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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie littéraire + Troisième série + +Author: Anatole France + +Release Date: September 22, 2006 [EBook #19345] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTÉRAIRE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque. and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + + + ANATOLE FRANCE + + DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + + LA + VIE LITTÉRAIRE + + TROISIÈME SÉRIE + + + + PARIS + CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + 3, RUE AUBER, 3 + + + + +PRÉFACE + + +M. Ferdinand Brunetière, que j'aime beaucoup, me fait une grande +querelle[1]. Il me reproche de méconnaître les lois mêmes de la +critique, de n'avoir pas de critérium pour juger les choses de l'esprit, +de flotter, au gré de mes instincts, parmi les contradictions, de ne pas +sortir de moi-même, d'être enfermé dans ma subjectivité comme dans une +prison obscure. Loin de me plaindre d'être ainsi attaqué, je me réjouis +de cette dispute honorable où tout me flatte: le mérite de mon +adversaire, la sévérité d'une censure qui cache beaucoup d'indulgence, +la grandeur des intérêts qui sont mis en cause, car il n'y va pas moins, +selon M. Brunetière, que de l'avenir intellectuel de notre pays, et +enfin le choix de mes complices, M. Jules Lemaître et M. Paul Desjardins +étant dénoncés avec moi comme coupables de critique subjective et +personnelle, et comme corrupteurs de la jeunesse. J'ai un goût ancien et +toujours nouveau pour l'esprit de M. Jules Lemaître, pour son +intelligence agile, sa poésie ailée et sa clarté charmante. M. Paul +Desjardins m'intéresse par les belles lueurs tremblantes de sa +sensibilité. Si j'étais le moins du monde habile, je me garderais bien +de séparer ma cause de la leur. Mais la vérité me force à déclarer que +je ne vois pas en quoi mes crimes sont leur crime et mes iniquités leur +iniquité. M. Lemaître se dédouble avec une facilité merveilleuse; il +voit le pour et le contre, il se place successivement aux points de vue +les plus opposés; il a tour à tour les raffinements d'un esprit +ingénieux et la bonne volonté d'un coeur simple. Il dialogue avec +lui-même et fait parler l'un après l'autre les personnages les plus +divers. Il a beaucoup exercé la faculté de comprendre. Il est humaniste +et moderne. Il respecte les traditions et il aime les nouveautés. Il a +l'esprit libre avec le goût des croyances. Sa critique, indulgente +jusque dans l'ironie, est, à la bien prendre, assez objective. Et si, +quand il a tout dit, il ajoute: «Que sais-je?» n'est-ce pas gentillesse +philosophique? Je ne démêle pas bien dans sa manière ce qui mécontente +M. Brunetière, sinon, peut-être, une certaine gaieté inquiétante de +jeune faune. + +[Note 1: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1891, la +critique impersonnelle par M. Ferdinand Brunetière, pp. 210 à 224.] + +Quant à M. Paul Desjardins, ce qu'on peut lui reprocher, ce n'est point +une gaieté trop légère. Je ne crois pas lui déplaire en disant qu'il se +donne la figure d'un apôtre, plutôt que celle d'un critique. C'est un +esprit distingué, mais c'est surtout un prophète. Il est sévère. Il +n'aime point qu'on écrive. Pour lui, la littérature est la bête de +l'Apocalypse. Une phrase bien faite lui semble un danger public. Il me +fait songer à ce sombre Tertullien, qui disait que la sainte Vierge +n'avait jamais été belle, sans quoi on l'eût désirée, ce qui ne peut +s'imaginer. Selon M. Paul Desjardins, le style, c'est le mal. Et +pourtant M. Paul Desjardins a du style, tant il est vrai que l'âme +humaine est un abîme de contradictions. De l'humeur dont il est, il ne +faut pas lui demander son avis sur des sujets aussi frivoles et profanes +que la littérature. Il ne critique point; il anathématise sans haine. +Pâle et mélancolique, il va semant les malédictions attendries. Par quel +coup du sort se trouve-t-il chargé d'une part des griefs qui pèsent sur +moi, au moment même où il déclare dans ses articles et dans ses +conférences que je suis le figuier stérile de l'Écriture? Dans quels +frémissements, avec quelle horreur ne doit-il pas crier à celui qui nous +accuse tous deux: _Judica me, et discerne causam meam de gente non +sancta?_ + +Il est donc plus juste que je me défende tout seul. J'essayerai de le +faire, mais non pas sans avoir d'abord rendu hommage à la vaillance de +mon adversaire. M. Brunetière est un critique guerrier d'une intrépidité +rare. Il est, en polémique, de l'école de Napoléon et des grands +capitaines qui savent qu'on ne se défend victorieusement qu'en prenant +l'offensive et que, se laisser attaquer, c'est être déjà à demi vaincu. +Et il est venu m'attaquer dans mon petit bois, au bord de mon onde pure. +C'est un rude assaillant. Il y va de l'ongle et des dents, sans compter +les feintes et les ruses. J'entends par là qu'en polémique il a diverses +méthodes et qu'il ne dédaigne point l'intuitive, quand la déductive ne +suffit pas. Je ne troublais point son eau. Mais il est contrariant et +même un peu querelleur. C'est le défaut des braves. Je l'aime beaucoup +ainsi. N'est-ce point Nicolas, son maître et le mien, qui a dit: + + Achille déplairait moins bouillant et moins prompt. + +J'ai beaucoup de désavantages s'il me faut absolument combattre M. +Brunetière. Je ne signalerai pas les inégalités trop certaines et qui +sautent aux yeux. J'en indiquerai seulement une qui est d'une nature +toute particulière; c'est que, tandis qu'il trouve ma critique fâcheuse, +je trouve la sienne excellente. Je suis par cela même réduit à cet état +de défensive qui, comme nous le disions tout à l'heure, est jugé mauvais +par tous les tacticiens. Je tiens en très haute estime les fortes +constructions critiques de M. Brunetière. J'admire la solidité des +matériaux et la grandeur du plan. Je viens de lire les leçons professées +à l'École normale par cet habile maître de conférences, sur l'Évolution +de la critique depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, et je n'éprouve +aucun déplaisir à dire très haut que les idées y sont conduites avec +beaucoup de méthode et mises dans un ordre heureux, imposant, nouveau. +Leur marche, pesante mais sûre, rappelle cette manoeuvre fameuse des +légionnaires s'avançant serrés l'un contre l'autre et couverts de leurs +boucliers, à l'assaut d'une ville. Cela se nommait faire la tortue, et +c'était formidable. Il se mêle, peut-être, quelque surprise à mon +admiration quand je vois où va cette armée d'idées. M. Ferdinand +Brunetière se propose d'appliquer à la critique littéraire les théories +de l'évolution. Et, si l'entreprise en elle-même semble intéressante et +louable, on n'a pas oublié l'énergie déployée récemment par le critique +de la _Revue des Deux Mondes_ pour subordonner la science à la morale et +pour infirmer l'autorité de toute doctrine fondée sur les sciences +naturelles. C'était à l'occasion du _Disciple_ et l'on sait si M. +Brunetière ménageait alors les remontrances à ceux qui prétendaient +introduire les théories transformistes dans quelque canton de la +psychologie ou de la sociologie. Il repoussait les idées darwiniennes au +nom de la morale immuable. «Ces idées, disait-il expressément, doivent +être fausses, puisqu'elles sont dangereuses.» Et maintenant, il fonde la +critique nouvelle sur l'hypothèse de l'évolution. «Notre projet, dit-il, +n'est autre que d'emprunter de Darwin et de Hæckel le secours que M. +Taine a emprunté de Geoffroy Saint-Hilaire et de Cuvier.» Je sais bien +qu'autre chose est de professer, comme M. Sixte, l'irresponsabilité des +criminels et l'indifférence absolue en matière de morale, autre chose +est d'appliquer aux genres littéraires les lois qui président à +l'évolution des espèces animales et végétales. Je ne dis pas du tout que +M. Brunetière se démente et se contredise. Je marque un trait de sa +nature, un tour de son caractère, qui est, avec beaucoup d'esprit de +suite, de donner volontiers dans l'inattendu et dans l'imprévu. On a +dit, un jour, qu'il était paradoxal, et il semblait bien que ce fût par +antiphrase, tant sa réputation de bon raisonneur était solidement +établie. Mais on a vu à la réflexion qu'il est, en effet, un peu +paradoxal à sa manière. Il est prodigieusement habile dans la +démonstration: il faut qu'il démontre toujours, et il aime parfois à +soutenir fortement des opinions extraordinaires et même stupéfiantes. + +Par quel sort cruel devais-je aimer et admirer un critique qui +correspond si peu à mes sentiments! Pour M. Ferdinand Brunetière, il y a +simplement deux sortes de critiques, la subjective, qui est mauvaise et +l'objective, qui est bonne. Selon lui, M. Jules Lemaître, M. Paul +Desjardins, et moi-même, nous sommes atteints de subjectivité, et c'est +le pire des maux; car, de la subjectivité, on tombe dans l'illusion, +dans la sensualité et dans la concupiscence, et l'on juge les oeuvres +humaines par le plaisir qu'on en reçoit, ce qui est abominable. Car il +ne faut pas se plaire à quelque ouvrage d'esprit avant de savoir si l'on +a raison de s'y plaire; car, l'homme étant un animal raisonnable, il +faut d'abord qu'il raisonne; car il est nécessaire d'avoir raison et il +n'est pas nécessaire de trouver de l'agrément; car le propre de l'homme +est de chercher à s'instruire par le moyen de la dialectique, lequel est +infaillible; car on doit toujours mettre une vérité au bout d'un +raisonnement, comme un noeud au bout d'une natte; car, sans cela, le +raisonnement ne tiendrait pas, et il faut qu'il tienne; car on attache +ensuite plusieurs raisonnements ensemble de manière à former un système +indestructible, qui dure une dizaine d'années. Et c'est pourquoi la +critique objective est la seule bonne. + +M. Ferdinand Brunetière tient l'autre pour fallacieuse et décevante. Et +il en donne diverses raisons. Mais je suis bien forcé de reproduire +d'abord le texte incriminé. C'est un endroit de la _Vie littéraire_ où +on lit ceci: + + Il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art + objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose + qu'eux-mêmes dans leur oeuvre sont dupes de la plus fallacieuse + philosophie. La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même. + C'est une de nos grandes misères. Que ne donnerions-nous pas + pour voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'oeil à + facettes d'une mouche, ou pour comprendre la nature avec le + cerveau rude et simple d'un orang-outang? Mais cela nous est + bien défendu. Nous sommes enfermés dans notre personne comme + dans une prison perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire, + ce semble, c'est de reconnaître de bonne grâce cette affreuse + condition et d'avouer que nous parlons de nous-mêmes chaque fois + que nous n'avons pas la force de nous taire[2]. + +[Note 2: _La Vie littéraire_, 1re série, p. IV.] + +M. Brunetière, après avoir cité ces lignes, remarque tout de suite +«qu'on ne peut affirmer avec plus d'assurance que rien n'est assuré». Je +pourrais peut-être lui répondre qu'il n'y a aucune contradiction, comme +aucune nouveauté à dire que nous sommes condamnés à ne connaître les +choses que par l'impression qu'elles font sur nous. C'est une vérité que +l'observation peut établir, et si frappante que tout le monde en est +touché. C'est un lieu commun de philosophie naturelle. Il n'y faut pas +faire trop d'attention, et surtout il n'y faut pas voir de pyrrhonisme +doctrinal. J'ai regardé, je l'avoue, plus d'une fois du côté du +scepticisme absolu. Mais je n'y suis jamais entré; j'ai eu peur de poser +le pied sur cette base qui engloutit tout ce qu'on y met. J'ai eu peur +de ces deux mots, d'une stérilité formidable: «Je doute». Leur force est +telle que la bouche qui les a une fois convenablement prononcés est +scellée à jamais et ne peut plus s'ouvrir. Si l'on doute, il faut se +taire; car, quelque discours qu'on puisse tenir, parler, c'est affirmer. +Et puisque je n'avais pas le courage du silence et du renoncement, j'ai +voulu croire, j'ai cru. J'ai cru du moins à la relativité des choses et +à la succession des phénomènes. + +En fait, réalités et apparences, c'est tout un. Pour aimer et pour +souffrir en ce monde, les images suffisent; il n'est pas besoin que leur +objectivité soit démontrée. De quelque façon que l'on conçoive la vie, +et la connût-on pour le rêve d'un rêve, on vit. C'est tout ce qu'il faut +pour fonder les sciences, les arts, les morales, la critique +impressionniste et, si l'on veut, la critique objective. M. Brunetière +estime qu'on se quitte soi-même et qu'on sort de soi tant que l'on veut, +à l'exemple de ce vieux professeur de Nuremberg dont M. Joséphin +Péladan, qui est mage, nous a conté récemment l'aventure surprenante. Ce +professeur, très occupé d'esthétique, sortait nuitamment de son corps +visible pour aller, en corps astral, comparer les jambes des belles +dormeuses à celles de la Vénus de Praxitèle. «La duperie, affirme M. +Brunetière, la duperie, s'il faut qu'il y en ait une, c'est de croire et +d'enseigner que nous ne pouvons pas sortir de nous-mêmes quand, au +contraire, la vie ne s'emploie qu'à cela. Et la raison, sans doute, en +paraîtra assez forte, si l'on se rend compte qu'il n'y aurait autrement +ni société, ni langage, ni littérature, ni art.» Et il ajoute: + +«Nous sommes hommes... et nous le sommes surtout par le pouvoir que nous +avons de sortir de nous-mêmes pour nous chercher, nous retrouver et nous +reconnaître chez les autres.» + +Sortir, c'est beaucoup dire. Nous sommes dans la caverne et nous voyons +les fantômes de la caverne. La vie serait trop triste sans cela. Elle +n'a de charme et de prix que par les ombres qui passent sur les parois +des murs dans lesquels nous sommes enfermés, ombres qui nous +ressemblent, que nous nous efforçons de connaître au passage et parfois +d'aimer. + +En réalité, nous ne voyons le monde qu'à travers nos sens, qui le +déforment et le colorent à leur gré, et M. Brunetière ne le conteste +pas. Il s'appuie, au contraire, sur ces conditions de la connaissance +pour fonder sa critique objective. S'avisant que les sens apportent à +tous les hommes des impressions à peu près semblables de la nature, de +sorte que ce qui est rond pour l'un ne saurait être carré pour l'autre, +et que les fonctions de l'entendement s'accomplissent de la même +manière, sinon au même degré dans toutes les intelligences, ce qui est +l'origine du sens commun, il assied sa critique sur le consentement +universel. Mais il n'est pas sans s'apercevoir lui-même qu'elle y est +mal assise. Car ce consentement, qui suffit pour former et conserver les +sociétés, ne suffit plus s'il s'agit d'établir la supériorité d'un poète +sur un autre. Que les hommes soient assez semblables entre eux pour que +chacun trouve dans le marché d'une grande ville et dans les bazars ce +qui est nécessaire à son existence, cela n'est pas douteux; mais que +dans le même pays deux hommes sentent absolument de la même façon tel +vers de Virgile, rien n'est moins probable. + +Il y a en mathématiques une sorte de vérité supérieure que nous +acceptons tous, par cela même qu'elle n'est point sensible. Mais les +physiciens sont obligés de compter avec ce qu'on nomme, dans les +sciences d'observation, l'équation personnelle. Un phénomène n'est +jamais perçu absolument de la même façon par deux observateurs. + +M. Brunetière ne peut se dissimuler que l'équation personnelle ne se +joue nulle part plus à son aise que dans les domaines prestigieux des +arts et de la littérature. + +Là jamais de consentement unanime ni d'opinion stable. Il en convient, +ou du moins commence par en convenir: «Pour ne rien dire de nos +contemporains, qu'il est convenu que nous ne voyons pas d'assez loin, ni +d'assez haut, combien de jugements, combien divers, depuis trois ou +quatre cents ans, les hommes n'ont-ils point portés sur un Corneille ou +sur un Shakespeare, sur un Cervantes ou sur un Rabelais, sur un Raphaël +ou sur un Michel-Ange! De même qu'il n'y a point d'opinion extravagante +ou absurde que n'ait soutenue quelque philosophe, de même il n'y en a +pas de scandaleuse ou d'attentatoire au génie qui ne se puisse autoriser +du nom de quelque critique.» Et pour prouver que les grands hommes ne +peuvent attendre plus de justice de leurs pairs, il nous montre Rabelais +insulté par Ronsard, et Corneille préférant publiquement Boursault à +Racine. Il devait nous montrer encore Lamartine méprisant La Fontaine. +Il pouvait aussi nous montrer Victor Hugo jugeant fort mal tous nos +classiques, hors Boileau, pour qui, sur le déclin de l'âge, il +nourrissait quelque tendresse. + +Bref, M. Brunetière reconnaît qu'il est beaucoup d'avis contraires les +uns aux autres dans la république des lettres. En vain, il se ravise +ensuite et nous déclare avec assurance qu'«il n'est pas vrai que les +opinions y soient si diverses ni les divisions si profondes». En vain, +il s'autorise d'une opinion de M. Jules Lemaître pour affirmer qu'il est +admis par tous les lettrés que certains écrivains _existent_, malgré +leurs défauts, tandis que d'autres _n'existent pas_. Que, par exemple, +Voltaire tragique existe, et que Campistron n'existe pas, ni l'abbé +Leblanc, ni M. de Jouy. C'est un premier point qu'il veut qu'on lui +accorde, mais on ne le lui accordera pas, car, s'il s'agissait de +dresser les deux listes, on ne s'entendrait guère. + +Le second point auquel il s'attache est qu'il y a des degrés, qui sont +proprement les grades conférés au génie dans les facultés de +grammairiens et dans les universités de rhéteurs. On conçoit que de tels +diplômes seraient avantageux pour le bon ordre et la régularité de la +gloire. Malheureusement ils perdent beaucoup de leur valeur par l'effet +des contradictions humaines; et ces doctorats, ces licences, que M. +Brunetière croit universellement reconnus ne font guère autorité que +pour ceux qui les confèrent. + +En théorie pure, on peut concevoir une critique qui, procédant de la +science, participe de sa certitude. De l'idée que nous nous faisons des +forces cosmiques et de la mécanique céleste dépend peut-être notre +sentiment sur l'éthique de M. Maurice Barrès et sur la prosodie de M. +Jean Moréas. Tout s'enchaîne dans l'univers. Mais en réalité, les +anneaux sont, par endroits, si brouillés que le diable lui-même ne les +démêlerait pas, bien qu'il soit logicien. Et puis, il faut en convenir +de bonne grâce: ce que l'humanité sait le moins bien, au rebours de +Petit Jean, c'est son commencement. Les principes nous manquent en +toutes choses et particulièrement dans la connaissance des ouvrages de +l'esprit. On ne peut prévoir aujourd'hui, quoi qu'on dise, le temps où +la critique aura la rigueur d'une science positive et même on peut +croire assez raisonnablement que cette heure ne viendra jamais. Pourtant +les grands philosophes de l'antiquité couronnaient leur système du monde +par une poétique, et ils faisaient sagement. Il vaut mieux encore parler +avec incertitude des belles pensées et des belles formes, que de s'en +taire à jamais. Peu d'objets au monde sont absolument soumis à la +science, jusqu'à se laisser ou reproduire ou prédire par elle. Sans +doute, un poème ne sera jamais de ces objets-là, ni un poète. Les choses +qui nous touchent le plus, qui nous semblent les plus belles et les plus +désirables sont précisément celles qui demeurent toujours vagues pour +nous et en partie mystérieuses. La beauté, la vertu, le génie garderont +à jamais leur secret. Ni le charme de Cléopâtre, ni la douceur de Saint +François-d'Assise, ni la poésie de Racine ne se laisseront réduire en +formules et, si ces objets relèvent de la science, c'est d'une science +mêlée d'art, intuitive, inquiète et toujours inachevée. Cette science, +ou plutôt cet art existe: c'est la philosophie, la morale, l'histoire, +la critique, enfin tout le beau roman de l'humanité. + +Toute oeuvre de poésie ou d'art a été de tout temps un sujet de disputes +et c'est peut-être un des plus grands attraits des belles choses que de +rester ainsi douteuses, car, toutes, on a beau le nier, toutes sont +douteuses. M. Brunetière ne veut pas convenir tout à fait de cette +universelle et fatale incertitude. Elle répugne trop à son esprit +autoritaire et méthodique, qui veut toujours classer et toujours juger. +Qu'il juge donc, puisqu'il est judicieux! Et qu'il pousse ses arguments +serrés dans l'ordre effrayant de la tortue, puisqu'enfin il est un +critique guerrier! + +Mais ne peut-il pardonner à quelque innocent esprit de se mêler des +choses de l'art avec moins de rigueur et de suite qu'il n'en a lui-même, +et d'y déployer moins de raison, surtout moins de raisonnement; de +garder dans la critique le ton familier de la causerie et le pas léger +de la promenade; de s'arrêter où l'on se plaît et de faire parfois des +confidences; de suivre ses goûts, ses fantaisies et même son caprice, à +la condition d'être toujours vrai, sincère et bienveillant; de ne pas +tout savoir et de ne pas tout expliquer; de croire à l'irrémédiable +diversité des opinions et des sentiments et de parler plus volontiers de +ce qu'il faut aimer. + +A. F. + + + + +LA VIE LITTÉRAIRE + + + + +POURQUOI SOMMES-NOUS TRISTES[3]? + + +[Note 3: Pierre Loti: _Japoneries d'automne_, 1 vol.--Guy de Maupassant: +_La Main gauche_. 1 vol.] + +Pierre Loti nous a donné le journal des dernières semaines qu'il a +passées au Japon; ce sont des pages exquises, infiniment tristes. Qu'il +décrive Kioto, la ville sainte, et ses temples habités par des monstres +séculaires, qu'il nous montre la belle société d'Yeddo déguisée à +l'européenne et dansant nos quadrilles, ou qu'il évoque l'impératrice +Harou-Ko dans sa grâce hiératique et bizarre, Loti répand une tristesse +vague, subtile et pénétrante qui vous enveloppe comme une brume et dont +le goût âcre, l'amer parfum, vous restent au coeur. D'où vient qu'il est +désolé et qu'il nous désole? Qu'est-ce qui lui fait sentir ainsi le mal +de vivre? Est-ce la monotonie sans fin des formes et des couleurs que +déroule ce peuple falot au milieu duquel il passe en regardant? Est-ce +le rire éternel de ces jolies petites bêtes aux yeux bridés, de ces +_mousmés_ toutes semblables les unes aux autres avec leur coiffure aux +longues épingles et le grand noeud de leur ceinture? Est-ce +l'inexprimable odeur de cette race jaune, le je ne sais quoi qui fait +que l'âme nippone est en horreur à la nôtre? Est-il triste parce qu'il +se sent seul parmi des milliers d'êtres ou parce qu'il passe et va +quitter tout ce qu'il voit, mourir à toutes ces choses? Sans doute tout +cela le trouble et l'afflige. Il s'inquiète en voyant des êtres qui sont +des hommes et qui, pourtant, ne sont point ses semblables. Un ennui +charmant et cruel le prend au milieu de ces signes étranges dont le sens +profond lui sera à jamais caché. + +En contemplant, dans le temple des «huit drapeaux», la robe semée +d'oiseaux que portait, il y a dix-huit siècles, Gziné-you-Koyo, la reine +guerrière, il souffre du désir de ressaisir tout le charme héroïque de +cette ombre insaisissable; il se sent malheureux de ne pouvoir embrasser +ce merveilleux fantôme. Ce sont là, sans doute, des souffrances assez +rares, mais il les éprouve, et les jeunes Japonaises, les _mousmés_ ne +l'ont point consolé. Il demanda, on le sait, à madame Chrysanthème des +rêves qu'elle ne put lui donner. D'ailleurs, les amours d'un blanc avec +ces petites bêtes jaunes, un peu femmes et un peu potiches, ne sont pas +de nature à donner au coeur une paisible allégresse. Ce sont des hymens +impies. On ne commet point impunément le crime des anges qui s'unirent +aux filles des hommes. + +L'antipathie de la race blanche pour la race jaune est si naturelle +qu'il y a presque de la monstruosité à la vaincre. Et pourtant nous +avons un tel besoin de sympathie, nous sommes si bien faits pour nous +attacher et prendre racine, que nous ne pouvons rien quitter sans +arrachement et que tout départ sans retour nous a un goût amer. Comme ce +sentiment est inconscient et rapide, il est de ceux que Loti a le mieux +éprouvés; son âme mobile, peu capable d'impressions durables, est sans +cesse agitée par de petits frissons, et c'est là encore une cause de +mélancolie, que cette infinité de sensations courtes et heurtées comme +ces petites lames dures que craignent les marins. Avec quelle +délicatesse il sent, il exprime la tristesse du départ, cette immense +tristesse contenue dans ces seuls mots: «Je ne reverrai plus jamais +cela!» + +Par une nuit froide et sombre, comme il va rejoindre son navire en rade, +il est forcé de s'arrêter en chemin, pour une heure, dans un petit +village où il n'a que faire. Découvrant une maisonnette au bout d'un +sentier, il entre; il est reçu par une jolie _mousmé_; très hospitalière +qui lui donne du riz et des cigarettes. Et le voilà qui songe: + + Il est affreux, mon dîner!... Dans le réchaud, de détestables + braises fument et ne répandent pas de chaleur; j'ai les doigts + si engourdis que je ne sais plus me servir de mes baguettes. Et + autour de nous, derrière la mince paroi de papier, il y a la + tristesse de cette campagne endormie, silencieuse, que je sais + si glaciale et si noire. Mais la _mousmé_ est là qui me sert + avec des révérences de marquise Louis XV, avec des sourires qui + plissent ses yeux de chats à longs cils, qui retroussent son + petit nez déjà retroussé par lui-même--et elle est exquise à + regarder... + + Parce qu'elle est jolie, parce qu'elle est très jeune, surtout + parce qu'elle est extraordinairement fraîche et saine, et qu'un + je ne sais quoi dans son regard attire le mien, voici qu'il y a + un charme subitement jeté sur l'auberge misérable où elle vit: + je m'y attarderais presque; je ne m'y sens plus seul ni dépaysé; + un alanguissement me vient, qui sera oublié dans une heure, mais + qui ressemble beaucoup trop, hélas! à ces choses que nous + appelons amour, tendresse, affection, et que nous voudrions + tâcher de croire grandes et nobles. + +Et il emporte un regret d'une heure. Comment ne serait-il pas +mortellement triste? Avec une exquise délicatesse d'épiderme, il ne sent +rien à fond. Pendant que toutes les voluptés et toutes les douleurs du +monde dansent autour de lui comme des bayadères devant un rajah, son âme +reste vide, morne, oisive, inoccupée. Rien n'y a pénétré. Cette +disposition est excellente pour écrire des pages qui troublent le +lecteur. Chateaubriand, sans son éternel ennui, n'aurait pas fait +_René_. + +En même temps que Pierre Loti donnait ses _Japoneries d'automne_, M. Guy +de Maupassant publiait un recueil de nouvelles intitulé la _Main gauche_ +et ce titre s'explique de lui-même. Ces nouvelles sont fort diverses de +ton et d'allure. Il s'en faut qu'elles aient toutes la même valeur, mais +toutes portent la marque du maître; la fermeté, la brièveté forte de +l'expression, et cette sobriété puissante qui est le premier caractère +du talent de M. de Maupassant. + +Ce recueil aussi, qu'on lit avidement, laisse une impression de +tristesse. M. de Maupassant n'exprime pas comme l'auteur du _Mariage de +Loti_ la mélancolie des choses et ne semble pas frappé de la +disproportion de nos forces, de nos espérances et de la réalité. Il est +sans inquiétude; pourtant il n'est pas gai. La tristesse qu'il donne est +une tristesse simple, rude et claire. Il nous montre la laideur, la +brutalité, la bêtise épaisse, la ruse sauvage de la bête humaine, et +cela nous touche. Ses personnages sont en général peu intelligents, +assez vulgaires, terriblement vrais. Ses femmes sont instinctives, +naïvement perverses, mal sûres, et par là tragiques. Ce qu'elles font, +elles le font par pur instinct, en cédant aux suggestions obscures de la +chair et du sang. Parisiennes raffinées comme madame Haggan (_le +Rendez-vous_) ou créatures sauvages comme Allouma (la première nouvelle +du recueil), elles sont les jouets de la nature et elles ignorent +elles-mêmes la force qui les mène. Pourquoi madame Haggan change-t-elle +d'amour? Parce que c'est le printemps. Pourquoi Allouma s'en est-elle +allée avec un berger du Sud? Parce que le siroco soufflait. + + Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus + souvent, même les plus fines et les plus compliquées, pourquoi + elles agissent? Pas plus qu'une girouette qui tourne au vent. + Une brise insensible fait pivoter la flèche de fer, de cuivre, + de tôle ou de bois, de même qu'une influence imperceptible, une + impression insaisissable remue et pousse aux résolutions le + coeur changeant des femmes, qu'elles soient des villes, des + champs, des faubourgs ou du désert. + + Elles peuvent sentir ensuite, si elles raisonnent ou + comprennent, pourquoi elles ont fait ceci plutôt que cela; mais, + sur le moment, elles l'ignorent, car elles sont les jouets de + leur sensibilité à surprises, les esclaves étourdies des + événements, des milieux, des émotions, des rencontres et de tous + les effleurements dont tressaillent leur âme et leur chair! + (Page 62.) + +Tel est le sentiment d'un des personnages de M. de Maupassant et il +semble bien que ce soit le sentiment de M. de Maupassant lui-même. Cela +n'est pas nouveau et nos pères connaissaient la fragilité des femmes. +Mais ils en faisaient des fabliaux. Il faut bien qu'il y ait quelque +chose de changé, puisque nous gémissons de ce qui les faisait tant rire. + +Nous sommes plus affinés, plus délicats, plus ingénieux à nous +tourmenter, plus habiles à souffrir. En ornant nos voluptés nous avons +perfectionné nos douleurs. Et voilà pourquoi M. de Maupassant ne fait +point de fabliaux, et fait des contes cruels. + +Ne nous flattons pas d'avoir entièrement inventé aucune de nos misères. +Il y a longtemps que le prêtre murmure en montant à l'autel: «Pourquoi +êtes-vous triste, ô mon âme, et pourquoi me troublez-vous?» Une femme +voilée est en chemin depuis la naissance du monde: elle se nomme la +Mélancolie. Pourtant, il faut être juste. Nous avons ajouté, certes, +quelque chose au deuil de l'âme et apporté notre part au trésor +universel du mal moral. + +J'ai déjà parlé[4] de ma vieille bible en estampes et du paradis +terrestre que j'admirais dans ma tendre et sage enfance, le soir, à la +table de famille, sous la lampe qui brûlait avec une douceur infinie. Ce +paradis était un paysage de Hollande et il y avait sur les collines des +chênes tordus par le vent de la mer. Les prairies, admirablement +drainées, étaient coupées par des lignes de saules creux. L'arbre de la +science était un pommier aux branches moussues. + +[Note 4: Voir _la Vie littéraire_, t. II, p. 319.] + +Tout cela me ravissait. Mais je ne comprenais pas pourquoi Dieu avait +défendu à cette bonne Flamande d'Ève de toucher aux fruits de l'arbre +qui donnait de belles connaissances. Je le sais maintenant, et je suis +bien près de croire que le Dieu de ma vieille bible avait raison. Ce bon +vieillard, amateur de jardins, se disait sans doute: «La science ne fait +pas le bonheur, et quand les hommes sauront beaucoup d'histoire et de +géographie, ils deviendront tristes.» Et il ne se trompait point. Si +d'aventure il vit encore, il doit se féliciter de sa longue +perspicacité. Nous avons mangé les fruits de l'arbre de la science, et +il nous est resté dans la bouche un goût de cendre. Nous avons exploré +la terre; nous nous sommes mêlés aux races noires, rouges et jaunes, et +nous avons découvert avec effroi que l'humanité était plus diverse que +nous ne pensions, et nous nous sommes trouvés en face de frères étranges +dont l'âme ne ressemble pas plus à la nôtre que celle des animaux. Et +nous avons songé: qu'est-ce donc que l'humanité, qui change ainsi, selon +les climats, de visage, d'âme et de dieux? Quand nous ne connaissions de +la terre que les champs qui nous nourrissaient, elle nous semblait +grande; nous avons reconnu sa place dans l'univers, et nous l'avons +trouvée petite. Nous avons reconnu que ce n'était qu'une goutte de boue, +et cela nous a humiliés. Nous avons été amenés à croire que les formes +de la vie et de l'intelligence étaient infiniment plus nombreuses que +nous ne le soupçonnions d'abord et qu'il y avait des êtres pensants dans +toutes les planètes, dans tous les mondes. Et nous avons compris que +notre intelligence était misérablement petite. La vie n'est, par +elle-même, ni longue ni courte et les hommes simples qui la mesurent à +sa durée moyenne disent justement que c'est avoir assez vécu que de +mourir en cheveux blancs. Nous, qu'avons-nous fait? Nous avons voulu +deviner l'âge immémorial de la terre, l'âge même du soleil, et c'est aux +périodes géologiques et aux âges cosmiques que nous mesurons à présent +la vie humaine, qui, sur cette mesure, nous semble ridiculement courte. +Noyés dans l'océan du temps et de l'espace, nous avons vu que nous +n'étions rien, et cela nous a désolés. Dans notre orgueil, nous n'avons +voulu rien dire, mais nous avons pâli. Le plus grand mal (et sans doute +le vieux jardinier à la barbe blanche de ma vieille bible l'avait +prévu), c'est qu'avec la bonne ignorance la foi s'en est allée. Nous +n'avons plus d'espérances et nous ne croyons plus à ce qui consolait nos +pères. Cela surtout nous est pénible. Car il était doux de croire même à +l'enfer. + +Enfin, pour comble de misère, les conditions de la vie matérielle sont +devenues plus pénibles qu'autrefois. La société nouvelle, en autorisant +toutes les espérances excite toutes les énergies. Le combat pour +l'existence est plus acharné que jamais, la victoire plus insolente, la +défaite plus inexorable. Avec la foi et l'espérance nous avons perdu la +charité; les trois vertus qui, comme trois nefs ayant à la proue l'image +d'une vierge céleste, portaient les pauvres âmes sur l'océan du monde +ont sombré dans la même tempête. Qui nous apportera une foi, une +espérance, une charité nouvelles? + + + + +HROTSWITHA AUX MARIONNETTES + + +J'en ai déjà fait l'aveu: j'aime les marionnettes, et celles de M. +Signoret me plaisent singulièrement. Ce sont des artistes qui les +taillent; ce sont des poètes qui les montrent. Elles ont une grâce +naïve, une gaucherie divine de statues qui consentent à faire les +poupées, et l'on est ravi de voir ces petites idoles jouer la comédie. +Considérez encore qu'elles furent faites pour ce qu'elles font, que leur +nature est conforme à leur destinée, qu'elles sont parfaites sans +effort. + +J'ai vu, certain soir, sur un grand théâtre, une dame de beaucoup de +talent et tout à fait respectable qui, habillée en reine et récitant des +vers, voulait se faire passer pour la soeur d'Hélène et des célestes +Gémeaux. Mais elle a le nez camard, et j'ai connu tout de suite à ce +signe qu'elle n'était pas la fille de Léda. C'est pourquoi elle avait +beau dire et beau faire, je ne la croyais pas. Tout mon plaisir était +gâté. Avec les marionnettes, on n'a jamais à craindre un semblable +malaise. Elles sont faites à l'image des filles du rêve. Et puis elles +ont mille autres qualités que je ne saurais exprimer tant elles sont +subtiles, mais que je goûte avec délices. Tenez, ce que je vais dire est +à peu près inintelligible; je le dirai tout de même parce que cela +répond à une sensation vraie. Ces marionnettes ressemblent à des +hiéroglyphes égyptiens, c'est-à-dire à quelque chose de mystérieux, et +de pur, et, quand elles représentent un drame de Shakespeare ou +d'Aristophane, je crois voir la pensée du poète se dérouler en +caractères sacrés sur les murailles d'un temple. Enfin, je vénère leur +divine innocence et je suis bien sûr que, si le vieil Eschyle, qui était +très mystique, revenait sur la terre et visitait la France à l'occasion +de notre Exposition universelle, il ferait jouer ses tragédies par la +troupe de M. Signoret. + +J'avais à coeur de dire ces choses, parce que je crois, sans me flatter, +qu'un autre ne les dirait pas, et je soupçonne fort que ma folie est +unique. Les marionnettes répondent exactement à l'idée que je me fais du +théâtre, et je confesse que cette idée est particulière. Je voudrais +qu'une représentation dramatique rappelât en quelque chose, pour rester +véritablement un jeu, les boîtes de Nuremberg, les arches de Noé et les +tableaux à horloge. Mais je voudrais aussi que ces images naïves fussent +des symboles, qu'une magie animât ces formes simples et que ce fût enfin +des joujoux enchantés. Ce goût semble bizarre; pourtant, il faut +considérer que Shakespeare et Sophocle le contentent assez bien. + +Les marionnettes nous ont donné dernièrement une comédie qui fut écrite +au temps de l'empereur Othon, dans un couvent de la Saxe, à Gandersheim, +par une jeune religieuse nommée Hrotswitha, c'est-à-dire la _Rose +blanche_, ou plutôt la _Voix claire_, car les savants hésitent, et le +vieux saxon ne se lit pas très facilement, ce dont vous me voyez désolé. + +En ce temps-là la figure de l'Europe était brumeuse et chevelue. Les +choses étaient sombres, les âmes rudes. Les hommes, vêtus de chemises +d'acier et coiffés de casques pointus qui leur donnaient l'air de grands +brochets, s'en allaient tous en guerre et ce n'était dans la chrétienté +que coups de lance et d'épée. On bâtissait des églises très sombres, +décorées de figures épouvantables et touchantes comme en font les petits +enfants quand ils s'efforcent de représenter des hommes et des animaux. +Les vieux tailleurs de pierre du temps de l'empereur Othon et du roi +Louis d'Outre-mer avaient, comme les enfants, toutes les surprises et +toutes les joies de l'ignorance. Aux chapiteaux des colonnes, ils +mettaient des anges dont les mains étaient plus grosses que le corps +parce qu'il est très difficile de faire tenir cinq doigts dans un petit +espace, et ces mains n'en étaient pas moins quelque chose de +merveilleux. Aussi devaient-ils être satisfaits, ces bons imagiers, en +contemplant leur ouvrage qui ne ressemblait à rien et faisait penser à +tout. + +Les gros oiseaux, les dragons et les petits hommes monstrueux de la +sculpture romane, ce fut avec les enluminures féroces, pleines de +diableries, des manuscrits, tout ce que Hrotswitha put connaître de la +beauté des arts. Mais elle lisait Térence et Virgile dans sa cellule, et +elle avait l'âme douce, riante et pure. Elle composait des poèmes qui +rappellent quelque peu ces anges dont les mains étaient plus grandes que +les corps, mais qui nous touchent par je ne sais quoi de candide, +d'innocent, et d'heureux. + +C'était, pour ces femmes enfermées dans un monastère, un grand amusement +que de jouer la comédie. Les représentations dramatiques étaient +fréquentes dans les couvents de filles nobles et lettrées. Ni décors ni +costumes. Seulement des fausses barbes pour représenter les hommes. +Hrotswitha composa des comédies qu'elle jouait sans doute avec ses +soeurs; et ces pièces, écrites dans un latin un peu mièvre et court, +assez joli, sont bien les plus gracieuses curiosités dont puisse +s'amuser aujourd'hui un esprit ouvert aux souffles, aux parfums, aux +ombres du passé. + +C'était une honnête créature, que Hrotswitha; attachée à son état, ne +concevant rien de plus beau que la vie religieuse, elle n'eut d'autre +objet, en écrivant des comédies, que de célébrer les louanges de la +chasteté. Mais elle n'ignorait aucun des périls que courait dans le +monde sa vertu préférée, et son théâtre nous montre la pureté des +vierges exposées à toutes les offenses. Les légendes pieuses qui lui +servaient de thème fournissaient à cet égard une riche matière. On sait +quels assauts durent soutenir les Agnès, les Barbe, les Catherine et +toutes ces épouses de Jésus-Christ qui mirent sur la robe blanche de la +virginité la rose rouge du martyre. La pieuse Hrotswitha ne craignait +pas de dévoiler les fureurs des hommes sensuels. Elle les raillait +parfois avec une gaucherie charmante. Elle nous montre, par exemple, le +païen Dulcitius prêt à se jeter comme un lion dévorant sur trois vierges +chrétiennes dont il est indistinctement épris. Par bonheur, il se +précipite dans une cuisine, croyant entrer dans la chambre où elles sont +renfermées. Ses sens s'égarent, et, dans sa folie, c'est la vaisselle +qu'il couvre de caresses. Une des jeunes filles l'observe à travers les +fentes de la porte et décrit à ses compagnes la scène dont elle est +témoin. + +«Tantôt, dit-elle, il presse tendrement les marmites sur son sein, +tantôt il embrasse des chaudrons et des poèles à frire et leur donne +d'amoureux baisers... Déjà son visage, ses mains, ses vêtements sont +tellement salis et noircis qu'il ressemble tout à fait à un Éthiopien.» + +C'est là sans doute une peinture des passions que les religieuses de +Gandersheim pouvaient contempler sans danger. Mais parfois Hrotswitha +donne au désir un visage plus tragique. Son drame de _Callimaque_ est +plein, dans sa sécheresse gothique, des troubles d'un amour plus +puissant que la mort. Le héros de la tragédie, Callimaque, aime avec +violence Drusiana, la plus belle et la plus vertueuse des dames +d'Éphèse. Drusiana est chrétienne: prête à succomber, elle demande au +Christ qu'il la sauve. Et Dieu l'exauce en la faisant mourir. Callimaque +n'apprend la mort de celle qu'il aime qu'après qu'on l'a ensevelie. Il +va la nuit, dans le cimetière; il ouvre le cercueil, il écarte le +linceul. Il dit: + +--Comme je t'aimais sincèrement! Et toi, tu m'as toujours repoussé! +Toujours tu as contredit mes voeux. + +Puis, arrachant la morte à son lit de repos, il la presse dans ses bras +en poussant un horrible cri de triomphe: + +--Maintenant elle est en mon pouvoir! + +Callimaque devient ensuite un grand saint et n'aime plus que Dieu. Il +n'en avait pas moins donné aux vierges de Gandersheim un effroyable +exemple du délire des sens et des troubles de l'âme. Les religieuses du +temps d'Othon le Grand ne mettaient pas assurément leur pureté sous la +garde de l'ignorance: deux des pieuses comédies de leur soeur Hrotswitha +les transportaient en imagination dans les cloîtres du vice. Je veux +parler de _Panuphtius_ et de cet _Abraham_ dont les marionnettes de la +rue Vivienne nous ont donné deux représentations. On voit, dans l'un et +l'autre de ces drames tirés de l'hagiographie orientale, un saint homme +qui n'a point craint de se rendre chez une courtisane pour la ramener au +bien. + +C'était assez l'usage des bons moines d'Égypte et de Syrie, qui +devançaient ainsi de plusieurs siècles les prédications du bienheureux +Robert d'Arbrissel. Le Panuphtius de la poétesse saxonne est un bon +copte du nom de Paphnuti, que M. Amélineau, de qui nous nous +entretiendrons bientôt, connaît intimement. Quant à saint Abraham, c'est +un anachorète de Syrie dont la vie a été écrite en syriaque par saint +Ephrem. + +Étant vieux, il vivait seul dans une petite cabane, lorsque son frère +mourut, laissant une fille d'une grande beauté, nommée Marie. Abraham, +assuré que la vie qu'il menait serait excellente pour sa nièce, fit +bâtir pour elle une cellule proche de la sienne, d'où il l'instruisait +par une petite fenêtre qu'il avait percée. + +Il avait soin qu'elle jeûnât, veillât et chantât des psaumes. Mais un +moine, qu'on croit être un faux moine, s'étant approché de Marie pendant +que le saint homme Abraham méditait sur les saintes Écritures, induisit +en péché la jeune fille, qui se dit ensuite: + +--Il vaut bien mieux, puisque je suis morte à Dieu, que j'aille dans un +pays où je ne sois connue de personne. + +Et, quittant sa cellule, elle s'en alla dans une ville voisine qu'on +croit être Édesse, où il y avait des jardins délicieux et de fraîches +fontaines, et qui est encore aujourd'hui la plus agréable des villes de +Syrie. + +Cependant le saint homme Abraham était plongé dans une méditation +profonde. Sa nièce était déjà partie depuis plusieurs jours quand, +ouvrant sa petite fenêtre, il demanda: + +--Marie, pourquoi ne chantes-tu plus les psaumes que tu chantais si +bien? + +Et, ne recevant pas de réponse, il soupçonna la vérité et s'écria: + +--Un loup cruel a enlevé ma brebis! + +Il demeura dans l'affliction pendant deux ans; après quoi, il apprit que +sa nièce menait une mauvaise vie. Agissant avec prudence, il pria un de +ses amis d'aller à la ville pour reconnaître exactement ce qui en était. +Le rapport de cet ami fut qu'en effet Marie menait une très mauvaise +vie. À cette nouvelle, le saint homme pria son ami de lui prêter un +habit de cavalier et de lui amener un cheval; et, ayant mis sur sa tête, +afin de n'être point reconnu, un grand chapeau qui lui couvrait le +visage, il se rendit dans l'hôtellerie où on lui avait dit que sa nièce +était logée. Il jetait les yeux de tous côtés pour voir s'il ne +l'apercevrait point; mais, comme elle ne paraissait pas, il dit à +l'hôtelier en feignant de sourire: + +--Mon maître, on dit que vous avez ici une jolie fille. Ne pourrais-je +pas la voir? + +L'hôtelier, qui était obligeant, la fit appeler, et Marie se présenta +dans un costume qui, selon la propre expression de saint Éphrem, +suffisait à révéler sa conduite. L'homme de Dieu en fut pénétré de +douleur. Il affecta pourtant la gaieté et commanda un bon repas. Marie +était, ce jour-là, d'une humeur sombre, et la vue de ce vieillard, +qu'elle ne reconnaissait pas, car il n'avait point tiré son chapeau, ne +la tournait nullement à la joie. L'hôtelier lui faisait honte d'une si +méchante attitude, et si contraire aux devoirs de sa profession; mais +elle dit en soupirant: + +--Plût à Dieu que je fusse morte il y a trois ans! + +Le saint homme Abraham s'efforça de prendre le langage d'un cavalier +comme il en avait pris l'habit: + +--Ma fille, dit-il, je viens ici non pour pleurer tes péchés, mais pour +partager ton amour. + +Mais, quand l'hôtelier l'eut laissé seul avec Marie, il cessa de feindre +et, levant son chapeau, il dit en pleurant: + +--Ma fille Marie, ne me reconnaissez-vous pas? Ne suis-je pas Abraham +qui vous ai tenu lieu de père? + +Il lui toucha la main et l'exhorta toute la nuit au repentir et à la +pénitence. Surtout craignant de la désespérer, il lui répétait sans +cesse: + +--Ma fille, il n'y a que Dieu d'impeccable! + +Marie avait l'âme naturellement douce. Elle consentit à retourner auprès +de lui. Elle voulait emporter ses robes et ses bijoux. Mais Abraham lui +fit entendre qu'il était plus convenable de les laisser. Il la fit +monter sur son cheval et la ramena aux cellules où ils reprirent tous +deux leur vie passée. Seulement le saint homme prit soin, cette fois, +que la chambre de Marie ne communiquât point avec le dehors et qu'on +n'en pût sortir sans passer par la chambre qu'il habitait lui-même, +moyennant quoi, avec la grâce de Dieu, il garda sa brebis. Le judicieux +Tillemont non seulement rapporte ces faits dans son histoire, mais +encore en établit exactement la chronologie. Marie pécha avec le faux +moine et s'engagea dans une hôtellerie d'Édesse en l'an 358. Elle fut +ramenée dans sa cellule en l'an 360, et elle y mourut saintement après +une vie pleine de mérites en 370. Ce sont là des dates précises. Les +Grecs célèbrent le 29 d'octobre la fête de sainte Marie la Recluse. +Cette fête est marquée dans le _Martyrologe romain_ au 16 de mars. + +Sur ce sujet, la Rose blanche de Gandersheim, dans le dessein de montrer +le triomphe final de la chasteté, a fait une comédie pleine à la fois de +naïveté et d'audace, de barbarie et de subtilité, et que pouvaient +seules représenter les religieuses saxonnes du temps d'Othon le Grand et +les marionnettes de la rue Vivienne. + + + + +CHARLES BAUDELAIRE[5] + + +[Note 5: _Oeuvres complètes de Chartes Baudelaire_, Édition Lemerre. +(Petite Bibliothèque littéraire.)] + +Baudelaire a été traité récemment avec une rudesse vraiment excessive +par un critique dont l'autorité est forte, parce qu'elle est fondée sur +la probité de l'esprit. M. Brunetière n'a vu dans l'auteur des _Fleurs +du mal_ qu'un extravagant et un fou. Il l'a dit avec sa franchise +coutumière. Et ce jour-là, il a, par mégarde, offensé les muses, car +Baudelaire est poète. Il a, je le reconnais, des manies odieuses; dans +ses mauvais moments, il grimace comme un vieux macaque. Il affectait +dans sa personne une sorte de dandysme satanique qui semble aujourd'hui +assez ridicule. Il mettait sa joie à déplaire et son orgueil à paraître +odieux. Cela est pitoyable et sa légende, faite par ses admirateurs et +ses amis, abonde en traits de mauvais goût. + +--Avez-vous mangé de la cervelle de petit enfant? disait-il un jour à un +honnête fonctionnaire. Mangez-en; cela ressemble à des cerneaux et c'est +excellent. + +Une autre fois, dans la salle commune d'un restaurant fréquenté par des +provinciaux, il commença à haute voix un récit en ces termes: + +--Après avoir assassiné mon pauvre père... + +En admettant, ce qui est probable, que ces historiettes ne soient pas +réellement vraies, elles sont dans l'esprit du personnage, elles ont le +tour baudelairien, et je ne sais rien de plus agaçant au monde. Tout +cela n'est pas douteux, mais il faut dire aussi que Baudelaire était +poète. + +J'ajouterai que c'était un poète très chrétien. On a chargé sa renommée +de bien des griefs. On a découvert dans ses poèmes des immoralités +neuves et une dépravation singulière. C'est le flatter et c'est flatter +son temps. En fait de vices, dès l'âge des cavernes et du mammouth, il +ne restait plus rien à découvrir, et la bête humaine, sans beaucoup +d'imagination, avait tout imaginé. À y regarder de près, Baudelaire +n'est pas le poète du vice; il est le poète du péché, ce qui est bien +différent. Sa morale ne diffère pas beaucoup de celle des théologiens. +Ses meilleurs vers semblent inspirés des vieilles proses de l'Église et +des hymnes du bréviaire. + +Comme un moine, il éprouve devant les formes de ses rêves, une épouvante +fascinatrice. Comme un moine, il s'écrie chaque matin: + + Cedant tenebræ lumini + Et nox diurno sideri, + Ut culpa quam nox intulit + Lucis labescat munere. + +Il est profondément pénétré de l'impureté de la chair, et j'oserais dire +que la doctrine du péché originel a trouvé dans les _Fleurs du mal_ sa +dernière expression poétique. Baudelaire considère les troubles des sens +avec la sévérité minutieuse d'un casuiste et la gravité d'un docteur. +Pour lui, ces affaires sont considérables: ce sont des péchés et il y a +dans le moindre péché quelque chose d'énorme. La plus misérable créature +rencontrée la nuit dans l'ombre d'une ruelle suspecte revêt dans son +esprit une grandeur tragique: sept démons sont en elles et tout le ciel +mystique regarde cette pécheresse dont l'âme est en péril. Il se dit que +les plus vils baisers retentiront dans toute l'éternité, et il mêle aux +rencontres d'une heure dix-huit siècles de diableries. + +Je n'avais donc pas tort de dire qu'il est chrétien. Mais il convient +d'ajouter que, comme M. Barbey d'Aurevilly, Baudelaire est un très +mauvais chrétien. Il aime le péché et goûte avec délices la volupté de +se perdre. Il sait qu'il se damne, et en cela il rend à la sagesse +divine un hommage qui lui sera compté, mais il a le vertige de la +damnation et il n'éprouve de goût pour les femmes que juste ce qu'il en +faut pour perdre sûrement son âme. Ce n'est jamais un amoureux et ce ne +serait pas même un débauché, si la débauche n'était excellemment impie. +Il s'y attache bien moins pour la forme que pour l'esprit, qu'il croit +diabolique. Il laisserait les femmes bien tranquilles s'il n'espérait +point, par leur moyen, offenser Dieu et faire pleurer les anges. + +Ces sentiments sont sans doute assez pervers et je reconnais qu'ils +distinguent Baudelaire de ces vieux moines qui redoutaient avec +sincérité les fantômes ardents de la nuit. Ce qui avait dépravé ainsi +Baudelaire, c'est l'orgueil. Il voulait, dans sa superbe, que tout ce +qu'il faisait fût considérable, même ses petites impuretés; aussi +était-il content que ce fût des péchés, afin d'y intéresser le ciel et +l'enfer. Au fond, il n'eut jamais qu'une demi foi. L'esprit seul en lui +était tout à fait chrétien. Le coeur et l'intelligence restaient vides. +On raconte qu'un jour un officier de marine de ses amis lui montra un +manitou qu'il avait rapporté d'Afrique, une petite tête monstrueuse +taillée dans un morceau de bois par un pauvre nègre. + +--Elle est bien laide, dit le marin. + +Et il la rejeta dédaigneusement. + +--Prenez garde! dit Baudelaire inquiet. Si c'était le vrai dieu! + +C'est la parole la plus profonde qu'il ait jamais prononcée. Il croyait +aux dieux inconnus, surtout pour le plaisir de blasphémer. + +Pour tout dire, je ne pense pas que Baudelaire ait jamais eu la notion +tout à fait nette de cet état d'âme que je viens d'essayer de définir. +Mais il me semble bien qu'on en retrouve dans son oeuvre, au milieu +d'incroyables puérilités et d'affectations ridicules, le témoignage +vraiment sincère. + +Un des effets de cet état chrétien, si je puis dire, dans lequel se +trouvait la pensée de Baudelaire, est l'association constante chez lui +de l'amour et de la mort. + +Mais là encore c'est un mauvais chrétien, et toutes ces images de +corruption que le prédicateur assemble pour nous donner le dégoût de la +chair deviennent pour ce vampire un ragoût et un assaisonnement; il +respire l'odeur des cadavres comme un parfum aphrodisiaque. Et le pis +est qu'alors il est poète et grand poète. Un des plus étranges contes +des _Mille et une Nuits_ nous montre une femme belle comme le jour et +qui n'a de singulier en apparence que sa façon de manger du riz; elle +porte à la bouche un seul grain à la fois. Le feu de son regard et la +fraîcheur de sa bouche donnent d'indicibles délices; mais elle va la +nuit dans les cimetières dévorer la chair des cadavres. C'est la poésie +de Baudelaire. Il peut être fâcheux qu'elle soit belle; mais elle est +belle. + +Retranchez tout ce qui inspira à l'artiste la manie d'étonner, la +recherche du singulier et de l'étrange, les grains de riz mangés un par +un, il reste une figure inquiétante et belle comme cette femme des +_Mille et une Nuits_. + +Qu'y a-t-il, par exemple, de plus beau dans toute la poésie +contemporaine que cette strophe, tableau achevé de voluptueuse +lassitude? + + De ses yeux amortis les paresseuses larmes, + L'air brisé, la stupeur, la morne volupté, + Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes, + Tout servait, tout parait sa fragile beauté. + +Qu'y a-t-il de plus magnifique, dans Alfred de Vigny lui-même, que cette +malédiction pleine de pitié que le poète jette aux «femmes damnées»? + + Descendez, descendez, lamentables victimes, + Descendez le chemin de l'enfer éternel! + Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes, + Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel, + + Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage. + Ombres folles! Courez au but de vos désirs; + Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage, + Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs. + + Loin des peuples vivants, errantes, condamnées, + À travers les déserts courez comme les loups; + Faites votre destin, âmes désordonnées, + Et fuyez l'infini que vous portez en vous. + +Certes, je n'ai pas essayé d'atténuer les torts du poète: je l'ai +montré, je crois, assez pervers et assez malsain. Il n'est que juste +d'ajouter qu'il y a plusieurs parties de son oeuvre qui ne sont +nullement contaminées. + +Baudelaire traversa, dans sa première jeunesse, les mers de l'Inde, +visita Maurice, Madagascar, et cette île Bourbon, si fleurie, où Parny +ne vit qu'Éléonore, et dont M. Léon Dierx nous a donné de si beaux +paysages. Eh bien! il y a dans les poésies de Baudelaire des souvenirs +enchantés de ces pays de lumière, qu'il avait vus dans leur doux éclat, +sous le charme de sa jeunesse. + +Il y a, par exemple, des vers exquis à une _Malabaraise_: + + ................................................... + Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître, + Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître, + De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs, + De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs, + Et, dès que le matin fait chanter les platanes, + D'acheter au bazar ananas et bananes. + Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus + Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus; + Et, quand descend le soir au manteau d'écarlate, + Tu poses doucement ton corps sur une natte, + Où tes rêves flottants sont pleins de colibris + Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris. + ............................................... + +N'est-ce point déjà Fatou-Gaye et, avant Loti, l'étrange saveur des +beautés exotiques? + +Ce n'est pas tout. L'amour des arts plastiques, le culte des grands +peintres a inspiré à Baudelaire des vers superbes et très purs. Enfin, +dans une partie plus suspecte et plus mêlée de son oeuvre, le poète a +trouvé de fiers accents pour célébrer les travaux des humbles +existences. Il a senti l'âme du Paris laborieux; il a senti la poésie du +faubourg, compris la grandeur des petits et montré ce qu'il y a de noble +encore dans un chiffonnier ivre: + + Souvent, à la clarté d'un rouge réverbère + Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre, + Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux + Où l'humanité grouille en ferments orageux, + + On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête, + Buttant et se cognant aux murs comme un poète, + Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets, + Épanche tout son coeur en glorieux projets. + + Il prête des serments, dicte des lois sublimes, + Terrasse les méchants, relève les victimes, + Et sous le firmament comme un dais suspendu, + S'enivre des splendeurs de sa propre vertu. + + Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage, + Moulus par la travail et tourmentés par l'âge, + Éreintés et pliant sous un tas de débris. + Vomissement confus de l'énorme Paris, + + Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles, + Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles, + Dont la moustache pend comme de vieux drapeaux, + --Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux + + Se dressent devant eux, solennelle magie! + Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie + Des clairons, du soleil, des cris et du tambour, + Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour. + ............................................. + +Cela n'est-il pas grand et magnifique, et peut-on mieux dégager la +poésie de la réalité vulgaire? Et remarquez, en passant, comme le vers +de Baudelaire est classique et traditionnel, comme il est plein. Je ne +me résoudrai jamais, pour ma part, à voir en ce poète l'auteur de tous +les maux qui désolent aujourd'hui la littérature. Baudelaire eut de +grands vices intellectuels et des perversités morales qui défigurent la +plus grande partie de son oeuvre. J'accorde que l'esprit baudelairien +est odieux, mais les _Fleurs du mal_ sont et demeureront le charme de +tous ceux que touche une lumineuse image portée sur les ailes du vers. +Cet homme est détestable, j'en conviens. Mais c'est un poète, et par là +il est divin. + + + + +RABELAIS[6] + + +[Note 6: _Rabelais, sa personne, son génie, son oeuvre_, par Paul +Stapfer, professeur à la faculté des lettres de Bordeaux, 1 vol.] + +Vous est-il arrivé de visiter quelque vieux et magnifique monument en +compagnie d'un savant qui se trouvât, d'aventure, un homme de goût et +d'esprit, capable de penser, de voir, de sentir et d'imaginer? Vous +êtes-vous promené, par exemple, dans les grandes ruines du château de +Coucy avec M. Anatole de Montaiglon, qui fait des chansons avec de +l'archéologie et de l'archéologie avec des chansons, sachant que tout +n'est que vanité? Avez-vous écouté les amis de M. Cherbuliez, tandis +qu'ils tenaient des propos doctes et familiers autour d'un cheval de +Phidias, ou d'une statue de la cathédrale de Chartres? Si ces nobles +joies vous ont été données, vous en retrouverez quelque ombre en lisant +le nouveau livre de M. Paul Stapfer, qui est proprement une promenade +autour de Rabelais, une savante, une heureuse, une belle promenade. +C'est une cathédrale que l'oeuvre de Rabelais, une cathédrale placée +sous le vocable des humanités, de la pensée libre, de la tolérance, mais +une cathédrale de style flamboyant où ne manquent ni les gargouilles, ni +les monstres, ni les scènes grotesques, chères aux imagiers du moyen +âge, et l'on risque de se perdre dans ce hérissement de clochers, de +clochetons, dans ce fouillis de pinacles qui abritent pêle-mêle des +figures de fous et de sages, d'hommes, d'animaux et de moines. + +Et, pour comble de confusion, cette église de style ogival est, comme +Saint-Eustache, ornée de mascarons, de coquilles et de figurines dans le +style charmant de la Renaissance. Certes, on risquerait de s'y perdre, +et dans le fait, peu de personnes s'y sont aventurées. Mais avec un +guide comme M. Paul Stapfer, après mille circuits amusants, on se +retrouve toujours. + +M. Paul Stapfer connaît son Rabelais. Ce ne serait point assez: il +l'aime, et c'est le grand point. Ajoutez qu'il n'a pas l'amour béat. Il +convient que sa chère cathédrale est bâtie sans ordre ni plan et que, +sous la moitié des arceaux, on n'y voit pas clair. Mais il l'aime comme +elle est, et il a bien raison. Il s'écrie: «Mon gentil Rabelais!» comme +Dante soupirait: «Mon beau Saint-Jean!» + +Dans cette même ville où M. Paul Stapfer professe la littérature à côté +de M. Frédéric Plessis, poète et latiniste exquis, dans ce riant et +riche Bordeaux, je visitais l'an passé la crypte de Saint-Seurin. Le +sacristain qui m'y accompagnait me fit voir combien elle était touchante +dans sa vétusté, et comme sa barbarie parlait bien aux coeurs. +«Monsieur, ajouta-t-il, un grand malheur la menace: elle a été richement +dotée; on va l'embellir!» + +Ce sacristain est de l'école de M. Paul Stapfer, qui ne veut point qu'on +embellisse Rabelais par de mirifiques illustrations et de fantastiques +commentaires. Naturellement M. Paul Stapfer, qui a beaucoup étudié son +auteur, n'y retrouve pas tout ce qu'y ont découvert ceux qui l'avaient à +peine lu. Ainsi il n'a pas vu que Rabelais eût jamais annoncé la +Révolution française. Je n'entrerai pas dans le détail de son livre et +ne ferai pas la critique de sa critique. À dire vrai, j'y éprouverais +quelque embarras, ayant pratiqué Rabelais beaucoup moins qu'il ne l'a +fait lui-même. Dieu merci! j'ai pantagruelisé tout comme un autre. Frère +Jean n'est pas pour moi un visage inconnu et je lui dois de bonnes +heures. Mais M. Stapfer a vécu pendant deux ans dans son intimité; il y +aurait quelque impertinence à disputer au pied levé avec un rabelaisien +si rabelaisant. + +J'avoue pourtant que ce qui le frappe le plus dans Rabelais ne m'a +jamais été très sensible. Son auteur lui semble avant tout très gai. Il +en juge comme les contemporains et c'est signe qu'il ne se trompe guère. +Mais j'avoue que les incongruités de _Pantagruel_ ne me font pas plus +rire que celles des gargouilles du XIVe siècle. J'ai tort, sans doute: +mais il vaut mieux le dire. Je serai tout à fait franc: ce qui me fâche +dans le curé de Meudon, c'est qu'il soit resté à ce point moine et homme +d'église; ses plaisanteries sont trop innocentes; elles offensent la +volupté et c'est leur plus grand tort. + +Pour ce qui est de la morale, je le tiens quitte; ses livres sont d'un +honnête homme et j'y retrouve, avec M. Stapfer, un grand souffle +d'humanité, de bienveillance et de bonté. Oui, Rabelais était bon; il +détestait naturellement «les hypocrites, les traîtres qui regardent par +un pertuys, les cagots, escargots, malagots, hypocrites, caffars, +empantouflés, papelards, chattemites, pattes pelues et autres telles +sectes de gens qui se sont desguisés comme masques pour tromper le +monde». + +«Iceux, disait-il, fuyez, abhorrissez et haïssez autant que je fais.» + +Le fanatisme et la violence étaient en horreur à sa riante, libre et +large nature. C'est par là encore qu'il fut excellent. Comme la soeur du +roi, cette bonne Marguerite de Navarre, il ne passa jamais dans le parti +des bourreaux, tout en se gardant de rester dans celui des martyrs. Il +maintint ses opinions, jusqu'au feu exclusivement, estimant par avance, +avec Montaigne, que mourir pour une idée, c'est mettre à bien haut prix +des conjectures. Loin de l'en blâmer, je l'en louerai plutôt. Il faut +laisser le martyre à ceux qui, ne sachant point douter, ont dans leur +simplicité même l'excuse de leur entêtement. Il y a quelque impertinence +à se faire brûler pour une opinion. Avec le Sérénus de M. Jules +Lemaître, on est choqué que des hommes soient si sûrs de certaines +choses quand on a soi-même tant cherché sans trouver, et quand +finalement on s'en tient au doute. Les martyrs manquent d'ironie et +c'est là un défaut impardonnable, car sans l'ironie le monde serait +comme une forêt sans oiseaux; l'ironie c'est la gaieté de la réflexion +et la joie de la sagesse. Que vous dirai-je encore? J'accuserai les +martyrs de quelque fanatisme; je soupçonne entre eux et leurs bourreaux +une certaine parenté naturelle et je me figure qu'ils deviennent +volontiers bourreaux dès qu'ils sont les plus forts. J'ai tort, sans +doute. Pourtant l'histoire me donne raison. Elle me montre Calvin entre +les bûchers qu'on lui prépare et ceux qu'il allume; elle me montre Henry +Estienne échappé à grand'peine aux bourreaux de la Sorbonne et leur +dénonçant Rabelais comme digne de tous les supplices. + +Et pourquoi Rabelais se serait-il livré «aux diables engipponnés»? Il +n'avait point une foi dont il pût témoigner dans les flammes. Il n'était +pas plus protestant que catholique, et s'il avait été brûlé à Genève ou +à Paris ç'eût été par suite d'un fâcheux malentendu. Au fond--et M. +Stapfer le dit fort bien--Rabelais n'était ni un théologien ni un +philosophe, il ne se connaissait aucune des belles idées qu'on lui a +trouvées depuis. Il avait le zèle sublime de la science, et pourvu qu'il +étudiât à son aise la médecine, la botanique, la cosmographie, le grec +et l'hébreu, il se tenait satisfait, louait Dieu et ne haïssait +personne, hors les diables engipponnés. Cette ardeur de connaître +enflammait alors les plus nobles esprits. Les trésors des lettres +antiques exhumés de la poussière des cloîtres étaient remis au jour, +illustrés par de savants éditeurs, multipliés sous les presses des +imprimeurs de Venise, de Bâle et de Lyon. Rabelais publia pour sa part +quelques manuscrits grecs. Comme ses contemporains, il admirait +pêle-mêle tous les ouvrages des anciens. Sa tête était un grenier où +s'empilaient Virgile, Lucien, Théophraste, Dioscoride, la haute et la +basse antiquité. Mais surtout il était médecin, médecin errant et +faiseur d'almanachs. Le _Gargantua_ et le _Pantagruel_ ne tinrent pas +plus de place dans sa vie que le _Don Quichotte_ dans celle de +Cervantes, et le bon Rabelais fit son chef-d'oeuvre sans le savoir, ce +qui est généralement la manière dont on fait les chefs-d'oeuvre. Il n'y +faut qu'un beau génie, et la préméditation n'y est pas du tout +nécessaire. Aujourd'hui qu'il y a une littérature et des moeurs +littéraires, nous vivons pour écrire, quand nous n'écrivons pas pour +vivre. Nous prenons beaucoup de peine, et pendant que nous nous +efforçons de bien faire, la grâce nous échappe avec le naturel. Pourtant +la plus grande chance qu'on ait de faire un chef-d'oeuvre (et je +confesse qu'elle est petite) c'est de ne s'y point préparer, d'être sans +vanité littéraire et d'écrire pour les muses et pour soi. Rabelais fit +candidement un des plus grands livres du monde. + +Il s'y divertit beaucoup. Il n'avait ni plan d'aucune sorte, ni idée +quelconque. Son intention était d'abord de donner une suite à un conte +populaire qui amusait les bonnes femmes et les laquais. Il n'y réussit +pas du tout et ce qu'il avait préparé pour la canaille fut le régal des +meilleurs esprits. Voilà qui déconcerte la sagesse humaine, laquelle +d'ailleurs est toujours déconcertée. + +Rabelais fut, sans le savoir, le miracle de son temps. Dans un siècle de +raffinement, de grossièreté et de pédantisme il fut incomparablement +exquis, grossier et pédant. Son génie trouble ceux qui lui cherchent des +défauts. Comme il les a tous, on doute avec raison qu'il en ait aucun. +Il est sage et il est fou; il est naturel et il est affecté; il est +raffiné et il est trivial; il s'embrouille, s'embarrasse, se contredit +sans cesse. Mais il fait tout voir et tout aimer. Par le style, il est +prodigieux et, bien qu'il tombe souvent dans d'étranges aberrations, il +n'y a pas d'écrivain supérieur à lui, ni qui ait poussé plus avant l'art +de choisir et d'assembler les mots. Il écrit comme on se promène, par +amusement. Il aime, il adore les mots. C'est merveille de voir comme il +les enfile. Il ne sait, il ne peut s'arrêter. Ce montreur de géants est +en tout démesuré. Il a des kyrielles prodigieuses de noms et +d'adjectifs. Si les fouaciers, par exemple, ont une dispute avec les +bergers, ceux-ci seront appelés: + +«Trop diteux, breschedens, plaisans rousseaux, galliers, chienlicts, +averlans, limes sourdes, faitnéans, friandeaux, bustarins, +traîne-gaînes, gentilz flocquets, copieux, landores, malotrus, dendins, +besugars, tezés, gaubregeux, goguelus, claquedens... et autres telz +épithètes diffamatoires.» + +Et notez que je n'ai pas tout mis. Parfois c'est le son des mots qui +l'excite et l'amuse comme une mule qui court au bruit des grelots. + +Il se plaît à des allitérations puériles: «Au son de ma musette mesuray +les musarderies des musards.» + +Lui, si bon artisan du parler maternel, lui, dont la langue a la saveur +de la terre natale, tout à coup il se met à parler grec et latin en +français, comme l'écolier limousin qu'il avait raillé tout en l'admirant +peut-être en secret, car c'est un des caractères de ce grand railleur de +chérir ce dont il se moque. Et le voilà qui appelle une chienne en +chaleur une _lyrisque orgoose_ et une jument borgne une _esgue orbe_. +Nos symbolistes, M. de Régnier et M. Jean Moréas lui-même, n'ont pas +imaginé, que je sache, de plus rares vocables. Mais il y met, le bon +Rabelais, une belle humeur et un sans façon tels qu'on ne peut que +s'amuser de cela avec lui. Dans ses heureux moments, il a le style le +plus magnifique et le plus charmant. Quelle phrase plus agréable que +celle-ci, tirée un peu au hasard du livre III, et qui se rapporte à la +politique à suivre avec les peuples récemment conquis? + + Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, bercer, + esjouir. Comme arbre nouvellement planté, les fault appuyer, + asseurer, défendre de toutes vimères, injures et calamités. + Comme personne sauvée de longue et forte maladie et venant à + convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer. + +La phrase est-elle simple? c'est Perrette en cotillon court. Rien de +plus alerte que les lamentations de Gargantua pleurant la mort de sa +femme Badbec. Car Rabelais est comme la nature. La mort n'altère pas sa +joie immense. + +«Ma femme est morte. Eh bien! par Dieu, je ne la ressusciteray pas par +mes pleurs; elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieulx +n'est; elle prie Dieu pour nous; elle est bien heureuse; elle ne se +soucie plus de nos misères et calamités: autant nous en pend à l'oeil. +Dieu gard le demourant! Il me fault penser d'en trouver une autre.» + +Voulez-vous, pour finir, le récit de l'aventure qui termina la vie du +prêtre Tappecu? L'art du conteur n'ira jamais au delà. + + La poultre, tout effrayée, se mit au trot, à petz, à bondz et au + gualop; à ruades, fressurades, doubles pédales et pétarrades; + tant qu'elle rua bas Tappècoue, quoy qu'il se tint à l'aube du + bast de toutes ses forces. Ses estrivières estoient de cordes: + du cousté hors le montonoir son soulier fenestré estoit si fort + entortillé qu'il ne le put oncques tirer. Ainsi estoit traisné à + escorchecul par la poultre, toutjours multipliante en ruades + contre luy, et fourvoyante de peur par les hayes, buissons et + fossés. De mode qu'elle luy cobbit toute la teste, si que la + cervelle en tomba près la croix Osanière, puis, les bras en + pièces, l'un çà, l'autre là, les jambes de mesmes; puis des + boyaux fit un long carnaige, en sorte que la poultre au couvent + arrivante, de luy ne pertoit que le pied droit et soulier + entortillé. (IV, 13.) + +Que cela est dit! et comme une énorme joie est répandue sur cette scène +de carnage, dont l'exagération même détruit l'horreur. Aimons donc, avec +M. Stapfer, le «docte et gentil Rabelais», pardonnons-lui ses +plaisanteries de curé et disons qu'en somme il fut bon et bienfaisant. + +BARBEY D'AUREVILLY + + +J'aurais bien de la peine à me faire une idée juste de Barbey +d'Aurévilly. Je l'ai toujours vu. C'est pour moi un souvenir d'enfance, +comme les statues du pont d'Iéna au pied desquelles je jouais au +cerceau, du temps qu'on cueillait encore des bouillons blancs, des +trèfles et des coucous sur les pentes sauvages et fleuries du Trocadéro. +Je n'avais aucune opinion particulière sur ces statues-là; je voyais +vaguement que c'étaient des hommes qui tenaient par la bride des chevaux +de pierre. Je ne savais point si elles étaient belles ou laides, mais je +sentais bien qu'elles étaient enchantées comme la lumière du ciel qui me +baignait délicieusement, comme les souffles salubres de l'air que je +respirais avec joie, comme les arbres des quais déserts, comme les eaux +riantes de la Seine, comme le monde entier. Oh! je sentais bien cela; +mais je ne me doutais pas que l'enchantement était en moi, et que +c'était moi, si petit, qui remplissait d'une radieuse allégresse +l'immense univers. Il faut vous dire qu'à neuf ans la subjectivité des +impressions m'échappait totalement. Je goûtais sans effort la bonté des +choses. Le mythe du paradis terrestre est d'une grande vérité, et je ne +suis pas surpris qu'il soit entré profondément dans la conscience des +peuples. Il est bien vrai que nous recommençons tous à notre tour +l'aventure d'Adam, que nous nous éveillons à la vie dans le paradis +terrestre et que notre enfance s'écoule dans l'aménité d'un frais Éden. +J'ai vu, en ces heures bénies, des chardons qui poussaient sur des tas +de pierres, dans des ruelles ensoleillées où chantaient les oiseaux, et, +je vous le dis en vérité, c'était le paradis. Il était situé, non pas +entre les quatre fleuves de l'Écriture, mais sur les collines de +Chaillot et sur les berges de la Seine. Croyez-moi, c'est là une +différence qui n'importe guère. Le paradis des petits citadins est plein +de pierres taillées par les hommes: il n'en est pas moins inondé de +mystère et de délices. + +Mes premières rencontres avec M. d'Aurévilly datent de cet âge +paradisiaque. Ma grand'mère, qui le connaissait un peu et qu'il étonnait +beaucoup, me le montrait, dans nos promenades, comme une singularité. Ce +monsieur, coiffé sur l'oreille d'un chapeau à rebords de velours +cramoisi, et qui, la taille serrée dans une redingote à jupe bouffante, +allait, battant de sa cravache le galon d'or de son pantalon collant, ne +m'inspirait aucune réflexion, car mon penchant naturel était de ne point +rechercher les causes des choses. Je regardais et aucune pensée ne +troublait la limpidité de mon regard. J'étais content seulement qu'il y +eût des personnes aisément reconnaissables. Et certes M. d'Aurévilly +était de celles-là. Je lui en gardais, d'instinct, une sorte d'amitié. +Je l'unissais, dans ma sympathie, à un invalide qui marchait sur deux +jambes de bois avec deux bâtons, et qui me disait bonjour, le nez +barbouillé de tabac; à un vieux professeur de mathématiques, manchot, +qui, la face rubiconde, souriait à ma bonne dans sa barbe de satyre, et +à un grand vieillard, vêtu de toile à matelas depuis la mort tragique de +son fils. Ces quatre personnes-là avaient pour moi, sur toutes les +autres, l'avantage d'être parfaitement distinctes, et j'étais content de +les distinguer. Encore, à l'heure qu'il est, je ne peux pas tout à fait +détacher M. d'Aurévilly du souvenir du professeur, de l'invalide et du +fou qu'il est allé retrouver dans le monde des ombres. Pour moi, ils +faisaient partie tous quatre des monuments de Paris, comme les statues +du pont d'Iéna. Il y avait cette différence qu'ils marchaient et que les +statues ne marchaient point. Quant au reste, je n'y songeais pas. Je ne +savais pas bien ce que c'était que la vie--et, après y avoir songé +beaucoup depuis, j'avoue que je ne suis guère plus avancé. + +Une douzaine d'années s'étant passées avec facilité, je rencontrai par +aventure, une nuit d'hiver, dans la rue du Bac, M. d'Aurévilly qui +cheminait en compagnie de Théophile Sylvestre. J'étais avec un ami qui +me présenta. Sylvestre faisait l'apologie de saint Augustin en jurant +comme un diable. Il frappait avec le fer de sa canne la bordure du +trottoir. Barbey l'imita, fit jaillir des étincelles et s'écria: + +--Nous sommes les cyclopes du pavé! + +Il disait cela de sa belle voix grave et profonde. Ayant perdu ma +première candeur, j'avais de grandes envies de comprendre; je cherchai +le sens de ces paroles sans pouvoir le découvrir et j'en éprouvai un +véritable malaise. + +Il m'était donné de voir M. d'Aurévilly un moment à toutes les époques +de ma vie. J'ai eu l'honneur de lui faire visite dans sa petite chambre +de la rue Rousselet, où il a vécu trente ans dans une noble pauvreté et +où il est mort entouré des soins d'une personne angélique. + +Cette rue Rousselet, étroite, sale, bordée de jardins, est pleine de +souvenirs chers au coeur du vrai Parisien. C'est là que madame de la +Sablière vint loger quand, ayant renoncé au monde, elle se voua au +service des malades. Cette charmante femme, qui avait aimé beaucoup de +choses dans la vie, n'apporta à Dieu dans sa pénitence, que les ruines +de son coeur et de sa beauté; elle lui vint sans jeunesse, abandonnée de +son amant et le sein déjà mordu par le cancer qui devait la dévorer. + +À vingt pas de la chambre où l'amie de La Fare pleurait, il y a deux +cents ans, sur les ruines encore fumantes de sa vie brûlée, devant une +fenêtre ouverte sur les jardins des frères de Saint-Jean-de-Dieu, j'ai +jeté bien des paroles toutes fraîches de jeunesse et d'espérance. C'est +là qu'habitait mon ami Adolphe Racot, alors plein de rêves et de +projets, cordial, bon, vigoureux, et que le journalisme et les gros +romans ont tué. Il est mort récemment assommé comme un boeuf. Mais, en +ce temps-là, l'infini était devant nous. De cette fenêtre, nous voyions +la maison où François Coppée composait, dans un petit jardin, des vers +vrais, simples, aimables comme lui-même. Paul Bourget y était assidu. Il +sortait du collège, le front assombri de métaphysique sous sa chevelure +d'adolescent. Coppée et Bourget fréquentaient Barbey d'Aurévilly et lui +apportaient cette chose délicieuse: une jeune admiration. Le parfum des +fleurs qui descendait des vieux murs, la jeunesse, la poésie, l'art! Ô +charmantes images de la vie! Ô rue Rousselet! + +Barbey d'Aurévilly, vêtu de rouge dans sa pauvre chambre fanée et nue, +se dressait superbe et magnifique. Il fallait l'entendre quand il +disait, mensonge touchant: + +--J'ai envoyé mes meubles et mes tapisseries à la campagne! + +Sa conversation était éblouissante d'images et d'un tour unique. + +--Vous savez, cet homme qui se met en espalier, sur son mur, au +soleil... Je tisonne dans vos souvenirs pour les ranimer... Vous +regardez la lune, mademoiselle: c'est l'astre des polissons... Vous +l'avez vu, terrible, la bouche ébréchée comme la gueule d'un vieux +canon... Il est heureux pour Notre Seigneur Jésus-Christ qu'il soit un +dieu; comme homme il eût manqué de caractère: il n'était pas râblé comme +Annibal... Je me suis enroué en écoutant cette dame... J'ai aimé deux +mortes dans ma vie... + +Tout cela dit d'une voix grave, avec je ne sais quoi d'effroyablement +satanique et d'adorablement enfantin. + +Et c'était un vieux monsieur du meilleur ton, d'une belle politesse, à +grandes formes. C'est tout ce que je puis vous dire: il est trop mêlé à +mes souvenirs, sa mort est trop récente, je suis trop étonné de l'idée +de ne plus le revoir, pour essayer quoi que ce soit qui ressemble à un +portrait. + +Il était extraordinaire, sans doute; mais, comme Henri IV sur le pont +Neuf ou le palmier de la Samaritaine, il n'étonnait plus. Ses limousines +doublées de velours rouge semblaient quelque chose, je ne dis pas +d'ordinaire, mais de nécessaire. + +Au fond, et c'est ce qui le rendait tout à fait aimable, il n'a jamais +cherché à étonner ni à amuser que lui-même. C'est pour lui seul qu'il +portait des cravates de dentelle et des manchettes à la mousquetaire. Il +n'éprouvait pas, comme Baudelaire, l'horrible tentation de surprendre, +de contrarier, de déplaire. Ses bizarreries ne furent jamais +malveillantes. Il était excentrique avec un heureux naturel. + +Il y a des parties obscures dans sa vie: on dit qu'il fut pendant +quelque temps l'associé d'un marchand d'objets religieux du quartier +Saint-Sulpice. Je ne sais si cela est vrai. Mais je le voudrais. Il me +plairait que ce templier eût vendu des chasubles. J'y trouverais une +revanche amusante de la réalité sur la convention. Un soir, voilà une +quinzaine d'années, je vis un vieux tragédien de l'Odéon qui, le front +ceint du bandeau royal et le sceptre à la main, représentait Agamemnon. +J'éprouvai une joie perverse à penser que le roi des rois avait épousé +une ouvreuse du théâtre. Il y aurait un plaisir beaucoup plus exquis à +se figurer Barbey d'Aurévilly recevant des commandes de lingerie +ecclésiastique. + +Une chose merveilleuse, quand on y songe, ce n'est pas que M. +d'Aurévilly ait vendu des surplis, c'est qu'il ait fait de la critique. +Un jour, Baudelaire, qu'il avait traité de criminel et de grand poète, +le vint trouver et, déguisant son entière satisfaction, lui dit: + +--Monsieur, vous avez attaqué mon caractère. Si je vous demandais +raison, je vous mettrais dans une situation délicate, car, étant +catholique, vous ne pouvez vous battre. + +--Monsieur, répondit Barbey, j'ai toujours mis mes passions au-dessus de +mes convictions. Je suis à vos ordres. + +Il se flattait un peu en parlant de ses passions. Mais il faut lui +rendre cette justice qu'il n'hésita jamais à mettre ses fantaisies +au-dessus de la raison. Sa critique est, en douze volumes, ce que le +caprice a inspiré de plus extravagant. Elle est emportée et furieuse, +pleine d'injures, d'imprécations, d'exécrations et d'excommunications. +Elle fulmine sans cesse. Au demeurant, la plus innocente créature du +monde. Là encore, M. d'Aurévilly est sauvé par son bon génie, par son +enfantillage heureux. Il écrit comme un ange et comme un diable, mais il +ne sait ce qu'il dit. + +Quant à ses romans, ils comptent parmi les ouvrages les plus singuliers +de ce temps, et il y en a deux pour le moins qui sont, dans leur genre, +des chefs-d'oeuvre: je veux parler de l'_Ensorcelée_ et du _Chevalier +Destouches_. + +On sait que le _Chevalier Destouches_ contient le récit de plusieurs +épisodes de la chouannerie normande. Or, le hasard me le fit lire par +une lugubre nuit d'hiver dans cette petite ville de Valognes qui y est +décrite. J'en reçus une impression très forte. Je crus voir renaître +cette ville rétrécie et morte. Je vis les figures à la fois héroïques et +brutales des hobereaux repeupler ces hôtels noirs, silencieux, aux toits +affaissés, que la moisissure dévore lentement. Je crus entendre siffler +les balles des brigands parmi les plaintes du vent. Ce livre me donna le +frisson. + +Le style de Barbey d'Aurévilly est quelque chose qui m'a toujours +étonné. Il est violent et il est délicat, il est brutal et il est +exquis. N'est-ce pas Saint-Victor qui le comparait à ces breuvages de la +sorcellerie où il entrait à la fois des fleurs et des serpents, du sang +de tigre et du miel? C'est un mets d'enfer; du moins, il n'est pas fade. + +Quant à la philosophie de Barbey, qui fut le moins philosophe des +hommes, c'était à peu près celle de Joseph de Maistre. Il n'y ajouta +guère que le blasphème. Il affirmait sa foi en toute rencontre, mais +c'est par le blasphème qu'il la confessait de préférence. L'impiété chez +lui semble un condiment à la foi. Comme Baudelaire, il adorait le péché. +Des passions il ne connut jamais que le masque et la grimace. Il se +rattrapait sur le sacrilège et jamais croyant n'offensa Dieu avec tant +de zèle. N'en frissonnez pas. Ce grand blasphémateur sera sauvé. Il +garda dans son audace impie de tambour-major et de romantique une divine +innocence, une sainte candeur qui lui feront trouver grâce devant la +sagesse éternelle. Saint Pierre dira en le voyant: «Voici M. Barbey +d'Aurévilly. Il voulut avoir tous les vices, mais il n'a pas pu, parce +que c'est très difficile et qu'il y faut des dispositions particulières; +il eût aimé à se couvrir de crimes, parce que le crime est pittoresque; +mais il resta le plus galant homme du monde, et sa vie fut quasi +monastique. Il a dit parfois de vilaines choses, il est vrai; mais, +comme il ne les croyait pas et qu'il ne les faisait croire à personne, +ce ne fut jamais que de la littérature, et la faute est pardonnable. +Chateaubriand qui, lui aussi, était de notre parti, se moqua de nous +dans sa vie beaucoup plus sérieusement.» + + + + +PAUL ARÈNE[7] + + +[Note 7: _La Chèvre d'or_, 1 volume (Bibliothèque de l'_Illustré +moderne_).] + +«Je vins au monde au pied d'un figuier, un jour que les cigales +chantaient.» C'est ce que rapporte de sa naissance, Jean des Figues, +dont M. Paul Arène a conté l'histoire ingénue. Un jour, quand M. Paul +Arène aura sa légende, on dira que c'est ainsi qu'il naquit lui-même, au +chant des cigales, tandis que les figues-fleurs, s'ouvrant au soleil, +égouttaient leur miel sur ses lèvres. On ajoutera, pour être vrai, qu'il +avait comme Jean des Figues, la main fine et l'âme fière, et l'on +gravera une cigale sur son tombeau, de goût presque antique, afin +d'exprimer qu'il était naturellement poète et qu'il aimait le soleil. + +Il aime le soleil et tout ce que baigne le soleil. Son style clair et +chaud a, dans son élégante sécheresse, cette saveur de pierre à fusil +que le soleil donne aux vins qu'il mûrit avec amour. Il faut placer M. +Paul Arène à côté de M. Guy de Maupassant et ces deux princes des +conteurs auront pour emblème le premier l'olive, le second la pomme. +Ainsi, le sol de notre adorable patrie nous offre ici les lignes pures +des horizons bleus; là de grasses prairies sous un doux ciel humide, et +l'art reproduit, par les nuances de la langue et du style, cette +diversité charmante. Et la montagne, la côte, la forêt, la lande ont +aussi leurs peintres, leurs poètes, leurs conteurs. On pourrait faire +une bien belle étude sur la géographie littéraire de la France[8]. + +[Note 8: Mais n'avons-nous pas déjà un bien agréable livre de M. Charles +Fuster, _les Poètes du Clocher_.] + +La Provence a ses félibres qui chantent en provençal. Je ne leur en fais +pas un reproche: il ne faut pas demander à tous les oiseaux de chanter +de la même manière. J'admire infiniment Mistral et s'il m'arrive de +regretter que le doux poème de _Mireille_ ne soit pas écrit dans le +dialecte de l'Île de France, c'est parce que je le comprendrais mieux et +le goûterais plus naturellement. Il n'y a là que de l'égoïsme. La +patriotisme n'est pas l'ennemi des dialectes et l'unité de la France +n'est point menacée par les chansons des félibres. + +Mais, puisque M. Paul Arène parle le français, et le meilleur, j'en +profite pour l'entendre et le goûter. D'ailleurs, M. Arène est un +Provençal très parisien. On le rencontre plus souvent sous les platanes +du jardin du Luxembourg que dans les plaines de la Camargue, où +passaient les chevaux sarrasins. Il a des tendresses infinies pour les +vieux pavés de la place de l'Odéon, et si on lui en faisait un reproche, +il répondrait sans doute qu'il ne voit jamais si bien les maigres +feuilles des amandiers se découper dans l'azur de son ciel natal que +l'hiver, à Paris, dans les brumes du soir et à travers la fumée de sa +pipe. Ce serait bien vrai. On ne sait parler de ce qu'on aime que +lorsqu'on ne l'a plus, et tout l'art du poète n'est que d'assembler des +souvenirs et de convier des fantômes. Aussi y a-t-il une tristesse +attachée à tout ce que nous écrivons. Je ne parle, bien entendu, que de +ce qui est senti. Le reste n'est qu'un vain son. + +Voilà pourquoi M. Paul Arène, qui parle si bien de sa belle province, +«la gueuse parfumée», fréquente dans le quartier Latin, où tout le monde +le connaît de vue. Il va tout d'une pièce, à tout petits pas, l'oeil vif +sur un visage immobile, et l'on ne peut s'empêcher de songer que ce +petit homme raide et tranquille, devait avoir l'air assez crâne, en +1870, dans sa vareuse de capitaine de mobiles. C'est un Méridional +contenu, dont l'abord étonne. + +On n'a jamais vu bouger un muscle de son visage. Même quand il parle, sa +face au front large, à la barbe pointue, reste silencieuse. Il a l'air +de sa propre image modelée et peinte par un maître. Avec cela un tour de +conversation vif, rapide, exquis, et cet art souverain, qu'il montre +aussi dans ses livres, de s'arrêter à point et de ne pas trop achever. +Enfin, une figure tout à fait originale. + +La dernière fois que j'ai rencontré M. Paul Arène, il s'en allait en +pèlerinage au tombeau de Florian et prenait le chemin de fer, tout seul +de sa bande, moins pour se conformer aux usages des félibres exilés +parmi nous que pour se contenter par un brin de campagne. Il faisait du +soleil; le ciel se montrait gai, spirituel, comme il n'est que sur les +coteaux des environs de Paris; et les bois de Sceaux, ce jour-là, +devaient être bien jolis. Florian est un saint qu'on ne chôme qu'au +printemps, en fredonnant _Plaisirs d'amour_. M. Paul Arène lui est +dévot. Il l'aime parce que le chevalier de Florian rappelle beaucoup de +coquets souvenirs d'antan. Sa mémoire est transparente, et l'on voit au +travers voltiger des couples de tourterelles, et des bergères nouer des +guirlandes de fleurs autour de leurs houlettes. Que les dames +d'autrefois, si charmantes sous la poudre et dans leur robe à ramages, +aient aimé dans des bosquets et puis qu'elles soient mortes, cela est +naturel et pourtant cela donne à songer aux poètes et c'est un sujet qui +a inspiré à l'auteur de _Jean des Figues_ quelques pages dont je goûte +plus que tout la grâce mélancolique et la tristesse voluptueuse. Un des +caractères singuliers de ce conteur est de s'attacher au passé et de +garder aux morts une amitié douce. Il les mêle aux vivants et c'est un +des charmes de ses récits. + +Dans _la Chèvre d'or_, par exemple, les ombres des aïeux flottent comme +des nuées sur les acteurs du drame. Je viens de lire ce livre ravissant, +ces pages agrestes et fines, ces scènes simples, d'un style pur, et je +me sens encore environné d'images idylliques et parfumé de thym. Il n'y +a guère que les poètes grecs pour donner une impression de cette nature. +Et qu'on ne s'y trompe pas: la familiarité gracieuse, l'élégante +précision, la rusticité noble, toute la manière enfin de ce récit est +plus près qu'on ne croit de la beauté antique. Je trouve aussi beaucoup +de sens dans cette histoire d'un savant qui touche à la quarantaine et +qui, curieux sans ambition, poète sans orgueil, rêveur sans trouble, va +chercher dans un petit village rocheux de la côte de Provence le +souvenir des Sarrasins qui l'ont bâti, fouille un vieux grenier encombré +de parchemins illisibles et devient amoureux d'une belle jeune fille. +Adieu les Arabes! adieu l'émir et les magies de l'Orient! Il ne voit +plus que le profil jeune, les formes graciles et pures de Norette. Il +l'aime peu à peu, par insensible et profonde influence. Pour concilier +la science et son amour, il veut que Norette soit d'origine sarrasine. +Cela est bien possible. Mais, telle qu'il la dépeint, elle apparaît à +ceux qui n'ont aucun préjugé ethnographique dans la grâce svelte d'une +figurine de Tanagra. + +C'est la chèvre de Norette, cette chèvre d'or, dont la clochette +d'argent, couverte de signes mystérieux, doit révéler la placé d'un +trésor caché. Mais finalement il ne reste de trésor que les yeux noirs, +les lèvres rouges et le sein gonflé de Norette. + +Qu'est-ce que la science et qu'est-ce que la richesse au prix du sourire +d'une belle enfant? Et le conte finit par les noces de Norette. Le beau +conte, et qui se termine si heureusement! Pourvu que le mari de Norette, +après la lune de miel, ne se remette pas à chercher le trésor! Il y +perdrait la joie du coeur et la paix de l'âme. Plutôt, puisqu'il ne peut +rester toujours sous le doux étonnement de la beauté de Norette, plutôt +qu'il fouille de nouveau dans le grenier aux parchemins et qu'il y +cherche des vieux noms et des vieilles dates! Qu'il compose l'histoire +du Puget-Maure sous la domination arabe. C'est un beau sujet et propre à +remplir la longue paix des soirs. Un vieux scoliaste a dit, je ne sais +où, cette grave parole: «On se lasse de tout, excepté de comprendre.» La +vérité est que tout vaut mieux que de songer à soi-même et de considérer +sa propre condition. C'est pourquoi il y a d'honnêtes gens qui étudient +les poids et mesures des Assyriens ou la procédure civile en Égypte sous +les Lagides, ce qui est une grande preuve de la mélancolie de vivre. +Heureusement qu'il y a aussi, pour charmer la vie, des contes comme _la +Chèvre d'or_. + +Je n'en veux détacher qu'une page, si belle et d'un si grand style que +je n'en sais pas de meilleure dans aucun conteur. C'est l'histoire, +rapportée par le curé du Puget, _des deux qui sont morts_. + + Vers l'année 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar, se + trouvèrent en rivalité pour épouser une cousine. Non qu'ils + l'aimassent. Elle était, il est vrai, admirablement belle; mais, + aussi pauvres l'un que l'autre, s'étant ruinés, l'aîné à faire + ses caravanes sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon, sous + prétexte d'étudier la médecine, c'est surtout le secret du + trésor qu'ils désiraient d'elle. Aucun ne voulait céder. Ils se + querellèrent et le cadet souffleta l'aîné. + + Puis, sans que personne les vit, un soir, tous deux Caïn, tous + deux Abel, ils allèrent dans la montagne du côté de la chapelle + que déjà un ermite gardait. + + Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que quelqu'un frappait + de grands coups à sa porte, et, s'éveillant, il entendit crier: + «Au secours! j'ai tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à + la clarté des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un jeune homme + étendu, dont un cavalier plus âgé, mais lui ressemblant + singulièrement, soutenait la tête. + + Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et, quand + le jeune homme fut mort, le cavalier, qui se tenait debout + appuyé au mur, dit: «Mon père, il est grand temps que vous me + confessiez aussi!» Alors l'ermite, se retournant, vit sur son + pourpoint ensanglanté le manche d'un long poignard qu'il s'était + planté dans la poitrine. Et quand il fut confessé, le cavalier + retira la lame et se coucha dans l'herbe à côté de l'autre, dont + il baisait, en pleurant, les cheveux et les yeux. + + Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacés si + étroitement que, pour séparer leurs cadavres, il aurait fallu + briser les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans + la même fosse, et une messe fut fondée pour l'âme des deux qui + sont morts. + +Je le dis et le redis: je n'avais jamais lu un livre moderne qui me +donnât autant que _la Chèvre d'or_ l'idée de la beauté antique, de la +poésie grecque dans sa jeune fleur et sa fraîche nouveauté. Je n'étais +point seul à sentir ainsi, car un de mes amis, à qui j'avais prêté le +livre, me le renvoya avec cette épigramme de Méléagre écrite de sa main +au crayon sur la dernière page: + +«Enivrée de gouttes de rosée, tu modules, ô cigale, un chant rustique +qui charme la solitude, et, sur les feuilles où tu te poses, tu imites, +avec tes pattes dentelées, sur ta peau luisante, les accords de la lyre. +Oh! je t'en prie, chante aux Nymphes des bois quelque chanson digne de +Pan, afin qu'ayant échappé à l'amour je goûte un doux sommeil ici couché +à l'ombre de ce beau platane.» + + + + +LA MORALE ET LA SCIENCE + +M. PAUL BOURGET[9] + +[Note 9: _Le Disciple_, 1. vol. in-18.] + + +I + +M. Paul Bourget a une qualité d'esprit fort rare chez les écrivains +voués aux oeuvres d'imagination. Il a l'esprit philosophique. Il sait +enchaîner les idées et conduire très longtemps sa pensée dans +l'abstrait. Cette qualité est sensible, non seulement dans ses études +critiques, mais aussi dans ses romans et même dans ses vers lyriques. +Par le tour général de l'intelligence, par la méthode, il se rattache à +l'école de M. Taine, pour qui il professe une juste admiration, et il +n'est pas sans quelque parenté intellectuelle avec M. Sully Prudhomme, +son aîné dans la poésie. + +Mais il s'en faut qu'il ait dédaigné, comme le poète du _Bonheur_, le +monde des apparences. Il a paru curieux, au contraire, de toutes les +formes et de toutes les couleurs changeantes que revêt la vie à nos +yeux. Et ce goût d'unir le concret à l'abstrait est si bien dans sa +nature que, tout jeune, il le laissait voir dans ses conversations avant +de le montrer dans ses livres. Nous sommes cinq ou six à garder dans les +souvenirs de notre première jeunesse ces entretiens du soir, sous les +grands arbres de l'avenue de l'Observatoire, ces longues causeries du +Luxembourg auxquelles Paul Bourget, presque adolescent encore, apportait +ses fines analyses et ses élégantes curiosités. Déjà partagé entre le +culte de la métaphysique et l'amour des grâces mondaines, il passait +aisément dans ses propos de la théorie de la volonté aux prestiges de la +toilette des femmes, et faisait pressentir les romans qu'il nous a +donnés depuis. Il avait plus de philosophie qu'aucun de nous et +l'emportait communément dans ces nobles disputes que nous prolongions +parfois bien avant dans la nuit. + +Que de fois nous avons reconstruit le monde, dans le silence des avenues +désertes, sous l'assemblée des étoiles! Et maintenant, ces mêmes étoiles +entendent les disputes d'une nouvelle jeunesse qui construit l'univers à +son tour. Ainsi les générations recommencent à travers les âges les +mêmes rêves sublimes et stériles. Il y a dix-huit ans, j'ai déjà eu +l'occasion de le dire ici, nous étions déterministes avec enthousiasme. +Il y avait bien parmi nous un ou deux néo-catholiques. Mais ils étaient +pleins d'inquiétude. Au contraire, les fatalistes déployaient une +confiance sereine qu'ils n'ont pas gardée, hélas! Nous savons bien +aujourd'hui que ce roman de l'univers est aussi décevant que les autres, +mais alors les livres de Darwin étaient notre bible; les louanges +magnifiques par lesquelles Lucrèce célèbre le divin Épicure nous +paraissaient à peine suffisantes pour glorifier le naturaliste Anglais. +Nous disions, nous aussi, avec une foi ardente: «Un homme est venu qui a +affranchi l'homme des vaines terreurs». Je ne puis me défendre de +rappeler une fois encore ces visites généreuses que, notre Darwin sous +le bras, nous faisions à ce vieux Jardin des Plantes où M. Paul Bourget +promène avec complaisance le héros de son nouveau roman, le philosophe +Adrien Sixte. Pour moi, je pénétrais comme en un sanctuaire dans ces +salles du Muséum encombrées de toutes les formes organiques, depuis la +fleur de pierre des encrines et les longues mâchoires des grands +sauriens primitifs jusqu'à l'échine arquée des éléphants et à la main +des gorilles. Au milieu de la dernière salle s'élevait une Vénus de +marbre, placée là comme le symbole de la force invincible et douce par +laquelle se multiplient toutes les races animées. Qui me rendra +l'émotion naïve et sublime qui m'agitait alors devant ce type délicieux +de la beauté humaine? Je la contemplais avec cette satisfaction +intellectuelle que donne la rencontre d'une chose pressentie. Toutes les +formes organiques m'avaient insensiblement conduit à celle-ci, qui en +est la fleur. Comme je m'imaginais comprendre la vie et l'amour! Comme +sincèrement je croyais avoir surpris le plan divin! M. Paul Bourget, +dans sa maturité précoce, n'avait pas de ces illusions. Mais il était +tout en Spinosa. Si je me laisse aller au charme de ces souvenirs, si je +vante les splendeurs de cette vie pauvre et libre, si je remonte ainsi +le courant précipité de dix-huit années, on m'excusera, car j'y trouve +déjà les germes et la semence des idées qui, mûries lentement, forment +le nouvel ouvrage de M. Paul Bourget. + +L'existence paisible de M. Adrien Sixte, décrite dans le premier +chapitre, rappelle, par plus d'un trait, la vie de Spinosa racontée par +Jean Colérus dont M. Bourget aimait jadis à nous citer des pages: + + Il loua sur le Pavilioengrogt une chambre chez le sieur Henri + Van der Spyck, où il prit soin lui-même de se fournir de ce qui + lui était nécessaire et où il vécut à sa fantaisie d'une manière + fort retirée. + + Il est presque incroyable combien il a été sobre pendant ce + temps-là et bon ménager... Il avait grand soin d'ajuster ses + comptes tous les quartiers, ce qu'il faisait afin de ne dépenser + justement ni plus ni moins que ce qu'il avait à dépenser chaque + année... + + Sa conversation était douce et paisible. Il savait admirablement + bien être le maître de ses passions. On ne l'a jamais vu ni fort + triste ni fort joyeux. Il savait se posséder dans sa colère, et, + dans les déplaisirs qui lui survenaient; il n'en paraissait rien + au dehors; au moins, s'il lui arrivait de témoigner son chagrin + par quelque geste ou par quelques paroles, il ne manquait pas de + se retirer aussitôt, pour ne rien faire qui fût contre la + bienséance. Il était d'ailleurs fort affable et d'un commerce + aisé, parlant souvent à son hôtesse, particulièrement dans le + temps de ses couches. + + Pendant qu'il restait au logis, il n'était incommode à personne; + il y passait la meilleure partie de son temps tranquillement, + dans sa chambre. Il se divertissait quelquefois à fumer une pipe + de tabac. Ou bien lorsqu'il voulait se relâcher l'esprit un peu + plus longtemps, il cherchait des araignées qu'il faisait battre + ensemble. + +Ces traits sont touchants, parce qu'ils montrent la simplicité d'un très +grand homme. M. Paul Bourget nous représente M. Adrien Sixte comme un +Spinosa français de notre temps: + + Il y avait quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre, + était venu s'établir dans une des maisons de la rue + Guy-de-la-Brosse... Il occupait un appartement de sept cents + francs de loyer, situé au quatrième étage... Dès son arrivée, le + philosophe avait demandé simplement au concierge une femme de + charge pour ranger son appartement et un restaurant d'où il fit + venir ses repas... Été comme hiver, M. Sixte s'asseyait à sa + table dès six heures du matin. À dix heures, il déjeunait, + opération sommaire et qui lui permettait de franchir à dix + heures et demi la porte du Jardin des Plantes... Un de ses + plaisirs favoris consistait dans de longues séances devant les + cages des singes et la loge de l'éléphant. (_Le Disciple_, pages + 7, 11, 16, etc.) + +Ce bonhomme est un des grands penseurs du siècle. Il a exposé la +doctrine du déterminisme avec une puissance de logique et une richesse +d'arguments que Taine lui-même et Ribot n'avaient point atteintes. + +M. Bourget nous donne le titre des ouvrages dans lesquels il expose son +système. C'est l'_Anatomie de la volonté_, la _Théorie des passions_ et +la _Psychologie de Dieu_. Bien entendu, ce dernier titre signifie, dans +sa concision presque ironique: «Étude sur les divers états d'âme dans +lesquels l'idée de Dieu a été élaborée.» M. Sixte ne suppose pas un seul +instant la réalité objective de Dieu. L'absolu lui semble un non-sens, +et il ne l'admet pas même à l'état d'inconnaissable. C'est là un des +traits caractéristiques de sa philosophie. Son plus beau titre comme +psychologue «consiste dans un exposé très nouveau et très ingénieux des +origines animales de la sensibilité humaine». Voilà qui nous ramène à +ces salles de zoologie comparée où je vous entraînais tout à l'heure +comme dans un temple, devant cette Vénus, métamorphose suprême de +l'innombrable série de forces aimantes. M. Sixte nous soumet à la +nécessité avec une rigueur inexorable. Il tient la volonté pour une +illusion pure: «Tout acte, dit-il, n'est qu'une addition. Dire qu'il est +libre, c'est dire qu'il y a dans un total plus qu'il n'y a dans les +éléments additionnées. Cela est aussi absurde en psychologie qu'en +arithmétique.» + +Et ailleurs: + +«Si nous connaissions vraiment la position relative de tous les +phénomènes qui constituent l'univers actuel, nous pourrions, dès à +présent, calculer avec une certitude égale à celle des astronomes le +jour, l'heure, la minute où l'Angleterre, par exemple, évacuera les +Indes, où l'Europe aura brûlé son dernier morceau de houille, où tel +criminel, encore à naître, assassinera son père, où tel poème, encore à +concevoir, sera composé. L'avenir tient dans le présent comme toutes les +propriétés du triangle tiennent dans sa définition.» + +Une telle philosophie ne saurait admettre la réalité du bien et du mal, +du mérite et du démérite. + +«Toutes les âmes, dit Adrien Sixte, doivent être considérées par le +savant comme des expériences instituées par la nature. Parmi ces +expériences, les unes sont utiles à la société et l'on prononce alors le +mot de vertu; les autres nuisibles, et l'on prononce le mot de vice ou +de crime. Ces dernières sont pourtant les plus significatives, et il +manquerait un élément essentiel à la science de l'esprit, si Néron, par +exemple, ou tel tyran italien du XVe siècle n'avait pas existé.» + +Il ne considère plus l'humanité pensante que comme une substance propre +à l'expérimentation psychologique. Il s'exprime de la sorte dans +l'_Anatomie de le volonté_: + +«Spinosa se vantait d'étudier les sentiments humains, comme le +mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue moderne +doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques élaborées dans +une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas aussi +transparente, aussi maniable que celle des laboratoires.» + +Voilà à quel degré d'inhumanité le zèle sublime et monstrueux de la +science a poussé cet homme simple, désintéressé, honnête, ce solitaire +qui, par la pureté de sa vie, mériterait d'être appelé comme Littré, un +saint laïque. + +Malheureusement il a un disciple, le jeune Robert Greslou, qui met en +pratique les doctrines du grand homme. Très instruit, très intelligent, +mû par un sensualisme cruel et par un orgueil implacable, atteint d'une +névrose héréditaire, ce nouveau Julien Sorel, précepteur dans une +famille noble d'Auvergne, séduit froidement et méthodiquement la soeur +de son élève, la généreuse et romanesque Charlotte de Jussat, qui se +donne à lui à la condition expresse qu'ils mourront ensemble. Il ne +l'obtient qu'après avoir juré de s'empoisonner avec elle; et, quand elle +s'est donnée, il refuse également et de la tuer et de mourir. Flétrie, +indignée, désespérée, connaissant trop tard l'homme odieux à qui elle a +fait le plus grand sacrifice qu'elle pouvait faire, la fière créature +tient du moins sa promesse et s'empoisonne. Robert Greslou et Charlotte +de Jussat font songer à deux noms qui n'ont été que trop publiés lors +d'un procès récent. Le rapprochement s'imposait à ce point que M. +Bourget lui-même a pris soin d'avertir le public que le plan de son +roman était arrêté avant l'affaire de Constantine. Il n'est pas permis +de mettre en doute une affirmation de M. Paul Bourget. Il n'est pas +possible de contester sa sincérité quand il dit: «Je voudrais qu'il n'y +eût jamais eu dans la vie réelle de personnages semblables, de près ou +de loin, au malheureux _disciple_ qui donne son nom à ce roman.» +D'ailleurs, je viens de montrer que ces idées sont portées dans son +esprit depuis très longtemps. Il importe seulement de remarquer que le +héros de M. Paul Bourget, qui épargne la vie de sa victime en même temps +que la sienne propre, commet, en séduisant une jeune fille, plutôt une +très mauvaise action qu'un crime proprement dit. Je n'ai pas à dire +comment, accusé d'empoisonnement et acquitte par le jury, il est tué +d'un coup de pistolet par le frère de la victime, un homme d'action, +point psychologue du tout, un soldat. + +Le livre de M. Paul Bourget pose le problème: Certaines doctrines +philosophiques, le déterminisme, par exemple, et le fatalisme +scientifique, sont-elles par elles-mêmes dangereuses et funestes? Le +maître qui nie le bien et le mal est-il responsable des méfaits de son +disciple? On ne peut pas nier que ce ne soit là une grande question. + +Certaines philosophies qui portent en elles la négation de toute morale +ne peuvent entrer dans l'ordre des faits que sous la forme du crime. Dès +qu'elles se font acte, elles tombent sous la vindicte des lois. + +Je persiste à croire, toutefois, que la pensée a dans sa sphère propre, +des droits imprescriptibles et que tout système philosophique peut être +légitimement exposé. + +C'est le droit, disons mieux, c'est le devoir de tout savant qui se fait +une idée du monde d'exprimer cette idée quelle qu'elle soit. Quiconque +croit posséder la vérité doit la dire. Il y va de l'honneur de l'esprit +humain. Hélas! nos vues sur la nature ne sont, dans leur principe, ni +bien nombreuses, ni bien variées; depuis que l'homme est capable de +penser, il tourne sans cesse dans le même cercle de concepts. Et le +déterminisme, qui nous effraye aujourd'hui, existait, sous d'autres +noms, dans la Grèce Antique. On a toujours disputé, on disputera +toujours sur la liberté morale de l'homme. Les droits de la pensée sont +supérieurs à tout. C'est la gloire de l'homme d'oser toutes les idées. +Quant à la conduite de la vie, elle ne doit pas dépendre des doctrines +transcendantes des philosophes. + +Elle doit s'appuyer sur la plus simple morale. Ce n'est pas le +déterminisme, c'est l'orgueil qui a perdu Robert Greslou. Du temps que +Spinosa habitait la Haye, chez Henri Van der Spyck, son hôtesse lui +demanda un jour si c'était son sentiment qu'elle pût être sauvée dans la +religion qu'elle professait; à quoi le grand homme lui répondit: «Votre +religion est bonne, vous n'en devez pas chercher d'autre, ni douter que +vous n'y fassiez votre salut, pourvu qu'en vous attachant à la piété +vous meniez en même temps une vie paisible et tranquille.» + + +II + +Dans ce beau roman du _Disciple_, dont nous avons parlé, M. Paul Bourget +agite, avec une rare habileté d'esprit, de hautes questions morales +qu'il ne résout pas. Et comment les résoudrait-il? Le dénouement d'un +conte ou d'un poème est-il jamais une solution? C'est assez pour sa +gloire et pour notre profit qu'il ait sollicité vivement toutes les âmes +pensantes. M. Paul Bourget nous a montré le jeune élève d'un grand +philosophe commettant un crime odieux, sous l'empire des doctrines +déterministes; et il nous a amenés à nous demander avec lui dans quelle +mesure la condition du disciple engageait la responsabilité du maître. + +Ce maître, M. Adrien Sixte, se sent lui-même profondément troublé, et, +loin de se laver les mains des hontes et du sang qui rejaillissent +jusqu'à lui, il courbe la tête, il s'humilie, il pleure. Bien plus: il +prie. Son coeur n'est plus déterministe. Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire +que le coeur n'est jamais tout à fait philosophe et qu'on le trouve vite +prêt à repousser les vérités auxquelles notre esprit s'attache +obstinément. M. Sixte, qui est homme, a été troublé dans sa chair. C'est +tout le sens que je puis tirer de cette partie du récit. Mais M. Sixte +doit-il être tenu pour responsable du crime de son disciple? + +En professant l'illusion de la volonté et la subjectivité des idées de +bien et de mal, a-t-il commis lui-même un crime? M. Bourget ne l'a pas +dit, il ne pouvait, il ne devait pas le dire. Le trouble moral de M. +Sixte nous enseigne du moins que l'intelligence ne suffit pas seule à +comprendre l'univers et que la raison ne peut méconnaître impunément les +raisons du coeur. Et cette idée se montre comme une lueur douce et pure, +dont ce livre est tout illuminé. + +M. Brunetière a été très frappé du caractère moral d'une telle pensée, +et il en a félicité M. Paul Bourget dans un article dont je ne saurais +trop louer l'argumentation rigoureuse, mais qui, par sa doctrine et ses +tendances, offense grièvement cette liberté intellectuelle, ces +franchises de l'esprit, que M. Brunetière devait être, ce semble, un des +premiers à défendre, comme il est un des premiers à en user. Dans cet +article, M. Brunetière commence par demander si les idées agissent ou +non sur les moeurs. Il faut bien lui accorder que les idées agissent sur +les moeurs et il en prend avantage pour subordonner tous les systèmes +philosophiques à la morale. «C'est la morale, dit-il, qui juge la +métaphysique.» Et remarquez qu'en décidant ainsi il ne soumet pas la +métaphysique, c'est-à-dire les diverses théories des idées, à une +théorie particulière du devoir, à une morale abstraite. Non, il livre la +pensée à la merci de la morale pratique, autrement dit à l'usage des +peuples, aux préjugés, aux habitudes, enfin, à ce qu'on appelle les +principes. C'est uniquement d'après les principes qu'il appréciera les +doctrines. Il le dit expressément: + +«Toutes les fois qu'une doctrine aboutira par voie de conséquence +logique à mettre en question les principes sur lesquels la société +repose, elle sera fausse, n'en faites pas de doute; et l'erreur en aura +pour mesure de son énormité la gravité du mal même qu'elle sera capable +de causer à la société.» Et, un peu plus loin, il dit des déterministes +que «leurs idées doivent être fausses puisqu'elles sont dangereuses». +Mais il ne songe pas que les principes sociaux sont plus variables +encore que les idées des philosophes et que, loin d'offrir à l'esprit +une base solide, ils s'écroulent dès qu'on y touche. + +Il ne songe pas non plus qu'il est impossible de décider si une +doctrine, funeste aujourd'hui dans ses premiers effets, ne sera pas +demain largement bienfaisante. Toutes les idées sur lesquelles repose +aujourd'hui la société ont été subversives avant d'être tutélaires, et +c'est au nom des intérêts sociaux qu'invoque M. Brunetière, que toutes +les maximes de tolérance et d'humanité ont été longtemps combattues. + +Pas plus que vous je ne suis sûr de la bonté de tel système et, comme +vous, je vois qu'il est en opposition avec les moeurs de mon temps, mais +qui me garantit de la bonté de ces moeurs? Qui me dit que ce système, en +désaccord avec notre morale, ne s'accordera pas un jour avec une morale +supérieure? + +Notre morale est excellente pour nous; elle l'est; elle doit l'être. +Encore est-ce trop humilier la pensée humaine que de l'attacher à des +habitudes qui n'étaient point hier et qui demain ne seront plus. Le +mariage, par exemple, est d'ordre moral. C'est une institution +doublement respectable par l'intérêt que lui portent et l'Église et +l'État. Il convient de ne le dépouiller d'aucune parcelle de sa force et +de sa majesté; mais ce serait aujourd'hui en France, comme jadis au +Malabar, l'usage de brûler les veuves de qualité sur le bûcher de leur +époux, assurément une philosophie qui tendrait, par voie de conséquence +logique, à l'abolition de cet usage, mettrait en péril un principe +social: en serait-elle pour cela fausse et détestable? Quelle +philosophie jugée par les moeurs n'a pas d'abord été condamnée? À la +naissance du christianisme, est-ce que ceux qui croyaient à un Dieu +crucifié n'étaient pas tenus par cela même pour les ennemis de l'empire? + +Il ne saurait y avoir pour la pensée pure une pire domination que celle +des moeurs. Longtemps la métaphysique fut soumise à la religion; +_Philosophia ancilla theologiæ_. Du moins avait-elle alors une maîtresse +stable, constante dans ses commandements. Je sais bien que c'est le +fanatisme scientifique, le déterminisme darwinien qui est seul en cause +pour le moment. Vraie ou non au point de vue scientifique, cette +doctrine est absolument condamnée par M. Brunetière au nom de la morale. + +«Fussiez-vous donc assuré, dit-il, que la concurrence vitale est la loi +du développement de l'homme, comme elle l'est des autres animaux; que la +nature, indifférente à l'individu, ne se soucie que des espèces, et +qu'il n'y a qu'une raison ou qu'un droit au monde, qui est celui du plus +fort, il ne faudrait pas le dire, puisque de suivre «ces vérités» dans +leurs dernières conséquences, il n'est personne aujourd'hui qui ne voie +que ce serait ramener l'humanité à sa barbarie première.» + +Vous craignez que le darwinisme systématique vous ramène à la nature, en +supprimant les idées sociales qui seules nous en séparent. + +Ces craintes, quand on y songe, sont bien vaines. J'ignore les destinées +futures du déterminisme scientifique, mais je ne puis croire qu'il nous +ramène un jour à la barbarie primitive! Considérez que, s'il était aussi +funeste qu'on croit, il aurait détruit l'humanité depuis longtemps. Car +il est, dans son essence, aussi vieux que l'homme même, et les mythes +primitifs, l'antique fable d'Oedipe attestent que l'idée de +l'enchaînement fatal des causes occupait déjà les peuples enfants dans +leur héroïque berceau. + +M. Brunetière n'accorde aux vérités de l'ordre scientifique qu'une +confiance très médiocre. En cela, il montre un esprit judicieux. Ces +vérités sont précaires et transitoires. La philosophie de la nature est +toujours à refaire. Il y a quelque amertume à songer que nous n'avons de +toutes choses que des lueurs incertaines. Je confesserai volontiers que +la science n'est qu'inquiétude et que trouble et que l'ignorance, au +contraire, a des douceurs non pareilles. Quel est donc ce disciple de +Jean-Jacques qui disait: «La nature nous a donné l'ignorance pour servir +de paupière à notre âme»? On trouve dans la _Chaumière indienne_ un +éloge exquis de la sainte ignorance. + +«L'ignorance, dit Bernardin, à la considérer seule et sans la vérité +avec laquelle elle a de si douces harmonies, est le repos de notre +intelligence; elle nous fait oublier les maux passés, nous dissimule les +présents; enfin, elle est un bien, puisque nous la tenons de la nature.» + +Oui, à certains égards, elle est un bien, je l'avoue, sans craindre que +M. Brunetière abuse contre moi de cet aveu. Car il verra tout de suite +par quels chemins je le ramène à cette philosophie antisociale, à ce +culte sentimental de la nature, à ces doctrines de Jean-Jacques qui lui +semblent les voies les plus criminelles de l'esprit humain. + +Il craindra que cette bienfaisante et pure ignorance, si on la laissait +faire, ne nous ramenât à la brutalité primitive et au cannibalisme. Et +peut-être, en effet, nous reconduirait-elle plus sûrement que toutes les +doctrines déterministes à l'âge de pierre, aux rudes moeurs des cavernes +et à la police barbare des cités lacustres. + +Ne disons pas trop de mal de la science. Surtout ne nous défions pas de +la pensée. Loin de la soumettre à notre morale, soumettons-lui tout ce +qui n'est pas elle. La pensée, c'est tout l'homme. Pascal l'a dit: +«Toute notre dignité consiste en la pensée. Travaillons donc à bien +penser. Voilà le principe de la morale.» + +Laissons toutes les doctrines se produire librement, n'ameutons jamais +contre elles les petits dieux domestiques qui gardent nos foyers. +N'accusons jamais d'impiété la pensée pure. Ne disons jamais qu'elle est +immorale, car elle plane au-dessus de toutes les morales. Ne la +condamnons pas surtout pour ce qu'elle peut apporter d'inconnu. Le +métaphysicien est l'architecte du monde moral. Il dresse de vastes plans +d'après lesquels on bâtira peut-être un jour. En quoi faut-il que ses +plans s'accordent avec le type de nos habitations actuelles, palais ou +masures? Faut-il toujours que, comme les architectes du temple de Vesta, +on copie, même en un sanctuaire de marbre, les huttes de bois des aïeux? + +C'est la pensée qui conduit le monde. Les idées de la veille font les +moeurs du lendemain. Les Grecs le savaient bien quand ils nous +montraient des villes bâties aux sons de la lyre. Subordonner la +philosophie à la morale, c'est vouloir la mort même de la pensée, la +ruine de toute spéculation intellectuelle, le silence éternel de +l'esprit. Et c'est arrêter du même coup le progrès des moeurs et l'essor +de la civilisation. + + +III + +À l'occasion du _Disciple_, M. Brunetière s'étant efforcé de démontrer +dans la _Revue des Deux Mondes_ que les philosophes et les savants sont +responsables, devant la morale, des conséquences de leurs doctrines et +que toute physique, comme toute métaphysique, cesse d'être innocente +quand elle ne s'accorde pas avec l'ordre social. La _Revue rose_ +s'alarma, non sans quelque raison, à mon sens, d'une doctrine qui +subordonne la pensée à l'usage et tend à consacrer d'antiques préjugés. +Moi-même je me permis de défendre non telle ou telle théorie +scientifique ou philosophique, mais les droits même de l'esprit humain, +dont la grandeur est d'oser tout penser et tout dire. J'étais +persuadé--et je le suis encore--que le plus noble et le plus légitime +emploi que l'homme puisse faire de son intelligence est de se +représenter le monde et que ces représentations, qui sont les seules +réalités que nous puissions atteindre, donnent à la vie tout son prix, +toute sa beauté. Mais d'abord il faut vivre, dit M. Brunetière. Et il y +a des règles pour cela. Toute doctrine qui va contre ces règles est +condamnée. + +Il est facile de lui répondre qu'une philosophie, quelle qu'elle soit, +si morne, si désolée qu'elle paraisse d'abord, si sombre que semble sa +face, change de figure et de caractère dès qu'elle entre dans le domaine +de l'action. Aussitôt qu'elle s'empare de l'empire des âmes, aussitôt +qu'elle est reine enfin, elle édicte des lois morales en rapport avec +les besoins et les aspirations de ses sujets. Sa souveraineté est à ce +prix. Car il est vrai qu'avant tout il faut vivre: et la morale n'est +que le moyen de vivre. Suivez, par le monde, l'histoire des idées et des +moeurs. Sous quel idéal l'homme n'a-t-il pas vécu? Il a adoré des dieux +féroces. Il professa, il professe encore des religions athées. Ici, il +nourrit d'éternelles espérances; ailleurs, il a le culte du désespoir, +de la mort et du néant. Et partout et toujours il est moral. Du moins il +l'est en quelque façon et de quelque manière. Car, sans morale aucune, +il lui est impossible de subsister. + +C'est justement parce que la morale est nécessaire que toute les +théories du monde ne prévaudront pas contre elle. Moloch n'empochait +point les mères phéniciennes de nourrir leurs petits enfants. Quel est +donc ce nouveau Moloch que la psycho-physiologie prépare dans ses +laboratoires et que MM. Ch. Richet, Théodule Ribot et Paulhan arment +pour l'extermination de la race humaine? Le déterminisme vous apparaît +dans l'ombre comme un spectre effrayant. S'il venait à se répandre dans +la conscience de tout un peuple, il perdrait cet aspect lugubre et ne +montrerait plus qu'un visage paisible. Alors il serait une religion, et +toutes les religions sont consolantes; même celles qui agitent au chevet +du mourant des images terribles; même celles qui murmurent aux oreilles +des justes la promesse de l'infini néant; même celle qui nous dirait: +«Souffrez, pensez, puis évanouissez-vous, ombres sensibles, l'univers y +consent. Il faut que chaque être soit à son tour le centre du monde. +Homme, comme l'insecte, ton frère, tu auras été dieu une heure. Que te +faut-il de plus?» Il y aurait encore dans ces maximes une adorable +sainteté. Qu'importe au fond ce que l'homme croit, pourvu qu'il croie! +Qu'importe ce qu'il espère, pourvu qu'il espère! + +Tout ce qu'il découvrira, tout ce qu'il contemplera, tout ce qu'il +adorera dans l'univers ne sera jamais que le reflet de sa propre pensée, +de ses joies, de ses douleurs et de son anxiété sublime. Une philosophie +inhumaine, dit M. Brunetière.--Quel non-sens! Il ne saurait y avoir rien +que d'humain dans une philosophie. Spiritualisme ou matérialisme, +déisme, panthéisme, déterminisme, c'est nous, nous seuls. C'est le +mirage qui n'atteste que la réalité de nos regards. Mais que seraient +les déserts de la vie sans les mirages éclatants de nos pensées? + +Il y a pourtant des doctrines funestes, dit M. Brunetière, et sans le +_Vicaire savoyard_ nous n'aurions pas eu Robespierre. Ce n'est pas +l'avis de cet ingénieux et pénétrant Valbert qui vient de défendre son +compatriote Jean-Jacques avec une grâce persuasive. Mais laissons +Jean-Jacques et Robespierre et reconnaissons que l'idée pure a plus +d'une fois armé une main criminelle. + +Qu'est-ce à dire? La vie elle-même est-elle jamais tout à fait +innocente? Le meilleur des hommes peut-il se flatter à sa mort de +n'avoir jamais causé aucun mal? Savons-nous jamais ce que pourra coûter +de deuils et de douleurs à quelque inconnu la parole que nous prononçons +aujourd'hui? Savons-nous, quand nous lançons la flèche ailée, ce qu'elle +rencontrera dans sa courbe fatale? Celui qui vint établir sur la terre +le royaume de Dieu n'a-t-il pas dit, un jour, dans son angoisse +prophétique: «J'ai apporté le glaive et non la paix?» + +Pourtant il n'enseignait ni la lutte pour la vie, ni l'illusion de la +liberté humaine. Quel prophète après celui-là peut répondre que la paix +qu'il annonce ne sera pas ensanglantée? Non, non! vivre n'est point +innocent. On ne vit qu'en dévorant la vie, et la pensée qui est un acte +participe de la cruauté attachée à tout acte. Il n'y a pas une seule +pensée absolument inoffensive. Toute philosophie destinée à régner est +grosse d'abus, de violences et d'iniquités. Dans ma première réponse, je +n'ai pas eu de peine à montrer que l'idée, chère à M. Brunetière, de la +subordination de la science à la morale est d'une application fâcheuse. +Elle est vieille comme le monde et elle a produit, durant son long +empire sur les âmes, des désastres lamentables. Cette démonstration lui +a été sensible, si j'en juge par la vivacité avec laquelle il la +repousse. Il voudrait bien au moins que je ne visse point que l'idée +contraire, celle de l'indépendance absolue de la science, présente +certains dangers; car alors il triompherait aisément de ma simplicité. +Je ne puis lui donner cette joie. Je vois les périls réels qu'il a +beaucoup grossis. Ce sont ceux de la liberté. Mais l'homme ne serait pas +l'homme s'il ne pensait librement. Je me range du côté où je découvre le +moindre mal associé au plus grand bien. La science et la philosophie +issue de la science ne font pas le bonheur de l'humanité; mais elles lui +donnent quelque force et quelque honneur. C'est assez pour les +affranchir. En dépit de leur apparente insensibilité, elles concourent à +l'adoucissement des moeurs; elles rendent peu à peu la vie plus riche, +plus facile et plus variée. Elles conseillent la bienveillance, elles +sont indulgentes et tolérantes. Laissez-les faire. Elles élaborent +obscurément une morale qui n'est point faite pour nous, mais qui +semblera peut-être un jour plus heureuse et plus intelligente que la +nôtre. Et, pour en revenir au roman si intéressant de M. Paul Bourget, +ne forçons point ce bon M. Sixte à brûler ses livres parce qu'un +misérable y a trouvé peut-être des excitations à sa propre perversité. +Ne condamnons pas trop vite ce brave homme comme corrupteur de la +jeunesse. C'est là, vous le savez, une condamnation que la postérité ne +confirme pas toujours. Ne parlons pas avec trop d'indignation de +l'immoralité de ses doctrines. Rien ne semble plus immoral que la morale +future. Nous ne sommes point les juges de l'avenir. + +Dernièrement, j'ai rencontré d'aventure, dans les Champs-Élysées, un des +plus illustres savants de cette école psycho-physiologique qui offense +si grièvement la piété inattendue de M. Brunetière. Il se promenait +tranquillement sous les marronniers verdis par la sève d'automne et +portant de jeunes feuilles que flétrit déjà le froid des nuits et qui ne +pourront pas déployer leur large éventail. Et je doute que ce spectacle +ait contribué à lui inspirer une confiance absolue dans la bonté de la +nature et dans la providence universelle. D'ailleurs, il n'y prenait pas +garde; il lisait la _Revue des Deux Mondes_. Dès qu'il me vit, il me +donna naturellement raison contre M. Brunetière. Il parla à peu près en +ces termes. Son langage vous semblera peut-être rigoureux; n'oubliez +point que c'est un très grand psycho-physiologiste: + +«Le vieux Sixte, dont M. Paul Bourget nous a fort bien exposé les +doctrines, explique, comme Spinoza, l'illusion de la volonté par +l'ignorance des motifs qui nous font agir et des causes sourdes qui nous +déterminent. La volonté est pour lui, comme pour M. Ribot (je m'efforce +de citer exactement) un état de conscience final qui résulte de la +coordination plus ou moins complexe d'un groupe d'états conscients, +subconscients ou inconscients qui, tous réunis, se traduisent par une +action ou un arrêt, état de conscience qui n'est la cause de rien, qui +constate une situation, mais qui ne la constitue pas. Il estime, avec M. +Charles Richet, que «la volonté, ou l'attention qui est la forme la plus +nette de la volonté, semble être la conscience de l'effort et la +conscience de la direction des idées. L'effort et la direction sont +imposés par une image ou par un groupe d'images prédominantes, par des +tentations et des émotions plus fortes que les autres». Voilà ce +qu'enseigne M. Sixte. Serons-nous en droit de conclure que le crime de +Greslou est le naturel produit de ces théories, qu'une pleine +responsabilité incombe de ce chef aux théoriciens et que nous sommes +tenus désormais, comme le prétend M. Brunetière, de suspendre prudemment +nos analyses psycho-physiologiques et nos synthèses approximatives de la +vie de l'esprit? Enfin, cette science, ou si vous aimez mieux cette +étude de certains problèmes, parvenue au point d'atteindre des résultats +incomplets, je l'accorde, mais assurément dignes d'attention, doit-elle +être brusquement abandonnée? Devons-nous faire le silence sur ce qui est +acquis ou semble l'être et renoncer à la conquête encore incertaine +d'une vérité peut-être dangereuse à connaître? Puisque aussi bien M. +Brunetière pose la question sur le terrain de l'intérêt social--nous +consentons à l'y suivre et nous ne nierons pas absolument le danger +possible de telles ou telles théories mal comprises. Oui, je concède que +Greslou, mal organisé et profondément atteint de «misère psychologique», +comme il l'était, a pu trouver dans l'oeuvre du maître certaines idées +génératrices de certains états de conscience, qui, coordonnés avec «des +groupes d'états antérieurs, conscients, subconscients ou inconscients» +(cette coordination ayant pour facteur principal le caractère qui n'est +que l'expression psychique d'un organisme individuel) ont pu se traduire +par une action--action criminelle--par un arrêt, arrêt des impulsions +honnêtes,--mais c'est là tout ce que je vous accorde. Et que le maître +soit, à quelque degré qu'on le suppose, responsable des errements du +disciple, il est, à mon sens, aussi raisonnable de le soutenir que +d'accuser Montgolfier de la mort de Crocé-Spinelli. Je prévois la +réponse de M. Brunetière. L'aérostation, me dira-t-il, est une +découverte avantageuse en somme et qu'on pouvait acheter au prix de la +vie de plusieurs victimes, tandis que la psycho-physiologie est une +illusion, et l'intérêt social vaut à coup sûr le sacrifice d'une +illusion. Si M. Brunetière parlait de la sorte--et je crois que c'est +bien là sa pensée--nous ne serions pas près de nous entendre; mais la +question serait mieux posée. Nous en viendrions à rechercher si la +science et l'observation n'appuient pas déjà solidement nos essais de +psycho-physiologie. Et alors, pour peu que M. Brunetière hésite à +frapper de nullité nos recherches et nos travaux, il n'osera plus en +condamner la divulgation. Car je ne veux pas croire encore qu'il soit +tout à fait brouillé avec la liberté intellectuelle et l'indépendance de +l'esprit humain. Quand de l'arbre de la science un fruit tombe, c'est +qu'il est mûr. Nul ne pouvait l'empêcher de tomber.» + +Ayant ainsi parlé, l'illustre psycho-physiologue me quitta. Et je +songeai que la plus grande vertu de l'homme est peut-être la curiosité. +Nous voulons savoir; il est vrai que nous ne saurons jamais rien. Mais +nous aurons du moins opposé au mystère universel qui nous enveloppe une +pensée obstinée et des regards audacieux; toutes les raisons des +raisonneurs ne nous guériront point, par bonheur, de cette grande +inquiétude qui nous agite devant l'inconnu. + + + + +CONTES CHINOIS[10] + + +[Note 10: Contes chinois, par le général Tcheng-ki-Tong. 1 vol. in-18.] + +J'avoue que je suis peu versé dans la littérature chinoise. Durant qu'il +était vivant et que j'étais fort jeune, j'ai un peu connu M. Guillaume +Pauthier, qui savait le chinois mieux que le français. Il y avait gagné, +je ne sais comment, de petits yeux obliques et des moustaches de +Tartare. Je lui ai entendu dire que Confucius était un bien plus grand +philosophe que Platon; mais je ne l'ai pas cru. Confucius ne contait +point de fables morales et ne composait point de romans métaphysiques. + +Ce vieil homme jaune n'avait point d'imagination, partant point de +philosophie. En revanche, il était raisonnable. + +Son disciple Ki-Lou lui demandant un jour comment il fallait servir les +Esprits et les Génies, le maître répondit: + +--Quand l'homme n'est pas encore en état de servir l'humanité, comment +pourrait-il servir les Esprits et les Génies? + +--Permettez-moi, ajouta le disciple, de vous demander ce que c'est que +la mort. + +Et Confucius répondit: + +--Lorsqu'on ne sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on +connaître la mort? + +Voilà tout ce que j'ai retenu, touchant Confucius, des entretiens de M. +Guillaume Pauthier, qui lorsque j'eus l'honneur de le connaître, +étudiait spécialement les agronomes chinois, lesquels, comme on sait, +sont les premiers agronomes du monde. D'après leurs préceptes, M. +Guillaume Pauthier sema des ananas dans le département de Seine-et-Oise. +Ils ne vinrent pas. Voilà pour la philosophie. Quant au roman, j'avais +lu, comme tout le monde, les nouvelles traduites à diverses époques, par +Abel Rémusat, Guillard d'Arcy, Stanislas Julien et d'autres savants +encore dont j'oublie le nom. Qu'ils me le pardonnent, si un savant peut +pardonner quelque chose. Il me restait de ces nouvelles, mêlées de prose +et de vers, l'idée d'un peuple abominablement féroce et plein de +politesse. + +Les contes chinois, publiés récemment par le général Tcheng-ki-Tong sont +beaucoup plus naïfs, ce me semble, que tout ce qu'on avait encore +traduit dans ce genre; ce sont de petits récits analogues à nos contes +de ma mère l'Oie, pleins de dragons, de vampires, de petits renards, de +femmes qui sont des fleurs et de dieux en porcelaine. Cette fois, c'est +la veine populaire qui coule, et nous savons ce que content, le soir +sous la lampe, les nourrices du Céleste-Empire aux petits enfants +jaunes. Ces récits, sans doute de provenances et d'âges très divers, +sont tantôt gracieux comme nos légendes pieuses, tantôt satiriques comme +nos fabliaux, tantôt merveilleux comme nos contes de fées, parfois tout +à fait horribles. + +Dans l'horrible, je signalerai l'aventure du lettré Pang qui recueillit +chez lui une petite demoiselle qu'il avait rencontrée dans la rue. Elle +avait tout l'air d'une bonne fille, et le lendemain matin Pang se +félicitait de la rencontre. Il laissa la petite personne chez lui et +sortit comme il avait coutume. Il eut la curiosité, en rentrant, de +regarder dans la chambre par une fente de la cloison. Alors il vit un +squelette à la face verte, aux dents aiguës, occupé à peindre de blanc +et de rose, une peau de femme dont il se revêtit. Ainsi recouvert, le +squelette était charmant. Mais le lettré Pang tremblait d'épouvante. Ce +n'était pas sans raison; le vampire, car c'en était un, se jeta sur lui +et lui arracha le coeur. Par l'art d'un prêtre, habile à conjurer les +maléfices, Pang recouvra son coeur et ressuscita. C'est un dénouement +qu'on retrouve plusieurs fois. Les Chinois, qui ne croient pas à +l'immortalité de l'âme, n'en sont que plus enclins à ressusciter les +morts. Je note ce conte de Pang et du vampire parce qu'il me semble très +populaire et très vieux. Je signale notamment aux amateurs du +_folklore_ un plumeau suspendu à la porte de la maison pour la +préserver des fantômes. Je serais bien trompé si ce plumeau ne se +retrouvait point ailleurs et n'attestait la profonde antiquité du conte. + +Certains récits du même recueil font avec celui du vampire un agréable +contraste. Il y en a de fort gracieux qui nous montrent des +femmes-fleurs, de qui la destinée est attachée à la plante dont elles +sont l'émanation, qui disparaissent mystérieusement si la plante est +transplantée et qui s'évanouissent quand elle meurt. On conçoit que de +tels rêves aient germé dans ce peuple de fleuristes qui font de la Chine +entière, depuis la plaine jusqu'aux pics de leurs montagnes taillées et +cultivées en terrasse, un jardin merveilleux, et qui colorent de +chrysanthèmes et de pivoines tout le Céleste-Empire comme une aquarelle. +Voyez, par exemple, les deux pivoines du temple de Lo-Chan, l'une rouge +et l'autre blanche, et qui semblaient deux tertres de fleurs. Chacune de +ces deux plantes avait pour âme et pour génie une femme d'une exquise +beauté. Le lettré qui les aima toutes deux l'une après l'autre, eut +cette destinée d'être changé lui-même en plante et de goûter la vie +végétale auprès de ses deux bien-aimées. Ne devaient-ils pas confondre +ainsi la femme et la fleur, ces Chinois, jardiniers exquis, coloristes +charmants, dont les femmes, vêtues de vert, de rose et de bleu, comme +des plantes fleuries, vivent sans bouger, à l'ombre et dans le parfum +des fleurs! On pourrait rapprocher de ces pivoines enchantées l'acacia +des contes égyptiens dans lequel un jeune homme met son coeur. + +Les vingt-cinq contes recueillis et traduits par le général +Tcheng-ki-Tong suffiraient à montrer que les Chinois n'ont guère formé +d'espérances au delà de ce monde, ni conçu aucun idéal divin. Leur +pensée morale est, comme leur art de peintre, sans perspective et sans +horizon. Dans certains récits, qui semblent assez modernes, tels que +celui du licencié Lien, que le traducteur fait remonter, si j'ai bien +compris, au XVe siècle de l'ère chrétienne, on voit sans doute un enfer +et des tourments. Les supplices y sont même effroyables: on peut se fier +sur ce sujet à la richesse de l'imagination jaune. Au sortir du corps, +les âmes, les mains liées derrière le dos, sont conduites par deux +revenants (le mot est dans le texte) à une ville lointaine et +introduites au palais, devant un magistrat d'une laideur épouvantable. +C'est le juge des enfers. Le grand livre des morts est ouvert devant +lui. Les employés des enfers qui exécutent les arrêts du juge saisissent +l'âme coupable, la plongent dans une marmite haute de sept pieds et tout +entourée de flammes; puis ils la conduisent sur la montagne des +couteaux, où elle est déchirée, dit le texte, «par des lames dressées +drues comme de jeunes pousses de bambous». Enfin, si l'âme est celle +d'un ministre concussionnaire, on lui verse dans la bouche de grandes +cuillerées d'or fondu. Mais cet enfer n'est point éternel. On ne fait +qu'y passer et, dès qu'elle a subi sa peine, l'âme, mise dans la roue +des métempsycoses, y prend la forme sous laquelle elle doit renaître sur +la terre. C'est là visiblement une fable hindoue, à laquelle l'esprit +chinois a seulement ajouté d'ingénieuses cruautés. Pour les vrais +Chinois, l'âme des morts est légère, hélas! légère comme le nuage. «Il +lui est impossible de venir causer avec ceux qu'elle aime.» Quant aux +dieux, ce ne sont que des magots. Ceux des Tahoïstes, qui datent du VIe +siècle avant Jésus-Christ, sont hideux, et faits pour effrayer les âmes +simples. Un de ces monstres infernaux, ayant pour moustaches deux queues +de cheval, est le héros du meilleur des contes réunis par M. +Tcheng-ki-Tong. Ce dieu était renfermé depuis longtemps dans un temple +tahoïste, quand un jeune étudiant, nommé Tchou, l'invita à souper. En +cela, Tchou se révéla plus audacieux encore que don Juan; mais le dieu, +qui se nommait Louk, était d'un naturel plus humain que le Commandeur de +pierre. Il vint à l'heure dite et se montra gai convive, buvant sec et +contant des histoires. Il ne manquait pas d'instruction. Il possédait +toutes les antiquités de l'empire, et même, ce qui est singulier de la +part d'un dieu, il connaissait assez bien les nouveautés littéraires. Il +revint maintes fois, toujours rempli de bienveillance et d'aménité. Une +nuit, après boire, Tchou lui lut une composition qu'il venait de faire +et lui demanda son avis. Louk la jugea médiocre; il ne se dissimulait +pas que son ami avait l'esprit un peu épais. Comme c'était un excellent +dieu, il y remédia dès qu'il le put. Un jour, ayant trouvé dans l'enfer +le cerveau d'un mort qui avait, de son vivant, montré beaucoup +d'intelligence, il le prit, l'emporta, et, ayant eu soin d'enivrer +quelque peu son hôte, il profita de ce que celui-ci dormait pour lui +ouvrir le crâne, lui ôter le cerveau et mettre à la place celui qu'il +avait apporté. + +À la suite de cette opération, Tchou devint un lettré de grand mérite et +passa tous ses examens avec éclat. En vérité, ce dieu était un très +brave homme. Malheureusement, ses occupations le retiennent désormais +dans la montagne Taï-Hoa; il ne peut plus aller souper en ville. + +Nous parlions tout à l'heure, au commencement de cette causerie, des +contes chinois traduits par Abel Rémusat, vers 1827. Un de ceux-là est +justement célèbre, c'est celui qui a pour titre la _Dame du pays de +Soung_ et dont le sujet présente des analogies frappantes avec une fable +milésienne que Pétrone nous a conservée et qui a été mise en vers par La +Fontaine. Madame Tian (c'est le nom de la dame du pays de Soung) est, +comme la matrone d'Ephèse, une veuve inconsolable que l'amour console. +La version chinoise, autant qu'il m'en souvient, est moins heureuse que +la version rapportée dans le _Satyricon_. Elle est gâtée par des +lourdeurs et des invraisemblances, poussée au tragique et défigurée par +cet air grimaçant qui nous rend, en somme, toute la littérature chinoise +à peu près insupportable. Mais il me reste un souvenir charmant d'un +épisode qui y est intercalé, celui de l'éventail. Si madame Tian nous +divertit médiocrement, la dame à l'éventail est tout à fait amusante. Je +voudrais pouvoir transcrire ici cette jolie historiette qui tient à +peine vingt lignes dans le recueil d'Abel Rémusat. Mais je n'ai pas le +texte sous la main. + +Je suis obligé de conter de mémoire. Je le ferai en toute liberté, +comblant, du moins mal que je pourrai, les lacunes de mes souvenirs. Ce +ne sera peut-être pas tout à fait chinois. Mais je demande grâce +d'avance pour quelques détails apocryphes. Le fonds du moins est +authentique et se trouve dans le troisième volume des contes chinois +traduits par Davis, Thoms, le P. d'Entrecolles, etc., et publiés par +Abel Rémusat, chez un libraire du nom de Moutardier, qui fleurissait +dans la rue Gît-le-Coeur, sous le règne de Charles X. C'est tout ce que +j'en puis dire, ayant prêté le volume à un ami qui ne me l'a point +rendu. + +Voici donc, sans tarder davantage, l'histoire de la dame à l'éventail +blanc. + + + + +HISTOIRE DE LA DAME À L'ÉVENTAIL BLANC + + +Tchouang-Tsen, du pays de Soung, était un lettré qui poussait la sagesse +jusqu'au détachement de toutes les choses périssables, et comme, en bon +Chinois qu'il était, il ne croyait point, d'ailleurs, aux choses +éternelles, il ne lui restait pour contenter son âme que la conscience +d'échapper aux communes erreurs des hommes qui s'agitent pour acquérir +d'inutiles richesses ou de vains honneurs. Mais il faut que cette +satisfaction soit profonde, car il fut, après sa mort, proclamé heureux +et digne d'envie. Or, pendant les jours que les génies inconnus du monde +lui accordèrent de passer sous un ciel vert, parmi des arbustes en +fleur, des saules et des bambous, Tchouang-Tsen avait coutume de se +promener en rêvant dans ces contrées où il vivait sans savoir ni comment +ni pourquoi. Un matin qu'il errait à l'aventure sur les pentes fleuries +de la montagne Nam-Hoa, il se trouva insensiblement au milieu d'un +cimetière où les morts reposaient, selon l'usage du pays, sous des +monticules de terre battue. À la vue des tombes innombrables qui +s'étendaient par delà l'horizon, le lettré médita sur la destinée des +hommes: + +--Hélas! se dit-il, voici le carrefour où aboutissent tous les chemins +de la vie. Quand une fois on a pris place dans le séjour des morts, on +ne revient plus au jour. + +Cette idée n'est point singulière, mais elle résume assez bien la +philosophie de Tchouang-Tsen et celle des Chinois. Les Chinois ne +connaissent qu'une seule vie, celle où l'on voit au soleil fleurir les +pivoines. L'égalité des humains dans la tombe les console ou les +désespère, selon qu'ils sont enclins à la sérénité ou à la mélancolie. +D'ailleurs, ils ont, pour les distraire, une multitude de dieux verts ou +rouges qui, parfois, ressuscitent les morts et exercent la magie +amusante. Mais Tchouang-Tsen, qui appartenait à la secte orgueilleuse +des philosophes, ne demandait pas de consolation à des dragons de +porcelaine. Comme il promenait ainsi sa pensée à travers les tombes, il +rencontra soudain une jeune dame qui portait des vêtements de deuil, +c'est-à-dire une longue robe blanche d'une étoffe grossière et sans +coutures. Assise près d'une tombe, elle agitait un éventail blanc sur la +terre encore fraîche du tertre funéraire. + +Curieux de connaître les motifs d'une action si étrange, Tchouang-Tsen +salua la jeune dame avec politesse et lui dit: + +--Oserai-je, madame, vous demander quelle personne est couchée dans ce +tombeau et pourquoi vous vous donnez tant de peine pour éventer la terre +qui la recouvre? Je suis philosophe; je recherche les causes, et voilà +une cause qui m'échappe. + +La jeune dame continuait à remuer son éventail. Elle rougit, baissa la +tête et murmura quelques paroles que le sage n'entendit point. Il +renouvela plusieurs fois sa question, mais en vain. La jeune femme ne +prenait plus garde à lui et il semblait que son âme eût passé tout +entière dans la main qui agitait l'éventail. + +Tchouang-Tsen s'éloigna à regret. Bien qu'il connût que tout n'est que +vanité, il était, de son naturel, enclin à rechercher les mobiles des +actions humaines, et particulièrement de celles des femmes; cette petite +espèce de créature lui inspirait une curiosité malveillante, mais très +vive. Il poursuivait lentement sa promenade en détournant la tête pour +voir encore l'éventail qui battait l'air comme l'aile d'un grand +papillon, quand, tout à coup, une vieille femme qu'il n'avait point +aperçue d'abord lui fit signe de la suivre. Elle l'entraîna dans l'ombre +d'un tertre plus élevé que les autres et lui dit: + +--Je vous ai entendu faire à ma maîtresse une question à laquelle elle +n'a pas répondu. Mais moi je satisferai votre curiosité par un sentiment +naturel d'obligeance et dans l'espoir que vous voudrez bien me donner en +retour de quoi acheter aux prêtres un papier magique qui prolongera ma +vie. + +Tchouang-Tsen tira de sa bourse une pièce de monnaie, et la vieille +parla en ces termes: + +«Cette dame que vous avez vue sur un tombeau est madame Lu, veuve d'un +lettré nommé Tao, qui mourut, voilà quinze jours, après une longue +maladie, et ce tombeau est celui de son mari. Ils s'aimaient tous deux +d'un amour tendre. Même en expirant, M. Tao ne pouvait se résoudre à la +quitter, et l'idée de la laisser au monde dans la fleur de son âge et de +sa beauté lui était tout à fait insupportable. Il s'y résignait +pourtant, car il était d'un caractère très doux et son âme se soumettait +volontiers à la nécessité. Pleurant au chevet du lit de M. Tao, qu'elle +n'avait point quitté durant sa maladie, madame Lu attestait les dieux +qu'elle ne lui survivrait point et qu'elle partagerait son cercueil +comme elle avait partagé sa couche. + +»Mais M. Tao lui dit: + +»--Madame, ne jurez point cela. + +»--Du moins, reprit-elle, si je dois vous survivre, si je suis condamnée +par les Génies à voir encore la lumière du jour quand vous ne la verrez +plus, sachez que je ne consentirai jamais à devenir la femme d'un autre +et que je n'aurai qu'un époux comme je n'ai qu'une âme.» + +»Mais M. Tao lui dit: + +»--Madame, ne jurez point cela. + +»--Oh! monsieur Tao, monsieur Tao! laissez-moi jurer du moins que de +cinq ans entiers je ne me remarierai. + +»Mais M. Tao lui dit: + +»--Madame, ne jurez point cela. Jurez seulement de garder fidèlement ma +mémoire tant que la terre n'aura pas séché sur mon tombeau. + +»Madame Lu en fit un grand serment. Et le bon M. Tao ferma les yeux pour +ne les plus rouvrir! Le désespoir de madame Lu passa tout ce qu'on peut +imaginer. Ses yeux étaient dévorés de larmes ardentes. Elle égratignait, +avec les petits couteaux de ses ongles, ses joues de porcelaine. Mais +tout passe, et le torrent de cette douleur s'écoula. Trois jours après +la mort de M. Tao, la tristesse de madame Lu était devenue plus humaine. +Elle apprit qu'un jeune disciple de M. Tao désirait lui témoigner la +part qu'il prenait à son deuil. Elle jugea avec raison qu'elle ne +pouvait se dispenser de le recevoir. Elle le reçut en soupirant. Ce +jeune homme était très élégant et d'une belle figure; il lui parla un +peu de M. Tao et beaucoup d'elle; il lui dit qu'elle était charmante et +qu'il sentait bien qu'il l'aimait; elle le lui laissa dire. Il promit de +revenir. En l'attendant, madame Lu, assise auprès du tertre de son mari, +où vous l'avez vue, passe tout le jour à sécher la terre de la tombe au +souffle de son éventail.» + +Quand la vieille eut terminé son récit, le sage Tchouang-Tsen songea: + +--La jeunesse est courte; l'aiguillon du désir donne des ailes aux +jeunes femmes et aux jeunes hommes. Après tout, madame Lu est une +honnête personne qui ne veut pas trahir son serment. + +C'est un exemple à proposer aux femmes blanches de l'Europe. + + + + +CHANSONS POPULAIRES DE L'ANCIENNE FRANCE[11] + + +I + +CHANSONS D'AMOUR + +[Note 11: _Histoire de la chanson populaire en France_, par Julien +Tiersot, ouvrage couronné par l'Institut, in-8°.--Société des traditions +populaires, au Musée d'ethnographie du Trocadéro.--_Revue des traditions +populaires_ (dirigée par M. Paul Sébillot); 4e année, in-8°.--_La +Tradition_, revue générale des contes, légendes, chants, usages, +traditions et arts populaires, direction: MM. Émile Blémont et Henry +Carnoy; 3e année, in-8°.] + +Beaucoup de curieux vont aujourd'hui à la découverte des sources cachées +de la tradition. Les plus humbles monuments de la poésie et des +croyances populaires sont soigneusement recueillis. Une société fondée +sur l'initiative de M. Paul Sébillot, deux revues spéciales et de +nombreuses publications, parmi lesquelles il faut citer les légendes de +la Meuse colligées par M. Henry de Nimal, et, tout récemment, +l'_Histoire de la chanson populaire_, par M. Julien Tiersot, attestent +l'ingénieuse activité de nos traditionnistes français. Ce ne sont point +là des peines perdues. Les témoignages de la vie de nos aïeux rustiques +nous sont doux et chers. Avec leurs assiettes peintes, leurs armoires de +mariage où sont sculptées des colombes, avec l'écuelle d'étain où l'on +servait la rôtie de la mariée, ils nous ont laissé des chansons, et ce +sont là leurs plus douces reliques. Avouons-le humblement: le peuple, le +vieux peuple des campagnes est l'artisan de notre langue et notre maître +en poésie. Il ne cherche point la rime riche et se contente de la simple +assonnance; son vers, qui n'est point fait pour les yeux, est plein +d'élisions contraires à la grammaire; mais il faut considérer que si la +grammaire, comme on dit--et ce dont je doute--est l'art de parler, elle +n'est point assurément l'art de chanter. D'ailleurs, le vers de la +chanson populaire est juste pour l'oreille; il est limpide et clair, +d'une brièveté que l'art le plus savant recherche sans pouvoir la +retrouver; l'image en jaillit soudaine et pure: enfin, il a de +l'alouette, qu'il célèbre si volontiers, le vol léger et le chant +matinal. + +Les pieux antiquaires qu'anime la poétique folie du _folklore_, les +Maurice Bouchor, les Gabriel Vicaire, les Paul Sébillot, les Charles de +Sivry, les Henry Carnoy, les Albert Meyrac, les Jean-François Bladé, qui +vont par les campagnes recueillant sur les lèvres des bergers et des +vieilles filandières les secrets de la muse rustique, ont transcrit et +noté plus d'un petit poème exquis, plus d'une suave mélodie qui +s'allaient perdre sans écho dans les bois et les champs, car la chanson +populaire est près de s'éteindre. C'est grand dommage; et pourtant ces +présages d'une fin prochaine apportent un attrait puissant: il n'y a de +cher que ce qu'on craint de perdre; il n'y a de poétique, hélas! que ce +qui n'est plus. + +Ces chansons expirantes qu'on recueille aujourd'hui dans nos villages +sont vieilles sans doute, plus vieilles que nos grand'mères; mais dans +leur forme actuelle, les plus anciennes ne remontent guère plus haut que +le XVIIe siècle. Plusieurs sont du joli temps du rococo, et cela se sent +à je ne sais quoi. + +C'est tout un monde que ces chansons, et tout un monde charmant. On le +retrouve du nord au sud, de l'est à l'ouest. Le fils du roi, le +capitaine, le seigneur, le galant meunier, le pauvre soldat, le beau +prisonnier, et Cathos, et Marion, et Madelon, et les filles sages qui +vont par trois, et les filles amoureuses qui content leur chagrin au +rossignol, près de la fontaine. + +Dans ces petits poèmes rustiques, il y a beaucoup de rossignols; +beaucoup de fleurs mêmement: des roses, des lilas et surtout des +marjolaines. La jolie plante, qu'on a nommée aussi l'origan parce +qu'elle se plaît sur les coteaux, où elle dresse parmi les buissons ses +grappes de petites fleurs roses, serties délicatement de bractées +brunes, apparaît dans les chansons de la glèbe, grâce, sans doute, à son +nom musical, à ses tendres couleurs et à son doux parfum, comme +l'emblème du désir et de la volupté, comme l'image des ardeurs secrètes, +des amours furtives et des joies cachées. Témoin la jolie fille qui +revenait de Rennes avec ses sabots. Le fils du roi la vit et l'aima; de +quoi elle se réjouit en ces termes: + + Il m'a donné pour étrennes + Avecque mes sabots + Dondaine, + Un bouquet de marjolaine + Avecque mes sabots; + + Un bouquet de marjolaine, + Avecque mes sabots + Dondaine, + S'il fleurit, je serai reine + Avecque mes sabots. + +Le rossignol, qui chante si magnifiquement, et qui chante la nuit, est +le confident de toutes les amours ou joyeuses ou tristes de nos +chansons. + + Sur la plus haute branche, + Le rossignol chantait. + + Chante, rossignol, chante, + Toi qui as le coeur gai. + + Moi ce n'est pas de même: + Mon bonheur est passé. + +Ainsi soupire la fille du Morvan. Et la petite Bressane dit ingénument: + + Rossignolet du bois, + Rossignolet sauvage, + Apprends-moi ton langage, + Apprends-moi z'à parler. + Apprends-moi la manière + Comment l'amour se fait. + +Le rossignol exprime dans son chant le triomphe de l'amour. L'alouette, +à la voix argentée et pure, avertit les amoureux du retour du jour. +Margot et Marion, qui ne sont pas des amantes tragiques, ne s'emportent +pas, comme la Juliette de Shakespeare, jusqu'à maudire la chanson de +l'aube que l'amante de Roméo appelle un cri discordant, un affreux +_hunt's up_. Elles ne rappellent pas le dicton populaire qui veut que +l'alouette ait changé d'yeux avec le crapaud, son ami. Elles ne disent +pas, comme la noble fille des Capulets: «C'est l'alouette qui chante +ainsi hors de ton des mélodies âprement discordantes et des notes +suraiguës. Il y a des gens qui prétendent que l'alouette fait de beaux +accords; cela n'est pas, puisqu'elle nous sépare. «Cateau, surprise par +l'aube avec son bon ami, ne se fâche pas contre le petit chanteur qui +n'en peut mais; elle le tient au contraire pour un bon réveille-matin +dont il ne faut pas mépriser les avertissements. Elle dit tout uniment à +son galant, qui la serre dans ses bras et ne veut point lâcher prise: + + J'entends l'alouette qui chante + Au point du jour. + Ami, si vous êtes honnête, + Retirez-vous; + Marchez tout doux, parlez tout bas, + Mon doux ami, + Car si mon papa vous entend + Morte je suis. + +Les ingénues de nos chansons vont «seulettes» à la fontaine; elles y +font des rencontres hasardeuses, et parfois elles en reviennent tout en +larmes. Le bonhomme Greuze, qui, venu de bonne heure de Tournus à Paris, +y resta toujours d'humeur paysanne, devait, en esquissant la _Cruche +cassée_, fredonner quelque chanson du pays, quelque couplet revenant à +celui-ci: + + Ne pleurez pas, ma belle; + Ah! je vous le rendrai. + + --Ce n'est pas chos' qui se rende + Comm' cent écus prêtés. + +La chanson populaire exprime avec une fine naïveté l'entêtement du +premier amour chez les jeunes filles. Je n'en veux pour exemple que ces +jolis couplets, bien connus, dont j'emprunte le texte à la revue de MM. +Émile Blémont et Henry Carnoy: + + Oh! que l'amour est charmante! + Moi, si ma tante le veut bien, + J'y suis bien consentante; + Mais si ma tante ne veut pas, + Dans un couvent j'y entre. + + Ah! que l'amour est charmante! + Mais si ma tante ne veut pas, + Dans un couvent j'y entre: + J'y prierai Dieu pour mes parents, + Mais non pas pour ma tante. + +Le meunier, dans nos petits poèmes, est volontiers un homme à bonnes +fortunes, un peu faraud, beau marjolin et faisant grande fricassée de +coeurs. Tel il apparaît dans la chanson de mademoiselle Marianne, connue +dans toutes les provinces de France. Marianne allait sur son âne au +moulin, y faire moudre son grain. Un jour, le galant meunier lui dit: +«Attachez là votre âne, ma petite demoiselle», et il la fait entrer au +moulin: + + Pendant que le moulin tournait, + Avec le meunier ell' riait. + Le loup mangea son âne, + Pauvre mam'zell' Marianne, + Le loup mangea son âne Martin, + À la port' du moulin. + + Le meunier, qui la voit pleurer, + Ne peut s'empêcher d'lui donner + De quoi ravoir un âne, + Ma petit' mam'zell' Marianne, + De quoi ravoir un âne Martin + Pour aller au moulin. + + Son père, qui la voit venir, + Ne peut s'empêcher de lui dire: + Ce n'est pas là notre âne, + Ma petit' mam'zelle Marianne, + Ce n'est pas là notre âne Martin. + Qui allait au moulin. + + Notre âne avait les quatr' pieds blancs. + Et les oreill's à l'avenant, + Et le bout du nez pâle; + Ma petit' mam'zell' Marianne, + Oui, le bout du nez pâle, Martin, + Qui allait au moulin. + +L'âne de Mademoiselle Marianne, que le loup a mangé, est un symbole. La +chanson contient une leçon morale, sans insister plus que de raison sur +un accident en somme assez commun. Mais parfois la Muse, ou plutôt la +Musette des champs et des bois, hausse le ton et devient romanesque, +gentiment tragique et nous montre des filles fort délicates sur le point +de leur honneur. Telle est en Bresse et en Lorraine, la chanson de la +fille qui fait la morte «pour son honneur garder». Tels sont les +pimpants couplets de la fille déguisée en dragon dans le dessein de +rejoindre son séducteur retourné à l'armée: + + Elle fut à Paris + S'acheter des habits; + Ell' s'habilla en dragon militaire, + Rien de si beau! + La cocarde au chapeau. + +Pendant sept ans elle servit le roi sans retrouver l'infidèle. Un jour, +enfin, elle le rencontre: elle va droit à lui, le sabre au clair. Ils se +battent; elle le tue. Voilà une fille dont le coeur gardait de fiers +ressentiments. Il faut dire aussi que c'était une fille de qualité. La +chanson nous apprend en effet qu'après avoir mis son séducteur à mort + + Ell' monte à ch'val comme un guerrier fidèle, + Elle monte à ch'val + Comme un beau général; + Ell' revient au château de son père, + Dit: «J'ai vaincu, + Mon amant ne vit plus.» + +Aussi ferme dans son propos, mais plus pure et plus douce, l'orpheline +du Pougan à qui son seigneur offre son amour avec une belle paire de +gants. Comme Marguerite (dont Goethe a pris en effet le langage dans la +poésie populaire de l'Allemagne), la jeune paysanne bretonne répond à +peu près: «Je ne suis demoiselle ni belle». + + À moi n'appartient pas des gants + Monsieur le comte, + Je suis simple fille des champs, + À moi n'appartient pas des gants. + +Le seigneur ne s'arrête pas à ce refus: «La belle, dit-il, approchez, +que je vous baise; ça me donnera l'envie d'y revenir.--Mon Dieu! n'y +revenez pas, monsieur le comte; qui vous prie d'y revenir?» L'homme +violent la saisit, la prend en croupe. Elle crie en vain; il l'emporte. + + Mais en passant sur la chaussée, + Dans la rivière s'est jetée. + + «Très sainte Vierge en cet émoi, + Je vous supplie, + Très sainte Vierge, noyez-moi; + Mais mon honneur, sauvez-le-moi.» + +Les paysans disent volontiers, quand ils vous confient quelque objet +délicat: «Traitez-le comme une jeune fille.» Leurs vieilles chansons +touchent les jeunes filles avec cette discrétion recommandable. Elles +donnent à toutes la grâce et la beauté; elles glissent avec une malice +souriante sur les fautes de la jeunesse; elles célèbrent les demoiselles +qui vengent leur honneur; elles exaltent les saintes filles qui aiment +mieux mourir que de pécher. Elles pleurent enfin de vraies larmes sur la +mort des fiancées. + +Y a-t-il rien de plus touchant, rien qui aille si droit au coeur que +cette chanson recueillie dans la Haute-Savoie, cette chanson qui commence +par ce couplet de fête? + + Ma mère, apportez-moi + Mon habit de soie rose. + Et mon chapeau, qu'il soit d'argent bordé: + Je veux ma mie aller trouver. + +Hélas! l'ami trouva sa mie étendue sur son lit de mort, ayant reçu les +sacrements. Quand il approcha, elle rouvrit les yeux: + + Puis elle sortit sa main blanche du lit + Pour dire adieu à son ami. + +Ce dernier trait, ce trait de nature est frappant. L'art le plus achevé +ne saurait aller au delà. Le peintre le plus suave, un Henner, un +Prudhon, un Corrège, sur sa toile baignée d'une ombre transparente, n'a +jamais mieux placé la lumière, jamais mieux trouvé le point où conduire +le regard et l'âme du spectateur. «Puis elle sortit sa main blanche du +lit, pour dire adieu à son ami.» Non! je ne m'abuse pas. C'est un de ces +grands traits de nature qu'on dit le comble de l'art quand l'art a le +bonheur de les trouver. + +Au reste, fort incrédules, nos chansonniers rustiques, et volontiers +railleurs à l'endroit de la vertu des femmes mariées et n'entendant pas +aisément qu'on meure d'amour. Le marin de Saint-Valéry en Caux chante: + + Faut-il pour une belle + Que tu t'y sois tué? + + Y en a pus de mille à terre + Qui t'auraient consolé. + +La chanson, comme le fabliau, s'amuse des ruses des femmes sans prendre +au sort des maris un intérêt excessif. Le dialogue de _Marion_ et de son +jaloux est à cet égard un chef-d'oeuvre de malice et de grâce. Il est +répandu dans toute la France. On en a recueilli des versions cévenoles, +auvergnates, gasconnes, champenoises, languedociennes, lorraines, +normandes, morvannaises, limousines; sans compter ce texte provençal que +Numa Roumestan estime beau comme du Shakespeare. Voici, d'après la +_Revue des traditions populaires_, une excellente version recueillie, et +peut-être un peu arrangée, par M. Charles de Sivry dans l'ouest de la +France: + + LE JALOUX + + Qu'allais-tu faire à la fontaine, + Corbleu, Marion? + Qu'allais-tu faire à la fontaine? + + MARION + + J'étais allé quérir de l'eau, + Mon Dieu, mon ami. + J'étais allé quérir de l'eau. + + LE JALOUX + + Mais qu'est-ce donc qui te parlai + Corbleu, Marion? + + MARION + + C'était la fille à not' voisine, + Mon Dieu, mon ami! + + LE JALOUX + + Les femmes ne portent pas d'culottes, + Corbleu, Marion! + + MARION + + C'était sa jupe entortillée, + Mon Dieu, mon ami! + + LE JALOUX + + Les femmes ne portent pas d'épée, + Corbleu, Marion! + + MARION + + C'était sa quenouill' qui pendait. + Mon Dieu, mon ami! + + LE JALOUX + + Les femmes ne portent pas d'moustaches + Corbleu, Marion! + + MARION + + C'était des mûres qu'elle mangeait + Mon Dieu, mon ami! + + LE JALOUX + + Le mois de mai n'porte pas d'mûres, + Corbleu, Marion! + + MARION + + C'était une branch' de l'automne. + Mon Dieu, mon ami! + + LE JALOUX + + Va m'en quérir une assiettée, + Corbleu, Marion! + + MARION + + Les p'tits oiseaux ont tout mangé, + Mon Dieu, mon ami! + + LE JALOUX + + Alors, je te coup'rai la tête! + Corbleu, Marion! + + MARION + + Et puis que ferez-vous du reste, + Mon Dieu, mon ami? + +Mais il faut nous arrêter quand nous avons à peine lié quelques +fleurettes du bouquet de Margot. + + +II + +LE SOLDAT + +Retournons aux sources de la tradition populaire. Aujourd'hui, nous +écouterons, si vous voulez, les chansons du sergent La Rose et du +sergent La Ramée. Après les mélodies amoureuses, les couplets +militaires. Au régiment, nous retrouvons encore Margot et Catherine. + +De tout temps la France a donné des soldats, comme la Beauce des grains. +Sous Louis XIII, les recruteurs n'avaient qu'à choisir dans les +villages. Les jeunes gens à l'envi priaient les capitaines de les +recevoir dans leurs compagnies. Il est vrai que le roi demandait alors +quarante mille hommes au plus. Louis XIV, qui aimait trop la guerre,--il +l'a confessé lui-même,--eut besoin de deux, de trois, de quatre cent +mille hommes à la fois. Alors les levées devinrent plus difficiles. Un +tambour parcourait la ville, suivi de soldats qui portaient embrochés à +leur épée du pain blanc et des perdrix rôties, afin d'allécher les +pauvres garçons. Ils s'arrêtaient à tous les carrefours, et là, après +avoir battu les trois bans, le tambour portait la main au chapeau et +disait: «De par le roi, on fait savoir à tout homme, de quelque qualité +et condition qu'il soit, âgé de seize ans, qui désirerait prendre parti +dans le régiment de N... infanterie, qu'on lui donnera quinze francs, +vingt francs, suivant l'homme qu'il sera, et un bon congé au bout de +trois ans. Argent comptant sur la caisse! On ne demande pas de crédit. +Ceux qui seront portés de bonne volonté n'ont qu'à venir.» + +Alors il élevait et faisait sonner une grande bourse de soie pleine d'or +et d'argent que son capitaine lui avait remise. Il enrôlait ainsi un +nombre suffisant d'écoliers endettés, de villageois fainéants, +d'artisans sans travail et de valets sans maîtres. Parfois il fallait +compléter le contingent au cabaret, et plus d'un naïf paysan se vit, +comme Candide, engagé sous les drapeaux pour avoir bu à la santé du roi. +Mais généralement la levée se faisait sans trop de ruse ni de violence, +grâce aux paroles dorées du racoleur et au goût naturel du peuple pour +l'état militaire. Et puis, au service du roi, l'on recevait vingt-quatre +onces de pain blanc avec trois livres de viande par semaine et quatre +sous par jour. C'était à considérer. La recrue, comme dans la chanson du +pays de Caux, embrassait sa promise et partait gaiement en promettant de +lui rapporter de là-bas quelque parure en souvenir. + + Adieu, ma belle, ah! je m'en vas, + Puisque mon régiment s'en va. + +Ou bien encore: + + Adieu, ma mie, je m'en vas, + Adieu, ma mie, je m'en vas, + Je m'en vas faire un tour à Nantes, + Puisque le roi me le commande. + +Le soldat de l'ancien régime avait du coq le plumage ainsi que le +ramage. Il était magnifiquement vêtu, aux frais de son capitaine. Sous +Louis XV, pommadé, frisé, poudré, portant la queue à cadenette, coiffé +du chapeau à trois cornes où brillait la cocarde blanche, vêtu de +l'habit à parement et à retroussis de vives couleurs et galonné sur les +poches et les coutures, le ruban à l'épaule, il jetait un merveilleux +éclat sur son passage et troublait les coeurs des servantes d'auberge et +des filles de cabaret. Aujourd'hui encore, son chapeau, son habit, sa +culotte et ses guêtres échappés aux mites et aux rats font +l'émerveillement de tous ceux qui visitent l'exposition du ministère de +la guerre sur l'esplanade des Invalides. Il portait fièrement les +couleurs de son régiment, la livrée bleue du roi, les livrées rouges ou +vertes de la reine, du dauphin, et des princes, la livrée grise des +maréchaux et des seigneurs. Il était beau, et il le savait. Les jolies +filles le lui disaient. Il avait changé de nom en changeant de métier; +il ne s'appelait plus Jean, Pierre ou Colin; il s'appelait mirifiquement +Sans-Quartier, la Violette, Sans-Souci, Tranche-Montagne, Belle-Rose, +Brin-d'Amour, Tour-d'Amour, la Tulipe, ou de quelque autre enfin de, ces +surnoms qui plaisaient à La Fontaine, car le bonhomme, étant très vieux, +a dit dans une ballade: + + J'aime les sobriquets qu'un corps de garde impose; + Ils conviennent toujours... + +Une fois soldat du roi, la Violette ne songe plus à sa belle; la Tulipe +a oublié sa promise. Elle lui avait dit: + + Dedans l'Hollande si tu vas, + Un corselet m'apporteras; + Un corselet à l'allemande + Que ta maîtresse te demande. + +Hélas! son corselet, la belle l'attend encore: + + Dedans l'Hollande il est allé, + Au corselet n'a pas songé, + Il n'a songé qu'à la débauche, + Au cabaret, comme les autres. + +Pourtant, il se ressouvient avec quelques, regrets: + + Ah! si j'avais du papier blanc, + Dit-il un jour en soupirant, + J'en écrirais à ma maîtresse + Une lettre de compliments. + + Pas de rivière sans poissons, + Pas de montagne sans vallons, + Pas de printemps sans violettes + Ni pas d'amant sans maîtresse. + +Il arrive que, si la Tulipe tarde trop à donner de ses nouvelles, sa +bonne amie va chercher l'ingrat jusqu'en pays ennemi. Parfois, elle est +fort mal reçue, témoin la chanson du pays messin, recueillie par M. de +Puymaigre: + + Quand la bell' fut en Prusse, + Elle vit son amant + Qui faisait l'exercice + Tout au milieu du rang. + + --Si j'avais su, la belle, + Que tu m'aurais trouvé, + J'aurais passé la mer, + La mer j'aurais passé. + +Plus hardie, mieux avisée, la fille qui s'habilla en dragon, la cocarde +au chapeau. La muse populaire a beaucoup de goût pour les filles +déguisées en militaires. C'est un travestissement qu'on voit souvent +dans les opérettes; mais la chanson y met plus de romanesque et de +fantaisie. M. Henry Carnoy a retrouvé une bien jolie variante de ce +thème connu. + + Mon pèr' me dit toujours: + Marie-toi, ma fille! + Non, non, mon père, je ne veux plus aimer, + Car mon amant est à l'armée. + + Elle s'est habillée + En brave militaire. + Ell' fit couper, friser ses blonds cheveux + À la façon d'son amoureux. + + Elle s'en fut loger + Dans une hôtellerie + --Bonjour, hôtess', pourriez-vous me loger? + J'ai de l'argent pour vous payer. + + --Entrez, entrez, monsieur, + Nous en logeons bien d'autres. + Montez en haut: en voici l'escalier; + L'on va vous servir à dîner. + +Dans sa chambre, la belle se met à chanter. Son amant, logé à la même +auberge, l'entend et reconnaît la voix de son amie. Il demande à +l'hôtesse: Qui donc chante ainsi? On lui répond que c'est un soldat. Il +l'invite à souper: + + Quand il la vit venir, + Met du vin dans son verre: + --À ta santé, l'objet de mes amours! + À ta santé, c'est pour toujours! + + --N'auriez-vous pas, monsieur, + Une chambre secrète, + Et un beau lit qui soit couvert de fleurs, + Pour raconter tous nos malheurs? + + --N'auriez-vous pas, monsieur, + Une plume et de l'encre? + Oui, j'écrirai à mes premiers parents + Que j'ai retrouvé mon amant. + +N'est-ce pas d'une grâce piquante, cette reconnaissance imprévue, le +verre à la main, et ce souhait d'un lit couvert de fleurs, où les deux +amants se raconteront leurs malheurs? + +Manon, plus simplement, se fait passer pour un garçon et s'engage dans +le même régiment que son ami. + +Et la chanson conclut en ces termes: + + Une fille de dix-huit ans + Qui a servi sept ans + Sûrement a gagné + Le congé de son bien-aimé. + +Les bonnes fortunes du militaire sont attestées par une longue renommée. +Mais, quand la chanson nous dit que le jeune tambour épousa la fille du +roi, il est évident qu'elle rêve et que pareille chose n'arrive que dans +le pays bleu des songes. En ce temps-là, il n'y avait de musiciens dans +l'infanterie que les fifres et les tambours. Ces derniers recevaient +double paye, en vertu d'un règlement en date du 29 novembre 1688; il +n'en est pas moins merveilleux que l'un d'eux ait épousé la fille du +roi. Les Bretons de Nantes qui chantaient cela étaient de grands +idéalistes: + + Trois jeun' tambours--s'en revenant de guerre, + Le plus jeune a--dans sa bouche une rose. + La fille du roi--était à sa fenêtre. + --Joli tambour,--donne-moi, va, ta rose. + --Fille du roi--donne-moi, va ton coeur. + --Joli tambour--demand' le à mon père. + --Sire le roi,--donnez-moi votre fille + --Joli tambour--tu n'es pas assez riche. + --J'ai trois vaisseaux--dessus la mer jolie; + L'un chargé d'or,--l'autre d'argenterie + Et le troisièm'--pour promener ma mie. + --Joli tambour--tu auras donc ma fille. + --Sire le roi--je vous en remercie, + Dans mon pays--y en a de plus jolies[12]. + +[Note 12: Chanson recueillie par MM. Julien Tiersot et Paul Sébillot.] + +Ce jeune tambour qui possède trois navires est vraiment merveilleux. +Tandis que je feuillette le livre excellent de M. Julien Tiersot, je ne +puis me défendre de regarder sur ma table une petite boîte d'humble +apparence dans laquelle un vieux brave prit longtemps son tabac à +priser. Il s'en exhale encore, quand on l'ouvre, une âcre senteur. Je +l'ai trouvée, l'an dernier, chez un bric-à-brac, pêle-mêle avec des +médailles de Sainte-Hélène, des vieux galons et des vieux parchemins. +C'est une boîte ronde, en noyer, qui porte sur son couvercle plat une +scène militaire suffisamment expliquée par cette légende: _Sortie de +garnison_. En effet, on voit aux portes d'une ville, sous une treille, +des soldats vider une dernière bouteille et faire de touchants adieux à +de bonnes amies. Ils sont coiffés d'un shako largement évasé et portent +de longues capotes; ce sont, je crois bien, des voltigeurs de la garde. +Quant aux bonnes amies, elles sont toutes dans une situation +intéressante. Un des soldats, la main étendue, jure sur le gage de son +amour qu'il n'oubliera ni l'enfant ni la mère. Mais la pauvre créature +ne semble pas rassurée. Il y a dans cette scène un mélange très curieux +de malice et de sentiment. + +J'imagine que cette tabatière servit longtemps à quelque invalide et que +la scène qui en orne le couvercle rappelait à ce vieux brave le temps +des amours. Peut-être la portait-il à Waterloo; peut-être était-ce le +don d'une amante; peut-être essuyait-il une larme chaque fois qu'il y +prisait. Mais que nous voilà loin du galant tambour qui passait, une +rose aux lèvres, devant la fille du roi. + +Mais tel, comme dit Merlin, «cuide engeigner autrui qui s'enseigne +soi-même». Le beau militaire, de retour au village, s'aperçoit que la +disgrâce qu'il a tant de fois infligée aux autres maris ne lui a pas été +épargnée à lui-même. Il retrouve sa famille bien accrue en son absence: + + ... Méchante femme, + Je ne t'avais laissé qu'deux enfants, + En voilà quatre à présent. + +Et la femme répond ingénument: + + J'ai tant reçu de fausses lettres + Que vous étiez mort à l'armée, + Que je me suis remariée. + +Le jeu finit quelquefois plus tragiquement. La justice militaire ne +badine point. S'il est vrai, comme dit la chanson, qu'au régiment +d'Anjou on désertait impunément: + + Je suis du régiment d'Anjou, + Si je déserte, je m'en f..., + Le capitaine paira tout[13], + +ailleurs le déserteur était fusillé sans rémission. Dans une complainte +restée populaire, un pauvre soldat conte son affaire en marchant au +supplice, comme le vieux sergent de Béranger. Ce soldat s'était engagé +«pour l'amour d'une fille». Pour elle, il avait volé l'argent du roi, +et, tandis qu'il s'enfuyait, il rencontra son capitaine et le tua. Il +fut condamné à mort, comme il le méritait. Mais le peuple est indulgent +aux faiblesses que le sentiment inspire, et la fatalité des fautes +enchaînées l'une à l'autre l'émeut justement. De là l'inspiration +touchante de cette complainte, qui est même entrée, dit M. Julien +Tiersot, dans le répertoire de Thérèsa. + +[Note 13: Couplet cité par Alexis Monteil, _Histoire des Français_ (t. +IV, p. 15 des notes.)] + + Ils m'ont pris, m'ont mené + Sur la place de Rennes, + Ils m'ont bandé les yeux + Avec un ruban bleu: + C'est pour m'y fair' mourir + Mais sans m'y fair' languir. + + Soldat de mon pays. + N'en dit' rien à mon père; + Écrivez-lui plutôt + Que je sors de Bordeaux + Pour aller en Avignon + Suivre mon bataillon. + + + +En somme, les peuples n'aiment pas la guerre, et ils ont bien raison. +Les chansons vraiment populaires de notre France, où pourtant les +soldats poussent comme le blé, ces chansons, qui se lèvent du sillon +avec l'alouette, sont du parti des mères. Le chef-d'oeuvre, la merveille +des chansons rustiques, n'est-ce pas la complainte de Jean Renaud, qui +revient de la guerre, tenant ses entrailles dans ses mains: + + --Bonjour, Renaud; bonjour, mon fils, + Ta femme est accouchée d'un fils + --Ni de ma femm' ni de mon fils + Je ne saurais me réjouir. + + Que l'on me fass' vite un lit blanc + Pour que je m'y couche dedans. + Et quand ce vint sur le minuit, + Le beau Renaud rendit l'esprit. + +La suite de la complainte est sublime, et M. Julien Tiersot a bien +raison de tenir cette oeuvre, paroles et musique, pour une des plus +belles inspirations du génie inculte. + + --Dites-moi, ma mère, ma mie, + Qu'est-c' que j'entends pleurer ici? + --C'est un p'tit pag' qu'on a fouetté + Pour un plat d'or qu'est égaré. + + --Dites-moi, ma mère, ma mie, + Qu'est-ce que j'entends cogner ici? + --Ma fille, ce sont les maçons + Qui raccommodent la maison. + + --Dites-moi, ma mère, ma mie, + Qu'est-c' que j'entends sonner ici? + --C'est le p'tit dauphin nouveau né. + Dont le baptême est retardé. + + --Dites-moi, ma mère, ma mie, + Qu'est-ce que j'entends chanter ici? + --Ma fille, c' sont les processions + Qui font le tour de la maison. + .................................... + --Dites-moi, ma mère, ma mie, + Irai-je à la messe aujourd'hui? + --Ma fille, attendez à demain, + Et vous irez pour le certain. + +Tout est admirable dans cette complainte, dont on connaît un grand +nombre de versions. Selon une variante recueillie à Boulogne-sur-Mer par +M. Ernest Hamy, lorsque la femme de Jean Renaud voit dans l'église le +cercueil de son mari et qu'elle apprend ainsi qu'elle est veuve, elle se +tourne vers sa belle-mère: + + --Tenez, ma mer', voilà les clefs: + Allez-vous-en au petit né. + Vêtez-le de noir et de blanc. + Quant à moi, je reste céans. + +Où trouver rien de plus simple, de plus grand, de plus sublime? «Mère, +voilà les clefs.» N'est-ce pas là un de ces traits de nature qui, comme +nous disions tantôt, sont le comble de l'art, quand l'art y peut +atteindre? + +Je m'arrête. Ma tâche, ici, n'est que d'effleurer les sujets. Je dirai, +pour finir, ce qui m'a le plus frappé en parcourant dans divers recueils +nos vieilles chansons de soldats. On n'y trouve pas trace de haines +contre les peuples étrangers. On se bat pour le roi, contre les ennemis +du roi; mais, ces ennemis, on les ignore et on ne leur veut aucun mal. +Les longues guerres de Louis XIV n'ont pas laissé la moindre colère dans +l'âme de ce peuple léger, doux et charmant. + +À la veille de la Révolution, la France populaire ne se sent pas un seul +ennemi en Europe. Elle n'a pas dans ses chansons un seul mot amer contre +l'Allemand ou l'Anglais. Si le roi d'Angleterre est une fois provoqué, +c'est dans une pastourelle tout à fait enfantine et mystérieuse, qu'on +retrouve en Bresse et dans l'Île de France. Une bergère l'appelle en +combat singulier. Elle lui dit: + + Prends ton épée en main, + Et moi ma quenouillette. + +Et la quenouille de la pastoure rompt l'épée du roi d'Angleterre. +Faut-il reconnaître dans cette fantaisie un souvenir puéril et tendre de +Jeanne la Pucelle? Qui sait ce qu'un couplet de chanson porte de vérités +sur ses ailes légères? La muse de nos campagnes enseigne clairement que +nous ne savons point haïr. Quand il ne resterait du vieux génie français +que les couplets sans rimes que nous venons de fredonner, on pourrait +dire encore avec assurance: ce peuple avait deux dons précieux, la grâce +et la bonté. + + +III + +CHANSONS DE LABOUR + +Celles-là ne sont point galantes. Chansons de labour, chansons de +labeur. Le long de la Loire, Émile Souvestre entendit maintes fois les +laboureurs _arauder_ leurs attelages, c'est-à-dire les encourager par le +chant que les boeufs semblent entendre. Le refrain était: + + Hé! + Mon rougeaud, + Mon noiraud, + Allons ferme, à l'housteau + Vous aurez du r'nouveau. + +En Bresse, on chante au labour, pour exciter les boeufs, des chansons +dites «chansons de grand vent». On en cite une, entre autres, empreinte +d'une morne rudesse: + + Le pauvre laboureur, + Il est bien malheureux! + Du jour de sa naissance + Il a bien du malheur; + Qu'il pleuv', qu'il neig', qu'il grêle, + Qu'il fasse mauvais temps, + L'on voit toujours sans cesse + Le laboureur aux champs! + +La plainte, si grave au début, se colore d'un peu de fantaisie. + + Il est vêtu de toile + Comme un moulin à vent. + Il port' des arselettes: + C'est l'état d' son métier, + Pour empêcher la terre + D'entrer dans ses souliers. + +Ses «arselettes», ce sont ses guêtres, comme le sens de la phrase +l'indique suffisamment. Au dernier couplet, il hausse le ton, dit avec +une juste fierté: + + Il n'y a roi ni prince, + Ni ducque ni seigneur. + Qui n'vive de la peine + Du pauvre laboureur. + +M. Paul Arène veut bien m'envoyer une chanson provençale du même genre +qu'il a recueillie lui-même. «C'est, dit-il, la plainte du paysan, +l'histoire ingénûment contée de son éternelle querelle avec la terre. Et +certes un paysan seul a pu, dans l'ennui des lents labourages, composer +lentement, sur une musique large, triste et se prolongeant en échos, ces +couplets d'un réalisme si poignant et si mélancolique.» M. Paul Arène a +fait de cette chanson une traduction ferme et colorée. Le début en est +grand et rappelle les bucoliques syracusaines, tant il reste de génie +antique dans l'âme provençale: + + Venez pour écouter--la chanson tant aimable--de ces pauvres + bouviers--qui passent leur journée--aux champs, tout en + labourant. + +Puis, c'est avec la tranquille bonhomie d'un Hésiode rustique que le bon +chanteur dit les travaux et les jours du laboureur: + + Quand vient l'aube du jour--que le bouvier s'éveille--il se lève + et prie Dieu--et puis, après, il mange--sa bouillie de + pois--c'en est la saison. + + Aussitôt qu'il a mangé,--le bouvier dit à sa femme... + +Ce qu'il lui dit est d'un maître attentif et sage. Il lui dit: +«Prépare-moi du blé pour les semailles. Quand viendra l'heure du goûter, +apporte-moi le flacon. Puis, tu raccommoderas mes culottes. Je crois +bien qu'avant-hier, labourant à la lisière, un buisson m'en a pris le +fond.» Cette idée le conduit à considérer les misères du métier, et il +s'écrie amèrement: + + Oh! le mauvais labour--que celui de cette terre,--où du matin au + soir,--je ne trouve que misère!--Le sillon--de misère est plein. + +Sans doute, la vie de la terre est une dure vie. Et les plaintes du +bouvier provençal, comme celles du laboureur berrichon, doivent nous +toucher. Mais ne méconnaissons pas qu'il s'y mêle de la joie, du +contentement et de l'orgueil. Avec quelle fierté le bouvier de Paul +Arène ne dit-il pas: «La charrue est composée de trente et une pièces. +Celui qui l'a inventée devait avoir de l'adresse. Ce devait être un +monsieur.» + +On a peint sous des couleurs trop noires la vie de nos aïeux rustiques. +Ils prenaient de la peine, et parfois enduraient de grands maux; mais +ils ne vivaient pas comme des brutes. N'assombrissons pas à plaisir nos +antiquités nationales. De tout temps, la France fut douce à ses enfants; +le paysan de l'ancien régime avait ses joies: il y chantait. On a cru +bien faire en le montrant taillable et corvéable à merci, et certes les +droits seigneuriaux étaient parfois lourds. Mais on devait dire aussi +combien Jacques Bonhomme, qui n'est point une bête, fut ingénieux pour +s'en affranchir plus qu'à demi, bien avant la Révolution. Pensez-vous +que les belles Cauchoises, qui, en l'an 1750, dressaient sur leurs têtes +des clochers de dentelles plus hauts et plus somptueux que le hennin de +la reine Isabeau, et qui serraient à leur taille, sur leur jupe +écarlate, l'antique manteau des princesses capétiennes, la grande cape +de laine, pensez-vous que ces belles fermières, honorées du titre de +«maîtresse», manquassent de bouillie de sarrazin, de pain bis ou de pain +de chanoine, et même de porc salé et de viande fraîche? Non pas; et si, +selon l'usage, elles servaient l'homme à table et mangeaient debout, +elles couchaient dans le grand lit à quatre quenouilles et suspendaient +par une chaîne à leur ceinture les clefs de la vaste armoire pleine de +linge. Plus d'une dame de qualité pouvait leur envier ces richesses +domestiques. Et le bien-être du paysan n'était pas particulier à la +Normandie. Il y a une quinzaine d'années, j'ai vu vendre à Clermont de +vieilles robes de paysannes auvergnates. La reine Marie Leczinska n'en +avait pas de plus somptueuses. Ces robes furent achetées par nos +Parisiennes, qui en portèrent la jupe, habilement drapée, dans les bals, +dans les soirées et aux dîners, où l'effet fut éclatant. Ces robes à +ramages, ces bonnets de dentelle, expliquent les chansons d'amour +merveilleusement braves et pimpantes que nous admirions tout à l'heure. + +Voici notre promenade faite. J'avoue qu'elle fut plus sinueuse qu'il ne +convenait. J'avais aujourd'hui l'esprit vagabond et rétif. Que +voulez-vous? le vieux Silène lui-même ne conduisait pas tous les jours +son âne à son gré. Et pourtant il était poète et dieu. + + + + +VILLIERS DE L'ISLE-ADAM[14] + + +[Note 14: _Contes cruels_, 1 vol. _L'Ève future_, 1 vol. _Axel_, 1 vol.] + +Auguste Villiers de l'Isle-Adam est mort le 18 août 1886 dans la +cinquante-deuxième année de son âge, chez les frères hospitaliers de +Saint-Jean de Dieu, à l'ombre de ces vieux arbres qui virent mourir +madame de la Sablière et Barbey d'Aurévilly. Comme tant d'autres, après +avoir craint la mort de loin, il la vit venir sans trouble et ne +s'effraya pas du visage qu'elle lui montra. Est-ce qu'il n'arrive pas +pour chacun de nous un moment où nous avons besoin de mourir? Villiers +est mort facilement, et ceux qui lui ont fermé les yeux disent qu'il a +consenti par avance au repos qu'il goûte aujourd'hui. Peut-être +gardait-il d'intimes espérances? Peut-être ce Breton croyait-il à ce que +croyaient ses pères? Peut-être s'attendait-il à recevoir dans +l'Inconnaissable la récompense due à son amour constant du beau et à ses +souffrances? Qui sait? Dans ses conversations, il se disait volontiers +chrétien et catholique, et ses livres ne démentent pas ce témoignage. + +Mais, certes, sa foi n'était pas celle du charbonnier. Il y mêlait +d'étranges audaces. Et ce qu'il semble avoir le mieux goûté dans la foi, +c'est le délice du blasphème. Il était de cette famille des +néo-catholiques littéraires dont Chateaubriand est le père commun, et +qui a produit Barbey d'Aurévilly, Baudelaire, et, plus récemment, M. +Joséphin Peladan. Ceux-là ont goûté par-dessus tout dans la religion les +charmes du péché, la grandeur du sacrilège, et leur sensualisme a +caressé les dogmes qui ajoutaient aux voluptés la suprême volupté de se +perdre. + +Ces fils superbes de l'Église veulent pour ornements à leurs fautes la +foudre du ciel et les larmes des anges. Villiers de l'Isle-Adam fut, +comme eux, un grand dilettante du mysticisme. Sa piété était +terriblement impie. Il avait des ironies énormes. Enfin, il est mort; il +s'en est allé sans regrets. «Je vais me reposer», disait-il. Il est +parti de ce monde sans avoir jamais goûté ce qu'on appelle les biens de +la vie. La pauvreté se colla à ses os comme sa propre peau, et ses +meilleurs amis, ses plus fervents admirateurs, ne purent jamais lui +arracher ce vêtement naturel. Très jeune, dit-on, il avait dissipé un +petit héritage. Ce qui est certain, c'est que, depuis sa vingtième +année, pas un jour de sa vie il n'eut une table et un foyer. Trente ans +il erra dans les cafés, de nuit, s'effaçant comme une ombre aux +premières lueurs du matin. Sa misère, l'affreuse misère des villes, +l'avait si bien marqué, si bien façonné, qu'il ressemblait à ces +vagabonds qui, vêtus de noir, se couchent sur les bancs des promenades +publiques. Il avait le teint livide taché de rougeurs, le regard +vitreux, le dos humble des pauvres. Et pourtant, je doute aujourd'hui +s'il faut le proclamer heureux ou malheureux. Je ne sais s'il fut digne +de pitié ou d'envie. Il ignorait absolument sa misère; il en est mort, +mais il ne l'a jamais sentie. Il vivait dans un rêve perpétuel, et ce +rêve était d'or. Babouc endormi dans un ruisseau et foulé aux pieds par +les passants sentait sur ses lèvres les baisers parfumés d'une reine. +Villiers vivait constamment, par la pensée, dans des jardins enchantés, +dans des palais merveilleux, dans des souterrains pleins des trésors de +l'Asie, où luisaient les regards des saphirs royaux et des vierges +hiératiques. Ce malheureux habitait dans des régions fortunées dont les +heureux de ce monde n'ont pas la moindre idée. C'était un voyant: ses +yeux ternes contemplaient en dedans des spectacles éblouissants. Il +traversa ce monde en somnambule, ne voyant rien de ce que nous voyons et +voyant ce qu'il ne nous est pas permis de voir. Aussi, tout pesé, nous +n'avons pas le droit de le plaindre. Du songe banal de la vie, il a su +se faire une extase toujours neuve. Sur ces ignobles tables des cafés, +dans l'odeur du tabac et de la bière, il a répandu à flots la pourpre et +l'or. Non, il n'est point permis de le plaindre. Et si nous le traitions +comme un malheureux, il me semble que son ombre viendrait m'en faire des +reproches amers. Je crois le voir debout, près de ma table, je crois +voir Villiers tel qu'il était de son vivant, dans sa laideur courte et +vulgaire, mais bientôt transfigurée quand, la tête penchée de côté, +rejetant en arrière ses cheveux longs et droits, après de longs +ricanements, il parlait comme un prophète. Je crois l'entendre qui me +dit: + +«Enviez-moi, et ne me plaignez pas. Il est impie de plaindre ceux qui +ont possédé la beauté. Je l'avais en moi, et je n'ai vu qu'elle; le +monde extérieur n'existait pas pour moi, et je n'ai jamais daigné le +regarder. Mon âme est pleine de châteaux solitaires au bord des lacs, où +la lune argente les cygnes enchantés. Lisez mon _Axel_, que je n'ai +point achevé et qui restera mon chef-d'oeuvre. Vous y verrez deux belles +créatures de Dieu, un homme et une femme qui cherchent un trésor, hélas! +et qui le trouvent. Quand ils le possèdent, ils se donnent la mort, +connaissant qu'il n'est qu'un trésor vraiment désirable, l'infini divin. +Le méchant taudis dans lequel je rêvais en jouant le _Parcifal_ sur un +vieux piano était en réalité plus somptueux que le Louvre. Lisez, je +vous prie, les _Aphorismes_ de Schopenhauer, et revoyez l'endroit où il +s'écrie: «Quel palais, quel Escurial, quel Alhambra égala jamais en +magnificence le cachot obscur dans lequel Cervantès écrivait son _Don +Quichotte_?» Lui-même, Schopenhauer, avait dans sa modeste chambre un +Bouddha d'or, afin d'enseigner qu'il n'y a de richesse au monde que le +détachement des richesses. Je me suis donné toutes les satisfactions qui +peuvent tenter les puissants de la terre. J'ai été intérieurement grand +maître de l'ordre de Malte et roi de Grèce. J'ai créé moi-même ma +légende, et j'ai été aussi merveilleux de mon vivant que l'a été, un +siècle après sa mort, l'empereur Barberousse. Et mon rêve a si bien +effacé la réalité, que je vous défie, vous-même qui m'avez connu, de +dégager entièrement mon existence des fables dont je l'ai superbement +parée. Adieu, j'ai vécu le plus riche et le plus magnifique des hommes.» + +Que répondre sinon ceci: «Soyez en paix, Villiers. Vous avez pris la +part de l'idéal. La part de Marie. Et c'est la bonne part. Laissons dire +les puissants et les heureux. Il n'est tel que de vivre pour un grand +amour. Vous avez aimé plus que tout l'art et la pensée, et les sublimes +illusions ont été votre juste récompense. Les grandes passions ne sont +jamais stériles. Tout un monde d'images a peuplé les hautes solitudes de +votre âme.» + +Est-ce tout? Et faut-il ne voir en Villiers de l'Isle-Adam qu'un +halluciné? Non pas. Si ce dormeur éveillé a emporté avec lui le secret +de ses plus beaux rêves, s'il n'a pas dit tout ce qu'il avait vu dans ce +songe qui fut sa vie, du moins il a écrit assez de pages pour nous +laisser une idée de l'originale richesse de son imagination. Il écrivait +obstinément, et ses manuscrits sans forme, illisibles, épars, toujours +perdus, se retrouvaient toujours. Les somnambules ont des facultés que +nous ne pouvons comprendre. Villiers rattrapait la nuit, dans les +gouttières, les pages envolées de ses chefs-d'oeuvre. On a dit qu'il +écrivait sur du papier à cigarettes. Sur quoi ne griffonnait-il pas ses +manuscrits? Ceux-là seuls qui les ont vus peuvent dire ce que c'était. +Des lambeaux sans nom, usés dans ses poches, où il les traînait depuis +des années, et qui s'en allaient par bribes dès qu'il les déployait, +d'affreux restes indéchiffrables pour lui-même et dont il constatait +l'émiettement avec une épouvante comique et profonde. Il les +reconstituait pourtant, avec une patience obstinée et une adresse +merveilleuse. Comme M. Comparetti déroule prudemment les rouleaux +carbonisés de papyrus de Pompéi, Villiers rassemblait les miettes +d'_Axel_ ou de _Bonhomet_, et l'oeuvre était sauvée. + +Et cela s'imprimait, et cela faisait quelquefois un assez beau livre. + +Il faut le dire à la confusion de ceux qui l'ignoraient tant qu'il a +vécu: Villiers est un écrivain, et du plus grand style. Il a le nombre +et l'image. Quand il n'embarrasse pas sa phrase d'incidences aux +intentions trop profondes, quand il ne prolonge pas trop les ironies +sourdes, quand il renonce au plaisir de s'étonner lui-même, c'est un +prosateur magnifique, plein d'harmonie et d'éclat. Il y a dans son drame +du _Nouveau Monde_, qui n'en tomba pas moins, des dialogues d'une +suavité, d'une pureté, d'une noblesse incomparables. Le recueil qu'il a +intitulé _Contes cruels_ contient des pages de toute beauté. Voici, par +exemple, quelques lignes d'une grâce héroïque. Il s'agit des compagnons +de Léonidas: + + Les trois cents étaient partis avec le roi. Couronnés de fleurs, + ils s'en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui devaient + souper dans les Enfers avaient peigné leur chevelure pour la + dernière fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs + boucliers et les frappant de leurs épées, les jeunes hommes, aux + applaudissements des femmes, avaient disparu dans l'aurore en + chantant des vers de Tyrtée. Maintenant sans doute, les hautes + herbes du Défilé frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre + qu'ils allaient défendre voulait caresser encore ses enfants + avant de les reprendre en son sein vénérable. + +Trouverait-on rien de plus magnifique dans Chateaubriand? de plus ferme +dans Flaubert? Villiers, profondément musicien et tout plein de Wagner, +mettait dans sa prose des sonorités expressives et comme d'intimes +mélodies. D'ailleurs, il aimait de tout son coeur l'art d'écrire. Il n'y +a pas d'amour sans quelque superstition. Il croyait à la vertu des mots. +Certains termes avaient pour lui, comme les Runes Scandinaves, des +puissances secrètes. Cela même est d'un bon ouvrier du langage. Il n'est +point d'écrivain véritable qui n'ait de ces faiblesses. + +Avec ces dons merveilleux, Villiers ne conquit jamais la faveur du +public, et je crains que ses livres, même après sa mort, ne soient +goûtés que d'un petit nombre de lecteurs. Ils sont d'une ironie cruelle. +C'est cette ironie, parfois obscure et pénible, qui en défend l'accès. +Le ricanement que tous ceux qui connurent Villiers ont encore dans les +oreilles, ce ricanement aux petites et dures saccades, se retrouve dans +tout ce qu'il a écrit et fait grimacer les lignes les plus pures de sa +pensée. Ce visionnaire prolongeait la moquerie au delà de ce qui est +permis et même concevable, et il la mêlait étrangement à ses +contemplations philosophiques, à ses pieuses extases, à ses méditations +sublimes. Je viens de relire son _Ève future_, qui fut publiée il y a +quatre ans et dont le héros est précisément l'hôte illustre que Paris +reçoit en ce moment avec sympathie et curiosité. Villiers a mis en +scène, dans ce roman, l'inventeur du téléphone et du phonographe, le +sorcier de Menlo Park, l'ingénieur Edison. Naturellement, les inventions +de cet habile homme prennent dans l'esprit de Villiers un caractère +merveilleux et un tour fantastique. Il suppose que M. Edison a fabriqué +une femme électrique, une andréide d'une beauté merveilleuse, dont +l'aspect, les mouvements et les paroles produisent l'illusion complète +de la vie. Et il se délecte dans cette idée folle, qui lui permet de +railler la science en blasphémant la nature. Sortie, comme l'Ève +biblique, des mains de son auteur, la nouvelle Ève inspire naturellement +le désir. M. Edison l'a fabriquée pour un jeune lord qui, ayant donné +son amour à une femme vivante et belle, il est vrai, mais sotte et +vulgaire, ne peut vivre ni avec cette créature ni sans elle, et tombe +dans un ennui mortel. L'andréide ressemble trait pour trait à cette +vivante; mais, les pensées qu'elle exprime, au moyen d'un phonographe +interne, sont d'une idéale beauté, ayant été composées par les écrivains +les plus habiles des deux mondes. Elles ne laissent pas de produire une +vive impression sur l'esprit du jeune lord. + +«Au cri de ton désespoir, lui dit l'andréide, j'ai accepté de me vêtir à +la hâte des lignes radieuses de ton désir, pour t'apparaître... + +»Je m'appelais en la pensée de qui me créait, de sorte qu'en croyant +seulement agir de lui-même il m'obéissait aussi obscurément. + +»Qui suis-je?... un être de rêve qui s'éveille à demi en tes pensées. + +»Oh! ne te réveille pas de moi... + +»Qui suis-je? Mon être ici-bas, pour toi du moins, ne dépend que de la +libre volonté. Attribue-moi l'être, affirme-toi que je suis! +Renforce-moi de toi-même. Et soudain je serai toute animée, à tes yeux, +du degré de réalité dont m'aura pénétré ton Bon-Vouloir créateur. Comme +une femme, je ne serai pour toi que ce que tu me croiras.» + +Et comme le lord étonné ne répond rien, l'andréide reprend: + +«Crains-tu de m'interrompre? Prends garde! Tu oublies que ce n'est qu'en +toi que je puis être palpitante ou inanimée, et que de telles craintes +peuvent m'être mortelles. Si tu doutes de mon être, je suis perdue, ce +qui signifie également que lu perds en moi la créature idéale qu'il +t'eût suffi d'y appeler. + +»Oh! de quelle merveilleuse existence puis-je être douée si tu as la +simplicité de me croire, si tu me défends contre ta raison!» + +Après tout, n'a-t-elle pas raison, l'andréide? Ment-elle plus qu'une +autre? Est-elle plus une illusion? Pour ce que l'on connaît de la femme +qu'on aime, pour ce qu'on possède de son secret, pour ce qu'on pénètre +de son âme, en vérité, l'automate vaut bien la vivante. Terrible +sagesse de l'andréide! Jamais on n'avait si magnifiquement blasphémé la +nature et l'amour. N'en restez-vous pas glacé comme moi? Hélas! pauvre +Villiers! Je l'ai connu; c'était un compagnon d'un esprit de +plaisanterie infini, d'une fantaisie excellente, _a fellow of infinit +jest, of most excellent fancy_. + + + + +UN MOINE ÉGYPTIEN[15] + + +[Note 15: _Les Moines égyptiens_, par E. Amélineau. _Vie de Schnoudi_ +(Leroux, édit., in-18).] + +M. E. Amélineau a passé plusieurs années en Égypte, à la recherche des +manuscrits coptes enfouis dans les couvents et dans les églises. Ce +savant, qui fut un homme de foi et qui garde au fond de son âme le +parfum de ses croyances évanouies, a vécu de longues heures dans les +couvents du Nil, parmi les pauvres moines ignares, paresseux, sales, +dégradés, heureux. Il les a vus avec une pitié sympathique chauffant au +soleil leur oisiveté fière et pensive. Il a étudié leur âme, à la fois +grossière et subtile, pleine de visions merveilleuses. Une chose l'a +frappé: c'est la ressemblance profonde de la race copte et de la race +celtique. De part et d'autre, c'est la même naïveté dans l'idéalisme et +le même culte des vieilles traditions. M. Amélineau a recueilli les +monuments d'une histoire de l'Égypte chrétienne. Il a fait plusieurs +publications de textes d'une grande importance. Je ne veux parler +aujourd'hui que d'un seul de ses ouvrages, la _Vie de Schnoudi_. C'est +un livre intéressant, écrit avec élégance et d'une lecture facile. Ce +Schnoudi, dont M. Amélineau a constitué la biographie d'après des +documents historiques, tels que règles monastiques, lettres +d'administration, sermons, actes, etc., est un personnage +extraordinaire, digne d'être étudié même après les Antoine, les Macaire +et les Pacôme, qui donnèrent au christianisme d'Égypte une physionomie +si originale. + +Il naquit le 2 mai 333, sous le patriarcat d'Athanase, non loin de la +ville grecque, alors ruinée, d'Athribis, à Schenaloli; c'est-à-dire le +_village de la Vigne_. Son père se nommait Abgous et sa mère Darouba. +C'étaient de bons fellahs, qui possédaient quelques moutons et peut-être +un peu de cette terre noire qui rend au centuple le grain qu'on lui +confie. Ils donnèrent à l'enfant prédestiné le nom de Schnoudi, qui veux +dire _fils de Dieu_. Schnoudi fut élevé comme tous les enfants de +fellahs. On peut se le figurer agile et nu, suivant sa mère au bord du +fleuve, quand elle descendait le soir remplir la cruche qu'elle posait +droite sur sa tête, suivant la coutume séculaire et qui dure encore. À +neuf ans, il accompagnait le vieux berger qui paissait les moutons de +son père. Déjà sa vocation se révélait. Le soir, au lieu de rentrer à la +maison, il descendait dans un de ces nombreux canaux qui traversent les +champs, et là, sous un sycomore, plongé dans l'eau jusqu'au cou, les +bras levés au ciel, il priait toute la nuit. C'est par de telles +pratiques que la sainteté se révèle en Orient. Darouba avait un frère, +nommé Bgoul, qui était abbé d'un monastère, proche de la ville ruinée +d'Athribis. Bgoul prit l'enfant et le fit instruire dans l'école qui +dépendait du monastère. Schnoudi y apprit à parler et à écrire le copte. + +Il y prit quelque connaissance de la langue grecque. Surtout il s'exerça +sur de nombreux tessons à tracer de beaux caractères. L'art du scribe +était alors très estimé. Enfin, il étudia la Bible et se nourrit surtout +des psaumes et des prophètes. + +Parvenu à l'âge d'homme, il manifesta sa sainteté par des travaux dignes +des Macaire et des Pacôme. Il ne dormait qu'un petit nombre d'heures, +jeûnait jusqu'au coucher du soleil et ne prenait pour toute nourriture +qu'un peu de pain avec du sel et de l'eau. Parfois, il passait la +semaine entière, du samedi au samedi, sans manger. Pendant les quarante +jours du carême, il se contentait de fèves bouillies. + +Une fois, en la semaine sainte, lorsque arriva «le vendredi des douleurs +sincères», il se fit une croix comme celle de Jésus, l'éleva, s'attacha +lui-même sur le bois et resta suspendu, les bras allongés, la face et la +poitrine contre l'arbre de son supplice. Il y resta la semaine entière. +On sait que le P. Lacordaire a renouvelé, de nos jours, ces tortures +mystiques et qu'il s'est mis en croix pendant plusieurs heures. + +Schnoudi était sujet à des crises de larmes: il pleurait si abondamment +qu'on craignait qu'il n'en perdit la vue. Selon l'usage des saints de +l'Égypte, il se retira dans le désert et vécut cinq ans dans un de ces +tombeaux anciens taillés dans le roc et formés de vastes salles, parfois +couvertes de peintures. Il y travaillait de ses mains. + +Un jour, dit son biographe, comme, assis dans la chambre sépulcrale, il +tressait des cordes, le Tentateur lui apparut sous la forme d'un homme +de Dieu. «Salut, ô beau jeune homme, lui dit-il; le Seigneur m'a envoyé +vers toi pour te consoler. Renonce désormais aux travaux de la piété, +quitte l'aride désert; redescends vers la campagne riante et va manger +ton pain en compagnie de tes frères.» À ces paroles, Schnoudi connut qui +était devant lui. Il lui dit: «Si tu es venu pour me consoler, étends la +main et prie le Seigneur Jésus.» En entendant le nom de Jésus, Satan +(car c'était lui-même) reprit sa forme véritable, qui est celle d'un +bouc cornu. Et le saint lui passa autour du cou une des cordes qu'il +venait de tresser. Le diable fut saisi d'une telle épouvante, qu'il en +oublia qu'il était immortel. + +--Je t'en prie, dit-il à Schnoudi, ne me fais pas périr avant le terme +de ma vie. + +Schnoudi lui fit entendre ces paroles menaçantes: + +--Par les prières des saints, si tu reviens ici, je t'exilerai à +Babylone de Chaldée, jusqu'au jour du jugement. + +Et il lâcha Satan, qui s'enfuit couvert de confusion. + +On peut être surpris tout d'abord que Schnoudi, qui tenait le diable en +son pouvoir, l'ait laissé aller. Mais le diable, à tout considérer, est +aussi nécessaire que Dieu lui-même à la vertu des saints; car, sans les +épreuves et les tentations, leur vie serait privée de tout mérite. +Toutefois il n'est pas certain que Schnoudi ait agi par cette +considération. Peut-être éprouva-t-il une insurmontable difficulté à +étrangler le diable. C'eût été, d'ailleurs, une grave imprudence. Le +diable mort, tout l'édifice de la religion s'écroulait, et le cataclysme +s'étendait jusqu'au ciel. Il se peut aussi que Schnoudi n'ait pas non +plus songé à cela. + +Après avoir vécu cinq ans dans un tombeau, le saint homme était mort aux +tentations des sens: l'image de la femme, qui troubla jusque dans la +vieillesse Antoine, Macaire et Pacôme, ne lui causait plus que de +l'horreur et du dégoût. Rentré dans le couvent d'Athribis, il en prit la +direction après la mort de son oncle, l'abbé Bgoul. C'est alors que cet +ascète déploya le génie d'un grand pasteur d'hommes. + +La petite communauté, composée d'une centaine de moines, s'accrut en peu +d'années d'une façon prodigieuse et compta bientôt plus de deux mille +religieux dont les habitations, nommées _laures_, s'échelonnaient le +long de la montagne. Les uns menaient la vie cénobitique, les autres +vivaient dans la montagne en anachorètes. Schnoudi fonda à quelque +distance un couvent de dix-huit cents femmes. Il résolut alors de bâtir +un monastère indestructible et une grande église. À l'en croire, il +découvrit dans les ruines de la cité grecque l'argent nécessaire à cette +vaste entreprise. Un matin, il heurta une bouteille, de celles que l'on +appelait bouteilles d'Ascalon; il la prit, l'ouvrit; elle était pleine +d'or. + +Il traça lui-même le plan des bâtiments et les fit construire avec les +pierres des ruines. Les ouvriers, qui travaillaient pour le salut de +leur âme, luttèrent d'ardeur et d'habileté. En dix-huit mois tout fut +achevé. + +«L'oeuvre de ces braves gens, dit M. Amélineau, existe encore +aujourd'hui: pas une pierre n'a bougé. Quand, de loin, on la voit se +détacher en avant de la montagne, elle se présente comme un bastion +carré: de fait, c'est plutôt une forteresse qu'un monastère. La +construction est rectangulaire, faite à la manière des anciens +Égyptiens, par assises froides. Les blocs de pierre fournis par les +temples de la ville ruinée ont dû être coupés et taillés de nouveau: +pourtant ils montrent encore leur emploi primitif. Les murs, d'une +grande profondeur, n'ont pas moins de cent vingt mètres de longueur sur +cent de largeur. La hauteur en est très grande; et tout autour règne une +sorte de corniche peinte qui rappelle les chapiteaux de certaines +colonnes de la grande salle hypostyle de Karnak. On distingue encore +quelques restes des couleurs dont les pierres étaient revêtues. On +entrait au monastère par deux portes qui se faisaient face, et dont +l'une a été murée depuis. Celle par laquelle on entre aujourd'hui est +d'une profondeur de plus de quinze mètres. Quand on y passe, l'obscurité +donne le frisson. Les moines qui la traversaient étaient vraiment +sortis du monde. À droite de cette porte se trouve la grande église: à +l'entrée on voit encore deux colonnes de marbre dont on n'a pu trouver +l'emploi et sur lesquelles Schnoudi s'assit plus d'une fois dans sa vie, +à l'heure où le soir amenait la fraîcheur avant d'entrer dans l'église +pour la prière de la fin du jour. L'église elle-même a la forme de +toutes les églises coptes avec ses cinq coupoles.» + +Schnoudi ne craignait pas d'engager Dieu dans ses propres intérêts. Il +avait coutume de dire: + +«Il n'y a pas dans tout ce monastère la largeur d'un pied où le Seigneur +ne se soit promené avec moi, sa main dans la mienne.» + +Il disait encore: + +«Que celui qui ne peut visiter Jérusalem pour se prosterner devant la +croix sur laquelle est mort Jésus le Messie, vienne faire son offrande +dans cette église où se réunissent les anges. Je prierai pour leurs +péchés passés, et quiconque m'écoutera n'aura rien à souffrir de ses +fautes, même les morts qu'on a enterrés dans cette montagne, car +j'intercéderai pour eux près du Seigneur.» + +C'est ainsi, remarque son moderne biographe, que Schnoudi dota son +église des «indulgences attachées aux lieux saints» et les rendit +«applicables aux défunts», et cela de sa propre autorité. + +Ce croyant avait, comme plus tard Mahomet, des ruses profondes. Quand on +l'étudie, il n'est pas toujours facile de marquer le point où finit +l'illusion du voyant, où commence la fraude pieuse. Voici un petit fait +qui donne à réfléchir à cet égard: + +Un jour, son disciple bien-aimé, le doux Visa, qui devait lui succéder, +frappa à la porte de sa cellule. + +--Entre sans tarder, lui répondit l'abbé. + +Visa n'osait d'abord, parce qu'il avait entendu un bruit de voix. Il +entra pourtant, baisa la main de Schnoudi et lui demanda d'où venait la +voix qu'il avait entendue. + +--Le Messie vient de me quitter, répondit Schnoudi, il m'a longtemps +entretenu des mystères ineffables. + +Visa poussa un grand soupir. + +--Puissé-je aussi le voir! + +--Tu es trop petit de coeur, répondit Schnoudi. C'est pourquoi je ne +l'ai point prié de se laisser voir à toi. + +--Il est vrai que je suis un pécheur, répondit le doux Visa. + +L'abbé reprit: + +--Élève ton coeur et je te promets que tu verras Celui que j'ai vu. + +Visa, content de cette promesse, baisa de nouveau la main du maître et +dit: + +--Père, je suis ton esclave, prends pitié de moi et fais que je mérite +de le voir réellement. + +Touché de tant d'humilité, Schnoudi parla de la sorte: + +--Reviens demain à la sixième heure. Tu nous trouveras de nouveau +conversant ensemble. + +Le lendemain, à l'heure dite, Visa ne manqua pas de frapper à la porte +de la cellule. Mais, quand il entra, il ne vit que Schnoudi. Le Messie, +l'ayant entendu frapper, était remonté au ciel. + +--Malheureux que je suis! s'écria Visa en pleurant abondamment. Je ne +mérite pas de voir le corps du Christ Jésus. + +Schnoudi s'efforça de le consoler. + +--Ne pleure point: si tu ne mérites pas de le voir, tu pourras du moins +entendre sa douce voix. + +«En effet, ajoute le pieux Visa, qui rapporte cet entretien, depuis lors +je l'ai plusieurs fois entendu converser avec mon père.» + +Schnoudi enveloppait sa foi de tous les prestiges de la sorcellerie +chère aux Orientaux. Son christianisme, comme celui de tous les +Égyptiens, était entaché de magie. Il pouvait, disait-il, se rendre +invisible et «enchanter» la vallée. + +Cependant, comme aux jours de son enfance, il descendait dans l'eau et, +malgré le froid, y passait toute la nuit en prières. Le tombeau du +désert, où il avait passé cinq années de sa jeunesse et enseveli les +images de la volupté terrestre, lui était resté cher. Il y retournait +souvent, y passait des semaines entières, conversant avec Jésus-Christ +et combattant corps à corps avec le diable. + +Il devint célèbre dans toute l'Égypte, à l'égal d'Antoine et de Macaire, +et l'on sut jusque dans Alexandrie qu'il y avait près de la montagne +d'Athribis un saint que Jésus-Christ visitait tous les jours. Il +exerçait autour de son couvent une magistrature à laquelle les nomades +eux-mêmes se soumettaient. L'Égypte était alors désolée par les courses +de tribus errantes qui y semaient la terreur et la mort. L'abbé +d'Athribis nourrit pendant trois semaines vingt mille malheureux: +hommes, femmes, enfants, victimes des nomades. On dépensait, par +semaine, dit Visa, vingt-cinq mille drachmes pour acheter les légumes, +les assaisonner et faire cuire la viande, sans compter tout ce qu'il +fallait pour faire la cuisine, cent cinquante bouteilles d'huile par +jour et dix-neuf ardebs (36 hectolitres) de lentilles. Quatre fours +cuisaient le pain. + +Schnoudi, si miséricordieux pour les malheureux et si empressé à nourrir +les affamés, traitait au contraire avec une violence furieuse les +idolâtres et les adultères. Il y avait alors au bord du Nil des hommes +riches qui vivaient élégamment dans de belles maisons peuplées de dieux +à demi grecs, à demi égyptiens. Schnoudi saccageait avec ses moines les +habitations de ces honnêtes païens. L'un d'eux fut noyé dans le fleuve. +On conta qu'il y avait été jeté par un ange, mais ce fut probablement +par un moine. Schnoudi était terrible dans son zèle. Grand contempteur +de la nature, ce qu'il pardonnait le moins, c'était le péché de la +chair. Il y avait, près d'Athribis, un prêtre qui vivait avec une femme +mariée; Schnoudi, qu'un tel scandale indignait, alla trouver le prêtre +et lui représenta l'abomination de son péché. Le prêtre promit de +quitter cette femme, mais, quand il la revit, il la garda près de lui, +car il l'aimait. + +Par malheur, Schnoudi les rencontra ensemble. «Suffoqué par l'odeur de +l'adultère, il se rappela les terribles jugements que, sur le mont +Sinaï, le Seigneur avait ordonné à Moïse d'exécuter; de son bâton, il +frappa la terre, qui s'entr'ouvrit, et les deux criminels furent +engloutis vivants.» + +Ainsi s'exprime le saint homme Visa. En fait, Schnoudi avait commis un +horrible assassinat. + +Malgré les progrès du monachisme, il se trouvait encore en Égypte des +hommes en grand nombre et même des prêtres qui «aimaient les créatures +de Dieu». Ils se rendirent près du duc d'Antinoé et accusèrent l'abbé +d'Athribis d'avoir tué un homme et une femme. Le duc rendit bonne +justice. Il s'empara de Schnoudi, le fit juger et condamner à mort. On +raconte que deux anges enlevèrent le saint homme sous le sabre du +bourreau. Il est plus croyable que les moines d'Athribis arrachèrent +leur abbé au supplice. Ils formaient une armée nombreuse et disciplinée, +contre laquelle les pouvoirs publics ne pouvaient lutter en ces temps de +troubles et d'anarchie. + +Tels sont, en résumé, les faits aujourd'hui connus de la vie de +Schnoudi. M. Amélineau a le double mérite de les avoir découverts dans +des manuscrits coptes et d'en avoir composé un récit suivi, d'un intérêt +très vif et lisible pour tout le monde. Schnoudi mourut dans sa cent +dix-neuvième année, le 2 juillet 451. Cette date nous est donnée pour +certaine, et il faut convenir que les vies des pères du désert +fournissent plus d'un exemple d'une semblable longévité. + +«Après lui, dit M. Amélineau, la nuit se fait sur l'histoire de ce +monastère de Schnoudi, qui eut un moment tant de célébrité; on ne +connaît pas le nom d'un seul des successeurs de Visa. L'oeuvre était +condamnée à périr; le monastère seul est resté debout, mais combien +déchu de son antique splendeur! Où les pieds de tant de saints, du +Messie lui-même, s'étaient posés si souvent, le pied impur de la femme +se pose aujourd'hui; les derniers enfants de Schnoudi se sont mariés et +ont ainsi introduit dans le sanctuaire de Dieu une abomination de la +désolation à laquelle n'avait sans doute point songé le prophète Daniel. +Ces pauvres ménages vivent des maigres revenus de rares feddans, +pêle-mêle avec les bestiaux qui leur appartiennent. Ils ont toutefois +conservé le souvenir de l'homme terrible dont ils croient que l'ombre +hante toujours leur demeure.» + +C'était un grand et effroyable saint. En Égypte, le christianisme se +colore de teintes ardentes dont nous n'avons point l'idée dans nos +climats tempérés. Le brillant fanatisme de l'islam y éclate par avance. +Il y a déjà du marabout et du mahdi dans les vieux moines chrétiens de +la vallée du Nil. + + + + +LÉON HENNIQUE[16] + + +[Note 16: _Un Caractère_, par Léon Hennique, 1 vol.] + +Pendant que les spirites tenaient au Grand-Orient de France leur congrès +international ou, pour mieux dire, leur premier concile oecuménique, je +lisais un roman spirite que M. Léon Hennique a publié récemment sous ce +titre: _un Caractère_. + +M. Léon Hennique a grandi et s'est formé dans le naturalisme. Il est un +des conteurs des _Soirées de Médan_, et ses premiers livres trahissent +le souci du «document humain». Mais, par le tourment ingénieux du style +et la curiosité fine de la pensée, il procède des Goncourt plutôt que de +M. Zola. Il a, comme les deux frères, la vision colorée des temps +évanouis, l'amour du rocaille et du rococo, le goût maladif du précieux +et du rare. Comme eux, il met de l'apprêt et de la coquetterie dans la +brutalité. Mais il est original et singulier par un certain don de rêve, +par un certain sentiment de l'idéal, par je ne sais quoi d'héroïque et +de fier. Ceux qui ont vu jouer son _Duc d'Enghien_ au Théâtre Libre +savent ce que M. Léon Hennique cache de nobles émotions sous l'enveloppe +hérissée et contournée de sa forme littéraire. Le roman que je viens de +lire, _un Caractère_, est certes une oeuvre peu commune. J'en pourrais +dire beaucoup de mal. Je pourrais me plaindre amèrement d'un écrivain +qui veut m'éblouir par les scintillements perpétuels d'un style à +facettes et qui m'agace les nerfs en voulant me procurer sans trêve ni +repos des sensations neuves, d'une excessive ténuité. Je pourrais me +venger de toutes les phrases en spirale dont il m'a fatigué et lui +demander compte de ces «inanes chimères», de ces «médians soirs», de ces +«oculaires galas» et autres raretés chez lui trop communes. Mais à quoi +bon? Ces artifices de langue et de pensée, ces subtilités violentes, il +les a voulus. Cette folie du singulier et de l'exquis le possède tout +entier. Il est artiste. Il aime son mal. Ce style couronné d'épines, +plus farouche et plus étincelant qu'un Christ espagnol, il l'adore à +deux genoux. La foi d'un artiste doit inspirer du respect «à tous les +coeurs amis de la forme et des dieux». Ce que je reproche en somme à M. +Hennique, c'est de tendre sous nos pieds, comme la reine d'Argos, un +tapis trop riche et d'une splendeur inquiétante. À l'exemple du roi du +vieil Eschyle, j'aime mieux l'herbe et la terre natale. Je n'entends pas +à la façon de M. Hennique l'art et l'économie du style. Du moins que ce +dissentiment ne me rende ni injuste ni amer. Il aime l'art à sa manière, +je l'aime à ma façon. N'est-ce pas une raison pour nous accorder et pour +tourner notre commun mépris sur les malheureux qui vivent dans +d'éternelles laideurs? «Quand je songe qu'il se fait à cette heure des +_Docteur Rameau_, des _Comtesse Sarah_ et des _Dernier Amour_, il me +prend envie de crier à M. Léon Hennique: Quoi! vous savez la valeur des +mots, le prix du style, la noblesse de l'art, et je vous querelle parce +que vous êtes trop recherché, trop inquiet, trop précieux, parce que +vous vous égarez dans des obscurités étincelantes. Je devrais dire au +contraire que tout cela est beau, que tout cela est bien. Car vos pires +défauts sont infiniment préférables à la vulgarité des auteurs que +chérit la foule. Si pourtant je dois vous faire de nouveaux reproches, +qu'il soit entendu que je ne vous attaquerai qu'avec quelque respect.» + +Ne serait-il pas juste de parler ainsi? Et ne faut-il pas reconnaître +encore que, dans cette forme littéraire d'un artifice parfois irritant, +l'auteur de _un Caractère_ a su renfermer une idée morale d'une vraie +beauté? + +Ce roman, que je viens de lire, m'a profondément touché; et je suis +encore sous l'empire de la noble émotion qu'il m'a causée. C'est, +avons-nous dit, un roman spirite. À première vue, les tables tournantes, +les esprits frappeurs, les médiums typtologues ne semblent pas fournir +un sujet bien intéressant d'étude. Ce que j'en ai vu, pour ma part, +serait tout au plus la matière d'un petit conte satirique. J'ai amusé, +de temps à autre, ma curiosité chez d'excellentes gens adonnées aux +sciences psychiques: c'est le nom qu'ils donnent à leurs illusions. J'ai +déjà confessé que j'aime le merveilleux, mais il ne m'aime pas; il me +fuit et s'évanouit devant moi. + +En ma présence, les esprits frappeurs se taisent soudain, et les petites +mains de lumière qu'on voyait s'agiter dans l'ombre des rideaux +s'envolent comme des colombes au sein de l'éther, leur patrie. Je +donnerais beaucoup pour causer avec des âmes désincarnées: elles peuvent +compter sur ma curiosité discrète et ma profonde attention. Jusqu'ici, +hélas! aucune d'elles, se détachant de l'innombrable essaim des ombres, +n'est venue, comme Francesca, à l'appel du Florentin, murmurer à mes +oreilles des paroles mystérieuses. Il y aurait quelque mauvais goût à +laisser voir que je suis piqué de leurs dédains obstinés. Pourtant je ne +puis m'empêcher de trouver qu'elles choisissent parfois d'une façon +étrange leurs confidents terrestres et qu'elles se plaisent mieux dans +la compagnie de gens grossiers et ignorants que dans le concile des +sages. Il y a plusieurs années, dans une heure de perversité, je suis +allé chez le docteur Miracle, où j'ai trouvé des dames affligées qui +mangeaient des pâtisseries sèches et des vieillards recueillis comme on +en voit dans les églises. Le docteur Miracle nous présenta une vieille +dame qu'il appelait, je ne sais pourquoi, une pythonisse et qui, +disait-il, parlait la langue primitive de l'humanité. Elle roulait des +yeux féroces à travers les mèches grises de ses cheveux. Armée d'une +tige de fer dont l'extrémité supérieure se recourbait en forme de +serpent et finissait en pointe de dard, elle s'agitait furieusement sur +un tabouret et poussait des cris inhumains. + +Le docteur Miracle nous avertit que la tige servait à conduire le +fluide, et cette explication souffrait d'autant moins de difficultés, +que le public n'était pas du tout inquiet de savoir quel pouvait être ce +fluide. Quant au dard du serpent, j'en ignore l'utilité. Mais chacun en +comprit le danger si on le laissait aux mains de cette vieille enragée. +On l'y laissa. M. Jacolliot, qui représentait la Science chez le docteur +Miracle (je vois encore sa bonne figure avenante et pleine de dignité), +fut prié de s'asseoir sur un escabeau, tout contre la pythonisse. +Celle-ci maniait la tige de fer avec une agilité redoutable, et M. +Jacolliot avait assez à faire d'éviter que la pointe lui entrât dans les +yeux. Pourtant ce n'était pas là sa seule occupation. Il lui était +enjoint de saisir au passage les mots hindous que la pythonisse pourrait +prononcer. Secoué sur son escabeau, les oreilles rompues par des +hurlements inouïs, écartant d'une main le dard menaçant, épongeant de +l'autre son front dégouttant de sueur, étourdi, effaré, écrasé, résigné, +il «suivait le phénomène», selon l'heureuse expression du docteur. +Enfin, après dix minutes d'agonie, il entendit _Rama_ et se déclara +satisfait. Rama! La pythonisse parlait le langage de Walmiki; elle n'en +était plus à l'idiome primitif! Nous apprîmes du docteur que les +pythonisses traversent les âges avec une notable rapidité, ce qui +explique le phénomène. J'ai assisté à plusieurs autres expériences, où +manquaient et le serpent de fer, et M. Jacolliot, mais qui ne +m'instruisirent pas plus avant dans les mystères d'outre-tombe. Plus +tard, j'ai vu des femmes qui pleuraient leurs enfants et qui trompaient +l'absence éternelle en interrogeant des tables; alors j'ai compris que +le spiritisme était une religion et qu'il fallait le laisser aux âmes +comme une illusion consolante. J'ai compris qu'il pouvait inspirer à +l'artiste mieux qu'une satire sur la pitoyable crédulité des hommes et +que le poète peut en tirer quelque chose d'humain, quelque chose +d'intimement tragique ou de profondément doux. Au reste, il me souvient +bien que M. Gilbert-Augustin Thierry a, dans sa sombre histoire de +_Rediviva_, demandé aux expériences du docteur Miracle les secrets d'une +épouvante nouvelle. Avant lui, Gautier n'avait-il pas conté avec +élégance les amours d'un vivant et de sa fiancée, non point morte (les +spirites nient la mort), mais désincarnée? Le conte s'appelait _Spirite_ +et c'était, je crois bien, un fort joli conte. Mais le bon Gautier +répandait sur toutes choses une lumière égale. Personne n'avait moins +que lui le sens de l'ineffable. Son style achevé ne donnait point l'idée +de l'au delà. On ne sent pas dans son histoire de _Spirite_ palpiter les +ailes invisibles. Dans _un Caractère_, l'impression de l'occulte est +beaucoup plus forte mais c'est surtout l'idée morale qui, à mon sens, +fait le prix du livre de M. Léon Hennique. Essayons de l'indiquer. + +Agénor, marquis de Cluses, a épousé dans les dernières années de la +Restauration, Thérèse de Montégrier, une fine et douce créature, qu'il +aime de toutes les forces de sa nature honnête, droite et bienveillante. +Ce marquis de Cluses a l'esprit médiocrement étendu; le goût petit, mais +délicat, une belle candeur d'âme et un coeur fidèle. Il fut pieux envers +ses parents, dont il pleure encore la perte. Il a le culte des morts, le +culte de la femme et le culte de son roi. Il est désintéressé et plein +d'honneur. Petite tête et grand coeur, enfin c'est «un caractère». +L'excellent homme a des manies charmantes. Il aime tout ce qui caresse +le regard et parle du passé: vieux meubles magnifiques, riches +tapisseries, étoffes somptueuses. Il a meublé son château de Juvisy, +dans l'Aisne, de toutes les merveilles du rococo, et il en a fait le +palais de la Belle au bois dormant. C'est là qu'après un an de mariage +sa femme meurt en couches. Elle lui laisse une petite fille, Berthe. +Mais le pauvre Agénor, tout à son veuvage, ne songe point qu'il est +père. Il n'a pas seulement regardé son enfant. Il vit enfermé dans la +chambre de la morte, les volets clos, une seule bougie allumée. Et là, +tout le jour, il sanglote, il prie, il appelle Thérèse. Sa tristesse +«aiguisée à la solitude, aux veilles, au jeûne» est devenue +prodigieusement fine et pénétrante. Pendant des jours et des jours il +épie le retour impossible, mais certain, de la morte. Il la revoit +enfin. C'est d'abord une ombre, qui peu à peu se colore. C'est elle! Et +il la voit parce qu'il a mérité de la voir. C'est cette belle idée que +M. Hennique a exprimée magnifiquement et qui donne à tout son livre un +sens large et profond. Éternelle vérité des antiques théogonies: le +désir a créé le monde, le désir est tout-puissant. Agénor le sait bien +maintenant, que l'amour est plus fort que la mort. + +Pour lui la parole de l'Évangile, «heureux ceux qui pleurent», s'est +réalisée à la lettre. Il a goûté la consolation suprême de ceux qui, +comme Rachel, ne veulent point être consolés, de ces âmes qui se +plongent éperdûment dans leur douleur avec une insatiable volupté et qui +retrouvent en elles-mêmes ceux-là qu'elles pleurent, parce qu'elles les +y avaient mis tout entiers. Agénor a reconquis Thérèse. Il la voit, +l'entend de nouveau, en récompense de cet amour qui n'avait jamais +consenti à la perdre. + +Après cette première vision, cette reprise héroïque sur la mort, se +déroulent les phénomènes ordinaires du spiritisme. D'abord, dans le +silence, trois coups frappés sur un miroir, «trois coups distincts, +tenant de sons connus et n'y ressemblant point, bruits initiateurs, +irréfragables témoignages, pour les nerfs, d'une présence occulte». + +Puis, «c'est la lampe, une haute lampe de bronze, allumée, qui fermement +traverse l'air tranquille d'une nuit d'août, passe d'une crédence à la +tablette d'un secrétaire, cliquette en se posant; ce sont des fleurs, un +matin, mystérieusement apportées, «fleurs niellées d'azur, à pistil +fantasque, fleurs naturelles inconnues», car les âmes renouvellent, au +dire des spirites, le miracle de Dorothée, qui donna à ses bourreaux des +fleurs du ciel. Enfin, c'est la morte saisissant la main du vivant et le +forçant à écrire sous sa dictée: «C'est bien moi, Thérèse, qui suis là. +Je ne te quitterai plus... Je t'aime, toi seul.» Agénor avait pieusement +gardé son veuvage, et son veuvage avait la douceur des fiançailles. Sans +cesse sur lui des «caresses d'ange», des «mains fluettes venant tout à +coup se modeler entre les siennes». Chimères, illusions, dites-vous? +Qu'importe! Agénor a vaincu la mort. Thérèse est près de lui. Voici +qu'une nuit il la revoit près de son lit, belle, étrange, le regard +triste, vivante de nouveau. Il l'appelle. + +«Il a bientôt conscience qu'un corps aimant se glisse près du sien, +brûle, palpite, s'abandonne. Puis une seconde d'oubli parfait, +insondable, comme si la morte, prise de pitié, s'était enfin laissé +corrompre.» Mais cette fois, il a péché contre l'idéal. Il a méconnu la +loi du mystère, le _noli me tangere_. Il est puni; le fantôme s'est +évanoui, le laissant accablé de remords et de honte. C'est fini, elle ne +reviendra plus. Il sent qu'il l'a perdue par sa faute. Dans son veuvage +posthume, il se demande en vain «quelle planète, là-bas, hors des +limites visuelles, contient le doux être, femme sans tache, épouse +bénie, ange, amour!» + +Elle ne reviendra plus... Elle revient, elle a pardonné. Elle se +manifeste de nouveau; mais gravement, solennellement, pour faire +franchir au vivant un degré de l'initiation. Elle lui dicte ces paroles: + +«L'époque approchant où te sera laissé le soin de me connaître sous +d'autres traits, sous une forme nouvelle, je tiens à te sortir d'erreur, +à te faire un certain nombre de révélations, afin que tu puisses les +conserver, les relire et ne point douter, en les voyant tracées comme de +ma main.» + +Et elle lui communique un petit catéchisme enfantin et d'une extrême +douceur, dans lequel les idées néo-chrétiennes d'une Providence +universelle se mêlent au dogme de la métempsycose. + +Depuis peu, la fille qu'elle a laissée sur la terre, et à laquelle +Agénor n'a pu s'attacher, a épousé un M. de Prahecq. Un an après ce +mariage, comme, par une matinée pure d'hiver, le veuf se promenait dans +le parc couvert de neige, sa canne écrit malgré lui sur la page blanche +étendue à ses pieds cet avis mystérieux: «Une fille va naître de Berthe. +Je ne m'appartiens plus.» + +Avec la naissance de cette fille, la petite Laure, le livre de M. +Hennique prend une suavité charmante, se pare de mignardises délicieuses +et tristes, se revêt des teintes les plus douces de la tendresse. Si ces +pages n'étaient pas gâtées çà et là par des recherches d'art trop +capricieuses, elles seraient vraiment adorables. L'amour du grand-père +pour cette petite-fille exquise, comme lui tendre et fière, et qui ne +vivra pas, a inspiré à M. Hennique des scènes ravissantes. «L'enfant a +les yeux de Thérèse, les mêmes yeux de velours brun, le même regard, un +teint pareil.» Et le bon Agénor, frappé de cette ressemblance, médite +les paroles étranges par lesquelles la morte a pris congé de lui et il +en conclut que «Laure ne peut être que Thérèse réincarnée». Autrement, +d'où lui viendrait «ce regard brun, inoublié», que Berthe n'eut jamais? +Laure mourra au sortir de l'enfance, mais qu'importe? Le vieillard vit +avec les âmes: son amour pour la seconde fois aura vaincu la mort. Il a +fondu en un même être tout ce qu'il aima dans cette vie, et cet être +idéal vivra autant que lui, puisqu'il est en lui. + +Voilà, dans son esprit et son essence, le livre de M. Hennique. Ce n'est +pas l'oeuvre assurément d'une âme vulgaire, c'est aussi un fait assez +notable qu'un disciple de M. Zola, un des conteurs des _Soirées de +Médan_, ait célébré avec un enthousiasme sympathique le triomphe de +l'idéalisme le plus exalté. + + + + +LE POÈTE DE LA BRESSE[17] + +M. GABRIEL VICAIRE + + +[Note 17: _Émaux bressans_, nouvelle édition.--La légende de saint +Nicolas.] + +La hache a éclairci les épaisses forêts de la Bresse, où vivaient jadis +le loup, le chat sauvage et le sanglier. Mais d'antiques châtaigniers +s'élèvent encore au-dessus des haies vives qui séparent les champs et +les prairies. Le bois est devenu bocage. Son âpre monotonie n'est pas +sans beauté. On peut aimer jusqu'à la tristesse de ces étangs, couverts +de renoncules flottantes, que bordent des lignes de noyers et +qu'environnent de mélancoliques bouquets de bouleaux. Ceux qui sont nés +sous les brouillards de la Dombes humide et plate, chérissent d'un grand +coeur la terre qui les nourrit: ce sont de braves gens, buveurs et +querelleurs comme les héros antiques, rudes au travail, lents, froids et +résolus. La terre n'a pas partout le sein et l'haleine d'une amante; +partout elle a pour ses fils la beauté d'une mère. M. Gabriel Vicaire, +issu d'une vieille famille bressane, a chanté avec amour son pays +d'origine. Il a bien fait. Le patriotisme provincial est une bonne +chose. C'est ainsi que la France, si diverse dans son indivisible unité, +doit être célébrée pour ses montagnes et ses vallées, pour ses bois et +ses rivages et ses fleuves. La religion de la patrie ne serait pas +complète, si elle ne mêlait à ses dogmes sacrés ces superstitions +charmantes qui donnent à tous les cultes la vie avec la grâce. Le +patriotisme abstrait paraîtrait bien froid à certaines âmes qui, +sensibles aux formes et aux couleurs, chérissent surtout de la terre +natale ce que leurs regards en peuvent embrasser. À ce propos, je me +rappelle une page vraiment belle et sincère, que M. Jules Lemaître a +écrite il y a trois ou quatre ans: + +Quand j'entends, disait notre ami, déclamer sur l'amour de la patrie, je +reste froid, je renfonce mon amour en moi-même avec jalousie pour le +dérober aux banalités de la rhétorique qui en feraient je ne sais quoi +de faux, de vide et de convenu. Mais quand j'embrasse, de quelque courbe +de la rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies, +ses peupliers, ses îlots blonds, ses touffes d'osiers bleuâtres, son +ciel léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, dans ce pays +aimé de nos anciens rois, quelque château ciselé comme un bijou qui me +rappelle la vieille France, ce qu'elle a été dans le monde, alors je me +sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre maternelle où j'ai +partout des racines si délicates et si fortes. + +Que je voudrais avoir dit cela, et l'avoir dit ainsi! Du moins, l'ai-je +senti vivement. C'est pourquoi mon patriotisme, d'accord en cela avec +mon sens littéraire, s'accommode infiniment mieux des _Émaux bressans_ +de M. Gabriel Vicaire que des _Chants du soldat_ de M. Paul Déroulède. +M. Vicaire voit la Saône, comme M. Lemaître voyait la Loire. Il l'aime +cette Saône «qui reluit au matin» sous un rideau de peupliers. Il aime + + L'enclos ensoleillé, plein de vaches bressanes, + D'où l'on voit devant soi les merles s'envoler. + +Il aime d'un grand coeur son pays bressan: + + Ô mon petit pays de Bresse, si modeste, + Je t'aime d'un coeur franc; j'aime ce qui te reste + De l'esprit des aïeux et des moeurs d'autrefois; + J'aime les sons traînants de ton langage antique + Et ton courage simple, et cette âme rustique + Qu'on sent frémir encore au fond de tes grands bois. + + J'aime tes hommes forts et doux, tes belles filles, + Tes dimanches en fêtes avec leurs jeux de quilles + Et leurs ménétriers assis sur un tonneau, + Tes carrés de blé d'or qu'une haie environne, + Tes vignes en hautains que jaunira l'automne, + Tes villages qu'on voit se regarder dans l'eau. + +Moins heureux que Brizeux qui trouva encore en Bretagne les moeurs et +les costumes antiques, M. Gabriel Vicaire n'a pu voir qu'une Bresse +renouvelée et décolorée. Le département de l'Ain a oublié ses traditions +et ses usages. Les filles n'y portent plus le petit chapeau rond d'où +pendait un voile de dentelle, le corset lacé par devant, le tablier de +soie et le cotillon court oui les faisaient ressembler à des Suissesses. +Les jeunes gens n'y chôment plus les grandes fêtes à la mode des aïeux. +Le jour des rois, ils ne vont point de porte en porte, dans les +villages, demandant «le droit de Dieu» et recevant du pain et des +fruits. Le dimanche qui suit le mardi gras, ils ne célèbrent plus la +fête des Brandons en allumant des torches de paille dans les vergers. Et +les vieillards moroses disent que, depuis qu'on ne suit plus cet usage, +les arbres fruitiers sont mangés par les chenilles. Quand les nouveaux +époux rentrent à la maison, personne ne répand plus sur eux des grains +de blé en signe d'abondance et de fécondité. La bonne femme qui veille +le mort, qui fut jeune et qu'elle aima, ne lui met plus dans la bouche, +à l'insu du curé, une pièce de monnaie pour le grand voyage, et la jeune +mère ne glisse plus dans la main glacée du petit enfant qui devait lui +survivre, une bille, un hochet, une poupée, pour adoucir au pauvre petit +les ennuis du cercueil. Elle ne sait plus, la jeune mère, que les saints +innocents eux-mêmes, que le cruel Hérode fit mourir dans leur première +fleur, restent simples après leur glorification et jouent avec les +palmes et les couronnes de leur glorification. + + _Aram sub ipsam simplices, + Palma et coronis luditis._ + +Enfin, si la jeunesse bressane fait encore les feux de la Saint-Jean, +peut-être ignore-t-elle l'origine de ces feux, telle que la rapportaient +les hommes d'âge, selon le témoignage de M. Charles Guillon. Voici cette +origine vénérable: Saint Jean avait une ferme et de nombreux +domestiques, qui ne pouvaient le faire enrager, tant sa patience était +grande. Ils lui jouaient beaucoup de méchants tours et ne parvenaient +pas à le mettre en colère. Un beau jour du mois de juin, comme il +faisait très chaud, ils imaginèrent d'allumer devant sa porte un grand +feu, semblable à celui devant lequel Pierre se chauffait avec les +servantes le jour du jugement inique. Mais Jean sortit de la maison en +se frottant les mains et dit: «Voilà qui est bien fait, mes enfants. Le +feu est bon en toute saison.» Telle est l'origine des feux de la +Saint-Jean. La Bresse a semblablement oublié ses vieilles chansons; et +c'est sur les lèvres des mendiants chenus et des vieilles édentées que +M. Julien Tiersot ou M. Gabriel Vicaire lui-même recueille péniblement +les couplets de la fille qui fait la morte pour son honneur garder, de +la belle qui demande au rossignol la manière comment il faut aimer, +l'aventure des trois galants et la complainte du pauvre laboureur, vêtu +de toile «comme un moulin à vent». + +Les conscrits chantent-ils encore à Bourg la chanson des «pauvres +républicains» qui vont sur la mer combattre les Prussiens? + + Tout c' que je regrette en partant, + C'est l' tendre coeur de ma maîtresse, + Après l'avoir aimée + Et tant considérée + Dans tout's ses amitiés, + C'est à présent qu'il me faut la quitter. + +Non. Mais si la Reyssouse et les coteaux de Revermont n'entendent plus +ces vieilles mélodies populaires, le coeur des bons Bressans n'est pas +changé: on le retrouve joyeux et brave dans les vers de M. Gabriel +Vicaire, comme au temps où leur compatriote, le général Joubert, disait +des recrues de l'Ain: «Ce sont des hommes d'une bravoure tranquille, +mais sûre, et, pour peu qu'ils soient animés, on peut compter sur leur +brillante impétuosité.» + +Ces vers de notre poète furent publiés pour la première fois il y a +environ quinze ans, et l'auteur vient d'en donner une nouvelle édition, +fort à propos pour me fournir un agréable sujet de causerie. Le recueil +s'appelle _Émaux bressans_. Vous savez que la ville de Bourg fait +commerce de saboterie et de bijouterie. Ces bagues et ces croix de +Jeannette qu'on fabrique dans le pays et que Nanon achète, le jour du +marché, non sans y avoir longtemps rêvé à l'avance, ce sont des émaux +bressans, bijoux rustiques, qui n'ont ni le paillon brillant ni la +pureté lucide des chefs-d'oeuvre du Limousin, mais qui, bien portés, +font honneur à une belle fille, et la rendent brave pour danser le +dimanche à la «vogue». Quand c'est le prétendant qui donne à sa +prétendue la croix ou l'agrafe émaillée, le bijou n'en a que plus de +prix: + + Certes, ce n'est pas grand' chose, + Ce gage d'un simple amour; + Un peu d'or et, tout autour, + Du bleu, du vert et du rose. + + D'accord, messieurs, mais au cou + De la gentille fermière + Rien ne rit à la lumière + Comme cet humble bijou. + +M. Gabriel Vicaire a pris ces joyaux galants et rustiques pour emblèmes +de ses petits poèmes paysans, d'une jovialité parfois attendrie. Et il y +a beaucoup de croix de Jeannette dans ces bijoux poétiques. Le poète a +beaucoup de goûts pour ses payses. À l'en croire, elles sont toutes +adorables; la petite Claudine, Jeanne avec sa mère grand, Marie, Nanon, +dont les yeux, qui sont bleus comme le manteau de la sainte Vierge, font +à la maison la pluie et le beau temps, la Grande Lise, Fanchette, +Jeanne, qui dansent aux vogues de si belles bourrées, Annette, la rose +du pays bressan, voilà ses bonnes amies. Et il en a d'autres encore, +dont madame Barbecot, qui donne à boire le bon vin du cru, et la fille à +Jean Lemoine, laquelle sert au cabaret et n'est point farouche. Enfin, +c'est l'amoureux des trente-six mille vierges bressanes. Mais on sent +bien qu'il les aime en chansons et que son amour, comme on dit, ne leur +fait point de mal. À l'en croire, il est aussi grand buveur et grand +mangeur qu'il est vert-galant. Comme son confrère et ami Maurice +Bouchor, il se rue en cuisine. + +Il loue fort son compatriote le poète Faret, celui-là même qui, au dire +de Nicolas, en compagnie de Saint-Amant + + Charbonnait de ses vers les murs d'un cabaret. + +Et ce dont il le félicite en de jolis triolets, c'est non pas d'avoir +bien rimé, mais d'avoir beaucoup bu: + + Il ne te sert que d'avoir bu; + Tout le reste est vaine fumée. + Puisque ton Pégase est fourbu, + Il ne te sert que d'avoir bu. + Adieu le joli clos herbu + Où tu baisais ta bien aimée. + Il ne te sert que d'avoir bu; + Tout le reste est vaine fumée. + +Il nous apprend qu'on trouve chez la mère Gagnon un petit vin du cru qui +sent la fraise et le muscat. Il célèbre, comme Monselet, mais avec plus +de grâce, la poularde et le chapon. S'il plaint le gros cochon qu'on a +tué sans pitié et qui ne montrera plus à tout venant «son cher petit +groin rose», il se réjouit à l'idée du beau réveillon qu'on fera dans la +métairie: + + Et, braves gens, que de joie, + Lorsqu'on forme de boudin + Ressuscitera soudain + Le bon habillé de soie! + +Mais cette grand'faim, cette grand'soif, on sent bien qu'elle est +symbolique comme la corne d'abondance, qu'elle est une figure de ce pays +de Bresse où les mariages se concluent le verre à la main, où les +enterrements sont suivis d'un repas où l'on célèbre, en vidant les +bouteilles, les vertus du défunt. Bien mieux: il est visible que cette +goinfrerie idéale exprime la sympathie humaine, glorifie la terre +nourricière. C'est pour tout dire, la débauche du sage Rabelais. M. +Gabriel Vicaire n'a soif et faim que d'images et d'idées. C'est un grand +rêveur. Ses orgies sont les saintes orgies de la nature. Au fond, il est +triste, il l'avoue: + + C'est crainte de pleurer bien souvent que je ris. + +Et voici que tout à coup son rire s'éteint. Il pleure la pauvre Lise, +qui vient de trépasser. La pauvre Lise avait risqué son âme dans les +vogues, en dansant avec les garçons, au son de la vielle et de la +cornemuse. Ces danses, yeux baissés, bras pesants, pieds lourds, n'ont +rien, à ce qu'il nous semble, de voluptueux ni d'emporté. Mais c'est une +idée chrétienne et peut-être consolante, qu'on peut se damner partout et +qu'il est aussi facile aux bergères qu'aux duchesses d'offenser le dieu +jaloux et de pécher mortellement. Bref, la pauvre Lise est en grand +danger de porter dans l'enfer la chemise de soufre. + + Elle est au milieu de l'église + Sur un tréteau qu'on a dressé. + + Elle est en face de la Vierge, + Elle qui pécha tant de fois. + + À ses pieds fume un petit cierge + Dans un long chandelier de bois. + + Seul, à genoux, près de la porte, + Je regarde et n'ose entrer. + + Je pense aux cheveux de la morte + Que le soleil venait dorer; + + À ses yeux bleus de violette + Si doux alors que je l'aimais + + À sa bouche, aujourd'hui muette, + Et qui ne rira plus jamais. + ............................... + Dis-moi, pauvre âme abandonnée, + As-tu déjà vu le bon Dieu? + + Au puits d'enfer es-tu damnée? + As-tu mis la robe de feu? + ............................... + S'il ne te faut qu'une neuvaine + Pour sortir du mauvais chemin, + + Pour vêtir la cape de laine, + Je n'attendrai pas à demain. + + Traversant forêts et rivières, + Les pieds saignants, le coeur navré + + À Notre-Dame de Fourvières, + Pénitent noir, je m'en irai. + ................................ + Je lui donnerai pour sa fête, + Manteau d'hiver, manteau d'été; + + Et quand viendra la grande foire, + Je veux offrir à son Jésus + + Un moulin aux ailes d'ivoire + Pour qu'il rie en soufflant dessus. + +Le poète qui s'est fait une âme rustique comprend, partage quand il +veut, la foi des simples. Le curé de son village, bon homme, pas très +savant, s'embrouille parfois dans son sermon. Mais en bon chrétien, M. +Vicaire se réjouit de voir tous les paroissiens écouter docilement la +parole de vie: + + Voici la mère Jeanne au premier rang des femmes; + Après tant de vaillants combats, d'obscur labeur, + Elles ont grand besoin, ces pauvres vieilles âmes, + D'un instant de repos dans la paix du Seigneur. + +Dans le secret de son coeur, il est inquiet, plein de rêves et de +troubles. Ses deux sentiments profonds et forts sont pour son pays et +pour l'amitié. Il a çà et là exprimé discrètement, avec une sorte de +pudeur, son attachement à ses amis. Ne dit-il pas dans son _Rêve de +bonheur_? + + Vêtu du sarrau bleu, coiffé du grand chapeau, + Parmi les paysans, je vivrais comme un sage, + Attrapant chaque jour une rime au passage. + Et que d'humbles plaisirs antiques, mais permis + Dont je ne parle pas! Avec de bons amis, + Tous au même soleil, comme on serait à l'aise! + Le soir sous la tonnelle on porterait sa chaise. + ...................................... + +Ces vers et surtout la petite pièce qui finit ainsi: «Ce qui ne change +pas en moi, c'est l'amitié», me font songer, malgré moi, à l'éloge que +fait Xénophon de deux généraux grecs qui périrent par trahison chez les +Perses. + +«Agias d'Arcadie et Socrate d'Achaïe furent mis à mort. Irréprochables +envers leurs amis, ils ne furent jamais traités de lâches dans le +combat. Tous deux étaient âgés d'environ trente-cinq ans.». + +Louange exquise et touchante, qu'on ne peut entendre sans être ému! + +Nous avons vu ce qu'était M. Gabriel Vicaire, poète de la Bresse. Nous +l'avons vu, le plus exquis, le plus charmant des rustiques. Depuis +quelques années, il va cherchant la fleur d'or des légendes. Il a mis +bien joliment en vers ce conte pieux, si populaire dans la vieille +France, de saint Nicolas et des trois enfants dans le saloir. «Cette +tentative, a dit justement M. Paul Sébillot, démontre que, si nous +n'avons pas le trésor des poèmes populaires de nos voisins, c'est la +faute, non du génie de notre idiome, mais des poètes qui ont dédaigné +cette source d'inspiration.» + +Ce poème de M. Vicaire a le parfum de la fraise des bois. Rien de plus +suave que les vers qui représentent les trois petites victimes dont le +saint évêque a miraculeusement conservé l'existence dans le vieux saloir +qui devait être leur cercueil: + + La mort n'a pas flétri cette fleur d'innocence; + Ils dorment aussi purs qu'au jour de leur naissance. + Le songe de leur vie est à peine achevé + Et sur leur bouche encor flotte un dernier _Ave_. + +Saint Nicolas aime les enfants et les poètes, qui sont les uns et les +autres pleins d'innocence. Il se rend à leurs prières. Il a inspiré des +vers adorables à M. Vicaire. Mais le bon saint n'est point sans rancune, +et il venge les offenses faites à son nom. Je n'en veux pour preuve que +l'histoire que voici. Je la rapporte sur la foi de dom Mabillon. + +Dans la ville de la Charité-sur-Loire florissait jadis un monastère +placé sous le vocable de la Sainte-Croix. La fête de saint Nicolas étant +proche: «Quel office chanterons-nous? demandèrent les moines au prieur. +Nous avons un grand désir de chanter l'office propre de ce grand saint +Nicolas.» Le prieur ne le leur permit point, donnant pour raison qu'on +ne le chantait pas à Cluny. Les moines alléguèrent qu'ils n'étaient +point tenus de suivre le rite de Cluny et ils s'enfoncèrent dans le +propos de chanter le propre du bienheureux évêque de Myre. Pour leur en +ôter l'envie et les ramener à l'obéissance, le prieur leur fit donner la +discipline. Cette action ne resta pas impunie. Car, la nuit étant venue +et dom prieur s'étant couché sur son lit, il vit entrer dans sa cellule +saint Nicolas en personne qui, le frappant d'un martinet, lui donna la +discipline à son tour et ainsi l'obligea à entonner l'antienne qu'il +n'avait pas voulu permettre qu'on chantât. Le fouet aidant, le prieur +chanta si haut et si clair que les religieux, réveillés au bruit, +accoururent dans sa cellule. Il les renvoya et leur tourna le dos, de +fort méchante humeur. Le lendemain il reconnut, à la douleur qu'il +ressentait tout le long du dos, la réalité des visions de la nuit; mais +il s'imagina qu'il avait été fouetté par ses moines. Cette opinion +prouve son endurcissement. Combien M. Vicaire a-t-il été mieux inspiré +que le prieur de la Croix! + + + + +LE BARON DENON[18] + + +[Note 18: _Point de lendemain_, conte (par le baron Denon) illustré de +treize compositions de Paul Avril. Paris, P. Rouquette, éditeur.] + +Il y avait à Paris, sous le règne de Louis XVIII, un homme heureux. +C'était un vieillard. Il habitait sur le quai Voltaire, la maison qui +porte aujourd'hui le numéro 9 et dont le rez-de-chaussée est +actuellement occupé par le docte Honoré Champion et sa docte librairie. +La tranquille façade de cette demeure, percée de hautes fenêtres +légèrement cintrées, rappelle, dans sa simplicité aristocratique, le +temps de Gabriel et de Louis. C'est là qu'après la chute de l'Empire, +Dominique-Vivant Denon, ancien gentilhomme de la chambre du roi, ancien +attaché d'ambassade, ancien directeur général des beaux-arts, membre de +l'Institut, baron de l'Empire, officier de la Légion d'honneur, s'était +retiré avec ses collections et ses souvenirs. Il avait rangé dans des +armoires, faites par l'ébéniste Boule pour Louis XIV, les marbres et les +bronzes antiques, les vases peints, les émaux, les médailles recueillies +pendant un demi-siècle de vie errante et curieuse; et il vivait souriant +au milieu de ces nobles richesses. Aux murs de ses salons étaient +suspendus quelques tableaux choisis, un beau paysage de Ruysdael, le +portrait de Molière par Sébastien Bourdon, un Giotto, un fra Bartolomeo, +des Guerchin, fort estimés alors. L'honnête homme qui les conservait +avait beaucoup de goût et peu de préférences. Il savait jouir de tout ce +qui donne quelque jouissance. À côté de ses vases grecs et de ses +marbres antiques, il gardait des porcelaines de Chine et des bronzes du +Japon. Il ne dédaignait même pas l'art des temps barbares. Il montrait +volontiers une figure de bronze, de style carolingien, dont les yeux de +pierre et les mains d'or faisaient crier d'horreur les dames à qui +Canova avait enseigné toutes les suavités de la plastique. Denon +s'étudiait à classer ces monuments de l'art dans un ordre philosophique +et il se proposait d'en publier la description; car, sage jusqu'au bout, +il trompait l'âge en formant de nouveaux desseins. Il était trop un +homme du XVIIIe siècle pour ne point faire dans ses riches collections +la part du sentiment. Possédant un beau reliquaire du XVe siècle, +dépouillé sans doute pendant la Terreur, il l'avait enrichi de reliques +nouvelles dont aucune ne provenait du corps d'un bienheureux. Il n'était +point mystique le moins du monde et jamais homme ne fut moins fait que +lui pour comprendre l'ascétisme chrétien. Les moines ne lui inspiraient +que du dégoût. Il était né trop tôt pour goûter, en dilettante, comme +Chateaubriand, les chefs-d'oeuvre de la pénitence. Son profane +reliquaire contenait un peu de la cendre d'Héloïse, recueillie dans le +tombeau du Paraclet; une parcelle de ce beau corps d'Inès de Castro, +qu'un royal amant fit exhumer pour le parer du diadème; quelques brins +de la moustache grise de Henri IV, des os de Molière et de La Fontaine, +une dent de Voltaire, une mèche des cheveux de l'héroïque Desaix, une +goutte du sang de Napoléon, recueillie à Longwood[19]. + +[Note 19: _La relique de Molière du cabinet du baron, vivant Denon_, par +M. Ulric Richard-Desaix. Paris, Vignères, 1880, pp. 11 et 12.] + +Et sans chicaner sur l'authenticité de ces restes, il faut convenir que +c'était bien là les reliques chères à un homme qui avait beaucoup aimé +en ce monde la beauté des femmes, assez compati aux souffrances du +coeur, goûté en délicat la poésie alliée au bon sens, estimé le courage, +honoré la philosophie et respecté la force. Devant ce reliquaire, Denon +pouvait, du fond de sa vieillesse souriante, revoir toute sa vie et se +féliciter de l'emploi riche, divers, heureux, qu'il avait su donner à +tous ses jours. Petit gentilhomme de forte sève bourguignonne, né sur +cette terre légère du vin où les coeurs sont naturellement joyeux, il +avait sept ans, quand une bohémienne qu'il rencontra sur un chemin lui +dit sa bonne aventure; «Tu seras aimé des femmes; tu iras à la cour; une +belle étoile luira sur toi.» Cette destinée s'accomplit de point en +point; Denon alla tout jeune chercher fortune à Paris. Il fréquentait +les coulisses de la Comédie-Française et toutes les actrices raffolaient +de lui. Elles voulurent jouer une comédie qu'il avait faite pour elles +et qui n'en valait pas mieux[20]. Cependant il se tenait sans cesse sur +le passage du roi. + +[Note 20: _Le bon père_, comédie, Paris, 1769, in-12.] + +--Que voulez-vous? lui demanda un jour Louis XV. + +--Vous voir, sire. + +Le roi lui accorda l'entrée des jardins. Sa fortune était faite. Il +devint bientôt le maître à graver de madame de Pompadour qui s'amusait à +tailler des pierres fines. Car il faut dire qu'il dessinait lui-même et +gravait très joliment. Louis XV aimait l'esprit, parce qu'il en avait. +Denon le charma en lui faisant des contes. Il le nomma gentilhomme, de +la chambre. Il lui disait à tout événement: + +--Contez-nous cela, Denon. + +Et comme Shéhérazade, Denon contait toujours, mais ses contes étaient +d'un ton plus vif que ceux de la sultane. Et l'on enrageait de voir que, +plaisant aux femmes, il plaisait aussi aux hommes. Après la mort de la +marquise, il se fit envoyer à Saint-Pétersbourg, puis à Stockholm, comme +attaché d'ambassade; enfin, à Naples, où il resta, je crois, sept ans. +Là il se partagea entre la diplomatie, les arts et la belle société. On +peut se le figurer, jeune, d'après un portrait à l'eau-forte où il s'est +représenté un crayon à la main, sous une architecture à la Piranèse. Son +chapeau de feutre aux bords souples, sa large collerette, son manteau +vénitien, son air souriant et rêveur lui donnent l'air de sortir d'une +fête de Watteau. Les cheveux bouffants, l'oeil vif et noir, le nez un +peu retroussé, carré du bout, les narines friandes, la bouche en arc et +creusée aux coins, les joues rondes, il respire une gaieté aimable et +fine, avec je ne sais quoi d'attentif et de contenu. Il gravait alors de +nombreuses planches dans la manière de Rembrandt et même il fut reçu de +l'Académie de peinture sur l'envoi d'une _Adoration de bergers_, qu'on +dit médiocre. À ses grandes planches d'après le Guerchin ou Potier on +préfère aujourd'hui les compositions de style familier où il montra son +esprit d'observation avec une pointe de fine malice. En ce genre, le +_Déjeuner de Ferney_ est son chef-d'oeuvre: courtisan de Louis XV, il +s'honora en se faisant le courtisan de Voltaire. Il se présenta à Ferney +et, comme on hésitait à le recevoir, il fit dire au philosophe qu'étant +gentilhomme ordinaire il avait le droit de le voir; c'était traiter +Voltaire en roi. Il rapporta de cette visite la planche dont nous +parlons, où Voltaire apparaît si vivant et si étrange sous sa coiffe de +nuit, vieux squelette agile, aux yeux de feu, en robe de chambre et en +culotte. Et Denon retourne sous le beau ciel de l'Italie où il goûte en +délicat la grâce des femmes et la splendeur des arts. La Révolution +éclate. Il ne s'émeut guère et dessine sous les orangers. + +Tout à coup il apprend que son nom est sur la liste des émigrés, que ses +biens sont mis sous séquestre. Il n'hésite pas. Ce voluptueux n'a jamais +craint le danger: il rentre en France hardiment. Et il n'a pas tort de +se fier en son adroite audace. + +À peine est-il à Paris qu'il a mis David dans ses intérêts et gagné les +membres du Comité de salut public. On lui rend ses biens; on lui +commande des dessins de costumes. Il est aimé, protégé, favorisé, comme +aux jours de la marquise. + +Et le voilà traversant la Terreur, sans bruit, observant tout, ne disant +rien, tranquille, curieux. Il passe de longues heures au tribunal +révolutionnaire, crayonnant dans le fond de son chapeau, d'un trait +mordant, les accusés, les condamnés. Aujourd'hui Danton, calme dans sa +vulgarité robuste. Demain Fouquier larmoyant et Carrier étonné. +Quelques-uns de ses dessins, gracieusement prêtés par M. Auguste Dide, +figuraient à l'exposition de la Révolution organisée par M. Etienne +Charavay dans le pavillon de Flore. Quand on les a vus une fois, on ne +peut les oublier, tant ils ont de vérité et d'expression, tant ils sont +frappants. Denon regardait, attendait. Le 9 thermidor lui fit perdre des +protecteurs qu'il ne regretta point. La bohémienne lui avait prédit +l'amitié des femmes et les faveurs de la cour. Et il avait été aimé, il +avait été favorisé. La bohémienne lui avait annoncé enfin une étoile +éclatante. Cette dernière promesse devait s'accomplir aussi. L'étoile se +levait sur l'heureux déclin de cette vie fortunée. En 1797, il +rencontre, dans un bal, chez M. de Talleyrand, un jeune général qui +demande un verre de limonade. Denon lui tend le verre qu'il tient à la +main. Le général remercie; la conversation s'engage, Denon parle avec sa +grâce ordinaire et gagne en un quart d'heure l'amitié de Bonaparte. + +Il plut tout de suite à Joséphine et devint de ses familiers. L'année +suivante, comme il était dans le cabinet de toilette de la créole, se +chauffant à la cheminée, car l'hiver durait encore: + +--Voulez-vous, lui dit-on, faire partie de l'expédition d'Égypte? + +Les savants de la commission étaient déjà en route. La flotte devait +mettre à la voile dans quelques jours. + +--Serai-je maître de mon temps et libre de mes mouvements? + +On le lui promit. + +--J'irai. + +Il était âgé de plus de cinquante ans. Dans toute la campagne, il montra +une intrépidité charmante. Le portefeuille en bandoulière, la lorgnette +au côté, les crayons à la main, au galop de son cheval, il devançait les +premières colonnes pour avoir le temps de dessiner en attendant que la +troupe le rejoignît. Sous le feu de l'ennemi, il prenait des croquis +avec la même tranquillité que s'il eût été paisiblement assis à sa +table, dans son cabinet. Un jour que la flottille de l'expédition +remontait le Nil, il aperçut des ruines et dit: «Il faut que j'en fasse +un dessin». Il obligea ses compagnons à le débarquer, courut dans la +plaine, s'établit sur le sable et se mit à dessiner. Comme il achevait +son ouvrage, une balle passe en sifflant sur son papier. Il relève la +tête, et voit un Arabe qui venait de le manquer et rechargeait son arme. +Il saisit son fusil déposé à terre, envoie à l'Arabe une balle dans la +poitrine, referme son portefeuille et regagne la barque. + +Le soir, il montra son dessin à l'état-major. Le général Desaix lui dit: + +--Votre ligne d'horizon n'est pas droite. + +--Ah! répond Denon, c'est la faute de cet Arabe. Il a tiré trop tôt. + +À deux ans de là il était nommé par Bonaparte directeur général des +musées. On ne peut refuser à cet habile homme le sens de l'à-propos et +l'art de se plier aux circonstances. Il avait quitté sans regret le +talon rouge pour les bottes à éperon. Courtisan d'un empereur à cheval, +il suivit de bon coeur son nouveau maître dans ses campagnes, en +Autriche, en Espagne, en Pologne. Autrefois il expliquait des médailles +à Louis XV dans les boudoirs de Versailles. Maintenant, il dessinait au +milieu des batailles sous les yeux de César et charmait les vétérans de +la Grande Armée par son mépris élégant du danger. À Eylau, l'empereur +vint lui-même le tirer du plateau balayé par la mitraille. + +Il n'avait presque point quitté l'empereur pendant la campagne de 1805; +à Schoenbrunn il eut l'idée de la colonne triomphale qui s'éleva bientôt +sur la place Vendôme. Il en dirigea l'exécution et surveilla +soigneusement l'esquisse de cette longue spirale de bas-reliefs qui +tourne autour du fut de bronze. C'est à un peintre, et à un peintre +obscur, Bergeret, qu'il demanda ces compositions dont il avait réglé +lui-même toute l'ordonnance. Le style en est monotone et tendu. Les +figures manquent de vie et de vérité: mais c'est un petit inconvénient, +puisqu'on ne les distingue pas à la hauteur où elles sont placées et +qu'on n'en peut voir les détails que dans la gravure en taille douce +d'Ambroise Tardieu[21]. + +[Note 21: _La colonne de la Grande Armée, gravée par Tardieu_, s. d., +in-8°, avertissement.] + +En 1815, Denon résista vainement aux réclamations des alliés qui mirent +la main sur le Louvre enrichi des dépouilles de l'Europe. Ce musée +Napoléon, trophée de la victoire, fut impérieusement réclamé: il fallut +tout rendre, ou presque tout. Denon ne pouvait rien obtenir et il le +savait: car il n'était point homme à nourrir de folles illusions. Mais +il s'honora en tenant tête aux réclamants armés. Quand l'étranger +emballait déjà statues et tableaux, M. Denon négociait encore. Ami des +arts, bon patriote, fonctionnaire exact, il fut parfait. Il ne sauva +rien, mais il se montra honnête homme, ce qui est bien quelque chose. Il +fut ferme avec politesse et gagna la sympathie des négociateurs alliés. + +Et quelles sympathies pouvaient se refuser à ce galant homme? Il ne +déplaisait pas au roi, et il ne tenait qu'à lui d'achever dans la faveur +de Louis XVIII une existence qui avait eu la faveur de tant de maîtres +divers. Mais il avait un tact exquis, le sentiment de la mesure, +l'instinct de ne jamais forcer la destinée. Il garda son poste au Louvre +tout le temps qu'il y eut une oeuvre d'art à disputer aux puissances. +Puis quand la dernière toile, le dernier marbre fut emballé, il remit sa +démission au roi[22]. + +[Note 22: _Le Louvre en 1815_, par Henry de Chenevières, _Revue Bleue_, +1889, nos 3 et 4.] + +À partir de novembre 1815, il se repose et son unique affaire est de +vieillir doucement. Toujours aimable, toujours aimé, causeur plein de +jeunesse, il reçoit toutes les célébrités de la France et du monde dans +son illustre retraite du quai Voltaire. + +L'âge a blanchi la soie légère de ses cheveux et creusé son sourire dans +ses joues. Il est le septuagénaire charmant que Prud'hon a peint dans le +beau portrait conservé au Louvre. Le baron sait bien que sa vie est une +espèce de chef-d'oeuvre. Il n'oublie ni ne regrette rien; son burin, +parfois un peu libre, rappelle dans des planches secrètes les plaisirs +de sa jeunesse. Ses causeries aimables font revivre tour à tour la cour +de Louis XV et le Comité de salut public. + +Aujourd'hui c'est lady Morgan, la belle patriote irlandaise, qui lui +rend visite, traînant avec elle sir Charles, son mari, grave et +silencieux. + +M. Denon montre à la jeune enthousiaste les trésors de son cabinet. Elle +admire pêle-mêle les vases étrusques, les bronzes italiens et les +tableaux flamands; les propos du vieillard qui vit tant de choses +l'enchantent. Tout à coup elle découvre dans une vitrine un petit pied +de momie, un pied de femme. + +--Qu'est-ce cela? + +Et le vieillard lui apprend qu'il a trouvé ce petit pied dans la +nécropole tant de fois violée de la Thèbes aux Cent Portes. + +--C'était sans doute, dit-il, le pied d'une princesse, d'un être +charmant, dont la chaussure n'avait jamais altéré les formes et dont les +formes étaient parfaites. Quand je le trouvai, il me sembla obtenir une +faveur et faire un amoureux larcin dans la lignée des Pharaons[23]. + +[Note 23: _Voyage dans la basse et la haute Égypte, pendant les +campagnes du général Bonaparte_, par Vivant Denon, an X, in-12, t. II, +pp. 244, 245.] + +Et il s'anime à l'odeur de la femme. Il admire avec tendresse la +courbure élégante du cou-de-pied, la beauté des ongles teints de henné, +comme en sont teints encore les pieds des modernes Égyptiennes. Et +suivant le fil de ses souvenirs, il raconte l'histoire d'une indigène +qu'il a connue à Rosette. + +«Sa maison était en face de la mienne, dit-il, et comme les rues de +Rosette sont étroites, nous eûmes bien vite fait connaissance. Mariée à +un _roumi_,[24] elle savait un peu d'italien. Elle était douce et jolie. +Elle aimait son mari, mais il n'était pas assez aimable pour qu'elle ne +pût aimer que lui. Il la maltraitait dans sa jalousie. J'étais le +confident de ses chagrins: je la plaignais. + +[Note 24: Denon, _loc. cit._, t. I, pp. 149, 150.--On me pardonnera, +pour la femme du roumi comme pour le pied de momie, d'avoir mis dans la +bouche de Denon, ce qu'en réalité j'ai trouvé dans sa relation.] + +La peste se déclara dans la ville. Ma voisine était si communicative +qu'elle devait la prendre et la donner. Elle la prit en effet de son +dernier amant et la donna fidèlement à son mari: Ils moururent tous +trois. Je la regrettai; sa singulière bonté, la naïveté de ses +désordres, la vivacité de ses regrets m'avaient intéressé.» + +Mais lady Morgan, qui va d'une vitrine à l'autre, promenant parmi les +débris des temps sa tête vive et brune, pousse un cri. Elle a vu, pendu +au mur, le masque en plâtre de Robespierre. + +--Le monstre! s'écrie-t-elle. + +Le bon baron n'a pas de ces haines aveugles. Pour lui, Robespierre fut +un maître qu'il a conquis comme les deux autres, Louis XV et Napoléon. +Il conte à la belle indignée comment il s'est rencontré une nuit avec le +dictateur. Il était chargé de dessiner des costumes. On lui manda de se +présenter, pour cet effet, devant le comité qui s'assemblait aux +Tuileries à deux heures du matin. + +«Je me rendis au palais à l'heure dite. Une garde armée veillait dans +les antichambres à peine éclairées. Un huissier me reçut, puis +s'éloigna, me laissant seul dans une salle que la lueur d'une seule +lampe laissait aux trois quarts dans l'ombre. Je reconnus l'appartement +de Marie-Antoinette, où, vingt ans auparavant, j'avais servi comme +gentilhomme ordinaire de Louis XV. Pendant que je buvais ainsi dans la +coupe amère du souvenir, une porte s'ouvrit doucement, et un homme +s'avança vers le milieu du salon. Mais, apercevant un étranger, il +recula brusquement: c'était Robespierre. + +À la faible lueur de la lampe je vis qu'il mettait la main dans son +sein, comme pour y chercher une arme cachée. N'osant lui parler, je me +retirai dans l'antichambre où il me suivit des yeux. J'entendis qu'il +agitait violemment une sonnette placée sur la table. + +«Ayant appris de l'huissier accouru à cet appel qui j'étais et pourquoi +je venais, il me fit faire des excuses et me reçut sans tarder. Pendant +tout l'entretien, il garda dans ses manières et dans ses paroles un air +de grande politesse et de cérémonie, comme s'il eût voulu ne pas se +montrer en arrière de courtoisie avec un ancien gentilhomme de la +chambre. Il était vêtu en petit maître; son gilet de mousseline était +bordé de soie rose.» + +Lady Morgan boit les paroles du vieillard; elle retient tout, pour tout +écrire fidèlement, sauf les dates qu'elle embrouille ensuite, selon la +coutume de tous ceux qui écrivent des Mémoires. + +Avant de prendre congé, elle veut témoigner à M. Denon toute son +admiration. Elle lui demande par quel secret il a acquis tant de +connaissances. + +--Vous devez, lui dit-elle, avoir beaucoup étudié dans votre jeunesse? + +Et M. Denon lui répond: + +--Tout au contraire, milady, je n'ai rien étudié, parce que cela m'eût +ennuyé. Mais j'ai beaucoup observé, parce que cela m'amusait. Ce qui +fait que ma vie a été remplie et que j'ai beaucoup joui[25]. + +[Note 25: _La France_, par lady Morgan; traduit de l'anglais, par A. I. +B. D. Paris, 1817, t. II, pp. 307 et suiv.] + +Ainsi le baron Denon fut heureux pendant plus de soixante-dix ans. À +travers les catastrophes qui bouleversèrent la France et l'Europe et +précipitèrent la fin d'un monde, il goûta finement tous les plaisirs des +sens et de l'esprit. Il fut un habile homme. Il demanda à la vie tout ce +qu'elle peut donner, sans jamais lui demander l'impossible. Son +sensualisme fut relevé par le goût des belles formes, par le sentiment +de l'art et par la quiétude philosophique; il comprit que la mollesse +est l'ennemie des vraies voluptés et des plaisirs dignes de l'homme. Il +fut brave et goûta le danger, comme le sel du plaisir. Il savait qu'un +honnête homme doit payer à la destinée tout ce qu'il lui achète. Il +était bienveillant. Il lui manqua sans doute ce je ne sais quoi +d'obstiné, d'extrême, cet amour de l'impossible, ce zèle du coeur, cet +enthousiasme qui fait les héros et les génies. Il lui manqua l'au delà. +Il lui manqua d'avoir jamais dit: «Quand même!» Enfin, il manqua à cet +homme heureux l'inquiétude et la souffrance. + +En descendant l'escalier du quai Voltaire, la jeune Irlandaise, qui +avait beaucoup sacrifié à la patrie et à la liberté, murmura ces +paroles: + +«Les habitudes de sa vie ne lui permirent de prendre les armes pour +aucune cause.» + +Elle avait touché le défaut de cette existence heureuse[26]. + +[Note 26: J'ai passé une grande partie de mon enfance et de mon +adolescence dans cette maison où Denon, un demi siècle auparavant, +coulait sa vieillesse élégante et ornée. J'ai gardé un souvenir charmé +de ce beau quai Voltaire, où j'ai pris le goût des arts, et c'est pour +cela peut-être que j'ai si grande envie d'étudier en détail la vie et +l'oeuvre du baron Denon. Je m'en donnerai, quand je pourrai, le plaisir. +En attendant, si quelque personne a sur ce sujet des documents inédits, +qu'elle ne veuille point employer elle-même, je lui serais infiniment +obligé de m'en faire part.] + +Tel fut le baron Dominique-Vivant Denon. Nous avons ravivé sa mémoire à +propos d'un petit conte intitulé: _Point de lendemain_ que la librairie +Rouquette vient de réimprimer à peu d'exemplaires, avec de jolies +gravures. On ne s'avise point de tout. Je songe un peu tard que ce +conte, qui est un bijou, est peut-être un bijou indiscret qu'il faut +laisser sous la clef fidèle des armoires de nos honnêtes bibliophiles. +Je dirai seulement que je ne partage pas les incertitudes du nouvel +éditeur qui ne sait trop s'il faut attribuer _Point de lendemain_ à +Denon ou à Dorat. + +Ce léger chef-d'oeuvre est, assurément de Vivant Denon. Je m'en rapporte +sur ce point à Quérard et à Poulet-Malassis qui n'en doutaient point. M. +Maurice Tourneaux, que je consultais hier, n'en doute pas davantage. Ce +sont là de grandes autorités. + + + + +MAURICE SPRONCK[27] + + +[Note 27: _Les Artistes littéraires.--Études sur le XIXe siècle_. +(Calmann Lévy, éditeur).] + +Dans un livre intitulé _les Artistes littéraires_, M. Maurice Spronck +étudie quelques excellents écrivains du XIXe siècle qui ne cherchèrent +jamais dans la parole écrite autre chose qu'une forme du beau et dont +les oeuvres furent conçues d'après la théorie de l'art pour l'art. + +Théophile Gautier apporta le premier le précepte et l'exemple. C'est +aussi ce maître placide que M. Maurice Spronck étudie le premier. Puis +il interroge tour à tour les écrivains artistes qui parurent presque en +même temps, vers 1850, et il s'efforce de leur arracher le secret de +leur tristesse et de leur isolement. Ce sont Charles Baudelaire, Edmond +et Jules de Goncourt, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert et Théodore de +Banville. De ces hommes, dont on peut dire que l'art fut leur seul amour +et prit leur vie entière, trois seulement vivent encore aujourd'hui; les +autres les ont précédés dans le repos. Morts et vivants, M. Maurice +Spronck les a tous examinés avec la froide sévérité de la science et, ne +prenant souci que de la vérité, il a traité les vivants comme les morts. +Cette vertu est peut-être excessive. M. Maurice Spronck, qui est en +pleine jeunesse, montre des rigueurs inflexibles. Sans doute il est +d'une âme honnête d'aller droit à la vérité. Mais sommes-nous jamais +sûrs de l'atteindre, cette divine vérité? Craignons que, dans notre +course trop emportée à sa poursuite, il ne nous arrive de blesser +involontairement les admirateurs d'un vieux maître. Et puis, il y a tant +de manières de dire ce qu'on pense! La plus rude façon n'est pas +toujours la meilleure. Certain chapitre du livre de M. Maurice Spronck +nous a inspiré ces réflexions. Mais il faut considérer que la critique +de notre auteur est une sorte d'anatomie psychologique. Il nous apporte +ces planches d'écorchés dont parle M. Bourget dans une de ses préfaces. +Or, les «écorchés» n'offrent en eux-mêmes rien de flatteur. M. Maurice +Spronck appartient à l'école de la critique scientifique où, dès ses +débuts, il prend à la suite de M. H. Taine, le maître incontesté, un +rang de péril et d'honneur. Ces anatomistes de l'âme sont exempts des +faiblesses qui nous troublent quand nous conversons des choses de la +pensée. + +Il y a toutes sortes de critiques. M. Maurice Spronck a ce bonheur +d'avoir trouvé tout de suite le genre qui convenait à son tempérament. +Il était doué pour ces études physiologiques et pathologiques des +fonctions de l'âme, et destiné à professer dans ces cliniques du génie +qui exigent un sens droit, l'esprit scientifique, une observation +pénétrante et froide, des méthodes sûres. + +Ces cliniciens nés sont terribles. Ils aiment les maladies. Pinel ne +connaissait rien de plus beau qu'une belle fièvre typhoïde. M. Maurice +Spronck a du goût pour les affections rares ou profondes de +l'intelligence. Il trouve, lui aussi, qu'il y a de la beauté dans les +troubles de la pensée; il se montre fort agile à diagnostiquer la +névrose des grands hommes, et je le soupçonne même de décrire avec une +sorte de plaisir les symptômes les plus alarmants et les lésions les +plus horribles des sujets qu'il admire. + +Reconnaissons pourtant que les littérateurs qu'il étudie comme les plus +parfaits représentants de l'art dans la seconde moitié du XIXe siècle, +sans former un groupe parfaitement distinct, offrent quelques caractères +communs, dont le plus saillant est peut-être le trouble profond des +nerfs. Je ne parle ni de M. de Banville ni de M. Leconte de Lisle. Mais +Flaubert, on le sait, était épileptique. Baudelaire est mort atteint +d'aphasie, Jules de Goncourt a succombé tout jeune à la paralysie +générale. Pour les autres, en qui la névrose est moins caractérisée, M. +Maurice Spronck se plaît encore à révéler sur quelque point la lésion +cachée. C'est ainsi que, dès son premier chapitre, il rattache à la +physiologie morbide un des caractères les plus généraux de l'esthétique +actuelle, ce trait qu'il appelle _le goût de la transposition_. «Cette +tendance--c'est lui-même qui parle--consiste à intervertir les rôles, à +appliquer de force, en dépit de la logique, les attributs d'un genre à +tel autre genre qui lui sera parfois absolument contradictoire. La +musique, par exemple, s'efforcera de se faire descriptive, concrète, +exacte dans l'expression, impossible pour elle, des formes et des +attitudes, tandis que la peinture ou la statuaire, suivant des errements +semblables, se laisseront dévier de leur destination primitive et +abandonneront le simple culte de la ligne pour se tourner vers les +études de moeurs ou les symboles philosophiques. La littérature, loin +d'éviter cette anomalie, y glissera en l'accentuant encore davantage, et +nous aurons de prétendus tableaux, des statues, des mélodies, où les +différents vocables, selon leur phonétique, leur contexture et la +disposition qui leur sera donnée, devront remplacer les couleurs, le +marbre ou les notes de la gamme.» + +En soi, le souci de peindre par le langage ou de produire des effets +musicaux par un mélodieux arrangement des syllabes n'est ni très +extraordinaire, ni même tout à fait nouveau. On en trouverait des +exemples dans toutes les littératures. Ce soin, M. Spronck commence à le +trouver suspect quand Théophile Gautier proclame que son seul mérite +consiste à être «un homme pour qui le monde visible existe» et lorsque +MM. de Goncourt définissent l'oeil «le sens artiste de l'homme». +L'indice de la lésion mentale lui devient enfin manifeste chez Flaubert. +Il s'agit là d'une affection observée et décrite par la neurologie sous +le nom d'_audition colorée_ et qui consiste «en ce que deux sens +distincts sont simultanément mis en activité par une excitation produite +sur un seul de ces sens, ou, pour parler autrement, en ce que le son de +la voix ou d'un instrument se traduit par une couleur caractéristique et +constante pour la personne possédant cette propriété chromatique[28]». +Cette affection, M. Spronck en reconnaît les caractères chez l'écrivain, +selon lui, «le plus achevé de notre littérature», celui qui disait: + +«J'ai la pensée, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une +nuance. Par exemple, dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque +chose pourpre. Dans _Madame Bovary_, je n'ai eu que l'idée d'un ton, +cette couleur de moisissure de l'existence des cloportes. L'histoire, +l'aventure d'un roman, ça m'est bien égal.» + +[Note 28: (Cf. J. Baratoux, le _Progrès médical_ du 10 décembre 1887).] + +Il est impossible de ne pas relier par la pensée cet aveu du bon Gustave +Flaubert aux formules de nos jeunes symbolistes sur la couleur des +vocables. Cette fois, il n'y a pas à s'y tromper; nous tenons la névrose +et nous pouvons, comme Pinel, admirer une belle maladie. + +M. Maurice Spronck ne dit point que le génie est une des formes de la +névrose; mais il semble bien qu'il travaille à le démontrer. Dans son +étude sur Baudelaire, une des meilleures du livre, qui en compte +d'excellentes, il ne lui a été que trop facile de signaler les +incohérences d'un esprit volontairement halluciné, épris de l'artificiel +avec une sorte d'appétit maladif, attiré vers le mal par un goût +désintéressé, et mourant à quarante-sept ans pour avoir «cultivé son +hystérie avec jouissance et terreur». + +Chez MM. de Goncourt, on nous montre l'hyperesthésie de la sensibilité +et aussi un trait commun à plusieurs de leurs contemporains et bien +étrange chez des petits-fils de Jean-Jacques, nés en plein romantisme: +l'horreur de la nature. + +Ils disent: + +«La nature pour moi est ennemie. + +«... Rien n'est moins poétique que la nature. + +«C'est l'homme qui a mis, sur toute cette misère et ce cynisme de +matière, le voile, l'image, le symbole; la spiritualité ennoblissante.» + +Ainsi la nature déchue n'est plus le modèle de toute beauté, la source +de tout bien, la consolatrice des misères et des hontes de l'humanité. +Cette déchéance à laquelle, ne craignons point de le dire, la +philosophie et la science modernes consentent avec une grave mélancolie, +n'est-il pas singulier de l'entendre proclamer par ces artistes épris de +vérité et tout frémissants de sensations vives, de perceptions nettes, +de visions immédiates, enfin ivres, furieux et frénétiques de naturel, +renversant le sentimentalisme séculaire. C'est en regardant l'homme +qu'ils se reposent du spectacle horrible de la nature. + +Le même instinct inspire à Baudelaire, moins intelligent mais plus +tourmenté, ses paradoxes sur l'excellence de l'artificiel, le tourne +vers ces contrastes violents que n'a jamais la réalité nue, l'incline à +ces recherches pénibles et troublantes «de créations dues tout entières +à l'art et d'où la nature est complètement absente». + +M. Maurice Spronck nous le montre «non content d'avoir construit des +univers fantaisistes à côté du nôtre, s'ingéniant encore à détruire le +réel, tout au moins à le modifier autant qu'il le pourra dans le sens de +ses principes», déclarant que «la femme est naturelle, donc abominable», +élucubrant avec un goût singulier une théorie du maquillage auquel il +désigne pour objet «non pas de corriger les rides d'un visage flétri et +de le faire rivaliser avec la jeunesse, mais de donner à la beauté le +charme de l'extraordinaire, l'attrait des choses contre nature». + +Ce n'est pas que cela même soit bien choquant. Il ne faut jamais compter +sur la nature qui n'a ni esprit ni coeur. Ne l'aimons point, car elle +n'est point aimable. Mais ne nous donnons point la peine de la haïr, car +elle n'est point haïssable. Elle est tout. C'est un grand embarras que +d'être tout. Cela empêche d'avoir du goût, de la finesse, de l'agrément, +de la délicatesse et de l'à-propos. Cela empêche aussi d'avoir des idées +ou bonnes ou mauvaises. Cela vous donne en tout une lourdeur effroyable. +Dans notre intérêt et pour notre repos, pardonnons à cette nature le mal +qu'elle nous fait par mégarde et par indifférence. Ainsi, dit-on, +faisait le vieux M. Fagon, parce qu'il était physicien. Il pardonnait à +la nature; cette clémence adoucit les souffrances de ses derniers jours. +Mais ni Gautier, ni Jules de Goncourt, ni Baudelaire n'étaient de bons +physiciens, occupés, comme M. Fagon, à étiqueter les plantes médicinales +du Jardin du Roi. On goûte à faire des étiquettes une douceur qui se +répand dans tout l'être, tandis qu'à forger des vers, à assembler des +mots, au contraire, on respire d'âcres et sombres vapeurs qui désolent +toute l'économie animale. Malades, nos artistes de lettres ont répandu +sur la nature l'aigreur et la tristesse de leur maladie. Gautier, +Baudelaire, les frères Goncourt, Flaubert proclament que la vie est +mauvaise. + +Seul, un cinquième se lève et nous dit: «Dans cette vie qui vous semble +amère, je n'ai vu que des coupes d'or couronnées de roses, des ceintures +flottantes, des chevelures d'hyacinthe, des lis et la lyre-poète. Amis, +écoutez mes chants et croyez aux Nymphes des bois et des montagnes.» + +Ainsi parle le cinquième poète. Mais ingrats que nous sommes, ô Maurice +Spronck, nous lui répondons: «Poète riche et facile, heureux Théodore de +Banville, vous êtes le plus mélodieux des chanteurs. Mais votre joie +nous attriste plus encore que la tristesse des autres. Ne pensez pas +nous réconcilier avec la nature. Vous nous la montrez légère. Nous +l'aimons mieux féroce.» Que cela est injuste! + +Est-ce avec de telles paroles et d'un coeur aussi dur que l'on congédie +le poète de la lumière et de la joie, le doux rossignol des Muses. En +résumé, le livre solide et sérieux de M. Maurice Spronck, cette étude +méthodique fortement documentée, savante, profonde, laisse le lecteur +sous une impression de tristesse et d'inquiétude. En fermant le livre, +on songe: + +--Ainsi donc, le mal qui éclate aujourd'hui couvait depuis plus de +trente ans. La névrose, la folie qui envahit la jeune littérature était +en germe dans les oeuvres encore belles, si séduisantes, et qui +semblaient pures, dont nous avons nourri notre jeunesse. + + + + +UNE FAMILLE DE POÈTES[29] + +BARTHÉLÉMY TISSEUR JEAN TISSEUR.--CLAIR TISSEUR + + +I + +[Note 29: _Poésies_ de Barthélémy Tisseur, _Poésies_ de Jean Tisseur, +recueillies par ses frères, 1 vol.--Clair Tisseur, _Pauca +Paucis_.--Consultez aussi le livre de M. Paul Mariéton. _Joséphin +Soulary et la pléiade lyonnaise_, 1884, in-18. M. Mariéton a beaucoup +fait pour les lettres lyonnaises.] + +Il y eut à Lyon, quatre frères Tisseur, Barthélémy, Jean, Alexandre et +Clair. Trois d'entre eux sont poètes et le quatrième, Alexandre, a un +vif sentiment de la poésie et de l'art. Ils vécurent modestes et honorés +dans leur ville. Barthélémy mourut jeune en 1843. Jean passa en faisant +le bien. Il fut, pendant quarante ans, secrétaire de la chambre de +commerce de Lyon. Alexandre et Clair vivent encore. Ce dernier est +architecte. C'est le meilleur poète de cette rare famille. Il a écrit +avec une abondante simplicité la vie de son frère Jean. Celui-ci avait, +dans ses vieux jours, commencé la biographie de Barthélémy, laquelle fut +terminée par Alexandre. Ces vies d'hommes obscurs et bons ont un charme +exquis. On y respire un parfum de sympathie et je ne sais quoi de doux, +de simple, de pur, qui ne se sent point dans les biographies des +personnages illustres. Les âmes ont une fleur que la gloire efface. Ces +récits fraternels touchent par un air de vérité, et si parfois la +louange y coule trop abondamment, on se plaît à la voir ainsi répandue +par une main pieuse, comme, sur un tombeau, une offrande domestique. Il +faudrait que ces livres de famille fussent plus nombreux. Il faudrait +que nous prissions soin de conserver le souvenir de nos morts intimes. +C'est là que les temps et les lieux se peignent avec fidélité; c'est par +là qu'on pénètre le coeur des choses humaines. + +L'aîné des frères Tisseur, Barthélémy, naquit à Lyon au moment où la +Grande Armée périssait en Russie. Impétueux et mélancolique, ce fut un +enfant du siècle. Toutes les aspirations de la France romantique et +libérale gonflaient son coeur. De frêle apparence, petit, myope, il +portait au front, comme un signe, une large veine qui devenait noire +dans les moments de colère. Et ce qui l'irritait, c'était la vulgarité, +la médiocrité, le «juste milieu», enfin le train ordinaire des choses. +La soif de l'idéal le dévorait. Il aspirait au jour prochain de +l'émancipation des peuples et de la fraternité universelle. Il croyait +au progrès indéfini. Par un beau jour de sa vingtième année, comme il +allait d'Aix à l'étang de Berre, ardent, généreux, ivre du thym des +collines et des rayons du soleil, il attira l'attention bienveillante +d'un compagnon de route, qui portait un carrick jaune à cinq collets, et +était homme de bien. Celui-ci, tout émerveillé, lui demanda: + +--Êtes-vous négociant? + +--Non point, répondit Barthélémy. + +--Artiste? + +--Pas davantage. + +L'homme au carrick réfléchit un moment, puis: + +--Vous n'êtes point artiste, dit-il. En ce cas, vous êtes Polonais. Ne +vous en cachez point. J'aime les Polonais. + +Et il n'en voulut pas démordre. En dépit de toutes les dénégations, il +persista à tenir Barthélémy pour un brave Polonais. + +En un certain sens, l'homme au carrick ne se trompait pas. Il y avait du +polonais dans Barthélémy Tisseur. Il y avait du polonais dans toute la +jeunesse d'alors. + +Les lettres écrites par Barthélémy à ses frères pendant ses promenades +romantiques de la vingtième année en Provence révèlent une âme d'une +pureté ardente, pleine de poésie et de vague. Ses adieux à la ville +d'Arles, qu'on nous a conservés, donnent l'idée d'un Edgar Quinet +adolescent: + + Adieu, petite vallée de Josaphat, terre imprégnée de cendres et + de larmes humaines, toi qui réunis Rome et le moyen âge; toi + dont les femmes sont si belles, fille aimée de Constantin, si + mélancolique sous le ciel flamboyant du Midi, toi qui serais + avec tes ruines et tes tombeaux le théâtre le plus sublime de + l'amour. Adieu! adieu! Aliscamps; dormez, ombres désolées. + +Comme il se trouvait à Aix, il rencontra au théâtre un jeune homme +échevelé, l'oeil sombre, le front inspiré. C'était Victor de Laprade. +Ils parlèrent naturellement de la poésie et de l'art. Après quelques +minutes d'entretien, ils s'aimaient de toute leur âme. Ils avaient mêlé +leurs enthousiasmes. Ils avaient récité des vers. Barthélémy pâle, les +cheveux en coup de vent, avait sans doute exposé avec une ardeur candide +sa théorie de l'inspiration. Il avait dit: + +«On ne fait pas de vers; en réalité ils reposent de toute éternité sous +l'oeil de Dieu, dans l'urne de l'absolu; le grand poète est celui qui a +la main heureuse et qui rencontre les bons; il serait impossible à Dieu, +à nous, de les refaire.» + +Laprade avait répondu très probablement par les accents d'un panthéisme +grandiose. Et ils se comprenaient: En ce temps-là Dieu expliquait tout. +Depuis, quelques-uns ont remplacé Dieu par le protoplasma et par la +cellule germinative. Et les voilà satisfaits. C'est un grand soulagement +que de changer de temps à autre le nom de l'inconnaissable. + +Il faut rendre cette justice aux parents de Barthélémy Tisseur, qu'ils +renoncèrent à le destiner au négoce ou à l'industrie. Ils résolurent +d'en faire un avocat et l'envoyèrent étudier le droit à Paris. + +Le pauvre enfant s'y trouva bien seul, orphelin et perdu. Il habitait +rue des Fossés-Saint-Victor une chambre sous les toits; mais son coeur +battait à la pensée qu'il n'était séparé de Michelet que par un mur +mitoyen, et, comme il se levait de bonne heure, il voyait, de sa +mansarde, au milieu d'un océan de toits, le Panthéon resplendir dans les +feux du matin. Ardent au travail, il suivait assidûment les cours de +l'École de droit et ceux du Collège de France, où s'élevaient alors les +voix, séduisantes des maîtres de la jeunesse. Il fréquentait un cabinet +de lecture du quartier. On ne dit pas si c'était celui de la bonne +madame Cardinal. Mais on peut penser qu'il y dévorait _Valentine_ et +_Lélia_. Cet établissement était fréquenté par les étudiants; toute +l'École de médecine y venait lire. Les carabins y apportaient des bras +et des jambes qui traînaient sur les tables parmi les livres et les +journaux. Des squelettes pendaient avec les parapluies dans tous les +coins. Le mysticisme chrétien du jeune Lyonnais voyait, dans ces débris +humains les restes du temple qu'une âme avait habitée et s'offensait de +ces profanations. Pendant que les étudiants, le béret sur l'oreille, +faisaient des plaisanteries macabres, il murmurait la parole de +Lactance: _Pulcher hymnis Dei homo immortalis_. Son plus vif plaisir +était d'aller au théâtre applaudir, du parterre, madame Dorval, Bocage +ou Frédérick. La scène retentissait alors des rugissements et des +soupirs du drame romantique, et Barthélémy Tisseur y venait dévorer des +yeux avec délices les larmes de Katy Bell. + +Ce noble jeune homme était, soutenu dans les tristesses et dans les +inquiétudes de sa vie solitaire par ce sentiment de l'admiration qui +fait le charme et le prix des belles jeunesses. Un jour qu'il assistait +à une séance publique des cinq Académies, il eut la joie de contempler +son poète bien-aimé, Lamartine. À l'issue de la réunion il s'attacha +pieusement aux pas du grand homme, et puis, le soir, radieux, il écrivit +à ses frères son heureuse fortune. + +«Au sortir de la séance, dit-il, je l'ai suivi une demi-heure jusque +dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, 73, où il est entré. Il est +grand, maigre; une main dans la poche, marchant à grand pas, sûrement, +cavalièrement, en remuant un peu les épaules de gauche à droite. On +aurait dit que, pour la séance d'apparat, il s'était exprès habillé le +plus négligemment possible. Nombre d'académiciens avaient l'habit brodé; +lui simplement en habit noir, pantalon gris bleuâtre, des bottes et des +éperons.» + +Et il ajoute avec une candeur digne d'envie: + +«Lamartine est malade. Dieu le conserve pour la poésie!... Je ne sais; +mais je crains qu'il ne vive pas très longtemps. C'est un homme que sa +poésie domine, et qui est tué par elle.» + +Une nuit Barthélémy alla au bal de l'Opéra que la poésie et l'art +consacraient alors. Il n'y porta pas la philosophie ironique de Gavarni; +il promena sur les chicards et les débardeuses un regard sombre et +désolé. Leur danse lui sembla «la ronde d'une chaîne de damnés +accomplissant sous la verge des démons une pénitence infernale». Telles +sont les sévérités d'un coeur vierge. Dans sa farouche innocence, il +maudissait les joies faciles et les plaisirs vulgaires. Il souffrait de +la solitude et de ses rêves. Comme saint Augustin, il aimait à aimer. +Avec une sincérité dont on ne sourit qu'à demi, il disait à vingt-deux +ans: «Ma première jeunesse est passée.» Il était las; le vague des +désirs l'accablait. Un jour il prit le bateau, ce bateau de Saint-Cloud, +vieux complice des folies du printemps. Il y vit une jeune dame. Il +n'osa pas lui parler; mais il toucha sa robe, et le soir, encore +troublé, il confia au papier cette aventure d'amour. + +Dans la mansarde sublime où il vivait si près du grand Michelet, il +avait pour voisine une grisette qui, se sentant du goût pour lui, le lui +montrait ingénument. Les occasions ne manquaient pas, puisqu'ils +logeaient sur le même palier. + +Mais l'austère jeune homme ne voulait rien voir et dédaignait l'amour +que la pauvre fille lui tendait comme une branche de lilas. Ce n'était +pas le lilas des guinguettes, c'était le lis immarcescible des autels +dont il désirait les parfums. L'amour était, pour Barthélémy, un +sentiment très vague et très pur. Il le concevait avec une spiritualité +si excessive, que son ami Victor de Laprade lui-même, le poète de +l'idéal, refusait d'admettre tant d'idéalisme dans le sentiment. Tisseur +définissait l'amour «un état supérieur de l'âme», et il y voyait «la +recherche de l'infini». + +«Nous comprenons cent fois mieux l'infini, disait-il, avec le coeur +qu'avec l'intelligence. Celle-ci ne comprend l'infini que comme la +négation du fini. Le coeur le comprend en lui-même. Il y a dans un amour +inépuisable, qui poursuit toujours et n'est jamais satisfait, qui meurt, +mais pour revivre et s'attacher à quelque chose de plus haut, il y a +là-dedans la plus glorieuse compréhension de l'infini.» + +Cela, si je ne me trompe, est de la métaphysique et même de la +métaphysique lyonnaise, qui n'est pas la meilleure. Le bon Ballanche se +déclarait peut-être dans ce style à madame Récamier. Mais la grisette de +la rue des Fossés-Saint-Victor y aurait sans doute trouvé quelque +obscurité. Fidèle à ses maximes, Tisseur cueillait des fleurs sur les +tombes des jeunes femmes inconnues, et à la seule pensée des dames du +XVIIIe siècle, qui, pour plus grande sûreté, firent leur paradis en ce +monde, la veine de son front se gonflait, toute noire. Seul, triste, +las, il tomba malade dans sa mansarde. Une fièvre muqueuse l'accabla. +Sorti de sa stupeur, il vit une, femme à son chevet. Il reconnut son +idéal. Il aima. Ce n'était point une jeune fille, ce n'était point une +très jeune femme. Comme cette dame que célébra Sainte-Beuve et dont les +premiers cheveux blancs semblaient + + Quelques brins de jasmin dans la sombre ramure, + +l'inconnue, en qui Barthélémy chercha l'infini, avait déjà sur le front +des fils d'argent. Elle était blonde, avec des yeux bleus, grande et +plutôt majestueuse au dire d'un témoin. Barthélémy se plaisait à la +retrouver dans les traits de la _Françoise de Rimini_ d'Ary Scheffer. +Mais il faut se rappeler qu'il était myope et poète, et ses frères l'ont +soupçonné de n'avoir jamais vu très distinctement celle qu'il aimait +éperdument. Il ne semble pas qu'au moral elle ressemblât à l'ardente et +douce Italienne qui, vaincue et fière de sa défaite, ne regrettait rien +dans la mort et dans la damnation. C'était, au contraire, à ce qu'il +semble, une personne très sûre d'elle-même, éloquente, un peu +déclamatoire, idéaliste et virile. Il lui faisait des vers et l'appelait +Béatrice. On nous a conservé quelques fragments de lettres où cette +Béatrice maternelle montre moins la tendresse de son coeur que l'éclat +de son imagination: + +«Quand je le regarde, dit-elle en parlant de Barthélémy, qu'elle nomme +Stenio (car elle aussi avait lu George Sand), quand je le regarde, je me +sens tout inondée d'une vapeur suave, spirituelle. Je ne sais comment +exprimer ce qui pénètre dans mon être entier. Je sens pour lui, dans mon +coeur, une douce lueur qui m'éclaire jusqu'au ciel.» + +À certains indices, on peut croire que ce fut Béatrice elle-même qui +hâta l'heure du sacrifice. Ce ne fut pas faiblesse ni entraînement de sa +part. Elle ne cédait pas aux sens qui la sollicitaient mollement. Mais +elle était jalouse de s'offrir; elle fit le don qui sacrait alors les +Lélia et toutes les héroïnes de la poésie et de l'art. Barthélémy, +chrétien comme Eudore, succomba comme Eudore dans la nuit et dans la +tempête: + + Et j'ai vu les trésors de sa beauté parfaite, + J'ai respiré l'encens qu'exhalent ses cheveux, + Et j'ai vu sa pudeur étonnée et muette, + Et j'ai rougi d'amour, et j'ai baissé les yeux. + +Il avait cette ressource du péché à laquelle les fidèles et les saints +eux-mêmes recourent quand il leur est nécessaire. Par raffinement il y +ajouta le blasphème qui, à tout prendre, est un grand acte de foi. Il +comparait les paroles de son amante au vin du calice après la +consécration: + + C'est un breuvage à boire en un transport pieux, + Comme le sang du Christ, qui nous ouvre les cieux. + +Qu'est-ce à dire, sinon que toutes les croyances ne servent qu'à +charmer, les troubles des sens et que le mysticisme répand sur la +volupté les plus suaves parfums? + +Stenio manqua son examen de licence en 1837. C'était l'effet de l'amour +de Béatrice. Mais l'année suivante il était avocat. + +Barthélémy Tisseur a adressé à sa Béatrice des sonnets et des stances +que ses frères ont pris soin de recueillir après sa mort. Il est +aujourd'hui bien difficile de juger ces vers qui expriment un état d'âme +presque inconcevable pour les générations nouvelles. + +Avocat, il avait le code en horreur. Appelé en 1841, sur la +recommandation de Ballanche, à la chaire de littérature française à +Neuchâtel, il professa, non sans éclat, un idéalisme transcendant. Son +sentiment pour celle à qui nous laissons le nom de Béatrice dura après +la séparation. À Neuchâtel, où il travaillait sur sa table de bois blanc +quatorze heures par jour, il écrivait tous les soirs, pour l'absente, un +journal qu'il expédiait chaque semaine. Il avait trouvé sa voie, quand +une catastrophe vint terminer brusquement cette existence où tout devait +rester confus et inachevé. Le 28 janvier 1843, par un brouillard épais, +il tomba dans le lac et s'y noya, à quelques pas de sa maison. Le hasard +seul fit ce malheur; mais on y voit une sorte de fatalité quand on songe +que ce jeune homme aimait le danger, appelait le péril et qu'il était un +des fils spirituels de ce René qui invoquait «les orages désirés». Le +lendemain de sa mort une lettre de Béatrice arriva à Neuchâtel. Il +n'était âgé que de trente et un ans. + + +II + +Jean Tisseur, de deux ans plus jeune que Barthélémy, naquit à Lyon le 7 +janvier 1814. Quelques jours plus tard les coureurs du général +autrichien Bubna se montraient aux portes de la ville. + +Je ne sais si ces souvenirs qu'on rappelait sans cesse en même temps que +ceux de sa naissance contribuèrent à lui inspirer l'horreur de la guerre +et le mépris de ces grandeurs de chair dont parle Pascal, mais il montra +toute sa vie un bel amour des travaux de la paix, et les seules +conquêtes qui touchaient son coeur étaient celles de l'industrie et de +la civilisation. + +Bien différent de son frère Barthélémy, qu'il chérissait, il avait en +tout le sentiment de la mesure. Il était modéré, et l'idée du possible +ne le quittait jamais. Comme il était dans les convenances de sa famille +qu'il devînt homme de loi, il prit une charge d'avoué avec la +satisfaction suffisante, pour un esprit aussi bon que le sien, +d'accomplir un devoir. Mais on ne pouvait pas l'accuser de se faire une +trop haute idée de l'importance de ses fonctions. Il disait plaisamment +que les avoués n'avaient été institués que pour dire à l'audience: +«Monsieur le président, je demande le renvoi à huitaine.» Pour le +surplus, ajoutait-il, on connaissait facilement les avoués les plus +forts en droit de ceux qui l'étaient moins. Un avoué mettait-il au bas +d'un exploit: «Sous réserves», ce n'était pas un mauvais avoué; s'il +mettait: «Sous toutes réserves», c'était déjà un avoué distingué; s'il +mettait: «Sous toutes réserves quelconques», c'était un avoué de premier +ordre; mais s'il mettait: «Sous toutes réserves de droit généralement +quelconques», alors il n'y avait plus de termes assez forts pour +exprimer sa science juridique. Tisseur mêlait alors la poésie à la +procédure, comme en témoigne la minute d'une lettre retrouvée dans ses +papiers et dont voici la teneur: + + Monsieur, + + Me Munier, votre avoué, a dû vous prévenir que M. Jacquemet + avait fixé au mercredi 3 avril, à midi, au Palais de Justice, la + comparution des parties dans l'affaire du compte de tutelle + Debeaume. + + Lorsque sur un pavé d'azur + Marche une reine orientale, + Elle n'a pas à sa sandale + Une escarboucle au feu plus pur. + +C'est ainsi qu'il est question dans ce document de M. Munier, +actuellement sénateur, et de la lune. + +Jean Tisseur vendit sans regret son étude, en 1848, après la révolution. +Il devint ensuite secrétaire de la chambre de commerce de Lyon et +pendant trente ans il appliqua l'ingénieuse exactitude et l'élégante +probité de son esprit aux questions de navigation, de chemins de fer, de +postes et télégraphes, de douanes, de traités de commerce, de +législation industrielle et commerciale, de monnaie, de banque, +d'expositions, enfin à toutes les questions d'affaires. Il portait dans +toutes ses entreprises les délicatesses d'une conscience cultivée et le +goût du bien faire. Qu'il composât un grand poème comme le _Javelot +rustique_ ou qu'il rédigeât le bulletin commercial du _Salut public_, il +s'efforçait de finir et de parfaire. + +Sa poésie se ressent de cette inclination naturelle; elle est achevée, +fine et parfois un peu courte. De son vivant, il cachait ses vers à ses +compatriotes, qui, de leur côté, ne sont guère curieux de poésie, +dit-on. + +On assure, peut-être avec un peu de malignité, que dans la ville de +Laprade et de Soulary un seul poète est célèbre. Sarrasin, qui vendait +des olives dans les brasseries, et que plus d'un bourgeois de Lyon, +voyant passer le char funèbre de Laprade, escorté de chasseurs à cheval +et suivi des robes jaunes de la Faculté des lettres, pouvait demander +comme la bonne femme: + +--Qui est-ce qui est mort? + +--M. de Laprade. + +--Que faisait-il? + +--Il était poète. + +--Est-ce lui qui vendait des olives? + +Pourtant il y a des poètes lyonnais et même une poésie lyonnaise, poésie +précise et précieuse, dont les caractères se retrouvent dans les sonnets +de Soulary et dans les poèmes de Jean Tisseur. Ceux-ci sont en petit +nombre. Jean était difficile, un peu dégoûté, volontiers paresseux. Il +écrivait peu, et à ceux qui lui reprochaient de ne pas produire +davantage il répondait par cette maxime de la poétesse de Tanagra: «Il +faut ensemencer avec la main, et non à plein sac.» + +Certes, le peu qu'il a laissé n'est pas sans prix. Le _Javelot rustique_ +est, à sa façon et dans le goût symbolique, un petit chef-d'oeuvre. La +visite au _Tombeau de Jacquard_ résulte sans doute d'une des meilleures +rencontres de la poésie et de l'industrie. À en juger par tout ce que je +lis, tout ce que je devine de lui, Jean Tisseur fut exquis par nature, +un des meilleurs arbres du verger. Sa bonté avait la grâce sans laquelle +aucune vertu n'est aimable. Son esprit était ironique et son urne était +tendre. Il eut, comme l'abeille, le miel et l'aiguillon. + +M. Paul Mariéton, qui connaissait Jean Tisseur, a écrit sur cet homme +excellent quelques lignes qui sont un témoignage cordial: + +«C'était, dit Mariéton, le plus charmant esprit. Dans ces douces +flâneries de la parole et de la pensée, si fructueuses au dire de +Töpffer, et qui ont toujours retenu, groupé et lié les poètes, Jean +Tisseur sut rapprocher Soulary, le profond humoriste, le maître +virtuose, Laprade, le doux penseur, le philosophe chrétien, Chenavard, +le grand peintre, un autre philosophe, et former avec eux cet +incomparable quatuor d'artistes lyonnais dont parleront nos descendants. +L'âme de ces réunions, le lien de ces amitiés d'élite, c'était Jean +Tisseur.» + +Je lis ailleurs: «Lyon eut la bonne fortune, de notre temps, de posséder +quatre causeurs hors pair. C'étaient Laprade, Buy, Chenavard et Jean +Tisseur.» + +Dans la vie si simple que je rappelle ici en peu de lignes, je ne sais +quoi fait songer à la beauté morale telle que les Grecs la concevaient; +n'est-ce pas parce qu'on y trouve la mesure, la sagesse, la modestie, le +culte de l'amitié et ce noble dessein de faire de la vie même une belle +oeuvre. C'est cela, je crois, qui, dans cette existence obscure tout +unie et si proche de nous, semble majestueux et pur comme l'antique. +Tisseur fut de ceux qui travaillent sans cesse à la beauté de leur âme +et qui font de leur vie un jardin comme celui du vieillard de Tarente. + +«La conscience, disait-il, non moins que l'esprit, a besoin de culture. +Les vertus, l'amour du bien, le dévouement, la délicatesse, la +résignation mêlée de courage, ne fleurissent pas tout seuls; il y faut +des soins; une conscience d'élite est aussi rare qu'un esprit d'élite.» +À mesure qu'il avança dans la vie, sa culture morale l'occupa davantage, +la plus grande tristesse de sa vieillesse fut le sentiment de +l'impuissance de l'homme à faire le bien. On peut lui appliquer la +définition qu'il faisait lui-même de l'homme tel qu'il doit se façonner +et se sculpter lui-même: «Une conscience ornée.» + + +III + +Jean Tisseur est mort laissant deux frères, l'abbé Alexandre, dont les +_Voyages littéraires_ sont, au dire de M. Paul Mariéton, très estimés +des Lyonnais, et Clair Tisseur, l'auteur de _Pauca paucis_, qui rappelle +Jean par plus d'un trait, mais qui lui est supérieur par le style et par +la culture. Un grand métaphysicien, qui aime ardemment la poésie, M. +Renouvier, a bien voulu me faire connaître ces _Pauca paucis_ que +l'auteur tenait cachés. Il regarde aussi Clair Tisseur comme le meilleur +poète de la famille. Il vante avec raison, dans ces vers d'un sage, «la +sincérité de l'accent et le maniement souvent heureux de rythmes +nouveaux». + +Clair Tisseur, dans sa vie déjà longue, n'a écrit que peu de vers pour +quelques amis, mais ces vers, c'est lui-même, ce sont ses souvenirs et +ses sentiments. Il s'y montre tranquille et modéré comme son frère Jean +et stoïque avec douceur. Je crois qu'il est architecte de profession; +dans ses vers il est surtout helléniste et rustique. Il semble, à le +lire, qu'en ce monde ce qu'il a le mieux aimé après la vertu, c'est +l'odeur de la lavande et des pins, le cri de la cigale et les épigrammes +de l'Anthologie. + +Le poète a dédié son livre aux Grâces décentes: + + Il ne demande point en don l'or indien, + Ni la blanche Chrysé, ni les troupeaux qu'engraisse + Dans ses riches sillons, la vieille Argos, ni rien + Que la mesure en tout de l'aimable sagesse. + + Charités aux coeurs purs, écoutez mes prières! + +Comme on le voit par cette invocation, Clair Tisseur a, comme André +Chénier, revêtu ses pensées du vêtement antique. À ceux qui le lui +reprocheraient comme un déguisement il répond que, pour exprimer une +belle idée, il faut un beau symbole et que les plus beaux symboles ont +été ceux de la Grèce, et qu'enfin il a vécu à l'ombre des myrtes sur une +terre qui rappelle la Grèce. Ajoutons que sous ces formes antiques un +sentiment sincère s'exprime aisément. + +Ce qui me plaît surtout dans les vers de Clair Tisseur, ce sont les +idylles et les paysages. Il a composé quelques tableaux domestiques +d'une élégante simplicité. Le dernier surtout me charme par cette +tristesse harmonieuse dont le secret semble pris à Properce: + + Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus, + Un frère, des amis garderont ma mémoire. + Mais toi, tu gémiras; tu ne voudras pas croire + Que l'Océan sans bords, dans l'éternel reflux, + Ait englouti l'ami sur qui, tendre et farouche, + Tu veillas si longtemps..................... + ............................................ + Surtout (je te connais) que devant toi personne + N'outrage ma mémoire! ou bien levant ton bras + Pour porter témoignage, alors tu défendras + Celui qui te fut cher, ainsi qu'une lionne + Défend son lionceau. Déjà, déjà je vois + Éclater ton regard, j'entends trembler ta voix. + Et le sein soulevé, pleurante et tout émue, + Tu rediras s'il fut envieux ou méchant; + Du pauvre, hôte des dieux, s'il détourna la vue; + S'il fut un ami sûr; si jamais, le sachant, + Il commit l'injustice ou trahit sa parole; + Si l'avide et grossier Mammon fut son idole. + Toi qui me vis de près diras ce que je fus, + Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus. + +N'aimez-vous point cette tristesse douce et cadencée comme la joie? Pour +donner quelque idée du talent poétique de Clair Tisseur, je citerai un +de ces tableaux de nature provençale tracés avec une sécheresse élégante +et fine: un poème sur la naissance de la «cigale», de la cigale, que, +par malheur, de ce côté de la Loire nous confondons volontiers avec la +sauterelle, mais dont le chant infatigable est également cher à +l'antique Méléagre et à notre Paul Arène. + + La cigale encor tendre, engourdie, étonnée + De ce monde nouveau, semble d'un long sommeil + S'éveiller faiblement sous le rayon vermeil. + L'élytre, diaphane et de réseaux veinée, + + Tout humide à ses flancs est collée; et des grains + D'un rouge vif et clair la piquent aux aisselles, + Comme si l'on voyait le sang à travers elles, + Fluide s'épancher en canaux purpurins. + + Mais demain le soleil, de ses rayons tenaces, + Aura durci son aile et desséché ses flancs: + Le virtuose noir fait, sous les cieux brûlants, + De cymbales de fer retentir les espaces. + +Heureux sous ses oliviers, le bon Clair Tisseur! Pour orner la vie, +quelles richesses, quels honneurs valent la poésie et les arts[30]? + +[Note 30: Il n'est que juste d'ajouter que M. Clair Tisseur est, sous le +nom du Nizier du Puitspelu, une gloire lyonnaise. Tout le monde connaît +à Lyon ses _vieilleries lyonnaises_. Mais je n'ai voulu, dans cette +esquisse, indiquer que le poète.] + + + + +RÊVERIES ASTRONOMIQUES[31] + + +[Note 31: Camille Flammarion, _Uranie_. Illustrations de Bieler, Gambard +et Myrbach (collection Guillaume, in-8°).] + +M. Camille Flammarion, qui s'est voué tout entier à l'astronomie, a +toutes les qualités imaginables pour vulgariser la science; d'abord, il +sait. Il fait depuis longtemps des calculs et des observations. Et puis +il a l'enthousiasme, l'imagination. Enfin, il ne craint ni la mise en +scène ni le coup de théâtre. Il ne néglige rien pour nous rendre le ciel +intéressant, dramatique, romantique, pittoresque, amusant et moral. Son +livre, dédié à la plus grave des Muses, Uranie, est une sorte de poème +de la science, où la philosophie se mêle à l'astronomie. On me croira +peut-être si je dis que la philosophie de M. Camille Flammarion est +moins sûre que sa science. C'est dommage, car c'est une aimable +philosophie. M. Flammarion nous promet une immortalité bienheureuse. À +l'en croire, notre âme, après la mort, volera d'astre en astre et +goûtera sans fin la volupté d'aimer et de connaître; nous serons des +papillons méditatifs. Il nous restera de la faiblesse humaine ce qu'il +faut pour être tendre, et de notre ignorance ce qu'il faut pour être +curieux. Nous aurons des sens; mais ils seront puissants et exquis et +propres à nous donner peu de souffrance avec beaucoup de plaisir. +J'avoue qu'il m'est impossible de concevoir une meilleure organisation +de la vie future. Il y a quelques années, je fus appelé auprès d'une +vieille parente qui se mourait dans une petite ville normande où elle +avait vécu pendant quatre-vingt-dix ans. + +Faute de pouvoir vivre davantage, elle se disposait à aller voir, comme +disait la comtesse de P..., si Dieu gagne à être connu. Je trouvai à son +chevet une religieuse qui était la plus tranquille et la plus simple +créature du monde. Elle avait l'air, comme Marianne, d'être conservée +dans du miel. Je l'admirai tout de suite. Mais il s'en fallait de +beaucoup que je lui inspirasse les mêmes sentiments. + +M'ayant vu plusieurs fois occupé à lire et à écrire, elle me prit pour +un savant et, comme elle était une sainte, elle me laissa voir toute la +pitié que je lui inspirais. Un jour même, elle s'en expliqua avec moi. +Car elle parlait volontiers et toujours gaiement: + +--Que cherchez-vous, me dit-elle, dans ces gros livres? + +--Ma soeur, lui répondis-je, j'y cherche l'histoire des premiers hommes +qui vivaient dans des cavernes, au temps du mammouth et du grand ours. + +Et il était vrai qu'alors j'amusais mes rêveries avec des silex taillés +et des bois de renne couverts de figures d'animaux. + +En entendant cette réponse, ma religieuse tout debout et toute petite, +les mains dans ses manches, entêtée et douce, sourit: + +--Vous n'espérez donc pas aller au ciel? me dit-elle. À quoi bon étudier +en ce monde ce que nous saurons dans l'autre? Pour moi, j'attends que +Dieu m'instruise. Il le fera d'un seul coup, mieux que tous vos livres. + +Cette excellente créature ne songeait point que ce serait là nous rendre +un bien mauvais service et que, si nous connaissions tous les secrets de +l'univers, nous tomberions aussitôt dans un incurable ennui. M. Camille +Flammarion ménage mieux notre curiosité; il nous promet, pour occuper +notre éternité, des spectacles infinis. Le paradis, pour cet astronome, +est un observatoire indestructible et merveilleusement outillé. + +Voilà qui, au premier abord, me tente plus que la révélation subite et +totale en laquelle la petite soeur avait foi. Avec M. Flammarion nous +aurons toujours quelque chose à ignorer et quelque chose à désirer. +C'est le grand point. Il nous annonce que dans nos métempsycoses nous +nous promènerons d'astre en astre; il nous fait espérer que nous y +porterons les deux vertus qui rendent la vie supportable, l'ignorance et +le désir, et qu'enfin nous serons toujours des hommes, ce qui est bien +quelque chose. Mais il me vient un doute. Je crains que ces voyages ne +donnent pas tout l'agrément qu'il en attend. J'ai peur d'être déçu, et +ma défiance, hélas! est assez naturelle. Hommes, nous ne savons que trop +ce que c'est qu'un astre: nous en habitons un. Nous ne savons que trop +ce que c'est que le ciel: nous y sommes autant qu'il est possible d'y +être. Ce monde-ci me gâte par avance tous les autres. J'ai trop lieu de +craindre qu'ils ne lui ressemblent; et c'est un assez grand reproche à +leur faire. + +L'univers que la science nous révèle est d'une désespérante monotonie. +Tous les soleils sont des gouttes de feu et toutes les planètes des +gouttes de boue. + +Les aérolithes qui sont tombés sur notre globe avec un grand fracas n'y +ont introduit aucun corps nouveau. L'analyse spectrale a constaté +l'unité de composition des mondes. Partout l'oxygène, l'hydrogène, +l'azote, le sodium, le magnésium, le carbone, le mercure, l'or, +l'argent, le fer. Et quand on sait ce que l'hydrogène et le carbone ont +produit dans ce monde sublunaire, on n'est point tenté d'aller voir ce +qu'ils ont fait ailleurs. Ce que l'astronomie nous révèle n'est pas pour +nous rassurer et l'on peut dire que le spectacle de l'univers nous étale +l'universalité du mal et de la mort. + +La Lune, cette fille unique de la Terre, n'est plus qu'un cadavre, dont +la masse aride, desséchée, sillonnée de fissures profondes, va bientôt +se réduire en poussière. Quelques planètes, soeurs de la Terre, Vénus, +Mercure et Mars, semblent, comme elle, abriter encore la vie et +l'intelligence. Mais nous savons à n'en point douter qu'elles sont +inclémentes. Je n'en veux pour preuve que cet axe incliné sur lequel +elles tournent autour du soleil pour le supplice de leurs habitants, +lesquels, à cause de cette inclinaison, sont comme nous et plus encore +que nous, gelés et grillés tour à tour et se demandent sans doute, comme +nous, quel malicieux démon a ainsi lancé obliquement dans l'espace la +toupie qu'ils habitent, afin d'en rendre le séjour insupportable. + +Encore un pas dans l'espace et nous rencontrons une planète éclatée en +mille morceaux et dont un fragment, entré dans l'orbite de Mars, menace +d'effondrer la planète en s'y précipitant. Ces ruines effroyables sont +semées sur des millions de lieues. On prétend, il est vrai, que ce sont +non des débris, mais des matériaux qui n'ont pu s'assembler, par la +faute de l'énorme Jupiter dont la masse agissait puissamment à distance; +ce n'en est pas moins un désastre[32]. + +[Note 32: Décidément les planètes télescopiques ne sont pas les débris +d'un grand astre éclaté. M. E. Tisserand a démontré mathématiquement +dans l'_Annuaire des longitudes_ pour 1891, que ces astéroïdes n'ont +jamais été réunis.] + +Et si, sortant de notre imperceptible système, nous contemplons l'armée +des étoiles, là encore que découvrons-nous, sinon les perpétuelles +vicissitudes de la vie et de la mort? Sans cesse il naît des étoiles et +sans cesse il en meurt. Blanches dans leur ardente jeunesse, comme +Sirius, elles jaunissent ensuite, ainsi que notre soleil et prennent, +avant de mourir, une teinte d'un rouge sombre. Enfin elles vacillent +comme une chandelle qui se meurt. Aujourd'hui, les astronomes regardent +l'êta du Navire lutter ainsi dans l'agonie. Une des étoiles de la +Couronne boréale est en train de mourir. Et toutes, jeunes ou vieilles +ou mortes, courent éperdument dans l'espace. C'est qu'à vrai dire rien +ne meurt dans l'univers. Tout se meut et se transforme, tout est dans un +perpétuel devenir. Il faut en prendre notre parti: nous ne nous +reposerons jamais. Sur quelque point de l'espace que nous soyons jetés, +vivants ou morts, âme ou cendre, immortelle pensée ou fluides subtils, +nous travaillerons toujours; toujours nous serons agités, toujours, +épars ou conscients, nous accomplirons d'incessantes métamorphoses. + +Que M. Flammarion me le pardonne, je ne crois pas que nous puissions de +si tôt visiter en touristes curieux ce brillant Sirius, plus grand, +dit-on, un million de fois, que notre Soleil. Je crois qu'attachés à la +planète Terre, nous y resterons aussi longtemps qu'elle saura nous +garder. Je crois que notre destinée est liée à la sienne. Ses travaux +seront les nôtres et tout ce qui est en elle travaillera éternellement. +Luther était un mauvais physicien quand il enviait les morts parce +qu'ils se reposent; les morts ont beaucoup à faire: ils préparent la +vie. Notre Soleil nous emporte avec tout son cortège vers la +constellation d'Hercule, où nous arriverons dans quelques milliards de +siècles. Il sera mort en route et la Terre avec lui. Alors nous +servirons de matière à un nouvel univers, qui sera peut-être meilleur +que celui-ci, mais qui ne durera pas non plus. Car être c'est finir, et +tout est mouvement, tout s'écoule et passe. Nous referons indéfiniment +la création. Ni le temps ni l'espace ne nous manqueront. Tel astre qui +n'existe plus depuis dix mille ans nous apparaît encore. Il est mort +laissant en chemin les rayons qui nous arrivent aujourd'hui. + +Voilà qui donne une idée accablante des distances sidérales. Mais chaque +fois que nous admirons l'immensité des cieux, il faut admirer en même +temps notre propre petitesse: la grandeur de l'univers en dépend. Par +lui-même, l'univers n'est ni grand ni petit. S'il était réduit tout à +coup aux dimensions d'une tête d'épingle, il nous serait impossible de +nous en apercevoir. Et, dans cette hypothèse, comme l'idée de temps est +dépendante de l'idée d'espace, tous les soleils de la Voie lactée et des +nébuleuses s'éteindraient aussi vite qu'une étincelle de cigarette, sans +que, pour les générations innombrables des vivants, les travaux et les +jours, les joies, les douleurs fussent abrégés d'une seconde. + +Le temps et l'espace n'existent pas. La matière n'existe pas non plus. +Ce que nous nommons ainsi est précisément ce que nous ne connaissons +pas, l'obstacle où se brisent nos sens. Nous ne connaissons qu'une +réalité: la pensée. C'est elle qui crée le monde. Et si elle n'avait pas +pesé et nommé Sirius, Sirius n'existerait pas. + +Pourtant l'inconnaissable nous enveloppe et nous étreint. Il a grandi +terriblement depuis deux siècles. L'astronomie physique ne nous a rien +révélé de la réalité objective des choses; mais elle a changé toutes nos +illusions, c'est-à-dire notre âme même. En cela elle a opéré une telle +révolution dans l'idéal des hommes, qu'il est impossible que les +vieilles croyances subsistent plus longtemps sans transformations. + +C'en est fait du rêve de nos pères! Les hommes du moyen âge, un saint +Thomas d'Aquin par exemple, se figuraient le ciel à peu près comme une +grande horloge. Pour eux, une simple voûte semée de clous d'or les +séparait du royaume de Dieu. L'enfer, le purgatoire, la terre et le +ciel, composaient tout leur univers. Les échafauds à trois étages sur +lesquels on jouait les mystères en donnaient une image sensible. En bas, +les diables rouges et noirs; au centre, la terre, séjour de l'Église +militante; au-dessus, Dieu le père dans sa gloire. Un escalier +permettait aux anges de franchir les étages, et c'était un va-et-vient +continuel de la terre aux cieux. + +Les figures savantes des astrologues étaient presque aussi naïves. On y +voyait l'intérieur de la terre avec cette inscription «_Inferi_» et tout +autour de la terre des cercles marquant la sphère des éléments, les sept +sphères des planètes, puis le firmament ou ciel fixe, au-dessus duquel +s'étendaient le neuvième ciel où quelques-uns avaient été ravis, le +_Primum mobile_ et le _Coelum empyreum_, séjour des bienheureux. Au XVIe +siècle encore, avant Copernic, on concevait ainsi le monde, et même au +XVIIe. Il faut songer que Pascal est mort sans avoir rien su des +découvertes de Galilée. Tout à coup, le _Coelum empyreum_ s'est +effondré. La terre s'est vue jetée comme un grain de poussière dans +l'espace, ignorée, perdue. C'est le plus grand événement de toute +l'histoire de la pensée humaine; il s'est accompli presque sous nos yeux +et nous ne pouvons pas encore en découvrir toutes les conséquences. J'ai +connu, étant enfant, le dernier défenseur de la vieille cosmogonie +sacrée. C'était un prêtre nommé Mathalène, qui ressemblait de visage à +M. Littré. Il était géomètre et avait écrit un livre pour démontrer par +le calcul que les étoiles tournent autour de la terre immobile et que le +soleil n'a en réalité que le double de son diamètre apparent. Ce livre +ayant été imprimé vers 1840, l'abbé Mathalène fut désapprouvé par ses +supérieurs. Il résista et finalement fut interdit. Je l'ai connu très +vieux et très pauvre, plein de foi, de douleur et de surprise, ne +concevant pas que l'Église l'eût frappé pour avoir combattu Galilée +qu'elle avait condamné. + + + + +M. MAURICE BOUCHOR ET L'HISTOIRE DE TOBIE[33] + + +[Note 33: Légende biblique en vers, en cinq tableaux, par Maurice +Bouchor. Pièce représentée par les marionnettes du Petit-Théâtre.] + +Après avoir joué du Shakespeare, de l'Aristophane, du Cervantes et du +Molière, les marionnettes de la rue Vivienne ont demandé à M. Maurice +Bouchor de mettre pour elles sur la scène la vieille histoire de Tobie. +Les poupées poètes furent bien inspirées quand elles eurent ce désir. +_Tobie_ est un conte charmant qui rappelle à la fois l'_Odyssée_ et les +_Mille et une Nuits_. Cette fleur tardive de l'imagination juive, éclose +au IIIe siècle avant Jésus-Christ, est d'une grâce fine et d'un parfum +délicat. L'esprit du conteur est un peu étroit, mais si pur! Ce bon juif +ne connaissait au monde que la tribu de Nephtali. + +Tous les personnages de son histoire, les deux Tobie, Anna, Raguel, +Edna, la douce Sara et Gabelus lui-même sont tous issus de Jacob et de +Sara. Et ils ont tous comme un air de famille: ils sont candides, +innocents et simples; et ils vivent longtemps. Ils croient en Dieu, qui +protège la tribu de Nephtali. Le vieux Tobie, captif à Ninive, ensevelit +les morts et médite l'Écriture. Il loue le Seigneur qui l'a éprouvé en +lui ôtant la vue. C'est un homme de bien, qui imite avec subtilité les +moeurs des patriarches. Ayant demandé à Dieu de mourir, il veut laisser +ses affaires en ordre. Se rappelant qu'autrefois il a prêté, sur reçu, +_sub chirographo_, une somme de dix talents d'argent à un parent pauvre +nommé Gabelus ou Gabaël, il envoie le jeune Tobie, son fils unique, à +Ragès de Médie, où habite le débiteur devenu solvable, et qui, selon +toute apparence, s'est enrichi chez les Mèdes. + +L'enfant obéissant part sous la conduite de Raphaël, un des sept anges +qui présentent au Dieu saint les prières des saints, et qui, pour +accompagner Tobie, prend les traits d'un beau jeune homme de la tribu de +Nephtali, _juvenem splendiduum_. Tobie et son guide céleste parviennent +heureusement à Ragès et reçoivent de Gabelus les dix talents d'argent. +Comme ils suivaient les bords du Tigre, ils rencontrèrent, échoué sur le +rivage, un gros poisson que dom Calmet croit être un brochet et auquel +ils arrachèrent le foie, qui possédait des vertus surprenantes. Puis, +songeant qu'il avait des parents à Ecbatane, le jeune Tobie résolut +d'aller les voir. En effet, Raguel, de la tribu de Nephtali, vivait chez +les Mèdes avec Edna, sa femme, et Sara, sa fille. Le jeune homme et +l'ange entrèrent ensemble dans la maison Raguel, et Tobie, voyant que +Sara était belle, l'aima et la demanda en mariage. Bien que sept fois +mariée, Sara était vierge, et elle craignait de le rester toujours, car +le démon Asmodée, qui l'aimait, ne souffrait point qu'elle fût possédée +par un homme, et il étranglait ses maris à mesure qu'ils s'approchaient +d'elle. Il en avait déjà tué sept. La jeune fille en concevait un +douloureux étonnement. Et elle baissait la tête quand les servantes de +la maison la raillaient de son virginal veuvage, l'accusaient de +suffoquer (_quod suffocaret_) ses maris, et même l'accablaient de coups, +en lui criant: «Va donc les rejoindre, tes époux, sous la terre!» + +Quand le jeune Tobie apprit ces choses, il tomba dans un grand +abattement, et il parla en ces termes à l'ange son compagnon: + +«J'ai entendu dire que cette jeune fille a été donnée à sept hommes et +qu'ils ont tous péri dans la chambre nuptiale. + +Maintenant donc je suis fils unique de mon père, et je crains qu'en +entrant je ne meure comme les premiers, parce qu'un démon l'aime et ne +fait du mal qu'à ceux qui s'approchent d'elle; maintenant donc je crains +que je ne meure.» + +Mais Raphaël le rassura. + +«Ceux, dit-il, qui s'engagent dans le mariage de manière qu'ils +bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit, et qu'ils ne pensent +qu'à satisfaire leurs désirs, comme les chevaux et les mulets, ceux-là +sont au pouvoir du démon. Mais pour toi, Tobie, après que tu auras +épousé cette fille, étant entré dans la chambre, vis avec elle en +continence pendant trois jours et ne pense à autre chose qu'à prier Dieu +avec elle.» + +Il enseigna ensuite au fiancé craintif qu'en brûlant sur de la braise le +foie du poisson qu'ils avaient ramassé sur la berge du Tigre, il ferait +fuir le jaloux Asmodée. + +Tobie rassuré épousa Sara. Enfermé avec elle dans la chambre nuptiale, +il lui souvint des conseils de l'ange. + +«Sara, dit-il, lève-toi et prions Dieu, aujourd'hui et demain et +après-demain. Et pendant ces trois jours nous devons nous unir à Dieu, +car nous sommes enfants des saints et nous ne devons pas nous marier +comme les païens qui ne connaissent point Dieu.» + +Vaincu par la vertu de la prière et par l'odeur du foie grillé, le démon +s'enfuit, laissant les époux en paix, et le lendemain matin Tobie se +montra à Raguel, étonné, qui pendant la nuit avait creusé une huitième +fosse dans son jardin, car c'était un homme prudent et soumis à la +volonté divine. + +Tobie emmena Sara, sa femme, à Ninive. Ce qui restait du foie du poisson +rendit la vue au vieux Tobie. + +Le bon juif qui écrivit cette histoire suivait un roman babylonien, +d'une prodigieuse antiquité, que des savants allemands ont à peu près +restitué. On y voit un petit être blanc, qui n'est autre que l'âme d'un +mort, accompagnant dans un voyage long et périlleux l'homme qui lui a +rendu les devoirs de la sépulture. Il est convenu que le vivant et le +mort partageront le gain du voyage. Une belle jeune fille venant à faire +partie de ce gain, le partage devient délicat. Comment les voyageurs y +procédèrent-ils, je ne sais. M. Renan qui nous contait un jour cette +aventure babylonienne n'a point terminé son récit. J'ignore si c'est +comme Scheherazade par un habile artifice, ou parce que le texte +chaldéen manque tout à coup. + +Ce conte enfantin et vénérable, M. Maurice Bouchor l'a dialogué et mis +en vers pour les marionnettes. Il s'y est pris avec une simplicité +heureuse, un beau naturel, et a fait un mélange unique d'enthousiasme et +de bouffonnerie. Son poème nous a tous ravis; on ne sait ce que c'est, +et c'est délicieux. Le poète passe de la joyeuseté grasse au lyrisme +sublime avec cette aisance de demi-dieu ivre, qui nous émerveille et +nous étourdit quand nous lisons Aristophane ou Rabelais. + +Comment a-t-il pu mêler ainsi la poésie biblique à l'humour d'un rimeur +qui dîne gaiement? Je ne sais et ne saurai jamais au fond de quelle +bouteille le poète a trouvé cette mixture prodigieuse de sagesse et de +folie, je ne saurai jamais dans quel rêve il a entendu ce concert inouï +de harpes, de psaltérions et de casseroles. Je sais seulement qu'on rit +et puis qu'on est ému, et qu'on rit encore et qu'on est ému encore. + +Toutes les fois que M. Maurice Bouchor fait parler l'archange, on croit +entendre l'âme grave et pure de l'antique Israël. Au jeune Tobie qui +demande s'il peut aimer, selon la loi, la vierge Sara, issue, comme lui +de Nephtali, Raphaël répond: + + .....Cet amour est permis. + Mais, ô candide enfant, si l'Éternel a mis + Dans l'âme et dans le corps des vierges tant de grâce, + Ce n'est pas seulement pour un plaisir qui passe. + Vous devez--et l'amour rend bien doux ce devoir-- + Perpétuer la race élue, afin de voir + Vos filles et vos fils, conçus parmi la joie, + Grandir pour le Seigneur et marcher dans sa voie. + Il faut que sur la bouche en fleur des épousés + La prière du soir chante avec les baisers. + Enfant, le mariage est une sainte chose. + Afin que le regard de l'Éternel se pose + Avec tranquillité sur l'épouse et l'époux, + Gardez bien la pudeur comme un voile entre vous. + +Même gravité douce dans les conseils que Raphaël donne aux époux en vue +de cette nuit nuptiale qui fut pour sept époux une nuit éternelle: + + Passez en prières ferventes + La nuit qui va venir, nuit pleine d'épouvantes; + Que les subtils parfums, les musiques de l'air + Ne vous entraînent pas aux oeuvres de la chair; + Et l'ange du Seigneur, pour vous tirant son glaive + Dont vous ne verrez point les spirales de feu, + Chassera l'être impur et rendra gloire à Dieu. + +Quant au jaloux Asmodée, M. Maurice Bouchor ne l'a point pris au +sérieux. Il en a fait un personnage absolument ridicule, alléguant que +la Bible elle-même prêtait un rôle assez comique au démon amoureux qui, +dans cette histoire, est quelque chose comme le chien du jardinier. Il +est à propos de rappeler que _Tobie_ n'est point un livre canonique. +D'ailleurs, le poète a pris beaucoup de libertés à l'endroit d'Asmodée. +Faute d'avoir dans sa troupe deux lecteurs capables de dire les deux +rôles d'Asmodée et du poisson--car le poisson parle--il imagina que le +poisson n'était autre qu'Asmodée lui-même. Ce n'est pas la première fois +au théâtre qu'une nécessité de ce genre produit une beauté qu'on +attribue au libre génie du poète. Et si M. Maurice Bouchor, qui est la +candeur même, n'avait pas donné ses raisons, j'aurais attribué cette +identification à sa sagesse profonde. + +Cet Asmodée dont nous rions fut, en son temps, un démon considérable qui +l'emportait en puissance sur Astaroth, Cédon, Uriel, Belzébuth, Aborym, +Azazel, Dagon, Magog, Magon, Isaacharum, Accaron, Orphaxat et Beherit, +qui sont pourtant des diables qu'on ne méprisait point. Il avait les +femmes pour complices. C'est ce qui faisait sa force en ce monde et +spécialement chez les peuples où elles sont blanches. On le reconnaît, +disent les démonologistes, à ce qu'une de ses jambes est en manière de +patte de coq. Quant à l'autre, elle est comme elle peut, avec des +griffes au bout. Son portrait, dessiné par Collin de Plancy, fut +approuvé par l'archevêque de Paris. Pourtant je doute qu'il ressemble! + +Et puis, il est constant qu'Asmodée prend diverses formes pour +apparaître aux hommes; l'ange Gabriel le lia dans une caverne au bord du +Nil, où le malheureux démon demeura longtemps. Car il s'y trouvait +encore en 1707, quand un orfèvre de Rouen, nommé Paul Lucas, remontant +le Nil pour aller au Faïoum, le vit et lui parla, comme il l'assure +lui-même dans la relation de son voyage qui fut publié en 1719 et forme +trois volumes in-12, avec cartes et figures. Peu de faits sont mieux +attestés. Toutefois ce point ne laisse pas d'être embarrassant. Car il +est certain, d'autre part, qu'Asmodée était en personne à Loudun le 29 +mai 1624; il écrivit à cette date, sur le registre de l'église de +Sainte-Croix, une déclaration par laquelle il s'engageait à tourmenter +madame de Belciel, qu'il tourmenta en effet. La pièce est conservée à la +Bibliothèque nationale, dans le département des manuscrits, où chacun +peut la voir. Il est également certain qu'en 1635, dans la même ville de +Loudun, il posséda soeur Agnès, qui fut prise de convulsions en présence +du duc d'Orléans. Elle refusa de baiser le ciboire et se tordit sur +elle-même au point que ses pieds touchaient sa tête et qu'elle formait +parfaitement une roue. Cependant, elle proférait d'horribles blasphèmes. +À cette époque, Asmodée comparut devant l'évêque de Poitiers et, puisque +Paul Lucas le retrouva en Égypte soixante-douze ans plus tard, il +faudrait croire que ce diable sortait quand il voulait de sa caverne et +que l'ange Gabriel ne l'avait pas bien attaché. + +Au reste, n'oublions pas que saint Augustin explique la manière dont les +démons peuvent être liés ou déliés. Ces termes signifient, selon lui, +qu'ils perdent ou recouvrent la liberté de nuire aux hommes. _Alligatio +diaboli est non permitti_, etc., etc. + +Après l'édit de Colbert, qui fit défense aux diables de tourmenter les +dames, Asmodée ne parut plus en France qu'en la compagnie de l'excellent +Le Sage, l'auteur de _Gil Blas_. Il y perdit sa théologie, mais il y +devint homme d'esprit. Il faisait encore un assez vilain métier; du +moins le faisait-il gaiement. Voici comment il s'explique sur sa +profession: + + Je fais des mariages ridicules: j'unis des barbons avec des + mineures, des maîtres avec leurs servantes et des filles mal + dotées avec de tendres amants qui n'ont point de fortune. C'est + moi qui ai introduit dans le monde le luxe, la débauche, les + jeux de hasard et la chimie. Je suis l'inventeur des carrousels, + de la danse, de la musique, de la comédie et de toutes les modes + nouvelles de France... Je suis le démon de la luxure, ou, pour + parler plus honorablement, le dieu Cupidon. + +L'épreuve imposée aux jeunes époux, Sara et Tobie, a été réduite par M. +Maurice Bouchor de trois nuits à une seule, en considération de l'art du +théâtre qui veut que les circonstances soient resserrées dans un petit +espace de temps. Avec notre poète, Asmodée se pique de littérature, et +il est tout imbu des idées de notre cher maître Francisque Sarcey sur +«la scène à faire» et sur «l'art des préparations». + +Invisible à Sara comme à Tobie, il entre avec eux dans la chambre +nuptiale, afin de les tenter et c'est un dessein qu'il annonce au public +en ces termes: + + Messieurs, vous le voyez, c'est bien la scène à faire. + Prendrai-je ces amants dans mes rêts ténébreux? + Je n'en sais rien. Ils ont un archange pour eux!... + Dieu même, là-dessus, pense des choses vagues; + Ou bien le libre arbitre est la pire des blagues. + Mais tout cela, messieurs, j'ai dû vous le narrer, + Puisque l'art du théâtre est l'art de préparer. + +Je supplie mon cher maître Sarcey de considérer qu'il y a là, ce qu'on +appelle, une situation. Asmodée aime Sara; il l'aime «luxurieusement», +c'est le poète qui le dit. Or, le pauvre diable n'a aucun pouvoir sur +son rival, tant que celui-ci prie Dieu à genoux. Pour le vaincre il est +obligé de le rendre sensible à la beauté de Sara et cette sensibilité, +qu'il a lui-même inspirée, lui cause dès qu'elle se montre une douleur +cuisante. Ce qui est charmant dans cette scène comme l'a traitée M. +Bouchor, c'est le contraste de ce diable bouffon et sensuel et de ces +deux chastes enfants. + +Cela est d'une grâce singulière et d'une suave fantaisie. L'autre nuit, +en quittant le petit théâtre du passage Vivienne, l'âme enivrée de cette +poésie de buveur mystique, les yeux pleins de ces petites marionnettes, +charmantes comme des figurines de Tanagra, revoyant encore les paysages +de rêve que donnèrent pour décors à ces poupées augustes les peintres +Georges Rochegrosse, Henri Lerolle et Lucien Doucet, l'oreille contente +d'avoir entendu des vers dits par des poètes (car ce sont de vrais +poètes qui parlent pour les marionnettes de M. Signoret), heureux enfin, +je songeais à la belle scène des noces de ces deux pieux époux, qui +semblent, dans l'ancienne loi, l'image des époux chrétiens. Et tout à +coup l'histoire des deux «amants d'Auvergne» me revint en mémoire. +Laissez-moi vous la dire; elle est exquise. Je la rapporte à peu de +chose près comme elle est dans Grégoire de Tours, qui l'a prise sans +doute à quelque hagiographe plus ancien. Une seule circonstance est +tirée, comme on verra, d'une autre source. + + + + +HISTOIRE DES DEUX AMANTS D'AUVERGNE + + +En ce temps-là, qui était le IVe siècle de l'ère chrétienne, le jeune +Injuriosus, fils unique d'un sénateur d'Auvergne (on appelait ainsi les +officiers municipaux) demanda en mariage une jeune fille du nom de +Scolastica, unique enfant comme lui d'un sénateur. Elle lui fut +accordée. Et la cérémonie du mariage ayant été célébrée, il l'emmena +dans sa maison et lui fit partager sa couche. Mais elle, triste et +tournée contre le mur, pleurait amèrement. + +Il lui demanda: + +--De quoi te tourmentes-tu, dis-moi, je te prie? + +Et, comme elle se taisait, il ajouta: + +--Je te supplie, par Jésus-Christ, fils de Dieu, de m'exposer clairement +le sujet de tes plaintes. + +Alors elle se retourna vers lui. + +--Quand je pleurerais tous les jours de ma vie, dit-elle, je n'aurais +pas assez de larmes pour répandre la douleur immense qui remplit mon +coeur. J'avais résolu de garder toute pure cette faible chair et +d'offrir ma virginité à Jésus-Christ. Malheur à moi, qu'il a tellement +abandonnée que je ne puis accomplir ce que je désirais! Ô jour que je +n'aurais jamais dû voir! Voici que, divorcée d'avec l'époux céleste qui +me promettait le paradis pour dot, je suis devenue l'épouse d'un homme +mortel, et que cette tête, qui devait être couronnée de roses +immortelles, est ornée ou plutôt flétrie de ces roses déjà effeuillées! +Hélas! ce corps qui, sur le quadruple fleuve de l'agneau, devait revêtir +l'étole de pureté, porte comme un vil fardeau le voile nuptial. Pourquoi +le premier jour de ma vie n'en fut-il pas le dernier? Ô heureuse! si +j'avais pu franchir la porte de la mort avant de boire une goutte de +lait! et si les baisers de mes douces nourrices eussent été déposés sur +mon cercueil! Quand tu tends les bras vers moi, je songe aux mains qui +furent percées de clous pour le salut du monde. + +Et, comme elle achevait ces paroles, elle pleura amèrement. + +Le jeune homme lui répondit avec douceur: + +--Scolastica, nos parents, qui sont nobles et riches parmi les Arvernes, +n'avaient, les tiens qu'une fille et les miens qu'un fils. Ils ont voulu +nous unir pour perpétuer leur famille, de peur qu'après leur mort un +étranger ne vînt à hériter de leurs biens. + +Mais Scolastica lui dit: + +--Le monde n'est rien; les richesses ne sont rien; et cette vie même +n'est rien. Est-ce vivre que d'attendre la mort? Seuls ceux-là vivent +qui, dans la béatitude éternelle, boivent la lumière et goûtent la joie +angélique de posséder Dieu. + +En ce moment, touché par la grâce, Injuriosus s'écria: + +--Ô douces et claires paroles! La lumière de la vie éternelle brille à +mes yeux! Scolastica, si tu veux tenir ce que tu as promis, je resterai +chaste auprès de toi. + +À demi rassurée et souriant déjà dans les larmes: + +--Injuriosus, dit-elle, il est difficile à un homme d'accorder une +pareille chose à une femme. Mais si tu fais que nous demeurions sans +tache dans ce monde, je te donnerai une part de la dot qui m'a été +promise par mon époux et seigneur Jésus-Christ. + +Alors, armé du signe de la croix, il dit: + +--Je ferai ce que tu désires. + +Et, s'étant donné la main, ils s'endormirent. + +Et par la suite ils partagèrent le même lit dans une incomparable +chasteté. + +Après dix années d'épreuves, Scolastica mourut. Selon la coutume du +temps, elle fut portée dans la basilique en habits de fête et le visage +découvert, au chant des psaumes, et suivie de tout le peuple. Agenouillé +près d'elle, Injuriosus prononça à haute voix ces paroles: + +--Je te rends grâce, Seigneur Jésus, de ce que tu m'as donné la force de +garder intact ton trésor. + +À ces mots, la morte se souleva de son lit funèbre, sourit et murmura +doucement: + +--Mon ami, pourquoi dis-tu ce qu'on ne te demande pas? + +Puis elle se rendormit du sommeil éternel. + +Injuriosus la suivit de près dans la mort. On l'ensevelit non loin +d'elle, dans la basilique de Saint-Allire. La première nuit qu'il y +reposa, un rosier miraculeux, sorti du cercueil de l'épouse virginale, +enlaça les deux tombes de ses bras fleuris. Et le lendemain, le peuple +vit qu'elles étaient liées l'une à l'autre par des chaînes de roses. +Connaissant à ce signe la sainteté du bienheureux Injuriosus et de la +bienheureuse Scolastica, les prêtres d'Auvergne signalèrent ces +sépultures à la vénération des fidèles. Mais il y avait encore des +païens dans cette province évangélisée par les saints Allire et +Népotien. L'un d'eux, nommé Silvanus, vénérait les fontaines des +Nymphes, suspendait des tableaux aux branches d'un vieux chêne et +gardait à son foyer des petites figures d'argile représentant le soleil +et les déesses Mères. + +À demi caché dans le feuillage, le dieu des jardins protégeait son +verger. Silvanus occupait sa vieillesse à faire des poèmes. Il composait +des églogues et des élégies d'un style un peu dur, mais d'un tour +ingénieux et dans lesquels il introduisait les vers des anciens chaque +fois qu'il en trouvait le moyen. Ayant visité avec la foule la sépulture +des époux chrétiens, le bonhomme admira le rosier qui fleurissait les +deux tombes. Et, comme il était pieux à sa manière, il y reconnut un +signe céleste. Mais il attribua le prodige à ses dieux et il ne douta +pas que le rosier n'eût fleuri par la volonté d'Éros. + +«La triste Scolastica, se dit-il, maintenant qu'elle n'est plus qu'une +ombre vaine, regrette le temps d'aimer et les plaisirs perdus. Les roses +qui sortent d'elle et qui parlent pour elle, nous disent: Aimez, vous +qui vivez. Ce prodige nous enseigne à goûter les joies de la vie, tandis +qu'il en est temps encore.» + +Ainsi songeait ce simple païen. Il composa sur ce sujet une élégie que +j'ai retrouvée par le plus grand des hasards dans la bibliothèque +publique de Tarascon, sur la garde d'une bible du XIe siècle, cotée: +fonds Michel Chasles, Fn., 7439, 17-9 _bis_. Le précieux feuillet, qui +avait échappé jusqu'ici à l'attention des savants, ne compte pas moins +de quatre-vingt-quatre lignes d'une cursive mérovingienne assez lisible, +qui doit dater du VIIe siècle. Le texte commence par ce vers: + + _Nunc piget; et quæris, quod non aut ista voluntas, + Tunc fuit..._ + +et finit par celui-ci: + + _Stringamus moesti carminis obsequio._ + +Je ne manquerai pas de publier le texte complet dès que j'en aurai +achevé la lecture. Et je ne doute point que M. Léopold Delisle ne se +charge de présenter lui-même cet inestimable document à l'Académie des +inscriptions. + + + + +JOSÉPHIN PÉLADAN[34] + + +[Note 34: _La Victoire du mari_, avec commémoration de Jules Barbey +d'Aurevilly. (Ethopée VI de la décadence latine.)] + +M. Joséphin Péladan est occultiste et mage. Cela ne laisse pas de +m'embarrasser un peu. Je ne sais que répondre à qui me parle de +«pentaculer l'arcane de l'amour suprême». Le mage, selon la définition +de M. Péladan lui-même, c'est le grand harmoniste, le maître souverain +des corps, des âmes et des esprits. Cette définition n'est pas pour +m'encourager à en user à son endroit avec une honnête liberté, +familièrement, en toute franchise, selon les privilèges que confère le +commerce des lettres. Et puis, il faut bien que je l'avoue: il m'inspire +une vive jalousie. + +Ce doit être bien amusant d'être mage. On commande à la nature et l'on +flotte librement dans l'espace en corps astral. Je pense bien que le +plus mage des mages n'en fait pas autant qu'il en dit, mais c'est déjà +une joie que de rêver ces merveilles. Je suis persuadé que M. Joséphin +Péladan s'en donne l'illusion, et qu'il vit dans un songe prodigieux. +Heureux, trois fois heureux ce magique dormeur! Il est seulement +regrettable qu'il ait contracté pendant son sommeil un mépris trop +hautain de la réalité vulgaire. Les sociétés humaines lui inspirent un +insurmontable dégoût. Il ne conçoit pas, par exemple, qu'on puisse +s'intéresser à la sûreté et à la gloire de la patrie. + +Il me permettra, tout mage qu'il est, de lui en exprimer ma tristesse +sincère. Ce dédain des soins imposés par la nature même des choses, ce +détachement des formes les plus augustes et les plus simples du devoir, +ne sont que trop, aujourd'hui, dans les habitudes de la jeune +littérature. Nos raffinés trouvent le patriotisme un peu vulgaire. Il +est vrai que c'est le sentiment qui, sans nul doute, a inspiré le plus +de bêtises et le plus de laideurs, parce que c'est le sentiment le plus +accessible aux imbéciles. Mais dans une âme affinée, cette religion se +prête à toutes les délicatesses et s'accommode même d'une pointe de +dandysme. Que ces messieurs essayent! Qu'ils se mettent à aimer la +patrie comme elle veut être aimée, et ils s'apercevront bientôt qu'on +peut mettre dans cet amour toutes les subtilités de l'esthétique +moderne. M. Joséphin Péladan nous parle avec admiration des vieux +Florentins. Ils aimaient Florence. Auguste Barbier vante ce peintre +catholique qui s'endormit dans la mort «en pensant à sa ville». Ces +grands Italiens, poètes, peintres, philosophes, vivaient et mouraient +tous dans cette pensée. C'est une image de l'âme italienne au moyen âge +que ce bon saint François, à sa dernière heure, bénissant sa ville +d'Assise. Et pourtant c'étaient des hommes subtils. Non, il n'est pas +digne du talent de M. Joséphin Péladan de croire que le patriotisme doit +être laissé au vulgaire comme un reste de barbarie. + +Il n'est peut-être pas non plus très sage de maudire la démocratie, et +c'est ce qu'on fait volontiers dans la nouvelle école. M. Joséphin +Péladan n'a pas, dans son riche vocabulaire, de termes assez violents +pour rejeter ce qu'il appelle «la charognerie égalitaire inaugurée en +1789». + +Il est orgueilleux et n'a point le coeur simple. Il souffre d'être +coudoyé par la foule. Il en veut au vulgaire d'être vulgaire, ce qui +pourtant est dans l'ordre et selon la nature. Et comment ne voit-il +point que son orgueil l'abaisse à de pitoyables puérilités? Que lui sert +d'insulter au prodigieux effort des sociétés modernes qui essayent +depuis cent ans, avec un génie et des succès divers, de s'organiser +d'une manière équitable et rationnelle? Je veux bien qu'il n'admire +point ce grand mouvement et qu'il garde un culte aux formes du passé. +Encore doit-il sentir ce que de telles transformations ont d'inéluctable +et de grand. Ce moyen âge qu'il nous oppose sans cesse et qu'il admire +exclusivement, ce magnifique XIIIe siècle, qu'a-t-il donc accompli, +sinon ce que nous entreprenons nous-mêmes aujourd'hui, c'est-à-dire la +meilleure organisation possible de la société? Son oeuvre a duré +quelques centaines d'années pendant lesquelles la vie a été sinon +heureuse, du moins possible, et c'est assez pour que nous parlions avec +respect de ce monde féodal qui s'est épanoui majestueusement comme le +chêne royal de Vincennes. La maison avait été bâtie à grand labeur. +C'était une haute maison à créneaux, flanquée de tours. Nos pères y +vivaient; mais un jour elle s'est écroulée épouvantablement. Il fallait +bien en construire une autre. Il fallait bien gâcher du plâtre en dépit +des dégoûtés. C'est ce qu'on a fait. L'édifice n'est pas, sans doute, +d'une symétrie auguste; il n'abonde pas en sculptures symboliques; je le +trouve, pour mon goût, un peu plat. Mais il est logeable, et c'est le +grand point. L'autre était-il donc parfait? Je crois que son grand +mérite à vos yeux est de ne plus exister. C'est une jouissance d'artiste +que de vivre par l'imagination dans le passé; mais il faut bien se dire +que le charme du passé n'est que dans nos rêves et qu'en réalité le +temps jadis, dont nous respirons délicieusement la poésie, avait dans sa +nouveauté ce goût banal et triste de toutes les choses parmi lesquelles +s'écoule la vie humaine. Je crois que M. Joséphin Péladan, dans ses +haines comme dans ses amours, est la victime de son imagination artiste. +Il est vrai qu'il a une politique qui est précisément celle de Grégoire +VII. Il est pour le sacerdoce contre l'empire. Et ce violent théocrate +soutient encore que la pierre a donné le diadème à Pierre, qui l'a donné +à Rodolphe. _Petra dedit Petro_, etc. Mais M. Joséphin Péladan ne +considère point assez que Grégoire VII n'a pas réussi et qu'il est mort. + +M. Péladan affirme «que la pensée catholique est la seule qui ne soit +pas une bourde stérile». Il est catholique à la manière de Barbey +d'Aurevilly, c'est-à-dire avec beaucoup de superbe. Dans une notice +éloquente consacrée à la mémoire de celui qu'il vénérait comme un aïeul +et comme un maître, il reproche très âprement à l'archevêque de Paris de +n'avoir pas suivi avec tout son clergé le cercueil de l'auteur des +_Diaboliques_. Il érige ce vieux Barbey en père de l'Église et le tient +pour le dernier confesseur de la foi. C'est là une opinion singulière et +pleine de fantaisie. + +Le hasard m'a mis entre les mains un numéro récent d'une Revue dirigée +par les R. P. jésuites. Sans me flatter, et pour le dire en passant, je +m'y vis fort malmené. Les petits pères m'ont traité sans douceur, tout +comme ils traitent le Père Gratry et le Père Lacordaire. Je trouvai là +un article où Barbey d'Aurevilly était au contraire fort ménagé. On lui +tenait compte très largement d'avoir professé dans plusieurs articles le +catholicisme le plus romain et insulté M. Ernest Renan, ce qui est +oeuvre pie. On ne lui en reprochait pas moins sa légèreté, son +étourderie et son peu de catéchisme. On voit que les petits pères ne +pensent pas exactement sur Barbey d'Aurevilly comme M. Péladan. Je +n'hésite pas à dire que ce sont les petits pères qui ont raison. Barbey +d'Aurevilly fut un catholique très compromettant. M. Joséphin Péladan +est plus dangereux encore pour ceux qu'il défend. Peut-être +blasphème-t-il moins que le vieux docteur des _Diaboliques_, car le +blasphème était pour celui-là l'acte de foi par excellence. Mais il est +encore plus sensuel et plus orgueilleux. Il a plus encore le goût du +péché. Ajoutez à cela qu'il est platonicien et mage, qu'il mêle +constamment le grimoire à l'Évangile, qu'il est hanté par l'idée de +l'hermaphrodite qui inspire tous ses livres; et qu'il croit sincèrement +mériter le chapeau de cardinal! Tout cela semblera bizarre. Mais enfin +le sens commun n'est pour un artiste qu'un mérite secondaire, et M. +Joséphin Péladan est un artiste. Il est absurde si vous voulez, et fou +tant qu'il vous plaira. Cependant il a beaucoup de talent. + +Avec d'effroyables défauts et un tapage insupportable de style, il est +écrivain de race et maître de sa phrase. Il a le mouvement et la +couleur. Qu'on lui passe ses manies bruyantes, qu'on lui pardonne sa +rage de fabriquer des verbes comme _luner_, _rener_, _ceinturer_, et +l'on rencontrera çà et là, dans son nouveau livre, des pages d'une +poésie magnifique. + +Je me garderai bien de raconter ce livre. C'est une sorte de poème +magique dont les épisodes sembleraient absurdes s'ils étaient exposés +froidement et si le merveilleux du style ne soutenait plus le +merveilleux du sujet. Il s'agit de deux époux, Adar, jeune mage comme M. +Péladan lui-même, «saturnien vénusé», et une enfant trouvée élevée par +un prêtre romain, la merveilleuse Izel, en qui la nature atteint les +finesses de la statuaire florentine. Ce couple exquis promène son +ardente lune de miel à Bayreuth dans une des saisons théâtrales +consacrées à Wagner et que M. Péladan compare à la trêve de Dieu +qu'inventa la charité catholique au moyen âge. Là, le désir d'Izel et +d'Adar, exalté par le mysticisme sensuel du duo de _Tristan et Yseult_, +se déchaîne comme un mal divin, éclate en crises nerveuses, devient un +nirvana d'amour, un érotisme bouddhique, une euthanésie. Toute cette +partie du livre est d'un sensualisme mystique dont le caractère est +suffisamment exprimé par une sorte d'hymne d'une poésie étrange et +profonde, qui célèbre chrétiennement la réhabilitation de la chair. Je +citerai le morceau, non point dans son entier, mais en supprimant +quelques formes trop particulières à la langue de M. Joséphin Péladan et +qui eussent embarrassé des lecteurs mal préparés. Car les mages ont cela +de terrible que leurs oeuvres sont ésotériques et ne veulent être +comprises que des initiés. + +Voici ces stances en prose: + + Ô chair calomniée, chair admirable et triste, étroite + compagnonne de notre coeur dolent, dolente comme lui--plus que + lui pitoyable, ô toi qui pourriras. + + Si tu n'es que d'un jour, si tu n'es que d'une heure, glorieux + est ce jour, féconde cette heure.... + + Ce sont les yeux qui lisent les symboles avant l'esprit... + + Ce sont les mains qui peinent et qui prient. + + Ce sont les pieds qui montent. + + Tu m'as fait malheureuse, Dieu juste, fais-moi grande: le Beau + pour moi, c'est le Salut. + +C'est affaire à M. Péladan d'accorder la glorification de la chair avec +la doctrine chrétienne qu'il professe. Je n'ai qu'à signaler l'élégante +mélancolie de cette prose d'artiste et de poète. + +Après la saison de Bayreuth, Adar et Izel vont chercher à Nuremberg les +impressions du passé. Là, dans cette ville où le temps semble s'être +arrêté et qui montre intactes les formes de la vie familière et bizarre +des aïeux, l'attitude d'Izel n'exprime plus l'idéalisme voluptueux. Le +pur bronze florentin se déhanche comme ces figurines de dinanderie du +XVe siècle, qui, dans leur ingénuité contournée, font la joie des +amateurs. Une nuit, au clair de lune, comme il rêvait à sa fenêtre, le +docteur Sexthental a vu sur un mur l'ombre d'un joli bas de jambe, +pendant qu'Izel remettait sa jarretière. Il n'y a pas grand mal si l'on +considère seulement l'âge et la figure du docteur, qui s'est desséché +dans les bouquins. Mais ce qui donne à l'aventure une gravité +singulière, c'est que Meister Sexthental est un mage très puissant qui, +maître des éléments, peut à son gré quitter son corps visible et +traverser «en corps astral» les murs les plus épais. Or, l'ombre d'un +pied sur le mur l'a embrasé d'amour. Comme incube il satisfera sa +passion. On sait qu'une femme ne peut pas se défendre d'un incube. Izel +succombe dans des bras invisibles. Désormais l'infâme docteur +Sexthenthal est entre elle et cet Adar qu'elle aimait si éperdument. Je +ne vous dirai pas comment Adar trouve dans les sciences magiques le +moyen de tuer l'incube aux pieds d'Izel. Ayant ainsi vengé son honneur, +il croit avoir reconquis sa femme. Mais l'occulte le possède tout +entier. Penché sans cesse sur ses fourneaux, il s'abîme dans des +recherches sans nom; la soif de connaître le dévore. Izel délaissée se +détache de lui. Étranger à tout ce qui l'entoure, il poursuit l'oeuvre, +quand tout à coup il apprend qu'Izel, lasse de sa solitude et de son +abandon, est prête à se donner à un amant dont elle est adorée. Cette +fois Adar se réveille. Il renonce à la science pour retourner à l'amour. +Il va s'efforcer de reconquérir Izel, tandis qu'il en est temps encore. + +Il invoque une dernière fois les esprits de l'air, que son art tenait +asservis, mais c'est pour qu'ils l'aident à regagner cette épouse qu'il +a perdue par sa faute, dont en ce moment il guette la venue et qu'il +vient surprendre comme un amant furtif. + +Je transcris cette magnifique invocation presque tout entière. La page +est presque sans tache: + + Ô nature, mère indulgente, pardonne! Ouvre ton sein au fils + prodigue et las. + + J'ai voulu déchirer les voiles que tu mets sur la douleur de + vivre, et je me suis blessé, au mystère... Oedipe, à mi-chemin + de deviner l'énigme, jeune Faust, qui regrette déjà la vie + simple et du coeur, j'arrive repentant, réconcilié, ô menteuse + si douce! + + Fais ton charme, produis les mirages; je viens m'agenouiller + devant ton imposture et demander ma place de dupe heureuse. + Vous, forces sidérales qui m'avez obéi, Ariels, mes hérauts, je + viens vous délivrer. J'abdique le pentacle auguste du + macrocosme; ma double étoile est éclipsée; vous êtes libres, + gnomes, sylphes, ondins et salamandres. + + Une dernière fois, servez celui qui vous libère, Elémentals, + larves de mon pouvoir! Avant de vous dissoudre, un verbe, un + verbe encore! + + Sylphes nocturnes, phalènes du désir, agacez-la du velours de + vos ailes, celle qui va venir... + + Rosée de minuit, humidité des fleurs, susurrement de l'eau, + fluence du nuage et buée de la lune! Ô douce pollution de la + nature en rêve, baptise de désir celle qui va venir! + +Cette invocation ne vous rappelle-t-elle pas les adieux de Prospero au +monde magique? «Vous, Elfes des collines, des ruisseaux, des lacs +dormante et des bosquets... et vous, petits êtres qui au clair de lune +tracez en dansant des cercles qui laissent l'herbe amère et que la +brebis ne broute pas, et vous dont le passe-temps est de faire naître à +minuit les champignons... lorsque je vous aurai ordonné de faire un peu +de musique céleste pour opérer sur les sens de ces hommes, je briserai +ma baguette de commandement, je l'enfouirai à plusieurs toises sous la +terre, et plus avant que n'est encore descendu la sonde, je plongerai +mon livre sous les eaux.» + +Ces livres de M. Joséphin Péladan, il faut les prendre pour ce qu'ils +sont, des féeries sans raison, mais pleines de poésie. Ces féeries +sembleront parfois bien compliquées; elles manquent de naïveté, de +candeur, de bonhomie. C'est la faute de l'auteur qui est éloquent et +somptueux à l'excès. C'est aussi notre faute. Un merveilleux plus simple +nous semblerait insipide, et l'on nous ennuierait si l'on nous contait +Aladin, par exemple, ou les trois Calenders borgnes. + + + + +SUR JEANNE D'ARC[35] + + +I + +[Note 35: Ceci fut écrit à propos des représentations du drame de M. +Jules Barbier sur le théâtre de la porte Saint-Martin. Depuis M. Joseph +Fabre nous a donné un «mystère» de Jeanne, plus vrai et plus touchant.] + +Il y a de la piété dans le sentiment qui attire chaque soir les +spectateurs, j'allais dire les fidèles, au théâtre où se joue le mystère +de Jeanne d'Arc. Par l'exaltation sourde et puissante de la pensée +populaire, Jeanne devient peu à peu la sainte et la patronne de la +France. Une douce religion nous fait communier en elle; le récit de ses +miracles et de sa passion est un évangile auquel nous croyons tous. Ses +vertus sont sur nous. + +Elle est l'exemple, la consolation et l'espérance. Divisés comme nous le +sommes d'opinions et de croyances, nous nous réconcilions en elle. Elle +nous réunit sous cette bannière qui conduisit ensemble à la victoire les +chevaliers et les artisans, et ainsi la bonne créature achève +d'accomplir sa mission. Elle est l'arche d'alliance; tout en elle +signifie union et fraternité. + +La candeur de sa foi chrétienne touche ceux de nous qui sont restés +catholiques sincères, tandis que son indépendance en face des +théologiens la recommande aux esprits qui professent le libre examen des +Écritures. Car il est à peine exagéré de dire qu'elle est à la fois la +dernière mystique et la première réformée, et qu'elle tend une main, +dans le passé, à saint François d'Assise et l'autre main, dans l'avenir, +à Luther. + +Et par-dessus tout elle était simple; elle resta toujours si près de la +nature que ceux qui ne croient qu'à la nature sourient à cette fleur des +champs, à cette fraîche tige sauvage et parfumée, en sorte qu'elle fait +encore les délices de ceux qui, dans leur philosophie, s'en tiennent aux +apparences et craignent que tout ne soit illusion. + +La loyauté avec laquelle elle servit son roi va droit au coeur de +ceux-là, bien rares, qui gardent le deuil de l'ancienne monarchie. Elle +vécut, s'arma, mourut pour la France, et c'est ce qui nous la rend chère +à tous indistinctement. Étant d'humble naissance et pauvre, elle fit ce +que n'avaient pu faire les riches et les grands. Dans la gloire et dans +la victoire, elle aima les humbles comme des frères; par là, elle nous +est douce et sacrée. Noire démocratie moderne ne peut que vénérer la +mémoire de celle qui a dit: «J'ai été envoyée pour la consolation des +pauvres et des indigents.» _Dicens quod erat misa pro consolations +pauperum et indigentium._ + +Ce n'est pas tout encore. Il y avait en elle des contrastes charmants +qui la rendent aimable à tous; elle était guerrière et elle était douce; +elle était illuminée et elle était sensée; c'était une fille du peuple +et c'était un bon chevalier; dans cette sainte féerie qui est son +histoire, la bergère se change en un beau saint Michel. Comme Jésus et +saint François d'Assise, ses patrons, elle fait descendre le ciel sur la +terre, elle apporte au monde le rêve de l'innocence supérieure au mal et +de la justice triomphante. Elle est la préférée des croyants et des +simples, des artistes épris de symboles, des délicats, qui recherchent +la forme achevée et parfaite. + +Voilà ce que sent confusément la foule qui écoute chaque soir le drame +de Jeanne d'Arc, ou, comme nous disions, le mystère; je crois que le mot +est sur l'affiche. Entre nous, M. Jules Barbier n'était peut-être pas le +poète qu'il fallait pour écrire le mystère de Jeanne d'Arc. Pour ma +part, j'y aurais voulu plus de naïveté, plus de candeur, un art plus +religieux, plus mystique. J'y aurais voulu un pinceau plus fin, trempé +dans l'or et l'outremer des vieux enlumineurs. Je rêvais, sur un dessin +un peu grêle à force de pureté, toutes les richesses d'un trésor +d'église. Je rêvais le parfum de l'hysope et le chant des harpes +célestes. Je rêvais des saintes qui fussent des dames, et des anges +jouant du luth et tout à fait dans le goût de ce XVe siècle dont l'art +fait songer à une forêt qui n'a encore que des bourgeons. Enfin, que ne +rêvais-je pas?... J'aurais aimé surtout à voir Jeanne sous l'arbre des +Fées. C'était un hêtre, j'y ai bien souvent pensé, un hêtre merveilleux, +qui répandait une belle et grande ombre. On le nommait l'arbre des Fées +ou l'arbre des Dames, car les fées étaient des dames aussi bien que les +saintes; mais des dames voluptueusement parées et ne portant pas comme +madame sainte Catherine une lourde couronne d'or. Elles aimaient mieux +porter des chapeaux de fleurs. Or, ce hêtre était très vieux, très beau +et très vénérable. On l'appelait aussi l'arbre aux Loges-les-Dames, +l'arbre charminé[36], l'arbre fée de Bourlemont et le beau Mai. Comme +les divinités grandes ou petites, il avait beaucoup de noms, parce qu'il +inspirait beaucoup de pensées. Il s'élevait près d'une fontaine qu'on +nommait la fontaine des Groseilliers et où, jadis, les fées s'étaient +baignées, et une vertu était restée aux eaux de cette fontaine: ceux qui +en buvaient étaient guéris de la fièvre. C'est pourquoi on la nommait +aussi la bonne fontaine Aux-Fées-Notre-Seigneur, vocable ingénieux et +doux, qui plaçait sous la protection de Jésus les petites personnes +surnaturelles que ses apôtres avaient si rudement poursuivies sans +pouvoir les chasser de leurs forêts et de leurs sources natales. Non +loin de la source et de l'arbre, cachée sous un coudrier, une mandragore +chantait. Toutes les magies rustiques étaient réunies dans ce petit coin +de terre; un innocent paganisme y renaissait sans cesse avec les +feuilles et les fleurs. + +[Note 36: Quicherat met _charmine_, dont je ne puis découvrir le sens. +Ne faut-il pas lire _charminé_, _carminata_?] + +Chaque année, le dimanche de _Lætare_, ou dimanche des Fontaines, qui +est celui de la mi-carême, les filles et les garçons du village allaient +en troupe manger du pain et des noix sous l'arbre des Fées, puis ils +buvaient à la fontaine des Groseilliers, dont l'eau n'était pas bonne +que pour les malades; les fées ont plus d'un secret. La marraine de +Jeanne, de son nom Jeanne, femme d'Aubery, le maire, avait vu de ses +yeux ces dames mystérieuses, et elle le confessait à tout venant. +Pourtant elle était bonne et prude femme, point devineresse ni sorcière. + +L'une de ces fées avait un bel ami, le seigneur de Bourlemont. Elle lui +donnait des rendez-vous, le soir. Les fées sont femmes; elles ont des +faiblesses. On fit un roman des amours de la fée et du chevalier et une +autre marraine de Jeanne, dont le mari était clerc à Neufchâteau, avait +entendu lire ce merveilleux récit qui, sans doute, ressemblait à +l'histoire bien connue de Mélusine. Les fées avaient leur jour +d'audience; quand on voulait les voir en secret, on y allait le jeudi. +Mais elles se montraient peu. Une bonne chrétienne de Domrémy, la +vieille Béatrix, disait innocemment: + +--J'ai ouï conter que les fées venaient sous l'arbre, dans l'ancien +temps. Pour nos péchés, elles n'y viennent plus. + +La veille de l'Ascension, à la procession où les croix sont portées par +les champs, le curé de Domrémy allait sous l'arbre des Fées et à la +fontaine des Groseilliers, et il y chantait l'évangile de saint Jean. +Faisait-il ces stations pour exorciser l'arbre et la source? +Renouvelait-il, à son insu, les rites sacrés des païens? C'est ce qu'on +ne peut pas bien démêler dans ce mélange de croyances ingénues. Je crois +pourtant que ce prêtre chassait les fées. + +Jeanne faisait avec les autres, une fois l'an, «ses fontaines», comme on +disait. On goûtait, on dansait, on chantait. Avec ses compagnes, elle +suspendait aux branches du hêtre sacré des guirlandes de fleurs. Elle ne +savait pas qu'elle renouvelait ainsi les pratiques des ancêtres païens +qui sacrifiaient aux fontaines, aux arbres et aux pierres et qui +ornaient le tronc antique des chênes de tableaux et de statuettes +votives. Elle ne savait pas qu'elle imitait ces vierges de la Gaule, +prophétesses comme elle. Rien ne me touche à vrai dire comme ce +paganisme inconscient. Notre mystère, qui décidément ne ressemblerait +pas à la pièce de M. Jules Barbier, montrerait tout d'abord en Jeanne la +jeune fille des champs, l'éternelle Chloé, célébrant le culte éternel de +la nature. + +Dans le mystère tel que je le rêve, et qui restera le chef-d'oeuvre +inconnu, les fées parleraient. + +Pour le plaisir de ceux qui voudraient les entendre, disons qu'un poète +ingénieux les a déjà fait parler au bord de cette fontaine des +Groseilliers; rappelons que M. Ernest Prarond a, dans la _Voie sacrée_, +fait entendre le chant alterné des fées et des saintes. + +Que ne pouvons-nous à notre tour exprimer en paroles rythmées la pensée +profonde de ces dames de l'arbre et de la source, de ces dryades et de +ces nymphes restées antiques dans l'âme sous leurs atours de châtelaines +et dans la grêle mignardise qui sied aux belles amies du sire de +Bourlemont? + +Elles disaient à Jeanne: + +--Jeannette, vois, la terre est fleurie; le ciel est léger. La nature +t'est douce; sois douce à la nature. Aime. Crois-en les fées. Aime. +C'est nous qui faisons pousser l'aubépine sur la chair décomposée des +morts. Tout passe. Hors le plaisir, tout est illusion. Crois-en notre +éternelle jeunesse. Aime. Rien au monde ne vaut un sacrifice. Nous avons +bien ri à la barbe du vieil ermite qui vint nous exorciser au temps du +roi Dagobert. Nous sommes le frémissement du feuillage, le rayon de la +lune, le parfum des fleurs, la volupté des choses, l'ivresse des sens, +le frisson de la vie, le trouble de la chair et du sang... Tu es belle, +ô Jeannette. Ta jeunesse est en fleur. Aime! + +Les fées parleraient ainsi, et on les verrait flotter dans l'air +semblables aux vapeurs qui montent des prairies dans les soirs d'été. +Mais les dames sainte Catherine et sainte Marguerite apparaîtraient au +bord de la fontaine, lumineuses comme des figures de vitrail et portant +des couronnes d'or, et elles diraient: + +--Jeanne, sois bonne fille! + +Et notre mystère suivrait pas à pas les chroniques. Mais toutes les +images épanouies dans la pensée humaine, toutes les formes de nos rêves, +de nos craintes et de nos espérances seraient visibles et parlantes dans +un costume du XVe siècle. On y verrait Dieu le père en habit d'empereur, +la vierge Marie, les anges, les vertus théologales, les neufs preuses, +la Sibylle de Cumes, Deborah, Lucifer, les sept péchés capitaux, tous +les diables, enfin la terre, le ciel et l'enfer. Et des milliers de +scènes nous conduiraient en cent et une journées au bûcher de Rouen. +S'il faut être juste, s'il le faut absolument, je ne reprocherai point à +M. Jules Barbier de n'avoir pas conçu son ouvrage sur ce plan. D'abord, +il n'aurait pas pu: c'est trop difficile. Et puis, si, par impossible, +il était parvenu à le faire, on n'aurait pu le jouer et c'eût été +dommage. Nous n'aurions pas vu madame Sarah Bernhardt en Jeanne d'Arc. +Elle y est la poésie même. Elle porte sur elle ce reflet de vitrail que +les apparitions des saintes avaient laissé--du moins nous +l'imaginons--sur la belle illuminée de Domrémy. + + +II + +Madame Sarah Bernhardt est à la fois d'une vie idéale et d'un archaïsme +exquis; elle est la légende animée. Si sa belle voix a paru trop faible +par moments, c'est la faute du poème,--je crois qu'on dit le _poème_, en +langage de théâtre. Si l'on avait mieux suivi la simple vérité, madame +Sarah Bernhardt n'aurait pas à enfler sa voix pour débiter des tirades +vibrantes. Jeanne ne déclamait jamais. Beaucoup de ses paroles nous ont +été conservées; elles sont tantôt d'une brièveté héroïque, tantôt d'une +finesse souriante. Aucune ne prête à de grands éclats de voix. Ceux qui +l'ont entendue disent qu'elle avait la voix douce, une voix de jeune +fille. Je citerai à ce propos une page intéressante d'un livre récent, +la _Jeanne d'Arc_ du très regretté Henri Blaze de Bury[37]. C'est une +histoire écrite avec une bonne foi parfaite, un tour poétique et +singulier, un enthousiasme qui ne lasse jamais parce qu'il n'est jamais +banal, et aussi une certaine fantaisie dont la page qu'on va lire +donnera l'idée. Après avoir rappelé, comme nous venons de faire, que +Jeanne, au dire de ceux qui vivaient près d'elle, avait la voix jeune et +pure, l'historien ajoute: + +[Note 37: Un vol. in-8°.] + +Remarquons la vibration particulière de sa voix: _Vox infantilis_, +quelque chose d'immaculé, de virginal; et notons, à trois siècles de +distance, le même phénomène chez une autre héroïne de notre histoire. +Charlotte Corday avait également cette limpidité d'accent, cet +enchantement de la voix. Un peintre allemand nommé Hauer, qui crayonna +ses traits _in extremis_ et ne la quitta qu'au marchepied de la +charrette infâme, a constaté ce don exquis, et sans établir de parallèle +entre la grande libératrice du sol national au XVe siècle et celle que +Lamartine appelait l'Ange de l'assassinat, encore est-il permis de +relever un signe d'ineffable pureté, commun à ces deux belles âmes. + +J'ai lu jadis, je ne sais plus trop dans quel grimoire, que l'alchimiste +Albert le Grand avait à son service une jeune fille qu'il avait prise +uniquement sur la garantie de sa voix dont le timbre disait aussi +pureté, candeur, virginité. Un beau matin, le maître l'envoie chercher +un pot de vin chez le tavernier du voisinage; vingt minutes s'écoulent, +elle rentre. Albert, du fond de son cabinet et toujours plongé dans ses +livres, adresse à la servante une question; elle y répond de la porte, +et lui, sans même l'avoir vue, sans autre indice que la simple résonance +phonique: «Ribaude, s'écrie-t-il, fille à soldats, va-t'en, je te +chasse!» Que s'était-il passé? Juste ce que le vieux savant reprochait à +sa servante. Et que lui reprochait-il? + +De ne plus être maintenant ce qu'elle était encore tantôt. + + La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense, + Quelque diable aussi..... + +le diable, ou quelque lansquenet aventureux et de belle mine. Le fait +est que la jouvencelle n'en revenait pas, mettant tout sur le compte de +la sorcellerie. Qui serait venu lui dire que le timbre instantanément +altéré de sa voix l'avait seul trahie, l'eût à coup sûr bien étonnée. +_Vox infantilis_, signe mystérieux, auquel les anges du ciel et de la +terre se reconnaissent, et que la Pucelle conserva jusqu'à la fin. + +Henri Blaze de Bury a laissé dans son récit une certaine place au +merveilleux. Il ne croit pas que, dans une telle histoire, tout puisse +s'expliquer humainement. Il veut bien, selon une image qui lui +appartient, mettre un peu de jour dans la forêt enchantée sans cesse +accrue avec les âges. Mais il ne rompt point le charme. Je crois, pour +ma part, que rien dans la vie de Jeanne d'Arc ne se dérobe, en dernière +analyse, à une interprétation rationnelle. Là, comme ailleurs, le +miracle ne résiste pas à l'examen attentif des faits. Le tort de ses +biographes est de trop isoler cette jeune fille, de l'enfermer dans une +chapelle. Ils devraient, au contraire, la placer dans son groupe +naturel, au milieu des prophétesses et des voyantes qui foisonnaient +alors: Guillemette de la Rochelle, que Charles V fit venir à Paris, vers +1380, la bienheureuse Hermine de Reims, sainte Jeanne-Marie de Maillé, +la Gasque d'Avignon, conseillère de Charles VI, les pénitentes du frère +Richard et quelques autres encore qui eurent en commun avec Jeanne les +visions, les révélations et le don de prophétie. Vallet de Viriville, le +plus perspicace des historiens de Jeanne, a montré la voie. + +Il faudrait rechercher ensuite par quel lent et profond travail l'âme +chrétienne se forma l'idée de la puissance de la virginité et comment le +culte de Marie et les légendes des saintes préparèrent les esprits à +l'avènement d'une Catherine de Sienne et d'une Jeanne d'Arc. Notre +Jeanne ne perdrait rien à être expliquée de la sorte. Elle n'en +paraîtrait ni moins belle ni moins grande, pour avoir incarné le rêve de +toutes les âmes, pour avoir été véritablement celle qu'on attendait. On +peut dire à cet égard que l'histoire ne détruira, pas la légende. + + +III + +Il me reste un mot à dire du livre nouveau de M. Ernest Lesigne[38]. +L'auteur nie que Jeanne d'Arc ait été brûlée à Rouen. Et, pour soutenir +cette thèse, il identifie à la vraie Jeanne cette fausse Jeanne dont +nous ayons raconté ailleurs l'histoire incroyable, cette Claude ou +Jeanne qui parut en Lorraine l'an 1436, se fit reconnaître par les +frères de Jeanne d'Arc et par les bourgeois d'Orléans, épousa Robert des +Armoises et, après les aventures les plus singulières, mourut dans son +lit, entourée de la vénération des siens. Cela est étrange, en effet. +Mais, d'un autre côté, la mort de Jeanne est attestée par des témoins +qui déposèrent au procès de 1455. Aucun fait historique, aucun n'est +mieux établi que celui-là. M. Lesigne nous promet de s'expliquer sur ce +point dans un nouvel ouvrage. Je suis curieux de voir comment il se +tirera d'affaire. Car il s'est mis dans une situation vraiment +difficile. + +[Note 38: _La Fin d'une légende. Vie de Jeanne d'Arc (de 1409 à 1440, +sic)_, par Ernest Lesigne, 1 vol. in-18.] + + + + +SOUS LES GALERIES DE L'ODÉON + +19 janvier. + + +I + +Je passais sous les galeries de l'Odéon. Un vieux poète, un maître +d'études et deux étudiants y feuilletaient des livres non coupés. Sans +souci des courants d'air froid qui leur glissaient sur le dos, ils +lisaient ce que le hasard et le pli des feuilles leur permettaient de +lire. En les observant, je songeais à ce livre que rêve M. Stéphane +Mallarmé, à ce récit merveilleux qui présentera trois sens distincts et +superposés, et qui offrira une fable intéressante, exactement suivie, à +ceux mêmes qui liront sans couper les pages. Je me figurais mon vieux +poète, mon maître d'étude et mes deux étudiants promenant avec ivresse +sur un tel livre leur nez rougi par le froid, et je louais en mon coeur +le poète ingénieux d'avoir, dans sa bonté, préparé un aliment aux +pauvres lecteurs qui, comme les moineaux, vivent en plein air et qui se +nourrissent de littérature aux étalages des bouquinistes. Mais, en y +songeant mieux, je doute si le plaisir de ces doux vagabonds n'est pas +plus délicieux tel qu'ils le goûtent, et s'il n'y a pas un charme pour +eux, le charme du mystère, dans ces brusques suspensions du sens +qu'apportent les pages que le couteau de bois n'a pas encore détachées. +Ces liseurs en plein air doivent avoir beaucoup d'imagination. Tout à +l'heure, ils s'en iront par les rues froides et noires, achevant dans un +rêve la phrase interrompue. Et sans doute ils la feront plus belle +qu'elle n'est en réalité. Ils emporteront une illusion, un désir, tout +au moins une curiosité. Il est rare qu'un livre nous en laisse autant +quand nous le lisons tout entier, à loisir. + +Je voudrais bien les imiter quelquefois et lire aussi certains livres +sans les couper. Mais mon devoir s'y oppose. Hélas! il est si agréable +de picorer dans les livres! J'ai pour ami un commissionnaire du quai +Malaquais; et cet homme simple est un grand exemple du charme qui +s'attache aux lectures interrompues. De temps à autre, il m'apportait +une crochetée de bouquins. Ces relations lui permirent de m'apprécier, +et il jugea, après deux ou trois visites, que je n'étais pas fier, ayant +d'ailleurs peu sujet de l'être, puisque je prenais toute ma science dans +les livres. De fait, il portait sur son dos plus de savoir que je n'en +porte dans ma tête. Son assurance s'en accrut justement et un jour il me +dit, en se grattant l'oreille: + +--Monsieur, il y a quelque chose que je voudrais bien savoir. Je l'ai +demandé à plusieurs personnes qui n'ont pas su me le dire. Mais vous le +savez, vous. Oh! c'est une chose qui me tourmente depuis bientôt cinq +ans. + +--Quelle chose? + +--Il n'y a pas d'indiscrétion?... + +--Parlez, mon ami. + +--Eh bien! monsieur, je voudrais bien savoir ce qu'est devenue +l'impératrice Catherine? + +--L'impératrice Catherine? + +--Oui, monsieur, je donnerais bien quelque chose pour savoir si elle a +réussi. + +--Réussi?... + +--Oui, j'en suis resté au moment où les conjurés veulent tuer l'empereur +Pierre, et ils ont bien raison! J'ai lu l'histoire sur un cornet de +tabac. Vous comprenez: il n'y avait pas la suite. + +--Eh bien, mon ami, l'empereur Pierre a été étranglé et Catherine fut +proclamée impératrice. + +--Vous en êtes sûr? + +--Parfaitement sûr. + +--Oh! tant mieux! j'en suis bien content. + +Et, reprenant son crochet, il me souhaita le bonsoir. + +Je l'envoyai à l'office boire un verre de vin à la santé de la grande +Catherine. C'est de ce jour que date notre amitié. + +Nos liseurs des galeries de l'Odéon n'en étaient point restés, comme mon +commissionnaire, à la conspiration de la princesse Daschkoff. Mais ils +ne feuilletaient rien de bien neuf, et je soupçonne le maître d'études +d'avoir dévoré plusieurs pages du _Tableau de l'amour conjugal_. Il +soulevait de ses gros doigts les feuillets fermés de trois côtés et il y +fourrait le nez comme un cheval dans sa musette. + +L'étalage était triste, fané; on n'y respirait pas la bonne odeur du +papier frais. On n'y voyait pas des piles de livres, jaunes, avec cette +mention imprimée sur une bande de papier: _Vient de paraître_. + +Les gens du monde ignorent ce que c'est que _la pile_. Les gens du monde +lisent les romans nouveaux dans _la Revue des Deux Mondes_. Ils ne les +achètent jamais en volume. Ils n'en ont nulle envie; mais le +voudraient-ils qu'ils ne le pourraient pas. Ce n'est pas leur faute; ils +ne savent point. Quand une dame, par extraordinaire, veut se procurer un +livre récent, elle l'envoie demander au papetier voisin, qu'elle prend, +de bonne foi, pour un libraire. Le papetier, qui n'a jamais vu de sa vie +d'autres ouvrages que ceux de MM. Ohnet et de Montépin, est fort +embarrassé quand on lui demande _la Chèvre d'or_ de Paul Arène. Mais il +est trop habile pour laisser voir son ignorance. Aussi bien inspiré que +le gargotier de la butte Montmartre, à qui mon ami Adolphe Racot +demandait une aile de phénix et qui répondait: «Nous venons de servir la +dernière», ce rusé papetier déclare que: «_la Chèvre d'or_, il n'y en a +plus!» On porte cette réponse à la belle liseuse, qui ne lira pas _la +Chèvre d'or_, faute de l'avoir découverte. Ce qui, d'ailleurs, est +souverainement juste; car la véritable beauté ne doit se montrer qu'aux +initiés. On n'imagine pas combien il est difficile aux gens du monde de +se procurer un petit volume in-18 jésus de trois francs cinquante. Je +sais deux ou trois salons littéraires où tout le monde lit ce qu'il est +convenable de lire; mais où personne ne serait capable de se procurer en +vingt-quatre heures un de ces livres qu'il «faut» avoir lus. Un +exemplaire qui vient de l'auteur ou d'une gare de chemin de fer, fait le +tour du salon et sert à soixante personnes. On se le prête comme une +chose unique; et c'est une chose unique, en effet. Le papetier du +faubourg Saint-Honoré a dit qu'il n'y en avait plus. Après avoir passé +pendant trois mois par les plus belles mains du monde, il est pitoyable +à voir, fripé, bâillant du dos, encorné à merveille, et comme +l'Hippolyte de Racine, sans forme et sans couleur. On se le passe +encore. Il rend l'âme, et, tout expirant, il faut qu'il satisfasse à la +curiosité intellectuelle et aux plaisirs moraux de la baronne N..., de +la comtesse de N... Il y a des gens du monde qui rencontrent M. Paul +Hervieu tous les soirs et qui ne seraient pas capables de découvrir dans +tout Paris un seul volume de M. Paul Hervieu. Au XVIIIe siècle, les +écrits poétiques et galants couraient en manuscrit dans les ruelles; les +moeurs à cet égard ont moins changé qu'on ne croit, et il n'est pas dans +les usages aristocratiques d'acheter un livre. On coule dans le cercle +l'exemplaire unique. Cette méthode n'est pas sans inconvénient. Des +lettres qui n'étaient écrites que pour deux beaux yeux, ont ainsi fait +le tour du monde parisien entre les pages 126 et 127 de _Mensonge_. On +m'a montré un exemplaire de _Fort comme la mort_, qui avait servi de +buvard à une très jolie personne. Une ligne d'écriture y restait +empreinte à l'envers. On la croyait indéchiffrable, quand une curieuse, +aux mains de laquelle le livre était venu, s'avisa de regarder dans un +miroir la page maculée. Elle lut très nettement dans la glace: «Je +t'envoie mon coeur dans un baiser». C'était la dernière ligne d'une +lettre qui ne portait point de signature. Il y a quelques années M. +Gaston Boissier vantait à quelques amis l'esprit ingénieux d'une dame +qui variait à l'infini, dans une même correspondance, les formules +finales de ses lettres. + +Le commandant Rivière, qui l'avait écouté, restait surpris. + +--Je croyais, dit-il, que toutes les femmes finissaient leurs lettres +par cette formule: «Je t'envoie mon âme dans un baiser». Il en faut +induire que _Fort comme la mort_ ne trahissait personne. Le prêt des +livres ne laisse pas d'être périlleux. + +J'ai donné de cet usage une raison qui, sans doute, est une raison +suffisante. Mais, s'il en est des raisons comme de la grâce, qui ne +suffit pas quand elle est suffisante, à ce que disent les théologiens, +nous chercherons quelque autre origine à la noble coutume de n'acheter +de romans que dans les gares de chemins de fer. Nos petits volumes +brochés font mauvais effet sur les tables, dans ces salons d'un ton fin +ou d'un éclat sombre, que les femmes de goût savent aujourd'hui meubler +avec harmonie. Ce sont des tableaux achevés où l'on ne peut ajouter que +des fleurs et des femmes. Une seule couverture jaune y met une fausse +note. Ce jaune a été adopté par tous les éditeurs, qui considèrent qu'il +se voit de loin dans les vitrines des libraires. Mais il est criard dans +un intérieur discret, où tout se tait et s'apaise. On a voulu y +remédier, voilà cinq ou six ans, en fabriquant, avec des morceaux de +chasubles, des couvertures fleuries qui faisaient ressembler les +dialogues de Gyp et les romans de M. Paul Bourget à des livres d'heures +et à des missels. Mais ces livres aimés n'étaient plus reconnaissables, +vêtus comme des évêques et comme des chantres. Ils semblaient trop +lourds et trop magnifiques pour être lus au coin du feu. Peu à peu on +laissa les ornements ecclésiastiques, et la chemise jaune reparut. + +Les éditeurs ne pourraient-ils habiller nos romans d'un petit cartonnage +élégant et sobre? C'est l'usage en Angleterre, où l'on vend les livres +d'imagination en plus grand nombre qu'en France. Ici, le regretté Jules +Hetzel, qui était un homme d'esprit et un fertile inventeur, l'a tenté: +il y a perdu de l'argent. C'était dans l'ordre. Mais son invention ne +pourrait-elle profiter à autrui? Cela aussi serait dans l'ordre. + +La librairie Quantin a essayé des couvertures d'un aspect charmant et +grave. Ce ne sont ni tout à fait des brochures, ni tout à fait des +cartonnages. Cela est léger et cela meuble. J'ai là, sur ma table, un +très joli livre de M. Octave Uzanne, les _Zigzags d'un curieux_, qui est +ainsi vêtu d'un papier bleu sombre à grain de maroquin et doré avec +élégance. Ce type pourrait être appliqué aux romans publiés par Calmann +Lévy, Charpentier ou Ollendorff. Ce sont les symbolistes et les +décadents, je dois le dire, qui s'entendent le mieux à habiller joliment +un livre. Ils revêtent leurs vers et leurs «proses» d'une espèce de +galuchat ou d'une sorte de peau de crocodile, avec lettres dorées, d'une +parfaite élégance. + +Après tout, cela n'importe peut-être pas autant que je crois. Ce qui me +surprend, c'est qu'il n'y ait pas de courtiers pour offrir le matin les +nouveautés littéraires dans les quartiers riches. Ce serait une +industrie à créer et il me semble qu'un habile homme y ferait ses +affaires. + +Mais nous voilà bien loin de l'Odéon, et je n'ai point dit ce que +c'était que _la pile_. Je le dirai, car il faut instruire les infidèles, +il faut évangéliser les gentils. Les jours de grandes mises en vente, +quand un éditeur lance, par exemple, l'_Immortel_, _Mensonges_ ou +_Pêcheur d'Islande_, les libraires revendeurs et spécialement ceux des +galeries de l'Odéon ne se contentent pas d'exposer au bon endroit de +l'étalage deux ou trois exemplaires du livre du jour; ils en élèvent des +tas de douze, de vingt-quatre, de trente-six, monuments superbes, +piliers sublimes qui proclament la gloire de l'auteur. C'est la pile! Il +faut être célèbre ou méridional pour l'obtenir. Elle signifie fortune et +célébrité. Les Grecs l'eussent nommée la stèle d'or. Elle porte aux nues +les noms d'Alphonse Daudet, de Paul Bourget, d'Émile Zola, de Guy de +Maupassant, de Pierre Loti. J'ai vu, j'ai vu de jeunes auteurs, les +cheveux épars, tomber en pleurant aux pieds de Marpon, qui leur refusait +la pile. Hélas! ils priaient et pleuraient en vain. + + +II + +C'est comme je vous je dis. Il n'y avait point de piles, ce jour-là, +dans les galeries de l'Odéon. Mais on voyait dans la vitrine réservée +aux chefs-d'oeuvre de typographie une jolie petite édition du _Manteau +de Joseph Olénine_, par le vicomte de Vogüé, de l'Académie française. +C'est un conte fantastique qu'on peut comparer à l'incomparable _Lokis_. +Je ne peux pas mieux dire, comme dit Charlemagne quand il donne son fils +à la belle Aude. Dans le conte de M. de Vogüé, ainsi que dans celui de +Mérimée, il y a une princesse polonaise d'un parfum subtil et capiteux. +Et quand le bon M. Joseph Olénine respire avec ivresse une pelisse de +zibelines, il n'est pas si étrangement fou qu'il en a l'air. Car la +comtesse ***ska a empreint cette fourrure d'une odeur dont on meurt. M. +Joseph Olénine reçoit finalement le prix de son fétichisme sincère et +profond. Une nuit, dans le château de la comtesse ***ska, dont il est +l'hôte, en embrassant comme de coutume sa pelisse bien-aimée, il trouve +dans cette pelisse, par le plus grand des hasards, une femme palpitante +et dont le souffle humide effleure son front. + +Un moins galant homme aurait cru reconnaître la comtesse. Mais M. Joseph +Olénine se persuade sur quelques légers indices que la visiteuse +nocturne est un fantôme, une dame morte depuis longtemps et qui revient +aimer en ce monde, faute d'avoir trouvé dans l'autre un meilleur emploi +de ses facultés. M. Joseph Olénine, pensant avec raison qu'il faut être +discret, même quand il s'agit d'une dame d'outre-tombe, ne confia pas au +comte ***ski sa bonne fortune; et, satisfait peut-être de ce silence, le +fantôme revint souvent. + +J'ai trouvé aussi sous les doctes arcades de l'Odéon, parmi les rares +nouveautés de la semaine, un «conte astral» de M. Jules Lermina, _À +brûler_. On y voit un homme qui sort de lui-même à volonté. C'est +précisément la donnée d'un épisode du livre de M. Joséphin Peladan, _la +Victoire du mari_, dont nous avons déjà parlé[39]. Nous nous retrouvons +en plein magisme; nous entendons résonner de nouveaux le mystérieux +_linga-sharra_, formule puissante, à l'aide de laquelle les mages +sortent de leur corps visible. Papus affirme que le conte de M. Jules +Lermina est conforme aux données de la science ésotérique, et Papus est +un grand mage: M. Joséphin Peladan le dit. Au reste, M. Jules Lermina +excelle à conter des contes extraordinaires. Il a donné deux volumes +d'_Histoires incroyables_ que je recommande à tous ceux qui aiment +l'étrange et le singulier, mais qui veulent que le merveilleux soit +fondé sur la science et l'observation. C'est là précisément le grand +mérite de M. Jules Lermina. Il part d'une donnée positive pour s'élancer +de prodige en prodige. + +[Note 39: Voir p. 233.] + +Jules Lermina, Joséphin Peladan, Léon Hennique, Gilbert-Augustin +Thierry, Guy de Maupassant lui-même dans son _Horla_, voilà bien des +esprits tentés par l'occulte! Notre littérature contemporaine oscille +entre le naturalisme brutal et le mysticisme exalté. Nous avons perdu la +foi et nous voulons croire encore. L'insensibilité de la nature nous +désole. La morne majesté des lois physiques nous accable. Nous cherchons +le mystère. Nous appelons à nous toutes les magies de l'Orient; nous +nous jetons éperdument dans ces recherches psychiques, dernier refuge du +merveilleux que l'astronomie, la chimie et la physiologie ont chassé de +leur domaine. Nous sommes dans la boue ou dans les nuages. Pas de +milieu. Voilà ce que nous avons tiré d'une heure de bouquinage sous les +galeries de l'Odéon. + + + + +M. ÉDOUARD ROD[40] + + +Quand il analysait dans le journal _le Temps_, il y a un an presque jour +pour jour, _le Sens de la vie_, certes M. Edmond Scherer ne prévoyait +pas le récit désolé qui y fait suite aujourd'hui, et j'imagine que _les +Trois Coeurs_ lui eussent causé quelque surprise s'il avait vécu assez +pour les connaître. Dans _le Sens de la vie_, M. Edouard Rod laissait +son héros marié et père de famille. M. Edmond Scherer avait cru de bonne +foi que c'était là le dénouement. L'auteur, il est vrai, n'avait pas +conclu; mais l'éminent critique concluait pour lui, que se marier et +être père c'est à peu près tout l'art de vivre; que, s'il nous est +impossible de découvrir un sens quelconque à ce qu'on nomme la vie, il +convient de vouloir ce que veulent les dieux, sans savoir ce qu'ils +veulent, ni même s'ils veulent et que ce qu'il importe de connaître, +puisqu'enfin il s'agit de vivre, ce n'est pas _pourquoi_, c'est +_comment_. + +[Note 40: _Les Trois Coeurs_, par Edouard Rod, 1 vol. in-18.] + +M. Edmond Scherer était un sage qui ne se défiait pas assez de la malice +des poètes. Il ne pénétrait point le secret dessein de M. Edouard Rod, +qui est de nous montrer, après l'Ecclésiaste, que tout n'est que vanité, +et c'est ce dessein qui éclate dans les _Trois coeurs_. Car voici que +Richard Noral, son héros, se réveille dans les bras de la douce Hélène, +qu'il a épousée, aussi désenchanté que le roi Salomon lui-même, lequel, +à la vérité, avait fait du mariage une expérience infiniment plus +étendue. + +Hélène n'a pas donné le bonheur à Richard et pourtant Hélène est une +noble et tendre créature. Mais elle n'est point le rêve, elle n'est +point l'inconnu, elle n'est point l'au delà. Et cette infirmité, commune +à tous les êtres vivants, la déshonore lentement dans l'imagination +délicate et stérile de son mari rêveur. Artiste sans art, Richard +demande follement à la vie de lui apporter les formes et l'âme de ses +propres songes, comme s'il y avait pour nous d'autres chimères que +celles que nous enfantons. N'ayant ni l'originalité de l'esprit ni la +générosité du coeur, il s'excite au sensualisme mystique en contemplant +les compositions des préraphaélites. Il se demande avec Dante-Gabriel +Rosetti: + +--Par quelle parole magique, clef des sentiers inexplorés, pourrai-je +descendre au fond des abîmes de l'amour? + +Il se nourrit de la _Vita nuova_; c'est-à-dire qu'il vit du rêve d'un +rêve. M. Edouard Rod nous dit qu'il était naturellement «bon et noble», +mais qu'il se montrait à ses mauvaises heures «égoïste, despote et +cruel», et qu'il y avait deux hommes en lui. Je n'en vois qu'un seul, un +égoïste sans tempérament, qui croit que l'amour est une élégance. + +Fatigué d'Hélène, qui ne lui a pas donné l'impossible, il porte son +ennui et ses curiosités chez une aventurière vaguement américaine, d'âge +incertain, peut-être veuve, Rose-Mary, qui a traversé la vie en +sleeping, en paquebot, en landau de louage, et qui n'a pas beaucoup plus +de souvenirs que les dix-huit colis qu'elle traîne sans cesse avec elle +de New-York à Vienne, de Paris à San Francisco et dans toutes les villes +d'eaux, et sur toutes les plages. Fleur éclatante de table d'hôte, +beauté tapageuse, nature vulgaire sous des dehors singuliers, elle est, +au fond, très bonne femme, pleine de piété pour les bêtes, sentimentale, +capable d'aimer et d'en mourir. Et c'est une rastaquouère au coeur +simple, qui rêve le pot-au-feu. Elle aime éperdument Richard. M. Edouard +Rod nous dit: «Quand Rose-Mary fut sa maîtresse, Richard se sentit +malheureux». Il se désolait. Il pensait: «Je me suis trompé. Je me suis +trompé sur elle, sur moi, sur tout! Elle ne ressemble pas à Cléopâtre. +Elle n'a aucun trait des grandes amoureuses.» + +Non, Rose-Mary ne ressemblait pas à Cléopâtre. C'était à prévoir. Faute +de s'en être avisé à temps, voilà Richard dans une situation pénible. +Hélène a tout appris. Elle ne fait point de reproche à son mari, mais sa +douleur pudique, son silence, sa pâleur ont plus d'éloquence que toutes +les plaintes. Richard en est touché parce qu'il a du goût. Sa fille +Jeanne, toute petite, souffre par sympathie. «La mère et la fille +semblaient vivre de la même vie et dépérir du même mal.» La maison a +l'air d'une maison abandonnée; on y respire un souffle de _malaria_. La +salle de travail, la bibliothèque, où jadis la famille se réunissait +dans un calme riant, maintenant déserte, respectée, pleine de souvenirs, +fait peur; on dirait la chambre du mort. + +En passant de ce _home_ lugubre au petit salon d'hôtel garni égayé par +Rose-Mary de bibelots exotiques, Richard ne faisait que changer de +tristesses et d'ennuis. Comme Hélène, Rose-Mary aimait et souffrait. Et, +par la douleur comme par l'amour, qui sont deux vertus, Rose-Mary +l'emportait sur la chaste et fière Hélène, épouse et mère. Pour le dire +en passant, il y a une chose que je ne conçois pas dans cette excellente +Rose-Mary, qui avait de si grands chapeaux et un si bon coeur. C'est sa +résignation. Elle ne défend pas cet amour qui est sa vie: elle est +toujours prête à céder. Point jalouse, point violente, elle n'inflige +pas à ce nouvel Adolphe les fureurs d'une Ellénore. Elle est étrangement +inerte et douce devant la trahison et l'abandon. Je ne dis pas qu'une +telle manière d'être soit invraisemblable; je n'en sais rien. Et tout +est possible. Mais je voudrais qu'on me montrât mieux à quelle source +cette femme sans goût et sans esprit puise une si rare vertu. Elle n'a +ni rang dans le monde, ni mari ni fils. Je voudrais savoir d'où lui +vient la force de souffrir en silence et de mourir en secret. + +Car elle meurt. Du pont d'un de ces transatlantiques où elle prit tant +de fois passage, une nuit, elle se jette dans la mer, et personne ne +saura comment ni pourquoi elle est morte. C'est beaucoup de discrétion +pour une personne qui portait des toilettes tapageuses et voyageait avec +dix-huit colis. + +La vierge d'Avallon, et ce souvenir n'est pas pour déplaire à Richard +Noral, la vierge d'Avallon, que Tennyson a chantée, mit moins de +négligence dans son suicide. Mourant pour Arthur, elle voulut qu'il le +sût, et c'est elle-même qui, couchée morte dans une barque, apporta au +chevalier son aveu dans une lettre: + + Vivante on me nommait la vierge d'Avallon. + ... + +Pendant que Rose-Mary se noyait très simplement et très sincèrement pour +lui, Richard fréquentait le salon de madame d'Hays. C'était, paraît-il, +une charmante personne que madame d'Hays. Veuve après quelques mois de +mariage, elle avait acquis à peu de frais une liberté également +précieuse pour ses adorateurs et pour elle-même. Richard admirait en +madame d'Hays «cette merveilleuse harmonie des traits, du teint, des +regards, des mouvements, du son de la voix, qui faisait de la jeune +femme un être exceptionnel, un être de rêve en dehors et au-dessus de la +notion de la beauté». Et madame d'Hays ne voulait point de mal à +Richard. En revenant du Bois, elle répondait du fond de son landau par +un joli sourire au salut qu'il lui adressait; ils allaient beaucoup au +théâtre ensemble; ils parlaient de Shelley et des Préraphaélites. Si +bien que Richard faillit l'aimer. Il s'y fût laborieusement appliqué, +selon sa coutume, si la mort de sa fille ne l'avait rappelé brusquement +dans la solitude de sa maison, auprès d'Hélène en pleurs. La petite +Jeanne est morte d'une fluxion de poitrine; mais c'est la tristesse de +sa mère et l'indifférence de son père qui ont épuisé lentement cette +ardente et frêle nature. La petite Jeanne est morte; quelques mois se +passent; le jardin où elle cueillait des fleurs refleurit. Richard, +songeant à l'enfant, qui était son enfant, murmure: + +«Quels délicieux souvenirs elle nous a laissés!» + +Et il ajoute: + +«Et ces souvenirs ne valent-ils pas la réalité?» + +Parole abominable! Celui qui pardonne à la nature la mort d'un enfant +est hors du règne humain. Il y a du monstre en lui. Sans doute, il est +affreux de penser que les enfants deviendront des hommes, c'est-à-dire +quelque chose de pitoyable ou d'odieux. Mais on n'y pense pas. Pour les +aimer, pour les élever, pour vouloir qu'ils vivent, on a les raisons du +coeur, qui sont les grandes, les vraies, les seules raisons. + +Ce Richard Noral est un misérable, qui gâche à la fois le mariage et +l'adultère, et qui cherche Cléopâtre. Mais, imbécile, qu'en ferais-tu de +Cléopâtre, si tu la rencontrais? Tu n'es ni l'exquis César ni le rude +Antoine, pour t'enivrer à cette coupe vivante et tu n'as pas l'air d'un +gaillard à fondre les légions en baisers. Vois ton ami Baïlac. Il est +toujours content, ton ami. Il ne cherche pas Cléopâtre et il la trouve +dans toutes les femmes. Il est sans cesse amoureux, et sa femme ne le +tourmente jamais. Cet habile homme a tout prévu: elle est toujours +enceinte. Ton ami Baïlac est comme Henri IV: il aime les duchesses et +les servantes. Ce qu'il demande à la femme, c'est la femme et non pas +l'infini, l'impossible, l'inconnu, Dieu, tout, et la littérature. Il se +conduit mal, j'en conviens, il se conduit très mal; mais ce n'est pas +pour rien; c'est un mauvais sujet, ce n'est point un imbécile. Il aime +sans le vouloir, sans y penser, tout naturellement, avec une ardeur +ingénue, et cela lui fait une sorte d'innocence. + +Tu le crois une brute parce qu'il ne comprend pas bien les sonnets de +Rossetti; mais prends garde qu'à tout prendre il a plus d'imagination +que toi. Il sait découvrir la native beauté des choses. Et toi, il te +faut un idéal tout fait, il te faut la Pia, non telle qu'elle fut en sa +pauvre vie mortelle, mais telle que l'art du poète courtois et du +peintre exquis l'ont faite. Il te faut des ombres poétiques et des +fantômes harmonieux. Que cherches-tu autre chose? Et pourquoi +troublais-tu Rose-Mary? + +On te dit égoïste, on te flatte. Si tu n'étais qu'un égoïste il n'y +aurait que demi-mal. L'égoïsme s'accommode d'une sorte d'amour et d'une +espèce de passion; chez les natures délicates, il veut, pour se +satisfaire, des formes pures, animées par de belles pensées. Il est +sensuel; ses rêves paisibles caressent mollement l'univers. Mais toi, tu +es moins qu'un égoïste: tu es un incapable. Et si les femmes t'aiment, +j'en suis un peu surpris. Elles devraient deviner que tu les voles +indignement. + +C'est une nouveauté de ce temps-ci de réclamer le droit à la passion +comme on a toujours réclamé le droit au bonheur. J'ai là sous les yeux +un petit volume du dernier siècle qui s'appelle _de l'Amour_ et qui +m'amuse parce qu'il est écrit avec une prodigieuse naïveté. Je crois en +avoir déjà parlé. L'auteur, M. de Sevelinges, qui était officier de +cavalerie, donne à entendre que le véritable amour ne convient qu'aux +officiers. «Un guerrier, dit-il, a de grands avantages en amour. Il y +est aussi plus porté que les autres hommes. Admirable loi de la nature!» +Ce M. de Sevelinges est plaisant. Mais il ajoute avec assez de raison +qu'il est bon que l'amour, l'amour-passion, soit rare. Il se fonde sur +ce que «son effet principal est toujours de détacher les hommes de tout +ce qui les entoure, de les isoler, de les rendre indépendants des +relations qu'il n'a point formées», et il conclut qu'«une société +civilisée qui serait composée d'amants retomberait infailliblement dans +la misère et dans la barbarie». Je conseille à Richard Noral de méditer +les maximes de M. de Sevelinges: elles ne manquent pas d'une certaine +philosophie. Il faudrait pourtant se résigner à ne pas aimer, quand on +en éprouve l'impossibilité. + +Que faire alors? dites-vous.--Eh, mon Dieu, cultiver son jardin, +labourer sa terre, jouer de la flûte, se cacher et vivre tout de même! +Rappelez-vous le mot de Sieyès, et songez que c'est déjà quelque chose +que d'avoir vécu sous cette perpétuelle Terreur qui est la destinée +humaine.--Et puis, vous dirait encore l'incomparable M. de Sevelinges: +Si je vous ôte la passion, je vous laisse du moins le plaisir avec la +tranquillité. N'est-ce donc rien que cela? + +Sans parler d'_Adolphe_, nous avons déjà vu plus d'un héros de roman qui +cherche vainement la passion. M. Paul Bourget nous a montré dans un très +beau livre, _Crime d'amour_, le baron de Querne qui ne séduit une femme +honnête que pour la désespérer. Ce monsieur de Querne a l'esprit défiant +et le coeur aride; il est d'une dureté abominable. Il détruit sans +profit pour lui-même le bonheur de celle qui l'aime. Mais, enfin, il est +du métier: c'est un séducteur de profession, et puis il ne tombe pas +dans cet affreux gâchis de sentiment, il ne se livre pas à cet absurde +ravage des existences qui rend Richard Noral tout à fait odieux et assez +ridicule. J'entends bien qu'il y a tout de même une morale dans le livre +de M. Edouard Rod, c'est que tout est vanité aux hommes vains et +mensonge à ceux qui se mentent à eux-mêmes. + +«Il nous reste l'adultère et les cigarettes,» disait le bon Théophile +Gautier au temps des gilets rouges. M. Edouard Rod ne laisse que les +cigarettes. + +Son livre enfin, dans sa désolation même, nous avertit de craindre +l'égoïsme comme le pire des maux. Il nous enseigne la pureté du coeur et +la simplicité. Il nous remet en mémoire ce verset de l'_Imitation_: «Dès +que quelqu'un se cherche soi-même, l'amour s'étouffe en lui.» + +Il a mis beaucoup de talent dans ce roman cruel. Et l'on ne saurait trop +louer la sobriété du récit, la rapidité tour à tour gracieuse et forte +des scènes, l'élégante précision du style. J'y louerai même un je ne +sais quoi de froid et d'affecté qui convient parfaitement au sujet. + +Les procédés d'art et de composition de M. Edouard Rod sont bien +supérieurs aux procédés, maintenant à peu près abandonnés, de l'école +naturaliste. Dans une courte préface qui précède _les Trois Coeurs_, le +jeune romancier se dit _intuitiviste_. Je le veux bien. Dans tous les +cas, il est à mille lieues du naturalisme. La nouvelle école, et +jusqu'aux anciens disciples du maître de Médan, semblent entrer dans une +sorte d'idéalisme dont M. Hennique nous donnait récemment un exemple +aimable et singulier. M. Edouard Rod croit pouvoir indiquer les causes +principales de ce phénomène inattendu. Il les trouve dans l'exotisme qui +nous pénètre, et notamment dans les suggestions si puissantes +qu'exercent sur la génération jeune la musique de Wagner, la poésie +anglaise et le roman russe. Ce sont là en effet, des causes, dont +l'action, déjà sensible dans l'oeuvre de M. Paul Bourget, va en +s'exagérant jusque dans les «éthopées» de M. Joséphin Peladan. Un +critique habile, M. Gabriel Sarrazin, a pu dire: «À l'heure actuelle, +les infiltrations exotiques inondent notre littérature. Notre pensée +devient de plus en plus composite. Pendant que le peuple et la +bourgeoisie demeurent imperturbablement fidèles à nos deux traditions, +gauloise et classique, et continuent de n'apprécier que l'esprit, la +verve et la rhétorique, nombre de nos écrivains se composent un bouquet +de toutes les conceptions humaines. À l'arôme vif et fin d'idées et de +fantaisies rapides, perçantes, ironiques, en un mot françaises, ils +entremêlent le parfum lourd, morbide, de théories et d'imaginations +capiteuses, transplantées d'autres pays[41].» Ne nous plaignons pas trop +de ces importations: les littératures, comme les nations, vivent +d'échanges. + +[Note 41: _Poètes modernes de l'Angleterre_, p. 4.] + + + + +J.-H. ROSNY[42] + + +[Note 42: _Le Termite, roman de moeurs littéraires_, 1 vol.] + +Quel est cet insecte symbolique dont M. Rosny nous décrit le travail +occulte et redoutable? Quelle est cette fourmi blanche de l'intelligence +qui ronge les coeurs et les cerveaux comme le karia des Arabes dévore +les bois les plus précieux? Quel est ce névroptère de la pensée dont le +naturalisme a favorisé l'éclosion et qui, s'attaquant aux âmes +littéraires, les peuple de ses colonies voraces? C'est l'obsession du +petit fait; c'est la notation minutieuse du détail infime; c'est le goût +dépravé de ce qui est bas et de ce qui est petit; c'est l'éparpillement +des sensations courtes; c'est le fourmillement des idées minuscules; +c'est le grouillement des pensées immondes. La jeune école est en proie +au fléau; elle est broyée, âme et chair, par les mandibules du termite. +M. J.-H. Rosny nous montre dans ses planches d'anatomie un sujet mangé +jusqu'aux moelles et dont l'être intime, sillonné de toutes parts par +les galeries de l'horrible fourmi blanche, n'est plus qu'une boue +impure, mêlée d'oeufs, de larves et de débris d'ailes de mouche. Ce +sujet a nom: Servaise (Noël), âgé de trente ans, naturaliste de +profession. L'auteur s'est plu à personnifier en ce Noël Servaise +l'école formée il y a quinze ans dans les soirées de Médan et qui +maintenant se disperse sur toutes les routes de l'esprit. Son héros est +un émule imaginaire de M. Huysmans, avec qui il n'est pas sans quelque +ressemblance par la probité morose de l'esprit, ainsi que par un sens +artiste étroit mais sincère. M. Rosny nous apprend que Noël Servaise, +absolument dénué de la faculté d'abstraire, n'avait aucune philosophie. +Et il ajoute: + +«Un système sensitif délicat, la perception rapide des menus actes de la +vie, la rétractilité d'âme qui classe d'instinct les phénomènes mais ne +les définit ni ne les généralise, l'horreur des mathématiques et du +syllogisme, une surprenante faculté à saisir les tares des choses et des +hommes, telles étaient ses caractéristiques... Délié dans l'analyse, +observateur, expérimentateur des détails sur telle question d'art, sur +tel milieu d'êtres, il lui arrivait d'atteindre, par intuition +indéfinie, un concept équivalant aux concepts raisonnes d'un +généralisateur. À son arrivée en littérature, son esprit +anti-métaphysique et sa tendance dénigrante furent d'emblée réduits par +la pensée de l'exact et du cataloguement. Il trouva infiniment honnête +que de l'observation de la vie courante, de la fixation d'événements +minuscules dépendît tout l'art. Sa minute d'arrivée, coïncida avec le +surmenage de la méthode.» C'est un naturaliste de la dernière heure, un +contemporain de M. Paul Bonnetain et probablement un des signataires de +l'acte solennel par lequel M. Zola fut déposé pour crime de haute +trahison, comme autrefois le roi Charles Ier. Bref, il est du groupe des +néo-naturalistes. + +«Très bourgeois pour la plupart (c'est M. Rosny qui le dit), mais par là +même exagérant la haine bourgeoise, la suavité leur fut en horreur. Il +parut _artiste_ d'hyperboliser les tares; une honte s'attacha au moindre +optimisme social ou humain, honte aggravée par la facile confusion de +cerveaux étroits--et les naturalistes de 80 à 84 furent particulièrement +étroits--entre l'art des moralistes bourgeois et celui qui pourrait +apporter une compréhension philosophique du moderne.» + +Aussi ne serez-vous pas surpris si Noël Servaise n'a pas très bien +compris le _Bilatéral_ et généralement les ouvrages de M. Rosny qui sont +pleins de philosophie et dans lesquels l'abstrait se mêle au concret et +le général au particulier. Au demeurant, ce Noël Servaise est un homme +malade. Il a un rhumatisme articulaire à l'épaule, des calculs au foie, +un «cancer à l'âme» et des cors au pied. Amoureux et timide, «le visage +trop long et maussade..., petit de taille, épais, sans grâce et, pour +tout bien, des yeux frais et tendres», il rêve de la robe cerise et du +parfum d'héliotrope de madame Chavailles. + +Cette dame, infiniment douce, est la femme légitime du peintre +Chavailles, qui mérite tout ce qui lui arrivera, car il est dur, +hargneux, goguenard et adonné à la peinture de genre. Il a une «face de +soufre et de laiton», des yeux de «chien goulu», une voix de «silex». +Noël Servaise aime madame Chavailles et il se demande où il le lui dira; +si ce sera «dans un salon, une rue, au bord d'un golfe ou sous les +feuillages». C'est le termite qui le travaille. Par un soir d'été, il se +promène seul avec elle dans une forêt enchantée. Un charme l'enveloppe +et le pénètre; tout à coup au coassement des grenouilles, il songe à +l'appareil digestif de madame Chavailles, et voilà ses désirs en +déroute. Le termite, le termite! Ce Noël Servaise a «l'âme bitumeuse», +on le dit et je le crois volontiers. Timide et gauche, irrésolu, +redoutant d'instinct la satisfaction de ses désirs, il s'en tiendrait au +rêve et madame Chavailles ne pécherait avec lui qu'en pensée; comme dit +joliment M. Rosny, elle ne commettrait que «des fautes impondérables», +s'il n'y avait en cette dame un génie passif du sexe, un divin abandon, +une facilité d'aimer qui la rend plus semblable aux grands symboles +féminins des théogonies antiques qu'à une Parisienne du temps de M. Paul +Bourget. Elle s'abandonne avec une tranquillité magnifique; elle est +tout naturellement l'oubli des maux et la fin des peines. Et il faut +remonter à l'union de Khaos et de Gaia pour trouver l'exemple d'un amour +aussi simple. Oh! madame Chavailles n'a pas l'ombre de vice. Il ne +faudrait pas me presser beaucoup pour que j'affirme que c'est une espèce +de sainte. + +Il la prend comme on cueille un beau fruit, et il goûte dans ses bras, +dit M. Rosny, «l'ivresse noire, le léger goût de sépulcre sans lequel il +n'est pas d'altitude passionnelle». Mais, dès le lendemain, il rentre à +Paris, effrayé «du temps perdu» et de ce quelque chose d'humain qui a +traversé sa littéraire existence. Le termite! le termite, le termite! En +réalité, les deux grands événements de la vie de Noël Servaise, +voulez-vous les connaître? C'est la mise en vente chez Tresse d'un roman +selon la formule, et la première représentation, au Théâtre-Libre, d'une +pièce naturaliste, dans laquelle M. Antoine joua avec son talent +ordinaire le rôle d'un vieillard ignoble et ridicule. + +Aux approches de la mise en vente du livre, quelle inquiétude, quelle +angoisse, que de craintes et d'espérances; «quels souhaits pour la paix +de l'Europe, pour la santé de l'empereur d'Allemagne! et que Boulanger +ne bouge, et que les Balkans se taisent!» + +Le volume paraît, et personne n'y prend garde. Ce n'est qu'un roman de +plus. + +La «première» au Théâtre-Libre ne s'annonce pas comme un événement. Le +pauvre auteur, tapi au fond des coulisses, dans une espèce de cage à +poulet, s'effare; «le mystère des êtres qui vont applaudir ou condamner +lui entre comme un glaive dans la poitrine... Un roulis du sang +l'assourdit, avec des intervalles de vacuité absolue, d'immobilité +cardiaque, bientôt résolue en ressacs, en vertiges, en hallucinations.» + +Les applaudissements sont maigres. C'est une chute molle. Servaise tombe +peu à peu dans «une morosité gélatineuse». La douce madame Chavailles +devient veuve. Mais l'homme de lettres ne prête pas grande attention à +cet accident: ce n'est pas de la littérature, ce n'est que de la vie. Le +termite achève son ouvrage, et il ne reste plus rien du pauvre Servaise. + +MM. de Goncourt ont donné, il y a trente ans environ, dans leur _Charles +Demailly_, une étude de la névrose des littérateurs, une description +complète du mal livresque. En comparant leur pathologie à celle de M. +Rosny, on est effrayé des progrès de la maladie. Charles Demailly +gardait encore, dans le trouble de son esprit et dans le détraquement de +ses nerfs, quelque chose de la folie imagée et charmante d'un Gérard de +Nerval. Noël Servaise s'enfonce dans l'imbécillité. Et pourtant ce +n'était point une bête. Il avait même quelque finesse native. + +Il y a des portraits dans le _Termite_ et c'est, comme le _Grand Cyrus_, +un roman à clefs. On ne travaille pas dans ce genre sans s'exposer à +certains dangers et sans soulever des protestations qui peuvent être +fondées. Disons tout de suite que M. Rosny, qui est un très honnête +homme, n'a mis dans ses portraits aucun trait, dans ses scènes aucune +allusion qui pussent, je ne dis pas faire scandale, mais même exciter +une curiosité malveillante. Les figures les plus reconnaissables de son +livre sont celles de MM. Edmond de Goncourt, Émile Zola, Alphonse Daudet +et J.-H. Rosny lui-même, qui sont peints sous les noms de Fombreuse, de +Rolla, de Guadet et de Myron. + +M. de Goncourt (Fombreuse) est esquissé en quelques traits au milieu des +japonaiseries de sa maison d'artiste. «On nous le montre la tête large, +la face lorraine, les cheveux de soie blanche... ses beaux yeux nerveux +dans le vide.» Le croquis est rapide, d'une ligne juste et fine. Mais +pourquoi M. Rosny ajoute-t-il: «Il marcha par la chambre à grands pas +lourds, sa veste épaisse pleine de _plis de pachyderme_, de grand air en +cela, de beauté _tactile_ et réfléchie.» Cette phrase singulière me +donne lieu de vous montrer en passant les défauts terribles de M. Rosny: +il manque de goût, de mesure et de clarté. + +Il est extravagant. À tout moment sa vision se complique, se trouble et +s'obscurcit. Une veste de molleton lui apparaît comme une peau +d'éléphant. Puis la métaphysique s'en mêle, une métaphysique +d'halluciné, et le voilà parlant de _beauté tactile_, ce qui en bonne +raison ne se comprend pas du tout! Quant au reste, quant à l'homme moral +qu'est M. Edmond de Goncourt, M. Rosny ne nous en découvre pas +grand'chose. Il nous apprend seulement que l'auteur de la _Faustin_ +n'est pas disposé à admirer tout ce qu'écrivent ceux qui se réclament de +lui et qu'en particulier il ne goûte pas beaucoup la terminologie +scientifique de M. Rosny. Je le crois sans trop de peine. Il se sent +compromis et débordé par les nouveaux venus, et ce sentiment ajoute +peut-être quelque amertume à la mélancolie fatale de l'âge et de la +gloire. + +Et puis il faut prendre les hommes comme ils sont et reconnaître ce qui +est fatal dans leurs passions et dans leurs préjugés. Les maîtres de +l'art ne jugent jamais qu'on a bien employé après eux les formes qu'ils +ont créées. Chateaubriand disait dans sa vieillesse, en songeant à +Victor Hugo: «J'ai toujours su me garder du rocailleux qu'on reproche à +mes disciples.» M. de Goncourt aurait-il tout à fait tort de blâmer à +son tour le _rocailleux_ de quelques jeunes écrivains? + +Pour ce qui est de M. Zola (Rolla), il faut convenir que M. Rosny ne l'a +pas flatté. + + Par la porte lentement ouverte, il apparut un homme maussade et + gros. Après les mots d'entrée, il s'assit au rebord d'une + chaise, le ventre sur les cuisses. Myron l'observait, entraîné + vers sa personne, tout en le jugeant égoïste. + +Égoïste, boudeur et d'une large malveillance! À tout propos «une force +invincible le ramène au dénigrement». Comme M. de Goncourt, il estime +que M. Rosny est parfois abscons et effroyablement tourmenté. Et M. +Rosny sourit d'entendre de pareils reproches dans la bouche d'un +écrivain «terrible de boursouflure et de truquage», mais non pas sans +génie. Au reste, un homme fini. + +«Le _Songe_ (le _Rêve_), son traitement pour maigrir, la croix, +l'Académie, tout ça, au fond, fait partie du même effondrement de +l'être... Le comique, c'est de le voir hurler tout le temps: «Je suis un +entêté, moi... je suis un opiniâtre!...» il est vrai que c'est là un +propos de brasserie que M. Rosny rapporte avec indifférence. Ce n'est +pas lui, c'est un ami de M. Zola qui parle de la sorte. Tout s'explique. + +Le portrait de M. Alphonse Daudet (Guadet), est traité dans une autre +manière; on y sent une profonde sympathie et des trois ce n'est ni le +moins vrai ni le moins vivant. Il témoigne d'une grande connaissance du +modèle. Je le citerai tout entier, en regrettant les lourdeurs et les +bizarreries qui çà et là en gâtent le dessin si étudié et si volontaire: + + Les deux yeux myopes, à regard sans perspective, aveugles à un + mètre de distance, s'humanisent à mesure qu'on approche, + deviennent de plus en plus de beaux yeux de voyant microscope. + La physionomie mobile, en ce moment rigide, Myron y lit les + caractéristiques de Guadet. Il sait comment chaque pli s'irradie + à un tam-tam ou une sympathie, comment les traits se + «projettent» en accompagnement des paroles. Il sait les éveils + de Guadet dans le froid d'une conversation moutonnière, son beau + départ, les électrisations communicatives où il oublie les + tortures, la lassitude, la mélancolie d'une existence + douloureuse. Retrempé dans une bizarre jeunesse qu'aucune + maladie ne tue, il escalade des échelles d'analyses et + d'observations, nullement enfermé comme les masses littéraires + en des formules potinières ou médisantes, empoignant un portrait + ou une souvenance, page d'antan, Tacite ou Montaigne, musique ou + caractère d'un objet, illuminant tout d'une facette personnelle, + d'un éclair d'enthousiasme. + +C'est bien là notre Alphonse Daudet et son âme toujours jeune, pleine de +lumière et de chansons. + +Nous avons dit que M. Rosny s'est lui-même mis en scène sous le nom de +Myron. + + Disputeur âpre, posé d'aplomb en face des vieux maîtres, il + apparaissait présomptueux autant qu'emphatique ressasseur + d'arguments, à la fois tolérant et opiniâtre. Il répugnait à + Servaise par son style encombré, ses allures de prophète, par + tous les points où une nature exubérante peut heurter une nature + sobre et dénigreuse. + +M. Rosny se connaît assez bien et se rend un compte assez juste de +l'impression qu'il produit. Il est vrai qu'il argumente beaucoup et +qu'il montre dans ces disputes intellectuelles le doux entêtement d'un +Vaudois ou d'un Camisard. Il a le front illuminé et paisible, et ce +regard intérieur, ces lèvres fiévreuses que les artistes prêtent +volontiers de nos jours aux martyrs de la pensée quand ils représentent +un Jean Huss ou un Savonarole conduit au bûcher. + +Quoi qu'on en ait dit, M. Rosny n'a pas de vanité. Il n'est point fier. +Il ignore la superbe et même, si je n'avais peur qu'on se récriât, je +dirais qu'il n'a point d'orgueil. Il ne s'admire pas; mais il respecte +infiniment la portion de sagesse divine que la nature a déposée en lui +et, s'il est plein de lui-même, c'est par vertu stoïque. Cela est d'un +très honnête homme, mais peu perfectible. + +Ce qu'il y a d'admirable en lui, c'est la hauteur du sentiment, la +liberté de l'esprit, la largeur des vues, l'illumination soudaine, la +pénétration des caractères, et cette forte volonté d'être juste, qui +fait de l'injustice même une vertu. On trouve dans le _Termite_ beaucoup +d'idées excellentes sur l'art et la littérature. Celle-ci par exemple: +«Une pensée large conçoit la beauté en organisation et non en réforme.» +Cette maxime est si belle si vraie, si féconde, qu'il me semble que j'en +vois sortir, toute une esthétique, admirable de sagesse. Mais j'avoue +que je ne puis me faire à son style encombré (le mot est de lui), où +chaque phrase ressemble à une voiture de déménagement. Et ce style n'est +pas seulement encombré, il est confus, parfois singulièrement trouble. +Le malheur de M. Rosny est d'en vouloir trop dire. Il force la langue. +Me permettrait-il de le comparer à certains astronomes qui, tourmentés +d'une belle curiosité, veulent obtenir de leur télescope des +grossissements que l'instrument ne peut pas donner? Le miroir dans +lequel on amène ainsi la lune, Mars, Saturne, ne reflète plus que des +formes incertaines et vagues, où l'oeil inquiet se perd. + +M. Zola (il nous l'apprend lui-même) lui dit un jour: + +«Vous faites de très beaux livres, mais vous abusez de la langue et, à +mesure que j'avance en âge, j'ai de plus en plus la haine de ces +choses-là; j'arrive à la clarté absolue, à la bonhomie du style. Oh! je +sais bien que j'ai moi-même subi le poison romantique! Enfin, il faut +revenir à la clarté française.» + +M. de Goncourt (il nous en avertit encore) lui parla dans le même sens: + +«J'ai lu vos livres, c'est très fort. Mais vous exagérez la description, +et puis, ces termes... J'en arrive à me demander si le talent suprême ne +serait pas d'écrire très simplement des choses très compliquées.» + +M. Rosny n'était pas homme à écouter ces timides conseils. Il ne se +rendra jamais. Sur le bûcher même, il ne renierait pas les +_entéléchies_, les _pachydermes_, les _luminosités_, les _causalités_, +les _quadrangles_ et tous ces vocables étrangement lourds dont son style +est obstrué. Je vous dis que c'est Jean Huss en personne et qu'il a +cette espèce de fanatisme qui fait les martyrs. Il ne cédera sur aucun +point. C'est dommage. Il comprend tant de choses! il sent si bien la +nature et la vie, la physique et la métaphysique! Ah! s'il pouvait +acquérir ce rien qui est tout: le goût! + + + + +FRANÇOIS COPPÉE[43] + + +[Note 43: _Toute une jeunesse_. 1 vol.] + +M. François Coppée est poète de naissance; le vers est sa langue +maternelle. Il la parle avec une facilité charmante. Mais, ce qui n'est +pas donné à tous les poètes, il écrit aussi, quand il veut, une prose +aisée, riante et limpide. Je croirais volontiers que c'est dans le +journalisme qu'il s'est fait la main à la prose. Il fut quelque temps +notre confrère, et l'on n'a pas oublié son heureux passage à la _Patrie_ +où il remplaça M. Édouard Fournier comme critique dramatique. Le journal +n'est pas une si mauvaise école de style qu'on veut bien dire. Je ne +sache pas qu'un beau talent s'y soit jamais gâté et je vois, au +contraire, que certains esprits y ont acquis une souplesse et une +vivacité qui manquaient à leurs premiers ouvrages. On y apprend à se +garder de l'obscur et du tendu, dans lesquels tombent souvent les +écrivains les plus artistes, quand ils composent loin du public. Le +journalisme, enfin, est pour l'esprit comme ces bains dans les eaux +vives, dont on sort plus alerte et plus agile. + +Quoi qu'il en soit du chantre des _Humbles_ et de quelque façon qu'il +ait développé son talent de prosateur, il faut, tout en reconnaissant +que sa meilleure part est dans la poésie, lui faire une place dans le +cercle aimable de nos conteurs, entre M. Catulle Mendès et M. André +Theuriet, tous deux, comme lui, conteurs et poètes. + +On n'a pas oublié sa récente nouvelle d'_Henriette_, conduite avec une +élégante simplicité et dans laquelle il avait su nous toucher en nous +montrant le bouquet de violettes de la grisette sur la tombe du fils de +famille. + +Il nous donne aujourd'hui un ouvrage plus étendu: _Toute une jeunesse_, +sorte de roman d'analyse, dans lequel l'auteur s'est plu à n'exprimer +que des sentiments très purs et très simples. Le titre ferait croire à +une autobiographie et à une confession; et, quand l'oeuvre parut dans un +journal illustré, les gravures n'étaient pas pour nous détourner de +cette idée, car le dessinateur avait donné au héros du livre un air de +ressemblance avec M. Coppée lui-même. En fait, l'auteur des _Intimités_ +n'a nullement raconté son histoire dans ce livre. Cette jeunesse n'est +pas sa jeunesse. Il suffit d'ouvrir une biographie de M. François Coppée +pour s'en persuader. Un écrivain très estimé, M. de Lescure, a raconté +par le menu avec une abondance agréable de détails, la vie, si belle +dans sa simplicité, de M. François Coppée. Cet ouvrage, enrichi de +pièces inédites et de documents, ressemble moins aux minces biographies +que nous consacrons en France à nos contemporains illustres qu'à ces +amples et copieuses vies par lesquelles les Anglais font connaître leurs +hommes célèbres. Qu'on lise ces pages sympathiques, et l'on se +convaincra que les aventures, bien simples d'ailleurs, du jeune Amédée +Violette, le héros de _Toute une jeunesse_, sont imaginaires et ne se +rapportent pas à l'existence réelle de M. François Coppée. Amédée +Violette, fils d'un modeste employé de ministère, perd sa mère quand il +est encore un tout petit enfant. On sait que madame Coppée a vu les +premières lueurs de la célébrité de son fils. Les amis du bon temps se +rappellent, dans ce logis modeste et fleuri de la rue Rousselet, au +lendemain du _Passant_, la joie dont s'illuminait le visage souffrant de +cette femme de coeur. Ils revoient dans leur mémoire émue la mère du +poète, d'un type fin comme lui, mince et pâle, courbée au coin du feu, +retenue dans son grand fauteuil par la lente maladie de nerfs qui la +faisait paraître de jour en jour plus petite, sans effacer ni le sourire +de ses yeux, ni la grâce adorable de son visage dévasté. La langue à +demi liée par le mal mystérieux, elle semblait murmurer: «Je puis +mourir.» Elle mourut, laissant à sa place une autre elle-même... C'en +est assez pour montrer du doigt que M. François Coppée n'a pas prêté ses +propres souvenirs à son héros et que nous sommes dans la fiction pure, +quand se déroulent les modestes et douloureuses amours d'Amédée +Violette. + +Ce jeune homme pauvre aime, sans le lui dire, Maria, la fille d'un +graveur, à demi artiste, à demi ouvrier, jolie et fine créature, qui, +devenue orpheline, copie, pour vivre, des pastels au Louvre et se laisse +séduire sans malice, par le beau Maurice, dont la fonction naturelle est +d'être aimé de toutes les femmes. Sur l'ardente prière d'Amédée, le beau +Maurice épousa Maria, après quoi il remplit sa fonction en la trompant +avec des créatures. Il la tromperait encore s'il n'avait en 1870 endossé +la capote des mobiles, mis dans son coeur «comme une fleur au canon de +son fusil, la résolution de bien mourir» et fait son devoir à Champigny, +où il tomba glorieusement sur le champ d'honneur. Il n'y a que les +mauvais sujets pour avoir de la chance jusqu'au bout. + +Maurice meurt dans les bras d'Amédée en lui léguant Maria et le fils +qu'elle lui a donné. Amédée épouse Maria; mais elle ne l'aime pas, elle +aime encore Maurice, et le souvenir d'un mort emplit son coeur paisible. + +Amédée ne demande plus rien à l'amour; il n'attend plus rien de la vie. +Un soir d'automne, accablé d'un monotone ennui, il laisse retomber dans +ses mains ses tempes argentées et songe: le bonheur est un rêve, la +jeunesse un éclair. L'art de vivre est d'oublier la vie. Les feuillent +tombent! les feuilles tombent! + +Mais pour imaginaire qu'il est et mêlé à des aventures imaginaires, +Amédée Violette «sent la vie» comme la sentait M. François Coppée, quand +il était un enfant et quand il était un jeune homme. L'auteur ne le +cache pas et son héros, de son propre aveu, lui ressemble comme l'enfant +pensif de Blunderstone, le cher petit David Copperfield ressemble à +Dickens. En sorte que, fictive, à ne voir que la lettre, _Toute une +jeunesse_ est vraie selon l'esprit, et qu'il n'est point indiscret de +reconnaître en ce jeune homme «brun, aux yeux bleus, au regard ardent et +mélancolique», l'auteur heureux et vite attristé du _Reliquaire_ et du +_Passant_. Et comment ne pas appliquer au poète lui-même ce qu'il dit +d'Amédée qui, après avoir appris la littérature dans les romantiques, et +quelque temps erré dans les chemins battus, trouve tout à coup un +sentier inexploré, sa voie: + + Depuis assez longtemps déjà, il avait jeté au feu ses premiers + vers, imitations maladroites des maîtres préférés, et son drame + milhuitcentrentesque, où les deux amants chantaient un duo de + passion sous le gibet. Il revenait à la vérité, à la simplicité, + par le chemin des écoliers, par le plus long. Le goût et le + besoin le prirent à la fois d'exprimer naïvement, sincèrement, + ce qu'il avait sous les yeux, de dégager ce qu'il pouvait y + avoir d'humble idéal chez les petites gens parmi lesquels il + avait vécu, dans les mélancoliques paysages des banlieues + parisiennes où s'était écoulée son enfance, en un mot, de + peindre d'après nature. + +M. François Coppée n'a pas si bien défiguré dans son livre ses débuts +littéraires qu'on n'en trouve encore quelque image. Ses premières +rencontres avec les parnassiens y sont notées et il n'est pas difficile +de reconnaître en ce Paul Sillery qu'il nous représente comme un poète +exquis et comme un confrère excellent, M. Catulle Mendès, l'homme de +tout Paris, je le sais, le plus attaché aux lettres et le plus étranger +à l'envie comme aux petites ambitions. Il ne faudrait pas pourtant juger +les poètes chevelus de 1868 d'après les portraits satiriques un peu +noirs et beaucoup trop vagues qu'on trouve dans _Toute une jeunesse_. M. +Coppée, si l'on était tenté de le faire, serait le premier à nous dire: +«Prenez garde, je n'ai pas tout rapporté dans ce récit où j'ai voulu +seulement expliquer une âme. Ce n'est pas dans un roman tout +psychologique, c'est dans le libre parler de toutes mes heures, c'est +dans plus d'un article de journal, c'est dans les notices que j'ai +données à l'_Anthologie_ de Lemerre, qu'on verra si j'ai toujours rendu +témoignage à mes vieux compagnons d'armes, aux Léon Dierx, aux Louis de +Ricard, aux José-Maria de Heredia, de leur franchise et de leur loyauté. +Non, certes, ceux-là n'étaient pas des envieux. Je ne me séparerai +jamais des poètes parmi lesquels j'ai grandi, et l'on ne dira pas que +j'ai renié ni Stéphane Mallarmé, ni Paul Verlaine.» + +Voilà ce que répondrait M. François Coppée à quiconque lui ferait le +tort de croire qu'il a oublié les heures charmantes du Parnasse et les +entretiens subtils du Cénacle. + +M. François Coppée nous donne cette fois encore un livre «vrai», dans +lequel se montre au vif son «sentiment» de la vie. Il sent les choses en +poète et il les sent en parisien. Toute la première partie de son _David +Copperfield_, à lui, exprime un goût si profond et si délicat de nos +vieux faubourgs paisibles, qu'on y ressent, pour peu qu'on soit Parisien +aussi, une sorte de tendresse mystique et qu'on y entend parler les +pierres, les pauvres pierres. Je le suis, Parisien, et de toute mon âme +et de toute ma chair, et, je vous le dis en vérité, je ne puis lire sans +un trouble profond ces phrases si simples et si naturelles, dans +lesquelles le poète évoque les paysages citadins de son enfance, de +notre enfance; cette phrase, par exemple: + + Il voyait se développer, à droite et à gauche, avec une courbe + gracieuse, la rue Notre-Dame-des-Champs, une des plus paisibles + du quartier du Luxembourg, une rue alors à peine bâtie à moitié, + où des branches d'arbres dépassaient les clôtures en planches + des jardins, et si tranquille, si silencieuse, que le passant + solitaire y entendait chanter les oiseaux en cage. + +Et c'est avec un charme indicible que je suis les promenades du père et +de l'enfant, qui s'en allaient «par les claires soirées, du côté des +solitudes»: + + Ils suivaient ces admirables boulevards extérieurs d'autrefois, + où il y avait des ormes géants datant de Louis XIV, des fossés + pleins d'herbes et des palissades ruinées laissant voir par + leurs brèches des jardins de maraîchers où les cloches à melons + luisaient sous les rayons obliques du couchant... Ils s'en + allaient ainsi, loin, bien loin, dépassaient la barrière + d'Enfer... Dans ces déserts suburbains, plus de maisons, mais de + rares masures, toutes ou presque toutes à un étage. Quelquefois + un cabaret peint d'un rouge lie de vin, sinistre, ou bien, sous + les acacias, à la fourche de deux rues labourées d'ornières, une + guinguette à tonnelles avec son enseigne, un tout petit moulin + au bout d'une perche, tournant au vent frais du soir. C'était + presque de la campagne. L'herbe, moins poudreuse, envahissait, + les deux contre-allées et croissait même sur la route, entre les + pavés déchaussés. Sur la crête des murs bas, un coquelicot + flambait çà et là. Peu ou point de rencontres, sinon de très + pauvres gens: une bonne femme, en bonnet de paysanne, traînant + un marmot qui pleurait, un ouvrier chargé d'outils, un invalide + attardé, et parfois, au milieu de la chaussée, dans une brume de + poussière, un troupeau de moutons éreintés, bêlant + désespérément, mordus aux cuisses par les chiens et se hâtant + vers l'abattoir. Le père et le fils marchaient droit devant eux + jusqu'au moment où il faisait tout à fait sombre sous les grands + arbres. Ils revenaient alors, le visage fouetté par l'air plus + vif, tandis que dans le lointain de l'avenue, à de grands + intervalles, les anciens réverbères à potence, les tragiques + lanternes de la Terreur, allumaient leurs fauves étoiles sur le + ciel vert du crépuscule. + +Mon cher Coppée, chacun de ces mots dont je comprends si bien le sens, +ou, pour mieux dire, les sens mystérieux, me donne un frisson, et me +voilà emporté par cet enchantement dans les abîmes délicieux des +premiers souvenirs. J'y veux rester. Et quel plus sincère éloge puis-je +faire de votre livre que de dire les rêves qu'il m'a donnés? + +Nous étions en ce temps-là, mon cher Coppée, deux petits garçons très +intelligents et très bons. Laissez-moi mêler fraternellement mes +souvenirs aux vôtres. J'ai été nourri sur les quais, où les vieux livres +se mêlent au paysage. La Seine qui coulait devant moi me charmait par +cette grâce naturelle aux eaux, principe des choses et sources de la +vie. J'admirais ingénument le miracle charmant du fleuve, qui le jour +porte les bateaux en reflétant le ciel, et la nuit se couvre de +pierreries et de fleurs lumineuses. + +Et je voulais que cette belle eau fût toujours la même parce que je +l'aimais. Ma mère me disait que les fleuves vont à l'Océan et que l'eau +de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idée comme +excessivement triste. En cela, je manquais peut-être d'esprit +scientifique, mais j'embrassais une chère illusion, car, au milieu des +maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'écoulement universel +des choses. + +Ainsi, grâce à votre livre, mon cher Coppée, je me revois tout petit +enfant, regardant, du quai Voltaire, passer les bateaux qui vont sur +l'eau et respirant la vie avec délices; et c'est pourquoi je dis que +c'est un excellent livre. + + + + +LES IDÉES DE GUSTAVE FLAUBERT[44] + + +À propos de l'opéra de _Salammbô_, on a beaucoup parlé de Flaubert. +Flaubert intéresse les curieux, et il y a à cela une raison suffisante: +c'est que Flaubert est très intéressant. C'était un homme violent et +bon, absurde et plein de génie, et qui renfermait en lui tous les +contrastes possibles. Dans une existence sans catastrophes ni +péripéties, il sut rester constamment dramatique; il joua en mélodrame +la comédie de la vie et fut, dans son particulier, tragikôtatos, comme +dit Aristote. Tragikôtatos, il le serait aujourd'hui plus que jamais, +s'il voyait sa _Salammbô_ mise en opéra. À ce spectacle horrible quel +éclair sortirait de ses yeux! quelle écume de sa bouche! quel cri de sa +poitrine! Ce serait pour lui le calice amer, le sceptre de roseau et la +couronne d'épines, ce serait les mains clouées et le flanc ouvert... + +[Note 44: Cet article a été fait à propos d'une _Étude_ très remarquée +de M. Henry Laujol dans la _Revue bleue_.] + +Encore est-ce peu dire, et il estimerait que ces termes sont faibles +pour exprimer ses souffrances. Qu'il n'ait pas apparu lamentable et +terrible, la nuit, à MM. Reyer et du Locle, c'est presque un argument +contre l'immortalité de l'âme. + +Du moins, est-il vrai que les morts ne reviennent guère, depuis qu'on a +bouché la caverne de Dungal qui communiquait avec l'autre monde. Sans +quoi, il serait venu, notre Flaubert, il serait venu maudire MM. du +Locle et Reyer. + +C'était, de son vivant, un excellent homme, mais qui se faisait de la +vie une idée étrange. Je trouve fort à propos, dans la _Revue bleue_, +une étude du caractère de ce pauvre grand écrivain, sous la signature de +Henry Laujol. Ce nom n'est pas inconnu en littérature. C'est celui d'un +conteur et d'un critique à qui l'on doit des articles remarqués sur nos +romanciers et sur nos poètes, et aussi quelques nouvelles éparses dans +des revues et qu'il faudrait bien réunir en un volume. On m'assure que +ce nom de Henry Laujol est un faux nom sous lequel se cache un très +aimable fonctionnaire de la République qui, dans l'emploi qu'il tient +auprès d'un ministre, a su rendre plus d'un service aux lettres. Je n'en +veux rien affirmer, m'en rapportant sur ce point à M. Georges d'Heilly, +qui s'est donné, comme on sait, la tâche délicate de dévoiler les +pseudonymes de la littérature contemporaine. Ce qui pourtant me ferait +croire qu'on dit vrai, c'est que, dans toutes les pages signées du nom +de Henry Laujol, il se mêle au culte de l'art un souci des réalités de +la vie, qui trahit l'homme d'expérience. Il possède un sens des +nécessités moyennes de l'existence qui manque le plus souvent aux hommes +de pures lettres. On le voyait déjà, dans un conte du meilleur style, où +il obligeait don Juan lui-même à confesser que le bonheur est seulement +dans le mariage et dans le train régulier de la vie. Il est vrai que don +Juan faisait cet aveu dans sa vieillesse attristée, et il est vrai aussi +que don Juan parlait ainsi parce que, le plus souvent, ce que nous +appelons le bonheur, c'est ce que nous ne connaissons pas. + +La philosophie de M. Henry Laujol se montre mieux encore aujourd'hui +dans cette remarquable étude où il s'efforce de confondre l'orgueil +solitaire du poète, et d'instruire les princes de l'esprit à ne mépriser +personne. Aux oeuvres d'art il oppose les oeuvres domestiques et il +conclut avec chaleur: + + Réussir sa destinée, c'est aussi un chef-d'oeuvre. Lutter, + espérer et vouloir, aimer, se marier, avoir des enfants et les + appeler Totor au besoin, en quoi cela, au regard de l'éternel, + est-il plus bête que mettre du noir sur du blanc, froisser du + papier et se battre des nuits entières contre un adjectif? Sans + compter qu'on souffre mille morts à ce jeu stérile et qu'on y + escompte sa part d'enfer. + + «Va donc, et mange ton pain en joie avec la femme que tu as + choisie,» ce n'est pas un bourgeois qui a dit cela, c'est + l'Écclésiaste, un homme de lettres, presque un romantique. + +Voilà qui est bien dit. Et vraiment Flaubert avait mauvaise grâce à +railler ceux qui appellent leur fils _Totor_, lui qui appelait madame +X... _sa sultane_, ce qui est tout aussi ridicule. Flaubert avait tort +de croire «très candidement, qu'en dehors de l'art il n'y a ici-bas +qu'ignominie», et, passât-il huit jours à éviter une assonance, comme il +s'en vantait, il n'avait pas le droit de mépriser les obscurs travaux du +commun des hommes. Mais égaler ces travaux aux siens, estimer du même +prix ce que chacun fait pour soi et ce qu'un seul fait pour tous, mettre +en balance, ainsi que semble le faire M. Laujol, la nourriture d'un +enfant et l'enfantement d'un poème, cela revient à proclamer le néant de +la beauté, du génie, de la pensée, le néant de tout, et c'est tendre la +main à l'apôtre russe qui professe qu'il vaut mieux faire des souliers +que des livres. Quant à l'Écclésiaste que vous citez imprudemment, +prenez garde que c'était un grand sceptique et que le conseil qu'il vous +donne n'est pas si moral qu'il en a l'air. Il faut se défier des +Orientaux en matière d'affections domestiques. + +Mais j'ai tort de quereller M. Henry Laujol, qui n'était plus de +sang-froid quand il écrivait les lignes éloquentes que j'ai citées: +Flaubert l'avait exaspéré, et je n'en suis pas surpris. Les idées de +Flaubert sont pour rendre fou tout homme de bon sens. Elles sont +absurdes et si contradictoires que quiconque tenterait d'en concilier +seulement trois serait vu bientôt pressant ses tempes des deux mains +pour empêcher sa tête d'éclater. La pensée de Flaubert était une +éruption et un cataclysme. Cet homme énorme avait la logique d'un +tremblement de terre. Il s'en doutait un peu, et, n'étant pas tout +simple, il se faisait volontiers plus volcan encore qu'il n'était +réellement et il aidait les convulsions naturelles par quelque +pyrotechnie, en sorte que son extravagance innée devait quelque chose à +l'art, comme ces sites sauvages dans lesquels les aubergistes ajoutent +des points de vue. + +La grandeur étonne toujours. Celle des divagations que Flaubert +entassait dans ses lettres et dans la conversation est prodigieuse. Les +Goncourt ont recueilli quelques-uns de ses propos, qui causeront une +éternelle surprise. D'abord il faut savoir ce qu'était Flaubert. À le +voir: un géant du Nord, des joues enfantines avec une moustache énorme, +un grand corps de pirate et des yeux bleus à jamais naïfs. Mais pour ce +qui est de l'esprit, c'était vraiment un bizarre assemblage. Ou a dit il +y a longtemps que l'homme est divers. Flaubert était divers; mais, de +plus, il était disloqué et les parties qui le composaient tendaient sans +cesse à se désunir. Dans mon enfance, on montrait au théâtre Séraphin +une parfaite image, un symbole de l'âme de Flaubert. C'était une espèce +de petit hussard qui venait danser en fumant sa pipe. Ses bras se +détachaient de son corps et dansaient pour leur compte sans qu'il cessât +lui-même de danser. Puis ses jambes s'en allaient chacune de son côté +sans qu'il parût s'en apercevoir, le corps et le tronc se séparaient à +leur tour, et la tête elle-même disparaissait dans le bonnet d'astrakan +dont s'échappaient des grenouilles. Cette figure exprime parfaitement la +désharmonie héroïque qui régnait sur toutes les facultés intellectuelles +et morales de Flaubert, et quand il m'a été donné de le voir et de +l'entendre dans son petit salon de la rue Murillo, gesticulant et +hurlant en habit de corsaire, je ne pus me défendre de songer au hussard +du théâtre Séraphin. C'était mal, je le confesse. C'était manquer de +respect à un maître. Du moins l'admiration large et pleine que +m'inspirait son oeuvre n'en était pas diminuée. Elle a encore grandi +depuis et l'inaltérable beauté qui s'étend sur toutes les pages de +_Madame Bovary_ m'enchante chaque jour davantage. Mais l'homme qui avait +écrit ce livre si sûrement et d'une main infaillible, cet homme était un +abîme d'incertitudes et d'erreurs. + +Il y a là de quoi humilier notre petite sagesse: cet homme, qui avait le +secret des paroles infinies, n'était pas intelligent. À l'entendre +débiter d'une voix terrible des aphorismes ineptes et des théories +obscures que chacune des lignes qu'il avait écrites se levait pour +démentir, on se disait avec stupeur: Voilà, voilà le bouc émissaire des +folies romantiques, la bête d'élection en qui vont tous les péchés du +peuple des génies. + +Il était cela. Il était encore le géant au bon dos, le grand saint +Christophe qui, s'appuyant péniblement sur un chêne déraciné, passa la +littérature de la rive romantique à la rive naturaliste, sans se douter +de ce qu'il portait, d'où il venait et où il allait. + +Un de ses grands-pères avait épousé une femme du Canada, et Gustave +Flaubert se flattait d'avoir dans les veines du sang de Peau-Rouge. Il +est de fait qu'il descendait des _Natchez_, mais c'était par +Chateaubriand. Romantique, il le fut dans l'âme. Au collège, il couchait +un poignard sous son oreiller. Jeune homme, il arrêtait son tilbury +devant la maison de campagne de Casimir Delavigne et montait sur la +banquette pour crier à la grille «des injures de bas voyou». Dans une +lettre à un ami de la première heure, il saluait en Néron «l'homme +culminant du monde ancien». Amant paisible d'un bas-bleu, il chaussa +assez gauchement les bottes d'Antony. «J'ai été tout près de la tuer, +raconte-t-il vingt ans après. Au moment où je marchais sur elle, j'ai eu +comme une hallucination. J'ai entendu craquer sous moi les bancs de la +cour d'assises.» + +C'est assurément au romantisme qu'il doit ses plus magnifiques +absurdités. Mais il y ajouta de son propre fonds. + +Les Goncourt ont noté dans leur _Journal_ ces dissertations confuses, +ces thèses tout à fait en opposition avec la nature de son talent, qu'il +répandait d'une voix de tonnerre; «ces opinions de parade», ces théories +obscures et compliquées sur un _beau pur_, un beau de toute éternité +dans la définition duquel il s'enfonçait comme un buffle dans un lac +couvert de hautes herbes. Tout cela est assurément d'une grande +innocence. M. Henry Laujol a fort bien vu, dans l'étude que je signalais +tout à l'heure, que la plus pitoyable erreur de Flaubert est d'avoir cru +que l'art et la vie sont incompatibles et qu'il faut pour écrire +renoncer à tous les devoirs comme à toutes les joies de la vie. + +«Un penseur, disait-il (et qu'est-ce que l'artiste, si ce n'est un +triple penseur?) ne doit avoir ni religion, ni patrie, ni même aucune +conviction sociale... Faire partie de n'importe quoi, entrer dans un +corps quelconque, dans n'importe quelle confrérie ou boutique, même +prendre un titre quel qu'il soit, c'est se déshonorer, c'est s'avilir... +Tu peindras le vin, l'amour, les femmes, la gloire, à condition, mon +bonhomme, que tu ne sois ni ivrogne, ni amant, ni mari, ni tourlourou. +Mêlé à la vie, on la voit mal, on en souffre ou on en jouit trop. +L'artiste, selon moi, est une monstruosité, quelque chose hors nature.» + +Là est la faute. Il ne comprit pas que la poésie doit naître de la vie, +naturellement, comme l'arbre, la fleur et le fruit sortent de la terre, +et de la pleine terre, au regard du ciel. Nous ne souffrons jamais que +de nos fautes. Il souffrit de la sienne cruellement. «Son malheur vint, +dit justement notre critique, de ce qu'il s'obstina à voir dans la +littérature, non la meilleure servante de l'homme, mais on ne sait quel +cruel Moloch, avide d'holocaustes.» + + Enfant gâté, puis vieil enfant (ajoute M. Laujol) enfant + toujours! Flaubert devait conserver comme un viatique ses + théories de collège sur l'excellence absolue de l'homme de + lettres, sur l'antagonisme de l'écrivain et du reste de + l'humanité, sur le monde regardé comme un mauvais lieu, que + sais-je encore? Toutes ces bourdes superbes lui étaient apparues + d'abord comme des dogmes, et il leur garda sa piété première. + Une conception enfantine du devoir s'attarda dans cette + intelligence où, malgré d'éblouissants éclairs, il y eut + toujours une sorte de nuit. + +Il avait aussi la fureur de l'art impersonnel. Il disait: «L'artiste +doit s'arranger de façon à faire croire à la postérité qu'il n'a pas +vécu.» Cette manie lui inspira des théories fâcheuses. Mais il n'y eut +pas grand mal en fait. On a beau s'en défendre, on ne donne des +nouvelles que de soi et chacune de nos oeuvres ne dit que nous, parce +qu'elle ne sait que nous. Flaubert crie en vain qu'il est absent de son +oeuvre. Il s'y est jeté tout en armes, comme Decius dans le gouffre. + +Quand on y prend garde, on s'aperçoit que les idées de Flaubert ne lui +appartenaient pas en propre. Il les avait prises de toutes mains, se +réservant seulement de les obscurcir et de les confondre +prodigieusement. Théophile Gautier, Baudelaire, Louis Bouilhet pensaient +à peu près comme lui. Le _Journal_ des Goncourt est bien instructif à +cet égard. On voit que l'abîme nous sépare des vieux maîtres, nous qui +avons appris à lire dans les livres de Darwin, de Spencer et de Taine. +Mais voici qu'un abîme aussi large se creuse entre nous et la génération +nouvelle. Ceux qui viennent après nous se moquent de nos méthodes et de +nos analyses. Ils ne nous entendent pas et, si nous n'y prenons garde de +notre côté, nous ne saurons plus même ce qu'ils veulent dire. Les idées, +en ce siècle, passent avec une effrayante rapidité. Le naturalisme que +nous avons vu naître expire déjà, et il semble que le symbolisme soit +près de le rejoindre au sein de l'éternelle Maïa. + +Dans cet écoulement mélancolique des états d'âmes et des modes de +penser, les oeuvres du vieux Flaubert restent debout, respectées. C'est +assez pour que nous pardonnions au bon auteur les incohérences et les +contradictions que révèlent abondamment ses lettres et ses entretiens +familiers. Et parmi ces contradictions, il en est une qu'il faut admirer +et bénir. Flaubert qui ne croyait à rien au monde et qui se demandait +plus amèrement que l'Ecclésiaste: «Quel fruit revient-il à l'homme de +tout l'ouvrage?» Flaubert fut le plus laborieux des ouvriers de lettres. +Il travaillait quatorze heures par jour. Perdant beaucoup de temps à +s'informer et à se documenter (ce qu'il faisait très mal, car il +manquait de critique et de méthode), consacrant de longs après-midi à +exhaler ce que M. Henry Laujol appelle si bien «sa mélancolie +rugissante», suant, soufflant, haletant, se donnant des peines infinies +et courbant tout le jour sur une table sa vaste machine faite pour le +grand air des bois, de la mer, des montagnes, et que l'apoplexie menaça +longtemps avant de la foudroyer, il joignit, pour l'accomplissement de +son oeuvre, à l'entêtement d'un scribe frénétique et au zèle +désintéressé des grands moines savants l'ardeur instinctive de l'abeille +et de l'artiste. + +Pourquoi, ne croyant à rien, n'espérant rien, ne désirant rien, se +livrait-il à un si rude labeur? Cette antinomie, du moins, il la +concilia quand il fit, en pleine gloire, cet aveu douloureux: «Après +tout, le travail, c'est encore le meilleur moyen d'escamoter la vie.» + +Il était malheureux. Si c'était à tort et s'il était victime de ses +idées fausses, il n'en éprouvait pas moins des tortures réelles. +N'imitons pas l'abbé Bournisien, qui niait les souffrances d'Emma, parce +qu'Emma ne souffrait ni de la faim ni du froid. Tel ne sent pas les +dents de fer qui mordent sa chair, tel autre est offensé par un oreiller +de duvet. Flaubert, comme la princesse de la Renaissance, «porta plus +que son faix de l'ennui commun à toute créature bien née». + +Il trouva quelque soulagement à hurler des maximes pitoyables. Ne lui en +faisons pas un grief trop lourd. C'est vrai qu'il avait des idées +littéraires parfaitement insoutenables. Il était de ces braves +capitaines qui ne savent pas raisonner de la guerre, mais qui gagnent +les batailles. + + + + +PAUL VERLAINE + + +Comme en 1780, il y a cette année un poète à l'hôpital. Mais aujourd'hui +(et cela manquait à l'Hôtel-Dieu du temps de Gilbert) le lit a des +rideaux blancs et l'hôte est un vrai poète. Il se nomme Paul Verlaine. +Ce n'est point un jeune homme pâle et mélancolique, c'est un vieux +vagabond, fatigué d'avoir erré trente ans sur tous les chemins. + +À le voir, on dirait un sorcier de village. Le crâne nu, cuivré, bossué +comme un antique chaudron, l'oeil petit, oblique et luisant, la face +camuse, la narine enflée, il ressemble, avec sa barbe courte, rare et +dure, à un Socrate sans philosophie et sans la possession de soi-même. + +Il surprend, il choque le regard. Il a l'air à la fois farouche et +câlin, sauvage et familier. Un Socrate instinctif, ou mieux, un faune, +un satyre, un être à demi brute, à demi dieu, qui effraye comme une +force naturelle qui n'est soumise à aucune loi connue. Oh! oui, c'est un +vagabond, un vieux vagabond des routes et des faubourgs. + +Il fut des nôtres, jadis. Il a été nourri dans une obscurité douce, par +une veuve pauvre et de grande distinction, au fond des paisibles +Batignolles. Comme nous tous, il fit ses études dans quelque lycée et, +comme nous tous, il devint bachelier après avoir assez étudié les +classiques pour les bien méconnaître. Et, comme l'instruction mène à +tout, il entra ensuite dans un bureau, dans je ne sais quel bureau de la +Ville. En ce temps-là, le baron Haussmann accueillait largement, sans le +savoir, dans les services de la préfecture, les poètes chevelus et les +petits journalistes. On y lisait les _Châtiments_ à haute voix et on y +célébrait la peinture de Manet. Paul Verlaine recopiait ses _Poèmes +saturniens_ sur le papier de l'administration. Ce que j'en dis n'est pas +pour le lui reprocher. Dans celle première jeunesse, il vivait à la +façon de François Coppée, d'Albert Mérat, de Léon Valade, de tant +d'autres poètes, prisonniers d'un bureau, qui allaient à la campagne le +dimanche. Cette modeste et monotone existence, favorable au rêve et au +travail patient du vers, était celle de la plupart des parnassiens. Seul +ou presque seul dans le cénacle, M. José-Maria de Heredia, bien que +frustré d'une grande part des trésors de ses aïeux, les +_conquistadores_, faisait figure de jeune gentleman et fumait +d'excellents cigares. Ses cravates avaient autant d'éclat que ses +sonnets. Mais c'est des sonnets seulement que nous étions jaloux. Tous, +nous méprisions sincèrement les biens de la fortune. Nous n'aimions que +la gloire, encore la voulions-nous discrète et presque cachée. Paul +Verlaine était, avec Catulle Mendès, Léon Dierx et François Coppée, un +parnassien de la première heure. Nous avions, je ne sais trop pourquoi, +la prétention d'être impassibles. Le grand philosophe de l'école, M. +Xavier de Ricard, soutenait avec ardeur que l'art doit être de glace, et +nous ne nous apercevions même point que ce doctrinaire de +l'impassibilité n'écrivait pas un vers qui ne fût l'expression violente +de ses passions politiques, sociales ou religieuses. Son large front +d'apôtre, ses yeux enflammés, sa maigreur ascétique, son éloquence +généreuse ne nous détrompaient pas. C'était le bon temps, le temps où +nous n'avions pas le sens commun! Depuis, M. de Ricard, irrité de la +froideur des Français du Nord, s'est retiré près de Montpellier, et, de +son ermitage du Mas-du-Diable, il répand sur le Languedoc l'ardeur +révolutionnaire qui le dévore. Paul Verlaine prétendait autant que +personne à l'impassibilité. Il se comptait sincèrement parmi ceux qui +«cisèlent les mots comme des coupes», et il comptait réduire les +bourgeois au silence par cette interrogation triomphante: + + Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo? + +Sans doute, elle est en marbre. Mais, pauvre enfant malade, secoué par +des frissons douloureux, tu n'en es pas moins condamné à chanter comme +la feuille en tremblant, et tu ne connaîtras jamais de la vie et du +monde que les troubles de ta chair et de ton sang. + +Laisse là le marbre symbolique, ami, malheureux ami; ta destinée est +écrite. Tu ne sortiras pas du monde obscur des sensations, et, te +déchirant toi-même dans l'ombre, nous entendrons ta voix étrange gémir +et crier d'en bas, et tu nous étonneras tour à tour par ton cynisme +ingénu et par ton repentir véritable. _I nunc anima anceps..._ + +Non certes, les _Poèmes saturniens_ publiés en 1867, le jour même où +François Coppée donnait son _Reliquaire_, n'annonçaient point le poète +le plus singulier, le plus monstrueux et le plus mystique, le plus +compliqué et le plus simple, le plus troublé, le plus fou, mais à coup +sûr le plus inspiré et le plus vrai des poètes contemporains. Pourtant, +à travers les morceaux de facture, et malgré le faire de l'école, on y +devinait une espèce de génie étrange, malheureux et tourmenté. Les +connaisseurs y avaient pris garde et M. Émile Zola se demandait, dit-on, +lequel irait le plus loin de Paul Verlaine ou de François Coppée. + +Les _Fêtes galantes_ parurent l'année qui suivit. Ce n'était qu'un mince +cahier. Mais déjà Paul Verlaine s'y montrait dans son ingénuité +troublante, avec je ne sais quoi de gauche et de grêle d'un charme +inconcevable. Qu'est-ce donc que ces fêtes galantes? Elles se donnent +dans la Cythère de Watteau. Mais, si l'on va encore au bois par couples, +le soir, les lauriers sont coupés, comme dit la chanson, et les herbes +magiques qui ont poussé à la place exhalent une langueur mortelle. + +Verlaine, qui est de ces musiciens qui jouent faux par raffinement, a +mis bien des discordances dans ces airs de menuet, et son violon grince +parfois effroyablement, mais soudain tel coup d'archet vous déchire le +coeur. Le méchant ménétrier vous a pris l'âme. Il vous la prend en +jouant, par exemple, le _Clair de lune_ que voici: + + Votre âme est un paysage choisi + Que vont charmant masques et bergamasques + Jouant du luth et dansant et quasi + Tristes sous leurs déguisements fantasques. + + Tout en chantant sur le mode mineur, + L'amour vainqueur et la vie opportune, + Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur, + Et leur chanson se mêle au clair de lune, + + Au clair calme de lune triste et beau, + Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres + Et sangloter d'extase les jets d'eau, + Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres. + +L'accent était nouveau, singulier, profond. + +On l'entendit encore, notre poète, mais à peine cette fois, quand, à la +veille de la guerre, trop près des jours terribles, il disait la _Bonne +chanson_, des vers ingénus, très simples, obscurs, infiniment doux. Il +était fiancé alors, et le plus tendre, le plus chaste des fiancés. Les +satyres et les faunes doivent chanter ainsi lorsqu'ils sont très jeunes, +qu'ils ont bu du lait et que la forêt s'éveille dans l'aube et dans la +rosée. + +Tout à coup Paul Verlaine disparut. Il fut du poète des _Fêtes galantes_ +comme du compagnon du Vau-de-Vire dont parle la complainte. On n'ouït +plus de ses nouvelles. Il se fit sur lui un silence de quinze ans; après +quoi on apprit que Verlaine pénitent publiait un volume de poésies +religieuses dans une librairie catholique. Que s'était-il passé pendant +ces quinze années? je ne sais. Et que sait-on? L'histoire véritable de +François Villon est mal connue. Et Verlaine ressemble beaucoup à Villon; +ce sont deux mauvais garçons à qui il fut donné de dire les plus douces +choses du monde. Pour ces quinze années, il faut s'en tenir à la légende +qui dit que notre poète fut un grand pécheur et, pour parler comme le +bien regretté Jules Tellier, un «de ceux que le rêve a conduits à la +folie sensuelle». C'est la légende qui parle. Elle dit encore que le +mauvais garçon fut puni de ses fautes et qu'il les expia cruellement. Et +l'on a voulu donner quelque apparence à la légende en citant ces stances +pénitentes d'une adorable ingénuité: + + Le ciel est par-dessus le toit + Si bleu, si calme! + Un arbre, par-dessus le toit + Berce sa palme. + + La cloche, dans le ciel qu'on voit + Doucement tinte + Un oiseau sur l'arbre qu'on voit, + Chante sa plainte. + + Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là + Simple et tranquille, + Cette paisible rumeur-là + Vient de la ville. + + Qu'as-tu fait ô toi que voilà, + Pleurant sans cesse, + Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà, + De ta jeunesse? + +Sans doute ce n'est qu'une légende, mais elle prévaudra. Il le faut. Les +vers de ce poète détestable et charmant perdraient de leur prix et de +leur sens s'ils ne venaient pas de cet air épais, «muet de toute +lumière», où le Florentin vit les pécheurs charnels qui soumirent la +raison à la convoitise, + + _Que la ragion sommettono al talento._ + +Et puis, il faut que la faute soit réelle pour que le repentir soit +vrai. Dans son repentir Paul Verlaine revint au Dieu de son baptême et +de sa première communion avec une candeur entière. Il est tout sens. Il +n'a jamais réfléchi, jamais argumenté. + +Nulle pensée humaine, rien d'intelligent n'a troublé son idée de Dieu. +Nous avons vu que c'était un faune. Ceux qui ont lu les vies des saints +savent avec quelle facilité les faunes, qui sont très simples, se +laissaient convertir au christianisme par les apôtres des gentils. Paul +Verlaine a écrit les vers les plus chrétiens que nous ayons en France. +Je ne suis pas le premier à le découvrir. M. Jules Lemaître disait que +telle strophe de _Sagesse_ rappelait par l'accent un verset de +l'_Imitation_. Le XVIIe siècle, sans doute, a laissé de belles poésies +spirituelles. Corneille, Brébeuf, Godeau se sont inspirés de +l'_Imitation_ et des Psaumes. + +Mais ils écrivaient dans le goût Louis XIII, qui était un goût trop fier +et même quelque peu capitan et matamore. Comme Polyeucte au temps du +Cardinal, leurs poètes pénitents avaient un chapeau à plumes, des gants +à manchettes et une longue cape que la rapière relevait en queue de coq. +Verlaine fut humble naturellement; la poésie mystique jaillit à flots de +son coeur et il retrouva les accents d'un saint François et d'une sainte +Thérèse: + + Je ne veux plus aimer que ma mère Marie. + ................................................ + Car comme j'étais faible et bien méchant encore, + Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, + Elle baissa mes yeux et me joignit les mains, + Et m'enseigna les mots par lesquels on adore. + +Ou bien encore, ces vers sans rime et pareils à ces pieux soupirs dont +les mystiques vantent la douceur: + + Ô mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour, + Et la blessure est encore vibrante, + Ô mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour. + + Voici mon front qui n'a pu que rougir, + Pour l'escabeau de vos pieds adorables, + Voici mon front qui n'a pu que rougir. + + Voici mes mains qui n'ont pas travaillé, + Pour les charbons ardents et l'encens rare, + Voici mes mains qui n'ont point travaillé, + + Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain, + Pour palpiter aux ronces du calvaire, + Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain. + + Voici mes pieds, frivoles voyageurs, + Pour accourir au cri de votre grâce, + Voici mes pieds, frivoles voyageurs. + + Voici mes yeux, luminaires d'erreur, + Pour être éteints aux pleurs de la prière, + Voici mes yeux, luminaires d'erreur. + +Sincère, bien sincère, cette conversion! Mais de peu de durée. Comme le +chien de l'Écriture, il retourna bientôt à son vomissement. Et sa +rechute lui inspira encore des vers d'une exquise ingénuité. Alors, que +fit-il? Aussi sincère dans le péché que dans la faute, il en accepta les +alternatives avec une cynique innocence. Il se résigna à goûter tour à +tour les blandices du crime et les affres du désespoir. Bien plus, il +les goûta pour ainsi dire ensemble; il tint les affaires de son âme en +partie double. De là ce recueil singulier de vers intitulé +_Parallèlement_. Cela est pervers sans doute, mais d'une perversité si +naïve, qu'elle semble presque pardonnable. + +Et puis il ne faut pas juger ce poète, comme on juge un homme +raisonnable. Il a des droits que nous n'avons pas parce qu'il est à la +fois beaucoup plus et beaucoup moins que nous. Il est inconscient, et +c'est un poète comme il ne s'en rencontre pas un par siècle. M. Jules +Lemaître l'a bien jugé quand il a dit: «C'est un barbare, un sauvage, un +enfant... Seulement cet enfant a une musique dans l'âme et, à certains +jours, il entend des voix que nul avant lui n'avait entendues...» + +Il est fou, dites-vous? je le crois bien. Et si je doutais qu'il le fût, +je déchirerais les pages que je viens d'écrire. Certes, il est fou. Mais +prenez garde que ce pauvre insensé a créé un art nouveau et qu'il y a +quelque chance qu'on dise un jour de lui ce qu'on dit aujourd'hui de +François Villon auquel il faut bien le comparer:--«C'était le meilleur +poète de son temps!» + +Dans un récit nouvellement traduit par M. E. Jaubert, le comte Tolstoï +nous dit l'histoire d'un pauvre musicien ivrogne et vagabond qui exprime +avec son violon tout ce qu'on peut imaginer du ciel. Après avoir erré +toute une nuit d'hiver, le divin misérable tombe mourant dans la neige. +Alors une voix lui dit: «Tu es le meilleur et le plus heureux». Si +j'étais Russe, du moins si j'étais un saint et un prophète russe, je +sens qu'après avoir lu _Sagesse_ je dirais au pauvre poète aujourd'hui +couché dans un lit d'hôpital: «Tu as failli, mais tu as confessé ta +faute. Tu fus un malheureux, mais tu n'as jamais menti. Pauvre +Samaritain, à travers ton habit d'enfant et tes hoquets de malade, il +t'a été donné de prononcer des paroles célestes. Nous sommes des +Pharisiens. Tu es le meilleur et le plus heureux.» + + + + +DIALOGUES DES VIVANTS + + +LA BÊTE HUMAINE + + +PERSONNAGES + + LE MAÎTRE DE LA MAISON. + UN MAGISTRAT. + UN ROMANCIER NATURALISTE. + UN PHILOSOPHE. + UN ACADÉMICIEN. + UN PROFESSEUR. + UN ROMANCIER IDÉALISTE. + UN CRITIQUE. + UN INGÉNIEUR. + UN HOMME DU MONDE. + + +_Au fumoir_. + +LE MAÎTRE DE LA MAISON. + +Anisette ou fine champagne? + +UN MAGISTRAT. + +Fine champagne. Avez-vous lu la _Bête humaine_? + +LE MAÎTRE DE LA MAISON. + +La _Bête humaine_, le roman que nous avons failli attendre? Vous vous +rappelez: M. Émile Zola avait encore cinquante pages à écrire, quand le +sort le désigna pour faire partie du jury. Il en éprouva une vive +contrariété et il remplit les journaux de ses plaintes. + +LE MAGISTRAT. + +Et même il exprima cette idée, que la fonction de juré devrait être +facultative. En quoi il montra qu'il ignorait les principes du droit. + +UN ROMANCIER NATURALISTE. + +Et, ce qui est plus grave, il trahit par là sa profonde incuriosité, son +mépris du document humain, dont il avait jadis recommandé l'usage. Il +n'a plus le moindre souci de faire vrai, de couper la vie en tranches, +en bonnes tranches, comme il disait. Il nous renie, le traître, et nous +le renions. Entre lui et nous, plus rien de commun. Ne pas vouloir être +juré!... Mais le banc du jury, il n'y a pas de meilleure place pour +observer les bas-fonds de la société, le vrai fond de la nature humaine. +Être juré, quelle chance pour un naturaliste! Naturaliste, lui, Zola, +jamais!... + +LE MAÎTRE DE LA MAISON. + +Jamais, c'est beaucoup dire... Anisette, curaçao ou fine champagne?... +Car, enfin, il est le chef de l'école naturaliste. + +UN PHILOSOPHE. + +Heu! cela ne veut rien dire. Il est rare qu'un maître appartienne autant +que ses disciples à l'école qu'il a fondée... Anisette. + +LE ROMANCIER NATURALISTE. + +Pardon! ne brouillons pas les dates. C'est Flaubert et les Goncourt qui +ont créé le naturalisme. + +UN ACADÉMICIEN. + +Messieurs, il me semble que vous êtes bien ingrats envers Champfleury. + +LE PHILOSOPHE. + +Champfleury était un précurseur et les précurseurs disparaissent +fatalement devant ceux qu'ils annoncent. Sans quoi ils seraient non plus +les précurseurs, mais les messies. D'ailleurs, Champfleury écrivait +abominablement. + +L'ACADÉMICIEN. + +Oh! je n'ai rien lu de lui. + +LE MAÎTRE DE LA MAISON. + +Moi, je n'ai pas lu encore entièrement la _Bête humaine_. Tenez, la +voilà sur cette table... là... ce petit volume jaune. Il me semble que +c'est... Comment dirai-je? + +UN PROFESSEUR. + +C'est crevant! + +LE MAÎTRE DE LA MAISON. + +En effet, je trouve aussi... + +UN IDÉALISTE. + +Moi, je ne connais pas de livre plus intéressant. C'est sublime! + +LE MAÎTRE DE LA MAISON. + +Oui, à certains points de vue. Mais il y a des brutalités voulues, des +obscénités qui choquent... + +LE PHILOSOPHE. + +Voyons, messieurs, soyons francs et, s'il est possible, soyons sincères +avec nous-mêmes. Est-ce que réellement les brutalités de M. Zola vous +choquent autant que vous dites? J'en doute. Car enfin, dès que nous +avons dîné, nous laissons les femmes seules et nous nous réfugions ici, +dans le fumoir, pour tenir des propos infiniment plus grossiers que tout +ce que M. Zola peut imprimer. + +LE MAÎTRE DE LA MAISON. + +Ce n'est pas la même chose. + +L'ACADÉMICIEN. + +Ici, nous laissons reposer notre esprit. + +UN CRITIQUE. + +Il y a deux sujets distincts dans la _Bête humaine_: une cause célèbre +et une monographie des voies ferrées. + +UN INGÉNIEUR. + +Moi je préfère la cause célèbre. Ce que Zola a dit de la magistrature +est profondément vrai. + +LE MAGISTRAT. + +Je l'aime mieux quand il parle des chemins de fer. + +LE CRITIQUE. + +Mais quelle bizarre idée de souder ainsi ces deux romans. L'un est un +innocent ouvrage qui semble fait pour apprendre à la jeunesse le +fonctionnement des chemins de fer. On dirait que le bon Jules Verne l'a +inspiré à M. Émile Zola. Chaque scène trahit un vulgarisateur +méthodique. Le train arrêté dans les neiges, la rencontre du fardier sur +le passage à niveau, produisant un déraillement, et la lutte du +chauffeur et du mécanicien sur le petit pont de tôle de la machine +pendant que le train marche à toute vitesse, voilà des épisodes +instructifs. Je ne crains pas de le dire: c'est du Verne et du meilleur. + +Et quels soins pédagogiques, quelles ruses maternelles pour apprendre +aux jeunes gens à distinguer la machine d'express à deux grandes roues +couplées de la petite machine-tender aux trois roues basses, pour les +initier à la manoeuvre des plaques tournantes, des aiguilles et des +signaux, pour leur montrer le débranchement d'un train et leur faire +remarquer la locomotive qui demande la voie en sifflant! Aucun ami de la +jeunesse, non pas même M. Guillemin, n'a énuméré avec une patience plus +méritoire les diverses parties de la machine, cylindres, manettes, +soupape, bielle, régulateur, purgeurs; les deux longerons, les tiroirs +avec leurs excentriques, les godets graisseurs des cylindres, la tringle +de la sablière et la tringle du sifflet, le volant de l'injecteur et le +volant du changement de marche. + +L'IDÉALISTE. + +Cela est en effet un peu bien analytique et M. Émile Zola se plaît dans +les dénombrements. En quoi il ressemble à Homère. Mais quand il parle +«de cette logique, de cette exactitude qui fait la beauté des êtres de +métal», croyez-vous qu'il rappelle encore Verne et Guillemin? Quand il +fait de la machine montée par Jacques Lantier, de la Lison, un être +vivant, quand il la montre si belle dans sa jeunesse ardente et souple, +puis atteinte, sous un ouragan de neige, d'une maladie sourde et +profonde et devenue comme phtisique, puis enfin mourant de mort +violente, éventrée et rendant l'âme, n'est-il qu'un vulgarisateur puéril +des conquêtes de la science? Non, non, cet homme est un poète. Son +génie, grand et simple, crée des symboles. Il fait naître des mythes +nouveaux. Les Grecs avaient créé la dryade. Il a créé la Lison: ces deux +créations se valent et sont toutes deux immortelles. Il est le grand +lyrique de ce temps. + +UN HOMME DU MONDE. + +Hum! et la Mouquette, dans _Germinal_, est-ce lyrique, cela? + +L'IDÉALISTE. + +Certes. Du dos de la Mouquette il a fait un symbole. Il est poète, vous +dis-je. + +LE NATURALISTE. + +Vous êtes dur pour lui, mais il le mérite. + +LE CRITIQUE, _qui n'a rien entendu et gui feuillette depuis quelque +temps le petit volume jaune_. + +Messieurs, écoutez cette page. (_Il lit_.) + + Le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le mécanicien + demandât la voie. Il y eut deux coups de sifflet, et, là-bas, + près du poste de l'aiguilleur, le feu rouge s'effaça, fut + remplacé par un feu blanc. Debout à la porte du fourgon, le + conducteur-chef attendait l'ordre du départ, qu'il transmit. Le + mécanicien siffla encore, longuement, ouvrit son régulateur, + démarrant la machine. On partait. D'abord, le mouvement fut + insensible, puis le train roula. Il fila sous le pont de + l'Europe, s'enfonça vers le tunnel des Batignolles. + +Est-il didactisme plus simple et cette page ne vous semble-t-elle pas +tirée d'un de ces bons volumes de la _Bibliothèque des merveilles_, +fondée par le regretté Charton? Soyons juste, on ne peut pousser plus +loin la platitude et l'innocence. Comme nous le disions tout à l'heure, +M. Zola nous a donné là un roman pour les écoles. Et par une aberration +prodigieuse, par une sorte de folie, il a mêlé ces scènes enfantines à +une histoire de luxure et de crime. On y voit un vieillard infâme, +souillant des petites filles, un empoisonneur impuni, une jeune femme +scélérate, horriblement douce, et un monstre qui, associant dans son +cerveau malade l'idée du meurtre à celle de la volupté, ne peut +s'empêcher d'égorger les femmes qu'il aime. Et ce qu'il y a de plus +épouvantable, c'est le calme de ces êtres qui portent paisiblement leurs +crimes, comme un pommier ses fruits. Je ne dis pas que cela soit faux. +Je crois, au contraire, que certains hommes sont criminels avec naturel +et simplicité, ingénument, dans une sorte de candeur; mais la +juxtaposition de ces deux romans est quelque chose de bizarre. + +L'HOMME DU MONDE. + +L'homme qui tue les femmes, cela existe. J'ai connu un jeune Anglais +chauve et très correct, qui regrettait qu'il n'y eût pas à Paris des +maisons où... + +LE PHILOSOPHE. + +Certainement cela existe... tout existe. Mais le mécanicien sadique de +M. Zola s'analyse beaucoup trop. Il se sent emporté, dit M. Zola, «par +l'hérédité de violence, par le besoin de meurtre qui, dans les forêts +premières, jetait la bête sur la bête». Il se demande si ses désirs +monstrueux ne viennent pas «du mal que les femmes ont fait à sa race, de +la rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond +des cavernes». Il semble qu'il ait étudié l'anthropologie et +l'archéologie préhistorique, lu Darwin, Maudsley, Lombroso, Henri Joly, +et suivi les derniers congrès des criminalistes. On voit trop que M. +Zola a pensé pour lui. + +LE MAÎTRE DE LA MAISON. + +Vous savez que, pour décrire les sensations d'un mécanicien, M. Zola est +allé, sur une machine, de Paris à Mantes. On a même fait son portrait +pendant le trajet. + +LE PHILOSOPHE. + +En effet, il a monté sur une machine et il a été étonné et il a +communiqué son étonnement au chauffeur et au mécanicien de son livre. + +LE NATURALISTE. + +Je ne défends pas Zola qui, comme dit Rosny, est terrible de truquage. +Mais enfin, pour étudier l'existence d'un chauffeur, il ne pouvait pas +louer une villa sur le lac de Côme. + +LE PHILOSOPHE. + +Il ne suffit pas de voir ce que voient les autres pour voir comme eux. +Zola a vu ce que voit un mécanicien; il n'a pas vu comme voit un +mécanicien. + +LE NATURALISTE. + +Alors vous niez l'observation? + +L'ACADÉMICIEN. + +Ces cigares sont excellents... On dit que M. Émile Zola a mis dans son +roman la première Gabrielle, cette femme Fenayrou, dont les manières +étaient si douces, et qui livra son amant avec facilité et qui lui tint +les jambes pendant qu'on l'étouffait. + +LE MAÎTRE DE LA MAISON. + +Dalila! + +L'HOMME DU MONDE. + +C'est dans le sexe. On se sert de la femelle de la perdrix pour prendre +le mâle. Cela s'appelle chasser à la chanterelle. + +LE CRITIQUE. + +La Gabrielle de M. Zola se nomme Séverine. C'est une figure bien +dessinée et elle compte parmi les plus singulières créations du maître, +cette criminelle délicate, si paisible et si douce, aux yeux de +pervenche, qui exhale la sympathie! + +LE PHILOSOPHE. + +Il y a aussi dans _la Bête humaine_ une figure épisodique d'un fin +dessin; celle de M. Camy-Lamotte, secrétaire général du ministre de la +justice en 1870, magistrat politique, infiniment las, qui croit que +l'effort d'être juste est une fatigue inutile, qui n'a plus d'autre +vertu qu'une élégante correction et qui n'estime plus que la grâce et la +finesse. + +LE MAGISTRAT. + +M. Zola ne connaît pas la magistrature. S'il m'avait demandé des +renseignements... + +LE PHILOSOPHE. + +Eh bien!... + +LE MAGISTRAT. + +Naturellement, je les lui aurais refusés. Mais je connais mieux que lui +les vices de notre organisation judiciaire. J'affirme qu'il n'y a pas un +seul juge d'instruction comme son Denizet. + +L'IDÉALISTE. + +Pourtant il est admirable et grand comme le monde, cet exemplaire de la +bêtise des gens d'esprit, ce juge qui voit la logique partout, qui +n'admet pas une faute de raisonnement chez les prévenus et qui inspire +aux accusés stupéfaits cette pensée accablante: «À quoi bon dire la +vérité, puisque c'est le mensonge qui est la logique?» + +LE MAÎTRE DE LA MAISON. + +Ce roman de Zola me semble noir. + +LE CRITIQUE. + +Il est vrai qu'on y commet beaucoup de crimes. Sur dix personnages +principaux, six périssent de mort violente et deux vont au bagne. Ce +n'est pas la proportion réelle. + +LE MAGISTRAT. + +Non, ce n'est pas la proportion. + +LE CRITIQUE. + +M. Alexandre Dumas reprochait un jour à un confrère de ne mettre sur la +scène que des coquins. Et il ajoutait avec une gaieté farouche: «Vous +avez tort. Il se trouve dans toutes les sociétés une certaine proportion +d'honnêtes gens. Ainsi nous sommes deux ici, et il y a au moins un +honnête homme.» Je dirai à mon tour: Nous sommes dix dans ce fumoir. Il +doit y avoir de cinq à six honnêtes gens parmi nous. C'est la proportion +moyenne. Puisque enfin, les honnêtes gens l'emportent dans la vie, c'est +qu'ils sont les plus nombreux. Mais ils l'emportent de peu... et pas +toujours. Ils forment, en somme, une très petite majorité. M. Zola a +méconnu la proportion vraie. Ce n'est pas qu'il ne se rencontre aucun +personnage sympathique dans son nouveau roman. Il y en a deux. Un +carrier nommé Cabuche, un repris de justice, qui a tué un homme. Mais +vous n'entendez rien au réalisme de M. Zola si vous croyez que ce +carrier est un simple carrier; c'est un demi-dieu rustique, un Hercule +des bois et des cavernes, un géant qui parfois a la main lourde, mais +dont la coeur est pur comme le coeur d'un enfant et l'âme pleine d'un +amour idéal. Il y a aussi la belle Flore, qui est sympathique. Elle a +fait dérailler un train et causé la mort horrible de neuf personnes; +mais c'était dans un beau transport de jalousie. Flore est une +garde-barrière de la compagnie, c'est aussi une Nymphe oréade, une +amazone, que sais-je, un symbole auguste de la nature, vierge et des +forces souterraines de la terre. + +LE ROMANCIER IDÉALISTE. + +Je vous disais bien que M. Zola était un grand idéaliste. + +LE MAÎTRE DE LA MAISON. + +Messieurs, si vous avez fini de fumer... Ces dames se plaignent de votre +absence. + +(_Ils se lèvent_.) + +L'ACADÉMICIEN, _debout, à l'oreille du professeur_. + +Je vous avoue que je n'ai jamais lu une page de Zola. À l'Académie, nous +sommes plusieurs dans le même cas. Nous sommes surchargés de travail: +les commissions, le Dictionnaire... Nous n'avons pas le temps de lire. + +LE PROFESSEUR. + +Mais comment vous faites-vous une idée du mérite des candidats? + +L'ACADÉMICIEN. + +Oh! mon Dieu! tout finit par se savoir, nous parvenons presque toujours +à nous faire une conviction approximative. Ainsi on m'avait dit que M. +Zola avait de mauvaises façons. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il est venu +me voir: il s'est présenté très convenablement. + + + + +NOUVEAUX DIALOGUES DES MORTS + + +UNE GAGEURE + + +PERSONNAGES + + MÉNIPPE, philosophe cynique. Mademoiselle AÏSSÉ. SAINT-ÉVREMOND. + BARBEY D'AUREVILLY. ASPASIE. UN PETIT COUSIN DE M. NISARD. + +_Un bosquet dans les Champs-Élysées_. + +MÉNIPPE. + +Ainsi que M. Ernest Renan l'a révélé aux humains, sur le théâtre de +Bacchus, le génie Camillus nous apporte tous les jours les nouveautés de +la terre. Ce matin, il nous a remis un roman de Victor Cherbuliez, +intitulé _une Gageure_. + +SAINT-ÉVREMOND. + +Je ne manquerai pas de le lire à la duchesse de Mazarin. Ce M. +Cherbuliez est un homme d'infiniment d'esprit et qui a beaucoup exercé +la faculté de comprendre. Philosophie, arts libéraux, sciences +naturelles, arts mécaniques, industries, police des cités et +gouvernement des peuples, il n'est rien qui ne soit de son domaine. + +ASPASIE. + +Il est vrai qu'à propos d'un cheval de Phidias il a montré qu'il +s'entendait mieux en hippiatrique et en maréchalerie grecques que +Xénophon lui-même, qui pourtant était un bon officier de cavalerie, et +de qui la femme a reçu de moi des leçons d'économie domestique. + +SAINT-ÉVREMOND. + +Votre Xénophon, madame, était un bien honnête homme, mais entre nous, il +pensait médiocrement. Il ne connaissait pas les moeurs diverses des +hommes. M. Cherbuliez les connaît. Il a beaucoup d'intelligence. + +MADEMOISELLE AÏSSÉ. + +Mais c'est aux dépens du coeur. + +SAINT-ÉVREMOND. + +Il est vrai que nous ne développons une faculté qu'aux dépens d'une +autre. Un poète, que j'aime parce que je l'ai lu étant jeune, a dit: + + C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt, + De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font. + +MADEMOISELLE AÏSSÉ. + +Il n'est rien au monde qui vaille d'être préféré au sentiment. Le coeur +donne de l'esprit et l'esprit ne donne point de coeur. + +ASPASIE. + +Ah! chère petite, que vous êtes innocente! Je n'ai eu de pouvoir sur les +hommes que parce que j'étais musicienne, et géomètre. + +MÉNIPPE. + +Et parce que tu étais belle, ô Milésienne, et que tu regardais les +hommes avec ces yeux de chienne dont parlent les poètes comiques +d'Athènes. + +ASPASIE. + +Tais-toi, Ménippe. J'étais belle, en sorte que mon corps était nombreux +et rythmé comme mon âme. Tout est nombre et il n'y a rien dans l'univers +hors la géométrie. + +SAINT-ÉVREMOND. + +Certes, il est beau d'embrasser l'univers avec un esprit mathématique. +Mais l'esprit de finesse est aussi nécessaire. Et c'est la sorte +d'esprit la plus rare. Cet écrivain français dont nous parlions tout à +l'heure a l'esprit de finesse. + +MÉNIPPE. + +Cherbuliez! Il est vrai qu'il est subtil. Il mesure les clins d'oeil et +pèse les soupirs, et il n'y a que lui pour broder des toiles d'araignée. + +BARBEY D'AUREVILLY, à Ménippe. + +Monsieur, de votre vivant, vous étiez habillé d'un vieux sac de meunier +et vous dormiez dans une grande jarre ébréchée, parmi les grenouilles de +l'Ismenus. Je ne vous en fais pas mon compliment, monsieur. Mais cela +est plus décent que de chauffer son crâne d'un bonnet grec dans un salon +bourgeois. Apprenez que ce qui manque à M. Cherbuliez, c'est de savoir +porter la toilette. Je l'ai rencontré un jour sur le pont aux quatre +statues. Il était vêtu, comme un professeur, d'une redingote +indistincte. D'ailleurs, il est Suisse comme Jean-Jacques. Comment +voulez-vous qu'il sache écrire? + +SAINT-ÉVREMOND. + +Je crois au contraire que l'honnête homme s'attache à ne point se +distinguer par l'habit du reste de la compagnie. Mais cela importe peu. +Quant à être Suisse, c'est une disgrâce qu'on fait oublier par l'esprit +et par les talents. + +BARBEY D'AUREVILLY. + +C'est un crime, monsieur. + +UN PETIT COUSIN DE M. NISARD. + +Mais Jean-Jacques avait quelque mérite... + +BARBEY D'AUREVILLY. + +Monsieur, le seul que je lui reconnaisse est de s'être quelquefois +habillé en Arménien. Je désespère que M. Cherbuliez en fasse jamais +autant. Il porte des lunettes. Je n'aime pas cela. Il faut être quelque +peu gâté de spinozisme pour porter des lunettes. + +LE PETIT COUSIN DE M. NISARD. + +Ne serait-ce pas plutôt qu'il est myope? Je le croirais volontiers, rien +qu'à le lire. Ménippe disait vrai en disant qu'il est subtil. Les idées +qu'il tire de la tête de ses personnages ont bon air et la meilleure +mine du monde. Elles sont attifées comme des marquises: robes à queue, +corsage ouvert, de la poudre, un doigt de rouge, une mouche assassine, +rien ne leur manque; elles sont charmantes, et hautes comme le doigt: +c'est la cour de Lilliput. Parfois elles ont des jupes courtes et +dansent avec une volupté savante: c'est un ballet à Lilliput. +Quelquefois encore, coiffées d'un feutre à plumes, comme des +mousquetaires, elles roulent des yeux terribles, accrochent la lune avec +la pointe de leurs moustaches et relèvent leur manteau en queue de coq +avec leur rapière: c'est l'armée de Lilliput. + +SAINT-ÉVREMOND. + +C'est cela même qui est agréable et tout à fait plaisant. Nous avons +tous le cerveau plein de Pygmées de diverses figures et de différents +caractères, qui rient et qui pleurent, qui s'en vont en guerre ou qui +volent aux amours. Et il faut infiniment d'esprit pour reconnaître au +passage ces Pygmées de notre âme, les décrire, comprendre leur risible +importance et démêler leur succession bizarre. Cela est tout l'homme. +Notre machine est faite d'une infinité de petites pièces. Et un grand +esprit n'est après tout qu'une fourmilière bien administrée. + +ASPASIE. + +Et le roman nouveau s'appelle _une Gageure_. De quelle gageure y est-il +question? + +LE PETIT COUSIN. + +Madame, je l'ai lu dans la revue où il a paru d'abord et je puis +satisfaire votre curiosité. La duchesse d'Armanches a parié avec le +comte de Louvaigue que la comtesse de Louvaigue ne serait jamais la +femme de son mari. + +MÉNIPPE. + +Elle a parié. Et elle a triché. + +LE PETIT COUSIN. + +En effet. Elle a triché. + +ASPASIE. + +Vous savez donc celle histoire, Ménippe? + +MÉNIPPE. + +Non pas! je ne lis jamais. Mais j'ai assez vécu pour savoir qu'une femme +ne peut pas jouer sans tricher. Déjà, de votre temps, Aspasie, on +faisait dans votre patrie des contes avec les ruses des femmes et cela +s'appelait les «Milésiennes». La duchesse d'Armanches a triché. A-t-elle +gagné du moins? + +LE PETIT COUSIN. + +Elle a perdu. + +MÉNIPPE. + +Elle est donc inexcusable. + +SAINT-ÉVREMOND. + +Je suis curieux de connaître toute cette affaire. Pourquoi madame de +Louvaigue n'était-elle pas la femme de son mari? + +LE PETIT COUSIN. + +Parce qu'elle ne le voulait pas. + +SAINT-ÉVREMOND. + +Et pourquoi ne le voulait-elle pas? Était-elle prude et dévote avant +l'âge? + +J'ai lu, dans ce séjour des justes, il y a dix ans, l'histoire de la +baronne Fuster. Elle refusait la porte de sa chambre à son mari, qui +était un vieux guerrier las de courir le monde et désireux de connaître +enfin les douceurs du foyer. La baronne, qui n'était plus très jeune, +avait gardé une beauté à laquelle son mari était, devenu subitement +sensible. Mais elle était gouvernée par un père Phalippou à qui elle +donnait beaucoup d'argent pour des oeuvres pies et qui, en retour, la +conduisait dans la voie de la perfection. Elle y avançait beaucoup et +l'idée seule que son mari pût la ramener dans les petits chemins du +siècle, lui faisait horreur. Le père Phalippou l'encourageait à sa +résistance et lui conférait, pour prix de sa chasteté reconquise, le +titre de chanoinesse ainsi qu'un grand nombre de bénéfices d'ordre +mystique et spirituel. Mais le mari, qui était bon chrétien et plus +riche que sa femme, ayant remis au père Phalippou beaucoup plus d'argent +que la baronne n'en donnait, le saint homme s'avisa qu'après tout le +mariage est un sacrement, qu'il y a chez une femme un orgueil coupable à +refuser de s'humilier dans le devoir et qu'il faut vaincre les +délicatesses de la chair. Il ordonna à la baronne d'ouvrir à l'époux la +porte de sa chambre. + +En vain elle gémit et allégua qu'elle était chanoinesse. Le père +Phalippou fut inébranlable. + +--Madame, vous devez gravir votre calvaire!... + +Cette histoire était contée par M. Ferdinand Fabre qui connaît beaucoup +les moines, dont l'espèce a peu varié depuis le règne de Louis le Grand. +Y a-t-il, dites-moi, un père Phalippou dans les scrupules de madame de +Louvaigue? + +LE PETIT COUSIN. + +Point! et cette dame n'obéit, dans son refus, qu'à sa propre volonté et +à ses sentiments intimes. + +SAINT-ÉVREMOND. + +M. de Louvaigue n'était-il point aimable? + +LE PETIT COUSIN. + +Il était fort aimable et très galant homme. + +MÉNIPPE. + +Ne devinez-vous point que, si cette femme tire le verrou au nez de son +mari, c'est pour le faire enrager? + +ASPASIE. + +Je suis Grecque et par conséquent peu au fait des choses du coeur, qui +chez nous tenaient peu de place. Mais je croirais que c'est plutôt +qu'elle ne l'aimait point et qu'elle en aimait un autre. + +MADEMOISELLE AÏSSÉ. + +Ne serait-ce point qu'elle ne se croyait pas assez aimée? + +LE PETIT COUSIN. + +Madame, vous l'avez deviné. + +MÉNIPPE. + +Et l'on s'intéresse à cette sotte histoire! C'est une grande preuve de +la misère humaine. + +SAINT-ÉVREMOND. + +Considérez, Ménippe, que les hommes n'ont, dans la vie, que deux +affaires: la faim et l'amour. C'est peu de chose. Mais le regret nous en +poursuit jusque dans les Champs Élysées. + +MADEMOISELLE AÏSSÉ. + +M. Cherbuliez est ce qu'on appelle aujourd'hui un diplomate; il traite +les affaires du coeur comme les ambassadeurs traitent les affaires des +empires; il prend le plus long et s'amuse aux difficultés. C'est ce qui +me déplaît. + +Les choses du coeur sont en réalité les plus simples. Je ne serai +toujours qu'une sauvage et je ne comprendrai jamais les héroïnes de M. +Cherbuliez. Elles se cherchent et ne se trouvent jamais. Et puis, il ne +sent pas les vraies amours, mais je lui pardonne la sécheresse de son +coeur parce qu'il a dit un jour: «Les femmes n'ont pas besoin d'être +belles tous les jours de leur vie; il suffit qu'elles aient de ces +moments qu'on n'oublie pas et dont on attend le retour.» + +BARBEY D'AUREVILLY. + +M. Cherbuliez est Genevois, et c'est l'horloger des passions: il remonte +les coeurs et règle les sentiments, et remet le grand ressort, quand il +est cassé. + +LE PETIT COUSIN. + +Voilà qui est finement dit! Mais convenons qu'on n'a jamais montré les +marionnettes comme fait cet académicien. Il tire les ficelles avec une +dextérité merveilleuse. Et, si parfois il les laisse apercevoir c'est +coquetterie pure. Et que ses poupées sont jolies, agiles et bien +nippées! + +SAINT-ÉVREMOND. + +Montrer les marionnettes, n'est-ce pas jouer la comédie humaine? Que +sont les humains, que des poupées agitées par des fils invisibles? Et +que sommes-nous, nous qui errons sous ces myrtes, sinon des ombres de +poupées? + +MADEMOISELLE AÏSSÉ. + +Si nous avons souffert, nous ne sommes point des poupées. M. Cherbuliez +ne sait point que l'on souffre et c'est pourquoi ce grand savant est un +ignorant. + +SAINT-ÉVREMOND. + +Ne voyez-vous pas, madame, qu'il est un galant homme et que, s'il ne se +lamente ni ne rugit, c'est parce qu'il est de bonne compagnie? Nous +avons fait du monde un salon. Pour y parvenir il nous a fallu le +rapetisser un peu. Nous en avons exclu les animaux sauvages et les +personnes trop vraies. Mais, croyez-moi, la terre, ainsi arrangée, est +plus habitable. Pour ma part, je sais un gré infini à madame de +Rambouillet d'y avoir apporté la politesse. Quand j'étais vivant et +jeune, j'ai reproché inconsidérément à Racine de n'avoir pas mis des +éléphants dans son _Alexandre_. Je m'en repens; je ne veux plus voir +d'éléphants, je ne veux plus voir des monstres, si ce ne sont pas de +beaux monstres. + +LE PETIT COUSIN. + +Prenez garde aussi que M. Cherbuliez est un grand railleur qui sait, +comme votre bon M. Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. +C'est un philosophe qui nous cache sous des fleurs, parfois bizarres +comme les orchidées, le néant douloureux de l'homme et de la vie. Il y a +dans _une Gageure_ un pavillon chinois où les belles amoureuses et les +beaux amoureux viennent tour à tour se chercher, se quereller, s'aimer, +souffrir, craindre, espérer. Ils y dansent comme des papillons autour de +la flamme; et au-dessus d'eux, sur un socle de marbre règne une statue +du Bouddha en cuivre doré. Assis, les jambes croisées, une main sur les +genoux, l'autre levée comme pour bénir, le divin maître songe dans son +impassible bienveillance. «Ses yeux allongés, ses joues délicatement +modelées expriment, dit le conteur, une ineffable mansuétude, et sa +petite bouche de femme pleine de compassion, qui esquisse un sourire, +semble souhaiter la paix à toutes les créatures.» Il me semble que ce +Bouddha est l'image assez ressemblante, bien qu'un peu sublime, de M. +Cherbuliez. + +À moins qu'il ne faille chercher la philosophie de cet homme d'esprit +dans les versets si doux d'un petit livre qu'il lit beaucoup et qu'il +cite volontiers, et qui est l'oeuvre du Bouddha des chrétiens, +_l'Imitation de Jésus-Christ_. + +MÉNIPPE. + +Tout cela me confirme dans l'idée que j'ai bien fait de vivre dans une +vieille amphore, en compagnie des grenouilles de la fontaine de Dircé. + + + + +UNE JOURNÉE À VERSAILLES[45] + + +[Note 45: À propos de _La Reine Marie-Antoinette_, par Pierre de Nolhac; +illustrations d'après les originaux contemporains, 1 vol. in-4°, Boussod +et Valadon, éditeurs. (Consultez aussi: le _Canzoniere de Pétrarque_, la +_Bibliothèque de Salvio Orsini_, le _Dernier Amour de Ronsard_, _Lettres +de Joachim du Bellay_, _Érasme en Italie_, _Lettres de la reine de +Navarre_, _Petites Notes sur l'art italien_, _Paysages d'Auvergne_, +etc., par Pierre de Nolhac.)] + +Je voudrais vous faire connaître l'auteur de cette _Marie-Antoinette_, +publiée si somptueusement chez Goupil, avec le joli portrait de Jeaninet +en frontispice. M. Pierre de Nolhac est un savant, un très jeune savant. +Le public se figure difficilement la science alliée à la jeunesse. Il +estime que ce n'est pas trop d'avoir étudié tout un âge d'homme pour en +savoir un peu long, que les profondes lectures sont l'affaire des +vieillards et qu'une abondante barbe blanche est aussi nécessaire à la +conformation d'un vrai docteur qu'une robe et un bonnet carré. Il en +jugerait exactement si la science consistait dans l'amas des faits et +s'il s'agissait seulement de se bourrer la cervelle. Mais il n'en est +rien, et ce qui constitue le savant, c'est, avec une espèce de génie +naturel, sans lequel rien n'est possible, la méthode, la seule méthode, +toute la méthode, qui procède aux recherches par des opérations +rigoureuses. Son art est bien moins de connaître que de s'informer. + +Il est ignorant comme tout le monde, mais il possède les moyens +d'apprendre une partie de ce qu'il ignore. Et c'est ce qui le distingue +de nous, qui ne savons pas contrôler nos faibles connaissances, qui +subissons toutes les illusions et qui flottons de mensonge en mensonge. +Si l'on y réfléchit bien, on se persuade que la science, exigeant un +esprit rigoureux, inflexible, impitoyable, convient mieux aux jeunes +gens qu'aux vieillards, d'autant plus que l'expérience des hommes n'y +est pas nécessaire; et, pour peu que l'on songe, enfin, à ce qu'elle +demande d'ardeur, de passion, de sacrifice et de dévouement, on ne +doutera pas qu'elle ne soit mieux servie par des fidèles de vingt-cinq +ans que par les académiciens chargés d'ans et d'honneurs, qui voudraient +bien endormir à leur côté la Polymnie de leur jeunesse. Aussi y a-t-il +intérêt à parler de nos jeunes savants. J'en sais plusieurs qui sont +faits pour inspirer une douce confiance dans les destinées +intellectuelles de la France. + +Chaque jour suffit à sa tâche. Je m'efforcerai de vous faire connaître +aujourd'hui M. Pierre de Nolhac, qui, après avoir pris rang au côté de +M. Louis Havet, dans la jeune école de philologie et d'histoire, se +signale au grand public en mettant au jour un livre procédant de la +science par la méthode et de l'art par l'exécution. Je veux dire _la +Reine Marie-Antoinette_. Le mieux, pour connaître M. Pierre de Nolhac, +est de l'aller voir. Et peut-être rencontrerons-nous chez lui quelques +savants de sa génération, qui nous révéleront, à l'entretien, un peu de +la pensée et de l'âme de la jeunesse érudite. + +Je vous conterai donc la journée que j'ai passée, l'automne dernier, +dans son logis et dans sa compagnie. M. Pierre de Nolhac, au sortir de +l'École de Rome, et tandis qu'il professait aux Hautes-Études, a été +attaché aux musées nationaux, et l'État, peu perspicace d'ordinaire en +ces matières, ne pouvait cependant faire un meilleur choix, ni désigner, +pour la conservation de nos richesses d'art, un gardien plus vigilant. +La République l'a logé dans une des ailes du palais de Versailles, et +c'est là qu'il poursuit ses études dans la grande lumière et dans le +grand silence. Il a fait son cabinet de travail d'un vaste salon blanc +dont la seule richesse est un buste antique posé sur la cheminée et +répété par la glace, une tête de femme mutilée et pure, un de ces +marbres qui, sans exprimer la beauté parfaite, y font du moins songer. +Sur les murs, quelques souvenirs d'Italie. Au milieu de la pièce, une +grande table chargée de livres et de papiers dont l'amas trahit les +diverses recherches du savant. J'y vis un état des logements du château +de Versailles sous Louis XVI à côté d'un manuscrit de Quintilien annoté +par Pétrarque. + +Pour bien faire, il faut surprendre, comme j'ai fait, M. de Nolhac épars +sur ces papiers comme l'esprit de Dieu sur les eaux. Il a l'air très +jeune, les joues rondes et souriantes, avec une expression de ruse +innocente et de modestie inquiète. Ses cheveux noirs, abondants et +rebelles, où l'on voit que les deux mains se sont plongées à l'instant +difficile, pendant la méditation active, me font songer, je ne sais trop +pourquoi, à la chevelure rebelle de l'ami de David Copperfield, ce bon +Traddles, si appliqué, si occupé à retenir de ses dix doigts ses idées +dans sa tête. M. de Nolhac porte des lunettes légèrement bleutées, +derrières lesquelles on devine des yeux gros, étonnés et doux. Et, si +l'on ne sait qu'il va de pair avec les plus doctes, il vous a volontiers +la mine d'un fiancé de village et d'un jeune maître d'école tel qu'il +s'en rencontre dans les opéras-comiques. + +Moi qui le connais, je retrouve sur sa table et sur les planches de sa +bibliothèque les sujets de ses études, les noms qu'il a marqués de son +empreinte comme d'un cachet de cire. Il s'est attaché aux humanistes, +aux savants et aux poètes de la Renaissance. Il a respiré la fleur, +encore parfumée, qui sèche depuis des siècles dans les manuscrits de ces +hommes qui, comme Boccace et Pétrarque, les Estienne et les Aide, Érasme +et du Bellay, et notre Ronsard et Rabelais, aimèrent les lettres mortes +d'un vivant amour et retrouvèrent dans la poussière antique l'étincelle +de l'éternelle beauté. Il a découvert, je ne sais dans quel coin obscur, +le _Canzoniere_, écrit de la main même de Pétrarque. Il a déniché des +lettres inédites de Joachim du Bellay et quelques pages égarées de cette +reine au nom charmant, de «cette marguerite des princesses qui fut, pour +la grâce, l'esprit et la noblesse du coeur, la perle de notre +Renaissance». Il a reconstitué la bibliothèque formée par le cardinal +Farnèse dans ce palais magnifique qu'occupent aujourd'hui notre +ambassade auprès du Quirinal et notre école des beaux-arts. Il a suivi +Érasme en Italie dans la dixième année de ce grand XVIe siècle qui +changea le monde. Il l'a accompagné à Venise, chez l'imprimeur Alde +Manuce, à Bologne et à Rome, alors «la plus tranquille demeure des +Muses». On y déchiffrait les manuscrits antiques avec une sainte ardeur +et l'esprit divin de Platon était sur les cardinaux. Tous les +prédicateurs louaient le Christ dans le langage de Cicéron et le plus +cicéronien de tous était le plus admiré. Il se nommait Tomasso +Inghirami, bibliothécaire du Vatican, et était surnommé _Fedro_ parce +que, dans une représentation de l'_Hippolyte_ de Sénèque, donnée au +palais du cardinal Riario, il joua le rôle de la reine amoureuse. Voilà +un de ces traits où se montre mieux une société que dans toutes les +annales politiques. Heureux M. de Nolhac, qui vit à la fois de notre vie +moderne aux larges horizons et de cette vie exquise des vieux humanistes +courbés sur les parchemins délicieux! Et comme il s'y prend bien pour +pénétrer les secrets du passé; comme il fait ses fouilles par petites +tranchées en creusant au bon endroit! Chaque découverte nous vaut une +plaquette excellente. + +Ils ont, ces savants, l'art heureux de limiter les sujets afin de les +épuiser ensuite. Ils font, dans leur sagesse, la part du possible, que +nous ne faisons pas, nous qui voulons tout connaître, et tout de suite. +Ils ne posent que des questions lucides et ils se résignent à savoir peu +pour savoir quelque chose. Et c'est pourquoi la paix de l'esprit est en +eux. + +--Allons! me dit M. de Nolhac en quittant sa table, laissons là les +vieux humanistes et ce Tomaso Inghirami qui vous amuse tant parce qu'il +conservait des manuscrits, faisait des sermons et jouait Phèdre. Je veux +vous mener au Petit Trianon. Nous y ferons, si vous voulez de +l'archéologie encore, mais gracieuse et facile. J'ai étudié d'assez près +le château, le parc et le hameau; j'en fais un chapitre de mon livre sur +Marie-Antoinette. Après avoir étudié la Renaissance à Rome, j'étudie +l'époque de Louis XVI à Versailles. Pouvais-je mieux faire? + +--Non pas! Il faut suivre les circonstances, employer les forces qui +nous environnent, faire en un mot ce qui se trouve à faire. Et dans ce +sens Goethe n'avait pas tort de dire que toutes les oeuvres de l'esprit +doivent être des oeuvres d'actualité. + +Et ainsi devisant, nous fîmes route, par une pâle journée d'automne et +le craquement des feuilles mortes se mêlait au son de nos voix qui +parlaient des ombres du passé. + +Mon guide devisait de Marie-Antoinette avec sa bienveillance coutumière, +la sympathie d'un peintre pour un modèle longuement étudié et le respect +qu'inspire aux âmes généreuses la grandeur de la souffrance. La veuve de +Louis XVI a bu longuement un calice plus amer que celui que l'homme-dieu +lui-même écarta de ses lèvres. Il lui savait gré sans doute aussi de +cette grâce vive qu'elle montrait dans la prospérité ainsi que de sa +constance quand le malheur, en la touchant, la transfigura. Il la louait +d'avoir été une mère irréprochable et tendre, et c'est en effet dans la +maternité que Marie-Antoinette montra d'abord quelque vertu. Pour la +voir avec sympathie, il faut, comme madame Vigée-Lebrun, l'entourer de +ses enfants, dans une familiarité caressante, où l'on sent l'influence +de Rousseau et de la philosophie de la nature. Car, en ce temps-là, un +vieillard pauvre, infirme, solitaire et mélancolique avait changé les +âmes; son génie régnait sur le siècle au-dessus des rois et des reines. +Et Marie-Antoinette à Trianon était, sans le savoir, l'élève de +Jean-Jacques. On peut encore la louer d'une certaine délicatesse de +coeur, d'une pudeur de sentiments, si rare à la cour, et qu'elle ne +perdit jamais, et sourire respectueusement à ce que le prince de Ligne +appelait l'âme blanche de la reine. M. de Nolhac se plaît à ces louanges +et il aime à dire que c'est avec cette âme blanche que Marie-Antoinette +a aimé M. de Fersen, qui sans doute était plus aimable que Louis XVI. + +Mais M. de Nolhac ne serait pas le savant qu'il est s'il ne +reconnaissait pas que son héroïne fut pitoyablement frivole, ignorante, +imprudente, légère, prodigue, et que, reine de France, elle servit une +politique anti-française. Ce serait son crime, si les linottes pouvaient +être criminelles. + +L'Autrichienne! ce nom que le peuple lui donnait dans sa haine, ne +l'avait-elle pas mérité? Autrichienne, ne l'était-elle pas quand elle +favorisa Joseph II contre Frédéric dans l'affaire de Bavière? +Autrichienne, ne l'était-elle pas jusqu'à la trahison quand elle soutint +les prétentions de Joseph II sur Maestricht et l'ouverture de l'Escaut? + +M. de Nolhac se déclara nettement sur ce point. + +--Toutes les traditions de la politique française exigeaient que le +cabinet de Versailles prêtât son appui aux Hollandais. La reine seule +s'y oppose et emploie toutes ses forces à l'empêcher. Elle assiège le +roi, lui arrache des engagements, ruse avec les ministres, retarde les +courriers pour les distancer par ceux de Mercy et prévenir à l'avance +l'empereur des résolutions de la France. Le manège se prolonge pendant +dix-huit mois... + +Mais nous sommes arrivés au Petit Trianon; voici les quatre colonnes +corinthiennes et les cinq grandes baies de face, que surmontent les +petites fenêtres carrées de l'attique et les balustres de la terrasse à +l'italienne. + +Et mon guide me dit: + +--Ce palais, témoin de choses passées, est déjà ancien pour nous. +Souhaitons qu'il soit conservé comme un morceau d'art et d'histoire. Nos +vieux humanistes de la Renaissance, qui, d'un coeur zélé, s'occupaient à +rechercher et à recueillir les manuscrits, n'aimaient pas les arts comme +ils aimaient les lettres; indifférents aux monuments de l'architecture +antique, ils laissaient périr sous leurs yeux les restes des temples et +des théâtres. Le cardinal Raffaello Riario, cet homme d'un esprit si +ouvert à la beauté, si ami de l'antiquité, laissait démolir l'arc de +Gordien pour en tirer les moellons de son palais. + +--Vous avez raison, mon cher Nolhac, et vous comprenez infiniment plus +de choses que n'en comprenait votre cardinal Riario et même cet Érasme +de Rotterdam dont vous avez conté le voyage en Italie. Nous sommes nés +en un temps où l'on comprend les choses les plus diverses. Le respect du +passé est la seule religion qui nous reste, et elle est le lien des +esprits nouveaux. Il est remarquable, cher ami, que le conseil municipal +de Paris, qui n'est pas conservateur en politique, le soit du moins des +vieilles pierres et des vieux souvenirs. Il respecte les ruines et pose +avec un soin touchant des inscriptions sur l'emplacement des monuments +détruits. Old Mortality n'entretenait pas avec plus de soin les pierres +tombales des cimetières de village. M. Renan vit à Palerme des +archéologues d'une détestable école, de l'école de Viollet-le-Duc, qui +voulaient détruire des boiseries de style rocaille pour rétablir la +cathédrale dans le pur style normand. Il les en dissuada. «Ne détruisons +rien, leur dit-il. C'est ainsi seulement que nous serons sûrs de ne +jamais passer pour des Vandales.» Il avait raison et vous avez raison. +Mais comment vivre sans détruire puisque vivre c'est détruire et que +nous ne subsistons que de la poussière des morts? + +Cependant nous visitions les appartements, et M. de Nolhac disait: «Ceci +ne fut jamais le lit de la reine. Cette chambre n'était pas tapissée +ainsi en 1788.» Et il allait détruisant les légendes, car c'est un genre +de destruction qu'il croit encore permis. Mais je vois venir une +nouvelle génération, mystique celle-là et spirituelle, qui ne le +permettra plus. Puis mon guide me conduisit au hameau. + +--L'abandon l'a touché, me dit-il, il faut se hâter de le voir. + +Et nous nous hâtions. + +--Voici donc, mon guide, la demeure rustique de l'ermite à barbe +blanche, qui gouvernait le hameau?... + +--Hélas! cher ami, l'ermite n'a jamais existé. + +--Ceci n'est donc point un ermitage? + +--C'est le poulailler. + +Ce jour-là M. de Nolhac avait à table deux amis aussi doctes que lui, M. +Jean Psichari, l'helléniste, et M. Frédéric Plessis, le latiniste. Et +après le dîner, les trois savants se mirent à réciter des vers, car tous +trois étaient poètes. M. Frédéric Plessis dit d'abord un sonnet à la +Bretagne, sa terre natale. + + Bretagne, ce que j'aime en toi, mon cher pays, + Ce n'est pas seulement la grâce avec la force, + Le sol âpre et les fleurs douces, la rude écorce + Des chênes et la molle épaisseur des taillis; + + Ni qu'au brusque tournant d'une côte sauvage, + S'ouvre un golfe où des pins se mirent dans l'azur; + Ou qu'un frais vallon vert, à midi même obscur, + Pende au versant d'un mont que le soleil ravage. + + Ce n'est pas l'Atlantique et ton ciel tempéré, + Les chemins creux courant sous un talus doré, + Les vergers clos d'épine et qu'empourpre la pomme: + + C'est que, sur ta falaise ou la grève souvent, + Déjà triste et blessé lorsque j'étais enfant, + J'ai passé tout un jour sans voir paraître un homme. + +M. Jean Psichari, grec de naissance comme André Chénier, mais qui a fait +de la France sa patrie adoptive et de la Bretagne sa terre de dilection, +récita ensuite trois strophes inspirées par une parole de femme entendue +de lui seul: + + Sous nos cieux qu'enveloppe une éternelle brume + Parfois un rocher perce au loin les flots amers, + Le sommet couronné de floraisons d'écume, + Si bien qu'il semble un lis éclos parmi les mers. + + Ami, tel est l'amour chez une âme bretonne; + Résistant, c'est le roc dans la vague planté. + L'impassible granit écoute l'eau qui tonne + Et l'ouragan le berce en un songe enchanté. + + Que d'autres femmes soient mouvantes comme l'onde; + Les gouffres à nos pieds vainement s'ouvriront: + Labeur de notre amour, lorsque l'Océan gronde, + S'épanouit sur notre front. + +Enfin, notre hôte, prenant la parole à son tour, récita des stances que +lui avait inspirées ce beau lac de Némi au bord duquel M. Renan plaça la +scène d'un de ses drames philosophiques: + + Sur la montagne où sont les antiques débris + D'Albe et l'humble berceau des fondateurs de ville, + Nous allions tout un jour en récitant Virgile, + Et, graves, nous marchions dans les genêts fleuris. + + Sous la mousse et les fleurs, cherchant la trace humaine + Au désert de la plaine, au silence des bois + Nous demandions les murs qui virent autrefois + Les premiers rois courbés sous la force romaine. + + Nous eûmes pour abri ta colline, ô Némi! + Quand le soir descendit sur la route indécise, + Nous écoutâmes naître et venir dans la brise + Le murmure à nos pieds de ton lac endormi. + + Les voix du jour mourant se taisaient une à une + Et l'ombre grandissait aux flancs du mont Latin. + De mystérieux cors sonnaient dans le lointain; + Les flots légers fuyaient aux clartés de la lune. + + La lune qui montait au front du ciel changeant, + Sous les feuillages noirs dressait de blancs portiques, + Et nous vîmes alors, ainsi qu'aux jours antiques, + Diane se pencher sur le miroir d'argent. + +Et sur ces vers finit la belle journée, la journée de bonne doctrine et +de gaie science. Fut-il un temps où les savants étaient aussi aimables +qu'aujourd'hui? Je ne crois pas. + + + + +AUGUSTE VACQUERIE[46] + + +[Note 46: _Futura_, 1 vol. in-8°.] + +Long, maigre, les traits grands, la barbe rude, il rappelle ces bustes +des philosophes de l'antiquité, ces Antisthène, ces Aristide, ces +Xénocrate dont les curieux du XVIIe siècle ornaient leur galerie et leur +bibliothèque. Il a comme eux l'air méditatif, volontaire et doux, et +l'on devine, à le voir, que sa parole aura naturellement, comme celle +d'un Diogène ou d'un Ménippe, le mordant et le symétrique des maximes +bien frappées. Il ressemble aussi par une expression de bonhomie +narquoise, aux ermites qu'on voit dans les vignettes d'Eisen et de +Gravelot. Mieux encore: c'est le devin du village; il en a la finesse +rustique. Enfin, je l'ai rencontré un jour dans un parc, à l'ombre d'une +charmille, sous les traits d'un vieux Faune qui, souriant dans sa gaine +de pierre moussue, jouait de la flûte. Philosophe, solitaire et +demi-dieu rustique, Auguste Vacquerie est un peu tout cela. Je voudrais +vous le montrer causant avec ses amis, le soir. Il parle sans un +mouvement, sans un geste. Il semble étranger à ce qu'il dit. Son grand +visage, que creuse un sourire ascétique, n'a pas l'air d'entendre: +l'oeil, vif et noir, est seul animé. La lenteur normande pèse sur sa +langue. Sa voix est traînante et monotone. Mais sa parole éveille dans +son cours des images étranges et colorées, se répand en combinaisons à +la fois bizarres et régulières, abonde en ces fantaisies géométriques +qui sont une des originalités de cet esprit de poète exact. Il est +l'homme le plus simple du monde, et qui aime le moins à paraître. Et je +ne sais quoi dans sa tranquille personne révèle l'amateur de jardins et +de tableaux, le connaisseur, l'ami discret des belles choses. + +Robuste et laborieux, il a cette idée que le travail rend la vie parfois +heureuse et toujours supportable. Depuis plus de quarante ans il fait le +métier de journaliste avec une admirable exactitude. Il a débuté, sous +la monarchie de Juillet, dans _le Globe_ et dans _la Presse_ de +Girardin. En 1848, il dirigeait _l'Événement_ qui, supprimé par la +République, devint _l'Avènement du peuple_. Au 2 Décembre, le journal +périt de mort violente. M. Auguste Vacquerie et ses cinq collaborateurs +étaient en prison. Après vingt ans d'exil volontaire et de silence +forcé, en 1869, M. Vacquerie fonda le _Rappel_ avec M. Paul Meurice, son +condisciple, son collaborateur et son ami. Depuis lors, tous les jours +de sa vie, il s'est enfermé, de deux heures de l'après-midi à une heure +du matin, dans son cabinet de la rue de Valois, respirant cette odeur de +papier mouillé et d'encre grasse si douce aux humanistes de la +Renaissance et qu'Érasme préférait au parfum des jasmins et des roses. +Il l'aime; il aime les ballots de papier, la casse du compositeur, les +rouleaux d'encre et les presses qui font trembler, en roulant, les murs +des vieilles maisons. Car il croit fermement avec Rabelais que +l'imprimerie a été inventée «par suggestion divine» et pour le bonheur +des hommes. Au _Rappel_, il est le maître aux cent yeux. Il voit tout, +et la main qui vient d'écrire l'article de tête ne dédaigne pas de +corriger un fait divers. M. Auguste Vacquerie, qui se donne tout entier +à toutes ses entreprises, a su communiquer à ses innombrables articles +l'accent, le tour, la marque de son esprit. Ce sont des morceaux d'un +fini précieux et brillant; le style en est précis, exact et symétrique. +Je ne parle pas ici de la doctrine sur laquelle il y a beaucoup à dire. +Je veux laisser de côté toute question politique, et ne considérer que +la philosophie: M. Vacquerie en a. Il a surtout de la logique. Comme le +diable, il est grand logicien et c'est quand il n'a pas raison qu'il +raisonne le mieux. Les caractères d'imprimerie, auxquels il attribue, +dans son nouveau poème, des vertus merveilleuses, sont pour lui des +petits soldats de plomb qu'il fait manoeuvrer aussi exactement que +l'Empereur faisait manoeuvrer ses grenadiers. Ses lignes de _copie_ ont +la précision martiale des silhouettes de Caran d'Ache. On ne gagne pas +de batailles sans user de stratagèmes. M. Auguste Vacquerie est rompu, à +toutes les ruses de guerre auxquelles il est possible de recourir dans +les combats d'esprit. Il sait que le bon ordre des arguments supplée au +nombre et à la qualité. C'est un très grand stratège des phrases. À +l'exemple de Napoléon et de Franconi, il ne craint pas de donner le +change sur le nombre de ses effectifs, en faisant défiler plusieurs fois +les mêmes troupes. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n'est pas par son +astuce, après tout innocente, ce n'est pas par sa subtilité singulière +que M. Auguste Vacquerie s'est élevé et soutenu au premier rang des +journalistes. + +Si M. Vacquerie est ergoteur et chicanier, c'est comme son compatriote +le vieux Corneille, avec noblesse et fierté, par l'entêtement d'une âme +haute et forte qui ne veut démordre de rien, ni jamais lâcher prise. + +Le rédacteur en chef du _Rappel_ n'a pas usurpé l'estime que lui +accordent à l'envi ses amis et ses adversaires. Il a le coeur grand, +animé du zèle du beau et du bien; il est sincère, il est courtois, et il +faut respecter même ses haines, parce qu'il est de ceux chez qui la +haine n'est que l'envers de l'amour. Enfin, il a la qualité la plus +précieuse, la plus nécessaire à un homme qui écrit dans un journal, +c'est-à-dire qui se donne chaque jour. Il est humain. Ce mot dit tout. +Sans une large humanité, on ne saurait avoir d'action sur les hommes. Un +grand journaliste est tout à tous: il faut qu'il ait le coeur largement +ouvert. Après cela on lui passera quelques défauts. On voudra bien qu'il +ne soit qu'un homme, s'il est vraiment un homme. + +Auguste Vacquerie commença par la critique littéraire cette carrière de +journaliste qu'il devait fournir amplement avec honneur. Il est toujours +resté ce qu'il était au début. C'est un trait de son caractère de ne +rien abandonner. Il a la douceur des hommes qui ne cèdent pas; +l'obstination est le fond de son talent comme de sa nature. Il signe +encore aujourd'hui des articles de bibliographie, et il suit le +mouvement littéraire avec autant d'intérêt qu'il le suivait il y a +quarante ans. Mais, pour indiquer, même sommairement, ses idées en +poésie et en art, il faut rappeler ses débuts dans le monde des lettres. +Il voua, au sortir du collège, au grand poète des _Rayons et des Ombres_ +une admiration et une amitié qu'une force terrible, cinquante ans de vie +humaine, ne parvint pas à ébranler. Admis dans le cénacle il y retrouva +un camarade de collège, Paul Meurice, à qui il adressait, il y a peu +d'années, ces vers en souvenir des belles heures de la place Royale: + + Ce fut ma bienvenue et mon bouquet de fête + De te trouver logé dans le même poète. + Notre amitié naquit de l'admiration. + Et nous vécûmes-là, d'art et d'affection, + Habitants du granit hautain, deux hirondelles, + Et nous nous en allions dans l'espace, fidèles + Et libres, comprenant, dès notre premier pas, + Qu'on n'imitait Hugo qu'en ne l'imitant pas. + +Et il est vrai que Meurice et Vacquerie ont gardé près du maître +l'indépendance de leur talent et de leur esprit. Un lien étroit resserra +bientôt l'amitié du poète illustre et du poète naissant. On sait que +Charles Vacquerie, frère d'Auguste, épousa Léopoldine, fille de Victor +Hugo; on sait aussi comment Charles Vacquerie périt tragiquement avec sa +jeune femme à Villequier, près de Caudebec. Victor Hugo et Auguste +Vacquerie restèrent unis dans ce double deuil. De fortes sympathies les +attachaient l'un à l'autre. Auguste Vacquerie exprima dans ses articles, +avec conviction, ce qu'on pourrait nommer l'esthétique de la place +Royale. Il y mit sa force, sa finesse et sa géométrie. Le malheur est +que c'est là une doctrine de combat, admirablement appropriée à la lutte +par sa violence et sa partialité, mais à laquelle manque absolument la +sérénité qui sied après la victoire. L'esthétique de la place Royale +n'était, au fond, que de la polémique. C'est pourquoi elle plut +infiniment au vieux Granier de Cassagnac et à M. Auguste Vacquerie qui, +chacun dans son camp, avaient l'amour du combat. Le vieux Granier, qui +était jeune alors, appelait Racine «vieille savate». M. Vacquerie +l'appela «un pieu», ce qui, peut-être, est plus sévère encore: + + Shakespeare est un chêne, + Racine est un pieu. + +J'entends bien que cela veut dire au fond que les drames de Victor Hugo +ont des mérites que les tragédies de François Ponsard n'ont point: et +rien n'est plus vrai. Mais ce tour de pensées nous surprend, nous qui +n'avons vu que le triomphe du romantisme et la pacification un peu morne +de l'empire des lettres. Nous aurions mauvaise grâce à l'imiter. Nous +n'avons pas le droit d'être injustes: nous sommes sans passions. Notre +perpétuelle froideur nous oblige à une perpétuelle sagesse, et il faut +convenir que c'est une obligation rigoureuse. Et, puisque nous sommes +condamnés à la raison à perpétuité, sachons excuser les fautes de nos +pères: ils étaient plus jeunes que nous. Pour ma part, moi qui garde à +Jean Racine une admiration fidèle et tendre, moi qui l'aime de mon coeur +et de mon âme, peut-être même de ma chair et de mon sang, comme sa +Josabeth s'accusait d'aimer l'enfant roi, moi qui, le sachant par coeur +et le relisant encore, lui demande presque chaque jour le secret des +justes pensées et des paroles limpides, moi qui le tiens pour divin, +j'ai envie de féliciter M. Auguste Vacquerie de l'avoir appelé un pieu; +j'ai envie de dire aux vieux critiques de la vieille place Royale: «Vous +avez bien fait. Vous vous battiez, et comme tous ceux qui se battent, +vous étiez persuadés de la bonté de votre cause. Et puis, en combattant +Racine, vous aviez plus d'esprit, de sens poétique, de style et de génie +que ceux qui le défendaient en ce temps-là. Vous vous trompiez, je n'en +doute pas; mais vous vous trompiez en bon lettré que vous êtes et vos +erreurs étaient aimables; votre folie était superbe. Vous avez toutes +les Muses avec vous. Votre juste ennemi, le bonhomme Ponsard, qui était +un brave homme, ne vous écrivait-il pas alors: «C'est de votre côté, et +seulement de votre côté, qu'est la vie, avec la passion, la colère, la +générosité, l'amour de l'art, en un mot tout ce qui s'appelle la vie.» +Enfin, le Racine que vous traitiez de pieu, c'était un Racine que vous +aviez imaginé, fabriqué tout exprès pour taper dessus; une tête de turc +à perruque. + +Ce n'était pas le vrai Racine, ce n'était pas le premier des peintres de +l'âme, ce n'était pas le moderne qui, avant Jean-Jacques et votre grande +amie George Sand, révéla au monde la poésie des passions, le romantisme +des sentiments. Non, ce n'était pas le vrai Racine, ce n'était pas mon +Jean Racine. Et qu'importe alors si le vôtre était un pieu? Il en était +un. Je le veux. Embrassons-nous.» + +Et si vous me répondez, vieux maître blanchi sous le harnois de +l'écrivain, si vous me répondez que Racine tel que je le conçois, tel +que je le vois, tel que je l'aime, est un «pieu» encore, je vous dirai +que je veux garder sur vous ce précieux avantage de goûter son art et le +vôtre, et de vous réconcilier du moins dans mon âme. + +Il n'est pas si difficile que vous croyez, vieux lion, de faire ses +délices à la fois des _Plaideurs_ et de _Tragaldabas_. Il suffit pour +cela d'être né au lendemain de vos grandes batailles. + +Ce _Tragaldabas_ est la perle des comédies picaresques, la fleur de la +fantaisie dramatique, le rayon de poésie gaie; c'est l'esprit, c'est la +joie, c'est la chose rare entre toutes: la grâce dans l'éclat de rire. +Au reste, l'auteur des _Funérailles de l'honneur_, de _Jean Baudry_ et +de _Formosa_ est un des maîtres du théâtre. Le journaliste que je vous +montrais tout à l'heure enfermé dans un bureau de rédaction, le critique +de _Profils et Grimaces_, le disciple bien-aimé, le fils du tonnerre, +est un dramaturge cornélien, d'une originalité précise et d'une +sublimité sévère. Il est enfin un poète lyrique et les connaisseurs +estiment son vers âpre et roide. + +Le poème qu'il nous donne aujourd'hui, _Futura_, était promis, attendu +depuis plus de vingt ans. On parlait à la fin de l'empire dans les +cercles littéraires du _Faust_ de Vacquerie. Il y travaillait pendant +l'exil à Jersey; il en envoyait des fragments aux amis de Paris. «Vous +irez dans la patrie mes vers, et vous irez sans moi.» Michelet qui en +reçut le morceau, je crois, qui se termine par ce vers: + + Et je serai sujet de Choléra premier. + +Michelet répondit: + +«Je n'ai jamais rien lu qui m'ait autant touché, élevé le coeur. Le +crescendo en est sublime.» + +Mais M. Auguste Vacquerie a toujours mis une prodigieuse lenteur à +publier ses ouvrages: _Tragaldabas_, ce merveilleux _Tragaldabas_, resta +trente ans illustre et inédit; il me souvient que le bon Glatigny, qui +était comédien errant et poète lyrique, désespérant de posséder jamais +cet ouvrage en volume, l'apprit par coeur dans je ne sais quel vieux +journal introuvable qu'on lui avait prêté pour quelques heures. Il +récitait le poème à ses amis assis en cercle, et il fut de la sorte le +dernier barde. + +Enfin, le _Faust_ tant attendu vient de paraître sous le titre de +_Futura_. C'est un grand poème symbolique, dont les personnages, Faust, +Futura, le Soldat, l'Empereur, l'Archiprêtre, expriment des idées +générales. On avait déjà remarqué que, dans le théâtre de M. Vacquerie, +volontiers, par la bouche des personnages, don Jorge, Jean Baudry, Louis +Berteau, ce sont des Idées qui parlent. En somme, le moraliste domine en +M. Vacquerie et fait l'unité de son oeuvre. + +_Futura_ est un poème largement, pleinement, abondamment optimiste et +qui conclut au triomphe prochain et définitif du bien, au règne de Dieu +sur la terre. + +C'est le _Pater_ paraphrasé par un républicain de 1848. + +L'an passé, à propos d'un roman de M. Paul Meurice, nous faisions +remarquer combien les hommes de cette génération avaient une foi robuste +dans leur idéal. _Futura_ nous ramène à cette époque dont J.-J. Weiss a +récemment résumé les croyances en une page magnifique: «En ce temps-là, +a-t-il dit, l'âme française et l'esprit français étaient faits +d'enthousiasme, de foi, de tendresse et d'amour. Un rêve de justice et +de liberté s'était emparé de la nation; on avait devant soi les longs +espoirs et les vastes pensées; on nageait dans l'idéal et dans +l'idéologie; on affirmait pour tous et pour chacun le droit au bonheur.» +Heureux, bien heureux, M. Auguste Vacquerie! il est resté fidèle au +culte de sa jeunesse. Il a gardé toutes ses espérances. Comme aux jours +évanouis des Louis Blanc, des Pierre Leroux, des Proudhon et des +Lamennais, il attend d'un coeur ferme l'avènement de la justice et +l'heure où les hommes seront frères. Son Faust a rompu tout pacte avec +le diable, à moins que le diable ne soit l'ami des hommes, le nouveau +Prométhée, l'inspirateur de toute vérité, le génie des arts, le Satan +enfin, que Proudhon, dans sa brûlante éloquence, appelait le bien-aimé +de son coeur. + +Comme l'ancien, le nouveau Faust épouse Hélène, l'Argienne aux bras +blancs, Hélène «âme sereine comme le calme des mers», Hélène la beauté. +Mais elle ne lui donne pas Euphorion, l'enfant qui scelle la +réconciliation de la beauté antique et de l'idéal moderne. C'est une +invention que M. Auguste Vacquerie laisse à Goethe; et en effet +Euphorion n'a plus rien à faire en ce monde; sa tâche est accomplie. +Non! l'union du nouveau Faust et d'Hélène donne naissance à la vierge +Futura. + +C'est d'elle que viendra le salut du monde: elle est la justice et elle +est la pitié. Elle dit en naissant: + + La pitié fait ma chair et mon sang de tous ceux + Qui sont désespérés sous la splendeur des cieux. + J'ai dans l'âme un écho douloureux qui répète + Le cri du matelot brisé par la tempête, + L'adieu de l'exilé, le râle du mourant, + Tous les gémissements de ce monde souffrant. + +Et qu'est donc ce Faust nouveau pour avoir donné le jour à cette vierge +messie, à la rédemptrice de l'humanité? Ne le devinez-vous point? Il est +la Pensée libre. Par une identification très légitime et dont Maximilien +de Klinger avait donné l'exemple dans un récit aussi désespéré que le +poème de _Futura_ est consolant, M. Vacquerie mêle en une seule personne +le docteur Faust et l'orfèvre Jean Fust, qui, associé à Gutenberg, +publia en 1457 le _Psautier_ de Mayence. Pour M. Vacquerie la puissance +surnaturelle dont Faust est armé, sa vertu, ses charmes invincibles, sa +magie, c'est la lettre d'imprimerie. Le caractère mobile est le signe +sous lequel nous vaincrons le mal. + +Je veux l'espérer. Que ferions-nous dans notre métier si nous étions +sûrs du contraire? De quel coeur alignerais-je de vaines lignes, si je +ne pensais pas qu'obscurément cet effort peut produire en définitive +quelque bien? + +Nous l'avons retrouvé dans _Futura_, ce Christ de 1848, qu'Ary Scheffer +a peint avec si peu de couleur et tant de sentiment, ce Christ +humanitaire qu'on voit dans _l'Agonie d'un saint_, de M. Leconte de +Lisle, et dans _le Pilori_ du vieux Glaize. Et nous avons songé que +_Futura_ ne venait pas trop tard, et que peut-être M. Vacquerie n'avait +pas perdu pour attendre. On dit que la jeunesse contemporaine comme les +Athéniens du temps de saint Paul est religieuse, mais qu'elle ne sait ce +qu'il faut adorer. M. André Maurel l'affirme dans la _Revue bleue_. Qui +sait si elle ne parviendrait pas à faire un dieu à sa convenance en +combinant le Christ un peu trop philosophe de M. Auguste Vacquerie avec +le Christ un peu trop mystique de M. Édouard Haraucourt? Il faut rendre +cette justice à M. Auguste Vacquerie que sa tolérance est large et qu'il +ne demande la mort de personne pour fonder le bonheur de l'humanité. +C'est quelque chose de nouveau, qu'un réformateur qui ne commence pas +par supprimer une génération d'hommes pour donner du coeur aux autres. + +Un souffle de bonté passe sur ce grand poème de _Futura_. Je plaindrais +ceux qui ne seraient pas touchés de la douce majesté de cette scène +finale où se dresse en plein air une table à laquelle s'assied la foule +des malheureux, une table servie dont on ne voit pas les bouts. Si cette +image semble le rêve d'un autre âge, j'en suis fâché pour le nôtre. + + + + +OCTAVE FEUILLET[47] + + +[Note 47: _Honneur d'artiste_, 1 vol in-18.] + +Pendant la Terreur naturaliste, M. Octave Feuillet ne se contentait pas +de vivre, comme Sieyès; il continuait d'écrire. On croyait qu'on ne +verrait pas la fin de la tourmente. On croyait que le régime de la +démagogie littéraire ne finirait pas, que le Comité de salut public, +dirigé par M. Émile Zola, que le tribunal révolutionnaire, présidé par +M. Paul Alexis, fonctionneraient toujours. Nous lisions sur tous les +monuments de l'art: «Le naturalisme ou la mort!» Et nous pensions que +cette devise serait éternelle. Tout à coup est venu le 9 Thermidor que +nous n'attendions pas. Les grandes journées éclatent toujours par +surprise. On ne les prépare pas par des excitations publiques. Le 9 +Thermidor qui renversa la tyrannie de M. Zola fut l'oeuvre des Cinq. Ils +publièrent leur manifeste. Et M. Zola tomba à terre, abattu par ceux qui +la veille lui obéissaient aveuglément. M. Paul Bonnetain fut, dans +l'affaire, un autre Billaud-Varennes. M. Zola peut se dire, pour sa +consolation, que les chefs de parti tombent le plus souvent de la sorte, +sous les coups de ceux qui les avaient portés et soutenus. Les Cinq +étaient très compromis dans le régime naturaliste. Ils se dégagèrent par +un coup d'État. L'un d'eux, M. Rosny, représentait à la rigueur le +dantonisme littéraire. J'entends par là les procédés scientifiques et un +certain esprit de tolérance. Les quatre autres étaient des jacobins, je +veux dire des zolistes purs. Mais avant cette grande journée, la faveur +générale, en se portant sur _l'Abbé Constantin_ avait montré la +fragilité du régime. M. Ludovic Halévy en parlant avec une élégante +simplicité le langage du sentiment, avait gagné toutes les sympathies. +Au fond, le grand public était indifférent: il l'est toujours et veut +seulement qu'on l'amuse et qu'on l'intéresse. La belle société était +hostile au naturalisme, mais, selon sa coutume, avec une pitoyable +frivolité. Enfin, quand le naturalisme fut terrassé, chacun voulut avoir +concouru à sa perte. Il est de fait que la presse littéraire lui avait +çà et là porté des coups sensibles. Seuls, et c'est une grande leçon, +les émigrés, les critiques qui, comme M. de Pontmartin, si galant homme +d'ailleurs et près de sa fin, dataient leurs articles de Coblence, +n'eurent point de part à l'action libératrice. + +Bref, la Terreur naturaliste est vaincue. On est libre d'écrire comme on +l'entend et même avec politesse si l'on veut. + +M. Octave Feuillet avait traversé la tourmente sans s'en inquiéter, sans +paraître s'apercevoir de rien et même en marquant çà et là quelque +considération pour M. Zola. «Il est pourtant très fort» disait-il +volontiers. Il resta le romancier galant homme qu'il a toujours été. En +lisant sa dernière oeuvre, si aimable et si digne de louanges, +j'admirais le cours pacifique de ce beau talent toujours semblable à +lui-même et qui se varie en se prolongeant comme la rive d'un fleuve. + +Mais si l'on croit que je veux réveiller les querelles d'école à propos +du nouveau roman de M. Octave Feuillet et opposer _Honneur d'artiste_ à +quelque ouvrage conçu dans un autre sentiment, on se trompe bien. Ce +serait mal honorer un talent qui veut nous élever au-dessus de nos +querelles de métier. Il y a dans l'esprit de M. Octave Feuillet une +délicatesse, une discrétion, une noble pudeur qu'il faut satisfaire +jusque dans l'admiration que cet esprit nous inspire. Et puis je n'ai +nul besoin et nulle envie de rabaisser qui que ce soit au profit de cet +écrivain dont la figure se détache parmi toutes les autres avec une +pureté singulière, une finesse exquise, une élégante netteté. + +Enfin, je ne vois aucune raison pour partir en campagne à cette heure. +Si, comme il paraît, le naturalisme dogmatique, la Terreur, comme nous +disions, est vaincue, sachons assurer notre victoire. Soyons sages. +C'est une folie que de continuer la guerre quand on a triomphé. Surtout +ne soyons pas injustes; ce serait une sottise et une maladresse. +Reconnaissons que durant sa lourde et rude tyrannie, le naturalisme a +accompli de grandes choses. Son crime fut de vouloir être seul, de +prétendre exclure tout ce qui n'était pas lui, de préparer la ruine +insensée de l'idéalisme, _dementes ruinas_. Mais son règne a laissé des +monuments énormes. Telle des oeuvres qu'il a plantées sur notre sol +semble indestructible. Il faut être un de ces émigrés de lettres dont +nous parlions à l'instant pour nier la beauté d'un roman épique tel que +_Germinal_. S'il est vrai que nous avons triomphé du naturalisme +doctrinaire, sachons que le premier devoir des vainqueurs est de +respecter, de protéger, de défendre le patrimoine des vaincus et +faisons-nous un honneur de mettre les chefs-d'oeuvre de l'école de M. +Zola à l'abri de l'injure. + +Naguère j'exprimais, en traits assez forts, mon horreur des attentats +commis par le naturalisme contre la majesté de la nature, la pudeur des +âmes ou la beauté des formes; je détestais publiquement ces outrages à +tout ce qui rend la vie aimable. «Si même, disais-je, la grâce, +l'élégance, le goût ne sont que de frêles images modelées par la main de +l'homme, il n'en faut pas moins respecter ces idoles délicates; c'est ce +que nous avons de plus précieux au monde et, si pendant cette heure de +vie qui nous est donnée, nous devons nous agiter sans cesse au milieu +d'apparences insaisissables, n'est-il pas meilleur de voir en ces +apparences des symboles et des allégories, n'est-il pas meilleur de +prêter aux choses une âme sympathique et un visage humain? Les hommes +l'ont fait depuis qu'ils rêvent et qu'ils chantent, c'est-à-dire depuis +qu'ils sont hommes. Ils le feront toujours en dépit de M. Émile Zola et +de ses théories esthétiques; toujours ils chercheront dans +l'inconnaissable nature l'image de leurs désirs et la forme de leurs +rêves. Et notre conception générale de l'univers sera toujours une +mythologie.» Voilà comme nous parlions, comme nous parlons encore. Mais +il s'en faut que dans le combat du naturalisme, la vérité soit toute +rangée d'un côté et l'erreur de l'autre. Cet ordre ne s'observe que dans +les batailles célestes de Milton. La mêlée humaine est toujours confuse +et l'on ne sait jamais bien au juste en ce monde avec qui et pourquoi +l'on se bat. M. Zola, tout le premier, qui a déclaré une si rude guerre +à l'idéalisme, est parfois lui-même un grand, idéaliste; il pousse au +symbole; il est poète. Et, dans la ruine de ses doctrines, son oeuvre +reste en partie debout. + +Au demeurant, tous les chemins du beau sont obscurs; il y a beaucoup de +mystère dans les choses de l'art et il n'est guère plus sage d'abattre +les doctrines que de les édifier. Ce sont là de vains amusements, des +sujets de haine, des occasions dangereuses d'orgueil. Les poètes y +perdent leur innocence et les critiques leur bonté. + +Il faut reconnaître, enfin, que l'idéalisme et le naturalisme +correspondent à deux sortes de tempéraments que la nature produit et +produira toujours, sans que jamais l'un parvienne à se développer à +l'exclusion de l'autre. + +La grande erreur de M. Zola, puisqu'il faut toujours revenir à ce +terrible homme, fut de croire que sa manière de sentir était la +meilleure et, partant, la seule bonne. Il fut dogmatique et prétendit +imposer l'orthodoxie réaliste. C'est ce qui nous irrita tous et excita +ses amis à secouer son joug. + +L'orgueil perdit le Lucifer de Médan. Je suis sûr qu'aujourd'hui encore, +abandonné de toute son armée, assis seul à l'écart avec son génie et se +rongeant les poings, il rêve encore la domination par le naturalisme. +Mais comment ne voit-il pas qu'on naît naturaliste ou idéaliste comme on +naît brun ou blond, qu'il y a un charme après tout à cette diversité et +qu'il importe seulement qu'on reste ce qu'on est? Perdre sa nature c'est +le crime irrémissible, c'est la damnation certaine, c'est le pacte avec +le diable. + +M. Octave Feuillet est resté ce qu'il était. Il n'a vendu son âme à +aucun diable. Il se montre dans son nouveau roman fidèle à cet art +exquis et tout français qu'il exerce, depuis trente ans, avec une +autorité charmante, cet art de composer et de déduire par lequel on +procède, même en étant un simple conteur, des Fénelon et des +Malebranche, et de tous ces grands classiques qui fondèrent notre +littérature sur la raison et le goût. + +On a nié qu'il fût nécessaire et même qu'il fût bon de composer ainsi. +On a voulu de notre temps que le roman fût sans composition et sans +arrangement. J'ai entendu le bon Flaubert exprimer à cet égard avec un +enthousiasme magnifique des idées pitoyables. Il disait qu'il faut +découper des tranches de la vie. Cela n'a pas beaucoup de sens. À y bien +songer, l'art consiste dans l'arrangement et même il ne consiste qu'en +cela. On peut répondre seulement qu'un bon arrangement ne se voit pas et +qu'on dirait la nature même. Mais la nature, et c'est à quoi Flaubert ne +prenait pas garde, la nature, les choses ne nous sont concevables que +par l'arrangement que nous en faisons. Les noms mêmes que nous donnons +au monde, au cosmos, témoignent que nous nous le représentons dans son +ordonnance et que l'univers n'est pas autre chose, à notre sens, qu'un +arrangement, un ordre, une composition. + +Pour parler comme un discours académique du XVIIe siècle, nous dirons +que M. Octave Feuillet «a toutes les parties de son art», la +composition, l'ordonnance, et cette mesure, cette discrétion qui permet +de tout dire et qui fait tout entendre. Il a aussi l'audace et le coup +de force. Nous l'avons retrouvé dans _Honneur d'artiste_, ce coup qui +porte et ces bonds rapides où le récit s'enlève comme un cheval de sang +au saut d'une haie. + +Ces causeries, pour être fidèles à leur titre, doivent rester dans la +vie, au milieu des choses, et ne point s'enfermer dans les pages d'un +livre, fût-il le plus séduisant du monde. Je ne le regrette qu'à demi. +Il y a quelque chose de pénible à disséquer un roman, à montrer le +squelette d'un drame. Je n'analyserai pas le livre aux marges duquel +j'écris ces réflexions d'une main abandonnée. Je ne vous dirai pas +comment mademoiselle de Sardonne rejoint dans l'enfer des damnées de +l'amour ses soeurs adorables, Julia de Trécoeur, Blanche de Chelles et +Julie de Cambre. Je ne vous dirai pas jusqu'où le peintre Jacques +Fabrice pousse le sentiment de l'honneur. Mais après avoir lu _Honneur +d'artiste_, relisez _Fort comme la mort_, de M. de Maupassant. Vous +prendrez plaisir, je crois, à comparer les deux artistes, les deux +peintres, Jacques Fabrice et Olivier Bertin, qui meurent victimes l'un +et l'autre d'un amour cruel. Le contraste des deux natures est là +frappant. M. Octave Feuillet a pris plaisir à nous montrer un héros; M. +de Maupassant au contraire, prend garde à ce que son peintre ne soit +jamais un héros. Au reste, ce roman de M. de Maupassant est un +chef-d'oeuvre en son genre. + +Un mot encore, que je dirai tout bas: + +Certains épisodes d'_Honneur d'artiste_ ont un ragoût dont plus d'une +lectrice sera friande, en secret. Il y a, par exemple, un mariage «fin +de siècle», d'un goût assez vif. Le mari va passer sa nuit de noce au +cercle et chez une créature. À son retour il ne trouve personne; madame +est sortie. Elle rentre à huit heures du matin, sans fournir +d'explications. Le mari n'insiste pas: ce serait bourgeois. Mais il en +conçoit pour sa femme une profonde admiration. Il la trouve forte. + +--_Épatant_, se dit-il. + +Et, dans sa bouche, c'est là le suprême éloge. + +Il y a aussi l'épisode des jeunes filles, qui tiennent entre elles des +propos à faire rougir un singe. Je ne me trompe pas, le mot est de M. +Feuillet lui-même, dans un précédent ouvrage. + +Me voilà au bout de ma causerie. Je n'ai rien dit presque de ce que je +voulais dire. Il n'y aurait que demi-mal, si j'avais mis un peu d'ordre +dans mes idées, mais je crains d'avoir brouillé certaines choses. Ce +n'est pas tout que de parler d'abondance de coeur. Encore faudrait-il un +peu de méthode. + +Nous reviendrons un jour sur l'oeuvre de M. Octave Feuillet. Nous +rechercherons l'action du maître sur les conteurs contemporains et nous +lui trouverons tout d'abord deux disciples directs d'une grande +distinction, M. Duruy et M. Rabusson. Dans un bien joli livre qui vient +de paraître (_les Romanciers d'aujourd'hui_), M. Le Goffic fait observer +que M. Rabusson procède de M. Octave Feuillet, mais en prenant la +contre-partie des idées du maître. Et cela est vrai. M. Feuillet nous +décrit le monde avec une indulgence caressante et un idéalisme coquet. +M. Rabusson est, au contraire, un mondain qui dit beaucoup de mal du +monde. + +Il faudrait insister sur tous ces points. Et je n'ai plus le temps de le +faire. J'ai mérité le reproche que Perrin Dandin adresse à l'avocat du +pauvre Citron + + Il dit fort posément ce dont on a que faire + Et court le grand galop quand il est à son fait. + + 30 décembre 1890. + +Quant cet article a été écrit, Octave Feuillet vivait encore. Qu'on me +permette de reproduire ici ce que nous écrivions à la nouvelle de sa +mort dans le _Temps_ du 31 décembre 1890. + + Octave Feuillet est mort hier. Un coeur délicat et pur a cessé + de battre. Tous ceux qui l'ont connu savent qu'il avait une + bonté fine et une bienveillance ingénieuse et qu'il mettait de + la grâce dans sa cordialité. C'était, j'en ai pu juger, un + galant homme qui portait dans ses sentiments toutes les + délicatesses du goût. Bien qu'il touchât à la vieillesse, il + avait gardé je ne sais quoi de jeune encore qui rend sa perte + plus cruelle. Il avait retenu des belles années l'air amène et + le don de plaire. La maladie l'avait depuis longtemps touché. Né + avec une excessive délicatesse nerveuse et sensible au point de + ne pouvoir supporter un voyage en chemin de fer, dans ces + dernières années, sa santé était gravement troublée; mais les + maladies de nerfs ont une marche si capricieuse, elles offrent + de si brusques rémissions, elles sont de leur nature si + bizarres, elles ont de telles fantaisies que, le plus souvent, + on a cessé de les craindre quand elles s'aggravent réellement. + La mort d'Octave Feuillet est une surprise cruelle. Pour ma + part, j'ai peine à sortir de l'étonnement douloureux où elle me + jette pour accomplir mon devoir qui est de dire en quelques mots + la perte que les lettres viennent de faire. + + Nous avons parlé ici même à plusieurs reprises du talent + d'Octave Feuillet. Nous avons montré son art de composer, son + entente du bel arrangement et sa science des préparations. Il + fut à cet égard le dernier classique. Il avait des secrets qui + sont aujourd'hui perdus. On en peut regretter quelques-uns, et + particulièrement l'unité de ton, qu'il observait en maître et + qui donne à ses romans une incomparable harmonie. + + Nous n'avons pas besoin de rappeler qu'il savait peindre les + caractères et marquer les situations. Il avait le goût, la + mesure, le tact; et il était unique pour tout dire sans choquer. + + Un art nouveau est venu après le sien, un art qui a marqué sa + place par de nombreux ouvrages. Ce n'est pas le moment, sans + doute, d'opposer une forme d'art à une autre. Chaque génération + coule sa pensée dans le moule qui lui plaît le mieux. Il faut + comprendre les manifestations de l'art les plus diverses: si le + naturalisme est venu, c'est qu'il devait venir, et le critique + n'a plus qu'à l'expliquer. + + Pour la même raison, il faut admettre aussi l'idéalisme d'Octave + Feuillet, qui vint après le romantisme. La part d'Octave + Feuillet fut d'être le poète du second empire. Maintenant que + ses créations reculent dans le passé, on en saisit mieux le + caractère et le style. Ces Julia de Trécoeur, ces Blanches de + Chelles, ces Julie de Cambre ont leur vérité: elles sont des + femmes de 1855. Elles ont le mordant, le brusque, l'inquiet, + l'agité, le brûlé de ce temps, où il y eut une grande poussée de + sensualisme et de vie à outrance. Dans leurs sens affinés + commence la névrose. + + Octave Feuillet fut le révélateur exquis d'un monde brutal, + sensuel et vain. Il eut dans la grâce l'audace et la décision et + il sut marquer d'un trait sûr la détraquée et le viveur; ce + classique nous montre la fin d'un monde. + + Il est vrai, et vrai parfois jusqu'à la cruauté. Mais il est + poète; il a l'indulgence du poète; il embellit tout ce qu'il + touche sans le dénaturer. Il déploie avec amour tout ce qui + reste d'élégance et de charme dans cette société qui n'a plus + d'art et où la passion même est sans éloquence. Il pare ses + héros et ses héroïnes. A-t-il tort? En sont-ils moins vrais pour + cela? Non, certes! Par tous les temps, et même dans les sociétés + fiévreuses et malades, la nature a sa beauté. Cette beauté, + l'artiste la découvre et nous la montre. + + La poésie de Feuillet c'est la poésie second empire. Le style de + Feuillet, c'est le bon style Napoléon III. Quand la crinoline + aura, comme les paniers, le charme du passé, Julia de Trécoeur + entrera dans l'idéal éternel des hommes. + + Il est à remarquer que ce romancier des faiblesses élégantes et + des passions choisies, ce peintre de la vie embellie par le + luxe, était un solitaire. Il vécut une grande partie de sa vie + paisible caché dans sa petite ville montueuse de Saint-Lô, en + compagnie de la femme admirable qui le pleure aujourd'hui et qui + par le caractère, comme par le charme du bien dire (on le saura + peut-être un jour), était digne de partager la vie de cet + écrivain galant homme. + + + + +BOUDDHISME + + +Sans croire le moins du monde que l'Europe soit près d'embrasser la +doctrine du nirvana, il faut reconnaître que le bouddhisme, aujourd'hui +mieux connu, exerce sur les esprits libres et curieux un attrait +singulier et que la grâce de Çakya-Mouni opère aisément sur les coeurs +non prévenus. Et il est merveilleux, si l'on y songe, que cette source +de morale, qui jaillit du pied de l'Himalaya avant l'éclosion du génie +hellénique, ait gardé sa pureté féconde, sa fraîcheur délicieuse, et que +le sage de Kapilavastu soit encore pour notre vieille humanité +souffrante le meilleur des conseillers et le plus doux des consolateurs. + +Le bouddhisme n'est presque pas une religion; il n'a ni cosmogonie, ni +dieux, ni culte à proprement parler. C'est une morale, et la plus belle +de toutes; c'est une philosophie qui s'accorde avec les spéculations les +plus hardies de l'esprit moderne. Il a conquis le Tibet, la Birmanie, le +Népal, Siam, le Cambodge, l'Annam, la Chine et le Japon, sans verser une +goutte de sang. Il n'a pu se maintenir dans l'Inde si ce n'est à Ceylan, +mais il compte encore quatre cents millions de fidèles en Asie. En +Europe, sa fortune depuis soixante ans n'est pas moins extraordinaire, +si l'on y songe. À peine connu, il a inspiré au plus puissant philosophe +de l'Allemagne moderne une doctrine dont on ne conteste plus +l'ingénieuse solidité. On sait en effet que la théorie de la volonté fut +édifiée par Schopenhauer sur les bases de la philosophie bouddhique. Le +grand pessimiste ne s'en défendait pas, lui qui, dans sa modeste chambre +à coucher, gardait un Bouddha d'or. + +Les progrès de la grammaire comparée et de la science des religions nous +ont beaucoup avancés dans la connaissance du bouddhisme. Il faut bien +reconnaître aussi que, dans ces dernières années, le groupe des +théosophistes, dont les opinions sont si singulières, a contribué à +répandre en France et en Angleterre les préceptes de Çakya-Mouni. +Pendant ce temps, à Ceylan, le grand-prêtre de l'Église du Sud, +Sumangala, faisait à la science européenne l'accueil le plus favorable. +Ce vieillard au visage de bronze clair, drapé majestueusement dans sa +robe jaune, lisait les livres d'Herbert Spencer en mâchant le bétel. Le +bouddhisme, dans sa bienveillance universelle, est doux envers la +science, et Sumangala se plut à ranger Darwin et Littré parmi ses +saints, comme ayant montré, à l'égal des ascètes de la jungle, le zèle +du coeur, la bonne volonté et le mépris des biens de ce monde. + +Au reste, l'Église du Sud, à laquelle Sumangala commande, est plus +rationaliste et plus libérale que l'Église du Nord, dont le siège +apostolique est au Tibet. Il est croyable qu'à les examiner de près les +deux communions sont déparées par des pratiques mesquines et des +superstitions grossières, mais à ne voir que l'esprit, le bouddhisme est +tout entier sagesse, amour et pitié. + +Le premier mai 1890, pendant qu'une agitation heureusement contenue, +mais qui révèle par son universalité une puissance nouvelle avec +laquelle il faut compter, soulevait au soleil du printemps la poussière +des capitales, le hasard m'avait conduit dans les salles paisibles du +musée Guimet, et là, solitaire, au milieu des dieux de l'Asie, dans +l'ombre et dans le silence de l'étude, présent encore par la pensée aux +choses de ce temps, dont il n'est permis à personne de se détacher, je +songeais aux dures nécessités de la vie, à la loi du travail, à la +souffrance de vivre, et, m'arrêtant devant une image de ce sage antique +dont la voix se fait entendre encore à l'heure qu'il est à plus de +quatre cents millions d'hommes, je fus tenté, je l'avoue, de le prier +comme un dieu et de lui demander ce secret de bien vivre que les +gouvernements et les peuples cherchent en vain. + +Et il me semble que le doux ascète, éternellement jeune, assis les +jambes croisées sur le lotus de pureté, la main droite levée comme pour +enseigner, me répondit par ces deux mots: Pitié et résignation. Toute +son histoire, réelle ou légendaire, mais en tout cas si belle, parlait +pour lui; elle disait: + +«Fils d'un roi, nourri dans des palais magnifiques, dans des jardins +fleuris où, sous les fontaines jaillissantes, les paons déployaient sur +le gazon leur éventail ocellé, et dont les hautes murailles me cachaient +les misères de ce monde, mon coeur fut saisi de tristesse, car une +pensée était en moi. Et, quand mes femmes baignées de parfums dansaient +en jouant de la musique, mon harem se changeait à mes yeux en un +charnier et je disais: «Voici que je suis dans un cimetière.» + +»Or, étant sorti quatre fois de mes jardins, je rencontrai un vieillard +et je me sentis atteint de sa décrépitude, je rencontrai un malade et je +souffris de son mal, je rencontrai un cadavre et la mort fut en moi. Je +rencontrai un ascète et, comprenant qu'il possédait la paix intérieure, +je résolus de la conquérir à son exemple. Une nuit que tout sommeillait +dans le palais, je jetai un dernier regard sur ma femme et mon enfant +endormis et, montant mon cheval blanc, je m'enfuis dans la jungle pour +méditer sur la souffrance humaine, ses causes innombrables et le moyen +d'y échapper. + +»J'interrogeai à ce sujet deux solitaires fameux, qui m'enseignèrent +que, par les tortures du corps, l'homme peut acquérir la sagesse. Mais +je connus qu'ils n'étaient point sages, et moi-même, après un long +jeûne, j'étais tellement exténué par l'abstinence que les bergers du +mont Gaya disaient en me voyant: «Oh! le bel ermite: il est tout noir, +il est tout bleu, il est de la couleur du poisson madjoura». Mes +prunelles luisaient dans les orbites creuses de mes yeux comme le reflet +de deux étoiles au fond d'un puits; je fus sur le point d'expirer sans +avoir acquis les connaissances que j'étais venu chercher. C'est +pourquoi, étant descendu sur les bords du lac Nairandjanâ, je mangeai la +soupe de miel et de lait que m'offrit une jeune fille. Ainsi réconforté +je m'assis le soir au pied de l'arbre Boddhi et j'y passai la nuit dans +la méditation. Vers la pointe du jour, mon intelligence s'ouvrit comme +la blanche fleur du lotus et je compris que toutes nos misères viennent +du désir qui nous trompe sur la véritable nature des choses et que, si +nous possédions la connaissance de l'univers, il nous apparaîtrait que +rien n'est désirable, et qu'ainsi tous nos maux finiraient. + +»À compter de ce jour, j'employai ma vie à tuer en moi le désir et à +enseigner aux hommes à le tuer dans leurs coeurs. J'enseignais l'égalité +avec la simplicité, je disais: «Ce ne sont ni les cheveux tressés, ni +les richesses, ni la naissance qui font le brahmane. Celui en qui se +rencontrent la vérité et la justice, celui-là est brahmane.» + +»Je disais encore: Soyez sans orgueil, sans arrogance, soyez doux. Les +passions, qui sont les armées de la mort, détruisez-les comme un +éléphant renverse une hutte de roseaux. On ne se rassasie pas plus avec +tous les objets du désir qu'on ne peut se désaltérer avec toute l'eau de +la mer. Ce qui rassasie l'âme, c'est la sagesse. Soyez sans haine, sans +orgueil, sans hypocrisie. Soyez tolérants avec les intolérants, doux +avec les violents, détachés de tout parmi ceux qui sont attachés à tout. +Faites toujours ce que vous voudriez que fît autrui. Ne faites de mal à +aucun être. + +»Voilà ce que j'enseignai aux pauvres et aux riches, pendant +quarante-cinq ans, après lesquels je méritai d'entrer dans le +bienheureux repos que je goûte à jamais.» + +Et l'idole dorée, le doigt levé, souriante, ses beaux yeux ouverts, se +tut. + +Hélas! s'il exista, comme je le crois, Çakya-Mouni fut le meilleur des +hommes. «C'était un saint!» s'écria Marco Polo en entendant son +histoire. Oui, c'était un saint et un sage. Mais sa sagesse n'est pas +faite pour les races actives de l'Europe, pour ces familles humaines si +fort en possession de la vie. Et le remède souverain qu'il apporte au +mal universel ne convient pas à notre tempérament. Il invite au +renoncement et nous voulons agir; il nous enseigne à ne rien désirer et +le désir est en nous plus fort que la vie. Enfin, pour récompense de nos +efforts, il nous promet le nirvana, le repos absolu, et l'idée seule de +ce repos nous fait horreur. Çakya-Mouni n'est pas venu pour nous; il ne +nous sauvera pas. Il n'en est pas moins l'ami, le conseiller des +meilleurs et des plus sages. Il donne à ceux qui savent l'entendre de +graves et de fortes leçons, et s'il ne nous aide pas à résoudre la +question sociale, le baume de sa parole peut guérir plus d'une plaie +cachée, adoucir plus d'une douleur intime. + +Avant de quitter le musée Guimet, j'obtins d'entrer dans la belle +rotonde où sont les livres. J'en feuilletai quelques-uns: l'_Histoire +des religions de l'Inde_, par M. L. de Milloué, le savant collaborateur +de M. Guimet, l'_Histoire de la littérature hindoue_, par Jean Lahor, +pseudonyme qui cache un poète savant et philosophe, quelques autres +encore. J'y lus, parmi plusieurs légendes bouddhiques, une histoire +admirable que je vous demande la permission de conter, non telle qu'elle +est écrite, malheureusement, mais telle que j'ai pu la retenir. Elle +m'occupe tout entier, et il faut absolument que je vous la dise. + + + + +HISTOIRE DE LA COURTISANE VASAVADATTA ET DU MARCHAND OUPAGOUPTA + + +Il y avait à Mathoura, dans le Bengale, une courtisane d'une grande +beauté nommée Vasavadatta, qui, ayant une fois rencontré dans la ville, +le jeune Oupagoupta, fils d'un riche marchand, s'éprit pour lui d'un +ardent amour. Elle lui envoya sa servante pour lui dire qu'elle le +recevrait avec joie dans sa maison. Mais Oupagoupta ne vint pas. Il +était chaste, doux, plein de pitié; il possédait la science; il +observait la loi et vivait selon le Bouddha. C'est pourquoi il méprisa +l'amour de cette femme. + +Or il arriva que, peu de temps après, Vasavadatta, ayant commis un +crime, fut condamnée à avoir les mains, les pieds, les oreilles et le +nez coupés. On la conduisit dans un cimetière où la sentence fut +exécutée, et Vasavadatta fut laissée sur le lieu où elle avait subi sa +peine. Elle vivait encore. + +Sa servante, qui l'aimait, se tenait près d'elle et chassait les mouches +avec un éventail, pour que la suppliciée pût mourir tranquille. Pendant +qu'elle accomplissait ces soins pieux, elle vit venir un homme qui +s'avançait, non comme un curieux, mais avec recueillement et dans +l'appareil d'un visiteur plein de déférence. En effet, un enfant portait +un parasol sur la tête de cet homme. Ayant reconnu le jeune Oupagoupta, +la servante réunit les membres épars de sa maîtresse et les cacha à la +hâte sous son manteau. S'étant approché de Vasavadatta, le fils du +marchand s'arrêta et contempla en silence celle dont la beauté brillait +naguère comme une perle dans la ville. Cependant la courtisane, +reconnaissant celui qu'elle aimait, lui dit d'une voix expirante: + +--Oupagoupta, Oupagoupta! quand mon corps, orné d'anneaux d'or et +d'étoffes légères, était doux comme la fleur du lotus, malheureuse, je +t'ai attendu en vain. Tandis que j'inspirais le désir tu n'es pas venu. +Oupagoupta, Oupagoupta! pourquoi viens-tu, maintenant que ma chair +sanglante et mutilée n'est plus qu'un objet de dégoût et d'épouvante? + +Oupagoupta répondit avec une douceur délicieuse: + +--Ma soeur Vasavadatta, aux jours rapides où tu semblais belle, mes sens +n'ont point été abusés par de vaines apparences. Je le voyais déjà par +l'oeil de la méditation telle que tu apparais aujourd'hui. Je savais que +ton corps n'était qu'un vase de corruption. Je te le dis en vérité, pour +qui voit et qui sait, ma soeur, tu n'as rien perdu. Sois donc sans +regrets. Ne pleure point les ombres de la joie et de la volupté qui te +fuient, laisse se dissiper le mauvais rêve de la vie. Dis-toi que tous +les plaisirs de la terre sont comme le reflet de la lune dans l'eau. Ton +mal vient d'avoir trop désiré; ne désire plus rien, sois douce envers +toi-même et tu vaudras mieux que les dieux. Oh! ne souhaite plus de +vivre; on ne vit que si l'on veut; et tu vois bien, ma soeur, que la vie +est mauvaise. Je t'aime: crois-moi, soeur Vasavadatta, consens au repos. + +La courtisane entendit ces paroles et, connaissant qu'elles étaient +véritables, elle mourut sans désirs et quitta saintement ce monde +illusoire. + + + + +LES CHANSONS DU CHAT-NOIR + + +Il y a deux ans, une hôtesse toute gracieuse fit venir le Chat-Noir chez +elle, pour l'amusement d'un très grand philosophe, d'un vieux maître +vénérable et bien-aimé, d'un sage que rien ne détourne de la +contemplation des vérités éternelles et qui endure en souriant les +douleurs de la goutte. Le maître, paisiblement assis dans son fauteuil, +reposait sur sa poitrine sa tête puissante, et pensive, quand à dix +heures sonnantes, le Chat-Noir, représenté par deux jeunes messieurs +corrects, l'un grand, l'autre petit, entra dans le salon avec une +politesse silencieuse. Le premier était Mac-Nab, qui est mort depuis, +laissant un frère plongé dans l'étude des arts magiques. Le second était +Jules Jouy, l'abondant et véhément chansonnier. Mac-Nab avait, de son +vivant l'apparence d'une longue et lugubre personne. Il disait d'un ton +morne, avec un visage désolé, des choses sinistres. Quand il ouvrait la +bouche, sa mâchoire semblait se détacher comme d'une tête de mort, sans +effort et sans bruit; les yeux lui coulaient doucement hors des orbites, +et ses mains énormes inspiraient en s'allongeant une mystérieuse +horreur. C'était sa manière d'être comique; elle était excellente, +encore fallait-il y être préparé. Il chanta, ce soir-là, des couplets +macabres sur la guillotine, les croque-morts et les squelettes, et il +finit sur une certaine ballade dont il m'est impossible de transcrire le +titre, et dans laquelle il retrouve l'image de la mort où, d'ordinaire, +on la cherche le moins. C'est tout ce que je puis dire. M. Jules Jouy, +petit, court, la barbe en pointe, vif, mordant, montrait un tout autre +caractère. Il ne parlait que des vivants. Mais de quelle façon il les +traitait, juste ciel! On sait que M. Jules Jouy fait la chanson +politique, et l'on sait comment il la fait. Le public était fort occupé, +en ce temps-là, des incidents parlementaires et judiciaires qui ont +précédé la retraite de M. le président Grévy. Vous devinez sur qui M. +Jules Jouy essayait alors ce génie satirique qu'il a tant exercé depuis +à combattre le boulangisme. Et quand M. Jules Jouy dit ses chansons, pas +une malice n'en est perdue. + +Du fond de son fauteuil, où il reposait dans l'attitude de majesté +familière qu'Ingres, sur une toile fameuse, a donné au vieux Bertin, +notre maître, le grand savant, le grand sage, écoutait en balançant +lentement la tête et ne prononçait pas une parole. Un demi-siècle +d'études austères et de méditations profondes l'avait mal préparé à +cette poésie-là. Quand ce fut fini, il fit quelques compliments aux +artistes, mais par pure politesse, car il est l'homme le plus poli du +monde. Au fond, il n'avait pas bien goûté ce genre d'esprit. Et puis, il +était choqué de certaines irrévérences. Il appartient à une génération +qui avait beaucoup plus que la nôtre le sentiment de la vénération. Son +hôtesse s'en aperçut et, à quelques jours de là, pour effacer cette +impression un peu pénible, elle fit entendre à notre sage une très +célèbre chanteuse de cafés-concerts, dont l'inspiration était, comme la +beauté, toute ronde et parfaitement innocente. Cette fois notre sage +sourit, et il avoua que les jeunes gens de l'autre soir, pour aimables +qu'ils étaient, avaient tort de railler des choses respectables, telles +que les pouvoirs publics, l'amour et la mort. Il avait raison, il avait +grandement raison. Mais il faut dire aussi qu'une chanson n'est pas un +cantique et que, dans tous les temps, les faiseurs de vaudevilles se +sont moqués de tout et du reste. + +Ils ont, à leur façon, beaucoup de talent, les chansonniers du +Chat-Noir, et ils ressuscitent la chanson. Il y avait le Caveau, je sais +bien, le Caveau et la Lice chansonnière. Je n'en veux pas médire. Je +suis sûr qu'on y a beaucoup d'esprit. Mais ce n'est pas l'esprit du +jour. + +Il est vénérable, le Caveau! Songez qu'il fut fondé en 1729 par Gallet, +Piron, Crébillon fils, Collé et Panard, qui se réunissaient chez le +cabaretier Landelle, au carrefour Buci. Il est vrai que cette première +société fut bientôt dispersée. Le deuxième Caveau, inauguré en 1759, par +Marmontel, Suard, Lanoue et Boissy, se trouva dissous un peu avant la +Révolution. En 1806, Armand Gouffé et le libraire Capelle établirent, +sous la présidence de Désaugiers, le Caveau moderne au restaurant tenu +par Balaine, rue Montorgueil, au coin de la rue Mandar; Capelle éditait +les oeuvres de la compagnie. + +Publiant un cahier chaque mois, un volume chaque année, il acquittait +les dépenses de la table et faisait encore quelque profit. Je m'en +réfère sur ces faits précis à un livre de M. Henri Avenel, intitulé +_Chansons et Chansonniers_. Après une dernière dissociation, le Caveau +reconstitué, en 1834, chez le traiteur Champeaux, place de la Bourse, a +donné ses dîners, sans interruption. On chante au dessert. C'est une +société très agréable, si j'en juge par un de ses membres que j'ai le +plaisir de connaître, M. Emile Bourdelin, auteur de très jolis couplets +sur l'_Arbre de Robinson_. + +Une bien agréable société sans doute, mais qui n'est pas composée de +jeunes gens, et où la chanson ne s'est point rajeunie. Mettons que le +Caveau, c'est l'Académie française de la Chanson. + +La Lice chansonnière doit avoir aussi son mérite. Un de ses adhérents +m'affirme qu'on y professe les opinions les plus avancées, tandis que le +Caveau est tant soit peu réactionnaire. Voyez-vous cela?... Enfin _Lice_ +et _Caveau_ sont d'honnêtes personnes qui ne font pas parler d'elles, +tandis que l'école du Chat-Noir mène grand tapage. M. Jules Jouy, dont +nous parlions tout à l'heure, est presque populaire. Et c'est justice: +il a l'ardeur, l'entrain, et, dans une langue très mêlée, de l'esprit et +du trait. Je ne l'aime pas beaucoup quand il vise au sublime. Mais il +est excellent dans l'ironie. Rappelez-vous la _Perquisition_ et les +_Manifestations boulangistes_ sur l'air de la _Légende de saint +Nicolas_: + + Ils étaient trois petits garçons + Qui passaient, chantant des chansons. + +Au reste, pas moderne le moins du monde, et même gardant dans l'esprit +et dans le style un arrière-goût de chansonnier patriote. Qu'on ne s'y +trompe pas, il procède plus qu'il ne croit de ces virtuoses du pavé qui, +en février 1848, au lendemain de la victoire du peuple, chantaient des +refrains populaires et quêtaient pour les blessés. + + Vers l'avenir que nos chefs nous conduisent. + Que voulons-nous? Des travaux et du pain; + Que nos enfants à l'école s'instruisent, + Que nos vieillards ne tendent plus la main, + Moins arriérés qu'en l'an quatre-vingt-treize. + Sachons unir la justice et les lois, + Salut, salut, République française, + Je puis mourir, je t'ai vue une fois. + +Et ce couplet, s'il vous plaît, est de Gustave Leroy. C'est le troisième +d'une chanson qui fit le tour de France sur l'air de _Vive Paris!_ M. +Jules Jouy a beaucoup d'esprit. Mais j'aperçois en lui un Gustave Leroy. +Les vrais modernes sont Aristide Bruant, Victor Meusy, Léon Xanrof. Avec +eux la chanson a pris un air qu'elle n'avait pas encore, une crânerie +canaille, une fière allure des boulevards extérieurs, qui témoigne du +progrès de la civilisation. Elle parle l'argot des faubourgs. Au XVIIIe +siècle, elle parlait, avec Vadé, le langage poissard: + + + Qui veut savoir l'histoire entière + De m'am'zelle Manon la couturière + Et de monsieur son cher zamant, + Qui l'ammait zamicablement? + + Ce jeune homme, t'un beau dimanche, + Qu'il buvait son d'mi-s'tier à la Croix-Blanche, + Fut accueilli par des farauds, + Qui racollent z'en magnièr' de crocs. + + L'un d'eux lui dit voulez-vous boire + À la santé du roi couvert de gloire! + --À sa santé? dit-il, zoui-dà; + Il mérite bien cet honneur-là. + + On n'eût pas plutôt dit la chose, + Qu'un racoleur ly dit et ly propose, + En lui disant en abrégé + Q'avec eux t'il est z'engagé. + + ................................... + + Sachant cela Manon z'habille + S'en va tout droit de cheuz monsieur d'Merville + Pour lui raconter z'en pleurant + Le malheur de son accident. + + ................................... + +C'est là le ton des halles, qui permettait encore une certaine +délicatesse et une pointe de sentiment. Mais la langue des halles est +aujourd'hui une langue morte. Nos nouveaux Vadé chantent en langue +verte. La langue verte est expressive, mais faite pour exprimer +seulement les pires instincts et pour peindre les plus mauvaises moeurs. +À cet effet elle est incomparable, comme on peut s'en persuader par ces +simples vers que M. Aristide Bruant prête à un personnage dont il est +inutile de définir l'état et le caractère: + + Allé a pus d'daron pus d'daronne, + Allé a pus personne, + Allé a que moi. + Au lieu d'sout'nir ses père et mère, + A soutient son frère, + Et pis quoi?... + +M. Lorédan Larchey nous enseigne à propos, dans son _Dictionnaire +d'Argot_, que _daron_ et _daronne_ veut dire père et mère. + +M. Aristide Bruant, qui, sous son grand chapeau et sa limousine, a un +air de chouan, n'est pas, il me semble un fidèle du Chat-Noir. Je crois +même qu'il a ouvert un cabaret rival. Mais il reste de l'école verte, et +cela suffit pour le classement. Il a composé une suite de chansons de +faubourgs d'un magnifique cynisme, _À Batignolles_, _À la Villette_, _À +Montparnasse_, _À Saint-Lazare_, _À la Roquette_, _À Montrouge_, _À la +Bastille_, _À Grenelle_, _À la Chapelle_. + +M. Meusy parle aussi l'argot parisien; mais ses personnages sont moins +séparés de la société que ceux de M. Bruant. Ils font de la politique. +L'un deux dit avec sagesse: + + N'écout' pas ces bons apôtres + Qui veul'nt reviser la loi; + Puisque c'est pour en fair' d'autre... + On s'demand' pourquoi. + +Un autre personnage de M. Meusy procède au classement des partis: + + Y a l'parti d'monsieur Joffrin, + Y sont un; + Y a l'parti des anarchis', + Y sont dix; + Y a l'parti de l'_Intransigeant_, + Y sont cent; + Y a l'parti de Reinach Joseph, + Y sont b'sef; + Y a l'parti d'ceux qui n'en ont pas, + Et y sont des tas. + +J'estime la muse de Victor Meusy, mais j'avoue mon faible pour celle de +Léon Xanrof. M. Léon Xanrof a composé la _Ballade du vitriolé_ et je lui +en sais un gré infini. C'est un ouvrage plein de philosophie où l'on +admire en même temps l'enchaînement des crimes et la fatalité que rien +n'élude. Jamais poème ne fournit plus ample matière à la méditation. Je +vous en fais juges: + + C'était sur le boulevard + Il commençait à fair' tard + Arrive un' femm' qu'avait l'air + Tragiqu' comme mam'zelle Weber. + + Elle allait dissimulant + Un litr' dans du papier blanc, + Et r'gardait les boudinés + D'un air féroce sous l'nez. + + Soudain ell' s'écri': «C'est lui, + Le séducteur qui m'a fui!» + En mêm' temps elle arrosa + Trois messieurs, très vexés d'ça. + +Et le poète déroule son drame lyrique que domine la Nécessité, +souveraine des hommes et des dieux: + + Deux ayant été r'connus + Par la dam' comme inconnus, + Fur'nt relâchés illico. + +Que ne puis-je tout citer!... Et l'humiliation du séducteur devant le +tribunal, et l'acquittement nécessaire de la vitrioleuse et son mariage +avec un lord excentrique. Et la morale. Oh! c'est par sa morale que M. +Léon Xanrof est surtout grand, neuf et magnifique. Méditez à cet égard +la chanson des _Quatre-z-étudiants_, qui est un pur chef-d'oeuvre. Ces +quatre-z-étudiants oublièrent leurs études avec une demoiselle de +Bullier. Quand vinrent les vacances, leurs parents leur firent des +reproches et leur enjoignirent de suivre exactement les cours à la +rentrée. Les quatre-z-étudiants obéirent: + + Ils se r'mir'nt à l'étude + Avec acharnement. + N'avaient pas l'habitude, + Sont morts au bout d'un an. + +Quelle leçon pour les parents! Cette histoire ne passe-t-elle pas en +mélancolie l'aventure douloureuse de Juliette et de Roméo? M. Xanrof +n'est-il pas un sublime moraliste et l'école du Chat-Noir une grande +école? + +FIN + + + + +TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS DES ACTEURS CITÉS OU MENTIONNÉS DANS CE +VOLUME + + + +A + +ALDE MANUCE. +ALEXIS (Paul). +AMÉLINEAU. +ANTOINE (M.). +ARÈNE (Paul). +ARISTOPHANE. +AUGUSTIN (saint). +AVENEL (Henri). + +B + +BALLANCHE. +BANVILLE (Théodore de). +BARATOUX (J.). +BARBEY D'AUREVILLY (J.). +BARBIER (Auguste). +BARBIER (Jules). +BAUDELAIRE (Charles). +BÉRENGER (P.-F. DE). +BERNHARD (Sarah). +BLADÉ (Jean-François). +BLAZE DE BURY (Henri). +BLÉMONT (Émile). +BONNETAIN (Paul). +BOCCACE. +BOILEAU (Nicolas). +BOUCHOR (Maurice). +BOUILHET (Louis). +BOURDELIN (Émile). +BOURGET (Paul). +BOURSAULT. +BRIZEUX (Aug.). +BRUANT (Aristide). +BRUNETIÈRE (Ferdinand). +BUY, DE LYON. + +C + +CALMET (dom). +CALVIN. +CAMPISTRON. +CAPELLE. +CARAN D'ACHE. +CARNOY (Henri). +CAZALIS (Henry). Voir _Lahore (Jean)_. +CERVANTÈS (Miguel). +CHAMPFLEURY. +CHAMPION (Honoré). +CHARAVAY (Étienne). +CHARTON (Édouard). +CHATEAUBRIAND (F. de). +CHENAVARD. +CHENNEVIÈRES (Henri de). +CHERBULIEZ (Victor). +CICÉRON. +COLÉRUS (Jean). +COLLÉ. +COLLIN DE PLANCY. +COMPARETTI. +CONFUCIUS. +COPPÉE (François). +CORNEILLE (Pierre). +CRÉBILLON FILS. + +D + +DANTE. +DARWIN. +DAUDET (Alphonse). +DAVIS. +DELISLE (Léopold). +DENON (baron Vivant). +DESJARDINS (Paul). +DIDE (Auguste). +DIERX (Léon). +DIOSCORIDE. +DORAT. +DOUCET (Lucien). +DU BELLAY. +DU LOCLE. +DUMAS FILS (Alexandre). +DURUY (Georges). + +E + +EDISON. +ENTRECOLLÉS (le P. d'). +EPHREM (saint). +ÉPICURE. +ÉRASME. +ÉRINNE. +ESCHYLE. +ESTIENNE (Henry). + +F + +FABRE (Ferdinand). +FABRE (Joseph). +FAGON. +FARET. +FEUILLET (Octave). +FLAMMARION (Camille). +FLAUBERT (Gustave). +FLORIAN (le chev. de). +FOURNIER (Édouard). +FUSTER (Charles). + +G + +GAILLARD D'ARCY. +GALLET. +GAUTIER (Théophile). +GAVARNI. +GILBERT. +GIRARDIN (Émile de). +GLAIZE. +GLATIGNY (Albert). +GOETHE (Wolfgang). +GONCOURT (É. et J. de). +GONCOURT (Jules de). +GRATRY (le père). +GRÉGOIRE DE TOURS. +GREUZE (J.-B.). +GUILLEMIN. +GUILLON (Charles). +GUIMET. +GYP. + +H + +HALÉVY (Ludovic). +HAMY (Ernest). +HARAUCOURT (Édouard). +HAVET (Louis). +HEILLY (Georges d'). +HENNER. +HENNIQUE (Léon). +HEREDIA (J. M. de). +HERVIEU (Paul). +HÉSIODE. +HROTSWITHA. +HUGO (Victor). +HUYSMANS. + +I + +INGHERAMI (Tomasso). + +J + +JACOLLIOT. +JAUBERT (E.). +JOLY (Henri). +JOUY (Jules). +JOUY (M. DE). +JULIEN (Stanislas). + +K + +KILLINGER (Maximilien de). + +L + +LACORDAIRE (H. D.). +LA FARE (le chev. de). +LA FONTAINE (J. de). +LAHORE (Jean). +LAMARTINE (Alphonse de). +LAPRADE (Victor de). +LARCHEY (Lorédan). +LAUJOL (Henry).LEBLANC (abbé). +LECONTE DE LISLE. +LE GOFFIC. +LEMAÎTRE (Jules). +LERMINA (Jules). +LEROLLE (Henri). +LEROY (Gustave). +LESAGE. +LESCURE (M. de). +LESIGNE (Ernest). +LITTRÉ (E.). +LOMBROSO. +LOTI (Pierre). +LUCAS (Paul). +LUCIEN. +LUCRÈCE. + +M + +MAC-NAB. +MAISTRE (Joseph de). +MALLARMÉ (Stéphane). +MARGUERITE DE NAVARRE, duchesse d'Alençon. +MARIÉTON (Paul). +MARTEL (comtesse de). +MATHALÈNE. +MAUDSLEY. +MAUREL (André). +MAUPASSANT (Guy de). +MÉLÉAGRE. +MENDÈS. +MÉRAT (Albert). +MÉRIMÉE (Prosper). +MEURICE (Paul). +MEUSY (Victor). +MEYRAC (Albert). +MOLIÈRE. +MONSELET (Charles). +MONTEIL (Alexis). +MONTAIGNE (Michel de). +MONTAIGLON (Anatole de). +MONTÉPIN (X. de). +MORÉAS (Jean). +MORGAN (lady). +MICHELET (J.). +MILLOUÉ (L. de). +MISTRAL (Frédéric). + +N + +NIMAL (Henry de). +NIZIER (du Puitspelu). Voir _Clair Tisseur_. +NOLHAC (Pierre de). + +O + +OHNET (Georges). + +P + +PANARD. +PARNY (Évariste). +PASCAL (Blaise). +PAULHAN. +PAUTHUR (Guillaume). +PÉLADAN (Joséphin). +PÉTRARQUE. +PÉTRONE. +PINEL. +PIRON. +PLATON. +PLESSIS (Frédéric). +PONSARD (François). +POULET-MALASSIS. +PRAROND (Ernest). +PROPERCE. +PROUDHON. +PRUDHON (P.-P.). +PSICHARI (Jean). +PUYMAIGRE (comte DE). + +Q + +QUÉRARD. +QUINET (Edgar). +QUICHERAT (Jules). + +R + +RABELAIS (F.). +RABUSSON (Henri). +RACINE (Jean). +RAGOT (Adolphe). +RÉCAMIER (Mme). +RÉMUSAT (Abel). +RENAN (Ernest). +RENOUVIER (Charles). +RÉGNIER (H. DE). +REYER. +RIBOT (Théodule). +RICARD (L. X. DE). +RICHARD-DESAIX (Ulric). +RICHET (Ch.). +RIVIÈRE (C. H.). +ROBERT D'ARBRISSEL. +ROBESPIERRE (Maximilien). +ROCHEGROSSE (Georges). +ROD (Édouard). +RONSARD. +ROSSETTI (Dante-Gabriel). +ROSNY (J.-H.). +ROUSSEAU (Jean-Jacques). + +S + +SAINT-AMAND, 159. +SAINTE-BEUVE (Augustin). +SAINT-PIERRE (Bernardin de). +SAINT-VICTOR (Paul de). +SAND (George). +SARCEY (Francisque). +SARRAZIN (Gabriel). +SARRAZIN, DE LYON. +SCHEFFER (Ary). +SCHERER (Edmond). +SÉBILLOT (Paul). +SEVELINGES. +SHAKESPEARE (William). +SCHOPENHAUER (Arthur). +SHELLEY. +SIGNORET. +SIVRY (Charles de). +SOPHOCLE. +SOULARY (Joséphin). +SOUVESTRE (Émile). +SPENCER (Herbert). +SPINOSA. +SPRONCK (Maurice). +STAPFER (Paul). +SULLY-PRUDHOMME. +SYLVESTRE (Théophile). + +T + +TAINE (H.). +TCHENG-KI-TONG. +TÉRENCE. +TERTULLIEN. +THÉOPHRASTE. +THEURIET (André). +THIERRY (Gilbert-Augustin). +THOMAS D'AQUIN (saint). +THOMS. +TIERSOT (Julien). +TILLEMONT (le nain de). +TISSERAND. +TISSEUR (Alexandre). +TISSEUR (Barthélémy). +TISSEUR (Clair). +TISSEUR (Jean). +TOLSTOÏ (comte de). +TÖPFFER (R.). +TOURNEAUX (Maurice). + +U + +UZANNE (Octave). + +V + +VACQUERIE (Auguste). +VACQUERIE (Charles). +VADÉ (Guillaume). +VALADE (Léon). +VALBERT. Voir _Cherbuliez_. +VALLET DE VIRIVILLE. +VERLAINE (Paul). +VERNE (Jules). +VICAIRE (Gabriel). +VIGNY (Alfred de). +VILLIERS DE L'ISLE ADAM (Auguste). +VILLON (François). +VIOLLET-LE-DUC. +VIRGILE. +VOGÜÉ (vicomte E. M. DE). +VOLTAIRE. + +W + +WAGNER (Richard). + +X + +XANROF. +XÉNOPHON. + +Z + +ZOLA (Émile). + +FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PRÉFACE. + +POURQUOI SOMMES-NOUS TRISTES? +HROTSWITHA AUX MARIONNETTES. +CHARLES BAUDELAIRE. +RABELAIS. +BARBEY D'AUREVILLY. +PAUL ARÈNE. +LA MORALE ET LA SCIENCE. M. PAUL BOURGET. +CONTES CHINOIS. +_Histoire de la dame à l'éventail blanc_. +CHANSONS POPULAIRES DE L'ANCIENNE FRANCE. +I. _Chansons d'amour_. +II. _Le soldat_. +III. _Chansons de labour_. +VILLIERS DE L'ISLE-ADAM. +UN MOINE ÉGYPTIEN. +LÉON HENNIQUE. +LE POÈTE DE LA BRESSE, GABRIEL VICAIRE. +LE BARON DENON. +MAURICE SPRONCK. +UNE FAMILLE DE POÈTES: BARTHÉLÉMY TISSEUR, JEAN TISSEUR, CLAIR TISSEUR. +RÊVERIES ASTRONOMIQUES. +M. MAURICE BOUCHOR ET L'HISTOIRE DE TOBIE 218 _Histoire des deux amants +d'Auvergne_. +JOSÉPHIN PÉLADAN. +SUR JEANNE D'ARC. +SOUS LES GALERIES DE L'ODÉON. +ÉDOUARD ROD. +J.-H. ROSNY. +FRANÇOIS COPPÉE. +LES IDÉES DE GUSTAVE FLAUBERT. +PAUL VERLAINE. +DIALOGUES DES VIVANTS: LA BÊTE HUMAINE' +NOUVEAUX DIALOGUES DES MORTS: UNE GAGEURE. +UNE JOURNÉE À VERSAILLES. +AUGUSTE VACQUERIE +OCTAVE FEUILLET +BOUDDHISME. +_Histoire de la courtisane Vasavadatta et du marchand Oupagoupta_. +LES CHANSONS DU CHAT-NOIR 388 + + + + +169-18.--Coulommiers. Imp. Paul Brodard.--4-18. 7595 + + + + +DU MÊME AUTEUR + +Format grand in-18. + +BALTHASAR. 1 vol. + +CRAINQUEBILLE, PUTOIS, RIQUET. 1 vol. +LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (Ouvrage couronné par L'Académie française). + 1 vol. +LES DÉSIRS DE JEAN SERVIEN. 4 vol. +LES DIEUX ONT SOIF. 1 vol. +L'ÉTUI DE NACRE. 1 vol. +HISTOIRE COMIQUE. 1 vol. +L'ILE DES PINGOUINS. 1 vol. +LE JARDIN D'ÉPICURE. 1 vol. +JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE. 1 vol. +LE LIVRE DE MON AMI. 1 vol. +LE LYS ROUGE. 1 vol. +LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD. 1 vol. +PAGES CHOISIES. 1 vol. +PIERRE NOSIÈRE. 1 vol. +LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE. 1 vol. +LA RÉVOLTE DES ANGES. 1 vol. +LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE. 1 vol. +LES SEPT FEMMES DE LA BARBE-BLEUE. 1 vol. +SUR LA PIERRE BLANCHE. 1 vol. +THAÏS. 1 vol. +LA VIE LITTÉRAIRE. 4 vol. + +HISTOIRE CONTEMPORAINE + +I.--L'ORME DU MAIL. 1 vol. +II.--LE MANNEQUIN D'OSIER. 1 vol. +III.--L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE. 1 vol. +IV.--MONSIEUR BERGERET A PARIS. 1 vol. + +Format grand in-8°. +VIE DE JEANNE D'ARC. 2 vol. + +ÉDITIONS ILLUSTRÉES +CLIO (Illustrations en couleurs de Mucha). 1 vol. +HISTOIRE COMIQUE (Pointes sèches et eaux-fortes de Edgar +Chahine). 1 vol. +LES CONTES DE JACQUES TOURNEBROCHE (Illustrations en couleurs de Léon +Lebègue). 1 vol. + +619-17.--- Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--1-18. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie littéraire, by Anatole France + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTÉRAIRE *** + +***** This file should be named 19345-8.txt or 19345-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/3/4/19345/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque. and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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