse, la
+résignation mêlée de courage, ne fleurissent pas tout seuls; il y faut
+des soins; une conscience d'élite est aussi rare qu'un esprit d'élite.»
+À mesure qu'il avança dans la vie, sa culture morale l'occupa davantage,
+la plus grande tristesse de sa vieillesse fut le sentiment de
+l'impuissance de l'homme à faire le bien. On peut lui appliquer la
+définition qu'il faisait lui-même de l'homme tel qu'il doit se façonner
+et se sculpter lui-même: «Une conscience ornée.»
+
+
+III
+
+Jean Tisseur est mort laissant deux frères, l'abbé Alexandre, dont les
+_Voyages littéraires_ sont, au dire de M. Paul Mariéton, très estimés
+des Lyonnais, et Clair Tisseur, l'auteur de _Pauca paucis_, qui rappelle
+Jean par plus d'un trait, mais qui lui est supérieur par le style et par
+la culture. Un grand métaphysicien, qui aime ardemment la poésie, M.
+Renouvier, a bien voulu me faire connaître ces _Pauca paucis_ que
+l'auteur tenait cachés. Il regarde aussi Clair Tisseur comme le meilleur
+poète de la famille. Il vante avec raison, dans ces vers d'un sage, «la
+sincérité de l'accent et le maniement souvent heureux de rythmes
+nouveaux».
+
+Clair Tisseur, dans sa vie déjà longue, n'a écrit que peu de vers pour
+quelques amis, mais ces vers, c'est lui-même, ce sont ses souvenirs et
+ses sentiments. Il s'y montre tranquille et modéré comme son frère Jean
+et stoïque avec douceur. Je crois qu'il est architecte de profession;
+dans ses vers il est surtout helléniste et rustique. Il semble, à le
+lire, qu'en ce monde ce qu'il a le mieux aimé après la vertu, c'est
+l'odeur de la lavande et des pins, le cri de la cigale et les épigrammes
+de l'Anthologie.
+
+Le poète a dédié son livre aux Grâces décentes:
+
+ Il ne demande point en don l'or indien,
+ Ni la blanche Chrysé, ni les troupeaux qu'engraisse
+ Dans ses riches sillons, la vieille Argos, ni rien
+ Que la mesure en tout de l'aimable sagesse.
+
+ Charités aux coeurs purs, écoutez mes prières!
+
+Comme on le voit par cette invocation, Clair Tisseur a, comme André
+Chénier, revêtu ses pensées du vêtement antique. À ceux qui le lui
+reprocheraient comme un déguisement il répond que, pour exprimer une
+belle idée, il faut un beau symbole et que les plus beaux symboles ont
+été ceux de la Grèce, et qu'enfin il a vécu à l'ombre des myrtes sur une
+terre qui rappelle la Grèce. Ajoutons que sous ces formes antiques un
+sentiment sincère s'exprime aisément.
+
+Ce qui me plaît surtout dans les vers de Clair Tisseur, ce sont les
+idylles et les paysages. Il a composé quelques tableaux domestiques
+d'une élégante simplicité. Le dernier surtout me charme par cette
+tristesse harmonieuse dont le secret semble pris à Properce:
+
+ Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus,
+ Un frère, des amis garderont ma mémoire.
+ Mais toi, tu gémiras; tu ne voudras pas croire
+ Que l'Océan sans bords, dans l'éternel reflux,
+ Ait englouti l'ami sur qui, tendre et farouche,
+ Tu veillas si longtemps.....................
+ ............................................
+ Surtout (je te connais) que devant toi personne
+ N'outrage ma mémoire! ou bien levant ton bras
+ Pour porter témoignage, alors tu défendras
+ Celui qui te fut cher, ainsi qu'une lionne
+ Défend son lionceau. Déjà, déjà je vois
+ Éclater ton regard, j'entends trembler ta voix.
+ Et le sein soulevé, pleurante et tout émue,
+ Tu rediras s'il fut envieux ou méchant;
+ Du pauvre, hôte des dieux, s'il détourna la vue;
+ S'il fut un ami sûr; si jamais, le sachant,
+ Il commit l'injustice ou trahit sa parole;
+ Si l'avide et grossier Mammon fut son idole.
+ Toi qui me vis de près diras ce que je fus,
+ Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus.
+
+N'aimez-vous point cette tristesse douce et cadencée comme la joie? Pour
+donner quelque idée du talent poétique de Clair Tisseur, je citerai un
+de ces tableaux de nature provençale tracés avec une sécheresse élégante
+et fine: un poème sur la naissance de la «cigale», de la cigale, que,
+par malheur, de ce côté de la Loire nous confondons volontiers avec la
+sauterelle, mais dont le chant infatigable est également cher à
+l'antique Méléagre et à notre Paul Arène.
+
+ La cigale encor tendre, engourdie, étonnée
+ De ce monde nouveau, semble d'un long sommeil
+ S'éveiller faiblement sous le rayon vermeil.
+ L'élytre, diaphane et de réseaux veinée,
+
+ Tout humide à ses flancs est collée; et des grains
+ D'un rouge vif et clair la piquent aux aisselles,
+ Comme si l'on voyait le sang à travers elles,
+ Fluide s'épancher en canaux purpurins.
+
+ Mais demain le soleil, de ses rayons tenaces,
+ Aura durci son aile et desséché ses flancs:
+ Le virtuose noir fait, sous les cieux brûlants,
+ De cymbales de fer retentir les espaces.
+
+Heureux sous ses oliviers, le bon Clair Tisseur! Pour orner la vie,
+quelles richesses, quels honneurs valent la poésie et les arts[30]?
+
+[Note 30: Il n'est que juste d'ajouter que M. Clair Tisseur est, sous le
+nom du Nizier du Puitspelu, une gloire lyonnaise. Tout le monde connaît
+à Lyon ses _vieilleries lyonnaises_. Mais je n'ai voulu, dans cette
+esquisse, indiquer que le poète.]
+
+
+
+
+RÊVERIES ASTRONOMIQUES[31]
+
+
+[Note 31: Camille Flammarion, _Uranie_. Illustrations de Bieler, Gambard
+et Myrbach (collection Guillaume, in-8°).]
+
+M. Camille Flammarion, qui s'est voué tout entier à l'astronomie, a
+toutes les qualités imaginables pour vulgariser la science; d'abord, il
+sait. Il fait depuis longtemps des calculs et des observations. Et puis
+il a l'enthousiasme, l'imagination. Enfin, il ne craint ni la mise en
+scène ni le coup de théâtre. Il ne néglige rien pour nous rendre le ciel
+intéressant, dramatique, romantique, pittoresque, amusant et moral. Son
+livre, dédié à la plus grave des Muses, Uranie, est une sorte de poème
+de la science, où la philosophie se mêle à l'astronomie. On me croira
+peut-être si je dis que la philosophie de M. Camille Flammarion est
+moins sûre que sa science. C'est dommage, car c'est une aimable
+philosophie. M. Flammarion nous promet une immortalité bienheureuse. À
+l'en croire, notre âme, après la mort, volera d'astre en astre et
+goûtera sans fin la volupté d'aimer et de connaître; nous serons des
+papillons méditatifs. Il nous restera de la faiblesse humaine ce qu'il
+faut pour être tendre, et de notre ignorance ce qu'il faut pour être
+curieux. Nous aurons des sens; mais ils seront puissants et exquis et
+propres à nous donner peu de souffrance avec beaucoup de plaisir.
+J'avoue qu'il m'est impossible de concevoir une meilleure organisation
+de la vie future. Il y a quelques années, je fus appelé auprès d'une
+vieille parente qui se mourait dans une petite ville normande où elle
+avait vécu pendant quatre-vingt-dix ans.
+
+Faute de pouvoir vivre davantage, elle se disposait à aller voir, comme
+disait la comtesse de P..., si Dieu gagne à être connu. Je trouvai à son
+chevet une religieuse qui était la plus tranquille et la plus simple
+créature du monde. Elle avait l'air, comme Marianne, d'être conservée
+dans du miel. Je l'admirai tout de suite. Mais il s'en fallait de
+beaucoup que je lui inspirasse les mêmes sentiments.
+
+M'ayant vu plusieurs fois occupé à lire et à écrire, elle me prit pour
+un savant et, comme elle était une sainte, elle me laissa voir toute la
+pitié que je lui inspirais. Un jour même, elle s'en expliqua avec moi.
+Car elle parlait volontiers et toujours gaiement:
+
+--Que cherchez-vous, me dit-elle, dans ces gros livres?
+
+--Ma soeur, lui répondis-je, j'y cherche l'histoire des premiers hommes
+qui vivaient dans des cavernes, au temps du mammouth et du grand ours.
+
+Et il était vrai qu'alors j'amusais mes rêveries avec des silex taillés
+et des bois de renne couverts de figures d'animaux.
+
+En entendant cette réponse, ma religieuse tout debout et toute petite,
+les mains dans ses manches, entêtée et douce, sourit:
+
+--Vous n'espérez donc pas aller au ciel? me dit-elle. À quoi bon étudier
+en ce monde ce que nous saurons dans l'autre? Pour moi, j'attends que
+Dieu m'instruise. Il le fera d'un seul coup, mieux que tous vos livres.
+
+Cette excellente créature ne songeait point que ce serait là nous rendre
+un bien mauvais service et que, si nous connaissions tous les secrets de
+l'univers, nous tomberions aussitôt dans un incurable ennui. M. Camille
+Flammarion ménage mieux notre curiosité; il nous promet, pour occuper
+notre éternité, des spectacles infinis. Le paradis, pour cet astronome,
+est un observatoire indestructible et merveilleusement outillé.
+
+Voilà qui, au premier abord, me tente plus que la révélation subite et
+totale en laquelle la petite soeur avait foi. Avec M. Flammarion nous
+aurons toujours quelque chose à ignorer et quelque chose à désirer.
+C'est le grand point. Il nous annonce que dans nos métempsycoses nous
+nous promènerons d'astre en astre; il nous fait espérer que nous y
+porterons les deux vertus qui rendent la vie supportable, l'ignorance et
+le désir, et qu'enfin nous serons toujours des hommes, ce qui est bien
+quelque chose. Mais il me vient un doute. Je crains que ces voyages ne
+donnent pas tout l'agrément qu'il en attend. J'ai peur d'être déçu, et
+ma défiance, hélas! est assez naturelle. Hommes, nous ne savons que trop
+ce que c'est qu'un astre: nous en habitons un. Nous ne savons que trop
+ce que c'est que le ciel: nous y sommes autant qu'il est possible d'y
+être. Ce monde-ci me gâte par avance tous les autres. J'ai trop lieu de
+craindre qu'ils ne lui ressemblent; et c'est un assez grand reproche à
+leur faire.
+
+L'univers que la science nous révèle est d'une désespérante monotonie.
+Tous les soleils sont des gouttes de feu et toutes les planètes des
+gouttes de boue.
+
+Les aérolithes qui sont tombés sur notre globe avec un grand fracas n'y
+ont introduit aucun corps nouveau. L'analyse spectrale a constaté
+l'unité de composition des mondes. Partout l'oxygène, l'hydrogène,
+l'azote, le sodium, le magnésium, le carbone, le mercure, l'or,
+l'argent, le fer. Et quand on sait ce que l'hydrogène et le carbone ont
+produit dans ce monde sublunaire, on n'est point tenté d'aller voir ce
+qu'ils ont fait ailleurs. Ce que l'astronomie nous révèle n'est pas pour
+nous rassurer et l'on peut dire que le spectacle de l'univers nous étale
+l'universalité du mal et de la mort.
+
+La Lune, cette fille unique de la Terre, n'est plus qu'un cadavre, dont
+la masse aride, desséchée, sillonnée de fissures profondes, va bientôt
+se réduire en poussière. Quelques planètes, soeurs de la Terre, Vénus,
+Mercure et Mars, semblent, comme elle, abriter encore la vie et
+l'intelligence. Mais nous savons à n'en point douter qu'elles sont
+inclémentes. Je n'en veux pour preuve que cet axe incliné sur lequel
+elles tournent autour du soleil pour le supplice de leurs habitants,
+lesquels, à cause de cette inclinaison, sont comme nous et plus encore
+que nous, gelés et grillés tour à tour et se demandent sans doute, comme
+nous, quel malicieux démon a ainsi lancé obliquement dans l'espace la
+toupie qu'ils habitent, afin d'en rendre le séjour insupportable.
+
+Encore un pas dans l'espace et nous rencontrons une planète éclatée en
+mille morceaux et dont un fragment, entré dans l'orbite de Mars, menace
+d'effondrer la planète en s'y précipitant. Ces ruines effroyables sont
+semées sur des millions de lieues. On prétend, il est vrai, que ce sont
+non des débris, mais des matériaux qui n'ont pu s'assembler, par la
+faute de l'énorme Jupiter dont la masse agissait puissamment à distance;
+ce n'en est pas moins un désastre[32].
+
+[Note 32: Décidément les planètes télescopiques ne sont pas les débris
+d'un grand astre éclaté. M. E. Tisserand a démontré mathématiquement
+dans l'_Annuaire des longitudes_ pour 1891, que ces astéroïdes n'ont
+jamais été réunis.]
+
+Et si, sortant de notre imperceptible système, nous contemplons l'armée
+des étoiles, là encore que découvrons-nous, sinon les perpétuelles
+vicissitudes de la vie et de la mort? Sans cesse il naît des étoiles et
+sans cesse il en meurt. Blanches dans leur ardente jeunesse, comme
+Sirius, elles jaunissent ensuite, ainsi que notre soleil et prennent,
+avant de mourir, une teinte d'un rouge sombre. Enfin elles vacillent
+comme une chandelle qui se meurt. Aujourd'hui, les astronomes regardent
+l'êta du Navire lutter ainsi dans l'agonie. Une des étoiles de la
+Couronne boréale est en train de mourir. Et toutes, jeunes ou vieilles
+ou mortes, courent éperdument dans l'espace. C'est qu'à vrai dire rien
+ne meurt dans l'univers. Tout se meut et se transforme, tout est dans un
+perpétuel devenir. Il faut en prendre notre parti: nous ne nous
+reposerons jamais. Sur quelque point de l'espace que nous soyons jetés,
+vivants ou morts, âme ou cendre, immortelle pensée ou fluides subtils,
+nous travaillerons toujours; toujours nous serons agités, toujours,
+épars ou conscients, nous accomplirons d'incessantes métamorphoses.
+
+Que M. Flammarion me le pardonne, je ne crois pas que nous puissions de
+si tôt visiter en touristes curieux ce brillant Sirius, plus grand,
+dit-on, un million de fois, que notre Soleil. Je crois qu'attachés à la
+planète Terre, nous y resterons aussi longtemps qu'elle saura nous
+garder. Je crois que notre destinée est liée à la sienne. Ses travaux
+seront les nôtres et tout ce qui est en elle travaillera éternellement.
+Luther était un mauvais physicien quand il enviait les morts parce
+qu'ils se reposent; les morts ont beaucoup à faire: ils préparent la
+vie. Notre Soleil nous emporte avec tout son cortège vers la
+constellation d'Hercule, où nous arriverons dans quelques milliards de
+siècles. Il sera mort en route et la Terre avec lui. Alors nous
+servirons de matière à un nouvel univers, qui sera peut-être meilleur
+que celui-ci, mais qui ne durera pas non plus. Car être c'est finir, et
+tout est mouvement, tout s'écoule et passe. Nous referons indéfiniment
+la création. Ni le temps ni l'espace ne nous manqueront. Tel astre qui
+n'existe plus depuis dix mille ans nous apparaît encore. Il est mort
+laissant en chemin les rayons qui nous arrivent aujourd'hui.
+
+Voilà qui donne une idée accablante des distances sidérales. Mais chaque
+fois que nous admirons l'immensité des cieux, il faut admirer en même
+temps notre propre petitesse: la grandeur de l'univers en dépend. Par
+lui-même, l'univers n'est ni grand ni petit. S'il était réduit tout à
+coup aux dimensions d'une tête d'épingle, il nous serait impossible de
+nous en apercevoir. Et, dans cette hypothèse, comme l'idée de temps est
+dépendante de l'idée d'espace, tous les soleils de la Voie lactée et des
+nébuleuses s'éteindraient aussi vite qu'une étincelle de cigarette, sans
+que, pour les générations innombrables des vivants, les travaux et les
+jours, les joies, les douleurs fussent abrégés d'une seconde.
+
+Le temps et l'espace n'existent pas. La matière n'existe pas non plus.
+Ce que nous nommons ainsi est précisément ce que nous ne connaissons
+pas, l'obstacle où se brisent nos sens. Nous ne connaissons qu'une
+réalité: la pensée. C'est elle qui crée le monde. Et si elle n'avait pas
+pesé et nommé Sirius, Sirius n'existerait pas.
+
+Pourtant l'inconnaissable nous enveloppe et nous étreint. Il a grandi
+terriblement depuis deux siècles. L'astronomie physique ne nous a rien
+révélé de la réalité objective des choses; mais elle a changé toutes nos
+illusions, c'est-à-dire notre âme même. En cela elle a opéré une telle
+révolution dans l'idéal des hommes, qu'il est impossible que les
+vieilles croyances subsistent plus longtemps sans transformations.
+
+C'en est fait du rêve de nos pères! Les hommes du moyen âge, un saint
+Thomas d'Aquin par exemple, se figuraient le ciel à peu près comme une
+grande horloge. Pour eux, une simple voûte semée de clous d'or les
+séparait du royaume de Dieu. L'enfer, le purgatoire, la terre et le
+ciel, composaient tout leur univers. Les échafauds à trois étages sur
+lesquels on jouait les mystères en donnaient une image sensible. En bas,
+les diables rouges et noirs; au centre, la terre, séjour de l'Église
+militante; au-dessus, Dieu le père dans sa gloire. Un escalier
+permettait aux anges de franchir les étages, et c'était un va-et-vient
+continuel de la terre aux cieux.
+
+Les figures savantes des astrologues étaient presque aussi naïves. On y
+voyait l'intérieur de la terre avec cette inscription «_Inferi_» et tout
+autour de la terre des cercles marquant la sphère des éléments, les sept
+sphères des planètes, puis le firmament ou ciel fixe, au-dessus duquel
+s'étendaient le neuvième ciel où quelques-uns avaient été ravis, le
+_Primum mobile_ et le _Coelum empyreum_, séjour des bienheureux. Au XVIe
+siècle encore, avant Copernic, on concevait ainsi le monde, et même au
+XVIIe. Il faut songer que Pascal est mort sans avoir rien su des
+découvertes de Galilée. Tout à coup, le _Coelum empyreum_ s'est
+effondré. La terre s'est vue jetée comme un grain de poussière dans
+l'espace, ignorée, perdue. C'est le plus grand événement de toute
+l'histoire de la pensée humaine; il s'est accompli presque sous nos yeux
+et nous ne pouvons pas encore en découvrir toutes les conséquences. J'ai
+connu, étant enfant, le dernier défenseur de la vieille cosmogonie
+sacrée. C'était un prêtre nommé Mathalène, qui ressemblait de visage à
+M. Littré. Il était géomètre et avait écrit un livre pour démontrer par
+le calcul que les étoiles tournent autour de la terre immobile et que le
+soleil n'a en réalité que le double de son diamètre apparent. Ce livre
+ayant été imprimé vers 1840, l'abbé Mathalène fut désapprouvé par ses
+supérieurs. Il résista et finalement fut interdit. Je l'ai connu très
+vieux et très pauvre, plein de foi, de douleur et de surprise, ne
+concevant pas que l'Église l'eût frappé pour avoir combattu Galilée
+qu'elle avait condamné.
+
+
+
+
+M. MAURICE BOUCHOR ET L'HISTOIRE DE TOBIE[33]
+
+
+[Note 33: Légende biblique en vers, en cinq tableaux, par Maurice
+Bouchor. Pièce représentée par les marionnettes du Petit-Théâtre.]
+
+Après avoir joué du Shakespeare, de l'Aristophane, du Cervantes et du
+Molière, les marionnettes de la rue Vivienne ont demandé à M. Maurice
+Bouchor de mettre pour elles sur la scène la vieille histoire de Tobie.
+Les poupées poètes furent bien inspirées quand elles eurent ce désir.
+_Tobie_ est un conte charmant qui rappelle à la fois l'_Odyssée_ et les
+_Mille et une Nuits_. Cette fleur tardive de l'imagination juive, éclose
+au IIIe siècle avant Jésus-Christ, est d'une grâce fine et d'un parfum
+délicat. L'esprit du conteur est un peu étroit, mais si pur! Ce bon juif
+ne connaissait au monde que la tribu de Nephtali.
+
+Tous les personnages de son histoire, les deux Tobie, Anna, Raguel,
+Edna, la douce Sara et Gabelus lui-même sont tous issus de Jacob et de
+Sara. Et ils ont tous comme un air de famille: ils sont candides,
+innocents et simples; et ils vivent longtemps. Ils croient en Dieu, qui
+protège la tribu de Nephtali. Le vieux Tobie, captif à Ninive, ensevelit
+les morts et médite l'Écriture. Il loue le Seigneur qui l'a éprouvé en
+lui ôtant la vue. C'est un homme de bien, qui imite avec subtilité les
+moeurs des patriarches. Ayant demandé à Dieu de mourir, il veut laisser
+ses affaires en ordre. Se rappelant qu'autrefois il a prêté, sur reçu,
+_sub chirographo_, une somme de dix talents d'argent à un parent pauvre
+nommé Gabelus ou Gabaël, il envoie le jeune Tobie, son fils unique, à
+Ragès de Médie, où habite le débiteur devenu solvable, et qui, selon
+toute apparence, s'est enrichi chez les Mèdes.
+
+L'enfant obéissant part sous la conduite de Raphaël, un des sept anges
+qui présentent au Dieu saint les prières des saints, et qui, pour
+accompagner Tobie, prend les traits d'un beau jeune homme de la tribu de
+Nephtali, _juvenem splendiduum_. Tobie et son guide céleste parviennent
+heureusement à Ragès et reçoivent de Gabelus les dix talents d'argent.
+Comme ils suivaient les bords du Tigre, ils rencontrèrent, échoué sur le
+rivage, un gros poisson que dom Calmet croit être un brochet et auquel
+ils arrachèrent le foie, qui possédait des vertus surprenantes. Puis,
+songeant qu'il avait des parents à Ecbatane, le jeune Tobie résolut
+d'aller les voir. En effet, Raguel, de la tribu de Nephtali, vivait chez
+les Mèdes avec Edna, sa femme, et Sara, sa fille. Le jeune homme et
+l'ange entrèrent ensemble dans la maison Raguel, et Tobie, voyant que
+Sara était belle, l'aima et la demanda en mariage. Bien que sept fois
+mariée, Sara était vierge, et elle craignait de le rester toujours, car
+le démon Asmodée, qui l'aimait, ne souffrait point qu'elle fût possédée
+par un homme, et il étranglait ses maris à mesure qu'ils s'approchaient
+d'elle. Il en avait déjà tué sept. La jeune fille en concevait un
+douloureux étonnement. Et elle baissait la tête quand les servantes de
+la maison la raillaient de son virginal veuvage, l'accusaient de
+suffoquer (_quod suffocaret_) ses maris, et même l'accablaient de coups,
+en lui criant: «Va donc les rejoindre, tes époux, sous la terre!»
+
+Quand le jeune Tobie apprit ces choses, il tomba dans un grand
+abattement, et il parla en ces termes à l'ange son compagnon:
+
+«J'ai entendu dire que cette jeune fille a été donnée à sept hommes et
+qu'ils ont tous péri dans la chambre nuptiale.
+
+Maintenant donc je suis fils unique de mon père, et je crains qu'en
+entrant je ne meure comme les premiers, parce qu'un démon l'aime et ne
+fait du mal qu'à ceux qui s'approchent d'elle; maintenant donc je crains
+que je ne meure.»
+
+Mais Raphaël le rassura.
+
+«Ceux, dit-il, qui s'engagent dans le mariage de manière qu'ils
+bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit, et qu'ils ne pensent
+qu'à satisfaire leurs désirs, comme les chevaux et les mulets, ceux-là
+sont au pouvoir du démon. Mais pour toi, Tobie, après que tu auras
+épousé cette fille, étant entré dans la chambre, vis avec elle en
+continence pendant trois jours et ne pense à autre chose qu'à prier Dieu
+avec elle.»
+
+Il enseigna ensuite au fiancé craintif qu'en brûlant sur de la braise le
+foie du poisson qu'ils avaient ramassé sur la berge du Tigre, il ferait
+fuir le jaloux Asmodée.
+
+Tobie rassuré épousa Sara. Enfermé avec elle dans la chambre nuptiale,
+il lui souvint des conseils de l'ange.
+
+«Sara, dit-il, lève-toi et prions Dieu, aujourd'hui et demain et
+après-demain. Et pendant ces trois jours nous devons nous unir à Dieu,
+car nous sommes enfants des saints et nous ne devons pas nous marier
+comme les païens qui ne connaissent point Dieu.»
+
+Vaincu par la vertu de la prière et par l'odeur du foie grillé, le démon
+s'enfuit, laissant les époux en paix, et le lendemain matin Tobie se
+montra à Raguel, étonné, qui pendant la nuit avait creusé une huitième
+fosse dans son jardin, car c'était un homme prudent et soumis à la
+volonté divine.
+
+Tobie emmena Sara, sa femme, à Ninive. Ce qui restait du foie du poisson
+rendit la vue au vieux Tobie.
+
+Le bon juif qui écrivit cette histoire suivait un roman babylonien,
+d'une prodigieuse antiquité, que des savants allemands ont à peu près
+restitué. On y voit un petit être blanc, qui n'est autre que l'âme d'un
+mort, accompagnant dans un voyage long et périlleux l'homme qui lui a
+rendu les devoirs de la sépulture. Il est convenu que le vivant et le
+mort partageront le gain du voyage. Une belle jeune fille venant à faire
+partie de ce gain, le partage devient délicat. Comment les voyageurs y
+procédèrent-ils, je ne sais. M. Renan qui nous contait un jour cette
+aventure babylonienne n'a point terminé son récit. J'ignore si c'est
+comme Scheherazade par un habile artifice, ou parce que le texte
+chaldéen manque tout à coup.
+
+Ce conte enfantin et vénérable, M. Maurice Bouchor l'a dialogué et mis
+en vers pour les marionnettes. Il s'y est pris avec une simplicité
+heureuse, un beau naturel, et a fait un mélange unique d'enthousiasme et
+de bouffonnerie. Son poème nous a tous ravis; on ne sait ce que c'est,
+et c'est délicieux. Le poète passe de la joyeuseté grasse au lyrisme
+sublime avec cette aisance de demi-dieu ivre, qui nous émerveille et
+nous étourdit quand nous lisons Aristophane ou Rabelais.
+
+Comment a-t-il pu mêler ainsi la poésie biblique à l'humour d'un rimeur
+qui dîne gaiement? Je ne sais et ne saurai jamais au fond de quelle
+bouteille le poète a trouvé cette mixture prodigieuse de sagesse et de
+folie, je ne saurai jamais dans quel rêve il a entendu ce concert inouï
+de harpes, de psaltérions et de casseroles. Je sais seulement qu'on rit
+et puis qu'on est ému, et qu'on rit encore et qu'on est ému encore.
+
+Toutes les fois que M. Maurice Bouchor fait parler l'archange, on croit
+entendre l'âme grave et pure de l'antique Israël. Au jeune Tobie qui
+demande s'il peut aimer, selon la loi, la vierge Sara, issue, comme lui
+de Nephtali, Raphaël répond:
+
+ .....Cet amour est permis.
+ Mais, ô candide enfant, si l'Éternel a mis
+ Dans l'âme et dans le corps des vierges tant de grâce,
+ Ce n'est pas seulement pour un plaisir qui passe.
+ Vous devez--et l'amour rend bien doux ce devoir--
+ Perpétuer la race élue, afin de voir
+ Vos filles et vos fils, conçus parmi la joie,
+ Grandir pour le Seigneur et marcher dans sa voie.
+ Il faut que sur la bouche en fleur des épousés
+ La prière du soir chante avec les baisers.
+ Enfant, le mariage est une sainte chose.
+ Afin que le regard de l'Éternel se pose
+ Avec tranquillité sur l'épouse et l'époux,
+ Gardez bien la pudeur comme un voile entre vous.
+
+Même gravité douce dans les conseils que Raphaël donne aux époux en vue
+de cette nuit nuptiale qui fut pour sept époux une nuit éternelle:
+
+ Passez en prières ferventes
+ La nuit qui va venir, nuit pleine d'épouvantes;
+ Que les subtils parfums, les musiques de l'air
+ Ne vous entraînent pas aux oeuvres de la chair;
+ Et l'ange du Seigneur, pour vous tirant son glaive
+ Dont vous ne verrez point les spirales de feu,
+ Chassera l'être impur et rendra gloire à Dieu.
+
+Quant au jaloux Asmodée, M. Maurice Bouchor ne l'a point pris au
+sérieux. Il en a fait un personnage absolument ridicule, alléguant que
+la Bible elle-même prêtait un rôle assez comique au démon amoureux qui,
+dans cette histoire, est quelque chose comme le chien du jardinier. Il
+est à propos de rappeler que _Tobie_ n'est point un livre canonique.
+D'ailleurs, le poète a pris beaucoup de libertés à l'endroit d'Asmodée.
+Faute d'avoir dans sa troupe deux lecteurs capables de dire les deux
+rôles d'Asmodée et du poisson--car le poisson parle--il imagina que le
+poisson n'était autre qu'Asmodée lui-même. Ce n'est pas la première fois
+au théâtre qu'une nécessité de ce genre produit une beauté qu'on
+attribue au libre génie du poète. Et si M. Maurice Bouchor, qui est la
+candeur même, n'avait pas donné ses raisons, j'aurais attribué cette
+identification à sa sagesse profonde.
+
+Cet Asmodée dont nous rions fut, en son temps, un démon considérable qui
+l'emportait en puissance sur Astaroth, Cédon, Uriel, Belzébuth, Aborym,
+Azazel, Dagon, Magog, Magon, Isaacharum, Accaron, Orphaxat et Beherit,
+qui sont pourtant des diables qu'on ne méprisait point. Il avait les
+femmes pour complices. C'est ce qui faisait sa force en ce monde et
+spécialement chez les peuples où elles sont blanches. On le reconnaît,
+disent les démonologistes, à ce qu'une de ses jambes est en manière de
+patte de coq. Quant à l'autre, elle est comme elle peut, avec des
+griffes au bout. Son portrait, dessiné par Collin de Plancy, fut
+approuvé par l'archevêque de Paris. Pourtant je doute qu'il ressemble!
+
+Et puis, il est constant qu'Asmodée prend diverses formes pour
+apparaître aux hommes; l'ange Gabriel le lia dans une caverne au bord du
+Nil, où le malheureux démon demeura longtemps. Car il s'y trouvait
+encore en 1707, quand un orfèvre de Rouen, nommé Paul Lucas, remontant
+le Nil pour aller au Faïoum, le vit et lui parla, comme il l'assure
+lui-même dans la relation de son voyage qui fut publié en 1719 et forme
+trois volumes in-12, avec cartes et figures. Peu de faits sont mieux
+attestés. Toutefois ce point ne laisse pas d'être embarrassant. Car il
+est certain, d'autre part, qu'Asmodée était en personne à Loudun le 29
+mai 1624; il écrivit à cette date, sur le registre de l'église de
+Sainte-Croix, une déclaration par laquelle il s'engageait à tourmenter
+madame de Belciel, qu'il tourmenta en effet. La pièce est conservée à la
+Bibliothèque nationale, dans le département des manuscrits, où chacun
+peut la voir. Il est également certain qu'en 1635, dans la même ville de
+Loudun, il posséda soeur Agnès, qui fut prise de convulsions en présence
+du duc d'Orléans. Elle refusa de baiser le ciboire et se tordit sur
+elle-même au point que ses pieds touchaient sa tête et qu'elle formait
+parfaitement une roue. Cependant, elle proférait d'horribles blasphèmes.
+À cette époque, Asmodée comparut devant l'évêque de Poitiers et, puisque
+Paul Lucas le retrouva en Égypte soixante-douze ans plus tard, il
+faudrait croire que ce diable sortait quand il voulait de sa caverne et
+que l'ange Gabriel ne l'avait pas bien attaché.
+
+Au reste, n'oublions pas que saint Augustin explique la manière dont les
+démons peuvent être liés ou déliés. Ces termes signifient, selon lui,
+qu'ils perdent ou recouvrent la liberté de nuire aux hommes. _Alligatio
+diaboli est non permitti_, etc., etc.
+
+Après l'édit de Colbert, qui fit défense aux diables de tourmenter les
+dames, Asmodée ne parut plus en France qu'en la compagnie de l'excellent
+Le Sage, l'auteur de _Gil Blas_. Il y perdit sa théologie, mais il y
+devint homme d'esprit. Il faisait encore un assez vilain métier; du
+moins le faisait-il gaiement. Voici comment il s'explique sur sa
+profession:
+
+ Je fais des mariages ridicules: j'unis des barbons avec des
+ mineures, des maîtres avec leurs servantes et des filles mal
+ dotées avec de tendres amants qui n'ont point de fortune. C'est
+ moi qui ai introduit dans le monde le luxe, la débauche, les
+ jeux de hasard et la chimie. Je suis l'inventeur des carrousels,
+ de la danse, de la musique, de la comédie et de toutes les modes
+ nouvelles de France... Je suis le démon de la luxure, ou, pour
+ parler plus honorablement, le dieu Cupidon.
+
+L'épreuve imposée aux jeunes époux, Sara et Tobie, a été réduite par M.
+Maurice Bouchor de trois nuits à une seule, en considération de l'art du
+théâtre qui veut que les circonstances soient resserrées dans un petit
+espace de temps. Avec notre poète, Asmodée se pique de littérature, et
+il est tout imbu des idées de notre cher maître Francisque Sarcey sur
+«la scène à faire» et sur «l'art des préparations».
+
+Invisible à Sara comme à Tobie, il entre avec eux dans la chambre
+nuptiale, afin de les tenter et c'est un dessein qu'il annonce au public
+en ces termes:
+
+ Messieurs, vous le voyez, c'est bien la scène à faire.
+ Prendrai-je ces amants dans mes rêts ténébreux?
+ Je n'en sais rien. Ils ont un archange pour eux!...
+ Dieu même, là-dessus, pense des choses vagues;
+ Ou bien le libre arbitre est la pire des blagues.
+ Mais tout cela, messieurs, j'ai dû vous le narrer,
+ Puisque l'art du théâtre est l'art de préparer.
+
+Je supplie mon cher maître Sarcey de considérer qu'il y a là, ce qu'on
+appelle, une situation. Asmodée aime Sara; il l'aime «luxurieusement»,
+c'est le poète qui le dit. Or, le pauvre diable n'a aucun pouvoir sur
+son rival, tant que celui-ci prie Dieu à genoux. Pour le vaincre il est
+obligé de le rendre sensible à la beauté de Sara et cette sensibilité,
+qu'il a lui-même inspirée, lui cause dès qu'elle se montre une douleur
+cuisante. Ce qui est charmant dans cette scène comme l'a traitée M.
+Bouchor, c'est le contraste de ce diable bouffon et sensuel et de ces
+deux chastes enfants.
+
+Cela est d'une grâce singulière et d'une suave fantaisie. L'autre nuit,
+en quittant le petit théâtre du passage Vivienne, l'âme enivrée de cette
+poésie de buveur mystique, les yeux pleins de ces petites marionnettes,
+charmantes comme des figurines de Tanagra, revoyant encore les paysages
+de rêve que donnèrent pour décors à ces poupées augustes les peintres
+Georges Rochegrosse, Henri Lerolle et Lucien Doucet, l'oreille contente
+d'avoir entendu des vers dits par des poètes (car ce sont de vrais
+poètes qui parlent pour les marionnettes de M. Signoret), heureux enfin,
+je songeais à la belle scène des noces de ces deux pieux époux, qui
+semblent, dans l'ancienne loi, l'image des époux chrétiens. Et tout à
+coup l'histoire des deux «amants d'Auvergne» me revint en mémoire.
+Laissez-moi vous la dire; elle est exquise. Je la rapporte à peu de
+chose près comme elle est dans Grégoire de Tours, qui l'a prise sans
+doute à quelque hagiographe plus ancien. Une seule circonstance est
+tirée, comme on verra, d'une autre source.
+
+
+
+
+HISTOIRE DES DEUX AMANTS D'AUVERGNE
+
+
+En ce temps-là, qui était le IVe siècle de l'ère chrétienne, le jeune
+Injuriosus, fils unique d'un sénateur d'Auvergne (on appelait ainsi les
+officiers municipaux) demanda en mariage une jeune fille du nom de
+Scolastica, unique enfant comme lui d'un sénateur. Elle lui fut
+accordée. Et la cérémonie du mariage ayant été célébrée, il l'emmena
+dans sa maison et lui fit partager sa couche. Mais elle, triste et
+tournée contre le mur, pleurait amèrement.
+
+Il lui demanda:
+
+--De quoi te tourmentes-tu, dis-moi, je te prie?
+
+Et, comme elle se taisait, il ajouta:
+
+--Je te supplie, par Jésus-Christ, fils de Dieu, de m'exposer clairement
+le sujet de tes plaintes.
+
+Alors elle se retourna vers lui.
+
+--Quand je pleurerais tous les jours de ma vie, dit-elle, je n'aurais
+pas assez de larmes pour répandre la douleur immense qui remplit mon
+coeur. J'avais résolu de garder toute pure cette faible chair et
+d'offrir ma virginité à Jésus-Christ. Malheur à moi, qu'il a tellement
+abandonnée que je ne puis accomplir ce que je désirais! Ô jour que je
+n'aurais jamais dû voir! Voici que, divorcée d'avec l'époux céleste qui
+me promettait le paradis pour dot, je suis devenue l'épouse d'un homme
+mortel, et que cette tête, qui devait être couronnée de roses
+immortelles, est ornée ou plutôt flétrie de ces roses déjà effeuillées!
+Hélas! ce corps qui, sur le quadruple fleuve de l'agneau, devait revêtir
+l'étole de pureté, porte comme un vil fardeau le voile nuptial. Pourquoi
+le premier jour de ma vie n'en fut-il pas le dernier? Ô heureuse! si
+j'avais pu franchir la porte de la mort avant de boire une goutte de
+lait! et si les baisers de mes douces nourrices eussent été déposés sur
+mon cercueil! Quand tu tends les bras vers moi, je songe aux mains qui
+furent percées de clous pour le salut du monde.
+
+Et, comme elle achevait ces paroles, elle pleura amèrement.
+
+Le jeune homme lui répondit avec douceur:
+
+--Scolastica, nos parents, qui sont nobles et riches parmi les Arvernes,
+n'avaient, les tiens qu'une fille et les miens qu'un fils. Ils ont voulu
+nous unir pour perpétuer leur famille, de peur qu'après leur mort un
+étranger ne vînt à hériter de leurs biens.
+
+Mais Scolastica lui dit:
+
+--Le monde n'est rien; les richesses ne sont rien; et cette vie même
+n'est rien. Est-ce vivre que d'attendre la mort? Seuls ceux-là vivent
+qui, dans la béatitude éternelle, boivent la lumière et goûtent la joie
+angélique de posséder Dieu.
+
+En ce moment, touché par la grâce, Injuriosus s'écria:
+
+--Ô douces et claires paroles! La lumière de la vie éternelle brille à
+mes yeux! Scolastica, si tu veux tenir ce que tu as promis, je resterai
+chaste auprès de toi.
+
+À demi rassurée et souriant déjà dans les larmes:
+
+--Injuriosus, dit-elle, il est difficile à un homme d'accorder une
+pareille chose à une femme. Mais si tu fais que nous demeurions sans
+tache dans ce monde, je te donnerai une part de la dot qui m'a été
+promise par mon époux et seigneur Jésus-Christ.
+
+Alors, armé du signe de la croix, il dit:
+
+--Je ferai ce que tu désires.
+
+Et, s'étant donné la main, ils s'endormirent.
+
+Et par la suite ils partagèrent le même lit dans une incomparable
+chasteté.
+
+Après dix années d'épreuves, Scolastica mourut. Selon la coutume du
+temps, elle fut portée dans la basilique en habits de fête et le visage
+découvert, au chant des psaumes, et suivie de tout le peuple. Agenouillé
+près d'elle, Injuriosus prononça à haute voix ces paroles:
+
+--Je te rends grâce, Seigneur Jésus, de ce que tu m'as donné la force de
+garder intact ton trésor.
+
+À ces mots, la morte se souleva de son lit funèbre, sourit et murmura
+doucement:
+
+--Mon ami, pourquoi dis-tu ce qu'on ne te demande pas?
+
+Puis elle se rendormit du sommeil éternel.
+
+Injuriosus la suivit de près dans la mort. On l'ensevelit non loin
+d'elle, dans la basilique de Saint-Allire. La première nuit qu'il y
+reposa, un rosier miraculeux, sorti du cercueil de l'épouse virginale,
+enlaça les deux tombes de ses bras fleuris. Et le lendemain, le peuple
+vit qu'elles étaient liées l'une à l'autre par des chaînes de roses.
+Connaissant à ce signe la sainteté du bienheureux Injuriosus et de la
+bienheureuse Scolastica, les prêtres d'Auvergne signalèrent ces
+sépultures à la vénération des fidèles. Mais il y avait encore des
+païens dans cette province évangélisée par les saints Allire et
+Népotien. L'un d'eux, nommé Silvanus, vénérait les fontaines des
+Nymphes, suspendait des tableaux aux branches d'un vieux chêne et
+gardait à son foyer des petites figures d'argile représentant le soleil
+et les déesses Mères.
+
+À demi caché dans le feuillage, le dieu des jardins protégeait son
+verger. Silvanus occupait sa vieillesse à faire des poèmes. Il composait
+des églogues et des élégies d'un style un peu dur, mais d'un tour
+ingénieux et dans lesquels il introduisait les vers des anciens chaque
+fois qu'il en trouvait le moyen. Ayant visité avec la foule la sépulture
+des époux chrétiens, le bonhomme admira le rosier qui fleurissait les
+deux tombes. Et, comme il était pieux à sa manière, il y reconnut un
+signe céleste. Mais il attribua le prodige à ses dieux et il ne douta
+pas que le rosier n'eût fleuri par la volonté d'Éros.
+
+«La triste Scolastica, se dit-il, maintenant qu'elle n'est plus qu'une
+ombre vaine, regrette le temps d'aimer et les plaisirs perdus. Les roses
+qui sortent d'elle et qui parlent pour elle, nous disent: Aimez, vous
+qui vivez. Ce prodige nous enseigne à goûter les joies de la vie, tandis
+qu'il en est temps encore.»
+
+Ainsi songeait ce simple païen. Il composa sur ce sujet une élégie que
+j'ai retrouvée par le plus grand des hasards dans la bibliothèque
+publique de Tarascon, sur la garde d'une bible du XIe siècle, cotée:
+fonds Michel Chasles, Fn., 7439, 17-9 _bis_. Le précieux feuillet, qui
+avait échappé jusqu'ici à l'attention des savants, ne compte pas moins
+de quatre-vingt-quatre lignes d'une cursive mérovingienne assez lisible,
+qui doit dater du VIIe siècle. Le texte commence par ce vers:
+
+ _Nunc piget; et quæris, quod non aut ista voluntas,
+ Tunc fuit..._
+
+et finit par celui-ci:
+
+ _Stringamus moesti carminis obsequio._
+
+Je ne manquerai pas de publier le texte complet dès que j'en aurai
+achevé la lecture. Et je ne doute point que M. Léopold Delisle ne se
+charge de présenter lui-même cet inestimable document à l'Académie des
+inscriptions.
+
+
+
+
+JOSÉPHIN PÉLADAN[34]
+
+
+[Note 34: _La Victoire du mari_, avec commémoration de Jules Barbey
+d'Aurevilly. (Ethopée VI de la décadence latine.)]
+
+M. Joséphin Péladan est occultiste et mage. Cela ne laisse pas de
+m'embarrasser un peu. Je ne sais que répondre à qui me parle de
+«pentaculer l'arcane de l'amour suprême». Le mage, selon la définition
+de M. Péladan lui-même, c'est le grand harmoniste, le maître souverain
+des corps, des âmes et des esprits. Cette définition n'est pas pour
+m'encourager à en user à son endroit avec une honnête liberté,
+familièrement, en toute franchise, selon les privilèges que confère le
+commerce des lettres. Et puis, il faut bien que je l'avoue: il m'inspire
+une vive jalousie.
+
+Ce doit être bien amusant d'être mage. On commande à la nature et l'on
+flotte librement dans l'espace en corps astral. Je pense bien que le
+plus mage des mages n'en fait pas autant qu'il en dit, mais c'est déjà
+une joie que de rêver ces merveilles. Je suis persuadé que M. Joséphin
+Péladan s'en donne l'illusion, et qu'il vit dans un songe prodigieux.
+Heureux, trois fois heureux ce magique dormeur! Il est seulement
+regrettable qu'il ait contracté pendant son sommeil un mépris trop
+hautain de la réalité vulgaire. Les sociétés humaines lui inspirent un
+insurmontable dégoût. Il ne conçoit pas, par exemple, qu'on puisse
+s'intéresser à la sûreté et à la gloire de la patrie.
+
+Il me permettra, tout mage qu'il est, de lui en exprimer ma tristesse
+sincère. Ce dédain des soins imposés par la nature même des choses, ce
+détachement des formes les plus augustes et les plus simples du devoir,
+ne sont que trop, aujourd'hui, dans les habitudes de la jeune
+littérature. Nos raffinés trouvent le patriotisme un peu vulgaire. Il
+est vrai que c'est le sentiment qui, sans nul doute, a inspiré le plus
+de bêtises et le plus de laideurs, parce que c'est le sentiment le plus
+accessible aux imbéciles. Mais dans une âme affinée, cette religion se
+prête à toutes les délicatesses et s'accommode même d'une pointe de
+dandysme. Que ces messieurs essayent! Qu'ils se mettent à aimer la
+patrie comme elle veut être aimée, et ils s'apercevront bientôt qu'on
+peut mettre dans cet amour toutes les subtilités de l'esthétique
+moderne. M. Joséphin Péladan nous parle avec admiration des vieux
+Florentins. Ils aimaient Florence. Auguste Barbier vante ce peintre
+catholique qui s'endormit dans la mort «en pensant à sa ville». Ces
+grands Italiens, poètes, peintres, philosophes, vivaient et mouraient
+tous dans cette pensée. C'est une image de l'âme italienne au moyen âge
+que ce bon saint François, à sa dernière heure, bénissant sa ville
+d'Assise. Et pourtant c'étaient des hommes subtils. Non, il n'est pas
+digne du talent de M. Joséphin Péladan de croire que le patriotisme doit
+être laissé au vulgaire comme un reste de barbarie.
+
+Il n'est peut-être pas non plus très sage de maudire la démocratie, et
+c'est ce qu'on fait volontiers dans la nouvelle école. M. Joséphin
+Péladan n'a pas, dans son riche vocabulaire, de termes assez violents
+pour rejeter ce qu'il appelle «la charognerie égalitaire inaugurée en
+1789».
+
+Il est orgueilleux et n'a point le coeur simple. Il souffre d'être
+coudoyé par la foule. Il en veut au vulgaire d'être vulgaire, ce qui
+pourtant est dans l'ordre et selon la nature. Et comment ne voit-il
+point que son orgueil l'abaisse à de pitoyables puérilités? Que lui sert
+d'insulter au prodigieux effort des sociétés modernes qui essayent
+depuis cent ans, avec un génie et des succès divers, de s'organiser
+d'une manière équitable et rationnelle? Je veux bien qu'il n'admire
+point ce grand mouvement et qu'il garde un culte aux formes du passé.
+Encore doit-il sentir ce que de telles transformations ont d'inéluctable
+et de grand. Ce moyen âge qu'il nous oppose sans cesse et qu'il admire
+exclusivement, ce magnifique XIIIe siècle, qu'a-t-il donc accompli,
+sinon ce que nous entreprenons nous-mêmes aujourd'hui, c'est-à-dire la
+meilleure organisation possible de la société? Son oeuvre a duré
+quelques centaines d'années pendant lesquelles la vie a été sinon
+heureuse, du moins possible, et c'est assez pour que nous parlions avec
+respect de ce monde féodal qui s'est épanoui majestueusement comme le
+chêne royal de Vincennes. La maison avait été bâtie à grand labeur.
+C'était une haute maison à créneaux, flanquée de tours. Nos pères y
+vivaient; mais un jour elle s'est écroulée épouvantablement. Il fallait
+bien en construire une autre. Il fallait bien gâcher du plâtre en dépit
+des dégoûtés. C'est ce qu'on a fait. L'édifice n'est pas, sans doute,
+d'une symétrie auguste; il n'abonde pas en sculptures symboliques; je le
+trouve, pour mon goût, un peu plat. Mais il est logeable, et c'est le
+grand point. L'autre était-il donc parfait? Je crois que son grand
+mérite à vos yeux est de ne plus exister. C'est une jouissance d'artiste
+que de vivre par l'imagination dans le passé; mais il faut bien se dire
+que le charme du passé n'est que dans nos rêves et qu'en réalité le
+temps jadis, dont nous respirons délicieusement la poésie, avait dans sa
+nouveauté ce goût banal et triste de toutes les choses parmi lesquelles
+s'écoule la vie humaine. Je crois que M. Joséphin Péladan, dans ses
+haines comme dans ses amours, est la victime de son imagination artiste.
+Il est vrai qu'il a une politique qui est précisément celle de Grégoire
+VII. Il est pour le sacerdoce contre l'empire. Et ce violent théocrate
+soutient encore que la pierre a donné le diadème à Pierre, qui l'a donné
+à Rodolphe. _Petra dedit Petro_, etc. Mais M. Joséphin Péladan ne
+considère point assez que Grégoire VII n'a pas réussi et qu'il est mort.
+
+M. Péladan affirme «que la pensée catholique est la seule qui ne soit
+pas une bourde stérile». Il est catholique à la manière de Barbey
+d'Aurevilly, c'est-à-dire avec beaucoup de superbe. Dans une notice
+éloquente consacrée à la mémoire de celui qu'il vénérait comme un aïeul
+et comme un maître, il reproche très âprement à l'archevêque de Paris de
+n'avoir pas suivi avec tout son clergé le cercueil de l'auteur des
+_Diaboliques_. Il érige ce vieux Barbey en père de l'Église et le tient
+pour le dernier confesseur de la foi. C'est là une opinion singulière et
+pleine de fantaisie.
+
+Le hasard m'a mis entre les mains un numéro récent d'une Revue dirigée
+par les R. P. jésuites. Sans me flatter, et pour le dire en passant, je
+m'y vis fort malmené. Les petits pères m'ont traité sans douceur, tout
+comme ils traitent le Père Gratry et le Père Lacordaire. Je trouvai là
+un article où Barbey d'Aurevilly était au contraire fort ménagé. On lui
+tenait compte très largement d'avoir professé dans plusieurs articles le
+catholicisme le plus romain et insulté M. Ernest Renan, ce qui est
+oeuvre pie. On ne lui en reprochait pas moins sa légèreté, son
+étourderie et son peu de catéchisme. On voit que les petits pères ne
+pensent pas exactement sur Barbey d'Aurevilly comme M. Péladan. Je
+n'hésite pas à dire que ce sont les petits pères qui ont raison. Barbey
+d'Aurevilly fut un catholique très compromettant. M. Joséphin Péladan
+est plus dangereux encore pour ceux qu'il défend. Peut-être
+blasphème-t-il moins que le vieux docteur des _Diaboliques_, car le
+blasphème était pour celui-là l'acte de foi par excellence. Mais il est
+encore plus sensuel et plus orgueilleux. Il a plus encore le goût du
+péché. Ajoutez à cela qu'il est platonicien et mage, qu'il mêle
+constamment le grimoire à l'Évangile, qu'il est hanté par l'idée de
+l'hermaphrodite qui inspire tous ses livres; et qu'il croit sincèrement
+mériter le chapeau de cardinal! Tout cela semblera bizarre. Mais enfin
+le sens commun n'est pour un artiste qu'un mérite secondaire, et M.
+Joséphin Péladan est un artiste. Il est absurde si vous voulez, et fou
+tant qu'il vous plaira. Cependant il a beaucoup de talent.
+
+Avec d'effroyables défauts et un tapage insupportable de style, il est
+écrivain de race et maître de sa phrase. Il a le mouvement et la
+couleur. Qu'on lui passe ses manies bruyantes, qu'on lui pardonne sa
+rage de fabriquer des verbes comme _luner_, _rener_, _ceinturer_, et
+l'on rencontrera çà et là, dans son nouveau livre, des pages d'une
+poésie magnifique.
+
+Je me garderai bien de raconter ce livre. C'est une sorte de poème
+magique dont les épisodes sembleraient absurdes s'ils étaient exposés
+froidement et si le merveilleux du style ne soutenait plus le
+merveilleux du sujet. Il s'agit de deux époux, Adar, jeune mage comme M.
+Péladan lui-même, «saturnien vénusé», et une enfant trouvée élevée par
+un prêtre romain, la merveilleuse Izel, en qui la nature atteint les
+finesses de la statuaire florentine. Ce couple exquis promène son
+ardente lune de miel à Bayreuth dans une des saisons théâtrales
+consacrées à Wagner et que M. Péladan compare à la trêve de Dieu
+qu'inventa la charité catholique au moyen âge. Là, le désir d'Izel et
+d'Adar, exalté par le mysticisme sensuel du duo de _Tristan et Yseult_,
+se déchaîne comme un mal divin, éclate en crises nerveuses, devient un
+nirvana d'amour, un érotisme bouddhique, une euthanésie. Toute cette
+partie du livre est d'un sensualisme mystique dont le caractère est
+suffisamment exprimé par une sorte d'hymne d'une poésie étrange et
+profonde, qui célèbre chrétiennement la réhabilitation de la chair. Je
+citerai le morceau, non point dans son entier, mais en supprimant
+quelques formes trop particulières à la langue de M. Joséphin Péladan et
+qui eussent embarrassé des lecteurs mal préparés. Car les mages ont cela
+de terrible que leurs oeuvres sont ésotériques et ne veulent être
+comprises que des initiés.
+
+Voici ces stances en prose:
+
+ Ô chair calomniée, chair admirable et triste, étroite
+ compagnonne de notre coeur dolent, dolente comme lui--plus que
+ lui pitoyable, ô toi qui pourriras.
+
+ Si tu n'es que d'un jour, si tu n'es que d'une heure, glorieux
+ est ce jour, féconde cette heure....
+
+ Ce sont les yeux qui lisent les symboles avant l'esprit...
+
+ Ce sont les mains qui peinent et qui prient.
+
+ Ce sont les pieds qui montent.
+
+ Tu m'as fait malheureuse, Dieu juste, fais-moi grande: le Beau
+ pour moi, c'est le Salut.
+
+C'est affaire à M. Péladan d'accorder la glorification de la chair avec
+la doctrine chrétienne qu'il professe. Je n'ai qu'à signaler l'élégante
+mélancolie de cette prose d'artiste et de poète.
+
+Après la saison de Bayreuth, Adar et Izel vont chercher à Nuremberg les
+impressions du passé. Là, dans cette ville où le temps semble s'être
+arrêté et qui montre intactes les formes de la vie familière et bizarre
+des aïeux, l'attitude d'Izel n'exprime plus l'idéalisme voluptueux. Le
+pur bronze florentin se déhanche comme ces figurines de dinanderie du
+XVe siècle, qui, dans leur ingénuité contournée, font la joie des
+amateurs. Une nuit, au clair de lune, comme il rêvait à sa fenêtre, le
+docteur Sexthental a vu sur un mur l'ombre d'un joli bas de jambe,
+pendant qu'Izel remettait sa jarretière. Il n'y a pas grand mal si l'on
+considère seulement l'âge et la figure du docteur, qui s'est desséché
+dans les bouquins. Mais ce qui donne à l'aventure une gravité
+singulière, c'est que Meister Sexthental est un mage très puissant qui,
+maître des éléments, peut à son gré quitter son corps visible et
+traverser «en corps astral» les murs les plus épais. Or, l'ombre d'un
+pied sur le mur l'a embrasé d'amour. Comme incube il satisfera sa
+passion. On sait qu'une femme ne peut pas se défendre d'un incube. Izel
+succombe dans des bras invisibles. Désormais l'infâme docteur
+Sexthenthal est entre elle et cet Adar qu'elle aimait si éperdument. Je
+ne vous dirai pas comment Adar trouve dans les sciences magiques le
+moyen de tuer l'incube aux pieds d'Izel. Ayant ainsi vengé son honneur,
+il croit avoir reconquis sa femme. Mais l'occulte le possède tout
+entier. Penché sans cesse sur ses fourneaux, il s'abîme dans des
+recherches sans nom; la soif de connaître le dévore. Izel délaissée se
+détache de lui. Étranger à tout ce qui l'entoure, il poursuit l'oeuvre,
+quand tout à coup il apprend qu'Izel, lasse de sa solitude et de son
+abandon, est prête à se donner à un amant dont elle est adorée. Cette
+fois Adar se réveille. Il renonce à la science pour retourner à l'amour.
+Il va s'efforcer de reconquérir Izel, tandis qu'il en est temps encore.
+
+Il invoque une dernière fois les esprits de l'air, que son art tenait
+asservis, mais c'est pour qu'ils l'aident à regagner cette épouse qu'il
+a perdue par sa faute, dont en ce moment il guette la venue et qu'il
+vient surprendre comme un amant furtif.
+
+Je transcris cette magnifique invocation presque tout entière. La page
+est presque sans tache:
+
+ Ô nature, mère indulgente, pardonne! Ouvre ton sein au fils
+ prodigue et las.
+
+ J'ai voulu déchirer les voiles que tu mets sur la douleur de
+ vivre, et je me suis blessé, au mystère... Oedipe, à mi-chemin
+ de deviner l'énigme, jeune Faust, qui regrette déjà la vie
+ simple et du coeur, j'arrive repentant, réconcilié, ô menteuse
+ si douce!
+
+ Fais ton charme, produis les mirages; je viens m'agenouiller
+ devant ton imposture et demander ma place de dupe heureuse.
+ Vous, forces sidérales qui m'avez obéi, Ariels, mes hérauts, je
+ viens vous délivrer. J'abdique le pentacle auguste du
+ macrocosme; ma double étoile est éclipsée; vous êtes libres,
+ gnomes, sylphes, ondins et salamandres.
+
+ Une dernière fois, servez celui qui vous libère, Elémentals,
+ larves de mon pouvoir! Avant de vous dissoudre, un verbe, un
+ verbe encore!
+
+ Sylphes nocturnes, phalènes du désir, agacez-la du velours de
+ vos ailes, celle qui va venir...
+
+ Rosée de minuit, humidité des fleurs, susurrement de l'eau,
+ fluence du nuage et buée de la lune! Ô douce pollution de la
+ nature en rêve, baptise de désir celle qui va venir!
+
+Cette invocation ne vous rappelle-t-elle pas les adieux de Prospero au
+monde magique? «Vous, Elfes des collines, des ruisseaux, des lacs
+dormante et des bosquets... et vous, petits êtres qui au clair de lune
+tracez en dansant des cercles qui laissent l'herbe amère et que la
+brebis ne broute pas, et vous dont le passe-temps est de faire naître à
+minuit les champignons... lorsque je vous aurai ordonné de faire un peu
+de musique céleste pour opérer sur les sens de ces hommes, je briserai
+ma baguette de commandement, je l'enfouirai à plusieurs toises sous la
+terre, et plus avant que n'est encore descendu la sonde, je plongerai
+mon livre sous les eaux.»
+
+Ces livres de M. Joséphin Péladan, il faut les prendre pour ce qu'ils
+sont, des féeries sans raison, mais pleines de poésie. Ces féeries
+sembleront parfois bien compliquées; elles manquent de naïveté, de
+candeur, de bonhomie. C'est la faute de l'auteur qui est éloquent et
+somptueux à l'excès. C'est aussi notre faute. Un merveilleux plus simple
+nous semblerait insipide, et l'on nous ennuierait si l'on nous contait
+Aladin, par exemple, ou les trois Calenders borgnes.
+
+
+
+
+SUR JEANNE D'ARC[35]
+
+
+I
+
+[Note 35: Ceci fut écrit à propos des représentations du drame de M.
+Jules Barbier sur le théâtre de la porte Saint-Martin. Depuis M. Joseph
+Fabre nous a donné un «mystère» de Jeanne, plus vrai et plus touchant.]
+
+Il y a de la piété dans le sentiment qui attire chaque soir les
+spectateurs, j'allais dire les fidèles, au théâtre où se joue le mystère
+de Jeanne d'Arc. Par l'exaltation sourde et puissante de la pensée
+populaire, Jeanne devient peu à peu la sainte et la patronne de la
+France. Une douce religion nous fait communier en elle; le récit de ses
+miracles et de sa passion est un évangile auquel nous croyons tous. Ses
+vertus sont sur nous.
+
+Elle est l'exemple, la consolation et l'espérance. Divisés comme nous le
+sommes d'opinions et de croyances, nous nous réconcilions en elle. Elle
+nous réunit sous cette bannière qui conduisit ensemble à la victoire les
+chevaliers et les artisans, et ainsi la bonne créature achève
+d'accomplir sa mission. Elle est l'arche d'alliance; tout en elle
+signifie union et fraternité.
+
+La candeur de sa foi chrétienne touche ceux de nous qui sont restés
+catholiques sincères, tandis que son indépendance en face des
+théologiens la recommande aux esprits qui professent le libre examen des
+Écritures. Car il est à peine exagéré de dire qu'elle est à la fois la
+dernière mystique et la première réformée, et qu'elle tend une main,
+dans le passé, à saint François d'Assise et l'autre main, dans l'avenir,
+à Luther.
+
+Et par-dessus tout elle était simple; elle resta toujours si près de la
+nature que ceux qui ne croient qu'à la nature sourient à cette fleur des
+champs, à cette fraîche tige sauvage et parfumée, en sorte qu'elle fait
+encore les délices de ceux qui, dans leur philosophie, s'en tiennent aux
+apparences et craignent que tout ne soit illusion.
+
+La loyauté avec laquelle elle servit son roi va droit au coeur de
+ceux-là, bien rares, qui gardent le deuil de l'ancienne monarchie. Elle
+vécut, s'arma, mourut pour la France, et c'est ce qui nous la rend chère
+à tous indistinctement. Étant d'humble naissance et pauvre, elle fit ce
+que n'avaient pu faire les riches et les grands. Dans la gloire et dans
+la victoire, elle aima les humbles comme des frères; par là, elle nous
+est douce et sacrée. Noire démocratie moderne ne peut que vénérer la
+mémoire de celle qui a dit: «J'ai été envoyée pour la consolation des
+pauvres et des indigents.» _Dicens quod erat misa pro consolations
+pauperum et indigentium._
+
+Ce n'est pas tout encore. Il y avait en elle des contrastes charmants
+qui la rendent aimable à tous; elle était guerrière et elle était douce;
+elle était illuminée et elle était sensée; c'était une fille du peuple
+et c'était un bon chevalier; dans cette sainte féerie qui est son
+histoire, la bergère se change en un beau saint Michel. Comme Jésus et
+saint François d'Assise, ses patrons, elle fait descendre le ciel sur la
+terre, elle apporte au monde le rêve de l'innocence supérieure au mal et
+de la justice triomphante. Elle est la préférée des croyants et des
+simples, des artistes épris de symboles, des délicats, qui recherchent
+la forme achevée et parfaite.
+
+Voilà ce que sent confusément la foule qui écoute chaque soir le drame
+de Jeanne d'Arc, ou, comme nous disions, le mystère; je crois que le mot
+est sur l'affiche. Entre nous, M. Jules Barbier n'était peut-être pas le
+poète qu'il fallait pour écrire le mystère de Jeanne d'Arc. Pour ma
+part, j'y aurais voulu plus de naïveté, plus de candeur, un art plus
+religieux, plus mystique. J'y aurais voulu un pinceau plus fin, trempé
+dans l'or et l'outremer des vieux enlumineurs. Je rêvais, sur un dessin
+un peu grêle à force de pureté, toutes les richesses d'un trésor
+d'église. Je rêvais le parfum de l'hysope et le chant des harpes
+célestes. Je rêvais des saintes qui fussent des dames, et des anges
+jouant du luth et tout à fait dans le goût de ce XVe siècle dont l'art
+fait songer à une forêt qui n'a encore que des bourgeons. Enfin, que ne
+rêvais-je pas?... J'aurais aimé surtout à voir Jeanne sous l'arbre des
+Fées. C'était un hêtre, j'y ai bien souvent pensé, un hêtre merveilleux,
+qui répandait une belle et grande ombre. On le nommait l'arbre des Fées
+ou l'arbre des Dames, car les fées étaient des dames aussi bien que les
+saintes; mais des dames voluptueusement parées et ne portant pas comme
+madame sainte Catherine une lourde couronne d'or. Elles aimaient mieux
+porter des chapeaux de fleurs. Or, ce hêtre était très vieux, très beau
+et très vénérable. On l'appelait aussi l'arbre aux Loges-les-Dames,
+l'arbre charminé[36], l'arbre fée de Bourlemont et le beau Mai. Comme
+les divinités grandes ou petites, il avait beaucoup de noms, parce qu'il
+inspirait beaucoup de pensées. Il s'élevait près d'une fontaine qu'on
+nommait la fontaine des Groseilliers et où, jadis, les fées s'étaient
+baignées, et une vertu était restée aux eaux de cette fontaine: ceux qui
+en buvaient étaient guéris de la fièvre. C'est pourquoi on la nommait
+aussi la bonne fontaine Aux-Fées-Notre-Seigneur, vocable ingénieux et
+doux, qui plaçait sous la protection de Jésus les petites personnes
+surnaturelles que ses apôtres avaient si rudement poursuivies sans
+pouvoir les chasser de leurs forêts et de leurs sources natales. Non
+loin de la source et de l'arbre, cachée sous un coudrier, une mandragore
+chantait. Toutes les magies rustiques étaient réunies dans ce petit coin
+de terre; un innocent paganisme y renaissait sans cesse avec les
+feuilles et les fleurs.
+
+[Note 36: Quicherat met _charmine_, dont je ne puis découvrir le sens.
+Ne faut-il pas lire _charminé_, _carminata_?]
+
+Chaque année, le dimanche de _Lætare_, ou dimanche des Fontaines, qui
+est celui de la mi-carême, les filles et les garçons du village allaient
+en troupe manger du pain et des noix sous l'arbre des Fées, puis ils
+buvaient à la fontaine des Groseilliers, dont l'eau n'était pas bonne
+que pour les malades; les fées ont plus d'un secret. La marraine de
+Jeanne, de son nom Jeanne, femme d'Aubery, le maire, avait vu de ses
+yeux ces dames mystérieuses, et elle le confessait à tout venant.
+Pourtant elle était bonne et prude femme, point devineresse ni sorcière.
+
+L'une de ces fées avait un bel ami, le seigneur de Bourlemont. Elle lui
+donnait des rendez-vous, le soir. Les fées sont femmes; elles ont des
+faiblesses. On fit un roman des amours de la fée et du chevalier et une
+autre marraine de Jeanne, dont le mari était clerc à Neufchâteau, avait
+entendu lire ce merveilleux récit qui, sans doute, ressemblait à
+l'histoire bien connue de Mélusine. Les fées avaient leur jour
+d'audience; quand on voulait les voir en secret, on y allait le jeudi.
+Mais elles se montraient peu. Une bonne chrétienne de Domrémy, la
+vieille Béatrix, disait innocemment:
+
+--J'ai ouï conter que les fées venaient sous l'arbre, dans l'ancien
+temps. Pour nos péchés, elles n'y viennent plus.
+
+La veille de l'Ascension, à la procession où les croix sont portées par
+les champs, le curé de Domrémy allait sous l'arbre des Fées et à la
+fontaine des Groseilliers, et il y chantait l'évangile de saint Jean.
+Faisait-il ces stations pour exorciser l'arbre et la source?
+Renouvelait-il, à son insu, les rites sacrés des païens? C'est ce qu'on
+ne peut pas bien démêler dans ce mélange de croyances ingénues. Je crois
+pourtant que ce prêtre chassait les fées.
+
+Jeanne faisait avec les autres, une fois l'an, «ses fontaines», comme on
+disait. On goûtait, on dansait, on chantait. Avec ses compagnes, elle
+suspendait aux branches du hêtre sacré des guirlandes de fleurs. Elle ne
+savait pas qu'elle renouvelait ainsi les pratiques des ancêtres païens
+qui sacrifiaient aux fontaines, aux arbres et aux pierres et qui
+ornaient le tronc antique des chênes de tableaux et de statuettes
+votives. Elle ne savait pas qu'elle imitait ces vierges de la Gaule,
+prophétesses comme elle. Rien ne me touche à vrai dire comme ce
+paganisme inconscient. Notre mystère, qui décidément ne ressemblerait
+pas à la pièce de M. Jules Barbier, montrerait tout d'abord en Jeanne la
+jeune fille des champs, l'éternelle Chloé, célébrant le culte éternel de
+la nature.
+
+Dans le mystère tel que je le rêve, et qui restera le chef-d'oeuvre
+inconnu, les fées parleraient.
+
+Pour le plaisir de ceux qui voudraient les entendre, disons qu'un poète
+ingénieux les a déjà fait parler au bord de cette fontaine des
+Groseilliers; rappelons que M. Ernest Prarond a, dans la _Voie sacrée_,
+fait entendre le chant alterné des fées et des saintes.
+
+Que ne pouvons-nous à notre tour exprimer en paroles rythmées la pensée
+profonde de ces dames de l'arbre et de la source, de ces dryades et de
+ces nymphes restées antiques dans l'âme sous leurs atours de châtelaines
+et dans la grêle mignardise qui sied aux belles amies du sire de
+Bourlemont?
+
+Elles disaient à Jeanne:
+
+--Jeannette, vois, la terre est fleurie; le ciel est léger. La nature
+t'est douce; sois douce à la nature. Aime. Crois-en les fées. Aime.
+C'est nous qui faisons pousser l'aubépine sur la chair décomposée des
+morts. Tout passe. Hors le plaisir, tout est illusion. Crois-en notre
+éternelle jeunesse. Aime. Rien au monde ne vaut un sacrifice. Nous avons
+bien ri à la barbe du vieil ermite qui vint nous exorciser au temps du
+roi Dagobert. Nous sommes le frémissement du feuillage, le rayon de la
+lune, le parfum des fleurs, la volupté des choses, l'ivresse des sens,
+le frisson de la vie, le trouble de la chair et du sang... Tu es belle,
+ô Jeannette. Ta jeunesse est en fleur. Aime!
+
+Les fées parleraient ainsi, et on les verrait flotter dans l'air
+semblables aux vapeurs qui montent des prairies dans les soirs d'été.
+Mais les dames sainte Catherine et sainte Marguerite apparaîtraient au
+bord de la fontaine, lumineuses comme des figures de vitrail et portant
+des couronnes d'or, et elles diraient:
+
+--Jeanne, sois bonne fille!
+
+Et notre mystère suivrait pas à pas les chroniques. Mais toutes les
+images épanouies dans la pensée humaine, toutes les formes de nos rêves,
+de nos craintes et de nos espérances seraient visibles et parlantes dans
+un costume du XVe siècle. On y verrait Dieu le père en habit d'empereur,
+la vierge Marie, les anges, les vertus théologales, les neufs preuses,
+la Sibylle de Cumes, Deborah, Lucifer, les sept péchés capitaux, tous
+les diables, enfin la terre, le ciel et l'enfer. Et des milliers de
+scènes nous conduiraient en cent et une journées au bûcher de Rouen.
+S'il faut être juste, s'il le faut absolument, je ne reprocherai point à
+M. Jules Barbier de n'avoir pas conçu son ouvrage sur ce plan. D'abord,
+il n'aurait pas pu: c'est trop difficile. Et puis, si, par impossible,
+il était parvenu à le faire, on n'aurait pu le jouer et c'eût été
+dommage. Nous n'aurions pas vu madame Sarah Bernhardt en Jeanne d'Arc.
+Elle y est la poésie même. Elle porte sur elle ce reflet de vitrail que
+les apparitions des saintes avaient laissé--du moins nous
+l'imaginons--sur la belle illuminée de Domrémy.
+
+
+II
+
+Madame Sarah Bernhardt est à la fois d'une vie idéale et d'un archaïsme
+exquis; elle est la légende animée. Si sa belle voix a paru trop faible
+par moments, c'est la faute du poème,--je crois qu'on dit le _poème_, en
+langage de théâtre. Si l'on avait mieux suivi la simple vérité, madame
+Sarah Bernhardt n'aurait pas à enfler sa voix pour débiter des tirades
+vibrantes. Jeanne ne déclamait jamais. Beaucoup de ses paroles nous ont
+été conservées; elles sont tantôt d'une brièveté héroïque, tantôt d'une
+finesse souriante. Aucune ne prête à de grands éclats de voix. Ceux qui
+l'ont entendue disent qu'elle avait la voix douce, une voix de jeune
+fille. Je citerai à ce propos une page intéressante d'un livre récent,
+la _Jeanne d'Arc_ du très regretté Henri Blaze de Bury[37]. C'est une
+histoire écrite avec une bonne foi parfaite, un tour poétique et
+singulier, un enthousiasme qui ne lasse jamais parce qu'il n'est jamais
+banal, et aussi une certaine fantaisie dont la page qu'on va lire
+donnera l'idée. Après avoir rappelé, comme nous venons de faire, que
+Jeanne, au dire de ceux qui vivaient près d'elle, avait la voix jeune et
+pure, l'historien ajoute:
+
+[Note 37: Un vol. in-8°.]
+
+Remarquons la vibration particulière de sa voix: _Vox infantilis_,
+quelque chose d'immaculé, de virginal; et notons, à trois siècles de
+distance, le même phénomène chez une autre héroïne de notre histoire.
+Charlotte Corday avait également cette limpidité d'accent, cet
+enchantement de la voix. Un peintre allemand nommé Hauer, qui crayonna
+ses traits _in extremis_ et ne la quitta qu'au marchepied de la
+charrette infâme, a constaté ce don exquis, et sans établir de parallèle
+entre la grande libératrice du sol national au XVe siècle et celle que
+Lamartine appelait l'Ange de l'assassinat, encore est-il permis de
+relever un signe d'ineffable pureté, commun à ces deux belles âmes.
+
+J'ai lu jadis, je ne sais plus trop dans quel grimoire, que l'alchimiste
+Albert le Grand avait à son service une jeune fille qu'il avait prise
+uniquement sur la garantie de sa voix dont le timbre disait aussi
+pureté, candeur, virginité. Un beau matin, le maître l'envoie chercher
+un pot de vin chez le tavernier du voisinage; vingt minutes s'écoulent,
+elle rentre. Albert, du fond de son cabinet et toujours plongé dans ses
+livres, adresse à la servante une question; elle y répond de la porte,
+et lui, sans même l'avoir vue, sans autre indice que la simple résonance
+phonique: «Ribaude, s'écrie-t-il, fille à soldats, va-t'en, je te
+chasse!» Que s'était-il passé? Juste ce que le vieux savant reprochait à
+sa servante. Et que lui reprochait-il?
+
+De ne plus être maintenant ce qu'elle était encore tantôt.
+
+ La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,
+ Quelque diable aussi.....
+
+le diable, ou quelque lansquenet aventureux et de belle mine. Le fait
+est que la jouvencelle n'en revenait pas, mettant tout sur le compte de
+la sorcellerie. Qui serait venu lui dire que le timbre instantanément
+altéré de sa voix l'avait seul trahie, l'eût à coup sûr bien étonnée.
+_Vox infantilis_, signe mystérieux, auquel les anges du ciel et de la
+terre se reconnaissent, et que la Pucelle conserva jusqu'à la fin.
+
+Henri Blaze de Bury a laissé dans son récit une certaine place au
+merveilleux. Il ne croit pas que, dans une telle histoire, tout puisse
+s'expliquer humainement. Il veut bien, selon une image qui lui
+appartient, mettre un peu de jour dans la forêt enchantée sans cesse
+accrue avec les âges. Mais il ne rompt point le charme. Je crois, pour
+ma part, que rien dans la vie de Jeanne d'Arc ne se dérobe, en dernière
+analyse, à une interprétation rationnelle. Là, comme ailleurs, le
+miracle ne résiste pas à l'examen attentif des faits. Le tort de ses
+biographes est de trop isoler cette jeune fille, de l'enfermer dans une
+chapelle. Ils devraient, au contraire, la placer dans son groupe
+naturel, au milieu des prophétesses et des voyantes qui foisonnaient
+alors: Guillemette de la Rochelle, que Charles V fit venir à Paris, vers
+1380, la bienheureuse Hermine de Reims, sainte Jeanne-Marie de Maillé,
+la Gasque d'Avignon, conseillère de Charles VI, les pénitentes du frère
+Richard et quelques autres encore qui eurent en commun avec Jeanne les
+visions, les révélations et le don de prophétie. Vallet de Viriville, le
+plus perspicace des historiens de Jeanne, a montré la voie.
+
+Il faudrait rechercher ensuite par quel lent et profond travail l'âme
+chrétienne se forma l'idée de la puissance de la virginité et comment le
+culte de Marie et les légendes des saintes préparèrent les esprits à
+l'avènement d'une Catherine de Sienne et d'une Jeanne d'Arc. Notre
+Jeanne ne perdrait rien à être expliquée de la sorte. Elle n'en
+paraîtrait ni moins belle ni moins grande, pour avoir incarné le rêve de
+toutes les âmes, pour avoir été véritablement celle qu'on attendait. On
+peut dire à cet égard que l'histoire ne détruira, pas la légende.
+
+
+III
+
+Il me reste un mot à dire du livre nouveau de M. Ernest Lesigne[38].
+L'auteur nie que Jeanne d'Arc ait été brûlée à Rouen. Et, pour soutenir
+cette thèse, il identifie à la vraie Jeanne cette fausse Jeanne dont
+nous ayons raconté ailleurs l'histoire incroyable, cette Claude ou
+Jeanne qui parut en Lorraine l'an 1436, se fit reconnaître par les
+frères de Jeanne d'Arc et par les bourgeois d'Orléans, épousa Robert des
+Armoises et, après les aventures les plus singulières, mourut dans son
+lit, entourée de la vénération des siens. Cela est étrange, en effet.
+Mais, d'un autre côté, la mort de Jeanne est attestée par des témoins
+qui déposèrent au procès de 1455. Aucun fait historique, aucun n'est
+mieux établi que celui-là. M. Lesigne nous promet de s'expliquer sur ce
+point dans un nouvel ouvrage. Je suis curieux de voir comment il se
+tirera d'affaire. Car il s'est mis dans une situation vraiment
+difficile.
+
+[Note 38: _La Fin d'une légende. Vie de Jeanne d'Arc (de 1409 à 1440,
+sic)_, par Ernest Lesigne, 1 vol. in-18.]
+
+
+
+
+SOUS LES GALERIES DE L'ODÉON
+
+19 janvier.
+
+
+I
+
+Je passais sous les galeries de l'Odéon. Un vieux poète, un maître
+d'études et deux étudiants y feuilletaient des livres non coupés. Sans
+souci des courants d'air froid qui leur glissaient sur le dos, ils
+lisaient ce que le hasard et le pli des feuilles leur permettaient de
+lire. En les observant, je songeais à ce livre que rêve M. Stéphane
+Mallarmé, à ce récit merveilleux qui présentera trois sens distincts et
+superposés, et qui offrira une fable intéressante, exactement suivie, à
+ceux mêmes qui liront sans couper les pages. Je me figurais mon vieux
+poète, mon maître d'étude et mes deux étudiants promenant avec ivresse
+sur un tel livre leur nez rougi par le froid, et je louais en mon coeur
+le poète ingénieux d'avoir, dans sa bonté, préparé un aliment aux
+pauvres lecteurs qui, comme les moineaux, vivent en plein air et qui se
+nourrissent de littérature aux étalages des bouquinistes. Mais, en y
+songeant mieux, je doute si le plaisir de ces doux vagabonds n'est pas
+plus délicieux tel qu'ils le goûtent, et s'il n'y a pas un charme pour
+eux, le charme du mystère, dans ces brusques suspensions du sens
+qu'apportent les pages que le couteau de bois n'a pas encore détachées.
+Ces liseurs en plein air doivent avoir beaucoup d'imagination. Tout à
+l'heure, ils s'en iront par les rues froides et noires, achevant dans un
+rêve la phrase interrompue. Et sans doute ils la feront plus belle
+qu'elle n'est en réalité. Ils emporteront une illusion, un désir, tout
+au moins une curiosité. Il est rare qu'un livre nous en laisse autant
+quand nous le lisons tout entier, à loisir.
+
+Je voudrais bien les imiter quelquefois et lire aussi certains livres
+sans les couper. Mais mon devoir s'y oppose. Hélas! il est si agréable
+de picorer dans les livres! J'ai pour ami un commissionnaire du quai
+Malaquais; et cet homme simple est un grand exemple du charme qui
+s'attache aux lectures interrompues. De temps à autre, il m'apportait
+une crochetée de bouquins. Ces relations lui permirent de m'apprécier,
+et il jugea, après deux ou trois visites, que je n'étais pas fier, ayant
+d'ailleurs peu sujet de l'être, puisque je prenais toute ma science dans
+les livres. De fait, il portait sur son dos plus de savoir que je n'en
+porte dans ma tête. Son assurance s'en accrut justement et un jour il me
+dit, en se grattant l'oreille:
+
+--Monsieur, il y a quelque chose que je voudrais bien savoir. Je l'ai
+demandé à plusieurs personnes qui n'ont pas su me le dire. Mais vous le
+savez, vous. Oh! c'est une chose qui me tourmente depuis bientôt cinq
+ans.
+
+--Quelle chose?
+
+--Il n'y a pas d'indiscrétion?...
+
+--Parlez, mon ami.
+
+--Eh bien! monsieur, je voudrais bien savoir ce qu'est devenue
+l'impératrice Catherine?
+
+--L'impératrice Catherine?
+
+--Oui, monsieur, je donnerais bien quelque chose pour savoir si elle a
+réussi.
+
+--Réussi?...
+
+--Oui, j'en suis resté au moment où les conjurés veulent tuer l'empereur
+Pierre, et ils ont bien raison! J'ai lu l'histoire sur un cornet de
+tabac. Vous comprenez: il n'y avait pas la suite.
+
+--Eh bien, mon ami, l'empereur Pierre a été étranglé et Catherine fut
+proclamée impératrice.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Parfaitement sûr.
+
+--Oh! tant mieux! j'en suis bien content.
+
+Et, reprenant son crochet, il me souhaita le bonsoir.
+
+Je l'envoyai à l'office boire un verre de vin à la santé de la grande
+Catherine. C'est de ce jour que date notre amitié.
+
+Nos liseurs des galeries de l'Odéon n'en étaient point restés, comme mon
+commissionnaire, à la conspiration de la princesse Daschkoff. Mais ils
+ne feuilletaient rien de bien neuf, et je soupçonne le maître d'études
+d'avoir dévoré plusieurs pages du _Tableau de l'amour conjugal_. Il
+soulevait de ses gros doigts les feuillets fermés de trois côtés et il y
+fourrait le nez comme un cheval dans sa musette.
+
+L'étalage était triste, fané; on n'y respirait pas la bonne odeur du
+papier frais. On n'y voyait pas des piles de livres, jaunes, avec cette
+mention imprimée sur une bande de papier: _Vient de paraître_.
+
+Les gens du monde ignorent ce que c'est que _la pile_. Les gens du monde
+lisent les romans nouveaux dans _la Revue des Deux Mondes_. Ils ne les
+achètent jamais en volume. Ils n'en ont nulle envie; mais le
+voudraient-ils qu'ils ne le pourraient pas. Ce n'est pas leur faute; ils
+ne savent point. Quand une dame, par extraordinaire, veut se procurer un
+livre récent, elle l'envoie demander au papetier voisin, qu'elle prend,
+de bonne foi, pour un libraire. Le papetier, qui n'a jamais vu de sa vie
+d'autres ouvrages que ceux de MM. Ohnet et de Montépin, est fort
+embarrassé quand on lui demande _la Chèvre d'or_ de Paul Arène. Mais il
+est trop habile pour laisser voir son ignorance. Aussi bien inspiré que
+le gargotier de la butte Montmartre, à qui mon ami Adolphe Racot
+demandait une aile de phénix et qui répondait: «Nous venons de servir la
+dernière», ce rusé papetier déclare que: «_la Chèvre d'or_, il n'y en a
+plus!» On porte cette réponse à la belle liseuse, qui ne lira pas _la
+Chèvre d'or_, faute de l'avoir découverte. Ce qui, d'ailleurs, est
+souverainement juste; car la véritable beauté ne doit se montrer qu'aux
+initiés. On n'imagine pas combien il est difficile aux gens du monde de
+se procurer un petit volume in-18 jésus de trois francs cinquante. Je
+sais deux ou trois salons littéraires où tout le monde lit ce qu'il est
+convenable de lire; mais où personne ne serait capable de se procurer en
+vingt-quatre heures un de ces livres qu'il «faut» avoir lus. Un
+exemplaire qui vient de l'auteur ou d'une gare de chemin de fer, fait le
+tour du salon et sert à soixante personnes. On se le prête comme une
+chose unique; et c'est une chose unique, en effet. Le papetier du
+faubourg Saint-Honoré a dit qu'il n'y en avait plus. Après avoir passé
+pendant trois mois par les plus belles mains du monde, il est pitoyable
+à voir, fripé, bâillant du dos, encorné à merveille, et comme
+l'Hippolyte de Racine, sans forme et sans couleur. On se le passe
+encore. Il rend l'âme, et, tout expirant, il faut qu'il satisfasse à la
+curiosité intellectuelle et aux plaisirs moraux de la baronne N..., de
+la comtesse de N... Il y a des gens du monde qui rencontrent M. Paul
+Hervieu tous les soirs et qui ne seraient pas capables de découvrir dans
+tout Paris un seul volume de M. Paul Hervieu. Au XVIIIe siècle, les
+écrits poétiques et galants couraient en manuscrit dans les ruelles; les
+moeurs à cet égard ont moins changé qu'on ne croit, et il n'est pas dans
+les usages aristocratiques d'acheter un livre. On coule dans le cercle
+l'exemplaire unique. Cette méthode n'est pas sans inconvénient. Des
+lettres qui n'étaient écrites que pour deux beaux yeux, ont ainsi fait
+le tour du monde parisien entre les pages 126 et 127 de _Mensonge_. On
+m'a montré un exemplaire de _Fort comme la mort_, qui avait servi de
+buvard à une très jolie personne. Une ligne d'écriture y restait
+empreinte à l'envers. On la croyait indéchiffrable, quand une curieuse,
+aux mains de laquelle le livre était venu, s'avisa de regarder dans un
+miroir la page maculée. Elle lut très nettement dans la glace: «Je
+t'envoie mon coeur dans un baiser». C'était la dernière ligne d'une
+lettre qui ne portait point de signature. Il y a quelques années M.
+Gaston Boissier vantait à quelques amis l'esprit ingénieux d'une dame
+qui variait à l'infini, dans une même correspondance, les formules
+finales de ses lettres.
+
+Le commandant Rivière, qui l'avait écouté, restait surpris.
+
+--Je croyais, dit-il, que toutes les femmes finissaient leurs lettres
+par cette formule: «Je t'envoie mon âme dans un baiser». Il en faut
+induire que _Fort comme la mort_ ne trahissait personne. Le prêt des
+livres ne laisse pas d'être périlleux.
+
+J'ai donné de cet usage une raison qui, sans doute, est une raison
+suffisante. Mais, s'il en est des raisons comme de la grâce, qui ne
+suffit pas quand elle est suffisante, à ce que disent les théologiens,
+nous chercherons quelque autre origine à la noble coutume de n'acheter
+de romans que dans les gares de chemins de fer. Nos petits volumes
+brochés font mauvais effet sur les tables, dans ces salons d'un ton fin
+ou d'un éclat sombre, que les femmes de goût savent aujourd'hui meubler
+avec harmonie. Ce sont des tableaux achevés où l'on ne peut ajouter que
+des fleurs et des femmes. Une seule couverture jaune y met une fausse
+note. Ce jaune a été adopté par tous les éditeurs, qui considèrent qu'il
+se voit de loin dans les vitrines des libraires. Mais il est criard dans
+un intérieur discret, où tout se tait et s'apaise. On a voulu y
+remédier, voilà cinq ou six ans, en fabriquant, avec des morceaux de
+chasubles, des couvertures fleuries qui faisaient ressembler les
+dialogues de Gyp et les romans de M. Paul Bourget à des livres d'heures
+et à des missels. Mais ces livres aimés n'étaient plus reconnaissables,
+vêtus comme des évêques et comme des chantres. Ils semblaient trop
+lourds et trop magnifiques pour être lus au coin du feu. Peu à peu on
+laissa les ornements ecclésiastiques, et la chemise jaune reparut.
+
+Les éditeurs ne pourraient-ils habiller nos romans d'un petit cartonnage
+élégant et sobre? C'est l'usage en Angleterre, où l'on vend les livres
+d'imagination en plus grand nombre qu'en France. Ici, le regretté Jules
+Hetzel, qui était un homme d'esprit et un fertile inventeur, l'a tenté:
+il y a perdu de l'argent. C'était dans l'ordre. Mais son invention ne
+pourrait-elle profiter à autrui? Cela aussi serait dans l'ordre.
+
+La librairie Quantin a essayé des couvertures d'un aspect charmant et
+grave. Ce ne sont ni tout à fait des brochures, ni tout à fait des
+cartonnages. Cela est léger et cela meuble. J'ai là, sur ma table, un
+très joli livre de M. Octave Uzanne, les _Zigzags d'un curieux_, qui est
+ainsi vêtu d'un papier bleu sombre à grain de maroquin et doré avec
+élégance. Ce type pourrait être appliqué aux romans publiés par Calmann
+Lévy, Charpentier ou Ollendorff. Ce sont les symbolistes et les
+décadents, je dois le dire, qui s'entendent le mieux à habiller joliment
+un livre. Ils revêtent leurs vers et leurs «proses» d'une espèce de
+galuchat ou d'une sorte de peau de crocodile, avec lettres dorées, d'une
+parfaite élégance.
+
+Après tout, cela n'importe peut-être pas autant que je crois. Ce qui me
+surprend, c'est qu'il n'y ait pas de courtiers pour offrir le matin les
+nouveautés littéraires dans les quartiers riches. Ce serait une
+industrie à créer et il me semble qu'un habile homme y ferait ses
+affaires.
+
+Mais nous voilà bien loin de l'Odéon, et je n'ai point dit ce que
+c'était que _la pile_. Je le dirai, car il faut instruire les infidèles,
+il faut évangéliser les gentils. Les jours de grandes mises en vente,
+quand un éditeur lance, par exemple, l'_Immortel_, _Mensonges_ ou
+_Pêcheur d'Islande_, les libraires revendeurs et spécialement ceux des
+galeries de l'Odéon ne se contentent pas d'exposer au bon endroit de
+l'étalage deux ou trois exemplaires du livre du jour; ils en élèvent des
+tas de douze, de vingt-quatre, de trente-six, monuments superbes,
+piliers sublimes qui proclament la gloire de l'auteur. C'est la pile! Il
+faut être célèbre ou méridional pour l'obtenir. Elle signifie fortune et
+célébrité. Les Grecs l'eussent nommée la stèle d'or. Elle porte aux nues
+les noms d'Alphonse Daudet, de Paul Bourget, d'Émile Zola, de Guy de
+Maupassant, de Pierre Loti. J'ai vu, j'ai vu de jeunes auteurs, les
+cheveux épars, tomber en pleurant aux pieds de Marpon, qui leur refusait
+la pile. Hélas! ils priaient et pleuraient en vain.
+
+
+II
+
+C'est comme je vous je dis. Il n'y avait point de piles, ce jour-là,
+dans les galeries de l'Odéon. Mais on voyait dans la vitrine réservée
+aux chefs-d'oeuvre de typographie une jolie petite édition du _Manteau
+de Joseph Olénine_, par le vicomte de Vogüé, de l'Académie française.
+C'est un conte fantastique qu'on peut comparer à l'incomparable _Lokis_.
+Je ne peux pas mieux dire, comme dit Charlemagne quand il donne son fils
+à la belle Aude. Dans le conte de M. de Vogüé, ainsi que dans celui de
+Mérimée, il y a une princesse polonaise d'un parfum subtil et capiteux.
+Et quand le bon M. Joseph Olénine respire avec ivresse une pelisse de
+zibelines, il n'est pas si étrangement fou qu'il en a l'air. Car la
+comtesse ***ska a empreint cette fourrure d'une odeur dont on meurt. M.
+Joseph Olénine reçoit finalement le prix de son fétichisme sincère et
+profond. Une nuit, dans le château de la comtesse ***ska, dont il est
+l'hôte, en embrassant comme de coutume sa pelisse bien-aimée, il trouve
+dans cette pelisse, par le plus grand des hasards, une femme palpitante
+et dont le souffle humide effleure son front.
+
+Un moins galant homme aurait cru reconnaître la comtesse. Mais M. Joseph
+Olénine se persuade sur quelques légers indices que la visiteuse
+nocturne est un fantôme, une dame morte depuis longtemps et qui revient
+aimer en ce monde, faute d'avoir trouvé dans l'autre un meilleur emploi
+de ses facultés. M. Joseph Olénine, pensant avec raison qu'il faut être
+discret, même quand il s'agit d'une dame d'outre-tombe, ne confia pas au
+comte ***ski sa bonne fortune; et, satisfait peut-être de ce silence, le
+fantôme revint souvent.
+
+J'ai trouvé aussi sous les doctes arcades de l'Odéon, parmi les rares
+nouveautés de la semaine, un «conte astral» de M. Jules Lermina, _À
+brûler_. On y voit un homme qui sort de lui-même à volonté. C'est
+précisément la donnée d'un épisode du livre de M. Joséphin Peladan, _la
+Victoire du mari_, dont nous avons déjà parlé[39]. Nous nous retrouvons
+en plein magisme; nous entendons résonner de nouveaux le mystérieux
+_linga-sharra_, formule puissante, à l'aide de laquelle les mages
+sortent de leur corps visible. Papus affirme que le conte de M. Jules
+Lermina est conforme aux données de la science ésotérique, et Papus est
+un grand mage: M. Joséphin Peladan le dit. Au reste, M. Jules Lermina
+excelle à conter des contes extraordinaires. Il a donné deux volumes
+d'_Histoires incroyables_ que je recommande à tous ceux qui aiment
+l'étrange et le singulier, mais qui veulent que le merveilleux soit
+fondé sur la science et l'observation. C'est là précisément le grand
+mérite de M. Jules Lermina. Il part d'une donnée positive pour s'élancer
+de prodige en prodige.
+
+[Note 39: Voir p. 233.]
+
+Jules Lermina, Joséphin Peladan, Léon Hennique, Gilbert-Augustin
+Thierry, Guy de Maupassant lui-même dans son _Horla_, voilà bien des
+esprits tentés par l'occulte! Notre littérature contemporaine oscille
+entre le naturalisme brutal et le mysticisme exalté. Nous avons perdu la
+foi et nous voulons croire encore. L'insensibilité de la nature nous
+désole. La morne majesté des lois physiques nous accable. Nous cherchons
+le mystère. Nous appelons à nous toutes les magies de l'Orient; nous
+nous jetons éperdument dans ces recherches psychiques, dernier refuge du
+merveilleux que l'astronomie, la chimie et la physiologie ont chassé de
+leur domaine. Nous sommes dans la boue ou dans les nuages. Pas de
+milieu. Voilà ce que nous avons tiré d'une heure de bouquinage sous les
+galeries de l'Odéon.
+
+
+
+
+M. ÉDOUARD ROD[40]
+
+
+Quand il analysait dans le journal _le Temps_, il y a un an presque jour
+pour jour, _le Sens de la vie_, certes M. Edmond Scherer ne prévoyait
+pas le récit désolé qui y fait suite aujourd'hui, et j'imagine que _les
+Trois Coeurs_ lui eussent causé quelque surprise s'il avait vécu assez
+pour les connaître. Dans _le Sens de la vie_, M. Edouard Rod laissait
+son héros marié et père de famille. M. Edmond Scherer avait cru de bonne
+foi que c'était là le dénouement. L'auteur, il est vrai, n'avait pas
+conclu; mais l'éminent critique concluait pour lui, que se marier et
+être père c'est à peu près tout l'art de vivre; que, s'il nous est
+impossible de découvrir un sens quelconque à ce qu'on nomme la vie, il
+convient de vouloir ce que veulent les dieux, sans savoir ce qu'ils
+veulent, ni même s'ils veulent et que ce qu'il importe de connaître,
+puisqu'enfin il s'agit de vivre, ce n'est pas _pourquoi_, c'est
+_comment_.
+
+[Note 40: _Les Trois Coeurs_, par Edouard Rod, 1 vol. in-18.]
+
+M. Edmond Scherer était un sage qui ne se défiait pas assez de la malice
+des poètes. Il ne pénétrait point le secret dessein de M. Edouard Rod,
+qui est de nous montrer, après l'Ecclésiaste, que tout n'est que vanité,
+et c'est ce dessein qui éclate dans les _Trois coeurs_. Car voici que
+Richard Noral, son héros, se réveille dans les bras de la douce Hélène,
+qu'il a épousée, aussi désenchanté que le roi Salomon lui-même, lequel,
+à la vérité, avait fait du mariage une expérience infiniment plus
+étendue.
+
+Hélène n'a pas donné le bonheur à Richard et pourtant Hélène est une
+noble et tendre créature. Mais elle n'est point le rêve, elle n'est
+point l'inconnu, elle n'est point l'au delà. Et cette infirmité, commune
+à tous les êtres vivants, la déshonore lentement dans l'imagination
+délicate et stérile de son mari rêveur. Artiste sans art, Richard
+demande follement à la vie de lui apporter les formes et l'âme de ses
+propres songes, comme s'il y avait pour nous d'autres chimères que
+celles que nous enfantons. N'ayant ni l'originalité de l'esprit ni la
+générosité du coeur, il s'excite au sensualisme mystique en contemplant
+les compositions des préraphaélites. Il se demande avec Dante-Gabriel
+Rosetti:
+
+--Par quelle parole magique, clef des sentiers inexplorés, pourrai-je
+descendre au fond des abîmes de l'amour?
+
+Il se nourrit de la _Vita nuova_; c'est-à-dire qu'il vit du rêve d'un
+rêve. M. Edouard Rod nous dit qu'il était naturellement «bon et noble»,
+mais qu'il se montrait à ses mauvaises heures «égoïste, despote et
+cruel», et qu'il y avait deux hommes en lui. Je n'en vois qu'un seul, un
+égoïste sans tempérament, qui croit que l'amour est une élégance.
+
+Fatigué d'Hélène, qui ne lui a pas donné l'impossible, il porte son
+ennui et ses curiosités chez une aventurière vaguement américaine, d'âge
+incertain, peut-être veuve, Rose-Mary, qui a traversé la vie en
+sleeping, en paquebot, en landau de louage, et qui n'a pas beaucoup plus
+de souvenirs que les dix-huit colis qu'elle traîne sans cesse avec elle
+de New-York à Vienne, de Paris à San Francisco et dans toutes les villes
+d'eaux, et sur toutes les plages. Fleur éclatante de table d'hôte,
+beauté tapageuse, nature vulgaire sous des dehors singuliers, elle est,
+au fond, très bonne femme, pleine de piété pour les bêtes, sentimentale,
+capable d'aimer et d'en mourir. Et c'est une rastaquouère au coeur
+simple, qui rêve le pot-au-feu. Elle aime éperdument Richard. M. Edouard
+Rod nous dit: «Quand Rose-Mary fut sa maîtresse, Richard se sentit
+malheureux». Il se désolait. Il pensait: «Je me suis trompé. Je me suis
+trompé sur elle, sur moi, sur tout! Elle ne ressemble pas à Cléopâtre.
+Elle n'a aucun trait des grandes amoureuses.»
+
+Non, Rose-Mary ne ressemblait pas à Cléopâtre. C'était à prévoir. Faute
+de s'en être avisé à temps, voilà Richard dans une situation pénible.
+Hélène a tout appris. Elle ne fait point de reproche à son mari, mais sa
+douleur pudique, son silence, sa pâleur ont plus d'éloquence que toutes
+les plaintes. Richard en est touché parce qu'il a du goût. Sa fille
+Jeanne, toute petite, souffre par sympathie. «La mère et la fille
+semblaient vivre de la même vie et dépérir du même mal.» La maison a
+l'air d'une maison abandonnée; on y respire un souffle de _malaria_. La
+salle de travail, la bibliothèque, où jadis la famille se réunissait
+dans un calme riant, maintenant déserte, respectée, pleine de souvenirs,
+fait peur; on dirait la chambre du mort.
+
+En passant de ce _home_ lugubre au petit salon d'hôtel garni égayé par
+Rose-Mary de bibelots exotiques, Richard ne faisait que changer de
+tristesses et d'ennuis. Comme Hélène, Rose-Mary aimait et souffrait. Et,
+par la douleur comme par l'amour, qui sont deux vertus, Rose-Mary
+l'emportait sur la chaste et fière Hélène, épouse et mère. Pour le dire
+en passant, il y a une chose que je ne conçois pas dans cette excellente
+Rose-Mary, qui avait de si grands chapeaux et un si bon coeur. C'est sa
+résignation. Elle ne défend pas cet amour qui est sa vie: elle est
+toujours prête à céder. Point jalouse, point violente, elle n'inflige
+pas à ce nouvel Adolphe les fureurs d'une Ellénore. Elle est étrangement
+inerte et douce devant la trahison et l'abandon. Je ne dis pas qu'une
+telle manière d'être soit invraisemblable; je n'en sais rien. Et tout
+est possible. Mais je voudrais qu'on me montrât mieux à quelle source
+cette femme sans goût et sans esprit puise une si rare vertu. Elle n'a
+ni rang dans le monde, ni mari ni fils. Je voudrais savoir d'où lui
+vient la force de souffrir en silence et de mourir en secret.
+
+Car elle meurt. Du pont d'un de ces transatlantiques où elle prit tant
+de fois passage, une nuit, elle se jette dans la mer, et personne ne
+saura comment ni pourquoi elle est morte. C'est beaucoup de discrétion
+pour une personne qui portait des toilettes tapageuses et voyageait avec
+dix-huit colis.
+
+La vierge d'Avallon, et ce souvenir n'est pas pour déplaire à Richard
+Noral, la vierge d'Avallon, que Tennyson a chantée, mit moins de
+négligence dans son suicide. Mourant pour Arthur, elle voulut qu'il le
+sût, et c'est elle-même qui, couchée morte dans une barque, apporta au
+chevalier son aveu dans une lettre:
+
+ Vivante on me nommait la vierge d'Avallon.
+ ...
+
+Pendant que Rose-Mary se noyait très simplement et très sincèrement pour
+lui, Richard fréquentait le salon de madame d'Hays. C'était, paraît-il,
+une charmante personne que madame d'Hays. Veuve après quelques mois de
+mariage, elle avait acquis à peu de frais une liberté également
+précieuse pour ses adorateurs et pour elle-même. Richard admirait en
+madame d'Hays «cette merveilleuse harmonie des traits, du teint, des
+regards, des mouvements, du son de la voix, qui faisait de la jeune
+femme un être exceptionnel, un être de rêve en dehors et au-dessus de la
+notion de la beauté». Et madame d'Hays ne voulait point de mal à
+Richard. En revenant du Bois, elle répondait du fond de son landau par
+un joli sourire au salut qu'il lui adressait; ils allaient beaucoup au
+théâtre ensemble; ils parlaient de Shelley et des Préraphaélites. Si
+bien que Richard faillit l'aimer. Il s'y fût laborieusement appliqué,
+selon sa coutume, si la mort de sa fille ne l'avait rappelé brusquement
+dans la solitude de sa maison, auprès d'Hélène en pleurs. La petite
+Jeanne est morte d'une fluxion de poitrine; mais c'est la tristesse de
+sa mère et l'indifférence de son père qui ont épuisé lentement cette
+ardente et frêle nature. La petite Jeanne est morte; quelques mois se
+passent; le jardin où elle cueillait des fleurs refleurit. Richard,
+songeant à l'enfant, qui était son enfant, murmure:
+
+«Quels délicieux souvenirs elle nous a laissés!»
+
+Et il ajoute:
+
+«Et ces souvenirs ne valent-ils pas la réalité?»
+
+Parole abominable! Celui qui pardonne à la nature la mort d'un enfant
+est hors du règne humain. Il y a du monstre en lui. Sans doute, il est
+affreux de penser que les enfants deviendront des hommes, c'est-à-dire
+quelque chose de pitoyable ou d'odieux. Mais on n'y pense pas. Pour les
+aimer, pour les élever, pour vouloir qu'ils vivent, on a les raisons du
+coeur, qui sont les grandes, les vraies, les seules raisons.
+
+Ce Richard Noral est un misérable, qui gâche à la fois le mariage et
+l'adultère, et qui cherche Cléopâtre. Mais, imbécile, qu'en ferais-tu de
+Cléopâtre, si tu la rencontrais? Tu n'es ni l'exquis César ni le rude
+Antoine, pour t'enivrer à cette coupe vivante et tu n'as pas l'air d'un
+gaillard à fondre les légions en baisers. Vois ton ami Baïlac. Il est
+toujours content, ton ami. Il ne cherche pas Cléopâtre et il la trouve
+dans toutes les femmes. Il est sans cesse amoureux, et sa femme ne le
+tourmente jamais. Cet habile homme a tout prévu: elle est toujours
+enceinte. Ton ami Baïlac est comme Henri IV: il aime les duchesses et
+les servantes. Ce qu'il demande à la femme, c'est la femme et non pas
+l'infini, l'impossible, l'inconnu, Dieu, tout, et la littérature. Il se
+conduit mal, j'en conviens, il se conduit très mal; mais ce n'est pas
+pour rien; c'est un mauvais sujet, ce n'est point un imbécile. Il aime
+sans le vouloir, sans y penser, tout naturellement, avec une ardeur
+ingénue, et cela lui fait une sorte d'innocence.
+
+Tu le crois une brute parce qu'il ne comprend pas bien les sonnets de
+Rossetti; mais prends garde qu'à tout prendre il a plus d'imagination
+que toi. Il sait découvrir la native beauté des choses. Et toi, il te
+faut un idéal tout fait, il te faut la Pia, non telle qu'elle fut en sa
+pauvre vie mortelle, mais telle que l'art du poète courtois et du
+peintre exquis l'ont faite. Il te faut des ombres poétiques et des
+fantômes harmonieux. Que cherches-tu autre chose? Et pourquoi
+troublais-tu Rose-Mary?
+
+On te dit égoïste, on te flatte. Si tu n'étais qu'un égoïste il n'y
+aurait que demi-mal. L'égoïsme s'accommode d'une sorte d'amour et d'une
+espèce de passion; chez les natures délicates, il veut, pour se
+satisfaire, des formes pures, animées par de belles pensées. Il est
+sensuel; ses rêves paisibles caressent mollement l'univers. Mais toi, tu
+es moins qu'un égoïste: tu es un incapable. Et si les femmes t'aiment,
+j'en suis un peu surpris. Elles devraient deviner que tu les voles
+indignement.
+
+C'est une nouveauté de ce temps-ci de réclamer le droit à la passion
+comme on a toujours réclamé le droit au bonheur. J'ai là sous les yeux
+un petit volume du dernier siècle qui s'appelle _de l'Amour_ et qui
+m'amuse parce qu'il est écrit avec une prodigieuse naïveté. Je crois en
+avoir déjà parlé. L'auteur, M. de Sevelinges, qui était officier de
+cavalerie, donne à entendre que le véritable amour ne convient qu'aux
+officiers. «Un guerrier, dit-il, a de grands avantages en amour. Il y
+est aussi plus porté que les autres hommes. Admirable loi de la nature!»
+Ce M. de Sevelinges est plaisant. Mais il ajoute avec assez de raison
+qu'il est bon que l'amour, l'amour-passion, soit rare. Il se fonde sur
+ce que «son effet principal est toujours de détacher les hommes de tout
+ce qui les entoure, de les isoler, de les rendre indépendants des
+relations qu'il n'a point formées», et il conclut qu'«une société
+civilisée qui serait composée d'amants retomberait infailliblement dans
+la misère et dans la barbarie». Je conseille à Richard Noral de méditer
+les maximes de M. de Sevelinges: elles ne manquent pas d'une certaine
+philosophie. Il faudrait pourtant se résigner à ne pas aimer, quand on
+en éprouve l'impossibilité.
+
+Que faire alors? dites-vous.--Eh, mon Dieu, cultiver son jardin,
+labourer sa terre, jouer de la flûte, se cacher et vivre tout de même!
+Rappelez-vous le mot de Sieyès, et songez que c'est déjà quelque chose
+que d'avoir vécu sous cette perpétuelle Terreur qui est la destinée
+humaine.--Et puis, vous dirait encore l'incomparable M. de Sevelinges:
+Si je vous ôte la passion, je vous laisse du moins le plaisir avec la
+tranquillité. N'est-ce donc rien que cela?
+
+Sans parler d'_Adolphe_, nous avons déjà vu plus d'un héros de roman qui
+cherche vainement la passion. M. Paul Bourget nous a montré dans un très
+beau livre, _Crime d'amour_, le baron de Querne qui ne séduit une femme
+honnête que pour la désespérer. Ce monsieur de Querne a l'esprit défiant
+et le coeur aride; il est d'une dureté abominable. Il détruit sans
+profit pour lui-même le bonheur de celle qui l'aime. Mais, enfin, il est
+du métier: c'est un séducteur de profession, et puis il ne tombe pas
+dans cet affreux gâchis de sentiment, il ne se livre pas à cet absurde
+ravage des existences qui rend Richard Noral tout à fait odieux et assez
+ridicule. J'entends bien qu'il y a tout de même une morale dans le livre
+de M. Edouard Rod, c'est que tout est vanité aux hommes vains et
+mensonge à ceux qui se mentent à eux-mêmes.
+
+«Il nous reste l'adultère et les cigarettes,» disait le bon Théophile
+Gautier au temps des gilets rouges. M. Edouard Rod ne laisse que les
+cigarettes.
+
+Son livre enfin, dans sa désolation même, nous avertit de craindre
+l'égoïsme comme le pire des maux. Il nous enseigne la pureté du coeur et
+la simplicité. Il nous remet en mémoire ce verset de l'_Imitation_: «Dès
+que quelqu'un se cherche soi-même, l'amour s'étouffe en lui.»
+
+Il a mis beaucoup de talent dans ce roman cruel. Et l'on ne saurait trop
+louer la sobriété du récit, la rapidité tour à tour gracieuse et forte
+des scènes, l'élégante précision du style. J'y louerai même un je ne
+sais quoi de froid et d'affecté qui convient parfaitement au sujet.
+
+Les procédés d'art et de composition de M. Edouard Rod sont bien
+supérieurs aux procédés, maintenant à peu près abandonnés, de l'école
+naturaliste. Dans une courte préface qui précède _les Trois Coeurs_, le
+jeune romancier se dit _intuitiviste_. Je le veux bien. Dans tous les
+cas, il est à mille lieues du naturalisme. La nouvelle école, et
+jusqu'aux anciens disciples du maître de Médan, semblent entrer dans une
+sorte d'idéalisme dont M. Hennique nous donnait récemment un exemple
+aimable et singulier. M. Edouard Rod croit pouvoir indiquer les causes
+principales de ce phénomène inattendu. Il les trouve dans l'exotisme qui
+nous pénètre, et notamment dans les suggestions si puissantes
+qu'exercent sur la génération jeune la musique de Wagner, la poésie
+anglaise et le roman russe. Ce sont là en effet, des causes, dont
+l'action, déjà sensible dans l'oeuvre de M. Paul Bourget, va en
+s'exagérant jusque dans les «éthopées» de M. Joséphin Peladan. Un
+critique habile, M. Gabriel Sarrazin, a pu dire: «À l'heure actuelle,
+les infiltrations exotiques inondent notre littérature. Notre pensée
+devient de plus en plus composite. Pendant que le peuple et la
+bourgeoisie demeurent imperturbablement fidèles à nos deux traditions,
+gauloise et classique, et continuent de n'apprécier que l'esprit, la
+verve et la rhétorique, nombre de nos écrivains se composent un bouquet
+de toutes les conceptions humaines. À l'arôme vif et fin d'idées et de
+fantaisies rapides, perçantes, ironiques, en un mot françaises, ils
+entremêlent le parfum lourd, morbide, de théories et d'imaginations
+capiteuses, transplantées d'autres pays[41].» Ne nous plaignons pas trop
+de ces importations: les littératures, comme les nations, vivent
+d'échanges.
+
+[Note 41: _Poètes modernes de l'Angleterre_, p. 4.]
+
+
+
+
+J.-H. ROSNY[42]
+
+
+[Note 42: _Le Termite, roman de moeurs littéraires_, 1 vol.]
+
+Quel est cet insecte symbolique dont M. Rosny nous décrit le travail
+occulte et redoutable? Quelle est cette fourmi blanche de l'intelligence
+qui ronge les coeurs et les cerveaux comme le karia des Arabes dévore
+les bois les plus précieux? Quel est ce névroptère de la pensée dont le
+naturalisme a favorisé l'éclosion et qui, s'attaquant aux âmes
+littéraires, les peuple de ses colonies voraces? C'est l'obsession du
+petit fait; c'est la notation minutieuse du détail infime; c'est le goût
+dépravé de ce qui est bas et de ce qui est petit; c'est l'éparpillement
+des sensations courtes; c'est le fourmillement des idées minuscules;
+c'est le grouillement des pensées immondes. La jeune école est en proie
+au fléau; elle est broyée, âme et chair, par les mandibules du termite.
+M. J.-H. Rosny nous montre dans ses planches d'anatomie un sujet mangé
+jusqu'aux moelles et dont l'être intime, sillonné de toutes parts par
+les galeries de l'horrible fourmi blanche, n'est plus qu'une boue
+impure, mêlée d'oeufs, de larves et de débris d'ailes de mouche. Ce
+sujet a nom: Servaise (Noël), âgé de trente ans, naturaliste de
+profession. L'auteur s'est plu à personnifier en ce Noël Servaise
+l'école formée il y a quinze ans dans les soirées de Médan et qui
+maintenant se disperse sur toutes les routes de l'esprit. Son héros est
+un émule imaginaire de M. Huysmans, avec qui il n'est pas sans quelque
+ressemblance par la probité morose de l'esprit, ainsi que par un sens
+artiste étroit mais sincère. M. Rosny nous apprend que Noël Servaise,
+absolument dénué de la faculté d'abstraire, n'avait aucune philosophie.
+Et il ajoute:
+
+«Un système sensitif délicat, la perception rapide des menus actes de la
+vie, la rétractilité d'âme qui classe d'instinct les phénomènes mais ne
+les définit ni ne les généralise, l'horreur des mathématiques et du
+syllogisme, une surprenante faculté à saisir les tares des choses et des
+hommes, telles étaient ses caractéristiques... Délié dans l'analyse,
+observateur, expérimentateur des détails sur telle question d'art, sur
+tel milieu d'êtres, il lui arrivait d'atteindre, par intuition
+indéfinie, un concept équivalant aux concepts raisonnes d'un
+généralisateur. À son arrivée en littérature, son esprit
+anti-métaphysique et sa tendance dénigrante furent d'emblée réduits par
+la pensée de l'exact et du cataloguement. Il trouva infiniment honnête
+que de l'observation de la vie courante, de la fixation d'événements
+minuscules dépendît tout l'art. Sa minute d'arrivée, coïncida avec le
+surmenage de la méthode.» C'est un naturaliste de la dernière heure, un
+contemporain de M. Paul Bonnetain et probablement un des signataires de
+l'acte solennel par lequel M. Zola fut déposé pour crime de haute
+trahison, comme autrefois le roi Charles Ier. Bref, il est du groupe des
+néo-naturalistes.
+
+«Très bourgeois pour la plupart (c'est M. Rosny qui le dit), mais par là
+même exagérant la haine bourgeoise, la suavité leur fut en horreur. Il
+parut _artiste_ d'hyperboliser les tares; une honte s'attacha au moindre
+optimisme social ou humain, honte aggravée par la facile confusion de
+cerveaux étroits--et les naturalistes de 80 à 84 furent particulièrement
+étroits--entre l'art des moralistes bourgeois et celui qui pourrait
+apporter une compréhension philosophique du moderne.»
+
+Aussi ne serez-vous pas surpris si Noël Servaise n'a pas très bien
+compris le _Bilatéral_ et généralement les ouvrages de M. Rosny qui sont
+pleins de philosophie et dans lesquels l'abstrait se mêle au concret et
+le général au particulier. Au demeurant, ce Noël Servaise est un homme
+malade. Il a un rhumatisme articulaire à l'épaule, des calculs au foie,
+un «cancer à l'âme» et des cors au pied. Amoureux et timide, «le visage
+trop long et maussade..., petit de taille, épais, sans grâce et, pour
+tout bien, des yeux frais et tendres», il rêve de la robe cerise et du
+parfum d'héliotrope de madame Chavailles.
+
+Cette dame, infiniment douce, est la femme légitime du peintre
+Chavailles, qui mérite tout ce qui lui arrivera, car il est dur,
+hargneux, goguenard et adonné à la peinture de genre. Il a une «face de
+soufre et de laiton», des yeux de «chien goulu», une voix de «silex».
+Noël Servaise aime madame Chavailles et il se demande où il le lui dira;
+si ce sera «dans un salon, une rue, au bord d'un golfe ou sous les
+feuillages». C'est le termite qui le travaille. Par un soir d'été, il se
+promène seul avec elle dans une forêt enchantée. Un charme l'enveloppe
+et le pénètre; tout à coup au coassement des grenouilles, il songe à
+l'appareil digestif de madame Chavailles, et voilà ses désirs en
+déroute. Le termite, le termite! Ce Noël Servaise a «l'âme bitumeuse»,
+on le dit et je le crois volontiers. Timide et gauche, irrésolu,
+redoutant d'instinct la satisfaction de ses désirs, il s'en tiendrait au
+rêve et madame Chavailles ne pécherait avec lui qu'en pensée; comme dit
+joliment M. Rosny, elle ne commettrait que «des fautes impondérables»,
+s'il n'y avait en cette dame un génie passif du sexe, un divin abandon,
+une facilité d'aimer qui la rend plus semblable aux grands symboles
+féminins des théogonies antiques qu'à une Parisienne du temps de M. Paul
+Bourget. Elle s'abandonne avec une tranquillité magnifique; elle est
+tout naturellement l'oubli des maux et la fin des peines. Et il faut
+remonter à l'union de Khaos et de Gaia pour trouver l'exemple d'un amour
+aussi simple. Oh! madame Chavailles n'a pas l'ombre de vice. Il ne
+faudrait pas me presser beaucoup pour que j'affirme que c'est une espèce
+de sainte.
+
+Il la prend comme on cueille un beau fruit, et il goûte dans ses bras,
+dit M. Rosny, «l'ivresse noire, le léger goût de sépulcre sans lequel il
+n'est pas d'altitude passionnelle». Mais, dès le lendemain, il rentre à
+Paris, effrayé «du temps perdu» et de ce quelque chose d'humain qui a
+traversé sa littéraire existence. Le termite! le termite, le termite! En
+réalité, les deux grands événements de la vie de Noël Servaise,
+voulez-vous les connaître? C'est la mise en vente chez Tresse d'un roman
+selon la formule, et la première représentation, au Théâtre-Libre, d'une
+pièce naturaliste, dans laquelle M. Antoine joua avec son talent
+ordinaire le rôle d'un vieillard ignoble et ridicule.
+
+Aux approches de la mise en vente du livre, quelle inquiétude, quelle
+angoisse, que de craintes et d'espérances; «quels souhaits pour la paix
+de l'Europe, pour la santé de l'empereur d'Allemagne! et que Boulanger
+ne bouge, et que les Balkans se taisent!»
+
+Le volume paraît, et personne n'y prend garde. Ce n'est qu'un roman de
+plus.
+
+La «première» au Théâtre-Libre ne s'annonce pas comme un événement. Le
+pauvre auteur, tapi au fond des coulisses, dans une espèce de cage à
+poulet, s'effare; «le mystère des êtres qui vont applaudir ou condamner
+lui entre comme un glaive dans la poitrine... Un roulis du sang
+l'assourdit, avec des intervalles de vacuité absolue, d'immobilité
+cardiaque, bientôt résolue en ressacs, en vertiges, en hallucinations.»
+
+Les applaudissements sont maigres. C'est une chute molle. Servaise tombe
+peu à peu dans «une morosité gélatineuse». La douce madame Chavailles
+devient veuve. Mais l'homme de lettres ne prête pas grande attention à
+cet accident: ce n'est pas de la littérature, ce n'est que de la vie. Le
+termite achève son ouvrage, et il ne reste plus rien du pauvre Servaise.
+
+MM. de Goncourt ont donné, il y a trente ans environ, dans leur _Charles
+Demailly_, une étude de la névrose des littérateurs, une description
+complète du mal livresque. En comparant leur pathologie à celle de M.
+Rosny, on est effrayé des progrès de la maladie. Charles Demailly
+gardait encore, dans le trouble de son esprit et dans le détraquement de
+ses nerfs, quelque chose de la folie imagée et charmante d'un Gérard de
+Nerval. Noël Servaise s'enfonce dans l'imbécillité. Et pourtant ce
+n'était point une bête. Il avait même quelque finesse native.
+
+Il y a des portraits dans le _Termite_ et c'est, comme le _Grand Cyrus_,
+un roman à clefs. On ne travaille pas dans ce genre sans s'exposer à
+certains dangers et sans soulever des protestations qui peuvent être
+fondées. Disons tout de suite que M. Rosny, qui est un très honnête
+homme, n'a mis dans ses portraits aucun trait, dans ses scènes aucune
+allusion qui pussent, je ne dis pas faire scandale, mais même exciter
+une curiosité malveillante. Les figures les plus reconnaissables de son
+livre sont celles de MM. Edmond de Goncourt, Émile Zola, Alphonse Daudet
+et J.-H. Rosny lui-même, qui sont peints sous les noms de Fombreuse, de
+Rolla, de Guadet et de Myron.
+
+M. de Goncourt (Fombreuse) est esquissé en quelques traits au milieu des
+japonaiseries de sa maison d'artiste. «On nous le montre la tête large,
+la face lorraine, les cheveux de soie blanche... ses beaux yeux nerveux
+dans le vide.» Le croquis est rapide, d'une ligne juste et fine. Mais
+pourquoi M. Rosny ajoute-t-il: «Il marcha par la chambre à grands pas
+lourds, sa veste épaisse pleine de _plis de pachyderme_, de grand air en
+cela, de beauté _tactile_ et réfléchie.» Cette phrase singulière me
+donne lieu de vous montrer en passant les défauts terribles de M. Rosny:
+il manque de goût, de mesure et de clarté.
+
+Il est extravagant. À tout moment sa vision se complique, se trouble et
+s'obscurcit. Une veste de molleton lui apparaît comme une peau
+d'éléphant. Puis la métaphysique s'en mêle, une métaphysique
+d'halluciné, et le voilà parlant de _beauté tactile_, ce qui en bonne
+raison ne se comprend pas du tout! Quant au reste, quant à l'homme moral
+qu'est M. Edmond de Goncourt, M. Rosny ne nous en découvre pas
+grand'chose. Il nous apprend seulement que l'auteur de la _Faustin_
+n'est pas disposé à admirer tout ce qu'écrivent ceux qui se réclament de
+lui et qu'en particulier il ne goûte pas beaucoup la terminologie
+scientifique de M. Rosny. Je le crois sans trop de peine. Il se sent
+compromis et débordé par les nouveaux venus, et ce sentiment ajoute
+peut-être quelque amertume à la mélancolie fatale de l'âge et de la
+gloire.
+
+Et puis il faut prendre les hommes comme ils sont et reconnaître ce qui
+est fatal dans leurs passions et dans leurs préjugés. Les maîtres de
+l'art ne jugent jamais qu'on a bien employé après eux les formes qu'ils
+ont créées. Chateaubriand disait dans sa vieillesse, en songeant à
+Victor Hugo: «J'ai toujours su me garder du rocailleux qu'on reproche à
+mes disciples.» M. de Goncourt aurait-il tout à fait tort de blâmer à
+son tour le _rocailleux_ de quelques jeunes écrivains?
+
+Pour ce qui est de M. Zola (Rolla), il faut convenir que M. Rosny ne l'a
+pas flatté.
+
+ Par la porte lentement ouverte, il apparut un homme maussade et
+ gros. Après les mots d'entrée, il s'assit au rebord d'une
+ chaise, le ventre sur les cuisses. Myron l'observait, entraîné
+ vers sa personne, tout en le jugeant égoïste.
+
+Égoïste, boudeur et d'une large malveillance! À tout propos «une force
+invincible le ramène au dénigrement». Comme M. de Goncourt, il estime
+que M. Rosny est parfois abscons et effroyablement tourmenté. Et M.
+Rosny sourit d'entendre de pareils reproches dans la bouche d'un
+écrivain «terrible de boursouflure et de truquage», mais non pas sans
+génie. Au reste, un homme fini.
+
+«Le _Songe_ (le _Rêve_), son traitement pour maigrir, la croix,
+l'Académie, tout ça, au fond, fait partie du même effondrement de
+l'être... Le comique, c'est de le voir hurler tout le temps: «Je suis un
+entêté, moi... je suis un opiniâtre!...» il est vrai que c'est là un
+propos de brasserie que M. Rosny rapporte avec indifférence. Ce n'est
+pas lui, c'est un ami de M. Zola qui parle de la sorte. Tout s'explique.
+
+Le portrait de M. Alphonse Daudet (Guadet), est traité dans une autre
+manière; on y sent une profonde sympathie et des trois ce n'est ni le
+moins vrai ni le moins vivant. Il témoigne d'une grande connaissance du
+modèle. Je le citerai tout entier, en regrettant les lourdeurs et les
+bizarreries qui çà et là en gâtent le dessin si étudié et si volontaire:
+
+ Les deux yeux myopes, à regard sans perspective, aveugles à un
+ mètre de distance, s'humanisent à mesure qu'on approche,
+ deviennent de plus en plus de beaux yeux de voyant microscope.
+ La physionomie mobile, en ce moment rigide, Myron y lit les
+ caractéristiques de Guadet. Il sait comment chaque pli s'irradie
+ à un tam-tam ou une sympathie, comment les traits se
+ «projettent» en accompagnement des paroles. Il sait les éveils
+ de Guadet dans le froid d'une conversation moutonnière, son beau
+ départ, les électrisations communicatives où il oublie les
+ tortures, la lassitude, la mélancolie d'une existence
+ douloureuse. Retrempé dans une bizarre jeunesse qu'aucune
+ maladie ne tue, il escalade des échelles d'analyses et
+ d'observations, nullement enfermé comme les masses littéraires
+ en des formules potinières ou médisantes, empoignant un portrait
+ ou une souvenance, page d'antan, Tacite ou Montaigne, musique ou
+ caractère d'un objet, illuminant tout d'une facette personnelle,
+ d'un éclair d'enthousiasme.
+
+C'est bien là notre Alphonse Daudet et son âme toujours jeune, pleine de
+lumière et de chansons.
+
+Nous avons dit que M. Rosny s'est lui-même mis en scène sous le nom de
+Myron.
+
+ Disputeur âpre, posé d'aplomb en face des vieux maîtres, il
+ apparaissait présomptueux autant qu'emphatique ressasseur
+ d'arguments, à la fois tolérant et opiniâtre. Il répugnait à
+ Servaise par son style encombré, ses allures de prophète, par
+ tous les points où une nature exubérante peut heurter une nature
+ sobre et dénigreuse.
+
+M. Rosny se connaît assez bien et se rend un compte assez juste de
+l'impression qu'il produit. Il est vrai qu'il argumente beaucoup et
+qu'il montre dans ces disputes intellectuelles le doux entêtement d'un
+Vaudois ou d'un Camisard. Il a le front illuminé et paisible, et ce
+regard intérieur, ces lèvres fiévreuses que les artistes prêtent
+volontiers de nos jours aux martyrs de la pensée quand ils représentent
+un Jean Huss ou un Savonarole conduit au bûcher.
+
+Quoi qu'on en ait dit, M. Rosny n'a pas de vanité. Il n'est point fier.
+Il ignore la superbe et même, si je n'avais peur qu'on se récriât, je
+dirais qu'il n'a point d'orgueil. Il ne s'admire pas; mais il respecte
+infiniment la portion de sagesse divine que la nature a déposée en lui
+et, s'il est plein de lui-même, c'est par vertu stoïque. Cela est d'un
+très honnête homme, mais peu perfectible.
+
+Ce qu'il y a d'admirable en lui, c'est la hauteur du sentiment, la
+liberté de l'esprit, la largeur des vues, l'illumination soudaine, la
+pénétration des caractères, et cette forte volonté d'être juste, qui
+fait de l'injustice même une vertu. On trouve dans le _Termite_ beaucoup
+d'idées excellentes sur l'art et la littérature. Celle-ci par exemple:
+«Une pensée large conçoit la beauté en organisation et non en réforme.»
+Cette maxime est si belle si vraie, si féconde, qu'il me semble que j'en
+vois sortir, toute une esthétique, admirable de sagesse. Mais j'avoue
+que je ne puis me faire à son style encombré (le mot est de lui), où
+chaque phrase ressemble à une voiture de déménagement. Et ce style n'est
+pas seulement encombré, il est confus, parfois singulièrement trouble.
+Le malheur de M. Rosny est d'en vouloir trop dire. Il force la langue.
+Me permettrait-il de le comparer à certains astronomes qui, tourmentés
+d'une belle curiosité, veulent obtenir de leur télescope des
+grossissements que l'instrument ne peut pas donner? Le miroir dans
+lequel on amène ainsi la lune, Mars, Saturne, ne reflète plus que des
+formes incertaines et vagues, où l'oeil inquiet se perd.
+
+M. Zola (il nous l'apprend lui-même) lui dit un jour:
+
+«Vous faites de très beaux livres, mais vous abusez de la langue et, à
+mesure que j'avance en âge, j'ai de plus en plus la haine de ces
+choses-là; j'arrive à la clarté absolue, à la bonhomie du style. Oh! je
+sais bien que j'ai moi-même subi le poison romantique! Enfin, il faut
+revenir à la clarté française.»
+
+M. de Goncourt (il nous en avertit encore) lui parla dans le même sens:
+
+«J'ai lu vos livres, c'est très fort. Mais vous exagérez la description,
+et puis, ces termes... J'en arrive à me demander si le talent suprême ne
+serait pas d'écrire très simplement des choses très compliquées.»
+
+M. Rosny n'était pas homme à écouter ces timides conseils. Il ne se
+rendra jamais. Sur le bûcher même, il ne renierait pas les
+_entéléchies_, les _pachydermes_, les _luminosités_, les _causalités_,
+les _quadrangles_ et tous ces vocables étrangement lourds dont son style
+est obstrué. Je vous dis que c'est Jean Huss en personne et qu'il a
+cette espèce de fanatisme qui fait les martyrs. Il ne cédera sur aucun
+point. C'est dommage. Il comprend tant de choses! il sent si bien la
+nature et la vie, la physique et la métaphysique! Ah! s'il pouvait
+acquérir ce rien qui est tout: le goût!
+
+
+
+
+FRANÇOIS COPPÉE[43]
+
+
+[Note 43: _Toute une jeunesse_. 1 vol.]
+
+M. François Coppée est poète de naissance; le vers est sa langue
+maternelle. Il la parle avec une facilité charmante. Mais, ce qui n'est
+pas donné à tous les poètes, il écrit aussi, quand il veut, une prose
+aisée, riante et limpide. Je croirais volontiers que c'est dans le
+journalisme qu'il s'est fait la main à la prose. Il fut quelque temps
+notre confrère, et l'on n'a pas oublié son heureux passage à la _Patrie_
+où il remplaça M. Édouard Fournier comme critique dramatique. Le journal
+n'est pas une si mauvaise école de style qu'on veut bien dire. Je ne
+sache pas qu'un beau talent s'y soit jamais gâté et je vois, au
+contraire, que certains esprits y ont acquis une souplesse et une
+vivacité qui manquaient à leurs premiers ouvrages. On y apprend à se
+garder de l'obscur et du tendu, dans lesquels tombent souvent les
+écrivains les plus artistes, quand ils composent loin du public. Le
+journalisme, enfin, est pour l'esprit comme ces bains dans les eaux
+vives, dont on sort plus alerte et plus agile.
+
+Quoi qu'il en soit du chantre des _Humbles_ et de quelque façon qu'il
+ait développé son talent de prosateur, il faut, tout en reconnaissant
+que sa meilleure part est dans la poésie, lui faire une place dans le
+cercle aimable de nos conteurs, entre M. Catulle Mendès et M. André
+Theuriet, tous deux, comme lui, conteurs et poètes.
+
+On n'a pas oublié sa récente nouvelle d'_Henriette_, conduite avec une
+élégante simplicité et dans laquelle il avait su nous toucher en nous
+montrant le bouquet de violettes de la grisette sur la tombe du fils de
+famille.
+
+Il nous donne aujourd'hui un ouvrage plus étendu: _Toute une jeunesse_,
+sorte de roman d'analyse, dans lequel l'auteur s'est plu à n'exprimer
+que des sentiments très purs et très simples. Le titre ferait croire à
+une autobiographie et à une confession; et, quand l'oeuvre parut dans un
+journal illustré, les gravures n'étaient pas pour nous détourner de
+cette idée, car le dessinateur avait donné au héros du livre un air de
+ressemblance avec M. Coppée lui-même. En fait, l'auteur des _Intimités_
+n'a nullement raconté son histoire dans ce livre. Cette jeunesse n'est
+pas sa jeunesse. Il suffit d'ouvrir une biographie de M. François Coppée
+pour s'en persuader. Un écrivain très estimé, M. de Lescure, a raconté
+par le menu avec une abondance agréable de détails, la vie, si belle
+dans sa simplicité, de M. François Coppée. Cet ouvrage, enrichi de
+pièces inédites et de documents, ressemble moins aux minces biographies
+que nous consacrons en France à nos contemporains illustres qu'à ces
+amples et copieuses vies par lesquelles les Anglais font connaître leurs
+hommes célèbres. Qu'on lise ces pages sympathiques, et l'on se
+convaincra que les aventures, bien simples d'ailleurs, du jeune Amédée
+Violette, le héros de _Toute une jeunesse_, sont imaginaires et ne se
+rapportent pas à l'existence réelle de M. François Coppée. Amédée
+Violette, fils d'un modeste employé de ministère, perd sa mère quand il
+est encore un tout petit enfant. On sait que madame Coppée a vu les
+premières lueurs de la célébrité de son fils. Les amis du bon temps se
+rappellent, dans ce logis modeste et fleuri de la rue Rousselet, au
+lendemain du _Passant_, la joie dont s'illuminait le visage souffrant de
+cette femme de coeur. Ils revoient dans leur mémoire émue la mère du
+poète, d'un type fin comme lui, mince et pâle, courbée au coin du feu,
+retenue dans son grand fauteuil par la lente maladie de nerfs qui la
+faisait paraître de jour en jour plus petite, sans effacer ni le sourire
+de ses yeux, ni la grâce adorable de son visage dévasté. La langue à
+demi liée par le mal mystérieux, elle semblait murmurer: «Je puis
+mourir.» Elle mourut, laissant à sa place une autre elle-même... C'en
+est assez pour montrer du doigt que M. François Coppée n'a pas prêté ses
+propres souvenirs à son héros et que nous sommes dans la fiction pure,
+quand se déroulent les modestes et douloureuses amours d'Amédée
+Violette.
+
+Ce jeune homme pauvre aime, sans le lui dire, Maria, la fille d'un
+graveur, à demi artiste, à demi ouvrier, jolie et fine créature, qui,
+devenue orpheline, copie, pour vivre, des pastels au Louvre et se laisse
+séduire sans malice, par le beau Maurice, dont la fonction naturelle est
+d'être aimé de toutes les femmes. Sur l'ardente prière d'Amédée, le beau
+Maurice épousa Maria, après quoi il remplit sa fonction en la trompant
+avec des créatures. Il la tromperait encore s'il n'avait en 1870 endossé
+la capote des mobiles, mis dans son coeur «comme une fleur au canon de
+son fusil, la résolution de bien mourir» et fait son devoir à Champigny,
+où il tomba glorieusement sur le champ d'honneur. Il n'y a que les
+mauvais sujets pour avoir de la chance jusqu'au bout.
+
+Maurice meurt dans les bras d'Amédée en lui léguant Maria et le fils
+qu'elle lui a donné. Amédée épouse Maria; mais elle ne l'aime pas, elle
+aime encore Maurice, et le souvenir d'un mort emplit son coeur paisible.
+
+Amédée ne demande plus rien à l'amour; il n'attend plus rien de la vie.
+Un soir d'automne, accablé d'un monotone ennui, il laisse retomber dans
+ses mains ses tempes argentées et songe: le bonheur est un rêve, la
+jeunesse un éclair. L'art de vivre est d'oublier la vie. Les feuillent
+tombent! les feuilles tombent!
+
+Mais pour imaginaire qu'il est et mêlé à des aventures imaginaires,
+Amédée Violette «sent la vie» comme la sentait M. François Coppée, quand
+il était un enfant et quand il était un jeune homme. L'auteur ne le
+cache pas et son héros, de son propre aveu, lui ressemble comme l'enfant
+pensif de Blunderstone, le cher petit David Copperfield ressemble à
+Dickens. En sorte que, fictive, à ne voir que la lettre, _Toute une
+jeunesse_ est vraie selon l'esprit, et qu'il n'est point indiscret de
+reconnaître en ce jeune homme «brun, aux yeux bleus, au regard ardent et
+mélancolique», l'auteur heureux et vite attristé du _Reliquaire_ et du
+_Passant_. Et comment ne pas appliquer au poète lui-même ce qu'il dit
+d'Amédée qui, après avoir appris la littérature dans les romantiques, et
+quelque temps erré dans les chemins battus, trouve tout à coup un
+sentier inexploré, sa voie:
+
+ Depuis assez longtemps déjà, il avait jeté au feu ses premiers
+ vers, imitations maladroites des maîtres préférés, et son drame
+ milhuitcentrentesque, où les deux amants chantaient un duo de
+ passion sous le gibet. Il revenait à la vérité, à la simplicité,
+ par le chemin des écoliers, par le plus long. Le goût et le
+ besoin le prirent à la fois d'exprimer naïvement, sincèrement,
+ ce qu'il avait sous les yeux, de dégager ce qu'il pouvait y
+ avoir d'humble idéal chez les petites gens parmi lesquels il
+ avait vécu, dans les mélancoliques paysages des banlieues
+ parisiennes où s'était écoulée son enfance, en un mot, de
+ peindre d'après nature.
+
+M. François Coppée n'a pas si bien défiguré dans son livre ses débuts
+littéraires qu'on n'en trouve encore quelque image. Ses premières
+rencontres avec les parnassiens y sont notées et il n'est pas difficile
+de reconnaître en ce Paul Sillery qu'il nous représente comme un poète
+exquis et comme un confrère excellent, M. Catulle Mendès, l'homme de
+tout Paris, je le sais, le plus attaché aux lettres et le plus étranger
+à l'envie comme aux petites ambitions. Il ne faudrait pas pourtant juger
+les poètes chevelus de 1868 d'après les portraits satiriques un peu
+noirs et beaucoup trop vagues qu'on trouve dans _Toute une jeunesse_. M.
+Coppée, si l'on était tenté de le faire, serait le premier à nous dire:
+«Prenez garde, je n'ai pas tout rapporté dans ce récit où j'ai voulu
+seulement expliquer une âme. Ce n'est pas dans un roman tout
+psychologique, c'est dans le libre parler de toutes mes heures, c'est
+dans plus d'un article de journal, c'est dans les notices que j'ai
+données à l'_Anthologie_ de Lemerre, qu'on verra si j'ai toujours rendu
+témoignage à mes vieux compagnons d'armes, aux Léon Dierx, aux Louis de
+Ricard, aux José-Maria de Heredia, de leur franchise et de leur loyauté.
+Non, certes, ceux-là n'étaient pas des envieux. Je ne me séparerai
+jamais des poètes parmi lesquels j'ai grandi, et l'on ne dira pas que
+j'ai renié ni Stéphane Mallarmé, ni Paul Verlaine.»
+
+Voilà ce que répondrait M. François Coppée à quiconque lui ferait le
+tort de croire qu'il a oublié les heures charmantes du Parnasse et les
+entretiens subtils du Cénacle.
+
+M. François Coppée nous donne cette fois encore un livre «vrai», dans
+lequel se montre au vif son «sentiment» de la vie. Il sent les choses en
+poète et il les sent en parisien. Toute la première partie de son _David
+Copperfield_, à lui, exprime un goût si profond et si délicat de nos
+vieux faubourgs paisibles, qu'on y ressent, pour peu qu'on soit Parisien
+aussi, une sorte de tendresse mystique et qu'on y entend parler les
+pierres, les pauvres pierres. Je le suis, Parisien, et de toute mon âme
+et de toute ma chair, et, je vous le dis en vérité, je ne puis lire sans
+un trouble profond ces phrases si simples et si naturelles, dans
+lesquelles le poète évoque les paysages citadins de son enfance, de
+notre enfance; cette phrase, par exemple:
+
+ Il voyait se développer, à droite et à gauche, avec une courbe
+ gracieuse, la rue Notre-Dame-des-Champs, une des plus paisibles
+ du quartier du Luxembourg, une rue alors à peine bâtie à moitié,
+ où des branches d'arbres dépassaient les clôtures en planches
+ des jardins, et si tranquille, si silencieuse, que le passant
+ solitaire y entendait chanter les oiseaux en cage.
+
+Et c'est avec un charme indicible que je suis les promenades du père et
+de l'enfant, qui s'en allaient «par les claires soirées, du côté des
+solitudes»:
+
+ Ils suivaient ces admirables boulevards extérieurs d'autrefois,
+ où il y avait des ormes géants datant de Louis XIV, des fossés
+ pleins d'herbes et des palissades ruinées laissant voir par
+ leurs brèches des jardins de maraîchers où les cloches à melons
+ luisaient sous les rayons obliques du couchant... Ils s'en
+ allaient ainsi, loin, bien loin, dépassaient la barrière
+ d'Enfer... Dans ces déserts suburbains, plus de maisons, mais de
+ rares masures, toutes ou presque toutes à un étage. Quelquefois
+ un cabaret peint d'un rouge lie de vin, sinistre, ou bien, sous
+ les acacias, à la fourche de deux rues labourées d'ornières, une
+ guinguette à tonnelles avec son enseigne, un tout petit moulin
+ au bout d'une perche, tournant au vent frais du soir. C'était
+ presque de la campagne. L'herbe, moins poudreuse, envahissait,
+ les deux contre-allées et croissait même sur la route, entre les
+ pavés déchaussés. Sur la crête des murs bas, un coquelicot
+ flambait çà et là. Peu ou point de rencontres, sinon de très
+ pauvres gens: une bonne femme, en bonnet de paysanne, traînant
+ un marmot qui pleurait, un ouvrier chargé d'outils, un invalide
+ attardé, et parfois, au milieu de la chaussée, dans une brume de
+ poussière, un troupeau de moutons éreintés, bêlant
+ désespérément, mordus aux cuisses par les chiens et se hâtant
+ vers l'abattoir. Le père et le fils marchaient droit devant eux
+ jusqu'au moment où il faisait tout à fait sombre sous les grands
+ arbres. Ils revenaient alors, le visage fouetté par l'air plus
+ vif, tandis que dans le lointain de l'avenue, à de grands
+ intervalles, les anciens réverbères à potence, les tragiques
+ lanternes de la Terreur, allumaient leurs fauves étoiles sur le
+ ciel vert du crépuscule.
+
+Mon cher Coppée, chacun de ces mots dont je comprends si bien le sens,
+ou, pour mieux dire, les sens mystérieux, me donne un frisson, et me
+voilà emporté par cet enchantement dans les abîmes délicieux des
+premiers souvenirs. J'y veux rester. Et quel plus sincère éloge puis-je
+faire de votre livre que de dire les rêves qu'il m'a donnés?
+
+Nous étions en ce temps-là, mon cher Coppée, deux petits garçons très
+intelligents et très bons. Laissez-moi mêler fraternellement mes
+souvenirs aux vôtres. J'ai été nourri sur les quais, où les vieux livres
+se mêlent au paysage. La Seine qui coulait devant moi me charmait par
+cette grâce naturelle aux eaux, principe des choses et sources de la
+vie. J'admirais ingénument le miracle charmant du fleuve, qui le jour
+porte les bateaux en reflétant le ciel, et la nuit se couvre de
+pierreries et de fleurs lumineuses.
+
+Et je voulais que cette belle eau fût toujours la même parce que je
+l'aimais. Ma mère me disait que les fleuves vont à l'Océan et que l'eau
+de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idée comme
+excessivement triste. En cela, je manquais peut-être d'esprit
+scientifique, mais j'embrassais une chère illusion, car, au milieu des
+maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'écoulement universel
+des choses.
+
+Ainsi, grâce à votre livre, mon cher Coppée, je me revois tout petit
+enfant, regardant, du quai Voltaire, passer les bateaux qui vont sur
+l'eau et respirant la vie avec délices; et c'est pourquoi je dis que
+c'est un excellent livre.
+
+
+
+
+LES IDÉES DE GUSTAVE FLAUBERT[44]
+
+
+À propos de l'opéra de _Salammbô_, on a beaucoup parlé de Flaubert.
+Flaubert intéresse les curieux, et il y a à cela une raison suffisante:
+c'est que Flaubert est très intéressant. C'était un homme violent et
+bon, absurde et plein de génie, et qui renfermait en lui tous les
+contrastes possibles. Dans une existence sans catastrophes ni
+péripéties, il sut rester constamment dramatique; il joua en mélodrame
+la comédie de la vie et fut, dans son particulier, tragikôtatos, comme
+dit Aristote. Tragikôtatos, il le serait aujourd'hui plus que jamais,
+s'il voyait sa _Salammbô_ mise en opéra. À ce spectacle horrible quel
+éclair sortirait de ses yeux! quelle écume de sa bouche! quel cri de sa
+poitrine! Ce serait pour lui le calice amer, le sceptre de roseau et la
+couronne d'épines, ce serait les mains clouées et le flanc ouvert...
+
+[Note 44: Cet article a été fait à propos d'une _Étude_ très remarquée
+de M. Henry Laujol dans la _Revue bleue_.]
+
+Encore est-ce peu dire, et il estimerait que ces termes sont faibles
+pour exprimer ses souffrances. Qu'il n'ait pas apparu lamentable et
+terrible, la nuit, à MM. Reyer et du Locle, c'est presque un argument
+contre l'immortalité de l'âme.
+
+Du moins, est-il vrai que les morts ne reviennent guère, depuis qu'on a
+bouché la caverne de Dungal qui communiquait avec l'autre monde. Sans
+quoi, il serait venu, notre Flaubert, il serait venu maudire MM. du
+Locle et Reyer.
+
+C'était, de son vivant, un excellent homme, mais qui se faisait de la
+vie une idée étrange. Je trouve fort à propos, dans la _Revue bleue_,
+une étude du caractère de ce pauvre grand écrivain, sous la signature de
+Henry Laujol. Ce nom n'est pas inconnu en littérature. C'est celui d'un
+conteur et d'un critique à qui l'on doit des articles remarqués sur nos
+romanciers et sur nos poètes, et aussi quelques nouvelles éparses dans
+des revues et qu'il faudrait bien réunir en un volume. On m'assure que
+ce nom de Henry Laujol est un faux nom sous lequel se cache un très
+aimable fonctionnaire de la République qui, dans l'emploi qu'il tient
+auprès d'un ministre, a su rendre plus d'un service aux lettres. Je n'en
+veux rien affirmer, m'en rapportant sur ce point à M. Georges d'Heilly,
+qui s'est donné, comme on sait, la tâche délicate de dévoiler les
+pseudonymes de la littérature contemporaine. Ce qui pourtant me ferait
+croire qu'on dit vrai, c'est que, dans toutes les pages signées du nom
+de Henry Laujol, il se mêle au culte de l'art un souci des réalités de
+la vie, qui trahit l'homme d'expérience. Il possède un sens des
+nécessités moyennes de l'existence qui manque le plus souvent aux hommes
+de pures lettres. On le voyait déjà, dans un conte du meilleur style, où
+il obligeait don Juan lui-même à confesser que le bonheur est seulement
+dans le mariage et dans le train régulier de la vie. Il est vrai que don
+Juan faisait cet aveu dans sa vieillesse attristée, et il est vrai aussi
+que don Juan parlait ainsi parce que, le plus souvent, ce que nous
+appelons le bonheur, c'est ce que nous ne connaissons pas.
+
+La philosophie de M. Henry Laujol se montre mieux encore aujourd'hui
+dans cette remarquable étude où il s'efforce de confondre l'orgueil
+solitaire du poète, et d'instruire les princes de l'esprit à ne mépriser
+personne. Aux oeuvres d'art il oppose les oeuvres domestiques et il
+conclut avec chaleur:
+
+ Réussir sa destinée, c'est aussi un chef-d'oeuvre. Lutter,
+ espérer et vouloir, aimer, se marier, avoir des enfants et les
+ appeler Totor au besoin, en quoi cela, au regard de l'éternel,
+ est-il plus bête que mettre du noir sur du blanc, froisser du
+ papier et se battre des nuits entières contre un adjectif? Sans
+ compter qu'on souffre mille morts à ce jeu stérile et qu'on y
+ escompte sa part d'enfer.
+
+ «Va donc, et mange ton pain en joie avec la femme que tu as
+ choisie,» ce n'est pas un bourgeois qui a dit cela, c'est
+ l'Écclésiaste, un homme de lettres, presque un romantique.
+
+Voilà qui est bien dit. Et vraiment Flaubert avait mauvaise grâce à
+railler ceux qui appellent leur fils _Totor_, lui qui appelait madame
+X... _sa sultane_, ce qui est tout aussi ridicule. Flaubert avait tort
+de croire «très candidement, qu'en dehors de l'art il n'y a ici-bas
+qu'ignominie», et, passât-il huit jours à éviter une assonance, comme il
+s'en vantait, il n'avait pas le droit de mépriser les obscurs travaux du
+commun des hommes. Mais égaler ces travaux aux siens, estimer du même
+prix ce que chacun fait pour soi et ce qu'un seul fait pour tous, mettre
+en balance, ainsi que semble le faire M. Laujol, la nourriture d'un
+enfant et l'enfantement d'un poème, cela revient à proclamer le néant de
+la beauté, du génie, de la pensée, le néant de tout, et c'est tendre la
+main à l'apôtre russe qui professe qu'il vaut mieux faire des souliers
+que des livres. Quant à l'Écclésiaste que vous citez imprudemment,
+prenez garde que c'était un grand sceptique et que le conseil qu'il vous
+donne n'est pas si moral qu'il en a l'air. Il faut se défier des
+Orientaux en matière d'affections domestiques.
+
+Mais j'ai tort de quereller M. Henry Laujol, qui n'était plus de
+sang-froid quand il écrivait les lignes éloquentes que j'ai citées:
+Flaubert l'avait exaspéré, et je n'en suis pas surpris. Les idées de
+Flaubert sont pour rendre fou tout homme de bon sens. Elles sont
+absurdes et si contradictoires que quiconque tenterait d'en concilier
+seulement trois serait vu bientôt pressant ses tempes des deux mains
+pour empêcher sa tête d'éclater. La pensée de Flaubert était une
+éruption et un cataclysme. Cet homme énorme avait la logique d'un
+tremblement de terre. Il s'en doutait un peu, et, n'étant pas tout
+simple, il se faisait volontiers plus volcan encore qu'il n'était
+réellement et il aidait les convulsions naturelles par quelque
+pyrotechnie, en sorte que son extravagance innée devait quelque chose à
+l'art, comme ces sites sauvages dans lesquels les aubergistes ajoutent
+des points de vue.
+
+La grandeur étonne toujours. Celle des divagations que Flaubert
+entassait dans ses lettres et dans la conversation est prodigieuse. Les
+Goncourt ont recueilli quelques-uns de ses propos, qui causeront une
+éternelle surprise. D'abord il faut savoir ce qu'était Flaubert. À le
+voir: un géant du Nord, des joues enfantines avec une moustache énorme,
+un grand corps de pirate et des yeux bleus à jamais naïfs. Mais pour ce
+qui est de l'esprit, c'était vraiment un bizarre assemblage. Ou a dit il
+y a longtemps que l'homme est divers. Flaubert était divers; mais, de
+plus, il était disloqué et les parties qui le composaient tendaient sans
+cesse à se désunir. Dans mon enfance, on montrait au théâtre Séraphin
+une parfaite image, un symbole de l'âme de Flaubert. C'était une espèce
+de petit hussard qui venait danser en fumant sa pipe. Ses bras se
+détachaient de son corps et dansaient pour leur compte sans qu'il cessât
+lui-même de danser. Puis ses jambes s'en allaient chacune de son côté
+sans qu'il parût s'en apercevoir, le corps et le tronc se séparaient à
+leur tour, et la tête elle-même disparaissait dans le bonnet d'astrakan
+dont s'échappaient des grenouilles. Cette figure exprime parfaitement la
+désharmonie héroïque qui régnait sur toutes les facultés intellectuelles
+et morales de Flaubert, et quand il m'a été donné de le voir et de
+l'entendre dans son petit salon de la rue Murillo, gesticulant et
+hurlant en habit de corsaire, je ne pus me défendre de songer au hussard
+du théâtre Séraphin. C'était mal, je le confesse. C'était manquer de
+respect à un maître. Du moins l'admiration large et pleine que
+m'inspirait son oeuvre n'en était pas diminuée. Elle a encore grandi
+depuis et l'inaltérable beauté qui s'étend sur toutes les pages de
+_Madame Bovary_ m'enchante chaque jour davantage. Mais l'homme qui avait
+écrit ce livre si sûrement et d'une main infaillible, cet homme était un
+abîme d'incertitudes et d'erreurs.
+
+Il y a là de quoi humilier notre petite sagesse: cet homme, qui avait le
+secret des paroles infinies, n'était pas intelligent. À l'entendre
+débiter d'une voix terrible des aphorismes ineptes et des théories
+obscures que chacune des lignes qu'il avait écrites se levait pour
+démentir, on se disait avec stupeur: Voilà, voilà le bouc émissaire des
+folies romantiques, la bête d'élection en qui vont tous les péchés du
+peuple des génies.
+
+Il était cela. Il était encore le géant au bon dos, le grand saint
+Christophe qui, s'appuyant péniblement sur un chêne déraciné, passa la
+littérature de la rive romantique à la rive naturaliste, sans se douter
+de ce qu'il portait, d'où il venait et où il allait.
+
+Un de ses grands-pères avait épousé une femme du Canada, et Gustave
+Flaubert se flattait d'avoir dans les veines du sang de Peau-Rouge. Il
+est de fait qu'il descendait des _Natchez_, mais c'était par
+Chateaubriand. Romantique, il le fut dans l'âme. Au collège, il couchait
+un poignard sous son oreiller. Jeune homme, il arrêtait son tilbury
+devant la maison de campagne de Casimir Delavigne et montait sur la
+banquette pour crier à la grille «des injures de bas voyou». Dans une
+lettre à un ami de la première heure, il saluait en Néron «l'homme
+culminant du monde ancien». Amant paisible d'un bas-bleu, il chaussa
+assez gauchement les bottes d'Antony. «J'ai été tout près de la tuer,
+raconte-t-il vingt ans après. Au moment où je marchais sur elle, j'ai eu
+comme une hallucination. J'ai entendu craquer sous moi les bancs de la
+cour d'assises.»
+
+C'est assurément au romantisme qu'il doit ses plus magnifiques
+absurdités. Mais il y ajouta de son propre fonds.
+
+Les Goncourt ont noté dans leur _Journal_ ces dissertations confuses,
+ces thèses tout à fait en opposition avec la nature de son talent, qu'il
+répandait d'une voix de tonnerre; «ces opinions de parade», ces théories
+obscures et compliquées sur un _beau pur_, un beau de toute éternité
+dans la définition duquel il s'enfonçait comme un buffle dans un lac
+couvert de hautes herbes. Tout cela est assurément d'une grande
+innocence. M. Henry Laujol a fort bien vu, dans l'étude que je signalais
+tout à l'heure, que la plus pitoyable erreur de Flaubert est d'avoir cru
+que l'art et la vie sont incompatibles et qu'il faut pour écrire
+renoncer à tous les devoirs comme à toutes les joies de la vie.
+
+«Un penseur, disait-il (et qu'est-ce que l'artiste, si ce n'est un
+triple penseur?) ne doit avoir ni religion, ni patrie, ni même aucune
+conviction sociale... Faire partie de n'importe quoi, entrer dans un
+corps quelconque, dans n'importe quelle confrérie ou boutique, même
+prendre un titre quel qu'il soit, c'est se déshonorer, c'est s'avilir...
+Tu peindras le vin, l'amour, les femmes, la gloire, à condition, mon
+bonhomme, que tu ne sois ni ivrogne, ni amant, ni mari, ni tourlourou.
+Mêlé à la vie, on la voit mal, on en souffre ou on en jouit trop.
+L'artiste, selon moi, est une monstruosité, quelque chose hors nature.»
+
+Là est la faute. Il ne comprit pas que la poésie doit naître de la vie,
+naturellement, comme l'arbre, la fleur et le fruit sortent de la terre,
+et de la pleine terre, au regard du ciel. Nous ne souffrons jamais que
+de nos fautes. Il souffrit de la sienne cruellement. «Son malheur vint,
+dit justement notre critique, de ce qu'il s'obstina à voir dans la
+littérature, non la meilleure servante de l'homme, mais on ne sait quel
+cruel Moloch, avide d'holocaustes.»
+
+ Enfant gâté, puis vieil enfant (ajoute M. Laujol) enfant
+ toujours! Flaubert devait conserver comme un viatique ses
+ théories de collège sur l'excellence absolue de l'homme de
+ lettres, sur l'antagonisme de l'écrivain et du reste de
+ l'humanité, sur le monde regardé comme un mauvais lieu, que
+ sais-je encore? Toutes ces bourdes superbes lui étaient apparues
+ d'abord comme des dogmes, et il leur garda sa piété première.
+ Une conception enfantine du devoir s'attarda dans cette
+ intelligence où, malgré d'éblouissants éclairs, il y eut
+ toujours une sorte de nuit.
+
+Il avait aussi la fureur de l'art impersonnel. Il disait: «L'artiste
+doit s'arranger de façon à faire croire à la postérité qu'il n'a pas
+vécu.» Cette manie lui inspira des théories fâcheuses. Mais il n'y eut
+pas grand mal en fait. On a beau s'en défendre, on ne donne des
+nouvelles que de soi et chacune de nos oeuvres ne dit que nous, parce
+qu'elle ne sait que nous. Flaubert crie en vain qu'il est absent de son
+oeuvre. Il s'y est jeté tout en armes, comme Decius dans le gouffre.
+
+Quand on y prend garde, on s'aperçoit que les idées de Flaubert ne lui
+appartenaient pas en propre. Il les avait prises de toutes mains, se
+réservant seulement de les obscurcir et de les confondre
+prodigieusement. Théophile Gautier, Baudelaire, Louis Bouilhet pensaient
+à peu près comme lui. Le _Journal_ des Goncourt est bien instructif à
+cet égard. On voit que l'abîme nous sépare des vieux maîtres, nous qui
+avons appris à lire dans les livres de Darwin, de Spencer et de Taine.
+Mais voici qu'un abîme aussi large se creuse entre nous et la génération
+nouvelle. Ceux qui viennent après nous se moquent de nos méthodes et de
+nos analyses. Ils ne nous entendent pas et, si nous n'y prenons garde de
+notre côté, nous ne saurons plus même ce qu'ils veulent dire. Les idées,
+en ce siècle, passent avec une effrayante rapidité. Le naturalisme que
+nous avons vu naître expire déjà, et il semble que le symbolisme soit
+près de le rejoindre au sein de l'éternelle Maïa.
+
+Dans cet écoulement mélancolique des états d'âmes et des modes de
+penser, les oeuvres du vieux Flaubert restent debout, respectées. C'est
+assez pour que nous pardonnions au bon auteur les incohérences et les
+contradictions que révèlent abondamment ses lettres et ses entretiens
+familiers. Et parmi ces contradictions, il en est une qu'il faut admirer
+et bénir. Flaubert qui ne croyait à rien au monde et qui se demandait
+plus amèrement que l'Ecclésiaste: «Quel fruit revient-il à l'homme de
+tout l'ouvrage?» Flaubert fut le plus laborieux des ouvriers de lettres.
+Il travaillait quatorze heures par jour. Perdant beaucoup de temps à
+s'informer et à se documenter (ce qu'il faisait très mal, car il
+manquait de critique et de méthode), consacrant de longs après-midi à
+exhaler ce que M. Henry Laujol appelle si bien «sa mélancolie
+rugissante», suant, soufflant, haletant, se donnant des peines infinies
+et courbant tout le jour sur une table sa vaste machine faite pour le
+grand air des bois, de la mer, des montagnes, et que l'apoplexie menaça
+longtemps avant de la foudroyer, il joignit, pour l'accomplissement de
+son oeuvre, à l'entêtement d'un scribe frénétique et au zèle
+désintéressé des grands moines savants l'ardeur instinctive de l'abeille
+et de l'artiste.
+
+Pourquoi, ne croyant à rien, n'espérant rien, ne désirant rien, se
+livrait-il à un si rude labeur? Cette antinomie, du moins, il la
+concilia quand il fit, en pleine gloire, cet aveu douloureux: «Après
+tout, le travail, c'est encore le meilleur moyen d'escamoter la vie.»
+
+Il était malheureux. Si c'était à tort et s'il était victime de ses
+idées fausses, il n'en éprouvait pas moins des tortures réelles.
+N'imitons pas l'abbé Bournisien, qui niait les souffrances d'Emma, parce
+qu'Emma ne souffrait ni de la faim ni du froid. Tel ne sent pas les
+dents de fer qui mordent sa chair, tel autre est offensé par un oreiller
+de duvet. Flaubert, comme la princesse de la Renaissance, «porta plus
+que son faix de l'ennui commun à toute créature bien née».
+
+Il trouva quelque soulagement à hurler des maximes pitoyables. Ne lui en
+faisons pas un grief trop lourd. C'est vrai qu'il avait des idées
+littéraires parfaitement insoutenables. Il était de ces braves
+capitaines qui ne savent pas raisonner de la guerre, mais qui gagnent
+les batailles.
+
+
+
+
+PAUL VERLAINE
+
+
+Comme en 1780, il y a cette année un poète à l'hôpital. Mais aujourd'hui
+(et cela manquait à l'Hôtel-Dieu du temps de Gilbert) le lit a des
+rideaux blancs et l'hôte est un vrai poète. Il se nomme Paul Verlaine.
+Ce n'est point un jeune homme pâle et mélancolique, c'est un vieux
+vagabond, fatigué d'avoir erré trente ans sur tous les chemins.
+
+À le voir, on dirait un sorcier de village. Le crâne nu, cuivré, bossué
+comme un antique chaudron, l'oeil petit, oblique et luisant, la face
+camuse, la narine enflée, il ressemble, avec sa barbe courte, rare et
+dure, à un Socrate sans philosophie et sans la possession de soi-même.
+
+Il surprend, il choque le regard. Il a l'air à la fois farouche et
+câlin, sauvage et familier. Un Socrate instinctif, ou mieux, un faune,
+un satyre, un être à demi brute, à demi dieu, qui effraye comme une
+force naturelle qui n'est soumise à aucune loi connue. Oh! oui, c'est un
+vagabond, un vieux vagabond des routes et des faubourgs.
+
+Il fut des nôtres, jadis. Il a été nourri dans une obscurité douce, par
+une veuve pauvre et de grande distinction, au fond des paisibles
+Batignolles. Comme nous tous, il fit ses études dans quelque lycée et,
+comme nous tous, il devint bachelier après avoir assez étudié les
+classiques pour les bien méconnaître. Et, comme l'instruction mène à
+tout, il entra ensuite dans un bureau, dans je ne sais quel bureau de la
+Ville. En ce temps-là, le baron Haussmann accueillait largement, sans le
+savoir, dans les services de la préfecture, les poètes chevelus et les
+petits journalistes. On y lisait les _Châtiments_ à haute voix et on y
+célébrait la peinture de Manet. Paul Verlaine recopiait ses _Poèmes
+saturniens_ sur le papier de l'administration. Ce que j'en dis n'est pas
+pour le lui reprocher. Dans celle première jeunesse, il vivait à la
+façon de François Coppée, d'Albert Mérat, de Léon Valade, de tant
+d'autres poètes, prisonniers d'un bureau, qui allaient à la campagne le
+dimanche. Cette modeste et monotone existence, favorable au rêve et au
+travail patient du vers, était celle de la plupart des parnassiens. Seul
+ou presque seul dans le cénacle, M. José-Maria de Heredia, bien que
+frustré d'une grande part des trésors de ses aïeux, les
+_conquistadores_, faisait figure de jeune gentleman et fumait
+d'excellents cigares. Ses cravates avaient autant d'éclat que ses
+sonnets. Mais c'est des sonnets seulement que nous étions jaloux. Tous,
+nous méprisions sincèrement les biens de la fortune. Nous n'aimions que
+la gloire, encore la voulions-nous discrète et presque cachée. Paul
+Verlaine était, avec Catulle Mendès, Léon Dierx et François Coppée, un
+parnassien de la première heure. Nous avions, je ne sais trop pourquoi,
+la prétention d'être impassibles. Le grand philosophe de l'école, M.
+Xavier de Ricard, soutenait avec ardeur que l'art doit être de glace, et
+nous ne nous apercevions même point que ce doctrinaire de
+l'impassibilité n'écrivait pas un vers qui ne fût l'expression violente
+de ses passions politiques, sociales ou religieuses. Son large front
+d'apôtre, ses yeux enflammés, sa maigreur ascétique, son éloquence
+généreuse ne nous détrompaient pas. C'était le bon temps, le temps où
+nous n'avions pas le sens commun! Depuis, M. de Ricard, irrité de la
+froideur des Français du Nord, s'est retiré près de Montpellier, et, de
+son ermitage du Mas-du-Diable, il répand sur le Languedoc l'ardeur
+révolutionnaire qui le dévore. Paul Verlaine prétendait autant que
+personne à l'impassibilité. Il se comptait sincèrement parmi ceux qui
+«cisèlent les mots comme des coupes», et il comptait réduire les
+bourgeois au silence par cette interrogation triomphante:
+
+ Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo?
+
+Sans doute, elle est en marbre. Mais, pauvre enfant malade, secoué par
+des frissons douloureux, tu n'en es pas moins condamné à chanter comme
+la feuille en tremblant, et tu ne connaîtras jamais de la vie et du
+monde que les troubles de ta chair et de ton sang.
+
+Laisse là le marbre symbolique, ami, malheureux ami; ta destinée est
+écrite. Tu ne sortiras pas du monde obscur des sensations, et, te
+déchirant toi-même dans l'ombre, nous entendrons ta voix étrange gémir
+et crier d'en bas, et tu nous étonneras tour à tour par ton cynisme
+ingénu et par ton repentir véritable. _I nunc anima anceps..._
+
+Non certes, les _Poèmes saturniens_ publiés en 1867, le jour même où
+François Coppée donnait son _Reliquaire_, n'annonçaient point le poète
+le plus singulier, le plus monstrueux et le plus mystique, le plus
+compliqué et le plus simple, le plus troublé, le plus fou, mais à coup
+sûr le plus inspiré et le plus vrai des poètes contemporains. Pourtant,
+à travers les morceaux de facture, et malgré le faire de l'école, on y
+devinait une espèce de génie étrange, malheureux et tourmenté. Les
+connaisseurs y avaient pris garde et M. Émile Zola se demandait, dit-on,
+lequel irait le plus loin de Paul Verlaine ou de François Coppée.
+
+Les _Fêtes galantes_ parurent l'année qui suivit. Ce n'était qu'un mince
+cahier. Mais déjà Paul Verlaine s'y montrait dans son ingénuité
+troublante, avec je ne sais quoi de gauche et de grêle d'un charme
+inconcevable. Qu'est-ce donc que ces fêtes galantes? Elles se donnent
+dans la Cythère de Watteau. Mais, si l'on va encore au bois par couples,
+le soir, les lauriers sont coupés, comme dit la chanson, et les herbes
+magiques qui ont poussé à la place exhalent une langueur mortelle.
+
+Verlaine, qui est de ces musiciens qui jouent faux par raffinement, a
+mis bien des discordances dans ces airs de menuet, et son violon grince
+parfois effroyablement, mais soudain tel coup d'archet vous déchire le
+coeur. Le méchant ménétrier vous a pris l'âme. Il vous la prend en
+jouant, par exemple, le _Clair de lune_ que voici:
+
+ Votre âme est un paysage choisi
+ Que vont charmant masques et bergamasques
+ Jouant du luth et dansant et quasi
+ Tristes sous leurs déguisements fantasques.
+
+ Tout en chantant sur le mode mineur,
+ L'amour vainqueur et la vie opportune,
+ Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur,
+ Et leur chanson se mêle au clair de lune,
+
+ Au clair calme de lune triste et beau,
+ Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
+ Et sangloter d'extase les jets d'eau,
+ Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.
+
+L'accent était nouveau, singulier, profond.
+
+On l'entendit encore, notre poète, mais à peine cette fois, quand, à la
+veille de la guerre, trop près des jours terribles, il disait la _Bonne
+chanson_, des vers ingénus, très simples, obscurs, infiniment doux. Il
+était fiancé alors, et le plus tendre, le plus chaste des fiancés. Les
+satyres et les faunes doivent chanter ainsi lorsqu'ils sont très jeunes,
+qu'ils ont bu du lait et que la forêt s'éveille dans l'aube et dans la
+rosée.
+
+Tout à coup Paul Verlaine disparut. Il fut du poète des _Fêtes galantes_
+comme du compagnon du Vau-de-Vire dont parle la complainte. On n'ouït
+plus de ses nouvelles. Il se fit sur lui un silence de quinze ans; après
+quoi on apprit que Verlaine pénitent publiait un volume de poésies
+religieuses dans une librairie catholique. Que s'était-il passé pendant
+ces quinze années? je ne sais. Et que sait-on? L'histoire véritable de
+François Villon est mal connue. Et Verlaine ressemble beaucoup à Villon;
+ce sont deux mauvais garçons à qui il fut donné de dire les plus douces
+choses du monde. Pour ces quinze années, il faut s'en tenir à la légende
+qui dit que notre poète fut un grand pécheur et, pour parler comme le
+bien regretté Jules Tellier, un «de ceux que le rêve a conduits à la
+folie sensuelle». C'est la légende qui parle. Elle dit encore que le
+mauvais garçon fut puni de ses fautes et qu'il les expia cruellement. Et
+l'on a voulu donner quelque apparence à la légende en citant ces stances
+pénitentes d'une adorable ingénuité:
+
+ Le ciel est par-dessus le toit
+ Si bleu, si calme!
+ Un arbre, par-dessus le toit
+ Berce sa palme.
+
+ La cloche, dans le ciel qu'on voit
+ Doucement tinte
+ Un oiseau sur l'arbre qu'on voit,
+ Chante sa plainte.
+
+ Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
+ Simple et tranquille,
+ Cette paisible rumeur-là
+ Vient de la ville.
+
+ Qu'as-tu fait ô toi que voilà,
+ Pleurant sans cesse,
+ Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
+ De ta jeunesse?
+
+Sans doute ce n'est qu'une légende, mais elle prévaudra. Il le faut. Les
+vers de ce poète détestable et charmant perdraient de leur prix et de
+leur sens s'ils ne venaient pas de cet air épais, «muet de toute
+lumière», où le Florentin vit les pécheurs charnels qui soumirent la
+raison à la convoitise,
+
+ _Que la ragion sommettono al talento._
+
+Et puis, il faut que la faute soit réelle pour que le repentir soit
+vrai. Dans son repentir Paul Verlaine revint au Dieu de son baptême et
+de sa première communion avec une candeur entière. Il est tout sens. Il
+n'a jamais réfléchi, jamais argumenté.
+
+Nulle pensée humaine, rien d'intelligent n'a troublé son idée de Dieu.
+Nous avons vu que c'était un faune. Ceux qui ont lu les vies des saints
+savent avec quelle facilité les faunes, qui sont très simples, se
+laissaient convertir au christianisme par les apôtres des gentils. Paul
+Verlaine a écrit les vers les plus chrétiens que nous ayons en France.
+Je ne suis pas le premier à le découvrir. M. Jules Lemaître disait que
+telle strophe de _Sagesse_ rappelait par l'accent un verset de
+l'_Imitation_. Le XVIIe siècle, sans doute, a laissé de belles poésies
+spirituelles. Corneille, Brébeuf, Godeau se sont inspirés de
+l'_Imitation_ et des Psaumes.
+
+Mais ils écrivaient dans le goût Louis XIII, qui était un goût trop fier
+et même quelque peu capitan et matamore. Comme Polyeucte au temps du
+Cardinal, leurs poètes pénitents avaient un chapeau à plumes, des gants
+à manchettes et une longue cape que la rapière relevait en queue de coq.
+Verlaine fut humble naturellement; la poésie mystique jaillit à flots de
+son coeur et il retrouva les accents d'un saint François et d'une sainte
+Thérèse:
+
+ Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.
+ ................................................
+ Car comme j'étais faible et bien méchant encore,
+ Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,
+ Elle baissa mes yeux et me joignit les mains,
+ Et m'enseigna les mots par lesquels on adore.
+
+Ou bien encore, ces vers sans rime et pareils à ces pieux soupirs dont
+les mystiques vantent la douceur:
+
+ Ô mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour,
+ Et la blessure est encore vibrante,
+ Ô mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.
+
+ Voici mon front qui n'a pu que rougir,
+ Pour l'escabeau de vos pieds adorables,
+ Voici mon front qui n'a pu que rougir.
+
+ Voici mes mains qui n'ont pas travaillé,
+ Pour les charbons ardents et l'encens rare,
+ Voici mes mains qui n'ont point travaillé,
+
+ Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain,
+ Pour palpiter aux ronces du calvaire,
+ Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain.
+
+ Voici mes pieds, frivoles voyageurs,
+ Pour accourir au cri de votre grâce,
+ Voici mes pieds, frivoles voyageurs.
+
+ Voici mes yeux, luminaires d'erreur,
+ Pour être éteints aux pleurs de la prière,
+ Voici mes yeux, luminaires d'erreur.
+
+Sincère, bien sincère, cette conversion! Mais de peu de durée. Comme le
+chien de l'Écriture, il retourna bientôt à son vomissement. Et sa
+rechute lui inspira encore des vers d'une exquise ingénuité. Alors, que
+fit-il? Aussi sincère dans le péché que dans la faute, il en accepta les
+alternatives avec une cynique innocence. Il se résigna à goûter tour à
+tour les blandices du crime et les affres du désespoir. Bien plus, il
+les goûta pour ainsi dire ensemble; il tint les affaires de son âme en
+partie double. De là ce recueil singulier de vers intitulé
+_Parallèlement_. Cela est pervers sans doute, mais d'une perversité si
+naïve, qu'elle semble presque pardonnable.
+
+Et puis il ne faut pas juger ce poète, comme on juge un homme
+raisonnable. Il a des droits que nous n'avons pas parce qu'il est à la
+fois beaucoup plus et beaucoup moins que nous. Il est inconscient, et
+c'est un poète comme il ne s'en rencontre pas un par siècle. M. Jules
+Lemaître l'a bien jugé quand il a dit: «C'est un barbare, un sauvage, un
+enfant... Seulement cet enfant a une musique dans l'âme et, à certains
+jours, il entend des voix que nul avant lui n'avait entendues...»
+
+Il est fou, dites-vous? je le crois bien. Et si je doutais qu'il le fût,
+je déchirerais les pages que je viens d'écrire. Certes, il est fou. Mais
+prenez garde que ce pauvre insensé a créé un art nouveau et qu'il y a
+quelque chance qu'on dise un jour de lui ce qu'on dit aujourd'hui de
+François Villon auquel il faut bien le comparer:--«C'était le meilleur
+poète de son temps!»
+
+Dans un récit nouvellement traduit par M. E. Jaubert, le comte Tolstoï
+nous dit l'histoire d'un pauvre musicien ivrogne et vagabond qui exprime
+avec son violon tout ce qu'on peut imaginer du ciel. Après avoir erré
+toute une nuit d'hiver, le divin misérable tombe mourant dans la neige.
+Alors une voix lui dit: «Tu es le meilleur et le plus heureux». Si
+j'étais Russe, du moins si j'étais un saint et un prophète russe, je
+sens qu'après avoir lu _Sagesse_ je dirais au pauvre poète aujourd'hui
+couché dans un lit d'hôpital: «Tu as failli, mais tu as confessé ta
+faute. Tu fus un malheureux, mais tu n'as jamais menti. Pauvre
+Samaritain, à travers ton habit d'enfant et tes hoquets de malade, il
+t'a été donné de prononcer des paroles célestes. Nous sommes des
+Pharisiens. Tu es le meilleur et le plus heureux.»
+
+
+
+
+DIALOGUES DES VIVANTS
+
+
+LA BÊTE HUMAINE
+
+
+PERSONNAGES
+
+ LE MAÎTRE DE LA MAISON.
+ UN MAGISTRAT.
+ UN ROMANCIER NATURALISTE.
+ UN PHILOSOPHE.
+ UN ACADÉMICIEN.
+ UN PROFESSEUR.
+ UN ROMANCIER IDÉALISTE.
+ UN CRITIQUE.
+ UN INGÉNIEUR.
+ UN HOMME DU MONDE.
+
+
+_Au fumoir_.
+
+LE MAÎTRE DE LA MAISON.
+
+Anisette ou fine champagne?
+
+UN MAGISTRAT.
+
+Fine champagne. Avez-vous lu la _Bête humaine_?
+
+LE MAÎTRE DE LA MAISON.
+
+La _Bête humaine_, le roman que nous avons failli attendre? Vous vous
+rappelez: M. Émile Zola avait encore cinquante pages à écrire, quand le
+sort le désigna pour faire partie du jury. Il en éprouva une vive
+contrariété et il remplit les journaux de ses plaintes.
+
+LE MAGISTRAT.
+
+Et même il exprima cette idée, que la fonction de juré devrait être
+facultative. En quoi il montra qu'il ignorait les principes du droit.
+
+UN ROMANCIER NATURALISTE.
+
+Et, ce qui est plus grave, il trahit par là sa profonde incuriosité, son
+mépris du document humain, dont il avait jadis recommandé l'usage. Il
+n'a plus le moindre souci de faire vrai, de couper la vie en tranches,
+en bonnes tranches, comme il disait. Il nous renie, le traître, et nous
+le renions. Entre lui et nous, plus rien de commun. Ne pas vouloir être
+juré!... Mais le banc du jury, il n'y a pas de meilleure place pour
+observer les bas-fonds de la société, le vrai fond de la nature humaine.
+Être juré, quelle chance pour un naturaliste! Naturaliste, lui, Zola,
+jamais!...
+
+LE MAÎTRE DE LA MAISON.
+
+Jamais, c'est beaucoup dire... Anisette, curaçao ou fine champagne?...
+Car, enfin, il est le chef de l'école naturaliste.
+
+UN PHILOSOPHE.
+
+Heu! cela ne veut rien dire. Il est rare qu'un maître appartienne autant
+que ses disciples à l'école qu'il a fondée... Anisette.
+
+LE ROMANCIER NATURALISTE.
+
+Pardon! ne brouillons pas les dates. C'est Flaubert et les Goncourt qui
+ont créé le naturalisme.
+
+UN ACADÉMICIEN.
+
+Messieurs, il me semble que vous êtes bien ingrats envers Champfleury.
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Champfleury était un précurseur et les précurseurs disparaissent
+fatalement devant ceux qu'ils annoncent. Sans quoi ils seraient non plus
+les précurseurs, mais les messies. D'ailleurs, Champfleury écrivait
+abominablement.
+
+L'ACADÉMICIEN.
+
+Oh! je n'ai rien lu de lui.
+
+LE MAÎTRE DE LA MAISON.
+
+Moi, je n'ai pas lu encore entièrement la _Bête humaine_. Tenez, la
+voilà sur cette table... là... ce petit volume jaune. Il me semble que
+c'est... Comment dirai-je?
+
+UN PROFESSEUR.
+
+C'est crevant!
+
+LE MAÎTRE DE LA MAISON.
+
+En effet, je trouve aussi...
+
+UN IDÉALISTE.
+
+Moi, je ne connais pas de livre plus intéressant. C'est sublime!
+
+LE MAÎTRE DE LA MAISON.
+
+Oui, à certains points de vue. Mais il y a des brutalités voulues, des
+obscénités qui choquent...
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Voyons, messieurs, soyons francs et, s'il est possible, soyons sincères
+avec nous-mêmes. Est-ce que réellement les brutalités de M. Zola vous
+choquent autant que vous dites? J'en doute. Car enfin, dès que nous
+avons dîné, nous laissons les femmes seules et nous nous réfugions ici,
+dans le fumoir, pour tenir des propos infiniment plus grossiers que tout
+ce que M. Zola peut imprimer.
+
+LE MAÎTRE DE LA MAISON.
+
+Ce n'est pas la même chose.
+
+L'ACADÉMICIEN.
+
+Ici, nous laissons reposer notre esprit.
+
+UN CRITIQUE.
+
+Il y a deux sujets distincts dans la _Bête humaine_: une cause célèbre
+et une monographie des voies ferrées.
+
+UN INGÉNIEUR.
+
+Moi je préfère la cause célèbre. Ce que Zola a dit de la magistrature
+est profondément vrai.
+
+LE MAGISTRAT.
+
+Je l'aime mieux quand il parle des chemins de fer.
+
+LE CRITIQUE.
+
+Mais quelle bizarre idée de souder ainsi ces deux romans. L'un est un
+innocent ouvrage qui semble fait pour apprendre à la jeunesse le
+fonctionnement des chemins de fer. On dirait que le bon Jules Verne l'a
+inspiré à M. Émile Zola. Chaque scène trahit un vulgarisateur
+méthodique. Le train arrêté dans les neiges, la rencontre du fardier sur
+le passage à niveau, produisant un déraillement, et la lutte du
+chauffeur et du mécanicien sur le petit pont de tôle de la machine
+pendant que le train marche à toute vitesse, voilà des épisodes
+instructifs. Je ne crains pas de le dire: c'est du Verne et du meilleur.
+
+Et quels soins pédagogiques, quelles ruses maternelles pour apprendre
+aux jeunes gens à distinguer la machine d'express à deux grandes roues
+couplées de la petite machine-tender aux trois roues basses, pour les
+initier à la manoeuvre des plaques tournantes, des aiguilles et des
+signaux, pour leur montrer le débranchement d'un train et leur faire
+remarquer la locomotive qui demande la voie en sifflant! Aucun ami de la
+jeunesse, non pas même M. Guillemin, n'a énuméré avec une patience plus
+méritoire les diverses parties de la machine, cylindres, manettes,
+soupape, bielle, régulateur, purgeurs; les deux longerons, les tiroirs
+avec leurs excentriques, les godets graisseurs des cylindres, la tringle
+de la sablière et la tringle du sifflet, le volant de l'injecteur et le
+volant du changement de marche.
+
+L'IDÉALISTE.
+
+Cela est en effet un peu bien analytique et M. Émile Zola se plaît dans
+les dénombrements. En quoi il ressemble à Homère. Mais quand il parle
+«de cette logique, de cette exactitude qui fait la beauté des êtres de
+métal», croyez-vous qu'il rappelle encore Verne et Guillemin? Quand il
+fait de la machine montée par Jacques Lantier, de la Lison, un être
+vivant, quand il la montre si belle dans sa jeunesse ardente et souple,
+puis atteinte, sous un ouragan de neige, d'une maladie sourde et
+profonde et devenue comme phtisique, puis enfin mourant de mort
+violente, éventrée et rendant l'âme, n'est-il qu'un vulgarisateur puéril
+des conquêtes de la science? Non, non, cet homme est un poète. Son
+génie, grand et simple, crée des symboles. Il fait naître des mythes
+nouveaux. Les Grecs avaient créé la dryade. Il a créé la Lison: ces deux
+créations se valent et sont toutes deux immortelles. Il est le grand
+lyrique de ce temps.
+
+UN HOMME DU MONDE.
+
+Hum! et la Mouquette, dans _Germinal_, est-ce lyrique, cela?
+
+L'IDÉALISTE.
+
+Certes. Du dos de la Mouquette il a fait un symbole. Il est poète, vous
+dis-je.
+
+LE NATURALISTE.
+
+Vous êtes dur pour lui, mais il le mérite.
+
+LE CRITIQUE, _qui n'a rien entendu et gui feuillette depuis quelque
+temps le petit volume jaune_.
+
+Messieurs, écoutez cette page. (_Il lit_.)
+
+ Le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le mécanicien
+ demandât la voie. Il y eut deux coups de sifflet, et, là-bas,
+ près du poste de l'aiguilleur, le feu rouge s'effaça, fut
+ remplacé par un feu blanc. Debout à la porte du fourgon, le
+ conducteur-chef attendait l'ordre du départ, qu'il transmit. Le
+ mécanicien siffla encore, longuement, ouvrit son régulateur,
+ démarrant la machine. On partait. D'abord, le mouvement fut
+ insensible, puis le train roula. Il fila sous le pont de
+ l'Europe, s'enfonça vers le tunnel des Batignolles.
+
+Est-il didactisme plus simple et cette page ne vous semble-t-elle pas
+tirée d'un de ces bons volumes de la _Bibliothèque des merveilles_,
+fondée par le regretté Charton? Soyons juste, on ne peut pousser plus
+loin la platitude et l'innocence. Comme nous le disions tout à l'heure,
+M. Zola nous a donné là un roman pour les écoles. Et par une aberration
+prodigieuse, par une sorte de folie, il a mêlé ces scènes enfantines à
+une histoire de luxure et de crime. On y voit un vieillard infâme,
+souillant des petites filles, un empoisonneur impuni, une jeune femme
+scélérate, horriblement douce, et un monstre qui, associant dans son
+cerveau malade l'idée du meurtre à celle de la volupté, ne peut
+s'empêcher d'égorger les femmes qu'il aime. Et ce qu'il y a de plus
+épouvantable, c'est le calme de ces êtres qui portent paisiblement leurs
+crimes, comme un pommier ses fruits. Je ne dis pas que cela soit faux.
+Je crois, au contraire, que certains hommes sont criminels avec naturel
+et simplicité, ingénument, dans une sorte de candeur; mais la
+juxtaposition de ces deux romans est quelque chose de bizarre.
+
+L'HOMME DU MONDE.
+
+L'homme qui tue les femmes, cela existe. J'ai connu un jeune Anglais
+chauve et très correct, qui regrettait qu'il n'y eût pas à Paris des
+maisons où...
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Certainement cela existe... tout existe. Mais le mécanicien sadique de
+M. Zola s'analyse beaucoup trop. Il se sent emporté, dit M. Zola, «par
+l'hérédité de violence, par le besoin de meurtre qui, dans les forêts
+premières, jetait la bête sur la bête». Il se demande si ses désirs
+monstrueux ne viennent pas «du mal que les femmes ont fait à sa race, de
+la rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond
+des cavernes». Il semble qu'il ait étudié l'anthropologie et
+l'archéologie préhistorique, lu Darwin, Maudsley, Lombroso, Henri Joly,
+et suivi les derniers congrès des criminalistes. On voit trop que M.
+Zola a pensé pour lui.
+
+LE MAÎTRE DE LA MAISON.
+
+Vous savez que, pour décrire les sensations d'un mécanicien, M. Zola est
+allé, sur une machine, de Paris à Mantes. On a même fait son portrait
+pendant le trajet.
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+En effet, il a monté sur une machine et il a été étonné et il a
+communiqué son étonnement au chauffeur et au mécanicien de son livre.
+
+LE NATURALISTE.
+
+Je ne défends pas Zola qui, comme dit Rosny, est terrible de truquage.
+Mais enfin, pour étudier l'existence d'un chauffeur, il ne pouvait pas
+louer une villa sur le lac de Côme.
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Il ne suffit pas de voir ce que voient les autres pour voir comme eux.
+Zola a vu ce que voit un mécanicien; il n'a pas vu comme voit un
+mécanicien.
+
+LE NATURALISTE.
+
+Alors vous niez l'observation?
+
+L'ACADÉMICIEN.
+
+Ces cigares sont excellents... On dit que M. Émile Zola a mis dans son
+roman la première Gabrielle, cette femme Fenayrou, dont les manières
+étaient si douces, et qui livra son amant avec facilité et qui lui tint
+les jambes pendant qu'on l'étouffait.
+
+LE MAÎTRE DE LA MAISON.
+
+Dalila!
+
+L'HOMME DU MONDE.
+
+C'est dans le sexe. On se sert de la femelle de la perdrix pour prendre
+le mâle. Cela s'appelle chasser à la chanterelle.
+
+LE CRITIQUE.
+
+La Gabrielle de M. Zola se nomme Séverine. C'est une figure bien
+dessinée et elle compte parmi les plus singulières créations du maître,
+cette criminelle délicate, si paisible et si douce, aux yeux de
+pervenche, qui exhale la sympathie!
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Il y a aussi dans _la Bête humaine_ une figure épisodique d'un fin
+dessin; celle de M. Camy-Lamotte, secrétaire général du ministre de la
+justice en 1870, magistrat politique, infiniment las, qui croit que
+l'effort d'être juste est une fatigue inutile, qui n'a plus d'autre
+vertu qu'une élégante correction et qui n'estime plus que la grâce et la
+finesse.
+
+LE MAGISTRAT.
+
+M. Zola ne connaît pas la magistrature. S'il m'avait demandé des
+renseignements...
+
+LE PHILOSOPHE.
+
+Eh bien!...
+
+LE MAGISTRAT.
+
+Naturellement, je les lui aurais refusés. Mais je connais mieux que lui
+les vices de notre organisation judiciaire. J'affirme qu'il n'y a pas un
+seul juge d'instruction comme son Denizet.
+
+L'IDÉALISTE.
+
+Pourtant il est admirable et grand comme le monde, cet exemplaire de la
+bêtise des gens d'esprit, ce juge qui voit la logique partout, qui
+n'admet pas une faute de raisonnement chez les prévenus et qui inspire
+aux accusés stupéfaits cette pensée accablante: «À quoi bon dire la
+vérité, puisque c'est le mensonge qui est la logique?»
+
+LE MAÎTRE DE LA MAISON.
+
+Ce roman de Zola me semble noir.
+
+LE CRITIQUE.
+
+Il est vrai qu'on y commet beaucoup de crimes. Sur dix personnages
+principaux, six périssent de mort violente et deux vont au bagne. Ce
+n'est pas la proportion réelle.
+
+LE MAGISTRAT.
+
+Non, ce n'est pas la proportion.
+
+LE CRITIQUE.
+
+M. Alexandre Dumas reprochait un jour à un confrère de ne mettre sur la
+scène que des coquins. Et il ajoutait avec une gaieté farouche: «Vous
+avez tort. Il se trouve dans toutes les sociétés une certaine proportion
+d'honnêtes gens. Ainsi nous sommes deux ici, et il y a au moins un
+honnête homme.» Je dirai à mon tour: Nous sommes dix dans ce fumoir. Il
+doit y avoir de cinq à six honnêtes gens parmi nous. C'est la proportion
+moyenne. Puisque enfin, les honnêtes gens l'emportent dans la vie, c'est
+qu'ils sont les plus nombreux. Mais ils l'emportent de peu... et pas
+toujours. Ils forment, en somme, une très petite majorité. M. Zola a
+méconnu la proportion vraie. Ce n'est pas qu'il ne se rencontre aucun
+personnage sympathique dans son nouveau roman. Il y en a deux. Un
+carrier nommé Cabuche, un repris de justice, qui a tué un homme. Mais
+vous n'entendez rien au réalisme de M. Zola si vous croyez que ce
+carrier est un simple carrier; c'est un demi-dieu rustique, un Hercule
+des bois et des cavernes, un géant qui parfois a la main lourde, mais
+dont la coeur est pur comme le coeur d'un enfant et l'âme pleine d'un
+amour idéal. Il y a aussi la belle Flore, qui est sympathique. Elle a
+fait dérailler un train et causé la mort horrible de neuf personnes;
+mais c'était dans un beau transport de jalousie. Flore est une
+garde-barrière de la compagnie, c'est aussi une Nymphe oréade, une
+amazone, que sais-je, un symbole auguste de la nature, vierge et des
+forces souterraines de la terre.
+
+LE ROMANCIER IDÉALISTE.
+
+Je vous disais bien que M. Zola était un grand idéaliste.
+
+LE MAÎTRE DE LA MAISON.
+
+Messieurs, si vous avez fini de fumer... Ces dames se plaignent de votre
+absence.
+
+(_Ils se lèvent_.)
+
+L'ACADÉMICIEN, _debout, à l'oreille du professeur_.
+
+Je vous avoue que je n'ai jamais lu une page de Zola. À l'Académie, nous
+sommes plusieurs dans le même cas. Nous sommes surchargés de travail:
+les commissions, le Dictionnaire... Nous n'avons pas le temps de lire.
+
+LE PROFESSEUR.
+
+Mais comment vous faites-vous une idée du mérite des candidats?
+
+L'ACADÉMICIEN.
+
+Oh! mon Dieu! tout finit par se savoir, nous parvenons presque toujours
+à nous faire une conviction approximative. Ainsi on m'avait dit que M.
+Zola avait de mauvaises façons. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il est venu
+me voir: il s'est présenté très convenablement.
+
+
+
+
+NOUVEAUX DIALOGUES DES MORTS
+
+
+UNE GAGEURE
+
+
+PERSONNAGES
+
+ MÉNIPPE, philosophe cynique. Mademoiselle AÏSSÉ. SAINT-ÉVREMOND.
+ BARBEY D'AUREVILLY. ASPASIE. UN PETIT COUSIN DE M. NISARD.
+
+_Un bosquet dans les Champs-Élysées_.
+
+MÉNIPPE.
+
+Ainsi que M. Ernest Renan l'a révélé aux humains, sur le théâtre de
+Bacchus, le génie Camillus nous apporte tous les jours les nouveautés de
+la terre. Ce matin, il nous a remis un roman de Victor Cherbuliez,
+intitulé _une Gageure_.
+
+SAINT-ÉVREMOND.
+
+Je ne manquerai pas de le lire à la duchesse de Mazarin. Ce M.
+Cherbuliez est un homme d'infiniment d'esprit et qui a beaucoup exercé
+la faculté de comprendre. Philosophie, arts libéraux, sciences
+naturelles, arts mécaniques, industries, police des cités et
+gouvernement des peuples, il n'est rien qui ne soit de son domaine.
+
+ASPASIE.
+
+Il est vrai qu'à propos d'un cheval de Phidias il a montré qu'il
+s'entendait mieux en hippiatrique et en maréchalerie grecques que
+Xénophon lui-même, qui pourtant était un bon officier de cavalerie, et
+de qui la femme a reçu de moi des leçons d'économie domestique.
+
+SAINT-ÉVREMOND.
+
+Votre Xénophon, madame, était un bien honnête homme, mais entre nous, il
+pensait médiocrement. Il ne connaissait pas les moeurs diverses des
+hommes. M. Cherbuliez les connaît. Il a beaucoup d'intelligence.
+
+MADEMOISELLE AÏSSÉ.
+
+Mais c'est aux dépens du coeur.
+
+SAINT-ÉVREMOND.
+
+Il est vrai que nous ne développons une faculté qu'aux dépens d'une
+autre. Un poète, que j'aime parce que je l'ai lu étant jeune, a dit:
+
+ C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt,
+ De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font.
+
+MADEMOISELLE AÏSSÉ.
+
+Il n'est rien au monde qui vaille d'être préféré au sentiment. Le coeur
+donne de l'esprit et l'esprit ne donne point de coeur.
+
+ASPASIE.
+
+Ah! chère petite, que vous êtes innocente! Je n'ai eu de pouvoir sur les
+hommes que parce que j'étais musicienne, et géomètre.
+
+MÉNIPPE.
+
+Et parce que tu étais belle, ô Milésienne, et que tu regardais les
+hommes avec ces yeux de chienne dont parlent les poètes comiques
+d'Athènes.
+
+ASPASIE.
+
+Tais-toi, Ménippe. J'étais belle, en sorte que mon corps était nombreux
+et rythmé comme mon âme. Tout est nombre et il n'y a rien dans l'univers
+hors la géométrie.
+
+SAINT-ÉVREMOND.
+
+Certes, il est beau d'embrasser l'univers avec un esprit mathématique.
+Mais l'esprit de finesse est aussi nécessaire. Et c'est la sorte
+d'esprit la plus rare. Cet écrivain français dont nous parlions tout à
+l'heure a l'esprit de finesse.
+
+MÉNIPPE.
+
+Cherbuliez! Il est vrai qu'il est subtil. Il mesure les clins d'oeil et
+pèse les soupirs, et il n'y a que lui pour broder des toiles d'araignée.
+
+BARBEY D'AUREVILLY, à Ménippe.
+
+Monsieur, de votre vivant, vous étiez habillé d'un vieux sac de meunier
+et vous dormiez dans une grande jarre ébréchée, parmi les grenouilles de
+l'Ismenus. Je ne vous en fais pas mon compliment, monsieur. Mais cela
+est plus décent que de chauffer son crâne d'un bonnet grec dans un salon
+bourgeois. Apprenez que ce qui manque à M. Cherbuliez, c'est de savoir
+porter la toilette. Je l'ai rencontré un jour sur le pont aux quatre
+statues. Il était vêtu, comme un professeur, d'une redingote
+indistincte. D'ailleurs, il est Suisse comme Jean-Jacques. Comment
+voulez-vous qu'il sache écrire?
+
+SAINT-ÉVREMOND.
+
+Je crois au contraire que l'honnête homme s'attache à ne point se
+distinguer par l'habit du reste de la compagnie. Mais cela importe peu.
+Quant à être Suisse, c'est une disgrâce qu'on fait oublier par l'esprit
+et par les talents.
+
+BARBEY D'AUREVILLY.
+
+C'est un crime, monsieur.
+
+UN PETIT COUSIN DE M. NISARD.
+
+Mais Jean-Jacques avait quelque mérite...
+
+BARBEY D'AUREVILLY.
+
+Monsieur, le seul que je lui reconnaisse est de s'être quelquefois
+habillé en Arménien. Je désespère que M. Cherbuliez en fasse jamais
+autant. Il porte des lunettes. Je n'aime pas cela. Il faut être quelque
+peu gâté de spinozisme pour porter des lunettes.
+
+LE PETIT COUSIN DE M. NISARD.
+
+Ne serait-ce pas plutôt qu'il est myope? Je le croirais volontiers, rien
+qu'à le lire. Ménippe disait vrai en disant qu'il est subtil. Les idées
+qu'il tire de la tête de ses personnages ont bon air et la meilleure
+mine du monde. Elles sont attifées comme des marquises: robes à queue,
+corsage ouvert, de la poudre, un doigt de rouge, une mouche assassine,
+rien ne leur manque; elles sont charmantes, et hautes comme le doigt:
+c'est la cour de Lilliput. Parfois elles ont des jupes courtes et
+dansent avec une volupté savante: c'est un ballet à Lilliput.
+Quelquefois encore, coiffées d'un feutre à plumes, comme des
+mousquetaires, elles roulent des yeux terribles, accrochent la lune avec
+la pointe de leurs moustaches et relèvent leur manteau en queue de coq
+avec leur rapière: c'est l'armée de Lilliput.
+
+SAINT-ÉVREMOND.
+
+C'est cela même qui est agréable et tout à fait plaisant. Nous avons
+tous le cerveau plein de Pygmées de diverses figures et de différents
+caractères, qui rient et qui pleurent, qui s'en vont en guerre ou qui
+volent aux amours. Et il faut infiniment d'esprit pour reconnaître au
+passage ces Pygmées de notre âme, les décrire, comprendre leur risible
+importance et démêler leur succession bizarre. Cela est tout l'homme.
+Notre machine est faite d'une infinité de petites pièces. Et un grand
+esprit n'est après tout qu'une fourmilière bien administrée.
+
+ASPASIE.
+
+Et le roman nouveau s'appelle _une Gageure_. De quelle gageure y est-il
+question?
+
+LE PETIT COUSIN.
+
+Madame, je l'ai lu dans la revue où il a paru d'abord et je puis
+satisfaire votre curiosité. La duchesse d'Armanches a parié avec le
+comte de Louvaigue que la comtesse de Louvaigue ne serait jamais la
+femme de son mari.
+
+MÉNIPPE.
+
+Elle a parié. Et elle a triché.
+
+LE PETIT COUSIN.
+
+En effet. Elle a triché.
+
+ASPASIE.
+
+Vous savez donc celle histoire, Ménippe?
+
+MÉNIPPE.
+
+Non pas! je ne lis jamais. Mais j'ai assez vécu pour savoir qu'une femme
+ne peut pas jouer sans tricher. Déjà, de votre temps, Aspasie, on
+faisait dans votre patrie des contes avec les ruses des femmes et cela
+s'appelait les «Milésiennes». La duchesse d'Armanches a triché. A-t-elle
+gagné du moins?
+
+LE PETIT COUSIN.
+
+Elle a perdu.
+
+MÉNIPPE.
+
+Elle est donc inexcusable.
+
+SAINT-ÉVREMOND.
+
+Je suis curieux de connaître toute cette affaire. Pourquoi madame de
+Louvaigue n'était-elle pas la femme de son mari?
+
+LE PETIT COUSIN.
+
+Parce qu'elle ne le voulait pas.
+
+SAINT-ÉVREMOND.
+
+Et pourquoi ne le voulait-elle pas? Était-elle prude et dévote avant
+l'âge?
+
+J'ai lu, dans ce séjour des justes, il y a dix ans, l'histoire de la
+baronne Fuster. Elle refusait la porte de sa chambre à son mari, qui
+était un vieux guerrier las de courir le monde et désireux de connaître
+enfin les douceurs du foyer. La baronne, qui n'était plus très jeune,
+avait gardé une beauté à laquelle son mari était, devenu subitement
+sensible. Mais elle était gouvernée par un père Phalippou à qui elle
+donnait beaucoup d'argent pour des oeuvres pies et qui, en retour, la
+conduisait dans la voie de la perfection. Elle y avançait beaucoup et
+l'idée seule que son mari pût la ramener dans les petits chemins du
+siècle, lui faisait horreur. Le père Phalippou l'encourageait à sa
+résistance et lui conférait, pour prix de sa chasteté reconquise, le
+titre de chanoinesse ainsi qu'un grand nombre de bénéfices d'ordre
+mystique et spirituel. Mais le mari, qui était bon chrétien et plus
+riche que sa femme, ayant remis au père Phalippou beaucoup plus d'argent
+que la baronne n'en donnait, le saint homme s'avisa qu'après tout le
+mariage est un sacrement, qu'il y a chez une femme un orgueil coupable à
+refuser de s'humilier dans le devoir et qu'il faut vaincre les
+délicatesses de la chair. Il ordonna à la baronne d'ouvrir à l'époux la
+porte de sa chambre.
+
+En vain elle gémit et allégua qu'elle était chanoinesse. Le père
+Phalippou fut inébranlable.
+
+--Madame, vous devez gravir votre calvaire!...
+
+Cette histoire était contée par M. Ferdinand Fabre qui connaît beaucoup
+les moines, dont l'espèce a peu varié depuis le règne de Louis le Grand.
+Y a-t-il, dites-moi, un père Phalippou dans les scrupules de madame de
+Louvaigue?
+
+LE PETIT COUSIN.
+
+Point! et cette dame n'obéit, dans son refus, qu'à sa propre volonté et
+à ses sentiments intimes.
+
+SAINT-ÉVREMOND.
+
+M. de Louvaigue n'était-il point aimable?
+
+LE PETIT COUSIN.
+
+Il était fort aimable et très galant homme.
+
+MÉNIPPE.
+
+Ne devinez-vous point que, si cette femme tire le verrou au nez de son
+mari, c'est pour le faire enrager?
+
+ASPASIE.
+
+Je suis Grecque et par conséquent peu au fait des choses du coeur, qui
+chez nous tenaient peu de place. Mais je croirais que c'est plutôt
+qu'elle ne l'aimait point et qu'elle en aimait un autre.
+
+MADEMOISELLE AÏSSÉ.
+
+Ne serait-ce point qu'elle ne se croyait pas assez aimée?
+
+LE PETIT COUSIN.
+
+Madame, vous l'avez deviné.
+
+MÉNIPPE.
+
+Et l'on s'intéresse à cette sotte histoire! C'est une grande preuve de
+la misère humaine.
+
+SAINT-ÉVREMOND.
+
+Considérez, Ménippe, que les hommes n'ont, dans la vie, que deux
+affaires: la faim et l'amour. C'est peu de chose. Mais le regret nous en
+poursuit jusque dans les Champs Élysées.
+
+MADEMOISELLE AÏSSÉ.
+
+M. Cherbuliez est ce qu'on appelle aujourd'hui un diplomate; il traite
+les affaires du coeur comme les ambassadeurs traitent les affaires des
+empires; il prend le plus long et s'amuse aux difficultés. C'est ce qui
+me déplaît.
+
+Les choses du coeur sont en réalité les plus simples. Je ne serai
+toujours qu'une sauvage et je ne comprendrai jamais les héroïnes de M.
+Cherbuliez. Elles se cherchent et ne se trouvent jamais. Et puis, il ne
+sent pas les vraies amours, mais je lui pardonne la sécheresse de son
+coeur parce qu'il a dit un jour: «Les femmes n'ont pas besoin d'être
+belles tous les jours de leur vie; il suffit qu'elles aient de ces
+moments qu'on n'oublie pas et dont on attend le retour.»
+
+BARBEY D'AUREVILLY.
+
+M. Cherbuliez est Genevois, et c'est l'horloger des passions: il remonte
+les coeurs et règle les sentiments, et remet le grand ressort, quand il
+est cassé.
+
+LE PETIT COUSIN.
+
+Voilà qui est finement dit! Mais convenons qu'on n'a jamais montré les
+marionnettes comme fait cet académicien. Il tire les ficelles avec une
+dextérité merveilleuse. Et, si parfois il les laisse apercevoir c'est
+coquetterie pure. Et que ses poupées sont jolies, agiles et bien
+nippées!
+
+SAINT-ÉVREMOND.
+
+Montrer les marionnettes, n'est-ce pas jouer la comédie humaine? Que
+sont les humains, que des poupées agitées par des fils invisibles? Et
+que sommes-nous, nous qui errons sous ces myrtes, sinon des ombres de
+poupées?
+
+MADEMOISELLE AÏSSÉ.
+
+Si nous avons souffert, nous ne sommes point des poupées. M. Cherbuliez
+ne sait point que l'on souffre et c'est pourquoi ce grand savant est un
+ignorant.
+
+SAINT-ÉVREMOND.
+
+Ne voyez-vous pas, madame, qu'il est un galant homme et que, s'il ne se
+lamente ni ne rugit, c'est parce qu'il est de bonne compagnie? Nous
+avons fait du monde un salon. Pour y parvenir il nous a fallu le
+rapetisser un peu. Nous en avons exclu les animaux sauvages et les
+personnes trop vraies. Mais, croyez-moi, la terre, ainsi arrangée, est
+plus habitable. Pour ma part, je sais un gré infini à madame de
+Rambouillet d'y avoir apporté la politesse. Quand j'étais vivant et
+jeune, j'ai reproché inconsidérément à Racine de n'avoir pas mis des
+éléphants dans son _Alexandre_. Je m'en repens; je ne veux plus voir
+d'éléphants, je ne veux plus voir des monstres, si ce ne sont pas de
+beaux monstres.
+
+LE PETIT COUSIN.
+
+Prenez garde aussi que M. Cherbuliez est un grand railleur qui sait,
+comme votre bon M. Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner à la nature.
+C'est un philosophe qui nous cache sous des fleurs, parfois bizarres
+comme les orchidées, le néant douloureux de l'homme et de la vie. Il y a
+dans _une Gageure_ un pavillon chinois où les belles amoureuses et les
+beaux amoureux viennent tour à tour se chercher, se quereller, s'aimer,
+souffrir, craindre, espérer. Ils y dansent comme des papillons autour de
+la flamme; et au-dessus d'eux, sur un socle de marbre règne une statue
+du Bouddha en cuivre doré. Assis, les jambes croisées, une main sur les
+genoux, l'autre levée comme pour bénir, le divin maître songe dans son
+impassible bienveillance. «Ses yeux allongés, ses joues délicatement
+modelées expriment, dit le conteur, une ineffable mansuétude, et sa
+petite bouche de femme pleine de compassion, qui esquisse un sourire,
+semble souhaiter la paix à toutes les créatures.» Il me semble que ce
+Bouddha est l'image assez ressemblante, bien qu'un peu sublime, de M.
+Cherbuliez.
+
+À moins qu'il ne faille chercher la philosophie de cet homme d'esprit
+dans les versets si doux d'un petit livre qu'il lit beaucoup et qu'il
+cite volontiers, et qui est l'oeuvre du Bouddha des chrétiens,
+_l'Imitation de Jésus-Christ_.
+
+MÉNIPPE.
+
+Tout cela me confirme dans l'idée que j'ai bien fait de vivre dans une
+vieille amphore, en compagnie des grenouilles de la fontaine de Dircé.
+
+
+
+
+UNE JOURNÉE À VERSAILLES[45]
+
+
+[Note 45: À propos de _La Reine Marie-Antoinette_, par Pierre de Nolhac;
+illustrations d'après les originaux contemporains, 1 vol. in-4°, Boussod
+et Valadon, éditeurs. (Consultez aussi: le _Canzoniere de Pétrarque_, la
+_Bibliothèque de Salvio Orsini_, le _Dernier Amour de Ronsard_, _Lettres
+de Joachim du Bellay_, _Érasme en Italie_, _Lettres de la reine de
+Navarre_, _Petites Notes sur l'art italien_, _Paysages d'Auvergne_,
+etc., par Pierre de Nolhac.)]
+
+Je voudrais vous faire connaître l'auteur de cette _Marie-Antoinette_,
+publiée si somptueusement chez Goupil, avec le joli portrait de Jeaninet
+en frontispice. M. Pierre de Nolhac est un savant, un très jeune savant.
+Le public se figure difficilement la science alliée à la jeunesse. Il
+estime que ce n'est pas trop d'avoir étudié tout un âge d'homme pour en
+savoir un peu long, que les profondes lectures sont l'affaire des
+vieillards et qu'une abondante barbe blanche est aussi nécessaire à la
+conformation d'un vrai docteur qu'une robe et un bonnet carré. Il en
+jugerait exactement si la science consistait dans l'amas des faits et
+s'il s'agissait seulement de se bourrer la cervelle. Mais il n'en est
+rien, et ce qui constitue le savant, c'est, avec une espèce de génie
+naturel, sans lequel rien n'est possible, la méthode, la seule méthode,
+toute la méthode, qui procède aux recherches par des opérations
+rigoureuses. Son art est bien moins de connaître que de s'informer.
+
+Il est ignorant comme tout le monde, mais il possède les moyens
+d'apprendre une partie de ce qu'il ignore. Et c'est ce qui le distingue
+de nous, qui ne savons pas contrôler nos faibles connaissances, qui
+subissons toutes les illusions et qui flottons de mensonge en mensonge.
+Si l'on y réfléchit bien, on se persuade que la science, exigeant un
+esprit rigoureux, inflexible, impitoyable, convient mieux aux jeunes
+gens qu'aux vieillards, d'autant plus que l'expérience des hommes n'y
+est pas nécessaire; et, pour peu que l'on songe, enfin, à ce qu'elle
+demande d'ardeur, de passion, de sacrifice et de dévouement, on ne
+doutera pas qu'elle ne soit mieux servie par des fidèles de vingt-cinq
+ans que par les académiciens chargés d'ans et d'honneurs, qui voudraient
+bien endormir à leur côté la Polymnie de leur jeunesse. Aussi y a-t-il
+intérêt à parler de nos jeunes savants. J'en sais plusieurs qui sont
+faits pour inspirer une douce confiance dans les destinées
+intellectuelles de la France.
+
+Chaque jour suffit à sa tâche. Je m'efforcerai de vous faire connaître
+aujourd'hui M. Pierre de Nolhac, qui, après avoir pris rang au côté de
+M. Louis Havet, dans la jeune école de philologie et d'histoire, se
+signale au grand public en mettant au jour un livre procédant de la
+science par la méthode et de l'art par l'exécution. Je veux dire _la
+Reine Marie-Antoinette_. Le mieux, pour connaître M. Pierre de Nolhac,
+est de l'aller voir. Et peut-être rencontrerons-nous chez lui quelques
+savants de sa génération, qui nous révéleront, à l'entretien, un peu de
+la pensée et de l'âme de la jeunesse érudite.
+
+Je vous conterai donc la journée que j'ai passée, l'automne dernier,
+dans son logis et dans sa compagnie. M. Pierre de Nolhac, au sortir de
+l'École de Rome, et tandis qu'il professait aux Hautes-Études, a été
+attaché aux musées nationaux, et l'État, peu perspicace d'ordinaire en
+ces matières, ne pouvait cependant faire un meilleur choix, ni désigner,
+pour la conservation de nos richesses d'art, un gardien plus vigilant.
+La République l'a logé dans une des ailes du palais de Versailles, et
+c'est là qu'il poursuit ses études dans la grande lumière et dans le
+grand silence. Il a fait son cabinet de travail d'un vaste salon blanc
+dont la seule richesse est un buste antique posé sur la cheminée et
+répété par la glace, une tête de femme mutilée et pure, un de ces
+marbres qui, sans exprimer la beauté parfaite, y font du moins songer.
+Sur les murs, quelques souvenirs d'Italie. Au milieu de la pièce, une
+grande table chargée de livres et de papiers dont l'amas trahit les
+diverses recherches du savant. J'y vis un état des logements du château
+de Versailles sous Louis XVI à côté d'un manuscrit de Quintilien annoté
+par Pétrarque.
+
+Pour bien faire, il faut surprendre, comme j'ai fait, M. de Nolhac épars
+sur ces papiers comme l'esprit de Dieu sur les eaux. Il a l'air très
+jeune, les joues rondes et souriantes, avec une expression de ruse
+innocente et de modestie inquiète. Ses cheveux noirs, abondants et
+rebelles, où l'on voit que les deux mains se sont plongées à l'instant
+difficile, pendant la méditation active, me font songer, je ne sais trop
+pourquoi, à la chevelure rebelle de l'ami de David Copperfield, ce bon
+Traddles, si appliqué, si occupé à retenir de ses dix doigts ses idées
+dans sa tête. M. de Nolhac porte des lunettes légèrement bleutées,
+derrières lesquelles on devine des yeux gros, étonnés et doux. Et, si
+l'on ne sait qu'il va de pair avec les plus doctes, il vous a volontiers
+la mine d'un fiancé de village et d'un jeune maître d'école tel qu'il
+s'en rencontre dans les opéras-comiques.
+
+Moi qui le connais, je retrouve sur sa table et sur les planches de sa
+bibliothèque les sujets de ses études, les noms qu'il a marqués de son
+empreinte comme d'un cachet de cire. Il s'est attaché aux humanistes,
+aux savants et aux poètes de la Renaissance. Il a respiré la fleur,
+encore parfumée, qui sèche depuis des siècles dans les manuscrits de ces
+hommes qui, comme Boccace et Pétrarque, les Estienne et les Aide, Érasme
+et du Bellay, et notre Ronsard et Rabelais, aimèrent les lettres mortes
+d'un vivant amour et retrouvèrent dans la poussière antique l'étincelle
+de l'éternelle beauté. Il a découvert, je ne sais dans quel coin obscur,
+le _Canzoniere_, écrit de la main même de Pétrarque. Il a déniché des
+lettres inédites de Joachim du Bellay et quelques pages égarées de cette
+reine au nom charmant, de «cette marguerite des princesses qui fut, pour
+la grâce, l'esprit et la noblesse du coeur, la perle de notre
+Renaissance». Il a reconstitué la bibliothèque formée par le cardinal
+Farnèse dans ce palais magnifique qu'occupent aujourd'hui notre
+ambassade auprès du Quirinal et notre école des beaux-arts. Il a suivi
+Érasme en Italie dans la dixième année de ce grand XVIe siècle qui
+changea le monde. Il l'a accompagné à Venise, chez l'imprimeur Alde
+Manuce, à Bologne et à Rome, alors «la plus tranquille demeure des
+Muses». On y déchiffrait les manuscrits antiques avec une sainte ardeur
+et l'esprit divin de Platon était sur les cardinaux. Tous les
+prédicateurs louaient le Christ dans le langage de Cicéron et le plus
+cicéronien de tous était le plus admiré. Il se nommait Tomasso
+Inghirami, bibliothécaire du Vatican, et était surnommé _Fedro_ parce
+que, dans une représentation de l'_Hippolyte_ de Sénèque, donnée au
+palais du cardinal Riario, il joua le rôle de la reine amoureuse. Voilà
+un de ces traits où se montre mieux une société que dans toutes les
+annales politiques. Heureux M. de Nolhac, qui vit à la fois de notre vie
+moderne aux larges horizons et de cette vie exquise des vieux humanistes
+courbés sur les parchemins délicieux! Et comme il s'y prend bien pour
+pénétrer les secrets du passé; comme il fait ses fouilles par petites
+tranchées en creusant au bon endroit! Chaque découverte nous vaut une
+plaquette excellente.
+
+Ils ont, ces savants, l'art heureux de limiter les sujets afin de les
+épuiser ensuite. Ils font, dans leur sagesse, la part du possible, que
+nous ne faisons pas, nous qui voulons tout connaître, et tout de suite.
+Ils ne posent que des questions lucides et ils se résignent à savoir peu
+pour savoir quelque chose. Et c'est pourquoi la paix de l'esprit est en
+eux.
+
+--Allons! me dit M. de Nolhac en quittant sa table, laissons là les
+vieux humanistes et ce Tomaso Inghirami qui vous amuse tant parce qu'il
+conservait des manuscrits, faisait des sermons et jouait Phèdre. Je veux
+vous mener au Petit Trianon. Nous y ferons, si vous voulez de
+l'archéologie encore, mais gracieuse et facile. J'ai étudié d'assez près
+le château, le parc et le hameau; j'en fais un chapitre de mon livre sur
+Marie-Antoinette. Après avoir étudié la Renaissance à Rome, j'étudie
+l'époque de Louis XVI à Versailles. Pouvais-je mieux faire?
+
+--Non pas! Il faut suivre les circonstances, employer les forces qui
+nous environnent, faire en un mot ce qui se trouve à faire. Et dans ce
+sens Goethe n'avait pas tort de dire que toutes les oeuvres de l'esprit
+doivent être des oeuvres d'actualité.
+
+Et ainsi devisant, nous fîmes route, par une pâle journée d'automne et
+le craquement des feuilles mortes se mêlait au son de nos voix qui
+parlaient des ombres du passé.
+
+Mon guide devisait de Marie-Antoinette avec sa bienveillance coutumière,
+la sympathie d'un peintre pour un modèle longuement étudié et le respect
+qu'inspire aux âmes généreuses la grandeur de la souffrance. La veuve de
+Louis XVI a bu longuement un calice plus amer que celui que l'homme-dieu
+lui-même écarta de ses lèvres. Il lui savait gré sans doute aussi de
+cette grâce vive qu'elle montrait dans la prospérité ainsi que de sa
+constance quand le malheur, en la touchant, la transfigura. Il la louait
+d'avoir été une mère irréprochable et tendre, et c'est en effet dans la
+maternité que Marie-Antoinette montra d'abord quelque vertu. Pour la
+voir avec sympathie, il faut, comme madame Vigée-Lebrun, l'entourer de
+ses enfants, dans une familiarité caressante, où l'on sent l'influence
+de Rousseau et de la philosophie de la nature. Car, en ce temps-là, un
+vieillard pauvre, infirme, solitaire et mélancolique avait changé les
+âmes; son génie régnait sur le siècle au-dessus des rois et des reines.
+Et Marie-Antoinette à Trianon était, sans le savoir, l'élève de
+Jean-Jacques. On peut encore la louer d'une certaine délicatesse de
+coeur, d'une pudeur de sentiments, si rare à la cour, et qu'elle ne
+perdit jamais, et sourire respectueusement à ce que le prince de Ligne
+appelait l'âme blanche de la reine. M. de Nolhac se plaît à ces louanges
+et il aime à dire que c'est avec cette âme blanche que Marie-Antoinette
+a aimé M. de Fersen, qui sans doute était plus aimable que Louis XVI.
+
+Mais M. de Nolhac ne serait pas le savant qu'il est s'il ne
+reconnaissait pas que son héroïne fut pitoyablement frivole, ignorante,
+imprudente, légère, prodigue, et que, reine de France, elle servit une
+politique anti-française. Ce serait son crime, si les linottes pouvaient
+être criminelles.
+
+L'Autrichienne! ce nom que le peuple lui donnait dans sa haine, ne
+l'avait-elle pas mérité? Autrichienne, ne l'était-elle pas quand elle
+favorisa Joseph II contre Frédéric dans l'affaire de Bavière?
+Autrichienne, ne l'était-elle pas jusqu'à la trahison quand elle soutint
+les prétentions de Joseph II sur Maestricht et l'ouverture de l'Escaut?
+
+M. de Nolhac se déclara nettement sur ce point.
+
+--Toutes les traditions de la politique française exigeaient que le
+cabinet de Versailles prêtât son appui aux Hollandais. La reine seule
+s'y oppose et emploie toutes ses forces à l'empêcher. Elle assiège le
+roi, lui arrache des engagements, ruse avec les ministres, retarde les
+courriers pour les distancer par ceux de Mercy et prévenir à l'avance
+l'empereur des résolutions de la France. Le manège se prolonge pendant
+dix-huit mois...
+
+Mais nous sommes arrivés au Petit Trianon; voici les quatre colonnes
+corinthiennes et les cinq grandes baies de face, que surmontent les
+petites fenêtres carrées de l'attique et les balustres de la terrasse à
+l'italienne.
+
+Et mon guide me dit:
+
+--Ce palais, témoin de choses passées, est déjà ancien pour nous.
+Souhaitons qu'il soit conservé comme un morceau d'art et d'histoire. Nos
+vieux humanistes de la Renaissance, qui, d'un coeur zélé, s'occupaient à
+rechercher et à recueillir les manuscrits, n'aimaient pas les arts comme
+ils aimaient les lettres; indifférents aux monuments de l'architecture
+antique, ils laissaient périr sous leurs yeux les restes des temples et
+des théâtres. Le cardinal Raffaello Riario, cet homme d'un esprit si
+ouvert à la beauté, si ami de l'antiquité, laissait démolir l'arc de
+Gordien pour en tirer les moellons de son palais.
+
+--Vous avez raison, mon cher Nolhac, et vous comprenez infiniment plus
+de choses que n'en comprenait votre cardinal Riario et même cet Érasme
+de Rotterdam dont vous avez conté le voyage en Italie. Nous sommes nés
+en un temps où l'on comprend les choses les plus diverses. Le respect du
+passé est la seule religion qui nous reste, et elle est le lien des
+esprits nouveaux. Il est remarquable, cher ami, que le conseil municipal
+de Paris, qui n'est pas conservateur en politique, le soit du moins des
+vieilles pierres et des vieux souvenirs. Il respecte les ruines et pose
+avec un soin touchant des inscriptions sur l'emplacement des monuments
+détruits. Old Mortality n'entretenait pas avec plus de soin les pierres
+tombales des cimetières de village. M. Renan vit à Palerme des
+archéologues d'une détestable école, de l'école de Viollet-le-Duc, qui
+voulaient détruire des boiseries de style rocaille pour rétablir la
+cathédrale dans le pur style normand. Il les en dissuada. «Ne détruisons
+rien, leur dit-il. C'est ainsi seulement que nous serons sûrs de ne
+jamais passer pour des Vandales.» Il avait raison et vous avez raison.
+Mais comment vivre sans détruire puisque vivre c'est détruire et que
+nous ne subsistons que de la poussière des morts?
+
+Cependant nous visitions les appartements, et M. de Nolhac disait: «Ceci
+ne fut jamais le lit de la reine. Cette chambre n'était pas tapissée
+ainsi en 1788.» Et il allait détruisant les légendes, car c'est un genre
+de destruction qu'il croit encore permis. Mais je vois venir une
+nouvelle génération, mystique celle-là et spirituelle, qui ne le
+permettra plus. Puis mon guide me conduisit au hameau.
+
+--L'abandon l'a touché, me dit-il, il faut se hâter de le voir.
+
+Et nous nous hâtions.
+
+--Voici donc, mon guide, la demeure rustique de l'ermite à barbe
+blanche, qui gouvernait le hameau?...
+
+--Hélas! cher ami, l'ermite n'a jamais existé.
+
+--Ceci n'est donc point un ermitage?
+
+--C'est le poulailler.
+
+Ce jour-là M. de Nolhac avait à table deux amis aussi doctes que lui, M.
+Jean Psichari, l'helléniste, et M. Frédéric Plessis, le latiniste. Et
+après le dîner, les trois savants se mirent à réciter des vers, car tous
+trois étaient poètes. M. Frédéric Plessis dit d'abord un sonnet à la
+Bretagne, sa terre natale.
+
+ Bretagne, ce que j'aime en toi, mon cher pays,
+ Ce n'est pas seulement la grâce avec la force,
+ Le sol âpre et les fleurs douces, la rude écorce
+ Des chênes et la molle épaisseur des taillis;
+
+ Ni qu'au brusque tournant d'une côte sauvage,
+ S'ouvre un golfe où des pins se mirent dans l'azur;
+ Ou qu'un frais vallon vert, à midi même obscur,
+ Pende au versant d'un mont que le soleil ravage.
+
+ Ce n'est pas l'Atlantique et ton ciel tempéré,
+ Les chemins creux courant sous un talus doré,
+ Les vergers clos d'épine et qu'empourpre la pomme:
+
+ C'est que, sur ta falaise ou la grève souvent,
+ Déjà triste et blessé lorsque j'étais enfant,
+ J'ai passé tout un jour sans voir paraître un homme.
+
+M. Jean Psichari, grec de naissance comme André Chénier, mais qui a fait
+de la France sa patrie adoptive et de la Bretagne sa terre de dilection,
+récita ensuite trois strophes inspirées par une parole de femme entendue
+de lui seul:
+
+ Sous nos cieux qu'enveloppe une éternelle brume
+ Parfois un rocher perce au loin les flots amers,
+ Le sommet couronné de floraisons d'écume,
+ Si bien qu'il semble un lis éclos parmi les mers.
+
+ Ami, tel est l'amour chez une âme bretonne;
+ Résistant, c'est le roc dans la vague planté.
+ L'impassible granit écoute l'eau qui tonne
+ Et l'ouragan le berce en un songe enchanté.
+
+ Que d'autres femmes soient mouvantes comme l'onde;
+ Les gouffres à nos pieds vainement s'ouvriront:
+ Labeur de notre amour, lorsque l'Océan gronde,
+ S'épanouit sur notre front.
+
+Enfin, notre hôte, prenant la parole à son tour, récita des stances que
+lui avait inspirées ce beau lac de Némi au bord duquel M. Renan plaça la
+scène d'un de ses drames philosophiques:
+
+ Sur la montagne où sont les antiques débris
+ D'Albe et l'humble berceau des fondateurs de ville,
+ Nous allions tout un jour en récitant Virgile,
+ Et, graves, nous marchions dans les genêts fleuris.
+
+ Sous la mousse et les fleurs, cherchant la trace humaine
+ Au désert de la plaine, au silence des bois
+ Nous demandions les murs qui virent autrefois
+ Les premiers rois courbés sous la force romaine.
+
+ Nous eûmes pour abri ta colline, ô Némi!
+ Quand le soir descendit sur la route indécise,
+ Nous écoutâmes naître et venir dans la brise
+ Le murmure à nos pieds de ton lac endormi.
+
+ Les voix du jour mourant se taisaient une à une
+ Et l'ombre grandissait aux flancs du mont Latin.
+ De mystérieux cors sonnaient dans le lointain;
+ Les flots légers fuyaient aux clartés de la lune.
+
+ La lune qui montait au front du ciel changeant,
+ Sous les feuillages noirs dressait de blancs portiques,
+ Et nous vîmes alors, ainsi qu'aux jours antiques,
+ Diane se pencher sur le miroir d'argent.
+
+Et sur ces vers finit la belle journée, la journée de bonne doctrine et
+de gaie science. Fut-il un temps où les savants étaient aussi aimables
+qu'aujourd'hui? Je ne crois pas.
+
+
+
+
+AUGUSTE VACQUERIE[46]
+
+
+[Note 46: _Futura_, 1 vol. in-8°.]
+
+Long, maigre, les traits grands, la barbe rude, il rappelle ces bustes
+des philosophes de l'antiquité, ces Antisthène, ces Aristide, ces
+Xénocrate dont les curieux du XVIIe siècle ornaient leur galerie et leur
+bibliothèque. Il a comme eux l'air méditatif, volontaire et doux, et
+l'on devine, à le voir, que sa parole aura naturellement, comme celle
+d'un Diogène ou d'un Ménippe, le mordant et le symétrique des maximes
+bien frappées. Il ressemble aussi par une expression de bonhomie
+narquoise, aux ermites qu'on voit dans les vignettes d'Eisen et de
+Gravelot. Mieux encore: c'est le devin du village; il en a la finesse
+rustique. Enfin, je l'ai rencontré un jour dans un parc, à l'ombre d'une
+charmille, sous les traits d'un vieux Faune qui, souriant dans sa gaine
+de pierre moussue, jouait de la flûte. Philosophe, solitaire et
+demi-dieu rustique, Auguste Vacquerie est un peu tout cela. Je voudrais
+vous le montrer causant avec ses amis, le soir. Il parle sans un
+mouvement, sans un geste. Il semble étranger à ce qu'il dit. Son grand
+visage, que creuse un sourire ascétique, n'a pas l'air d'entendre:
+l'oeil, vif et noir, est seul animé. La lenteur normande pèse sur sa
+langue. Sa voix est traînante et monotone. Mais sa parole éveille dans
+son cours des images étranges et colorées, se répand en combinaisons à
+la fois bizarres et régulières, abonde en ces fantaisies géométriques
+qui sont une des originalités de cet esprit de poète exact. Il est
+l'homme le plus simple du monde, et qui aime le moins à paraître. Et je
+ne sais quoi dans sa tranquille personne révèle l'amateur de jardins et
+de tableaux, le connaisseur, l'ami discret des belles choses.
+
+Robuste et laborieux, il a cette idée que le travail rend la vie parfois
+heureuse et toujours supportable. Depuis plus de quarante ans il fait le
+métier de journaliste avec une admirable exactitude. Il a débuté, sous
+la monarchie de Juillet, dans _le Globe_ et dans _la Presse_ de
+Girardin. En 1848, il dirigeait _l'Événement_ qui, supprimé par la
+République, devint _l'Avènement du peuple_. Au 2 Décembre, le journal
+périt de mort violente. M. Auguste Vacquerie et ses cinq collaborateurs
+étaient en prison. Après vingt ans d'exil volontaire et de silence
+forcé, en 1869, M. Vacquerie fonda le _Rappel_ avec M. Paul Meurice, son
+condisciple, son collaborateur et son ami. Depuis lors, tous les jours
+de sa vie, il s'est enfermé, de deux heures de l'après-midi à une heure
+du matin, dans son cabinet de la rue de Valois, respirant cette odeur de
+papier mouillé et d'encre grasse si douce aux humanistes de la
+Renaissance et qu'Érasme préférait au parfum des jasmins et des roses.
+Il l'aime; il aime les ballots de papier, la casse du compositeur, les
+rouleaux d'encre et les presses qui font trembler, en roulant, les murs
+des vieilles maisons. Car il croit fermement avec Rabelais que
+l'imprimerie a été inventée «par suggestion divine» et pour le bonheur
+des hommes. Au _Rappel_, il est le maître aux cent yeux. Il voit tout,
+et la main qui vient d'écrire l'article de tête ne dédaigne pas de
+corriger un fait divers. M. Auguste Vacquerie, qui se donne tout entier
+à toutes ses entreprises, a su communiquer à ses innombrables articles
+l'accent, le tour, la marque de son esprit. Ce sont des morceaux d'un
+fini précieux et brillant; le style en est précis, exact et symétrique.
+Je ne parle pas ici de la doctrine sur laquelle il y a beaucoup à dire.
+Je veux laisser de côté toute question politique, et ne considérer que
+la philosophie: M. Vacquerie en a. Il a surtout de la logique. Comme le
+diable, il est grand logicien et c'est quand il n'a pas raison qu'il
+raisonne le mieux. Les caractères d'imprimerie, auxquels il attribue,
+dans son nouveau poème, des vertus merveilleuses, sont pour lui des
+petits soldats de plomb qu'il fait manoeuvrer aussi exactement que
+l'Empereur faisait manoeuvrer ses grenadiers. Ses lignes de _copie_ ont
+la précision martiale des silhouettes de Caran d'Ache. On ne gagne pas
+de batailles sans user de stratagèmes. M. Auguste Vacquerie est rompu, à
+toutes les ruses de guerre auxquelles il est possible de recourir dans
+les combats d'esprit. Il sait que le bon ordre des arguments supplée au
+nombre et à la qualité. C'est un très grand stratège des phrases. À
+l'exemple de Napoléon et de Franconi, il ne craint pas de donner le
+change sur le nombre de ses effectifs, en faisant défiler plusieurs fois
+les mêmes troupes. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n'est pas par son
+astuce, après tout innocente, ce n'est pas par sa subtilité singulière
+que M. Auguste Vacquerie s'est élevé et soutenu au premier rang des
+journalistes.
+
+Si M. Vacquerie est ergoteur et chicanier, c'est comme son compatriote
+le vieux Corneille, avec noblesse et fierté, par l'entêtement d'une âme
+haute et forte qui ne veut démordre de rien, ni jamais lâcher prise.
+
+Le rédacteur en chef du _Rappel_ n'a pas usurpé l'estime que lui
+accordent à l'envi ses amis et ses adversaires. Il a le coeur grand,
+animé du zèle du beau et du bien; il est sincère, il est courtois, et il
+faut respecter même ses haines, parce qu'il est de ceux chez qui la
+haine n'est que l'envers de l'amour. Enfin, il a la qualité la plus
+précieuse, la plus nécessaire à un homme qui écrit dans un journal,
+c'est-à-dire qui se donne chaque jour. Il est humain. Ce mot dit tout.
+Sans une large humanité, on ne saurait avoir d'action sur les hommes. Un
+grand journaliste est tout à tous: il faut qu'il ait le coeur largement
+ouvert. Après cela on lui passera quelques défauts. On voudra bien qu'il
+ne soit qu'un homme, s'il est vraiment un homme.
+
+Auguste Vacquerie commença par la critique littéraire cette carrière de
+journaliste qu'il devait fournir amplement avec honneur. Il est toujours
+resté ce qu'il était au début. C'est un trait de son caractère de ne
+rien abandonner. Il a la douceur des hommes qui ne cèdent pas;
+l'obstination est le fond de son talent comme de sa nature. Il signe
+encore aujourd'hui des articles de bibliographie, et il suit le
+mouvement littéraire avec autant d'intérêt qu'il le suivait il y a
+quarante ans. Mais, pour indiquer, même sommairement, ses idées en
+poésie et en art, il faut rappeler ses débuts dans le monde des lettres.
+Il voua, au sortir du collège, au grand poète des _Rayons et des Ombres_
+une admiration et une amitié qu'une force terrible, cinquante ans de vie
+humaine, ne parvint pas à ébranler. Admis dans le cénacle il y retrouva
+un camarade de collège, Paul Meurice, à qui il adressait, il y a peu
+d'années, ces vers en souvenir des belles heures de la place Royale:
+
+ Ce fut ma bienvenue et mon bouquet de fête
+ De te trouver logé dans le même poète.
+ Notre amitié naquit de l'admiration.
+ Et nous vécûmes-là, d'art et d'affection,
+ Habitants du granit hautain, deux hirondelles,
+ Et nous nous en allions dans l'espace, fidèles
+ Et libres, comprenant, dès notre premier pas,
+ Qu'on n'imitait Hugo qu'en ne l'imitant pas.
+
+Et il est vrai que Meurice et Vacquerie ont gardé près du maître
+l'indépendance de leur talent et de leur esprit. Un lien étroit resserra
+bientôt l'amitié du poète illustre et du poète naissant. On sait que
+Charles Vacquerie, frère d'Auguste, épousa Léopoldine, fille de Victor
+Hugo; on sait aussi comment Charles Vacquerie périt tragiquement avec sa
+jeune femme à Villequier, près de Caudebec. Victor Hugo et Auguste
+Vacquerie restèrent unis dans ce double deuil. De fortes sympathies les
+attachaient l'un à l'autre. Auguste Vacquerie exprima dans ses articles,
+avec conviction, ce qu'on pourrait nommer l'esthétique de la place
+Royale. Il y mit sa force, sa finesse et sa géométrie. Le malheur est
+que c'est là une doctrine de combat, admirablement appropriée à la lutte
+par sa violence et sa partialité, mais à laquelle manque absolument la
+sérénité qui sied après la victoire. L'esthétique de la place Royale
+n'était, au fond, que de la polémique. C'est pourquoi elle plut
+infiniment au vieux Granier de Cassagnac et à M. Auguste Vacquerie qui,
+chacun dans son camp, avaient l'amour du combat. Le vieux Granier, qui
+était jeune alors, appelait Racine «vieille savate». M. Vacquerie
+l'appela «un pieu», ce qui, peut-être, est plus sévère encore:
+
+ Shakespeare est un chêne,
+ Racine est un pieu.
+
+J'entends bien que cela veut dire au fond que les drames de Victor Hugo
+ont des mérites que les tragédies de François Ponsard n'ont point: et
+rien n'est plus vrai. Mais ce tour de pensées nous surprend, nous qui
+n'avons vu que le triomphe du romantisme et la pacification un peu morne
+de l'empire des lettres. Nous aurions mauvaise grâce à l'imiter. Nous
+n'avons pas le droit d'être injustes: nous sommes sans passions. Notre
+perpétuelle froideur nous oblige à une perpétuelle sagesse, et il faut
+convenir que c'est une obligation rigoureuse. Et, puisque nous sommes
+condamnés à la raison à perpétuité, sachons excuser les fautes de nos
+pères: ils étaient plus jeunes que nous. Pour ma part, moi qui garde à
+Jean Racine une admiration fidèle et tendre, moi qui l'aime de mon coeur
+et de mon âme, peut-être même de ma chair et de mon sang, comme sa
+Josabeth s'accusait d'aimer l'enfant roi, moi qui, le sachant par coeur
+et le relisant encore, lui demande presque chaque jour le secret des
+justes pensées et des paroles limpides, moi qui le tiens pour divin,
+j'ai envie de féliciter M. Auguste Vacquerie de l'avoir appelé un pieu;
+j'ai envie de dire aux vieux critiques de la vieille place Royale: «Vous
+avez bien fait. Vous vous battiez, et comme tous ceux qui se battent,
+vous étiez persuadés de la bonté de votre cause. Et puis, en combattant
+Racine, vous aviez plus d'esprit, de sens poétique, de style et de génie
+que ceux qui le défendaient en ce temps-là. Vous vous trompiez, je n'en
+doute pas; mais vous vous trompiez en bon lettré que vous êtes et vos
+erreurs étaient aimables; votre folie était superbe. Vous avez toutes
+les Muses avec vous. Votre juste ennemi, le bonhomme Ponsard, qui était
+un brave homme, ne vous écrivait-il pas alors: «C'est de votre côté, et
+seulement de votre côté, qu'est la vie, avec la passion, la colère, la
+générosité, l'amour de l'art, en un mot tout ce qui s'appelle la vie.»
+Enfin, le Racine que vous traitiez de pieu, c'était un Racine que vous
+aviez imaginé, fabriqué tout exprès pour taper dessus; une tête de turc
+à perruque.
+
+Ce n'était pas le vrai Racine, ce n'était pas le premier des peintres de
+l'âme, ce n'était pas le moderne qui, avant Jean-Jacques et votre grande
+amie George Sand, révéla au monde la poésie des passions, le romantisme
+des sentiments. Non, ce n'était pas le vrai Racine, ce n'était pas mon
+Jean Racine. Et qu'importe alors si le vôtre était un pieu? Il en était
+un. Je le veux. Embrassons-nous.»
+
+Et si vous me répondez, vieux maître blanchi sous le harnois de
+l'écrivain, si vous me répondez que Racine tel que je le conçois, tel
+que je le vois, tel que je l'aime, est un «pieu» encore, je vous dirai
+que je veux garder sur vous ce précieux avantage de goûter son art et le
+vôtre, et de vous réconcilier du moins dans mon âme.
+
+Il n'est pas si difficile que vous croyez, vieux lion, de faire ses
+délices à la fois des _Plaideurs_ et de _Tragaldabas_. Il suffit pour
+cela d'être né au lendemain de vos grandes batailles.
+
+Ce _Tragaldabas_ est la perle des comédies picaresques, la fleur de la
+fantaisie dramatique, le rayon de poésie gaie; c'est l'esprit, c'est la
+joie, c'est la chose rare entre toutes: la grâce dans l'éclat de rire.
+Au reste, l'auteur des _Funérailles de l'honneur_, de _Jean Baudry_ et
+de _Formosa_ est un des maîtres du théâtre. Le journaliste que je vous
+montrais tout à l'heure enfermé dans un bureau de rédaction, le critique
+de _Profils et Grimaces_, le disciple bien-aimé, le fils du tonnerre,
+est un dramaturge cornélien, d'une originalité précise et d'une
+sublimité sévère. Il est enfin un poète lyrique et les connaisseurs
+estiment son vers âpre et roide.
+
+Le poème qu'il nous donne aujourd'hui, _Futura_, était promis, attendu
+depuis plus de vingt ans. On parlait à la fin de l'empire dans les
+cercles littéraires du _Faust_ de Vacquerie. Il y travaillait pendant
+l'exil à Jersey; il en envoyait des fragments aux amis de Paris. «Vous
+irez dans la patrie mes vers, et vous irez sans moi.» Michelet qui en
+reçut le morceau, je crois, qui se termine par ce vers:
+
+ Et je serai sujet de Choléra premier.
+
+Michelet répondit:
+
+«Je n'ai jamais rien lu qui m'ait autant touché, élevé le coeur. Le
+crescendo en est sublime.»
+
+Mais M. Auguste Vacquerie a toujours mis une prodigieuse lenteur à
+publier ses ouvrages: _Tragaldabas_, ce merveilleux _Tragaldabas_, resta
+trente ans illustre et inédit; il me souvient que le bon Glatigny, qui
+était comédien errant et poète lyrique, désespérant de posséder jamais
+cet ouvrage en volume, l'apprit par coeur dans je ne sais quel vieux
+journal introuvable qu'on lui avait prêté pour quelques heures. Il
+récitait le poème à ses amis assis en cercle, et il fut de la sorte le
+dernier barde.
+
+Enfin, le _Faust_ tant attendu vient de paraître sous le titre de
+_Futura_. C'est un grand poème symbolique, dont les personnages, Faust,
+Futura, le Soldat, l'Empereur, l'Archiprêtre, expriment des idées
+générales. On avait déjà remarqué que, dans le théâtre de M. Vacquerie,
+volontiers, par la bouche des personnages, don Jorge, Jean Baudry, Louis
+Berteau, ce sont des Idées qui parlent. En somme, le moraliste domine en
+M. Vacquerie et fait l'unité de son oeuvre.
+
+_Futura_ est un poème largement, pleinement, abondamment optimiste et
+qui conclut au triomphe prochain et définitif du bien, au règne de Dieu
+sur la terre.
+
+C'est le _Pater_ paraphrasé par un républicain de 1848.
+
+L'an passé, à propos d'un roman de M. Paul Meurice, nous faisions
+remarquer combien les hommes de cette génération avaient une foi robuste
+dans leur idéal. _Futura_ nous ramène à cette époque dont J.-J. Weiss a
+récemment résumé les croyances en une page magnifique: «En ce temps-là,
+a-t-il dit, l'âme française et l'esprit français étaient faits
+d'enthousiasme, de foi, de tendresse et d'amour. Un rêve de justice et
+de liberté s'était emparé de la nation; on avait devant soi les longs
+espoirs et les vastes pensées; on nageait dans l'idéal et dans
+l'idéologie; on affirmait pour tous et pour chacun le droit au bonheur.»
+Heureux, bien heureux, M. Auguste Vacquerie! il est resté fidèle au
+culte de sa jeunesse. Il a gardé toutes ses espérances. Comme aux jours
+évanouis des Louis Blanc, des Pierre Leroux, des Proudhon et des
+Lamennais, il attend d'un coeur ferme l'avènement de la justice et
+l'heure où les hommes seront frères. Son Faust a rompu tout pacte avec
+le diable, à moins que le diable ne soit l'ami des hommes, le nouveau
+Prométhée, l'inspirateur de toute vérité, le génie des arts, le Satan
+enfin, que Proudhon, dans sa brûlante éloquence, appelait le bien-aimé
+de son coeur.
+
+Comme l'ancien, le nouveau Faust épouse Hélène, l'Argienne aux bras
+blancs, Hélène «âme sereine comme le calme des mers», Hélène la beauté.
+Mais elle ne lui donne pas Euphorion, l'enfant qui scelle la
+réconciliation de la beauté antique et de l'idéal moderne. C'est une
+invention que M. Auguste Vacquerie laisse à Goethe; et en effet
+Euphorion n'a plus rien à faire en ce monde; sa tâche est accomplie.
+Non! l'union du nouveau Faust et d'Hélène donne naissance à la vierge
+Futura.
+
+C'est d'elle que viendra le salut du monde: elle est la justice et elle
+est la pitié. Elle dit en naissant:
+
+ La pitié fait ma chair et mon sang de tous ceux
+ Qui sont désespérés sous la splendeur des cieux.
+ J'ai dans l'âme un écho douloureux qui répète
+ Le cri du matelot brisé par la tempête,
+ L'adieu de l'exilé, le râle du mourant,
+ Tous les gémissements de ce monde souffrant.
+
+Et qu'est donc ce Faust nouveau pour avoir donné le jour à cette vierge
+messie, à la rédemptrice de l'humanité? Ne le devinez-vous point? Il est
+la Pensée libre. Par une identification très légitime et dont Maximilien
+de Klinger avait donné l'exemple dans un récit aussi désespéré que le
+poème de _Futura_ est consolant, M. Vacquerie mêle en une seule personne
+le docteur Faust et l'orfèvre Jean Fust, qui, associé à Gutenberg,
+publia en 1457 le _Psautier_ de Mayence. Pour M. Vacquerie la puissance
+surnaturelle dont Faust est armé, sa vertu, ses charmes invincibles, sa
+magie, c'est la lettre d'imprimerie. Le caractère mobile est le signe
+sous lequel nous vaincrons le mal.
+
+Je veux l'espérer. Que ferions-nous dans notre métier si nous étions
+sûrs du contraire? De quel coeur alignerais-je de vaines lignes, si je
+ne pensais pas qu'obscurément cet effort peut produire en définitive
+quelque bien?
+
+Nous l'avons retrouvé dans _Futura_, ce Christ de 1848, qu'Ary Scheffer
+a peint avec si peu de couleur et tant de sentiment, ce Christ
+humanitaire qu'on voit dans _l'Agonie d'un saint_, de M. Leconte de
+Lisle, et dans _le Pilori_ du vieux Glaize. Et nous avons songé que
+_Futura_ ne venait pas trop tard, et que peut-être M. Vacquerie n'avait
+pas perdu pour attendre. On dit que la jeunesse contemporaine comme les
+Athéniens du temps de saint Paul est religieuse, mais qu'elle ne sait ce
+qu'il faut adorer. M. André Maurel l'affirme dans la _Revue bleue_. Qui
+sait si elle ne parviendrait pas à faire un dieu à sa convenance en
+combinant le Christ un peu trop philosophe de M. Auguste Vacquerie avec
+le Christ un peu trop mystique de M. Édouard Haraucourt? Il faut rendre
+cette justice à M. Auguste Vacquerie que sa tolérance est large et qu'il
+ne demande la mort de personne pour fonder le bonheur de l'humanité.
+C'est quelque chose de nouveau, qu'un réformateur qui ne commence pas
+par supprimer une génération d'hommes pour donner du coeur aux autres.
+
+Un souffle de bonté passe sur ce grand poème de _Futura_. Je plaindrais
+ceux qui ne seraient pas touchés de la douce majesté de cette scène
+finale où se dresse en plein air une table à laquelle s'assied la foule
+des malheureux, une table servie dont on ne voit pas les bouts. Si cette
+image semble le rêve d'un autre âge, j'en suis fâché pour le nôtre.
+
+
+
+
+OCTAVE FEUILLET[47]
+
+
+[Note 47: _Honneur d'artiste_, 1 vol in-18.]
+
+Pendant la Terreur naturaliste, M. Octave Feuillet ne se contentait pas
+de vivre, comme Sieyès; il continuait d'écrire. On croyait qu'on ne
+verrait pas la fin de la tourmente. On croyait que le régime de la
+démagogie littéraire ne finirait pas, que le Comité de salut public,
+dirigé par M. Émile Zola, que le tribunal révolutionnaire, présidé par
+M. Paul Alexis, fonctionneraient toujours. Nous lisions sur tous les
+monuments de l'art: «Le naturalisme ou la mort!» Et nous pensions que
+cette devise serait éternelle. Tout à coup est venu le 9 Thermidor que
+nous n'attendions pas. Les grandes journées éclatent toujours par
+surprise. On ne les prépare pas par des excitations publiques. Le 9
+Thermidor qui renversa la tyrannie de M. Zola fut l'oeuvre des Cinq. Ils
+publièrent leur manifeste. Et M. Zola tomba à terre, abattu par ceux qui
+la veille lui obéissaient aveuglément. M. Paul Bonnetain fut, dans
+l'affaire, un autre Billaud-Varennes. M. Zola peut se dire, pour sa
+consolation, que les chefs de parti tombent le plus souvent de la sorte,
+sous les coups de ceux qui les avaient portés et soutenus. Les Cinq
+étaient très compromis dans le régime naturaliste. Ils se dégagèrent par
+un coup d'État. L'un d'eux, M. Rosny, représentait à la rigueur le
+dantonisme littéraire. J'entends par là les procédés scientifiques et un
+certain esprit de tolérance. Les quatre autres étaient des jacobins, je
+veux dire des zolistes purs. Mais avant cette grande journée, la faveur
+générale, en se portant sur _l'Abbé Constantin_ avait montré la
+fragilité du régime. M. Ludovic Halévy en parlant avec une élégante
+simplicité le langage du sentiment, avait gagné toutes les sympathies.
+Au fond, le grand public était indifférent: il l'est toujours et veut
+seulement qu'on l'amuse et qu'on l'intéresse. La belle société était
+hostile au naturalisme, mais, selon sa coutume, avec une pitoyable
+frivolité. Enfin, quand le naturalisme fut terrassé, chacun voulut avoir
+concouru à sa perte. Il est de fait que la presse littéraire lui avait
+çà et là porté des coups sensibles. Seuls, et c'est une grande leçon,
+les émigrés, les critiques qui, comme M. de Pontmartin, si galant homme
+d'ailleurs et près de sa fin, dataient leurs articles de Coblence,
+n'eurent point de part à l'action libératrice.
+
+Bref, la Terreur naturaliste est vaincue. On est libre d'écrire comme on
+l'entend et même avec politesse si l'on veut.
+
+M. Octave Feuillet avait traversé la tourmente sans s'en inquiéter, sans
+paraître s'apercevoir de rien et même en marquant çà et là quelque
+considération pour M. Zola. «Il est pourtant très fort» disait-il
+volontiers. Il resta le romancier galant homme qu'il a toujours été. En
+lisant sa dernière oeuvre, si aimable et si digne de louanges,
+j'admirais le cours pacifique de ce beau talent toujours semblable à
+lui-même et qui se varie en se prolongeant comme la rive d'un fleuve.
+
+Mais si l'on croit que je veux réveiller les querelles d'école à propos
+du nouveau roman de M. Octave Feuillet et opposer _Honneur d'artiste_ à
+quelque ouvrage conçu dans un autre sentiment, on se trompe bien. Ce
+serait mal honorer un talent qui veut nous élever au-dessus de nos
+querelles de métier. Il y a dans l'esprit de M. Octave Feuillet une
+délicatesse, une discrétion, une noble pudeur qu'il faut satisfaire
+jusque dans l'admiration que cet esprit nous inspire. Et puis je n'ai
+nul besoin et nulle envie de rabaisser qui que ce soit au profit de cet
+écrivain dont la figure se détache parmi toutes les autres avec une
+pureté singulière, une finesse exquise, une élégante netteté.
+
+Enfin, je ne vois aucune raison pour partir en campagne à cette heure.
+Si, comme il paraît, le naturalisme dogmatique, la Terreur, comme nous
+disions, est vaincue, sachons assurer notre victoire. Soyons sages.
+C'est une folie que de continuer la guerre quand on a triomphé. Surtout
+ne soyons pas injustes; ce serait une sottise et une maladresse.
+Reconnaissons que durant sa lourde et rude tyrannie, le naturalisme a
+accompli de grandes choses. Son crime fut de vouloir être seul, de
+prétendre exclure tout ce qui n'était pas lui, de préparer la ruine
+insensée de l'idéalisme, _dementes ruinas_. Mais son règne a laissé des
+monuments énormes. Telle des oeuvres qu'il a plantées sur notre sol
+semble indestructible. Il faut être un de ces émigrés de lettres dont
+nous parlions à l'instant pour nier la beauté d'un roman épique tel que
+_Germinal_. S'il est vrai que nous avons triomphé du naturalisme
+doctrinaire, sachons que le premier devoir des vainqueurs est de
+respecter, de protéger, de défendre le patrimoine des vaincus et
+faisons-nous un honneur de mettre les chefs-d'oeuvre de l'école de M.
+Zola à l'abri de l'injure.
+
+Naguère j'exprimais, en traits assez forts, mon horreur des attentats
+commis par le naturalisme contre la majesté de la nature, la pudeur des
+âmes ou la beauté des formes; je détestais publiquement ces outrages à
+tout ce qui rend la vie aimable. «Si même, disais-je, la grâce,
+l'élégance, le goût ne sont que de frêles images modelées par la main de
+l'homme, il n'en faut pas moins respecter ces idoles délicates; c'est ce
+que nous avons de plus précieux au monde et, si pendant cette heure de
+vie qui nous est donnée, nous devons nous agiter sans cesse au milieu
+d'apparences insaisissables, n'est-il pas meilleur de voir en ces
+apparences des symboles et des allégories, n'est-il pas meilleur de
+prêter aux choses une âme sympathique et un visage humain? Les hommes
+l'ont fait depuis qu'ils rêvent et qu'ils chantent, c'est-à-dire depuis
+qu'ils sont hommes. Ils le feront toujours en dépit de M. Émile Zola et
+de ses théories esthétiques; toujours ils chercheront dans
+l'inconnaissable nature l'image de leurs désirs et la forme de leurs
+rêves. Et notre conception générale de l'univers sera toujours une
+mythologie.» Voilà comme nous parlions, comme nous parlons encore. Mais
+il s'en faut que dans le combat du naturalisme, la vérité soit toute
+rangée d'un côté et l'erreur de l'autre. Cet ordre ne s'observe que dans
+les batailles célestes de Milton. La mêlée humaine est toujours confuse
+et l'on ne sait jamais bien au juste en ce monde avec qui et pourquoi
+l'on se bat. M. Zola, tout le premier, qui a déclaré une si rude guerre
+à l'idéalisme, est parfois lui-même un grand, idéaliste; il pousse au
+symbole; il est poète. Et, dans la ruine de ses doctrines, son oeuvre
+reste en partie debout.
+
+Au demeurant, tous les chemins du beau sont obscurs; il y a beaucoup de
+mystère dans les choses de l'art et il n'est guère plus sage d'abattre
+les doctrines que de les édifier. Ce sont là de vains amusements, des
+sujets de haine, des occasions dangereuses d'orgueil. Les poètes y
+perdent leur innocence et les critiques leur bonté.
+
+Il faut reconnaître, enfin, que l'idéalisme et le naturalisme
+correspondent à deux sortes de tempéraments que la nature produit et
+produira toujours, sans que jamais l'un parvienne à se développer à
+l'exclusion de l'autre.
+
+La grande erreur de M. Zola, puisqu'il faut toujours revenir à ce
+terrible homme, fut de croire que sa manière de sentir était la
+meilleure et, partant, la seule bonne. Il fut dogmatique et prétendit
+imposer l'orthodoxie réaliste. C'est ce qui nous irrita tous et excita
+ses amis à secouer son joug.
+
+L'orgueil perdit le Lucifer de Médan. Je suis sûr qu'aujourd'hui encore,
+abandonné de toute son armée, assis seul à l'écart avec son génie et se
+rongeant les poings, il rêve encore la domination par le naturalisme.
+Mais comment ne voit-il pas qu'on naît naturaliste ou idéaliste comme on
+naît brun ou blond, qu'il y a un charme après tout à cette diversité et
+qu'il importe seulement qu'on reste ce qu'on est? Perdre sa nature c'est
+le crime irrémissible, c'est la damnation certaine, c'est le pacte avec
+le diable.
+
+M. Octave Feuillet est resté ce qu'il était. Il n'a vendu son âme à
+aucun diable. Il se montre dans son nouveau roman fidèle à cet art
+exquis et tout français qu'il exerce, depuis trente ans, avec une
+autorité charmante, cet art de composer et de déduire par lequel on
+procède, même en étant un simple conteur, des Fénelon et des
+Malebranche, et de tous ces grands classiques qui fondèrent notre
+littérature sur la raison et le goût.
+
+On a nié qu'il fût nécessaire et même qu'il fût bon de composer ainsi.
+On a voulu de notre temps que le roman fût sans composition et sans
+arrangement. J'ai entendu le bon Flaubert exprimer à cet égard avec un
+enthousiasme magnifique des idées pitoyables. Il disait qu'il faut
+découper des tranches de la vie. Cela n'a pas beaucoup de sens. À y bien
+songer, l'art consiste dans l'arrangement et même il ne consiste qu'en
+cela. On peut répondre seulement qu'un bon arrangement ne se voit pas et
+qu'on dirait la nature même. Mais la nature, et c'est à quoi Flaubert ne
+prenait pas garde, la nature, les choses ne nous sont concevables que
+par l'arrangement que nous en faisons. Les noms mêmes que nous donnons
+au monde, au cosmos, témoignent que nous nous le représentons dans son
+ordonnance et que l'univers n'est pas autre chose, à notre sens, qu'un
+arrangement, un ordre, une composition.
+
+Pour parler comme un discours académique du XVIIe siècle, nous dirons
+que M. Octave Feuillet «a toutes les parties de son art», la
+composition, l'ordonnance, et cette mesure, cette discrétion qui permet
+de tout dire et qui fait tout entendre. Il a aussi l'audace et le coup
+de force. Nous l'avons retrouvé dans _Honneur d'artiste_, ce coup qui
+porte et ces bonds rapides où le récit s'enlève comme un cheval de sang
+au saut d'une haie.
+
+Ces causeries, pour être fidèles à leur titre, doivent rester dans la
+vie, au milieu des choses, et ne point s'enfermer dans les pages d'un
+livre, fût-il le plus séduisant du monde. Je ne le regrette qu'à demi.
+Il y a quelque chose de pénible à disséquer un roman, à montrer le
+squelette d'un drame. Je n'analyserai pas le livre aux marges duquel
+j'écris ces réflexions d'une main abandonnée. Je ne vous dirai pas
+comment mademoiselle de Sardonne rejoint dans l'enfer des damnées de
+l'amour ses soeurs adorables, Julia de Trécoeur, Blanche de Chelles et
+Julie de Cambre. Je ne vous dirai pas jusqu'où le peintre Jacques
+Fabrice pousse le sentiment de l'honneur. Mais après avoir lu _Honneur
+d'artiste_, relisez _Fort comme la mort_, de M. de Maupassant. Vous
+prendrez plaisir, je crois, à comparer les deux artistes, les deux
+peintres, Jacques Fabrice et Olivier Bertin, qui meurent victimes l'un
+et l'autre d'un amour cruel. Le contraste des deux natures est là
+frappant. M. Octave Feuillet a pris plaisir à nous montrer un héros; M.
+de Maupassant au contraire, prend garde à ce que son peintre ne soit
+jamais un héros. Au reste, ce roman de M. de Maupassant est un
+chef-d'oeuvre en son genre.
+
+Un mot encore, que je dirai tout bas:
+
+Certains épisodes d'_Honneur d'artiste_ ont un ragoût dont plus d'une
+lectrice sera friande, en secret. Il y a, par exemple, un mariage «fin
+de siècle», d'un goût assez vif. Le mari va passer sa nuit de noce au
+cercle et chez une créature. À son retour il ne trouve personne; madame
+est sortie. Elle rentre à huit heures du matin, sans fournir
+d'explications. Le mari n'insiste pas: ce serait bourgeois. Mais il en
+conçoit pour sa femme une profonde admiration. Il la trouve forte.
+
+--_Épatant_, se dit-il.
+
+Et, dans sa bouche, c'est là le suprême éloge.
+
+Il y a aussi l'épisode des jeunes filles, qui tiennent entre elles des
+propos à faire rougir un singe. Je ne me trompe pas, le mot est de M.
+Feuillet lui-même, dans un précédent ouvrage.
+
+Me voilà au bout de ma causerie. Je n'ai rien dit presque de ce que je
+voulais dire. Il n'y aurait que demi-mal, si j'avais mis un peu d'ordre
+dans mes idées, mais je crains d'avoir brouillé certaines choses. Ce
+n'est pas tout que de parler d'abondance de coeur. Encore faudrait-il un
+peu de méthode.
+
+Nous reviendrons un jour sur l'oeuvre de M. Octave Feuillet. Nous
+rechercherons l'action du maître sur les conteurs contemporains et nous
+lui trouverons tout d'abord deux disciples directs d'une grande
+distinction, M. Duruy et M. Rabusson. Dans un bien joli livre qui vient
+de paraître (_les Romanciers d'aujourd'hui_), M. Le Goffic fait observer
+que M. Rabusson procède de M. Octave Feuillet, mais en prenant la
+contre-partie des idées du maître. Et cela est vrai. M. Feuillet nous
+décrit le monde avec une indulgence caressante et un idéalisme coquet.
+M. Rabusson est, au contraire, un mondain qui dit beaucoup de mal du
+monde.
+
+Il faudrait insister sur tous ces points. Et je n'ai plus le temps de le
+faire. J'ai mérité le reproche que Perrin Dandin adresse à l'avocat du
+pauvre Citron
+
+ Il dit fort posément ce dont on a que faire
+ Et court le grand galop quand il est à son fait.
+
+ 30 décembre 1890.
+
+Quant cet article a été écrit, Octave Feuillet vivait encore. Qu'on me
+permette de reproduire ici ce que nous écrivions à la nouvelle de sa
+mort dans le _Temps_ du 31 décembre 1890.
+
+ Octave Feuillet est mort hier. Un coeur délicat et pur a cessé
+ de battre. Tous ceux qui l'ont connu savent qu'il avait une
+ bonté fine et une bienveillance ingénieuse et qu'il mettait de
+ la grâce dans sa cordialité. C'était, j'en ai pu juger, un
+ galant homme qui portait dans ses sentiments toutes les
+ délicatesses du goût. Bien qu'il touchât à la vieillesse, il
+ avait gardé je ne sais quoi de jeune encore qui rend sa perte
+ plus cruelle. Il avait retenu des belles années l'air amène et
+ le don de plaire. La maladie l'avait depuis longtemps touché. Né
+ avec une excessive délicatesse nerveuse et sensible au point de
+ ne pouvoir supporter un voyage en chemin de fer, dans ces
+ dernières années, sa santé était gravement troublée; mais les
+ maladies de nerfs ont une marche si capricieuse, elles offrent
+ de si brusques rémissions, elles sont de leur nature si
+ bizarres, elles ont de telles fantaisies que, le plus souvent,
+ on a cessé de les craindre quand elles s'aggravent réellement.
+ La mort d'Octave Feuillet est une surprise cruelle. Pour ma
+ part, j'ai peine à sortir de l'étonnement douloureux où elle me
+ jette pour accomplir mon devoir qui est de dire en quelques mots
+ la perte que les lettres viennent de faire.
+
+ Nous avons parlé ici même à plusieurs reprises du talent
+ d'Octave Feuillet. Nous avons montré son art de composer, son
+ entente du bel arrangement et sa science des préparations. Il
+ fut à cet égard le dernier classique. Il avait des secrets qui
+ sont aujourd'hui perdus. On en peut regretter quelques-uns, et
+ particulièrement l'unité de ton, qu'il observait en maître et
+ qui donne à ses romans une incomparable harmonie.
+
+ Nous n'avons pas besoin de rappeler qu'il savait peindre les
+ caractères et marquer les situations. Il avait le goût, la
+ mesure, le tact; et il était unique pour tout dire sans choquer.
+
+ Un art nouveau est venu après le sien, un art qui a marqué sa
+ place par de nombreux ouvrages. Ce n'est pas le moment, sans
+ doute, d'opposer une forme d'art à une autre. Chaque génération
+ coule sa pensée dans le moule qui lui plaît le mieux. Il faut
+ comprendre les manifestations de l'art les plus diverses: si le
+ naturalisme est venu, c'est qu'il devait venir, et le critique
+ n'a plus qu'à l'expliquer.
+
+ Pour la même raison, il faut admettre aussi l'idéalisme d'Octave
+ Feuillet, qui vint après le romantisme. La part d'Octave
+ Feuillet fut d'être le poète du second empire. Maintenant que
+ ses créations reculent dans le passé, on en saisit mieux le
+ caractère et le style. Ces Julia de Trécoeur, ces Blanches de
+ Chelles, ces Julie de Cambre ont leur vérité: elles sont des
+ femmes de 1855. Elles ont le mordant, le brusque, l'inquiet,
+ l'agité, le brûlé de ce temps, où il y eut une grande poussée de
+ sensualisme et de vie à outrance. Dans leurs sens affinés
+ commence la névrose.
+
+ Octave Feuillet fut le révélateur exquis d'un monde brutal,
+ sensuel et vain. Il eut dans la grâce l'audace et la décision et
+ il sut marquer d'un trait sûr la détraquée et le viveur; ce
+ classique nous montre la fin d'un monde.
+
+ Il est vrai, et vrai parfois jusqu'à la cruauté. Mais il est
+ poète; il a l'indulgence du poète; il embellit tout ce qu'il
+ touche sans le dénaturer. Il déploie avec amour tout ce qui
+ reste d'élégance et de charme dans cette société qui n'a plus
+ d'art et où la passion même est sans éloquence. Il pare ses
+ héros et ses héroïnes. A-t-il tort? En sont-ils moins vrais pour
+ cela? Non, certes! Par tous les temps, et même dans les sociétés
+ fiévreuses et malades, la nature a sa beauté. Cette beauté,
+ l'artiste la découvre et nous la montre.
+
+ La poésie de Feuillet c'est la poésie second empire. Le style de
+ Feuillet, c'est le bon style Napoléon III. Quand la crinoline
+ aura, comme les paniers, le charme du passé, Julia de Trécoeur
+ entrera dans l'idéal éternel des hommes.
+
+ Il est à remarquer que ce romancier des faiblesses élégantes et
+ des passions choisies, ce peintre de la vie embellie par le
+ luxe, était un solitaire. Il vécut une grande partie de sa vie
+ paisible caché dans sa petite ville montueuse de Saint-Lô, en
+ compagnie de la femme admirable qui le pleure aujourd'hui et qui
+ par le caractère, comme par le charme du bien dire (on le saura
+ peut-être un jour), était digne de partager la vie de cet
+ écrivain galant homme.
+
+
+
+
+BOUDDHISME
+
+
+Sans croire le moins du monde que l'Europe soit près d'embrasser la
+doctrine du nirvana, il faut reconnaître que le bouddhisme, aujourd'hui
+mieux connu, exerce sur les esprits libres et curieux un attrait
+singulier et que la grâce de Çakya-Mouni opère aisément sur les coeurs
+non prévenus. Et il est merveilleux, si l'on y songe, que cette source
+de morale, qui jaillit du pied de l'Himalaya avant l'éclosion du génie
+hellénique, ait gardé sa pureté féconde, sa fraîcheur délicieuse, et que
+le sage de Kapilavastu soit encore pour notre vieille humanité
+souffrante le meilleur des conseillers et le plus doux des consolateurs.
+
+Le bouddhisme n'est presque pas une religion; il n'a ni cosmogonie, ni
+dieux, ni culte à proprement parler. C'est une morale, et la plus belle
+de toutes; c'est une philosophie qui s'accorde avec les spéculations les
+plus hardies de l'esprit moderne. Il a conquis le Tibet, la Birmanie, le
+Népal, Siam, le Cambodge, l'Annam, la Chine et le Japon, sans verser une
+goutte de sang. Il n'a pu se maintenir dans l'Inde si ce n'est à Ceylan,
+mais il compte encore quatre cents millions de fidèles en Asie. En
+Europe, sa fortune depuis soixante ans n'est pas moins extraordinaire,
+si l'on y songe. À peine connu, il a inspiré au plus puissant philosophe
+de l'Allemagne moderne une doctrine dont on ne conteste plus
+l'ingénieuse solidité. On sait en effet que la théorie de la volonté fut
+édifiée par Schopenhauer sur les bases de la philosophie bouddhique. Le
+grand pessimiste ne s'en défendait pas, lui qui, dans sa modeste chambre
+à coucher, gardait un Bouddha d'or.
+
+Les progrès de la grammaire comparée et de la science des religions nous
+ont beaucoup avancés dans la connaissance du bouddhisme. Il faut bien
+reconnaître aussi que, dans ces dernières années, le groupe des
+théosophistes, dont les opinions sont si singulières, a contribué à
+répandre en France et en Angleterre les préceptes de Çakya-Mouni.
+Pendant ce temps, à Ceylan, le grand-prêtre de l'Église du Sud,
+Sumangala, faisait à la science européenne l'accueil le plus favorable.
+Ce vieillard au visage de bronze clair, drapé majestueusement dans sa
+robe jaune, lisait les livres d'Herbert Spencer en mâchant le bétel. Le
+bouddhisme, dans sa bienveillance universelle, est doux envers la
+science, et Sumangala se plut à ranger Darwin et Littré parmi ses
+saints, comme ayant montré, à l'égal des ascètes de la jungle, le zèle
+du coeur, la bonne volonté et le mépris des biens de ce monde.
+
+Au reste, l'Église du Sud, à laquelle Sumangala commande, est plus
+rationaliste et plus libérale que l'Église du Nord, dont le siège
+apostolique est au Tibet. Il est croyable qu'à les examiner de près les
+deux communions sont déparées par des pratiques mesquines et des
+superstitions grossières, mais à ne voir que l'esprit, le bouddhisme est
+tout entier sagesse, amour et pitié.
+
+Le premier mai 1890, pendant qu'une agitation heureusement contenue,
+mais qui révèle par son universalité une puissance nouvelle avec
+laquelle il faut compter, soulevait au soleil du printemps la poussière
+des capitales, le hasard m'avait conduit dans les salles paisibles du
+musée Guimet, et là, solitaire, au milieu des dieux de l'Asie, dans
+l'ombre et dans le silence de l'étude, présent encore par la pensée aux
+choses de ce temps, dont il n'est permis à personne de se détacher, je
+songeais aux dures nécessités de la vie, à la loi du travail, à la
+souffrance de vivre, et, m'arrêtant devant une image de ce sage antique
+dont la voix se fait entendre encore à l'heure qu'il est à plus de
+quatre cents millions d'hommes, je fus tenté, je l'avoue, de le prier
+comme un dieu et de lui demander ce secret de bien vivre que les
+gouvernements et les peuples cherchent en vain.
+
+Et il me semble que le doux ascète, éternellement jeune, assis les
+jambes croisées sur le lotus de pureté, la main droite levée comme pour
+enseigner, me répondit par ces deux mots: Pitié et résignation. Toute
+son histoire, réelle ou légendaire, mais en tout cas si belle, parlait
+pour lui; elle disait:
+
+«Fils d'un roi, nourri dans des palais magnifiques, dans des jardins
+fleuris où, sous les fontaines jaillissantes, les paons déployaient sur
+le gazon leur éventail ocellé, et dont les hautes murailles me cachaient
+les misères de ce monde, mon coeur fut saisi de tristesse, car une
+pensée était en moi. Et, quand mes femmes baignées de parfums dansaient
+en jouant de la musique, mon harem se changeait à mes yeux en un
+charnier et je disais: «Voici que je suis dans un cimetière.»
+
+»Or, étant sorti quatre fois de mes jardins, je rencontrai un vieillard
+et je me sentis atteint de sa décrépitude, je rencontrai un malade et je
+souffris de son mal, je rencontrai un cadavre et la mort fut en moi. Je
+rencontrai un ascète et, comprenant qu'il possédait la paix intérieure,
+je résolus de la conquérir à son exemple. Une nuit que tout sommeillait
+dans le palais, je jetai un dernier regard sur ma femme et mon enfant
+endormis et, montant mon cheval blanc, je m'enfuis dans la jungle pour
+méditer sur la souffrance humaine, ses causes innombrables et le moyen
+d'y échapper.
+
+»J'interrogeai à ce sujet deux solitaires fameux, qui m'enseignèrent
+que, par les tortures du corps, l'homme peut acquérir la sagesse. Mais
+je connus qu'ils n'étaient point sages, et moi-même, après un long
+jeûne, j'étais tellement exténué par l'abstinence que les bergers du
+mont Gaya disaient en me voyant: «Oh! le bel ermite: il est tout noir,
+il est tout bleu, il est de la couleur du poisson madjoura». Mes
+prunelles luisaient dans les orbites creuses de mes yeux comme le reflet
+de deux étoiles au fond d'un puits; je fus sur le point d'expirer sans
+avoir acquis les connaissances que j'étais venu chercher. C'est
+pourquoi, étant descendu sur les bords du lac Nairandjanâ, je mangeai la
+soupe de miel et de lait que m'offrit une jeune fille. Ainsi réconforté
+je m'assis le soir au pied de l'arbre Boddhi et j'y passai la nuit dans
+la méditation. Vers la pointe du jour, mon intelligence s'ouvrit comme
+la blanche fleur du lotus et je compris que toutes nos misères viennent
+du désir qui nous trompe sur la véritable nature des choses et que, si
+nous possédions la connaissance de l'univers, il nous apparaîtrait que
+rien n'est désirable, et qu'ainsi tous nos maux finiraient.
+
+»À compter de ce jour, j'employai ma vie à tuer en moi le désir et à
+enseigner aux hommes à le tuer dans leurs coeurs. J'enseignais l'égalité
+avec la simplicité, je disais: «Ce ne sont ni les cheveux tressés, ni
+les richesses, ni la naissance qui font le brahmane. Celui en qui se
+rencontrent la vérité et la justice, celui-là est brahmane.»
+
+»Je disais encore: Soyez sans orgueil, sans arrogance, soyez doux. Les
+passions, qui sont les armées de la mort, détruisez-les comme un
+éléphant renverse une hutte de roseaux. On ne se rassasie pas plus avec
+tous les objets du désir qu'on ne peut se désaltérer avec toute l'eau de
+la mer. Ce qui rassasie l'âme, c'est la sagesse. Soyez sans haine, sans
+orgueil, sans hypocrisie. Soyez tolérants avec les intolérants, doux
+avec les violents, détachés de tout parmi ceux qui sont attachés à tout.
+Faites toujours ce que vous voudriez que fît autrui. Ne faites de mal à
+aucun être.
+
+»Voilà ce que j'enseignai aux pauvres et aux riches, pendant
+quarante-cinq ans, après lesquels je méritai d'entrer dans le
+bienheureux repos que je goûte à jamais.»
+
+Et l'idole dorée, le doigt levé, souriante, ses beaux yeux ouverts, se
+tut.
+
+Hélas! s'il exista, comme je le crois, Çakya-Mouni fut le meilleur des
+hommes. «C'était un saint!» s'écria Marco Polo en entendant son
+histoire. Oui, c'était un saint et un sage. Mais sa sagesse n'est pas
+faite pour les races actives de l'Europe, pour ces familles humaines si
+fort en possession de la vie. Et le remède souverain qu'il apporte au
+mal universel ne convient pas à notre tempérament. Il invite au
+renoncement et nous voulons agir; il nous enseigne à ne rien désirer et
+le désir est en nous plus fort que la vie. Enfin, pour récompense de nos
+efforts, il nous promet le nirvana, le repos absolu, et l'idée seule de
+ce repos nous fait horreur. Çakya-Mouni n'est pas venu pour nous; il ne
+nous sauvera pas. Il n'en est pas moins l'ami, le conseiller des
+meilleurs et des plus sages. Il donne à ceux qui savent l'entendre de
+graves et de fortes leçons, et s'il ne nous aide pas à résoudre la
+question sociale, le baume de sa parole peut guérir plus d'une plaie
+cachée, adoucir plus d'une douleur intime.
+
+Avant de quitter le musée Guimet, j'obtins d'entrer dans la belle
+rotonde où sont les livres. J'en feuilletai quelques-uns: l'_Histoire
+des religions de l'Inde_, par M. L. de Milloué, le savant collaborateur
+de M. Guimet, l'_Histoire de la littérature hindoue_, par Jean Lahor,
+pseudonyme qui cache un poète savant et philosophe, quelques autres
+encore. J'y lus, parmi plusieurs légendes bouddhiques, une histoire
+admirable que je vous demande la permission de conter, non telle qu'elle
+est écrite, malheureusement, mais telle que j'ai pu la retenir. Elle
+m'occupe tout entier, et il faut absolument que je vous la dise.
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA COURTISANE VASAVADATTA ET DU MARCHAND OUPAGOUPTA
+
+
+Il y avait à Mathoura, dans le Bengale, une courtisane d'une grande
+beauté nommée Vasavadatta, qui, ayant une fois rencontré dans la ville,
+le jeune Oupagoupta, fils d'un riche marchand, s'éprit pour lui d'un
+ardent amour. Elle lui envoya sa servante pour lui dire qu'elle le
+recevrait avec joie dans sa maison. Mais Oupagoupta ne vint pas. Il
+était chaste, doux, plein de pitié; il possédait la science; il
+observait la loi et vivait selon le Bouddha. C'est pourquoi il méprisa
+l'amour de cette femme.
+
+Or il arriva que, peu de temps après, Vasavadatta, ayant commis un
+crime, fut condamnée à avoir les mains, les pieds, les oreilles et le
+nez coupés. On la conduisit dans un cimetière où la sentence fut
+exécutée, et Vasavadatta fut laissée sur le lieu où elle avait subi sa
+peine. Elle vivait encore.
+
+Sa servante, qui l'aimait, se tenait près d'elle et chassait les mouches
+avec un éventail, pour que la suppliciée pût mourir tranquille. Pendant
+qu'elle accomplissait ces soins pieux, elle vit venir un homme qui
+s'avançait, non comme un curieux, mais avec recueillement et dans
+l'appareil d'un visiteur plein de déférence. En effet, un enfant portait
+un parasol sur la tête de cet homme. Ayant reconnu le jeune Oupagoupta,
+la servante réunit les membres épars de sa maîtresse et les cacha à la
+hâte sous son manteau. S'étant approché de Vasavadatta, le fils du
+marchand s'arrêta et contempla en silence celle dont la beauté brillait
+naguère comme une perle dans la ville. Cependant la courtisane,
+reconnaissant celui qu'elle aimait, lui dit d'une voix expirante:
+
+--Oupagoupta, Oupagoupta! quand mon corps, orné d'anneaux d'or et
+d'étoffes légères, était doux comme la fleur du lotus, malheureuse, je
+t'ai attendu en vain. Tandis que j'inspirais le désir tu n'es pas venu.
+Oupagoupta, Oupagoupta! pourquoi viens-tu, maintenant que ma chair
+sanglante et mutilée n'est plus qu'un objet de dégoût et d'épouvante?
+
+Oupagoupta répondit avec une douceur délicieuse:
+
+--Ma soeur Vasavadatta, aux jours rapides où tu semblais belle, mes sens
+n'ont point été abusés par de vaines apparences. Je le voyais déjà par
+l'oeil de la méditation telle que tu apparais aujourd'hui. Je savais que
+ton corps n'était qu'un vase de corruption. Je te le dis en vérité, pour
+qui voit et qui sait, ma soeur, tu n'as rien perdu. Sois donc sans
+regrets. Ne pleure point les ombres de la joie et de la volupté qui te
+fuient, laisse se dissiper le mauvais rêve de la vie. Dis-toi que tous
+les plaisirs de la terre sont comme le reflet de la lune dans l'eau. Ton
+mal vient d'avoir trop désiré; ne désire plus rien, sois douce envers
+toi-même et tu vaudras mieux que les dieux. Oh! ne souhaite plus de
+vivre; on ne vit que si l'on veut; et tu vois bien, ma soeur, que la vie
+est mauvaise. Je t'aime: crois-moi, soeur Vasavadatta, consens au repos.
+
+La courtisane entendit ces paroles et, connaissant qu'elles étaient
+véritables, elle mourut sans désirs et quitta saintement ce monde
+illusoire.
+
+
+
+
+LES CHANSONS DU CHAT-NOIR
+
+
+Il y a deux ans, une hôtesse toute gracieuse fit venir le Chat-Noir chez
+elle, pour l'amusement d'un très grand philosophe, d'un vieux maître
+vénérable et bien-aimé, d'un sage que rien ne détourne de la
+contemplation des vérités éternelles et qui endure en souriant les
+douleurs de la goutte. Le maître, paisiblement assis dans son fauteuil,
+reposait sur sa poitrine sa tête puissante, et pensive, quand à dix
+heures sonnantes, le Chat-Noir, représenté par deux jeunes messieurs
+corrects, l'un grand, l'autre petit, entra dans le salon avec une
+politesse silencieuse. Le premier était Mac-Nab, qui est mort depuis,
+laissant un frère plongé dans l'étude des arts magiques. Le second était
+Jules Jouy, l'abondant et véhément chansonnier. Mac-Nab avait, de son
+vivant l'apparence d'une longue et lugubre personne. Il disait d'un ton
+morne, avec un visage désolé, des choses sinistres. Quand il ouvrait la
+bouche, sa mâchoire semblait se détacher comme d'une tête de mort, sans
+effort et sans bruit; les yeux lui coulaient doucement hors des orbites,
+et ses mains énormes inspiraient en s'allongeant une mystérieuse
+horreur. C'était sa manière d'être comique; elle était excellente,
+encore fallait-il y être préparé. Il chanta, ce soir-là, des couplets
+macabres sur la guillotine, les croque-morts et les squelettes, et il
+finit sur une certaine ballade dont il m'est impossible de transcrire le
+titre, et dans laquelle il retrouve l'image de la mort où, d'ordinaire,
+on la cherche le moins. C'est tout ce que je puis dire. M. Jules Jouy,
+petit, court, la barbe en pointe, vif, mordant, montrait un tout autre
+caractère. Il ne parlait que des vivants. Mais de quelle façon il les
+traitait, juste ciel! On sait que M. Jules Jouy fait la chanson
+politique, et l'on sait comment il la fait. Le public était fort occupé,
+en ce temps-là, des incidents parlementaires et judiciaires qui ont
+précédé la retraite de M. le président Grévy. Vous devinez sur qui M.
+Jules Jouy essayait alors ce génie satirique qu'il a tant exercé depuis
+à combattre le boulangisme. Et quand M. Jules Jouy dit ses chansons, pas
+une malice n'en est perdue.
+
+Du fond de son fauteuil, où il reposait dans l'attitude de majesté
+familière qu'Ingres, sur une toile fameuse, a donné au vieux Bertin,
+notre maître, le grand savant, le grand sage, écoutait en balançant
+lentement la tête et ne prononçait pas une parole. Un demi-siècle
+d'études austères et de méditations profondes l'avait mal préparé à
+cette poésie-là. Quand ce fut fini, il fit quelques compliments aux
+artistes, mais par pure politesse, car il est l'homme le plus poli du
+monde. Au fond, il n'avait pas bien goûté ce genre d'esprit. Et puis, il
+était choqué de certaines irrévérences. Il appartient à une génération
+qui avait beaucoup plus que la nôtre le sentiment de la vénération. Son
+hôtesse s'en aperçut et, à quelques jours de là, pour effacer cette
+impression un peu pénible, elle fit entendre à notre sage une très
+célèbre chanteuse de cafés-concerts, dont l'inspiration était, comme la
+beauté, toute ronde et parfaitement innocente. Cette fois notre sage
+sourit, et il avoua que les jeunes gens de l'autre soir, pour aimables
+qu'ils étaient, avaient tort de railler des choses respectables, telles
+que les pouvoirs publics, l'amour et la mort. Il avait raison, il avait
+grandement raison. Mais il faut dire aussi qu'une chanson n'est pas un
+cantique et que, dans tous les temps, les faiseurs de vaudevilles se
+sont moqués de tout et du reste.
+
+Ils ont, à leur façon, beaucoup de talent, les chansonniers du
+Chat-Noir, et ils ressuscitent la chanson. Il y avait le Caveau, je sais
+bien, le Caveau et la Lice chansonnière. Je n'en veux pas médire. Je
+suis sûr qu'on y a beaucoup d'esprit. Mais ce n'est pas l'esprit du
+jour.
+
+Il est vénérable, le Caveau! Songez qu'il fut fondé en 1729 par Gallet,
+Piron, Crébillon fils, Collé et Panard, qui se réunissaient chez le
+cabaretier Landelle, au carrefour Buci. Il est vrai que cette première
+société fut bientôt dispersée. Le deuxième Caveau, inauguré en 1759, par
+Marmontel, Suard, Lanoue et Boissy, se trouva dissous un peu avant la
+Révolution. En 1806, Armand Gouffé et le libraire Capelle établirent,
+sous la présidence de Désaugiers, le Caveau moderne au restaurant tenu
+par Balaine, rue Montorgueil, au coin de la rue Mandar; Capelle éditait
+les oeuvres de la compagnie.
+
+Publiant un cahier chaque mois, un volume chaque année, il acquittait
+les dépenses de la table et faisait encore quelque profit. Je m'en
+réfère sur ces faits précis à un livre de M. Henri Avenel, intitulé
+_Chansons et Chansonniers_. Après une dernière dissociation, le Caveau
+reconstitué, en 1834, chez le traiteur Champeaux, place de la Bourse, a
+donné ses dîners, sans interruption. On chante au dessert. C'est une
+société très agréable, si j'en juge par un de ses membres que j'ai le
+plaisir de connaître, M. Emile Bourdelin, auteur de très jolis couplets
+sur l'_Arbre de Robinson_.
+
+Une bien agréable société sans doute, mais qui n'est pas composée de
+jeunes gens, et où la chanson ne s'est point rajeunie. Mettons que le
+Caveau, c'est l'Académie française de la Chanson.
+
+La Lice chansonnière doit avoir aussi son mérite. Un de ses adhérents
+m'affirme qu'on y professe les opinions les plus avancées, tandis que le
+Caveau est tant soit peu réactionnaire. Voyez-vous cela?... Enfin _Lice_
+et _Caveau_ sont d'honnêtes personnes qui ne font pas parler d'elles,
+tandis que l'école du Chat-Noir mène grand tapage. M. Jules Jouy, dont
+nous parlions tout à l'heure, est presque populaire. Et c'est justice:
+il a l'ardeur, l'entrain, et, dans une langue très mêlée, de l'esprit et
+du trait. Je ne l'aime pas beaucoup quand il vise au sublime. Mais il
+est excellent dans l'ironie. Rappelez-vous la _Perquisition_ et les
+_Manifestations boulangistes_ sur l'air de la _Légende de saint
+Nicolas_:
+
+ Ils étaient trois petits garçons
+ Qui passaient, chantant des chansons.
+
+Au reste, pas moderne le moins du monde, et même gardant dans l'esprit
+et dans le style un arrière-goût de chansonnier patriote. Qu'on ne s'y
+trompe pas, il procède plus qu'il ne croit de ces virtuoses du pavé qui,
+en février 1848, au lendemain de la victoire du peuple, chantaient des
+refrains populaires et quêtaient pour les blessés.
+
+ Vers l'avenir que nos chefs nous conduisent.
+ Que voulons-nous? Des travaux et du pain;
+ Que nos enfants à l'école s'instruisent,
+ Que nos vieillards ne tendent plus la main,
+ Moins arriérés qu'en l'an quatre-vingt-treize.
+ Sachons unir la justice et les lois,
+ Salut, salut, République française,
+ Je puis mourir, je t'ai vue une fois.
+
+Et ce couplet, s'il vous plaît, est de Gustave Leroy. C'est le troisième
+d'une chanson qui fit le tour de France sur l'air de _Vive Paris!_ M.
+Jules Jouy a beaucoup d'esprit. Mais j'aperçois en lui un Gustave Leroy.
+Les vrais modernes sont Aristide Bruant, Victor Meusy, Léon Xanrof. Avec
+eux la chanson a pris un air qu'elle n'avait pas encore, une crânerie
+canaille, une fière allure des boulevards extérieurs, qui témoigne du
+progrès de la civilisation. Elle parle l'argot des faubourgs. Au XVIIIe
+siècle, elle parlait, avec Vadé, le langage poissard:
+
+
+ Qui veut savoir l'histoire entière
+ De m'am'zelle Manon la couturière
+ Et de monsieur son cher zamant,
+ Qui l'ammait zamicablement?
+
+ Ce jeune homme, t'un beau dimanche,
+ Qu'il buvait son d'mi-s'tier à la Croix-Blanche,
+ Fut accueilli par des farauds,
+ Qui racollent z'en magnièr' de crocs.
+
+ L'un d'eux lui dit voulez-vous boire
+ À la santé du roi couvert de gloire!
+ --À sa santé? dit-il, zoui-dà;
+ Il mérite bien cet honneur-là.
+
+ On n'eût pas plutôt dit la chose,
+ Qu'un racoleur ly dit et ly propose,
+ En lui disant en abrégé
+ Q'avec eux t'il est z'engagé.
+
+ ...................................
+
+ Sachant cela Manon z'habille
+ S'en va tout droit de cheuz monsieur d'Merville
+ Pour lui raconter z'en pleurant
+ Le malheur de son accident.
+
+ ...................................
+
+C'est là le ton des halles, qui permettait encore une certaine
+délicatesse et une pointe de sentiment. Mais la langue des halles est
+aujourd'hui une langue morte. Nos nouveaux Vadé chantent en langue
+verte. La langue verte est expressive, mais faite pour exprimer
+seulement les pires instincts et pour peindre les plus mauvaises moeurs.
+À cet effet elle est incomparable, comme on peut s'en persuader par ces
+simples vers que M. Aristide Bruant prête à un personnage dont il est
+inutile de définir l'état et le caractère:
+
+ Allé a pus d'daron pus d'daronne,
+ Allé a pus personne,
+ Allé a que moi.
+ Au lieu d'sout'nir ses père et mère,
+ A soutient son frère,
+ Et pis quoi?...
+
+M. Lorédan Larchey nous enseigne à propos, dans son _Dictionnaire
+d'Argot_, que _daron_ et _daronne_ veut dire père et mère.
+
+M. Aristide Bruant, qui, sous son grand chapeau et sa limousine, a un
+air de chouan, n'est pas, il me semble un fidèle du Chat-Noir. Je crois
+même qu'il a ouvert un cabaret rival. Mais il reste de l'école verte, et
+cela suffit pour le classement. Il a composé une suite de chansons de
+faubourgs d'un magnifique cynisme, _À Batignolles_, _À la Villette_, _À
+Montparnasse_, _À Saint-Lazare_, _À la Roquette_, _À Montrouge_, _À la
+Bastille_, _À Grenelle_, _À la Chapelle_.
+
+M. Meusy parle aussi l'argot parisien; mais ses personnages sont moins
+séparés de la société que ceux de M. Bruant. Ils font de la politique.
+L'un deux dit avec sagesse:
+
+ N'écout' pas ces bons apôtres
+ Qui veul'nt reviser la loi;
+ Puisque c'est pour en fair' d'autre...
+ On s'demand' pourquoi.
+
+Un autre personnage de M. Meusy procède au classement des partis:
+
+ Y a l'parti d'monsieur Joffrin,
+ Y sont un;
+ Y a l'parti des anarchis',
+ Y sont dix;
+ Y a l'parti de l'_Intransigeant_,
+ Y sont cent;
+ Y a l'parti de Reinach Joseph,
+ Y sont b'sef;
+ Y a l'parti d'ceux qui n'en ont pas,
+ Et y sont des tas.
+
+J'estime la muse de Victor Meusy, mais j'avoue mon faible pour celle de
+Léon Xanrof. M. Léon Xanrof a composé la _Ballade du vitriolé_ et je lui
+en sais un gré infini. C'est un ouvrage plein de philosophie où l'on
+admire en même temps l'enchaînement des crimes et la fatalité que rien
+n'élude. Jamais poème ne fournit plus ample matière à la méditation. Je
+vous en fais juges:
+
+ C'était sur le boulevard
+ Il commençait à fair' tard
+ Arrive un' femm' qu'avait l'air
+ Tragiqu' comme mam'zelle Weber.
+
+ Elle allait dissimulant
+ Un litr' dans du papier blanc,
+ Et r'gardait les boudinés
+ D'un air féroce sous l'nez.
+
+ Soudain ell' s'écri': «C'est lui,
+ Le séducteur qui m'a fui!»
+ En mêm' temps elle arrosa
+ Trois messieurs, très vexés d'ça.
+
+Et le poète déroule son drame lyrique que domine la Nécessité,
+souveraine des hommes et des dieux:
+
+ Deux ayant été r'connus
+ Par la dam' comme inconnus,
+ Fur'nt relâchés illico.
+
+Que ne puis-je tout citer!... Et l'humiliation du séducteur devant le
+tribunal, et l'acquittement nécessaire de la vitrioleuse et son mariage
+avec un lord excentrique. Et la morale. Oh! c'est par sa morale que M.
+Léon Xanrof est surtout grand, neuf et magnifique. Méditez à cet égard
+la chanson des _Quatre-z-étudiants_, qui est un pur chef-d'oeuvre. Ces
+quatre-z-étudiants oublièrent leurs études avec une demoiselle de
+Bullier. Quand vinrent les vacances, leurs parents leur firent des
+reproches et leur enjoignirent de suivre exactement les cours à la
+rentrée. Les quatre-z-étudiants obéirent:
+
+ Ils se r'mir'nt à l'étude
+ Avec acharnement.
+ N'avaient pas l'habitude,
+ Sont morts au bout d'un an.
+
+Quelle leçon pour les parents! Cette histoire ne passe-t-elle pas en
+mélancolie l'aventure douloureuse de Juliette et de Roméo? M. Xanrof
+n'est-il pas un sublime moraliste et l'école du Chat-Noir une grande
+école?
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS DES ACTEURS CITÉS OU MENTIONNÉS DANS CE
+VOLUME
+
+
+
+A
+
+ALDE MANUCE.
+ALEXIS (Paul).
+AMÉLINEAU.
+ANTOINE (M.).
+ARÈNE (Paul).
+ARISTOPHANE.
+AUGUSTIN (saint).
+AVENEL (Henri).
+
+B
+
+BALLANCHE.
+BANVILLE (Théodore de).
+BARATOUX (J.).
+BARBEY D'AUREVILLY (J.).
+BARBIER (Auguste).
+BARBIER (Jules).
+BAUDELAIRE (Charles).
+BÉRENGER (P.-F. DE).
+BERNHARD (Sarah).
+BLADÉ (Jean-François).
+BLAZE DE BURY (Henri).
+BLÉMONT (Émile).
+BONNETAIN (Paul).
+BOCCACE.
+BOILEAU (Nicolas).
+BOUCHOR (Maurice).
+BOUILHET (Louis).
+BOURDELIN (Émile).
+BOURGET (Paul).
+BOURSAULT.
+BRIZEUX (Aug.).
+BRUANT (Aristide).
+BRUNETIÈRE (Ferdinand).
+BUY, DE LYON.
+
+C
+
+CALMET (dom).
+CALVIN.
+CAMPISTRON.
+CAPELLE.
+CARAN D'ACHE.
+CARNOY (Henri).
+CAZALIS (Henry). Voir _Lahore (Jean)_.
+CERVANTÈS (Miguel).
+CHAMPFLEURY.
+CHAMPION (Honoré).
+CHARAVAY (Étienne).
+CHARTON (Édouard).
+CHATEAUBRIAND (F. de).
+CHENAVARD.
+CHENNEVIÈRES (Henri de).
+CHERBULIEZ (Victor).
+CICÉRON.
+COLÉRUS (Jean).
+COLLÉ.
+COLLIN DE PLANCY.
+COMPARETTI.
+CONFUCIUS.
+COPPÉE (François).
+CORNEILLE (Pierre).
+CRÉBILLON FILS.
+
+D
+
+DANTE.
+DARWIN.
+DAUDET (Alphonse).
+DAVIS.
+DELISLE (Léopold).
+DENON (baron Vivant).
+DESJARDINS (Paul).
+DIDE (Auguste).
+DIERX (Léon).
+DIOSCORIDE.
+DORAT.
+DOUCET (Lucien).
+DU BELLAY.
+DU LOCLE.
+DUMAS FILS (Alexandre).
+DURUY (Georges).
+
+E
+
+EDISON.
+ENTRECOLLÉS (le P. d').
+EPHREM (saint).
+ÉPICURE.
+ÉRASME.
+ÉRINNE.
+ESCHYLE.
+ESTIENNE (Henry).
+
+F
+
+FABRE (Ferdinand).
+FABRE (Joseph).
+FAGON.
+FARET.
+FEUILLET (Octave).
+FLAMMARION (Camille).
+FLAUBERT (Gustave).
+FLORIAN (le chev. de).
+FOURNIER (Édouard).
+FUSTER (Charles).
+
+G
+
+GAILLARD D'ARCY.
+GALLET.
+GAUTIER (Théophile).
+GAVARNI.
+GILBERT.
+GIRARDIN (Émile de).
+GLAIZE.
+GLATIGNY (Albert).
+GOETHE (Wolfgang).
+GONCOURT (É. et J. de).
+GONCOURT (Jules de).
+GRATRY (le père).
+GRÉGOIRE DE TOURS.
+GREUZE (J.-B.).
+GUILLEMIN.
+GUILLON (Charles).
+GUIMET.
+GYP.
+
+H
+
+HALÉVY (Ludovic).
+HAMY (Ernest).
+HARAUCOURT (Édouard).
+HAVET (Louis).
+HEILLY (Georges d').
+HENNER.
+HENNIQUE (Léon).
+HEREDIA (J. M. de).
+HERVIEU (Paul).
+HÉSIODE.
+HROTSWITHA.
+HUGO (Victor).
+HUYSMANS.
+
+I
+
+INGHERAMI (Tomasso).
+
+J
+
+JACOLLIOT.
+JAUBERT (E.).
+JOLY (Henri).
+JOUY (Jules).
+JOUY (M. DE).
+JULIEN (Stanislas).
+
+K
+
+KILLINGER (Maximilien de).
+
+L
+
+LACORDAIRE (H. D.).
+LA FARE (le chev. de).
+LA FONTAINE (J. de).
+LAHORE (Jean).
+LAMARTINE (Alphonse de).
+LAPRADE (Victor de).
+LARCHEY (Lorédan).
+LAUJOL (Henry).LEBLANC (abbé).
+LECONTE DE LISLE.
+LE GOFFIC.
+LEMAÎTRE (Jules).
+LERMINA (Jules).
+LEROLLE (Henri).
+LEROY (Gustave).
+LESAGE.
+LESCURE (M. de).
+LESIGNE (Ernest).
+LITTRÉ (E.).
+LOMBROSO.
+LOTI (Pierre).
+LUCAS (Paul).
+LUCIEN.
+LUCRÈCE.
+
+M
+
+MAC-NAB.
+MAISTRE (Joseph de).
+MALLARMÉ (Stéphane).
+MARGUERITE DE NAVARRE, duchesse d'Alençon.
+MARIÉTON (Paul).
+MARTEL (comtesse de).
+MATHALÈNE.
+MAUDSLEY.
+MAUREL (André).
+MAUPASSANT (Guy de).
+MÉLÉAGRE.
+MENDÈS.
+MÉRAT (Albert).
+MÉRIMÉE (Prosper).
+MEURICE (Paul).
+MEUSY (Victor).
+MEYRAC (Albert).
+MOLIÈRE.
+MONSELET (Charles).
+MONTEIL (Alexis).
+MONTAIGNE (Michel de).
+MONTAIGLON (Anatole de).
+MONTÉPIN (X. de).
+MORÉAS (Jean).
+MORGAN (lady).
+MICHELET (J.).
+MILLOUÉ (L. de).
+MISTRAL (Frédéric).
+
+N
+
+NIMAL (Henry de).
+NIZIER (du Puitspelu). Voir _Clair Tisseur_.
+NOLHAC (Pierre de).
+
+O
+
+OHNET (Georges).
+
+P
+
+PANARD.
+PARNY (Évariste).
+PASCAL (Blaise).
+PAULHAN.
+PAUTHUR (Guillaume).
+PÉLADAN (Joséphin).
+PÉTRARQUE.
+PÉTRONE.
+PINEL.
+PIRON.
+PLATON.
+PLESSIS (Frédéric).
+PONSARD (François).
+POULET-MALASSIS.
+PRAROND (Ernest).
+PROPERCE.
+PROUDHON.
+PRUDHON (P.-P.).
+PSICHARI (Jean).
+PUYMAIGRE (comte DE).
+
+Q
+
+QUÉRARD.
+QUINET (Edgar).
+QUICHERAT (Jules).
+
+R
+
+RABELAIS (F.).
+RABUSSON (Henri).
+RACINE (Jean).
+RAGOT (Adolphe).
+RÉCAMIER (Mme).
+RÉMUSAT (Abel).
+RENAN (Ernest).
+RENOUVIER (Charles).
+RÉGNIER (H. DE).
+REYER.
+RIBOT (Théodule).
+RICARD (L. X. DE).
+RICHARD-DESAIX (Ulric).
+RICHET (Ch.).
+RIVIÈRE (C. H.).
+ROBERT D'ARBRISSEL.
+ROBESPIERRE (Maximilien).
+ROCHEGROSSE (Georges).
+ROD (Édouard).
+RONSARD.
+ROSSETTI (Dante-Gabriel).
+ROSNY (J.-H.).
+ROUSSEAU (Jean-Jacques).
+
+S
+
+SAINT-AMAND, 159.
+SAINTE-BEUVE (Augustin).
+SAINT-PIERRE (Bernardin de).
+SAINT-VICTOR (Paul de).
+SAND (George).
+SARCEY (Francisque).
+SARRAZIN (Gabriel).
+SARRAZIN, DE LYON.
+SCHEFFER (Ary).
+SCHERER (Edmond).
+SÉBILLOT (Paul).
+SEVELINGES.
+SHAKESPEARE (William).
+SCHOPENHAUER (Arthur).
+SHELLEY.
+SIGNORET.
+SIVRY (Charles de).
+SOPHOCLE.
+SOULARY (Joséphin).
+SOUVESTRE (Émile).
+SPENCER (Herbert).
+SPINOSA.
+SPRONCK (Maurice).
+STAPFER (Paul).
+SULLY-PRUDHOMME.
+SYLVESTRE (Théophile).
+
+T
+
+TAINE (H.).
+TCHENG-KI-TONG.
+TÉRENCE.
+TERTULLIEN.
+THÉOPHRASTE.
+THEURIET (André).
+THIERRY (Gilbert-Augustin).
+THOMAS D'AQUIN (saint).
+THOMS.
+TIERSOT (Julien).
+TILLEMONT (le nain de).
+TISSERAND.
+TISSEUR (Alexandre).
+TISSEUR (Barthélémy).
+TISSEUR (Clair).
+TISSEUR (Jean).
+TOLSTOÏ (comte de).
+TÖPFFER (R.).
+TOURNEAUX (Maurice).
+
+U
+
+UZANNE (Octave).
+
+V
+
+VACQUERIE (Auguste).
+VACQUERIE (Charles).
+VADÉ (Guillaume).
+VALADE (Léon).
+VALBERT. Voir _Cherbuliez_.
+VALLET DE VIRIVILLE.
+VERLAINE (Paul).
+VERNE (Jules).
+VICAIRE (Gabriel).
+VIGNY (Alfred de).
+VILLIERS DE L'ISLE ADAM (Auguste).
+VILLON (François).
+VIOLLET-LE-DUC.
+VIRGILE.
+VOGÜÉ (vicomte E. M. DE).
+VOLTAIRE.
+
+W
+
+WAGNER (Richard).
+
+X
+
+XANROF.
+XÉNOPHON.
+
+Z
+
+ZOLA (Émile).
+
+FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE.
+
+POURQUOI SOMMES-NOUS TRISTES?
+HROTSWITHA AUX MARIONNETTES.
+CHARLES BAUDELAIRE.
+RABELAIS.
+BARBEY D'AUREVILLY.
+PAUL ARÈNE.
+LA MORALE ET LA SCIENCE. M. PAUL BOURGET.
+CONTES CHINOIS.
+_Histoire de la dame à l'éventail blanc_.
+CHANSONS POPULAIRES DE L'ANCIENNE FRANCE.
+I. _Chansons d'amour_.
+II. _Le soldat_.
+III. _Chansons de labour_.
+VILLIERS DE L'ISLE-ADAM.
+UN MOINE ÉGYPTIEN.
+LÉON HENNIQUE.
+LE POÈTE DE LA BRESSE, GABRIEL VICAIRE.
+LE BARON DENON.
+MAURICE SPRONCK.
+UNE FAMILLE DE POÈTES: BARTHÉLÉMY TISSEUR, JEAN TISSEUR, CLAIR TISSEUR.
+RÊVERIES ASTRONOMIQUES.
+M. MAURICE BOUCHOR ET L'HISTOIRE DE TOBIE 218 _Histoire des deux amants
+d'Auvergne_.
+JOSÉPHIN PÉLADAN.
+SUR JEANNE D'ARC.
+SOUS LES GALERIES DE L'ODÉON.
+ÉDOUARD ROD.
+J.-H. ROSNY.
+FRANÇOIS COPPÉE.
+LES IDÉES DE GUSTAVE FLAUBERT.
+PAUL VERLAINE.
+DIALOGUES DES VIVANTS: LA BÊTE HUMAINE'
+NOUVEAUX DIALOGUES DES MORTS: UNE GAGEURE.
+UNE JOURNÉE À VERSAILLES.
+AUGUSTE VACQUERIE
+OCTAVE FEUILLET
+BOUDDHISME.
+_Histoire de la courtisane Vasavadatta et du marchand Oupagoupta_.
+LES CHANSONS DU CHAT-NOIR 388
+
+
+
+
+169-18.--Coulommiers. Imp. Paul Brodard.--4-18. 7595
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Format grand in-18.
+
+BALTHASAR. 1 vol.
+
+CRAINQUEBILLE, PUTOIS, RIQUET. 1 vol.
+LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (Ouvrage couronné par L'Académie française).
+ 1 vol.
+LES DÉSIRS DE JEAN SERVIEN. 4 vol.
+LES DIEUX ONT SOIF. 1 vol.
+L'ÉTUI DE NACRE. 1 vol.
+HISTOIRE COMIQUE. 1 vol.
+L'ILE DES PINGOUINS. 1 vol.
+LE JARDIN D'ÉPICURE. 1 vol.
+JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE. 1 vol.
+LE LIVRE DE MON AMI. 1 vol.
+LE LYS ROUGE. 1 vol.
+LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD. 1 vol.
+PAGES CHOISIES. 1 vol.
+PIERRE NOSIÈRE. 1 vol.
+LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE. 1 vol.
+LA RÉVOLTE DES ANGES. 1 vol.
+LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE. 1 vol.
+LES SEPT FEMMES DE LA BARBE-BLEUE. 1 vol.
+SUR LA PIERRE BLANCHE. 1 vol.
+THAÏS. 1 vol.
+LA VIE LITTÉRAIRE. 4 vol.
+
+HISTOIRE CONTEMPORAINE
+
+I.--L'ORME DU MAIL. 1 vol.
+II.--LE MANNEQUIN D'OSIER. 1 vol.
+III.--L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE. 1 vol.
+IV.--MONSIEUR BERGERET A PARIS. 1 vol.
+
+Format grand in-8°.
+VIE DE JEANNE D'ARC. 2 vol.
+
+ÉDITIONS ILLUSTRÉES
+CLIO (Illustrations en couleurs de Mucha). 1 vol.
+HISTOIRE COMIQUE (Pointes sèches et eaux-fortes de Edgar
+Chahine). 1 vol.
+LES CONTES DE JACQUES TOURNEBROCHE (Illustrations en couleurs de Léon
+Lebègue). 1 vol.
+
+619-17.--- Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--1-18.
+
+
+
+
+
+
+
+
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+
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+
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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