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+The Project Gutenberg EBook of La vie littéraire, by Anatole France
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie littéraire
+ Deuxième série
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: September 22, 2006 [EBook #19344]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTÉRAIRE ***
+
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+ ANATOLE FRANCE
+
+ DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+ LA
+ VIE LITTÉRAIRE
+
+ DEUXIÈME SÉRIE
+
+
+
+
+ PARIS
+ CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+ 3, RUE AUBER, 3
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Ce volume contient les articles que j'ai publiés dans le _Temps_ depuis
+deux ans environ. Le public lettré a accueilli la première série de ces
+causeries avec une bienveillance qui m'honore et qui me touche. Je sais
+combien peu je la mérite. Mais on m'a beaucoup pardonné sans doute en
+faveur de ma sincérité. Il y a un moyen de séduction à la portée des
+plus humbles: c'est le naturel. On semble presque aimable dès qu'on est
+absolument vrai. C'est pour m'être donné tout entier que j'ai mérité des
+amis inconnus. La seule habileté dont je sois capable est de ne point
+essayer de cacher mes défauts. Elle m'a réussi comme elle eût réussi à
+tout autre.
+
+On a bien vu, par exemple, qu'il m'arrivait parfois de me contredire. Il
+y a peu de temps, un excellent esprit, M. Georges Renard, a relevé
+quelques-unes de ces contradictions avec une indulgence d'autant plus
+exquise qu'elle feignait de se cacher. «M. Leconte de Lisle, avais-je
+dit un jour, doute de l'existence de l'univers, mais il ne doute pas de
+la bonté d'une rime.» Et M. Georges-Renard n'a pas eu de peine à montrer
+que cette contradiction, j'y tombais moi-même à tout moment, et qu'après
+avoir proclamé le doute philosophique je n'avais rien de plus pressé que
+de quitter la paix sublime du sage, la bienheureuse ataraxie, pour me
+jeter dans les régions de la joie et de la douleur, de l'amour et de la
+haine. Finalement il m'a pardonné et je crois qu'il a bien fait. Il faut
+permettre aux pauvres humains de ne pas toujours accorder leurs maximes
+avec leurs sentiments. Il faut même souffrir que chacun de nous possède
+à la fois deux ou trois philosophies; car, à moins d'avoir créé une
+doctrine, il n'y a aucune raison de croire qu'une seule est bonne; cette
+partialité n'est excusable que chez un inventeur. De même qu'une vaste
+contrée possède les climats les plus divers, il n'y a guère d'esprit
+étendu qui ne renferme de nombreuses contradictions. À dire vrai, les
+âmes exemptes de tout illogisme me font peur; ne pouvant m'imaginer
+qu'elles ne se trompent jamais, je crains qu'elles ne se trompent
+toujours, tandis qu'un esprit qui ne se pique pas de logique peut
+retrouver la vérité après l'avoir perdue. On me répondra sans doute, en
+faveur des logiciens, qu'il y a une vérité au bout de tout raisonnement
+comme un oeil ou une griffe au bout de la queue que Fourier a promise
+aux hommes pour le jour où ils seront en harmonie. Mais cet avantage
+restera aux esprits sinueux et flottants, qu'ils peuvent amuser autrui
+dans les erreurs qui les amusent eux-mêmes. _Heureux qui, comme Ulysse,
+a fait un beau voyage!_ Quand la route est fleurie, ne demandez pas où
+elle mène. Je vous donne ce conseil au mépris de la sagesse vulgaire,
+sous la dictée d'une sagesse supérieure. Toute fin est cachée à l'homme.
+J'ai demandé mon chemin à tous ceux qui, prêtres, savants, sorciers ou
+philosophes, prétendent savoir la géographie de l'Inconnu. Nul n'a pu
+m'indiquer exactement la bonne voie. C'est pourquoi la route que je
+préfère est celle dont les ormeaux s'élèvent plus touffus sous le ciel
+le plus riant. Le sentiment du beau me conduit. Qui donc est sûr d'avoir
+trouvé un meilleur guide?
+
+Comme mes contradictions, on m'a passé mon innocente manie de faire à
+tout propos des contes avec mes souvenirs et mes impressions. Je crois
+que cette indulgence n'était pas mal inspirée. Un homme supérieur ne
+doit parler de lui-même qu'à propos des grandes choses auxquelles il a
+été mêlé. Autrement il semble disproportionné et, par là, déplaisant; à
+moins qu'il ne consente à se montrer semblable à nous: ce qui, à
+vrai-dire, n'est pas toujours impossible, car les grands hommes ont
+beaucoup de choses communes avec les autres hommes. Mais enfin le
+sacrifice est trop coûteux à certains génies. Combien les hommes
+ordinaires sont mieux venus à se raconter eux-mêmes et à se peindre!
+Leur portrait est celui de tous; chacun reconnaît dans les aventures de
+leur esprit ses propres aventures morales et philosophiques. De là
+l'intérêt qu'on prend à leurs confidences. Quand ils parlent d'eux-mêmes,
+c'est comme s'ils parlaient de tout le monde. La sympathie est le doux
+privilège de la médiocrité. Leurs aveux, quand nous les écoutons, nous
+semblent sortir de nous-mêmes. Leur examen de conscience est aussi
+profitable à nous qu'à eux. Leurs confessions forment un manuel de
+confession à l'usage de la communauté tout entière. Et ces sortes de
+manuels contribuent à l'amélioration de la personne morale, quand
+toutefois le péché y est représenté sans atténuations hypocrites et
+surtout sans ces grossissements horribles qui produisent le désespoir.
+Si j'ai, çà et là, un peu parlé de moi dans nos causeries, ces
+considérations me rassurent.
+
+On ne trouvera pas plus dans ce volume que dans le précédent une étude
+approfondie de la jeune littérature. La faute en est sans doute à moi
+qui n'ai su comprendre ni la poésie symboliste ni la prose décadente.
+
+On m'accordera peut-être aussi que la jeune école ne se laisse pas
+pénétrer aisément. Elle est mystique et c'est une fatalité du mysticisme
+de demeurer inintelligible à ceux qui ne mènent pas la vie du
+sanctuaire. Les symbolistes écrivent dans un état particulier des sens;
+et il faut, pour communier avec eux, se trouver dans une disposition
+analogue. Je le dis sans raillerie: leurs livres, comme ceux de
+Swedenborg ou ceux d'Allan Kardec, sont le produit d'une sorte d'extase.
+Ils voient ce que nous ne voyons pas. On a essayé d'une explication plus
+simple: ce sont des mystificateurs, a-t-on dit. Mais, quand on y
+réfléchit, on ne trouve jamais dans la fraude et l'imposture les raisons
+véritables d'un mouvement ou littéraire ou religieux, si petit qu'il
+soit. Non, ce ne sont pas des mystificateurs. Ce sont des extatiques.
+Deux ou trois d'entre eux sont tombés en crise et tout le cénacle a
+déliré; car rien n'est plus communicatif que certains états nerveux.
+Loin de mettre en doute les effets merveilleux de l'art nouveau, je les
+tiens pour aussi certains que les miracles qui s'opéraient sur la tombe
+du diacre Pâris. Je suis sûr que le jeune auteur du _Traité du verbe_
+parle très sérieusement quand il dit, assignant au son de chaque voyelle
+une sonorité correspondante: «A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu.»
+Devant une telle affirmation, il y a quelque frivolité d'esprit à
+sourire et à se moquer. Pourquoi ne pas admettre que si l'auteur du
+traité du verbe dit qu'A est noir et qu'O est bleu, c'est parce qu'il le
+sent, parce qu'il le voit, parce qu'en effet les sons, comme les corps,
+ont réellement pour lui des couleurs? On cessera d'en douter quand on
+saura que le cas n'est point unique, et que des physiologistes ont
+constaté chez un assez grand nombre de sujets une aptitude semblable à
+_voir_ les sons. Cette sorte de névrose s'appelle _l'audition colorée_.
+J'en trouve la description scientifique dans un extrait du _Progrès
+médical_, cité par M. Maurice Spronck à la page 33 de ses _Artistes
+littéraires_: «L'audition colorée est un phénomène qui consiste en ce
+que deux sens différents sont simultanément mis en activité par une
+excitation produite par un seul de ces sens, ou, pour parler autrement,
+en ce que le son de la voix ou d'un instrument se traduit par une
+couleur caractéristique et constante pour la personne possédant cette
+propriété chromatique. Ainsi, certains individus peuvent donner une
+couleur verte, rouge, jaune etc., à tout bruit, à tout son qui vient
+frapper leurs oreilles.» (J. Baratoux, le _Progrès médical_, 10 décembre
+1887 et nos suiv.) L'audition colorée détermine, dans les esprits doués
+pour l'art et la poésie, un nouveau sens esthétique, auquel répond la
+poétique de la jeune école.
+
+L'avenir est au symbolisme si la névrose qui l'a produit se généralise.
+Malheureusement M. Ghil dit qu'O est bleu et M. Raimbault dit qu'O est
+rouge. Et ces malades exquis se disputent entre eux, sous le regard
+indulgent de M. Stéphane Mallarmé.
+
+Je comprends que les adeptes de l'art nouveau aiment leur mal et même
+qu'ils s'en fassent gloire; et, s'ils méprisent quelque peu ceux dont
+les sens ne sont pas affinés par une si rare névrose, je ne m'en
+plaindrai pas. Il serait de mauvais goût de leur reprocher d'être des
+malades. J'aime mieux, me plaçant dans les plus hautes régions de la
+philosophie naturelle, dire avec M. Jules Soury: «Santé et maladie sont
+de vaines entités.» Apprenons, avec le gracieux Horatio du poète, qu'il
+y a plus de choses dans la nature que dans nos philosophies, si larges
+qu'elles soient, et gardons-nous de croire que le dédain soit le comble
+de la sagesse.
+
+On ne trouvera pas non plus dans ce volume une vue d'ensemble sur la
+littérature contemporaine de notre pays. Il n'est pas facile de se faire
+une idée générale des choses au milieu desquelles on vit. On manque
+d'air et de recul. Et si l'on parvient à démêler ce qui s'achève, on
+distingue mal ce qui commence. C'est pour cela sans doute que les
+esprits les plus indulgents ont jugé volontiers leur temps avec
+sévérité. Les hommes sont enclins à croire que le monde finira avec eux
+et cette pensée, qu'ils expriment, non sans mélancolie, les console
+intérieurement de la fuite de leurs jours. Je me réjouis dans mon coeur
+d'être exempt d'une si pitoyable et si vaine illusion. Je ne crois pas
+que les formes du beau soient épuisées et j'en attends de nouvelles. Si
+je n'entonne pas tous les jours le cantique du vieillard Siméon, c'est
+sans doute que le don de prophétie n'est pas en moi!
+
+J'ai toujours pensé, peut-être bien à tort, que personne ne fait des
+chefs-d'oeuvre, et que c'est là une tâche supérieure aux individus quels
+qu'ils soient, mais que les plus heureux d'entre les mortels produisent
+parfois des ouvrages qui peuvent devenir des chefs-d'oeuvre, avec l'aide
+du temps, qui est un galant homme, comme disait Mazarin. Ce qui me
+rassure, en dépit de l'Exposition universelle et des niaiseries
+dangereuses qu'elle a inspirées à la plupart de mes compatriotes, c'est
+qu'il y a encore en ce pays des hommes égaux et peut-être supérieurs,
+par une certaine faculté de comprendre, à tous les écrivains des siècles
+passés. Je n'imagine pas, par exemple, qu'on ait jamais pu être plus
+intelligent que M. Paul Bourget, ou M. Jules Lemaître. Je crois qu'il y
+a une certaine élégance à ne nommer ici que les plus jeunes.
+
+Quant à la nature de ces causeries, je serais fort embarrassé de la
+définir. On m'a dit que ce n'était pas une nature critiquante et
+esthétisante. Je m'en doutais un peu. Autant que possible il ne faut
+rien faire à contre-coeur. Les conditions techniques dans lesquelles
+s'élaborent les romans et les poèmes ne m'intéressent, je l'avoue, que
+très médiocrement. Elles n'intéressent en somme que l'amour-propre des
+auteurs. Chacun d'eux croit posséder à l'exclusion des autres tous les
+secrets du métier. Mais ceux qui font les chefs-d'oeuvre ne savent pas
+ce qu'ils font; leur état de bienfaiteurs est plein d'innocence. On aura
+beau me dire que les critiques ne doivent pas être innocents. Je
+m'efforcerai de garder comme un don céleste l'impression de mystère que
+me causent les sublimités de la poésie et de l'art. Le beau rôle est
+parfois d'être dupe. La vie enseigne qu'on n'est jamais heureux qu'au
+prix de quelque ignorance. Je vais faire un aveu qui paraîtra peut-être
+singulier à la première page d'un recueil de causeries sur la
+littérature. Tous les livres en général et même les plus admirables me
+paraissent infiniment moins précieux par ce qu'ils contiennent que par
+ce qu'y met celui qui les lit. Les meilleurs, à mon sens, sont ceux qui
+donnent le plus à penser, et les choses les plus diverses.
+
+La grande bonté des oeuvres des maîtres est d'inspirer de sages
+entretiens, des propos graves et familiers, des images flottantes comme
+des guirlandes rompues sans cesse et sans cesse renouées, de longues
+rêveries, une curiosité vague et légère qui s'attache à tout sans
+vouloir rien épuiser, le souvenir de ce qui fut cher, l'oubli des vils
+soins, et le retour ému sur soi-même. Quand nous les lisons, ces livres
+excellents, ces livres de vie, nous les faisons passer en nous. Il faut
+que le critique se pénètre bien de cette idée que tout livre a autant
+d'exemplaires différents qu'il a de lecteurs et qu'un poème, comme un
+paysage, se transforme dans tous les yeux qui le voient, dans toutes les
+âmes qui le conçoivent. Il y a quelques années, comme je passais la
+belle saison sous les sapins du Hohwald, j'étais émerveillé, pendant mes
+longues promenades, de rencontrer un banc à chaque point où l'ombre est
+plus douce, la vue plus étendue, la nature plus attachante. Ces bancs
+rustiques portaient des noms qui trahissaient le sentiment de ceux qui
+les avaient mis. L'un se nommait le _Rendez-vous de l'amitié_; l'autre
+le _Repos de Sophie_, un troisième le _Rêve de Charlotte_.
+
+Ces bons Alsaciens qui avaient ainsi ménagé à leurs amis et aux passants
+les «repos» et les «rendez-vous» m'ont enseigné quelle sorte de bien
+peuvent faire ceux qui ont vécu aux pays de l'esprit et s'y sont
+longtemps promenés. Je résolus pour ma part d'aller posant des bancs
+rustiques dans les bois sacrés et près des fontaines des Muses. Cet
+emploi de sylvain modeste et pieux me convient à merveille. Il n'exige
+ni doctrine ni système et ne veut qu'un doux étonnement devant la beauté
+des choses. Que le savant du village, que l'arpenteur mesure la route et
+pose les bornes milliaires! pour moi, les soins bienveillants des
+«repos», des «rendez-vous» et des «rêves» m'occuperont assez. Accommodée
+à mes goûts et mesurée à mes forces, la tâche du critique est de mettre
+avec amour des bancs aux beaux endroits, et de dire, à l'exemple d'Anyté
+de Tégée:
+
+«--Qui que tu sois, viens t'asseoir à l'ombre de ce beau laurier, afin
+d'y célébrer les dieux immortels!»
+
+A. F.
+
+
+
+
+LA VIE LITTÉRAIRE
+
+
+
+
+M. ALEXANDRE DUMAS FILS
+
+LE CHATIMENT D'IZA
+ET LE PARDON DE MARIE
+
+
+Le roman fameux[1] dont un poète de talent, M. Dartois, vient de tirer
+un drame, date de plus de vingt ans. Quand il le publia, M. Alexandre
+Dumas, déjà célèbre, n'était pas encore, comme aujourd'hui, un moraliste
+redouté, un des directeurs spirituels de son siècle. Il n'avait pas
+encore annoncé l'Évangile du châtiment et révoqué le pardon de
+Madeleine. Il n'avait pas dit encore: «Tue-la!» C'est précisément dans
+l'_Affaire Clémenceau_ qu'il exposa pour la première fois cette doctrine
+impitoyable. Il est vrai qu'il n'y parla point pour son propre compte et
+que ce livre est, comme le titre l'indique, le mémoire d'un accusé. Mais
+on devinait le philosophe sous le romancier, on voyait la thèse dans
+l'oeuvre d'art. L'_Affaire Clémenceau_ contenait en germe
+_l'Homme-Femme_ et _la Femme de Claude_. Ai-je besoin de rappeler qu'il
+s'agit, dans le roman, d'un enfant naturel, du fils d'une pauvre fille
+abandonnée, qui travaille pour vivre? Clémenceau n'a jamais connu son
+père. Il est encore tout petit quand, à la pension, ses camarades lui
+font honte de sa naissance. Il est beau, il est fort, il est intelligent
+et bon. Dès l'enfance, son génie se révèle: conduit par hasard dans un
+atelier de sculpteur, il reconnaît sa vocation. Il est destiné à pétrir
+la glaise; il est voué au tourment délicieux de fixer dans une matière
+durable les formes de la vie. Le travail le garde chaste. Mais jeune,
+ignorant et vigoureux, il est une proie dévolue à l'amour. Une nuit,
+dans un bal travesti, il rencontre une enfant, habillée en page et qui
+accompagne une abondante et magnifique Marie de Médicis, sa mère. Iza,
+cette enfant, est parfaitement belle. Mais ce n'est qu'une enfant.
+D'ailleurs elle n'a fait qu'apparaître comme un présage. Elle s'en est
+allée avec sa mère, la comtesse Dobronowska, une aventurière polonaise,
+chercher fortune en Russie. La comtesse, ne pouvant la marier, essaye de
+la vendre. Iza lui échappe et, soit amour, soit fantaisie, elle vient
+demander asile au sculpteur Clémenceau, qui est devenu célèbre en peu
+d'années. Il l'attendait. Il l'épouse, il l'aime. Il l'aime d'un amour à
+la fois idéal et esthétique. Il l'aime parce qu'elle est la forme
+parfaite et parce qu'elle est l'infini que nous rêvons tous, dans ce
+rêve d'une heure qui est la vie. Iza, nourrie par une mère infâme, est
+naturellement impudique, menteuse, ingrate et lascive. Pourtant elle
+aime Clémenceau, qui est robuste et beau. Mais elle le trahit, parce que
+trahir est sa fonction naturelle. Elle trompe l'homme qu'elle aime, pour
+des bijoux ou seulement pour le plaisir de tromper. Elle se donne à des
+gens célèbres qui fréquentent sa maison, et cela pour le plaisir d'avoir
+certaines idées, quand ces personnages sont réunis, le soir à la table
+dont elle fait gravement les honneurs avec son mari. Elle est comme les
+grands artistes qui ne se plaisent qu'aux difficultés: elle croise,
+complique, mêle ses mensonges; elle ose tout, si bien que son mari est
+bientôt le seul homme à Paris qui ignore sa conduite. Il est désabusé,
+par hasard. Il la chasse. Mais il l'aime encore. Comment s'en étonner?
+Ce n'est pas parce qu'elle est indigne qu'il l'aimerait moins.
+
+[Note 1: _Affaire Clémenceau, mémoire de l'accusé_, 1 vol. in-18.
+Calmann Lévy, édit.]
+
+L'amour ne se donne pas comme un prix de vertu. L'indignité d'une femme
+ne tue jamais le sentiment qu'on a pour elle; au contraire, il le ranime
+parfois: l'auteur de _la Visite de noces_ le sait bien. Ce malheureux
+Clémenceau s'enfuit jusqu'à Rome, où il se réfugie en plein idéal d'art.
+Il entame une copie du _Moïse_ de Michel-Ange à même le bloc, avec une
+telle furie qu'on croirait qu'il veut lui-même se briser contre ce
+marbre qu'il taille. Il a voulu la fuir. Mais il l'attend, le misérable!
+
+Il l'attend, les bras ouverts. Elle ne vient pas: elle reste à Paris, la
+maîtresse d'un prince royal en bonne fortune. Là, au milieu de son luxe,
+paisible, elle compose un dernier chef-d'oeuvre de perfidie: elle séduit
+le seul ami qui soit resté à son mari. Clémenceau l'apprend: c'en est
+trop; il accourt, il se précipite chez elle, il la revoit, il la trouve
+charmante, amoureuse, car elle l'aime toujours. Elle est belle, elle est
+irrésistible. Que fait-il? Il la possède une fois encore et il la tue.
+
+Tel est le sujet, l'argument, comme on disait dans la vieille
+rhétorique. On sait qu'il est traité avec une habileté d'autant plus
+grande qu'elle se cache sous les apparences d'un naturel facile. Il est
+superflu aujourd'hui de louer dans ce livre la simplicité savante,
+l'éloquence sobre et passionnée. J'ai dit qu'il y avait dans l'_Affaire
+Clémenceau_ une oeuvre d'art et une thèse morale. L'oeuvre d'art est de
+tout point admirable. Quant à la thèse, elle fait horreur, et toutes les
+forces de mon être me soulèvent à la fois contre elle.
+
+Si Clémenceau disait: «J'ai tué cette femme parce que je l'aimais», nous
+penserions: «C'est, après tout, une raison.» La passion a tous les
+droits, parce qu'elle va au-devant de tous les châtiments. Elle n'est
+pas immorale, quelque mal qu'elle fasse, car elle porte en elle-même sa
+punition terrible. D'ailleurs, ceux qui aiment disent: Je la tuerai!
+mais ils ne tuent pas. Mais Clémenceau n'allègue pas seulement son
+amour, il invoque la justice. C'est ce qui me fâche. Je n'aime pas que
+ce mari violent, et qui devint un amant, prenne des airs de justicier.
+Je n'aime pas qu'il brandisse comme l'instrument auguste des vengeances
+publiques, le couteau «à manche jaspé, à garde de vermeil incrustée de
+grenats, à lame d'acier niellée d'or».
+
+Il est penseur. Il est idéologue. Parfois il parle comme si, en vérité,
+il avait attenté à la vie d'un député opportuniste ou radical. Il y a en
+lui du Baffier et de l'Aubertin. Il a des idées générales, il a un
+système; il donne à son crime je ne sais quelles intentions
+humanitaires. Il est trop pur. Il m'est désagréable qu'on assassine par
+vertu. Sa défense est d'un meurtrier idéologue. Si j'étais juré, je ne
+l'acquitterais pas. À moins que les médecins légistes ne m'avertissent
+que je suis en présence d'un paralytique général, ce qui, à vrai dire,
+ne m'étonnerait guère. Il m'assure qu'il était honnête homme et bon
+fils. Je n'en veux pas disputer. Mais il donne à entendre qu'il était un
+grand artiste et faisait de très belles figures; et cela j'ai peine à le
+croire. Un grand artiste porte en soi l'instinct généreux de la vie. Il
+crée et ne détruit pas. C'est un ouvrage stupide que d'assassiner une
+femme. Les hommes capables d'une telle boucherie doivent être
+insupportables. En admettant qu'ils ne soient pas tout à fait des
+déments, ils doivent avoir bien peu de grâce dans l'esprit, bien peu de
+souplesse dans l'intelligence. J'imagine qu'ils restent lourds et durs
+au milieu même du bonheur, et que leur âme n'a pas ces nuances
+charmantes sans lesquelles l'amour même semble terne et monotone.
+
+Le mémoire n'en dit rien, mais Iza dut passer avec cet homme des heures
+terriblement maussades. Avant de l'assassiner, il dut l'ennuyer. Il
+était honnête, sans doute; mais c'est un pauvre bagage en amour qu'une
+impitoyable honnêteté. Non, il n'avait pas l'âme belle. Dans les belles
+âmes, une divine indulgence se mêle à la passion la plus furieuse.
+
+S'il est vrai qu'on ne trouve guère d'amour sans haine, il est vrai
+aussi qu'on ne voit guère de haine sans pitié. Ce malheureux avait le
+crâne étroit. C'était un fanatique; c'est-à-dire un homme de la pire
+espèce. Tous les fanatismes, même celui de la vertu, font horreur aux
+âmes riantes et largement ouvertes. Le mal vient uniquement de ce
+Clémenceau qui eut le tort d'épouser une femme qui n'était pas faite
+pour cela. Les Grecs le savaient bien, que toutes les femmes ne sont pas
+également propres à faire des épouses légitimes. Il ne pénétrait pas
+assez le mystère des appétits et des instincts. S'il avait soupçonné le
+moins du monde les obscurs travaux de la vie animale, il se serait dit,
+comme le bon médecin Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner à la nature.
+Il aurait murmuré dans le fond de son âme ce que l'aimable Sardanapale
+de Byron disait sur son bûcher à la jeune Myrrha: «Si ta chair se
+trouble, si tu crains de te jeter à travers ces flammes dans l'inconnu,
+adieu, va et sache bien que je ne t'en aimerai pas moins, mais qu'au
+contraire je t'en chérirai davantage pour avoir été docile à la nature.»
+Et il aurait pleuré, et son coeur se serait amolli, il n'aurait pas tué
+la pauvre Iza, que d'ailleurs il n'aurait pas préalablement épousée.
+
+Certes, c'était une mauvaise fille. Elle avait des instincts pervers.
+Mais sommes-nous tout à fait responsables de nos instincts?
+L'éducation et l'hérédité ne pèsent-elles pas sur tous nos actes? Nous
+naissons incorrigibles, hélas! Nous naissons si vieux! Si Clémenceau
+avait songé que tous les éléments dont se composait le corps délicieux
+de cette pauvre enfant existaient et s'agitaient dans l'immoral univers
+de toute éternité, il n'aurait pas brisé cette délicate machine. Il
+aurait pardonné à cette âme obscure le crime de ses nerfs et de son
+sang. Écoutez ce que dit en vers la philosophie naturelle; elle dit:
+
+ Les choses de l'amour ont de profonds secrets.
+ L'instinct primordial de l'antique nature,
+ Qui mêlait les flancs nus dans le fond des forêts,
+ Trouble l'épouse encor sous sa riche ceinture;
+ Et, savante en pudeur, attentive à nos lois,
+ Elle garde le sang de l'Ève des grands bois.
+
+Je sais, je sais tout ce qu'on doit à la morale. Dieu me garde de
+l'oublier! La société est fondée sur la famille, qui repose elle-même
+sur la foi des contrats domestiques. La vertu des femmes est une vertu
+d'État. Cela date des Romains. La victime héroïque de Sextus, la chaste
+Lucrèce, exerçait la pudeur comme une magistrature. Elle se tua pour
+l'exemple: _Ne ulla deinde impudica Lucretiæ exemplo vivet_. À ses yeux,
+le mariage était une sorte de fonction publique dont elle était
+investie. Voilà qui est bien. Ces Romains ont édifié le mariage comme
+les aqueducs et les égouts. Ils ont uni du même ciment la chair et les
+pierres. Ils ont construit pour l'éternité. Il n'y eut jamais au monde
+maçons et légistes pareils. Nous habitons encore la maison qu'ils ont
+bâtie. Elle est auguste et sainte. Cela est vrai; mais il est vrai aussi
+qu'il est écrit. «Tu ne tueras pas.» Il est vrai que la clémence est la
+plus intelligente des vertus et que la philosophie naturelle enseigne le
+pardon. D'ailleurs, quand il s'agit d'amour, pouvons-nous discerner
+notre cause? Qui de nous est assez pur pour jeter la première pierre? Il
+faut bien en revenir à l'Évangile. En matière de morale ce sont toujours
+les religions qui ont raison, parce qu'elles sont inspirées par le
+sentiment, et que c'est le sentiment qui nous égare le moins. Les
+religions n'uniraient point les hommes si elles s'adressaient à
+l'intelligence, car l'intelligence est superbe et se plaît aux disputes.
+Les cultes parlent aux sens; c'est pourquoi ils assemblent les fidèles:
+nous sentons tous à peu près de même et la piété est faite du commun
+sentiment.
+
+Il est arrivé à chacun de nous d'assister, dans quelque église, tendue
+de noir, à d'illustres obsèques. L'élite de la société, des hommes
+honorés, quelques-uns célèbres, des femmes admirées et respectées,
+étaient rangés des deux côtés de la nef, au milieu de laquelle s'élevait
+le catafalque, entouré de cierges. Tout à coup le _Dies iræ_ éclatait
+dans l'air épaissi par l'encens, et ces stances composées, dans quelque
+jardin sans ombre, par un doux disciple de saint François, se
+déroulaient sur nos têtes comme des menaces mêlées d'espérances. Je ne
+sais si vous avez été touché ainsi que moi jusqu'aux larmes de cette
+poésie empreinte de l'austère amour qui débordait de l'âme des premiers
+franciscains. Mais je puis vous dire que je n'ai jamais entendu la
+treizième strophe sans me sentir secoué d'un frisson religieux. Elle
+dit, cette strophe:
+
+ _Qui Mariam absolvisti
+ Et latronem exaudisti,
+ Mihi quoque spem dedisti._
+
+«Toi, qui as absous la pécheresse et pardonné au larron, à moi aussi tu
+as donné l'espérance.»
+
+Le chantre qui lance ces paroles latines dans le vaisseau de l'église
+est ici la voix de l'assemblée entière. Tous les assistants, ces purs,
+ces grands, ces superbes, doivent répéter intérieurement «Toi, qui as
+absous la pécheresse et pardonné au larron, à moi aussi tu as donné
+l'espérance.» Voilà ce que veut l'Église, qui a condamné le vol et fait
+du mariage un sacrement. Elle humilie, dans sa sagesse, les vertus de
+ces heureux qu'on appelle les justes, et elle rappelle aux meilleurs
+d'entre nous que, loin de pouvoir s'ériger en juges, ils doivent
+eux-mêmes implorer leur pardon. Cette morale chrétienne me semble
+infiniment douce et infiniment sage. Elle ne prévaudra jamais tout à
+fait contre les violences de l'âme et l'orgueil de la chair; mais elle
+répandra parfois sur nos coeurs fatigués sa paix divine et elle nous
+enseignera à pardonner, avec toutes les autres offenses, les trahisons
+qui nous ont été faites par celles que nous avons trop aimées.
+
+
+
+
+LES JOUETS D'ENFANTS
+
+
+Je viens de lire, pour mon plaisir des contes d'enfants, _la Comédie des
+jouets_[2], que nous donne M. Camille Lemonnier. M. Camille Lemonnier a
+marqué sa place au premier rang des littérateurs belges. Il écrit des
+romans vrais dans une langue pleine de saveur. C'est un conteur naturel,
+qui plaît aux Parisiens comme aux Bruxellois. Je savais, par ses livres,
+qu'il adorait les choses de la vie, et que ses rêves d'artiste
+poursuivaient ardemment les formes infinies des êtres. Je découvre
+aujourd'hui qu'il s'amuse parfois avec des jouets d'enfants, et ce goût
+m'inspire pour lui de nouvelles sympathies. Je lui veux du bien, de ce
+qu'il interprète les joujoux en poète et de ce qu'il en possède le sens
+mystique. Il anime sans effort les pantins et les polichinelles. Il
+révèle la nature spirituelle de ce bonhomme Noël qui revient tous les
+ans, couvert de frimas, dans la boutique de l'épicier. Au souffle de sa
+pensée, la forêt, qui n'a que six arbres peints en vert, avec des
+copeaux pour feuillage, s'étend, la nuit, hors de la boîte de sapin et
+s'emplit d'ombre, de mystère et d'horreur. Voilà ce qui me plaît, voilà
+ce qui me touche. C'est que je professe, comme lui, le fétichisme des
+soldats de plomb, des arches de Noé et des bergeries de bois blanc.
+Songez-y, ce fétichisme est le dernier qui nous reste. L'humanité, quand
+elle se sentait jeune, donnait une âme à toutes choses. Cette foi
+charmante s'en est allée peu à peu, et voici que nos penseurs modernes
+ne devinent plus d'âmes dans l'univers désenchanté. Du moins nous avons
+gardé, M. Camille Lemonnier et moi, une créance profonde: nous croyons à
+l'âme des joujoux.
+
+[Note 2: _La Comédie des jouets_, par M. Camille Lemonnier, 1 vol.
+in-8°]
+
+Je ne crains pas, pour ma part, de formuler mon symbole. Je crois à
+l'âme immortelle de Polichinelle. Je crois à la majesté des marionnettes
+et des poupées.
+
+Sans doute, il n'y a rien d'humain selon la chair dans ces petits
+personnages de bois ou de carton; mais il y a en eux du divin, si peu
+que ce soit. Ils ne vivent pas comme nous, pourtant ils vivent. Ils
+vivent de la vie des dieux immortels.
+
+Si j'étais un savant, je m'efforcerais de constituer leur symbolique,
+comme Guigniaut tenta, après Creutzer, la symbolique des divinités de
+l'ancienne Grèce. Assurément, les poupées et les marionnettes sont de
+bien petits dieux, mais ce sont des dieux encore.
+
+Aussi voyez: ils ressemblent aux menues idoles de l'antiquité. Ils
+ressemblent mieux encore aux figures grossières par lesquelles les
+sauvages essayent de montrer l'invisible. Et à quoi ressembleraient-ils,
+sinon à des idoles, puisqu'ils sont eux-mêmes des idoles? Leur fonction
+est absolument religieuse. Ils apportent aux petits enfants la seule
+vision du divin qui leur soit intelligible. Ils représentent toute la
+religion accessible à l'âge le plus tendre. Ils sont la cause de nos
+premiers rêves. Il inspirent nos premières craintes et nos
+premières espérances. Pierrot et Polichinelle contiennent autant
+d'anthropomorphisme divin qu'en peuvent concevoir des cerveaux à peine
+formés et déjà terriblement actifs. Ils sont l'Hermès et le Zeus de nos
+bébés. Et toute poupée est encore une Proserpine, une Cora pour nos
+petites filles. Je voudrais que ces paroles fussent prises dans leur
+sens le plus littéral. Les enfants naissent religieux, M. Hovelacque et
+son conseil municipal ne voient de dieu nulle part. Les enfants en
+voient partout. Ils font de la nature une interprétation religieuse et
+mystique. Je dirai même qu'ils ont plus de relations avec les dieux
+qu'avec les hommes, et cette proposition n'a rien d'étrange si l'on
+songe que, le divin étant l'inconnu, l'idée du divin est la première qui
+doive occuper la pensée naissante.
+
+Les enfants sont religieux; ce n'est pas à dire qu'ils soient
+spiritualistes. Le spiritualisme est la suprême élégance de
+l'intelligence déjà sur le retour. C'est par le fétichisme que commença
+l'humanité. Les enfants la recommencent. Ils sont de profonds
+fétichistes. Mais qu'ai-je dit? Les petits enfants remontent plus haut
+que l'humanité même. Ils reproduisent non seulement les idées des hommes
+de l'âge de pierre, mais encore les idées des bêtes. Ce sont là aussi,
+croyez-le bien, des idées religieuses. Saint François d'Assise avait
+deviné, dans sa belle âme mystique, la piété des animaux. Il ne faut pas
+observer un chien bien longtemps pour reconnaître que son âme est pleine
+de terreurs sacrées. La foi du chien est, comme celle de l'enfant, un
+fétichisme prononcé. Il serait impossible d'ôter de l'esprit d'un
+caniche que la lune est divine.
+
+Or, comme les enfants naissent religieux, ils ont le culte de leurs
+joujoux. C'est à leurs joujoux qu'ils demandent ce qu'on a toujours
+demandé aux dieux: la joie et l'oubli, la révélation des mystérieuses
+harmonies, le secret de l'être. Les jouets, comme les dieux, inspirent
+la terreur et l'amour. Les poupées, que les jeunes Grecques appelaient
+leurs Nymphes, ne sont-elles pas les vierges divines de la première
+enfance? Les diables qui sortent des boîtes ne représentent-ils pas,
+comme la Gorgone des Hellènes et comme le Belzébuth des chrétiens,
+l'alliance sympathique de la laideur sensible et du mal moral? Il est
+vrai que les enfants sont familiers avec leurs dieux; mais les hommes
+n'ont-ils donc jamais blasphémé le nom des leurs? Les enfants cassent
+leurs polichinelles. Mais quels symboles l'humanité n'a-t-elle pas
+brisés? L'enfant, comme l'homme, change sans cesse d'idéal. Ses dieux
+sont toujours imparfaits parce qu'ils procèdent nécessairement de lui.
+
+J'irai plus loin. Je montrerai que ce caractère religieux, inhérent aux
+jouets, et surtout aux jouets anthropomorphes, est reconnu d'une manière
+implicite, non seulement par tous les enfants, mais encore par quelques
+adultes, en qui persiste la simplicité de l'enfance. Les personnes qui
+veulent bien me lire savent mon respect pour les choses sacrées. Je puis
+dire, sans crainte d'être soupçonné par elles d'une irrévérence
+inattendue, que des simulacres tout à fait puérils prennent place encore
+aujourd'hui dans certaines cérémonies de l'Église, et que parfois les
+âmes innocentes et pieuses associent naïvement de purs joujoux aux
+mystères du culte. Les boutiques de la rue Saint-Sulpice ne sont-elles
+pas pleines de poupées liturgiques? Et qu'est-ce que les crèches qu'on
+met dans les églises, pendant les joyeuses féeries de Noël, sinon de
+pieux jouets? Il n'y a pas huit jours, comme j'entrais dans une chapelle
+ouverte par les catholiques anglais dans le quartier de l'Étoile, je
+vis, au fond de l'abside, la scène de la Nativité, représentée par des
+figurines moulées et peintes. De douces femmes venaient s'agenouiller
+devant ces bonshommes. Elles reconnaissaient avec allégresse la grotte
+de Bethléem, la sainte Vierge, saint Joseph et le petit Jésus, ouvrant,
+de son berceau, les bras sur le monde. Prosternés aux pieds de
+l'Enfant-Dieu, les trois rois mages présentaient l'or, la myrrhe et
+l'encens. On distinguait Melchior à sa barbe blanche, Gaspar à son air
+de jeunesse, et le bon Balthazar à l'expression naïve de son visage noir
+comme la nuit. Celui-là souriait sous un énorme turban. O candeur du bon
+nègre! Impérissable douceur de l'oncle Tom! Tous pas plus grands que la
+main. Des bergers et des bergères, hauts comme le doigt, occupaient les
+abords de la grotte. Il y avait aussi des chameaux et des chameliers, un
+pont sur une rivière et des maisons, avec des vitres aux fenêtres, qu'on
+éclairait, le soir en y mettant des bougies. Cette scène répondait
+exactement aux besoins esthétiques d'une petite fille de six ans. Tout
+le temps que je restai dans l'église, j'entendis les sons d'une boîte à
+musique qui aidait à la contemplation.
+
+Aussi les innocentes dames étaient-elles prises au coeur par une si
+gentille bergerie. Il fallait bien, pour donner de telles émotions, que
+ces images à demi comiques, à demi sacrées, eussent une âme, une petite
+âme de joujou. J'aurais mauvaise grâce à railler une naïveté dont
+j'avais ma part: ces bonnes âmes agenouillées et répandues devant des
+poupées m'ont paru charmantes. Et, si je dénonce les parties de
+fétichisme qui entrent dans le métal de leur orthodoxie, ce n'est pas
+pour déprécier un tel alliage. Je tiens de M. Pierre Lafitte, le
+généreux chef du positivisme, que le culte des fétiches avait du bon, et
+je ne crois pas, pour ma part, qu'il y ait de religion vraie sans un peu
+de fétichisme. Je vais plus loin: tout sentiment profond ramène à cette
+antique religion des hommes. Voyez les joueurs et les amoureux: il leur
+faut des fétiches.
+
+Je viens de vous montrer le joujou dans le sanctuaire. Je ne serai pas
+embarrassé de vous le montrer encore au seuil du musée. Il appartient à
+la fois aux dieux invisibles et aux muses. Parce qu'il est religieux, le
+jouet est artiste. Je vous prie de tenir cette proposition pour
+démontrée. Les cultes et les arts procèdent d'une même inspiration. Du
+bambin qui range avec effort ses soldats de plomb sur une table, au
+vénérable M. Ravaisson groupant avec enthousiasme, dans son atelier du
+Louvre, la _Vénus Victrix_ et l'_Achille Borghèse_, il n'y a qu'une
+nuance de sentiment. Le principe des deux actions est identiquement le
+même. Tout marmot qui combine ses jouets est déjà un esthète.
+
+Il est bien vrai de dire que la poupée est l'ébauche de la statue. En
+face de certaines figurines de la nécropole de Myrrhina, le savant M.
+Edmond Pottier hésite, ne sachant s'il a devant lui une poupée ou une
+idole. Les poupées qu'aux jours de beauté, dans la sainte Hellas, les
+petites filles des héros pressaient contre leur coeur, ces poupées ont
+péri; elles étaient de cire et elles ont fondu au soleil. Elles n'ont
+pas survécu aux bras charmants qui, après les avoir portées, se sont
+ouverts pour l'amour ou crispés dans le désespoir, et puis qu'a glacés
+la mort. Je regrette ces poupées de cire: j'imagine que le génie grec
+avait donné la grâce à leur fragilité. Celles qui nous restent sont de
+terre cuite; ce sont de pauvres petites poupées, trouvées dans des
+tombeaux d'enfants. Leurs membres grêles sont articulés comme les bras
+et les jambes des pantins. C'est là encore un caractère qu'il faut
+considérer.
+
+Si la poupée procède de la statuaire par sa plastique, elle doit à la
+souplesse de ses articulations d'autres propriétés précieuses. L'enfant
+lui communique des gestes et des attitudes, l'enfant la fait agir et il
+parle pour elle. Et voilà le théâtre créé! Qui donc a dit:--Des poupées
+et des chansons, c'est déjà presque tout Shakespeare?
+
+
+
+
+GUSTAVE FLAUBERT[3]
+
+
+[Note 3: À propos de sa _Correspondance_. In-18, Charpentier, éditeur]
+
+C'était en 1873, un dimanche d'automne. J'allai le voir tout ému. Je me
+tenais le coeur en sonnant à la porte du petit appartement qu'il
+habitait alors rue Murillo. Il vint lui-même ouvrir. De ma vie je
+n'avais vu rien de semblable. Sa taille était haute, ses épaules larges;
+il était vaste, éclatant et sonore; il portait avec aisance une espèce
+de caban marron, vrai vêtement de pirate; des braies amples comme une
+jupe lui tombaient sur les talons. Chauve et chevelu, le front ridé,
+l'oeil clair, les joues rouges, la moustache incolore et pendante, il
+réalisait tout ce que nous lisons des vieux chefs scandinaves, dont le
+sang coulait dans ses veines, mais non point sans mélange.
+
+Issu d'un Champenois et d'une Bas-Normande de vieille souche, Gustave
+Flaubert était bien un fils de la femme, l'enfant de sa mère. Il
+semblait tout Normand, non point Normand de terre, vassal de la couronne
+de France, fils paisible et dégénéré des compagnons de Rolf, bourgeois
+ou vilain, procureur ou laboureur, de génie avide et cauteleux, ne
+disant ni oui ni _vere_; mais bien Normand des mers, roi du combat,
+vieux Danois venu par la route des cygnes, n'ayant jamais dormi sous un
+toit de planches ni vidé près d'un foyer humain la corne pleine de
+bière, aimant le sang des prêtres et l'or enlevé aux églises, attachant
+son cheval dans les chapelles des palais, nageur et poète, ivre,
+furieux, magnanime, plein des dieux nébuleux du Nord et gardant jusque
+dans le pillage son inaltérable générosité.
+
+Et son air ne mentait point. Il était cela, en rêve.
+
+Il me tendit sa belle main de chef et d'artiste, me dit quelques bonnes
+paroles, et, dès lors, j'eus la douceur d'aimer l'homme que j'admirais.
+Gustave Flaubert était très bon. Il avait une prodigieuse capacité
+d'enthousiasme et de sympathie. C'est pourquoi il était toujours
+furieux. Il s'en allait en guerre à tout propos, ayant sans cesse une
+injure à venger. Il en était de lui comme de don Quichotte, qu'il
+estimait tant. Si don Quichotte avait moins aimé la justice et senti
+moins d'amour pour la beauté, moins de pitié pour la faiblesse, il n'eût
+point cassé la tête au muletier biscayen ni transpercé d'innocentes
+brebis. C'étaient tous deux de braves coeurs. Et tous deux ils firent le
+rêve de la vie avec une héroïque fierté qu'il est plus facile de railler
+que d'égaler. À peine étais-je depuis cinq minutes chez Flaubert que le
+petit salon, tendu de tapis d'Orient, ruisselait du sang de vingt mille
+bourgeois égorgés. En se promenant de long en large, le bon géant
+écrasait sous les talons les cervelles des conseillers municipaux de la
+ville de Rouen.
+
+Il fouillait des deux mains les entrailles de M. Saint-Marc Girardin. Il
+clouait aux quatre murs les membres palpitants de M. Thiers, coupable,
+je crois, d'avoir fait mordre la poussière à des grenadiers dans un
+terrain détrempé par les pluies. Puis, passant de la fureur à
+l'enthousiasme, il se mit à réciter d'une voix ample, sourde et
+monotone, le début d'un drame inspiré d'Eschyle, _les Érinnyes_, que M.
+Leconte de Lisle venait de faire jouer à l'Odéon. Ces vers étaient fort
+beaux en effet, et Flaubert avait bien raison de les louer. Mais son
+admiration s'étendit aux acteurs; il parla avec une cordialité violente
+et terrible de madame Marie Laurent, qui tenait dans ce drame le rôle de
+_Klytaimnestra_. En parlant d'elle, il semblait caresser une bête
+monstrueuse. Quand ce fut le tour de l'acteur qui jouait Agamemnon,
+Flaubert éclata. Cet acteur était un confident de tragédie vieilli dans
+son modeste emploi, las, désabusé, perclus de rhumatismes; son jeu se
+ressentait grandement de ces misères physiques et morales. Il y avait
+des jours où le pauvre homme pouvait à peine se mouvoir sur la scène. Il
+avait épousé, vers le tard, une ouvreuse de théâtre; il comptait se
+reposer bientôt avec elle à la campagne, loin des planches et des petits
+bancs. Il se nommait Laute, je crois, était pacifique et demandait
+justement la paix promise sur la terre aux hommes de bonne volonté. Mais
+notre bon Flaubert ne l'entendait pas ainsi. Il exigeait que le bonhomme
+Laute fournît une nouvelle et royale carrière.
+
+--Il est immense, s'écriait-il! C'est un chef barbare, un dynaste
+d'Argos, il est archaïque, préhistorique, légendaire, homérique,
+rapsodique, épique! Il a l'immobilité sacrée! Il ne bouge pas... C'est
+grand! c'est divin! Il est fait comme une statue de Dédale, habillée par
+des vierges. Avez-vous vu au Louvre un petit bas-relief de vieux style
+grec, tout asiatique, qui a été trouvé dans l'île de Samothrace et qui
+représente Agamemnon, Tathybios et Epeus avec leurs noms écrits à côté
+d'eux! Agamemnon s'y voit assis sur un trône en X, à pieds de chèvre. Il
+a la barbe pointue et les cheveux bouclés à la mode assyrienne.
+Tathybios aussi. Ce sont d'affreux bonshommes; ils ont l'air de poissons
+et semblent très anciens. On dirait que Laute est sorti de cette
+pierre-là. Il est superbe, nom de Dieu!
+
+Ainsi Flaubert exhalait son ardeur. Toute la poésie d'Homère et
+d'Eschyle, il la voyait incarnée dans le bonhomme Laute, tout comme
+l'ingénieux hidalgo reconnaissait dans la personne d'un simple mouton le
+toujours intrépide Brandabarbaran de Boliche, seigneur des trois
+Arabies, ayant pour cuirasse une peau de serpent et pour écu une porte
+qu'on dit être celle qu'emporta Samson hors de la ville de Gaza. Je
+conviens qu'ils se trompaient tous deux; mais il ne faut pas être
+médiocre pour se tromper ainsi.
+
+Vous ne verrez jamais les imbéciles tomber dans de telles illusions.
+Flaubert me parut regretter sincèrement de n'avoir pas vécu au temps
+d'Agamemnon et de la guerre de Troie. Après avoir dit un grand bien de
+cet âge héroïque, ainsi que généralement de toutes les époques barbares,
+il se répandit en invectives contre le temps présent. Il le trouvait
+banal. C'est là que sa philosophie me sembla en défaut. Car enfin toute
+époque est banale pour ceux qui y vivent; en quelque temps qu'on naisse,
+on ne peut échapper à l'impression de vulgarité qui se dégage des choses
+au milieu desquelles on s'attarde. Le train de la vie a toujours été
+fort monotone, et les hommes se sont de tout temps ennuyés les uns des
+autres. Les barbares, dont l'existence était plus simple que la nôtre,
+s'ennuyaient encore plus que nous. Ils tuaient et pillaient pour se
+distraire. Nous avons présentement des cercles, des dîners, des livres,
+des journaux et des théâtres qui nous amusent un peu. Nos passe-temps
+sont plus variés que les leurs. Flaubert semblait croire que les
+personnages antiques jouissaient eux-mêmes de l'impression d'étrangeté
+qu'ils nous donnent. C'est là une illusion un peu naïve, mais bien
+naturelle. Au fond, je crois que Flaubert n'était pas aussi malheureux
+qu'il en avait l'air. Du moins était-ce un pessimiste d'une espèce
+particulière; c'était un pessimiste plein d'enthousiasme pour une partie
+des choses humaines et naturelles. Shakespeare et l'Orient le jetaient
+dans l'extase. Loin de le plaindre, je le proclame heureux: il eut la
+bonne part des choses de ce monde, il sut admirer.
+
+Je ne parle pas du bonheur qu'il éprouva à réaliser son idéal littéraire
+en écrivant de beaux livres, parce qu'il ne m'est pas permis de décider
+si la joie de la réussite égale, dans ce cas, les peines et les
+angoisses de l'effort. Ce serait une question de savoir lequel a goûté
+la plus pure satisfaction, ou de Flaubert quand il écrivit la dernière
+ligne de _Madame Bovary_, ou du marin dont parle M. de Maupassant quand
+il mit le dernier agrès à la goélette qu'il construisait patiemment dans
+une carafe. Pour ma part, je n'ai connu en ce monde que deux hommes
+heureux de leur oeuvre: l'un est un vieux colonel, auteur d'un catalogue
+de médailles; l'autre, un garçon de bureau, qui fit avec des bouchons un
+petit modèle de l'église de la Madeleine. On n'écrit pas des
+chefs-d'oeuvre pour son plaisir, mais sous le coup d'une inexorable
+fatalité. La malédiction d'Ève frappe Adam comme elle: l'homme aussi
+enfante dans la douleur. Mais, si produire est amer, admirer est doux,
+et cette douceur Flaubert l'a goûtée pleinement; il l'a bue à longs
+traits. Il admirait avec fureur, et son enthousiasme était plein de
+sanglots, de blasphèmes, de hurlements et de grincements de dents.
+
+Je le retrouve, mon Flaubert, dans sa _Correspondance_, dont le premier
+volume vient de paraître, tel que je l'ai vu il y a quatorze ans dans le
+petit salon turc de la rue Murillo: rude et bon, enthousiaste et
+laborieux, théoricien médiocre, excellent ouvrier et grand honnête
+homme.
+
+Toutes ces qualités-là ne font point un parfait amant et il ne faut pas
+trop s'étonner si les plus froides lettres de cette correspondance
+générale sont les lettres d'amour. Celles-là sont adressées à une
+poétesse qui avait déjà inspiré, dit-on, un long et ardent amour à un
+éloquent philosophe. Elle était belle, blonde et discoureuse. Flaubert,
+quand il fut choisi par cette muse, avait déjà, à vingt-trois ans, le
+goût du travail et l'horreur de la contrainte. Ajoutez à cela que cet
+homme fut de tout temps incapable du moindre mensonge, et vous jugerez
+de son embarras à bien correspondre. Pourtant il fit d'abord de belles
+lettres; il s'appliqua si bien qu'il atteignit au galimatias. Il écrivit
+le 26 août 1846:
+
+ J'ai fait nettement pour mon usage deux parts dans le monde et
+ dans moi: d'un côté l'élément externe, que je désire varié,
+ multicolore, harmonique, immense, et dont je n'accepte rien que
+ le spectacle d'en jouir; de l'autre, l'élément interne, que je
+ concentre afin de le rendre plus dense et dans lequel je laisse
+ pénétrer, à _pleines_ effluves, les purs rayons de l'esprit par
+ la fenêtre ouverte de l'intelligence.
+
+Ce tour-là ne lui était pas naturel. Il s'en lassa vite et rédigea ses
+billets dans un style plus clair, mais dur et même un peu brutal. Dans
+les moments de tendresse, qui sont rares, il parle à la bien-aimée, peu
+s'en faut, comme à un bon chien. Il lui dit: «Tes bons yeux, ton bon
+nez.» La muse s'était flattée d'inspirer des accents plus harmonieux.
+
+Je note l'épître du 14 décembre comme un beau modèle de mauvaise grâce.
+
+ On m'a fait hier, y dit Flaubert, une petite opération à la joue
+ à cause de mon abcès; j'ai la figure embobelinée de linge et
+ passablement grotesque; comme si ce n'était pas assez de toutes
+ les pourritures et de toutes les infections qui ont précédé
+ notre naissance et qui nous reprendront à notre mort, nous ne
+ sommes, pendant notre vie, que corruption et putréfaction
+ successives, alternatives et envahissantes l'une sur l'autre.
+ Aujourd'hui on perd une dent, demain un cheveu; une plaie
+ s'ouvre, un abcès se forme, on vous met des vésicatoires, on
+ vous pose des sétons. Qu'on ajoute à cela les cors aux pieds,
+ les mauvaises odeurs naturelles, les sécrétions de toute espèce
+ et de toute saveur, ça ne laisse pas que de faire un tableau
+ fort excitant de la personne humaine. Dire qu'on aime tout ça!
+ Encore qu'on s'aime soi-même et que moi, par exemple, j'ai
+ l'aplomb de me regarder dans la glace sans éclater de rire.
+ Est-ce que la vue seule d'une vieille paire de bottes n'a pas
+ quelque chose de profondément triste et d'une mélancolie amère?
+ Quand on pense à tous les pas qu'on a fait là dedans pour aller
+ on ne sait plus où, à toutes les herbes qu'on a foulées, à
+ toutes les boues qu'on a recueillies, le cuir crevé qui bâille a
+ l'air de vous dire: «Après, imbécile, achètes-en d'autres, de
+ vernies, de luisantes, de craquantes, elles en viendront là
+ comme moi, comme toi un jour, quand tu auras sali beaucoup de
+ tiges et sué dans beaucoup d'empeignes.»
+
+On ne pouvait du moins l'accuser de dire des fadeurs. Il avoue plus loin
+qu'il a «la peau du coeur dure», et en effet il sent mal certaines
+délicatesses. Par contre, il a d'étranges candeurs. Il assure madame
+X*** de la quasi virginité de son âme. En vérité c'est bien l'aveu qui
+devait toucher un bas-bleu. Au reste, il n'a pas le moindre amour-propre
+et il confesse qu'il n'entend pas finesse en amour. Ce dont il faut le
+louer, c'est sa franchise. On veut qu'il promette d'aimer toujours. Et
+il ne promet jamais rien. Là encore il est un fort honnête homme.
+
+La vérité est qu'il n'eut qu'une passion, la littérature. On pourra
+mettre sous sa statue, si l'on parvient à l'élever, ce vers qu'Auguste
+Barbier adressait à Michel-Ange:
+
+ L'art fut ton seul amour et prit ta vie entière.
+
+À neuf ans, il écrivait (4 février 1831) à son petit ami Ernest
+Chevalier:
+
+ Je ferai des romans que j'ai dans la tête, qui sont: _la Belle
+ Andalouse, le Bal masqué, Cardenio, Dorothée, la Mauresque, le
+ Curieux impertinent, le Mari prudent._
+
+Dès lors, il avait découvert le secret de sa vocation. Il marcha tous
+les jours de sa vie dans la voie où il était appelé. Il travailla comme
+un boeuf. Sa patience, son courage, sa bonne foi, sa probité resteront à
+jamais exemplaires. C'est le plus consciencieux des écrivains. Sa
+correspondance témoigne de la sincérité, de la continuité de ses
+efforts. Il écrivait en 1847:
+
+ Plus je vais et plus je découvre de difficultés à écrire les
+ choses les plus simples, et plus j'entrevois le vide de celles
+ que j'avais jugées les meilleures. Heureusement que mon
+ admiration des maîtres grandit à mesure, et, loin de me
+ désespérer par cet écrasant parallèle, cela avive au contraire
+ l'indomptable fantaisie que j'ai d'écrire.
+
+Il faut admirer, il faut vénérer cet homme de beaucoup de foi, qui
+dépouilla par un travail obstiné et par le zèle du beau ce que son
+esprit avait naturellement de lourd et de confus, qui sua lentement ses
+superbes livres et fit aux lettres le sacrifice méthodique de sa vie
+entière.
+
+
+
+
+M. GUY DE MAUPASSANT
+
+CRITIQUE ET ROMANCIER
+
+
+M. Guy de Maupassant nous donne aujourd'hui, dans un même volume[4]
+trente pages d'esthétique et un roman nouveau. Je ne surprendrai
+personne en disant que le roman est d'une grande valeur. Quant à
+l'esthétique, elle est telle qu'on devait l'attendre d'un esprit
+pratique et résolu, enclin naturellement à trouver les choses de
+l'esprit plus simples qu'elles ne sont en réalité. On y découvre, avec
+de bonnes idées et les meilleurs instincts, une innocente tendance à
+prendre le relatif pour l'absolu. M. de Maupassant fait la théorie du
+roman comme les lions feraient celle du courage, s'ils savaient parler.
+Sa théorie, si je l'ai bien entendue, revient à ceci: il y a toute sorte
+de manières de faire de bons romans; mais il n'y a qu'une seule manière
+de les estimer. Celui qui crée est un homme libre, celui qui juge est un
+ilote.
+
+[Note 4: _Pierre et Jean_, Ollendorf, éditeur.]
+
+M. de Maupassant se montre également pénétré de la vérité de ces deux
+idées. Selon lui, il n'existe aucune règle pour produire une oeuvre
+originale, mais il existe des règles pour la juger. Et ces règles sont
+stables et nécessaires. «Le critique, dit-il, ne doit apprécier le
+résultat que suivant la nature de l'effort.» Le critique doit
+«rechercher tout ce qui ressemble le moins aux romans déjà faits». Il
+doit n'avoir aucune «idée d'école»; il ne doit pas «se préoccuper des
+tendances», et pourtant il doit «comprendre, distinguer et expliquer
+toutes les tendances les plus opposées, les tempéraments les plus
+contraires». Il doit... Mais que ne doit-il pas!... Je vous dis que
+c'est un esclave. Ce peut être un esclave patient et stoïque, comme
+Épictète, mais ce ne sera jamais un libre citoyen de la république des
+lettres. Encore ai-je grand tort de dire que, s'il est docile et bon, il
+s'élèvera jusqu'à la destinée de cet Épictète qui «vécut pauvre et
+infirme, et cher aux dieux immortels». Car ce sage gardait dans
+l'esclavage le plus cher des trésors, la liberté intérieure. Et c'est
+précisément ce que M. de Maupassant ravit aux critiques. Il leur enlève
+le «sentiment» même. Ils devront tout comprendre; mais il leur est
+absolument interdit de rien sentir. Ils ne connaîtront plus les troubles
+de la chair ni les émotions du coeur. Ils mèneront sans désirs une vie
+plus triste que la mort. L'idée du devoir est parfois effrayante. Elle
+nous trouble sans cesse par les difficultés, les obscurités et les
+contradictions qu'elle apporte avec elle. J'en ai fait l'expérience dans
+les conjonctures les plus diverses. Mais c'est en recevant les
+commandements de M. de Maupassant que je reconnais toute la rigueur de
+la loi morale.
+
+Jamais le devoir ne m'apparut à la fois si difficile, si obscur et si
+contradictoire. En effet, quoi de plus malaisé que d'apprécier l'effort
+d'un écrivain sans considérer à quoi tend cet effort? Comment favoriser
+les idées neuves en tenant la balance égale entre les représentants de
+l'originalité et ceux de la tradition? Comment distinguer et ignorer à
+la fois les tendances des artistes? Et quelle tâche que de juger par la
+raison pure des ouvrages qui ne relèvent que du sentiment? C'est
+pourtant ce que veut de moi un maître que j'admire et que j'aime. Je
+sens que c'en est trop, en vérité, et qu'il ne faut pas tant exiger de
+l'humaine et critique nature. Je me sens accablé et dans le même
+temps--vous le dirai-je?--je me sens exalté. Oui, comme le chrétien à
+qui son Dieu commande les travaux de la charité, les oeuvres de la
+pénitence et l'immolation de tout l'être, je suis tenté de m'écrier:
+Pour qu'il me soit tant demandé, je suis donc quelque chose? La main qui
+m'humiliait me relève en même temps. Si j'en crois le maître et le
+docteur, les germes de la vérité sont déposés dans mon âme. Quand mon
+coeur sera plein de zèle et de simplicité, je discernerai le bien et le
+mal littéraires, et je serai le bon critique. Mais cet orgueil tombe
+aussitôt que soulevé. M. de Maupassant me flatte. Je connais mon
+irrémédiable infirmité et celle de mes confrères. Nous ne posséderons
+jamais, ni eux ni moi, pour étudier les oeuvres d'art, que le sentiment
+et la raison, c'est-à-dire les instruments les moins précis qui soient
+au monde. Aussi n'obtiendrons-nous jamais de résultats certains, et
+notre critique ne s'élèvera-t-elle jamais à la rigoureuse majesté de la
+science. Elle flottera toujours dans l'incertitude. Ses lois ne seront
+point fixes, ses jugements ne seront point irrévocables. Bien différente
+de la justice, elle fera peu de mal et peu de bien, si toutefois c'est
+faire peu de bien que d'amuser un moment les âmes délicates et
+curieuses.
+
+Laissez la donc libre, puisqu'elle est innocente. Elle a quelque droit,
+ce semble, aux franchises que vous lui refusez si fièrement, quand vous
+les accordez avec une juste libéralité aux oeuvres dites, originales.
+N'est-elle point fille de l'imagination comme elles? N'est-elle pas, à
+sa manière, une oeuvre d'art? J'en parle avec un absolu
+désintéressement, étant, par nature, fort détaché des choses et disposé
+à me demander chaque soir, avec l'Ecclésiaste: «Quel fruit revient à
+l'homme de tout l'ouvrage?» D'ailleurs, je ne fais guère de critique à
+proprement parler. C'est là une raison pour demeurer équitable. Et
+peut-être en ai-je encore de meilleures.
+
+Eh bien, sans me faire la moindre illusion, vous le voyez, sur la vérité
+absolue des opinions qu'elle exprime, je tiens la critique pour la
+marque la plus certaine par laquelle se distinguent les âges vraiment
+intellectuels; je la tiens pour le signe honorable d'une société docte,
+tolérante et polie. Je la tiens, pour un des plus nobles rameaux dont se
+décore, dans l'arrière-saison, l'arbre chenu des lettres.
+
+Maintenant, M. Guy de Maupassant me permettra-t-il de dire, sans suivre
+les règles qu'il a posées, que son nouveau romans _Pierre et Jean_, est
+fort remarquable et décèle un bien vigoureux talent? Ce n'est pas un pur
+roman naturaliste. L'auteur le sait bien. Il a conscience de ce qu'il a
+fait. Cette fois--et ce n'est pas la première--il est parti d'une
+hypothèse. Il s'est dit: Si tel fait se produisait dans telle
+circonstance, qu'en adviendrait-il? Or, le fait qui sert de point de
+départ au roman de _Pierre et Jean_ est si singulier ou du moins si
+exceptionnel, que l'observation est à peu près impuissante à en montrer
+les suites. Il faut pour les découvrir, recourir au raisonnement et
+procéder par déduction. C'est ce qu'a fait M. Guy de Maupassant, qui,
+comme le diable, est grand logicien. Voici ce qu'il a _imaginé_: Une
+bijoutière sentimentale de la rue Montmartre, femme d'un bonhomme de
+comptoir fort vulgaire, et qui avait de lui un petit garçon, la jolie
+madame Roland, ressentait jusqu'au malaise le vide de son existence. Un
+inconnu, un client, entré par hasard dans le magasin, se prit à l'aimer
+et le lui dit avec délicatesse. C'était un M. Maréchal, employé de
+l'État. Devinant une âme tendre et prudente comme la sienne, madame
+Roland aima et se donna. Elle eut bientôt un second enfant, un garçon
+encore, dont le bijoutier se crut le père, mais quelle savait bien être
+né sous une plus heureuse influence. Il y avait entre cette femme et son
+ami des affinités profondes. Leur liaison fut longue, douce et cachée.
+Elle ne se rompit que quand le commerçant, retiré des affaires, emmena
+au Havre sa femme, sur le retour, et ses enfants déjà grands. Là, madame
+Roland apaisée et tranquille vivait de ses souvenirs secrets, qui
+n'avaient rien d'amer, car, dit-on, l'amertume s'attache seulement aux
+fautes contre l'amour. À quarante-huit ans, elle pouvait se féliciter
+d'une liaison qui avait rendu sa vie charmante, sans rien coûter à son
+honneur de bourgeoise et de mère de famille. Mais voici que tout à coup
+on apprend que Maréchal est mort et qu'il a institué un des fils Roland,
+le second, son légataire universel.
+
+Telle est la situation, j'allais dire l'hypothèse dont le conteur est
+parti. N'avais-je pas raison d'affirmer qu'elle est étrange? Maréchal
+avait témoigné, de son vivant, la même affection aux deux petits Roland.
+Sans doute, il ne pouvait, dans le fond de son coeur, les aimer tous
+deux également. Qu'il préférât son fils, rien de plus naturel. Mais il
+sentait que sa préférence ne pouvait paraître sans indiscrétion. Comment
+ne comprit-il pas que cette même préférence serait plus indiscrète
+encore si elle éclatait tout à coup par un acte posthume et solennel?
+Comment ne lui apparut-il pas qu'il ne pouvait favoriser le second de
+ces enfants sans exposer aux soupçons la réputation de leur mère?
+D'ailleurs, la délicatesse la plus naturelle ne lui inspirait-elle pas
+de traiter avec égalité les deux frères, par cette considération qu'ils
+étaient nés, l'un comme l'autre, de celle qui l'avait aimé?
+
+N'importe! le testament de M. Maréchal est un fait. Ce fait n'est pas
+absolument invraisemblable; on peut, on doit l'accepter. Quelles seront
+les conséquences de ce fait? Le roman a été écrit, de la première ligne
+à la dernière, pour répondre à cette question. Le legs trop expressif de
+l'amant ne suggère aucune réflexion au vieux mari, qui est fort simple.
+Le bonhomme Roland n'a jamais rien compris ni pensé à quoi que ce fût
+monde, hors à la bijouterie et à la pêche à la ligne. Il a atteint du
+premier coup, et tout naturellement, la suprême sagesse. Au temps des
+amours, madame Roland qui n'était pas une créature artificieuse, pouvait
+le tromper sans même mentir. Elle n'a rien à craindre de ce côté. Jean,
+son plus jeune fils, trouve aussi fort naturel un legs dont il a le
+bénéfice. C'est un garçon tranquille et médiocre. D'ailleurs, quand on
+est préféré, on ne se tourmente guère à se demander pourquoi. Mais
+Pierre, l'aîné, accepte moins facilement une disposition qui le
+désavantage. Elle lui paraît pour le moins étrange. Sur le premier
+propos qu'on lui tient au dehors, il la juge équivoque. On nous l'a
+peint comme une âme assez honnête, mais dure, chagrine et jalouse. Il a
+surtout l'esprit malheureux. Quand les soupçons y sont entrés, plus de
+repos pour lui. Il les amasse en voulant les dissiper; il fait une
+véritable enquête. Il recueille les indices il réunit les preuves; il
+trouble, épouvante, accable sa malheureuse mère, qu'il adore. Dans le
+désespoir de sa piété trahie et de sa religion perdue, il n'épargne à
+cette mère aucun mépris, et il dénonce à son frère adultérin le secret
+qu'il a surpris et qu'il devait garder. Sa conduite est monstrueuse et
+cruelle; mais elle est dans la logique de sa nature. J'ai entendu dire
+«Puisqu'il a le tort impardonnable de juger sa mère, il devrait au moins
+l'excuser. Il sait ce que vaut le vieux Roland, et que c'est un
+imbécile.»--Oui, mais s'il n'avait pas l'habitude de mépriser son père,
+il ne se serait pas fait spontanément le juge de sa mère. D'ailleurs, il
+est jeune et il souffre. Ce sont là deux raisons pour qu'il soit sans
+pitié. Et le dénouement? demandez-vous.--Il n'y en a pas. Une telle
+situation ne peut être dénouée.
+
+La vérité est que M. de Maupassant a traité ce sujet ingrat avec la
+sûreté d'un talent qui se possède pleinement. Force, souplesse, mesure,
+rien ne manque plus à ce conteur robuste et magistral. Il est vigoureux
+sans effort. Il est consommé dans son art. Je n'insiste pas. Mon affaire
+n'est point d'analyser les livres: j'ai assez fait quand j'ai suggéré
+quelque haute curiosité au lecteur bienveillant, mais je dois dire que
+M. de Maupassant mérite tous les éloges pour la manière dont il a
+dessiné la figure de la pauvre femme qui paye cruellement son bonheur si
+longtemps impuni. Il a marqué d'un trait rapide et sûr la grâce un peu
+vulgaire, mais non sans charmé de cette «âme tendre de caissière». Il a
+exprimé avec une finesse sans ironie le contraste d'un grand sentiment
+dans une petite existence. Quant à la langue de M. De Maupassant, je me
+contenterai de dire que c'est du vrai français, ne sachant donner une
+plus belle louange.
+
+
+
+
+LE BONHEUR[5]
+
+
+[Note 5: _Le Bonheur_, poème par Sully-Prudhomme. 1 vol. in-18, Lemerre,
+éditeur.]
+
+«Il n'y a plus de Manichéens», disait Candide. Et Martin répondit: «Il y
+a moi.» On dit de même aujourd'hui qu'il n'y a plus de poètes pour faire
+de longs ouvrages, et M. Sully-Prudhomme répond en publiant un poème
+philosophique en douze chants sur _le Bonheur_.
+
+Il faut admirer tout d'abord la fière étrangeté de l'entreprise.
+N'est-ce point, en effet, un effort admirable et singulier que de
+déduire en vers une ample suite de pensées, de forger en cadence une
+longue chaîne d'idées, dans un temps où la poésie, qui semble avoir
+renié définitivement les vieilles formes héroïques et didactiques, se
+complaît, depuis trois générations, dans l'ode et dans l'élégie, et se
+borne volontiers, chez les épiques, à des études ou fragments d'épopée?
+Le sonnet a retrouvé la faveur dont il jouissait aux heures où brillait
+la Pléiade. On estime qu'il n'offre pas à la pensée du poète un cadre
+trop étroit, et M. Sully-Prudhomme a lui-même composé un recueil de
+sonnets d'une beauté à la fois intellectuelle et sensible. Plusieurs de
+ces petits poèmes qui composent le recueil des _Épreuves_ expriment dans
+le plus suave langage la pensée la plus profonde. Tels sont assurément
+les sonnets sur _la Grande Ourse_ et sur _les Danaïdes_. Tel est le
+sonnet qui commence par cette strophe délicieuse:
+
+ S'il n'était rien de bleu que le ciel et la mer,
+ De blond que les épis, de rose que les roses,
+ S'il n'était de beauté qu'aux insensibles choses,
+ Le plaisir d'admirer ne serait point amer.
+
+C'est surtout par ses petits poèmes, par ses stances et ses élégies, que
+M. Sully-Prudhomme est connu de beaucoup et chèrement aimé. Son premier
+poème de longue haleine, _la Justice_, ajouta à l'admiration
+qu'inspirait aux lettres un poète si sincère; sans accroître beaucoup la
+sympathie qui montait de toutes parts du fond des âmes élégantes et
+douces vers l'auteur des _Solitudes_. C'est pour ses élégies que M.
+Sully-Prudhomme avait été tout d'abord adoré et béni. Et quel amour et
+quelles bénédictions ne méritait-il pas pour nous avoir versé ce dictame,
+inconnu avant lui, cet exquis mélange dans lequel l'intelligence se
+fondait avec le sentiment pour nous rafraîchir le coeur et nous
+fortifier l'esprit? C'était un miracle qu'il y eût un poète à la fois si
+sensible et si intelligent. D'ordinaire, les miracles durent peu.
+Celui-ci cessa trop tôt. Le périlleux équilibre de deux facultés
+contraires qui nous avait émerveillés se rompit. Chez M.
+Sully-Prudhomme, l'intelligence l'emporta sur la sensibilité. Les
+facultés intellectuelles, si riches dans cette nature, se développèrent
+avec une puissance tyrannique. Au poète des _Solitudes_ succéda le poète
+de _la Justice_. Aux impressions rapides et profondes, M.
+Sully-Prudhomme préféra les pensées pures, longuement enchaînées les
+unes aux autres. Il cessa d'être élégiaque et devint philosophe. Je suis
+loin de m'en réjouir. Mais je ne saurais l'en blâmer. Alors même qu'on
+préfère en secret les troubles délicieux de la première heure à la
+sérénité du soir, il faut taire de vains regrets et avouer de bon coeur
+que, si c'est fini de sourire et de pleurer, il sera bon, peut-être, de
+méditer, et qu'enfin la Polymnie accoudée a aussi des grâces
+irrésistibles.
+
+Le poème du _Bonheur_ est un poème philosophique. On y apprend les
+aventures extra-terrestres de Faustus et de Stella. Comme l'Eiros et la
+Charmion, comme le Monos et l'Una du visionnaire américain, Faustus et
+Stella forment un couple affranchi par la mort. Ils goûtent ensemble,
+loin de cette humble et misérable terre, la paix dans le désir et la
+joie dans l'immortalité. En les évoquant, le poète les a adjurés de nous
+dire l'ineffable. Et c'est là une adjuration redoutable. Faustus et sa
+douce Stella ne reviennent de l'inconnu, à la voix du poète, que pour
+nous faire entendre des paroles inouïes et nous apporter la révélation
+des secrets qui nous tiennent le plus au coeur. À vrai dire, cette
+obligation, tous les Faustus, toutes les Stella l'éluderont toujours. Le
+poète le savait. Il ne s'est pas fait illusion un seul instant sur
+l'autorité de ses personnages. Il ne se flatte pas que les discours de
+Faustus mettront fin à l'incertitude humaine. Si Faustus annonce ce qui
+est véritablement, dit-il lui-même dans sa préface, «si ce rêve confine
+à la réalité, les coeurs droits et hauts n'auraient pas à s'en plaindre,
+mais c'est au hasard surtout qu'ils en pourraient faire honneur». Hélas!
+il est donc vrai, l'aventure de Faustus et de Stella n'est qu'un beau
+rêve. Ce rêve, le voici:
+
+Faustus et Stella, qui se sont aimés sur la terre sans pouvoir s'unir,
+se retrouvent, après leur mort, sur une nouvelle planète. Faustus y est
+accueilli par Stella, morte avant lui. Dans cette planète différente de
+la nôtre, le poète, comme on devait s'y attendre, ne nous montre rien
+qui ne soit terrestre. Il est impossible, en effet, de rien inventer.
+Toute notre imagination est faite de souvenirs.
+
+Nous avons fabriqué le ciel même avec des matériaux pris sur la terre.
+Les myrtes des champs Élysées se trouvent dans nos jardins, et les
+harpes des anges sortent de chez nos luthiers. La planète innomée où
+nous ravit le poète est plus belle que la nôtre, et plus douce, mais
+elle ne contient rien que ne contienne la Terre.
+
+Il faut louer du moins M. Sully-Prudhomme de n'avoir point, à l'exemple
+de Swedenborg, peuplé les mondes inconnus de visions incohérentes. Nous
+ne savons pas comment sont les planètes qu'éclairent Sirius et la
+Polaire. Nous ne le saurons jamais. Il faut nous contenter de savoir que
+le soleil lointain dont ils sont nés est composé de gaz qui nous sont
+connus. L'unité de composition des corps célestes est certaine. Il se
+pourrait bien que l'univers fût, en somme, assez monotone et qu'il ne
+méritât pas l'incontentable curiosité qu'il nous inspire.
+
+Dans la planète habitée par Faustus et Stella, il y a des chevaux ailés.
+Il est vrai qu'il ne s'en trouve pas sur la Terre, mais il s'y trouve
+des ailes et des chevaux, sans quoi les Grecs n'eussent pas eu l'idée de
+Pégase. Un Pégase, un de ces chevaux de l'air, emporte les deux amants
+ressuscités à travers le monde nouveau qu'ils habitent et les dépose à
+l'entrée d'une antique forêt. Ils s'y enfoncent, et bientôt s'ouvre
+devant eux une vallée où des fleurs et des fruits de toute espèce
+charment le goût et l'odorat. Ces fleurs et ces fruits sont la seule
+nourriture des habitants de cette planète.
+
+ Nul être n'y subsiste au détriment d'autrui.
+
+Le combat pour la vie y est inconnu. Le meurtre n'étant point la
+condition nécessaire de l'existence, les âmes y sont naturellement
+paisibles et bienveillantes. De même que la vie est établie sur notre
+terre de manière à engendrer constamment le crime et la douleur,
+l'existence n'a, dans la planète innomée, que de douces et clémentes
+nécessités. On n'y est pas méchant, puisqu'on n'y souffre pas et que la
+méchanceté est inconcevable sans la douleur; mais, pour la même raison,
+on ne saurait s'y montrer excellent. Car il est impossible d'imaginer
+des êtres possédant à la fois la bonté et la béatitude. La vertu suppose
+forcément la faculté du sacrifice; un être qui ne peut cesser d'être
+heureux est condamné à une perpétuelle médiocrité morale. Cela ne laisse
+pas d'être embarrassant. Quand on y songe, on ne sait que désirer et
+l'on n'ose rien souhaiter, pas même le bonheur universel.
+
+Faustus et Stella rencontrent une troupe nombreuse de cavaliers de
+toutes les races, autrefois esclaves sur la terre, maintenant libres et
+jouissant avec ivresse de leur indépendance. Ils admirent en eux la
+beauté des divers types humains. Et ce n'est pas sans raison: la liberté
+embellit les forts qui l'embrassent, et cette vérité naturelle a servi
+de fondement aux préjugés aristocratiques, si fortement enracinés dans
+toutes les sociétés humaines. Je ferai seulement observer qu'il faut que
+Faustus et Stella aient encore présentes aux yeux les apparences de la
+terre, pour se représenter si vivement l'image de la liberté. Car la
+liberté ne saurait exister dans un monde où la servitude n'existe pas.
+La vision des deux amants n'est, à proprement parler, qu'un mirage. La
+planète des heureux ne peut porter en son sein fleuri la guerrière
+Liberté, la vierge aux bras sanglants. Celle-là ne se révèle que dans le
+combat: les planètes heureuses ne la connaissent pas. Plus j'y songe et
+plus je me persuade que les planètes heureuses ne connaissent rien.
+
+Dans leur nouvel habitacle, Faustus et Stella sont charmés par les sons,
+les formes et les couleurs. Je n'aurais pas cru qu'étant immortels ils
+pussent goûter le plaisir de voir et d'entendre. Voir, entendre, sentir,
+n'est-ce pas user quelque chose de soi-même, n'est-ce pas déjà un peu
+mourir? Et qu'est-ce que vivre comme nous vivons sur la terre sinon
+mourir sans cesse et dépenser tous les jours une part de la quantité de
+vie qui est en nous? Mais la vision du poète est si pure et son art si
+subtil, que nous sommes transportés et ravis.
+
+Stella révèle à Faustus la plus haute expression de la musique. Il goûte
+le charme de la voix dans une extase heureuse qui lui fait oublier sa
+vie passée. Stella qui jusqu'alors lui était apparue sous sa figure
+terrestre, revêt devant lui sa parfaite beauté. Ils échangent leur amour
+dans une communion sublime.
+
+Voilà leur bonheur! Mais comment donc peuvent-ils le goûter, s'ils sont
+immortels? Nous avons l'amour sur la terre, mais c'est au prix de la
+mort. Si nous ne devions pas périr, l'amour serait quelque chose
+d'inconcevable. À peine Faustus a-t-il pressé Stella dans ses bras
+rajeunis qu'il devient distrait et songeur. Son bonheur a-t-il duré un
+jour ou des milliards de siècles? On ne sait, et lui-même il l'ignore.
+Un bonheur sans mélange ne saurait être mesuré. Celui même qui le
+possède ne le goûte ni ne l'éprouve. Quoi qu'il en soit, la curiosité,
+un moment assoupie par les délices de la vie paradisiaque, se réveille
+en Faustus. Il aspire à comprendre la nature dont il jouit. Il veut
+connaître. Immortel d'hier,
+
+ Une vague inquiétude,
+ Le souci de savoir, que nul front fier n'élude,
+ Le mal de l'inconnu l'avait déjà tenté.
+
+À ce signe encore, je le reconnais pour un de nos frères. Il n'a pas
+dépouillé le vieil homme; il reste, par l'esprit, citoyen de la vieille
+petite planète où quelque scoliaste latin écrivit un jour cette maxime:
+«On se lasse de tout excepté de comprendre.»
+
+Faustus évoque, dans son inquiétude, le lointain souvenir des
+connaissances humaines. D'abord, il se remémore les systèmes
+philosophiques de l'antiquité grecque; puis il passe en revue les
+alexandrins, les scolastiques. Enfin il affronte les modernes, Bacon,
+Descartes, Pascal, Spinoza, Leibnitz, Locke, Berkeley, Hobbes, Hume,
+Kant, Fichte, Hegel, Schopenhauer, Comte... Celui-ci l'arrête, lui
+interdit les spéculations métaphysiques et lui impose une vue générale
+du savoir humain. Mais cette philosophie ne le conduit pas à la
+connaissance de l'origine et de la fin des choses: la résignation
+qu'elle impose à sa curiosité inassouvie ne lui répugne pas moins que la
+témérité des conceptions métaphysiques. Faustus, désespérant de trouver
+la vérité dans l'enseignement des penseurs terrestres, renonce à leur
+secours décevant.
+
+Il a, dès lors, épuisé les joies du sentiment et celles de
+l'intelligence. Or, pendant qu'il goûtait son insensible félicité, le
+choeur des plaintes humaines, sans cesse grossissant depuis les âges les
+plus reculés, montait de la terre au ciel. Il atteint enfin la planète
+habitée par Stella. Faustus entend ces plaintes, les reconnaît et sent
+se réveiller en lui la conscience et la sympathie fraternelles.
+
+Oh! quelle gémissante éloquence enfle la voix de la Terre!
+
+ Lamentable océan de douleurs, dont la houle
+ Se soulève en hurlant, s'affaisse et se déroule,
+ Et marche en avant sans repos!
+ N'est-il donc pas encore apparu sur ta route
+ Un monde fraternel où quelque ami t'écoute:
+ N'auras-tu nulle part d'échos?
+
+Faustus, à cette voix, se promet de redescendre sur la terre pour
+apporter aux hommes le secours de sa science; Stella le suivra et
+partagera son sacrifice. La mort obéissante viendra les reprendre.
+
+Que l'homme est peu fait pour l'immortalité! Faustus et Stella
+semblaient la respirer comme un fluide étouffant. Leur mort a la douceur
+joyeuse d'une renaissance. On sent qu'elle rendra les amants à leur
+véritable destinée. Le poète a trouvé, pour la chanter, des accents
+exquis et rares, je ne sais quoi de fin, de délié, de subtil (il faut
+revenir à ce mot). Il a extrait la quintessence de sa poésie:
+
+ La tombe est toute faite et, pour l'heure fatale,
+ L'aube leur a tissé des suaires d'opale.
+ Ils regagnent leur couche et se livrent tous deux
+ En silence, à l'asile aujourd'hui hasardeux
+ Que leur ouvre ce lit, odorante corbeille,
+ Où depuis si longtemps leurs bonheurs de la veille
+ Au fidèle matin renaissaient rafraîchis.
+ Étendus sans bouger, droits, les bras seuls fléchis
+ Pour rapprocher leurs mains et les unir, il semble
+ Que le trépas déjà les ait glacés ensemble.
+ Ils n'ont pas vu la mort achever leur repos:
+ Leurs yeux, à leur insu, par degrés se sont clos;
+ Leurs fronts n'ont plus pensé, décolorés à peine,
+ Et tout bas, ralentie, a cessé leur haleine.
+ ....................................................
+ Quand le soleil du monde abandonné par eux
+ Embrassa tout à coup l'horizon vaporeux,
+ Une abeille rôdeuse, explorant les prairies
+ Sur un amas foulé de mille fleurs meurtries
+ S'arrêta pour y faire un butin pour son miel,
+ Comme avec la douleur se fait la joie au ciel.
+
+La Mort les a emportés inertes vers la terre. Au moment de toucher
+l'antique planète d'où montait un si grand cri de douleur, Faustus et
+Stella, ranimés, reconnaissent leur première patrie, mais ils n'y
+découvrent plus d'hommes; l'espèce humaine y est depuis longtemps
+éteinte. N'importe; ils descendront dans ce monde mauvais. Ils se
+dévoueront à créer, sur le sol qui nourrit jadis tant de souffrances,
+une race heureuse. Tandis qu'ils s'y décident, obéissant à un ordre
+divin; la Mort les emporte vers le plus haut séjour, mérité par leur
+incomparable dévouement. Hélas! que feront-ils dans ce séjour glorieux?
+Puisque nous savons, par leur exemple, que, même hors de la terre, il
+n'y a de joie que dans le sacrifice, nous craignons, qu'en ce septième
+ciel, où la Mort les dépose, ils ne goûtent qu'une insipide félicité.
+Quel est le vrai nom de ce séjour sublime que le poète ne nous nomme
+pas? N'est-ce point le _nirvâna_ qu'on y trouve? Et le rêve heureux du
+poète ne finit-il pas par l'irrémédiable évanouissement des deux âmes
+dans le néant divin?
+
+Tel est le sujet ou plutôt le trop sec argument de ce beau poème, un des
+plus audacieux, à la fois et des plus suaves, parmi les poèmes
+philosophiques.
+
+
+
+
+MÉRIMÉE[6]
+
+
+[Note 6: _Prosper Mérimée_, étude biographique et littéraire, par le
+comte d'Haussonville, de l'Académie française. Calmann Lévy, éditeur.]
+
+En publiant une étude biographique sur l'auteur de _Colomba_, M.
+d'Haussonville a prouvé une fois de plus qu'il sait être équitable
+envers ceux-là même dont il ne partage ni les idées ni les sentiments.
+On sait que M. d'Haussonville n'a pas de souci plus grand que celui de
+la justice. Sa foi religieuse, ses convictions politiques, ses goûts
+littéraires le séparaient de Mérimée. Pourtant il n'a pu refuser sa
+sympathie à un esprit qui, tout en la déconcertant par une froideur
+apparente, la gagnait par une sorte de générosité cachée.
+
+M. d'Haussonville sut reconnaître en Mérimée, non sans quelque respect,
+«une de ces natures qui, froissées par le contact de la vie, donnent à
+leur expérience la forme d'un cynisme un peu amer, et qui cachent
+profondément des ardeurs, parfois des convictions, en tout cas des
+délicatesses dont ne se doute même pas la grossière honnêteté de ceux
+qu'ils scandalisent».
+
+Il faut dire que les lettres inédites publiées par M. d'Haussonville,
+dans cette étude, nous révèlent un Mérimée que les correspondances avec
+Panizzi et les deux Inconnues ne permettaient point de soupçonner, un
+Mérimée tendre, affectueux, fidèle et bon. Ces lettres--il y en a une
+vingtaine environ--sont écrites, les unes à une dame anglaise pleine de
+grâce et d'esprit, mistress Senior, la belle-fille de M. William Senior,
+qui a laissé un recueil de souvenirs; les autres à «la fille d'un soldat
+deux fois illustre, et par le nom qu'il portait, et par le rang élevé
+qu'il avait atteint dans notre armée». Mérimée se montre naturel,
+confiant; affectueux avec l'une et l'autre. On sait qu'il donnait
+volontiers sa confiance aux femmes. L'amitié, qu'il jugeait tout à fait
+chimérique entre hommes, ne lui semblait pas absolument impossible d'un
+homme à une femme. Il la tenait seulement pour difficile en ce cas, et
+même «diablement difficile, car le diable se mêle de la partie»; mais
+enfin il se flattait d'avoir eu deux amies.
+
+L'âge aidant, il aima les femmes d'une amitié spirituelle tout à fait
+charmante. Un tel commerce est la dernière joie des voluptueux. Quoi que
+disent les théologiens, les âmes ont un sexe aussi bien que les corps.
+Mérimée le savait. Il eut de tout temps le goût et le sens de la femme.
+Son tort fut d'affecter parfois, à l'exemple de son maître Stendhal,
+l'immoralité systématique. Stendhal et Mérimée mettaient expressément
+certaines audaces, certaines violences au rang des devoirs les plus
+impérieux de l'honnête homme. Je voudrais au moins qu'on nous laissât
+libres et qu'il nous fût permis aussi d'être quelquefois respectueux. Il
+n'y a guère de devoirs agréables, et les devoirs à rebours, sont parfois
+plus pénibles que les autres. Mais cette brutalité n'était qu'une
+grimace. Mérimée cachait sa blessure. Il était touché au coeur, et il ne
+trahissait sa souffrance, qu'en parlant de la passion des autres. C'est
+ainsi qu'il écrit un jour à mistress Senior:
+
+ Je crois qu'on n'est jamais malade de la poitrine en Espagne,
+ mais bien du coeur, viscère inconnu ou racorni au nord des
+ Pyrénées. J'ai dans mes tablettes plusieurs cas lamentables de
+ pareilles maladies, entre autres celui de deux personnes qui
+ s'aimaient et qui sont mortes à huit jours d'intervalle. Ce qui
+ vous surprendra beaucoup, c'est que ce n'était pas un mari et
+ une femme, ou, pour mieux dire, c'était un mari marié à une
+ autre femme et une femme mariée à un autre mari. Ils avaient
+ l'indignité de s'aimer malgré leur position; aussi ont-ils été
+ bien punis. Espérons qu'ils rôtissent dans un endroit que je ne
+ nommerai pas et qui est institué pour de si grands coupables.
+
+Ne sentez-vous pas qu'il y a sous cette ironie une sympathie ardente?
+Mérimée fut toujours sincèrement convaincu de la légitimité des
+passions. Il ne leur demandait que d'être vraies et fortes. Et cette
+conviction lui inspirait çà et là des maximes sur le mariage et sur la
+chasteté qui eussent scandalisé sans doute mistress Senior, si elle eût
+été moins honnête, car les honnêtes femmes ne se scandalisent pas aussi
+facilement que les autres. Mérimée lui disait:
+
+ On a imaginé de faire un sacrement de ce qui n'aurait jamais dû
+ être qu'une convention sociale.
+
+Voilà qui semble bien irrévérencieux. Mais tout est permis au doute
+philosophique. Comme l'a dit M. Berthelot, il n'y a plus de domaine
+interdit à la discussion. N'ai-je pas entendu, l'autre jour, un des plus
+grands philosophes de ce temps soutenir pareillement que le mariage
+était une forme transitoire et qu'on trouvera sans doute autre chose
+dans cinq ou six mille ans, au plus tard? Mérimée disait encore:
+
+ Je ne considère pas la chasteté comme la vertu la plus
+ importante. Elle ne vaut pas assez pour qu'on la mette au-dessus
+ de tout.
+
+Cette fois, il cédait visiblement au plaisir de choquer un peu son
+estimable amie. Il ne faudrait pas répondre trop gravement à une boutade
+de ce genre. On pourrait seulement dire que ce sont les hommes qui ont
+attaché un si grand prix à la chasteté des femmes. Chaque Européen, il
+est vrai, ne tient guère pour son compte qu'à la chasteté d'une femme; à
+la chasteté de deux ou trois femmes au plus. Encore serait-il très fâché
+qu'elles demeurassent chastes à son préjudice, mais cela suffit pour
+former l'opinion.
+
+Tandis qu'il parlait de cet air brusque et dégagé, Mérimée souffrait
+cruellement. «Je suis devenu incapable de travailler, disait-il, depuis
+un malheur qui m'est arrivé.»
+
+Et il disait encore:
+
+ Lorsque j'écrivais, j'avais un but; maintenant je n'en ai plus.
+ Si j'écrivais, ce serait pour moi, et je m'ennuierais encore
+ plus que je ne fais. Il y avait une fois un fou qui croyait
+ avoir la reine de la Chine (vous n'ignorez pas que c'est la plus
+ belle princesse du monde) enfermée dans une bouteille. Il était
+ très heureux de la posséder, et il se donnait beaucoup de
+ mouvement pour que cette bouteille et son contenu n'eussent pas
+ à se plaindre de lui. Un jour, il cassa la bouteille, et, comme
+ on ne trouve pas deux fois une princesse de Chine, de fou qu'il
+ était, il devint bête.
+
+Ce doux insensé n'était autre que lui-même. Comment il avait perdu la
+bouteille enchantée, c'est ce qu'il raconta un autre jour à madame
+Senior, avec une sécheresse voulue et en mettant l'aventure sur le
+compte d'«un de ses amis». M. d'Haussonville se porte garant, dans une
+note, de la vérité de cette confidence déguisée.
+
+ Figurez-vous deux personnes qui s'aiment très réellement, depuis
+ longtemps, depuis si longtemps que le monde n'y pense plus. Un
+ beau matin, la femme se met en tête que ce qui a fait son
+ bonheur et celui d'un autre pendant dix ans est mal.
+ «Séparons-nous; je vous aime toujours, mais je ne veux plus vous
+ voir.» Je ne sais pas, madame, si vous vous représentez ce que
+ peut souffrir un homme qui a placé tout le bonheur de sa vie sur
+ quelque chose qu'on lui ôte ainsi brusquement.
+
+Le voilà, cet homme fort! ce contempteur de la tendresse et de la
+fidélité! Il aime depuis dix ans et c'est dans une liaison douce, longue
+et grave, qu'il a mis le bonheur de sa vie. Ainsi ce masque de cynisme
+et d'insensibilité cachait un visage tendre et sérieux, que le monde n'a
+jamais vu.
+
+Mérimée, né fier et timide, se renferma de bonne heure en lui-même et
+prit, dès la première jeunesse, la roide et sarcastique attitude dans
+laquelle il traversa la vie. Le Saint-Clair du _Vase étrusque_, c'est
+lui-même:
+
+«Saint-Clair était né avec un coeur tendre et aimant; mais, à un âge où
+l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa
+sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses
+camarades. Il était fier et ambitieux; il tenait à l'opinion comme y
+tiennent les enfants. Dès lors, il se fit une étude de supprimer tous
+les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il y
+réussit, mais sa victoire lui coûta cher.»
+
+Tel Mérimée était à vingt ans, tel il restait à quarante, quand il
+écrivait à madame du Parquet:
+
+ Mes amis m'ont dit bien souvent que je ne prenais pas assez de
+ soin pour montrer ce qu'il peut y avoir de bon dans ma nature;
+ mais je ne me suis jamais soucié que de l'opinion de quelques
+ personnes.
+
+Cette attitude ne trompa pas madame Senior, qui écrivit à son ami qu'il
+était naturellement un bon homme. Il en tomba d'accord:
+
+ Je suis charmé que vous me croyiez _a good natured-man_. Je
+ crois que c'est vrai. Je n'ai jamais été méchant; mais, en
+ vieillissant, j'ai tâché d'éviter de faire du mal, et c'est plus
+ difficile qu'on ne croit.
+
+Puis, regrettant, par une contradiction bien humaine, de paraître tel
+qu'il s'était montré, et d'avoir réussi à cacher ses bonnes qualités, il
+se plaignait d'être mal jugé, injustement condamné par l'opinion. Il
+attribuait à sa seule franchise la solitude morale que son orgueil, sa
+timidité et sa supériorité avaient faite autour de lui.
+
+ Si j'avais à recommencer ma vie avec l'expérience que j'ai
+ acquise, je m'appliquerais à être hypocrite et à flatter tout le
+ monde. Maintenant, le jeu ne vaut pas la chandelle. D'un autre
+ côté, il y a quelque chose de triste à plaire aux gens sous un
+ masque et à penser qu'en se démasquant on deviendra odieux.
+
+Son regret le plus vif et le plus constant était de n'avoir pas un
+enfant, une petite fille, à élever. Il écrivait en 1855 à madame Senior:
+
+ Je suis trop vieux pour me marier, mais je voudrais trouver une
+ petite fille toute faite à élever. J'ai pensé souvent à acheter
+ une enfant à une gitana, parce que, si mon éducation tournait
+ mal, je n'aurais probablement pas rendu plus malheureuse la
+ petite créature que j'aurais adoptée. Qu'en pensez-vous? Et
+ comment se procurer une petite fille? Le mal, c'est que les
+ gitanas sont trop brunes et qu'elles ont des cheveux comme du
+ crin. Pourquoi n'avez-vous pas une petite fille avec des cheveux
+ d'or à me céder!
+
+Même regret quelque temps après:
+
+ Le monde m'assomme, et je ne sais que devenir. Je n'ai plus un
+ ami au monde, je crois. J'ai perdu tous ceux que j'aimais, qui
+ sont morts ou changés. Si j'avais le moyen, j'adopterais une
+ petite fille; mais ce monde, et surtout ce pays-ci, est si
+ incertain, que je n'ose me donner ce luxe.
+
+Les années se passent, et ce regret demeure. Il plaint sa solitude. Il
+constate douloureusement l'impossibilité de garder un ami, et il exprime
+de nouveau le désir «d'avoir une petite fille».
+
+ Mais, ajoute-t-il, il pourrait bien se faire que le petit
+ monstre, après quelques années, s'amourachât d'un chien coiffé
+ et me plantât là.
+
+Pourtant ce rêve le poursuit jusque dans la vieillesse et dans la
+maladie. En 1867, à Cannes, où le retenait l'affection de poitrine dont
+il devait bientôt mourir, il vit les trois enfants de M.
+Prévost-Paradol, dont l'une était une fille de treize ans vraiment
+ravissante: alors le regret de n'avoir pas d'enfant gonfla ce coeur déjà
+à demi glacé. Mérimée écrivit à une dame avec laquelle il était en
+correspondance depuis plusieurs années:
+
+ J'aurais beaucoup aimé à avoir une fille et à l'élever. J'ai
+ beaucoup d'idées sur l'éducation et particulièrement sur celle
+ des demoiselles, et je me crois des talents qui resteront
+ malheureusement sans application.
+
+Depuis longtemps déjà, il avait le spleen et voyait les _blue devils_
+que n'avait pu conjurer mistress Senior. M. d'Haussonville a recherché
+la cause de cette mélancolie. Il croit l'avoir trouvée dans «l'instinct
+confus d'une vie mal dirigée, livrée à beaucoup d'entraînements, dont le
+souvenir laissait plus d'amertume que de douceur». Pour moi, je doute
+que Mérimée ait jamais eu un sentiment moral de cette nature. De quoi se
+serait-il repenti? Il ne reconnut jamais pour vertus que les énergies ni
+pour devoirs que les passions. Sa tristesse n'était-elle pas plutôt
+celle du sceptique pour qui l'univers n'est qu'une suite d'images
+incompréhensibles, et qui redoute également la vie et la mort, puisque
+ni l'une ni l'autre n'ont de sens pour lui? Enfin, n'éprouvait-il pas
+cette amertume de l'esprit et du coeur, châtiment inévitable de l'audace
+intellectuelle, et ne goûtait-il pas jusqu'à la lie ce que Marguerite
+d'Angoulême a si bien nommé l'ennui commun à toute créature bien née.
+
+
+
+
+HORS DE LA LITTÉRATURE[7]
+
+
+[Note 7: _Volonté_, par M. Georges Ohnet. Ollendorf, éditeur.]
+
+Le titre du nouveau roman de M. Georges Ohnet contient beaucoup de sens
+en un seul mot.
+
+Ce titre est toute une philosophie. _Volonté_, voilà qui parle au coeur
+et à l'esprit! _Volonté, par Georges Ohnet!_ Comme on sent l'homme de
+principes, qui n'a jamais douté! _Volonté, par Georges Ohnet,
+soixante-treizième édition!_ Quelle preuve de la puissance de la
+volonté! Locke ne croyait pas que la volonté fût libre. Mais son _Essai
+sur l'entendement humain_ n'eut pas soixante-treize éditions en une
+matinée. Voilà Locke victorieusement réfuté! La volonté n'est point une
+illusion, puisque M. Georges Ohnet a voulu avoir soixante-treize
+éditions, et qu'il les a eues. En vérité, plus je relis ce titre, plus
+j'y trouve d'intérêt. C'est sans contredit la plus belle page qui soit
+sortie de la plume de M. Georges Ohnet. Le style en est sobre et ferme,
+la pensée heureuse, claire, profonde. _Volonté, par Georges Ohnet,
+soixante-treizième édition_, que cela est excellemment pensé, que cela
+est bien écrit!
+
+J'avoue que le reste du livre m'a paru inférieur. Au point de vue
+philosophique, le nouvel ouvrage de l'auteur de _Serge Panine_ prête à
+la critique et soulève de nombreuses objections. Le problème de la
+volonté n'a pas encore été résolu à la satisfaction de toute l'humanité
+pensante. Il y a des métaphysiciens qui disent que la volonté n'est
+nulle part. Je serais plutôt tenté de la voir partout et de considérer
+tous les phénomènes de l'univers comme les effets d'une éternelle et
+fatale volonté.
+
+M. Georges Ohnet, qui a si bien réfuté Locke en deux mots, sur la
+couverture de son écrit, n'a pas gardé la même supériorité dans le cours
+de cet écrit même. Il a négligé de nous dire ce qu'il entendait par
+volonté. C'est une faute. Il ne nous a pas dit non plus s'il croyait que
+les animaux eussent de la volonté. Pour ma part, je suis persuadé qu'ils
+en ont comme nous. Il faudrait, pour n'en pas avoir, qu'ils fussent des
+machines. D'ailleurs, qu'est-ce que la volonté, au sens vulgaire du mot,
+sinon la puissance intérieure par laquelle l'homme se détermine à agir
+ou à ne pas agir?
+
+Les animaux agissent, donc ils veulent. Un jour que j'étais à table à
+côté de M. Darlu, je priai cet éminent professeur de philosophie
+d'accorder un peu de volonté aux végétaux. M. Darlu me le refusa de la
+façon la plus absolue; je lui représentai respectueusement que, si un
+chêne pousse, c'est qu'il veut pousser et que, s'il ne le voulait pas,
+personne ne pourrait l'y contraindre M. Darlu refusa de rien entendre.
+Ce soir-là, je m'en allai fort perplexe. M. Georges Ohnet ne m'a pas
+tiré d'incertitude. Non content d'affirmer, sans preuves, que la volonté
+est libre, M. Georges Ohnet avance qu'elle est souveraine. C'est aller
+trop loin et rendre à Locke l'avantage qu'il avait perdu. Car enfin, il
+est clair que j'aurais beau vouloir, comme M. Ohnet, pousser mes
+ouvrages à soixante treize éditions, je ne le pourrais point. Comme
+philosophe, M. Georges Ohnet ne me satisfait pas.
+
+Sous ce jour, je le trouve faible. Je voudrais n'avoir pas à l'apprécier
+à un autre point de vue, et je meurs d'envie de vous dire incontinent
+quelque belle chanson du temps que Berthe filait. Mais puisque enfin M.
+Ohnet fait des romans, il est équitable et nécessaire de le traiter en
+romancier. C'est ce à quoi je vais donc procéder avec tous les
+ménagements dont je suis capable. J'ai l'esprit indulgent et modéré.
+Ceux qui me lisent savent que ma critique est bienveillante et que je me
+fais un agréable devoir d'exprimer toujours l'opinion la plus large sous
+la forme la plus douce. Eh bien, puisqu'il me faut juger M. Ohnet comme
+auteur de romans, je dirai, dans la paix de mon âme et dans la sérénité
+de ma conscience, qu'il est, au point de vue de l'art, bien au-dessous
+du pire.
+
+J'ai eu l'honneur d'être présenté l'hiver dernier à M. Georges Ohnet, et
+je me suis convaincu, comme tous ceux qui l'ont approché, que c'est un
+très galant homme.
+
+Il parle d'une manière fort intéressante, avec une bonne humeur tout à
+fait agréable. Il m'a inspiré de la sympathie. Je sais de lui des traits
+qui l'honorent, je l'estime profondément, mais je ne connais pas de
+livres qui me déplaisent plus que les siens. Je ne sais rien au monde de
+plus désobligeant que ses conceptions, ni de plus disgracieux que son
+style.
+
+J'avoue que jusqu'ici je l'avais fort peu pratiqué comme «auteur». Je
+distinguais mal les romans dont il a rempli l'univers. J'éprouvais à
+leur égard une secrète et sûre défiance; je sentais qu'ils n'étaient pas
+faits pour moi et j'avais l'instinct que cela m'était ennemi. Si je
+m'étais cru, je serais mort sans avoir lu une ligne de M. Ohnet. Je me
+serais épargné cette pénible et dangereuse épreuve. Je mets beaucoup de
+soin à éviter dans la vie ce qui me semble laid. Je craindrais de
+devenir très méchant si j'étais forcé de vivre en face de ce qui me
+choque, me blesse et m'afflige. C'est pourquoi j'étais résolu à ne pas
+lire _Volonté_. Mais le sort en a disposé autrement.
+
+J'ai lu _Volonté_, et j'ai d'abord été très malheureux. Il n'y a pas une
+page, pas une ligne, pas un mot, pas une syllabe de ce livre qui ne
+m'ait choqué, offensé, attristé. J'eus envie d'en pleurer avec toutes
+les Muses. Je n'avais jamais lu encore un livre si mauvais: cela même me
+le rendit considérable, et je finis par en concevoir une espèce
+d'admiration. M. Ohnet est détestable avec égalité et plénitude; il est
+harmonieux et donne l'idée d'un genre de perfection. C'est du génie
+cela. Je ne dis pas trop en disant qu'il a sa puissance, sa vertu et sa
+magie: tout ce qu'il touche devient aussitôt tristement vulgaire et
+ridiculement prétentieux. Les miracles de la nature et de l'humanité, la
+splendeur du ciel et la beauté des femmes, les trésors de l'art et les
+secrets délicieux des âmes, enfin, tout ce qui fait le charme et la
+sainteté de la vie devient, en passant par sa pensée, d'une écoeurante
+banalité. Voilà donc ce qu'il voit, voilà donc ce qu'il sent! Et il aime
+vivre! C'est incompréhensible! Ce qui m'émerveille plus que tout le
+reste, c'est la fadeur de ces perpétuelles caricatures au milieu
+desquelles il vit et se meut naturellement.
+
+J'ai dit qu'il était détestable, flatteur que j'étais! La vérité, c'est
+qu'il est médiocre. Comme écrivain, c'est un parfait _snob_. Ce genre de
+niaiserie confortable que les Anglais appellent le _snobisme_, il l'a
+portée jusqu'au génie, et c'est pourquoi il est l'idéal des millions de
+snobs qui fourmillent sur les continents et les îles de cette planète.
+
+Toutes ses conceptions de la vie sont du plus grand penseur que le
+snobisme ait enfanté pour le malheur des êtres simple, beaux et purs. Il
+est snob premièrement dans son amour grossier de luxe, quand il nous
+montre, comme il fait dans _Volonté_, «une Victoria descendant la rue
+Boissy-d'Anglas au trot de ses deux chevaux steppant avec grâce»; quand
+il nous fait monter à sa suite «un escalier à marches de pierre
+recouvertes d'un somptueux tapis»; et quand il nous introduit «dans la
+salle d'un hôtel féeriquement éclairé à la lumière électrique», où nous
+respirons «une atmosphère enivrante, faite du parfum des fleurs et de la
+capiteuse odeur des femmes».
+
+Lorsque Buridan, le capitaine, s'écrie: «Ce sont de grandes dames, de
+très grandes dames!» on sourit avec indulgence; on n'est pas trop choqué
+de l'admiration que les princesses inspirent à cet écolier robuste, naïf
+et famélique. Buridan montre sa bonhomie et sa simplicité. Mais M. Ohnet
+a des mouvements, pour nous présenter ses baronnes et ses duchesses, qui
+donnent un grand mal de coeur; je ne puis lire cette simple phrase sans
+être exaspéré: «Hélène prenait un secret plaisir à toucher ce tissu
+merveilleux. Sa nature aristocratique se trahissait dans ce goût pour
+les choses raffinées.» Cela est vain et faux à crier. Il n'y a pas
+d'aristocratie à aimer les belles étoffes. Ce qui fait ou, pour mieux
+dire, ce qui faisait l'aristocrate, c'était l'héréditaire et longue
+habitude du commandement. Quant à se délecter aux contacts suaves, ce
+peut être le goût d'une petite bourgeoise aussi bien que d'une
+patricienne. Mais il est inutile de disputer quand on sait qu'on ne
+pourra jamais s'entendre. Ne critiquons plus, exposons seulement.
+
+Cette Hélène, qui trahit «sa nature aristocratique» par son goût pour
+les choses raffinées, est l'héroïne de _Volonté_.
+
+Elle est sublime. Aimée par deux hommes dont l'un est «fatalement beau»,
+elle préfère l'autre, par générosité.
+
+--Allons, soyez franche, interrompit Thauziat. (_Clément Thauziat, c'est
+l'homme fatalement beau_.)... Voyons, n'oserez-vous pas avouer devant
+moi, que vous l'aimez?
+
+À ce défi, mademoiselle de Graville (_Elle est pauvre, mais elle a de la
+race_) sentit en elle une révolte.
+
+Et, bravant Thauziat du regard:
+
+--Vous voulez que je vous le dise? Eh bien, soyez donc satisfait: oui,
+je l'aime.
+
+--Qu'a-t-il fait pour cela? s'écria Clément avec amertume.
+
+--Il est faible et a besoin d'être défendu.
+
+--Dites qu'il est lâche et vicieux.
+
+--Eh bien, je serai sa bravoure et sa vertu.
+
+--S'il vous trouve supérieure à lui, il vous prendra en haine.
+
+--Ayant tout fait pour le bien, je souffrirai sans me plaindre.
+
+--Pensez-vous que je vous, laisserai ainsi vous sacrifier?
+
+--De quel droit interviendrez-vous? (P. 213.)
+
+Ce dialogue serré et pressant, c'est proprement du Corneille pour les
+snobs. Mais poursuivons: ce M. Clément de Thauziat auquel Hélène résiste
+si fièrement appartient aussi à la plus fine aristocratie. Il était,
+«dans sa mise, d'une sobriété recherchée qui lui donnait un remarquable
+cachet de distinction». (P. 11.) «Au XVe siècle, il eût été un de ces
+condottieri superbes qui, etc.» (P. 12.)»Avec lui la destinée d'une
+femme sera grande, sera heureuse, sera enviée.» (P. 201.) «Son étreinte
+est chaude et frémissante.» (P. 187.) «Il est pâle et brun.» (_Passim._)
+«Il apparaît resplendissant d'une beauté satanique.» (P. 362.) Il est
+tué d'une balle au coeur, dans un duel loyal, mais terrible. Après sa
+mort il est encore fatalement beau. «Il était tombé élégant et correct,
+ainsi qu'il avait vécu.» (P. 416.)
+
+À côté de ce héros qui a tant de «cachet», M. Ohnet se plaît à évoquer
+une jeune Anglaise, belle et perfide, au coeur de marbre, lady Diana.
+«Ses cheveux blonds brillaient comme un casque d'or.» (P. 93.) On ne
+pouvait soutenir «l'éclat de ses yeux bleus, clairs et durs comme
+l'acier.» (P. 345.) «Sa taille, élancée et souple, moulée dans son
+amazone, se cambrait voluptueusement.» (P. 253.) Lady Diana a pour
+rivale, piquant contraste, Émilie Lereboulley, une petite bossue
+spirituelle et tendre, ironique et généreuse. «Cette fille si disgraciée
+de la nature semblait avoir voulu compenser par l'élévation éclatante de
+son esprit la dégradation misérable de son corps.» (P. 11.)
+Comprenez-vous maintenant ce qui fait ma tristesse et mon dégoût, et ne
+sentez-vous pas que tout, même la brutalité raffinée des naturalistes,
+même l'obscurité tortueuse des décadents, tout enfin est préférable à
+cette misérable platitude.
+
+Ces méchantes rapsodies trouvent, je le sais, des lecteurs par centaines
+de mille. _Volonté_ fera les délices d'un grand nombre de personnes.
+Cela est digne de réflexion, et les êtres ingénieux ne manqueront pas de
+se demander par quel étrange mystère les abominables pauvretés que je
+viens de citer avec un mélange de dégoût généreux et de joie perverse se
+transforment, dans d'innocentes cervelles, en poésie romanesque et
+touchante. N'en doutez pas, il y aura des femmes, des femmes charmantes,
+qui trouveront cela beau et qui en pleureront. Eh bien, je ne leur en
+ferai pas un reproche. Je les louerai, au contraire, de leur candeur et
+de leur simplicité. Il faut aussi que les pauvres d'esprit aient leur
+idéal. N'est-il pas vrai que les figures de cire, exposées aux vitrines
+des coiffeurs inspirent des rêves poétiques aux collégiens? Or, les
+romans de M. Georges Ohnet sont exactement, dans l'ordre littéraire, ce
+que sont, dans l'ordre plastique, les têtes de cire des coiffeurs.
+
+
+
+
+BIBLIOPHILIE[8]
+
+
+J'ai connu beaucoup de bibliophiles dans ma vie, et je suis certain que
+l'amour des livres rend la vie supportable à un certain nombre de
+personnes bien nées. Il n'y a pas, de véritable amour sans quelque
+sensualité. On n'est heureux par les livres que si l'on aime à les
+caresser. Je reconnais du premier coup d'oeil un vrai bibliophile à la
+manière dont il touche un livre. Celui qui, ayant mis la main sur
+quelque bouquin précieux, rare, aimable, ou tout au moins honnête, ne le
+presse point d'une main à la fois douce et ferme, et ne promène pas
+voluptueusement sur le dos, sur les plats, sur les tranches une paume
+attendrie, celui-là n'eut jamais l'instinct qui fait les Groslier et les
+Double. Il aura beau dire qu'il aime les livres: nous ne le croirons
+pas. Nous lui répondrons: Vous les aimez pour leur utilité. Est-ce
+aimer, cela? Aime-t-on quand on aime sans désintéressement? Non! vous
+êtes sans flamme et sans joie, et vous ne connaîtrez jamais les délices
+de promener des doigts tremblants sur les grains délicieux du maroquin.
+
+[Note 8: _Bibliographie des principales éditions originales d'écrivains
+français du XVe au XVIIIe siècle_, par Jules Le Petit. In-8°; Quantin,
+éditeur.]
+
+Il me souvient de deux vieux prêtres qui aimaient les livres et qui
+n'aimaient rien autre chose de ce monde. L'un était chanoine et logeait
+proche Notre-Dame; celui-là portait une âme douce dans un petit corps.
+C'était un petit corps tout rond, fait à souhait pour ouater et
+capitonner une âme canonicale. Il méditait d'écrire les _Vies des saints
+de Bretagne_ et vivait heureux. L'autre, vicaire d'une paroisse pauvre,
+était plus grand, plus beau, plus triste. Les fenêtres de sa chambre
+donnaient sur le Jardin des Plantes, et il s'endormait aux rugissements
+des lions captifs. Tous deux se retrouvaient sur les quais, devant les
+boîtes des bouquinistes, chaque jour que Dieu faisait. Leur tâche sur la
+terre était de fourrer dans la poche de leur soutane des bouquins reliés
+en veau, avec les tranches rouges. Ce sont là sans doute des travaux
+simples, modestes et bien appropriés à la vie ecclésiastique. Je dirais
+même qu'il y a moins de danger, pour un prêtre, à fouiller les étalages
+sur les parapets qu'à contempler la nature dans les champs et dans les
+forêts. Quoi qu'en dise Fénelon, la nature n'est pas édifiante. Elle
+manque de pudeur, elle conseille la lutte et l'amour; elle est
+sourdement voluptueuse; elle trouble les sens par mille odeurs subtiles:
+on s'y sent environné de baisers et de souffles ardents. Sa paix même
+est lascive. Un poète sensible à la volupté a eu bien raison de dire:
+
+ Évitez
+ Le fond des bois et leur vaste silence.
+
+Une promenade sur les quais, d'étalage en étalage, n'offre aucun de ces
+dangers: les bouquins ne troublent point le coeur. Si quelques-uns
+parlent d'amour, ils en parlent dans un langage ancien, avec des
+caractères d'autrefois, et ils font penser à la mort en même temps qu'à
+l'amour. Mon chanoine et mon vicaire avaient bien raison de passer une
+grande partie de cette vie transitoire entre le Pont-Royal et le pont
+Saint-Michel. Le spectacle que leurs yeux y rencontrèrent le plus
+souvent fut celui de la petite fleurette d'or que les relieurs du XVIIIe
+siècle appliquaient sur le dos de veau des livres, entre chaque nervure.
+Et c'est sans doute un spectacle plus innocent encore que celui des lis
+des champs, qui ne travaillent ni ne filent, mais qui aiment et que les
+papillons font tressaillir dans le mystère de leur corolle charmante.
+Oh! les saintes gens que le chanoine et le vicaire! Je crois qu'ils
+n'eurent jamais ni l'un ni l'autre une mauvaise pensée.
+
+Pour ce qui est du chanoine, j'en mettrais ma main au feu: il était
+jovial. À soixante-dix ans, il avait l'âme et les joues d'un petit
+enfant. Jamais lunettes d'or ne chaussèrent un nez plus simple pour
+éclairer des yeux plus candides. Le vicaire, avec son long nez et ses
+joues creuses, fut peut-être un saint: le chanoine était assurément un
+juste. Pourtant et ce saint et ce juste eurent leur sensualité. Ils
+regardaient les peaux-de-truie avec concupiscence, ils palpaient le veau
+fauve avec volupté. Ce n'est pas qu'ils missent leur joie et leur
+orgueil à disputer aux princes des bibliophiles les éditions princeps
+des poètes français; les reliures pour Mazarin ou pour Canevarius, les
+ouvrages à figures, contenant double et triple suite. Non, ils étaient
+pauvres avec joie, humbles avec allégresse. Ils portaient jusque dans
+leur goût pour les livres l'austère simplicité de leur vie. Ils
+n'achetaient que de modestes ouvrages modestement reliés. Ils
+recueillaient volontiers les écrits des vieux théologiens dont personne
+ne veut plus. Ils mettaient la main, avec une joie naïve, sur les
+curiosités dédaignées qui tapissent la boîte à dix sous du bouquiniste
+expert. Ils étaient contents quand ils avaient trouvé l'_Histoire des
+perruques_ de Thiers ou le _Chef-d'oeuvre d'un inconnu_, par M. le Dr
+Chrysostome Matanasius. Ils laissaient les maroquins aux puissants de ce
+monde. Le veau granit, le veau fauve, le basane et le parchemin
+suffisaient à leurs désirs, mais ces désirs étaient ardents; ils avaient
+la flamme et l'aiguillon: c'étaient enfin de ces désirs que la
+symbolique chrétienne, au moyen âge, représentait dans les églises sous
+la forme de diablotins à tête d'oiseau et à pieds de bouc, avec des
+ailes de chauve-souris. J'ai vu, j'ai vu M. le chanoine caresser d'une
+main amoureuse un bel exemplaire en veau granit des _Vies des pères du
+désert_. C'est là un péché. Et ce qui aggrave la faute, c'est que ce
+livre est janséniste. Quant au vicaire, il reçut un jour d'une vieille
+demoiselle un exemplaire de l'_Imitation_ elzévir, relié en drap
+pourpre, sur lequel la pieuse donatrice avait brodé de sa main un calice
+d'or. Il en rougit de plaisir et d'orgueil et s'écria: «Voilà un présent
+dont M. Bossuet lui-même eût été honoré!» Je veux croire que mon vicaire
+et mon chanoine ont fait tous deux leur salut et qu'ils sont dès
+maintenant à la droite du Père. Mais tout se paye, et dans le livre de
+l'Ange,
+
+ In quo totum continetur
+ Unde mundus judicetur,
+
+la dette du vicaire et celle du chanoine sont inscrites. Je crois lire
+dans ce livre des livres:
+
+«M. le chanoine, tel jour, sur le quai Voltaire, s'être délecté aux
+contacts suaves.--Tel autre jour, avoir respiré des parfums chez un
+libraire du quai des Grands-Augustins... M. le vicaire, _Imitation,
+elzévir_ petit in-8°: orgueil et concupiscence.»
+
+Voilà, à n'en point douter, ce que contient le livre de l'Ange, qui sera
+lu le jour du jugement dernier.
+
+Oh! le bon vicaire! Oh! l'excellent chanoine! Que de fois je les
+rencontrai le nez dans les boîtes des quais! Quand on voyait l'un, on
+était sûr de découvrir bientôt l'autre. Pourtant ils ne se recherchaient
+point; ils s'évitaient plutôt. Il faut bien avouer qu'ils étaient un peu
+jaloux l'un de l'autre.
+
+Et comment en eût-il été autrement, puisqu'ils chassaient sur les mêmes
+terres? Chaque fois qu'ils se rencontraient, c'est-à-dire tous les
+jours, ils échangeaient un long salut onctueux pendant lequel ils
+s'épiaient mutuellement et sondaient du regard leurs poches bourrées de
+livres. D'ailleurs leurs natures ne sympathisaient point. Le chanoine
+avait une conception béate et simple de l'univers qui ne pouvait
+satisfaire le vicaire dont l'âme était grosse de controverse et de
+disputes savantes. Le chanoine goûtait ici-bas par avance la paix
+promise aux hommes de bonne volonté. Comme saint Augustin et comme le
+grand Arnault, le vicaire tendait le front aux orages. Il parlait de
+Monseigneur avec une liberté qui faisait frissonner le bon chanoine dans
+sa douillette.
+
+Le chanoine n'était pas fait pour les situations difficiles. Je le
+rencontrai un jour bien affligé. C'était par une giboulée de mars,
+devant l'Institut. En un clin d'oeil, une bourrasque s'était élevée, et
+le vent emportait dans la Seine les brochures et les cartes étalées sur
+les parapets. Il emporta aussi le riflard rouge du chanoine. Nous le
+vîmes s'élever dans l'air, puis tomber dans le fleuve. Le chanoine se
+lamentait. Il invoquait tous les saints bretons et promettait dix sous à
+qui lui rapporterait son parapluie. Cependant, le riflard voguait vers
+Saint-Cloud. Un quart d'heure après, le temps s'était rasséréné; sous le
+fin soleil, l'excellent prêtre, les yeux encore humides, la bouche déjà
+souriante, achetait un vieux Lactance au père Malorey, et se réjouissait
+de lire cette phrase, imprimée en la belle italique des Aldes: _Pulcher
+hymnis Dei homo immortalis_. L'italique des Aldes lui avait fait oublier
+la perte de son riflard.
+
+J'ai connu dans le même temps, sur les quais, un bibliomane plus étrange
+encore. Il avait coutume d'arracher des livres les pages qui lui
+déplaisaient et, comme il avait le goût délicat, il ne lui restait pas
+dans sa bibliothèque un seul volume complet. Ses collections étaient
+composées de lambeaux et de débris qu'il faisait relier magnifiquement.
+J'ai des raisons pour ne point le nommer, bien qu'il soit mort depuis
+longtemps. Ceux qui l'ont connu le reconnaîtront quand j'aurai dit qu'il
+composait lui-même des livres somptueux et bizarres sur la numismatique
+et les publiait par fascicules. Les souscripteurs étaient peu nombreux;
+il y avait parmi eux un collectionneur violent, dont le nom est resté
+célèbre chez les curieux, le colonel Maurin. Il s'était fait inscrire le
+premier et était fort exact à retirer chaque livraison à mesure qu'elle
+paraissait. Pourtant il dut faire un assez long voyage. L'autre
+l'apprit: Aussitôt il publia un nouveau fascicule et envoya aux
+souscripteurs l'avis suivant: «Tout exemplaire du dernier fascicule qui
+n'aura pas été retiré par le souscripteur dans le délai de quinze jours
+sera détruit.» Il comptait bien que le colonel Maurin ne pourrait
+revenir à temps pour retirer son exemplaire. En effet, ce n'était pas
+possible. Mais le colonel fit l'impossible et se présenta chez
+l'auteur-éditeur le seizième jour, au moment même où celui-ci jetait le
+fascicule au feu. Une lutte s'engagea entre les deux collectionneurs. Le
+colonel fut victorieux: il retira les feuillets des flammes et les
+emporta triomphant dans sa maison de la rue des Boulangers où il
+entassait toutes sortes de débris des siècles. Il possédait des boîtes
+de momies, l'échelle de Latude, des pierres de la Bastille. Il était de
+ces hommes qui veulent fourrer l'univers dans une armoire. Tel est le
+rêve de tout collectionneur. Et comme ce rêve est irréalisable, les
+vrais collectionneurs ont, comme les amants, dans le bonheur même, des
+tristesses infinies. Ils savent bien qu'ils ne pourront jamais mettre la
+terre sous clef, dans une vitrine. De là leur mélancolie profonde.
+
+J'ai pratiqué aussi les grands bibliophiles, ceux qui recueillent les
+incunables, les humbles monuments de la xylographie du XVe siècle, et
+pour qui la _Bible des pauvres_, avec ses grossières figures, a plus de
+charmes que toutes les séductions de la nature unies à toutes les magies
+de l'art; ceux qui réunissent les royales reliures faites pour Henri II,
+Diane de Poitiers et Henri III, les _petits fers_ du XVIe et du XVIIe
+siècle, que Marius reproduit aujourd'hui avec une régularité qui manque
+aux originaux; ceux qui recherchent les maroquins aux armes des princes
+et des reines; ceux enfin qui rassemblent les éditions originales de nos
+classiques. J'aurais pu vous faire les portraits de quelques-uns de
+ceux-là, mais ils vous auraient moins amusés, je crois, que ceux de mon
+pauvre vicaire et de mon pauvre chanoine. Il en est des bibliophiles
+comme des autres hommes. Ceux qui nous intéressent le plus ne sont point
+les habiles et les savants, ce sont les humbles et les candides.
+
+Et puis, si nobles, si beaux que soient les exemplaires dont le
+bibliophile se réjouit, pour admirable qu'il tienne un livre, ce livre
+fût-il _la Guirlande de Julie_, calligraphiée par Jarry, il y a quelque
+chose que je mettrai encore au-dessus: c'est le tonneau de Diogène. On
+est libre dedans, tandis que le bibliophile est l'esclave de ses
+collections.
+
+Nous faisons en ce temps-ci trop de bibliothèques et de musées. Nos
+pères s'embarrassaient de moins de choses et sentaient mieux la nature.
+M. de Bismarck a coutume de dire pour faire valoir ses arguments:
+«Messieurs, je vous apporte des considérations inspirées non par le
+tapis vert, mais bien par la verte campagne.» Cette image, un peu
+étrange et barbare, est pleine de force et de saveur. Pour ma part, je
+la goûte infiniment. Les bonnes raisons sont celles qu'inspire la
+vivante nature. Il est bon de faire des collections: il est meilleur de
+faire des promenades.
+
+À cela près, je confesse que le goût des bonnes éditions et des belles
+reliures est un goût d'honnête homme. Je loue ceux qui conservent les
+éditions originales de nos classiques, de Molière, de La Fontaine, de
+Racine, dans leur maison illustrée par de si nobles richesses.
+
+Mais, à défaut de ces textes rares et fameux, on peut se contenter du
+livre somptueux dans lequel M. Jules Le Petit les décrit exactement et
+en reproduit les titres en fac-similé. Notre littérature est là tout
+entière, représentée par ses éditions princeps, depuis le _Romant de la
+rose_ jusqu'à _Paul et Virginie_. C'est un recueil qu'on ne parcourt pas
+sans émotion. «Voilà donc, se dit-on, quelle figure, eurent dans leur
+nouveauté pour les contemporains _les Provinciales_, et les _Fables de
+La Fontaine_! Cet in-4º à large vignette représentant un palmier dans
+une cartouche de style renaissance, c'est _le Cid_, tel qu'il parut en
+1637 chez Augustin Courbé, libraire, à Paris, dans la petite salle du
+Palais, à l'enseigne de la Palme, avec la devise: _Curvata resurgo_. Ces
+six petits volumes in-12, dont le titre, coupé par un écusson du style
+Louis XV, est ainsi conçu: _Lettres de deux amants habitants d'une
+petite ville au pied des Alpes_, recueillies et publiées par J.-J.
+Rousseau, Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, 1761, c'est _la Nouvelle
+Héloïse_, telle qu'elle fit pleurer nos arrière-grand'mères. Voilà ce
+que virent, voilà ce que touchèrent les contemporains de Jean-Jacques!»
+Ces livres sont des reliques, et il reste quelque chose de touchant dans
+l'image que nous en donne M. Jules Le Petit. Cet homme de bien m'a tout
+à fait réconcilié avec la bibliophilie. Confessons qu'il n'y a pas
+d'amour sans fétichisme, et rendons cette justice aux amoureux du vieux
+papier noirci, qu'ils sont tout aussi fous que les autres amoureux.
+
+
+
+
+LES CRIMINELS[9]
+
+
+_Conscience_ a été publié ici même[10]. On a retrouvé dans ce roman la
+probité et le sérieux qui caractérisent le talent de M. Hector Malot. Je
+ne me crois pas permis de juger cet ouvrage à la place même où il a
+paru. Il me suffira de dire que le nom d'Hector Malot recommande
+_Conscience_ aux lecteurs qui veulent qu'on les respecte alors même
+qu'on les divertit. En écrivant _Conscience_, l'auteur des _Victimes
+d'amour_ et de _Zyte_ a très intelligemment approprié à notre milieu et
+à notre culture le drame que Dostoïevsky conçut et exécuta avec
+l'atrocité ingénue d'une âme slave, quand il écrivit cette oeuvre
+d'épouvante, _Crime et Châtiment_.
+
+[Note 9: _Conscience_, par Hector Malot.]
+
+[Note 10: Je prends la liberté de rappeler au lecteur que cet article,
+comme tous ceux qui composent ce volume, a d'abord paru dans le journal
+le _Temps_. J'ai évité les retouches; le naturel est le seul mérite de
+ces causeries.]
+
+Comme le Raskolnikof du romancier de Moscou, le Saniel de M. Hector
+Malot est jeune, intelligent, énergique. Il a donné un but à sa vie et
+il se dit: pour atteindre ce but, il faut que je supprime une existence
+humaine, celle d'un être méprisable et nuisible. Il regarde son crime en
+face et il le commet, il tue un vieil usurier. Ce Saniel, fils d'un rude
+paysan d'Auvergne, ignore la haine comme l'amour. Il est étranger à
+toute sympathie humaine, il ne vit que pour la science et s'absorbe dans
+des recherches physiologiques qui l'ont conduit déjà à de grandes
+découvertes. Une telle âme est incapable de remords. Aussi n'a-t-il
+point l'horreur de son crime. Il se dit même que ce qu'il a fait est
+raisonnable; pourtant il lui est impossible de se retrouver après l'acte
+ce qu'il était avant. Comme Raskolnikof encore, il est saisi, possédé
+par son crime. Son esprit obéit à une logique aussi étrange
+qu'implacable. Il se passe en lui des phénomènes analogues à ceux que M.
+de Vogüé a si précisément décrits à propos du héros de Dostoïevsky: «Par
+le fait irréparable d'avoir supprimé une existence humaine, tous les
+rapports du meurtrier avec le monde sont changés; ce monde, regardé à
+travers le crime, a pris une physionomie et une signification nouvelles
+qui excluent pour le coupable la possibilité de sentir et de raisonner
+comme les autres, de trouver sa place stable dans le vie.» (_Le Roman
+russe_, par le vicomte E.-M..de Vogüé, p. 248.)
+
+Dans cette étude, l'écrivain russe passe de beaucoup en atrocité le
+romancier français. Mais qui pourrait distiller la terreur comme ce
+Dostoïevsky dont on a dit: «Sa puissance d'épouvante est trop supérieure
+à la résistance nerveuse d'une organisation moyenne.» D'ailleurs, il
+avait, pour traiter un semblable sujet, un avantage que M. Hector Malot
+ne lui enviera pas. Il était épileptique et, par cela même, en communion
+directe avec ces âmes qu'une obscure maladie voue au crime et qu'un
+physiologiste moderne propose de désigner sous le nom d'épileptoïdes.
+Cette maladie nerveuse le travaillait quand il écrivait _Crime et
+Châtiment_. Il eut, pendant la composition du livre, des accès
+terribles. «L'abattement où ils me plongent, dit-il, est caractérisé par
+ceci: Je me sens un grand criminel; il me semble qu'une faute inconnue,
+une action scélérate pèsent sur ma conscience.» De là cette sympathie
+qui l'attachait à son malheureux Raskolnikof.
+
+Oui, malheureux, car c'est être malheureux que d'être criminel. Les
+méchants sont bien dignes de pitié et je ne suis pas éloigné de
+comprendre la folie de ce prêtre catholique dont le coeur saignait à la
+pensée des souffrances de Judas Iscariote. «Judas, se disait-il, a
+accompli les prophéties; en livrant Jésus il a fait ce qui était annoncé
+et concouru à l'accomplissement du mystère de la Rédemption. Le salut du
+monde est attaché à son crime. Judas fit le mal; mais ce mal était
+nécessaire. Faut-il qu'il soit damné pour l'éternité?» Ce prêtre agita
+longtemps cette idée dans sa tête, et il finit par en être absolument
+possédé. Il en souffrait beaucoup, car elle contrariait la foi de son
+âme, la foi de sa vie Pour échapper au trouble qui l'envahissait, il eut
+recours aux jeûnes et aux prières. Mais, au milieu des actes de foi et
+des oeuvres de pénitence, il ne demandait à Dieu qu'une chose, le pardon
+de Judas. En ce temps de crise morale, il était un des vicaires de
+Notre-Dame de Paris. Une nuit, il entra par une petite porte dont il
+avait la clef dans la cathédrale déserte et silencieuse, qu'éclairait
+confusément la lune. Il s'avança jusqu'au pied du maître-autel, et là,
+s'étant prosterné le front sur la dalle, il fit cette prière:
+
+«Mon Dieu, Dieu de justice et de bonté, s'il est vrai, comme j'en ai
+l'intime créance, que vous avez pardonné au plus malheureux de vos
+disciples, faites-moi connaître par un signe certain cette ineffable
+merveille de votre miséricorde. Envoyez à votre serviteur l'apôtre Judas
+qui siège aujourd'hui à votre droite parmi vos élus. Que l'Iscariote
+vienne de votre part et qu'il pose sa main sur mon front prosterné! Par
+ce signe, je serai sacré prêtre du pardon, selon l'ordre de Judas, et
+j'annoncerai aux hommes la bonne nouvelle que vous m'avez révélée.»
+
+À peine le vicaire eut-il achevé cette prière qu'il sentit une main
+douce et tiède se poser sur son front. Il se releva radieux et tout en
+larmes.
+
+Dès qu'il fit jour, il alla conter à l'archevêque sa prière de la nuit
+et l'investiture qu'il avait miraculeusement reçue. Vous devinez
+l'accueil qu'on lui fit. Pour moi, qui ne suis pas archevêque, j'éprouve
+une vive et profonde sympathie pour le pauvre visionnaire et je trouve
+dans sa folie une bienveillante sagesse. Je suis touché de l'entendre
+désigner Judas avec pitié comme le plus malheureux des apôtres. Et
+remarquez que son mysticisme confine à la philosophie naturelle. Ce que
+ce pauvre prêtre pensait du traître du mont des Oliviers, le philosophe
+le pense de tous les criminels. L'anthropologie ne voit plus dans le
+criminel qu'un malade incurable; elle regarde les scélérat avec une
+tranquille pitié; elle dit à l'assassin ce que Jocaste disait à Oedipe,
+après avoir percé le mystère de la destinée de cet homme aveuglé:
+«Malheureux!... C'est le seul nom dont je puisse te nommer et je ne t'en
+donnerai jamais plus d'autre.» Pensée humaine et prudente!
+
+Le déterminisme nous a tous plus ou moins touchés. La doctrine de la
+responsabilité est ébranlée dans les esprits les plus fermes. Le plus
+sage est de répéter aujourd'hui les paroles si douces et si désolées de
+la malheureuse reine de Thèbes. Mais fut-il jamais une époque où les
+hommes aient cru pleinement à la liberté humaine? Je n'en vois pas. Les
+philosophes furent toujours partagés sur ce point comme sur tous les
+autres. Quant au christianisme, il s'est toujours efforcé de concilier
+le libre arbitre avec la prescience divine sans jamais y parvenir.
+
+Tout est mystère dans l'homme et nous ne pouvons rien connaître de ce
+qui n'est pas l'homme. Voilà la science humaine! En vérité, la doctrine
+de l'irresponsabilité des criminels n'est pas une nouveauté dangereuse.
+Elle n'a même pas pratiquement un intérêt très considérable. Elle
+viendrait à prévaloir, que nos lois n'en seraient pas sensiblement
+modifiées. Pourquoi? Parce que les codes sont fondés sur la nécessité et
+non sur la justice. Ils ne punissent que ce qu'il est nécessaire de
+punir. Les criminalistes philanthropes n'admettent pas qu'on mette un
+voleur en prison: ce serait le punir, et on n'en a pas le droit. Ils
+proposent de le retenir dans un asile, sous de bons verrous. Je n'y vois
+pas grande différence. La peine de mort pourrait même résister au
+triomphe des doctrines de l'irresponsabilité; il suffirait de déclarer
+que ce n'est pas proprement une peine.
+
+Irons-nous plus loin et tiendrons-nous, avec la nouvelle école
+anthropologique, l'irresponsabilité du criminel comme physiologiquement,
+anatomiquement démontrée? Dirons-nous avec Maudsley que le crime est
+dans le sang, qu'il y a des scélérats dans une société, comme il y a des
+moutons à tête noire dans un troupeau, et que ceux-là sont aussi faciles
+à distinguer que ceux-ci? Entrerons-nous dans les vues d'un
+anthropologiste italien des plus convaincus, l'auteur de l'_Uomo
+delinquente_?
+
+M. Cesare Lombroso se flatte de constater l'existence d'un type humain
+voué au crime par son organisation même. Il y a, selon lui, un
+criminel-né, reconnaissable à divers signes dont les plus
+caractéristiques sont: la petitesse et l'asymétrie du crâne, le
+développement des mâchoires, les yeux caves, la barbe rare, la chevelure
+abondante, les oreilles mal ourlées, le nez camus. En outre, les
+criminels sont ou doivent être gauchers, daltoniens, louches et débiles.
+Par malheur, ces signes manquent à la plupart des criminels et se
+trouvent, par contre, chez beaucoup de fort honnêtes gens. Le crâne de
+Lamennais et celui de Gambetta étaient très petits; le crâne de Bichat
+n'était pas symétrique. Nous connaissons tous d'excellentes personnes
+qui sont atteintes de daltonisme, de strabisme, de débilité, ou qui sont
+camuses, prognates, etc. Que M. Lombroso se mette en état d'annoncer
+aveu certitude, après examen, que tel sujet sera criminel et que tel
+autre restera innocent, ou qu'il renonce à se déclarer en possession des
+caractères spécifiques de l'_uomo délinquante_. Les connaissances
+positives se reconnaissent à la sûreté des prévisions qu'on en tire. À
+vrai dire, je crois bien que l'habile anthropologiste italien ne
+parviendra jamais à ramener à un type unique tous les hommes criminels.
+Et la raison en est que les criminels sont, par nature, essentiellement
+différents les uns des autres, et que le nom qui les désigne ne présente
+rien de net à l'esprit. M. Lombroso n'a pas même songé à définir ce mot
+de criminel. C'est donc qu'il le prend dans l'acception vulgaire.
+Vulgairement nous disons qu'un homme est criminel quand il commet une
+très grave infraction à la morale et aux lois. Mais, comme il y a
+beaucoup de lois et que les moeurs ne sont pas stables, les diversités
+du crime sont infinies. En réalité, ce que M. Lombroso appelle un
+criminel, c'est un prisonnier. Tous les prisonniers finissent par se
+ressembler en quelque chose. Le régime qui leur est commun détermine en
+eux certaines anomalies particulières par lesquelles ils se distinguent
+à la longue des hommes qui vivent librement. On en peut dire autant des
+prêtres et des moines, qu'on reconnaît encore quand ils ont quitté le
+froc ou la soutane. Quant aux criminels, aux criminels par excellence,
+les assassins, il est impossible, je le répète, de les ramener à un type
+unique, soit physiologique, soit psychologique: ils ne sont pas tous
+d'une même essence. Quel rapport établir, par exemple, entre ce Saniel
+dont M. Malot nous conte l'histoire, ce médecin qui tue pour assurer ses
+découvertes scientifiques, et cette brute qui, l'autre jour, conduisit
+au bord de la Seine la fille dont il vivait et la jeta à l'eau pour
+gagner un litre de vin qu'il avait parié?
+
+Quoi qu'en disent Lombroso et Maudsley, on peut être criminel sans être
+fou ni malade. L'humanité a commencé tout entière par le crime. Chez
+l'homme préhistorique, le crime était la règle et non l'exception. De
+nos jours encore, il est de règle chez les sauvages. On peut dire qu'il
+se confond, dans ses origines, avec la vertu. Il n'en est pas encore
+distinct chez les peuplades noires de l'Afrique centrale. Mteza, roi du
+Touareg, tuait chaque jour trois ou quatre femmes de son harem. Un jour
+il fit mettre à mort une de ses femmes coupable de lui avoir présenté
+une fleur. Ce Mteza, mis en relations avec les Anglais, montra beaucoup
+d'intelligence et une aptitude singulière à comprendre les idées des
+peuples civilisés.
+
+Comment ne pas le reconnaître? c'est la nature elle-même qui enseigne le
+crime. Les animaux tuent leurs semblables pour les dévorer ou par fureur
+jalouse ou sans aucun motif. Il y a beaucoup de criminels parmi eux. La
+férocité des fourmis est effroyable; les femelles des lapins dévorent
+souvent leurs petits; les loups, quoi qu'on dise, se mangent entre eux;
+on a vu des femelles d'orangs-outangs tuer une rivale. Ce sont là des
+crimes; et si les pauvres bêtes qui les commettent n'en sont pas
+responsables, c'est donc la nature qu'il faut accuser; elle a attaché
+vraiment trop de misères à la condition des hommes et des animaux.
+
+Mais aussi, comme il est sublime cet effort victorieux de l'homme pour
+s'affranchir des vieux liens du crime! Qu'elle est auguste cette lente
+édification de la morale! Les hommes ont peu à peu constitué la justice.
+La violence, qui était la règle, est aujourd'hui l'exception. Le crime
+est devenu une sorte d'anomalie, quelque chose d'inconciliable: avec la
+vie nouvelle, telle que l'homme l'a faite à force de patience et de
+courage. Entré dans une existence, le crime la ronge et la dévore: il
+est désormais un vice radical, un germe morbide. C'était le vieux
+nourricier des hommes des cavernes; maintenant il empoisonne les
+misérables qui lui demandent la vie. C'est ce que M. Hector Malot a fait
+voir après Dostoiëvsky.
+
+
+
+
+LA MORT ET LES PETITS DIEUX[11]
+
+
+[Note 11: _La Nécropole de Myrina_, fouilles exécutées au nom de
+l'École française d'Athènes. Texte et notices par Edmond Pottier et
+Salomon Reinach. 2 vol. in-4.]
+
+--Il est un poète que j'aime d'autant plus chèrement que je suis seul à
+l'aimer. Dans sa vie, qui fut douce, obscure et courte, il se nommait
+Saint-Cyr de Rayssac. Maintenant, il n'a plus de nom, puisque personne
+ne le nomme.
+
+L'Italie était la véritable patrie de son âme. Il aimait les jardins et
+les musées. Un jour, au sortir du Capitole, après avoir contemplé ce
+_Génie funèbre_, si pur et si tranquille, le poète, jeune et déjà
+mourant, écrivit ces vers délicieux:
+
+ De ses flancs ondulés, quand j'ai vu la blancheur,
+ Quand j'ai vu ses deux bras relevés sur sa tête,
+ Comme au sommet vermeil d'une amphore de Crète
+ Les deux anses du bord qui s'élèvent en choeur,
+
+ O mort des anciens jours, j'ai compris ta douceur,
+ Le charme évanoui de ton oeuvre muette,
+ Lorsqu'insensiblement tu couvrais de pâleur
+ Un profil corinthien de vierge ou de poète.
+
+ Le calme transpirait sur le front déserté,
+ Du sourire perdu la grâce était plus molle,
+ Tout le corps endormi flottait en liberté:
+
+ On eût dit une fleur qui distend sa corolle,
+ Tandis que de sa bouche une abeille s'envole,
+ Emportant ses parfums et non pas sa beauté.
+
+Le Louvre possède une bonne réplique du Génie funèbre et, devant ce bel
+immortel endormi dans la mort, je me suis plus d'une fois répété le
+sonnet païen de Saint-Cyr de Rayssac. Le poète a bien traduit, ce me
+semble, la pensée antique: dormir, mourir. La mort n'est qu'un sommeil
+sans fin.
+
+Ce n'est point que la mort fût charmante en soi chez les Grecs. La mort
+fut de tout temps hideuse et cruelle. On aura beau dire qu'il ne faut
+pas la craindre et qu'être mort, c'est seulement ne pas être, l'homme
+répondra que l'idée de la dernière heure est pleine d'affres et
+d'épouvantes. Les Grecs aussi craignaient la mort. Du moins, ils ne
+l'enlaidissaient pas; loin de là. L'imagination hellénique embellissait
+toutes choses et donnait même de la grâce à l'évanouissement suprême. Le
+moyen âge, au contraire, nous a effrayés par la peur de l'enfer, par une
+lugubre fantasmagorie de diables happant au passage l'âme du pécheur,
+par les simulacres funèbres des sépulcres, par les images des squelettes
+et des vers du cercueil rongeant la chair corrompue, enfin par les
+danses macabres. La mort en fut bien aggravée.
+
+C'est au XVIIIe siècle seulement que les tombeaux cessèrent d'être
+horribles. Surmontés d'urnes gracieuses et d'amours en fleurs, ils
+ornaient les jardins anglais et les parcs à la mode. Quand la belle et
+bonne madame de Sabran visita le tombeau de Jean-Jacques dans l'île
+d'Ermenonville, elle fut toute surprise de n'éprouver que des
+impressions douces et paisibles. Ce tombeau, se disait-elle, invite au
+repos. Et elle écrivit aussitôt à Boufflers, son ami: «J'avais quelque
+envie d'être à la place de Rousseau; je trouvais ce calme séduisant, et
+je pensais avec chagrin que je ne serais pas même libre un jour de jouir
+de ce bonheur-là, tout innocent qu'il est. Notre religion a tout gâté
+avec ses lugubres cérémonies, elle a pour ainsi dire personnifié la
+mort; les anciens ne souffraient point de cette image horrible que nous
+présente notre destruction.» Madame de Sabran avait raison. Les anciens
+mouraient plus naturellement que nous. Ils quittaient la vie avec
+facilité parce qu'ils la quittaient sans trop craindre ni trop espérer.
+Les choses souterraines ne les touchaient guère, et ils ne se figuraient
+point que cette vie fût une préparation à l'autre. Ils disaient: J'ai
+vécu. Le chrétien mourant dit: Je vais enfin vivre. L'idée païenne de la
+mort est bien marquée dans les stèles funéraires de beau style grec; qui
+représentent les morts, assis, beaux et paisibles. Parfois un ami
+vivant, une femme qu'ils ont laissés sur la terre viennent leur poser
+doucement la main sur l'épaule; mais ils ne peuvent tourner la tête pour
+les voir. Ils sont à jamais exempts de joie et de douleur. Pour
+l'antique Hellène, la mort est sûre.
+
+C'est un sommeil sans songes comme sans réveil. Certaines épigrammes de
+l'_Anthologie_ expriment admirablement la paix des tombes antiques. On y
+dort bien. Et si les ombres parlent, elles ne parlent que des choses de
+la terre. Elles n'en savent point d'autres. Écoutez ces paroles
+échangées il y a deux mille ans sur quelque route parfumée de myrtes,
+bordée de blancs tombeaux, entre un voyageur et l'ombre d'une jeune
+femme:
+
+«Qui es-tu; de qui es-tu fille, ô femme couchée sous ce cippe de
+marbre?--Je suis Praxo, la fille de Callitèle.--Où es-tu née?--À
+Samos.--- Qui t'a élevé ce tombeau?--Théocrite, qui délia ma
+ceinture.--Comment es-tu morte?--Dans les douleurs de
+l'enfantement.--Quel âge avais-tu?--Vingt-deux ans.--Laisses-tu un
+enfant?--Je laisse un fils de trois ans, le petit
+Callitèle.--Puisse-t-il arriver à l'âge où l'on honorera ses cheveux
+blancs?--Et toi, passant, que la fortune te donne tout ce qu'on souhaite
+en cette vie!»
+
+Voilà des êtres bienveillants! Et comme la morte et le vivant sont
+encore du même monde! Cette bonne Praxo, du fond de son tombeau, ne
+connaît qu'une seule vie, celle de la terre. La mort, ainsi comprise,
+était quelque chose d'extrêmement simple.
+
+Aussi ne faut-il pas s'étonner si les tombeaux antiques ne présentent
+point aux yeux des images lugubres. Deux jeunes savants du plus grand
+mérite, MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach, ont exploré dans les
+années 1880, 1881 et 1882 la nécropole de l'antique Myrina, une des
+villes amazoniennes de l'Éolide, sur le sol de laquelle végète
+maintenant un misérable village turc. Myrina ne fut jamais ni très
+illustre ni très riche. Ses citoyens vivaient obscurément avant d'aller
+dormir leur éternel sommeil dans le tuf crayeux où leurs tombes étaient
+creusées. MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach ont fouillé ces tombes
+avec un zèle que rien ne put ralentir. Un brillant élève de l'École
+d'Athènes, Alphonse Veyries, qui partageait leurs travaux et leurs
+fatigues, y succomba. Il mourut à Smyrne le 5 décembre 1882. Les
+survivants viennent de publier le résultat de ces fouilles fructueuses.
+La nécropole de Myrina, dont ils ont exploré méthodiquement une grande
+partie, reçut des corps pendant les deux siècles qui ont précédé l'ère
+chrétienne.
+
+Beaucoup de ces corps furent brûlés. Quelques-uns ne le furent qu'en
+partie, mais la plupart étaient mis en terre sans avoir subi les
+atteintes du feu. De tout temps on a volontiers enterré les morts. Ce
+n'est pas difficile et cela ne coûte rien. Au contraire le bûcher, dont
+les élégiaques latins nous ont décrit la célèbre magnificence, ne
+s'élevait qu'à grands frais. On a trouvé, dans les tombes de Myrina, des
+objets usuels, tels que miroirs, spatules et strigiles; des parures et
+des diadèmes, des coupes, des plats, des fioles, des pièces de monnaie
+et des statuettes de terre cuite. Pieuse illusion! Les Myriniens se
+plaisaient à laisser au mort, dans son existence souterraine, les objets
+familiers parmi lesquels il avait passé sa vie. C'est ainsi qu'ils
+abandonnaient aux femmes, dans la tombe, un miroir et un pot de fard,
+persuadés que l'ombre d'une femme se mire et se met du rouge encore avec
+plaisir. Ils ceignaient les morts de diadèmes d'or. Ce n'était pas sans
+doute pour leur déplaire. Mais tout en les honorant, ils les trompaient
+quelque peu. Ces lames d'or étaient si minces qu'un souffle les eût
+réduites en poudre, et les baies des lauriers funèbres n'étaient que des
+boules de glaise dorée. Les bons Myriniens savaient que les morts ne
+sont pas difficiles et que, pourvu qu'on les ensevelisse, ils ne
+reviennent jamais. C'est pourquoi ils se tiraient d'affaire avec eux au
+meilleur compte. Ils leurs mettaient dans la bouche l'obole de Caron.
+C'était une méchante pièce d'airain. MM. Pottier et Reinach n'ont pas
+trouvé une seule médaille d'or ou d'argent.
+
+Quant à la coutume des offrandes funéraires, il en restait quelques
+traces au IIe et au IIIe siècle avant l'ère chrétienne. Les hommes plus
+anciens et plus naïfs portaient à manger et à boire à leurs amis morts.
+En souvenir de ces vieux rites, les Myriniens déposaient parfois dans
+les tombes des tables de terre cuite, grandes comme le creux de la main,
+et sur lesquelles étaient figurés des gâteaux, des raisins, des figues
+et des grenades. Ils y ajoutaient des petites bouteilles d'argile qui
+n'étaient même pas creuses. Ces gens-là ne croyaient plus que les morts
+eussent faim ni soif, ils les jugeaient insensibles et pourtant, ils ne
+pouvaient s'imaginer que des êtres qui avaient senti eussent perdu tout
+à fait le sentiment.
+
+Les habitants de Myrina étaient des hommes comme nous: ils tombaient
+dans d'inextricables contradictions. Ils savaient que les morts sont
+morts et ils se persuadaient parfois que les morts sont vivants. Par une
+pieuse coutume que nous devons bénir, car elle a gardé à notre curiosité
+des vestiges charmants de l'art des coroplastes, les Grecs jetaient dans
+les tombes de leurs morts bien-aimés des petites figures de terre cuite
+représentant des dieux ou seulement des hommes, et même parfois de
+pauvres petits hommes contrefaits et ridicules. Le sens de cet usage ne
+saurait être exactement précisé. Nous savons qu'il était très répandu
+sur le continent et dans les îles. Ce ne pouvait être qu'un usage
+religieux. Il est vrai qu'on trouve, parmi les figurines offertes aux
+morts, des masques comiques, des bouffons, des esclaves, des jeunes
+femmes coquettement attifées. Mais c'est, en somme, le panthéon oriental
+et funéraire qui domine dans ces délicats monuments d'un art plein de
+fantaisie. Peut-être que les limites entre le divin et l'humain
+n'étaient pas très nettes dans l'esprit d'un Myrinien du IIe siècle
+avant l'ère chrétienne. Quoi qu'il en soit, tant religieuses que
+profanes, les figurines de terre cuite ne sont pas rares dans la
+nécropole explorée par MM. Pottier et Reinach. Ces deux savants pensent
+que les Myriniens brisaient eux-mêmes ces offrandes en les apportant.
+«En un grand nombre de cas, disent-ils dans le récit de leurs fouilles,
+les statuettes étaient couchées face contre terre, privées de la tête ou
+d'un membre, qu'on retrouvait du côté opposé; ce qui semble bien
+indiquer le mouvement d'une personne qui, se tenant au bord du tombeau,
+casserait en deux l'objet qu'elle tient et jetterait de chaque main un
+des morceaux dans la fosse.» Que signifiait ce rite funèbre? Pourquoi
+mutilaient-ils ainsi ces petites images humaines ou divines? On ne sait.
+
+Elles sont pour la plupart, extrêmement curieuses. Le Louvre en possède
+une partie. Plusieurs sont charmantes; presque toutes ont de l'agrément.
+Pourtant elles ont perdu leurs vives couleurs. Primitivement toutes
+étaient peintes. Au sortir du four on les trempait dans un bain de lait
+de chaux, puis on les recouvrait de teintes claires parmi lesquelles
+dominaient le bleu et le rose. Ainsi, harmonieuses et vives dans leur
+fraîche nouveauté, elles réalisaient ce rêve de statuaire polychrome si
+cher de nos jours à l'érudit sculpteur, M. Soldi.
+
+Bien différentes des figurines de Tanagra, qui gardent je ne sais quoi
+de sévère dans la coquetterie même, les terres cuites de Myrina
+expriment tout le sensualisme et tout l'énervement de l'Asie. L'artiste
+aime à marquer en lignes molles et douces l'incertitude du sexe et il se
+plaît à modeler des adolescents aux formes féminines. Tel est le joli
+Éros qu'on peut voir au Louvre, les cheveux bouclés sur le front et
+coiffé d'une sorte de fanchon. Il incline doucement sa tête charmante.
+Il vole--car il a des ailes. Sa tunique ouverte laisse voir ses jambes
+presque mâles, qui conviendraient à une Diane. On dirait une âme
+voluptueuse, ou plutôt un esprit très sensuel et très subtil, le rêve
+pervers d'un délicat. M. Pottier (dont les notices, je le dis en
+passant, sont d'excellents mémoires d'archéologie et d'art) m'apprend
+que cet Éros apporte un pot de fard à sa mère. Mais il est lui-même le
+fard et les onguents de la beauté: il est l'éternel désir. C'est par lui
+que Vénus est belle.
+
+Les coroplastes de Myrina ont beaucoup de goût pour les figures ailées.
+Leur art, extrêmement sensuel, est en même temps très idéal. Ils
+excellent à donner un mouvement sublime à des formes voluptueuses. Ils
+mêlent avec une fantaisie étrange la grâce céleste et la langueur
+mortelle, en sorte que cet art est à la fois aphrodisiaque et presque
+douloureux. C'est le rêve des sens, mais c'est le rêve encore. Ces Éros,
+ces Atys beaux comme des vierges, ces Aphrodites nues, ces Sirènes
+funéraires, ces Victoires mêlées aux Éros dans le cortège de l'amante
+divine d'Adonis, ces Bacchus et ces Ménades, enfin tous ces petits dieux
+peints de fraîches couleurs, je les vois en imagination rangés, tout
+neufs, dans la boutique de l'humble coroplaste, comme aujourd'hui les
+Vierges et les Saint-Joseph dans les vitrines des magasins de la rue
+Saint-Sulpice. Ce devait être la joie des bonnes petites filles et des
+vieilles femmes d'alors.
+
+Il y a une frappante analogie entre les terres cuites de Myrina et les
+figurines de plâtre peint qu'on vend dans le voisinage de nos églises
+catholiques. C'est un nouveau personnel divin qui a été substitué à
+l'autre et qui répond aux mêmes besoins des âmes. La petite Aphrodite
+sortant de l'onde, la Deméter et la Cora des mystères antiques ont été
+remplacées par Notre-Dame des Victoires avec l'enfant Jésus, par
+l'Immaculée Conception, dont les mains ouvertes répandent des grâces sur
+le monde, et par la jeune Notre-Dame de Lourdes, qui porte une écharpe
+bleue sur sa robe blanche. Les Aphrodites étaient mieux modelées et d'un
+bien meilleur style; les bonnes vierges sont plus chastes. Mais Vénus et
+vierges ont également apporté de l'idéal aux simples. Les dévots ont
+moins changé qu'on ne croit. Des deux parts, c'est la même puérilité
+touchante, et le paganisme de la rue Saint-Sulpice ne le cède en rien
+pour la candeur et pour une sorte de sensualisme innocent à celui des
+coroplastes de Myrina. Dans l'un comme dans l'autre les grandes idées
+divines sont exclues. On ne trouve pas plus Zeus à Myrina qu'on ne
+rencontre Dieu le père chez nos marchands de bonnes vierges.
+
+C'est pourquoi il me semble qu'une dévote de Myrina, si elle revenait
+subitement à la vie, ne serait pas trop dépaysée au milieu des
+innombrables statuettes de piété qui représentent toutes les personnes
+de la nouvelle mythologie chrétienne. Elle ferait, sans doute, quelques
+identifications audacieuses. Mais elle ne se tromperait guère, je crois,
+sur le sentiment général de ces minces symboles. Elle en comprendrait
+tout de suite la grâce attendrie.
+
+
+
+
+LA GRANDE ENCYCLOPÉDIE[12]
+
+
+[Note 12: _Inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts_,
+par une société de savants et de gens de lettres, t. Ier. à V, in-4°. H.
+Lamirault, éditeur.]
+
+L'Allemagne et l'Angleterre possèdent de bonnes encyclopédies qu'on
+tient soigneusement au courant. Le _Conversations-Lexikon_ de Brockhaus
+notamment est un excellent répertoire des connaissances humaines. La
+France n'avait rien qui approchât du Brockhaus. L'_Encyclopédie Didot_,
+commencée en 1824 et terminée en 1863 a beaucoup vieilli. Le _Grand
+Dictionnaire_ de P. Larousse manque absolument de critique et de
+sérieux. Un nouvel inventaire des sciences et des arts était attendu par
+tous ceux qui ont le besoin ou l'amour de l'étude. Mais de semblables
+entreprises sont pénibles et ingrates. L'établissement seul du plan
+dévore des années, l'exécution de ce plan exige une organisation
+puissante et le concours de beaucoup de forces. C'est pourquoi il faut
+se réjouir de voir paraître une nouvelle encyclopédie, conçue dans un
+esprit vraiment scientifique. La direction de cette oeuvre a été
+confiée, à des savants tels que MM. Berthelot, Hartwig Derembourg, Giny,
+Glasson, Hahn, Laisant, H. Laurent, Levasseur, H. Marion, Müntz, A.
+Waltz. M. Camille Dreyfus, délégué comme secrétaire, active
+l'entreprise. Enfin, la liste des collaborateurs comprend déjà plus de
+trois cents noms connus et estimés. La _Grande Encyclopédie_ est loin
+d'être terminée. Elle n'a encore rempli qu'une faible partie du vaste
+cercle qu'elle s'est tracé; elle a terminé son cinquième volume et
+attaqué la lettre B, qui est, comme on sait, une des plus riches de
+l'alphabet. C'est assez déjà pour qu'on puisse juger du mérite de
+l'oeuvre. Cette encyclopédie est conduite avec beaucoup de méthode. Les
+directeurs et les rédacteurs y font oeuvre de science. Ils ont recherché
+l'exactitude et l'impartialité. La pratique de cette dernière vertu a pu
+coûter à quelques-uns d'entre eux, mais tous l'ont observée. Le
+secrétaire général, M. Camille Dreyfus lui-même, avait donné l'exemple.
+
+Quelques-uns des articles publiés dans les cinq premiers volumes sont de
+véritables mémoires. Il m'a semblé que les questions militaires étaient
+traitées, notamment, avec soin et dans de grands détails.
+
+Des figures rendent, au besoin, le texte plus clair, et de bonnes cartes
+en couleurs accompagnent les articles géographiques. Enfin, ce qui donne
+un prix particulier à ce grand ouvrage, c'est, à mon sens, la
+bibliographie sommaire qui est placé au bas de chaque article. Les
+indications de ce genre permettent aux curieux de faire des recherches
+sur les points qui les intéressent.
+
+Pour montrer à M. Lamirault que j'ai feuilleté avec intérêt les cinq
+gros volumes dont l'exécution matérielle lui fait honneur, je
+présenterai deux observations assez minutieuses. La première a trait à
+l'article Avaray (comte d'). Il s'agit de ce comte d'Avaray à qui le
+comte de Provence montrait tant d'amitié. L'auteur de cet article a omis
+d'indiquer dans sa bibliographie _la Relation d'un voyage à Bruxelles et
+à Coblentz_, dont l'auteur n'est autre que Louis XVIII lui-même.
+Pourtant ce livre constitue la source principale de la biographie du
+comte d'Avaray. Mon second grief est un peu plus sérieux. Il porte sur
+la biographie d'une fausse Jeanne d'Arc, la dame des Armoises. Le
+rédacteur a confondu deux personnes distinctes. Il lui suffisait de lire
+la _Jeanne d'Arc à Domrémy_ de M. Siméon Luce pour ne pas tomber dans
+cette méprise. Voilà de bien petites chicanes.
+
+Quelle belle chose aussi qu'une encyclopédie bien faite! Et que de
+richesses contiendra ce nouvel inventaire de nos sciences! Le cercle des
+connaissances humaines s'est merveilleusement agrandi depuis un
+demi-siècle. Notre vue atteint aujourd'hui des phénomènes qu'on ne
+soupçonnait pas avant nous. Pour nous en tenir nous aussi à la lettre A,
+la plus noble des sciences, l'astronomie, nous a fait coup sur coup des
+révélations étonnantes; elle nous a montré dans la sphère lumineuse du
+soleil des bouleversements dont nous n'avons pas l'idée, nous qui vivons
+sur une très petite planète, en somme assez paisible. Imaginait-on, il y
+a seulement vingt-cinq ans, qu'il se fît sur le tissu gazeux dont
+s'enveloppe le soleil des déchirures mille fois grandes comme la terre
+et qui se réparent en quelques minutes? Il ne reste plus rien de ce ciel
+incorruptible décrit dans les antiques cosmogonies. Nous savons
+aujourd'hui que les espaces éthérés sont le théâtre des énergies qui
+produisent la vie et la mort. Nous savons que les étoiles s'éteignent;
+nous savons même à quels signes on peut annoncer la mort d'un astre. Une
+étoile qui ne brille plus que d'un éclat rouge et fumeux va bientôt
+mourir. Mais qu'est-ce que mourir, sinon renaître? La mort d'un soleil
+n'est peut-être que la naissance d'une planète. Quant aux planètes,
+elles ne sont pas exemptes de la caducité universelle. Elles périssent à
+l'heure marquée et l'on a observé, non loin de la terre, les débris
+épars de la planète de Kepler. Tout est en mouvement dans l'univers, ou
+plutôt tout est mouvement. Les étoiles, qu'on croyait fixes, nagent dans
+le ciel avec la rapidité de l'éclair. Et pourtant nous ne les voyons pas
+bouger. Comment cela se peut-il faire? Écoutez: Voici un boulet; au
+moment où il est lancé hors du canon, sa surface est modifiée par des
+agents chimiques d'une grande puissance, elle se couvre de germes
+féconds; une flore et une faune infiniment petites y naissent: ce boulet
+est devenu un monde. Après bien des efforts et d'innombrables essais,
+des types d'une animalité supérieure s'y produisent et tendent à s'y
+fixer.
+
+Enfin, des êtres intelligents y voient le jour. Ils ont soif d'aimer et
+de connaître. Ils mesurent leur monde et l'immensité de ce monde les
+étonne. Leur intelligence est pleine d'inquiétude et d'audace. Armés
+d'appareils puissants, ils se mettent en communication avec cette partie
+de l'univers dans laquelle ils sont lancés. Ils sondent l'espace, ils
+découvrent des formes inintelligibles dans l'infini, ils distinguent,
+sans connaître leur véritable nature, quelques soldats des deux armées,
+un moulin et le clocher vers lequel ils se dirigent à leur insu. Ils
+parviennent même à mesurer approximativement quelques distances. Mais
+ils se figurent que le monde dont ils peuplent la superficie est
+suspendu immobile dans l'espace et que les figures inconnues qu'ils
+distinguent à peine au sein de l'infini sont également immobiles. Et
+comment auraient-ils une autre impression, puisque la vie de chacun
+d'eux est si courte qu'ils l'accomplissent tout entière, avec ses joies
+et ses douleurs et ses longs désirs, avant que ce boulet, leur monde,
+ait franchi une partie appréciable de l'espace. Ce qui est un moment
+dans le trajet du projectile est pour eux une longue suite de siècles.
+Pourtant, comme ils sont géomètres, leurs savants finissent par
+s'apercevoir que la sphère qu'ils habitent, immobile en apparence, est
+animée en réalité d'un mouvement très rapide et que les corps lointains
+qu'ils découvrent aux confins de leur univers sont également animés de
+mouvements propres. Peu à peu, sous l'action de causes très complexes,
+le boulet devient inhabitable, l'intelligence, puis la vie s'y
+éteignent, et ce n'est plus qu'une masse inerte quand il va se loger
+avec fracas dans le clocher d'une pauvre église de village. Aucune des
+générations innombrables qui l'avaient habité dans sa période féconde
+n'avait soupçonné ni le point du départ, ni le point d'arrivée, ni le
+but du voyage. Les sages du boulet avaient dit avec raison: «Il faut
+renoncer à connaître l'inconnaissable.» Mais les âmes anxieuses jetées
+par l'aveugle destinée sur le projectile en marche avaient tour à tour
+adoré et blasphémé Dieu, cru, douté, désespéré. Là, des âges immémoriaux
+s'étaient déroulés en trois de nos secondes. Ce boulet, c'est la terre,
+et la race intelligente qui y accomplit ses riches destinées d'un
+instant, c'est l'humanité. Nous sommes trop petits pour regarder voler
+les astres. Pourtant, ils volent comme des oiseaux de mer, en cercles
+harmonieux. Nous durons trop peu de temps pour voir les constellations
+changer de figure. La Grande Ourse nous semble à jamais immobile.
+Pourtant, la Grande Ourse, dans quelques milliers de siècles, présentera
+aux habitants de la Terre un visage nouveau. Mais les amants d'alors,
+qui la contempleront en se tenant par la main, la salueront aussi tout
+frissonnants, comme l'immuable témoin de leur joie éphémère. Et
+l'humanité aura vécu sans savoir d'où viennent et où s'en vont ces
+papillons dont le ciel est le jardin.
+
+Depuis peu, l'astronomie a jeté de nouveaux épouvantements dans
+l'imagination des hommes. Elle nous a montré une petite étoile qui
+vacille et elle nous a dit: «Celle-ci du moins est notre voisine, et de
+toutes la plus rapprochée. C'est l'_alpha_ du Centaure. Si les astres se
+parlent entre eux, notre soleil ne doit guère avoir de secrets pour
+cette étoile: ils se touchent pour ainsi dire. Eh bien, un rayon de
+l'_alpha_ du Centaure, voyageant avec une vitesse de 79 000 lieues par
+seconde, met trois ans et demi à nous parvenir. Les autres étoiles sont
+plus éloignées. La belle flamme rouge de Sirius emploie dix-sept ans à
+venir jusqu'à nous. Sirius est encore un voisin. Mais il est telle
+étoile qui peut être éteinte depuis des siècles et dont nous recevons
+encore la lumière. Ainsi les lueurs innombrables que nous envoie le ciel
+des nuits ne sont pas contemporaines. Tous ces beaux regards nous
+parlent de passés divers. Quelques-uns nous parlent d'un passé
+insondable. Tel rayon qui vient aujourd'hui caresser nos yeux voyageait
+déjà dans le ciel quand la terre n'existait pas encore. Immensité du
+temps et de l'espace! Distinguez-vous ce point lumineux, si pâle dans
+cette poussière de mondes? C'est une nébuleuse, située aux confins de
+l'univers visible. Et voici que le télescope la décompose en des
+milliers d'étoiles. Ce point, c'est un autre univers, plus grand peut
+être que le nôtre. Ce grain de sable est à lui seul autant et plus que
+tous les astres de nos nuits.
+
+Cette immensité, la science la ramènera à l'unité. L'analyse spectrale
+nous fera connaître la composition chimique des étoiles. Elle nous
+apprendra que les substances qui brûlent à la surface de ces astres
+lointains sont celles mêmes dont est formé notre soleil. Ces substances
+se retrouvent toutes sur la terre qui est la fille du soleil, la chair
+de sa chair. En sorte que cette goutte de boue où nous vivons contient
+pourtant en elle tout l'univers.
+
+Il était temps que l'astronomie physique nous apportât cette révélation
+et nous montrât notre infini quand nous ne voyions plus que notre néant.
+La Terre n'est rien, mais ce rien possède les mêmes richesses que Sirius
+et la Polaire. Les pierres mêmes qui nous sont tombées du ciel ne nous
+ont rien apporté d'inconnu.
+
+La chimie contemporaine aussi s'est fait une idée nouvelle et
+philosophique des choses. Son analyse subtile a si bien pénétré les
+corps qu'ils se sont tous évaporés. Elle a relégué la matière au rang
+des grossières apparences. Elle a montré que la substance n'était pas,
+que rien n'existait en soi, qu'il n'y a que des états, et que ce qu'on
+nommait substance n'est qu'un insaisissable Protée. Elle a fondé le
+dogme de l'instabilité universelle. Elle a dit: «Chaleur, lumière,
+électricité, magnétisme, affinité chimique, mouvement sont les
+apparences diverses d'une même réalité encore inconnue. L'illusion,
+l'éternelle illusion révèle seule le dieu caché. La nature ne nous
+apparaît que comme une vaste fantasmagorie et la chimie n'est que la
+science des métamorphoses. Il n'y a plus ni gaz, ni solides, ni fluides,
+il y a seulement le sourire de l'éternelle Maïa.»
+
+La chimie, donnant la main à la physiologie, a reconnu que la matière
+organique n'était point distincte dans son principe de la matière
+inerte, ou plutôt qu'il n'y avait point de matière inerte et que la vie
+avec le mouvement étaient partout.
+
+La physiologie philosophique s'applaudit de ramener au même type la vie
+animale et la vie végétale, en constatant chez la plante la motilité, la
+respiration et le sommeil.
+
+L'homme est aujourd'hui plus intimement rattaché à la nature. Sans
+parler des grandes hypothèses formées sur ses origines, l'archéologie
+préhistorique lui rappelle ses humbles commencements et ses longs
+progrès. Elle le montre misérable et nu, et pourtant ingénieux déjà, au
+temps du mammouth, dans les cavernes qu'il disputait aux grands ours. On
+sait maintenant de science certaine ce que ces Grecs pleins de sens
+avaient deviné quand ils firent de beaux contes sur les satyres et sur
+Héraclès, vainqueur des monstres. La science du langage, rattachée aux
+sciences naturelles, les égale désormais en précision. De nouvelles
+méthodes historiques sont inaugurées. L'étude des microbes fournit à la
+médecine pratique de nouveaux moyens d'action; les progrès de la
+physiologie donnent à la chirurgie une audace effrayante et pourtant
+heureuse. La neurologie provoque et systématise des phénomènes nerveux
+dont l'étrangeté semble tenir du prodige. De grandes découvertes
+appliquées à l'industrie changent les conditions mêmes de la vie.
+
+ Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?
+
+Que de richesses pour la _Grande Encyclopédie_ et qu'il nous tardait de
+voir enfin dresser un inventaire exact de nos connaissances!
+
+
+
+
+M. HENRI MEILHAC À L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+En préférant M. Henri Meilhac à deux concurrents tout à fait
+académisables, l'Académie a fait un choix hardi, brillant, heureux, qui
+plaît par sa crânerie même. L'Académie ne risque rien à ressembler au
+ciel où l'on arrive par diverses voies. L'Église triomphante accueille,
+à côté des saints de profession, d'aimables pécheurs prédestinés au
+salut éternel. Elle gagne, à cette pratique, de mettre une agréable
+diversité parmi les élus. S'il n'y avait qu'une sorte d'académiciens et
+qu'une sorte de bienheureux, l'Académie et le Paradis seraient
+monotones.
+
+Ne le dites pas, mais je me sens au fond du coeur une inclination
+secrète pour les prédestinés qui, comme sainte Marie l'Égyptienne et
+comme M. Meilhac, furent élus par un coup éclatant de la grâce, alors
+qu'ils n'y pensaient point et même qu'ils pensaient à tout autre chose.
+Et qui ne sent que la grâce est meilleure que la justice?
+
+Oui, MM. les académiciens ont fait un excellent choix. Savent-ils même
+jusqu'à quel point leur choix est excellent? Savent-ils que l'auteur de
+_Gotte_ est un rare et charmant esprit; qu'il est attique à sa façon, et
+que cette façon est des meilleures, car elle est naturelle? Se sont-ils
+bien dit que M. Henri Meilhac alliait, dans ses, oeuvres faciles, la
+vérité à la fantaisie et le comique audacieux à l'observation juste?
+
+Voilà un bon choix. Il en faut de tels. Il en faut aussi de mauvais, il
+en faut de détestables. Ce n'est point un paradoxe d'affirmer que les
+mauvais choix sont nécessaires à l'existence de l'Académie française. Si
+elle ne faisait pas dans ses élections la part de la faiblesse et de
+l'erreur, si elle ne se donnait pas quelquefois l'air de prendre au
+hasard, elle se rendrait si haïssable qu'elle ne pourrait plus vivre.
+Elle serait dans les lettres françaises comme un tribunal au milieu de
+condamnés. Infaillible, elle paraîtrait odieuse. Quel affront pour ceux
+qu'elle n'accueillerait pas, si l'élu était toujours le meilleur! La
+fille de Richelieu doit se montrer un peu légère pour ne pas paraître
+trop insolente. Ce qui la sauve, c'est qu'elle a des fantaisies. Son
+injustice fait son innocence, et c'est parce que nous la savons
+capricieuse qu'elle peut nous repousser sans nous blesser. Il lui est
+parfois si avantageux de se tromper que je suis tenté de croire qu'elle
+le fait exprès. Telle de ses élections désarme l'envie. Puis, au moment
+ou l'on désespérait d'elle, elle se montre ingénieuse, libre et
+perspicace. Il est bien vrai qu'il faut, dans toutes les choses
+humaines, faire la part du hasard.
+
+
+
+
+UN POÈTE OUBLIÉ
+
+SAINT-CYR DE RAYSSAC
+
+
+M. Théodore de Banville dit communément que les hommes ont besoin de
+poésie autant que de pain. Je serais tenté de le croire: les paysans,
+qui ne savent rien, savent des chansons et l'amour des vers est naturel
+aux personnes bien nées. Je l'ai bien vu l'autre jour quand j'ai reçu
+vingt lettres me demandant quel était ce Saint-Cyr de Rayssac dont
+j'avais cité un si beau sonnet[13].
+
+[Note 13: Le sonnet sur le _Génie du sommeil éternel_, voir plus haut,
+p. 84 de ce volume.]
+
+J'ai goûté alors, je vous assure, plus de joie que je n'en avais encore
+éprouvé dans toute ma carrière littéraire. Je me suis dit: Il n'est donc
+pas tout à fait vain d'écrire! Ces petits signes noirs que nous jetons
+sur le papier vont donc répandre par le monde l'émotion qui nous agitait
+quand nous les tracions. Il y a donc des esprits qui correspondent à
+notre esprit, des coeurs qui battent avec notre coeur! Ce que nous
+disons répond quelquefois dans les âmes.
+
+C'est ainsi que j'ai eu le bonheur de faire goûter, aimer quatorze beaux
+vers jusque-là inconnus et comme inédits. On m'a écrit de Paris, de
+Rome, de Bucarest: Quel est donc ce Saint-Cyr de Rayssac? Ses poésies
+ont-elles été publiées? Je réponds d'abord à la seconde question. Les
+poésies de Saint-Cyr de Rayssac ont été publiées en 1877, chez l'éditeur
+Alphonse Lemerre, avec une préface d'Hippolyte Babou. Quant au poète
+lui-même, je dirai avec plaisir ce que je sais de lui et pourquoi je
+l'aime.
+
+Saint-Cyr de Rayssac naquit à Castres en 1837. Son père, cadet d'une
+vieille famille albigeoise, fier comme Artaban et pauvre comme Job,
+avait épousé, à quarante ans, après d'innombrables aventures d'amour,
+une innocente jeune fille, mademoiselle Noémi Gabaude. Royaliste et
+duelliste d'inclination, il était devenu directeur des postes par
+l'injure du sort. C'était un mari prodigieusement jaloux. Ses
+perpétuelles fureurs terrifiaient la pauvre créature, qui l'adorait en
+tremblant. Quand il la vit enceinte, ses soupçons redoublèrent: «Malheur
+à vous, lui criait-il, si votre enfant n'a pas les yeux bleus!» Et la
+pauvre femme, frissonnant et pleurant, priait Dieu de bleuir les
+prunelles du petit enfant qu'elle portait dans son sein.
+
+--Et voilà pourquoi j'ai les yeux bleus, disait parfois Saint-Cyr avec
+un sourire mélancolique. Mais voilà aussi pourquoi je suis venu au monde
+deux mois avant terme, et si chétif qu'on me croyait perdu.
+
+N'ayant pu le porter assez longtemps, sa mère le couva si bien qu'il
+vécut. Il annonça dès l'enfance une âme ardente et tendre. À l'âge de
+douze ans, transplanté avec sa famille dans le Lyonnais, à
+Saint-Chamond, où son père venait d'être nommé directeur des postes, il
+dévora la bibliothèque publique que Saint-Chamond doit à la libéralité
+posthume de Dugas-Montbel, son plus illustre enfant. Le bon
+Dugas-Montbel, qui traduisit Homère avec simplicité, avait rassemblé les
+monuments de la poésie et de l'art antiques. Au milieu de ces nobles
+richesses, Saint-Cyr sentit l'amour du beau gonfler son coeur
+adolescent. On dit qu'en même temps la beauté vivante commençait à le
+troubler et qu'il était dès lors irrévocablement destiné à d'exquises
+souffrances.
+
+Ses études terminées, il vint à Paris. Mais bientôt il fut appelé au
+chevet de son père mourant. Il perdit presque en même temps son frère
+cadet, qui revint du Mexique blessé mortellement. Assombri par ce double
+deuil, il alla chercher en Italie la divine consolation. L'Italie le
+reçut comme une mère. Au soleil de Florence il chanta. Il ne fit que
+passer, mais il emportait les ardentes images du beau. En quittant
+Florence, il lui laissa pour adieu un de ces sonnets à la fois précieux
+et négligés dans lesquels il coulait volontiers sa pensée:
+
+ Hôtesse aux bras ouverts, qui me jetais des fleurs,
+ Toi, l'amante d'un jour que jamais on n'oublie,
+ Qui, dès les premiers pas, fais aimer l'Italie,
+ Son ciel et sa beauté, sa gloire et ses malheurs,
+
+ Oh! sans doute le temps a fané tes couleurs:
+ Mais tu gardes encor sous ta mélancolie
+ Ce parfum d'élégance et d'amitié polie
+ Qu'on cueille sur ta bouche et qu'on emporte ailleurs.
+
+ Pour tous les souvenirs tu tiens une merveille.
+ Ton enceinte riante est comme une corbeille,
+ Les festons sur le bord, les perles au milieu.
+
+ Bref, ton charme est si doux, colline de Florence,
+ Que je trouvai des pleurs, et je venais de France,
+ Des pleurs pour te bénir en te disant adieu.
+
+Il resta plus longtemps à Rome, dont il aimait les splendeurs et les
+ruines. La désolation de la campagne romaine le charmait infiniment:
+
+ À peine à l'horizon voit-on sur un coteau
+ Quelques buffles errants, que le pâtre abandonne
+ Pour se coucher en paix sur un fût de colonne
+ Et dormir au soleil, drapé dans un manteau.
+ ............................................
+ Au ciel, pas un soupir, pas un battement d'ailes:
+ C'est bien la majesté des douleurs éternelles
+ Qui n'ont plus rien à dire et plus rien à pleurer.
+
+C'est à Rome que Saint-Cyr de Rayssac eut la plus abondante révélation
+de la beauté. Son âme débordait d'enthousiasme. Tantôt il visitait
+pieusement les chambres de Raphaël au Vatican et s'exaltait dans la
+contemplation d'un art idéaliste:
+
+ Sages sous le portique, apôtres au concile,
+ Tous ils portent au front la lumière subtile,
+ Le voile transparent de l'immortalité.
+
+Tantôt il adorait la _Vénus du Capitole_, «cette blanche goutte
+d'écume», toute pure de la pureté de ses formes, qui n'a de charnel,
+
+ Que son geste impudique et ses cheveux défaits,
+
+et que revêtent comme des voiles augustes l'harmonie et la grâce.
+Saint-Cyr de Rayssac, à Rome, se promène avec ivresse des marbres
+antiques aux fresques de la Renaissance. Il admire également l'art grec
+et l'art chrétien. Pourtant, il réserve peut-être ses plus intimes
+tendresses à ces statues issues ou inspirées de l'esprit hellénique et
+qui ont apporté au monde cette chose incomparable: le divin naturel.
+Quelle force l'entraînait vers la _Vénus du Capitole_ et le _Génie du
+sommeil éternel_? Celle-là même qui, dans les années d'adolescence, lui
+faisait pressentir l'amour et la beauté sous la poussière des livres
+amassés par le vieux Dugas-Montbel, l'union féconde du sensualisme et de
+l'idéal, la généreuse ardeur qui fait le génie des Prud'hon et des
+Chénier. L'âme méditative de Saint-Cyr de Rayssac était servie par des
+sens exquis. C'est pourquoi il sentait si fortement la caresse des
+lignes et la divinité des formes. Il y avait aussi dans son génie une
+fierté, une pudeur que seul l'art hellénique contentait pleinement. Il
+savait gré aux sculpteurs antiques de leur sublime impassibilité:
+
+ S'ils eurent l'âme triste ou le front radieux,
+ Ils ne l'ont jamais dit aux marbres de l'Attique.
+
+Aussi, quand enfin il lui faut quitter sa Rome bien-aimée; il revient
+s'attendrir une dernière fois dans cette salle où la Muse est si belle.
+
+Il s'écrie:
+
+ Oh! si ses bras chéris pouvaient enfin s'ouvrir!
+
+Je crus un instant, ajoute-t-il,
+
+ Je crus que son regard mélancolique et tendre
+ Pour tomber dans le mien venait de s'allumer.
+
+Puis; étonné, honteux de son généreux blasphème, il craint d'avoir
+offensé la Muse.
+
+Pardonne, pardonne, j'étais fous de tendresse;
+
+ Et je te vis sourire à force de t'aimer!
+
+À son retour d'Italie, Saint-Cyr de Rayssac fréquenta l'atelier d'un
+artiste lyonnais, bien oublié aujourd'hui, Janmot, qui s'honorait de
+l'amitié d'Ingres, de Flandrin et de Victor de Laprade.
+
+C'était un peintre mystique d'une grande distinction. Il peignait des
+anges. Volontiers il leur donnait la figure d'une de ses élèves, âgée de
+seize ans; pupille de madame Janmot, née de Saint-Paulet. Cette jeune
+fille royaliste, catholique ardente, étudiait avec zèle la musique et la
+peinture, dans cet atelier où régnait le calme des sanctuaires.
+Saint-Cyr de Rayssac, tout plein des images de l'art italien, vit en
+elle un de ces anges qui, descendus du ciel, ramassaient le pinceau
+échappé des mains de Fra Angelico et peignaient la fresque pendant le
+sommeil du bon moine. Il l'aima, l'épousa et l'aima encore.
+
+Tous ceux qui ont connu Madame Saint-Cyr de Rayssac attestent sa rare
+beauté et son esprit charmant. Son mari l'a peinte en deux vers:
+
+ Française des beaux jours, héroïque et charmante,
+ Avec la lèvre humide et le coup d'oeil moqueur.
+
+Il dit ailleurs: «On loue votre taille et vos yeux. Rien n'est plus
+beau; mais ce qui me charme le plus en vous, c'est votre voix.» Madame
+de Rayssac avait, en effet, une voix délicieuse. Quelqu'un qui a entendu
+cette dame a dit: «Quand elle parle, elle chante un peu, comme l'oiseau
+qui se pose vole encore.» Dès la première jeunesse, au dire du même
+témoin, elle avait la mémoire ornée et riche. Instruite par son père,
+qui avait beaucoup vu, et par sa marraine, une des femmes les plus
+brillantes de la société lyonnaise, elle contait avec beaucoup
+d'abondance et d'agrément. On lui dit un jour:
+
+--Mais, pour parler ainsi de M. de Villèle et d'Armand Carrel, de M. de
+Jouy et de Victor Hugo, de madame de Souza et de madame de Girardin,
+d'Alfred de Musset et de Stendhal, quel âge avez-vous donc?
+
+Et elle répondit:
+
+--J'ai l'âge de ma marraine, l'âge de mon père et quelquefois le mien.
+
+Les vers d'amour que lui fit Saint-Cyr de Rayssac ont été heureusement
+conservés. Ils nous apprennent que Berthe (madame de Rayssac se nommait
+Berthe) était jalouse du passé. C'est un grand malheur auquel les âmes
+délicates et fières sont sujettes. Elle souffrait cruellement à la
+pensée que celui qu'elle aimait avait donné jadis à d'autres qu'elle une
+part du trésor où elle puisait maintenant avec délices. Elle ne put
+retenir ses plaintes. Le poète lui fit un sonnet pour la consoler.
+
+ Dans ce temps, j'épelais pour mieux savoir te lire,
+ Et tous les vieux amours qu'il te plaît de maudire
+ Enseignaient à mon coeur quelque chose pour toi.
+ .....................................................
+ Et j'ai mis à tes pieds, virginale maîtresse,
+ La brûlante moisson de toute ma jeunesse,
+ Le sauvage bouquet fait de toutes mes fleurs.
+
+À son tour, il lui faisait des reproches. Il avait à se plaindre d'elle,
+puisqu'il l'aimait. Madame de Rayssac était musicienne et peintre avec
+ardeur. Elle chantait pendant de longues heures et allait dessiner dans
+son atelier. «Je m'effraye de ces dépenses», disait le poète avec
+l'accent d'un tendre reproche:
+
+ Ce qu'on donne à la poésie,
+ En es-tu sûre, enfant chérie,
+ N'est-il pas perdu pour l'amour?
+
+Tels étaient les soucis de ces deux êtres heureux et bons. Mais un jour
+le poète se réveilla pâle et souffrant. La phtisie l'avait atteint; elle
+fit des progrès rapides. Saint-Cyr de Rayssac mourut à Paris le 15 mai
+1874, dans sa trente-septième année.
+
+Ses vers furent publiés quatre ans après par les soins d'Hippolyte
+Babou. Le public ne les connut pas. Les poètes de métier, je dois le
+dire, ne les goûtèrent que médiocrement. Saint-Cyr de Rayssac est un
+poète négligé. Cela ne se pardonnait pas en 1878. Ses sonnets ne sont
+pas réguliers. Ils sont rimés avec peu d'exactitude. On le vit et l'on
+ne vit pas que le sentiment en est rare et souvent exquis.
+
+On lui sut mauvais gré d'être de l'école de Musset et de défendre
+l'auteur des _Nuits_. Musset passait pour léger, on l'en méprisait;
+Saint-Cyr ne l'en admirait que plus.
+
+ Oh! léger! quelle gloire.--Amis, soyons légers,
+ Légers comme le feu, les ailes et la plume,
+ Comme tout ce qui monte et tout ce qui parfume,
+ Comme l'âme des fleurs dans les bois d'orangers.
+
+Je le reconnais. Saint-Cyr de Rayssac a bien des défauts: chez lui,
+l'expression est parfois molle et incertaine. Mais il est simple,
+naturel, harmonieux; il a le goût excellent, le style pur, le vers
+facile et chantant. N'est-ce donc rien que cela? Il est profondément,
+intimement poète. Il a des images neuves. N'eût-il écrit que ces trois
+vers, sur la _Madeleine_ du Corrège, je l'aimerais de tout mon coeur:
+
+ La voilà donc; pieds nus, la belle pécheresse,
+ Pieds nus, cheveux en pleurs, et la tiède paresse
+ Gonfle, en les déroulant, les anneaux de sa chair.
+
+Que cela est expressif et senti!
+
+J'ai cité l'autre jour le sonnet _Sur le Génie funèbre du Capitole_, et
+la grâce morbide de ces quatorze vers a enchanté l'élite de mes
+lecteurs. Voici un autre sonnet d'un ton plus grave et non moins
+touchant:
+
+UNE PIETA
+
+ Oh! non, pas un blasphème et pas un désaveu;
+ Mais je tombe, Seigneur, et je me désespère,
+ Mais quand ils ont planté le gibet du calvaire,
+ C'est dans mon coeur ouvert qu'ils enfonçaient le pieu!
+
+ Crois-tu que je t'aimais, moi dont le manteau bleu,
+ T'abrita quatorze ans comme un fils de la terre?
+ Oh! pourquoi, juste ciel, lui donner une mère?
+ Qu'en avait-il besoin, puisqu'il était un Dieu?
+
+ L'angoisse me dévore; au fond de ma prunelle,
+ Roule toujours brûlante une larme éternelle
+ Qui rongera mes yeux sans couler ni tarir.
+
+ Seigneur, pardonnez moi, je suis seule à souffrir.
+ Ma part dans cette épreuve est bien la plus cruelle,
+ Et je peux bien pleurer sans vous désobéir.
+
+Je ne sais, mais il me semble que la poésie de Saint-Cyr de Rayssac est
+originale dans sa simplicité et qu'on y goûte un mélange particulier
+d'idéalisme et de sensualité. Je me figure que ce poète peut plaire à
+quelques délicats. Il est tout à fait inconnu. Je serai bien heureux si
+je l'avais fait goûter de quelques personnes bien douées. Celles-là
+penseraient de temps, en temps à moi et diraient: «Nous lui devons un
+ami.»
+
+
+
+
+LES TORTS DE L'HISTOIRE[14]
+
+
+[Note 14: _L'Histoire et les Historiens_, essai critique sur l'histoire
+considérée comme science positive, par Louis Bourdeau. 1 vol. in-8°;
+Alcan, éditeur.]
+
+Les philosophes, ont, en général peu de goût pour l'histoire. Ils lui
+reprochent volontiers de procéder sans méthode et sans but. Descartes la
+tenait en mépris. Malebranche disait n'en pas faire plus de cas que des
+nouvelles de son quartier. Dans sa vieillesse, il distinguait le jeune
+d'Aguesseau et le favorisait même de quelques entretiens sur la
+métaphysique; mais un jour, l'ayant surpris un Thucydide à la main, il
+lui retira son estime: la frivolité de cette lecture le scandalisait.
+Avant-hier encore, étant assez heureux pour causer avec un philosophe
+dont l'entretien m'est toujours profitable, M. Darlu, j'eus grand'peine
+à défendre contre lui l'histoire; qu'il tient pour la moins honorable
+dès oeuvres d'imagination.
+
+Aussi n'ai-je pas éprouvé trop de surprise en ouvrant, ce matin, le
+livre tout à fait solide et puissant dans lequel M. Louis Bourdeau
+rejette les oeuvres des historiens au rang des fables, avec les contes
+de ma Mère l'oie. D'après M. Bourdeau, comme d'après le moraliste
+Johnson, l'histoire est un vieil almanach, et les historiens ne peuvent
+prétendre à une plus haute dignité que celle de faiseurs d'almanachs.
+
+«L'histoire, dit M. Louis Bourdeau, n'est et ne saurait être une
+science.» Les raisons qu'il en donne ne sont pas sans faire impression
+sur mon esprit; et il y a, peut-être, quelque raison à cela. Pour tout
+dire, j'avais essayé de les indiquer avant lui. Je les avais jetées
+légèrement et par badinage il y a dix ans, dans un petit livre intitulé
+_le Crime de Sylvestre Bonnard_. Je n'y tenais point. Mais maintenant
+que je vois qu'elles valent quelque chose, je m'empresse de les
+reprendre.
+
+«Et d'abord, avais-je dit, dans ce petit livre, qu'est-ce que
+l'histoire? L'histoire est la représentation écrite des événements
+passés. Mais qu'est-ce qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non
+pas? C'est un fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait
+est notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son
+caprice, à son idée, en artiste enfin! car les faits ne se divisent pas,
+de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques.
+Mais un fait est quelque chose d'extrêmement complexe. L'historien
+représentera-t-il les faits dans leur complexité? Non, cela est
+impossible. Il les représentera dénués de la plupart des particularités
+qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce
+qu'ils furent. Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas.
+Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, par un ou
+plusieurs faits non historiques et par cela même inconnus, comment
+l'historien pourra-t-il marquer la relation de ces faits?
+
+«Et je suppose que l'historien a sous les yeux des témoignages certains,
+tandis qu'en réalité, il n'accorde sa confiance à tel ou tel témoin que
+par des raisons d'intérêt ou de sentiment. L'histoire n'est pas une
+science, c'est un art, et on n'y réussit que par l'imagination.»
+
+Ce sont là, précisément, si je ne me trompe, les idées fondamentales sur
+lesquelles M. Louis Bourdeau s'appuie pour refuser à l'histoire toute
+valeur scientifique. Il reproduit cette définition du _Dictionnaire de
+l'Académie_: «L'histoire est le récit des choses dignes de mémoire.»
+
+Et il ajoute:
+
+«Une définition de ce genre, si elle convient assez aux ouvrages des
+historiens, ne saurait suffire à l'institution d'une science et, plus on
+la creuse, moins elle satisfait la raison. Que représentent, dans
+l'ensemble des développements de la vie humaine, les choses «dignes de
+mémoire»? Ont-elles une essence propre, des caractères fixes? Nullement.
+Cette qualification résulte d'une appréciation arbitraire qui échappe à
+toute règle... Jusqu'où doivent s'étendre, dans le détail, les tenants
+et aboutissants des choses célèbres? Cela n'est pas indiqué. La
+frontière reste indécise. Chacun place des bornes à sa fantaisie.»
+
+Puis venant à examiner la valeur des témoignages et la créance due à la
+tradition, M. Bourdeau établit aisément que la constatation des faits
+par l'historien est toujours une opération malaisée et de succès
+incertain.
+
+Nous voilà parfaitement d'accord, M. Bourdeau et moi. J'en suis fier,
+car je tiens l'esprit de M. Bourdeau pour ferme et assuré. Donc il n'y a
+pas, à proprement parler, de science historique.
+
+Du moins, cette vérité qu'on poursuit en vain quand il s'agit d'établir
+un événement ancien, pourra-t-on l'atteindre si l'on se borne à
+constater un fait contemporain? Si le passé nous échappe, pouvons-nous
+saisir le présent? M. Bourdeau ne le croit pas. Il défend bien aux
+chroniqueurs et aux mémorialistes de ne point mentir, et il raconte à ce
+propos l'aventure de Walter Raleigh. Enfermé à la Tour de Londres, cet
+homme d'État s'occupait à écrire la seconde partie de son _Histoire du
+monde_. Un jour, il fut interrompu dans ce travail par le bruit d'une
+querelle qui éclatait sous les fenêtres de sa prison. Il suivit d'un
+regard attentif les incidents de la rixe et crut s'en être bien rendu
+compte. Le lendemain, ayant causé de la scène avec un de ses amis qui en
+avait aussi été témoin et même y avait pris une part active, il fut
+contredit par lui sur tous les points. Réfléchissant alors à la
+difficulté de connaître la vérité sur des événements lointains, quand il
+avait pu se méprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au
+feu le manuscrit de son histoire.
+
+Il est à remarquer, toutefois, que cette difficulté de connaître la
+vérité la plus prochaine a frappé tous les historiens et qu'ils n'ont
+pas tous brûlé leurs écrits. Entre les esprits pénétrés de l'incertitude
+universelle, M. Renan se distingue par un sentiment particulier de
+défiance résignée. Il ne s'est jamais fait d'illusions sur
+l'irrémédiable incertitude des témoignages historiques:
+
+«Essayons de nos jours, a-t-il dit, avec nos innombrables moyens
+d'information et de publicité, de savoir exactement comment s'est passé
+tel grand épisode de l'histoire contemporaine, quels propos s'y sont
+tenus, quelles étaient les vues et les intentions précises des auteurs;
+nous n'y réussirons pas. J'ai souvent essayé, pour ma part, comme
+expérience de critique historique, de me faire une idée complète
+d'événements qui se sont passés presque tous sous mes yeux, tels que les
+journées de Février, de Juin, etc. Je n'ai jamais réussi à me
+satisfaire.»
+
+Les esprits indulgents prennent leur parti des trahisons de l'histoire.
+Cette Muse est menteuse, pensent-ils, mais elle ne nous trompe plus dès
+que nous savons qu'elle nous trompe. Le doute constant sera notre
+certitude. Prudemment nous nous acheminerons d'erreurs en erreurs vers
+une vérité relative. Un mensonge même est une sorte de vérité.
+
+Quant à M. Bourdeau, il ne veut pas être trompé, même sciemment, et il
+répudie absolument l'histoire. Il la chasse comme décevante, impudique
+et dissolue, vendue aux puissants, courtisane aux gages des rois,
+ennemie des peuples, inique et fausse. Il la remplace par la
+statistique, qui est proprement «la science des faits sociaux exprimés
+par des termes numériques». Plus de beaux récits, plus de narrations
+émouvantes, seulement des chiffres.
+
+«Les historiens de l'avenir auront surtout pour tâche de recueillir et
+d'interpréter des données statistiques sur les faits de la vie commune.
+L'activité de la raison se résout toujours en actes, et l'unique manière
+de s'en rendre compte est, après les avoir classés par fonctions
+définies, de les constater au moment où ils s'accomplissent, de les
+dénombrer dans des conditions déterminées de population, d'époque et de
+territoire, puis de comparer ces relevés, simultanés où successifs, de
+noter les variations de la fonction et d'en tirer les inductions
+qu'elles comportent. Ainsi seulement on pourra savoir un jour ce que
+font les multitudes dont l'humanité se compose.»
+
+Désormais, les seuls documents historiques seront les tables de
+population, les tarifs des douanes, les états de commerce, les bilans
+des banques, les rapports des chemins de fer. M. Bourdeau se flatte
+qu'ils tromperont moins que les témoignages invoqués par des historiens
+tels que Tacite ou Michelet. Il peut avoir raison, bien que la
+statistique soit elle-même soumise à beaucoup d'incertitudes. Il n'y a
+pas que les Muses qui mentent.
+
+M. Bourdeau veut que l'histoire, exclusivement consacrée jusqu'ici aux
+personnages illustres et aux événements extraordinaires, s'attache
+désormais aux actes journaliers de la vie des peuples. À cet égard, il
+faut le reconnaître, le prix des fers ou le taux de la rente instruisent
+mieux que le récit d'une bataille ou de l'entrevue de deux souverains.
+
+M. Bourdeau veut qu'on sache comment ont vécu les millions d'êtres
+obscurs dont l'énergie harmonieuse fait la vie d'un peuple. Il veut que
+cette grande activité collective soit décomposée, étudiée pièce à pièce,
+méthodiquement, notée, chiffrée.
+
+«Voilà, dit-il, l'histoire qu'il faudra faire désormais, non seulement
+pour les jeunes États qui, comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le
+Canada, la Plata, se fondent dans des conditions si nouvelles, mais même
+pour les vieilles sociétés d'Europe qui aspirent, à se régler aussi sur
+un idéal d'ordre, de travail, de paix et de liberté. Au point où nous
+sommes parvenus, toute autre manière d'étudier l'histoire est inexacte
+et puérile. Une réforme s'impose et se fera par les historiens ou contre
+eux. L'âge de l'historiographie littéraire touche à son terme; celui de
+l'histoire scientifique va commencer. Quand elle sera capable de nous
+retracer la vie d'un peuple, dans le sens que nous indiquons, on verra
+qu'aucun récit ne présente autant d'intérêt, d'enseignement et de
+grandeur.»
+
+Je n'y contredis point. Créez la science de l'histoire: nous y
+applaudirons. Mais laissez-nous l'art charmant et magnifique des
+Thucydide et des Augustin Thierry.
+
+M. Bourdeau sent lui-même qu'il est cruel. Il nous ôte nos belles
+histoires; mais il nous les ôte à regret. «Puisqu'il nous faut choisir
+entre la beauté et la vérité, dit-il, préférons sans hésiter la
+seconde.» Pour ma part, s'il me fallait choisir entre la beauté et la
+vérité, je n'hésiterais pas non plus: c'est la beauté que je garderais,
+certain qu'elle porte en elle une vérité plus haute et plus profonde que
+la vérité même. J'oserai dire qu'il n'y a de vrai au monde que le beau.
+Le beau nous apporte la plus haute révélation du divin qu'il nous soit
+permis de connaître. Mais pourquoi choisir? Pourquoi substituer
+l'histoire statistique à l'histoire narrative? C'est remplacer une rose
+par une pomme de terre! Ne pouvons-nous donc avoir ensemble et les
+fleurs de la poésie et ces «racines nourrissantes qui rendent les âmes
+savantes», comme disait le bon M. Lancelot. Je sais aussi bien que vous
+que l'histoire est fausse et que tous les historiens, depuis Hérodote
+jusqu'à Michelet, sont des conteurs de fables. Mais cela ne me fâche
+pas. Je veux bien qu'un Hérodote me trompe avec goût; je me laisserai
+éblouir par le sombre éclat de la pensée aristocratique d'un Tacite; je
+referai avec délices les rêves de ce grand aveugle qui vit Harold et
+Frédégonde. Je regretterais même que l'histoire fût plus exacte. Je
+dirai volontiers avec Voltaire: Réduisez-la à la vérité, vous la perdez,
+c'est Alcine dépouillée de ses prestiges.
+
+Elle n'est qu'une suite d'images. C'est pour cela que je l'aime; c'est
+pour cela qu'elle convient aux hommes. L'humanité est encore dans
+l'enfance. On a déterminé récemment, ou cru déterminer, d'une manière
+approximative l'âge de la terre. La terre n'est pas vieille. Elle existe
+à l'état solide depuis 25 millions d'années au plus et il n'y a guère
+que 12 millions d'années qu'elle a donné la vie à des herbes marines et
+à des coquillages. Une lente évolution a produit les plantes et les
+animaux. L'homme est venu le dernier: il est né d'hier. Il est encore
+dans le feu de la jeunesse. Il ne faut pas lui demander d'être trop
+raisonnable. Il a besoin d'être amusé par des contes. Ne lui ôtez pas
+l'histoire, qui est son plus bel amusement intellectuel. S'il faut des
+contes à l'humanité, répondra M. Bourdeau, n'avons-nous pas les poètes.
+Ils sont plus amusants que les historiens et ils ne sont pas beaucoup
+plus faux. M. Bourdeau, qui est si dur pour les annalistes, les
+chroniqueurs et généralement pour tous les mémorialistes, garde, au
+contraire, dans son coeur, des trésors d'indulgence pour les poètes.
+Comme ils ne tirent point à conséquence, il leur pardonne tout. J'ai
+remarqué que les philosophes vivaient généralement en bonne intelligence
+avec les poètes. Les philosophes savent que les poètes ne pensent pas;
+cela les désarme, les attendrit et les enchante. Mais ils voient que les
+historiens pensent, et qu'ils pensent autrement que les philosophes.
+C'est ce que les philosophes ne pardonnent pas. M. Bourdeau nous renvoie
+à l'_Iliade_ et à _Peau d'Ane_. Ce sont là de beaux contes. Mais nous
+n'y croyons plus guère. Nous voulons des contes que nous puissions
+croire, l'histoire de la Révolution française, par exemple. Laissez-nous
+le roman de l'histoire. S'il n'est pas vrai tout entier, il contient
+quelque vérité. Je dirai même qu'il renferme des vérités que votre
+statistique ne contiendra jamais. La vieille histoire est un art; c'est
+pourquoi elle a, dans sa beauté, une vérité spirituelle et idéale bien
+supérieure à toutes les vérités matérielles et tangibles des sciences
+d'observation pure: elle peint l'homme et les passions de l'homme. C'est
+ce que la statistique ne fera jamais. L'histoire narrative est inexacte
+par essence. Je l'ai dit et ne m'en dédis pas: mais elle est encore,
+avec la poésie, la plus fidèle image que l'homme ait tracée de lui-même.
+Elle est un portrait. Votre histoire statistique ne sera jamais qu'une
+autopsie.
+
+
+
+
+SUR LE SCEPTICISME[15]
+
+
+[Note 15: _Les Sceptiques grecs_, par M. Victor Brochard. Impr. nat., 1
+vol. in-8°.]
+
+J'ai vécu d'heureuses années sans écrire. Je menais une vie
+contemplative et solitaire dont le souvenir m'est encore infiniment
+doux. Alors, comme je n'étudiais rien, j'apprenais beaucoup. En effet,
+c'est en se promenant qu'on fait les belles découvertes intellectuelles
+et morales. Au contraire, ce qu'on trouve dans un laboratoire ou dans un
+cabinet de travail est en général fort peu de chose, et il est à
+remarquer que les savants de profession sont plus ignorants que la
+plupart des autres hommes. Or, un matin de ce temps-là, il m'en
+souvient, je suivais à l'aventure les allées sinueuses du Jardin des
+Plantes, au milieu des biches et des moutons qui passaient leur tête
+entre les arbustes pour me demander du pain. Et je songeais que ce vieux
+jardin, peuplé d'animaux, ressemblait assez au paradis terrestre des
+anciennes estampes. Tout à coup je vis venir à moi l'abbé L*** qui, son
+bréviaire à la main, marchait avec la mâle allégresse d'une âme pure.
+C'était en effet un saint homme, que l'abbé L***; c'était aussi un
+savant; son coeur était pacifique, mais son esprit disputait sans cesse.
+Il faut l'avoir connu pour savoir comment l'orgueil d'un prêtre, peut
+s'unir à la simplicité d'un saint. Sa messe dite, il argumentait tout le
+jour. Il avait lu tout ce qu'on peut trouver sur les parapets de
+théologie, de morale et de métaphysique relié en veau, avec des tranches
+rouges. Les bouquins dont il couvrit les marges de notes et de tabac
+sont innombrables. Il dépensait en conversations sur les quais et dans
+les jardins publics l'éloquence d'un incomparable docteur. Au reste, il
+était assez mal vu à l'évêché. Ses supérieurs estimaient la pureté de
+ses moeurs, mais ils redoutaient la superbe de son esprit. Peut-être
+n'avaient-ils pas tout à fait tort. Ce jour-là, l'abbé L*** me parla en
+ces termes:
+
+«Jean le Diacre rapporte que saint Grégoire ayant pleuré à la pensée que
+l'empereur Trajan était damné, Dieu, qui se plaît à accorder ce qu'on
+n'ose lui demander, exempta l'âme de Trajan des peines éternelles. Cette
+âme demeura en enfer, mais, depuis lors, elle n'y ressentit aucun mal.
+Il est permis d'imaginer que le fils adoptif de Nerva erre dans ces
+pâles prairies où Dante vit les héros et les sages de l'antiquité. Leurs
+regards étaient lents et graves; ils parlaient d'une voix douce. Le
+Florentin reconnut Anaxagore, Thalès, Empédocle, Héraclite et Zénon.
+Comment ne vit-il point aussi Pyrrhon parmi ces âmes coupables seulement
+d'avoir vécu dans l'ignorance de la loi sainte? De tous les philosophes
+de l'antiquité, Pyrrhon fut le plus sage. Non seulement il pratiqua des
+vertus que le christianisme a sanctifiées, non seulement il fut humble,
+patient et résigné, amoureux de la pauvreté, mais encore il professa la
+doctrine la plus vraie de toute l'antiquité profane, la seule qui
+s'accorde exactement avec la théologie chrétienne. Né dans les ténèbres
+du paganisme, il connut qu'il était sans lumière et il faut le louer
+hautement d'avoir flotté dans l'incertitude. Encore aujourd'hui, si on a
+le malheur de n'être pas chrétien, la sagesse est d'être pyrrhonien. Que
+dis-je? En tout ce qui n'est point article de foi, le philosophe
+chrétien est lui-même un pyrrhonien: il reste en suspens. Tout ce qui
+n'a pas été révélé est sujet au doute. Ce serait même une question de
+savoir si la religion chrétienne n'a pas fourni au scepticisme de
+nouveaux arguments et si la foi aux mystères ainsi qu'aux miracles n'a
+pas rendu la nature plus incompréhensible et la raison plus incertaine.»
+
+L'abbé s'arrêta un moment devant la maison du zèbre. Il se frappa la
+poitrine.
+
+«Pour moi, ajouta-t-il, c'est le monde invisible qui me révèle le monde
+visible. Je ne crois à la réalité de l'homme que parce que je crois à
+l'existence de Dieu. Je sais que j'existe uniquement parce que Dieu me
+l'a dit. L'Éternel m'a parlé, _docutus est patribus nostris, Abraham et
+seminis ejus in sæcula_. Et j'ai répondu: Me voici donc puisque vous
+m'avez parlé. Hors la révélation, tout, au physique comme au moral, est
+sujet de doute; rien n'est distinct, par conséquent rien n'est
+intéressant, et la religion seule, me soulevant entre ses mains
+lumineuses, m'arrache à l'ataraxie pyrrhonienne. Sans l'amour de Dieu,
+je n'aurais point d'amour; je ne croirais à rien si je ne croyais pas à
+l'impossible et à l'absurde. C'est pourquoi je tiens Pyrrhon pour le
+plus sage des païens.»
+
+Ainsi parla l'abbé L***.
+
+Je me rappelle littéralement ses paroles qui firent sur moi une profonde
+impression. Je n'avais jamais entendu de tels accents dans la bouche
+d'un prêtre, et je n'en ouïs plus jamais de tels depuis lors. Je crois
+ne pas me tromper en disant que l'Église se défie des apologistes qui,
+comme mon abbé L***, poussent en avant avec une excessive logique. Elle
+se rappelle à temps la mémorable parole du diable: «Et moi aussi, je
+suis logicien.» Le diable ne se flattait pas en parlant ainsi. Il
+demeure en définitive le seul docteur qu'on n'ait pas encore réfuté.
+Pour moi, c'est devant la maison du zèbre, en entendant l'abbé L***, que
+je commençai à douter de beaucoup de choses qui, jusque-là, m'avaient
+paru croyables.
+
+Hélas! l'abbé L***, qui mourut curé d'un petit village de la Brie,
+repose maintenant dans un cimetière inculte et fleuri, à l'ombre d'une
+svelte église du XIIIe siècle. La pierre qui couvre ses restes porte
+cette inscription en témoignage d'une foi vive: _Speravit anima mea_. En
+lisant ces mots, je songeai à l'épitaphe en forme de dialogue qu'un
+spirituel Grec de Byzance composa pour Pyrrhon:
+
+«Es-tu mort, Pyrrhon?--Je ne sais.»
+
+Et je me pris à penser que, sauf un point, le philosophe et le prêtre
+avaient pourtant pensé de même.
+
+Tous ces souvenirs me sont revenus tantôt à tire-d'aile, tandis que je
+lisais l'étude que M. Victor Brochard consacre à Pyrrhon dans son
+excellent livre sur les sceptiques grecs. Rien n'est plus intéressant.
+Ces Grecs ingénieux ont inventé d'innombrables systèmes philosophiques.
+Les écoles s'amusent de la brillante vanité des disputes, les esprits
+sont tiraillés, assourdis; c'est alors que naît le scepticisme. Il
+paraît au lendemain de la mort d'Alexandre dans cette orgie militaire
+qui souille de crimes monstrueux la terre classique du beau et du vrai.
+
+Démosthène et Hypéride sont morts. Phocion boit la ciguë.
+
+Il n'y a plus rien à espérer des hommes ni des dieux. C'en est fait de
+la liberté et des vertus antiques. Il est vrai que l'état politique d'un
+peuple ne détermine pas nécessairement la condition privée de ses
+habitants. La vie est quelquefois très supportable au milieu des
+calamités publiques, mais véritablement les temps de Cassandre et de
+Démétrius étaient exécrables. D'ailleurs, il faut se rappeler que la
+tyrannie, même douce, répugna longtemps à l'âme hellénique.
+
+Pyrrhon était d'Élis, en Élide; peintre d'abord et poète, il naquit avec
+une imagination vive et une âme irritable. Mais il changea tout à fait
+de caractère par la suite. Ayant embrassé la philosophie, qui était
+alors en Grèce une sorte de monachisme, il suivit avec Anaxarque, son
+maître, l'expédition d'Alexandre. Il vit dans l'Inde les mages que les
+Grecs ont nommé des gymnosophistes et qui vivaient nus dans des
+ermitages. Leur mépris du monde et des vaines apparences, leur vie
+immobile et solitaire; leur soif du néant et de l'oubli, tous ces
+caractères d'un pessimisme doux et résigné frappèrent le jeune Pyrrhon;
+et certains caractères de la doctrine du philosophe d'Élis sont
+d'origine hindoue.
+
+Après la mort d'Alexandre, Pyrrhon retourna dans sa ville. Là, sur les
+bords charmants du Pénée; dans cette vallée fleurie où les nymphes
+viennent le soir danser en choeur; il mena l'existence d'un saint homme.
+Il vécut pieusement (Grec: ehusethôs), dit son biographe. Il tenait
+ménage avec sa soeur Philista, qui était sage-femme. C'est lui qui
+portait à vendre la volaille et les cochons de lait au marché de la
+ville. Il balayait la maison et nettoyait les meubles.
+
+Voilà l'exemple que ce sage donnait à ses disciples. Ainsi sa vie
+servait de témoignage à sa doctrine du renoncement et de l'indifférence.
+Il enseignait que les choses sont toutes également incertaines et
+discutables. Rien, disait-il, n'est intelligible. Nous ne devons nous
+fier ni aux sens ni à la raison. Il faut douter de tout et être
+indifférent à tout. Il ne subtilisait pas. Sa doctrine était surtout,
+dit M. Brochard, une doctrine morale, une règle de vie.
+
+Selon Pyrrhon, «n'avoir d'opinion ni sur le bien ni sur le mal, voilà le
+moyen d'éviter toutes les causes de trouble. La plupart du temps, les
+hommes se rendent malheureux par leur faute; ils souffrent parce qu'ils
+sont privés de ce qu'ils croient être un bien ou que, le possédant, ils
+craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient être
+un mal. Supprimez toute croyance de ce genre, et tous les maux
+disparaîtront...»
+
+Pour Pyrrhon, comme pour Démocrate, le bien suprême est la bonne
+humeur, l'absence de crainte, la tranquillité.
+
+«Se replier sur soi-même, dit M. Victor Brochard, afin de donner au
+malheur le moins de prise possible; vivre simplement et modestement,
+comme les humbles, sans prétention d'aucune sorte; laisser aller le
+monde et prendre son parti de maux qu'il n'est au pouvoir de personne
+d'empêcher; voilà l'idéal du sceptique.» Pyrrhon soutenait qu'il
+n'importe pas plus de vivre que de mourir ou de mourir que de vivre.
+
+--Pourquoi donc ne mourez-vous pas? lui demanda-t-on.
+
+--C'est à cause de cela même, répondit-il, c'est parce que la vie et la
+mort sont également indifférentes.
+
+Dans un grand péril de naufrage, il fut le seul que la tempête n'étonna
+point. Comme il vit les autres passagers saisis de crainte et de
+tristesse, il les pria d'un air tranquille de regarder un pourceau qui
+était là et qui mangeait à son ordinaire.
+
+--Voilà, leur dit-il, quelle doit être l'insensibilité du sage.
+
+À merveille. Le pourceau était sage; mais il y avait peu de mérite. Il
+est difficile d'être insensible quand on pense vivement, et c'est pour
+la plupart des hommes un exemple décourageant que la sérénité d'un
+cochon. Laissez-moi vous redire, à ce sujet, ce qu'un disciple de
+Lamettrie dit un jour à la belle mistress Elliott, que les patriotes de
+Versailles avaient mise en prison comme aristocrate. Le geôlier donna
+pour compagnon de chambre à la jeune Écossaise un vieux médecin de
+Ville-d'Avray, fort entêté de matérialisme et d'athéisme.
+
+Il pleurait. Les larmes délayaient la poussière dont ses joues étaient
+couvertes, et le visage du pauvre philosophe en était tout barbouillé.
+
+Madame Elliott prit une éponge, dont elle lava son compagnon en lui
+murmurant des paroles consolantes:
+
+--Monsieur, lui dit-elle, il est croyable que nous allons mourir tous
+deux. Mais d'où vient que vous êtes triste quand je suis gaie?
+Perdez-vous plus que moi en perdant la vie?
+
+--Madame, lui répondit-il, vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes
+saine et belle, et vous perdez beaucoup en perdant la vie; mais, comme
+vous êtes incapable de réflexion, vous ne savez pas ce que vous perdez.
+Pour moi, je suis pauvre, je suis vieux, je suis malade; et m'ôter la
+vie, c'est m'ôter peu de chose; mais je suis philosophe et physicien:
+j'ai la notion de l'existence, que vous n'avez point; et je sais
+exactement ce que je perds. Voilà, madame, d'où vient que je suis triste
+quand vous êtes gaie.
+
+Ce vieux médecin de Ville-d'Avray était bien moins sage que Pyrrhon,
+mais il était plus touchant. Et, en vérité, ses larmes, encore qu'un peu
+trop imbéciles, sont plus humaines que l'insensibilité vertueuse du sage
+d'Elis. On rapporte de cette insensibilité un exemple merveilleux. Ayant
+vu, dit-on, Anaxarque, son maître, tomber dans un fossé, Pyrrhon passa
+sans daigner lui tendre la main. Non seulement le maître ne se plaignit
+point, mais il loua l'indifférence de son disciple. Bayle, qui rapporte
+ce fait, ajoute: «Que pourrait-on faire de plus surprenant sous la
+discipline de la Trappe?»
+
+M. Brochard a fort bien appelé Pyrrhon un _ascète grec_. C'est en effet
+dans les vies des pères du désert qu'on voit les exemples d'un pareil
+effort pour dépouiller l'homme de toute humanité.
+
+La vie sainte que Pyrrhon menait à Élis le rendit vénérable à ses
+concitoyens qui l'élevèrent au sacerdoce. Il remplit les fonctions de
+grand prêtre avec exactitude et décence, comme un homme qui respectait
+les dieux de la République. En montrant ce respect, il n'abandonnait
+rien de sa philosophie, car le scepticisme ne nia jamais qu'il ne fallût
+se conformer aux coutumes et pratiquer les devoirs de la morale. Il
+prenait parti sur ces choses-là sans attendre la certitude. De même,
+notre Gassendi put professer la théologie sans croire en Dieu, et
+c'était un fort honnête homme.
+
+_P.-S._--Il n'était et ne pouvait être dans mon dessein de donner au
+lecteur une idée du livre de M. Victor Brochard. Ce livre a été couronné
+par l'Académie des sciences morales. On en trouvera une juste
+appréciation dans le rapport adressé en 1885 par M. Ravaisson à cette
+Académie. Ma causerie l'effleure à peine. Mais je ne voudrais pas avoir
+l'air d'ignorer les grands mérites de cet ouvrage, qui allie à la sûreté
+de la critique l'originalité des vues. Carnéade et Pyrrhon y sont
+présentés sous un jour nouveau. Il y a dans un petit roman que je viens
+de publier dans la _Revue des Deux Mondes_ une dizaine de pages que je
+n'aurais jamais écrites si je n'avais pas lu le livre de M. Brochard.
+C'est là un aveu que M. Brochard n'a nul intérêt à entendre, mais-que
+j'avais le devoir de faire.
+
+
+
+
+EURIPIDE[16]
+
+
+[Note 16: _L'Apollonide_, drame lyrique en trois parties et cinq
+tableaux (d'après l'Ion d'Euripide), par M. Leconte de Lisle in-8,
+Lemerre, éditeur.]
+
+M. Leconte de Lisle nous donne aujourd'hui un drame lyrique,
+_l'Apollonide_, qui est une étude d'après l'antique. On sait qu'à
+l'exemple de Goethe, l'auteur des _Poèmes antiques_ et des _Poèmes
+barbares_ a plusieurs fois transporté dans notre langue, avec un art
+consommé, les formes de la poésie grecque. Il a donné notamment, il y a
+douze ans, une tragédie, dont le sentiment et la couleur étaient
+empruntés à Eschyle.
+
+_L'Apollonide_, qui paraît aujourd'hui en librairie, est une étude de
+même nature. Mais le modèle est bien différent. Cette fois, ce n'est
+plus Eschyle, c'est Euripide. _L'Apollonide_, c'est l'Ion du troisième
+tragique d'Athènes.
+
+M. Leconte de Lisle, qui avait montré tant de vigueur en luttant contre
+le titan du théâtre grec, fait preuve de souplesse quand il lui faut se
+mesurer avec un génie fluide et caressant comme Euripide. Il a trouvé
+pour cette rencontre des trésors de douceur, de grâce et de tendresse.
+Lui, robuste et violent quand il lui plaît, s'est montré ici harmonieux
+et pur. En vérité, on ne saurait pousser plus avant que n'a fait ce
+maître l'art prestigieux du vers. Cette nouvelle oeuvre, comme les
+précédentes, étonne par son infaillible perfection.
+
+J'ai dit que la grâce de _l'Apollonide_ était une grâce, pieuse. Il y a,
+en effet, dans l'original? grec un parfum de sanctuaire que le poète
+français a soigneusement conservé. Le héros est un prêtre adolescent, la
+scène un temple, chaque choeur une prière, le dénouement un oracle.
+
+Euripide n'était pas religieux. Il était athée. Mais il était tout
+ensemble athée et mystique. Il excellait à peindre les jeunes religieux
+qui, comme Ion et Hippolyte, unissent à la beauté de l'éphèbe la pureté
+de l'ascète.
+
+Au lever du jour, ce jeune Ion, vêtu de blanc et couronné de fleurs,
+descend les degrés du temple d'Apollon et dit, en cueillant un rameau de
+laurier symbolique:
+
+ Ô laurier, qui verdis dans les jardins célestes,
+ Que l'aube ambroisienne arrose de ses pleurs!
+ Laurier, désir illustre, oubli des jours funestes,
+ Qui d'un songe immortel sais charmer nos douleurs!
+ Permets que, par mes mains pieuses, ô bel arbre,
+ Ton feuillage mystique effleure le parvis,
+ Afin que la blancheur vénérable du marbre
+ Éblouisse les yeux ravis!
+
+ Ô sources, qui jamais ne serez épuisées,
+ Qui fluez et chantez harmonieusement
+ Dans les mousses, parmi les lis lourds de rosées,
+ À la pente du mont solitaire et charmant!
+ Eaux vives! sur le seuil et les marches pythiques,
+ Épanchez le trésor de vos urnes d'azur,
+ Et puisse aussi le flot de mes jours fatidiques
+ Couler comme vous, chaste et pur!
+
+Ô magie des beaux vers! Nous voilà transportés par enchantement dans la
+sainte Athènes des poètes, des sculpteurs, des architectes et des
+philosophes.
+
+Ce petit rocher de Cécrops fut longtemps rude, couvert d'idoles raides
+et peintes, qui souriaient mystérieusement. Là vivaient des hommes à la
+fois grossiers et magnifiques, qui portaient des cigales d'or dans leurs
+longs cheveux nattés et tout un peuple de matelots nourri d'ail et de
+chansons. Les femmes, encore sauvages, déchiraient sur la place publique
+les messagers des désastres. Un génie héroïque et barbare dominait la
+petite cité et pesait sur les formes trapues du vieux Parthénon que les
+guerres médiques devaient détruire.
+
+La plus belle des choses humaines, le génie attique, éclata
+soudainement. Marathon et Salamine, la Grèce sauvée par les Athéniens,
+les trésors conquis sur les Perses, la Victoire ôtant ses sandales
+dorées pour s'asseoir dans sa cité d'élection; une gloire si prompte, et
+tant de joie transformèrent Athènes, en firent la ville aux blancs
+frontons, aux colosses d'or et d'ivoire, la protectrice opulente des
+cités ioniennes, la belle rivale de Sparte, la patrie enfin dont les
+tragédies de Sophocle reflètent le génie harmonieux. Mais ces heures
+radieuses dureront peu. Ils passeront vite, les jours de modération dans
+la puissance, de simplicité dans la richesse, d'obéissance aux dieux, de
+paix sereine, au cours de cette vie attique, si riche et si rapide.
+Quand l'harmonie, quand les parfaits accords se seront tus, lorsque les
+troubles de l'esprit philosophique agiteront les fils des soldats de
+Marathon, que les droits de la personne seront imprudemment proclamés,
+que la science ruinera les préjugés utiles, que les dieux de la cité
+seront, attaqués par le raisonnement et vengés, par le poison, légal,
+qui sera le poète des jours inquiets? Quelle figure anxieuse et
+mélancolique exprimera la pensée nouvelle? Euripide.
+
+S'il en faut croire une histoire qui commence comme un conte de
+nourrice, Mnésarque, fils de Mnésarque, était cabaretier et sa femme
+Clito était marchande d'herbes dans l'île de Salamine; où ils s'étaient
+réfugiés devant les Perses de Xerxès. Clito devint mère et les pauvres
+époux mirent de grandes espérances sur l'enfant attendu. Le bon
+Mnésarque alla consulter le dieu sur un sujet si cher et le dieu
+répondit que cette destinée qui allait commencer au cabaret s'achèverait
+dans les honneurs «avec de douces et saintes couronnes». L'enfant naquit
+dans la première année de la soixante-quinzième olympiade, le jour de la
+glorieuse bataille qui ensanglanta l'Euripe, et il fut nommé Euripide.
+Pour aider à l'accomplissement de l'oracle, les pauvres parents firent
+de leur fils un athlète. Les couronnes de l'arène étaient les seules
+qu'ils pussent imaginer. D'ailleurs, la Grèce honorait les athlètes.
+Comment la mâle, beauté des lutteurs n'eut elle pas été chère à un
+peuple adorateur de la forme humaine? Seuls, les philosophes estimaient
+viles les gloires du pugilat, du pentathle et de la course:
+
+--L'athlète, disaient-ils, ne peut nous être comparé, car au-dessus de
+la force des hommes et des chevaux est notre sagesse.
+
+Euripide était enclin à la philosophie. Pourtant, s'il abandonnai
+l'arène, s'il cessa d'oindre ses membres d'huile, ce fut pour peindre à
+la cire sur des tablettes de bois et s'appliquer à dessiner, selon le
+goût hellénique, des formes pures, présentées sans raccourcis et sans
+perspective. Mais il n'exerça pas longtemps le cestre et les baguettes
+rougies au feu. Se tournant vers un autre art, il étudia la rhétorique
+sous Prodicos. Ce maître enseignait que rien, n'est absolu, qu'on nomme
+bon ce qui est agréable et mauvais ce qui déplaît. Négateur des dieux
+qu'adorait le vulgaire, il paya de sa vie sa sage impiété: Il but la
+ciguë. En entrant dans la maison de Prodicos, Euripide avait trouvé des
+esprits amis, des parents intellectuels. L'orgueil de la pensée, l'amour
+des raisonnements subtils, une impiété douce, sa propre nature enfin lui
+étaient révélés. Mais le vrai maître d'Euripide fut Anaxagore de
+Clazomène, qui enseignait à Athènes les doctrines ioniennes.
+Conformément à l'esprit de ces écoles, il recherchait le principe des
+choses et il croyait l'avoir trouvé dans ce qu'il appelait «nous»,
+c'est-à-dire l'esprit. Les animaux, les plantes, le monde, tout,
+disait-il, est diversement pénétré de l'esprit. Par lui, les plantes
+connaissent et désirent: elles se réjouissent de porter des feuilles et
+s'affligent en les sentant mourir. L'esprit, qui détermine toute forme
+et toute pensée, a donné l'empire à l'homme en lui donnant deux mains.
+La contemplation de la nature, une soumission triste et fière aux lois
+éternelles, le sentiment de la puissance des choses et de la faiblesse
+de l'homme, voilà ce qu'Euripide jeune était fait pour comprendre à
+l'école de ce philosophe, profond dans l'observation des phénomènes et
+grand par la liberté de son esprit. La physique d'Anaxagore était tout à
+fait rationnelle. Du fils d'Hypérion, de «l'infatigable Hélios qui,
+traîné par ses chevaux, éclaire les hommes mortels et les dieux
+immortels», elle faisait un bloc incandescent, plus grand que le
+Péloponnèse. Pour elle, les vents n'étaient plus divins et résultaient
+d'une raréfaction soudaine de l'air. Anaxagore révéla la cause des
+éclipses aux Athéniens qu'il priva ainsi d'une terreur antique et chère.
+Accusé d'impiété, il fut sauvé de la mort par les larmes de Périclès.
+Les Athéniens l'exilèrent ou plutôt, comme il le disait, ils s'exilèrent
+de lui. Il se retira à Lampsaque. Sa dernière pensée fut bienveillante
+et révèle un vieillard souriant: il demanda que l'anniversaire de sa
+mort fût un jour de congé pour les écoliers. Il mourut à l'âge de
+soixante-douze ans; et l'on croit qu'il sortit volontairement de ce
+monde, où il avait beaucoup pensé.
+
+Son disciple, bien jeune encore, se révéla poète. La première année de
+la 81e olympiade, il fit représenter sa première tragédie sur le théâtre
+de Bacchus, qui, adossé au rocher de Cécrops, était éclairé par de
+véritables rayons de soleil.
+
+L'élève d'Anaxagore y montra les actions humaines sous un aspect
+nouveau. Il fit passer dans le drame la philosophie dont il s'était
+nourri. Le destin pesait jusque-là sur la tragédie et l'enveloppait
+d'une obscure épouvante. Une puissance insaisissable, inintelligible,
+extérieure aux hommes, qu'elle livre en proie les uns aux autres; des
+héros gigantesques attendant dans une fière immobilité, dans une
+tranquille horreur, l'heure fatale de tuer ou de périr, des meurtres
+héréditaires, des égorgements pompeux comme des hécatombes, telles sont
+les images dont le vieil Eschyle épouvantait les yeux, oppressait les
+poitrines des spectateurs. Sophocle lui-même, le plus parfait des
+poètes, le plus pur des tragiques, avait conçu le destin comme une force
+indépendante de l'homme. Euripide vint et plaça le destin de l'homme
+dans l'homme même. Il détermina les mobiles des actes. Le premier, il
+montra tout l'intérêt du travail de la vie, toute la beauté de ces
+maladies de l'âme, plus chères mille fois et plus précieuses que la
+santé, je veux dire, les passions.
+
+Ayant épousé Choerina, fille de Mnésiloque, il vivait en bonne
+intelligence avec son beau-père, qui était un homme excellent et lettré,
+mais il souffrait cruellement de la mauvaise conduite de sa femme.
+L'ayant perdue, il en épousa une autre qui le fit souffrir de même. Elle
+se nommait Melito. Une teinte de tristesse est répandue sur toute la vie
+d'Euripide. Il allait parfois méditer ses tragédies dans son île natale.
+Oh montra depuis, à Salamine, une grotte où le plus ancien des poètes de
+la mélancolie rêvait dan! l'ombre. Un Alexandrin a dit de lui, avec une
+élégante brièveté:
+
+«Le disciple du noble Anaxagore était d'un commerce peu agréable: il ne
+riait, guère et ne savait pas même plaisanter à table, mais tout ce
+qu'il a écrit, n'est que miel et que chant de sirènes.»
+
+Bien qu'il aimât à converser avec quelques amis, il se plaisait surtout
+au commerce des livres.
+
+Il possédait une bibliothèque, chose rare et nouvelle à cette époque, où
+chacun ne prenait guère de poésie, de science ou de philosophie, que ce
+qui en sonnait dans l'air plein de parfums et d'abeilles. Son goût de la
+lecture était si vif qu'il comptait pour un des bienfaits de la paix de
+pouvoir «dérouler ces feuilles qui nous parlent et qui font la gloire
+des sages». Son long visage, que nous représentent les bustes antiques,
+portait les sillons de la fatigue et du chagrin. Un front, plus, haut
+que large, des cheveux rares au sommet de la tête et tombant en boucles
+au-dessous des oreilles, de grands yeux pensifs, les coins de la bouche
+un peu tombants, tout était en lui d'un homme doux et triste, que la vie
+n'a point épargné.
+
+Il était lié d'amitié avec Socrate qui enseignait alors la sagesse dans
+les boutiques des barbiers. Le fils de Phénarète, qui n'allait guère au
+théâtre, assistait pourtant à la représentation de toutes les tragédies
+d'Euripide On dit même qu'il participa à la composition de quelques-uns
+de ces poèmes. On ne saura jamais quelle est la part de collaboration de
+Socrate dans les drames d'Euripide. Mais il n'est pas impossible de
+reconnaître, avec M. Henri Weil, les traces de l'enseignement socratique
+dans plusieurs maximes du poète et notamment dans l'opposition qu'il
+faisait, dans sa _Médée_, de l'amour physique à cet autre amour bien
+préférable (disait-il) qu'inspirent les belles âmes et qui est une école
+de sagesse, de vertu.
+
+On sait qu'Anaxagore fut réclamé plus tard par les sceptiques. Il leur
+appartenait du moins, en effet, par l'indifférence philosophique avec
+laquelle il considérait ce que le vulgaire nomme des biens ou des maux.
+Il mettait la sagesse dans l'impassibilité. Telle était aussi la
+philosophie d'Euripide. Il tenait la méditation pour le souverain bien.
+
+«Heureux, disait-il, qui possède la science! il ne cherche pas à usurper
+sur ses concitoyens, il ne médite pas d'action injuste. Contemplant la
+nature éternelle, l'ordre inaltérable, l'origine et les éléments des
+choses, son âme n'est ternie d'aucun désir honteux.»
+
+Voilà, de belles et nobles maximes. Mais comme Prodicos, comme
+Anaxagore, comme Socrate, Euripide avait sur les dieux des pensées
+contraires aux vieilles maximes de la cité. Cet esprit scientifique et
+moderne constituait aux yeux des observateurs une dangereuse impiété.
+Tout trahissait en Euripide le mépris des conceptions divines et
+héroïques de l'Hellade. De là, les haines, les outrages, les périls.
+Enfin, il fallut ou fuir comme Prodicos, ou mourir comme Anaxagore. Le
+poète de la philosophie quitta Athènes et alla chercher auprès d'un
+tyran cette liberté que la démocratie ne lui donnait pas. Il mourut dans
+la demeure royale d'Archélaos.
+
+Voilà qu'insensiblement j'ai conté la vie d'Euripide. Je ne vous dis
+pas, comme celui qui montre la lanterne magique, que si c'était à
+recommencer je vous la conterais de même. Je crois, au contraire, que je
+la conterais d'une façon un peu différente. Je ne dirais plus
+qu'Euripide a été athlète et peintre parce qu'en réalité on n'en sait
+rien. Une pierre antique nous le montre incertain entre deux femmes
+représentant, l'une la Palestre, l'autre la Tragédie. Mais il faudrait
+savoir si cette pierre est antique et si elle représente vraiment
+Euripide, et enfin si le graveur ne s'est point inspiré d'une légende.
+M. Heuzey, avec sa science sûre et charmante, nous le dirait. Moi je ne
+saurais. On montrait à Mégare des tableaux peints, disait-on, par
+Euripide; mais disait-on vrai? Certes, il faut avoir la manie de conter
+pour conter des histoires aussi incertaines que celle-là. Comme j'aurais
+bien mieux fait de renvoyer simplement le lecteur à la belle
+introduction que M. Henri Weil a mise en tête d'un choix de sept
+tragédies d'Euripide! C'est là que parlé la science. Mais à l'exemple
+des Grecs, j'aime les contes et je me plais à tout ce que disent les
+poètes et les philosophes. La philosophie et la littérature, ce sont les
+_Mille et une Nuits_ de l'Occident.
+
+
+
+
+LES MARIONNETTES
+DE M. SIGNORET
+
+
+Les marionnettes de M. Signoret jouent Cervantes et Aristophane, et je
+compte bien qu'elles joueront aussi Shakespeare, Calderon, Piaule et
+Molière, les marionnettes anglaises ne jouaient-elles pas la tragédie de
+_Jules César_, au temps de la reine Elisabeth? Et n'est-ce pas en voyant
+l'histoire véritable du docteur Faust, représentée par des poupées
+articulées, que Goethe conçut le grand poème auquel il travailla jusqu'à
+son dernier jour? Pensiez-vous donc qu'il fût impossible aux
+marionnettes d'être éloquentes ou poétiques?
+
+Si celles de la galerie Vivienne voulaient m'en croire, elles joueraient
+encore _la Tentation de saint Antoine_, de Gustave Flaubert, et un
+abrégé du _Mystère d'Orléans_ que M. Joseph Fabre ne manquerait pas de
+leur accommoder avec amour.
+
+La petite marionnette qui représenterait la Pucelle serait taillée
+naïvement, comme par un bon imagier du XVe siècle, et de la sorte nos
+yeux verraient Jeanne d'Arc à peu près comme nos coeurs la voient, quand
+ils sont pieux. Enfin, puisqu'il est dans la nature de l'homme de
+désirer sans mesure, je forme un dernier souhait. Je dirai donc que j'ai
+bien envie que les marionnettes nous représentent un de ces drames de
+Hroswita dans lesquels les vierges du Seigneur parlent avec tant de
+simplicité. Hroswita était religieuse en Saxe, au temps d'Othon le
+Grand. C'était une personne fort savante, d'un esprit à la fois subtil
+et barbare. Elle s'avisa d'écrire dans son couvent des comédies à
+l'imitation de Térence, et il se trouva que ces comédies ne ressemblent
+ni à celles de Térence, ni à aucune comédie. Notre abbesse avait la tête
+pleine de légendes fleuries.
+
+Elle savait par le menu la conversion de Théophile et la pénitence de
+Marie, nièce d'Abraham, et elle mettait ces jolies choses en vers
+latins, avec la candeur d'un petit enfant. C'est là le théâtre qu'il me
+faut. Celui d'aujourd'hui est trop compliqué pour moi. Si vous voulez me
+faire plaisir, montrez-moi quelque pièce de Hroswita, celle-là, par
+exemple, où l'on voit un vénérable ermite qui, déguisé en cavalier
+élégant, entre dans un mauvais lieu pour en tirer une pécheresse
+prédestinée au salut éternel. L'esprit souffle où il veut. Pour
+accomplir son dessein, l'ermite feint d'abord d'éprouver des désirs
+charnels. Mais,--ô candeur immarcescible de la bonne Hroswita!--cette
+scène est d'une chasteté exemplaire. «Femme, dit l'ermite, je voudrais
+jouir de ton corps.--Ô étranger, il sera, fait selon ton désir et je
+vais me livrer à toi.» Alors l'ermite la repousse et s'écrie: «Quoi, tu
+n'as pas honte...» etc.
+
+Voilà comment l'abbesse de Gandersheim s'entendait à conduire une scène.
+Elle n'avait pas d'esprit. Elle jetait innocente comme un poète, c'est
+pourquoi je l'aime. Si j'obtiens jamais l'honneur d'être présenté à
+l'actrice qui tient les grands premiers rôles dans le théâtre des
+Marionnettes, je me mettrai à ses pieds, je lui baiserai les mains, je
+toucherai ses genoux et je la supplierai de jouer le rôle de Marie dans
+la comédie de mon abbesse.--Je dirai: Marie, nièce de saint Abraham, fut
+ermite et courtisane. Ce sont là de grandes situations qui s'expriment
+par un petit nombre de gestes. Une belle marionnette comme vous y
+surpassera les actrices de chair. Vous êtes toute petite, mais vous
+paraîtrez grande parce que vous êtes simple. Tandis qu'à votre place une
+actrice vivante semblerait petite. D'ailleurs il n'y a plus que vous
+aujourd'hui pour exprimer le sentiment religieux.»
+
+Voilà ce que je, lui dirai, et elle sera peut-être persuadée. Une idée
+véritablement artiste, une pensée élégante et noble, cela doit entrer
+dans la tête de bois d'une marionnette plus facilement que dans le
+cerveau d'une actrice à la mode[17].
+
+[Note 17: Par l'intercession de M. Maurice Bouchor, mon voeu a été
+exaucé. Les marionnettes de M. Signoret ont joué depuis _l'Abraham_ de
+Hroswita. Il sera parlé de cette représentation dans la suite de ces
+causeries.]
+
+En attendant, j'ai vu deux fois les marionnettes de la rue Vivienne et
+j'y ai pris un grand plaisir. Je leur sais un gré infini de remplacer
+les acteurs vivants. S'il faut dire toute ma pensée, les acteurs, me
+gâtent la comédie. J'entends les bons acteurs. Je m'accommoderais encore
+des autres! mais ce sont les artistes excellents, comme il s'en trouve à
+la Comédie-Française, que décidément je ne puis souffrir. Leur talent
+est trop grand: il couvre tout. Il n'y a qu'eux. Leur personne efface
+l'oeuvre qu'ils représentent. Ils sont considérables. Je voudrais qu'un
+acteur ne fût considérable que quand il a du génie. Je rêve de
+chefs-d'oeuvre joués à la diable dans des granges par des comédiens
+nomades. Mais peut-être n'ai-je aucune idée de ce que c'est que le
+théâtre. Il vaut bien mieux que je laisse à M. Sarcey le soin d'en
+parler. Je ne veux discourir que de marionnettes. C'est un sujet qui me
+convient et dans lequel M. Sarcey ne vaudrait rien. Il y mettrait de la
+raison.
+
+Il y faut un goût vif et même un peu de vénération. La marionnette est
+auguste: elle sort du sanctuaire. La marionnette ou _mariole_ fut
+originairement une petite vierge Marie, une pieuse image. Et la rue de
+Paris, où l'on vendait autrefois ces figurines, s'appelait rue des
+Mariettes et des Marionnettes: C'est Magnin qui le dit, Magnin le savant
+historien des marionnettes, et il n'est pas tout à fait impossible qu'il
+dise vrai, bien que ce ne soit pas la coutume des historiens.
+
+Oui, les marionnettes sont sorties du sanctuaire. Dans la vieille
+Espagne, dans l'ardente patrie des Madones habillées de belles robes
+semblables à des abat-jour d'or et de perles, les marionnettes jouaient
+des mystères et représentaient le drame de la Passion. Elles sont
+clairement désignées par un article du synode d'Orihuela, qui défend
+d'user, pour les représentations sacrées, de ces petites figures
+mobiles: _Imajunculis fictilibus, mobili quadam agitatione compositis,
+quos titeres vulgari sermone appellamus_.
+
+Autrefois, à Jérusalem, dans les grandes féeries religieuses, on
+faisait, danser pieusement des pantins sur le Saint-Sépulcre.
+
+De même, en Grèce et à Rome, les poupées articulées eurent d'abord un
+rôle dans les cérémonies du culte; puis elles perdirent leur caractère
+religieux. Au déclin du théâtre, les Athéniens s'éprirent d'un tel goût
+pour elles, que les archontes autorisèrent de petits acteurs de bois à
+paraître sur ce théâtre de Bacchus qui avait retenti des lamentations
+d'Atossa et des fureurs d'Oreste. Le nom de Pothinos, qui installa ses
+tréteaux sur l'autel de Dionysos, est venu jusqu'à nous. Dans la Gaule
+chrétienne, Brioché, Nicolet et Fagotin sont restés fameux comme
+montreurs de marionnettes.
+
+Mais je ne doute pas que les poupées de M. Signoret ne l'emportent, pour
+le style et la grâce, sur toutes celles de Nicolet, de Fagotin et de
+Brioché. Elles sont divines, les poupées de M. Signoret, et dignes de
+donner une forme aux rêves du poète dont l'âme était, dit Platon, «le
+sanctuaire des Charites».
+
+Grâce à elles, nous avons un Aristophane en miniature. Lorsque la toile
+s'est levée sur un paysage aérien et que nous avons vu les deux
+demi-coeurs des oiseaux prendre place des deux côtés du tymélé, nous
+nous sommes fait quelque idée du théâtre de Bacchus. La belle
+représentation! Un des deux coryphées des oiseaux, se tournant vers les
+spectateurs, prononce ces paroles:
+
+«Faibles hommes, semblables à la feuille, vaines créatures pétries de
+limon et privées d'ailes, malheureux mortels condamnés à une vie
+éphémère et fugitive, ombres, songes légers...»
+
+C'est la première fois, je pense, que des marionnettes parlent avec
+cette gravité mélancolique.
+
+
+
+
+LA MÈRE ET LA FILLE[18]
+
+MADAME DE SABRAN
+ET
+MADAME DE CUSTINE
+
+
+[Note 18: _Madame de Custine_, par M. A. Bardoux, Calmann Lévy,
+éditeur.]
+
+M. Bardoux ne manque guère de se retirer dans le passé chaque fois
+quelles devoirs de la vie publique lui permettent de faire cette
+agréable retraite. Alors il choisit plus volontiers, pour y promener son
+esprit, les jardins et les salons de la fin du dernier siècle. Il rêve
+d'une chambre aux boiseries blanches dans laquelle l'_Orphée_ de Gluck
+est ouvert sur un clavecin, tandis qu'une écharpe de cachemire traîne le
+long du dossier en forme de lyre d'une chaise d'acajou. Ou bien encore
+il voit par la pensée un jardin anglais avec un temple grec sur un
+labyrinthe et un tombeau entre des peupliers. Car c'est là que vivaient
+les femmes d'autrefois dont le souvenir lui est cher, ces femmes qui,
+par le sel de leur intelligence et le parfum de leur tendresse,
+donnèrent à la vie un goût fin qu'on n'y sentait point avant elles; ces
+belles bourgeoises, ces aristocrates polies qui, nourries dans la
+douceur du luxe, de l'amour et des arts, affrontèrent les prisons et les
+échafauds de la Terreur sans rien perdre de leur fierté ni de leur
+grâce; ces héroïnes pleines de courage et de faiblesses, qui furent
+d'incomparables amies. Comme M. Bardoux les connaît et les comprend! il
+les admire; il fait mieux; il les aime. C'est pour être aimées qu'elles
+furent belles. Il a surpris, il nous a révélé tous les secrets de cette
+Pauline de Beaumont qui avait l'âme d'un philosophe et le coeur d'une
+amoureuse. Il a fait tout un volume de l'histoire intime de cette amie
+de Chateaubriand. Et voici maintenant qu'il étudie Delphine de Sabran,
+veuve en 1793 du jeune Custine, un héros et un sage de vingt-six ans,
+condamné à mort par un des jugements les plus iniques du tribunal
+révolutionnaire. Comme Pauline de Beaumont, Delphine de Custine se
+reprit à vivre dans les incomparables années du consulat avec la France
+guérie et victorieuse. Elle était alors dans tout l'éclat de sa blonde
+jeunesse. Elle aima, et celui qu'elle aima, c'est l'homme, que dis-je!
+c'est le dieu qu'adorait Pauline de Beaumont, c'est encore cet immortel
+René. M. Bardoux, qui publie son nouveau travail dans la _Revue des Deux
+Mondes_, n'en a encore donné que la première partie, laquelle ne dépasse
+pas l'année 1794; mais il a résumé par avance, en quelques lignes,
+l'épisode qu'il se propose de retracer amplement d'après des documents
+inédits, je veux dire la liaison de son héroïne avec Chateaubriand.
+«Commencée, dit-il, en 1803, alors que René était nommé secrétaire
+d'ambassade à Rome, elle fut bientôt dans toute sa force et son ivresse.
+Les lettres de Chateaubriand qui nous ont été obligeamment confiées, en
+font foi; elles aideront à expliquer encore cette âme orageuse et
+inquiète. Si vif qu'ait été l'attrait ressenti par lui, le volage ne put
+longtemps être fixé et retenu. Madame de Custine continua d'être son
+amie pendant vingt ans, jusqu'à l'heure de sa mort.» Alors encore elle
+restait amante malgré l'âge et le délaissement, et se montrait plus
+jalouse de la gloire du grand homme que de la sienne propre. Peu de
+temps avant sa mort, comme elle faisait voir à un confident une des
+chambres de son château:
+
+--Voilà, dit-elle, le cabinet où je le recevais.
+
+--C'est donc ici, lui dit-on, qu'il a été à vos genoux!
+
+Elle répondit:
+
+--C'est peut-être moi qui étais aux siens.
+
+Nous ferons notre profit de l'étude sur madame de Custine quand elle
+sera entièrement publiée. Pour aujourd'hui, puisque M. Bardoux s'attarde
+agréablement aux premières années de son héroïne et nous montre Delphine
+près de sa mère, nous aussi, parlons de cette mère digne d'une
+immortelle louange. Appelons du fond du passé, son ombre charmante.
+Nulle n'est plus douce à rencontrer. Il n'en est pas d'un plus gracieux
+entretien, non pas même ces ombres que le poète florentin vit si légères
+au vent et à qui il eut grande envie de parler. Il fit part de son désir
+à son guide, qui lui répondit:
+
+ Vedrai quando saranno
+ Piu presso a noi: e tu allor li prega
+ Par quell'amor che i mena, e quei verranno.
+
+«Attends un peu qu'elles soient plus près de nous; prie-les alors par
+cet amour qui les emporte, et elles viendront.»
+
+C'est aussi au nom de l'amour qu'il faut prier madame de Sabran. Aimer
+fut, en ce monde, la grande affaire de sa vie, et si elle fait quelque
+chose aujourd'hui dans l'autre monde, ce doit être exactement ce qu'elle
+faisait dans celui-ci.
+
+
+I
+
+Madame de Sabran sans amour ne serait pas madame de Sabran. Elle n'aima
+qu'une fois sur cette terre, mais ce fut pour la vie. Cela lui arriva en
+1777. Elle avait vingt-sept ans alors et était veuve depuis plusieurs
+années d'un mari qui, de son vivant, avait eu cinquante ans de plus
+qu'elle. Veuve avec deux enfants, elle ne se croyait plus aimable parce
+que la fleur de sa beauté s'en était déjà allée. Mais elle était
+exquise. Les éditeurs de sa correspondance ont donné son portrait
+d'après une peinture de madame Vigée Le Brun. On ne peut imaginer une
+plus aimable créature. Elle a des cheveux blonds, tout bouffants, avec
+d'épais sourcils et des yeux noirs. Le nez un peu gros, est carré du
+bout. Quant à la bouche, c'est une merveille. L'arc en est à la fois
+souriant et mélancolique; les lèvres, voluptueuses et fortes, prennent,
+en remontant vers les coins, une finesse exquise. Un menton gras, un cou
+frileux, une taille souple dans une robe rayée à la mode du temps, des
+poignets fins, je ne sais quoi de doux, de caressant, de tiède, de
+magnétique en toute la personne: elle n'a pas besoin d'être belle pour
+être adorable.
+
+Elle avait vingt-sept ans, disions-nous, quand elle rencontra le
+chevalier de Boufflers, qui en avait trente-neuf. C'était un beau
+militaire, un joli poète, un fort honnête homme et par-dessus tout un
+très mauvais sujet. Elle voulut lui plaire, elle fut coquette. Une femme
+de coeur n'est pas coquette impunément. Celle-ci se fit aimer, mais elle
+aima davantage.
+
+Vingt-cinq ans plus lard, la comtesse de Sabran, devenue marquise de
+Boufflers, écrivait ce quatrain:
+
+ De plaire un jour sans aimer j'eus l'envie;
+ Je ne cherchais qu'un simple amusement.
+ L'amusement devint un sentiment;
+ Ce sentiment, le bonheur de ma vie.
+
+Elle aima le chevalier de tout son coeur et pour la vie. «Après dix ans
+de tendresse, elle lui écrivait: «Je t'aime follement, malgré la Parque
+qui file mes jours le temps qui se rit de mes malheurs et les vents qui
+emportent tous nos souvenirs.»
+
+Et quand elle cherchait les raisons d'un si profond sentiment, elle ne
+les trouvait point. Elle disait:
+
+«Ce n'est sûrement pas l'effet de mes charmes, qui n'existaient plus
+lorsque tu m'as connue, qui t'a fixé auprès de moi; ce n'est pas non
+plus tes manières de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies
+piquantes et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on
+veut causer avec toi, qui t'ont fait aimer à la folie.»
+
+Aussi l'on n'aime vraiment que lorsqu'on aime sans raisons.
+
+La passion qui lui vint dans l'épanouissement de sa jeunesse lui donna
+tout le bonheur qu'on peut attendre en ce monde, c'est-à-dire cette
+angoisse perpétuelle et cette inquiétude infinie, qui font qu'on
+s'oublie, qu'on ne se sent plus exister en soi, et qui rendent la vie
+tolérable en la faisant oublier.
+
+Une grande passion ne laisse pas un moment de repos, c'est là son
+bienfait et sa vertu. Tout vaut mieux que de s'écouter vivre. Le
+chevalier, quand elle commença de l'aimer, était, disons-nous, un très
+mauvais sujet et un très honnête homme. Elle eut sur lui une excellente
+influence. Elle lui enseigna à préférer le bonheur au plaisir. C'est
+sous l'inspiration de madame de Sabran que Boufflers a dit, dans son
+joli conte d'_Aline_: «Le bonheur, c'est le plaisir fixé. Le plaisir
+ressemble à la goutte d'eau; le bonheur est pareil au diamant.»
+
+C'est bien le même homme qui écrivait à celle qui avait fixé son coeur:
+
+«Si je veux comparer mon sort avant de te connaître à mon sort depuis
+que je te connais, je puis déjà voir que j'ai été bien plus heureux
+après quarante ans qu'auparavant. Ce n'est pourtant pas ordinairement
+l'âge des plaisirs; mais les vrais plaisirs n'ont point d'âge: ils
+ressemblent aux anges, qui sont des enfants éternels; ils te ressemblent
+à toi qui charmeras et aimeras toujours. Ainsi ne nous attristons point
+ou, si nos réflexions nous affectent malgré nous, tirons-en du moins des
+réflexions consolantes en pensant que nous n'avons perdu que le faux
+bonheur, que le véritable nous reste encore, que notre esprit est
+capable de le connaître et que notre coeur est digne d'en jouir.»
+
+Il y avait chez cet homme, en apparence léger et frivole un grand fonds
+d'énergie et de constance. Boufflers avait l'âme forte et le coeur
+généreux. Ce n'est pas un voluptueux vulgaire, l'homme qui, partant pour
+le Sénégal, écrit à madame de Sabran: «Ma gloire, si j'en acquiers
+jamais, sera ma dot et ta parure... Si j'étais joli, si j'étais jeune,
+si j'étais riche, si je pouvais t'offrir tout ce qui rend les femmes
+heureuses à leurs yeux et à ceux des autres, il y a longtemps que nous
+porterions le même nom et que nous partagerions le même sort. Mais il
+n'y a qu'un peu d'honneur et de considération qui puisse faire oublier
+mon âge et ma pauvreté, et m'embellir aux yeux de tout ce qui nous verra
+comme ta tendresse t'embellit à mes yeux.»
+
+--Orgueilleux! cruel! insensé! lui répondait madame de Sabran, qui s'en
+tenait à la morale des deux pigeons.
+
+Elle avait raison. Mais il y avait dans les raisons du chevalier une
+fierté, une noblesse qu'on admire surtout quand on songe qu'il tint
+parole; que, dans les trois années qu'il passa en Afrique, il fit preuve
+des qualités les plus sérieuses, et signala son gouvernement par des
+actes d'énergie, de sagesse et de bonté. C'était un homme excellent. «La
+base de son caractère, dit le prince de Ligne, qui l'avait beaucoup
+connu, est une bonté sans mesure. Il ne saurait supporter l'idée d'un
+être souffrant. Il se priverait de pain pour nourrir même un méchant,
+surtout son ennemi. Ce pauvre méchant! disait-il.»
+
+Il fut combattu, dans son gouvernement, par un de ces pauvres méchants,
+dont il eût pu briser d'un trait de plume la carrière et la destinée.
+Malgré sa colère, il ne voulut pas frapper cet homme. «Quand je pense,
+disait-il, que je ne puis me venger qu'avec une massue, tout mon
+ressentiment s'apaise.»
+
+Son journal du Sénégal témoigne autant de son bon coeur que de son joli
+esprit. Pendant la traversée, il écrivait à madame de Sabran:
+
+«J'aime, au milieu de mon inaction et de l'assoupissement de toutes mes
+passions violentes, à tourner mes pensées vers cette maison si chère, à
+t'y voir au milieu de tes occupations et de tes délassements, écrivant,
+peignant, lisant, dormant, rangeant et dérangeant tout, te démêlant des
+grandes affaires, t'inquiétant des petites, gâtant tes enfants, gâtée
+par tes amis, et toujours, différente, et toujours la même, et surtout
+toujours la même pour ce: pauvre vieux mari qui t'aime si bien, qui
+t'aimera aussi longtemps qu'il aura un coeur.»
+
+Il a horreur de l'emphase, et il donne un tour familier aux sentiments
+les plus délicats:
+
+«Quand je ne t'ai pas auprès de moi, ma pauvre tête est comme un vieux
+château dont le concierge est absent et où tout est bientôt sens dessus
+dessous.»
+
+Il garde sa bonne humeur au milieu de toutes les misères physiques et
+morales:
+
+«Ma vie se passe en privations, en impatiences, en accidents, en
+inquiétudes; tout cela prouve bien que ton pauvre pigeon est loin de
+toi. Prépare-toi à le bien consoler quand tu le reverras. J'ai laissé
+mon bonheur chez toi, comme on laisse son argent chez son notaire.»
+
+M. Bardoux incline à croire qu'un mariage secret l'avait uni à madame de
+Sabran avant son départ pour le Sénégal. Dans ce cas, le mariage célébré
+en 1797 à Breslau, pendant l'émigration, ne serait, qu'une consécration
+publique de cette union.
+
+De pareilles âmes à la fois frivoles et fortes, ironiques et tendres, ne
+pouvaient être produites que par une longue et savante culture. Le vieux
+catholicisme et la jeune philosophie, la féodalité mourante et la
+liberté naissante ont contribué à les former avec leurs piquants
+contrastes et leur riche diversité. Tels qu'ils furent, un Boufflers,
+une Sabran honorent l'humanité. Ces êtres fiers et charmants né
+pouvaient naître qu'en France et au XVIIIe siècle. Bien des choses sont
+mortes en eux, bien des choses bonnes et utiles sans doute; ils ont
+perdu notamment la foi et le respect dans le vieil idéal des hommes.
+Mais aussi que de choses commencent en eux et par eux, qui nous sont
+infiniment précieuses, je veux dire l'esprit de tolérance, le sentiment
+profond des droits de la personne, l'instinct de la liberté humaine.
+
+Ils surent s'affranchir des vaines terreurs; ils eurent l'esprit libre
+et c'est là une grande vertu. Ils ne connurent ni l'intolérance, ni
+l'hypocrisie. Ils voulurent du bien à eux et aux autres et conçurent
+cette idée, étrange et neuve alors, que le bonheur était une chose
+désirable. Oui, ces doux hérétiques furent les premiers à penser que la
+souffrance n'est pas bonne et qu'il faut l'épargner autant que possible
+aux hommes. Qu'un génie féodal et violent, qu'un de Maistre les
+poursuive de sa haine et de sa colère. Il a raison. Ces aimables dames,
+ces bons seigneurs ont tué le fanatisme. Mais est-ce à nous de leur en
+faire un crime, et ne devons-nous pas plutôt sourire à leur indulgente
+sagesse? Ils savaient que la vie est un rêve, ils voulaient que ce fût
+un doux rêve. Ils remplacèrent la foi par la tendresse, et l'espérance
+par la bonté. Ils furent bienveillants. Leur vie fut, en somme,
+innocente, et leur mémoire est de bon conseil.
+
+
+II
+
+M. Bardoux vient de publier en librairie l'étude qu'il a faite de madame
+de Custine, d'après, des documents inédits. «Ces documents qui servent
+de trame à notre récit, dit-il dans sa préface, intéresseront, nous
+l'espérons, le lecteur. Ils lui feront certainement connaître et estimer
+davantage ces âmes de l'ancienne France, à la fois philosophes et
+amoureuses, qui nous ont enseigné, avec la liberté de l'esprit, les deux
+vertus dont notre époque a le plus besoin, la tolérance pratique et
+l'indulgente sagesse.»--Oui, lui répondrai-je, s'il me le permet, comme
+à un de ses lecteurs les plus attentifs, oui, fidèle et délicat
+historien des élégances de l'esprit et du coeur, oui, vos livres nous
+intéressent, non seulement par les documents qu'ils contiennent, mais
+aussi par l'agrément du récit, la sûreté de la critique et la hauteur du
+sentiment. Vous aimez votre sujet, et vous nous le gardez aimable. Vous
+pénétrez tous les contours de votre modèle d'une lumière douce et
+caressante. Vos portraits sont vrais; ils ont le regard et le sourire,
+et maintenant que vous m'avez peint cette belle Delphine, je crois
+l'avoir connue. Je la vois, couronnée de ses beaux cheveux blonds, errer
+avec une ardente mélancolie dans les allées de Fervacques, sous ces
+arbres qu'elle aimait tant et auxquels elle donnait les noms de ses amis
+absents. C'est à vous que je dois cette douce image. Que de fois
+n'avez-vous pas eu la même vision! Et qu'il faut vous envier d'avoir
+vécu avec des ombres charmantes! Vous êtes revenu de ces champs Élysées,
+de l'ancienne France, tout pénétré d'une douce sagesse; vous plaignez
+des faiblesses généreuses; vous estimez comme les plus chers trésors de
+la vie le bon goût, le désintéressement, la liberté de l'esprit, la
+fierté du coeur et l'aimable tolérance. Vous pensez que vos livres n'en
+feront que mieux aimer la France. Je le pense aussi. Je pense qu'un pays
+où se forma la plus belle société, du monde est le plus beau des pays.
+Je me disais, en lisant votre livre: ta France est en Europe ce que la
+pêche est dans une corbeille de fruits: ce qu'il y a de plus fin, de
+plus suave, de plus exquis. Quelle merveilleuse culture que celle qui a
+produit une Delphine de Custine!
+
+Elle fut élevé comme on élevait alors les filles, sans pédantisme,
+sobrement, avec mesure. À quinze ans, elle parut dans le monde. Conduite
+chez madame de Polignac une nuit que l'archiduc et l'archiduchesse
+d'Autriche y soupaient ainsi que la reine, elle eut grand'peur, et
+séparée un moment de sa mère, ne sut que devenir. L'archiduc imagina de
+venir lui parler. Elle en fut si déconcertée que, n'entendant rien à ce
+qu'il lui disait et ne sachant que lui répondre, elle prit le parti de
+se sauver à l'autre bout du salon, très rouge et dans un état affreux.
+Toute la soirée on s'amusa aux dépens de la petite sauvage. Mais sa
+mère, la voyant fort en beauté, n'était pas en peine.
+
+Cette sauvagerie devait rester, attachée jusqu'à la fin comme un charme
+à la nature morale de Delphine. Conformément à la destinée des grandes
+amoureuses, la fille de madame de Sabran était vouée à la solitude.
+
+Delphine épousa, en 1787, le jeune Philippe de Custine, fils du général.
+Elle avait dix-huit ans. Les noces se firent à la campagne, chez Mgr de
+Sabran, oncle de la mariée. Il y eut huit jours de fêtes rustiques.
+Madame de Sabran raconte qu'à une de ces fêtes, «des lampions couverts
+comme à Trianon donnaient une lumière si douce et des ombres si légères
+que l'eau, les arbres, les personnes, tout paraissait aérien». La lune
+avait voulu être aussi de la fête; elle se réfléchissait dans l'eau et
+«aurait donné à rêver aux plus indifférents». Et madame de Sabran
+ajoute: «De la musique, des chansons, une foule de paysans bien gaie et
+bien contente suivait nos pas, se répandait ça et là pour le plaisir des
+yeux. Au fond du bois dans l'endroit le plus solitaire, était une
+cabane, humble et chaste maison. La curiosité nous y porta, et nous
+trouvâmes Philémon et Baucis courbés sous le poids des ans et se prêtant
+encore un appui mutuel pour venir à nous. Ils donnèrent d'excellentes
+leçons à nos jeunes époux, et la meilleure fût leur exemple. Nous nous
+assîmes quelque temps avec eux et nous les quittâmes attendris jusqu'aux
+larmes.»
+
+Il y a là un sentiment nouveau de la nature. Toutes ces belles dames
+étaient un peu filles de Jean-Jacques. La bergerie à la veille de la
+Terreur. Trois ans après, le vieux général de Custine était traduit
+devant le tribunal révolutionnaire. Sa belle-fille, qui pourtant avait
+eu à se plaindre de lui, l'assista devant les juges et fut, comme on l'a
+dit, son plus éloquent défenseur. Tous les jours elle était au
+Palais-de-Justice dès six heures du matin; là, elle attendait que son
+beau-père sortît de la prison; elle lui sautait au cou, lui donnait des
+nouvelles de ses amis, de sa famille. Lorsqu'il paraissait devant ses
+juges, elle le regardait avec des yeux baignés de larmes. Elle
+s'asseyait en face de lui, sur un escabeau au-dessus du tribunal. Dès
+que l'interrogatoire était suspendu, elle s'empressait de lui offrir les
+soins qu'exigeait son état; entre chaque séance, elle employait les
+heures à solliciter, en secret, les juges et les membres des comités. Sa
+grâce pouvait toucher les coeurs les plus rudes. L'accusateur public,
+Fouquier-Tinville, s'en alarma.
+
+À l'une des dernières audiences, il fit exciter contre la jeune femme
+les septembriseurs attroupés sur le perron du Palais-de-Justice. Le
+général venait d'être reconduit à la prison; sa belle-fille s'apprêtait
+à descendre les marches du palais pour regagner le fiacre qui
+l'attendait dans une rue écartée. Timide, un peu sauvage, elle avait
+toujours eu la peur instinctive des foules humaines. Effrayée par cette
+multitude d'hommes à piques et de tricoteuses qui lui montraient le
+poing en glapissant, elle s'arrête au haut de l'escalier. Une main
+inconnue lui glisse un billet l'avertissant de redoubler de prudence.
+Cet avis obscur achève de l'épouvanter; elle craint de tomber évanouie;
+et elle voit déjà sa tête au bout d'une pique, comme la tête de la
+malheureuse princesse de Lamballe. Pourtant elle s'avance. À mesure
+qu'elle descend les degrés, la foule de plus en plus épaisse, la
+poursuit de ses clameurs.
+
+--C'est la Custine! C'est la fille du traître!
+
+Les sabres nus se levaient déjà sur elle. Une faiblesse, un faux pas et
+c'en était fait. Elle a raconté depuis qu'elle se mordait la langue
+jusqu'au sang pour ne point pâlir.
+
+Épiant une chance de salut, elle jette les yeux autour d'elle et voit
+une femme du peuple qui tenait un petit enfant contre sa poitrine.
+
+--Quel bel enfant vous avez, madame! lui dit-elle.
+
+--Prenez-le, répond la mère.
+
+Madame de Custine prend l'enfant dans ses bras et traverse la cour du
+palais, au milieu de la foule immobile. L'innocente créature la
+protégeait. Elle put ainsi atteindre la place Dauphine, où elle rendit
+l'enfant à la mère qui le lui avait généreusement prêté. Elle était
+sauvée.
+
+On sait que le général de Custine périt sur l'échafaud, et que Philippe
+de Custine y suivit bientôt son père. Il mourut avec le calme d'un
+innocent et la constance d'un héros.
+
+Veuve à vingt-trois ans, madame de Custine résolut de quitter la France
+avec son fils en bas âge, mais elle fut arrêtée comme émigrée
+d'intention et conduite à la prison des Carmes. Elle y attendit la mort
+dans cette fierté tranquille que donnent la race et l'exemple. Le 9
+Thermidor la sauva. Elle était jeune, elle était mère; elle vécut; elle
+se reprit aux choses. Le temps est comme un fleuve qui emporte tout.
+Veuve par la main du bourreau, elle considérait son veuvage comme sacré.
+Mais toutes les voix de la jeunesse chantaient plaintivement dans son
+coeur et parfois elle sentait avec amertume le vide de son âme.
+
+En 1797 elle écrivait à sa mère:
+
+ Je voudrais trouver un bon mari, raisonnable, sensible, ayant
+ les mêmes goûts que moi et apportant tous les sentiments dont se
+ compose mon existence, un mari qui sente que, pour vivre
+ heureux, il faut être auprès de toi et qui m'y conduisît, qui
+ s'y trouvât heureux et aimât mon fils comme le sien, un mari
+ doux d'opinions comme de caractère, philosophe, instruit, ne
+ craignant pas l'adversité, qui la connaîtrait même, mais qui
+ regarderait comme une compensation à ses maux d'avoir une
+ compagne comme ta Delphine; voilà l'être que je voudrais trouver
+ et que je crains bien de ne rencontrer jamais.
+
+Non, ce rêve d'un bonheur paisible ne devait jamais se réaliser.
+Delphine, de Custine était une tête vouée aux aquilons. Encore quelques
+années et ses destins seront fixés. Ce n'est pas un mari raisonnable et
+sensible qu'elle rencontrera, mais un maître impétueux et chagrin, et
+elle payera du repos de sa vie une joie d'une heure.
+
+C'était en 1803. Elle avait trente-trois ans. Son teint de blonde était
+resté frais comme au temps où Boufflers l'appelait la reine des roses.
+La douceur et la fierté se fondaient en séduction sur son fin visage.
+Elle joignait à la mutinerie de la jeunesse la résignation des êtres qui
+ont beaucoup vécu. La belle victime vit Chateaubriand. Il était dans
+tout l'éclat de sa jeune gloire et déjà dévoré d'ennuis. Elle l'aima. Il
+se laissa aimer. Dans les premières heures il jeta quelque feu. La
+lettre que voici fut écrite dans la nouveauté du sentiment.
+
+ Si vous saviez comme je suis heureux et malheureux depuis hier,
+ vous auriez pitié de moi. Il est cinq heures du matin. Je suis
+ seul dans ma cellule. Ma fenêtre est ouverte sur les jardins qui
+ sont si frais, et je vois l'or d'un beau soleil levant qui
+ s'annonce au-dessus du quartier que vous habitez. Je pense que
+ je ne vous verrai pas aujourd'hui et je suis bien triste. Tout
+ cela ressemblera un roman; mais les romans n'ont-ils pas leurs
+ charmes? Et toute la vie n'est-elle pas un triste roman?
+ Écrivez-moi; que je voie au moins quelque chose qui vienne de
+ vous! Adieu, adieu jusqu'à demain!
+
+ Rien de nouveau sur le maudit voyage.
+
+Ce voyage est celui de Rome, où René, nommé secrétaire d'ambassade,
+devait conduire madame de Beaumont, mourante.
+
+Il partit; aux premiers arbres du chemin, il avait déjà oublié Delphine
+de Custine. De retour en France, l'année suivante, il lui rapporta un
+amour distrait, éloquent et maussade. Elle le recevait dans la terre de
+Fervacques, qu'elle avait récemment achetée et dont le vieux château,
+égayé par le souvenir de la belle Gabrielle, possédait encore,
+disait-on, le lit de Henri IV.
+
+C'est après un de ces séjours que Delphine lui écrivit ce billet:
+
+ J'ai reçu votre lettre. J'ai été pénétrée, je vous laisse à
+ penser de quels sentiments. Elle était digne du public de
+ Fervacques, et cependant je me suis gardée d'en donner lecture.
+ J'ai dû être surprise qu'au milieu de votre nombreuse
+ énumération il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la grotte
+ et pour le petit cabinet orné de deux myrtes superbes. Il me
+ semble que cela ne devait pas s'oublier si vite.
+
+On sent qu'en écrivant ces lignes, la délicate créature était encore
+agitée d'un doux frémissement. Elle avait la mémoire du coeur et des
+sens, cette pauvre femme, condamnée dès ce moment à ne vivre que de
+souvenirs. Rien ne devait plus effacer dans son âme la grotte et les
+deux myrtes. Chateaubriand ne lui laissa même pas l'illusion du bonheur.
+Le 16 mars 1805, elle écrivait à Chênedollé son confident:
+
+ Je ne suis pas heureuse, mais je suis un peu moins malheureuse.
+
+Onze jours après, elle disait:
+
+ Je suis plus folle que jamais; je l'aime plus que jamais, et je
+ suis plus malheureuse que je ne peux dire.
+
+René, qui ne cherchait au monde que des images, préparait alors son
+voyage en Orient.
+
+Madame de Custine écrivait de Fervacques le 24 juin 1806.
+
+ Le _Génie_ (le Génie, c'était Chateaubriand) est ici
+ depuis quinze jours; il part dans deux mois, et ce n'est pas un
+ départ ordinaire, ce n'est pas pour un voyage ordinaire non
+ plus. Cette chimère de Grèce est enfin réalisée. Il part pour
+ remplir tous ses voeux et pour détruire tous les miens. Il va
+ enfin accomplir ce qu'il désire depuis si longtemps. Il sera de
+ retour au mois de novembre, à ce qu'il assure. Je ne puis le
+ croire; vous savez si j'étais triste, l'année dernière; jugez
+ donc de ce que je serai cette année! J'ai pourtant pour moi
+ l'assurance d'être mieux aimée; la preuve n'en est guère
+ frappante.
+ ............................................................
+
+ Tout a été parfait depuis quinze jours, mais, aussi tout est
+ fini.
+
+Tout était fini. Son instinct ne la trompait pas; René, dans ce
+pèlerinage, allait chercher une autre victime. Madame de Mouchy
+l'attendait à l'Alhambra.
+
+Madame de Custine se survécut vingt ans. Elle eut le courage de rester
+l'amie de celui qui ne l'aimait plus. Le monde qu'elle n'avait jamais
+goûté, lui était devenu odieux. Elle restait enfermée à Fervacques.
+
+M. Bardoux a publié les lettres charmantes qu'elle écrivait, après 1816,
+à son amie la célèbre Rahel de Varnhagen. Ces lettres laissent voir la
+limpidité de l'âme de Delphine.
+
+Elle écrit:
+
+ J'aime encore les arbres! Le ciel a eu pitié de moi, en me
+ laissant au moins ce goût. Je fais à tous la meilleure mine que
+ je peux, mais je ne peux pas grand'chose, parce que je souffre
+ dans le fond de mon âme.
+
+Et encore:
+
+ Vous dites d'une manière charmante «qu'il ne faudrait pas être
+ seule lorsqu'on n'est plus jeune»! Au moins faudrait-il être
+ vieille! mais on est si longtemps à n'être plus jeune sans être
+ vieille, que c'est là ce qu'il y a de plus pénible; ce qui me
+ console, c'est la rapidité de tout. Le temps passe avec une
+ promptitude effrayante, et, malgré la tristesse des jours, on
+ les voit s'évader comme les eaux d'un torrent.
+
+Elle souffrait depuis longtemps d'une maladie de foie que le chagrin
+avait développée.
+
+Dans l'été de 1826, elle se rendit à Bex pour respirer l'air des
+montagnes et aussi pour être plus près de Chateaubriand, qui avait
+accompagné à Lausanne sa femme souffrante. Là, Delphine de Custine
+s'éteignit sans agonie le 25 juillet 1826, dans la cinquante-sixième
+année de son âge. Chateaubriand la veilla à son lit de mort. Il écrivit
+dans ses _Mémoires_ ces lignes froides et brillantes:
+
+ J'ai vu celle qui affronta l'échafaud du plus grand courage, je
+ l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille
+ amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de
+ soie, me sourire de ses lèvres pâles
+ et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près
+ Genève, pour expirer à Bex, à l'entrée du Valais.
+
+ J'ai entendu son cercueil passer, la nuit, dans les rues
+ solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à
+ Fervacques.
+
+Certes, la fille de madame de Sabran avait tout donné et n'avait rien
+reçu. Qu'importe, puisque le vrai bonheur de ce monde consiste non à
+recevoir, mais à donner! Elle eut la part de joie dévolue sur la terre
+aux créatures bien nées, puisqu'elle fit en aimant le rêve de la vie.
+C'est pour elle et ses pareils qu'il fut écrit: «Heureux ceux qui
+pleurent!»
+
+_P.-S._--En relisant les épreuves de cet article, je suis assailli de
+doutes et d'inquiétudes: j'entends dire vaguement que M. Bardoux a
+découvert les papiers de madame de Custine, et que le roman de la vie de
+cette aimable dame en reçoit quelque dommage. On va jusqu'à chuchoter
+que Delphine, qui écrivait si bien les lettres d'amour, les faisait
+resservir plusieurs fois. Je n'en veux rien croire encore. Il est
+toujours temps d'être désenchanté.
+
+
+
+
+M. JULES LEMAÎTRE[19]
+
+
+[Note 19: Jules Lemaître, _Impressions de théâtre_. Lecène, édit.,
+in-18.]
+
+M. Jules Lemaître vient de publier ses feuilletons dramatiques sous le
+titre d'_Impressions de théâtre_. On y goûte quelque chose d'ingénu qui
+vient du coeur et je ne sais quoi d'étrangement expérimenté qui vient de
+l'esprit. Cela est fort bien ainsi: Il est bon que le coeur soit naïf et
+que l'esprit ne le soit pas. Les anges, qui sont toute candeur, feraient
+assurément de la bien mauvaise littérature et l'on n'imagine pas un
+séraphin en possession de l'ironie philosophique.
+
+Devant les choses humaines, M. Jules Lemaître ne tient pas toujours son
+sérieux. Mais on lui sait gré de manquer parfois de gravité, tant sa
+fantaisie est charmante. Ce lettré, qui a pris tous ses grades, jette
+volontiers en l'air son bonnet de docteur et s'amuse çà et là des
+espiègleries d'écolier. C'est Fantasio pêchant à la ligne les plus
+vénérables perruques. Il est piquant et délicieux de voir ainsi quelque
+gaminerie accompagner tant de docte et poétique talent; nous en
+jouissons comme d'un spectacle rare. Le pédantisme étant l'habitude
+ordinaire des gens considérables, nous sommes émerveillés quand un homme
+de mérite pousse le naturel jusqu'à une certaine effronterie. Quel oubli
+de soi s'y révèle, quelle simplicité et aussi quelle philosophie! Mais
+ce qu'il y a peut-être de plus aimable en M. Lemaître, c'est la
+tristesse soudaine qui lui prend d'avoir été cruel dans son espièglerie,
+et sans pitié. Ce sont ses brusques attendrissements. Car il y a de
+tout, et même de la mélancolie, dans cette âme mobile, fluide, légère et
+charmante comme celle de quelque Puck qui aurait fait ses humanités.
+
+M. Jules Lemaître est un esprit très avisé et très subtil dont
+l'heureuse perversité consiste à douter sans cesse. C'est l'état où l'a
+réduit la réflexion. La pensée est une chose effroyable. Il ne faut pas
+s'étonner que les hommes la craignent naturellement. Elle a conduit
+Satan lui-même à la révolte. Et pourtant Satan était un fils de Dieu.
+Elle est l'acide qui dissout l'univers, et, si tous les hommes se
+mettaient à penser à la fois, le monde cesserait immédiatement
+d'exister; mais ce malheur n'est pas à craindre. La pensée est la pire
+des choses. Elle en est aussi la meilleure. S'il est vrai de dire
+qu'elle détruit tout, on peut dire aussi justement qu'elle a tout créé.
+Nous ne concevons l'univers que par elle et, quand elle nous démontre
+qu'il est inconcevable, elle ne fait que crever la bulle de savon
+qu'elle avait soufflée.
+
+C'est proprement ce à quoi M. Jules Lemaître s'occupe tous les lundis
+avec une grâce diabolique. Il dit tout et veut n'avoir rien dit. Son
+infirmité est de trop comprendre. Quelle autorité n'aurait-il point
+acquise s'il était de moitié moins intelligent? Mais il voit l'envers
+des idées. Une telle perspicacité ne se pardonne guère. Il concilie ce
+qui d'abord ne semblait pas conciliable; il porte d'instinct, dans son
+âme charmante et mobile, la riche philosophie d'Hegel: s'il rencontre
+des idées ennemies, il les réconcilie en les embrassant toutes ensemble.
+Puis il les envoie promener. C'est là certainement la sagesse: on ne la
+pardonne pas. En politique comme en littérature, ce que nous estimons le
+plus chez nos amis, c'est la partialité de leur esprit et l'étroitesse
+de leurs vues. Quand on est d'un parti, il faut d'abord en partager les
+préjugés. M. Jules Lemaître n'est d'aucun parti. Il a l'intelligence
+absolument libre. Je le tiens pour un vrai philosophe qui contemple le
+monde, et, s'il s'est pris de goût pour le théâtre, c'est sans doute
+qu'il y a vu une sorte de microcosme. En effet, le théâtre est le monde
+en miniature. Qu'est-ce qu'une comédie, sinon une suite d'images formées
+dans le mystère d'une même pensée? Or, cette définition convient
+également bien à une pièce de théâtre et à l'univers visible. Les images
+nous frappent; nous ignorons la pensée qui les assemble: il faut qu'on
+nous la montre. C'est l'emploi du philosophe ou du critique dramatique,
+selon qu'il s'agit du plan divin ou d'un plan de M. Alexandre Dumas.
+
+M. Jules Lemaître s'occupe même de théâtre dans ses feuilletons
+dramatiques et M. Francisque Sarcey lui en a fait tous ses compliments.
+Mais M. Jules Lemaître s'occupe de bien autre chose dans ces études si
+diverses et toujours nouvelles, ou plutôt il ne s'y occupe que d'une
+seule chose, qui est l'âme humaine.
+
+C'est à elle qu'il rapporte tout. De là, l'intérêt de ces pages écrites
+au jour le jour et que relie comme un fil d'or le sentiment
+philosophique.
+
+M. Jules Lemaître n'a point de doctrine, mais il a une philosophie
+morale. Elle est, cette philosophie, amère et douce, indulgente et
+cruelle, et bonne par-dessus tout. Sagesse de l'abeille qui fait sentir
+son aiguillon et qui donne son miel! Je suis bien sûr que, si l'on
+pouvait aimer sans haïr, M. Jules Lemaître ne haïrait jamais. Mais c'est
+un voluptueux qui ne pardonne pas à la laideur d'attrister la fête de la
+vie. Il aime les hommes, il les veut heureux; il croit qu'il y a plus de
+sortes de vertus qu'on n'en compte généralement dans les manuels de
+morale. Il est de ces hommes, qui ne veulent de mal à personne, qui sont
+tolérants et bienveillants et qui, n'ayant pas de foi qui leur soit
+propre, communient avec les croyants. On nomme ces gens-là des
+sceptiques. Ils ne croient en rien; cela les oblige à ne rien nier. Ils
+sont, comme les autres, soumis à toutes les illusions du mirage
+universel; ils sont les jouets des apparences; parfois des formes vaines
+les font cruellement souffrir. Nous avons beau découvrir le néant de la
+vie: une fleur suffira parfois à nous le combler. C'est ainsi que M.
+Jules Lemaître, tantôt sensuel, et tantôt ascétique, se joue des jeux de
+la scène et goûte au théâtre l'illusion d'une illusion. Il nous en
+rapporte des impressions exquises, qui se répercutent en moi, je vous
+assure, d'une façon tout à fait délicieuse.
+
+J'aime infiniment le théâtre chaque fois qu'il m'en parle. Il m'a fait
+goûter Meilhac comme je n'avais pas su le faire tout seul, et il m'aide,
+à trouver aux dialogues de Gyp un sens mystique et surnaturel. Il me
+sert aussi beaucoup pour l'intelligence de Corneille et de Molière, car
+personne ne le surpasse en culture classique. Enfin, il m'a révélé des
+aspects nouveaux du génie de Racine, que pourtant je connais assez bien.
+
+Sans me flatter, je tiens cela pour un mérite. Mais ce que M. Jules
+Lemaître fait le mieux voir dans sa galerie, c'est lui-même. Il se
+montre sous des masques divers. Loin de l'en blâmer, je l'en félicite.
+En somme, la critique ne vaut que par celui qui l'a faite, et la plus
+personnelle est la plus intéressante.
+
+La critique est, comme la philosophie et l'histoire, une espèce de roman
+à l'usage des esprits avisés et curieux, et tout roman, à le bien
+prendre, est une autobiographie.
+
+Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu
+des chefs-d'oeuvre.
+
+Je crois avoir déjà tenté de le dire, il n'y a pas plus de critique
+objective qu'il n'y a d'art objectif, et tous ceux qui se flattent de
+mettre autre chose qu'eux-mêmes dans leur oeuvre sont dupes de la plus
+fallacieuse philosophie. La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même.
+C'est une de nos plus grandes misères. Que ne donnerions-nous pas pour
+voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'oeil à facettes
+d'une mouche, ou, pour comprendre la nature avec le cerveau rude et
+simple d'un orang-outang? Mais cela nous est bien défendu. Nous ne
+pouvons pas, comme Tirésias, être homme et nous souvenir d'avoir été
+femme. Nous sommes enfermés dans notre personne comme dans une prison
+perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire, ce me semble, c'est de
+reconnaître de bonne grâce cette affreuse condition et d'avouer que nous
+parlons de nous-mêmes, chaque fois que nous n'avons pas la force de nous
+taire.
+
+La critique est la dernière en date de toutes les formes littéraires;
+elle finira peut-être par les absorber toutes. Elle convient
+admirablement à une société très civilisée dont les souvenirs sont
+riches et les traditions déjà longues. Elle est particulièrement
+appropriée à une humanité curieuse, savante et polie. Pour prospérer,
+elle suppose plus de culture que n'en demandent toutes les autres formes
+littéraires. Elle eut pour créateurs Saint-Évremond, Bayle et
+Montesquieu. Elle procède à la fois de la philosophie et de l'histoire.
+Il lui a fallu, pour se développer, une époque d'absolue liberté
+intellectuelle. Elle remplace la théologie, et, si l'on cherche le
+docteur universel, le saint Thomas d'Aquin du XIXe siècle, n'est-ce pas
+à Sainte-Beuve qu'il faut songer?
+
+
+
+
+1814[20]
+
+
+[Note 20: 1814, par Henry Houssaye. Didier, édit., 1 vol. in-8.]
+
+Nous avions déjà sur 1814, sans compter d'innombrables ouvrages russes
+et allemands, l'élégante esquisse du baron Fain, secrétaire de
+l'empereur, le livre du commandant Koch et le volume de M. Thiers dans
+lequel la campagne de France est racontée avec une patriotique émotion.
+M. Henry Houssaye, qui avait jusqu'ici appliqué plus particulièrement à
+la Grèce ancienne ses remarquables facultés d'historien, nous retrace,
+aujourd'hui les événements civils et militaires de 1814 avec plus de
+précision et d'étendue que n'avaient fait ses prédécesseurs. Il s'est
+servi exclusivement des documents originaux: lettres, ordres,
+protocoles, situations, rapports de généraux et de préfets, bulletins de
+police, journaux du temps, mémoires: cent mille pièces et cinq cents
+volumes. Il a étudié sur place les principales affaires de la campagne.
+Il a conféré soigneusement pour chaque combat les témoignages des deux
+adversaires. Il a donné le premier les effectifs exacts des forces
+engagées de part et d'autre, ainsi que le nombre des soldats tués ou
+blessés. Ses récits de bataille sont nouveaux sur beaucoup de points. De
+plus ils sont clairs et animés: M. Henry Houssaye a le sens militaire.
+Il sait préciser les «moments» décisifs des actions et suivre les masses
+en mouvement; il entre dans l'esprit du soldat. Mais il ne s'est pas
+borné à l'exposé des faits de guerre; il a étudié la situation politique
+de la France et esquissé l'état de l'esprit public, et cette partie de
+son livre, tout à fait nouvelle, offre un grand intérêt. Jamais on
+n'avait peint avec une si âpre vérité les misères de la France dans
+cette année maudite: le blocus continental, les champs en friche, les
+fabriques fermées, l'arrêt complet des affaires et des travaux publics,
+la retenue de 25 pour 100 sur les traitements et les pensions non
+militaires, l'énorme augmentation des impôts, la rente tombée de 87
+francs à 50 fr. 50; les actions de la Banque, cotées naguère 430 francs,
+valant 715 francs, le change sur les billets monté à 12 pour 1000 en
+argent, à 50 pour 1000 en or, le numéraire si rare, qu'on avait dû
+tolérer l'usure et suspendre jusqu'au 1er janvier 1815 la loi qui fixait
+l'intérêt à 5 et 6 pour 100.
+
+Des colonnes mobiles fouillaient les bois à la recherche des
+réfractaires; les garnisaires s'installaient au foyer de la mère de
+l'insoumis. Dans certaines contrées, c'étaient les femmes et les enfants
+qui labouraient. Bientôt le ministre de l'intérieur devait mettre à
+l'ordre du pays, par la voie des journaux, que les femmes et les enfants
+pouvaient utilement remplacer les hommes dans les travaux des champs, et
+que le labour à la bêche devait suppléer au labour à la charrue, devenu
+impossible à cause du manque de chevaux.
+
+Le tableau que trace M. Henry Houssaye est effroyable; on n'en peut nier
+l'exactitude, puisque chaque trait est tiré d'un document authentique.
+Il est à remarquer pourtant que le rappel des classes an XI et
+suivantes, la levée de 1815, l'appel des gardes nationales mobiles ne
+portèrent que sur les hommes de dix-neuf à quarante ans.
+
+Le travail à la fois impartial et généreux de M. Henry Houssaye nous
+montre côte à côte l'héroïsme et l'infamie. En cette cruelle année la
+France se couvrit de gloire et de honte. Les soldats paysans furent
+sublimes. Les royalistes furent abominables. Ces gens-là ne voyaient
+jamais Bonaparte entreprendre une guerre sans espérer la défaite. Ils
+appelaient l'étranger. L'invasion les remplit d'espérance. «Les
+Cosaques, disaient-ils, ne sont méchants que dans les gazettes.» Plus de
+vingt émissaires quittèrent Paris pour aller renseigner les états-majors
+ennemis. Le chevalier de Maison-Rouge et tant d'autres guidèrent les
+colonnes russes et prussiennes contre l'armée française. À l'entrée des
+alliés à Paris, les royalistes firent éclater une joie impie et
+«changèrent ce jour de deuil en un jour de honte».
+
+Dans le faubourg Saint-Martin, où la colonne des alliés s'engagea
+d'abord, les hommes du peuple, disséminés et silencieux, regardaient
+d'un oeil farouche. À la porte Saint-Denis, où la, foule était épaisse;
+il s'éleva quelques cris isolés de: «Vive l'empereur Alexandre! Vivent
+les alliés!» Bientôt les royalistes, qui se portaient en foule à la tête
+des chevaux, mêlèrent à ces vivats les cris de: «Vivent les Bourbons! À
+bas le tyran!»
+
+À mesure que les souverains s'avançaient vers les quartiers riches, les
+boulevards prenaient l'aspect d'une voie triomphale. Les acclamations
+croissaient en nombre et en force. Aux fenêtres, aux balcons, d'où
+pendaient des bannières blanches faites avec des nappes et des draps de
+lit, des femmes élégantes agitaient leurs mouchoirs. De beaux messieurs,
+portant des cocardes blanches, ravis d'aise, pâmés d'admiration,
+s'écriaient: «Que l'empereur Alexandre est beau! Comme il salue
+gracieusement!»
+
+Arrivés aux Champs-Elysées, où la revue d'honneur devait avoir lieu; les
+souverains et le prince de Schwarzenberg se placèrent du côté droit de
+l'avenue, à la hauteur de l'Élysée. Les troupes défilèrent devant eux,
+tandis que la foule accourue des boulevards prolongeait ses vivats. Pour
+mieux voir le défilé, les femmes de l'aristocratie demandèrent à des
+officiers d'état-major de leur prêter un moment leurs chevaux. D'autres
+montèrent en croupe derrière les cosaques rouges de la garde.
+
+ J'ai vu, jeunes Français, ignobles libertines,
+ Nos femmes, belles d'impudeur,
+ Aux regards d'un Cosaque étaler leurs poitrines
+ Et s'enivrer de son odeur.
+
+Pour terminer dignement ce jour de fête, le vicomte Sosthène de La
+Rochefoucauld, le marquis de Maubreuil et quelques gentilshommes
+pensèrent à jeter bas au pied de l'ennemi vainqueur l'image glorieuse
+qui surmontait la colonne de la Grande-Armée. Des ouvriers, recrutés
+dans les cabarets, passèrent au cou et au torse de la statue des cordes
+que tirèrent, sur la place, leurs camarades avinés. La Victoire de
+bronze que l'empereur tenait dans sa main lui fut arrachée. Mais
+Napoléon resta debout. Alors un misérable se hissa sur les épaules du
+colosse et souffleta deux fois le visage de bronze.
+
+Voilà la honte ineffaçable, l'opprobre dont nous rougissons encore.
+Voici maintenant la gloire la plus pure et la plus consolante. Pour
+défendre son sol envahi, la France épuisée donne ses derniers enfants,
+de pauvres paysans très jeunes, presque tous mariés, arrachés
+douloureusement à leur maison, à leur femme, à l'humble douceur du champ
+natal. On les appelait des Maries-Louises. Les Maries-Louises furent
+sublimes. Ils ne savaient pas monter à cheval et le général Delort
+disait d'eux: «Je crois qu'on perd la tête de me faire charger avec de
+la cavalerie pareille.» Pourtant ils traversèrent Montereau comme une
+trombe en culbutant les bataillons autrichiens massés dans les rues. Ils
+savaient à peine charger un fusil; mais, à Bar-sur-Aube, ils
+défendirent, un contre quatre, les bois de Lévigny, seulement avec la
+baïonnette; mais, à Craonne, ils se maintinrent trois heures sur la
+crête du plateau, à petite portée des batteries ennemies dont la
+mitraille faucha six cent cinquante hommes sur neuf cent vingt. Sans
+capote, par 8 degrés de froid, ils marchaient dans la neige avec de
+mauvais souliers, combattaient chaque jour, manquaient de pain et
+restaient joyeux.
+
+Les gardes nationales ont aussi leurs pages glorieuses dans ce livre de
+sang. Les Spartiates aux Thermopyles, les grenadiers à Waterloo ne
+furent pas plus intrépides que les gardes nationales, en sabots et en
+chapeaux ronds, à la Fère-Champenoise. M. Henry Houssaye a tracé un
+tableau enflammé de cette bataille, d'après la relation inédite d'un des
+généraux. Les gardes nationales étaient 4000; ils convoyaient 200
+voitures de munitions. D'abord attaqués par 6000 cavaliers, ils
+percèrent ces masses et marchèrent en avant. L'ennemi reçut des
+renforts; 4000 Prussiens, puis toutes les cavaleries des deux grandes
+armées: 20 000 cavaliers enveloppaient les Français, réduits à moins de
+2000 et formés en trois carrés. Les gardes nationales refusaient de se
+rendre. Ayant épuisé leurs cartouches, ils recevaient les charges sur la
+pointe de leurs baïonnettes tordues par tant de chocs. Enfin, une
+nouvelle décharge de 72 pièces de canon ouvrit une brèche dans ces
+murailles vivantes. Les cavaliers s'y engouffrèrent. À peine si cinq
+cents de ces héros échappèrent. Le tsar était profondément ému de cette
+résistance sans espoir. Plus tard, quand Talleyrand lui parlait du voeu
+des Français pour les Bourbons, le souverain russe rappelait les gardes
+nationales de la Fère-Champenoise tombées sous la mitraille en criant:
+«Vive l'empereur!»
+
+La vieille garde fut admirable de constance et de fermeté. Ces vétérans,
+qui avaient vu Marengo et Hohenlinden, «grognaient et le suivaient
+toujours». Ceux-là n'abandonnèrent pas leur empereur.
+
+Après la capitulation de Paris, le 3 avril, à Fontainebleau, Napoléon se
+plaça au milieu de la cour et fit appeler les officiers et les
+sous-officiers de la division Friant. Lorsqu'ils eurent formé le cercle,
+il dit d'une voix haute: «Officiers, sous-officiers et soldats de ma
+vieille garde, l'ennemi nous a dérobé trois marches. Il est entré dans
+Paris. J'ai fait offrir à l'empereur Alexandre une paix achetée par de
+grands sacrifices: la France avec ses anciennes limites, en renonçant à
+nos conquêtes, en perdant tout ce que nous avons gagné depuis la
+Révolution. Non seulement il a refusé; il a fait plus encore: par les
+suggestions perfides de ces émigrés auxquels j'ai accordé la vie et que
+j'ai comblés de bienfaits, il les autorise à porter la cocarde blanche,
+et bientôt il voudra la substituer à notre cocarde nationale. Dans peu
+de jour, j'irai l'attaquer à Paris. Je compte sur vous.» L'empereur
+s'attendait à une acclamation. Mais les grognards gardaient le silence.
+Surpris, inquiet, il leur demanda:
+
+«Ai-je raison?» À ce mot, ils crièrent tous d'une seule voix: «Vive
+l'empereur! À Paris! à Paris!»--«On s'était tu, dit le général Pelet
+avec une simplicité héroïque; parce que l'on croyait inutile de
+répondre.»
+
+M. Henry Houssaye a écrit là, d'un style sobre, une histoire impartiale.
+Pas de phrases, point de paroles vaines et ornées; partout la vérité des
+faits et l'éloquence des choses. Pour donner une idée de sa manière, je
+citerai une page entre autres, le tableau de la capitale pendant la
+bataille de Paris:
+
+ L'appréhension du danger causa plus de trouble et d'effroi que
+ le danger même. La population parisienne, qui s'épouvantait dès
+ les premiers jours de février au seul nom des Cosaques, et qui
+ tremblait les 27, 28 et 29 mars à l'idée du pillage et de
+ l'incendie, recouvra son sang-froid quand elle entendit le
+ canon. Pendant la bataille, les grands boulevards avaient leur
+ aspect accoutumé, à cette différence que la plupart des
+ boutiques étaient fermées et qu'il passait peu de voitures. Mais
+ la foule était plus nombreuse, plus animée, plus remuante que
+ d'ordinaire. C'était le boulevard aux jours de fête et de
+ changement de gouvernement: un flux et un reflux de promeneurs,
+ de groupes stationnant et discutant, toutes les chaises
+ occupées, tous les cafés remplis. Le temps était couvert et
+ doux. À Tortoni, les élégants dégustaient des glaces et buvaient
+ du punch en regardant trottiner les grisettes et défiler sur la
+ chaussée quelques prisonniers qu'escortaient des gendarmes, et
+ d'innombrables blessés, transportés sur des civières et des
+ prolonges et dans des fiacres mis en réquisition. La foule ne
+ paraissait nullement consternée. Chez quelques-uns il y avait de
+ l'inquiétude, chez d'autres de la curiosité; chez la plupart la
+ tranquillité et même l'indifférence dominaient. L'amour-propre
+ national aidant--à mieux dire peut-être la vanité parisienne--on
+ regardait le combat livré à Romainville comme une affaire sans
+ importance et dont l'issue d'ailleurs n'était point douteuse. Si
+ l'on faisait remarquer que le bruit du canon se rapprochait ce
+ qui semblait indiquer les progrès de l'ennemi, il ne manquait
+ pas de gens pour répliquer d'un air entendu: «C'est une
+ manoeuvre; les Russes jouissent de leur reste.» La quiétude
+ générale fut cependant troublée entre deux et trois heures. Un
+ lancier ivre descendit au grand galop le faubourg Saint-Martin
+ en criant: «Sauve qui peut!» Une panique se produisit. Chacun
+ s'enfuit en courant. Les ondulations de la foule s'étendirent
+ jusqu'au Pont-Neuf et aux Champs-Elysées. Mais cette fausse
+ terreur fut passagère, les boulevards se remplirent de nouveau.
+
+Au jugement des connaisseurs, les deux chefs-d'oeuvre militaires de
+Napoléon, ce sont les campagnes de 1796 et de 1814. Ces deux campagnes,
+fort dissemblables quant au résultat définitif, présentent cette
+analogie que Napoléon, disposant de forces militaires très restreintes,
+eut à combattre un ennemi quadruple sinon quintuple en nombre et employa
+dans les deux cas la même tactique.
+
+M. Henri Houssaye a établi, il est vrai, que, dans plusieurs batailles
+de la campagne de France, la disproportion des forces a été exagérée. Il
+n'en reste pas moins vrai que l'empereur opérait avec une petite armée.
+Les écrivains militaires ont pu discuter certaines campagnes, celles de
+1812, par exemple, et de 1813. Ils ont pu contester la bonne conduite
+des batailles d'Eylau, de la Moskova, de Leipzig, mais personne, à
+l'étranger du moins, n'a osé contester la campagne de 1814. Il est
+remarquable que Napoléon trouve d'autant plus de ressources stratégiques
+qu'il a moins d'hommes à conduire. Son génie aime les petites armées.
+Dans la campagne de France, il n'eut jamais plus de trente mille hommes
+concentrés dans sa main. Mais par sa divination des plans de l'ennemi et
+par la rapidité foudroyante de ses marches, il réussit souvent à
+atteindre et à combattre l'ennemi à forces presque égales. D'ailleurs,
+les grands capitaines semblent avoir préféré les petites armées aux
+grandes.
+
+Turenne et Frédéric n'ont jamais été de si excellents artistes que quand
+ils avaient peu d'hommes en main et il faut se rappeler le mot fameux du
+maréchal de Saxe: «Au delà de quarante mille hommes, je n'y comprends
+rien.» La guerre moderne peut avoir d'autres exigences; pourtant ce mot
+du maréchal de Saxe donne beaucoup à penser.
+
+Au début de la campagne de 1814, Napoléon, qui n'avait pas encore
+concentré toutes ses forces, dut combattre à la Rothière contre les deux
+armées réunies. Il battit en retraite sur Troyes, puis sur Nogent. Les
+alliés crurent alors qu'ils n'avaient plus qu'à marcher sur Paris. Pour
+faciliter leur marche, ils se divisèrent en deux grandes colonnes dont
+l'une suivit la Marne, l'autre l'Aube, puis la Seine. Afin de favoriser
+la faute qu'ils vont commettre, Napoléon se tient coi pendant quatre
+jours, puis, quand la séparation est opérée, il se porte avec sa petite
+armée entre les deux colonnes ennemis, fond sur Blücher, surprend ses
+quatre corps échelonnés sur la Marne et les détruit en quatre batailles,
+en quatre jours. Puis il se rabat sur la colonne de gauche, celle de
+Schwarzenberg, lui inflige trois défaites successives et la force à
+battre en retraite.
+
+Tout ce que peut le génie Napoléon le fit. Mais le génie a dans ce monde
+un adversaire à sa taille: le hasard. Le hasard, la fatalité se mit dans
+plusieurs circonstances décisives du côté des alliés. Du moins le grand
+capitaine espéra jusqu'au bout et ne négligea rien pour rappeler la
+fortune.
+
+La troisième partie de la campagne, le grand mouvement sur la Lorraine,
+est d'une hardiesse inouïe. Napoléon, découvrant audacieusement Paris,
+se jetait sur les derrières des armées alliées; il rappelait à lui les
+garnisons françaises du Rhin, puis avec son armée ainsi doublée, il
+coupait l'ennemi de ses bases d'opérations. Un moment les états-majors
+des alliés se crurent perdus.
+
+Au conseil de guerre de Pougy, le 23 mars, il fut question de battre en
+retraite. «Le mouvement général de Napoléon sur Saint-Dizier, dit très
+bien M. Henry Houssaye, admirable dans la conception, est justifié dans
+la pratique par cela seul qu'il inspira un instant aux alliés l'idée
+d'une retraite sur le Rhin.» Cette admirable manoeuvre allait réussir,
+c'était la victoire, c'était le salut, quand les alliés apprirent par
+des courriers tombés entre leurs mains et par des émissaires de
+Talleyrand que la trahison les attendait, les appelait à Paris. Ils y
+marchèrent. Mais avec quelles craintes! Depuis leur entrée sur la terre
+de France, ils n'avaient pas cessé de trembler et leur peur augmentait
+avec leurs progrès sur le sol défendu par Napoléon et les paysans. Le 3
+avril, quand l'empereur, à Fontainebleau, n'avait plus qu'un tronçon
+d'épée et une poignée d'hommes, ils tremblaient encore: «Ce terrible
+Napoléon, dit l'émigré Faugeron dans ses _Mémoires_ cités par M.
+Houssaye, nous croyions le voir partout. Il nous avait tous battus les
+uns après les autres. Nous craignions toujours l'audace de ses
+entreprises, la rapidité de ses marches et ses combinaisons savantes. À
+peine avait-on conçu un plan, qu'il était déjoué par lui.»
+
+Nous avons revu, il y a dix-huit ans, les Allemands en France, nous
+avons vu tomber nos places de guerre et Paris, affamé, ouvrir ses portes
+à l'ennemi victorieux. Alors, nous n'avons pas retrouvé Napoléon. Nous
+n'avons pas vu se lever sur nos routes sanglantes, à l'appel d'un grand
+capitaine, ces victoires blessées à mort, dont parle l'éloquent
+Lacordaire. Mais si un grand capitaine a manqué à la France, la France
+ne s'est pas manqué à elle-même. Grâce à Dieu, les hontes de 1814 ont
+été épargnées à la France de 1870. Nous n'avons pas vu des Français dans
+les rangs de l'ennemi. Le patriotisme, né avec la démocratie, est
+aujourd'hui plus pur, plus fier, plus délicat, plus exquis que jamais;
+il est dans toute la fleur de son sentiment.
+
+Comparez l'entrée des alliés à Paris en 1814 et l'entrée, des Prussiens
+en 1871. En 1814, la foule des curieux afflue sur le passage des
+vainqueurs. Les boulevards prennent un air de fête. La ville entière se
+donne le spectacle des Cosaques, acclamés par une poignée de royalistes.
+En 1814, comme l'a dit M. Henry Houssaye, «Paris ne comprit pas la
+dignité des rues désertes et des fenêtres closes».
+
+
+
+
+DEMAIN
+
+ L'avenir est sur les genoux de Zeus.
+ Homère.
+
+
+Je reçois la lettre suivante:
+
+Monsieur,
+
+Pour un livre que je prépare, et qui paraîtra en novembre chez
+l'éditeur, M. Perrin, je désirerais vivement avoir une réponse de vous
+aux questions que voici:
+
+«Que pensez-vous que doive être la littérature de demain, celle qui
+n'est qu'en germe encore dans les essais des jeunes gens de vingt à
+trente ans? Où va-t-elle sous les influences contraires qui se la
+partagent (idéalisme--positivisme, patriotisme esthétique et
+philosophique--lettres et doctrines étrangères,
+objectivisme--subjectivisme, doctrine de l'exception--triomphe de la
+démocratie, etc.)? Est-ce un bien ou un mal, ce manque de groupement qui
+la caractérise? N'y a-t-il pas une scission profonde entre les
+traditions dont la littérature a vécu jusqu'ici et les symptômes
+nouveaux qu'on pressent plutôt qu'on ne pourrait les définir? Voyez-vous
+un bon ou un mauvais signe en cette maîtrise de tous les arts, y compris
+celui d'écrire, par la critique moderne? Enfin, où est l'avenir?»
+
+«Agréez, monsieur, etc.
+
+ CHARLES MORICE.
+
+Une semblable lettre est faite pour me flatter et surtout pour
+m'embarrasser. Mais, à vrai dire, les questions que me pose M. Charles
+Morice, chacun des lecteurs de _la Vie littéraire_ a le droit de me les
+poser. C'est pourquoi je vais répondre de mon mieux et publiquement:
+
+ _À monsieur Charles Morice._
+
+«Monsieur,
+
+»Vous êtes esthète et vous voulez bien me croire esthète. C'est me
+flatter. Je vous avouerai, et mes lecteurs le savent, que j'ai peu de
+goût à disputer sur la nature du beau. Je n'ai qu'une confiance médiocre
+dans les formules métaphysiques. Je crois que nous ne saurons jamais
+exactement pourquoi une chose est belle.
+
+»Et je m'en console. J'aime mieux sentir que comprendre. Peut-être y
+a-t-il là quelque paresse de ma part. Mais la paresse conduit à la
+contemplation, la contemplation mène à la béatitude. Et la béatitude est
+la récompense des élus. Je n'ai pas le talent de démonter les
+chefs-d'oeuvre, comme le faisait excellemment sur cette terre notre
+regretté confrère M. Maxime Gaucher. Je vous fais cet aveu, monsieur,
+pour que vous ne soyez pas désagréablement surpris si mes réponses
+manquent tout à fait d'esprit de système. Vous me demandez mon avis sur
+la jeune littérature. Je voudrais, en vous répondant, prononcer des
+paroles souriantes et de bon augure. Je voudrais détourner les présages
+de malheur. Je ne puis, et je suis contraint d'avouer que je n'attends
+rien de bon du prochain avenir.
+
+»Cet aveu me coûte Car rien n'est doux comme d'aimer la jeunesse et d'en
+être aimé. C'est la récompense et la consolation suprême. Les jeunes
+gens vantent si sincèrement ceux qui les louent! Ils admirent et ils
+aiment comme il faut qu'on admire et qu'on aime: trop. Il n'y a qu'eux
+pour jeter généreusement des couronnes. Oh! que je voudrais être en
+communion avec la littérature nouvelle, en sympathie avec les oeuvres
+futures! Je voudrais pouvoir célébrer les vers et les «proses» des
+décadents. Je voudrais me joindre aux plus hardis impressionnistes,
+combattre avec eux et pour eux. Mais ce serait combattre dans les
+ténèbres, car je ne vois goutte à ces vers et à ces proses-là, et vous
+savez qu'Ajax lui-même, le plus brave des Grecs qui furent devant Troie,
+demandait à Zeus de combattre et de périr en plein jour.
+
+ [Grec: En de phaei chai olesson...]
+
+»J'en souffre, mais je ne me sens attaché aux jeunes décadents par aucun
+lien. Ils seraient Cynghalais ou Lapons, qu'ils ne me sembleraient pas
+plus étranges.
+
+»Cela est à la lettre. Tenez: on vend pour un sou, tout le long des
+boulevards, une notice sur les Hottentots du Jardin d'acclimatation. Je
+n'ai pas manqué de l'acheter parce que je suis badaud et museur de ma
+nature. Semblablement au temps de la Ligue, un autre Parisien, pour
+lequel j'ai beaucoup de sympathie, Pierre de l'Estoile, achetait tous
+les libelles qui se criaient sous ses fenêtres, dans la vieille rue de
+Saint-André-des-Arcs. J'ai lu cette notice avec assez de plaisir, et j'y
+ai trouvé une chanson à la lune, qu'un poète, Namaqua ou Korana, a
+composée il y a dix ans ou mille ans, je ne sais, et qui se chante,
+dit-on, dans des kraals, sous la hutte d'écorce, au son des guitares
+sauvages.
+
+»Voici celle chanson:
+
+«Sois la bienvenue, chère lune! Nous avions le regret de ta belle
+lumière. Tu es une amie fidèle. Pour toi ce tendre agneau et ce tabac
+excellent. Mais si tu ne reçois point nos offrandes, nous mangerons et
+nous fumerons pour toi, chère lune.»
+
+»Ce n'est pas là une chanson bien poétique. Les Hottentots n'ont ni dieu
+ni poésie; ou du moins ils pensent que Dieu ne s'occupe pas des affaires
+humaines; en quoi, je le dis en passant, ils pensent comme plusieurs de
+nos grands philosophes. Les Hottentots n'ont point d'idéal. Et pourtant
+leur petite chanson à la lune me touche. Je la comprends quand on me la
+traduit. Et MM. José-Maria de Hérédia et Catulle Mendès ont beau me
+traduire à l'envi des sonnets de la nouvelle école, je n'y entends
+absolument rien. Je le répète, je me trouve plus voisin d'un pauvre
+sauvage que d'un décadent. Je ne puis concevoir ce que c'est que
+l'impressionnisme. Le symbolisme m'étonne. Vous me direz, monsieur,
+qu'il n'est fait que pour cela. Je crois que non, et que c'est une
+maladie. Je crois même qu'on en meurt. Car je n'entends plus guère
+parler des sonnets de M. Ghil. Il y a deux ans, je recevais des journaux
+décadents et des revues symbolistes; le bon et fidèle éditeur de la
+nouvelle pléiade, M. Léon Vannier, m'envoyait des plaquettes étranges
+qui m'amusaient infiniment, à mes heures de perversité; même il venait
+me voir. Il m'a beaucoup plu. C'est un homme doux et joyeux. Le soir,
+sur le pas de sa porte, il contemple les grandes formes d'ombre des
+tours de Notre-Dame et songe qu'il berce l'enfance d'un nouvel Hugo.
+Aujourd'hui je ne vois plus rien venir, et je crains que la race des
+symbolistes ne soit aux trois quarts éteinte. Les destins, comme dit le
+poète, n'ont fait que la montrer à la terre.
+
+»Ils étaient singuliers, ces jeunes poètes et ces jeunes prosateurs! On
+n'avait encore rien vu de pareil en France, et il serait curieux de
+rechercher les causes qui les ont produits et déterminés. Je ne veux pas
+m'enfoncer trop avant dans cette recherche. Je ne remonterai pas jusqu'à
+la nébuleuse primitive. Ce serait aller trop loin et ne pas aller assez
+loin; car enfin il y avait quelque chose avant la nébuleuse primitive.
+Je remonterai seulement au naturalisme, qui commença à envahir la
+littérature au milieu du second empire. Il débuta avec éclat et
+produisit du premier coup un chef-d'oeuvre: _Madame Bovary_. Et, qu'on
+ne s'y trompe pas, le naturalisme était excellent à bien des égards. Il
+marquait un retour à la nature, que le romantisme avait méprisé
+follement. Il était la revanche de la raison. Le malheur voulut que
+bientôt le naturalisme subit l'empire d'un talent vigoureux, mais
+étroit, brutal, grossier, sans goût, et ignorant de la mesure, qui est
+tout l'art.. Je crois avoir assez bien défini le nouveau candidat à
+l'Académie française, celui-là même qui disait tantôt, avec autant
+d'élégance que d'exactitude: «J'ai divisé mes visites en trois groupes.»
+
+»Avec lui, le naturalisme tomba tout de suite dans l'ignoble. Descendu
+au dernier degré de la platitude, de la vulgarité, destitué de toute
+beauté intellectuelle et plastique, laid et bête, il dégoûta les
+délicats. Vous savez qu'il n'y a pas de réactions raisonnables. Les plus
+nécessaires sont peut-être les plus furieuses. L'école de Médan suscita
+le symbolisme. De même, dans l'empire romain, si l'on peut comparer les
+petites choses aux grandes, un sensualisme grossier produisit
+l'ascétisme.
+
+»À les bien prendre, nos jeunes poètes sont des mystiques. Je
+rencontrais tantôt cette phrase dans la vie d'un des Pères de la
+Thébaïde: «Il lisait les Écritures pour y trouver des allégories.» Il
+faut aux disciples de M. Mallarmé des allégories et tout l'ésotérisme
+des antiques théurgies. Point de poésie sans un sens caché. On dit même
+que le maître veut qu'un livre excellent présente trois sens superposés
+Le premier sens, tout littéral et grossier, sera compris de l'homme
+oisif qui, s'arrêtant sous les galeries de l'Odéon et aux étalages des
+libraires, parcourt les livres sans en couper les feuillets. Le second
+sens, plus spirituel, apparaîtra au lecteur qui fera usage du couteau à
+papier. Le troisième sens, infiniment subtil et pourtant voluptueux,
+sera la récompense de l'initié qui saura lire les lignes dans un ordre
+savant et secret. Quel est cet ordre? Peut-être 3, 6, 5, qui corresponde
+l'oeil nocturne d'Osiris. Mais ce n'est là qu'une conjecture. Je crains
+que le troisième sens ne m'échappe à jamais.
+
+»Je ne sais pas bien exactement ce que pouvait être pour un contemporain
+de Ptolémée Philadelphe le poème de Lycophron. Mais il me semble que
+certains raffinés d'Alexandrie devaient avoir le cerveau fait un peu
+comme celui de M. Mallarmé et de ses disciples.
+
+»Je vois à côté d'eux une nuée de jeunes romanciers, fort raisonnables
+et point symbolistes du tout. Il en est qui continuent M. Émile Zola.
+Vous savez, monsieur, que les romans de M. Zola sont aisément imitables.
+Le procédé y est toujours visible, l'effet toujours outré, la
+philosophie toujours puérile. La simplicité extrême de la construction
+les rend aussi faciles à copier que les vierges byzantines, j'aurais dû
+dire, peut-être, les figures d'Épinal. D'autres aussi jeunes et déjà
+plus originaux, expriment leur propre idéal. Malheureusement, ils sont,
+pour la plupart, bien durs et bien tendus; ils visent trop à l'effet et
+veulent trop montrer leur force. C'est encore une des disgrâces de l'art
+contemporain. Il est brutal. Il ne craint ni de choquer, ni de déplaire.
+On croit qu'on a tout fait quand on a offensé les moeurs et choqué les
+convenances. C'est une grande erreur. Elle est excusable et presque
+touchante chez les très jeunes gens, parce qu'il s'y mêle une infinie
+candeur. Ils ne savent pas que dans une société polie la volupté est
+aussi intéressée que la vertu à la conservation de la morale et au
+respect des convenances. Ils ne savent pas que tous les instincts
+trouvent en définitive leur compte dans les belles moeurs du monde. Mais
+on voudrait que le sentiment du respect fût moins étranger au coeur de
+nos jeunes romanciers.
+
+»Ce qu'il y a de tout à fait louable en eux, c'est la connaissance
+qu'ils ont de la technique de leur art. S'ils composent mal, c'est moins
+par ignorance que par dédain: car vous savez qu'un livre bien composé
+est par cela même, selon le préjugé qui règne, un livre méprisable. Il
+suffit que M. Octave Feuillet compose en maître pour qu'on le mésestime.
+Le morceau est tout pour nos jeunes gens, et ils l'enlèvent avec une
+adresse remarquable. Ce sont d'excellents ouvriers et qui savent leur
+métier sur le bout du doigt. J'en connais de fort instruits, de savants
+même, bien armés pour écrire et qui donnent de solides espérances.
+
+»Et quand on songe qu'un homme très jeune éprouve de grandes difficultés
+à se montrer avantageusement dans un genre qui, comme le roman exige une
+certaine expérience de la vie et du monde, on ne désespère pas de
+l'avenir de cette forme littéraire que la France a tant de fois et si
+heureusement renouvelée depuis le XVe siècle.
+
+»Pourtant, je vous l'avoue, monsieur, c'est avec quelque défiance et un
+peu de tristesse que je vois s'amasser sur ma table ces piles de livres
+jaunes. On publie deux ou trois romans par jour. Combien, dans le
+nombre, doivent survivre? Le XVIIIe siècle n'en a pas laissé dix, et
+c'est un des beaux siècles de la fiction en prose. Nous avons trop de
+romans, et de trop gros. Il faudrait laisser les gros livres aux
+savants. Les contes les plus aimables ne sont-ils pas les plus courts?
+Ce qu'on lit toujours, c'est _Daphnis et Chloé_, c'est _la Princesse de
+Clèves_, _Candide_, _Manon Lescaut_, qui sont épais chacun comme le
+petit doigt. Il faut être léger pour voler à travers les âges. Le vraie
+génie français est prompt et concis. Il était incomparable dans la
+nouvelle. Je voudrais qu'on fît encore la belle nouvelle française; je
+voudrais qu'on fût élégant et facile, rapide aussi. C'est là, n'est-il
+pas vrai? la parfaite politesse d'un écrivain.
+
+»On peut beaucoup dire en un petit nombre de pages. Un roman devrait se
+lire d'une haleine. J'admire que ceux qu'on fait aujourd'hui aient tous
+également trois cent cinquante pages. Cela convient à l'éditeur. Mais
+cela n'est pas toujours convenable au sujet.
+
+»Souffrez, monsieur, que je n'entre pas, pour le moment, dans le détail
+des classifications de la «littérature de tout à l'heure», telles que
+vous les avez établies vous-même. L'examen des tendances de la jeunesse
+intellectuelle nous entraînerait beaucoup trop loin. Vous constatez que
+ces tendances sont très divergentes. En effet, il est de plus en plus
+difficile de distinguer des groupes nettement définis. Il n'y a plus
+d'écoles, plus de traditions, plus de discipline. Il était sans doute
+nécessaire d'arriver à cet excès d'individualisme. Vous me demandez si
+c'est un bien ou un mal d'y être arrivé. Je vous répondrai que l'excès
+est toujours un mal. Voyez comment naissant les littératures et comment
+elles meurent. À l'origine, elles ne produisent que des oeuvres
+collectives. Il n'y a pas l'ombre d'une tendance individuelle dans
+l'_Iliade_ et dans l'_Odyssée_; plusieurs mains ont travaillé à ces
+grands monuments sans y laisser une empreinte distincte. Aux oeuvres
+collectives succèdent des oeuvres individuelles; d'abord, l'auteur
+semble craindre encore de trop paraître. C'est un Sophocle; mais peu à
+peu la personnalité s'étale davantage; elle s'irrite, elle se tourmente,
+elle s'exaspère. Déjà Euripide ne peut se tenir de figurer à côté des
+dieux et des héros. Il faut que nous sachions ce qu'il pense des femmes
+et quelle est sa philosophie. Tel qu'il est, malgré son indiscrétion, à
+cause peut-être de son indiscrétion même, il m'intéresse infiniment.
+Pourtant, il marque la décadence, l'irréparable et rapide décadence. Les
+belles époques de l'art ont été des époques d'harmonie et de tradition.
+Elles ont été organiques. Tout n'y était pas laissé à l'individu. C'est
+peu de chose qu'un homme et même qu'un grand homme, quand il est tout
+seul. On ne prend pas assez garde qu'un écrivain, fût-il très original,
+emprunte plus qu'il n'invente. La langue qu'il parle ne lui appartient
+pas; la forme dans laquelle il coule sa pensée, ode, comédie, conte, n'a
+pas été créée par lui; il ne possède en propre ni sa syntaxe ni sa
+prosodie. Sa pensée même lui est soufflée de toutes parts. Il a reçu les
+couleurs; il n'apporte que les nuances, qui parfois, je le sais, sont
+infiniment précieuses. Soyons assez sages pour le reconnaître: nos
+oeuvres sont loin d'être toutes à nous. Elles croissent en nous, mais
+leurs racines sont partout dans le sol nourricier. Avouons donc que nous
+devons beaucoup à tout le monde et que le public est notre
+collaborateur.
+
+»Ne nous efforçons pas de rompre les liens qui nous attachent à ce
+public; multiplions-les, au contraire. Ne nous faisons ni trop rares ni
+trop singuliers. Soyons naturels, soyons vrais. Effaçons-nous, afin
+qu'on voie en nous non pas un homme, mais tout l'homme. Ne nous
+torturons pas: les belles choses naissent facilement. Oublions-nous:
+nous n'avons d'ennemi que nous-même. Soyons modestes. C'est l'orgueil
+qui précipite la décadence des lettres. Claudien mourut plus satisfait
+que Virgile. Soyons simples, enfin. Disons-nous que nous parlons pour
+être entendus; pensons que nous ne serons vraiment grands et bons que si
+nous nous adressons, je ne dis pas à tous, mais à beaucoup.
+
+»Voilà, monsieur, les conseils que j'oserais donner à nos jeunes gens.
+Mais je crains qu'il ne faille une expérience déjà longue pour en
+découvrir le sens profond. Heureusement qu'ils sont bien inutiles à ceux
+qui naissent avec un beau génie. Ceux-là, dès le berceau, sont nos
+maîtres, et la critique, loin de leur rien apprendre, doit tout
+apprendre d'eux.
+
+»Vous me demandez, monsieur, «si je vois un bon ou un mauvais signe en
+cette maîtrise de tous les arts, y compris celui d'écrire, par la
+critique». J'ai déjà dit quelques mots sur l'excellence de la critique
+au sujet d'un livre de M. Jules Lemaître. Je crois que la critique ou
+plutôt l'essai littéraire, est une forme exquise de l'histoire. Je dis
+plus: elle est la vraie histoire, celle de l'esprit humain. Elle exige,
+pour être bien traitée, des facultés rares et une culture savante. Elle
+suppose un affinement intellectuel que de longs siècles d'art ont pu
+seuls produire. C'est pourquoi elle ne se montre que dans les sociétés
+déjà vieilles, à l'heure exquise des premiers déclins. Elle survivra à
+toutes les autres formes de l'art si, comme dit une scolie de Virgile
+que j'ai trouvée quelque part citée par M. Littré, «on se lasse de tout,
+excepté de comprendre». Mais je crois plutôt que les hommes ne se
+lasseront jamais d'aimer et qu'il leur faudra toujours des poètes pour
+leur donner des sérénades.
+
+»--Où en est l'avenir? demandez-vous, monsieur, en terminant votre
+lettre.
+
+»L'avenir est dans le présent, il est dans le passé. C'est nous qui le
+faisons; s'il est mauvais, ce sera de notre faute. Mais je n'en
+désespère pas.
+
+»Je m'aperçois que je n'ai pas dit la centième partie de ce que je
+voulais dire. Je voulais, par exemple, essayer d'indiquer les conditions
+nouvelles que la démocratie et l'industrie feront à l'art demain. Je me
+figure que ces conditions seront très supportables. Ce sera le sujet
+d'une prochaine lettre.
+
+»Veuillez agréer, etc.»
+
+M. CHARLES MORICE
+
+M. Charles Morice m'a fait l'honneur de répondre publiquement, à ma
+réponse[21], sous forme d'une brochure éditée par la Librairie
+académique.
+
+[Note 21: _Réponse à M. Anatole France_. Didier, éditeur, 1 vol. in-18.]
+
+M. Charles Morice est très jeune, il appartient lui-même à la
+littérature de demain. C'est un poète plein de promesses, d'un talent
+déjà docte et rare. C'est aussi un esprit méditatif, habile aux
+spéculations intellectuelles. Comment désespérerait-il d'un avenir
+auquel il travaille ardemment? Pourquoi n'appellerait-il pas de ses
+voeux le triomphe d'un art qui est le sien? Il a hâte de voir de
+nouvelles écritures. Celles d'aujourd'hui ne lui disent plus rien.
+
+Sa parfaite courtoisie n'en laisse rien voir; mais je devine qu'il
+trouve que nous durons trop. J'ai quelque raison de ne pas partager son
+impatience. Il est sage d'être toujours prêt à partir, et je me flatte
+d'être sage. Pourtant, si nous pouvons, mes amis et moi, atteindre, en
+prolongeant nos paisibles entretiens, les derniers ormeaux qui bordent
+le chemin de la vie, j'en remercierai la divine ou naturelle providence
+qui conduit les choses. Je ne crois point que la génération à laquelle
+j'appartiens ait fait une oeuvre mauvaise. Il me semble qu'elle n'a
+manqué ni d'art, ni de raison, ni de sentiment.
+
+Il me semble que depuis les premiers poèmes de M. Sully Prudhomme,
+depuis les _Intimités_, de M. François Coppée, jusqu'aux _Essais
+psychologiques_, de M. Paul Bourget et aux _Voyages intellectuels_, du
+vicomte Eugène Melchior de Vogüé, il s'est écoulé vingt belles années de
+poésie et d'étude. Ces vingt années-là, pour ma part, je les ai vécues
+avec délices. J'ai estimé plusieurs de mes contemporains, j'en ai aimé
+et admiré quelques-uns; je puis me dire heureux. Rendons-nous
+témoignage: nous avons cultivé l'art et étudié la nature. Nous nous
+sommes approchés de la vérité autant que nous l'avons pu; nous avons
+découvert une petite parcelle de beauté qui dormait encore sans forme et
+sans couleur dans la terre avare. Nous n'avons jamais déclamé, nous
+avons été des artistes consciencieux et des poètes vrais. Nous avons
+voulu beaucoup apprendre sans espérer beaucoup savoir. Nous avons gardé
+le culte des maîtres; nous avons manqué, sans doute, de grand souffle,
+d'audace et de génie aventureux; mais nous avons possédé, je crois, le
+sens de l'exquis et de l'achevé. Je le dis bien haut: O vous, nés avec
+moi, mes compagnons de travail, vous avez bien mérité des lettres, et
+vos livres, publiés depuis dix-neuf années, comptent pour quelque chose
+dans les consolations et dans les justes fiertés de la patrie!
+
+Il y a une oeuvre, entre autres, dont je sais infiniment de gré à mes
+contemporains. C'est d'avoir déployé cette intelligence heureuse qui
+pardonne et réconcilie. Ils ont terminé les querelles littéraires que le
+romantisme avait furieusement allumées. Grâce à nos maîtres Sainte-Beuve
+et Taine, grâce à nous aussi, il est permis aujourd'hui d'admirer toutes
+les formes du beau. Les vieux préjugés d'école n'existent plus. On peut
+aimer en même temps Racine et Shakespeare. J'ai traversé le champ des
+lettres avec des hommes de bonne volonté qui cherchaient à tout
+comprendre. La route m'a été douce et m'a semblé courte. Qu'on nous soit
+reconnaissant, du moins, d'avoir affermi la liberté des sentiments et la
+paix littéraire dont on jouit à cette heure. Il est possible que
+l'indifférence publique nous ait aidés dans cette tâche. Toutes les
+réconciliations sont faites de lassitude. Enfin, à tort ou à raison, on
+est fatigué des querelles de mots. Le fanatisme littéraire ne
+réveillerait plus d'échos. Les révolutions que fera la jeune école
+passeront à peu près inaperçues. Personne ne s'étonne plus de rien. Pour
+ma part, je ne blâmerai pas le public de son scepticisme à l'égard des
+nouvelles formes de l'art. «Un peuple n'est jamais coupable», disait le
+vieux roi Louis-Philippe à Claremont. Voilà une sage parole. Il est
+imprudent et vain de donner tort à tout le monde. Et puis, je ne crois
+pas aux nouveautés préméditées. La meilleure manière d'être novateur,
+c'est de l'être malgré soi et de l'être le moins possible. Les
+conditions de l'art ont peu changé depuis Homère. Je ne puis me figurer
+qu'elles changeront beaucoup d'ici à l'Exposition universelle.
+L'humanité elle-même se modifie très lentement. Quelle que soit
+l'impatience des jeunes poètes, pour donner des sensations nouvelles à
+l'homme, il leur faut attendre que l'homme ait acquis des sens nouveaux.
+Or, de telles acquisitions se font avec une infinie lenteur. M. Jules
+Soury croit, après le docteur Magnus, que les Grecs d'Homère ne voyaient
+point les couleurs; que, pour eux, le ciel n'était point bleu, les
+arbres n'étaient point verts, les roses n'étaient point roses, et que
+l'univers se reflétait dans leurs yeux barbares comme une immense
+grisaille. M. Gladstone le croit aussi. Mais ni M. Gladstone, ni M.
+Jules Soury, ni le docteur Magnus n'en sont bien sûrs; et si j'étais sûr
+de quelque chose, ce serait précisément du contraire.
+
+Il est très probable que les premiers Hellènes voyaient la nature à peu
+près comme nous la voyons aujourd'hui, et qu'il se passera des milliers
+de siècles avant que l'oeil humain se perfectionne au point de percevoir
+des nuances nouvelles. Il en faut dire autant de l'ouïe et même de
+l'odorat. Les artistes de demain semblent croire que d'ici à peu nous
+distinguerons l'ultraviolet. C'est l'ultraviolet qu'ils s'obstinent à
+nous montrer. Et quand nous disons que nous ne pouvons le voir, ils
+répondent que nous y mettons de la mauvaise volonté.
+
+Ils nous flattent en nous supposant des sens exquis; nos sens sont aussi
+grossiers, peu s'en faut, que ceux de nos pères. Tels qu'ils sont, ils
+nous procurent bien des joies et bien des douleurs. Mais ils ne
+suffisent point à percevoir les délicatesses de l'art nouveau. Je ne
+pardonne point aux symbolistes leur obscurité profonde. «Tu parles par
+énigmes» est un reproche que les guerriers et les rois s'adressent
+fréquemment dans les tragédies de Sophocle. Les Grecs étaient subtils;
+pourtant, ils voulaient qu'on s'exprimât clairement. Je trouve qu'ils
+avaient bien raison. J'ai passé l'âge heureux où l'on admire ce qu'on ne
+comprend pas. J'aime la lumière. M. Charles Morice ne m'en promet pas
+assez pour mon goût. Je veux comprendre tout de suite, et c'est là une
+exigence qui lui paraît insoutenable.
+
+Vous êtes bien bien pressé! semble-t-il dire. Seriez-vous de ces esprits
+légers qui ne peuvent rien supporter de grave? Que ne méditez-vous les
+écrits de la jeune école? que ne les creusez-vous? que ne les
+approfondissez-vous? Et il ajoute en propres termes: «La licence peut
+être prise par l'artiste d'exiger du lecteur bénévole une sérieuse, une
+patiente attention.» Je répondrai en toute franchise que voilà, si je ne
+me trompe, une fâcheuse maxime et un précepte dangereux qui suffiraient
+à me brouiller avec toute la poétique nouvelle et à m'ôter l'envie de
+voir s'accomplir les prophéties littéraires de M. Charles Morice.
+
+Plus je vis, plus je sens qu'il n'y a de beau que ce qui est facile.
+
+Je suis bien revenu de la beauté des grimoires. À mon sens, le poète ou
+le conteur, pour être tout à fait galant homme, évitera de causer la
+moindre peine, de créer la moindre difficulté à son lecteur. Pour faire
+sagement, il n'exigera point l'attention; il la surprendra. Il craindra
+d'exercer la patience des lettrés et croira n'être pas lisible s'il ne
+peut être lu aisément.
+
+La science a le droit d'exiger de nous un esprit appliqué, une pensée
+attentive. L'art n'a pas ce droit. Il est, par nature, inutile et
+charmant. Sa fonction est de plaire; il n'en a point d'autre. Il faut
+qu'il soit aimable sans conditions. Je sais bien qu'on a tout brouillé
+en ce temps-ci et qu'on a Voulu appliquer à la production littéraire les
+méthodes du travail scientifique. M. Zola, qui ne craint point le
+ridicule, a dit quelque part: «Nous autres savants!» Il subsiste
+pourtant quelque différence entre une chanson et un traité de géométrie
+descriptive. Les plaisirs que l'art, procure ne doivent jamais coûter la
+moindre fatigue.
+
+M. Charles Morice nous laisse entendre, il est vrai, que l'art nouveau
+est obscur, pénible, malgré soi, contre son gré, et à cause seulement de
+l'extrême difficulté qu'il éprouve à réaliser son idéal. Il se propose,
+cet art, des choses très difficiles, tandis que l'art ancien s'en tenait
+aux choses faciles. J'entends cela avec quelque surprise. Je ne croyais
+point que tout ce qui a été fait jusqu'ici dans les lettres eût été si
+commode à faire. Mais sachons quelle fonction s'est donné l'art de
+l'avenir. Il veut s'attacher non plus seulement à l'esprit comme les
+classiques, non plus seulement à la matière, comme les naturalistes (ce
+n'est pas moi qui le dis), mais à l'être humain tout entier. Il veut
+faire la synthèse des littératures; il veut, selon la formule de M.
+Charles Morice, «suggérer tout l'homme par tout l'art».
+
+C'est là une nouveauté. Et, comme toutes les nouveautés, elle est aussi
+vieille que le monde. De tout temps, l'art a voulu représenter l'homme,
+et l'homme tout entier. On ne l'a pas dit de tout temps, parce qu'il y
+eut d'abord des âges de simplicité dans lesquels on ne disputait pas sur
+la nature du beau; mais de tout temps on l'a pensé, car c'est la chose
+là plus naturelle. Les savants prétendent que _le Petit Poucet_ est plus
+vieux que l'_Iliade_; ce n'est pas impossible. Eh bien, les vieilles
+femmes qui contaient _le Petit Poucet_ aux enfants du Sapla Sindhou
+avaient aussi l'idée de représenter à leur manière tout «l'homme par
+tout l'art», comme dit Charles Morice. C'est pareillement, n'en doutez
+point, ce que se proposait le poète villageois de la vieille France qui
+fit cette chanson, bien connue de La Fontaine:
+
+ Adieu, cruelle Jeanne.
+ Puisque tu n'aimes, pas,
+ Je remonte mon âne
+ Pour galoper au trépas.
+ --Vous y perdrez vos pas,
+ Nicolas!
+
+Voilà, sans obscurité aucune, corps et âme, tout l'homme et toute la
+femme. Il y a beau temps que les lauriers sont coupés dans les bois du
+Parnasse. Ils repoussent, mais toujours sur les mêmes souches. Sans nous
+embarrasser dans tant de systèmes, reconnaissons-le naïvement: anciens
+et modernes, classiques, romantiques, naturalistes, ont représenté,
+chacun à sa façon, l'homme et tout l'homme.
+
+Ce qu'il y a de plus neuf dans la formule de M. Charles Morice, c'est le
+mot «suggérer». Cela, je l'avoue, est terriblement moderne, et même
+moderniste. J'en sens tout le prix. La suggestion est quelque chose de
+nouveau, de mystérieux encore et de mal défini. La suggestion est à la
+mode. Le poète, aujourd'hui, doit être suggestif. Il suggère. Quoi? Ce
+qui ne peut être exprimé. Il est le Bernheim de l'inouï, le Charcot de
+l'ineffable. Non plus exprimer, mais suggérer! Au fond, c'est là toute
+la poétique nouvelle. Elle interdit de représenter des idées, comme on
+faisait autrefois; elle ordonne d'éveiller des sensations.
+
+Il fut des temps barbares et gothiques où les mots avaient un sens;
+alors les écrivains exprimaient des pensées. Désormais, pour la jeune
+école, les mots n'ont plus aucune signification propre, aucune relation
+nécessaire entre eux. Ils sont vidés de leurs sens et déliés de toute
+syntaxe. Ils subsistent pourtant, à l'état de phénomènes sonores et
+graphiques; leur fonction nouvelle est de suggérer des images au hasard
+de la forme des lettres et du son des syllabes. Leur rôle, dans la
+poésie de l'avenir, est exactement celui des petites bouteilles que le
+docteur Luys glisse dans le cou de la jeune Esther et qui provoquent
+chez le sujet l'extase, le rire ou les larmes, mais qui semblent, ce
+qu'elles sont en effet, des fioles vides à tous les spectateurs insoumis
+à l'hypnose. Ce seul mot _suggérer_ m'en dit bien long sur les tendances
+de M. Charles Morice.
+
+Voulez-vous, à ce propos, un exemple du style suggestif? Voici un sonnet
+sur Edgar Poë:
+
+ Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change
+ Le poète suscite avec un glaive nu
+ Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
+ Que la mort triomphait dans cette voix étrange
+
+ Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
+ Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
+ Proclamèrent très haut le sortilège bu
+ Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange
+
+ Du sol et de la nue hostiles ô grief
+ Si notre idée avec ne sculpte un bas relief
+ Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne
+
+ Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur
+ Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
+ Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur
+
+Il y a, dans ces quatorze vers non ponctués du maître de l'école une
+source abondante de sensations; ce sonnet est suggestif au premier chef;
+il affecte délicieusement les sujets sensibles. Mais il ne fait pas plus
+d'effet sur le lecteur éveillé que les flacons vides du docteur Luys.
+C'est l'art nouveau. Le malheur est que, tout le monde ne peut pas lire
+endormi.
+
+M. Charles Morice reconnaît que dans les voies où elle s'engage, la
+poésie ne manquera pas de tourner le dos à la foule. Il estime cette
+séparation nécessaire et croit qu'il faut tirer chacun de son côté. «Le
+public, dit-il, et les poètes ne suivent guère le même chemin. De lui à
+nous, l'écart s'accentue sans cesse; et, veuillez le remarquer, notre
+langue même, si nous la gardons pure, l'éloigne de nous, car il a peu à
+peu perverti l'instrument merveilleux et ne sait plus guère se repaître
+que des termes impropres et de métaphores mal faites, des choses sans
+nom.»
+
+À la place de M. Charles Morice, j'en prendrais mon parti moins
+aisément. Il n'est pas bon pour un poète de vivre seul. Les poètes sont
+vains et tendres: ils ont besoin d'être admirés et aimés. Leur orgueil
+s'exaspère dans la solitude, et, quand on ne les écoute pas, ils
+chantent faux. Le dédain est très séant aux philosophes et aux savants;
+chez les artistes, il n'est qu'une grimace. Et pourquoi le poète ne se
+plairait-il pas à être écouté de beaucoup? Il parle au sentiment, et le
+sentiment est plus répandu que l'intelligence.
+
+Je sais bien qu'il n'y a pas de sentiments exquis sans une certaine
+culture intellectuelle. Il faut une préparation morale pour goûter la
+poésie. Mais les âmes ainsi préparées sont plus nombreuses qu'on ne
+croit; elles forment le public des poètes. Quand on est poète, on ne
+doit pas les dédaigner.
+
+M. Charles Morice nous répondra que c'est le grand public qu'il méprise,
+la foule, le vulgaire profane. Il est certain qu'en art celui-là ne
+compte pas. Il nous ignore et nous l'ignorons. Il a ses auteurs, qui
+travaillent pour lui dans la perfection. Il ne nous demande rien. Il ne
+fait point de mal, puisqu'il ne pense point. Est-il vrai qu'il
+«pervertisse l'instrument merveilleux»? Je crois bien qu'en effet il use
+la langue, puisqu'il s'en sert. Mais, après tout, il en a bien le droit:
+la langue est faite pour lui comme pour nous. J'ajouterai même qu'elle
+est faite par lui. Oui, «l'instrument merveilleux» est l'oeuvre de la
+foule ignorante. Les lettrés y ont travaillé pour une assez petite part,
+et cette part n'est pas la meilleure. Voilà le grand point. La langue
+n'appartient pas en propre aux lettrés. Ce n'est pas un bien dont ils
+puissent user à leur guise. La langue est à tout le monde. L'artiste le
+plus savant est tenu de lui garder son caractère national et populaire;
+il doit parler le langage public. S'il veut se tailler un idiome
+particulier dans l'idiome de ses concitoyens; s'il croit qu'il peut
+changer à son gré le sens et les rapports des mots, il sera puni de son
+orgueil et de son impiété: comme les ouvriers de Babel, ce mauvais
+artisan du parler maternel ne sera entendu de personne, et il ne sortira
+de ses lèvres qu'un inintelligible murmure.
+
+Gardons-nous d'écrire trop bien. C'est la pire manière qu'il y ait
+d'écrire. Les langues sont des créations spontanées; elles sont l'oeuvre
+des peuples. Il ne faut pas les employer avec trop de raffinement. Elles
+ont par elles-mêmes un goût robuste de terroir: on ne gagne rien à les
+musquer.
+
+Il est mauvais aussi d'employer trop de termes anciens et d'affecter
+l'archaïsme. J'ai vu, il y a deux ans, M. Jean Moréas composer un
+lexique à son usage avec des termes tombés en désuétude depuis la reine
+Claude et la duchesse Marguerite. C'est écrire à plaisir dans une langue
+morte, quand il y a tant de joie à parler toute vive notre aimable
+langue française. Elle est si douce et si fraîche, si heureuse, si
+alerte! elle est si complaisante, quand on ne la violente pas! Je ne
+croirai jamais au succès d'une école littéraire qui exprime des pensées
+difficiles dans une langue obscure.
+
+Ne tourmentons ni les phrases ni les pensées. Ne nous imaginons pas que
+les temps sont venus, que les vieilles littératures vont tomber en
+poudre au son des trompettes angéliques, et qu'il faut de nouveaux
+éblouissements à l'inquiet univers. Les formes d'art qu'on fabrique de
+toutes pièces dans les écoles sont généralement des machines compliquées
+et inutiles. Surtout ne proclamons pas trop haut l'excellence de nos
+procédés. Il n'y a d'art véritable que celui qui se cache.
+
+
+
+
+LE
+GRAND SAINT ANTOINE [22]
+
+
+[Note 22: _La Tentation de saint Antoine_, féerie à grand spectacle, en
+deux actes et quarante tableaux, par Henri Rivière. Plon et Nourrit,
+éditeurs.]
+
+M. Henri Rivière vient de réunir en album les aquarelles de cette
+_Tentation de saint Antoine_ dont il fit, cet hiver, au Chat-Noir, on
+s'en souvient, un spectacle fort goûté.. Il y a un art chatnoiresque.
+Cet art est à la fois mystique et impie, ironique et triste, naïf et
+profond, jamais respectueux. Il est épique et narquois avec l'exact
+Caran d'Ache; il est suavement et mélancoliquement vicieux avec ce
+Willette qui est comme le Fra Angelico des cabarets de nuit. Il est
+symbolique et naturaliste avec le très habile Henri Rivière. Pour moi,
+je suis émerveillé des quarante scènes de la _Tentation_. Elles sont
+d'une couleur vive, d'un goût hardi, d'un bel effet et d'un grand sens.
+Je mets cela bien au-dessus des diablotins du sec Callot. M. Henri
+Rivière à voulu que le grand saint Antoine fût assailli, dans sa
+Thébaïde, de tentations prophétiques par rapport à lui, et
+contemporaines par rapport à nous. Il a fait sagement, à l'exemple des
+vieux maîtres, car de la sorte le bon ermite nous intéresse plus
+vivement; nous comprenons mieux la grandeur de sa vertu. À cet égard, du
+moins, l'album de M. Henri Rivière est une oeuvre de haute édification.
+Moderniser les mérites du père des anachorètes n'était pas, sans doute,
+une oeuvre indifférente: le maître du Chat-Noir l'a accomplie avec une
+heureuse audace. Il a conçu le diable en habit noir, montrant au saint
+homme notre Paris nocturne et le transportant dans les Halles, qui
+regorgent de volailles truffées, de galantines, de melons, de chasselas
+de Fontainebleau et de pêches de Montreuil. Mais ce n'est là que le
+premier assaut du Maudit. Bientôt, il se fait croupier et pousse Antoine
+dans un tripot où se taille un bac surnaturel avec des caries vivantes;
+il se change en banquier israélite et traîne Antoine à la Bourse, devant
+la statue du Veau d'or. Je n'en aurais jamais fini de décrire tous les
+pièges modernes que l'ennemi du genre humain tend au serviteur de Dieu.
+Il prend successivement pour engins les applications stupéfiantes de la
+vapeur et de l'électricité, le spectacle du ciel, qui, depuis Galilée,
+n'a plus l'air chrétien, ainsi que le dit M. Sully Prudhomme; la reine
+de Saba, qui représente apparemment les dangers de l'imagination; un
+ballet et la mythologie comparée. Dans une de ces dernières épreuves,
+l'ascète se trouve en face du Bouddha. Il serait curieux d'entendre leur
+conversation. Car tous deux, le fils du roi de Capilavistu comme le
+pauvre Égyptien menèrent, de leur gré et par choix, la même vie de
+renoncement, de misère et de pauvreté. Mais s'ils se conduisaient de
+semblable manière, c'était pour des fins différentes et même contraires.
+L'un y voulait gagner la vie éternelle, l'autre le néant absolu. Je suis
+bien fâché qu'on n'ait pas recueilli leur entretien.
+
+L'hagiographie et la légende ont immortalisé saint Antoine. Il est
+intéressant de rechercher ce qu'était en réalité ce personnage fameux,
+et s'il mérite sa gloire en quelque manière. C'est, si vous voulez, ce
+que nous allons faire tout de suite. Le véritable saint Antoine n'est
+pas tout à fait inconnu. Sa biographie fut écrite par saint Athanase,
+qui avait vécu près de lui. Malheureusement, ce petit ouvrage du grand
+docteur accorde plus à l'édification qu'à la curiosité. Mais le
+personnage d'Antoine est si étrange, si curieux et; par un certain côté,
+si grand, qu'il se dessine de lui-même. Je vais tâcher de le montrer au
+naturel, sans me flatter toutefois d'atteindre, autre chose que des
+vraisemblances. Si j'y arrive, ce sera déjà fort beau.
+
+Saint Antoine se retira au désert vers l'an 271, sous le règne
+d'Aurélien, à la veille des grandes crises qui précédèrent le triomphe
+définitif de la religion chrétienne. Il avait alors vingt et un ans,
+étant né en 251, proche Héraclée d'Égypte, dans un village nommé Coman.
+Cette date est donnée pour certaine. Mais elle peut ne l'être pas, et, à
+tout bien considérer, il serait merveilleux qu'elle le fût. Ses parents
+étaient de riches laboureurs qui vivaient des bienfaits du Nil. Ils ne
+devaient pas être très différents de ces laboureurs qui ensemençaient
+les mêmes champs quatre mille ans plus tôt et que nous voyons
+représentés demi-nus, les cheveux épais et noirs, le corps rouge comme
+la brique, les épaules larges, lai taille mince, dans les hypogées de
+l'ancien empire. C'étaient de bonnes gens, ignorants et fidèles. Ils
+étaient chrétiens, comme tous les paysans de la Thébaïde. L'Évangile
+fructifiait parmi ces âmes simples et résignées; le doux Égyptien avait
+passé insensiblement du culte d'Ammon, dieu unique en trois personnes, à
+la religion de Jésus-Christ. La culture grecque avait sans doute pénétré
+dans les petites villes voisines d'Arsinoé, d'Aphrodite et d'Héraclée;
+mais les plus riches paysans, les anciens des villages, comme étaient
+les parents d'Antoine, se montraient rebelles à l'esprit hellénique.
+L'église où, sous le nom de Jésus, ils retrouvaient le vieux, dieu de
+leurs pères, satisfaisait complètement à leur besoin d'idéal. Antoine,
+en bon petit copte qu'il était, ne voulut point apprendre les lettres
+humaines dans les écoles. Contemplatif et sauvage, il restait volontiers
+enfermé dans la maison. On peut se figurer cette maison comme un petit
+dé blanc que reflète le Nil à côté d'un maigre bouquet de palmiers.
+L'intérieur de la demeure est nu, frais et sombre. C'est là que, tout le
+jour, le petit Antoine se tient accroupi, sur une natte.
+
+À quoi songeait-il? À Dieu, qu'il se représentait avec une extrême
+naïveté. Déjà il devait avoir des visions; mais ces visions étaient très
+simples, très sèches. Il n'existait pas alors, pour les fleurir, un
+assez épais rameau de légendes chrétiennes. L'imagination d'Antoine,
+bien qu'exaltée par la solitude, devait garder à jamais l'aridité du
+désert. Hors le culte et quelques lambeaux des Écritures, il ne savait
+rien. Tout l'univers se résumait pour lui en quelques contes de voleurs
+et de souterrains, tels qu'il en courait en Égypte depuis des milliers
+d'années et fort semblables, sans doute, à ceux qu'Hérodote s'est donné
+le plaisir de conter.
+
+Il n'avait pas vingt ans quand ses parents, étant morts, lui laissèrent
+leurs champs fécondés par les larmes de cette vieille Isis que la sainte
+Vierge avait chassée. Mais Antoine n'aimait pas la terre; il n'avait pas
+les goûts d'un paysan. C'était, dès l'adolescence, un religieux; il
+avait le don des choses divines; il était marqué du signe des voyants;
+son tempérament le destinait à la sainteté. Chez ces Orientaux,
+certaines facultés physiques, soit naturelles, soit acquises,
+désignaient l'homme divin à la vénération publique. Antoine possédait
+ces facultés au plus haut degré. Il pouvait demeurer longtemps immobile
+et à jeun. C'était le grand point. Il avait aussi beaucoup
+d'intelligence et, dans son ignorance, une grande finesse, une
+indomptable énergie, un pouvoir irrésistible sur les âmes.
+
+On raconte que, six mois après avoir perdu ses parents, il entra dans
+l'église au moment où le diacre lisait ce verset de l'Évangile: «Si vous
+voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez, donnez-en l'argent
+aux pauvres et me suivez.» Ces paroles firent sur lui une impression
+profonde, où plutôt elles exprimaient ce qu'il sentait intérieurement.
+Elles étaient la voix de son coeur. Il y obéit d'autant plus facilement,
+que c'était obéir à soi-même. Il vendit ses terres à ses voisins et en
+distribua l'argent en aumônes, ne se réservant que ce qu'il lui fallait
+pour lui et pour sa jeune soeur. Mais, ayant entendu réciter une autre
+fois cette parole de Jésus: «Ne soyez pas en peine du lendemain», il se
+débarrassa du peu qui lui restait et mit sa soeur dans un couvent de
+vierges. Un sacrifice si religieux avait sans doute coûté fort peu à
+cette âme exempte de tout attachement. Pourtant il eut, par la suite,
+quelque inquiétude sur le sort de la pauvre enfant, puisqu'il entendit
+des voix lui reprocher de l'avoir abandonnée. C'est sa conscience qui
+lui parlait ainsi, mais il se persuada que c'était un diable, et il
+cessa de se tourmenter.
+
+Il y avait déjà des ermites en Thébaïde. De tout temps, le sable brûlant
+du désert a mûri des fakirs, des derviches et des marabouts. Paul était
+alors le plus célèbre des fakirs chrétiens. Il possédait avec plusieurs
+autres le grand secret du jeûne et de l'immobilité, et renouvelait au
+bord du Nil les prodiges des gymnosophistes du Gange. C'est le modèle
+que se proposa Antoine. En véritable Copte, il n'inventait rien. Il se
+retira dans le désert tout proche Héraclée et mena la vie d'un saint
+homme.
+
+Il se nourrissait seulement de pain et de sel, avec un peu d'eau. Il ne
+mangeait qu'une fois le jour après le soleil couché et restait
+quelquefois deux ou trois journées sans prendre aucun aliment. Il
+passait souvent la nuit sans dormir, et, s'il se reposait, c'était ou
+sur la terre nue, ou sur des joncs, ou sur un cilice. C'est là qu'il
+commença à être tenté. La reine de Saba ne vint point le visiter avec un
+nombreux cortège. Il n'imaginait rien de semblable, et ses tentations
+étaient naturellement proportionnées à son esprit. Les démons qui
+tentent les jeunes paysans sont empreints eux-mêmes de jeunesse
+rustique. Nous ne savons rien de précis sur les femmes que vit Antoine
+dans le désert; mais il est infiniment probable que, vêtues d'une
+chemise bleue, fendue sur la poitrine, elles portaient, comme les
+fellahines, une cruche sur la tête. Ces femmes le jetaient dans un grand
+trouble. Tout ce qui nous est rapporté des tentations du saint homme est
+d'une simplicité enfantine. Les démons l'abordaient de nuit avec une
+grande lumière. «Nous venons pour t'éclairer», disaient-ils, et ils
+ébranlaient la cellule de l'ermite. Puis ils prenaient la fuite et
+revenaient soudain en battant des mains, en sifflant, en sautant.
+
+Pour le tenter, l'un d'eux lui présenta un pain; un autre, de l'or. Au
+nom de Jésus-Christ, ces malins esprits, saisis de fureur,
+s'entre-frappaient les uns les autres. Un d'eux, comme le génie qui
+apparaît au pêcheur des _Mille et une Nuits_, se présenta sous la forme
+d'un géant dont le front touchait le ciel. Mais Antoine lui cracha au
+visage, et le géant s'évanouit. Ces hallucinations le fatiguaient
+beaucoup; il redoublait d'abstinence pour les combattre, ne se doutant
+pas que les jeûnes prolongés en fussent la seule cause. Au reste, il ne
+pouvait être ni très surpris ni même très fâché de vivre dans cette
+sorte de diablerie. C'était la condition nécessaire du fakirisme, tel
+qu'on le concevait alors.
+
+Pour s'engager d'un degré de plus dans la perfection, il alla se cacher
+dans un sépulcre. Le choix d'une telle demeure n'a rien qui doive nous
+surprendre outre mesure, Antoine avait remarqué sans doute, en
+s'enfonçant dans le désert, un édicule en forme de cône tronqué, et il
+avait reconnu un de ces hypogées où les anciens Égyptiens portaient
+leurs morts illustres. Ce tombeau avait été sans doute violé par
+quelques-uns de ces brigands nomades contre lesquels la pieuse Égypte
+avait grand'peine, depuis des siècles, à défendre ses momies. La porte
+était brisée, et le bon Antoine entra sans difficulté dans la chapelle
+funéraire. Peut-être était-elle spacieuse et magnifiquement ornée comme
+celle que le scribe Mirri fit construire pour le roi Ousirtesen Ier.
+Mirri l'a décrite lui-même dans un texte conservé au Louvre et traduit
+par M. G. Maspero. «Mon maître, dit le scribe, m'envoya en mission pour
+lui préparer une grande demeure éternelle. Les couloirs de la chambre
+intérieure étaient en maçonnerie et renouvelaient les merveilles de
+construction des dieux. Il y eut en elle des colonnes sculptées, belles
+comme le ciel, un bassin creusé qui communiquait avec le Nil, des
+portes, des obélisques, une façade en pierre blanche de Roou; aussi
+Osiris, seigneur de l'Amenti, s'est-il réjoui des monuments de mon
+seigneur, et moi-même, j'ai été dans le transport et l'allégresse en
+voyant le résultat de mon travail.»
+
+Il est infiniment probable que le tombeau où s'en alla vivre Antoine
+était composé, comme les autres, de la chapelle dont nous parlons, d'un
+puits et d'un souterrain où reposait le mort. On ne nous dit pas si
+Antoine descendit par le puits jusque dans ce souterrain et vint
+troubler le sommeil du vieil Égyptien embaumé. Il est plus probable
+qu'il s'installa dans la chapelle, et il n'est pas impossible qu'il y
+ait vu des peintures représentant des scènes de voyage et de vie
+rustique. Il s'y établit à peu de frais, après avoir dépossédé une
+nichée de chacals. Les diables l'y poursuivirent, et il y fut encore
+plus tourmenté qu'auparavant. Sa jeunesse était loin d'être éteinte, et
+les démons en prenaient avantage sur lui. Si l'on avait un journal du
+séjour d'Antoine dans l'hypogée, un élève de M. Charcot ne manquerait
+pas de constater chez le saint homme une suite logique de désordres
+nerveux. Mais les documents qui nous ont été transmis sont des plus
+vagues. Nous voyons seulement qu'à l'hallucination chronique s'ajoutait
+parfois l'état cataleptique. Car, un matin, l'homme qui lui portait à
+manger le trouva immobile, ne donnant pas signe de vie. Il le traîna
+dans l'église du plus proche village. Antoine y recouvra peu à peu
+l'usage de ses sens. Revenu à lui, il conta que des diables l'avaient
+battu toute la nuit et demanda qu'on le remit tout de suite dans son
+sépulcre.
+
+Il y demeura jusqu'à l'âge de trente-cinq ans; après quoi, il s'enfonça
+dans les montagnes qui ferment, du côté de l'Orient, l'étroite vallée du
+Nil. Ayant rencontré un château en ruine que les Égyptiens avaient
+construit autrefois pour se défendre contre les incursions des nomades,
+il s'y établit dans une telle solitude, qu'il ne souffrait même pas la
+vue de ceux qui lui apportaient à manger. Il exigeait que son pain lui
+fût jeté par-dessus le toit. On pense bien que les diables le suivirent
+dans cette citadelle. Ils persistèrent à se conduire comme des rustres,
+croyant l'étonner par des bousculades et des vociférations.
+
+Ils lui firent pourtant, un jour, une réflexion assez juste. «Ce
+château, lui dirent-ils, n'est pas à toi.» Mais Antoine ne fut pas
+sensible à cette remontrance. Il méprisait trop les biens de ce monde
+pour avoir, le sentiment exact de la propriété.
+
+Les démons lui apparaissaient sous des figures de lions, de tigres, de
+bêtes affreuses qui menaçaient de le dévorer. Il ne les craignait point:
+Pourtant il souffrait souvent de cruelles blessures qu'il attribuait de
+bonne foi à la dent et aux griffes de ces démons. On peut supposer sans
+invraisemblance qu'il se blessait ainsi en tombant foudroyé par les
+accès de la terrible maladie que les médecins du vieil empire memphite
+nommaient la maladie divine et qu'on appelle aujourd'hui l'épilepsie.
+Mais, il, était payé largement de ses misères et de ses épouvantes.
+
+Il avait des extases; tout à coup, le comble de l'édifice s'ouvrait, une
+clarté céleste environnait le saint homme. «À cette lumière, dit son
+biographe, il reconnaissait la présence de son Sauveur.» Alors il
+s'écriait, avec la tendresse exquise, la familiarité naïve et les doux
+reproches des mystiques qui parlent à leur dieu: «Où étiez-vous, mon bon
+Jésus? où étiez-vous? Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt guérir mes
+plaies?»
+
+Sous les aspects que je viens d'indiquer, Antoine ne se distingue pas
+bien nettement des autres solitaires de la Thébaïde, comme lui
+végétariens et visionnaires. Le fakirisme chrétien devait faire, à
+quelques années de là, des tours de force beaucoup plus merveilleux.
+Qu'est-ce que les pratiques d'Antoine auprès de celles de saint Siméon
+Stylile, qui passa la plus grande partie de sa vie sur une colonne et
+égala en immobilité les religieux contemplatifs de l'Inde?
+
+Saint Antoine n'était pas un contemplatif pur. Il travaillait et priait
+tour à tour, il faisait des nattes de feuilles de palmier. Ses
+austérités étaient tempérées. Quand il fut vieux, ses disciples
+obtinrent qu'il leur permît de lui apporter tous les mois des olives,
+des légumes et de l'huile.
+
+Ce qui fait l'originalité et la grandeur de sa vie, c'est qu'on y
+rencontre un extraordinaire mélange d'extatisme et d'activité; contraste
+qui se retrouve, à treize siècles de distance chez sainte Thérèse. Le
+vieil ermite inerte, le visionnaire étranger au monde, est en même temps
+le plus actif, le plus pratique, le plus entreprenant des hommes. Il
+mène à la fois la double vie du mystique et de l'homme d'affaires. C'est
+un grand organisateur et un administrateur excellent. Il fonde, il
+dirige des monastères innombrables et déploie le prompt et clair génie
+d'un grand conducteur d'hommes. Ce même vieillard qu'on croit occupé
+tout entier à lutter avec des diablotins stupides, fonde par toute la
+Thébaïde de vastes établissements et peuple le désert. Il établit à
+Pispir, sur la rive droite du Nil, cinq mille moines. C'est le moindre
+des couvents qu'il ait fondés. Ceux de Memphis, ses fils aînés,
+renferment plus de vingt mille religieux. Cet homme seul commande une
+innombrable armée, une armée obéissante, ignorante et féroce, trois fois
+invincible. Son coup d'oeil embrasse les vastes ensembles et pénètre les
+moindres détails. Cet extatique sait le prix du temps aussi bien qu'un
+bon fonctionnaire romain. Il donne audience à tout le monde; mais il a
+soin de se faire renseigner d'avance sur les affaires des solliciteurs.
+Ses disciples sont dressés comme des commis, et l'aident à éconduire les
+importuns. Ils lui disent: Ce visiteur est un Égyptien; on l'expédie
+lestement. Cet autre est un Iérosolymitain, alors on l'écoute.
+«Iérosolymitain», c'était le mot de passe. Ce solitaire est un
+politique. Du fond de sa retraite il tient les fils de toutes les
+grandes affaires ecclésiastiques, correspond avec les évêques et les
+docteurs, reçoit des lettres de l'empereur Constantin et de ses fils,
+conduit, règle tout dans la catholicité. Nu sur une natte, dans sa
+montagne sauvage, ce paysan illettré est le chef vénéré de l'Église.
+
+C'est le Mâhdi des chrétiens. Son activité est prodigieuse: deux fois il
+fond à Alexandrie comme l'aigle, pour soutenir les fidèles persécutés et
+pour combattre l'hérésie arienne. Vivant, il est déjà le grand saint
+Antoine. Et il mérite ce nom. C'est par le caractère qu'il est grand. La
+fermeté du coeur lui tient lieu de science et de talent. Il est de fer,
+mais son énergie est enveloppée de douceur et d'aménité. Tous ceux qui
+l'approchent admirent sa sérénité, sa grâce, sa patience. Il garde dans
+l'extrême vieillesse la gaieté des petits enfants. Il est joyeux et
+recommande l'allégresse comme une vertu. «L'arc trop tendu se rompt,»
+dit-il. Tel est le vrai saint Antoine: un des hommes les plus
+extraordinaires que le monde ait jamais vus. «Il rendit son esprit à
+Dieu, dit son pieux biographe, le 17 janvier de l'an de Jésus-Christ 356
+et de son âge le cent cinquième.»
+
+
+
+
+ANTHOLOGIE[23]
+
+
+[Note 23: _Anthologie des poètes français du XIXe siècle_. Alphonse
+Lemerre, éditeur, 3 vol. in-8°.--Poésies d'André Chénier, avec quinze
+compositions de Bida. Charpentier éditeur, 1 vol. in-4°.]
+
+Si, prenant la voix de l'élégant Méléagre, nous demandons à notre tour:
+«Chère Muse, qui donc tressa cette couronne de poésie?» la Muse
+répondra: «C'est Alphonse Lemerre et ses amis qui l'ont composée.»
+
+L'éditeur du passage Choiseul pouvait seul former un si riche florilège
+de rimes contemporaines. Ne sait-on pas que les plantes dont il nous
+offre quelques fleurs ont été cultivées, en grande partie, par le
+Bêcheur qui prit pour devise _Fac et spera_? Ne se rappelle-t-on point
+les gerbes du _Parnasse_? Muguet des poètes intimes, orchidées bizarres
+des ciseleurs et des impassibles, je vous vis éclore voilà vingt ans!
+
+L'_Anthologie des poètes du XIXe siècle_ s'ouvre sur un poète du XVIIIe,
+André Chénier. M. André Lemoyne, dans la première des notices qui
+précèdent les morceaux choisis, s'est chargé de donner les raisons pour
+lesquelles le fils de la Grecque est représenté en tête d'un recueil
+réservé aux ouvrages d'un âge qu'il n'a point vu. La première raison est
+d'ordre chronologique. Les oeuvres d'André Chénier, dit M. André
+Lemoyne, sont posthumes et furent publiées dans notre siècle. En effet,
+Latouche en donna l'édition originale en 1819. Cette raison peut
+paraître suffisante. On se demandera seulement si, d'après le même
+principe, certaines poésies de Parny, de Ducis, de l'abbé Delille, du
+chevalier de Boufflers, etc., publiées postérieurement à l'an 1801, ne
+devaient pas apporter leur contribution au nouveau recueil. Tout au
+moins aurait-on pu admettre un fragment de la _Pitié_, par exemple, le
+passage relatif à la captivité du petit Louis XVII au Temple. Outre que
+le morceau ne manque pas d'intérêt, on aurait découvert, en le lisant,
+une des sources où puisait le jeune Victor-Marie Hugo quand il composait
+ses premières odes. Mais je n'insiste pas. Il suffit qu'on n'ait rien
+omis d'essentiel.
+
+La seconde raison de M. Lemoyne est d'ordre esthétique et vaut qu'on s'y
+arrête. La voici dans toute sa force: «André Chénier est le vrai
+rénovateur de la poésie française.» D'abord, il faut rendre justice à M.
+Lemoyne. Cette maxime ne lui appartient pas en propre: elle est courante
+parmi les poètes. En y réfléchissant, on est surpris qu'une idée aussi
+peu soutenable ait pu s'accréditer même chez des artistes étrangers à la
+critique et à l'histoire littéraire. La vérité est que, loin d'être un
+initiateur, André Chénier est la dernière expression d'un art expirant.
+
+C'est à lui qu'aboutissent le goût, l'idéal, la pensée du XVIIIe siècle.
+Il résume le style Louis XVI et l'esprit encyclopédique. Il est la fin
+d'un monde. Voilà précisément pourquoi il est exquis, pourquoi il est
+parfait. Certes, il est achevé. Il achève un art et n'en commence aucun
+autre. Il ferme un cycle. Il n'a rien semé; il a tout moissonné. C'est
+pour lui que l'abbé Barthélémy fit aimer la Grèce antique aux marquises
+poudrées et donna aux filles de l'Opéra l'envie d'imiter Laïs et Phryné
+en nouant leurs cheveux avec des bandeaux de laine. C'est pour lui que
+madame de Pompadour voulut que le ciel des boudoirs fût soutenu par des
+colonnes corinthiennes, que les chambres à coucher ressemblassent à des
+temples, que le dossier des chaises fût en forme de lyre et que des
+urnes funéraires s'élevassent sur les cheminées. C'est pour lui qu'un
+ciseau et des tenailles à la main, M. de Caylus, en veste, la chemise
+ouverte, déballait, rouge de fatigue et de joie, des bronzes antiques,
+des marbres grecs et des vases qu'il croyait étrusques. C'est pour lui
+que M. de Choiseul-Gouffier fouilla l'hippodrome d'Olympie. C'est pour
+lui que le peintre David peignait Léonidas et la mort de Socrate. C'est
+pour lui que l'architecte Ledoux faisait courir sur les barrières de
+Paris des frises de Vierges portant des panonceaux. C'est pour lui que
+les princes et les chanteuses faisaient élever, dans leurs parcs des
+fausses ruines, des tombeaux vides et des autels à l'Amitié. C'est pour
+lui que l'abbé Raynal composait avec émotion l'_Histoire philosophique
+des sauvages américains_. C'est pour lui que Cook et Bougainville firent
+connaître des hommes jaunes pleins de simplicité et des jeunes filles
+vêtues de fleurs à un monde très civilisé qui, par raffinement,
+s'éprenait de la nature. C'est pour lui que les femmes sensibles
+rêvaient dans des jardins anglais de Paméla, de Clarisse et de Julie.
+C'est pour lui que les grands seigneurs étaient anglomanes,
+philanthropes et licencieux. C'est pour lui que pensaient, observaient,
+travaillaient Buffon, d'Alembert, Diderot et les encyclopédistes; pour
+lui que Voltaire exalta la tolérance, Rousseau la nature, d'Holbach
+l'athéisme, Mirabeau la liberté. Il fut tout ce qu'était son temps:
+néo-grec, didactique, encyclopédiste, érotique, romanesque, sensible,
+sentimental, tolérant, athée, feuillant. C'est dans les jardins anglais
+qu'il vit la nature; son goût de l'antique ne fut en réalité que le goût
+Louis XVI. Je l'en loue, d'ailleurs, et l'en admire. Il eût fait du
+pastiche s'il n'eût fait du Louis XVI. Il aime, il comprend, il embrasse
+le XVIIIe siècle.
+
+Il ne devine, il ne pressent rien du nôtre. Novateur! personne ne le fut
+moins. Il est étranger à tout ce que l'avenir prépare. Rien de ce qui va
+fleurir n'est en germe en lui. C'est un vrai contemporain de Suard et de
+Morellet. Il n'a soupçonné ni le spiritualisme, ni la mélancolie de
+René, ni l'ennui d'Obermann, ni les ardeurs romanesques de Corinne. Il
+n'a prévu ni les curiosités métaphysiques ni les inquiétudes littéraires
+qui entraînaient madame de Staël et Benjamin Constant vers l'Allemagne.
+Il a vu jouer Shakespeare à Londres et il y a moins compris que
+n'avaient fait Voltaire, Letourneur et Ducis. Le feu qui court dans ses
+veines n'est pas la flamme subtile qui dévora Werther. Il ne porte pas
+en lui le grand vague, le malaise infini des temps nouveaux. Il n'est
+point épris de cette folie de gloire et d'amour qui va saisir les
+enfants de la Révolution. Il n'a aucune des aspirations de l'esprit
+moderne. On citerait sans peine, des vers de Lemierre, de Millevoye, de
+Fontanes, de Chênedollé, qui nous, touchent de plus près que les siens
+par le ton, l'accent et le sentiment. Il est le moins romantique des
+poètes. Lamartine l'a bien senti, malgré son peu de critique et d'étude.
+En cette jeune victime de la Terreur il a flairé, avec la certitude de
+l'instinct, l'adepte, le séide de ce XVIIIe siècle abhorré, l'ennemi.
+C'est là, sans aucun doute, la cause secrète et profonde d'une
+antipathie qui s'exprime avec une aveugle injustice dans le _Cours
+familier de littérature_. Imaginez, en effet, qu'André, échappé aux
+bourreaux, ait vécu sous le consulat. Nul doute qu'il n'eût fréquenté la
+société de Suard et de Morellet. Il aurait été du groupe des
+philosophes, épousant les passions et les préjugés de ses amis; il
+aurait difficilement compris l'état d'âme auquel répondit le concordat
+en politique et le _Génie du Christianisme_ dans les lettres. Le
+voyez-vous publiant son _Hermès_, travaillant dans le didactique,
+traitant _Atala_ de triste capucinade, raillant les nouveaux barbares
+stupidement épris de l'architecture des Goths, et déplorant le retour du
+fanatisme? Tout ce que la jeunesse aimait alors, tout ce qu'exaltait
+l'art renaissant lui eût fait horreur, le son des cloches, les
+cathédrales, les cimetières, les batailles, et les _Te Deum_. De tout ce
+qui excitait alors les imaginations, je ne vois guère qu'Ossian et
+Malvina dont il eût pu s'accommoder; pour tout le reste, l'esprit le
+plus dépaysé, le plus étranger, le plus malheureux.
+
+Mais je crois voir venir un de mes amis du _Parnasse_, je dis des plus
+fameux, M. Catulle Mendès ou M. Armand Silvestre; je le sens qui me tire
+par la manche, je l'entends qui me dit:
+
+--À propos de poète, vous me parlez de religions, et de philosophies, et
+de moeurs publiques, et de goûts, et de sentiments. Qu'est-ce que cela
+en poésie? Il importe peu qu'André Chénier ait eu les idées de ses
+contemporains, et même qu'il ait eu des idées quelconques. Cela ne
+compte pas. Ce qui compte c'est la forme pure, c'est la coupe, le
+rythme, un certain pli du vers. Et par là, par quelques césures, Chénier
+est moderne. Il est l'initiateur, il est le maître.
+
+J'estime infiniment, pour ma part, les vers bien faits. Je ne crois pas
+qu'il y ait de poésie sans art ni d'art sans métier. Mais je soutiens
+que, même pour la forme du vers, André Chénier est un pur classique du
+XVIIIe siècle. Sans doute il a un délicieux tour qui lui est propre. Son
+vers, ferme et flexible à la fois, est d'une harmonie audacieuse et
+charmante; il est de beaucoup le premier des versificateurs comme le
+premier des poètes de son temps. Mais son art n'est point
+essentiellement différent du leur. Ses rejets, ses coupes, n'étaient pas
+sans précédent quand il les employa. On en trouverait des exemples dans
+Bertin, dans Parny, surtout dans les _Géorgiques_ de Delille, si on
+lisait encore Delille et Bertin, qui, en effet, ne sont guère lisibles,
+et Parny, qui est exquis.
+
+Néanmoins l'idée que Chénier a ouvert de nouvelles sources à la poésie,
+tandis qu'en réalité il a épuisé les anciennes, est reçue sans examen
+par les poètes. L'éditeur regretté d'André, le savant et délicat Becq de
+Fouquières, pensait comme eux, à ce sujet. Une nouvelle édition des
+poésies d'André Chénier vient de paraître à la librairie Charpentier,
+édition somptueuse et magnifique, monument de typographie et d'art, orné
+de quinze dessins de Bida. Ce bel in-quarto contient une préface
+nouvelle du meilleur des éditeurs, où je trouve cette phrase: «Pour peu
+qu'on étudie avec quelque attention notre poésie contemporaine, on sera
+frappé de l'influence pénétrante que l'art d'André Chénier n'a cessé
+d'exercer sur elle.» On voit que M. Becq de Fouquières affirme nettement
+l'influence des oeuvres de son poète sur l'école moderne. Mais quand il
+s'agit de l'établir, il ne laisse pas d'être embarrassé. Il sent bien
+qu'il ne peut constater cette influence ni chez Victor Hugo, ni chez
+Musset; encore moins chez Lamartine. Il était trop habile homme pour la
+rechercher dans les _Poèmes antiques_ d'Alfred de Vigny. En effet, si
+l'on peut croire, à première vue, que trois ou quatre pièces de ce
+recueil, telles que _Symetha_ et _la Dryade_, procèdent des élégies et
+des églogues d'André, c'est un fait que _Symetha_ fut composée en 1817
+et _la Dryade_ en 1815, deux ans, quatre ans avant la première édition
+des oeuvres de Chénier. En dernière analyse, c'est dans les _Poèmes
+antiques_ de M. Leconte de Lisle et dans les sonnets de M. José-Maria de
+Heredia, qu'au sentiment de M. Becq de Fouquières se résume l'action de
+Chénier sur la poésie moderne. Pour ma part, je ne découvre aucune
+ressemblance entre la muse hispano-latine de M. de Heredia et les
+nymphes de Luciennes qu'évoquait l'amant de Fanny. Quant à M. Leconte de
+Lisle, on sait que plusieurs de ses premiers poèmes sont des études
+d'après l'antique. Il s'abreuva aux sources; c'est dans Homère, dans
+Hésiode, dans Théocrite, et non dans André Chénier, qu'il cherchait des
+formes et des images.
+
+Je dirai plus généralement que l'influence d'André Chénier n'est
+sensible chez aucun des poètes de ce siècle, et c'est par pure fantaisie
+que les éditeurs de la nouvelle _Anthologie_ ont placé _l'Aveugle_ et
+_la Jeune Captive_ en tête du recueil, comme un portique Louis XVI à
+l'entrée d'un édifice moderne.
+
+D'ailleurs, le divin André n'en mérite pas moins d'immortels honneurs.
+Il n'a rien à craindre d'une critique rationnelle et fondée sur
+l'histoire. Au contraire, plus on l'étudie et mieux on l'admire. Rendu à
+son temps, replacé dans son milieu, remis dans son vrai cadre, il
+n'apparaît plus seulement comme un délicieux artisan de petits tableaux
+et de figurines pseudo-grecques et néo-romaines, une sorte de peintre à
+la cire et de coroplaste tout riant des souvenirs de Pompéi; c'est une
+âme ardente et vertueuse, c'est un mâle génie où souffle l'esprit d'un
+siècle. Et quel siècle! le plus hardi, le plus aimable, le plus grand!
+Voyons-le donc, notre André, tel qu'il fut en pleine vie, au milieu des
+choses. Voyons-le mêlé au peuple et aux héros de 1789, partageant leur
+puissant idéal et leurs nobles illusions. Regardez cet homme au large
+front, plein de pensées et d'images, au cou d'athlète, petit, bilieux,
+qui, l'oeil en feu, s'est jeté dans la mêlée des partis, et qui consacra
+à la liberté son coeur, son génie, sa vie; c'est lui, c'est le généreux
+André. Il unit à la sagesse d'un politique la candeur d'un héros. Il
+veut bien être dupe, si la vertu est trompée avec lui. Ce n'est pas
+seulement un artiste ingénieux, c'est un bon citoyen, c'est un homme,
+c'est un grand homme. Courageux, éloquent, fidèle, sage avec énergie,
+pur au milieu des crimes, étranger à la violence parce qu'il ignore la
+peur, il a le droit de dire:
+
+ Toi, Vertu! pleure ai je meurs.
+
+Sa vie est courte, mais elle est remplie. Non, ce n'est pas un chanteur
+insoucieux que les prescripteurs ont fauché par hasard. André Chénier
+était désigné aux bourreaux par son courage, par son amour de la
+liberté, par son respect des lois. Il a vraiment mérité sa mort. Il
+était digne du martyre politique. C'est une grande victime à qui nous
+devons un monument expiatoire.
+
+
+
+
+LA SAGESSE DE GYP
+
+
+I.--LES SÉDUCTEURS[24]
+
+[Note 24: _Les Séducteurs.--Loulou_. Calmann Lévy, édit., 2 vol. in-18.]
+
+Je tiens Gyp pour un grand philosophe. Et, si l'on me demande comment je
+l'entends, je répondrai que je l'entends comme il faut. Je serais désolé
+que cela eût l'air d'un paradoxe. Je me garde bien de hasarder des
+paradoxes: il faut, pour les soutenir, un esprit que je n'ai pas. La
+naïveté me convient mieux. Et c'est en toute innocence que je déclare
+que Gyp est un grand philosophe. Mais distinguons. Il y a philosophe et
+philosophe. Est dit philosophe, celui qui recherche les principes et les
+causes. Ce n'est point proprement la manière de Gyp. En fait de causes,
+Gyp n'en connaît guère qu'une seule; il est vrai qu'elle est suffisante:
+c'est celle qu'on appelle poliment l'amour. Les philosophes qui
+recherchent les principes et les causes ressemblent, a-t-on dit, aux
+éléphants qui, en marchant, ne posent jamais le second pied à terre que
+le premier n'y soit bien affermi. Oh! que telle n'est point l'allure de
+Gyp! Mais on donne aussi le nom de philosophe à qui s'applique à l'étude
+de l'homme et de la société. La Bruyère a dit: «Le philosophe consume sa
+vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices
+et les ridicules.» À ce titre, bien que je ne me figure point, Gyp
+consumée et usée par la méditation, il n'est point de philosophe qui ait
+plus philosophé que Gyp, et l'on ne peut douter que les petits livres de
+Gyp ne soient de grands manuels de philosophie. _Autour du mariage_, _le
+Petit Bob_, _Dans l'train_, _Pour ne pas l'être_, _Plume et Poil_, _Le
+plus heureux de tous_, _les Séducteurs_ doivent être rangés parmi les
+recueils moraux où fleurit la sagesse.
+
+C'est sans doute une exquise discrétion que de ne point révéler le
+secret de Polichinelle. Mais il y aurait peut-être aussi quelque
+affectation à ne point dire, après tant d'autres, que le pseudonyme de
+Gyp cache une gracieuse femme, l'arrière-petite-fille de
+Mirabeau-Tonneau, dont elle rappelle l'esprit prompt, indocile et
+mordant. Je puis dire encore qu'on peut voir en ce moment le portrait de
+cette dame à l'Exposition des Trente-Trois, rue de Sèze. L'oeil est vif,
+la bouche moqueuse, la physionomie charmante. On devine, à voir
+seulement ce portrait, que la porteuse de ce joli visage loge en sa
+petite personne une âme ironique.
+
+Et il est de fait que c'est une terrible railleuse. Elle fait parler,
+dans une infinité de spirituels dialogues, tout un monde de viveurs et
+d'oisifs, et il ressort de tant de légers discours que l'homme est, à
+l'état civilisé, un vain, grossier et ridicule animal. C'est cette idée,
+profondément sincère, qui fait de Gyp un philosophe et un moraliste. Il
+a été de mode, pendant quelque temps, d'accuser d'immoralité les jolies
+fantaisies que notre auteur semait d'une main négligente dans la _Vie
+parisienne_. Je n'ai jamais compris, pour ma part, cette sévérité. Je
+n'ai jamais découvert dans les dialogues de Gyp la moindre excitation au
+vice. Il m'a semblé tout au contraire que le plaisir y était représenté
+généralement comme un travail très compliqué, très fatigant et tout à
+fait stérile. Pour ma part, chaque fois que Gyp m'a montré les riches et
+les heureux faisant la fête, comme on dit, j'ai senti redoubler en moi
+le désir de vivre dans l'humilité magnifique de la science, _in angello
+cum libello_. Oui, je n'ai pu voir les beaux amis de Paulette faire des
+bulles de savon et verser du champagne dans le piano, pour se distraire,
+sans songer que l'humble érudit qui compose patiemment une métrique
+grecque dans un faubourg de petite ville n'a pas choisi, à tout prendre,
+la plus mauvaise part des choses de la vie. Tantôt encore, en faisant le
+compte des heures vides que Gérard a tuées péniblement à son cercle,
+chez Blanche d'Ivry et chez madame de Fryleuse, ne me suis-je pas
+surpris tout à coup songeant--excusez l'étrangeté de ma rêverie--à la
+vie simple et remplie de quelque homme de bien, d'un vieux prêtre, par
+exemple, occupé d'études et se réveillant dans les nuits d'avril à la
+pensée qu'il gèle et que ses pommiers sont en fleur. Le trait est de
+Rollin. Ce bon homme n'entretenait pas d'autre inquiétude dans son âme
+pure comme celle d'un enfant. Je vous dis en vérité que Gyp m'a appris à
+estimer le bon Rollin. Elle nous enseigne que les heureux de ce monde ne
+sont point dignes d'envie, qu'ils sont misérables dans leurs joies et
+ridicules dans leurs élégances. Je m'en doutais bien. Mais tout le monde
+ne le sait pas. Gyp semble nous dire: ce n'est ni dans la beauté des
+attelages ni dans le luxe des femmes que réside le souverain bien, et
+l'on peut passer toutes ses matinées de printemps dans l'allée des
+Poteaux sans y trouver la joie du coeur. Je me figure que, si saint
+Antoine avait lu Gyp dans le désert, il aurait retrouvé un peu de
+tranquillité à la pensée que le monde ne vaut pas qu'on le regrette. Il
+se serait dit que sa tête de mort et son écuelle de bois valaient bien
+après tout les bulles de savon du petit de Tremble et les coupes de
+champagne de Joyeuse. Et puis il n'aurait pu s'empêcher de rire, et un
+saint qui rit est bien près de devenir un sage; il est sauvé. Plus j'y
+songe, plus je suis tenté de recommander les oeuvres de Gyp aux
+personnes qui professent l'ascétisme.
+
+Gyp a pénétré philosophiquement la vanité des habits de coupe anglaise.
+Je soupçonne de mon côté qu'il y a quelque vanité dans l'étude de la
+prosodie grecque et des mosaïques byzantines. Mais, s'il faut choisir
+entre les vanités, nous préférerons celles qui font oublier, qui
+consolent, qui donnent à l'existence la paix avec la dignité. Voilà ce
+qu'enseigne Gyp en souriant. C'est pourquoi je la tiens pour un écrivain
+des plus moraux. Si j'étais de M. Camille Doucet, je n'aurais point de
+cesse que _Dans l'train_ et les _Séducteurs_ n'eussent reçu de
+l'Académie française un prix Montyon.
+
+Je sais bien que les femmes de Gyp sont ravissantes et qu'elles ont
+autant d'esprit que leurs adorateurs en ont peu. Je sais que Paulette
+est exquise, je sais que madame de Flirt et madame d'Houbly sont faites
+pour nous donner quelque trouble. Mais que voulez-vous? Il faut bien que
+la philosophie s'accommode du charme des femmes. Il n'y a pas de sagesse
+capable de supprimer la beauté vivante. Ce serait d'ailleurs une
+effroyable sagesse. C'est un fait qu'il y a de jolies femmes sur la
+terre. Les livres ne le diraient pas, qu'on le verrait bien tout de
+même. Gyp ne craint pas de nous montrer de ravissantes créatures; mais,
+en même temps, elle nous fait comprendre qu'il est ardu et décevant de
+vouloir les aimer de trop près, et c'est là justement qu'elle se révèle
+moraliste consommé.
+
+Je vous en ferai juge et je prendrai mon exemple dans le dernier livre
+de mon auteur. Il s'appelle _les Séducteurs!_ et il est dédié à M. Jules
+Lemaître. Un livre placé sous un tel vocable ne peut offenser aucune des
+Muses. Aussi bien est-ce chose légère et douce. Je choisirai sans
+crainte le dialogue le plus intime de tout le livre, parce qu'à le bien
+entendre il est aussi le plus philosophique. La scène se passe dans un
+petit rez-de-chaussée de l'avenue Marceau. Une douce obscurité baigne la
+chambre close.
+
+ MADAME D'HOUBLY.--Quelle heure est-il?
+
+ FRYLEUSE.--Je ne sais pas... Ne t'occupe donc pas de l'heure...
+ Que t'importe?...
+
+ MADAME D'HOUBLY, _à part_.--Il me tutoie déjà...
+
+ FRYLEUSE.--Vous ne savez pas à quel point je suis heureux!
+
+ MADAME D'HOUBLY.--Mais si... je m'en doute... Il doit être,
+ extrêmement tard...
+
+ FRYLEUSE, _regardant la pendule_.--À peine cinq heures et
+ demie...
+
+ MADAME D'HOUBLY, _bondissant_.--Miséricorde! Alors il y a deux
+ heures que nous sommes enfermés là dedans!...
+
+ FRYLEUSE, _mélancolique_.--Le temps vous a donc paru bien long?
+
+ MADAME D'HOUBLY.--Non... mais...
+
+ FRYLEUSE.--Si... Je le vois bien, allez! Vous regrettez de
+ m'avoir accordé... ces deux heures...
+
+ MADAME D'HOUBLY.--Mais non... D'abord, je ne regrette jamais
+ rien!... Regretter, c'est inutile!...
+
+ FRYLEUSE.--Je vois bien qu'il y a quelque chose qui ne va pas...
+
+ MADAME D'HOUBLY.--Mais du tout!... (_Un temps_.) Je ne peux pas
+ mettre ce bouton de bottine sans crochet!... Voulez-vous me
+ donner un crochet?...
+
+ FRYLEUSE.--Un crochet? Ah! mon Dieu! mais je n'en ai pas! Je
+ n'ai pas songé... pas prévu...
+
+ MADAME D'HOUBLY.--Pas prévu?... Ah bien, par exemple!... Si
+ j'avais su que vous ne prévoyiez pas, je... Enfin je n'aurais
+ pas besoin d'un crochet à boutons, là!
+
+ FRYLEUSE, _désolé_.--Oh!!!
+
+ MADAME D'HOUBLY, _s'acharnant contre son bouton_.--Ah! je ne
+ peux pas! il n'y a pas moyen!...
+
+ FRYLEUSE, _craintif_.--Si vous vouliez me permettre...
+
+ MADAME D'HOUBLY.--Oh! je ne demande pas mieux!... J'en ai
+ assez!...
+
+ FRYLEUSE, _prenant dans sa main le pied de madame d'Houbly et le
+ regardant avec admiration_.--Quel pied!... C'est une
+ merveille!...
+
+ MADAME D'HOUBLY, _agacée_.--Oh! si c'est pour ça que...?
+
+ FRYLEUSE.--Non... pardon. (_Il entreprend vainement de faire
+ passer le bouton dans la boutonnière_.) Si vous essayiez avec
+ une épingle à cheveux?...
+
+ MADAME D'HOUBLY.--Une épingle à cheveux! Je ne mets pas de ces
+ saletés-là, moi!
+
+ FRYLEUSE.--Mais vos cheveux sont relevés cependant, et...
+
+ MADAME D'HOUBLY.--Oui... avec un peigne... (_Énervée_).
+ Voulez-vous que je boutonne mes bottines avec un peigne?
+
+Et le plus beau jour de Fryleuse n'aura pas de lendemain. Gyp n'est pas
+tendre pour les pauvres séducteurs. Elle raille leur prudence et leurs
+artifices; elle méprise leurs travaux; elle est sans pitié pour leurs
+peines et leurs misères. Elle tient la vieille habileté de M. d'Oronge
+pour aussi ridicule que la jeune inexpérience de Fryleuse. Elle oppose
+victorieusement aux désirs du petit de Tremble les cinquante-deux
+boutons de la robe de madame de Flirt, «cinquante-deux boutons, sans
+compter les tresses et les olives d'argent qui croisent dessus... Il
+faut vingt minutes pour les mettre.» Enfin elle est ravie de montrer
+qu'une égoïste sensualité jointe à un sot amour-propre fait de l'homme
+une fâcheuse bête. Gyp a raison, tout cela est ridicule. Ces hommes et
+ces femmes sont d'une misérable petitesse. Pourtant donnez-leur une
+seule chose qui leur manque, ils deviendront beaux et touchants. Qu'ils
+aient la passion, que ce soit un sentiment vrai, une émotion profonde
+qui les jette dans les bras l'un de l'autre, et ils cesseront aussitôt
+de paraître ridicules et mesquins; au contraire, ils nous inspireront de
+douces sympathies, et nous dirons en les voyant passer: «Ceux-là sont
+heureux! Ils ont fait descendre le ciel sur la terre. Ils sont l'un pour
+l'autre un vivant idéal. Ils mettent l'infini dans une heure et ils
+réalisent Dieu en ce monde. Il nous faut envier jusqu'à leurs douleurs.
+Car elles contiennent plus de joies que la félicité des autres hommes.»
+
+Voilà encore une inspiration sublime que nous devons à l'auteur de
+_Plume et Poil_. J'affirme qu'il y a peu d'écrivains qui aident comme
+Gyp à la culture et à l'amendement de la personne morale.
+
+
+II.--LOULOU
+
+Je lis _Loulou_, en chemin de fer, dans le rapide, au grondement des
+roues sur les rails, au sifflet des machines. Loulou et la vapeur, ce
+sont là des harmonies.
+
+Loulou aussi est «dans le train», comme dit Gyp. Je crois même l'avoir
+rencontrée tout à l'heure, au buffet, quand poudreux, somnolents et
+affairés, noirs comme des ombres, nous goûtions autour de la table la
+douceur d'un potage chaud et de vingt minutes de liberté. Chapeau mou
+défoncé sûr la tête, les hommes s'abandonnaient; mais les femmes
+disputaient encore à la fatigue et aux brutalités du voyage des restes
+de grâce et d'élégance. Parmi elles, une petite personne de quinze ans,
+les coudes sur la table, mordait à belles dents la chair d'une pêche et
+riait à grands yeux de ses voisins embarrassés ou prétentieux. Elle
+avait l'air spirituel, effronté, bon enfant. Elle était parfaitement mal
+élevée. C'était Loulou, ou quelqu'une qui lui ressemblait fort.
+
+D'ailleurs, où ne rencontre-t-on pas Loulou? Loulou, c'est la petite
+fille moderne; Loulou, c'est la nouveauté vivante du jour. Loulou, c'est
+la fleur et le fruit de nos inquiétudes et de nos folies. Voulez-vous
+son portrait? Gyp l'a enlevé en deux ou trois coups de son crayon de
+poche. «Une toison frisée couleur d'acajou, le teint éblouissant, des
+yeux verts tout pailletés d'or, de petites dents de chien dans une
+bouche trop grande.» Point belle, à peine jolie, mais expressive et
+mordante. Elle est au goût du jour et ne manquera pas de faire, après
+son mariage, «sensation» dans le monde. Elle sera la femme moderne, le
+nouvel idéal. Son nez, sa bouche, c'est précisément le nez, la bouche
+que nous attendions. Elle a du «chien» comme on dit, et point de ligne,
+rien de classique. Qu'elle soit la bienvenue!
+
+Les femmes majestueuses, d'une beauté de déesse, que le XVIIe siècle a
+célébrées, ennuieraient aujourd'hui nos mondains, qui ne comptent pour
+rien le plaisir d'admirer. Les ingénues à la Greuze nous sembleraient
+elles-mêmes un peu fades, malgré leur candeur déjà rougissante. Il nous
+faut mieux que la cruche cassée, mieux que le pot au lait renversé
+d'Aline. Il nous faut Loulou, avec son petit nez insolent et sa bouche
+de gamin de Paris, Loulou, qui ressemble vaguement à Gavroche.
+
+Elle est le vin bleu, fait pour agacer un instant les palais usés et
+brûlés. Et, comme ce vin bleu se déguste dans un fin cristal, la saveur
+en devient, par le contraste, plus forte et plus piquante.
+
+Ne nous y trompons pas: Gyp est un grand ironique, un ironique sans
+colère et sans amertume, avec un naturel qui va parfois jusqu'à
+l'inconscience. Le beau monde qui se mire dans les fins portraits de
+Gyp, en souriant de s'y trouver tant d'élégance, ne soupçonne pas, je
+suis sûr, ce qu'il y a de raillerie plus ou moins volontaire dans le
+choix que l'artiste sut faire des attitudes, des expressions et des
+mouvements de ses figures. Certes, je ne voudrais, pour rien au monde,
+mettre en défiance les simples lecteurs de ces dialogues d'un nouveau
+Lucien, moins précieux et plus naturel que l'autre, mais, sans vouloir
+chercher de quelle perfidie charmante est capable l'esprit qui créa Bob,
+Paulette et Loulou, je me demande, non sans inquiétude, si la postérité
+malveillante, quand elle voudra se représenter notre société, ne sera
+pas tentée d'emprunter quelques traits aux légères esquisses des
+conteurs de la _Vie parisienne_. Nous nous permettons bien, nous, de
+chercher dans Restif de la Bretonne, qui pourtant n'avait, lui, ni
+finesse, ni grâce, quelques-uns des secrets de nos trisaïeules.
+
+Ceux qui jugeront nos filles d'après Loulou diront que ces enfants-là ne
+manquaient ni d'esprit ni de sens, ni d'une sorte de facilité aimable;
+qu'ils n'étaient point méchants, mais qu'ils étaient aussi mal élevés
+que possible.
+
+Ils ne se tromperont pas tout à fait. L'éducation en France a perdu de
+sa force et de sa fermeté. Jadis elle florissait vigoureusement sur
+cette terre antique de la politesse. Elle y a produit la plus belle
+société du monde. Maintenant la famille bourgeoise a cessé d'être
+l'excellente éducatrice qui jadis formait dès l'enfance des hommes
+capables de tous les emplois et de toutes les charges. C'est par ces
+travaux domestiques que la bourgeoisie éleva ses fils au-dessus des
+nobles et s'empara du gouvernement. Hélas! nous n'avons pas gardé le
+secret de ce que nos pères appelaient «les fortes nourritures». Nous
+n'élevons plus très bien nos enfants. On en sera moins surpris
+qu'affligé, si l'on songe que l'éducation est faite en grande partie de
+contrainte, qu'il y faut de la fermeté et que c'est ce que nous avons
+surtout perdu. Nous sommes doux, affectueux, tolérants, mais nous ne
+savons plus ni imposer ni subir l'obéissance.
+
+Nous renversons tous les jougs. Le mot de discipline, qui s'appliquait
+autrefois à la direction de toute la vie, n'est plus aujourd'hui un mot
+civil. Dans cet état d'indépendance morale, il est impossible que le
+développement des facultés de nos enfants soit dirigé avec suite.
+
+Quand on étudie (comme l'a fait M. Gérard dans un livre plein de sagesse
+et d'expérience) l'éducation des filles sous l'ancien régime, on
+reconnaît que les plus douces institutrices d'autrefois ne se
+contentaient pas de se faire aimer et qu'elles voulaient encore être
+respectées et même parfois redoutées. Les parents s'efforçaient alors de
+cacher leur tendresse. Ils eussent craint d'amollir leurs enfants en les
+caressant. L'éducation, selon leur sentiment, était un corset de fer
+qu'on laçait prudemment, mais de force. Dans les maisons de ces
+gentilshommes pauvres qui disaient fièrement avoir tout donné au roi,
+les vertus domestiques étaient encore des vertus militaires. Ils
+élevaient leurs filles comme des soldats, pour le service de Dieu ou de
+la famille. Le couvent ou une alliance honorable et profitable, tel
+était l'avenir. Rien ou presque rien n'était laissé au sentiment de
+l'enfant:
+
+ Le devoir d'une fille est dans l'obéissance.
+
+Ces hommes d'épée avaient des idées simples, étroites et fortes. Ils y
+pliaient tout.
+
+Aujourd'hui, nous sommes plus intelligents et plus instruits, nous avons
+plus de tendresse et de bienveillance. Nous comprenons, nous aimons,
+nous doutons davantage. Ce qui nous manque, c'est surtout la tradition
+et l'habitude. En perdant l'antique foi, nous nous sommes déshabitués de
+ce long regard en arrière qu'on appelle le respect. Or, il n'y a pas
+d'éducation sans respect.
+
+Nos convictions sont parfois opiniâtres, mais en même temps incertaines
+et neuves. En morale, en religion, en politique, tout est contestable,
+puisque tout est contesté. Nous avons détruit beaucoup de préjugés et,
+il faut bien le reconnaître, les préjugés--j'entends de nobles et
+universels préjugés--sont les seules bases de l'éducation. On ne
+s'entend que sur des préjugés; tout ce qui n'est pas admis sans examen
+peut être rejeté.
+
+Les parents de Loulou ne savent pas comment élever leur fille, parce
+qu'ils ne savent pas pourquoi ils l'élèvent. Et comment le
+sauraient-ils? Tout autour d'eux est incertain et mouvant. Ils
+appartiennent à ces classes dirigeantes qui ne dirigent plus et que leur
+incapacité et leur égoïsme ont frappées de déchéance. Ils font partie
+d'une aristocratie qui tombe et s'élève selon qu'elle perd ou gagne,
+l'argent qui est sa seule raison d'être. Ils n'ont d'idée sur rien. Ils
+sont eux-mêmes flottants et abandonnés. Loulou pousse comme une herbe
+folle.
+
+Est-ce à dire qu'il faille regretter les anciennes disciplines et les
+vieilles maisons, l'institut des demoiselles de Saint-Cyr, les couvents
+où Loulou aurait appris la politesse et le respect qu'elle ignorera
+toujours? Non, certes. L'éducation de l'ancien régime, étroite et forte,
+ne vaudrait rien pour la société moderne. Nos aspirations se sont
+élargies avec nos horizons. La démocratie et la science nous entraînent
+vers de nouvelles destinées que nous pressentons vaguement.
+
+Loulou est instruite, et fort instruite. Elle apprend beaucoup
+d'histoire, de chronologie et de géographie. Elle passe tous ses
+examens. C'est le préjugé de notre temps de donner beaucoup à
+l'instruction. Au XVIIIe siècle, on n'instruisait guère les filles que
+dans l'ignorance et dans la religion. Aujourd'hui on veut tout leur
+apprendre, et il y a peut-être dans ce zèle trop bouillant un instinct
+obscur des conditions nouvelles de la vie. En effet, si les
+aristocraties peuvent vivre longtemps sur des préceptes, des maximes et
+des usages, les démocraties ne subsistent que par les connaissances
+usuelles, la pratique des arts et l'application des sciences. Il
+faudrait seulement savoir ce que c'est que la science véritable et ne
+pas enseigner à Loulou que d'inutiles nomenclatures.
+
+Gardons-nous des mots. On en meurt. Soyons savants et rendons Loulou
+savante; mais attachons-nous à l'esprit et non point à la lettre. Que
+notre enseignement soit plein d'idées. Jusqu'ici il n'est bourré que de
+faits. Les instituteurs d'autrefois voulaient, avec raison, qu'on
+ménageât la mémoire des enfants. L'un d'eux disait: «Dans un réservoir
+si petit et si précieux on ne doit verser que des choses exquises.» Bien
+éloignés de cette prudence, nous ne craignons pas d'y entasser des
+pavés. Je n'ai pas vu Loulou seulement au buffet et mangeant des pêches.
+Je l'ai vue encore courbée sur son pupitre, pâle, myope et bossue,
+écrasée de ces noms propres qui sont les vanités des vanités.
+
+Loulou subit en grognant cette incompréhensible fatalité. Résignez-vous,
+Loulou. Cette nouvelle barbarie est passagère. Il fallait qu'il en fût
+d'abord ainsi. La plupart de nos sciences sont neuves, inachevées,
+énormes, comme des mondes en formation.
+
+Elles grossissent sans cesse et nous débordent. En dépit de tous nos
+efforts, nous ne les embrassons pas; nous ne pouvons les dominer, les
+réduire, les abréger. Nous n'en possédons pas la loi générale et la
+philosophie. C'est pourquoi nous les faisons entrer dans l'enseignement
+sous une forme obscure et lourde. Quand nous saurons dégager l'esprit
+des sciences, nous en présenterons la quintessence à la jeunesse. En
+attendant, nous y déchargeons des dictionnaires. Voilà pourquoi, Loulou,
+la chimie qu'on vous apprend est si ennuyeuse.
+
+
+
+
+ANTHOLOGIE
+
+
+Ce matin un gras soleil boit la rosée des prés, dore les pampres sur les
+coteaux et pénètre de ses flammes subtiles les raisins déjà mûrs. L'air
+léger vibre à l'horizon. Assis devant ma table de travail, que j'ai
+poussée au bord de ma fenêtre, je vois, en me penchant un peu, la grange
+où les ouvriers dépiquent le blé. Ils prennent de la peine, mais la
+belle lumière du jour les baigne et les pénètre. Attelés au manège qui
+met en mouvement la machine à battre, deux chevaux robustes, las et
+patients, la tête dans un sac, tournent incessamment et font ronfler les
+roues et siffler les courroies. Un enfant agite son fouet pour les
+exciter et pour chasser les mouches avides de leur sueur. Des hommes,
+coiffés de ce béret bleu venu des Pyrénées en Gironde, apportent sur
+leur dos les lourdes gerbes que les femmes, en grand chapeau de paille,
+pieds nus sur la toile grise de l'aire, donnent à mâcher par poignée à
+la batteuse, qui bourdonne comme une ruche. Un maigre et vigoureux
+garçon enlève, du bout de sa fourche, la paille découronnée et mutilée,
+tandis que les grains de blé, versés dans une vanneuse à manivelle,
+abandonnent aux souffles de l'air les débris de leurs tuniques légères.
+Bêtes et gens agissent de concert avec la lenteur obstinée des âmes
+rustiques. Mais, derrière les gerbes, à l'ombre de la grange, des petits
+enfants, dont on ne voit que les yeux grands ouverts et les joues
+barbouillées, rient dans les chariots de foin. Ces femmes, ces hommes
+hâlés, le regard pâle, la bouche lourde, le corps appesanti, ne sont pas
+sans beauté. La franchise de leur costume rustique traduit avec
+exactitude tous les mouvements de leurs corps et ces mouvements, appris
+des aïeux depuis un temps immémorial, sont d'une simplicité solennelle.
+Leur visage, qui n'est empreint d'aucune pensée distincte, réfléchit
+seulement l'âme de la glèbe. On les dirait nés du sillon comme le blé
+qu'ils ont semé et dont ils mâchent le pain avec une lenteur
+respectueuse. Ils ont la beauté profonde qui vient de l'harmonie. Leur
+chair hâlée sous la poussière qui la couvre, cette poussière des champs
+qui ne souille pas, prend dans la lumière je ne sais quoi de fauve,
+d'ardent et de riche. L'or des gerbes les environne, une poussière
+blonde flotte autour d'eux, comme la gloire de cette antique Cérès
+éparse encore dans nos champs et dans nos granges.
+
+Et voici que, laissant livres, plume et papiers, je regarde avec envie
+ces batteurs de blé, ces simples artisans de l'oeuvre par excellence.
+Qu'est-ce que ma tâche à côté de la leur? Et combien je me sens humble
+et petit devant eux! Ce qu'ils font est nécessaire. Et nous, frivoles
+jongleurs, vains joueurs de flûte, pouvons-nous nous flatter de faire
+quelque chose qui soit, je ne dis pas utile, mais seulement innocent?
+Heureux l'homme et le boeuf qui tracent leur droit sillon! Tout le reste
+est délire, ou, du moins, incertitude, cause de trouble et de soucis.
+Les ouvriers que je vois de ma fenêtre battront aujourd'hui trois cents
+bottes de blé, puis ils se coucheront fatigués et contents, sans douter
+de la bonté de leur oeuvre. Oh! la joie d'accomplir une tâche exacte et
+régulière! Mais moi, saurai-je ce soir, mes dix pages écrites, si j'ai
+bien rempli ma journée et gagné le sommeil? Saurai-je si, dans ma
+grange, j'ai porté le bon grain? Saurai-je si mes paroles sont le pain
+qui entretient la vie? Saurai-je si j'ai bien dit? Sachons, du moins,
+quelle que soit notre tâche, l'accomplir d'un coeur simple, avec bonne
+volonté. Voilà déjà deux ans que j'entretiens des choses de l'esprit un
+public d'élite, et je peux me rendre ce témoignage que je n'ai jamais
+obscurci devant lui la candeur de ma pensée. On m'a vu souvent
+incertain, mais toujours sincère. J'ai été vrai, et par là, du moins,
+j'ai gardé le droit de parler aux hommes. Je n'y ai d'ailleurs aucun
+mérite. Il faut, pour bien mentir, une rhétorique dont je ne sais pas le
+premier mot. J'ignore les artifices du langage et ne sais parler que
+pour exprimer ma pensée.
+
+Sur cette côte, parmi les vignes dont les ceps se tordent au ras d'une
+terre brûlante, aucun livre nouveau n'est venu solliciter ma critique
+paresseuse. Je rouvre l'_Anthologie des poètes du XIXe siècle_. En 1820,
+quand Lamartine publiait les _Méditations_ et faisait jaillir une
+nouvelle source de poésie, un jeune officier de l'oisive armée de la
+Restauration, gentilhomme pauvre, également étranger au royalisme
+servile des fils d'émigrés et à la violence criminelle des affiliés de
+la charbonnerie, occupait ses loisirs de garnison en composant pour
+lui-même de petits poèmes élégants et purs, d'un sentiment nouveau;
+scènes antiques animées, vivifiées par une âme moderne, souvenirs émus
+de la vieille France, dont bientôt la poésie allait pieusement
+recueillir les traditions dédaignées et déchirées. C'était Millevoye
+encore, Millevoye qu'il faut bien, malgré notre orgueil, retrouver à la
+source cachée du romantisme, car il y chantait, avec les nymphes
+enfiévrées, toutes ces figures, encore indistinctes, de nos légendes
+nationales. Mais c'était Millevoye plus large et plus pur, dégagé des
+haillons d'une Muse surannée. Ou plutôt ce n'était plus Millevoye,
+c'était déjà Alfred de Vigny. Ses _Poèmes_ furent publiés en 1822! Moins
+abondant, moins largement inspiré que Lamartine, il l'emportait dès le
+début sur le poète des _Méditations_ par la fermeté du langage et par la
+science du vers. Plus tard, il porta plus haut qu'aucun poète de son
+temps l'audace lumineuse de la pensée. Sa destinée est singulière. Deux
+recueils seulement de poésies arquent sa vie assez longue. Le premier
+est un livre de jeunesse; le second un livre posthume. L'intervalle de
+cette studieuse existence est rempli par des oeuvres de roman et de
+théâtre dont une, tout au moins, _Servitude et Grandeur militaires_ est
+un pur chef-d'oeuvre. Alfred de Vigny fut un initiateur. Il donna, avant
+les débuts de Victor Hugo, plus jeune que lui de cinq ans, le type du
+vers sonore et plein qui devait prévaloir. Mais sa pensée harmonieuse
+formait lentement, comme le cristal, ses prismes de lumière. Son
+existence entière égoutta un petit nombre de vers.
+
+Est-ce pour cela qu'un poète si rare et du plus intelligent génie eut
+peu d'action, en somme, sur ses contemporains? Sans doute son trop long
+silence le fit oublier de la foule; il faut donner incessamment de
+l'aliment à la renommée pour la rendre robuste. C'est ce que fit Victor
+Hugo, le plus vaillant des ouvriers poètes et c'est ce qu'Alfred de
+Vigny ne fit pas.
+
+Mais n'y avait-il point, dans sa distinction même, un obstacle qui
+l'écartait de la popularité littéraire? Cette tour d'ivoire où l'on dit
+qu'il se retirait, qu'était-ce, sinon son talent même, son esprit haut
+et solitaire? Alfred de Vigny eut de bonne heure le sentiment de son
+isolement. Il concevait le poète comme un nouveau Moïse sur le Sinaï des
+âmes. Il fut calme et dédaigneux. Il n'eut pas le bonheur de Lamartine
+et d'Hugo; il ne communia pas avec la foule et ne vécut pas en sympathie
+avec le sentiment public. Le romantisme, sorti de la Révolution
+pêle-mêle avec l'éloquence parlementaire, l'exaltation patriotique et
+les ardeurs libérales, était, dans son essence, une aveugle et violente
+réaction contre l'esprit du XVIIIe siècle. Ce fut une fusée religieuse.
+Les lyriques de 1820 à 1830 chantent tous le cantique d'un christianisme
+éthéré et pittoresque. Alfred de Vigny entrait mal dans le concert: il
+n'avait pas le sentiment néo-chrétien. Il n'était même pas
+spiritualiste. À la fin de sa vie il inclinait vers une sorte d'athéisme
+stoïque: on connaît le beau poème symbolique dans lequel il montre Jésus
+suant la sueur de sang sur le mont des Oliviers et appelant en vain son
+père céleste. Les nuées restent sourdes et le poète s'écrie:
+
+ S'il est vrai qu'au jardin sacré des Écritures
+ Le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapporté,
+ Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
+ Si Dieu nous rejeta comme un monde avorté,
+ Le sage opposera le dédain à l'absence
+ Et ne répondra plus que par un froid silence
+ Au silence éternel de la divinité.
+
+On ne trouvera pas ces sombres vers des _Destinées_ dans la nouvelle
+_Anthologie_. On y rencontrera, par compensation, cette _Maison du
+berger_ qui, comme le dit si bien un poète, M. André Lemoyne, «est un
+des plus beaux poèmes d'amour de tous les âges». C'est aussi
+l'expression d'une philosophie sombre et pathétique dont rien ne
+surpasse l'éloquence douloureuse:
+
+ ..............................................
+ Sur mon coeur déchiré viens poser ta main pure,
+ Ne me laisse jamais seul avec la nature,
+ Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.
+ Elle me dit:....................................
+ Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
+ À côté des fourmis les populations;
+ Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
+ J'ignore en les portant les noms des nations.
+ On me dit une mère et je suis une tombe.
+ Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
+ Mon printemps n'entend pas vos adorations.
+
+ Avant vous j'étais belle et toujours parfumée,
+ J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,
+ Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,
+ Sur l'axe harmonieux des divins balanciers.
+ Après vous, traversant l'espace où tout s'élance,
+ J'irai seule et sereine, en un chaste silence;
+ Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers.
+
+Cette tristesse philosophique est singulière et d'un accent inouï dans
+le romantisme. Car il n'y faut pas comparer le _Désespoir_ de Lamartine.
+Lamartine blasphémait alors, et le blasphème n'est possible qu'au
+croyant. D'ailleurs le _Désespoir_ est suivi, dans les _Méditations_,
+d'une apologie en règle de la Providence. Quant à Victor Hugo, il naquit
+et mourut enfant de choeur. En toutes choses, il changeait d'idées à
+mesure que les idées changeaient autour de lui. Son déisme seul resta
+fixe, dans cette perpétuelle transformation. À quatre-vingts ans, ses
+croyances n'avaient pas une ride; sa foi en Dieu était celle d'un petit
+enfant. Un soir, ayant entendu un de ses hôtes nier chez lui la
+Providence, il se mit à pleurer.
+
+Le romantisme de 1820 fut moral et religieux; celui de 1830 fut
+pittoresque. Le premier était un sentiment, le second un goût. Et quel
+goût! Chevaliers, pages, varlets, châtelaine accoudée, pâle et
+mélancolique, à la fenêtre de son castel, ribauds et ribaudes, pendus,
+taverniers d'enfer, une multitude incroyable de cabaretiers, enfin, tout
+un moyen âge vu, dans l'ombre, à travers un feu de Bengale vert et
+rouge; puis toutes les fiancées des ballades allemandes, des elfes, des
+follets, des gnomes, des fantômes, des squelettes et des têtes de mort.
+Les _Ballades_, de Victor Hugo, sont le témoignage littéraire le plus
+complet de ce goût puéril, dont les esquisses de Boulanger et les
+lithographies de Nanteuil nous offrent la représentation plastique.
+L'_Anthologie_, qui me sert de guide, a conservé très discrètement la
+trace de cette mode innocente jusque dans sa fureur. On en retrouve les
+formes et les couleurs dans une «ballade» de ce Louis Bertrand, qui
+signait, en bon romantique, Aloïsius Bertrand.
+
+ O Dijon, la fille
+ Des glorieux ducs,
+ Qui portes béquille
+ Dans tes ans caducs...
+
+ La grise bastille
+ Aux gris tiercelets
+ Troua ta mantille
+ De trente boulets.
+
+ Le reître, qui pille
+ Nippes au bahut,
+ Nonnes sous leur grille,
+ Te cassa ton luth.
+ ........................
+
+Cela ne vous semble-t-il pas assez _moyen âge_? Mais le chef-d'oeuvre de
+ce goût est assurément le prologue de _Madame Putiphar_.
+
+Il y a là trois cavaliers symboliques, superbement enluminés:
+
+ Le premier cavalier est jeune, frais, alerte;
+ Il porte élégamment un corselet d'acier,
+ Scintillant à travers une résille verte
+ Comme à travers des pins les cristaux d'un glacier.
+ Son oeil est amoureux; sa belle tête blonde
+ A pour coiffure un casque, orné de lambrequins,
+ Dont le cimier touffu l'enveloppe, l'inonde
+ Comme fait le lampas autour des palanquins.
+ ..........................................
+ Le second cavalier, ainsi qu'un reliquaire,
+ Est juché gravement sur le dos d'un mulet
+ Qui ferait le bonheur d'un gothique antiquaire;
+ Car sur son râble osseux, anguleux chapelet,
+ Avec soin est jetée une housse fanée,
+ Housse ayant affublé quelque vieil escabeau,
+ Ou carapaçonné la blanche haquenée
+ Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau.
+ Il est gros, gras, poussif...
+
+Ce second cavalier marque bien, ce me semble, le temps où l'hôtel de
+Cluny fut meublé des débris du moyen âge et devint un musée. Mais c'est
+le troisième cavalier... excusez-moi, le «tiers cavalier» qui révèle
+tout un idéal. Contemplez, je vous prie, ce tiers cavalier:
+
+ Pour le tiers cavalier, c'est un homme de pierre,
+ Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux;
+ Un hyperboréen, un gnome sans paupière,
+ Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux
+ Comme un tombeau vidé lorsqu'une arme le frappe.
+ Il porte à la main gauche une faux dont l'acier
+ Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trape
+ En croupe où se faisande un pendu grimacier.
+ ............................................
+
+Voilà la cavalerie macabre dont le bon Pétrus entendait le galop dans
+son coeur! Rêve naïf de ces jeunes gens lettrés et sédentaires qui, tout
+en menant la vie la plus paisible, donnaient à croire au bourgeois
+qu'ils buvaient toute la nuit les flammes du punch dans le crâne de leur
+maîtresse! En ce temps-là un Jeune-France n'allait pas au bureau où il
+était expéditionnaire sans s'écrier avec un rire sarcastique: «Je suis
+damné!»
+
+Ce n'est pas que tout soit ridicule dans ce second mouvement romantique
+dont Victor Hugo fut l'expression la plus éclatante. Les Jeunes-France
+jetés avec beaucoup de frénésie et encore plus d'ignorance dans
+l'exotisme et dans l'archaïsme ne suivaient pas moins deux routes
+fortunées. Conquérants de cette Germanie poétique découverte par madame
+de Staël, ils en rapportaient lieds et ballades et la coupe précieuse du
+roi de Thulé. Ils faisaient passer ainsi dans la littérature française,
+naturellement raisonnable et raisonneuse, un peu du vague heureux qui
+fait que la poésie des races germaniques retentit indéfiniment dans les
+âmes. Par contre, en étudiant le moyen âge, dont ils se faisaient
+d'ailleurs une bizarre idée, ils réveillaient, à l'exemple du grand
+Augustin Thierry, les souvenirs antiques de la patrie et découvraient
+les véritables sources d'inspiration auxquelles une poésie nationale dût
+s'abreuver et se rafraîchir. Ils ne comprenaient pas grand'chose, étant
+fort peu philosophes; mais ils avaient de l'instinct: c'étaient des
+artistes.
+
+Un des plus beaux poèmes de cette période, _Roland_, est signé du nom
+obscur de Napol le Pyrénéen. C'est là le pseudonyme de M. Napoléon
+Peyrat, né en 1809 au Mas-d'Azil, dans l'Ariège, près du torrent de
+l'Arise, et mort depuis peu, pasteur à Saint-Germain-en-Laye. Ce
+_Roland_, une ode dans une épître, est le joyau du romantisme. On le
+trouvera tout entier aux pages 258-263 de l'_Anthologie_ Lemerre. Je
+n'en puis citer que deux ou trois strophes. Je le ferai sans analyse
+préalable et sans commentaire, me fiant en cette idée que souvent un
+fragment d'une belle oeuvre d'art fait deviner la splendeur de
+l'ensemble:
+
+ L'Arabie, en nos champs, des rochers espagnols
+ S'abattit; le printemps a moins de rossignols
+ Et l'été moins d'épis de seigle.
+ Blonds étaient les chevaux dont le vent soulevait
+ La crinière argentée, et leur pied grêle avait
+ Des poils comme des plumes d'aigle.
+
+ Ces Mores mécréants, ces maudits Sarrasins
+ Buvaient l'eau de nos puits et mangeaient nos raisins
+ Et nos figues, et nos grenades,
+ Suivaient dans les vallons les vierges à l'oeil noir
+ Et leur parlaient d'amour, à la lune, le soir,
+ Et leur faisaient des sérénades.
+
+ Pour eux leurs grands yeux noirs, pour eux, leurs beaux seins bruns,
+ Pour eux, leurs longs baisers, leur bouche aux doux parfums,
+ Pour eux, leur belle joue ovale;
+ Et quand elles pleuraient, criant: «Fils des démons!»
+ Ils les mettaient en croupe et par-dessus les monts
+ Ils faisaient sauter leur cavale.
+
+Plus loin un trait que Victor Hugo a reproduit dans son _Aymerillot_:
+
+ Les âmes chargeaient l'air comme un nuage noir
+ Et notre bon Roland, en riant chaque soir,
+ S'allait laver dans les cascades.
+
+Jeu singulier du sort! Napol le Pyrénéen est le plus ignoré des poètes
+de 1830. Compagnon obscur, disparu avant l'heure, il laisse pourtant la
+pièce de maîtrise la plus belle et la plus complète de l'art de son
+temps.
+
+Tandis que je noircis le papier avec les images du romantisme, le soleil
+décline et glisse à l'horizon empourpré.
+
+Voici venir le soir. La machine à battre ne fait plus entendre son
+ronflement monotone. Les ouvriers fatigués passent sous ma fenêtre en
+traînant leurs sabots. Je vois couler leurs ombres lentes et paisibles,
+que le couchant allonge démesurément. Leur marche égale décèle la paix
+du coeur, qu'assure seul le travail assidu des mains. Ils ont dépiqué
+trois cents gerbes de blé. Ils ont gagné leur pain. Puis-je dire, comme
+eux, que j'ai rempli ma journée?
+
+
+
+
+M. GASTON PÂRIS
+
+ET LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
+AU MOYEN AGE[25]
+
+
+[Note 25: _La Littérature française au moyen âge, XIe et XIVe
+siècles_.--Manuel d'ancien français, par Gaston Pâris. 1 vol. in-18.]
+
+J'ai reçu ici, dans les vignes, un livre qui a été pour moi comme, la
+visite d'un savant ami. C'est le _Manuel de littérature française au
+moyen âge_ que M. Gaston Pâris rédigea d'abord pour ses élèves de
+l'École des hautes études et fit ensuite imprimer à l'usage des esprits,
+assez rares, qu'anime une curiosité méthodique. Comme la matinée était
+chaude et tranquille j'ai emporté le livre bienvenu dans un petit bois
+de chênes, et je l'ai lu sous un arbre, au chant des oiseaux. Une
+lecture ainsi faite est une lecture heureuse. Sur l'herbe, on ne songe
+pas à prendre des notes. On lit par plaisir, par amusement et avec
+candeur. On est très désintéressé, car il, n'est tel que l'air animé des
+bois pour nous rendre indifférents à nous-mêmes et pour dissoudre nos
+âmes dans les choses. Enfin, l'ombre mouvante qui tremble sur le
+feuillet du livre et le bourdonnement de l'insecte qui passe entre
+l'oeil et la page mêlent à la pensée de l'auteur une impression
+délicieuse de nature et de vie.
+
+Avec quelle docilité j'ai suivi, dans mon bois, l'enseignement de M.
+Gaston Pâris! Comme j'entrais volontiers avec lui dans l'âme de nos
+aïeux, dans leur foi robuste et simple, dans leur art tantôt grossier,
+tantôt subtil, presque toujours symétrique et régulier comme les jardins
+sans arbres des vieilles miniatures! Le malheur est que je dévorai en
+quelques heures un livre fait au contraire pour être longuement étudié,
+et dans lequel les notions sont puissamment condensées. C'est pourquoi
+je ressens une sorte de trouble et comme une hallucination. Il me semble
+que cette vieille France que je viens de traverser si vite, cette terre
+bien-aimée, avec ses forêts, ses champs, ses blanches églises, ses
+châteaux et ses villes, était petite comme le pré que je découvre là-bas
+entre les branches; il me semble que ces siècles de grands coups d'épée,
+de prières et de longues chansons s'écoulèrent en quelques heures.
+Chevaliers, bourgeois, manants, clercs, trouvères, jongleurs,
+m'apparaissent comme ces insectes qui peuplent l'herbe à nos pieds.
+C'est une miniature dont mes yeux ont gardé l'impression, une miniature
+si fine qu'on pourrait découvrir les plus menus détails en regardant à
+la loupe. Les contes des fées parlent d'une toile d'un tel artifice
+qu'elle tenait tout entière dans une coquille de noisette, et sur cette
+toile tous les royaumes de la terre étaient représentés avec leurs rois,
+leur chevalerie, leurs villes et leurs campagnes. C'était l'ouvrage
+d'une fée. Tel que je me le représente sous mon chêne, le livre de M.
+Gaston Pâris ressemble beaucoup à cette toile merveilleuse. Mes mains en
+sentent à peine le poids et j'y vois les figures de tous ceux qui, dans
+la douce France, aux âges de chevalerie et de clergie, parlèrent de
+combats, d'amour et de sagesse. Ce que j'admire, c'est la netteté du
+tableau. Je vois distinctement la terre, revêtue, comme dit le
+chroniqueur Raoul Glaber, de la robe blanche des églises. Là s'agitent
+des hommes simples qui croient en Dieu et s'assurent en l'intercession
+de Notre-Dame. Les uns sont des clercs et leur vie, réglée comme la page
+d'un antiphonaire, s'exhale avec l'harmonieuse monotonie du plainchant.
+Quand ils tombent dans le péché, ce qui est l'effet de la malédiction
+d'Adam, ils restent pourtant fidèles à Dieu et ne désespèrent pas. Ils
+n'ont point de famille, ils écrivent en latin et disputent subtilement.
+Ce sont les pasteurs du troupeau des âmes. Les autres s'en vont en
+guerre; il leur arrive parfois de piller des couvents et de mettre à mal
+les nonnes, qui sont les fiancées de Jésus-Christ. Mais ils seront
+sauvés par la vertu du sang divin qui coula sur la croix. Ils ont occis
+force Sarrasins et fait maigre exactement le vendredi, et ces bonnes
+oeuvres leur seront comptées. Les vilains, qui labourent pour eux, sont
+des hommes puisqu'ils ont été baptisés. Ils peuvent endurer de grands
+maux sur cette terre, car ils auront part à la félicité éternelle. Le
+curé qui chaque dimanche, leur promet le paradis est, dans sa naïveté,
+un merveilleux économiste. À ceux qui n'ont pas de terre ici-bas, il
+montre les terres fleuries du ciel. Le ciel, où Dieu le père siège en
+habit d'empereur, est tout proche: on y monterait avec une échelle, pour
+peu que saint Pierre le voulût bien, et saint Pierre est un bon homme;
+pauvre et de petite naissance, il a de l'amitié pour les vilains et,
+peut-être, quelques égards pour les nobles. D'ailleurs, la sainte
+Vierge, les anges, les saints et les saintes descendent à tous moments
+sur la terre. Les bienheureux et les bienheureuses n'ont rien d'étrange,
+ce sont des prud'hommes et des dames qui favorisent, à la manière des
+petits génies et des fées, les personnes qui leur sont dévotes. Les
+passages sont perpétuels de l'église triomphante à l'église militante;
+la flèche des cathédrales marque la limite indécise entre le ciel, et la
+terre. Quant à l'enfer, il est dans la terre même, et des bergers,
+parfois, en voient, au fond des cavernes, les bouches empestées. L'enfer
+fait peur, comme dit François Villon. Mais de quelque façon qu'on vive,
+on compte bien l'éviter; on peut, on doit espérer: l'espérance est une
+vertu. Parlerai-je du purgatoire? Il n'est presque point distinct de
+cette terre où les âmes en peine reviennent chaque nuit demander des
+prières. Voilà le monde du moyen âge; il pourrait être représenté, à la
+rigueur, par une vieille horloge un peu compliquée, comme celle de
+Strasbourg. Il suffirait de trois étages de marionnettes, que des
+rouages feraient mouvoir. En parlant ainsi, je sais bien que je poursuis
+mon rêve. Car, enfin, les hommes qui vivaient entre le XIe siècle et le
+XVe étaient soumis comme nous aux lois infiniment complexes de la vie;
+l'immense nature qui nous enveloppe les baignait comme nous dans l'océan
+des illusions; ils étaient des hommes. Mais ils n'avaient ni nos
+craintes ni nos espérances, et leur monde, par rapport au nôtre, était
+tout petit. Si on le compare à l'univers de Galilée, de Laplace et du
+père Secchi, ce n'était véritablement qu'un ingénieux tableau à horloge.
+Il faut goûter la naïveté de leur imagination. Elle se peint en traits
+aimables dans les _Miracles de la Vierge_ et dans les _Vies des Saints_.
+La critique savante de M. Gaston Pâris en est tout attendrie.
+N'est-ce-pas, en effet, une gracieuse histoire que celle de la nonne
+qui, par faiblesse de coeur, quitta son monastère pour se livrer au
+péché? Elle y revint après de longues années, ayant perdu l'innocence,
+mais non pas la foi, car dans, le temps de ses erreurs, elle n'avait
+cessé d'adresser chaque jour une oraison à Notre Dame. Rentrée dans le
+monastère, elle entendit ses soeurs lui parler comme si elle ne les
+avait jamais quittées. La sainte Vierge, ayant pris le visage et le
+costume de celle qui l'aimait jusque dans le péché, avait fait pour elle
+l'office de sacristine, de sorte que personne ne s'était aperçu de
+l'absence de la religieuse infidèle. Mais M. Gaston Pâris sait un autre
+miracle plus touchant.
+
+Il y avait une fois un moine d'une extrême simplicité d'esprit et si
+ignorant qu'il ne savait réciter autre chose qu'_Ave Maria_. Il était en
+mépris aux autres moines, mais étant mort, cinq roses sortirent de sa
+bouche en l'honneur des cinq lettres du nom de Marie. Et ceux qui
+l'avaient raillé de son ignorance honorèrent sa mémoire comme celle d'un
+saint. Enfin voici un miracle encore plus ingénu, celui du _Tombeor
+Nostre-Dame_. C'était un pauvre jongleur qui, après avoir fait des tours
+de force sur les places publiques pour gagner sa vie, songea à
+l'éternité et se fit recevoir dans un couvent. Là, il voyait les moines
+honorer la Vierge, en bons clercs qu'ils étaient, par de savantes
+oraisons. Mais il n'était pas clerc et ne savait comment les imiter.
+Enfin, il imagina de s'enfermer dans la chapelle et de faire, seul, en
+secret, devant la sainte Vierge, les culbutes qui lui avaient valu le
+plus d'applaudissements du temps qu'il était jongleur. Des moines,
+inquiets de ses longues retraites, se mirent à l'épier et le surprirent
+dans ses pieux exercices. Ils virent la mère de Dieu venir elle-même,
+après chaque culbute, éponger le front de son _tombeor_.
+
+C'est dans ces imaginations populaires, c'est dans les légendes venues
+d'Orient, dans les histoires de sainte Catherine et de sainte Marguerite
+qu'il faut rechercher, ce semble, les sentiments obscurs, qui, trois ou
+quatre fois séculaires, aboutirent à la vocation de Jeanne d'Arc et
+rendirent possible, à l'heure du danger, la plus charmante des
+merveilles, la délivrance de tout un peuple par une bergère. Je
+m'explique mal sur ce point et je ne pourrais le mieux faire qu'en
+sortant tout à fait de mon sujet. Je m'en garderai bien. On peut rêver
+sous un arbre; encore faut-il quelque suite, même dans un rêve. Cette
+figure de la France féodale, que nous venons de dessiner d'un trait
+grêle et d'une couleur trop vive à l'exemple des enlumineurs des XIVe et
+XVe siècles, c'est l'art, c'est la littérature épique, lyrique et sacrée
+de ces temps, telle que nous la présente M. Gaston Pâris, qui nous en a
+suggéré l'idée.
+
+M. Pâris n'est pas seulement un savant. Il unit au goût littéraire le
+sens philosophique, et son _Manuel de vieux français_, dont je vous
+parle ici, n'a tant d'intérêt que parce qu'on y voit constamment les
+idées générales sortir de l'ensemble des faits. L'auteur nous montre
+d'abord la fatalité qui ne cessera de peser sur toute la littérature du
+moyen âge et qui déterminera finalement son caractère. Les clercs, qui
+presque seuls lisaient et écrivaient, gardèrent l'usage du latin. Ils
+considéraient cette langue comme le seul instrument digne d'exprimer une
+pensée sérieuse. «C'est là, dit M. Pâris, un événement d'une grande
+importance, un fait capital, qui détruisit toute harmonie dans la
+production littéraire de cette époque: il sépara la nation en deux et
+fut doublement funeste, en soustrayant à la culture de la littérature
+nationale les esprits les plus distingués et les plus instruits, en les
+emprisonnant dans une langue morte, étrangère au génie moderne, où une
+littérature immense et consacrée leur imposait ses idées et ses formes,
+et où il leur était à peu près impossible de développer quelque
+originalité.»
+
+Dédaignés des gens instruits, les écrits en langue vulgaire
+ne s'adressaient guère qu'aux ignorants. Ce ne pouvait donc être
+d'abord que des contes et des chansons. Et puisque ces chansons étaient
+faites pour le plaisir des nobles et des bourgeois qui ne lisaient
+point, il fallait les leur lire ou mieux les leur chanter. Aussi la
+_Chanson de Roland_, et généralement tous les vieux gestes étaient-ils
+chantés par des jongleurs. De là le caractère essentiellement populaire
+de la littérature française au moyen âge.
+
+Cette littérature abondante et naïve, brutale et pourtant ingénieuse
+comme le peuple dont elle était l'idéal, fut surtout modelée par les
+mains les plus habiles à sculpter les âmes, les mains de l'Église.
+L'Église la tailla comme une image. Elle lui donna ses principaux
+caractères: une foi naïve, un air d'enfant tendre et cruel, un goût du
+merveilleux familier et rustique, une peur disgracieuse de la beauté, de
+la chair (ce qui ne l'empêchait pas d'être obscène quand il lui en
+prenait fantaisie), une quiétude parfaite, la certitude absolue de
+posséder l'immuable vérité. Ce dernier trait, le trait essentiel, a été
+admirablement marqué par M. Gaston Pâris.
+
+«Le nom, dit ce savant, que nous avons donné au moyen âge, indique
+combien il fut réellement transitoire, et cependant ce qui le
+caractérise le plus profondément, c'est son idée de l'immutabilité des
+choses. L'antiquité, surtout dans les derniers siècles, est dominée par
+la croyance à une décadence continue; les temps modernes, dès leur
+aurore, sont animés par la foi en un progrès indéfini. Le moyen âge n'a
+connu ni ce découragement ni cette espérance. Pour les hommes de ce
+temps, le monde avait toujours été tel qu'ils le voyaient (c'est pour
+cela que leurs peintures de l'antiquité nous paraissent grotesques), et
+le jugement dernier le trouverait tel encore... Le monde matériel
+apparaît à l'imagination comme aussi stable que limité, avec la voûte
+tournante et constellée de son ciel, sa terre immobile et son enfer; il
+en est de même du monde moral: les rapports des hommes entre eux sont
+réglés par des prescriptions fixes sur la légitimité desquelles on n'a
+aucun doute, quitte à les observer plus ou moins exactement. Personne ne
+songe à protester contre la société où il est, ou n'en rêve une mieux
+construite; mais tous voudraient qu'elle fût plus complètement ce
+qu'elle doit être. Ces conditions enlèvent à la poésie du moyen âge
+beaucoup de ce qui fait le charme et la profondeur de celle d'autres
+époques: l'inquiétude de l'homme sur sa destinée, le sondement
+douloureux des grands problèmes moraux, le doute sur les bases mêmes du
+bonheur et de la vertu, les conflits tragiques entre l'aspiration
+individuelle et la règle sociale.» (Page 34.)
+
+Quel est donc l'intérêt, quels sont donc les mérites de cette
+littérature condamnée dès sa naissance à une irrémédiable humilité,
+ignorant la beauté des formes, la volupté des choses, la Vénus
+universelle, et plus étrangère encore à ces nobles curiosités, à cette
+inquiétude de la pensée, à ce mal sublime, ce monstre divin que nous
+caressons, tandis qu'il nous dévore? Par quels charmes l'immense
+bibliothèque du moyen âge, longtemps oubliée sous la poussière et
+découverte d'hier seulement peut-elle nous attirer et nous plaire
+encore?
+
+Le savant que nous consultons va nous répondre. Cette littérature
+oubliée, nous dira-t-il, demeure intéressante parce qu'elle est
+«l'expression naïve et surtout puissante des passions ardentes de la
+société féodale». Elle nous intéressera encore par la peinture «des
+relations nouvelles des deux sexes, telles qu'elles se formèrent sous
+l'influence du christianisme», et elle nous plaira par l'accent, inouï
+jusque-là, de la _courtoisie_. Enfin, nous goûterons, dans les oeuvres
+bourgeoises du XIIe siècle, «le bon sens, l'esprit, la malice, la
+bonhomie fine, la grâce légère», qui sont les qualités de la race, les
+dons que les fées de nos bois et de nos fontaines accordèrent à Jacques
+Bonhomme pour le consoler de tous ses maux.
+
+Et M. Gaston Pâris conclut par ces belles paroles:
+
+«En somme, le grand intérêt de cette littérature, ce qui en rend surtout
+l'étude attrayante et fructueuse, c'est qu'elle nous révèle mieux que
+tous les documents historiques l'état des moeurs, des idées, des
+sentiments de nos aïeux pendant une période qui ne fut ni sans éclat ni
+sans profit pour notre pays, et dans laquelle, pour la première fois et
+non pour la dernière, la France eut à l'égard des nations avoisinantes
+un rôle partout accepté d'initiation et de direction intellectuelle,
+littéraire et sociale.» (Page 32.)
+
+Et le vieux chêne sous lequel je suis assis parle à son tour, et me dit:
+
+--Lis, lis à mon ombre les chansons gothiques dont j'entendis jadis les
+refrains se mêler au bruissement de mon feuillage. L'âme de tes aïeux
+est dans ces chansons plus vieilles que moi-même. Connais ces aïeux
+obscurs, partage leurs joies et leurs douleurs passées. C'est ainsi,
+créature éphémère, que tu vivras de longs siècles en peu d'années. Sois
+pieux, vénère la terre de la patrie. N'en prends jamais une poignée dans
+ta main sans penser qu'elle est sacrée. Aime tous ces vieux parents dont
+la poussière mêlée à cette terre m'a nourri depuis des siècles, et dont
+l'esprit est passé en toi, leur Benjamin, l'enfant des meilleurs jours.
+Ne reproche aux ancêtres ni leur ignorance, ni la débilité de leur
+pensée, ni même les illusions de la peur qui les rendaient parfois
+cruels. Autant vaudrait te reprocher à toi-même d'avoir été un enfant.
+Sache qu'ils ont travaillé, souffert, espéré pour toi et que tu leur
+dois tout!
+
+
+
+
+LEXIQUE[26]
+
+
+[Note 26: _Dictionnaire classique_ de M. Gazier.]
+
+La pluie froide et tranquille, qui tombe lentement du ciel gris, frappe
+mes vitres à petits coups comme pour m'appeler; elle ne fait qu'un bruit
+léger et pourtant la chute de chaque goutte retentit tristement dans mon
+coeur. Tandis qu'assis au foyer, les pieds sur les chenets, je sèche à
+un feu de sarments la boue salubre du chemin et du sillon, la pluie
+monotone retient ma pensée dans une rêverie mélancolique, et je songe.
+Il faut partir. L'automne secoue sur les bois ses voiles humides. Cette
+nuit, les arbres sonores frémissaient aux premiers battements de ses
+ailes dans le ciel agité, et voici qu'une tristesse paisible est venue
+de l'occident avec la pluie et la brume. Tout est muet. Les feuilles
+jaunies tombent sans chanter dans les allées; les bêtes résignées se
+taisent; on n'entend que la pluie; et ce grand silence pèse sur mes
+lèvres et sur ma pensée. Je voudrais ne rien dire. Je n'ai qu'une idée,
+c'est qu'il faut partir. Oh! ce n'est pas l'ombre, la pluie et le froid
+qui me chassent. La campagne me plaît encore quand elle n'a plus de
+sourires. Je ne l'aime pas pour sa joie seulement. Je l'aime parce que
+je l'aime. Ceux que nous aimons nous sont-ils moins chers dans leur
+tristesse? Non, je quitte avec peine ces bois et ces vignes. J'ai beau
+me dire que je retrouverai à Paris la douce chaleur des foyers amis, les
+paroles élégantes des maîtres et toutes les images des arts dont s'orne
+la vie, je regrette la charmille où je me promenais en lisant des vers,
+le petit bois qui chantait au moindre vent, le grand chêne dans le pré
+où paissaient les vaches, les saules creux au bord d'un ruisseau, le
+chemin dans les vignes au bout duquel se levait la lune; je regrette ce
+maternel manteau de feuillage et de ciel dans lequel on endort si bien
+tous les maux.
+
+D'ailleurs, j'ai toujours éprouvé à l'excès l'amertume des départs. Je
+sens trop bien que partir c'est mourir à quelque chose. Et qu'est-ce que
+la vie, sinon une suite de morts partielles? Il faut tout perdre, non
+point en une fois, mais à toute heure; il faut tout laisser en chemin. À
+chaque pas nous brisons un des liens invisibles qui nous attachent aux
+êtres et aux choses. N'est-ce pas là mourir incessamment? Hélas! cette
+condition est dure; mais c'est la condition humaine. Vais-je m'en
+affliger? Vais-je donner le spectacle de mes vaines tristesses?
+Resterai-je là, devant la cheminée, écoutant tomber la pluie, regardant
+les langues rapides du feu lécher les sarments et me désolant sans
+raison? Non pas! Je secouerai les vapeurs de l'automne. Je ferai avec
+application ma tâche du jour. Je vous parlerai de quelque livre; je vous
+entretiendrai de ces bonnes lettres qui sont la douceur et la noblesse
+de la vie. Les écoliers sont rentrés depuis une semaine déjà. Ils font
+des thèmes, des versions, des dissertations. Vieil écolier, je ferai
+comme eux ma page d'écriture. Et je n'entendrai plus la pluie me
+conseiller la paresse et le sommeil. Je trouve justement, abandonné sur
+la table, un petit livre dont l'aspect honnête et modeste inspire des
+idées de travail et de devoir. Sévèrement vêtu de percale noire et de
+papier chamois, il porte la livrée traditionnelle des livres classiques.
+C'est un livre de classe, en effet, un dictionnaire, le _Nouveau
+Dictionnaire classique illustré_ de M. A. Gazier, maître de conférences
+à la faculté des lettres de Paris. Oublié là depuis huit jours par
+quelque écolier, il m'est plusieurs fois tombé sous la main et je l'ai
+feuilleté avec beaucoup d'intérêt.
+
+C'est un livre nouveau, âgé de six mois à peine. La première édition
+porte la date de 1888. Mais je ne m'autorise pas, pour vous en parler,
+de cette nouveauté vaine et transitoire qu'accompagne souvent une
+irrémédiable caducité. Tant d'ouvrages naissent vieux! Il y a beaucoup
+de compilateurs dans l'Université comme ailleurs, beaucoup de petits
+Trublets qui se copient les uns les autres. L'originalité est peut-être
+plus rare et plus difficile en matière d'enseignement qu'en toute autre
+matière. L'ouvrage de M. Gazier est nouveau par le plan, par la
+structure, par l'esprit. Il est conçu et exécuté d'une façons originale.
+Il vaut donc bien qu'on en dise un mot. D'ailleurs, c'est un
+dictionnaire, et j'ai la folie de ces livres-là.
+
+Baudelaire raconte qu'ayant, jeune et inconnu, demandé audience à
+Théophile Gautier, le maître, en l'accueillant, lui fit cette question:
+
+--Lisez-vous des dictionnaires?
+
+Baudelaire répondit qu'il en lisait volontiers. Bien lui en prit, car
+Gautier qui avait dévoré les vocabulaires sans nombre des arts et des
+métiers, estimait indigne de vivre tout poète ou prosateur qui ne prend
+pas plaisir à lire les lexiques et les glossaires. Il aimait les mots et
+il en savait beaucoup. S'il fit compliment à Baudelaire, quelles
+louanges n'aurait-il pas décernées à notre ami M. José-Maria de Hérédia,
+l'excellent poète, qui déclare hautement qu'à son sens la lecture du
+dictionnaire de Jean Nicot procure plus d'agrément, de plaisir et
+d'émotion que celle de _Trois mousquetaires_! Voilà ce que c'est qu'une
+imagination d'artiste! Selon le coeur de M. José-Maria de Hérédia, la
+table alphabétique des pierres précieuses ou le catalogue du musée
+d'artillerie est le plus émouvant des romans d'aventures. Pour moi, qui
+y mets moins de finesse et qui ne trouve point d'ordinaire aux mots plus
+de sens que l'usage ne leur en donne, je me suis bien souvent surpris à
+faire l'école buissonnière dans quelque grand dictionnaire touffu comme
+une forêt, Furetière par exemple, ou le Trévoux ou bien encore notre bon
+Littré, si confus, mais si riche en exemples. Ah! c'est que les mots
+sont des images, c'est qu'un dictionnaire c'est l'univers par ordre
+alphabétique. À bien prendre les choses, le dictionnaire est le livre
+par excellence. Tous les autres livres sont dedans: il ne s'agit plus
+que de les en tirer. Aussi quelle fut la première occupation d'Adam
+quand il sortit des mains de Dieu? La Genèse nous dit qu'il nomma
+d'abord les animaux par leur nom. Avant tout, il fit un dictionnaire
+d'histoire naturelle. Il ne l'écrivit point parce qu'alors les arts
+n'étaient pas nés. Ils ne naquirent qu'avec le péché. Adam n'en est pas
+moins le père de la lexicographie comme de l'humanité. Il est étrange
+que l'antiquité et le moyen âge aient fait si peu de dictionnaires. La
+lexicographie, dans le sens rigoureux du mot, ne date guère que du XVIIe
+siècle. Mais depuis lors, que de progrès elle a faits et que de services
+elle a rendus! Toutes les langues mortes ou vivantes, toutes les
+sciences constituées, tous les arts ont maintenant leur vocabulaire. Ce
+sont là de magnifiques inventaires qui font honneur aux temps modernes.
+Je vous ai dit que j'aimais les dictionnaires. Je les aime non seulement
+pour leur grande utilité, mais aussi pour ce qu'ils ont en eux-mêmes de
+beau et de magnifique. Oui, de beau! oui, de magnifique! Voilà un
+dictionnaire français, celui de M. Gazier ou tout autre, songez que
+l'âme de notre patrie est dedans tout entière. Songez que, dans ces
+mille ou douze cents pages de petits signes, il y a le génie et la
+nature de la France, les idées, les joies, les travaux et les douleurs
+de nos aïeux et les nôtres, les monuments de la vie publique et de la
+vie domestique de tous ceux qui ont respiré l'air sacré, l'air si doux
+que nous respirons à notre tour; songez qu'à chaque mot du dictionnaire
+correspond une idée ou un sentiment qui, fut l'idée, le sentiment d'une
+innombrable multitude d'êtres; songez que tous ces mots réunis c'est
+l'oeuvre de chair, de sang et d'âme de la patrie et de l'humanité.
+
+Une vieille chanson de geste raconte que la comtesse de Roussillon,
+fille du roi de France, vit du haut de sa tour une grande bataille que
+se livraient, pour sa dot, son père et son mari. La bataille fut
+sanglante et dura tout le jour. Quand tomba la nuit, la comtesse
+descendit seule de sa tour et s'en alla contempler les morts, «ses beaux
+chers morts couchés dans l'herbe et la rosée». Et la chanson de geste
+ajoute: «Elle voulait les baiser tous.» Eh bien, je sens aussi une
+tendresse profonde me monter au coeur devant tous ces mots de la langue
+française, devant cette armée de termes humbles ou superbes. Je les aime
+tous, ou du moins tous m'intéressent et je presse d'une main chaude et
+émue le petit livre qui les contient tous. Voilà pourquoi j'aime surtout
+les dictionnaires français.
+
+Je vous disais que celui de M. Gazier est nouveau par le plan et par
+l'exécution. Il mêle au vocabulaire français des éléments d'encyclopédie
+générale. Il admet la terminologie scientifique, qui s'est
+considérablement étendue en peu d'années. Enfin, et c'est sa plus grande
+originalité, il contient des cartes et des figures. Je vois avec plaisir
+que l'Université commence à admettre l'enseignement par les estampes. De
+mon temps, je veux dire du temps où j'étais au collège, et ce n'est pas
+un temps bien ancien, les professeurs considéraient toutes les gravures
+indifféremment comme des objets de dissipation. Mon professeur de
+quatrième, entre autres, tenait pour une frivolité indigne d'un jeune
+humaniste le plus rapide regard jeté sur un portrait ou une estampe. Je
+me rappelle, non sans quelque rancune, qu'ayant surpris dans mes mains
+une vieille édition du _Jardin des racines grecques_, dont l'exemplaire
+relié en veau granit et à demi usé par quelque élève de M. Lancelot, de
+M. Lemaître ou de M. Hamon devait être sacré pour tout le monde, le
+cuistre le saisit, l'ouvrit rudement, puis déchira le frontispice qui
+représentait un enfant vêtu à l'antique ouvrant une grille seigneuriale
+de style Louis XIV et pénétrant dans un potager dessiné dans le goût de
+Le Nôtre, le jardin
+
+ De ces racines nourrissantes
+ Qui rendent les âmes savantes.
+
+C'était là pourtant une innocente image, une naïve allégorie. Le dessin
+en était d'un bon style et la gravure assez ferme. Les solitaires de
+Port-Royal n'avaient pas craint d'en égayer un livre destiné aux élèves
+des Petites-Écoles. Un peu d'art n'alarmait pas leur austérité. Mais cet
+ornement profane, qu'avaient souffert les saints de la nouvelle
+Thébaïde, offensa mon barbacole ignare. Je le vois encore lacérant la
+jolie estampe de ses doigts lourds et crasseux, et c'est avec une sorte
+de joie vengeresse qu'après vingt-cinq ans je livre son stupide attentat
+à l'indignation des gens de goût.
+
+La proscription des images était surtout fâcheuse dans les classes
+d'histoire. On ne se fait une idée un peu nette d'un peuple que par la
+vue des monuments qu'il a laissés. L'histoire figurée exerce sur
+l'imagination un charme puissant. Mais on nous enseignait la vie des
+peuples comme on l'enseignerait à des taupes. Les livres de M. Victor
+Duruy parurent vers ce temps. On y trouvait çà et là des costumes et des
+édifices. Ils firent révolution. Je vois avec plaisir qu'on a accompli
+de grands progrès dans ce sens. J'ai feuilleté l'an dernier une histoire
+grecque dont l'illustration m'a paru aussi riche que le permettaient le
+prix modique et le petit format du livre. Le texte de cette histoire est
+de M. Louis Ménard.
+
+Appliquer l'illustration à la lexicographie est une idée très heureuse
+dont il faut féliciter M. A. Gazier. Il a mis dans son dictionnaire un
+millier de petites gravures qui complètent, au besoin, les définitions
+forcément trop sommaires et trop vagues. Ces petites gravures m'amusent
+et m'instruisent. Je crois qu'elles amuseront et instruiront les
+enfants, si toutefois ils ne sont ni plus sérieux ni plus savants que
+moi. Mais ce qui me paraît tout à fait ingénieux dans cette
+illustration, ce sont les figures d'ensemble. On trouve aux mots Navire,
+Église, Armure, Château, Squelette, Digestif (appareil), Locomotive,
+Chemin de fer, etc., etc., des représentations de ces divers ensembles
+avec le nom des parties qui les composent. Ainsi nous voyons au mot
+Église les positions respectives de la nef, du transept, du sanctuaire,
+des contreforts, des arcs-boutants, des pignons, du clocher avec ses
+clochetons et ses abat-son, etc. Les écoliers d'aujourd'hui sont heureux
+d'avoir des livres si commodes et si aimables.
+
+
+
+
+LA PURETÉ DE M. ZOLA[27]
+
+
+[Note 27: _Le Rêve_. Charpentier, édit. 1 vol. in-18]
+
+Nous avons été avertis tout d'abord par une petite note officieuse,
+insérée dans plusieurs journaux, que le nouveau roman de M. Émile Zola
+était chaste et fait exprès pour «être mis entre les mains de toutes les
+femmes et même des jeunes filles». On en vantait la pudeur
+exceptionnelle et distinctive. Cette fois, disait la note, cette fois
+«le romancier a voulu une envolée en plein idéal, un coup d'aile dans ce
+que la poésie a de plus gracieux et de plus touchant». Et la note ne
+nous trompait pas. M. Zola a voulu l'envolée et le coup d'aile, et la
+poésie et la grâce touchante, et si, pour être poétique, gracieux et
+touchant, il suffisait de le vouloir, M. Zola serait certainement, à
+l'heure qu'il est, le plus touchant, le plus gracieux, le plus poétique,
+le plus ailé et le plus envolé des romanciers.
+
+Certes, nous ne saurions que le louer de sa nouvelle profession. Il
+épouse la chasteté et nous donne ainsi le plus édifiant exemple. On peut
+seulement regretter qu'il célèbre avec trop de bruit et d'éclat cette
+mystique alliance.
+
+Ne saurait-il donc être pudique sans le publier dans les journaux?
+Faut-il que le lis de saint Joseph devienne dans ses mains un instrument
+de réclame? Mais sans doute il voulait se cacher, et il n'a pas pu.
+
+En vérité, la renommée est parfois importune. Il en est de M. Émile Zola
+comme de ce mari de la fable qui confessa un matin avoir pondu un oeuf
+et qui, le soir, en avait pondu cent, au dire des commères. L'auteur du
+_Rêve_ confia un jour à son ombre son désir de quitter nos fanges et de
+voler en plein ciel, et le lendemain tous les Parisiens surent qu'il lui
+avait poussé des ailes. On les décrivait, on les mesurait; elles étaient
+blanches et semblables aux ailes des colombes. On criait au miracle. Des
+journalistes, peu tendres d'ordinaire, se sont émus de cette touchante
+merveille. «Voyez, disaient-ils, comme cette âme longtemps vautrée dans
+le fumier plane aisément dans l'azur. Désormais l'auteur du _Rêve_ passe
+en pureté sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse et saint Louis de
+Gonzague. Il faut lui ouvrir à deux battants les salons littéraires et
+l'Académie française. Car Dieu l'a érigé en exemple aux gens du monde.»
+
+Je préférerais pour mon goût une chasteté moins tapageuse. Au reste,
+j'avoue que la pureté de M. Zola me semble fort méritoire. Elle lui
+coûte cher: il l'a payée de tout son talent. On n'en trouve plus trace
+dans les trois cents pages du _Rêve_. Devant l'impalpable héroïne de ce
+récit nébuleux, je suis forcé de convenir que la Mouquette avait du bon.
+Et, s'il fallait absolument choisir, à M. Zola ailé je préférerais
+encore M. Zola à quatre pattes. Le naturel, voyez-vous, a un charme
+inimitable, et l'on ne saurait plaire si l'on n'est plus soi-même. Quand
+il ne force pas son talent, M. Zola est excellent. Il est sans rival
+pour peindre les blanchisseuses et les zingueurs. Je vous le dis tout
+bas: _l'Assommoir_ a fait mes délices. J'ai lu dix fois avec une joie
+sans mélange les noces de Coupeau, le repas de l'oie et la première
+communion de Nana. Ce sont là des tableaux admirables, pleins de
+couleur, de mouvement et de vie. Mais un seul homme n'est pas apte à
+tout peindre. Le plus habile artiste ne peut comprendre, saisir,
+exprimer que ce qu'il a en commun avec ses modèles; ou pour mieux dire
+il ne peint jamais que lui-même. Certains, à vrai dire, tels que
+Shakespeare, ont représenté l'univers. C'est donc qu'ils avaient l'âme
+universelle. Sans offenser M. Zola, telle n'est point son âme. Pour
+vaste qu'elle est, les comptoirs de zinc et les fers à repasser y
+tiennent trop de place. C'est un bon peintre quand il copie ce qu'il
+voit. Son tort est de vouloir tout peindre. Il se fatigue et s'épuise
+dans une entreprise démesurée. On l'avait déjà averti qu'il tombait dans
+le chimérique et dans le faux. Peine perdue! Il se croit infaillible. Il
+a cessé depuis longtemps d'étudier le modèle. Il compose ses tableaux
+d'imagination sur quelques notes mal prises. Son ignorance du monde est
+prodigieuse, et comme il n'a pas de philosophie, il tombe à chaque
+instant dans l'absurde et dans le monstrueux. Ce chef de l'école
+naturaliste offense à tout moment la nature.
+
+Cette fois-ci l'erreur est complète et on ne saurait imaginer un roman
+plus déraisonnable que _le Rêve_. C'est l'histoire d'une enfant trouvée,
+élevée à l'ombre d'une cathédrale par des chasubliers qui vivent avec
+une pieuse modestie dans une vieille maison héréditaire adossée à
+l'église. L'enfant se nomme Angélique et a été recueillie, un matin de
+neige, par les bons chasubliers, sous le porche de Saint-Agnès.
+
+Elle devient une brodeuse mystique et retrouve les secrets des vieux
+maîtres brodeurs. Un jeune ouvrier verrier lui apparaît une fois, beau
+comme un saint Georges de vitrail. Elle reconnaît aussitôt celui qu'elle
+attendait, son rêve. Elle l'aime, elle est aimée de lui. Elle sait par
+avance qu'il est un prince. Son rêve ne l'avait point trompée: en effet,
+cet ouvrier verrier est Félicien VII de Hautecoeur, le fils de
+l'archevêque. Angélique et Félicien se fiancent l'un à l'autre. Mais
+monseigneur refuse son consentement. Les bons chasubliers, pour rompre
+un amour qui les effraye, disent à Félicien qu'Angélique ne l'aime plus
+et à Angélique que Félicien épouse une noble demoiselle. Angélique en
+meurt. Monseigneur vient lui-même lui donner l'extrême-onction. Puis, il
+la baise sur la bouche et prononce ces paroles qui sont la devise de sa
+famille: «Si Dieu veut, je veux.» Alors, Angélique se soulève sur son
+lit et reçoit Félicien dans ses bras. Elle renaît, elle épouse, dans la
+cathédrale, le jeune héritier des antiques Hautecoeur. Après la
+cérémonie, ayant mis sa bouche sur la bouche de Félicien, elle meurt
+dans ce baiser, et monseigneur, qui avait officié, retourne, dit
+l'auteur, «au néant divin».
+
+M. Zola termine cette petite fable par une pensée profonde: «Tout n'est
+que rêve», dit-il. Et c'est, je crois, la seule réflexion philosophique
+qu'il ait jamais faite. Je n'y veux pas contredire. Je crois en effet
+que l'éternelle illusion nous berce et nous enveloppe et que la vie
+n'est qu'un songe. Mais j'ai peine à me figurer l'auteur de
+_Pot-Bouille_ interrogeant avec anxiété le sourire de Maïa et jetant la
+sonde dans l'océan des apparences. Je ne me le représente pas célébrant,
+comme Porphyre, les silencieuses orgies de la métaphysique. Quand il dit
+que tout n'est que rêve, je crains qu'il ne pense qu'à son livre, lequel
+est en effet une grande rêverie.
+
+On y parle beaucoup de sainte Agnès et de la légende dorée. C'est sous
+le portail de Sainte-Agnès qu'Angélique a été trouvée et c'est l'image
+de sainte Agnès, vêtue de la robe d'or de ses cheveux, qu'Angélique
+brode avant de mourir sur la mitre de monseigneur. J'ai quelque dévotion
+à sainte Agnès et je goûte si bien la légende de cette vierge que je
+vous la réciterai, si vous voulez, de mémoire, telle qu'elle a été
+écrite par Voragine:
+
+«Agnès, vierge de grande sagesse, souffrit la mort dans sa treizième
+année, et elle trouva ainsi la vie. Si l'on ne comptait que ses années,
+elle était encore une enfant; mais elle avait la maturité de l'âge pour
+la prudence et le jugement. Belle de visage, plus belle de foi, comme
+elle revenait de l'école, le fils du proconsul l'aima et lui promit des
+pierres précieuses et des richesses sans nombre si elle consentait à
+devenir sa femme. Agnès lui répondit: «Éloigne-toi de moi, pasteur de
+mort, amorce de péché et aliment de félonie. Car il en est un autre que
+j'aime.» Et alors elle commença à louer son amant et divin époux...» Je
+vous conterais tout le reste, pour peu que vous m'en priiez, et surtout
+comment le gouverneur l'ayant fait mettre nue, ses cheveux s'allongèrent
+miraculeusement et lui firent une robe d'or. C'est là un conte charmant,
+et les légendes des vierges martyres, telles qu'elles fleurirent au
+XIIIe siècle, sont autant de joyaux dont il faut goûter à la fois la
+richesse éblouissante et la naïveté barbare. Ce sont les chefs-d'oeuvre
+d'une orfèvrerie enfantine et merveilleuse. Le bon peuple en resta
+longtemps ébloui et ce fut jusqu'au XVIe siècle la poésie des pauvres.
+Mais M. Zola se trompe fort s'il croit que la religion d'aujourd'hui en
+a gardé le moindre souvenir. Ces légendes gothiques, devenues suspectes
+aux théologiens, ne sont maintenant connues que des archéologues. En
+faisant vivre son Angélique dans ce petit monde poétique qui emplissait
+de joie et de fantaisie les têtes des paysannes au temps de Jeanne
+d'Arc, il a fait un étrange anachronisme. Il est vrai qu'il suppose que
+son héroïne a découvert elle-même toute cette féerie chrétienne dans un
+vieux livre du XVIe siècle. Mais cela même est bien invraisemblable.
+
+En réalité, ce qu'apprend une petite fille élevée, comme Angélique, dans
+la piété, à l'odeur de l'encens, ce n'est point la légende dorée, ce
+sont les prières, l'ordinaire de la messe, le catéchisme; elle se
+confesse, elle communie. Cela est toute sa vie. Il est inconcevable que
+M. Zola ait oublié toutes ces pratiques. Pas une seule prière du matin
+ou du soir, pas une confession, pas une communion, pas une messe basse
+dans ce récit d'une enfance pieuse et d'une jeunesse mystique.
+
+Aussi son livre n'est-il qu'un conte bleu sur lequel il n'est ni permis
+de réfléchir, ni possible de raisonner. Et ce conte bleu est bien
+longuement, bien lourdement écrit. J'en sais un autre que je préfère et
+que je vais vous dire. C'est le même, après tout, et il s'appelle aussi
+un _Rêve_. Il est d'un poète très ingénu et du plus aimable naturel, M.
+Gabriel Vicaire. Oui, le même conte, avec cette différence que c'est un
+jeune garçon et non une jeune fille qui fait le rêve, et que
+l'apparition, c'est non plus un fils d'évêque en saint Georges, mais une
+fille de roi avec sa quenouille:
+
+ Vous me demandez qui je vois en rêve?
+ Et gai, c'est vraiment la fille du roi;
+ Elle ne veut pas d'autre ami que moi.
+ Partons, joli coeur, la lune se lève.
+
+ Sa robe, qui traîne, est en satin blanc,
+ Son peigne est d'argent et de pierreries;
+ La lune se lève au ras des prairies.
+ Partons, joli coeur, je suis ton galant.
+
+ Un grand manteau d'or couvre ses épaules,
+ Et moi dont la veste est de vieux coutil!
+ Partons, joli coeur, pour le Bois-Gentil.
+ La lune se lève au-dessus des saules.
+
+ Comme un enfant joue avec un oiseau,
+ Elle tient ma vie entre ses mains blanches.
+ La lune se lève au milieu des branches,
+ Partons, joli coeur, et prends ton fuseau.
+
+ Dieu merci, la chose est assez prouvée:
+ Rien ne vaut l'amour pour être content.
+ Ma mie est si belle, et je l'aime tant!
+ Partons, joli coeur, la lune est levée.
+
+Voilà le coup d'aile, voilà l'envolée, voilà la poésie, voilà le vrai
+rêve! Quant à celui de M. Zola, il est fort extravagant et fort plat en
+même temps. J'admire même qu'il soit si lourd en étant si plat.
+
+
+
+
+LA TEMPÊTE
+
+
+Les marionnettes de M. Henri Signoret viennent de nous donner _la
+Tempête_ de Shakespeare. Il y a une heure à peine que la toile du petit
+théâtre est tombée sur le groupe harmonieux de Ferdinand et de Miranda.
+Je suis sous le charme et, comme dit Prospero, «je me ressens encore des
+illusions de cette île». L'aimable spectacle! Et qu'il est vrai que les
+choses exquises, quand elles sont naïves, sont deux fois exquises. M.
+Signoret se propose de faire jouer par ses petits acteurs les
+chefs-d'oeuvre, je dirai les saintes oeuvres de tous les théâtres. Hier,
+Aristophane; aujourd'hui, Shakespeare: demain, Kalidasa. Ses petits
+acteurs sont de bois comme les dieux que détestait Polyeucte. Mais
+Polyeucte était un fanatique; il n'entendait rien aux arts et il
+ignorait tout ce qu'un dieu de bois peut contenir de divin et
+d'adorable.
+
+Pour moi, je me sens une sorte de piété mêlée à une espèce de tendresse
+pour les petits êtres, de bois et de carton, vêtus de laine ou de satin,
+qui viennent de passer sous mes yeux en faisant des gestes réglés par
+les Muses. Mon amitié pour les marionnettes est une vieille amitié. Je
+l'ai déjà exprimée ici l'an passé. J'ai dit que les acteurs de bois
+avaient, selon moi, beaucoup d'avantages sur les autres. Et je suis très
+flatté de voir que M. Paul Margueritte, qui a le goût fin, l'amour du
+rare, le sens du précieux, est aussi fort partisan des acteurs
+artificiels et minuscules. Il a fait, à propos du Petit-Théâtre, un
+éloge ingénieux des marionnettes.
+
+«Elles sont, a-t-il dit, infatigables, toujours prêtes. Et tandis que le
+nom et le visage trop connus d'un comédien de chair et d'os imposent au
+public une obsession qui rend impossible ou très difficile l'illusion,
+les fantoches impersonnels, êtres de bois et de carton, possèdent une
+vie falote et mystérieuse. Leur allure de vérité surprend, inquiète.
+Dans leurs gestes essentiels tient l'expression complète des sentiments
+humains. On en eut la preuve aux représentations d'Aristophane. De vrais
+acteurs n'eussent point produit cet effet. Là le raccourci ajoutait à
+l'illusion. Ces masques de comédie antique, ces mouvements simples et
+rares, ces poses de statue donnaient au spectacle une grâce singulière.»
+Je n'aurais point si bien dit, mais j'ai senti de même. J'ajoute qu'il
+est très difficile aux actrices et surtout aux acteurs vivants de se
+rendre poétiques. Les marionnettes le sont naturellement: elles ont à la
+fois du style et de l'ingénuité. Ne sont-elles pas les soeurs des
+poupées et des statues? Voyez les marionnettes de _la Tempête_. La main
+qui les tailla leur imprima les caractères de l'idéal ou tragique ou
+comique.
+
+M. Belloc, élève de Mercié, a modelé pour le Petit-Théâtre des têtes
+d'un grotesque puissant ou d'une pureté charmante. Sa Miranda a la grâce
+fine d'une figure de la première Renaissance italienne et le parfum des
+vierges de ce bienheureux XVe siècle qui fit refleurir pour la seconde
+fois la beauté dans le monde. Son Ariel rappelle, dans sa tunique de
+gaze lamée d'argent, les figurines de Tanagra, parce que sans doute
+l'élégance aérienne des formes appartient en propre au déclin de l'art
+hellénique.
+
+Ces deux jolis fantoches parlaient par les voix pures de mesdemoiselles
+Paule Verne et Cécile Dorelle. Quant aux plus mâles acteurs du drame,
+Prospère, Galiban, Stephano, c'étaient des poètes tels que MM. Maurice
+Bouchor, Raoul Ponchon, Amédée Pigeon, Félix Rabbe, qui les faisaient
+parler. Sans compter Coquelin cadet, qui n'a point dédaigné de dire le
+prologue, ainsi que le gai rôle du bouffon Trinculo.
+
+Les décors, certes, avaient aussi leur poésie. M. Lucien Doucet a
+représenté la grotte de Prospero avec cette grâce savante qui est un des
+caractères de son talent. Le bleu qui chantait dans ce tableau délicieux
+ajoutait une harmonie à la poésie de Shakespeare.
+
+La traduction de _la Tempête_, que nous venons d'entendre, est de M.
+Maurice Bouchor. Elle m'a beaucoup plu et j'ai grande envie de la lire à
+loisir. Elle est en prose, mais d'une prose rythmée et imagée. Je ne
+puis que donner ce soir l'impression d'un moment. Au reste il y a
+quelque raison pour que cette version soit bonne. M. Bouchor est un
+poète, c'est un poète qui aime la poésie, disposition plus rare qu'on ne
+croit chez les poètes. C'est, de plus, un demi-Anglais, tout plein de
+Shakespeare. Il est, comme Shakespeare, fort insoucieux de la gloire et
+très sensible, dit-on, comme Shakespeare encore, aux honnêtes plaisirs
+de la table. Il fallait M. Bouchor pour nous donner quelque idée de ce
+style shakespearien que Carlyle a si bien nommé un style de fête.
+
+On s'accorde à croire que _la Tempête_ est la dernière en date des
+oeuvres de ce grand Will et celle qu'il donna pour ses adieux au théâtre
+avant de se retirer dans sa ville natale de Strafford-sur-Avon. Il
+approchait de ses cinquante ans, pensait avoir assez fait pour le public
+et désirait fort mener la vie de _gentleman farmer_. Il n'avait pas
+d'ambitions littéraires. On a cru voir dans la scène où Prospero
+congédie le subtil Ariel le symbole de Shakespeare renonçant aux
+prestiges de son art et de son génie.
+
+Je ne sais. Mais il me semble que Shakespeare se souciait fort peu de
+son génie et ne songeait qu'à planter un mûrier dans son jardin.
+D'ailleurs on a tout vu, tout trouvé dans _la Tempête_, et on a eu
+raison. Il y a de tout dans cette oeuvre prodigieuse. C'est, si l'on
+veut, une pièce géographique du genre du _Crocodile_ de M. Victorien
+Sardou, un Robinson mis sur la scène avant Robinson, pour un public
+curieux de voyages et navigation. Et, de fait, _la Tempête_ traite des
+moeurs des sauvages telles qu'on les connaissait au temps d'Elisabeth.
+
+C'est aussi une féerie, et la plus belle des féeries; c'est encore un
+traité de magie ou un symbole moral. C'est enfin une pièce politique,
+une étude sociale qui laisse bien loin, pour la justesse, l'étendue et
+la profondeur des vues, ces tragédies d'État dont on faisait grand cas
+dans notre XVIIe siècle français.
+
+J'avoue qu'à cet égard le personnage de Caliban m'intéresse et
+m'inquiète beaucoup. M. Ernest Renan a bien compris que l'avenir est à
+Caliban. Ariel, entre nous, est fini; il n'aspire plus qu'au repos et à
+la liberté. Dieu me garde de médire d'un esprit si charmant. C'est un
+ministre accompli. Il exécute très habilement les ordres du souverain.
+Il opère les arrestations avec dextérité. Il s'empare des gens sans les
+molester. Il divise, il endort les ennemis de la constitution. Tous les
+ministres n'en sauraient faire autant. Il est très autoritaire avec des
+façons gracieuses. Ses dehors sont séduisants et il sait, quand il lui
+plaît, se changer en nymphe oréade. Ajoutez à cela qu'il se plonge dans
+les entrailles de la terre, même lorsqu'elle est durcie par la gelée. À
+ce trait on reconnaît un ingénieur des mines prompt à descendre dans les
+bennes et jaloux de payer de sa personne. Il a été ministre des travaux
+publics avant d'être ministre de l'intérieur, et il a su remplir
+parfaitement les fonctions les plus diverses. Il a l'esprit souple,
+rapide, agile et coulant; il se transforme sans cesse comme les nuages;
+c'est un vrai génie de l'air.
+
+Mais finalement on ne sait s'il dirige ou s'il est dirigé. Il échappe
+sans cesse à Prospero, qui le trouve exquis, et qui pourtant finit par
+lui rendre sa liberté et l'éloigner définitivement des affaires. Enfin,
+Ariel appartient depuis trop longtemps à ce que nous appelons les
+classes dirigeantes.
+
+Quant à Caliban, c'est une brute, et sa stupidité fait sa force. Ce
+«veau de lune», comme l'appelle Stefano, est le peuple et le peuple tout
+entier. Dans l'opposition, il est sans prix. Il a pour détruire
+d'étonnantes aptitudes. Il ne comprend rien; mais il sent, car il
+souffre. Il ne sait où il va; cependant, sa marche est lente et sûre; en
+rampant il s'élève insensiblement. Ce qui le rend redoutable, c'est
+qu'il a des instincts et peu d'intelligence. L'intelligence est sujette
+à l'erreur; l'instinct ne trompe jamais. Il a de grands besoins, tandis
+que l'exquis Ariel n'en a plus. C'est un animal, il est hideux, mais il
+est robuste. Il a voulu épouser la fille de son prince, la belle
+Miranda; il s'y est pris un peu trop vite et on ne la lui a pas donnée.
+Mais il est patient, il est entêté: un jour, il obtiendra une autre
+Miranda et il aura des enfants moins laids que lui. Il crée beaucoup de
+difficultés aux gouvernants. Il gémit, il menace, il murmure sans cesse.
+Il aime à changer de maître, mais il sert toujours. Prospero lui-même en
+convient. «Tel qu'il est, dit le duc, nous ne pouvons pas nous passer de
+lui. Il fait notre feu, il apporte notre bois et nous rend bien des
+services.» C'est là un aveu qu'il faut retenir et quand ensuite le
+prince donnera à Caliban les noms d'esclave abhorré, d'être capable de
+tout mal, d'ordure infecte, de vile essence, de graine de sorcière, on
+reconnaîtra que ce n'est point là le langage de la justice. Si, dans le
+conflit sans cesse ouvert entre le maître et l'esclave, le noble duc de
+Milan perd ainsi le sang-froid, exigera-t-on de la pauvre brute une
+modération parfaite et le sens de la mesure? Il faut pourtant rendre
+cette justice à Prospero qu'il s'est efforcé d'éclairer l'intelligence
+du malheureux Caliban. Il n'a rien épargné pour faire de la brute un
+homme et même un lettré. Peut-être n'a-t-il accompli cette tâche qu'avec
+trop de zèle et d'empressement. Prospero est lui-même un savant. C'est
+aussi un idéologue. À Milan, tandis qu'il étudie dans des bouquins l'art
+de gouverner, des conspirateurs lui enlèvent son duché et le relèguent
+dans une île déserte où il recommence ses expériences. Il vit dans les
+livres et proclame hautement que tel volume de sa bibliothèque est plus
+précieux qu'un duché. Il est aussi persuadé qu'aucun de nos hommes
+d'État républicains des avantages de l'instruction, en quoi il se
+prépare la déception que ceux-ci commencent à éprouver. Il envoie
+Caliban à l'école. Mais Caliban, qui n'est point fait pour goûter les
+joies pures de l'intelligence, veut être riche dès qu'il sait lire. À
+Prospero, qui lui vante les bienfaits de l'instruction, il répond tout
+net:
+
+«Vous m'avez appris à parler, et le profit que j'en retire est de savoir
+comment maudire. La peste rouge vous tue pour m'avoir enseigné votre
+langage!»
+
+À l'origine, les rapports entre Prospero, le gouvernant, et Caliban, le
+gouverné, n'étaient pas si tendus. Il y eut même une période de bonne
+entente et de sympathie. Caliban n'en a pas perdu la mémoire:
+
+--«Cette île est à moi, dit-il au duc de Milan; elle est a moi de par
+Sycorax, ma mère. Dans les premiers temps de ton arrivée, tu me faisais
+bon accueil, tu me donnais des petites tapes d'amitié, tu me faisais
+boire de l'eau avec du jus de baie, tu m'apprenais comment il faut
+nommer la grosse lumière qui brûle pendant le jour et aussi la petite
+lumière qui brûle pendant la nuit; et alors, moi, je t'aimais et je te
+montrais toutes les ressources de l'île, les ruisseaux d'eau fraîche,
+les creux d'eau salée, les places stériles et les places fertiles. Que
+je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les charmes de ma mère,
+chauves-souris, escarbots et crapauds s'abattent sur vous! Car je
+compose à moi seul tous vos sujets, moi qui étais d'abord mon propre
+roi, et vous me donnez pour chenil un creux de ce dur rocher, pendant
+que vous me retenez le reste de l'île.»
+
+On voit que le gouvernement de cette île est entré dans l'ère des
+difficultés et que la crise sociale y est fort aiguë. Caliban demande à
+Prospero tous les biens de ce monde, et Prospero, qui les lui a
+peut-être promis, est bien embarrassé de les lui donner. D'ailleurs, le
+fils de Sycorax est difficile à satisfaire; il veut tout et ne sait ce
+qu'il veut, et, quand on lui donne la chose qu'il a demandée, il ne la
+reconnaît pas.
+
+Encore Prospero et Caliban arriveraient-ils parfois à s'entendre sans la
+question religieuse qui les divise constamment. Ils n'ont pas les mêmes
+dieux, et c'est là un grand sujet de discorde. Prospero, qui est un
+savant et un philosophe, se fait de l'univers une représentation
+purement rationnelle. Il n'interprète pas les phénomènes cosmiques à
+l'aide de la fantaisie et du sentiment. L'observation, l'expérience et
+la déduction sont ses seuls guides. Il ne croît qu'à la science, Caliban
+a une tout autre foi. Sa mère, Sycorax, était sorcière. Et c'est ce dont
+Ariel et Prospero ne veulent pas tenir compte. Elle adorait le dieu
+Sétébos, qui avait le corps peint de diverses couleurs, à ce que
+rapporte Eden dans son _Histoire des voyages_. Avec l'aide de ce dieu,
+Sycorax était puissante. Elle commandait à la lune; elle faisait à
+volonté le flux et le reflux des mers; elle composait des charmes
+efficaces avec des crapauds, des escarbots et des chauves-souris. Il est
+bien naturel que Caliban adore Sétébos. C'est un dieu taillé à coups de
+hache qui parle aux sens grossiers et à l'imagination simple du
+troglodyte. Puis, je ne crains point de le dire, il y a dans l'âme
+obscure de Caliban un secret besoin de poésie et d'idéal que Sétébos
+satisfait avec abondance. Songez que Sétébos est pittoresque et frappe
+le regard, planté comme un pieu et tout barbouillé de vermillon et
+d'azur.
+
+Enfin, Prospero est-il absolument sûr que Sétébos ne soit pas le vrai
+dieu?
+
+
+
+
+LA TRESSE BLONDE[28]
+
+
+[Note 28: Par Gilbert-Augustin Thierry. Quantin, éditeur, in-18.]
+
+J'ai un ami qui vit dans la solitude, sous les pommiers du Perche. C'est
+Florentin Loriot qu'il se nomme. Il a l'âme exquise et sauvage. Il lit
+peu et médite beaucoup, et toutes les idées qui entrent dans sa tête
+prennent un sens mystique. Peintre et poète, il découvre des symboles
+sous toutes les images de la nature. Il est à la fois le plus naïf et le
+plus ingénieux des hommes. Il croit tout ce qu'il veut et ne croit
+jamais rien de ce qu'il entend. Innocent, candide, prodigieusement
+entêté, il se ferait hacher pour une idée, et, s'il n'est pas martyr à
+cette heure, la faute en est uniquement à la douceur des moeurs
+contemporaines.
+
+Quand il vient à Paris, où il ne fait que des séjours trop rares et trop
+courts, il apporte à ses amis, avec son sourire, des trésors de rêve et
+de pensée. Il arrive toujours au moment où on l'attend le moins et il
+est toujours le bienvenu. C'est une joie que de le voir entrer, son
+carton d'aquarelles sous le bras, ses poches bourrées de bouquins en
+lambeaux et de manuscrits illisibles, bienveillant, absent de tout,
+radieux, le regard perdu dans le vide.
+
+--Asseyez-vous, Florentin Loriot, et donnez-nous de fraîches nouvelles
+de la Providence. Comment va l'Absolu, comment se porte l'Infini?
+
+Et le voilà déroulant sa métaphysique. Oh! sa métaphysique, c'est un
+cahier d'images avec des légendes en vers. Mais Florentin Loriot est
+subtil et dispute habilement.
+
+La dernière fois que j'eus le plaisir de le voir, il m'exposa ses
+théories sur le roman.
+
+--Mon ami, me dit-il, faites du roman d'aventures; rien n'est beau que
+cela.
+
+Il venait de découvrir _les Mousquetaires_, et cette découverte avait
+été suivie pour lui de quelques autres plus merveilleuses. Il m'en fit
+part avec une grâce dont je ne saurais pas même vous montrer l'ombre.
+Mais ce qu'il disait revenait en somme à ceci.
+
+Le vieux Dumas faisait des contes, et il avait raison. Pour plaire et
+pour instruire, il n'est tel que les contes. Homère en faisait aussi.
+Nous avons changé cela et c'est notre tort. Les romanciers d'aujourd'hui
+se contentent d'observer des attitudes ou d'analyser des caractères.
+Mais les attitudes n'ont par elles-mêmes aucune signification et partant
+nul intérêt. Quant aux caractères, ils demeurent obscurs pour ceux qui
+s'obstinent à les étudier par le dedans. L'action seule les révèle.
+L'action, c'est tout l'homme. «Je vis, donc je dois agir,» s'écrie
+Homonculus dès qu'il sort de la cornue dans laquelle Wagner l'a
+fabriqué. Il n'y a point d'intérêt réel, il n'y a point même de vérité
+véritable à me montrer l'homme intérieur qui est incompréhensible.
+Replacez-le dans le monde, au sein de l'univers matériel et spirituel.
+Montrez-le aux prises avec sa destinée; montrez-nous Dieu partout (mon
+ami Florentin Loriot est spiritualiste et chrétien), agissez, agissez,
+agissez, jetez-nous dans de grandes affaires, non plus avec le
+matérialisme un peu enfantin du bon Dumas, mais selon les vues
+transcendantes du philosophe et du moraliste, et alors vous aurez créé
+le vrai, le grand roman d'aventures.
+
+Voilà ce que mon ami Florentin Loriot a trouvé sous ses pommiers. Il
+veut des _Mousquetaires_, mais des _Mousquetaires_ mystiques. Il aime
+les aventures, mais les aventures spirituelles.
+
+Encore resterait-il à savoir si la plus grande des aventures humaines
+n'est pas la pensée. M. Stéphane Mallarmé a pris, dit-on, pour héros
+d'un drame de cape et d'épée un fakir qui n'a pas fait un seul mouvement
+depuis cinquante ans, mais dont le cerveau est le théâtre de
+vicissitudes incessantes. Je ne répondrais pas que, s'il lui fallait
+absolument choisir un héros, mon ami Florentin Loriot ne préférât au
+Porthos d'Alexandre Dumas père le fakir de M. Stéphane Mallarmé. En
+somme, et sans chicaner davantage, ce que veut Florentin Loriot, c'est
+que le roman cesse d'être naturaliste parce qu'être naturaliste c'est
+n'être rien. Ce qu'il demande c'est que le roman soit moral, qu'il
+procède d'une conception systématique du monde et soit l'expression
+concrète d'une philosophie.
+
+C'est pourquoi je me propose de lui envoyer le nouveau roman de M.
+Gilbert-Augustin Thierry, _la Tresse blonde_. En effet, ce livre, conçu
+fortement et noblement écrit, fut inspiré, si j'en crois la préface, par
+un idéal qui n'est pas sans analogie avec l'idéal de mon ami, le
+philosophe du Perche.
+
+«Désormais, dit M. Gilbert-Augustin Thierry, l'étude de l'homme (par le
+roman) doit poursuivre sa recherche beaucoup plus haut que l'homme, vers
+ces régions de l'infini dont nous sommes des atomes passionnels, mais
+atomes à l'agitation impuissante. Se haussant vers l'occulte, s'élevant
+jusqu'au grand inconnu, hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer
+d'abord à pénétrer les abîmes réputés impénétrables, à percer les
+ténèbres dont l'absolu enveloppe son être: sa logique continue, sa
+justice immanente, sa morale implacable--les lois mêmes de son éternité.
+Vers le _dieu inconnu!_... poursuite malaisée, mais exploration
+nécessaire, puisque la déité cherchée, un Tout vivant et personnel, nous
+enveloppe et nous enlace--nous qui vivons en lui, nous qui ne sommes que
+par lui.»
+
+Si ces choses sont obscures, en soi, et naturellement, l'idée de M.
+Thierry ne s'en dégage pas moins avec une suffisante clarté. Selon
+l'auteur de _la Tresse blonde_, l'action romanesque doit avoir pour
+ressort la fatalité. C'est peu que d'y montrer des hommes: les hommes ne
+sont rien; il faut y faire sentir les puissances inconnues qui forgent
+et martèlent nos destinées. Il faut créer, non seulement des êtres, mais
+encore des sorts. C'est le roman moral, c'est le roman philosophique,
+c'est le roman enfin comme l'entendait mon ami du pays des pommiers,
+avec cette différence que celui-ci pensait en chrétien et que M. Thierry
+incline vers une sorte de déterminisme mystique. Je signale ces théories
+parce qu'elles sont de nature à soulever une discussion intéressante au
+moment où l'on reconnaît généralement l'inanité du naturalisme qui
+n'est, en somme, que la négation de l'intelligence, de la raison et du
+sentiment.
+
+Le naturalisme interdit à l'écrivain tout acte, intellectuel, toute
+manifestation morale; il mène droit à l'imbécillité flamboyante. C'est
+ainsi qu'il a produit la littérature dite décadente et symbolique. Son
+crime impardonnable est de tuer la pensée. Il est tombé, de non-sens en
+non-sens, jusqu'aux plus lamentables absurdités. Ses prétentions étaient
+de relever de la science et de procéder d'après la méthode
+expérimentale. Mais qui ne voit que la méthode expérimentale est
+absolument inapplicable à la littérature? Elle consiste à provoquer à
+volonté un phénomène dans des conditions déterminées. Or, il est clair
+qu'une telle méthode est hors de nos moyens.
+
+Mais prenons, si vous voulez, le mot d'expérience dans un sens
+métaphorique, et admettons qu'il y ait, en art, une sorte de méthode
+idéalement expérimentale. Toute expérience suppose une hypothèse
+préalable que cette expérience a pour but de vérifier. Or le
+naturalisme, s'interdisant toute hypothèse, n'a aucune expérience à
+faire. Le chef de cette école littéraire, qui parle tant d'expériences,
+rappelle à cet égard un physiologiste for connu dans l'histoire des
+sciences; le bonhomme Magendie, qui expérimenta beaucoup sans aucun
+profit. Il redoutait les hypothèses comme des causes d'erreur. Bichat
+avait du génie, disait-il, et il s'est trompé. Magendie ne voulait pas
+avoir de génie, de peur de se tromper aussi. Or, il n'eut point de génie
+et ne se trompa jamais. Il ouvrait tous les jours des chiens et des
+lapins, mais sans aucune idée préconçue, et il n'y trouvait rien, pour
+la raison qu'il n'y cherchait rien. Cela, c'est le naturalisme dans
+l'ordre scientifique. Claude Bernard, qui succéda à Magendie, rendit ses
+droits à l'hypothèse. Il avait l'imagination grande et l'esprit juste.
+Il supposait les choses et les vérifiait ensuite, et il fit de vastes
+découvertes. Si l'hypothèse est nécessaire dans l'ordre scientifique, on
+ne croira pas qu'elle soit funeste dans l'ordre littéraire, et l'on
+permettra à M. Gilbert-Augustin Thierry de considérer, avec des idées
+préconçues, les fatalités de l'atavisme, la lutte pour la proie et même
+le conflit de la suggestion et de la responsabilité.
+
+
+
+
+BRAVE FILLE[29]
+
+
+[Note 29: Par M. Fernand Calmettes, _Société d'éducation de la
+jeunesse_, 1 vol. in-8°, figures.]
+
+Il y a eu deux ans au mois d'août dernier, je traversais avec trois ou
+quatre amis, pieds nus, la baie de Somme à marée basse. Nous nous
+éloignions de ces hauts remparts de Saint-Valéry dont l'embrun a couvert
+les vieux grès d'une rouille dorée. Mais ce n'avait pas été sans nous
+retourner plusieurs fois pour voir l'église merveilleuse qui dresse sur
+ces remparts ses cinq pignons aigus percés, au XVe siècle, de grandes
+baies à ogives, son toit d'ardoises en forme de carène renversée et le
+coq de son clocher. Devant nous le sable blond de la baie s'étendait
+jusqu'à la pointe bleuâtre du Hourdel, où finit la terre, et jusqu'aux
+lignes basses de ce Crotoy, qui reçut Jeanne d'Arc prisonnière des
+Anglais. Au large, d'où soufflait le vent du nord, on apercevait une
+goélette norvégienne chargée sans doute de planches de sapin et de fer
+brut. Le soleil enflammait le bord des grands nuages sombres. L'infini
+rude et délicieux nous enveloppait et nous songions à des choses très
+simples. Puis, suivant la pente naturelle de mon esprit, j'en vins à ne
+plus penser à rien. Nous avancions lentement, traversant à gué les
+petits ruisseaux peuplés de crabes et de crevettes et sentant parfois
+sous nos pieds, dans le sable, le tranchant des coquillages brisés.
+Autour de nous, l'eau n'avait point de sourires et le vent n'avait point
+de caresses; mais des souffles salubres nous versaient dans la poitrine
+une joie paisible et l'oubli de la vie. Tout à coup, j'entendis mon nom
+jeté dans le vent comme un appel affectueux. J'en fus tout étonné. Il me
+paraissait inconcevable que quelqu'un se rappelât encore mon nom, alors
+que je l'avais moi-même oublié. Je ne me sentais plus distinct de la
+nature et ce simple appel me fit tressaillir. Il faut vous dire que je
+n'ai jamais été bien sûr d'exister; si, à certaines heures, j'incline à
+croire que je suis, j'en éprouve une sorte de stupeur et je me demande
+comment cela se fait.
+
+Or, à ce moment-là réellement je n'étais pas, puisque je ne pensais pas.
+Je n'avais au plus qu'une existence virtuelle. La voix qui m'appelait se
+rapprocha et, m'étant tourné du côté d'où venait le son, je vis une
+espèce de marin coiffé d'un béret bleu, serré dans un tricot de laine,
+qui s'élançait vers moi à grandes enjambées, les pantalons relevés
+au-dessus du genou, et faisant danser sur son dos une paire de souliers
+ferrés qu'il portait en sautoir. Son visage était bronzé comme celui
+d'un vieux pilote. Il me tendit une main large, mais trop douce pour
+avoir beaucoup pris de ris et longtemps tiré sur le cordage.
+
+--Tu ne me reconnais pas? me dit-il.
+
+Si, je le reconnaissais, mon excellent ami Fernand Calmettes, le témoin
+de ces années de jeunesse dont le goût fut tant de fois amer et dont le
+parfum reste si doux dans le souvenir! Heureux que nous étions alors!
+Nous n'avions rien et nous attendions tout. Si, je le reconnaissais, mon
+vieux compagnon d'armes! Oui, compagnon d'armes, car, en 1870, nous
+avons fait la guerre ensemble, Fernand Calmettes et moi, comme simples
+soldats, dans un régiment de la garde nationale mobilisée, sous les
+ordres du brave capitaine Chalamel. Portant côte à côte le képi à
+passepoil rouge et la vareuse à boutons de cuivre, nous défendions Paris
+de notre mieux, mais je dois convenir que nous étions des soldats d'une
+espèce particulière. Il me souvient que, pendant la bataille du 2
+décembre, placés en réserve sous le fort de la Faisanderie, nous lisions
+le _Silène_ de Virgile, au bruit des obus qui tombaient devant nous dans
+la Marne. Tandis qu'à l'horizon de la campagne grise et nue les
+batteries prussiennes faisaient traîner des flocons blancs au-dessus des
+collines, tous deux, assis sur la berge, près des fusils en faisceaux,
+nos fronts penchés sur un petit _Virgile_ de Bliss, que j'ai encore et
+qui m'est cher, nous commentions cette genèse que le poète, par un
+délicieux caprice, enchâssa dans une idylle. «Il chante comment dans le
+vide immense furent condensées les germes de la terre, de l'air, des
+mers et aussi du feu subtil; comme de ces principes sortirent toutes
+choses et se consolida le tendre globe du monde, etc., etc.» Fernand
+Calmettes sortait alors de l'École des chartes, où il avait soutenu une
+thèse sur les manuscrits de Tacite.
+
+La soutenance de cette thèse avait été signalée par une altercation
+assez vive entre M. Quicherat, qui présidait la séance, et l'archiviste
+candidat, au sujet de la transcription des noms propres latins en
+français. L'élève tenait pour une méthode fixe; il voulait, comme M.
+Leconte de Lisle, que tous les noms fussent transcrits lettre pour
+lettre, en respectant la désinence étrangère, _Roma_, _Tacitus_,
+_Tiberis_.
+
+Le maître défendait la transmission orale, fondée sur les lois de
+l'accentuation. _Rome_, _Tacite_, _Tibre_. L'élève demanda alors à M.
+Quicherat si, pour observer ces mêmes lois, il dirait _Quinte Fabre
+Favre_ au lieu de _Quintus Fabius Faber_. M. Quicherat allégua l'usage
+et se fâcha tout rouge. Fernand Calmettes éprouva ce jour-là qu'il est
+parfois dangereux d'avoir raison. Mais il ne profita pas de la leçon;
+c'est un esprit logique, qui ne connaîtra jamais l'art charmant d'avoir
+tort à point et quand il faut. C'est pourtant là une grâce irrésistible,
+Le monde ne donne raison qu'à ceux qui ont quelquefois tort. Quand je le
+connus, en 1868, Fernand Calmettes, s'occupait d'épigraphie et de
+numismatique, et copiait des chartes par les belles nuits d'été. C'était
+un grand archéologue de vingt ans; mais un archéologue tout à fait
+singulier, car il avait des idées générales et une merveilleuse
+abondance de méthodes philosophiques. Il m'en a même donné deux ou trois
+qui m'ont été fort utiles.
+
+Je n'ai jamais connu un constructeur qui fît tant d'échafaudages. Ce
+n'est pas tout. Cet archéologue n'aimait pas l'archéologie, et il ne
+tarda pas à la prendre en horreur. Il y excellait pourtant, et si les
+travaux épigraphiques qu'il a écrits étaient signés de son nom, il
+serait aujourd'hui de l'Institut. C'est une question de savoir s'il s'y
+plairait, car il aime terriblement le grand air. Il a l'âme rustique. En
+1870, pendant nos longues factions sous les armes, il se prit de goût
+pour la peinture et il se mit à dessiner avec cette ardeur patiente et
+cette imagination méthodique qui sont le fond de sa nature. Depuis lors,
+il est devenu le peintre qu'on sait et dont on estime le talent
+énergique, sincère et pensif.
+
+Quand il me serra la main dans cette belle baie de Somme, si je le
+reconnaissais sous le hâle et l'embrun, mon vieil ami Fernand Calmettes!
+J'appris de lui qu'il était installé tout proche dans un de ces villages
+de la côte où le vent chasse tant de sable qu'on enfonce dans les rues
+jusqu'aux genoux. Il venait là passer chaque année quatre ou cinq mois
+et, par un instinct d'harmonie, il s'était fait semblable aux marins
+parmi lesquels il vivait et dont il aimait la simplicité grave et la
+grandeur naïve. Il ressentait une sympathie de peintre et de poète pour
+ces simples qui n'ont, dans le combat de la vie, d'autres armes que leur
+filet, ces grands enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne
+connaissent point celles des hommes. Il se sentait bien auprès de ces
+braves gens que la vie use comme le temps use les pierres, sans toucher
+au coeur, et que la vieillesse même ne rend point avares.
+
+M. Fernand Calmettes rapporta de la baie de Somme et des plages grises
+du Vimeu des études, des notes, des souvenirs dont il a tiré depuis
+quelques beaux tableaux et un livre, un roman que j'ai reçu hier et qui
+m'a fait songer à tout ce que je viens de vous dire, un roman sur les
+pêcheurs, un récit tracé pour les jeunes filles avec une innocente
+ardeur. Ce livre est illustré: je n'ai pas besoin de dire que les
+dessins sont de M. Calmettes lui-même. Ils plaisent par un style simple
+et grand. Le texte aussi a de la grandeur vraie et de la belle
+simplicité.
+
+On trouve parmi les débris attribués à la poétesse Sappho une épigramme
+funéraire dans le goût des plus anciens poèmes de ce genre que nous ait
+conservé l'_Anthologie_. C'est, en deux vers, une mâle élégie dont voici
+le sens, rendu aussi exactement que possible:
+
+«Ici est le tombeau du pêcheur Pélagôn. On y a gravé une nasse et un
+filet, monuments d'une dure vie.»
+
+Il faudrait tracer ces deux vers sur le frontispice du livre de M.
+Fernand Calmettes. Ce livre, intitulé _Brave Fille_, est l'histoire
+d'une jeune orpheline, Élise, en qui revivent les vertus héréditaires
+des pauvres pêcheurs qui gagnent leur vie au péril de la mer. Elle a le
+coeur robuste et pieux. Elle est née avec l'amour de ce terrible Océan
+qui lui a pris son père. Comme le vieux pilote que M. Jean Richepin fait
+si bien parler dans _le Flibustier_, elle méprise la terre et les
+terriens et pense que les rivières, ce n'est que de l'eau pâle, ingrate
+et fade, cette eau qui passe et ne revient pas. Voyez-la, la brave
+fille, sur la route de Saint-Valéry, qui se déroule toute poudreuse
+entre deux rangées d'arbres tordus par le souffle de l'ouest...
+
+ Cinq lieues sur cette route morne. Élise en avait le coeur plus
+ malade que les jambes. Elle ne s'intéressait guère à la
+ campagne. Tout s'y rapetisse et s'y rétrécit. On n'y peut
+ entrevoir que des coins de ciel, on n'y respire qu'une brise
+ concentrée. Des horizons qu'on toucherait de la main; une terre
+ si dure à manier, si avare, que, pour lui arracher ses
+ richesses, on est réduit à se la partager par petits carrés, et
+ l'on y épuise sa vie à tracer des sillons longs d'une encâblure
+ à peine. Qu'est-ce auprès de la mer, la grande mer? Elle vous
+ ouvre les poumons, celle-là, avec son souffle que rien n'arrête,
+ et l'on met, à la sillager de nord en sud, moins de temps qu'il
+ n'en faudrait pour labourer un champ pas plus vaste qu'un port.
+
+ C'est la vie large et généreuse qui vous ranime tous les sens à
+ la fois et vous nourrit des forces vierges de la nature. Élise
+ avait hâte de la revoir, cette mer, aussi belle dans ses colères
+ que dans ses caresses, cette mer qui l'avait faite courageuse et
+ forte.
+
+Élise a une tâche, qu'elle saura accomplir. Avant de céder à l'amour
+permis, elle devra tirer du fond de la mer le corps de son père et
+l'ensevelir. C'est son père lui-même qui lui apparaît pour lui donner
+cet ordre. Vous êtes libre d'ailleurs de croire que le fantôme du pauvre
+pêcheur n'a pas plus de réalité objective que le spectre de Banquo, et
+qu'il est le produit d'une hallucination généreuse. Quand elle vit son
+père revenu du fond de la mer où il était couché depuis plusieurs mois,
+Élise ne dormait pas.
+
+ Non, elle ne dormait pas. À la lueur douce de la lune, elle
+ reconnut distinctement, l'un après l'autre, les objets
+ familiers, tels qu'elle les avait retrouvés tout à l'heure à son
+ retour; le petit lit en armoire, sous l'escalier du grenier; le
+ grand buffet où scintille sous un globe le bouquet de mariage de
+ la mère, une rose énorme feuilletée d'or; puis, de chaque côté,
+ les deux flambeaux d'étain, puis les filets, les engins de
+ pêche, suspendus partout, aux murs, aux poutres du plafond. Tous
+ ces vieux compagnons de sa vie d'autrefois, elle les tenait là
+ sous les yeux, dans leur forme précise, matérielle, avec leurs
+ contours et leurs couleurs.
+
+ Elle ne dormait pas et cependant elle ne pouvait se tourner vers
+ la porte sans retrouver en face d'elle un visage triste et doux,
+ à l'oeil clair, aux rides bonnes.
+
+ --Père, que me voulez-vous?
+
+ Pour la première fois, depuis qu'elle l'avait perdu, Élise
+ revoyait vraiment son père, tel qu'il était en son vivant, avec
+ le gros bonnet de loutre, le foulard rouge et le maillot brun.
+ Il la grondait doucement de l'abandonner, lui, le père, au fond
+ des sables, de n'avoir pas tenté l'impossible auprès des
+ autorités maritimes, pour demander, comme cela s'obtient
+ parfois, qu'on draguât la place, qu'on arrachât à l'abîme des
+ fonds les corps, qui ne peuvent connaître le repos en dehors de
+ la terre aimée....
+
+ --Père, je vous le jure, je ne prendrai de repos que je ne vous
+ aie enterré aux côtés de la mère.
+
+Elle réussit à l'enterrer aux côtés de la mère. C'était presque
+impossible. Mais que ne peuvent le courage, et l'amour? J'ai cité deux
+passages de ce livre pour me dispenser de vanter un vieil ami. On jugera
+que ces citations portent leurs louanges en elles-mêmes.
+
+M. Fernand Calmettes a, pour nous représenter ces pêcheurs, l'oeil d'un
+peintre et l'âme d'un poète, aussi a-t-il exprimé les formes et les
+âmes. Une seule faculté des marins n'est pas exactement rendue dans son
+livre, la faculté religieuse. On, n'y rencontre le culte catholique sous
+aucune forme précise et, chose étrange, le nom de Dieu n'y est même pas
+prononcé.
+
+J'ai demandé les raisons de cette singularité et je les ai apprises;
+elles sont trop intéressantes pour que je ne les révèle pas ici. C'est
+l'éditeur du livre, c'est le libraire qui n'a point souffert que le nom
+de Dieu figurât une seule fois dans le texte, donnant pour motif qu'il
+publiait des livres destinés à être donnés en prix dans les écoles.
+
+Les idées philosophiques et religieuses de cette maison de librairie,
+fort honorable d'ailleurs, importeraient peu, mais elle est patronnée
+par certains hommes politiques qui répudieraient ses livres s'il y était
+fait allusion à un culte, à un idéal religieux quelconque. Voilà où nous
+en sommes! Voilà la largeur d'idées, l'ouverture d'esprit de nos
+radicaux. Voilà comment ils entendent la tolérance, la liberté
+intellectuelle, le respect des consciences. Voilà les inspirations
+libérales de l'Hôtel de Ville! Je ne suis pas suspect de trop de foi, et
+ceux qui me font l'honneur de me lire savent que je ne défends ici que
+la liberté des âmes et la paix des coeurs. Mais, en vérité, cette
+proscription de l'idéal de tant de personnes respectables, cette guerre
+au dieu des femmes et des enfants, au dieu consolateur des affligés, est
+quelque chose de bien méchant et de bien maladroit. Je regrette vivement
+que le livre de M. Fernand Calmettes ait subi l'affront d'une si stupide
+censure. Je le regretterais plus encore si l'auteur n'avait compensé, en
+quelque sorte, par son idéalisme supérieur les mutilations dont il eut à
+souffrir de la part des sectaires. Une sorte de mysticisme naturaliste
+règne dans son oeuvre et se substitue ingénieusement au culte plus
+traditionnel que professent en réalité les pêcheurs de nos côtes.
+
+M. Fernand Calmettes élève à la hauteur d'une religion les sentiments de
+famille, la piété de coeur. Dans son livre, le ciel est toujours
+visible; il inspire tous les êtres, les illumine de sa clarté radieuse
+ou les enveloppe de sa mélancolie sereine. Cela est excellent, mais ce
+n'est pas ainsi que les pêcheurs de Saint-Valéry conçoivent l'idéal
+divin[30].
+
+[Note 30: J'apprends avec plaisir que, dans une nouvelle édition, M.
+Fernand Calmettes rétablit intégralement le texte de son manuscrit.]
+
+
+
+
+HISTOIRE DU PEUPLE D'ISRAËL[31]
+
+
+[Note 31: Par M. Ernest Renan, in-8°, Calmann Lévy, édit., t. II.]
+
+Faut-il essayer de vous rendre l'impression que j'ai éprouvée en lisant
+ce deuxième volume de l'_Histoire d'Israël_? Faut-il vous montrer l'état
+de mon âme quand je songeais entre les pages? C'est un genre de critique
+pour lequel, vous le savez, je n'ai que trop de penchant. Presque
+toujours, quand j'ai dit ce que j'ai senti, je ne sais plus que dire et
+tout mon art est de griffonner sur les marges des livres. Un feuillet
+que je tourne est comme un flambeau qu'on m'apporte et autour duquel
+aussitôt vingt papillons sortis de ma tête se mettent à danser. Ces
+papillons sont des indiscrets, mais qu'y faire? Quand je les chasse, il
+en revient d'autres. Et c'est tout un choeur de petits êtres ailés qui,
+dorés et blonds comme le jour, ou bleus et sombres comme la nuit, tous
+frêles, tous légers, mais infatigables, voltigent à l'envi et semblent
+murmurer du battement de leurs ailes: «Nous sommes de petites Psychés;
+ami, ne nous chasse pas d'un geste trop brusque. Un esprit immortel
+anime nos formes éphémères. Vois: nous cherchons Éros, Éros qu'on ne
+trouve jamais, Éros, le grand secret de la vie et de la mort.» Et, en
+définitive, c'est toujours quelqu'une de ces petites Psychés-là qui me
+fait mon article. Elle s'y prend, Dieu sait comment! Mais, sans elle, je
+ferais pis encore.
+
+En ce moment, alors que je lis, dans le beau livre de M. Renan, les
+règnes de David et de Salomon, le schisme des tribus, la victoire des
+prophètes, l'agonie et la mort du royaume d'Israël, alors qu'avec sa
+science de linguiste et d'archéologue, les souvenirs de ses voyages et
+surtout un sens divinateur des choses très anciennes, l'historien
+retrouve et me montre le pasteur nomade qui voit partout des Elohim dans
+les mirages du désert et quelquefois lutte toute une nuit avec l'un de
+ces êtres mystérieux; restitue le Temple de Salomon, son pylône de style
+égyptien, ses deux colonnes d'airain à chapiteaux de gerbes de lotus,
+ses _cheroubim_ d'or monstrueux comme les sphinx de Memphis et comme les
+taureaux à face humaine de Khorsabad et tout à l'entour, dressé sur les
+collines ou caché sous les bocages, l'impur hiérodule des temples
+phéniciens; suit enfin à travers les siècles l'évolution du sentiment
+religieux chez ce peuple singulier qui passa de l'adoration d'un dieu
+jaloux et féroce au culte de cette providence divine dont il a
+finalement imposé l'idéal au monde,--pendant toute cette lecture
+attachante et forte qui m'intéresse, parce qu'elle est savante et qui
+m'enchante pour ce qu'elle contient d'art exquis, savez-vous ce que font
+mes bestioles aux ailes toujours agitées, mes petites Psychés anxieuses?
+Elles me montrent ma vieille Bible en estampes, la bible que ma mère
+m'avait donnée et qu'enfant je dévorais des yeux avant même de savoir
+lire.
+
+C'était une bonne vieille Bible. Elle datait du commencement du XVIIe
+siècle; les dessins étaient d'un artiste hollandais qui avait représenté
+le paradis terrestre sous l'aspect d'un paysage des environs
+d'Amsterdam. Les animaux qu'on y voyait, tous domestiques, donnaient
+l'idée d'une ferme et d'une basse-cour très bien tenues. C'étaient des
+boeufs, des moutons, des lapins et un beau cheval brabançon, bien tondu,
+bien pansé, tout prêt à être attelé au carrosse d'un bourgmestre. Je ne
+parle pas d'Eve, en qui éclatait la beauté flamande; c'étaient là des
+trésors perdus. L'arche de Noé m'intéressait davantage. J'en vois encore
+la coque ample et ronde, surmontée d'une cabane en planches. O merveille
+de la tradition! j'avais parmi mes joujoux une arche de Noé exactement
+semblable, peinte en rouge, avec tous les animaux par couple et Noé et
+ses enfants faits au tour. Ce m'était une grande preuve de la vérité des
+Écritures. _Teste David cum Sibylla_. À dater de la tour de Babel, les
+personnages de ma Bible étaient richement habillés, selon leur
+condition, les guerriers à l'exemple des Romains de la colonne Trajane,
+les princes avec des turbans, les femmes comme les femmes de Rubens, les
+bergers en façon de brigands et les anges à la mode de ceux des
+jésuites. Les tentes des soldats ressemblaient aux riches pavillons
+qu'on voit dans les tapisseries; les palais étaient imités de ceux de la
+Renaissance, l'artiste n'ayant pas imaginé qu'on pût rien représenter de
+plus vieux en ce genre. Il y avait des nymphes de Jean Goujon dans la
+fontaine où se baignait Bethsabé. C'est pourquoi ces images me donnaient
+l'idée d'une antiquité profonde. Je doutais que mon grand-père lui-même,
+bien qu'il eût été blessé à Waterloo, en souvenir de quoi il portait
+toujours un bouquet de violettes à sa boutonnière, eût pu connaître la
+tour de Babel et les bains de Bethsabé. Oh! ma vieille Bible en figures,
+quelles délices j'éprouvais à la feuilleter le soir quand mes prunelles
+nageaient à demi déjà dans les ondes ravissantes du sommeil enfantin!
+Comme j'y voyais Dieu en barbe blanche! Ce qui est peut-être après tout
+la seule façon de le voir réellement. Comme je croyais en lui!
+
+Je le trouvais, entre nous, un peu bizarre, violent et colère; mais je
+ne lui demandais pas compte de ses actions: j'étais habitué à voir les
+grandes personnes agir d'une façon incompréhensible. Et puis j'avais
+alors une philosophie: je croyais à l'infaillibilité universelle des
+hommes et des choses. J'étais persuadé que tout était raisonnable dans
+le monde et qu'une aussi vaste chose était conduite sérieusement. C'est
+une sagesse que j'ai laissée avec ma vieille Bible. Quels regrets n'en
+ai-je pas! Songez donc! Être soi-même tout petit et pouvoir atteindre le
+bout du monde après une bonne promenade! Croire qu'on a le secret de
+l'univers dans un vieux livre, sous la lampe, le soir, quand la chambre
+est chaude. N'être troublé par rien et pourtant rêver! car je rêvais
+alors et tous les personnages de ma vieille bible venaient, dès que
+j'étais couché, défiler devant mon petit lit à galerie. Oui, les rois
+portant le sceptre et la couronne, les prophètes à longues barbes,
+drapés sous un éternel coup de vent, passaient dans mon sommeil avec une
+majesté mêlée de bonhomie. Après le défilé, ils s'allaient ranger
+d'eux-mêmes dans une boîte de joujoux de Nuremberg. C'est la première
+idée que je me suis faite de David et d'Isaïe.
+
+Tous nous l'avons eue plus ou moins; tous nous avons feuilleté,
+autrefois, une vieille Bible en estampes. Tous nous nous sommes fait de
+l'origine du monde et des choses une idée simple, enfantine et naïve. Il
+y a quelque chose d'émouvant, ce me semble, à rapprocher cette idée
+puérile de la réalité telle que la science nous la fait toucher. À
+mesure que notre intelligence prend possession d'elle-même et de
+l'univers, le passé recule indéfiniment et nous reconnaissons qu'il nous
+est interdit d'atteindre aux commencements de l'homme et de la vie. Si
+avant que nous remontons les temps, des perspectives nouvelles, des
+profondeurs inattendues s'ouvrent sans cesse devant nous; nous sentons
+qu'un abîme est au delà. Nous voyons le trou noir et l'effroi gagne les
+plus hardis. Ce berger nomade qu'on nous montre entouré, dans la nuit du
+désert, des ombres des Elohim, il était le fils d'une humanité déjà
+vieille et, pour ainsi dire, aussi éloignée que la nôtre du commun
+berceau. C'en est fait. L'homme moderne, lui aussi, a déchiré sa vieille
+Bible en estampes. Lui aussi, il a laissé au fond d'une boîte de
+Nuremberg les dix ou douze patriarches qui, en se donnant la main,
+formaient une chaîne qui allait jusqu'à la création. Ce n'est pas
+d'aujourd'hui, on le sait, que l'exégèse a trouvé le sens véritable de
+la Bible hébraïque. Les vieux textes sur lesquels reposait une croyance
+tant de fois séculaire subissent depuis cent ans, deux cents ans même le
+libre examen de la science. Je suis incapable d'indiquer précisément la
+part qui revient à M. Renan dans la critique biblique. Mais ce qui lui
+appartient, j'en suis sûr, c'est l'art avec lequel il anime le passé
+lointain, c'est l'intelligence qu'il nous donne de l'antique Orient dont
+il connaît si bien le sol et les races, c'est son talent de peindre les
+paysages et les figures, c'est sa finesse à discerner, à défaut de
+certitudes, le probable et le possible, c'est enfin son don particulier
+de plaire, de charmer, de séduire. Dans son nouvel ouvrage, si le style
+n'a pas la suavité abondante qui font des _Origines du Christianisme_
+une lecture délicieuse, on y trouve, par contre, une bonhomie, un
+naturel et comme un _air parlé_ dont ce grand écrivain n'avait pas
+encore donné d'exemple aussi sensible. Ceux qui ont le bonheur de
+l'avoir entendu lui-même croient, en le lisant cette fois, l'entendre
+encore. C'est lui, son accent, son geste. En fermant le livre, je suis
+tenté de dire, comme les pèlerins d'Emmaüs: «Nous venons de le voir. Il
+était à cette table.» Dans ce livre, une chose, entre autres, lui est
+tout à fait particulière et rappelle ses conversations, c'est le goût
+qu'il montre pour les rapprochements historiques. À tel endroit, pour
+mieux faire comprendre l'esprit du vieux chef nomade, il parlera
+d'Abd-el-Kader; à tel autre, il comparera David au négus d'Abyssinie.
+Parfois, les rencontres sont plus inattendues; il nous dit, par
+exemple, que Notre-Dame-de-Lorette peut nous donner une idée assez
+approchante du temple de Salomon.
+
+Il a des familiarités charmantes, comme quand, parlant d'Iahvé, du
+terrible Iahvé, il l'appella «une créature de l'esprit le plus borné».
+Voici d'ailleurs tout le passage:
+
+«Nul sentiment moral chez Iahvé, tel que David le connaît et l'adore. Ce
+dieu capricieux est le favoritisme même; sa fidélité est toute
+matérielle; il est à cheval sur son droit jusqu'à l'absurde. Il se monte
+contre les gens, sans qu'on sache pourquoi. Alors on lui fait humer la
+fumée d'un sacrifice et sa colère s'apaise. Quand on a juré par lui des
+choses abominables, il tient à ce qu'on exécute le _hérem_. C'est une
+créature de l'esprit le plus borné; il se plaît aux supplices immérités.
+Quoique le rite des sacrifices humains fût antipathique à Israël, Iahvé
+se plaisait quelquefois à ces spectacles. Le supplice des Saülides, à
+Gibéa, est un vrai sacrifice humain de sept personnes, accompli devant
+Iahvé, pour l'apaiser. Les «guerres de Iahvé» finissent toutes par
+d'affreux massacres en l'honneur de ce dieu cruel.»
+
+Où donc est mon vieux recueil d'images saintes, dans lesquelles ce même
+Iahvé se promenait avec tant de majesté à travers une prairie de
+Hollande, au milieu de moutons blancs, de petits cochons d'Inde et de
+chevaux du Brabant?
+
+
+
+
+L'ÉLOQUENCE DE LA TRIBUNE[32].
+
+LE SÉNAT
+
+
+[Note 32: Ceci a été écrit à propos du discours prononcé par M.
+Challemel-Lacour au Sénat, dans la séance du 10 décembre 1888.]
+
+M. Challemel-Lacour a prononcé mardi un discours qui retentit encore
+dans toutes les âmes sensibles à l'éloquence. Il y a beaucoup de ces
+âmes-là en France; nous aimerons toujours les mortels heureux dont les
+lèvres tendent jusqu'à nos oreilles ces chaînes d'or dont parlent les
+légendes gauloises; nous nous laisserons toujours conduire par
+l'éloquence. Ne serait-il pas à propos de considérer, au point de vue de
+l'art, de l'art seul, trois ou quatre de nos orateurs politiques, en les
+prenant dans le Sénat, si vous voulez bien, et en commençant par M.
+Challemel-Lacour lui-même? À l'exemple du vieux Cormenin, nous pourrions
+essayer d'esquisser un portrait. Le peintre aurait, pour racheter sa
+faiblesse, l'avantage d'avoir étudié son modèle.
+
+L'attitude est d'une raideur majestueuse. Le geste sobre; la voix grave,
+sonore dans son médiocre volume. L'haleine, un peu courte, est si bien
+ménagée qu'elle suffit aux plus longues périodes. Quant à la phrase,
+elle est ample et se déroule avec une sévère magnificence. Par le calme
+de la tenue, par l'art de la diction, par le goût pur de la forme, cet
+orateur rappelle tout ce que nous imaginons de l'éloquence antique. Il
+parle, et l'on croit voir les abeilles de l'Hymette voltiger autour de
+sa barbe d'argent.
+
+Il a l'esprit méditatif, et tout ce qu'il dit est empreint d'un
+caractère de sagesse. Je n'ai pas besoin de dire que j'entends ici par
+sagesse la disposition d'un esprit enclin à rechercher les causes et à
+suivre à travers les faits l'enchaînement des idées. M. Challemel-Lacour
+est philosophe. De là, une sorte de tristesse grave répandue sur toutes
+ses paroles. Il n'y a pas de philosophie gaie, et la sienne est
+particulièrement triste. Ce sage est frappé de l'écoulement universel
+des choses et de l'instabilité qui est la condition nécessaire de la
+vie. L'idée du mal universel ne le quitte jamais, et il porte une sorte
+de pessimisme stoïque jusque dans les débats parlementaires. On le
+sentait bien mercredi quand il prononçait ce discours, d'un art achevé.
+On le sentait mieux encore quand, en 1883, il prenait la parole à la
+même tribune comme ministre des affaires étrangères. Sa philosophie
+dominait sa politique; il semblait plus persuadé de la malignité des
+hommes et des choses que du succès de ses propres négociations. Il est
+de ceux qui ont laissé l'espérance, et sa parole en garde un goût amer.
+Son éloquence est terriblement sincère. Elle trahit un orgueil stoïque
+qu'on croyait mort avec l'antique Brutus. M. Challemel-Lacour nous
+montre sans cesse sa raison debout sur les ruines du monde et semble
+dire: «Qu'importe que l'univers s'abîme, si moi je demeure ferme dans ma
+sagesse!» Non! La philosophie n'est jamais gaie. Et il faut dire aussi:
+La foi n'est jamais triste.
+
+Voyez M. Chesnelong qui siège au Sénat sur les bancs de l'extrême
+droite. Ce n'est pas un philosophe. Au contraire, c'est un croyant. Tout
+respire en lui la foi la plus ardente. Son éloquence a les transports de
+l'éloquence sacrée. Elle garde même, dans les questions financières, le
+zèle pieux de l'apostolat. M. Chesnelong n'a guère pris la parole au
+Sénat que pour faire entendre des plaintes et des gémissements. Mais il
+y a de l'allégresse dans ses plaintes, une joie sereine se mêle à ses
+gémissements. Écoutez-le: il pleure. Mais l'hosannah éclate malgré lui
+dans son âme. Il est joyeux parce qu'il a la foi. Son large visage
+s'éclaire, à la tribune, d'un sourire paisible. M. Challemel-Lacour ne
+sourit jamais.
+
+Et quelle vision pourrait donc l'égayer un moment? Il est à jamais seul
+en face de sa haute raison dans le néant universel. Le Sénat
+applaudissait cette semaine le dernier des stoïciens.
+
+Je ne sais si M. Buffet parlera cette année dans la discussion du
+budget. M. Buffet est un orateur excellent et qu'il faut nommer à côte
+des meilleurs. Il siège à droite, on le sait, et se montre constamment
+soucieux des intérêts des catholiques. Mais, quelle que soit la force de
+ses opinions religieuses, sa parole n'en reçoit pas la plus légère
+empreinte de mysticisme. C'est un orateur d'affaires. Sa probe éloquence
+ne veut pas d'autre parure que l'exactitude et la force; elle brille
+dans une robuste nudité. M. Buffet ne naquit pas pour sacrifier aux
+grâces légères. Il semble taillé dans le coeur noueux d'un chêne. Sa
+personne anguleuse et voûtée exprime la dignité propre à un vieux
+parlementaire blanchi dans les débats publics. Il a, au plus haut degré,
+ce qu'on appelle l'autorité. On l'écoute avant même qu'il ait parlé. Son
+visage est sévère, presque chagrin, avec une expression de parfaite
+simplicité. La tête, très forte, portée en avant, le visage osseux, tout
+en angles, les prunelles perçantes dans un oeil couvert, le nez
+recourbé, la bouche creuse, le menton saillant, il parle d'une voix
+comme pesante et mâchée par une bouche de fer. Son geste est celui du
+bûcheron qui abat les arbres. M. Buffet, lui aussi, peut être surnommé
+la hache de ses adversaires. Il frappe à coups égaux et sûrs. Ses
+défauts mêmes, une articulation lourde, un entêtement méticuleux
+ajoutent à la puissance de son talent. Il a la logique pressante et
+serrée, qui est le muscle du discours. Il a le style simple et fort,
+l'accent sincère, l'honnête obstination. C'est lui mieux qu'aucun autre
+qui doit être proposé comme modèle aux apprentis orateurs.
+
+Je dis M. Buffet et non pas M. Jules Simon, parce que celui-là est
+inimitable. C'est l'art parfait. Lorsque les Gracques parlaient au
+peuple, ils se faisaient accompagner, dit-on, par un joueur de flûte.
+Quand M. Jules Simon parle, une flûte délicieuse l'accompagne; mais elle
+est invisible et chante sur ses lèvres. M. Jules Simon est philosophe
+autant et plus que M. Challemel-Lacour. Il sait l'oublier à propos. Il
+sait tout. Tour à tour insinuant, ironique, tendre, véhément, il a
+toutes les parties de l'orateur. Quand il monte à la tribune, il semble
+accablé. Appuyé des deux mains à la tablette d'acajou, il promène sur
+l'assemblée des yeux mourants qui tout à l'heure se chargeront
+d'éclairs; il traîne les sons d'une voix éteinte qui peu à peu se
+ranime, s'enfle, puis se mouille de larmes ou gronde ainsi qu'un
+tonnerre mélodieux. Il est maître de lui comme de l'auditoire. Ému, mais
+vigilant, il saisit les interruptions et les emporte dans le mouvement
+harmonieux de sa pensée, comme un fleuve entraîne les rameaux qu'on lui
+jette. Tout lui sert; il est le grand artiste dont le génie plastique
+transforme aisément toutes les matières que rencontre sa main, et il n'a
+à redouter que sa perfection même.
+
+Quelle belle galerie on ferait avec les portraits des principaux
+orateurs de la Chambre haute! Quelle diversité dans les physionomies,
+que de contrastes heureux et comme les figures se feraient valoir les
+unes les autres!
+
+Ici, ce serait M. le duc d'Audiffret-Pasquier se rejetant, en arrière de
+la tribune, contre le bureau du président, assemblé, ramassé dans sa
+force et dans son énergie, âpre, sauvage, fier, montrant les dents et
+multipliant les ardentes morsures de son éloquence irritée. Sa voix, ses
+yeux crachent le feu et il garde jusque dans sa colère une expression de
+noblesse et de bonté.
+
+Là M. le duc de Broglie (car il serait permis de placer dans cette
+galerie les illustres proscrits du suffrage populaire, ceux-là dont
+l'absence est éclatante: _Præfulgebant eo quod non visebantur_)
+déroulerait d'une voix débile ces harangues d'une ordonnance magnifique,
+d'un style riche et souple, d'une trame absolument pure, dont le
+souvenir est resté présent dans la mémoire de tous les connaisseurs.
+
+Là, M. Léon Say, causeur facile et charmant, abondant et précis, donnant
+la vie aux chiffres, exposant avec lucidité les questions les plus
+ardues, contant des historiettes à ravir, conduisant ses discours comme
+de longues promenades à travers la campagne et relevant sa bonhomie
+familière par le mordant de sa voix et la finesse de son ironie.
+
+Là, M. Bocher, dans sa pure et noble élégance, passant son petit
+mouchoir sur ses lèvres, et, la mémoire fraîche, la voix jeune, le geste
+souple, répandant la grâce avec la clarté sur les questions de finances,
+et montrant dans la discussion une brièveté impérieuse; une politesse
+froide, une courtoisie hautaine.
+
+Là encore, M. de Freycinet, si mince, si fin, si pâle, portant la clarté
+jusqu'à la splendeur, abondant et tranquille, faisant couler à petits
+flots chantants et caressants sa phrase incolore et lucide, et
+construisant, devant l'auditeur émerveillé, des discours qui
+ressemblent, dans leur frêle élégance et dans leur grâce un peu sèche, à
+de merveilleux ponts suspendus.
+
+J'en devrais nommer bien d'autres encore, tous différents, et qui
+intéressent par leur diversité même. L'éloquence n'est au fond que
+l'expression puissante et soudaine d'un tempérament original. C'est
+pourquoi les défauts y concourent autant que les qualités. Parler, c'est
+se donner; bien parler, c'est se donner généreusement et tout entier.
+
+
+
+
+ROMAN ET MAGIE[33]
+
+
+[Note 33: _Apulée romancier et magicien_, par M. Paul Monceaux, Quantin,
+éditeur, 1 vol. in-8°.]
+
+Avouons-le: nous avons tous au fond du coeur le goût du merveilleux. Les
+plus réfléchis d'entre nous l'aiment sans y croire, et ne l'en aiment
+pas moins. Oui, nous les sages, nous aimons le merveilleux d'un amour
+désespéré. Nous savons qu'il n'existe pas. Nous en sommes sûrs et c'est
+même la seule chose dont nous soyons sûrs, car s'il existait il ne
+serait plus le merveilleux, et il n'est tel qu'à la condition de n'être
+pas. Si les morts revenaient, il serait naturel et non pas merveilleux
+qu'ils revinssent. Si les hommes pouvaient se changer en bêtes, comme
+l'antique Lucius du conte, ce serait là une métamorphose naturelle et
+nous n'en serions pas plus étonnés que des métamorphoses des insectes.
+Il n'y a pas d'issue pour sortir de la nature. Et cette idée est en
+elle-même absolument désespérante. Le possible ne nous suffit pas et
+nous voulons l'impossible, qui n'est l'impossible qu'à la condition de
+ne jamais se réaliser. Mérimée a conté l'aventure de don Juan, qui, se
+promenant au bord du Tage en roulant une cigarette, demanda du feu à un
+passant occupé, sur l'autre rive, à fumer son cigare. «Volontiers,» dit
+celui-ci, et, d'un bras qui s'allongea jusqu'à traverser le fleuve, il
+tendit à don Juan son cigare allumé. Don Juan ne s'étonna pas, faisant
+profession de ne s'étonner de rien. S'il avait été philosophe, il ne se
+serait pas étonné davantage. Quand, à Paris, nous entendons la voix d'un
+ami qui, de Marseille, nous fait ses adieux par le téléphone avant de
+s'embarquer, nous ne pensons pas que cela soit merveilleux, et en effet
+cela n'était merveilleux que quand cela n'était pas. De deux choses
+l'une: ou l'aventure de don Juan n'est pas vraie, ce qui est assez
+probable, ou elle est vraie, et dans ce cas elle est aussi naturelle que
+nos communications par le téléphone, bien qu'un peu plus rare, j'en
+conviens. Mérimée nous laisse entendre que ce fumeur était le diable en
+personne. Je le veux bien. Vous voyez que j'accorde beaucoup. Mais si le
+diable existe, il est dans la nature comme vous et moi, car elle
+contient tout, et il est naturel qu'il allonge le bras par-dessus les
+fleuves. Si nos manuels de physiologie ne le disent pas, c'est qu'ils
+sont incomplets. Il est certain que tous les phénomènes ne sont pas
+décrits dans les livres. Je me promène quelquefois, par les belles nuits
+d'été, sur les quais de Paris, à l'ombre des colossales dentelles noires
+de Notre-Dame, au bord de ces eaux sombres où tremblent des milliers de
+reflets étincelants. La lune court dans les nuées; on entend gémir sous
+les arches le flot éblouissant et lugubre, et l'on songe à la fois à
+toutes les horreurs de la vie et à toutes les magies de la mort. Si le
+diable n'a pas seulement de feu pour les grands contempteurs de Dieu et
+de la vertu des femmes, s'il daigne vouloir séduire aussi un doux
+philosophe, il aura peut-être la politesse, quelque soir, de me tendre
+son cigare d'un quai de la Seine à l'autre. Alors, fidèle à mes
+principes, je tiendrai le fait pour naturel et j'en ferai une
+communication à l'Académie des sciences.
+
+Voilà une résolution qui témoigne, je pense, d'une assez ferme
+intelligence et d'une raison qui ne veut point être étonnée. Pourtant il
+y a des moments, je le sais, où la froideur de la raison nous glace. Il
+y a des heures où l'on ne veut point être raisonnable, et j'avoue que
+ces heures-là ne sont pas les plus mauvaises. L'absurde est une des
+joies de la vie; aussi voyez que, de tous les livres humains, ceux dont
+la fortune est la plus constante et la plus durable sont des contes, et
+des contes tout à fait déraisonnables. _Peau d'Ane_, le _Chat botté_,
+les _Mille et une Nuits_, et, pourquoi ne pas le dire?... l'_Odyssée_,
+qui est aussi un conte d'enfant. Les voyages d'Ulysse sont remplis
+d'absurdités charmantes qu'on retrouve dans les _Voyages de Sindbad le
+Marin_.
+
+Le merveilleux est un mensonge. Nous le savons et nous voulons qu'on
+nous mente. Cela devient de plus en plus difficile. Le bon Homère et les
+conteurs arabes ne nous trompent plus. Il faut aujourd'hui, pour nous
+séduire, des imaginations fertiles en ruses, des esprits très savants,
+très ingénieux; Edgard Poë, par exemple, et ses _Histoires
+extraordinaires_, ou Gilbert-Augustin Thierry avec _Larmor_, _Marfa_ et
+cette _Tresse blonde_ dont nous parlions tantôt.
+
+Le vieil Apulée n'est pas non plus un imposteur médiocre, et celui-là
+aussi m'a donné, je l'avoue, l'illusion délicieuse du merveilleux. Je
+vais tout vous dire: Apulée, c'est mon péché. Je l'aime sans l'estimer,
+et je l'aime beaucoup. Il ment si bien! il vous met si bien la nature à
+l'envers, spectacle qui nous remplit de joie à nos heures de perversité.
+Il partage si pleinement, pour le satisfaire, ce goût dépravé de
+l'absurde, ce désir du déraisonnable que chacun de nous porte caché dans
+un repli de son coeur! Quand l'harmonie du monde vous a lassés par son
+inexorable fixité, quand vous trouvez la vie monotone et la nature
+ennuyeuse, ouvrez l'_Ane d'or_ et suivez Apulée, je veux, dire Lucius, à
+travers ses voyages extraordinaires. Dès le départ, une atmosphère de
+démence vous empoisonne et vous fait délirer. Vous partagez la folie de
+cet étrange voyageur:
+
+ Me voilà donc au milieu de cette Thessalie, terre classique des
+ enchantements, célèbre à ce titre dans le monde entier... Je ne
+ savais où diriger mes voeux et ma curiosité; je considérais
+ chaque chose avec une sorte d'inquiétude. De tout ce que
+ j'apercevais dans la ville, rien ne me paraissait être tel que
+ mes yeux me le montraient. Il me semblait que, par la puissance
+ infernale de certaines incantations, tout devait avoir été
+ métamorphosé. Si je rencontrais une pierre, mon imagination y
+ reconnaissait un homme pétrifié; si j'entendais des oiseaux,
+ c'étaient des hommes couverts de plumes; des arbres du
+ boulevard, c'étaient des hommes chargés de feuilles; les
+ fontaines, en coulant, s'échappaient de quelque corps humain. Je
+ croyais que les portraits et les statues allaient marcher, les
+ murailles parler, les boeufs annoncer l'avenir.
+
+Après cela, étonnez-vous qu'il soit changé en âne? Saint Augustin y
+croyait plus qu'à demi.
+
+«Nous aussi, dit-il, dans _la Cité de Dieu_, nous aussi, quand nous
+étions en Italie, nous entendions des récits de ce genre sur certain
+endroit de la contrée. On racontait que des cabaretières expertes en ces
+maléfices servaient parfois aux voyageurs, dans le fromage, des
+ingrédients qui les changeaient aussitôt en bêtes de somme. On faisait
+porter des fardeaux à ces malheureux, et, après un pénible service, ils
+reprenaient leur forme. Dans l'intervalle, leur âme n'était pas devenue
+celle d'une bête, ils avaient conservé la raison de l'homme. Apulée,
+dans l'ouvrage qu'il a intitulé l'_Âne d'or_, rapporte que cette
+aventure lui est arrivée; par la vertu de certaine drogue, il fut changé
+en âne, tout en gardant son esprit d'homme. On ne sait si l'auteur
+consigne là un fait réel ou un conte de sa façon.»
+
+Certes, Apulée fait un conte, un conte imité du grec et ce n'est pas
+même lui qui a inventé ce Lucius et sa métamorphose, mais il y a mis le
+grain d'ellébore.
+
+C'est un homme intéressant que cet Apulée, tel que nous le décrit M.
+Paul Monceaux dans une étude très complète et, ce me semble, très
+judicieuse; assurément fort agréable.
+
+Cet Africain, contemporain des Antonins, esprit léger, facile, rapide,
+brillant, n'était pas au fond très original: il improvisait et
+compilait. S'il était fou, il faut convenir que tout le monde était un
+peu fou dans ce temps-là. Une curiosité maladive travaillait toutes les
+imaginations. Les prodiges d'Apollonius de Tyane avaient fait passer un
+frisson par le monde. Une foi anxieuse aux enchantements troublait les
+meilleurs esprits. Plutarque fait glisser des ombres dans les champs de
+l'histoire; l'âme ferme de Tacite est facilement ébranlée par des
+prodiges; le naturaliste Pline se montre aussi crédule que curieux.
+Phlégon de Tralles écrit pour un César astrologue un livre de _Faits
+merveilleux_ et conte minutieusement l'aventure d'une morte qui déserte
+sa chambre funéraire pour le lit d'un jeune étranger. Or ce Trallien
+était estimé comme annaliste et comme géographe.
+
+Le bonheur d'Apulée fut de naître, dans ce milieu troublé, avec une
+étonnante capacité à concevoir l'absurde et l'impossible. Il étudia
+toutes les science et n'en tira que des superstitions puériles.
+Physique, médecine, astronomie, histoire naturelle, tout chez lui se
+tournait en magie. Et comme il avait l'imagination vive et le style
+prestigieux, il lui fut donné d'écrire le chef-d'oeuvre des romans
+fantastiques.
+
+Cet homme habile, frivole et vain, laissa la mémoire d'un magicien et
+d'un thaumaturge. À l'époque des grandes disputes religieuses, alors que
+chrétiens et païens opposaient les miracles aux miracles, les pères de
+l'Église ne nomment l'auteur de la _Métamorphose_ qu'avec une haine
+mêlée d'effroi. Déjà Lactance, au milieu du IIIe siècle, s'écrie que les
+miracles d'Apulée se dressent en foule. Saint Jérôme place ce magicien
+auprès d'Apollonius de Tyane. Saint Augustin, qui le confond, peu s'en
+faut, nous l'avons vu, avec le héros du conte, déplore qu'un tel homme
+soit parfois opposé et même préféré au Christ. Pendant ce temps les
+adorateurs des dieux qui s'en allaient vénéraient le rhéteur de Madaura
+comme un de leurs derniers sages. Il était naturel qu'ils s'attachassent
+au philosophe qui s'était épris de tous les symboles et avait été admis
+à toutes les initiations. La statue d'Apulée s'élevait à Constantinople,
+dans le Zeuxippe, et l'_Anthologie_ désigne en ces termes celui dont
+elle garde l'image: «Apulée, au regard méditatif, célèbre les
+silencieuses orgies de la Muse latine, lui que la Sirène ausonienne a
+rempli, comme son initié, d'une ineffable sagesse.» Nous avons peine à
+reconnaître dans ce distique l'auteur de ce petit roman magique et fort
+libre que je m'accuse de goûter en mes jours de déraison. Et M. Paul
+Monceaux nous contente mieux, quand, prenant la louange sur un ton moins
+haut, il nous montre cet extraordinaire Apulée sous les traits d'un
+habile rhéteur, beau «d'une insolente beauté méridionale», et même un
+peu commun, glorieux, éloquent, habile à saisir son public, trompeur se
+trompant soi-même par une suprême habileté, faisant tout croire et
+croyant tout.
+
+Pourtant, il y a çà et là, ce me semble, dans les ouvrages qui nous
+restent de lui, quelques pages empreintes d'une gravité vraiment
+philosophique et où l'on croit entendre comme un dernier écho de cette
+sagesse grecque, que rien au monde n'a surpassé. Il y a bien longtemps
+que je n'ai relu le petit traité du _Démon de Socrate_. J'en ai conservé
+un souvenir agréable. Vous savez qu'Apulée croyait aux démons. Les
+démons, disait-il, habite des régions aériennes jusqu'au premier cercle
+de la Lune, où commence l'éther.
+
+Ce sont là des rêveries permises. Les hommes seraient bien malheureux si
+on les empêchait de rêver à l'inconnaissable. Mais ce qui m'a le plus
+touché jadis, en lisant ce traité du _Démon de Socrate_, c'est une
+définition de l'homme qui s'y rencontre et que j'ai copiée. Je la trouve
+à point dans mes vieux papiers, ce qui est une espèce de miracle, car je
+n'ai point de dossiers et n'en aurai de ma vie, tant le papier
+barbouillé m'inspire d'horreur et d'ennui. Voici comment Apulée définit
+la condition des hommes:
+
+«Les hommes, agissant par la raison, puissants par la parole, ont une
+âme immortelle, des organes périssables, un esprit léger et inquiet, un
+corps brut et infirme, des moeurs dissemblables, des erreurs communes,
+une audace opiniâtre, une espérance obstinée, de vains labeurs, une
+fortune inconstante; mortels à les prendre isolément, immortels par la
+reproduction de la race, emportés tour à tour par la suite des
+générations, leur temps est rapide, leur sagesse tardive, leur mort
+prompte. Dans leur vie gémissante ils habitent la terre.»
+
+Ne sent-on pas là une mâle tristesse qui rappelle le premier aphorisme
+d'Hippocrate?
+
+Et puis ce petit roman même, dont je n'admirais tout à l'heure que
+l'absurdité pittoresque et le merveilleux expressif, n'est-il pas
+philosophique à sa façon et jusque dans ses licences? Apulée ne
+serait-il pas, dans sa _Métamorphose_, l'ingénieux interprète dès dogmes
+palingénésiques; n'exposerait-il pas, sous une forme légère, la doctrine
+des épreuves et des expiations à travers des existences successives et
+même la transformation de Lucius ne serait-elle pas l'expression
+sensible des travaux de la vie humaine, des changements qui sans cesse
+modifient les éléments complexes de ce _moi_ qui tend sans cesse à se
+connaître plutôt qu'il ne se connaît? Y aurait-il une sagesse cachée
+dans ce livre qui étale une folie si divertissante? Que sais-je?
+
+
+
+
+M. OCTAVE FEUILLET
+
+LE DIVORCE DE JULIETTE[34]
+
+
+[Note 34: _Le Divorce de Juliette,--Charybde et Scylla,--le Curé de
+Bouron_. Calmann Lévy, éditeur. 1 vol. in-18.]
+
+C'est là un petit volume que M. Octave Feuillet, plongé dans un deuil
+encore récent et qu'il ne quittera jamais, s'est laissé arracher par son
+éditeur.
+
+_Le Divorce de Juliette_, comédie en trois actes et quatre tableaux, a
+beaucoup plu quand la _Revue des Deux Mondes_ la donna. Réussirait-elle
+aussi bien sur la scène? D'excellents juges ont décidé qu'oui. Ils
+savent ces choses-là infiniment mieux que moi. Je ne suis pas pour les
+contredire. Mais, ayant un goût particulier pour le spectacle dans un
+fauteuil, je me tiens satisfait de la représentation à laquelle j'ai
+assisté les pieds au feu. Je me flatte d'avoir vu une Juliette assez
+jolie, bien qu'un peu maigre, comme il convient à sa jeunesse: elle n'a
+que vingt-deux ans. Juliette veut divorcer, et ce n'est pas sans raison.
+Si M. d'Épinoy l'a épousée, ç'a été, non pas parce qu'elle est
+charmante, mais uniquement pour aimer avec plus de sécurité la belle
+princesse de Chagres. Le prince avait des soupçons et il était homme à
+tuer M. d'Épinoy comme il avait précédemment tué, à Florence, ce pauvre
+diable de Borgo-Forte. M. d'Épinoy se maria pour détourner les soupçons
+du prince.
+
+C'est la princesse qui avait eu cette excellente idée. M. d'Épinoy, une
+fois marié, le prince n'eut plus de soupçons et la princesse put aimer
+M. d'Épinoy avec une parfaite tranquillité. Mais on ne s'avise pas de
+tout. La princesse n'avait pas prévu que M. d'Épinoy pouvait aimer sa
+femme; c'est pourtant ce qui arrive, ou peu s'en faut, quand tout à coup
+Juliette découvre la liaison de son mari avec madame de Chagres et
+apprend qu'elle n'a été épousée elle-même que pour distraire l'attention
+du terrible prince qui, sans cette diversion, eût immanquablement tué M.
+d'Épinoy comme un autre Borgo-Forte, ce qui lui eût été sensible, car sa
+mort eût compromis la princesse. Le coup est rude, la pauvre petite
+femme aime son mari de tout son coeur. Mais elle est courageuse: elle a
+pris son parti. Elle divorcera. Elle y est bien résolue... Ah! c'est là
+que M. Octave Feuillet vous attend. Non, elle ne divorcera pas. Et tout
+s'arrangera. Elle aime: elle pardonne. L'amour a des trésors infinis de
+clémence. Et puis Roger, au fond, n'est pas aussi noir qu'il en avait
+l'air. Il est plus faible que méchant. Il était entre deux femmes, et
+c'est une situation dont il est difficile de se tirer avantageusement.
+Voyez tous les amoureux de Racine, Pyrrhus, Bajazet, Hippolyte,
+également pris entre deux amours qu'ils ont inspirés: leur position est
+très délicate, parfois même un peu ridicule, et ils passent de durs
+moments. M. d'Épinoy est moins innocent qu'Hippolyte et moins excusable
+que Pyrrhus, mais enfin il n'aime plus la princesse de Chagres et il
+aime Juliette, qui pardonne. Ce n'est pas là une conversion, car, comme
+me le confiait l'autre jour un très aimable vieillard, ce sont toujours
+les mêmes qui sont amoureux. Mais, quand ce serait une conversion, je ne
+la reprocherais pas à M. Octave Feuillet. L'auteur de _M. de Camors_
+aime à couronner par l'expiation ou le repentir ces fautes du coeur
+qu'il excelle à décrire. Quand bien même on sentirait là un peu trop
+l'artifice poétique et l'arrangement moral, je ne m'en plaindrais pas.
+Il m'est fort agréable, au contraire, que ces aventures profanes
+finissent, comme les récits des pieux légendaires, par le triomphe
+définitif du bien.
+
+Ce n'est pas une idée médiocrement philosophique, certes, que celle de
+la rédemption finale des créatures. Et les dénouements heureux, les
+conclusions morales de M. Octave Feuillet sont irréprochables au point
+de vue symbolique. _Le Divorce de Juliette_ n'est qu'une élégante
+esquisse, mais on y retrouve la main du maître. Je ne parle pas
+aujourd'hui de _Charybde et Scylla_, qui est imprimé à la suite: ce
+proverbe renferme en quatre scènes une spirituelle satire de nos lycées
+de filles et de l'enseignement supérieur qu'on y donne aux petites
+demoiselles. La question est intéressante; nous y viendrons quelque
+jour.
+
+Ce que j'avais à coeur de dire dès à présent, ce que je veux dire bien
+haut, c'est mon admiration pour l'art achevé avec lequel M. Octave
+Feuillet compose ses romans. Ils ont la forme parfaite: ce sont des
+statues de Praxitèle. L'idée s'y répand comme la vie dans un corps
+harmonieux. Ils ont la proportion, ils ont la mesure, et cela est digne
+de tous les éloges.
+
+On a voulu faire mieux depuis et l'on a fait des monstres. On est tombé
+dans la barbarie. On a dit: «Il faut être humain.» Mais qu'y a-t-il de
+plus humain, je vous prie, que la mesure et l'harmonie? Être vraiment
+humain, c'est composer; lier, déduire les idées; c'est avoir l'esprit de
+suite. Être vraiment, humain, c'est dégager les pensées sous les formes,
+qui n'en sont que les symboles; c'est pénétrer dans les âmes et saisir
+l'esprit des choses.
+
+C'est pourquoi M. Octave Feuillet est plus humain dans son élégante
+symétrie et dans son idéalisme passionnel, que tous les naturalistes qui
+étalent indéfiniment devant nous les travaux de la vie organique sans en
+concevoir la signification. L'idéal c'est tout l'homme. _Le Divorce de
+Juliette_ m'a fourni une occasion de rendre hommage au talent accompli
+de M. Octave Feuillet.
+
+Ce qui me charme profondément dans l'oeuvre du maître, c'est ce bel
+équilibre, ce plan sage, cette heureuse ordonnance où je retrouve le
+génie français contre lequel on commet de toutes parts tant et de si
+monstrueux attentats.
+
+J'éprouve comme une piété reconnaissante pour les talents ordonnés et
+lumineux, dont les oeuvres portent en elles cette vertu suprême: la
+mesure.
+
+Ce matin, comme je me trouvais sur la montagne Sainte-Geneviève, au
+centre du vieux pays des études, j'entrai dans l'église
+Saint-Étienne-du-Mont, poussé par l'envie de voir d'élégantes sculptures
+et des vitraux charmants, entraîné par ce penchant irrésistible qui
+ramène sans cesse les esprits méditatifs aux choses qui leur parlent du
+passé, et, s'il faut donner une raison plus intelligible, conduit par le
+désir de relire l'épitaphe de Jean Racine dont j'ai l'honneur d'écrire
+en ce moment la vie. Cette épitaphe, composée en latin par Boileau, fut
+renversée avec l'église de Port-Royal-des-Champs où elle était posée:
+Elle porte encore la trace des violences qu'elle a subies; la pierre est
+brisée en vingt morceaux et le nom du poète profondément martelé.
+Violence qui nous semble aujourd'hui stupide! Sachons bien que nos
+violences, si nous avons le malheur d'en commettre, feront également
+pitié dans deux siècles. Cette épitaphe est admirable de simplicité, et
+l'on n'en peut lire sans émotion la dernière phrase. Boileau, après
+avoir consigné tous les titres de son ami à l'estime et à l'admiration
+des hommes, conclut, avec une philosophie chrétienne, par ces paroles
+touchantes: «Ô toi, qui que tu sois que la piété amène dans cette sainte
+maison, reconnais à ce que tu vois le peu qu'est la vie et donne à la
+mémoire d'un si grand homme moins des louanges que des prières. _Tanti
+viri memoriam precibus potius quam elogiis prosequere_.» Au sortir de
+cette vieille maison de pierre où les noms de Pascal et de Racine sont
+inscrits sous les ailes des jolis anges de Jean Goujon, en rentrant dans
+le monde des vivants, sous la pluie et la tempête, je me remis à songer
+aux choses de ce temps-ci, aux idées du jour, aux livres nouveaux, au
+_Divorce de Juliette_, dont l'éditeur venait de m'envoyer un exemplaire.
+Et ma pensée, allant du livre à l'auteur, je me représentai cette vie
+exemplaire si bien cachée, si bien défendue; que trahirent seuls les
+livres exquis qui en étaient les fruits. Je me figurais M. Octave
+Feuillet paisible, heureux sur son petit rocher de Saint-Lô, à l'ombre
+de sa vieille église aux dentelles de pierres noires, dans ces rues
+montueuses où l'on entend les foudriers cercler les fûts dans lesquels
+se fera le cidre des récoltes prochaines et où volent au soleil de
+lourdes abeilles qui laissent derrière elles l'odeur du sarrasin. Je le
+vois encore descendant le chemin poudreux qui mène à la rivière où se
+baignent les saules, et là rêvant de quelques-unes de ces figures
+audacieuses, perverses, charmantes et sitôt brisées, qui sont les
+préférées de son imagination.
+
+Il vit là, caché fidèlement, auteur obscur de livres célèbres. Il fait
+de sa vie de famille une oeuvre consciencieuse et fine comme ses romans.
+Il ne voudrait jamais quitter les bords de la Vire, où chantait aux
+jours de deuil ce bon Basselin que les Anglais mirent à mort parce que
+ses chansons faisaient aimer la France. Il ne voudrait jamais quitter
+les deux flèches de Sainte-Croix, ni sa petite ville noire, boiteuse,
+bossue, bâtie de travers, mais entourée d'herbe tendre et d'eau pure,
+baignée d'un ciel doux et qui, comme toutes les villes normandes, est
+une jolie laide. Il ne vient à Paris qu'à grand regret et pour
+l'éducation de ses enfants. Mais dans le nouveau logis, une main
+délicate et fidèle a pieusement transporté tous les souvenirs de famille
+et de jeunesse; pas un lien n'est rompu, pas un fil brisé: le passé
+chéri est encore là tout entier. Suivrai-je le romancier poète dans sa
+retraite de Versailles, où il se reposait par le travail des travaux de
+la vie? C'est là qu'il a été atteint, il y a moins d'un an, par un deuil
+cruel, que deux existences porteront toujours. Le jour où M. Octave
+Feuillet a perdu un fils, il a pu savoir combien il était
+universellement aimé: les témoignages de sympathie et de respect
+affluaient de toutes parts dans sa maison. J'espère qu'il ne lira pas ce
+que j'écris ici dans la sincérité de mon coeur. On ne doit rouvrir les
+plaies que pour les panser, et mes paroles émues n'ont point, hélas! la
+vertu d'un baume ou d'un électuaire.
+
+C'étaient là les pensées qu'au sortir de Saint-Étienne-du-Mont, sur la
+place du Panthéon, battue du vent et de la pluie, je roulais dans ma
+tête, et, me rappelant la belle inscription latine que je venais de
+lire, j'appliquais à l'auteur de _Julia de Trécoeur_ ce que Boileau
+disait de la mémoire de son illustre ami. Si digne d'éloges, si
+heureuse, si fructueuse que soit une vie humaine, elle est soumise à de
+telles épreuves et frappée de coups si cruels qu'il faut plaindre ce
+qu'on a le plus envie d'admirer: _Memoriam precibus potius quam elogis
+prosequere._
+
+
+
+
+JEANNE D'ARC ET LA POÉSIE
+
+VALERAND DE LA VARANNE M. ERNEST PRAROND [35]
+
+
+[Note 35: Ernest Prarond, _la Voie Sacrée_, 1 vol. in-18.--_Valerandi
+Varanii: De gestis Joannæ virginis Francæ egregiæ bellatricis_, poème de
+1516, remis en lumière, analysé et annoté par E. Prarond, 1 vol. in-18.]
+
+On peut dire de M. Ernest Prarond, poète et savant abbevillois, qu'il
+aime de tout son coeur sa ville et les lettres. Il a consacré de longues
+années à peindre et à conter, son Abbeville et toutes les antiquités du
+Ponthieu. C'est une puissante douceur que de sentir revivre en soi les
+vieux âges. Je suis sûr que M. Ernest Prarond l'a éprouvée pleinement.
+Il possède cette ardente patience, cette curiosité toujours vive, cet
+amour ingénieux du passé, qui sont récompensés par des visions
+admirables. Il y a deux ans, en traversant Abbeville, je songeais sous
+les voûtes ruinées de l'élégante et frêle collégiale et à l'ombre du
+noir donjon carré de la maison de ville. Ces murs, me disais-je, vieux
+témoins des combats et des désirs des hommes, ces pierres parlantes
+dont, passant distrait, je devine à peine le sens vulgaire, que de
+secrets touchants n'ont-elles pas confié à l'historien poète des cinq
+villes et des trois cents villages du Ponthieu! Heureux ceux pour qui
+les pierres tombales n'ont que des paroles de vie et qui, sous la mousse
+qui recouvre des images à demi brisées, retrouvent des symboles
+éternels! Heureux les rares archéologues en qui la lettre n'a pas tué
+l'esprit!
+
+C'est hier, il me semble, que j'ai vu M. Ernest Prarond pour la première
+fois; hier, vraiment, en 1871, au lendemain de la guerre et de la
+Commune, dans ce petit logis de la rue du Four-Saint-Germain où Charles
+Asselineau finissait de vivre avec la politesse d'un bourgeois de Paris
+et la grâce d'un lettré. Depuis, la vie ne m'a pas ménagé beaucoup de
+rencontres avec le poète abbevillois. Pourtant, la physionomie de M.
+Prarond est restée dans ma mémoire et j'aime à me la rappeler. C'est
+celle d'un homme robuste, très simple et très fin et de grand ton: un
+large visage ouvert où brille un oeil fâché. Cet oeil-là, je le retrouve
+dans les vers généreux du poète, vers parfois irrités. M. Prarond eut à
+ses débuts, aux environs de 1848, une manière gaie, un peu narquoise; ce
+que M. Philippe de Chennevières appelle «la leste bonhomie des vieux
+conteurs du nord de la France». Il s'est fait depuis un nouveau style,
+savant, compliqué, tourmenté, et certes original. Le bon public ne
+saurait se frotter, à ces doctes buissons sans s'y piquer un peu; mais
+les connaisseurs y goûtent, sous des écorces de formes bizarres, plus
+d'un fruit savoureux.
+
+C'est hier, disions-nous, que j'ai rencontré M. Ernest Prarond dans le
+petit cabinet de travail où le bon Asselineau, entouré de dessins de
+Nanteuil, feuilletait les éditions romantiques qui lui rappelaient sa
+jeunesse. Pendant la Commune, il avait fait son service à la
+bibliothèque Mazarine avec une exactitude héroïque. Quand les fédérés
+roulaient dans la galerie, pleine de trésors littéraires, des tonneaux
+de pétrole, ils trouvaient devant eux un vieux monsieur très poli et
+très entêté qui les déterminait par la force du raisonnement à remporter
+leurs engins incendiaires. La bibliothèque fut sauvée, mais Asselineau
+mourut l'année suivante de douleur et de stupeur. Je me rappelle encore
+ce galant homme frappé mortellement dans son patriotisme et dans ses
+habitudes; mais poli, mais souriant, faisant en sage les honneurs de sa
+table modeste et songeant, j'imagine, à reprendre pour lui l'épitaphe
+que Boufflers fit mettre sur sa tombe: «Mes amis, croyez que je dors.»
+
+Ce jour-là, je goûtai non sans infiniment de plaisir le tour imprévu de
+l'esprit de M. Ernest Prarond. Avec quelle subtilité son intelligence
+pénétrait les choses, et comme il savait rendre original même le
+patriotisme! Sa conversation avait l'éclat brisé de l'éclair.
+Depuis--car il y a de cela dix-huit ans qui se sont écoulés comme un
+jour--M. Prarond, retiré sous quelque vieux toit d'Abbeville, a
+poursuivi paisiblement ses sorcelleries de poète érudit et fait paraître
+d'innombrables ombres dans son miroir magique. Il est de la race de
+Faust et veut voir Hélène. Mais le diable n'a pas de pouvoir sur lui.
+
+En fils pieux d'Abbeville, il s'est voué, dans ces dernières années, à
+l'illustration d'un vieux poème latin que publia en 1516, un autre fils
+d'Abbeville, Valerand de la Varanne, docteur en théologie de la Faculté
+de Paris, _De gestis Joannæ virginis, francæ egregiæ bellatricis_. Ce
+poème, composé sur les gestes de Jeanne d'Arc, par un clerc qui avait pu
+voir dans sa jeunesse des vieillards contemporains de la Pucelle,
+méritait d'être tiré de l'oubli et l'oeuvre est angélique que de nous en
+donner une édition lisible, correcte, surtout aimable. C'est ce qu'a
+fait, en Abbeville, M. Prarond, scoliaste d'une espèce singulière. Les
+gloses, sous sa plume, se tournaient en vers et c'est en sonnets et en
+odes qu'il illustrait son auteur. Il y prit garde à temps, et, détachant
+ces enluminures des marges, du vieux texte, il en fit un petit recueil à
+part, qu'il appela _la Voie Sacrée_, ne voulant pas, par un pieux
+scrupule, mettre le nom de l'héroïne sur les poésies qu'elle avait
+inspirées. Ce respect, joint à l'assiduité du culte, a été récompensé.
+
+_La Voie Sacrée_ est peut être ce que Jeanne d'Arc a dicté de plus vrai
+à un poète. L'inspiration de M. Ernest Prarond y garde, sans doute, ce
+je ne sais quoi de détourné, de sinueux, de fuyant qui destine toutes
+ses oeuvres à l'ombre douce des productions ésotériques: rien là qui
+puisse devenir populaire. Mais, pour les initiés, quel charme d'y
+découvrir çà et là des sens profonds et des vérités rares! Quand on a
+vécu comme j'ai fait plusieurs années avec la Pucelle et ses compagnons,
+on ne peut lire les quatorze poèmes de _la Voie Sacrée_, sans dire à
+l'auteur: «Eh! quoi, mon frère, vous avez donc vu aussi cet arbre des
+fées où Jeanne allait avec les filles du pays, le dimanche des
+Fontaines, alors qu'il était beau comme un lis, au dire des laboureurs.
+Vous étiez donc à Poitiers, quand Jeanne y parut dans sa victorieuse
+innocence; dans Orléans délivré, à la joie de Patay, à Reims, à
+Compiègne. Hélas! vous avez donc entendu la mer battre le pied de cette
+tour du Crotoy où Jeanne était prisonnière des Anglais?
+
+»Oui, vous l'avez vue aux jours exécrables, cette baie de Somme si grise
+et si douce, étincelante d'oiseaux, où l'écume de la mer brodait une
+frange au royaume des lis, et vous avez entendu la voix de la sainte se
+mêler à la voix de l'Océan. Oui, vous avez vu la bannière de Jeanne
+d'Arc et vous l'avez décrite avec la simplicité d'un témoin véridique.
+Je l'ai vue comme vous, que n'ai-je su le dire? Au moins je veux répéter
+vos paroles tout empreintes de l'esprit des vieux âges:
+
+LA BANNIÈRE
+
+Tours--Orléans
+
+ Jeanne, en avril, commande au peintre sa bannière:
+ Je veux un tissu blanc, peint de telle manière
+ Que dans un champ de lys Messire notre Dieu,
+ Sur le trône du monde, y paraisse au milieu
+ D'anges agenouillés. Je veux qu'on puisse lire
+ Sur les côtés: Jésus, Marie. Il faut élire
+ Une étoffe légère et qui, se déployant,
+ Déroule bien ces noms, les fleurs, Dieu tout-voyant,
+ Et les anges. Frangez l'orle avec de la soie,
+ Afin de faire honneur à l'ordre qui m'envoie,
+ Et vous-même ainsi, peintre, ouvrez aux bons combats.
+
+ Mai fleurit. La Bastille est formidable. Au bas
+ Un gentilhomme dit, sous l'assiégé qui raille:
+ «Jeanne, votre étendard a touché la muraille.»
+ Jeanne s'écrie alors: «Tout est vôtre: y entrez!»
+ Et le flot des Français passe aux murs éventrés.
+
+Voilà de quelle étrange et gracieuse façon M. Ernest Prarond commentait
+le vieux poème de Valerand de la Varanne. Mais, comme je l'ai dit, il
+publia à part sa glose poétique. Le texte latin, accompagné de notes et
+suivi d'une analyse, s'imprimait cependant, et le voici publié
+aujourd'hui. Remercions-en M. Prarond. Ce docteur en théologie de la
+Faculté de Paris, qui célébra en trois mille hexamètres celle qu'il
+nomme _Darcia progenies_ et _barricea dux_ était grand latiniste, mais
+il était bon Français.
+
+Il célébra par des poèmes la victoire de Fornoue et la prise de Gênes.
+C'est en lisant le procès de Jeanne d'Arc, que l'idée lui vint de
+composer une épopée des gestes de la Pucelle. Il dit dans une des
+épîtres dédicatoires qui accompagnent son poème: «S'il plaît à quelqu'un
+de connaître plus à fond cette histoire, qu'il demande à l'abbaye de
+Saint-Victor le livre qui m'a été prêté pendant quelques jours.» Et l'on
+sait que ce livre était une copie des deux procès. C'est là la source
+véritable de cette merveilleuse histoire. Aussi le bon Valerand se
+fait-il généralement une idée assez juste de son héroïne. Il n'est pas
+trop extravagant et, à cela près qu'il veut toujours étaler sa science
+et son génie, c'est un fort honnête homme. Il faut lui pardonner son
+invocation à Apollon, aux Muses et à Pan, et souffrir qu'il mette les
+noms de Phébus et de Nérée dans la bouche des anges du paradis. Il faut
+surtout ne point s'étonner s'il compare sans cesse Jeanne à Camille et à
+Penthésilée. Christine de Pisan et Gerson l'avaient fait avant lui. Les
+beaux esprits du XVe siècle étaient beaucoup plus entêtés de la Grèce et
+de Rome qu'on ne s'imagine. N'avez-vous pas vu à Pierrefonds la cheminée
+des neuf preuses que Viollet-le-Duc a restituée d'après des monuments de
+l'époque? Penthésilée, la main sur son écu, y figure avec une héroïque
+élégance. En 1429, un clerc français habitait Rome et y rédigeait une
+chronique. À la nouvelle de la délivrance d'Orléans, il mit par écrit
+les exploits de la Pucelle et conclut que les hauts faits de la jeune
+fille paraîtraient d'autant plus admirables qu'on les mettrait en
+comparaison avec ceux des héroïnes sacrées ou profanes: Déborah, Judith,
+Esther, Penthésilée. «Notre Pucelle, dit-il, les surpasse toutes.» Il
+n'en est pas moins vrai que Valerand manque de naïveté, qu'il imite
+beaucoup trop Ovide et Stace, et qu'enfin il est parfaitement ridicule
+quand il fait dire à Jeanne d'Arc qu'elle n'est pas venue des rochers
+scytiques, qu'elle n'a habité ni Ortygie, ni les champs du Phase.
+
+ _Scythicis non eruta veni
+ Rupibus...................................
+ ... Nec Ortygiam colui, nec Phasidis agros_.
+
+Par contre, il rend compte de l'enquête de Poitiers, qui malheureusement
+ne nous a pas été conservée et on peut supposer que ce qu'il en rapporte
+n'est pas entièrement imaginaire. Il paraphrase une lettre que Charles
+VII aurait écrite au pape Calixte III, pour obtenir le rescrit qui
+servit de base au procès de réhabilitation et il est vraisemblable qu'il
+n'a pas inventé cette lettre dont toute trace est perdue. Enfin Valerand
+peut être considéré comme un historien: il apporte des incertitudes
+nouvelles.
+
+C'est un esprit modéré. À en juger par les préceptes qu'il suppose
+dictés à Charles VII par l'ombre de Charlemagne, il est partisan de la
+monarchie tempérée, j'allais dire constitutionnelle. Voulez-vous un
+résumé de ces préceptes?
+
+«Sois pieux, honore la justice. Assure la liberté des juges; choisis-les
+incorruptibles; constitue des corps législatifs. Frappe les méchants,
+car l'indulgence encourage le crime. Châtie les orgueilleux. N'écoute
+point les délations et crains la flatterie. Sache triompher de ta colère
+et dis-toi: J'ai vaincu, dès que tu as pu vaincre. Sois chaste,
+contente-toi de la reine! Aie pitié des pauvres. Demande tout aux seules
+lois. Aime la paix et ne fais que des guerres justes. Protège le peuple
+contre les violents. Fixe d'équitables lois et sois le premier à les
+observer. Restreins le luxe: ce n'est pas la pourpre qui fortifie un
+royaume. Si la guerre t'oblige à lever de nouveaux impôts, épargne
+soigneusement par ailleurs. Le pouvoir royal a des bornes fixes. Fais
+taire les inimitiés qui enfantent les divisions dans le royaume. Sois
+clément aux vaincus; souvent la légèreté et la dureté du soldat français
+ont excité les haines de l'étranger. Ne désire pas trop qu'on te
+craigne; César et Néron furent redoutés: ils périrent. Ne te fie pas à
+la jeunesse, crois aux vieillards. Ainsi tu égaleras les aïeux et
+mériteras le ciel.»
+
+Il n'est pas douteux que Valerand ne prête ses propres sentiments
+politiques à l'empereur Charlemagne. Et il faut reconnaître que notre
+docteur en théologie se fait une belle idée du souverain. Louis XI,
+assurément, en fournit plus d'un trait. Il fut un roi selon le coeur de
+Valerand, et par son amour pour les petits, et aussi, ce qui importe
+moins, par la pureté de ses moeurs privées; car, conformément au
+précepte de chasteté, assez déplacé dans la bouche de Charlemagne, le
+roi Louis le Onzième se contenta de la reine sa femme, «encore qu'elle
+ne fût pas telle, dit Comynes, qu'il ne pût y prendre un grand plaisir».
+
+M. Prarond, dans son commentaire, compare le _Mystère du siège
+d'Orléans_, au _De gestis Joannæ virginis_ et oppose très ingénieusement
+«aux hexamètres du légionnaire trop armé les courtes lignes à rime
+simplette de l'archer bourgeois». Et comme il préfère l'archer! Comme on
+sent qu'il donnerait tout Varanius pour ces huit petits vers seulement:
+
+ LE ROI
+
+ Or ça, Jehanne, ma doulce fille,
+ Vollez vous doncques estre armée?
+ Vous sentez vous assez agille
+ Que vous n'en soyez pas grevée?
+ Porter harnoiz sur vostre doux (_dos_),
+ Vous en serez bien toust lassée.
+ Belle fille, qu'en dictes vous?
+
+ LA PUCELLE.
+
+ Au nom Dieu, le porteroy bien.
+
+Et cela, en effet, est bien sonnant. S'il est des poésies relatives à la
+Pucelle qui nous intéressent et nous touchent, ce sont celles du XVe
+siècle, parce que ce sont des témoignages et qu'on y entend un accent
+inimitable. Je citerai, en première ligne, les vers de Christine de
+Pisan. Ce sont les seuls qui aient été faits du vivant de l'héroïne. Ils
+furent achevés le 31 juillet 1429, au moment où Charles VII, maître de
+Château-Thierry, pouvait, en trois jours de marche, conduire son armée
+devant Paris. Christine était vieille alors; elle vivait, depuis onze
+ans, cloîtrée dans une abbaye de l'Ile-de-France. Cette dame avait la
+tête pleine des doctes subtilités qui formaient toute la science de son
+temps; elle était un peu pédante, mais bonne, sérieuse et pleine de
+coeur. Les misères de la France la désolaient. Quand elle apprit là
+délivrance d'Orléans et la mission de la Pucelle, elle éprouva, pour la
+première fois depuis onze ans, un mouvement de joie:
+
+ Or, à prime me prens à rire.
+
+C'est alors que du fond de sa retraite l'excellente femme écrivit des
+vers qu'on croit être les derniers qui soient sortis de sa main. Ils se
+ressentent de la vieillesse de l'auteur et des misères du temps. Ils
+sont pesants et maladroits. Mais-on y devine une joie grave, une pieuse
+allégresse; un profond sentiment du bien public, qui nous les rendent,
+respectables et chers.
+
+ Chose est bien digne de mémoire,
+
+dit la poétesse recluse,
+
+ Que Dieu par une vierge tendre
+ Ait adès voulu--chose est voire (_vraie_),
+ Sur France si grant grace estendre.
+ Tu Jehanne de bonne heure née
+ (_Toi Jeanne, née en une bonne heure_),
+ Benoist (_béni_) soit cil (_celui_) qui te créa.
+ Pucelle de Dieu ordonnée (_envoyée_)
+ En qui le Saint-Esprit réa (_fit rayonner_)
+ Sa grande grace; et qui ot et a (_et qui eus et as_)
+ Toute largesse de hault don.
+ M'onc requeste ne te véa (_refusa_)
+ Que te rendra assez guardon.
+ (_Et il te donnera assez grande récompense_.)
+
+Ce qui réjouit par-dessus tout la bonne Christine, c'est que le salut
+vienne d'une femme. Elle en est tout heureuse, sans en être le moins du
+monde surprise, car elle avait toujours mis très haut l'honneur de son
+sexe et s'était montrée toute sa vie fort entêtée des privilèges que
+l'esprit chevaleresque accordait aux dames. Pour elle, comme pour
+beaucoup d'âmes de son temps, une dame honnête, une jeune fille pure
+peut devenir, par la volonté de Dieu, supérieure au mal, plus forte que
+les archers et les murailles des villes. Les exemples d'une telle
+vocation ne lui manquent pas. Nourrie dans les lettres sacrées et dans
+les lettres profanes, elle connaît les femmes fortes de la Bible, les
+sibylles de Rome et de Cumes, les amazones et les preuses. Elle met
+Jeanne la bergère au-dessus de toutes ces héroïnes qui l'annoncent et la
+préparent. Elle attend d'elle la délivrance du royaume, la résurrection
+de ce grand peuple plus malheureux qu'un chien. (_Tout ce grand peuple
+chenin par femme est sours_.) Mais, chrétienne en même temps que
+Française, elle ne borne pas à la défaite des Anglais la mission de
+Jeanne. Elle annonce que la Pucelle victorieuse conduira le roi de
+France à la conquête du tombeau de Jésus-Christ et ne mourra que sur la
+terre sanctifiée par la mort d'un Dieu.
+
+ Des Sarrazins fera essart
+ En conquérant la sainte terre;
+ Le mènra Charles, que Dieu gard',
+ Ains qu'il muire fera tel erre.
+ Cils et cil qui la doit conquerre:
+ Là doit elle finer sa vie
+ Et l'un et l'autre gloire acquerre,
+ Là sera la chose assovye.
+
+C'était trop désirer; c'était trop attendre de la pauvre et sainte
+fille. On peut pressentir dès lors, en cette belle heure de gloire et
+d'espérance, les jours prochains d'amertume et de déception. Jeanne
+était condamnée à vaincre toujours. Pour elle la moindre défaite était
+une irréparable déchéance. Vaincue, elle ne pouvait trouver de refuge
+que dans le martyre.
+
+Le peuple de France, il est consolant de le dire, n'oublia pas sa sainte
+après la passion qu'elle souffrit à Rouen, sous le régent d'Angleterre.
+Ce sont encore les vieux poètes du XVe siècle qui nous fournissent ce
+précieux témoignage de la piété des Français pour la mémoire de leur
+amie.
+
+Le _Mystère du siège d'Orléans_, dont nous parlions tout à l'heure, fut
+représenté dans cette ville dès l'année 1435, le jour anniversaire de la
+délivrance de la cité. Ce mystère, où Dieu le père, la Vierge et les
+saints, se mêlent aux gens d'armes, est composé de vingt mille cinq cent
+vingt-neuf vers, dit M. Marius Sépot, que je veux croire sur parole. Ces
+vers sont le fait de plusieurs bonnes gens qui les fabriquèrent de leur
+mieux, avec beaucoup de naïveté. La pièce se termine au retour de Jeanne
+à Orléans, après la bataille de Patay, la plus rapide, la plus joyeuse,
+la plus allègre de nos victoires.
+
+On me dit que l'habile directeur de l'Odéon, M. Porel, demande aux
+poètes une Jeanne d'Arc nouvelle. Je n'ai de conseil à donner ni aux
+poètes ni à M. Porel. Mais il me semble que la meilleure manière de
+mettre sur la scène cette admirable Jeanne, ce serait de faire, non un
+drame ou une tragédie, mais un simple mystère, composé de scènes
+détachées, qu'on prendrait dans les chroniques et qu'on traduirait en un
+langage tout à fait populaire, en vers très naïfs, s'il était possible.
+Il faudrait ne recourir à aucun artifice dramatique et faire succéder
+les tableaux sans les lier les uns aux autres, à peu près comme fait
+Shakespeare dans ses _Histoires_. On devrait, dans ce travail à la fois
+simple et minutieux, craindre surtout l'éloquence des mots, qui nuirait
+à celle des choses. Pour le ton général on s'inspirerait de la vieille
+et vénérable pièce dont je viens de parler. Le vers était volontiers
+prosaïque au XVe siècle. Il ne saurait l'être aujourd'hui. Peut-être
+conviendrait-il de le remplacer par de la prose chaque fois que
+parleraient des personnages humains. Seuls saint Michel, sainte
+Catherine sainte Marguerite, tous les saints, tous les anges,
+parleraient en vers et chanteraient des choeurs. Ils seraient visibles
+et présents, et révéleraient le sens mystique de l'action. Les choeurs
+des anges qui chantaient la musique de M. Gounod, autour du bûcher de
+Jeanne d'Arc, dans la pièce de M. Jules Barbier, ont fait un très bel
+effet à la Gaîté en 1873. Je voudrais que, cette fois, Michel, Catherine
+et Marguerite fussent tout à fait dans le goût du XVe siècle, que les
+deux saintes fussent des dames et représentassent l'âme de la vieille
+France. Il faudrait que toute la fleur de la poésie chrétienne sortît de
+leurs bouches et que leurs chants, d'un caractère religieux, fussent
+accompagnés par l'orgue. Quant à faire parler Jeanne d'Arc elle-même
+selon les lois d'une versification qui date de Ronsard, c'est ce qui
+choquera tous ceux qui aiment l'histoire avec délicatesse. Beaucoup de
+paroles de cette admirable fille nous ont été heureusement conservées.
+On ne peut les mettre en vers sans les défigurer, et ce serait grand
+dommage, car ce sont des perles et des joyaux de la plus pure langue
+française. Il faudrait seulement les rajeunir: le théâtre ne souffre pas
+les archaïsmes du discours. On est choqué d'entendre des vieux mots sur
+de jeunes lèvres. Pour qu'une telle oeuvre fût menée à bien, la
+collaboration d'un poète et d'un savant ne serait point inutile. Enfin,
+la pièce que je rêve est une chronique dialoguée et accompagnée de
+musique; car il faut joindre l'idéal au réel. C'est une oeuvre vraiment
+populaire et nationale. Je ne veux point qu'elle soit, à proprement
+dire, une oeuvre d'art. Je veux beaucoup plus et beaucoup mieux. Je veux
+qu'elle soit une oeuvre de foi et qu'elle parle aux âmes. Je demande
+que, pour bien faire, les auteurs se fassent momentanément des hommes du
+XVe siècle et que, selon l'expression du Chatterton d'Alfred de Vigny,
+ils consentent à «raccourcir leur vue».
+
+Mais nous parlions des vieux poètes. Neuf ans après la mort de Jeanne,
+le prévôt de la cathédrale de Lausanne, nommé Martin le Franc, consacra
+à la glorification de l'héroïne un épisode de son poème _le Champion des
+dames_. Il est à noter que Martin le Franc était attaché au duc de
+Bourgogne, auquel il dédia son livre. Dans cet épisode, Jeanne est
+attaquée par un personnage dont le nom indique le caractère: il
+s'appelle Court-entendement. Elle est victorieusement défendue par
+Franc-vouloir. Ce fut elle, dit celui-ci,
+
+ Ce fut elle qui recouvra
+ L'honneur des Français tellement
+ Que par raison elle en aura
+ Renom perpétuellement.
+
+Tous ces vers ressemblent à des châtaignes: ils on de la saveur, mais
+l'écorce en est épaisse et hérissée. En voici de plus faciles: Ils sont
+tirés des _Vigiles du roi Charles VII_, terminés par Martial d'Auvergne
+en 1484:
+
+ En ceste saison de douleur
+ Vint au roy une bergerelle
+ Du villasge de Vaucouller
+ Qu'on nommait Jehanne la Pucelle.
+ C'estoit une povre bergière,
+ Qui gardoit les brebis es champs,
+ D'une douce et humble manière,
+ En l'aage de dix-huit ans.
+ Devant le roy on la mena,
+ Ung ou deux de sa cognoissance,
+ Et alors elle s'enclina
+ En luy faisant la révérence.
+ Le roy par jeu si alla dire:
+ «Ha! ma mye, ce ne sui-je pas.»
+ À quoi elle respondit: «Sire,
+ C'estes vous, ne je ne faulx pas.
+ Au nom de Dieu, si disoit-elle,
+ Gentil roy, je vous meneray
+ Couronner à Rains, qui que veille.
+ Et siège d'Orleans leveray.»
+
+Maintenant, il ne nous reste plus qu'à rappeler la ballade de Villon,
+pour compléter notre anthologie des vieux chantres de la bonne Jeanne,
+parmi lesquels on regrette de ne pas trouver ce duc d'Orléans qu'elle
+aima tant et à qui elle fit tant de bien sans l'avoir jamais connu.
+Comment, puisqu'il faisait des ballades, n'en fit-il point pour Jeanne?
+
+À compter du XVIe siècle, la langue et les sentiments sont changés.
+Aucun poète ne trouve le ton juste pour chanter la Pucelle. Je citerai,
+par exemple, une épigramme de Malherbe:
+
+ L'ennemy, tous droits violant,
+ Belle amazone en vous bruslant
+ Témoigna son âme perfide;
+ Mais le destin n'eut point de tort:
+ Celle qui vivoit comme Alcide,
+ Devoit mourir comme il est mort.
+
+Voilà, certes, un compliment ridicule. J'oubliais quatre vers attribués
+à mademoiselle de Gournay, la fille adoptive de Montaigne. Quicherat les
+admirait. M. le duc de Broglie ne croit pas «que le souvenir de la
+vierge d'Orléans en ait inspiré de plus touchants». Je suis très éloigné
+de partager cet avis. Pour qu'on en juge, je les citerai, bien qu'ils
+soient assez connus:
+
+ --Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie,
+ La douceur de tes yeux et ce glaive irrité?
+ --La douceur de mes yeux caresse ma patrie
+ Et ce glaive en fureur lui rend sa liberté!
+
+Le quatrain est bien tourné: c'est tout ce que j'en puis dire. Rien dans
+cette louche antithèse ne me rappelle la belle illuminée des champs,
+comme dit admirablement Louis Veuillot, cette fleur de lis si svelte, si
+robuste, si franche et si fraîche et d'un si grand parfum. Il est
+douteux d'ailleurs que l'épigramme, sous cette forme, soit de
+mademoiselle de Gournay. Une autre version, qui appartient assurément à
+cette dame, est détestable:
+
+ --Pourquoy portes-tu, je te prie,
+ L'oeil doux et le bras foudroyant?
+ --Cet oeil mignarde ma patrie,
+ Ce bras chasse l'Anglois fuyant.
+
+Non! ce n'est pas là de la poésie. Et comment poétiserait-on cette
+divine Jeanne, déjà par elle-même tout empreinte et trempée de poésie?
+
+Jeanne n'est faite que de poésie. Elle est sortie de la poésie populaire
+et chrétienne, des litanies de la Vierge et de la légende dorée, des
+merveilleuses histoires de ces épouses de Jésus-Christ qui mirent sur la
+robe blanche de la virginité la robe rouge du martyre. Elle est sortie
+des sermons fleuris dans lesquels les fils de saint François exaltaient
+la pauvreté, la candeur et l'innocence; elle est sortie de la féerie
+éternelle des bois et des fontaines, de ces contes naïfs des aïeules, de
+ces récits obscurs et frais comme la nature qui les inspire, où les
+filles des champs reçoivent des dons surnaturels; elle est sortie des
+chansons de la terre des chênes, où vivaient d'une vie mystérieuse
+Viviane et Merlin, Arthur et ses chevaliers; elle est sortie de la
+grande pensée qui fit épanouir la rose de feu au-dessus des portails des
+églises; elle est sortie des prophéties par lesquelles les pauvres gens
+du royaume de France pressentaient un avenir meilleur; elle est sortie
+de l'extase et des larmes de tout un peuple qui, dans les jours de
+misère, vit, comme Marie d'Avignon, des armes dans le ciel et n'espéra
+plus qu'en sa faiblesse.
+
+Elle est pétrie de poésie, comme le lis de rosée; elle est la poésie
+vivante de cette douce France qu'elle aima d'un miraculeux amour.
+
+
+
+
+ TABLE ALPHABÉTIQUE
+
+ DES NOMS DES AUTEURS CITÉS OU MENTIONNÉS DANS CE VOLUME
+
+
+
+A
+
+ANAXAGORE.
+ANAXARQUE.
+APULÉE.
+ARISTOPHANE.
+ASSELINEAU (Charles).
+ATHANASE (saint).
+AUDIFFRET-PASQUIER (duc d').
+AUGUSTIN (saint).
+
+B
+
+BABOU (Hippolyte).
+BANVILLE (Théodore de).
+BARBIER (Auguste).
+BARBIER (Jules).
+BARDOUX (A.).
+BARTHÉLÉMY (l'abbé).
+BASSELIN (Olivier).
+BAUDELAIRE (Ch.).
+BAYLE (P.).
+BEAUMONT (Pauline de).
+BECQ DE FOUQUIÈRES.
+BELLOC.
+BERNARD (Claude).
+BERTHELOT.
+BERTIN (Antoine).
+BERTRAND (Aloïsius).
+BICHAT.
+BISMARCK (comte de).
+BOCHER (E.).
+BOILEAU (Nicolas).
+BOREL (Petrus).
+BOSSUET.
+BOUCHOR (Maurice).
+BOUFFLERS (le chevalier de).
+BOUGAINVILLE (L.-A.-D.).
+BOURDEAU (Louis).
+BOURGET (Paul).
+BROCHARD (Victor).
+BROGLIE (duc DE).
+BUFFET (L.).
+BUFFON.
+BYRON (lord).
+
+C
+
+CALDERON.
+CALMETTES (Fernand).
+CARAN D'ACHE.
+CARLYLE.
+CAYLUS (comte DE).
+CERVANTES.
+CHALLEMBE-LACOUR.
+CHATEAUBRIAND.
+CHÊNEDOLLÉ (C.-L. DE).
+CHENEVIÈRES (Philippe DE).
+CHÉNIER (André).
+CHESNELONG.
+CHOISEUL-GOUFFIER.
+CHRISTINE DE PISAN.
+CLAUDIEN.
+COLLET (Mme Louise).
+COMTE (Auguste).
+COMYNES (Ph. DE).
+CONSTANT (Benjamin).
+COOK (le capitaine).
+COPPÉE (François).
+COQUELIN CADET.
+CORMENIN.
+CREUTZER.
+CUSTINE (Mme DE).
+
+D
+
+DAGUESSEAU.
+DALEMBERT.
+DANTE.
+DARLU.
+DARTOIS.
+DELILLE (l'abbé).
+DÉMOCRITE.
+DEREMBOURG (Hartwig).
+DESCARTES.
+DIDEROT.
+DOSTOÏEVSKY.
+DOUBLE (baron).
+DOUCET (Camille).
+DOUCET (Lucien).
+DREYFUS (Camille).
+DUCIS.
+DUGAS-MONTBEL.
+DUMAS PÈRE (Alexandre).
+DUMAS FILS (Alexandre).
+DU PARQUET (Mme).
+DURUY (Victor).
+
+E
+
+EDEN.
+ELLIOT (Mistress Grace).
+EPICTÈTE.
+ESCHYLE.
+EURIPIDE.
+
+F
+
+FABRE (Joseph).
+FAGON (G.-C.).
+FAIN (baron).
+FAUGERON.
+FÉNELON.
+FEUILLET (Octave).
+FLANDRIN (H.).
+FLAUBERT (Gustave).
+FONTANES.
+FRANÇOIS D'ASSISE (saint).
+FREYCINET (S. de).
+
+G
+
+GALILÉE.
+GASSENDI.
+GAUCHER (Maxime).
+GAUTIER. (Théophile).
+GAZIER (A.).
+GERSON (Jean).
+GHIL (René).
+GIRY.
+GLABER (Raoul).
+GLASSON.
+GLADSTONE.
+GLUCK.
+GOETHE (W. von).
+GOUNOD.
+GOURNAY (Mlle de).
+GRÉARD..
+GROSLIER.
+GUIGNAUT.
+GYP.
+
+H
+
+HAHN.
+HAUSSONVILLE (comte d').
+HÉGEL.
+HEREDIA (José-Maria de).
+HÉRODOTE.
+HEUZEY.
+HIPPOCRATE.
+HOLBACH (baron d').
+HOMÈRE.
+HOUSSAYE (Henry).
+HOVELACQUE.
+HROSWITA.
+HUGO. (Victor).
+
+I
+
+INGRES.
+
+J
+
+JANMOT.
+JARRY.
+JEAN (le diacre).
+JOHNSON.
+
+K
+
+KOCK (le commandant).
+
+L
+
+LACORDAIRE.
+LACTANCE.
+LAFITTE (Pierre).
+LAFONTAINE (J. de).
+LAISANT.
+LAMARTINE (Alph. de).
+LAMIRAULT.
+LAMETTRIE (J.-O. de).
+LANCELOT (Claude).
+LAPLACE (P.-S. marquis de).
+LAPRADE (V. de).
+LAROUSSE (P.).
+LATOUCHE.
+LAURENT (H.).
+LECONTE DE LISLE.
+LE FRANC (Martin).
+LEMAÎTRE (Jules).
+LEMIERRE (A.-M.).
+LEMONNIER (Camille).
+LEMOYNE (André).
+LE PETIT (Jules).
+L'ESTOILE (Pierre de).
+LETOURNEUR.
+LEVASSEUR.
+LIGNE (le prince de).
+LITTRÉ (E.).
+LOCKE.
+LOMBROSO (Cesare).
+LORIOT (Florentin).
+LOUIS XVIII.
+LUCE (Siméon).
+LUCIEN DE SAMOSATE.
+LYCOPHRON.
+
+M
+
+MAGENDIE.
+MAGNIN.
+MAGNUS (Hugo).
+MAISTRE (Joseph de).
+MALEBRANCHE.
+MALHERBE.
+MALLARMÉ (Stéphane).
+MALOT (Hector).
+MARGUERITE DE NAVARRE, duchesse d'Angoulême.
+MARGUERITTE (Paul).
+MARION (H.).
+MARTEL (comtesse de).
+MARTIAL D'AUVERGNE.
+MASPERO (G.).
+MAURIN (colonel).
+MAUDSLEY.
+MAUPASSANT (Guy de).
+MEILHAC (H.).
+MÉNARD (Louis).
+MENDÈS (Catulle).
+MÉRIMÉE (Prosper).
+MICHEL-ANGE.
+MICHELET.
+MILLEVOYE (C.-H.).
+MIRABEAU (comte de).
+MIRRI, scribe égyptien.
+MOLIÈRE.
+MONCEAUX (Paul).
+MORÉAS (Jean).
+MORELLET (l'abbé).
+MORICE (Charles).
+MÜNTZ.
+MUSSET (Alfred de).
+
+N
+
+NAPOL LE PYRÉNÉEN.
+NAPOLÉON.
+NICOT (Jean).
+
+O
+
+OHNET (Georges).
+ORLÉANS (Charles d').
+OSSIAN.
+
+P
+
+PARÎS (Gaston).
+PARNY.
+PASCAL.
+PEYRAT (Napoléon). Voir _Napol le Pyrénéen_.
+PHLÉGON DE TRALLES.
+PIGEON (Amédée).
+PLATON.
+PLAUTE.
+PLINE L'ANCIEN.
+PLUTARQUE.
+POË (Edgar).
+PONCHON (Raoul).
+PORPHYRE.
+POTTIER (Edmond).
+PRAROND (Ernest).
+PREVOST-PARADOL.
+PRODICOS.
+PYRRHON.
+
+Q
+
+QUICHERAT (J.).
+
+R
+
+RABBE (Félix).
+RACINE (Jean).
+RALEIGH (Walter).
+RAVAISSON.
+RAYNAL (l'abbé).
+REINACH (Salomon).
+RENAN. (Ernest).
+RENARD (Georges).
+RESTIF DE. LA BRETONNE.
+RICHEPIN (Jean).
+RIVIÈRE (Henri).
+ROUSSEAU (Jean-Jacques).
+
+S
+
+SABRAN (Mlle de).
+SAINT-CYR DE RAISSAC.
+SAINT-MARC-GIRARDIN.
+SAINTE-BEUVE.
+SAPPHO.
+SARCEY (Francisque).
+SARDOU (Victorien).
+SAY (Léon).
+SECCHI (le père).
+SENIOR (Mistress).
+SEPET (Marius).
+SHAKESPEARE.
+SIGNORET (Henri).
+SILVESTRE (Armand).
+SIMON (Jules).
+SOCRATE.
+SOLDI (Emile).
+SOPHOCLE.
+SOURY (Jules).
+STAËL (Mme de).
+STENDHAL.
+SUARD (J.-B.-A.).
+SULLY-PRUDHOMME.
+SWEDENBORG.
+
+T
+
+TACITE.
+TAINE (H.).
+TÉRENCE.
+THIERRY (Aug.).
+THIERRY (Gilbert-Augustin).
+THIERS (Ad.).
+THUCYDIDE.
+
+V
+
+VALERAND DE LA VARANNE.
+VANNIER (Léon).
+VARNHAGEN (Rahel de).
+VERNE (Mlle Paule).
+VEUILLOT (Louis).
+VEYRIES (Alphonse).
+VICAIRE (Gabriel).
+VIGÉE-LEBRUN (Mme).
+VIGNY (Alf. de).
+VILLON (François).
+VIRGILE.
+VOGÜÉ (vicomte Eugène-Melchior de).
+VOLTAIRE.
+VORAGINE (Jacques de).
+
+W
+
+WALTZ.
+WEIL (Henri).
+WILLETTE.
+
+Z
+
+ZOLA (Émile).
+
+
+FIN DE LA TABLE ALPHABÉTIQUE
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE.
+M. ALEXANDRE DUMAS FILS.
+«LES JOUETS D'ENFANTS», PAR M. CAMILLE LEMONNIER.
+GUSTAVE FLAUBERT.
+M. GUY DE MAUPASSANT.
+«LE BONHEUR», PAR SULLY-PRUDHOMME.
+MÉRIMÉE.
+HORS DE LA LITTÉRATURE.
+BIBLIOPHILIE.
+LES CRIMINELS.
+LA MORT ET LES PETITS DIEUX.
+LA GRANDE ENCYCLOPÉDIE.
+UN POÈTE OUBLIÉ: SAINT-CYR DE RAISSAC.
+LES TORTS DE L'HISTOIRE.
+SUR LE SCEPTICISME.
+EURIPIDE.
+LES MARIONNETTES DE M. SIGNORET.
+LA MÈRE ET LA FILLE: «MADAME DE SABRAN ET MADAME DE CUSTINE». PAR M. A.
+BARDOUX.
+M. JULES LEMAÎTRE.
+1814.
+DEMAIN.
+M. CHARLES MORICE.
+LE GRAND SAINT ANTOINE.
+ANTHOLOGIE.
+LA SAGESSE DE GYP: «LES SÉDUCTEURS», «MADEMOISELLE LOULOU».
+ANTHOLOGIE.
+M. GASTON PARIS ET LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU MOYEN-AGE.
+LEXIQUE.
+LA PURETÉ DE M. ZOLA.
+«LA TEMPÊTE».
+«LA TRESSE BLONDE», PAR GILBERT-AUGUSTIN THIERRY.
+«BRAVE FILLE», PAR FERNAND CALMETTES.
+«HISTOIRE DU PEUPLE D'ISRAËL», TOME II, PAR ERNEST RENAN.
+L'ÉLOQUENCE DE LA TRIBUNE:--LE SÉNAT.
+ROMAN ET MAGIE.
+M. OCTAVE FEUILLET: «LE DIVORCE DE JULIETTE».
+JEANNE D'ARC ET LA POÉSIE.--VALERAND DE LA VARANNE.--M. ERNEST PRAROND.
+TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS DES AUTEURS CITÉS.
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
+
+
+619-17.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--1-18. 7042-8-17.
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Format grand in-18.
+
+BALTHASAR. 1 vol.
+
+CRAINQUEBILLE, PUTOIS, RIQUET. 1 vol.
+LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD (Ouvrage couronné par L'Académie française).
+ 1 vol.
+LES DÉSIRS DE JEAN SERVIEN. 4 vol.
+LES DIEUX ONT SOIF. 1 vol.
+L'ÉTUI DE NACRE. 1 vol.
+HISTOIRE COMIQUE. 1 vol.
+L'ILE DES PINGOUINS. 1 vol.
+LE JARDIN D'ÉPICURE. 1 vol.
+JOCASTE ET LE CHAT MAIGRE. 1 vol.
+LE LIVRE DE MON AMI. 1 vol.
+LE LYS ROUGE. 1 vol.
+LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD. 1 vol.
+PAGES CHOISIES. 1 vol.
+PIERRE NOSIÈRE. 1 vol.
+LE PUITS DE SAINTE-CLAIRE. 1 vol.
+LA RÉVOLTE DES ANGES. 1 vol.
+LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE. 1 vol.
+LES SEPT FEMMES DE LA BARBE-BLEUE. 1 vol.
+SUR LA PIERRE BLANCHE. 1 vol.
+THAÏS. 1 vol.
+LA VIE LITTÉRAIRE. 4 vol.
+
+HISTOIRE CONTEMPORAINE
+
+I.--L'ORME DU MAIL. 1 vol.
+II.--LE MANNEQUIN D'OSIER. 1 vol.
+III.--L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE. 1 vol.
+IV.--MONSIEUR BERGERET À PARIS. 1 vol.
+
+Format grand in-8°.
+VIE DE JEANNE D'ARC. 2 vol.
+
+ÉDITIONS ILLUSTRÉES
+CLIO (Illustrations en couleurs de Mucha). 1 vol.
+HISTOIRE COMIQUE (Pointes sèches et eaux-fortes de Edgar
+Chahine). 1 vol.
+LES CONTES DE JACQUES TOURNEBROCHE (Illustrations en couleurs de Léon
+Lebègue). 1 vol.
+
+619-17.--- Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--1-18.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La vie littéraire, by Anatole France
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTÉRAIRE ***
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
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