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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/19344-8.txt b/19344-8.txt new file mode 100644 index 0000000..97722c7 --- /dev/null +++ b/19344-8.txt @@ -0,0 +1,10193 @@ +The Project Gutenberg EBook of La vie littéraire, by Anatole France + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie littéraire + Deuxième série + +Author: Anatole France + +Release Date: September 22, 2006 [EBook #19344] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTÉRAIRE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + + + ANATOLE FRANCE + + DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + LA + VIE LITTÉRAIRE + + DEUXIÈME SÉRIE + + + + + PARIS + CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + 3, RUE AUBER, 3 + + + + +PRÉFACE + + +Ce volume contient les articles que j'ai publiés dans le _Temps_ depuis +deux ans environ. Le public lettré a accueilli la première série de ces +causeries avec une bienveillance qui m'honore et qui me touche. Je sais +combien peu je la mérite. Mais on m'a beaucoup pardonné sans doute en +faveur de ma sincérité. Il y a un moyen de séduction à la portée des +plus humbles: c'est le naturel. On semble presque aimable dès qu'on est +absolument vrai. C'est pour m'être donné tout entier que j'ai mérité des +amis inconnus. La seule habileté dont je sois capable est de ne point +essayer de cacher mes défauts. Elle m'a réussi comme elle eût réussi à +tout autre. + +On a bien vu, par exemple, qu'il m'arrivait parfois de me contredire. Il +y a peu de temps, un excellent esprit, M. Georges Renard, a relevé +quelques-unes de ces contradictions avec une indulgence d'autant plus +exquise qu'elle feignait de se cacher. «M. Leconte de Lisle, avais-je +dit un jour, doute de l'existence de l'univers, mais il ne doute pas de +la bonté d'une rime.» Et M. Georges-Renard n'a pas eu de peine à montrer +que cette contradiction, j'y tombais moi-même à tout moment, et qu'après +avoir proclamé le doute philosophique je n'avais rien de plus pressé que +de quitter la paix sublime du sage, la bienheureuse ataraxie, pour me +jeter dans les régions de la joie et de la douleur, de l'amour et de la +haine. Finalement il m'a pardonné et je crois qu'il a bien fait. Il faut +permettre aux pauvres humains de ne pas toujours accorder leurs maximes +avec leurs sentiments. Il faut même souffrir que chacun de nous possède +à la fois deux ou trois philosophies; car, à moins d'avoir créé une +doctrine, il n'y a aucune raison de croire qu'une seule est bonne; cette +partialité n'est excusable que chez un inventeur. De même qu'une vaste +contrée possède les climats les plus divers, il n'y a guère d'esprit +étendu qui ne renferme de nombreuses contradictions. À dire vrai, les +âmes exemptes de tout illogisme me font peur; ne pouvant m'imaginer +qu'elles ne se trompent jamais, je crains qu'elles ne se trompent +toujours, tandis qu'un esprit qui ne se pique pas de logique peut +retrouver la vérité après l'avoir perdue. On me répondra sans doute, en +faveur des logiciens, qu'il y a une vérité au bout de tout raisonnement +comme un oeil ou une griffe au bout de la queue que Fourier a promise +aux hommes pour le jour où ils seront en harmonie. Mais cet avantage +restera aux esprits sinueux et flottants, qu'ils peuvent amuser autrui +dans les erreurs qui les amusent eux-mêmes. _Heureux qui, comme Ulysse, +a fait un beau voyage!_ Quand la route est fleurie, ne demandez pas où +elle mène. Je vous donne ce conseil au mépris de la sagesse vulgaire, +sous la dictée d'une sagesse supérieure. Toute fin est cachée à l'homme. +J'ai demandé mon chemin à tous ceux qui, prêtres, savants, sorciers ou +philosophes, prétendent savoir la géographie de l'Inconnu. Nul n'a pu +m'indiquer exactement la bonne voie. C'est pourquoi la route que je +préfère est celle dont les ormeaux s'élèvent plus touffus sous le ciel +le plus riant. Le sentiment du beau me conduit. Qui donc est sûr d'avoir +trouvé un meilleur guide? + +Comme mes contradictions, on m'a passé mon innocente manie de faire à +tout propos des contes avec mes souvenirs et mes impressions. Je crois +que cette indulgence n'était pas mal inspirée. Un homme supérieur ne +doit parler de lui-même qu'à propos des grandes choses auxquelles il a +été mêlé. Autrement il semble disproportionné et, par là, déplaisant; à +moins qu'il ne consente à se montrer semblable à nous: ce qui, à +vrai-dire, n'est pas toujours impossible, car les grands hommes ont +beaucoup de choses communes avec les autres hommes. Mais enfin le +sacrifice est trop coûteux à certains génies. Combien les hommes +ordinaires sont mieux venus à se raconter eux-mêmes et à se peindre! +Leur portrait est celui de tous; chacun reconnaît dans les aventures de +leur esprit ses propres aventures morales et philosophiques. De là +l'intérêt qu'on prend à leurs confidences. Quand ils parlent d'eux-mêmes, +c'est comme s'ils parlaient de tout le monde. La sympathie est le doux +privilège de la médiocrité. Leurs aveux, quand nous les écoutons, nous +semblent sortir de nous-mêmes. Leur examen de conscience est aussi +profitable à nous qu'à eux. Leurs confessions forment un manuel de +confession à l'usage de la communauté tout entière. Et ces sortes de +manuels contribuent à l'amélioration de la personne morale, quand +toutefois le péché y est représenté sans atténuations hypocrites et +surtout sans ces grossissements horribles qui produisent le désespoir. +Si j'ai, çà et là, un peu parlé de moi dans nos causeries, ces +considérations me rassurent. + +On ne trouvera pas plus dans ce volume que dans le précédent une étude +approfondie de la jeune littérature. La faute en est sans doute à moi +qui n'ai su comprendre ni la poésie symboliste ni la prose décadente. + +On m'accordera peut-être aussi que la jeune école ne se laisse pas +pénétrer aisément. Elle est mystique et c'est une fatalité du mysticisme +de demeurer inintelligible à ceux qui ne mènent pas la vie du +sanctuaire. Les symbolistes écrivent dans un état particulier des sens; +et il faut, pour communier avec eux, se trouver dans une disposition +analogue. Je le dis sans raillerie: leurs livres, comme ceux de +Swedenborg ou ceux d'Allan Kardec, sont le produit d'une sorte d'extase. +Ils voient ce que nous ne voyons pas. On a essayé d'une explication plus +simple: ce sont des mystificateurs, a-t-on dit. Mais, quand on y +réfléchit, on ne trouve jamais dans la fraude et l'imposture les raisons +véritables d'un mouvement ou littéraire ou religieux, si petit qu'il +soit. Non, ce ne sont pas des mystificateurs. Ce sont des extatiques. +Deux ou trois d'entre eux sont tombés en crise et tout le cénacle a +déliré; car rien n'est plus communicatif que certains états nerveux. +Loin de mettre en doute les effets merveilleux de l'art nouveau, je les +tiens pour aussi certains que les miracles qui s'opéraient sur la tombe +du diacre Pâris. Je suis sûr que le jeune auteur du _Traité du verbe_ +parle très sérieusement quand il dit, assignant au son de chaque voyelle +une sonorité correspondante: «A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu.» +Devant une telle affirmation, il y a quelque frivolité d'esprit à +sourire et à se moquer. Pourquoi ne pas admettre que si l'auteur du +traité du verbe dit qu'A est noir et qu'O est bleu, c'est parce qu'il le +sent, parce qu'il le voit, parce qu'en effet les sons, comme les corps, +ont réellement pour lui des couleurs? On cessera d'en douter quand on +saura que le cas n'est point unique, et que des physiologistes ont +constaté chez un assez grand nombre de sujets une aptitude semblable à +_voir_ les sons. Cette sorte de névrose s'appelle _l'audition colorée_. +J'en trouve la description scientifique dans un extrait du _Progrès +médical_, cité par M. Maurice Spronck à la page 33 de ses _Artistes +littéraires_: «L'audition colorée est un phénomène qui consiste en ce +que deux sens différents sont simultanément mis en activité par une +excitation produite par un seul de ces sens, ou, pour parler autrement, +en ce que le son de la voix ou d'un instrument se traduit par une +couleur caractéristique et constante pour la personne possédant cette +propriété chromatique. Ainsi, certains individus peuvent donner une +couleur verte, rouge, jaune etc., à tout bruit, à tout son qui vient +frapper leurs oreilles.» (J. Baratoux, le _Progrès médical_, 10 décembre +1887 et nos suiv.) L'audition colorée détermine, dans les esprits doués +pour l'art et la poésie, un nouveau sens esthétique, auquel répond la +poétique de la jeune école. + +L'avenir est au symbolisme si la névrose qui l'a produit se généralise. +Malheureusement M. Ghil dit qu'O est bleu et M. Raimbault dit qu'O est +rouge. Et ces malades exquis se disputent entre eux, sous le regard +indulgent de M. Stéphane Mallarmé. + +Je comprends que les adeptes de l'art nouveau aiment leur mal et même +qu'ils s'en fassent gloire; et, s'ils méprisent quelque peu ceux dont +les sens ne sont pas affinés par une si rare névrose, je ne m'en +plaindrai pas. Il serait de mauvais goût de leur reprocher d'être des +malades. J'aime mieux, me plaçant dans les plus hautes régions de la +philosophie naturelle, dire avec M. Jules Soury: «Santé et maladie sont +de vaines entités.» Apprenons, avec le gracieux Horatio du poète, qu'il +y a plus de choses dans la nature que dans nos philosophies, si larges +qu'elles soient, et gardons-nous de croire que le dédain soit le comble +de la sagesse. + +On ne trouvera pas non plus dans ce volume une vue d'ensemble sur la +littérature contemporaine de notre pays. Il n'est pas facile de se faire +une idée générale des choses au milieu desquelles on vit. On manque +d'air et de recul. Et si l'on parvient à démêler ce qui s'achève, on +distingue mal ce qui commence. C'est pour cela sans doute que les +esprits les plus indulgents ont jugé volontiers leur temps avec +sévérité. Les hommes sont enclins à croire que le monde finira avec eux +et cette pensée, qu'ils expriment, non sans mélancolie, les console +intérieurement de la fuite de leurs jours. Je me réjouis dans mon coeur +d'être exempt d'une si pitoyable et si vaine illusion. Je ne crois pas +que les formes du beau soient épuisées et j'en attends de nouvelles. Si +je n'entonne pas tous les jours le cantique du vieillard Siméon, c'est +sans doute que le don de prophétie n'est pas en moi! + +J'ai toujours pensé, peut-être bien à tort, que personne ne fait des +chefs-d'oeuvre, et que c'est là une tâche supérieure aux individus quels +qu'ils soient, mais que les plus heureux d'entre les mortels produisent +parfois des ouvrages qui peuvent devenir des chefs-d'oeuvre, avec l'aide +du temps, qui est un galant homme, comme disait Mazarin. Ce qui me +rassure, en dépit de l'Exposition universelle et des niaiseries +dangereuses qu'elle a inspirées à la plupart de mes compatriotes, c'est +qu'il y a encore en ce pays des hommes égaux et peut-être supérieurs, +par une certaine faculté de comprendre, à tous les écrivains des siècles +passés. Je n'imagine pas, par exemple, qu'on ait jamais pu être plus +intelligent que M. Paul Bourget, ou M. Jules Lemaître. Je crois qu'il y +a une certaine élégance à ne nommer ici que les plus jeunes. + +Quant à la nature de ces causeries, je serais fort embarrassé de la +définir. On m'a dit que ce n'était pas une nature critiquante et +esthétisante. Je m'en doutais un peu. Autant que possible il ne faut +rien faire à contre-coeur. Les conditions techniques dans lesquelles +s'élaborent les romans et les poèmes ne m'intéressent, je l'avoue, que +très médiocrement. Elles n'intéressent en somme que l'amour-propre des +auteurs. Chacun d'eux croit posséder à l'exclusion des autres tous les +secrets du métier. Mais ceux qui font les chefs-d'oeuvre ne savent pas +ce qu'ils font; leur état de bienfaiteurs est plein d'innocence. On aura +beau me dire que les critiques ne doivent pas être innocents. Je +m'efforcerai de garder comme un don céleste l'impression de mystère que +me causent les sublimités de la poésie et de l'art. Le beau rôle est +parfois d'être dupe. La vie enseigne qu'on n'est jamais heureux qu'au +prix de quelque ignorance. Je vais faire un aveu qui paraîtra peut-être +singulier à la première page d'un recueil de causeries sur la +littérature. Tous les livres en général et même les plus admirables me +paraissent infiniment moins précieux par ce qu'ils contiennent que par +ce qu'y met celui qui les lit. Les meilleurs, à mon sens, sont ceux qui +donnent le plus à penser, et les choses les plus diverses. + +La grande bonté des oeuvres des maîtres est d'inspirer de sages +entretiens, des propos graves et familiers, des images flottantes comme +des guirlandes rompues sans cesse et sans cesse renouées, de longues +rêveries, une curiosité vague et légère qui s'attache à tout sans +vouloir rien épuiser, le souvenir de ce qui fut cher, l'oubli des vils +soins, et le retour ému sur soi-même. Quand nous les lisons, ces livres +excellents, ces livres de vie, nous les faisons passer en nous. Il faut +que le critique se pénètre bien de cette idée que tout livre a autant +d'exemplaires différents qu'il a de lecteurs et qu'un poème, comme un +paysage, se transforme dans tous les yeux qui le voient, dans toutes les +âmes qui le conçoivent. Il y a quelques années, comme je passais la +belle saison sous les sapins du Hohwald, j'étais émerveillé, pendant mes +longues promenades, de rencontrer un banc à chaque point où l'ombre est +plus douce, la vue plus étendue, la nature plus attachante. Ces bancs +rustiques portaient des noms qui trahissaient le sentiment de ceux qui +les avaient mis. L'un se nommait le _Rendez-vous de l'amitié_; l'autre +le _Repos de Sophie_, un troisième le _Rêve de Charlotte_. + +Ces bons Alsaciens qui avaient ainsi ménagé à leurs amis et aux passants +les «repos» et les «rendez-vous» m'ont enseigné quelle sorte de bien +peuvent faire ceux qui ont vécu aux pays de l'esprit et s'y sont +longtemps promenés. Je résolus pour ma part d'aller posant des bancs +rustiques dans les bois sacrés et près des fontaines des Muses. Cet +emploi de sylvain modeste et pieux me convient à merveille. Il n'exige +ni doctrine ni système et ne veut qu'un doux étonnement devant la beauté +des choses. Que le savant du village, que l'arpenteur mesure la route et +pose les bornes milliaires! pour moi, les soins bienveillants des +«repos», des «rendez-vous» et des «rêves» m'occuperont assez. Accommodée +à mes goûts et mesurée à mes forces, la tâche du critique est de mettre +avec amour des bancs aux beaux endroits, et de dire, à l'exemple d'Anyté +de Tégée: + +«--Qui que tu sois, viens t'asseoir à l'ombre de ce beau laurier, afin +d'y célébrer les dieux immortels!» + +A. F. + + + + +LA VIE LITTÉRAIRE + + + + +M. ALEXANDRE DUMAS FILS + +LE CHATIMENT D'IZA +ET LE PARDON DE MARIE + + +Le roman fameux[1] dont un poète de talent, M. Dartois, vient de tirer +un drame, date de plus de vingt ans. Quand il le publia, M. Alexandre +Dumas, déjà célèbre, n'était pas encore, comme aujourd'hui, un moraliste +redouté, un des directeurs spirituels de son siècle. Il n'avait pas +encore annoncé l'Évangile du châtiment et révoqué le pardon de +Madeleine. Il n'avait pas dit encore: «Tue-la!» C'est précisément dans +l'_Affaire Clémenceau_ qu'il exposa pour la première fois cette doctrine +impitoyable. Il est vrai qu'il n'y parla point pour son propre compte et +que ce livre est, comme le titre l'indique, le mémoire d'un accusé. Mais +on devinait le philosophe sous le romancier, on voyait la thèse dans +l'oeuvre d'art. L'_Affaire Clémenceau_ contenait en germe +_l'Homme-Femme_ et _la Femme de Claude_. Ai-je besoin de rappeler qu'il +s'agit, dans le roman, d'un enfant naturel, du fils d'une pauvre fille +abandonnée, qui travaille pour vivre? Clémenceau n'a jamais connu son +père. Il est encore tout petit quand, à la pension, ses camarades lui +font honte de sa naissance. Il est beau, il est fort, il est intelligent +et bon. Dès l'enfance, son génie se révèle: conduit par hasard dans un +atelier de sculpteur, il reconnaît sa vocation. Il est destiné à pétrir +la glaise; il est voué au tourment délicieux de fixer dans une matière +durable les formes de la vie. Le travail le garde chaste. Mais jeune, +ignorant et vigoureux, il est une proie dévolue à l'amour. Une nuit, +dans un bal travesti, il rencontre une enfant, habillée en page et qui +accompagne une abondante et magnifique Marie de Médicis, sa mère. Iza, +cette enfant, est parfaitement belle. Mais ce n'est qu'une enfant. +D'ailleurs elle n'a fait qu'apparaître comme un présage. Elle s'en est +allée avec sa mère, la comtesse Dobronowska, une aventurière polonaise, +chercher fortune en Russie. La comtesse, ne pouvant la marier, essaye de +la vendre. Iza lui échappe et, soit amour, soit fantaisie, elle vient +demander asile au sculpteur Clémenceau, qui est devenu célèbre en peu +d'années. Il l'attendait. Il l'épouse, il l'aime. Il l'aime d'un amour à +la fois idéal et esthétique. Il l'aime parce qu'elle est la forme +parfaite et parce qu'elle est l'infini que nous rêvons tous, dans ce +rêve d'une heure qui est la vie. Iza, nourrie par une mère infâme, est +naturellement impudique, menteuse, ingrate et lascive. Pourtant elle +aime Clémenceau, qui est robuste et beau. Mais elle le trahit, parce que +trahir est sa fonction naturelle. Elle trompe l'homme qu'elle aime, pour +des bijoux ou seulement pour le plaisir de tromper. Elle se donne à des +gens célèbres qui fréquentent sa maison, et cela pour le plaisir d'avoir +certaines idées, quand ces personnages sont réunis, le soir à la table +dont elle fait gravement les honneurs avec son mari. Elle est comme les +grands artistes qui ne se plaisent qu'aux difficultés: elle croise, +complique, mêle ses mensonges; elle ose tout, si bien que son mari est +bientôt le seul homme à Paris qui ignore sa conduite. Il est désabusé, +par hasard. Il la chasse. Mais il l'aime encore. Comment s'en étonner? +Ce n'est pas parce qu'elle est indigne qu'il l'aimerait moins. + +[Note 1: _Affaire Clémenceau, mémoire de l'accusé_, 1 vol. in-18. +Calmann Lévy, édit.] + +L'amour ne se donne pas comme un prix de vertu. L'indignité d'une femme +ne tue jamais le sentiment qu'on a pour elle; au contraire, il le ranime +parfois: l'auteur de _la Visite de noces_ le sait bien. Ce malheureux +Clémenceau s'enfuit jusqu'à Rome, où il se réfugie en plein idéal d'art. +Il entame une copie du _Moïse_ de Michel-Ange à même le bloc, avec une +telle furie qu'on croirait qu'il veut lui-même se briser contre ce +marbre qu'il taille. Il a voulu la fuir. Mais il l'attend, le misérable! + +Il l'attend, les bras ouverts. Elle ne vient pas: elle reste à Paris, la +maîtresse d'un prince royal en bonne fortune. Là, au milieu de son luxe, +paisible, elle compose un dernier chef-d'oeuvre de perfidie: elle séduit +le seul ami qui soit resté à son mari. Clémenceau l'apprend: c'en est +trop; il accourt, il se précipite chez elle, il la revoit, il la trouve +charmante, amoureuse, car elle l'aime toujours. Elle est belle, elle est +irrésistible. Que fait-il? Il la possède une fois encore et il la tue. + +Tel est le sujet, l'argument, comme on disait dans la vieille +rhétorique. On sait qu'il est traité avec une habileté d'autant plus +grande qu'elle se cache sous les apparences d'un naturel facile. Il est +superflu aujourd'hui de louer dans ce livre la simplicité savante, +l'éloquence sobre et passionnée. J'ai dit qu'il y avait dans l'_Affaire +Clémenceau_ une oeuvre d'art et une thèse morale. L'oeuvre d'art est de +tout point admirable. Quant à la thèse, elle fait horreur, et toutes les +forces de mon être me soulèvent à la fois contre elle. + +Si Clémenceau disait: «J'ai tué cette femme parce que je l'aimais», nous +penserions: «C'est, après tout, une raison.» La passion a tous les +droits, parce qu'elle va au-devant de tous les châtiments. Elle n'est +pas immorale, quelque mal qu'elle fasse, car elle porte en elle-même sa +punition terrible. D'ailleurs, ceux qui aiment disent: Je la tuerai! +mais ils ne tuent pas. Mais Clémenceau n'allègue pas seulement son +amour, il invoque la justice. C'est ce qui me fâche. Je n'aime pas que +ce mari violent, et qui devint un amant, prenne des airs de justicier. +Je n'aime pas qu'il brandisse comme l'instrument auguste des vengeances +publiques, le couteau «à manche jaspé, à garde de vermeil incrustée de +grenats, à lame d'acier niellée d'or». + +Il est penseur. Il est idéologue. Parfois il parle comme si, en vérité, +il avait attenté à la vie d'un député opportuniste ou radical. Il y a en +lui du Baffier et de l'Aubertin. Il a des idées générales, il a un +système; il donne à son crime je ne sais quelles intentions +humanitaires. Il est trop pur. Il m'est désagréable qu'on assassine par +vertu. Sa défense est d'un meurtrier idéologue. Si j'étais juré, je ne +l'acquitterais pas. À moins que les médecins légistes ne m'avertissent +que je suis en présence d'un paralytique général, ce qui, à vrai dire, +ne m'étonnerait guère. Il m'assure qu'il était honnête homme et bon +fils. Je n'en veux pas disputer. Mais il donne à entendre qu'il était un +grand artiste et faisait de très belles figures; et cela j'ai peine à le +croire. Un grand artiste porte en soi l'instinct généreux de la vie. Il +crée et ne détruit pas. C'est un ouvrage stupide que d'assassiner une +femme. Les hommes capables d'une telle boucherie doivent être +insupportables. En admettant qu'ils ne soient pas tout à fait des +déments, ils doivent avoir bien peu de grâce dans l'esprit, bien peu de +souplesse dans l'intelligence. J'imagine qu'ils restent lourds et durs +au milieu même du bonheur, et que leur âme n'a pas ces nuances +charmantes sans lesquelles l'amour même semble terne et monotone. + +Le mémoire n'en dit rien, mais Iza dut passer avec cet homme des heures +terriblement maussades. Avant de l'assassiner, il dut l'ennuyer. Il +était honnête, sans doute; mais c'est un pauvre bagage en amour qu'une +impitoyable honnêteté. Non, il n'avait pas l'âme belle. Dans les belles +âmes, une divine indulgence se mêle à la passion la plus furieuse. + +S'il est vrai qu'on ne trouve guère d'amour sans haine, il est vrai +aussi qu'on ne voit guère de haine sans pitié. Ce malheureux avait le +crâne étroit. C'était un fanatique; c'est-à-dire un homme de la pire +espèce. Tous les fanatismes, même celui de la vertu, font horreur aux +âmes riantes et largement ouvertes. Le mal vient uniquement de ce +Clémenceau qui eut le tort d'épouser une femme qui n'était pas faite +pour cela. Les Grecs le savaient bien, que toutes les femmes ne sont pas +également propres à faire des épouses légitimes. Il ne pénétrait pas +assez le mystère des appétits et des instincts. S'il avait soupçonné le +moins du monde les obscurs travaux de la vie animale, il se serait dit, +comme le bon médecin Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. +Il aurait murmuré dans le fond de son âme ce que l'aimable Sardanapale +de Byron disait sur son bûcher à la jeune Myrrha: «Si ta chair se +trouble, si tu crains de te jeter à travers ces flammes dans l'inconnu, +adieu, va et sache bien que je ne t'en aimerai pas moins, mais qu'au +contraire je t'en chérirai davantage pour avoir été docile à la nature.» +Et il aurait pleuré, et son coeur se serait amolli, il n'aurait pas tué +la pauvre Iza, que d'ailleurs il n'aurait pas préalablement épousée. + +Certes, c'était une mauvaise fille. Elle avait des instincts pervers. +Mais sommes-nous tout à fait responsables de nos instincts? +L'éducation et l'hérédité ne pèsent-elles pas sur tous nos actes? Nous +naissons incorrigibles, hélas! Nous naissons si vieux! Si Clémenceau +avait songé que tous les éléments dont se composait le corps délicieux +de cette pauvre enfant existaient et s'agitaient dans l'immoral univers +de toute éternité, il n'aurait pas brisé cette délicate machine. Il +aurait pardonné à cette âme obscure le crime de ses nerfs et de son +sang. Écoutez ce que dit en vers la philosophie naturelle; elle dit: + + Les choses de l'amour ont de profonds secrets. + L'instinct primordial de l'antique nature, + Qui mêlait les flancs nus dans le fond des forêts, + Trouble l'épouse encor sous sa riche ceinture; + Et, savante en pudeur, attentive à nos lois, + Elle garde le sang de l'Ève des grands bois. + +Je sais, je sais tout ce qu'on doit à la morale. Dieu me garde de +l'oublier! La société est fondée sur la famille, qui repose elle-même +sur la foi des contrats domestiques. La vertu des femmes est une vertu +d'État. Cela date des Romains. La victime héroïque de Sextus, la chaste +Lucrèce, exerçait la pudeur comme une magistrature. Elle se tua pour +l'exemple: _Ne ulla deinde impudica Lucretiæ exemplo vivet_. À ses yeux, +le mariage était une sorte de fonction publique dont elle était +investie. Voilà qui est bien. Ces Romains ont édifié le mariage comme +les aqueducs et les égouts. Ils ont uni du même ciment la chair et les +pierres. Ils ont construit pour l'éternité. Il n'y eut jamais au monde +maçons et légistes pareils. Nous habitons encore la maison qu'ils ont +bâtie. Elle est auguste et sainte. Cela est vrai; mais il est vrai aussi +qu'il est écrit. «Tu ne tueras pas.» Il est vrai que la clémence est la +plus intelligente des vertus et que la philosophie naturelle enseigne le +pardon. D'ailleurs, quand il s'agit d'amour, pouvons-nous discerner +notre cause? Qui de nous est assez pur pour jeter la première pierre? Il +faut bien en revenir à l'Évangile. En matière de morale ce sont toujours +les religions qui ont raison, parce qu'elles sont inspirées par le +sentiment, et que c'est le sentiment qui nous égare le moins. Les +religions n'uniraient point les hommes si elles s'adressaient à +l'intelligence, car l'intelligence est superbe et se plaît aux disputes. +Les cultes parlent aux sens; c'est pourquoi ils assemblent les fidèles: +nous sentons tous à peu près de même et la piété est faite du commun +sentiment. + +Il est arrivé à chacun de nous d'assister, dans quelque église, tendue +de noir, à d'illustres obsèques. L'élite de la société, des hommes +honorés, quelques-uns célèbres, des femmes admirées et respectées, +étaient rangés des deux côtés de la nef, au milieu de laquelle s'élevait +le catafalque, entouré de cierges. Tout à coup le _Dies iræ_ éclatait +dans l'air épaissi par l'encens, et ces stances composées, dans quelque +jardin sans ombre, par un doux disciple de saint François, se +déroulaient sur nos têtes comme des menaces mêlées d'espérances. Je ne +sais si vous avez été touché ainsi que moi jusqu'aux larmes de cette +poésie empreinte de l'austère amour qui débordait de l'âme des premiers +franciscains. Mais je puis vous dire que je n'ai jamais entendu la +treizième strophe sans me sentir secoué d'un frisson religieux. Elle +dit, cette strophe: + + _Qui Mariam absolvisti + Et latronem exaudisti, + Mihi quoque spem dedisti._ + +«Toi, qui as absous la pécheresse et pardonné au larron, à moi aussi tu +as donné l'espérance.» + +Le chantre qui lance ces paroles latines dans le vaisseau de l'église +est ici la voix de l'assemblée entière. Tous les assistants, ces purs, +ces grands, ces superbes, doivent répéter intérieurement «Toi, qui as +absous la pécheresse et pardonné au larron, à moi aussi tu as donné +l'espérance.» Voilà ce que veut l'Église, qui a condamné le vol et fait +du mariage un sacrement. Elle humilie, dans sa sagesse, les vertus de +ces heureux qu'on appelle les justes, et elle rappelle aux meilleurs +d'entre nous que, loin de pouvoir s'ériger en juges, ils doivent +eux-mêmes implorer leur pardon. Cette morale chrétienne me semble +infiniment douce et infiniment sage. Elle ne prévaudra jamais tout à +fait contre les violences de l'âme et l'orgueil de la chair; mais elle +répandra parfois sur nos coeurs fatigués sa paix divine et elle nous +enseignera à pardonner, avec toutes les autres offenses, les trahisons +qui nous ont été faites par celles que nous avons trop aimées. + + + + +LES JOUETS D'ENFANTS + + +Je viens de lire, pour mon plaisir des contes d'enfants, _la Comédie des +jouets_[2], que nous donne M. Camille Lemonnier. M. Camille Lemonnier a +marqué sa place au premier rang des littérateurs belges. Il écrit des +romans vrais dans une langue pleine de saveur. C'est un conteur naturel, +qui plaît aux Parisiens comme aux Bruxellois. Je savais, par ses livres, +qu'il adorait les choses de la vie, et que ses rêves d'artiste +poursuivaient ardemment les formes infinies des êtres. Je découvre +aujourd'hui qu'il s'amuse parfois avec des jouets d'enfants, et ce goût +m'inspire pour lui de nouvelles sympathies. Je lui veux du bien, de ce +qu'il interprète les joujoux en poète et de ce qu'il en possède le sens +mystique. Il anime sans effort les pantins et les polichinelles. Il +révèle la nature spirituelle de ce bonhomme Noël qui revient tous les +ans, couvert de frimas, dans la boutique de l'épicier. Au souffle de sa +pensée, la forêt, qui n'a que six arbres peints en vert, avec des +copeaux pour feuillage, s'étend, la nuit, hors de la boîte de sapin et +s'emplit d'ombre, de mystère et d'horreur. Voilà ce qui me plaît, voilà +ce qui me touche. C'est que je professe, comme lui, le fétichisme des +soldats de plomb, des arches de Noé et des bergeries de bois blanc. +Songez-y, ce fétichisme est le dernier qui nous reste. L'humanité, quand +elle se sentait jeune, donnait une âme à toutes choses. Cette foi +charmante s'en est allée peu à peu, et voici que nos penseurs modernes +ne devinent plus d'âmes dans l'univers désenchanté. Du moins nous avons +gardé, M. Camille Lemonnier et moi, une créance profonde: nous croyons à +l'âme des joujoux. + +[Note 2: _La Comédie des jouets_, par M. Camille Lemonnier, 1 vol. +in-8°] + +Je ne crains pas, pour ma part, de formuler mon symbole. Je crois à +l'âme immortelle de Polichinelle. Je crois à la majesté des marionnettes +et des poupées. + +Sans doute, il n'y a rien d'humain selon la chair dans ces petits +personnages de bois ou de carton; mais il y a en eux du divin, si peu +que ce soit. Ils ne vivent pas comme nous, pourtant ils vivent. Ils +vivent de la vie des dieux immortels. + +Si j'étais un savant, je m'efforcerais de constituer leur symbolique, +comme Guigniaut tenta, après Creutzer, la symbolique des divinités de +l'ancienne Grèce. Assurément, les poupées et les marionnettes sont de +bien petits dieux, mais ce sont des dieux encore. + +Aussi voyez: ils ressemblent aux menues idoles de l'antiquité. Ils +ressemblent mieux encore aux figures grossières par lesquelles les +sauvages essayent de montrer l'invisible. Et à quoi ressembleraient-ils, +sinon à des idoles, puisqu'ils sont eux-mêmes des idoles? Leur fonction +est absolument religieuse. Ils apportent aux petits enfants la seule +vision du divin qui leur soit intelligible. Ils représentent toute la +religion accessible à l'âge le plus tendre. Ils sont la cause de nos +premiers rêves. Il inspirent nos premières craintes et nos +premières espérances. Pierrot et Polichinelle contiennent autant +d'anthropomorphisme divin qu'en peuvent concevoir des cerveaux à peine +formés et déjà terriblement actifs. Ils sont l'Hermès et le Zeus de nos +bébés. Et toute poupée est encore une Proserpine, une Cora pour nos +petites filles. Je voudrais que ces paroles fussent prises dans leur +sens le plus littéral. Les enfants naissent religieux, M. Hovelacque et +son conseil municipal ne voient de dieu nulle part. Les enfants en +voient partout. Ils font de la nature une interprétation religieuse et +mystique. Je dirai même qu'ils ont plus de relations avec les dieux +qu'avec les hommes, et cette proposition n'a rien d'étrange si l'on +songe que, le divin étant l'inconnu, l'idée du divin est la première qui +doive occuper la pensée naissante. + +Les enfants sont religieux; ce n'est pas à dire qu'ils soient +spiritualistes. Le spiritualisme est la suprême élégance de +l'intelligence déjà sur le retour. C'est par le fétichisme que commença +l'humanité. Les enfants la recommencent. Ils sont de profonds +fétichistes. Mais qu'ai-je dit? Les petits enfants remontent plus haut +que l'humanité même. Ils reproduisent non seulement les idées des hommes +de l'âge de pierre, mais encore les idées des bêtes. Ce sont là aussi, +croyez-le bien, des idées religieuses. Saint François d'Assise avait +deviné, dans sa belle âme mystique, la piété des animaux. Il ne faut pas +observer un chien bien longtemps pour reconnaître que son âme est pleine +de terreurs sacrées. La foi du chien est, comme celle de l'enfant, un +fétichisme prononcé. Il serait impossible d'ôter de l'esprit d'un +caniche que la lune est divine. + +Or, comme les enfants naissent religieux, ils ont le culte de leurs +joujoux. C'est à leurs joujoux qu'ils demandent ce qu'on a toujours +demandé aux dieux: la joie et l'oubli, la révélation des mystérieuses +harmonies, le secret de l'être. Les jouets, comme les dieux, inspirent +la terreur et l'amour. Les poupées, que les jeunes Grecques appelaient +leurs Nymphes, ne sont-elles pas les vierges divines de la première +enfance? Les diables qui sortent des boîtes ne représentent-ils pas, +comme la Gorgone des Hellènes et comme le Belzébuth des chrétiens, +l'alliance sympathique de la laideur sensible et du mal moral? Il est +vrai que les enfants sont familiers avec leurs dieux; mais les hommes +n'ont-ils donc jamais blasphémé le nom des leurs? Les enfants cassent +leurs polichinelles. Mais quels symboles l'humanité n'a-t-elle pas +brisés? L'enfant, comme l'homme, change sans cesse d'idéal. Ses dieux +sont toujours imparfaits parce qu'ils procèdent nécessairement de lui. + +J'irai plus loin. Je montrerai que ce caractère religieux, inhérent aux +jouets, et surtout aux jouets anthropomorphes, est reconnu d'une manière +implicite, non seulement par tous les enfants, mais encore par quelques +adultes, en qui persiste la simplicité de l'enfance. Les personnes qui +veulent bien me lire savent mon respect pour les choses sacrées. Je puis +dire, sans crainte d'être soupçonné par elles d'une irrévérence +inattendue, que des simulacres tout à fait puérils prennent place encore +aujourd'hui dans certaines cérémonies de l'Église, et que parfois les +âmes innocentes et pieuses associent naïvement de purs joujoux aux +mystères du culte. Les boutiques de la rue Saint-Sulpice ne sont-elles +pas pleines de poupées liturgiques? Et qu'est-ce que les crèches qu'on +met dans les églises, pendant les joyeuses féeries de Noël, sinon de +pieux jouets? Il n'y a pas huit jours, comme j'entrais dans une chapelle +ouverte par les catholiques anglais dans le quartier de l'Étoile, je +vis, au fond de l'abside, la scène de la Nativité, représentée par des +figurines moulées et peintes. De douces femmes venaient s'agenouiller +devant ces bonshommes. Elles reconnaissaient avec allégresse la grotte +de Bethléem, la sainte Vierge, saint Joseph et le petit Jésus, ouvrant, +de son berceau, les bras sur le monde. Prosternés aux pieds de +l'Enfant-Dieu, les trois rois mages présentaient l'or, la myrrhe et +l'encens. On distinguait Melchior à sa barbe blanche, Gaspar à son air +de jeunesse, et le bon Balthazar à l'expression naïve de son visage noir +comme la nuit. Celui-là souriait sous un énorme turban. O candeur du bon +nègre! Impérissable douceur de l'oncle Tom! Tous pas plus grands que la +main. Des bergers et des bergères, hauts comme le doigt, occupaient les +abords de la grotte. Il y avait aussi des chameaux et des chameliers, un +pont sur une rivière et des maisons, avec des vitres aux fenêtres, qu'on +éclairait, le soir en y mettant des bougies. Cette scène répondait +exactement aux besoins esthétiques d'une petite fille de six ans. Tout +le temps que je restai dans l'église, j'entendis les sons d'une boîte à +musique qui aidait à la contemplation. + +Aussi les innocentes dames étaient-elles prises au coeur par une si +gentille bergerie. Il fallait bien, pour donner de telles émotions, que +ces images à demi comiques, à demi sacrées, eussent une âme, une petite +âme de joujou. J'aurais mauvaise grâce à railler une naïveté dont +j'avais ma part: ces bonnes âmes agenouillées et répandues devant des +poupées m'ont paru charmantes. Et, si je dénonce les parties de +fétichisme qui entrent dans le métal de leur orthodoxie, ce n'est pas +pour déprécier un tel alliage. Je tiens de M. Pierre Lafitte, le +généreux chef du positivisme, que le culte des fétiches avait du bon, et +je ne crois pas, pour ma part, qu'il y ait de religion vraie sans un peu +de fétichisme. Je vais plus loin: tout sentiment profond ramène à cette +antique religion des hommes. Voyez les joueurs et les amoureux: il leur +faut des fétiches. + +Je viens de vous montrer le joujou dans le sanctuaire. Je ne serai pas +embarrassé de vous le montrer encore au seuil du musée. Il appartient à +la fois aux dieux invisibles et aux muses. Parce qu'il est religieux, le +jouet est artiste. Je vous prie de tenir cette proposition pour +démontrée. Les cultes et les arts procèdent d'une même inspiration. Du +bambin qui range avec effort ses soldats de plomb sur une table, au +vénérable M. Ravaisson groupant avec enthousiasme, dans son atelier du +Louvre, la _Vénus Victrix_ et l'_Achille Borghèse_, il n'y a qu'une +nuance de sentiment. Le principe des deux actions est identiquement le +même. Tout marmot qui combine ses jouets est déjà un esthète. + +Il est bien vrai de dire que la poupée est l'ébauche de la statue. En +face de certaines figurines de la nécropole de Myrrhina, le savant M. +Edmond Pottier hésite, ne sachant s'il a devant lui une poupée ou une +idole. Les poupées qu'aux jours de beauté, dans la sainte Hellas, les +petites filles des héros pressaient contre leur coeur, ces poupées ont +péri; elles étaient de cire et elles ont fondu au soleil. Elles n'ont +pas survécu aux bras charmants qui, après les avoir portées, se sont +ouverts pour l'amour ou crispés dans le désespoir, et puis qu'a glacés +la mort. Je regrette ces poupées de cire: j'imagine que le génie grec +avait donné la grâce à leur fragilité. Celles qui nous restent sont de +terre cuite; ce sont de pauvres petites poupées, trouvées dans des +tombeaux d'enfants. Leurs membres grêles sont articulés comme les bras +et les jambes des pantins. C'est là encore un caractère qu'il faut +considérer. + +Si la poupée procède de la statuaire par sa plastique, elle doit à la +souplesse de ses articulations d'autres propriétés précieuses. L'enfant +lui communique des gestes et des attitudes, l'enfant la fait agir et il +parle pour elle. Et voilà le théâtre créé! Qui donc a dit:--Des poupées +et des chansons, c'est déjà presque tout Shakespeare? + + + + +GUSTAVE FLAUBERT[3] + + +[Note 3: À propos de sa _Correspondance_. In-18, Charpentier, éditeur] + +C'était en 1873, un dimanche d'automne. J'allai le voir tout ému. Je me +tenais le coeur en sonnant à la porte du petit appartement qu'il +habitait alors rue Murillo. Il vint lui-même ouvrir. De ma vie je +n'avais vu rien de semblable. Sa taille était haute, ses épaules larges; +il était vaste, éclatant et sonore; il portait avec aisance une espèce +de caban marron, vrai vêtement de pirate; des braies amples comme une +jupe lui tombaient sur les talons. Chauve et chevelu, le front ridé, +l'oeil clair, les joues rouges, la moustache incolore et pendante, il +réalisait tout ce que nous lisons des vieux chefs scandinaves, dont le +sang coulait dans ses veines, mais non point sans mélange. + +Issu d'un Champenois et d'une Bas-Normande de vieille souche, Gustave +Flaubert était bien un fils de la femme, l'enfant de sa mère. Il +semblait tout Normand, non point Normand de terre, vassal de la couronne +de France, fils paisible et dégénéré des compagnons de Rolf, bourgeois +ou vilain, procureur ou laboureur, de génie avide et cauteleux, ne +disant ni oui ni _vere_; mais bien Normand des mers, roi du combat, +vieux Danois venu par la route des cygnes, n'ayant jamais dormi sous un +toit de planches ni vidé près d'un foyer humain la corne pleine de +bière, aimant le sang des prêtres et l'or enlevé aux églises, attachant +son cheval dans les chapelles des palais, nageur et poète, ivre, +furieux, magnanime, plein des dieux nébuleux du Nord et gardant jusque +dans le pillage son inaltérable générosité. + +Et son air ne mentait point. Il était cela, en rêve. + +Il me tendit sa belle main de chef et d'artiste, me dit quelques bonnes +paroles, et, dès lors, j'eus la douceur d'aimer l'homme que j'admirais. +Gustave Flaubert était très bon. Il avait une prodigieuse capacité +d'enthousiasme et de sympathie. C'est pourquoi il était toujours +furieux. Il s'en allait en guerre à tout propos, ayant sans cesse une +injure à venger. Il en était de lui comme de don Quichotte, qu'il +estimait tant. Si don Quichotte avait moins aimé la justice et senti +moins d'amour pour la beauté, moins de pitié pour la faiblesse, il n'eût +point cassé la tête au muletier biscayen ni transpercé d'innocentes +brebis. C'étaient tous deux de braves coeurs. Et tous deux ils firent le +rêve de la vie avec une héroïque fierté qu'il est plus facile de railler +que d'égaler. À peine étais-je depuis cinq minutes chez Flaubert que le +petit salon, tendu de tapis d'Orient, ruisselait du sang de vingt mille +bourgeois égorgés. En se promenant de long en large, le bon géant +écrasait sous les talons les cervelles des conseillers municipaux de la +ville de Rouen. + +Il fouillait des deux mains les entrailles de M. Saint-Marc Girardin. Il +clouait aux quatre murs les membres palpitants de M. Thiers, coupable, +je crois, d'avoir fait mordre la poussière à des grenadiers dans un +terrain détrempé par les pluies. Puis, passant de la fureur à +l'enthousiasme, il se mit à réciter d'une voix ample, sourde et +monotone, le début d'un drame inspiré d'Eschyle, _les Érinnyes_, que M. +Leconte de Lisle venait de faire jouer à l'Odéon. Ces vers étaient fort +beaux en effet, et Flaubert avait bien raison de les louer. Mais son +admiration s'étendit aux acteurs; il parla avec une cordialité violente +et terrible de madame Marie Laurent, qui tenait dans ce drame le rôle de +_Klytaimnestra_. En parlant d'elle, il semblait caresser une bête +monstrueuse. Quand ce fut le tour de l'acteur qui jouait Agamemnon, +Flaubert éclata. Cet acteur était un confident de tragédie vieilli dans +son modeste emploi, las, désabusé, perclus de rhumatismes; son jeu se +ressentait grandement de ces misères physiques et morales. Il y avait +des jours où le pauvre homme pouvait à peine se mouvoir sur la scène. Il +avait épousé, vers le tard, une ouvreuse de théâtre; il comptait se +reposer bientôt avec elle à la campagne, loin des planches et des petits +bancs. Il se nommait Laute, je crois, était pacifique et demandait +justement la paix promise sur la terre aux hommes de bonne volonté. Mais +notre bon Flaubert ne l'entendait pas ainsi. Il exigeait que le bonhomme +Laute fournît une nouvelle et royale carrière. + +--Il est immense, s'écriait-il! C'est un chef barbare, un dynaste +d'Argos, il est archaïque, préhistorique, légendaire, homérique, +rapsodique, épique! Il a l'immobilité sacrée! Il ne bouge pas... C'est +grand! c'est divin! Il est fait comme une statue de Dédale, habillée par +des vierges. Avez-vous vu au Louvre un petit bas-relief de vieux style +grec, tout asiatique, qui a été trouvé dans l'île de Samothrace et qui +représente Agamemnon, Tathybios et Epeus avec leurs noms écrits à côté +d'eux! Agamemnon s'y voit assis sur un trône en X, à pieds de chèvre. Il +a la barbe pointue et les cheveux bouclés à la mode assyrienne. +Tathybios aussi. Ce sont d'affreux bonshommes; ils ont l'air de poissons +et semblent très anciens. On dirait que Laute est sorti de cette +pierre-là. Il est superbe, nom de Dieu! + +Ainsi Flaubert exhalait son ardeur. Toute la poésie d'Homère et +d'Eschyle, il la voyait incarnée dans le bonhomme Laute, tout comme +l'ingénieux hidalgo reconnaissait dans la personne d'un simple mouton le +toujours intrépide Brandabarbaran de Boliche, seigneur des trois +Arabies, ayant pour cuirasse une peau de serpent et pour écu une porte +qu'on dit être celle qu'emporta Samson hors de la ville de Gaza. Je +conviens qu'ils se trompaient tous deux; mais il ne faut pas être +médiocre pour se tromper ainsi. + +Vous ne verrez jamais les imbéciles tomber dans de telles illusions. +Flaubert me parut regretter sincèrement de n'avoir pas vécu au temps +d'Agamemnon et de la guerre de Troie. Après avoir dit un grand bien de +cet âge héroïque, ainsi que généralement de toutes les époques barbares, +il se répandit en invectives contre le temps présent. Il le trouvait +banal. C'est là que sa philosophie me sembla en défaut. Car enfin toute +époque est banale pour ceux qui y vivent; en quelque temps qu'on naisse, +on ne peut échapper à l'impression de vulgarité qui se dégage des choses +au milieu desquelles on s'attarde. Le train de la vie a toujours été +fort monotone, et les hommes se sont de tout temps ennuyés les uns des +autres. Les barbares, dont l'existence était plus simple que la nôtre, +s'ennuyaient encore plus que nous. Ils tuaient et pillaient pour se +distraire. Nous avons présentement des cercles, des dîners, des livres, +des journaux et des théâtres qui nous amusent un peu. Nos passe-temps +sont plus variés que les leurs. Flaubert semblait croire que les +personnages antiques jouissaient eux-mêmes de l'impression d'étrangeté +qu'ils nous donnent. C'est là une illusion un peu naïve, mais bien +naturelle. Au fond, je crois que Flaubert n'était pas aussi malheureux +qu'il en avait l'air. Du moins était-ce un pessimiste d'une espèce +particulière; c'était un pessimiste plein d'enthousiasme pour une partie +des choses humaines et naturelles. Shakespeare et l'Orient le jetaient +dans l'extase. Loin de le plaindre, je le proclame heureux: il eut la +bonne part des choses de ce monde, il sut admirer. + +Je ne parle pas du bonheur qu'il éprouva à réaliser son idéal littéraire +en écrivant de beaux livres, parce qu'il ne m'est pas permis de décider +si la joie de la réussite égale, dans ce cas, les peines et les +angoisses de l'effort. Ce serait une question de savoir lequel a goûté +la plus pure satisfaction, ou de Flaubert quand il écrivit la dernière +ligne de _Madame Bovary_, ou du marin dont parle M. de Maupassant quand +il mit le dernier agrès à la goélette qu'il construisait patiemment dans +une carafe. Pour ma part, je n'ai connu en ce monde que deux hommes +heureux de leur oeuvre: l'un est un vieux colonel, auteur d'un catalogue +de médailles; l'autre, un garçon de bureau, qui fit avec des bouchons un +petit modèle de l'église de la Madeleine. On n'écrit pas des +chefs-d'oeuvre pour son plaisir, mais sous le coup d'une inexorable +fatalité. La malédiction d'Ève frappe Adam comme elle: l'homme aussi +enfante dans la douleur. Mais, si produire est amer, admirer est doux, +et cette douceur Flaubert l'a goûtée pleinement; il l'a bue à longs +traits. Il admirait avec fureur, et son enthousiasme était plein de +sanglots, de blasphèmes, de hurlements et de grincements de dents. + +Je le retrouve, mon Flaubert, dans sa _Correspondance_, dont le premier +volume vient de paraître, tel que je l'ai vu il y a quatorze ans dans le +petit salon turc de la rue Murillo: rude et bon, enthousiaste et +laborieux, théoricien médiocre, excellent ouvrier et grand honnête +homme. + +Toutes ces qualités-là ne font point un parfait amant et il ne faut pas +trop s'étonner si les plus froides lettres de cette correspondance +générale sont les lettres d'amour. Celles-là sont adressées à une +poétesse qui avait déjà inspiré, dit-on, un long et ardent amour à un +éloquent philosophe. Elle était belle, blonde et discoureuse. Flaubert, +quand il fut choisi par cette muse, avait déjà, à vingt-trois ans, le +goût du travail et l'horreur de la contrainte. Ajoutez à cela que cet +homme fut de tout temps incapable du moindre mensonge, et vous jugerez +de son embarras à bien correspondre. Pourtant il fit d'abord de belles +lettres; il s'appliqua si bien qu'il atteignit au galimatias. Il écrivit +le 26 août 1846: + + J'ai fait nettement pour mon usage deux parts dans le monde et + dans moi: d'un côté l'élément externe, que je désire varié, + multicolore, harmonique, immense, et dont je n'accepte rien que + le spectacle d'en jouir; de l'autre, l'élément interne, que je + concentre afin de le rendre plus dense et dans lequel je laisse + pénétrer, à _pleines_ effluves, les purs rayons de l'esprit par + la fenêtre ouverte de l'intelligence. + +Ce tour-là ne lui était pas naturel. Il s'en lassa vite et rédigea ses +billets dans un style plus clair, mais dur et même un peu brutal. Dans +les moments de tendresse, qui sont rares, il parle à la bien-aimée, peu +s'en faut, comme à un bon chien. Il lui dit: «Tes bons yeux, ton bon +nez.» La muse s'était flattée d'inspirer des accents plus harmonieux. + +Je note l'épître du 14 décembre comme un beau modèle de mauvaise grâce. + + On m'a fait hier, y dit Flaubert, une petite opération à la joue + à cause de mon abcès; j'ai la figure embobelinée de linge et + passablement grotesque; comme si ce n'était pas assez de toutes + les pourritures et de toutes les infections qui ont précédé + notre naissance et qui nous reprendront à notre mort, nous ne + sommes, pendant notre vie, que corruption et putréfaction + successives, alternatives et envahissantes l'une sur l'autre. + Aujourd'hui on perd une dent, demain un cheveu; une plaie + s'ouvre, un abcès se forme, on vous met des vésicatoires, on + vous pose des sétons. Qu'on ajoute à cela les cors aux pieds, + les mauvaises odeurs naturelles, les sécrétions de toute espèce + et de toute saveur, ça ne laisse pas que de faire un tableau + fort excitant de la personne humaine. Dire qu'on aime tout ça! + Encore qu'on s'aime soi-même et que moi, par exemple, j'ai + l'aplomb de me regarder dans la glace sans éclater de rire. + Est-ce que la vue seule d'une vieille paire de bottes n'a pas + quelque chose de profondément triste et d'une mélancolie amère? + Quand on pense à tous les pas qu'on a fait là dedans pour aller + on ne sait plus où, à toutes les herbes qu'on a foulées, à + toutes les boues qu'on a recueillies, le cuir crevé qui bâille a + l'air de vous dire: «Après, imbécile, achètes-en d'autres, de + vernies, de luisantes, de craquantes, elles en viendront là + comme moi, comme toi un jour, quand tu auras sali beaucoup de + tiges et sué dans beaucoup d'empeignes.» + +On ne pouvait du moins l'accuser de dire des fadeurs. Il avoue plus loin +qu'il a «la peau du coeur dure», et en effet il sent mal certaines +délicatesses. Par contre, il a d'étranges candeurs. Il assure madame +X*** de la quasi virginité de son âme. En vérité c'est bien l'aveu qui +devait toucher un bas-bleu. Au reste, il n'a pas le moindre amour-propre +et il confesse qu'il n'entend pas finesse en amour. Ce dont il faut le +louer, c'est sa franchise. On veut qu'il promette d'aimer toujours. Et +il ne promet jamais rien. Là encore il est un fort honnête homme. + +La vérité est qu'il n'eut qu'une passion, la littérature. On pourra +mettre sous sa statue, si l'on parvient à l'élever, ce vers qu'Auguste +Barbier adressait à Michel-Ange: + + L'art fut ton seul amour et prit ta vie entière. + +À neuf ans, il écrivait (4 février 1831) à son petit ami Ernest +Chevalier: + + Je ferai des romans que j'ai dans la tête, qui sont: _la Belle + Andalouse, le Bal masqué, Cardenio, Dorothée, la Mauresque, le + Curieux impertinent, le Mari prudent._ + +Dès lors, il avait découvert le secret de sa vocation. Il marcha tous +les jours de sa vie dans la voie où il était appelé. Il travailla comme +un boeuf. Sa patience, son courage, sa bonne foi, sa probité resteront à +jamais exemplaires. C'est le plus consciencieux des écrivains. Sa +correspondance témoigne de la sincérité, de la continuité de ses +efforts. Il écrivait en 1847: + + Plus je vais et plus je découvre de difficultés à écrire les + choses les plus simples, et plus j'entrevois le vide de celles + que j'avais jugées les meilleures. Heureusement que mon + admiration des maîtres grandit à mesure, et, loin de me + désespérer par cet écrasant parallèle, cela avive au contraire + l'indomptable fantaisie que j'ai d'écrire. + +Il faut admirer, il faut vénérer cet homme de beaucoup de foi, qui +dépouilla par un travail obstiné et par le zèle du beau ce que son +esprit avait naturellement de lourd et de confus, qui sua lentement ses +superbes livres et fit aux lettres le sacrifice méthodique de sa vie +entière. + + + + +M. GUY DE MAUPASSANT + +CRITIQUE ET ROMANCIER + + +M. Guy de Maupassant nous donne aujourd'hui, dans un même volume[4] +trente pages d'esthétique et un roman nouveau. Je ne surprendrai +personne en disant que le roman est d'une grande valeur. Quant à +l'esthétique, elle est telle qu'on devait l'attendre d'un esprit +pratique et résolu, enclin naturellement à trouver les choses de +l'esprit plus simples qu'elles ne sont en réalité. On y découvre, avec +de bonnes idées et les meilleurs instincts, une innocente tendance à +prendre le relatif pour l'absolu. M. de Maupassant fait la théorie du +roman comme les lions feraient celle du courage, s'ils savaient parler. +Sa théorie, si je l'ai bien entendue, revient à ceci: il y a toute sorte +de manières de faire de bons romans; mais il n'y a qu'une seule manière +de les estimer. Celui qui crée est un homme libre, celui qui juge est un +ilote. + +[Note 4: _Pierre et Jean_, Ollendorf, éditeur.] + +M. de Maupassant se montre également pénétré de la vérité de ces deux +idées. Selon lui, il n'existe aucune règle pour produire une oeuvre +originale, mais il existe des règles pour la juger. Et ces règles sont +stables et nécessaires. «Le critique, dit-il, ne doit apprécier le +résultat que suivant la nature de l'effort.» Le critique doit +«rechercher tout ce qui ressemble le moins aux romans déjà faits». Il +doit n'avoir aucune «idée d'école»; il ne doit pas «se préoccuper des +tendances», et pourtant il doit «comprendre, distinguer et expliquer +toutes les tendances les plus opposées, les tempéraments les plus +contraires». Il doit... Mais que ne doit-il pas!... Je vous dis que +c'est un esclave. Ce peut être un esclave patient et stoïque, comme +Épictète, mais ce ne sera jamais un libre citoyen de la république des +lettres. Encore ai-je grand tort de dire que, s'il est docile et bon, il +s'élèvera jusqu'à la destinée de cet Épictète qui «vécut pauvre et +infirme, et cher aux dieux immortels». Car ce sage gardait dans +l'esclavage le plus cher des trésors, la liberté intérieure. Et c'est +précisément ce que M. de Maupassant ravit aux critiques. Il leur enlève +le «sentiment» même. Ils devront tout comprendre; mais il leur est +absolument interdit de rien sentir. Ils ne connaîtront plus les troubles +de la chair ni les émotions du coeur. Ils mèneront sans désirs une vie +plus triste que la mort. L'idée du devoir est parfois effrayante. Elle +nous trouble sans cesse par les difficultés, les obscurités et les +contradictions qu'elle apporte avec elle. J'en ai fait l'expérience dans +les conjonctures les plus diverses. Mais c'est en recevant les +commandements de M. de Maupassant que je reconnais toute la rigueur de +la loi morale. + +Jamais le devoir ne m'apparut à la fois si difficile, si obscur et si +contradictoire. En effet, quoi de plus malaisé que d'apprécier l'effort +d'un écrivain sans considérer à quoi tend cet effort? Comment favoriser +les idées neuves en tenant la balance égale entre les représentants de +l'originalité et ceux de la tradition? Comment distinguer et ignorer à +la fois les tendances des artistes? Et quelle tâche que de juger par la +raison pure des ouvrages qui ne relèvent que du sentiment? C'est +pourtant ce que veut de moi un maître que j'admire et que j'aime. Je +sens que c'en est trop, en vérité, et qu'il ne faut pas tant exiger de +l'humaine et critique nature. Je me sens accablé et dans le même +temps--vous le dirai-je?--je me sens exalté. Oui, comme le chrétien à +qui son Dieu commande les travaux de la charité, les oeuvres de la +pénitence et l'immolation de tout l'être, je suis tenté de m'écrier: +Pour qu'il me soit tant demandé, je suis donc quelque chose? La main qui +m'humiliait me relève en même temps. Si j'en crois le maître et le +docteur, les germes de la vérité sont déposés dans mon âme. Quand mon +coeur sera plein de zèle et de simplicité, je discernerai le bien et le +mal littéraires, et je serai le bon critique. Mais cet orgueil tombe +aussitôt que soulevé. M. de Maupassant me flatte. Je connais mon +irrémédiable infirmité et celle de mes confrères. Nous ne posséderons +jamais, ni eux ni moi, pour étudier les oeuvres d'art, que le sentiment +et la raison, c'est-à-dire les instruments les moins précis qui soient +au monde. Aussi n'obtiendrons-nous jamais de résultats certains, et +notre critique ne s'élèvera-t-elle jamais à la rigoureuse majesté de la +science. Elle flottera toujours dans l'incertitude. Ses lois ne seront +point fixes, ses jugements ne seront point irrévocables. Bien différente +de la justice, elle fera peu de mal et peu de bien, si toutefois c'est +faire peu de bien que d'amuser un moment les âmes délicates et +curieuses. + +Laissez la donc libre, puisqu'elle est innocente. Elle a quelque droit, +ce semble, aux franchises que vous lui refusez si fièrement, quand vous +les accordez avec une juste libéralité aux oeuvres dites, originales. +N'est-elle point fille de l'imagination comme elles? N'est-elle pas, à +sa manière, une oeuvre d'art? J'en parle avec un absolu +désintéressement, étant, par nature, fort détaché des choses et disposé +à me demander chaque soir, avec l'Ecclésiaste: «Quel fruit revient à +l'homme de tout l'ouvrage?» D'ailleurs, je ne fais guère de critique à +proprement parler. C'est là une raison pour demeurer équitable. Et +peut-être en ai-je encore de meilleures. + +Eh bien, sans me faire la moindre illusion, vous le voyez, sur la vérité +absolue des opinions qu'elle exprime, je tiens la critique pour la +marque la plus certaine par laquelle se distinguent les âges vraiment +intellectuels; je la tiens pour le signe honorable d'une société docte, +tolérante et polie. Je la tiens, pour un des plus nobles rameaux dont se +décore, dans l'arrière-saison, l'arbre chenu des lettres. + +Maintenant, M. Guy de Maupassant me permettra-t-il de dire, sans suivre +les règles qu'il a posées, que son nouveau romans _Pierre et Jean_, est +fort remarquable et décèle un bien vigoureux talent? Ce n'est pas un pur +roman naturaliste. L'auteur le sait bien. Il a conscience de ce qu'il a +fait. Cette fois--et ce n'est pas la première--il est parti d'une +hypothèse. Il s'est dit: Si tel fait se produisait dans telle +circonstance, qu'en adviendrait-il? Or, le fait qui sert de point de +départ au roman de _Pierre et Jean_ est si singulier ou du moins si +exceptionnel, que l'observation est à peu près impuissante à en montrer +les suites. Il faut pour les découvrir, recourir au raisonnement et +procéder par déduction. C'est ce qu'a fait M. Guy de Maupassant, qui, +comme le diable, est grand logicien. Voici ce qu'il a _imaginé_: Une +bijoutière sentimentale de la rue Montmartre, femme d'un bonhomme de +comptoir fort vulgaire, et qui avait de lui un petit garçon, la jolie +madame Roland, ressentait jusqu'au malaise le vide de son existence. Un +inconnu, un client, entré par hasard dans le magasin, se prit à l'aimer +et le lui dit avec délicatesse. C'était un M. Maréchal, employé de +l'État. Devinant une âme tendre et prudente comme la sienne, madame +Roland aima et se donna. Elle eut bientôt un second enfant, un garçon +encore, dont le bijoutier se crut le père, mais quelle savait bien être +né sous une plus heureuse influence. Il y avait entre cette femme et son +ami des affinités profondes. Leur liaison fut longue, douce et cachée. +Elle ne se rompit que quand le commerçant, retiré des affaires, emmena +au Havre sa femme, sur le retour, et ses enfants déjà grands. Là, madame +Roland apaisée et tranquille vivait de ses souvenirs secrets, qui +n'avaient rien d'amer, car, dit-on, l'amertume s'attache seulement aux +fautes contre l'amour. À quarante-huit ans, elle pouvait se féliciter +d'une liaison qui avait rendu sa vie charmante, sans rien coûter à son +honneur de bourgeoise et de mère de famille. Mais voici que tout à coup +on apprend que Maréchal est mort et qu'il a institué un des fils Roland, +le second, son légataire universel. + +Telle est la situation, j'allais dire l'hypothèse dont le conteur est +parti. N'avais-je pas raison d'affirmer qu'elle est étrange? Maréchal +avait témoigné, de son vivant, la même affection aux deux petits Roland. +Sans doute, il ne pouvait, dans le fond de son coeur, les aimer tous +deux également. Qu'il préférât son fils, rien de plus naturel. Mais il +sentait que sa préférence ne pouvait paraître sans indiscrétion. Comment +ne comprit-il pas que cette même préférence serait plus indiscrète +encore si elle éclatait tout à coup par un acte posthume et solennel? +Comment ne lui apparut-il pas qu'il ne pouvait favoriser le second de +ces enfants sans exposer aux soupçons la réputation de leur mère? +D'ailleurs, la délicatesse la plus naturelle ne lui inspirait-elle pas +de traiter avec égalité les deux frères, par cette considération qu'ils +étaient nés, l'un comme l'autre, de celle qui l'avait aimé? + +N'importe! le testament de M. Maréchal est un fait. Ce fait n'est pas +absolument invraisemblable; on peut, on doit l'accepter. Quelles seront +les conséquences de ce fait? Le roman a été écrit, de la première ligne +à la dernière, pour répondre à cette question. Le legs trop expressif de +l'amant ne suggère aucune réflexion au vieux mari, qui est fort simple. +Le bonhomme Roland n'a jamais rien compris ni pensé à quoi que ce fût +monde, hors à la bijouterie et à la pêche à la ligne. Il a atteint du +premier coup, et tout naturellement, la suprême sagesse. Au temps des +amours, madame Roland qui n'était pas une créature artificieuse, pouvait +le tromper sans même mentir. Elle n'a rien à craindre de ce côté. Jean, +son plus jeune fils, trouve aussi fort naturel un legs dont il a le +bénéfice. C'est un garçon tranquille et médiocre. D'ailleurs, quand on +est préféré, on ne se tourmente guère à se demander pourquoi. Mais +Pierre, l'aîné, accepte moins facilement une disposition qui le +désavantage. Elle lui paraît pour le moins étrange. Sur le premier +propos qu'on lui tient au dehors, il la juge équivoque. On nous l'a +peint comme une âme assez honnête, mais dure, chagrine et jalouse. Il a +surtout l'esprit malheureux. Quand les soupçons y sont entrés, plus de +repos pour lui. Il les amasse en voulant les dissiper; il fait une +véritable enquête. Il recueille les indices il réunit les preuves; il +trouble, épouvante, accable sa malheureuse mère, qu'il adore. Dans le +désespoir de sa piété trahie et de sa religion perdue, il n'épargne à +cette mère aucun mépris, et il dénonce à son frère adultérin le secret +qu'il a surpris et qu'il devait garder. Sa conduite est monstrueuse et +cruelle; mais elle est dans la logique de sa nature. J'ai entendu dire +«Puisqu'il a le tort impardonnable de juger sa mère, il devrait au moins +l'excuser. Il sait ce que vaut le vieux Roland, et que c'est un +imbécile.»--Oui, mais s'il n'avait pas l'habitude de mépriser son père, +il ne se serait pas fait spontanément le juge de sa mère. D'ailleurs, il +est jeune et il souffre. Ce sont là deux raisons pour qu'il soit sans +pitié. Et le dénouement? demandez-vous.--Il n'y en a pas. Une telle +situation ne peut être dénouée. + +La vérité est que M. de Maupassant a traité ce sujet ingrat avec la +sûreté d'un talent qui se possède pleinement. Force, souplesse, mesure, +rien ne manque plus à ce conteur robuste et magistral. Il est vigoureux +sans effort. Il est consommé dans son art. Je n'insiste pas. Mon affaire +n'est point d'analyser les livres: j'ai assez fait quand j'ai suggéré +quelque haute curiosité au lecteur bienveillant, mais je dois dire que +M. de Maupassant mérite tous les éloges pour la manière dont il a +dessiné la figure de la pauvre femme qui paye cruellement son bonheur si +longtemps impuni. Il a marqué d'un trait rapide et sûr la grâce un peu +vulgaire, mais non sans charmé de cette «âme tendre de caissière». Il a +exprimé avec une finesse sans ironie le contraste d'un grand sentiment +dans une petite existence. Quant à la langue de M. De Maupassant, je me +contenterai de dire que c'est du vrai français, ne sachant donner une +plus belle louange. + + + + +LE BONHEUR[5] + + +[Note 5: _Le Bonheur_, poème par Sully-Prudhomme. 1 vol. in-18, Lemerre, +éditeur.] + +«Il n'y a plus de Manichéens», disait Candide. Et Martin répondit: «Il y +a moi.» On dit de même aujourd'hui qu'il n'y a plus de poètes pour faire +de longs ouvrages, et M. Sully-Prudhomme répond en publiant un poème +philosophique en douze chants sur _le Bonheur_. + +Il faut admirer tout d'abord la fière étrangeté de l'entreprise. +N'est-ce point, en effet, un effort admirable et singulier que de +déduire en vers une ample suite de pensées, de forger en cadence une +longue chaîne d'idées, dans un temps où la poésie, qui semble avoir +renié définitivement les vieilles formes héroïques et didactiques, se +complaît, depuis trois générations, dans l'ode et dans l'élégie, et se +borne volontiers, chez les épiques, à des études ou fragments d'épopée? +Le sonnet a retrouvé la faveur dont il jouissait aux heures où brillait +la Pléiade. On estime qu'il n'offre pas à la pensée du poète un cadre +trop étroit, et M. Sully-Prudhomme a lui-même composé un recueil de +sonnets d'une beauté à la fois intellectuelle et sensible. Plusieurs de +ces petits poèmes qui composent le recueil des _Épreuves_ expriment dans +le plus suave langage la pensée la plus profonde. Tels sont assurément +les sonnets sur _la Grande Ourse_ et sur _les Danaïdes_. Tel est le +sonnet qui commence par cette strophe délicieuse: + + S'il n'était rien de bleu que le ciel et la mer, + De blond que les épis, de rose que les roses, + S'il n'était de beauté qu'aux insensibles choses, + Le plaisir d'admirer ne serait point amer. + +C'est surtout par ses petits poèmes, par ses stances et ses élégies, que +M. Sully-Prudhomme est connu de beaucoup et chèrement aimé. Son premier +poème de longue haleine, _la Justice_, ajouta à l'admiration +qu'inspirait aux lettres un poète si sincère; sans accroître beaucoup la +sympathie qui montait de toutes parts du fond des âmes élégantes et +douces vers l'auteur des _Solitudes_. C'est pour ses élégies que M. +Sully-Prudhomme avait été tout d'abord adoré et béni. Et quel amour et +quelles bénédictions ne méritait-il pas pour nous avoir versé ce dictame, +inconnu avant lui, cet exquis mélange dans lequel l'intelligence se +fondait avec le sentiment pour nous rafraîchir le coeur et nous +fortifier l'esprit? C'était un miracle qu'il y eût un poète à la fois si +sensible et si intelligent. D'ordinaire, les miracles durent peu. +Celui-ci cessa trop tôt. Le périlleux équilibre de deux facultés +contraires qui nous avait émerveillés se rompit. Chez M. +Sully-Prudhomme, l'intelligence l'emporta sur la sensibilité. Les +facultés intellectuelles, si riches dans cette nature, se développèrent +avec une puissance tyrannique. Au poète des _Solitudes_ succéda le poète +de _la Justice_. Aux impressions rapides et profondes, M. +Sully-Prudhomme préféra les pensées pures, longuement enchaînées les +unes aux autres. Il cessa d'être élégiaque et devint philosophe. Je suis +loin de m'en réjouir. Mais je ne saurais l'en blâmer. Alors même qu'on +préfère en secret les troubles délicieux de la première heure à la +sérénité du soir, il faut taire de vains regrets et avouer de bon coeur +que, si c'est fini de sourire et de pleurer, il sera bon, peut-être, de +méditer, et qu'enfin la Polymnie accoudée a aussi des grâces +irrésistibles. + +Le poème du _Bonheur_ est un poème philosophique. On y apprend les +aventures extra-terrestres de Faustus et de Stella. Comme l'Eiros et la +Charmion, comme le Monos et l'Una du visionnaire américain, Faustus et +Stella forment un couple affranchi par la mort. Ils goûtent ensemble, +loin de cette humble et misérable terre, la paix dans le désir et la +joie dans l'immortalité. En les évoquant, le poète les a adjurés de nous +dire l'ineffable. Et c'est là une adjuration redoutable. Faustus et sa +douce Stella ne reviennent de l'inconnu, à la voix du poète, que pour +nous faire entendre des paroles inouïes et nous apporter la révélation +des secrets qui nous tiennent le plus au coeur. À vrai dire, cette +obligation, tous les Faustus, toutes les Stella l'éluderont toujours. Le +poète le savait. Il ne s'est pas fait illusion un seul instant sur +l'autorité de ses personnages. Il ne se flatte pas que les discours de +Faustus mettront fin à l'incertitude humaine. Si Faustus annonce ce qui +est véritablement, dit-il lui-même dans sa préface, «si ce rêve confine +à la réalité, les coeurs droits et hauts n'auraient pas à s'en plaindre, +mais c'est au hasard surtout qu'ils en pourraient faire honneur». Hélas! +il est donc vrai, l'aventure de Faustus et de Stella n'est qu'un beau +rêve. Ce rêve, le voici: + +Faustus et Stella, qui se sont aimés sur la terre sans pouvoir s'unir, +se retrouvent, après leur mort, sur une nouvelle planète. Faustus y est +accueilli par Stella, morte avant lui. Dans cette planète différente de +la nôtre, le poète, comme on devait s'y attendre, ne nous montre rien +qui ne soit terrestre. Il est impossible, en effet, de rien inventer. +Toute notre imagination est faite de souvenirs. + +Nous avons fabriqué le ciel même avec des matériaux pris sur la terre. +Les myrtes des champs Élysées se trouvent dans nos jardins, et les +harpes des anges sortent de chez nos luthiers. La planète innomée où +nous ravit le poète est plus belle que la nôtre, et plus douce, mais +elle ne contient rien que ne contienne la Terre. + +Il faut louer du moins M. Sully-Prudhomme de n'avoir point, à l'exemple +de Swedenborg, peuplé les mondes inconnus de visions incohérentes. Nous +ne savons pas comment sont les planètes qu'éclairent Sirius et la +Polaire. Nous ne le saurons jamais. Il faut nous contenter de savoir que +le soleil lointain dont ils sont nés est composé de gaz qui nous sont +connus. L'unité de composition des corps célestes est certaine. Il se +pourrait bien que l'univers fût, en somme, assez monotone et qu'il ne +méritât pas l'incontentable curiosité qu'il nous inspire. + +Dans la planète habitée par Faustus et Stella, il y a des chevaux ailés. +Il est vrai qu'il ne s'en trouve pas sur la Terre, mais il s'y trouve +des ailes et des chevaux, sans quoi les Grecs n'eussent pas eu l'idée de +Pégase. Un Pégase, un de ces chevaux de l'air, emporte les deux amants +ressuscités à travers le monde nouveau qu'ils habitent et les dépose à +l'entrée d'une antique forêt. Ils s'y enfoncent, et bientôt s'ouvre +devant eux une vallée où des fleurs et des fruits de toute espèce +charment le goût et l'odorat. Ces fleurs et ces fruits sont la seule +nourriture des habitants de cette planète. + + Nul être n'y subsiste au détriment d'autrui. + +Le combat pour la vie y est inconnu. Le meurtre n'étant point la +condition nécessaire de l'existence, les âmes y sont naturellement +paisibles et bienveillantes. De même que la vie est établie sur notre +terre de manière à engendrer constamment le crime et la douleur, +l'existence n'a, dans la planète innomée, que de douces et clémentes +nécessités. On n'y est pas méchant, puisqu'on n'y souffre pas et que la +méchanceté est inconcevable sans la douleur; mais, pour la même raison, +on ne saurait s'y montrer excellent. Car il est impossible d'imaginer +des êtres possédant à la fois la bonté et la béatitude. La vertu suppose +forcément la faculté du sacrifice; un être qui ne peut cesser d'être +heureux est condamné à une perpétuelle médiocrité morale. Cela ne laisse +pas d'être embarrassant. Quand on y songe, on ne sait que désirer et +l'on n'ose rien souhaiter, pas même le bonheur universel. + +Faustus et Stella rencontrent une troupe nombreuse de cavaliers de +toutes les races, autrefois esclaves sur la terre, maintenant libres et +jouissant avec ivresse de leur indépendance. Ils admirent en eux la +beauté des divers types humains. Et ce n'est pas sans raison: la liberté +embellit les forts qui l'embrassent, et cette vérité naturelle a servi +de fondement aux préjugés aristocratiques, si fortement enracinés dans +toutes les sociétés humaines. Je ferai seulement observer qu'il faut que +Faustus et Stella aient encore présentes aux yeux les apparences de la +terre, pour se représenter si vivement l'image de la liberté. Car la +liberté ne saurait exister dans un monde où la servitude n'existe pas. +La vision des deux amants n'est, à proprement parler, qu'un mirage. La +planète des heureux ne peut porter en son sein fleuri la guerrière +Liberté, la vierge aux bras sanglants. Celle-là ne se révèle que dans le +combat: les planètes heureuses ne la connaissent pas. Plus j'y songe et +plus je me persuade que les planètes heureuses ne connaissent rien. + +Dans leur nouvel habitacle, Faustus et Stella sont charmés par les sons, +les formes et les couleurs. Je n'aurais pas cru qu'étant immortels ils +pussent goûter le plaisir de voir et d'entendre. Voir, entendre, sentir, +n'est-ce pas user quelque chose de soi-même, n'est-ce pas déjà un peu +mourir? Et qu'est-ce que vivre comme nous vivons sur la terre sinon +mourir sans cesse et dépenser tous les jours une part de la quantité de +vie qui est en nous? Mais la vision du poète est si pure et son art si +subtil, que nous sommes transportés et ravis. + +Stella révèle à Faustus la plus haute expression de la musique. Il goûte +le charme de la voix dans une extase heureuse qui lui fait oublier sa +vie passée. Stella qui jusqu'alors lui était apparue sous sa figure +terrestre, revêt devant lui sa parfaite beauté. Ils échangent leur amour +dans une communion sublime. + +Voilà leur bonheur! Mais comment donc peuvent-ils le goûter, s'ils sont +immortels? Nous avons l'amour sur la terre, mais c'est au prix de la +mort. Si nous ne devions pas périr, l'amour serait quelque chose +d'inconcevable. À peine Faustus a-t-il pressé Stella dans ses bras +rajeunis qu'il devient distrait et songeur. Son bonheur a-t-il duré un +jour ou des milliards de siècles? On ne sait, et lui-même il l'ignore. +Un bonheur sans mélange ne saurait être mesuré. Celui même qui le +possède ne le goûte ni ne l'éprouve. Quoi qu'il en soit, la curiosité, +un moment assoupie par les délices de la vie paradisiaque, se réveille +en Faustus. Il aspire à comprendre la nature dont il jouit. Il veut +connaître. Immortel d'hier, + + Une vague inquiétude, + Le souci de savoir, que nul front fier n'élude, + Le mal de l'inconnu l'avait déjà tenté. + +À ce signe encore, je le reconnais pour un de nos frères. Il n'a pas +dépouillé le vieil homme; il reste, par l'esprit, citoyen de la vieille +petite planète où quelque scoliaste latin écrivit un jour cette maxime: +«On se lasse de tout excepté de comprendre.» + +Faustus évoque, dans son inquiétude, le lointain souvenir des +connaissances humaines. D'abord, il se remémore les systèmes +philosophiques de l'antiquité grecque; puis il passe en revue les +alexandrins, les scolastiques. Enfin il affronte les modernes, Bacon, +Descartes, Pascal, Spinoza, Leibnitz, Locke, Berkeley, Hobbes, Hume, +Kant, Fichte, Hegel, Schopenhauer, Comte... Celui-ci l'arrête, lui +interdit les spéculations métaphysiques et lui impose une vue générale +du savoir humain. Mais cette philosophie ne le conduit pas à la +connaissance de l'origine et de la fin des choses: la résignation +qu'elle impose à sa curiosité inassouvie ne lui répugne pas moins que la +témérité des conceptions métaphysiques. Faustus, désespérant de trouver +la vérité dans l'enseignement des penseurs terrestres, renonce à leur +secours décevant. + +Il a, dès lors, épuisé les joies du sentiment et celles de +l'intelligence. Or, pendant qu'il goûtait son insensible félicité, le +choeur des plaintes humaines, sans cesse grossissant depuis les âges les +plus reculés, montait de la terre au ciel. Il atteint enfin la planète +habitée par Stella. Faustus entend ces plaintes, les reconnaît et sent +se réveiller en lui la conscience et la sympathie fraternelles. + +Oh! quelle gémissante éloquence enfle la voix de la Terre! + + Lamentable océan de douleurs, dont la houle + Se soulève en hurlant, s'affaisse et se déroule, + Et marche en avant sans repos! + N'est-il donc pas encore apparu sur ta route + Un monde fraternel où quelque ami t'écoute: + N'auras-tu nulle part d'échos? + +Faustus, à cette voix, se promet de redescendre sur la terre pour +apporter aux hommes le secours de sa science; Stella le suivra et +partagera son sacrifice. La mort obéissante viendra les reprendre. + +Que l'homme est peu fait pour l'immortalité! Faustus et Stella +semblaient la respirer comme un fluide étouffant. Leur mort a la douceur +joyeuse d'une renaissance. On sent qu'elle rendra les amants à leur +véritable destinée. Le poète a trouvé, pour la chanter, des accents +exquis et rares, je ne sais quoi de fin, de délié, de subtil (il faut +revenir à ce mot). Il a extrait la quintessence de sa poésie: + + La tombe est toute faite et, pour l'heure fatale, + L'aube leur a tissé des suaires d'opale. + Ils regagnent leur couche et se livrent tous deux + En silence, à l'asile aujourd'hui hasardeux + Que leur ouvre ce lit, odorante corbeille, + Où depuis si longtemps leurs bonheurs de la veille + Au fidèle matin renaissaient rafraîchis. + Étendus sans bouger, droits, les bras seuls fléchis + Pour rapprocher leurs mains et les unir, il semble + Que le trépas déjà les ait glacés ensemble. + Ils n'ont pas vu la mort achever leur repos: + Leurs yeux, à leur insu, par degrés se sont clos; + Leurs fronts n'ont plus pensé, décolorés à peine, + Et tout bas, ralentie, a cessé leur haleine. + .................................................... + Quand le soleil du monde abandonné par eux + Embrassa tout à coup l'horizon vaporeux, + Une abeille rôdeuse, explorant les prairies + Sur un amas foulé de mille fleurs meurtries + S'arrêta pour y faire un butin pour son miel, + Comme avec la douleur se fait la joie au ciel. + +La Mort les a emportés inertes vers la terre. Au moment de toucher +l'antique planète d'où montait un si grand cri de douleur, Faustus et +Stella, ranimés, reconnaissent leur première patrie, mais ils n'y +découvrent plus d'hommes; l'espèce humaine y est depuis longtemps +éteinte. N'importe; ils descendront dans ce monde mauvais. Ils se +dévoueront à créer, sur le sol qui nourrit jadis tant de souffrances, +une race heureuse. Tandis qu'ils s'y décident, obéissant à un ordre +divin; la Mort les emporte vers le plus haut séjour, mérité par leur +incomparable dévouement. Hélas! que feront-ils dans ce séjour glorieux? +Puisque nous savons, par leur exemple, que, même hors de la terre, il +n'y a de joie que dans le sacrifice, nous craignons, qu'en ce septième +ciel, où la Mort les dépose, ils ne goûtent qu'une insipide félicité. +Quel est le vrai nom de ce séjour sublime que le poète ne nous nomme +pas? N'est-ce point le _nirvâna_ qu'on y trouve? Et le rêve heureux du +poète ne finit-il pas par l'irrémédiable évanouissement des deux âmes +dans le néant divin? + +Tel est le sujet ou plutôt le trop sec argument de ce beau poème, un des +plus audacieux, à la fois et des plus suaves, parmi les poèmes +philosophiques. + + + + +MÉRIMÉE[6] + + +[Note 6: _Prosper Mérimée_, étude biographique et littéraire, par le +comte d'Haussonville, de l'Académie française. Calmann Lévy, éditeur.] + +En publiant une étude biographique sur l'auteur de _Colomba_, M. +d'Haussonville a prouvé une fois de plus qu'il sait être équitable +envers ceux-là même dont il ne partage ni les idées ni les sentiments. +On sait que M. d'Haussonville n'a pas de souci plus grand que celui de +la justice. Sa foi religieuse, ses convictions politiques, ses goûts +littéraires le séparaient de Mérimée. Pourtant il n'a pu refuser sa +sympathie à un esprit qui, tout en la déconcertant par une froideur +apparente, la gagnait par une sorte de générosité cachée. + +M. d'Haussonville sut reconnaître en Mérimée, non sans quelque respect, +«une de ces natures qui, froissées par le contact de la vie, donnent à +leur expérience la forme d'un cynisme un peu amer, et qui cachent +profondément des ardeurs, parfois des convictions, en tout cas des +délicatesses dont ne se doute même pas la grossière honnêteté de ceux +qu'ils scandalisent». + +Il faut dire que les lettres inédites publiées par M. d'Haussonville, +dans cette étude, nous révèlent un Mérimée que les correspondances avec +Panizzi et les deux Inconnues ne permettaient point de soupçonner, un +Mérimée tendre, affectueux, fidèle et bon. Ces lettres--il y en a une +vingtaine environ--sont écrites, les unes à une dame anglaise pleine de +grâce et d'esprit, mistress Senior, la belle-fille de M. William Senior, +qui a laissé un recueil de souvenirs; les autres à «la fille d'un soldat +deux fois illustre, et par le nom qu'il portait, et par le rang élevé +qu'il avait atteint dans notre armée». Mérimée se montre naturel, +confiant; affectueux avec l'une et l'autre. On sait qu'il donnait +volontiers sa confiance aux femmes. L'amitié, qu'il jugeait tout à fait +chimérique entre hommes, ne lui semblait pas absolument impossible d'un +homme à une femme. Il la tenait seulement pour difficile en ce cas, et +même «diablement difficile, car le diable se mêle de la partie»; mais +enfin il se flattait d'avoir eu deux amies. + +L'âge aidant, il aima les femmes d'une amitié spirituelle tout à fait +charmante. Un tel commerce est la dernière joie des voluptueux. Quoi que +disent les théologiens, les âmes ont un sexe aussi bien que les corps. +Mérimée le savait. Il eut de tout temps le goût et le sens de la femme. +Son tort fut d'affecter parfois, à l'exemple de son maître Stendhal, +l'immoralité systématique. Stendhal et Mérimée mettaient expressément +certaines audaces, certaines violences au rang des devoirs les plus +impérieux de l'honnête homme. Je voudrais au moins qu'on nous laissât +libres et qu'il nous fût permis aussi d'être quelquefois respectueux. Il +n'y a guère de devoirs agréables, et les devoirs à rebours, sont parfois +plus pénibles que les autres. Mais cette brutalité n'était qu'une +grimace. Mérimée cachait sa blessure. Il était touché au coeur, et il ne +trahissait sa souffrance, qu'en parlant de la passion des autres. C'est +ainsi qu'il écrit un jour à mistress Senior: + + Je crois qu'on n'est jamais malade de la poitrine en Espagne, + mais bien du coeur, viscère inconnu ou racorni au nord des + Pyrénées. J'ai dans mes tablettes plusieurs cas lamentables de + pareilles maladies, entre autres celui de deux personnes qui + s'aimaient et qui sont mortes à huit jours d'intervalle. Ce qui + vous surprendra beaucoup, c'est que ce n'était pas un mari et + une femme, ou, pour mieux dire, c'était un mari marié à une + autre femme et une femme mariée à un autre mari. Ils avaient + l'indignité de s'aimer malgré leur position; aussi ont-ils été + bien punis. Espérons qu'ils rôtissent dans un endroit que je ne + nommerai pas et qui est institué pour de si grands coupables. + +Ne sentez-vous pas qu'il y a sous cette ironie une sympathie ardente? +Mérimée fut toujours sincèrement convaincu de la légitimité des +passions. Il ne leur demandait que d'être vraies et fortes. Et cette +conviction lui inspirait çà et là des maximes sur le mariage et sur la +chasteté qui eussent scandalisé sans doute mistress Senior, si elle eût +été moins honnête, car les honnêtes femmes ne se scandalisent pas aussi +facilement que les autres. Mérimée lui disait: + + On a imaginé de faire un sacrement de ce qui n'aurait jamais dû + être qu'une convention sociale. + +Voilà qui semble bien irrévérencieux. Mais tout est permis au doute +philosophique. Comme l'a dit M. Berthelot, il n'y a plus de domaine +interdit à la discussion. N'ai-je pas entendu, l'autre jour, un des plus +grands philosophes de ce temps soutenir pareillement que le mariage +était une forme transitoire et qu'on trouvera sans doute autre chose +dans cinq ou six mille ans, au plus tard? Mérimée disait encore: + + Je ne considère pas la chasteté comme la vertu la plus + importante. Elle ne vaut pas assez pour qu'on la mette au-dessus + de tout. + +Cette fois, il cédait visiblement au plaisir de choquer un peu son +estimable amie. Il ne faudrait pas répondre trop gravement à une boutade +de ce genre. On pourrait seulement dire que ce sont les hommes qui ont +attaché un si grand prix à la chasteté des femmes. Chaque Européen, il +est vrai, ne tient guère pour son compte qu'à la chasteté d'une femme; à +la chasteté de deux ou trois femmes au plus. Encore serait-il très fâché +qu'elles demeurassent chastes à son préjudice, mais cela suffit pour +former l'opinion. + +Tandis qu'il parlait de cet air brusque et dégagé, Mérimée souffrait +cruellement. «Je suis devenu incapable de travailler, disait-il, depuis +un malheur qui m'est arrivé.» + +Et il disait encore: + + Lorsque j'écrivais, j'avais un but; maintenant je n'en ai plus. + Si j'écrivais, ce serait pour moi, et je m'ennuierais encore + plus que je ne fais. Il y avait une fois un fou qui croyait + avoir la reine de la Chine (vous n'ignorez pas que c'est la plus + belle princesse du monde) enfermée dans une bouteille. Il était + très heureux de la posséder, et il se donnait beaucoup de + mouvement pour que cette bouteille et son contenu n'eussent pas + à se plaindre de lui. Un jour, il cassa la bouteille, et, comme + on ne trouve pas deux fois une princesse de Chine, de fou qu'il + était, il devint bête. + +Ce doux insensé n'était autre que lui-même. Comment il avait perdu la +bouteille enchantée, c'est ce qu'il raconta un autre jour à madame +Senior, avec une sécheresse voulue et en mettant l'aventure sur le +compte d'«un de ses amis». M. d'Haussonville se porte garant, dans une +note, de la vérité de cette confidence déguisée. + + Figurez-vous deux personnes qui s'aiment très réellement, depuis + longtemps, depuis si longtemps que le monde n'y pense plus. Un + beau matin, la femme se met en tête que ce qui a fait son + bonheur et celui d'un autre pendant dix ans est mal. + «Séparons-nous; je vous aime toujours, mais je ne veux plus vous + voir.» Je ne sais pas, madame, si vous vous représentez ce que + peut souffrir un homme qui a placé tout le bonheur de sa vie sur + quelque chose qu'on lui ôte ainsi brusquement. + +Le voilà, cet homme fort! ce contempteur de la tendresse et de la +fidélité! Il aime depuis dix ans et c'est dans une liaison douce, longue +et grave, qu'il a mis le bonheur de sa vie. Ainsi ce masque de cynisme +et d'insensibilité cachait un visage tendre et sérieux, que le monde n'a +jamais vu. + +Mérimée, né fier et timide, se renferma de bonne heure en lui-même et +prit, dès la première jeunesse, la roide et sarcastique attitude dans +laquelle il traversa la vie. Le Saint-Clair du _Vase étrusque_, c'est +lui-même: + +«Saint-Clair était né avec un coeur tendre et aimant; mais, à un âge où +l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa +sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses +camarades. Il était fier et ambitieux; il tenait à l'opinion comme y +tiennent les enfants. Dès lors, il se fit une étude de supprimer tous +les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il y +réussit, mais sa victoire lui coûta cher.» + +Tel Mérimée était à vingt ans, tel il restait à quarante, quand il +écrivait à madame du Parquet: + + Mes amis m'ont dit bien souvent que je ne prenais pas assez de + soin pour montrer ce qu'il peut y avoir de bon dans ma nature; + mais je ne me suis jamais soucié que de l'opinion de quelques + personnes. + +Cette attitude ne trompa pas madame Senior, qui écrivit à son ami qu'il +était naturellement un bon homme. Il en tomba d'accord: + + Je suis charmé que vous me croyiez _a good natured-man_. Je + crois que c'est vrai. Je n'ai jamais été méchant; mais, en + vieillissant, j'ai tâché d'éviter de faire du mal, et c'est plus + difficile qu'on ne croit. + +Puis, regrettant, par une contradiction bien humaine, de paraître tel +qu'il s'était montré, et d'avoir réussi à cacher ses bonnes qualités, il +se plaignait d'être mal jugé, injustement condamné par l'opinion. Il +attribuait à sa seule franchise la solitude morale que son orgueil, sa +timidité et sa supériorité avaient faite autour de lui. + + Si j'avais à recommencer ma vie avec l'expérience que j'ai + acquise, je m'appliquerais à être hypocrite et à flatter tout le + monde. Maintenant, le jeu ne vaut pas la chandelle. D'un autre + côté, il y a quelque chose de triste à plaire aux gens sous un + masque et à penser qu'en se démasquant on deviendra odieux. + +Son regret le plus vif et le plus constant était de n'avoir pas un +enfant, une petite fille, à élever. Il écrivait en 1855 à madame Senior: + + Je suis trop vieux pour me marier, mais je voudrais trouver une + petite fille toute faite à élever. J'ai pensé souvent à acheter + une enfant à une gitana, parce que, si mon éducation tournait + mal, je n'aurais probablement pas rendu plus malheureuse la + petite créature que j'aurais adoptée. Qu'en pensez-vous? Et + comment se procurer une petite fille? Le mal, c'est que les + gitanas sont trop brunes et qu'elles ont des cheveux comme du + crin. Pourquoi n'avez-vous pas une petite fille avec des cheveux + d'or à me céder! + +Même regret quelque temps après: + + Le monde m'assomme, et je ne sais que devenir. Je n'ai plus un + ami au monde, je crois. J'ai perdu tous ceux que j'aimais, qui + sont morts ou changés. Si j'avais le moyen, j'adopterais une + petite fille; mais ce monde, et surtout ce pays-ci, est si + incertain, que je n'ose me donner ce luxe. + +Les années se passent, et ce regret demeure. Il plaint sa solitude. Il +constate douloureusement l'impossibilité de garder un ami, et il exprime +de nouveau le désir «d'avoir une petite fille». + + Mais, ajoute-t-il, il pourrait bien se faire que le petit + monstre, après quelques années, s'amourachât d'un chien coiffé + et me plantât là. + +Pourtant ce rêve le poursuit jusque dans la vieillesse et dans la +maladie. En 1867, à Cannes, où le retenait l'affection de poitrine dont +il devait bientôt mourir, il vit les trois enfants de M. +Prévost-Paradol, dont l'une était une fille de treize ans vraiment +ravissante: alors le regret de n'avoir pas d'enfant gonfla ce coeur déjà +à demi glacé. Mérimée écrivit à une dame avec laquelle il était en +correspondance depuis plusieurs années: + + J'aurais beaucoup aimé à avoir une fille et à l'élever. J'ai + beaucoup d'idées sur l'éducation et particulièrement sur celle + des demoiselles, et je me crois des talents qui resteront + malheureusement sans application. + +Depuis longtemps déjà, il avait le spleen et voyait les _blue devils_ +que n'avait pu conjurer mistress Senior. M. d'Haussonville a recherché +la cause de cette mélancolie. Il croit l'avoir trouvée dans «l'instinct +confus d'une vie mal dirigée, livrée à beaucoup d'entraînements, dont le +souvenir laissait plus d'amertume que de douceur». Pour moi, je doute +que Mérimée ait jamais eu un sentiment moral de cette nature. De quoi se +serait-il repenti? Il ne reconnut jamais pour vertus que les énergies ni +pour devoirs que les passions. Sa tristesse n'était-elle pas plutôt +celle du sceptique pour qui l'univers n'est qu'une suite d'images +incompréhensibles, et qui redoute également la vie et la mort, puisque +ni l'une ni l'autre n'ont de sens pour lui? Enfin, n'éprouvait-il pas +cette amertume de l'esprit et du coeur, châtiment inévitable de l'audace +intellectuelle, et ne goûtait-il pas jusqu'à la lie ce que Marguerite +d'Angoulême a si bien nommé l'ennui commun à toute créature bien née. + + + + +HORS DE LA LITTÉRATURE[7] + + +[Note 7: _Volonté_, par M. Georges Ohnet. Ollendorf, éditeur.] + +Le titre du nouveau roman de M. Georges Ohnet contient beaucoup de sens +en un seul mot. + +Ce titre est toute une philosophie. _Volonté_, voilà qui parle au coeur +et à l'esprit! _Volonté, par Georges Ohnet!_ Comme on sent l'homme de +principes, qui n'a jamais douté! _Volonté, par Georges Ohnet, +soixante-treizième édition!_ Quelle preuve de la puissance de la +volonté! Locke ne croyait pas que la volonté fût libre. Mais son _Essai +sur l'entendement humain_ n'eut pas soixante-treize éditions en une +matinée. Voilà Locke victorieusement réfuté! La volonté n'est point une +illusion, puisque M. Georges Ohnet a voulu avoir soixante-treize +éditions, et qu'il les a eues. En vérité, plus je relis ce titre, plus +j'y trouve d'intérêt. C'est sans contredit la plus belle page qui soit +sortie de la plume de M. Georges Ohnet. Le style en est sobre et ferme, +la pensée heureuse, claire, profonde. _Volonté, par Georges Ohnet, +soixante-treizième édition_, que cela est excellemment pensé, que cela +est bien écrit! + +J'avoue que le reste du livre m'a paru inférieur. Au point de vue +philosophique, le nouvel ouvrage de l'auteur de _Serge Panine_ prête à +la critique et soulève de nombreuses objections. Le problème de la +volonté n'a pas encore été résolu à la satisfaction de toute l'humanité +pensante. Il y a des métaphysiciens qui disent que la volonté n'est +nulle part. Je serais plutôt tenté de la voir partout et de considérer +tous les phénomènes de l'univers comme les effets d'une éternelle et +fatale volonté. + +M. Georges Ohnet, qui a si bien réfuté Locke en deux mots, sur la +couverture de son écrit, n'a pas gardé la même supériorité dans le cours +de cet écrit même. Il a négligé de nous dire ce qu'il entendait par +volonté. C'est une faute. Il ne nous a pas dit non plus s'il croyait que +les animaux eussent de la volonté. Pour ma part, je suis persuadé qu'ils +en ont comme nous. Il faudrait, pour n'en pas avoir, qu'ils fussent des +machines. D'ailleurs, qu'est-ce que la volonté, au sens vulgaire du mot, +sinon la puissance intérieure par laquelle l'homme se détermine à agir +ou à ne pas agir? + +Les animaux agissent, donc ils veulent. Un jour que j'étais à table à +côté de M. Darlu, je priai cet éminent professeur de philosophie +d'accorder un peu de volonté aux végétaux. M. Darlu me le refusa de la +façon la plus absolue; je lui représentai respectueusement que, si un +chêne pousse, c'est qu'il veut pousser et que, s'il ne le voulait pas, +personne ne pourrait l'y contraindre M. Darlu refusa de rien entendre. +Ce soir-là, je m'en allai fort perplexe. M. Georges Ohnet ne m'a pas +tiré d'incertitude. Non content d'affirmer, sans preuves, que la volonté +est libre, M. Georges Ohnet avance qu'elle est souveraine. C'est aller +trop loin et rendre à Locke l'avantage qu'il avait perdu. Car enfin, il +est clair que j'aurais beau vouloir, comme M. Ohnet, pousser mes +ouvrages à soixante treize éditions, je ne le pourrais point. Comme +philosophe, M. Georges Ohnet ne me satisfait pas. + +Sous ce jour, je le trouve faible. Je voudrais n'avoir pas à l'apprécier +à un autre point de vue, et je meurs d'envie de vous dire incontinent +quelque belle chanson du temps que Berthe filait. Mais puisque enfin M. +Ohnet fait des romans, il est équitable et nécessaire de le traiter en +romancier. C'est ce à quoi je vais donc procéder avec tous les +ménagements dont je suis capable. J'ai l'esprit indulgent et modéré. +Ceux qui me lisent savent que ma critique est bienveillante et que je me +fais un agréable devoir d'exprimer toujours l'opinion la plus large sous +la forme la plus douce. Eh bien, puisqu'il me faut juger M. Ohnet comme +auteur de romans, je dirai, dans la paix de mon âme et dans la sérénité +de ma conscience, qu'il est, au point de vue de l'art, bien au-dessous +du pire. + +J'ai eu l'honneur d'être présenté l'hiver dernier à M. Georges Ohnet, et +je me suis convaincu, comme tous ceux qui l'ont approché, que c'est un +très galant homme. + +Il parle d'une manière fort intéressante, avec une bonne humeur tout à +fait agréable. Il m'a inspiré de la sympathie. Je sais de lui des traits +qui l'honorent, je l'estime profondément, mais je ne connais pas de +livres qui me déplaisent plus que les siens. Je ne sais rien au monde de +plus désobligeant que ses conceptions, ni de plus disgracieux que son +style. + +J'avoue que jusqu'ici je l'avais fort peu pratiqué comme «auteur». Je +distinguais mal les romans dont il a rempli l'univers. J'éprouvais à +leur égard une secrète et sûre défiance; je sentais qu'ils n'étaient pas +faits pour moi et j'avais l'instinct que cela m'était ennemi. Si je +m'étais cru, je serais mort sans avoir lu une ligne de M. Ohnet. Je me +serais épargné cette pénible et dangereuse épreuve. Je mets beaucoup de +soin à éviter dans la vie ce qui me semble laid. Je craindrais de +devenir très méchant si j'étais forcé de vivre en face de ce qui me +choque, me blesse et m'afflige. C'est pourquoi j'étais résolu à ne pas +lire _Volonté_. Mais le sort en a disposé autrement. + +J'ai lu _Volonté_, et j'ai d'abord été très malheureux. Il n'y a pas une +page, pas une ligne, pas un mot, pas une syllabe de ce livre qui ne +m'ait choqué, offensé, attristé. J'eus envie d'en pleurer avec toutes +les Muses. Je n'avais jamais lu encore un livre si mauvais: cela même me +le rendit considérable, et je finis par en concevoir une espèce +d'admiration. M. Ohnet est détestable avec égalité et plénitude; il est +harmonieux et donne l'idée d'un genre de perfection. C'est du génie +cela. Je ne dis pas trop en disant qu'il a sa puissance, sa vertu et sa +magie: tout ce qu'il touche devient aussitôt tristement vulgaire et +ridiculement prétentieux. Les miracles de la nature et de l'humanité, la +splendeur du ciel et la beauté des femmes, les trésors de l'art et les +secrets délicieux des âmes, enfin, tout ce qui fait le charme et la +sainteté de la vie devient, en passant par sa pensée, d'une écoeurante +banalité. Voilà donc ce qu'il voit, voilà donc ce qu'il sent! Et il aime +vivre! C'est incompréhensible! Ce qui m'émerveille plus que tout le +reste, c'est la fadeur de ces perpétuelles caricatures au milieu +desquelles il vit et se meut naturellement. + +J'ai dit qu'il était détestable, flatteur que j'étais! La vérité, c'est +qu'il est médiocre. Comme écrivain, c'est un parfait _snob_. Ce genre de +niaiserie confortable que les Anglais appellent le _snobisme_, il l'a +portée jusqu'au génie, et c'est pourquoi il est l'idéal des millions de +snobs qui fourmillent sur les continents et les îles de cette planète. + +Toutes ses conceptions de la vie sont du plus grand penseur que le +snobisme ait enfanté pour le malheur des êtres simple, beaux et purs. Il +est snob premièrement dans son amour grossier de luxe, quand il nous +montre, comme il fait dans _Volonté_, «une Victoria descendant la rue +Boissy-d'Anglas au trot de ses deux chevaux steppant avec grâce»; quand +il nous fait monter à sa suite «un escalier à marches de pierre +recouvertes d'un somptueux tapis»; et quand il nous introduit «dans la +salle d'un hôtel féeriquement éclairé à la lumière électrique», où nous +respirons «une atmosphère enivrante, faite du parfum des fleurs et de la +capiteuse odeur des femmes». + +Lorsque Buridan, le capitaine, s'écrie: «Ce sont de grandes dames, de +très grandes dames!» on sourit avec indulgence; on n'est pas trop choqué +de l'admiration que les princesses inspirent à cet écolier robuste, naïf +et famélique. Buridan montre sa bonhomie et sa simplicité. Mais M. Ohnet +a des mouvements, pour nous présenter ses baronnes et ses duchesses, qui +donnent un grand mal de coeur; je ne puis lire cette simple phrase sans +être exaspéré: «Hélène prenait un secret plaisir à toucher ce tissu +merveilleux. Sa nature aristocratique se trahissait dans ce goût pour +les choses raffinées.» Cela est vain et faux à crier. Il n'y a pas +d'aristocratie à aimer les belles étoffes. Ce qui fait ou, pour mieux +dire, ce qui faisait l'aristocrate, c'était l'héréditaire et longue +habitude du commandement. Quant à se délecter aux contacts suaves, ce +peut être le goût d'une petite bourgeoise aussi bien que d'une +patricienne. Mais il est inutile de disputer quand on sait qu'on ne +pourra jamais s'entendre. Ne critiquons plus, exposons seulement. + +Cette Hélène, qui trahit «sa nature aristocratique» par son goût pour +les choses raffinées, est l'héroïne de _Volonté_. + +Elle est sublime. Aimée par deux hommes dont l'un est «fatalement beau», +elle préfère l'autre, par générosité. + +--Allons, soyez franche, interrompit Thauziat. (_Clément Thauziat, c'est +l'homme fatalement beau_.)... Voyons, n'oserez-vous pas avouer devant +moi, que vous l'aimez? + +À ce défi, mademoiselle de Graville (_Elle est pauvre, mais elle a de la +race_) sentit en elle une révolte. + +Et, bravant Thauziat du regard: + +--Vous voulez que je vous le dise? Eh bien, soyez donc satisfait: oui, +je l'aime. + +--Qu'a-t-il fait pour cela? s'écria Clément avec amertume. + +--Il est faible et a besoin d'être défendu. + +--Dites qu'il est lâche et vicieux. + +--Eh bien, je serai sa bravoure et sa vertu. + +--S'il vous trouve supérieure à lui, il vous prendra en haine. + +--Ayant tout fait pour le bien, je souffrirai sans me plaindre. + +--Pensez-vous que je vous, laisserai ainsi vous sacrifier? + +--De quel droit interviendrez-vous? (P. 213.) + +Ce dialogue serré et pressant, c'est proprement du Corneille pour les +snobs. Mais poursuivons: ce M. Clément de Thauziat auquel Hélène résiste +si fièrement appartient aussi à la plus fine aristocratie. Il était, +«dans sa mise, d'une sobriété recherchée qui lui donnait un remarquable +cachet de distinction». (P. 11.) «Au XVe siècle, il eût été un de ces +condottieri superbes qui, etc.» (P. 12.)»Avec lui la destinée d'une +femme sera grande, sera heureuse, sera enviée.» (P. 201.) «Son étreinte +est chaude et frémissante.» (P. 187.) «Il est pâle et brun.» (_Passim._) +«Il apparaît resplendissant d'une beauté satanique.» (P. 362.) Il est +tué d'une balle au coeur, dans un duel loyal, mais terrible. Après sa +mort il est encore fatalement beau. «Il était tombé élégant et correct, +ainsi qu'il avait vécu.» (P. 416.) + +À côté de ce héros qui a tant de «cachet», M. Ohnet se plaît à évoquer +une jeune Anglaise, belle et perfide, au coeur de marbre, lady Diana. +«Ses cheveux blonds brillaient comme un casque d'or.» (P. 93.) On ne +pouvait soutenir «l'éclat de ses yeux bleus, clairs et durs comme +l'acier.» (P. 345.) «Sa taille, élancée et souple, moulée dans son +amazone, se cambrait voluptueusement.» (P. 253.) Lady Diana a pour +rivale, piquant contraste, Émilie Lereboulley, une petite bossue +spirituelle et tendre, ironique et généreuse. «Cette fille si disgraciée +de la nature semblait avoir voulu compenser par l'élévation éclatante de +son esprit la dégradation misérable de son corps.» (P. 11.) +Comprenez-vous maintenant ce qui fait ma tristesse et mon dégoût, et ne +sentez-vous pas que tout, même la brutalité raffinée des naturalistes, +même l'obscurité tortueuse des décadents, tout enfin est préférable à +cette misérable platitude. + +Ces méchantes rapsodies trouvent, je le sais, des lecteurs par centaines +de mille. _Volonté_ fera les délices d'un grand nombre de personnes. +Cela est digne de réflexion, et les êtres ingénieux ne manqueront pas de +se demander par quel étrange mystère les abominables pauvretés que je +viens de citer avec un mélange de dégoût généreux et de joie perverse se +transforment, dans d'innocentes cervelles, en poésie romanesque et +touchante. N'en doutez pas, il y aura des femmes, des femmes charmantes, +qui trouveront cela beau et qui en pleureront. Eh bien, je ne leur en +ferai pas un reproche. Je les louerai, au contraire, de leur candeur et +de leur simplicité. Il faut aussi que les pauvres d'esprit aient leur +idéal. N'est-il pas vrai que les figures de cire, exposées aux vitrines +des coiffeurs inspirent des rêves poétiques aux collégiens? Or, les +romans de M. Georges Ohnet sont exactement, dans l'ordre littéraire, ce +que sont, dans l'ordre plastique, les têtes de cire des coiffeurs. + + + + +BIBLIOPHILIE[8] + + +J'ai connu beaucoup de bibliophiles dans ma vie, et je suis certain que +l'amour des livres rend la vie supportable à un certain nombre de +personnes bien nées. Il n'y a pas, de véritable amour sans quelque +sensualité. On n'est heureux par les livres que si l'on aime à les +caresser. Je reconnais du premier coup d'oeil un vrai bibliophile à la +manière dont il touche un livre. Celui qui, ayant mis la main sur +quelque bouquin précieux, rare, aimable, ou tout au moins honnête, ne le +presse point d'une main à la fois douce et ferme, et ne promène pas +voluptueusement sur le dos, sur les plats, sur les tranches une paume +attendrie, celui-là n'eut jamais l'instinct qui fait les Groslier et les +Double. Il aura beau dire qu'il aime les livres: nous ne le croirons +pas. Nous lui répondrons: Vous les aimez pour leur utilité. Est-ce +aimer, cela? Aime-t-on quand on aime sans désintéressement? Non! vous +êtes sans flamme et sans joie, et vous ne connaîtrez jamais les délices +de promener des doigts tremblants sur les grains délicieux du maroquin. + +[Note 8: _Bibliographie des principales éditions originales d'écrivains +français du XVe au XVIIIe siècle_, par Jules Le Petit. In-8°; Quantin, +éditeur.] + +Il me souvient de deux vieux prêtres qui aimaient les livres et qui +n'aimaient rien autre chose de ce monde. L'un était chanoine et logeait +proche Notre-Dame; celui-là portait une âme douce dans un petit corps. +C'était un petit corps tout rond, fait à souhait pour ouater et +capitonner une âme canonicale. Il méditait d'écrire les _Vies des saints +de Bretagne_ et vivait heureux. L'autre, vicaire d'une paroisse pauvre, +était plus grand, plus beau, plus triste. Les fenêtres de sa chambre +donnaient sur le Jardin des Plantes, et il s'endormait aux rugissements +des lions captifs. Tous deux se retrouvaient sur les quais, devant les +boîtes des bouquinistes, chaque jour que Dieu faisait. Leur tâche sur la +terre était de fourrer dans la poche de leur soutane des bouquins reliés +en veau, avec les tranches rouges. Ce sont là sans doute des travaux +simples, modestes et bien appropriés à la vie ecclésiastique. Je dirais +même qu'il y a moins de danger, pour un prêtre, à fouiller les étalages +sur les parapets qu'à contempler la nature dans les champs et dans les +forêts. Quoi qu'en dise Fénelon, la nature n'est pas édifiante. Elle +manque de pudeur, elle conseille la lutte et l'amour; elle est +sourdement voluptueuse; elle trouble les sens par mille odeurs subtiles: +on s'y sent environné de baisers et de souffles ardents. Sa paix même +est lascive. Un poète sensible à la volupté a eu bien raison de dire: + + Évitez + Le fond des bois et leur vaste silence. + +Une promenade sur les quais, d'étalage en étalage, n'offre aucun de ces +dangers: les bouquins ne troublent point le coeur. Si quelques-uns +parlent d'amour, ils en parlent dans un langage ancien, avec des +caractères d'autrefois, et ils font penser à la mort en même temps qu'à +l'amour. Mon chanoine et mon vicaire avaient bien raison de passer une +grande partie de cette vie transitoire entre le Pont-Royal et le pont +Saint-Michel. Le spectacle que leurs yeux y rencontrèrent le plus +souvent fut celui de la petite fleurette d'or que les relieurs du XVIIIe +siècle appliquaient sur le dos de veau des livres, entre chaque nervure. +Et c'est sans doute un spectacle plus innocent encore que celui des lis +des champs, qui ne travaillent ni ne filent, mais qui aiment et que les +papillons font tressaillir dans le mystère de leur corolle charmante. +Oh! les saintes gens que le chanoine et le vicaire! Je crois qu'ils +n'eurent jamais ni l'un ni l'autre une mauvaise pensée. + +Pour ce qui est du chanoine, j'en mettrais ma main au feu: il était +jovial. À soixante-dix ans, il avait l'âme et les joues d'un petit +enfant. Jamais lunettes d'or ne chaussèrent un nez plus simple pour +éclairer des yeux plus candides. Le vicaire, avec son long nez et ses +joues creuses, fut peut-être un saint: le chanoine était assurément un +juste. Pourtant et ce saint et ce juste eurent leur sensualité. Ils +regardaient les peaux-de-truie avec concupiscence, ils palpaient le veau +fauve avec volupté. Ce n'est pas qu'ils missent leur joie et leur +orgueil à disputer aux princes des bibliophiles les éditions princeps +des poètes français; les reliures pour Mazarin ou pour Canevarius, les +ouvrages à figures, contenant double et triple suite. Non, ils étaient +pauvres avec joie, humbles avec allégresse. Ils portaient jusque dans +leur goût pour les livres l'austère simplicité de leur vie. Ils +n'achetaient que de modestes ouvrages modestement reliés. Ils +recueillaient volontiers les écrits des vieux théologiens dont personne +ne veut plus. Ils mettaient la main, avec une joie naïve, sur les +curiosités dédaignées qui tapissent la boîte à dix sous du bouquiniste +expert. Ils étaient contents quand ils avaient trouvé l'_Histoire des +perruques_ de Thiers ou le _Chef-d'oeuvre d'un inconnu_, par M. le Dr +Chrysostome Matanasius. Ils laissaient les maroquins aux puissants de ce +monde. Le veau granit, le veau fauve, le basane et le parchemin +suffisaient à leurs désirs, mais ces désirs étaient ardents; ils avaient +la flamme et l'aiguillon: c'étaient enfin de ces désirs que la +symbolique chrétienne, au moyen âge, représentait dans les églises sous +la forme de diablotins à tête d'oiseau et à pieds de bouc, avec des +ailes de chauve-souris. J'ai vu, j'ai vu M. le chanoine caresser d'une +main amoureuse un bel exemplaire en veau granit des _Vies des pères du +désert_. C'est là un péché. Et ce qui aggrave la faute, c'est que ce +livre est janséniste. Quant au vicaire, il reçut un jour d'une vieille +demoiselle un exemplaire de l'_Imitation_ elzévir, relié en drap +pourpre, sur lequel la pieuse donatrice avait brodé de sa main un calice +d'or. Il en rougit de plaisir et d'orgueil et s'écria: «Voilà un présent +dont M. Bossuet lui-même eût été honoré!» Je veux croire que mon vicaire +et mon chanoine ont fait tous deux leur salut et qu'ils sont dès +maintenant à la droite du Père. Mais tout se paye, et dans le livre de +l'Ange, + + In quo totum continetur + Unde mundus judicetur, + +la dette du vicaire et celle du chanoine sont inscrites. Je crois lire +dans ce livre des livres: + +«M. le chanoine, tel jour, sur le quai Voltaire, s'être délecté aux +contacts suaves.--Tel autre jour, avoir respiré des parfums chez un +libraire du quai des Grands-Augustins... M. le vicaire, _Imitation, +elzévir_ petit in-8°: orgueil et concupiscence.» + +Voilà, à n'en point douter, ce que contient le livre de l'Ange, qui sera +lu le jour du jugement dernier. + +Oh! le bon vicaire! Oh! l'excellent chanoine! Que de fois je les +rencontrai le nez dans les boîtes des quais! Quand on voyait l'un, on +était sûr de découvrir bientôt l'autre. Pourtant ils ne se recherchaient +point; ils s'évitaient plutôt. Il faut bien avouer qu'ils étaient un peu +jaloux l'un de l'autre. + +Et comment en eût-il été autrement, puisqu'ils chassaient sur les mêmes +terres? Chaque fois qu'ils se rencontraient, c'est-à-dire tous les +jours, ils échangeaient un long salut onctueux pendant lequel ils +s'épiaient mutuellement et sondaient du regard leurs poches bourrées de +livres. D'ailleurs leurs natures ne sympathisaient point. Le chanoine +avait une conception béate et simple de l'univers qui ne pouvait +satisfaire le vicaire dont l'âme était grosse de controverse et de +disputes savantes. Le chanoine goûtait ici-bas par avance la paix +promise aux hommes de bonne volonté. Comme saint Augustin et comme le +grand Arnault, le vicaire tendait le front aux orages. Il parlait de +Monseigneur avec une liberté qui faisait frissonner le bon chanoine dans +sa douillette. + +Le chanoine n'était pas fait pour les situations difficiles. Je le +rencontrai un jour bien affligé. C'était par une giboulée de mars, +devant l'Institut. En un clin d'oeil, une bourrasque s'était élevée, et +le vent emportait dans la Seine les brochures et les cartes étalées sur +les parapets. Il emporta aussi le riflard rouge du chanoine. Nous le +vîmes s'élever dans l'air, puis tomber dans le fleuve. Le chanoine se +lamentait. Il invoquait tous les saints bretons et promettait dix sous à +qui lui rapporterait son parapluie. Cependant, le riflard voguait vers +Saint-Cloud. Un quart d'heure après, le temps s'était rasséréné; sous le +fin soleil, l'excellent prêtre, les yeux encore humides, la bouche déjà +souriante, achetait un vieux Lactance au père Malorey, et se réjouissait +de lire cette phrase, imprimée en la belle italique des Aldes: _Pulcher +hymnis Dei homo immortalis_. L'italique des Aldes lui avait fait oublier +la perte de son riflard. + +J'ai connu dans le même temps, sur les quais, un bibliomane plus étrange +encore. Il avait coutume d'arracher des livres les pages qui lui +déplaisaient et, comme il avait le goût délicat, il ne lui restait pas +dans sa bibliothèque un seul volume complet. Ses collections étaient +composées de lambeaux et de débris qu'il faisait relier magnifiquement. +J'ai des raisons pour ne point le nommer, bien qu'il soit mort depuis +longtemps. Ceux qui l'ont connu le reconnaîtront quand j'aurai dit qu'il +composait lui-même des livres somptueux et bizarres sur la numismatique +et les publiait par fascicules. Les souscripteurs étaient peu nombreux; +il y avait parmi eux un collectionneur violent, dont le nom est resté +célèbre chez les curieux, le colonel Maurin. Il s'était fait inscrire le +premier et était fort exact à retirer chaque livraison à mesure qu'elle +paraissait. Pourtant il dut faire un assez long voyage. L'autre +l'apprit: Aussitôt il publia un nouveau fascicule et envoya aux +souscripteurs l'avis suivant: «Tout exemplaire du dernier fascicule qui +n'aura pas été retiré par le souscripteur dans le délai de quinze jours +sera détruit.» Il comptait bien que le colonel Maurin ne pourrait +revenir à temps pour retirer son exemplaire. En effet, ce n'était pas +possible. Mais le colonel fit l'impossible et se présenta chez +l'auteur-éditeur le seizième jour, au moment même où celui-ci jetait le +fascicule au feu. Une lutte s'engagea entre les deux collectionneurs. Le +colonel fut victorieux: il retira les feuillets des flammes et les +emporta triomphant dans sa maison de la rue des Boulangers où il +entassait toutes sortes de débris des siècles. Il possédait des boîtes +de momies, l'échelle de Latude, des pierres de la Bastille. Il était de +ces hommes qui veulent fourrer l'univers dans une armoire. Tel est le +rêve de tout collectionneur. Et comme ce rêve est irréalisable, les +vrais collectionneurs ont, comme les amants, dans le bonheur même, des +tristesses infinies. Ils savent bien qu'ils ne pourront jamais mettre la +terre sous clef, dans une vitrine. De là leur mélancolie profonde. + +J'ai pratiqué aussi les grands bibliophiles, ceux qui recueillent les +incunables, les humbles monuments de la xylographie du XVe siècle, et +pour qui la _Bible des pauvres_, avec ses grossières figures, a plus de +charmes que toutes les séductions de la nature unies à toutes les magies +de l'art; ceux qui réunissent les royales reliures faites pour Henri II, +Diane de Poitiers et Henri III, les _petits fers_ du XVIe et du XVIIe +siècle, que Marius reproduit aujourd'hui avec une régularité qui manque +aux originaux; ceux qui recherchent les maroquins aux armes des princes +et des reines; ceux enfin qui rassemblent les éditions originales de nos +classiques. J'aurais pu vous faire les portraits de quelques-uns de +ceux-là, mais ils vous auraient moins amusés, je crois, que ceux de mon +pauvre vicaire et de mon pauvre chanoine. Il en est des bibliophiles +comme des autres hommes. Ceux qui nous intéressent le plus ne sont point +les habiles et les savants, ce sont les humbles et les candides. + +Et puis, si nobles, si beaux que soient les exemplaires dont le +bibliophile se réjouit, pour admirable qu'il tienne un livre, ce livre +fût-il _la Guirlande de Julie_, calligraphiée par Jarry, il y a quelque +chose que je mettrai encore au-dessus: c'est le tonneau de Diogène. On +est libre dedans, tandis que le bibliophile est l'esclave de ses +collections. + +Nous faisons en ce temps-ci trop de bibliothèques et de musées. Nos +pères s'embarrassaient de moins de choses et sentaient mieux la nature. +M. de Bismarck a coutume de dire pour faire valoir ses arguments: +«Messieurs, je vous apporte des considérations inspirées non par le +tapis vert, mais bien par la verte campagne.» Cette image, un peu +étrange et barbare, est pleine de force et de saveur. Pour ma part, je +la goûte infiniment. Les bonnes raisons sont celles qu'inspire la +vivante nature. Il est bon de faire des collections: il est meilleur de +faire des promenades. + +À cela près, je confesse que le goût des bonnes éditions et des belles +reliures est un goût d'honnête homme. Je loue ceux qui conservent les +éditions originales de nos classiques, de Molière, de La Fontaine, de +Racine, dans leur maison illustrée par de si nobles richesses. + +Mais, à défaut de ces textes rares et fameux, on peut se contenter du +livre somptueux dans lequel M. Jules Le Petit les décrit exactement et +en reproduit les titres en fac-similé. Notre littérature est là tout +entière, représentée par ses éditions princeps, depuis le _Romant de la +rose_ jusqu'à _Paul et Virginie_. C'est un recueil qu'on ne parcourt pas +sans émotion. «Voilà donc, se dit-on, quelle figure, eurent dans leur +nouveauté pour les contemporains _les Provinciales_, et les _Fables de +La Fontaine_! Cet in-4º à large vignette représentant un palmier dans +une cartouche de style renaissance, c'est _le Cid_, tel qu'il parut en +1637 chez Augustin Courbé, libraire, à Paris, dans la petite salle du +Palais, à l'enseigne de la Palme, avec la devise: _Curvata resurgo_. Ces +six petits volumes in-12, dont le titre, coupé par un écusson du style +Louis XV, est ainsi conçu: _Lettres de deux amants habitants d'une +petite ville au pied des Alpes_, recueillies et publiées par J.-J. +Rousseau, Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, 1761, c'est _la Nouvelle +Héloïse_, telle qu'elle fit pleurer nos arrière-grand'mères. Voilà ce +que virent, voilà ce que touchèrent les contemporains de Jean-Jacques!» +Ces livres sont des reliques, et il reste quelque chose de touchant dans +l'image que nous en donne M. Jules Le Petit. Cet homme de bien m'a tout +à fait réconcilié avec la bibliophilie. Confessons qu'il n'y a pas +d'amour sans fétichisme, et rendons cette justice aux amoureux du vieux +papier noirci, qu'ils sont tout aussi fous que les autres amoureux. + + + + +LES CRIMINELS[9] + + +_Conscience_ a été publié ici même[10]. On a retrouvé dans ce roman la +probité et le sérieux qui caractérisent le talent de M. Hector Malot. Je +ne me crois pas permis de juger cet ouvrage à la place même où il a +paru. Il me suffira de dire que le nom d'Hector Malot recommande +_Conscience_ aux lecteurs qui veulent qu'on les respecte alors même +qu'on les divertit. En écrivant _Conscience_, l'auteur des _Victimes +d'amour_ et de _Zyte_ a très intelligemment approprié à notre milieu et +à notre culture le drame que Dostoïevsky conçut et exécuta avec +l'atrocité ingénue d'une âme slave, quand il écrivit cette oeuvre +d'épouvante, _Crime et Châtiment_. + +[Note 9: _Conscience_, par Hector Malot.] + +[Note 10: Je prends la liberté de rappeler au lecteur que cet article, +comme tous ceux qui composent ce volume, a d'abord paru dans le journal +le _Temps_. J'ai évité les retouches; le naturel est le seul mérite de +ces causeries.] + +Comme le Raskolnikof du romancier de Moscou, le Saniel de M. Hector +Malot est jeune, intelligent, énergique. Il a donné un but à sa vie et +il se dit: pour atteindre ce but, il faut que je supprime une existence +humaine, celle d'un être méprisable et nuisible. Il regarde son crime en +face et il le commet, il tue un vieil usurier. Ce Saniel, fils d'un rude +paysan d'Auvergne, ignore la haine comme l'amour. Il est étranger à +toute sympathie humaine, il ne vit que pour la science et s'absorbe dans +des recherches physiologiques qui l'ont conduit déjà à de grandes +découvertes. Une telle âme est incapable de remords. Aussi n'a-t-il +point l'horreur de son crime. Il se dit même que ce qu'il a fait est +raisonnable; pourtant il lui est impossible de se retrouver après l'acte +ce qu'il était avant. Comme Raskolnikof encore, il est saisi, possédé +par son crime. Son esprit obéit à une logique aussi étrange +qu'implacable. Il se passe en lui des phénomènes analogues à ceux que M. +de Vogüé a si précisément décrits à propos du héros de Dostoïevsky: «Par +le fait irréparable d'avoir supprimé une existence humaine, tous les +rapports du meurtrier avec le monde sont changés; ce monde, regardé à +travers le crime, a pris une physionomie et une signification nouvelles +qui excluent pour le coupable la possibilité de sentir et de raisonner +comme les autres, de trouver sa place stable dans le vie.» (_Le Roman +russe_, par le vicomte E.-M..de Vogüé, p. 248.) + +Dans cette étude, l'écrivain russe passe de beaucoup en atrocité le +romancier français. Mais qui pourrait distiller la terreur comme ce +Dostoïevsky dont on a dit: «Sa puissance d'épouvante est trop supérieure +à la résistance nerveuse d'une organisation moyenne.» D'ailleurs, il +avait, pour traiter un semblable sujet, un avantage que M. Hector Malot +ne lui enviera pas. Il était épileptique et, par cela même, en communion +directe avec ces âmes qu'une obscure maladie voue au crime et qu'un +physiologiste moderne propose de désigner sous le nom d'épileptoïdes. +Cette maladie nerveuse le travaillait quand il écrivait _Crime et +Châtiment_. Il eut, pendant la composition du livre, des accès +terribles. «L'abattement où ils me plongent, dit-il, est caractérisé par +ceci: Je me sens un grand criminel; il me semble qu'une faute inconnue, +une action scélérate pèsent sur ma conscience.» De là cette sympathie +qui l'attachait à son malheureux Raskolnikof. + +Oui, malheureux, car c'est être malheureux que d'être criminel. Les +méchants sont bien dignes de pitié et je ne suis pas éloigné de +comprendre la folie de ce prêtre catholique dont le coeur saignait à la +pensée des souffrances de Judas Iscariote. «Judas, se disait-il, a +accompli les prophéties; en livrant Jésus il a fait ce qui était annoncé +et concouru à l'accomplissement du mystère de la Rédemption. Le salut du +monde est attaché à son crime. Judas fit le mal; mais ce mal était +nécessaire. Faut-il qu'il soit damné pour l'éternité?» Ce prêtre agita +longtemps cette idée dans sa tête, et il finit par en être absolument +possédé. Il en souffrait beaucoup, car elle contrariait la foi de son +âme, la foi de sa vie Pour échapper au trouble qui l'envahissait, il eut +recours aux jeûnes et aux prières. Mais, au milieu des actes de foi et +des oeuvres de pénitence, il ne demandait à Dieu qu'une chose, le pardon +de Judas. En ce temps de crise morale, il était un des vicaires de +Notre-Dame de Paris. Une nuit, il entra par une petite porte dont il +avait la clef dans la cathédrale déserte et silencieuse, qu'éclairait +confusément la lune. Il s'avança jusqu'au pied du maître-autel, et là, +s'étant prosterné le front sur la dalle, il fit cette prière: + +«Mon Dieu, Dieu de justice et de bonté, s'il est vrai, comme j'en ai +l'intime créance, que vous avez pardonné au plus malheureux de vos +disciples, faites-moi connaître par un signe certain cette ineffable +merveille de votre miséricorde. Envoyez à votre serviteur l'apôtre Judas +qui siège aujourd'hui à votre droite parmi vos élus. Que l'Iscariote +vienne de votre part et qu'il pose sa main sur mon front prosterné! Par +ce signe, je serai sacré prêtre du pardon, selon l'ordre de Judas, et +j'annoncerai aux hommes la bonne nouvelle que vous m'avez révélée.» + +À peine le vicaire eut-il achevé cette prière qu'il sentit une main +douce et tiède se poser sur son front. Il se releva radieux et tout en +larmes. + +Dès qu'il fit jour, il alla conter à l'archevêque sa prière de la nuit +et l'investiture qu'il avait miraculeusement reçue. Vous devinez +l'accueil qu'on lui fit. Pour moi, qui ne suis pas archevêque, j'éprouve +une vive et profonde sympathie pour le pauvre visionnaire et je trouve +dans sa folie une bienveillante sagesse. Je suis touché de l'entendre +désigner Judas avec pitié comme le plus malheureux des apôtres. Et +remarquez que son mysticisme confine à la philosophie naturelle. Ce que +ce pauvre prêtre pensait du traître du mont des Oliviers, le philosophe +le pense de tous les criminels. L'anthropologie ne voit plus dans le +criminel qu'un malade incurable; elle regarde les scélérat avec une +tranquille pitié; elle dit à l'assassin ce que Jocaste disait à Oedipe, +après avoir percé le mystère de la destinée de cet homme aveuglé: +«Malheureux!... C'est le seul nom dont je puisse te nommer et je ne t'en +donnerai jamais plus d'autre.» Pensée humaine et prudente! + +Le déterminisme nous a tous plus ou moins touchés. La doctrine de la +responsabilité est ébranlée dans les esprits les plus fermes. Le plus +sage est de répéter aujourd'hui les paroles si douces et si désolées de +la malheureuse reine de Thèbes. Mais fut-il jamais une époque où les +hommes aient cru pleinement à la liberté humaine? Je n'en vois pas. Les +philosophes furent toujours partagés sur ce point comme sur tous les +autres. Quant au christianisme, il s'est toujours efforcé de concilier +le libre arbitre avec la prescience divine sans jamais y parvenir. + +Tout est mystère dans l'homme et nous ne pouvons rien connaître de ce +qui n'est pas l'homme. Voilà la science humaine! En vérité, la doctrine +de l'irresponsabilité des criminels n'est pas une nouveauté dangereuse. +Elle n'a même pas pratiquement un intérêt très considérable. Elle +viendrait à prévaloir, que nos lois n'en seraient pas sensiblement +modifiées. Pourquoi? Parce que les codes sont fondés sur la nécessité et +non sur la justice. Ils ne punissent que ce qu'il est nécessaire de +punir. Les criminalistes philanthropes n'admettent pas qu'on mette un +voleur en prison: ce serait le punir, et on n'en a pas le droit. Ils +proposent de le retenir dans un asile, sous de bons verrous. Je n'y vois +pas grande différence. La peine de mort pourrait même résister au +triomphe des doctrines de l'irresponsabilité; il suffirait de déclarer +que ce n'est pas proprement une peine. + +Irons-nous plus loin et tiendrons-nous, avec la nouvelle école +anthropologique, l'irresponsabilité du criminel comme physiologiquement, +anatomiquement démontrée? Dirons-nous avec Maudsley que le crime est +dans le sang, qu'il y a des scélérats dans une société, comme il y a des +moutons à tête noire dans un troupeau, et que ceux-là sont aussi faciles +à distinguer que ceux-ci? Entrerons-nous dans les vues d'un +anthropologiste italien des plus convaincus, l'auteur de l'_Uomo +delinquente_? + +M. Cesare Lombroso se flatte de constater l'existence d'un type humain +voué au crime par son organisation même. Il y a, selon lui, un +criminel-né, reconnaissable à divers signes dont les plus +caractéristiques sont: la petitesse et l'asymétrie du crâne, le +développement des mâchoires, les yeux caves, la barbe rare, la chevelure +abondante, les oreilles mal ourlées, le nez camus. En outre, les +criminels sont ou doivent être gauchers, daltoniens, louches et débiles. +Par malheur, ces signes manquent à la plupart des criminels et se +trouvent, par contre, chez beaucoup de fort honnêtes gens. Le crâne de +Lamennais et celui de Gambetta étaient très petits; le crâne de Bichat +n'était pas symétrique. Nous connaissons tous d'excellentes personnes +qui sont atteintes de daltonisme, de strabisme, de débilité, ou qui sont +camuses, prognates, etc. Que M. Lombroso se mette en état d'annoncer +aveu certitude, après examen, que tel sujet sera criminel et que tel +autre restera innocent, ou qu'il renonce à se déclarer en possession des +caractères spécifiques de l'_uomo délinquante_. Les connaissances +positives se reconnaissent à la sûreté des prévisions qu'on en tire. À +vrai dire, je crois bien que l'habile anthropologiste italien ne +parviendra jamais à ramener à un type unique tous les hommes criminels. +Et la raison en est que les criminels sont, par nature, essentiellement +différents les uns des autres, et que le nom qui les désigne ne présente +rien de net à l'esprit. M. Lombroso n'a pas même songé à définir ce mot +de criminel. C'est donc qu'il le prend dans l'acception vulgaire. +Vulgairement nous disons qu'un homme est criminel quand il commet une +très grave infraction à la morale et aux lois. Mais, comme il y a +beaucoup de lois et que les moeurs ne sont pas stables, les diversités +du crime sont infinies. En réalité, ce que M. Lombroso appelle un +criminel, c'est un prisonnier. Tous les prisonniers finissent par se +ressembler en quelque chose. Le régime qui leur est commun détermine en +eux certaines anomalies particulières par lesquelles ils se distinguent +à la longue des hommes qui vivent librement. On en peut dire autant des +prêtres et des moines, qu'on reconnaît encore quand ils ont quitté le +froc ou la soutane. Quant aux criminels, aux criminels par excellence, +les assassins, il est impossible, je le répète, de les ramener à un type +unique, soit physiologique, soit psychologique: ils ne sont pas tous +d'une même essence. Quel rapport établir, par exemple, entre ce Saniel +dont M. Malot nous conte l'histoire, ce médecin qui tue pour assurer ses +découvertes scientifiques, et cette brute qui, l'autre jour, conduisit +au bord de la Seine la fille dont il vivait et la jeta à l'eau pour +gagner un litre de vin qu'il avait parié? + +Quoi qu'en disent Lombroso et Maudsley, on peut être criminel sans être +fou ni malade. L'humanité a commencé tout entière par le crime. Chez +l'homme préhistorique, le crime était la règle et non l'exception. De +nos jours encore, il est de règle chez les sauvages. On peut dire qu'il +se confond, dans ses origines, avec la vertu. Il n'en est pas encore +distinct chez les peuplades noires de l'Afrique centrale. Mteza, roi du +Touareg, tuait chaque jour trois ou quatre femmes de son harem. Un jour +il fit mettre à mort une de ses femmes coupable de lui avoir présenté +une fleur. Ce Mteza, mis en relations avec les Anglais, montra beaucoup +d'intelligence et une aptitude singulière à comprendre les idées des +peuples civilisés. + +Comment ne pas le reconnaître? c'est la nature elle-même qui enseigne le +crime. Les animaux tuent leurs semblables pour les dévorer ou par fureur +jalouse ou sans aucun motif. Il y a beaucoup de criminels parmi eux. La +férocité des fourmis est effroyable; les femelles des lapins dévorent +souvent leurs petits; les loups, quoi qu'on dise, se mangent entre eux; +on a vu des femelles d'orangs-outangs tuer une rivale. Ce sont là des +crimes; et si les pauvres bêtes qui les commettent n'en sont pas +responsables, c'est donc la nature qu'il faut accuser; elle a attaché +vraiment trop de misères à la condition des hommes et des animaux. + +Mais aussi, comme il est sublime cet effort victorieux de l'homme pour +s'affranchir des vieux liens du crime! Qu'elle est auguste cette lente +édification de la morale! Les hommes ont peu à peu constitué la justice. +La violence, qui était la règle, est aujourd'hui l'exception. Le crime +est devenu une sorte d'anomalie, quelque chose d'inconciliable: avec la +vie nouvelle, telle que l'homme l'a faite à force de patience et de +courage. Entré dans une existence, le crime la ronge et la dévore: il +est désormais un vice radical, un germe morbide. C'était le vieux +nourricier des hommes des cavernes; maintenant il empoisonne les +misérables qui lui demandent la vie. C'est ce que M. Hector Malot a fait +voir après Dostoiëvsky. + + + + +LA MORT ET LES PETITS DIEUX[11] + + +[Note 11: _La Nécropole de Myrina_, fouilles exécutées au nom de +l'École française d'Athènes. Texte et notices par Edmond Pottier et +Salomon Reinach. 2 vol. in-4.] + +--Il est un poète que j'aime d'autant plus chèrement que je suis seul à +l'aimer. Dans sa vie, qui fut douce, obscure et courte, il se nommait +Saint-Cyr de Rayssac. Maintenant, il n'a plus de nom, puisque personne +ne le nomme. + +L'Italie était la véritable patrie de son âme. Il aimait les jardins et +les musées. Un jour, au sortir du Capitole, après avoir contemplé ce +_Génie funèbre_, si pur et si tranquille, le poète, jeune et déjà +mourant, écrivit ces vers délicieux: + + De ses flancs ondulés, quand j'ai vu la blancheur, + Quand j'ai vu ses deux bras relevés sur sa tête, + Comme au sommet vermeil d'une amphore de Crète + Les deux anses du bord qui s'élèvent en choeur, + + O mort des anciens jours, j'ai compris ta douceur, + Le charme évanoui de ton oeuvre muette, + Lorsqu'insensiblement tu couvrais de pâleur + Un profil corinthien de vierge ou de poète. + + Le calme transpirait sur le front déserté, + Du sourire perdu la grâce était plus molle, + Tout le corps endormi flottait en liberté: + + On eût dit une fleur qui distend sa corolle, + Tandis que de sa bouche une abeille s'envole, + Emportant ses parfums et non pas sa beauté. + +Le Louvre possède une bonne réplique du Génie funèbre et, devant ce bel +immortel endormi dans la mort, je me suis plus d'une fois répété le +sonnet païen de Saint-Cyr de Rayssac. Le poète a bien traduit, ce me +semble, la pensée antique: dormir, mourir. La mort n'est qu'un sommeil +sans fin. + +Ce n'est point que la mort fût charmante en soi chez les Grecs. La mort +fut de tout temps hideuse et cruelle. On aura beau dire qu'il ne faut +pas la craindre et qu'être mort, c'est seulement ne pas être, l'homme +répondra que l'idée de la dernière heure est pleine d'affres et +d'épouvantes. Les Grecs aussi craignaient la mort. Du moins, ils ne +l'enlaidissaient pas; loin de là. L'imagination hellénique embellissait +toutes choses et donnait même de la grâce à l'évanouissement suprême. Le +moyen âge, au contraire, nous a effrayés par la peur de l'enfer, par une +lugubre fantasmagorie de diables happant au passage l'âme du pécheur, +par les simulacres funèbres des sépulcres, par les images des squelettes +et des vers du cercueil rongeant la chair corrompue, enfin par les +danses macabres. La mort en fut bien aggravée. + +C'est au XVIIIe siècle seulement que les tombeaux cessèrent d'être +horribles. Surmontés d'urnes gracieuses et d'amours en fleurs, ils +ornaient les jardins anglais et les parcs à la mode. Quand la belle et +bonne madame de Sabran visita le tombeau de Jean-Jacques dans l'île +d'Ermenonville, elle fut toute surprise de n'éprouver que des +impressions douces et paisibles. Ce tombeau, se disait-elle, invite au +repos. Et elle écrivit aussitôt à Boufflers, son ami: «J'avais quelque +envie d'être à la place de Rousseau; je trouvais ce calme séduisant, et +je pensais avec chagrin que je ne serais pas même libre un jour de jouir +de ce bonheur-là, tout innocent qu'il est. Notre religion a tout gâté +avec ses lugubres cérémonies, elle a pour ainsi dire personnifié la +mort; les anciens ne souffraient point de cette image horrible que nous +présente notre destruction.» Madame de Sabran avait raison. Les anciens +mouraient plus naturellement que nous. Ils quittaient la vie avec +facilité parce qu'ils la quittaient sans trop craindre ni trop espérer. +Les choses souterraines ne les touchaient guère, et ils ne se figuraient +point que cette vie fût une préparation à l'autre. Ils disaient: J'ai +vécu. Le chrétien mourant dit: Je vais enfin vivre. L'idée païenne de la +mort est bien marquée dans les stèles funéraires de beau style grec; qui +représentent les morts, assis, beaux et paisibles. Parfois un ami +vivant, une femme qu'ils ont laissés sur la terre viennent leur poser +doucement la main sur l'épaule; mais ils ne peuvent tourner la tête pour +les voir. Ils sont à jamais exempts de joie et de douleur. Pour +l'antique Hellène, la mort est sûre. + +C'est un sommeil sans songes comme sans réveil. Certaines épigrammes de +l'_Anthologie_ expriment admirablement la paix des tombes antiques. On y +dort bien. Et si les ombres parlent, elles ne parlent que des choses de +la terre. Elles n'en savent point d'autres. Écoutez ces paroles +échangées il y a deux mille ans sur quelque route parfumée de myrtes, +bordée de blancs tombeaux, entre un voyageur et l'ombre d'une jeune +femme: + +«Qui es-tu; de qui es-tu fille, ô femme couchée sous ce cippe de +marbre?--Je suis Praxo, la fille de Callitèle.--Où es-tu née?--À +Samos.--- Qui t'a élevé ce tombeau?--Théocrite, qui délia ma +ceinture.--Comment es-tu morte?--Dans les douleurs de +l'enfantement.--Quel âge avais-tu?--Vingt-deux ans.--Laisses-tu un +enfant?--Je laisse un fils de trois ans, le petit +Callitèle.--Puisse-t-il arriver à l'âge où l'on honorera ses cheveux +blancs?--Et toi, passant, que la fortune te donne tout ce qu'on souhaite +en cette vie!» + +Voilà des êtres bienveillants! Et comme la morte et le vivant sont +encore du même monde! Cette bonne Praxo, du fond de son tombeau, ne +connaît qu'une seule vie, celle de la terre. La mort, ainsi comprise, +était quelque chose d'extrêmement simple. + +Aussi ne faut-il pas s'étonner si les tombeaux antiques ne présentent +point aux yeux des images lugubres. Deux jeunes savants du plus grand +mérite, MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach, ont exploré dans les +années 1880, 1881 et 1882 la nécropole de l'antique Myrina, une des +villes amazoniennes de l'Éolide, sur le sol de laquelle végète +maintenant un misérable village turc. Myrina ne fut jamais ni très +illustre ni très riche. Ses citoyens vivaient obscurément avant d'aller +dormir leur éternel sommeil dans le tuf crayeux où leurs tombes étaient +creusées. MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach ont fouillé ces tombes +avec un zèle que rien ne put ralentir. Un brillant élève de l'École +d'Athènes, Alphonse Veyries, qui partageait leurs travaux et leurs +fatigues, y succomba. Il mourut à Smyrne le 5 décembre 1882. Les +survivants viennent de publier le résultat de ces fouilles fructueuses. +La nécropole de Myrina, dont ils ont exploré méthodiquement une grande +partie, reçut des corps pendant les deux siècles qui ont précédé l'ère +chrétienne. + +Beaucoup de ces corps furent brûlés. Quelques-uns ne le furent qu'en +partie, mais la plupart étaient mis en terre sans avoir subi les +atteintes du feu. De tout temps on a volontiers enterré les morts. Ce +n'est pas difficile et cela ne coûte rien. Au contraire le bûcher, dont +les élégiaques latins nous ont décrit la célèbre magnificence, ne +s'élevait qu'à grands frais. On a trouvé, dans les tombes de Myrina, des +objets usuels, tels que miroirs, spatules et strigiles; des parures et +des diadèmes, des coupes, des plats, des fioles, des pièces de monnaie +et des statuettes de terre cuite. Pieuse illusion! Les Myriniens se +plaisaient à laisser au mort, dans son existence souterraine, les objets +familiers parmi lesquels il avait passé sa vie. C'est ainsi qu'ils +abandonnaient aux femmes, dans la tombe, un miroir et un pot de fard, +persuadés que l'ombre d'une femme se mire et se met du rouge encore avec +plaisir. Ils ceignaient les morts de diadèmes d'or. Ce n'était pas sans +doute pour leur déplaire. Mais tout en les honorant, ils les trompaient +quelque peu. Ces lames d'or étaient si minces qu'un souffle les eût +réduites en poudre, et les baies des lauriers funèbres n'étaient que des +boules de glaise dorée. Les bons Myriniens savaient que les morts ne +sont pas difficiles et que, pourvu qu'on les ensevelisse, ils ne +reviennent jamais. C'est pourquoi ils se tiraient d'affaire avec eux au +meilleur compte. Ils leurs mettaient dans la bouche l'obole de Caron. +C'était une méchante pièce d'airain. MM. Pottier et Reinach n'ont pas +trouvé une seule médaille d'or ou d'argent. + +Quant à la coutume des offrandes funéraires, il en restait quelques +traces au IIe et au IIIe siècle avant l'ère chrétienne. Les hommes plus +anciens et plus naïfs portaient à manger et à boire à leurs amis morts. +En souvenir de ces vieux rites, les Myriniens déposaient parfois dans +les tombes des tables de terre cuite, grandes comme le creux de la main, +et sur lesquelles étaient figurés des gâteaux, des raisins, des figues +et des grenades. Ils y ajoutaient des petites bouteilles d'argile qui +n'étaient même pas creuses. Ces gens-là ne croyaient plus que les morts +eussent faim ni soif, ils les jugeaient insensibles et pourtant, ils ne +pouvaient s'imaginer que des êtres qui avaient senti eussent perdu tout +à fait le sentiment. + +Les habitants de Myrina étaient des hommes comme nous: ils tombaient +dans d'inextricables contradictions. Ils savaient que les morts sont +morts et ils se persuadaient parfois que les morts sont vivants. Par une +pieuse coutume que nous devons bénir, car elle a gardé à notre curiosité +des vestiges charmants de l'art des coroplastes, les Grecs jetaient dans +les tombes de leurs morts bien-aimés des petites figures de terre cuite +représentant des dieux ou seulement des hommes, et même parfois de +pauvres petits hommes contrefaits et ridicules. Le sens de cet usage ne +saurait être exactement précisé. Nous savons qu'il était très répandu +sur le continent et dans les îles. Ce ne pouvait être qu'un usage +religieux. Il est vrai qu'on trouve, parmi les figurines offertes aux +morts, des masques comiques, des bouffons, des esclaves, des jeunes +femmes coquettement attifées. Mais c'est, en somme, le panthéon oriental +et funéraire qui domine dans ces délicats monuments d'un art plein de +fantaisie. Peut-être que les limites entre le divin et l'humain +n'étaient pas très nettes dans l'esprit d'un Myrinien du IIe siècle +avant l'ère chrétienne. Quoi qu'il en soit, tant religieuses que +profanes, les figurines de terre cuite ne sont pas rares dans la +nécropole explorée par MM. Pottier et Reinach. Ces deux savants pensent +que les Myriniens brisaient eux-mêmes ces offrandes en les apportant. +«En un grand nombre de cas, disent-ils dans le récit de leurs fouilles, +les statuettes étaient couchées face contre terre, privées de la tête ou +d'un membre, qu'on retrouvait du côté opposé; ce qui semble bien +indiquer le mouvement d'une personne qui, se tenant au bord du tombeau, +casserait en deux l'objet qu'elle tient et jetterait de chaque main un +des morceaux dans la fosse.» Que signifiait ce rite funèbre? Pourquoi +mutilaient-ils ainsi ces petites images humaines ou divines? On ne sait. + +Elles sont pour la plupart, extrêmement curieuses. Le Louvre en possède +une partie. Plusieurs sont charmantes; presque toutes ont de l'agrément. +Pourtant elles ont perdu leurs vives couleurs. Primitivement toutes +étaient peintes. Au sortir du four on les trempait dans un bain de lait +de chaux, puis on les recouvrait de teintes claires parmi lesquelles +dominaient le bleu et le rose. Ainsi, harmonieuses et vives dans leur +fraîche nouveauté, elles réalisaient ce rêve de statuaire polychrome si +cher de nos jours à l'érudit sculpteur, M. Soldi. + +Bien différentes des figurines de Tanagra, qui gardent je ne sais quoi +de sévère dans la coquetterie même, les terres cuites de Myrina +expriment tout le sensualisme et tout l'énervement de l'Asie. L'artiste +aime à marquer en lignes molles et douces l'incertitude du sexe et il se +plaît à modeler des adolescents aux formes féminines. Tel est le joli +Éros qu'on peut voir au Louvre, les cheveux bouclés sur le front et +coiffé d'une sorte de fanchon. Il incline doucement sa tête charmante. +Il vole--car il a des ailes. Sa tunique ouverte laisse voir ses jambes +presque mâles, qui conviendraient à une Diane. On dirait une âme +voluptueuse, ou plutôt un esprit très sensuel et très subtil, le rêve +pervers d'un délicat. M. Pottier (dont les notices, je le dis en +passant, sont d'excellents mémoires d'archéologie et d'art) m'apprend +que cet Éros apporte un pot de fard à sa mère. Mais il est lui-même le +fard et les onguents de la beauté: il est l'éternel désir. C'est par lui +que Vénus est belle. + +Les coroplastes de Myrina ont beaucoup de goût pour les figures ailées. +Leur art, extrêmement sensuel, est en même temps très idéal. Ils +excellent à donner un mouvement sublime à des formes voluptueuses. Ils +mêlent avec une fantaisie étrange la grâce céleste et la langueur +mortelle, en sorte que cet art est à la fois aphrodisiaque et presque +douloureux. C'est le rêve des sens, mais c'est le rêve encore. Ces Éros, +ces Atys beaux comme des vierges, ces Aphrodites nues, ces Sirènes +funéraires, ces Victoires mêlées aux Éros dans le cortège de l'amante +divine d'Adonis, ces Bacchus et ces Ménades, enfin tous ces petits dieux +peints de fraîches couleurs, je les vois en imagination rangés, tout +neufs, dans la boutique de l'humble coroplaste, comme aujourd'hui les +Vierges et les Saint-Joseph dans les vitrines des magasins de la rue +Saint-Sulpice. Ce devait être la joie des bonnes petites filles et des +vieilles femmes d'alors. + +Il y a une frappante analogie entre les terres cuites de Myrina et les +figurines de plâtre peint qu'on vend dans le voisinage de nos églises +catholiques. C'est un nouveau personnel divin qui a été substitué à +l'autre et qui répond aux mêmes besoins des âmes. La petite Aphrodite +sortant de l'onde, la Deméter et la Cora des mystères antiques ont été +remplacées par Notre-Dame des Victoires avec l'enfant Jésus, par +l'Immaculée Conception, dont les mains ouvertes répandent des grâces sur +le monde, et par la jeune Notre-Dame de Lourdes, qui porte une écharpe +bleue sur sa robe blanche. Les Aphrodites étaient mieux modelées et d'un +bien meilleur style; les bonnes vierges sont plus chastes. Mais Vénus et +vierges ont également apporté de l'idéal aux simples. Les dévots ont +moins changé qu'on ne croit. Des deux parts, c'est la même puérilité +touchante, et le paganisme de la rue Saint-Sulpice ne le cède en rien +pour la candeur et pour une sorte de sensualisme innocent à celui des +coroplastes de Myrina. Dans l'un comme dans l'autre les grandes idées +divines sont exclues. On ne trouve pas plus Zeus à Myrina qu'on ne +rencontre Dieu le père chez nos marchands de bonnes vierges. + +C'est pourquoi il me semble qu'une dévote de Myrina, si elle revenait +subitement à la vie, ne serait pas trop dépaysée au milieu des +innombrables statuettes de piété qui représentent toutes les personnes +de la nouvelle mythologie chrétienne. Elle ferait, sans doute, quelques +identifications audacieuses. Mais elle ne se tromperait guère, je crois, +sur le sentiment général de ces minces symboles. Elle en comprendrait +tout de suite la grâce attendrie. + + + + +LA GRANDE ENCYCLOPÉDIE[12] + + +[Note 12: _Inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts_, +par une société de savants et de gens de lettres, t. Ier. à V, in-4°. H. +Lamirault, éditeur.] + +L'Allemagne et l'Angleterre possèdent de bonnes encyclopédies qu'on +tient soigneusement au courant. Le _Conversations-Lexikon_ de Brockhaus +notamment est un excellent répertoire des connaissances humaines. La +France n'avait rien qui approchât du Brockhaus. L'_Encyclopédie Didot_, +commencée en 1824 et terminée en 1863 a beaucoup vieilli. Le _Grand +Dictionnaire_ de P. Larousse manque absolument de critique et de +sérieux. Un nouvel inventaire des sciences et des arts était attendu par +tous ceux qui ont le besoin ou l'amour de l'étude. Mais de semblables +entreprises sont pénibles et ingrates. L'établissement seul du plan +dévore des années, l'exécution de ce plan exige une organisation +puissante et le concours de beaucoup de forces. C'est pourquoi il faut +se réjouir de voir paraître une nouvelle encyclopédie, conçue dans un +esprit vraiment scientifique. La direction de cette oeuvre a été +confiée, à des savants tels que MM. Berthelot, Hartwig Derembourg, Giny, +Glasson, Hahn, Laisant, H. Laurent, Levasseur, H. Marion, Müntz, A. +Waltz. M. Camille Dreyfus, délégué comme secrétaire, active +l'entreprise. Enfin, la liste des collaborateurs comprend déjà plus de +trois cents noms connus et estimés. La _Grande Encyclopédie_ est loin +d'être terminée. Elle n'a encore rempli qu'une faible partie du vaste +cercle qu'elle s'est tracé; elle a terminé son cinquième volume et +attaqué la lettre B, qui est, comme on sait, une des plus riches de +l'alphabet. C'est assez déjà pour qu'on puisse juger du mérite de +l'oeuvre. Cette encyclopédie est conduite avec beaucoup de méthode. Les +directeurs et les rédacteurs y font oeuvre de science. Ils ont recherché +l'exactitude et l'impartialité. La pratique de cette dernière vertu a pu +coûter à quelques-uns d'entre eux, mais tous l'ont observée. Le +secrétaire général, M. Camille Dreyfus lui-même, avait donné l'exemple. + +Quelques-uns des articles publiés dans les cinq premiers volumes sont de +véritables mémoires. Il m'a semblé que les questions militaires étaient +traitées, notamment, avec soin et dans de grands détails. + +Des figures rendent, au besoin, le texte plus clair, et de bonnes cartes +en couleurs accompagnent les articles géographiques. Enfin, ce qui donne +un prix particulier à ce grand ouvrage, c'est, à mon sens, la +bibliographie sommaire qui est placé au bas de chaque article. Les +indications de ce genre permettent aux curieux de faire des recherches +sur les points qui les intéressent. + +Pour montrer à M. Lamirault que j'ai feuilleté avec intérêt les cinq +gros volumes dont l'exécution matérielle lui fait honneur, je +présenterai deux observations assez minutieuses. La première a trait à +l'article Avaray (comte d'). Il s'agit de ce comte d'Avaray à qui le +comte de Provence montrait tant d'amitié. L'auteur de cet article a omis +d'indiquer dans sa bibliographie _la Relation d'un voyage à Bruxelles et +à Coblentz_, dont l'auteur n'est autre que Louis XVIII lui-même. +Pourtant ce livre constitue la source principale de la biographie du +comte d'Avaray. Mon second grief est un peu plus sérieux. Il porte sur +la biographie d'une fausse Jeanne d'Arc, la dame des Armoises. Le +rédacteur a confondu deux personnes distinctes. Il lui suffisait de lire +la _Jeanne d'Arc à Domrémy_ de M. Siméon Luce pour ne pas tomber dans +cette méprise. Voilà de bien petites chicanes. + +Quelle belle chose aussi qu'une encyclopédie bien faite! Et que de +richesses contiendra ce nouvel inventaire de nos sciences! Le cercle des +connaissances humaines s'est merveilleusement agrandi depuis un +demi-siècle. Notre vue atteint aujourd'hui des phénomènes qu'on ne +soupçonnait pas avant nous. Pour nous en tenir nous aussi à la lettre A, +la plus noble des sciences, l'astronomie, nous a fait coup sur coup des +révélations étonnantes; elle nous a montré dans la sphère lumineuse du +soleil des bouleversements dont nous n'avons pas l'idée, nous qui vivons +sur une très petite planète, en somme assez paisible. Imaginait-on, il y +a seulement vingt-cinq ans, qu'il se fît sur le tissu gazeux dont +s'enveloppe le soleil des déchirures mille fois grandes comme la terre +et qui se réparent en quelques minutes? Il ne reste plus rien de ce ciel +incorruptible décrit dans les antiques cosmogonies. Nous savons +aujourd'hui que les espaces éthérés sont le théâtre des énergies qui +produisent la vie et la mort. Nous savons que les étoiles s'éteignent; +nous savons même à quels signes on peut annoncer la mort d'un astre. Une +étoile qui ne brille plus que d'un éclat rouge et fumeux va bientôt +mourir. Mais qu'est-ce que mourir, sinon renaître? La mort d'un soleil +n'est peut-être que la naissance d'une planète. Quant aux planètes, +elles ne sont pas exemptes de la caducité universelle. Elles périssent à +l'heure marquée et l'on a observé, non loin de la terre, les débris +épars de la planète de Kepler. Tout est en mouvement dans l'univers, ou +plutôt tout est mouvement. Les étoiles, qu'on croyait fixes, nagent dans +le ciel avec la rapidité de l'éclair. Et pourtant nous ne les voyons pas +bouger. Comment cela se peut-il faire? Écoutez: Voici un boulet; au +moment où il est lancé hors du canon, sa surface est modifiée par des +agents chimiques d'une grande puissance, elle se couvre de germes +féconds; une flore et une faune infiniment petites y naissent: ce boulet +est devenu un monde. Après bien des efforts et d'innombrables essais, +des types d'une animalité supérieure s'y produisent et tendent à s'y +fixer. + +Enfin, des êtres intelligents y voient le jour. Ils ont soif d'aimer et +de connaître. Ils mesurent leur monde et l'immensité de ce monde les +étonne. Leur intelligence est pleine d'inquiétude et d'audace. Armés +d'appareils puissants, ils se mettent en communication avec cette partie +de l'univers dans laquelle ils sont lancés. Ils sondent l'espace, ils +découvrent des formes inintelligibles dans l'infini, ils distinguent, +sans connaître leur véritable nature, quelques soldats des deux armées, +un moulin et le clocher vers lequel ils se dirigent à leur insu. Ils +parviennent même à mesurer approximativement quelques distances. Mais +ils se figurent que le monde dont ils peuplent la superficie est +suspendu immobile dans l'espace et que les figures inconnues qu'ils +distinguent à peine au sein de l'infini sont également immobiles. Et +comment auraient-ils une autre impression, puisque la vie de chacun +d'eux est si courte qu'ils l'accomplissent tout entière, avec ses joies +et ses douleurs et ses longs désirs, avant que ce boulet, leur monde, +ait franchi une partie appréciable de l'espace. Ce qui est un moment +dans le trajet du projectile est pour eux une longue suite de siècles. +Pourtant, comme ils sont géomètres, leurs savants finissent par +s'apercevoir que la sphère qu'ils habitent, immobile en apparence, est +animée en réalité d'un mouvement très rapide et que les corps lointains +qu'ils découvrent aux confins de leur univers sont également animés de +mouvements propres. Peu à peu, sous l'action de causes très complexes, +le boulet devient inhabitable, l'intelligence, puis la vie s'y +éteignent, et ce n'est plus qu'une masse inerte quand il va se loger +avec fracas dans le clocher d'une pauvre église de village. Aucune des +générations innombrables qui l'avaient habité dans sa période féconde +n'avait soupçonné ni le point du départ, ni le point d'arrivée, ni le +but du voyage. Les sages du boulet avaient dit avec raison: «Il faut +renoncer à connaître l'inconnaissable.» Mais les âmes anxieuses jetées +par l'aveugle destinée sur le projectile en marche avaient tour à tour +adoré et blasphémé Dieu, cru, douté, désespéré. Là, des âges immémoriaux +s'étaient déroulés en trois de nos secondes. Ce boulet, c'est la terre, +et la race intelligente qui y accomplit ses riches destinées d'un +instant, c'est l'humanité. Nous sommes trop petits pour regarder voler +les astres. Pourtant, ils volent comme des oiseaux de mer, en cercles +harmonieux. Nous durons trop peu de temps pour voir les constellations +changer de figure. La Grande Ourse nous semble à jamais immobile. +Pourtant, la Grande Ourse, dans quelques milliers de siècles, présentera +aux habitants de la Terre un visage nouveau. Mais les amants d'alors, +qui la contempleront en se tenant par la main, la salueront aussi tout +frissonnants, comme l'immuable témoin de leur joie éphémère. Et +l'humanité aura vécu sans savoir d'où viennent et où s'en vont ces +papillons dont le ciel est le jardin. + +Depuis peu, l'astronomie a jeté de nouveaux épouvantements dans +l'imagination des hommes. Elle nous a montré une petite étoile qui +vacille et elle nous a dit: «Celle-ci du moins est notre voisine, et de +toutes la plus rapprochée. C'est l'_alpha_ du Centaure. Si les astres se +parlent entre eux, notre soleil ne doit guère avoir de secrets pour +cette étoile: ils se touchent pour ainsi dire. Eh bien, un rayon de +l'_alpha_ du Centaure, voyageant avec une vitesse de 79 000 lieues par +seconde, met trois ans et demi à nous parvenir. Les autres étoiles sont +plus éloignées. La belle flamme rouge de Sirius emploie dix-sept ans à +venir jusqu'à nous. Sirius est encore un voisin. Mais il est telle +étoile qui peut être éteinte depuis des siècles et dont nous recevons +encore la lumière. Ainsi les lueurs innombrables que nous envoie le ciel +des nuits ne sont pas contemporaines. Tous ces beaux regards nous +parlent de passés divers. Quelques-uns nous parlent d'un passé +insondable. Tel rayon qui vient aujourd'hui caresser nos yeux voyageait +déjà dans le ciel quand la terre n'existait pas encore. Immensité du +temps et de l'espace! Distinguez-vous ce point lumineux, si pâle dans +cette poussière de mondes? C'est une nébuleuse, située aux confins de +l'univers visible. Et voici que le télescope la décompose en des +milliers d'étoiles. Ce point, c'est un autre univers, plus grand peut +être que le nôtre. Ce grain de sable est à lui seul autant et plus que +tous les astres de nos nuits. + +Cette immensité, la science la ramènera à l'unité. L'analyse spectrale +nous fera connaître la composition chimique des étoiles. Elle nous +apprendra que les substances qui brûlent à la surface de ces astres +lointains sont celles mêmes dont est formé notre soleil. Ces substances +se retrouvent toutes sur la terre qui est la fille du soleil, la chair +de sa chair. En sorte que cette goutte de boue où nous vivons contient +pourtant en elle tout l'univers. + +Il était temps que l'astronomie physique nous apportât cette révélation +et nous montrât notre infini quand nous ne voyions plus que notre néant. +La Terre n'est rien, mais ce rien possède les mêmes richesses que Sirius +et la Polaire. Les pierres mêmes qui nous sont tombées du ciel ne nous +ont rien apporté d'inconnu. + +La chimie contemporaine aussi s'est fait une idée nouvelle et +philosophique des choses. Son analyse subtile a si bien pénétré les +corps qu'ils se sont tous évaporés. Elle a relégué la matière au rang +des grossières apparences. Elle a montré que la substance n'était pas, +que rien n'existait en soi, qu'il n'y a que des états, et que ce qu'on +nommait substance n'est qu'un insaisissable Protée. Elle a fondé le +dogme de l'instabilité universelle. Elle a dit: «Chaleur, lumière, +électricité, magnétisme, affinité chimique, mouvement sont les +apparences diverses d'une même réalité encore inconnue. L'illusion, +l'éternelle illusion révèle seule le dieu caché. La nature ne nous +apparaît que comme une vaste fantasmagorie et la chimie n'est que la +science des métamorphoses. Il n'y a plus ni gaz, ni solides, ni fluides, +il y a seulement le sourire de l'éternelle Maïa.» + +La chimie, donnant la main à la physiologie, a reconnu que la matière +organique n'était point distincte dans son principe de la matière +inerte, ou plutôt qu'il n'y avait point de matière inerte et que la vie +avec le mouvement étaient partout. + +La physiologie philosophique s'applaudit de ramener au même type la vie +animale et la vie végétale, en constatant chez la plante la motilité, la +respiration et le sommeil. + +L'homme est aujourd'hui plus intimement rattaché à la nature. Sans +parler des grandes hypothèses formées sur ses origines, l'archéologie +préhistorique lui rappelle ses humbles commencements et ses longs +progrès. Elle le montre misérable et nu, et pourtant ingénieux déjà, au +temps du mammouth, dans les cavernes qu'il disputait aux grands ours. On +sait maintenant de science certaine ce que ces Grecs pleins de sens +avaient deviné quand ils firent de beaux contes sur les satyres et sur +Héraclès, vainqueur des monstres. La science du langage, rattachée aux +sciences naturelles, les égale désormais en précision. De nouvelles +méthodes historiques sont inaugurées. L'étude des microbes fournit à la +médecine pratique de nouveaux moyens d'action; les progrès de la +physiologie donnent à la chirurgie une audace effrayante et pourtant +heureuse. La neurologie provoque et systématise des phénomènes nerveux +dont l'étrangeté semble tenir du prodige. De grandes découvertes +appliquées à l'industrie changent les conditions mêmes de la vie. + + Et quel temps fut jamais si fertile en miracles? + +Que de richesses pour la _Grande Encyclopédie_ et qu'il nous tardait de +voir enfin dresser un inventaire exact de nos connaissances! + + + + +M. HENRI MEILHAC À L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + +En préférant M. Henri Meilhac à deux concurrents tout à fait +académisables, l'Académie a fait un choix hardi, brillant, heureux, qui +plaît par sa crânerie même. L'Académie ne risque rien à ressembler au +ciel où l'on arrive par diverses voies. L'Église triomphante accueille, +à côté des saints de profession, d'aimables pécheurs prédestinés au +salut éternel. Elle gagne, à cette pratique, de mettre une agréable +diversité parmi les élus. S'il n'y avait qu'une sorte d'académiciens et +qu'une sorte de bienheureux, l'Académie et le Paradis seraient +monotones. + +Ne le dites pas, mais je me sens au fond du coeur une inclination +secrète pour les prédestinés qui, comme sainte Marie l'Égyptienne et +comme M. Meilhac, furent élus par un coup éclatant de la grâce, alors +qu'ils n'y pensaient point et même qu'ils pensaient à tout autre chose. +Et qui ne sent que la grâce est meilleure que la justice? + +Oui, MM. les académiciens ont fait un excellent choix. Savent-ils même +jusqu'à quel point leur choix est excellent? Savent-ils que l'auteur de +_Gotte_ est un rare et charmant esprit; qu'il est attique à sa façon, et +que cette façon est des meilleures, car elle est naturelle? Se sont-ils +bien dit que M. Henri Meilhac alliait, dans ses, oeuvres faciles, la +vérité à la fantaisie et le comique audacieux à l'observation juste? + +Voilà un bon choix. Il en faut de tels. Il en faut aussi de mauvais, il +en faut de détestables. Ce n'est point un paradoxe d'affirmer que les +mauvais choix sont nécessaires à l'existence de l'Académie française. Si +elle ne faisait pas dans ses élections la part de la faiblesse et de +l'erreur, si elle ne se donnait pas quelquefois l'air de prendre au +hasard, elle se rendrait si haïssable qu'elle ne pourrait plus vivre. +Elle serait dans les lettres françaises comme un tribunal au milieu de +condamnés. Infaillible, elle paraîtrait odieuse. Quel affront pour ceux +qu'elle n'accueillerait pas, si l'élu était toujours le meilleur! La +fille de Richelieu doit se montrer un peu légère pour ne pas paraître +trop insolente. Ce qui la sauve, c'est qu'elle a des fantaisies. Son +injustice fait son innocence, et c'est parce que nous la savons +capricieuse qu'elle peut nous repousser sans nous blesser. Il lui est +parfois si avantageux de se tromper que je suis tenté de croire qu'elle +le fait exprès. Telle de ses élections désarme l'envie. Puis, au moment +ou l'on désespérait d'elle, elle se montre ingénieuse, libre et +perspicace. Il est bien vrai qu'il faut, dans toutes les choses +humaines, faire la part du hasard. + + + + +UN POÈTE OUBLIÉ + +SAINT-CYR DE RAYSSAC + + +M. Théodore de Banville dit communément que les hommes ont besoin de +poésie autant que de pain. Je serais tenté de le croire: les paysans, +qui ne savent rien, savent des chansons et l'amour des vers est naturel +aux personnes bien nées. Je l'ai bien vu l'autre jour quand j'ai reçu +vingt lettres me demandant quel était ce Saint-Cyr de Rayssac dont +j'avais cité un si beau sonnet[13]. + +[Note 13: Le sonnet sur le _Génie du sommeil éternel_, voir plus haut, +p. 84 de ce volume.] + +J'ai goûté alors, je vous assure, plus de joie que je n'en avais encore +éprouvé dans toute ma carrière littéraire. Je me suis dit: Il n'est donc +pas tout à fait vain d'écrire! Ces petits signes noirs que nous jetons +sur le papier vont donc répandre par le monde l'émotion qui nous agitait +quand nous les tracions. Il y a donc des esprits qui correspondent à +notre esprit, des coeurs qui battent avec notre coeur! Ce que nous +disons répond quelquefois dans les âmes. + +C'est ainsi que j'ai eu le bonheur de faire goûter, aimer quatorze beaux +vers jusque-là inconnus et comme inédits. On m'a écrit de Paris, de +Rome, de Bucarest: Quel est donc ce Saint-Cyr de Rayssac? Ses poésies +ont-elles été publiées? Je réponds d'abord à la seconde question. Les +poésies de Saint-Cyr de Rayssac ont été publiées en 1877, chez l'éditeur +Alphonse Lemerre, avec une préface d'Hippolyte Babou. Quant au poète +lui-même, je dirai avec plaisir ce que je sais de lui et pourquoi je +l'aime. + +Saint-Cyr de Rayssac naquit à Castres en 1837. Son père, cadet d'une +vieille famille albigeoise, fier comme Artaban et pauvre comme Job, +avait épousé, à quarante ans, après d'innombrables aventures d'amour, +une innocente jeune fille, mademoiselle Noémi Gabaude. Royaliste et +duelliste d'inclination, il était devenu directeur des postes par +l'injure du sort. C'était un mari prodigieusement jaloux. Ses +perpétuelles fureurs terrifiaient la pauvre créature, qui l'adorait en +tremblant. Quand il la vit enceinte, ses soupçons redoublèrent: «Malheur +à vous, lui criait-il, si votre enfant n'a pas les yeux bleus!» Et la +pauvre femme, frissonnant et pleurant, priait Dieu de bleuir les +prunelles du petit enfant qu'elle portait dans son sein. + +--Et voilà pourquoi j'ai les yeux bleus, disait parfois Saint-Cyr avec +un sourire mélancolique. Mais voilà aussi pourquoi je suis venu au monde +deux mois avant terme, et si chétif qu'on me croyait perdu. + +N'ayant pu le porter assez longtemps, sa mère le couva si bien qu'il +vécut. Il annonça dès l'enfance une âme ardente et tendre. À l'âge de +douze ans, transplanté avec sa famille dans le Lyonnais, à +Saint-Chamond, où son père venait d'être nommé directeur des postes, il +dévora la bibliothèque publique que Saint-Chamond doit à la libéralité +posthume de Dugas-Montbel, son plus illustre enfant. Le bon +Dugas-Montbel, qui traduisit Homère avec simplicité, avait rassemblé les +monuments de la poésie et de l'art antiques. Au milieu de ces nobles +richesses, Saint-Cyr sentit l'amour du beau gonfler son coeur +adolescent. On dit qu'en même temps la beauté vivante commençait à le +troubler et qu'il était dès lors irrévocablement destiné à d'exquises +souffrances. + +Ses études terminées, il vint à Paris. Mais bientôt il fut appelé au +chevet de son père mourant. Il perdit presque en même temps son frère +cadet, qui revint du Mexique blessé mortellement. Assombri par ce double +deuil, il alla chercher en Italie la divine consolation. L'Italie le +reçut comme une mère. Au soleil de Florence il chanta. Il ne fit que +passer, mais il emportait les ardentes images du beau. En quittant +Florence, il lui laissa pour adieu un de ces sonnets à la fois précieux +et négligés dans lesquels il coulait volontiers sa pensée: + + Hôtesse aux bras ouverts, qui me jetais des fleurs, + Toi, l'amante d'un jour que jamais on n'oublie, + Qui, dès les premiers pas, fais aimer l'Italie, + Son ciel et sa beauté, sa gloire et ses malheurs, + + Oh! sans doute le temps a fané tes couleurs: + Mais tu gardes encor sous ta mélancolie + Ce parfum d'élégance et d'amitié polie + Qu'on cueille sur ta bouche et qu'on emporte ailleurs. + + Pour tous les souvenirs tu tiens une merveille. + Ton enceinte riante est comme une corbeille, + Les festons sur le bord, les perles au milieu. + + Bref, ton charme est si doux, colline de Florence, + Que je trouvai des pleurs, et je venais de France, + Des pleurs pour te bénir en te disant adieu. + +Il resta plus longtemps à Rome, dont il aimait les splendeurs et les +ruines. La désolation de la campagne romaine le charmait infiniment: + + À peine à l'horizon voit-on sur un coteau + Quelques buffles errants, que le pâtre abandonne + Pour se coucher en paix sur un fût de colonne + Et dormir au soleil, drapé dans un manteau. + ............................................ + Au ciel, pas un soupir, pas un battement d'ailes: + C'est bien la majesté des douleurs éternelles + Qui n'ont plus rien à dire et plus rien à pleurer. + +C'est à Rome que Saint-Cyr de Rayssac eut la plus abondante révélation +de la beauté. Son âme débordait d'enthousiasme. Tantôt il visitait +pieusement les chambres de Raphaël au Vatican et s'exaltait dans la +contemplation d'un art idéaliste: + + Sages sous le portique, apôtres au concile, + Tous ils portent au front la lumière subtile, + Le voile transparent de l'immortalité. + +Tantôt il adorait la _Vénus du Capitole_, «cette blanche goutte +d'écume», toute pure de la pureté de ses formes, qui n'a de charnel, + + Que son geste impudique et ses cheveux défaits, + +et que revêtent comme des voiles augustes l'harmonie et la grâce. +Saint-Cyr de Rayssac, à Rome, se promène avec ivresse des marbres +antiques aux fresques de la Renaissance. Il admire également l'art grec +et l'art chrétien. Pourtant, il réserve peut-être ses plus intimes +tendresses à ces statues issues ou inspirées de l'esprit hellénique et +qui ont apporté au monde cette chose incomparable: le divin naturel. +Quelle force l'entraînait vers la _Vénus du Capitole_ et le _Génie du +sommeil éternel_? Celle-là même qui, dans les années d'adolescence, lui +faisait pressentir l'amour et la beauté sous la poussière des livres +amassés par le vieux Dugas-Montbel, l'union féconde du sensualisme et de +l'idéal, la généreuse ardeur qui fait le génie des Prud'hon et des +Chénier. L'âme méditative de Saint-Cyr de Rayssac était servie par des +sens exquis. C'est pourquoi il sentait si fortement la caresse des +lignes et la divinité des formes. Il y avait aussi dans son génie une +fierté, une pudeur que seul l'art hellénique contentait pleinement. Il +savait gré aux sculpteurs antiques de leur sublime impassibilité: + + S'ils eurent l'âme triste ou le front radieux, + Ils ne l'ont jamais dit aux marbres de l'Attique. + +Aussi, quand enfin il lui faut quitter sa Rome bien-aimée; il revient +s'attendrir une dernière fois dans cette salle où la Muse est si belle. + +Il s'écrie: + + Oh! si ses bras chéris pouvaient enfin s'ouvrir! + +Je crus un instant, ajoute-t-il, + + Je crus que son regard mélancolique et tendre + Pour tomber dans le mien venait de s'allumer. + +Puis; étonné, honteux de son généreux blasphème, il craint d'avoir +offensé la Muse. + +Pardonne, pardonne, j'étais fous de tendresse; + + Et je te vis sourire à force de t'aimer! + +À son retour d'Italie, Saint-Cyr de Rayssac fréquenta l'atelier d'un +artiste lyonnais, bien oublié aujourd'hui, Janmot, qui s'honorait de +l'amitié d'Ingres, de Flandrin et de Victor de Laprade. + +C'était un peintre mystique d'une grande distinction. Il peignait des +anges. Volontiers il leur donnait la figure d'une de ses élèves, âgée de +seize ans; pupille de madame Janmot, née de Saint-Paulet. Cette jeune +fille royaliste, catholique ardente, étudiait avec zèle la musique et la +peinture, dans cet atelier où régnait le calme des sanctuaires. +Saint-Cyr de Rayssac, tout plein des images de l'art italien, vit en +elle un de ces anges qui, descendus du ciel, ramassaient le pinceau +échappé des mains de Fra Angelico et peignaient la fresque pendant le +sommeil du bon moine. Il l'aima, l'épousa et l'aima encore. + +Tous ceux qui ont connu Madame Saint-Cyr de Rayssac attestent sa rare +beauté et son esprit charmant. Son mari l'a peinte en deux vers: + + Française des beaux jours, héroïque et charmante, + Avec la lèvre humide et le coup d'oeil moqueur. + +Il dit ailleurs: «On loue votre taille et vos yeux. Rien n'est plus +beau; mais ce qui me charme le plus en vous, c'est votre voix.» Madame +de Rayssac avait, en effet, une voix délicieuse. Quelqu'un qui a entendu +cette dame a dit: «Quand elle parle, elle chante un peu, comme l'oiseau +qui se pose vole encore.» Dès la première jeunesse, au dire du même +témoin, elle avait la mémoire ornée et riche. Instruite par son père, +qui avait beaucoup vu, et par sa marraine, une des femmes les plus +brillantes de la société lyonnaise, elle contait avec beaucoup +d'abondance et d'agrément. On lui dit un jour: + +--Mais, pour parler ainsi de M. de Villèle et d'Armand Carrel, de M. de +Jouy et de Victor Hugo, de madame de Souza et de madame de Girardin, +d'Alfred de Musset et de Stendhal, quel âge avez-vous donc? + +Et elle répondit: + +--J'ai l'âge de ma marraine, l'âge de mon père et quelquefois le mien. + +Les vers d'amour que lui fit Saint-Cyr de Rayssac ont été heureusement +conservés. Ils nous apprennent que Berthe (madame de Rayssac se nommait +Berthe) était jalouse du passé. C'est un grand malheur auquel les âmes +délicates et fières sont sujettes. Elle souffrait cruellement à la +pensée que celui qu'elle aimait avait donné jadis à d'autres qu'elle une +part du trésor où elle puisait maintenant avec délices. Elle ne put +retenir ses plaintes. Le poète lui fit un sonnet pour la consoler. + + Dans ce temps, j'épelais pour mieux savoir te lire, + Et tous les vieux amours qu'il te plaît de maudire + Enseignaient à mon coeur quelque chose pour toi. + ..................................................... + Et j'ai mis à tes pieds, virginale maîtresse, + La brûlante moisson de toute ma jeunesse, + Le sauvage bouquet fait de toutes mes fleurs. + +À son tour, il lui faisait des reproches. Il avait à se plaindre d'elle, +puisqu'il l'aimait. Madame de Rayssac était musicienne et peintre avec +ardeur. Elle chantait pendant de longues heures et allait dessiner dans +son atelier. «Je m'effraye de ces dépenses», disait le poète avec +l'accent d'un tendre reproche: + + Ce qu'on donne à la poésie, + En es-tu sûre, enfant chérie, + N'est-il pas perdu pour l'amour? + +Tels étaient les soucis de ces deux êtres heureux et bons. Mais un jour +le poète se réveilla pâle et souffrant. La phtisie l'avait atteint; elle +fit des progrès rapides. Saint-Cyr de Rayssac mourut à Paris le 15 mai +1874, dans sa trente-septième année. + +Ses vers furent publiés quatre ans après par les soins d'Hippolyte +Babou. Le public ne les connut pas. Les poètes de métier, je dois le +dire, ne les goûtèrent que médiocrement. Saint-Cyr de Rayssac est un +poète négligé. Cela ne se pardonnait pas en 1878. Ses sonnets ne sont +pas réguliers. Ils sont rimés avec peu d'exactitude. On le vit et l'on +ne vit pas que le sentiment en est rare et souvent exquis. + +On lui sut mauvais gré d'être de l'école de Musset et de défendre +l'auteur des _Nuits_. Musset passait pour léger, on l'en méprisait; +Saint-Cyr ne l'en admirait que plus. + + Oh! léger! quelle gloire.--Amis, soyons légers, + Légers comme le feu, les ailes et la plume, + Comme tout ce qui monte et tout ce qui parfume, + Comme l'âme des fleurs dans les bois d'orangers. + +Je le reconnais. Saint-Cyr de Rayssac a bien des défauts: chez lui, +l'expression est parfois molle et incertaine. Mais il est simple, +naturel, harmonieux; il a le goût excellent, le style pur, le vers +facile et chantant. N'est-ce donc rien que cela? Il est profondément, +intimement poète. Il a des images neuves. N'eût-il écrit que ces trois +vers, sur la _Madeleine_ du Corrège, je l'aimerais de tout mon coeur: + + La voilà donc; pieds nus, la belle pécheresse, + Pieds nus, cheveux en pleurs, et la tiède paresse + Gonfle, en les déroulant, les anneaux de sa chair. + +Que cela est expressif et senti! + +J'ai cité l'autre jour le sonnet _Sur le Génie funèbre du Capitole_, et +la grâce morbide de ces quatorze vers a enchanté l'élite de mes +lecteurs. Voici un autre sonnet d'un ton plus grave et non moins +touchant: + +UNE PIETA + + Oh! non, pas un blasphème et pas un désaveu; + Mais je tombe, Seigneur, et je me désespère, + Mais quand ils ont planté le gibet du calvaire, + C'est dans mon coeur ouvert qu'ils enfonçaient le pieu! + + Crois-tu que je t'aimais, moi dont le manteau bleu, + T'abrita quatorze ans comme un fils de la terre? + Oh! pourquoi, juste ciel, lui donner une mère? + Qu'en avait-il besoin, puisqu'il était un Dieu? + + L'angoisse me dévore; au fond de ma prunelle, + Roule toujours brûlante une larme éternelle + Qui rongera mes yeux sans couler ni tarir. + + Seigneur, pardonnez moi, je suis seule à souffrir. + Ma part dans cette épreuve est bien la plus cruelle, + Et je peux bien pleurer sans vous désobéir. + +Je ne sais, mais il me semble que la poésie de Saint-Cyr de Rayssac est +originale dans sa simplicité et qu'on y goûte un mélange particulier +d'idéalisme et de sensualité. Je me figure que ce poète peut plaire à +quelques délicats. Il est tout à fait inconnu. Je serai bien heureux si +je l'avais fait goûter de quelques personnes bien douées. Celles-là +penseraient de temps, en temps à moi et diraient: «Nous lui devons un +ami.» + + + + +LES TORTS DE L'HISTOIRE[14] + + +[Note 14: _L'Histoire et les Historiens_, essai critique sur l'histoire +considérée comme science positive, par Louis Bourdeau. 1 vol. in-8°; +Alcan, éditeur.] + +Les philosophes, ont, en général peu de goût pour l'histoire. Ils lui +reprochent volontiers de procéder sans méthode et sans but. Descartes la +tenait en mépris. Malebranche disait n'en pas faire plus de cas que des +nouvelles de son quartier. Dans sa vieillesse, il distinguait le jeune +d'Aguesseau et le favorisait même de quelques entretiens sur la +métaphysique; mais un jour, l'ayant surpris un Thucydide à la main, il +lui retira son estime: la frivolité de cette lecture le scandalisait. +Avant-hier encore, étant assez heureux pour causer avec un philosophe +dont l'entretien m'est toujours profitable, M. Darlu, j'eus grand'peine +à défendre contre lui l'histoire; qu'il tient pour la moins honorable +dès oeuvres d'imagination. + +Aussi n'ai-je pas éprouvé trop de surprise en ouvrant, ce matin, le +livre tout à fait solide et puissant dans lequel M. Louis Bourdeau +rejette les oeuvres des historiens au rang des fables, avec les contes +de ma Mère l'oie. D'après M. Bourdeau, comme d'après le moraliste +Johnson, l'histoire est un vieil almanach, et les historiens ne peuvent +prétendre à une plus haute dignité que celle de faiseurs d'almanachs. + +«L'histoire, dit M. Louis Bourdeau, n'est et ne saurait être une +science.» Les raisons qu'il en donne ne sont pas sans faire impression +sur mon esprit; et il y a, peut-être, quelque raison à cela. Pour tout +dire, j'avais essayé de les indiquer avant lui. Je les avais jetées +légèrement et par badinage il y a dix ans, dans un petit livre intitulé +_le Crime de Sylvestre Bonnard_. Je n'y tenais point. Mais maintenant +que je vois qu'elles valent quelque chose, je m'empresse de les +reprendre. + +«Et d'abord, avais-je dit, dans ce petit livre, qu'est-ce que +l'histoire? L'histoire est la représentation écrite des événements +passés. Mais qu'est-ce qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non +pas? C'est un fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait +est notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son +caprice, à son idée, en artiste enfin! car les faits ne se divisent pas, +de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. +Mais un fait est quelque chose d'extrêmement complexe. L'historien +représentera-t-il les faits dans leur complexité? Non, cela est +impossible. Il les représentera dénués de la plupart des particularités +qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce +qu'ils furent. Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas. +Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, par un ou +plusieurs faits non historiques et par cela même inconnus, comment +l'historien pourra-t-il marquer la relation de ces faits? + +«Et je suppose que l'historien a sous les yeux des témoignages certains, +tandis qu'en réalité, il n'accorde sa confiance à tel ou tel témoin que +par des raisons d'intérêt ou de sentiment. L'histoire n'est pas une +science, c'est un art, et on n'y réussit que par l'imagination.» + +Ce sont là, précisément, si je ne me trompe, les idées fondamentales sur +lesquelles M. Louis Bourdeau s'appuie pour refuser à l'histoire toute +valeur scientifique. Il reproduit cette définition du _Dictionnaire de +l'Académie_: «L'histoire est le récit des choses dignes de mémoire.» + +Et il ajoute: + +«Une définition de ce genre, si elle convient assez aux ouvrages des +historiens, ne saurait suffire à l'institution d'une science et, plus on +la creuse, moins elle satisfait la raison. Que représentent, dans +l'ensemble des développements de la vie humaine, les choses «dignes de +mémoire»? Ont-elles une essence propre, des caractères fixes? Nullement. +Cette qualification résulte d'une appréciation arbitraire qui échappe à +toute règle... Jusqu'où doivent s'étendre, dans le détail, les tenants +et aboutissants des choses célèbres? Cela n'est pas indiqué. La +frontière reste indécise. Chacun place des bornes à sa fantaisie.» + +Puis venant à examiner la valeur des témoignages et la créance due à la +tradition, M. Bourdeau établit aisément que la constatation des faits +par l'historien est toujours une opération malaisée et de succès +incertain. + +Nous voilà parfaitement d'accord, M. Bourdeau et moi. J'en suis fier, +car je tiens l'esprit de M. Bourdeau pour ferme et assuré. Donc il n'y a +pas, à proprement parler, de science historique. + +Du moins, cette vérité qu'on poursuit en vain quand il s'agit d'établir +un événement ancien, pourra-t-on l'atteindre si l'on se borne à +constater un fait contemporain? Si le passé nous échappe, pouvons-nous +saisir le présent? M. Bourdeau ne le croit pas. Il défend bien aux +chroniqueurs et aux mémorialistes de ne point mentir, et il raconte à ce +propos l'aventure de Walter Raleigh. Enfermé à la Tour de Londres, cet +homme d'État s'occupait à écrire la seconde partie de son _Histoire du +monde_. Un jour, il fut interrompu dans ce travail par le bruit d'une +querelle qui éclatait sous les fenêtres de sa prison. Il suivit d'un +regard attentif les incidents de la rixe et crut s'en être bien rendu +compte. Le lendemain, ayant causé de la scène avec un de ses amis qui en +avait aussi été témoin et même y avait pris une part active, il fut +contredit par lui sur tous les points. Réfléchissant alors à la +difficulté de connaître la vérité sur des événements lointains, quand il +avait pu se méprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au +feu le manuscrit de son histoire. + +Il est à remarquer, toutefois, que cette difficulté de connaître la +vérité la plus prochaine a frappé tous les historiens et qu'ils n'ont +pas tous brûlé leurs écrits. Entre les esprits pénétrés de l'incertitude +universelle, M. Renan se distingue par un sentiment particulier de +défiance résignée. Il ne s'est jamais fait d'illusions sur +l'irrémédiable incertitude des témoignages historiques: + +«Essayons de nos jours, a-t-il dit, avec nos innombrables moyens +d'information et de publicité, de savoir exactement comment s'est passé +tel grand épisode de l'histoire contemporaine, quels propos s'y sont +tenus, quelles étaient les vues et les intentions précises des auteurs; +nous n'y réussirons pas. J'ai souvent essayé, pour ma part, comme +expérience de critique historique, de me faire une idée complète +d'événements qui se sont passés presque tous sous mes yeux, tels que les +journées de Février, de Juin, etc. Je n'ai jamais réussi à me +satisfaire.» + +Les esprits indulgents prennent leur parti des trahisons de l'histoire. +Cette Muse est menteuse, pensent-ils, mais elle ne nous trompe plus dès +que nous savons qu'elle nous trompe. Le doute constant sera notre +certitude. Prudemment nous nous acheminerons d'erreurs en erreurs vers +une vérité relative. Un mensonge même est une sorte de vérité. + +Quant à M. Bourdeau, il ne veut pas être trompé, même sciemment, et il +répudie absolument l'histoire. Il la chasse comme décevante, impudique +et dissolue, vendue aux puissants, courtisane aux gages des rois, +ennemie des peuples, inique et fausse. Il la remplace par la +statistique, qui est proprement «la science des faits sociaux exprimés +par des termes numériques». Plus de beaux récits, plus de narrations +émouvantes, seulement des chiffres. + +«Les historiens de l'avenir auront surtout pour tâche de recueillir et +d'interpréter des données statistiques sur les faits de la vie commune. +L'activité de la raison se résout toujours en actes, et l'unique manière +de s'en rendre compte est, après les avoir classés par fonctions +définies, de les constater au moment où ils s'accomplissent, de les +dénombrer dans des conditions déterminées de population, d'époque et de +territoire, puis de comparer ces relevés, simultanés où successifs, de +noter les variations de la fonction et d'en tirer les inductions +qu'elles comportent. Ainsi seulement on pourra savoir un jour ce que +font les multitudes dont l'humanité se compose.» + +Désormais, les seuls documents historiques seront les tables de +population, les tarifs des douanes, les états de commerce, les bilans +des banques, les rapports des chemins de fer. M. Bourdeau se flatte +qu'ils tromperont moins que les témoignages invoqués par des historiens +tels que Tacite ou Michelet. Il peut avoir raison, bien que la +statistique soit elle-même soumise à beaucoup d'incertitudes. Il n'y a +pas que les Muses qui mentent. + +M. Bourdeau veut que l'histoire, exclusivement consacrée jusqu'ici aux +personnages illustres et aux événements extraordinaires, s'attache +désormais aux actes journaliers de la vie des peuples. À cet égard, il +faut le reconnaître, le prix des fers ou le taux de la rente instruisent +mieux que le récit d'une bataille ou de l'entrevue de deux souverains. + +M. Bourdeau veut qu'on sache comment ont vécu les millions d'êtres +obscurs dont l'énergie harmonieuse fait la vie d'un peuple. Il veut que +cette grande activité collective soit décomposée, étudiée pièce à pièce, +méthodiquement, notée, chiffrée. + +«Voilà, dit-il, l'histoire qu'il faudra faire désormais, non seulement +pour les jeunes États qui, comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le +Canada, la Plata, se fondent dans des conditions si nouvelles, mais même +pour les vieilles sociétés d'Europe qui aspirent, à se régler aussi sur +un idéal d'ordre, de travail, de paix et de liberté. Au point où nous +sommes parvenus, toute autre manière d'étudier l'histoire est inexacte +et puérile. Une réforme s'impose et se fera par les historiens ou contre +eux. L'âge de l'historiographie littéraire touche à son terme; celui de +l'histoire scientifique va commencer. Quand elle sera capable de nous +retracer la vie d'un peuple, dans le sens que nous indiquons, on verra +qu'aucun récit ne présente autant d'intérêt, d'enseignement et de +grandeur.» + +Je n'y contredis point. Créez la science de l'histoire: nous y +applaudirons. Mais laissez-nous l'art charmant et magnifique des +Thucydide et des Augustin Thierry. + +M. Bourdeau sent lui-même qu'il est cruel. Il nous ôte nos belles +histoires; mais il nous les ôte à regret. «Puisqu'il nous faut choisir +entre la beauté et la vérité, dit-il, préférons sans hésiter la +seconde.» Pour ma part, s'il me fallait choisir entre la beauté et la +vérité, je n'hésiterais pas non plus: c'est la beauté que je garderais, +certain qu'elle porte en elle une vérité plus haute et plus profonde que +la vérité même. J'oserai dire qu'il n'y a de vrai au monde que le beau. +Le beau nous apporte la plus haute révélation du divin qu'il nous soit +permis de connaître. Mais pourquoi choisir? Pourquoi substituer +l'histoire statistique à l'histoire narrative? C'est remplacer une rose +par une pomme de terre! Ne pouvons-nous donc avoir ensemble et les +fleurs de la poésie et ces «racines nourrissantes qui rendent les âmes +savantes», comme disait le bon M. Lancelot. Je sais aussi bien que vous +que l'histoire est fausse et que tous les historiens, depuis Hérodote +jusqu'à Michelet, sont des conteurs de fables. Mais cela ne me fâche +pas. Je veux bien qu'un Hérodote me trompe avec goût; je me laisserai +éblouir par le sombre éclat de la pensée aristocratique d'un Tacite; je +referai avec délices les rêves de ce grand aveugle qui vit Harold et +Frédégonde. Je regretterais même que l'histoire fût plus exacte. Je +dirai volontiers avec Voltaire: Réduisez-la à la vérité, vous la perdez, +c'est Alcine dépouillée de ses prestiges. + +Elle n'est qu'une suite d'images. C'est pour cela que je l'aime; c'est +pour cela qu'elle convient aux hommes. L'humanité est encore dans +l'enfance. On a déterminé récemment, ou cru déterminer, d'une manière +approximative l'âge de la terre. La terre n'est pas vieille. Elle existe +à l'état solide depuis 25 millions d'années au plus et il n'y a guère +que 12 millions d'années qu'elle a donné la vie à des herbes marines et +à des coquillages. Une lente évolution a produit les plantes et les +animaux. L'homme est venu le dernier: il est né d'hier. Il est encore +dans le feu de la jeunesse. Il ne faut pas lui demander d'être trop +raisonnable. Il a besoin d'être amusé par des contes. Ne lui ôtez pas +l'histoire, qui est son plus bel amusement intellectuel. S'il faut des +contes à l'humanité, répondra M. Bourdeau, n'avons-nous pas les poètes. +Ils sont plus amusants que les historiens et ils ne sont pas beaucoup +plus faux. M. Bourdeau, qui est si dur pour les annalistes, les +chroniqueurs et généralement pour tous les mémorialistes, garde, au +contraire, dans son coeur, des trésors d'indulgence pour les poètes. +Comme ils ne tirent point à conséquence, il leur pardonne tout. J'ai +remarqué que les philosophes vivaient généralement en bonne intelligence +avec les poètes. Les philosophes savent que les poètes ne pensent pas; +cela les désarme, les attendrit et les enchante. Mais ils voient que les +historiens pensent, et qu'ils pensent autrement que les philosophes. +C'est ce que les philosophes ne pardonnent pas. M. Bourdeau nous renvoie +à l'_Iliade_ et à _Peau d'Ane_. Ce sont là de beaux contes. Mais nous +n'y croyons plus guère. Nous voulons des contes que nous puissions +croire, l'histoire de la Révolution française, par exemple. Laissez-nous +le roman de l'histoire. S'il n'est pas vrai tout entier, il contient +quelque vérité. Je dirai même qu'il renferme des vérités que votre +statistique ne contiendra jamais. La vieille histoire est un art; c'est +pourquoi elle a, dans sa beauté, une vérité spirituelle et idéale bien +supérieure à toutes les vérités matérielles et tangibles des sciences +d'observation pure: elle peint l'homme et les passions de l'homme. C'est +ce que la statistique ne fera jamais. L'histoire narrative est inexacte +par essence. Je l'ai dit et ne m'en dédis pas: mais elle est encore, +avec la poésie, la plus fidèle image que l'homme ait tracée de lui-même. +Elle est un portrait. Votre histoire statistique ne sera jamais qu'une +autopsie. + + + + +SUR LE SCEPTICISME[15] + + +[Note 15: _Les Sceptiques grecs_, par M. Victor Brochard. Impr. nat., 1 +vol. in-8°.] + +J'ai vécu d'heureuses années sans écrire. Je menais une vie +contemplative et solitaire dont le souvenir m'est encore infiniment +doux. Alors, comme je n'étudiais rien, j'apprenais beaucoup. En effet, +c'est en se promenant qu'on fait les belles découvertes intellectuelles +et morales. Au contraire, ce qu'on trouve dans un laboratoire ou dans un +cabinet de travail est en général fort peu de chose, et il est à +remarquer que les savants de profession sont plus ignorants que la +plupart des autres hommes. Or, un matin de ce temps-là, il m'en +souvient, je suivais à l'aventure les allées sinueuses du Jardin des +Plantes, au milieu des biches et des moutons qui passaient leur tête +entre les arbustes pour me demander du pain. Et je songeais que ce vieux +jardin, peuplé d'animaux, ressemblait assez au paradis terrestre des +anciennes estampes. Tout à coup je vis venir à moi l'abbé L*** qui, son +bréviaire à la main, marchait avec la mâle allégresse d'une âme pure. +C'était en effet un saint homme, que l'abbé L***; c'était aussi un +savant; son coeur était pacifique, mais son esprit disputait sans cesse. +Il faut l'avoir connu pour savoir comment l'orgueil d'un prêtre, peut +s'unir à la simplicité d'un saint. Sa messe dite, il argumentait tout le +jour. Il avait lu tout ce qu'on peut trouver sur les parapets de +théologie, de morale et de métaphysique relié en veau, avec des tranches +rouges. Les bouquins dont il couvrit les marges de notes et de tabac +sont innombrables. Il dépensait en conversations sur les quais et dans +les jardins publics l'éloquence d'un incomparable docteur. Au reste, il +était assez mal vu à l'évêché. Ses supérieurs estimaient la pureté de +ses moeurs, mais ils redoutaient la superbe de son esprit. Peut-être +n'avaient-ils pas tout à fait tort. Ce jour-là, l'abbé L*** me parla en +ces termes: + +«Jean le Diacre rapporte que saint Grégoire ayant pleuré à la pensée que +l'empereur Trajan était damné, Dieu, qui se plaît à accorder ce qu'on +n'ose lui demander, exempta l'âme de Trajan des peines éternelles. Cette +âme demeura en enfer, mais, depuis lors, elle n'y ressentit aucun mal. +Il est permis d'imaginer que le fils adoptif de Nerva erre dans ces +pâles prairies où Dante vit les héros et les sages de l'antiquité. Leurs +regards étaient lents et graves; ils parlaient d'une voix douce. Le +Florentin reconnut Anaxagore, Thalès, Empédocle, Héraclite et Zénon. +Comment ne vit-il point aussi Pyrrhon parmi ces âmes coupables seulement +d'avoir vécu dans l'ignorance de la loi sainte? De tous les philosophes +de l'antiquité, Pyrrhon fut le plus sage. Non seulement il pratiqua des +vertus que le christianisme a sanctifiées, non seulement il fut humble, +patient et résigné, amoureux de la pauvreté, mais encore il professa la +doctrine la plus vraie de toute l'antiquité profane, la seule qui +s'accorde exactement avec la théologie chrétienne. Né dans les ténèbres +du paganisme, il connut qu'il était sans lumière et il faut le louer +hautement d'avoir flotté dans l'incertitude. Encore aujourd'hui, si on a +le malheur de n'être pas chrétien, la sagesse est d'être pyrrhonien. Que +dis-je? En tout ce qui n'est point article de foi, le philosophe +chrétien est lui-même un pyrrhonien: il reste en suspens. Tout ce qui +n'a pas été révélé est sujet au doute. Ce serait même une question de +savoir si la religion chrétienne n'a pas fourni au scepticisme de +nouveaux arguments et si la foi aux mystères ainsi qu'aux miracles n'a +pas rendu la nature plus incompréhensible et la raison plus incertaine.» + +L'abbé s'arrêta un moment devant la maison du zèbre. Il se frappa la +poitrine. + +«Pour moi, ajouta-t-il, c'est le monde invisible qui me révèle le monde +visible. Je ne crois à la réalité de l'homme que parce que je crois à +l'existence de Dieu. Je sais que j'existe uniquement parce que Dieu me +l'a dit. L'Éternel m'a parlé, _docutus est patribus nostris, Abraham et +seminis ejus in sæcula_. Et j'ai répondu: Me voici donc puisque vous +m'avez parlé. Hors la révélation, tout, au physique comme au moral, est +sujet de doute; rien n'est distinct, par conséquent rien n'est +intéressant, et la religion seule, me soulevant entre ses mains +lumineuses, m'arrache à l'ataraxie pyrrhonienne. Sans l'amour de Dieu, +je n'aurais point d'amour; je ne croirais à rien si je ne croyais pas à +l'impossible et à l'absurde. C'est pourquoi je tiens Pyrrhon pour le +plus sage des païens.» + +Ainsi parla l'abbé L***. + +Je me rappelle littéralement ses paroles qui firent sur moi une profonde +impression. Je n'avais jamais entendu de tels accents dans la bouche +d'un prêtre, et je n'en ouïs plus jamais de tels depuis lors. Je crois +ne pas me tromper en disant que l'Église se défie des apologistes qui, +comme mon abbé L***, poussent en avant avec une excessive logique. Elle +se rappelle à temps la mémorable parole du diable: «Et moi aussi, je +suis logicien.» Le diable ne se flattait pas en parlant ainsi. Il +demeure en définitive le seul docteur qu'on n'ait pas encore réfuté. +Pour moi, c'est devant la maison du zèbre, en entendant l'abbé L***, que +je commençai à douter de beaucoup de choses qui, jusque-là, m'avaient +paru croyables. + +Hélas! l'abbé L***, qui mourut curé d'un petit village de la Brie, +repose maintenant dans un cimetière inculte et fleuri, à l'ombre d'une +svelte église du XIIIe siècle. La pierre qui couvre ses restes porte +cette inscription en témoignage d'une foi vive: _Speravit anima mea_. En +lisant ces mots, je songeai à l'épitaphe en forme de dialogue qu'un +spirituel Grec de Byzance composa pour Pyrrhon: + +«Es-tu mort, Pyrrhon?--Je ne sais.» + +Et je me pris à penser que, sauf un point, le philosophe et le prêtre +avaient pourtant pensé de même. + +Tous ces souvenirs me sont revenus tantôt à tire-d'aile, tandis que je +lisais l'étude que M. Victor Brochard consacre à Pyrrhon dans son +excellent livre sur les sceptiques grecs. Rien n'est plus intéressant. +Ces Grecs ingénieux ont inventé d'innombrables systèmes philosophiques. +Les écoles s'amusent de la brillante vanité des disputes, les esprits +sont tiraillés, assourdis; c'est alors que naît le scepticisme. Il +paraît au lendemain de la mort d'Alexandre dans cette orgie militaire +qui souille de crimes monstrueux la terre classique du beau et du vrai. + +Démosthène et Hypéride sont morts. Phocion boit la ciguë. + +Il n'y a plus rien à espérer des hommes ni des dieux. C'en est fait de +la liberté et des vertus antiques. Il est vrai que l'état politique d'un +peuple ne détermine pas nécessairement la condition privée de ses +habitants. La vie est quelquefois très supportable au milieu des +calamités publiques, mais véritablement les temps de Cassandre et de +Démétrius étaient exécrables. D'ailleurs, il faut se rappeler que la +tyrannie, même douce, répugna longtemps à l'âme hellénique. + +Pyrrhon était d'Élis, en Élide; peintre d'abord et poète, il naquit avec +une imagination vive et une âme irritable. Mais il changea tout à fait +de caractère par la suite. Ayant embrassé la philosophie, qui était +alors en Grèce une sorte de monachisme, il suivit avec Anaxarque, son +maître, l'expédition d'Alexandre. Il vit dans l'Inde les mages que les +Grecs ont nommé des gymnosophistes et qui vivaient nus dans des +ermitages. Leur mépris du monde et des vaines apparences, leur vie +immobile et solitaire; leur soif du néant et de l'oubli, tous ces +caractères d'un pessimisme doux et résigné frappèrent le jeune Pyrrhon; +et certains caractères de la doctrine du philosophe d'Élis sont +d'origine hindoue. + +Après la mort d'Alexandre, Pyrrhon retourna dans sa ville. Là, sur les +bords charmants du Pénée; dans cette vallée fleurie où les nymphes +viennent le soir danser en choeur; il mena l'existence d'un saint homme. +Il vécut pieusement (Grec: ehusethôs), dit son biographe. Il tenait +ménage avec sa soeur Philista, qui était sage-femme. C'est lui qui +portait à vendre la volaille et les cochons de lait au marché de la +ville. Il balayait la maison et nettoyait les meubles. + +Voilà l'exemple que ce sage donnait à ses disciples. Ainsi sa vie +servait de témoignage à sa doctrine du renoncement et de l'indifférence. +Il enseignait que les choses sont toutes également incertaines et +discutables. Rien, disait-il, n'est intelligible. Nous ne devons nous +fier ni aux sens ni à la raison. Il faut douter de tout et être +indifférent à tout. Il ne subtilisait pas. Sa doctrine était surtout, +dit M. Brochard, une doctrine morale, une règle de vie. + +Selon Pyrrhon, «n'avoir d'opinion ni sur le bien ni sur le mal, voilà le +moyen d'éviter toutes les causes de trouble. La plupart du temps, les +hommes se rendent malheureux par leur faute; ils souffrent parce qu'ils +sont privés de ce qu'ils croient être un bien ou que, le possédant, ils +craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient être +un mal. Supprimez toute croyance de ce genre, et tous les maux +disparaîtront...» + +Pour Pyrrhon, comme pour Démocrate, le bien suprême est la bonne +humeur, l'absence de crainte, la tranquillité. + +«Se replier sur soi-même, dit M. Victor Brochard, afin de donner au +malheur le moins de prise possible; vivre simplement et modestement, +comme les humbles, sans prétention d'aucune sorte; laisser aller le +monde et prendre son parti de maux qu'il n'est au pouvoir de personne +d'empêcher; voilà l'idéal du sceptique.» Pyrrhon soutenait qu'il +n'importe pas plus de vivre que de mourir ou de mourir que de vivre. + +--Pourquoi donc ne mourez-vous pas? lui demanda-t-on. + +--C'est à cause de cela même, répondit-il, c'est parce que la vie et la +mort sont également indifférentes. + +Dans un grand péril de naufrage, il fut le seul que la tempête n'étonna +point. Comme il vit les autres passagers saisis de crainte et de +tristesse, il les pria d'un air tranquille de regarder un pourceau qui +était là et qui mangeait à son ordinaire. + +--Voilà, leur dit-il, quelle doit être l'insensibilité du sage. + +À merveille. Le pourceau était sage; mais il y avait peu de mérite. Il +est difficile d'être insensible quand on pense vivement, et c'est pour +la plupart des hommes un exemple décourageant que la sérénité d'un +cochon. Laissez-moi vous redire, à ce sujet, ce qu'un disciple de +Lamettrie dit un jour à la belle mistress Elliott, que les patriotes de +Versailles avaient mise en prison comme aristocrate. Le geôlier donna +pour compagnon de chambre à la jeune Écossaise un vieux médecin de +Ville-d'Avray, fort entêté de matérialisme et d'athéisme. + +Il pleurait. Les larmes délayaient la poussière dont ses joues étaient +couvertes, et le visage du pauvre philosophe en était tout barbouillé. + +Madame Elliott prit une éponge, dont elle lava son compagnon en lui +murmurant des paroles consolantes: + +--Monsieur, lui dit-elle, il est croyable que nous allons mourir tous +deux. Mais d'où vient que vous êtes triste quand je suis gaie? +Perdez-vous plus que moi en perdant la vie? + +--Madame, lui répondit-il, vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes +saine et belle, et vous perdez beaucoup en perdant la vie; mais, comme +vous êtes incapable de réflexion, vous ne savez pas ce que vous perdez. +Pour moi, je suis pauvre, je suis vieux, je suis malade; et m'ôter la +vie, c'est m'ôter peu de chose; mais je suis philosophe et physicien: +j'ai la notion de l'existence, que vous n'avez point; et je sais +exactement ce que je perds. Voilà, madame, d'où vient que je suis triste +quand vous êtes gaie. + +Ce vieux médecin de Ville-d'Avray était bien moins sage que Pyrrhon, +mais il était plus touchant. Et, en vérité, ses larmes, encore qu'un peu +trop imbéciles, sont plus humaines que l'insensibilité vertueuse du sage +d'Elis. On rapporte de cette insensibilité un exemple merveilleux. Ayant +vu, dit-on, Anaxarque, son maître, tomber dans un fossé, Pyrrhon passa +sans daigner lui tendre la main. Non seulement le maître ne se plaignit +point, mais il loua l'indifférence de son disciple. Bayle, qui rapporte +ce fait, ajoute: «Que pourrait-on faire de plus surprenant sous la +discipline de la Trappe?» + +M. Brochard a fort bien appelé Pyrrhon un _ascète grec_. C'est en effet +dans les vies des pères du désert qu'on voit les exemples d'un pareil +effort pour dépouiller l'homme de toute humanité. + +La vie sainte que Pyrrhon menait à Élis le rendit vénérable à ses +concitoyens qui l'élevèrent au sacerdoce. Il remplit les fonctions de +grand prêtre avec exactitude et décence, comme un homme qui respectait +les dieux de la République. En montrant ce respect, il n'abandonnait +rien de sa philosophie, car le scepticisme ne nia jamais qu'il ne fallût +se conformer aux coutumes et pratiquer les devoirs de la morale. Il +prenait parti sur ces choses-là sans attendre la certitude. De même, +notre Gassendi put professer la théologie sans croire en Dieu, et +c'était un fort honnête homme. + +_P.-S._--Il n'était et ne pouvait être dans mon dessein de donner au +lecteur une idée du livre de M. Victor Brochard. Ce livre a été couronné +par l'Académie des sciences morales. On en trouvera une juste +appréciation dans le rapport adressé en 1885 par M. Ravaisson à cette +Académie. Ma causerie l'effleure à peine. Mais je ne voudrais pas avoir +l'air d'ignorer les grands mérites de cet ouvrage, qui allie à la sûreté +de la critique l'originalité des vues. Carnéade et Pyrrhon y sont +présentés sous un jour nouveau. Il y a dans un petit roman que je viens +de publier dans la _Revue des Deux Mondes_ une dizaine de pages que je +n'aurais jamais écrites si je n'avais pas lu le livre de M. Brochard. +C'est là un aveu que M. Brochard n'a nul intérêt à entendre, mais-que +j'avais le devoir de faire. + + + + +EURIPIDE[16] + + +[Note 16: _L'Apollonide_, drame lyrique en trois parties et cinq +tableaux (d'après l'Ion d'Euripide), par M. Leconte de Lisle in-8, +Lemerre, éditeur.] + +M. Leconte de Lisle nous donne aujourd'hui un drame lyrique, +_l'Apollonide_, qui est une étude d'après l'antique. On sait qu'à +l'exemple de Goethe, l'auteur des _Poèmes antiques_ et des _Poèmes +barbares_ a plusieurs fois transporté dans notre langue, avec un art +consommé, les formes de la poésie grecque. Il a donné notamment, il y a +douze ans, une tragédie, dont le sentiment et la couleur étaient +empruntés à Eschyle. + +_L'Apollonide_, qui paraît aujourd'hui en librairie, est une étude de +même nature. Mais le modèle est bien différent. Cette fois, ce n'est +plus Eschyle, c'est Euripide. _L'Apollonide_, c'est l'Ion du troisième +tragique d'Athènes. + +M. Leconte de Lisle, qui avait montré tant de vigueur en luttant contre +le titan du théâtre grec, fait preuve de souplesse quand il lui faut se +mesurer avec un génie fluide et caressant comme Euripide. Il a trouvé +pour cette rencontre des trésors de douceur, de grâce et de tendresse. +Lui, robuste et violent quand il lui plaît, s'est montré ici harmonieux +et pur. En vérité, on ne saurait pousser plus avant que n'a fait ce +maître l'art prestigieux du vers. Cette nouvelle oeuvre, comme les +précédentes, étonne par son infaillible perfection. + +J'ai dit que la grâce de _l'Apollonide_ était une grâce, pieuse. Il y a, +en effet, dans l'original? grec un parfum de sanctuaire que le poète +français a soigneusement conservé. Le héros est un prêtre adolescent, la +scène un temple, chaque choeur une prière, le dénouement un oracle. + +Euripide n'était pas religieux. Il était athée. Mais il était tout +ensemble athée et mystique. Il excellait à peindre les jeunes religieux +qui, comme Ion et Hippolyte, unissent à la beauté de l'éphèbe la pureté +de l'ascète. + +Au lever du jour, ce jeune Ion, vêtu de blanc et couronné de fleurs, +descend les degrés du temple d'Apollon et dit, en cueillant un rameau de +laurier symbolique: + + Ô laurier, qui verdis dans les jardins célestes, + Que l'aube ambroisienne arrose de ses pleurs! + Laurier, désir illustre, oubli des jours funestes, + Qui d'un songe immortel sais charmer nos douleurs! + Permets que, par mes mains pieuses, ô bel arbre, + Ton feuillage mystique effleure le parvis, + Afin que la blancheur vénérable du marbre + Éblouisse les yeux ravis! + + Ô sources, qui jamais ne serez épuisées, + Qui fluez et chantez harmonieusement + Dans les mousses, parmi les lis lourds de rosées, + À la pente du mont solitaire et charmant! + Eaux vives! sur le seuil et les marches pythiques, + Épanchez le trésor de vos urnes d'azur, + Et puisse aussi le flot de mes jours fatidiques + Couler comme vous, chaste et pur! + +Ô magie des beaux vers! Nous voilà transportés par enchantement dans la +sainte Athènes des poètes, des sculpteurs, des architectes et des +philosophes. + +Ce petit rocher de Cécrops fut longtemps rude, couvert d'idoles raides +et peintes, qui souriaient mystérieusement. Là vivaient des hommes à la +fois grossiers et magnifiques, qui portaient des cigales d'or dans leurs +longs cheveux nattés et tout un peuple de matelots nourri d'ail et de +chansons. Les femmes, encore sauvages, déchiraient sur la place publique +les messagers des désastres. Un génie héroïque et barbare dominait la +petite cité et pesait sur les formes trapues du vieux Parthénon que les +guerres médiques devaient détruire. + +La plus belle des choses humaines, le génie attique, éclata +soudainement. Marathon et Salamine, la Grèce sauvée par les Athéniens, +les trésors conquis sur les Perses, la Victoire ôtant ses sandales +dorées pour s'asseoir dans sa cité d'élection; une gloire si prompte, et +tant de joie transformèrent Athènes, en firent la ville aux blancs +frontons, aux colosses d'or et d'ivoire, la protectrice opulente des +cités ioniennes, la belle rivale de Sparte, la patrie enfin dont les +tragédies de Sophocle reflètent le génie harmonieux. Mais ces heures +radieuses dureront peu. Ils passeront vite, les jours de modération dans +la puissance, de simplicité dans la richesse, d'obéissance aux dieux, de +paix sereine, au cours de cette vie attique, si riche et si rapide. +Quand l'harmonie, quand les parfaits accords se seront tus, lorsque les +troubles de l'esprit philosophique agiteront les fils des soldats de +Marathon, que les droits de la personne seront imprudemment proclamés, +que la science ruinera les préjugés utiles, que les dieux de la cité +seront, attaqués par le raisonnement et vengés, par le poison, légal, +qui sera le poète des jours inquiets? Quelle figure anxieuse et +mélancolique exprimera la pensée nouvelle? Euripide. + +S'il en faut croire une histoire qui commence comme un conte de +nourrice, Mnésarque, fils de Mnésarque, était cabaretier et sa femme +Clito était marchande d'herbes dans l'île de Salamine; où ils s'étaient +réfugiés devant les Perses de Xerxès. Clito devint mère et les pauvres +époux mirent de grandes espérances sur l'enfant attendu. Le bon +Mnésarque alla consulter le dieu sur un sujet si cher et le dieu +répondit que cette destinée qui allait commencer au cabaret s'achèverait +dans les honneurs «avec de douces et saintes couronnes». L'enfant naquit +dans la première année de la soixante-quinzième olympiade, le jour de la +glorieuse bataille qui ensanglanta l'Euripe, et il fut nommé Euripide. +Pour aider à l'accomplissement de l'oracle, les pauvres parents firent +de leur fils un athlète. Les couronnes de l'arène étaient les seules +qu'ils pussent imaginer. D'ailleurs, la Grèce honorait les athlètes. +Comment la mâle, beauté des lutteurs n'eut elle pas été chère à un +peuple adorateur de la forme humaine? Seuls, les philosophes estimaient +viles les gloires du pugilat, du pentathle et de la course: + +--L'athlète, disaient-ils, ne peut nous être comparé, car au-dessus de +la force des hommes et des chevaux est notre sagesse. + +Euripide était enclin à la philosophie. Pourtant, s'il abandonnai +l'arène, s'il cessa d'oindre ses membres d'huile, ce fut pour peindre à +la cire sur des tablettes de bois et s'appliquer à dessiner, selon le +goût hellénique, des formes pures, présentées sans raccourcis et sans +perspective. Mais il n'exerça pas longtemps le cestre et les baguettes +rougies au feu. Se tournant vers un autre art, il étudia la rhétorique +sous Prodicos. Ce maître enseignait que rien, n'est absolu, qu'on nomme +bon ce qui est agréable et mauvais ce qui déplaît. Négateur des dieux +qu'adorait le vulgaire, il paya de sa vie sa sage impiété: Il but la +ciguë. En entrant dans la maison de Prodicos, Euripide avait trouvé des +esprits amis, des parents intellectuels. L'orgueil de la pensée, l'amour +des raisonnements subtils, une impiété douce, sa propre nature enfin lui +étaient révélés. Mais le vrai maître d'Euripide fut Anaxagore de +Clazomène, qui enseignait à Athènes les doctrines ioniennes. +Conformément à l'esprit de ces écoles, il recherchait le principe des +choses et il croyait l'avoir trouvé dans ce qu'il appelait «nous», +c'est-à-dire l'esprit. Les animaux, les plantes, le monde, tout, +disait-il, est diversement pénétré de l'esprit. Par lui, les plantes +connaissent et désirent: elles se réjouissent de porter des feuilles et +s'affligent en les sentant mourir. L'esprit, qui détermine toute forme +et toute pensée, a donné l'empire à l'homme en lui donnant deux mains. +La contemplation de la nature, une soumission triste et fière aux lois +éternelles, le sentiment de la puissance des choses et de la faiblesse +de l'homme, voilà ce qu'Euripide jeune était fait pour comprendre à +l'école de ce philosophe, profond dans l'observation des phénomènes et +grand par la liberté de son esprit. La physique d'Anaxagore était tout à +fait rationnelle. Du fils d'Hypérion, de «l'infatigable Hélios qui, +traîné par ses chevaux, éclaire les hommes mortels et les dieux +immortels», elle faisait un bloc incandescent, plus grand que le +Péloponnèse. Pour elle, les vents n'étaient plus divins et résultaient +d'une raréfaction soudaine de l'air. Anaxagore révéla la cause des +éclipses aux Athéniens qu'il priva ainsi d'une terreur antique et chère. +Accusé d'impiété, il fut sauvé de la mort par les larmes de Périclès. +Les Athéniens l'exilèrent ou plutôt, comme il le disait, ils s'exilèrent +de lui. Il se retira à Lampsaque. Sa dernière pensée fut bienveillante +et révèle un vieillard souriant: il demanda que l'anniversaire de sa +mort fût un jour de congé pour les écoliers. Il mourut à l'âge de +soixante-douze ans; et l'on croit qu'il sortit volontairement de ce +monde, où il avait beaucoup pensé. + +Son disciple, bien jeune encore, se révéla poète. La première année de +la 81e olympiade, il fit représenter sa première tragédie sur le théâtre +de Bacchus, qui, adossé au rocher de Cécrops, était éclairé par de +véritables rayons de soleil. + +L'élève d'Anaxagore y montra les actions humaines sous un aspect +nouveau. Il fit passer dans le drame la philosophie dont il s'était +nourri. Le destin pesait jusque-là sur la tragédie et l'enveloppait +d'une obscure épouvante. Une puissance insaisissable, inintelligible, +extérieure aux hommes, qu'elle livre en proie les uns aux autres; des +héros gigantesques attendant dans une fière immobilité, dans une +tranquille horreur, l'heure fatale de tuer ou de périr, des meurtres +héréditaires, des égorgements pompeux comme des hécatombes, telles sont +les images dont le vieil Eschyle épouvantait les yeux, oppressait les +poitrines des spectateurs. Sophocle lui-même, le plus parfait des +poètes, le plus pur des tragiques, avait conçu le destin comme une force +indépendante de l'homme. Euripide vint et plaça le destin de l'homme +dans l'homme même. Il détermina les mobiles des actes. Le premier, il +montra tout l'intérêt du travail de la vie, toute la beauté de ces +maladies de l'âme, plus chères mille fois et plus précieuses que la +santé, je veux dire, les passions. + +Ayant épousé Choerina, fille de Mnésiloque, il vivait en bonne +intelligence avec son beau-père, qui était un homme excellent et lettré, +mais il souffrait cruellement de la mauvaise conduite de sa femme. +L'ayant perdue, il en épousa une autre qui le fit souffrir de même. Elle +se nommait Melito. Une teinte de tristesse est répandue sur toute la vie +d'Euripide. Il allait parfois méditer ses tragédies dans son île natale. +Oh montra depuis, à Salamine, une grotte où le plus ancien des poètes de +la mélancolie rêvait dan! l'ombre. Un Alexandrin a dit de lui, avec une +élégante brièveté: + +«Le disciple du noble Anaxagore était d'un commerce peu agréable: il ne +riait, guère et ne savait pas même plaisanter à table, mais tout ce +qu'il a écrit, n'est que miel et que chant de sirènes.» + +Bien qu'il aimât à converser avec quelques amis, il se plaisait surtout +au commerce des livres. + +Il possédait une bibliothèque, chose rare et nouvelle à cette époque, où +chacun ne prenait guère de poésie, de science ou de philosophie, que ce +qui en sonnait dans l'air plein de parfums et d'abeilles. Son goût de la +lecture était si vif qu'il comptait pour un des bienfaits de la paix de +pouvoir «dérouler ces feuilles qui nous parlent et qui font la gloire +des sages». Son long visage, que nous représentent les bustes antiques, +portait les sillons de la fatigue et du chagrin. Un front, plus, haut +que large, des cheveux rares au sommet de la tête et tombant en boucles +au-dessous des oreilles, de grands yeux pensifs, les coins de la bouche +un peu tombants, tout était en lui d'un homme doux et triste, que la vie +n'a point épargné. + +Il était lié d'amitié avec Socrate qui enseignait alors la sagesse dans +les boutiques des barbiers. Le fils de Phénarète, qui n'allait guère au +théâtre, assistait pourtant à la représentation de toutes les tragédies +d'Euripide On dit même qu'il participa à la composition de quelques-uns +de ces poèmes. On ne saura jamais quelle est la part de collaboration de +Socrate dans les drames d'Euripide. Mais il n'est pas impossible de +reconnaître, avec M. Henri Weil, les traces de l'enseignement socratique +dans plusieurs maximes du poète et notamment dans l'opposition qu'il +faisait, dans sa _Médée_, de l'amour physique à cet autre amour bien +préférable (disait-il) qu'inspirent les belles âmes et qui est une école +de sagesse, de vertu. + +On sait qu'Anaxagore fut réclamé plus tard par les sceptiques. Il leur +appartenait du moins, en effet, par l'indifférence philosophique avec +laquelle il considérait ce que le vulgaire nomme des biens ou des maux. +Il mettait la sagesse dans l'impassibilité. Telle était aussi la +philosophie d'Euripide. Il tenait la méditation pour le souverain bien. + +«Heureux, disait-il, qui possède la science! il ne cherche pas à usurper +sur ses concitoyens, il ne médite pas d'action injuste. Contemplant la +nature éternelle, l'ordre inaltérable, l'origine et les éléments des +choses, son âme n'est ternie d'aucun désir honteux.» + +Voilà, de belles et nobles maximes. Mais comme Prodicos, comme +Anaxagore, comme Socrate, Euripide avait sur les dieux des pensées +contraires aux vieilles maximes de la cité. Cet esprit scientifique et +moderne constituait aux yeux des observateurs une dangereuse impiété. +Tout trahissait en Euripide le mépris des conceptions divines et +héroïques de l'Hellade. De là, les haines, les outrages, les périls. +Enfin, il fallut ou fuir comme Prodicos, ou mourir comme Anaxagore. Le +poète de la philosophie quitta Athènes et alla chercher auprès d'un +tyran cette liberté que la démocratie ne lui donnait pas. Il mourut dans +la demeure royale d'Archélaos. + +Voilà qu'insensiblement j'ai conté la vie d'Euripide. Je ne vous dis +pas, comme celui qui montre la lanterne magique, que si c'était à +recommencer je vous la conterais de même. Je crois, au contraire, que je +la conterais d'une façon un peu différente. Je ne dirais plus +qu'Euripide a été athlète et peintre parce qu'en réalité on n'en sait +rien. Une pierre antique nous le montre incertain entre deux femmes +représentant, l'une la Palestre, l'autre la Tragédie. Mais il faudrait +savoir si cette pierre est antique et si elle représente vraiment +Euripide, et enfin si le graveur ne s'est point inspiré d'une légende. +M. Heuzey, avec sa science sûre et charmante, nous le dirait. Moi je ne +saurais. On montrait à Mégare des tableaux peints, disait-on, par +Euripide; mais disait-on vrai? Certes, il faut avoir la manie de conter +pour conter des histoires aussi incertaines que celle-là. Comme j'aurais +bien mieux fait de renvoyer simplement le lecteur à la belle +introduction que M. Henri Weil a mise en tête d'un choix de sept +tragédies d'Euripide! C'est là que parlé la science. Mais à l'exemple +des Grecs, j'aime les contes et je me plais à tout ce que disent les +poètes et les philosophes. La philosophie et la littérature, ce sont les +_Mille et une Nuits_ de l'Occident. + + + + +LES MARIONNETTES +DE M. SIGNORET + + +Les marionnettes de M. Signoret jouent Cervantes et Aristophane, et je +compte bien qu'elles joueront aussi Shakespeare, Calderon, Piaule et +Molière, les marionnettes anglaises ne jouaient-elles pas la tragédie de +_Jules César_, au temps de la reine Elisabeth? Et n'est-ce pas en voyant +l'histoire véritable du docteur Faust, représentée par des poupées +articulées, que Goethe conçut le grand poème auquel il travailla jusqu'à +son dernier jour? Pensiez-vous donc qu'il fût impossible aux +marionnettes d'être éloquentes ou poétiques? + +Si celles de la galerie Vivienne voulaient m'en croire, elles joueraient +encore _la Tentation de saint Antoine_, de Gustave Flaubert, et un +abrégé du _Mystère d'Orléans_ que M. Joseph Fabre ne manquerait pas de +leur accommoder avec amour. + +La petite marionnette qui représenterait la Pucelle serait taillée +naïvement, comme par un bon imagier du XVe siècle, et de la sorte nos +yeux verraient Jeanne d'Arc à peu près comme nos coeurs la voient, quand +ils sont pieux. Enfin, puisqu'il est dans la nature de l'homme de +désirer sans mesure, je forme un dernier souhait. Je dirai donc que j'ai +bien envie que les marionnettes nous représentent un de ces drames de +Hroswita dans lesquels les vierges du Seigneur parlent avec tant de +simplicité. Hroswita était religieuse en Saxe, au temps d'Othon le +Grand. C'était une personne fort savante, d'un esprit à la fois subtil +et barbare. Elle s'avisa d'écrire dans son couvent des comédies à +l'imitation de Térence, et il se trouva que ces comédies ne ressemblent +ni à celles de Térence, ni à aucune comédie. Notre abbesse avait la tête +pleine de légendes fleuries. + +Elle savait par le menu la conversion de Théophile et la pénitence de +Marie, nièce d'Abraham, et elle mettait ces jolies choses en vers +latins, avec la candeur d'un petit enfant. C'est là le théâtre qu'il me +faut. Celui d'aujourd'hui est trop compliqué pour moi. Si vous voulez me +faire plaisir, montrez-moi quelque pièce de Hroswita, celle-là, par +exemple, où l'on voit un vénérable ermite qui, déguisé en cavalier +élégant, entre dans un mauvais lieu pour en tirer une pécheresse +prédestinée au salut éternel. L'esprit souffle où il veut. Pour +accomplir son dessein, l'ermite feint d'abord d'éprouver des désirs +charnels. Mais,--ô candeur immarcescible de la bonne Hroswita!--cette +scène est d'une chasteté exemplaire. «Femme, dit l'ermite, je voudrais +jouir de ton corps.--Ô étranger, il sera, fait selon ton désir et je +vais me livrer à toi.» Alors l'ermite la repousse et s'écrie: «Quoi, tu +n'as pas honte...» etc. + +Voilà comment l'abbesse de Gandersheim s'entendait à conduire une scène. +Elle n'avait pas d'esprit. Elle jetait innocente comme un poète, c'est +pourquoi je l'aime. Si j'obtiens jamais l'honneur d'être présenté à +l'actrice qui tient les grands premiers rôles dans le théâtre des +Marionnettes, je me mettrai à ses pieds, je lui baiserai les mains, je +toucherai ses genoux et je la supplierai de jouer le rôle de Marie dans +la comédie de mon abbesse.--Je dirai: Marie, nièce de saint Abraham, fut +ermite et courtisane. Ce sont là de grandes situations qui s'expriment +par un petit nombre de gestes. Une belle marionnette comme vous y +surpassera les actrices de chair. Vous êtes toute petite, mais vous +paraîtrez grande parce que vous êtes simple. Tandis qu'à votre place une +actrice vivante semblerait petite. D'ailleurs il n'y a plus que vous +aujourd'hui pour exprimer le sentiment religieux.» + +Voilà ce que je, lui dirai, et elle sera peut-être persuadée. Une idée +véritablement artiste, une pensée élégante et noble, cela doit entrer +dans la tête de bois d'une marionnette plus facilement que dans le +cerveau d'une actrice à la mode[17]. + +[Note 17: Par l'intercession de M. Maurice Bouchor, mon voeu a été +exaucé. Les marionnettes de M. Signoret ont joué depuis _l'Abraham_ de +Hroswita. Il sera parlé de cette représentation dans la suite de ces +causeries.] + +En attendant, j'ai vu deux fois les marionnettes de la rue Vivienne et +j'y ai pris un grand plaisir. Je leur sais un gré infini de remplacer +les acteurs vivants. S'il faut dire toute ma pensée, les acteurs, me +gâtent la comédie. J'entends les bons acteurs. Je m'accommoderais encore +des autres! mais ce sont les artistes excellents, comme il s'en trouve à +la Comédie-Française, que décidément je ne puis souffrir. Leur talent +est trop grand: il couvre tout. Il n'y a qu'eux. Leur personne efface +l'oeuvre qu'ils représentent. Ils sont considérables. Je voudrais qu'un +acteur ne fût considérable que quand il a du génie. Je rêve de +chefs-d'oeuvre joués à la diable dans des granges par des comédiens +nomades. Mais peut-être n'ai-je aucune idée de ce que c'est que le +théâtre. Il vaut bien mieux que je laisse à M. Sarcey le soin d'en +parler. Je ne veux discourir que de marionnettes. C'est un sujet qui me +convient et dans lequel M. Sarcey ne vaudrait rien. Il y mettrait de la +raison. + +Il y faut un goût vif et même un peu de vénération. La marionnette est +auguste: elle sort du sanctuaire. La marionnette ou _mariole_ fut +originairement une petite vierge Marie, une pieuse image. Et la rue de +Paris, où l'on vendait autrefois ces figurines, s'appelait rue des +Mariettes et des Marionnettes: C'est Magnin qui le dit, Magnin le savant +historien des marionnettes, et il n'est pas tout à fait impossible qu'il +dise vrai, bien que ce ne soit pas la coutume des historiens. + +Oui, les marionnettes sont sorties du sanctuaire. Dans la vieille +Espagne, dans l'ardente patrie des Madones habillées de belles robes +semblables à des abat-jour d'or et de perles, les marionnettes jouaient +des mystères et représentaient le drame de la Passion. Elles sont +clairement désignées par un article du synode d'Orihuela, qui défend +d'user, pour les représentations sacrées, de ces petites figures +mobiles: _Imajunculis fictilibus, mobili quadam agitatione compositis, +quos titeres vulgari sermone appellamus_. + +Autrefois, à Jérusalem, dans les grandes féeries religieuses, on +faisait, danser pieusement des pantins sur le Saint-Sépulcre. + +De même, en Grèce et à Rome, les poupées articulées eurent d'abord un +rôle dans les cérémonies du culte; puis elles perdirent leur caractère +religieux. Au déclin du théâtre, les Athéniens s'éprirent d'un tel goût +pour elles, que les archontes autorisèrent de petits acteurs de bois à +paraître sur ce théâtre de Bacchus qui avait retenti des lamentations +d'Atossa et des fureurs d'Oreste. Le nom de Pothinos, qui installa ses +tréteaux sur l'autel de Dionysos, est venu jusqu'à nous. Dans la Gaule +chrétienne, Brioché, Nicolet et Fagotin sont restés fameux comme +montreurs de marionnettes. + +Mais je ne doute pas que les poupées de M. Signoret ne l'emportent, pour +le style et la grâce, sur toutes celles de Nicolet, de Fagotin et de +Brioché. Elles sont divines, les poupées de M. Signoret, et dignes de +donner une forme aux rêves du poète dont l'âme était, dit Platon, «le +sanctuaire des Charites». + +Grâce à elles, nous avons un Aristophane en miniature. Lorsque la toile +s'est levée sur un paysage aérien et que nous avons vu les deux +demi-coeurs des oiseaux prendre place des deux côtés du tymélé, nous +nous sommes fait quelque idée du théâtre de Bacchus. La belle +représentation! Un des deux coryphées des oiseaux, se tournant vers les +spectateurs, prononce ces paroles: + +«Faibles hommes, semblables à la feuille, vaines créatures pétries de +limon et privées d'ailes, malheureux mortels condamnés à une vie +éphémère et fugitive, ombres, songes légers...» + +C'est la première fois, je pense, que des marionnettes parlent avec +cette gravité mélancolique. + + + + +LA MÈRE ET LA FILLE[18] + +MADAME DE SABRAN +ET +MADAME DE CUSTINE + + +[Note 18: _Madame de Custine_, par M. A. Bardoux, Calmann Lévy, +éditeur.] + +M. Bardoux ne manque guère de se retirer dans le passé chaque fois +quelles devoirs de la vie publique lui permettent de faire cette +agréable retraite. Alors il choisit plus volontiers, pour y promener son +esprit, les jardins et les salons de la fin du dernier siècle. Il rêve +d'une chambre aux boiseries blanches dans laquelle l'_Orphée_ de Gluck +est ouvert sur un clavecin, tandis qu'une écharpe de cachemire traîne le +long du dossier en forme de lyre d'une chaise d'acajou. Ou bien encore +il voit par la pensée un jardin anglais avec un temple grec sur un +labyrinthe et un tombeau entre des peupliers. Car c'est là que vivaient +les femmes d'autrefois dont le souvenir lui est cher, ces femmes qui, +par le sel de leur intelligence et le parfum de leur tendresse, +donnèrent à la vie un goût fin qu'on n'y sentait point avant elles; ces +belles bourgeoises, ces aristocrates polies qui, nourries dans la +douceur du luxe, de l'amour et des arts, affrontèrent les prisons et les +échafauds de la Terreur sans rien perdre de leur fierté ni de leur +grâce; ces héroïnes pleines de courage et de faiblesses, qui furent +d'incomparables amies. Comme M. Bardoux les connaît et les comprend! il +les admire; il fait mieux; il les aime. C'est pour être aimées qu'elles +furent belles. Il a surpris, il nous a révélé tous les secrets de cette +Pauline de Beaumont qui avait l'âme d'un philosophe et le coeur d'une +amoureuse. Il a fait tout un volume de l'histoire intime de cette amie +de Chateaubriand. Et voici maintenant qu'il étudie Delphine de Sabran, +veuve en 1793 du jeune Custine, un héros et un sage de vingt-six ans, +condamné à mort par un des jugements les plus iniques du tribunal +révolutionnaire. Comme Pauline de Beaumont, Delphine de Custine se +reprit à vivre dans les incomparables années du consulat avec la France +guérie et victorieuse. Elle était alors dans tout l'éclat de sa blonde +jeunesse. Elle aima, et celui qu'elle aima, c'est l'homme, que dis-je! +c'est le dieu qu'adorait Pauline de Beaumont, c'est encore cet immortel +René. M. Bardoux, qui publie son nouveau travail dans la _Revue des Deux +Mondes_, n'en a encore donné que la première partie, laquelle ne dépasse +pas l'année 1794; mais il a résumé par avance, en quelques lignes, +l'épisode qu'il se propose de retracer amplement d'après des documents +inédits, je veux dire la liaison de son héroïne avec Chateaubriand. +«Commencée, dit-il, en 1803, alors que René était nommé secrétaire +d'ambassade à Rome, elle fut bientôt dans toute sa force et son ivresse. +Les lettres de Chateaubriand qui nous ont été obligeamment confiées, en +font foi; elles aideront à expliquer encore cette âme orageuse et +inquiète. Si vif qu'ait été l'attrait ressenti par lui, le volage ne put +longtemps être fixé et retenu. Madame de Custine continua d'être son +amie pendant vingt ans, jusqu'à l'heure de sa mort.» Alors encore elle +restait amante malgré l'âge et le délaissement, et se montrait plus +jalouse de la gloire du grand homme que de la sienne propre. Peu de +temps avant sa mort, comme elle faisait voir à un confident une des +chambres de son château: + +--Voilà, dit-elle, le cabinet où je le recevais. + +--C'est donc ici, lui dit-on, qu'il a été à vos genoux! + +Elle répondit: + +--C'est peut-être moi qui étais aux siens. + +Nous ferons notre profit de l'étude sur madame de Custine quand elle +sera entièrement publiée. Pour aujourd'hui, puisque M. Bardoux s'attarde +agréablement aux premières années de son héroïne et nous montre Delphine +près de sa mère, nous aussi, parlons de cette mère digne d'une +immortelle louange. Appelons du fond du passé, son ombre charmante. +Nulle n'est plus douce à rencontrer. Il n'en est pas d'un plus gracieux +entretien, non pas même ces ombres que le poète florentin vit si légères +au vent et à qui il eut grande envie de parler. Il fit part de son désir +à son guide, qui lui répondit: + + Vedrai quando saranno + Piu presso a noi: e tu allor li prega + Par quell'amor che i mena, e quei verranno. + +«Attends un peu qu'elles soient plus près de nous; prie-les alors par +cet amour qui les emporte, et elles viendront.» + +C'est aussi au nom de l'amour qu'il faut prier madame de Sabran. Aimer +fut, en ce monde, la grande affaire de sa vie, et si elle fait quelque +chose aujourd'hui dans l'autre monde, ce doit être exactement ce qu'elle +faisait dans celui-ci. + + +I + +Madame de Sabran sans amour ne serait pas madame de Sabran. Elle n'aima +qu'une fois sur cette terre, mais ce fut pour la vie. Cela lui arriva en +1777. Elle avait vingt-sept ans alors et était veuve depuis plusieurs +années d'un mari qui, de son vivant, avait eu cinquante ans de plus +qu'elle. Veuve avec deux enfants, elle ne se croyait plus aimable parce +que la fleur de sa beauté s'en était déjà allée. Mais elle était +exquise. Les éditeurs de sa correspondance ont donné son portrait +d'après une peinture de madame Vigée Le Brun. On ne peut imaginer une +plus aimable créature. Elle a des cheveux blonds, tout bouffants, avec +d'épais sourcils et des yeux noirs. Le nez un peu gros, est carré du +bout. Quant à la bouche, c'est une merveille. L'arc en est à la fois +souriant et mélancolique; les lèvres, voluptueuses et fortes, prennent, +en remontant vers les coins, une finesse exquise. Un menton gras, un cou +frileux, une taille souple dans une robe rayée à la mode du temps, des +poignets fins, je ne sais quoi de doux, de caressant, de tiède, de +magnétique en toute la personne: elle n'a pas besoin d'être belle pour +être adorable. + +Elle avait vingt-sept ans, disions-nous, quand elle rencontra le +chevalier de Boufflers, qui en avait trente-neuf. C'était un beau +militaire, un joli poète, un fort honnête homme et par-dessus tout un +très mauvais sujet. Elle voulut lui plaire, elle fut coquette. Une femme +de coeur n'est pas coquette impunément. Celle-ci se fit aimer, mais elle +aima davantage. + +Vingt-cinq ans plus lard, la comtesse de Sabran, devenue marquise de +Boufflers, écrivait ce quatrain: + + De plaire un jour sans aimer j'eus l'envie; + Je ne cherchais qu'un simple amusement. + L'amusement devint un sentiment; + Ce sentiment, le bonheur de ma vie. + +Elle aima le chevalier de tout son coeur et pour la vie. «Après dix ans +de tendresse, elle lui écrivait: «Je t'aime follement, malgré la Parque +qui file mes jours le temps qui se rit de mes malheurs et les vents qui +emportent tous nos souvenirs.» + +Et quand elle cherchait les raisons d'un si profond sentiment, elle ne +les trouvait point. Elle disait: + +«Ce n'est sûrement pas l'effet de mes charmes, qui n'existaient plus +lorsque tu m'as connue, qui t'a fixé auprès de moi; ce n'est pas non +plus tes manières de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies +piquantes et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on +veut causer avec toi, qui t'ont fait aimer à la folie.» + +Aussi l'on n'aime vraiment que lorsqu'on aime sans raisons. + +La passion qui lui vint dans l'épanouissement de sa jeunesse lui donna +tout le bonheur qu'on peut attendre en ce monde, c'est-à-dire cette +angoisse perpétuelle et cette inquiétude infinie, qui font qu'on +s'oublie, qu'on ne se sent plus exister en soi, et qui rendent la vie +tolérable en la faisant oublier. + +Une grande passion ne laisse pas un moment de repos, c'est là son +bienfait et sa vertu. Tout vaut mieux que de s'écouter vivre. Le +chevalier, quand elle commença de l'aimer, était, disons-nous, un très +mauvais sujet et un très honnête homme. Elle eut sur lui une excellente +influence. Elle lui enseigna à préférer le bonheur au plaisir. C'est +sous l'inspiration de madame de Sabran que Boufflers a dit, dans son +joli conte d'_Aline_: «Le bonheur, c'est le plaisir fixé. Le plaisir +ressemble à la goutte d'eau; le bonheur est pareil au diamant.» + +C'est bien le même homme qui écrivait à celle qui avait fixé son coeur: + +«Si je veux comparer mon sort avant de te connaître à mon sort depuis +que je te connais, je puis déjà voir que j'ai été bien plus heureux +après quarante ans qu'auparavant. Ce n'est pourtant pas ordinairement +l'âge des plaisirs; mais les vrais plaisirs n'ont point d'âge: ils +ressemblent aux anges, qui sont des enfants éternels; ils te ressemblent +à toi qui charmeras et aimeras toujours. Ainsi ne nous attristons point +ou, si nos réflexions nous affectent malgré nous, tirons-en du moins des +réflexions consolantes en pensant que nous n'avons perdu que le faux +bonheur, que le véritable nous reste encore, que notre esprit est +capable de le connaître et que notre coeur est digne d'en jouir.» + +Il y avait chez cet homme, en apparence léger et frivole un grand fonds +d'énergie et de constance. Boufflers avait l'âme forte et le coeur +généreux. Ce n'est pas un voluptueux vulgaire, l'homme qui, partant pour +le Sénégal, écrit à madame de Sabran: «Ma gloire, si j'en acquiers +jamais, sera ma dot et ta parure... Si j'étais joli, si j'étais jeune, +si j'étais riche, si je pouvais t'offrir tout ce qui rend les femmes +heureuses à leurs yeux et à ceux des autres, il y a longtemps que nous +porterions le même nom et que nous partagerions le même sort. Mais il +n'y a qu'un peu d'honneur et de considération qui puisse faire oublier +mon âge et ma pauvreté, et m'embellir aux yeux de tout ce qui nous verra +comme ta tendresse t'embellit à mes yeux.» + +--Orgueilleux! cruel! insensé! lui répondait madame de Sabran, qui s'en +tenait à la morale des deux pigeons. + +Elle avait raison. Mais il y avait dans les raisons du chevalier une +fierté, une noblesse qu'on admire surtout quand on songe qu'il tint +parole; que, dans les trois années qu'il passa en Afrique, il fit preuve +des qualités les plus sérieuses, et signala son gouvernement par des +actes d'énergie, de sagesse et de bonté. C'était un homme excellent. «La +base de son caractère, dit le prince de Ligne, qui l'avait beaucoup +connu, est une bonté sans mesure. Il ne saurait supporter l'idée d'un +être souffrant. Il se priverait de pain pour nourrir même un méchant, +surtout son ennemi. Ce pauvre méchant! disait-il.» + +Il fut combattu, dans son gouvernement, par un de ces pauvres méchants, +dont il eût pu briser d'un trait de plume la carrière et la destinée. +Malgré sa colère, il ne voulut pas frapper cet homme. «Quand je pense, +disait-il, que je ne puis me venger qu'avec une massue, tout mon +ressentiment s'apaise.» + +Son journal du Sénégal témoigne autant de son bon coeur que de son joli +esprit. Pendant la traversée, il écrivait à madame de Sabran: + +«J'aime, au milieu de mon inaction et de l'assoupissement de toutes mes +passions violentes, à tourner mes pensées vers cette maison si chère, à +t'y voir au milieu de tes occupations et de tes délassements, écrivant, +peignant, lisant, dormant, rangeant et dérangeant tout, te démêlant des +grandes affaires, t'inquiétant des petites, gâtant tes enfants, gâtée +par tes amis, et toujours, différente, et toujours la même, et surtout +toujours la même pour ce: pauvre vieux mari qui t'aime si bien, qui +t'aimera aussi longtemps qu'il aura un coeur.» + +Il a horreur de l'emphase, et il donne un tour familier aux sentiments +les plus délicats: + +«Quand je ne t'ai pas auprès de moi, ma pauvre tête est comme un vieux +château dont le concierge est absent et où tout est bientôt sens dessus +dessous.» + +Il garde sa bonne humeur au milieu de toutes les misères physiques et +morales: + +«Ma vie se passe en privations, en impatiences, en accidents, en +inquiétudes; tout cela prouve bien que ton pauvre pigeon est loin de +toi. Prépare-toi à le bien consoler quand tu le reverras. J'ai laissé +mon bonheur chez toi, comme on laisse son argent chez son notaire.» + +M. Bardoux incline à croire qu'un mariage secret l'avait uni à madame de +Sabran avant son départ pour le Sénégal. Dans ce cas, le mariage célébré +en 1797 à Breslau, pendant l'émigration, ne serait, qu'une consécration +publique de cette union. + +De pareilles âmes à la fois frivoles et fortes, ironiques et tendres, ne +pouvaient être produites que par une longue et savante culture. Le vieux +catholicisme et la jeune philosophie, la féodalité mourante et la +liberté naissante ont contribué à les former avec leurs piquants +contrastes et leur riche diversité. Tels qu'ils furent, un Boufflers, +une Sabran honorent l'humanité. Ces êtres fiers et charmants né +pouvaient naître qu'en France et au XVIIIe siècle. Bien des choses sont +mortes en eux, bien des choses bonnes et utiles sans doute; ils ont +perdu notamment la foi et le respect dans le vieil idéal des hommes. +Mais aussi que de choses commencent en eux et par eux, qui nous sont +infiniment précieuses, je veux dire l'esprit de tolérance, le sentiment +profond des droits de la personne, l'instinct de la liberté humaine. + +Ils surent s'affranchir des vaines terreurs; ils eurent l'esprit libre +et c'est là une grande vertu. Ils ne connurent ni l'intolérance, ni +l'hypocrisie. Ils voulurent du bien à eux et aux autres et conçurent +cette idée, étrange et neuve alors, que le bonheur était une chose +désirable. Oui, ces doux hérétiques furent les premiers à penser que la +souffrance n'est pas bonne et qu'il faut l'épargner autant que possible +aux hommes. Qu'un génie féodal et violent, qu'un de Maistre les +poursuive de sa haine et de sa colère. Il a raison. Ces aimables dames, +ces bons seigneurs ont tué le fanatisme. Mais est-ce à nous de leur en +faire un crime, et ne devons-nous pas plutôt sourire à leur indulgente +sagesse? Ils savaient que la vie est un rêve, ils voulaient que ce fût +un doux rêve. Ils remplacèrent la foi par la tendresse, et l'espérance +par la bonté. Ils furent bienveillants. Leur vie fut, en somme, +innocente, et leur mémoire est de bon conseil. + + +II + +M. Bardoux vient de publier en librairie l'étude qu'il a faite de madame +de Custine, d'après, des documents inédits. «Ces documents qui servent +de trame à notre récit, dit-il dans sa préface, intéresseront, nous +l'espérons, le lecteur. Ils lui feront certainement connaître et estimer +davantage ces âmes de l'ancienne France, à la fois philosophes et +amoureuses, qui nous ont enseigné, avec la liberté de l'esprit, les deux +vertus dont notre époque a le plus besoin, la tolérance pratique et +l'indulgente sagesse.»--Oui, lui répondrai-je, s'il me le permet, comme +à un de ses lecteurs les plus attentifs, oui, fidèle et délicat +historien des élégances de l'esprit et du coeur, oui, vos livres nous +intéressent, non seulement par les documents qu'ils contiennent, mais +aussi par l'agrément du récit, la sûreté de la critique et la hauteur du +sentiment. Vous aimez votre sujet, et vous nous le gardez aimable. Vous +pénétrez tous les contours de votre modèle d'une lumière douce et +caressante. Vos portraits sont vrais; ils ont le regard et le sourire, +et maintenant que vous m'avez peint cette belle Delphine, je crois +l'avoir connue. Je la vois, couronnée de ses beaux cheveux blonds, errer +avec une ardente mélancolie dans les allées de Fervacques, sous ces +arbres qu'elle aimait tant et auxquels elle donnait les noms de ses amis +absents. C'est à vous que je dois cette douce image. Que de fois +n'avez-vous pas eu la même vision! Et qu'il faut vous envier d'avoir +vécu avec des ombres charmantes! Vous êtes revenu de ces champs Élysées, +de l'ancienne France, tout pénétré d'une douce sagesse; vous plaignez +des faiblesses généreuses; vous estimez comme les plus chers trésors de +la vie le bon goût, le désintéressement, la liberté de l'esprit, la +fierté du coeur et l'aimable tolérance. Vous pensez que vos livres n'en +feront que mieux aimer la France. Je le pense aussi. Je pense qu'un pays +où se forma la plus belle société, du monde est le plus beau des pays. +Je me disais, en lisant votre livre: ta France est en Europe ce que la +pêche est dans une corbeille de fruits: ce qu'il y a de plus fin, de +plus suave, de plus exquis. Quelle merveilleuse culture que celle qui a +produit une Delphine de Custine! + +Elle fut élevé comme on élevait alors les filles, sans pédantisme, +sobrement, avec mesure. À quinze ans, elle parut dans le monde. Conduite +chez madame de Polignac une nuit que l'archiduc et l'archiduchesse +d'Autriche y soupaient ainsi que la reine, elle eut grand'peur, et +séparée un moment de sa mère, ne sut que devenir. L'archiduc imagina de +venir lui parler. Elle en fut si déconcertée que, n'entendant rien à ce +qu'il lui disait et ne sachant que lui répondre, elle prit le parti de +se sauver à l'autre bout du salon, très rouge et dans un état affreux. +Toute la soirée on s'amusa aux dépens de la petite sauvage. Mais sa +mère, la voyant fort en beauté, n'était pas en peine. + +Cette sauvagerie devait rester, attachée jusqu'à la fin comme un charme +à la nature morale de Delphine. Conformément à la destinée des grandes +amoureuses, la fille de madame de Sabran était vouée à la solitude. + +Delphine épousa, en 1787, le jeune Philippe de Custine, fils du général. +Elle avait dix-huit ans. Les noces se firent à la campagne, chez Mgr de +Sabran, oncle de la mariée. Il y eut huit jours de fêtes rustiques. +Madame de Sabran raconte qu'à une de ces fêtes, «des lampions couverts +comme à Trianon donnaient une lumière si douce et des ombres si légères +que l'eau, les arbres, les personnes, tout paraissait aérien». La lune +avait voulu être aussi de la fête; elle se réfléchissait dans l'eau et +«aurait donné à rêver aux plus indifférents». Et madame de Sabran +ajoute: «De la musique, des chansons, une foule de paysans bien gaie et +bien contente suivait nos pas, se répandait ça et là pour le plaisir des +yeux. Au fond du bois dans l'endroit le plus solitaire, était une +cabane, humble et chaste maison. La curiosité nous y porta, et nous +trouvâmes Philémon et Baucis courbés sous le poids des ans et se prêtant +encore un appui mutuel pour venir à nous. Ils donnèrent d'excellentes +leçons à nos jeunes époux, et la meilleure fût leur exemple. Nous nous +assîmes quelque temps avec eux et nous les quittâmes attendris jusqu'aux +larmes.» + +Il y a là un sentiment nouveau de la nature. Toutes ces belles dames +étaient un peu filles de Jean-Jacques. La bergerie à la veille de la +Terreur. Trois ans après, le vieux général de Custine était traduit +devant le tribunal révolutionnaire. Sa belle-fille, qui pourtant avait +eu à se plaindre de lui, l'assista devant les juges et fut, comme on l'a +dit, son plus éloquent défenseur. Tous les jours elle était au +Palais-de-Justice dès six heures du matin; là, elle attendait que son +beau-père sortît de la prison; elle lui sautait au cou, lui donnait des +nouvelles de ses amis, de sa famille. Lorsqu'il paraissait devant ses +juges, elle le regardait avec des yeux baignés de larmes. Elle +s'asseyait en face de lui, sur un escabeau au-dessus du tribunal. Dès +que l'interrogatoire était suspendu, elle s'empressait de lui offrir les +soins qu'exigeait son état; entre chaque séance, elle employait les +heures à solliciter, en secret, les juges et les membres des comités. Sa +grâce pouvait toucher les coeurs les plus rudes. L'accusateur public, +Fouquier-Tinville, s'en alarma. + +À l'une des dernières audiences, il fit exciter contre la jeune femme +les septembriseurs attroupés sur le perron du Palais-de-Justice. Le +général venait d'être reconduit à la prison; sa belle-fille s'apprêtait +à descendre les marches du palais pour regagner le fiacre qui +l'attendait dans une rue écartée. Timide, un peu sauvage, elle avait +toujours eu la peur instinctive des foules humaines. Effrayée par cette +multitude d'hommes à piques et de tricoteuses qui lui montraient le +poing en glapissant, elle s'arrête au haut de l'escalier. Une main +inconnue lui glisse un billet l'avertissant de redoubler de prudence. +Cet avis obscur achève de l'épouvanter; elle craint de tomber évanouie; +et elle voit déjà sa tête au bout d'une pique, comme la tête de la +malheureuse princesse de Lamballe. Pourtant elle s'avance. À mesure +qu'elle descend les degrés, la foule de plus en plus épaisse, la +poursuit de ses clameurs. + +--C'est la Custine! C'est la fille du traître! + +Les sabres nus se levaient déjà sur elle. Une faiblesse, un faux pas et +c'en était fait. Elle a raconté depuis qu'elle se mordait la langue +jusqu'au sang pour ne point pâlir. + +Épiant une chance de salut, elle jette les yeux autour d'elle et voit +une femme du peuple qui tenait un petit enfant contre sa poitrine. + +--Quel bel enfant vous avez, madame! lui dit-elle. + +--Prenez-le, répond la mère. + +Madame de Custine prend l'enfant dans ses bras et traverse la cour du +palais, au milieu de la foule immobile. L'innocente créature la +protégeait. Elle put ainsi atteindre la place Dauphine, où elle rendit +l'enfant à la mère qui le lui avait généreusement prêté. Elle était +sauvée. + +On sait que le général de Custine périt sur l'échafaud, et que Philippe +de Custine y suivit bientôt son père. Il mourut avec le calme d'un +innocent et la constance d'un héros. + +Veuve à vingt-trois ans, madame de Custine résolut de quitter la France +avec son fils en bas âge, mais elle fut arrêtée comme émigrée +d'intention et conduite à la prison des Carmes. Elle y attendit la mort +dans cette fierté tranquille que donnent la race et l'exemple. Le 9 +Thermidor la sauva. Elle était jeune, elle était mère; elle vécut; elle +se reprit aux choses. Le temps est comme un fleuve qui emporte tout. +Veuve par la main du bourreau, elle considérait son veuvage comme sacré. +Mais toutes les voix de la jeunesse chantaient plaintivement dans son +coeur et parfois elle sentait avec amertume le vide de son âme. + +En 1797 elle écrivait à sa mère: + + Je voudrais trouver un bon mari, raisonnable, sensible, ayant + les mêmes goûts que moi et apportant tous les sentiments dont se + compose mon existence, un mari qui sente que, pour vivre + heureux, il faut être auprès de toi et qui m'y conduisît, qui + s'y trouvât heureux et aimât mon fils comme le sien, un mari + doux d'opinions comme de caractère, philosophe, instruit, ne + craignant pas l'adversité, qui la connaîtrait même, mais qui + regarderait comme une compensation à ses maux d'avoir une + compagne comme ta Delphine; voilà l'être que je voudrais trouver + et que je crains bien de ne rencontrer jamais. + +Non, ce rêve d'un bonheur paisible ne devait jamais se réaliser. +Delphine, de Custine était une tête vouée aux aquilons. Encore quelques +années et ses destins seront fixés. Ce n'est pas un mari raisonnable et +sensible qu'elle rencontrera, mais un maître impétueux et chagrin, et +elle payera du repos de sa vie une joie d'une heure. + +C'était en 1803. Elle avait trente-trois ans. Son teint de blonde était +resté frais comme au temps où Boufflers l'appelait la reine des roses. +La douceur et la fierté se fondaient en séduction sur son fin visage. +Elle joignait à la mutinerie de la jeunesse la résignation des êtres qui +ont beaucoup vécu. La belle victime vit Chateaubriand. Il était dans +tout l'éclat de sa jeune gloire et déjà dévoré d'ennuis. Elle l'aima. Il +se laissa aimer. Dans les premières heures il jeta quelque feu. La +lettre que voici fut écrite dans la nouveauté du sentiment. + + Si vous saviez comme je suis heureux et malheureux depuis hier, + vous auriez pitié de moi. Il est cinq heures du matin. Je suis + seul dans ma cellule. Ma fenêtre est ouverte sur les jardins qui + sont si frais, et je vois l'or d'un beau soleil levant qui + s'annonce au-dessus du quartier que vous habitez. Je pense que + je ne vous verrai pas aujourd'hui et je suis bien triste. Tout + cela ressemblera un roman; mais les romans n'ont-ils pas leurs + charmes? Et toute la vie n'est-elle pas un triste roman? + Écrivez-moi; que je voie au moins quelque chose qui vienne de + vous! Adieu, adieu jusqu'à demain! + + Rien de nouveau sur le maudit voyage. + +Ce voyage est celui de Rome, où René, nommé secrétaire d'ambassade, +devait conduire madame de Beaumont, mourante. + +Il partit; aux premiers arbres du chemin, il avait déjà oublié Delphine +de Custine. De retour en France, l'année suivante, il lui rapporta un +amour distrait, éloquent et maussade. Elle le recevait dans la terre de +Fervacques, qu'elle avait récemment achetée et dont le vieux château, +égayé par le souvenir de la belle Gabrielle, possédait encore, +disait-on, le lit de Henri IV. + +C'est après un de ces séjours que Delphine lui écrivit ce billet: + + J'ai reçu votre lettre. J'ai été pénétrée, je vous laisse à + penser de quels sentiments. Elle était digne du public de + Fervacques, et cependant je me suis gardée d'en donner lecture. + J'ai dû être surprise qu'au milieu de votre nombreuse + énumération il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la grotte + et pour le petit cabinet orné de deux myrtes superbes. Il me + semble que cela ne devait pas s'oublier si vite. + +On sent qu'en écrivant ces lignes, la délicate créature était encore +agitée d'un doux frémissement. Elle avait la mémoire du coeur et des +sens, cette pauvre femme, condamnée dès ce moment à ne vivre que de +souvenirs. Rien ne devait plus effacer dans son âme la grotte et les +deux myrtes. Chateaubriand ne lui laissa même pas l'illusion du bonheur. +Le 16 mars 1805, elle écrivait à Chênedollé son confident: + + Je ne suis pas heureuse, mais je suis un peu moins malheureuse. + +Onze jours après, elle disait: + + Je suis plus folle que jamais; je l'aime plus que jamais, et je + suis plus malheureuse que je ne peux dire. + +René, qui ne cherchait au monde que des images, préparait alors son +voyage en Orient. + +Madame de Custine écrivait de Fervacques le 24 juin 1806. + + Le _Génie_ (le Génie, c'était Chateaubriand) est ici + depuis quinze jours; il part dans deux mois, et ce n'est pas un + départ ordinaire, ce n'est pas pour un voyage ordinaire non + plus. Cette chimère de Grèce est enfin réalisée. Il part pour + remplir tous ses voeux et pour détruire tous les miens. Il va + enfin accomplir ce qu'il désire depuis si longtemps. Il sera de + retour au mois de novembre, à ce qu'il assure. Je ne puis le + croire; vous savez si j'étais triste, l'année dernière; jugez + donc de ce que je serai cette année! J'ai pourtant pour moi + l'assurance d'être mieux aimée; la preuve n'en est guère + frappante. + ............................................................ + + Tout a été parfait depuis quinze jours, mais, aussi tout est + fini. + +Tout était fini. Son instinct ne la trompait pas; René, dans ce +pèlerinage, allait chercher une autre victime. Madame de Mouchy +l'attendait à l'Alhambra. + +Madame de Custine se survécut vingt ans. Elle eut le courage de rester +l'amie de celui qui ne l'aimait plus. Le monde qu'elle n'avait jamais +goûté, lui était devenu odieux. Elle restait enfermée à Fervacques. + +M. Bardoux a publié les lettres charmantes qu'elle écrivait, après 1816, +à son amie la célèbre Rahel de Varnhagen. Ces lettres laissent voir la +limpidité de l'âme de Delphine. + +Elle écrit: + + J'aime encore les arbres! Le ciel a eu pitié de moi, en me + laissant au moins ce goût. Je fais à tous la meilleure mine que + je peux, mais je ne peux pas grand'chose, parce que je souffre + dans le fond de mon âme. + +Et encore: + + Vous dites d'une manière charmante «qu'il ne faudrait pas être + seule lorsqu'on n'est plus jeune»! Au moins faudrait-il être + vieille! mais on est si longtemps à n'être plus jeune sans être + vieille, que c'est là ce qu'il y a de plus pénible; ce qui me + console, c'est la rapidité de tout. Le temps passe avec une + promptitude effrayante, et, malgré la tristesse des jours, on + les voit s'évader comme les eaux d'un torrent. + +Elle souffrait depuis longtemps d'une maladie de foie que le chagrin +avait développée. + +Dans l'été de 1826, elle se rendit à Bex pour respirer l'air des +montagnes et aussi pour être plus près de Chateaubriand, qui avait +accompagné à Lausanne sa femme souffrante. Là, Delphine de Custine +s'éteignit sans agonie le 25 juillet 1826, dans la cinquante-sixième +année de son âge. Chateaubriand la veilla à son lit de mort. Il écrivit +dans ses _Mémoires_ ces lignes froides et brillantes: + + J'ai vu celle qui affronta l'échafaud du plus grand courage, je + l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille + amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de + soie, me sourire de ses lèvres pâles + et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près + Genève, pour expirer à Bex, à l'entrée du Valais. + + J'ai entendu son cercueil passer, la nuit, dans les rues + solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à + Fervacques. + +Certes, la fille de madame de Sabran avait tout donné et n'avait rien +reçu. Qu'importe, puisque le vrai bonheur de ce monde consiste non à +recevoir, mais à donner! Elle eut la part de joie dévolue sur la terre +aux créatures bien nées, puisqu'elle fit en aimant le rêve de la vie. +C'est pour elle et ses pareils qu'il fut écrit: «Heureux ceux qui +pleurent!» + +_P.-S._--En relisant les épreuves de cet article, je suis assailli de +doutes et d'inquiétudes: j'entends dire vaguement que M. Bardoux a +découvert les papiers de madame de Custine, et que le roman de la vie de +cette aimable dame en reçoit quelque dommage. On va jusqu'à chuchoter +que Delphine, qui écrivait si bien les lettres d'amour, les faisait +resservir plusieurs fois. Je n'en veux rien croire encore. Il est +toujours temps d'être désenchanté. + + + + +M. JULES LEMAÎTRE[19] + + +[Note 19: Jules Lemaître, _Impressions de théâtre_. Lecène, édit., +in-18.] + +M. Jules Lemaître vient de publier ses feuilletons dramatiques sous le +titre d'_Impressions de théâtre_. On y goûte quelque chose d'ingénu qui +vient du coeur et je ne sais quoi d'étrangement expérimenté qui vient de +l'esprit. Cela est fort bien ainsi: Il est bon que le coeur soit naïf et +que l'esprit ne le soit pas. Les anges, qui sont toute candeur, feraient +assurément de la bien mauvaise littérature et l'on n'imagine pas un +séraphin en possession de l'ironie philosophique. + +Devant les choses humaines, M. Jules Lemaître ne tient pas toujours son +sérieux. Mais on lui sait gré de manquer parfois de gravité, tant sa +fantaisie est charmante. Ce lettré, qui a pris tous ses grades, jette +volontiers en l'air son bonnet de docteur et s'amuse çà et là des +espiègleries d'écolier. C'est Fantasio pêchant à la ligne les plus +vénérables perruques. Il est piquant et délicieux de voir ainsi quelque +gaminerie accompagner tant de docte et poétique talent; nous en +jouissons comme d'un spectacle rare. Le pédantisme étant l'habitude +ordinaire des gens considérables, nous sommes émerveillés quand un homme +de mérite pousse le naturel jusqu'à une certaine effronterie. Quel oubli +de soi s'y révèle, quelle simplicité et aussi quelle philosophie! Mais +ce qu'il y a peut-être de plus aimable en M. Lemaître, c'est la +tristesse soudaine qui lui prend d'avoir été cruel dans son espièglerie, +et sans pitié. Ce sont ses brusques attendrissements. Car il y a de +tout, et même de la mélancolie, dans cette âme mobile, fluide, légère et +charmante comme celle de quelque Puck qui aurait fait ses humanités. + +M. Jules Lemaître est un esprit très avisé et très subtil dont +l'heureuse perversité consiste à douter sans cesse. C'est l'état où l'a +réduit la réflexion. La pensée est une chose effroyable. Il ne faut pas +s'étonner que les hommes la craignent naturellement. Elle a conduit +Satan lui-même à la révolte. Et pourtant Satan était un fils de Dieu. +Elle est l'acide qui dissout l'univers, et, si tous les hommes se +mettaient à penser à la fois, le monde cesserait immédiatement +d'exister; mais ce malheur n'est pas à craindre. La pensée est la pire +des choses. Elle en est aussi la meilleure. S'il est vrai de dire +qu'elle détruit tout, on peut dire aussi justement qu'elle a tout créé. +Nous ne concevons l'univers que par elle et, quand elle nous démontre +qu'il est inconcevable, elle ne fait que crever la bulle de savon +qu'elle avait soufflée. + +C'est proprement ce à quoi M. Jules Lemaître s'occupe tous les lundis +avec une grâce diabolique. Il dit tout et veut n'avoir rien dit. Son +infirmité est de trop comprendre. Quelle autorité n'aurait-il point +acquise s'il était de moitié moins intelligent? Mais il voit l'envers +des idées. Une telle perspicacité ne se pardonne guère. Il concilie ce +qui d'abord ne semblait pas conciliable; il porte d'instinct, dans son +âme charmante et mobile, la riche philosophie d'Hegel: s'il rencontre +des idées ennemies, il les réconcilie en les embrassant toutes ensemble. +Puis il les envoie promener. C'est là certainement la sagesse: on ne la +pardonne pas. En politique comme en littérature, ce que nous estimons le +plus chez nos amis, c'est la partialité de leur esprit et l'étroitesse +de leurs vues. Quand on est d'un parti, il faut d'abord en partager les +préjugés. M. Jules Lemaître n'est d'aucun parti. Il a l'intelligence +absolument libre. Je le tiens pour un vrai philosophe qui contemple le +monde, et, s'il s'est pris de goût pour le théâtre, c'est sans doute +qu'il y a vu une sorte de microcosme. En effet, le théâtre est le monde +en miniature. Qu'est-ce qu'une comédie, sinon une suite d'images formées +dans le mystère d'une même pensée? Or, cette définition convient +également bien à une pièce de théâtre et à l'univers visible. Les images +nous frappent; nous ignorons la pensée qui les assemble: il faut qu'on +nous la montre. C'est l'emploi du philosophe ou du critique dramatique, +selon qu'il s'agit du plan divin ou d'un plan de M. Alexandre Dumas. + +M. Jules Lemaître s'occupe même de théâtre dans ses feuilletons +dramatiques et M. Francisque Sarcey lui en a fait tous ses compliments. +Mais M. Jules Lemaître s'occupe de bien autre chose dans ces études si +diverses et toujours nouvelles, ou plutôt il ne s'y occupe que d'une +seule chose, qui est l'âme humaine. + +C'est à elle qu'il rapporte tout. De là, l'intérêt de ces pages écrites +au jour le jour et que relie comme un fil d'or le sentiment +philosophique. + +M. Jules Lemaître n'a point de doctrine, mais il a une philosophie +morale. Elle est, cette philosophie, amère et douce, indulgente et +cruelle, et bonne par-dessus tout. Sagesse de l'abeille qui fait sentir +son aiguillon et qui donne son miel! Je suis bien sûr que, si l'on +pouvait aimer sans haïr, M. Jules Lemaître ne haïrait jamais. Mais c'est +un voluptueux qui ne pardonne pas à la laideur d'attrister la fête de la +vie. Il aime les hommes, il les veut heureux; il croit qu'il y a plus de +sortes de vertus qu'on n'en compte généralement dans les manuels de +morale. Il est de ces hommes, qui ne veulent de mal à personne, qui sont +tolérants et bienveillants et qui, n'ayant pas de foi qui leur soit +propre, communient avec les croyants. On nomme ces gens-là des +sceptiques. Ils ne croient en rien; cela les oblige à ne rien nier. Ils +sont, comme les autres, soumis à toutes les illusions du mirage +universel; ils sont les jouets des apparences; parfois des formes vaines +les font cruellement souffrir. Nous avons beau découvrir le néant de la +vie: une fleur suffira parfois à nous le combler. C'est ainsi que M. +Jules Lemaître, tantôt sensuel, et tantôt ascétique, se joue des jeux de +la scène et goûte au théâtre l'illusion d'une illusion. Il nous en +rapporte des impressions exquises, qui se répercutent en moi, je vous +assure, d'une façon tout à fait délicieuse. + +J'aime infiniment le théâtre chaque fois qu'il m'en parle. Il m'a fait +goûter Meilhac comme je n'avais pas su le faire tout seul, et il m'aide, +à trouver aux dialogues de Gyp un sens mystique et surnaturel. Il me +sert aussi beaucoup pour l'intelligence de Corneille et de Molière, car +personne ne le surpasse en culture classique. Enfin, il m'a révélé des +aspects nouveaux du génie de Racine, que pourtant je connais assez bien. + +Sans me flatter, je tiens cela pour un mérite. Mais ce que M. Jules +Lemaître fait le mieux voir dans sa galerie, c'est lui-même. Il se +montre sous des masques divers. Loin de l'en blâmer, je l'en félicite. +En somme, la critique ne vaut que par celui qui l'a faite, et la plus +personnelle est la plus intéressante. + +La critique est, comme la philosophie et l'histoire, une espèce de roman +à l'usage des esprits avisés et curieux, et tout roman, à le bien +prendre, est une autobiographie. + +Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu +des chefs-d'oeuvre. + +Je crois avoir déjà tenté de le dire, il n'y a pas plus de critique +objective qu'il n'y a d'art objectif, et tous ceux qui se flattent de +mettre autre chose qu'eux-mêmes dans leur oeuvre sont dupes de la plus +fallacieuse philosophie. La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même. +C'est une de nos plus grandes misères. Que ne donnerions-nous pas pour +voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'oeil à facettes +d'une mouche, ou, pour comprendre la nature avec le cerveau rude et +simple d'un orang-outang? Mais cela nous est bien défendu. Nous ne +pouvons pas, comme Tirésias, être homme et nous souvenir d'avoir été +femme. Nous sommes enfermés dans notre personne comme dans une prison +perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire, ce me semble, c'est de +reconnaître de bonne grâce cette affreuse condition et d'avouer que nous +parlons de nous-mêmes, chaque fois que nous n'avons pas la force de nous +taire. + +La critique est la dernière en date de toutes les formes littéraires; +elle finira peut-être par les absorber toutes. Elle convient +admirablement à une société très civilisée dont les souvenirs sont +riches et les traditions déjà longues. Elle est particulièrement +appropriée à une humanité curieuse, savante et polie. Pour prospérer, +elle suppose plus de culture que n'en demandent toutes les autres formes +littéraires. Elle eut pour créateurs Saint-Évremond, Bayle et +Montesquieu. Elle procède à la fois de la philosophie et de l'histoire. +Il lui a fallu, pour se développer, une époque d'absolue liberté +intellectuelle. Elle remplace la théologie, et, si l'on cherche le +docteur universel, le saint Thomas d'Aquin du XIXe siècle, n'est-ce pas +à Sainte-Beuve qu'il faut songer? + + + + +1814[20] + + +[Note 20: 1814, par Henry Houssaye. Didier, édit., 1 vol. in-8.] + +Nous avions déjà sur 1814, sans compter d'innombrables ouvrages russes +et allemands, l'élégante esquisse du baron Fain, secrétaire de +l'empereur, le livre du commandant Koch et le volume de M. Thiers dans +lequel la campagne de France est racontée avec une patriotique émotion. +M. Henry Houssaye, qui avait jusqu'ici appliqué plus particulièrement à +la Grèce ancienne ses remarquables facultés d'historien, nous retrace, +aujourd'hui les événements civils et militaires de 1814 avec plus de +précision et d'étendue que n'avaient fait ses prédécesseurs. Il s'est +servi exclusivement des documents originaux: lettres, ordres, +protocoles, situations, rapports de généraux et de préfets, bulletins de +police, journaux du temps, mémoires: cent mille pièces et cinq cents +volumes. Il a étudié sur place les principales affaires de la campagne. +Il a conféré soigneusement pour chaque combat les témoignages des deux +adversaires. Il a donné le premier les effectifs exacts des forces +engagées de part et d'autre, ainsi que le nombre des soldats tués ou +blessés. Ses récits de bataille sont nouveaux sur beaucoup de points. De +plus ils sont clairs et animés: M. Henry Houssaye a le sens militaire. +Il sait préciser les «moments» décisifs des actions et suivre les masses +en mouvement; il entre dans l'esprit du soldat. Mais il ne s'est pas +borné à l'exposé des faits de guerre; il a étudié la situation politique +de la France et esquissé l'état de l'esprit public, et cette partie de +son livre, tout à fait nouvelle, offre un grand intérêt. Jamais on +n'avait peint avec une si âpre vérité les misères de la France dans +cette année maudite: le blocus continental, les champs en friche, les +fabriques fermées, l'arrêt complet des affaires et des travaux publics, +la retenue de 25 pour 100 sur les traitements et les pensions non +militaires, l'énorme augmentation des impôts, la rente tombée de 87 +francs à 50 fr. 50; les actions de la Banque, cotées naguère 430 francs, +valant 715 francs, le change sur les billets monté à 12 pour 1000 en +argent, à 50 pour 1000 en or, le numéraire si rare, qu'on avait dû +tolérer l'usure et suspendre jusqu'au 1er janvier 1815 la loi qui fixait +l'intérêt à 5 et 6 pour 100. + +Des colonnes mobiles fouillaient les bois à la recherche des +réfractaires; les garnisaires s'installaient au foyer de la mère de +l'insoumis. Dans certaines contrées, c'étaient les femmes et les enfants +qui labouraient. Bientôt le ministre de l'intérieur devait mettre à +l'ordre du pays, par la voie des journaux, que les femmes et les enfants +pouvaient utilement remplacer les hommes dans les travaux des champs, et +que le labour à la bêche devait suppléer au labour à la charrue, devenu +impossible à cause du manque de chevaux. + +Le tableau que trace M. Henry Houssaye est effroyable; on n'en peut nier +l'exactitude, puisque chaque trait est tiré d'un document authentique. +Il est à remarquer pourtant que le rappel des classes an XI et +suivantes, la levée de 1815, l'appel des gardes nationales mobiles ne +portèrent que sur les hommes de dix-neuf à quarante ans. + +Le travail à la fois impartial et généreux de M. Henry Houssaye nous +montre côte à côte l'héroïsme et l'infamie. En cette cruelle année la +France se couvrit de gloire et de honte. Les soldats paysans furent +sublimes. Les royalistes furent abominables. Ces gens-là ne voyaient +jamais Bonaparte entreprendre une guerre sans espérer la défaite. Ils +appelaient l'étranger. L'invasion les remplit d'espérance. «Les +Cosaques, disaient-ils, ne sont méchants que dans les gazettes.» Plus de +vingt émissaires quittèrent Paris pour aller renseigner les états-majors +ennemis. Le chevalier de Maison-Rouge et tant d'autres guidèrent les +colonnes russes et prussiennes contre l'armée française. À l'entrée des +alliés à Paris, les royalistes firent éclater une joie impie et +«changèrent ce jour de deuil en un jour de honte». + +Dans le faubourg Saint-Martin, où la colonne des alliés s'engagea +d'abord, les hommes du peuple, disséminés et silencieux, regardaient +d'un oeil farouche. À la porte Saint-Denis, où la, foule était épaisse; +il s'éleva quelques cris isolés de: «Vive l'empereur Alexandre! Vivent +les alliés!» Bientôt les royalistes, qui se portaient en foule à la tête +des chevaux, mêlèrent à ces vivats les cris de: «Vivent les Bourbons! À +bas le tyran!» + +À mesure que les souverains s'avançaient vers les quartiers riches, les +boulevards prenaient l'aspect d'une voie triomphale. Les acclamations +croissaient en nombre et en force. Aux fenêtres, aux balcons, d'où +pendaient des bannières blanches faites avec des nappes et des draps de +lit, des femmes élégantes agitaient leurs mouchoirs. De beaux messieurs, +portant des cocardes blanches, ravis d'aise, pâmés d'admiration, +s'écriaient: «Que l'empereur Alexandre est beau! Comme il salue +gracieusement!» + +Arrivés aux Champs-Elysées, où la revue d'honneur devait avoir lieu; les +souverains et le prince de Schwarzenberg se placèrent du côté droit de +l'avenue, à la hauteur de l'Élysée. Les troupes défilèrent devant eux, +tandis que la foule accourue des boulevards prolongeait ses vivats. Pour +mieux voir le défilé, les femmes de l'aristocratie demandèrent à des +officiers d'état-major de leur prêter un moment leurs chevaux. D'autres +montèrent en croupe derrière les cosaques rouges de la garde. + + J'ai vu, jeunes Français, ignobles libertines, + Nos femmes, belles d'impudeur, + Aux regards d'un Cosaque étaler leurs poitrines + Et s'enivrer de son odeur. + +Pour terminer dignement ce jour de fête, le vicomte Sosthène de La +Rochefoucauld, le marquis de Maubreuil et quelques gentilshommes +pensèrent à jeter bas au pied de l'ennemi vainqueur l'image glorieuse +qui surmontait la colonne de la Grande-Armée. Des ouvriers, recrutés +dans les cabarets, passèrent au cou et au torse de la statue des cordes +que tirèrent, sur la place, leurs camarades avinés. La Victoire de +bronze que l'empereur tenait dans sa main lui fut arrachée. Mais +Napoléon resta debout. Alors un misérable se hissa sur les épaules du +colosse et souffleta deux fois le visage de bronze. + +Voilà la honte ineffaçable, l'opprobre dont nous rougissons encore. +Voici maintenant la gloire la plus pure et la plus consolante. Pour +défendre son sol envahi, la France épuisée donne ses derniers enfants, +de pauvres paysans très jeunes, presque tous mariés, arrachés +douloureusement à leur maison, à leur femme, à l'humble douceur du champ +natal. On les appelait des Maries-Louises. Les Maries-Louises furent +sublimes. Ils ne savaient pas monter à cheval et le général Delort +disait d'eux: «Je crois qu'on perd la tête de me faire charger avec de +la cavalerie pareille.» Pourtant ils traversèrent Montereau comme une +trombe en culbutant les bataillons autrichiens massés dans les rues. Ils +savaient à peine charger un fusil; mais, à Bar-sur-Aube, ils +défendirent, un contre quatre, les bois de Lévigny, seulement avec la +baïonnette; mais, à Craonne, ils se maintinrent trois heures sur la +crête du plateau, à petite portée des batteries ennemies dont la +mitraille faucha six cent cinquante hommes sur neuf cent vingt. Sans +capote, par 8 degrés de froid, ils marchaient dans la neige avec de +mauvais souliers, combattaient chaque jour, manquaient de pain et +restaient joyeux. + +Les gardes nationales ont aussi leurs pages glorieuses dans ce livre de +sang. Les Spartiates aux Thermopyles, les grenadiers à Waterloo ne +furent pas plus intrépides que les gardes nationales, en sabots et en +chapeaux ronds, à la Fère-Champenoise. M. Henry Houssaye a tracé un +tableau enflammé de cette bataille, d'après la relation inédite d'un des +généraux. Les gardes nationales étaient 4000; ils convoyaient 200 +voitures de munitions. D'abord attaqués par 6000 cavaliers, ils +percèrent ces masses et marchèrent en avant. L'ennemi reçut des +renforts; 4000 Prussiens, puis toutes les cavaleries des deux grandes +armées: 20 000 cavaliers enveloppaient les Français, réduits à moins de +2000 et formés en trois carrés. Les gardes nationales refusaient de se +rendre. Ayant épuisé leurs cartouches, ils recevaient les charges sur la +pointe de leurs baïonnettes tordues par tant de chocs. Enfin, une +nouvelle décharge de 72 pièces de canon ouvrit une brèche dans ces +murailles vivantes. Les cavaliers s'y engouffrèrent. À peine si cinq +cents de ces héros échappèrent. Le tsar était profondément ému de cette +résistance sans espoir. Plus tard, quand Talleyrand lui parlait du voeu +des Français pour les Bourbons, le souverain russe rappelait les gardes +nationales de la Fère-Champenoise tombées sous la mitraille en criant: +«Vive l'empereur!» + +La vieille garde fut admirable de constance et de fermeté. Ces vétérans, +qui avaient vu Marengo et Hohenlinden, «grognaient et le suivaient +toujours». Ceux-là n'abandonnèrent pas leur empereur. + +Après la capitulation de Paris, le 3 avril, à Fontainebleau, Napoléon se +plaça au milieu de la cour et fit appeler les officiers et les +sous-officiers de la division Friant. Lorsqu'ils eurent formé le cercle, +il dit d'une voix haute: «Officiers, sous-officiers et soldats de ma +vieille garde, l'ennemi nous a dérobé trois marches. Il est entré dans +Paris. J'ai fait offrir à l'empereur Alexandre une paix achetée par de +grands sacrifices: la France avec ses anciennes limites, en renonçant à +nos conquêtes, en perdant tout ce que nous avons gagné depuis la +Révolution. Non seulement il a refusé; il a fait plus encore: par les +suggestions perfides de ces émigrés auxquels j'ai accordé la vie et que +j'ai comblés de bienfaits, il les autorise à porter la cocarde blanche, +et bientôt il voudra la substituer à notre cocarde nationale. Dans peu +de jour, j'irai l'attaquer à Paris. Je compte sur vous.» L'empereur +s'attendait à une acclamation. Mais les grognards gardaient le silence. +Surpris, inquiet, il leur demanda: + +«Ai-je raison?» À ce mot, ils crièrent tous d'une seule voix: «Vive +l'empereur! À Paris! à Paris!»--«On s'était tu, dit le général Pelet +avec une simplicité héroïque; parce que l'on croyait inutile de +répondre.» + +M. Henry Houssaye a écrit là, d'un style sobre, une histoire impartiale. +Pas de phrases, point de paroles vaines et ornées; partout la vérité des +faits et l'éloquence des choses. Pour donner une idée de sa manière, je +citerai une page entre autres, le tableau de la capitale pendant la +bataille de Paris: + + L'appréhension du danger causa plus de trouble et d'effroi que + le danger même. La population parisienne, qui s'épouvantait dès + les premiers jours de février au seul nom des Cosaques, et qui + tremblait les 27, 28 et 29 mars à l'idée du pillage et de + l'incendie, recouvra son sang-froid quand elle entendit le + canon. Pendant la bataille, les grands boulevards avaient leur + aspect accoutumé, à cette différence que la plupart des + boutiques étaient fermées et qu'il passait peu de voitures. Mais + la foule était plus nombreuse, plus animée, plus remuante que + d'ordinaire. C'était le boulevard aux jours de fête et de + changement de gouvernement: un flux et un reflux de promeneurs, + de groupes stationnant et discutant, toutes les chaises + occupées, tous les cafés remplis. Le temps était couvert et + doux. À Tortoni, les élégants dégustaient des glaces et buvaient + du punch en regardant trottiner les grisettes et défiler sur la + chaussée quelques prisonniers qu'escortaient des gendarmes, et + d'innombrables blessés, transportés sur des civières et des + prolonges et dans des fiacres mis en réquisition. La foule ne + paraissait nullement consternée. Chez quelques-uns il y avait de + l'inquiétude, chez d'autres de la curiosité; chez la plupart la + tranquillité et même l'indifférence dominaient. L'amour-propre + national aidant--à mieux dire peut-être la vanité parisienne--on + regardait le combat livré à Romainville comme une affaire sans + importance et dont l'issue d'ailleurs n'était point douteuse. Si + l'on faisait remarquer que le bruit du canon se rapprochait ce + qui semblait indiquer les progrès de l'ennemi, il ne manquait + pas de gens pour répliquer d'un air entendu: «C'est une + manoeuvre; les Russes jouissent de leur reste.» La quiétude + générale fut cependant troublée entre deux et trois heures. Un + lancier ivre descendit au grand galop le faubourg Saint-Martin + en criant: «Sauve qui peut!» Une panique se produisit. Chacun + s'enfuit en courant. Les ondulations de la foule s'étendirent + jusqu'au Pont-Neuf et aux Champs-Elysées. Mais cette fausse + terreur fut passagère, les boulevards se remplirent de nouveau. + +Au jugement des connaisseurs, les deux chefs-d'oeuvre militaires de +Napoléon, ce sont les campagnes de 1796 et de 1814. Ces deux campagnes, +fort dissemblables quant au résultat définitif, présentent cette +analogie que Napoléon, disposant de forces militaires très restreintes, +eut à combattre un ennemi quadruple sinon quintuple en nombre et employa +dans les deux cas la même tactique. + +M. Henri Houssaye a établi, il est vrai, que, dans plusieurs batailles +de la campagne de France, la disproportion des forces a été exagérée. Il +n'en reste pas moins vrai que l'empereur opérait avec une petite armée. +Les écrivains militaires ont pu discuter certaines campagnes, celles de +1812, par exemple, et de 1813. Ils ont pu contester la bonne conduite +des batailles d'Eylau, de la Moskova, de Leipzig, mais personne, à +l'étranger du moins, n'a osé contester la campagne de 1814. Il est +remarquable que Napoléon trouve d'autant plus de ressources stratégiques +qu'il a moins d'hommes à conduire. Son génie aime les petites armées. +Dans la campagne de France, il n'eut jamais plus de trente mille hommes +concentrés dans sa main. Mais par sa divination des plans de l'ennemi et +par la rapidité foudroyante de ses marches, il réussit souvent à +atteindre et à combattre l'ennemi à forces presque égales. D'ailleurs, +les grands capitaines semblent avoir préféré les petites armées aux +grandes. + +Turenne et Frédéric n'ont jamais été de si excellents artistes que quand +ils avaient peu d'hommes en main et il faut se rappeler le mot fameux du +maréchal de Saxe: «Au delà de quarante mille hommes, je n'y comprends +rien.» La guerre moderne peut avoir d'autres exigences; pourtant ce mot +du maréchal de Saxe donne beaucoup à penser. + +Au début de la campagne de 1814, Napoléon, qui n'avait pas encore +concentré toutes ses forces, dut combattre à la Rothière contre les deux +armées réunies. Il battit en retraite sur Troyes, puis sur Nogent. Les +alliés crurent alors qu'ils n'avaient plus qu'à marcher sur Paris. Pour +faciliter leur marche, ils se divisèrent en deux grandes colonnes dont +l'une suivit la Marne, l'autre l'Aube, puis la Seine. Afin de favoriser +la faute qu'ils vont commettre, Napoléon se tient coi pendant quatre +jours, puis, quand la séparation est opérée, il se porte avec sa petite +armée entre les deux colonnes ennemis, fond sur Blücher, surprend ses +quatre corps échelonnés sur la Marne et les détruit en quatre batailles, +en quatre jours. Puis il se rabat sur la colonne de gauche, celle de +Schwarzenberg, lui inflige trois défaites successives et la force à +battre en retraite. + +Tout ce que peut le génie Napoléon le fit. Mais le génie a dans ce monde +un adversaire à sa taille: le hasard. Le hasard, la fatalité se mit dans +plusieurs circonstances décisives du côté des alliés. Du moins le grand +capitaine espéra jusqu'au bout et ne négligea rien pour rappeler la +fortune. + +La troisième partie de la campagne, le grand mouvement sur la Lorraine, +est d'une hardiesse inouïe. Napoléon, découvrant audacieusement Paris, +se jetait sur les derrières des armées alliées; il rappelait à lui les +garnisons françaises du Rhin, puis avec son armée ainsi doublée, il +coupait l'ennemi de ses bases d'opérations. Un moment les états-majors +des alliés se crurent perdus. + +Au conseil de guerre de Pougy, le 23 mars, il fut question de battre en +retraite. «Le mouvement général de Napoléon sur Saint-Dizier, dit très +bien M. Henry Houssaye, admirable dans la conception, est justifié dans +la pratique par cela seul qu'il inspira un instant aux alliés l'idée +d'une retraite sur le Rhin.» Cette admirable manoeuvre allait réussir, +c'était la victoire, c'était le salut, quand les alliés apprirent par +des courriers tombés entre leurs mains et par des émissaires de +Talleyrand que la trahison les attendait, les appelait à Paris. Ils y +marchèrent. Mais avec quelles craintes! Depuis leur entrée sur la terre +de France, ils n'avaient pas cessé de trembler et leur peur augmentait +avec leurs progrès sur le sol défendu par Napoléon et les paysans. Le 3 +avril, quand l'empereur, à Fontainebleau, n'avait plus qu'un tronçon +d'épée et une poignée d'hommes, ils tremblaient encore: «Ce terrible +Napoléon, dit l'émigré Faugeron dans ses _Mémoires_ cités par M. +Houssaye, nous croyions le voir partout. Il nous avait tous battus les +uns après les autres. Nous craignions toujours l'audace de ses +entreprises, la rapidité de ses marches et ses combinaisons savantes. À +peine avait-on conçu un plan, qu'il était déjoué par lui.» + +Nous avons revu, il y a dix-huit ans, les Allemands en France, nous +avons vu tomber nos places de guerre et Paris, affamé, ouvrir ses portes +à l'ennemi victorieux. Alors, nous n'avons pas retrouvé Napoléon. Nous +n'avons pas vu se lever sur nos routes sanglantes, à l'appel d'un grand +capitaine, ces victoires blessées à mort, dont parle l'éloquent +Lacordaire. Mais si un grand capitaine a manqué à la France, la France +ne s'est pas manqué à elle-même. Grâce à Dieu, les hontes de 1814 ont +été épargnées à la France de 1870. Nous n'avons pas vu des Français dans +les rangs de l'ennemi. Le patriotisme, né avec la démocratie, est +aujourd'hui plus pur, plus fier, plus délicat, plus exquis que jamais; +il est dans toute la fleur de son sentiment. + +Comparez l'entrée des alliés à Paris en 1814 et l'entrée, des Prussiens +en 1871. En 1814, la foule des curieux afflue sur le passage des +vainqueurs. Les boulevards prennent un air de fête. La ville entière se +donne le spectacle des Cosaques, acclamés par une poignée de royalistes. +En 1814, comme l'a dit M. Henry Houssaye, «Paris ne comprit pas la +dignité des rues désertes et des fenêtres closes». + + + + +DEMAIN + + L'avenir est sur les genoux de Zeus. + Homère. + + +Je reçois la lettre suivante: + +Monsieur, + +Pour un livre que je prépare, et qui paraîtra en novembre chez +l'éditeur, M. Perrin, je désirerais vivement avoir une réponse de vous +aux questions que voici: + +«Que pensez-vous que doive être la littérature de demain, celle qui +n'est qu'en germe encore dans les essais des jeunes gens de vingt à +trente ans? Où va-t-elle sous les influences contraires qui se la +partagent (idéalisme--positivisme, patriotisme esthétique et +philosophique--lettres et doctrines étrangères, +objectivisme--subjectivisme, doctrine de l'exception--triomphe de la +démocratie, etc.)? Est-ce un bien ou un mal, ce manque de groupement qui +la caractérise? N'y a-t-il pas une scission profonde entre les +traditions dont la littérature a vécu jusqu'ici et les symptômes +nouveaux qu'on pressent plutôt qu'on ne pourrait les définir? Voyez-vous +un bon ou un mauvais signe en cette maîtrise de tous les arts, y compris +celui d'écrire, par la critique moderne? Enfin, où est l'avenir?» + +«Agréez, monsieur, etc. + + CHARLES MORICE. + +Une semblable lettre est faite pour me flatter et surtout pour +m'embarrasser. Mais, à vrai dire, les questions que me pose M. Charles +Morice, chacun des lecteurs de _la Vie littéraire_ a le droit de me les +poser. C'est pourquoi je vais répondre de mon mieux et publiquement: + + _À monsieur Charles Morice._ + +«Monsieur, + +»Vous êtes esthète et vous voulez bien me croire esthète. C'est me +flatter. Je vous avouerai, et mes lecteurs le savent, que j'ai peu de +goût à disputer sur la nature du beau. Je n'ai qu'une confiance médiocre +dans les formules métaphysiques. Je crois que nous ne saurons jamais +exactement pourquoi une chose est belle. + +»Et je m'en console. J'aime mieux sentir que comprendre. Peut-être y +a-t-il là quelque paresse de ma part. Mais la paresse conduit à la +contemplation, la contemplation mène à la béatitude. Et la béatitude est +la récompense des élus. Je n'ai pas le talent de démonter les +chefs-d'oeuvre, comme le faisait excellemment sur cette terre notre +regretté confrère M. Maxime Gaucher. Je vous fais cet aveu, monsieur, +pour que vous ne soyez pas désagréablement surpris si mes réponses +manquent tout à fait d'esprit de système. Vous me demandez mon avis sur +la jeune littérature. Je voudrais, en vous répondant, prononcer des +paroles souriantes et de bon augure. Je voudrais détourner les présages +de malheur. Je ne puis, et je suis contraint d'avouer que je n'attends +rien de bon du prochain avenir. + +»Cet aveu me coûte Car rien n'est doux comme d'aimer la jeunesse et d'en +être aimé. C'est la récompense et la consolation suprême. Les jeunes +gens vantent si sincèrement ceux qui les louent! Ils admirent et ils +aiment comme il faut qu'on admire et qu'on aime: trop. Il n'y a qu'eux +pour jeter généreusement des couronnes. Oh! que je voudrais être en +communion avec la littérature nouvelle, en sympathie avec les oeuvres +futures! Je voudrais pouvoir célébrer les vers et les «proses» des +décadents. Je voudrais me joindre aux plus hardis impressionnistes, +combattre avec eux et pour eux. Mais ce serait combattre dans les +ténèbres, car je ne vois goutte à ces vers et à ces proses-là, et vous +savez qu'Ajax lui-même, le plus brave des Grecs qui furent devant Troie, +demandait à Zeus de combattre et de périr en plein jour. + + [Grec: En de phaei chai olesson...] + +»J'en souffre, mais je ne me sens attaché aux jeunes décadents par aucun +lien. Ils seraient Cynghalais ou Lapons, qu'ils ne me sembleraient pas +plus étranges. + +»Cela est à la lettre. Tenez: on vend pour un sou, tout le long des +boulevards, une notice sur les Hottentots du Jardin d'acclimatation. Je +n'ai pas manqué de l'acheter parce que je suis badaud et museur de ma +nature. Semblablement au temps de la Ligue, un autre Parisien, pour +lequel j'ai beaucoup de sympathie, Pierre de l'Estoile, achetait tous +les libelles qui se criaient sous ses fenêtres, dans la vieille rue de +Saint-André-des-Arcs. J'ai lu cette notice avec assez de plaisir, et j'y +ai trouvé une chanson à la lune, qu'un poète, Namaqua ou Korana, a +composée il y a dix ans ou mille ans, je ne sais, et qui se chante, +dit-on, dans des kraals, sous la hutte d'écorce, au son des guitares +sauvages. + +»Voici celle chanson: + +«Sois la bienvenue, chère lune! Nous avions le regret de ta belle +lumière. Tu es une amie fidèle. Pour toi ce tendre agneau et ce tabac +excellent. Mais si tu ne reçois point nos offrandes, nous mangerons et +nous fumerons pour toi, chère lune.» + +»Ce n'est pas là une chanson bien poétique. Les Hottentots n'ont ni dieu +ni poésie; ou du moins ils pensent que Dieu ne s'occupe pas des affaires +humaines; en quoi, je le dis en passant, ils pensent comme plusieurs de +nos grands philosophes. Les Hottentots n'ont point d'idéal. Et pourtant +leur petite chanson à la lune me touche. Je la comprends quand on me la +traduit. Et MM. José-Maria de Hérédia et Catulle Mendès ont beau me +traduire à l'envi des sonnets de la nouvelle école, je n'y entends +absolument rien. Je le répète, je me trouve plus voisin d'un pauvre +sauvage que d'un décadent. Je ne puis concevoir ce que c'est que +l'impressionnisme. Le symbolisme m'étonne. Vous me direz, monsieur, +qu'il n'est fait que pour cela. Je crois que non, et que c'est une +maladie. Je crois même qu'on en meurt. Car je n'entends plus guère +parler des sonnets de M. Ghil. Il y a deux ans, je recevais des journaux +décadents et des revues symbolistes; le bon et fidèle éditeur de la +nouvelle pléiade, M. Léon Vannier, m'envoyait des plaquettes étranges +qui m'amusaient infiniment, à mes heures de perversité; même il venait +me voir. Il m'a beaucoup plu. C'est un homme doux et joyeux. Le soir, +sur le pas de sa porte, il contemple les grandes formes d'ombre des +tours de Notre-Dame et songe qu'il berce l'enfance d'un nouvel Hugo. +Aujourd'hui je ne vois plus rien venir, et je crains que la race des +symbolistes ne soit aux trois quarts éteinte. Les destins, comme dit le +poète, n'ont fait que la montrer à la terre. + +»Ils étaient singuliers, ces jeunes poètes et ces jeunes prosateurs! On +n'avait encore rien vu de pareil en France, et il serait curieux de +rechercher les causes qui les ont produits et déterminés. Je ne veux pas +m'enfoncer trop avant dans cette recherche. Je ne remonterai pas jusqu'à +la nébuleuse primitive. Ce serait aller trop loin et ne pas aller assez +loin; car enfin il y avait quelque chose avant la nébuleuse primitive. +Je remonterai seulement au naturalisme, qui commença à envahir la +littérature au milieu du second empire. Il débuta avec éclat et +produisit du premier coup un chef-d'oeuvre: _Madame Bovary_. Et, qu'on +ne s'y trompe pas, le naturalisme était excellent à bien des égards. Il +marquait un retour à la nature, que le romantisme avait méprisé +follement. Il était la revanche de la raison. Le malheur voulut que +bientôt le naturalisme subit l'empire d'un talent vigoureux, mais +étroit, brutal, grossier, sans goût, et ignorant de la mesure, qui est +tout l'art.. Je crois avoir assez bien défini le nouveau candidat à +l'Académie française, celui-là même qui disait tantôt, avec autant +d'élégance que d'exactitude: «J'ai divisé mes visites en trois groupes.» + +»Avec lui, le naturalisme tomba tout de suite dans l'ignoble. Descendu +au dernier degré de la platitude, de la vulgarité, destitué de toute +beauté intellectuelle et plastique, laid et bête, il dégoûta les +délicats. Vous savez qu'il n'y a pas de réactions raisonnables. Les plus +nécessaires sont peut-être les plus furieuses. L'école de Médan suscita +le symbolisme. De même, dans l'empire romain, si l'on peut comparer les +petites choses aux grandes, un sensualisme grossier produisit +l'ascétisme. + +»À les bien prendre, nos jeunes poètes sont des mystiques. Je +rencontrais tantôt cette phrase dans la vie d'un des Pères de la +Thébaïde: «Il lisait les Écritures pour y trouver des allégories.» Il +faut aux disciples de M. Mallarmé des allégories et tout l'ésotérisme +des antiques théurgies. Point de poésie sans un sens caché. On dit même +que le maître veut qu'un livre excellent présente trois sens superposés +Le premier sens, tout littéral et grossier, sera compris de l'homme +oisif qui, s'arrêtant sous les galeries de l'Odéon et aux étalages des +libraires, parcourt les livres sans en couper les feuillets. Le second +sens, plus spirituel, apparaîtra au lecteur qui fera usage du couteau à +papier. Le troisième sens, infiniment subtil et pourtant voluptueux, +sera la récompense de l'initié qui saura lire les lignes dans un ordre +savant et secret. Quel est cet ordre? Peut-être 3, 6, 5, qui corresponde +l'oeil nocturne d'Osiris. Mais ce n'est là qu'une conjecture. Je crains +que le troisième sens ne m'échappe à jamais. + +»Je ne sais pas bien exactement ce que pouvait être pour un contemporain +de Ptolémée Philadelphe le poème de Lycophron. Mais il me semble que +certains raffinés d'Alexandrie devaient avoir le cerveau fait un peu +comme celui de M. Mallarmé et de ses disciples. + +»Je vois à côté d'eux une nuée de jeunes romanciers, fort raisonnables +et point symbolistes du tout. Il en est qui continuent M. Émile Zola. +Vous savez, monsieur, que les romans de M. Zola sont aisément imitables. +Le procédé y est toujours visible, l'effet toujours outré, la +philosophie toujours puérile. La simplicité extrême de la construction +les rend aussi faciles à copier que les vierges byzantines, j'aurais dû +dire, peut-être, les figures d'Épinal. D'autres aussi jeunes et déjà +plus originaux, expriment leur propre idéal. Malheureusement, ils sont, +pour la plupart, bien durs et bien tendus; ils visent trop à l'effet et +veulent trop montrer leur force. C'est encore une des disgrâces de l'art +contemporain. Il est brutal. Il ne craint ni de choquer, ni de déplaire. +On croit qu'on a tout fait quand on a offensé les moeurs et choqué les +convenances. C'est une grande erreur. Elle est excusable et presque +touchante chez les très jeunes gens, parce qu'il s'y mêle une infinie +candeur. Ils ne savent pas que dans une société polie la volupté est +aussi intéressée que la vertu à la conservation de la morale et au +respect des convenances. Ils ne savent pas que tous les instincts +trouvent en définitive leur compte dans les belles moeurs du monde. Mais +on voudrait que le sentiment du respect fût moins étranger au coeur de +nos jeunes romanciers. + +»Ce qu'il y a de tout à fait louable en eux, c'est la connaissance +qu'ils ont de la technique de leur art. S'ils composent mal, c'est moins +par ignorance que par dédain: car vous savez qu'un livre bien composé +est par cela même, selon le préjugé qui règne, un livre méprisable. Il +suffit que M. Octave Feuillet compose en maître pour qu'on le mésestime. +Le morceau est tout pour nos jeunes gens, et ils l'enlèvent avec une +adresse remarquable. Ce sont d'excellents ouvriers et qui savent leur +métier sur le bout du doigt. J'en connais de fort instruits, de savants +même, bien armés pour écrire et qui donnent de solides espérances. + +»Et quand on songe qu'un homme très jeune éprouve de grandes difficultés +à se montrer avantageusement dans un genre qui, comme le roman exige une +certaine expérience de la vie et du monde, on ne désespère pas de +l'avenir de cette forme littéraire que la France a tant de fois et si +heureusement renouvelée depuis le XVe siècle. + +»Pourtant, je vous l'avoue, monsieur, c'est avec quelque défiance et un +peu de tristesse que je vois s'amasser sur ma table ces piles de livres +jaunes. On publie deux ou trois romans par jour. Combien, dans le +nombre, doivent survivre? Le XVIIIe siècle n'en a pas laissé dix, et +c'est un des beaux siècles de la fiction en prose. Nous avons trop de +romans, et de trop gros. Il faudrait laisser les gros livres aux +savants. Les contes les plus aimables ne sont-ils pas les plus courts? +Ce qu'on lit toujours, c'est _Daphnis et Chloé_, c'est _la Princesse de +Clèves_, _Candide_, _Manon Lescaut_, qui sont épais chacun comme le +petit doigt. Il faut être léger pour voler à travers les âges. Le vraie +génie français est prompt et concis. Il était incomparable dans la +nouvelle. Je voudrais qu'on fît encore la belle nouvelle française; je +voudrais qu'on fût élégant et facile, rapide aussi. C'est là, n'est-il +pas vrai? la parfaite politesse d'un écrivain. + +»On peut beaucoup dire en un petit nombre de pages. Un roman devrait se +lire d'une haleine. J'admire que ceux qu'on fait aujourd'hui aient tous +également trois cent cinquante pages. Cela convient à l'éditeur. Mais +cela n'est pas toujours convenable au sujet. + +»Souffrez, monsieur, que je n'entre pas, pour le moment, dans le détail +des classifications de la «littérature de tout à l'heure», telles que +vous les avez établies vous-même. L'examen des tendances de la jeunesse +intellectuelle nous entraînerait beaucoup trop loin. Vous constatez que +ces tendances sont très divergentes. En effet, il est de plus en plus +difficile de distinguer des groupes nettement définis. Il n'y a plus +d'écoles, plus de traditions, plus de discipline. Il était sans doute +nécessaire d'arriver à cet excès d'individualisme. Vous me demandez si +c'est un bien ou un mal d'y être arrivé. Je vous répondrai que l'excès +est toujours un mal. Voyez comment naissant les littératures et comment +elles meurent. À l'origine, elles ne produisent que des oeuvres +collectives. Il n'y a pas l'ombre d'une tendance individuelle dans +l'_Iliade_ et dans l'_Odyssée_; plusieurs mains ont travaillé à ces +grands monuments sans y laisser une empreinte distincte. Aux oeuvres +collectives succèdent des oeuvres individuelles; d'abord, l'auteur +semble craindre encore de trop paraître. C'est un Sophocle; mais peu à +peu la personnalité s'étale davantage; elle s'irrite, elle se tourmente, +elle s'exaspère. Déjà Euripide ne peut se tenir de figurer à côté des +dieux et des héros. Il faut que nous sachions ce qu'il pense des femmes +et quelle est sa philosophie. Tel qu'il est, malgré son indiscrétion, à +cause peut-être de son indiscrétion même, il m'intéresse infiniment. +Pourtant, il marque la décadence, l'irréparable et rapide décadence. Les +belles époques de l'art ont été des époques d'harmonie et de tradition. +Elles ont été organiques. Tout n'y était pas laissé à l'individu. C'est +peu de chose qu'un homme et même qu'un grand homme, quand il est tout +seul. On ne prend pas assez garde qu'un écrivain, fût-il très original, +emprunte plus qu'il n'invente. La langue qu'il parle ne lui appartient +pas; la forme dans laquelle il coule sa pensée, ode, comédie, conte, n'a +pas été créée par lui; il ne possède en propre ni sa syntaxe ni sa +prosodie. Sa pensée même lui est soufflée de toutes parts. Il a reçu les +couleurs; il n'apporte que les nuances, qui parfois, je le sais, sont +infiniment précieuses. Soyons assez sages pour le reconnaître: nos +oeuvres sont loin d'être toutes à nous. Elles croissent en nous, mais +leurs racines sont partout dans le sol nourricier. Avouons donc que nous +devons beaucoup à tout le monde et que le public est notre +collaborateur. + +»Ne nous efforçons pas de rompre les liens qui nous attachent à ce +public; multiplions-les, au contraire. Ne nous faisons ni trop rares ni +trop singuliers. Soyons naturels, soyons vrais. Effaçons-nous, afin +qu'on voie en nous non pas un homme, mais tout l'homme. Ne nous +torturons pas: les belles choses naissent facilement. Oublions-nous: +nous n'avons d'ennemi que nous-même. Soyons modestes. C'est l'orgueil +qui précipite la décadence des lettres. Claudien mourut plus satisfait +que Virgile. Soyons simples, enfin. Disons-nous que nous parlons pour +être entendus; pensons que nous ne serons vraiment grands et bons que si +nous nous adressons, je ne dis pas à tous, mais à beaucoup. + +»Voilà, monsieur, les conseils que j'oserais donner à nos jeunes gens. +Mais je crains qu'il ne faille une expérience déjà longue pour en +découvrir le sens profond. Heureusement qu'ils sont bien inutiles à ceux +qui naissent avec un beau génie. Ceux-là, dès le berceau, sont nos +maîtres, et la critique, loin de leur rien apprendre, doit tout +apprendre d'eux. + +»Vous me demandez, monsieur, «si je vois un bon ou un mauvais signe en +cette maîtrise de tous les arts, y compris celui d'écrire, par la +critique». J'ai déjà dit quelques mots sur l'excellence de la critique +au sujet d'un livre de M. Jules Lemaître. Je crois que la critique ou +plutôt l'essai littéraire, est une forme exquise de l'histoire. Je dis +plus: elle est la vraie histoire, celle de l'esprit humain. Elle exige, +pour être bien traitée, des facultés rares et une culture savante. Elle +suppose un affinement intellectuel que de longs siècles d'art ont pu +seuls produire. C'est pourquoi elle ne se montre que dans les sociétés +déjà vieilles, à l'heure exquise des premiers déclins. Elle survivra à +toutes les autres formes de l'art si, comme dit une scolie de Virgile +que j'ai trouvée quelque part citée par M. Littré, «on se lasse de tout, +excepté de comprendre». Mais je crois plutôt que les hommes ne se +lasseront jamais d'aimer et qu'il leur faudra toujours des poètes pour +leur donner des sérénades. + +»--Où en est l'avenir? demandez-vous, monsieur, en terminant votre +lettre. + +»L'avenir est dans le présent, il est dans le passé. C'est nous qui le +faisons; s'il est mauvais, ce sera de notre faute. Mais je n'en +désespère pas. + +»Je m'aperçois que je n'ai pas dit la centième partie de ce que je +voulais dire. Je voulais, par exemple, essayer d'indiquer les conditions +nouvelles que la démocratie et l'industrie feront à l'art demain. Je me +figure que ces conditions seront très supportables. Ce sera le sujet +d'une prochaine lettre. + +»Veuillez agréer, etc.» + +M. CHARLES MORICE + +M. Charles Morice m'a fait l'honneur de répondre publiquement, à ma +réponse[21], sous forme d'une brochure éditée par la Librairie +académique. + +[Note 21: _Réponse à M. Anatole France_. Didier, éditeur, 1 vol. in-18.] + +M. Charles Morice est très jeune, il appartient lui-même à la +littérature de demain. C'est un poète plein de promesses, d'un talent +déjà docte et rare. C'est aussi un esprit méditatif, habile aux +spéculations intellectuelles. Comment désespérerait-il d'un avenir +auquel il travaille ardemment? Pourquoi n'appellerait-il pas de ses +voeux le triomphe d'un art qui est le sien? Il a hâte de voir de +nouvelles écritures. Celles d'aujourd'hui ne lui disent plus rien. + +Sa parfaite courtoisie n'en laisse rien voir; mais je devine qu'il +trouve que nous durons trop. J'ai quelque raison de ne pas partager son +impatience. Il est sage d'être toujours prêt à partir, et je me flatte +d'être sage. Pourtant, si nous pouvons, mes amis et moi, atteindre, en +prolongeant nos paisibles entretiens, les derniers ormeaux qui bordent +le chemin de la vie, j'en remercierai la divine ou naturelle providence +qui conduit les choses. Je ne crois point que la génération à laquelle +j'appartiens ait fait une oeuvre mauvaise. Il me semble qu'elle n'a +manqué ni d'art, ni de raison, ni de sentiment. + +Il me semble que depuis les premiers poèmes de M. Sully Prudhomme, +depuis les _Intimités_, de M. François Coppée, jusqu'aux _Essais +psychologiques_, de M. Paul Bourget et aux _Voyages intellectuels_, du +vicomte Eugène Melchior de Vogüé, il s'est écoulé vingt belles années de +poésie et d'étude. Ces vingt années-là, pour ma part, je les ai vécues +avec délices. J'ai estimé plusieurs de mes contemporains, j'en ai aimé +et admiré quelques-uns; je puis me dire heureux. Rendons-nous +témoignage: nous avons cultivé l'art et étudié la nature. Nous nous +sommes approchés de la vérité autant que nous l'avons pu; nous avons +découvert une petite parcelle de beauté qui dormait encore sans forme et +sans couleur dans la terre avare. Nous n'avons jamais déclamé, nous +avons été des artistes consciencieux et des poètes vrais. Nous avons +voulu beaucoup apprendre sans espérer beaucoup savoir. Nous avons gardé +le culte des maîtres; nous avons manqué, sans doute, de grand souffle, +d'audace et de génie aventureux; mais nous avons possédé, je crois, le +sens de l'exquis et de l'achevé. Je le dis bien haut: O vous, nés avec +moi, mes compagnons de travail, vous avez bien mérité des lettres, et +vos livres, publiés depuis dix-neuf années, comptent pour quelque chose +dans les consolations et dans les justes fiertés de la patrie! + +Il y a une oeuvre, entre autres, dont je sais infiniment de gré à mes +contemporains. C'est d'avoir déployé cette intelligence heureuse qui +pardonne et réconcilie. Ils ont terminé les querelles littéraires que le +romantisme avait furieusement allumées. Grâce à nos maîtres Sainte-Beuve +et Taine, grâce à nous aussi, il est permis aujourd'hui d'admirer toutes +les formes du beau. Les vieux préjugés d'école n'existent plus. On peut +aimer en même temps Racine et Shakespeare. J'ai traversé le champ des +lettres avec des hommes de bonne volonté qui cherchaient à tout +comprendre. La route m'a été douce et m'a semblé courte. Qu'on nous soit +reconnaissant, du moins, d'avoir affermi la liberté des sentiments et la +paix littéraire dont on jouit à cette heure. Il est possible que +l'indifférence publique nous ait aidés dans cette tâche. Toutes les +réconciliations sont faites de lassitude. Enfin, à tort ou à raison, on +est fatigué des querelles de mots. Le fanatisme littéraire ne +réveillerait plus d'échos. Les révolutions que fera la jeune école +passeront à peu près inaperçues. Personne ne s'étonne plus de rien. Pour +ma part, je ne blâmerai pas le public de son scepticisme à l'égard des +nouvelles formes de l'art. «Un peuple n'est jamais coupable», disait le +vieux roi Louis-Philippe à Claremont. Voilà une sage parole. Il est +imprudent et vain de donner tort à tout le monde. Et puis, je ne crois +pas aux nouveautés préméditées. La meilleure manière d'être novateur, +c'est de l'être malgré soi et de l'être le moins possible. Les +conditions de l'art ont peu changé depuis Homère. Je ne puis me figurer +qu'elles changeront beaucoup d'ici à l'Exposition universelle. +L'humanité elle-même se modifie très lentement. Quelle que soit +l'impatience des jeunes poètes, pour donner des sensations nouvelles à +l'homme, il leur faut attendre que l'homme ait acquis des sens nouveaux. +Or, de telles acquisitions se font avec une infinie lenteur. M. Jules +Soury croit, après le docteur Magnus, que les Grecs d'Homère ne voyaient +point les couleurs; que, pour eux, le ciel n'était point bleu, les +arbres n'étaient point verts, les roses n'étaient point roses, et que +l'univers se reflétait dans leurs yeux barbares comme une immense +grisaille. M. Gladstone le croit aussi. Mais ni M. Gladstone, ni M. +Jules Soury, ni le docteur Magnus n'en sont bien sûrs; et si j'étais sûr +de quelque chose, ce serait précisément du contraire. + +Il est très probable que les premiers Hellènes voyaient la nature à peu +près comme nous la voyons aujourd'hui, et qu'il se passera des milliers +de siècles avant que l'oeil humain se perfectionne au point de percevoir +des nuances nouvelles. Il en faut dire autant de l'ouïe et même de +l'odorat. Les artistes de demain semblent croire que d'ici à peu nous +distinguerons l'ultraviolet. C'est l'ultraviolet qu'ils s'obstinent à +nous montrer. Et quand nous disons que nous ne pouvons le voir, ils +répondent que nous y mettons de la mauvaise volonté. + +Ils nous flattent en nous supposant des sens exquis; nos sens sont aussi +grossiers, peu s'en faut, que ceux de nos pères. Tels qu'ils sont, ils +nous procurent bien des joies et bien des douleurs. Mais ils ne +suffisent point à percevoir les délicatesses de l'art nouveau. Je ne +pardonne point aux symbolistes leur obscurité profonde. «Tu parles par +énigmes» est un reproche que les guerriers et les rois s'adressent +fréquemment dans les tragédies de Sophocle. Les Grecs étaient subtils; +pourtant, ils voulaient qu'on s'exprimât clairement. Je trouve qu'ils +avaient bien raison. J'ai passé l'âge heureux où l'on admire ce qu'on ne +comprend pas. J'aime la lumière. M. Charles Morice ne m'en promet pas +assez pour mon goût. Je veux comprendre tout de suite, et c'est là une +exigence qui lui paraît insoutenable. + +Vous êtes bien bien pressé! semble-t-il dire. Seriez-vous de ces esprits +légers qui ne peuvent rien supporter de grave? Que ne méditez-vous les +écrits de la jeune école? que ne les creusez-vous? que ne les +approfondissez-vous? Et il ajoute en propres termes: «La licence peut +être prise par l'artiste d'exiger du lecteur bénévole une sérieuse, une +patiente attention.» Je répondrai en toute franchise que voilà, si je ne +me trompe, une fâcheuse maxime et un précepte dangereux qui suffiraient +à me brouiller avec toute la poétique nouvelle et à m'ôter l'envie de +voir s'accomplir les prophéties littéraires de M. Charles Morice. + +Plus je vis, plus je sens qu'il n'y a de beau que ce qui est facile. + +Je suis bien revenu de la beauté des grimoires. À mon sens, le poète ou +le conteur, pour être tout à fait galant homme, évitera de causer la +moindre peine, de créer la moindre difficulté à son lecteur. Pour faire +sagement, il n'exigera point l'attention; il la surprendra. Il craindra +d'exercer la patience des lettrés et croira n'être pas lisible s'il ne +peut être lu aisément. + +La science a le droit d'exiger de nous un esprit appliqué, une pensée +attentive. L'art n'a pas ce droit. Il est, par nature, inutile et +charmant. Sa fonction est de plaire; il n'en a point d'autre. Il faut +qu'il soit aimable sans conditions. Je sais bien qu'on a tout brouillé +en ce temps-ci et qu'on a Voulu appliquer à la production littéraire les +méthodes du travail scientifique. M. Zola, qui ne craint point le +ridicule, a dit quelque part: «Nous autres savants!» Il subsiste +pourtant quelque différence entre une chanson et un traité de géométrie +descriptive. Les plaisirs que l'art, procure ne doivent jamais coûter la +moindre fatigue. + +M. Charles Morice nous laisse entendre, il est vrai, que l'art nouveau +est obscur, pénible, malgré soi, contre son gré, et à cause seulement de +l'extrême difficulté qu'il éprouve à réaliser son idéal. Il se propose, +cet art, des choses très difficiles, tandis que l'art ancien s'en tenait +aux choses faciles. J'entends cela avec quelque surprise. Je ne croyais +point que tout ce qui a été fait jusqu'ici dans les lettres eût été si +commode à faire. Mais sachons quelle fonction s'est donné l'art de +l'avenir. Il veut s'attacher non plus seulement à l'esprit comme les +classiques, non plus seulement à la matière, comme les naturalistes (ce +n'est pas moi qui le dis), mais à l'être humain tout entier. Il veut +faire la synthèse des littératures; il veut, selon la formule de M. +Charles Morice, «suggérer tout l'homme par tout l'art». + +C'est là une nouveauté. Et, comme toutes les nouveautés, elle est aussi +vieille que le monde. De tout temps, l'art a voulu représenter l'homme, +et l'homme tout entier. On ne l'a pas dit de tout temps, parce qu'il y +eut d'abord des âges de simplicité dans lesquels on ne disputait pas sur +la nature du beau; mais de tout temps on l'a pensé, car c'est la chose +là plus naturelle. Les savants prétendent que _le Petit Poucet_ est plus +vieux que l'_Iliade_; ce n'est pas impossible. Eh bien, les vieilles +femmes qui contaient _le Petit Poucet_ aux enfants du Sapla Sindhou +avaient aussi l'idée de représenter à leur manière tout «l'homme par +tout l'art», comme dit Charles Morice. C'est pareillement, n'en doutez +point, ce que se proposait le poète villageois de la vieille France qui +fit cette chanson, bien connue de La Fontaine: + + Adieu, cruelle Jeanne. + Puisque tu n'aimes, pas, + Je remonte mon âne + Pour galoper au trépas. + --Vous y perdrez vos pas, + Nicolas! + +Voilà, sans obscurité aucune, corps et âme, tout l'homme et toute la +femme. Il y a beau temps que les lauriers sont coupés dans les bois du +Parnasse. Ils repoussent, mais toujours sur les mêmes souches. Sans nous +embarrasser dans tant de systèmes, reconnaissons-le naïvement: anciens +et modernes, classiques, romantiques, naturalistes, ont représenté, +chacun à sa façon, l'homme et tout l'homme. + +Ce qu'il y a de plus neuf dans la formule de M. Charles Morice, c'est le +mot «suggérer». Cela, je l'avoue, est terriblement moderne, et même +moderniste. J'en sens tout le prix. La suggestion est quelque chose de +nouveau, de mystérieux encore et de mal défini. La suggestion est à la +mode. Le poète, aujourd'hui, doit être suggestif. Il suggère. Quoi? Ce +qui ne peut être exprimé. Il est le Bernheim de l'inouï, le Charcot de +l'ineffable. Non plus exprimer, mais suggérer! Au fond, c'est là toute +la poétique nouvelle. Elle interdit de représenter des idées, comme on +faisait autrefois; elle ordonne d'éveiller des sensations. + +Il fut des temps barbares et gothiques où les mots avaient un sens; +alors les écrivains exprimaient des pensées. Désormais, pour la jeune +école, les mots n'ont plus aucune signification propre, aucune relation +nécessaire entre eux. Ils sont vidés de leurs sens et déliés de toute +syntaxe. Ils subsistent pourtant, à l'état de phénomènes sonores et +graphiques; leur fonction nouvelle est de suggérer des images au hasard +de la forme des lettres et du son des syllabes. Leur rôle, dans la +poésie de l'avenir, est exactement celui des petites bouteilles que le +docteur Luys glisse dans le cou de la jeune Esther et qui provoquent +chez le sujet l'extase, le rire ou les larmes, mais qui semblent, ce +qu'elles sont en effet, des fioles vides à tous les spectateurs insoumis +à l'hypnose. Ce seul mot _suggérer_ m'en dit bien long sur les tendances +de M. Charles Morice. + +Voulez-vous, à ce propos, un exemple du style suggestif? Voici un sonnet +sur Edgar Poë: + + Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change + Le poète suscite avec un glaive nu + Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu + Que la mort triomphait dans cette voix étrange + + Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange + Donner un sens plus pur aux mots de la tribu + Proclamèrent très haut le sortilège bu + Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange + + Du sol et de la nue hostiles ô grief + Si notre idée avec ne sculpte un bas relief + Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne + + Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur + Que ce granit du moins montre à jamais sa borne + Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur + +Il y a, dans ces quatorze vers non ponctués du maître de l'école une +source abondante de sensations; ce sonnet est suggestif au premier chef; +il affecte délicieusement les sujets sensibles. Mais il ne fait pas plus +d'effet sur le lecteur éveillé que les flacons vides du docteur Luys. +C'est l'art nouveau. Le malheur est que, tout le monde ne peut pas lire +endormi. + +M. Charles Morice reconnaît que dans les voies où elle s'engage, la +poésie ne manquera pas de tourner le dos à la foule. Il estime cette +séparation nécessaire et croit qu'il faut tirer chacun de son côté. «Le +public, dit-il, et les poètes ne suivent guère le même chemin. De lui à +nous, l'écart s'accentue sans cesse; et, veuillez le remarquer, notre +langue même, si nous la gardons pure, l'éloigne de nous, car il a peu à +peu perverti l'instrument merveilleux et ne sait plus guère se repaître +que des termes impropres et de métaphores mal faites, des choses sans +nom.» + +À la place de M. Charles Morice, j'en prendrais mon parti moins +aisément. Il n'est pas bon pour un poète de vivre seul. Les poètes sont +vains et tendres: ils ont besoin d'être admirés et aimés. Leur orgueil +s'exaspère dans la solitude, et, quand on ne les écoute pas, ils +chantent faux. Le dédain est très séant aux philosophes et aux savants; +chez les artistes, il n'est qu'une grimace. Et pourquoi le poète ne se +plairait-il pas à être écouté de beaucoup? Il parle au sentiment, et le +sentiment est plus répandu que l'intelligence. + +Je sais bien qu'il n'y a pas de sentiments exquis sans une certaine +culture intellectuelle. Il faut une préparation morale pour goûter la +poésie. Mais les âmes ainsi préparées sont plus nombreuses qu'on ne +croit; elles forment le public des poètes. Quand on est poète, on ne +doit pas les dédaigner. + +M. Charles Morice nous répondra que c'est le grand public qu'il méprise, +la foule, le vulgaire profane. Il est certain qu'en art celui-là ne +compte pas. Il nous ignore et nous l'ignorons. Il a ses auteurs, qui +travaillent pour lui dans la perfection. Il ne nous demande rien. Il ne +fait point de mal, puisqu'il ne pense point. Est-il vrai qu'il +«pervertisse l'instrument merveilleux»? Je crois bien qu'en effet il use +la langue, puisqu'il s'en sert. Mais, après tout, il en a bien le droit: +la langue est faite pour lui comme pour nous. J'ajouterai même qu'elle +est faite par lui. Oui, «l'instrument merveilleux» est l'oeuvre de la +foule ignorante. Les lettrés y ont travaillé pour une assez petite part, +et cette part n'est pas la meilleure. Voilà le grand point. La langue +n'appartient pas en propre aux lettrés. Ce n'est pas un bien dont ils +puissent user à leur guise. La langue est à tout le monde. L'artiste le +plus savant est tenu de lui garder son caractère national et populaire; +il doit parler le langage public. S'il veut se tailler un idiome +particulier dans l'idiome de ses concitoyens; s'il croit qu'il peut +changer à son gré le sens et les rapports des mots, il sera puni de son +orgueil et de son impiété: comme les ouvriers de Babel, ce mauvais +artisan du parler maternel ne sera entendu de personne, et il ne sortira +de ses lèvres qu'un inintelligible murmure. + +Gardons-nous d'écrire trop bien. C'est la pire manière qu'il y ait +d'écrire. Les langues sont des créations spontanées; elles sont l'oeuvre +des peuples. Il ne faut pas les employer avec trop de raffinement. Elles +ont par elles-mêmes un goût robuste de terroir: on ne gagne rien à les +musquer. + +Il est mauvais aussi d'employer trop de termes anciens et d'affecter +l'archaïsme. J'ai vu, il y a deux ans, M. Jean Moréas composer un +lexique à son usage avec des termes tombés en désuétude depuis la reine +Claude et la duchesse Marguerite. C'est écrire à plaisir dans une langue +morte, quand il y a tant de joie à parler toute vive notre aimable +langue française. Elle est si douce et si fraîche, si heureuse, si +alerte! elle est si complaisante, quand on ne la violente pas! Je ne +croirai jamais au succès d'une école littéraire qui exprime des pensées +difficiles dans une langue obscure. + +Ne tourmentons ni les phrases ni les pensées. Ne nous imaginons pas que +les temps sont venus, que les vieilles littératures vont tomber en +poudre au son des trompettes angéliques, et qu'il faut de nouveaux +éblouissements à l'inquiet univers. Les formes d'art qu'on fabrique de +toutes pièces dans les écoles sont généralement des machines compliquées +et inutiles. Surtout ne proclamons pas trop haut l'excellence de nos +procédés. Il n'y a d'art véritable que celui qui se cache. + + + + +LE +GRAND SAINT ANTOINE [22] + + +[Note 22: _La Tentation de saint Antoine_, féerie à grand spectacle, en +deux actes et quarante tableaux, par Henri Rivière. Plon et Nourrit, +éditeurs.] + +M. Henri Rivière vient de réunir en album les aquarelles de cette +_Tentation de saint Antoine_ dont il fit, cet hiver, au Chat-Noir, on +s'en souvient, un spectacle fort goûté.. Il y a un art chatnoiresque. +Cet art est à la fois mystique et impie, ironique et triste, naïf et +profond, jamais respectueux. Il est épique et narquois avec l'exact +Caran d'Ache; il est suavement et mélancoliquement vicieux avec ce +Willette qui est comme le Fra Angelico des cabarets de nuit. Il est +symbolique et naturaliste avec le très habile Henri Rivière. Pour moi, +je suis émerveillé des quarante scènes de la _Tentation_. Elles sont +d'une couleur vive, d'un goût hardi, d'un bel effet et d'un grand sens. +Je mets cela bien au-dessus des diablotins du sec Callot. M. Henri +Rivière à voulu que le grand saint Antoine fût assailli, dans sa +Thébaïde, de tentations prophétiques par rapport à lui, et +contemporaines par rapport à nous. Il a fait sagement, à l'exemple des +vieux maîtres, car de la sorte le bon ermite nous intéresse plus +vivement; nous comprenons mieux la grandeur de sa vertu. À cet égard, du +moins, l'album de M. Henri Rivière est une oeuvre de haute édification. +Moderniser les mérites du père des anachorètes n'était pas, sans doute, +une oeuvre indifférente: le maître du Chat-Noir l'a accomplie avec une +heureuse audace. Il a conçu le diable en habit noir, montrant au saint +homme notre Paris nocturne et le transportant dans les Halles, qui +regorgent de volailles truffées, de galantines, de melons, de chasselas +de Fontainebleau et de pêches de Montreuil. Mais ce n'est là que le +premier assaut du Maudit. Bientôt, il se fait croupier et pousse Antoine +dans un tripot où se taille un bac surnaturel avec des caries vivantes; +il se change en banquier israélite et traîne Antoine à la Bourse, devant +la statue du Veau d'or. Je n'en aurais jamais fini de décrire tous les +pièges modernes que l'ennemi du genre humain tend au serviteur de Dieu. +Il prend successivement pour engins les applications stupéfiantes de la +vapeur et de l'électricité, le spectacle du ciel, qui, depuis Galilée, +n'a plus l'air chrétien, ainsi que le dit M. Sully Prudhomme; la reine +de Saba, qui représente apparemment les dangers de l'imagination; un +ballet et la mythologie comparée. Dans une de ces dernières épreuves, +l'ascète se trouve en face du Bouddha. Il serait curieux d'entendre leur +conversation. Car tous deux, le fils du roi de Capilavistu comme le +pauvre Égyptien menèrent, de leur gré et par choix, la même vie de +renoncement, de misère et de pauvreté. Mais s'ils se conduisaient de +semblable manière, c'était pour des fins différentes et même contraires. +L'un y voulait gagner la vie éternelle, l'autre le néant absolu. Je suis +bien fâché qu'on n'ait pas recueilli leur entretien. + +L'hagiographie et la légende ont immortalisé saint Antoine. Il est +intéressant de rechercher ce qu'était en réalité ce personnage fameux, +et s'il mérite sa gloire en quelque manière. C'est, si vous voulez, ce +que nous allons faire tout de suite. Le véritable saint Antoine n'est +pas tout à fait inconnu. Sa biographie fut écrite par saint Athanase, +qui avait vécu près de lui. Malheureusement, ce petit ouvrage du grand +docteur accorde plus à l'édification qu'à la curiosité. Mais le +personnage d'Antoine est si étrange, si curieux et; par un certain côté, +si grand, qu'il se dessine de lui-même. Je vais tâcher de le montrer au +naturel, sans me flatter toutefois d'atteindre, autre chose que des +vraisemblances. Si j'y arrive, ce sera déjà fort beau. + +Saint Antoine se retira au désert vers l'an 271, sous le règne +d'Aurélien, à la veille des grandes crises qui précédèrent le triomphe +définitif de la religion chrétienne. Il avait alors vingt et un ans, +étant né en 251, proche Héraclée d'Égypte, dans un village nommé Coman. +Cette date est donnée pour certaine. Mais elle peut ne l'être pas, et, à +tout bien considérer, il serait merveilleux qu'elle le fût. Ses parents +étaient de riches laboureurs qui vivaient des bienfaits du Nil. Ils ne +devaient pas être très différents de ces laboureurs qui ensemençaient +les mêmes champs quatre mille ans plus tôt et que nous voyons +représentés demi-nus, les cheveux épais et noirs, le corps rouge comme +la brique, les épaules larges, lai taille mince, dans les hypogées de +l'ancien empire. C'étaient de bonnes gens, ignorants et fidèles. Ils +étaient chrétiens, comme tous les paysans de la Thébaïde. L'Évangile +fructifiait parmi ces âmes simples et résignées; le doux Égyptien avait +passé insensiblement du culte d'Ammon, dieu unique en trois personnes, à +la religion de Jésus-Christ. La culture grecque avait sans doute pénétré +dans les petites villes voisines d'Arsinoé, d'Aphrodite et d'Héraclée; +mais les plus riches paysans, les anciens des villages, comme étaient +les parents d'Antoine, se montraient rebelles à l'esprit hellénique. +L'église où, sous le nom de Jésus, ils retrouvaient le vieux, dieu de +leurs pères, satisfaisait complètement à leur besoin d'idéal. Antoine, +en bon petit copte qu'il était, ne voulut point apprendre les lettres +humaines dans les écoles. Contemplatif et sauvage, il restait volontiers +enfermé dans la maison. On peut se figurer cette maison comme un petit +dé blanc que reflète le Nil à côté d'un maigre bouquet de palmiers. +L'intérieur de la demeure est nu, frais et sombre. C'est là que, tout le +jour, le petit Antoine se tient accroupi, sur une natte. + +À quoi songeait-il? À Dieu, qu'il se représentait avec une extrême +naïveté. Déjà il devait avoir des visions; mais ces visions étaient très +simples, très sèches. Il n'existait pas alors, pour les fleurir, un +assez épais rameau de légendes chrétiennes. L'imagination d'Antoine, +bien qu'exaltée par la solitude, devait garder à jamais l'aridité du +désert. Hors le culte et quelques lambeaux des Écritures, il ne savait +rien. Tout l'univers se résumait pour lui en quelques contes de voleurs +et de souterrains, tels qu'il en courait en Égypte depuis des milliers +d'années et fort semblables, sans doute, à ceux qu'Hérodote s'est donné +le plaisir de conter. + +Il n'avait pas vingt ans quand ses parents, étant morts, lui laissèrent +leurs champs fécondés par les larmes de cette vieille Isis que la sainte +Vierge avait chassée. Mais Antoine n'aimait pas la terre; il n'avait pas +les goûts d'un paysan. C'était, dès l'adolescence, un religieux; il +avait le don des choses divines; il était marqué du signe des voyants; +son tempérament le destinait à la sainteté. Chez ces Orientaux, +certaines facultés physiques, soit naturelles, soit acquises, +désignaient l'homme divin à la vénération publique. Antoine possédait +ces facultés au plus haut degré. Il pouvait demeurer longtemps immobile +et à jeun. C'était le grand point. Il avait aussi beaucoup +d'intelligence et, dans son ignorance, une grande finesse, une +indomptable énergie, un pouvoir irrésistible sur les âmes. + +On raconte que, six mois après avoir perdu ses parents, il entra dans +l'église au moment où le diacre lisait ce verset de l'Évangile: «Si vous +voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez, donnez-en l'argent +aux pauvres et me suivez.» Ces paroles firent sur lui une impression +profonde, où plutôt elles exprimaient ce qu'il sentait intérieurement. +Elles étaient la voix de son coeur. Il y obéit d'autant plus facilement, +que c'était obéir à soi-même. Il vendit ses terres à ses voisins et en +distribua l'argent en aumônes, ne se réservant que ce qu'il lui fallait +pour lui et pour sa jeune soeur. Mais, ayant entendu réciter une autre +fois cette parole de Jésus: «Ne soyez pas en peine du lendemain», il se +débarrassa du peu qui lui restait et mit sa soeur dans un couvent de +vierges. Un sacrifice si religieux avait sans doute coûté fort peu à +cette âme exempte de tout attachement. Pourtant il eut, par la suite, +quelque inquiétude sur le sort de la pauvre enfant, puisqu'il entendit +des voix lui reprocher de l'avoir abandonnée. C'est sa conscience qui +lui parlait ainsi, mais il se persuada que c'était un diable, et il +cessa de se tourmenter. + +Il y avait déjà des ermites en Thébaïde. De tout temps, le sable brûlant +du désert a mûri des fakirs, des derviches et des marabouts. Paul était +alors le plus célèbre des fakirs chrétiens. Il possédait avec plusieurs +autres le grand secret du jeûne et de l'immobilité, et renouvelait au +bord du Nil les prodiges des gymnosophistes du Gange. C'est le modèle +que se proposa Antoine. En véritable Copte, il n'inventait rien. Il se +retira dans le désert tout proche Héraclée et mena la vie d'un saint +homme. + +Il se nourrissait seulement de pain et de sel, avec un peu d'eau. Il ne +mangeait qu'une fois le jour après le soleil couché et restait +quelquefois deux ou trois journées sans prendre aucun aliment. Il +passait souvent la nuit sans dormir, et, s'il se reposait, c'était ou +sur la terre nue, ou sur des joncs, ou sur un cilice. C'est là qu'il +commença à être tenté. La reine de Saba ne vint point le visiter avec un +nombreux cortège. Il n'imaginait rien de semblable, et ses tentations +étaient naturellement proportionnées à son esprit. Les démons qui +tentent les jeunes paysans sont empreints eux-mêmes de jeunesse +rustique. Nous ne savons rien de précis sur les femmes que vit Antoine +dans le désert; mais il est infiniment probable que, vêtues d'une +chemise bleue, fendue sur la poitrine, elles portaient, comme les +fellahines, une cruche sur la tête. Ces femmes le jetaient dans un grand +trouble. Tout ce qui nous est rapporté des tentations du saint homme est +d'une simplicité enfantine. Les démons l'abordaient de nuit avec une +grande lumière. «Nous venons pour t'éclairer», disaient-ils, et ils +ébranlaient la cellule de l'ermite. Puis ils prenaient la fuite et +revenaient soudain en battant des mains, en sifflant, en sautant. + +Pour le tenter, l'un d'eux lui présenta un pain; un autre, de l'or. Au +nom de Jésus-Christ, ces malins esprits, saisis de fureur, +s'entre-frappaient les uns les autres. Un d'eux, comme le génie qui +apparaît au pêcheur des _Mille et une Nuits_, se présenta sous la forme +d'un géant dont le front touchait le ciel. Mais Antoine lui cracha au +visage, et le géant s'évanouit. Ces hallucinations le fatiguaient +beaucoup; il redoublait d'abstinence pour les combattre, ne se doutant +pas que les jeûnes prolongés en fussent la seule cause. Au reste, il ne +pouvait être ni très surpris ni même très fâché de vivre dans cette +sorte de diablerie. C'était la condition nécessaire du fakirisme, tel +qu'on le concevait alors. + +Pour s'engager d'un degré de plus dans la perfection, il alla se cacher +dans un sépulcre. Le choix d'une telle demeure n'a rien qui doive nous +surprendre outre mesure, Antoine avait remarqué sans doute, en +s'enfonçant dans le désert, un édicule en forme de cône tronqué, et il +avait reconnu un de ces hypogées où les anciens Égyptiens portaient +leurs morts illustres. Ce tombeau avait été sans doute violé par +quelques-uns de ces brigands nomades contre lesquels la pieuse Égypte +avait grand'peine, depuis des siècles, à défendre ses momies. La porte +était brisée, et le bon Antoine entra sans difficulté dans la chapelle +funéraire. Peut-être était-elle spacieuse et magnifiquement ornée comme +celle que le scribe Mirri fit construire pour le roi Ousirtesen Ier. +Mirri l'a décrite lui-même dans un texte conservé au Louvre et traduit +par M. G. Maspero. «Mon maître, dit le scribe, m'envoya en mission pour +lui préparer une grande demeure éternelle. Les couloirs de la chambre +intérieure étaient en maçonnerie et renouvelaient les merveilles de +construction des dieux. Il y eut en elle des colonnes sculptées, belles +comme le ciel, un bassin creusé qui communiquait avec le Nil, des +portes, des obélisques, une façade en pierre blanche de Roou; aussi +Osiris, seigneur de l'Amenti, s'est-il réjoui des monuments de mon +seigneur, et moi-même, j'ai été dans le transport et l'allégresse en +voyant le résultat de mon travail.» + +Il est infiniment probable que le tombeau où s'en alla vivre Antoine +était composé, comme les autres, de la chapelle dont nous parlons, d'un +puits et d'un souterrain où reposait le mort. On ne nous dit pas si +Antoine descendit par le puits jusque dans ce souterrain et vint +troubler le sommeil du vieil Égyptien embaumé. Il est plus probable +qu'il s'installa dans la chapelle, et il n'est pas impossible qu'il y +ait vu des peintures représentant des scènes de voyage et de vie +rustique. Il s'y établit à peu de frais, après avoir dépossédé une +nichée de chacals. Les diables l'y poursuivirent, et il y fut encore +plus tourmenté qu'auparavant. Sa jeunesse était loin d'être éteinte, et +les démons en prenaient avantage sur lui. Si l'on avait un journal du +séjour d'Antoine dans l'hypogée, un élève de M. Charcot ne manquerait +pas de constater chez le saint homme une suite logique de désordres +nerveux. Mais les documents qui nous ont été transmis sont des plus +vagues. Nous voyons seulement qu'à l'hallucination chronique s'ajoutait +parfois l'état cataleptique. Car, un matin, l'homme qui lui portait à +manger le trouva immobile, ne donnant pas signe de vie. Il le traîna +dans l'église du plus proche village. Antoine y recouvra peu à peu +l'usage de ses sens. Revenu à lui, il conta que des diables l'avaient +battu toute la nuit et demanda qu'on le remit tout de suite dans son +sépulcre. + +Il y demeura jusqu'à l'âge de trente-cinq ans; après quoi, il s'enfonça +dans les montagnes qui ferment, du côté de l'Orient, l'étroite vallée du +Nil. Ayant rencontré un château en ruine que les Égyptiens avaient +construit autrefois pour se défendre contre les incursions des nomades, +il s'y établit dans une telle solitude, qu'il ne souffrait même pas la +vue de ceux qui lui apportaient à manger. Il exigeait que son pain lui +fût jeté par-dessus le toit. On pense bien que les diables le suivirent +dans cette citadelle. Ils persistèrent à se conduire comme des rustres, +croyant l'étonner par des bousculades et des vociférations. + +Ils lui firent pourtant, un jour, une réflexion assez juste. «Ce +château, lui dirent-ils, n'est pas à toi.» Mais Antoine ne fut pas +sensible à cette remontrance. Il méprisait trop les biens de ce monde +pour avoir, le sentiment exact de la propriété. + +Les démons lui apparaissaient sous des figures de lions, de tigres, de +bêtes affreuses qui menaçaient de le dévorer. Il ne les craignait point: +Pourtant il souffrait souvent de cruelles blessures qu'il attribuait de +bonne foi à la dent et aux griffes de ces démons. On peut supposer sans +invraisemblance qu'il se blessait ainsi en tombant foudroyé par les +accès de la terrible maladie que les médecins du vieil empire memphite +nommaient la maladie divine et qu'on appelle aujourd'hui l'épilepsie. +Mais, il, était payé largement de ses misères et de ses épouvantes. + +Il avait des extases; tout à coup, le comble de l'édifice s'ouvrait, une +clarté céleste environnait le saint homme. «À cette lumière, dit son +biographe, il reconnaissait la présence de son Sauveur.» Alors il +s'écriait, avec la tendresse exquise, la familiarité naïve et les doux +reproches des mystiques qui parlent à leur dieu: «Où étiez-vous, mon bon +Jésus? où étiez-vous? Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt guérir mes +plaies?» + +Sous les aspects que je viens d'indiquer, Antoine ne se distingue pas +bien nettement des autres solitaires de la Thébaïde, comme lui +végétariens et visionnaires. Le fakirisme chrétien devait faire, à +quelques années de là, des tours de force beaucoup plus merveilleux. +Qu'est-ce que les pratiques d'Antoine auprès de celles de saint Siméon +Stylile, qui passa la plus grande partie de sa vie sur une colonne et +égala en immobilité les religieux contemplatifs de l'Inde? + +Saint Antoine n'était pas un contemplatif pur. Il travaillait et priait +tour à tour, il faisait des nattes de feuilles de palmier. Ses +austérités étaient tempérées. Quand il fut vieux, ses disciples +obtinrent qu'il leur permît de lui apporter tous les mois des olives, +des légumes et de l'huile. + +Ce qui fait l'originalité et la grandeur de sa vie, c'est qu'on y +rencontre un extraordinaire mélange d'extatisme et d'activité; contraste +qui se retrouve, à treize siècles de distance chez sainte Thérèse. Le +vieil ermite inerte, le visionnaire étranger au monde, est en même temps +le plus actif, le plus pratique, le plus entreprenant des hommes. Il +mène à la fois la double vie du mystique et de l'homme d'affaires. C'est +un grand organisateur et un administrateur excellent. Il fonde, il +dirige des monastères innombrables et déploie le prompt et clair génie +d'un grand conducteur d'hommes. Ce même vieillard qu'on croit occupé +tout entier à lutter avec des diablotins stupides, fonde par toute la +Thébaïde de vastes établissements et peuple le désert. Il établit à +Pispir, sur la rive droite du Nil, cinq mille moines. C'est le moindre +des couvents qu'il ait fondés. Ceux de Memphis, ses fils aînés, +renferment plus de vingt mille religieux. Cet homme seul commande une +innombrable armée, une armée obéissante, ignorante et féroce, trois fois +invincible. Son coup d'oeil embrasse les vastes ensembles et pénètre les +moindres détails. Cet extatique sait le prix du temps aussi bien qu'un +bon fonctionnaire romain. Il donne audience à tout le monde; mais il a +soin de se faire renseigner d'avance sur les affaires des solliciteurs. +Ses disciples sont dressés comme des commis, et l'aident à éconduire les +importuns. Ils lui disent: Ce visiteur est un Égyptien; on l'expédie +lestement. Cet autre est un Iérosolymitain, alors on l'écoute. +«Iérosolymitain», c'était le mot de passe. Ce solitaire est un +politique. Du fond de sa retraite il tient les fils de toutes les +grandes affaires ecclésiastiques, correspond avec les évêques et les +docteurs, reçoit des lettres de l'empereur Constantin et de ses fils, +conduit, règle tout dans la catholicité. Nu sur une natte, dans sa +montagne sauvage, ce paysan illettré est le chef vénéré de l'Église. + +C'est le Mâhdi des chrétiens. Son activité est prodigieuse: deux fois il +fond à Alexandrie comme l'aigle, pour soutenir les fidèles persécutés et +pour combattre l'hérésie arienne. Vivant, il est déjà le grand saint +Antoine. Et il mérite ce nom. C'est par le caractère qu'il est grand. La +fermeté du coeur lui tient lieu de science et de talent. Il est de fer, +mais son énergie est enveloppée de douceur et d'aménité. Tous ceux qui +l'approchent admirent sa sérénité, sa grâce, sa patience. Il garde dans +l'extrême vieillesse la gaieté des petits enfants. Il est joyeux et +recommande l'allégresse comme une vertu. «L'arc trop tendu se rompt,» +dit-il. Tel est le vrai saint Antoine: un des hommes les plus +extraordinaires que le monde ait jamais vus. «Il rendit son esprit à +Dieu, dit son pieux biographe, le 17 janvier de l'an de Jésus-Christ 356 +et de son âge le cent cinquième.» + + + + +ANTHOLOGIE[23] + + +[Note 23: _Anthologie des poètes français du XIXe siècle_. Alphonse +Lemerre, éditeur, 3 vol. in-8°.--Poésies d'André Chénier, avec quinze +compositions de Bida. Charpentier éditeur, 1 vol. in-4°.] + +Si, prenant la voix de l'élégant Méléagre, nous demandons à notre tour: +«Chère Muse, qui donc tressa cette couronne de poésie?» la Muse +répondra: «C'est Alphonse Lemerre et ses amis qui l'ont composée.» + +L'éditeur du passage Choiseul pouvait seul former un si riche florilège +de rimes contemporaines. Ne sait-on pas que les plantes dont il nous +offre quelques fleurs ont été cultivées, en grande partie, par le +Bêcheur qui prit pour devise _Fac et spera_? Ne se rappelle-t-on point +les gerbes du _Parnasse_? Muguet des poètes intimes, orchidées bizarres +des ciseleurs et des impassibles, je vous vis éclore voilà vingt ans! + +L'_Anthologie des poètes du XIXe siècle_ s'ouvre sur un poète du XVIIIe, +André Chénier. M. André Lemoyne, dans la première des notices qui +précèdent les morceaux choisis, s'est chargé de donner les raisons pour +lesquelles le fils de la Grecque est représenté en tête d'un recueil +réservé aux ouvrages d'un âge qu'il n'a point vu. La première raison est +d'ordre chronologique. Les oeuvres d'André Chénier, dit M. André +Lemoyne, sont posthumes et furent publiées dans notre siècle. En effet, +Latouche en donna l'édition originale en 1819. Cette raison peut +paraître suffisante. On se demandera seulement si, d'après le même +principe, certaines poésies de Parny, de Ducis, de l'abbé Delille, du +chevalier de Boufflers, etc., publiées postérieurement à l'an 1801, ne +devaient pas apporter leur contribution au nouveau recueil. Tout au +moins aurait-on pu admettre un fragment de la _Pitié_, par exemple, le +passage relatif à la captivité du petit Louis XVII au Temple. Outre que +le morceau ne manque pas d'intérêt, on aurait découvert, en le lisant, +une des sources où puisait le jeune Victor-Marie Hugo quand il composait +ses premières odes. Mais je n'insiste pas. Il suffit qu'on n'ait rien +omis d'essentiel. + +La seconde raison de M. Lemoyne est d'ordre esthétique et vaut qu'on s'y +arrête. La voici dans toute sa force: «André Chénier est le vrai +rénovateur de la poésie française.» D'abord, il faut rendre justice à M. +Lemoyne. Cette maxime ne lui appartient pas en propre: elle est courante +parmi les poètes. En y réfléchissant, on est surpris qu'une idée aussi +peu soutenable ait pu s'accréditer même chez des artistes étrangers à la +critique et à l'histoire littéraire. La vérité est que, loin d'être un +initiateur, André Chénier est la dernière expression d'un art expirant. + +C'est à lui qu'aboutissent le goût, l'idéal, la pensée du XVIIIe siècle. +Il résume le style Louis XVI et l'esprit encyclopédique. Il est la fin +d'un monde. Voilà précisément pourquoi il est exquis, pourquoi il est +parfait. Certes, il est achevé. Il achève un art et n'en commence aucun +autre. Il ferme un cycle. Il n'a rien semé; il a tout moissonné. C'est +pour lui que l'abbé Barthélémy fit aimer la Grèce antique aux marquises +poudrées et donna aux filles de l'Opéra l'envie d'imiter Laïs et Phryné +en nouant leurs cheveux avec des bandeaux de laine. C'est pour lui que +madame de Pompadour voulut que le ciel des boudoirs fût soutenu par des +colonnes corinthiennes, que les chambres à coucher ressemblassent à des +temples, que le dossier des chaises fût en forme de lyre et que des +urnes funéraires s'élevassent sur les cheminées. C'est pour lui qu'un +ciseau et des tenailles à la main, M. de Caylus, en veste, la chemise +ouverte, déballait, rouge de fatigue et de joie, des bronzes antiques, +des marbres grecs et des vases qu'il croyait étrusques. C'est pour lui +que M. de Choiseul-Gouffier fouilla l'hippodrome d'Olympie. C'est pour +lui que le peintre David peignait Léonidas et la mort de Socrate. C'est +pour lui que l'architecte Ledoux faisait courir sur les barrières de +Paris des frises de Vierges portant des panonceaux. C'est pour lui que +les princes et les chanteuses faisaient élever, dans leurs parcs des +fausses ruines, des tombeaux vides et des autels à l'Amitié. C'est pour +lui que l'abbé Raynal composait avec émotion l'_Histoire philosophique +des sauvages américains_. C'est pour lui que Cook et Bougainville firent +connaître des hommes jaunes pleins de simplicité et des jeunes filles +vêtues de fleurs à un monde très civilisé qui, par raffinement, +s'éprenait de la nature. C'est pour lui que les femmes sensibles +rêvaient dans des jardins anglais de Paméla, de Clarisse et de Julie. +C'est pour lui que les grands seigneurs étaient anglomanes, +philanthropes et licencieux. C'est pour lui que pensaient, observaient, +travaillaient Buffon, d'Alembert, Diderot et les encyclopédistes; pour +lui que Voltaire exalta la tolérance, Rousseau la nature, d'Holbach +l'athéisme, Mirabeau la liberté. Il fut tout ce qu'était son temps: +néo-grec, didactique, encyclopédiste, érotique, romanesque, sensible, +sentimental, tolérant, athée, feuillant. C'est dans les jardins anglais +qu'il vit la nature; son goût de l'antique ne fut en réalité que le goût +Louis XVI. Je l'en loue, d'ailleurs, et l'en admire. Il eût fait du +pastiche s'il n'eût fait du Louis XVI. Il aime, il comprend, il embrasse +le XVIIIe siècle. + +Il ne devine, il ne pressent rien du nôtre. Novateur! personne ne le fut +moins. Il est étranger à tout ce que l'avenir prépare. Rien de ce qui va +fleurir n'est en germe en lui. C'est un vrai contemporain de Suard et de +Morellet. Il n'a soupçonné ni le spiritualisme, ni la mélancolie de +René, ni l'ennui d'Obermann, ni les ardeurs romanesques de Corinne. Il +n'a prévu ni les curiosités métaphysiques ni les inquiétudes littéraires +qui entraînaient madame de Staël et Benjamin Constant vers l'Allemagne. +Il a vu jouer Shakespeare à Londres et il y a moins compris que +n'avaient fait Voltaire, Letourneur et Ducis. Le feu qui court dans ses +veines n'est pas la flamme subtile qui dévora Werther. Il ne porte pas +en lui le grand vague, le malaise infini des temps nouveaux. Il n'est +point épris de cette folie de gloire et d'amour qui va saisir les +enfants de la Révolution. Il n'a aucune des aspirations de l'esprit +moderne. On citerait sans peine, des vers de Lemierre, de Millevoye, de +Fontanes, de Chênedollé, qui nous, touchent de plus près que les siens +par le ton, l'accent et le sentiment. Il est le moins romantique des +poètes. Lamartine l'a bien senti, malgré son peu de critique et d'étude. +En cette jeune victime de la Terreur il a flairé, avec la certitude de +l'instinct, l'adepte, le séide de ce XVIIIe siècle abhorré, l'ennemi. +C'est là, sans aucun doute, la cause secrète et profonde d'une +antipathie qui s'exprime avec une aveugle injustice dans le _Cours +familier de littérature_. Imaginez, en effet, qu'André, échappé aux +bourreaux, ait vécu sous le consulat. Nul doute qu'il n'eût fréquenté la +société de Suard et de Morellet. Il aurait été du groupe des +philosophes, épousant les passions et les préjugés de ses amis; il +aurait difficilement compris l'état d'âme auquel répondit le concordat +en politique et le _Génie du Christianisme_ dans les lettres. Le +voyez-vous publiant son _Hermès_, travaillant dans le didactique, +traitant _Atala_ de triste capucinade, raillant les nouveaux barbares +stupidement épris de l'architecture des Goths, et déplorant le retour du +fanatisme? Tout ce que la jeunesse aimait alors, tout ce qu'exaltait +l'art renaissant lui eût fait horreur, le son des cloches, les +cathédrales, les cimetières, les batailles, et les _Te Deum_. De tout ce +qui excitait alors les imaginations, je ne vois guère qu'Ossian et +Malvina dont il eût pu s'accommoder; pour tout le reste, l'esprit le +plus dépaysé, le plus étranger, le plus malheureux. + +Mais je crois voir venir un de mes amis du _Parnasse_, je dis des plus +fameux, M. Catulle Mendès ou M. Armand Silvestre; je le sens qui me tire +par la manche, je l'entends qui me dit: + +--À propos de poète, vous me parlez de religions, et de philosophies, et +de moeurs publiques, et de goûts, et de sentiments. Qu'est-ce que cela +en poésie? Il importe peu qu'André Chénier ait eu les idées de ses +contemporains, et même qu'il ait eu des idées quelconques. Cela ne +compte pas. Ce qui compte c'est la forme pure, c'est la coupe, le +rythme, un certain pli du vers. Et par là, par quelques césures, Chénier +est moderne. Il est l'initiateur, il est le maître. + +J'estime infiniment, pour ma part, les vers bien faits. Je ne crois pas +qu'il y ait de poésie sans art ni d'art sans métier. Mais je soutiens +que, même pour la forme du vers, André Chénier est un pur classique du +XVIIIe siècle. Sans doute il a un délicieux tour qui lui est propre. Son +vers, ferme et flexible à la fois, est d'une harmonie audacieuse et +charmante; il est de beaucoup le premier des versificateurs comme le +premier des poètes de son temps. Mais son art n'est point +essentiellement différent du leur. Ses rejets, ses coupes, n'étaient pas +sans précédent quand il les employa. On en trouverait des exemples dans +Bertin, dans Parny, surtout dans les _Géorgiques_ de Delille, si on +lisait encore Delille et Bertin, qui, en effet, ne sont guère lisibles, +et Parny, qui est exquis. + +Néanmoins l'idée que Chénier a ouvert de nouvelles sources à la poésie, +tandis qu'en réalité il a épuisé les anciennes, est reçue sans examen +par les poètes. L'éditeur regretté d'André, le savant et délicat Becq de +Fouquières, pensait comme eux, à ce sujet. Une nouvelle édition des +poésies d'André Chénier vient de paraître à la librairie Charpentier, +édition somptueuse et magnifique, monument de typographie et d'art, orné +de quinze dessins de Bida. Ce bel in-quarto contient une préface +nouvelle du meilleur des éditeurs, où je trouve cette phrase: «Pour peu +qu'on étudie avec quelque attention notre poésie contemporaine, on sera +frappé de l'influence pénétrante que l'art d'André Chénier n'a cessé +d'exercer sur elle.» On voit que M. Becq de Fouquières affirme nettement +l'influence des oeuvres de son poète sur l'école moderne. Mais quand il +s'agit de l'établir, il ne laisse pas d'être embarrassé. Il sent bien +qu'il ne peut constater cette influence ni chez Victor Hugo, ni chez +Musset; encore moins chez Lamartine. Il était trop habile homme pour la +rechercher dans les _Poèmes antiques_ d'Alfred de Vigny. En effet, si +l'on peut croire, à première vue, que trois ou quatre pièces de ce +recueil, telles que _Symetha_ et _la Dryade_, procèdent des élégies et +des églogues d'André, c'est un fait que _Symetha_ fut composée en 1817 +et _la Dryade_ en 1815, deux ans, quatre ans avant la première édition +des oeuvres de Chénier. En dernière analyse, c'est dans les _Poèmes +antiques_ de M. Leconte de Lisle et dans les sonnets de M. José-Maria de +Heredia, qu'au sentiment de M. Becq de Fouquières se résume l'action de +Chénier sur la poésie moderne. Pour ma part, je ne découvre aucune +ressemblance entre la muse hispano-latine de M. de Heredia et les +nymphes de Luciennes qu'évoquait l'amant de Fanny. Quant à M. Leconte de +Lisle, on sait que plusieurs de ses premiers poèmes sont des études +d'après l'antique. Il s'abreuva aux sources; c'est dans Homère, dans +Hésiode, dans Théocrite, et non dans André Chénier, qu'il cherchait des +formes et des images. + +Je dirai plus généralement que l'influence d'André Chénier n'est +sensible chez aucun des poètes de ce siècle, et c'est par pure fantaisie +que les éditeurs de la nouvelle _Anthologie_ ont placé _l'Aveugle_ et +_la Jeune Captive_ en tête du recueil, comme un portique Louis XVI à +l'entrée d'un édifice moderne. + +D'ailleurs, le divin André n'en mérite pas moins d'immortels honneurs. +Il n'a rien à craindre d'une critique rationnelle et fondée sur +l'histoire. Au contraire, plus on l'étudie et mieux on l'admire. Rendu à +son temps, replacé dans son milieu, remis dans son vrai cadre, il +n'apparaît plus seulement comme un délicieux artisan de petits tableaux +et de figurines pseudo-grecques et néo-romaines, une sorte de peintre à +la cire et de coroplaste tout riant des souvenirs de Pompéi; c'est une +âme ardente et vertueuse, c'est un mâle génie où souffle l'esprit d'un +siècle. Et quel siècle! le plus hardi, le plus aimable, le plus grand! +Voyons-le donc, notre André, tel qu'il fut en pleine vie, au milieu des +choses. Voyons-le mêlé au peuple et aux héros de 1789, partageant leur +puissant idéal et leurs nobles illusions. Regardez cet homme au large +front, plein de pensées et d'images, au cou d'athlète, petit, bilieux, +qui, l'oeil en feu, s'est jeté dans la mêlée des partis, et qui consacra +à la liberté son coeur, son génie, sa vie; c'est lui, c'est le généreux +André. Il unit à la sagesse d'un politique la candeur d'un héros. Il +veut bien être dupe, si la vertu est trompée avec lui. Ce n'est pas +seulement un artiste ingénieux, c'est un bon citoyen, c'est un homme, +c'est un grand homme. Courageux, éloquent, fidèle, sage avec énergie, +pur au milieu des crimes, étranger à la violence parce qu'il ignore la +peur, il a le droit de dire: + + Toi, Vertu! pleure ai je meurs. + +Sa vie est courte, mais elle est remplie. Non, ce n'est pas un chanteur +insoucieux que les prescripteurs ont fauché par hasard. André Chénier +était désigné aux bourreaux par son courage, par son amour de la +liberté, par son respect des lois. Il a vraiment mérité sa mort. Il +était digne du martyre politique. C'est une grande victime à qui nous +devons un monument expiatoire. + + + + +LA SAGESSE DE GYP + + +I.--LES SÉDUCTEURS[24] + +[Note 24: _Les Séducteurs.--Loulou_. Calmann Lévy, édit., 2 vol. in-18.] + +Je tiens Gyp pour un grand philosophe. Et, si l'on me demande comment je +l'entends, je répondrai que je l'entends comme il faut. Je serais désolé +que cela eût l'air d'un paradoxe. Je me garde bien de hasarder des +paradoxes: il faut, pour les soutenir, un esprit que je n'ai pas. La +naïveté me convient mieux. Et c'est en toute innocence que je déclare +que Gyp est un grand philosophe. Mais distinguons. Il y a philosophe et +philosophe. Est dit philosophe, celui qui recherche les principes et les +causes. Ce n'est point proprement la manière de Gyp. En fait de causes, +Gyp n'en connaît guère qu'une seule; il est vrai qu'elle est suffisante: +c'est celle qu'on appelle poliment l'amour. Les philosophes qui +recherchent les principes et les causes ressemblent, a-t-on dit, aux +éléphants qui, en marchant, ne posent jamais le second pied à terre que +le premier n'y soit bien affermi. Oh! que telle n'est point l'allure de +Gyp! Mais on donne aussi le nom de philosophe à qui s'applique à l'étude +de l'homme et de la société. La Bruyère a dit: «Le philosophe consume sa +vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices +et les ridicules.» À ce titre, bien que je ne me figure point, Gyp +consumée et usée par la méditation, il n'est point de philosophe qui ait +plus philosophé que Gyp, et l'on ne peut douter que les petits livres de +Gyp ne soient de grands manuels de philosophie. _Autour du mariage_, _le +Petit Bob_, _Dans l'train_, _Pour ne pas l'être_, _Plume et Poil_, _Le +plus heureux de tous_, _les Séducteurs_ doivent être rangés parmi les +recueils moraux où fleurit la sagesse. + +C'est sans doute une exquise discrétion que de ne point révéler le +secret de Polichinelle. Mais il y aurait peut-être aussi quelque +affectation à ne point dire, après tant d'autres, que le pseudonyme de +Gyp cache une gracieuse femme, l'arrière-petite-fille de +Mirabeau-Tonneau, dont elle rappelle l'esprit prompt, indocile et +mordant. Je puis dire encore qu'on peut voir en ce moment le portrait de +cette dame à l'Exposition des Trente-Trois, rue de Sèze. L'oeil est vif, +la bouche moqueuse, la physionomie charmante. On devine, à voir +seulement ce portrait, que la porteuse de ce joli visage loge en sa +petite personne une âme ironique. + +Et il est de fait que c'est une terrible railleuse. Elle fait parler, +dans une infinité de spirituels dialogues, tout un monde de viveurs et +d'oisifs, et il ressort de tant de légers discours que l'homme est, à +l'état civilisé, un vain, grossier et ridicule animal. C'est cette idée, +profondément sincère, qui fait de Gyp un philosophe et un moraliste. Il +a été de mode, pendant quelque temps, d'accuser d'immoralité les jolies +fantaisies que notre auteur semait d'une main négligente dans la _Vie +parisienne_. Je n'ai jamais compris, pour ma part, cette sévérité. Je +n'ai jamais découvert dans les dialogues de Gyp la moindre excitation au +vice. Il m'a semblé tout au contraire que le plaisir y était représenté +généralement comme un travail très compliqué, très fatigant et tout à +fait stérile. Pour ma part, chaque fois que Gyp m'a montré les riches et +les heureux faisant la fête, comme on dit, j'ai senti redoubler en moi +le désir de vivre dans l'humilité magnifique de la science, _in angello +cum libello_. Oui, je n'ai pu voir les beaux amis de Paulette faire des +bulles de savon et verser du champagne dans le piano, pour se distraire, +sans songer que l'humble érudit qui compose patiemment une métrique +grecque dans un faubourg de petite ville n'a pas choisi, à tout prendre, +la plus mauvaise part des choses de la vie. Tantôt encore, en faisant le +compte des heures vides que Gérard a tuées péniblement à son cercle, +chez Blanche d'Ivry et chez madame de Fryleuse, ne me suis-je pas +surpris tout à coup songeant--excusez l'étrangeté de ma rêverie--à la +vie simple et remplie de quelque homme de bien, d'un vieux prêtre, par +exemple, occupé d'études et se réveillant dans les nuits d'avril à la +pensée qu'il gèle et que ses pommiers sont en fleur. Le trait est de +Rollin. Ce bon homme n'entretenait pas d'autre inquiétude dans son âme +pure comme celle d'un enfant. Je vous dis en vérité que Gyp m'a appris à +estimer le bon Rollin. Elle nous enseigne que les heureux de ce monde ne +sont point dignes d'envie, qu'ils sont misérables dans leurs joies et +ridicules dans leurs élégances. Je m'en doutais bien. Mais tout le monde +ne le sait pas. Gyp semble nous dire: ce n'est ni dans la beauté des +attelages ni dans le luxe des femmes que réside le souverain bien, et +l'on peut passer toutes ses matinées de printemps dans l'allée des +Poteaux sans y trouver la joie du coeur. Je me figure que, si saint +Antoine avait lu Gyp dans le désert, il aurait retrouvé un peu de +tranquillité à la pensée que le monde ne vaut pas qu'on le regrette. Il +se serait dit que sa tête de mort et son écuelle de bois valaient bien +après tout les bulles de savon du petit de Tremble et les coupes de +champagne de Joyeuse. Et puis il n'aurait pu s'empêcher de rire, et un +saint qui rit est bien près de devenir un sage; il est sauvé. Plus j'y +songe, plus je suis tenté de recommander les oeuvres de Gyp aux +personnes qui professent l'ascétisme. + +Gyp a pénétré philosophiquement la vanité des habits de coupe anglaise. +Je soupçonne de mon côté qu'il y a quelque vanité dans l'étude de la +prosodie grecque et des mosaïques byzantines. Mais, s'il faut choisir +entre les vanités, nous préférerons celles qui font oublier, qui +consolent, qui donnent à l'existence la paix avec la dignité. Voilà ce +qu'enseigne Gyp en souriant. C'est pourquoi je la tiens pour un écrivain +des plus moraux. Si j'étais de M. Camille Doucet, je n'aurais point de +cesse que _Dans l'train_ et les _Séducteurs_ n'eussent reçu de +l'Académie française un prix Montyon. + +Je sais bien que les femmes de Gyp sont ravissantes et qu'elles ont +autant d'esprit que leurs adorateurs en ont peu. Je sais que Paulette +est exquise, je sais que madame de Flirt et madame d'Houbly sont faites +pour nous donner quelque trouble. Mais que voulez-vous? Il faut bien que +la philosophie s'accommode du charme des femmes. Il n'y a pas de sagesse +capable de supprimer la beauté vivante. Ce serait d'ailleurs une +effroyable sagesse. C'est un fait qu'il y a de jolies femmes sur la +terre. Les livres ne le diraient pas, qu'on le verrait bien tout de +même. Gyp ne craint pas de nous montrer de ravissantes créatures; mais, +en même temps, elle nous fait comprendre qu'il est ardu et décevant de +vouloir les aimer de trop près, et c'est là justement qu'elle se révèle +moraliste consommé. + +Je vous en ferai juge et je prendrai mon exemple dans le dernier livre +de mon auteur. Il s'appelle _les Séducteurs!_ et il est dédié à M. Jules +Lemaître. Un livre placé sous un tel vocable ne peut offenser aucune des +Muses. Aussi bien est-ce chose légère et douce. Je choisirai sans +crainte le dialogue le plus intime de tout le livre, parce qu'à le bien +entendre il est aussi le plus philosophique. La scène se passe dans un +petit rez-de-chaussée de l'avenue Marceau. Une douce obscurité baigne la +chambre close. + + MADAME D'HOUBLY.--Quelle heure est-il? + + FRYLEUSE.--Je ne sais pas... Ne t'occupe donc pas de l'heure... + Que t'importe?... + + MADAME D'HOUBLY, _à part_.--Il me tutoie déjà... + + FRYLEUSE.--Vous ne savez pas à quel point je suis heureux! + + MADAME D'HOUBLY.--Mais si... je m'en doute... Il doit être, + extrêmement tard... + + FRYLEUSE, _regardant la pendule_.--À peine cinq heures et + demie... + + MADAME D'HOUBLY, _bondissant_.--Miséricorde! Alors il y a deux + heures que nous sommes enfermés là dedans!... + + FRYLEUSE, _mélancolique_.--Le temps vous a donc paru bien long? + + MADAME D'HOUBLY.--Non... mais... + + FRYLEUSE.--Si... Je le vois bien, allez! Vous regrettez de + m'avoir accordé... ces deux heures... + + MADAME D'HOUBLY.--Mais non... D'abord, je ne regrette jamais + rien!... Regretter, c'est inutile!... + + FRYLEUSE.--Je vois bien qu'il y a quelque chose qui ne va pas... + + MADAME D'HOUBLY.--Mais du tout!... (_Un temps_.) Je ne peux pas + mettre ce bouton de bottine sans crochet!... Voulez-vous me + donner un crochet?... + + FRYLEUSE.--Un crochet? Ah! mon Dieu! mais je n'en ai pas! Je + n'ai pas songé... pas prévu... + + MADAME D'HOUBLY.--Pas prévu?... Ah bien, par exemple!... Si + j'avais su que vous ne prévoyiez pas, je... Enfin je n'aurais + pas besoin d'un crochet à boutons, là! + + FRYLEUSE, _désolé_.--Oh!!! + + MADAME D'HOUBLY, _s'acharnant contre son bouton_.--Ah! je ne + peux pas! il n'y a pas moyen!... + + FRYLEUSE, _craintif_.--Si vous vouliez me permettre... + + MADAME D'HOUBLY.--Oh! je ne demande pas mieux!... J'en ai + assez!... + + FRYLEUSE, _prenant dans sa main le pied de madame d'Houbly et le + regardant avec admiration_.--Quel pied!... C'est une + merveille!... + + MADAME D'HOUBLY, _agacée_.--Oh! si c'est pour ça que...? + + FRYLEUSE.--Non... pardon. (_Il entreprend vainement de faire + passer le bouton dans la boutonnière_.) Si vous essayiez avec + une épingle à cheveux?... + + MADAME D'HOUBLY.--Une épingle à cheveux! Je ne mets pas de ces + saletés-là, moi! + + FRYLEUSE.--Mais vos cheveux sont relevés cependant, et... + + MADAME D'HOUBLY.--Oui... avec un peigne... (_Énervée_). + Voulez-vous que je boutonne mes bottines avec un peigne? + +Et le plus beau jour de Fryleuse n'aura pas de lendemain. Gyp n'est pas +tendre pour les pauvres séducteurs. Elle raille leur prudence et leurs +artifices; elle méprise leurs travaux; elle est sans pitié pour leurs +peines et leurs misères. Elle tient la vieille habileté de M. d'Oronge +pour aussi ridicule que la jeune inexpérience de Fryleuse. Elle oppose +victorieusement aux désirs du petit de Tremble les cinquante-deux +boutons de la robe de madame de Flirt, «cinquante-deux boutons, sans +compter les tresses et les olives d'argent qui croisent dessus... Il +faut vingt minutes pour les mettre.» Enfin elle est ravie de montrer +qu'une égoïste sensualité jointe à un sot amour-propre fait de l'homme +une fâcheuse bête. Gyp a raison, tout cela est ridicule. Ces hommes et +ces femmes sont d'une misérable petitesse. Pourtant donnez-leur une +seule chose qui leur manque, ils deviendront beaux et touchants. Qu'ils +aient la passion, que ce soit un sentiment vrai, une émotion profonde +qui les jette dans les bras l'un de l'autre, et ils cesseront aussitôt +de paraître ridicules et mesquins; au contraire, ils nous inspireront de +douces sympathies, et nous dirons en les voyant passer: «Ceux-là sont +heureux! Ils ont fait descendre le ciel sur la terre. Ils sont l'un pour +l'autre un vivant idéal. Ils mettent l'infini dans une heure et ils +réalisent Dieu en ce monde. Il nous faut envier jusqu'à leurs douleurs. +Car elles contiennent plus de joies que la félicité des autres hommes.» + +Voilà encore une inspiration sublime que nous devons à l'auteur de +_Plume et Poil_. J'affirme qu'il y a peu d'écrivains qui aident comme +Gyp à la culture et à l'amendement de la personne morale. + + +II.--LOULOU + +Je lis _Loulou_, en chemin de fer, dans le rapide, au grondement des +roues sur les rails, au sifflet des machines. Loulou et la vapeur, ce +sont là des harmonies. + +Loulou aussi est «dans le train», comme dit Gyp. Je crois même l'avoir +rencontrée tout à l'heure, au buffet, quand poudreux, somnolents et +affairés, noirs comme des ombres, nous goûtions autour de la table la +douceur d'un potage chaud et de vingt minutes de liberté. Chapeau mou +défoncé sûr la tête, les hommes s'abandonnaient; mais les femmes +disputaient encore à la fatigue et aux brutalités du voyage des restes +de grâce et d'élégance. Parmi elles, une petite personne de quinze ans, +les coudes sur la table, mordait à belles dents la chair d'une pêche et +riait à grands yeux de ses voisins embarrassés ou prétentieux. Elle +avait l'air spirituel, effronté, bon enfant. Elle était parfaitement mal +élevée. C'était Loulou, ou quelqu'une qui lui ressemblait fort. + +D'ailleurs, où ne rencontre-t-on pas Loulou? Loulou, c'est la petite +fille moderne; Loulou, c'est la nouveauté vivante du jour. Loulou, c'est +la fleur et le fruit de nos inquiétudes et de nos folies. Voulez-vous +son portrait? Gyp l'a enlevé en deux ou trois coups de son crayon de +poche. «Une toison frisée couleur d'acajou, le teint éblouissant, des +yeux verts tout pailletés d'or, de petites dents de chien dans une +bouche trop grande.» Point belle, à peine jolie, mais expressive et +mordante. Elle est au goût du jour et ne manquera pas de faire, après +son mariage, «sensation» dans le monde. Elle sera la femme moderne, le +nouvel idéal. Son nez, sa bouche, c'est précisément le nez, la bouche +que nous attendions. Elle a du «chien» comme on dit, et point de ligne, +rien de classique. Qu'elle soit la bienvenue! + +Les femmes majestueuses, d'une beauté de déesse, que le XVIIe siècle a +célébrées, ennuieraient aujourd'hui nos mondains, qui ne comptent pour +rien le plaisir d'admirer. Les ingénues à la Greuze nous sembleraient +elles-mêmes un peu fades, malgré leur candeur déjà rougissante. Il nous +faut mieux que la cruche cassée, mieux que le pot au lait renversé +d'Aline. Il nous faut Loulou, avec son petit nez insolent et sa bouche +de gamin de Paris, Loulou, qui ressemble vaguement à Gavroche. + +Elle est le vin bleu, fait pour agacer un instant les palais usés et +brûlés. Et, comme ce vin bleu se déguste dans un fin cristal, la saveur +en devient, par le contraste, plus forte et plus piquante. + +Ne nous y trompons pas: Gyp est un grand ironique, un ironique sans +colère et sans amertume, avec un naturel qui va parfois jusqu'à +l'inconscience. Le beau monde qui se mire dans les fins portraits de +Gyp, en souriant de s'y trouver tant d'élégance, ne soupçonne pas, je +suis sûr, ce qu'il y a de raillerie plus ou moins volontaire dans le +choix que l'artiste sut faire des attitudes, des expressions et des +mouvements de ses figures. Certes, je ne voudrais, pour rien au monde, +mettre en défiance les simples lecteurs de ces dialogues d'un nouveau +Lucien, moins précieux et plus naturel que l'autre, mais, sans vouloir +chercher de quelle perfidie charmante est capable l'esprit qui créa Bob, +Paulette et Loulou, je me demande, non sans inquiétude, si la postérité +malveillante, quand elle voudra se représenter notre société, ne sera +pas tentée d'emprunter quelques traits aux légères esquisses des +conteurs de la _Vie parisienne_. Nous nous permettons bien, nous, de +chercher dans Restif de la Bretonne, qui pourtant n'avait, lui, ni +finesse, ni grâce, quelques-uns des secrets de nos trisaïeules. + +Ceux qui jugeront nos filles d'après Loulou diront que ces enfants-là ne +manquaient ni d'esprit ni de sens, ni d'une sorte de facilité aimable; +qu'ils n'étaient point méchants, mais qu'ils étaient aussi mal élevés +que possible. + +Ils ne se tromperont pas tout à fait. L'éducation en France a perdu de +sa force et de sa fermeté. Jadis elle florissait vigoureusement sur +cette terre antique de la politesse. Elle y a produit la plus belle +société du monde. Maintenant la famille bourgeoise a cessé d'être +l'excellente éducatrice qui jadis formait dès l'enfance des hommes +capables de tous les emplois et de toutes les charges. C'est par ces +travaux domestiques que la bourgeoisie éleva ses fils au-dessus des +nobles et s'empara du gouvernement. Hélas! nous n'avons pas gardé le +secret de ce que nos pères appelaient «les fortes nourritures». Nous +n'élevons plus très bien nos enfants. On en sera moins surpris +qu'affligé, si l'on songe que l'éducation est faite en grande partie de +contrainte, qu'il y faut de la fermeté et que c'est ce que nous avons +surtout perdu. Nous sommes doux, affectueux, tolérants, mais nous ne +savons plus ni imposer ni subir l'obéissance. + +Nous renversons tous les jougs. Le mot de discipline, qui s'appliquait +autrefois à la direction de toute la vie, n'est plus aujourd'hui un mot +civil. Dans cet état d'indépendance morale, il est impossible que le +développement des facultés de nos enfants soit dirigé avec suite. + +Quand on étudie (comme l'a fait M. Gérard dans un livre plein de sagesse +et d'expérience) l'éducation des filles sous l'ancien régime, on +reconnaît que les plus douces institutrices d'autrefois ne se +contentaient pas de se faire aimer et qu'elles voulaient encore être +respectées et même parfois redoutées. Les parents s'efforçaient alors de +cacher leur tendresse. Ils eussent craint d'amollir leurs enfants en les +caressant. L'éducation, selon leur sentiment, était un corset de fer +qu'on laçait prudemment, mais de force. Dans les maisons de ces +gentilshommes pauvres qui disaient fièrement avoir tout donné au roi, +les vertus domestiques étaient encore des vertus militaires. Ils +élevaient leurs filles comme des soldats, pour le service de Dieu ou de +la famille. Le couvent ou une alliance honorable et profitable, tel +était l'avenir. Rien ou presque rien n'était laissé au sentiment de +l'enfant: + + Le devoir d'une fille est dans l'obéissance. + +Ces hommes d'épée avaient des idées simples, étroites et fortes. Ils y +pliaient tout. + +Aujourd'hui, nous sommes plus intelligents et plus instruits, nous avons +plus de tendresse et de bienveillance. Nous comprenons, nous aimons, +nous doutons davantage. Ce qui nous manque, c'est surtout la tradition +et l'habitude. En perdant l'antique foi, nous nous sommes déshabitués de +ce long regard en arrière qu'on appelle le respect. Or, il n'y a pas +d'éducation sans respect. + +Nos convictions sont parfois opiniâtres, mais en même temps incertaines +et neuves. En morale, en religion, en politique, tout est contestable, +puisque tout est contesté. Nous avons détruit beaucoup de préjugés et, +il faut bien le reconnaître, les préjugés--j'entends de nobles et +universels préjugés--sont les seules bases de l'éducation. On ne +s'entend que sur des préjugés; tout ce qui n'est pas admis sans examen +peut être rejeté. + +Les parents de Loulou ne savent pas comment élever leur fille, parce +qu'ils ne savent pas pourquoi ils l'élèvent. Et comment le +sauraient-ils? Tout autour d'eux est incertain et mouvant. Ils +appartiennent à ces classes dirigeantes qui ne dirigent plus et que leur +incapacité et leur égoïsme ont frappées de déchéance. Ils font partie +d'une aristocratie qui tombe et s'élève selon qu'elle perd ou gagne, +l'argent qui est sa seule raison d'être. Ils n'ont d'idée sur rien. Ils +sont eux-mêmes flottants et abandonnés. Loulou pousse comme une herbe +folle. + +Est-ce à dire qu'il faille regretter les anciennes disciplines et les +vieilles maisons, l'institut des demoiselles de Saint-Cyr, les couvents +où Loulou aurait appris la politesse et le respect qu'elle ignorera +toujours? Non, certes. L'éducation de l'ancien régime, étroite et forte, +ne vaudrait rien pour la société moderne. Nos aspirations se sont +élargies avec nos horizons. La démocratie et la science nous entraînent +vers de nouvelles destinées que nous pressentons vaguement. + +Loulou est instruite, et fort instruite. Elle apprend beaucoup +d'histoire, de chronologie et de géographie. Elle passe tous ses +examens. C'est le préjugé de notre temps de donner beaucoup à +l'instruction. Au XVIIIe siècle, on n'instruisait guère les filles que +dans l'ignorance et dans la religion. Aujourd'hui on veut tout leur +apprendre, et il y a peut-être dans ce zèle trop bouillant un instinct +obscur des conditions nouvelles de la vie. En effet, si les +aristocraties peuvent vivre longtemps sur des préceptes, des maximes et +des usages, les démocraties ne subsistent que par les connaissances +usuelles, la pratique des arts et l'application des sciences. Il +faudrait seulement savoir ce que c'est que la science véritable et ne +pas enseigner à Loulou que d'inutiles nomenclatures. + +Gardons-nous des mots. On en meurt. Soyons savants et rendons Loulou +savante; mais attachons-nous à l'esprit et non point à la lettre. Que +notre enseignement soit plein d'idées. Jusqu'ici il n'est bourré que de +faits. Les instituteurs d'autrefois voulaient, avec raison, qu'on +ménageât la mémoire des enfants. L'un d'eux disait: «Dans un réservoir +si petit et si précieux on ne doit verser que des choses exquises.» Bien +éloignés de cette prudence, nous ne craignons pas d'y entasser des +pavés. Je n'ai pas vu Loulou seulement au buffet et mangeant des pêches. +Je l'ai vue encore courbée sur son pupitre, pâle, myope et bossue, +écrasée de ces noms propres qui sont les vanités des vanités. + +Loulou subit en grognant cette incompréhensible fatalité. Résignez-vous, +Loulou. Cette nouvelle barbarie est passagère. Il fallait qu'il en fût +d'abord ainsi. La plupart de nos sciences sont neuves, inachevées, +énormes, comme des mondes en formation. + +Elles grossissent sans cesse et nous débordent. En dépit de tous nos +efforts, nous ne les embrassons pas; nous ne pouvons les dominer, les +réduire, les abréger. Nous n'en possédons pas la loi générale et la +philosophie. C'est pourquoi nous les faisons entrer dans l'enseignement +sous une forme obscure et lourde. Quand nous saurons dégager l'esprit +des sciences, nous en présenterons la quintessence à la jeunesse. En +attendant, nous y déchargeons des dictionnaires. Voilà pourquoi, Loulou, +la chimie qu'on vous apprend est si ennuyeuse. + + + + +ANTHOLOGIE + + +Ce matin un gras soleil boit la rosée des prés, dore les pampres sur les +coteaux et pénètre de ses flammes subtiles les raisins déjà mûrs. L'air +léger vibre à l'horizon. Assis devant ma table de travail, que j'ai +poussée au bord de ma fenêtre, je vois, en me penchant un peu, la grange +où les ouvriers dépiquent le blé. Ils prennent de la peine, mais la +belle lumière du jour les baigne et les pénètre. Attelés au manège qui +met en mouvement la machine à battre, deux chevaux robustes, las et +patients, la tête dans un sac, tournent incessamment et font ronfler les +roues et siffler les courroies. Un enfant agite son fouet pour les +exciter et pour chasser les mouches avides de leur sueur. Des hommes, +coiffés de ce béret bleu venu des Pyrénées en Gironde, apportent sur +leur dos les lourdes gerbes que les femmes, en grand chapeau de paille, +pieds nus sur la toile grise de l'aire, donnent à mâcher par poignée à +la batteuse, qui bourdonne comme une ruche. Un maigre et vigoureux +garçon enlève, du bout de sa fourche, la paille découronnée et mutilée, +tandis que les grains de blé, versés dans une vanneuse à manivelle, +abandonnent aux souffles de l'air les débris de leurs tuniques légères. +Bêtes et gens agissent de concert avec la lenteur obstinée des âmes +rustiques. Mais, derrière les gerbes, à l'ombre de la grange, des petits +enfants, dont on ne voit que les yeux grands ouverts et les joues +barbouillées, rient dans les chariots de foin. Ces femmes, ces hommes +hâlés, le regard pâle, la bouche lourde, le corps appesanti, ne sont pas +sans beauté. La franchise de leur costume rustique traduit avec +exactitude tous les mouvements de leurs corps et ces mouvements, appris +des aïeux depuis un temps immémorial, sont d'une simplicité solennelle. +Leur visage, qui n'est empreint d'aucune pensée distincte, réfléchit +seulement l'âme de la glèbe. On les dirait nés du sillon comme le blé +qu'ils ont semé et dont ils mâchent le pain avec une lenteur +respectueuse. Ils ont la beauté profonde qui vient de l'harmonie. Leur +chair hâlée sous la poussière qui la couvre, cette poussière des champs +qui ne souille pas, prend dans la lumière je ne sais quoi de fauve, +d'ardent et de riche. L'or des gerbes les environne, une poussière +blonde flotte autour d'eux, comme la gloire de cette antique Cérès +éparse encore dans nos champs et dans nos granges. + +Et voici que, laissant livres, plume et papiers, je regarde avec envie +ces batteurs de blé, ces simples artisans de l'oeuvre par excellence. +Qu'est-ce que ma tâche à côté de la leur? Et combien je me sens humble +et petit devant eux! Ce qu'ils font est nécessaire. Et nous, frivoles +jongleurs, vains joueurs de flûte, pouvons-nous nous flatter de faire +quelque chose qui soit, je ne dis pas utile, mais seulement innocent? +Heureux l'homme et le boeuf qui tracent leur droit sillon! Tout le reste +est délire, ou, du moins, incertitude, cause de trouble et de soucis. +Les ouvriers que je vois de ma fenêtre battront aujourd'hui trois cents +bottes de blé, puis ils se coucheront fatigués et contents, sans douter +de la bonté de leur oeuvre. Oh! la joie d'accomplir une tâche exacte et +régulière! Mais moi, saurai-je ce soir, mes dix pages écrites, si j'ai +bien rempli ma journée et gagné le sommeil? Saurai-je si, dans ma +grange, j'ai porté le bon grain? Saurai-je si mes paroles sont le pain +qui entretient la vie? Saurai-je si j'ai bien dit? Sachons, du moins, +quelle que soit notre tâche, l'accomplir d'un coeur simple, avec bonne +volonté. Voilà déjà deux ans que j'entretiens des choses de l'esprit un +public d'élite, et je peux me rendre ce témoignage que je n'ai jamais +obscurci devant lui la candeur de ma pensée. On m'a vu souvent +incertain, mais toujours sincère. J'ai été vrai, et par là, du moins, +j'ai gardé le droit de parler aux hommes. Je n'y ai d'ailleurs aucun +mérite. Il faut, pour bien mentir, une rhétorique dont je ne sais pas le +premier mot. J'ignore les artifices du langage et ne sais parler que +pour exprimer ma pensée. + +Sur cette côte, parmi les vignes dont les ceps se tordent au ras d'une +terre brûlante, aucun livre nouveau n'est venu solliciter ma critique +paresseuse. Je rouvre l'_Anthologie des poètes du XIXe siècle_. En 1820, +quand Lamartine publiait les _Méditations_ et faisait jaillir une +nouvelle source de poésie, un jeune officier de l'oisive armée de la +Restauration, gentilhomme pauvre, également étranger au royalisme +servile des fils d'émigrés et à la violence criminelle des affiliés de +la charbonnerie, occupait ses loisirs de garnison en composant pour +lui-même de petits poèmes élégants et purs, d'un sentiment nouveau; +scènes antiques animées, vivifiées par une âme moderne, souvenirs émus +de la vieille France, dont bientôt la poésie allait pieusement +recueillir les traditions dédaignées et déchirées. C'était Millevoye +encore, Millevoye qu'il faut bien, malgré notre orgueil, retrouver à la +source cachée du romantisme, car il y chantait, avec les nymphes +enfiévrées, toutes ces figures, encore indistinctes, de nos légendes +nationales. Mais c'était Millevoye plus large et plus pur, dégagé des +haillons d'une Muse surannée. Ou plutôt ce n'était plus Millevoye, +c'était déjà Alfred de Vigny. Ses _Poèmes_ furent publiés en 1822! Moins +abondant, moins largement inspiré que Lamartine, il l'emportait dès le +début sur le poète des _Méditations_ par la fermeté du langage et par la +science du vers. Plus tard, il porta plus haut qu'aucun poète de son +temps l'audace lumineuse de la pensée. Sa destinée est singulière. Deux +recueils seulement de poésies arquent sa vie assez longue. Le premier +est un livre de jeunesse; le second un livre posthume. L'intervalle de +cette studieuse existence est rempli par des oeuvres de roman et de +théâtre dont une, tout au moins, _Servitude et Grandeur militaires_ est +un pur chef-d'oeuvre. Alfred de Vigny fut un initiateur. Il donna, avant +les débuts de Victor Hugo, plus jeune que lui de cinq ans, le type du +vers sonore et plein qui devait prévaloir. Mais sa pensée harmonieuse +formait lentement, comme le cristal, ses prismes de lumière. Son +existence entière égoutta un petit nombre de vers. + +Est-ce pour cela qu'un poète si rare et du plus intelligent génie eut +peu d'action, en somme, sur ses contemporains? Sans doute son trop long +silence le fit oublier de la foule; il faut donner incessamment de +l'aliment à la renommée pour la rendre robuste. C'est ce que fit Victor +Hugo, le plus vaillant des ouvriers poètes et c'est ce qu'Alfred de +Vigny ne fit pas. + +Mais n'y avait-il point, dans sa distinction même, un obstacle qui +l'écartait de la popularité littéraire? Cette tour d'ivoire où l'on dit +qu'il se retirait, qu'était-ce, sinon son talent même, son esprit haut +et solitaire? Alfred de Vigny eut de bonne heure le sentiment de son +isolement. Il concevait le poète comme un nouveau Moïse sur le Sinaï des +âmes. Il fut calme et dédaigneux. Il n'eut pas le bonheur de Lamartine +et d'Hugo; il ne communia pas avec la foule et ne vécut pas en sympathie +avec le sentiment public. Le romantisme, sorti de la Révolution +pêle-mêle avec l'éloquence parlementaire, l'exaltation patriotique et +les ardeurs libérales, était, dans son essence, une aveugle et violente +réaction contre l'esprit du XVIIIe siècle. Ce fut une fusée religieuse. +Les lyriques de 1820 à 1830 chantent tous le cantique d'un christianisme +éthéré et pittoresque. Alfred de Vigny entrait mal dans le concert: il +n'avait pas le sentiment néo-chrétien. Il n'était même pas +spiritualiste. À la fin de sa vie il inclinait vers une sorte d'athéisme +stoïque: on connaît le beau poème symbolique dans lequel il montre Jésus +suant la sueur de sang sur le mont des Oliviers et appelant en vain son +père céleste. Les nuées restent sourdes et le poète s'écrie: + + S'il est vrai qu'au jardin sacré des Écritures + Le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapporté, + Muet, aveugle et sourd au cri des créatures, + Si Dieu nous rejeta comme un monde avorté, + Le sage opposera le dédain à l'absence + Et ne répondra plus que par un froid silence + Au silence éternel de la divinité. + +On ne trouvera pas ces sombres vers des _Destinées_ dans la nouvelle +_Anthologie_. On y rencontrera, par compensation, cette _Maison du +berger_ qui, comme le dit si bien un poète, M. André Lemoyne, «est un +des plus beaux poèmes d'amour de tous les âges». C'est aussi +l'expression d'une philosophie sombre et pathétique dont rien ne +surpasse l'éloquence douloureuse: + + .............................................. + Sur mon coeur déchiré viens poser ta main pure, + Ne me laisse jamais seul avec la nature, + Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur. + Elle me dit:.................................... + Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre, + À côté des fourmis les populations; + Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre, + J'ignore en les portant les noms des nations. + On me dit une mère et je suis une tombe. + Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe, + Mon printemps n'entend pas vos adorations. + + Avant vous j'étais belle et toujours parfumée, + J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers, + Je suivais dans les cieux ma route accoutumée, + Sur l'axe harmonieux des divins balanciers. + Après vous, traversant l'espace où tout s'élance, + J'irai seule et sereine, en un chaste silence; + Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers. + +Cette tristesse philosophique est singulière et d'un accent inouï dans +le romantisme. Car il n'y faut pas comparer le _Désespoir_ de Lamartine. +Lamartine blasphémait alors, et le blasphème n'est possible qu'au +croyant. D'ailleurs le _Désespoir_ est suivi, dans les _Méditations_, +d'une apologie en règle de la Providence. Quant à Victor Hugo, il naquit +et mourut enfant de choeur. En toutes choses, il changeait d'idées à +mesure que les idées changeaient autour de lui. Son déisme seul resta +fixe, dans cette perpétuelle transformation. À quatre-vingts ans, ses +croyances n'avaient pas une ride; sa foi en Dieu était celle d'un petit +enfant. Un soir, ayant entendu un de ses hôtes nier chez lui la +Providence, il se mit à pleurer. + +Le romantisme de 1820 fut moral et religieux; celui de 1830 fut +pittoresque. Le premier était un sentiment, le second un goût. Et quel +goût! Chevaliers, pages, varlets, châtelaine accoudée, pâle et +mélancolique, à la fenêtre de son castel, ribauds et ribaudes, pendus, +taverniers d'enfer, une multitude incroyable de cabaretiers, enfin, tout +un moyen âge vu, dans l'ombre, à travers un feu de Bengale vert et +rouge; puis toutes les fiancées des ballades allemandes, des elfes, des +follets, des gnomes, des fantômes, des squelettes et des têtes de mort. +Les _Ballades_, de Victor Hugo, sont le témoignage littéraire le plus +complet de ce goût puéril, dont les esquisses de Boulanger et les +lithographies de Nanteuil nous offrent la représentation plastique. +L'_Anthologie_, qui me sert de guide, a conservé très discrètement la +trace de cette mode innocente jusque dans sa fureur. On en retrouve les +formes et les couleurs dans une «ballade» de ce Louis Bertrand, qui +signait, en bon romantique, Aloïsius Bertrand. + + O Dijon, la fille + Des glorieux ducs, + Qui portes béquille + Dans tes ans caducs... + + La grise bastille + Aux gris tiercelets + Troua ta mantille + De trente boulets. + + Le reître, qui pille + Nippes au bahut, + Nonnes sous leur grille, + Te cassa ton luth. + ........................ + +Cela ne vous semble-t-il pas assez _moyen âge_? Mais le chef-d'oeuvre de +ce goût est assurément le prologue de _Madame Putiphar_. + +Il y a là trois cavaliers symboliques, superbement enluminés: + + Le premier cavalier est jeune, frais, alerte; + Il porte élégamment un corselet d'acier, + Scintillant à travers une résille verte + Comme à travers des pins les cristaux d'un glacier. + Son oeil est amoureux; sa belle tête blonde + A pour coiffure un casque, orné de lambrequins, + Dont le cimier touffu l'enveloppe, l'inonde + Comme fait le lampas autour des palanquins. + .......................................... + Le second cavalier, ainsi qu'un reliquaire, + Est juché gravement sur le dos d'un mulet + Qui ferait le bonheur d'un gothique antiquaire; + Car sur son râble osseux, anguleux chapelet, + Avec soin est jetée une housse fanée, + Housse ayant affublé quelque vieil escabeau, + Ou carapaçonné la blanche haquenée + Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau. + Il est gros, gras, poussif... + +Ce second cavalier marque bien, ce me semble, le temps où l'hôtel de +Cluny fut meublé des débris du moyen âge et devint un musée. Mais c'est +le troisième cavalier... excusez-moi, le «tiers cavalier» qui révèle +tout un idéal. Contemplez, je vous prie, ce tiers cavalier: + + Pour le tiers cavalier, c'est un homme de pierre, + Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux; + Un hyperboréen, un gnome sans paupière, + Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux + Comme un tombeau vidé lorsqu'une arme le frappe. + Il porte à la main gauche une faux dont l'acier + Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trape + En croupe où se faisande un pendu grimacier. + ............................................ + +Voilà la cavalerie macabre dont le bon Pétrus entendait le galop dans +son coeur! Rêve naïf de ces jeunes gens lettrés et sédentaires qui, tout +en menant la vie la plus paisible, donnaient à croire au bourgeois +qu'ils buvaient toute la nuit les flammes du punch dans le crâne de leur +maîtresse! En ce temps-là un Jeune-France n'allait pas au bureau où il +était expéditionnaire sans s'écrier avec un rire sarcastique: «Je suis +damné!» + +Ce n'est pas que tout soit ridicule dans ce second mouvement romantique +dont Victor Hugo fut l'expression la plus éclatante. Les Jeunes-France +jetés avec beaucoup de frénésie et encore plus d'ignorance dans +l'exotisme et dans l'archaïsme ne suivaient pas moins deux routes +fortunées. Conquérants de cette Germanie poétique découverte par madame +de Staël, ils en rapportaient lieds et ballades et la coupe précieuse du +roi de Thulé. Ils faisaient passer ainsi dans la littérature française, +naturellement raisonnable et raisonneuse, un peu du vague heureux qui +fait que la poésie des races germaniques retentit indéfiniment dans les +âmes. Par contre, en étudiant le moyen âge, dont ils se faisaient +d'ailleurs une bizarre idée, ils réveillaient, à l'exemple du grand +Augustin Thierry, les souvenirs antiques de la patrie et découvraient +les véritables sources d'inspiration auxquelles une poésie nationale dût +s'abreuver et se rafraîchir. Ils ne comprenaient pas grand'chose, étant +fort peu philosophes; mais ils avaient de l'instinct: c'étaient des +artistes. + +Un des plus beaux poèmes de cette période, _Roland_, est signé du nom +obscur de Napol le Pyrénéen. C'est là le pseudonyme de M. Napoléon +Peyrat, né en 1809 au Mas-d'Azil, dans l'Ariège, près du torrent de +l'Arise, et mort depuis peu, pasteur à Saint-Germain-en-Laye. Ce +_Roland_, une ode dans une épître, est le joyau du romantisme. On le +trouvera tout entier aux pages 258-263 de l'_Anthologie_ Lemerre. Je +n'en puis citer que deux ou trois strophes. Je le ferai sans analyse +préalable et sans commentaire, me fiant en cette idée que souvent un +fragment d'une belle oeuvre d'art fait deviner la splendeur de +l'ensemble: + + L'Arabie, en nos champs, des rochers espagnols + S'abattit; le printemps a moins de rossignols + Et l'été moins d'épis de seigle. + Blonds étaient les chevaux dont le vent soulevait + La crinière argentée, et leur pied grêle avait + Des poils comme des plumes d'aigle. + + Ces Mores mécréants, ces maudits Sarrasins + Buvaient l'eau de nos puits et mangeaient nos raisins + Et nos figues, et nos grenades, + Suivaient dans les vallons les vierges à l'oeil noir + Et leur parlaient d'amour, à la lune, le soir, + Et leur faisaient des sérénades. + + Pour eux leurs grands yeux noirs, pour eux, leurs beaux seins bruns, + Pour eux, leurs longs baisers, leur bouche aux doux parfums, + Pour eux, leur belle joue ovale; + Et quand elles pleuraient, criant: «Fils des démons!» + Ils les mettaient en croupe et par-dessus les monts + Ils faisaient sauter leur cavale. + +Plus loin un trait que Victor Hugo a reproduit dans son _Aymerillot_: + + Les âmes chargeaient l'air comme un nuage noir + Et notre bon Roland, en riant chaque soir, + S'allait laver dans les cascades. + +Jeu singulier du sort! Napol le Pyrénéen est le plus ignoré des poètes +de 1830. Compagnon obscur, disparu avant l'heure, il laisse pourtant la +pièce de maîtrise la plus belle et la plus complète de l'art de son +temps. + +Tandis que je noircis le papier avec les images du romantisme, le soleil +décline et glisse à l'horizon empourpré. + +Voici venir le soir. La machine à battre ne fait plus entendre son +ronflement monotone. Les ouvriers fatigués passent sous ma fenêtre en +traînant leurs sabots. Je vois couler leurs ombres lentes et paisibles, +que le couchant allonge démesurément. Leur marche égale décèle la paix +du coeur, qu'assure seul le travail assidu des mains. Ils ont dépiqué +trois cents gerbes de blé. Ils ont gagné leur pain. Puis-je dire, comme +eux, que j'ai rempli ma journée? + + + + +M. GASTON PÂRIS + +ET LA LITTÉRATURE FRANÇAISE +AU MOYEN AGE[25] + + +[Note 25: _La Littérature française au moyen âge, XIe et XIVe +siècles_.--Manuel d'ancien français, par Gaston Pâris. 1 vol. in-18.] + +J'ai reçu ici, dans les vignes, un livre qui a été pour moi comme, la +visite d'un savant ami. C'est le _Manuel de littérature française au +moyen âge_ que M. Gaston Pâris rédigea d'abord pour ses élèves de +l'École des hautes études et fit ensuite imprimer à l'usage des esprits, +assez rares, qu'anime une curiosité méthodique. Comme la matinée était +chaude et tranquille j'ai emporté le livre bienvenu dans un petit bois +de chênes, et je l'ai lu sous un arbre, au chant des oiseaux. Une +lecture ainsi faite est une lecture heureuse. Sur l'herbe, on ne songe +pas à prendre des notes. On lit par plaisir, par amusement et avec +candeur. On est très désintéressé, car il, n'est tel que l'air animé des +bois pour nous rendre indifférents à nous-mêmes et pour dissoudre nos +âmes dans les choses. Enfin, l'ombre mouvante qui tremble sur le +feuillet du livre et le bourdonnement de l'insecte qui passe entre +l'oeil et la page mêlent à la pensée de l'auteur une impression +délicieuse de nature et de vie. + +Avec quelle docilité j'ai suivi, dans mon bois, l'enseignement de M. +Gaston Pâris! Comme j'entrais volontiers avec lui dans l'âme de nos +aïeux, dans leur foi robuste et simple, dans leur art tantôt grossier, +tantôt subtil, presque toujours symétrique et régulier comme les jardins +sans arbres des vieilles miniatures! Le malheur est que je dévorai en +quelques heures un livre fait au contraire pour être longuement étudié, +et dans lequel les notions sont puissamment condensées. C'est pourquoi +je ressens une sorte de trouble et comme une hallucination. Il me semble +que cette vieille France que je viens de traverser si vite, cette terre +bien-aimée, avec ses forêts, ses champs, ses blanches églises, ses +châteaux et ses villes, était petite comme le pré que je découvre là-bas +entre les branches; il me semble que ces siècles de grands coups d'épée, +de prières et de longues chansons s'écoulèrent en quelques heures. +Chevaliers, bourgeois, manants, clercs, trouvères, jongleurs, +m'apparaissent comme ces insectes qui peuplent l'herbe à nos pieds. +C'est une miniature dont mes yeux ont gardé l'impression, une miniature +si fine qu'on pourrait découvrir les plus menus détails en regardant à +la loupe. Les contes des fées parlent d'une toile d'un tel artifice +qu'elle tenait tout entière dans une coquille de noisette, et sur cette +toile tous les royaumes de la terre étaient représentés avec leurs rois, +leur chevalerie, leurs villes et leurs campagnes. C'était l'ouvrage +d'une fée. Tel que je me le représente sous mon chêne, le livre de M. +Gaston Pâris ressemble beaucoup à cette toile merveilleuse. Mes mains en +sentent à peine le poids et j'y vois les figures de tous ceux qui, dans +la douce France, aux âges de chevalerie et de clergie, parlèrent de +combats, d'amour et de sagesse. Ce que j'admire, c'est la netteté du +tableau. Je vois distinctement la terre, revêtue, comme dit le +chroniqueur Raoul Glaber, de la robe blanche des églises. Là s'agitent +des hommes simples qui croient en Dieu et s'assurent en l'intercession +de Notre-Dame. Les uns sont des clercs et leur vie, réglée comme la page +d'un antiphonaire, s'exhale avec l'harmonieuse monotonie du plainchant. +Quand ils tombent dans le péché, ce qui est l'effet de la malédiction +d'Adam, ils restent pourtant fidèles à Dieu et ne désespèrent pas. Ils +n'ont point de famille, ils écrivent en latin et disputent subtilement. +Ce sont les pasteurs du troupeau des âmes. Les autres s'en vont en +guerre; il leur arrive parfois de piller des couvents et de mettre à mal +les nonnes, qui sont les fiancées de Jésus-Christ. Mais ils seront +sauvés par la vertu du sang divin qui coula sur la croix. Ils ont occis +force Sarrasins et fait maigre exactement le vendredi, et ces bonnes +oeuvres leur seront comptées. Les vilains, qui labourent pour eux, sont +des hommes puisqu'ils ont été baptisés. Ils peuvent endurer de grands +maux sur cette terre, car ils auront part à la félicité éternelle. Le +curé qui chaque dimanche, leur promet le paradis est, dans sa naïveté, +un merveilleux économiste. À ceux qui n'ont pas de terre ici-bas, il +montre les terres fleuries du ciel. Le ciel, où Dieu le père siège en +habit d'empereur, est tout proche: on y monterait avec une échelle, pour +peu que saint Pierre le voulût bien, et saint Pierre est un bon homme; +pauvre et de petite naissance, il a de l'amitié pour les vilains et, +peut-être, quelques égards pour les nobles. D'ailleurs, la sainte +Vierge, les anges, les saints et les saintes descendent à tous moments +sur la terre. Les bienheureux et les bienheureuses n'ont rien d'étrange, +ce sont des prud'hommes et des dames qui favorisent, à la manière des +petits génies et des fées, les personnes qui leur sont dévotes. Les +passages sont perpétuels de l'église triomphante à l'église militante; +la flèche des cathédrales marque la limite indécise entre le ciel, et la +terre. Quant à l'enfer, il est dans la terre même, et des bergers, +parfois, en voient, au fond des cavernes, les bouches empestées. L'enfer +fait peur, comme dit François Villon. Mais de quelque façon qu'on vive, +on compte bien l'éviter; on peut, on doit espérer: l'espérance est une +vertu. Parlerai-je du purgatoire? Il n'est presque point distinct de +cette terre où les âmes en peine reviennent chaque nuit demander des +prières. Voilà le monde du moyen âge; il pourrait être représenté, à la +rigueur, par une vieille horloge un peu compliquée, comme celle de +Strasbourg. Il suffirait de trois étages de marionnettes, que des +rouages feraient mouvoir. En parlant ainsi, je sais bien que je poursuis +mon rêve. Car, enfin, les hommes qui vivaient entre le XIe siècle et le +XVe étaient soumis comme nous aux lois infiniment complexes de la vie; +l'immense nature qui nous enveloppe les baignait comme nous dans l'océan +des illusions; ils étaient des hommes. Mais ils n'avaient ni nos +craintes ni nos espérances, et leur monde, par rapport au nôtre, était +tout petit. Si on le compare à l'univers de Galilée, de Laplace et du +père Secchi, ce n'était véritablement qu'un ingénieux tableau à horloge. +Il faut goûter la naïveté de leur imagination. Elle se peint en traits +aimables dans les _Miracles de la Vierge_ et dans les _Vies des Saints_. +La critique savante de M. Gaston Pâris en est tout attendrie. +N'est-ce-pas, en effet, une gracieuse histoire que celle de la nonne +qui, par faiblesse de coeur, quitta son monastère pour se livrer au +péché? Elle y revint après de longues années, ayant perdu l'innocence, +mais non pas la foi, car dans, le temps de ses erreurs, elle n'avait +cessé d'adresser chaque jour une oraison à Notre Dame. Rentrée dans le +monastère, elle entendit ses soeurs lui parler comme si elle ne les +avait jamais quittées. La sainte Vierge, ayant pris le visage et le +costume de celle qui l'aimait jusque dans le péché, avait fait pour elle +l'office de sacristine, de sorte que personne ne s'était aperçu de +l'absence de la religieuse infidèle. Mais M. Gaston Pâris sait un autre +miracle plus touchant. + +Il y avait une fois un moine d'une extrême simplicité d'esprit et si +ignorant qu'il ne savait réciter autre chose qu'_Ave Maria_. Il était en +mépris aux autres moines, mais étant mort, cinq roses sortirent de sa +bouche en l'honneur des cinq lettres du nom de Marie. Et ceux qui +l'avaient raillé de son ignorance honorèrent sa mémoire comme celle d'un +saint. Enfin voici un miracle encore plus ingénu, celui du _Tombeor +Nostre-Dame_. C'était un pauvre jongleur qui, après avoir fait des tours +de force sur les places publiques pour gagner sa vie, songea à +l'éternité et se fit recevoir dans un couvent. Là, il voyait les moines +honorer la Vierge, en bons clercs qu'ils étaient, par de savantes +oraisons. Mais il n'était pas clerc et ne savait comment les imiter. +Enfin, il imagina de s'enfermer dans la chapelle et de faire, seul, en +secret, devant la sainte Vierge, les culbutes qui lui avaient valu le +plus d'applaudissements du temps qu'il était jongleur. Des moines, +inquiets de ses longues retraites, se mirent à l'épier et le surprirent +dans ses pieux exercices. Ils virent la mère de Dieu venir elle-même, +après chaque culbute, éponger le front de son _tombeor_. + +C'est dans ces imaginations populaires, c'est dans les légendes venues +d'Orient, dans les histoires de sainte Catherine et de sainte Marguerite +qu'il faut rechercher, ce semble, les sentiments obscurs, qui, trois ou +quatre fois séculaires, aboutirent à la vocation de Jeanne d'Arc et +rendirent possible, à l'heure du danger, la plus charmante des +merveilles, la délivrance de tout un peuple par une bergère. Je +m'explique mal sur ce point et je ne pourrais le mieux faire qu'en +sortant tout à fait de mon sujet. Je m'en garderai bien. On peut rêver +sous un arbre; encore faut-il quelque suite, même dans un rêve. Cette +figure de la France féodale, que nous venons de dessiner d'un trait +grêle et d'une couleur trop vive à l'exemple des enlumineurs des XIVe et +XVe siècles, c'est l'art, c'est la littérature épique, lyrique et sacrée +de ces temps, telle que nous la présente M. Gaston Pâris, qui nous en a +suggéré l'idée. + +M. Pâris n'est pas seulement un savant. Il unit au goût littéraire le +sens philosophique, et son _Manuel de vieux français_, dont je vous +parle ici, n'a tant d'intérêt que parce qu'on y voit constamment les +idées générales sortir de l'ensemble des faits. L'auteur nous montre +d'abord la fatalité qui ne cessera de peser sur toute la littérature du +moyen âge et qui déterminera finalement son caractère. Les clercs, qui +presque seuls lisaient et écrivaient, gardèrent l'usage du latin. Ils +considéraient cette langue comme le seul instrument digne d'exprimer une +pensée sérieuse. «C'est là, dit M. Pâris, un événement d'une grande +importance, un fait capital, qui détruisit toute harmonie dans la +production littéraire de cette époque: il sépara la nation en deux et +fut doublement funeste, en soustrayant à la culture de la littérature +nationale les esprits les plus distingués et les plus instruits, en les +emprisonnant dans une langue morte, étrangère au génie moderne, où une +littérature immense et consacrée leur imposait ses idées et ses formes, +et où il leur était à peu près impossible de développer quelque +originalité.» + +Dédaignés des gens instruits, les écrits en langue vulgaire +ne s'adressaient guère qu'aux ignorants. Ce ne pouvait donc être +d'abord que des contes et des chansons. Et puisque ces chansons étaient +faites pour le plaisir des nobles et des bourgeois qui ne lisaient +point, il fallait les leur lire ou mieux les leur chanter. Aussi la +_Chanson de Roland_, et généralement tous les vieux gestes étaient-ils +chantés par des jongleurs. De là le caractère essentiellement populaire +de la littérature française au moyen âge. + +Cette littérature abondante et naïve, brutale et pourtant ingénieuse +comme le peuple dont elle était l'idéal, fut surtout modelée par les +mains les plus habiles à sculpter les âmes, les mains de l'Église. +L'Église la tailla comme une image. Elle lui donna ses principaux +caractères: une foi naïve, un air d'enfant tendre et cruel, un goût du +merveilleux familier et rustique, une peur disgracieuse de la beauté, de +la chair (ce qui ne l'empêchait pas d'être obscène quand il lui en +prenait fantaisie), une quiétude parfaite, la certitude absolue de +posséder l'immuable vérité. Ce dernier trait, le trait essentiel, a été +admirablement marqué par M. Gaston Pâris. + +«Le nom, dit ce savant, que nous avons donné au moyen âge, indique +combien il fut réellement transitoire, et cependant ce qui le +caractérise le plus profondément, c'est son idée de l'immutabilité des +choses. L'antiquité, surtout dans les derniers siècles, est dominée par +la croyance à une décadence continue; les temps modernes, dès leur +aurore, sont animés par la foi en un progrès indéfini. Le moyen âge n'a +connu ni ce découragement ni cette espérance. Pour les hommes de ce +temps, le monde avait toujours été tel qu'ils le voyaient (c'est pour +cela que leurs peintures de l'antiquité nous paraissent grotesques), et +le jugement dernier le trouverait tel encore... Le monde matériel +apparaît à l'imagination comme aussi stable que limité, avec la voûte +tournante et constellée de son ciel, sa terre immobile et son enfer; il +en est de même du monde moral: les rapports des hommes entre eux sont +réglés par des prescriptions fixes sur la légitimité desquelles on n'a +aucun doute, quitte à les observer plus ou moins exactement. Personne ne +songe à protester contre la société où il est, ou n'en rêve une mieux +construite; mais tous voudraient qu'elle fût plus complètement ce +qu'elle doit être. Ces conditions enlèvent à la poésie du moyen âge +beaucoup de ce qui fait le charme et la profondeur de celle d'autres +époques: l'inquiétude de l'homme sur sa destinée, le sondement +douloureux des grands problèmes moraux, le doute sur les bases mêmes du +bonheur et de la vertu, les conflits tragiques entre l'aspiration +individuelle et la règle sociale.» (Page 34.) + +Quel est donc l'intérêt, quels sont donc les mérites de cette +littérature condamnée dès sa naissance à une irrémédiable humilité, +ignorant la beauté des formes, la volupté des choses, la Vénus +universelle, et plus étrangère encore à ces nobles curiosités, à cette +inquiétude de la pensée, à ce mal sublime, ce monstre divin que nous +caressons, tandis qu'il nous dévore? Par quels charmes l'immense +bibliothèque du moyen âge, longtemps oubliée sous la poussière et +découverte d'hier seulement peut-elle nous attirer et nous plaire +encore? + +Le savant que nous consultons va nous répondre. Cette littérature +oubliée, nous dira-t-il, demeure intéressante parce qu'elle est +«l'expression naïve et surtout puissante des passions ardentes de la +société féodale». Elle nous intéressera encore par la peinture «des +relations nouvelles des deux sexes, telles qu'elles se formèrent sous +l'influence du christianisme», et elle nous plaira par l'accent, inouï +jusque-là, de la _courtoisie_. Enfin, nous goûterons, dans les oeuvres +bourgeoises du XIIe siècle, «le bon sens, l'esprit, la malice, la +bonhomie fine, la grâce légère», qui sont les qualités de la race, les +dons que les fées de nos bois et de nos fontaines accordèrent à Jacques +Bonhomme pour le consoler de tous ses maux. + +Et M. Gaston Pâris conclut par ces belles paroles: + +«En somme, le grand intérêt de cette littérature, ce qui en rend surtout +l'étude attrayante et fructueuse, c'est qu'elle nous révèle mieux que +tous les documents historiques l'état des moeurs, des idées, des +sentiments de nos aïeux pendant une période qui ne fut ni sans éclat ni +sans profit pour notre pays, et dans laquelle, pour la première fois et +non pour la dernière, la France eut à l'égard des nations avoisinantes +un rôle partout accepté d'initiation et de direction intellectuelle, +littéraire et sociale.» (Page 32.) + +Et le vieux chêne sous lequel je suis assis parle à son tour, et me dit: + +--Lis, lis à mon ombre les chansons gothiques dont j'entendis jadis les +refrains se mêler au bruissement de mon feuillage. L'âme de tes aïeux +est dans ces chansons plus vieilles que moi-même. Connais ces aïeux +obscurs, partage leurs joies et leurs douleurs passées. C'est ainsi, +créature éphémère, que tu vivras de longs siècles en peu d'années. Sois +pieux, vénère la terre de la patrie. N'en prends jamais une poignée dans +ta main sans penser qu'elle est sacrée. Aime tous ces vieux parents dont +la poussière mêlée à cette terre m'a nourri depuis des siècles, et dont +l'esprit est passé en toi, leur Benjamin, l'enfant des meilleurs jours. +Ne reproche aux ancêtres ni leur ignorance, ni la débilité de leur +pensée, ni même les illusions de la peur qui les rendaient parfois +cruels. Autant vaudrait te reprocher à toi-même d'avoir été un enfant. +Sache qu'ils ont travaillé, souffert, espéré pour toi et que tu leur +dois tout! + + + + +LEXIQUE[26] + + +[Note 26: _Dictionnaire classique_ de M. Gazier.] + +La pluie froide et tranquille, qui tombe lentement du ciel gris, frappe +mes vitres à petits coups comme pour m'appeler; elle ne fait qu'un bruit +léger et pourtant la chute de chaque goutte retentit tristement dans mon +coeur. Tandis qu'assis au foyer, les pieds sur les chenets, je sèche à +un feu de sarments la boue salubre du chemin et du sillon, la pluie +monotone retient ma pensée dans une rêverie mélancolique, et je songe. +Il faut partir. L'automne secoue sur les bois ses voiles humides. Cette +nuit, les arbres sonores frémissaient aux premiers battements de ses +ailes dans le ciel agité, et voici qu'une tristesse paisible est venue +de l'occident avec la pluie et la brume. Tout est muet. Les feuilles +jaunies tombent sans chanter dans les allées; les bêtes résignées se +taisent; on n'entend que la pluie; et ce grand silence pèse sur mes +lèvres et sur ma pensée. Je voudrais ne rien dire. Je n'ai qu'une idée, +c'est qu'il faut partir. Oh! ce n'est pas l'ombre, la pluie et le froid +qui me chassent. La campagne me plaît encore quand elle n'a plus de +sourires. Je ne l'aime pas pour sa joie seulement. Je l'aime parce que +je l'aime. Ceux que nous aimons nous sont-ils moins chers dans leur +tristesse? Non, je quitte avec peine ces bois et ces vignes. J'ai beau +me dire que je retrouverai à Paris la douce chaleur des foyers amis, les +paroles élégantes des maîtres et toutes les images des arts dont s'orne +la vie, je regrette la charmille où je me promenais en lisant des vers, +le petit bois qui chantait au moindre vent, le grand chêne dans le pré +où paissaient les vaches, les saules creux au bord d'un ruisseau, le +chemin dans les vignes au bout duquel se levait la lune; je regrette ce +maternel manteau de feuillage et de ciel dans lequel on endort si bien +tous les maux. + +D'ailleurs, j'ai toujours éprouvé à l'excès l'amertume des départs. Je +sens trop bien que partir c'est mourir à quelque chose. Et qu'est-ce que +la vie, sinon une suite de morts partielles? Il faut tout perdre, non +point en une fois, mais à toute heure; il faut tout laisser en chemin. À +chaque pas nous brisons un des liens invisibles qui nous attachent aux +êtres et aux choses. N'est-ce pas là mourir incessamment? Hélas! cette +condition est dure; mais c'est la condition humaine. Vais-je m'en +affliger? Vais-je donner le spectacle de mes vaines tristesses? +Resterai-je là, devant la cheminée, écoutant tomber la pluie, regardant +les langues rapides du feu lécher les sarments et me désolant sans +raison? Non pas! Je secouerai les vapeurs de l'automne. Je ferai avec +application ma tâche du jour. Je vous parlerai de quelque livre; je vous +entretiendrai de ces bonnes lettres qui sont la douceur et la noblesse +de la vie. Les écoliers sont rentrés depuis une semaine déjà. Ils font +des thèmes, des versions, des dissertations. Vieil écolier, je ferai +comme eux ma page d'écriture. Et je n'entendrai plus la pluie me +conseiller la paresse et le sommeil. Je trouve justement, abandonné sur +la table, un petit livre dont l'aspect honnête et modeste inspire des +idées de travail et de devoir. Sévèrement vêtu de percale noire et de +papier chamois, il porte la livrée traditionnelle des livres classiques. +C'est un livre de classe, en effet, un dictionnaire, le _Nouveau +Dictionnaire classique illustré_ de M. A. Gazier, maître de conférences +à la faculté des lettres de Paris. Oublié là depuis huit jours par +quelque écolier, il m'est plusieurs fois tombé sous la main et je l'ai +feuilleté avec beaucoup d'intérêt. + +C'est un livre nouveau, âgé de six mois à peine. La première édition +porte la date de 1888. Mais je ne m'autorise pas, pour vous en parler, +de cette nouveauté vaine et transitoire qu'accompagne souvent une +irrémédiable caducité. Tant d'ouvrages naissent vieux! Il y a beaucoup +de compilateurs dans l'Université comme ailleurs, beaucoup de petits +Trublets qui se copient les uns les autres. L'originalité est peut-être +plus rare et plus difficile en matière d'enseignement qu'en toute autre +matière. L'ouvrage de M. Gazier est nouveau par le plan, par la +structure, par l'esprit. Il est conçu et exécuté d'une façons originale. +Il vaut donc bien qu'on en dise un mot. D'ailleurs, c'est un +dictionnaire, et j'ai la folie de ces livres-là. + +Baudelaire raconte qu'ayant, jeune et inconnu, demandé audience à +Théophile Gautier, le maître, en l'accueillant, lui fit cette question: + +--Lisez-vous des dictionnaires? + +Baudelaire répondit qu'il en lisait volontiers. Bien lui en prit, car +Gautier qui avait dévoré les vocabulaires sans nombre des arts et des +métiers, estimait indigne de vivre tout poète ou prosateur qui ne prend +pas plaisir à lire les lexiques et les glossaires. Il aimait les mots et +il en savait beaucoup. S'il fit compliment à Baudelaire, quelles +louanges n'aurait-il pas décernées à notre ami M. José-Maria de Hérédia, +l'excellent poète, qui déclare hautement qu'à son sens la lecture du +dictionnaire de Jean Nicot procure plus d'agrément, de plaisir et +d'émotion que celle de _Trois mousquetaires_! Voilà ce que c'est qu'une +imagination d'artiste! Selon le coeur de M. José-Maria de Hérédia, la +table alphabétique des pierres précieuses ou le catalogue du musée +d'artillerie est le plus émouvant des romans d'aventures. Pour moi, qui +y mets moins de finesse et qui ne trouve point d'ordinaire aux mots plus +de sens que l'usage ne leur en donne, je me suis bien souvent surpris à +faire l'école buissonnière dans quelque grand dictionnaire touffu comme +une forêt, Furetière par exemple, ou le Trévoux ou bien encore notre bon +Littré, si confus, mais si riche en exemples. Ah! c'est que les mots +sont des images, c'est qu'un dictionnaire c'est l'univers par ordre +alphabétique. À bien prendre les choses, le dictionnaire est le livre +par excellence. Tous les autres livres sont dedans: il ne s'agit plus +que de les en tirer. Aussi quelle fut la première occupation d'Adam +quand il sortit des mains de Dieu? La Genèse nous dit qu'il nomma +d'abord les animaux par leur nom. Avant tout, il fit un dictionnaire +d'histoire naturelle. Il ne l'écrivit point parce qu'alors les arts +n'étaient pas nés. Ils ne naquirent qu'avec le péché. Adam n'en est pas +moins le père de la lexicographie comme de l'humanité. Il est étrange +que l'antiquité et le moyen âge aient fait si peu de dictionnaires. La +lexicographie, dans le sens rigoureux du mot, ne date guère que du XVIIe +siècle. Mais depuis lors, que de progrès elle a faits et que de services +elle a rendus! Toutes les langues mortes ou vivantes, toutes les +sciences constituées, tous les arts ont maintenant leur vocabulaire. Ce +sont là de magnifiques inventaires qui font honneur aux temps modernes. +Je vous ai dit que j'aimais les dictionnaires. Je les aime non seulement +pour leur grande utilité, mais aussi pour ce qu'ils ont en eux-mêmes de +beau et de magnifique. Oui, de beau! oui, de magnifique! Voilà un +dictionnaire français, celui de M. Gazier ou tout autre, songez que +l'âme de notre patrie est dedans tout entière. Songez que, dans ces +mille ou douze cents pages de petits signes, il y a le génie et la +nature de la France, les idées, les joies, les travaux et les douleurs +de nos aïeux et les nôtres, les monuments de la vie publique et de la +vie domestique de tous ceux qui ont respiré l'air sacré, l'air si doux +que nous respirons à notre tour; songez qu'à chaque mot du dictionnaire +correspond une idée ou un sentiment qui, fut l'idée, le sentiment d'une +innombrable multitude d'êtres; songez que tous ces mots réunis c'est +l'oeuvre de chair, de sang et d'âme de la patrie et de l'humanité. + +Une vieille chanson de geste raconte que la comtesse de Roussillon, +fille du roi de France, vit du haut de sa tour une grande bataille que +se livraient, pour sa dot, son père et son mari. La bataille fut +sanglante et dura tout le jour. Quand tomba la nuit, la comtesse +descendit seule de sa tour et s'en alla contempler les morts, «ses beaux +chers morts couchés dans l'herbe et la rosée». Et la chanson de geste +ajoute: «Elle voulait les baiser tous.» Eh bien, je sens aussi une +tendresse profonde me monter au coeur devant tous ces mots de la langue +française, devant cette armée de termes humbles ou superbes. Je les aime +tous, ou du moins tous m'intéressent et je presse d'une main chaude et +émue le petit livre qui les contient tous. Voilà pourquoi j'aime surtout +les dictionnaires français. + +Je vous disais que celui de M. Gazier est nouveau par le plan et par +l'exécution. Il mêle au vocabulaire français des éléments d'encyclopédie +générale. Il admet la terminologie scientifique, qui s'est +considérablement étendue en peu d'années. Enfin, et c'est sa plus grande +originalité, il contient des cartes et des figures. Je vois avec plaisir +que l'Université commence à admettre l'enseignement par les estampes. De +mon temps, je veux dire du temps où j'étais au collège, et ce n'est pas +un temps bien ancien, les professeurs considéraient toutes les gravures +indifféremment comme des objets de dissipation. Mon professeur de +quatrième, entre autres, tenait pour une frivolité indigne d'un jeune +humaniste le plus rapide regard jeté sur un portrait ou une estampe. Je +me rappelle, non sans quelque rancune, qu'ayant surpris dans mes mains +une vieille édition du _Jardin des racines grecques_, dont l'exemplaire +relié en veau granit et à demi usé par quelque élève de M. Lancelot, de +M. Lemaître ou de M. Hamon devait être sacré pour tout le monde, le +cuistre le saisit, l'ouvrit rudement, puis déchira le frontispice qui +représentait un enfant vêtu à l'antique ouvrant une grille seigneuriale +de style Louis XIV et pénétrant dans un potager dessiné dans le goût de +Le Nôtre, le jardin + + De ces racines nourrissantes + Qui rendent les âmes savantes. + +C'était là pourtant une innocente image, une naïve allégorie. Le dessin +en était d'un bon style et la gravure assez ferme. Les solitaires de +Port-Royal n'avaient pas craint d'en égayer un livre destiné aux élèves +des Petites-Écoles. Un peu d'art n'alarmait pas leur austérité. Mais cet +ornement profane, qu'avaient souffert les saints de la nouvelle +Thébaïde, offensa mon barbacole ignare. Je le vois encore lacérant la +jolie estampe de ses doigts lourds et crasseux, et c'est avec une sorte +de joie vengeresse qu'après vingt-cinq ans je livre son stupide attentat +à l'indignation des gens de goût. + +La proscription des images était surtout fâcheuse dans les classes +d'histoire. On ne se fait une idée un peu nette d'un peuple que par la +vue des monuments qu'il a laissés. L'histoire figurée exerce sur +l'imagination un charme puissant. Mais on nous enseignait la vie des +peuples comme on l'enseignerait à des taupes. Les livres de M. Victor +Duruy parurent vers ce temps. On y trouvait çà et là des costumes et des +édifices. Ils firent révolution. Je vois avec plaisir qu'on a accompli +de grands progrès dans ce sens. J'ai feuilleté l'an dernier une histoire +grecque dont l'illustration m'a paru aussi riche que le permettaient le +prix modique et le petit format du livre. Le texte de cette histoire est +de M. Louis Ménard. + +Appliquer l'illustration à la lexicographie est une idée très heureuse +dont il faut féliciter M. A. Gazier. Il a mis dans son dictionnaire un +millier de petites gravures qui complètent, au besoin, les définitions +forcément trop sommaires et trop vagues. Ces petites gravures m'amusent +et m'instruisent. Je crois qu'elles amuseront et instruiront les +enfants, si toutefois ils ne sont ni plus sérieux ni plus savants que +moi. Mais ce qui me paraît tout à fait ingénieux dans cette +illustration, ce sont les figures d'ensemble. On trouve aux mots Navire, +Église, Armure, Château, Squelette, Digestif (appareil), Locomotive, +Chemin de fer, etc., etc., des représentations de ces divers ensembles +avec le nom des parties qui les composent. Ainsi nous voyons au mot +Église les positions respectives de la nef, du transept, du sanctuaire, +des contreforts, des arcs-boutants, des pignons, du clocher avec ses +clochetons et ses abat-son, etc. Les écoliers d'aujourd'hui sont heureux +d'avoir des livres si commodes et si aimables. + + + + +LA PURETÉ DE M. ZOLA[27] + + +[Note 27: _Le Rêve_. Charpentier, édit. 1 vol. in-18] + +Nous avons été avertis tout d'abord par une petite note officieuse, +insérée dans plusieurs journaux, que le nouveau roman de M. Émile Zola +était chaste et fait exprès pour «être mis entre les mains de toutes les +femmes et même des jeunes filles». On en vantait la pudeur +exceptionnelle et distinctive. Cette fois, disait la note, cette fois +«le romancier a voulu une envolée en plein idéal, un coup d'aile dans ce +que la poésie a de plus gracieux et de plus touchant». Et la note ne +nous trompait pas. M. Zola a voulu l'envolée et le coup d'aile, et la +poésie et la grâce touchante, et si, pour être poétique, gracieux et +touchant, il suffisait de le vouloir, M. Zola serait certainement, à +l'heure qu'il est, le plus touchant, le plus gracieux, le plus poétique, +le plus ailé et le plus envolé des romanciers. + +Certes, nous ne saurions que le louer de sa nouvelle profession. Il +épouse la chasteté et nous donne ainsi le plus édifiant exemple. On peut +seulement regretter qu'il célèbre avec trop de bruit et d'éclat cette +mystique alliance. + +Ne saurait-il donc être pudique sans le publier dans les journaux? +Faut-il que le lis de saint Joseph devienne dans ses mains un instrument +de réclame? Mais sans doute il voulait se cacher, et il n'a pas pu. + +En vérité, la renommée est parfois importune. Il en est de M. Émile Zola +comme de ce mari de la fable qui confessa un matin avoir pondu un oeuf +et qui, le soir, en avait pondu cent, au dire des commères. L'auteur du +_Rêve_ confia un jour à son ombre son désir de quitter nos fanges et de +voler en plein ciel, et le lendemain tous les Parisiens surent qu'il lui +avait poussé des ailes. On les décrivait, on les mesurait; elles étaient +blanches et semblables aux ailes des colombes. On criait au miracle. Des +journalistes, peu tendres d'ordinaire, se sont émus de cette touchante +merveille. «Voyez, disaient-ils, comme cette âme longtemps vautrée dans +le fumier plane aisément dans l'azur. Désormais l'auteur du _Rêve_ passe +en pureté sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse et saint Louis de +Gonzague. Il faut lui ouvrir à deux battants les salons littéraires et +l'Académie française. Car Dieu l'a érigé en exemple aux gens du monde.» + +Je préférerais pour mon goût une chasteté moins tapageuse. Au reste, +j'avoue que la pureté de M. Zola me semble fort méritoire. Elle lui +coûte cher: il l'a payée de tout son talent. On n'en trouve plus trace +dans les trois cents pages du _Rêve_. Devant l'impalpable héroïne de ce +récit nébuleux, je suis forcé de convenir que la Mouquette avait du bon. +Et, s'il fallait absolument choisir, à M. Zola ailé je préférerais +encore M. Zola à quatre pattes. Le naturel, voyez-vous, a un charme +inimitable, et l'on ne saurait plaire si l'on n'est plus soi-même. Quand +il ne force pas son talent, M. Zola est excellent. Il est sans rival +pour peindre les blanchisseuses et les zingueurs. Je vous le dis tout +bas: _l'Assommoir_ a fait mes délices. J'ai lu dix fois avec une joie +sans mélange les noces de Coupeau, le repas de l'oie et la première +communion de Nana. Ce sont là des tableaux admirables, pleins de +couleur, de mouvement et de vie. Mais un seul homme n'est pas apte à +tout peindre. Le plus habile artiste ne peut comprendre, saisir, +exprimer que ce qu'il a en commun avec ses modèles; ou pour mieux dire +il ne peint jamais que lui-même. Certains, à vrai dire, tels que +Shakespeare, ont représenté l'univers. C'est donc qu'ils avaient l'âme +universelle. Sans offenser M. Zola, telle n'est point son âme. Pour +vaste qu'elle est, les comptoirs de zinc et les fers à repasser y +tiennent trop de place. C'est un bon peintre quand il copie ce qu'il +voit. Son tort est de vouloir tout peindre. Il se fatigue et s'épuise +dans une entreprise démesurée. On l'avait déjà averti qu'il tombait dans +le chimérique et dans le faux. Peine perdue! Il se croit infaillible. Il +a cessé depuis longtemps d'étudier le modèle. Il compose ses tableaux +d'imagination sur quelques notes mal prises. Son ignorance du monde est +prodigieuse, et comme il n'a pas de philosophie, il tombe à chaque +instant dans l'absurde et dans le monstrueux. Ce chef de l'école +naturaliste offense à tout moment la nature. + +Cette fois-ci l'erreur est complète et on ne saurait imaginer un roman +plus déraisonnable que _le Rêve_. C'est l'histoire d'une enfant trouvée, +élevée à l'ombre d'une cathédrale par des chasubliers qui vivent avec +une pieuse modestie dans une vieille maison héréditaire adossée à +l'église. L'enfant se nomme Angélique et a été recueillie, un matin de +neige, par les bons chasubliers, sous le porche de Saint-Agnès. + +Elle devient une brodeuse mystique et retrouve les secrets des vieux +maîtres brodeurs. Un jeune ouvrier verrier lui apparaît une fois, beau +comme un saint Georges de vitrail. Elle reconnaît aussitôt celui qu'elle +attendait, son rêve. Elle l'aime, elle est aimée de lui. Elle sait par +avance qu'il est un prince. Son rêve ne l'avait point trompée: en effet, +cet ouvrier verrier est Félicien VII de Hautecoeur, le fils de +l'archevêque. Angélique et Félicien se fiancent l'un à l'autre. Mais +monseigneur refuse son consentement. Les bons chasubliers, pour rompre +un amour qui les effraye, disent à Félicien qu'Angélique ne l'aime plus +et à Angélique que Félicien épouse une noble demoiselle. Angélique en +meurt. Monseigneur vient lui-même lui donner l'extrême-onction. Puis, il +la baise sur la bouche et prononce ces paroles qui sont la devise de sa +famille: «Si Dieu veut, je veux.» Alors, Angélique se soulève sur son +lit et reçoit Félicien dans ses bras. Elle renaît, elle épouse, dans la +cathédrale, le jeune héritier des antiques Hautecoeur. Après la +cérémonie, ayant mis sa bouche sur la bouche de Félicien, elle meurt +dans ce baiser, et monseigneur, qui avait officié, retourne, dit +l'auteur, «au néant divin». + +M. Zola termine cette petite fable par une pensée profonde: «Tout n'est +que rêve», dit-il. Et c'est, je crois, la seule réflexion philosophique +qu'il ait jamais faite. Je n'y veux pas contredire. Je crois en effet +que l'éternelle illusion nous berce et nous enveloppe et que la vie +n'est qu'un songe. Mais j'ai peine à me figurer l'auteur de +_Pot-Bouille_ interrogeant avec anxiété le sourire de Maïa et jetant la +sonde dans l'océan des apparences. Je ne me le représente pas célébrant, +comme Porphyre, les silencieuses orgies de la métaphysique. Quand il dit +que tout n'est que rêve, je crains qu'il ne pense qu'à son livre, lequel +est en effet une grande rêverie. + +On y parle beaucoup de sainte Agnès et de la légende dorée. C'est sous +le portail de Sainte-Agnès qu'Angélique a été trouvée et c'est l'image +de sainte Agnès, vêtue de la robe d'or de ses cheveux, qu'Angélique +brode avant de mourir sur la mitre de monseigneur. J'ai quelque dévotion +à sainte Agnès et je goûte si bien la légende de cette vierge que je +vous la réciterai, si vous voulez, de mémoire, telle qu'elle a été +écrite par Voragine: + +«Agnès, vierge de grande sagesse, souffrit la mort dans sa treizième +année, et elle trouva ainsi la vie. Si l'on ne comptait que ses années, +elle était encore une enfant; mais elle avait la maturité de l'âge pour +la prudence et le jugement. Belle de visage, plus belle de foi, comme +elle revenait de l'école, le fils du proconsul l'aima et lui promit des +pierres précieuses et des richesses sans nombre si elle consentait à +devenir sa femme. Agnès lui répondit: «Éloigne-toi de moi, pasteur de +mort, amorce de péché et aliment de félonie. Car il en est un autre que +j'aime.» Et alors elle commença à louer son amant et divin époux...» Je +vous conterais tout le reste, pour peu que vous m'en priiez, et surtout +comment le gouverneur l'ayant fait mettre nue, ses cheveux s'allongèrent +miraculeusement et lui firent une robe d'or. C'est là un conte charmant, +et les légendes des vierges martyres, telles qu'elles fleurirent au +XIIIe siècle, sont autant de joyaux dont il faut goûter à la fois la +richesse éblouissante et la naïveté barbare. Ce sont les chefs-d'oeuvre +d'une orfèvrerie enfantine et merveilleuse. Le bon peuple en resta +longtemps ébloui et ce fut jusqu'au XVIe siècle la poésie des pauvres. +Mais M. Zola se trompe fort s'il croit que la religion d'aujourd'hui en +a gardé le moindre souvenir. Ces légendes gothiques, devenues suspectes +aux théologiens, ne sont maintenant connues que des archéologues. En +faisant vivre son Angélique dans ce petit monde poétique qui emplissait +de joie et de fantaisie les têtes des paysannes au temps de Jeanne +d'Arc, il a fait un étrange anachronisme. Il est vrai qu'il suppose que +son héroïne a découvert elle-même toute cette féerie chrétienne dans un +vieux livre du XVIe siècle. Mais cela même est bien invraisemblable. + +En réalité, ce qu'apprend une petite fille élevée, comme Angélique, dans +la piété, à l'odeur de l'encens, ce n'est point la légende dorée, ce +sont les prières, l'ordinaire de la messe, le catéchisme; elle se +confesse, elle communie. Cela est toute sa vie. Il est inconcevable que +M. Zola ait oublié toutes ces pratiques. Pas une seule prière du matin +ou du soir, pas une confession, pas une communion, pas une messe basse +dans ce récit d'une enfance pieuse et d'une jeunesse mystique. + +Aussi son livre n'est-il qu'un conte bleu sur lequel il n'est ni permis +de réfléchir, ni possible de raisonner. Et ce conte bleu est bien +longuement, bien lourdement écrit. J'en sais un autre que je préfère et +que je vais vous dire. C'est le même, après tout, et il s'appelle aussi +un _Rêve_. Il est d'un poète très ingénu et du plus aimable naturel, M. +Gabriel Vicaire. Oui, le même conte, avec cette différence que c'est un +jeune garçon et non une jeune fille qui fait le rêve, et que +l'apparition, c'est non plus un fils d'évêque en saint Georges, mais une +fille de roi avec sa quenouille: + + Vous me demandez qui je vois en rêve? + Et gai, c'est vraiment la fille du roi; + Elle ne veut pas d'autre ami que moi. + Partons, joli coeur, la lune se lève. + + Sa robe, qui traîne, est en satin blanc, + Son peigne est d'argent et de pierreries; + La lune se lève au ras des prairies. + Partons, joli coeur, je suis ton galant. + + Un grand manteau d'or couvre ses épaules, + Et moi dont la veste est de vieux coutil! + Partons, joli coeur, pour le Bois-Gentil. + La lune se lève au-dessus des saules. + + Comme un enfant joue avec un oiseau, + Elle tient ma vie entre ses mains blanches. + La lune se lève au milieu des branches, + Partons, joli coeur, et prends ton fuseau. + + Dieu merci, la chose est assez prouvée: + Rien ne vaut l'amour pour être content. + Ma mie est si belle, et je l'aime tant! + Partons, joli coeur, la lune est levée. + +Voilà le coup d'aile, voilà l'envolée, voilà la poésie, voilà le vrai +rêve! Quant à celui de M. Zola, il est fort extravagant et fort plat en +même temps. J'admire même qu'il soit si lourd en étant si plat. + + + + +LA TEMPÊTE + + +Les marionnettes de M. Henri Signoret viennent de nous donner _la +Tempête_ de Shakespeare. Il y a une heure à peine que la toile du petit +théâtre est tombée sur le groupe harmonieux de Ferdinand et de Miranda. +Je suis sous le charme et, comme dit Prospero, «je me ressens encore des +illusions de cette île». L'aimable spectacle! Et qu'il est vrai que les +choses exquises, quand elles sont naïves, sont deux fois exquises. M. +Signoret se propose de faire jouer par ses petits acteurs les +chefs-d'oeuvre, je dirai les saintes oeuvres de tous les théâtres. Hier, +Aristophane; aujourd'hui, Shakespeare: demain, Kalidasa. Ses petits +acteurs sont de bois comme les dieux que détestait Polyeucte. Mais +Polyeucte était un fanatique; il n'entendait rien aux arts et il +ignorait tout ce qu'un dieu de bois peut contenir de divin et +d'adorable. + +Pour moi, je me sens une sorte de piété mêlée à une espèce de tendresse +pour les petits êtres, de bois et de carton, vêtus de laine ou de satin, +qui viennent de passer sous mes yeux en faisant des gestes réglés par +les Muses. Mon amitié pour les marionnettes est une vieille amitié. Je +l'ai déjà exprimée ici l'an passé. J'ai dit que les acteurs de bois +avaient, selon moi, beaucoup d'avantages sur les autres. Et je suis très +flatté de voir que M. Paul Margueritte, qui a le goût fin, l'amour du +rare, le sens du précieux, est aussi fort partisan des acteurs +artificiels et minuscules. Il a fait, à propos du Petit-Théâtre, un +éloge ingénieux des marionnettes. + +«Elles sont, a-t-il dit, infatigables, toujours prêtes. Et tandis que le +nom et le visage trop connus d'un comédien de chair et d'os imposent au +public une obsession qui rend impossible ou très difficile l'illusion, +les fantoches impersonnels, êtres de bois et de carton, possèdent une +vie falote et mystérieuse. Leur allure de vérité surprend, inquiète. +Dans leurs gestes essentiels tient l'expression complète des sentiments +humains. On en eut la preuve aux représentations d'Aristophane. De vrais +acteurs n'eussent point produit cet effet. Là le raccourci ajoutait à +l'illusion. Ces masques de comédie antique, ces mouvements simples et +rares, ces poses de statue donnaient au spectacle une grâce singulière.» +Je n'aurais point si bien dit, mais j'ai senti de même. J'ajoute qu'il +est très difficile aux actrices et surtout aux acteurs vivants de se +rendre poétiques. Les marionnettes le sont naturellement: elles ont à la +fois du style et de l'ingénuité. Ne sont-elles pas les soeurs des +poupées et des statues? Voyez les marionnettes de _la Tempête_. La main +qui les tailla leur imprima les caractères de l'idéal ou tragique ou +comique. + +M. Belloc, élève de Mercié, a modelé pour le Petit-Théâtre des têtes +d'un grotesque puissant ou d'une pureté charmante. Sa Miranda a la grâce +fine d'une figure de la première Renaissance italienne et le parfum des +vierges de ce bienheureux XVe siècle qui fit refleurir pour la seconde +fois la beauté dans le monde. Son Ariel rappelle, dans sa tunique de +gaze lamée d'argent, les figurines de Tanagra, parce que sans doute +l'élégance aérienne des formes appartient en propre au déclin de l'art +hellénique. + +Ces deux jolis fantoches parlaient par les voix pures de mesdemoiselles +Paule Verne et Cécile Dorelle. Quant aux plus mâles acteurs du drame, +Prospère, Galiban, Stephano, c'étaient des poètes tels que MM. Maurice +Bouchor, Raoul Ponchon, Amédée Pigeon, Félix Rabbe, qui les faisaient +parler. Sans compter Coquelin cadet, qui n'a point dédaigné de dire le +prologue, ainsi que le gai rôle du bouffon Trinculo. + +Les décors, certes, avaient aussi leur poésie. M. Lucien Doucet a +représenté la grotte de Prospero avec cette grâce savante qui est un des +caractères de son talent. Le bleu qui chantait dans ce tableau délicieux +ajoutait une harmonie à la poésie de Shakespeare. + +La traduction de _la Tempête_, que nous venons d'entendre, est de M. +Maurice Bouchor. Elle m'a beaucoup plu et j'ai grande envie de la lire à +loisir. Elle est en prose, mais d'une prose rythmée et imagée. Je ne +puis que donner ce soir l'impression d'un moment. Au reste il y a +quelque raison pour que cette version soit bonne. M. Bouchor est un +poète, c'est un poète qui aime la poésie, disposition plus rare qu'on ne +croit chez les poètes. C'est, de plus, un demi-Anglais, tout plein de +Shakespeare. Il est, comme Shakespeare, fort insoucieux de la gloire et +très sensible, dit-on, comme Shakespeare encore, aux honnêtes plaisirs +de la table. Il fallait M. Bouchor pour nous donner quelque idée de ce +style shakespearien que Carlyle a si bien nommé un style de fête. + +On s'accorde à croire que _la Tempête_ est la dernière en date des +oeuvres de ce grand Will et celle qu'il donna pour ses adieux au théâtre +avant de se retirer dans sa ville natale de Strafford-sur-Avon. Il +approchait de ses cinquante ans, pensait avoir assez fait pour le public +et désirait fort mener la vie de _gentleman farmer_. Il n'avait pas +d'ambitions littéraires. On a cru voir dans la scène où Prospero +congédie le subtil Ariel le symbole de Shakespeare renonçant aux +prestiges de son art et de son génie. + +Je ne sais. Mais il me semble que Shakespeare se souciait fort peu de +son génie et ne songeait qu'à planter un mûrier dans son jardin. +D'ailleurs on a tout vu, tout trouvé dans _la Tempête_, et on a eu +raison. Il y a de tout dans cette oeuvre prodigieuse. C'est, si l'on +veut, une pièce géographique du genre du _Crocodile_ de M. Victorien +Sardou, un Robinson mis sur la scène avant Robinson, pour un public +curieux de voyages et navigation. Et, de fait, _la Tempête_ traite des +moeurs des sauvages telles qu'on les connaissait au temps d'Elisabeth. + +C'est aussi une féerie, et la plus belle des féeries; c'est encore un +traité de magie ou un symbole moral. C'est enfin une pièce politique, +une étude sociale qui laisse bien loin, pour la justesse, l'étendue et +la profondeur des vues, ces tragédies d'État dont on faisait grand cas +dans notre XVIIe siècle français. + +J'avoue qu'à cet égard le personnage de Caliban m'intéresse et +m'inquiète beaucoup. M. Ernest Renan a bien compris que l'avenir est à +Caliban. Ariel, entre nous, est fini; il n'aspire plus qu'au repos et à +la liberté. Dieu me garde de médire d'un esprit si charmant. C'est un +ministre accompli. Il exécute très habilement les ordres du souverain. +Il opère les arrestations avec dextérité. Il s'empare des gens sans les +molester. Il divise, il endort les ennemis de la constitution. Tous les +ministres n'en sauraient faire autant. Il est très autoritaire avec des +façons gracieuses. Ses dehors sont séduisants et il sait, quand il lui +plaît, se changer en nymphe oréade. Ajoutez à cela qu'il se plonge dans +les entrailles de la terre, même lorsqu'elle est durcie par la gelée. À +ce trait on reconnaît un ingénieur des mines prompt à descendre dans les +bennes et jaloux de payer de sa personne. Il a été ministre des travaux +publics avant d'être ministre de l'intérieur, et il a su remplir +parfaitement les fonctions les plus diverses. Il a l'esprit souple, +rapide, agile et coulant; il se transforme sans cesse comme les nuages; +c'est un vrai génie de l'air. + +Mais finalement on ne sait s'il dirige ou s'il est dirigé. Il échappe +sans cesse à Prospero, qui le trouve exquis, et qui pourtant finit par +lui rendre sa liberté et l'éloigner définitivement des affaires. Enfin, +Ariel appartient depuis trop longtemps à ce que nous appelons les +classes dirigeantes. + +Quant à Caliban, c'est une brute, et sa stupidité fait sa force. Ce +«veau de lune», comme l'appelle Stefano, est le peuple et le peuple tout +entier. Dans l'opposition, il est sans prix. Il a pour détruire +d'étonnantes aptitudes. Il ne comprend rien; mais il sent, car il +souffre. Il ne sait où il va; cependant, sa marche est lente et sûre; en +rampant il s'élève insensiblement. Ce qui le rend redoutable, c'est +qu'il a des instincts et peu d'intelligence. L'intelligence est sujette +à l'erreur; l'instinct ne trompe jamais. Il a de grands besoins, tandis +que l'exquis Ariel n'en a plus. C'est un animal, il est hideux, mais il +est robuste. Il a voulu épouser la fille de son prince, la belle +Miranda; il s'y est pris un peu trop vite et on ne la lui a pas donnée. +Mais il est patient, il est entêté: un jour, il obtiendra une autre +Miranda et il aura des enfants moins laids que lui. Il crée beaucoup de +difficultés aux gouvernants. Il gémit, il menace, il murmure sans cesse. +Il aime à changer de maître, mais il sert toujours. Prospero lui-même en +convient. «Tel qu'il est, dit le duc, nous ne pouvons pas nous passer de +lui. Il fait notre feu, il apporte notre bois et nous rend bien des +services.» C'est là un aveu qu'il faut retenir et quand ensuite le +prince donnera à Caliban les noms d'esclave abhorré, d'être capable de +tout mal, d'ordure infecte, de vile essence, de graine de sorcière, on +reconnaîtra que ce n'est point là le langage de la justice. Si, dans le +conflit sans cesse ouvert entre le maître et l'esclave, le noble duc de +Milan perd ainsi le sang-froid, exigera-t-on de la pauvre brute une +modération parfaite et le sens de la mesure? Il faut pourtant rendre +cette justice à Prospero qu'il s'est efforcé d'éclairer l'intelligence +du malheureux Caliban. Il n'a rien épargné pour faire de la brute un +homme et même un lettré. Peut-être n'a-t-il accompli cette tâche qu'avec +trop de zèle et d'empressement. Prospero est lui-même un savant. C'est +aussi un idéologue. À Milan, tandis qu'il étudie dans des bouquins l'art +de gouverner, des conspirateurs lui enlèvent son duché et le relèguent +dans une île déserte où il recommence ses expériences. Il vit dans les +livres et proclame hautement que tel volume de sa bibliothèque est plus +précieux qu'un duché. Il est aussi persuadé qu'aucun de nos hommes +d'État républicains des avantages de l'instruction, en quoi il se +prépare la déception que ceux-ci commencent à éprouver. Il envoie +Caliban à l'école. Mais Caliban, qui n'est point fait pour goûter les +joies pures de l'intelligence, veut être riche dès qu'il sait lire. À +Prospero, qui lui vante les bienfaits de l'instruction, il répond tout +net: + +«Vous m'avez appris à parler, et le profit que j'en retire est de savoir +comment maudire. La peste rouge vous tue pour m'avoir enseigné votre +langage!» + +À l'origine, les rapports entre Prospero, le gouvernant, et Caliban, le +gouverné, n'étaient pas si tendus. Il y eut même une période de bonne +entente et de sympathie. Caliban n'en a pas perdu la mémoire: + +--«Cette île est à moi, dit-il au duc de Milan; elle est a moi de par +Sycorax, ma mère. Dans les premiers temps de ton arrivée, tu me faisais +bon accueil, tu me donnais des petites tapes d'amitié, tu me faisais +boire de l'eau avec du jus de baie, tu m'apprenais comment il faut +nommer la grosse lumière qui brûle pendant le jour et aussi la petite +lumière qui brûle pendant la nuit; et alors, moi, je t'aimais et je te +montrais toutes les ressources de l'île, les ruisseaux d'eau fraîche, +les creux d'eau salée, les places stériles et les places fertiles. Que +je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les charmes de ma mère, +chauves-souris, escarbots et crapauds s'abattent sur vous! Car je +compose à moi seul tous vos sujets, moi qui étais d'abord mon propre +roi, et vous me donnez pour chenil un creux de ce dur rocher, pendant +que vous me retenez le reste de l'île.» + +On voit que le gouvernement de cette île est entré dans l'ère des +difficultés et que la crise sociale y est fort aiguë. Caliban demande à +Prospero tous les biens de ce monde, et Prospero, qui les lui a +peut-être promis, est bien embarrassé de les lui donner. D'ailleurs, le +fils de Sycorax est difficile à satisfaire; il veut tout et ne sait ce +qu'il veut, et, quand on lui donne la chose qu'il a demandée, il ne la +reconnaît pas. + +Encore Prospero et Caliban arriveraient-ils parfois à s'entendre sans la +question religieuse qui les divise constamment. Ils n'ont pas les mêmes +dieux, et c'est là un grand sujet de discorde. Prospero, qui est un +savant et un philosophe, se fait de l'univers une représentation +purement rationnelle. Il n'interprète pas les phénomènes cosmiques à +l'aide de la fantaisie et du sentiment. L'observation, l'expérience et +la déduction sont ses seuls guides. Il ne croît qu'à la science, Caliban +a une tout autre foi. Sa mère, Sycorax, était sorcière. Et c'est ce dont +Ariel et Prospero ne veulent pas tenir compte. Elle adorait le dieu +Sétébos, qui avait le corps peint de diverses couleurs, à ce que +rapporte Eden dans son _Histoire des voyages_. Avec l'aide de ce dieu, +Sycorax était puissante. Elle commandait à la lune; elle faisait à +volonté le flux et le reflux des mers; elle composait des charmes +efficaces avec des crapauds, des escarbots et des chauves-souris. Il est +bien naturel que Caliban adore Sétébos. C'est un dieu taillé à coups de +hache qui parle aux sens grossiers et à l'imagination simple du +troglodyte. Puis, je ne crains point de le dire, il y a dans l'âme +obscure de Caliban un secret besoin de poésie et d'idéal que Sétébos +satisfait avec abondance. Songez que Sétébos est pittoresque et frappe +le regard, planté comme un pieu et tout barbouillé de vermillon et +d'azur. + +Enfin, Prospero est-il absolument sûr que Sétébos ne soit pas le vrai +dieu? + + + + +LA TRESSE BLONDE[28] + + +[Note 28: Par Gilbert-Augustin Thierry. Quantin, éditeur, in-18.] + +J'ai un ami qui vit dans la solitude, sous les pommiers du Perche. C'est +Florentin Loriot qu'il se nomme. Il a l'âme exquise et sauvage. Il lit +peu et médite beaucoup, et toutes les idées qui entrent dans sa tête +prennent un sens mystique. Peintre et poète, il découvre des symboles +sous toutes les images de la nature. Il est à la fois le plus naïf et le +plus ingénieux des hommes. Il croit tout ce qu'il veut et ne croit +jamais rien de ce qu'il entend. Innocent, candide, prodigieusement +entêté, il se ferait hacher pour une idée, et, s'il n'est pas martyr à +cette heure, la faute en est uniquement à la douceur des moeurs +contemporaines. + +Quand il vient à Paris, où il ne fait que des séjours trop rares et trop +courts, il apporte à ses amis, avec son sourire, des trésors de rêve et +de pensée. Il arrive toujours au moment où on l'attend le moins et il +est toujours le bienvenu. C'est une joie que de le voir entrer, son +carton d'aquarelles sous le bras, ses poches bourrées de bouquins en +lambeaux et de manuscrits illisibles, bienveillant, absent de tout, +radieux, le regard perdu dans le vide. + +--Asseyez-vous, Florentin Loriot, et donnez-nous de fraîches nouvelles +de la Providence. Comment va l'Absolu, comment se porte l'Infini? + +Et le voilà déroulant sa métaphysique. Oh! sa métaphysique, c'est un +cahier d'images avec des légendes en vers. Mais Florentin Loriot est +subtil et dispute habilement. + +La dernière fois que j'eus le plaisir de le voir, il m'exposa ses +théories sur le roman. + +--Mon ami, me dit-il, faites du roman d'aventures; rien n'est beau que +cela. + +Il venait de découvrir _les Mousquetaires_, et cette découverte avait +été suivie pour lui de quelques autres plus merveilleuses. Il m'en fit +part avec une grâce dont je ne saurais pas même vous montrer l'ombre. +Mais ce qu'il disait revenait en somme à ceci. + +Le vieux Dumas faisait des contes, et il avait raison. Pour plaire et +pour instruire, il n'est tel que les contes. Homère en faisait aussi. +Nous avons changé cela et c'est notre tort. Les romanciers d'aujourd'hui +se contentent d'observer des attitudes ou d'analyser des caractères. +Mais les attitudes n'ont par elles-mêmes aucune signification et partant +nul intérêt. Quant aux caractères, ils demeurent obscurs pour ceux qui +s'obstinent à les étudier par le dedans. L'action seule les révèle. +L'action, c'est tout l'homme. «Je vis, donc je dois agir,» s'écrie +Homonculus dès qu'il sort de la cornue dans laquelle Wagner l'a +fabriqué. Il n'y a point d'intérêt réel, il n'y a point même de vérité +véritable à me montrer l'homme intérieur qui est incompréhensible. +Replacez-le dans le monde, au sein de l'univers matériel et spirituel. +Montrez-le aux prises avec sa destinée; montrez-nous Dieu partout (mon +ami Florentin Loriot est spiritualiste et chrétien), agissez, agissez, +agissez, jetez-nous dans de grandes affaires, non plus avec le +matérialisme un peu enfantin du bon Dumas, mais selon les vues +transcendantes du philosophe et du moraliste, et alors vous aurez créé +le vrai, le grand roman d'aventures. + +Voilà ce que mon ami Florentin Loriot a trouvé sous ses pommiers. Il +veut des _Mousquetaires_, mais des _Mousquetaires_ mystiques. Il aime +les aventures, mais les aventures spirituelles. + +Encore resterait-il à savoir si la plus grande des aventures humaines +n'est pas la pensée. M. Stéphane Mallarmé a pris, dit-on, pour héros +d'un drame de cape et d'épée un fakir qui n'a pas fait un seul mouvement +depuis cinquante ans, mais dont le cerveau est le théâtre de +vicissitudes incessantes. Je ne répondrais pas que, s'il lui fallait +absolument choisir un héros, mon ami Florentin Loriot ne préférât au +Porthos d'Alexandre Dumas père le fakir de M. Stéphane Mallarmé. En +somme, et sans chicaner davantage, ce que veut Florentin Loriot, c'est +que le roman cesse d'être naturaliste parce qu'être naturaliste c'est +n'être rien. Ce qu'il demande c'est que le roman soit moral, qu'il +procède d'une conception systématique du monde et soit l'expression +concrète d'une philosophie. + +C'est pourquoi je me propose de lui envoyer le nouveau roman de M. +Gilbert-Augustin Thierry, _la Tresse blonde_. En effet, ce livre, conçu +fortement et noblement écrit, fut inspiré, si j'en crois la préface, par +un idéal qui n'est pas sans analogie avec l'idéal de mon ami, le +philosophe du Perche. + +«Désormais, dit M. Gilbert-Augustin Thierry, l'étude de l'homme (par le +roman) doit poursuivre sa recherche beaucoup plus haut que l'homme, vers +ces régions de l'infini dont nous sommes des atomes passionnels, mais +atomes à l'agitation impuissante. Se haussant vers l'occulte, s'élevant +jusqu'au grand inconnu, hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer +d'abord à pénétrer les abîmes réputés impénétrables, à percer les +ténèbres dont l'absolu enveloppe son être: sa logique continue, sa +justice immanente, sa morale implacable--les lois mêmes de son éternité. +Vers le _dieu inconnu!_... poursuite malaisée, mais exploration +nécessaire, puisque la déité cherchée, un Tout vivant et personnel, nous +enveloppe et nous enlace--nous qui vivons en lui, nous qui ne sommes que +par lui.» + +Si ces choses sont obscures, en soi, et naturellement, l'idée de M. +Thierry ne s'en dégage pas moins avec une suffisante clarté. Selon +l'auteur de _la Tresse blonde_, l'action romanesque doit avoir pour +ressort la fatalité. C'est peu que d'y montrer des hommes: les hommes ne +sont rien; il faut y faire sentir les puissances inconnues qui forgent +et martèlent nos destinées. Il faut créer, non seulement des êtres, mais +encore des sorts. C'est le roman moral, c'est le roman philosophique, +c'est le roman enfin comme l'entendait mon ami du pays des pommiers, +avec cette différence que celui-ci pensait en chrétien et que M. Thierry +incline vers une sorte de déterminisme mystique. Je signale ces théories +parce qu'elles sont de nature à soulever une discussion intéressante au +moment où l'on reconnaît généralement l'inanité du naturalisme qui +n'est, en somme, que la négation de l'intelligence, de la raison et du +sentiment. + +Le naturalisme interdit à l'écrivain tout acte, intellectuel, toute +manifestation morale; il mène droit à l'imbécillité flamboyante. C'est +ainsi qu'il a produit la littérature dite décadente et symbolique. Son +crime impardonnable est de tuer la pensée. Il est tombé, de non-sens en +non-sens, jusqu'aux plus lamentables absurdités. Ses prétentions étaient +de relever de la science et de procéder d'après la méthode +expérimentale. Mais qui ne voit que la méthode expérimentale est +absolument inapplicable à la littérature? Elle consiste à provoquer à +volonté un phénomène dans des conditions déterminées. Or, il est clair +qu'une telle méthode est hors de nos moyens. + +Mais prenons, si vous voulez, le mot d'expérience dans un sens +métaphorique, et admettons qu'il y ait, en art, une sorte de méthode +idéalement expérimentale. Toute expérience suppose une hypothèse +préalable que cette expérience a pour but de vérifier. Or le +naturalisme, s'interdisant toute hypothèse, n'a aucune expérience à +faire. Le chef de cette école littéraire, qui parle tant d'expériences, +rappelle à cet égard un physiologiste for connu dans l'histoire des +sciences; le bonhomme Magendie, qui expérimenta beaucoup sans aucun +profit. Il redoutait les hypothèses comme des causes d'erreur. Bichat +avait du génie, disait-il, et il s'est trompé. Magendie ne voulait pas +avoir de génie, de peur de se tromper aussi. Or, il n'eut point de génie +et ne se trompa jamais. Il ouvrait tous les jours des chiens et des +lapins, mais sans aucune idée préconçue, et il n'y trouvait rien, pour +la raison qu'il n'y cherchait rien. Cela, c'est le naturalisme dans +l'ordre scientifique. Claude Bernard, qui succéda à Magendie, rendit ses +droits à l'hypothèse. Il avait l'imagination grande et l'esprit juste. +Il supposait les choses et les vérifiait ensuite, et il fit de vastes +découvertes. Si l'hypothèse est nécessaire dans l'ordre scientifique, on +ne croira pas qu'elle soit funeste dans l'ordre littéraire, et l'on +permettra à M. Gilbert-Augustin Thierry de considérer, avec des idées +préconçues, les fatalités de l'atavisme, la lutte pour la proie et même +le conflit de la suggestion et de la responsabilité. + + + + +BRAVE FILLE[29] + + +[Note 29: Par M. Fernand Calmettes, _Société d'éducation de la +jeunesse_, 1 vol. in-8°, figures.] + +Il y a eu deux ans au mois d'août dernier, je traversais avec trois ou +quatre amis, pieds nus, la baie de Somme à marée basse. Nous nous +éloignions de ces hauts remparts de Saint-Valéry dont l'embrun a couvert +les vieux grès d'une rouille dorée. Mais ce n'avait pas été sans nous +retourner plusieurs fois pour voir l'église merveilleuse qui dresse sur +ces remparts ses cinq pignons aigus percés, au XVe siècle, de grandes +baies à ogives, son toit d'ardoises en forme de carène renversée et le +coq de son clocher. Devant nous le sable blond de la baie s'étendait +jusqu'à la pointe bleuâtre du Hourdel, où finit la terre, et jusqu'aux +lignes basses de ce Crotoy, qui reçut Jeanne d'Arc prisonnière des +Anglais. Au large, d'où soufflait le vent du nord, on apercevait une +goélette norvégienne chargée sans doute de planches de sapin et de fer +brut. Le soleil enflammait le bord des grands nuages sombres. L'infini +rude et délicieux nous enveloppait et nous songions à des choses très +simples. Puis, suivant la pente naturelle de mon esprit, j'en vins à ne +plus penser à rien. Nous avancions lentement, traversant à gué les +petits ruisseaux peuplés de crabes et de crevettes et sentant parfois +sous nos pieds, dans le sable, le tranchant des coquillages brisés. +Autour de nous, l'eau n'avait point de sourires et le vent n'avait point +de caresses; mais des souffles salubres nous versaient dans la poitrine +une joie paisible et l'oubli de la vie. Tout à coup, j'entendis mon nom +jeté dans le vent comme un appel affectueux. J'en fus tout étonné. Il me +paraissait inconcevable que quelqu'un se rappelât encore mon nom, alors +que je l'avais moi-même oublié. Je ne me sentais plus distinct de la +nature et ce simple appel me fit tressaillir. Il faut vous dire que je +n'ai jamais été bien sûr d'exister; si, à certaines heures, j'incline à +croire que je suis, j'en éprouve une sorte de stupeur et je me demande +comment cela se fait. + +Or, à ce moment-là réellement je n'étais pas, puisque je ne pensais pas. +Je n'avais au plus qu'une existence virtuelle. La voix qui m'appelait se +rapprocha et, m'étant tourné du côté d'où venait le son, je vis une +espèce de marin coiffé d'un béret bleu, serré dans un tricot de laine, +qui s'élançait vers moi à grandes enjambées, les pantalons relevés +au-dessus du genou, et faisant danser sur son dos une paire de souliers +ferrés qu'il portait en sautoir. Son visage était bronzé comme celui +d'un vieux pilote. Il me tendit une main large, mais trop douce pour +avoir beaucoup pris de ris et longtemps tiré sur le cordage. + +--Tu ne me reconnais pas? me dit-il. + +Si, je le reconnaissais, mon excellent ami Fernand Calmettes, le témoin +de ces années de jeunesse dont le goût fut tant de fois amer et dont le +parfum reste si doux dans le souvenir! Heureux que nous étions alors! +Nous n'avions rien et nous attendions tout. Si, je le reconnaissais, mon +vieux compagnon d'armes! Oui, compagnon d'armes, car, en 1870, nous +avons fait la guerre ensemble, Fernand Calmettes et moi, comme simples +soldats, dans un régiment de la garde nationale mobilisée, sous les +ordres du brave capitaine Chalamel. Portant côte à côte le képi à +passepoil rouge et la vareuse à boutons de cuivre, nous défendions Paris +de notre mieux, mais je dois convenir que nous étions des soldats d'une +espèce particulière. Il me souvient que, pendant la bataille du 2 +décembre, placés en réserve sous le fort de la Faisanderie, nous lisions +le _Silène_ de Virgile, au bruit des obus qui tombaient devant nous dans +la Marne. Tandis qu'à l'horizon de la campagne grise et nue les +batteries prussiennes faisaient traîner des flocons blancs au-dessus des +collines, tous deux, assis sur la berge, près des fusils en faisceaux, +nos fronts penchés sur un petit _Virgile_ de Bliss, que j'ai encore et +qui m'est cher, nous commentions cette genèse que le poète, par un +délicieux caprice, enchâssa dans une idylle. «Il chante comment dans le +vide immense furent condensées les germes de la terre, de l'air, des +mers et aussi du feu subtil; comme de ces principes sortirent toutes +choses et se consolida le tendre globe du monde, etc., etc.» Fernand +Calmettes sortait alors de l'École des chartes, où il avait soutenu une +thèse sur les manuscrits de Tacite. + +La soutenance de cette thèse avait été signalée par une altercation +assez vive entre M. Quicherat, qui présidait la séance, et l'archiviste +candidat, au sujet de la transcription des noms propres latins en +français. L'élève tenait pour une méthode fixe; il voulait, comme M. +Leconte de Lisle, que tous les noms fussent transcrits lettre pour +lettre, en respectant la désinence étrangère, _Roma_, _Tacitus_, +_Tiberis_. + +Le maître défendait la transmission orale, fondée sur les lois de +l'accentuation. _Rome_, _Tacite_, _Tibre_. L'élève demanda alors à M. +Quicherat si, pour observer ces mêmes lois, il dirait _Quinte Fabre +Favre_ au lieu de _Quintus Fabius Faber_. M. Quicherat allégua l'usage +et se fâcha tout rouge. Fernand Calmettes éprouva ce jour-là qu'il est +parfois dangereux d'avoir raison. Mais il ne profita pas de la leçon; +c'est un esprit logique, qui ne connaîtra jamais l'art charmant d'avoir +tort à point et quand il faut. C'est pourtant là une grâce irrésistible, +Le monde ne donne raison qu'à ceux qui ont quelquefois tort. Quand je le +connus, en 1868, Fernand Calmettes, s'occupait d'épigraphie et de +numismatique, et copiait des chartes par les belles nuits d'été. C'était +un grand archéologue de vingt ans; mais un archéologue tout à fait +singulier, car il avait des idées générales et une merveilleuse +abondance de méthodes philosophiques. Il m'en a même donné deux ou trois +qui m'ont été fort utiles. + +Je n'ai jamais connu un constructeur qui fît tant d'échafaudages. Ce +n'est pas tout. Cet archéologue n'aimait pas l'archéologie, et il ne +tarda pas à la prendre en horreur. Il y excellait pourtant, et si les +travaux épigraphiques qu'il a écrits étaient signés de son nom, il +serait aujourd'hui de l'Institut. C'est une question de savoir s'il s'y +plairait, car il aime terriblement le grand air. Il a l'âme rustique. En +1870, pendant nos longues factions sous les armes, il se prit de goût +pour la peinture et il se mit à dessiner avec cette ardeur patiente et +cette imagination méthodique qui sont le fond de sa nature. Depuis lors, +il est devenu le peintre qu'on sait et dont on estime le talent +énergique, sincère et pensif. + +Quand il me serra la main dans cette belle baie de Somme, si je le +reconnaissais sous le hâle et l'embrun, mon vieil ami Fernand Calmettes! +J'appris de lui qu'il était installé tout proche dans un de ces villages +de la côte où le vent chasse tant de sable qu'on enfonce dans les rues +jusqu'aux genoux. Il venait là passer chaque année quatre ou cinq mois +et, par un instinct d'harmonie, il s'était fait semblable aux marins +parmi lesquels il vivait et dont il aimait la simplicité grave et la +grandeur naïve. Il ressentait une sympathie de peintre et de poète pour +ces simples qui n'ont, dans le combat de la vie, d'autres armes que leur +filet, ces grands enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne +connaissent point celles des hommes. Il se sentait bien auprès de ces +braves gens que la vie use comme le temps use les pierres, sans toucher +au coeur, et que la vieillesse même ne rend point avares. + +M. Fernand Calmettes rapporta de la baie de Somme et des plages grises +du Vimeu des études, des notes, des souvenirs dont il a tiré depuis +quelques beaux tableaux et un livre, un roman que j'ai reçu hier et qui +m'a fait songer à tout ce que je viens de vous dire, un roman sur les +pêcheurs, un récit tracé pour les jeunes filles avec une innocente +ardeur. Ce livre est illustré: je n'ai pas besoin de dire que les +dessins sont de M. Calmettes lui-même. Ils plaisent par un style simple +et grand. Le texte aussi a de la grandeur vraie et de la belle +simplicité. + +On trouve parmi les débris attribués à la poétesse Sappho une épigramme +funéraire dans le goût des plus anciens poèmes de ce genre que nous ait +conservé l'_Anthologie_. C'est, en deux vers, une mâle élégie dont voici +le sens, rendu aussi exactement que possible: + +«Ici est le tombeau du pêcheur Pélagôn. On y a gravé une nasse et un +filet, monuments d'une dure vie.» + +Il faudrait tracer ces deux vers sur le frontispice du livre de M. +Fernand Calmettes. Ce livre, intitulé _Brave Fille_, est l'histoire +d'une jeune orpheline, Élise, en qui revivent les vertus héréditaires +des pauvres pêcheurs qui gagnent leur vie au péril de la mer. Elle a le +coeur robuste et pieux. Elle est née avec l'amour de ce terrible Océan +qui lui a pris son père. Comme le vieux pilote que M. Jean Richepin fait +si bien parler dans _le Flibustier_, elle méprise la terre et les +terriens et pense que les rivières, ce n'est que de l'eau pâle, ingrate +et fade, cette eau qui passe et ne revient pas. Voyez-la, la brave +fille, sur la route de Saint-Valéry, qui se déroule toute poudreuse +entre deux rangées d'arbres tordus par le souffle de l'ouest... + + Cinq lieues sur cette route morne. Élise en avait le coeur plus + malade que les jambes. Elle ne s'intéressait guère à la + campagne. Tout s'y rapetisse et s'y rétrécit. On n'y peut + entrevoir que des coins de ciel, on n'y respire qu'une brise + concentrée. Des horizons qu'on toucherait de la main; une terre + si dure à manier, si avare, que, pour lui arracher ses + richesses, on est réduit à se la partager par petits carrés, et + l'on y épuise sa vie à tracer des sillons longs d'une encâblure + à peine. Qu'est-ce auprès de la mer, la grande mer? Elle vous + ouvre les poumons, celle-là, avec son souffle que rien n'arrête, + et l'on met, à la sillager de nord en sud, moins de temps qu'il + n'en faudrait pour labourer un champ pas plus vaste qu'un port. + + C'est la vie large et généreuse qui vous ranime tous les sens à + la fois et vous nourrit des forces vierges de la nature. Élise + avait hâte de la revoir, cette mer, aussi belle dans ses colères + que dans ses caresses, cette mer qui l'avait faite courageuse et + forte. + +Élise a une tâche, qu'elle saura accomplir. Avant de céder à l'amour +permis, elle devra tirer du fond de la mer le corps de son père et +l'ensevelir. C'est son père lui-même qui lui apparaît pour lui donner +cet ordre. Vous êtes libre d'ailleurs de croire que le fantôme du pauvre +pêcheur n'a pas plus de réalité objective que le spectre de Banquo, et +qu'il est le produit d'une hallucination généreuse. Quand elle vit son +père revenu du fond de la mer où il était couché depuis plusieurs mois, +Élise ne dormait pas. + + Non, elle ne dormait pas. À la lueur douce de la lune, elle + reconnut distinctement, l'un après l'autre, les objets + familiers, tels qu'elle les avait retrouvés tout à l'heure à son + retour; le petit lit en armoire, sous l'escalier du grenier; le + grand buffet où scintille sous un globe le bouquet de mariage de + la mère, une rose énorme feuilletée d'or; puis, de chaque côté, + les deux flambeaux d'étain, puis les filets, les engins de + pêche, suspendus partout, aux murs, aux poutres du plafond. Tous + ces vieux compagnons de sa vie d'autrefois, elle les tenait là + sous les yeux, dans leur forme précise, matérielle, avec leurs + contours et leurs couleurs. + + Elle ne dormait pas et cependant elle ne pouvait se tourner vers + la porte sans retrouver en face d'elle un visage triste et doux, + à l'oeil clair, aux rides bonnes. + + --Père, que me voulez-vous? + + Pour la première fois, depuis qu'elle l'avait perdu, Élise + revoyait vraiment son père, tel qu'il était en son vivant, avec + le gros bonnet de loutre, le foulard rouge et le maillot brun. + Il la grondait doucement de l'abandonner, lui, le père, au fond + des sables, de n'avoir pas tenté l'impossible auprès des + autorités maritimes, pour demander, comme cela s'obtient + parfois, qu'on draguât la place, qu'on arrachât à l'abîme des + fonds les corps, qui ne peuvent connaître le repos en dehors de + la terre aimée.... + + --Père, je vous le jure, je ne prendrai de repos que je ne vous + aie enterré aux côtés de la mère. + +Elle réussit à l'enterrer aux côtés de la mère. C'était presque +impossible. Mais que ne peuvent le courage, et l'amour? J'ai cité deux +passages de ce livre pour me dispenser de vanter un vieil ami. On jugera +que ces citations portent leurs louanges en elles-mêmes. + +M. Fernand Calmettes a, pour nous représenter ces pêcheurs, l'oeil d'un +peintre et l'âme d'un poète, aussi a-t-il exprimé les formes et les +âmes. Une seule faculté des marins n'est pas exactement rendue dans son +livre, la faculté religieuse. On, n'y rencontre le culte catholique sous +aucune forme précise et, chose étrange, le nom de Dieu n'y est même pas +prononcé. + +J'ai demandé les raisons de cette singularité et je les ai apprises; +elles sont trop intéressantes pour que je ne les révèle pas ici. C'est +l'éditeur du livre, c'est le libraire qui n'a point souffert que le nom +de Dieu figurât une seule fois dans le texte, donnant pour motif qu'il +publiait des livres destinés à être donnés en prix dans les écoles. + +Les idées philosophiques et religieuses de cette maison de librairie, +fort honorable d'ailleurs, importeraient peu, mais elle est patronnée +par certains hommes politiques qui répudieraient ses livres s'il y était +fait allusion à un culte, à un idéal religieux quelconque. Voilà où nous +en sommes! Voilà la largeur d'idées, l'ouverture d'esprit de nos +radicaux. Voilà comment ils entendent la tolérance, la liberté +intellectuelle, le respect des consciences. Voilà les inspirations +libérales de l'Hôtel de Ville! Je ne suis pas suspect de trop de foi, et +ceux qui me font l'honneur de me lire savent que je ne défends ici que +la liberté des âmes et la paix des coeurs. Mais, en vérité, cette +proscription de l'idéal de tant de personnes respectables, cette guerre +au dieu des femmes et des enfants, au dieu consolateur des affligés, est +quelque chose de bien méchant et de bien maladroit. Je regrette vivement +que le livre de M. Fernand Calmettes ait subi l'affront d'une si stupide +censure. Je le regretterais plus encore si l'auteur n'avait compensé, en +quelque sorte, par son idéalisme supérieur les mutilations dont il eut à +souffrir de la part des sectaires. Une sorte de mysticisme naturaliste +règne dans son oeuvre et se substitue ingénieusement au culte plus +traditionnel que professent en réalité les pêcheurs de nos côtes. + +M. Fernand Calmettes élève à la hauteur d'une religion les sentiments de +famille, la piété de coeur. Dans son livre, le ciel est toujours +visible; il inspire tous les êtres, les illumine de sa clarté radieuse +ou les enveloppe de sa mélancolie sereine. Cela est excellent, mais ce +n'est pas ainsi que les pêcheurs de Saint-Valéry conçoivent l'idéal +divin[30]. + +[Note 30: J'apprends avec plaisir que, dans une nouvelle édition, M. +Fernand Calmettes rétablit intégralement le texte de son manuscrit.] + + + + +HISTOIRE DU PEUPLE D'ISRAËL[31] + + +[Note 31: Par M. Ernest Renan, in-8°, Calmann Lévy, édit., t. II.] + +Faut-il essayer de vous rendre l'impression que j'ai éprouvée en lisant +ce deuxième volume de l'_Histoire d'Israël_? Faut-il vous montrer l'état +de mon âme quand je songeais entre les pages? C'est un genre de critique +pour lequel, vous le savez, je n'ai que trop de penchant. Presque +toujours, quand j'ai dit ce que j'ai senti, je ne sais plus que dire et +tout mon art est de griffonner sur les marges des livres. Un feuillet +que je tourne est comme un flambeau qu'on m'apporte et autour duquel +aussitôt vingt papillons sortis de ma tête se mettent à danser. Ces +papillons sont des indiscrets, mais qu'y faire? Quand je les chasse, il +en revient d'autres. Et c'est tout un choeur de petits êtres ailés qui, +dorés et blonds comme le jour, ou bleus et sombres comme la nuit, tous +frêles, tous légers, mais infatigables, voltigent à l'envi et semblent +murmurer du battement de leurs ailes: «Nous sommes de petites Psychés; +ami, ne nous chasse pas d'un geste trop brusque. Un esprit immortel +anime nos formes éphémères. Vois: nous cherchons Éros, Éros qu'on ne +trouve jamais, Éros, le grand secret de la vie et de la mort.» Et, en +définitive, c'est toujours quelqu'une de ces petites Psychés-là qui me +fait mon article. Elle s'y prend, Dieu sait comment! Mais, sans elle, je +ferais pis encore. + +En ce moment, alors que je lis, dans le beau livre de M. Renan, les +règnes de David et de Salomon, le schisme des tribus, la victoire des +prophètes, l'agonie et la mort du royaume d'Israël, alors qu'avec sa +science de linguiste et d'archéologue, les souvenirs de ses voyages et +surtout un sens divinateur des choses très anciennes, l'historien +retrouve et me montre le pasteur nomade qui voit partout des Elohim dans +les mirages du désert et quelquefois lutte toute une nuit avec l'un de +ces êtres mystérieux; restitue le Temple de Salomon, son pylône de style +égyptien, ses deux colonnes d'airain à chapiteaux de gerbes de lotus, +ses _cheroubim_ d'or monstrueux comme les sphinx de Memphis et comme les +taureaux à face humaine de Khorsabad et tout à l'entour, dressé sur les +collines ou caché sous les bocages, l'impur hiérodule des temples +phéniciens; suit enfin à travers les siècles l'évolution du sentiment +religieux chez ce peuple singulier qui passa de l'adoration d'un dieu +jaloux et féroce au culte de cette providence divine dont il a +finalement imposé l'idéal au monde,--pendant toute cette lecture +attachante et forte qui m'intéresse, parce qu'elle est savante et qui +m'enchante pour ce qu'elle contient d'art exquis, savez-vous ce que font +mes bestioles aux ailes toujours agitées, mes petites Psychés anxieuses? +Elles me montrent ma vieille Bible en estampes, la bible que ma mère +m'avait donnée et qu'enfant je dévorais des yeux avant même de savoir +lire. + +C'était une bonne vieille Bible. Elle datait du commencement du XVIIe +siècle; les dessins étaient d'un artiste hollandais qui avait représenté +le paradis terrestre sous l'aspect d'un paysage des environs +d'Amsterdam. Les animaux qu'on y voyait, tous domestiques, donnaient +l'idée d'une ferme et d'une basse-cour très bien tenues. C'étaient des +boeufs, des moutons, des lapins et un beau cheval brabançon, bien tondu, +bien pansé, tout prêt à être attelé au carrosse d'un bourgmestre. Je ne +parle pas d'Eve, en qui éclatait la beauté flamande; c'étaient là des +trésors perdus. L'arche de Noé m'intéressait davantage. J'en vois encore +la coque ample et ronde, surmontée d'une cabane en planches. O merveille +de la tradition! j'avais parmi mes joujoux une arche de Noé exactement +semblable, peinte en rouge, avec tous les animaux par couple et Noé et +ses enfants faits au tour. Ce m'était une grande preuve de la vérité des +Écritures. _Teste David cum Sibylla_. À dater de la tour de Babel, les +personnages de ma Bible étaient richement habillés, selon leur +condition, les guerriers à l'exemple des Romains de la colonne Trajane, +les princes avec des turbans, les femmes comme les femmes de Rubens, les +bergers en façon de brigands et les anges à la mode de ceux des +jésuites. Les tentes des soldats ressemblaient aux riches pavillons +qu'on voit dans les tapisseries; les palais étaient imités de ceux de la +Renaissance, l'artiste n'ayant pas imaginé qu'on pût rien représenter de +plus vieux en ce genre. Il y avait des nymphes de Jean Goujon dans la +fontaine où se baignait Bethsabé. C'est pourquoi ces images me donnaient +l'idée d'une antiquité profonde. Je doutais que mon grand-père lui-même, +bien qu'il eût été blessé à Waterloo, en souvenir de quoi il portait +toujours un bouquet de violettes à sa boutonnière, eût pu connaître la +tour de Babel et les bains de Bethsabé. Oh! ma vieille Bible en figures, +quelles délices j'éprouvais à la feuilleter le soir quand mes prunelles +nageaient à demi déjà dans les ondes ravissantes du sommeil enfantin! +Comme j'y voyais Dieu en barbe blanche! Ce qui est peut-être après tout +la seule façon de le voir réellement. Comme je croyais en lui! + +Je le trouvais, entre nous, un peu bizarre, violent et colère; mais je +ne lui demandais pas compte de ses actions: j'étais habitué à voir les +grandes personnes agir d'une façon incompréhensible. Et puis j'avais +alors une philosophie: je croyais à l'infaillibilité universelle des +hommes et des choses. J'étais persuadé que tout était raisonnable dans +le monde et qu'une aussi vaste chose était conduite sérieusement. C'est +une sagesse que j'ai laissée avec ma vieille Bible. Quels regrets n'en +ai-je pas! Songez donc! Être soi-même tout petit et pouvoir atteindre le +bout du monde après une bonne promenade! Croire qu'on a le secret de +l'univers dans un vieux livre, sous la lampe, le soir, quand la chambre +est chaude. N'être troublé par rien et pourtant rêver! car je rêvais +alors et tous les personnages de ma vieille bible venaient, dès que +j'étais couché, défiler devant mon petit lit à galerie. Oui, les rois +portant le sceptre et la couronne, les prophètes à longues barbes, +drapés sous un éternel coup de vent, passaient dans mon sommeil avec une +majesté mêlée de bonhomie. Après le défilé, ils s'allaient ranger +d'eux-mêmes dans une boîte de joujoux de Nuremberg. C'est la première +idée que je me suis faite de David et d'Isaïe. + +Tous nous l'avons eue plus ou moins; tous nous avons feuilleté, +autrefois, une vieille Bible en estampes. Tous nous nous sommes fait de +l'origine du monde et des choses une idée simple, enfantine et naïve. Il +y a quelque chose d'émouvant, ce me semble, à rapprocher cette idée +puérile de la réalité telle que la science nous la fait toucher. À +mesure que notre intelligence prend possession d'elle-même et de +l'univers, le passé recule indéfiniment et nous reconnaissons qu'il nous +est interdit d'atteindre aux commencements de l'homme et de la vie. Si +avant que nous remontons les temps, des perspectives nouvelles, des +profondeurs inattendues s'ouvrent sans cesse devant nous; nous sentons +qu'un abîme est au delà. Nous voyons le trou noir et l'effroi gagne les +plus hardis. Ce berger nomade qu'on nous montre entouré, dans la nuit du +désert, des ombres des Elohim, il était le fils d'une humanité déjà +vieille et, pour ainsi dire, aussi éloignée que la nôtre du commun +berceau. C'en est fait. L'homme moderne, lui aussi, a déchiré sa vieille +Bible en estampes. Lui aussi, il a laissé au fond d'une boîte de +Nuremberg les dix ou douze patriarches qui, en se donnant la main, +formaient une chaîne qui allait jusqu'à la création. Ce n'est pas +d'aujourd'hui, on le sait, que l'exégèse a trouvé le sens véritable de +la Bible hébraïque. Les vieux textes sur lesquels reposait une croyance +tant de fois séculaire subissent depuis cent ans, deux cents ans même le +libre examen de la science. Je suis incapable d'indiquer précisément la +part qui revient à M. Renan dans la critique biblique. Mais ce qui lui +appartient, j'en suis sûr, c'est l'art avec lequel il anime le passé +lointain, c'est l'intelligence qu'il nous donne de l'antique Orient dont +il connaît si bien le sol et les races, c'est son talent de peindre les +paysages et les figures, c'est sa finesse à discerner, à défaut de +certitudes, le probable et le possible, c'est enfin son don particulier +de plaire, de charmer, de séduire. Dans son nouvel ouvrage, si le style +n'a pas la suavité abondante qui font des _Origines du Christianisme_ +une lecture délicieuse, on y trouve, par contre, une bonhomie, un +naturel et comme un _air parlé_ dont ce grand écrivain n'avait pas +encore donné d'exemple aussi sensible. Ceux qui ont le bonheur de +l'avoir entendu lui-même croient, en le lisant cette fois, l'entendre +encore. C'est lui, son accent, son geste. En fermant le livre, je suis +tenté de dire, comme les pèlerins d'Emmaüs: «Nous venons de le voir. Il +était à cette table.» Dans ce livre, une chose, entre autres, lui est +tout à fait particulière et rappelle ses conversations, c'est le goût +qu'il montre pour les rapprochements historiques. À tel endroit, pour +mieux faire comprendre l'esprit du vieux chef nomade, il parlera +d'Abd-el-Kader; à tel autre, il comparera David au négus d'Abyssinie. +Parfois, les rencontres sont plus inattendues; il nous dit, par +exemple, que Notre-Dame-de-Lorette peut nous donner une idée assez +approchante du temple de Salomon. + +Il a des familiarités charmantes, comme quand, parlant d'Iahvé, du +terrible Iahvé, il l'appella «une créature de l'esprit le plus borné». +Voici d'ailleurs tout le passage: + +«Nul sentiment moral chez Iahvé, tel que David le connaît et l'adore. Ce +dieu capricieux est le favoritisme même; sa fidélité est toute +matérielle; il est à cheval sur son droit jusqu'à l'absurde. Il se monte +contre les gens, sans qu'on sache pourquoi. Alors on lui fait humer la +fumée d'un sacrifice et sa colère s'apaise. Quand on a juré par lui des +choses abominables, il tient à ce qu'on exécute le _hérem_. C'est une +créature de l'esprit le plus borné; il se plaît aux supplices immérités. +Quoique le rite des sacrifices humains fût antipathique à Israël, Iahvé +se plaisait quelquefois à ces spectacles. Le supplice des Saülides, à +Gibéa, est un vrai sacrifice humain de sept personnes, accompli devant +Iahvé, pour l'apaiser. Les «guerres de Iahvé» finissent toutes par +d'affreux massacres en l'honneur de ce dieu cruel.» + +Où donc est mon vieux recueil d'images saintes, dans lesquelles ce même +Iahvé se promenait avec tant de majesté à travers une prairie de +Hollande, au milieu de moutons blancs, de petits cochons d'Inde et de +chevaux du Brabant? + + + + +L'ÉLOQUENCE DE LA TRIBUNE[32]. + +LE SÉNAT + + +[Note 32: Ceci a été écrit à propos du discours prononcé par M. +Challemel-Lacour au Sénat, dans la séance du 10 décembre 1888.] + +M. Challemel-Lacour a prononcé mardi un discours qui retentit encore +dans toutes les âmes sensibles à l'éloquence. Il y a beaucoup de ces +âmes-là en France; nous aimerons toujours les mortels heureux dont les +lèvres tendent jusqu'à nos oreilles ces chaînes d'or dont parlent les +légendes gauloises; nous nous laisserons toujours conduire par +l'éloquence. Ne serait-il pas à propos de considérer, au point de vue de +l'art, de l'art seul, trois ou quatre de nos orateurs politiques, en les +prenant dans le Sénat, si vous voulez bien, et en commençant par M. +Challemel-Lacour lui-même? À l'exemple du vieux Cormenin, nous pourrions +essayer d'esquisser un portrait. Le peintre aurait, pour racheter sa +faiblesse, l'avantage d'avoir étudié son modèle. + +L'attitude est d'une raideur majestueuse. Le geste sobre; la voix grave, +sonore dans son médiocre volume. L'haleine, un peu courte, est si bien +ménagée qu'elle suffit aux plus longues périodes. Quant à la phrase, +elle est ample et se déroule avec une sévère magnificence. Par le calme +de la tenue, par l'art de la diction, par le goût pur de la forme, cet +orateur rappelle tout ce que nous imaginons de l'éloquence antique. Il +parle, et l'on croit voir les abeilles de l'Hymette voltiger autour de +sa barbe d'argent. + +Il a l'esprit méditatif, et tout ce qu'il dit est empreint d'un +caractère de sagesse. Je n'ai pas besoin de dire que j'entends ici par +sagesse la disposition d'un esprit enclin à rechercher les causes et à +suivre à travers les faits l'enchaînement des idées. M. Challemel-Lacour +est philosophe. De là, une sorte de tristesse grave répandue sur toutes +ses paroles. Il n'y a pas de philosophie gaie, et la sienne est +particulièrement triste. Ce sage est frappé de l'écoulement universel +des choses et de l'instabilité qui est la condition nécessaire de la +vie. L'idée du mal universel ne le quitte jamais, et il porte une sorte +de pessimisme stoïque jusque dans les débats parlementaires. On le +sentait bien mercredi quand il prononçait ce discours, d'un art achevé. +On le sentait mieux encore quand, en 1883, il prenait la parole à la +même tribune comme ministre des affaires étrangères. Sa philosophie +dominait sa politique; il semblait plus persuadé de la malignité des +hommes et des choses que du succès de ses propres négociations. Il est +de ceux qui ont laissé l'espérance, et sa parole en garde un goût amer. +Son éloquence est terriblement sincère. Elle trahit un orgueil stoïque +qu'on croyait mort avec l'antique Brutus. M. Challemel-Lacour nous +montre sans cesse sa raison debout sur les ruines du monde et semble +dire: «Qu'importe que l'univers s'abîme, si moi je demeure ferme dans ma +sagesse!» Non! La philosophie n'est jamais gaie. Et il faut dire aussi: +La foi n'est jamais triste. + +Voyez M. Chesnelong qui siège au Sénat sur les bancs de l'extrême +droite. Ce n'est pas un philosophe. Au contraire, c'est un croyant. Tout +respire en lui la foi la plus ardente. Son éloquence a les transports de +l'éloquence sacrée. Elle garde même, dans les questions financières, le +zèle pieux de l'apostolat. M. Chesnelong n'a guère pris la parole au +Sénat que pour faire entendre des plaintes et des gémissements. Mais il +y a de l'allégresse dans ses plaintes, une joie sereine se mêle à ses +gémissements. Écoutez-le: il pleure. Mais l'hosannah éclate malgré lui +dans son âme. Il est joyeux parce qu'il a la foi. Son large visage +s'éclaire, à la tribune, d'un sourire paisible. M. Challemel-Lacour ne +sourit jamais. + +Et quelle vision pourrait donc l'égayer un moment? Il est à jamais seul +en face de sa haute raison dans le néant universel. Le Sénat +applaudissait cette semaine le dernier des stoïciens. + +Je ne sais si M. Buffet parlera cette année dans la discussion du +budget. M. Buffet est un orateur excellent et qu'il faut nommer à côte +des meilleurs. Il siège à droite, on le sait, et se montre constamment +soucieux des intérêts des catholiques. Mais, quelle que soit la force de +ses opinions religieuses, sa parole n'en reçoit pas la plus légère +empreinte de mysticisme. C'est un orateur d'affaires. Sa probe éloquence +ne veut pas d'autre parure que l'exactitude et la force; elle brille +dans une robuste nudité. M. Buffet ne naquit pas pour sacrifier aux +grâces légères. Il semble taillé dans le coeur noueux d'un chêne. Sa +personne anguleuse et voûtée exprime la dignité propre à un vieux +parlementaire blanchi dans les débats publics. Il a, au plus haut degré, +ce qu'on appelle l'autorité. On l'écoute avant même qu'il ait parlé. Son +visage est sévère, presque chagrin, avec une expression de parfaite +simplicité. La tête, très forte, portée en avant, le visage osseux, tout +en angles, les prunelles perçantes dans un oeil couvert, le nez +recourbé, la bouche creuse, le menton saillant, il parle d'une voix +comme pesante et mâchée par une bouche de fer. Son geste est celui du +bûcheron qui abat les arbres. M. Buffet, lui aussi, peut être surnommé +la hache de ses adversaires. Il frappe à coups égaux et sûrs. Ses +défauts mêmes, une articulation lourde, un entêtement méticuleux +ajoutent à la puissance de son talent. Il a la logique pressante et +serrée, qui est le muscle du discours. Il a le style simple et fort, +l'accent sincère, l'honnête obstination. C'est lui mieux qu'aucun autre +qui doit être proposé comme modèle aux apprentis orateurs. + +Je dis M. Buffet et non pas M. Jules Simon, parce que celui-là est +inimitable. C'est l'art parfait. Lorsque les Gracques parlaient au +peuple, ils se faisaient accompagner, dit-on, par un joueur de flûte. +Quand M. Jules Simon parle, une flûte délicieuse l'accompagne; mais elle +est invisible et chante sur ses lèvres. M. Jules Simon est philosophe +autant et plus que M. Challemel-Lacour. Il sait l'oublier à propos. Il +sait tout. Tour à tour insinuant, ironique, tendre, véhément, il a +toutes les parties de l'orateur. Quand il monte à la tribune, il semble +accablé. Appuyé des deux mains à la tablette d'acajou, il promène sur +l'assemblée des yeux mourants qui tout à l'heure se chargeront +d'éclairs; il traîne les sons d'une voix éteinte qui peu à peu se +ranime, s'enfle, puis se mouille de larmes ou gronde ainsi qu'un +tonnerre mélodieux. Il est maître de lui comme de l'auditoire. Ému, mais +vigilant, il saisit les interruptions et les emporte dans le mouvement +harmonieux de sa pensée, comme un fleuve entraîne les rameaux qu'on lui +jette. Tout lui sert; il est le grand artiste dont le génie plastique +transforme aisément toutes les matières que rencontre sa main, et il n'a +à redouter que sa perfection même. + +Quelle belle galerie on ferait avec les portraits des principaux +orateurs de la Chambre haute! Quelle diversité dans les physionomies, +que de contrastes heureux et comme les figures se feraient valoir les +unes les autres! + +Ici, ce serait M. le duc d'Audiffret-Pasquier se rejetant, en arrière de +la tribune, contre le bureau du président, assemblé, ramassé dans sa +force et dans son énergie, âpre, sauvage, fier, montrant les dents et +multipliant les ardentes morsures de son éloquence irritée. Sa voix, ses +yeux crachent le feu et il garde jusque dans sa colère une expression de +noblesse et de bonté. + +Là M. le duc de Broglie (car il serait permis de placer dans cette +galerie les illustres proscrits du suffrage populaire, ceux-là dont +l'absence est éclatante: _Præfulgebant eo quod non visebantur_) +déroulerait d'une voix débile ces harangues d'une ordonnance magnifique, +d'un style riche et souple, d'une trame absolument pure, dont le +souvenir est resté présent dans la mémoire de tous les connaisseurs. + +Là, M. Léon Say, causeur facile et charmant, abondant et précis, donnant +la vie aux chiffres, exposant avec lucidité les questions les plus +ardues, contant des historiettes à ravir, conduisant ses discours comme +de longues promenades à travers la campagne et relevant sa bonhomie +familière par le mordant de sa voix et la finesse de son ironie. + +Là, M. Bocher, dans sa pure et noble élégance, passant son petit +mouchoir sur ses lèvres, et, la mémoire fraîche, la voix jeune, le geste +souple, répandant la grâce avec la clarté sur les questions de finances, +et montrant dans la discussion une brièveté impérieuse; une politesse +froide, une courtoisie hautaine. + +Là encore, M. de Freycinet, si mince, si fin, si pâle, portant la clarté +jusqu'à la splendeur, abondant et tranquille, faisant couler à petits +flots chantants et caressants sa phrase incolore et lucide, et +construisant, devant l'auditeur émerveillé, des discours qui +ressemblent, dans leur frêle élégance et dans leur grâce un peu sèche, à +de merveilleux ponts suspendus. + +J'en devrais nommer bien d'autres encore, tous différents, et qui +intéressent par leur diversité même. L'éloquence n'est au fond que +l'expression puissante et soudaine d'un tempérament original. C'est +pourquoi les défauts y concourent autant que les qualités. Parler, c'est +se donner; bien parler, c'est se donner généreusement et tout entier. + + + + +ROMAN ET MAGIE[33] + + +[Note 33: _Apulée romancier et magicien_, par M. Paul Monceaux, Quantin, +éditeur, 1 vol. in-8°.] + +Avouons-le: nous avons tous au fond du coeur le goût du merveilleux. Les +plus réfléchis d'entre nous l'aiment sans y croire, et ne l'en aiment +pas moins. Oui, nous les sages, nous aimons le merveilleux d'un amour +désespéré. Nous savons qu'il n'existe pas. Nous en sommes sûrs et c'est +même la seule chose dont nous soyons sûrs, car s'il existait il ne +serait plus le merveilleux, et il n'est tel qu'à la condition de n'être +pas. Si les morts revenaient, il serait naturel et non pas merveilleux +qu'ils revinssent. Si les hommes pouvaient se changer en bêtes, comme +l'antique Lucius du conte, ce serait là une métamorphose naturelle et +nous n'en serions pas plus étonnés que des métamorphoses des insectes. +Il n'y a pas d'issue pour sortir de la nature. Et cette idée est en +elle-même absolument désespérante. Le possible ne nous suffit pas et +nous voulons l'impossible, qui n'est l'impossible qu'à la condition de +ne jamais se réaliser. Mérimée a conté l'aventure de don Juan, qui, se +promenant au bord du Tage en roulant une cigarette, demanda du feu à un +passant occupé, sur l'autre rive, à fumer son cigare. «Volontiers,» dit +celui-ci, et, d'un bras qui s'allongea jusqu'à traverser le fleuve, il +tendit à don Juan son cigare allumé. Don Juan ne s'étonna pas, faisant +profession de ne s'étonner de rien. S'il avait été philosophe, il ne se +serait pas étonné davantage. Quand, à Paris, nous entendons la voix d'un +ami qui, de Marseille, nous fait ses adieux par le téléphone avant de +s'embarquer, nous ne pensons pas que cela soit merveilleux, et en effet +cela n'était merveilleux que quand cela n'était pas. De deux choses +l'une: ou l'aventure de don Juan n'est pas vraie, ce qui est assez +probable, ou elle est vraie, et dans ce cas elle est aussi naturelle que +nos communications par le téléphone, bien qu'un peu plus rare, j'en +conviens. Mérimée nous laisse entendre que ce fumeur était le diable en +personne. Je le veux bien. Vous voyez que j'accorde beaucoup. Mais si le +diable existe, il est dans la nature comme vous et moi, car elle +contient tout, et il est naturel qu'il allonge le bras par-dessus les +fleuves. Si nos manuels de physiologie ne le disent pas, c'est qu'ils +sont incomplets. Il est certain que tous les phénomènes ne sont pas +décrits dans les livres. Je me promène quelquefois, par les belles nuits +d'été, sur les quais de Paris, à l'ombre des colossales dentelles noires +de Notre-Dame, au bord de ces eaux sombres où tremblent des milliers de +reflets étincelants. La lune court dans les nuées; on entend gémir sous +les arches le flot éblouissant et lugubre, et l'on songe à la fois à +toutes les horreurs de la vie et à toutes les magies de la mort. Si le +diable n'a pas seulement de feu pour les grands contempteurs de Dieu et +de la vertu des femmes, s'il daigne vouloir séduire aussi un doux +philosophe, il aura peut-être la politesse, quelque soir, de me tendre +son cigare d'un quai de la Seine à l'autre. Alors, fidèle à mes +principes, je tiendrai le fait pour naturel et j'en ferai une +communication à l'Académie des sciences. + +Voilà une résolution qui témoigne, je pense, d'une assez ferme +intelligence et d'une raison qui ne veut point être étonnée. Pourtant il +y a des moments, je le sais, où la froideur de la raison nous glace. Il +y a des heures où l'on ne veut point être raisonnable, et j'avoue que +ces heures-là ne sont pas les plus mauvaises. L'absurde est une des +joies de la vie; aussi voyez que, de tous les livres humains, ceux dont +la fortune est la plus constante et la plus durable sont des contes, et +des contes tout à fait déraisonnables. _Peau d'Ane_, le _Chat botté_, +les _Mille et une Nuits_, et, pourquoi ne pas le dire?... l'_Odyssée_, +qui est aussi un conte d'enfant. Les voyages d'Ulysse sont remplis +d'absurdités charmantes qu'on retrouve dans les _Voyages de Sindbad le +Marin_. + +Le merveilleux est un mensonge. Nous le savons et nous voulons qu'on +nous mente. Cela devient de plus en plus difficile. Le bon Homère et les +conteurs arabes ne nous trompent plus. Il faut aujourd'hui, pour nous +séduire, des imaginations fertiles en ruses, des esprits très savants, +très ingénieux; Edgard Poë, par exemple, et ses _Histoires +extraordinaires_, ou Gilbert-Augustin Thierry avec _Larmor_, _Marfa_ et +cette _Tresse blonde_ dont nous parlions tantôt. + +Le vieil Apulée n'est pas non plus un imposteur médiocre, et celui-là +aussi m'a donné, je l'avoue, l'illusion délicieuse du merveilleux. Je +vais tout vous dire: Apulée, c'est mon péché. Je l'aime sans l'estimer, +et je l'aime beaucoup. Il ment si bien! il vous met si bien la nature à +l'envers, spectacle qui nous remplit de joie à nos heures de perversité. +Il partage si pleinement, pour le satisfaire, ce goût dépravé de +l'absurde, ce désir du déraisonnable que chacun de nous porte caché dans +un repli de son coeur! Quand l'harmonie du monde vous a lassés par son +inexorable fixité, quand vous trouvez la vie monotone et la nature +ennuyeuse, ouvrez l'_Ane d'or_ et suivez Apulée, je veux, dire Lucius, à +travers ses voyages extraordinaires. Dès le départ, une atmosphère de +démence vous empoisonne et vous fait délirer. Vous partagez la folie de +cet étrange voyageur: + + Me voilà donc au milieu de cette Thessalie, terre classique des + enchantements, célèbre à ce titre dans le monde entier... Je ne + savais où diriger mes voeux et ma curiosité; je considérais + chaque chose avec une sorte d'inquiétude. De tout ce que + j'apercevais dans la ville, rien ne me paraissait être tel que + mes yeux me le montraient. Il me semblait que, par la puissance + infernale de certaines incantations, tout devait avoir été + métamorphosé. Si je rencontrais une pierre, mon imagination y + reconnaissait un homme pétrifié; si j'entendais des oiseaux, + c'étaient des hommes couverts de plumes; des arbres du + boulevard, c'étaient des hommes chargés de feuilles; les + fontaines, en coulant, s'échappaient de quelque corps humain. Je + croyais que les portraits et les statues allaient marcher, les + murailles parler, les boeufs annoncer l'avenir. + +Après cela, étonnez-vous qu'il soit changé en âne? Saint Augustin y +croyait plus qu'à demi. + +«Nous aussi, dit-il, dans _la Cité de Dieu_, nous aussi, quand nous +étions en Italie, nous entendions des récits de ce genre sur certain +endroit de la contrée. On racontait que des cabaretières expertes en ces +maléfices servaient parfois aux voyageurs, dans le fromage, des +ingrédients qui les changeaient aussitôt en bêtes de somme. On faisait +porter des fardeaux à ces malheureux, et, après un pénible service, ils +reprenaient leur forme. Dans l'intervalle, leur âme n'était pas devenue +celle d'une bête, ils avaient conservé la raison de l'homme. Apulée, +dans l'ouvrage qu'il a intitulé l'_Âne d'or_, rapporte que cette +aventure lui est arrivée; par la vertu de certaine drogue, il fut changé +en âne, tout en gardant son esprit d'homme. On ne sait si l'auteur +consigne là un fait réel ou un conte de sa façon.» + +Certes, Apulée fait un conte, un conte imité du grec et ce n'est pas +même lui qui a inventé ce Lucius et sa métamorphose, mais il y a mis le +grain d'ellébore. + +C'est un homme intéressant que cet Apulée, tel que nous le décrit M. +Paul Monceaux dans une étude très complète et, ce me semble, très +judicieuse; assurément fort agréable. + +Cet Africain, contemporain des Antonins, esprit léger, facile, rapide, +brillant, n'était pas au fond très original: il improvisait et +compilait. S'il était fou, il faut convenir que tout le monde était un +peu fou dans ce temps-là. Une curiosité maladive travaillait toutes les +imaginations. Les prodiges d'Apollonius de Tyane avaient fait passer un +frisson par le monde. Une foi anxieuse aux enchantements troublait les +meilleurs esprits. Plutarque fait glisser des ombres dans les champs de +l'histoire; l'âme ferme de Tacite est facilement ébranlée par des +prodiges; le naturaliste Pline se montre aussi crédule que curieux. +Phlégon de Tralles écrit pour un César astrologue un livre de _Faits +merveilleux_ et conte minutieusement l'aventure d'une morte qui déserte +sa chambre funéraire pour le lit d'un jeune étranger. Or ce Trallien +était estimé comme annaliste et comme géographe. + +Le bonheur d'Apulée fut de naître, dans ce milieu troublé, avec une +étonnante capacité à concevoir l'absurde et l'impossible. Il étudia +toutes les science et n'en tira que des superstitions puériles. +Physique, médecine, astronomie, histoire naturelle, tout chez lui se +tournait en magie. Et comme il avait l'imagination vive et le style +prestigieux, il lui fut donné d'écrire le chef-d'oeuvre des romans +fantastiques. + +Cet homme habile, frivole et vain, laissa la mémoire d'un magicien et +d'un thaumaturge. À l'époque des grandes disputes religieuses, alors que +chrétiens et païens opposaient les miracles aux miracles, les pères de +l'Église ne nomment l'auteur de la _Métamorphose_ qu'avec une haine +mêlée d'effroi. Déjà Lactance, au milieu du IIIe siècle, s'écrie que les +miracles d'Apulée se dressent en foule. Saint Jérôme place ce magicien +auprès d'Apollonius de Tyane. Saint Augustin, qui le confond, peu s'en +faut, nous l'avons vu, avec le héros du conte, déplore qu'un tel homme +soit parfois opposé et même préféré au Christ. Pendant ce temps les +adorateurs des dieux qui s'en allaient vénéraient le rhéteur de Madaura +comme un de leurs derniers sages. Il était naturel qu'ils s'attachassent +au philosophe qui s'était épris de tous les symboles et avait été admis +à toutes les initiations. La statue d'Apulée s'élevait à Constantinople, +dans le Zeuxippe, et l'_Anthologie_ désigne en ces termes celui dont +elle garde l'image: «Apulée, au regard méditatif, célèbre les +silencieuses orgies de la Muse latine, lui que la Sirène ausonienne a +rempli, comme son initié, d'une ineffable sagesse.» Nous avons peine à +reconnaître dans ce distique l'auteur de ce petit roman magique et fort +libre que je m'accuse de goûter en mes jours de déraison. Et M. Paul +Monceaux nous contente mieux, quand, prenant la louange sur un ton moins +haut, il nous montre cet extraordinaire Apulée sous les traits d'un +habile rhéteur, beau «d'une insolente beauté méridionale», et même un +peu commun, glorieux, éloquent, habile à saisir son public, trompeur se +trompant soi-même par une suprême habileté, faisant tout croire et +croyant tout. + +Pourtant, il y a çà et là, ce me semble, dans les ouvrages qui nous +restent de lui, quelques pages empreintes d'une gravité vraiment +philosophique et où l'on croit entendre comme un dernier écho de cette +sagesse grecque, que rien au monde n'a surpassé. Il y a bien longtemps +que je n'ai relu le petit traité du _Démon de Socrate_. J'en ai conservé +un souvenir agréable. Vous savez qu'Apulée croyait aux démons. Les +démons, disait-il, habite des régions aériennes jusqu'au premier cercle +de la Lune, où commence l'éther. + +Ce sont là des rêveries permises. Les hommes seraient bien malheureux si +on les empêchait de rêver à l'inconnaissable. Mais ce qui m'a le plus +touché jadis, en lisant ce traité du _Démon de Socrate_, c'est une +définition de l'homme qui s'y rencontre et que j'ai copiée. Je la trouve +à point dans mes vieux papiers, ce qui est une espèce de miracle, car je +n'ai point de dossiers et n'en aurai de ma vie, tant le papier +barbouillé m'inspire d'horreur et d'ennui. Voici comment Apulée définit +la condition des hommes: + +«Les hommes, agissant par la raison, puissants par la parole, ont une +âme immortelle, des organes périssables, un esprit léger et inquiet, un +corps brut et infirme, des moeurs dissemblables, des erreurs communes, +une audace opiniâtre, une espérance obstinée, de vains labeurs, une +fortune inconstante; mortels à les prendre isolément, immortels par la +reproduction de la race, emportés tour à tour par la suite des +générations, leur temps est rapide, leur sagesse tardive, leur mort +prompte. Dans leur vie gémissante ils habitent la terre.» + +Ne sent-on pas là une mâle tristesse qui rappelle le premier aphorisme +d'Hippocrate? + +Et puis ce petit roman même, dont je n'admirais tout à l'heure que +l'absurdité pittoresque et le merveilleux expressif, n'est-il pas +philosophique à sa façon et jusque dans ses licences? Apulée ne +serait-il pas, dans sa _Métamorphose_, l'ingénieux interprète dès dogmes +palingénésiques; n'exposerait-il pas, sous une forme légère, la doctrine +des épreuves et des expiations à travers des existences successives et +même la transformation de Lucius ne serait-elle pas l'expression +sensible des travaux de la vie humaine, des changements qui sans cesse +modifient les éléments complexes de ce _moi_ qui tend sans cesse à se +connaître plutôt qu'il ne se connaît? Y aurait-il une sagesse cachée +dans ce livre qui étale une folie si divertissante? Que sais-je? + + + + +M. OCTAVE FEUILLET + +LE DIVORCE DE JULIETTE[34] + + +[Note 34: _Le Divorce de Juliette,--Charybde et Scylla,--le Curé de +Bouron_. Calmann Lévy, éditeur. 1 vol. in-18.] + +C'est là un petit volume que M. Octave Feuillet, plongé dans un deuil +encore récent et qu'il ne quittera jamais, s'est laissé arracher par son +éditeur. + +_Le Divorce de Juliette_, comédie en trois actes et quatre tableaux, a +beaucoup plu quand la _Revue des Deux Mondes_ la donna. Réussirait-elle +aussi bien sur la scène? D'excellents juges ont décidé qu'oui. Ils +savent ces choses-là infiniment mieux que moi. Je ne suis pas pour les +contredire. Mais, ayant un goût particulier pour le spectacle dans un +fauteuil, je me tiens satisfait de la représentation à laquelle j'ai +assisté les pieds au feu. Je me flatte d'avoir vu une Juliette assez +jolie, bien qu'un peu maigre, comme il convient à sa jeunesse: elle n'a +que vingt-deux ans. Juliette veut divorcer, et ce n'est pas sans raison. +Si M. d'Épinoy l'a épousée, ç'a été, non pas parce qu'elle est +charmante, mais uniquement pour aimer avec plus de sécurité la belle +princesse de Chagres. Le prince avait des soupçons et il était homme à +tuer M. d'Épinoy comme il avait précédemment tué, à Florence, ce pauvre +diable de Borgo-Forte. M. d'Épinoy se maria pour détourner les soupçons +du prince. + +C'est la princesse qui avait eu cette excellente idée. M. d'Épinoy, une +fois marié, le prince n'eut plus de soupçons et la princesse put aimer +M. d'Épinoy avec une parfaite tranquillité. Mais on ne s'avise pas de +tout. La princesse n'avait pas prévu que M. d'Épinoy pouvait aimer sa +femme; c'est pourtant ce qui arrive, ou peu s'en faut, quand tout à coup +Juliette découvre la liaison de son mari avec madame de Chagres et +apprend qu'elle n'a été épousée elle-même que pour distraire l'attention +du terrible prince qui, sans cette diversion, eût immanquablement tué M. +d'Épinoy comme un autre Borgo-Forte, ce qui lui eût été sensible, car sa +mort eût compromis la princesse. Le coup est rude, la pauvre petite +femme aime son mari de tout son coeur. Mais elle est courageuse: elle a +pris son parti. Elle divorcera. Elle y est bien résolue... Ah! c'est là +que M. Octave Feuillet vous attend. Non, elle ne divorcera pas. Et tout +s'arrangera. Elle aime: elle pardonne. L'amour a des trésors infinis de +clémence. Et puis Roger, au fond, n'est pas aussi noir qu'il en avait +l'air. Il est plus faible que méchant. Il était entre deux femmes, et +c'est une situation dont il est difficile de se tirer avantageusement. +Voyez tous les amoureux de Racine, Pyrrhus, Bajazet, Hippolyte, +également pris entre deux amours qu'ils ont inspirés: leur position est +très délicate, parfois même un peu ridicule, et ils passent de durs +moments. M. d'Épinoy est moins innocent qu'Hippolyte et moins excusable +que Pyrrhus, mais enfin il n'aime plus la princesse de Chagres et il +aime Juliette, qui pardonne. Ce n'est pas là une conversion, car, comme +me le confiait l'autre jour un très aimable vieillard, ce sont toujours +les mêmes qui sont amoureux. Mais, quand ce serait une conversion, je ne +la reprocherais pas à M. Octave Feuillet. L'auteur de _M. de Camors_ +aime à couronner par l'expiation ou le repentir ces fautes du coeur +qu'il excelle à décrire. Quand bien même on sentirait là un peu trop +l'artifice poétique et l'arrangement moral, je ne m'en plaindrais pas. +Il m'est fort agréable, au contraire, que ces aventures profanes +finissent, comme les récits des pieux légendaires, par le triomphe +définitif du bien. + +Ce n'est pas une idée médiocrement philosophique, certes, que celle de +la rédemption finale des créatures. Et les dénouements heureux, les +conclusions morales de M. Octave Feuillet sont irréprochables au point +de vue symbolique. _Le Divorce de Juliette_ n'est qu'une élégante +esquisse, mais on y retrouve la main du maître. Je ne parle pas +aujourd'hui de _Charybde et Scylla_, qui est imprimé à la suite: ce +proverbe renferme en quatre scènes une spirituelle satire de nos lycées +de filles et de l'enseignement supérieur qu'on y donne aux petites +demoiselles. La question est intéressante; nous y viendrons quelque +jour. + +Ce que j'avais à coeur de dire dès à présent, ce que je veux dire bien +haut, c'est mon admiration pour l'art achevé avec lequel M. Octave +Feuillet compose ses romans. Ils ont la forme parfaite: ce sont des +statues de Praxitèle. L'idée s'y répand comme la vie dans un corps +harmonieux. Ils ont la proportion, ils ont la mesure, et cela est digne +de tous les éloges. + +On a voulu faire mieux depuis et l'on a fait des monstres. On est tombé +dans la barbarie. On a dit: «Il faut être humain.» Mais qu'y a-t-il de +plus humain, je vous prie, que la mesure et l'harmonie? Être vraiment +humain, c'est composer; lier, déduire les idées; c'est avoir l'esprit de +suite. Être vraiment, humain, c'est dégager les pensées sous les formes, +qui n'en sont que les symboles; c'est pénétrer dans les âmes et saisir +l'esprit des choses. + +C'est pourquoi M. Octave Feuillet est plus humain dans son élégante +symétrie et dans son idéalisme passionnel, que tous les naturalistes qui +étalent indéfiniment devant nous les travaux de la vie organique sans en +concevoir la signification. L'idéal c'est tout l'homme. _Le Divorce de +Juliette_ m'a fourni une occasion de rendre hommage au talent accompli +de M. Octave Feuillet. + +Ce qui me charme profondément dans l'oeuvre du maître, c'est ce bel +équilibre, ce plan sage, cette heureuse ordonnance où je retrouve le +génie français contre lequel on commet de toutes parts tant et de si +monstrueux attentats. + +J'éprouve comme une piété reconnaissante pour les talents ordonnés et +lumineux, dont les oeuvres portent en elles cette vertu suprême: la +mesure. + +Ce matin, comme je me trouvais sur la montagne Sainte-Geneviève, au +centre du vieux pays des études, j'entrai dans l'église +Saint-Étienne-du-Mont, poussé par l'envie de voir d'élégantes sculptures +et des vitraux charmants, entraîné par ce penchant irrésistible qui +ramène sans cesse les esprits méditatifs aux choses qui leur parlent du +passé, et, s'il faut donner une raison plus intelligible, conduit par le +désir de relire l'épitaphe de Jean Racine dont j'ai l'honneur d'écrire +en ce moment la vie. Cette épitaphe, composée en latin par Boileau, fut +renversée avec l'église de Port-Royal-des-Champs où elle était posée: +Elle porte encore la trace des violences qu'elle a subies; la pierre est +brisée en vingt morceaux et le nom du poète profondément martelé. +Violence qui nous semble aujourd'hui stupide! Sachons bien que nos +violences, si nous avons le malheur d'en commettre, feront également +pitié dans deux siècles. Cette épitaphe est admirable de simplicité, et +l'on n'en peut lire sans émotion la dernière phrase. Boileau, après +avoir consigné tous les titres de son ami à l'estime et à l'admiration +des hommes, conclut, avec une philosophie chrétienne, par ces paroles +touchantes: «Ô toi, qui que tu sois que la piété amène dans cette sainte +maison, reconnais à ce que tu vois le peu qu'est la vie et donne à la +mémoire d'un si grand homme moins des louanges que des prières. _Tanti +viri memoriam precibus potius quam elogiis prosequere_.» Au sortir de +cette vieille maison de pierre où les noms de Pascal et de Racine sont +inscrits sous les ailes des jolis anges de Jean Goujon, en rentrant dans +le monde des vivants, sous la pluie et la tempête, je me remis à songer +aux choses de ce temps-ci, aux idées du jour, aux livres nouveaux, au +_Divorce de Juliette_, dont l'éditeur venait de m'envoyer un exemplaire. +Et ma pensée, allant du livre à l'auteur, je me représentai cette vie +exemplaire si bien cachée, si bien défendue; que trahirent seuls les +livres exquis qui en étaient les fruits. Je me figurais M. Octave +Feuillet paisible, heureux sur son petit rocher de Saint-Lô, à l'ombre +de sa vieille église aux dentelles de pierres noires, dans ces rues +montueuses où l'on entend les foudriers cercler les fûts dans lesquels +se fera le cidre des récoltes prochaines et où volent au soleil de +lourdes abeilles qui laissent derrière elles l'odeur du sarrasin. Je le +vois encore descendant le chemin poudreux qui mène à la rivière où se +baignent les saules, et là rêvant de quelques-unes de ces figures +audacieuses, perverses, charmantes et sitôt brisées, qui sont les +préférées de son imagination. + +Il vit là, caché fidèlement, auteur obscur de livres célèbres. Il fait +de sa vie de famille une oeuvre consciencieuse et fine comme ses romans. +Il ne voudrait jamais quitter les bords de la Vire, où chantait aux +jours de deuil ce bon Basselin que les Anglais mirent à mort parce que +ses chansons faisaient aimer la France. Il ne voudrait jamais quitter +les deux flèches de Sainte-Croix, ni sa petite ville noire, boiteuse, +bossue, bâtie de travers, mais entourée d'herbe tendre et d'eau pure, +baignée d'un ciel doux et qui, comme toutes les villes normandes, est +une jolie laide. Il ne vient à Paris qu'à grand regret et pour +l'éducation de ses enfants. Mais dans le nouveau logis, une main +délicate et fidèle a pieusement transporté tous les souvenirs de famille +et de jeunesse; pas un lien n'est rompu, pas un fil brisé: le passé +chéri est encore là tout entier. Suivrai-je le romancier poète dans sa +retraite de Versailles, où il se reposait par le travail des travaux de +la vie? C'est là qu'il a été atteint, il y a moins d'un an, par un deuil +cruel, que deux existences porteront toujours. Le jour où M. Octave +Feuillet a perdu un fils, il a pu savoir combien il était +universellement aimé: les témoignages de sympathie et de respect +affluaient de toutes parts dans sa maison. J'espère qu'il ne lira pas ce +que j'écris ici dans la sincérité de mon coeur. On ne doit rouvrir les +plaies que pour les panser, et mes paroles émues n'ont point, hélas! la +vertu d'un baume ou d'un électuaire. + +C'étaient là les pensées qu'au sortir de Saint-Étienne-du-Mont, sur la +place du Panthéon, battue du vent et de la pluie, je roulais dans ma +tête, et, me rappelant la belle inscription latine que je venais de +lire, j'appliquais à l'auteur de _Julia de Trécoeur_ ce que Boileau +disait de la mémoire de son illustre ami. Si digne d'éloges, si +heureuse, si fructueuse que soit une vie humaine, elle est soumise à de +telles épreuves et frappée de coups si cruels qu'il faut plaindre ce +qu'on a le plus envie d'admirer: _Memoriam precibus potius quam elogis +prosequere._ + + + + +JEANNE D'ARC ET LA POÉSIE + +VALERAND DE LA VARANNE M. ERNEST PRAROND [35] + + +[Note 35: Ernest Prarond, _la Voie Sacrée_, 1 vol. in-18.--_Valerandi +Varanii: De gestis Joannæ virginis Francæ egregiæ bellatricis_, poème de +1516, remis en lumière, analysé et annoté par E. Prarond, 1 vol. in-18.] + +On peut dire de M. Ernest Prarond, poète et savant abbevillois, qu'il +aime de tout son coeur sa ville et les lettres. Il a consacré de longues +années à peindre et à conter, son Abbeville et toutes les antiquités du +Ponthieu. C'est une puissante douceur que de sentir revivre en soi les +vieux âges. Je suis sûr que M. Ernest Prarond l'a éprouvée pleinement. +Il possède cette ardente patience, cette curiosité toujours vive, cet +amour ingénieux du passé, qui sont récompensés par des visions +admirables. Il y a deux ans, en traversant Abbeville, je songeais sous +les voûtes ruinées de l'élégante et frêle collégiale et à l'ombre du +noir donjon carré de la maison de ville. Ces murs, me disais-je, vieux +témoins des combats et des désirs des hommes, ces pierres parlantes +dont, passant distrait, je devine à peine le sens vulgaire, que de +secrets touchants n'ont-elles pas confié à l'historien poète des cinq +villes et des trois cents villages du Ponthieu! Heureux ceux pour qui +les pierres tombales n'ont que des paroles de vie et qui, sous la mousse +qui recouvre des images à demi brisées, retrouvent des symboles +éternels! Heureux les rares archéologues en qui la lettre n'a pas tué +l'esprit! + +C'est hier, il me semble, que j'ai vu M. Ernest Prarond pour la première +fois; hier, vraiment, en 1871, au lendemain de la guerre et de la +Commune, dans ce petit logis de la rue du Four-Saint-Germain où Charles +Asselineau finissait de vivre avec la politesse d'un bourgeois de Paris +et la grâce d'un lettré. Depuis, la vie ne m'a pas ménagé beaucoup de +rencontres avec le poète abbevillois. Pourtant, la physionomie de M. +Prarond est restée dans ma mémoire et j'aime à me la rappeler. C'est +celle d'un homme robuste, très simple et très fin et de grand ton: un +large visage ouvert où brille un oeil fâché. Cet oeil-là, je le retrouve +dans les vers généreux du poète, vers parfois irrités. M. Prarond eut à +ses débuts, aux environs de 1848, une manière gaie, un peu narquoise; ce +que M. Philippe de Chennevières appelle «la leste bonhomie des vieux +conteurs du nord de la France». Il s'est fait depuis un nouveau style, +savant, compliqué, tourmenté, et certes original. Le bon public ne +saurait se frotter, à ces doctes buissons sans s'y piquer un peu; mais +les connaisseurs y goûtent, sous des écorces de formes bizarres, plus +d'un fruit savoureux. + +C'est hier, disions-nous, que j'ai rencontré M. Ernest Prarond dans le +petit cabinet de travail où le bon Asselineau, entouré de dessins de +Nanteuil, feuilletait les éditions romantiques qui lui rappelaient sa +jeunesse. Pendant la Commune, il avait fait son service à la +bibliothèque Mazarine avec une exactitude héroïque. Quand les fédérés +roulaient dans la galerie, pleine de trésors littéraires, des tonneaux +de pétrole, ils trouvaient devant eux un vieux monsieur très poli et +très entêté qui les déterminait par la force du raisonnement à remporter +leurs engins incendiaires. La bibliothèque fut sauvée, mais Asselineau +mourut l'année suivante de douleur et de stupeur. Je me rappelle encore +ce galant homme frappé mortellement dans son patriotisme et dans ses +habitudes; mais poli, mais souriant, faisant en sage les honneurs de sa +table modeste et songeant, j'imagine, à reprendre pour lui l'épitaphe +que Boufflers fit mettre sur sa tombe: «Mes amis, croyez que je dors.» + +Ce jour-là, je goûtai non sans infiniment de plaisir le tour imprévu de +l'esprit de M. Ernest Prarond. Avec quelle subtilité son intelligence +pénétrait les choses, et comme il savait rendre original même le +patriotisme! Sa conversation avait l'éclat brisé de l'éclair. +Depuis--car il y a de cela dix-huit ans qui se sont écoulés comme un +jour--M. Prarond, retiré sous quelque vieux toit d'Abbeville, a +poursuivi paisiblement ses sorcelleries de poète érudit et fait paraître +d'innombrables ombres dans son miroir magique. Il est de la race de +Faust et veut voir Hélène. Mais le diable n'a pas de pouvoir sur lui. + +En fils pieux d'Abbeville, il s'est voué, dans ces dernières années, à +l'illustration d'un vieux poème latin que publia en 1516, un autre fils +d'Abbeville, Valerand de la Varanne, docteur en théologie de la Faculté +de Paris, _De gestis Joannæ virginis, francæ egregiæ bellatricis_. Ce +poème, composé sur les gestes de Jeanne d'Arc, par un clerc qui avait pu +voir dans sa jeunesse des vieillards contemporains de la Pucelle, +méritait d'être tiré de l'oubli et l'oeuvre est angélique que de nous en +donner une édition lisible, correcte, surtout aimable. C'est ce qu'a +fait, en Abbeville, M. Prarond, scoliaste d'une espèce singulière. Les +gloses, sous sa plume, se tournaient en vers et c'est en sonnets et en +odes qu'il illustrait son auteur. Il y prit garde à temps, et, détachant +ces enluminures des marges, du vieux texte, il en fit un petit recueil à +part, qu'il appela _la Voie Sacrée_, ne voulant pas, par un pieux +scrupule, mettre le nom de l'héroïne sur les poésies qu'elle avait +inspirées. Ce respect, joint à l'assiduité du culte, a été récompensé. + +_La Voie Sacrée_ est peut être ce que Jeanne d'Arc a dicté de plus vrai +à un poète. L'inspiration de M. Ernest Prarond y garde, sans doute, ce +je ne sais quoi de détourné, de sinueux, de fuyant qui destine toutes +ses oeuvres à l'ombre douce des productions ésotériques: rien là qui +puisse devenir populaire. Mais, pour les initiés, quel charme d'y +découvrir çà et là des sens profonds et des vérités rares! Quand on a +vécu comme j'ai fait plusieurs années avec la Pucelle et ses compagnons, +on ne peut lire les quatorze poèmes de _la Voie Sacrée_, sans dire à +l'auteur: «Eh! quoi, mon frère, vous avez donc vu aussi cet arbre des +fées où Jeanne allait avec les filles du pays, le dimanche des +Fontaines, alors qu'il était beau comme un lis, au dire des laboureurs. +Vous étiez donc à Poitiers, quand Jeanne y parut dans sa victorieuse +innocence; dans Orléans délivré, à la joie de Patay, à Reims, à +Compiègne. Hélas! vous avez donc entendu la mer battre le pied de cette +tour du Crotoy où Jeanne était prisonnière des Anglais? + +»Oui, vous l'avez vue aux jours exécrables, cette baie de Somme si grise +et si douce, étincelante d'oiseaux, où l'écume de la mer brodait une +frange au royaume des lis, et vous avez entendu la voix de la sainte se +mêler à la voix de l'Océan. Oui, vous avez vu la bannière de Jeanne +d'Arc et vous l'avez décrite avec la simplicité d'un témoin véridique. +Je l'ai vue comme vous, que n'ai-je su le dire? Au moins je veux répéter +vos paroles tout empreintes de l'esprit des vieux âges: + +LA BANNIÈRE + +Tours--Orléans + + Jeanne, en avril, commande au peintre sa bannière: + Je veux un tissu blanc, peint de telle manière + Que dans un champ de lys Messire notre Dieu, + Sur le trône du monde, y paraisse au milieu + D'anges agenouillés. Je veux qu'on puisse lire + Sur les côtés: Jésus, Marie. Il faut élire + Une étoffe légère et qui, se déployant, + Déroule bien ces noms, les fleurs, Dieu tout-voyant, + Et les anges. Frangez l'orle avec de la soie, + Afin de faire honneur à l'ordre qui m'envoie, + Et vous-même ainsi, peintre, ouvrez aux bons combats. + + Mai fleurit. La Bastille est formidable. Au bas + Un gentilhomme dit, sous l'assiégé qui raille: + «Jeanne, votre étendard a touché la muraille.» + Jeanne s'écrie alors: «Tout est vôtre: y entrez!» + Et le flot des Français passe aux murs éventrés. + +Voilà de quelle étrange et gracieuse façon M. Ernest Prarond commentait +le vieux poème de Valerand de la Varanne. Mais, comme je l'ai dit, il +publia à part sa glose poétique. Le texte latin, accompagné de notes et +suivi d'une analyse, s'imprimait cependant, et le voici publié +aujourd'hui. Remercions-en M. Prarond. Ce docteur en théologie de la +Faculté de Paris, qui célébra en trois mille hexamètres celle qu'il +nomme _Darcia progenies_ et _barricea dux_ était grand latiniste, mais +il était bon Français. + +Il célébra par des poèmes la victoire de Fornoue et la prise de Gênes. +C'est en lisant le procès de Jeanne d'Arc, que l'idée lui vint de +composer une épopée des gestes de la Pucelle. Il dit dans une des +épîtres dédicatoires qui accompagnent son poème: «S'il plaît à quelqu'un +de connaître plus à fond cette histoire, qu'il demande à l'abbaye de +Saint-Victor le livre qui m'a été prêté pendant quelques jours.» Et l'on +sait que ce livre était une copie des deux procès. C'est là la source +véritable de cette merveilleuse histoire. Aussi le bon Valerand se +fait-il généralement une idée assez juste de son héroïne. Il n'est pas +trop extravagant et, à cela près qu'il veut toujours étaler sa science +et son génie, c'est un fort honnête homme. Il faut lui pardonner son +invocation à Apollon, aux Muses et à Pan, et souffrir qu'il mette les +noms de Phébus et de Nérée dans la bouche des anges du paradis. Il faut +surtout ne point s'étonner s'il compare sans cesse Jeanne à Camille et à +Penthésilée. Christine de Pisan et Gerson l'avaient fait avant lui. Les +beaux esprits du XVe siècle étaient beaucoup plus entêtés de la Grèce et +de Rome qu'on ne s'imagine. N'avez-vous pas vu à Pierrefonds la cheminée +des neuf preuses que Viollet-le-Duc a restituée d'après des monuments de +l'époque? Penthésilée, la main sur son écu, y figure avec une héroïque +élégance. En 1429, un clerc français habitait Rome et y rédigeait une +chronique. À la nouvelle de la délivrance d'Orléans, il mit par écrit +les exploits de la Pucelle et conclut que les hauts faits de la jeune +fille paraîtraient d'autant plus admirables qu'on les mettrait en +comparaison avec ceux des héroïnes sacrées ou profanes: Déborah, Judith, +Esther, Penthésilée. «Notre Pucelle, dit-il, les surpasse toutes.» Il +n'en est pas moins vrai que Valerand manque de naïveté, qu'il imite +beaucoup trop Ovide et Stace, et qu'enfin il est parfaitement ridicule +quand il fait dire à Jeanne d'Arc qu'elle n'est pas venue des rochers +scytiques, qu'elle n'a habité ni Ortygie, ni les champs du Phase. + + _Scythicis non eruta veni + Rupibus................................... + ... Nec Ortygiam colui, nec Phasidis agros_. + +Par contre, il rend compte de l'enquête de Poitiers, qui malheureusement +ne nous a pas été conservée et on peut supposer que ce qu'il en rapporte +n'est pas entièrement imaginaire. Il paraphrase une lettre que Charles +VII aurait écrite au pape Calixte III, pour obtenir le rescrit qui +servit de base au procès de réhabilitation et il est vraisemblable qu'il +n'a pas inventé cette lettre dont toute trace est perdue. Enfin Valerand +peut être considéré comme un historien: il apporte des incertitudes +nouvelles. + +C'est un esprit modéré. À en juger par les préceptes qu'il suppose +dictés à Charles VII par l'ombre de Charlemagne, il est partisan de la +monarchie tempérée, j'allais dire constitutionnelle. Voulez-vous un +résumé de ces préceptes? + +«Sois pieux, honore la justice. Assure la liberté des juges; choisis-les +incorruptibles; constitue des corps législatifs. Frappe les méchants, +car l'indulgence encourage le crime. Châtie les orgueilleux. N'écoute +point les délations et crains la flatterie. Sache triompher de ta colère +et dis-toi: J'ai vaincu, dès que tu as pu vaincre. Sois chaste, +contente-toi de la reine! Aie pitié des pauvres. Demande tout aux seules +lois. Aime la paix et ne fais que des guerres justes. Protège le peuple +contre les violents. Fixe d'équitables lois et sois le premier à les +observer. Restreins le luxe: ce n'est pas la pourpre qui fortifie un +royaume. Si la guerre t'oblige à lever de nouveaux impôts, épargne +soigneusement par ailleurs. Le pouvoir royal a des bornes fixes. Fais +taire les inimitiés qui enfantent les divisions dans le royaume. Sois +clément aux vaincus; souvent la légèreté et la dureté du soldat français +ont excité les haines de l'étranger. Ne désire pas trop qu'on te +craigne; César et Néron furent redoutés: ils périrent. Ne te fie pas à +la jeunesse, crois aux vieillards. Ainsi tu égaleras les aïeux et +mériteras le ciel.» + +Il n'est pas douteux que Valerand ne prête ses propres sentiments +politiques à l'empereur Charlemagne. Et il faut reconnaître que notre +docteur en théologie se fait une belle idée du souverain. Louis XI, +assurément, en fournit plus d'un trait. Il fut un roi selon le coeur de +Valerand, et par son amour pour les petits, et aussi, ce qui importe +moins, par la pureté de ses moeurs privées; car, conformément au +précepte de chasteté, assez déplacé dans la bouche de Charlemagne, le +roi Louis le Onzième se contenta de la reine sa femme, «encore qu'elle +ne fût pas telle, dit Comynes, qu'il ne pût y prendre un grand plaisir». + +M. Prarond, dans son commentaire, compare le _Mystère du siège +d'Orléans_, au _De gestis Joannæ virginis_ et oppose très ingénieusement +«aux hexamètres du légionnaire trop armé les courtes lignes à rime +simplette de l'archer bourgeois». Et comme il préfère l'archer! Comme on +sent qu'il donnerait tout Varanius pour ces huit petits vers seulement: + + LE ROI + + Or ça, Jehanne, ma doulce fille, + Vollez vous doncques estre armée? + Vous sentez vous assez agille + Que vous n'en soyez pas grevée? + Porter harnoiz sur vostre doux (_dos_), + Vous en serez bien toust lassée. + Belle fille, qu'en dictes vous? + + LA PUCELLE. + + Au nom Dieu, le porteroy bien. + +Et cela, en effet, est bien sonnant. S'il est des poésies relatives à la +Pucelle qui nous intéressent et nous touchent, ce sont celles du XVe +siècle, parce que ce sont des témoignages et qu'on y entend un accent +inimitable. Je citerai, en première ligne, les vers de Christine de +Pisan. Ce sont les seuls qui aient été faits du vivant de l'héroïne. Ils +furent achevés le 31 juillet 1429, au moment où Charles VII, maître de +Château-Thierry, pouvait, en trois jours de marche, conduire son armée +devant Paris. Christine était vieille alors; elle vivait, depuis onze +ans, cloîtrée dans une abbaye de l'Ile-de-France. Cette dame avait la +tête pleine des doctes subtilités qui formaient toute la science de son +temps; elle était un peu pédante, mais bonne, sérieuse et pleine de +coeur. Les misères de la France la désolaient. Quand elle apprit là +délivrance d'Orléans et la mission de la Pucelle, elle éprouva, pour la +première fois depuis onze ans, un mouvement de joie: + + Or, à prime me prens à rire. + +C'est alors que du fond de sa retraite l'excellente femme écrivit des +vers qu'on croit être les derniers qui soient sortis de sa main. Ils se +ressentent de la vieillesse de l'auteur et des misères du temps. Ils +sont pesants et maladroits. Mais-on y devine une joie grave, une pieuse +allégresse; un profond sentiment du bien public, qui nous les rendent, +respectables et chers. + + Chose est bien digne de mémoire, + +dit la poétesse recluse, + + Que Dieu par une vierge tendre + Ait adès voulu--chose est voire (_vraie_), + Sur France si grant grace estendre. + Tu Jehanne de bonne heure née + (_Toi Jeanne, née en une bonne heure_), + Benoist (_béni_) soit cil (_celui_) qui te créa. + Pucelle de Dieu ordonnée (_envoyée_) + En qui le Saint-Esprit réa (_fit rayonner_) + Sa grande grace; et qui ot et a (_et qui eus et as_) + Toute largesse de hault don. + M'onc requeste ne te véa (_refusa_) + Que te rendra assez guardon. + (_Et il te donnera assez grande récompense_.) + +Ce qui réjouit par-dessus tout la bonne Christine, c'est que le salut +vienne d'une femme. Elle en est tout heureuse, sans en être le moins du +monde surprise, car elle avait toujours mis très haut l'honneur de son +sexe et s'était montrée toute sa vie fort entêtée des privilèges que +l'esprit chevaleresque accordait aux dames. Pour elle, comme pour +beaucoup d'âmes de son temps, une dame honnête, une jeune fille pure +peut devenir, par la volonté de Dieu, supérieure au mal, plus forte que +les archers et les murailles des villes. Les exemples d'une telle +vocation ne lui manquent pas. Nourrie dans les lettres sacrées et dans +les lettres profanes, elle connaît les femmes fortes de la Bible, les +sibylles de Rome et de Cumes, les amazones et les preuses. Elle met +Jeanne la bergère au-dessus de toutes ces héroïnes qui l'annoncent et la +préparent. Elle attend d'elle la délivrance du royaume, la résurrection +de ce grand peuple plus malheureux qu'un chien. (_Tout ce grand peuple +chenin par femme est sours_.) Mais, chrétienne en même temps que +Française, elle ne borne pas à la défaite des Anglais la mission de +Jeanne. Elle annonce que la Pucelle victorieuse conduira le roi de +France à la conquête du tombeau de Jésus-Christ et ne mourra que sur la +terre sanctifiée par la mort d'un Dieu. + + Des Sarrazins fera essart + En conquérant la sainte terre; + Le mènra Charles, que Dieu gard', + Ains qu'il muire fera tel erre. + Cils et cil qui la doit conquerre: + Là doit elle finer sa vie + Et l'un et l'autre gloire acquerre, + Là sera la chose assovye. + +C'était trop désirer; c'était trop attendre de la pauvre et sainte +fille. On peut pressentir dès lors, en cette belle heure de gloire et +d'espérance, les jours prochains d'amertume et de déception. Jeanne +était condamnée à vaincre toujours. Pour elle la moindre défaite était +une irréparable déchéance. Vaincue, elle ne pouvait trouver de refuge +que dans le martyre. + +Le peuple de France, il est consolant de le dire, n'oublia pas sa sainte +après la passion qu'elle souffrit à Rouen, sous le régent d'Angleterre. +Ce sont encore les vieux poètes du XVe siècle qui nous fournissent ce +précieux témoignage de la piété des Français pour la mémoire de leur +amie. + +Le _Mystère du siège d'Orléans_, dont nous parlions tout à l'heure, fut +représenté dans cette ville dès l'année 1435, le jour anniversaire de la +délivrance de la cité. Ce mystère, où Dieu le père, la Vierge et les +saints, se mêlent aux gens d'armes, est composé de vingt mille cinq cent +vingt-neuf vers, dit M. Marius Sépot, que je veux croire sur parole. Ces +vers sont le fait de plusieurs bonnes gens qui les fabriquèrent de leur +mieux, avec beaucoup de naïveté. La pièce se termine au retour de Jeanne +à Orléans, après la bataille de Patay, la plus rapide, la plus joyeuse, +la plus allègre de nos victoires. + +On me dit que l'habile directeur de l'Odéon, M. Porel, demande aux +poètes une Jeanne d'Arc nouvelle. Je n'ai de conseil à donner ni aux +poètes ni à M. Porel. Mais il me semble que la meilleure manière de +mettre sur la scène cette admirable Jeanne, ce serait de faire, non un +drame ou une tragédie, mais un simple mystère, composé de scènes +détachées, qu'on prendrait dans les chroniques et qu'on traduirait en un +langage tout à fait populaire, en vers très naïfs, s'il était possible. +Il faudrait ne recourir à aucun artifice dramatique et faire succéder +les tableaux sans les lier les uns aux autres, à peu près comme fait +Shakespeare dans ses _Histoires_. On devrait, dans ce travail à la fois +simple et minutieux, craindre surtout l'éloquence des mots, qui nuirait +à celle des choses. Pour le ton général on s'inspirerait de la vieille +et vénérable pièce dont je viens de parler. Le vers était volontiers +prosaïque au XVe siècle. Il ne saurait l'être aujourd'hui. Peut-être +conviendrait-il de le remplacer par de la prose chaque fois que +parleraient des personnages humains. Seuls saint Michel, sainte +Catherine sainte Marguerite, tous les saints, tous les anges, +parleraient en vers et chanteraient des choeurs. Ils seraient visibles +et présents, et révéleraient le sens mystique de l'action. Les choeurs +des anges qui chantaient la musique de M. Gounod, autour du bûcher de +Jeanne d'Arc, dans la pièce de M. Jules Barbier, ont fait un très bel +effet à la Gaîté en 1873. Je voudrais que, cette fois, Michel, Catherine +et Marguerite fussent tout à fait dans le goût du XVe siècle, que les +deux saintes fussent des dames et représentassent l'âme de la vieille +France. Il faudrait que toute la fleur de la poésie chrétienne sortît de +leurs bouches et que leurs chants, d'un caractère religieux, fussent +accompagnés par l'orgue. Quant à faire parler Jeanne d'Arc elle-même +selon les lois d'une versification qui date de Ronsard, c'est ce qui +choquera tous ceux qui aiment l'histoire avec délicatesse. Beaucoup de +paroles de cette admirable fille nous ont été heureusement conservées. +On ne peut les mettre en vers sans les défigurer, et ce serait grand +dommage, car ce sont des perles et des joyaux de la plus pure langue +française. Il faudrait seulement les rajeunir: le théâtre ne souffre pas +les archaïsmes du discours. On est choqué d'entendre des vieux mots sur +de jeunes lèvres. Pour qu'une telle oeuvre fût menée à bien, la +collaboration d'un poète et d'un savant ne serait point inutile. Enfin, +la pièce que je rêve est une chronique dialoguée et accompagnée de +musique; car il faut joindre l'idéal au réel. C'est une oeuvre vraiment +populaire et nationale. Je ne veux point qu'elle soit, à proprement +dire, une oeuvre d'art. Je veux beaucoup plus et beaucoup mieux. Je veux +qu'elle soit une oeuvre de foi et qu'elle parle aux âmes. Je demande +que, pour bien faire, les auteurs se fassent momentanément des hommes du +XVe siècle et que, selon l'expression du Chatterton d'Alfred de Vigny, +ils consentent à «raccourcir leur vue». + +Mais nous parlions des vieux poètes. Neuf ans après la mort de Jeanne, +le prévôt de la cathédrale de Lausanne, nommé Martin le Franc, consacra +à la glorification de l'héroïne un épisode de son poème _le Champion des +dames_. Il est à noter que Martin le Franc était attaché au duc de +Bourgogne, auquel il dédia son livre. Dans cet épisode, Jeanne est +attaquée par un personnage dont le nom indique le caractère: il +s'appelle Court-entendement. Elle est victorieusement défendue par +Franc-vouloir. Ce fut elle, dit celui-ci, + + Ce fut elle qui recouvra + L'honneur des Français tellement + Que par raison elle en aura + Renom perpétuellement. + +Tous ces vers ressemblent à des châtaignes: ils on de la saveur, mais +l'écorce en est épaisse et hérissée. En voici de plus faciles: Ils sont +tirés des _Vigiles du roi Charles VII_, terminés par Martial d'Auvergne +en 1484: + + En ceste saison de douleur + Vint au roy une bergerelle + Du villasge de Vaucouller + Qu'on nommait Jehanne la Pucelle. + C'estoit une povre bergière, + Qui gardoit les brebis es champs, + D'une douce et humble manière, + En l'aage de dix-huit ans. + Devant le roy on la mena, + Ung ou deux de sa cognoissance, + Et alors elle s'enclina + En luy faisant la révérence. + Le roy par jeu si alla dire: + «Ha! ma mye, ce ne sui-je pas.» + À quoi elle respondit: «Sire, + C'estes vous, ne je ne faulx pas. + Au nom de Dieu, si disoit-elle, + Gentil roy, je vous meneray + Couronner à Rains, qui que veille. + Et siège d'Orleans leveray.» + +Maintenant, il ne nous reste plus qu'à rappeler la ballade de Villon, +pour compléter notre anthologie des vieux chantres de la bonne Jeanne, +parmi lesquels on regrette de ne pas trouver ce duc d'Orléans qu'elle +aima tant et à qui elle fit tant de bien sans l'avoir jamais connu. +Comment, puisqu'il faisait des ballades, n'en fit-il point pour Jeanne? + +À compter du XVIe siècle, la langue et les sentiments sont changés. +Aucun poète ne trouve le ton juste pour chanter la Pucelle. Je citerai, +par exemple, une épigramme de Malherbe: + + L'ennemy, tous droits violant, + Belle amazone en vous bruslant + Témoigna son âme perfide; + Mais le destin n'eut point de tort: + Celle qui vivoit comme Alcide, + Devoit mourir comme il est mort. + +Voilà, certes, un compliment ridicule. J'oubliais quatre vers attribués +à mademoiselle de Gournay, la fille adoptive de Montaigne. Quicherat les +admirait. M. le duc de Broglie ne croit pas «que le souvenir de la +vierge d'Orléans en ait inspiré de plus touchants». Je suis très éloigné +de partager cet avis. Pour qu'on en juge, je les citerai, bien qu'ils +soient assez connus: + + --Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie, + La douceur de tes yeux et ce glaive irrité? + --La douceur de mes yeux caresse ma patrie + Et ce glaive en fureur lui rend sa liberté! + +Le quatrain est bien tourné: c'est tout ce que j'en puis dire. Rien dans +cette louche antithèse ne me rappelle la belle illuminée des champs, +comme dit admirablement Louis Veuillot, cette fleur de lis si svelte, si +robuste, si franche et si fraîche et d'un si grand parfum. Il est +douteux d'ailleurs que l'épigramme, sous cette forme, soit de +mademoiselle de Gournay. Une autre version, qui appartient assurément à +cette dame, est détestable: + + --Pourquoy portes-tu, je te prie, + L'oeil doux et le bras foudroyant? + --Cet oeil mignarde ma patrie, + Ce bras chasse l'Anglois fuyant. + +Non! ce n'est pas là de la poésie. Et comment poétiserait-on cette +divine Jeanne, déjà par elle-même tout empreinte et trempée de poésie? + +Jeanne n'est faite que de poésie. Elle est sortie de la poésie populaire +et chrétienne, des litanies de la Vierge et de la légende dorée, des +merveilleuses histoires de ces épouses de Jésus-Christ qui mirent sur la +robe blanche de la virginité la robe rouge du martyre. Elle est sortie +des sermons fleuris dans lesquels les fils de saint François exaltaient +la pauvreté, la candeur et l'innocence; elle est sortie de la féerie +éternelle des bois et des fontaines, de ces contes naïfs des aïeules, de +ces récits obscurs et frais comme la nature qui les inspire, où les +filles des champs reçoivent des dons surnaturels; elle est sortie des +chansons de la terre des chênes, où vivaient d'une vie mystérieuse +Viviane et Merlin, Arthur et ses chevaliers; elle est sortie de la +grande pensée qui fit épanouir la rose de feu au-dessus des portails des +églises; elle est sortie des prophéties par lesquelles les pauvres gens +du royaume de France pressentaient un avenir meilleur; elle est sortie +de l'extase et des larmes de tout un peuple qui, dans les jours de +misère, vit, comme Marie d'Avignon, des armes dans le ciel et n'espéra +plus qu'en sa faiblesse. + +Elle est pétrie de poésie, comme le lis de rosée; elle est la poésie +vivante de cette douce France qu'elle aima d'un miraculeux amour. + + + + + TABLE ALPHABÉTIQUE + + DES NOMS DES AUTEURS CITÉS OU MENTIONNÉS DANS CE VOLUME + + + +A + +ANAXAGORE. +ANAXARQUE. +APULÉE. +ARISTOPHANE. +ASSELINEAU (Charles). +ATHANASE (saint). +AUDIFFRET-PASQUIER (duc d'). +AUGUSTIN (saint). + +B + +BABOU (Hippolyte). +BANVILLE (Théodore de). +BARBIER (Auguste). +BARBIER (Jules). +BARDOUX (A.). +BARTHÉLÉMY (l'abbé). +BASSELIN (Olivier). +BAUDELAIRE (Ch.). +BAYLE (P.). +BEAUMONT (Pauline de). +BECQ DE FOUQUIÈRES. +BELLOC. +BERNARD (Claude). +BERTHELOT. +BERTIN (Antoine). +BERTRAND (Aloïsius). +BICHAT. +BISMARCK (comte de). +BOCHER (E.). +BOILEAU (Nicolas). +BOREL (Petrus). +BOSSUET. +BOUCHOR (Maurice). +BOUFFLERS (le chevalier de). +BOUGAINVILLE (L.-A.-D.). +BOURDEAU (Louis). +BOURGET (Paul). +BROCHARD (Victor). +BROGLIE (duc DE). +BUFFET (L.). +BUFFON. +BYRON (lord). + +C + +CALDERON. +CALMETTES (Fernand). +CARAN D'ACHE. +CARLYLE. +CAYLUS (comte DE). +CERVANTES. +CHALLEMBE-LACOUR. +CHATEAUBRIAND. +CHÊNEDOLLÉ (C.-L. DE). +CHENEVIÈRES (Philippe DE). +CHÉNIER (André). +CHESNELONG. +CHOISEUL-GOUFFIER. +CHRISTINE DE PISAN. +CLAUDIEN. +COLLET (Mme Louise). +COMTE (Auguste). +COMYNES (Ph. DE). +CONSTANT (Benjamin). +COOK (le capitaine). +COPPÉE (François). +COQUELIN CADET. +CORMENIN. +CREUTZER. +CUSTINE (Mme DE). + +D + +DAGUESSEAU. +DALEMBERT. +DANTE. +DARLU. +DARTOIS. +DELILLE (l'abbé). +DÉMOCRITE. +DEREMBOURG (Hartwig). +DESCARTES. +DIDEROT. +DOSTOÏEVSKY. +DOUBLE (baron). +DOUCET (Camille). +DOUCET (Lucien). +DREYFUS (Camille). +DUCIS. +DUGAS-MONTBEL. +DUMAS PÈRE (Alexandre). +DUMAS FILS (Alexandre). +DU PARQUET (Mme). +DURUY (Victor). + +E + +EDEN. +ELLIOT (Mistress Grace). +EPICTÈTE. +ESCHYLE. +EURIPIDE. + +F + +FABRE (Joseph). +FAGON (G.-C.). +FAIN (baron). +FAUGERON. +FÉNELON. +FEUILLET (Octave). +FLANDRIN (H.). +FLAUBERT (Gustave). +FONTANES. +FRANÇOIS D'ASSISE (saint). +FREYCINET (S. de). + +G + +GALILÉE. +GASSENDI. +GAUCHER (Maxime). +GAUTIER. (Théophile). +GAZIER (A.). +GERSON (Jean). +GHIL (René). +GIRY. +GLABER (Raoul). +GLASSON. +GLADSTONE. +GLUCK. +GOETHE (W. von). +GOUNOD. +GOURNAY (Mlle de). +GRÉARD.. +GROSLIER. +GUIGNAUT. +GYP. + +H + +HAHN. +HAUSSONVILLE (comte d'). +HÉGEL. +HEREDIA (José-Maria de). +HÉRODOTE. +HEUZEY. +HIPPOCRATE. +HOLBACH (baron d'). +HOMÈRE. +HOUSSAYE (Henry). +HOVELACQUE. +HROSWITA. +HUGO. (Victor). + +I + +INGRES. + +J + +JANMOT. +JARRY. +JEAN (le diacre). +JOHNSON. + +K + +KOCK (le commandant). + +L + +LACORDAIRE. +LACTANCE. +LAFITTE (Pierre). +LAFONTAINE (J. de). +LAISANT. +LAMARTINE (Alph. de). +LAMIRAULT. +LAMETTRIE (J.-O. de). +LANCELOT (Claude). +LAPLACE (P.-S. marquis de). +LAPRADE (V. de). +LAROUSSE (P.). +LATOUCHE. +LAURENT (H.). +LECONTE DE LISLE. +LE FRANC (Martin). +LEMAÎTRE (Jules). +LEMIERRE (A.-M.). +LEMONNIER (Camille). +LEMOYNE (André). +LE PETIT (Jules). +L'ESTOILE (Pierre de). +LETOURNEUR. +LEVASSEUR. +LIGNE (le prince de). +LITTRÉ (E.). +LOCKE. +LOMBROSO (Cesare). +LORIOT (Florentin). +LOUIS XVIII. +LUCE (Siméon). +LUCIEN DE SAMOSATE. +LYCOPHRON. + +M + +MAGENDIE. +MAGNIN. +MAGNUS (Hugo). +MAISTRE (Joseph de). +MALEBRANCHE. +MALHERBE. +MALLARMÉ (Stéphane). +MALOT (Hector). +MARGUERITE DE NAVARRE, duchesse d'Angoulême. +MARGUERITTE (Paul). +MARION (H.). +MARTEL (comtesse de). +MARTIAL D'AUVERGNE. +MASPERO (G.). +MAURIN (colonel). +MAUDSLEY. +MAUPASSANT (Guy de). +MEILHAC (H.). +MÉNARD (Louis). +MENDÈS (Catulle). +MÉRIMÉE (Prosper). +MICHEL-ANGE. +MICHELET. +MILLEVOYE (C.-H.). +MIRABEAU (comte de). +MIRRI, scribe égyptien. +MOLIÈRE. +MONCEAUX (Paul). +MORÉAS (Jean). +MORELLET (l'abbé). +MORICE (Charles). +MÜNTZ. +MUSSET (Alfred de). + +N + +NAPOL LE PYRÉNÉEN. +NAPOLÉON. +NICOT (Jean). + +O + +OHNET (Georges). +ORLÉANS (Charles d'). +OSSIAN. + +P + +PARÎS (Gaston). +PARNY. +PASCAL. +PEYRAT (Napoléon). Voir _Napol le Pyrénéen_. +PHLÉGON DE TRALLES. +PIGEON (Amédée). +PLATON. +PLAUTE. +PLINE L'ANCIEN. +PLUTARQUE. +POË (Edgar). +PONCHON (Raoul). +PORPHYRE. +POTTIER (Edmond). +PRAROND (Ernest). +PREVOST-PARADOL. +PRODICOS. +PYRRHON. + +Q + +QUICHERAT (J.). + +R + +RABBE (Félix). +RACINE (Jean). +RALEIGH (Walter). +RAVAISSON. +RAYNAL (l'abbé). +REINACH (Salomon). +RENAN. (Ernest). +RENARD (Georges). +RESTIF DE. LA BRETONNE. +RICHEPIN (Jean). +RIVIÈRE (Henri). +ROUSSEAU (Jean-Jacques). + +S + +SABRAN (Mlle de). +SAINT-CYR DE RAISSAC. +SAINT-MARC-GIRARDIN. +SAINTE-BEUVE. +SAPPHO. +SARCEY (Francisque). +SARDOU (Victorien). +SAY (Léon). +SECCHI (le père). +SENIOR (Mistress). +SEPET (Marius). +SHAKESPEARE. +SIGNORET (Henri). +SILVESTRE (Armand). +SIMON (Jules). +SOCRATE. +SOLDI (Emile). +SOPHOCLE. +SOURY (Jules). +STAËL (Mme de). +STENDHAL. +SUARD (J.-B.-A.). +SULLY-PRUDHOMME. +SWEDENBORG. + +T + +TACITE. +TAINE (H.). +TÉRENCE. +THIERRY (Aug.). +THIERRY (Gilbert-Augustin). +THIERS (Ad.). +THUCYDIDE. + +V + +VALERAND DE LA VARANNE. +VANNIER (Léon). +VARNHAGEN (Rahel de). +VERNE (Mlle Paule). +VEUILLOT (Louis). +VEYRIES (Alphonse). +VICAIRE (Gabriel). +VIGÉE-LEBRUN (Mme). +VIGNY (Alf. de). +VILLON (François). +VIRGILE. +VOGÜÉ (vicomte Eugène-Melchior de). +VOLTAIRE. +VORAGINE (Jacques de). + +W + +WALTZ. +WEIL (Henri). +WILLETTE. + +Z + +ZOLA (Émile). + + +FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PRÉFACE. +M. ALEXANDRE DUMAS FILS. +«LES JOUETS D'ENFANTS», PAR M. CAMILLE LEMONNIER. +GUSTAVE FLAUBERT. +M. GUY DE MAUPASSANT. +«LE BONHEUR», PAR SULLY-PRUDHOMME. +MÉRIMÉE. +HORS DE LA LITTÉRATURE. +BIBLIOPHILIE. +LES CRIMINELS. +LA MORT ET LES PETITS DIEUX. +LA GRANDE ENCYCLOPÉDIE. +UN POÈTE OUBLIÉ: SAINT-CYR DE RAISSAC. +LES TORTS DE L'HISTOIRE. +SUR LE SCEPTICISME. +EURIPIDE. +LES MARIONNETTES DE M. SIGNORET. +LA MÈRE ET LA FILLE: «MADAME DE SABRAN ET MADAME DE CUSTINE». PAR M. A. +BARDOUX. +M. JULES LEMAÎTRE. +1814. +DEMAIN. +M. CHARLES MORICE. +LE GRAND SAINT ANTOINE. +ANTHOLOGIE. +LA SAGESSE DE GYP: «LES SÉDUCTEURS», «MADEMOISELLE LOULOU». +ANTHOLOGIE. +M. GASTON PARIS ET LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU MOYEN-AGE. +LEXIQUE. +LA PURETÉ DE M. ZOLA. +«LA TEMPÊTE». +«LA TRESSE BLONDE», PAR GILBERT-AUGUSTIN THIERRY. +«BRAVE FILLE», PAR FERNAND CALMETTES. +«HISTOIRE DU PEUPLE D'ISRAËL», TOME II, PAR ERNEST RENAN. +L'ÉLOQUENCE DE LA TRIBUNE:--LE SÉNAT. +ROMAN ET MAGIE. +M. OCTAVE FEUILLET: «LE DIVORCE DE JULIETTE». +JEANNE D'ARC ET LA POÉSIE.--VALERAND DE LA VARANNE.--M. ERNEST PRAROND. +TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS DES AUTEURS CITÉS. + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES + + +619-17.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--1-18. 7042-8-17. + + + +DU MÊME AUTEUR + +Format grand in-18. + +BALTHASAR. 1 vol. + +CRAINQUEBILLE, PUTOIS, RIQUET. 1 vol. +LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (Ouvrage couronné par L'Académie française). + 1 vol. +LES DÉSIRS DE JEAN SERVIEN. 4 vol. +LES DIEUX ONT SOIF. 1 vol. +L'ÉTUI DE NACRE. 1 vol. +HISTOIRE COMIQUE. 1 vol. +L'ILE DES PINGOUINS. 1 vol. +LE JARDIN D'ÉPICURE. 1 vol. +JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE. 1 vol. +LE LIVRE DE MON AMI. 1 vol. +LE LYS ROUGE. 1 vol. +LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD. 1 vol. +PAGES CHOISIES. 1 vol. +PIERRE NOSIÈRE. 1 vol. +LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE. 1 vol. +LA RÉVOLTE DES ANGES. 1 vol. +LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE. 1 vol. +LES SEPT FEMMES DE LA BARBE-BLEUE. 1 vol. +SUR LA PIERRE BLANCHE. 1 vol. +THAÏS. 1 vol. +LA VIE LITTÉRAIRE. 4 vol. + +HISTOIRE CONTEMPORAINE + +I.--L'ORME DU MAIL. 1 vol. +II.--LE MANNEQUIN D'OSIER. 1 vol. +III.--L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE. 1 vol. +IV.--MONSIEUR BERGERET À PARIS. 1 vol. + +Format grand in-8°. +VIE DE JEANNE D'ARC. 2 vol. + +ÉDITIONS ILLUSTRÉES +CLIO (Illustrations en couleurs de Mucha). 1 vol. +HISTOIRE COMIQUE (Pointes sèches et eaux-fortes de Edgar +Chahine). 1 vol. +LES CONTES DE JACQUES TOURNEBROCHE (Illustrations en couleurs de Léon +Lebègue). 1 vol. + +619-17.--- Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--1-18. + + + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie littéraire, by Anatole France + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTÉRAIRE *** + +***** This file should be named 19344-8.txt or 19344-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/3/4/19344/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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