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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/19186-8.txt b/19186-8.txt new file mode 100644 index 0000000..97a5a95 --- /dev/null +++ b/19186-8.txt @@ -0,0 +1,8793 @@ +Project Gutenberg's Les contemporains, première série, by Jules Lemaître + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les contemporains, première série + Études et portraits littéraires + +Author: Jules Lemaître + +Release Date: September 5, 2006 [EBook #19186] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, PREMIÈRE SÉRIE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Keith J. Adams and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + + + + LES CONTEMPORAINS + + Études et portraits littéraires + + JULES LEMAÎTRE + + + + Première série + + + + Théodore de Banville + Sully-Prudhomme + François Coppée + Édouard Grenier + Madame Adam + Madame Alphonse Daudet + Ernest Renan + Ferdinand Brunetière + Émile Zola + Guy de Maupassant + J.-K. Huysmans + Georges Ohnet + + + + Paris + Librairie H. Lecène et H. Oudin + 17, Rue Bonaparte, 17 + + 1886 + + + + +Voici quelques-uns des articles que j'ai fait paraître dans la _Revue +bleue_. Je ne pense pas qu'il s'en dégage encore ni une doctrine +littéraire, ni une philosophie, ni une vue d'ensemble sur la littérature +contemporaine. Ce ne sont que des impressions sincères notées avec soin. +Il sera toujours temps, quand elles seront beaucoup plus nombreuses, d'en +tirer des conclusions. En attendant j'ai le plus possible sous les yeux +cette aimable définition: + + «L'esprit critique est de sa nature facile, insinuant, mobile et + compréhensif. C'est une grande et limpide rivière qui serpente et se + déroule autour des oeuvres et des monuments de la poésie, comme autour + des rochers, des forteresses, des coteaux tapissés de vignobles et des + vallées touffues qui bordent ses rives. Tandis que chacun des objets + du paysage reste fixe en son lieu et s'inquiète peu des autres, que + la tour féodale dédaigne le vallon et que le vallon ignore le coteau, + la rivière va de l'un à l'autre, les baigne sans les déchirer, les + embrasse d'une eau vive et courante, les _comprend_, les réfléchit, + et, lorsque le voyageur est curieux de connaître et de visiter ces + sites variés, elle le prend dans une barque; elle le porte sans + secousse et lui développe successivement tout le spectacle changeant + de son cours.» + + (Sainte-Beuve, _Pensées de Joseph Delorme_.) + + J. L. + + + +LES CONTEMPORAINS + + + + +THÉODORE DE BANVILLE[1] + + [Note 1: Les _Cariatides_; les _Exilés_; _Odes funambulesques_; + _Nous tous_; _Comédies_; _Riquet à la Houppe_; _Esquisses parisiennes_; + _Contes pour des femmes_; _Contes féeriques_; _Contes héroïques_; + _Mes souvenirs_; la _Lanterne magique_; _Paris vécu_; _Petit traité de + poésie française_.--G. Charpentier.] + +M. Théodore de Banville est un poète lyrique hypnotisé par la rime, le +dernier venu, le plus amusé et dans ses bons jours le plus amusant des +romantiques, un clown en poésie qui a eu dans sa vie plusieurs idées, dont +la plus persistante a été de n'exprimer aucune idée dans ses vers. + + +I + +Son meilleur titre de gloire, c'est d'avoir repris, perfectionné et baptisé +«l'ode funambulesque». C'était, assurément une idée: et l'on peut dire que +toutes les autres idées de M. de Banville dérivent de celle-là ou s'y +rattachent. + +Lui-même a défini l'ode funambulesque «un poème rigoureusement écrit en +forme d'ode, dans lequel l'élément bouffon est étroitement uni à l'élément +lyrique et où, comme dans le genre lyrique pur, l'impression comique ou +autre que l'ouvrier a voulu produire est toujours obtenue par des +combinaisons de rimes, par des effets harmoniques et par des sonorités +particulières.» + +Notons dès maintenant que toute la poétique de M. de Banville est +implicitement contenue dans cette définition. Pour lui, même dans la poésie +sérieuse, c'est uniquement par des arrangements de mots que «l'impression +est obtenue», non par la qualité des idées ou des sentiments, ni même par +le mouvement de la phrase ou par le choix des mots considérés en dehors de +«l'effet harmonique». Ou, s'il repousse peut-être ces conséquences +extrêmes, tout au moins la rime, ses pompes et ses oeuvres, ses éclats, ses +entrelacements et ses surprises, c'est-à-dire la forme du vers dans ce +qu'elle a de plus spécial, dans ce qui la distingue expressément de la +prose, est bien pour lui l'essentiel de la poésie, et la poésie même. +Théorie louche qui fuit et se dérobe quand on essaie de la préciser. Mais, +si la théorie est obscure, la tendance est assez claire. + +Il n'est pas étonnant que, après quelques essais de beaucoup d'éclat et de +beaucoup de jeunesse (les _Cariatides_, les _Stalactites_), cette façon de +concevoir la poésie ait conduit M. de Banville tout droit au genre +funambulesque; car c'est là seulement que sa théorie est vraie et qu'elle +peut être appliquée tout entière. Seulement il me paraît se méprendre un +peu sur sa part d'invention. Il prétend être le premier qui ait «cherché à +traduire le comique non par l'idée (comme il nous le dit dans une langue un +peu douteuse), mais par des harmonies, par la virtualité des mots, par la +magie toute-puissante de la rime». Il a voulu montrer que «la musique du +vers peut éveiller tout ce qu'elle veut dans notre esprit et créer même +cette chose surnaturelle et divine, le rire», et que «l'emploi d'un même +procédé peut exciter la joie comme l'émotion _dans les mêmes conditions_ +d'enthousiasme et de beauté». + +Ces derniers mots, qui sont d'un assez mauvais style (et, si je le +remarque, c'est que l'impuissance à exprimer les idées abstraites fait +partie de l'originalité de M. de Banville), ces derniers mots sont +peut-être excessifs; mais le reste revient à dire qu'il a voulu tirer de la +rime et du rythme des effets comiques et réjouissants. Or cela est +évidemment possible; mais aussi cela avait été fait bien avant lui. +D'autres avaient soupçonné que la rime n'est point seulement capable d'être +grave ou tragique et que, prise en soi et cultivée pour elle-même, elle est +surtout divertissante. Villon (pour ne pas remonter plus haut) a connu la +rime opulente et comique par son opulence même. Et Régnier non plus ne l'a +point ignorée, ni les poètes du temps de Louis XIII, ni Scarron ou +Saint-Amant, ni Racine dans les _Plaideurs_ (c'est, du reste, M. de +Banville qui nous en avertit), ni J.-B. Rousseau dans ses détestables +_Allégories_, ni Piron dans les couplets de ses pièces de la _Foire_, ni +même Voltaire! Ce rimeur, le plus indigent des rimeurs, dans ses _Poésies +fugitives_ ou dans ses lettres mêlées de vers, a parfois de longues suites +de rimes difficiles et produit par l'accumulation des assonances un effet +assez semblable à celui qu'obtient M. de Banville par leur qualité. + +Le genre «funambulesque» est donc en grande partie ce qu'était autrefois le +«burlesque». La richesse amusante de la rime est un de leurs éléments +communs. M. de Banville n'a fait qu'y joindre les procédés de versification +et le vocabulaire particulier de la poésie contemporaine: encore avait-il +déjà pour modèles certaines bouffonneries lyriques de Victor Hugo et +surtout le quatrième acte de _Ruy Blas_. Le genre funambulesque, tel qu'il +l'a pratiqué, c'est simplement le «burlesque» romantique, comme le +burlesque serait le «funambulesque» classique. + +Mais enfin, si d'autres ont aimé la rime, si d'autres l'ont rentée et lui +ont appris des tours, nul n'a plus fait pour elle que M. de Banville. Il a +été son amant de coeur et son protecteur en titre. Il l'a mise en valeur et +magnifiquement lancée. Il en a fait une _lionne_ riche à faire pâlir +Rothschild, une gymnaste agile à décourager les Hanlon-Lee.--Sans doute il +n'a point créé le genre funambulesque et ne l'a même pas renouvelé tout +seul; mais il l'a cultivé avec prédilection et bonheur; il l'a enrichi, +amplifié, élevé, autant qu'il se pouvait, jusqu'au grand art; il en a fait +sa chose et son bien et, s'il va à la postérité, comme je l'espère, c'est +de ce tremplin que son bond partira. + +On sait que les _Odes funambulesques_ et les _Occidentales_ sont +d'inoffensives satires des hommes et des ridicules du jour dans les +dernières années du règne de Louis-Philippe et pendant le second Empire. Je +remarque en passant que les _Odes_ et le _Commentaire_ donnent l'idée d'un +Paris autrement agréable que celui d'à présent. C'était un Paris plus +parisien. Il y avait encore des «coins» où tout le monde se rencontrait. +Aujourd'hui il n'y a plus de coins, les distances sont démesurées, Paris +devient une immense ville américaine. Il faudrait le rapetisser, +résolument; mais je suis sûr que le conseil municipal n'aura pas cette +pensée si simple. + +Si maintenant l'on recherche les procédés de ce genre spécial, on verra +qu'ils consistent presque tous dans des contrastes et des surprises. L'ode +funambulesque est la parodie d'une ode connue (Voyez le _Mirecourt_, _Véron +le baigneur_, l'_Odéon_, _Nommons Couture_, _Nadar_, etc.), ou c'est une +parodie de l'ode en général (Voyez la _Tristesse d'Oscar_, le _Critique en +mal d'enfant_, la _Pauvreté de Rothschild_, _Molière chez Sardou_, etc.); +et dans les deux cas le comique naît, très clair et très gros, d'une +disproportion prodigieuse entre le fond et la forme. Voici une constatation +qui fera peut-être de la peine à M. de Banville; mais c'est, en somme, +transporté de l'épopée dans l'ode et beaucoup plus accentué, le comique du +_Lutrin_. Si Boileau a qualifié son poème d'«héroï-comique», l'épithète de +«lyrico-comiques» ne conviendrait pas mal aux _Odes funambulesques_. + +L'effet est donc produit d'abord par ce sentiment de disproportion et de +disconvenance générale; mais il est vrai que, chez M. de Banville, il tient +peut-être encore plus à la forme même, au rythme, à la rime, aux mots. + +Il provient souvent d'hyperboles démesurées (comique élémentaire que +goûtent et pratiquent même les petits enfants): + + Le mur lui-même semble enrhumé du cerveau. + Bocage a passé là[2]. L'Odéon, noir caveau, + Dans ses vastes dodécaèdres + Voit verdoyer la mousse. Aux fentes des pignons + Pourrissent les lichens et les grands champignons, + Bien plus robustes que des cèdres... + + [Note 2: «Les Turcs ont passé là.» (V. Hugo).] + +--ou d'une macédoine d'idées, d'images, de noms propres étonnés de se voir +ensemble: + + Tobolsk, la rue aux Ours qui n'a pas de Philistes, + L'enfer où pleureront les matérialistes, + La Thrace aux vents glacés, les monts Himalaïa, + L'hôtel des Haricots, Saint-Cloud, Batavia, + Mourzouk où l'on rôtit l'homme comme une dinde, + Les mines de Norvège et les grands puits de l'Inde, + Asile du serpent et du caméléon, + L'Etna, Botany-Bay, l'Islande et l'Odéon + Sont des Edens charmants et des pays de Tendre + À côté de l'endroit où nous allons nous rendre... + +--ou du mélange audacieux de toutes les langues, de celle des poètes +lyriques, de celle des bourgeois, de celle des boulevardiers et de beaucoup +d'autres: + + Ami, n'emporte plus ton coeur dans une orgie; + Ne bois que du vin rouge, et surtout lis Balzac. + Il fut supérieur en physiologie + Pour avoir bien connu le fond de notre sac... + +--ou de bouffonneries aboutissant à un vers grave et d'allure pédantesque +(à moins que ce ne soit le contraire): + + Oui, je parle à présent. Je fume des londrès. + Tout comme Bossuet et comme Gil-Pérès, + J'ai des transitions plus grosses que des câbles, + Et je dis ma pensée au moyen des vocables... + +--ou de la dignité d'une périphrase déguisant une locution triviale: + + Ah! pour te voir tordu par ce rire usité + Chez les hommes qu'afflige une gibbosité, + Parle, que veux-tu? Dis-le vite!... + +--ou bien enfin de tous ces artifices réunis, sans compter ceux que +j'oublie. + +Mais ce qui soutient, double et triple tous ces effets comiques, c'est la +rime, somptueuse, imprévue, retentissante, fantastique. + +J'en vois de deux sortes. D'abord la rime millionnaire, la rime-calembour, +qui fait toujours plaisir et par sa richesse harmonique, et par la petite +surprise qu'elle cause, et par le sentiment de la difficulté heureusement +vaincue, de l'effort dissimulé et tourné en grâce. Ainsi _marionnettes_ et +_les filles qu'on marie honnêtes_; _Belmontet_ et _Babel montait_; _la +Madeleine_ et _damas de laine_; _l'Himalaya_ et _les pièces que lima Laya; +poliment_ et _Paul y ment_, etc. Ajoutez d'autres rimes qui ne vont pas +jusqu'au calembour, mais qui ont aussi leur charme parce qu'elles sont +excessivement rares: par exemple, _absurde_ et _Kurde_. + +L'autre espèce de rime que M. de Banville affectionne, c'est celle qui +tombe sur des prépositions, des pronoms relatifs ou des adjectifs +possessifs. Cette rime est comique parce qu'elle impose au lecteur une +prononciation anormale, parce qu'elle le contraint à mettre un accent très +fort sur des syllabes non accentuées et à donner, dans la phrase mélodique, +une grande importance à des mots qui n'en ont aucune dans la phrase +grammaticale: + + Danser toujours, pareil à madame Saqui! + Sachez-le donc, ô Lune, ô Muses, c'est ça _qui_ + Me fait verdir comme de l'herbe. + +Tous ces rapprochements singuliers d'idées ou de mots, non seulement +l'opulence ou la bizarrerie de la rime en double l'effet, mais c'est +presque toujours la rime qui les suggère. Voici les premiers vers de la +_Ballade des célébrités du temps jadis_, parodie de la ballade de Villon: + + Dites-moi sur quel _Sinaï_ + Ou dans quelle _manufacture_ + Est le critique Dufaï. + +_Sinaï_, _manufacture_, cet accouplement est drôle; mais visiblement +_Sinaï_ a été suggéré par _Dufaï_, et _manufacture_ par _la Caricature_, +qui est plus loin. Lisez la pièce, qui est charmante: vous reconnaîtrez +qu'elle a été faite tout entière pour et par ces trois rimes: _Dufaï_, _la +Caricature_ (ou peut-être _Couture_) et _les neiges d'antan_. On pourrait +en suivre pas à pas la genèse, montrer quels vers ont dû être faits les +premiers, quels les derniers, et pourquoi. Si donc M. de Banville a enrichi +la rime, elle n'a pas été ingrate. Tandis qu'il lui donnait de la sonorité, +elle lui apportait des idées, et même il n'en a jamais eu d'autres que +celles qui lui sont venues ainsi. Dans les _Odes funambulesques_, les +_Occidentales_ et _Nous tous_, l'invention du fond n'est rien: ce ne sont +que des lieux communs de satire facile, et la rime est vraiment +tout--puisque le reste en dépend ou en provient. + + +II + +La seconde «idée» de M. de Banville, ç'a été de ressusciter les anciens +petits poèmes à forme fixe, le triolet, le rondeau (déjà repris par +Musset), le rondel, la ballade, le dizain marotique, même la double +ballade, la villanelle, le virelai et le chant royal. Du moment qu'il était +né ou qu'il s'était fait servant de la rime et son homme-lige, il était +inévitable qu'il nous rendît ces bagatelles compliquées, d'une symétrie +difficile, minutieuse et quelque peu enfantine et barbare, où la rime est +en effet reine, maîtresse et génératrice. + +Pour moi, je ne m'en plains pas; mais il est certain que ces tentatives +peuvent être appréciées fort diversement. La rime a un charme propre et qui +se suffit: on le voit par certaines chansons populaires et par ces rondes +d'enfants où il n'y a que des assonances et aucune idée suivie. (Ainsi la +poésie savante rejoint la plus élémentaire.) Ceux qui sentent profondément +ce charme aimeront ces bijoux poétiques où un goût raffiné, une grâce +moderne peut se mêler aux complications sauvages de la forme. Mais les +honnêtes gens nés prosateurs n'y comprendront jamais rien et il se trouvera +même, je crois, des poètes authentiques qui, tout en s'expliquant la +prédilection de M. de Banville, ne la partageront point. + +--La rime, diront-ils, est chose adorable, mais non peut-être en soi. Il +faut que les divers arrangements de rimes vaillent ce qu'ils ont coûté. Il +faut que la rime ne soit là que pour ajouter à la force du sentiment ou de +la pensée, non pour les éliminer ou, à tout mettre au mieux, pour les +susciter au hasard. Le plaisir que donnent l'entrelacement des belles +consonances et la difficulté vaincue ne saurait compenser tout seul ni +l'absence d'idée ou d'émotion, ni le manque de dessein, d'ordre et +d'enchaînement. + +Il faut aussi que les combinaisons de rimes aient une raison d'être. On +comprend pourquoi les rimes se croisent ou s'embrassent dans le quatrain ou +le sixain; on comprend la constitution du sonnet: il y a là des symétries +fort simples. Mais pourquoi le rondeau a-t-il treize vers? Pourquoi le +second couplet du rondeau n'en a-t-il que trois? Pourquoi, à la fin du +rondel, ne répétez-vous que le premier vers du refrain? On avait réponse à +cela autrefois, s'il est vrai que ces petites pièces se chantaient: elles +étaient calquées sur une mélodie, sur un air de danse. Mais, maintenant +qu'on ne les chante plus, ces combinaisons nous semblent absolument +arbitraires. Ce sont tours de force gratuits. + +Et ces tours de force sont tels qu'on ne peut presque jamais les exécuter +avec assez de perfection pour exciter l'applaudissement. La petite ballade +a quatorze, six et cinq rimes semblables; la double ballade en a +vingt-quatre, douze et sept; la grande ballade, onze, neuf, six et cinq; le +chant royal, dix-huit, douze, dix et sept; le rondeau, huit et cinq; le +rondel, cinq et cinq. Qu'en résulte-t-il? Dans la plupart des ballades il +n'y a de vers «nécessaires», de vers dictés, imposés par une idée ou un +sentiment initial, que celui du refrain et un vers, au plus, pour chacune +des autres rimes, en tout trois ou quatre vers. (Et que dire de la +villanelle ou du rondeau?) Les autres vers, étant commandés par la rime, +sont ce qu'ils peuvent, se rattachent tant bien que mal à l'idée +principale. Et ainsi la tâche, à force d'être difficile, redevient facile. +Ces cadres bizarres sont tellement malaisés à remplir qu'on permet au +rimeur d'y mettre n'importe quoi; et dès lors c'est la cheville légitimée, +glorifiée, triomphante. Il n'y a pas là de quoi être si fier. Prenez une +ballade de M. de Banville, une ballade sonore, à rimes éclatantes, mais où +tous les vers, sauf deux ou trois, pourraient être changés; prenez d'autre +part une «tirade» de Racine avec ses rimes banales, effacées, aux sonorités +modestes (_aimer_, _charmer_, _maîtresse_, _tristesse_), mais où tous les +vers sont «nécessaires», où il semble qu'on n'en pourrait enlever ni +modifier un seul: même à ne considérer les deux morceaux que comme des +«réussites», quelle est, à votre avis, la plus étonnante, la plus +incroyable, la plus merveilleuse? + +Mais le philistin qui parlerait ainsi prouverait simplement qu'il a du bon +sens et qu'il préfère à tout la raison. Que de choses M. de Banville aurait +à répondre! Quand, il y a dans un morceau trop de «vers nécessaires», c'est +donc que toute fantaisie en est absente. Ce n'est plus de la poésie, c'est +de l'éloquence, c'est ce que Buffon appelait des vers beaux comme de belle +prose. Il faut en effet de l'imprévu et du hasard dans la poésie lyrique; +il y faut de l'inutile, du surabondant, une floraison de détails +aventureux. Et justement c'est la détermination rigoureuse de la forme +prosodique qui permet l'imprévu des pensées et des images: et de là un +double plaisir. Le poète qui commence sa ballade ne sait pas trop ce qu'il +y mettra: la rime, et la rime toute seule, lui suggérera des choses +inattendues et charmantes, auxquelles il n'aurait pas songé sans elle, des +choses unies par des rapports lointains et secrets, et qui s'enchaîneront +avec un peu du désordre d'un rêve. En somme, rien de plus suggestif que ces +obligations étroites des petits poèmes difficiles: ils contraignent +l'imagination à se mettre en campagne et, tandis qu'elle cherche dans tout +l'univers le pied qui peut seul chausser l'invraisemblable pantoufle de +Cendrillon, elle fait, chemin faisant, de délicieuses découvertes. + + +III + +Nous arrivons ainsi à la troisième «idée» de M. de Banville, à sa théorie +de la rime, si spirituellement exposée dans son _Petit traité de +versification française_. En voici les axiomes essentiels: + + La rime est l'unique harmonie des vers et elle est tout le vers... + On n'entend dans un vers que le mot qui est à la rime... Si vous êtes + poète, vous commencerez par voir distinctement dans la chambre noire + de votre cerveau tout ce que vous voudrez montrer à votre auditeur et, + _en même temps_ que les visions, se présenteront spontanément à votre + esprit les mots qui, placés à la fin du vers, auront le don d'évoquer + ces mêmes visions pour vos auditeurs... Si vous êtes poète, le mot type + se présentera à votre esprit tout armé, c'est-à-dire accompagné de sa + rime... Ceci est une loi absolue, comme les lois physiques: tant que le + poète exprime véritablement sa pensée, il rime bien; dès que sa pensée + s'embarrasse, sa rime aussi s'embarrasse, traînante et vulgaire, et + cela se comprend du reste, puisque pour lui pensée et rime ne sont + qu'un... Le reste, ce qui n'a pas été révélé, trouvé ainsi, les + soudures, ce que le poète doit rajouter, pour boucher les trous avec sa + main d'artiste et d'ouvrier, est ce qu'on appelle les _chevilles_... + Il y a toujours des chevilles dans tous les poèmes. + + +Voilà qui est explicite et radical. La poésie est un exercice de +bouts-rimés, mais de bouts-rimés _choisis_ par le poète au moment de +l'inspiration--et reliés par des chevilles, mais par des chevilles +_intelligentes_. + +La rime est si bien, pour M. de Banville, «tout le vers», qu'il abolit, +afin qu'elle reste toute seule sur les décombres de l'alexandrin, les +antiques et vénérables règles du rythme, et qu'il supprime le repos même de +l'hémistiche, si normal, si légitime, si nécessaire (à de certaines +conditions qu'il serait trop long de déterminer). Et cela lui permet +d'écrire avec une liberté tout olympienne: + + . . . . . . . . Et je les vis, | assises + Dans leur gloi | re, sur leurs trônes d'or | ou debout, | + Reines de clarté | dans la clarté. | Mais surtout, etc... + +ou bien: + + . . . . . . . . Et, triomphant sans _vaines_ + Entra | ves, ses beaux seins aigus montraient leurs veines + D'un pâle azur... + +ou encore: + + Et, secouant ses lourds cheveux épars, | aux _fines_ + Lueurs d'or, | elle dit ces paroles divines. + +Et il ne s'aperçoit pas qu'à moins d'une accentuation iroquoise, qui amuse +dans des vers burlesques mais qui serait déplaisante ici, la rime, à +laquelle il a tout sacrifié, disparaît elle-même par cette suppression du +rythme traditionnel. + +Il y a pourtant, dans cette paradoxale théorie sur la rime, sur son rôle, +sur la manière dont elle nous vient, une assez grande part de vérité. Ou +plutôt cette théorie est vraie pour M. de Banville: c'est sa propre +pratique érigée en précepte. Mais aussi je conçois très bien une marche de +composition absolument inverse: la rime trouvée la plupart du temps à la +fin, non au commencement; les «vers nécessaires» surgissant d'abord en +grand nombre et presque sans préoccupation de la rime, puis accouplés ou +reliés par un travail de patience et d'adresse. La rime alors ne joue qu'un +rôle subordonné. Tous les mots éclatants ne sont pas à la fin du vers. Même +les classiques y plaçaient volontiers des mots effacés, estimant que la +poésie est dans le vers _tout entier_ et dans le rythme aussi bien que dans +la rime, et craignant sans doute que la rime ne tirât tout le vers à elle, +ne le dévorât, et aussi que son opulence ne sentît trop le tour de force. +Quand La Harpe condamnait chez Roucher, comme rimes trop voyantes, _flèche_ +et _brèche_, _je foule_ et _en foule_, il était en plein dans la tradition +classique. On laissait ces amusettes au genre burlesque: Racine ne se les +permettait que dans la farce des _Plaideurs_. La rime, pour ces +patriarches, ne servait qu'à marquer la mesure: M. de Banville leur ferait +l'effet d'un musicien qui, pour la marquer plus fortement, mettrait à +chaque fois un point d'orgue et un coup de grosse caisse, et qui, dans les +intervalles, soignerait médiocrement sa phrase mélodique. + +Ces anciens hommes auraient tort. La vérité, c'est qu'il y a au moins deux +manières de faire les vers (et qui se peuvent combiner): une à l'usage des +poètes dramatiques, élégiaques, philosophes, et, en général, des poètes qui +analysent et qui pensent: et une autre pour les poètes qui n'ont que des +yeux, pour les lyrico-descriptifs. Et c'est celle-là que M. de Banville a +merveilleusement définie. + + +IV + +Et voyez comme tout se tient. Il n'y a que le lyrisme descriptif où soient +applicables les procédés de composition que M. de Banville croit +universels; où la rime soit, en effet, l'_alpha_ de l'inspiration poétique, +les belles chevilles en étant l'_oméga_. L'exclusive adoration de la rime +le condamnait donc à ce genre et, comme il n'avait d'ailleurs pour toute +idée et pour toute philosophie qu'un grand amour de la beauté plastique, +les sujets s'imposaient d'eux-mêmes. + +Quelles sont les plus belles choses et les plus dignes d'être rajeunies et +«illustrées»? Ce sont évidemment les adorables histoires de la mythologie +grecque; ce sont les dieux et les déesses antiques. Mais l'art grec vaut +surtout par la pureté des lignes: la Renaissance a mieux connu la magie des +couleurs. M. de Banville fera donc passer la procession des dieux par +l'atelier de Titien et par le vestiaire de Rubens. Et quelle est la façon +la plus pittoresque de comprendre et de mener la vie? N'est-ce pas celle +des comédiens ambulants, des poètes aventuriers et, par delà, des gymnastes +étincelants de paillons, vainqueurs des lois de la pesanteur? Et quelle est +la plus reluisante image d'un poète? N'est-ce pas celle d'un beau jeune +homme en pourpoint, couronné de roses, armé d'une vraie lyre, entouré de +belles femmes, et en qui réside un dieu? La comédie italienne aussi est une +fort jolie chose. Et les contes et les féeries sont de délicieux +divertissements. Paris enfin et ses Champs-Élysées offrent, certains soirs, +des spectacles glorieux, et la vie moderne et les «hétaïres» d'aujourd'hui +ne sont point dépourvues d'élégance. M. de Banville _devait_ donc écrire +les _Cariatides_, les _Stalactites_, les _Exilés_, les _Princesses_, +_Florise_, _Riquet à la Houppe_ et la _Malédiction de Cypris_. + +Il n'a pas inventé tous les cultes qu'il célèbre. Si pourtant on cherchait +quelles sont ses prédilections les plus originales au moins par le degré, +on trouverait que c'est l'adoration de Ronsard transfiguré, une profonde +estime pour Tabarin, beaucoup de considération pour les poètes inconnus du +temps de Louis XIII, et l'admiration des comédiens errants, des clowns et +des danseuses de corde. Il déplore aussi que le théâtre moderne n'ait point +gardé la _parabase_ et qu'il admette des personnages en habit noir; il +pense que la comédie sera lyrique ou ne sera pas; il compose des odes +dialoguées en rimes riches qu'il prend pour du théâtre; et un beau jour il +écrit une féerie pour le plaisir de mettre dans la bouche de Riquet à la +Houppe et de la princesse Rose des stances imitées de celles du _Cid_ et de +_Polyeucte_. Enfin, pour noter en passant ses antipathies essentielles, il +a manifesté toute sa vie, à l'endroit de «monsieur Scribe» et des +«normaliens», un mépris souverain et qui vous désarme à force d'être +sincère et naturel, un mépris de poète lyrique. + +Ses poésies sont donc des suites d'apothéoses, de «gloires», comme on +disait autrefois. Sa vocation de «décorateur» éclate dès son premier +volume: voyez, dans la _Voie lactée_, l'apothéose des poètes, et, dans le +_Songe d'hiver_, celle des don Juan et des Vénus. Et dans les _Exilés_, son +meilleur recueil, ce sont encore les mêmes procédés et les mêmes effets, +avec plus de sûreté et de maîtrise. Des tableaux éclatants et monotones; +une façon de décrire qui ne ramasse que les tons et les traits généraux, +mais qui les met en pleine lumière, avec une insistance, une surabondance, +une magnificence hyperboliques. Cela est souvent très beau et donne +vraiment l'impression d'un monde surhumain, d'un Olympe ou d'un Éden +nageant dans la gloire et dans la clarté. Ces deux mots reviennent souvent, +et aussi les ors, les pourpres, les lis, les roses, le lait, le sang, la +flamme, la neige, les diamants, les perles, les étoiles. Je ne parle pas +des «seins», généralement «aigus» ou «fleuris» ou «étincelants»: il en a de +quoi meubler tous les harems de l'Orient et de l'Occident. Il fait +certainement de tous ces mots ce que d'autres n'en feraient pas: il y fait +passer, comme dit Joubert, «le phosphore que les grands poètes ont au bout +des doigts». Il a eu même la puissance d'imposer à certains mots un sens +nouveau et splendide. Ainsi: _extasié_ (dont il abuse), _vermeil_, +_sanglant_, _farouche_, etc. Par cette magie des mots on peut dire qu'il a +«polychromé» les dieux grecs, qu'il a animé la noblesse de leurs contours +de la vie ardente des couleurs et qu'il leur a soufflé une ivresse. + +Des pièces comme l'_Exil des Dieux_ et le _Banquet des Dieux_ sont +peut-être ce qui dans notre poésie rappelle le mieux les grandes et +somptueuses compositions de Véronèse. Hercule «effrayant d'un sourire +vermeil» le sanglier d'Erymanthe et le traînant de force à la lumière (le +_Sanglier_); l'Amour malade à qui Psyché souffle son âme dans un long +baiser et qui, tandis qu'elle en meurt, s'élance dans le bois sans se +soucier d'elle (la _Mort de l'Amour_): + + . . . . . . . . . . . . . Et, touchant + Les flèches dont Zeus même adore la brûlure, + Il marchait dans son sang et dans sa chevelure; + +l'Amour encore, le chasseur impitoyable, demandant au poète: «Veux-tu +m'adorer, vil esclave? Par moi tu souffriras, par moi tu seras lâche et +déshonoré», et le poète répondant: «Je t'adore» (la _Fleur de sang_); et +la rose naissant du désir d'Eros devant la grande Cythérée endormie +(la _Rose_): + + Eros la vit. Il vit ces bras que tout adore, + Et ces rongeurs de braise et ces clartés d'aurore. + Il contempla Cypris endormie, à loisir. + Alors de son désir, faite de son désir, + Toute pareille à son désir, naquit dans l'herbe + Une fleur tendre, émue, ineffable, superbe, + Rougissante, splendide, et sous son fier dessin + Flamboyante, et gardant la fraîcheur d'un beau sein; + +tous ces tableaux, et bien d'autres, forment une galerie flamboyante, une +galerie de Médicis, et peut-être la plus haute en couleur qu'un poète ait +jamais brossée. + + +V + +Ainsi se précise l'originalité de M. de Banville. L'idolâtrie de la rime +implique une âme uniquement sensible au beau extérieur et s'accorde +exactement avec la théorie de «l'art pour l'art»; et le plus singulier +mérite de M. de Banville est peut-être d'avoir, entre tous les poètes, +appliqué cette étroite théorie avec une rigueur absolue. + +Essayons de voir clair dans cette fameuse formule. Comme elle est quelque +peu équivoque, je n'ose dire inintelligible, on l'a réduite à cette autre: +«L'art pour le beau.» Mais celle-ci à son tour est trop simple et trop +large: il n'est presque point d'oeuvre à laquelle elle ne convienne; car il +y a le beau de l'idée, celui du sentiment, celui de la sensation, et le +beau de la forme, qui est intimement mêlé aux autres et qui n'en est +séparable que par un difficile effort d'analyse. «L'art pour l'art», ce +sera donc «l'art pour le beau plastique», sans plus. Et cette formule ainsi +interprétée, il me paraît qu'aucun poète n'y a été plus fidèle que l'auteur +des _Exilés_, non pas même le ciseleur d'_Émaux et Camées_. + +On voit maintenant dans quel sens je disais que l'idée la plus persistante +de M. de Banville a été de n'exprimer aucune idée dans ses vers. Je voulais +dire qu'il n'en a jamais exprimé que de fort simples et de celles qui +revêtent naturellement et qui appellent une forme toute concrète; et c'est +à multiplier et à embellir ces images, à les traduire elles-mêmes par des +arrangements harmonieux de mots brillants, qu'a tendu tout son effort. Et +l'on pourrait presque dire aussi qu'il n'a jamais exprimé de sentiments, +sinon le sentiment de joie, d'allégresse, de vie divine qui répond à la +perception abondante et aisée des belles lignes et des belles couleurs. + + J'ai tenu bien haut dans ma main + Le glaive éclatant de la rime... + + Et j'ai trouvé des mots vermeils + Pour peindre la couleur des roses. + +C'est fort bien dit; et c'est parce qu'il n'a jamais aspiré à peindre autre +chose qu'il a été l'esclave à la fois et le dompteur de la rime et qu'il +n'a guère été que cela. Cherchez un poète qui ait plus purement, plus +exclusivement aimé et rendu le beau plastique, qui par conséquent ait +pratiqué «l'art pour l'art» avec plus d'intransigeance et une conscience +plus farouche: vous n'en trouverez point. + +Prenez Théophile Gautier; outre qu'il est un peintre beaucoup plus exact et +minutieux que M. de Banville, il se mêle d'autres sentiments à son +adoration de la beauté physique. Au fond, les deux Muses d'_Émaux et +Camées_ sont la Mort et la Volupté, tout simplement. + + D'un linceul de point d'Angleterre + Que l'on recouvre sa beauté. + +_Beauté_, _linceul_, _point d'Angleterre_; ivresse des sens, peur de la +mort et fanfreluches, il y a au moins cela dans Gautier. Prenez même Armand +Silvestre: vous découvrirez, dans ses grands vers mélodieux, monotones et +tout blancs, un panthéisme bouddhique et le désir et la terreur du +_par-delà_. Mais M. Théodore de Banville célèbre uniquement, sans +arrière-pensée--et même sans pensée--la gloire et la beauté des choses dans +des rythmes magnifiques et joyeux. Cela est fort remarquable, et surtout +cela l'est devenu, par ce temps de morosité, d'inquiétude et de +complication intellectuelle. Vraiment il plane et n'effleure que la surface +brillante de l'univers, comme un dieu innocent et ignorant de ce qui est +au-dessous ou plutôt comme un être paradoxal et fantasque, un +porte-lauriers pour de bon qui se promène dans la vie comme dans un rêve +magnifique, et à qui la réalité, même contemporaine, n'apparaît qu'à +travers des souvenirs de mythologie, des voiles éclatants et transparents +qui la colorent, et l'agrandissent. Sa poésie est somptueuse et +bienfaisante. Et, comme le sentiment de la beauté extérieure et le divin +jeu des rimes, s'ils ne sont pas toute la poésie, en sont du moins une +partie essentielle, M. de Banville a été à certaines heures un grand poète +et a plusieurs fois, comme il le dit volontiers, heurté les astres du +front. + +Il nous offre, dans un siècle pratique et triste, l'exemple extravagant +d'un homme qui n'a vécu que de mots, comme les divines cigales se +nourrissent de leur chant. Mais la vertu du Verbe, célébrée par Victor Hugo +dans une pièce fameuse, est telle que, pour l'avoir adoré, même sans grand +souci du reste, on peut être grand. Le clown sans passions humaines, sans +pensées, sans cerveau, évoque des idées de grand art rien que par la grâce +ineffable des mouvements et par l'envolement sur les fronts de la foule: + + Enfin, de son vil échafaud + Le clown sauta si haut, si haut, + Qu'il creva le plafond de toiles + Au son du cor et du tambour, + Et, le coeur dévoré d'amour, + Alla rouler dans les étoiles. + +_P-S_.--J'ai omis à dessein, parmi les «idées» de M. de Banville, celle qui +lui est venue un jour de mêler la vie et la mythologie grecques à la vie +moderne (la _Malédiction de Cypris_). Mais cette idée, c'est surtout dans +ses _Contes_ qu'il a tenté de la réaliser, et Banville prosateur voudrait +peut-être une étude à part. + + + + +SULLY-PRUDHOMME + + +Une tête extraordinairement pensive, des yeux voilés--presque des yeux de +femme--dont le regard est comme tourné vers le dedans et semble, quand il +vous arrive, sortir «du songe obscur des livres» ou des limbes de la +méditation. On devine un homme qu'un continuel repliement sur soi, +l'habitude envahissante et incurable de la recherche et de l'analyse à +outrance (et dans les choses qui nous touchent le plus, et où la conscience +prend le plus d'intérêt) a fait singulièrement doux, indulgent et résigné, +mais triste à jamais, impropre à l'action extérieure par l'excès du travail +cérébral, inhabile au repos par le développement douloureux de la +sensibilité, défiant de la vie pour l'avoir trop méditée. _Spe lentus, +timidus futuri_. Il est certain qu'il a plus pâti de sa pensée que de la +fortune. Il nous dit quelque part que, tout enfant, il perdit son père, et +il nous parle d'un amour trahi: ce sont misères assez communes et il ne +paraîtrait pas que sa vie eut été exceptionnellement malheureuse si les +chagrins n'étaient à la mesure du coeur qui les sent. S'il a pu souffrir +plus qu'un autre de la nécessité de faire un métier pour vivre et du souci +du lendemain, une aisance subite est venue l'en délivrer d'assez bonne +heure. Mais cette délivrance n'était point le salut. La pensée solitaire et +continue le prit alors dans son engrenage. Vint la maladie par l'excessive +tension de l'esprit; et la nervosité croissante, féconde en douleurs +intimes; et le tourment de la perfection, qui stérilise. Au reste, il +aurait le droit de se reposer s'il le pouvait: son oeuvre est dès +maintenant complète et plus rien ne saurait augmenter l'admiration de ses +«amis inconnus». + + +I + +Je crois que M. Sully-Prudhomme fût devenu ce qu'il est, de quelque façon +qu'eussent été conduites ses premières études. Pourtant il est bon de +constater que le poète, qui représente dans ce qu'il a de meilleur l'esprit +de ce siècle finissant, a reçu une éducation plus scientifique que +littéraire par la grâce de la fameuse «bifurcation», médiocre système pour +la masse, mais qui fut bon pour lui parce qu'il avait en lui-même de quoi +le corriger. Il quitta les lettres, dès la troisième, pour se préparer à +l'École polytechnique, passa son baccalauréat ès sciences et fit une partie +des mathématiques spéciales; une ophtalmie assez grave interrompit ses +études scientifiques. Il revint à la littérature librement, la goûta mieux +et en reçut des impressions plus personnelles et plus profondes, n'ayant +pas à rajeunir et à vivifier des admirations imposées et n'étant pas gêné +par le souvenir de sa rhétorique. Il passa son baccalauréat ès lettres pour +entrer ensuite à l'École de droit. En même temps il se donnait avec passion +à l'étude de la philosophie. Sa curiosité d'esprit était dès lors +universelle. + +Préparé comme il l'était, il ne pouvait débuter par de vagues élégies ni +par des chansons en l'air: sa première oeuvre fut une série de poèmes +philosophiques. Je dis sa première oeuvre; car, bien que publiés avec ou +après les _Stances_, les _Poèmes_ ont été composés avant. C'est ce que +notre poète a écrit de plus généreux, de plus confiant, de plus «enlevé». +Un souffle de jeunesse circule sous la précoce maturité d'une science +précise et d'une forme souvent parfaite. Dès ce moment il trace son +programme poétique et l'embrasse avec orgueil, étant dans l'âge des longs +espoirs: + + Vous n'avez pas sondé tout l'océan de l'âme, + Ô vous qui prétendez en dénombrer les flots... + Qui de vous a tâté tous les coins de l'abîme + Pour dire: «C'en est fait, l'homme nous est connu; + Nous savons sa douleur et sa pensée intime + Et pour nous, les blasés, tout son être est à nu?» + Ah! ne vous flattez pas, il pourrait vous surprendre[3]... + + [Note 3: _Encore_.] + +Voyez-vous poindre les _Stances_, les _Épreuves_, les _Solitudes_, les +_Vaines tendresses_ et toutes ces merveilles de psychologie qui durent +surprendre,--car la poésie ne nous y avait pas habitués, et un certain +degré de subtilité dans l'analyse semblait hors de son atteinte? + + Le pinceau n'est trempé qu'aux sept couleurs du prisme. + Sept notes seulement composent le clavier... + Faut-il plus au poète? Et ses chants, pour matière, + N'ont-ils pas la science aux sévères beautés, + Toute l'histoire humaine et la nature entière[4]? + + [Note 4: _Encore_.] + +N'est-ce pas l'annonce de plusieurs sonnets des _Épreuves_, des _Destins_, +du _Zénith_ et de la _Justice_? + +En attendant, le poète jette sur la vie un regard sérieux et superbe. Il +voit le mal, il voit la souffrance, il s'insurge contre les injustices et +les gênes de l'état social (le _Joug_); mais il ne désespère point de +l'avenir et il attend la cité définitive des jours meilleurs (_Dans la +rue_, la _Parole_). Même le poème grandiose et sombre de l'_Amérique_, +cette histoire du mal envahissant, avec la science, le nouveau monde après +l'ancien et ne laissant plus aucun refuge au juste, finit par une parole +confiante. Le poète salue et bénit les Voluptés, «reines des jeunes +hommes», sans lesquelles rien de grand ne se fait, révélatrices du beau, +provocatrices des actes héroïques et instigatrices des chefs-d'oeuvre. +Lui-même sent au coeur leur morsure féconde; il se sait poète, il désire la +gloire et l'avoue noblement, comme faisaient les poètes anciens +(l'_Ambition_). Enfin, dans une pièce célèbre, vraiment jeune et vibrante +et d'une remarquable beauté de forme, il gourmande Alfred de Musset sur ses +désespoirs égoïstes et pour s'être désintéressé de la chose publique; il +exalte le travail humain, il prêche l'action, il veut que la poésie soit +croyante à l'homme et qu'elle le fortifie au lieu d'aviver ses chères +plaies cachées. «L'action! l'action!» c'est le cri qui sonne dans ces +poèmes marqués d'une sorte de positivisme religieux. + +Une réflexion vous vient: était-ce bien la peine de tant reprocher à Musset +sa tristesse et son inertie? Y a-t-il donc tant de joie dans l'oeuvre de +Sully-Prudhomme? Et qu'a-t-il fait, cet apôtre de l'action, que ronger son +coeur et écrire d'admirables vers? Il est vrai que ce travail en vaut un +autre. Et puis, s'il n'est pas arrivé à une vue des choses beaucoup plus +consolante que l'auteur de _Rolla_, au moins est-ce par des voies très +différentes; sa mélancolie est d'une autre nature, moins vague et moins +lâche, plus consciente de ses causes, plus digne d'un homme. + +La forme des _Poèmes_ n'est pas plus romantique que le fond. Les autres +poètes de ces vingt dernières années tiennent, au moins par leurs débuts, à +l'école parnassienne, qui se rattache elle-même au romantisme. M. +Sully-Prudhomme semble inaugurer une époque. Si on lui cherche des +ascendants, on pourra trouver que, poète psychologue, il fait songer un peu +à Sainte-Beuve, et, poète philosophe, à Vigny vieillissant. Mais on dirait +tout aussi justement que son inspiration ne se réclame de rien d'antérieur, +nul poète n'ayant tant analysé ni tant pensé, ni rendu plus complètement +les délicatesses de son coeur et les tourments de son intelligence, ni +mieux exprimé, en montrant son âme, ce qu'il y a de plus original et de +meilleur dans celle de sa génération. Il y fallait une langue précise: +celle de Sully-Prudhomme l'est merveilleusement. Elle semble procéder de +l'antiquité classique, qu'il a beaucoup pratiquée. On trouve souvent dans +les _Poèmes_ le vers d'André Chénier, celui de l'_Invention_ et de +l'_Hermès_.--Mais le style des _Poèmes_, quoique fort travaillé, a un élan, +une allure oratoire que réprimeront bientôt le goût croissant de la +concision et l'enthousiasme décroissant. Le poète, très jeune, au sortir de +beaux rêves philosophiques, crédule aux constructions d'Hegel (l'_Art_) et, +d'autre part, induit par la compression du second Empire aux songes +humanitaires et aux professions de foi qui sont des protestations, se +laisse aller à plus d'espoir et d'illusion qu'il ne s'en permettra dans la +suite et, conséquence naturelle, verse çà et là dans l'éloquence. + +J'avais tort de dire qu'il ne doit rien aux parnassiens. C'est à cette +époque qu'il fréquenta leur cénacle et qu'il y eut (si on veut croire la +modestie de ses souvenirs) la révélation du vers plastique, de la puissance +de l'épithète, de la rime parfaite et rare. Si donc le _Parnasse_ n'eut +jamais aucune influence sur son inspiration, il put en avoir sur la forme +de son vers. Il accrut son goût de la justesse recherchée et frappante. Ce +soin curieux et précieux qu'apportaient les «impassibles» à rendre soit les +objets extérieurs, soit des sentiments archaïques ou fictifs, M. +Sully-Prudhomme crut qu'il ne serait pas de trop pour traduire les plus +chers de ses propres sentiments; que l'âme méritait bien cet effort pour +être peinte dans ses replis; que c'est spéculer lâchement sur l'intérêt qui +s'attache d'ordinaire aux choses du coeur que de se contenter d'à peu près +pour les exprimer. Et c'est ainsi que, par respect de sa pensée et par +souci de la livrer tout entière, il appliqua en quelque façon la forme +rigoureuse et choisie du vers parnassien à des sujets de psychologie intime +et écrivit les stances de la _Vie intérieure_. + + +II + +On pourrait dire: Ici commencent les poésies de M. Sully-Prudhomme. J'avoue +que j'ai de particulières tendresses pour ce petit recueil de la _Vie +intérieure_, peut-être parce qu'il est le premier et d'une âme plus jeune, +quoique douloureuse déjà. Par je ne sais quelle grâce de nouveauté, il me +semble que la _Vie intérieure_ est à peu près, à l'oeuvre de notre poète, +ce que les _Premières Méditations_ sont à celle de Lamartine. Et le +rapprochement de ces deux noms n'est point si arbitraire, en somme. À la +grande voix qui disait la mélancolie vague et flottante du siècle naissant +répond, après cinquante années, une voix moins harmonieuse, plus +tourmentée, plus pénétrante aussi, qui précise ce que chantait la première, +qui dit dans une langue plus serrée des tristesses plus réfléchies et des +impressions plus subtiles. Trois ou quatre sentiments, à qui va au fond, +défrayaient la lyre romantique. L'aspiration de nos âmes vers l'infini, +l'écrasement de l'homme éphémère et borné sous l'immensité et l'éternité de +l'univers, l'angoisse du doute, la communion de l'âme avec la nature, où +elle cherche le repos et l'oubli: tels sont les grands thèmes et qui +reviennent toujours. M. Sully-Prudhomme n'en invente pas de nouveaux, car +il n'y en a point, mais il approfondit les anciens. Ces vieux sentiments +affectent mille formes: il saisit et fixe quelques-unes des plus délicates +ou des plus détournées. La _Vie intérieure_, ce n'est plus le livre d'un +inspiré qui, les cheveux au vent, module les beaux lieux communs de la +tristesse humaine, mais le livre d'un solitaire qui vit replié, qui guette +en soi et note ses impressions les moins banales, dont la mélancolie est +armée de sens critique, dont toutes les douleurs viennent de l'intelligence +ou y montent.--«Pourquoi n'est-il plus possible de chanter le +printemps?--J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux...--Une petite +blessure peut lentement briser un coeur.--C'est parfois une caresse qui +fait pleurer: pourquoi?--Je voudrais oublier et renaître pour retrouver des +impressions neuves, et que la terre ne soit pas ronde, mais s'étende +toujours, toujours...--Je bégayais étant enfant et je tendais les bras. +Aujourd'hui encore; on n'a fait que changer mon bégayement...» Voilà les +sujets de quelques-unes de ces petites pièces «qu'on a faites petites pour +les faire avec soin». + +Lamartine s'extasiait en trois cents vers sur les étoiles, sur leur nombre +et leur magnificence, et priait la plus proche de descendre sur la terre +pour y consoler quelque génie souffrant. M. Sully-Prudhomme, en trois +quatrains, songe à la plus lointaine, qu'on ne voit pas encore, dont la +lumière voyage et n'arrivera qu'aux derniers de notre race; il les supplie +de dire à cette étoile qu'il l'a aimée; et il donne à la pièce ce titre qui +en fait un symbole: l'_Idéal_. On voit combien le sentiment est plus +cherché, plus intense (et notez qu'il implique une donnée +scientifique).--De même, tandis que le poète des _Méditations_ s'épanche +noblement sur l'immortalité de l'âme et déploie à larges nappes les vieux +arguments spiritualistes, le philosophe de la _Vie intérieure_ écrit ces +petits vers: + + J'ai dans mon coeur, j'ai sous mon front + Une âme invisible et présente..... + + Partout scintillent les couleurs. + Mais d'où vient cette force en elles? + + Il existe un bleu dont je meurs + Parce qu'il est dans les prunelles. + + Tous les corps offrent des contours. + Mais d'où vient la forme qui touche? + Comment fais-tu les grands amours, + Petite ligne de la bouche?... + +Déjà tombent l'enthousiasme et la foi des premiers poèmes. Toutes ces +petites «méditations» sont tristes, et d'une tristesse qui ne berce pas, +mais qui pénètre, qui n'est pas compensée par le charme matériel d'une +forme musicale, mais plutôt par le plaisir intellectuel que nous donne la +révélation de ce que nous avons de plus rare au coeur. Sans doute les +souffrances ainsi analysées se ramènent, ici tout comme chez les lyriques +qui pensent peu, à une souffrance unique, celle de nous sentir finis, de +n'être que nous; mais, comme j'ai dit, M. Sully-Prudhomme n'exprime que des +cas choisis de cette maladie, ceux qui ne sauraient affecter que des âmes +raffinées. Il vous définit tel désir, tel regret, tel malaise +aristocratique plus clairement que vous ne le sentiez; nul poète ne nous +fait plus souvent la délicieuse surprise de nous dévoiler à nous-mêmes ce +que nous éprouvions obscurément. + +Je voudrais pouvoir dire qu'il tire au clair la vague mélancolie +romantique: il décompose en ses éléments les plus cachés «cette tendresse +qu'on a dans l'âme et où tremblent toutes les douleurs» (_Rosées_). +De là le charme très puissant de cette poésie si discrète et si concise: +c'est comme si chacun de ces petits vers nous faisait faire en nous des +découvertes dont nous nous savons bon gré et nous enrichissait le coeur de +délicatesses nouvelles. Jamais la poésie n'a plus pensé et jamais elle n'a +été plus tendre: loin d'émousser le sentiment, l'effort de la réflexion +le rend plus aigu. On éprouve la vérité de ces remarques de Pascal (je +rappelle que Pascal emploie une langue qui n'est plus tout à fait la +nôtre): «À mesure que l'on a plus d'esprit, les passions sont plus +grandes...--La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion,» etc. +Ajoutez à ce charme celui de la forme la plus savante qui soit, d'une +simplicité infiniment méditée, qui joint étroitement, dans sa trame, à la +précision la plus serrée la grâce et l'éclat d'images nombreuses et courtes +et qui ravissent par leur justesse: forme si travaillée que souvent la +lecture, invinciblement ralentie, devient elle-même un travail: + + Si quelqu'un s'en est plaint, certes ce n'est pas moi. + + +III + +M. Sully-Prudhomme me semble avoir apporté à l'expression de l'amour le +même renouvellement qu'à celle des autres sentiments poétiques. _Jeunes +filles_ et _Femmes_ sont aussi loin du _Lac_ ou du _Premier regret_ que +la _Vie intérieure_ l'était de l'_Épître à Byron_. Elvire a pu être une +personne réelle; mais dans les _Méditations_ Elvire idéalisée est une +vision, une fort belle image, mais une image en l'air, comme Laure ou +Béatrix. Qui a vu Elvire? Demande-t-on sa main? L'épouse-t-on? Elvire a +«des accents inconnus à la terre». Elvire n'apparaît que sur les lacs et +sous les clairs de lune. Mais, quelque discrétion que le poète y ait mise +et quoique des pièces d'un caractère impersonnel se mêlent à celles qui +peuvent passer pour des confessions, on sent à n'en pouvoir douter que les +vers de _Jeunes filles_ et _Femmes_ nous content par fragments une histoire +vraie, très ordinaire et très douloureuse, l'histoire d'un premier amour à +demi entendu, puis repoussé. Et la femme, que font entrevoir ces fines +élégies, n'est plus l'amante idéale que les poètes se repassent l'un à +l'autre: c'est bien une jeune fille de nos jours, apparemment une petite +bourgeoise (_Ma fiancée_, _Je ne dois plus_), et l'on sent qu'elle a vécu, +qu'elle vit encore peut-être. Sans doute Sainte-Beuve, dans ses poésies, +avait déjà particularisé l'amour général et lyrique et raconté ses +sentiments au lieu de les chanter; mais sa «note» n'est que familière à la +façon de Wordsworth et son style est souvent entaché des pires affectations +romantiques. L'analyse est autrement pénétrante chez M. Sully-Prudhomme. On +n'avait jamais dit avec cette tendresse et cette subtilité l'aventure des +coeurs de dix-huit ans, et d'abord l'éveil de l'amour chez l'enfant, son +tressaillement sous les caresses d'une grande fille, «les baisers fuyants +risqués aux chatons des bagues» (_Jours lointains_), et plus tard, quand +l'enfant a grandi, ses multiples et secrètes amours (_Un sérail_), puis la +première passion et ses délicieux commencements (le _Meilleur moment des +amours_), et la grâce et la pureté de la vraie jeune fille, puis la grande +douleur quand la bien-aimée est aux bras d'un autre (_Je ne dois plus_), et +l'obsession du cher souvenir: + + ... Et je la perds toute ma vie + En d'inépuisables adieux. + Ô morte mal ensevelie, + Ils ne t'ont pas fermé les yeux. + +Le poète, à l'affût de ses impressions, les aiguise et les affine par +la curiosité créatrice de ce regard intérieur et parvient à de telles +profondeurs de tendresse, imagine des façons d'aimer où il y a tant de +tristesse, des façons de se plaindre où il y a tant d'amour, et trouve pour +le dire des expressions si exactes et si douces à la fois, que le mieux +est de céder au charme sans tenter de le définir. N'y a-t-il pas une +merveilleuse «invention» de sentiment dans les stances de _Jalousie_ et +dans celles-ci, plus exquises encore: + + Si je pouvais aller lui dire: + «Elle est à vous et ne m'inspire + Plus rien, même plus d'amitié; + Je n'en ai plus pour cette ingrate. + Mais elle est pâle, délicate. + Ayez soin d'elle par pitié! + + «Écoutez-moi sans jalousie. + Car l'aile de sa fantaisie + N'a fait, hélas! que m'effleurer. + Je sais comment sa main repousse. + Mais pour ceux qu'elle aime elle est douce; + Ne la faites jamais pleurer!...» + + Je pourrais vivre avec l'idée + Qu'elle est chérie et possédée + Non par moi, mais selon mon coeur. + Méchante enfant qui m'abandonnes, + Vois le chagrin que tu me donnes: + Je ne peux rien pour ton bonheur! + + +IV + +Je dirai des _Épreuves_ à peu près ce que j'ai dit des recueils précédents: +M. Sully-Prudhomme renouvelle un fonds connu par plus de pensée et plus +d'analyse exacte que la poésie n'a accoutumé d'en porter. «Si je dis +toujours la même chose, c'est que c'est toujours la même chose», remarque +fort sensément le Pierrot de Molière. La critique n'est pas si aisée, +malgré l'axiome que l'on sait; et il faut être indulgent aux répétitions +nécessaires. En somme, une étude spéciale sur un poète--et sur un poète +vivant dont la personne ne peut être qu'effleurée et qui, trop proche, est +difficile à bien juger--et sur un poète lyrique qui n'exprime que son âme +et qui ne raconte pas d'histoires--se réduit à marquer autant qu'on peut sa +place et son rôle dans la littérature, à chercher où gît son originalité et +des formules qui la définissent, à rappeler en les résumant quelques-unes +de ses pièces les plus caractéristiques. Ainsi une étude même +consciencieuse, même amoureuse, sur une oeuvre poétique considérable peut +tenir en quelques pages, et fort sèches. Le critique ingénu se désole. Il +voudrait concentrer et réfléchir dans sa prose comme dans un miroir son +poète tout entier. Il lui en coûte d'être obligé de choisir entre tant de +pages qui l'ont également ravi; il lui semble qu'il fait tort à l'auteur, +qu'il le trahit indignement; il est tenté de tout résumer, puis de tout +citer et, supprimant son commentaire, de laisser le lecteur jouir du texte +vivant. Cela ne vaudrait-il pas mieux que de s'évertuer à en enfermer +l'âme, sans être bien sûr de la tenir, dans des formules laborieuses et +tâtonnantes? On les sent si incomplètes et, même quand elles sont à peu +près justes, si impuissantes à traduire le je ne sais quoi par où l'on est +surtout séduit! À quoi bon définir difficilement ce qu'il est si facile et +si délicieux de sentir? L'excuse du critique, c'est qu'il s'imagine que son +effort, si humble qu'il soit, ne sera pas tout à fait perdu, c'est qu'il +croit travailler à ce que Sainte-Beuve appelait _l'histoire naturelle des +esprits_, qui sera une belle chose quand elle sera faite. C'est qu'enfin +une piété le pousse à parler des artistes qu'il aime; qu'à chercher les +raisons de son admiration, il la sent croître, et que son effort pour la +dire, même avorté, est encore un hommage. + +Les _Épreuves_, si on en croit le sonnet qui leur sert de préface, n'ont +pas été écrites d'après un plan arrêté d'avance. Mais il s'est trouvé que +les sonnets où le poète, à vingt-cinq ans, contait au jour le jour sa vie +intérieure pouvaient être rangés sous ces quatre titres: _Amour_, _Doute_, +_Rêve_, _Action_; et le poète nous les a livrés comme s'ils se rapportaient +à quatre époques différentes de sa vie. La vérité est qu'il a l'âme assez +riche pour vivre à la fois de ces quatre façons. + +Les sonnets d'_Amour_ sont plus sombres et plus amers que les pièces +amoureuses du premier volume: le travail de la pensée a transformé la +tendresse maladive en révolte contre la tyrannie de la beauté et contre un +sentiment qui est de sa nature inassouvissable. (_Inquiétude_, _Trahison_, +_Profanation_, _Fatalité_, _Où vont-ils?_ _L'Art sauveur_.)--Les sonnets +du _Doute_ marquent un pas de plus vers la poésie philosophique. Voyez le +curieux portrait de Spinoza: + + C'était un homme doux, de chétive santé... + +et le sonnet des _Dieux_, qui définit le Dieu du laboureur, le Dieu du +curé, le Dieu du déiste, le Dieu du savant, le Dieu de Kant et le Dieu de +Fichte, tout cela en onze vers, et qui finit par celui-ci: + + Dieu n'est pas rien, mais Dieu n'est personne: il est tout. + +et le _Scrupule_, qui vient ensuite: + + Étrange vérité, pénible à concevoir, + Gênante pour le coeur comme pour la cervelle, + Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir + +D'autres sonnets expriment le doute non plus philosophant mais souffrant. +Jusque-là les «angoisses du doute», même sincère, avaient eu chez les +poètes quelque chose d'un peu théâtral: ainsi les _Novissima Verba_ de +Lamartine; ainsi dans Hugo, les stances intitulées: _Que nous avons le +doute en nous_. Ajoutez que presque toujours, chez les deux grands +lyriques, le doute s'éteint dans la fanfare d'un acte de foi. Musset est +évidemment plus malade dans l'_Espoir en Dieu_; mais son mal vient du coeur +plutôt que du cerveau. Ce qu'il en dit de plus précis est que «malgré lui, +l'infini le tourmente». Sa plainte est plutôt d'un viveur fourbu qui craint +la mort que d'un homme en quête du vrai. Il ne paraît guère avoir lu les +philosophes qu'il énumère dédaigneusement et caractérise au petit bonheur. +Pour sûr, ce n'est point la Grande Ourse qui lui a fait examiner, à lui, +ses prières du soir; et la ronflante apostrophe à Voltaire, volontiers +citée par les ecclésiastiques, ne part pas d'un grand logicien. M. +Sully-Prudhomme peut se rencontrer une fois avec Musset et, devant un +Christ en ivoire et une Vénus de Milo (_Chez l'antiquaire_), regretter «la +volupté sereine et l'immense tendresse» dans un sonnet qui contient en +substance les deux premières pages de _Rolla_. Mais son doute est autre +chose qu'un obscur et emphatique malaise: il a des origines scientifiques, +s'exprime avec netteté et, pour être clair, n'en est pas moins émouvant. Et +comme il est négation autant que doute, le vide qu'il laisse, mieux défini, +est plus cruel à sentir. Les Werther et les Rolla priaient sans trop savoir +qui ni quoi; le poète des _Épreuves_ n'a plus même cette consolation +lyrique: + + Je voudrais bien prier, je suis plein de soupirs... + J'ai beau joindre les mains et, le front sur la Bible, + Redire le _Credo_ que ma bouche épela: + Je ne sens rien du tout devant moi. C'est horrible. + + Ce ne sont plus douleurs harmonieuses et indéfinies. + Le poète dit la plaie vive que laisse au coeur la foi + arrachée, la solitude de la conscience privée d'appuis + extérieurs et qui doit se juger et s'absoudre elle-même + (la _Confession_): + + Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prêtre... + J'ai dit un moindre crime à l'oreille divine... + Et je n'ai jamais su si j'étais pardonné. + +Il dit les involontaires retours du coeur, non consentis par la raison, +vers les croyances d'autrefois (_Bonne mort_): + + Prêtre, tu mouilleras mon front qui te résiste. + Trop faible pour douter, je m'en irai moins triste + Dans le néant peut-être, avec l'espoir chrétien. + +Il dit les inquiétudes de l'âme qui, ayant répudié la religion de la grâce, +aspire à la justice. Il entend, bien loin dans le passé, le cri d'un +ouvrier des Pyramides; ce cri monte dans l'espace, atteint les étoiles: + + Il monte, il va, cherchant les dieux et la justice, + Et depuis trois mille ans, sous l'énorme bâtisse, + Dans sa gloire Chéops inaltérable dort. + +Le dernier livre de M. Sully-Prudhomme sera la longue recherche d'une +réponse à ce _Cri perdu_. + +Puis viennent les _Rêves_, le délice de s'assoupir, d'oublier, de boire la +lumière sans penser, de livrer son être «au cours de l'heure et des +métamorphoses», de se coucher sur le dos dans la campagne, de regarder les +nuages, de glisser lentement à la dérive sur une calme rivière, de fermer +les yeux par un grand vent et de le sentir qui agite vos cheveux, de jouir, +au matin, de «cette douceur profonde de vivre sans dormir tout en ne +veillant pas» (_Sieste_, _Éther_, _Sur l'eau_, le _Vent_, _Hora prima_). +Impossible de fixer dans une langue plus exacte des impressions plus +fugitives. Rêvait-on, quand on est capable d'analyser ainsi son rêve? C'est +donc un rêve plus attentif que bien des veilles. Loin d'être un sommeil de +l'esprit, il lui vient d'un excès de tension; il n'est point en deçà de la +réflexion, mais on le rencontre à ses derniers confins et par delà. Il +finit par être le rêve de Kant, qui n'est guère celui des joueurs de luth. + + Ému, je ne sais rien de la cause émouvante. + C'est moi-même ébloui que j'ai nommé le ciel, + Et je ne sens pas bien ce que j'ai de réel. + +Déjà dans une pièce des _Mélanges_ (_Pan_), par la même opération +paradoxale d'une inconscience qui s'analyse, M. Sully-Prudhomme avait +merveilleusement décrit cet évanouissement de la personnalité quand par les +lourds soleils la mémoire se vide, la volonté fuit, qu'on respire à la +façon des végétaux et qu'on se sent en communion avec la vie universelle... + +Mais c'est assez rêver, il faut agir. Honte à qui dort parmi le travail de +tous, à qui jouit au milieu des hommes qui souffrent! Il y a, dans ce +psychologue subtil et tendre, un humanitaire, une sorte de positiviste +pieux, un croyant à la science et au progrès--un ancien candidat à l'École +polytechnique et qui a passé un an au Creusot, admirant les machines et +traduisant le premier livre de Lucrèce. Nul ne saurait vivre sans les +autres (la _Patrie_, _Un songe_); salut aux bienfaiteurs de l'humanité, à +l'inventeur inconnu de la roue, à l'inventeur du fer, aux chimistes, aux +explorateurs (la _Roue_, le _Fer_, le _Monde à nu_, les _Téméraires_)! Tous +ces sonnets d'ingénieur-poète étonnent par le mélange d'un lyrisme presque +religieux et d'un pittoresque emprunté aux engins de la science et de +l'industrie et aux choses modernes. Voici l'usine, «enfer de la Force +obéissante et triste», et le cabinet du chimiste, et le fond de l'Océan où +repose le câble qui unit deux mondes. Tel sonnet raconte la formation de la +terre (_En avant!_); tel autre enferme un sentiment délicat dans une +définition de la photographie (_Réalisme_). On dirait d'un Delille inspiré +et servi par une langue plus franche et plus riche. Parlons mieux: André +Chénier trouverait réalisée dans ces sonnets une part de ce qu'il rêvait de +faire dans son grand _Hermès_ ébauché. Ils servent de digne préface au +poème du _Zénith_. + +Ainsi les _Épreuves_ nous montrent sous toutes ses faces le génie de M. +Sully-Prudhomme: j'aurais donc pu grouper son oeuvre entière sous les +quatre titres qui marquent les divisions de ce recueil. Plutôt que de la +ramasser de cette façon, j'ai cédé au plaisir de la parcourir, fût-ce un +peu lentement. + +L'optimisme voulu et quasi héroïque de la dernière partie des _Épreuves_ +rappelle celui des premiers _Poèmes_, mais est déjà autre chose. Il semble +que le poète ait songé: Je souffre et je passe mon temps à le dire et je +sens que la vie est mauvaise et pourtant je vis et l'on vit autour de moi. +D'où cette contradiction? Il faut donc que la vie ait, malgré tout, quelque +bonté en elle ou que la piperie en soit irrésistible. Un instant de joie +compense des années de souffrance. La science aussi est bonne, et aussi +l'action, qui nous apporte le même oubli que le rêve et a, de plus, cet +avantage d'améliorer d'une façon durable, si peu que ce soit, la destinée +commune. Mais le poète n'y croit, j'en ai peur, que par un coup d'État de +sa volonté sur sa tristesse intime et incurable; et voici ses vers les plus +encourageants, qui ne le sont guère. + + Pour une heure de joie unique et sans retour, + De larmes précédée et de larmes suivie, + Pour une heure tu peux, tu dois aimer la vie: + Quel homme, une heure au moins, n'est heureux à son tour? + Une heure de soleil fait bénir tout le jour + Et, quand ta main ferait tout le jour asservie, + Une heure de tes nuits ferait encore envie + Aux morts, qui n'ont plus même une nuit pour l'amour... + +Hé! oui, mais que prouve cela, sinon que l'homme est une bonne bête +vraiment et que la nature le dupe à peu de frais? Ils manquent de gaîté, +les sonnets optimistes du maître. À beau prêcher l'action, qui retombe si +vite, avec les _Solitudes_, dans les suaves et dissolvantes tristesses du +sentiment. + + +V + +Est-ce un souvenir d'enfance? on le dirait. Je ne crois pas qu'une mère +puisse entendre sans que les larmes lui montent aux yeux les vers de +_Première solitude_ sur les petits enfants délicats et timides mis trop tôt +au collège. + + Leurs blouses sont très bien tirées, + Leurs pantalons en bon état, + Leurs chaussures toujours cirées; + Ils ont l'air sage et délicat. + + Les forts les appellent des filles + Et les malins des innocents: + Ils sont doux, ils donnent leurs billes, + Ils ne seront pas commerçants... + + Oh! la leçon qui n'est pas sue + Le devoir qui n'est pas fini! + Une réprimande reçue! + Le déshonneur d'être puni!..... + + Ils songent qu'ils dormaient naguères + Douillettement ensevelis + Dans les berceaux, et que les mères + Les prenaient parfois dans leurs lits... + +Deux ou trois autres pièces de M. Sully-Prudhomme ont eu cette bonne +fortune de devenir populaires, je veux dire de plaire aux femmes, d'arriver +jusqu'au public des salons. Peut-être a-t-il été agacé parfois de n'être +pour beaucoup de gens que l'auteur du _Vase brisé_: mais qui sait si ce +n'est pas le _Vase brisé_ qui l'a fait académicien et qui a servi de +passeport aux _Destins_ et à la _Justice_? + +Aussi bien son âme tient presque toute dans ce vase brisé. C'est encore de +«légères meurtrissures» devenues «des blessures fines et profondes» qu'il +s'agit dans les _Solitudes_. Impressions quintessenciées, nuances de +sentiment ultra-féminines dans un coeur viril, une telle poésie ne peut +être que le produit extrême d'une littérature, suppose un long passé +artistique et sentimental. Imaginez une âme qui aurait traversé le +romantisme, connu ce qu'il a de passion ardente et de belle rêverie, +qu'auraient ensuite affinée les curiosités de la poésie parnassienne, qui +aurait étendu par la science et par la réflexion le champ de sa sensibilité +et qui, recueillie, attentive à ses ébranlements et habile à les +multiplier, les dirait dans une langue dont la complexité et la recherche +toutes modernes s'enferment dans la rigueur et la brièveté d'un contour +classique... Glisserais-je au pathos sous prétexte de définition? Est-ce +ma faute si cette poésie n'est pas simple et si (à meilleur droit que les +Précieuses) «j'entends là-dessous un million de choses»? + +Le mal que fait la lenteur des adieux prolongés; la paix douloureuse des +âmes où d'anciennes amours sont endormies, où les larmes sont figées comme +les longs pleurs des stalactites, mais où quelque chose pleure toujours; +les «joies sans causes», bonheurs égarés qui voyagent et semblent se +tromper de coeur; la mélancolie d'une allée de tilleuls du siècle passé où, +dans un temple en treillis, rit un Amour malin; la solitude des étoiles; +l'isolement croissant de l'homme, qui ne peut plus, comme le petit enfant, +vivre tout près de la terre et presser de ses deux mains la grande +nourrice; le doute sur son coeur; la peur, en sentant un amour nouveau, de +mal sentir, car c'est peut-être un ancien amour qui n'est pas mort; la +solitude de la laide «enfant qui sait aimer sans jamais être amante»; +l'espèce de malaise que cause, en mars, la renaissance de la nature au +solitaire qui a trop lu et trop songé; l'exil moral et la nostalgie de +l'artiste que la nécessité a fait bureaucrate ou marchand; la solitude du +poète, au théâtre, parmi les gaîtés basses de la foule; l'âcreté des amours +coupables et hâtives dans les bouges ou dans les fiacres errants; la +solitude des âmes, qui ne peuvent s'unir, et la vanité des caresses, qui ne +joignent que les corps; la solitude libératrice de la vieillesse, qui +affranchit de la femme et qui achève en nous la bonté; le désir de +s'éteindre en écoutant un chant de nourrice «pour ne plus penser, pour que +l'homme meure comme est né l'enfant...»: je ne puis qu'indiquer +quelques-uns des thèmes développés ou plutôt démêlés, dans les _Solitudes_, +par un poète divinement _sensible_. Et ce sont bien des «solitudes»: c'est +toujours, sous des formes choisies, la souffrance de se sentir seul--loin +de son passé qu'on traîne pourtant et seul avec ses souvenirs et ses +regrets,--loin de ce qu'on rêve et seul avec ses désirs,--loin des autres +âmes et seul avec son corps,--loin de la Nature même et du Tout qui nous +enveloppe et qui dure et seul avec des amours infinies dans un coeur +éphémère et fragile... C'est comme le détail subtil de notre impuissance à +jouir, sinon de la science même que nous avons de cette impuissance. + +Les _Vaines tendresses_, ce sont encore des _solitudes_. Le plus grand +poète du monde n'a que deux ou trois airs qu'il répète, et sans qu'on s'en +plaigne (plusieurs même n'en ont qu'un) et, encore une fois, toute la +poésie lyrique tient dans un petit nombre d'idées et de sentiments +originels que varie seule la traduction, plus ou moins complète ou +pénétrante. Mais les _Vaines tendresses_ ont, dans l'ensemble, quelque +chose de plus inconsolable et de plus désenchanté: ses chères et amères +solitudes, le poète ne compte plus du tout en sortir. Le prologue (_Aux +amis inconnus_) est un morceau précieux: + + Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir + Quelque plaie où le feu désire qu'on l'attise; + Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir, + Tombe comme une larme à la place précise + Où le coeur méconnu l'attendait pour guérir. + + Peut-être un de mes vers est-il venu vous rendre + Dans un éclair brûlant vos chagrins tout entiers, + Ou, par le seul vrai mot qui se faisait attendre, + Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez, + Sans vous nommer les yeux où j'avais dû l'apprendre? + +C'est vrai, jamais ses vers ne nous ont mieux +nommé ni plus souvent les plus secrètes de nos souffrances. +Mais pourquoi ajoute-t-il: + + Chers passants, ne prenez de moi-même qu'un peu, + Le peu qui vous a plu parce qu'il vous ressemble; + Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu: + Le vrai de l'amitié, c'est de sentir ensemble; + Le reste en est fragile: épargnons-nous l'adieu! + +Il y a je ne sais quelle dureté dans cette crainte et dans ce renoncement. +Le pessimisme gagne. Certaines pages portent la trace directe de l'_année +terrible_. L'amour de la femme, non idyllique, mais l'amour chez un homme +de trente ans, tient plus de place que dans les _Solitudes_, et aussi la +philosophie et le problème moral. Le _Nom_, _Enfantillage_, _Invitation à +la valse_, l'_Épousée_, sont de pures merveilles et dont le charme caresse; +mais que l'amour est tourmenté dans _Peur d'avare!_ et, dans _Conseil_ (un +chef-d'oeuvre d'analyse), quelle expérience cruelle on devine, et quelle +rancoeur! + + Jeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore, + Choisis un fiancé joyeux, à l'oeil vivant, + Au pas ferme, à la voix sonore, + Qui n'aille pas rêvant... + +Les petites filles mêmes l'épouvantent (_Aux Tuileries_): + + Tu les feras pleurer, enfant belle et chérie, + Tous ces bambins, hommes futurs... + +Çà et là quelques trêves par l'anéantissement voulu +de la réflexion: + + S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe, + Le voir passer; + Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace, + Le voir glisser..... + +Ce qu'il faut surtout lire, c'est cette surprenante mélodie du +_Rendez-vous_, où l'inexprimable est exprimé, où le poète, par des paroles +précises, mène on ne sait comment la pensée tout près de l'évanouissement +et traduit un état sentimental que la musique seule, semble-t-il, était +capable de produire et de traduire, en sorte qu'on peut dire que M. +Sully-Prudhomme a étendu le domaine de la poésie autant qu'il peut l'être +et par ses deux extrémités, du côté du rêve, et du côté de la pensée +spéculative, empiétant ici sur la musique et là sur la prose. Mais tout de +suite après ce songe, quel réveil triste et quels commentaires sur le +_Surgit amari aliquid_ (la _Volupté_, _Évolution_, _Souhait_)! La première +partie de la _Justice_ pourrait avoir pour conclusion désespérée les +stances du _Voeu_, si belles: + + Quand je vois des vivants la multitude croître + Sur ce globe mauvais de fléaux infesté, + Parfois je m'abandonne à des pensers de cloître + Et j'ose prononcer un voeu de chasteté. + + Du plus aveugle instinct je me veux rendre maître, + Hélas! non par vertu, mais par compassion. + Dans l'invisible essaim des condamnés à naître, + Je fais grâce à celui dont je sens l'aiguillon. + + Demeure dans l'empire innommé du possible, + Ô fils le plus aimé qui ne naîtras jamais! + Mieux sauvé que les morts et plus inaccessible, + Tu ne sortiras pas de l'ombre où je dormais! + + Le zélé recruteur des larmes par la joie, + L'Amour, guette en mon sang une postérité. + Je fais voeu d'arracher au malheur cette proie: + Nul n'aura de mon coeur faible et sombre hérité. + + Celui qui ne saurait se rappeler l'enfance, + Ses pleurs, ses désespoirs méconnus, sans trembler, + Au bon sens comme au droit ne fera point l'offense + D'y condamner un fils qui lui peut ressembler. + + Celui qui n'a pas vu triompher sa jeunesse + Et traîne endoloris ses désirs de vingt ans + Ne permettra jamais que leur flamme renaisse + Et coure inextinguible en tous ses descendants! + + L'homme à qui son pain blanc, maudit des populaces, + Pèse comme un remords des misères d'autrui, + À l'inégal banquet où se serrent les places + N'élargira jamais la sienne autour de lui!... + +Les vers du _Rire_ pourraient servir de passage à la seconde partie +(_Retour au coeur_): + + Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle: + Nous souffrons chaque jour la peine universelle... + +Et le _Retour au coeur_ est déjà dans la _Vertu_, ce raccourci de la +_Critique de la raison pratique_. Enfin les dernières stances _Sur la mort_ +ressemblent fort à celles qui terminent les _Destins_; le ton seul diffère. +Ainsi (et c'est sans doute ce qui rend sa poésie lyrique si substantielle), +nous voyons M. Sully-Prudhomme tendre de plus en plus vers la poésie +philosophique. + + +VI + +On peut placer ici les poèmes qui ont été inspirés à M. Sully-Prudhomme par +les événements de 1870-71; car l'impression qu'il en a reçue a avancé, on +peut le croire, la composition de ses poèmes philosophiques et s'y fait +sentir en maint endroit. Le souvenir des pires spectacles de la guerre +étrangère et civile, la désespérance et le dégoût dont il a été envahi +devant la bestialité humaine brusquement apparue, sont pour beaucoup dans +le pessimisme radical des premières «veilles» de la _Justice_. + +La dernière guerre a produit chez nous nombre de rimes. La plupart +sonnaient creux ou faux. L'amour de la patrie est un sentiment qu'il est +odieux de ne pas éprouver et ridicule d'exprimer d'une certaine façon. Un +jeune officier s'est fait une renommée par des chansons guerrières pleines +de sincérité. Mais, à mon avis du moins, M. Sully-Prudhomme est le poète +qui a le mieux dit, avec le plus d'émotion et le moins de bravade, sans +emphase ni banalité, ce qu'il y avait à dire après nos désastres. + + «Mon compatriote, c'est l'homme.» + Naguère ainsi je dispersais + Sur l'univers ce coeur français: + J'en suis maintenant économe. + + J'oubliais que j'ai tout reçu, + Mon foyer et tout ce qui m'aime, + Mon pain et mon idéal même, + Du peuple dont je suis issu, + + Et que j'ai goûté, dès l'enfance, + Dans les yeux qui m'ont caressé, + Dans ceux même qui m'ont blessé, + L'enchantement du ciel de France... + +Après le repentir des oublis imprudents, le poète dit la ténacité du lien +par où nous nous sentons attachés à la terre de la patrie, au sol même, à +ses fleurs, à ses arbres: + + Fleurs de France, un peu nos parentes. + Vous devriez pleurer nos morts... + Frères, pardonnez-moi, si, voyant à nos portes, + Comme un renfort venu de nos aïeux gaulois, + Ces vieux chênes couchés parmi leurs feuilles mortes, + Je trouve un adieu pour les bois. + +Enfin les sonnets intitulés: la _France_, résument et complètent les +«impressions de la guerre»: le sens du mot _patrie_ ressaisi et fixé; +l'acceptation de la dure leçon; le découragement, puis l'espoir; le +sentiment de la mission tout humaine de notre race persistant dans le +rétrécissement de sa tâche et en dépit du devoir de la revanche. + + Je compte avec horreur, France, dans ton histoire, + Tous les avortements que t'a coûtés ta gloire: + Mais je sais l'avenir qui tressaille en ton flanc. + + Comme est sorti le blé des broussailles épaisses, + Comme l'homme est sorti du combat des espèces, + La suprême cité se pétrit dans ton sang... + + Je tiens de ma patrie un coeur qui la déborde, + Et plus je suis Français, plus je me sens humain. + + +VII + +Que dans la science il y ait de la poésie, et non pas seulement, comme le +croyait l'abbé Delille, parce que la science offre une matière inépuisable +aux périphrases ingénieuses, cela ne fait pas question. André Chénier, en +qui le XVIIIe siècle a failli avoir son poète, le savait bien quand il +méditait son _Hermès_--et aussi Alfred de Vigny, cet artiste si original +que le public ne connaît guère, mais qui n'est pas oublié pour cela, quand +il écrivait la _Bouteille à la mer_. Assurément le ciel que nous a révélé +l'astronomie depuis Képler n'est pas moins beau, même aux yeux de +l'imagination, que le ciel des anciens (le _Lever du soleil_): + + Il est tombé pour nous, le rideau merveilleux + Où du vrai monde erraient les fausses apparences... + + Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien + Et, depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve, + Il apparaît plus stable affranchi de soutien + Et l'univers entier vêt une beauté neuve. + +La science invente des machines formidables ou délicates, que l'ignorant +même admire pour l'étrangeté de leur structure, pour leur force implacable +et sourde, pour la quantité de travail qu'elles accomplissent. La science +donne au savant une joie sereine, aussi vive et aussi noble que pas un +sentiment humain, et dont l'expression devient lyrique sans effort. La +science rend l'homme maître de la nature et capable de la transformer: de +là une immense fierté aussi naturellement poétique que celle d'Horace ou de +Roland. La science suscite un genre d'héroïsme qui est proprement +l'héroïsme moderne et auquel nul autre peut-être n'est comparable, car il +est le plus désintéressé et le plus haut par son but, qui est la découverte +du vrai et la diminution de la misère universelle. La science est en train +de changer la face extérieure de la vie humaine et, par des espérances et +des vertus neuves, l'intérieur de l'âme. Un poète qui paraîtrait l'ignorer +ne serait guère de son temps: et M. Sully-Prudhomme en est jusqu'aux +entrailles. On se rappelle les derniers sonnets des _Épreuves_. J'y +joindrai les _Écuries d'Augias_, qui nous racontent, sous une forme +qu'avouerait Chénier, le moins mythologique, le plus «moderne» des travaux +d'Hercule, celui qui exigeait le plus d'énergie morale et qui ressemble le +plus à une besogne d'ingénieur. Le _Zénith_ est un hymne magnifique et +précis à la science, et qui réunit le plus possible de pensée, de +description exacte et de mouvement lyrique. M. Sully-Prudhomme n'a jamais +fait plus complètement ce qu'il voulait faire. Voici des strophes qui +tirent une singulière beauté de l'exactitude des définitions, des sobres +images qui les achèvent, et de la grandeur de l'objet défini: + + Nous savons que le mur de la prison recule; + Que le pied peut franchir les colonnes d'Hercule, + Mais qu'en les franchissant il y revient bientôt; + Que la mer s'arrondit sous la course des voiles; + Qu'en trouant les enfers on revoit des étoiles; + Qu'en l'univers tout tombe, et qu'ainsi rien n'est haut. + + Nous savons que la terre est sans piliers ni dôme, + Que l'infini l'égale au plus chétif atome; + Que l'espace est un vide ouvert de tous côtés, + Abîme où l'on surgit sans voir par où l'on entre, + Dont nous fuit la limite et dont nous suit le centre, + Habitacle de tout, sans laideurs ni beautés... + +Faut-il descendre dans le détail? Nous signalons aux périphraseurs du +dernier siècle, pour leur confusion, ces deux vers sur le baromètre, qu'ils +auraient tort d'ailleurs de prendre pour une périphrase: + + Ils montent, épiant l'échelle où se mesure + L'audace du voyage au déclin du mercure, + +et ces deux autres qui craquent, pour ainsi dire, de concision: + + Mais la terre suffit à soutenir la base + D'un triangle où l'algèbre a dépassé l'extase... + +Notez que ces curiosités n'arrêtent ni ne ralentissent le mouvement +lyrique; que l'effort patient de ces définitions précises n'altère en rien +la véhémence du sentiment qui emporte le poète. Après le grave prélude, les +strophes ont une large allure d'ascension. Une des beautés du _Zénith_, +c'est que l'aventure des aéronautes y devient un drame symbolique; que leur +ascension matérielle vers les couches supérieures de l'atmosphère +représente l'élan de l'esprit humain vers l'inconnu. Et après que nous +avons vu leurs corps épuisés tomber dans la nacelle, la métaphore est +superbement reprise et continuée: + + Mais quelle mort! La chair, misérable martyre, + Retourne par son poids où la cendre l'attire; + Vos corps sont revenus demander des linceuls. + Vous les avez jetés, dernier lest, à la terre + Et, laissant retomber le voile du mystère, + Vous avez achevé l'ascension tout seuls. + +Le poète, en finissant, leur décerne l'immortalité positiviste, la +survivance par les oeuvres dans la mémoire des hommes: + + Car de sa vie à tous léguer l'oeuvre et l'exemple, + C'est la revivre en eux plus profonde et plus ample. + C'est durer dans l'espèce en tout temps, en tout lieu. + C'est finir d'exister dans l'air où l'heure sonne, + Sous le fantôme étroit qui borne la personne, + Mais pour commencer d'être à la façon d'un dieu! + L'éternité du sage est dans les lois qu'il trouve. + Le délice éternel que le poète éprouve, + C'est un soir de durée au coeur des amoureux!... + +En sorte qu'on ne goûte que vivant et par avance sa gloire à venir et que +les grands hommes, les héros et les gens de bien vivent avant la mort leur +immortalité. C'est un rêve généreux et dont le désintéressement paradoxal +veut de fermes coeurs, que celui qui dépouille ainsi d'égoïsme notre +survivance même. Illusion! mais si puissante sur certaines âmes choisies +qu'il n'est guère pour elles de plus forte raison d'agir. + + +VIII + +Cette conclusion du _Zénith_ nous sert de passage aux poèmes proprement +philosophiques. Une partie des _Épreuves_ y était déjà un acheminement, et +nous avions rencontré dans la _Vie intérieure_ de merveilleuses définitions +de l'_Habitude_, de l'_Imagination_ et de la _Mémoire_. Entre temps, M. +Sully-Prudhomme avait traduit littéralement en vers le premier livre de +Lucrèce et avait fait précéder sa traduction d'une préface kantienne. Puis, +les stances _Sur la mort_ essayaient de concevoir la vie par-delà la tombe +et, n'y parvenant pas, expiraient dans une sorte de résignation violente, +Le poème des _Destins_ a de plus hautes visées encore. Il nous offre +parallèlement une vue optimiste et une vue pessimiste du monde, et conclut +que toutes deux sont vraies. L'Esprit du mal songe d'abord à faire un monde +entièrement mauvais et souffrant; mais un tel monde ne durerait pas: afin +qu'il souffre et persiste à vivre, l'Esprit du mal lui donne l'amour, le +désir, les trêves perfides, les illusions, les biens apparents pour voiler +les maux réels, l'ignorance irrémédiable et jamais résignée, le mensonge +atroce de la liberté: + + Oui, que l'homme choisisse et marche en proie au doute, + Créateur de ses pas et non point de sa route, + Artisan de son crime et non de son penchant; + Coupable, étant mauvais, d'avoir été méchant; + Cause inintelligible et vaine, condamnée + À vouloir pour trahir sa propre destinée, + Et pour qu'ayant créé son but et ses efforts, + Ce dieu puisse être indigne et rongé de remords... + +L'Esprit du bien, de son côté, voulant créer un monde le plus heureux +possible, songe d'abord à ne faire de tout le chaos que deux âmes en deux +corps qui s'aimeront et s'embrasseront éternellement. Cela ne le satisfait +point: le savoir est meilleur que l'amour. Mais l'absolu savoir ne laisse +rien à désirer; la recherche vaut donc mieux; et le mérite moral, le +dévouement, le sacrifice, sont encore au-dessus... En fin de compte, il +donne à l'homme, tout comme avait fait l'Esprit du mal, le désir, +l'illusion, la douleur, la liberté. Ainsi le monde nous semble mauvais, et +nous ne saurions en concevoir un autre supérieur (encore moins un monde +actuellement parfait). Nous ne le voudrions pas, ce monde idéal, sans la +vertu et sans l'amour: et comment la vertu et l'amour seraient-ils sans le +désir ni l'effort--et l'effort et le désir sans la douleur? +Essayerons-nous, ne pouvant supprimer la douleur sans supprimer ce qu'il y +a de meilleur en l'homme, d'en exempter après l'épreuve ceux qu'elle aurait +faits justes et de ne la répartir que sur les indignes en la proportionnant +à leur démérite? Mais la vertu ne serait plus la vertu dans un monde où la +justice régnerait ainsi. Et il ne faut pas parler d'éliminer au moins les +douleurs inutiles qui ne purifient ni ne châtient, celles, par exemple, des +petits enfants. Il faut qu'il y en ait trop et qu'il y en ait de gratuites +et d'inexplicables, pour qu'il y en ait d'efficaces. Il faut à la vertu, +pour être, un monde inique et absurde où le souffrance soit distribuée au +hasard. La réalisation de la justice anéantirait l'idée même de justice. On +n'arrive à concevoir le monde plus heureux qu'en dehors de toute notion de +mérite: et qui aurait le courage de cette suppression? S'il n'est immoral, +il faut qu'il soit _amoral_. Le sage accepte le monde comme il est et se +repose dans une soumission héroïque près de laquelle tous les orgueils sont +vulgaires. + + La Nature nous dit: «Je suis la Raison même, + Et je ferme l'oreille aux souhaits insensés; + L'Univers, sachez-le, qu'on l'exècre ou qu'on l'aime, + Cache un accord profond des Destins balancés. + + «Il poursuit une fin que son passé renferme, + Qui recule toujours sans lui jamais faillir; + N'ayant pas d'origine et n'ayant pas de terme, + Il n'a pas été jeune et ne peut pas vieillir. + + «Il s'accomplit tout seul, artiste, oeuvre et modèle; + Ni petit, ni mauvais, il n'est ni grand, ni bon. + Car sa taille n'a pas de mesure hors d'elle + Et sa nécessité ne comporte aucun don... + + «Je n'accepte de toi ni voeux ni sacrifices, + Homme; n'insulte pas mes lois d'une oraison. + N'attends de mes décrets ni faveurs, ni caprices. + Place ta confiance en ma seule raison!»... + + Oui, Nature, ici-bas mon appui, mon asile, + C'est ta fixe raison qui met tout en son lieu; + J'y crois, et nul croyant plus ferme et plus docile + Ne s'étendit jamais sous le char de son dieu... + + Ignorant tes motifs, nous jugeons par les nôtres: + Qui nous épargne est juste, et nous nuit, criminel. + Pour toi qui fais servir chaque être à tous les autres, + Rien n'est bon ni mauvais, tout est rationnel... + + Ne mesurant jamais sur ma fortune infime + Ni le bien ni mal, dans mon étroit sentier + J'irai calme, et je voue, atome dans l'abîme, + Mon humble part de force à ton chef-d'oeuvre entier. + +Il serait intéressant de rapprocher de ces vers certaines pages de M. +Renan. L'auteur des _Dialogues philosophiques_ a plus d'ironie, des dessous +curieux à démêler et dont on se méfie un peu; M. Sully-Prudhomme a plus de +candeur: incomparables tous deux dans l'expression de la plus fière et de +la plus aristocratique sagesse où l'homme moderne ait su atteindre. + +Sagesse sujette à des retours d'angoisse. Il y a vraiment dans le monde +trop de douleur stérile et inexpliquée! Par moments le coeur réclame. De là +le poème de la _Justice_. + + +IX + +La justice, dont le poète a l'idée en lui et l'indomptable désir, il la +cherche en vain dans le passé et dans le présent. Il ne la trouve ni «entre +espèces» ni «dans l'espèce», ni «entre États» ni «dans l'État» (tout n'est +au fond que lutte pour la vie et sélection naturelle, transformations de +l'égoïsme, instincts revêtus de beaux noms, déguisements spécieux de la +force). La justice, introuvable à la raison sur la terre, lui échappe +également partout ailleurs... Et pourtant cette absence universelle de la +justice n'empêche point le chercheur de garder tous ses scrupules, de se +sentir responsable devant une loi morale. D'où lui vient cette idée au +caractère impératif qui n'est réalisée nulle part et dont il désire +invinciblement la réalisation?... Serait-ce que, hors de la race humaine, +elle n'a aucune raison d'être; que, même dans notre espèce, ce n'est que +lentement qu'elle a été conçue, plus lentement encore qu'elle s'accomplit? +Mais qu'est-ce donc que cette idée? «Une série d'êtres, successivement +apparus sous des formes de plus en plus complexes, animés d'une vie de plus +en plus riche et concrète, rattache l'atome dans la nébuleuse à l'homme sur +la terre...» + + L'homme, en levant un front que le soleil éclaire, + Rend par là témoignage au labeur séculaire + + Des races qu'il prime aujourd'hui, + Et son globe natal ne peut lui faire honte; + Car la terre en ses flancs couva l'âme qui monte + Et vient s'épanouir en lui. + + La matière est divine; elle est force et génie; + Elle est à l'idéal de telle sorte unie + Qu'on y sent travailler l'esprit, + Non comme un modeleur dont court le pouce agile, + Mais comme le modèle éveillé dans l'argile + Et qui lui-même la pétrit. + + Voilà comment, ce soir, sur un astre minime, + Ô Soleil primitif, un corps qu'un souffle anime, + Imperceptible, mais debout, + T'évoque en sa pensée et te somme d'y poindre, + Et des créations qu'il ne voit pas peut joindre + Le bout qu'il tient à l'autre bout. + + Ô Soleil des soleils, que de siècles, de lieues, + Débordant la mémoire et les régions bleues, + Creusent leur énorme fossé + Entre ta masse et moi! Mais ce double intervalle, + Tant monstrueux soit-il, bien loin qu'il me ravale, + Mesure mon trajet passé. + + Tu ne m'imposes plus, car c'est moi le prodige + Tu n'es que le poteau d'où partit le quadrige + Qui roule au but illimité; + Et depuis que ce char, où j'ai bondi, s'élance, + Ce que sa roue ardente a pris sur toi d'avance, + Je l'appelle ma dignité... + +L'homme veut que ce long passé, que ce travail mille et mille fois +séculaire dont il est le produit suprême soit respecté dans sa personne +et dans celle des autres. La justice est que chacun soit traité selon sa +dignité. Mais les dignités sont inégales; le grand triage n'est pas fini; +il y a des retardataires. Des Troglodytes, des hommes du moyen âge, +des hommes d'il y a deux ou trois siècles, se trouvent mêlés aux rares +individus qui sont vraiment les hommes du XIXe siècle. Il faut donc que la +justice soit savante et compatissante pour mesurer le traitement de chacun +à son degré de «dignité». «Le progrès de la justice est lié à celui des +connaissances et s'opère à travers toutes les vicissitudes politiques.» +La justice n'est pas encore; mais elle se fait, et elle sera. + +La première partie, _Silence au coeur_, écrite presque toute sous +l'impression de la guerre et de la Commune, est superbe de tristesse et +d'ironie, parfois de cruauté. Il m'est revenu que M. Sully-Prudhomme +jugeait maintenant «l'appel au coeur» trop rapide, trop commode, trop +semblable au fameux démenti que se donne Kant dans la _Critique de la +raison pratique_, et qu'il se proposait, dans une prochaine édition, de +n'invoquer ce «cri» de la conscience que comme un argument subsidiaire et +de le reporter après la définition de la «dignité», qui remplit la neuvième +_Veille_. Il me semble qu'il aurait tort et que sa première marche est plus +naturelle. Le poète, au début, a déjà l'idée de la justice puisqu'il part +à sa recherche. L'investigation terminée, il constate que son insuccès n'a +fait que rendre cette idée plus impérieuse. «L'appel au coeur» n'est donc +qu'un retour mieux renseigné au point de départ. Le chercheur persiste, +malgré la non-existence de la justice, à croire à sa nécessité, et, ne +pouvant en éteindre en lui le désir, il tente d'en éclaircir l'idée, +d'en trouver une définition qui explique son absence dans le passé et sa +réalisation si incomplète dans le présent. Il est certain, à y regarder de +près, que le poète revient sur ce qu'il a dit et le rétracte partiellement; +mais il vaut mieux que ce retour soit provoqué par une protestation +du coeur que si le raisonnement, de lui-même, faisait volte-face. +En réalité, il n'y avait qu'un moyen de donner à l'oeuvre une consistance +irréprochable: c'était de pousser le pessimisme du commencement à ses +conséquences dernières; de conclure, n'ayant découvert nulle part la +justice, que le désir que nous en avons est une maladie dont il faut +guérir, et de tomber de Darwin en Hobbes. Mais, plus logique, le livre +serait à la fois moins sincère et moins vrai. + +Ce que j'ai envie de reprocher à M. Sully-Prudhomme, ce n'est pas la +brusquerie du retour au coeur (les «Voix» d'ailleurs l'ont préparé), ni +une contradiction peut-être inévitable en pareil sujet: c'est plutôt que +sa définition de la dignité et ce qui s'ensuit l'ait trop complètement +tranquillisé, et qu'il trompe son coeur au moment où il lui revient, où il +se flatte de lui donner satisfaction. La justice sera? Mais le coeur veut +qu'elle soit et qu'elle ait toujours été. Je n'admets pas que tant d'êtres +aient été sacrifiés pour me faire parvenir à l'état d'excellence où je +suis. Je porte ma dignité comme un remords si elle est faite de tant de +douleurs. Cet admirable sonnet de la cinquième _Veille_ reste vrai, et le +sera jusqu'à la fin des temps. + + Nous prospérons! Qu'importe aux anciens malheureux, + Aux hommes nés trop tôt, à qui le sort fut traître, + Qui n'ont fait qu'aspirer, souffrir et disparaître, + Dont même les tombeaux aujourd'hui sonnent creux! + + Hélas! leurs descendants ne peuvent rien pour eux, + Car nous n'inventons rien qui les fasse renaître. + Quand je songe à ces morts, le moderne bien-être + Par leur injuste exil m'est rendu douloureux. + + La tâche humaine est longue, et sa fin décevante. + Des générations la dernière vivante + Seule aura sans tourment tous ses greniers comblés. + + Et les premiers auteurs de la glèbe féconde + N'auront pas vu courir sur la face du monde + Le sourire paisible et rassurant des blés. + +Voilà qui infirme l'optimisme des dernières pages. Ce sont elles qu'il +faudrait intituler _Silence au coeur!_ car c'est l'optimisme qui est sans +coeur. Il est horrible que nous concevions la justice et qu'elle ne soit +pas dès maintenant réalisée. Mais, si elle l'était, nous ne la concevrions +pas. Après cela, on ne vivrait pas si on songeait toujours à ces choses. Le +poète, pour en finir, veut croire au futur règne de la justice et prend son +parti de toute l'injustice qui aura précédé. Que ne dit-il que cette +solution n'en est pas une et que cette affirmation d'un espoir qui suppose +tant d'oublis est en quelque façon un coup de désespoir? Il termine, comme +il a coutume, par un appel à l'action; mais c'est un remède, non une +réponse. + +Tel qu'il est, j'aime ce poème. La forme est d'une symétrie compliquée. +Dans les sept premières _Veilles_, à chaque sonnet du «chercheur», des +«voix», celles du sentiment ou de la tradition, répondent par trois +quatrains et demi; le chercheur achève le dernier quatrain par une réplique +ironique ou dédaigneuse et passe à un autre sonnet. On a reproché à M. +Sully-Prud'homme d'avoir accumulé les difficultés comme à plaisir. Non à +plaisir, mais à dessein, et le reproche tombe puisqu'il les a vaincues. +Plusieurs auraient préféré à ce dialogue aux couplets égaux et courts une +série de «grand morceaux». Le poète a craint sans doute de verser dans le +«développement», d'altérer la sévérité de sa conception. L'étroitesse des +formes qu'il a choisies endigue sa pensée, la fait mieux saillir, et leur +retour régulier rend plus sensible la démarche rigoureuse de +l'investigation: chaque sonnet en marque un pas, et un seul. Puis cette +alternance de l'austère sonnet positiviste et des tendres strophes +spiritualistes, de la voix de la raison et de celle du coeur qui finissent +par s'accorder et se fondre, n'a rien d'artificiel, après tout, que quelque +excès de symétrie. Tandis que les philosophes en prose ne nous donnent que +les résultats de leur méditation, le poète nous fait assister à son effort, +à son angoisse, nous fait suivre cette odyssée intérieure où chaque +découverte partielle de la pensée a son écho dans le coeur et y fait naître +une inquiétude, une terreur, une colère, un espoir, une joie; où à chaque +état successif du cerveau correspond un état sentimental: l'homme est ainsi +tout entier, avec sa tête et avec ses entrailles, dans cette recherche +méthodique et passionnée. + +Toute spéculation philosophique recouvre ou peut recouvrir une sorte de +drame intérieur: d'où la légitimité de la poésie philosophique. Je +comprends peu que quelques-uns aient accueilli _Justice_ avec défiance, +jugeant que l'auteur avait fait sortir la poésie de son domaine naturel. +J'avoue que l'_Éthique_ de Spinoza se mettrait difficilement en vers; mais +l'idée que l'_Éthique_ nous donne du monde et la disposition morale où elle +nous laisse sont certainement matière à poésie. (Remarquez que Spinoza a +donné à son livre une forme symétrique à la façon des traités de géométrie, +et que, pour qui embrasse l'ensemble, il y a dans cette ordonnance +extérieure, dans ce _rythme_, une incontestable beauté.) L'expression des +idées même les plus abstraites emprunte au vers un relief saisissant: la +_Justice_ en offre de nombreux exemples et décisifs. Il est très malaisé de +dire où finit la poésie. «Le vers est la forme la plus apte à consacrer ce +que l'écrivain lui confie, et l'on peut, je crois, lui confier, outre tous +les sentiments, presque toutes les idées», dit M. Sully-Prudhomme. S'il +faut reconnaître que la métaphysique pure échappe le plus souvent à +l'étreinte de la versification,--dès qu'elle aborde les questions humaines +et où le coeur s'intéresse, dès qu'il s'agit de nous et de notre destinée, +la poésie peut intervenir. Ajoutez qu'elle est fort capable de résumer, au +moins dans leurs traits généraux, les grandes constructions métaphysiques +et de les _sentir_ après qu'elles ont été pensées. La poésie à l'origine, +avec les didactiques, les gnomiques et les poètes philosophes, condensait +toute la science humaine; elle le peut encore aujourd'hui. + + +X + +Bien des choses resteraient à dire. Surtout il faudrait étudier la forme de +M. Sully-Prudhomme. Il s'en est toujours soucié (l'_Art_, _Encore_). Elle +est partout d'une admirable précision. Voyez dans les _Vaines tendresses_, +l'_Indifférente_, le _Lit de Procuste_; le premier sonnet des _Épreuves_; +les dernières strophes de la _Justice_: je cite, à mesure qu'elles me +reviennent, ces pages où la précision est particulièrement frappante. Il va +soignant de plus en plus ses rimes; la forme du sonnet, de ligne si arrêtée +et de symétrie si sensible, qui appelle la précision et donne le relief, +lui est chère entre toutes: il a fait beaucoup de sonnets, et les plus +beaux peut-être de notre langue. Or la précision est du contour, non de la +couleur: M. Sully-Prudhomme est un «plastique» plus qu'un coloriste. En +Italie il a surtout vu les statues et, dans les paysages, les lignes +(_Croquis italiens_). Quand il se contente de décrire, son exactitude est +incomparable (la _Place Saint-Jean-de-Latran_, _Torses antiques_, _Sur un +vieux tableau_, etc.). Son imagination ne va jamais sans pensée; c'est pour +cela qu'elle est si nette et d'une qualité si rare: elle subit le contrôle +et le travail de la réflexion qui corrige, affine, abrège. Il n'a pas un +vers banal: éloge unique, dont le correctif est qu'il a trop de vers +difficiles. Son imagination est, d'ailleurs, des plus belles et, sous ses +formes brèves, des plus puissantes qu'on ait vues. S'il est vrai qu'une des +facultés qui font les grands poètes, c'est de saisir entre le monde moral +et le monde matériel beaucoup plus de rapports et de plus inattendus que ne +fait le commun des hommes, M. Sully-Prudhomme est au premier rang. Près de +la moitié des sonnets des _Épreuves_ (on peut compter) sont des images, des +métaphores sobrement développées et toutes surprenantes de justesse et de +grâce ou de grandeur. Ses autres recueils offrent le même genre de +richesse. J'ose dire que, parmi nos poètes, il est, avec Victor Hugo, dans +un goût très différent, le plus grand trouveur de symboles. + + +XI + +M. Sully-Prudhomme s'est fait une place à part dans le coeur des amoureux +de belles poésies, une place intime, au coin le plus profond et le plus +chaud. Il n'est point de poète qu'on lise plus lentement ni qu'on aime avec +plus de tendresse. C'est qu'il nous fait pénétrer plus avant que personne +aux secrets replis de notre être. Une tristesse plus pénétrante que la +mélancolie romantique; la fine sensibilité qui se développe chez les très +vieilles races, et en même temps la sérénité qui vient de la science; un +esprit capable d'embrasser le monde et d'aimer chèrement une fleur; toutes +les délicatesses, toutes les souffrances, toutes les fiertés, toutes les +ambitions de l'âme moderne: voilà, si je ne me trompe, de quoi se compose +le précieux élixir que M. Sully-Prudhomme enferme en des vases d'or pur, +d'une perfection serrée et concise. Par la sensibilité réfléchie, par la +pensée émue, par la forme très savante et très sincère, il pourrait bien +être le plus grand poète de la génération présente. + +Un de ses «amis inconnus» lui adressait un jour ces rimes: + + Vous dont les vers ont des caresses + Pour nos chagrins les plus secrets, + Qui dites les subtils regrets + Et chantez les vaines tendresses, + + Ô clairvoyant consolateur, + Ceux à qui votre muse aimée + A dit leur souffrance innommée + Et révélé leur propre coeur, + + Et ceux encore, ô sage, ô maître, + À qui vous avez enseigné + L'orgueil tranquille et résigné + Qui suit le tourment de connaître; + + Tous ceux dont vous avez un jour + Éclairé l'obscure pensée, + Ou secouru l'âme blessée, + Vous doivent bien quelque retour... + +Ce retour, ce serait une critique digne de lui. Mais, pour lui emprunter la +pensée qui ouvre ses oeuvres, le meilleur de ce que j'aurais à dire demeure +en moi malgré moi, et ma vraie critique ne sera pas lue. + + + + +FRANÇOIS COPPÉE + +I + + +Il est trop vrai qu'on ne lit plus guère les poètes au temps où nous +sommes. Je ne parle pas de Victor Hugo: quoiqu'ils soient devenus _sacrés_, +on touche encore un peu à ses vers. Tout le monde a entendu réciter le +_Revenant_ ou les _Pauvres gens_, dans quelque matinée, par une grosse dame +ou un monsieur en habit noir; il y a des étudiants qui ont parcouru les +_Châtiments_ et ont même feuilleté la _Légende des siècles_. Musset, lui, +n'est plus guère le «poète de la jeunesse» d'aujourd'hui. Pourtant il lutte +encore contre l'indifférence publique; mais quelques-uns de ses derniers +lecteurs lui font tort. Quant à Lamartine, qui donc l'aime encore et qui le +connaît? Peut-être, en province, quelque solitaire, ou quelque couventine +de dix-sept ans qui le cache au fond de son pupitre. Et notez que +Lamartine, c'est plus qu'un poète, c'est la poésie toute pure. Baudelaire a +encore des fidèles, mais la plupart ont des façons bien affligeantes de +l'admirer. Et qui, parmi ce qu'on nomme aujourd'hui le public, aime et +comprend cette merveille: les _Émaux et Camées_? Et qui sait goûter +l'alexandrinisme et les mythologies de Théodore de Banville? Bien en a pris +à Sully-Prudhomme de faire le _Vase brisé_ et à Leconte de Lisle d'écrire +_Midi_. Encore les nouveaux programmes du baccalauréat ont-ils porté un +coup funeste à ce fameux _Midi, roi des étés_, que les rhétoriciens ne +mettent plus en vers latins, opération qui n'était pas commode. C'est tout +au plus si des poètes comme Anatole France, Catulle Mendès et Armand +Silvestre (je ne songe ici qu'à leurs vers) ont connu les douceurs de la +seconde édition. Et on en pourrait nommer, qui ne sont point méprisables, +dont la première ne sera jamais épuisée. + +Non, non, ne croyez pas que les poètes soient lus. Les plus heureux sont +récités quelquefois, ce qui n'est pas la même chose. Mais, il faut être +juste, ne croyez pas davantage que tous méritent d'être lus. On a dit +souvent que rien n'est plus commun aujourd'hui que l'art de faire les vers +et que jamais on n'a vu une telle habileté technique, une telle «patte» +chez tant de jeunes versificateurs. Cela peut être le sentiment d'un +chroniqueur qui lit vite et mal. La vérité, c'est que beaucoup tournent +passablement un sonnet dans le goût parnassien, comme beaucoup, au siècle +dernier, tournaient un couplet à Iris; rien de plus. Tout ce qu'on peut +dire, c'est que, l'art étant plus savant chez les maîtres, les écoliers +s'en sont quelque peu ressentis. Nombre d'adolescents qui seront plus tard +avocats, notaires ou journalistes de troisième ordre, le diable les +poussant et un certain instinct des vers, impriment à leurs frais leurs +_Juvenilia_. Il se rencontre chez les mieux doués des passages heureux, +assez souvent une adroite imitation des maîtres. Seulement, n'y regardez +pas de trop près: outre que leur métal n'est guère à eux vous verriez tout +ce qu'ils y ont mis de pailles. Les ingénus ou les présomptueux qui depuis +dix ans ont publié leurs rimes dépassent de beaucoup le millier: les vrais +artistes ne dépassent point la douzaine. + +Mais cette douzaine-là aurait bien le droit de réclamer contre l'injustice +des hommes ou des choses. Les poètes, petits ou grands, ne sont vraiment +lus que par les autres poètes. C'est peut-être parce que la poésie est +devenue de nos jours un art de plus en plus raffiné et spécial et que, soit +impuissance ou dédain, elle ne connaît plus guère le grand souffle oratoire +ou lyrique. Car, aux environs de 1830, alors que des poètes exprimaient +largement et comme à pleine voix des sentiments généraux et des passions +intelligibles à tout le monde, les lecteurs ne leur manquaient point. +Il est donc probable que la poésie doit cette diminution de fortune à la +prédominance croissante de la curiosité artistique sur l'inspiration. + +Quoi d'étonnant? Les oeuvres d'une forme très délicate et qui valent +surtout par là (et c'est de plus en plus le cas de nos meilleurs livres +de vers) ne sauraient plaire qu'au très petit nombre et, aussi bien, ne +s'adressent qu'à lui. Le public goûte peu ce qu'on a assez mal appelé l'art +pour l'art, ce qu'on ferait mieux d'appeler l'art pour le beau; entendez: +uniquement pour le beau. C'est ce que Flaubert exprimait sous cette forme +paradoxale: «Les bourgeois ont la haine de la littérature». La preuve que +ce n'est pas «l'art» qui a séduit le public dans _Madame Bovary_, c'est +qu'il n'a jamais pu lire _Salammbô_. Ce sont d'autres raisons que des +raisons d'esthétique qui ont fait la fortune des _Rougon-Macquart_: ce que +goûte le public dans M. Zola, c'est beaucoup moins l'artiste que le +descripteur sans vergogne. M. Daudet, par un rare privilège, plaît à tout +le monde: mais pensez-vous que la foule et les «habiles» aiment en lui +exactement les mêmes choses? Ce qui a fait le succès de tel jeune romancier +«idéaliste» qui n'est qu'un fort médiocre écrivain, ce n'est point certes +ce qu'on pourrait trouver, à la rigueur, d'art et de littérature dans ses +romans; c'est presque malgré son art (si mince soit-il) qu'il a plu, et +parce qu'il a su flatter le gros besoin d'émotion, la sentimentalité et la +banalité de ses lecteurs. Je néglige, parce qu'elle n'agit qu'à partir d'un +certain moment, une cause importante de succès: la mode. + +Si donc il est vrai que le raffinement du fond et les curiosités de la +forme contribuent fort peu à la fortune d'un livre, comme les poésies d'à +présent consistent presque toutes dans ces curiosités et dans ce +raffinement (tandis qu'il entre bien autre chose dans un roman ou dans un +drame), on comprendra le délaissement où sont tombés les vers. Ajoutez que +plusieurs grands esprits de notre temps ont paru en faire peu de cas. Le +mouvement scientifique et critique qui emporte notre âge est, au fond, +hostile aux poètes. Ils ont l'air d'enfants fourvoyés dans une société +d'hommes. Comment perdre son temps à chercher des lignes qui riment +ensemble et qui aient le même nombre de syllabes, quand on peut s'exprimer +en prose, et en prose nuancée, précise, harmonieuse? Bon dans les cités +primitives, avant l'écriture, quand les hommes s'amusaient de cette musique +du langage et que par elle ils gardaient dans leur mémoire les choses +dignes d'être retenues. Bon encore au temps de la science commençante et +des premières tentatives sur l'inconnu. Mais depuis l'avènement des +philologues! L'amour des cadences symétriques et des assonances régulières +dans le langage écrit est sans doute un cas d'atavisme. Cependant les +poètes luttent encore. Ils trouvent dans ces superfluités un charme +d'autant plus captivant qu'ils sont désormais seuls à le sentir. Mais le +courant du siècle sera le plus fort. Bientôt le dernier poète offrira aux +Muses la dernière colombe; suivant toute apparence, on ne fera plus de vers +en l'an 2000. + +Et pourtant, parmi nos poètes si délaissés, il en est un dont les vers +s'achètent, qui en vit, qui est, comme dirait Boileau, «connu dans les +provinces», qui est goûté des artistes les plus experts et compris par tous +les publics. Cet être invraisemblable est François Coppée, et sa marque, +c'est précisément d'être le plus populaire des versificateurs savants, à la +fois subtil assembleur de rimes et peintre familier de la vie moderne, avec +assez d'émotion et de drame pour plaire à la foule, assez de recherche et +de mièvrerie pour plaire aux décadents, et, çà et là, un fond spleenétique +et maladif qui est à lui. + + +II + +Avant tout, M. François Coppée est un surprenant Versificateur. Non qu'il +n'ait peut-être quelques égaux dans l'art de faire les vers. Mais cet art, +à ce qu'il me semble, se remarque chez lui plus à loisir, comme s'il était +plus indépendant du fond. Volontiers j'appellerais l'auteur du _Reliquaire_ +et des _Récits et élégies_ le plus adroit, le plus roué de nos rimeurs. + +Il est venu au bon moment, quand notre versification n'avait plus grand +progrès à faire, d'habiles poètes ayant tour à tour développé ses +ressources naturelles. L'histoire en serait curieuse. Tenons-nous-en aux +cent dernières années. + +On sait ce qu'étaient devenues la versification et la poésie (car les deux +ont presque toujours même sort) avec Voltaire, La Harpe, Marmontel et les +petits poètes érotiques. + +Les poètes descripteurs de la fin du XVIIIe siècle avaient, parmi leurs +ridicules et leur médiocrité, un certain goût du pittoresque, inspiré de +J-J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, et ils ont eu ce mérite +d'assouplir la versification et d'enrichir sensiblement le dictionnaire +poétique. Tout n'est pas charade ni futile périphrase dans les poèmes du +bon abbé Delille. + +Roucher, fort oublié aujourd'hui et que je ne donnerai point pour un grand +artiste, offre un cas singulier: il est le premier poète dans notre +littérature moderne qui rime _toujours_ richement. Je veux dire qu'il +soutient ses rimes par la consonne d'appui toutes les fois que le trop +petit nombre de mots à désinence pareille ne lui interdit pas ce luxe. Il a +même des rimes rares (par exemple, _brèche_ et _flèche_, _en foule_ et _le +pied foule_) qui scandalisent La Harpe, je n'ai pu deviner pourquoi. En +outre (tout en observant le repos de l'hémistiche), moins souvent qu'André +Chénier, mais avant lui, il use des rejets avec une certaine hardiesse. + +André Chénier en use plus hardiment encore. Surtout il rajeunit notre +langue poétique aux sources grecques et latines. Mais il n'enrichit point +la rime. Du reste, son oeuvre n'ayant été publiée que vingt-six ans après +sa mort, il n'a pu avoir d'influence comme versificateur puisque le progrès +qu'il a fait faire à la versification n'a point été connu de son temps et a +été recommencé en dehors de lui. + +Millevoye, Fontanes, Chênedollé et quelques autres versifient habilement et +timidement. Lamartine prend la versification telle qu'elle est: ce lui est +assez d'apporter une poésie nouvelle. Il ne tient pas à l'opulence des +rimes; les rejets et les coupes de l'abbé Delille lui suffisent. En +revanche, il élargit prodigieusement la période poétique. + +Musset s'amuse à disloquer l'alexandrin, finit par revenir à la prosodie de +Boileau et persiste à rimer plus pauvrement que Voltaire. + +Sainte-Beuve ressuscite le sonnet; Gautier, les tierces rimes; Banville, la +ballade, les anciens petits poèmes à forme fixe et presque toutes les +strophes ronsardiennes. + +Victor Hugo, jusqu'aux _Contemplations_, observe à peu près l'ancienne +coupe de l'alexandrin. Mais dès ses débuts il rime avec richesse; il +reprend ou invente de belles strophes. Dans ses drames, et dans son oeuvre +lyrique à partir des _Contemplations_, il lui arrive de hacher le vers et +d'abuser de l'enjambement au point de rendre la rime peu saisissable à +l'oreille. Mais, en somme, cette erreur est rare chez lui. Sa rime devient +de plus en plus étourdissante de richesse et d'imprévu: ses derniers +volumes sont par là bien amusants. En même temps il accorde droit de cité à +une nouvelle espèce d'alexandrin, celui qui se partage, non plus en deux, +mais en trois groupes égaux ou équivalents de syllabes. Mais, par un +scrupule, par un reste de respect pour la «césure» classique, même quand il +use de cette coupe nouvelle, il a soin que la sixième syllabe soit au moins +légèrement accentuée, et il ne souffrirait pas, par exemple, un article à +cet endroit. + + Il vit un oeil | tout _grand_ ouvert | dans les ténèbres. + On s'adorait | d'un _bout_ à l'au | tre de la vie. + +Théodore de Banville, Leconte de Lisle, François Coppée ont accepté plus +franchement ce nouveau vers qu'on pourrait appeler l'alexandrin _trimètre_ +et ne se sont nullement souciés d'accentuer la sixième syllabe: + + Je suis la froi | de et _la_ méchan | te souveraine. + +Mais, par une inconséquence singulière, ils n'ont jamais consenti que cette +sixième syllabe du vers fût la pénultième ou l'antépénultième syllabe +sonore d'un mot polysyllabique, et ce sont des poètes récents qui, très +logiquement, ont écrit: + + Elle remit | non_cha_lamment | ses bas de soie. + Regardent fuir | en _ser_pentant | sa robe à queue. + +Toutefois, si les parnassiens ont peu innové dans la versification, ils ont +eu, plus que les romantiques, le goût de la perfection absolue, la religion +de la rime; ils ont, dans leurs meilleurs moments, assoupli encore et +trempé le vers français et en ont certainement tiré quelques vibrations +neuves. + +Mais tout ceci pourrait nous arrêter longtemps. En résumé, s'il est vrai +que notre prosodie fourmille encore de petites règles absurdes provenant +presque toutes de cette idée fausse qu'il faut aussi rimer pour les yeux, +on doit accorder que la versification française, avec la variété des +rythmes et des strophes, avec son accentuation moins marquée que celle des +langues étrangères, mais sensible pourtant, enfin avec l'extrême diversité +et la sonorité de ses désinences, est pour nos poètes un riche et commode +instrument. Inférieure par certains côtés à la versification italienne, +anglaise ou allemande, elle est incomparable par le relief qu'elle sait +donner aux mots, et surtout par la quantité et la qualité de ses rimes. + +Si jamais telle digression fut permise, c'est bien à propos de François +Coppée. Cet instrument délicat et puissant, il en joue avec une virtuosité +qui ravit. Il lui a été bon de passer par le petit cénacle parnassien. Sauf +l'abus, çà et là, des vers non rythmés ni mesurés (à la manière de +Banville), sa versification est un enchantement. On jouit du choix des +mots, de la recherche des tours, de telle coupe qui alanguit à dessein la +marche du vers. On jouit de telle rime rare ou jolie; on attend, on est +aise de voir arriver sa jumelle. On suit les méandres des longues périodes +où l'on est amusé par chaque mot et bercé par la phrase entière. Il y a +dans ces phrases qui brillent et qui ondulent à la façon de «reptiles +somptueux» une habileté de facture à laquelle on s'intéresse à loisir sans +être distrait par trop d'émotion ou par trop de pensée. On examine +curieusement «comment c'est fait»; on aime à toucher du doigt et à +retourner le joyau bien ciselé. Lisez ce commencement des _Intimités_ (où +il y a d'ailleurs autre chose que de la virtuosité): + + Afin de mieux louer vos charmes endormeurs, + Souvenirs que j'adore, hélas! et dont je meurs, + J'évoquerai, dans une ineffable ballade, + Aux pieds du grand fauteuil d'une reine malade, + Un page de douze ans aux traits déjà pâlis + Qui, dans les coussins bleus brodés de fleurs de lis, + Soupirera des airs sur une mandoline, + Pour voir, pâle parmi la pâle mousseline, + La reine soulever son beau front douloureux, + Et surtout pour sentir, trop précoce amoureux, + Dans ses lourds cheveux blonds où le hasard la laisse, + Une fiévreuse main jouer avec mollesse. + +Les jolis mots! les doux sons! les charmantes rimes! Et comme la période se +prolonge en serpentant et vient mourir avec langueur! La remarque vaut, je +crois, la peine d'être faite: la période poétique de M. François Coppée est +souvent d'une extrême ampleur, mais, si je puis dire, avec des +articulations molles et non saillantes; sinueuse et longue comme Biblis au +moment où elle va se fondre en eau, ou comme les corps des nymphes et des +déesses dans l'orfèvrerie florentine. Et dans le déployé et le flottant de +cette phrase tous les détails restent précis. Cela est d'un art très +curieux. + +Quand il s'agit des poèmes de M. Coppée, souvent certes on peut parler de +«chefs-d'oeuvre» au sens habituel, mais plus souvent et mieux encore au +sens où le mot était pris autrefois dans les confréries d'ouvriers des arts +manuels. Ce sont bien «chefs-d'oeuvre» en ce sens, ses toutes premières +poésies, du temps qu'il faisait ses preuves de maîtrise dans l'atelier +parnassien: le _Fils des armures_[5], le _Lys_[6], _Bouquetière_[7], le +_Jongleur_[8], _Ferrum est quod amant_[9], etc., et plus tard les _Récits +épiques_, cette _Légende des siècles_ en miniature, plus soignée que la +grande, de fabrication plus élégante, mieux polie et vernissée. Quelles +perles que le _Pharaon_[10], l'_Hirondelle du Bouddha_[11], les _Deux +tombeaux_[12]! Disons le mot, cela fait songer à d'excellents vers latins: +ceux qui se sont délectés à cet exercice avant le découronnement des études +classiques me comprendront. M. François Coppée me rappelle les grands +versificateurs de «l'âge d'argent» de la littérature latine. Il a les +souplesses d'un Stace et les roueries d'un Claudien. Il est peut-être le +seul poète de nos jours qui soit capable de faire sur commande de très bons +vers. Et il est devenu en effet une façon de poète officiel, toujours prêt, +lors des anniversaires et des inaugurations, à dire ce qu'il faut, et le +disant à merveille. Voyez le poème pour le cinquantenaire de _Hernani_, les +strophes à Corot[13], les vers lus par Porel à Amsterdam, etc. Ce serait +grande sottise et présomption de mépriser ce talent-là ou de le croire +facile. + + [Note 5: _Poèmes divers_.] + + [Note 6: _Ibidem_.] + + [Note 7: _Le Reliquaire_.] + + [Note 8: _Poèmes divers_.] + + [Note 9: _Ibidem_.] + + [Note 10: _Récits épiques_.] + + [Note 11: _Ibidem_.] + + [Note 12: _Ibidem_.] + + [Note 13: _Le Cahier rouge_.] + +Quelque niais dira: M. Coppée nous montre, par un exemple charmant et +déplorable, que l'habileté sans l'inspiration ne saurait s'élever à ces +hauteurs où... (laissons-le finir sa phrase). On dirait plus justement: +L'admirable chose que le «métier», le «sens artiste», la science des +procédés du style, l'adresse à arranger les mots, l'art de la composition! +Et comme cela va loin! Il faut assurément vénérer les poètes qu'on dit +inspirés, _entheoi_, qui ne se possèdent plus, qui sont possédés par un +dieu. Mais ils deviennent rares: l'inconscience décroît, et une certaine +naïveté qui entre dans la composition du génie. Nous avons des poètes qui +le sont quand ils veulent et comme ils veulent, qui se donnent et quittent +à volonté l'émotion congruente à leur dessein. Il n'est guère de poète plus +détaché de son oeuvre, plus purement orfèvre que M. François Coppée: cela +ne l'empêche point de faire, quand il lui plaît, des poèmes qui +attendrissent les foules. Le progrès de la réflexion et de la conscience +psychologique finira sans doute par éliminer les poètes inspirés. Il nous +restera des poètes-artistes qui sauront au besoin imiter même l'inspiration +pour leur plaisir et celui des autres, et chez qui l'intelligence sera à +deux doigts du génie et en saura faire office, si bien que le monde n'y +perdra presque pas. + + + + +III + +Pourtant, quand on a dit de M. Coppée qu'il peut passer pour le plus adroit +de nos ouvriers en rimes, encore que l'éloge ne soit pas mince, ce serait +lui faire tort que de réduire à cela son mérite. Il faut indiquer d'autres +traits par lesquels sa physionomie se précise. Nous savons par lui qu'il +est fils de ce Paris populaire qu'il aime et comprend si bien. Enfant +nerveux et maladif, il a dû connaître de bonne heure les souffrances +délicates, les sensations déjà artistiques. À y bien regarder, sa +virtuosité n'est qu'une des formes de cette sensibilité subtile. Car c'est +par la même sensibilité qu'on est amoureux des mots et de leurs +combinaisons, qu'on y saisit certaines nuances fugaces, et qu'on est +curieux des réalités, qu'on en reçoit des impressions très déliées et +douloureuses ou charmantes. Un grand virtuose, quoiqu'on ait pu parfois s'y +tromper, est nécessairement un homme très sensible. Tout au moins la +recherche, même exclusive, de la forme suppose-t-elle une sorte de +sensualité épurée, qui peut être aussi communicative qu'une émotion morale. +Et c'est pourquoi le plus impassible des écrivains (Leconte de Lisle ou +Gustave Flaubert) peut _intéresser_ violemment ceux qui savent lire. + +Mais M. Coppée nous retient encore par d'autres raisons secrètes. Il y a +souvent chez lui un certain charme léger comme un parfum et qu'il n'est pas +aisé d'expliquer. Il y faut des exemples. Lisez la première _Intimité_ +(déjà citée): + + Il se mourra du mal des enfants trop aimés... + +_Sur la terrasse_[14]: + + Près de moi, s'éloignant du groupe noir des femmes, + La jeune fille était assise de profil... + +_Fantaisie nostalgique_[15]: + + Je suis comme un enfant volé par des tziganes... + +_La Chambre abandonnée_[16]: + + La chambre est depuis très longtemps abandonnée... + + [Note 14: _Le Cahier rouge_.] + + [Note 15: _Ibidem_.] + + [Note 16: _Contes en vers_.] + +Les quatre pièces sont assez différentes; mais il me semble que la même +impression délicieuse s'en dégage. Ce charme tient d'abord, en partie, aux +vers eux-mêmes, tout ensemble sinueux et précis, plastiques et ondoyants, +pittoresques et berceurs, d'un rythme lent et d'une limpidité cristalline. +Mais ce n'est pas tout. Il y a là (je suis fâché que le mot ne soit plus à +la mode) une _mélancolie_ qui caresse, une tristesse voluptueuse et comme +amusée, le double sentiment de la grâce des choses et de leur fugacité, une +élégante rêverie d'anémique et de dilettante[17]. Je crois bien qu'après +tout on ne saurait mieux trouver, pour caractériser ce charme, que le mot +de _morbidesse_, devenu malheureusement aussi banal que celui de mélancolie +et plus ridicule encore: c'est étonnant, la quantité de mots usés qu'on +n'ose plus employer de notre temps! + + [Note 17: C'est ici qu'il faudrait citer le _Passant_, si le théâtre de + M. Coppée ne voulait une étude à part.] + +Ce charme, quel qu'il soit, respire dans les _Intimités_. Ce n'est presque +rien pourtant: une liaison avec une Parisienne; des rendez-vous dans une +chambre bleue; attentes, souvenirs, quelques promenades ensemble, puis la +lassitude... Mais ce sont des câlineries, des mièvreries, des chatteries de +sentiment et de style! Ainsi que des chiffons de la bien-aimée, il s'en +exhale «quelque chose comme une odeur qui serait blonde». Non pas +«amour-passion», non pas même peut-être «amour-goût», mais +«amour-littérature», d'une volupté digérée et spiritualisée; passion +d'artiste blasé d'avance, mais qui se plaît à ce demi-mensonge, de +sceptique au coeur tendre qui se délecte ou se tourmente avec ses +imaginations; amour où se rencontrent, je ne sais comment, l'égoïsme du +raffiné qui observe sa maîtresse un peu comme un objet d'art et un peu +comme un joli animal,--et la faiblesse de l'enfant qui aime se plaindre +pour se sentir caresser. Avec cela d'aimables détails de vie parisienne et +de paysage parisien. Le tout est délicieux de coquetterie et de langueur. +Il y a dans les livres des poètes, pour chaque fidèle, un coin qu'il +préfère aux autres, qu'il chérit d'une tendresse particulière: ce petit +coin, dans l'oeuvre de François Coppée, ce seraient pour moi les +_Intimités_. + +Il y a des longueurs, ou plutôt des lenteurs, une manière par trop +flottante et berçante dans _Angélus_[18], cette histoire d'un enfant élevé +au bord de la mer par un vieux prêtre et un vieux soldat, et qui meurt de +n'avoir point de mère, de trop rêver et de ne pas jouer, d'être aimé trop +et d'être mal aimé, d'être trop baisé et d'être baisé par des lèvres trop +froides. Ce petit poème a, pour plaire aux amoureux de poésie, un précieux +mélange de pittoresque familier et franc (on songe parfois au _Vicaire de +Wakefield_) et de tendresse un peu languide et efféminée. + + [Note 18: _Poèmes divers_.] + +Peut-être le poème d'_Olivier_ offre-t-il, avec une plus grande perfection +de forme, une moindre originalité. Le poète Olivier (en qui l'auteur, il +nous en avertit, se peint lui-même, et avec un soupçon de complaisance), +cherchant le repos à la campagne, chez un vieil ami gentilhomme-fermier, y +rencontre une jeune fille et rêve bientôt d'amour honnête et pur et de +mariage. La gracieuse page que celle-ci! Je la donne un peu au hasard, +entre bien d'autres, pour le plaisir, et pour que quelque chose du texte +varie mon commentaire et rende le poète un instant présent au lecteur: + + Ce serait sur les bords de la Seine. Je vois + Notre chalet, voilé par un bouquet de bois. + Un hamac au jardin, un bateau sur le fleuve. + Pas d'autre compagnon qu'un chien de Terre-Neuve, + Qu'elle aimerait et dont je serais bien jaloux. + Des faïences à fleurs pendraient après les clous, + Puis beaucoup de chapeaux de paille et des ombrelles. + Sous leur papier chinois les murs seraient si frêles + Que, même en travaillant, à travers la cloison, + Je l'entendrais toujours errer par la maison + Et traîner dans l'étroit escalier sa pantoufle + Les miroirs de ma chambre auraient senti son souffle + Et souvent réfléchi son visage, charmés. + Elle aurait effleuré tout de ses doigts aimés, + Et ces bruits, ces reflets, ces parfums venant d'elle, + Ne me permettraient pas d'être une heure infidèle. + Enfin, quand, poursuivant un vers capricieux, + Je serais là, pensif et la main sur les yeux, + Elle viendrait, sachant pourtant que c'est un crime, + Pour lire mon poème et me souffler ma rime, + Derrière moi, sans bruit, sur la pointe des pieds. + Moi qui ne veux pas voir mes secrets épiés, + Je me retournerais avec un air farouche; + Mais son gentil baiser me fermerait la bouche, + Et dans les bois voisins, etc. + +Mais, un jour, pendant une promenade à cheval, Suzanne, voulant cueillir +une fleur, dit à Olivier: «Tenez-moi ma cravache», et, une autre fois, +essayant une parure: «Comment me trouvez-vous?» Et tout à coup Olivier +s'est rappelé que ces deux phrases lui ont été dites par deux de ses +anciennes maîtresses; il les revoit avec une netteté irritante: c'est fini, +son passé le ressaisit; jamais il ne pourra s'en affranchir ni aimer une +vierge comme il convient de l'aimer. + + C'est donc vrai! Le passé maudit subsiste encore. + Le voilà! c'est bien lui! + Impitoyable, il souille avec ce que j'abhorre + Ce que j'aime aujourd'hui. + + + C'est dit! Le vieil enfer me poursuit de sa haine + Jusqu'en mon nouveau ciel. + Sa boue est sur ce lis. Cette gravure obscène + Se cache en ce missel. + + + Meurs, ô suprême espoir qui me restait dans l'âme! + + + Meurs! Pour les souvenirs il n'est pas de Léthé. + Meurs! car les vieux remords sont exacts et fidèles + Ainsi que la marée et que les hirondelles, + Et tout baiser mauvais vibre une éternité! + +Olivier quitte Suzanne et se sauve à Paris... + + Il voudrait bien mourir, ne pouvant plus aimer. + + Je sais bien tout ce qu'on peut dire contre ce poème. + Qu'est-ce autre chose qu'une variation de plus sur le + vieux thème romantique: + +Oh! malheur à celui qui laisse la débauche...? + +C'est une chanson de jadis, et non des meilleures, qu'Olivier nous chante. +Si le souvenir de sa duchesse et de son actrice le trouble si fort, c'est +tout simplement qu'au fond il n'aime pas tant que cela sa petite +provinciale et qu'il lui préfère, non précisément la duchesse et l'actrice, +mais le genre d'amour qu'elles savent donner. Et il n'y a pas là de quoi +vouloir mourir. Ou bien, si vraiment il souffre de ne pouvoir aimer +purement, c'est qu'il aime déjà ainsi, et l'on conçoit peu que les +ressouvenirs de ses bonnes fortunes l'en découragent si vite. Mais, à dire +vrai, tout se passe dans sa tête: il n'aime ni ne souffre autant qu'il le +dit, il est dupe d'une illusion de poète. Un homme comme Olivier ne peut +plus aimer d'une certaine façon que _littérairement_ et, s'il s'en aperçoit +(ce qui n'est pas assez marqué dans le poème), le sentiment de son +impuissance ne saurait être aussi horriblement douloureux qu'il nous est +montré. Après cela, on souffre ce qu'on croit souffrir: l'illusion +d'Olivier, partagée par M. Coppée, est d'une évidente sincérité et qui +sauve le poème. Il est encore mieux sauvé par les parties de description +familière et, si l'on peut contester sur le sujet, il faut avouer que le +cadre est charmant. Le lieu commun romantique (si lieu commun il y a) est +tout rajeuni par la mise en oeuvre, par le décor et les accessoires du +petit drame. Les tableaux parisiens ou provinciaux, le dimanche à Paris +dans un quartier populaire, le retour du poète sur son enfance, le récit de +son voyage, son arrivée au village natal, sa vie à la campagne dans la +ferme-château, ce sont là de très aimables modèles d'un genre que +Sainte-Beuve aimait et où M. Coppée a du premier coup excellé. + +Le charme dont nous étions tout à l'heure en quête se retrouve dans +certaines pièces du _Cahier rouge_ et surtout dans l'_Exilée_[19], très +court recueil, mais d'un accent particulier, plus chaste et, je crois, plus +épris que celui des _Intimités_; petits vers où se joue et se plaint +l'amour d'un Parisien de quarante ans pour une jeune fille de Norvège +rencontrée en Suisse dans quelque hôtel; fantaisie d'artiste sans doute, +mais avec de la tendresse et presque de la candeur au fond; dernier amour, +regain de printemps et de soleil. Vous voyez bien qu'il se trompait, le +superbe Olivier qui «voulait mourir, ne pouvant plus aimer». Il aime +encore; mais aujourd'hui il appelle la bien-aimée «mon enfant» et lui +promet «l'indulgence d'un père» (ce qui est triste). + + [Note 19: _Récits et élégies_.] + + Et le chagrin qu'un jour vous me pourrez donner, + J'y tiens pour la douceur de vous le pardonner. + + + Vous m'aimerez un peu, moi qui vous aime tant! + +Les plaintes redoublent à la fin, et il semble bien qu'il y ait une vraie +souffrance sous ces vers si bien ciselés. Puis il se résigne; il est fier, +«dût-il en mourir», d'avoir aimé une dernière fois. Consolation +mélancolique. Mais il y a bien de la grâce et quelque chose de touchant +dans ces aveux, ces plaintes, cette fausse résignation. Pauvre poète, à qui +votre expérience et votre virtuosité auraient dû faire une cuirasse +impénétrable, tandis que vous offrez à «la belle enfant du Nord» vos rimes +si bien oeuvrées, on songe un peu au richard qui, dans le tableau de +Sigallon, offre des bijoux à sa dame. De l'autre côté du tableau, le +jouvenceau n'offre rien que sa jeunesse. Et voilà pour vous la blessure, et +pour bien d'autres + + Et je ne me dis pas que c'est une folie, + Que j'avais dix-sept ans le jour où tu naquis; + Car ce triste passé, je l'efface et l'oublie. + +Soyez donc Parisien, sceptique, observateur par métier, artiste et rien de +plus; soyez habitué de longue date à ne considérer les accidents du monde +et l'univers entier que comme une matière offerte au travail de l'art! +«Le coeur est toujours jeune et peut toujours saigner.» Et je suis en +effet tenté de croire que les petites pièces de l'_Exilée_ sont de celles +où M. Coppée a mis ou laissé le plus de son coeur. + + +IV + +Mais ce qui, dans son oeuvre, paraîtra un jour le plus original, ce sont +sans doute les _Poèmes modernes_ et les _Humbles_. + +Sainte-Beuve avait donné des exemples de cette poésie, dont l'idée première +lui venait peut-être de Wordsworth. «Et moi aussi, nous dit-il, j'ai +tâché, après mes devanciers, d'être original à ma manière, humblement et +bourgeoisement, observant l'âme et la nature de près..., nommant les choses +de la vie privée par leur nom, mais... cherchant à relever le prosaïsme +de ces détails domestiques par la peinture des sentiments humains et des +objets naturels[20].» Je rappelle l'adorable pièce qui commence par ce +vers: + + Toujours je la connus pensive et sérieuse...[21]; + +l'anecdote du vicaire John Kirkby[22] et celle de _Maria_[23]. Dans la +première _Pensée d'août_, l'histoire de Doudun, surtout celle de Marèze, +de ce poète qui se fait homme d'affaires, puis commis, pour soutenir sa +mère et pour payer une dette d'honneur, n'est-ce pas un peu le sujet +d'_Un fils_, dans les _Humbles_! Ô le rare poème que celui de _Monsieur +Jean_[24]! + + [Note 20: Sainte-Beuve, _Pensées de Joseph Delorme_.] + + [Note 21: _Poésies de Joseph Delorme_.] + + [Note 22: _Les Consolations_.] + + [Note 23: _Pensées d'août_.] + + [Note 24: _Ibidem_.] + +Et quel malheur que le style dont elle est écrite rende si peu lisible +cette histoire d'un maître d'école janséniste, cinquième fils de +Jean-Jacques Rousseau, et qui, ayant su le secret de sa naissance, passe sa +vie à expier pour son père! Il n'est pas jusqu'aux paysages de la banlieue +parisienne, chers à M. Coppée[25], dont on ne trouve déjà quelque chose +chez ce surprenant Sainte-Beuve: + + Oh! que la plaine est triste autour du boulevard! + C'est au premier coup d'oeil une morne étendue + Sans couleur; çà et là quelque maison perdue, + Murs frêles, pignons blancs en tuiles recouverts; + Une haie à l'entour en buissons jadis verts; + De grands tas aux rebords des carrières de plâtre, etc[26]. + + [Note 25: Voir _Promenades et intérieurs_ et le _Cahier rouge_.] + + [Note 26: _Poésies de Joseph Delorme_.] + +Mais ces essais si intéressants sont trop souvent compromis par une forme +cruellement recherchée et entortillée, et telle que je confesse avoir tort +de m'y plaire. Le grand analyste y veut exprimer, ce semble, des nuances +d'idées auxquelles se prête fort malaisément la forme étroite et rigoureuse +du vers. M. François Coppée a mis dans ses petits poèmes une psychologie +moins laborieuse et une peinture plus détaillée de la vie extérieure; il a +moins analysé, plus et mieux raconté et décrit, sans que l'impression +morale qui doit se dégager de ces drames obscurs et qui leur donne tout +leur prix en ait été diminuée. + +Il nous a raconté la vieille fille qui se dévoue à son jeune frère +infirme[27]; la fiancée de l'officier de marine attendant depuis dix ans +celui qui ne revient pas[28]; l'idylle de la bonne et du militaire[29]; la +nourrice qui se met chez les autres pour entretenir un mari ivrogne et qui, +revenant à la maison, y trouve son enfant mort[30]; l'adolescent qui, ses +études faites, apprend de sa mère qu'il est fils naturel et qu'elle a +des dettes, et, renonçant à ses rêves, se fait petit employé pour la +nourrir[31]; l'amitié du vieux prêtre plébéien et de la vieille demoiselle +noble[32]; la tristesse de la jeune femme séparée[33]; les passions +rentrées, les dévouements muets, les douleurs peu tragiques, ridicules +même à la surface, qui ne sautent pas aux yeux et qu'il faut deviner. + + [Note 27: Le _Reliquaire: Une sainte_.] + + [Note 28: _Poèmes modernes_: l'_Attente_.] + + [Note 29: _Ibid_., le _Banc_.] + + [Note 30: Les _Humbles_: la _Nourrice_.] + + [Note 31: _Ibid._, _Un fils_.] + + [Note 32: _Ibid._, _En province_.] + + [Note 33: _Ibid._, _Une femme seule_.] + +Ce fut, à son moment, une chose assez neuve que cette épopée des _Humbles_, +hardiment et habilement familière, beaucoup plus «réaliste» que les essais +analogues de Sainte-Beuve et qui marquait dans la poésie un mouvement assez +pareil à celui qui emportait le roman. + +Sans doute Victor Hugo avait chanté les petits dans la _Légende des +siècles_[34]; mais, ne pouvant se passer de grandeur sensible, il nous +avait montré des infortunes dramatiques, des douleurs désespérées, des +sacrifices éclatants. La plupart des héros de M. Coppée passent dans la +foule, les épaules serrées dans leurs habits étriqués, et n'ont pas même +de beaux haillons qui les signalent: mais il nous dévoile, doucement et +comme tendrement, la tristesse ou la beauté cachées sous la médiocrité et +la platitude extérieure. Rien de plus humain que cette poésie, où les +détails les plus mesquins deviennent comme les signes de la beauté cachée +ou du drame secret d'une vie et parlent un langage attendrissant. + + [Note 34: _Pauvres gens_, _Guerre civile_, _Petit Paul_, etc.] + +Le poète, est-il besoin de le dire? nous raconte ces histoires en des vers +d'une singulière souplesse, qui savent exprimer tout sans s'alourdir ni +s'empêtrer, qui marchent franchement par terre et qui pourtant ont des +ailes. Veut-on un exemple de cette curieuse poésie, si proche de la prose, +et qui est encore de la poésie par la vertu du rythme et par le sentiment +qui est au fond? Je l'emprunte à la pièce intitulée _Un fils_, une des plus +simples et des plus unies. + +Le «bon fils», employé le jour dans un bureau, joue du violon le soir dans +un petit café-concert de la barrière: + + Dans les commencements qu'il fut à son orchestre, + Une chanteuse blonde et phtisique à moitié + Sur lui laissa tomber un regard de pitié; + Mais il baissait les yeux quand elle entrait en scène. + Puis, peu de temps après, elle passa la Seine + Et mourut, toute jeune, en plein quartier Bréda. + À vrai dire, il l'avait presque aimée et garda + Le dégoût d'avoir vu--chose bien naturelle-- + Les acteurs embrassés et tutoyés par elle. + Et son métier lui fut plus pénible qu'avant. + + Or l'état de sa mère allait en s'aggravant. + Une nuit vint la mort, triste comme la vie, + Et, quand à son dernier logis il l'eut suivie, + En grand deuil et traînant le cortège obligé + Des collègues heureux de ce jour de congé, + Il rentra dans sa chambre et songea, solitaire. + Il se vit sans amis, pauvre célibataire, + Vieil enfant étonné d'avoir des cheveux gris. + Il sentit que son âme et son corps avaient pris + Depuis vingt ans la lente et puissante habitude + De l'ennui, du silence et de la solitude; + Qu'il n'avait prononcé qu'un mot d'amour: «Maman», + Et qu'il n'espérait plus que son simple roman + Pût s'augmenter jamais d'un plus tendre chapitre. + Le jour à son bureau, le soir à son pupitre, + Il revient donc s'asseoir résigné, mais vaincu, + Et, libre, il vit ainsi qu'esclave il a vécu. + Même dans la maison qu'il habite, personne + Ne songe qu'il existe et, la nuit, quand il sonne, + Le vieux portier--il a soixante-dix-sept ans + Et perd la notion des choses et du temps-- + Se réveille, maussade, et murmure en son antre: + «C'est le petit garçon du cinquième qui rentre.» + +On connaît assez, et plus qu'assez, la _Grève des forgerons_ et la +_Bénédiction_, si remarquables par le mouvement du récit et par l'entente +de l'effet dramatique. Il y a dans les _Aïeules_ une largeur de touche, une +franchise qui fait penser aux dessins de François Millet et, dans les +contes parisiens si bien contés de la _Marchande de journaux_ et de +l'_Enfant de la balle_, un mélange bien amusant d'esprit, d'émotion et +d'adresse technique. Je m'en voudrais enfin de ne pas rappeler spécialement +certaines pages tout à fait exquises: l'enfance pieuse de la petite fille +noble et de son ami le fils du fermier, le gauche petit séminariste, et +plus tard les visites du vieux prêtre à la vieille dévote[35]. Et je +regrette de ne pouvoir citer d'un bout à l'autre les strophes ravissantes +d'_Une femme seule_: + + Elle était pâle et brune, elle avait vingt-cinq ans; + Le sang veinait de bleu ses mains longues et fières; + Et, nerveux, les longs cils de ses chastes paupières + Voilaient ses regards bruns de battements fréquents. + + Quand un petit enfant présentait à la ronde + Son front à nos baisers, oh! comme lentement, + Mélancoliquement et douloureusement, + Ses lèvres s'appuyaient sur cette tête blonde! + + Mais, aussitôt après ce trop cruel plaisir, + Comme elle reprenait son travail au plus vite! + Et sur ses traits alors quelle rougeur subite + En songeant au regret qu'on avait pu saisir!... + + J'avais bien remarqué que son humble regard + Tremblait d'être heurté par un regard qui brille, + Qu'elle n'allait jamais près d'une jeune fille + Et ne levait les yeux que devant un vieillard... + + [Note 35: _En province_.] + +Oserai-je maintenant élever un doute? Je ne sais si M. Coppée a toujours +su se garder de l'écueil du genre qu'il pratique avec tant de dextérité. +Justement parce qu'il est trop sûr de son art et de son habileté à tout +sauver, par coquetterie, par défi, affectant d'aimer Paris surtout dans ses +verrues et le petit monde surtout dans ses vulgarités, il lui est arrivé de +«mettre en vers» (l'expression ne convient nulle part mieux) des sujets qui +en vérité ne réclamaient point cet ornement et appelaient évidemment la +prose. L'intérêt se réduit alors à voir comment il s'en tire, comment le +retour de la rime, et de la rime riche, ne nuit en rien à la propriété et à +la clarté de cette prose qui se donne pour poésie. Il y faut un merveilleux +savoir-faire; mais enfin tout le mérite de l'ouvrier n'est plus guère que +dans la difficulté vaincue. + +Je ne serais pas loin de ranger parmi ces «exercices» simplement amusants +une bonne moitié, par exemple, du _Petit épicier_: + + C'était un tout petit épicier de Montrouge, + Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge, + Exhalait une odeur fade sur le trottoir. + On le voyait debout derrière son comptoir, + En tablier, cassant du sucre avec méthode. + Tous les huit jours, sa vie avait pour épisode + Le bruit d'un camion apportant des tonneaux + De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux, etc. + +Et notez que plus loin le manque de sérieux se trahit par des vers qui +sentent la plaisanterie du vieux Flaubert: + + Il avait ce qu'il faut pour un bon épicier: + Il était ponctuel, sobre, chaste, économe, etc. + +Un certain nombre des dizains de _Promenades et Intérieurs_ mériteraient le +même reproche. On se demande si toutes ces impressions valaient bien la +peine d'être si soigneusement notées et rimées. Il y en a certes d'aimables +et de délicates, comme celle-ci: + + J'écris près de la lampe. Il fait bon. Rien ne bouge. + Toute petite, en noir, dans le grand fauteuil rouge, + Tranquille auprès du feu, ma vieille mère est là. + Elle songe sans doute au mal qui m'exila + Loin d'elle, l'autre hiver, mais sans trop d'épouvante: + Car je suis sage et reste au logis quand il vente. + Et puis, se souvenant qu'en octobre la nuit + Peut fraîchir, vivement et sans faire de bruit, + Elle met une bûche au foyer plein de flammes. + Ma mère, sois bénie entre toutes les femmes! + +Ou cette autre: + + Dans ces bals qu'en hiver les mères de famille + Donnent à des bourgeois pour marier leur fille, + En faisant circuler assez souvent, pas trop, + Les petits fours avec les verres de sirop, + Presque toujours la plus jolie et la mieux mise, + Celle qui plaît et montre une grâce permise + Est sans dot--voulez-vous en tenir le pari?-- + Et ne trouvera pas, pauvre enfant, un mari. + Et son père, officier en retraite, pas riche, + Dans un coin fait son whist à quatre sous la fiche. + +J'en pourrais citer bien d'autres encore. Souvent l'album de croquis d'un +peintre fait plus de plaisir que ses grands tableaux. Rien ne vaut telle +impression rare fixée toute vive par l'artiste au moment même où il en a +été frappé. Oui, je le sais, et qu'on peut préférer cela à de gros livres +et à de grandes _machines_. J'aime à suivre le poète accueillant tous les +rêves légers qui lui viennent des choses, effleurant d'une souple sympathie +tout ce qu'il rencontre en chemin; bienveillant au pêcheur à la ligne, même +au «calicot» qui canote le dimanche et «que le soleil couchant n'attriste +pas», puis rêvant d'être conservateur des hypothèques et fabuliste dans +«une ville très calme et sans chemin de fer», ou bien «vicaire dans un +vieil évêché de province, très loin». Mais n'y a-t-il pas un peu de gageure +vers la fin de ce dizain d'ailleurs joli? + + C'est vrai, j'aime Paris d'une amitié malsaine; + J'ai partout le regret des vieux bords de la Seine. + Devant la vaste mer, devant les pics neigeux, + Je rêve d'un faubourg plein d'enfance et de jeux, + D'un coteau tout pelé d'où ma muse s'applique + À noter les tons fins d'un ciel mélancolique, + D'un bout de Bièvre avec quelques champs oubliés, + Où l'on tend une corde aux troncs des peupliers + Pour y faire sécher la toile et la flanelle, + Ou d'un coin pour pêcher dans l'île de Grenelle. + +Eh! oui, je sens aussi ce charme là, en m'appliquant. Et je me souviens +d'un passage de _Manette Salomon_ où la poésie de la Bièvre est +ingénieusement analysée. Mais cette laideur maigre et intéressante de +certains coins de banlieue, M. Coppée ne se donne pas toujours la peine +d'en dégager l'âme. Que dis-je? Il cherche surtout dans la banlieue les +baraques et les guinguettes et s'en tient trop souvent, voulant obtenir un +effet singulier, à des énumérations de détails plats en rimes riches. Ce +n'est qu'un jeu, mais trop fréquent, et qui ne se donne pas assez pour un +jeu[36]. + + [Note 36: Et qui par là (comme aussi quelquefois le vers non rythmé et + les parenthèses de notre poète) prête à la parodie. Un de mes amis, qui + d'ailleurs aime fort Coppée, s'amusait jadis à ce genre de plaisanterie + facile: + + SONNET-COPPÉE: + + L'autre jour--et vous m'en croirez si vous voulez, + Car un événement simple est parfois bizarre,-- + Ayant sous le bras deux paquets bien ficelés, + Je me dirigeais du côté de Saint-Lazare. + + Après avoir avoir pris mon billet sans démêlés, + J'entre dans un wagon et j'allume un cigare + D'un sou. Le train--nous en étions fort désolés,-- + Étant omnibus, s'arrêtait à chaque gare. + + Soudain il siffle et fait halte. Au même moment + Un monsieur, pénétrant dans mon compartiment, + Prend les billets ainsi qu'on ferait une quête; + + --Et moi, content de voir enfin ma station, + Je remets mon billet sans contestation + À l'employé portant un O sur sa casquette. + ] + +Mais c'est trop s'arrêter à de menues critiques. M. Coppée n'en a pas moins +ce grand mérite d'avoir, le premier, introduit dans notre poésie autant de +vérité familière, de simplicité pittoresque, de «réalisme» qu'elle peut en +admettre. Les _Humbles_ sont bien à lui et, dans une histoire du mouvement +naturaliste de ces vingt dernières années, il ne faudrait point oublier son +nom. + +Ce qu'il pourrait nous donner maintenant et ce que quelques-uns attendent +de lui, ce serait quelque poème intime et domestique plus impersonnel +qu'_Olivier_, d'une action plus étendue et plus complexe que les +historiettes des _Humbles_, où pourraient alterner des peintures de moeurs +parisiennes et provinciales, populaires et aristocratiques; un poème de la +vie d'aujourd'hui et qui ne ferait pas double emploi avec le roman +contemporain, car il n'en prendrait que la quintessence; une oeuvre enfin +où M. François Coppée se montrerait tout entier: virtuose impeccable, +songeur délicat, très habile et très sincère, capable de raffinement, de +mièvrerie, et aussi de franche et populaire émotion, peintre savoureux et +fin des réalités élégantes et vulgaires et, pour tout dire, poète excellent +des «modernités». + + + + +ÉDOUARD GRENIER + + +On voit dans les musées des tableaux anonymes avec ces inscriptions au bas +du cadre: École vénitienne, École flamande. Souvent ces tableaux sont +intéressants et bien peints. Ils doivent être de quelque disciple +intelligent de Titien ou de Rubens. Certains morceaux pourraient aussi bien +avoir été peints par ces maîtres. Mais justement l'honneur et le malheur +de ces tableaux est de rappeler toujours et inévitablement des oeuvres +supérieures. Il arrive pourtant qu'en sachant regarder, on découvre la +personnalité de l'auteur, quelque chose qui est à lui et vient de lui. Et +si l'on n'en est pas tout à fait sûr, on se dit: «Après tout, cet homme a +dû vivre heureux et son lot est certainement enviable. C'était sans doute +une âme pure, généreuse, éprise de la beauté, un travailleur studieux, +désintéressé, respectueux de son art. Il a beaucoup aimé ses maîtres, +et apparemment ses maîtres l'ont aimé pour sa sincérité, pour son +enthousiasme, parce qu'il les comprenait bien et parce qu'ils le sentaient +leur égal au moins par l'âme et par la grandeur du désir.» + +Ces réflexions vous viendront certainement si vous parcourez les poésies +récemment réunies en volumes de M. Édouard Grenier. Vous aurez l'impression +de quelque chose de fort antérieur à notre génération, quoique cela y +touche, de quelque chose de «dépassé» et déjà lointain, qui commence à être +aimable autrement qu'il ne l'a été, à plaire à la façon des vieilles +choses qui ont paru belles et qui étaient bonnes, et qui sont restées +intéressantes et touchantes. Vous aurez là enfin un «spécimen» complet et +distingué de «l'espèce» des poètes d'il y a trente ou quarante ans. + +Que les temps sont changés! Et comme cette espèce, si on la prend dans son +ensemble, s'est lamentablement transformée (je laisse ici la question de +talent)! Aujourd'hui un jeune homme publie à vingt ans son premier volume +de vers. Neuf fois sur dix, ce qu'il «chante» dans de courtes pièces +essoufflées, d'une langue douteuse, entortillée, mièvre et violente, c'est, +sous prétexte de névrose, la débauche toute crue. On ne saurait ouvrir un +de ces petits volumes sans tomber sur une paire de seins, quand encore +il n'y a que cela. Ou bien ce sont les blasphèmes, le pessimisme et le +naturalisme à la mode. Et puis c'est tout. Peu après notre bon jeune homme +plante là sa Muse, et je n'ai pas le courage de l'en blâmer. Il écrit +alors, lui qui n'a rien vu, quelque roman brutal et répugnant, d'ailleurs +faux comme un jeton, qui a parfois deux éditions. Puis il recommence. S'il +a de la chance, il entre dans un journal où il écrit n'importe quoi. Et +après? Je vous avoue que cela m'intéressera peu. + + +I + +M. Édouard Grenier a fait des vers toute sa vie et il a publié les premiers +à trente-sept ans. Et, sauf un petit nombre de pièces qu'il a réunies +sous ce titre: _Amicis_, il n'a composé que de grands poèmes, épiques, +philosophiques, mystiques, symboliques, tragiques. Il a écrit la _Mort du +Juif errant_, qui fait songer à Edgar Quinet et à Lamartine; l'_Elkovan_, +une histoire d'amour qui fait surtout penser à Musset; le _Premier jour de +l'Éden_, qui rappelle Milton et Alfred de Vigny; _Prométhée délivré_, qui +évoque les noms d'Eschyle et de Shelley; _Une vision_ qui évoque celui +de Dante; et _Marcel_, poème en dix chants, et _Jacqueline_, tragédie +historique en cinq ou six mille vers. + +Il a porté dans sa tête et dans son coeur les plus belles pensées, les plus +vastes imaginations, les conceptions les plus grandioses. Chacune de ses +oeuvres est un de ces rêves où l'on s'enferme et où l'on vit des mois et +des ans, comme dans une tour enchantée. A-t-il senti parfois sa puissance +inégale à son dessein? Je ne sais, car la nature bienfaisante lui a donné +un talent assez abondant et facile pour qu'il n'éprouve que rarement la +douleur de la lutte et de l'effort et pour qu'il puisse croire de bonne foi +avoir réalisé son rêve. S'il est vrai que l'artiste jouit plus encore de +l'oeuvre conçue que du succès de l'oeuvre achevée, M. Grenier a dû être +heureux. Et en même temps la préoccupation constante de l'oeuvre aimée le +retenait, quoi qu'il fît, dans les plus pures régions de la pensée et du +sentiment, lui gardait l'âme haute, lui rendait facile la pratique des +vertus qui font la dignité de la vie. Si peut-être il n'a pas été assez +fort pour traduire entièrement tous ses songes, il en a vécu et, comme pour +le récompenser du grand désir qu'il avait de leur communiquer la vie, ils +lui ont donné en retour la sérénité et la bonté. Léguer aux hommes une de +ces oeuvres où ils se reconnaissent et qu'ils vénèrent dans la suite des +siècles, cela est sublime et cela est rare. Mais avoir eu le coeur assez +haut situé pour l'entreprendre--et cela dix fois de suite--ce n'est déjà +pas si commun. Passons donc en revue les plus beaux rêves de M. Grenier. + +Le poète nous transporte dans un vieux château romantique, «à mi-côte des +monts, sous un glacier sublime». Un étranger se présente, à qui le poète +donne à souper. C'est Ahasver, le Juif errant, qui, pendant qu'une tempête +farouche ébranle le vieux burg, raconte son histoire. «Après l'anathème que +lui a lancé Jésus gravissant le Golgotha, il a vu mourir tous ceux qu'il +aimait, et il a cru enfin au Christ le jour où son fils est mort; mais il a +refusé de «plier les genoux». Puis il a vu sa race dispersée, la religion +nouvelle s'emparer du monde, l'empire crouler. Il était plein de haine +et d'ennui; il parcourait le monde, sinistrement. Mais une nuit, sur les +ruines du Colisée, il a été touché d'un rayon d'en haut, il s'est repenti. +Alors le Christ apparaît. Il annonce à l'éternel voyageur qu'il est +pardonné et qu'il peut enfin mourir. Et Ahasver meurt en effet sous les +yeux du poète. + +L'auteur rapporte dans sa préface que Théophile Gautier disait de la +_Mort du Juif errant_ que c'était «une belle fresque sur fond d'or». +Pourquoi une fresque? Est-ce parce qu'en effet les couleurs n'en sont +pas tout à fait aussi éclatantes que le souhaiteraient nos imaginations +surmenées et blasées? Et le fond d'or? Qu'est-ce que ce fond d'or? +Je pense que c'est l'idéalisme de M. Grenier. + +«Lamartine voyait dans la _Mort du Juif errant_ la plus belle épopée +moderne et voulait que je reprisse ce sujet en vingt-quatre chants.» +Comme ils y allaient, ces hommes d'autrefois! Au fait, c'était un cadre +assez pareil à celui de l'immense épopée que Lamartine avait conçue et +dont il n'a écrit que le commencement et la fin (la _Chute d'un ange_ et +_Jocelyn_): l'aventure d'un ange déchu remontant à la perfection première +par des expiations successives dans des pays et des siècles différents, +si bien que son épopée devait être celle de l'humanité. Ah! ils étaient +braves, nos grands-pères! Ils rêvaient des poèmes qui eussent expliqué le +monde et son histoire, la destinée de l'homme et de sa planète. Comme ils +nous mépriseraient, nous plus modestes et plus vicieux, qui n'avons plus +de «longs espoirs» ni de «vastes pensées», qui nous renfermons dans la +sensation présente et la voulons seulement aussi fine et aussi intense +qu'il se peut! + +La vérité, c'est que cette légende du Juif errant est un cadre admirable: +on y met tout ce qu'on veut. M. Richepin le reprenait dernièrement dans une +oeuvre de rhétorique brillante et bruyante, pour exprimer une idée toute +contraire à celle de M. Grenier. Le Juif errant avait «marché» en effet; +il assistait au déclin de la religion du Christ, aux progrès de la pensée +libre, et triomphait contre celui qui l'avait maudit. Et puis, cette +légende d'Ahasvérus offre un cas intéressant de psychologie fantastique, +que M. Grenier a au moins indiqué dans la meilleure partie de son poème: + + Je voulus me mêler à mon peuple, à la foule. + Mais, comme un roc debout dans un fleuve qui coule, + Immobile au milieu des générations, + J'avais vu les mortels glisser par millions. + Le fleuve humain roulant son onde fugitive + Avait passé; j'étais resté seul sur la rive. + D'un voyage lointain je semblais revenu; + Parmi des inconnus j'errais en inconnu. + Les choses seulement me restaient familières, + Et pour contemporains je n'avais que des pierres. + +Imaginez un peu l'état d'esprit d'un homme qui ne doit point mourir et qui +le sait, un immortel dans un monde où tout passe. La certitude de survivre +à tous ceux et à toutes celles qu'il aime doit lui inspirer le dégoût et +l'épouvante de l'amour et le rendre enfin incapable d'aimer. Et quelle +atroce solitude que celle d'un homme qui n'est de l'âge de personne, qui +n'est d'aucune génération et qui, ayant vu passer tant de choses, ne +saurait plus s'intéresser à rien de ce qui passe! Si une expérience de +trente ou quarante ans est souvent amère, que dire d'une expérience de deux +mille ans! Et quelle misanthropie qu'une misanthropie de vingt siècles! +Enfin, comme le malheureux immortel doit sentir plus cruellement que nous +la fugacité et l'inutilité des vies humaines! Nous nous sentons passer, +mais au moins nous passons. Donnez une âme à la rive qui demeure tandis que +le fleuve s'écoule: la rive connaîtra, mieux que les vagues, la vanité et +la tristesse de leur fuite, et la rive enviera les flots. Quelle désolation +d'avoir, avec une pauvre âme vivante, la durée d'une montagne! Et comme il +doit désirer la mort, celui qui ne peut pas mourir! + +L'_Elkovan_ est un conte d'amour en trois chants avec un prélude et un +épilogue. Un batelier du Bosphore, Djérid, devient amoureux de la belle +Aïna. Il fait semblant d'être aveugle pour s'introduire auprès d'elle et +lui chanter des chansons amoureuses. Et il ne paraît pas devoir s'en tenir +aux chansons. Mais le vieux mari d'Aïna découvre la ruse et fait crever les +yeux au chanteur... Un peu après, Djérid, errant sur le quai, entend qu'on +jette à la mer Aïna cousue dans un sac. En même temps un elkovan (oiseau du +pays) vient se poser sur sa main, et il croit que c'est l'âme de son amie. +Dans tout cela beaucoup d'amour pur, d'idéal, de mélancolie et de cette +«couleur locale» un peu convenue qu'on aimait sous Louis-Philippe. C'est +quelque chose de pur, d'élégant et de gracieusement vieillot: une _Namouna_ +lamartinienne ou, si l'on préfère, une romance en récit dans un décor des +_Orientales_. + +Puis voici un dialogue entre l'ange de la France, l'ange de l'Italie, +_l'ange de la Pologne_, Lucifer et saint Michel. La Pologne, nous l'aimons +bien, car les Polonais nous ressemblent un peu. Pourtant la Pologne nous +fait sourire aujourd'hui et nous ne la voyons plus guère que sous les +espèces d'un Ladislas de table d'hôte. Or la Pologne a fort préoccupé +M. Édouard Grenier. Elle reparaît dans _Marcel_. Qu'est-ce à dire, sinon +que M. Grenier a eu toutes les illusions et toutes les générosités d'une +époque qui en avait beaucoup et qui ne nous les a pas léguées? + +Il y a de la grandeur et de la grâce dans le _Premier jour de l'Éden_. +L'air, les eaux, les arbres, les fleurs, les cygnes, toute la création +chante à la femme sa bienvenue au jour. Ève, déjà inquiète et capricieuse, +trouve les animaux, les fleurs, les oiseaux beaucoup plus jolis et plus +heureux qu'elle. N'est-ce pas une aimable idée? Adam proteste: c'est, sans +doute, ce qu'elle désirait. Arrive le serpent qui fait aussi sa déclaration +à la femme, non plus innocemment comme les arbres ou les cygnes, mais +finement, tendrement, humblement, comme un séducteur, comme un amoureux, +comme un homme. Ève est ravie; au reste, ce petit animal l'a tout de suite +intéressée: + + Sous sa gaine allongée et son réseau d'écaille, + Comme il sait se mouvoir dans sa petite taille! + La grâce sert de rythme à tous ses mouvements. + L'esprit lui sort des yeux, et ses yeux sont charmants. + De quel air suppliant il retourne la tête! + Ne crains rien; viens vers moi, pauvre petite bête! + Ta démarche est étrange et ton corps incomplet; + Mais ton malheur me touche et ton regard me plaît. + +Elle l'enroule autour de son bras et de son cou dont il fait ressortir la +blancheur, et le serpent de l'Éden est la première parure de la femme, son +premier collier, son premier bracelet. Et alors il lui parle à l'oreille, +lui dit que la terre est déjà fort ancienne, qu'il y a eu déjà un autre +monde avant celui-là, celui des reptiles, beaucoup plus grand. Dieu l'a +détruit et tout est devenu petit et joli. Mais ce monde nouveau, Dieu +voudra peut-être encore le remplacer par un autre.... L'arrivée d'Adam +interrompt l'entretien; mais le serpent a donné rendez-vous à Ève sous +l'arbre de la science: c'est là qu'il lui dira le reste. La nuit vient: +Ève a peur que ce ne soit la fin du monde; Adam même, déjà faible, n'est +pas tranquille: un ange apparaît et les rassure. Ainsi nous assistons au +prologue de la tentation et nous la voyons commencer avec la vie même de +la femme: l'idée est ingénieuse. M. Grenier a été rarement mieux inspiré +que dans cette belle et délicate «idylle». + +Après Milton, Eschyle. Les dieux de l'Olympe sont inquiets. Une voix a crié +sur la mer: «Pan est mort!» Prométhée seul connaît le secret des destinées. +Jupiter lui envoie, pour lui arracher ce secret et en lui offrant de +partager l'empire, le subtil Mercure, puis le bon Vulcain. Prométhée refuse +de répondre, défie et menace. Il ne parlera que si Jupiter lui-même vient +l'implorer. Jupiter consent enfin à s'humilier devant son ennemi, lui fait +enlever ses fers, et Prométhée annonce alors la naissance d'un dieu nouveau +qui détrônera tous les anciens dieux. + +Cette «tragédie» a de la pureté, de l'élévation, de la grandeur. Il me +paraît cependant que l'idée en pouvait être exprimée plus fortement. Je +voudrais que le poète eût marqué par des traits plus précis, dans une +analyse poussée un peu plus avant, ce que le christianisme apportait avec +soi de nouveau, la différence essentielle entre le naturalisme primitif et +la religion de Jésus, Prométhée représentant d'ailleurs ce qu'il y avait +déjà de chrétien dans l'âme antique. Puis il y a peut-être là plus +d'éloquence que de poésie. On peut dire, je crois, que dans ces grands +poèmes tragiques, épiques, symboliques, l'idée génératrice se réduit +presque toujours à quelque chose de fort simple, d'élémentaire, de facile +à trouver. Et ils peuvent aussi, en bien des parties, être déraisonnables, +absurdes et fous (voyez le _Paradis perdu_). Ce qui fait que quelques-uns +sont des chefs-d'oeuvre, c'est la puissance du poète à sentir; c'est le +flot, la grande poussée des sensations, des images, des sentiments; c'est +enfin une forme égale à la splendeur de la vision. Souvent le grand poète +n'a pas des conceptions plus rares ni plus ingénieuses que nous autres qui +sommes des têtes dans la foule; mais il sent dix fois plus fortement que +nous, il crée dix fois plus d'images, et l'expression suit, et toute son +âme y passe, puis se communique aux autres. Voilà tout. M. Grenier a vu +passer les fantômes de merveilleux poèmes. La question est de savoir s'il +leur infuse assez de sang pour qu'ils vivent. C'est sa gloire qu'on puisse +au moins se poser la question. + +Il n'est pas de grand sujet qui n'ait tenté M. Grenier. L'amour de la +patrie est tout vibrant dans _Marcel_, dans _Francine_ et dans _Jacqueline +Bonhomme_. Marcel, c'est le héros cher aux romantiques. Il s'ennuie, il +rêve, il ne sait que faire de sa vie. Il quitte Paris et se réfugie dans +son pays natal pour s'y rajeunir et s'y retremper. Là il est aimé d'une +bergère et se met à l'aimer. Mais, craignant de faire le malheur de la +pauvre fille, il la quitte, il va à Venise. Il y rencontre une jeune +Polonaise accompagnée de son frère et s'en va se battre avec eux pour +l'indépendance de la Pologne. Blessé, il est soigné par son amie... +Et, la guerre franco-allemande étant survenue pendant que M. Grenier +écrivait cette histoire, il s'interrompt pour nous parler de l'année +terrible, ramène Marcel en France et veut qu'il meure en défendant son +pays. Et il y a quelque chose de touchant dans cette rupture de l'oeuvre +et dans ce dénouement improvisé. + +Fille d'un officier français tué en 1870, après un premier amour +malheureux, la trahison d'un beau cousin, Francine voyage et s'arrête à +Florence. Là elle aime un jeune homme étranger dont elle est aimée... +Et tout à coup elle apprend que cet étranger est un officier prussien. +Elle fuit héroïquement, rapporte au manoir natal son coeur brisé, se sauve +du désespoir en faisant le bien autour d'elle et finit par épouser son +complice en charité, le docteur Haller, un Alsacien qui a opté pour la +France. Il y a dans ce poème de _Francine_, paru tout récemment, bien de +la grâce, de la mélancolie et de la tendresse, sous une forme qui rappelle +_Jocelyn_. + +_Jacqueline_, c'est toute la Révolution découpée en grandes scènes, de 1789 +à 1800. Les aventures de Jacqueline et de son frère relient assez +inutilement les tableaux, et d'un lien trop fragile. Et puis, si c'est un +drame, il ressemble trop à de l'histoire dialoguée, et, si c'est de +l'histoire, elle ressemble trop à un drame. Encore que plusieurs morceaux +en soient bons, le poème laisse une impression douteuse. + +Avez-vous remarqué qu'il n'y a presque point d'oeuvre purement patriotique +qui soit décidément un chef-d'oeuvre? Il faut, pour que je sois touché, que +l'amour de la patrie se combine avec d'autres sentiments et que la patrie +elle-même devienne quelque chose de vivant et de concret. Quand j'entends +déclamer sur l'amour de la patrie, je reste froid, je renfonce mon amour en +moi-même avec jalousie pour le dérober aux banalités de la rhétorique qui +en feraient je ne sais quoi de faux, de vide et de convenu. Mais quand, +dans un salon familier, je sens et reconnais la France à l'agrément de la +conversation, à l'indulgence des moeurs, à je ne sais quelle générosité +légère, à la grâce des visages féminins; quand je traverse, au soleil +couchant, l'harmonieux et noble paysage des Champs-Élysées; quand je lis +quelque livre subtil d'un de mes compatriotes, où je savoure les plus +récents raffinements de notre sensibilité ou de notre pensée; quand je +retourne en province, au foyer de famille, et qu'après les élégances et +l'ironie de Paris je sens tout autour de moi les vertus héritées, la +patience et la bonté de cette race dont je suis; quand j'embrasse, de +quelque courbe de la rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses +prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, ses touffes d'osiers bleuâtres, +son ciel léger, la douceur épandue dans l'air et, non loin, dans ce pays +aimé de nos anciens rois, quelque château ciselé comme un bijou qui me +rappelle la vieille France, ce qu'elle a fait et ce qu'elle a été dans +le monde: alors je me sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre +maternelle où j'ai partout des racines si délicates et si fortes; je songe +que la patrie, c'est tout ce qui m'a fait ce que je suis; ce sont mes +parents, mes amis d'à présent et tous mes amis possibles; c'est la +campagne où je rêve, le boulevard où je cause; ce sont les artistes que +j'aime, les beaux livres que j'ai lus. La patrie, je ne me conçois pas +sans elle; la patrie, c'est moi-même au complet. Et je suis alors patriote +à la façon de l'Athénien qui n'aimait que sa ville et qui ne voulait pas +qu'on y touchât parce que la vie de la cité se confondait pour lui avec la +sienne. Eh! oui, il faut sentir ainsi: c'est si naturel! Mais il ne faut +pas le dire: c'est trop difficile, et on n'a pas le droit d'être banal en +exprimant sa plus chère pensée. + + +II + +M. Édouard Grenier serait donc, en résumé, quelque chose comme un Lamartine +sobre, un Musset décent, un Vigny optimiste. Mais lui, direz-vous, où donc +est-il dans tout cela? Il est dans de petites pièces dédiées à ses amis, +semées sur des albums, qui assurément ne lui ont pas coûté un si grand +effort que le _Prométhée_ et qui se trouvent être charmantes. Voyez cette +«épigramme» d'anthologie moderne: + + Insondable et plein de mystère, + L'infini roule triomphant + Et dans son sein porte la terre, + Comme une mère son enfant. + + La terre, à son tour, dans l'espace, + En glissant sur l'immense éther, + Sans la verser porte avec grâce + La coupe verte où dort la mer. + + Et la mer porte sur ses ondes + Le vaisseau qui se rit des flots. + Et la nef sous ses voiles rondes + M'emporte avec les matelots. + + Et moi, pauvre oiseau de passage + Que le sort loin d'Elle a banni, + Je porte en mon coeur son image + Où je retrouve l'infini. + +Mais je préfère encore certaines «élégies» familières un peu dans la +manière de Sainte-Beuve, avec plus de bonhomie, de candeur et de +cordialité, où le poète nous raconte quelques-unes de ses impressions +intimes: le départ du pays natal, la rose cueillie dans le jardin au +dernier moment, une promenade dans un petit bois avec une coquette, le +sentiment complexe qu'il éprouve auprès d'une femme qu'il a connue enfant, +aimée jeune fille, et qu'il retrouve mariée, etc. Voici qui vous donnera +une idée de cette poésie délicate et un peu triste. Le poète est dans la +rue, remontant «le torrent de la foule»: + + On se croise en silence, on s'effleure, on se touche, + On se jette en passant presque un regard farouche. + On se toise d'un air de mépris transparent; + Le moins qu'on se permet est d'être indifférent. + Et cet homme qu'ainsi l'on juge à la volée, + C'est peut-être un grand coeur, une âme inconsolée. + Celui-ci, mieux connu, si le ciel l'eût permis, + Eût été le meilleur de vos plus chers amis! + + Celui-là, qui vous dit qu'il n'est pas ce génie + À qui vous avez dû plus d'une heure bénie? + Cet autre, un jour, sera votre frère d'exil; + Ce dernier, un sauveur à l'heure du péril. + Cette femme voilée et qui marche avec grâce, + Qui sait si ce n'est pas votre bonheur qui passe? etc. + +M. Grenier nous dit dans sa préface avec une fierté légitime et une +modestie exagérée: + +«... Tout ce qu'il m'est permis d'entrevoir et de dire, c'est que j'ai +cherché la clarté, la pureté et l'élévation; j'ai aspiré au grand art. On +sentira, je pense, dans ces pages, le jeune contemporain de Lamartine, de +Vigny, de Brizeux et de Barbier, pour ne parler que des morts et de ceux +que j'ai connus et aimés. Nous sommes bien loin de tout cela maintenant. +Pour ma part, je me fais l'effet d'un attardé, d'un épigone. Pourvu que +je n'aie pas l'air d'un revenant!» + +Non, M. Grenier n'est point un revenant, mais un représentant distingué +d'une génération d'esprits meilleure et plus saine que la nôtre. On ne +sait si son oeuvre nous intéresse plus par elle-même ou par les souvenirs +qu'elle suscite; mais le charme est réel. Toute la grande poésie romantique +se réfléchit dans ses vers, non effacée, mais adoucie, comme dans une eau +limpide et un peu dormante; mais, si elle ne dormait pas, elle ne +réfléchirait rien du tout. + +Et la morale de tout ceci est bien simple: Visez haut, faites de beaux +rêves, et, comme dit l'autre, «il en restera toujours quelque chose». + + + + +LE NÉO-HELLÉNISME + +À PROPOS DES ROMANS DE JULIETTE LAMBER + +(Mme ADAM) + + + +«Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être +considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend +continuellement» (Pascal). Or c'est fatigant de toujours apprendre. +L'expérience assagit, mais réjouit peu. De même qu'un homme ayant passé +l'âge mûr, plein de souvenirs, de savoir et de mélancolie, remonte le cours +des ans, se rappelle son enfance et sa jeunesse et se plaît à les revivre +en se disant que c'est ce qu'il a eu de meilleur: ainsi l'humanité, arrivée +à l'âge de l'histoire et de la critique, opprimée sous sa propre +expérience, lasse de porter sous son crâne toute la science accumulée par +les siècles, trouve pourtant dans son antiquité même des ressources contre +l'ennui de durer et prend plaisir à se figurer les différents états +d'esprit et de conscience qu'elle a jadis traversés. La critique même, qui +tant de fois l'attriste, s'applique à machiner pour elle ces résurrections +qui l'amusent. Et la critique y est aidée par une sorte de mémoire obscure +des temps où nous ne vivions pas encore, et d'aptitude à les imaginer. +Comme notre corps, avant de voir le jour, a parcouru successivement tous +les degrés de la vie, à commencer par celle des mollusques, et continue de +renfermer les éléments de ces organisations incomplètes qu'il a dépassées, +ainsi l'âme moderne semble faite de plusieurs âmes, contient, si l'on peut +dire, celles des siècles écoulés, et nous ressaisissons en nous, quand nous +voulons y faire effort, un Arya, un Celte, un Grec, un Romain, un homme du +moyen âge. + +Par exemple, Rousseau et ceux de son École se refaisaient primitifs et +«sauvages». Les hommes de la Révolution revivaient les premiers temps de la +république romaine. De l'exactitude de ces résurrections intérieures, je ne +dirai rien maintenant. Les poètes de la Pléiade croyaient chanter en Grèce, +aux fêtes de Bacchus, ou à Tibur, sous la vigne d'Horace. Aujourd'hui la +critique nous rend ces commerces plus aisés et plus attrayants: toutes les +époques, mieux connues et reconstituées avec leur couleur propre et dans +leur originalité, nous attirent tour à tour, et nous vivons avec tous nos +ancêtres humains. + +Surtout nous aimons vivre avec les Grecs et nous nous plaisons à dire +qu'ils sont nos vrais pères intellectuels et que nous leur ressemblons. +C'est l'âme hellénique que beaucoup d'artistes et d'écrivains de nos jours +ont réveillée de préférence en eux et dans leurs ouvrages. La religion des +Grecs leur paraît la plus belle; leur vie, la plus naturelle et la plus +noble; leur art, le plus parfait. André Chénier commence notre initiation +aux mystères de la beauté pure et de la forme accomplie; Cymodocée est +presque l'unique grâce des _Martyrs_ de Chateaubriand; Béranger lui-même a +eu son rêve grec: + + Oui, je fus Grec; Pythagore a raison. + +Et Musset: + + Grèce, ô mère des arts, . . . . . . . . . . + Je suis un citoyen de tes siècles antiques; + Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques... + +Hugo, plusieurs fois, dans la _Légende des siècles_. applique ses lèvres +d'airain, ses lèvres de prophète à la flûte de Sicile. Théophile Gautier, +Paul de Saint-Victor, M. Cherbuliez et bien d'autres ne peuvent se consoler +de la mort des beaux dieux de Grèce; Heine découvre l'île où ils sont +relégués; M. Théodore de Banville les fait passer par l'atelier de Paul +Véronèse. Leur culte va grandissant. Les derniers poètes, MM. Leconte de +Lisle, Sully-Prudhomme, Louis Ménard, France, Silvestre, les aiment +d'amour. Des hommes politiques parlent de république athénienne comme s'ils +savaient ce qu'ils disent. Quand M. Taine raisonne de l'art grec, on sent, +sous ses déductions solidement emboîtées et sous l'éclat dur de son style +de poète-logicien, un coeur qui se fond en tendresse, et M. Renan fait, sur +l'Acropole, sa troublante prière à Pallas Athènè. À mesure que monte la +démocratie, que l'on dit inélégante, les âmes délicates se tournent avec +d'autant plus d'adoration vers les pays et vers les siècles de la beauté +irréprochable et de la vie harmonieuse. Comme autrefois Ronsard et ses amis +immolaient en pompe un bouc à Iacchos, plusieurs de nos contemporains +offriraient volontiers à quelque statue de Vénus anadyomène ou de Vénus +victorieuse, non une génisse ou une brebis, mais des fruits, du lait et du +vin, en chantant sur un air de Massenet des vers de Leconte de Lisle. + + +I + +Ce rêve grec, personne ne l'a embrassé avec plus de ferveur, nourri avec +plus de prédilection, exprimé avec plus d'enthousiasme; personne n'a mieux +ramené et rattaché à ce rêve antique ses sentiments et ses pensées même les +plus modernes; personne n'a mieux donné à cette pitié d'artiste l'apparence +d'un culte moral et d'une foi directrice de la vie; personne ne s'est mêlé +avec plus de joie à la procession des Panathénées, que Mme Juliette Lamber. +Sa moins contestable originalité est dans l'ardeur même de sa foi païenne. + +Son oeuvre est presque tout entière une apothéose de la terre et de la vie +terrestre. Croyance passionnée à la bonté des choses; ivresse d'être et +de sentir; libre vie qui, pour être heureuse, n'en est pas moins noble; +obéissance aux penchants naturels rendue inoffensive par le goût de la +mesure, par l'adoration studieuse de la beauté; réconciliation de la +matière et de l'esprit; développement harmonieux de l'homme complet, +l'exercice de ses facultés supérieures suffisant à tempérer et à purifier +les instincts de la chair: voilà le fond de ses romans. + + Qui je suis? Je suis païenne. Voilà ce qui me distingue des + autres femmes[37]. + + [Note 37: _Païenne_, p. 12.] + +Mais ce n'est pas seulement parce que la religion et la vie grecques, +telles qu'elle se les figure, lui semblent belles, que Mme Juliette Lamber +les embrasse si ardemment. Elle croit qu'une nature bien douée, si on la +laisse se développer en liberté, y va d'elle-même. Notre malheur, c'est +qu'on nous inculque dès l'enfance des idées, des croyances et des soucis +d'outre-tombe, par où notre nature est faussée à jamais: car ces pensées +et ces terreurs, on ne s'en affranchit plus; du moins il en reste toujours +quelque chose. Puis, outre l'éducation reçue, on subit malgré soi, plus ou +moins, l'esprit de quatre-vingts générations qui toutes ont eu ce pli de se +tourmenter d'une autre vie et de placer leur idéal en dehors de la vie +terrestre. + + Il ne faut savoir que ce que l'on voit, sentir que ce que l'on + ressent... Les seules leçons que reçut mon enfance furent celles qui + devaient me garantir de toute notion religieuse[38]. + + [Note 38: _Païenne_, p. 15.] + + Ma jeunesse, je la vivais en moi, par moi, sans être tenue de la vivre + dans la jeunesse de cent races, dans les erreurs, les caducités de cent + sociétés mortes de vieillesse[39]. + + [Note 39: _Païenne_, p. 20.] + +Le moyen de rendre à notre être sa virginité native, de lui assurer +l'intégrité de sa jeunesse, c'est de vivre dans la nature, de l'aimer, +de la comprendre, de communier avec elle. Un des mérites les plus éminents +de Mme Juliette Lamber, c'est sa passion des beaux paysages et sa puissance +à les décrire. Ses tableaux ont de l'éclat et un pittoresque grandiose. +Ce sont des paysages du Midi, chauds et lumineux; et ils sont vivants, +vraiment pleins de dieux, la nature y ayant des formes vaguement animales +et respirantes: _Mens agitat molem_. + + Les flancs ravagés du Luberon étaient des entrailles d'or. Les + hauteurs de ses collines prennent les aspects rugueux de la peau des + mastodontes. L'un des sommets a la forme d'un monstre. Il semble nager + sur les vagues de la terre, s'abaisser pour se relever dans le roulis + des mouvements du globe, tandis que les nuages floconneux, posés sur + le monstre, l'entourent d'écume soulevée[40]. + + [Note 40: _Païenne_, p. 27.] + +L'auteur de _Païenne_ éprouve avec une rare violence l'ivresse des formes, +de la lumière et des couleurs. Il y a chez sa Mélissandre, si raffinée +pourtant, quelque chose de la large vie animale et divine du Centaure de +Maurice de Guérin. + + Je me grisais en respirant la flamme de l'astre immortel, j'en + recherchais les embrassements; je crus trouver un être semblable à moi, + plus brûlant, que je coiffais de rayons, que je personnifiais, dont + je partageais les habitudes, me levant, me couchant à ses heures, + amoureuse de sa face étincelante, désespérée de ses disparitions comme + de l'absence d'un être adoré. Le soleil fut ma première passion, mon + premier culte. + + Les grandes formes des montagnes, je les animalisais, je leur trouvais + des figures mystérieuses. Quand je courais à leur pied, je m'imaginais + les entraîner avec moi dans des courses vertigineuses, au galop de mon + cheval. Les arbres m'accompagnaient en longue file ou par troupe; je me + sentais emportée par le mouvement de toute la terre sous le regard de + toutes les étoiles! Ah! les belles chevauchées que celles faites avec + la nature entière! etc.[41] + + [Note 41: _Païenne_, p. 22.] + +Dans ces paysages divinisés vivent en effet des demi-dieux et des déesses. +Les héros et les héroïnes de Mme Juliette Lamber ont la beauté physique, +la richesse, la fierté, le courage, l'intelligence, l'esprit, le génie. +Vous ne trouverez point là de sacrifices secrets, de mélancolies +d'anémique, de passions étouffées (sauf, tout au plus, dans la première +partie de l'histoire d'Hélène)[42]. Ils n'ont ni dégoût de la vie ni honte +de l'amour. Ce sont de superbes et lyriques créatures qu'on s'imagine +pareilles aux seigneurs et aux dames qui éclatent sur des ciels d'apothéose +dans les tableaux et les plafonds de la Renaissance italienne. C'est à des +toiles de Véronèse qu'ils font penser, notons-le dès maintenant, beaucoup +plus qu'aux sobres figures des Panathénées. + + [Note 42: _Laide_.] + +Leur histoire est extraordinaire et simple. Hélène, défigurée par une +maladie, se meurt d'être laide et de n'être point aimée d'amour par le beau +peintre Guy Romain, son camarade et mari. Après un suicide manqué, une +nouvelle maladie lui rend la beauté et lui donne l'amour de Guy[43]. +--Ida, exilée de Crète, préfère sa patrie et ses dieux à son faible +amant le Cypriote, qui meurt écrasé par la statue de marbre de son rival +Apollon[44].--Quant à _Païenne_ ce n'est qu'un long et brûlant duo d'amour, + sans fable ni incidents extérieurs, et même sans drame intérieur; car les +amants ont à peine une heure de doute et passent leur temps à faire en +eux-mêmes ou l'un dans l'autre des découvertes qui les ravissent. (Il +fallait de l'audace et je ne sais quelle candeur passionnée pour concevoir +et entreprendre un livre de cette sorte.) + + [Note 43: _Laide_.] + + [Note 44: _Grecque_.] + +Ainsi l'oeuvre de Mme Juliette Lamber n'est que l'hymne triomphant des +sentiments humains les plus nobles et les plus joyeux: l'amour de l'homme +et de la femme (_Païenne_), l'amour de la patrie (_Grecque_), l'amour de la +beauté (_Laide_), et partout l'amour de la nature, et partout le culte des +dieux grecs: car toutes sont païennes et la Grecque Ida est une païenne +pratiquante. Et le patriotisme de Mme Juliette Lamber s'efforce aussi +d'être antique et païen. La patrie est chose concrète: c'est l'ensemble des +biens qui font pour un peuple la douceur et la beauté de la vie; là encore +le mysticisme n'a que faire. Le lieutenant Pascal finit par reconnaître que +son patriotisme ascétique, culte d'une abstraction à laquelle il sacrifie +ses sentiments naturels, n'est qu'une sublime erreur, et il se décide à +aimer la France dans la personne d'une Française[45]. + + [Note 45: _Jean et Pascal_.] + +Ce naturalisme respire non seulement dans les oeuvres franchement païennes +de Mme Juliette Lamber, mais dans ses moindres nouvelles. La nature y est +partout plus qu'aimée,--adorée, et partout les divinités grecques y sont +évoquées et invoquées, et jusque dans des dialogues entre personnages qui +s'appellent bourgeoisement Renaux ou Durand[46]. Je ne prétends pas que ce +naturalisme donne beaucoup de naturel à leurs conversations; mais il suffit +que l'auteur écrive ainsi naturellement. Du reste, il n'aime ni ne décrit +guère que les paysages du Midi, les paysages provençaux, si pareils aux +sites de la Grèce[47]. Il ne cache point son parti pris contre la nature du +nord, la nature des pays de sapins, nourrice des rêves mystiques, des +sentiments anti-humains, des songes vagues et des moeurs dures. L'amour se +déroule librement sous le soleil, qui l'encourage. Les frères, avec une +simplicité de demi-dieux, s'intéressent aux amours de leurs soeurs et s'y +entremettent[48]. Dans cet heureux monde, Juliette et Roméo ne meurent +point et réconcilient Montaigus et Capulets[49]. Et, s'il se trouve à la +Sainte-Baume un ermite, c'est encore un ermite naturaliste[50]. + + [Note 46: _Récits du golfe Juan_: la _Pêche au feu_.] + + [Note 47: _Récits du golfe Juan_: _Voyage autour d'un grand pin_.] + + [Note 48: _Jean et Pascal_: la _Pêche au feu_.] + + [Note 49: _Récits du golfe Juan_: _Font-Bouillant_.] + + [Note 50: _Voyage autour d'un grand pin_.] + +Naturalisme, paganisme, néo-hellénisme, tous ces mots conviennent également +pour désigner l'esprit des livres de Mme Juliette Lamber: mots assez +flottants et malaisés à définir. Cela nous avertit qu'il ne s'agit pas +précisément d'un système philosophique, d'une théorie de l'univers et +de la vie, mais plutôt d'un état intellectuel et sentimental. On verrait +peut-être, en y regardant de près, que ce n'est là, forcément, qu'une +fantaisie de modernes qui se pare d'un nom ancien; on démêlerait la part +d'illusion, voulue ou non, que renferme le néo-hellénisme; on reconnaîtrait +enfin à quel point cette fantaisie est aristocratique et combien peu +de personnes en sont capables, mais aussi comme elle est belle et +bienfaisante. + + +II + +Il faut écarter la question de savoir si, comme paraît le croire Mme +Juliette Lamber, une personne bien douée, de notre temps et de notre race, +abandonnée à elle-même et soustraite à toute influence moderne, arriverait +sûrement à penser, sentir et vivre comme un Grec ancien; en d'autres +termes, si la vie grecque dans son ensemble présente le développement le +plus naturel de l'animal raisonnable qui est l'homme. + +Élevés autrement que Mélissandre, notre néo-hellénisme est plutôt chose +acquise que fruit de nature. Il consiste à aimer et à admirer, l'art, la +littérature et la religion des Grecs (ce qui suppose passablement d'étude), +et à essayer de se faire l'âme et la vie d'un Athénien du temps de Périclès +(quelques-uns diraient: d'un Ionien du temps d'Homère). + +Il est clair d'abord que ceux qui font ce rêve savent bien que ce n'est +qu'un rêve. Nous ne pouvons supprimer vingt-cinq ou trente siècle dont nous +héritons. Nous avons en nous des germes que les générations y ont déposés, +qui n'ont rien de grec et que nous ne pouvons étouffer. Nous vivons dans un +milieu qui nous avertit que nous ne sommes point Grecs et qui sans cesse +nous modifie dans un tout autre sens. + +Mais ce n'est pas tout. Ce que nous rêvons sous le nom d'hellénisme, est-ce +si grec que cela? Le néo-hellénisme n'est-il pas plus nouveau que grec? +Nous figurons-nous bien la vie grecque comme elle était? N'y aimons-nous +pas beaucoup de choses que nous y mettons? N'y a-t-il pas, dans notre +admiration même de l'art grec, une part de noble et heureuse duperie? + +L'un nous dit: + + Bienheureuse la destinée + D'un enfant grec du monde ancien[51]! + + [Note 51: Sully-Prudhomme, _Croquis italiens_.] + +L'autre: + + Jadis j'aurais vécu dans les cités antiques, etc.[52] + + [Note 52: Emmanuel des Essarts.] + +Ils nous disent tous qu'ils auraient voulu vivre à Athènes, y faire de la +gymnastique, entendre les orateurs, suivre les processions, assister aux +représentations tragiques qui duraient des jours entiers... Eh bien! pas +moi! je le dis franchement. On sous-entend peut-être que, transportés à +Athènes, nous y prendrions le coeur et la tête d'un Athénien: alors ce ne +serait plus nous. Mais je suppose que nous, tels que nous sommes, nous +nous trouvions transportés dans la ville ressuscitée de Pallas-Athènè et +contraints à vivre de la vie de ses citoyens: croyez-vous que nous y +serions bien à notre aise? Trop de choses nous manqueraient: le foyer, le +chez soi, le luxe, le confort, l'intimité de la vie et tous les plaisirs et +tous les sentiments qui dérivent de la position des femmes dans la société +moderne: la courtoisie, la galanterie, et certaines idées et certaines +délicatesses. Il faudrait vivre toujours dehors, toujours dans la rue ou +sur la place publique, toujours juger, toujours voter, toujours s'occuper +de la politique, et cependant ne pas faire oeuvre de ses dix doigts. Et +l'on serait fort peu libre de penser à sa guise, témoin Socrate, et exposé +en outre au chagrin d'assister à des sacrifices humains (on en fit avant +Salamine). Ces petits ennuis seraient compensés, me dira-t-on, par le +plaisir de ne vivre qu'avec des hommes intelligents, tous beaux, tous +connaisseurs, tous artistes. «Il y a eu, dit M. Renan, un peuple +d'aristocrates, un public tout entier composé de connaisseurs, une +démocratie qui a saisi des nuances d'art tellement fines que nos raffinés +les aperçoivent à peine[53].» M. Renan, qui doute de tant de choses, a +l'air de n'en pas douter. Pourtant Thucydide et les orateurs me donnent +parfois une singulière idée de cette vie tout harmonieuse et intelligente, +et il me paraît bien que les trois quarts des plaisanteries d'Aristophane +ne pouvaient s'adresser qu'à des hommes assez grossiers. Non, décidément, +mieux vaut vivre au XIXe siècle, à Paris qui peut, ou même dans un joli +coin de province. + + [Note 53: _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.] + +Peut-être y a-t-il aussi quelque affectation et quelque duperie dans +l'admiration de plusieurs pour l'art grec. Cela devient une superstition +qu'ils entretiennent et dont ils se savent bon gré, comme si elle les +mettait toute seule au-dessus du vulgaire; une religion exclusive qui les +pousse au mépris de tout le reste. Voyez comment la Renaissance est traitée +par le sculpteur Martial: + + Ce sont les petits artistes de la Renaissance qui ont inventé + l'abstraction des impalpables, l'idée de l'idée infuse, le reflet + d'un sentiment indéfini de l'indéfinissable[54]. + + [Note 54: _Laide_, p. 17.] + +Et ailleurs: + + Il me semble que ce que j'appelle l'école intime, intérieure, + domestique, va disparaître... Assez d'ombres, assez de demi-jour, + assez de ciels du Nord ont été peints depuis trois siècles, pour ne + vous parler que de peinture. Déjà la jeune École, tout ce qui porte + l'avenir dans ses entrailles, se tourne vers l'Orient, vers les pays + de grand soleil, dont toutes les routes de terre et de mer conduisent + en Grèce...[55]. + + [Note 55: _Laide_, p. 101.] + +Ils n'ont à la bouche que mesure, sobriété, clarté, harmonie, pureté des +lignes, proportions, et commentent abondamment le _philokaloumen met' +euteleias_[56]. crains, en vérité, qu'ils ne soient moins épris de l'art +grec que de l'idée qu'ils s'en font. On peut dire d'abord qu'ils n'aiment +cet art que par un détour et un retour, parce qu'ils en connaissent un +autre plus complexe et plus vivant et dont il leur plaît de faire bon +marché, soit par satiété et lassitude, ou pour montrer qu'ils peuvent s'en +détacher et qu'ils sont encore au dessus. Les définitions même qu'ils +donnent de l'art grec impliquent la notion de quelque chose qui les +dépasse. Je vais proférer un blasphème. J'aime sans doute, dans les frises +du Parthénon, la naïveté du dessin, la sérénité de l'ensemble et une +certaine science du groupement; mais j'ai beau faire, je vois que tout est +simplifié à l'excès, que les jeunes filles sont trop courtes, que telle +figure est gauche et lourde, etc. Je sais qu'on peut voir avec d'autres +yeux et tourner tout cela en qualités; mais enfin j'ai dans l'idée et je +connais des exemplaires d'un art qui me satisfait bien autrement. Pour dire +que la statuaire grecque est le beau par excellence, il faut d'abord donner +du beau une définition «faite exprès». Et, encore une fois, ce qui nous +fait aimer cet art si simple, ce sont des raisons qui ne le sont point, qui +nous viennent de l'expérience d'un art plus tourmenté, d'une littérature +plus riche, d'une sensibilité plus fine. + + [Note 56: _Thucydide_, II.] + +Et c'est pourquoi, après nous avoir dit de l'Acropole: «Il y a un lieu +où la perfection existe; il n'y en a pas deux: c'est celui-là... C'était +l'idéal cristallisé en marbre Pentélique qui se montrait à moi»; après +avoir chanté (avec quelle grâce ensorcelante!) les litanies de la déesse +aux yeux bleus, l'enchanteur Renan, par une diabolique palinodie, fait +entendre à Pallas Athènè qu'il y a pourtant au monde autre chose que la +Grèce, et qu'être antique, c'est être vieux: + + ... J'irai plus loin, déesse orthodoxe; je te dirai la dépravation + intime de mon coeur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a + de la poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace. Il + viendra des siècles où tes disciples passeront pour les disciples de + l'ennui. Le monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu + les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front, + ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein; ta tête, plus + large, embrasserai divers genres de beauté...[57]. + + [Note 57: Renan, _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.] + + +III + +Un moyen d'arranger tout, c'est d'élargir le front d'Athènè; c'est de +donner à des idées et à des sentiments modernes quelque chose de la forme +antique. Nos artistes n'y ont point manqué. Pour ne parler que des romans +de Mme Juliette Lamber, que de choses dans son hellénisme qui ne sont pas +tout à fait grecques! + +Autant que j'en puis juger, les anciens Grecs pouvaient être religieux, +ils n'étaient pas dévots; ils ne connaissaient pas ce que les théologiens +appellent la piété affective. Ils concevaient la prière, soit comme +une opération commerciale, donnant donnant, soit comme une spéculation +philosophique. Il ne me paraît pas qu'il y ait l'accent de la piété, même +dans l'hymne de Cléanthe à Jupiter, dans l'invocation de Lucrèce à Vénus, +ou dans les prières qu'on pourrait récolter chez Sénèque ou Cicéron, ou +dans les choeurs des tragiques. Je ne vois guère que les _Bacchantes_ et +l'_Hippolyte_ d'Euripide où sonne un peu cet accent. Mais combien il est +plus vibrant dans les prières chrétiennes! Or les héroïnes de Mme Juliette +Lamber--Hélène et Ida--prient Apollon ou Artémis un peu à la façon dont une +religieuse prie Jésus ou la Vierge, avec des élans d'amour, un abandon de +soi, des hallucinations, une assurance d'être aimée et préférée de son +dieu... + +De même, les personnages de ces romans païens portent dans l'amour de +la nature une sensibilité violente et vague que les anciens Grecs ne +paraissent pas avoir connue. Très certainement les Athéniens ne jouissaient +pas de la campagne comme nous. La plupart ne vivaient guère aux champs, +étaient de purs citadins, attachés aux pavés du Pnyx ou de l'Agora. Quant +à leurs poètes, quelques-uns aiment certes et décrivent la nature; mais +toujours leurs paysages sont courts et simples, même ceux de Théocrite: +à peine un peu de mignardise chez Bion et chez quelques poètes de +l'_Anthologie_. Jamais, chez eux, de ces curiosités d'analyse, de ces +efforts pour exprimer tels effets rares de lumière et de couleur. Puis +leurs descriptions sont toujours tranquilles: ils n'éprouvent point, aux +spectacles de la nature, le plaisir inquiet, le mal d'amour de certains +modernes et cette espèce d'ivresse voulue et qui se bat un peu les flancs. +Ils goûtent la campagne, ils n'en ont point la passion. Il y a d'ailleurs +tels sites sauvages, formidables, qui nous ravissent et qui leur eussent +franchement déplu. Ils aimaient les sites bornés, bien limités et bien +construits. Ils ne s'évertuaient point devant les tableaux extraordinaires. +Un Grec eût été plus froid que Jean Lalande en présence d'un fouillis +d'orchidées[58]; un Grec n'eût point entrepris d'analyser et d'exprimer +par des mots la prodigieuse gamme de couleurs, la fantasmagorie du lac de +Garde au soleil couchant[59]; un Grec sur une montagne n'eût pas noté ni +peut-être éprouvé une impression de ce genre: + + Des cimes plus hautes se dressent... On se trouve tout à coup seul + dans des espaces où l'oeil n'a plus qu'une vision éclatante et + rayonnante, où l'intelligence distendue devient vague et n'a que des + perceptions de largeur, de lumière, de cercle immense[60]. + + [Note 58: _Jean et Pascal_, p. 171 sqq.] + + [Note 59: _Jean et Pascal_, p. 215 sqq.] + + [Note 60: _Païenne_, p. 201.] + +Surtout un Grec n'eût pas écrit et n'eût pas trop compris des passages +comme celui-ci: + + Hélène admire l'univers et croit le comprendre. Cependant, sous ce + qu'elle voit, il lui semble qu'un inconnu l'attire pour la charmer. + Qu'est-ce donc que le mystère du réel? Où se cache-t-il? Dans les + choses ou dans l'être? Les secrets du dehors sont-ils écrits sur + ce qui se manifeste aux yeux, ou bien renfermés au plus profond de + nous[61]? Etc. + + [Note 61: _Laide_ p. 193 sqq.] + +Ne seraient-ce là que des mots, non pas vains sans doute, mais qui +répondent à des sentiments mal définis et peu définissables? En réalité, +aimer la nature et la «comprendre», qu'est-ce que cela? Cela signifie +d'abord qu'elle rafraîchit notre sang, caresse nos oreilles, amuse nos +yeux, et qu'elle nous procure une série ininterrompue de sensations +agréables et légères, qui nous occupent sans nous troubler, qui n'émeuvent +pas trop fort et qui n'ennuient point, qui reposent et soulagent, si l'on +veut, du travail de penser. Vivant dans la campagne, nous prenons plaisir +aux images qu'elle nous offre d'une vie plus simple que la nôtre et qui +glisse par degrés jusque dans la vie inconsciente: vie des animaux, vie des +arbres et des fleurs, vie des eaux et des nuages. La sérénité de cette vie +impersonnelle et, en un sens, divine se communique à nous par une sorte +d'aimantation. Ou bien, au contraire, le déchaînement des forces naturelles +plaît au «roseau pensant», soit par la raison qu'a dite Pascal, soit par +la beauté qu'il découvre dans l'horreur de leur déploiement. Un peintre +a d'autres motifs d'aimer la nature: il y cherche des combinaisons de +couleurs et de lignes que l'art n'inventerait pas tout seul. Autre chose +encore: nous saisissons des analogies entre notre vie et celle de la +nature, et nous goûtons, en nous y appliquant, la joie calme de sentir +notre existence se dérouler parallèlement à la sienne. Elle nous suggère +d'innombrables images, métaphores et comparaisons; elle nous fournit des +symboles de mort et de résurrection, de purification et de seconde vie. Les +mystères d'Éleusis n'étaient que la mise en scène et la célébration d'un de +ces symboles. Puis l'infinité et l'éternité de la nature, l'immutabilité de +ses lois dont nous pouvons sans cesse voir l'accomplissement autour de nous +et dans les moindres objets, tout cela nous enseigne la sagesse, la paix et +la résignation quand nous nous sentons une si négligeable partie de ce tout +démesuré. Sont-ce là toutes les façons d'être ému en face de la nature? +Peut-être en est-il une autre, plus obscure à la fois et plus violente. +Il peut arriver que le spectacle des puissances naturelles et de leurs +manifestations fatales exaspère en nous, je ne sais comment, la souffrance +innée de nous sentir finis, de n'être que nous, et le désir vague d'en +sortir et de nous mêler à l'être universel. C'est le voeu suprême de saint +Antoine, l'aboutissement de la tentation: «... Je voudrais descendre +jusqu'au fond de la matière, être la matière[62].» + + [Note 62: Flaubert, la _Tentation de saint Antoine_.] + +Voilà tout, je crois; et encore y a-t-il là bien des sentiments dont on ne +trouve pas trace dans les écrits des anciens. Mais, quand Melissandre la +païenne écrit ces phrases mystérieuses: + + Je voulus connaître le secret des choses... Mes idées étaient simples. + Elles gravitaient sans effort dans les voies supérieures où l'on + rencontre les dieux... Je ne voyais pas seulement avec les yeux, mais + avec tout mon être... Je pénétrais le secret des lois d'échange avec + la nature et mêlais mon individualité au grand tout... Je découvrais + les affinités divines, humaines, naturelles, de toute force, de toute + vie, etc.[63]. + + [Note 63: _Païenne_, p. 17.] + +On n'est plus bien sûr de comprendre; on se demande ce que c'est que ces +«lois d'échange» et ces «affinités». Mme Juliette Lamber en donne, je +crois, dans _Jean et Pascal_, un exemple qui éclaircit sa pensée. C'est le +chêne, robuste, accueillant et gai, qui a fait le Gaulois; c'est le sapin, +raide, hérissé, méchant, qui a fait le Germain[64]. Curieuses imaginations, +mais fort arbitraires. Une forêt de sapins, avec la solennité de ses +colonnades et la féerie de ses dessous bleuâtres, est bien aussi belle et +peut verser à l'âme d'aussi nobles pensées qu'une forêt de chênes. Joignez +qu'il n'y avait peut-être pas, dans l'ancienne Gaule, beaucoup plus de +chênes que de sapins. + + [Note 64: _Jean et Pascal_, p. 60 sqq.] + +«Comprendre la nature», ou c'est ce que j'ai essayé de dire tout à l'heure, +ou c'est bonnement savoir la botanique et l'histoire naturelle. Mais le +panthéisme vague, pieux et contradictoire de Mélissandre est tout autre +chose. Il y a là un besoin d'adoration, de communication avec une personne +divine, le mysticisme accumulé de cinquante générations, qui, ne voulant +plus se porter sur le Dieu d'une religion positive, s'épanche sur +l'univers, lui prête une âme bienveillante, érige la nature en divinité +secrète qui parle à ses élus, les enseigne et les veut tout entiers. +Tiburce lui-même le dit à Mélissandre, trop éprise de cette religion de la +nature: «Cette férocité singulière eût fait de toi, sans mon amour, une +prêtresse d'un culte sacrifiant, comme les chrétiens, la personnalité +humaine à l'amour divin[65].» On voit que, de l'aveu même de l'auteur, +cela n'est point grec, cela même est antigrec. + + [Note 65: _Païenne_, p. 147.] + +On en peut bien dire autant de l'amour. «Vous y trouverez, dit Mme Juliette +Lamber, un double courant, mystique et sensuel[66].» Or les anciens Grecs +n'ont guère connu, en amour, le «courant mystique». Le romanesque et la +rêverie dans la passion, la forme religieuse donnée au culte de la femme, +l'absorption dévote dans sa contemplation, le pétrarquisme, il n'y a pas +grand'chose de tel chez les Grecs et rien, je crois, de pareil à l'état de +Tiburce devant Mélissandre: + + J'ai réellement possédé le bonheur des immortels. J'ai vu l'amour + se dépouiller, s'épurer, devenir religion, culte et prière. Pour + la première fois j'ai éprouvé les délices de l'adoration intérieure... + [67]. + + [Note 66: _Païenne_, dédicace.] + + [Note 67: _Païenne_, p. 83.] + +On n'imagine pas Sapho parlant ainsi au sortir des bras de Phaon. + +Il serait facile, en continuant cette analyse, de constater, dans tous les +sentiments des néo-Grecs de Mme Juliette Lamber, les mêmes déviations, le +même affinement ou le même enrichissement. Par exemple, on sait l'ardent +patriotisme de l'auteur de _Grecque_. Plus d'utopies humanitaires: assez +longtemps nous avons convié les autres peuples à la fraternité universelle; +nous savons ce que coûtent ces générosités; nous devons aimer la patrie +d'un amour étroit, exclusif, l'aimer à la façon des anciens. Le patriotisme +de la Crétoise Ida et de Pascal Mamert a les ardeurs, la jalousie et +l'intolérance d'une religion. Mais vraiment ils s'y appliquent trop. +C'est que nous avons beau faire: nous voulons désormais être patriotes à +la façon d'un Athénien, d'un Spartiate ou d'un Romain de la république; +mais, puisque nous le voulons, c'est donc que nous ne sommes pas ainsi +naturellement. Une chose nous distingue des autres peuples: nous aimerions +mieux ne pas les haïr. Nous ne concevons la haine que comme l'envers d'un +devoir de justice, de pitié et d'honneur. Et ce n'est pas notre faute. +Pour ne nous comparer qu'aux Grecs chers à Mme Juliette Lamber, on n'aime +pas un pays qui a fait la Révolution (oeuvre bonne, il est trop tard du +reste pour en douter) de la même façon qu'on aime une petite cité où +rien ne pallie le droit du plus fort et qui compte l'esclavage parmi ses +institutions. Ajoutez qu'on n'aime pas non plus un pays de trente-cinq +millions d'hommes de la même manière qu'un État de dix mille citoyens. +Un de nos officiers tomberait dans d'autres Thermopyles avec autant +d'héroïsme que les soldats de Léonidas: je crois qu'il aurait peut-être, +en tombant, des pensées que les Spartiates ni même les Athéniens n'ont +point connues; qu'il obéirait à des raisons plus idéales, et que, son +intérêt étant moins visiblement lié à celui d'une patrie plus étendue et +plus complexe, il y aurait dans son dévouement moins de fureur instinctive, +plus de volonté, plus de résignation, un désintéressement plus +haut... + +La forme, dans les romans de Mme Juliette Lamber, sera-t-elle grecque, à +défaut des sentiments? Je ne sais de vraiment grec, dans notre littérature, +que les idylles d'André Chénier, et peut-être certaines pièces de Leconte +de Lisle (_Glaucé_, _Clytie_, l'_Enlèvement d'Hélène_). Le roman de +_Grecque_ observe avec le plus grand soin la forme antique et offre une +intéressante tentative d'appropriation du style homérique à un récit +moderne. Mais encore y a-t-il un souci du pittoresque, une longueur +complaisante et détaillée de descriptions, un sentiment de la nature dont +la ferveur et la curiosité sont bien choses d'aujourd'hui. Puis, si heureux +que soit un pastiche de cette sorte, trop prolongé il risquerait de +fatiguer en exigeant un effort trop continu «d'imagination sympathique», +effort assez facile à soutenir quand on l'applique à une oeuvre antique +_pour de vrai_, moins facile lorsqu'il s'agit d'un jeu, d'un exercice +d'imitation savante. Quant aux autres romans de Mme Juliette Lamber, on a +assez vu par les citations (car ici le fond emporte la forme) s'ils avaient +toujours l'accent grec. Même dans les pages où l'auteur est le plus +attentif, il écrit en «prose poétique»,--c'est-à-dire avec un tour plus +moderne et toutes les différences qu'on voudra, dans le _ton_ des _Incas_, +d'_Atala_ et des _Martyrs_,--et l'on sait assez que cette prose-là n'est +point trop grecque. + + +IV + +Ainsi tout nous échappe, et il semble que, contre notre attente, nous +poursuivions une ombre. Nous n'avons trouvé dans aucun des éléments séparés +de l'oeuvre de Mme Juliette Lamber l'hellénisme dont ces éléments réunis +nous donnaient pourtant l'idée. Du moins il nous a paru si intimement mêlé +à d'autres idées et à d'autres sentiments qu'il était à peu près impossible +de l'y distinguer nettement et de l'isoler. Chaque passion, chaque +impression, chaque phrase, pourrait-on dire, a visiblement trois mille ans +de plus qu'un vers d'Homère et vingt-quatre siècles de plus qu'un vers +de Sophocle, et montre à qui sait voir, comme un signe involontaire et +indélébile, l'affinement de son époque. Qu'y a-t-il donc de grec dans la +composition de ce paganisme, et comment se fait-il que ce qui n'est dans +aucune des parties respire (on ne peut le nier) dans le tout? + +Ce qui augmente encore l'embarras, c'est qu'il y a plus d'une façon +d'entendre ce mot de paganisme. Écoutez une anecdote. C'était dans une +maison où Théophile Gautier, M. Chenavard et M. Louis Ménard, l'auteur de +la _Morale avant les philosophes_, se trouvaient ensemble à dîner. + +--Ce qui me plaît dans le paganisme, vint à dire Gautier, c'est qu'il n'a +pas de morale. + +--Comment! pas de morale? fit M. Chenavard. Et Socrate? et Platon? et les +philosophes?... + +--Comment! les philosophes? répliqua M. Ménard. Ce sont eux qui ont +corrompu la pureté de la religion hellénique! + +C'est plutôt au sentiment de M. Louis Ménard que se rangerait Mme Juliette +Lamber: «Je suis païenne, dit Madeleine à son cousin de Venise; mais la +raison qui vous rattache à la poésie de l'Église primitive est la même qui +me fait n'accepter du paganisme que les croyances du premier temps de la +Grèce[68].» + + [Note 68: _Jean et Pascal_, p. 164.] + +Et je crois bien que c'est, en effet, M. Louis Ménard qui a raison, et +aussi Théophile Gautier, à le bien entendre. Tout ce vague paganisme +ne prend un sens un peu net que par opposition au christianisme, à la +conception chrétienne de l'homme et de la vie, à l'esprit de la morale +chrétienne. Or l'essence de cette morale, ce qui lui est propre et la +distingue de la morale naturelle, c'est assurément le mépris du corps, la +haine et la terreur de la chair. La Bruyère a une remarque qui va loin: +«Les dévots ne connaissent de crimes que l'incontinence[69].» Le sentiment +opposé est éminemment païen. Dans le langage du peuple, «vivre en païen» +(et le mot n'implique pas toujours une réprobation sérieuse et se prononce +parfois avec un sourire), c'est simplement ne pas suivre les prescriptions +de l'Église et se confier à la bonne loi naturelle. + + [Note 69: _De la mode_.] + +En prenant hellénisme au sens de paganisme, et paganisme au sens +d'antichristianisme, on finit donc par s'entendre. Le paganisme de Mme +Juliette Lamber est, au fond, une protestation passionnée contre ce qu'il +y a dans la croyance chrétienne d'hostile au corps et à la vie terrestre, +d'antinaturel et de surnaturel, et, pour préciser encore, contre le dogme +du péché originel et ses conséquences: + + Vous croyez, dit Madeleine parlant des ermites chrétiens, à la poésie + d'hommes qui détestaient la nature, qui n'en recherchaient que les + rudesses, les duretés, les intempéries, les cruautés, pour avoir le + droit de la maudire...[70]. + + [Note 70: _Jean et Pascal_, p. 160.] + +Et plus loin: + + Non, je n'ai pas de croyances chrétiennes, Spedone, mon noble cousin, + pas une! Et voulez-vous mon opinion entière? L'ennemie irréconciliable + du christianisme devrait être la femme. Toutes les méfiances, toutes + les injures, toutes les haines de la doctrine sont pour elle. La femme + est le grand péril, la grande tentation, le grand suppôt du diable, + le grand démon. C'est le péché, c'est le mal, elle et ce qu'elle + inspire, l'amour! Sa beauté est une épreuve, son esprit un piège, sa + sensibilité un maléfice. Tous les dons enviables de la généreuse, de + la poétique, de l'artiste nature deviennent dans le christianisme des + dons mauvais. N'est-ce pas, Jean? + + --Tu as raison, tu dis bien, Madeleine, répliquai-je. Le christianisme + donne à l'homme le mépris des joies de ce monde et par conséquent + l'éloigne de la femme, qui en est la dispensatrice. Il est logique + dans ses méfiances. La femme tient de plus près à la nature que + l'homme. Elle en exerce une puissance directe dans la maternité. Jésus + se détourne de la nature et de sa mère avec dédain. «Qu'y a-t-il de + commun entre vous et moi?» demande le Sauveur des âmes à toutes deux. + Rien, Seigneur! Vous reniez vos mères et par votre naissance et par + vos miracles. Jésus n'impose les mains sur le grand réel que pour en + troubler les lois, pour bouleverser les attributs simples et déterminés + des choses, pour marcher sur les eaux, pour ressusciter les morts, + etc.[71]. + + [Note 71: _Jean et Pascal_, p. 162-163.] + +Ainsi, pour les vrais néo-Grecs, le christianisme est l'ennemi et +l'étranger. L'hellénisme était le tranquille développement de l'esprit +de la race aryenne: le christianisme, ç'a été la perversion de ce génie +lumineux par le sombre génie des Sémites. Dès lors l'affreux souci de +l'_au delà_, la subordination et le sacrifice de cette vie terrestre +au rêve d'une autre vie, ont flétri, diminué, corrompu les hommes. Les +néo-Grecs intransigeants font même remonter le mal jusqu'à Socrate, +un faux Hellène qu'on a bien fait de condamner à mort pour impiété. +L'absorption du virus sémitique a rendu l'Occident malade pendant deux +mille ans, et il n'est pas près d'être guéri. Le moyen âge est le crime du +christianisme, Michelet l'a bien montré, etc. + +Ce serait fâcheux, à mon avis, si l'histoire était aussi simple que cela. +Mais on peut dire que les choses se sont passées un peu autrement. Je n'ai +pas besoin d'indiquer tout ce qu'il est permis d'y opposer, encore +qu'en ces matières tout soit à peu près également probable et également +indémontrable. Mais d'abord, quand une race subit l'influence d'une autre, +c'est apparemment qu'elle y avait des dispositions secrètes. Il +faut remarquer, en outre, que l'hellénisme était bien bas quand le +christianisme parut. Ce sont, d'ailleurs, des Grecs qui ont fait les +dogmes chrétiens; ce sont des Grecs, pourrait-on dire, qui ont altéré la +pureté du christianisme primitif. Et si l'on dit que la Gnose n'est point +grecque, qu'elle a des origines orientales et bouddhiques, ce sont donc +des Aryas qui ont prêté à des Aryas. Que si les barbares de l'Occident ont +embrassé le christianisme avec tant de ferveur, c'est sans doute qu'il +répondait à quelque besoin de leur âme grossière et rêveuse. Et ces +barbares étaient aussi des Aryas, c'est-à-dire des frères des Grecs. +À moins qu'il ne faille faire son deuil de l'antique unité de la race dans +le fameux «plateau central», unité qu'on est fort en train de contester, +paraît-il. + +Mais tout ceci n'est que bavardage «à travers champs». On pourrait plus +sérieusement défendre le moyen âge et le christianisme contre les dédains +ou les haines de quelques néo-Grecs. + +Si nous avons, nous modernes, une sensibilité si fine et une «nervosité» +dont nous sommes fiers--parfois un peu plus que de raison, c'est peut-être +que les hommes du moyen âge, dont nous sommes le sang, ont eu des passions +autrement violentes, ce semble, des douleurs, des aspirations, des +épouvantes intimes autrement variées que les Grecs anciens. La foi +chrétienne, en se mêlant à toutes les passions humaines, les a compliquées +et agrandies par l'idée de l'_au delà_ et par l'attente ou la crainte +des choses d'outre-tombe. La pensée de l'autre vie a changé l'aspect +de celle-ci, provoqué des sacrifices furieux et des résignations d'une +tendresse infinie, des songes et des espérances à soulever l'âme, et des +désespoirs à en mourir. Madeleine avait tort de se plaindre tout à l'heure: +la femme, devenue la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des +désirs et des adorations d'autant plus ardentes et a tenu une bien autre +place dans le monde. La malédiction jetée à la chair a dramatisé l'amour. +Il y a eu des passions nouvelles: la haine paradoxale de la nature, l'amour +de Dieu, la foi, la contrition. À côté de la débauche exaspérée par la +terreur même de l'enfer, il y a eu la pureté, la chasteté chevaleresques; +à côté de la misère plus grande, et à travers les férocités aveugles, une +plus grande charité, une compassion de la destinée humaine où tout le +coeur se fondait. Il y a eu des conflits d'instincts, de passions et de +croyances, des luttes intérieures qu'on ne connaissait point auparavant, +une complication de la conscience morale, un approfondissement de la +tristesse et un enrichissement de la sensibilité. À supposer que saint Paul +fût mort de sa chute sur le chemin de Damas; que l'empire, complètement +hellénisé, se fût peu à peu annexé les barbares au lieu d'être envahi par +eux, et que les philosophes du second siècle fussent parvenus à tirer du +polythéisme une religion universelle, et que cela eût marché ainsi deux +mille ans (toutes hypothèses peu raisonnables), j'en serais bien fâché pour +ma part; car je suis persuadé, autant qu'on peut l'être de ces choses, +que l'âme humaine ne serait point l'instrument rare et complet qu'elle +est aujourd'hui. Le champ de nos souvenirs et de nos impressions serait +infiniment plus pauvre. Il y a des combinaisons savantes et des nuances +d'idées et de sentiments que nous ignorerions encore. Nous n'aurions point +parmi nous, j'en ai peur, telle personne exquise que je pourrais nommer: +«des épicuriens à l'imagination chrétienne[72]», comme Chateaubriand, ou +des sceptiques pieux et des pessimistes gais comme M. Renan. + + [Note 72: Sainte-Beuve.] + +Non, non, il ne faut point maudire le moyen âge. C'est, par lui que s'est +creusé le coeur et que s'est élargi le front de Pallas-Athènè, en sorte +qu'elle «conçoit aujourd'hui plusieurs genres de beauté». Et c'est le +souvenir même du moyen âge et de son christianisme qui donne cette ardeur +et à la fois ce raffinement artistique au paganisme de plusieurs de nos +contemporains. Si tout le moyen âge n'avait pleuré et saigné sous la Croix, +Mme Juliette Lamber jouirait-elle si profondément de ses dieux grecs? + + +V + +En résumé, l'hellénisme est pour les hommes d'aujourd'hui un rêve de vie +naturelle et heureuse, dominée par l'amour et la recherche de la beauté +surtout plastique et débarrassée de tout soin ultra-terrestre. Ce rêve +passe, à tort ou à raison, pour avoir été réalisé jadis par les Hellènes. +Ceux du temps d'Homère ou ceux du temps de Périclès? On ne s'accorde pas +là-dessus; mais peu importe. + +Ce rêve comporte peut-être une idée incomplète de la nature humaine; car +enfin la préoccupation et le besoin du surnaturel sont aussi naturels à +certains hommes que leurs autres sentiments. + +Ce rêve suppose--chez ceux pour qui il est autre chose qu'une fantaisie +passagère et qui oublient ou méprisent en sa faveur deux mille années +pourtant bien intéressantes--une conception excessivement optimiste du +monde et de la vie. Ce rêve laisse entendre qu'il n'y a point sur la terre +d'horribles souffrances physiques, des infirmités incurables, des morts +d'enfants qu'on aime, une injustice monstrueuse dans la répartition des +biens et des maux, des êtres sacrifiés et dont on se demande pourquoi ils +vivent, d'autres êtres naturellement pervers et méchants, une masse +aveugle, brutale et misérable; pour les plus intelligents et les meilleurs, +d'affreuses douleurs imméritées et, à leur défaut, d'inévitables heures de +tristesse et le sentiment de l'inutilité de toutes choses. + +Ce rêve, quel qu'il soit, est celui d'une élite. Il faut, pour le faire, +passablement de littérature. Il ne semble pas devoir revêtir jamais ni une +forme précise ni surtout une forme populaire. C'est, suivant les personnes, +un amusement ou une foi aristocratiques. Dépouillé de la forme que lui +donnent les lettrés et des réminiscences poétiques avec lesquelles il se +confond presque entièrement, mis à la portée du peuple, ou bien il +s'évanouirait, ou bien il tournerait à un sensualisme rudimentaire et cru. +Et la façon la plus grossière et la plus sauvage même de comprendre le +dogme chrétien vaut encore mieux pour le bonheur et la dignité des simples. + +Ce rêve, si on veut l'exprimer uniquement, produira des oeuvres +distinguées, mais un peu froides, et qui ne seront goûtées que d'un petit +nombre d'initiés. + +Mais ce ne sont là que des conséquences extrêmes et on sait que la logique +se trompe souvent. Le culte exclusif d'une seule des formes de la vie +humaine dans le passé ne suffirait peut-être pas à remplir notre vie, ni +à nous fortifier et à nous consoler dans l'épreuve; mais, en réalité, une +sympathie, une curiosité de ce genre s'accompagne toujours, qu'on le sache +ou non, d'autres sympathies. On baptise d'un nom emprunté à la période +historique que l'on préfère non seulement ce qu'on trouve de meilleur dans +toute la vie écoulée de l'humanité, mais ce qu'on sent de meilleur en soi +et dans les hommes de son temps. De cette façon, l'hellénisme n'est plus +qu'une forme particulière de la grande et salutaire «philosophie de la +curiosité». + +Ainsi entendu, l'hellénisme est un beau rêve et qui peut même servir de +support à la vie morale et de secours dans les heures mauvaises par les +habitudes de sérénité et de fierté qu'il engendre chez ses élus. Il n'est +point impossible que pour ces âmes choisies l'amour de la beauté soit +dans la vie un directeur et un consolateur très suffisant. Joignez que +l'hellénisme a cet avantage, considérable au moment où nous sommes, de +sauver ses adeptes du pessimisme, qui est peut-être le vrai, mais qui n'en +a pas moins tort et qui, en outre, devient désagréable et commun. Enfin, +quand je parlais de la froideur du néo-hellénisme en littérature, je me +trompais sans doute. Qu'on lise les romans païens de Mme Juliette Lamber. +On sent si bien une âme sous la forme parfois artificielle et composite +et, à supposer qu'elle veuille saisir un mirage, elle met si bien tout son +coeur dans cette poursuite, elle se tourmente si étrangement pour atteindre +à la sérénité grecque, son hellénisme--moins pur peut-être et moins +authentique qu'elle ne le croit--est si bien sa religion, sa vie et son +tout, qu'il faut reconnaître que son oeuvre, en dépit des méprises et des +singularités et de toutes les raisons qu'elle aurait d'être froide, est +pourtant chaude et vivante, et qu'elle restera à tout le moins comme un +rare effort «d'imagination sympathique» dans un temps qui s'est beaucoup +piqué de cette imagination-là et qui a raison: car on peut vivre et être +presque heureux par elle. + + + + +MADAME ALPHONSE DAUDET[73] + + [Note 73: _Impresssions de nature et d'art_, chez Charpentier; + _Fragments d'un livre inédit_ chez Charavay.] + +La bonne reine de Navarre a des grâces subtiles et lentes dans son +_Heptaméron_; Mme de Sévigné est restée «divine», comme on l'appelait +déjà de son temps, et Mme de La Fayette a écrit un exquis roman racinien. +Je ne suis pas sûr que la moindre femmelette du XVIIe siècle écrivît mieux, +selon le mot de Courier, que nos grands hommes d'aujourd'hui; mais elles +écrivaient bien, sans y tâcher, et les femmes du XVIIIe siècle n'écrivaient +pas mal non plus, en y tâchant. Mme de Staël et George Sand ont été des +écrivains au sens le plus complet du mot, et qui, je crois bien, avaient +du génie, l'une à force d'ouverture d'esprit et de gravité enthousiaste, +l'autre par la largeur de sa sympathie et l'ardeur de sa passion, par +l'abondante invention des fables et le flot du verbe d'un livre harmonieux. +Et aujourd'hui encore, que de jolis brins de plume entre les doigts effilés +de nos contemporaines! + +Mais avez-vous remarqué? Elles ont tout: l'esprit, la finesse, la +délicatesse, la grâce, naturellement, sans compter le _je ne sais quoi_; +elles ont même la vigueur, l'ampleur, l'éclat. Une seule chose leur manque +à presque toutes: le don du pittoresque, ce que M. de Goncourt appelle +«l'écriture artiste». Mme de Sévigné l'a eu quelquefois sans trop y prendre +garde; les autres, non. Ce don, il est vrai, n'est déjà pas très fréquent +chez les hommes (encore y a-t-il une bonne douzaine d'écrivains qui l'ont +possédé de notre temps); mais il est si rare chez les femmes que celle qui +par hasard en est pourvue peut être citée comme une surprenante exception. + +D'où vient cela? On en doit découvrir la raison dans quelque essentielle +différence de tempérament entre les deux sexes; mais laquelle? On s'accorde +bien à dire que les femmes sentent plus vivement que nous, que celles qui +sont le plus femmes sont tout sentiment; mais il ne semble pas, à première +vue, qu'il y ait dans cette prédominance du sentiment rien d'incompatible +avec le don du pittoresque dans le style; au contraire. Regardons-y de plus +près et tâchons d'abord de savoir en quoi consiste précisément cette +faculté de peindre. + +Ce que je vais dire paraîtra peut-être trop tranché, trop absolu, et on +m'alléguera des exemples contraires. Il me suffit que mon semblant de +théorie soit vrai d'une façon générale, c'est-à-dire se trouve être plus +souvent vrai que faux. + +Nous passons près d'un arbre où chante un oiseau. La plupart de nos +classiques et toutes les femmes (sauf une ou deux) écriront, je suppose: +«L'oiseau fait entendre sous le feuillage son chant joyeux.» Cette phrase +n'est pas pittoresque: pourquoi? C'est qu'on exprime par elle, non pas le +premier moment de la perception, mais le dernier. D'abord on décompose la +perception; on sépare, on distingue celle de la vue et celle de l'ouïe; on +met d'un côté le feuillage, de l'autre le chant de l'oiseau, bien que dans +la réalité on ait perçu en même temps le feuillage et la chanson. Mais on +ne s'en tient pas là. Après avoir analysé la perception originelle, on +cherche à exprimer _surtout_ le sentiment de plaisir qu'elle produit, et +l'on écrit «chant joyeux». Et voilà pourquoi la phrase n'est pas vivante. +Elle n'est pas une peinture, mais une analyse, et elle ne traduit pas +directement les objets, mais les sentiments qu'ils éveillent en nous. + +Eh bien, de tout temps les femmes ont écrit et elles écrivent encore +aujourd'hui comme cela, ou plutôt dans ce goût (car je ne tiens pas du tout +à mon exemple; je ne l'ai pris que pour la commodité). Et si elles écrivent +ainsi, c'est justement parce qu'elles sentent très rapidement, parce que +pour elles une perception (ou un groupe de perceptions) se transforme tout +de suite en sentiment, et que le sentiment est ce qui les intéresse le +plus, qu'elles en sont possédées, qu'elles ne vivent que par lui et pour +lui. + +Or le style pittoresque (à son plus haut degré et dans la plupart des cas) +me paraît consister essentiellement à saisir et à fixer la perception au +moment où elle éclôt, avant qu'elle ne se décompose et qu'elle ne devienne +sentiment. Il s'agit de trouver des combinaisons de mots qui évoquent chez +le lecteur l'objet lui-même tel que l'artiste l'a perçu avec ses sens à +lui, avec son tempérament particulier. Il faut remonter, pour ainsi dire, +jusqu'au point de départ de son impression, et c'est le seul moyen de la +communiquer exactement aux autres. Mais ce travail, les femmes en sont +généralement incapables, pour la raison que j'ai dite. + +Pourtant Mme de Sévigné l'a fait cette fois (et d'autres fois encore) par +une grâce spéciale, par une faveur miraculeuse. Elle a su fixer le premier +moment de la perception, celui où l'on perçoit à la fois le feuillage et le +chant. «C'est joli, écrit-elle, une _feuille qui chante_!» + +Mais là encore ne vous semble-t-il pas que la femme se trahisse, quand +même, dans le tour de la phrase? On dirait qu'elle se sait bon gré d'avoir +trouvé cela; elle a l'air de penser: «C'est joli aussi mon alliance de +mots; qu'en dites-vous?» + +Tous les hommes qui ont cherché l'expression pittoresque, de La Fontaine à +M. Edmond de Goncourt, écriront tout uniment: «La feuille chante.» + + +I + +Et Mme Alphonse Daudet écrirait ainsi. Sa marque, c'est d'avoir su, tout en +gardant des grâces et des qualités féminines, exprimer avec intensité les +objets extérieurs et en communiquer l'impression directe et première, +d'être enfin la plume la plus «sensationniste» du sexe sentimental. Ce don, +qu'elle possédait sans doute naturellement, a pu se développer sans effort +dans un milieu favorable, dans la continuelle compagnie d'artistes nerveux, +toujours en quête de sensations fines et de mots vivants, toujours en +gésine de locutions inouïes et non encore essayées... Tranquillement elle +leur a pris leur art difficile, comme en se jouant, sans rien perdre de +l'aisance de ses mouvements de femme. + +Les cinquante pages de l'_Enfance d'une Parisienne_ sont tout à fait +exquises. Nul sujet, à vrai dire, n'appelait mieux le genre de style que +j'ai essayé de définir; car les souvenirs de l'enfance, ce ne sont point +des sentiments, mais plutôt des groupes de sensations, des visions où il y +a du bizarre et de l'inattendu. «Les toutes jeunes mémoires, dans leurs +limbes confus, ont de grands éclairs entourés de nuit, des apparitions de +souvenirs bien plus que des souvenirs réels.» Le travail d'élimination +et de synthèse que la volonté de l'artiste accomplit sur des sensations +présentes, la mémoire le fait d'elle-même pour les impressions passées, +pour les souvenirs d'enfance. Rien ne demeure que certains reflets de +réalité agrandie et transformée par un cerveau tout jeune à qui le monde +est nouveau. Les enfants, avec leur vision spontanée, singulière, +incomplète et par là personnelle, sont de grands impressionnistes sans le +savoir. + +Mme Alphonse Daudet n'avait donc qu'à noter ses souvenirs d'enfance pour +faire de «l'écriture artiste», mais à condition de les noter tels quels, de +n'en point altérer le relief et la couleur originale par l'addition de +sentiments éprouvés après coup, de sentiments de «grande personne». Il ne +s'agissait pas ici d'enfance à raconter, mais de sensations enfantines à +ressaisir et à fixer par la magie des mots. + +Donc, pas de récits suivis; mais çà et là, sans lien entre elles, des +apparitions surgissant comme d'un fond mystérieux de choses oubliées: les +repas de fête le dimanche, les poupées, la rougeole, une fuite en voiture +un jour d'émeute, les promenades (le jardin des Tuileries, le Palais-Royal +et le Luxembourg ayant laissé chacun son impression et son image +distincte), le premier bal d'enfants, la maison de campagne avec ses +immenses greniers, etc. + +La plupart des détails sont d'une extrême précision, et pourtant l'ensemble +a du lointain, du flottant, un air de rêve. Des sensations nettes et +vives se noient tout à coup dans un demi-effacement. Ce sont surtout les +impressions de songe où tout commence à se brouiller que Mme Daudet a su +merveilleusement exprimer--avec une légèreté de main féminine. Faut-il des +exemples? Voici la fin du repas, le dimanche: + + ... Pourtant, l'heure du coucher sonnée depuis longtemps à la vieille + pendule, nos rires devenaient moins bruyants. Il y avait comme un nuage + épandu sur la table où le dessert dressait ses colombes en sucre et + les couleurs vives des confiseries. Les petits yeux frottés du poing, + écarquillés pour mieux voir, se rouvraient tout à coup, saisis par le + bruit du repas. + + La fête, cette belle fête, attendue, désirée si longtemps, s'effaçait + déjà avant de finir et se terminait dans une sorte de rêve; on s'en + allait, passé de main en main, avec de tendres baisers sur les joues. + Du départ on ne se rendait compte que par une suite de sensations + connues: la chaleur des vêtements soigneusement enroulés, la secousse + de l'escalier descendu, la fraîcheur vive de la nuit et de la rue pour + aller jusqu'à la voiture; enfin le bercement d'une longue course qu'on + aurait voulu voir durer toujours, et le bien-être profond de ce grand + sommeil sans rêves qui prend les enfants en pleine vie sans leur donner + le temps d'achever leur sourire... + +Et cette entrée dans le bal d'enfants: + + ... Déjà, dès en entrant, on entendait un peu de musique, des petits + pieds ébranlant le parquet et des bouffées de voix confuses. Je prends + la main d'une petite Alsacienne en corsage de velours, et maintenant + voici l'éblouissement des glaces, des clartés. Le piano étouffé, + assourdi par les voix de tout ce petit monde assemblé, cette confusion + de la grande lumière qui faisait sous le lustre toutes les couleurs + flottantes à force d'intensité, les rubans, les fleurs, les bruyères + blanches des jardinières, les visages animés et souriants, tout m'est + resté longtemps ainsi qu'un joli rêve avec le vague des choses + reflétées, comme si, en entrant, j'avais vu le bal dans une glace, + les yeux un peu troublés par l'heure du sommeil. + +Joignez-y l'entrée au grenier: + + Aussitôt que les clefs grinçaient dans les serrures, on entendait un + petit trot de souris et l'on entrait à temps pour voir deux yeux fixes + comme des perles noires, un petit regard aigu, curieux et paresseux, + disparaître dans une fissure du plancher ou de la muraille. Le grenier + au foin était une immense rotonde, large comme un cirque, pleine + jusqu'au faîte de gerbes amoncelées... + +Remarquez la justesse, la vérité saisissante de ces impressions d'ensemble. +C'est que les impressions lointaines s'arrangent d'elles-mêmes en faisceau; +la distance les agrège et les compose, et c'est d'ailleurs parce qu'elles +sont ainsi groupées qu'elles restent dans la mémoire. Pour reprendre +l'exemple de tout à l'heure, ce qu'on se rappelle, ce n'est pas un +feuillage d'un côté, un chant de l'autre, c'est «une feuille qui chante». + +Mais ces images que la mémoire combine, achève, offre toutes préparées, +c'est peu de chose qu'elles s'éveillent au miroir de notre pensée, si nous +n'avons pas le pouvoir de les rendre sensibles aux autres par des mots +entrelacés. Mme Alphonse Daudet sait inventer ces mots merveilleux. Sa +phrase légère et souple a continuellement des trouvailles qui ne semblent +point lui coûter et qui sont pourtant les plus précieuses du monde. Voyez, +par exemple, les mignonnes poupées «qui souriaient fragilement dans les +luisants de la porcelaine», et «le retour bruyant de toute une après-midi +d'étude, plein de petits doigts tachés d'encre et de nattes ébouriffées», +et ces «tapisseries au petit point usées et passées qui faisaient rêver de +petites vieilles à mitaines utilisant la vie et la chaleur de leurs mains +tremblantes jusqu'à leurs derniers jours, comptés aux fils du canevas», et +ce «cadavre de papillon aux ailes pâles et dépoudrées», et la flamme du +foyer qui «empourpre les rideaux cramoisis et, comme dans des yeux aimés, +se rapetisse aux saillies des vieux cuivres». + +Est-ce elle, l'auteur de l'_Enfance d'une Parisienne_, ou est-ce lui, +l'auteur du _Nabab_, qui a écrit ces phrases et tant d'autres? Ou bien lui +aurait-il appris comment on trouve ces choses-là, et ne serait-elle qu'une +surprenante écolière? Hélas! ce serait grande naïveté de croire que cela +s'apprend. Il y faut le don inné, inaliénable et incommunicable, ce don de +Charles Demailly si simplement et profondément défini par MM. de Goncourt: +«Savez-vous qui je suis? Je suis un homme pour qui le monde visible +existe.» Ce don, un génie l'avait apporté à Mme Alphonse Daudet dans la +vieille maison noire «aux fenêtres hautes et aux balcons de fer ouvragé». +J'ai relevé dans le chapitre des _Promenades_ un passage singulièrement +significatif. C'est à propos du Musée du Luxembourg. + + Mais ce qui me charmait surtout, c'était le Musée ouvert sur les + parterres, le _On ferme!_ des gardiens vous précipitant des galeries + de peinture aux allées du jardin, à l'heure où le jour tombant rend + aussi vagues les tableaux et les arbres. Quoique petite fille, on + sortait de là avec je ne sais quelle attention aux choses d'art, une + susceptibilité d'impressions qui vous faisait regarder les becs de + gaz allumés dans la brume ou des paquets de violettes étalés sur un + éventaire _comme si on les voyait pour la première fois dans un Paris + nouveau_. + + +II + +Dans les _Fragments d'un livre inédit_, Mme Alphonse Daudet n'exprime plus +ses souvenirs lointains, mais ses impressions récentes, au jour le jour. +Ciel de Paris, rues de Paris, femmes de Paris, fleurs, musique, voyages, +le monde, les salons, la toilette, le foyer et les enfants, sa plume +court au travers de tout cela, plus inquiète, plus aiguë, plus subtile, +plus aventureuse que tout à l'heure. Cette fois, elle «goncourise» +décidément, avec une petite fièvre, un désir un peu maladif de «rendre +l'insaisissable», de «dire ce qui n'a pas été dit». Et parfois, en effet, +l'impression est ténue jusqu'à s'échapper et fuir entre les mots, comme +une fumée entre des doigts qui ne peuvent la retenir, si souples et agiles +qu'ils soient. Mais l'effort même en est charmant. «L'originalité en art +me plaît, même erronée», dirons-nous avec Mme Daudet. Et c'est dans leurs +livres aussi que les femmes peuvent être «aimables par leurs qualités, et +par leurs défauts séduisantes». + +La petite fille qui, en sortant du Musée du Luxembourg, croyait découvrir +un Paris nouveau, a gardé ses prunelles intelligentes et inventives. Ces +notes, très variées, jetées au hasard des heures sur des feuilles volantes, +ont presque toutes ceci de commun: qu'elles expriment des sentiments et des +idées par des sensations et des images correspondantes--à la fois précises +et imprévues--qui plaisent parce qu'elles sont vraies et qu'on ne les +attendait pas. Ce sont des rapports, des harmonies secrètes, éloignées, +entre les choses, ou entre nos pensées et les objets extérieurs; parfois +des comparaisons un peu cherchées, un peu fuyantes, et qui font rêver +longtemps; quelquefois tout simplement une fraîche métaphore piquée au bout +d'une phrase flexible comme une fleur sur une tige pliante. + +Je ne veux point donner d'exemples, car tout y passerait, tout: l'ouvrière +malade qui «dans l'inaction du lit reprend des mains de femme, allongées, +blanches, aux ongles repoussés..., sa seule manière à elle de devenir une +dame...»; les «heures blanches» où les jeunes filles «dorment dans de la +neige»; «les petits rires d'enfants qui craquent comme s'ils ouvraient +chaque fois un peu plus une intelligence»; et l'insomnie, «ce grelot que +la berceuse promène et ramène, roule, fixe, éteint dans la cervelle sonore +des petits enfants»; et «l'envers du sourire..., la remise en place, +inconsciente et rapide, de deux lèvres menteuses»; et, dans la vieillesse, +«les yeux qui reculent dans la pensée, la bouche qui rentre, retirée de +bien des tendresses». + +Et voici le charme original de ce petit livre. Cette sensibilité fine et +chercheuse qui ne va presque jamais sans quelque détraquement de l'esprit +ou du coeur, nous la trouvons unie, chez Mme Alphonse Daudet, à la paix +de l'âme et à la meilleure santé morale. Ce diabolique et sensuel +chantournement du style, cette forme que si souvent, chez d'autres +écrivains, recouvre un fond troublant et triste, qui semble surtout faite +pour rendre des impressions malfaisantes et qui convient si bien à la +peinture des putridités, Mme Alphonse Daudet la fait servir à l'expression +des plus élégants et des plus purs sentiments d'une femme, d'une épouse, +d'une jeune mère. «C'est, dit-elle, de l'écriture appliquée aux émotions du +foyer.» Et ailleurs elle se dit «de la race peu voyageuse, mais voletante, +de ces moineaux gris nourris d'une miette aux croisées et chantant pour +l'écart lumineux de deux nuages». Un art maladif et un coeur sain, un style +quelque peu déséquilibré et une âme en équilibre, tel est le double attrait +de ce journal, qui fait rêver d'une toute moderne Pénélope impressionniste. + + +III + +En parcourant ces sortes de feuillets d'album je me suis mis à songer: Quel +pourrait être, auprès d'un grand écrivain dont elle serait la compagne, le +rôle d'une femme qui aurait ce coeur et cet esprit? + +Il arriverait, j'imagine, du fond de son Midi, tout jeune, impressionnable, +vibrant à l'excès, avide de sensations qui, chez lui, s'exaspéreraient +jusqu'à la souffrance. Il connaîtrait l'enivrement mortel, la vie affolante +et jamais apaisée de ceux qui sont trop charmants et qui traînent tous les +coeurs après soi. Faible, en proie au hasard et à l'aventure, victime de +cette merveilleuse nervosité qui serait la meilleure part de son génie, il +gaspillerait ses jours et tous les présents des fées comme un jeune roi +capricieux qui s'amuserait à jeter ses trésors à la mer. + +Elle le rencontrerait à ce moment. Elle aurait ce qu'il faut pour le +comprendre: l'intelligence la plus fine du beau, le goût de la modernité, +une imagination d'artiste,--et ce qu'il faut pour le guérir: la santé de +l'âme, les vertus familiales héritées d'une race laborieuse bien installée +dans son antique et prospère probité. Elle le prendrait, écarterait de lui +les influences mauvaises, lui ferait un foyer, une dignité, un bonheur, et, +plus jeune que lui, elle lui serait pourtant maternelle. Elle réaliserait +pour lui le rêve du poète[74] songeant aux pauvres âmes d'artistes malades: + + Il leur faut une amie à s'attendrir facile, + Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau, + Dont le coeur leur soit un asile + Et les bras un berceau, + + Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères, + Inépuisable en soins calmants ou réchauffants, + Soins muets comme en ont les mères, + Car ce sont des enfants. + + Il leur faut pour témoin, dans les heures d'étude, + Une âme qu'autour d'eux ils sentent se poser; + Il leur faut une solitude + Où voltige un baiser... + + [Note 74: Sully-Prudhomme.] + +Sans elle, le «petit Chose» aurait peut-être continué toute sa vie d'écrire +çà et là sur des coins de table d'exquises et brèves fantaisies: elle le +forcerait à travailler sans qu'il s'en aperçût et lui ferait écrire de +beaux livres. + +Et elle serait, sans presque y songer, sa collaboratrice: «On ne peut vivre +un certain temps ensemble sans se ressembler un peu; tout contact est un +échange.» Sa part dans le travail commun, je ne saurais certes la définir +aussi bien qu'elle: + + Notre collaboration, un éventail japonais; d'un côté, sujet, + personnages, atmosphère; de l'autre, des brindilles, des pétales + de fleurs, la mince continuation d'une branchette, ce qui reste de + couleur et de piqûre d'or au pinceau du peintre. Et c'est moi qui fais + ce travail menu, avec la préoccupation du dessus et que mes cigognes + envolées continuent bien le paysage d'hiver ou la pousse verte aux + creux bruns des bambous, le printemps étalé sur la feuille principale. + +Et elle pourrait apporter autre chose encore dans cette communauté +littéraire. Par elle il échapperait au pessimisme pédant et à cette +conception brutale de la vie qui est si tristement en faveur. À cause +d'elle il resterait clément à la vie; il réserverait toujours un coin dans +ses histoires aux braves gens, aux jeunes filles, aux honnêtes femmes, aux +âmes élégantes et aux bons coeurs. Elle l'aiderait à sauver du +mercantilisme littéraire et des succès déshonorants la délicate fierté de +son art. S'il tentait quelque sujet périlleux, s'il voulait peindre quelque +misère particulièrement honteuse, une pudeur retiendrait sa plume et il +resterait chaste à cause de celle qui le regarde écrire. Et il y aurait +ainsi dans son oeuvre deux fois plus de grâce qu'il n'en aurait mis tout +seul et la décence dont les hommes anciens faisaient un attribut de la +grâce (_gratiæ decentes_). Et partout on y sentirait, même dans les pages +les plus évidemment marquées au coin du grand écrivain, même aux endroits +où elle n'aurait collaboré que de son regard et de son muet encouragement, +l'influence diffuse et légère d'une Béatrix invisible et présente. + + + + +À PROPOS D'UN NOUVEAU LIVRE DE CLASSE + +ORAISONS FUNÈBRES DE BOSSUET + +Nouvelle édition, par M. Jacquinet[75] + + [Note 75: Un vol. in-12 (H. Belin).] + + +Il ne s'agit ici que d'un livre de classe; mais on en fait de charmants +depuis une douzaine d'années. Les écoliers d'aujourd'hui sont bien heureux: +ils ne sont point exposés à la fâcheuse erreur de la «jeune guenon» de +Florian. On leur sert les noix toutes cassées et même on leur épluche les +amandes. Des hommes distingués ont bien voulu écrire pour eux des ouvrages +pleins de choses et quelquefois originaux sous une forme modeste; et +plusieurs ont su apporter, soit dans l'explication des textes classiques, +soit dans l'exposition des sciences ou de l'histoire, tout le meilleur de +leur esprit et de leur expérience. + +Cela peut se dire en toute vérité d'un ouvrage récemment paru: la nouvelle +édition des _Oraisons funèbres_ de Bossuet, par M. Jacquinet, qui s'adresse +aux élèves de rhétorique. + +M. Jacquinet, qui a été un des maîtres les plus appréciés de l'École +normale et qui a eu pour élèves Prévost-Paradol, Taine, About, Sarcey, me +paraît être un remarquable épicurien de lettres. Car c'est bien lui qui a +révélé à ses élèves Joubert et Stendhal à une époque où ces deux écrivains, +surtout le second, n'avaient pas encore fait fortune; et cela ne l'empêche +point d'être un des plus pieux entre les fidèles de Bossuet. + +Vous savez qu'ils sont, comme cela, un certain nombre de bossuétistes qui +passent une partie de leur vie à s'entraîner sur le grand évêque. Certes on +peut placer plus mal ses complaisances et je comprends mieux, à l'endroit +d'un si puissant et si impeccable écrivain, cette espèce de culte de latrie +que la malveillance un peu pincée du spirituel Paul Albert ou même de M. +Renan. Rien n'est plus noble, rien ne fait un tout plus imposant ni plus +harmonieux que le génie, l'oeuvre et la vie de Bossuet. Le son que rend sa +parole est peut-être unique par la plénitude et l'assurance; car, outre +qu'il avait à un degré qui n'a pas été dépassé le don de l'expression, on +sent qu'il est vraiment tout entier dans chacune de ses phrases: la force +de son verbe est doublée par la sérénité absolue de sa pensée, par je ne +sais quel air d'éternité qu'elle a partout. Sa foi est un élément toujours +présent et comme une partie intégrante de la beauté de sa parole. Nul n'est +plus naturellement ni plus complètement majestueux. + +Je ne relèverai pas le reproche puéril qu'on lui a fait de n'être point +un «penseur». On peut constater, je crois, en lisant le _Discours sur +l'histoire universelle_, la _Connaissance de Dieu_ ou les _Élévations_, +qu'il a pensé aussi vigoureusement qu'il se pouvait dans les limites de +la foi traditionnelle: et prenez garde que la reconnaissance même de ces +limites était encore chez lui une oeuvre de sa pensée. Nous ne pensons plus +comme lui, voilà tout. Ce qu'il y a d'irritant, c'est que ce prétentieux +reproche lui est trop souvent adressé par des gens qui d'abord ne l'ont pas +lu et qui ensuite, si Darwin ou Littré n'avaient pas écrit, seraient fort +empêchés de «penser» quoi que ce soit. + +Il est donc bien difficile de ne pas admirer un tel homme. Mais d'aller +jusqu'à l'amour et jusqu'à la prédilection, cela reste un peu surprenant. +Car on éprouve d'ordinaire ce sentiment pour des génies moins hauts, plus +rapprochés de nous, plus mêlés, chez qui l'on sent plus de faiblesse, une +humanité plus troublée. À vrai dire, je crois qu'il y a souvent dans cette +tendresse spéciale pour Bossuet (après le premier mouvement de sympathie +qu'il faut bien admettre) un peu de gageure, d'application et d'habitude. +Silvestre de Sacy nous fait un aimable aveu. On sait qu'il était un des +fervents de Bossuet: seulement il avait beau s'exciter, il ne mordait qu'à +demi à l'oraison funèbre de Marie-Thérèse, qui, en effet, paraît un peu... +longue. Mais, un jour, à force de s'y reprendre, il y mordit, ou, pour +parler plus convenablement, il vit, il crut, il fut désabusé: «Cette +oraison funèbre de la reine, qu'autrefois, Dieu me pardonne! j'avais +trouvée presque ennuyeuse, est un chef-d'oeuvre de grâce et de pureté.» +Ainsi, par un scrupule touchant, à force de vouloir trouver du plaisir dans +cette lecture redoutable, il en trouva. Mais Dieu n'accorde la faveur de +ces révélations qu'aux hommes de bonne volonté. + +L'édition de M. Jacquinet rend cette bonne volonté facile. Le texte des +_Oraisons funèbres_ y est accompagné d'un commentaire perpétuel, +grammatical et littéraire, qui est un modèle de clarté, de goût et de +mesure. Tous ceux qui ont professé savent combien les commentaires de ce +genre sont malaisés et comme il est difficile de se défendre, en expliquant +un texte, des éclaircissements superflus et des admirations banales. +M. Jacquinet a su éviter ces deux fautes: ses remarques sur la langue +ne sont point pour lui un prétexte à un étalage d'érudition, et il a +l'admiration lucide, exacte, ingénieuse. Il démêle, avec une sagacité +qui n'est jamais en défaut, pourquoi et par où ces phrases sont belles, +expressives, éloquentes. Nombre de journalistes et de romanciers +apprendraient bien des choses rien qu'en lisant ces notes d'un vieux +professeur et pressentiraient peut-être ce que c'est enfin que cet art +d'écrire que M. Renan niait récemment avec une si noire et si complète +ingratitude. + +M. Jacquinet a fait précéder les _Oraisons funèbres_ d'une Introduction +très substantielle où il nous montre, entre autres choses, que Bossuet a +toujours été aussi sincère que le pouvaient permettre les conditions mêmes +et les convenances du genre. «Voyez, je vous prie, ajoute M. Jacquinet, +si dans notre France démocratique l'oraison funèbre, qui n'est pas du +tout morte quoi qu'on dise (elle n'a fait que passer des temples dans les +cimetières, en se laïcisant), est devenue plus libre, si elle se pique avec +austérité de tout montrer, de tout dire, et s'astreint à des jugements où +tout, le mal comme le bien, soit exactement compté.» M. Jacquinet n'a que +trop raison sur ce point, et, quant au reste, bien qu'il lui arrive ensuite +de rabattre quelque peu dans ses notes les personnages exaltés dans le +texte, on trouvera qu'il a très suffisamment lavé Bossuet de l'accusation +de flatterie et de complaisance. + +Ce n'est pas tout: le soigneux éditeur nous donne une biographie très +précise de chaque personnage et, en assez grande abondance, les passages +de _Mémoires_ ou de _Correspondances_ qui nous peuvent éclairer sur son +compte. Je remarque ici qu'avec une très innocente habileté M. Jacquinet, +qui ne veut pas faire de peine à Bossuet, a un peu trop choisi, parmi les +témoignages contemporains, ceux qui s'accordent le mieux avec le jugement +de l'orateur et a tu pieusement les autres. Enfin, pour dispenser +décidément le lecteur de tout effort, le plan de chaque discours est +scrupuleusement résumé à la fin du volume. + +Voilà certes une édition modèle. Mais savez-vous l'effet le plus sûr de ce +luxe intelligent d'explications et de commentaires? On lit l'Introduction, +on parcourt les notes, on effleure les notices, on a plaisir à retrouver +là des pages aimables ou belles de Mme de Motteville, de Retz, de Mme de +Sévigné, de Mme de La Fayette ou de Saint-Simon. Et puis... on oublie +de lire les _Oraisons funèbres_, car ce n'est presque plus la peine, +et d'ailleurs ce serait, par comparaison, une lecture bien austère. +M. Jacquinet joue ce mauvais tour à Bossuet: il «l'illustre» si bien qu'il +ne nous laisse plus le temps de le lire, et l'on a peur aussi que le texte +ne soit beaucoup moins agréable que les éclaircissements. Les élèves qui +auront cette commode édition entre les mains n'y liront pas un mot de +Bossuet. Ils se contenteront des «analyses résumées», les misérables! +Et, au fond,--bien entre nous--sauf les morceaux connus (Celui qui règne +dans les cieux... Un homme s'est rencontré... Ô nuit désastreuse!... +Restait cette redoutable infanterie... Venez, peuples...), qui a jamais +lu les _Oraisons funèbres_? Jules Favre autrefois, à ce qu'on assure, et +peut-être M. Nisard, et de nos jours M. Ferdinand Brunetière. + +On a grand tort pourtant de ne pas les lire. Pourvu qu'on s'y applique un +peu, on ne jouit pas seulement du charme impérieux de ce style qui, avec +toute sa majesté, est si libre, si hardi, si savoureux, aussi savoureux +vraiment que celui de Mme de Sévigné ou de Saint-Simon: grâce aux +annotations et aux appendices de M. Jacquinet, qui rafraîchissent nos +souvenirs et nous permettent de saisir toutes les intentions et de suppléer +aux sous-entendus, on voit revivre les morts illustres sur qui cette grande +parole est tombée, et l'on s'aperçoit que c'étaient des créatures de chair +et de sang et que presque tous ont eu des figures expressives et originales +et des destinées singulières. + +Voici Henriette de France, une petite femme sèche et noire, une figure +longue, une grande bouche et des yeux ardents; fanatique en religion, avec +une foi absolue au droit des couronnes--une reine Frédérique[76] moins +jeune, moins aimable et moins belle. Et quelle vie! Des années de lutte +enragée et de douleurs sans nom; neuf jours de tempête pendant qu'elle va +chercher des soldats à son mari; des chevauchées à la tête des troupes +qu'elle ramène et des nuits sous la tente; une évasion au milieu des +canonnades; un accouchement tragique entre deux alertes; la mère séparée +de sa petite fille, ne sachant ce qu'elle est devenue; puis, en France, +l'hospitalité maigre et humiliante, la pension mal payée par Mazarin; pas +de bois en plein hiver pendant la Fronde; la veuve du roi décapité pleurant +du matin au soir et, parmi ses larmes, prise de gaîtés subites, par des +retours inattendus du sang de Henri IV--et la dévotion finale, murée et +profonde comme un tombeau, la mort anticipée dans le silence du couvent des +Visitandines... + + [Note 76: Alphonse Daudet, les _Rois en exil_.] + +Et voici la fille, Henriette d'Angleterre: un berceau ballotté dans les +hasards de la guerre civile, une enfance triste dans un intérieur froid, +gêné et presque bourgeois de reine exilée. Elle sort de là parfaitement +simple et bonne, et tous les contemporains, sans exception, vantent sa +douceur. De grands yeux, une jolie figure irrégulière dont toute la +séduction vient du rayonnement de l'esprit, et si charmante qu'on ne voit +plus la taille déviée. La voilà amoureuse et aimée de Louis XIV, puis +précipitée du haut de ses espérances, mariée à un homme qui n'aimait pas +les femmes; romanesque et trompant son propre coeur dans de périlleuses +coquetteries; d'ailleurs vive, intelligente, nullement guindée, amie des +hommes de lettres, bonne enfant avec eux; adorable, adorée, triomphante +(avec plus d'une blessure au coeur) jusqu'au verre de chicorée et à la +«nuit effroyable»... + +C'est maintenant une figure plus effacée, mais naïve et douloureuse: la +reine Marie-Thérèse, une belle fille blonde et blanche, moutonnière et +tendre sous un empois héréditaire d'orgueil royal. Enfant, elle regarde +passer, en cachette, d'une fenêtre de l'Escurial, les cavaliers français +tout enrubannés et les compare à un jardin qui marche. Elle aime Louis XIV +comme une petite pensionnaire; elle souffre pendant vingt ans de ses +infidélités comme une petite bourgeoise malheureuse en ménage: toujours +blanche, toujours innocente et toujours amoureuse; reine et brebis. + +Et, pour faire contraste, voici la princesse palatine, échappée de son +couvent, mariée par ambition, toujours endettée, fine, intrigante, allant +de Mazarin à Condé et complotant avec Retz, manoeuvrant à l'aise dans l'eau +trouble de la Fronde; souverainement belle avec un sourire mystérieux; +débauchée, libre penseuse: je ne sais quel air d'aventurière, de princesse +ruinée, de grande dame bohème, de Fédora, de Slave énigmatique et perverse +longtemps avant l'invention du type. Et tout y est, même, à la suite d'un +songe (toutes ces femmes-là croient aux songes), la conversion soudaine et +absolue de la vieille pécheresse qui n'a plus rien à attendre des hommes... + +Et voici, en regard, une tête correcte de haut fonctionnaire: Michel Le +Tellier, esprit lucide, appliqué, adroit et souple, ayant l'art de faire +croire au roi que c'est le roi qui fait tout; intègre, mais établissant +richement toute sa famille jusqu'aux petits-cousins; froid, figé, +impassible, mais pleurant de joie à son lit de mort parce que Dieu lui a +laissé le temps de signer la révocation de l'édit de Nantes... + +Enfin voici venir le héros violent à la tête d'aigle, le grand Condé. +Avez-vous vu son buste au petit Musée de la Renaissance? Un nez prodigieux, +des yeux saillants, des joues creuses, une bouche tourmentée, vilaine, +soulevée par les longues dents obliques; point de menton: en somme, un nez +entre deux yeux étincelants. Le superbe chef de bande, en dépit de la +littérature, même de la théologie dont on l'avait frotté! Grand capitaine à +vingt ans, fou d'orgueil après ses quatre victoires, fou de colère après +seize mois de prison, ivre de haine jusqu'au crime et à la trahison, il +revient, lion maté par le renard Mazarin, s'effondrer aux pieds du roi le +plus roi qu'on ait jamais vu. Et puis c'est fini, sauf l'éclair de Senef. +On ne songe pas assez à ce qu'il y a eu de particulier et de douloureux +dans cette destinée. Toute la gloire au commencement! puis une vie ennuyée +d'homme de proie dans une société décidément organisée et réglée; une +mélancolie de fauve enfermé dans une cage invisible, de vieil aigle +attaché sur sa mangeoire, déplumé par places, la tête entre ses deux ailes +remontées..., à ce point que le maître des cérémonies funèbres du grand +siècle pourra louer la pitié, la bonté et les vertus chrétiennes de ce +dernier des barons féodaux. + +Voilà ce qu'il faut se dire pour goûter vraiment les _Oraisons funèbres_, +et voilà ce que le commentaire de M. Jacquinet nous permet au moins +d'imaginer. Et il faut aussi se représenter le lieu, le théâtre, la mise +en scène: un de ces catafalques lourds et somptueux, comme nous en décrit +Mme de Sévigné, avec d'innombrables cierges et de hauts lampadaires et +des figures allégoriques dans le genre «pompeux»; les gentilshommes, +les grandes dames en moire, velours et falbalas, en roides et opulentes +toilettes; tout l'appareil d'une cérémonie de cour et, sur les figures +graves, un air de parade et de représentation. Voyez par là-dessus le +Bossuet de Rigaud, front arrondi et dur comme un roc, bouche sévère, +face ample et bien nourrie, tête rejetée en arrière; magnifique dans +l'écroulement des draperies pesantes et des satins aux belles cassures (il +ne traînait pas toutes ces étoffes en chaire, mais je le vois ainsi quand +même): Bossuet, gardien et captif volontaire d'un des plus puissants +systèmes de dogmes religieux et sociaux qui aient jamais maintenu dans +l'ordre une société humaine, et participant, dans toute son attitude, de +la majesté des fictions dont il conservait le dépôt. Sur les cadavres +«très illustres» enfouis sous cette pompe, il jette les paroles pompeuses +qui disent leur néant; et cependant il leur refait une vie terrestre toute +pleine de mérites et de vertus, car il le faut, car cela convient, car +cela importe au bon ordre des choses humaines. Et tout, l'appareil +éclatant des funérailles et les louanges convenues, tout contribue à +rendre plus ironique cette majestueuse comédie de la mort où les paroles +sonores, préparées d'avance, sur la vanité de toutes choses, ne sont +qu'une suprême vanité. + +Ainsi on peut passer un bon moment avec les _Oraisons funèbres_ si on se +contente de les feuilleter et de songer autour, car il faut bien avouer +qu'elles sont peut-être moins intéressantes en elles-mêmes que par les +spectacles et les images qu'elles évoquent. Quant à les lire d'un bout à +l'autre, c'est une grosse affaire. Les figures si vivantes, si marquées, +dont je parcourais tout à l'heure la série, s'effacent, s'atténuent, +perdent presque tout leur relief par l'embellissement obligatoire de +l'éloge officiel. Voulez-vous des portraits sincères? C'est dans les +Mémoires et les correspondances qu'il faut les chercher. Restent les belles +méditations sur l'universelle vanité, sur la mort, sur la grâce; mais +vous les retrouverez, et tout aussi belles, dans les _Sermons_. Aimez-vous +enfin les considérations sur le gouvernement des affaires humaines par la +Providence, sur Dieu visible dans l'histoire? Vous n'avez qu'à ouvrir le +_Discours sur l'histoire universelle_. Et si peut-être ces enseignements +paraissent avoir plus de force dans les _Oraisons funèbres_, étant tirés de +cas particuliers et présents (et rien d'ailleurs n'est éloquent comme un +cercueil), cet avantage n'est que trop balancé par l'artifice nécessaire de +ces discours d'apparat. Si M. de Sacy, pour en jouir pleinement, avouait +s'y reprendre à plusieurs fois, que dirons-nous, profanes? Je persiste à +croire et qu'il y a dans l'oeuvre de Bossuet des parties plus intéressantes +que les _Oraisons funèbres_ et que la meilleure façon d'accommoder et +de faire lire les _Oraisons funèbres_ est celle de M. Jacquinet. + + + + +ERNEST RENAN + + +Nul écrivain peut-être n'a tant occupé, hanté, troublé ou ravi les plus +délicats de ses contemporains. Qu'on cède ou qu'on résiste à sa séduction, +nul ne s'est mieux emparé de la pensée, ni de façon plus enlaçante. Ce +grand sceptique a dans la jeunesse d'aujourd'hui des fervents comme en +aurait un apôtre et un homme de doctrine. Et quand on aime les gens, on +veut les voir. + +Les Parisiens excuseront l'ignorance et la naïveté d'un provincial +fraîchement débarqué de sa province, qui est curieux de voir des hommes +illustres et qui va faisant des découvertes. Je suis un peu comme ces deux +bons Espagnols venus du fin fond de l'Ibérie pour voir Tite-Live et +«cherchant dans Rome autre chose que Rome même». Le sentiment qui les +amenait était naturel et touchant, enfantin si l'on veut, c'est-à-dire +doublement humain. Je suis donc entré au Collège de France, dans la petite +salle des langues sémitiques. + + +I + +À quoi bon pourtant? N'est-ce point par leurs livres, et par leurs livres +seuls, qu'on connaît les écrivains et surtout les philosophes et les +critiques, ceux qui nous livrent directement leur pensée, leur conception +du monde et, par là, tout leur esprit et toute leur âme? Que peuvent +ajouter les traits de leur visage et le son de leur voix à la connaissance +que nous avons d'eux? Qu'importe de savoir comment ils ont le nez fait? +Et s'ils l'avaient mal fait, par hasard? ou seulement fait comme tout le +monde? + +Mais non, nous voulons voir. Combien de pieux jeunes gens ont accompli leur +pèlerinage au sanctuaire de l'avenue d'Eylau pour y contempler ne fût-ce +que la momie solennelle du dieu qui se survit! Heureusement on voit ce +qu'on veut, quand on regarde avec les yeux de la foi; et la pauvre humanité +a, quoi qu'elle fasse, la bosse irréductible de la vénération. + +Au reste, il n'est pas sûr que l'amour soit incompatible avec un petit +reste au moins de sens critique. Avez-vous remarqué? Quand on est pris, +bien pris et touché à fond, on peut néanmoins saisir très nettement les +défauts ou les infirmités de ce que nos pères appelaient l'objet aimé et, +comme on est peiné de ne le voir point parfait et qu'on s'en irrite (non +contre lui), cette pitié et ce dépit redoublent encore notre tendresse. +Nous voulons oublier et nous lui cachons (tout en le connaissant bien) ce +qui peut se rencontrer chez lui de fâcheux, comme nous nous cachons à +nous-mêmes nos propres défauts, et ce soin délicat tient notre amour en +haleine et nous le rend plus intime en le faisant plus méritoire et en +lui donnant un air de défi. La critique peut donc fournir à la passion de +nouveaux aliments, bien loin de l'éteindre. + +Conclusion: ce n'est que pour les tièdes que les grands artistes perdent +parfois à être vus de près; mais cette épreuve ne saurait les entamer aux +yeux de celui qui est véritablement épris. Et ils y gagnent d'être mieux +connus sans être moins aimés. + + +II + +C'est, je crois, le cas pour M. Renan. Une chose me tracassait. Est-il +triste décidément, ou est-il gai, cet homme extraordinaire? On peut hésiter +si l'on s'en tient à ses livres. Car, s'il conclut presque toujours par un +optimisme déclaré, il n'en est pas moins vrai que sa conception du monde +et de l'histoire, ses idées sur la société contemporaine et sur son avenir +prêtent tout aussi aisément à des conclusions désolées. Le vieux mot: +«Tout est vanité», tant et si richement commenté par lui, peut avoir aussi +bien pour complément: «À quoi bon vivre?» que: «Buvons, mes frères, et +tenons-nous en joie.» Que le but de l'univers nous soit profondément caché; +que ce monde ait tout l'air d'un spectacle que se donne un Dieu qui sans +doute n'existe pas, mais qui existera et qui est en train de se faire; que +la vertu soit pour l'individu une duperie, mais qu'il soit pourtant élégant +d'être vertueux en se sachant dupé; que l'art, la poésie et même la vertu +soient de jolies choses, mais qui auront bientôt fait leur temps, et que le +monde doive être un jour gouverné par l'Académie des sciences, etc., tout +cela est amusant d'un côté et navrant de l'autre. C'est par des arguments +funèbres que M. Renan, dans son petit discours de Tréguier, conseillait la +joie à ses contemporains. Sa gaîté paraissait bien, ce jour-là, celle d'un +croque-mort très distingué et très instruit. + +M. Sarcey, qui voit gros et qui n'y va jamais par quatre chemins, se tire +d'affaire en traitant M. Renan de «fumiste», de fumiste supérieur et +transcendant (_XIXe Siècle_, article du mois d'octobre 1884). Eh! oui, +M. Renan se moque de nous. Mais se moque-t-il toujours? et jusqu'à quel +point se moque-t-il? Et d'ailleurs il y a des «fumistes» fort à plaindre. +Souvent le railleur souffre et se meurt de sa propre ironie. Encore un +coup, est-il gai, ce sage, ou est-il triste? L'impression que laisse la +lecture de ses ouvrages est complexe et ambiguë. On s'est fort amusé; on +se sait bon gré de l'avoir compris; mais en même temps on se sent troublé, +désorienté, détaché de toute croyance positive, dédaigneux de la foule, +supérieur à l'ordinaire et banale conception du devoir, et comme redressé +dans une attitude ironique à l'égard de la sotte réalité. La superbe du +magicien, passant en nous naïfs, s'y fait grossière et s'y assombrit. Et +comment serait-il gai, quand nous sommes si tristes un peu après l'avoir +lu? + +Allons donc le voir et l'entendre. L'accent de sa voix, l'expression de son +visage et de toute son enveloppe mortelle nous renseignera sans doute sur +ce que nous cherchons. Que risquons-nous? Il ne se doutera pas que nous +sommes là; il ne verra en nous que des têtes quelconques de curieux; il ne +nous accablera pas de sa politesse ecclésiastique devant qui les hommes +d'esprit et les imbéciles sont égaux; il ne saura pas que nous sommes des +niais et ne nous fera pas sentir que nous sommes des importuns. + +J'ai fait l'épreuve. Eh bien, je sais ce que je voulais savoir. M. Renan +est gai, très gai, et, qui plus est, d'une gaîté comique. + + +III + +L'auditoire du «grand cours» n'a rien de particulier. Beaucoup de vieux +messieurs qui ressemblent à tous les vieux messieurs, des étudiants, +quelques dames, parfois des Anglaises qui sont venues là parce que M. Renan +fait partie des curiosités de Paris. + +Il entre, on applaudit. Il remercie d'un petit signe de tête en souriant +d'un air bonhomme. Il est gros, court, gras, rose; de grands traits, de +longs cheveux gris, un gros nez, une bouche fine; d'ailleurs tout rond, +se mouvant tout d'une pièce, sa large tête dans les épaules. Il a l'air +content de vivre, et il nous expose avec gaîté la formation de ce _Corpus_ +historique qui comprend le _Pentateuque_ et le livre de Josué et qui serait +mieux nommé l'_Hexateuque_. + +Il explique comment cette _Torah_ a d'abord été écrite sous deux formes +à peu près en même temps, et comment nous saisissons dans la rédaction +actuelle les deux rédactions primitives, jéhoviste et élohiste; qu'il y a +donc eu deux types de l'histoire sainte comme il y a eu plus tard deux +Talmuds, celui de Babylone et celui de Jérusalem; que la fusion des deux +histoires eut lieu probablement sous Ézéchias, c'est-à-dire au temps +d'Esaïe, après la destruction du royaume du Nord; que c'est alors que fut +constitué le _Pentateuque_, moins le _Deutéronome_ et le _Lévitique_; +que le _Deutéronome_ vint s'y ajouter au temps de Josias, et le +_Lévitique_ un peu après. + +L'exposition est claire, simple, animée. La voix est un peu enrouée et un +peu grasse, la diction très appuyée et très scandée, la mimique familière +et presque excessive. Quant à la forme, pas la moindre recherche ni même la +moindre élégance; rien de la grâce ni de la finesse de son style écrit. Il +parle pour se faire comprendre, voilà tout; et va comme je te pousse! Il ne +fait pas les «liaisons». Il s'exprime absolument comme au coin du feu avec +des «Oh!», des «Ah!», des «En plein!», des «Pour ça, non!». Il a, comme +tous les professeurs, deux ou trois mots ou tournures qui reviennent +souvent. Il fait une grande consommation de «en quelque sorte», locution +prudente, et dit volontiers: «N'en doutez pas», ce qui est peut-être la +plus douce formule d'affirmation, puisqu'elle nous reconnaît implicitement +le droit de douter. Voici d'ailleurs quelques spécimens de sa manière. +J'espère qu'ils amuseront, étant exactement pris sur le vif. + +À propos de la rédaction de la _Torah_, qui n'a fait aucun bruit, qui est +restée anonyme, dont on ne sait même pas la date précise parce que tout ce +qui est écrit là était déjà connu, existait déjà dans la tradition orale: + + Comme ça est différent, n'est-ce pas? de ce qui se passe de nos jours! + La rédaction d'un code, d'une législation, on discuterait ça + publiquement, les journaux en parleraient, ça serait un événement. + Eh bien, la rédaction définitive du _Pentateuque_, ç'a pa'été un + événement du tout!... + +À propos des historiens orientaux comparés à ceux d'Occident: + + Chez les Grecs, chez les Romains, l'histoire est une Muse. Oh! i' sont + artistes, ces Grecs et ces Romains! Tite-Live, par exemple, fait une + oeuvre d'art; il digère ses documents et se les assimile au point + qu'on ne les distingue plus. Aussi on ne peut jamais le critiquer avec + lui-même; son art efface la trace de ses méprises. Eh bien! vous n'avez + pas ça en Orient, oh! non, vous n'avez pas ça! En Orient, rien que des + compilateurs; ils juxtaposent, mêlent, entassent. Ils dévorent les + documents antérieurs, ils ne les digèrent pas. Ce qu'ils dévorent + reste tout entier dans leurs estomac: vous pouvez retirer les morceaux. + +À propos de la date du _Lévitique_: + + Ah! je fais bien mes compliments à ceux qui sont sûrs de ces choses-là! + Le mieux est de ne rien affirmer, ou bien de changer d'avis de temps + en temps. Comme ça, on a des chances d'avoir été au moins une fois + dans le vrai. + +À propos des lévites: + + Oh! le lévitisme, ça n'a pas toujours été ce que c'était du temps de + Josias. Dans les premiers temps, comme le culte était très compliqué, + il fallait des espèces de sacristains très forts, connaissant très bien + leur affaire: c'étaient les lévites. Mais le lévitisme organisé en + corps sacerdotal, c'est de l'époque de la reconstruction du temple. + +Enfin je recueille au hasard des bouts de phrase: «Bien oui! c'est +compliqué, mais c'est pas, encore assez compliqué.»--«Cette rédaction du +_Lévitique_, ça a-t-i' été fini? Non, ça a cessé.»--«Ah! parfait, le +_Deutéronome_! Ça forme un tout. Ah! celui-là a pa' été coupé!» + +J'ai peur, ici, de trahir M. Renan sous prétexte de reproduire exactement +sa parole vivante. Je sens très bien que, détachés de la personne même de +l'orateur, de tout ce qui les accompagne, les relève et les sauve, ces +fragments un peu heurtés prennent un air quasi grotesque. Cela fait songer +à je ne sais quel Labiche exégète, à une critique des Écritures exposée par +Lhéritier, devant le trou du souffleur, dans quelque monologue fantastique. +Eh bien! non, ce n'est pas cela, ma loyauté me force d'en avertir le +lecteur. Assurément je ne pense pas que Ramus, Vatable ou Budé aient +professé sur ce ton; et c'est un signe des temps que cette absence de +tout appareil et cette savoureuse bonhomie dans une des chaires les plus +relevées du Collège de France. Mais il n'est que juste d'ajouter que +M. Renan s'en tient à la bonhomie. Les familiarités de la phrase ou même +de la prononciation sont sauvées par la cordialité du timbre et par la +bonne grâce du sourire. Les «Oh!», les «Ah!», les «Pour ça, non!», les +«J'sais pas» et les «Ça, c'est vrai», peuvent être risibles, ou vulgaires, +ou simplement aimables. Les «négligences» de M. Renan sont dans le dernier +cas. Il cause, voilà tout, avec un bon vieil auditoire bien fidèle et +devant qui il se sent à l'aise. + +Vous saisissez maintenant le ton, l'accent, l'allure de ces conférences. +C'est quelque chose de très vivant. M. Renan paraît prendre un intérêt +prodigieux à ce qu'il explique et s'amuser énormément. Ne croyez pas ce +qu'il nous dit quelque part des sciences historiques, de «ces pauvres +petites sciences conjecturales». Il les aime, quoi qu'il dise, et les +trouve divertissantes. On n'a jamais vu un exégète aussi jovial. Il éprouve +un visible plaisir à louer ou à contredire MM. Reuss, Graff, Kuenen, +Welhausen, des hommes très forts, mais entêtés ou naïfs. Le Jéhoviste et +l'Élohiste, mêlés «comme deux jeux de cartes», c'est cela qui est amusant +à débrouiller! Et lorsque le grand-prêtre Helkia, très malin, vient dire +au roi Josias: «Nous avons trouvé dans le temple la loi d'Iaveh», et nous +fournit par là la date exacte du _Deutéronome_, 622, M. Renan ne se sent +pas de joie! + +Mais c'est surtout quand il rencontre (sans la chercher) quelque bonne +drôlerie qu'il faut le voir! La tête puissante, inclinée sur une épaule +et rejetée en arrière, s'illumine et rayonne; les yeux pétillent, et le +contraste est impayable de la bouche très fine qui, entr'ouverte, laisse +voir des dents très petites, avec les joues et les bajoues opulentes, +épiscopales, largement et même grassement taillées. Cela fait songer à ces +faces succulentes et d'un relief merveilleux que Gustave Doré a semées dans +ses illustrations de Rabelais ou des _Contes drolatiques_ et qu'il suffit +de regarder pour éclater de rire. Ou plutôt on pressent là tout un poème +d'ironie, une âme très fine et très alerte empêtrée dans trop de matière, +et qui s'en accommode, et qui même en tire un fort bon parti en faisant +rayonner sur tous les points de ce masque large la malice du sourire, comme +si c'était se moquer mieux et plus complètement du monde que de s'en moquer +avec un plus vaste visage! + + +IV + +C'est égal, on éprouve un mécompte, sinon une déception. M. Renan n'a pas +tout à fait la figure que ses livres et sa vie auraient dû lui faire. +Ce visage qu'on rêvait pétri par le scepticisme transcendantal, on y +discernerait plutôt le coup de pouce de la _Théologie de Béranger_, qu'il a +si délicieusement raillée. J'imagine qu'un artiste en mouvements oratoires +aurait ici une belle occasion d'exercer son talent. + +--Cet homme, dirait-il, a passé par la plus terrible crise morale qu'une +âme puisse traverser. Il a dû, à vingt ans, et dans des conditions qui +rendaient le choix particulièrement douloureux et dramatique, opter entre +la foi et la science, rompre les liens les plus forts et les plus doux et, +comme il était plus engagé qu'un autre, la déchirure a sans doute été +d'autant plus profonde. Et il est gai! + +Pour une déchirure moins intime (car il n'était peut-être qu'un rhéteur), +Lamennais est mort dans la désespérance finale. Pour beaucoup moins que +cela, le candide Jouffroy est resté incurablement triste. Pour moins +encore, pour avoir non pas douté, mais seulement craint de douter, Pascal +est devenu fou. Et M. Renan est gai! + +Passe encore s'il avait changé de foi: il pourrait avoir la sérénité que +donnent souvent les convictions fortes. Mais ce philosophe a gardé +l'imagination d'un catholique. Il aime toujours ce qu'il a renié. Il est +resté prêtre; il donne à la négation même le tour du mysticisme chrétien. +Son cerveau est une cathédrale désaffectée[77]. On y met du foin; on y fait +des conférences: c'est toujours une église. Et il rit! et il se dilate! et +il est gai! + + [Note 77: Le mot est de M. Alphonse Daudet.] + +Cet homme a passé vingt ans de sa vie à étudier l'événement le plus +considérable et le plus mystérieux de l'histoire. Il a vu comment naissent +les religions; il est descendu jusqu'au fond de la conscience des simples +et des illuminés; il a vu comme il faut que les hommes soient malheureux +pour faire de tels rêves, comme il faut qu'ils soient naïfs pour se +consoler avec cela. Et il est gai! + +Cet homme a, dans sa _Lettre à M. Berthelot_, magnifiquement tracé le +programme formidable et établi en regard le bilan modeste de la science. +Il a eu, ce jour-là, et nous a communiqué la sensation de l'infini. Il a +éprouvé mieux que personne combien nos efforts sont vains et notre destinée +indéchiffrable. Et il est gai! + +Cet homme, ayant à parler dernièrement de ce pauvre Amiel qui a tant pâti +de sa pensée, qui est mort lentement du mal métaphysique, s'amusait à +soutenir, avec une insolence de page, une logique fuyante de femme et de +jolies pichenettes à l'adresse de Dieu, que ce monde n'est point, après +tout, si triste pour qui ne le prend pas trop au sérieux, qu'il y a mille +façons d'être heureux et que ceux à qui il n'a pas été donné de «faire leur +salut» par la vertu ou par la science peuvent le faire par les voyages, +les femmes, le sport ou l'ivrognerie. (Je trahis peut-être sa pensée en la +traduisant; tant pis! Pourquoi a-t-il des finesses qui ne tiennent qu'à +l'arrangement des mots?) Je sais bien que le pessimisme n'est point, malgré +ses airs, une philosophie, n'est qu'un sentiment déraisonnable né d'une vue +incomplète des choses; mais on rencontre tout de même des optimismes bien +impertinents! Quoi! ce sage reconnaissait lui-même un peu auparavant qu'il +y a, quoi qu'on fasse, des souffrances inutiles et inexplicables; le grand +cri de l'universelle douleur montait malgré lui jusqu'à ses oreilles: +et tout de suite après il est gai! Malheur à ceux qui rient! comme dit +l'Écriture. Ce rire, je l'ai déjà entendu dans l'_Odyssée_: c'est le rire +involontaire et lugubre des prétendants qui vont mourir. + +Non, non, M. Renan n'a pas le droit d'être gai. Il ne peut l'être que par +l'inconséquence la plus audacieuse ou la plus aveugle. Comme Macbeth avait +tué le sommeil, M. Renan, vingt fois, cent fois dans chacun de ses livres, +a tué la joie, a tué l'action, a tué la paix de l'âme et la sécurité de +la vie morale. Pratiquer la vertu avec cette arrière-pensée que l'homme +vertueux est peut-être un sot; se faire «une sagesse à deux tranchants»; se +dire que «nous devons la vertu à l'Éternel, mais que nous avons droit d'y +joindre, comme reprise personnelle, l'ironie; que nous rendons par là à qui +de droit plaisanterie pour plaisanterie», etc., cela est joli, très joli; +c'est, un raisonnement délicieux et absurde, et ce «bon Dieu», conçu +comme un grec émérite qui pipe les dés, est une invention tout à fait +réjouissante. Mais ne jamais faire le bien bonnement, ne le faire que par +élégance et avec ce luxe de malices, mettre tant d'esprit à être bon quand +il vous arrive de l'être, apporter toujours à la pratique de la vertu la +méfiance et la sagacité d'un monsieur qu'on ne prend pas sans vert et qui +n'est dupe que parce qu'il le veut bien,--est-ce que cela, à supposer que +ce soit possible, ne vous paraît pas lamentable? Dire que Dieu n'existe +pas, mais qu'il existera peut-être un jour et qu'il sera la conscience de +l'univers quand l'univers sera devenu conscient; dire ailleurs que «Dieu +est déjà bon, qu'il n'est pas encore tout-puissant, mais qu'il le sera sans +doute un jour»; que «l'immortalité n'est pas un don inhérent à l'homme, une +conséquence de sa nature, mais sans doute un don réservé par l'Être, devenu +absolu, parfait, omniscient, tout-puissant, à ceux qui auront contribué à +son développement»; «qu'il y a du reste presque autant de chances pour que +le contraire de tout cela soit vrai» et «qu'une complète obscurité nous +cache les fins de l'univers»: ne sont-ce pas là, à qui va au fond, de +belles et bonnes négations enveloppées de railleries subtiles? Ne craignons +point de passer pour un esprit grossier, absolu, ignorant des nuances. +Il n'y a pas de nuances qui tiennent. Douter et railler ainsi, c'est +simplement nier; et ce nihilisme, si élégant qu'il soit, ne saurait être +qu'un abîme de mélancolie noire et de désespérance. Notez que je ne +conteste point la vérité de cette philosophie (ce n'est pas mon affaire): +j'en constate la profonde tristesse. Rien, rien, il n'y a rien que des +phénomènes. M. Renan ne recule d'ailleurs devant aucune des conséquences +de sa pensée. Il a une phrase surprenante où «faire son salut» devient +exactement synonyme de «prendre son plaisir où on le trouve», et où il +admet des saints de la luxure, de la morphine et de l'alcool. Et avec cela +il est gai! Comment fait-il donc? + +Quelqu'un pourrait répondre: + +--Vous avez l'étonnement facile, monsieur l'ingénu. C'est comme si vous +disiez: «Cet homme est un homme, et il a l'audace d'être gai!». Et ne vous +récriez point que sa gaieté est sinistre, car je vous montrerais qu'elle +est héroïque. Ce sage a eu une jeunesse austère; il reconnaît, après trente +ans d'études, que cette austérité même fut une vanité, qu'il a été sa +propre dupe, que ce sont les simples et les frivoles qui ont raison, mais +qu'il n'est plus temps aujourd'hui de manger sa part du gâteau. Il le sait, +il l'a dit cent fois, il est gai pourtant. C'est admirable! + + +V + +Eh bien! non. Je soupçonne cette gaieté de n'être ni sinistre ni héroïque. +Il reste donc qu'elle soit naturelle et que M. Renan se contente de +l'entretenir par tout ce qu'il sait des hommes et des choses. Et cela +certes est bien permis; car, si ce monde est affligeant comme énigme, il +est encore assez divertissant comme spectacle. + +On peut pousser plus loin l'explication. Il n'y a pas de raison pour que le +pyrrhonien ou le négateur le plus hardi ne soit pas un homme gai, et cela +même en supposant que la négation ou le doute universel comporte une vue du +monde et de la vie humaine nécessairement et irrémédiablement triste, ce +qui n'est point démontré. Dans tous les cas, cela ne serait vrai que pour +les hommes de culture raffinée et de coeur tendre, car les gredins ne sont +point gênés d'être à la fois de parfaits négateurs et de joyeux compagnons. +Mais en réalité il n'est point nécessaire d'être un coquin pour être gai +avec une philosophie triste. Sceptique, pessimiste, nihiliste, on l'est +quand on y pense: le reste du temps (et ce reste est presque toute la vie), +eh bien! on vit, on va, on vient, on cause, on voyage, on a ses travaux, +ses plaisirs, ses petites occupations de toute sorte.--Vous vous rappelez +ce que dit Pascal des «preuves de Dieu métaphysiques»: ces démonstrations +ne frappent que pendant l'instant qu'on les saisit; une heure après, elles +sont oubliées. Il peut donc fort bien y avoir contraste entre les idées et +le caractère d'un homme, surtout s'il est très cultivé. «Le jugement, dit +Montaigne, tient chez moi un siège magistral... Il laisse mes appétits +aller leur train... _Il fait son jeu à part_.» Pourquoi ne ferait-il +pas aussi son jeu à part chez le décevant écrivain des _Dialogues +philosophiques_? Essayons donc de voir par où et comment il peut être +heureux. + +D'abord son optimisme est un parti pris hautement affiché, à tout propos et +même hors de propos et aux moments les plus imprévus. Il est heureux parce +qu'il veut être heureux: ce qui est encore la meilleure façon qu'on ait +trouvé de l'être. Il donne là un exemple que beaucoup de ses contemporains +devraient suivre. À force de nous plaindre, nous deviendrons vraiment +malheureux. Le meilleur remède contre la douleur est peut-être de la nier +tant qu'on peut. Une sensibilité nous envahit, très humaine, très généreuse +même, mais très dangereuse aussi. Il faut agir sans se lamenter, et aider +le prochain sans le baigner de larmes. Je ne sais, mais peut-être le +«pauvre peuple» est-il moins heureux encore depuis qu'on le plaint +davantage. Sa misère était plus grande autrefois, et cependant je crois +qu'il était peut-être moins à plaindre, précisément parce qu'on le +plaignait moins. + +Je veux bien, du reste, accorder aux âmes faibles qu'il ne suffit pas +toujours de vouloir pour être heureux. La vie, en somme, n'a pas trop mal +servi M. Renan, l'a passablement aidé à soutenir sa gageure; et il en +remercie gracieusement l'obscure «cause première» à la fin de ses +_Souvenirs_. Tous ses rêves se sont réalisés. Il est de deux Académies; +il est administrateur du Collège de France; il a été aimé, nous dit-il, +des trois femmes dont l'affection lui importait: sa soeur, sa femme et sa +fille; il a enfin une honnête aisance, non en biens-fonds, qui sont chose +trop matérielle et trop attachante, mais en actions et obligations, choses +légères et qui lui agréent mieux, étant des espèces de fictions, et même +de jolies fictions.--Il a des rhumatismes. Mais il met sa coquetterie à ce +qu'on ne s'en aperçoive point; et puis il ne les a pas toujours.--Sa plus +grande douleur a été la mort de sa soeur Henriette; mais le spectacle au +moins lui en a été épargné et la longue et terrible angoisse, puisqu'il +était lui-même fort malade à ce moment-là. Elle s'en est allée son oeuvre +faite et quand son frère n'avait presque plus besoin d'elle. Et qui sait si +la mémoire de cette personne accomplie ne lui est pas aussi douce que le +serait aujourd'hui sa présence? Et puis cette mort lui a inspiré de si +belles pages, si tendres, si harmonieuses! Au reste, s'il est vrai que le +bonheur est souvent la récompense des coeurs simples, il me paraît qu'une +intelligence supérieure et tout ce qu'elle apporte avec soi n'est point +pour empêcher d'être heureux. Elle est aux hommes ce que la grande beauté +est aux femmes. Une femme vraiment belle jouit continuellement de sa +beauté, elle ne saurait l'oublier un moment, elle la lit dans tous les +yeux. Avec cela la vie est supportable ou le redevient vite, à moins d'être +une passionnée, une enragée, une gâcheuse de bonheur comme il s'en trouve. +M. Renan se sent souverainement intelligent comme Cléopâtre se sentait +souverainement belle. Il a les plaisirs de l'extrême célébrité, qui sont +de presque tous les instants et qui ne sont point tant à dédaigner, du +moins je l'imagine. Sa gloire lui rit dans tous les regards. Il se sent +supérieur à presque tous ses contemporains par la quantité de choses qu'il +comprend, par l'interprétation qu'il en donne, par les finesses de cette +interprétation. Il se sent l'inventeur d'une certaine philosophie très +raffinée, d'une certaine façon de concevoir le monde et de prendre la vie, +et il surprend tout autour de lui l'influence exercée sur beaucoup d'âmes +par ses aristocratiques théories. (Et je ne parle pas des joies régulières +et assurées du travail quotidien, des plaisirs de la recherche et, parfois, +de la découverte.)--M. Renan jouit de son génie et de son esprit. M. Renan +jouit le premier du renanisme. + +Il serait intéressant--et assez inutile d'ailleurs--de dresser la liste des +contradictions de M. Renan. Son Dieu tour à tour existe ou n'existe pas, +est personnel ou impersonnel. L'immortalité dont il rêve quelquefois +est tour à tour individuelle et collective. Il croit et ne croit pas au +progrès. Il a la pensée triste et l'esprit plaisant. Il aime les sciences +historiques et les dédaigne. Il est pieusement impie. Il est très chaste +et il éveille assez souvent des images sensuelles. C'est un mystique et +un pince-sans-rire. Il a des naïvetés et d'inextricables malices. Il est +Breton et Gascon. Il est artiste, et son style est pourtant le moins +plastique qui se puisse voir. Ce style paraît précis et en réalité fuit +comme l'eau entre les doigts. Souvent la pensée est claire et l'expression +obscure, à moins que ce ne soit le contraire. Sous une apparence de +liaison, il a des sautes d'idées incroyables, et ce sont continuellement +des abus de mots, des équivoques imperceptibles, parfois un ravissant +galimatias. Il nie dans le même temps qu'il affirme. Il est si préoccupé +de n'être point dupe de sa pensée qu'il ne saurait rien avancer d'un peu +sérieux sans sourire et railler tout de suite après. Il a des affirmations +auxquelles, au bout d'un instant, il n'a plus l'air de croire, ou, par une +marche opposée, des paradoxes ironiques auxquels on dirait qu'il se laisse +prendre. Mais sait-il exactement lui-même où commence et où finit son +ironie? Ses opinions exotériques s'embrouillent si bien avec ses «pensées +de derrière la tête» que lui-même, je pense, ne s'y retrouve plus et se +perd avant nous dans le mystère de ces «nuances». + +Toutes les fées avaient richement doté le petit Armoricain. Elles lui +avaient donné le génie, l'imagination, la finesse, la persévérance, la +gaieté, la bonté. La fée Ironie est venue à son tour et lui a dit: «Je +t'apporte un don charmant; mais je te l'apporte en si grande abondance +qu'il envahira et altérera tous les autres. On t'aimera; mais, comme on +aura toujours peur de passer à tes yeux pour un sot, on n'osera pas te le +dire. Tu te moqueras des hommes, de l'univers et de Dieu, tu te moqueras +de toi-même, et tu finiras par perdre le souci et le goût de la vérité. +Tu mêleras l'ironie aux pensers les plus graves, aux actions les plus +naturelles et les meilleures, et l'ironie rendra toutes les écritures +infiniment séduisantes, mais inconsistantes et fragiles. En revanche, +jamais personne ne se sera diverti autant que toi d'être au monde.» +Ainsi parla la fée et, tout compte fait, elle fut assez bonne personne. +Si M. Renan est une énigme, M. Renan en jouit tout le premier et s'étudie +peut-être à la compliquer encore. + +Il écrivait, il y a quatorze ans: «Cet univers est un spectacle que Dieu +se donne à lui-même; servons les intentions du grand chorège en contribuant +à rendre le spectacle aussi brillant, aussi varié que possible.» Il faut +rendre cette justice à l'auteur de la _Vie de Jésus_ qu'il les sert +joliment, «les intentions du grand chorège»! Il est certainement un des +«compères» les plus originaux et les plus fins de l'éternelle féerie. Lui +reprocherons-nous de s'amuser pour son compte tout en divertissant le divin +imprésario? Ce serait de l'ingratitude, car nous jouissons aussi de la +comédie selon notre petite mesure; et vraiment le monde serait plus +ennuyeux si M. Renan n'y était pas. + + +APPENDICE + +FRAGMENT D'UN DISCOURS PRONONCÉ PAR M. RENAN À QUIMPER, LE 17 AOÛT 1885. + +... Moi aussi, j'ai détruit quelques bêtes souterraines assez malfaisantes. +J'ai été un bon torpilleur à ma manière; j'ai donné quelques secousses +électriques à des gens qui auraient mieux aimé dormir. Je n'ai pas manqué +à la tradition des bonnes gens de Goëlo. + +Voilà pourquoi, bien que fatigué de corps avant l'âge, j'ai gardé jusqu'à +la vieillesse une gaieté d'enfant, comme les marins, une facilité étrange +à me contenter. + +Un critique me soutenait dernièrement que ma philosophie m'obligeait à être +toujours éploré. Il me reprochait comme une hypocrisie ma bonne humeur, +dont il ne voyait pas les vraies causes. + +Eh bien! je vais vous les dire. + +Je suis très gai, d'abord parce que, m'étant très peu amusé quand j'étais +jeune, j'ai gardé, à cet égard, toute ma fraîcheur d'illusions; puis, voici +qui est plus sérieux: je suis gai, parce que je suis sûr d'avoir fait en ma +vie une bonne action; j'en suis sûr. Je ne demanderais pour récompense que +de recommencer. Je me plains d'une seule chose, c'est d'être vieux dix ans +trop tôt. + +Je ne suis pas un homme de lettres, je suis un homme du peuple; je suis +l'aboutissant de longues files obscures de paysans et de marins. Je jouis +de leurs économies de pensée; je suis reconnaissant à ces pauvres gens qui +m'ont procuré, par leur sobriété intellectuelle, de si vives jouissances. + +Là est le secret de notre jeunesse. + +Nous sommes prêts à vivre quand tout le monde ne parle plus que de mourir. +Le groupe humain auquel nous ressemblons le plus, et qui nous comprend le +mieux, ce sont les Slaves; car ils sont dans une position analogue à la +nôtre, neufs dans la vie et antiques à la fois... + + + + +FERDINAND BRUNETIÈRE[78] + + [Note 78: _Études sur l'histoire de la littérature française; + Nouvelles études_: 2 vol. in-12 (Hachette).--_Histoire et littérature_; + le _Roman naturaliste_: 2 vol. in-12 (Calmann-Lévy).] + + +M. Ferdinand Brunetière, qui aime peu, n'est point aimé passionnément. +Les jeunes, ceux de la nouvelle école, le méprisent, le conspuent, +l'égorgeraient volontiers. Les professeurs de l'Université le disent +pédant, afin de paraître légers. Il a contre lui les faux érudits et les +érudits trop entêtés d'érudition. Il n'a pour lui ni les frivoles ni les +sensibles ou les nerveux. Les femmes le lisent peu. Les sympathies qu'il +inspire sont rares et austères. Avec cela, il est quelqu'un; son avis +compte, on sent qu'il n'est jamais négligeable. En un mot, il a l'autorité. + +L'autorité, pourrait-on dire en empruntant une tournure à La Bruyère, +n'est pas incompatible avec le mérite, et elle ne le suppose pas non plus. +Du moins elle suppose encore autre chose. Elle appartient le plus souvent +et le plus vite à ceux qui ont coutume de juger avec assurance et d'après +des principes arrêtés. Elle dépend aussi de la façon d'écrire et de la +maison où l'on écrit. Mais, si elle peut s'accroître par là, ce n'est +point par là, je pense, qu'elle se fonde ou qu'elle dure. Même la force +d'affirmation, toute seule, ne la soutiendrait pas longtemps. L'autorité +de la roide parole de M. Brunetière a d'autres causes: ses qualités +d'abord--et ses défauts ensuite. + + +I + +M. Brunetière est fort savant; il a mieux qu'une teinture de toutes choses. +Sur le XVIIe et le XVIIIe siècle, son érudition est imperturbable. Il est +visible qu'il a lu tous les classiques, et tout entiers. Cela n'a l'air +de rien: combien, même parmi les gens du «métier», en ont fait autant? +Histoire, philosophie, romans, poésie, beaux-arts et de tous les pays, il +sait tout; on dirait qu'il a tout vu et tout lu. Toujours on sent sous sa +critique un fonds solide et étendu de connaissances multiples et précises, +placées dans un bon ordre. Il a donc ce premier mérite, aussi rare que +modeste, de connaître toujours parfaitement les choses sur lesquelles il +écrit, et même les alentours. + +M. Brunetière a l'esprit naturellement philosophique. Sa grande science des +livres et de l'histoire, en lui permettant des comparaisons perpétuelles, a +développé en lui cet esprit. Il n'est pas un livre qui ne lui en rappelle +beaucoup d'autres, et bientôt une idée générale se dégage de ces +rapprochements: l'oeuvre n'est plus isolée, mais a son rang dans une série, +liée à d'autres oeuvres par quelque point particulier. Aussi ne verrez-vous +presque jamais M. Brunetière s'enfermer dans un livre pour l'étudier en +lui-même et le définir par son charme propre. Ce n'est pour lui qu'un point +de départ ou un exemple à l'appui d'une théorie, une occasion d'écrire un +chapitre d'histoire littéraire ou d'agiter une question d'esthétique. Sa +critique n'est jamais insignifiante ou simplement aimable. Elle ne nous +laisse point nous complaire dans nos préférences irréfléchies; elle ouvre +l'esprit, et, si elle irrite souvent, elle fait penser. + +M. Brunetière est un doctrinaire. Ces études historiques et ces +dissertations, il ne s'y livre point par simple curiosité, pour le simple +plaisir de la recherche. Il aime juger. Il croit que les oeuvres de +l'esprit ont une valeur absolue et constante en dehors de ceux à qui elles +sont soumises, lecteurs ou spectateurs; et cette valeur, il prétend la +fixer avec précision. Il croit à une hiérarchie des plaisirs esthétiques. +Ferme sur ses théories, jamais il n'hésite dans l'application, beaucoup +plus sensible d'ailleurs à la joie de comparer, de peser, de classer, qu'à +celle de goûter et de faire goûter même les livres qui lui sont le plus +chers, même les bibles sur lesquelles il a comme moulé ses préceptes et +auxquelles il rapporte tout. Or cette foi, cette assurance imposent: c'est +une grande force. Et, d'autre part, l'unité de la doctrine, l'habitude de +tout juger (même quand on ne le dit pas) d'après les mêmes principes ou +d'après les mêmes exemplaires de perfection, donne à la critique quelque +chose de majestueux, de solide et de rassurant. + +M. Brunetière est un esprit très libre en dehors des cas où ses doctrines +essentielles sont directement intéressées. Il n'est point dupe des mots, ni +des hommes, ni des réputations, ni des modes; en tout il cherche à aller au +fond des choses. Et notez qu'il est aussi bien défendu contre le préjugé +académique que contre le préjugé naturaliste. S'il était dupe de quelque +chose, ce serait plutôt de sa défiance même à l'endroit de la mode et de +toute opinion qui a pour elle un certain nombre de sots. Il ne me paraît +se tromper, quelquefois, que par une crainte excessive de donner dans la +badauderie. Au reste, s'il se trompe, c'est par de fortes raisons, et +fortement déduites. Il a certainement dégonflé beaucoup de vessies. Quand +il ne s'agit pas des contemporains, au sujet desquels il se tient sur la +défensive et garde l'air méfiant, quand il parle des classiques, on ne +saurait souhaiter une critique plus libre--cette vérité mise à part, qu'ils +sont incomparables. Mais cela ne lui donne que plus de sécurité pour en +parler à son aise. Et alors son orthodoxie a souvent je ne sais quelle +allure hardie et paradoxale, réformant çà et là les jugements traditionnels +ou bien, pour nous faire enrager, nous montrant les classiques aussi +vivants que nous et découvrant chez eux une foule de choses que nous +croyons avoir inventées. + +M. Brunetière est très intelligent (je donne ici au mot toute sa force). +Des adolescents le traitent de pion et disent: «Il ne comprend pas.» Au +contraire, il est visible qu'il comprend toujours; mais souvent il n'aime +pas. Il a beaucoup d'aveux comme celui-ci: «Ce que l'on ne peut pas +disputer au réalisme, naturalisme, impressionnisme, ou de quelque autre nom +qu'on l'appelle, c'est qu'il n'y a de ressource, de salut et de sécurité +pour l'artiste et pour l'art que l'exacte imitation de la nature. Là est le +secret de la force, et là--ne craignons pas de le dire--la justification +du mouvement qui ramène tous nos écrivains, depuis quelques années, des +sommets nuageux du romantisme d'autrefois au plat pays de la réalité.» +Il est vrai qu'après cela viennent les _distinguo_. Mais enfin, s'il a +combattu un si beau combat contre les excès du naturalisme et du japonisme, +ce n'est point qu'il ne saisisse parfaitement ce que sont ces nouveaux +procédés de l'art, à quel sentiment, à quelle espèce de curiosité ils +répondent, quel genre de plaisir ils peuvent donner. Il place ce plaisir +assez bas et ne le goûte point, voilà tout. Il a, d'ailleurs, presque rendu +justice à Flaubert et très exactement défini ce que Flaubert a pu apporter +de nouveau dans le roman. Rien ne manque à cette étude, au moins en ce qui +regarde _Madame Bovary_, que l'accent de la sympathie. M. Brunetière a fort +bien indiqué aussi ce qu'il y a de neuf dans les procédés de M. Alphonse +Daudet et ce que c'est que l'impressionnisme. N'a-t-il pas reconnu à +M. Émile Zola la simplicité d'invention, l'ampleur et la force? Je sais +bien que le compliment tient une ligne, et la condamnation cinquante pages; +mais remarquez que la banalité romanesque ne lui est pas moins odieuse +que le naturalisme facile. Jamais il n'a loué, jamais il n'a seulement +nommé tel romancier «idéaliste» estimé pourtant des bourgeois. Et même il +admire Darwin, aime M. Renan et considère M. Taine, quoiqu'ils soient à la +mode. + +M. Brunetière n'en est pas moins éminemment grincheux. Il me semble qu'il +doit le savoir et je suis sûr qu'il ne lui déplaît pas de se l'entendre +dire. Il ne lui suffit pas d'avoir raison: il a raison avec humeur et il +n'est pas fâché d'être désagréable en pensant bien. Il y a de l'Alceste +chez lui. Il est certain qu'il a maltraité M. Zola beaucoup plus que ne +l'exigeaient la justice et le bon goût. Il a montré une extrême dureté +contre MM. de Goncourt, leur portant même gratuitement des coups détournés +quand ils n'étaient pas en cause. Là où ses croyances littéraires sont +directement menacées, il frappe, non certes comme un aveugle, mais comme +un sourd. Personne, dans un livre dont la «poétique» lui paraît fausse, ne +fait meilleur marché de ce qui peut s'y trouver d'ailleurs de distingué et +d'intéressant. Il pratique cette espèce de détachement avec une véritable +férocité, et qui m'étonne et m'afflige toujours. «Un mauvais arbre ne +saurait porter de bons fruits»; il ne sort pas de là: c'est un terrible +justicier. Quelquefois seulement, par un souci des moeurs oratoires, on +dirait qu'il cherche à envelopper sa sentence de formes courtoises; ou bien +il se dérobe, il refuse de dire ce qu'il pense, et mieux vaudrait alors +pour le «prévenu» qu'il le dît crûment. C'est tout à fait le «Je ne dis pas +cela» du _Misanthrope_. Et le rapprochement vient d'autant mieux que, comme +Alceste mettait au-dessus de tout la chanson du roi Henri, M. Brunetière +éprouve un sensible plaisir à exagérer ses principes, à leur donner un air +de défi. Ce critique a, comme certains politiques, le goût de +l'impopularité. + +Un Nisard moins aimable, moins élégant, moins délicat, mais vigoureux, +militant et autrement muni de science, d'idées, de raisons et d'esprit +philosophique; un orthodoxe audacieux et provocant comme un hérésiarque: +voilà M. Brunetière. + +Son style est très particulier. Il est, chose rare aujourd'hui, presque +constamment périodique. La phrase ample, longue, savamment aménagée et +équilibrée, exprime quelque chose de complet, présente à la fois l'idée +principale et, dans les incidentes, tout ce qui l'explique, la renforce ou +la modifie. Une seule de ces périodes contient tout ce que nous dirions en +une demi-douzaine de petites phrases se modifiant et se complétant l'une +l'autre. L'écrivain multiplie les _si_, les _comme_, les _d'autant_, et ne +s'embarrasse point du nombre des _qui_ et des _que_. Ses paragraphes sont +bâtis comme ses périodes: la liaison est presque aussi forte entre elles +qu'entre les membres dont elles sont composées. Il fait un usage excellent +des _car_, des _mais_, des _aussi bien_, des _tout de même que_. Il apporte +autant de coquetterie à faire saillir les articulations du style que +d'autres à les dissimuler. Et l'on peut dire aussi que ses études sont +composées tout entières comme ses phrases et comme ses paragraphes. +Ce sont systèmes de blocs unis par des crampons apparents. + +Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'un mouvement continu anime et pousse +ces masses énormes. Je ne sais ce qui étonne le plus chez M. Brunetière, +de sa lourdeur travaillée ou de sa verve puissante. + +Sa langue, comme son style, nous ramène autant qu'il se peut au XVIIe +siècle. Il s'applique à rendre aux mots le sens exact qu'ils avaient dans +cet âge d'or. Traiter des questions toutes modernes avec la phrase de +Descartes et le vocabulaire de Bossuet, voilà le problème qu'a souvent +résolu M. Brunetière. + +Cet archaïsme est très savoureux. Et ne croyez pas que vous trouverez cela +aisément autre part que chez lui. Je n'apprendrai à personne quelle grande +naïveté ç'a été de croire que Cousin parlait la langue du XVIIe siècle; +mais je me figure que M. Brunetière la parle, lui, aussi parfaitement que +Bersot parlait celle du commencement du XVIIIe siècle. + + +II + +J'ai largement loué M. Brunetière, et de grand coeur. Je puis faire +maintenant quelques modestes réserves d'une âme plus tranquille. + +Et, puisque je parlais à l'instant même de son style, il se peut que, pour +être accompli dans son genre, il ne soit pas cependant sans reproche, et +que, ce qu'il est, il le soit trop exclusivement. Le ciel me préserve de +faire peu de cas de la précision et de la propriété des termes dans un +temps où l'à peu près s'étale partout dans les livres et où des auteurs +même célèbres ne savent qu'imparfaitement leur langue! Et Dieu me garde +aussi de reprocher à un écrivain doué d'une originalité décidée, de +qualités tranchées et fortes, de n'avoir point les qualités contraires! +Mais enfin M. Brunetière met la précision à si haut prix qu'il semble que +tout ce qui ne peut s'exprimer avec une exactitude rigoureuse n'existe +point pour lui. Et pour tant il est presque inévitable que le critique, en +étudiant certains livres, accueille en chemin telle idée, reçoive telle +impression qu'il ne peut rendre qu'avec une demi-propriété de termes, +par des demi-jours, par des à peu près intelligents dont chacun, pris à +part, ne satisfait point, mais qui, si on les prend ensemble, donnent +l'expression poursuivie. On en trouve d'innombrables exemples dans +Sainte-Beuve. Or celui qui ne consent pas à cette exactitude moindre +dans l'expression de certaines nuances de la pensée, du sentiment, de la +sensation, peut être encore le critique-né de bien des livres; l'est-il de +tous? N'y en a-t-il pas qui lui échappent en partie et sur lesquels, si je +puis dire, sa juridiction n'est pas absolue? + +Puis, si M. Brunetière a la vigueur, la finesse, un esprit coupant, souvent +une subtilité sèche, il n'a point la grâce, et, comme j'ai dit, je ne le +lui reprocherai point; mais voilà, c'est qu'il ne l'a pas du tout, pas même +par hasard, pas même un peu. Sa façon d'écrire, extraordinairement tendue, +la lui interdit. Après cela, il est peut-être téméraire de dire jusqu'à +quel point un écrivain manque de grâce, et, au surplus, on peut s'en +passer. + +Enfin, le style de M. Brunetière est sans doute très curieux dans son +archaïsme savant; mais, si on voulait lui appliquer la règle qu'il applique +aux autres, quelle recherche, quelle affectation, et combien éloignée du +naturel de la plupart des classiques! Quels embarras il fait avec ses +_qui_, ses _que_, ses _aussi bien_ et ses _tout de même que_! Est-il assez +content de parler la bonne langue, la meilleure, la seule! Il ne prend pas +garde qu'écrire comme Bossuet, ce ne serait peut-être pas écrire selon la +syntaxe et avec le vocabulaire de Bossuet, mais écrire aussi bien dans la +langue d'aujourd'hui que Bossuet dans celle de son temps. La langue de M. +Edmond de Goncourt est, pour M. Brunetière, le plus affecté des jargons; +mais n'est-ce pas une affectation presque égale d'écrire comme il y a deux +siècles, ou d'écrire comme il est possible qu'on écrive dans cent ans? Je +compare ici, non précisément, les deux styles (M. Brunetière aurait trop +d'avantages), mais les deux manies. Je conviens d'ailleurs que j'exagère un +peu ma critique; mais, comme dit l'autre, ma remarque subsiste, réduite à +ce que l'on voudra. + +On en peut faire une autre. Il arrive à cet écrivain si sûr, si muni contre +la piperie des mots, de sacrifier plus que de raison à la symétrie de ses +dissertations et de nous tromper, si j'ose dire, par l'appareil logique de +ses développements[79]. Son goût de la régularité parfaite nous joue ou +peut-être lui joue de ces tours. Sa passion lui en joue d'autres, et aussi +son goût du paradoxe, par lequel il est d'ailleurs si intéressant. On sait +qu'un paradoxe, c'est une vérité, trop vieille ou trop jeune. Vous pensez +bien que ceux de M. Brunetière sont surtout des vérités trop vieilles. Or +ces vérités, c'est fort bien de les rajeunir, de nous les montrer aussi +insolentes et attirantes que des mensonges; mais il est trop vrai que, dans +sa joie triomphante de heurter les opinions courantes, de découvrir la +vanité et la vieillerie de bien des nouveautés prétendues, il arrive à ce +juge sévère d'abuser des mots comme un autre ou de donner dans l'outrance. +Ainsi dans son ingénieuse _Théorie du lieu commun_. Que l'invention ne soit +pas dans le fond, qu'un vieux sujet ne soit point pour cela un sujet banal, +nous le voulons bien. Que les sujets et les personnages des drames de +Victor Hugo, pour être inventés de toutes pièces, n'en vaillent pas mieux, +passe encore. Mais pourquoi ajouter que c'est justement ce qui n'est pas +vieux comme le monde, ce qui n'est pas dans «l'éternel fonds humain», qui +est banal? Banale, Lucrèce Borgia? Banal, Ruy-Blas? Vraiment il suffirait +de dire qu'ils sonnent faux, qu'ils sont bizarres et extravagants. «Il n'y +a de banal, _au mauvais sens du mot_, que les types dont le modèle a cessé +d'être sous nos yeux», etc. M. Brunetière donne donc d'abord au mot banal +un sens favorable qu'il n'a jamais eu, puis «un mauvais sens» qu'il n'a +pas davantage. Mais c'est pur sophisme d'imposer comme cela aux mots des +significations imprévues pour être plus désagréable aux gens dont on ne +partage pas le sentiment. + + [Note 79: Par exemple, dans l'étude sur Flaubert, M. Brunetière annonce + qu'il va nous montrer les procédés de l'auteur de _Madame Bovary_, + «comment il construit la phrase, le paragraphe, le livre tout entier». + En réalité, M. Brunetière ne nous le montre pas: ses remarques ne valent + que pour certaines phrases et pour quelques paragraphes.] + +De même, on peut être de son avis quand il trouve puériles certaines +manifestations de la haine de Flaubert contre les bourgeois; mais, quand +il ajoute que rien précisément n'est plus bourgeois que cette haine des +bourgeois, et cela pour se donner le plaisir de traiter Flaubert de +bourgeois, je ne puis voir là qu'un jeu d'esprit indigne d'un esprit aussi +sérieux. Et remarquez que M. Brunetière ne fait qu'user, sous une forme +savante, d'un argument essentiellement enfantin: «Banal, le vieux fonds +de l'homme? _Pas tant que vous!_--Vous méprisez les bourgeois? _Bourgeois +vous même!_» + + +III + +Comme il a ses manies, M. Brunetière a peut-être ses préjugés. J'appelle +préjugé (comme tout le monde) l'opinion des autres quand je ne la partage +pas; mais j'appelle aussi préjugé une croyance que vous estimez appuyée +sur la raison et qui n'est pourtant, en réalité, qu'une préférence de +votre tempérament ou un sentiment tourné en doctrine. Or il me paraît que +M. Brunetière a des croyances de cette espèce. Non pas qu'il ne cherche +et ne trouve même de bonnes raisons pour leur donner une autre valeur +que celle de préférences et de goûts personnels; mais il ne parvient pas +à m'ôter mes doutes, et, du reste, quand il me convaincrait, il ne me +persuaderait pas. + +Ces préjugés, je n'en prendrai des exemples que dans les études de M. +Brunetière sur nos contemporains. Ce sont celles qui m'intéressent le plus, +et d'ailleurs je l'y trouve tout entier, puisqu'il ne juge les écrivains +d'aujourd'hui que par comparaison avec ceux du XVIIe siècle et que +l'opinion qu'il a de ceux-ci est contenue dans le jugement qu'il porte sur +ceux-là. + +D'abord il croit fermement à la hiérarchie des genres; il classe avec une +extrême assurance; il a, sans doute, des instruments de précision pour +déterminer exactement la qualité du plaisir qu'il goûte ou que les autres +doivent goûter. _Madame Bovary_ est un chef-d'oeuvre, et il l'a dit maintes +fois: mais il se croirait perdu d'honneur s'il n'ajoutait presque aussitôt: +Oui, mais un chef-d'oeuvre «d'ordre inférieur». Une fois, il se demande +avec angoisse: «Est-ce même une oeuvre d'art? Est-ce surtout du roman? Je +n'oserais en répondre.» De même, il reconnaît la supériorité de Dickens, +mais dans un genre «évidemment inférieur» (ce genre est le roman +réaliste sentimental). De même aussi, après avoir fort bien défini +l'«impressionnisme» des _Rois en exil_, il se dit qu'après tout ce n'est là +qu'une «forme inférieure de l'art» et met tranquillement le chef-d'oeuvre +d'Alphonse Daudet au-dessous de _Manon Lescaut_ et de _Gil Blas_, qui +pourtant ne sont encore que des «oeuvres secondaires». Il semble bien que, +pour lui, ce qui fait la valeur d'une oeuvre, ce n'est pas seulement le +talent de l'écrivain, mais le genre aussi auquel elle appartient, et les +genres supérieurs, c'est, je suppose, l'oraison funèbre, la tragédie, le +roman idéaliste. Mais justement cette assurance à classer s'explique par +les autres préjugés de M. Brunetière: ce sont eux qui nous diront d'après +quels principes il classe. + +Il croit à la nécessité de ce qu'il appelait dans son premier article «un +rayon d'idéal». + + ... Non pas certes que les plus humbles et les plus dédaignés d'entre + nous n'aient le droit d'avoir aussi leur roman, à condition toutefois + que dans la profondeur de leur abaissement on fasse luire un rayon + d'idéal, et qu'au lieu de les enfermer dans le cercle étroit où les + a jetés, qui la naissance et qui le vice, nous les en tirions au + contraire pour les faire mouvoir dans cet ordre de sentiments qui + dérident tous les visages, qui mouillent tous les yeux et font battre + les coeurs. + +Plus tard, et dans un sentiment moins banal, il se contentera, il est vrai, +de «quoi que ce soit de plus fort ou de plus fin que le vulgaire», et la +«finesse des sens» d'Emma Bovary lui sera un suffisant «rayon d'idéal». +Mais encore lui en faut-il. Il n'admet pas qu'on puisse s'intéresser à des +personnages qui ne sont que «plats ou ignobles», et c'est parce que tous +les personnages de l'_Éducation sentimentale_ sont ignobles ou plats, c'est +«parce que l'auteur a commencé par éliminer de la réalité tout ce qu'elle +peut contenir de généreux et de franc, que ce roman est illisible». + +Eh bien, je ne me sens pas convaincu. Je mets tout au pire. Je ne me +demande point s'il n'y a pas dans l'_Éducation sentimentale_ des +personnages très suffisamment sympathiques; Mme Arnoux, Louise Roque, +Dussardier, même Pellerin et quelques autres tels qu'un peu de mésestime et +d'ironie n'exclut point une sorte d'affection pour eux. Et je ne cherche +pas non plus si les personnages de _Gil Blas_, que M. Brunetière met +pourtant très haut, sont d'une qualité morale supérieure à ceux de +l'_Éducation sentimentale_. Je suppose un roman tel que M. Zola lui-même +n'en a point écrit, dont _tous_ les acteurs soient effectivement plats ou +ignobles et ne soient que cela; je suppose en même temps, bien entendu, +que l'auteur n'est point un médiocre écrivain. Mais alors, s'ils +ne m'intéressent assurément pas en tant qu'ignobles et plats, ils +m'intéresseront peut-être en tant que vrais et vivants; car chacun d'eux +pourra l'être en particulier, lors même que, pris ensemble, ils donneraient +une idée fausse de la moyenne de l'humanité. Si ce n'est eux, c'est leur +peinture qui m'attachera. À plus forte raison puis-je aimer l'_Éducation +sentimentale_, et, en effet, je l'aime beaucoup, mais beaucoup! Et si +le livre pêche par quelque endroit, ce que je suis prêt à reconnaître, +ce n'est point peut-être par les personnages, mais par l'action et la +composition. + +Non seulement la platitude générale des personnages déplaît à M. +Brunetière: il condamne, comme une cause d'infériorité dans l'art, le parti +pris ironique et méprisant de l'écrivain. Il croit à la nécessité d'un +certain optimisme, ou du moins de la «sympathie pour les misères et les +souffrances de l'humanité». Mais d'abord cette sympathie peut s'exprimer de +bien des façons: il y a un mépris de l'humanité qui n'est point exclusif +d'une sorte de pitié et qui, d'autre part, implique justement un idéal +très élevé de générosité, de désintéressement, de bonté. Et je crois que, +malgré tout, c'était bien le cas pour ce pauvre Flaubert, qui était un si +excellent homme, mais entier dans tous ses sentiments, comme un enfant; et +même je ne trouve point son ironie si sèche: seulement ce serait trop long +à montrer. Je mets encore ici tout au pire. Je suppose que l'écrivain +«déteste les hommes, s'enfonce dans le mépris d'eux et de leurs actes»: +cette misanthropie peut être un sentiment injuste; il me paraît qu'elle est +aussi un sentiment fort esthétique; je ne vois point, en tout cas, en quoi +elle va contre l'art. Est-il nécessaire d'avoir de la sympathie morale pour +ce qu'on peint? Il me semble bien que la sympathie artistique suffit, +que le principal est de faire des peintures vivantes, et que c'est même +le tout de l'art, le reste étant forcément autre chose: morale, religion, +métaphysique. + +C'est bien de faire cas de la psychologie; mais M. Brunetière en fait un +grand mystère. Par exemple, celle de _Madame Bovary_ lui paraît bonne, mais +de second ordre: pourquoi? «Flaubert, qui débrouille si bien les effets +successifs et accumulés du milieu extérieur sur la direction des appétits +et des passions du personnage, ce qu'il ignore, ou ce qu'il ne comprend +pas, ou ce qu'il n'admet pas, c'est l'existence du milieu intérieur.» Et +nous voyons plus loin qu'aux yeux de M. Brunetière, le _nec plus ultra_ de +la psychologie, c'est, pour dire la chose en gros, la peinture de la lutte +entre le devoir et la passion, entendez ce qu'on trouve presque uniquement +chez les classiques. + +Là encore je résiste. D'abord, quand je lis dans Flaubert des passages +comme celui-ci: «Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, qui +avait aimé l'église pour ses fleurs, la musique pour les paroles des +romances, et la littérature pour ses excitations passionnelles», etc., ou +bien: «Incapable de comprendre ce qu'elle n'éprouvait pas, comme de croire +à tout ce qui ne se manifestait point par des formes convenues, elle +se persuada sans peine que la passion de Charles n'avait plus rien +d'exorbitant», et cent autres passages de même force, je me dis que ce sont +pourtant bien là des vues sur l'_intérieur_ d'une âme! Et quand même ce +n'en seraient pas? Je ne vois pas comment et par où l'observation du +«milieu intérieur» est d'un ordre plus élevé que l'étude des effets du +dehors sur ce milieu. Avouez au moins qu'il y a bien des âmes où vous +chercheriez en vain ce conflit de la volonté et du désir qu'il vous faut +absolument. Et ce bon combat, je ne sais, mais je ne vois pas que la +description en soit nécessairement une si grande merveille. Il y a des +procédés pour cela: chaque fait extérieur éveillera régulièrement chez +votre personnage deux sentiments opposés dont il s'agit seulement de varier +les proportions, selon les moments, avec vraisemblance et finesse: passion +et remords chez Phèdre; plaisir d'être aimée et peur d'aimer chez Mme de +Clèves. C'est quelque chose à coup sûr; mais c'est quelque chose aussi que +de bien noter les effets de l'extérieur sur une âme qui ne lutte pas. La +première peinture est-elle plus difficile? Non (et même l'arbitraire y doit +être beaucoup plus fréquent que dans l'autre). Est-elle plus intéressante? +Pourquoi?--Plus belle? Mais tout dépend de l'exécution[80].--Plus +consolante? plus noble? plus fortifiante? Mais c'est d'art qu'il s'agit, et +non de morale. + + [Note 80: «Puisque l'invention n'est pas dans le fond, où donc est-elle? + Je réponds: Dans la forme, et dans la forme uniquement.» (_Histoire et + littérature_, p. 47.)] + +Outre cette psychologie du «milieu intérieur», M. Brunetière exige ce qu'il +appelle «la vérité humaine». C'est un lieu commun, qu'un personnage de +théâtre ou de roman doit, pour être vivant, avoir quelque chose de +particulier qui n'appartienne qu'à lui et à son temps, et quelque chose de +général qui appartienne à tous ceux de la même espèce dans tous les temps. +Or cette part du général, il semble qu'elle ne soit jamais assez grande +pour M. Brunetière. Il la juge trop petite dans les _Rois en exil_: il n'y +trouve pas la «vérité humaine» du fond,--l'homme, «l'homme vrai». Et c'est +pour cela qu'il met, au-dessus des _Rois en exil_, _Gil Blas_ et _Manon +Lescaut_ où en effet le «particulier» tient une place assez modeste et +effacée. + +Il est évident qu'il n'y a pas grand'chose à lui répondre et que c'est +une affaire d'appréciation personnelle. Pourtant, s'il est vrai que le +particulier, le spécial, l'individuel abondent dans les _Rois en exil_ +(et c'est pour cela que j'aime tant ce livre), le général en est-il donc +absent? Il me paraît bien que, parmi le très grand nombre de leurs +traits propres et accidentels, on trouverait aussi chez Frédérique, chez +Christian, chez Méraut, chez Rosen, _la_ reine, _le_ viveur au coeur +faible, _l_'enthousiaste d'une idée, le chambellan fidèle, quelque chose +enfin qui sera certainement compris dans tous les temps. Il faut être d'un +esprit bien austère pour tant aimer le «général», et d'un courage bien +assuré pour en fixer avec tant de sérénité la dose indispensable. + +Je ne voudrais pas commettre gratuitement une impertinence facile et, si +je comparais _Madame Bovary_ et _Athalie_ par exemple, ce ne serait point +pour m'amuser, mais pour mieux dégager encore le principe des jugements de +M. Brunetière. Je suppose qu'_Athalie_ et _Madame Bovary_ sont, dans des +genres très divers et tout compensé, deux oeuvres de perfection égale. Il +est clair que M. Brunetière n'en mettra pas moins la tragédie de Racine +fort au-dessus du roman de Flaubert. Je demande ingénument pourquoi. Car +enfin je vois bien que le style de Racine est plus noble, plus abstrait, +plus majestueux; mais celui de Flaubert est assurément plus coloré et plus +plastique. Les deux oeuvres sont peut-être aussi solidement composées l'une +que l'autre et, si la grandeur et l'extrême simplification ont leur prix, +le détail multiple et vivant a le sien. L'âme d'Emma n'est point celle de +Joad; mais elle est tout aussi profondément étudiée. La mort d'Emma donne +bien une émotion aussi forte que la mort d'Athalie. Les effets ne sont +pas les mêmes dans la tragédie et le roman, les conditions mêmes et les +conventions des deux genres étant différentes; mais ces effets sont +peut-être équivalents. Je ne parle point de l'impression dernière et totale +que laissent les deux oeuvres, de leur retentissement dans la conscience, +dans l'imagination, dans l'intelligence: je paraîtrais trop prévenu. +Qu'est-ce donc qui fait quand même, pour M. Brunetière, la supériorité +d'_Athalie_? Il reste que ce soit la plus haute qualité intellectuelle, +morale et sociale des personnages, et la plus grande dignité de l'action, +c'est-à-dire, en somme, quelque chose de tout à fait étranger à l'exécution +et d'extérieur, si je puis dire, à ce qui est proprement l'oeuvre d'art; +quelque chose qui n'augmente ni ne diminue le mérite et la puissance de +l'artiste et qui ne suppose chez lui que certains goûts et certaines +préférences. + +J'ai été très frappé d'un mot de M. Brunetière sur _Madame Bovary_: «Tout +conspire pour achever, _je ne veux pas dire la beauté_, mais la perfection +de l'oeuvre.» On ne saurait avouer plus clairement qu'on fait dépendre +la beauté, non de l'art même, mais de la qualité de la matière où il +s'applique, ou tout au moins que cette qualité de la matière, si elle ne +constitue pas à elle seule la beauté, en est une condition absolue. Et je +me défie d'une esthétique qui distingue si résolument la beauté de la +perfection. + +Mais ces caractères dont l'absence empêche M. Brunetière de reconnaître +belle une oeuvre moderne qu'il avoue parfaite, ne sont-ce point précisément +ceux qui sont communs aux oeuvres les plus admirées du XVIIe siècle? +J'avais donc raison de dire que ses principes ne sont peut-être que des +sentiments qu'il érige en lois. Il loue ou blâme les livres selon qu'ils +suivent ou enfreignent les règles qu'il a dégagées de ses modèles préférés, +si bien qu'au fond ce qui est beau, c'est ce qui lui plaît. + +Le XVIIe siècle lui plaît étrangement. Il a beau affecter avec ses grands +écrivains l'indépendance d'esprit qu'il porte partout ailleurs; ce n'est +qu'une feinte. Au fond, il leur passe tout, car il les aime; il les trouve +meilleurs que nous et plus originaux, et il ne voudrait pas avouer, bien +que sa sincérité l'y force quelquefois, qu'on ait inventé quoi que ce soit +depuis eux. N'essayez pas de lui dire: «Ils sont plus parfaits que nous et +pensent mieux; mais enfin nous sommes peut-être plus intelligents, plus +ouverts, plus nerveux, plus amusants par nos défauts et notre inquiétude +même». Vous verrez de quel mépris il vous traitera. + +Cette foi absolue, qui communique tant de vie et de mouvement à sa +critique, il la justifie, comme j'ai dit, par les meilleures raisons du +monde. J'essaye d'y entrer et je les comprends; mais--que voulez-vous?--je +ne les sens pas toujours. + +Et, par exemple, je trouve assurément que Bossuet est un très grand +écrivain; même je ne vois pas qu'il soit aussi vide d'idées personnelles, +aussi dénué d'originalité de pensée que l'ont voulu Rémusat et Paul Albert. +Mais je ne saurais m'élever jusqu'à l'excès d'admiration, de vénération, +d'enthousiasme, où monte M. Brunetière, qui fait de Bossuet «le plus grand +nom de son temps» et, par suite, de toute la littérature française. +Sincèrement, j'ai beau faire, j'ai toujours besoin d'un effort pour lire +Bossuet. Il est vrai que, dès que j'en ai lu quelques pages, je sens bien +qu'après tout il est, comme on dit aujourd'hui, «très fort»; mais il ne me +fait presque pas plaisir, tandis que souvent, ouvrant au hasard un livre +d'aujourd'hui ou d'hier (je ne dis pas n'importe lequel, ni le livre d'un +grimaud ou d'un sous-disciple), il m'arrive de frémir d'aise, d'être +pénétré de plaisir jusqu'aux moelles,--tant j'aime cette littérature de +la seconde moitié du XIXe siècle, si intelligente, si inquiète, si folle, +si morose, si détraquée, si subtile,--tant je l'aime jusque dans ses +affectations, ses ridicules, ses outrances, dont je sens le germe en moi +et que je fais mien tour à tour! Et, pour parler à peu près sérieusement, +faisons les comptes. Si peut-être Corneille, Racine, Bossuet n'ont point +aujourd'hui d'équivalents, le grand siècle avait-il l'équivalent de +Lamartine, de Victor Hugo, de Musset, de Michelet, de George Sand, de +Sainte-Beuve, de Flaubert, de M. Renan? Et est-ce ma faute, à moi, si +j'aime mieux relire un chapitre de M. Renan qu'un sermon de Bossuet, le +_Nabab_ que la _Princesse de Clèves_ et telle comédie de Meilhac et Halévy +qu'une comédie même de Molière? Rien ne prévaut contre ces impressions +plus fortes que tout, qui tiennent à la nature même de l'esprit et au +tempérament. Et c'est pourquoi je ne trouve point à redire à celles de +M. Brunetière. Seulement qu'il soit établi, encore une fois, que ses +«principes» ne sont aussi que des préférences personnelles. + + +IV + +Ces préférences, réduites en système, l'ont certainement rendu, non pas +injuste, mais chagrin, mais défiant à l'égard d'une grande partie de la +littérature contemporaine, quoiqu'il se soit peut-être adouci depuis son +premier article sur: le _Réalisme en_ 1875 et qu'il ait été un jour presque +clément à Flaubert et, maintes fois, presque caressant pour M. Alphonse +Daudet; mais, en somme, sa critique des contemporains est restée surtout +négative: il leur en veut plus de ce qui leur manque qu'il ne leur sait gré +de ce qu'ils ont. Cela m'afflige, et voici pourquoi. + +Quelles sont les qualités dont l'absence rend une oeuvre damnable, quels +que soient d'ailleurs ses autres mérites, aux yeux de M. Brunetière? C'est +d'abord la clarté du dessein, l'unité du plan, la correction de la forme, +la décence (et j'avoue que, si une oeuvre peut valoir encore quelque chose +sans ces qualités, elle vaut mieux quand elle les possède). Mais c'est +aussi, nous l'avons vu, un certain optimisme, la sympathie pour l'homme +exprimée directement, l'observation du «milieu intérieur» et, sous les +déguisements de la mode, de l'éternel fond moral de l'humanité. Or, s'il +est fâcheux que cela ne se trouve point dans certaines oeuvres, je remarque +que cela était peut-être plus facile à y mettre que ce que l'artiste y a +mis; qu'un livre où se rencontrent toutes ces qualités peut être fort +médiocre, qu'un livre où elles manquent peut être encore fort intéressant +et séduisant; et j'en conclus que, s'il y a de certaines critiques qu'on a +bien le droit ou même le devoir de formuler, on ne serait pas mal avisé de +le faire modestement. + +Je me souviens d'un vieil article de M. Étienne sur les _Contemplations_ +et d'une étude de M. Saint-René Taillandier sur la _Tentation de saint +Antoine_, qui, dans l'âge heureux où l'on manque de sagesse, m'avaient +rempli de la plus furieuse indignation. M. Étienne reprochait d'un bout +à l'autre à Victor Hugo son obscurité, sa déraison, son mauvais goût. +M. Taillandier, examinant avec conscience la «sotie» de Flaubert, n'y +trouvait point de clarté, point d'intelligence de l'histoire, point de +bon sens, point de décence, point de sens moral, point d'idéal. Tous +deux avaient raison; mais, comme j'étais très jeune, je me disais: +«Hé! professeurs éminents que vous êtes, bon goût, bon sens, bon ordre, +moralité, idéal, c'est ce que tout honnête lettré peut mettre dans un +livre! Moi-même je l'y mettrais si je voulais! Mais la splendeur, la +sonorité, le lyrisme débordant, la profusion d'images éclatantes des +_Contemplations_; mais l'étrangeté et la perfection plastique de la +_Tentation_, voilà ce dont Hugo et Flaubert étaient seuls capables! Il eût +mieux valu qu'ils y joignissent le bon goût et le bon sens; mais, après +tout, je n'attache pas un si haut prix à ce que je puis posséder ou +acquérir tout comme un autre et, où il ne manque que ce que vous et moi +aurions pu apporter, je ne suis pas tenté de réclamer si fort. Car ces +qualités communes peuvent contribuer à la perfection d'une oeuvre; mais, +toutes seules, elles feraient pauvre figure, et, au contraire, une +originalité puissante vaut encore beaucoup et emporte ou séduit, même sans +elles.» + +J'allais sans doute trop loin. Il y a des règles nécessaires dont +la violation empêche une oeuvre de valoir tout son prix (encore +l'interprétation de ces règles peut-elle être plus ou moins rigoureuse). +Mais j'avais peut-être raison d'admirer quand même les _Contemplations_ +et la _Tentation_ et de croire que la vraie beauté d'un livre est +quelque chose d'intime et de profond qui ne saurait être atteint par des +manquements même aux règles de la rhétorique et des convenances; que +l'écrivain vaut avant tout par une façon de voir, de sentir, d'écrire, +qui soit bien à lui et qui le place au-dessus du commun--je ne dis pas +n'importe comment ni par quelque singularité facile et apprise. + +Mais il faut aimer pour bien comprendre et jusqu'au fond. Or il y a +plusieurs écrivains de notre temps, même intéressants et rares, que M. +Brunetière n'aime pas, et justement parce qu'il ne trouve pas chez eux ces +indispensables qualités communes qu'exigeait M. Étienne de Victor Hugo et +qui surabondent chez les grands écrivains du XVIIe siècle. En outre, il a, +si j'ose dire, l'esprit trop philosophique, trop préoccupé de théories, +pour se laisser prendre bonnement à d'autres livres que ceux sur lesquels +il est d'avance pleinement renseigné et rassuré. Comme sa pente est de +classer, et aussi de rattacher les auteurs les uns aux autres, d'expliquer +la filiation des livres, de soulever des questions générales, ce souci le +détourne de pénétrer autant qu'il le pourrait dans l'intelligence et dans +le sentiment d'une oeuvre nouvelle. Son premier mouvement est de la +comparer aux «modèles» et, cependant qu'il se hâte de la juger, il oublie +d'en jouir, de chercher quelle est enfin sa beauté particulière et si +l'auteur, malgré les fautes et les partis pris, n'aurait point par hasard +quelque originalité et quelque puissance, des impressions, une vue des +choses qui lui appartienne et qui le distingue. Mais M. Brunetière n'entre +que dans les âmes d'il y a deux cents ans: dans les nôtres, il ne daigne. +Il avoue quelque part qu'il y a dans l'oeuvre de M. Zola quelques centaines +de pages qui sont belles: que ne parle-t-il un peu de celles-là? Mais il +aime mieux déduire de combien de façons les autres sont mauvaises. Hé! oui, +il y a dans M. Zola beaucoup de grossièretés inutiles, et ses romans ne +sont peut-être pas aussi vrais qu'il le croit. Hé! non, ce n'est pas un +psychologue aussi fin que La Rochefoucauld, ni un écrivain aussi sûr que +Flaubert. Et après? Il n'y en a pas moins chez M. Zola une originalité +singulière, quelque chose qui diffère de ce qu'on rencontre chez Balzac et +chez Flaubert lui-même; et c'est cela qu'il serait utile de définir après +l'avoir senti. + +En résumé, M. Brunetière est un juge excellent des classiques parce qu'il +les aime. Ailleurs, je serais souvent tenté de le récuser, ou du moins il +me paraît qu'on peut comprendre tout autrement que lui, d'une manière à la +fois plus équitable et plus prudente, la critique des contemporains. + +Ce n'est peut-être point par la critique de leurs défauts qu'il est bon +de commencer. Elle est souvent trop aisée et a de grandes chances d'être +stérile. La critique qui ramène tout dès l'abord à des questions générales +d'esthétique est intéressante en elle-même, mais ne nous apprend presque +rien sur les livres qui en sont le prétexte, ou même est très commode +pour les défigurer. Celle qui tâche à marquer la place des oeuvres dans +l'histoire littéraire et à en expliquer l'éclosion est souvent hâtive. +Celle qui les classe tout de suite est bien orgueilleuse et s'expose à des +démentis. Au reste, ces divers genres de critique viendront en leur lieu. +Mais n'est-il pas juste et nécessaire de commencer, autant que possible +sans idée préconçue, par une lecture sympathique des oeuvres, afin +d'arriver à une définition de ce qu'elles contiennent d'original et de +propre à l'écrivain? Et ce n'est pas une si petite affaire qu'on pourrait +le croire, ni si vite réglée. + +Cela ne revient point à mettre au début, par une fiction naïve, tous les +écrivains sur le même rang. Cette étude sympathique doit être précédée +d'une espèce de déblayement et de triage, qui se fait naturellement. Il +est visible qu'il y a des livres qui ne sont pas matière de critique, des +livres non avenus (et le nombre des éditions n'y fait rien). D'autre part, +sauf quelques cas douteux, on sent très bien et il est établi entre +mandarins vraiment lettrés que tels écrivains, quels que soient d'ailleurs +leurs défauts et leurs manies, «existent», comme on dit, et valent la peine +d'être regardés de près. L'auteur de l'_Assommoir_ est un de ceux-là, même +pour M. Brunetière, et M. Edmond de Goncourt en est aussi, malgré tout,--et +plus sûrement encore les deux Goncourt en sont. Et de même M. Feuillet, +M. Cherbuliez, M. Theuriet. Mais beaucoup de sous-naturalistes et de +sous-idéalistes n'en sont pas. + +Or tous ceux qui en sont, c'est-à-dire tous ceux qui, dans quelque endroit +de leur oeuvre, nous donnent quelque impression esthétique un peu forte et +un peu prolongée, on a le droit de les critiquer à coup sûr, mais non de +les traiter durement, et il faut, avant tout, leur savoir gré du plaisir +qu'ils nous ont fait. Car le beau, où qu'il se trouve et si mal accompagné +qu'il soit, est toujours le beau, et on peut dire qu'il est partout égal +à lui-même ou que, s'il a des degrés, ces degrés sont essentiellement +variables selon les tempéraments, les caractères, les dispositions +d'esprit, et selon le jour, l'heure et le moment. _Germinie Lacerteux_, +que M. Brunetière traite avec tant de mépris, est certainement un livre +moins parfait et moins solide que _Madame Bovary_; mais les meilleures +pages de _Germinie_ ont pu me plaire et me remuer autant, quoique d'autre +façon, que l'histoire même d'Emma. À qui m'a donné une fois ce grand +plaisir, je suis prêt à beaucoup pardonner. C'est sans doute une sottise +de dire à un critique qui vous semble inclément pour un livre qu'on aime: +«Faites-en donc autant, pour voir!» Mais je voudrais qu'il se le dît à +lui-même. Je sais bien que les auteurs ont parfois, de leur côté, des +dédains peu intelligents à l'endroit des critiques. J'ai entendu un jeune +romancier soutenir avec moins d'esprit que d'assurance que le dernier +des romanciers et des dramaturges est encore supérieur au premier des +critiques et des historiens, et que, par exemple, tel fournisseur du +_Petit journal_ l'emporte sur M. Taine, lequel n'invente pas d'histoires. +Ce jeune homme ne savait même pas qu'il y a plusieurs espèces d'invention. +Je ne lui en veux point: il entre dans la définition d'un bon critique de +comprendre plus de choses qu'un jeune romancier et d'être plus +indulgent. + +Ainsi, c'est dans un esprit de sympathie et d'amour qu'il convient +d'aborder ceux de nos contemporains qui ne sont pas au-dessous de la +critique. On devra d'abord analyser l'impression qu'on reçoit du livre; +puis on essayera de définir l'auteur, on décrira sa «forme», on dira quel +est son tempérament, ce que lui est le monde et ce qu'il y cherche de +préférence, quel est son sentiment sur la vie, quelle est l'espèce et quel +est le degré de sa sensibilité, enfin comment il a le cerveau fait. +Bref, on tâchera de déterminer, après l'impression qu'on a reçue de lui, +l'impression que lui-même reçoit des choses. On arrive alors à s'identifier +si complètement avec l'écrivain qu'on aime que, lorsqu'il commet de trop +grosses fautes, cela fait de la peine, une peine réelle; mais en même +temps on voit si bien comment il s'y est laissé aller, comment ses défauts +font partie de lui-même, qu'ils paraissent d'abord inévitables et comme +nécessaires et bientôt, mieux qu'excusables, amusants. Et c'est pourquoi, +encore qu'il y ait beaucoup à dire sur _Bouvard et Pécuchet_ et que ce +soit un livre franchement mauvais à le juger d'après les principes de +M. Brunetière, je l'ouvre volontiers, je le lis toujours avec plaisir, +çà et là avec délices. C'est que j'y retrouve Flaubert dans le plein +épanouissement ou plutôt, car il n'y a là rien d'épanoui, dans l'extrême +rétrécissement de ses manies et de ses partis pris d'artiste; mais enfin +je l'y retrouve, avec des traits plus précis, plus sèchement et durement +définis que partout ailleurs. Et cela même me plaît. Car ce qu'il y a +d'intéressant, en dernière analyse, dans une oeuvre d'art, c'est la +transformation et même la déformation du réel par un esprit; c'est cet +esprit même, pourvu qu'il soit hors de pair. + + Et ce qu'on aime en vous, madame, c'est vous-même. + +Ce que j'aime dans le livre le plus manqué de Flaubert, c'est encore +Flaubert. Ce qui me plaît dans l'article le plus sévère de M. Brunetière, +c'est M. Brunetière. Je me garderai donc de lui souhaiter en finissant un +peu d'indulgence, un peu de frivolité, un peu de dépravation: il n'aurait +qu'à y perdre! Du moins il n'est pas absolument sûr qu'il y gagnerait, +tandis que, tel qu'il est, et quoique je ne sente pas comme lui une fois +sur dix, je n'ai aucune peine (on excusera la solennité de la formule) à +saluer en lui un maître. + + + + +ÉMILE ZOLA + + +Il y a des écrivains et des artistes dont le charme intime, délicat, +subtil, est très difficile à saisir et à fixer dans une formule. Il y en a +aussi dont le talent est un composé très riche, un équilibre heureux de +qualités contraires; et ceux-là, il n'est pas non plus très aisé de les +définir avec précision. Mais il en est d'autres chez qui prédominent +hautement, de façon brutale et exorbitante, une faculté, un goût, une +manie; des espèces de monstres puissants, simples et clairs, et dont il est +agréable de dessiner à grands traits la physionomie saillante. On peut, +avec eux, faire quelque chose comme de la critique à fresque. + +M. Émile Zola est certainement de ces vigoureux «outranciers», surtout +depuis l'_Assommoir_. Mais, comme il semble bien qu'il se connaisse peu +lui-même, comme il a fait tout ce qu'il a pu pour donner au public une idée +absolument fausse de son talent et de son oeuvre, il est peut-être bon, +avant de chercher ce qu'il est, de dire ce qu'il n'est pas. + + +I + +M. Zola n'est pas un esprit critique, quoiqu'il ait écrit le _Roman +expérimental_ ou plutôt parce qu'il l'a écrit, et M. Zola n'est point un +romancier véridique, quoique ce soit sa grande prétention. + +Il est impossible d'imaginer une équivoque plus surprenante et plus +longuement soutenue et développée que celle qui fait le fond de son +volume sur le _Roman expérimental_. Mais on s'est assez moqué de cette +assimilation d'un roman avec une expérience de chimie pour qu'il soit +inutile d'y revenir. Il reste que, pour M. Zola, le roman _doit_ serrer la +réalité du plus près qu'il se peut. Si c'est un conseil, il est bon, mais +banal. Si c'est un dogme, on s'insurge et on réclame la liberté de l'art. +Si M. Zola croit prêcher d'exemple, il se trompe. + +On est tout prêt à reconnaître avec M. Zola que bien des choses dans le +romantisme ont vieilli et paraissent ridicules; que les oeuvres qui nous +intéressent le plus aujourd'hui sont celles qui partent de l'observation +des hommes tels qu'ils sont, traînant un corps, vivant dans des conditions +et dans un «milieu» dont ils subissent l'influence. Mais aussi M. Zola sait +bien que l'artiste, pour transporter ses modèles dans le roman ou sur la +scène, est _forcé_ de choisir, de ne retenir de la réalité que les traits +expressifs et de les ordonner de manière à faire ressortir le caractère +dominant soit d'un milieu, soit d'un personnage. Et puis c'est tout. Quels +modèles doit-on prendre? Dans quelle mesure peut-on choisir et, par suite, +élaguer? C'est affaire de goût, et de tempérament. Il n'y a pas de +lois pour cela: celui qui en édicte est un faux prophète. L'art, même +naturaliste, est nécessairement une transformation du réel: de quel droit +fixez-vous la limite qu'elle ne doit point dépasser? Dites-moi pourquoi je +dois goûter médiocrement _Indiana_ ou même _Julia de Trécoeur_ et _Méta +Holdenis_. Et quelle est cette étrange et pédantesque tyrannie qui se mêle +de régenter mes plaisirs? Élargissons nos sympathies (M. Zola lui-même y +gagnera) et permettons tout à l'artiste, sauf d'être médiocre et ennuyeux. +Je consens même qu'il imagine, en arrangeant ses souvenirs, des personnages +dont la réalité ne lui offre pas de modèles, pourvu que ces personnages +aient de l'unité et qu'ils imitent les hommes de chair et d'os par une +logique particulière qui préside à leurs actions. Je l'avoue sans honte, +j'aime encore Lélia, j'adore Consuelo et je supporte jusqu'aux ouvriers de +George Sand: ils ont une sorte de vérité et expriment une part des idées et +des passions de leur temps. + +Ainsi M. Zola, sous couleur de critique littéraire, n'a jamais fait +qu'ériger son goût personnel en principe: ce qui n'est ni d'un esprit libre +ni d'un esprit libéral. Et par malheur il l'a fait sans grâce, d'un air +imperturbable, sous forme de mandements à la jeunesse française. Par là il +a agacé nombre d'honnêtes gens et leur a fourni de si bonnes raisons de ne +le point comprendre, qu'ils sont fort excusables d'en avoir usé. Car voici +ce qui est arrivé. D'une part, ces bonnes gens ont traité d'absurdes les +théories de M. Zola; mais en même temps ils ont affecté de les prendre au +mot et se sont plu à montrer qu'elles n'étaient pas appliquées dans ses +romans. Ils ont donc condamné ces romans pour avoir manqué à des règles +qu'eux-mêmes venaient de condamner tout d'abord. Ils ont dit, par exemple: +Nana ne ressemble guère aux courtisanes que l'on connaît; vos bourgeois +de _Pot-Bouille_ ressemblent encore moins à la moyenne des bourgeois; en +outre, vos livres sont pleins d'ordures et la proportion de l'ignoble y est +certainement plus forte que dans la réalité: donc, ils ne valent pas le +diable. Bref, on s'est servi contre M. Zola des armes qu'il avait lui-même +fournies et on a voulu lui faire porter la peine des théories dont il nous +a rebattu les oreilles. + +C'est peut-être de bonne guerre; mais ce n'est pas d'une critique +équitable, car les romans de M. Zola pourraient aller contre ses doctrines, +et n'en être pas moins de belles oeuvres. Je voudrais donc le défendre +(sans lui en demander la permission) et contre ses «détracteurs» et contre +ses propres illusions. «C'est faux, lui crie-t-on, et c'est malpropre +par-dessus le marché.» Je voudrais montrer ingénument que, si les peintures +de M. Zola sont outrées et systématiques, c'est par là qu'elles sont +imposantes, et que, si elles sont souvent horribles, elles le sont +peut-être avec quelque force, quelque grandeur et quelque poésie. + +M. Zola n'est point un critique et n'est point un romancier «naturaliste» +au sens où il l'entend. Mais M. Zola est un poète épique et un poète +pessimiste. Et cela est surtout sensible dans ses derniers romans. + +J'entends par poète un écrivain qui, en vertu d'une idée ou en vue d'un +idéal, transforme notablement la réalité, et, ainsi modifiée, la fait +vivre. À ce compte, beaucoup de romanciers et d'auteurs dramatiques sont +donc des poètes; mais ce qui est intéressant, c'est que M. Zola s'en défend +et qu'il l'est pourtant plus que personne. + +Si l'on compare M. Daudet avec M. Zola, on verra que c'est M. Daudet qui +est le romancier naturaliste, non M. Zola; que c'est l'auteur du _Nabab_ +qui part de l'observation de la réalité et qui est comme possédé par elle, +tandis que l'auteur de l'_Assommoir_ ne la consulte que lorsque son siège +est fait, et sommairement et avec des idées préconçues. L'un saisit des +personnages réels, et presque toujours singuliers, puis cherche une action +qui les relie tous entre eux et qui soit en même temps le développement +naturel du caractère ou des passions des principaux acteurs. L'autre +veut peindre une classe, un groupe, qu'il connaît en gros, et qu'il se +représente d'une certaine façon avant toute étude particulière; il imagine +ensuite un drame très simple et très large, où des masses puissent se +mouvoir et où puissent se montrer en plein des types très généraux. Ainsi +M. Zola invente beaucoup plus qu'il n'observe; il est vraiment poète si +l'on prend le mot au sens étymologique, qui est un peu grossier--et poète +idéaliste, si l'on prend le mot au rebours de son sens habituel. Voyons +donc quelle sorte de simplification hardie ce poète applique à la peinture +des hommes, des choses et des milieux, et nous ne serons pas loin de le +connaître tout entier. + + +II + +Tout jeune, dans les _Contes à Ninon_, M. Zola ne montrait qu'un goût +médiocre pour la «vérité vraie» et donnait volontiers dans les caprices +innocents d'une poésie un peu fade. Il n'avait certes rien d'un +«expérimentateur». Mais déjà il manquait d'esprit et de gaîté et se +révélait çà et là descripteur vigoureux des choses concrètes par +l'infatigable accumulation des détails. + +Maintenant qu'il a trouvé sa voie et sa _matière_, il nous apparaît, et +de plus en plus, comme le poète brutal et triste des instincts aveugles, +des passions grossières, des amours charnelles, des parties basses et +répugnantes de la nature humaine. Ce qui l'intéresse dans l'homme, c'est +surtout l'animal et, dans chaque type humain, l'animal particulier que ce +type enveloppe. C'est cela qu'il aime à montrer, et c'est le reste qu'il +élimine, au rebours des romanciers proprement idéalistes. Eugène Delacroix +disait que chaque figure humaine, par une hardie simplification de ses +traits, par l'exagération des uns et la réduction des autres, peut se +ramener à une figure de bête: c'est tout à fait de cette façon que M. Zola +simplifie les âmes. + +Nana offre un exemple éclatant de cette simplification. Qu'est-elle qu'une +conception _a priori_, la plus générale et par suite la moins ragoûtante, +de la courtisane? Nana n'est point une Manon Lescaut ou une Marguerite +Gautier et n'est point non plus une Mme Marneffe ou une Olympe Taverny. +Nana est une belle bête au corps magnifique et malfaisant, stupide, sans +grâce et sans coeur, ni méchante ni bonne, irrésistible par la seule +puissance de son sexe. C'est la «Vénus terrestre» avec de «gros membres +faubouriens». C'est la femme réduite à sa plus simple et plus grossière +expression. Et voyez comment l'auteur échappe par là au reproche +d'obscénité volontaire. Ayant ainsi conçu son héroïne, il était condamné +par la logique des choses à écrire le livre qu'il a écrit: n'étant ni +spirituelle, ni méchante, ni passionnée, Nana ne pouvait être d'un bout à +l'autre que... ce qu'elle est. Et pour la faire vivante, pour expliquer le +genre d'attrait qu'elle exerce sur les hommes, le loyal artiste était bien +obligé de s'enfoncer dans les détails que l'on sait. Ajoutez qu'il ne +pouvait guère y avoir d'intérêt dramatique ni de progression dans ces +aventures de la chair toute crue. Les caprices de ses sens ne marquent +point les phases d'un développement ou d'un travail intérieur. Nana est +obscène et immuable comme le simulacre de pierre qu'adoraient à certains +jours les filles de Babylone. Et, comme ce simulacre plus grand que nature, +elle a par moments quelque chose de symbolique et d'abstrait: l'auteur +relève l'ignominie de sa conception par je ne sais quelle sombre apothéose +qui fait planer sur tout Paris une Nana impersonnelle, et, lui ôtant sa +honte avec sa conscience, lui communique la grandeur des forces naturelles +et fatales. Lorsque M. Zola parvient à revêtir cette idée d'une forme +concrète, comme dans le grand tableau des courses, où Paris, hurlant autour +de Nana, semble saluer en elle la reine de l'impudicité et ne sait plus +trop s'il acclame la fille ou la jument, c'est bien vraiment de l'art +idéaliste et de la pure poésie. + +Voulez-vous des exemples moins frappants à première vue, mais plus +significatifs encore, de cette façon de concevoir et de construire un +personnage? Vous les trouverez dans le _Bonheur des dames_ et la _Joie +de vivre_. Remarquez que ce sont deux romans «vertueux», c'est-à-dire +où la vertu nous est peinte et finalement triomphe. Mais quelle vertu? +L'histoire de Denise, de cette fille pauvre et sage qui épouse son patron +au dénouement, c'est une donnée de berquinade. Or voyez ce que cette +berquinade est devenue: si Nana est vicieuse à la manière d'une bête, +c'est comme une bête aussi que Denise est vertueuse, c'est grâce à son +tempérament parfaitement équilibré, à sa belle santé physique. L'auteur +tient à ce qu'on ne s'y trompe pas, à ce qu'on n'aille pas la prendre par +hasard pour une héroïne ni croire qu'elle fait exprès d'être sage, et il y +revient je ne sais combien de fois. On ne saurait imaginer peinture plus +immodeste d'une vierge. Et c'est de la même manière que Pauline est bonne +et dévouée. Si elle a à combattre un moment, c'est contre une influence +physiologique, et ce n'est pas sa volonté qui triomphe, mais sa santé. +Tout cela est dit fort expressément. Ainsi, par la suppression du libre +arbitre, par l'élimination du vieux fonds de la psychologie classique qui +consistait essentiellement dans la lutte de la volonté et de la passion, +M. Zola arrive à construire des figures d'une beauté imposante et +grossière, de grandioses et frustes images des forces élémentaires +--mauvaises et meurtrières à la façon de la peste ou bonnes et +bienfaisantes à la façon du soleil et du printemps. + +Seulement toute psychologie un peu fine disparaît. Le plus grand effort de +M. Zola ne va qu'à nous peindre le progrès non combattu d'une idée fixe, +d'une manie ou d'un vice. Immuables ou toujours emportés dans le même +sens, tels sont ses personnages. Même quand il nous expose un cas très +particulier, très moderne, et qui paraît être surtout psychologique, comme +celui de Lazare dans la _Joie de vivre_, il trouve moyen d'y appliquer +encore, et dans le même esprit, ses procédés de simplification. Oh! il a +bientôt fait d'effacer les nuances trop subtiles de sentiment ou de pensée, +de débrouiller les complexités des maladies mentales et, là encore, de +trouver l'animal sous l'homme! Lazare devait sans doute représenter toute +une partie de la jeune génération, si intéressante par le besoin de +sensations rares, par le dégoût de l'action, par la dépravation et +l'énervement de la volonté, par le pessimisme pédant et peut-être sincère: +or tout le pessimisme de Lazare se réduit finalement à la peur physique de +la mort et, Pauline étant dévouée comme une bonne chienne, c'est comme un +chien peureux que Lazare est pessimiste. + + +III + +M. Zola emploie, pour composer les ensembles, la même méthode d'audacieuse +simplification. Prenons par exemple _Pot-Bouille_: non que ce soit le +meilleur de ses romans, mais c'est un de ceux où s'étale le plus +franchement sa manière. Les procédés grossissants qui, simplifiant la +réalité, en font saillir outre mesure certains caractères, reviennent de +dix pages en dix pages.--C'est la domesticité de la maison commentant +d'une fenêtre à l'autre, dans la puante cour intérieure, les aventures +des bourgeois, déchirant les voiles avec d'obscènes gouailleries. C'est +l'antithèse ironique que fait la gravité décente du grand escalier avec ce +qui se passe derrière les belles portes d'acajou: cela revient après toutes +les scènes particulièrement ignobles, comme un refrain de ballade. Et, de +même que la maison a son grand escalier et ses portes d'acajou, toujours +l'oncle Bachelard a son nez rouge, Duveyrier ses taches sanguinolentes, +Mme Josserand sa vaste poitrine, Auguste Vabre son oeil gauche tiré par la +migraine; et le petit père Josserand a ses bandes, et le vieux Vabre a +ses fiches, et Clotilde a son piano. M. Zola use et abuse du procédé des +«signes particuliers». Et partout nous le voyons choisir, abstraire, +outrer. Si de toute la magistrature il a pu tirer un Duveyrier (qui +d'ailleurs n'est guère plus magistrat que notaire ou charcutier), et de +toutes les bourgeoises de Paris une Mme Josserand, c'est assurément par +une sélection aussi hardie que celle par où sont extraites du faubourg +Saint-Germain les femmes de M. Octave Feuillet. Ajoutez une autre +application du même procédé, par laquelle M. Zola a pu réunir dans une +seule maison tant de méprisables personnages et, de toutes les maisons +bourgeoises de Paris, extraire celle-là. + +Ainsi les conventions surabondent. Pas une figure qui ne soit +_hyperbolique_ dans l'ignominie ou dans la platitude; leur groupement +même est un fait _exceptionnel_; les moindres détails ont été visiblement +_choisis_ sous l'empire d'une idée unique et tenace, qui est d'avilir la +créature humaine, d'enlaidir encore la laideur des vices inconscients et +bas. Si bien qu'au bout de quelque temps la fausseté de certains détails ne +choque plus, n'apparaît même plus dans l'exagération générale. On a sous +les yeux le tableau dru, cru, plus grand que nature, mais harmonieux, +monotone même, de la crasse, de la luxure et de la bêtise bourgeoise: +tableau plus qu'idéal, sibyllin par la violence continue, presque +apocalyptique. C'est la bourgeoisie qui est ici «la Bête». La maison de la +rue de Choiseul devient un «temple» où d'infâmes mystères s'accomplissent +dans l'ombre. M. Gourd, le concierge, en est «le bedeau». L'abbé Mauduit, +triste et poli, est «le maître des cérémonies», ayant pour fonction de +«couvrir du manteau de la religion les plaies de ce monde décomposé» et de +«régler le bel ordre des sottises et des vices». À un moment--caprice d'une +imagination grossière et mystique,--l'image du Christ saignant surgit +sur ce cloaque. L'immeuble Vabre devient on ne sait quelle vision énorme +et symbolique. L'auteur finit par prêter à ses personnages son oeil +grossissant. Le propriétaire a loué une mansarde à une fille enceinte: le +ventre de cette femme obsède M. Gourd. Ce ventre «lui semble jeter son +ombre sur la propreté froide de la cour... et emplir l'immeuble d'une chose +déshonnête dont les murs gardent un malaise».--«Dans les commencements, +explique-t-il, ça se voyait à peine; c'était possible; je ne disais trop +rien. Enfin, j'espérais qu'elle y mettrait de la discrétion. Ah bien! oui. +Je le surveillais, il poussait à vue d'oeil, il me consternait par ses +progrès rapides. Et regardez, regardez aujourd'hui! Elle ne tente rien pour +le contenir, elle le lâche... Une maison comme la nôtre affichée par un +ventre pareil!» Voilà des images et des fioritures assez inattendues sur +les lèvres d'un portier. Étrange monde où les concierges parlent comme des +poètes, et tous les autres comme des concierges! + +Parcourez les _Rougon-Macquart_: vous trouverez dans presque tous les +romans de M. Zola (et sûrement dans tous les derniers) quelque chose +d'analogue à cette prodigieuse maison de la rue de Choiseul, quelque chose +d'inanimé, forêt, mer, cabaret, magasin, qui sert de théâtre ou de centre +au drame; qui se met à vivre d'une vie surhumaine et terrible; qui +personnifie quelque force naturelle ou sociale supérieure aux individus +et qui prend enfin des aspects de Bête monstrueuse, mangeuse d'âmes et +mangeuse d'hommes. La Bête dans _Nana_, c'est Nana elle-même. Dans la +_Faute de l'abbé Mouret_, la Bête, c'est le parc du Paradou, cette forêt +fantastique où tout fleurit en même temps, où se mêlent toutes les odeurs, +où sont ramassées toutes les puissances amoureuses de Cybèle, et qui, comme +une divine et irrésistible entremetteuse, jette dans les bras l'un de +l'autre Serge et Albine, puis endort la petite faunesse de ses parfums +mortels. C'est, dans le _Ventre de Paris_, l'énormité des Halles centrales +qui font fleurir autour d'elles une copieuse vie animale et qui effarent +et submergent le maigre et rêveur Florent. C'est, dans l'_Assommoir_, +le cabaret du père Colombe, le comptoir d'étain et l'alambic de cuivre +pareil au col d'un animal mystérieux et malfaisant qui verse aux ouvriers +l'ivresse abrutissante, la paresse, la colère, la luxure, le vice +inconscient. C'est, dans le _Bonheur des dames_, le magasin de Mouret, +basilique du commerce moderne, où se dépravent les employés et s'affolent +les acheteuses, formidable machine vivante qui broie dans ses engrenages et +qui mange les petits boutiquiers. C'est, dans la _Joie de vivre_, l'Océan, +d'abord complice des amours et des ambitions de Lazare, puis son ennemi, +et dont la victoire achève de détraquer la faible tête du disciple de +Schopenhauer. M. Zola excelle à donner aux choses comme le frémissement de +cette âme dont il retire une partie aux hommes et, tandis qu'il fait vivre +une forêt, une halle, un comptoir de marchand de vin, un magasin de +nouveautés d'une vie presque humaine, il réduit les créatures tristes ou +basses qui s'y agitent à une vie presque animale. + +Mais enfin, de quelque vie que ce soit, même incomplète et découronnée, +il les fait vivre; il a ce don, le premier de tous. Et non seulement les +principales figures, mais, au second plan, les moindres têtes s'animent +sous les gros doigts de ce pétrisseur de bêtes. Elles vivent à peu de +frais sans doute, le plus souvent en vertu d'un signe grossièrement et +énergiquement particulier; mais elles vivent, chacune à part et toutes +ensemble. Car il sait encore animer les groupes, mettre les masses en +mouvement. Il y a dans presque tous ses romans, autour des protagonistes, +une quantité de personnages secondaires, un _vulgum pecus_ qui souvent +marche en bande, qui fait le fond de la scène et qui s'en détache et prend +la parole par intervalles, à la façon du choeur antique. C'est, dans +la _Faute de l'abbé Mouret_, le choeur des horribles paysans; dans +l'_Assommoir_, le choeur des amis et des parents de Coupeau; dans +_Pot-Bouille_, le choeur des domestiques; dans le _Bonheur des dames_, +le choeur des employés et celui des petits commerçants; dans la _Joie de +vivre_, le choeur des pêcheurs et celui des mendiants. Par eux les figures +du premier plan se trouvent mêlées à une large portion d'humanité; et, +comme cette humanité, ainsi qu'on a vu, est mêlée elle-même à la vie des +choses, il se dégage de ces vastes ensembles une impression de vie presque +uniquement bestiale et matérielle, mais grouillante, profonde, vaste, +illimitée. + + +IV + +L'impression est triste et M. Zola le veut ainsi. Jamais peut-être le parti +pris pessimiste ne s'était porté à de pareils excès. Et le mal n'a fait que +croître depuis ses premiers romans. Du moins, dans les commencements de son +épopée fangeuse, on voyait encore éclater quelque chose comme l'ivresse du +naturalisme antique (exaspérée, il est vrai, par la notion chrétienne du +péché et par la «nervosité» moderne). Dans l'exubérante pastorale de Miette +et de Silvère (la _Fortune des Rougon_), dans les noces paradisiaques de +l'abbé Mouret et d'Albine, même dans l'idylle bestiale de Cadine et de +Marjolin parmi les montagnes de légumes des Halles, M. Zola paraissait du +moins glorifier l'amour physique et ses oeuvres. Mais il semble qu'il ait +maintenant la haine et la terreur de toute cette chair dont il est obsédé. +Il cherche à l'avilir; il s'attarde aux bas-fonds de la bête humaine, au +jeu des forces du sang et des nerfs en ce qu'elles ont de plus insultant +pour l'orgueil humain. Il fouille et étale les laideurs secrètes de +la chair et ses malfaisances. Il multiplie autour de l'adultère les +circonstances qui le dégradent, qui le font plat et écoeurant (_Une page +d'amour_, _Pot-Bouille_). Il conspue l'amour, le réduit à un besoin +tyrannique et à une fonction malpropre (_Pot-Bouille_). La meilleure part +de ses romans est un commentaire forcené du _Surgit amari aliquid_... +De la femme il ne voit plus que les mystérieuses souillures de son sexe +(_Pot-Bouille_, la _Joie de vivre_). Avec l'ardeur sombre d'un fakir, il +maudit la vie dans sa source et l'homme dès les entrailles de sa mère. Dans +l'homme il voit la brute, dans l'amour l'accouplement, dans la maternité +l'accouchement. Il remue longuement et tristement les glaires, les humeurs, +tous les dessous de l'humanité physique. L'horrible et lamentable tableau +que les couches nocturnes de «ce souillon d'Adèle»! Et quel drame +pathologique, quel rêve de carabin morose que l'atroce accouchement de +Louise dans la _Joie de vivre_! + +Et ni les horreurs de clinique ne lui suffisent, ni les pourritures +morales, encore que la collection en soit complète, allant des amours +de Maxime à celles de Léon Josserand en passant par les fantaisies de +Baptiste, de Satin, de la petite Angèle et de la maigre Lisa. Il lui faut +des curiosités physiologiques, le cas de Théophile Vabre ou celui de Mme +Campardon. La mine est inépuisable, et, s'il faut qu'avec les sottises et +les luxures il combine maintenant les infirmités corporelles, l'histoire +des Rougon-Macquart aura encore de beaux chapitres. + +Donc la bestialité et l'imbécillité sont aux yeux de M. Zola le fond de +l'homme. Son oeuvre nous présente un si prodigieux amas d'êtres idiots ou +en proie au «sixième sens» qu'il s'en exhale--comme un miasme et une buée +d'un fumier,--pour la plupart des lecteurs un écoeurement profond, pour +d'autres une tristesse noire et pesante. Expliquerons-nous cet étrange +parti pris de l'auteur de _Pot-Bouille_? Dira-t-on que c'est qu'il goûte la +force par-dessus toutes choses et que rien n'est plus fort que ce qui est +aveugle, rien n'est plus fort que les instincts de l'animalité ni que la +veulerie et l'avachissement (aussi a-t-il beaucoup plus de brutes que de +gredins), et rien n'est plus invariable, plus formidable par son éternité, +son universalité et son inconscience, que la bêtise? Ou plutôt n'est-ce +pas que M. Zola voit en effet le monde comme il le peint? Oui, il y a chez +lui un pessimisme d'ascète tenté et, devant la chair et ses aventures, +une ébriété morose qui l'envahit tout entier et qu'il ne pourrait pas +secouer quand il le voudrait. S'il est vrai que les hommes d'aujourd'hui +reproduisent, avec plus de complication, les types des siècles passés, +M. Zola a été, dans le haut moyen âge, un moine très chaste et très +sérieux, mais trop bien portant et d'imagination trop forte, qui voyait +partout le diable et qui maudissait la corruption de son temps dans une +langue obscène et hyperbolique. + +C'est donc une grande injustice que d'accuser M. Zola d'immoralité et de +croire qu'il spécule sur les mauvais instincts du lecteur. Au milieu des +basses priapées, parmi les visions de mauvais lieu ou de clinique, il +reste grave. S'il accumule certains détails, soyez sûrs que c'est chez lui +affaire de conscience. Comme il prétend peindre la réalité et qu'il est +persuadé qu'elle est ignoble, il nous la montre telle, avec les scrupules +d'une âme délicate à sa façon, qui ne veut pas nous tromper et qui nous +fait bonne mesure. Parfois il s'oublie; il brosse de vastes peintures +d'où l'ignominie de la chair est absente; mais tout à coup un remords le +traverse; il se souvient que la bête est partout et, pour ne pas manquer +à son devoir, au moment où on s'y attendait le moins, il glisse un détail +impudique et comme un _mémento_ de l'universelle ordure. Ces sortes de +repentirs sont surtout remarquables dans le développement des rôles de +Denise et de Pauline (_Au Bonheur des dames_ et la _Joie de vivre_). Et, +comme j'ai dit, une mélancolie affreuse se lève de toute cette physiologie +remuée. + + +V + +Si l'impression est triste, elle est puissante. Je fais bien mon compliment +à ces esprits fins et délicats pour qui la mesure, la décence et la +correction sont si bien le tout de l'écrivain que, même après la _Conquête +de Plassans_, la _Faute de l'abbé Mouret_, l'_Assommoir_ et la _Joie de +vivre_, ils tiennent M. Zola en petite estime littéraire et le renvoient à +l'école parce qu'il n'a pas fait de bonnes humanités et que peut-être il +n'écrit pas toujours parfaitement bien. Je ne saurais me guinder à un +jugement aussi distingué. Qu'on refuse tout le reste à M. Zola, est-il +possible de lui dénier la puissance créatrice, restreinte à ce qu'on +voudra, mais prodigieuse dans le domaine où elle s'exerce? J'ai beau m'en +défendre, ces brutalités mêmes m'imposent, je ne sais comment, par leur +nombre, et ces ordures par leur masse. Avec des efforts réguliers d'Hercule +embourbé, M. Zola met en monceaux les immondices des écuries d'Augias (on a +même dit qu'il en apportait). On admire avec effroi combien il y en a et ce +qu'il a fallu de travail pour en faire un si beau tas. Une des vertus de +M. Zola, c'est la vigueur infatigable et patiente. Il voit bien les choses +concrètes, tout l'extérieur de la vie, et il a, pour rendre ce qu'il voit, +une faculté spéciale: c'est de pouvoir retenir et accumuler une plus grande +quantité de détails qu'aucun autre descripteur de la même École, et cela, +froidement, tranquillement, sans lassitude ni dégoût et en donnant à toute +chose la même saillie nette et crue. En sorte que l'unité de chaque tableau +n'est plus, comme chez les classiques, dans la subordination des détails +(toujours peu nombreux) à l'ensemble, mais, si je puis dire, dans leur +interminable monochromie. Oui, cet artiste a une merveilleuse puissance +d'entassement dans le même sens. Je crois volontiers ce qu'on raconte de +lui, qu'il écrit toujours du même train et fait chaque jour le même nombre +de pages. Il construit un livre comme un maçon fait un mur, en mettant des +moellons l'un sur l'autre, sans se presser, indéfiniment. Vraiment cela +est beau dans son genre, et c'est peut-être une des formes de la longue +patience dont parle Buffon et qui serait du génie. Ce don, joint aux +autres, ne laisse pas de lui faire une robuste originalité. + +Néanmoins beaucoup persistent à lui refuser ce qui, dit-on, conserve les +oeuvres: le style. Mais ici il faudrait d'abord distinguer entre ses +ouvrages de critique ou de polémique et ses romans. Les livres où il avait +à exprimer des idées abstraites ne sont pas toujours, en effet, bien +écrits, soit que l'embarras et l'équivoque de la pensée se soient +communiqués au style, ou que M. Zola soit naturellement incapable de rendre +des idées avec une entière exactitude. La forme de ses romans est beaucoup +plus défendable. Mais là encore il faut distinguer. M. Zola n'a jamais été +un écrivain impeccable ni très sûr de sa plume; mais dans ses premiers +romans (jusqu'à _Nana_, à ce qu'il me semble) il s'appliquait davantage; +son style était plus tourmenté et plus riche. Il y a, même à ne considérer +que la forme, des pages vraiment très belles, d'un grand éclat et d'une +suffisante pureté, dans la _Fortune des Rougon_ et dans la _Faute de l'abbé +Mouret_. Depuis _Nana_, en même temps que sous prétexte de vérité il oublie +de plus en plus la décence, on peut dire que sous couleur de simplicité +et en haine du romantisme (qui est à la fois son père et sa bête noire) +il s'est mis à dédaigner un peu le style, à écrire beaucoup plus vite, +largement et de haut, sans trop se soucier du détail de la phrase. Dans +l'une et l'autre de ces deux manières, mais surtout dans la seconde, +il n'est pas difficile de relever des fautes assez choquantes et +particulièrement cruelles pour les personnes habituées au commerce des +classiques, pour les gens de forte éducation universitaire, pour les vieux +professeurs qui savent bien leur langue: des impropriétés, des disparates +étranges, un mélange surprenant d'expressions recherchées, «poétiques», +comme on disait autrefois, et de locutions basses ou triviales, certains +tics de style, parfois des incorrections, et surtout une outrance +continuelle; jamais de nuances, point de finesse... Eh! oui, tout cela est +vrai, et j'en suis très fâché. Mais d'abord cela n'est pas vrai partout, il +s'en faut. Et puis comme, dans ces romans, tout est largement construit, +fait pour être embrassé d'ensemble et de loin, il ne faut pas chicaner sur +les phrases, mais prendre cela comme cela a été écrit, par grands morceaux +et par blocs, et juger de ce que vaut ce style par l'effet total d'un +tableau. On reconnaîtra qu'en somme tel amas de phrases qui ne sont point +toutes irréprochables finit pourtant par nous donner une vision vaste et +saisissante des objets, et que ce style grossissant, sans nuances et +quelquefois sans précision, est éminemment propre, par ses exagérations +monotones et ses insistances multipliées, à rendre avec grandeur les grands +ensembles de choses concrètes. + + +VI + +_Germinal_, le dernier roman paru, confirme merveilleusement la définition +que j'ai tentée de l'oeuvre de M. Zola. Tout ce que j'ai cru voir dans les +romans antérieurs surabonde dans _Germinal_, et on peut dire que jamais ni +la morosité de M. Zola et sa faculté épique, ni les procédés dont elles +comportent et commandent l'emploi, ne se sont plus puissamment étalés que +dans ce livre grandiose et sombre. + +Le sujet est très simple: c'est l'histoire d'une grève, ou plutôt c'est le +poème de la grève. Des mineurs, à la suite d'une mesure qui leur paraît +inique, refusent de descendre dans les fosses. La faim les exaspère +jusqu'au pillage et au meurtre. L'ordre est rétabli par la troupe. Le jour +où les ouvriers redescendent, la fosse est noyée et quelques-uns des +principaux personnages restent au fond. Cette dernière catastrophe, oeuvre +d'un ouvrier nihiliste, est le seul trait qui distingue cette grève de tant +d'autres. + +C'est donc l'histoire, non d'un homme ou de quelques hommes, mais d'une +multitude. Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remué +de pareilles masses. Cela tantôt grouille et fourmille, tantôt est emporté +d'un mouvement vertigineux par une poussée d'instincts aveugles. Le poète +déroule avec sa patience robuste, avec sa brutalité morne, avec sa largeur +d'évocation, une série de vastes et lamentables tableaux, composés de +détails monochromes qui s'entassent, s'entassent, montent et s'étalent +comme une marée: une journée dans la mine, une journée au coron, une +réunion des révoltés la nuit dans une clairière, la promenade furieuse de +trois mille misérables dans la campagne plate, le heurt de cette masse +contre les soldats, une agonie de dix jours dans la fosse noyée... + +M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, +d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion +des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément +furieuse. Souvent il ramasse les têtes éparses en une masse formidable, et +voici de quel souffle il la pousse: + + + ... Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux cheveux + épars, dépeignées par la course, aux guenilles montrant la peau + nue, des nudités de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim. + Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient, + l'agitaient ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres, + plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient + des bâtons, tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort que + les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes + déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs, + des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc, + serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes + déteintes ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même + uniformité terreuse. Les yeux brûlaient; on voyait seulement les trous + de bouches noires chantant la _Marseillaise_, dont les strophes se + perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement des + sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le hérissement + des barres de fer, une hache passa, portée toute droite, et cette + hache unique, qui était comme l'étendard de la bande, avait, dans le + ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine... + + La colère, la faim, ces deux mois de souffrances et cette débandade + enragée au travers des fosses avaient allongé en mâchoires de bêtes + fauves les faces placides des houilleurs de Montson. À ce moment, + le soleil se couchait; les derniers rayons, d'un pourpre sombre, + ensanglantaient la plaine. Alors la route sembla charrier du sang; + les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignant comme des + bouchers en pleine tuerie... + + +Pourtant il fallait bien que le drame se concentrât dans quelques +individus: le poète nous a donc montré, du côté des ouvriers la famille +Maheu et son «logeur» Étienne, du côté de la Compagnie la famille +Hennebeau, et dans les deux camps une quarantaine de figures secondaires; +mais toujours, autour de ces figures, la multitude grouille et gronde. +Étienne lui-même, le meneur de la grève, est plus entraîné qu'il +n'entraîne. + +Ces têtes qui un moment émergent et se distinguent de la foule, c'est +Maheu, le brave homme, le ruminant résigné et raisonnable qui peu à peu +devient enragé;--la Maheude avec Estelle, sa dernière, _toujours_ pendue à +sa mamelle blême, la Maheude à qui la faim, les fusils des soldats et la +mine tuent son homme et ses enfants et qui apparaît à la fin comme une +_Mater dolorosa_, une Niobé stupide et terrible;--Catherine, l'ingénue de +cette noire épopée, _toujours_ en culotte de herscheuse, qui a l'espèce de +beauté, de pudeur et de charme qu'elle peut avoir;--Chaval, le «traître», +qui «gueule» _toujours_;--Étienne, l'ouvrier socialiste, tête trouble et +pleine de rêves, d'une nature un peu plus fine que ses compagnons, avec de +soudaines colères, l'alcoolisme hérité de Gervaise Coupeau;--Alzire, la +petite bossue, si douce et faisant _toujours_ la petite femme;--le vieux +Mouque qui ne parle qu'une fois, et le vieux Bonnemort qui crache noir, +_toujours_;--Rasseneur, l'ancien ouvrier devenu cabaretier, révolutionnaire +gras, onctueux et prudent;--Pluchart, le commis-voyageur en socialisme, +_toujours_ enroué et pressé;--Maigrat, l'épicier pacha, qui se paye +sur les femmes et les filles des mineurs;--Mouquette, la bonne fille, +la gourgandine naïve;--la Pierronne, fine mouche, gourgandine +propre;--Jeanlin, l'avorton maraudeur aux pattes cassées, avec des taches +de rousseur, des oreilles écartées et des yeux verts, qui tue un petit +soldat en traîtrise, pour rien, par instinct et pour le plaisir;--Lydie +et Bébert, _toujours_ terrorisés par Jeanlin;--la Brûlé, la vieille à +qui la mine a tué son mari, _toujours_ hurlant et agitant des bras de +sorcière;--Hennebeau, le directeur, fonctionnaire exact et froid avec une +plaie au coeur, mari torturé par une Messaline qui ne se refuse qu'à +lui;--Négrel, le petit ingénieur brun, sceptique, brave et amant de sa +tante;--Deneulin, l'industriel énergique et aventureux;--les Grégoire, +actionnaires gras et bons, et Cécile et Jeanne et Lucie et Levaque et +Bouteloup et le père Quandieu et le petit soldat Jules;--et le vieux cheval +Bataille, «gras, luisant, l'air bonhomme», et le jeune cheval Trompette, +hanté au fond de la mine d'une vision de prés et de soleil (car M. Zola +aime les bêtes et leur donne pour le moins autant d'âme qu'aux hommes: +on se rappelle le chien Mathieu et la chatte Minouche dans la _Joie de +vivre_);--à part de tout ce monde, le Russe Souvarine, blond avec des +traits de fille, _toujours_ silencieux, dédaigneux et doux: toutes figures +fortement marquées d'un «signe particulier» dont la mention revient +régulièrement, et qui, je ne sais comment et presque par la seule vertu +de ce signe répété, se dressent et vivent. + +Leur vie est surtout extérieure; mais justement le drame que M. Zola a +conçu n'exigeait pas plus de psychologie qu'il n'en peut donner. L'âme +d'une pareille masse, ce sont des instincts fort simples. Les êtres +inférieurs qui s'agitent au premier plan sont mus, comme ils devaient +l'être, par des nécessités physiques et par des idées fort grossières qui +se font _images_ et qui, à la longue, les fascinent et les mettent en +branle. «... Tout le malheur disparaissait, comme balayé par un grand coup +de soleil; et, sous un éblouissement de féerie, la justice descendait du +ciel.... Une société nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans les +songes, une ville immense, d'une splendeur de mirage, où chaque citoyen +vivait de sa tâche et prenait sa part des joies communes...» La vie +intérieure d'Étienne lui-même devait se réduire à peu de chose, car il +est à peine au-dessus de ses compagnons: des aspirations vers la justice +absolue, des idées confuses sur les moyens; tantôt l'orgueil de penser plus +que les autres et tantôt le sentiment presque avoué de son insuffisance; le +pédantisme de l'ouvrier qui a lu et le découragement après l'enthousiasme; +des goûts de bourgeois et des dédains intellectuels se mêlant à sa ferveur +d'apôtre... C'est tout et c'est assez. Quant à Souvarine, c'est de propos +délibéré que M. Zola le laisse énigmatique et ne nous le présente que par +l'extérieur: son nihilisme n'est là que pour faire un contraste saisissant +avec le socialisme incertain et sentimental de l'ouvrier français et pour +préparer la catastrophe finale. On dit, et c'est peut-être vrai, que +M. Zola ne possède pas à un très haut degré le don d'entrer dans les âmes, +de les décomposer, d'y noter les origines et les progrès des idées et des +sentiments ou le retentissement des mille influences du dehors: aussi +n'a-t-il pas voulu faire ici l'histoire d'une âme, mais celle d'une foule. + +Et ce n'est pas non plus un drame de sentiments qu'il a voulu écrire, mais +un drame de sensations, un drame tout matériel. Les sentiments se réduisent +à des instincts ou en sont tout proches, et les souffrances sont surtout +des souffrances physiques: ainsi, quand Jeanlin a les jambes cassées, quand +la petite Alzire meurt de faim, quand Catherine monte par le «goyot» les +sept cents mètres d'échelles ou quand elle agonise dans la fosse aux bras +d'Étienne, coudoyée par le cadavre de Chaval. On dira qu'il est facile de +serrer le coeur ou mieux de pincer les nerfs à ce prix et que c'est là du +plus grossier mélodrame. Croyez-vous? Mais ces morts et ces tortures, c'est +le drame même: M. Zola n'a pas eu l'intention de composer une tragédie +psychologique. Et il y a là autre chose que la description de spectacles +atroces: la pitié morose du romancier, sa compassion qu'un parti pris de +philosophie pessimiste tourne en impassibilité cruelle--pour nous et pour +lui. Il n'est pas de ceux pour qui la douleur morale est plus noble que la +souffrance physique. En quoi plus noble, puisque nos sentiments sont aussi +involontaires que nos sensations? Et puis, soyons sincères, n'est-ce pas la +souffrance du corps qui est la plus terrible? et n'est-ce pas surtout par +elle que le monde est mauvais? + +Et voici, pour ces holocaustes de chair, le bourreau et le dieu, deux +«Bêtes». Le bourreau, c'est la mine, la bête mangeuse d'hommes. Le dieu, +c'est cet être mystérieux à qui appartient la mine et qui s'engraisse de la +faim des mineurs; c'est l'idole monstrueuse et invisible, accroupie quelque +part, on ne sait où, comme un dieu Mithra dans son sanctuaire. Et tour à +tour, régulièrement, les deux bêtes sont évoquées, la bête qui tue, et +l'autre, là-bas, celle qui fait tuer. Et nous entendons par intervalles +«la respiration grosse et longue» de la bête qui tue (c'est le bruit de la +pompe d'épuisement). Elle vit, elle vit si bien qu'à la fin elle meurt: + + ... Et l'on vit alors une effrayante chose; on vit la machine, + disloquée sur son massif, les membres écartelés, lutter contre la mort: + elle marcha, elle détendit sa bielle, son genou de géante, comme pour + se lever; mais elle expirait, broyée, engloutie. Seule, la haute + cheminée de trente mètres restait debout, secouée, pareille à un mât + dans l'ouragan. On croyait qu'elle allait s'émietter et voler en + poudre, lorsque tout d'un coup elle s'enfonça d'un bloc, bue par la + terre, fondue ainsi qu'un cierge colossal, et rien ne dépassait, + pas même la pointe du paratonnerre. C'était fini; la bête mauvaise, + accroupie dans ce creux, gorgée de chair humaine, ne soufflait plus + son haleine grosse et longue. Tout entier, le Voreux venait de couler + à l'abîme. + +Et que d'autres évocations symboliques! Le lambeau sanglant arraché par +les femmes à Maigrat, c'est encore une bête méchante enfin écrasée sur qui +l'on piétine et l'on crache. Le vieux Bonnemort, idiot, déformé, hideux, +étranglant Cécile Grégoire, grasse, blonde et douce, c'est l'antique Faim +irresponsable se jetant par un élan fatal sur l'irresponsable Oisiveté. +Et à chaque instant, par des procédés franchement, naïvement étalés et +auxquels on se laisse prendre quand même, le poète mêle sinistrement la +nature à ses tableaux pour les agrandir et les «horrifier». Le _meeting_ +des mineurs se meut dans de blêmes effets de lune, et la promenade des +trois mille désespérés dans la lueur sanglante du soleil couchant. Et c'est +par un symbole que le livre se conclut: Étienne quitte la mine par une +matinée de printemps, une de ces matinées où les bourgeons «crèvent en +feuilles vertes» et où les champs «tressaillent de la poussée des herbes». +En même temps il entend sous ses pieds des coups profonds, les coups +des camarades tapant dans la mine: «Encore, encore, de plus en plus +distinctement, comme s'ils se fussent rapprochés du sol, les camarades +tapaient. Aux rayons enflammés de l'astre, par cette matinée de jeunesse, +c'était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes +poussaient: une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans +les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la +germination allait faire bientôt éclater la terre.» Et de là le titre du +livre. + +Que veut dire cette fin énigmatique? Qu'est-ce que cette révolution future? +S'agit-il de l'avènement pacifique des déshérités ou de la destruction du +vieux monde? Est-ce le règne de la justice ou la curée tardive des plus +nombreux? Mystère! ou simplement rhétorique! Car tout le reste du roman ne +contient pas un atome d'espoir ou d'illusion. Je reconnais d'ailleurs la +haute impartialité de M. Zola: les gros mangeurs, on ne les voit pas, +et ils ne voient pas. Nous n'apercevons que les Grégoire, de petits +actionnaires, de bonnes gens à qui les mangés tuent leur fille. Et quant +au directeur Hennebeau, il est aussi à plaindre que ces affamés: «Sous la +fenêtre les hurlements éclatèrent avec un redoublement de violence: Du +pain! du pain! du pain!--Imbéciles! dit M. Hennebeau entre ses dents +serrées; est-ce que je suis heureux?» + +Souffrance et désespoir en haut et en bas! Mais au moins ces misérables +ont pour se consoler la Vénus animale. Ils «s'aiment» comme des chiens, +pêle-mêle, partout, à toute heure. Il y a un chapitre où l'on ne peut faire +un pas sans marcher sur des couples. Et c'est même assez étonnant chez ces +hommes de sang lourd, éreintés de travail, dans un pays pluvieux et froid. +On «s'aime» au fond de la mine noyée, et c'est après dix jours d'agonie +qu'Étienne y devient l'amant de Catherine. Et j'aimerais mieux qu'il ne le +devînt pas, la pudeur instinctive qu'ils ont éprouvée jusque-là l'un en +face de l'autre étant à peu près le seul vestige d'humanité supérieure que +l'écrivain ait laissé subsister dans son bestial poème. + +Çà et là, dans cette épopée de douleur, de faim, de luxure et de mort, +éclate la lamentation d'Hennebeau, qui donne la morale de l'histoire et +exprime évidemment la pensée de M. Zola. «Une amertume affreuse, lui +empoisonnait la bouche..., _l'inutilité de tout, l'éternelle douleur de +l'existence_.» + + Quel était l'idiot qui mettait le bonheur de ce monde dans le partage + de la richesse? Ces songe-creux de révolutionnaires pouvaient bien + démolir la société et en rebâtir une autre, ils n'ajouteraient pas une + joie à l'humanité, ils ne lui retireraient pas une peine, en coupant + à chacun sa tartine. Même ils élargiraient le malheur de la terre, + ils feraient un jour hurler jusqu'aux chiens de désespoir, lorsqu'ils + les auraient sortis de la tranquille satisfaction des instincts pour + les hausser à la souffrance inassouvie des passions. Non, le seul bien + était de ne pas être, et, si l'on était, d'être l'arbre, d'être la + pierre, moins encore, le grain de sable qui ne peut saigner sous le + talon des passants. + +Un troupeau de misérables, soulevé par la faim et par l'instinct, attiré +par un rêve grossier, mû par des forces fatales et allant, avec des +bouillonnements et des remous, se briser contre une force supérieure: voilà +le drame. Les hommes apparaissant, semblables à des flots, sur une mer de +ténèbres et d'inconscience: voilà la vision philosophique, très simple, +dans laquelle ce drame se résout. M. Zola laisse aux psychologues le soin +d'écrire la monographie de chacun de ces flots, d'en faire un centre +et comme un microcosme. Il n'a que l'imagination des vastes ensembles +matériels et des infinis détails extérieurs. Mais je me demande si personne +l'a jamais eue à ce degré. + + +VII + +J'y reviens en terminant, et avec plus de sécurité après avoir lu +_Germinal_: n'avais-je pas raison d'appeler M. Zola un poète épique? et les +caractères dominants de ses longs récits, ne sont-ce pas précisément ceux +de l'épopée? Avec un peu de bonne volonté, en abusant un tant soit peu des +mots, on pourrait poursuivre et soutenir ce rapprochement, et il y aurait +un grand fond de vérité sous l'artifice de ce jeu de rhétorique. + +Le sujet de l'épopée est un sujet national, intéressant pour tout un +peuple, intelligible à toute une race. Les sujets choisis par M. Zola sont +toujours très généraux, peuvent être compris de tout le monde, n'ont rien +de spécial, d'exceptionnel, de «curieux»: c'est l'histoire d'une famille +d'ouvriers qui sombre dans l'ivrognerie, d'une fille galante qui affole +et ruine les hommes, d'une fille sage qui finit par épouser son patron, +d'une grève de mineurs, etc., et tous ces récits ensemble ont au moins la +prétention de former l'histoire typique d'une seule famille. L'histoire des +_Rougon-Macquart_ est donc, ainsi qu'un poème épique, l'histoire ramassée +de toute une époque. Les personnages, dans l'épopée, ne sont pas moins +généraux que le sujet et, comme ils représentent de vastes groupes, ils +apparaissent plus grands que nature. Ainsi les personnages de M. Zola, +bien que par des procédés contraires: tandis que les vieux poètes tâchent +à diviniser leurs figures, on a vu qu'il animalise les siennes[81]. Mais +cela même ajoute à l'air d'épopée; car il arrive, par le mensonge de +cette réduction, à rendre à des figures modernes une simplicité de +types primitifs. Il meut des masses, comme dans l'épopée. Et les +_Rougon-Macquart_ ont aussi leur merveilleux. Les dieux, dans l'épopée, +ont été à l'origine les personnifications des forces naturelles: M. Zola +prête à ces forces, librement déchaînées ou disciplinées par l'industrie +humaine, une vie effrayante, un commencement d'âme, une volonté obscure +de monstres. Le merveilleux des _Rougon-Macquart_, c'est le Paradou, +l'assommoir du père Colombe, le magasin d'Octave Mouret, la mine de +_Germinal_. Il y a dans l'épopée une philosophie naïve et rudimentaire. +De même dans les _Rougon-Macquart_. La seule différence, c'est que la +sagesse des vieux poètes est généralement optimiste, console, ennoblit +l'homme autant qu'elle peut, tandis que celle de M. Zola est noire et +désespérée. Mais c'est de part et d'autre la même simplicité, la même +ingénuité de conception. Enfin et surtout l'allure des romans de M. Zola +est, je ne sais comment, celle des antiques épopées, par la lenteur +puissante, le large courant, l'accumulation tranquille des détails, +la belle franchise des procédés du conteur. Il ne se presse pas plus +qu'Homère. Il s'intéresse autant (dans un autre esprit) à la cuisine de +Gervaise que le vieil aède à celle d'Achille. Il ne craint point les +répétitions; les mêmes phrases reviennent avec les mêmes mots, et +d'intervalle en intervalle on entend dans le _Bonheur des dames_ le +«ronflement» du magasin, dans _Germinal_ la «respiration grosse et longue» +de la machine, comme dans l'_Iliade_ le grondement de la mer, +polyphlosthoio thalassês. + + [Note 81: «Zola: le Buffon du XIXe siècle.» (Saca Oquendo.)] + +Si donc on ramasse maintenant tout ce que nous avons dit, il ne paraîtra +pas trop absurde de définir les _Rougon-Macquart_: une épopée pessimiste +de l'animalité humaine. + + + + +GUY DE MAUPASSANT + + +Dois-je, avant à parler de M. Guy de Maupassant, m'excuser auprès du +lecteur, qui a sans doute des moeurs, m'entourer de précautions oratoires, +affirmer que je n'approuve point les faits et gestes de Mme Bonderoi ou +de M. Tourneveau ni l'indulgence visible du conteur à leur égard, et +n'insinuer qu'il a quelque talent qu'après avoir fait sévèrement les +réserves les plus expresses sur la nature des sujets qu'il préfère et des +gaîtés qu'il nous procure--oh! bien malgré nous? Ou bien faut-il prendre +des airs, comme Théophile Gautier dans une préface connue, conspuer les +pudeurs bourgeoises, les vertus rances et les chastetés suries, déclarer +que les gens convenables sont toujours laids et font d'ailleurs des +horreurs dans l'ombre, proclamer le droit de l'artiste à l'indécence et +dire sérieusement que l'art purifie tout? Ni l'un ni l'autre. Je n'ai pas +à morigéner M. de Maupassant, qui écrit comme il lui plaît. Je regrette +seulement, pour lui, que son oeuvre lui ait fait des admirateurs un peu +mêlés et que beaucoup de sots l'apprécient pour tout autre chose que pour +son grand talent. Il est cruel de voir l'antique «philistin», en quête +de certaines truffes, ne pas faire de différence entre celles de M. de +Maupassant et les autres. Et voilà pourquoi je déplore qu'il ne soit pas +toujours décent. Mais, au reste, si ses contes n'étaient remarquables que +par le sans-gêne de l'auteur, je n'en parlerais point; et il va sans dire +que, voulant les relire ici en bonne compagnie pour en tirer des remarques, +je passerai vite où il faudra. + +Nous ne nous occuperons que de ses contes, c'est-à-dire de la partie la +plus considérable de son oeuvre, de celle où il est tout à fait hors de +pair. + + +I + +Le conte est chez nous un genre national. Sous le nom de fabliau, puis de +nouvelle, il est presque aussi vieux que notre littérature. C'est un goût +de la race, qui aime les récits, mais qui est vive et légère et qui, si +elle les supporte longs, les préfère parfois courts, et, si elle les aime +émouvants, ne les dédaigne pas gaillards. Le conte a donc été contemporain +des chansons de geste et il a préexisté aux romans en prose. + +Naturellement, il n'est point le même à toutes les époques. Très varié au +moyen âge, tour à tour grivois, religieux, moral ou merveilleux, il est +surtout grivois (parfois tendre) au XVIe et au XVIIe siècle. Au siècle +suivant, la «philosophie» et la «sensibilité» y font leur entrée, et aussi +un libertinage plus profond et plus raffiné. + +Dans ces dernières années, le conte, assez longtemps négligé, a eu comme +une renaissance. Nous sommes de plus en plus pressés; notre esprit veut des +plaisirs rapides ou de l'émotion en brèves secousses: il nous faut du roman +condensé s'il se peut, ou abrégé si l'on n'a rien de mieux à nous offrir. +Des journaux, l'ayant senti, se sont avisés de donner des contes en guise +de premiers-Paris, et le public a jugé que, contes pour contes, ceux-là +étaient plus divertissants. Il s'est donc levé toute une pléiade de +conteurs: Alphonse Daudet d'abord et Paul Arène; et, dans un genre spécial, +les conteurs de la _Vie parisienne_: Ludovic Halévy, Gyp, Richard O'Monroy; +et ceux du _Figaro_ et ceux du _Gil Blas_: Coppée, Théodore de Banville, +Armand Silvestre, Catulle Mendès, Guy de Maupassant, chacun ayant sa +manière, et quelques-uns une fort jolie manière. + +Ces petits récits de nos contemporains ne ressemblent pas tout à fait, +comme on pense, à ceux des conteurs de notre ancienne littérature, de +Bonaventure Despériers, de La Fontaine, de Grécourt ou de Piron. On sait +quel est le thème habituel de ces patriarches, le sujet presque unique de +leurs plaisanteries. Et ces choses-là font toujours rire, et les personnes +même les plus graves n'y résistent guère. Pourquoi cela? On comprend que +certaines images soient agréables, car l'homme est faible; mais pourquoi +font-elles rire? Pourquoi les côtés grossiers de la comédie de l'amour +mettent-ils presque tout le monde en liesse? C'est qu'en effet c'est bien +une comédie: c'est que le contraste est ironique et réjouissant entre le +ton, les sentiments de l'amour, et ce qu'il y a de facilement grotesque +dans ses rites. Et c'est une comédie aussi que nous donne la révolte +éternelle et invincible de l'instinct dont il s'agit, dans une société +dûment réglée et morigénée, tout emmaillotée de lois, traditions et +croyances préservatrices,--cette révolte éclatant volontiers au moment le +plus imprévu, sous l'habit le plus respectable, démentant tout à coup la +dignité la plus rassurée ou l'ingénuité la plus rassurante et déjouant +l'autorité la plus forte ou les précautions les mieux prises. Et peut-être +aussi que les bons tours que la nature inférieure joue aux conventions +sociales flattent l'instinct de rébellion et le goût de libre vie +qu'apporte tout homme venant en ce monde. Il est donc inévitable que ces +choses fassent rire, voulût-on faire le renchéri et le délicat, et il y +avait bien quelque philosophie dans les faciles gaîtés de nos pères. + +Ce vieux fonds inépuisable se retrouve chez nos conteurs d'aujourd'hui, +surtout chez trois ou quatre que je n'ai pas besoin de nommer. Mais il +est curieux de chercher ce qui s'y ajoute, particulièrement chez M. de +Maupassant. Il me paraît avoir le tempérament et les goûts des conteurs +d'antan et j'imagine qu'il aurait conté sous François Ier comme Bonaventure +Despériers, et sous Louis XIV comme Jean de La Fontaine. Voyons donc ce +qu'il tient apparemment de son siècle, de la littérature ambiante, et nous +dirons après cela comment et par où nous le tenons quand même pour un +classique en son genre. + + +II + +Je crois que l'on peut dire, sans se tromper trop lourdement, que les +contes de M. de Maupassant sont à peu près pour nous ce qu'étaient ceux de +La Fontaine pour ses contemporains. Le rapprochement des deux recueils +pourra donc suggérer des réflexions instructives sur les différences des +temps et des conteurs. + +On lit les contes de La Fontaine sur les bancs du collège, avec un Virgile +tout prêt pour couvrir, au moindre mouvement du «pion», le volume prohibé. +Les malins de l'institution Morenval les lisent même à la chapelle pendant +la courte messe du dimanche, et s'en vantent. Du moins ils croient les +lire, mais ils n'y cherchent qu'une chose. Après le collège, on dévore la +littérature contemporaine, et, si par hasard se rencontraient de nouveau +sous votre main les petits récits qui charmaient Henriette d'Angleterre, on +les trouverait fades. Mais plus tard, quand on a tout lu et qu'on est sinon +blasé, du moins rassis; quand on sait se détacher des choses qu'on lit, en +jouir comme d'un amusement qui n'intéresse et n'émeut que l'intelligence, +les contes de La Fontaine, vus dans leur jour, à la façon d'un joli +spectacle un peu lointain, peuvent être fort divertissants. Ce joyeux +monde, presque tout artificiel, nous plaît par là même. Sept ou huit +figures, toujours les mêmes, comme dans la comédie italienne: le moine ou +le curé, le muletier ou le paysan, le bonhomme de mari marchand ou juge +à Florence, le jouvenceau, la nonnain, la niaise, la servante et la +bourgeoise, chacun ayant son rôle et sa physionomie immuable et ne faisant +jamais que ce qui est dans ses attributions; tous, sauf quelquefois les +maris, contents de vivre, de belle et raillarde humeur, et tous, de la +trogne enluminée au minois encadré dans la guimpe, occupés d'une seule +chose au monde, d'une chose sans plus; pour théâtre, un couvent, un jardin, +une chambre d'auberge ou un vague palais d'Italie; des tours pendables, +déguisements, substitutions, quiproquos, des fables légères fondées sur +des hasards et des crédulités invraisemblables; un extrême naturel, une +bonhomie délicieuse dans toute cette fantaisie, et çà et là un brin de +réalité, des traits pris sur le vif, mais épars, accrochés à la rencontre; +quelquefois aussi un petit coin de paysage senti, un petit filet de vraie +tendresse et une petite ombre de mélancolie... Voilà, dans leur ensemble, +les contes de La Fontaine. L'artifice et l'uniformité des personnages et +des sujets n'empêchent point ces bagatelles d'être charmantes par le tour +de main, par la grâce incommunicable; mais on prévoit tout de suite en quoi +vont différer les contes d'aujourd'hui de ceux d'il y a deux siècles. + +Je voudrais trouver un conte du Bonhomme et une historiette de M. de +Maupassant dont la donnée fût à peu près pareille, en sorte que le +rapprochement seul des deux récits nous éclairât sur ce que nous cherchons. +Mais je n'en découvre point, justement parce que M. de Maupassant emprunte +ses sujets et les détails de ses récits à la réalité proche et vivante. À +moins qu'on ne puisse voir, à la grande rigueur, quelque ressemblance entre +la _Clochette_, si l'on veut, et _Une partie de campagne_, car il s'agit +ici et là de l'éternelle «oaristys» et d'un garçon menant une fille dans +les bois, au printemps. Le conte de La Fontaine a cinquante vers; il est +délicieux et, par hasard, d'une vraie poésie, légère et exquise. Vous vous +rappelez le jouvenceau + + Qui dans les prés, sur le bord d'un ruisseau, + Vous cajolait la jeune bachelette + Aux blanches dents, aux pieds nus, au corps gent, + Pendant qu'Io, portant une clochette, + Aux environs allait l'herbe mangeant... + +puis ledit «bachelier» détournant «sur le coi de la nuit» une génisse dont +il a étoupé la clochette, et le dernier vers, d'un charme prolongé, +indéfini: + + Ô belles, évitez + Le fond des bois et leur vaste silence. + +Or voyez comme dans _Une partie de campagne_ tout se précise et se +«réalise»; rappelez-vous M. et Mme Dufour, leur fille Henriette sur la +balançoire dans une guinguette de Bezons, et les deux canotiers, et le +petit bois de l'Ile-aux-Anglais, et la promenade de la mère faisant pendant +à celle de la fille, et à l'arrière-plan M. Dufour et le jeune homme aux +cheveux jaunes, le futur, tout cela donnant à l'idylle une saveur de +réalité ironique et tour à tour triste et grotesque. Remarquez que +l'héroïne de La Fontaine est une bachelette «au corps gent»: celle de +M. de Maupassant est une grande fille brune. Cette différence n'a l'air +de rien: elle est pourtant grosse de conséquences; elle implique deux +poétiques diverses. + +De même, on peut se demander ce que serait devenue sous la plume de M. de +Maupassant la _Courtisane amoureuse_. Le conte est fort joli, et vraiment +touchant et tendre; mais cela se passe n'importe où, en Italie, je crois; +le «milieu» est nul, les personnages n'ont aucun trait individuel. (Qu'on +ne prenne point ceci pour une critique; ce n'est qu'une remarque). Il est +évident que M. de Maupassant, rencontrant le même sujet, l'eût traité tout +autrement. Constance, je suppose, ne serait plus la créature gracieuse et +seulement à demi réelle du conte italien: ce serait une «fille» et qui +aurait quelque signe particulier. Lui, serait un étudiant, ou un rapin, +ou un commis en nouveautés. L'histoire commencerait, j'imagine, à Bullier, +se dénouerait dans quelque autre coin non moins réel, et il y aurait +beaucoup de choses vues et, autour de l'action, beaucoup de petits détails +significatifs, attendrissants, pittoresques ou cruels. Mais, au fait, j'y +songe: les trente premières pages de _Sapho_, qu'est-ce autre chose que la +_Courtisane amoureuse_ accommodée au goût d'à présent? + +Ce qui nous plaît n'est donc plus tout à fait ce qui plaisait à nos pères, +et tout d'abord le conte, chez M. de Maupassant, est devenu réaliste. +Parcourez ses données: vous reconnaîtrez dans presque toutes un petit fait +saisi au passage, intéressant à quelque titre, comme témoignage de la +bêtise, de l'inconscience, de l'égoïsme, parfois même de la bonté humaine, +ou réjouissant par quelque contraste imprévu, par quelque ironie des +choses, dans tous les cas quelque chose d'_arrivé_, ou tout au moins une +observation faite sur le vif et qui peu à peu a revêtu dans l'esprit de +l'écrivain la forme vivante d'une historiette. + +Et alors, au lieu des muletiers, jardiniers et manants des anciens contes, +au lieu de Mazet et du compère Pierre, nous avons des paysans et des +paysannes comme maître Vallin et sa servante Rose, maître Omont, maître +Hauchecorne, maître Chicot et la mère Magloire, et combien d'autres (_Une +fille de ferme_, la _Ficelle_, les _Sabots_, le _Petit fût_, etc.)! Au lieu +des dignes marchands et hommes de loi pareils de sort et de figure, voici +M. Dufour, quincaillier; M. Caravan, commis principal au ministère de la +marine; Morin, mercier (_Une partie de campagne_, _En famille_, etc.). +Au lieu des joyeuses commères ou des nonnains sournoises, voici la petite +Mme Lelièvre, Marroca, Rachelet Francesca Rondoli (_Une ruse_, _Marroca_, +_Mademoiselle Fifi_, les _Soeurs Rondoli_). Et je ne dirai pas par quels +couvents M. de Maupassant remplace ceux de La Fontaine. + +Une conséquence de ce réalisme, c'est que ces contes ne sont pas toujours +gais. Il y en a de tristes, il y en a surtout d'extrêmement brutaux. Cela +était inévitable. La plupart des sujets sont empruntés à des classes et à +des «milieux» où les instincts sont plus forts et plus aveugles. Dès lors +il n'est guère possible qu'on rie toujours. Presque tous les personnages +s'enlaidissent ou s'assombrissent rien qu'en passant de l'atmosphère +artificielle des vieux contes gaulois à la lumière crue du monde réel. +Et, par exemple, quelle différence entre la «bachelette», la fille galante +conçue d'une façon générale, en l'air, comme une créature aimable et +piquante + + Qui fait plaisir aux enfants sans souci, + +et la fille comme elle est, dans toute la vérité de sa condition, de ses +allures, de son langage, classée et, mieux que classée, inscrite! Ce n'est +plus du tout la même figure, mais plus du tout. Et ainsi pour les autres. + +Joignez qu'en dépit de sa gaieté naturelle, M. de Maupassant, comme +beaucoup d'écrivains de sa génération, affecte une morosité, une +misanthropie qui communique à plusieurs de ses récits une saveur âpre à +l'excès. Il est évident qu'il aime et recherche les manifestations les +plus violentes de l'amour réduit au désir (_Fou?_, _Marroca_, la _Bûche_, +la _Femme de Paul_, etc.) et de l'égoïsme, de la brutalité, de la férocité +naïve. Pour ne parler que de ses paysans, en voici qui mangent du boudin +sur le cadavre de leur grand-père qu'ils ont fourré dans la huche afin +de pouvoir coucher dans leur unique lit. Un autre, un aubergiste, ayant +intérêt à la mort d'une vieille femme, s'en débarrasse gaiement en la +tuant d'eau-de-vie, de «fil en dix». Un autre, un brave homme, prend +de force sa servante, puis, l'ayant épousée, la bat comme plâtre parce +qu'elle ne lui donne pas d'«éfants». D'autres, ceux-là hors la loi, +braconniers et écumeurs de Seine, s'amusent royalement à tuer un vieil +âne avec un fusil chargé de sel; et je vous recommande aussi les gaietés +de saint Antoine avec son Prussien (_Un réveillon_, le _Petit fût_, +_Une fille de ferme_, _l'Âne_, _Saint Antoine_). + +M. de Maupassant ne recherche pas avec moins de prédilection les plus +ironiques rapprochements d'idées ou de faits, les combinaisons de +sentiments les plus imprévues, les plus choquantes, les plus propres à +froisser en nous quelque illusion ou quelque délicatesse morale--le comique +et le sensuel se mêlant toujours, par bonheur, à ces combinaisons presque +sacrilèges, non précisément pour les purifier, mais pour empêcher qu'elles +ne soient pénibles.--Tandis que d'autres nous peignaient la guerre et ses +effets sur les champs de bataille ou dans les familles, M. de Maupassant, +se taillant dans la matière commune une part bien à lui, nous montrait les +contrecoups de l'invasion dans un monde spécial et jusque dans des maisons +qu'on désigne d'ordinaire par des périphrases. On se rappelle l'étonnant +sacrifice de Boule-de-Suif et la conduite et les sentiments impayables de +ses obligés, et dans _Mademoiselle Fifi_ la révolte de Rachel, le coup de +couteau, la fille dans le clocher, puis reconduite et embrassée par le +curé, épousée enfin par un patriote sans préjugés. Notez que Rachel et +Boule-de-Suif sont certainement, avec miss Harriet, le petit Simon, le curé +d'_Un baptême_ (je crois bien que c'est tout), les personnages les plus +sympathiques des contes. Voyez aussi la pension Tellier conduite par +«Madame» à la première communion de sa nièce, et les contrastes ineffables +qui en résultent; et le «truc» du capitaine Sommerive pour dégoûter le +petit André du lit de sa maman, et l'impression très particulière qui se +dégage de ce conte (le _Mal d'André_), dont on se demande s'il a le droit +d'être drôle, encore qu'il le soit «terriblement». + +Il y a dans ces histoires et dans quelques autres une brutalité +triomphante, un parti pris de considérer les hommes comme des animaux +comiques ou tristes, un large mépris de l'humanité qui devient indulgent, +il est vrai, aussitôt qu'entre en jeu... _divumque hominumque voluptas, +alma Venus_: tout cela sauvé la plupart du temps par la rapidité et la +franchise du récit, par la gaieté quand même, par le naturel parfait et +aussi (j'ose à peine le dire, mais cela s'expliquera) par la profondeur +même de la sensualité de l'artiste, laquelle au moins nous épargne presque +toujours la grivoiserie. + +Car il y a, ce me semble, une grande différence entre les deux, et +qu'il est utile d'indiquer, la grivoiserie étant plutôt dans les contes +d'autrefois et la sensualité dans ceux d'aujourd'hui. La grivoiserie +consiste peut-être essentiellement à _faire de l'esprit_ sur de certains +sujets; c'est un badinage de collégien ou de vieillard vicieux; elle +implique au fond quelque chose de défendu, et par suite l'idée d'une règle, +et c'est même de là que lui vient son ragoût. La sensualité ignore cette +règle, ou l'oublie; elle jouit franchement des choses et s'en donne +l'ivresse. Elle n'est pas toujours gaie, elle tourne même volontiers à la +mélancolie. Elle peut être ignoble si elle se renferme dans la sensation +initiale; et c'est alors la _delectatio morosa_ des théologiens. Mais +il va sans dire qu'elle ne se comporte jamais ainsi chez un artiste: au +contraire, par un mouvement naturel et invincible, elle devient poésie. +Elle fait vibrer tout l'être, met en branle l'imagination et, par le +sentiment du fini et du fugitif, l'intelligence même et jusqu'à la raison +raisonnante. Peu à peu la sensation infime s'épanouit en rêve panthéiste +ou se subtilise en désenchantement suprême. _Surgit amari aliquid._ La +sensualité est donc quelque chose de moins frivole et de plus esthétique +que la grivoiserie. Bonne ou mauvaise, je ne sais; à coup sûr dissolvante, +destructrice du vouloir et menaçante pour la foi morale. + +Il faut avouer qu'elle envahit de plus en plus notre génération. C'est, +dit-on, que nous avons les nerfs plus délicats, plus de tentations de ce +côté, et, d'autre part, des croyances peu robustes et une très petite force +de résistance. De grands esprits ont été atteints de cet agréable mal au +tournant de l'âge mûr, et surtout ceux dont la jeunesse a été sévère. +On sent, en lisant la _Femme_ et l'_Amour_, que Michelet n'était pas +tranquille. La préoccupation des femmes est devenue excessive dans les +derniers écrits d'un de nos plus illustres contemporains: dites-moi s'il +n'y a pas, en certains endroits de la _Fontaine de Jouvence_, le regret +presque avoué d'avoir renoncé à sa part du banquet, le sentiment très +poignant de quelque chose d'irréparable; en somme, et quoique étoupé de +litotes, de nuances, de phrases légères et fuyantes, le cri de désir et +de désespoir du vieux Faust reconnaissant qu'il a lâché la proie pour +l'ombre... «Plus tard je vis bien la vanité de cette vertu comme de toutes +les autres; je reconnus en particulier que la nature ne tient pas du tout +à ce que l'homme soit chaste.» Cette déclaration est propre à nous faire +frémir, nous les simples, venant d'un membre de l'Institut. S'il est vrai +que la nature «ne tient pas», à ce que dit le vieux Prospero (et elle le +montre assez!), je crois pourtant que la société a quelque intérêt à ce que +cette vertu ne soit pas trop discréditée et à ce qu'elle soit pratiquée, +en gros, par les individus: elle a peut-être son prix, sinon en elle-même, +au moins comme étant d'ordinaire la meilleure épreuve de la volonté et la +plus décisive: car qui s'est vaincu de ce côté peut beaucoup sur soi. Mais +ne nous donnons pas le ridicule de moraliser quand les grands-prêtres +s'égayent. Je prie seulement qu'on ne prenne point ceci pour une +digression; car tout ce que j'ai dit ou cité, on voit quel avantage M. de +Maupassant en peut tirer et quelle innocence lui font les apophtegmes des +sages de notre temps. + +Quoi qu'il en soit, si, épurée et n'étant plus qu'un souvenir et un regret, +elle s'allie même aux spéculations du scepticisme le plus délicat, la +sensualité s'accorde encore mieux avec le pessimisme et la brutalité dans +l'art; car, étant de sa nature inassouvissable et finalement troublante et +douloureuse (_animal triste_...), elle ne porte point à voir le monde par +ses plus nobles côtés et, se sentant fatale, elle étend volontiers à tout +cette fatalité qui est en elle. Or M. de Maupassant est extraordinairement +sensuel; il l'est avec complaisance, il l'est avec fièvre et emportement; +il est comme hanté par certaines images, par le souvenir de certaines +sensations. On comprend que j'hésite ici à administrer les preuves: qu'on +veuille bien relire, par exemple, l'histoire de Marroca ou celle de cet +amant qui tue par jalousie le cheval de sa maîtresse (_Fou_). On verra, +en feuilletant les contes que, s'il arrive à M. de Maupassant d'être +simplement grivois ou gaulois (et dans ce cas tout est sauvé par le +rire), plus souvent encore il a la grande sensualité, celle qui--comment +dirai-je?--ne se localise point, mais qui déborde partout et fait de +l'univers physique sa proie délicieuse: et alors tout est sauvé par la +poésie. À la sensation initiale et grossière s'ajoutent les impressions des +objets environnants, du paysage, des lignes, des couleurs, des sons, +des parfums, de l'heure du jour ou de la nuit. Il jouit profondément des +odeurs (Voyez _Une idylle_, les _Soeurs Rondoli_, etc.); c'est qu'en +effet les sensations de cet ordre sont particulièrement voluptueuses et +amollissantes. Mais, à vrai dire, il jouit du monde entier, et chez lui le +sentiment de la nature et l'amour s'appellent et se confondent. + +Cette façon de sentir, qui n'est pas neuve, mais qui est intéressante chez +l'auteur de tant de récits joyeux, on la trouvait déjà dans sa première +oeuvre, dans son livre de vers, d'un si grand souffle et malgré les fautes, +d'une poésie si ardente. Les trois pièces capitales sont trois drames +d'amour en pleine nature et que la mort dénoue. Quel amour? Une force +irrésistible, un désir fatal qui nous fait communier avec l'univers +physique (car le désir est l'âme du monde) et qui conduit les amants, par +l'inassouvissement à la tristesse, et, par la rage de s'assouvir, à la mort +(_Au bord de l'eau_). L'auteur du _Cas de Mme Luneau_ a débuté par des vers +qui font songer à la poésie de Lucrèce et à la philosophie de Schopenhauer: +et c'est bien en effet ce qu'il y a _sous_ la plupart de ses contes. + +Ainsi, au vieux et éternel fonds de gauloiserie on voit combien se +sont ajoutés d'éléments nouveaux: l'observation de la réalité, et plus +volontiers de la réalité plate ou violente; au lieu de l'ancienne +gaillardise, une sensualité profonde, élargie par le sentiment de la +nature, mêlée souvent de tristesse et de poésie. Toutes ces choses ne +se rencontrent pas à la fois dans tous les contes de M. de Maupassant: +je donne l'impression d'ensemble. Au milieu de ses robustes gaîtés il a +parfois, naturelle ou acquise, une vision pareille à celle de Flaubert +ou de M. Zola; il est atteint, lui aussi, de la plus récente maladie des +écrivains, j'entends le pessimisme et la manie singulière de faire le +monde très laid et très brutal, de le montrer gouverné par des instincts +aveugles, d'éliminer presque par là la psychologie, la bonne vieille +«étude du coeur humain», et en même temps de s'appliquer à rendre dans un +détail et avec un relief où l'on n'ait pas encore atteint ce monde si peu +intéressant en lui-même et qui ne l'est plus que comme matière d'art: +en sorte que le plaisir de l'écrivain et de ceux qui le goûtent et qui +entrent entièrement dans sa pensée n'est plus qu'ironie, orgueil, volupté +égoïste. Nul souci de ce qu'on appelait l'idéal, nulle préoccupation de +la morale, nulle sympathie pour les hommes, mais peut-être une pitié +méprisante pour l'humanité ridicule et misérable; en revanche, une science +subtile à jouir du monde en tant qu'il tombe sous les sens et qu'il est +propre à les délecter; l'intérêt qu'on refuse aux choses accordé tout +entier à l'art de les reproduire sous une forme aussi plastique qu'il se +peut; en somme, une attitude de dieu misanthrope, railleur et lascif. +Plaisir étrange, proprement diabolique et où quelqu'un de Port-Royal +--ou peut-être, dans un autre canton de la pensée, M. Barbey d'Aurevilly-- +reconnaîtrait un effet du péché originel, un legs du curieux et faible +Adam, un présent du premier révolté. Je m'amuse à parler en idéaliste +grognon, et il est probable que je force les traits rien qu'en les +ramassant; mais certainement cet orgueilleux et voluptueux pessimisme est +au fond d'une grande partie de la littérature d'aujourd'hui. Or cette +façon de voir et de sentir se rencontre peu dans les derniers siècles; ce +pessimisme de névropathes n'est guère chez nos classiques: comment donc +ai-je dit que M. Guy de Maupassant en était un? + + +III + +Il l'est par la forme. Il joint à une vue du monde, à des sentiments, à +des préférences que les classiques n'eussent point approuvées, toutes les +qualités extérieures de l'art classique. Ç'a été aussi, du reste, une des +originalités de Flaubert; mais elle apparaît plus constante et moins +laborieuse chez M. de Maupassant. + +«Qualités classiques, forme classique», c'est bientôt dit. Qu'est-ce que +cela signifie au juste? Cela emporte une idée d'excellence; cela implique +aussi la clarté, la sobriété, l'art de la composition; cela veut dire enfin +que la raison, avant l'imagination et la sensibilité, préside à l'exécution +de l'oeuvre et que l'écrivain domine sa matière. + +M. de Maupassant domine merveilleusement la sienne, et c'est par là qu'il +est un maître. Du premier coup il nous a conquis par des qualités qu'on +a d'autant plus goûtées qu'elles passent pour caractéristiques de notre +génie national, qu'on les retrouvait là où l'on n'eût pas trop songé à +les réclamer, et qu'au surplus elles nous reposaient des affectations +fatigantes d'autres écrivains. En trois ou quatre ans il est devenu célèbre +et il y a longtemps qu'on n'avait vu une réputation littéraire aussi +soudainement établie. Ses vers sont de 1880. On sentit tout de suite +qu'il y avait autre chose dans _Vénus rustique_ que le témoignage d'un +tempérament très chaud. Puis vint _Boule-de-Suif_, cette merveille. En même +temps M. Zola nous apprenait dans une chronique que l'auteur était aussi +râblé que son style, et cela nous faisait plaisir. Depuis, M. de Maupassant +n'a cessé d'écrire avec aisance de petits chefs-d'oeuvre serrés. + +Sa prose est d'une qualité excellente, et si nette, si droite, si peu +cherchée! Il a bien, comme tout le monde aujourd'hui, d'habiles alliances +de mots, des trouvailles d'expression; mais cela est toujours si naturel +chez lui, si bien venu et si spontanément qu'on ne s'en avise qu'après +coup. Remarquez aussi la plénitude, l'équilibre, le bon aménagement de +sa phrase quand par hasard elle s'allonge un peu, et comme elle retombe +«carrément» sur ses pieds. Ses vers déjà, quoique la poésie y fût abondante +et forte, étaient plutôt des vers de prosateur (un peu comme ceux d'Alfred +de Musset). Cela se reconnaissait à divers signes, par exemple au peu +d'attention qu'il accorde à la rime, au peu de soin qu'il prend de la +mettre en valeur, et encore à cette marque, que la phrase se meut et se +développe indépendamment du système de rimes ou de la strophe et +continuellement la déborde. Voici les premiers vers du volume: + + Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon + Illuminé jetait des lueurs d'incendies, + Et de grandes clartés couraient sur le gazon. + Le parc là-bas semblait répondre aux mélodies + De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin. + +Les quatre premiers vers sont, par l'arrangement des rimes, un quatrain que +dépasse la fin d'une phrase, apportant une rime nouvelle: c'est donc une +sorte d'enjambement d'une strophe sur l'autre... Tout le long du recueil +quelque chose d'assez difficile à préciser trahit chez le poète une +vocation de prosateur. + +Classique par le naturel de sa prose, par le bon aloi de son vocabulaire +et par la simplicité du rythme de ses phrases, M. de Maupassant l'est +encore par la qualité de son comique. Je crains de l'avoir tout à l'heure +étrangement poussé au noir. Mettons seulement qu'il n'a pas la gaîté +légère; que, les choses ayant souvent deux côtés (sans compter les +autres), celles dont il a coutume de nous faire rire ne sont guère moins +lamentables que risibles, et qu'enfin ce qui est ou paraît si comique, +c'est presque toujours, en dernière analyse, quelque difformité ou quelque +souffrance physique ou morale. Mais cette espèce de cruauté du rire, on la +trouverait chez les plus grands rieurs et les plus admirés. Et puis il +y en a bien aussi, de ces contes, qui sont purement drôles et sans +arrière-goût. Bref, si M. de Maupassant n'est pas médiocrement brutal, il +n'est pas non plus médiocrement gai. Et son comique vient des choses mêmes +et des situations; il n'est pas dans le style ni dans l'esprit du conteur: +M. de Maupassant ne fait jamais d'esprit et peut-être n'en a-t-il pas, +au sens où l'entendent les boulevardiers. Mais quoi! il a le don, en +racontant uniment des histoires, sans traits, sans mots, sans intentions, +sans contorsions, d'exciter des gaîtés démesurées et des éclats de rire +intarissables. Relisez seulement _Boule-de-Suif_, la _Maison Tellier_, la +_Bouille_, le _Remplaçant_, _Décoré_, la _Patronne_, la fin des _Soeurs +Rondoli_ ou, dans l'_Héritage_, l'affaire de Lesable avec le beau Maze. Or +cela est peut-être bien du grand art dans de petits sujets et, comme rien +n'est plus classique que d'obtenir de puissants effets par des moyens très +simples, on trouvera que l'épithète de classique ne convient pas mal ici. + +M. de Maupassant a l'extrême clarté dans le récit et dans la peinture +de ses personnages. Il distingue et met en relief, avec un grand art de +simplification et une singulière sûreté, les traits essentiels de leur +physionomie. Quelque entêté de psychologie dira: Ce n'est pas étonnant; ils +sont si peu compliqués! Et encore il ne les peint que par l'extérieur, par +leurs démarches et leurs actes!--Hé! que voulez-vous? L'âme de Mme Luneau +ou de maître Omont est fort simple en effet, et les nuances et les conflits +et les embrouillamini délicats d'idées et de sentiments ne se rencontrent +guère dans les régions où se plaît M. de Maupassant. Mais qu'y faire? +Le monde est ainsi et nous ne pouvons pas être tous des Obermann, des +Horace ou des Mme de Mortsauf. Et je dirais ici, si c'était le lieu, que +l'analyse psychologique n'est peut-être pas un si grand mystère que l'on +croit...--Mais miss Harriet, monsieur? Comment en vient-elle à aimer +ce jeune peintre? Quel mélange cet amour doit faire avec les autres +sentiments de cette demoiselle! L'histoire de son passé, ses souffrances, +ses luttes intérieures, voilà qui serait intéressant!--Je crois, hélas! +que ce serait fort banal, et que justement miss Harriet nous amuse et nous +reste dans la mémoire parce qu'elle n'est qu'une _silhouette_ bizarre, +ridicule et touchante. Il y a dans tous ces contes tout autant de +«psychologie» qu'il en fallait. Il y en a dans la _Ficelle_; il y en a, +d'un autre genre, dans le _Réveil_ et, si vous voulez une alliance +originale de sentiments mêlés eux-mêmes à des sensations rares (quelque +chose comme du Pierre Loti, mais avec un peu plus de verbes et moins +d'adjectifs), vous en trouverez un spécimen dans la jolie fantaisie de +_Châli_. + +M. de Maupassant a encore un autre mérite qui, sans être propre aux +classiques, se rencontre plus fréquemment chez eux et qui devient assez +rare chez nous. Il a au plus haut point l'art de la composition, l'art de +tout subordonner à quelque chose d'essentiel, à une idée, à une situation, +en sorte que d'abord tout la prépare et que tout ensuite contribue à la +rendre plus singulière et plus frappante et à en épuiser les effets. Dès +lors, point de ces digressions où s'abandonnent tant d'autres «sensitifs» +qui ne se gouvernent point, qui s'écoulent comme par des fentes et s'y +plaisent. De descriptions ou de paysages, juste ce qu'il en faut pour +«établir le milieu», comme on dit; et des descriptions fort bien +_composées_ elles-mêmes, non point faites de détails interminablement +juxtaposés et d'égale valeur, mais brèves et ne prenant aux choses que +les traits qui ressortent et qui résument. On peut étudier cet art très +franc dans d'assez longs récits comme _Boule-de-Suif_, _En famille_, +_Un héritage_. Mais voyez un peu comme dans _Ce cochon de Morin_ la +première page prépare, explique, justifie l'incartade du pauvre homme; +puis comme tout contribue à faire plus plaisante l'exclamation qui revient +régulièrement sur «ce cochon de Morin»; comme tous les détails de la +séduction d'Henriette par le négociateur Labarbe rendent la ritournelle +plus imprévue, plus savoureuse, la remplissent pour ainsi dire d'un +sens de plus en plus fort et ironique, et comme le comique en devient +profond et irrésistible, tout à la fin, dans la bouche du mari +d'Henriette.--Clairs, simples, liés et vigoureux, d'une drôlerie +succulente et foncière, tels sont presque tous ces petits contes: et ils +marchent d'un train!... + +Il est assez curieux que, de tous les conteurs et romanciers qui mènent +aujourd'hui quelque tapage, ce soit le plus osé peut-être et le plus +indécent qui se rapproche le plus de la sobre perfection des classiques +vénérables; qu'on puisse constater dans _Boule-de-Suif_ l'application +des excellentes règles inscrites aux traités de rhétorique, et que +l'_Histoire d'une fille de ferme_, tout en alarmant leur pudeur, soit +propre à satisfaire les humanistes les plus munis de préceptes et de +doctrine. Et pourtant cela est ainsi. On peut sans doute rattacher M. de +Maupassant à quelques contemporains. Visiblement il procède de Flaubert: +il a souvent, avec plus de gaieté, le genre d'ironie du vieux pessimiste +et, avec plus d'aisance et quelque chose de moins plastique, sa forme +arrêtée et précise. Il a de M. Zola, avec une morosité moins sombre et +une allure moins épique, le goût de certaines brutalités. Et enfin je ne +sais quoi chez lui fait rêver par endroits d'un Paul de Kock qui saurait +écrire. Un professeur de ma connaissance (celui qui définit Plutarque «le +La Bruyère apôtre d'un confessionnal païen») n'hésiterait pas à appeler +M. de Maupassant un Zola sobre et gai, un Flaubert facile et détendu, un +Paul de Kock artiste et misanthrope. Mais qu'est-ce que cela veut dire, +sinon qu'il est bien lui-même, avec un fonds de sentiments et d'idées +par où il est de son temps, et avec des qualités de forme par où il fait +songer aux vieux maîtres et échappe aux affectations à la mode, mièvrerie, +jargon, obscurité, surabondance et dédain de la composition. + +Ai-je besoin de dire maintenant que, bien qu'un sonnet sans défauts vaille +un long poème, un conte est sans doute un chef-d'oeuvre à moins de frais +qu'un roman; que, d'ailleurs, même dans les contes de M. de Maupassant on +trouverait, en cherchant bien, quelques fautes et notamment des effets +forcés, des outrances de style çà et là (comme quand il nous montre, dans +la _Maison Tellier_, pour obtenir un contraste plus fort, des premiers +communiants «jetés sur les dalles par une dévotion brûlante» et +«grelottants d'une fièvre divine»:--à la campagne! dans un village de +Normandie! de petits Normands!)? Faut-il ajouter qu'on ne saurait tout +avoir et que je ne me le représente pas du tout écrivant la _Princesse de +Clèves_ ou seulement _Adolphe_?--Assurément aussi il y a des choses qu'il +est permis d'aimer autant que les _Contes de la Bécasse_. On peut même +préférer à l'auteur de _Marroca_ tel artiste à la fois moins classique et +moins brutal, et l'aimer, je suppose, pour le raffinement même et la +distinction de ses défauts. Mais il reste à M. de Maupassant d'être un +écrivain à peu près irréprochable dans un genre qui ne l'est pas, si bien +qu'il a de quoi désarmer les austères et plaire doublement aux autres. + + + + +J.-K. HUYSMANS + + +Faire partie d'une École, être enrôlé sous un drapeau, cela peut être utile +à l'écrivain qui débute, mais cela peut ensuite se retourner contre lui. +Les lecteurs superficiels ne sont pas éloignés de regarder, encore +aujourd'hui, les auteurs des _Soirées de Médan_ comme de simples imitateurs +d'Émile Zola. On met à part Guy de Maupassant dont l'originalité saute aux +yeux; mais, pour les autres, on se figure volontiers que le goût des +réalités brutales est leur tout; que ce caractère, qui leur est commun, +est aussi leur unique caractère; qu'ils sont pareils et indiscernables. +Pourtant MM. Huysmans, Céard, Hennique diffèrent de leur maître par plus +d'un côté et ne se ressemblent point entre eux. M. Huysmans, surtout, a sa +vision du monde, ses manies et sa forme, et est assurément un des écrivains +les plus personnels de la jeune génération. + +Allez au fond de son oeuvre: vous trouverez d'abord un Flamand très épris +du détail, avec un vif sentiment du grotesque; puis le plus dégoûté, le +plus ennuyé et le plus méprisant des pessimistes; un artiste enfin, très +incomplet, mais très volontaire, très conscient et raffiné jusqu'à la +maladie: le représentant détraqué des outrances suprêmes d'une fin de +littérature. + +Voyons comment s'est développé ce qu'il y a de personnel dans son talent +jusqu'au jour où il s'est lui-même décrit et défini; comment l'esprit de +des Esseintes perce dans ses premiers romans, comment tout y est déjà +pris _à rebours_ et comment tout y prépare le livre qui porte ce titre +inquiétant. + + +I + +_Sac au dos_ est peut-être le récit le plus vraiment triste des _Soirées +de Médan_, celui qui implique la conception la plus méprisante des choses +humaines. C'est la guerre vue dans les wagons de bestiaux et dans les +salles puantes d'hôpital, une interminable enfilade de détails médiocres +et misérablement douloureux. L'unité d'intérêt, où est-elle? Dans les +entrailles du héros (il ne s'agit point des «entrailles» prises au figuré). +Sa préoccupation dominante est celle-ci: quand pourra-t-il se soulager +dans un endroit propre? La bassesse excessive et paradoxale de la donnée, +la vision très nette et un peu fiévreuse des détails infimes de la +vie extérieure, un atroce sentiment de la platitude et de l'ennui de +l'existence, un style brusque, inégal et violent, voilà ce qui frappe déjà +dans _Sac au dos_ et ce que vous retrouverez dans les autres romans de +M. Huysmans. + +C'était le temps héroïque du roman naturaliste, le temps où beaucoup +croyaient (et quelques-uns le croient encore) que la peinture exclusive et +farouche des hideurs de la réalité est le dernier mot de l'art. Dès lors, +quel meilleur sujet que l'histoire d'une fille hystérique dans le Paris +populaire ou bohème? Marthe, dépravée de bonne heure, est chanteuse de +café-concert, traverse une maison de filles, se partage entre un vieux +cabotin de Bobino et un homme de lettres, vit quelque temps avec l'artiste +qui se lasse d'elle, puis avec le cabot, devenu marchand de vin et qui la +bat quand il est ivre. Entretenue un moment par un imbécile qui l'ennuie +et qu'elle lâche, elle rentre enfin, éreintée, abrutie, dans la maison de +joie. Le cabot alcoolique finit par l'hôpital, l'homme de lettres par le +mariage. + +Voici maintenant les _Soeurs Vatard_: Céline qui fait la noce, Désirée +qui est sage et rêve d'un honnête mariage. Toutes deux, bonnes filles. +Céline a d'abord pour amant Anatole, un alphonse loustic, puis le peintre +impressionniste Cyprien Tibaille, qui l'aime parce qu'elle est «peuple», +tout en souffrant de sa bêtise et qui la traite du reste comme un être +inférieur: si bien qu'elle le quitte un beau jour pour revenir à +Anatole.--Désirée pendant ce temps-là aime un brave ouvrier un peu timide, +Auguste. Mais ils finissent par se fatiguer l'un de l'autre et chacun se +marie de son côté. Et puis c'est tout. + +À travers ces deux romans (dont le premier surtout, _Marthe_, est très +imparfait), éclate un don précieux, le don de saisir et de fixer les +détails des objets extérieurs, et aussi le don d'exprimer, en traits +véhéments et crus, les côtés grotesques de la vie. M. Huysmans doit tenir +cet héritage de ses aïeux flamands. Il a des silhouettes et des scènes qui +rappellent Téniers et plus encore Jordaëns. + +Mais en même temps certains partis pris se font sentir, par où se précise +la physionomie littéraire de M. Huysmans. Ces détails, qu'il sait rendre +avec intensité, il les choisit à plaisir bas, répugnants et misérables, et +il apporte dans ce choix une espèce d'ironie cruelle et de mépris qui ne +sont point, je crois, dans l'oeuvre de M. Émile Zola, sereine malgré tout. + +L'impression de platitude et de tristesse est encore augmentée par +l'absence volontaire de plan, de composition, d'intérêt dans le récit. +Les sujets sont bas: mais au moins pourraient-ils devenir dramatiques +(à la façon de l'_Assommoir_ ou de _Nana_), si l'auteur y marquait par +larges étapes le progrès de quelque vice, de quelque dégradation, ou le +développement de quelque puissance malfaisante accumulant des ruines dans +la boue. Mais point: nul mouvement ordonné vers un but et qui donne l'idée +d'un drame; pas d'histoire construite en vue d'un effet d'ensemble et où +toutes les parties apparaissent comme nécessaires. M. Huysmans va presque +au hasard. Ses romans sont comme invertébrés; les diverses parties ne se +tiennent pas, ne dépendent point les unes des autres. L'histoire de Marthe +pourrait finir beaucoup plus tôt ou traîner indéfiniment, et ce serait +toujours la même chose. De même la vie de Céline et celle de Désirée, +découpées par morceaux, au petit bonheur, se déroulent parallèlement avec +une parfaite monotonie. L'interminable série des rendez-vous de Désirée +et d'Auguste, des tête-à-tête de Céline et de Cyprien, se prolonge, on ne +sait pourquoi, et, quand elle finit, on se demande pourquoi c'est à ce +moment-là plutôt qu'à un autre. Il y a vingt scènes toutes pareilles dans +des milieux à peine différents. Évidemment l'écrivain s'applique à nous +donner une énervante impression de piétinement sur place. On rapporte de +là un sentiment accablant de l'insignifiance de la vie, et c'est sans +doute ce qu'il a voulu. + +La manière de M. Huysmans rappelle donc, à quelques égards, celle de +Flaubert, dans l'_Éducation sentimentale_, ce prodigieux roman où il +n'arrive rien, où tout est quelconque, événements et personnages. +Et, par d'autres côtés, M. Huysmans se rattache évidemment à l'auteur de +l'_Assommoir_. Il aime, comme Zola, à exprimer la laideur de la vie et, +comme Flaubert, il en fait sentir «l'embêtement» en évitant tout ce qui +ressemble à une composition dramatique. Ce qui est propre à M. Huysmans, +c'est d'abord, si l'on veut, cette sorte de combinaison des deux manières; +mais, de plus, M. Huysmans ne s'abstrait jamais de son oeuvre: il s'y met +tout entier à chaque instant. Dans chacun de ses romans un personnage le +représente, et l'on dirait que c'est ce personnage qui a écrit le roman. +Léo, dans _Marthe_, et surtout Cyprien Tibaille, dans les _Soeurs Vatard_, +sont déjà comme un premier crayon de des Esseintes. + +M. Huysmans est une espèce de misanthrope impressionniste qui trouve tout +idiot, plat et ridicule. Ce mépris est chez lui comme une maladie mentale, +et il éprouve le besoin de l'exprimer continuellement. En moins de vingt +pages (les _Soeurs Vatard_, pp. 128-sqq.), il souffre de la joie grossière +des Parisiens le dimanche, il note «le sentimentalisme pleurnichant du +peuple», il a des «écoeurements» à voir «les bandes imbéciles des étudiants +qui braillent» et cette «tiolée de nigauds qui s'ébattent dans des habits +neufs, de la place de la Concorde au Cirque d'été». Ces mépris, au reste, +n'ont rien de bien original, ni de bien philosophique non plus. Mais voici +qui est particulier: bien que personne ne supporte plus mal que lui la +platitude de l'humanité moyenne, c'est cette platitude qu'il s'obstine à +peindre. De même, il est extrêmement sensible à la saleté, à l'odeur, à la +misère, aux spécimens d'art grotesque et lamentable des rues de faubourgs +et aux lugubres paysages de la banlieue. Et cependant il les préfère à +tout, il s'y confine avec délices. Il est, comme Cyprien, «à l'affût de +sites disloqués et dartreux», et s'il nous mène, par exemple, «près de la +place Pinel, derrière un abattoir», il nous vantera «la funèbre hideur de +ces boulevards, la crapule délabrée de ces rues». + +Comment cela? N'y a-t-il point là quelque contradiction? Nous touchons au +fond même du «naturalisme». Ce que M. Huysmans méprise en tant que réalité, +il l'apprécie d'autant plus comme matière d'art. D'ordinaire, ce qui +intéresse dans l'oeuvre d'art, c'est à la fois l'objet exprimé et +l'expression même, la traduction et l'interprétation de cet objet: mais +quand l'objet est entièrement, absolument laid et plat, on est bien sûr +alors que ce qu'on aime dans l'oeuvre d'art, c'est l'art tout seul. +L'art pur, l'art suprême n'existe que s'il s'exerce sur des laideurs et +des platitudes. Et voilà pourquoi le naturalisme, loin d'être, comme +quelques-uns le croient, un art grossier, est un art aristocratique, un +art de mandarins égoïstes, le comble de l'art,--ou de l'artificiel. + +Il semble pourtant que le cas de M. Huysmans soit encore plus singulier, +qu'il ait une espèce d'amour du laid, du plat, du bête, qu'il l'aime pour +le plaisir de le sentir bête, plat et laid. Après tout, ce sentiment, +continuel et outré chez M. Huysmans, ne nous est pas entièrement étranger. +Qui ne s'est délecté parfois, dans quelque café-concert, à prendre un bain +de bêtise et de crapule? C'est un plaisir d'orgueil et c'est aussi un +plaisir d'encanaillement. Même à la fin, parmi cette volupté paradoxale, +nous sentons naître en nous un imbécile et une brute, et ces trivialités et +ces sottises flattent je ne sais quoi de bas et de mauvais que nous portons +au fond de notre âme depuis la chute originelle. + +Une affectation de mépris pour la réalité vulgaire, et, en même temps, une +prédilection exclusive pour cette réalité même dès qu'il s'agit d'art: ces +deux sentiments s'engendrent peut-être l'un l'autre et forment, en tout +cas, le naturalisme de M. Huysmans, qui n'est pas un naturalisme très +naturel. + +Et, par exemple, il se monte vraiment un peu trop la tête sur la beauté +particulière des rues de Paris. Hé! nous les connaissons, nous les aimons, +nous savons qu'elles sont vivantes et pittoresques. Mais M. Huysmans fait +de cela un grand mystère. Il nous enseigne à un endroit que chaque quartier +de Paris a sa physionomie propre et il se vante d'avoir découvert la +formule de la rue Cambacérès. Ce qui fait le caractère de cette rue, c'est +qu'elle est habitée par une bourgeoisie riche et rechignée et par une +valetaille surtout anglaise. «... Voyons, mettons un peu d'ordre dans nos +idées: ce quartier est complexe, mais je le démêle. _Deux éléments +dissemblables et découlant l'un de l'autre, pourtant, le marquent d'un +cachet personnel_ (M. Huysmans, j'ai hâte de le dire, n'écrit pas toujours +comme cela). Sur la triste et banale opulence de la toile du fond se +détache toute la joviale crapule des domestiques. Ah! c'est là la note +vraie, etc.» Et là-dessus M. Huysmans s'excite et s'émerveille. Il n'y a +peut-être pas de quoi. + + +II + +_En ménage_ et _À vau l'eau_ marquent un nouveau progrès de la tristesse +méprisante de M. Huysmans. + +Là, d'abord, la personne du romancier s'étale, déborde. C'est lui qui est +au premier plan. Il y a encore des «filles», naturellement; mais André, +Cyprien et même, comme on verra, M. Folantin, c'est M. Huysmans. Du moins, +il exprime par leur bouche tous ses sentiments sur la vie et ses idées sur +l'art. + +Puis ces deux oeuvres, d'importance et de valeur très inégales (car +_En ménage_ est par endroits un beau livre, tandis que le charme spécial +d'_À vau l'eau_, très vanté par quelques-uns, m'échappe encore), se +distinguent par une bassesse volontaire de conception où M. Huysmans +n'avait pas encore atteint. Je dis «bassesse» en me conformant sans y +songer à l'ancienne poétique qui établissait une hiérarchie des genres et +des sujets; mais pour la nouvelle École comme pour les stoïciens, quoique +dans un tout autre esprit, «rien n'est vil dans la maison de Jupiter». + +Le sujet d'_En ménage_, c'est l'ennui et la difficulté qu'il y a, passé +trente ans, à trouver des femmes et, d'autre part, l'impossibilité de s'en +passer.--André, romancier naturaliste de son état, rentrant chez lui sans +être attendu, trouve sa femme avec un amant. Il s'en va sans rien dire, +recommence sa vie de garçon et, après une laborieuse série d'expériences, +finit par reprendre sa femme. Son ami Cyprien Tibaille (déjà vu) finit de +son côté par «se mettre» avec une roulure bonne fille, qui a la vocation de +garde-malade. + +Ne vous y trompez point: ce n'est pas un drame psychologique. André +n'avait aucune passion pour Berthe: ce n'est point par ressouvenir, regret, +tendresse, faiblesse de coeur ou pitié qu'il la reprend; ce qui lui pèse, +ce n'est point la solitude morale, mais la solitude à table et au lit: le +ressort de l'histoire est purement physiologique. Je ne dis point que la +préoccupation qui remplit entièrement le temps que passe André loin de sa +femme ne tienne pas en effet une grande place dans notre vie: je remarque +que c'est peut-être la première fois qu'on cherche à nous intéresser +sérieusement, sans grivoiserie comme sans vergogne, à un drame de cet ordre +et à en faire le sujet d'un long roman où l'on ne rit pas--oh! non,--où +même le héros s'ennuie tant que cet ennui gagne en maint endroit le +lecteur. + +La morale de l'histoire n'est pas gaie. Cyprien la donne à la fin du livre: + +«C'est égal, dis donc, c'est cela qui dégotte toutes les morales connues. +Bien qu'elles bifurquent, les deux routes conduisent au même rond-point. +Au fond, le concubinage et le mariage se valent, puisqu'ils nous ont, l'un +et l'autre, débarrassés des préoccupations artistiques et des tristesses +charnelles. Plus de talent, et de la santé, quel rêve!» + +L'oeuvre n'est point méprisable, il s'en faut. La monotonie de l'état +d'esprit d'André, la série banale de ses recherches et de ses expériences +finissent par produire une impression d'accablement telle que l'écrivain +capable de la donner, d'ennuyer à ce point le lecteur tout en le retenant, +a certainement une force en lui. Et le sentiment de la bêtise de la vie se +relève ici d'une amertume de plus en plus féroce à l'égard des hommes et +des choses. Lisez le passage où Cyprien et André remuent leurs souvenirs de +collège: vous verrez à quel point l'imagination de M. Huysmans est bilieuse +et noircissante. Les classiques? des idiots. Les pions? des brutes +méchantes. La nourriture? infâme. Le collège? un bagne.--Eh! là là, +nous y avons tous passé, et pourtant notre enfance ne nous apparaît pas +si sombre... On avait de bons moments, l'heureuse gaieté absurde et +irrésistible de cet âge. Le pion n'était pas toujours un misérable; le +professeur était quelquefois un brave homme qui croyait à la beauté des +vers de Virgile et nous y faisait croire. Le menu n'était pas succulent, +mais il n'y avait pas toujours des cloportes dans la soupe,--et on +redemandait des haricots! On avait si bon appétit! + +Non que j'entende convertir sur ce point M. Huysmans: j'en serais bien +fâché, car c'est justement cette imagination haineuse qui donne à ses +livres leur saveur. Il aime mépriser, il aime haïr, il aime surtout être +dégoûté. À un moment il conduit André dans une infâme gargote de marchand +de vin. André a des meubles précieux, est presque riche, et pourrait +aller ailleurs. Pourquoi M. Huysmans le conduit-il là? Uniquement pour le +mystérieux plaisir de nous parler une fois de plus d'assiettes mal lavées, +de viandes coriaces ou gâtées, de ratas infects et de l'odeur des cuisines +inférieures. C'est un de ses sujets préférés; continuellement il y revient. +Et en effet M. Huysmans est dans le monde comme André dans cette gargote. +Il mange mal exprès, il crache dans sa soupe, il crache sur la vie et nous +dit: Comme elle est sale! + +Dans _À vau l'eau_ le sujet est encore plus vil: c'est l'histoire d'un +monsieur en quête d'un bifteck mangeable. M. Folantin, employé dans +un ministère, cherche un restaurant, un bouillon, une pension, un +établissement quelconque où l'on puisse manger convenablement. Il se fait +apporter ses repas de chez un pâtissier, et c'est aussi mauvais. Quand +M. Folantin a fait ainsi un certain nombre d'expériences inutiles, +l'auteur met un point final. + +La vision de M. Huysmans s'assombrit encore s'il se peut. Tout est laid, +sale et nauséabond. Il nous mène du restaurant qui pue à la chambre garnie +du célibataire, froide et misérable, où le feu ne prend pas, où l'on +rentre le plus tard possible, le soir. Et toujours la même outrance morose: +M. Folantin a trois mille francs d'appointements, il ne peut pas avec cela +dîner tous les jours au café Riche; mais les gens simples auront peine +à croire qu'il ne puisse manger, quelquefois, d'assez bonne viande. +Seulement, voilà, même quand il demande des oeufs sur le plat, ils sont +ignobles. On ne les fait pourtant pas exprès pour lui. C'est un sort. + +Ce Folantin est bien extraordinaire. Ce petit employé, qui nous est +présenté comme un bonhomme quelconque, a cependant, en littérature, les +opinions de des Esseintes. Le Théâtre-Français dégoûte ce plumitif. Un +ami l'ayant emmené à l'Opéra-Comique, il trouve _Richard_ idiot et le +_Pré-aux-Clercs_ «nauséeux». «M. Folantin souffrait réellement.» + + +III + +Deux histoires de filles; l'histoire d'un monsieur qui a la diarrhée; +l'histoire d'un monsieur qui ne veut pas coucher seul et celle d'un autre +monsieur qui veut de la viande propre: voilà en résumé l'oeuvre romanesque +de M. Huysmans. Si j'ajoute que ces basses histoires sont contées dans un +style à la fois violent et recherché, on avouera que cette littérature est +bien déjà le comble de «l'artificiel». Désormais M. Huysmans est mûr pour +son oeuvre maîtresse: _À rebours_. Et qu'a-t-il fait jusqu'ici que prendre +l'art «à rebours»? + +M. Zola est un écrivain suranné, une «perruque» à côté de M. Huysmans. +M. Zola raconte les vastes drames de la vie animale; il peint des +dégradations, des corruptions croissantes; il déroule des histoires qui +«marchent», qui ont un commencement et une fin. Au reste il n'a pas de +mépris aristocratiques pour les choses qu'il peint et les personnages +qu'il fait mouvoir. Son pessimisme est plein de sérénité à côté de la +misanthropie aigre de M. Huysmans. Et sa forme paraît purement classique +auprès des procédés de composition et de style de l'auteur de _Marthe_. + +À rebours! Des Esseintes peut venir: ses fantaisies ne pourront pas être +beaucoup plus artificielles que celles de M. Huysmans, et les deux ne sont, +au reste, qu'un seul et même personnage. + + +IV + +Quelques-uns ont cru voir dans des Esseintes quelque chose comme le Werther +ou le René de l'an de grâce 1885, le mal de René s'étant notablement +aggravé et modifié dans l'espace de quatre-vingts années. + +On connaît le cas de René et des romantiques. C'était en somme le sentiment +d'une disproportion douloureuse entre la volonté et les aspirations, avec +beaucoup de rêves, d'illusions, de vagues croyances et ce qu'on appelait la +mélancolie. Aujourd'hui René n'est plus mélancolique, il est morne et il +est âprement pessimiste. Il ne doute plus, il nie ou même ne se soucie plus +de la vérité. Il ne sent plus d'inégalité entre son désir et son effort, +car sa volonté est morte. Il ne se réfugie plus dans la rêverie ou dans +quelque amour emphatique, mais dans les raffinements littéraires ou dans la +recherche pédantesque des sensations rares. René avait du «vague à l'âme»; +à présent «il s'embête à crever». René n'était malade que d'esprit: à +présent il est névropathe. Son cas était surtout moral: il est aujourd'hui +surtout pathologique. + +Vous trouverez la plupart de ces traits chez des Esseintes. Il représente +en plus d'un endroit «l'ennuyé» d'aujourd'hui. Par malheur beaucoup +d'autres traits font de lui un simple maniaque, un fou d'une espèce +particulière, une figure absolument spéciale et exceptionnelle, et dont la +peinture a trop souvent l'air d'un jeu d'esprit un peu lourd, d'une gageure +laborieuse. Jugez plutôt. + +Des Esseintes, éreinté par des excès de toutes sortes et atteint d'une +maladie nerveuse, se retire dans une solitude aux environs de Paris pour y +goûter les douceurs d'une vie entièrement artificielle. + +Cette vie, il l'a commencée déjà. Il a aimé une femme ventriloque pour le +plaisir d'avoir peur quand elle parlait du ventre au milieu de leurs ébats. +Une fois, s'étant procuré un sphinx en marbre noir et une chimère en terre +polychrome, il a fait réciter par sa maîtresse le dialogue de la _Tentation +de saint Antoine_ entre la chimère et le sphinx. Un jour il a eu la +fantaisie de mener dans une maison de joie, très chère, un petit vagabond +et lui a payé un abonnement dans la maison,--et cela afin de former un +assassin. Un autre jour, pour célébrer un de ces accidents qui regardent +Ricord, il a offert à ses amis un souper noir, sur une nappe noire, dans +une salle tendue de noir, avec des mets et des vins noirs.--Et il va sans +dire qu'il a connu les amours d'Alcibiade. + +Donc après tous ces exploits d'un néronisme un peu puéril, il se retire +dans sa tour d'ivoire, où il dormira le jour et veillera la nuit. Il +s'arrange un cabinet de travail orange avec des baguettes et des plinthes +indigo; une petite salle à manger pareille à une cabine de navire et, +derrière la vitre du hublot, un petit aquarium où nagent des poissons +mécaniques; et une chambre à coucher où il imite avec des étoffes +précieuses la nudité d'une cellule de chartreux. + +Une nuit il passe en revue sa bibliothèque latine. Virgile est un cuistre +et un raseur; Horace a des grâces éléphantines; Cicéron est un imbécile et +César un constipé; Juvénal est médiocre malgré quelques vers «durement +bottés». Mais Lucain, quel génie! Et Claudien! et Pétrone! «Celui-là était +un observateur perspicace, un délicat analyste, un merveilleux peintre!» +Pourtant rien ne vaut les écrivains de la pleine décadence, «leur +déliquescence, leur faisandage incomplet et alenti, leur style blet et +verdi». Prudence, Sidoine, Marius Victor, Paulin de Pella, Orientius, etc., +voilà ceux qu'il faut lire! + +Tout cela est amusant; mais, comme dit l'autre, j'ai de la méfiance. +M. Huysmans a-t-il lu, vraiment lu, les auteurs dont il nous parle? Et, +par exemple, prenons Virgile et laissons le poète pour ne retenir que le +versificateur. Où diable M. Huysmans a-t-il vu «cette prosodie pédante +et sèche, la contexture de ces vers râpeux et gourmés, dans leur tenue +officielle, dans leur basse révérence à la grammaire, ces vers coupés, à +la mécanique, par une imperturbable césure, tamponnés en queue, toujours +de la même façon, par le choc d'un dactyle contre un spondée, etc.»? Des +Esseintes, mon ami, vous êtes un nigaud. Par quoi voudriez-vous que Virgile +terminât ses hexamètres sinon par un dactyle et un spondée? Et vous avez +tort, tout de suite après, de tant vous émerveiller sur la versification de +Lucain: car c'est justement celle de Lucain qui est monotone; et c'est la +langue de Lucain qui est abstraite et sèche. Et quant à vos admirations +pour les écrivains de l'extrême décadence, si elles sont sincères, +grand bien vous fasse! Ils peuvent amuser un quart d'heure par leurs +enfantillages séniles; mais ce sont eux qui sont des radoteurs et des +crétins: lisez-les plutôt. + +Là-dessus on apporte à des Esseintes une tortue dont il a fait glacer +d'or et garnir de pierreries toute la carapace. Puis il ouvre une armoire +à liqueurs et se compose une symphonie de saveurs, chaque liqueur +correspondant à un instrument: le curaçao sec à la clarinette, le kummel +au hautbois, l'anisette à la flûte, le kirsch à la trompette, le gin au +trombone. Après quoi il regarde ses tableaux et ses estampes: deux +_Salomés_ de Gustave Moreau, des planches de Luyken, représentant des +supplices de martyrs, des dessins d'Odilon Redon: «Une araignée logeant au +milieu de son corps une face humaine, un énorme dé à jouer où cligne une +paupière triste.» Puis il se rappelle son passé, son enfance chez les +Jésuites. Il fait un peu de théologie et revient, en passant par +l'_Imitation_, aux conclusions de Schopenhauer. + +Un jour il se fait apporter une collection d'orchidées. Pourquoi? Parce que +ce sont «des fleurs naturelles imitant des fleurs fausses». Et il est ravi: +«Son but était atteint, aucune ne semblait réelle; l'étoffe, le papier, la +porcelaine paraissaient avoir été prêtés par l'homme à la nature pour lui +permettre de créer des monstres.» Beaucoup de ces plantes ont comme des +plaies, semblent rongées par des syphilis. «Tout n'est que syphilis», songe +des Esseintes. Sur quoi il a un cauchemar horrifique et très compliqué. + +Il se donne alors un concert de parfums (comme tout à l'heure un concert +de saveurs). Puis, comme il pleut, l'envie lui prend d'aller à Londres. Il +part, achète un guide au _Galignani's Messenger_, entre dans une bodéga +pleine d'Anglais, y boit du porto, dîne, en attendant le train, de mets +anglais dans une taverne anglaise au milieu de têtes d'Anglais et, +estimant qu'il a vu l'Angleterre, revient chez lui. + +Là il revoit sa bibliothèque française. Baudelaire est son dieu: aussi +l'a-t-il fait relier en peau de truie. Il méprise Rabelais et Molière, +et se soucie fort peu de Voltaire, de Rousseau, «voire même de Diderot». +Il parcourt sa bibliothèque catholique; il a quelque sympathie pour +Lacordaire, Montalembert, M. de Falloux, Veuillot, Ernest Hello, et il +goûte assez le mysticisme sadique de M. Barbey d'Aurevilly. + +Après un intermède pessimiste pendant lequel il dit en passant son fait +à saint Vincent de Paul (car «depuis que ce vieillard était décédé, on +recueillait les enfants abandonnés au lieu de les laisser doucement périr +sans qu'ils s'en aperçussent»), des Esseintes revient à ses livres. Balzac +et «son art trop valide» le froissent. Il n'aime plus les livres «dont les +sujets délimités se relèguent dans la vie moderne». De Flaubert, il aime +la _Tentation_; d'Edmond de Goncourt, la _Faustin_; de Zola, la _Faute de +l'abbé Mouret_. Poë lui plaît, et Villiers de l'Isle-Adam. Mais rien ne +vaut Verlaine, ni surtout Stéphane Mallarmé! Le théâtre, étant en dehors de +la littérature, n'est pas même mentionné. En fait de musique, des Esseintes +ne goûte, avec «la musique monastique du moyen âge», que Schumann et +Schubert. + +Cependant des Esseintes est de plus en plus malade (oh! oui!). Il a des +hallucinations de l'ouïe, de la vue et du goût. Le médecin appelé lui +ordonne un lavement à la peptone: L'opération réussit et des Esseintes +ne put s'empêcher de s'adresser de tacites félicitations à propos de cet +événement qui couronnait, en quelque sorte, l'existence qu'il s'était +créée; son penchant vers l'artificiel avait maintenant, et sans même qu'il +l'eût voulu, atteint l'exaucement suprême (_sic_); «on n'irait pas plus +loin; la nourriture ainsi absorbée était, à coup sûr, la dernière déviation +qu'on pût commettre (_sic_)». Enfin, le médecin lui enjoint, sous peine de +mort, de rentrer à Paris. Des Esseintes, à cet instant, a un léger accès +de catholicisme tempéré par cette considération que «d'éhontés marchands +fabriquent presque toutes les hosties avec de la fécule de pommes de terre» +où Dieu ne peut descendre. «Cette perspective d'être constamment dupé, même +à la sainte Table, n'est point faite, se dit des Esseintes, pour enraciner +des croyances déjà débiles.» Et tout finit par une malédiction générale. +L'aristocratie est idiote, le clergé déchu, la bourgeoisie ignoble. «Ah! +croule donc, société! meurs donc, vieux monde!» + +Et le lecteur n'est pas troublé le moins du monde, pas plus qu'il n'a +été troublé auparavant. Car c'est là le malheur de ce livre, d'ailleurs +divertissant: il ressemble trop à une gageure et on a peur d'être dupe en +le prenant trop au sérieux. + +L'impression totale est donc équivoque. On voit bien que des Esseintes est +un maniaque, un fou, ou tout bonnement un imbécile très compliqué. Mais (et +de là notre malaise) l'auteur a tout l'air de nous présenter cet abruti +comme un homme très fort dont le raffinement a des mystères qui ne sont +accessibles qu'aux hommes forts comme lui. Il a l'air de nous dire à +l'oreille: «Savez-vous quel est le plus grand écrivain de la littérature +latine? C'est Rutilius. Le plus grand artiste? C'est Odilon Redon. Le plus +grand poète? C'est Stéphane Mallarmé. La décadence! oh! la décadence!... +Et l'artificiel!... oh! l'artificiel! C'est le fin du fin!» + +«L'artifice paraissait à des Esseintes la marque distinctive du génie de +l'homme. + +«Comme il le disait, la nature a fait son temps; elle a définitivement +lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels, +l'attentive patience des raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste +confiné dans sa partie! quelle petitesse de boutiquière, tenant tel article +à l'exclusion de tout autre! quel monotone magasin de prairies et d'arbres! +quelle banale agence de montagnes et de mers!» + +Si ceci n'est pas une agréable plaisanterie, c'est une bonne naïveté, +puisque nous ne pouvons rien concevoir qu'avec les données que nous fournit +la nature. Nos imaginations les plus folles, c'est à la nature que nous en +empruntons les éléments: comment donc serait-elle monotone? + +Enfin, va pour l'«artificiel»! Mais le mot a plusieurs sens. L'artificiel, +c'est le raffinement extrême de l'art. Si l'art est «l'homme ajouté à la +nature» ou «la réalité vue à travers un tempérament», l'artificiel sera le +dernier degré de cette transformation de la réalité. Ou bien l'artificiel, +c'est le contraire du naturel entendu au sens ordinaire; c'est donc le +désir maladif de ne pas ressembler aux autres, de ne rien faire comme eux, +la recherche de la distinction à tout prix. Ou bien encore l'artificiel, +c'est simplement l'illusion de la réalité produite par des procédés surtout +mécaniques. Les automates, les musées de cire, voilà de l'artificiel. Dans +ce dernier sens, l'artificiel est ce qu'il y a de plus opposé à l'art. + +Eh bien! j'ai peur que des Esseintes, qui entend souvent l'artificiel dans +les deux premiers sens que j'ai indiqués, ne l'entende aussi quelquefois +dans le dernier. Sa salle à manger-cabine, avec son aquarium aux poissons +mécaniques, ne dirait-on pas une fantaisie de bourgeois en délire? Il y a +du Pécuchet dans des Esseintes. Pécuchet et Bouvard, eux aussi, aiment +l'artificiel: qu'on se rappelle leur jardin. + +Et avec tout cela cette figure falote de des Esseintes reste intéressante. +Serait-elle plus vraie et plus générale que je ne l'avais cru? Après tout, +des Esseintes, c'est peut-être en effet Werther éreinté, fourbu, névrosé, +avec une maladie d'estomac et quatre-vingts années de littérature en plus. +Et il y a dans son cas, quoique poussé jusqu'à la plus folle outrance, +quelque chose que nous comprenons. Oui, parfois on est las de l'art et de +la littérature, dégoûté des chefs-d'oeuvre, car les chefs-d'oeuvre sont les +pères des rengaines et des livres méprisables. On trouve tout fade, même le +roman naturaliste qui est pourtant le plus artificiel des genres, et l'on +se demande si tout cela n'est pas ridicule et stupide? Et alors quel +refuge? La sensation, la seule chose qui ne trompe pas. L'art nouveau, +l'art suprême, négation de presque tout l'art antérieur, se réduit +peut-être à cette recherche inventive de la sensation rare. Et si cette +étude implique une indifférence absolue à l'égard de tout, morale, raison, +science, du moins elle réserve et respecte, si je puis dire, le mystère +des choses. Des Esseintes n'écrira jamais cette phrase étonnante +de M. Berthelot: «Le monde n'a plus de mystères.» Aussi la folie +sensationniste de des Esseintes s'allie-t-elle très aisément avec une +espèce de catholicisme sadique. + +Tout compte fait, M. Huysmans, en dépit des outrances puériles et des +incohérences, a décrit une situation d'esprit exceptionnelle et bizarre, +mais où nous entrons encore sans trop de peine et qui est, je crois, celle +d'un certain nombre de jeunes gens. Il reste dans la mémoire, son des +Esseintes, si bien pourri, faisandé et tacheté,--et qui devrait s'appeler +des Helminthes: type quasi fantastique du décadent qui s'applique à être +décadent, qui se décompose et se liquéfie avec une complaisance vaniteuse +et se conjouit d'être pareil à un cadavre aux nuances changeantes et très +fines qui se vide avec lenteur... + +Le spectacle est complet, car la langue se putréfie comme le reste, est +pleine de néologismes inutiles, d'impropriétés et de ce que les pédants +appellent des solécismes et des barbarismes. Et de même que les écrivains +latins du Ve siècle, tant aimés de des Esseintes, hésitaient sur la syntaxe +et même sur les conjugaisons, M. Huysmans n'est pas très sûr de ses passés +définis. Il écrit par exemple «requérirent» pour «requirent» et dit +couramment: «Cette maladie qu'elle prétendait la _poigner_», et: «Une +immense détresse le _poigna_». + +Ai-je besoin de dire que, si je signale ces inadvertances, ce n'est point +pour en triompher? Le style de M. Huysmans n'en est pas moins savoureux. +Bien plus, je crois que l'ignorance de beaucoup de jeunes écrivains est une +des causes de leur originalité, je le dis sans raillerie. Un lettré, un +mandarin, a beaucoup plus de peine à être original. Il lui semble, à lui, +que tout a été dit, ou du moins indiqué, et que cela suffit. Il a la +mémoire trop pleine; les impressions ne lui arrivent plus qu'à travers +une couche de souvenirs littéraires. Mais ces nouveaux venus ont fait de +très médiocres humanités: il y paraît à la façon dont ils parlent des +classiques. Ils n'ont rien qui les gêne; il leur semble, à eux, que +rien n'a été dit. Ils sont amusants à regarder: ce sont en réalité des +primitifs, des sauvages,--mais des sauvages à la fin d'une vieille +civilisation et avec des nerfs très délicats. Et vraiment il leur arrive +de voir, de sentir plus vivement que les mandarins. Parmi beaucoup de +naïvetés, d'enfantillages, de sottises, et tout en inventant quelquefois +des choses inventées déjà depuis deux mille ans, ils ont de remarquables +trouvailles. Il faut assister avec sympathie à cette invasion de barbares +précieux: car peut-être que c'est la dernière poussée originale d'une +littérature finissante et qu'après eux il n'y aura rien,--plus rien. + + + + +GEORGES OHNET + + +J'ai coutume d'entretenir mes lecteurs de sujets littéraires: qu'ils +veuillent bien m'excuser si je leur parle aujourd'hui des romans de M. +Georges Ohnet. Je ferai plaisir à tant d'honnêtes gens et je soulagerai +tant de bons esprits en disant tout haut ce qu'ils pensent! Et puis, si +ces romans sont en dehors de la littérature, ils ne sont peut-être pas en +dehors de l'histoire littéraire. Et s'ils ne s'imposent pas à l'attention +par eux-mêmes, ils la sollicitent par l'étonnante fortune qu'ils ont eue, +et qui est de deux sortes. + +En quelques années le _Maître de forges_ a eu deux cent cinquante éditions; +_Serge Panine_, couronné par l'Académie française, en a eu cent cinquante; +la _Comtesse Sarah_, tout autant; _Lise Fleuron_, une centaine, et la +_Grande Marnière_ en a déjà quatre-vingts. C'est là, comme on dit, le plus +grand «succès de librairie» du siècle. M. Georges Ohnet est bien modeste +s'il ne s'estime pas le premier écrivain de notre temps. + +D'un autre côté, les romans de M. Georges Ohnet ont rencontré chez les +lettrés, aussi bien chez ceux qui relèvent de la tradition classique que +chez les autres, la plus complète indifférence ou même le dédain le moins +dissimulé. Je ne dis pas qu'il n'y ait eu parfois quelque affectation dans +ce dédain; je ne dis pas que tous ceux qui méprisent la _Grande Marnière_ +en aient bien le droit, mais je dis que parmi les artistes dignes de ce +nom il n'en est pas un seul qui fasse cas de M. Georges Ohnet. Et vous ne +trouveriez pas non plus un critique sérieux qui l'ait seulement nommé, +à moins d'y être contraint par les nécessités d'un compte rendu +bibliographique. Cet universel silence des lettrés autour des _Batailles +de la vie_ est aussi remarquable que la faveur dont jouissent ces +rapsodies auprès du grand public. + +On ne manquera pas de dire que cette attitude de certains «confrères» +déguise une envie noire. Franchement, je ne le crois pas. Ils peuvent +éprouver un peu de cet ennui que donne l'absurdité des choses humaines aux +gens qui ne sont pas très philosophes; mais ce n'est point là de l'envie. +Ils ne seraient point fâchés sans doute d'avoir autant de lecteurs que +M. Georges Ohnet; mais j'affirme que pas un ne voudrait avoir écrit ses +livres. + +Or le sentiment des quelques centaines de dédaigneux qui veulent ignorer +M. Ohnet et le sentiment contraire des quelques millions de bonnes gens +qu'il comble de plaisir s'expliquent exactement par les mêmes raisons. Le +cas de l'auteur des _Batailles de la vie_ est clair, tranché, instructif, +et c'est pour cela que nous nous y arrêtons. + +Jamais, en effet, on n'a pu constater un départ plus net entre le «peuple» +et les «habiles», au sens où La Bruyère employait ces deux mots. On voit +avec une clarté qui ne laisse rien à désirer pourquoi ces romans exaspèrent +les uns et ravissent les autres, et l'on est bien sûr que ceux-ci les +aiment _à cause de ce qui est dedans_. Tous les fidèles de M. Georges Ohnet +le comprennent et le goûtent tout entier. Le fait est plus rare qu'on croit +et vaut qu'on le signale. On ne le retrouverait qu'à l'autre extrémité de +la littérature, si je puis dire, avec Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme et +Anatole France: là encore le partage est net entre les délicats et les +autres, mais à l'inverse. Les admirateurs de _Silvestre Bonnard_ sont tout +aussi sûrs de leur sentiment que ceux du _Maître de forges_: seulement +ce ne sont pas les mêmes, et ceux-ci sont un million et ceux-là sont au +plus un millier. Voyez maintenant, pour éclaircir tout ceci, un cas plus +complexe et très différent. Prenez les romanciers les plus lus après M. +Georges Ohnet, ce triomphateur unique: je veux dire Émile Zola et Alphonse +Daudet. Pensez-vous que les neuf dixièmes de leurs lecteurs les aiment pour +eux-mêmes et les comprennent entièrement? Point; mais les brutalités de +M. Zola ont ému la curiosité des uns; la sensibilité et tout «le côté +Dickens» de M. Daudet ont attiré les autres. Ajoutez la part de hasard +qui entre dans ces grands succès, puis l'habitude et la mode qui les +entretiennent et les grandissent. La fortune littéraire de M. Daudet et +de M. Zola ne s'explique pas tout à fait par leur talent, dont l'essence +échappe au plus grand nombre. + +Mais le triomphe de M. Ohnet s'explique entièrement par l'espèce de son +mérite. Son oeuvre est merveilleusement adaptée aux goûts, à l'éducation, +à l'esprit de son public. Il n'y a rien chez lui qui dépasse ses lecteurs, +qui les choque ou qui leur échappe. Ses romans sont à leur mesure exacte; +M. Ohnet leur présente leur propre idéal. La coupe banale qu'il tend à +leurs lèvres, ils peuvent la boire, la humer jusqu'à la dernière goutte. +M. Ohnet a été créé «par un décret nominatif», dirait M. Renan, pour les +illettrés qui aspirent à la littérature. S'il n'est pas un grand écrivain, +ni même un bon écrivain, ni même un écrivain passable, il est à coup sûr un +habile homme. Le rêve poncif qui fleurit dans un coin secret des cervelles +bourgeoises (il va sans dire que je parle ici non d'une classe sociale, +mais d'une classe d'esprits), personne ne l'a jamais traduit avec plus de +sûreté, de maîtrise, ni de tranquille audace. + + +I + +Son génie particulier éclate tout d'abord dans le choix même de ses sujets. +Ils ont traîné partout et sont d'autant meilleurs pour le but qu'il se +propose. L'effet de ces histoires est infaillible: ayant plu depuis si +longtemps, elles plairont encore, au lieu qu'avec des sujets un peu +nouveaux on ne sait jamais sur quoi compter. Le _Maître de forges_, c'est +l'antique roman de la fille noble conquise par le beau roturier; seulement, +ici, la conquête commence après le mariage: c'est, au fond, le _Gendre de +M. Poirier_, les rôles étant retournés.--_Serge Panine_, c'est encore, par +un côté, le _Gendre de M. Poirier_, et, par un autre côté, _Samuel Brohl et +Cie_.--La _Comtesse Sarah_, c'est la vieille histoire du monsieur qui, avec +d'horribles remords, trompe son bienfaiteur, et aussi de l'amoureux placé +entre deux femmes, le démon et l'ange, la coquine et la vierge (Cf. les +_Amours de Philippe_).--_Lise Fleuron_, c'est la vieille histoire de +l'actrice vertueuse qui n'a qu'un amant et qui nourrit sa mère, de +l'innocence méconnue et de la blonde naïve persécutée par la brune +perverse.--La _Grande Marnière_, c'est la vieille histoire, deux fois +vieille, des jeunes gens qui s'aiment malgré l'inimitié des parents et du +beau plébéien aimé de la belle aristocrate: c'est _Mlle de la Seiglière_, +c'est _Par droit de conquête_, c'est l'_Idée de_ _Jean Téterol_; et c'est +aussi le _Fils Maugars_, et c'est par surcroît la _Recherche de l'absolu_. + +L'inspiration est double: bourgeoise et romanesque. Nous assistons à la +victoire du tiers état sur la noblesse et de la vertu sur le vice. Le +travail, l'industrie et le commerce triomphent particulièrement dans _Serge +Panine_, le _Maître de forges_ et la _Grande Marnière_; la vertu, dans la +_Comtesse Sarah_ et dans _Lise Fleuron_. + +Presque tous les bourgeois sont riches démesurément, et presque tous sont +partis de rien: ce qui prouve l'utilité du travail. Presque tous les nobles +sont plus ou moins ruinés: ce qui démontre les inconvénients de l'oisiveté +et du désordre. Pourtant M. Ohnet ressent à l'endroit de l'aristocratie une +sympathie secrète et lui témoigne, malgré quelques honnêtes libertés de +langage, un très profond respect: c'est qu'il sait bien quel prestige elle +exerce encore sur ses lecteurs. Presque tous ses ingénieurs s'éprennent de +filles qui portent les plus grands noms de France, et c'est là une façon +d'hommage au faubourg Saint-Germain. + +La vertu, ai-je dit, n'est pas moins glorifiée dans ces histoires que +l'École polytechnique. Des héroïsmes incroyables terrassent dans le même +coeur des passions exorbitantes; et en même temps les personnages vertueux +ne manquent pas de l'emporter à la fin sur les coquins. Notez que, par +un raffinement de conscience morale, dans ces drames où la vertu est si +souvent millionnaire, M. Ohnet ne nous laisse pas ignorer le mépris qu'il +a pour l'argent: quelques-uns de ses héros ont à ce sujet des apostrophes +bien éloquentes. Il ose marquer de traits flétrissants les usuriers, les +banquiers malhonnêtes. De cette manière, la vertu a beau être riche au +dénouement, nous sommes sûrs que c'est bien au triomphe de la vertu toute +seule que nous applaudissons. + +M. Georges Ohnet est bien trop intelligent en effet pour ne pas s'en tenir +aux dénouements agréables, aux dénouements optimistes, à ceux qu'exigent +ses clients. Ceux-ci ne sauraient supporter une histoire où la vertu ne +serait pas enfin récompensée. Sentiment bien naturel. Ils ont leur façon +naïve d'entendre l'art; ils tiennent à ce qu'il soit consolant; ils veulent +des fables où tout aille mieux que dans la réalité. Au contraire, les +artistes, surtout dans ces derniers temps, ont un singulier penchant à +peindre la vie plus triste qu'elle n'est. C'est que, pour eux, l'intérêt +de l'oeuvre d'art ne réside point dans le mensonge facile d'un meilleur +arrangement des choses ni dans le mariage final de l'amoureux et de +l'amoureuse. Ce qui est vraiment intéressant, c'est la vision du monde +particulière à l'écrivain, la déformation que subit la réalité en +traversant ses yeux. Ils auraient donc grande honte de séduire les foules +par un vulgaire et plat embellissement de la vie humaine. Par suite, ils +seraient plutôt tentés de l'enlaidir afin de s'assurer qu'ils sont bien des +artistes. Si d'aventure ils content des historiettes qui finissent bien, +ils auront au moins un demi-sourire et nous les donneront franchement pour +des berquinades, comme a fait M. Halévy dans l'_Abbé Constantin_. Mais +ce ne sera qu'un jeu passager. Ils auraient peur, en accueillant les +dénouements agréables, de sortir de l'art, de plaire à trop bon compte, par +des moyens qui ne relèvent pas de la littérature, par autre chose que par +une traduction personnelle de la réalité. Joignez que l'observation un peu +poussée devient nécessairement morose. Enfin ils ne sont pas fâchés de se +distinguer de la foule: leur pessimisme, absolu ou mitigé, leur donne une +sorte d'orgueil, comme s'il était l'effet d'une clairvoyance supérieure. Ce +sont là scrupules et faiblesses d'artistes: c'est dire que M. Ohnet ne les +a point. + + +II + +Je ne lui ferai pas un reproche de n'avoir point inventé ses sujets. +Tous les romans se ramènent à un petit nombre de drames typiques, et ces +éternelles histoires ne se peuvent guère renouveler que par l'invention des +personnages, par l'étude des moeurs ou par la forme. Mais je ne pense pas +qu'on trouve grand'chose de tout cela dans les romans de M. Georges Ohnet. + +Ses figures sont de pure convention, et de la plus usée et souvent de la +plus odieuse. + +Voici le jeune premier, le roturier génial et héroïque: un beau brun, teint +ambré, cheveux courts, barbe drue, longs yeux, larges épaules, voix de +cuivre. Il est sorti premier de l'École polytechnique et «il s'est fait +tout seul». Il est fier, il est vertueux, il est désintéressé, il est fort. +La passion, chez lui, est brûlante et contenue; il flambe en dedans, ce qui +est le comble de la distinction. S'il est avocat par-dessus le marché, +ses phrases «se balancent comme des fumées d'encens». Philippe Derblay, +Pierre Delarue, Séverac, Pascal Carvajan sont taillés sur ce patron. C'est +l'idéal du héros bourgeois, c'est-à-dire l'ancien héros romantique pourvu +de diplômes, muni de mathématiques et de chimie et ne rêvant plus tout +haut: un paladin ingénieur, un Amadis des ponts et chaussées, l'archange +de la démocratie laborieuse. D'innombrables petites bourgeoises, à Paris +comme en province, l'ont vu passer dans leurs songes, et peut-être +l'aiment-elles d'autant plus que c'est presque toujours aux grandes dames +que le gaillard en veut. «Voyez-vous, dit le père Moulinet à deux reprises, +nous autres bourgeois nous ne serons jamais les égaux des nobles.» Et +toujours ces Bénédicts de l'École centrale finissent par dompter les +duchesses, ce dont le tiers état est considérablement flatté et dans son +orgueil et dans sa superstition. + +Et voici la jeune fille noble, généralement blonde, «la taille +admirablement développée», «d'une incomparable beauté», fière, hautaine, +dédaigneuse. Elle commence régulièrement par haïr celui qu'elle aimera. +Plus distinguée encore que le polytechnicien qui la trouble, elle brûle +encore plus en dedans, avec une éruption finale de volcan sous la neige. +M. Ohnet insiste beaucoup sur la finesse de ses attaches et, même quand +elle est à pied, il la voit toujours en amazone, souple, onduleuse et +nerveuse, une cravache dans sa petite main. Pour lui, une fille noble est +plus ou moins une blonde équestre qui a la moue de Marie-Antoinette et qui +épouse un industriel. + +Au roturier puissant et beau s'oppose le gentilhomme viveur, plus mince et +plus frêle, séduisant et impertinent, tout pénétré de «corruption slave», +ce qui est aussi très distingué. Tels sont le duc de Bligny et Serge +Panine. Et, de même, à la blonde fille de l'aristocratie s'oppose, bonne ou +méchante, la fille de la bourgeoisie riche (Athénaïs Moulinet ou Madeleine +Merlot), brune et généralement plus grasse, avec des mains et des pieds +moins délicats. Et nous avons aussi, pour les imaginations exaltées, pour +les fascinés de Sarah Bernhardt, la femme-sphinx, la femme-démon, la femme +troublante et fatale, la comtesse Sarah, une fille de bohémiens, une gypsie +élevée par une lady. Elle est complète, celle-là! Et comment résister à une +invention aussi «distinguée»? + +Et tous les autres personnages sont de cette force et de cette nouveauté. +Pas un qui ne soit prévu, pas un qui ne soit construit selon les +inévitables formules. Ce sont des Grandets affaiblis, des Nucingen +dilués, des Poirier de pacotille. Si on nous présente un notaire, il sera +cérémonieux ou plaisantin; si un homme de chicane, il aura le regard faux +et les lèvres minces; si un cabaretier, il aura un gros ventre et une face +apoplectique; si un vieux colonel, ce sera un ours, un sanglier avec un +coeur d'or. On les connaît d'avance, on les voit venir, on a le plaisir +de les retrouver, on n'est jamais surpris ni dérouté par la moindre trace +d'observation personnelle. Si vous avez un vieux gentilhomme possédé de la +manie des inventions et qui passe sa vie dans son laboratoire, quel fils +lui donnerez-vous? Un hobereau, grand chasseur, grand buveur et grand +coureur de filles, cela ne fait pas un pli; et tel est bien Robert de +Clairefond. Et si ce gentilhomme a une soeur qui soit une vieille fille, +que sera-t-elle? Si elle n'est pas la chanoinesse rêche, austère et dévote, +elle sera évidemment la vieille demoiselle à moustaches, bonne, brusque et +gaillarde en propos; et telle est, en effet, Mlle de Saint-Maurice. + +Dans ce monde convenu, d'où l'observation directe et sincère est absente, +trouve-t-on du moins toujours la vérité relative des sentiments et la +conformité des actes aux caractères? Je n'oserais en jurer. Les personnages +«sympathiques» sont d'une extrême noblesse morale, et leurs erreurs +mêmes sont celles de grandes âmes. C'est égal, leur conduite est parfois +bien singulière. Claire de Beaulieu nous est donnée pour une créature +merveilleusement fière et loyale: or, le jour où elle apprend que l'homme +qu'elle aimait doit épouser une autre femme, subitement, dans un féroce +mouvement de dépit vaniteux, elle offre sa main à un bourgeois qu'elle +n'aime pas, qu'elle a jusque-là dédaigné et à qui elle a résolu de ne point +appartenir: tout cela n'est assurément ni loyal ni fier. Et lui, l'homme +intelligent et fort, lui qui s'est vu méprisé la veille, ne voit rien, ne +se doute de rien, s'étonne à peine de ce changement incroyable, accepte +bonnement ce qu'on lui offre. Et plus tard, quand son jeune beau-frère lui +fait demander la main de sa soeur, lui si bon et si juste, lui qui sait que +les deux jeunes gens s'adorent, il refuse impitoyablement. Et pourquoi? +Pour rien, pour amener une phrase d'Octave qui apprenne à Claire qu'elle +est ruinée et que Philippe l'a prise sans fortune. Vous voyez comme ici la +vérité des sentiments paraît subordonnée à l'intérêt de la fable. Je sais +bien que la logique des actes et leur rapport avec les caractères sont +assez difficiles à établir rigoureusement, que la vraisemblance morale est +chose un peu indéterminée et variable et qu'il lui faut laisser du jeu. Je +crains seulement que les héros de M. Ohnet ne soient pas toujours aussi +admirables qu'il le croit; j'ai peur qu'il ne se laisse tromper lui-même +par la belle attitude qu'il leur a prêtée. Cela est surtout sensible dans +le _Maître de forges_. Mais on est tenté d'abandonner tout de suite cette +querelle: que ces gens agissent ou non comme ils doivent, ce qu'ils font +nous est si indifférent! Plus souvent, d'ailleurs, l'invraisemblance n'est +que dans l'héroïsme démesuré des actes; mais cela est du romanesque le plus +légitime, sinon du plus rare. + + +III + +Si nous passons à l'exécution, nous y voyons appliquées consciencieusement, +courageusement, toutes les règles de la vieille rhétorique du roman. + +Lisez le début de la _Grande Marnière_: «Dans un de ces charmants chemins +creux de Normandie..., par une belle matinée d'été, une amazone... +s'avançait au pas..., rêveuse...» Le cheval fait un écart; un étranger +apparaît qui demande son chemin. Extase et réflexions de l'étranger: +cette belle personne lui paraît «vivre sous l'empire d'une habituelle +tristesse...» «La destinée injuste lui avait-elle donné le malheur, à elle +faite pour la joie? Elle semblait riche: sa peine devait donc être toute +morale. Arrivé à ce point de ses inductions, l'étranger se demanda si sa +compagne était une jeune femme ou une jeune fille...» Voilà du moins un +tour, un style, une élégance que les enfants mêmes peuvent apprécier! On +écrit comme cela à quinze ans, en seconde, quand on est un élève «fort» +sans être très intelligent, et on enlève le prix de narration française! + +Toutes les héroïnes sont belles et de la même façon. Des phrases se +répondent d'un roman à l'autre: «Elle avait une taille admirablement +développée, d'une élégance sans pareille.»--«Sa taille élevée avait une +élégance exquise.»--Quelquefois «l'harmonieuse ampleur des épaules» +est «accentuée par la finesse de la ceinture».--Il y a aussi pour +le jeune premier une phrase qui revient dans chaque roman nouveau, +imperturbablement: «Après de brillantes études, il était sorti le premier +de l'École polytechnique et avait choisi le service des mines.»--«Pierre +Delarue venait d'entrer le premier à l'École polytechnique et semblait +promis à la plus belle carrière.»--Nous sommes dans un pays où l'on aime +instantanément, dès le premier regard: c'est le régime du coup de foudre. +Et là encore la même phrase se répercute comme un écho, à travers les +banales histoires: «Ce fut un coup de foudre. Il garda pendant deux ans +son secret profondément enfermé au fond de son coeur.»--«Elle eut comme un +pressentiment que cet étranger aurait une influence sur sa vie.»--«Le comte +s'était retourné. Il resta immobile, muet, saisi par la merveilleuse beauté +de la jeune fille.»--«Instinctivement, comme si les regards de Sarah +eussent pesé sur lui, Pierre se retourna. Ses yeux rencontrèrent ceux de la +belle Anglaise: ce fut l'espace d'une seconde (_sic_).» + +Tout y est: l'arrangement mélodramatique où s'entrevoit le doigt de Dieu +(si, dans la _Grande Marnière_, l'idiot tombe du clocher, c'est sur +la fosse de sa victime qu'il viendra s'écraser);--les mots de théâtre +(«Chercherai-je à obtenir cette adorable jeune fille à force d'infamie? +Non! Ce sera à force de dévouement!»--«J'en appelle au monde!--Quel monde? +Celui où je suis montée, ou celui où vous êtes descendue?» );--l'artifice +des pendants, les figures qui s'opposent jusque par la couleur des cheveux: +Claire et Athénaïs, Jeanne de Cygne et la comtesse Sarah, le général comte +de Canalheilles et le colonel Merlot, Serge Panine et Pierre Delarue, +Micheline et Jeanne, Lise Fleuron et Clémence Villa, Carvajan père et +Carvajan fils. Procédé commode, qui flatte par de faciles effets de +symétrie grossière: on comprend que M. Ohnet y sacrifie sans douleur une +chose dont il ne paraît pas se douter: la variété, la complexité de la vie. + +Il offre à son public d'autres régals encore, car il n'a rien à lui +refuser. + +Quand on n'est pas du grand monde, on aime bien savoir tout de même ce qui +s'y passe. M. Ohnet, qui le sait, nous renseigne abondamment sur la haute +vie et nous révèle les mystères de l'élégance mondaine. Les trois quarts +de ses personnages appartiennent à la meilleure société, sont ducs, +marquis ou comtes: dans chacun de ses romans vous trouverez la description +consciencieuse d'un vieux château de famille et d'un hôtel aristocratique +avec tout le détail de l'ameublement. Et vous verrez des gentilshommes +monter à cheval, et vous assisterez à des _rally-papers_.--On n'aime pas +beaucoup les romans de M. Zola ni même ceux de M. Alphonse Daudet; mais +enfin on ne veut pas rester trop en arrière du mouvement, on n'est pas +un imbécile et on accepterait un naturalisme mitigé: M. Ohnet nous en +cuisinera. Il n'a pas plus peur qu'un autre des détails vrais et familiers: +«Le sucre, adroitement soulevé avec la pince, sonnait au fond de la tasse, +d'où s'échappait une vapeur brûlante et parfumée.» Et il n'hésitera pas à +nous parler des aphtes du greffier Fleury et de «ses bobos recouverts de +leur taie blanche».--On a des principes et on veut être respecté; mais +enfin on n'est pas de bois; un roman n'est pas un livre d'heures, et on +permet à l'écrivain de nous suggérer certaines idées agréables, pourvu +qu'il n'insiste pas trop: M. Ohnet a deviné ce besoin discret. Il a, ma +foi, des scènes d'amour assez vives et d'agréables chutes sur les canapés. +Et quel trait de génie d'avoir, dans le _Maître de forges_, donné pour +centre à un roman vertueux une scène scabreuse et d'avoir fait planer sur +un drame si riche en beaux sentiments une image d'alcôve!--Mais le sérieux +continu ennuie; on veut être égayé çà et là. Et voici venir le comique de +M. Ohnet. Il est d'une remarquable simplicité et sait se passer d'esprit. +Mlle de Saint-Maurice parlera comme la dame aux sept petites chaises: +«C'est un ange que cet enfant-là! un ange immatriculé!» Et le notaire +Malézeau répétera après chaque membre de phrase: _Mademoiselle_ ou +_Monsieur le marquis_. «Choses et gens, mademoiselle... Tout à votre +service, mademoiselle... Croyez-le bien, mademoiselle.» C'est irrésistible, +n'est-ce pas? + +Maintenant voulez-vous de la couleur? «Debout, tout noir, les doigts +crochus comme des griffes, ses yeux jaunes étincelant comme de l'or, on +l'eût pris pour le génie du mal.»--«Ma vie intime est triste, sombre, +humiliée; elle est la noire chrysalide du papillon que vous +connaissez.»--Voulez-vous du pathétique? Pierre Delarue vient d'apprendre +que sa fiancée l'a trahi: il s'agit de peindre sa tristesse de façon à +émouvoir fortement le lecteur. Pierre se rappelle qu'un jour, quand il +était aimé de Micheline, il a failli être tué dans la rue par accident: +«Il pensait que, s'il était mort ce jour-là, Micheline l'aurait pleuré; +puis, comme dans un cauchemar, il lui sembla que l'hypothèse (_sic_) était +réalisée. Il voyait l'église tendue de noir; il percevait nettement les +chants funèbres...» Et en avant le catafalque et tout l'enterrement! (On +me dispensera, après toutes ces citations que je n'ai presque pas choisies, + de m'arrêter sur le style de M. Georges Ohnet).--Voulez-vous enfin de +hautes considérations de philosophie sociale? + + Est-ce que vous trouvez mauvaise, dit le marquis, cette confraternité + de M. Derblay et de Préfont? Votre mari, ma chère amie, descendant des + preux, incarne dans sa personne dix siècles de grandeur guerrière; + M. Derblay, fils d'industriels, représente un siècle unique, celui qui + a produit la vapeur, le gaz et l'électricité. Et je vous avoue que, + pour ma part, j'admire beaucoup le bon accord soudain de ces deux + hommes qui confondent, dans une intimité née d'une mutuelle estime, + ce qui fait un pays grand entre tous: la gloire dans le passé et le + progrès dans le présent. + + +Cette vision de l'ingénieur et du gentilhomme enlacés, c'est une bonne +moitié de l'oeuvre de M. Georges Ohnet. Elle est faite pour réjouir +M. Poirier, M. Maréchal et M. Perrichon. Et l'autre moitié séduira +particulièrement leurs épouses. + + +IV + +Après cela, que M. Ohnet compose assez bien ses récits, qu'il en dispose +habilement les différentes parties et que les principales scènes y soient +bien en vue, cela nous devient presque égal. Que ces romans, débarrassés +des interminables et plats développements qui les encombrent et transportés +à la scène, y fassent meilleure figure; que la vulgarité en devienne moins +choquante; que l'ordre et le mouvement en deviennent plus appréciables,--je +n'ai pas à m'en occuper ici: les quelques qualités de ces romans, étant +purement scéniques, échappent à la lecture. + +On y trouve, en revanche, l'élégance des chromo-lithographies, la noblesse +des sujets de pendule, les effets de cuisse des cabotins, l'optimisme +des nigauds, le sentimentalisme des romances, la distinction comme la +conçoivent les filles de concierge, la haute vie comme la rêve Emma Bovary, +le beau style comme le comprend M. Homais. C'est du Feuillet sans grâce ni +délicatesse, du Cherbuliez sans esprit ni philosophie, du Theuriet sans +poésie ni franchise: de la triple essence de banalité. + +Mais ces romans sont venus à leur heure et répondaient à un besoin. Les +romanciers qui sont artistes se soucient de moins en moins des goûts de +la foule ou même affectent de les mépriser; la littérature nouvelle tend +à devenir un divertissement mystérieux de mandarins; on dirait qu'elle +s'applique à effaroucher les bonnes âmes par ses audaces et à les +déconcerter par ses raffinements: or il y a toute une classe de lecteurs +qui n'a pas le loisir ni peut-être le moyen de pénétrer ces arcanes, qui +veut avant tout des «histoires», comme les fidèles du _Petit journal_, mais +qui pourtant les veut plus soignées et désire qu'elles lui donnent cette +impression que «c'est de la littérature». M. Ohnet est au premier rang de +ceux qui tiennent cet article-là; il est incomparable dans sa partie; il +sait ce qui plaît au client, il le lui sert; il le lui garantit. Tout cela +n'est certes pas le fait du premier venu; mais qu'il soit bien entendu que +c'est en effet de marchandises qu'il s'agit ici, de quelque chose comme les +«bronzes de commerce», et non pas d'oeuvres d'art. Il ne faut pas qu'on s'y +trompe. Je n'ai voulu que prévenir une confusion possible. + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES[82] + + [Note 82: Les numéros de page indiqués ci-dessus font référence + à l'édition originale sur papier publiée en 1886 par la librairie + H. Lecène et H. Oudin, dont le présent e-book est la reproduction.] + + + Pages + +Avant-propos 5 + +Théodore de Banville 7 + +Sully-Prudhomme 31 + +François Coppée 79 + +Édouard Grenier 113 + +Le Néo-hellénisme (Mme Adam) 129 + +Mme Alphonse Daudet 165 + +À propos d'un nouveau livre de classe 181 + +Ernest Renan 193 + +Ferdinand Brunetière 217 + +Émile Zola 249 + +Guy de Maupassant 285 + +J.-K. Huysmans 311 + +Georges Ohnet 337 + + +Sceaux.--Imprimerie Charaire. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les contemporains, première série, by +Jules Lemaître + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, PREMIÈRE SÉRIE *** + +***** This file should be named 19186-8.txt or 19186-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/1/8/19186/ + +Produced by Mireille Harmelin, Keith J. Adams and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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