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+Project Gutenberg's Les contemporains, première série, by Jules Lemaître
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les contemporains, première série
+ Études et portraits littéraires
+
+Author: Jules Lemaître
+
+Release Date: September 5, 2006 [EBook #19186]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, PREMIÈRE SÉRIE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Keith J. Adams and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ LES CONTEMPORAINS
+
+ Études et portraits littéraires
+
+ JULES LEMAÎTRE
+
+
+
+ Première série
+
+
+
+ Théodore de Banville
+ Sully-Prudhomme
+ François Coppée
+ Édouard Grenier
+ Madame Adam
+ Madame Alphonse Daudet
+ Ernest Renan
+ Ferdinand Brunetière
+ Émile Zola
+ Guy de Maupassant
+ J.-K. Huysmans
+ Georges Ohnet
+
+
+
+ Paris
+ Librairie H. Lecène et H. Oudin
+ 17, Rue Bonaparte, 17
+
+ 1886
+
+
+
+
+Voici quelques-uns des articles que j'ai fait paraître dans la _Revue
+bleue_. Je ne pense pas qu'il s'en dégage encore ni une doctrine
+littéraire, ni une philosophie, ni une vue d'ensemble sur la littérature
+contemporaine. Ce ne sont que des impressions sincères notées avec soin.
+Il sera toujours temps, quand elles seront beaucoup plus nombreuses, d'en
+tirer des conclusions. En attendant j'ai le plus possible sous les yeux
+cette aimable définition:
+
+ «L'esprit critique est de sa nature facile, insinuant, mobile et
+ compréhensif. C'est une grande et limpide rivière qui serpente et se
+ déroule autour des oeuvres et des monuments de la poésie, comme autour
+ des rochers, des forteresses, des coteaux tapissés de vignobles et des
+ vallées touffues qui bordent ses rives. Tandis que chacun des objets
+ du paysage reste fixe en son lieu et s'inquiète peu des autres, que
+ la tour féodale dédaigne le vallon et que le vallon ignore le coteau,
+ la rivière va de l'un à l'autre, les baigne sans les déchirer, les
+ embrasse d'une eau vive et courante, les _comprend_, les réfléchit,
+ et, lorsque le voyageur est curieux de connaître et de visiter ces
+ sites variés, elle le prend dans une barque; elle le porte sans
+ secousse et lui développe successivement tout le spectacle changeant
+ de son cours.»
+
+ (Sainte-Beuve, _Pensées de Joseph Delorme_.)
+
+ J. L.
+
+
+
+LES CONTEMPORAINS
+
+
+
+
+THÉODORE DE BANVILLE[1]
+
+ [Note 1: Les _Cariatides_; les _Exilés_; _Odes funambulesques_;
+ _Nous tous_; _Comédies_; _Riquet à la Houppe_; _Esquisses parisiennes_;
+ _Contes pour des femmes_; _Contes féeriques_; _Contes héroïques_;
+ _Mes souvenirs_; la _Lanterne magique_; _Paris vécu_; _Petit traité de
+ poésie française_.--G. Charpentier.]
+
+M. Théodore de Banville est un poète lyrique hypnotisé par la rime, le
+dernier venu, le plus amusé et dans ses bons jours le plus amusant des
+romantiques, un clown en poésie qui a eu dans sa vie plusieurs idées, dont
+la plus persistante a été de n'exprimer aucune idée dans ses vers.
+
+
+I
+
+Son meilleur titre de gloire, c'est d'avoir repris, perfectionné et baptisé
+«l'ode funambulesque». C'était, assurément une idée: et l'on peut dire que
+toutes les autres idées de M. de Banville dérivent de celle-là ou s'y
+rattachent.
+
+Lui-même a défini l'ode funambulesque «un poème rigoureusement écrit en
+forme d'ode, dans lequel l'élément bouffon est étroitement uni à l'élément
+lyrique et où, comme dans le genre lyrique pur, l'impression comique ou
+autre que l'ouvrier a voulu produire est toujours obtenue par des
+combinaisons de rimes, par des effets harmoniques et par des sonorités
+particulières.»
+
+Notons dès maintenant que toute la poétique de M. de Banville est
+implicitement contenue dans cette définition. Pour lui, même dans la poésie
+sérieuse, c'est uniquement par des arrangements de mots que «l'impression
+est obtenue», non par la qualité des idées ou des sentiments, ni même par
+le mouvement de la phrase ou par le choix des mots considérés en dehors de
+«l'effet harmonique». Ou, s'il repousse peut-être ces conséquences
+extrêmes, tout au moins la rime, ses pompes et ses oeuvres, ses éclats, ses
+entrelacements et ses surprises, c'est-à-dire la forme du vers dans ce
+qu'elle a de plus spécial, dans ce qui la distingue expressément de la
+prose, est bien pour lui l'essentiel de la poésie, et la poésie même.
+Théorie louche qui fuit et se dérobe quand on essaie de la préciser. Mais,
+si la théorie est obscure, la tendance est assez claire.
+
+Il n'est pas étonnant que, après quelques essais de beaucoup d'éclat et de
+beaucoup de jeunesse (les _Cariatides_, les _Stalactites_), cette façon de
+concevoir la poésie ait conduit M. de Banville tout droit au genre
+funambulesque; car c'est là seulement que sa théorie est vraie et qu'elle
+peut être appliquée tout entière. Seulement il me paraît se méprendre un
+peu sur sa part d'invention. Il prétend être le premier qui ait «cherché à
+traduire le comique non par l'idée (comme il nous le dit dans une langue un
+peu douteuse), mais par des harmonies, par la virtualité des mots, par la
+magie toute-puissante de la rime». Il a voulu montrer que «la musique du
+vers peut éveiller tout ce qu'elle veut dans notre esprit et créer même
+cette chose surnaturelle et divine, le rire», et que «l'emploi d'un même
+procédé peut exciter la joie comme l'émotion _dans les mêmes conditions_
+d'enthousiasme et de beauté».
+
+Ces derniers mots, qui sont d'un assez mauvais style (et, si je le
+remarque, c'est que l'impuissance à exprimer les idées abstraites fait
+partie de l'originalité de M. de Banville), ces derniers mots sont
+peut-être excessifs; mais le reste revient à dire qu'il a voulu tirer de la
+rime et du rythme des effets comiques et réjouissants. Or cela est
+évidemment possible; mais aussi cela avait été fait bien avant lui.
+D'autres avaient soupçonné que la rime n'est point seulement capable d'être
+grave ou tragique et que, prise en soi et cultivée pour elle-même, elle est
+surtout divertissante. Villon (pour ne pas remonter plus haut) a connu la
+rime opulente et comique par son opulence même. Et Régnier non plus ne l'a
+point ignorée, ni les poètes du temps de Louis XIII, ni Scarron ou
+Saint-Amant, ni Racine dans les _Plaideurs_ (c'est, du reste, M. de
+Banville qui nous en avertit), ni J.-B. Rousseau dans ses détestables
+_Allégories_, ni Piron dans les couplets de ses pièces de la _Foire_, ni
+même Voltaire! Ce rimeur, le plus indigent des rimeurs, dans ses _Poésies
+fugitives_ ou dans ses lettres mêlées de vers, a parfois de longues suites
+de rimes difficiles et produit par l'accumulation des assonances un effet
+assez semblable à celui qu'obtient M. de Banville par leur qualité.
+
+Le genre «funambulesque» est donc en grande partie ce qu'était autrefois le
+«burlesque». La richesse amusante de la rime est un de leurs éléments
+communs. M. de Banville n'a fait qu'y joindre les procédés de versification
+et le vocabulaire particulier de la poésie contemporaine: encore avait-il
+déjà pour modèles certaines bouffonneries lyriques de Victor Hugo et
+surtout le quatrième acte de _Ruy Blas_. Le genre funambulesque, tel qu'il
+l'a pratiqué, c'est simplement le «burlesque» romantique, comme le
+burlesque serait le «funambulesque» classique.
+
+Mais enfin, si d'autres ont aimé la rime, si d'autres l'ont rentée et lui
+ont appris des tours, nul n'a plus fait pour elle que M. de Banville. Il a
+été son amant de coeur et son protecteur en titre. Il l'a mise en valeur et
+magnifiquement lancée. Il en a fait une _lionne_ riche à faire pâlir
+Rothschild, une gymnaste agile à décourager les Hanlon-Lee.--Sans doute il
+n'a point créé le genre funambulesque et ne l'a même pas renouvelé tout
+seul; mais il l'a cultivé avec prédilection et bonheur; il l'a enrichi,
+amplifié, élevé, autant qu'il se pouvait, jusqu'au grand art; il en a fait
+sa chose et son bien et, s'il va à la postérité, comme je l'espère, c'est
+de ce tremplin que son bond partira.
+
+On sait que les _Odes funambulesques_ et les _Occidentales_ sont
+d'inoffensives satires des hommes et des ridicules du jour dans les
+dernières années du règne de Louis-Philippe et pendant le second Empire. Je
+remarque en passant que les _Odes_ et le _Commentaire_ donnent l'idée d'un
+Paris autrement agréable que celui d'à présent. C'était un Paris plus
+parisien. Il y avait encore des «coins» où tout le monde se rencontrait.
+Aujourd'hui il n'y a plus de coins, les distances sont démesurées, Paris
+devient une immense ville américaine. Il faudrait le rapetisser,
+résolument; mais je suis sûr que le conseil municipal n'aura pas cette
+pensée si simple.
+
+Si maintenant l'on recherche les procédés de ce genre spécial, on verra
+qu'ils consistent presque tous dans des contrastes et des surprises. L'ode
+funambulesque est la parodie d'une ode connue (Voyez le _Mirecourt_, _Véron
+le baigneur_, l'_Odéon_, _Nommons Couture_, _Nadar_, etc.), ou c'est une
+parodie de l'ode en général (Voyez la _Tristesse d'Oscar_, le _Critique en
+mal d'enfant_, la _Pauvreté de Rothschild_, _Molière chez Sardou_, etc.);
+et dans les deux cas le comique naît, très clair et très gros, d'une
+disproportion prodigieuse entre le fond et la forme. Voici une constatation
+qui fera peut-être de la peine à M. de Banville; mais c'est, en somme,
+transporté de l'épopée dans l'ode et beaucoup plus accentué, le comique du
+_Lutrin_. Si Boileau a qualifié son poème d'«héroï-comique», l'épithète de
+«lyrico-comiques» ne conviendrait pas mal aux _Odes funambulesques_.
+
+L'effet est donc produit d'abord par ce sentiment de disproportion et de
+disconvenance générale; mais il est vrai que, chez M. de Banville, il tient
+peut-être encore plus à la forme même, au rythme, à la rime, aux mots.
+
+Il provient souvent d'hyperboles démesurées (comique élémentaire que
+goûtent et pratiquent même les petits enfants):
+
+ Le mur lui-même semble enrhumé du cerveau.
+ Bocage a passé là[2]. L'Odéon, noir caveau,
+ Dans ses vastes dodécaèdres
+ Voit verdoyer la mousse. Aux fentes des pignons
+ Pourrissent les lichens et les grands champignons,
+ Bien plus robustes que des cèdres...
+
+ [Note 2: «Les Turcs ont passé là.» (V. Hugo).]
+
+--ou d'une macédoine d'idées, d'images, de noms propres étonnés de se voir
+ensemble:
+
+ Tobolsk, la rue aux Ours qui n'a pas de Philistes,
+ L'enfer où pleureront les matérialistes,
+ La Thrace aux vents glacés, les monts Himalaïa,
+ L'hôtel des Haricots, Saint-Cloud, Batavia,
+ Mourzouk où l'on rôtit l'homme comme une dinde,
+ Les mines de Norvège et les grands puits de l'Inde,
+ Asile du serpent et du caméléon,
+ L'Etna, Botany-Bay, l'Islande et l'Odéon
+ Sont des Edens charmants et des pays de Tendre
+ À côté de l'endroit où nous allons nous rendre...
+
+--ou du mélange audacieux de toutes les langues, de celle des poètes
+lyriques, de celle des bourgeois, de celle des boulevardiers et de beaucoup
+d'autres:
+
+ Ami, n'emporte plus ton coeur dans une orgie;
+ Ne bois que du vin rouge, et surtout lis Balzac.
+ Il fut supérieur en physiologie
+ Pour avoir bien connu le fond de notre sac...
+
+--ou de bouffonneries aboutissant à un vers grave et d'allure pédantesque
+(à moins que ce ne soit le contraire):
+
+ Oui, je parle à présent. Je fume des londrès.
+ Tout comme Bossuet et comme Gil-Pérès,
+ J'ai des transitions plus grosses que des câbles,
+ Et je dis ma pensée au moyen des vocables...
+
+--ou de la dignité d'une périphrase déguisant une locution triviale:
+
+ Ah! pour te voir tordu par ce rire usité
+ Chez les hommes qu'afflige une gibbosité,
+ Parle, que veux-tu? Dis-le vite!...
+
+--ou bien enfin de tous ces artifices réunis, sans compter ceux que
+j'oublie.
+
+Mais ce qui soutient, double et triple tous ces effets comiques, c'est la
+rime, somptueuse, imprévue, retentissante, fantastique.
+
+J'en vois de deux sortes. D'abord la rime millionnaire, la rime-calembour,
+qui fait toujours plaisir et par sa richesse harmonique, et par la petite
+surprise qu'elle cause, et par le sentiment de la difficulté heureusement
+vaincue, de l'effort dissimulé et tourné en grâce. Ainsi _marionnettes_ et
+_les filles qu'on marie honnêtes_; _Belmontet_ et _Babel montait_; _la
+Madeleine_ et _damas de laine_; _l'Himalaya_ et _les pièces que lima Laya;
+poliment_ et _Paul y ment_, etc. Ajoutez d'autres rimes qui ne vont pas
+jusqu'au calembour, mais qui ont aussi leur charme parce qu'elles sont
+excessivement rares: par exemple, _absurde_ et _Kurde_.
+
+L'autre espèce de rime que M. de Banville affectionne, c'est celle qui
+tombe sur des prépositions, des pronoms relatifs ou des adjectifs
+possessifs. Cette rime est comique parce qu'elle impose au lecteur une
+prononciation anormale, parce qu'elle le contraint à mettre un accent très
+fort sur des syllabes non accentuées et à donner, dans la phrase mélodique,
+une grande importance à des mots qui n'en ont aucune dans la phrase
+grammaticale:
+
+ Danser toujours, pareil à madame Saqui!
+ Sachez-le donc, ô Lune, ô Muses, c'est ça _qui_
+ Me fait verdir comme de l'herbe.
+
+Tous ces rapprochements singuliers d'idées ou de mots, non seulement
+l'opulence ou la bizarrerie de la rime en double l'effet, mais c'est
+presque toujours la rime qui les suggère. Voici les premiers vers de la
+_Ballade des célébrités du temps jadis_, parodie de la ballade de Villon:
+
+ Dites-moi sur quel _Sinaï_
+ Ou dans quelle _manufacture_
+ Est le critique Dufaï.
+
+_Sinaï_, _manufacture_, cet accouplement est drôle; mais visiblement
+_Sinaï_ a été suggéré par _Dufaï_, et _manufacture_ par _la Caricature_,
+qui est plus loin. Lisez la pièce, qui est charmante: vous reconnaîtrez
+qu'elle a été faite tout entière pour et par ces trois rimes: _Dufaï_, _la
+Caricature_ (ou peut-être _Couture_) et _les neiges d'antan_. On pourrait
+en suivre pas à pas la genèse, montrer quels vers ont dû être faits les
+premiers, quels les derniers, et pourquoi. Si donc M. de Banville a enrichi
+la rime, elle n'a pas été ingrate. Tandis qu'il lui donnait de la sonorité,
+elle lui apportait des idées, et même il n'en a jamais eu d'autres que
+celles qui lui sont venues ainsi. Dans les _Odes funambulesques_, les
+_Occidentales_ et _Nous tous_, l'invention du fond n'est rien: ce ne sont
+que des lieux communs de satire facile, et la rime est vraiment
+tout--puisque le reste en dépend ou en provient.
+
+
+II
+
+La seconde «idée» de M. de Banville, ç'a été de ressusciter les anciens
+petits poèmes à forme fixe, le triolet, le rondeau (déjà repris par
+Musset), le rondel, la ballade, le dizain marotique, même la double
+ballade, la villanelle, le virelai et le chant royal. Du moment qu'il était
+né ou qu'il s'était fait servant de la rime et son homme-lige, il était
+inévitable qu'il nous rendît ces bagatelles compliquées, d'une symétrie
+difficile, minutieuse et quelque peu enfantine et barbare, où la rime est
+en effet reine, maîtresse et génératrice.
+
+Pour moi, je ne m'en plains pas; mais il est certain que ces tentatives
+peuvent être appréciées fort diversement. La rime a un charme propre et qui
+se suffit: on le voit par certaines chansons populaires et par ces rondes
+d'enfants où il n'y a que des assonances et aucune idée suivie. (Ainsi la
+poésie savante rejoint la plus élémentaire.) Ceux qui sentent profondément
+ce charme aimeront ces bijoux poétiques où un goût raffiné, une grâce
+moderne peut se mêler aux complications sauvages de la forme. Mais les
+honnêtes gens nés prosateurs n'y comprendront jamais rien et il se trouvera
+même, je crois, des poètes authentiques qui, tout en s'expliquant la
+prédilection de M. de Banville, ne la partageront point.
+
+--La rime, diront-ils, est chose adorable, mais non peut-être en soi. Il
+faut que les divers arrangements de rimes vaillent ce qu'ils ont coûté. Il
+faut que la rime ne soit là que pour ajouter à la force du sentiment ou de
+la pensée, non pour les éliminer ou, à tout mettre au mieux, pour les
+susciter au hasard. Le plaisir que donnent l'entrelacement des belles
+consonances et la difficulté vaincue ne saurait compenser tout seul ni
+l'absence d'idée ou d'émotion, ni le manque de dessein, d'ordre et
+d'enchaînement.
+
+Il faut aussi que les combinaisons de rimes aient une raison d'être. On
+comprend pourquoi les rimes se croisent ou s'embrassent dans le quatrain ou
+le sixain; on comprend la constitution du sonnet: il y a là des symétries
+fort simples. Mais pourquoi le rondeau a-t-il treize vers? Pourquoi le
+second couplet du rondeau n'en a-t-il que trois? Pourquoi, à la fin du
+rondel, ne répétez-vous que le premier vers du refrain? On avait réponse à
+cela autrefois, s'il est vrai que ces petites pièces se chantaient: elles
+étaient calquées sur une mélodie, sur un air de danse. Mais, maintenant
+qu'on ne les chante plus, ces combinaisons nous semblent absolument
+arbitraires. Ce sont tours de force gratuits.
+
+Et ces tours de force sont tels qu'on ne peut presque jamais les exécuter
+avec assez de perfection pour exciter l'applaudissement. La petite ballade
+a quatorze, six et cinq rimes semblables; la double ballade en a
+vingt-quatre, douze et sept; la grande ballade, onze, neuf, six et cinq; le
+chant royal, dix-huit, douze, dix et sept; le rondeau, huit et cinq; le
+rondel, cinq et cinq. Qu'en résulte-t-il? Dans la plupart des ballades il
+n'y a de vers «nécessaires», de vers dictés, imposés par une idée ou un
+sentiment initial, que celui du refrain et un vers, au plus, pour chacune
+des autres rimes, en tout trois ou quatre vers. (Et que dire de la
+villanelle ou du rondeau?) Les autres vers, étant commandés par la rime,
+sont ce qu'ils peuvent, se rattachent tant bien que mal à l'idée
+principale. Et ainsi la tâche, à force d'être difficile, redevient facile.
+Ces cadres bizarres sont tellement malaisés à remplir qu'on permet au
+rimeur d'y mettre n'importe quoi; et dès lors c'est la cheville légitimée,
+glorifiée, triomphante. Il n'y a pas là de quoi être si fier. Prenez une
+ballade de M. de Banville, une ballade sonore, à rimes éclatantes, mais où
+tous les vers, sauf deux ou trois, pourraient être changés; prenez d'autre
+part une «tirade» de Racine avec ses rimes banales, effacées, aux sonorités
+modestes (_aimer_, _charmer_, _maîtresse_, _tristesse_), mais où tous les
+vers sont «nécessaires», où il semble qu'on n'en pourrait enlever ni
+modifier un seul: même à ne considérer les deux morceaux que comme des
+«réussites», quelle est, à votre avis, la plus étonnante, la plus
+incroyable, la plus merveilleuse?
+
+Mais le philistin qui parlerait ainsi prouverait simplement qu'il a du bon
+sens et qu'il préfère à tout la raison. Que de choses M. de Banville aurait
+à répondre! Quand, il y a dans un morceau trop de «vers nécessaires», c'est
+donc que toute fantaisie en est absente. Ce n'est plus de la poésie, c'est
+de l'éloquence, c'est ce que Buffon appelait des vers beaux comme de belle
+prose. Il faut en effet de l'imprévu et du hasard dans la poésie lyrique;
+il y faut de l'inutile, du surabondant, une floraison de détails
+aventureux. Et justement c'est la détermination rigoureuse de la forme
+prosodique qui permet l'imprévu des pensées et des images: et de là un
+double plaisir. Le poète qui commence sa ballade ne sait pas trop ce qu'il
+y mettra: la rime, et la rime toute seule, lui suggérera des choses
+inattendues et charmantes, auxquelles il n'aurait pas songé sans elle, des
+choses unies par des rapports lointains et secrets, et qui s'enchaîneront
+avec un peu du désordre d'un rêve. En somme, rien de plus suggestif que ces
+obligations étroites des petits poèmes difficiles: ils contraignent
+l'imagination à se mettre en campagne et, tandis qu'elle cherche dans tout
+l'univers le pied qui peut seul chausser l'invraisemblable pantoufle de
+Cendrillon, elle fait, chemin faisant, de délicieuses découvertes.
+
+
+III
+
+Nous arrivons ainsi à la troisième «idée» de M. de Banville, à sa théorie
+de la rime, si spirituellement exposée dans son _Petit traité de
+versification française_. En voici les axiomes essentiels:
+
+ La rime est l'unique harmonie des vers et elle est tout le vers...
+ On n'entend dans un vers que le mot qui est à la rime... Si vous êtes
+ poète, vous commencerez par voir distinctement dans la chambre noire
+ de votre cerveau tout ce que vous voudrez montrer à votre auditeur et,
+ _en même temps_ que les visions, se présenteront spontanément à votre
+ esprit les mots qui, placés à la fin du vers, auront le don d'évoquer
+ ces mêmes visions pour vos auditeurs... Si vous êtes poète, le mot type
+ se présentera à votre esprit tout armé, c'est-à-dire accompagné de sa
+ rime... Ceci est une loi absolue, comme les lois physiques: tant que le
+ poète exprime véritablement sa pensée, il rime bien; dès que sa pensée
+ s'embarrasse, sa rime aussi s'embarrasse, traînante et vulgaire, et
+ cela se comprend du reste, puisque pour lui pensée et rime ne sont
+ qu'un... Le reste, ce qui n'a pas été révélé, trouvé ainsi, les
+ soudures, ce que le poète doit rajouter, pour boucher les trous avec sa
+ main d'artiste et d'ouvrier, est ce qu'on appelle les _chevilles_...
+ Il y a toujours des chevilles dans tous les poèmes.
+
+
+Voilà qui est explicite et radical. La poésie est un exercice de
+bouts-rimés, mais de bouts-rimés _choisis_ par le poète au moment de
+l'inspiration--et reliés par des chevilles, mais par des chevilles
+_intelligentes_.
+
+La rime est si bien, pour M. de Banville, «tout le vers», qu'il abolit,
+afin qu'elle reste toute seule sur les décombres de l'alexandrin, les
+antiques et vénérables règles du rythme, et qu'il supprime le repos même de
+l'hémistiche, si normal, si légitime, si nécessaire (à de certaines
+conditions qu'il serait trop long de déterminer). Et cela lui permet
+d'écrire avec une liberté tout olympienne:
+
+ . . . . . . . . Et je les vis, | assises
+ Dans leur gloi | re, sur leurs trônes d'or | ou debout, |
+ Reines de clarté | dans la clarté. | Mais surtout, etc...
+
+ou bien:
+
+ . . . . . . . . Et, triomphant sans _vaines_
+ Entra | ves, ses beaux seins aigus montraient leurs veines
+ D'un pâle azur...
+
+ou encore:
+
+ Et, secouant ses lourds cheveux épars, | aux _fines_
+ Lueurs d'or, | elle dit ces paroles divines.
+
+Et il ne s'aperçoit pas qu'à moins d'une accentuation iroquoise, qui amuse
+dans des vers burlesques mais qui serait déplaisante ici, la rime, à
+laquelle il a tout sacrifié, disparaît elle-même par cette suppression du
+rythme traditionnel.
+
+Il y a pourtant, dans cette paradoxale théorie sur la rime, sur son rôle,
+sur la manière dont elle nous vient, une assez grande part de vérité. Ou
+plutôt cette théorie est vraie pour M. de Banville: c'est sa propre
+pratique érigée en précepte. Mais aussi je conçois très bien une marche de
+composition absolument inverse: la rime trouvée la plupart du temps à la
+fin, non au commencement; les «vers nécessaires» surgissant d'abord en
+grand nombre et presque sans préoccupation de la rime, puis accouplés ou
+reliés par un travail de patience et d'adresse. La rime alors ne joue qu'un
+rôle subordonné. Tous les mots éclatants ne sont pas à la fin du vers. Même
+les classiques y plaçaient volontiers des mots effacés, estimant que la
+poésie est dans le vers _tout entier_ et dans le rythme aussi bien que dans
+la rime, et craignant sans doute que la rime ne tirât tout le vers à elle,
+ne le dévorât, et aussi que son opulence ne sentît trop le tour de force.
+Quand La Harpe condamnait chez Roucher, comme rimes trop voyantes, _flèche_
+et _brèche_, _je foule_ et _en foule_, il était en plein dans la tradition
+classique. On laissait ces amusettes au genre burlesque: Racine ne se les
+permettait que dans la farce des _Plaideurs_. La rime, pour ces
+patriarches, ne servait qu'à marquer la mesure: M. de Banville leur ferait
+l'effet d'un musicien qui, pour la marquer plus fortement, mettrait à
+chaque fois un point d'orgue et un coup de grosse caisse, et qui, dans les
+intervalles, soignerait médiocrement sa phrase mélodique.
+
+Ces anciens hommes auraient tort. La vérité, c'est qu'il y a au moins deux
+manières de faire les vers (et qui se peuvent combiner): une à l'usage des
+poètes dramatiques, élégiaques, philosophes, et, en général, des poètes qui
+analysent et qui pensent: et une autre pour les poètes qui n'ont que des
+yeux, pour les lyrico-descriptifs. Et c'est celle-là que M. de Banville a
+merveilleusement définie.
+
+
+IV
+
+Et voyez comme tout se tient. Il n'y a que le lyrisme descriptif où soient
+applicables les procédés de composition que M. de Banville croit
+universels; où la rime soit, en effet, l'_alpha_ de l'inspiration poétique,
+les belles chevilles en étant l'_oméga_. L'exclusive adoration de la rime
+le condamnait donc à ce genre et, comme il n'avait d'ailleurs pour toute
+idée et pour toute philosophie qu'un grand amour de la beauté plastique,
+les sujets s'imposaient d'eux-mêmes.
+
+Quelles sont les plus belles choses et les plus dignes d'être rajeunies et
+«illustrées»? Ce sont évidemment les adorables histoires de la mythologie
+grecque; ce sont les dieux et les déesses antiques. Mais l'art grec vaut
+surtout par la pureté des lignes: la Renaissance a mieux connu la magie des
+couleurs. M. de Banville fera donc passer la procession des dieux par
+l'atelier de Titien et par le vestiaire de Rubens. Et quelle est la façon
+la plus pittoresque de comprendre et de mener la vie? N'est-ce pas celle
+des comédiens ambulants, des poètes aventuriers et, par delà, des gymnastes
+étincelants de paillons, vainqueurs des lois de la pesanteur? Et quelle est
+la plus reluisante image d'un poète? N'est-ce pas celle d'un beau jeune
+homme en pourpoint, couronné de roses, armé d'une vraie lyre, entouré de
+belles femmes, et en qui réside un dieu? La comédie italienne aussi est une
+fort jolie chose. Et les contes et les féeries sont de délicieux
+divertissements. Paris enfin et ses Champs-Élysées offrent, certains soirs,
+des spectacles glorieux, et la vie moderne et les «hétaïres» d'aujourd'hui
+ne sont point dépourvues d'élégance. M. de Banville _devait_ donc écrire
+les _Cariatides_, les _Stalactites_, les _Exilés_, les _Princesses_,
+_Florise_, _Riquet à la Houppe_ et la _Malédiction de Cypris_.
+
+Il n'a pas inventé tous les cultes qu'il célèbre. Si pourtant on cherchait
+quelles sont ses prédilections les plus originales au moins par le degré,
+on trouverait que c'est l'adoration de Ronsard transfiguré, une profonde
+estime pour Tabarin, beaucoup de considération pour les poètes inconnus du
+temps de Louis XIII, et l'admiration des comédiens errants, des clowns et
+des danseuses de corde. Il déplore aussi que le théâtre moderne n'ait point
+gardé la _parabase_ et qu'il admette des personnages en habit noir; il
+pense que la comédie sera lyrique ou ne sera pas; il compose des odes
+dialoguées en rimes riches qu'il prend pour du théâtre; et un beau jour il
+écrit une féerie pour le plaisir de mettre dans la bouche de Riquet à la
+Houppe et de la princesse Rose des stances imitées de celles du _Cid_ et de
+_Polyeucte_. Enfin, pour noter en passant ses antipathies essentielles, il
+a manifesté toute sa vie, à l'endroit de «monsieur Scribe» et des
+«normaliens», un mépris souverain et qui vous désarme à force d'être
+sincère et naturel, un mépris de poète lyrique.
+
+Ses poésies sont donc des suites d'apothéoses, de «gloires», comme on
+disait autrefois. Sa vocation de «décorateur» éclate dès son premier
+volume: voyez, dans la _Voie lactée_, l'apothéose des poètes, et, dans le
+_Songe d'hiver_, celle des don Juan et des Vénus. Et dans les _Exilés_, son
+meilleur recueil, ce sont encore les mêmes procédés et les mêmes effets,
+avec plus de sûreté et de maîtrise. Des tableaux éclatants et monotones;
+une façon de décrire qui ne ramasse que les tons et les traits généraux,
+mais qui les met en pleine lumière, avec une insistance, une surabondance,
+une magnificence hyperboliques. Cela est souvent très beau et donne
+vraiment l'impression d'un monde surhumain, d'un Olympe ou d'un Éden
+nageant dans la gloire et dans la clarté. Ces deux mots reviennent souvent,
+et aussi les ors, les pourpres, les lis, les roses, le lait, le sang, la
+flamme, la neige, les diamants, les perles, les étoiles. Je ne parle pas
+des «seins», généralement «aigus» ou «fleuris» ou «étincelants»: il en a de
+quoi meubler tous les harems de l'Orient et de l'Occident. Il fait
+certainement de tous ces mots ce que d'autres n'en feraient pas: il y fait
+passer, comme dit Joubert, «le phosphore que les grands poètes ont au bout
+des doigts». Il a eu même la puissance d'imposer à certains mots un sens
+nouveau et splendide. Ainsi: _extasié_ (dont il abuse), _vermeil_,
+_sanglant_, _farouche_, etc. Par cette magie des mots on peut dire qu'il a
+«polychromé» les dieux grecs, qu'il a animé la noblesse de leurs contours
+de la vie ardente des couleurs et qu'il leur a soufflé une ivresse.
+
+Des pièces comme l'_Exil des Dieux_ et le _Banquet des Dieux_ sont
+peut-être ce qui dans notre poésie rappelle le mieux les grandes et
+somptueuses compositions de Véronèse. Hercule «effrayant d'un sourire
+vermeil» le sanglier d'Erymanthe et le traînant de force à la lumière (le
+_Sanglier_); l'Amour malade à qui Psyché souffle son âme dans un long
+baiser et qui, tandis qu'elle en meurt, s'élance dans le bois sans se
+soucier d'elle (la _Mort de l'Amour_):
+
+ . . . . . . . . . . . . . Et, touchant
+ Les flèches dont Zeus même adore la brûlure,
+ Il marchait dans son sang et dans sa chevelure;
+
+l'Amour encore, le chasseur impitoyable, demandant au poète: «Veux-tu
+m'adorer, vil esclave? Par moi tu souffriras, par moi tu seras lâche et
+déshonoré», et le poète répondant: «Je t'adore» (la _Fleur de sang_); et
+la rose naissant du désir d'Eros devant la grande Cythérée endormie
+(la _Rose_):
+
+ Eros la vit. Il vit ces bras que tout adore,
+ Et ces rongeurs de braise et ces clartés d'aurore.
+ Il contempla Cypris endormie, à loisir.
+ Alors de son désir, faite de son désir,
+ Toute pareille à son désir, naquit dans l'herbe
+ Une fleur tendre, émue, ineffable, superbe,
+ Rougissante, splendide, et sous son fier dessin
+ Flamboyante, et gardant la fraîcheur d'un beau sein;
+
+tous ces tableaux, et bien d'autres, forment une galerie flamboyante, une
+galerie de Médicis, et peut-être la plus haute en couleur qu'un poète ait
+jamais brossée.
+
+
+V
+
+Ainsi se précise l'originalité de M. de Banville. L'idolâtrie de la rime
+implique une âme uniquement sensible au beau extérieur et s'accorde
+exactement avec la théorie de «l'art pour l'art»; et le plus singulier
+mérite de M. de Banville est peut-être d'avoir, entre tous les poètes,
+appliqué cette étroite théorie avec une rigueur absolue.
+
+Essayons de voir clair dans cette fameuse formule. Comme elle est quelque
+peu équivoque, je n'ose dire inintelligible, on l'a réduite à cette autre:
+«L'art pour le beau.» Mais celle-ci à son tour est trop simple et trop
+large: il n'est presque point d'oeuvre à laquelle elle ne convienne; car il
+y a le beau de l'idée, celui du sentiment, celui de la sensation, et le
+beau de la forme, qui est intimement mêlé aux autres et qui n'en est
+séparable que par un difficile effort d'analyse. «L'art pour l'art», ce
+sera donc «l'art pour le beau plastique», sans plus. Et cette formule ainsi
+interprétée, il me paraît qu'aucun poète n'y a été plus fidèle que l'auteur
+des _Exilés_, non pas même le ciseleur d'_Émaux et Camées_.
+
+On voit maintenant dans quel sens je disais que l'idée la plus persistante
+de M. de Banville a été de n'exprimer aucune idée dans ses vers. Je voulais
+dire qu'il n'en a jamais exprimé que de fort simples et de celles qui
+revêtent naturellement et qui appellent une forme toute concrète; et c'est
+à multiplier et à embellir ces images, à les traduire elles-mêmes par des
+arrangements harmonieux de mots brillants, qu'a tendu tout son effort. Et
+l'on pourrait presque dire aussi qu'il n'a jamais exprimé de sentiments,
+sinon le sentiment de joie, d'allégresse, de vie divine qui répond à la
+perception abondante et aisée des belles lignes et des belles couleurs.
+
+ J'ai tenu bien haut dans ma main
+ Le glaive éclatant de la rime...
+
+ Et j'ai trouvé des mots vermeils
+ Pour peindre la couleur des roses.
+
+C'est fort bien dit; et c'est parce qu'il n'a jamais aspiré à peindre autre
+chose qu'il a été l'esclave à la fois et le dompteur de la rime et qu'il
+n'a guère été que cela. Cherchez un poète qui ait plus purement, plus
+exclusivement aimé et rendu le beau plastique, qui par conséquent ait
+pratiqué «l'art pour l'art» avec plus d'intransigeance et une conscience
+plus farouche: vous n'en trouverez point.
+
+Prenez Théophile Gautier; outre qu'il est un peintre beaucoup plus exact et
+minutieux que M. de Banville, il se mêle d'autres sentiments à son
+adoration de la beauté physique. Au fond, les deux Muses d'_Émaux et
+Camées_ sont la Mort et la Volupté, tout simplement.
+
+ D'un linceul de point d'Angleterre
+ Que l'on recouvre sa beauté.
+
+_Beauté_, _linceul_, _point d'Angleterre_; ivresse des sens, peur de la
+mort et fanfreluches, il y a au moins cela dans Gautier. Prenez même Armand
+Silvestre: vous découvrirez, dans ses grands vers mélodieux, monotones et
+tout blancs, un panthéisme bouddhique et le désir et la terreur du
+_par-delà_. Mais M. Théodore de Banville célèbre uniquement, sans
+arrière-pensée--et même sans pensée--la gloire et la beauté des choses dans
+des rythmes magnifiques et joyeux. Cela est fort remarquable, et surtout
+cela l'est devenu, par ce temps de morosité, d'inquiétude et de
+complication intellectuelle. Vraiment il plane et n'effleure que la surface
+brillante de l'univers, comme un dieu innocent et ignorant de ce qui est
+au-dessous ou plutôt comme un être paradoxal et fantasque, un
+porte-lauriers pour de bon qui se promène dans la vie comme dans un rêve
+magnifique, et à qui la réalité, même contemporaine, n'apparaît qu'à
+travers des souvenirs de mythologie, des voiles éclatants et transparents
+qui la colorent, et l'agrandissent. Sa poésie est somptueuse et
+bienfaisante. Et, comme le sentiment de la beauté extérieure et le divin
+jeu des rimes, s'ils ne sont pas toute la poésie, en sont du moins une
+partie essentielle, M. de Banville a été à certaines heures un grand poète
+et a plusieurs fois, comme il le dit volontiers, heurté les astres du
+front.
+
+Il nous offre, dans un siècle pratique et triste, l'exemple extravagant
+d'un homme qui n'a vécu que de mots, comme les divines cigales se
+nourrissent de leur chant. Mais la vertu du Verbe, célébrée par Victor Hugo
+dans une pièce fameuse, est telle que, pour l'avoir adoré, même sans grand
+souci du reste, on peut être grand. Le clown sans passions humaines, sans
+pensées, sans cerveau, évoque des idées de grand art rien que par la grâce
+ineffable des mouvements et par l'envolement sur les fronts de la foule:
+
+ Enfin, de son vil échafaud
+ Le clown sauta si haut, si haut,
+ Qu'il creva le plafond de toiles
+ Au son du cor et du tambour,
+ Et, le coeur dévoré d'amour,
+ Alla rouler dans les étoiles.
+
+_P-S_.--J'ai omis à dessein, parmi les «idées» de M. de Banville, celle qui
+lui est venue un jour de mêler la vie et la mythologie grecques à la vie
+moderne (la _Malédiction de Cypris_). Mais cette idée, c'est surtout dans
+ses _Contes_ qu'il a tenté de la réaliser, et Banville prosateur voudrait
+peut-être une étude à part.
+
+
+
+
+SULLY-PRUDHOMME
+
+
+Une tête extraordinairement pensive, des yeux voilés--presque des yeux de
+femme--dont le regard est comme tourné vers le dedans et semble, quand il
+vous arrive, sortir «du songe obscur des livres» ou des limbes de la
+méditation. On devine un homme qu'un continuel repliement sur soi,
+l'habitude envahissante et incurable de la recherche et de l'analyse à
+outrance (et dans les choses qui nous touchent le plus, et où la conscience
+prend le plus d'intérêt) a fait singulièrement doux, indulgent et résigné,
+mais triste à jamais, impropre à l'action extérieure par l'excès du travail
+cérébral, inhabile au repos par le développement douloureux de la
+sensibilité, défiant de la vie pour l'avoir trop méditée. _Spe lentus,
+timidus futuri_. Il est certain qu'il a plus pâti de sa pensée que de la
+fortune. Il nous dit quelque part que, tout enfant, il perdit son père, et
+il nous parle d'un amour trahi: ce sont misères assez communes et il ne
+paraîtrait pas que sa vie eut été exceptionnellement malheureuse si les
+chagrins n'étaient à la mesure du coeur qui les sent. S'il a pu souffrir
+plus qu'un autre de la nécessité de faire un métier pour vivre et du souci
+du lendemain, une aisance subite est venue l'en délivrer d'assez bonne
+heure. Mais cette délivrance n'était point le salut. La pensée solitaire et
+continue le prit alors dans son engrenage. Vint la maladie par l'excessive
+tension de l'esprit; et la nervosité croissante, féconde en douleurs
+intimes; et le tourment de la perfection, qui stérilise. Au reste, il
+aurait le droit de se reposer s'il le pouvait: son oeuvre est dès
+maintenant complète et plus rien ne saurait augmenter l'admiration de ses
+«amis inconnus».
+
+
+I
+
+Je crois que M. Sully-Prudhomme fût devenu ce qu'il est, de quelque façon
+qu'eussent été conduites ses premières études. Pourtant il est bon de
+constater que le poète, qui représente dans ce qu'il a de meilleur l'esprit
+de ce siècle finissant, a reçu une éducation plus scientifique que
+littéraire par la grâce de la fameuse «bifurcation», médiocre système pour
+la masse, mais qui fut bon pour lui parce qu'il avait en lui-même de quoi
+le corriger. Il quitta les lettres, dès la troisième, pour se préparer à
+l'École polytechnique, passa son baccalauréat ès sciences et fit une partie
+des mathématiques spéciales; une ophtalmie assez grave interrompit ses
+études scientifiques. Il revint à la littérature librement, la goûta mieux
+et en reçut des impressions plus personnelles et plus profondes, n'ayant
+pas à rajeunir et à vivifier des admirations imposées et n'étant pas gêné
+par le souvenir de sa rhétorique. Il passa son baccalauréat ès lettres pour
+entrer ensuite à l'École de droit. En même temps il se donnait avec passion
+à l'étude de la philosophie. Sa curiosité d'esprit était dès lors
+universelle.
+
+Préparé comme il l'était, il ne pouvait débuter par de vagues élégies ni
+par des chansons en l'air: sa première oeuvre fut une série de poèmes
+philosophiques. Je dis sa première oeuvre; car, bien que publiés avec ou
+après les _Stances_, les _Poèmes_ ont été composés avant. C'est ce que
+notre poète a écrit de plus généreux, de plus confiant, de plus «enlevé».
+Un souffle de jeunesse circule sous la précoce maturité d'une science
+précise et d'une forme souvent parfaite. Dès ce moment il trace son
+programme poétique et l'embrasse avec orgueil, étant dans l'âge des longs
+espoirs:
+
+ Vous n'avez pas sondé tout l'océan de l'âme,
+ Ô vous qui prétendez en dénombrer les flots...
+ Qui de vous a tâté tous les coins de l'abîme
+ Pour dire: «C'en est fait, l'homme nous est connu;
+ Nous savons sa douleur et sa pensée intime
+ Et pour nous, les blasés, tout son être est à nu?»
+ Ah! ne vous flattez pas, il pourrait vous surprendre[3]...
+
+ [Note 3: _Encore_.]
+
+Voyez-vous poindre les _Stances_, les _Épreuves_, les _Solitudes_, les
+_Vaines tendresses_ et toutes ces merveilles de psychologie qui durent
+surprendre,--car la poésie ne nous y avait pas habitués, et un certain
+degré de subtilité dans l'analyse semblait hors de son atteinte?
+
+ Le pinceau n'est trempé qu'aux sept couleurs du prisme.
+ Sept notes seulement composent le clavier...
+ Faut-il plus au poète? Et ses chants, pour matière,
+ N'ont-ils pas la science aux sévères beautés,
+ Toute l'histoire humaine et la nature entière[4]?
+
+ [Note 4: _Encore_.]
+
+N'est-ce pas l'annonce de plusieurs sonnets des _Épreuves_, des _Destins_,
+du _Zénith_ et de la _Justice_?
+
+En attendant, le poète jette sur la vie un regard sérieux et superbe. Il
+voit le mal, il voit la souffrance, il s'insurge contre les injustices et
+les gênes de l'état social (le _Joug_); mais il ne désespère point de
+l'avenir et il attend la cité définitive des jours meilleurs (_Dans la
+rue_, la _Parole_). Même le poème grandiose et sombre de l'_Amérique_,
+cette histoire du mal envahissant, avec la science, le nouveau monde après
+l'ancien et ne laissant plus aucun refuge au juste, finit par une parole
+confiante. Le poète salue et bénit les Voluptés, «reines des jeunes
+hommes», sans lesquelles rien de grand ne se fait, révélatrices du beau,
+provocatrices des actes héroïques et instigatrices des chefs-d'oeuvre.
+Lui-même sent au coeur leur morsure féconde; il se sait poète, il désire la
+gloire et l'avoue noblement, comme faisaient les poètes anciens
+(l'_Ambition_). Enfin, dans une pièce célèbre, vraiment jeune et vibrante
+et d'une remarquable beauté de forme, il gourmande Alfred de Musset sur ses
+désespoirs égoïstes et pour s'être désintéressé de la chose publique; il
+exalte le travail humain, il prêche l'action, il veut que la poésie soit
+croyante à l'homme et qu'elle le fortifie au lieu d'aviver ses chères
+plaies cachées. «L'action! l'action!» c'est le cri qui sonne dans ces
+poèmes marqués d'une sorte de positivisme religieux.
+
+Une réflexion vous vient: était-ce bien la peine de tant reprocher à Musset
+sa tristesse et son inertie? Y a-t-il donc tant de joie dans l'oeuvre de
+Sully-Prudhomme? Et qu'a-t-il fait, cet apôtre de l'action, que ronger son
+coeur et écrire d'admirables vers? Il est vrai que ce travail en vaut un
+autre. Et puis, s'il n'est pas arrivé à une vue des choses beaucoup plus
+consolante que l'auteur de _Rolla_, au moins est-ce par des voies très
+différentes; sa mélancolie est d'une autre nature, moins vague et moins
+lâche, plus consciente de ses causes, plus digne d'un homme.
+
+La forme des _Poèmes_ n'est pas plus romantique que le fond. Les autres
+poètes de ces vingt dernières années tiennent, au moins par leurs débuts, à
+l'école parnassienne, qui se rattache elle-même au romantisme. M.
+Sully-Prudhomme semble inaugurer une époque. Si on lui cherche des
+ascendants, on pourra trouver que, poète psychologue, il fait songer un peu
+à Sainte-Beuve, et, poète philosophe, à Vigny vieillissant. Mais on dirait
+tout aussi justement que son inspiration ne se réclame de rien d'antérieur,
+nul poète n'ayant tant analysé ni tant pensé, ni rendu plus complètement
+les délicatesses de son coeur et les tourments de son intelligence, ni
+mieux exprimé, en montrant son âme, ce qu'il y a de plus original et de
+meilleur dans celle de sa génération. Il y fallait une langue précise:
+celle de Sully-Prudhomme l'est merveilleusement. Elle semble procéder de
+l'antiquité classique, qu'il a beaucoup pratiquée. On trouve souvent dans
+les _Poèmes_ le vers d'André Chénier, celui de l'_Invention_ et de
+l'_Hermès_.--Mais le style des _Poèmes_, quoique fort travaillé, a un élan,
+une allure oratoire que réprimeront bientôt le goût croissant de la
+concision et l'enthousiasme décroissant. Le poète, très jeune, au sortir de
+beaux rêves philosophiques, crédule aux constructions d'Hegel (l'_Art_) et,
+d'autre part, induit par la compression du second Empire aux songes
+humanitaires et aux professions de foi qui sont des protestations, se
+laisse aller à plus d'espoir et d'illusion qu'il ne s'en permettra dans la
+suite et, conséquence naturelle, verse çà et là dans l'éloquence.
+
+J'avais tort de dire qu'il ne doit rien aux parnassiens. C'est à cette
+époque qu'il fréquenta leur cénacle et qu'il y eut (si on veut croire la
+modestie de ses souvenirs) la révélation du vers plastique, de la puissance
+de l'épithète, de la rime parfaite et rare. Si donc le _Parnasse_ n'eut
+jamais aucune influence sur son inspiration, il put en avoir sur la forme
+de son vers. Il accrut son goût de la justesse recherchée et frappante. Ce
+soin curieux et précieux qu'apportaient les «impassibles» à rendre soit les
+objets extérieurs, soit des sentiments archaïques ou fictifs, M.
+Sully-Prudhomme crut qu'il ne serait pas de trop pour traduire les plus
+chers de ses propres sentiments; que l'âme méritait bien cet effort pour
+être peinte dans ses replis; que c'est spéculer lâchement sur l'intérêt qui
+s'attache d'ordinaire aux choses du coeur que de se contenter d'à peu près
+pour les exprimer. Et c'est ainsi que, par respect de sa pensée et par
+souci de la livrer tout entière, il appliqua en quelque façon la forme
+rigoureuse et choisie du vers parnassien à des sujets de psychologie intime
+et écrivit les stances de la _Vie intérieure_.
+
+
+II
+
+On pourrait dire: Ici commencent les poésies de M. Sully-Prudhomme. J'avoue
+que j'ai de particulières tendresses pour ce petit recueil de la _Vie
+intérieure_, peut-être parce qu'il est le premier et d'une âme plus jeune,
+quoique douloureuse déjà. Par je ne sais quelle grâce de nouveauté, il me
+semble que la _Vie intérieure_ est à peu près, à l'oeuvre de notre poète,
+ce que les _Premières Méditations_ sont à celle de Lamartine. Et le
+rapprochement de ces deux noms n'est point si arbitraire, en somme. À la
+grande voix qui disait la mélancolie vague et flottante du siècle naissant
+répond, après cinquante années, une voix moins harmonieuse, plus
+tourmentée, plus pénétrante aussi, qui précise ce que chantait la première,
+qui dit dans une langue plus serrée des tristesses plus réfléchies et des
+impressions plus subtiles. Trois ou quatre sentiments, à qui va au fond,
+défrayaient la lyre romantique. L'aspiration de nos âmes vers l'infini,
+l'écrasement de l'homme éphémère et borné sous l'immensité et l'éternité de
+l'univers, l'angoisse du doute, la communion de l'âme avec la nature, où
+elle cherche le repos et l'oubli: tels sont les grands thèmes et qui
+reviennent toujours. M. Sully-Prudhomme n'en invente pas de nouveaux, car
+il n'y en a point, mais il approfondit les anciens. Ces vieux sentiments
+affectent mille formes: il saisit et fixe quelques-unes des plus délicates
+ou des plus détournées. La _Vie intérieure_, ce n'est plus le livre d'un
+inspiré qui, les cheveux au vent, module les beaux lieux communs de la
+tristesse humaine, mais le livre d'un solitaire qui vit replié, qui guette
+en soi et note ses impressions les moins banales, dont la mélancolie est
+armée de sens critique, dont toutes les douleurs viennent de l'intelligence
+ou y montent.--«Pourquoi n'est-il plus possible de chanter le
+printemps?--J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux...--Une petite
+blessure peut lentement briser un coeur.--C'est parfois une caresse qui
+fait pleurer: pourquoi?--Je voudrais oublier et renaître pour retrouver des
+impressions neuves, et que la terre ne soit pas ronde, mais s'étende
+toujours, toujours...--Je bégayais étant enfant et je tendais les bras.
+Aujourd'hui encore; on n'a fait que changer mon bégayement...» Voilà les
+sujets de quelques-unes de ces petites pièces «qu'on a faites petites pour
+les faire avec soin».
+
+Lamartine s'extasiait en trois cents vers sur les étoiles, sur leur nombre
+et leur magnificence, et priait la plus proche de descendre sur la terre
+pour y consoler quelque génie souffrant. M. Sully-Prudhomme, en trois
+quatrains, songe à la plus lointaine, qu'on ne voit pas encore, dont la
+lumière voyage et n'arrivera qu'aux derniers de notre race; il les supplie
+de dire à cette étoile qu'il l'a aimée; et il donne à la pièce ce titre qui
+en fait un symbole: l'_Idéal_. On voit combien le sentiment est plus
+cherché, plus intense (et notez qu'il implique une donnée
+scientifique).--De même, tandis que le poète des _Méditations_ s'épanche
+noblement sur l'immortalité de l'âme et déploie à larges nappes les vieux
+arguments spiritualistes, le philosophe de la _Vie intérieure_ écrit ces
+petits vers:
+
+ J'ai dans mon coeur, j'ai sous mon front
+ Une âme invisible et présente.....
+
+ Partout scintillent les couleurs.
+ Mais d'où vient cette force en elles?
+
+ Il existe un bleu dont je meurs
+ Parce qu'il est dans les prunelles.
+
+ Tous les corps offrent des contours.
+ Mais d'où vient la forme qui touche?
+ Comment fais-tu les grands amours,
+ Petite ligne de la bouche?...
+
+Déjà tombent l'enthousiasme et la foi des premiers poèmes. Toutes ces
+petites «méditations» sont tristes, et d'une tristesse qui ne berce pas,
+mais qui pénètre, qui n'est pas compensée par le charme matériel d'une
+forme musicale, mais plutôt par le plaisir intellectuel que nous donne la
+révélation de ce que nous avons de plus rare au coeur. Sans doute les
+souffrances ainsi analysées se ramènent, ici tout comme chez les lyriques
+qui pensent peu, à une souffrance unique, celle de nous sentir finis, de
+n'être que nous; mais, comme j'ai dit, M. Sully-Prudhomme n'exprime que des
+cas choisis de cette maladie, ceux qui ne sauraient affecter que des âmes
+raffinées. Il vous définit tel désir, tel regret, tel malaise
+aristocratique plus clairement que vous ne le sentiez; nul poète ne nous
+fait plus souvent la délicieuse surprise de nous dévoiler à nous-mêmes ce
+que nous éprouvions obscurément.
+
+Je voudrais pouvoir dire qu'il tire au clair la vague mélancolie
+romantique: il décompose en ses éléments les plus cachés «cette tendresse
+qu'on a dans l'âme et où tremblent toutes les douleurs» (_Rosées_).
+De là le charme très puissant de cette poésie si discrète et si concise:
+c'est comme si chacun de ces petits vers nous faisait faire en nous des
+découvertes dont nous nous savons bon gré et nous enrichissait le coeur de
+délicatesses nouvelles. Jamais la poésie n'a plus pensé et jamais elle n'a
+été plus tendre: loin d'émousser le sentiment, l'effort de la réflexion
+le rend plus aigu. On éprouve la vérité de ces remarques de Pascal (je
+rappelle que Pascal emploie une langue qui n'est plus tout à fait la
+nôtre): «À mesure que l'on a plus d'esprit, les passions sont plus
+grandes...--La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion,» etc.
+Ajoutez à ce charme celui de la forme la plus savante qui soit, d'une
+simplicité infiniment méditée, qui joint étroitement, dans sa trame, à la
+précision la plus serrée la grâce et l'éclat d'images nombreuses et courtes
+et qui ravissent par leur justesse: forme si travaillée que souvent la
+lecture, invinciblement ralentie, devient elle-même un travail:
+
+ Si quelqu'un s'en est plaint, certes ce n'est pas moi.
+
+
+III
+
+M. Sully-Prudhomme me semble avoir apporté à l'expression de l'amour le
+même renouvellement qu'à celle des autres sentiments poétiques. _Jeunes
+filles_ et _Femmes_ sont aussi loin du _Lac_ ou du _Premier regret_ que
+la _Vie intérieure_ l'était de l'_Épître à Byron_. Elvire a pu être une
+personne réelle; mais dans les _Méditations_ Elvire idéalisée est une
+vision, une fort belle image, mais une image en l'air, comme Laure ou
+Béatrix. Qui a vu Elvire? Demande-t-on sa main? L'épouse-t-on? Elvire a
+«des accents inconnus à la terre». Elvire n'apparaît que sur les lacs et
+sous les clairs de lune. Mais, quelque discrétion que le poète y ait mise
+et quoique des pièces d'un caractère impersonnel se mêlent à celles qui
+peuvent passer pour des confessions, on sent à n'en pouvoir douter que les
+vers de _Jeunes filles_ et _Femmes_ nous content par fragments une histoire
+vraie, très ordinaire et très douloureuse, l'histoire d'un premier amour à
+demi entendu, puis repoussé. Et la femme, que font entrevoir ces fines
+élégies, n'est plus l'amante idéale que les poètes se repassent l'un à
+l'autre: c'est bien une jeune fille de nos jours, apparemment une petite
+bourgeoise (_Ma fiancée_, _Je ne dois plus_), et l'on sent qu'elle a vécu,
+qu'elle vit encore peut-être. Sans doute Sainte-Beuve, dans ses poésies,
+avait déjà particularisé l'amour général et lyrique et raconté ses
+sentiments au lieu de les chanter; mais sa «note» n'est que familière à la
+façon de Wordsworth et son style est souvent entaché des pires affectations
+romantiques. L'analyse est autrement pénétrante chez M. Sully-Prudhomme. On
+n'avait jamais dit avec cette tendresse et cette subtilité l'aventure des
+coeurs de dix-huit ans, et d'abord l'éveil de l'amour chez l'enfant, son
+tressaillement sous les caresses d'une grande fille, «les baisers fuyants
+risqués aux chatons des bagues» (_Jours lointains_), et plus tard, quand
+l'enfant a grandi, ses multiples et secrètes amours (_Un sérail_), puis la
+première passion et ses délicieux commencements (le _Meilleur moment des
+amours_), et la grâce et la pureté de la vraie jeune fille, puis la grande
+douleur quand la bien-aimée est aux bras d'un autre (_Je ne dois plus_), et
+l'obsession du cher souvenir:
+
+ ... Et je la perds toute ma vie
+ En d'inépuisables adieux.
+ Ô morte mal ensevelie,
+ Ils ne t'ont pas fermé les yeux.
+
+Le poète, à l'affût de ses impressions, les aiguise et les affine par
+la curiosité créatrice de ce regard intérieur et parvient à de telles
+profondeurs de tendresse, imagine des façons d'aimer où il y a tant de
+tristesse, des façons de se plaindre où il y a tant d'amour, et trouve pour
+le dire des expressions si exactes et si douces à la fois, que le mieux
+est de céder au charme sans tenter de le définir. N'y a-t-il pas une
+merveilleuse «invention» de sentiment dans les stances de _Jalousie_ et
+dans celles-ci, plus exquises encore:
+
+ Si je pouvais aller lui dire:
+ «Elle est à vous et ne m'inspire
+ Plus rien, même plus d'amitié;
+ Je n'en ai plus pour cette ingrate.
+ Mais elle est pâle, délicate.
+ Ayez soin d'elle par pitié!
+
+ «Écoutez-moi sans jalousie.
+ Car l'aile de sa fantaisie
+ N'a fait, hélas! que m'effleurer.
+ Je sais comment sa main repousse.
+ Mais pour ceux qu'elle aime elle est douce;
+ Ne la faites jamais pleurer!...»
+
+ Je pourrais vivre avec l'idée
+ Qu'elle est chérie et possédée
+ Non par moi, mais selon mon coeur.
+ Méchante enfant qui m'abandonnes,
+ Vois le chagrin que tu me donnes:
+ Je ne peux rien pour ton bonheur!
+
+
+IV
+
+Je dirai des _Épreuves_ à peu près ce que j'ai dit des recueils précédents:
+M. Sully-Prudhomme renouvelle un fonds connu par plus de pensée et plus
+d'analyse exacte que la poésie n'a accoutumé d'en porter. «Si je dis
+toujours la même chose, c'est que c'est toujours la même chose», remarque
+fort sensément le Pierrot de Molière. La critique n'est pas si aisée,
+malgré l'axiome que l'on sait; et il faut être indulgent aux répétitions
+nécessaires. En somme, une étude spéciale sur un poète--et sur un poète
+vivant dont la personne ne peut être qu'effleurée et qui, trop proche, est
+difficile à bien juger--et sur un poète lyrique qui n'exprime que son âme
+et qui ne raconte pas d'histoires--se réduit à marquer autant qu'on peut sa
+place et son rôle dans la littérature, à chercher où gît son originalité et
+des formules qui la définissent, à rappeler en les résumant quelques-unes
+de ses pièces les plus caractéristiques. Ainsi une étude même
+consciencieuse, même amoureuse, sur une oeuvre poétique considérable peut
+tenir en quelques pages, et fort sèches. Le critique ingénu se désole. Il
+voudrait concentrer et réfléchir dans sa prose comme dans un miroir son
+poète tout entier. Il lui en coûte d'être obligé de choisir entre tant de
+pages qui l'ont également ravi; il lui semble qu'il fait tort à l'auteur,
+qu'il le trahit indignement; il est tenté de tout résumer, puis de tout
+citer et, supprimant son commentaire, de laisser le lecteur jouir du texte
+vivant. Cela ne vaudrait-il pas mieux que de s'évertuer à en enfermer
+l'âme, sans être bien sûr de la tenir, dans des formules laborieuses et
+tâtonnantes? On les sent si incomplètes et, même quand elles sont à peu
+près justes, si impuissantes à traduire le je ne sais quoi par où l'on est
+surtout séduit! À quoi bon définir difficilement ce qu'il est si facile et
+si délicieux de sentir? L'excuse du critique, c'est qu'il s'imagine que son
+effort, si humble qu'il soit, ne sera pas tout à fait perdu, c'est qu'il
+croit travailler à ce que Sainte-Beuve appelait _l'histoire naturelle des
+esprits_, qui sera une belle chose quand elle sera faite. C'est qu'enfin
+une piété le pousse à parler des artistes qu'il aime; qu'à chercher les
+raisons de son admiration, il la sent croître, et que son effort pour la
+dire, même avorté, est encore un hommage.
+
+Les _Épreuves_, si on en croit le sonnet qui leur sert de préface, n'ont
+pas été écrites d'après un plan arrêté d'avance. Mais il s'est trouvé que
+les sonnets où le poète, à vingt-cinq ans, contait au jour le jour sa vie
+intérieure pouvaient être rangés sous ces quatre titres: _Amour_, _Doute_,
+_Rêve_, _Action_; et le poète nous les a livrés comme s'ils se rapportaient
+à quatre époques différentes de sa vie. La vérité est qu'il a l'âme assez
+riche pour vivre à la fois de ces quatre façons.
+
+Les sonnets d'_Amour_ sont plus sombres et plus amers que les pièces
+amoureuses du premier volume: le travail de la pensée a transformé la
+tendresse maladive en révolte contre la tyrannie de la beauté et contre un
+sentiment qui est de sa nature inassouvissable. (_Inquiétude_, _Trahison_,
+_Profanation_, _Fatalité_, _Où vont-ils?_ _L'Art sauveur_.)--Les sonnets
+du _Doute_ marquent un pas de plus vers la poésie philosophique. Voyez le
+curieux portrait de Spinoza:
+
+ C'était un homme doux, de chétive santé...
+
+et le sonnet des _Dieux_, qui définit le Dieu du laboureur, le Dieu du
+curé, le Dieu du déiste, le Dieu du savant, le Dieu de Kant et le Dieu de
+Fichte, tout cela en onze vers, et qui finit par celui-ci:
+
+ Dieu n'est pas rien, mais Dieu n'est personne: il est tout.
+
+et le _Scrupule_, qui vient ensuite:
+
+ Étrange vérité, pénible à concevoir,
+ Gênante pour le coeur comme pour la cervelle,
+ Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir
+
+D'autres sonnets expriment le doute non plus philosophant mais souffrant.
+Jusque-là les «angoisses du doute», même sincère, avaient eu chez les
+poètes quelque chose d'un peu théâtral: ainsi les _Novissima Verba_ de
+Lamartine; ainsi dans Hugo, les stances intitulées: _Que nous avons le
+doute en nous_. Ajoutez que presque toujours, chez les deux grands
+lyriques, le doute s'éteint dans la fanfare d'un acte de foi. Musset est
+évidemment plus malade dans l'_Espoir en Dieu_; mais son mal vient du coeur
+plutôt que du cerveau. Ce qu'il en dit de plus précis est que «malgré lui,
+l'infini le tourmente». Sa plainte est plutôt d'un viveur fourbu qui craint
+la mort que d'un homme en quête du vrai. Il ne paraît guère avoir lu les
+philosophes qu'il énumère dédaigneusement et caractérise au petit bonheur.
+Pour sûr, ce n'est point la Grande Ourse qui lui a fait examiner, à lui,
+ses prières du soir; et la ronflante apostrophe à Voltaire, volontiers
+citée par les ecclésiastiques, ne part pas d'un grand logicien. M.
+Sully-Prudhomme peut se rencontrer une fois avec Musset et, devant un
+Christ en ivoire et une Vénus de Milo (_Chez l'antiquaire_), regretter «la
+volupté sereine et l'immense tendresse» dans un sonnet qui contient en
+substance les deux premières pages de _Rolla_. Mais son doute est autre
+chose qu'un obscur et emphatique malaise: il a des origines scientifiques,
+s'exprime avec netteté et, pour être clair, n'en est pas moins émouvant. Et
+comme il est négation autant que doute, le vide qu'il laisse, mieux défini,
+est plus cruel à sentir. Les Werther et les Rolla priaient sans trop savoir
+qui ni quoi; le poète des _Épreuves_ n'a plus même cette consolation
+lyrique:
+
+ Je voudrais bien prier, je suis plein de soupirs...
+ J'ai beau joindre les mains et, le front sur la Bible,
+ Redire le _Credo_ que ma bouche épela:
+ Je ne sens rien du tout devant moi. C'est horrible.
+
+ Ce ne sont plus douleurs harmonieuses et indéfinies.
+ Le poète dit la plaie vive que laisse au coeur la foi
+ arrachée, la solitude de la conscience privée d'appuis
+ extérieurs et qui doit se juger et s'absoudre elle-même
+ (la _Confession_):
+
+ Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prêtre...
+ J'ai dit un moindre crime à l'oreille divine...
+ Et je n'ai jamais su si j'étais pardonné.
+
+Il dit les involontaires retours du coeur, non consentis par la raison,
+vers les croyances d'autrefois (_Bonne mort_):
+
+ Prêtre, tu mouilleras mon front qui te résiste.
+ Trop faible pour douter, je m'en irai moins triste
+ Dans le néant peut-être, avec l'espoir chrétien.
+
+Il dit les inquiétudes de l'âme qui, ayant répudié la religion de la grâce,
+aspire à la justice. Il entend, bien loin dans le passé, le cri d'un
+ouvrier des Pyramides; ce cri monte dans l'espace, atteint les étoiles:
+
+ Il monte, il va, cherchant les dieux et la justice,
+ Et depuis trois mille ans, sous l'énorme bâtisse,
+ Dans sa gloire Chéops inaltérable dort.
+
+Le dernier livre de M. Sully-Prudhomme sera la longue recherche d'une
+réponse à ce _Cri perdu_.
+
+Puis viennent les _Rêves_, le délice de s'assoupir, d'oublier, de boire la
+lumière sans penser, de livrer son être «au cours de l'heure et des
+métamorphoses», de se coucher sur le dos dans la campagne, de regarder les
+nuages, de glisser lentement à la dérive sur une calme rivière, de fermer
+les yeux par un grand vent et de le sentir qui agite vos cheveux, de jouir,
+au matin, de «cette douceur profonde de vivre sans dormir tout en ne
+veillant pas» (_Sieste_, _Éther_, _Sur l'eau_, le _Vent_, _Hora prima_).
+Impossible de fixer dans une langue plus exacte des impressions plus
+fugitives. Rêvait-on, quand on est capable d'analyser ainsi son rêve? C'est
+donc un rêve plus attentif que bien des veilles. Loin d'être un sommeil de
+l'esprit, il lui vient d'un excès de tension; il n'est point en deçà de la
+réflexion, mais on le rencontre à ses derniers confins et par delà. Il
+finit par être le rêve de Kant, qui n'est guère celui des joueurs de luth.
+
+ Ému, je ne sais rien de la cause émouvante.
+ C'est moi-même ébloui que j'ai nommé le ciel,
+ Et je ne sens pas bien ce que j'ai de réel.
+
+Déjà dans une pièce des _Mélanges_ (_Pan_), par la même opération
+paradoxale d'une inconscience qui s'analyse, M. Sully-Prudhomme avait
+merveilleusement décrit cet évanouissement de la personnalité quand par les
+lourds soleils la mémoire se vide, la volonté fuit, qu'on respire à la
+façon des végétaux et qu'on se sent en communion avec la vie universelle...
+
+Mais c'est assez rêver, il faut agir. Honte à qui dort parmi le travail de
+tous, à qui jouit au milieu des hommes qui souffrent! Il y a, dans ce
+psychologue subtil et tendre, un humanitaire, une sorte de positiviste
+pieux, un croyant à la science et au progrès--un ancien candidat à l'École
+polytechnique et qui a passé un an au Creusot, admirant les machines et
+traduisant le premier livre de Lucrèce. Nul ne saurait vivre sans les
+autres (la _Patrie_, _Un songe_); salut aux bienfaiteurs de l'humanité, à
+l'inventeur inconnu de la roue, à l'inventeur du fer, aux chimistes, aux
+explorateurs (la _Roue_, le _Fer_, le _Monde à nu_, les _Téméraires_)! Tous
+ces sonnets d'ingénieur-poète étonnent par le mélange d'un lyrisme presque
+religieux et d'un pittoresque emprunté aux engins de la science et de
+l'industrie et aux choses modernes. Voici l'usine, «enfer de la Force
+obéissante et triste», et le cabinet du chimiste, et le fond de l'Océan où
+repose le câble qui unit deux mondes. Tel sonnet raconte la formation de la
+terre (_En avant!_); tel autre enferme un sentiment délicat dans une
+définition de la photographie (_Réalisme_). On dirait d'un Delille inspiré
+et servi par une langue plus franche et plus riche. Parlons mieux: André
+Chénier trouverait réalisée dans ces sonnets une part de ce qu'il rêvait de
+faire dans son grand _Hermès_ ébauché. Ils servent de digne préface au
+poème du _Zénith_.
+
+Ainsi les _Épreuves_ nous montrent sous toutes ses faces le génie de M.
+Sully-Prudhomme: j'aurais donc pu grouper son oeuvre entière sous les
+quatre titres qui marquent les divisions de ce recueil. Plutôt que de la
+ramasser de cette façon, j'ai cédé au plaisir de la parcourir, fût-ce un
+peu lentement.
+
+L'optimisme voulu et quasi héroïque de la dernière partie des _Épreuves_
+rappelle celui des premiers _Poèmes_, mais est déjà autre chose. Il semble
+que le poète ait songé: Je souffre et je passe mon temps à le dire et je
+sens que la vie est mauvaise et pourtant je vis et l'on vit autour de moi.
+D'où cette contradiction? Il faut donc que la vie ait, malgré tout, quelque
+bonté en elle ou que la piperie en soit irrésistible. Un instant de joie
+compense des années de souffrance. La science aussi est bonne, et aussi
+l'action, qui nous apporte le même oubli que le rêve et a, de plus, cet
+avantage d'améliorer d'une façon durable, si peu que ce soit, la destinée
+commune. Mais le poète n'y croit, j'en ai peur, que par un coup d'État de
+sa volonté sur sa tristesse intime et incurable; et voici ses vers les plus
+encourageants, qui ne le sont guère.
+
+ Pour une heure de joie unique et sans retour,
+ De larmes précédée et de larmes suivie,
+ Pour une heure tu peux, tu dois aimer la vie:
+ Quel homme, une heure au moins, n'est heureux à son tour?
+ Une heure de soleil fait bénir tout le jour
+ Et, quand ta main ferait tout le jour asservie,
+ Une heure de tes nuits ferait encore envie
+ Aux morts, qui n'ont plus même une nuit pour l'amour...
+
+Hé! oui, mais que prouve cela, sinon que l'homme est une bonne bête
+vraiment et que la nature le dupe à peu de frais? Ils manquent de gaîté,
+les sonnets optimistes du maître. À beau prêcher l'action, qui retombe si
+vite, avec les _Solitudes_, dans les suaves et dissolvantes tristesses du
+sentiment.
+
+
+V
+
+Est-ce un souvenir d'enfance? on le dirait. Je ne crois pas qu'une mère
+puisse entendre sans que les larmes lui montent aux yeux les vers de
+_Première solitude_ sur les petits enfants délicats et timides mis trop tôt
+au collège.
+
+ Leurs blouses sont très bien tirées,
+ Leurs pantalons en bon état,
+ Leurs chaussures toujours cirées;
+ Ils ont l'air sage et délicat.
+
+ Les forts les appellent des filles
+ Et les malins des innocents:
+ Ils sont doux, ils donnent leurs billes,
+ Ils ne seront pas commerçants...
+
+ Oh! la leçon qui n'est pas sue
+ Le devoir qui n'est pas fini!
+ Une réprimande reçue!
+ Le déshonneur d'être puni!.....
+
+ Ils songent qu'ils dormaient naguères
+ Douillettement ensevelis
+ Dans les berceaux, et que les mères
+ Les prenaient parfois dans leurs lits...
+
+Deux ou trois autres pièces de M. Sully-Prudhomme ont eu cette bonne
+fortune de devenir populaires, je veux dire de plaire aux femmes, d'arriver
+jusqu'au public des salons. Peut-être a-t-il été agacé parfois de n'être
+pour beaucoup de gens que l'auteur du _Vase brisé_: mais qui sait si ce
+n'est pas le _Vase brisé_ qui l'a fait académicien et qui a servi de
+passeport aux _Destins_ et à la _Justice_?
+
+Aussi bien son âme tient presque toute dans ce vase brisé. C'est encore de
+«légères meurtrissures» devenues «des blessures fines et profondes» qu'il
+s'agit dans les _Solitudes_. Impressions quintessenciées, nuances de
+sentiment ultra-féminines dans un coeur viril, une telle poésie ne peut
+être que le produit extrême d'une littérature, suppose un long passé
+artistique et sentimental. Imaginez une âme qui aurait traversé le
+romantisme, connu ce qu'il a de passion ardente et de belle rêverie,
+qu'auraient ensuite affinée les curiosités de la poésie parnassienne, qui
+aurait étendu par la science et par la réflexion le champ de sa sensibilité
+et qui, recueillie, attentive à ses ébranlements et habile à les
+multiplier, les dirait dans une langue dont la complexité et la recherche
+toutes modernes s'enferment dans la rigueur et la brièveté d'un contour
+classique... Glisserais-je au pathos sous prétexte de définition? Est-ce
+ma faute si cette poésie n'est pas simple et si (à meilleur droit que les
+Précieuses) «j'entends là-dessous un million de choses»?
+
+Le mal que fait la lenteur des adieux prolongés; la paix douloureuse des
+âmes où d'anciennes amours sont endormies, où les larmes sont figées comme
+les longs pleurs des stalactites, mais où quelque chose pleure toujours;
+les «joies sans causes», bonheurs égarés qui voyagent et semblent se
+tromper de coeur; la mélancolie d'une allée de tilleuls du siècle passé où,
+dans un temple en treillis, rit un Amour malin; la solitude des étoiles;
+l'isolement croissant de l'homme, qui ne peut plus, comme le petit enfant,
+vivre tout près de la terre et presser de ses deux mains la grande
+nourrice; le doute sur son coeur; la peur, en sentant un amour nouveau, de
+mal sentir, car c'est peut-être un ancien amour qui n'est pas mort; la
+solitude de la laide «enfant qui sait aimer sans jamais être amante»;
+l'espèce de malaise que cause, en mars, la renaissance de la nature au
+solitaire qui a trop lu et trop songé; l'exil moral et la nostalgie de
+l'artiste que la nécessité a fait bureaucrate ou marchand; la solitude du
+poète, au théâtre, parmi les gaîtés basses de la foule; l'âcreté des amours
+coupables et hâtives dans les bouges ou dans les fiacres errants; la
+solitude des âmes, qui ne peuvent s'unir, et la vanité des caresses, qui ne
+joignent que les corps; la solitude libératrice de la vieillesse, qui
+affranchit de la femme et qui achève en nous la bonté; le désir de
+s'éteindre en écoutant un chant de nourrice «pour ne plus penser, pour que
+l'homme meure comme est né l'enfant...»: je ne puis qu'indiquer
+quelques-uns des thèmes développés ou plutôt démêlés, dans les _Solitudes_,
+par un poète divinement _sensible_. Et ce sont bien des «solitudes»: c'est
+toujours, sous des formes choisies, la souffrance de se sentir seul--loin
+de son passé qu'on traîne pourtant et seul avec ses souvenirs et ses
+regrets,--loin de ce qu'on rêve et seul avec ses désirs,--loin des autres
+âmes et seul avec son corps,--loin de la Nature même et du Tout qui nous
+enveloppe et qui dure et seul avec des amours infinies dans un coeur
+éphémère et fragile... C'est comme le détail subtil de notre impuissance à
+jouir, sinon de la science même que nous avons de cette impuissance.
+
+Les _Vaines tendresses_, ce sont encore des _solitudes_. Le plus grand
+poète du monde n'a que deux ou trois airs qu'il répète, et sans qu'on s'en
+plaigne (plusieurs même n'en ont qu'un) et, encore une fois, toute la
+poésie lyrique tient dans un petit nombre d'idées et de sentiments
+originels que varie seule la traduction, plus ou moins complète ou
+pénétrante. Mais les _Vaines tendresses_ ont, dans l'ensemble, quelque
+chose de plus inconsolable et de plus désenchanté: ses chères et amères
+solitudes, le poète ne compte plus du tout en sortir. Le prologue (_Aux
+amis inconnus_) est un morceau précieux:
+
+ Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir
+ Quelque plaie où le feu désire qu'on l'attise;
+ Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir,
+ Tombe comme une larme à la place précise
+ Où le coeur méconnu l'attendait pour guérir.
+
+ Peut-être un de mes vers est-il venu vous rendre
+ Dans un éclair brûlant vos chagrins tout entiers,
+ Ou, par le seul vrai mot qui se faisait attendre,
+ Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez,
+ Sans vous nommer les yeux où j'avais dû l'apprendre?
+
+C'est vrai, jamais ses vers ne nous ont mieux
+nommé ni plus souvent les plus secrètes de nos souffrances.
+Mais pourquoi ajoute-t-il:
+
+ Chers passants, ne prenez de moi-même qu'un peu,
+ Le peu qui vous a plu parce qu'il vous ressemble;
+ Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu:
+ Le vrai de l'amitié, c'est de sentir ensemble;
+ Le reste en est fragile: épargnons-nous l'adieu!
+
+Il y a je ne sais quelle dureté dans cette crainte et dans ce renoncement.
+Le pessimisme gagne. Certaines pages portent la trace directe de l'_année
+terrible_. L'amour de la femme, non idyllique, mais l'amour chez un homme
+de trente ans, tient plus de place que dans les _Solitudes_, et aussi la
+philosophie et le problème moral. Le _Nom_, _Enfantillage_, _Invitation à
+la valse_, l'_Épousée_, sont de pures merveilles et dont le charme caresse;
+mais que l'amour est tourmenté dans _Peur d'avare!_ et, dans _Conseil_ (un
+chef-d'oeuvre d'analyse), quelle expérience cruelle on devine, et quelle
+rancoeur!
+
+ Jeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore,
+ Choisis un fiancé joyeux, à l'oeil vivant,
+ Au pas ferme, à la voix sonore,
+ Qui n'aille pas rêvant...
+
+Les petites filles mêmes l'épouvantent (_Aux Tuileries_):
+
+ Tu les feras pleurer, enfant belle et chérie,
+ Tous ces bambins, hommes futurs...
+
+Çà et là quelques trêves par l'anéantissement voulu
+de la réflexion:
+
+ S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe,
+ Le voir passer;
+ Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace,
+ Le voir glisser.....
+
+Ce qu'il faut surtout lire, c'est cette surprenante mélodie du
+_Rendez-vous_, où l'inexprimable est exprimé, où le poète, par des paroles
+précises, mène on ne sait comment la pensée tout près de l'évanouissement
+et traduit un état sentimental que la musique seule, semble-t-il, était
+capable de produire et de traduire, en sorte qu'on peut dire que M.
+Sully-Prudhomme a étendu le domaine de la poésie autant qu'il peut l'être
+et par ses deux extrémités, du côté du rêve, et du côté de la pensée
+spéculative, empiétant ici sur la musique et là sur la prose. Mais tout de
+suite après ce songe, quel réveil triste et quels commentaires sur le
+_Surgit amari aliquid_ (la _Volupté_, _Évolution_, _Souhait_)! La première
+partie de la _Justice_ pourrait avoir pour conclusion désespérée les
+stances du _Voeu_, si belles:
+
+ Quand je vois des vivants la multitude croître
+ Sur ce globe mauvais de fléaux infesté,
+ Parfois je m'abandonne à des pensers de cloître
+ Et j'ose prononcer un voeu de chasteté.
+
+ Du plus aveugle instinct je me veux rendre maître,
+ Hélas! non par vertu, mais par compassion.
+ Dans l'invisible essaim des condamnés à naître,
+ Je fais grâce à celui dont je sens l'aiguillon.
+
+ Demeure dans l'empire innommé du possible,
+ Ô fils le plus aimé qui ne naîtras jamais!
+ Mieux sauvé que les morts et plus inaccessible,
+ Tu ne sortiras pas de l'ombre où je dormais!
+
+ Le zélé recruteur des larmes par la joie,
+ L'Amour, guette en mon sang une postérité.
+ Je fais voeu d'arracher au malheur cette proie:
+ Nul n'aura de mon coeur faible et sombre hérité.
+
+ Celui qui ne saurait se rappeler l'enfance,
+ Ses pleurs, ses désespoirs méconnus, sans trembler,
+ Au bon sens comme au droit ne fera point l'offense
+ D'y condamner un fils qui lui peut ressembler.
+
+ Celui qui n'a pas vu triompher sa jeunesse
+ Et traîne endoloris ses désirs de vingt ans
+ Ne permettra jamais que leur flamme renaisse
+ Et coure inextinguible en tous ses descendants!
+
+ L'homme à qui son pain blanc, maudit des populaces,
+ Pèse comme un remords des misères d'autrui,
+ À l'inégal banquet où se serrent les places
+ N'élargira jamais la sienne autour de lui!...
+
+Les vers du _Rire_ pourraient servir de passage à la seconde partie
+(_Retour au coeur_):
+
+ Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle:
+ Nous souffrons chaque jour la peine universelle...
+
+Et le _Retour au coeur_ est déjà dans la _Vertu_, ce raccourci de la
+_Critique de la raison pratique_. Enfin les dernières stances _Sur la mort_
+ressemblent fort à celles qui terminent les _Destins_; le ton seul diffère.
+Ainsi (et c'est sans doute ce qui rend sa poésie lyrique si substantielle),
+nous voyons M. Sully-Prudhomme tendre de plus en plus vers la poésie
+philosophique.
+
+
+VI
+
+On peut placer ici les poèmes qui ont été inspirés à M. Sully-Prudhomme par
+les événements de 1870-71; car l'impression qu'il en a reçue a avancé, on
+peut le croire, la composition de ses poèmes philosophiques et s'y fait
+sentir en maint endroit. Le souvenir des pires spectacles de la guerre
+étrangère et civile, la désespérance et le dégoût dont il a été envahi
+devant la bestialité humaine brusquement apparue, sont pour beaucoup dans
+le pessimisme radical des premières «veilles» de la _Justice_.
+
+La dernière guerre a produit chez nous nombre de rimes. La plupart
+sonnaient creux ou faux. L'amour de la patrie est un sentiment qu'il est
+odieux de ne pas éprouver et ridicule d'exprimer d'une certaine façon. Un
+jeune officier s'est fait une renommée par des chansons guerrières pleines
+de sincérité. Mais, à mon avis du moins, M. Sully-Prudhomme est le poète
+qui a le mieux dit, avec le plus d'émotion et le moins de bravade, sans
+emphase ni banalité, ce qu'il y avait à dire après nos désastres.
+
+ «Mon compatriote, c'est l'homme.»
+ Naguère ainsi je dispersais
+ Sur l'univers ce coeur français:
+ J'en suis maintenant économe.
+
+ J'oubliais que j'ai tout reçu,
+ Mon foyer et tout ce qui m'aime,
+ Mon pain et mon idéal même,
+ Du peuple dont je suis issu,
+
+ Et que j'ai goûté, dès l'enfance,
+ Dans les yeux qui m'ont caressé,
+ Dans ceux même qui m'ont blessé,
+ L'enchantement du ciel de France...
+
+Après le repentir des oublis imprudents, le poète dit la ténacité du lien
+par où nous nous sentons attachés à la terre de la patrie, au sol même, à
+ses fleurs, à ses arbres:
+
+ Fleurs de France, un peu nos parentes.
+ Vous devriez pleurer nos morts...
+ Frères, pardonnez-moi, si, voyant à nos portes,
+ Comme un renfort venu de nos aïeux gaulois,
+ Ces vieux chênes couchés parmi leurs feuilles mortes,
+ Je trouve un adieu pour les bois.
+
+Enfin les sonnets intitulés: la _France_, résument et complètent les
+«impressions de la guerre»: le sens du mot _patrie_ ressaisi et fixé;
+l'acceptation de la dure leçon; le découragement, puis l'espoir; le
+sentiment de la mission tout humaine de notre race persistant dans le
+rétrécissement de sa tâche et en dépit du devoir de la revanche.
+
+ Je compte avec horreur, France, dans ton histoire,
+ Tous les avortements que t'a coûtés ta gloire:
+ Mais je sais l'avenir qui tressaille en ton flanc.
+
+ Comme est sorti le blé des broussailles épaisses,
+ Comme l'homme est sorti du combat des espèces,
+ La suprême cité se pétrit dans ton sang...
+
+ Je tiens de ma patrie un coeur qui la déborde,
+ Et plus je suis Français, plus je me sens humain.
+
+
+VII
+
+Que dans la science il y ait de la poésie, et non pas seulement, comme le
+croyait l'abbé Delille, parce que la science offre une matière inépuisable
+aux périphrases ingénieuses, cela ne fait pas question. André Chénier, en
+qui le XVIIIe siècle a failli avoir son poète, le savait bien quand il
+méditait son _Hermès_--et aussi Alfred de Vigny, cet artiste si original
+que le public ne connaît guère, mais qui n'est pas oublié pour cela, quand
+il écrivait la _Bouteille à la mer_. Assurément le ciel que nous a révélé
+l'astronomie depuis Képler n'est pas moins beau, même aux yeux de
+l'imagination, que le ciel des anciens (le _Lever du soleil_):
+
+ Il est tombé pour nous, le rideau merveilleux
+ Où du vrai monde erraient les fausses apparences...
+
+ Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien
+ Et, depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve,
+ Il apparaît plus stable affranchi de soutien
+ Et l'univers entier vêt une beauté neuve.
+
+La science invente des machines formidables ou délicates, que l'ignorant
+même admire pour l'étrangeté de leur structure, pour leur force implacable
+et sourde, pour la quantité de travail qu'elles accomplissent. La science
+donne au savant une joie sereine, aussi vive et aussi noble que pas un
+sentiment humain, et dont l'expression devient lyrique sans effort. La
+science rend l'homme maître de la nature et capable de la transformer: de
+là une immense fierté aussi naturellement poétique que celle d'Horace ou de
+Roland. La science suscite un genre d'héroïsme qui est proprement
+l'héroïsme moderne et auquel nul autre peut-être n'est comparable, car il
+est le plus désintéressé et le plus haut par son but, qui est la découverte
+du vrai et la diminution de la misère universelle. La science est en train
+de changer la face extérieure de la vie humaine et, par des espérances et
+des vertus neuves, l'intérieur de l'âme. Un poète qui paraîtrait l'ignorer
+ne serait guère de son temps: et M. Sully-Prudhomme en est jusqu'aux
+entrailles. On se rappelle les derniers sonnets des _Épreuves_. J'y
+joindrai les _Écuries d'Augias_, qui nous racontent, sous une forme
+qu'avouerait Chénier, le moins mythologique, le plus «moderne» des travaux
+d'Hercule, celui qui exigeait le plus d'énergie morale et qui ressemble le
+plus à une besogne d'ingénieur. Le _Zénith_ est un hymne magnifique et
+précis à la science, et qui réunit le plus possible de pensée, de
+description exacte et de mouvement lyrique. M. Sully-Prudhomme n'a jamais
+fait plus complètement ce qu'il voulait faire. Voici des strophes qui
+tirent une singulière beauté de l'exactitude des définitions, des sobres
+images qui les achèvent, et de la grandeur de l'objet défini:
+
+ Nous savons que le mur de la prison recule;
+ Que le pied peut franchir les colonnes d'Hercule,
+ Mais qu'en les franchissant il y revient bientôt;
+ Que la mer s'arrondit sous la course des voiles;
+ Qu'en trouant les enfers on revoit des étoiles;
+ Qu'en l'univers tout tombe, et qu'ainsi rien n'est haut.
+
+ Nous savons que la terre est sans piliers ni dôme,
+ Que l'infini l'égale au plus chétif atome;
+ Que l'espace est un vide ouvert de tous côtés,
+ Abîme où l'on surgit sans voir par où l'on entre,
+ Dont nous fuit la limite et dont nous suit le centre,
+ Habitacle de tout, sans laideurs ni beautés...
+
+Faut-il descendre dans le détail? Nous signalons aux périphraseurs du
+dernier siècle, pour leur confusion, ces deux vers sur le baromètre, qu'ils
+auraient tort d'ailleurs de prendre pour une périphrase:
+
+ Ils montent, épiant l'échelle où se mesure
+ L'audace du voyage au déclin du mercure,
+
+et ces deux autres qui craquent, pour ainsi dire, de concision:
+
+ Mais la terre suffit à soutenir la base
+ D'un triangle où l'algèbre a dépassé l'extase...
+
+Notez que ces curiosités n'arrêtent ni ne ralentissent le mouvement
+lyrique; que l'effort patient de ces définitions précises n'altère en rien
+la véhémence du sentiment qui emporte le poète. Après le grave prélude, les
+strophes ont une large allure d'ascension. Une des beautés du _Zénith_,
+c'est que l'aventure des aéronautes y devient un drame symbolique; que leur
+ascension matérielle vers les couches supérieures de l'atmosphère
+représente l'élan de l'esprit humain vers l'inconnu. Et après que nous
+avons vu leurs corps épuisés tomber dans la nacelle, la métaphore est
+superbement reprise et continuée:
+
+ Mais quelle mort! La chair, misérable martyre,
+ Retourne par son poids où la cendre l'attire;
+ Vos corps sont revenus demander des linceuls.
+ Vous les avez jetés, dernier lest, à la terre
+ Et, laissant retomber le voile du mystère,
+ Vous avez achevé l'ascension tout seuls.
+
+Le poète, en finissant, leur décerne l'immortalité positiviste, la
+survivance par les oeuvres dans la mémoire des hommes:
+
+ Car de sa vie à tous léguer l'oeuvre et l'exemple,
+ C'est la revivre en eux plus profonde et plus ample.
+ C'est durer dans l'espèce en tout temps, en tout lieu.
+ C'est finir d'exister dans l'air où l'heure sonne,
+ Sous le fantôme étroit qui borne la personne,
+ Mais pour commencer d'être à la façon d'un dieu!
+ L'éternité du sage est dans les lois qu'il trouve.
+ Le délice éternel que le poète éprouve,
+ C'est un soir de durée au coeur des amoureux!...
+
+En sorte qu'on ne goûte que vivant et par avance sa gloire à venir et que
+les grands hommes, les héros et les gens de bien vivent avant la mort leur
+immortalité. C'est un rêve généreux et dont le désintéressement paradoxal
+veut de fermes coeurs, que celui qui dépouille ainsi d'égoïsme notre
+survivance même. Illusion! mais si puissante sur certaines âmes choisies
+qu'il n'est guère pour elles de plus forte raison d'agir.
+
+
+VIII
+
+Cette conclusion du _Zénith_ nous sert de passage aux poèmes proprement
+philosophiques. Une partie des _Épreuves_ y était déjà un acheminement, et
+nous avions rencontré dans la _Vie intérieure_ de merveilleuses définitions
+de l'_Habitude_, de l'_Imagination_ et de la _Mémoire_. Entre temps, M.
+Sully-Prudhomme avait traduit littéralement en vers le premier livre de
+Lucrèce et avait fait précéder sa traduction d'une préface kantienne. Puis,
+les stances _Sur la mort_ essayaient de concevoir la vie par-delà la tombe
+et, n'y parvenant pas, expiraient dans une sorte de résignation violente,
+Le poème des _Destins_ a de plus hautes visées encore. Il nous offre
+parallèlement une vue optimiste et une vue pessimiste du monde, et conclut
+que toutes deux sont vraies. L'Esprit du mal songe d'abord à faire un monde
+entièrement mauvais et souffrant; mais un tel monde ne durerait pas: afin
+qu'il souffre et persiste à vivre, l'Esprit du mal lui donne l'amour, le
+désir, les trêves perfides, les illusions, les biens apparents pour voiler
+les maux réels, l'ignorance irrémédiable et jamais résignée, le mensonge
+atroce de la liberté:
+
+ Oui, que l'homme choisisse et marche en proie au doute,
+ Créateur de ses pas et non point de sa route,
+ Artisan de son crime et non de son penchant;
+ Coupable, étant mauvais, d'avoir été méchant;
+ Cause inintelligible et vaine, condamnée
+ À vouloir pour trahir sa propre destinée,
+ Et pour qu'ayant créé son but et ses efforts,
+ Ce dieu puisse être indigne et rongé de remords...
+
+L'Esprit du bien, de son côté, voulant créer un monde le plus heureux
+possible, songe d'abord à ne faire de tout le chaos que deux âmes en deux
+corps qui s'aimeront et s'embrasseront éternellement. Cela ne le satisfait
+point: le savoir est meilleur que l'amour. Mais l'absolu savoir ne laisse
+rien à désirer; la recherche vaut donc mieux; et le mérite moral, le
+dévouement, le sacrifice, sont encore au-dessus... En fin de compte, il
+donne à l'homme, tout comme avait fait l'Esprit du mal, le désir,
+l'illusion, la douleur, la liberté. Ainsi le monde nous semble mauvais, et
+nous ne saurions en concevoir un autre supérieur (encore moins un monde
+actuellement parfait). Nous ne le voudrions pas, ce monde idéal, sans la
+vertu et sans l'amour: et comment la vertu et l'amour seraient-ils sans le
+désir ni l'effort--et l'effort et le désir sans la douleur?
+Essayerons-nous, ne pouvant supprimer la douleur sans supprimer ce qu'il y
+a de meilleur en l'homme, d'en exempter après l'épreuve ceux qu'elle aurait
+faits justes et de ne la répartir que sur les indignes en la proportionnant
+à leur démérite? Mais la vertu ne serait plus la vertu dans un monde où la
+justice régnerait ainsi. Et il ne faut pas parler d'éliminer au moins les
+douleurs inutiles qui ne purifient ni ne châtient, celles, par exemple, des
+petits enfants. Il faut qu'il y en ait trop et qu'il y en ait de gratuites
+et d'inexplicables, pour qu'il y en ait d'efficaces. Il faut à la vertu,
+pour être, un monde inique et absurde où le souffrance soit distribuée au
+hasard. La réalisation de la justice anéantirait l'idée même de justice. On
+n'arrive à concevoir le monde plus heureux qu'en dehors de toute notion de
+mérite: et qui aurait le courage de cette suppression? S'il n'est immoral,
+il faut qu'il soit _amoral_. Le sage accepte le monde comme il est et se
+repose dans une soumission héroïque près de laquelle tous les orgueils sont
+vulgaires.
+
+ La Nature nous dit: «Je suis la Raison même,
+ Et je ferme l'oreille aux souhaits insensés;
+ L'Univers, sachez-le, qu'on l'exècre ou qu'on l'aime,
+ Cache un accord profond des Destins balancés.
+
+ «Il poursuit une fin que son passé renferme,
+ Qui recule toujours sans lui jamais faillir;
+ N'ayant pas d'origine et n'ayant pas de terme,
+ Il n'a pas été jeune et ne peut pas vieillir.
+
+ «Il s'accomplit tout seul, artiste, oeuvre et modèle;
+ Ni petit, ni mauvais, il n'est ni grand, ni bon.
+ Car sa taille n'a pas de mesure hors d'elle
+ Et sa nécessité ne comporte aucun don...
+
+ «Je n'accepte de toi ni voeux ni sacrifices,
+ Homme; n'insulte pas mes lois d'une oraison.
+ N'attends de mes décrets ni faveurs, ni caprices.
+ Place ta confiance en ma seule raison!»...
+
+ Oui, Nature, ici-bas mon appui, mon asile,
+ C'est ta fixe raison qui met tout en son lieu;
+ J'y crois, et nul croyant plus ferme et plus docile
+ Ne s'étendit jamais sous le char de son dieu...
+
+ Ignorant tes motifs, nous jugeons par les nôtres:
+ Qui nous épargne est juste, et nous nuit, criminel.
+ Pour toi qui fais servir chaque être à tous les autres,
+ Rien n'est bon ni mauvais, tout est rationnel...
+
+ Ne mesurant jamais sur ma fortune infime
+ Ni le bien ni mal, dans mon étroit sentier
+ J'irai calme, et je voue, atome dans l'abîme,
+ Mon humble part de force à ton chef-d'oeuvre entier.
+
+Il serait intéressant de rapprocher de ces vers certaines pages de M.
+Renan. L'auteur des _Dialogues philosophiques_ a plus d'ironie, des dessous
+curieux à démêler et dont on se méfie un peu; M. Sully-Prudhomme a plus de
+candeur: incomparables tous deux dans l'expression de la plus fière et de
+la plus aristocratique sagesse où l'homme moderne ait su atteindre.
+
+Sagesse sujette à des retours d'angoisse. Il y a vraiment dans le monde
+trop de douleur stérile et inexpliquée! Par moments le coeur réclame. De là
+le poème de la _Justice_.
+
+
+IX
+
+La justice, dont le poète a l'idée en lui et l'indomptable désir, il la
+cherche en vain dans le passé et dans le présent. Il ne la trouve ni «entre
+espèces» ni «dans l'espèce», ni «entre États» ni «dans l'État» (tout n'est
+au fond que lutte pour la vie et sélection naturelle, transformations de
+l'égoïsme, instincts revêtus de beaux noms, déguisements spécieux de la
+force). La justice, introuvable à la raison sur la terre, lui échappe
+également partout ailleurs... Et pourtant cette absence universelle de la
+justice n'empêche point le chercheur de garder tous ses scrupules, de se
+sentir responsable devant une loi morale. D'où lui vient cette idée au
+caractère impératif qui n'est réalisée nulle part et dont il désire
+invinciblement la réalisation?... Serait-ce que, hors de la race humaine,
+elle n'a aucune raison d'être; que, même dans notre espèce, ce n'est que
+lentement qu'elle a été conçue, plus lentement encore qu'elle s'accomplit?
+Mais qu'est-ce donc que cette idée? «Une série d'êtres, successivement
+apparus sous des formes de plus en plus complexes, animés d'une vie de plus
+en plus riche et concrète, rattache l'atome dans la nébuleuse à l'homme sur
+la terre...»
+
+ L'homme, en levant un front que le soleil éclaire,
+ Rend par là témoignage au labeur séculaire
+
+ Des races qu'il prime aujourd'hui,
+ Et son globe natal ne peut lui faire honte;
+ Car la terre en ses flancs couva l'âme qui monte
+ Et vient s'épanouir en lui.
+
+ La matière est divine; elle est force et génie;
+ Elle est à l'idéal de telle sorte unie
+ Qu'on y sent travailler l'esprit,
+ Non comme un modeleur dont court le pouce agile,
+ Mais comme le modèle éveillé dans l'argile
+ Et qui lui-même la pétrit.
+
+ Voilà comment, ce soir, sur un astre minime,
+ Ô Soleil primitif, un corps qu'un souffle anime,
+ Imperceptible, mais debout,
+ T'évoque en sa pensée et te somme d'y poindre,
+ Et des créations qu'il ne voit pas peut joindre
+ Le bout qu'il tient à l'autre bout.
+
+ Ô Soleil des soleils, que de siècles, de lieues,
+ Débordant la mémoire et les régions bleues,
+ Creusent leur énorme fossé
+ Entre ta masse et moi! Mais ce double intervalle,
+ Tant monstrueux soit-il, bien loin qu'il me ravale,
+ Mesure mon trajet passé.
+
+ Tu ne m'imposes plus, car c'est moi le prodige
+ Tu n'es que le poteau d'où partit le quadrige
+ Qui roule au but illimité;
+ Et depuis que ce char, où j'ai bondi, s'élance,
+ Ce que sa roue ardente a pris sur toi d'avance,
+ Je l'appelle ma dignité...
+
+L'homme veut que ce long passé, que ce travail mille et mille fois
+séculaire dont il est le produit suprême soit respecté dans sa personne
+et dans celle des autres. La justice est que chacun soit traité selon sa
+dignité. Mais les dignités sont inégales; le grand triage n'est pas fini;
+il y a des retardataires. Des Troglodytes, des hommes du moyen âge,
+des hommes d'il y a deux ou trois siècles, se trouvent mêlés aux rares
+individus qui sont vraiment les hommes du XIXe siècle. Il faut donc que la
+justice soit savante et compatissante pour mesurer le traitement de chacun
+à son degré de «dignité». «Le progrès de la justice est lié à celui des
+connaissances et s'opère à travers toutes les vicissitudes politiques.»
+La justice n'est pas encore; mais elle se fait, et elle sera.
+
+La première partie, _Silence au coeur_, écrite presque toute sous
+l'impression de la guerre et de la Commune, est superbe de tristesse et
+d'ironie, parfois de cruauté. Il m'est revenu que M. Sully-Prudhomme
+jugeait maintenant «l'appel au coeur» trop rapide, trop commode, trop
+semblable au fameux démenti que se donne Kant dans la _Critique de la
+raison pratique_, et qu'il se proposait, dans une prochaine édition, de
+n'invoquer ce «cri» de la conscience que comme un argument subsidiaire et
+de le reporter après la définition de la «dignité», qui remplit la neuvième
+_Veille_. Il me semble qu'il aurait tort et que sa première marche est plus
+naturelle. Le poète, au début, a déjà l'idée de la justice puisqu'il part
+à sa recherche. L'investigation terminée, il constate que son insuccès n'a
+fait que rendre cette idée plus impérieuse. «L'appel au coeur» n'est donc
+qu'un retour mieux renseigné au point de départ. Le chercheur persiste,
+malgré la non-existence de la justice, à croire à sa nécessité, et, ne
+pouvant en éteindre en lui le désir, il tente d'en éclaircir l'idée,
+d'en trouver une définition qui explique son absence dans le passé et sa
+réalisation si incomplète dans le présent. Il est certain, à y regarder de
+près, que le poète revient sur ce qu'il a dit et le rétracte partiellement;
+mais il vaut mieux que ce retour soit provoqué par une protestation
+du coeur que si le raisonnement, de lui-même, faisait volte-face.
+En réalité, il n'y avait qu'un moyen de donner à l'oeuvre une consistance
+irréprochable: c'était de pousser le pessimisme du commencement à ses
+conséquences dernières; de conclure, n'ayant découvert nulle part la
+justice, que le désir que nous en avons est une maladie dont il faut
+guérir, et de tomber de Darwin en Hobbes. Mais, plus logique, le livre
+serait à la fois moins sincère et moins vrai.
+
+Ce que j'ai envie de reprocher à M. Sully-Prudhomme, ce n'est pas la
+brusquerie du retour au coeur (les «Voix» d'ailleurs l'ont préparé), ni
+une contradiction peut-être inévitable en pareil sujet: c'est plutôt que
+sa définition de la dignité et ce qui s'ensuit l'ait trop complètement
+tranquillisé, et qu'il trompe son coeur au moment où il lui revient, où il
+se flatte de lui donner satisfaction. La justice sera? Mais le coeur veut
+qu'elle soit et qu'elle ait toujours été. Je n'admets pas que tant d'êtres
+aient été sacrifiés pour me faire parvenir à l'état d'excellence où je
+suis. Je porte ma dignité comme un remords si elle est faite de tant de
+douleurs. Cet admirable sonnet de la cinquième _Veille_ reste vrai, et le
+sera jusqu'à la fin des temps.
+
+ Nous prospérons! Qu'importe aux anciens malheureux,
+ Aux hommes nés trop tôt, à qui le sort fut traître,
+ Qui n'ont fait qu'aspirer, souffrir et disparaître,
+ Dont même les tombeaux aujourd'hui sonnent creux!
+
+ Hélas! leurs descendants ne peuvent rien pour eux,
+ Car nous n'inventons rien qui les fasse renaître.
+ Quand je songe à ces morts, le moderne bien-être
+ Par leur injuste exil m'est rendu douloureux.
+
+ La tâche humaine est longue, et sa fin décevante.
+ Des générations la dernière vivante
+ Seule aura sans tourment tous ses greniers comblés.
+
+ Et les premiers auteurs de la glèbe féconde
+ N'auront pas vu courir sur la face du monde
+ Le sourire paisible et rassurant des blés.
+
+Voilà qui infirme l'optimisme des dernières pages. Ce sont elles qu'il
+faudrait intituler _Silence au coeur!_ car c'est l'optimisme qui est sans
+coeur. Il est horrible que nous concevions la justice et qu'elle ne soit
+pas dès maintenant réalisée. Mais, si elle l'était, nous ne la concevrions
+pas. Après cela, on ne vivrait pas si on songeait toujours à ces choses. Le
+poète, pour en finir, veut croire au futur règne de la justice et prend son
+parti de toute l'injustice qui aura précédé. Que ne dit-il que cette
+solution n'en est pas une et que cette affirmation d'un espoir qui suppose
+tant d'oublis est en quelque façon un coup de désespoir? Il termine, comme
+il a coutume, par un appel à l'action; mais c'est un remède, non une
+réponse.
+
+Tel qu'il est, j'aime ce poème. La forme est d'une symétrie compliquée.
+Dans les sept premières _Veilles_, à chaque sonnet du «chercheur», des
+«voix», celles du sentiment ou de la tradition, répondent par trois
+quatrains et demi; le chercheur achève le dernier quatrain par une réplique
+ironique ou dédaigneuse et passe à un autre sonnet. On a reproché à M.
+Sully-Prud'homme d'avoir accumulé les difficultés comme à plaisir. Non à
+plaisir, mais à dessein, et le reproche tombe puisqu'il les a vaincues.
+Plusieurs auraient préféré à ce dialogue aux couplets égaux et courts une
+série de «grand morceaux». Le poète a craint sans doute de verser dans le
+«développement», d'altérer la sévérité de sa conception. L'étroitesse des
+formes qu'il a choisies endigue sa pensée, la fait mieux saillir, et leur
+retour régulier rend plus sensible la démarche rigoureuse de
+l'investigation: chaque sonnet en marque un pas, et un seul. Puis cette
+alternance de l'austère sonnet positiviste et des tendres strophes
+spiritualistes, de la voix de la raison et de celle du coeur qui finissent
+par s'accorder et se fondre, n'a rien d'artificiel, après tout, que quelque
+excès de symétrie. Tandis que les philosophes en prose ne nous donnent que
+les résultats de leur méditation, le poète nous fait assister à son effort,
+à son angoisse, nous fait suivre cette odyssée intérieure où chaque
+découverte partielle de la pensée a son écho dans le coeur et y fait naître
+une inquiétude, une terreur, une colère, un espoir, une joie; où à chaque
+état successif du cerveau correspond un état sentimental: l'homme est ainsi
+tout entier, avec sa tête et avec ses entrailles, dans cette recherche
+méthodique et passionnée.
+
+Toute spéculation philosophique recouvre ou peut recouvrir une sorte de
+drame intérieur: d'où la légitimité de la poésie philosophique. Je
+comprends peu que quelques-uns aient accueilli _Justice_ avec défiance,
+jugeant que l'auteur avait fait sortir la poésie de son domaine naturel.
+J'avoue que l'_Éthique_ de Spinoza se mettrait difficilement en vers; mais
+l'idée que l'_Éthique_ nous donne du monde et la disposition morale où elle
+nous laisse sont certainement matière à poésie. (Remarquez que Spinoza a
+donné à son livre une forme symétrique à la façon des traités de géométrie,
+et que, pour qui embrasse l'ensemble, il y a dans cette ordonnance
+extérieure, dans ce _rythme_, une incontestable beauté.) L'expression des
+idées même les plus abstraites emprunte au vers un relief saisissant: la
+_Justice_ en offre de nombreux exemples et décisifs. Il est très malaisé de
+dire où finit la poésie. «Le vers est la forme la plus apte à consacrer ce
+que l'écrivain lui confie, et l'on peut, je crois, lui confier, outre tous
+les sentiments, presque toutes les idées», dit M. Sully-Prudhomme. S'il
+faut reconnaître que la métaphysique pure échappe le plus souvent à
+l'étreinte de la versification,--dès qu'elle aborde les questions humaines
+et où le coeur s'intéresse, dès qu'il s'agit de nous et de notre destinée,
+la poésie peut intervenir. Ajoutez qu'elle est fort capable de résumer, au
+moins dans leurs traits généraux, les grandes constructions métaphysiques
+et de les _sentir_ après qu'elles ont été pensées. La poésie à l'origine,
+avec les didactiques, les gnomiques et les poètes philosophes, condensait
+toute la science humaine; elle le peut encore aujourd'hui.
+
+
+X
+
+Bien des choses resteraient à dire. Surtout il faudrait étudier la forme de
+M. Sully-Prudhomme. Il s'en est toujours soucié (l'_Art_, _Encore_). Elle
+est partout d'une admirable précision. Voyez dans les _Vaines tendresses_,
+l'_Indifférente_, le _Lit de Procuste_; le premier sonnet des _Épreuves_;
+les dernières strophes de la _Justice_: je cite, à mesure qu'elles me
+reviennent, ces pages où la précision est particulièrement frappante. Il va
+soignant de plus en plus ses rimes; la forme du sonnet, de ligne si arrêtée
+et de symétrie si sensible, qui appelle la précision et donne le relief,
+lui est chère entre toutes: il a fait beaucoup de sonnets, et les plus
+beaux peut-être de notre langue. Or la précision est du contour, non de la
+couleur: M. Sully-Prudhomme est un «plastique» plus qu'un coloriste. En
+Italie il a surtout vu les statues et, dans les paysages, les lignes
+(_Croquis italiens_). Quand il se contente de décrire, son exactitude est
+incomparable (la _Place Saint-Jean-de-Latran_, _Torses antiques_, _Sur un
+vieux tableau_, etc.). Son imagination ne va jamais sans pensée; c'est pour
+cela qu'elle est si nette et d'une qualité si rare: elle subit le contrôle
+et le travail de la réflexion qui corrige, affine, abrège. Il n'a pas un
+vers banal: éloge unique, dont le correctif est qu'il a trop de vers
+difficiles. Son imagination est, d'ailleurs, des plus belles et, sous ses
+formes brèves, des plus puissantes qu'on ait vues. S'il est vrai qu'une des
+facultés qui font les grands poètes, c'est de saisir entre le monde moral
+et le monde matériel beaucoup plus de rapports et de plus inattendus que ne
+fait le commun des hommes, M. Sully-Prudhomme est au premier rang. Près de
+la moitié des sonnets des _Épreuves_ (on peut compter) sont des images, des
+métaphores sobrement développées et toutes surprenantes de justesse et de
+grâce ou de grandeur. Ses autres recueils offrent le même genre de
+richesse. J'ose dire que, parmi nos poètes, il est, avec Victor Hugo, dans
+un goût très différent, le plus grand trouveur de symboles.
+
+
+XI
+
+M. Sully-Prudhomme s'est fait une place à part dans le coeur des amoureux
+de belles poésies, une place intime, au coin le plus profond et le plus
+chaud. Il n'est point de poète qu'on lise plus lentement ni qu'on aime avec
+plus de tendresse. C'est qu'il nous fait pénétrer plus avant que personne
+aux secrets replis de notre être. Une tristesse plus pénétrante que la
+mélancolie romantique; la fine sensibilité qui se développe chez les très
+vieilles races, et en même temps la sérénité qui vient de la science; un
+esprit capable d'embrasser le monde et d'aimer chèrement une fleur; toutes
+les délicatesses, toutes les souffrances, toutes les fiertés, toutes les
+ambitions de l'âme moderne: voilà, si je ne me trompe, de quoi se compose
+le précieux élixir que M. Sully-Prudhomme enferme en des vases d'or pur,
+d'une perfection serrée et concise. Par la sensibilité réfléchie, par la
+pensée émue, par la forme très savante et très sincère, il pourrait bien
+être le plus grand poète de la génération présente.
+
+Un de ses «amis inconnus» lui adressait un jour ces rimes:
+
+ Vous dont les vers ont des caresses
+ Pour nos chagrins les plus secrets,
+ Qui dites les subtils regrets
+ Et chantez les vaines tendresses,
+
+ Ô clairvoyant consolateur,
+ Ceux à qui votre muse aimée
+ A dit leur souffrance innommée
+ Et révélé leur propre coeur,
+
+ Et ceux encore, ô sage, ô maître,
+ À qui vous avez enseigné
+ L'orgueil tranquille et résigné
+ Qui suit le tourment de connaître;
+
+ Tous ceux dont vous avez un jour
+ Éclairé l'obscure pensée,
+ Ou secouru l'âme blessée,
+ Vous doivent bien quelque retour...
+
+Ce retour, ce serait une critique digne de lui. Mais, pour lui emprunter la
+pensée qui ouvre ses oeuvres, le meilleur de ce que j'aurais à dire demeure
+en moi malgré moi, et ma vraie critique ne sera pas lue.
+
+
+
+
+FRANÇOIS COPPÉE
+
+I
+
+
+Il est trop vrai qu'on ne lit plus guère les poètes au temps où nous
+sommes. Je ne parle pas de Victor Hugo: quoiqu'ils soient devenus _sacrés_,
+on touche encore un peu à ses vers. Tout le monde a entendu réciter le
+_Revenant_ ou les _Pauvres gens_, dans quelque matinée, par une grosse dame
+ou un monsieur en habit noir; il y a des étudiants qui ont parcouru les
+_Châtiments_ et ont même feuilleté la _Légende des siècles_. Musset, lui,
+n'est plus guère le «poète de la jeunesse» d'aujourd'hui. Pourtant il lutte
+encore contre l'indifférence publique; mais quelques-uns de ses derniers
+lecteurs lui font tort. Quant à Lamartine, qui donc l'aime encore et qui le
+connaît? Peut-être, en province, quelque solitaire, ou quelque couventine
+de dix-sept ans qui le cache au fond de son pupitre. Et notez que
+Lamartine, c'est plus qu'un poète, c'est la poésie toute pure. Baudelaire a
+encore des fidèles, mais la plupart ont des façons bien affligeantes de
+l'admirer. Et qui, parmi ce qu'on nomme aujourd'hui le public, aime et
+comprend cette merveille: les _Émaux et Camées_? Et qui sait goûter
+l'alexandrinisme et les mythologies de Théodore de Banville? Bien en a pris
+à Sully-Prudhomme de faire le _Vase brisé_ et à Leconte de Lisle d'écrire
+_Midi_. Encore les nouveaux programmes du baccalauréat ont-ils porté un
+coup funeste à ce fameux _Midi, roi des étés_, que les rhétoriciens ne
+mettent plus en vers latins, opération qui n'était pas commode. C'est tout
+au plus si des poètes comme Anatole France, Catulle Mendès et Armand
+Silvestre (je ne songe ici qu'à leurs vers) ont connu les douceurs de la
+seconde édition. Et on en pourrait nommer, qui ne sont point méprisables,
+dont la première ne sera jamais épuisée.
+
+Non, non, ne croyez pas que les poètes soient lus. Les plus heureux sont
+récités quelquefois, ce qui n'est pas la même chose. Mais, il faut être
+juste, ne croyez pas davantage que tous méritent d'être lus. On a dit
+souvent que rien n'est plus commun aujourd'hui que l'art de faire les vers
+et que jamais on n'a vu une telle habileté technique, une telle «patte»
+chez tant de jeunes versificateurs. Cela peut être le sentiment d'un
+chroniqueur qui lit vite et mal. La vérité, c'est que beaucoup tournent
+passablement un sonnet dans le goût parnassien, comme beaucoup, au siècle
+dernier, tournaient un couplet à Iris; rien de plus. Tout ce qu'on peut
+dire, c'est que, l'art étant plus savant chez les maîtres, les écoliers
+s'en sont quelque peu ressentis. Nombre d'adolescents qui seront plus tard
+avocats, notaires ou journalistes de troisième ordre, le diable les
+poussant et un certain instinct des vers, impriment à leurs frais leurs
+_Juvenilia_. Il se rencontre chez les mieux doués des passages heureux,
+assez souvent une adroite imitation des maîtres. Seulement, n'y regardez
+pas de trop près: outre que leur métal n'est guère à eux vous verriez tout
+ce qu'ils y ont mis de pailles. Les ingénus ou les présomptueux qui depuis
+dix ans ont publié leurs rimes dépassent de beaucoup le millier: les vrais
+artistes ne dépassent point la douzaine.
+
+Mais cette douzaine-là aurait bien le droit de réclamer contre l'injustice
+des hommes ou des choses. Les poètes, petits ou grands, ne sont vraiment
+lus que par les autres poètes. C'est peut-être parce que la poésie est
+devenue de nos jours un art de plus en plus raffiné et spécial et que, soit
+impuissance ou dédain, elle ne connaît plus guère le grand souffle oratoire
+ou lyrique. Car, aux environs de 1830, alors que des poètes exprimaient
+largement et comme à pleine voix des sentiments généraux et des passions
+intelligibles à tout le monde, les lecteurs ne leur manquaient point.
+Il est donc probable que la poésie doit cette diminution de fortune à la
+prédominance croissante de la curiosité artistique sur l'inspiration.
+
+Quoi d'étonnant? Les oeuvres d'une forme très délicate et qui valent
+surtout par là (et c'est de plus en plus le cas de nos meilleurs livres
+de vers) ne sauraient plaire qu'au très petit nombre et, aussi bien, ne
+s'adressent qu'à lui. Le public goûte peu ce qu'on a assez mal appelé l'art
+pour l'art, ce qu'on ferait mieux d'appeler l'art pour le beau; entendez:
+uniquement pour le beau. C'est ce que Flaubert exprimait sous cette forme
+paradoxale: «Les bourgeois ont la haine de la littérature». La preuve que
+ce n'est pas «l'art» qui a séduit le public dans _Madame Bovary_, c'est
+qu'il n'a jamais pu lire _Salammbô_. Ce sont d'autres raisons que des
+raisons d'esthétique qui ont fait la fortune des _Rougon-Macquart_: ce que
+goûte le public dans M. Zola, c'est beaucoup moins l'artiste que le
+descripteur sans vergogne. M. Daudet, par un rare privilège, plaît à tout
+le monde: mais pensez-vous que la foule et les «habiles» aiment en lui
+exactement les mêmes choses? Ce qui a fait le succès de tel jeune romancier
+«idéaliste» qui n'est qu'un fort médiocre écrivain, ce n'est point certes
+ce qu'on pourrait trouver, à la rigueur, d'art et de littérature dans ses
+romans; c'est presque malgré son art (si mince soit-il) qu'il a plu, et
+parce qu'il a su flatter le gros besoin d'émotion, la sentimentalité et la
+banalité de ses lecteurs. Je néglige, parce qu'elle n'agit qu'à partir d'un
+certain moment, une cause importante de succès: la mode.
+
+Si donc il est vrai que le raffinement du fond et les curiosités de la
+forme contribuent fort peu à la fortune d'un livre, comme les poésies d'à
+présent consistent presque toutes dans ces curiosités et dans ce
+raffinement (tandis qu'il entre bien autre chose dans un roman ou dans un
+drame), on comprendra le délaissement où sont tombés les vers. Ajoutez que
+plusieurs grands esprits de notre temps ont paru en faire peu de cas. Le
+mouvement scientifique et critique qui emporte notre âge est, au fond,
+hostile aux poètes. Ils ont l'air d'enfants fourvoyés dans une société
+d'hommes. Comment perdre son temps à chercher des lignes qui riment
+ensemble et qui aient le même nombre de syllabes, quand on peut s'exprimer
+en prose, et en prose nuancée, précise, harmonieuse? Bon dans les cités
+primitives, avant l'écriture, quand les hommes s'amusaient de cette musique
+du langage et que par elle ils gardaient dans leur mémoire les choses
+dignes d'être retenues. Bon encore au temps de la science commençante et
+des premières tentatives sur l'inconnu. Mais depuis l'avènement des
+philologues! L'amour des cadences symétriques et des assonances régulières
+dans le langage écrit est sans doute un cas d'atavisme. Cependant les
+poètes luttent encore. Ils trouvent dans ces superfluités un charme
+d'autant plus captivant qu'ils sont désormais seuls à le sentir. Mais le
+courant du siècle sera le plus fort. Bientôt le dernier poète offrira aux
+Muses la dernière colombe; suivant toute apparence, on ne fera plus de vers
+en l'an 2000.
+
+Et pourtant, parmi nos poètes si délaissés, il en est un dont les vers
+s'achètent, qui en vit, qui est, comme dirait Boileau, «connu dans les
+provinces», qui est goûté des artistes les plus experts et compris par tous
+les publics. Cet être invraisemblable est François Coppée, et sa marque,
+c'est précisément d'être le plus populaire des versificateurs savants, à la
+fois subtil assembleur de rimes et peintre familier de la vie moderne, avec
+assez d'émotion et de drame pour plaire à la foule, assez de recherche et
+de mièvrerie pour plaire aux décadents, et, çà et là, un fond spleenétique
+et maladif qui est à lui.
+
+
+II
+
+Avant tout, M. François Coppée est un surprenant Versificateur. Non qu'il
+n'ait peut-être quelques égaux dans l'art de faire les vers. Mais cet art,
+à ce qu'il me semble, se remarque chez lui plus à loisir, comme s'il était
+plus indépendant du fond. Volontiers j'appellerais l'auteur du _Reliquaire_
+et des _Récits et élégies_ le plus adroit, le plus roué de nos rimeurs.
+
+Il est venu au bon moment, quand notre versification n'avait plus grand
+progrès à faire, d'habiles poètes ayant tour à tour développé ses
+ressources naturelles. L'histoire en serait curieuse. Tenons-nous-en aux
+cent dernières années.
+
+On sait ce qu'étaient devenues la versification et la poésie (car les deux
+ont presque toujours même sort) avec Voltaire, La Harpe, Marmontel et les
+petits poètes érotiques.
+
+Les poètes descripteurs de la fin du XVIIIe siècle avaient, parmi leurs
+ridicules et leur médiocrité, un certain goût du pittoresque, inspiré de
+J-J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, et ils ont eu ce mérite
+d'assouplir la versification et d'enrichir sensiblement le dictionnaire
+poétique. Tout n'est pas charade ni futile périphrase dans les poèmes du
+bon abbé Delille.
+
+Roucher, fort oublié aujourd'hui et que je ne donnerai point pour un grand
+artiste, offre un cas singulier: il est le premier poète dans notre
+littérature moderne qui rime _toujours_ richement. Je veux dire qu'il
+soutient ses rimes par la consonne d'appui toutes les fois que le trop
+petit nombre de mots à désinence pareille ne lui interdit pas ce luxe. Il a
+même des rimes rares (par exemple, _brèche_ et _flèche_, _en foule_ et _le
+pied foule_) qui scandalisent La Harpe, je n'ai pu deviner pourquoi. En
+outre (tout en observant le repos de l'hémistiche), moins souvent qu'André
+Chénier, mais avant lui, il use des rejets avec une certaine hardiesse.
+
+André Chénier en use plus hardiment encore. Surtout il rajeunit notre
+langue poétique aux sources grecques et latines. Mais il n'enrichit point
+la rime. Du reste, son oeuvre n'ayant été publiée que vingt-six ans après
+sa mort, il n'a pu avoir d'influence comme versificateur puisque le progrès
+qu'il a fait faire à la versification n'a point été connu de son temps et a
+été recommencé en dehors de lui.
+
+Millevoye, Fontanes, Chênedollé et quelques autres versifient habilement et
+timidement. Lamartine prend la versification telle qu'elle est: ce lui est
+assez d'apporter une poésie nouvelle. Il ne tient pas à l'opulence des
+rimes; les rejets et les coupes de l'abbé Delille lui suffisent. En
+revanche, il élargit prodigieusement la période poétique.
+
+Musset s'amuse à disloquer l'alexandrin, finit par revenir à la prosodie de
+Boileau et persiste à rimer plus pauvrement que Voltaire.
+
+Sainte-Beuve ressuscite le sonnet; Gautier, les tierces rimes; Banville, la
+ballade, les anciens petits poèmes à forme fixe et presque toutes les
+strophes ronsardiennes.
+
+Victor Hugo, jusqu'aux _Contemplations_, observe à peu près l'ancienne
+coupe de l'alexandrin. Mais dès ses débuts il rime avec richesse; il
+reprend ou invente de belles strophes. Dans ses drames, et dans son oeuvre
+lyrique à partir des _Contemplations_, il lui arrive de hacher le vers et
+d'abuser de l'enjambement au point de rendre la rime peu saisissable à
+l'oreille. Mais, en somme, cette erreur est rare chez lui. Sa rime devient
+de plus en plus étourdissante de richesse et d'imprévu: ses derniers
+volumes sont par là bien amusants. En même temps il accorde droit de cité à
+une nouvelle espèce d'alexandrin, celui qui se partage, non plus en deux,
+mais en trois groupes égaux ou équivalents de syllabes. Mais, par un
+scrupule, par un reste de respect pour la «césure» classique, même quand il
+use de cette coupe nouvelle, il a soin que la sixième syllabe soit au moins
+légèrement accentuée, et il ne souffrirait pas, par exemple, un article à
+cet endroit.
+
+ Il vit un oeil | tout _grand_ ouvert | dans les ténèbres.
+ On s'adorait | d'un _bout_ à l'au | tre de la vie.
+
+Théodore de Banville, Leconte de Lisle, François Coppée ont accepté plus
+franchement ce nouveau vers qu'on pourrait appeler l'alexandrin _trimètre_
+et ne se sont nullement souciés d'accentuer la sixième syllabe:
+
+ Je suis la froi | de et _la_ méchan | te souveraine.
+
+Mais, par une inconséquence singulière, ils n'ont jamais consenti que cette
+sixième syllabe du vers fût la pénultième ou l'antépénultième syllabe
+sonore d'un mot polysyllabique, et ce sont des poètes récents qui, très
+logiquement, ont écrit:
+
+ Elle remit | non_cha_lamment | ses bas de soie.
+ Regardent fuir | en _ser_pentant | sa robe à queue.
+
+Toutefois, si les parnassiens ont peu innové dans la versification, ils ont
+eu, plus que les romantiques, le goût de la perfection absolue, la religion
+de la rime; ils ont, dans leurs meilleurs moments, assoupli encore et
+trempé le vers français et en ont certainement tiré quelques vibrations
+neuves.
+
+Mais tout ceci pourrait nous arrêter longtemps. En résumé, s'il est vrai
+que notre prosodie fourmille encore de petites règles absurdes provenant
+presque toutes de cette idée fausse qu'il faut aussi rimer pour les yeux,
+on doit accorder que la versification française, avec la variété des
+rythmes et des strophes, avec son accentuation moins marquée que celle des
+langues étrangères, mais sensible pourtant, enfin avec l'extrême diversité
+et la sonorité de ses désinences, est pour nos poètes un riche et commode
+instrument. Inférieure par certains côtés à la versification italienne,
+anglaise ou allemande, elle est incomparable par le relief qu'elle sait
+donner aux mots, et surtout par la quantité et la qualité de ses rimes.
+
+Si jamais telle digression fut permise, c'est bien à propos de François
+Coppée. Cet instrument délicat et puissant, il en joue avec une virtuosité
+qui ravit. Il lui a été bon de passer par le petit cénacle parnassien. Sauf
+l'abus, çà et là, des vers non rythmés ni mesurés (à la manière de
+Banville), sa versification est un enchantement. On jouit du choix des
+mots, de la recherche des tours, de telle coupe qui alanguit à dessein la
+marche du vers. On jouit de telle rime rare ou jolie; on attend, on est
+aise de voir arriver sa jumelle. On suit les méandres des longues périodes
+où l'on est amusé par chaque mot et bercé par la phrase entière. Il y a
+dans ces phrases qui brillent et qui ondulent à la façon de «reptiles
+somptueux» une habileté de facture à laquelle on s'intéresse à loisir sans
+être distrait par trop d'émotion ou par trop de pensée. On examine
+curieusement «comment c'est fait»; on aime à toucher du doigt et à
+retourner le joyau bien ciselé. Lisez ce commencement des _Intimités_ (où
+il y a d'ailleurs autre chose que de la virtuosité):
+
+ Afin de mieux louer vos charmes endormeurs,
+ Souvenirs que j'adore, hélas! et dont je meurs,
+ J'évoquerai, dans une ineffable ballade,
+ Aux pieds du grand fauteuil d'une reine malade,
+ Un page de douze ans aux traits déjà pâlis
+ Qui, dans les coussins bleus brodés de fleurs de lis,
+ Soupirera des airs sur une mandoline,
+ Pour voir, pâle parmi la pâle mousseline,
+ La reine soulever son beau front douloureux,
+ Et surtout pour sentir, trop précoce amoureux,
+ Dans ses lourds cheveux blonds où le hasard la laisse,
+ Une fiévreuse main jouer avec mollesse.
+
+Les jolis mots! les doux sons! les charmantes rimes! Et comme la période se
+prolonge en serpentant et vient mourir avec langueur! La remarque vaut, je
+crois, la peine d'être faite: la période poétique de M. François Coppée est
+souvent d'une extrême ampleur, mais, si je puis dire, avec des
+articulations molles et non saillantes; sinueuse et longue comme Biblis au
+moment où elle va se fondre en eau, ou comme les corps des nymphes et des
+déesses dans l'orfèvrerie florentine. Et dans le déployé et le flottant de
+cette phrase tous les détails restent précis. Cela est d'un art très
+curieux.
+
+Quand il s'agit des poèmes de M. Coppée, souvent certes on peut parler de
+«chefs-d'oeuvre» au sens habituel, mais plus souvent et mieux encore au
+sens où le mot était pris autrefois dans les confréries d'ouvriers des arts
+manuels. Ce sont bien «chefs-d'oeuvre» en ce sens, ses toutes premières
+poésies, du temps qu'il faisait ses preuves de maîtrise dans l'atelier
+parnassien: le _Fils des armures_[5], le _Lys_[6], _Bouquetière_[7], le
+_Jongleur_[8], _Ferrum est quod amant_[9], etc., et plus tard les _Récits
+épiques_, cette _Légende des siècles_ en miniature, plus soignée que la
+grande, de fabrication plus élégante, mieux polie et vernissée. Quelles
+perles que le _Pharaon_[10], l'_Hirondelle du Bouddha_[11], les _Deux
+tombeaux_[12]! Disons le mot, cela fait songer à d'excellents vers latins:
+ceux qui se sont délectés à cet exercice avant le découronnement des études
+classiques me comprendront. M. François Coppée me rappelle les grands
+versificateurs de «l'âge d'argent» de la littérature latine. Il a les
+souplesses d'un Stace et les roueries d'un Claudien. Il est peut-être le
+seul poète de nos jours qui soit capable de faire sur commande de très bons
+vers. Et il est devenu en effet une façon de poète officiel, toujours prêt,
+lors des anniversaires et des inaugurations, à dire ce qu'il faut, et le
+disant à merveille. Voyez le poème pour le cinquantenaire de _Hernani_, les
+strophes à Corot[13], les vers lus par Porel à Amsterdam, etc. Ce serait
+grande sottise et présomption de mépriser ce talent-là ou de le croire
+facile.
+
+ [Note 5: _Poèmes divers_.]
+
+ [Note 6: _Ibidem_.]
+
+ [Note 7: _Le Reliquaire_.]
+
+ [Note 8: _Poèmes divers_.]
+
+ [Note 9: _Ibidem_.]
+
+ [Note 10: _Récits épiques_.]
+
+ [Note 11: _Ibidem_.]
+
+ [Note 12: _Ibidem_.]
+
+ [Note 13: _Le Cahier rouge_.]
+
+Quelque niais dira: M. Coppée nous montre, par un exemple charmant et
+déplorable, que l'habileté sans l'inspiration ne saurait s'élever à ces
+hauteurs où... (laissons-le finir sa phrase). On dirait plus justement:
+L'admirable chose que le «métier», le «sens artiste», la science des
+procédés du style, l'adresse à arranger les mots, l'art de la composition!
+Et comme cela va loin! Il faut assurément vénérer les poètes qu'on dit
+inspirés, _entheoi_, qui ne se possèdent plus, qui sont possédés par un
+dieu. Mais ils deviennent rares: l'inconscience décroît, et une certaine
+naïveté qui entre dans la composition du génie. Nous avons des poètes qui
+le sont quand ils veulent et comme ils veulent, qui se donnent et quittent
+à volonté l'émotion congruente à leur dessein. Il n'est guère de poète plus
+détaché de son oeuvre, plus purement orfèvre que M. François Coppée: cela
+ne l'empêche point de faire, quand il lui plaît, des poèmes qui
+attendrissent les foules. Le progrès de la réflexion et de la conscience
+psychologique finira sans doute par éliminer les poètes inspirés. Il nous
+restera des poètes-artistes qui sauront au besoin imiter même l'inspiration
+pour leur plaisir et celui des autres, et chez qui l'intelligence sera à
+deux doigts du génie et en saura faire office, si bien que le monde n'y
+perdra presque pas.
+
+
+
+
+III
+
+Pourtant, quand on a dit de M. Coppée qu'il peut passer pour le plus adroit
+de nos ouvriers en rimes, encore que l'éloge ne soit pas mince, ce serait
+lui faire tort que de réduire à cela son mérite. Il faut indiquer d'autres
+traits par lesquels sa physionomie se précise. Nous savons par lui qu'il
+est fils de ce Paris populaire qu'il aime et comprend si bien. Enfant
+nerveux et maladif, il a dû connaître de bonne heure les souffrances
+délicates, les sensations déjà artistiques. À y bien regarder, sa
+virtuosité n'est qu'une des formes de cette sensibilité subtile. Car c'est
+par la même sensibilité qu'on est amoureux des mots et de leurs
+combinaisons, qu'on y saisit certaines nuances fugaces, et qu'on est
+curieux des réalités, qu'on en reçoit des impressions très déliées et
+douloureuses ou charmantes. Un grand virtuose, quoiqu'on ait pu parfois s'y
+tromper, est nécessairement un homme très sensible. Tout au moins la
+recherche, même exclusive, de la forme suppose-t-elle une sorte de
+sensualité épurée, qui peut être aussi communicative qu'une émotion morale.
+Et c'est pourquoi le plus impassible des écrivains (Leconte de Lisle ou
+Gustave Flaubert) peut _intéresser_ violemment ceux qui savent lire.
+
+Mais M. Coppée nous retient encore par d'autres raisons secrètes. Il y a
+souvent chez lui un certain charme léger comme un parfum et qu'il n'est pas
+aisé d'expliquer. Il y faut des exemples. Lisez la première _Intimité_
+(déjà citée):
+
+ Il se mourra du mal des enfants trop aimés...
+
+_Sur la terrasse_[14]:
+
+ Près de moi, s'éloignant du groupe noir des femmes,
+ La jeune fille était assise de profil...
+
+_Fantaisie nostalgique_[15]:
+
+ Je suis comme un enfant volé par des tziganes...
+
+_La Chambre abandonnée_[16]:
+
+ La chambre est depuis très longtemps abandonnée...
+
+ [Note 14: _Le Cahier rouge_.]
+
+ [Note 15: _Ibidem_.]
+
+ [Note 16: _Contes en vers_.]
+
+Les quatre pièces sont assez différentes; mais il me semble que la même
+impression délicieuse s'en dégage. Ce charme tient d'abord, en partie, aux
+vers eux-mêmes, tout ensemble sinueux et précis, plastiques et ondoyants,
+pittoresques et berceurs, d'un rythme lent et d'une limpidité cristalline.
+Mais ce n'est pas tout. Il y a là (je suis fâché que le mot ne soit plus à
+la mode) une _mélancolie_ qui caresse, une tristesse voluptueuse et comme
+amusée, le double sentiment de la grâce des choses et de leur fugacité, une
+élégante rêverie d'anémique et de dilettante[17]. Je crois bien qu'après
+tout on ne saurait mieux trouver, pour caractériser ce charme, que le mot
+de _morbidesse_, devenu malheureusement aussi banal que celui de mélancolie
+et plus ridicule encore: c'est étonnant, la quantité de mots usés qu'on
+n'ose plus employer de notre temps!
+
+ [Note 17: C'est ici qu'il faudrait citer le _Passant_, si le théâtre de
+ M. Coppée ne voulait une étude à part.]
+
+Ce charme, quel qu'il soit, respire dans les _Intimités_. Ce n'est presque
+rien pourtant: une liaison avec une Parisienne; des rendez-vous dans une
+chambre bleue; attentes, souvenirs, quelques promenades ensemble, puis la
+lassitude... Mais ce sont des câlineries, des mièvreries, des chatteries de
+sentiment et de style! Ainsi que des chiffons de la bien-aimée, il s'en
+exhale «quelque chose comme une odeur qui serait blonde». Non pas
+«amour-passion», non pas même peut-être «amour-goût», mais
+«amour-littérature», d'une volupté digérée et spiritualisée; passion
+d'artiste blasé d'avance, mais qui se plaît à ce demi-mensonge, de
+sceptique au coeur tendre qui se délecte ou se tourmente avec ses
+imaginations; amour où se rencontrent, je ne sais comment, l'égoïsme du
+raffiné qui observe sa maîtresse un peu comme un objet d'art et un peu
+comme un joli animal,--et la faiblesse de l'enfant qui aime se plaindre
+pour se sentir caresser. Avec cela d'aimables détails de vie parisienne et
+de paysage parisien. Le tout est délicieux de coquetterie et de langueur.
+Il y a dans les livres des poètes, pour chaque fidèle, un coin qu'il
+préfère aux autres, qu'il chérit d'une tendresse particulière: ce petit
+coin, dans l'oeuvre de François Coppée, ce seraient pour moi les
+_Intimités_.
+
+Il y a des longueurs, ou plutôt des lenteurs, une manière par trop
+flottante et berçante dans _Angélus_[18], cette histoire d'un enfant élevé
+au bord de la mer par un vieux prêtre et un vieux soldat, et qui meurt de
+n'avoir point de mère, de trop rêver et de ne pas jouer, d'être aimé trop
+et d'être mal aimé, d'être trop baisé et d'être baisé par des lèvres trop
+froides. Ce petit poème a, pour plaire aux amoureux de poésie, un précieux
+mélange de pittoresque familier et franc (on songe parfois au _Vicaire de
+Wakefield_) et de tendresse un peu languide et efféminée.
+
+ [Note 18: _Poèmes divers_.]
+
+Peut-être le poème d'_Olivier_ offre-t-il, avec une plus grande perfection
+de forme, une moindre originalité. Le poète Olivier (en qui l'auteur, il
+nous en avertit, se peint lui-même, et avec un soupçon de complaisance),
+cherchant le repos à la campagne, chez un vieil ami gentilhomme-fermier, y
+rencontre une jeune fille et rêve bientôt d'amour honnête et pur et de
+mariage. La gracieuse page que celle-ci! Je la donne un peu au hasard,
+entre bien d'autres, pour le plaisir, et pour que quelque chose du texte
+varie mon commentaire et rende le poète un instant présent au lecteur:
+
+ Ce serait sur les bords de la Seine. Je vois
+ Notre chalet, voilé par un bouquet de bois.
+ Un hamac au jardin, un bateau sur le fleuve.
+ Pas d'autre compagnon qu'un chien de Terre-Neuve,
+ Qu'elle aimerait et dont je serais bien jaloux.
+ Des faïences à fleurs pendraient après les clous,
+ Puis beaucoup de chapeaux de paille et des ombrelles.
+ Sous leur papier chinois les murs seraient si frêles
+ Que, même en travaillant, à travers la cloison,
+ Je l'entendrais toujours errer par la maison
+ Et traîner dans l'étroit escalier sa pantoufle
+ Les miroirs de ma chambre auraient senti son souffle
+ Et souvent réfléchi son visage, charmés.
+ Elle aurait effleuré tout de ses doigts aimés,
+ Et ces bruits, ces reflets, ces parfums venant d'elle,
+ Ne me permettraient pas d'être une heure infidèle.
+ Enfin, quand, poursuivant un vers capricieux,
+ Je serais là, pensif et la main sur les yeux,
+ Elle viendrait, sachant pourtant que c'est un crime,
+ Pour lire mon poème et me souffler ma rime,
+ Derrière moi, sans bruit, sur la pointe des pieds.
+ Moi qui ne veux pas voir mes secrets épiés,
+ Je me retournerais avec un air farouche;
+ Mais son gentil baiser me fermerait la bouche,
+ Et dans les bois voisins, etc.
+
+Mais, un jour, pendant une promenade à cheval, Suzanne, voulant cueillir
+une fleur, dit à Olivier: «Tenez-moi ma cravache», et, une autre fois,
+essayant une parure: «Comment me trouvez-vous?» Et tout à coup Olivier
+s'est rappelé que ces deux phrases lui ont été dites par deux de ses
+anciennes maîtresses; il les revoit avec une netteté irritante: c'est fini,
+son passé le ressaisit; jamais il ne pourra s'en affranchir ni aimer une
+vierge comme il convient de l'aimer.
+
+ C'est donc vrai! Le passé maudit subsiste encore.
+ Le voilà! c'est bien lui!
+ Impitoyable, il souille avec ce que j'abhorre
+ Ce que j'aime aujourd'hui.
+
+
+ C'est dit! Le vieil enfer me poursuit de sa haine
+ Jusqu'en mon nouveau ciel.
+ Sa boue est sur ce lis. Cette gravure obscène
+ Se cache en ce missel.
+
+
+ Meurs, ô suprême espoir qui me restait dans l'âme!
+
+
+ Meurs! Pour les souvenirs il n'est pas de Léthé.
+ Meurs! car les vieux remords sont exacts et fidèles
+ Ainsi que la marée et que les hirondelles,
+ Et tout baiser mauvais vibre une éternité!
+
+Olivier quitte Suzanne et se sauve à Paris...
+
+ Il voudrait bien mourir, ne pouvant plus aimer.
+
+ Je sais bien tout ce qu'on peut dire contre ce poème.
+ Qu'est-ce autre chose qu'une variation de plus sur le
+ vieux thème romantique:
+
+Oh! malheur à celui qui laisse la débauche...?
+
+C'est une chanson de jadis, et non des meilleures, qu'Olivier nous chante.
+Si le souvenir de sa duchesse et de son actrice le trouble si fort, c'est
+tout simplement qu'au fond il n'aime pas tant que cela sa petite
+provinciale et qu'il lui préfère, non précisément la duchesse et l'actrice,
+mais le genre d'amour qu'elles savent donner. Et il n'y a pas là de quoi
+vouloir mourir. Ou bien, si vraiment il souffre de ne pouvoir aimer
+purement, c'est qu'il aime déjà ainsi, et l'on conçoit peu que les
+ressouvenirs de ses bonnes fortunes l'en découragent si vite. Mais, à dire
+vrai, tout se passe dans sa tête: il n'aime ni ne souffre autant qu'il le
+dit, il est dupe d'une illusion de poète. Un homme comme Olivier ne peut
+plus aimer d'une certaine façon que _littérairement_ et, s'il s'en aperçoit
+(ce qui n'est pas assez marqué dans le poème), le sentiment de son
+impuissance ne saurait être aussi horriblement douloureux qu'il nous est
+montré. Après cela, on souffre ce qu'on croit souffrir: l'illusion
+d'Olivier, partagée par M. Coppée, est d'une évidente sincérité et qui
+sauve le poème. Il est encore mieux sauvé par les parties de description
+familière et, si l'on peut contester sur le sujet, il faut avouer que le
+cadre est charmant. Le lieu commun romantique (si lieu commun il y a) est
+tout rajeuni par la mise en oeuvre, par le décor et les accessoires du
+petit drame. Les tableaux parisiens ou provinciaux, le dimanche à Paris
+dans un quartier populaire, le retour du poète sur son enfance, le récit de
+son voyage, son arrivée au village natal, sa vie à la campagne dans la
+ferme-château, ce sont là de très aimables modèles d'un genre que
+Sainte-Beuve aimait et où M. Coppée a du premier coup excellé.
+
+Le charme dont nous étions tout à l'heure en quête se retrouve dans
+certaines pièces du _Cahier rouge_ et surtout dans l'_Exilée_[19], très
+court recueil, mais d'un accent particulier, plus chaste et, je crois, plus
+épris que celui des _Intimités_; petits vers où se joue et se plaint
+l'amour d'un Parisien de quarante ans pour une jeune fille de Norvège
+rencontrée en Suisse dans quelque hôtel; fantaisie d'artiste sans doute,
+mais avec de la tendresse et presque de la candeur au fond; dernier amour,
+regain de printemps et de soleil. Vous voyez bien qu'il se trompait, le
+superbe Olivier qui «voulait mourir, ne pouvant plus aimer». Il aime
+encore; mais aujourd'hui il appelle la bien-aimée «mon enfant» et lui
+promet «l'indulgence d'un père» (ce qui est triste).
+
+ [Note 19: _Récits et élégies_.]
+
+ Et le chagrin qu'un jour vous me pourrez donner,
+ J'y tiens pour la douceur de vous le pardonner.
+
+
+ Vous m'aimerez un peu, moi qui vous aime tant!
+
+Les plaintes redoublent à la fin, et il semble bien qu'il y ait une vraie
+souffrance sous ces vers si bien ciselés. Puis il se résigne; il est fier,
+«dût-il en mourir», d'avoir aimé une dernière fois. Consolation
+mélancolique. Mais il y a bien de la grâce et quelque chose de touchant
+dans ces aveux, ces plaintes, cette fausse résignation. Pauvre poète, à qui
+votre expérience et votre virtuosité auraient dû faire une cuirasse
+impénétrable, tandis que vous offrez à «la belle enfant du Nord» vos rimes
+si bien oeuvrées, on songe un peu au richard qui, dans le tableau de
+Sigallon, offre des bijoux à sa dame. De l'autre côté du tableau, le
+jouvenceau n'offre rien que sa jeunesse. Et voilà pour vous la blessure, et
+pour bien d'autres
+
+ Et je ne me dis pas que c'est une folie,
+ Que j'avais dix-sept ans le jour où tu naquis;
+ Car ce triste passé, je l'efface et l'oublie.
+
+Soyez donc Parisien, sceptique, observateur par métier, artiste et rien de
+plus; soyez habitué de longue date à ne considérer les accidents du monde
+et l'univers entier que comme une matière offerte au travail de l'art!
+«Le coeur est toujours jeune et peut toujours saigner.» Et je suis en
+effet tenté de croire que les petites pièces de l'_Exilée_ sont de celles
+où M. Coppée a mis ou laissé le plus de son coeur.
+
+
+IV
+
+Mais ce qui, dans son oeuvre, paraîtra un jour le plus original, ce sont
+sans doute les _Poèmes modernes_ et les _Humbles_.
+
+Sainte-Beuve avait donné des exemples de cette poésie, dont l'idée première
+lui venait peut-être de Wordsworth. «Et moi aussi, nous dit-il, j'ai
+tâché, après mes devanciers, d'être original à ma manière, humblement et
+bourgeoisement, observant l'âme et la nature de près..., nommant les choses
+de la vie privée par leur nom, mais... cherchant à relever le prosaïsme
+de ces détails domestiques par la peinture des sentiments humains et des
+objets naturels[20].» Je rappelle l'adorable pièce qui commence par ce
+vers:
+
+ Toujours je la connus pensive et sérieuse...[21];
+
+l'anecdote du vicaire John Kirkby[22] et celle de _Maria_[23]. Dans la
+première _Pensée d'août_, l'histoire de Doudun, surtout celle de Marèze,
+de ce poète qui se fait homme d'affaires, puis commis, pour soutenir sa
+mère et pour payer une dette d'honneur, n'est-ce pas un peu le sujet
+d'_Un fils_, dans les _Humbles_! Ô le rare poème que celui de _Monsieur
+Jean_[24]!
+
+ [Note 20: Sainte-Beuve, _Pensées de Joseph Delorme_.]
+
+ [Note 21: _Poésies de Joseph Delorme_.]
+
+ [Note 22: _Les Consolations_.]
+
+ [Note 23: _Pensées d'août_.]
+
+ [Note 24: _Ibidem_.]
+
+Et quel malheur que le style dont elle est écrite rende si peu lisible
+cette histoire d'un maître d'école janséniste, cinquième fils de
+Jean-Jacques Rousseau, et qui, ayant su le secret de sa naissance, passe sa
+vie à expier pour son père! Il n'est pas jusqu'aux paysages de la banlieue
+parisienne, chers à M. Coppée[25], dont on ne trouve déjà quelque chose
+chez ce surprenant Sainte-Beuve:
+
+ Oh! que la plaine est triste autour du boulevard!
+ C'est au premier coup d'oeil une morne étendue
+ Sans couleur; çà et là quelque maison perdue,
+ Murs frêles, pignons blancs en tuiles recouverts;
+ Une haie à l'entour en buissons jadis verts;
+ De grands tas aux rebords des carrières de plâtre, etc[26].
+
+ [Note 25: Voir _Promenades et intérieurs_ et le _Cahier rouge_.]
+
+ [Note 26: _Poésies de Joseph Delorme_.]
+
+Mais ces essais si intéressants sont trop souvent compromis par une forme
+cruellement recherchée et entortillée, et telle que je confesse avoir tort
+de m'y plaire. Le grand analyste y veut exprimer, ce semble, des nuances
+d'idées auxquelles se prête fort malaisément la forme étroite et rigoureuse
+du vers. M. François Coppée a mis dans ses petits poèmes une psychologie
+moins laborieuse et une peinture plus détaillée de la vie extérieure; il a
+moins analysé, plus et mieux raconté et décrit, sans que l'impression
+morale qui doit se dégager de ces drames obscurs et qui leur donne tout
+leur prix en ait été diminuée.
+
+Il nous a raconté la vieille fille qui se dévoue à son jeune frère
+infirme[27]; la fiancée de l'officier de marine attendant depuis dix ans
+celui qui ne revient pas[28]; l'idylle de la bonne et du militaire[29]; la
+nourrice qui se met chez les autres pour entretenir un mari ivrogne et qui,
+revenant à la maison, y trouve son enfant mort[30]; l'adolescent qui, ses
+études faites, apprend de sa mère qu'il est fils naturel et qu'elle a
+des dettes, et, renonçant à ses rêves, se fait petit employé pour la
+nourrir[31]; l'amitié du vieux prêtre plébéien et de la vieille demoiselle
+noble[32]; la tristesse de la jeune femme séparée[33]; les passions
+rentrées, les dévouements muets, les douleurs peu tragiques, ridicules
+même à la surface, qui ne sautent pas aux yeux et qu'il faut deviner.
+
+ [Note 27: Le _Reliquaire: Une sainte_.]
+
+ [Note 28: _Poèmes modernes_: l'_Attente_.]
+
+ [Note 29: _Ibid_., le _Banc_.]
+
+ [Note 30: Les _Humbles_: la _Nourrice_.]
+
+ [Note 31: _Ibid._, _Un fils_.]
+
+ [Note 32: _Ibid._, _En province_.]
+
+ [Note 33: _Ibid._, _Une femme seule_.]
+
+Ce fut, à son moment, une chose assez neuve que cette épopée des _Humbles_,
+hardiment et habilement familière, beaucoup plus «réaliste» que les essais
+analogues de Sainte-Beuve et qui marquait dans la poésie un mouvement assez
+pareil à celui qui emportait le roman.
+
+Sans doute Victor Hugo avait chanté les petits dans la _Légende des
+siècles_[34]; mais, ne pouvant se passer de grandeur sensible, il nous
+avait montré des infortunes dramatiques, des douleurs désespérées, des
+sacrifices éclatants. La plupart des héros de M. Coppée passent dans la
+foule, les épaules serrées dans leurs habits étriqués, et n'ont pas même
+de beaux haillons qui les signalent: mais il nous dévoile, doucement et
+comme tendrement, la tristesse ou la beauté cachées sous la médiocrité et
+la platitude extérieure. Rien de plus humain que cette poésie, où les
+détails les plus mesquins deviennent comme les signes de la beauté cachée
+ou du drame secret d'une vie et parlent un langage attendrissant.
+
+ [Note 34: _Pauvres gens_, _Guerre civile_, _Petit Paul_, etc.]
+
+Le poète, est-il besoin de le dire? nous raconte ces histoires en des vers
+d'une singulière souplesse, qui savent exprimer tout sans s'alourdir ni
+s'empêtrer, qui marchent franchement par terre et qui pourtant ont des
+ailes. Veut-on un exemple de cette curieuse poésie, si proche de la prose,
+et qui est encore de la poésie par la vertu du rythme et par le sentiment
+qui est au fond? Je l'emprunte à la pièce intitulée _Un fils_, une des plus
+simples et des plus unies.
+
+Le «bon fils», employé le jour dans un bureau, joue du violon le soir dans
+un petit café-concert de la barrière:
+
+ Dans les commencements qu'il fut à son orchestre,
+ Une chanteuse blonde et phtisique à moitié
+ Sur lui laissa tomber un regard de pitié;
+ Mais il baissait les yeux quand elle entrait en scène.
+ Puis, peu de temps après, elle passa la Seine
+ Et mourut, toute jeune, en plein quartier Bréda.
+ À vrai dire, il l'avait presque aimée et garda
+ Le dégoût d'avoir vu--chose bien naturelle--
+ Les acteurs embrassés et tutoyés par elle.
+ Et son métier lui fut plus pénible qu'avant.
+
+ Or l'état de sa mère allait en s'aggravant.
+ Une nuit vint la mort, triste comme la vie,
+ Et, quand à son dernier logis il l'eut suivie,
+ En grand deuil et traînant le cortège obligé
+ Des collègues heureux de ce jour de congé,
+ Il rentra dans sa chambre et songea, solitaire.
+ Il se vit sans amis, pauvre célibataire,
+ Vieil enfant étonné d'avoir des cheveux gris.
+ Il sentit que son âme et son corps avaient pris
+ Depuis vingt ans la lente et puissante habitude
+ De l'ennui, du silence et de la solitude;
+ Qu'il n'avait prononcé qu'un mot d'amour: «Maman»,
+ Et qu'il n'espérait plus que son simple roman
+ Pût s'augmenter jamais d'un plus tendre chapitre.
+ Le jour à son bureau, le soir à son pupitre,
+ Il revient donc s'asseoir résigné, mais vaincu,
+ Et, libre, il vit ainsi qu'esclave il a vécu.
+ Même dans la maison qu'il habite, personne
+ Ne songe qu'il existe et, la nuit, quand il sonne,
+ Le vieux portier--il a soixante-dix-sept ans
+ Et perd la notion des choses et du temps--
+ Se réveille, maussade, et murmure en son antre:
+ «C'est le petit garçon du cinquième qui rentre.»
+
+On connaît assez, et plus qu'assez, la _Grève des forgerons_ et la
+_Bénédiction_, si remarquables par le mouvement du récit et par l'entente
+de l'effet dramatique. Il y a dans les _Aïeules_ une largeur de touche, une
+franchise qui fait penser aux dessins de François Millet et, dans les
+contes parisiens si bien contés de la _Marchande de journaux_ et de
+l'_Enfant de la balle_, un mélange bien amusant d'esprit, d'émotion et
+d'adresse technique. Je m'en voudrais enfin de ne pas rappeler spécialement
+certaines pages tout à fait exquises: l'enfance pieuse de la petite fille
+noble et de son ami le fils du fermier, le gauche petit séminariste, et
+plus tard les visites du vieux prêtre à la vieille dévote[35]. Et je
+regrette de ne pouvoir citer d'un bout à l'autre les strophes ravissantes
+d'_Une femme seule_:
+
+ Elle était pâle et brune, elle avait vingt-cinq ans;
+ Le sang veinait de bleu ses mains longues et fières;
+ Et, nerveux, les longs cils de ses chastes paupières
+ Voilaient ses regards bruns de battements fréquents.
+
+ Quand un petit enfant présentait à la ronde
+ Son front à nos baisers, oh! comme lentement,
+ Mélancoliquement et douloureusement,
+ Ses lèvres s'appuyaient sur cette tête blonde!
+
+ Mais, aussitôt après ce trop cruel plaisir,
+ Comme elle reprenait son travail au plus vite!
+ Et sur ses traits alors quelle rougeur subite
+ En songeant au regret qu'on avait pu saisir!...
+
+ J'avais bien remarqué que son humble regard
+ Tremblait d'être heurté par un regard qui brille,
+ Qu'elle n'allait jamais près d'une jeune fille
+ Et ne levait les yeux que devant un vieillard...
+
+ [Note 35: _En province_.]
+
+Oserai-je maintenant élever un doute? Je ne sais si M. Coppée a toujours
+su se garder de l'écueil du genre qu'il pratique avec tant de dextérité.
+Justement parce qu'il est trop sûr de son art et de son habileté à tout
+sauver, par coquetterie, par défi, affectant d'aimer Paris surtout dans ses
+verrues et le petit monde surtout dans ses vulgarités, il lui est arrivé de
+«mettre en vers» (l'expression ne convient nulle part mieux) des sujets qui
+en vérité ne réclamaient point cet ornement et appelaient évidemment la
+prose. L'intérêt se réduit alors à voir comment il s'en tire, comment le
+retour de la rime, et de la rime riche, ne nuit en rien à la propriété et à
+la clarté de cette prose qui se donne pour poésie. Il y faut un merveilleux
+savoir-faire; mais enfin tout le mérite de l'ouvrier n'est plus guère que
+dans la difficulté vaincue.
+
+Je ne serais pas loin de ranger parmi ces «exercices» simplement amusants
+une bonne moitié, par exemple, du _Petit épicier_:
+
+ C'était un tout petit épicier de Montrouge,
+ Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge,
+ Exhalait une odeur fade sur le trottoir.
+ On le voyait debout derrière son comptoir,
+ En tablier, cassant du sucre avec méthode.
+ Tous les huit jours, sa vie avait pour épisode
+ Le bruit d'un camion apportant des tonneaux
+ De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux, etc.
+
+Et notez que plus loin le manque de sérieux se trahit par des vers qui
+sentent la plaisanterie du vieux Flaubert:
+
+ Il avait ce qu'il faut pour un bon épicier:
+ Il était ponctuel, sobre, chaste, économe, etc.
+
+Un certain nombre des dizains de _Promenades et Intérieurs_ mériteraient le
+même reproche. On se demande si toutes ces impressions valaient bien la
+peine d'être si soigneusement notées et rimées. Il y en a certes d'aimables
+et de délicates, comme celle-ci:
+
+ J'écris près de la lampe. Il fait bon. Rien ne bouge.
+ Toute petite, en noir, dans le grand fauteuil rouge,
+ Tranquille auprès du feu, ma vieille mère est là.
+ Elle songe sans doute au mal qui m'exila
+ Loin d'elle, l'autre hiver, mais sans trop d'épouvante:
+ Car je suis sage et reste au logis quand il vente.
+ Et puis, se souvenant qu'en octobre la nuit
+ Peut fraîchir, vivement et sans faire de bruit,
+ Elle met une bûche au foyer plein de flammes.
+ Ma mère, sois bénie entre toutes les femmes!
+
+Ou cette autre:
+
+ Dans ces bals qu'en hiver les mères de famille
+ Donnent à des bourgeois pour marier leur fille,
+ En faisant circuler assez souvent, pas trop,
+ Les petits fours avec les verres de sirop,
+ Presque toujours la plus jolie et la mieux mise,
+ Celle qui plaît et montre une grâce permise
+ Est sans dot--voulez-vous en tenir le pari?--
+ Et ne trouvera pas, pauvre enfant, un mari.
+ Et son père, officier en retraite, pas riche,
+ Dans un coin fait son whist à quatre sous la fiche.
+
+J'en pourrais citer bien d'autres encore. Souvent l'album de croquis d'un
+peintre fait plus de plaisir que ses grands tableaux. Rien ne vaut telle
+impression rare fixée toute vive par l'artiste au moment même où il en a
+été frappé. Oui, je le sais, et qu'on peut préférer cela à de gros livres
+et à de grandes _machines_. J'aime à suivre le poète accueillant tous les
+rêves légers qui lui viennent des choses, effleurant d'une souple sympathie
+tout ce qu'il rencontre en chemin; bienveillant au pêcheur à la ligne, même
+au «calicot» qui canote le dimanche et «que le soleil couchant n'attriste
+pas», puis rêvant d'être conservateur des hypothèques et fabuliste dans
+«une ville très calme et sans chemin de fer», ou bien «vicaire dans un
+vieil évêché de province, très loin». Mais n'y a-t-il pas un peu de gageure
+vers la fin de ce dizain d'ailleurs joli?
+
+ C'est vrai, j'aime Paris d'une amitié malsaine;
+ J'ai partout le regret des vieux bords de la Seine.
+ Devant la vaste mer, devant les pics neigeux,
+ Je rêve d'un faubourg plein d'enfance et de jeux,
+ D'un coteau tout pelé d'où ma muse s'applique
+ À noter les tons fins d'un ciel mélancolique,
+ D'un bout de Bièvre avec quelques champs oubliés,
+ Où l'on tend une corde aux troncs des peupliers
+ Pour y faire sécher la toile et la flanelle,
+ Ou d'un coin pour pêcher dans l'île de Grenelle.
+
+Eh! oui, je sens aussi ce charme là, en m'appliquant. Et je me souviens
+d'un passage de _Manette Salomon_ où la poésie de la Bièvre est
+ingénieusement analysée. Mais cette laideur maigre et intéressante de
+certains coins de banlieue, M. Coppée ne se donne pas toujours la peine
+d'en dégager l'âme. Que dis-je? Il cherche surtout dans la banlieue les
+baraques et les guinguettes et s'en tient trop souvent, voulant obtenir un
+effet singulier, à des énumérations de détails plats en rimes riches. Ce
+n'est qu'un jeu, mais trop fréquent, et qui ne se donne pas assez pour un
+jeu[36].
+
+ [Note 36: Et qui par là (comme aussi quelquefois le vers non rythmé et
+ les parenthèses de notre poète) prête à la parodie. Un de mes amis, qui
+ d'ailleurs aime fort Coppée, s'amusait jadis à ce genre de plaisanterie
+ facile:
+
+ SONNET-COPPÉE:
+
+ L'autre jour--et vous m'en croirez si vous voulez,
+ Car un événement simple est parfois bizarre,--
+ Ayant sous le bras deux paquets bien ficelés,
+ Je me dirigeais du côté de Saint-Lazare.
+
+ Après avoir avoir pris mon billet sans démêlés,
+ J'entre dans un wagon et j'allume un cigare
+ D'un sou. Le train--nous en étions fort désolés,--
+ Étant omnibus, s'arrêtait à chaque gare.
+
+ Soudain il siffle et fait halte. Au même moment
+ Un monsieur, pénétrant dans mon compartiment,
+ Prend les billets ainsi qu'on ferait une quête;
+
+ --Et moi, content de voir enfin ma station,
+ Je remets mon billet sans contestation
+ À l'employé portant un O sur sa casquette.
+ ]
+
+Mais c'est trop s'arrêter à de menues critiques. M. Coppée n'en a pas moins
+ce grand mérite d'avoir, le premier, introduit dans notre poésie autant de
+vérité familière, de simplicité pittoresque, de «réalisme» qu'elle peut en
+admettre. Les _Humbles_ sont bien à lui et, dans une histoire du mouvement
+naturaliste de ces vingt dernières années, il ne faudrait point oublier son
+nom.
+
+Ce qu'il pourrait nous donner maintenant et ce que quelques-uns attendent
+de lui, ce serait quelque poème intime et domestique plus impersonnel
+qu'_Olivier_, d'une action plus étendue et plus complexe que les
+historiettes des _Humbles_, où pourraient alterner des peintures de moeurs
+parisiennes et provinciales, populaires et aristocratiques; un poème de la
+vie d'aujourd'hui et qui ne ferait pas double emploi avec le roman
+contemporain, car il n'en prendrait que la quintessence; une oeuvre enfin
+où M. François Coppée se montrerait tout entier: virtuose impeccable,
+songeur délicat, très habile et très sincère, capable de raffinement, de
+mièvrerie, et aussi de franche et populaire émotion, peintre savoureux et
+fin des réalités élégantes et vulgaires et, pour tout dire, poète excellent
+des «modernités».
+
+
+
+
+ÉDOUARD GRENIER
+
+
+On voit dans les musées des tableaux anonymes avec ces inscriptions au bas
+du cadre: École vénitienne, École flamande. Souvent ces tableaux sont
+intéressants et bien peints. Ils doivent être de quelque disciple
+intelligent de Titien ou de Rubens. Certains morceaux pourraient aussi bien
+avoir été peints par ces maîtres. Mais justement l'honneur et le malheur
+de ces tableaux est de rappeler toujours et inévitablement des oeuvres
+supérieures. Il arrive pourtant qu'en sachant regarder, on découvre la
+personnalité de l'auteur, quelque chose qui est à lui et vient de lui. Et
+si l'on n'en est pas tout à fait sûr, on se dit: «Après tout, cet homme a
+dû vivre heureux et son lot est certainement enviable. C'était sans doute
+une âme pure, généreuse, éprise de la beauté, un travailleur studieux,
+désintéressé, respectueux de son art. Il a beaucoup aimé ses maîtres,
+et apparemment ses maîtres l'ont aimé pour sa sincérité, pour son
+enthousiasme, parce qu'il les comprenait bien et parce qu'ils le sentaient
+leur égal au moins par l'âme et par la grandeur du désir.»
+
+Ces réflexions vous viendront certainement si vous parcourez les poésies
+récemment réunies en volumes de M. Édouard Grenier. Vous aurez l'impression
+de quelque chose de fort antérieur à notre génération, quoique cela y
+touche, de quelque chose de «dépassé» et déjà lointain, qui commence à être
+aimable autrement qu'il ne l'a été, à plaire à la façon des vieilles
+choses qui ont paru belles et qui étaient bonnes, et qui sont restées
+intéressantes et touchantes. Vous aurez là enfin un «spécimen» complet et
+distingué de «l'espèce» des poètes d'il y a trente ou quarante ans.
+
+Que les temps sont changés! Et comme cette espèce, si on la prend dans son
+ensemble, s'est lamentablement transformée (je laisse ici la question de
+talent)! Aujourd'hui un jeune homme publie à vingt ans son premier volume
+de vers. Neuf fois sur dix, ce qu'il «chante» dans de courtes pièces
+essoufflées, d'une langue douteuse, entortillée, mièvre et violente, c'est,
+sous prétexte de névrose, la débauche toute crue. On ne saurait ouvrir un
+de ces petits volumes sans tomber sur une paire de seins, quand encore
+il n'y a que cela. Ou bien ce sont les blasphèmes, le pessimisme et le
+naturalisme à la mode. Et puis c'est tout. Peu après notre bon jeune homme
+plante là sa Muse, et je n'ai pas le courage de l'en blâmer. Il écrit
+alors, lui qui n'a rien vu, quelque roman brutal et répugnant, d'ailleurs
+faux comme un jeton, qui a parfois deux éditions. Puis il recommence. S'il
+a de la chance, il entre dans un journal où il écrit n'importe quoi. Et
+après? Je vous avoue que cela m'intéressera peu.
+
+
+I
+
+M. Édouard Grenier a fait des vers toute sa vie et il a publié les premiers
+à trente-sept ans. Et, sauf un petit nombre de pièces qu'il a réunies
+sous ce titre: _Amicis_, il n'a composé que de grands poèmes, épiques,
+philosophiques, mystiques, symboliques, tragiques. Il a écrit la _Mort du
+Juif errant_, qui fait songer à Edgar Quinet et à Lamartine; l'_Elkovan_,
+une histoire d'amour qui fait surtout penser à Musset; le _Premier jour de
+l'Éden_, qui rappelle Milton et Alfred de Vigny; _Prométhée délivré_, qui
+évoque les noms d'Eschyle et de Shelley; _Une vision_ qui évoque celui
+de Dante; et _Marcel_, poème en dix chants, et _Jacqueline_, tragédie
+historique en cinq ou six mille vers.
+
+Il a porté dans sa tête et dans son coeur les plus belles pensées, les plus
+vastes imaginations, les conceptions les plus grandioses. Chacune de ses
+oeuvres est un de ces rêves où l'on s'enferme et où l'on vit des mois et
+des ans, comme dans une tour enchantée. A-t-il senti parfois sa puissance
+inégale à son dessein? Je ne sais, car la nature bienfaisante lui a donné
+un talent assez abondant et facile pour qu'il n'éprouve que rarement la
+douleur de la lutte et de l'effort et pour qu'il puisse croire de bonne foi
+avoir réalisé son rêve. S'il est vrai que l'artiste jouit plus encore de
+l'oeuvre conçue que du succès de l'oeuvre achevée, M. Grenier a dû être
+heureux. Et en même temps la préoccupation constante de l'oeuvre aimée le
+retenait, quoi qu'il fît, dans les plus pures régions de la pensée et du
+sentiment, lui gardait l'âme haute, lui rendait facile la pratique des
+vertus qui font la dignité de la vie. Si peut-être il n'a pas été assez
+fort pour traduire entièrement tous ses songes, il en a vécu et, comme pour
+le récompenser du grand désir qu'il avait de leur communiquer la vie, ils
+lui ont donné en retour la sérénité et la bonté. Léguer aux hommes une de
+ces oeuvres où ils se reconnaissent et qu'ils vénèrent dans la suite des
+siècles, cela est sublime et cela est rare. Mais avoir eu le coeur assez
+haut situé pour l'entreprendre--et cela dix fois de suite--ce n'est déjà
+pas si commun. Passons donc en revue les plus beaux rêves de M. Grenier.
+
+Le poète nous transporte dans un vieux château romantique, «à mi-côte des
+monts, sous un glacier sublime». Un étranger se présente, à qui le poète
+donne à souper. C'est Ahasver, le Juif errant, qui, pendant qu'une tempête
+farouche ébranle le vieux burg, raconte son histoire. «Après l'anathème que
+lui a lancé Jésus gravissant le Golgotha, il a vu mourir tous ceux qu'il
+aimait, et il a cru enfin au Christ le jour où son fils est mort; mais il a
+refusé de «plier les genoux». Puis il a vu sa race dispersée, la religion
+nouvelle s'emparer du monde, l'empire crouler. Il était plein de haine
+et d'ennui; il parcourait le monde, sinistrement. Mais une nuit, sur les
+ruines du Colisée, il a été touché d'un rayon d'en haut, il s'est repenti.
+Alors le Christ apparaît. Il annonce à l'éternel voyageur qu'il est
+pardonné et qu'il peut enfin mourir. Et Ahasver meurt en effet sous les
+yeux du poète.
+
+L'auteur rapporte dans sa préface que Théophile Gautier disait de la
+_Mort du Juif errant_ que c'était «une belle fresque sur fond d'or».
+Pourquoi une fresque? Est-ce parce qu'en effet les couleurs n'en sont
+pas tout à fait aussi éclatantes que le souhaiteraient nos imaginations
+surmenées et blasées? Et le fond d'or? Qu'est-ce que ce fond d'or?
+Je pense que c'est l'idéalisme de M. Grenier.
+
+«Lamartine voyait dans la _Mort du Juif errant_ la plus belle épopée
+moderne et voulait que je reprisse ce sujet en vingt-quatre chants.»
+Comme ils y allaient, ces hommes d'autrefois! Au fait, c'était un cadre
+assez pareil à celui de l'immense épopée que Lamartine avait conçue et
+dont il n'a écrit que le commencement et la fin (la _Chute d'un ange_ et
+_Jocelyn_): l'aventure d'un ange déchu remontant à la perfection première
+par des expiations successives dans des pays et des siècles différents,
+si bien que son épopée devait être celle de l'humanité. Ah! ils étaient
+braves, nos grands-pères! Ils rêvaient des poèmes qui eussent expliqué le
+monde et son histoire, la destinée de l'homme et de sa planète. Comme ils
+nous mépriseraient, nous plus modestes et plus vicieux, qui n'avons plus
+de «longs espoirs» ni de «vastes pensées», qui nous renfermons dans la
+sensation présente et la voulons seulement aussi fine et aussi intense
+qu'il se peut!
+
+La vérité, c'est que cette légende du Juif errant est un cadre admirable:
+on y met tout ce qu'on veut. M. Richepin le reprenait dernièrement dans une
+oeuvre de rhétorique brillante et bruyante, pour exprimer une idée toute
+contraire à celle de M. Grenier. Le Juif errant avait «marché» en effet;
+il assistait au déclin de la religion du Christ, aux progrès de la pensée
+libre, et triomphait contre celui qui l'avait maudit. Et puis, cette
+légende d'Ahasvérus offre un cas intéressant de psychologie fantastique,
+que M. Grenier a au moins indiqué dans la meilleure partie de son poème:
+
+ Je voulus me mêler à mon peuple, à la foule.
+ Mais, comme un roc debout dans un fleuve qui coule,
+ Immobile au milieu des générations,
+ J'avais vu les mortels glisser par millions.
+ Le fleuve humain roulant son onde fugitive
+ Avait passé; j'étais resté seul sur la rive.
+ D'un voyage lointain je semblais revenu;
+ Parmi des inconnus j'errais en inconnu.
+ Les choses seulement me restaient familières,
+ Et pour contemporains je n'avais que des pierres.
+
+Imaginez un peu l'état d'esprit d'un homme qui ne doit point mourir et qui
+le sait, un immortel dans un monde où tout passe. La certitude de survivre
+à tous ceux et à toutes celles qu'il aime doit lui inspirer le dégoût et
+l'épouvante de l'amour et le rendre enfin incapable d'aimer. Et quelle
+atroce solitude que celle d'un homme qui n'est de l'âge de personne, qui
+n'est d'aucune génération et qui, ayant vu passer tant de choses, ne
+saurait plus s'intéresser à rien de ce qui passe! Si une expérience de
+trente ou quarante ans est souvent amère, que dire d'une expérience de deux
+mille ans! Et quelle misanthropie qu'une misanthropie de vingt siècles!
+Enfin, comme le malheureux immortel doit sentir plus cruellement que nous
+la fugacité et l'inutilité des vies humaines! Nous nous sentons passer,
+mais au moins nous passons. Donnez une âme à la rive qui demeure tandis que
+le fleuve s'écoule: la rive connaîtra, mieux que les vagues, la vanité et
+la tristesse de leur fuite, et la rive enviera les flots. Quelle désolation
+d'avoir, avec une pauvre âme vivante, la durée d'une montagne! Et comme il
+doit désirer la mort, celui qui ne peut pas mourir!
+
+L'_Elkovan_ est un conte d'amour en trois chants avec un prélude et un
+épilogue. Un batelier du Bosphore, Djérid, devient amoureux de la belle
+Aïna. Il fait semblant d'être aveugle pour s'introduire auprès d'elle et
+lui chanter des chansons amoureuses. Et il ne paraît pas devoir s'en tenir
+aux chansons. Mais le vieux mari d'Aïna découvre la ruse et fait crever les
+yeux au chanteur... Un peu après, Djérid, errant sur le quai, entend qu'on
+jette à la mer Aïna cousue dans un sac. En même temps un elkovan (oiseau du
+pays) vient se poser sur sa main, et il croit que c'est l'âme de son amie.
+Dans tout cela beaucoup d'amour pur, d'idéal, de mélancolie et de cette
+«couleur locale» un peu convenue qu'on aimait sous Louis-Philippe. C'est
+quelque chose de pur, d'élégant et de gracieusement vieillot: une _Namouna_
+lamartinienne ou, si l'on préfère, une romance en récit dans un décor des
+_Orientales_.
+
+Puis voici un dialogue entre l'ange de la France, l'ange de l'Italie,
+_l'ange de la Pologne_, Lucifer et saint Michel. La Pologne, nous l'aimons
+bien, car les Polonais nous ressemblent un peu. Pourtant la Pologne nous
+fait sourire aujourd'hui et nous ne la voyons plus guère que sous les
+espèces d'un Ladislas de table d'hôte. Or la Pologne a fort préoccupé
+M. Édouard Grenier. Elle reparaît dans _Marcel_. Qu'est-ce à dire, sinon
+que M. Grenier a eu toutes les illusions et toutes les générosités d'une
+époque qui en avait beaucoup et qui ne nous les a pas léguées?
+
+Il y a de la grandeur et de la grâce dans le _Premier jour de l'Éden_.
+L'air, les eaux, les arbres, les fleurs, les cygnes, toute la création
+chante à la femme sa bienvenue au jour. Ève, déjà inquiète et capricieuse,
+trouve les animaux, les fleurs, les oiseaux beaucoup plus jolis et plus
+heureux qu'elle. N'est-ce pas une aimable idée? Adam proteste: c'est, sans
+doute, ce qu'elle désirait. Arrive le serpent qui fait aussi sa déclaration
+à la femme, non plus innocemment comme les arbres ou les cygnes, mais
+finement, tendrement, humblement, comme un séducteur, comme un amoureux,
+comme un homme. Ève est ravie; au reste, ce petit animal l'a tout de suite
+intéressée:
+
+ Sous sa gaine allongée et son réseau d'écaille,
+ Comme il sait se mouvoir dans sa petite taille!
+ La grâce sert de rythme à tous ses mouvements.
+ L'esprit lui sort des yeux, et ses yeux sont charmants.
+ De quel air suppliant il retourne la tête!
+ Ne crains rien; viens vers moi, pauvre petite bête!
+ Ta démarche est étrange et ton corps incomplet;
+ Mais ton malheur me touche et ton regard me plaît.
+
+Elle l'enroule autour de son bras et de son cou dont il fait ressortir la
+blancheur, et le serpent de l'Éden est la première parure de la femme, son
+premier collier, son premier bracelet. Et alors il lui parle à l'oreille,
+lui dit que la terre est déjà fort ancienne, qu'il y a eu déjà un autre
+monde avant celui-là, celui des reptiles, beaucoup plus grand. Dieu l'a
+détruit et tout est devenu petit et joli. Mais ce monde nouveau, Dieu
+voudra peut-être encore le remplacer par un autre.... L'arrivée d'Adam
+interrompt l'entretien; mais le serpent a donné rendez-vous à Ève sous
+l'arbre de la science: c'est là qu'il lui dira le reste. La nuit vient:
+Ève a peur que ce ne soit la fin du monde; Adam même, déjà faible, n'est
+pas tranquille: un ange apparaît et les rassure. Ainsi nous assistons au
+prologue de la tentation et nous la voyons commencer avec la vie même de
+la femme: l'idée est ingénieuse. M. Grenier a été rarement mieux inspiré
+que dans cette belle et délicate «idylle».
+
+Après Milton, Eschyle. Les dieux de l'Olympe sont inquiets. Une voix a crié
+sur la mer: «Pan est mort!» Prométhée seul connaît le secret des destinées.
+Jupiter lui envoie, pour lui arracher ce secret et en lui offrant de
+partager l'empire, le subtil Mercure, puis le bon Vulcain. Prométhée refuse
+de répondre, défie et menace. Il ne parlera que si Jupiter lui-même vient
+l'implorer. Jupiter consent enfin à s'humilier devant son ennemi, lui fait
+enlever ses fers, et Prométhée annonce alors la naissance d'un dieu nouveau
+qui détrônera tous les anciens dieux.
+
+Cette «tragédie» a de la pureté, de l'élévation, de la grandeur. Il me
+paraît cependant que l'idée en pouvait être exprimée plus fortement. Je
+voudrais que le poète eût marqué par des traits plus précis, dans une
+analyse poussée un peu plus avant, ce que le christianisme apportait avec
+soi de nouveau, la différence essentielle entre le naturalisme primitif et
+la religion de Jésus, Prométhée représentant d'ailleurs ce qu'il y avait
+déjà de chrétien dans l'âme antique. Puis il y a peut-être là plus
+d'éloquence que de poésie. On peut dire, je crois, que dans ces grands
+poèmes tragiques, épiques, symboliques, l'idée génératrice se réduit
+presque toujours à quelque chose de fort simple, d'élémentaire, de facile
+à trouver. Et ils peuvent aussi, en bien des parties, être déraisonnables,
+absurdes et fous (voyez le _Paradis perdu_). Ce qui fait que quelques-uns
+sont des chefs-d'oeuvre, c'est la puissance du poète à sentir; c'est le
+flot, la grande poussée des sensations, des images, des sentiments; c'est
+enfin une forme égale à la splendeur de la vision. Souvent le grand poète
+n'a pas des conceptions plus rares ni plus ingénieuses que nous autres qui
+sommes des têtes dans la foule; mais il sent dix fois plus fortement que
+nous, il crée dix fois plus d'images, et l'expression suit, et toute son
+âme y passe, puis se communique aux autres. Voilà tout. M. Grenier a vu
+passer les fantômes de merveilleux poèmes. La question est de savoir s'il
+leur infuse assez de sang pour qu'ils vivent. C'est sa gloire qu'on puisse
+au moins se poser la question.
+
+Il n'est pas de grand sujet qui n'ait tenté M. Grenier. L'amour de la
+patrie est tout vibrant dans _Marcel_, dans _Francine_ et dans _Jacqueline
+Bonhomme_. Marcel, c'est le héros cher aux romantiques. Il s'ennuie, il
+rêve, il ne sait que faire de sa vie. Il quitte Paris et se réfugie dans
+son pays natal pour s'y rajeunir et s'y retremper. Là il est aimé d'une
+bergère et se met à l'aimer. Mais, craignant de faire le malheur de la
+pauvre fille, il la quitte, il va à Venise. Il y rencontre une jeune
+Polonaise accompagnée de son frère et s'en va se battre avec eux pour
+l'indépendance de la Pologne. Blessé, il est soigné par son amie...
+Et, la guerre franco-allemande étant survenue pendant que M. Grenier
+écrivait cette histoire, il s'interrompt pour nous parler de l'année
+terrible, ramène Marcel en France et veut qu'il meure en défendant son
+pays. Et il y a quelque chose de touchant dans cette rupture de l'oeuvre
+et dans ce dénouement improvisé.
+
+Fille d'un officier français tué en 1870, après un premier amour
+malheureux, la trahison d'un beau cousin, Francine voyage et s'arrête à
+Florence. Là elle aime un jeune homme étranger dont elle est aimée...
+Et tout à coup elle apprend que cet étranger est un officier prussien.
+Elle fuit héroïquement, rapporte au manoir natal son coeur brisé, se sauve
+du désespoir en faisant le bien autour d'elle et finit par épouser son
+complice en charité, le docteur Haller, un Alsacien qui a opté pour la
+France. Il y a dans ce poème de _Francine_, paru tout récemment, bien de
+la grâce, de la mélancolie et de la tendresse, sous une forme qui rappelle
+_Jocelyn_.
+
+_Jacqueline_, c'est toute la Révolution découpée en grandes scènes, de 1789
+à 1800. Les aventures de Jacqueline et de son frère relient assez
+inutilement les tableaux, et d'un lien trop fragile. Et puis, si c'est un
+drame, il ressemble trop à de l'histoire dialoguée, et, si c'est de
+l'histoire, elle ressemble trop à un drame. Encore que plusieurs morceaux
+en soient bons, le poème laisse une impression douteuse.
+
+Avez-vous remarqué qu'il n'y a presque point d'oeuvre purement patriotique
+qui soit décidément un chef-d'oeuvre? Il faut, pour que je sois touché, que
+l'amour de la patrie se combine avec d'autres sentiments et que la patrie
+elle-même devienne quelque chose de vivant et de concret. Quand j'entends
+déclamer sur l'amour de la patrie, je reste froid, je renfonce mon amour en
+moi-même avec jalousie pour le dérober aux banalités de la rhétorique qui
+en feraient je ne sais quoi de faux, de vide et de convenu. Mais quand,
+dans un salon familier, je sens et reconnais la France à l'agrément de la
+conversation, à l'indulgence des moeurs, à je ne sais quelle générosité
+légère, à la grâce des visages féminins; quand je traverse, au soleil
+couchant, l'harmonieux et noble paysage des Champs-Élysées; quand je lis
+quelque livre subtil d'un de mes compatriotes, où je savoure les plus
+récents raffinements de notre sensibilité ou de notre pensée; quand je
+retourne en province, au foyer de famille, et qu'après les élégances et
+l'ironie de Paris je sens tout autour de moi les vertus héritées, la
+patience et la bonté de cette race dont je suis; quand j'embrasse, de
+quelque courbe de la rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses
+prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, ses touffes d'osiers bleuâtres,
+son ciel léger, la douceur épandue dans l'air et, non loin, dans ce pays
+aimé de nos anciens rois, quelque château ciselé comme un bijou qui me
+rappelle la vieille France, ce qu'elle a fait et ce qu'elle a été dans
+le monde: alors je me sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre
+maternelle où j'ai partout des racines si délicates et si fortes; je songe
+que la patrie, c'est tout ce qui m'a fait ce que je suis; ce sont mes
+parents, mes amis d'à présent et tous mes amis possibles; c'est la
+campagne où je rêve, le boulevard où je cause; ce sont les artistes que
+j'aime, les beaux livres que j'ai lus. La patrie, je ne me conçois pas
+sans elle; la patrie, c'est moi-même au complet. Et je suis alors patriote
+à la façon de l'Athénien qui n'aimait que sa ville et qui ne voulait pas
+qu'on y touchât parce que la vie de la cité se confondait pour lui avec la
+sienne. Eh! oui, il faut sentir ainsi: c'est si naturel! Mais il ne faut
+pas le dire: c'est trop difficile, et on n'a pas le droit d'être banal en
+exprimant sa plus chère pensée.
+
+
+II
+
+M. Édouard Grenier serait donc, en résumé, quelque chose comme un Lamartine
+sobre, un Musset décent, un Vigny optimiste. Mais lui, direz-vous, où donc
+est-il dans tout cela? Il est dans de petites pièces dédiées à ses amis,
+semées sur des albums, qui assurément ne lui ont pas coûté un si grand
+effort que le _Prométhée_ et qui se trouvent être charmantes. Voyez cette
+«épigramme» d'anthologie moderne:
+
+ Insondable et plein de mystère,
+ L'infini roule triomphant
+ Et dans son sein porte la terre,
+ Comme une mère son enfant.
+
+ La terre, à son tour, dans l'espace,
+ En glissant sur l'immense éther,
+ Sans la verser porte avec grâce
+ La coupe verte où dort la mer.
+
+ Et la mer porte sur ses ondes
+ Le vaisseau qui se rit des flots.
+ Et la nef sous ses voiles rondes
+ M'emporte avec les matelots.
+
+ Et moi, pauvre oiseau de passage
+ Que le sort loin d'Elle a banni,
+ Je porte en mon coeur son image
+ Où je retrouve l'infini.
+
+Mais je préfère encore certaines «élégies» familières un peu dans la
+manière de Sainte-Beuve, avec plus de bonhomie, de candeur et de
+cordialité, où le poète nous raconte quelques-unes de ses impressions
+intimes: le départ du pays natal, la rose cueillie dans le jardin au
+dernier moment, une promenade dans un petit bois avec une coquette, le
+sentiment complexe qu'il éprouve auprès d'une femme qu'il a connue enfant,
+aimée jeune fille, et qu'il retrouve mariée, etc. Voici qui vous donnera
+une idée de cette poésie délicate et un peu triste. Le poète est dans la
+rue, remontant «le torrent de la foule»:
+
+ On se croise en silence, on s'effleure, on se touche,
+ On se jette en passant presque un regard farouche.
+ On se toise d'un air de mépris transparent;
+ Le moins qu'on se permet est d'être indifférent.
+ Et cet homme qu'ainsi l'on juge à la volée,
+ C'est peut-être un grand coeur, une âme inconsolée.
+ Celui-ci, mieux connu, si le ciel l'eût permis,
+ Eût été le meilleur de vos plus chers amis!
+
+ Celui-là, qui vous dit qu'il n'est pas ce génie
+ À qui vous avez dû plus d'une heure bénie?
+ Cet autre, un jour, sera votre frère d'exil;
+ Ce dernier, un sauveur à l'heure du péril.
+ Cette femme voilée et qui marche avec grâce,
+ Qui sait si ce n'est pas votre bonheur qui passe? etc.
+
+M. Grenier nous dit dans sa préface avec une fierté légitime et une
+modestie exagérée:
+
+«... Tout ce qu'il m'est permis d'entrevoir et de dire, c'est que j'ai
+cherché la clarté, la pureté et l'élévation; j'ai aspiré au grand art. On
+sentira, je pense, dans ces pages, le jeune contemporain de Lamartine, de
+Vigny, de Brizeux et de Barbier, pour ne parler que des morts et de ceux
+que j'ai connus et aimés. Nous sommes bien loin de tout cela maintenant.
+Pour ma part, je me fais l'effet d'un attardé, d'un épigone. Pourvu que
+je n'aie pas l'air d'un revenant!»
+
+Non, M. Grenier n'est point un revenant, mais un représentant distingué
+d'une génération d'esprits meilleure et plus saine que la nôtre. On ne
+sait si son oeuvre nous intéresse plus par elle-même ou par les souvenirs
+qu'elle suscite; mais le charme est réel. Toute la grande poésie romantique
+se réfléchit dans ses vers, non effacée, mais adoucie, comme dans une eau
+limpide et un peu dormante; mais, si elle ne dormait pas, elle ne
+réfléchirait rien du tout.
+
+Et la morale de tout ceci est bien simple: Visez haut, faites de beaux
+rêves, et, comme dit l'autre, «il en restera toujours quelque chose».
+
+
+
+
+LE NÉO-HELLÉNISME
+
+À PROPOS DES ROMANS DE JULIETTE LAMBER
+
+(Mme ADAM)
+
+
+
+«Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être
+considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend
+continuellement» (Pascal). Or c'est fatigant de toujours apprendre.
+L'expérience assagit, mais réjouit peu. De même qu'un homme ayant passé
+l'âge mûr, plein de souvenirs, de savoir et de mélancolie, remonte le cours
+des ans, se rappelle son enfance et sa jeunesse et se plaît à les revivre
+en se disant que c'est ce qu'il a eu de meilleur: ainsi l'humanité, arrivée
+à l'âge de l'histoire et de la critique, opprimée sous sa propre
+expérience, lasse de porter sous son crâne toute la science accumulée par
+les siècles, trouve pourtant dans son antiquité même des ressources contre
+l'ennui de durer et prend plaisir à se figurer les différents états
+d'esprit et de conscience qu'elle a jadis traversés. La critique même, qui
+tant de fois l'attriste, s'applique à machiner pour elle ces résurrections
+qui l'amusent. Et la critique y est aidée par une sorte de mémoire obscure
+des temps où nous ne vivions pas encore, et d'aptitude à les imaginer.
+Comme notre corps, avant de voir le jour, a parcouru successivement tous
+les degrés de la vie, à commencer par celle des mollusques, et continue de
+renfermer les éléments de ces organisations incomplètes qu'il a dépassées,
+ainsi l'âme moderne semble faite de plusieurs âmes, contient, si l'on peut
+dire, celles des siècles écoulés, et nous ressaisissons en nous, quand nous
+voulons y faire effort, un Arya, un Celte, un Grec, un Romain, un homme du
+moyen âge.
+
+Par exemple, Rousseau et ceux de son École se refaisaient primitifs et
+«sauvages». Les hommes de la Révolution revivaient les premiers temps de la
+république romaine. De l'exactitude de ces résurrections intérieures, je ne
+dirai rien maintenant. Les poètes de la Pléiade croyaient chanter en Grèce,
+aux fêtes de Bacchus, ou à Tibur, sous la vigne d'Horace. Aujourd'hui la
+critique nous rend ces commerces plus aisés et plus attrayants: toutes les
+époques, mieux connues et reconstituées avec leur couleur propre et dans
+leur originalité, nous attirent tour à tour, et nous vivons avec tous nos
+ancêtres humains.
+
+Surtout nous aimons vivre avec les Grecs et nous nous plaisons à dire
+qu'ils sont nos vrais pères intellectuels et que nous leur ressemblons.
+C'est l'âme hellénique que beaucoup d'artistes et d'écrivains de nos jours
+ont réveillée de préférence en eux et dans leurs ouvrages. La religion des
+Grecs leur paraît la plus belle; leur vie, la plus naturelle et la plus
+noble; leur art, le plus parfait. André Chénier commence notre initiation
+aux mystères de la beauté pure et de la forme accomplie; Cymodocée est
+presque l'unique grâce des _Martyrs_ de Chateaubriand; Béranger lui-même a
+eu son rêve grec:
+
+ Oui, je fus Grec; Pythagore a raison.
+
+Et Musset:
+
+ Grèce, ô mère des arts, . . . . . . . . . .
+ Je suis un citoyen de tes siècles antiques;
+ Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques...
+
+Hugo, plusieurs fois, dans la _Légende des siècles_. applique ses lèvres
+d'airain, ses lèvres de prophète à la flûte de Sicile. Théophile Gautier,
+Paul de Saint-Victor, M. Cherbuliez et bien d'autres ne peuvent se consoler
+de la mort des beaux dieux de Grèce; Heine découvre l'île où ils sont
+relégués; M. Théodore de Banville les fait passer par l'atelier de Paul
+Véronèse. Leur culte va grandissant. Les derniers poètes, MM. Leconte de
+Lisle, Sully-Prudhomme, Louis Ménard, France, Silvestre, les aiment
+d'amour. Des hommes politiques parlent de république athénienne comme s'ils
+savaient ce qu'ils disent. Quand M. Taine raisonne de l'art grec, on sent,
+sous ses déductions solidement emboîtées et sous l'éclat dur de son style
+de poète-logicien, un coeur qui se fond en tendresse, et M. Renan fait, sur
+l'Acropole, sa troublante prière à Pallas Athènè. À mesure que monte la
+démocratie, que l'on dit inélégante, les âmes délicates se tournent avec
+d'autant plus d'adoration vers les pays et vers les siècles de la beauté
+irréprochable et de la vie harmonieuse. Comme autrefois Ronsard et ses amis
+immolaient en pompe un bouc à Iacchos, plusieurs de nos contemporains
+offriraient volontiers à quelque statue de Vénus anadyomène ou de Vénus
+victorieuse, non une génisse ou une brebis, mais des fruits, du lait et du
+vin, en chantant sur un air de Massenet des vers de Leconte de Lisle.
+
+
+I
+
+Ce rêve grec, personne ne l'a embrassé avec plus de ferveur, nourri avec
+plus de prédilection, exprimé avec plus d'enthousiasme; personne n'a mieux
+ramené et rattaché à ce rêve antique ses sentiments et ses pensées même les
+plus modernes; personne n'a mieux donné à cette pitié d'artiste l'apparence
+d'un culte moral et d'une foi directrice de la vie; personne ne s'est mêlé
+avec plus de joie à la procession des Panathénées, que Mme Juliette Lamber.
+Sa moins contestable originalité est dans l'ardeur même de sa foi païenne.
+
+Son oeuvre est presque tout entière une apothéose de la terre et de la vie
+terrestre. Croyance passionnée à la bonté des choses; ivresse d'être et
+de sentir; libre vie qui, pour être heureuse, n'en est pas moins noble;
+obéissance aux penchants naturels rendue inoffensive par le goût de la
+mesure, par l'adoration studieuse de la beauté; réconciliation de la
+matière et de l'esprit; développement harmonieux de l'homme complet,
+l'exercice de ses facultés supérieures suffisant à tempérer et à purifier
+les instincts de la chair: voilà le fond de ses romans.
+
+ Qui je suis? Je suis païenne. Voilà ce qui me distingue des
+ autres femmes[37].
+
+ [Note 37: _Païenne_, p. 12.]
+
+Mais ce n'est pas seulement parce que la religion et la vie grecques,
+telles qu'elle se les figure, lui semblent belles, que Mme Juliette Lamber
+les embrasse si ardemment. Elle croit qu'une nature bien douée, si on la
+laisse se développer en liberté, y va d'elle-même. Notre malheur, c'est
+qu'on nous inculque dès l'enfance des idées, des croyances et des soucis
+d'outre-tombe, par où notre nature est faussée à jamais: car ces pensées
+et ces terreurs, on ne s'en affranchit plus; du moins il en reste toujours
+quelque chose. Puis, outre l'éducation reçue, on subit malgré soi, plus ou
+moins, l'esprit de quatre-vingts générations qui toutes ont eu ce pli de se
+tourmenter d'une autre vie et de placer leur idéal en dehors de la vie
+terrestre.
+
+ Il ne faut savoir que ce que l'on voit, sentir que ce que l'on
+ ressent... Les seules leçons que reçut mon enfance furent celles qui
+ devaient me garantir de toute notion religieuse[38].
+
+ [Note 38: _Païenne_, p. 15.]
+
+ Ma jeunesse, je la vivais en moi, par moi, sans être tenue de la vivre
+ dans la jeunesse de cent races, dans les erreurs, les caducités de cent
+ sociétés mortes de vieillesse[39].
+
+ [Note 39: _Païenne_, p. 20.]
+
+Le moyen de rendre à notre être sa virginité native, de lui assurer
+l'intégrité de sa jeunesse, c'est de vivre dans la nature, de l'aimer,
+de la comprendre, de communier avec elle. Un des mérites les plus éminents
+de Mme Juliette Lamber, c'est sa passion des beaux paysages et sa puissance
+à les décrire. Ses tableaux ont de l'éclat et un pittoresque grandiose.
+Ce sont des paysages du Midi, chauds et lumineux; et ils sont vivants,
+vraiment pleins de dieux, la nature y ayant des formes vaguement animales
+et respirantes: _Mens agitat molem_.
+
+ Les flancs ravagés du Luberon étaient des entrailles d'or. Les
+ hauteurs de ses collines prennent les aspects rugueux de la peau des
+ mastodontes. L'un des sommets a la forme d'un monstre. Il semble nager
+ sur les vagues de la terre, s'abaisser pour se relever dans le roulis
+ des mouvements du globe, tandis que les nuages floconneux, posés sur
+ le monstre, l'entourent d'écume soulevée[40].
+
+ [Note 40: _Païenne_, p. 27.]
+
+L'auteur de _Païenne_ éprouve avec une rare violence l'ivresse des formes,
+de la lumière et des couleurs. Il y a chez sa Mélissandre, si raffinée
+pourtant, quelque chose de la large vie animale et divine du Centaure de
+Maurice de Guérin.
+
+ Je me grisais en respirant la flamme de l'astre immortel, j'en
+ recherchais les embrassements; je crus trouver un être semblable à moi,
+ plus brûlant, que je coiffais de rayons, que je personnifiais, dont
+ je partageais les habitudes, me levant, me couchant à ses heures,
+ amoureuse de sa face étincelante, désespérée de ses disparitions comme
+ de l'absence d'un être adoré. Le soleil fut ma première passion, mon
+ premier culte.
+
+ Les grandes formes des montagnes, je les animalisais, je leur trouvais
+ des figures mystérieuses. Quand je courais à leur pied, je m'imaginais
+ les entraîner avec moi dans des courses vertigineuses, au galop de mon
+ cheval. Les arbres m'accompagnaient en longue file ou par troupe; je me
+ sentais emportée par le mouvement de toute la terre sous le regard de
+ toutes les étoiles! Ah! les belles chevauchées que celles faites avec
+ la nature entière! etc.[41]
+
+ [Note 41: _Païenne_, p. 22.]
+
+Dans ces paysages divinisés vivent en effet des demi-dieux et des déesses.
+Les héros et les héroïnes de Mme Juliette Lamber ont la beauté physique,
+la richesse, la fierté, le courage, l'intelligence, l'esprit, le génie.
+Vous ne trouverez point là de sacrifices secrets, de mélancolies
+d'anémique, de passions étouffées (sauf, tout au plus, dans la première
+partie de l'histoire d'Hélène)[42]. Ils n'ont ni dégoût de la vie ni honte
+de l'amour. Ce sont de superbes et lyriques créatures qu'on s'imagine
+pareilles aux seigneurs et aux dames qui éclatent sur des ciels d'apothéose
+dans les tableaux et les plafonds de la Renaissance italienne. C'est à des
+toiles de Véronèse qu'ils font penser, notons-le dès maintenant, beaucoup
+plus qu'aux sobres figures des Panathénées.
+
+ [Note 42: _Laide_.]
+
+Leur histoire est extraordinaire et simple. Hélène, défigurée par une
+maladie, se meurt d'être laide et de n'être point aimée d'amour par le beau
+peintre Guy Romain, son camarade et mari. Après un suicide manqué, une
+nouvelle maladie lui rend la beauté et lui donne l'amour de Guy[43].
+--Ida, exilée de Crète, préfère sa patrie et ses dieux à son faible
+amant le Cypriote, qui meurt écrasé par la statue de marbre de son rival
+Apollon[44].--Quant à _Païenne_ ce n'est qu'un long et brûlant duo d'amour,
+ sans fable ni incidents extérieurs, et même sans drame intérieur; car les
+amants ont à peine une heure de doute et passent leur temps à faire en
+eux-mêmes ou l'un dans l'autre des découvertes qui les ravissent. (Il
+fallait de l'audace et je ne sais quelle candeur passionnée pour concevoir
+et entreprendre un livre de cette sorte.)
+
+ [Note 43: _Laide_.]
+
+ [Note 44: _Grecque_.]
+
+Ainsi l'oeuvre de Mme Juliette Lamber n'est que l'hymne triomphant des
+sentiments humains les plus nobles et les plus joyeux: l'amour de l'homme
+et de la femme (_Païenne_), l'amour de la patrie (_Grecque_), l'amour de la
+beauté (_Laide_), et partout l'amour de la nature, et partout le culte des
+dieux grecs: car toutes sont païennes et la Grecque Ida est une païenne
+pratiquante. Et le patriotisme de Mme Juliette Lamber s'efforce aussi
+d'être antique et païen. La patrie est chose concrète: c'est l'ensemble des
+biens qui font pour un peuple la douceur et la beauté de la vie; là encore
+le mysticisme n'a que faire. Le lieutenant Pascal finit par reconnaître que
+son patriotisme ascétique, culte d'une abstraction à laquelle il sacrifie
+ses sentiments naturels, n'est qu'une sublime erreur, et il se décide à
+aimer la France dans la personne d'une Française[45].
+
+ [Note 45: _Jean et Pascal_.]
+
+Ce naturalisme respire non seulement dans les oeuvres franchement païennes
+de Mme Juliette Lamber, mais dans ses moindres nouvelles. La nature y est
+partout plus qu'aimée,--adorée, et partout les divinités grecques y sont
+évoquées et invoquées, et jusque dans des dialogues entre personnages qui
+s'appellent bourgeoisement Renaux ou Durand[46]. Je ne prétends pas que ce
+naturalisme donne beaucoup de naturel à leurs conversations; mais il suffit
+que l'auteur écrive ainsi naturellement. Du reste, il n'aime ni ne décrit
+guère que les paysages du Midi, les paysages provençaux, si pareils aux
+sites de la Grèce[47]. Il ne cache point son parti pris contre la nature du
+nord, la nature des pays de sapins, nourrice des rêves mystiques, des
+sentiments anti-humains, des songes vagues et des moeurs dures. L'amour se
+déroule librement sous le soleil, qui l'encourage. Les frères, avec une
+simplicité de demi-dieux, s'intéressent aux amours de leurs soeurs et s'y
+entremettent[48]. Dans cet heureux monde, Juliette et Roméo ne meurent
+point et réconcilient Montaigus et Capulets[49]. Et, s'il se trouve à la
+Sainte-Baume un ermite, c'est encore un ermite naturaliste[50].
+
+ [Note 46: _Récits du golfe Juan_: la _Pêche au feu_.]
+
+ [Note 47: _Récits du golfe Juan_: _Voyage autour d'un grand pin_.]
+
+ [Note 48: _Jean et Pascal_: la _Pêche au feu_.]
+
+ [Note 49: _Récits du golfe Juan_: _Font-Bouillant_.]
+
+ [Note 50: _Voyage autour d'un grand pin_.]
+
+Naturalisme, paganisme, néo-hellénisme, tous ces mots conviennent également
+pour désigner l'esprit des livres de Mme Juliette Lamber: mots assez
+flottants et malaisés à définir. Cela nous avertit qu'il ne s'agit pas
+précisément d'un système philosophique, d'une théorie de l'univers et
+de la vie, mais plutôt d'un état intellectuel et sentimental. On verrait
+peut-être, en y regardant de près, que ce n'est là, forcément, qu'une
+fantaisie de modernes qui se pare d'un nom ancien; on démêlerait la part
+d'illusion, voulue ou non, que renferme le néo-hellénisme; on reconnaîtrait
+enfin à quel point cette fantaisie est aristocratique et combien peu
+de personnes en sont capables, mais aussi comme elle est belle et
+bienfaisante.
+
+
+II
+
+Il faut écarter la question de savoir si, comme paraît le croire Mme
+Juliette Lamber, une personne bien douée, de notre temps et de notre race,
+abandonnée à elle-même et soustraite à toute influence moderne, arriverait
+sûrement à penser, sentir et vivre comme un Grec ancien; en d'autres
+termes, si la vie grecque dans son ensemble présente le développement le
+plus naturel de l'animal raisonnable qui est l'homme.
+
+Élevés autrement que Mélissandre, notre néo-hellénisme est plutôt chose
+acquise que fruit de nature. Il consiste à aimer et à admirer, l'art, la
+littérature et la religion des Grecs (ce qui suppose passablement d'étude),
+et à essayer de se faire l'âme et la vie d'un Athénien du temps de Périclès
+(quelques-uns diraient: d'un Ionien du temps d'Homère).
+
+Il est clair d'abord que ceux qui font ce rêve savent bien que ce n'est
+qu'un rêve. Nous ne pouvons supprimer vingt-cinq ou trente siècle dont nous
+héritons. Nous avons en nous des germes que les générations y ont déposés,
+qui n'ont rien de grec et que nous ne pouvons étouffer. Nous vivons dans un
+milieu qui nous avertit que nous ne sommes point Grecs et qui sans cesse
+nous modifie dans un tout autre sens.
+
+Mais ce n'est pas tout. Ce que nous rêvons sous le nom d'hellénisme, est-ce
+si grec que cela? Le néo-hellénisme n'est-il pas plus nouveau que grec?
+Nous figurons-nous bien la vie grecque comme elle était? N'y aimons-nous
+pas beaucoup de choses que nous y mettons? N'y a-t-il pas, dans notre
+admiration même de l'art grec, une part de noble et heureuse duperie?
+
+L'un nous dit:
+
+ Bienheureuse la destinée
+ D'un enfant grec du monde ancien[51]!
+
+ [Note 51: Sully-Prudhomme, _Croquis italiens_.]
+
+L'autre:
+
+ Jadis j'aurais vécu dans les cités antiques, etc.[52]
+
+ [Note 52: Emmanuel des Essarts.]
+
+Ils nous disent tous qu'ils auraient voulu vivre à Athènes, y faire de la
+gymnastique, entendre les orateurs, suivre les processions, assister aux
+représentations tragiques qui duraient des jours entiers... Eh bien! pas
+moi! je le dis franchement. On sous-entend peut-être que, transportés à
+Athènes, nous y prendrions le coeur et la tête d'un Athénien: alors ce ne
+serait plus nous. Mais je suppose que nous, tels que nous sommes, nous
+nous trouvions transportés dans la ville ressuscitée de Pallas-Athènè et
+contraints à vivre de la vie de ses citoyens: croyez-vous que nous y
+serions bien à notre aise? Trop de choses nous manqueraient: le foyer, le
+chez soi, le luxe, le confort, l'intimité de la vie et tous les plaisirs et
+tous les sentiments qui dérivent de la position des femmes dans la société
+moderne: la courtoisie, la galanterie, et certaines idées et certaines
+délicatesses. Il faudrait vivre toujours dehors, toujours dans la rue ou
+sur la place publique, toujours juger, toujours voter, toujours s'occuper
+de la politique, et cependant ne pas faire oeuvre de ses dix doigts. Et
+l'on serait fort peu libre de penser à sa guise, témoin Socrate, et exposé
+en outre au chagrin d'assister à des sacrifices humains (on en fit avant
+Salamine). Ces petits ennuis seraient compensés, me dira-t-on, par le
+plaisir de ne vivre qu'avec des hommes intelligents, tous beaux, tous
+connaisseurs, tous artistes. «Il y a eu, dit M. Renan, un peuple
+d'aristocrates, un public tout entier composé de connaisseurs, une
+démocratie qui a saisi des nuances d'art tellement fines que nos raffinés
+les aperçoivent à peine[53].» M. Renan, qui doute de tant de choses, a
+l'air de n'en pas douter. Pourtant Thucydide et les orateurs me donnent
+parfois une singulière idée de cette vie tout harmonieuse et intelligente,
+et il me paraît bien que les trois quarts des plaisanteries d'Aristophane
+ne pouvaient s'adresser qu'à des hommes assez grossiers. Non, décidément,
+mieux vaut vivre au XIXe siècle, à Paris qui peut, ou même dans un joli
+coin de province.
+
+ [Note 53: _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.]
+
+Peut-être y a-t-il aussi quelque affectation et quelque duperie dans
+l'admiration de plusieurs pour l'art grec. Cela devient une superstition
+qu'ils entretiennent et dont ils se savent bon gré, comme si elle les
+mettait toute seule au-dessus du vulgaire; une religion exclusive qui les
+pousse au mépris de tout le reste. Voyez comment la Renaissance est traitée
+par le sculpteur Martial:
+
+ Ce sont les petits artistes de la Renaissance qui ont inventé
+ l'abstraction des impalpables, l'idée de l'idée infuse, le reflet
+ d'un sentiment indéfini de l'indéfinissable[54].
+
+ [Note 54: _Laide_, p. 17.]
+
+Et ailleurs:
+
+ Il me semble que ce que j'appelle l'école intime, intérieure,
+ domestique, va disparaître... Assez d'ombres, assez de demi-jour,
+ assez de ciels du Nord ont été peints depuis trois siècles, pour ne
+ vous parler que de peinture. Déjà la jeune École, tout ce qui porte
+ l'avenir dans ses entrailles, se tourne vers l'Orient, vers les pays
+ de grand soleil, dont toutes les routes de terre et de mer conduisent
+ en Grèce...[55].
+
+ [Note 55: _Laide_, p. 101.]
+
+Ils n'ont à la bouche que mesure, sobriété, clarté, harmonie, pureté des
+lignes, proportions, et commentent abondamment le _philokaloumen met'
+euteleias_[56]. crains, en vérité, qu'ils ne soient moins épris de l'art
+grec que de l'idée qu'ils s'en font. On peut dire d'abord qu'ils n'aiment
+cet art que par un détour et un retour, parce qu'ils en connaissent un
+autre plus complexe et plus vivant et dont il leur plaît de faire bon
+marché, soit par satiété et lassitude, ou pour montrer qu'ils peuvent s'en
+détacher et qu'ils sont encore au dessus. Les définitions même qu'ils
+donnent de l'art grec impliquent la notion de quelque chose qui les
+dépasse. Je vais proférer un blasphème. J'aime sans doute, dans les frises
+du Parthénon, la naïveté du dessin, la sérénité de l'ensemble et une
+certaine science du groupement; mais j'ai beau faire, je vois que tout est
+simplifié à l'excès, que les jeunes filles sont trop courtes, que telle
+figure est gauche et lourde, etc. Je sais qu'on peut voir avec d'autres
+yeux et tourner tout cela en qualités; mais enfin j'ai dans l'idée et je
+connais des exemplaires d'un art qui me satisfait bien autrement. Pour dire
+que la statuaire grecque est le beau par excellence, il faut d'abord donner
+du beau une définition «faite exprès». Et, encore une fois, ce qui nous
+fait aimer cet art si simple, ce sont des raisons qui ne le sont point, qui
+nous viennent de l'expérience d'un art plus tourmenté, d'une littérature
+plus riche, d'une sensibilité plus fine.
+
+ [Note 56: _Thucydide_, II.]
+
+Et c'est pourquoi, après nous avoir dit de l'Acropole: «Il y a un lieu
+où la perfection existe; il n'y en a pas deux: c'est celui-là... C'était
+l'idéal cristallisé en marbre Pentélique qui se montrait à moi»; après
+avoir chanté (avec quelle grâce ensorcelante!) les litanies de la déesse
+aux yeux bleus, l'enchanteur Renan, par une diabolique palinodie, fait
+entendre à Pallas Athènè qu'il y a pourtant au monde autre chose que la
+Grèce, et qu'être antique, c'est être vieux:
+
+ ... J'irai plus loin, déesse orthodoxe; je te dirai la dépravation
+ intime de mon coeur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a
+ de la poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace. Il
+ viendra des siècles où tes disciples passeront pour les disciples de
+ l'ennui. Le monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu
+ les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front,
+ ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein; ta tête, plus
+ large, embrasserai divers genres de beauté...[57].
+
+ [Note 57: Renan, _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.]
+
+
+III
+
+Un moyen d'arranger tout, c'est d'élargir le front d'Athènè; c'est de
+donner à des idées et à des sentiments modernes quelque chose de la forme
+antique. Nos artistes n'y ont point manqué. Pour ne parler que des romans
+de Mme Juliette Lamber, que de choses dans son hellénisme qui ne sont pas
+tout à fait grecques!
+
+Autant que j'en puis juger, les anciens Grecs pouvaient être religieux,
+ils n'étaient pas dévots; ils ne connaissaient pas ce que les théologiens
+appellent la piété affective. Ils concevaient la prière, soit comme
+une opération commerciale, donnant donnant, soit comme une spéculation
+philosophique. Il ne me paraît pas qu'il y ait l'accent de la piété, même
+dans l'hymne de Cléanthe à Jupiter, dans l'invocation de Lucrèce à Vénus,
+ou dans les prières qu'on pourrait récolter chez Sénèque ou Cicéron, ou
+dans les choeurs des tragiques. Je ne vois guère que les _Bacchantes_ et
+l'_Hippolyte_ d'Euripide où sonne un peu cet accent. Mais combien il est
+plus vibrant dans les prières chrétiennes! Or les héroïnes de Mme Juliette
+Lamber--Hélène et Ida--prient Apollon ou Artémis un peu à la façon dont une
+religieuse prie Jésus ou la Vierge, avec des élans d'amour, un abandon de
+soi, des hallucinations, une assurance d'être aimée et préférée de son
+dieu...
+
+De même, les personnages de ces romans païens portent dans l'amour de
+la nature une sensibilité violente et vague que les anciens Grecs ne
+paraissent pas avoir connue. Très certainement les Athéniens ne jouissaient
+pas de la campagne comme nous. La plupart ne vivaient guère aux champs,
+étaient de purs citadins, attachés aux pavés du Pnyx ou de l'Agora. Quant
+à leurs poètes, quelques-uns aiment certes et décrivent la nature; mais
+toujours leurs paysages sont courts et simples, même ceux de Théocrite:
+à peine un peu de mignardise chez Bion et chez quelques poètes de
+l'_Anthologie_. Jamais, chez eux, de ces curiosités d'analyse, de ces
+efforts pour exprimer tels effets rares de lumière et de couleur. Puis
+leurs descriptions sont toujours tranquilles: ils n'éprouvent point, aux
+spectacles de la nature, le plaisir inquiet, le mal d'amour de certains
+modernes et cette espèce d'ivresse voulue et qui se bat un peu les flancs.
+Ils goûtent la campagne, ils n'en ont point la passion. Il y a d'ailleurs
+tels sites sauvages, formidables, qui nous ravissent et qui leur eussent
+franchement déplu. Ils aimaient les sites bornés, bien limités et bien
+construits. Ils ne s'évertuaient point devant les tableaux extraordinaires.
+Un Grec eût été plus froid que Jean Lalande en présence d'un fouillis
+d'orchidées[58]; un Grec n'eût point entrepris d'analyser et d'exprimer
+par des mots la prodigieuse gamme de couleurs, la fantasmagorie du lac de
+Garde au soleil couchant[59]; un Grec sur une montagne n'eût pas noté ni
+peut-être éprouvé une impression de ce genre:
+
+ Des cimes plus hautes se dressent... On se trouve tout à coup seul
+ dans des espaces où l'oeil n'a plus qu'une vision éclatante et
+ rayonnante, où l'intelligence distendue devient vague et n'a que des
+ perceptions de largeur, de lumière, de cercle immense[60].
+
+ [Note 58: _Jean et Pascal_, p. 171 sqq.]
+
+ [Note 59: _Jean et Pascal_, p. 215 sqq.]
+
+ [Note 60: _Païenne_, p. 201.]
+
+Surtout un Grec n'eût pas écrit et n'eût pas trop compris des passages
+comme celui-ci:
+
+ Hélène admire l'univers et croit le comprendre. Cependant, sous ce
+ qu'elle voit, il lui semble qu'un inconnu l'attire pour la charmer.
+ Qu'est-ce donc que le mystère du réel? Où se cache-t-il? Dans les
+ choses ou dans l'être? Les secrets du dehors sont-ils écrits sur
+ ce qui se manifeste aux yeux, ou bien renfermés au plus profond de
+ nous[61]? Etc.
+
+ [Note 61: _Laide_ p. 193 sqq.]
+
+Ne seraient-ce là que des mots, non pas vains sans doute, mais qui
+répondent à des sentiments mal définis et peu définissables? En réalité,
+aimer la nature et la «comprendre», qu'est-ce que cela? Cela signifie
+d'abord qu'elle rafraîchit notre sang, caresse nos oreilles, amuse nos
+yeux, et qu'elle nous procure une série ininterrompue de sensations
+agréables et légères, qui nous occupent sans nous troubler, qui n'émeuvent
+pas trop fort et qui n'ennuient point, qui reposent et soulagent, si l'on
+veut, du travail de penser. Vivant dans la campagne, nous prenons plaisir
+aux images qu'elle nous offre d'une vie plus simple que la nôtre et qui
+glisse par degrés jusque dans la vie inconsciente: vie des animaux, vie des
+arbres et des fleurs, vie des eaux et des nuages. La sérénité de cette vie
+impersonnelle et, en un sens, divine se communique à nous par une sorte
+d'aimantation. Ou bien, au contraire, le déchaînement des forces naturelles
+plaît au «roseau pensant», soit par la raison qu'a dite Pascal, soit par
+la beauté qu'il découvre dans l'horreur de leur déploiement. Un peintre
+a d'autres motifs d'aimer la nature: il y cherche des combinaisons de
+couleurs et de lignes que l'art n'inventerait pas tout seul. Autre chose
+encore: nous saisissons des analogies entre notre vie et celle de la
+nature, et nous goûtons, en nous y appliquant, la joie calme de sentir
+notre existence se dérouler parallèlement à la sienne. Elle nous suggère
+d'innombrables images, métaphores et comparaisons; elle nous fournit des
+symboles de mort et de résurrection, de purification et de seconde vie. Les
+mystères d'Éleusis n'étaient que la mise en scène et la célébration d'un de
+ces symboles. Puis l'infinité et l'éternité de la nature, l'immutabilité de
+ses lois dont nous pouvons sans cesse voir l'accomplissement autour de nous
+et dans les moindres objets, tout cela nous enseigne la sagesse, la paix et
+la résignation quand nous nous sentons une si négligeable partie de ce tout
+démesuré. Sont-ce là toutes les façons d'être ému en face de la nature?
+Peut-être en est-il une autre, plus obscure à la fois et plus violente.
+Il peut arriver que le spectacle des puissances naturelles et de leurs
+manifestations fatales exaspère en nous, je ne sais comment, la souffrance
+innée de nous sentir finis, de n'être que nous, et le désir vague d'en
+sortir et de nous mêler à l'être universel. C'est le voeu suprême de saint
+Antoine, l'aboutissement de la tentation: «... Je voudrais descendre
+jusqu'au fond de la matière, être la matière[62].»
+
+ [Note 62: Flaubert, la _Tentation de saint Antoine_.]
+
+Voilà tout, je crois; et encore y a-t-il là bien des sentiments dont on ne
+trouve pas trace dans les écrits des anciens. Mais, quand Melissandre la
+païenne écrit ces phrases mystérieuses:
+
+ Je voulus connaître le secret des choses... Mes idées étaient simples.
+ Elles gravitaient sans effort dans les voies supérieures où l'on
+ rencontre les dieux... Je ne voyais pas seulement avec les yeux, mais
+ avec tout mon être... Je pénétrais le secret des lois d'échange avec
+ la nature et mêlais mon individualité au grand tout... Je découvrais
+ les affinités divines, humaines, naturelles, de toute force, de toute
+ vie, etc.[63].
+
+ [Note 63: _Païenne_, p. 17.]
+
+On n'est plus bien sûr de comprendre; on se demande ce que c'est que ces
+«lois d'échange» et ces «affinités». Mme Juliette Lamber en donne, je
+crois, dans _Jean et Pascal_, un exemple qui éclaircit sa pensée. C'est le
+chêne, robuste, accueillant et gai, qui a fait le Gaulois; c'est le sapin,
+raide, hérissé, méchant, qui a fait le Germain[64]. Curieuses imaginations,
+mais fort arbitraires. Une forêt de sapins, avec la solennité de ses
+colonnades et la féerie de ses dessous bleuâtres, est bien aussi belle et
+peut verser à l'âme d'aussi nobles pensées qu'une forêt de chênes. Joignez
+qu'il n'y avait peut-être pas, dans l'ancienne Gaule, beaucoup plus de
+chênes que de sapins.
+
+ [Note 64: _Jean et Pascal_, p. 60 sqq.]
+
+«Comprendre la nature», ou c'est ce que j'ai essayé de dire tout à l'heure,
+ou c'est bonnement savoir la botanique et l'histoire naturelle. Mais le
+panthéisme vague, pieux et contradictoire de Mélissandre est tout autre
+chose. Il y a là un besoin d'adoration, de communication avec une personne
+divine, le mysticisme accumulé de cinquante générations, qui, ne voulant
+plus se porter sur le Dieu d'une religion positive, s'épanche sur
+l'univers, lui prête une âme bienveillante, érige la nature en divinité
+secrète qui parle à ses élus, les enseigne et les veut tout entiers.
+Tiburce lui-même le dit à Mélissandre, trop éprise de cette religion de la
+nature: «Cette férocité singulière eût fait de toi, sans mon amour, une
+prêtresse d'un culte sacrifiant, comme les chrétiens, la personnalité
+humaine à l'amour divin[65].» On voit que, de l'aveu même de l'auteur,
+cela n'est point grec, cela même est antigrec.
+
+ [Note 65: _Païenne_, p. 147.]
+
+On en peut bien dire autant de l'amour. «Vous y trouverez, dit Mme Juliette
+Lamber, un double courant, mystique et sensuel[66].» Or les anciens Grecs
+n'ont guère connu, en amour, le «courant mystique». Le romanesque et la
+rêverie dans la passion, la forme religieuse donnée au culte de la femme,
+l'absorption dévote dans sa contemplation, le pétrarquisme, il n'y a pas
+grand'chose de tel chez les Grecs et rien, je crois, de pareil à l'état de
+Tiburce devant Mélissandre:
+
+ J'ai réellement possédé le bonheur des immortels. J'ai vu l'amour
+ se dépouiller, s'épurer, devenir religion, culte et prière. Pour
+ la première fois j'ai éprouvé les délices de l'adoration intérieure...
+ [67].
+
+ [Note 66: _Païenne_, dédicace.]
+
+ [Note 67: _Païenne_, p. 83.]
+
+On n'imagine pas Sapho parlant ainsi au sortir des bras de Phaon.
+
+Il serait facile, en continuant cette analyse, de constater, dans tous les
+sentiments des néo-Grecs de Mme Juliette Lamber, les mêmes déviations, le
+même affinement ou le même enrichissement. Par exemple, on sait l'ardent
+patriotisme de l'auteur de _Grecque_. Plus d'utopies humanitaires: assez
+longtemps nous avons convié les autres peuples à la fraternité universelle;
+nous savons ce que coûtent ces générosités; nous devons aimer la patrie
+d'un amour étroit, exclusif, l'aimer à la façon des anciens. Le patriotisme
+de la Crétoise Ida et de Pascal Mamert a les ardeurs, la jalousie et
+l'intolérance d'une religion. Mais vraiment ils s'y appliquent trop.
+C'est que nous avons beau faire: nous voulons désormais être patriotes à
+la façon d'un Athénien, d'un Spartiate ou d'un Romain de la république;
+mais, puisque nous le voulons, c'est donc que nous ne sommes pas ainsi
+naturellement. Une chose nous distingue des autres peuples: nous aimerions
+mieux ne pas les haïr. Nous ne concevons la haine que comme l'envers d'un
+devoir de justice, de pitié et d'honneur. Et ce n'est pas notre faute.
+Pour ne nous comparer qu'aux Grecs chers à Mme Juliette Lamber, on n'aime
+pas un pays qui a fait la Révolution (oeuvre bonne, il est trop tard du
+reste pour en douter) de la même façon qu'on aime une petite cité où
+rien ne pallie le droit du plus fort et qui compte l'esclavage parmi ses
+institutions. Ajoutez qu'on n'aime pas non plus un pays de trente-cinq
+millions d'hommes de la même manière qu'un État de dix mille citoyens.
+Un de nos officiers tomberait dans d'autres Thermopyles avec autant
+d'héroïsme que les soldats de Léonidas: je crois qu'il aurait peut-être,
+en tombant, des pensées que les Spartiates ni même les Athéniens n'ont
+point connues; qu'il obéirait à des raisons plus idéales, et que, son
+intérêt étant moins visiblement lié à celui d'une patrie plus étendue et
+plus complexe, il y aurait dans son dévouement moins de fureur instinctive,
+plus de volonté, plus de résignation, un désintéressement plus
+haut...
+
+La forme, dans les romans de Mme Juliette Lamber, sera-t-elle grecque, à
+défaut des sentiments? Je ne sais de vraiment grec, dans notre littérature,
+que les idylles d'André Chénier, et peut-être certaines pièces de Leconte
+de Lisle (_Glaucé_, _Clytie_, l'_Enlèvement d'Hélène_). Le roman de
+_Grecque_ observe avec le plus grand soin la forme antique et offre une
+intéressante tentative d'appropriation du style homérique à un récit
+moderne. Mais encore y a-t-il un souci du pittoresque, une longueur
+complaisante et détaillée de descriptions, un sentiment de la nature dont
+la ferveur et la curiosité sont bien choses d'aujourd'hui. Puis, si heureux
+que soit un pastiche de cette sorte, trop prolongé il risquerait de
+fatiguer en exigeant un effort trop continu «d'imagination sympathique»,
+effort assez facile à soutenir quand on l'applique à une oeuvre antique
+_pour de vrai_, moins facile lorsqu'il s'agit d'un jeu, d'un exercice
+d'imitation savante. Quant aux autres romans de Mme Juliette Lamber, on a
+assez vu par les citations (car ici le fond emporte la forme) s'ils avaient
+toujours l'accent grec. Même dans les pages où l'auteur est le plus
+attentif, il écrit en «prose poétique»,--c'est-à-dire avec un tour plus
+moderne et toutes les différences qu'on voudra, dans le _ton_ des _Incas_,
+d'_Atala_ et des _Martyrs_,--et l'on sait assez que cette prose-là n'est
+point trop grecque.
+
+
+IV
+
+Ainsi tout nous échappe, et il semble que, contre notre attente, nous
+poursuivions une ombre. Nous n'avons trouvé dans aucun des éléments séparés
+de l'oeuvre de Mme Juliette Lamber l'hellénisme dont ces éléments réunis
+nous donnaient pourtant l'idée. Du moins il nous a paru si intimement mêlé
+à d'autres idées et à d'autres sentiments qu'il était à peu près impossible
+de l'y distinguer nettement et de l'isoler. Chaque passion, chaque
+impression, chaque phrase, pourrait-on dire, a visiblement trois mille ans
+de plus qu'un vers d'Homère et vingt-quatre siècles de plus qu'un vers
+de Sophocle, et montre à qui sait voir, comme un signe involontaire et
+indélébile, l'affinement de son époque. Qu'y a-t-il donc de grec dans la
+composition de ce paganisme, et comment se fait-il que ce qui n'est dans
+aucune des parties respire (on ne peut le nier) dans le tout?
+
+Ce qui augmente encore l'embarras, c'est qu'il y a plus d'une façon
+d'entendre ce mot de paganisme. Écoutez une anecdote. C'était dans une
+maison où Théophile Gautier, M. Chenavard et M. Louis Ménard, l'auteur de
+la _Morale avant les philosophes_, se trouvaient ensemble à dîner.
+
+--Ce qui me plaît dans le paganisme, vint à dire Gautier, c'est qu'il n'a
+pas de morale.
+
+--Comment! pas de morale? fit M. Chenavard. Et Socrate? et Platon? et les
+philosophes?...
+
+--Comment! les philosophes? répliqua M. Ménard. Ce sont eux qui ont
+corrompu la pureté de la religion hellénique!
+
+C'est plutôt au sentiment de M. Louis Ménard que se rangerait Mme Juliette
+Lamber: «Je suis païenne, dit Madeleine à son cousin de Venise; mais la
+raison qui vous rattache à la poésie de l'Église primitive est la même qui
+me fait n'accepter du paganisme que les croyances du premier temps de la
+Grèce[68].»
+
+ [Note 68: _Jean et Pascal_, p. 164.]
+
+Et je crois bien que c'est, en effet, M. Louis Ménard qui a raison, et
+aussi Théophile Gautier, à le bien entendre. Tout ce vague paganisme
+ne prend un sens un peu net que par opposition au christianisme, à la
+conception chrétienne de l'homme et de la vie, à l'esprit de la morale
+chrétienne. Or l'essence de cette morale, ce qui lui est propre et la
+distingue de la morale naturelle, c'est assurément le mépris du corps, la
+haine et la terreur de la chair. La Bruyère a une remarque qui va loin:
+«Les dévots ne connaissent de crimes que l'incontinence[69].» Le sentiment
+opposé est éminemment païen. Dans le langage du peuple, «vivre en païen»
+(et le mot n'implique pas toujours une réprobation sérieuse et se prononce
+parfois avec un sourire), c'est simplement ne pas suivre les prescriptions
+de l'Église et se confier à la bonne loi naturelle.
+
+ [Note 69: _De la mode_.]
+
+En prenant hellénisme au sens de paganisme, et paganisme au sens
+d'antichristianisme, on finit donc par s'entendre. Le paganisme de Mme
+Juliette Lamber est, au fond, une protestation passionnée contre ce qu'il
+y a dans la croyance chrétienne d'hostile au corps et à la vie terrestre,
+d'antinaturel et de surnaturel, et, pour préciser encore, contre le dogme
+du péché originel et ses conséquences:
+
+ Vous croyez, dit Madeleine parlant des ermites chrétiens, à la poésie
+ d'hommes qui détestaient la nature, qui n'en recherchaient que les
+ rudesses, les duretés, les intempéries, les cruautés, pour avoir le
+ droit de la maudire...[70].
+
+ [Note 70: _Jean et Pascal_, p. 160.]
+
+Et plus loin:
+
+ Non, je n'ai pas de croyances chrétiennes, Spedone, mon noble cousin,
+ pas une! Et voulez-vous mon opinion entière? L'ennemie irréconciliable
+ du christianisme devrait être la femme. Toutes les méfiances, toutes
+ les injures, toutes les haines de la doctrine sont pour elle. La femme
+ est le grand péril, la grande tentation, le grand suppôt du diable,
+ le grand démon. C'est le péché, c'est le mal, elle et ce qu'elle
+ inspire, l'amour! Sa beauté est une épreuve, son esprit un piège, sa
+ sensibilité un maléfice. Tous les dons enviables de la généreuse, de
+ la poétique, de l'artiste nature deviennent dans le christianisme des
+ dons mauvais. N'est-ce pas, Jean?
+
+ --Tu as raison, tu dis bien, Madeleine, répliquai-je. Le christianisme
+ donne à l'homme le mépris des joies de ce monde et par conséquent
+ l'éloigne de la femme, qui en est la dispensatrice. Il est logique
+ dans ses méfiances. La femme tient de plus près à la nature que
+ l'homme. Elle en exerce une puissance directe dans la maternité. Jésus
+ se détourne de la nature et de sa mère avec dédain. «Qu'y a-t-il de
+ commun entre vous et moi?» demande le Sauveur des âmes à toutes deux.
+ Rien, Seigneur! Vous reniez vos mères et par votre naissance et par
+ vos miracles. Jésus n'impose les mains sur le grand réel que pour en
+ troubler les lois, pour bouleverser les attributs simples et déterminés
+ des choses, pour marcher sur les eaux, pour ressusciter les morts,
+ etc.[71].
+
+ [Note 71: _Jean et Pascal_, p. 162-163.]
+
+Ainsi, pour les vrais néo-Grecs, le christianisme est l'ennemi et
+l'étranger. L'hellénisme était le tranquille développement de l'esprit
+de la race aryenne: le christianisme, ç'a été la perversion de ce génie
+lumineux par le sombre génie des Sémites. Dès lors l'affreux souci de
+l'_au delà_, la subordination et le sacrifice de cette vie terrestre
+au rêve d'une autre vie, ont flétri, diminué, corrompu les hommes. Les
+néo-Grecs intransigeants font même remonter le mal jusqu'à Socrate,
+un faux Hellène qu'on a bien fait de condamner à mort pour impiété.
+L'absorption du virus sémitique a rendu l'Occident malade pendant deux
+mille ans, et il n'est pas près d'être guéri. Le moyen âge est le crime du
+christianisme, Michelet l'a bien montré, etc.
+
+Ce serait fâcheux, à mon avis, si l'histoire était aussi simple que cela.
+Mais on peut dire que les choses se sont passées un peu autrement. Je n'ai
+pas besoin d'indiquer tout ce qu'il est permis d'y opposer, encore
+qu'en ces matières tout soit à peu près également probable et également
+indémontrable. Mais d'abord, quand une race subit l'influence d'une autre,
+c'est apparemment qu'elle y avait des dispositions secrètes. Il
+faut remarquer, en outre, que l'hellénisme était bien bas quand le
+christianisme parut. Ce sont, d'ailleurs, des Grecs qui ont fait les
+dogmes chrétiens; ce sont des Grecs, pourrait-on dire, qui ont altéré la
+pureté du christianisme primitif. Et si l'on dit que la Gnose n'est point
+grecque, qu'elle a des origines orientales et bouddhiques, ce sont donc
+des Aryas qui ont prêté à des Aryas. Que si les barbares de l'Occident ont
+embrassé le christianisme avec tant de ferveur, c'est sans doute qu'il
+répondait à quelque besoin de leur âme grossière et rêveuse. Et ces
+barbares étaient aussi des Aryas, c'est-à-dire des frères des Grecs.
+À moins qu'il ne faille faire son deuil de l'antique unité de la race dans
+le fameux «plateau central», unité qu'on est fort en train de contester,
+paraît-il.
+
+Mais tout ceci n'est que bavardage «à travers champs». On pourrait plus
+sérieusement défendre le moyen âge et le christianisme contre les dédains
+ou les haines de quelques néo-Grecs.
+
+Si nous avons, nous modernes, une sensibilité si fine et une «nervosité»
+dont nous sommes fiers--parfois un peu plus que de raison, c'est peut-être
+que les hommes du moyen âge, dont nous sommes le sang, ont eu des passions
+autrement violentes, ce semble, des douleurs, des aspirations, des
+épouvantes intimes autrement variées que les Grecs anciens. La foi
+chrétienne, en se mêlant à toutes les passions humaines, les a compliquées
+et agrandies par l'idée de l'_au delà_ et par l'attente ou la crainte
+des choses d'outre-tombe. La pensée de l'autre vie a changé l'aspect
+de celle-ci, provoqué des sacrifices furieux et des résignations d'une
+tendresse infinie, des songes et des espérances à soulever l'âme, et des
+désespoirs à en mourir. Madeleine avait tort de se plaindre tout à l'heure:
+la femme, devenue la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des
+désirs et des adorations d'autant plus ardentes et a tenu une bien autre
+place dans le monde. La malédiction jetée à la chair a dramatisé l'amour.
+Il y a eu des passions nouvelles: la haine paradoxale de la nature, l'amour
+de Dieu, la foi, la contrition. À côté de la débauche exaspérée par la
+terreur même de l'enfer, il y a eu la pureté, la chasteté chevaleresques;
+à côté de la misère plus grande, et à travers les férocités aveugles, une
+plus grande charité, une compassion de la destinée humaine où tout le
+coeur se fondait. Il y a eu des conflits d'instincts, de passions et de
+croyances, des luttes intérieures qu'on ne connaissait point auparavant,
+une complication de la conscience morale, un approfondissement de la
+tristesse et un enrichissement de la sensibilité. À supposer que saint Paul
+fût mort de sa chute sur le chemin de Damas; que l'empire, complètement
+hellénisé, se fût peu à peu annexé les barbares au lieu d'être envahi par
+eux, et que les philosophes du second siècle fussent parvenus à tirer du
+polythéisme une religion universelle, et que cela eût marché ainsi deux
+mille ans (toutes hypothèses peu raisonnables), j'en serais bien fâché pour
+ma part; car je suis persuadé, autant qu'on peut l'être de ces choses,
+que l'âme humaine ne serait point l'instrument rare et complet qu'elle
+est aujourd'hui. Le champ de nos souvenirs et de nos impressions serait
+infiniment plus pauvre. Il y a des combinaisons savantes et des nuances
+d'idées et de sentiments que nous ignorerions encore. Nous n'aurions point
+parmi nous, j'en ai peur, telle personne exquise que je pourrais nommer:
+«des épicuriens à l'imagination chrétienne[72]», comme Chateaubriand, ou
+des sceptiques pieux et des pessimistes gais comme M. Renan.
+
+ [Note 72: Sainte-Beuve.]
+
+Non, non, il ne faut point maudire le moyen âge. C'est, par lui que s'est
+creusé le coeur et que s'est élargi le front de Pallas-Athènè, en sorte
+qu'elle «conçoit aujourd'hui plusieurs genres de beauté». Et c'est le
+souvenir même du moyen âge et de son christianisme qui donne cette ardeur
+et à la fois ce raffinement artistique au paganisme de plusieurs de nos
+contemporains. Si tout le moyen âge n'avait pleuré et saigné sous la Croix,
+Mme Juliette Lamber jouirait-elle si profondément de ses dieux grecs?
+
+
+V
+
+En résumé, l'hellénisme est pour les hommes d'aujourd'hui un rêve de vie
+naturelle et heureuse, dominée par l'amour et la recherche de la beauté
+surtout plastique et débarrassée de tout soin ultra-terrestre. Ce rêve
+passe, à tort ou à raison, pour avoir été réalisé jadis par les Hellènes.
+Ceux du temps d'Homère ou ceux du temps de Périclès? On ne s'accorde pas
+là-dessus; mais peu importe.
+
+Ce rêve comporte peut-être une idée incomplète de la nature humaine; car
+enfin la préoccupation et le besoin du surnaturel sont aussi naturels à
+certains hommes que leurs autres sentiments.
+
+Ce rêve suppose--chez ceux pour qui il est autre chose qu'une fantaisie
+passagère et qui oublient ou méprisent en sa faveur deux mille années
+pourtant bien intéressantes--une conception excessivement optimiste du
+monde et de la vie. Ce rêve laisse entendre qu'il n'y a point sur la terre
+d'horribles souffrances physiques, des infirmités incurables, des morts
+d'enfants qu'on aime, une injustice monstrueuse dans la répartition des
+biens et des maux, des êtres sacrifiés et dont on se demande pourquoi ils
+vivent, d'autres êtres naturellement pervers et méchants, une masse
+aveugle, brutale et misérable; pour les plus intelligents et les meilleurs,
+d'affreuses douleurs imméritées et, à leur défaut, d'inévitables heures de
+tristesse et le sentiment de l'inutilité de toutes choses.
+
+Ce rêve, quel qu'il soit, est celui d'une élite. Il faut, pour le faire,
+passablement de littérature. Il ne semble pas devoir revêtir jamais ni une
+forme précise ni surtout une forme populaire. C'est, suivant les personnes,
+un amusement ou une foi aristocratiques. Dépouillé de la forme que lui
+donnent les lettrés et des réminiscences poétiques avec lesquelles il se
+confond presque entièrement, mis à la portée du peuple, ou bien il
+s'évanouirait, ou bien il tournerait à un sensualisme rudimentaire et cru.
+Et la façon la plus grossière et la plus sauvage même de comprendre le
+dogme chrétien vaut encore mieux pour le bonheur et la dignité des simples.
+
+Ce rêve, si on veut l'exprimer uniquement, produira des oeuvres
+distinguées, mais un peu froides, et qui ne seront goûtées que d'un petit
+nombre d'initiés.
+
+Mais ce ne sont là que des conséquences extrêmes et on sait que la logique
+se trompe souvent. Le culte exclusif d'une seule des formes de la vie
+humaine dans le passé ne suffirait peut-être pas à remplir notre vie, ni
+à nous fortifier et à nous consoler dans l'épreuve; mais, en réalité, une
+sympathie, une curiosité de ce genre s'accompagne toujours, qu'on le sache
+ou non, d'autres sympathies. On baptise d'un nom emprunté à la période
+historique que l'on préfère non seulement ce qu'on trouve de meilleur dans
+toute la vie écoulée de l'humanité, mais ce qu'on sent de meilleur en soi
+et dans les hommes de son temps. De cette façon, l'hellénisme n'est plus
+qu'une forme particulière de la grande et salutaire «philosophie de la
+curiosité».
+
+Ainsi entendu, l'hellénisme est un beau rêve et qui peut même servir de
+support à la vie morale et de secours dans les heures mauvaises par les
+habitudes de sérénité et de fierté qu'il engendre chez ses élus. Il n'est
+point impossible que pour ces âmes choisies l'amour de la beauté soit
+dans la vie un directeur et un consolateur très suffisant. Joignez que
+l'hellénisme a cet avantage, considérable au moment où nous sommes, de
+sauver ses adeptes du pessimisme, qui est peut-être le vrai, mais qui n'en
+a pas moins tort et qui, en outre, devient désagréable et commun. Enfin,
+quand je parlais de la froideur du néo-hellénisme en littérature, je me
+trompais sans doute. Qu'on lise les romans païens de Mme Juliette Lamber.
+On sent si bien une âme sous la forme parfois artificielle et composite
+et, à supposer qu'elle veuille saisir un mirage, elle met si bien tout son
+coeur dans cette poursuite, elle se tourmente si étrangement pour atteindre
+à la sérénité grecque, son hellénisme--moins pur peut-être et moins
+authentique qu'elle ne le croit--est si bien sa religion, sa vie et son
+tout, qu'il faut reconnaître que son oeuvre, en dépit des méprises et des
+singularités et de toutes les raisons qu'elle aurait d'être froide, est
+pourtant chaude et vivante, et qu'elle restera à tout le moins comme un
+rare effort «d'imagination sympathique» dans un temps qui s'est beaucoup
+piqué de cette imagination-là et qui a raison: car on peut vivre et être
+presque heureux par elle.
+
+
+
+
+MADAME ALPHONSE DAUDET[73]
+
+ [Note 73: _Impresssions de nature et d'art_, chez Charpentier;
+ _Fragments d'un livre inédit_ chez Charavay.]
+
+La bonne reine de Navarre a des grâces subtiles et lentes dans son
+_Heptaméron_; Mme de Sévigné est restée «divine», comme on l'appelait
+déjà de son temps, et Mme de La Fayette a écrit un exquis roman racinien.
+Je ne suis pas sûr que la moindre femmelette du XVIIe siècle écrivît mieux,
+selon le mot de Courier, que nos grands hommes d'aujourd'hui; mais elles
+écrivaient bien, sans y tâcher, et les femmes du XVIIIe siècle n'écrivaient
+pas mal non plus, en y tâchant. Mme de Staël et George Sand ont été des
+écrivains au sens le plus complet du mot, et qui, je crois bien, avaient
+du génie, l'une à force d'ouverture d'esprit et de gravité enthousiaste,
+l'autre par la largeur de sa sympathie et l'ardeur de sa passion, par
+l'abondante invention des fables et le flot du verbe d'un livre harmonieux.
+Et aujourd'hui encore, que de jolis brins de plume entre les doigts effilés
+de nos contemporaines!
+
+Mais avez-vous remarqué? Elles ont tout: l'esprit, la finesse, la
+délicatesse, la grâce, naturellement, sans compter le _je ne sais quoi_;
+elles ont même la vigueur, l'ampleur, l'éclat. Une seule chose leur manque
+à presque toutes: le don du pittoresque, ce que M. de Goncourt appelle
+«l'écriture artiste». Mme de Sévigné l'a eu quelquefois sans trop y prendre
+garde; les autres, non. Ce don, il est vrai, n'est déjà pas très fréquent
+chez les hommes (encore y a-t-il une bonne douzaine d'écrivains qui l'ont
+possédé de notre temps); mais il est si rare chez les femmes que celle qui
+par hasard en est pourvue peut être citée comme une surprenante exception.
+
+D'où vient cela? On en doit découvrir la raison dans quelque essentielle
+différence de tempérament entre les deux sexes; mais laquelle? On s'accorde
+bien à dire que les femmes sentent plus vivement que nous, que celles qui
+sont le plus femmes sont tout sentiment; mais il ne semble pas, à première
+vue, qu'il y ait dans cette prédominance du sentiment rien d'incompatible
+avec le don du pittoresque dans le style; au contraire. Regardons-y de plus
+près et tâchons d'abord de savoir en quoi consiste précisément cette
+faculté de peindre.
+
+Ce que je vais dire paraîtra peut-être trop tranché, trop absolu, et on
+m'alléguera des exemples contraires. Il me suffit que mon semblant de
+théorie soit vrai d'une façon générale, c'est-à-dire se trouve être plus
+souvent vrai que faux.
+
+Nous passons près d'un arbre où chante un oiseau. La plupart de nos
+classiques et toutes les femmes (sauf une ou deux) écriront, je suppose:
+«L'oiseau fait entendre sous le feuillage son chant joyeux.» Cette phrase
+n'est pas pittoresque: pourquoi? C'est qu'on exprime par elle, non pas le
+premier moment de la perception, mais le dernier. D'abord on décompose la
+perception; on sépare, on distingue celle de la vue et celle de l'ouïe; on
+met d'un côté le feuillage, de l'autre le chant de l'oiseau, bien que dans
+la réalité on ait perçu en même temps le feuillage et la chanson. Mais on
+ne s'en tient pas là. Après avoir analysé la perception originelle, on
+cherche à exprimer _surtout_ le sentiment de plaisir qu'elle produit, et
+l'on écrit «chant joyeux». Et voilà pourquoi la phrase n'est pas vivante.
+Elle n'est pas une peinture, mais une analyse, et elle ne traduit pas
+directement les objets, mais les sentiments qu'ils éveillent en nous.
+
+Eh bien, de tout temps les femmes ont écrit et elles écrivent encore
+aujourd'hui comme cela, ou plutôt dans ce goût (car je ne tiens pas du tout
+à mon exemple; je ne l'ai pris que pour la commodité). Et si elles écrivent
+ainsi, c'est justement parce qu'elles sentent très rapidement, parce que
+pour elles une perception (ou un groupe de perceptions) se transforme tout
+de suite en sentiment, et que le sentiment est ce qui les intéresse le
+plus, qu'elles en sont possédées, qu'elles ne vivent que par lui et pour
+lui.
+
+Or le style pittoresque (à son plus haut degré et dans la plupart des cas)
+me paraît consister essentiellement à saisir et à fixer la perception au
+moment où elle éclôt, avant qu'elle ne se décompose et qu'elle ne devienne
+sentiment. Il s'agit de trouver des combinaisons de mots qui évoquent chez
+le lecteur l'objet lui-même tel que l'artiste l'a perçu avec ses sens à
+lui, avec son tempérament particulier. Il faut remonter, pour ainsi dire,
+jusqu'au point de départ de son impression, et c'est le seul moyen de la
+communiquer exactement aux autres. Mais ce travail, les femmes en sont
+généralement incapables, pour la raison que j'ai dite.
+
+Pourtant Mme de Sévigné l'a fait cette fois (et d'autres fois encore) par
+une grâce spéciale, par une faveur miraculeuse. Elle a su fixer le premier
+moment de la perception, celui où l'on perçoit à la fois le feuillage et le
+chant. «C'est joli, écrit-elle, une _feuille qui chante_!»
+
+Mais là encore ne vous semble-t-il pas que la femme se trahisse, quand
+même, dans le tour de la phrase? On dirait qu'elle se sait bon gré d'avoir
+trouvé cela; elle a l'air de penser: «C'est joli aussi mon alliance de
+mots; qu'en dites-vous?»
+
+Tous les hommes qui ont cherché l'expression pittoresque, de La Fontaine à
+M. Edmond de Goncourt, écriront tout uniment: «La feuille chante.»
+
+
+I
+
+Et Mme Alphonse Daudet écrirait ainsi. Sa marque, c'est d'avoir su, tout en
+gardant des grâces et des qualités féminines, exprimer avec intensité les
+objets extérieurs et en communiquer l'impression directe et première,
+d'être enfin la plume la plus «sensationniste» du sexe sentimental. Ce don,
+qu'elle possédait sans doute naturellement, a pu se développer sans effort
+dans un milieu favorable, dans la continuelle compagnie d'artistes nerveux,
+toujours en quête de sensations fines et de mots vivants, toujours en
+gésine de locutions inouïes et non encore essayées... Tranquillement elle
+leur a pris leur art difficile, comme en se jouant, sans rien perdre de
+l'aisance de ses mouvements de femme.
+
+Les cinquante pages de l'_Enfance d'une Parisienne_ sont tout à fait
+exquises. Nul sujet, à vrai dire, n'appelait mieux le genre de style que
+j'ai essayé de définir; car les souvenirs de l'enfance, ce ne sont point
+des sentiments, mais plutôt des groupes de sensations, des visions où il y
+a du bizarre et de l'inattendu. «Les toutes jeunes mémoires, dans leurs
+limbes confus, ont de grands éclairs entourés de nuit, des apparitions de
+souvenirs bien plus que des souvenirs réels.» Le travail d'élimination
+et de synthèse que la volonté de l'artiste accomplit sur des sensations
+présentes, la mémoire le fait d'elle-même pour les impressions passées,
+pour les souvenirs d'enfance. Rien ne demeure que certains reflets de
+réalité agrandie et transformée par un cerveau tout jeune à qui le monde
+est nouveau. Les enfants, avec leur vision spontanée, singulière,
+incomplète et par là personnelle, sont de grands impressionnistes sans le
+savoir.
+
+Mme Alphonse Daudet n'avait donc qu'à noter ses souvenirs d'enfance pour
+faire de «l'écriture artiste», mais à condition de les noter tels quels, de
+n'en point altérer le relief et la couleur originale par l'addition de
+sentiments éprouvés après coup, de sentiments de «grande personne». Il ne
+s'agissait pas ici d'enfance à raconter, mais de sensations enfantines à
+ressaisir et à fixer par la magie des mots.
+
+Donc, pas de récits suivis; mais çà et là, sans lien entre elles, des
+apparitions surgissant comme d'un fond mystérieux de choses oubliées: les
+repas de fête le dimanche, les poupées, la rougeole, une fuite en voiture
+un jour d'émeute, les promenades (le jardin des Tuileries, le Palais-Royal
+et le Luxembourg ayant laissé chacun son impression et son image
+distincte), le premier bal d'enfants, la maison de campagne avec ses
+immenses greniers, etc.
+
+La plupart des détails sont d'une extrême précision, et pourtant l'ensemble
+a du lointain, du flottant, un air de rêve. Des sensations nettes et
+vives se noient tout à coup dans un demi-effacement. Ce sont surtout les
+impressions de songe où tout commence à se brouiller que Mme Daudet a su
+merveilleusement exprimer--avec une légèreté de main féminine. Faut-il des
+exemples? Voici la fin du repas, le dimanche:
+
+ ... Pourtant, l'heure du coucher sonnée depuis longtemps à la vieille
+ pendule, nos rires devenaient moins bruyants. Il y avait comme un nuage
+ épandu sur la table où le dessert dressait ses colombes en sucre et
+ les couleurs vives des confiseries. Les petits yeux frottés du poing,
+ écarquillés pour mieux voir, se rouvraient tout à coup, saisis par le
+ bruit du repas.
+
+ La fête, cette belle fête, attendue, désirée si longtemps, s'effaçait
+ déjà avant de finir et se terminait dans une sorte de rêve; on s'en
+ allait, passé de main en main, avec de tendres baisers sur les joues.
+ Du départ on ne se rendait compte que par une suite de sensations
+ connues: la chaleur des vêtements soigneusement enroulés, la secousse
+ de l'escalier descendu, la fraîcheur vive de la nuit et de la rue pour
+ aller jusqu'à la voiture; enfin le bercement d'une longue course qu'on
+ aurait voulu voir durer toujours, et le bien-être profond de ce grand
+ sommeil sans rêves qui prend les enfants en pleine vie sans leur donner
+ le temps d'achever leur sourire...
+
+Et cette entrée dans le bal d'enfants:
+
+ ... Déjà, dès en entrant, on entendait un peu de musique, des petits
+ pieds ébranlant le parquet et des bouffées de voix confuses. Je prends
+ la main d'une petite Alsacienne en corsage de velours, et maintenant
+ voici l'éblouissement des glaces, des clartés. Le piano étouffé,
+ assourdi par les voix de tout ce petit monde assemblé, cette confusion
+ de la grande lumière qui faisait sous le lustre toutes les couleurs
+ flottantes à force d'intensité, les rubans, les fleurs, les bruyères
+ blanches des jardinières, les visages animés et souriants, tout m'est
+ resté longtemps ainsi qu'un joli rêve avec le vague des choses
+ reflétées, comme si, en entrant, j'avais vu le bal dans une glace,
+ les yeux un peu troublés par l'heure du sommeil.
+
+Joignez-y l'entrée au grenier:
+
+ Aussitôt que les clefs grinçaient dans les serrures, on entendait un
+ petit trot de souris et l'on entrait à temps pour voir deux yeux fixes
+ comme des perles noires, un petit regard aigu, curieux et paresseux,
+ disparaître dans une fissure du plancher ou de la muraille. Le grenier
+ au foin était une immense rotonde, large comme un cirque, pleine
+ jusqu'au faîte de gerbes amoncelées...
+
+Remarquez la justesse, la vérité saisissante de ces impressions d'ensemble.
+C'est que les impressions lointaines s'arrangent d'elles-mêmes en faisceau;
+la distance les agrège et les compose, et c'est d'ailleurs parce qu'elles
+sont ainsi groupées qu'elles restent dans la mémoire. Pour reprendre
+l'exemple de tout à l'heure, ce qu'on se rappelle, ce n'est pas un
+feuillage d'un côté, un chant de l'autre, c'est «une feuille qui chante».
+
+Mais ces images que la mémoire combine, achève, offre toutes préparées,
+c'est peu de chose qu'elles s'éveillent au miroir de notre pensée, si nous
+n'avons pas le pouvoir de les rendre sensibles aux autres par des mots
+entrelacés. Mme Alphonse Daudet sait inventer ces mots merveilleux. Sa
+phrase légère et souple a continuellement des trouvailles qui ne semblent
+point lui coûter et qui sont pourtant les plus précieuses du monde. Voyez,
+par exemple, les mignonnes poupées «qui souriaient fragilement dans les
+luisants de la porcelaine», et «le retour bruyant de toute une après-midi
+d'étude, plein de petits doigts tachés d'encre et de nattes ébouriffées»,
+et ces «tapisseries au petit point usées et passées qui faisaient rêver de
+petites vieilles à mitaines utilisant la vie et la chaleur de leurs mains
+tremblantes jusqu'à leurs derniers jours, comptés aux fils du canevas», et
+ce «cadavre de papillon aux ailes pâles et dépoudrées», et la flamme du
+foyer qui «empourpre les rideaux cramoisis et, comme dans des yeux aimés,
+se rapetisse aux saillies des vieux cuivres».
+
+Est-ce elle, l'auteur de l'_Enfance d'une Parisienne_, ou est-ce lui,
+l'auteur du _Nabab_, qui a écrit ces phrases et tant d'autres? Ou bien lui
+aurait-il appris comment on trouve ces choses-là, et ne serait-elle qu'une
+surprenante écolière? Hélas! ce serait grande naïveté de croire que cela
+s'apprend. Il y faut le don inné, inaliénable et incommunicable, ce don de
+Charles Demailly si simplement et profondément défini par MM. de Goncourt:
+«Savez-vous qui je suis? Je suis un homme pour qui le monde visible
+existe.» Ce don, un génie l'avait apporté à Mme Alphonse Daudet dans la
+vieille maison noire «aux fenêtres hautes et aux balcons de fer ouvragé».
+J'ai relevé dans le chapitre des _Promenades_ un passage singulièrement
+significatif. C'est à propos du Musée du Luxembourg.
+
+ Mais ce qui me charmait surtout, c'était le Musée ouvert sur les
+ parterres, le _On ferme!_ des gardiens vous précipitant des galeries
+ de peinture aux allées du jardin, à l'heure où le jour tombant rend
+ aussi vagues les tableaux et les arbres. Quoique petite fille, on
+ sortait de là avec je ne sais quelle attention aux choses d'art, une
+ susceptibilité d'impressions qui vous faisait regarder les becs de
+ gaz allumés dans la brume ou des paquets de violettes étalés sur un
+ éventaire _comme si on les voyait pour la première fois dans un Paris
+ nouveau_.
+
+
+II
+
+Dans les _Fragments d'un livre inédit_, Mme Alphonse Daudet n'exprime plus
+ses souvenirs lointains, mais ses impressions récentes, au jour le jour.
+Ciel de Paris, rues de Paris, femmes de Paris, fleurs, musique, voyages,
+le monde, les salons, la toilette, le foyer et les enfants, sa plume
+court au travers de tout cela, plus inquiète, plus aiguë, plus subtile,
+plus aventureuse que tout à l'heure. Cette fois, elle «goncourise»
+décidément, avec une petite fièvre, un désir un peu maladif de «rendre
+l'insaisissable», de «dire ce qui n'a pas été dit». Et parfois, en effet,
+l'impression est ténue jusqu'à s'échapper et fuir entre les mots, comme
+une fumée entre des doigts qui ne peuvent la retenir, si souples et agiles
+qu'ils soient. Mais l'effort même en est charmant. «L'originalité en art
+me plaît, même erronée», dirons-nous avec Mme Daudet. Et c'est dans leurs
+livres aussi que les femmes peuvent être «aimables par leurs qualités, et
+par leurs défauts séduisantes».
+
+La petite fille qui, en sortant du Musée du Luxembourg, croyait découvrir
+un Paris nouveau, a gardé ses prunelles intelligentes et inventives. Ces
+notes, très variées, jetées au hasard des heures sur des feuilles volantes,
+ont presque toutes ceci de commun: qu'elles expriment des sentiments et des
+idées par des sensations et des images correspondantes--à la fois précises
+et imprévues--qui plaisent parce qu'elles sont vraies et qu'on ne les
+attendait pas. Ce sont des rapports, des harmonies secrètes, éloignées,
+entre les choses, ou entre nos pensées et les objets extérieurs; parfois
+des comparaisons un peu cherchées, un peu fuyantes, et qui font rêver
+longtemps; quelquefois tout simplement une fraîche métaphore piquée au bout
+d'une phrase flexible comme une fleur sur une tige pliante.
+
+Je ne veux point donner d'exemples, car tout y passerait, tout: l'ouvrière
+malade qui «dans l'inaction du lit reprend des mains de femme, allongées,
+blanches, aux ongles repoussés..., sa seule manière à elle de devenir une
+dame...»; les «heures blanches» où les jeunes filles «dorment dans de la
+neige»; «les petits rires d'enfants qui craquent comme s'ils ouvraient
+chaque fois un peu plus une intelligence»; et l'insomnie, «ce grelot que
+la berceuse promène et ramène, roule, fixe, éteint dans la cervelle sonore
+des petits enfants»; et «l'envers du sourire..., la remise en place,
+inconsciente et rapide, de deux lèvres menteuses»; et, dans la vieillesse,
+«les yeux qui reculent dans la pensée, la bouche qui rentre, retirée de
+bien des tendresses».
+
+Et voici le charme original de ce petit livre. Cette sensibilité fine et
+chercheuse qui ne va presque jamais sans quelque détraquement de l'esprit
+ou du coeur, nous la trouvons unie, chez Mme Alphonse Daudet, à la paix
+de l'âme et à la meilleure santé morale. Ce diabolique et sensuel
+chantournement du style, cette forme que si souvent, chez d'autres
+écrivains, recouvre un fond troublant et triste, qui semble surtout faite
+pour rendre des impressions malfaisantes et qui convient si bien à la
+peinture des putridités, Mme Alphonse Daudet la fait servir à l'expression
+des plus élégants et des plus purs sentiments d'une femme, d'une épouse,
+d'une jeune mère. «C'est, dit-elle, de l'écriture appliquée aux émotions du
+foyer.» Et ailleurs elle se dit «de la race peu voyageuse, mais voletante,
+de ces moineaux gris nourris d'une miette aux croisées et chantant pour
+l'écart lumineux de deux nuages». Un art maladif et un coeur sain, un style
+quelque peu déséquilibré et une âme en équilibre, tel est le double attrait
+de ce journal, qui fait rêver d'une toute moderne Pénélope impressionniste.
+
+
+III
+
+En parcourant ces sortes de feuillets d'album je me suis mis à songer: Quel
+pourrait être, auprès d'un grand écrivain dont elle serait la compagne, le
+rôle d'une femme qui aurait ce coeur et cet esprit?
+
+Il arriverait, j'imagine, du fond de son Midi, tout jeune, impressionnable,
+vibrant à l'excès, avide de sensations qui, chez lui, s'exaspéreraient
+jusqu'à la souffrance. Il connaîtrait l'enivrement mortel, la vie affolante
+et jamais apaisée de ceux qui sont trop charmants et qui traînent tous les
+coeurs après soi. Faible, en proie au hasard et à l'aventure, victime de
+cette merveilleuse nervosité qui serait la meilleure part de son génie, il
+gaspillerait ses jours et tous les présents des fées comme un jeune roi
+capricieux qui s'amuserait à jeter ses trésors à la mer.
+
+Elle le rencontrerait à ce moment. Elle aurait ce qu'il faut pour le
+comprendre: l'intelligence la plus fine du beau, le goût de la modernité,
+une imagination d'artiste,--et ce qu'il faut pour le guérir: la santé de
+l'âme, les vertus familiales héritées d'une race laborieuse bien installée
+dans son antique et prospère probité. Elle le prendrait, écarterait de lui
+les influences mauvaises, lui ferait un foyer, une dignité, un bonheur, et,
+plus jeune que lui, elle lui serait pourtant maternelle. Elle réaliserait
+pour lui le rêve du poète[74] songeant aux pauvres âmes d'artistes malades:
+
+ Il leur faut une amie à s'attendrir facile,
+ Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau,
+ Dont le coeur leur soit un asile
+ Et les bras un berceau,
+
+ Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères,
+ Inépuisable en soins calmants ou réchauffants,
+ Soins muets comme en ont les mères,
+ Car ce sont des enfants.
+
+ Il leur faut pour témoin, dans les heures d'étude,
+ Une âme qu'autour d'eux ils sentent se poser;
+ Il leur faut une solitude
+ Où voltige un baiser...
+
+ [Note 74: Sully-Prudhomme.]
+
+Sans elle, le «petit Chose» aurait peut-être continué toute sa vie d'écrire
+çà et là sur des coins de table d'exquises et brèves fantaisies: elle le
+forcerait à travailler sans qu'il s'en aperçût et lui ferait écrire de
+beaux livres.
+
+Et elle serait, sans presque y songer, sa collaboratrice: «On ne peut vivre
+un certain temps ensemble sans se ressembler un peu; tout contact est un
+échange.» Sa part dans le travail commun, je ne saurais certes la définir
+aussi bien qu'elle:
+
+ Notre collaboration, un éventail japonais; d'un côté, sujet,
+ personnages, atmosphère; de l'autre, des brindilles, des pétales
+ de fleurs, la mince continuation d'une branchette, ce qui reste de
+ couleur et de piqûre d'or au pinceau du peintre. Et c'est moi qui fais
+ ce travail menu, avec la préoccupation du dessus et que mes cigognes
+ envolées continuent bien le paysage d'hiver ou la pousse verte aux
+ creux bruns des bambous, le printemps étalé sur la feuille principale.
+
+Et elle pourrait apporter autre chose encore dans cette communauté
+littéraire. Par elle il échapperait au pessimisme pédant et à cette
+conception brutale de la vie qui est si tristement en faveur. À cause
+d'elle il resterait clément à la vie; il réserverait toujours un coin dans
+ses histoires aux braves gens, aux jeunes filles, aux honnêtes femmes, aux
+âmes élégantes et aux bons coeurs. Elle l'aiderait à sauver du
+mercantilisme littéraire et des succès déshonorants la délicate fierté de
+son art. S'il tentait quelque sujet périlleux, s'il voulait peindre quelque
+misère particulièrement honteuse, une pudeur retiendrait sa plume et il
+resterait chaste à cause de celle qui le regarde écrire. Et il y aurait
+ainsi dans son oeuvre deux fois plus de grâce qu'il n'en aurait mis tout
+seul et la décence dont les hommes anciens faisaient un attribut de la
+grâce (_gratiæ decentes_). Et partout on y sentirait, même dans les pages
+les plus évidemment marquées au coin du grand écrivain, même aux endroits
+où elle n'aurait collaboré que de son regard et de son muet encouragement,
+l'influence diffuse et légère d'une Béatrix invisible et présente.
+
+
+
+
+À PROPOS D'UN NOUVEAU LIVRE DE CLASSE
+
+ORAISONS FUNÈBRES DE BOSSUET
+
+Nouvelle édition, par M. Jacquinet[75]
+
+ [Note 75: Un vol. in-12 (H. Belin).]
+
+
+Il ne s'agit ici que d'un livre de classe; mais on en fait de charmants
+depuis une douzaine d'années. Les écoliers d'aujourd'hui sont bien heureux:
+ils ne sont point exposés à la fâcheuse erreur de la «jeune guenon» de
+Florian. On leur sert les noix toutes cassées et même on leur épluche les
+amandes. Des hommes distingués ont bien voulu écrire pour eux des ouvrages
+pleins de choses et quelquefois originaux sous une forme modeste; et
+plusieurs ont su apporter, soit dans l'explication des textes classiques,
+soit dans l'exposition des sciences ou de l'histoire, tout le meilleur de
+leur esprit et de leur expérience.
+
+Cela peut se dire en toute vérité d'un ouvrage récemment paru: la nouvelle
+édition des _Oraisons funèbres_ de Bossuet, par M. Jacquinet, qui s'adresse
+aux élèves de rhétorique.
+
+M. Jacquinet, qui a été un des maîtres les plus appréciés de l'École
+normale et qui a eu pour élèves Prévost-Paradol, Taine, About, Sarcey, me
+paraît être un remarquable épicurien de lettres. Car c'est bien lui qui a
+révélé à ses élèves Joubert et Stendhal à une époque où ces deux écrivains,
+surtout le second, n'avaient pas encore fait fortune; et cela ne l'empêche
+point d'être un des plus pieux entre les fidèles de Bossuet.
+
+Vous savez qu'ils sont, comme cela, un certain nombre de bossuétistes qui
+passent une partie de leur vie à s'entraîner sur le grand évêque. Certes on
+peut placer plus mal ses complaisances et je comprends mieux, à l'endroit
+d'un si puissant et si impeccable écrivain, cette espèce de culte de latrie
+que la malveillance un peu pincée du spirituel Paul Albert ou même de M.
+Renan. Rien n'est plus noble, rien ne fait un tout plus imposant ni plus
+harmonieux que le génie, l'oeuvre et la vie de Bossuet. Le son que rend sa
+parole est peut-être unique par la plénitude et l'assurance; car, outre
+qu'il avait à un degré qui n'a pas été dépassé le don de l'expression, on
+sent qu'il est vraiment tout entier dans chacune de ses phrases: la force
+de son verbe est doublée par la sérénité absolue de sa pensée, par je ne
+sais quel air d'éternité qu'elle a partout. Sa foi est un élément toujours
+présent et comme une partie intégrante de la beauté de sa parole. Nul n'est
+plus naturellement ni plus complètement majestueux.
+
+Je ne relèverai pas le reproche puéril qu'on lui a fait de n'être point
+un «penseur». On peut constater, je crois, en lisant le _Discours sur
+l'histoire universelle_, la _Connaissance de Dieu_ ou les _Élévations_,
+qu'il a pensé aussi vigoureusement qu'il se pouvait dans les limites de
+la foi traditionnelle: et prenez garde que la reconnaissance même de ces
+limites était encore chez lui une oeuvre de sa pensée. Nous ne pensons plus
+comme lui, voilà tout. Ce qu'il y a d'irritant, c'est que ce prétentieux
+reproche lui est trop souvent adressé par des gens qui d'abord ne l'ont pas
+lu et qui ensuite, si Darwin ou Littré n'avaient pas écrit, seraient fort
+empêchés de «penser» quoi que ce soit.
+
+Il est donc bien difficile de ne pas admirer un tel homme. Mais d'aller
+jusqu'à l'amour et jusqu'à la prédilection, cela reste un peu surprenant.
+Car on éprouve d'ordinaire ce sentiment pour des génies moins hauts, plus
+rapprochés de nous, plus mêlés, chez qui l'on sent plus de faiblesse, une
+humanité plus troublée. À vrai dire, je crois qu'il y a souvent dans cette
+tendresse spéciale pour Bossuet (après le premier mouvement de sympathie
+qu'il faut bien admettre) un peu de gageure, d'application et d'habitude.
+Silvestre de Sacy nous fait un aimable aveu. On sait qu'il était un des
+fervents de Bossuet: seulement il avait beau s'exciter, il ne mordait qu'à
+demi à l'oraison funèbre de Marie-Thérèse, qui, en effet, paraît un peu...
+longue. Mais, un jour, à force de s'y reprendre, il y mordit, ou, pour
+parler plus convenablement, il vit, il crut, il fut désabusé: «Cette
+oraison funèbre de la reine, qu'autrefois, Dieu me pardonne! j'avais
+trouvée presque ennuyeuse, est un chef-d'oeuvre de grâce et de pureté.»
+Ainsi, par un scrupule touchant, à force de vouloir trouver du plaisir dans
+cette lecture redoutable, il en trouva. Mais Dieu n'accorde la faveur de
+ces révélations qu'aux hommes de bonne volonté.
+
+L'édition de M. Jacquinet rend cette bonne volonté facile. Le texte des
+_Oraisons funèbres_ y est accompagné d'un commentaire perpétuel,
+grammatical et littéraire, qui est un modèle de clarté, de goût et de
+mesure. Tous ceux qui ont professé savent combien les commentaires de ce
+genre sont malaisés et comme il est difficile de se défendre, en expliquant
+un texte, des éclaircissements superflus et des admirations banales.
+M. Jacquinet a su éviter ces deux fautes: ses remarques sur la langue
+ne sont point pour lui un prétexte à un étalage d'érudition, et il a
+l'admiration lucide, exacte, ingénieuse. Il démêle, avec une sagacité
+qui n'est jamais en défaut, pourquoi et par où ces phrases sont belles,
+expressives, éloquentes. Nombre de journalistes et de romanciers
+apprendraient bien des choses rien qu'en lisant ces notes d'un vieux
+professeur et pressentiraient peut-être ce que c'est enfin que cet art
+d'écrire que M. Renan niait récemment avec une si noire et si complète
+ingratitude.
+
+M. Jacquinet a fait précéder les _Oraisons funèbres_ d'une Introduction
+très substantielle où il nous montre, entre autres choses, que Bossuet a
+toujours été aussi sincère que le pouvaient permettre les conditions mêmes
+et les convenances du genre. «Voyez, je vous prie, ajoute M. Jacquinet,
+si dans notre France démocratique l'oraison funèbre, qui n'est pas du
+tout morte quoi qu'on dise (elle n'a fait que passer des temples dans les
+cimetières, en se laïcisant), est devenue plus libre, si elle se pique avec
+austérité de tout montrer, de tout dire, et s'astreint à des jugements où
+tout, le mal comme le bien, soit exactement compté.» M. Jacquinet n'a que
+trop raison sur ce point, et, quant au reste, bien qu'il lui arrive ensuite
+de rabattre quelque peu dans ses notes les personnages exaltés dans le
+texte, on trouvera qu'il a très suffisamment lavé Bossuet de l'accusation
+de flatterie et de complaisance.
+
+Ce n'est pas tout: le soigneux éditeur nous donne une biographie très
+précise de chaque personnage et, en assez grande abondance, les passages
+de _Mémoires_ ou de _Correspondances_ qui nous peuvent éclairer sur son
+compte. Je remarque ici qu'avec une très innocente habileté M. Jacquinet,
+qui ne veut pas faire de peine à Bossuet, a un peu trop choisi, parmi les
+témoignages contemporains, ceux qui s'accordent le mieux avec le jugement
+de l'orateur et a tu pieusement les autres. Enfin, pour dispenser
+décidément le lecteur de tout effort, le plan de chaque discours est
+scrupuleusement résumé à la fin du volume.
+
+Voilà certes une édition modèle. Mais savez-vous l'effet le plus sûr de ce
+luxe intelligent d'explications et de commentaires? On lit l'Introduction,
+on parcourt les notes, on effleure les notices, on a plaisir à retrouver
+là des pages aimables ou belles de Mme de Motteville, de Retz, de Mme de
+Sévigné, de Mme de La Fayette ou de Saint-Simon. Et puis... on oublie
+de lire les _Oraisons funèbres_, car ce n'est presque plus la peine,
+et d'ailleurs ce serait, par comparaison, une lecture bien austère.
+M. Jacquinet joue ce mauvais tour à Bossuet: il «l'illustre» si bien qu'il
+ne nous laisse plus le temps de le lire, et l'on a peur aussi que le texte
+ne soit beaucoup moins agréable que les éclaircissements. Les élèves qui
+auront cette commode édition entre les mains n'y liront pas un mot de
+Bossuet. Ils se contenteront des «analyses résumées», les misérables!
+Et, au fond,--bien entre nous--sauf les morceaux connus (Celui qui règne
+dans les cieux... Un homme s'est rencontré... Ô nuit désastreuse!...
+Restait cette redoutable infanterie... Venez, peuples...), qui a jamais
+lu les _Oraisons funèbres_? Jules Favre autrefois, à ce qu'on assure, et
+peut-être M. Nisard, et de nos jours M. Ferdinand Brunetière.
+
+On a grand tort pourtant de ne pas les lire. Pourvu qu'on s'y applique un
+peu, on ne jouit pas seulement du charme impérieux de ce style qui, avec
+toute sa majesté, est si libre, si hardi, si savoureux, aussi savoureux
+vraiment que celui de Mme de Sévigné ou de Saint-Simon: grâce aux
+annotations et aux appendices de M. Jacquinet, qui rafraîchissent nos
+souvenirs et nous permettent de saisir toutes les intentions et de suppléer
+aux sous-entendus, on voit revivre les morts illustres sur qui cette grande
+parole est tombée, et l'on s'aperçoit que c'étaient des créatures de chair
+et de sang et que presque tous ont eu des figures expressives et originales
+et des destinées singulières.
+
+Voici Henriette de France, une petite femme sèche et noire, une figure
+longue, une grande bouche et des yeux ardents; fanatique en religion, avec
+une foi absolue au droit des couronnes--une reine Frédérique[76] moins
+jeune, moins aimable et moins belle. Et quelle vie! Des années de lutte
+enragée et de douleurs sans nom; neuf jours de tempête pendant qu'elle va
+chercher des soldats à son mari; des chevauchées à la tête des troupes
+qu'elle ramène et des nuits sous la tente; une évasion au milieu des
+canonnades; un accouchement tragique entre deux alertes; la mère séparée
+de sa petite fille, ne sachant ce qu'elle est devenue; puis, en France,
+l'hospitalité maigre et humiliante, la pension mal payée par Mazarin; pas
+de bois en plein hiver pendant la Fronde; la veuve du roi décapité pleurant
+du matin au soir et, parmi ses larmes, prise de gaîtés subites, par des
+retours inattendus du sang de Henri IV--et la dévotion finale, murée et
+profonde comme un tombeau, la mort anticipée dans le silence du couvent des
+Visitandines...
+
+ [Note 76: Alphonse Daudet, les _Rois en exil_.]
+
+Et voici la fille, Henriette d'Angleterre: un berceau ballotté dans les
+hasards de la guerre civile, une enfance triste dans un intérieur froid,
+gêné et presque bourgeois de reine exilée. Elle sort de là parfaitement
+simple et bonne, et tous les contemporains, sans exception, vantent sa
+douceur. De grands yeux, une jolie figure irrégulière dont toute la
+séduction vient du rayonnement de l'esprit, et si charmante qu'on ne voit
+plus la taille déviée. La voilà amoureuse et aimée de Louis XIV, puis
+précipitée du haut de ses espérances, mariée à un homme qui n'aimait pas
+les femmes; romanesque et trompant son propre coeur dans de périlleuses
+coquetteries; d'ailleurs vive, intelligente, nullement guindée, amie des
+hommes de lettres, bonne enfant avec eux; adorable, adorée, triomphante
+(avec plus d'une blessure au coeur) jusqu'au verre de chicorée et à la
+«nuit effroyable»...
+
+C'est maintenant une figure plus effacée, mais naïve et douloureuse: la
+reine Marie-Thérèse, une belle fille blonde et blanche, moutonnière et
+tendre sous un empois héréditaire d'orgueil royal. Enfant, elle regarde
+passer, en cachette, d'une fenêtre de l'Escurial, les cavaliers français
+tout enrubannés et les compare à un jardin qui marche. Elle aime Louis XIV
+comme une petite pensionnaire; elle souffre pendant vingt ans de ses
+infidélités comme une petite bourgeoise malheureuse en ménage: toujours
+blanche, toujours innocente et toujours amoureuse; reine et brebis.
+
+Et, pour faire contraste, voici la princesse palatine, échappée de son
+couvent, mariée par ambition, toujours endettée, fine, intrigante, allant
+de Mazarin à Condé et complotant avec Retz, manoeuvrant à l'aise dans l'eau
+trouble de la Fronde; souverainement belle avec un sourire mystérieux;
+débauchée, libre penseuse: je ne sais quel air d'aventurière, de princesse
+ruinée, de grande dame bohème, de Fédora, de Slave énigmatique et perverse
+longtemps avant l'invention du type. Et tout y est, même, à la suite d'un
+songe (toutes ces femmes-là croient aux songes), la conversion soudaine et
+absolue de la vieille pécheresse qui n'a plus rien à attendre des hommes...
+
+Et voici, en regard, une tête correcte de haut fonctionnaire: Michel Le
+Tellier, esprit lucide, appliqué, adroit et souple, ayant l'art de faire
+croire au roi que c'est le roi qui fait tout; intègre, mais établissant
+richement toute sa famille jusqu'aux petits-cousins; froid, figé,
+impassible, mais pleurant de joie à son lit de mort parce que Dieu lui a
+laissé le temps de signer la révocation de l'édit de Nantes...
+
+Enfin voici venir le héros violent à la tête d'aigle, le grand Condé.
+Avez-vous vu son buste au petit Musée de la Renaissance? Un nez prodigieux,
+des yeux saillants, des joues creuses, une bouche tourmentée, vilaine,
+soulevée par les longues dents obliques; point de menton: en somme, un nez
+entre deux yeux étincelants. Le superbe chef de bande, en dépit de la
+littérature, même de la théologie dont on l'avait frotté! Grand capitaine à
+vingt ans, fou d'orgueil après ses quatre victoires, fou de colère après
+seize mois de prison, ivre de haine jusqu'au crime et à la trahison, il
+revient, lion maté par le renard Mazarin, s'effondrer aux pieds du roi le
+plus roi qu'on ait jamais vu. Et puis c'est fini, sauf l'éclair de Senef.
+On ne songe pas assez à ce qu'il y a eu de particulier et de douloureux
+dans cette destinée. Toute la gloire au commencement! puis une vie ennuyée
+d'homme de proie dans une société décidément organisée et réglée; une
+mélancolie de fauve enfermé dans une cage invisible, de vieil aigle
+attaché sur sa mangeoire, déplumé par places, la tête entre ses deux ailes
+remontées..., à ce point que le maître des cérémonies funèbres du grand
+siècle pourra louer la pitié, la bonté et les vertus chrétiennes de ce
+dernier des barons féodaux.
+
+Voilà ce qu'il faut se dire pour goûter vraiment les _Oraisons funèbres_,
+et voilà ce que le commentaire de M. Jacquinet nous permet au moins
+d'imaginer. Et il faut aussi se représenter le lieu, le théâtre, la mise
+en scène: un de ces catafalques lourds et somptueux, comme nous en décrit
+Mme de Sévigné, avec d'innombrables cierges et de hauts lampadaires et
+des figures allégoriques dans le genre «pompeux»; les gentilshommes,
+les grandes dames en moire, velours et falbalas, en roides et opulentes
+toilettes; tout l'appareil d'une cérémonie de cour et, sur les figures
+graves, un air de parade et de représentation. Voyez par là-dessus le
+Bossuet de Rigaud, front arrondi et dur comme un roc, bouche sévère,
+face ample et bien nourrie, tête rejetée en arrière; magnifique dans
+l'écroulement des draperies pesantes et des satins aux belles cassures (il
+ne traînait pas toutes ces étoffes en chaire, mais je le vois ainsi quand
+même): Bossuet, gardien et captif volontaire d'un des plus puissants
+systèmes de dogmes religieux et sociaux qui aient jamais maintenu dans
+l'ordre une société humaine, et participant, dans toute son attitude, de
+la majesté des fictions dont il conservait le dépôt. Sur les cadavres
+«très illustres» enfouis sous cette pompe, il jette les paroles pompeuses
+qui disent leur néant; et cependant il leur refait une vie terrestre toute
+pleine de mérites et de vertus, car il le faut, car cela convient, car
+cela importe au bon ordre des choses humaines. Et tout, l'appareil
+éclatant des funérailles et les louanges convenues, tout contribue à
+rendre plus ironique cette majestueuse comédie de la mort où les paroles
+sonores, préparées d'avance, sur la vanité de toutes choses, ne sont
+qu'une suprême vanité.
+
+Ainsi on peut passer un bon moment avec les _Oraisons funèbres_ si on se
+contente de les feuilleter et de songer autour, car il faut bien avouer
+qu'elles sont peut-être moins intéressantes en elles-mêmes que par les
+spectacles et les images qu'elles évoquent. Quant à les lire d'un bout à
+l'autre, c'est une grosse affaire. Les figures si vivantes, si marquées,
+dont je parcourais tout à l'heure la série, s'effacent, s'atténuent,
+perdent presque tout leur relief par l'embellissement obligatoire de
+l'éloge officiel. Voulez-vous des portraits sincères? C'est dans les
+Mémoires et les correspondances qu'il faut les chercher. Restent les belles
+méditations sur l'universelle vanité, sur la mort, sur la grâce; mais
+vous les retrouverez, et tout aussi belles, dans les _Sermons_. Aimez-vous
+enfin les considérations sur le gouvernement des affaires humaines par la
+Providence, sur Dieu visible dans l'histoire? Vous n'avez qu'à ouvrir le
+_Discours sur l'histoire universelle_. Et si peut-être ces enseignements
+paraissent avoir plus de force dans les _Oraisons funèbres_, étant tirés de
+cas particuliers et présents (et rien d'ailleurs n'est éloquent comme un
+cercueil), cet avantage n'est que trop balancé par l'artifice nécessaire de
+ces discours d'apparat. Si M. de Sacy, pour en jouir pleinement, avouait
+s'y reprendre à plusieurs fois, que dirons-nous, profanes? Je persiste à
+croire et qu'il y a dans l'oeuvre de Bossuet des parties plus intéressantes
+que les _Oraisons funèbres_ et que la meilleure façon d'accommoder et
+de faire lire les _Oraisons funèbres_ est celle de M. Jacquinet.
+
+
+
+
+ERNEST RENAN
+
+
+Nul écrivain peut-être n'a tant occupé, hanté, troublé ou ravi les plus
+délicats de ses contemporains. Qu'on cède ou qu'on résiste à sa séduction,
+nul ne s'est mieux emparé de la pensée, ni de façon plus enlaçante. Ce
+grand sceptique a dans la jeunesse d'aujourd'hui des fervents comme en
+aurait un apôtre et un homme de doctrine. Et quand on aime les gens, on
+veut les voir.
+
+Les Parisiens excuseront l'ignorance et la naïveté d'un provincial
+fraîchement débarqué de sa province, qui est curieux de voir des hommes
+illustres et qui va faisant des découvertes. Je suis un peu comme ces deux
+bons Espagnols venus du fin fond de l'Ibérie pour voir Tite-Live et
+«cherchant dans Rome autre chose que Rome même». Le sentiment qui les
+amenait était naturel et touchant, enfantin si l'on veut, c'est-à-dire
+doublement humain. Je suis donc entré au Collège de France, dans la petite
+salle des langues sémitiques.
+
+
+I
+
+À quoi bon pourtant? N'est-ce point par leurs livres, et par leurs livres
+seuls, qu'on connaît les écrivains et surtout les philosophes et les
+critiques, ceux qui nous livrent directement leur pensée, leur conception
+du monde et, par là, tout leur esprit et toute leur âme? Que peuvent
+ajouter les traits de leur visage et le son de leur voix à la connaissance
+que nous avons d'eux? Qu'importe de savoir comment ils ont le nez fait?
+Et s'ils l'avaient mal fait, par hasard? ou seulement fait comme tout le
+monde?
+
+Mais non, nous voulons voir. Combien de pieux jeunes gens ont accompli leur
+pèlerinage au sanctuaire de l'avenue d'Eylau pour y contempler ne fût-ce
+que la momie solennelle du dieu qui se survit! Heureusement on voit ce
+qu'on veut, quand on regarde avec les yeux de la foi; et la pauvre humanité
+a, quoi qu'elle fasse, la bosse irréductible de la vénération.
+
+Au reste, il n'est pas sûr que l'amour soit incompatible avec un petit
+reste au moins de sens critique. Avez-vous remarqué? Quand on est pris,
+bien pris et touché à fond, on peut néanmoins saisir très nettement les
+défauts ou les infirmités de ce que nos pères appelaient l'objet aimé et,
+comme on est peiné de ne le voir point parfait et qu'on s'en irrite (non
+contre lui), cette pitié et ce dépit redoublent encore notre tendresse.
+Nous voulons oublier et nous lui cachons (tout en le connaissant bien) ce
+qui peut se rencontrer chez lui de fâcheux, comme nous nous cachons à
+nous-mêmes nos propres défauts, et ce soin délicat tient notre amour en
+haleine et nous le rend plus intime en le faisant plus méritoire et en
+lui donnant un air de défi. La critique peut donc fournir à la passion de
+nouveaux aliments, bien loin de l'éteindre.
+
+Conclusion: ce n'est que pour les tièdes que les grands artistes perdent
+parfois à être vus de près; mais cette épreuve ne saurait les entamer aux
+yeux de celui qui est véritablement épris. Et ils y gagnent d'être mieux
+connus sans être moins aimés.
+
+
+II
+
+C'est, je crois, le cas pour M. Renan. Une chose me tracassait. Est-il
+triste décidément, ou est-il gai, cet homme extraordinaire? On peut hésiter
+si l'on s'en tient à ses livres. Car, s'il conclut presque toujours par un
+optimisme déclaré, il n'en est pas moins vrai que sa conception du monde
+et de l'histoire, ses idées sur la société contemporaine et sur son avenir
+prêtent tout aussi aisément à des conclusions désolées. Le vieux mot:
+«Tout est vanité», tant et si richement commenté par lui, peut avoir aussi
+bien pour complément: «À quoi bon vivre?» que: «Buvons, mes frères, et
+tenons-nous en joie.» Que le but de l'univers nous soit profondément caché;
+que ce monde ait tout l'air d'un spectacle que se donne un Dieu qui sans
+doute n'existe pas, mais qui existera et qui est en train de se faire; que
+la vertu soit pour l'individu une duperie, mais qu'il soit pourtant élégant
+d'être vertueux en se sachant dupé; que l'art, la poésie et même la vertu
+soient de jolies choses, mais qui auront bientôt fait leur temps, et que le
+monde doive être un jour gouverné par l'Académie des sciences, etc., tout
+cela est amusant d'un côté et navrant de l'autre. C'est par des arguments
+funèbres que M. Renan, dans son petit discours de Tréguier, conseillait la
+joie à ses contemporains. Sa gaîté paraissait bien, ce jour-là, celle d'un
+croque-mort très distingué et très instruit.
+
+M. Sarcey, qui voit gros et qui n'y va jamais par quatre chemins, se tire
+d'affaire en traitant M. Renan de «fumiste», de fumiste supérieur et
+transcendant (_XIXe Siècle_, article du mois d'octobre 1884). Eh! oui,
+M. Renan se moque de nous. Mais se moque-t-il toujours? et jusqu'à quel
+point se moque-t-il? Et d'ailleurs il y a des «fumistes» fort à plaindre.
+Souvent le railleur souffre et se meurt de sa propre ironie. Encore un
+coup, est-il gai, ce sage, ou est-il triste? L'impression que laisse la
+lecture de ses ouvrages est complexe et ambiguë. On s'est fort amusé; on
+se sait bon gré de l'avoir compris; mais en même temps on se sent troublé,
+désorienté, détaché de toute croyance positive, dédaigneux de la foule,
+supérieur à l'ordinaire et banale conception du devoir, et comme redressé
+dans une attitude ironique à l'égard de la sotte réalité. La superbe du
+magicien, passant en nous naïfs, s'y fait grossière et s'y assombrit. Et
+comment serait-il gai, quand nous sommes si tristes un peu après l'avoir
+lu?
+
+Allons donc le voir et l'entendre. L'accent de sa voix, l'expression de son
+visage et de toute son enveloppe mortelle nous renseignera sans doute sur
+ce que nous cherchons. Que risquons-nous? Il ne se doutera pas que nous
+sommes là; il ne verra en nous que des têtes quelconques de curieux; il ne
+nous accablera pas de sa politesse ecclésiastique devant qui les hommes
+d'esprit et les imbéciles sont égaux; il ne saura pas que nous sommes des
+niais et ne nous fera pas sentir que nous sommes des importuns.
+
+J'ai fait l'épreuve. Eh bien, je sais ce que je voulais savoir. M. Renan
+est gai, très gai, et, qui plus est, d'une gaîté comique.
+
+
+III
+
+L'auditoire du «grand cours» n'a rien de particulier. Beaucoup de vieux
+messieurs qui ressemblent à tous les vieux messieurs, des étudiants,
+quelques dames, parfois des Anglaises qui sont venues là parce que M. Renan
+fait partie des curiosités de Paris.
+
+Il entre, on applaudit. Il remercie d'un petit signe de tête en souriant
+d'un air bonhomme. Il est gros, court, gras, rose; de grands traits, de
+longs cheveux gris, un gros nez, une bouche fine; d'ailleurs tout rond,
+se mouvant tout d'une pièce, sa large tête dans les épaules. Il a l'air
+content de vivre, et il nous expose avec gaîté la formation de ce _Corpus_
+historique qui comprend le _Pentateuque_ et le livre de Josué et qui serait
+mieux nommé l'_Hexateuque_.
+
+Il explique comment cette _Torah_ a d'abord été écrite sous deux formes
+à peu près en même temps, et comment nous saisissons dans la rédaction
+actuelle les deux rédactions primitives, jéhoviste et élohiste; qu'il y a
+donc eu deux types de l'histoire sainte comme il y a eu plus tard deux
+Talmuds, celui de Babylone et celui de Jérusalem; que la fusion des deux
+histoires eut lieu probablement sous Ézéchias, c'est-à-dire au temps
+d'Esaïe, après la destruction du royaume du Nord; que c'est alors que fut
+constitué le _Pentateuque_, moins le _Deutéronome_ et le _Lévitique_;
+que le _Deutéronome_ vint s'y ajouter au temps de Josias, et le
+_Lévitique_ un peu après.
+
+L'exposition est claire, simple, animée. La voix est un peu enrouée et un
+peu grasse, la diction très appuyée et très scandée, la mimique familière
+et presque excessive. Quant à la forme, pas la moindre recherche ni même la
+moindre élégance; rien de la grâce ni de la finesse de son style écrit. Il
+parle pour se faire comprendre, voilà tout; et va comme je te pousse! Il ne
+fait pas les «liaisons». Il s'exprime absolument comme au coin du feu avec
+des «Oh!», des «Ah!», des «En plein!», des «Pour ça, non!». Il a, comme
+tous les professeurs, deux ou trois mots ou tournures qui reviennent
+souvent. Il fait une grande consommation de «en quelque sorte», locution
+prudente, et dit volontiers: «N'en doutez pas», ce qui est peut-être la
+plus douce formule d'affirmation, puisqu'elle nous reconnaît implicitement
+le droit de douter. Voici d'ailleurs quelques spécimens de sa manière.
+J'espère qu'ils amuseront, étant exactement pris sur le vif.
+
+À propos de la rédaction de la _Torah_, qui n'a fait aucun bruit, qui est
+restée anonyme, dont on ne sait même pas la date précise parce que tout ce
+qui est écrit là était déjà connu, existait déjà dans la tradition orale:
+
+ Comme ça est différent, n'est-ce pas? de ce qui se passe de nos jours!
+ La rédaction d'un code, d'une législation, on discuterait ça
+ publiquement, les journaux en parleraient, ça serait un événement.
+ Eh bien, la rédaction définitive du _Pentateuque_, ç'a pa'été un
+ événement du tout!...
+
+À propos des historiens orientaux comparés à ceux d'Occident:
+
+ Chez les Grecs, chez les Romains, l'histoire est une Muse. Oh! i' sont
+ artistes, ces Grecs et ces Romains! Tite-Live, par exemple, fait une
+ oeuvre d'art; il digère ses documents et se les assimile au point
+ qu'on ne les distingue plus. Aussi on ne peut jamais le critiquer avec
+ lui-même; son art efface la trace de ses méprises. Eh bien! vous n'avez
+ pas ça en Orient, oh! non, vous n'avez pas ça! En Orient, rien que des
+ compilateurs; ils juxtaposent, mêlent, entassent. Ils dévorent les
+ documents antérieurs, ils ne les digèrent pas. Ce qu'ils dévorent
+ reste tout entier dans leurs estomac: vous pouvez retirer les morceaux.
+
+À propos de la date du _Lévitique_:
+
+ Ah! je fais bien mes compliments à ceux qui sont sûrs de ces choses-là!
+ Le mieux est de ne rien affirmer, ou bien de changer d'avis de temps
+ en temps. Comme ça, on a des chances d'avoir été au moins une fois
+ dans le vrai.
+
+À propos des lévites:
+
+ Oh! le lévitisme, ça n'a pas toujours été ce que c'était du temps de
+ Josias. Dans les premiers temps, comme le culte était très compliqué,
+ il fallait des espèces de sacristains très forts, connaissant très bien
+ leur affaire: c'étaient les lévites. Mais le lévitisme organisé en
+ corps sacerdotal, c'est de l'époque de la reconstruction du temple.
+
+Enfin je recueille au hasard des bouts de phrase: «Bien oui! c'est
+compliqué, mais c'est pas, encore assez compliqué.»--«Cette rédaction du
+_Lévitique_, ça a-t-i' été fini? Non, ça a cessé.»--«Ah! parfait, le
+_Deutéronome_! Ça forme un tout. Ah! celui-là a pa' été coupé!»
+
+J'ai peur, ici, de trahir M. Renan sous prétexte de reproduire exactement
+sa parole vivante. Je sens très bien que, détachés de la personne même de
+l'orateur, de tout ce qui les accompagne, les relève et les sauve, ces
+fragments un peu heurtés prennent un air quasi grotesque. Cela fait songer
+à je ne sais quel Labiche exégète, à une critique des Écritures exposée par
+Lhéritier, devant le trou du souffleur, dans quelque monologue fantastique.
+Eh bien! non, ce n'est pas cela, ma loyauté me force d'en avertir le
+lecteur. Assurément je ne pense pas que Ramus, Vatable ou Budé aient
+professé sur ce ton; et c'est un signe des temps que cette absence de
+tout appareil et cette savoureuse bonhomie dans une des chaires les plus
+relevées du Collège de France. Mais il n'est que juste d'ajouter que
+M. Renan s'en tient à la bonhomie. Les familiarités de la phrase ou même
+de la prononciation sont sauvées par la cordialité du timbre et par la
+bonne grâce du sourire. Les «Oh!», les «Ah!», les «Pour ça, non!», les
+«J'sais pas» et les «Ça, c'est vrai», peuvent être risibles, ou vulgaires,
+ou simplement aimables. Les «négligences» de M. Renan sont dans le dernier
+cas. Il cause, voilà tout, avec un bon vieil auditoire bien fidèle et
+devant qui il se sent à l'aise.
+
+Vous saisissez maintenant le ton, l'accent, l'allure de ces conférences.
+C'est quelque chose de très vivant. M. Renan paraît prendre un intérêt
+prodigieux à ce qu'il explique et s'amuser énormément. Ne croyez pas ce
+qu'il nous dit quelque part des sciences historiques, de «ces pauvres
+petites sciences conjecturales». Il les aime, quoi qu'il dise, et les
+trouve divertissantes. On n'a jamais vu un exégète aussi jovial. Il éprouve
+un visible plaisir à louer ou à contredire MM. Reuss, Graff, Kuenen,
+Welhausen, des hommes très forts, mais entêtés ou naïfs. Le Jéhoviste et
+l'Élohiste, mêlés «comme deux jeux de cartes», c'est cela qui est amusant
+à débrouiller! Et lorsque le grand-prêtre Helkia, très malin, vient dire
+au roi Josias: «Nous avons trouvé dans le temple la loi d'Iaveh», et nous
+fournit par là la date exacte du _Deutéronome_, 622, M. Renan ne se sent
+pas de joie!
+
+Mais c'est surtout quand il rencontre (sans la chercher) quelque bonne
+drôlerie qu'il faut le voir! La tête puissante, inclinée sur une épaule
+et rejetée en arrière, s'illumine et rayonne; les yeux pétillent, et le
+contraste est impayable de la bouche très fine qui, entr'ouverte, laisse
+voir des dents très petites, avec les joues et les bajoues opulentes,
+épiscopales, largement et même grassement taillées. Cela fait songer à ces
+faces succulentes et d'un relief merveilleux que Gustave Doré a semées dans
+ses illustrations de Rabelais ou des _Contes drolatiques_ et qu'il suffit
+de regarder pour éclater de rire. Ou plutôt on pressent là tout un poème
+d'ironie, une âme très fine et très alerte empêtrée dans trop de matière,
+et qui s'en accommode, et qui même en tire un fort bon parti en faisant
+rayonner sur tous les points de ce masque large la malice du sourire, comme
+si c'était se moquer mieux et plus complètement du monde que de s'en moquer
+avec un plus vaste visage!
+
+
+IV
+
+C'est égal, on éprouve un mécompte, sinon une déception. M. Renan n'a pas
+tout à fait la figure que ses livres et sa vie auraient dû lui faire.
+Ce visage qu'on rêvait pétri par le scepticisme transcendantal, on y
+discernerait plutôt le coup de pouce de la _Théologie de Béranger_, qu'il a
+si délicieusement raillée. J'imagine qu'un artiste en mouvements oratoires
+aurait ici une belle occasion d'exercer son talent.
+
+--Cet homme, dirait-il, a passé par la plus terrible crise morale qu'une
+âme puisse traverser. Il a dû, à vingt ans, et dans des conditions qui
+rendaient le choix particulièrement douloureux et dramatique, opter entre
+la foi et la science, rompre les liens les plus forts et les plus doux et,
+comme il était plus engagé qu'un autre, la déchirure a sans doute été
+d'autant plus profonde. Et il est gai!
+
+Pour une déchirure moins intime (car il n'était peut-être qu'un rhéteur),
+Lamennais est mort dans la désespérance finale. Pour beaucoup moins que
+cela, le candide Jouffroy est resté incurablement triste. Pour moins
+encore, pour avoir non pas douté, mais seulement craint de douter, Pascal
+est devenu fou. Et M. Renan est gai!
+
+Passe encore s'il avait changé de foi: il pourrait avoir la sérénité que
+donnent souvent les convictions fortes. Mais ce philosophe a gardé
+l'imagination d'un catholique. Il aime toujours ce qu'il a renié. Il est
+resté prêtre; il donne à la négation même le tour du mysticisme chrétien.
+Son cerveau est une cathédrale désaffectée[77]. On y met du foin; on y fait
+des conférences: c'est toujours une église. Et il rit! et il se dilate! et
+il est gai!
+
+ [Note 77: Le mot est de M. Alphonse Daudet.]
+
+Cet homme a passé vingt ans de sa vie à étudier l'événement le plus
+considérable et le plus mystérieux de l'histoire. Il a vu comment naissent
+les religions; il est descendu jusqu'au fond de la conscience des simples
+et des illuminés; il a vu comme il faut que les hommes soient malheureux
+pour faire de tels rêves, comme il faut qu'ils soient naïfs pour se
+consoler avec cela. Et il est gai!
+
+Cet homme a, dans sa _Lettre à M. Berthelot_, magnifiquement tracé le
+programme formidable et établi en regard le bilan modeste de la science.
+Il a eu, ce jour-là, et nous a communiqué la sensation de l'infini. Il a
+éprouvé mieux que personne combien nos efforts sont vains et notre destinée
+indéchiffrable. Et il est gai!
+
+Cet homme, ayant à parler dernièrement de ce pauvre Amiel qui a tant pâti
+de sa pensée, qui est mort lentement du mal métaphysique, s'amusait à
+soutenir, avec une insolence de page, une logique fuyante de femme et de
+jolies pichenettes à l'adresse de Dieu, que ce monde n'est point, après
+tout, si triste pour qui ne le prend pas trop au sérieux, qu'il y a mille
+façons d'être heureux et que ceux à qui il n'a pas été donné de «faire leur
+salut» par la vertu ou par la science peuvent le faire par les voyages,
+les femmes, le sport ou l'ivrognerie. (Je trahis peut-être sa pensée en la
+traduisant; tant pis! Pourquoi a-t-il des finesses qui ne tiennent qu'à
+l'arrangement des mots?) Je sais bien que le pessimisme n'est point, malgré
+ses airs, une philosophie, n'est qu'un sentiment déraisonnable né d'une vue
+incomplète des choses; mais on rencontre tout de même des optimismes bien
+impertinents! Quoi! ce sage reconnaissait lui-même un peu auparavant qu'il
+y a, quoi qu'on fasse, des souffrances inutiles et inexplicables; le grand
+cri de l'universelle douleur montait malgré lui jusqu'à ses oreilles:
+et tout de suite après il est gai! Malheur à ceux qui rient! comme dit
+l'Écriture. Ce rire, je l'ai déjà entendu dans l'_Odyssée_: c'est le rire
+involontaire et lugubre des prétendants qui vont mourir.
+
+Non, non, M. Renan n'a pas le droit d'être gai. Il ne peut l'être que par
+l'inconséquence la plus audacieuse ou la plus aveugle. Comme Macbeth avait
+tué le sommeil, M. Renan, vingt fois, cent fois dans chacun de ses livres,
+a tué la joie, a tué l'action, a tué la paix de l'âme et la sécurité de
+la vie morale. Pratiquer la vertu avec cette arrière-pensée que l'homme
+vertueux est peut-être un sot; se faire «une sagesse à deux tranchants»; se
+dire que «nous devons la vertu à l'Éternel, mais que nous avons droit d'y
+joindre, comme reprise personnelle, l'ironie; que nous rendons par là à qui
+de droit plaisanterie pour plaisanterie», etc., cela est joli, très joli;
+c'est, un raisonnement délicieux et absurde, et ce «bon Dieu», conçu
+comme un grec émérite qui pipe les dés, est une invention tout à fait
+réjouissante. Mais ne jamais faire le bien bonnement, ne le faire que par
+élégance et avec ce luxe de malices, mettre tant d'esprit à être bon quand
+il vous arrive de l'être, apporter toujours à la pratique de la vertu la
+méfiance et la sagacité d'un monsieur qu'on ne prend pas sans vert et qui
+n'est dupe que parce qu'il le veut bien,--est-ce que cela, à supposer que
+ce soit possible, ne vous paraît pas lamentable? Dire que Dieu n'existe
+pas, mais qu'il existera peut-être un jour et qu'il sera la conscience de
+l'univers quand l'univers sera devenu conscient; dire ailleurs que «Dieu
+est déjà bon, qu'il n'est pas encore tout-puissant, mais qu'il le sera sans
+doute un jour»; que «l'immortalité n'est pas un don inhérent à l'homme, une
+conséquence de sa nature, mais sans doute un don réservé par l'Être, devenu
+absolu, parfait, omniscient, tout-puissant, à ceux qui auront contribué à
+son développement»; «qu'il y a du reste presque autant de chances pour que
+le contraire de tout cela soit vrai» et «qu'une complète obscurité nous
+cache les fins de l'univers»: ne sont-ce pas là, à qui va au fond, de
+belles et bonnes négations enveloppées de railleries subtiles? Ne craignons
+point de passer pour un esprit grossier, absolu, ignorant des nuances.
+Il n'y a pas de nuances qui tiennent. Douter et railler ainsi, c'est
+simplement nier; et ce nihilisme, si élégant qu'il soit, ne saurait être
+qu'un abîme de mélancolie noire et de désespérance. Notez que je ne
+conteste point la vérité de cette philosophie (ce n'est pas mon affaire):
+j'en constate la profonde tristesse. Rien, rien, il n'y a rien que des
+phénomènes. M. Renan ne recule d'ailleurs devant aucune des conséquences
+de sa pensée. Il a une phrase surprenante où «faire son salut» devient
+exactement synonyme de «prendre son plaisir où on le trouve», et où il
+admet des saints de la luxure, de la morphine et de l'alcool. Et avec cela
+il est gai! Comment fait-il donc?
+
+Quelqu'un pourrait répondre:
+
+--Vous avez l'étonnement facile, monsieur l'ingénu. C'est comme si vous
+disiez: «Cet homme est un homme, et il a l'audace d'être gai!». Et ne vous
+récriez point que sa gaieté est sinistre, car je vous montrerais qu'elle
+est héroïque. Ce sage a eu une jeunesse austère; il reconnaît, après trente
+ans d'études, que cette austérité même fut une vanité, qu'il a été sa
+propre dupe, que ce sont les simples et les frivoles qui ont raison, mais
+qu'il n'est plus temps aujourd'hui de manger sa part du gâteau. Il le sait,
+il l'a dit cent fois, il est gai pourtant. C'est admirable!
+
+
+V
+
+Eh bien! non. Je soupçonne cette gaieté de n'être ni sinistre ni héroïque.
+Il reste donc qu'elle soit naturelle et que M. Renan se contente de
+l'entretenir par tout ce qu'il sait des hommes et des choses. Et cela
+certes est bien permis; car, si ce monde est affligeant comme énigme, il
+est encore assez divertissant comme spectacle.
+
+On peut pousser plus loin l'explication. Il n'y a pas de raison pour que le
+pyrrhonien ou le négateur le plus hardi ne soit pas un homme gai, et cela
+même en supposant que la négation ou le doute universel comporte une vue du
+monde et de la vie humaine nécessairement et irrémédiablement triste, ce
+qui n'est point démontré. Dans tous les cas, cela ne serait vrai que pour
+les hommes de culture raffinée et de coeur tendre, car les gredins ne sont
+point gênés d'être à la fois de parfaits négateurs et de joyeux compagnons.
+Mais en réalité il n'est point nécessaire d'être un coquin pour être gai
+avec une philosophie triste. Sceptique, pessimiste, nihiliste, on l'est
+quand on y pense: le reste du temps (et ce reste est presque toute la vie),
+eh bien! on vit, on va, on vient, on cause, on voyage, on a ses travaux,
+ses plaisirs, ses petites occupations de toute sorte.--Vous vous rappelez
+ce que dit Pascal des «preuves de Dieu métaphysiques»: ces démonstrations
+ne frappent que pendant l'instant qu'on les saisit; une heure après, elles
+sont oubliées. Il peut donc fort bien y avoir contraste entre les idées et
+le caractère d'un homme, surtout s'il est très cultivé. «Le jugement, dit
+Montaigne, tient chez moi un siège magistral... Il laisse mes appétits
+aller leur train... _Il fait son jeu à part_.» Pourquoi ne ferait-il
+pas aussi son jeu à part chez le décevant écrivain des _Dialogues
+philosophiques_? Essayons donc de voir par où et comment il peut être
+heureux.
+
+D'abord son optimisme est un parti pris hautement affiché, à tout propos et
+même hors de propos et aux moments les plus imprévus. Il est heureux parce
+qu'il veut être heureux: ce qui est encore la meilleure façon qu'on ait
+trouvé de l'être. Il donne là un exemple que beaucoup de ses contemporains
+devraient suivre. À force de nous plaindre, nous deviendrons vraiment
+malheureux. Le meilleur remède contre la douleur est peut-être de la nier
+tant qu'on peut. Une sensibilité nous envahit, très humaine, très généreuse
+même, mais très dangereuse aussi. Il faut agir sans se lamenter, et aider
+le prochain sans le baigner de larmes. Je ne sais, mais peut-être le
+«pauvre peuple» est-il moins heureux encore depuis qu'on le plaint
+davantage. Sa misère était plus grande autrefois, et cependant je crois
+qu'il était peut-être moins à plaindre, précisément parce qu'on le
+plaignait moins.
+
+Je veux bien, du reste, accorder aux âmes faibles qu'il ne suffit pas
+toujours de vouloir pour être heureux. La vie, en somme, n'a pas trop mal
+servi M. Renan, l'a passablement aidé à soutenir sa gageure; et il en
+remercie gracieusement l'obscure «cause première» à la fin de ses
+_Souvenirs_. Tous ses rêves se sont réalisés. Il est de deux Académies;
+il est administrateur du Collège de France; il a été aimé, nous dit-il,
+des trois femmes dont l'affection lui importait: sa soeur, sa femme et sa
+fille; il a enfin une honnête aisance, non en biens-fonds, qui sont chose
+trop matérielle et trop attachante, mais en actions et obligations, choses
+légères et qui lui agréent mieux, étant des espèces de fictions, et même
+de jolies fictions.--Il a des rhumatismes. Mais il met sa coquetterie à ce
+qu'on ne s'en aperçoive point; et puis il ne les a pas toujours.--Sa plus
+grande douleur a été la mort de sa soeur Henriette; mais le spectacle au
+moins lui en a été épargné et la longue et terrible angoisse, puisqu'il
+était lui-même fort malade à ce moment-là. Elle s'en est allée son oeuvre
+faite et quand son frère n'avait presque plus besoin d'elle. Et qui sait si
+la mémoire de cette personne accomplie ne lui est pas aussi douce que le
+serait aujourd'hui sa présence? Et puis cette mort lui a inspiré de si
+belles pages, si tendres, si harmonieuses! Au reste, s'il est vrai que le
+bonheur est souvent la récompense des coeurs simples, il me paraît qu'une
+intelligence supérieure et tout ce qu'elle apporte avec soi n'est point
+pour empêcher d'être heureux. Elle est aux hommes ce que la grande beauté
+est aux femmes. Une femme vraiment belle jouit continuellement de sa
+beauté, elle ne saurait l'oublier un moment, elle la lit dans tous les
+yeux. Avec cela la vie est supportable ou le redevient vite, à moins d'être
+une passionnée, une enragée, une gâcheuse de bonheur comme il s'en trouve.
+M. Renan se sent souverainement intelligent comme Cléopâtre se sentait
+souverainement belle. Il a les plaisirs de l'extrême célébrité, qui sont
+de presque tous les instants et qui ne sont point tant à dédaigner, du
+moins je l'imagine. Sa gloire lui rit dans tous les regards. Il se sent
+supérieur à presque tous ses contemporains par la quantité de choses qu'il
+comprend, par l'interprétation qu'il en donne, par les finesses de cette
+interprétation. Il se sent l'inventeur d'une certaine philosophie très
+raffinée, d'une certaine façon de concevoir le monde et de prendre la vie,
+et il surprend tout autour de lui l'influence exercée sur beaucoup d'âmes
+par ses aristocratiques théories. (Et je ne parle pas des joies régulières
+et assurées du travail quotidien, des plaisirs de la recherche et, parfois,
+de la découverte.)--M. Renan jouit de son génie et de son esprit. M. Renan
+jouit le premier du renanisme.
+
+Il serait intéressant--et assez inutile d'ailleurs--de dresser la liste des
+contradictions de M. Renan. Son Dieu tour à tour existe ou n'existe pas,
+est personnel ou impersonnel. L'immortalité dont il rêve quelquefois
+est tour à tour individuelle et collective. Il croit et ne croit pas au
+progrès. Il a la pensée triste et l'esprit plaisant. Il aime les sciences
+historiques et les dédaigne. Il est pieusement impie. Il est très chaste
+et il éveille assez souvent des images sensuelles. C'est un mystique et
+un pince-sans-rire. Il a des naïvetés et d'inextricables malices. Il est
+Breton et Gascon. Il est artiste, et son style est pourtant le moins
+plastique qui se puisse voir. Ce style paraît précis et en réalité fuit
+comme l'eau entre les doigts. Souvent la pensée est claire et l'expression
+obscure, à moins que ce ne soit le contraire. Sous une apparence de
+liaison, il a des sautes d'idées incroyables, et ce sont continuellement
+des abus de mots, des équivoques imperceptibles, parfois un ravissant
+galimatias. Il nie dans le même temps qu'il affirme. Il est si préoccupé
+de n'être point dupe de sa pensée qu'il ne saurait rien avancer d'un peu
+sérieux sans sourire et railler tout de suite après. Il a des affirmations
+auxquelles, au bout d'un instant, il n'a plus l'air de croire, ou, par une
+marche opposée, des paradoxes ironiques auxquels on dirait qu'il se laisse
+prendre. Mais sait-il exactement lui-même où commence et où finit son
+ironie? Ses opinions exotériques s'embrouillent si bien avec ses «pensées
+de derrière la tête» que lui-même, je pense, ne s'y retrouve plus et se
+perd avant nous dans le mystère de ces «nuances».
+
+Toutes les fées avaient richement doté le petit Armoricain. Elles lui
+avaient donné le génie, l'imagination, la finesse, la persévérance, la
+gaieté, la bonté. La fée Ironie est venue à son tour et lui a dit: «Je
+t'apporte un don charmant; mais je te l'apporte en si grande abondance
+qu'il envahira et altérera tous les autres. On t'aimera; mais, comme on
+aura toujours peur de passer à tes yeux pour un sot, on n'osera pas te le
+dire. Tu te moqueras des hommes, de l'univers et de Dieu, tu te moqueras
+de toi-même, et tu finiras par perdre le souci et le goût de la vérité.
+Tu mêleras l'ironie aux pensers les plus graves, aux actions les plus
+naturelles et les meilleures, et l'ironie rendra toutes les écritures
+infiniment séduisantes, mais inconsistantes et fragiles. En revanche,
+jamais personne ne se sera diverti autant que toi d'être au monde.»
+Ainsi parla la fée et, tout compte fait, elle fut assez bonne personne.
+Si M. Renan est une énigme, M. Renan en jouit tout le premier et s'étudie
+peut-être à la compliquer encore.
+
+Il écrivait, il y a quatorze ans: «Cet univers est un spectacle que Dieu
+se donne à lui-même; servons les intentions du grand chorège en contribuant
+à rendre le spectacle aussi brillant, aussi varié que possible.» Il faut
+rendre cette justice à l'auteur de la _Vie de Jésus_ qu'il les sert
+joliment, «les intentions du grand chorège»! Il est certainement un des
+«compères» les plus originaux et les plus fins de l'éternelle féerie. Lui
+reprocherons-nous de s'amuser pour son compte tout en divertissant le divin
+imprésario? Ce serait de l'ingratitude, car nous jouissons aussi de la
+comédie selon notre petite mesure; et vraiment le monde serait plus
+ennuyeux si M. Renan n'y était pas.
+
+
+APPENDICE
+
+FRAGMENT D'UN DISCOURS PRONONCÉ PAR M. RENAN À QUIMPER, LE 17 AOÛT 1885.
+
+... Moi aussi, j'ai détruit quelques bêtes souterraines assez malfaisantes.
+J'ai été un bon torpilleur à ma manière; j'ai donné quelques secousses
+électriques à des gens qui auraient mieux aimé dormir. Je n'ai pas manqué
+à la tradition des bonnes gens de Goëlo.
+
+Voilà pourquoi, bien que fatigué de corps avant l'âge, j'ai gardé jusqu'à
+la vieillesse une gaieté d'enfant, comme les marins, une facilité étrange
+à me contenter.
+
+Un critique me soutenait dernièrement que ma philosophie m'obligeait à être
+toujours éploré. Il me reprochait comme une hypocrisie ma bonne humeur,
+dont il ne voyait pas les vraies causes.
+
+Eh bien! je vais vous les dire.
+
+Je suis très gai, d'abord parce que, m'étant très peu amusé quand j'étais
+jeune, j'ai gardé, à cet égard, toute ma fraîcheur d'illusions; puis, voici
+qui est plus sérieux: je suis gai, parce que je suis sûr d'avoir fait en ma
+vie une bonne action; j'en suis sûr. Je ne demanderais pour récompense que
+de recommencer. Je me plains d'une seule chose, c'est d'être vieux dix ans
+trop tôt.
+
+Je ne suis pas un homme de lettres, je suis un homme du peuple; je suis
+l'aboutissant de longues files obscures de paysans et de marins. Je jouis
+de leurs économies de pensée; je suis reconnaissant à ces pauvres gens qui
+m'ont procuré, par leur sobriété intellectuelle, de si vives jouissances.
+
+Là est le secret de notre jeunesse.
+
+Nous sommes prêts à vivre quand tout le monde ne parle plus que de mourir.
+Le groupe humain auquel nous ressemblons le plus, et qui nous comprend le
+mieux, ce sont les Slaves; car ils sont dans une position analogue à la
+nôtre, neufs dans la vie et antiques à la fois...
+
+
+
+
+FERDINAND BRUNETIÈRE[78]
+
+ [Note 78: _Études sur l'histoire de la littérature française;
+ Nouvelles études_: 2 vol. in-12 (Hachette).--_Histoire et littérature_;
+ le _Roman naturaliste_: 2 vol. in-12 (Calmann-Lévy).]
+
+
+M. Ferdinand Brunetière, qui aime peu, n'est point aimé passionnément.
+Les jeunes, ceux de la nouvelle école, le méprisent, le conspuent,
+l'égorgeraient volontiers. Les professeurs de l'Université le disent
+pédant, afin de paraître légers. Il a contre lui les faux érudits et les
+érudits trop entêtés d'érudition. Il n'a pour lui ni les frivoles ni les
+sensibles ou les nerveux. Les femmes le lisent peu. Les sympathies qu'il
+inspire sont rares et austères. Avec cela, il est quelqu'un; son avis
+compte, on sent qu'il n'est jamais négligeable. En un mot, il a l'autorité.
+
+L'autorité, pourrait-on dire en empruntant une tournure à La Bruyère,
+n'est pas incompatible avec le mérite, et elle ne le suppose pas non plus.
+Du moins elle suppose encore autre chose. Elle appartient le plus souvent
+et le plus vite à ceux qui ont coutume de juger avec assurance et d'après
+des principes arrêtés. Elle dépend aussi de la façon d'écrire et de la
+maison où l'on écrit. Mais, si elle peut s'accroître par là, ce n'est
+point par là, je pense, qu'elle se fonde ou qu'elle dure. Même la force
+d'affirmation, toute seule, ne la soutiendrait pas longtemps. L'autorité
+de la roide parole de M. Brunetière a d'autres causes: ses qualités
+d'abord--et ses défauts ensuite.
+
+
+I
+
+M. Brunetière est fort savant; il a mieux qu'une teinture de toutes choses.
+Sur le XVIIe et le XVIIIe siècle, son érudition est imperturbable. Il est
+visible qu'il a lu tous les classiques, et tout entiers. Cela n'a l'air
+de rien: combien, même parmi les gens du «métier», en ont fait autant?
+Histoire, philosophie, romans, poésie, beaux-arts et de tous les pays, il
+sait tout; on dirait qu'il a tout vu et tout lu. Toujours on sent sous sa
+critique un fonds solide et étendu de connaissances multiples et précises,
+placées dans un bon ordre. Il a donc ce premier mérite, aussi rare que
+modeste, de connaître toujours parfaitement les choses sur lesquelles il
+écrit, et même les alentours.
+
+M. Brunetière a l'esprit naturellement philosophique. Sa grande science des
+livres et de l'histoire, en lui permettant des comparaisons perpétuelles, a
+développé en lui cet esprit. Il n'est pas un livre qui ne lui en rappelle
+beaucoup d'autres, et bientôt une idée générale se dégage de ces
+rapprochements: l'oeuvre n'est plus isolée, mais a son rang dans une série,
+liée à d'autres oeuvres par quelque point particulier. Aussi ne verrez-vous
+presque jamais M. Brunetière s'enfermer dans un livre pour l'étudier en
+lui-même et le définir par son charme propre. Ce n'est pour lui qu'un point
+de départ ou un exemple à l'appui d'une théorie, une occasion d'écrire un
+chapitre d'histoire littéraire ou d'agiter une question d'esthétique. Sa
+critique n'est jamais insignifiante ou simplement aimable. Elle ne nous
+laisse point nous complaire dans nos préférences irréfléchies; elle ouvre
+l'esprit, et, si elle irrite souvent, elle fait penser.
+
+M. Brunetière est un doctrinaire. Ces études historiques et ces
+dissertations, il ne s'y livre point par simple curiosité, pour le simple
+plaisir de la recherche. Il aime juger. Il croit que les oeuvres de
+l'esprit ont une valeur absolue et constante en dehors de ceux à qui elles
+sont soumises, lecteurs ou spectateurs; et cette valeur, il prétend la
+fixer avec précision. Il croit à une hiérarchie des plaisirs esthétiques.
+Ferme sur ses théories, jamais il n'hésite dans l'application, beaucoup
+plus sensible d'ailleurs à la joie de comparer, de peser, de classer, qu'à
+celle de goûter et de faire goûter même les livres qui lui sont le plus
+chers, même les bibles sur lesquelles il a comme moulé ses préceptes et
+auxquelles il rapporte tout. Or cette foi, cette assurance imposent: c'est
+une grande force. Et, d'autre part, l'unité de la doctrine, l'habitude de
+tout juger (même quand on ne le dit pas) d'après les mêmes principes ou
+d'après les mêmes exemplaires de perfection, donne à la critique quelque
+chose de majestueux, de solide et de rassurant.
+
+M. Brunetière est un esprit très libre en dehors des cas où ses doctrines
+essentielles sont directement intéressées. Il n'est point dupe des mots, ni
+des hommes, ni des réputations, ni des modes; en tout il cherche à aller au
+fond des choses. Et notez qu'il est aussi bien défendu contre le préjugé
+académique que contre le préjugé naturaliste. S'il était dupe de quelque
+chose, ce serait plutôt de sa défiance même à l'endroit de la mode et de
+toute opinion qui a pour elle un certain nombre de sots. Il ne me paraît
+se tromper, quelquefois, que par une crainte excessive de donner dans la
+badauderie. Au reste, s'il se trompe, c'est par de fortes raisons, et
+fortement déduites. Il a certainement dégonflé beaucoup de vessies. Quand
+il ne s'agit pas des contemporains, au sujet desquels il se tient sur la
+défensive et garde l'air méfiant, quand il parle des classiques, on ne
+saurait souhaiter une critique plus libre--cette vérité mise à part, qu'ils
+sont incomparables. Mais cela ne lui donne que plus de sécurité pour en
+parler à son aise. Et alors son orthodoxie a souvent je ne sais quelle
+allure hardie et paradoxale, réformant çà et là les jugements traditionnels
+ou bien, pour nous faire enrager, nous montrant les classiques aussi
+vivants que nous et découvrant chez eux une foule de choses que nous
+croyons avoir inventées.
+
+M. Brunetière est très intelligent (je donne ici au mot toute sa force).
+Des adolescents le traitent de pion et disent: «Il ne comprend pas.» Au
+contraire, il est visible qu'il comprend toujours; mais souvent il n'aime
+pas. Il a beaucoup d'aveux comme celui-ci: «Ce que l'on ne peut pas
+disputer au réalisme, naturalisme, impressionnisme, ou de quelque autre nom
+qu'on l'appelle, c'est qu'il n'y a de ressource, de salut et de sécurité
+pour l'artiste et pour l'art que l'exacte imitation de la nature. Là est le
+secret de la force, et là--ne craignons pas de le dire--la justification
+du mouvement qui ramène tous nos écrivains, depuis quelques années, des
+sommets nuageux du romantisme d'autrefois au plat pays de la réalité.»
+Il est vrai qu'après cela viennent les _distinguo_. Mais enfin, s'il a
+combattu un si beau combat contre les excès du naturalisme et du japonisme,
+ce n'est point qu'il ne saisisse parfaitement ce que sont ces nouveaux
+procédés de l'art, à quel sentiment, à quelle espèce de curiosité ils
+répondent, quel genre de plaisir ils peuvent donner. Il place ce plaisir
+assez bas et ne le goûte point, voilà tout. Il a, d'ailleurs, presque rendu
+justice à Flaubert et très exactement défini ce que Flaubert a pu apporter
+de nouveau dans le roman. Rien ne manque à cette étude, au moins en ce qui
+regarde _Madame Bovary_, que l'accent de la sympathie. M. Brunetière a fort
+bien indiqué aussi ce qu'il y a de neuf dans les procédés de M. Alphonse
+Daudet et ce que c'est que l'impressionnisme. N'a-t-il pas reconnu à
+M. Émile Zola la simplicité d'invention, l'ampleur et la force? Je sais
+bien que le compliment tient une ligne, et la condamnation cinquante pages;
+mais remarquez que la banalité romanesque ne lui est pas moins odieuse
+que le naturalisme facile. Jamais il n'a loué, jamais il n'a seulement
+nommé tel romancier «idéaliste» estimé pourtant des bourgeois. Et même il
+admire Darwin, aime M. Renan et considère M. Taine, quoiqu'ils soient à la
+mode.
+
+M. Brunetière n'en est pas moins éminemment grincheux. Il me semble qu'il
+doit le savoir et je suis sûr qu'il ne lui déplaît pas de se l'entendre
+dire. Il ne lui suffit pas d'avoir raison: il a raison avec humeur et il
+n'est pas fâché d'être désagréable en pensant bien. Il y a de l'Alceste
+chez lui. Il est certain qu'il a maltraité M. Zola beaucoup plus que ne
+l'exigeaient la justice et le bon goût. Il a montré une extrême dureté
+contre MM. de Goncourt, leur portant même gratuitement des coups détournés
+quand ils n'étaient pas en cause. Là où ses croyances littéraires sont
+directement menacées, il frappe, non certes comme un aveugle, mais comme
+un sourd. Personne, dans un livre dont la «poétique» lui paraît fausse, ne
+fait meilleur marché de ce qui peut s'y trouver d'ailleurs de distingué et
+d'intéressant. Il pratique cette espèce de détachement avec une véritable
+férocité, et qui m'étonne et m'afflige toujours. «Un mauvais arbre ne
+saurait porter de bons fruits»; il ne sort pas de là: c'est un terrible
+justicier. Quelquefois seulement, par un souci des moeurs oratoires, on
+dirait qu'il cherche à envelopper sa sentence de formes courtoises; ou bien
+il se dérobe, il refuse de dire ce qu'il pense, et mieux vaudrait alors
+pour le «prévenu» qu'il le dît crûment. C'est tout à fait le «Je ne dis pas
+cela» du _Misanthrope_. Et le rapprochement vient d'autant mieux que, comme
+Alceste mettait au-dessus de tout la chanson du roi Henri, M. Brunetière
+éprouve un sensible plaisir à exagérer ses principes, à leur donner un air
+de défi. Ce critique a, comme certains politiques, le goût de
+l'impopularité.
+
+Un Nisard moins aimable, moins élégant, moins délicat, mais vigoureux,
+militant et autrement muni de science, d'idées, de raisons et d'esprit
+philosophique; un orthodoxe audacieux et provocant comme un hérésiarque:
+voilà M. Brunetière.
+
+Son style est très particulier. Il est, chose rare aujourd'hui, presque
+constamment périodique. La phrase ample, longue, savamment aménagée et
+équilibrée, exprime quelque chose de complet, présente à la fois l'idée
+principale et, dans les incidentes, tout ce qui l'explique, la renforce ou
+la modifie. Une seule de ces périodes contient tout ce que nous dirions en
+une demi-douzaine de petites phrases se modifiant et se complétant l'une
+l'autre. L'écrivain multiplie les _si_, les _comme_, les _d'autant_, et ne
+s'embarrasse point du nombre des _qui_ et des _que_. Ses paragraphes sont
+bâtis comme ses périodes: la liaison est presque aussi forte entre elles
+qu'entre les membres dont elles sont composées. Il fait un usage excellent
+des _car_, des _mais_, des _aussi bien_, des _tout de même que_. Il apporte
+autant de coquetterie à faire saillir les articulations du style que
+d'autres à les dissimuler. Et l'on peut dire aussi que ses études sont
+composées tout entières comme ses phrases et comme ses paragraphes.
+Ce sont systèmes de blocs unis par des crampons apparents.
+
+Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'un mouvement continu anime et pousse
+ces masses énormes. Je ne sais ce qui étonne le plus chez M. Brunetière,
+de sa lourdeur travaillée ou de sa verve puissante.
+
+Sa langue, comme son style, nous ramène autant qu'il se peut au XVIIe
+siècle. Il s'applique à rendre aux mots le sens exact qu'ils avaient dans
+cet âge d'or. Traiter des questions toutes modernes avec la phrase de
+Descartes et le vocabulaire de Bossuet, voilà le problème qu'a souvent
+résolu M. Brunetière.
+
+Cet archaïsme est très savoureux. Et ne croyez pas que vous trouverez cela
+aisément autre part que chez lui. Je n'apprendrai à personne quelle grande
+naïveté ç'a été de croire que Cousin parlait la langue du XVIIe siècle;
+mais je me figure que M. Brunetière la parle, lui, aussi parfaitement que
+Bersot parlait celle du commencement du XVIIIe siècle.
+
+
+II
+
+J'ai largement loué M. Brunetière, et de grand coeur. Je puis faire
+maintenant quelques modestes réserves d'une âme plus tranquille.
+
+Et, puisque je parlais à l'instant même de son style, il se peut que, pour
+être accompli dans son genre, il ne soit pas cependant sans reproche, et
+que, ce qu'il est, il le soit trop exclusivement. Le ciel me préserve de
+faire peu de cas de la précision et de la propriété des termes dans un
+temps où l'à peu près s'étale partout dans les livres et où des auteurs
+même célèbres ne savent qu'imparfaitement leur langue! Et Dieu me garde
+aussi de reprocher à un écrivain doué d'une originalité décidée, de
+qualités tranchées et fortes, de n'avoir point les qualités contraires!
+Mais enfin M. Brunetière met la précision à si haut prix qu'il semble que
+tout ce qui ne peut s'exprimer avec une exactitude rigoureuse n'existe
+point pour lui. Et pour tant il est presque inévitable que le critique, en
+étudiant certains livres, accueille en chemin telle idée, reçoive telle
+impression qu'il ne peut rendre qu'avec une demi-propriété de termes,
+par des demi-jours, par des à peu près intelligents dont chacun, pris à
+part, ne satisfait point, mais qui, si on les prend ensemble, donnent
+l'expression poursuivie. On en trouve d'innombrables exemples dans
+Sainte-Beuve. Or celui qui ne consent pas à cette exactitude moindre
+dans l'expression de certaines nuances de la pensée, du sentiment, de la
+sensation, peut être encore le critique-né de bien des livres; l'est-il de
+tous? N'y en a-t-il pas qui lui échappent en partie et sur lesquels, si je
+puis dire, sa juridiction n'est pas absolue?
+
+Puis, si M. Brunetière a la vigueur, la finesse, un esprit coupant, souvent
+une subtilité sèche, il n'a point la grâce, et, comme j'ai dit, je ne le
+lui reprocherai point; mais voilà, c'est qu'il ne l'a pas du tout, pas même
+par hasard, pas même un peu. Sa façon d'écrire, extraordinairement tendue,
+la lui interdit. Après cela, il est peut-être téméraire de dire jusqu'à
+quel point un écrivain manque de grâce, et, au surplus, on peut s'en
+passer.
+
+Enfin, le style de M. Brunetière est sans doute très curieux dans son
+archaïsme savant; mais, si on voulait lui appliquer la règle qu'il applique
+aux autres, quelle recherche, quelle affectation, et combien éloignée du
+naturel de la plupart des classiques! Quels embarras il fait avec ses
+_qui_, ses _que_, ses _aussi bien_ et ses _tout de même que_! Est-il assez
+content de parler la bonne langue, la meilleure, la seule! Il ne prend pas
+garde qu'écrire comme Bossuet, ce ne serait peut-être pas écrire selon la
+syntaxe et avec le vocabulaire de Bossuet, mais écrire aussi bien dans la
+langue d'aujourd'hui que Bossuet dans celle de son temps. La langue de M.
+Edmond de Goncourt est, pour M. Brunetière, le plus affecté des jargons;
+mais n'est-ce pas une affectation presque égale d'écrire comme il y a deux
+siècles, ou d'écrire comme il est possible qu'on écrive dans cent ans? Je
+compare ici, non précisément, les deux styles (M. Brunetière aurait trop
+d'avantages), mais les deux manies. Je conviens d'ailleurs que j'exagère un
+peu ma critique; mais, comme dit l'autre, ma remarque subsiste, réduite à
+ce que l'on voudra.
+
+On en peut faire une autre. Il arrive à cet écrivain si sûr, si muni contre
+la piperie des mots, de sacrifier plus que de raison à la symétrie de ses
+dissertations et de nous tromper, si j'ose dire, par l'appareil logique de
+ses développements[79]. Son goût de la régularité parfaite nous joue ou
+peut-être lui joue de ces tours. Sa passion lui en joue d'autres, et aussi
+son goût du paradoxe, par lequel il est d'ailleurs si intéressant. On sait
+qu'un paradoxe, c'est une vérité, trop vieille ou trop jeune. Vous pensez
+bien que ceux de M. Brunetière sont surtout des vérités trop vieilles. Or
+ces vérités, c'est fort bien de les rajeunir, de nous les montrer aussi
+insolentes et attirantes que des mensonges; mais il est trop vrai que, dans
+sa joie triomphante de heurter les opinions courantes, de découvrir la
+vanité et la vieillerie de bien des nouveautés prétendues, il arrive à ce
+juge sévère d'abuser des mots comme un autre ou de donner dans l'outrance.
+Ainsi dans son ingénieuse _Théorie du lieu commun_. Que l'invention ne soit
+pas dans le fond, qu'un vieux sujet ne soit point pour cela un sujet banal,
+nous le voulons bien. Que les sujets et les personnages des drames de
+Victor Hugo, pour être inventés de toutes pièces, n'en vaillent pas mieux,
+passe encore. Mais pourquoi ajouter que c'est justement ce qui n'est pas
+vieux comme le monde, ce qui n'est pas dans «l'éternel fonds humain», qui
+est banal? Banale, Lucrèce Borgia? Banal, Ruy-Blas? Vraiment il suffirait
+de dire qu'ils sonnent faux, qu'ils sont bizarres et extravagants. «Il n'y
+a de banal, _au mauvais sens du mot_, que les types dont le modèle a cessé
+d'être sous nos yeux», etc. M. Brunetière donne donc d'abord au mot banal
+un sens favorable qu'il n'a jamais eu, puis «un mauvais sens» qu'il n'a
+pas davantage. Mais c'est pur sophisme d'imposer comme cela aux mots des
+significations imprévues pour être plus désagréable aux gens dont on ne
+partage pas le sentiment.
+
+ [Note 79: Par exemple, dans l'étude sur Flaubert, M. Brunetière annonce
+ qu'il va nous montrer les procédés de l'auteur de _Madame Bovary_,
+ «comment il construit la phrase, le paragraphe, le livre tout entier».
+ En réalité, M. Brunetière ne nous le montre pas: ses remarques ne valent
+ que pour certaines phrases et pour quelques paragraphes.]
+
+De même, on peut être de son avis quand il trouve puériles certaines
+manifestations de la haine de Flaubert contre les bourgeois; mais, quand
+il ajoute que rien précisément n'est plus bourgeois que cette haine des
+bourgeois, et cela pour se donner le plaisir de traiter Flaubert de
+bourgeois, je ne puis voir là qu'un jeu d'esprit indigne d'un esprit aussi
+sérieux. Et remarquez que M. Brunetière ne fait qu'user, sous une forme
+savante, d'un argument essentiellement enfantin: «Banal, le vieux fonds
+de l'homme? _Pas tant que vous!_--Vous méprisez les bourgeois? _Bourgeois
+vous même!_»
+
+
+III
+
+Comme il a ses manies, M. Brunetière a peut-être ses préjugés. J'appelle
+préjugé (comme tout le monde) l'opinion des autres quand je ne la partage
+pas; mais j'appelle aussi préjugé une croyance que vous estimez appuyée
+sur la raison et qui n'est pourtant, en réalité, qu'une préférence de
+votre tempérament ou un sentiment tourné en doctrine. Or il me paraît que
+M. Brunetière a des croyances de cette espèce. Non pas qu'il ne cherche
+et ne trouve même de bonnes raisons pour leur donner une autre valeur
+que celle de préférences et de goûts personnels; mais il ne parvient pas
+à m'ôter mes doutes, et, du reste, quand il me convaincrait, il ne me
+persuaderait pas.
+
+Ces préjugés, je n'en prendrai des exemples que dans les études de M.
+Brunetière sur nos contemporains. Ce sont celles qui m'intéressent le plus,
+et d'ailleurs je l'y trouve tout entier, puisqu'il ne juge les écrivains
+d'aujourd'hui que par comparaison avec ceux du XVIIe siècle et que
+l'opinion qu'il a de ceux-ci est contenue dans le jugement qu'il porte sur
+ceux-là.
+
+D'abord il croit fermement à la hiérarchie des genres; il classe avec une
+extrême assurance; il a, sans doute, des instruments de précision pour
+déterminer exactement la qualité du plaisir qu'il goûte ou que les autres
+doivent goûter. _Madame Bovary_ est un chef-d'oeuvre, et il l'a dit maintes
+fois: mais il se croirait perdu d'honneur s'il n'ajoutait presque aussitôt:
+Oui, mais un chef-d'oeuvre «d'ordre inférieur». Une fois, il se demande
+avec angoisse: «Est-ce même une oeuvre d'art? Est-ce surtout du roman? Je
+n'oserais en répondre.» De même, il reconnaît la supériorité de Dickens,
+mais dans un genre «évidemment inférieur» (ce genre est le roman
+réaliste sentimental). De même aussi, après avoir fort bien défini
+l'«impressionnisme» des _Rois en exil_, il se dit qu'après tout ce n'est là
+qu'une «forme inférieure de l'art» et met tranquillement le chef-d'oeuvre
+d'Alphonse Daudet au-dessous de _Manon Lescaut_ et de _Gil Blas_, qui
+pourtant ne sont encore que des «oeuvres secondaires». Il semble bien que,
+pour lui, ce qui fait la valeur d'une oeuvre, ce n'est pas seulement le
+talent de l'écrivain, mais le genre aussi auquel elle appartient, et les
+genres supérieurs, c'est, je suppose, l'oraison funèbre, la tragédie, le
+roman idéaliste. Mais justement cette assurance à classer s'explique par
+les autres préjugés de M. Brunetière: ce sont eux qui nous diront d'après
+quels principes il classe.
+
+Il croit à la nécessité de ce qu'il appelait dans son premier article «un
+rayon d'idéal».
+
+ ... Non pas certes que les plus humbles et les plus dédaignés d'entre
+ nous n'aient le droit d'avoir aussi leur roman, à condition toutefois
+ que dans la profondeur de leur abaissement on fasse luire un rayon
+ d'idéal, et qu'au lieu de les enfermer dans le cercle étroit où les
+ a jetés, qui la naissance et qui le vice, nous les en tirions au
+ contraire pour les faire mouvoir dans cet ordre de sentiments qui
+ dérident tous les visages, qui mouillent tous les yeux et font battre
+ les coeurs.
+
+Plus tard, et dans un sentiment moins banal, il se contentera, il est vrai,
+de «quoi que ce soit de plus fort ou de plus fin que le vulgaire», et la
+«finesse des sens» d'Emma Bovary lui sera un suffisant «rayon d'idéal».
+Mais encore lui en faut-il. Il n'admet pas qu'on puisse s'intéresser à des
+personnages qui ne sont que «plats ou ignobles», et c'est parce que tous
+les personnages de l'_Éducation sentimentale_ sont ignobles ou plats, c'est
+«parce que l'auteur a commencé par éliminer de la réalité tout ce qu'elle
+peut contenir de généreux et de franc, que ce roman est illisible».
+
+Eh bien, je ne me sens pas convaincu. Je mets tout au pire. Je ne me
+demande point s'il n'y a pas dans l'_Éducation sentimentale_ des
+personnages très suffisamment sympathiques; Mme Arnoux, Louise Roque,
+Dussardier, même Pellerin et quelques autres tels qu'un peu de mésestime et
+d'ironie n'exclut point une sorte d'affection pour eux. Et je ne cherche
+pas non plus si les personnages de _Gil Blas_, que M. Brunetière met
+pourtant très haut, sont d'une qualité morale supérieure à ceux de
+l'_Éducation sentimentale_. Je suppose un roman tel que M. Zola lui-même
+n'en a point écrit, dont _tous_ les acteurs soient effectivement plats ou
+ignobles et ne soient que cela; je suppose en même temps, bien entendu,
+que l'auteur n'est point un médiocre écrivain. Mais alors, s'ils
+ne m'intéressent assurément pas en tant qu'ignobles et plats, ils
+m'intéresseront peut-être en tant que vrais et vivants; car chacun d'eux
+pourra l'être en particulier, lors même que, pris ensemble, ils donneraient
+une idée fausse de la moyenne de l'humanité. Si ce n'est eux, c'est leur
+peinture qui m'attachera. À plus forte raison puis-je aimer l'_Éducation
+sentimentale_, et, en effet, je l'aime beaucoup, mais beaucoup! Et si
+le livre pêche par quelque endroit, ce que je suis prêt à reconnaître,
+ce n'est point peut-être par les personnages, mais par l'action et la
+composition.
+
+Non seulement la platitude générale des personnages déplaît à M.
+Brunetière: il condamne, comme une cause d'infériorité dans l'art, le parti
+pris ironique et méprisant de l'écrivain. Il croit à la nécessité d'un
+certain optimisme, ou du moins de la «sympathie pour les misères et les
+souffrances de l'humanité». Mais d'abord cette sympathie peut s'exprimer de
+bien des façons: il y a un mépris de l'humanité qui n'est point exclusif
+d'une sorte de pitié et qui, d'autre part, implique justement un idéal
+très élevé de générosité, de désintéressement, de bonté. Et je crois que,
+malgré tout, c'était bien le cas pour ce pauvre Flaubert, qui était un si
+excellent homme, mais entier dans tous ses sentiments, comme un enfant; et
+même je ne trouve point son ironie si sèche: seulement ce serait trop long
+à montrer. Je mets encore ici tout au pire. Je suppose que l'écrivain
+«déteste les hommes, s'enfonce dans le mépris d'eux et de leurs actes»:
+cette misanthropie peut être un sentiment injuste; il me paraît qu'elle est
+aussi un sentiment fort esthétique; je ne vois point, en tout cas, en quoi
+elle va contre l'art. Est-il nécessaire d'avoir de la sympathie morale pour
+ce qu'on peint? Il me semble bien que la sympathie artistique suffit,
+que le principal est de faire des peintures vivantes, et que c'est même
+le tout de l'art, le reste étant forcément autre chose: morale, religion,
+métaphysique.
+
+C'est bien de faire cas de la psychologie; mais M. Brunetière en fait un
+grand mystère. Par exemple, celle de _Madame Bovary_ lui paraît bonne, mais
+de second ordre: pourquoi? «Flaubert, qui débrouille si bien les effets
+successifs et accumulés du milieu extérieur sur la direction des appétits
+et des passions du personnage, ce qu'il ignore, ou ce qu'il ne comprend
+pas, ou ce qu'il n'admet pas, c'est l'existence du milieu intérieur.» Et
+nous voyons plus loin qu'aux yeux de M. Brunetière, le _nec plus ultra_ de
+la psychologie, c'est, pour dire la chose en gros, la peinture de la lutte
+entre le devoir et la passion, entendez ce qu'on trouve presque uniquement
+chez les classiques.
+
+Là encore je résiste. D'abord, quand je lis dans Flaubert des passages
+comme celui-ci: «Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, qui
+avait aimé l'église pour ses fleurs, la musique pour les paroles des
+romances, et la littérature pour ses excitations passionnelles», etc., ou
+bien: «Incapable de comprendre ce qu'elle n'éprouvait pas, comme de croire
+à tout ce qui ne se manifestait point par des formes convenues, elle
+se persuada sans peine que la passion de Charles n'avait plus rien
+d'exorbitant», et cent autres passages de même force, je me dis que ce sont
+pourtant bien là des vues sur l'_intérieur_ d'une âme! Et quand même ce
+n'en seraient pas? Je ne vois pas comment et par où l'observation du
+«milieu intérieur» est d'un ordre plus élevé que l'étude des effets du
+dehors sur ce milieu. Avouez au moins qu'il y a bien des âmes où vous
+chercheriez en vain ce conflit de la volonté et du désir qu'il vous faut
+absolument. Et ce bon combat, je ne sais, mais je ne vois pas que la
+description en soit nécessairement une si grande merveille. Il y a des
+procédés pour cela: chaque fait extérieur éveillera régulièrement chez
+votre personnage deux sentiments opposés dont il s'agit seulement de varier
+les proportions, selon les moments, avec vraisemblance et finesse: passion
+et remords chez Phèdre; plaisir d'être aimée et peur d'aimer chez Mme de
+Clèves. C'est quelque chose à coup sûr; mais c'est quelque chose aussi que
+de bien noter les effets de l'extérieur sur une âme qui ne lutte pas. La
+première peinture est-elle plus difficile? Non (et même l'arbitraire y doit
+être beaucoup plus fréquent que dans l'autre). Est-elle plus intéressante?
+Pourquoi?--Plus belle? Mais tout dépend de l'exécution[80].--Plus
+consolante? plus noble? plus fortifiante? Mais c'est d'art qu'il s'agit, et
+non de morale.
+
+ [Note 80: «Puisque l'invention n'est pas dans le fond, où donc est-elle?
+ Je réponds: Dans la forme, et dans la forme uniquement.» (_Histoire et
+ littérature_, p. 47.)]
+
+Outre cette psychologie du «milieu intérieur», M. Brunetière exige ce qu'il
+appelle «la vérité humaine». C'est un lieu commun, qu'un personnage de
+théâtre ou de roman doit, pour être vivant, avoir quelque chose de
+particulier qui n'appartienne qu'à lui et à son temps, et quelque chose de
+général qui appartienne à tous ceux de la même espèce dans tous les temps.
+Or cette part du général, il semble qu'elle ne soit jamais assez grande
+pour M. Brunetière. Il la juge trop petite dans les _Rois en exil_: il n'y
+trouve pas la «vérité humaine» du fond,--l'homme, «l'homme vrai». Et c'est
+pour cela qu'il met, au-dessus des _Rois en exil_, _Gil Blas_ et _Manon
+Lescaut_ où en effet le «particulier» tient une place assez modeste et
+effacée.
+
+Il est évident qu'il n'y a pas grand'chose à lui répondre et que c'est
+une affaire d'appréciation personnelle. Pourtant, s'il est vrai que le
+particulier, le spécial, l'individuel abondent dans les _Rois en exil_
+(et c'est pour cela que j'aime tant ce livre), le général en est-il donc
+absent? Il me paraît bien que, parmi le très grand nombre de leurs
+traits propres et accidentels, on trouverait aussi chez Frédérique, chez
+Christian, chez Méraut, chez Rosen, _la_ reine, _le_ viveur au coeur
+faible, _l_'enthousiaste d'une idée, le chambellan fidèle, quelque chose
+enfin qui sera certainement compris dans tous les temps. Il faut être d'un
+esprit bien austère pour tant aimer le «général», et d'un courage bien
+assuré pour en fixer avec tant de sérénité la dose indispensable.
+
+Je ne voudrais pas commettre gratuitement une impertinence facile et, si
+je comparais _Madame Bovary_ et _Athalie_ par exemple, ce ne serait point
+pour m'amuser, mais pour mieux dégager encore le principe des jugements de
+M. Brunetière. Je suppose qu'_Athalie_ et _Madame Bovary_ sont, dans des
+genres très divers et tout compensé, deux oeuvres de perfection égale. Il
+est clair que M. Brunetière n'en mettra pas moins la tragédie de Racine
+fort au-dessus du roman de Flaubert. Je demande ingénument pourquoi. Car
+enfin je vois bien que le style de Racine est plus noble, plus abstrait,
+plus majestueux; mais celui de Flaubert est assurément plus coloré et plus
+plastique. Les deux oeuvres sont peut-être aussi solidement composées l'une
+que l'autre et, si la grandeur et l'extrême simplification ont leur prix,
+le détail multiple et vivant a le sien. L'âme d'Emma n'est point celle de
+Joad; mais elle est tout aussi profondément étudiée. La mort d'Emma donne
+bien une émotion aussi forte que la mort d'Athalie. Les effets ne sont
+pas les mêmes dans la tragédie et le roman, les conditions mêmes et les
+conventions des deux genres étant différentes; mais ces effets sont
+peut-être équivalents. Je ne parle point de l'impression dernière et totale
+que laissent les deux oeuvres, de leur retentissement dans la conscience,
+dans l'imagination, dans l'intelligence: je paraîtrais trop prévenu.
+Qu'est-ce donc qui fait quand même, pour M. Brunetière, la supériorité
+d'_Athalie_? Il reste que ce soit la plus haute qualité intellectuelle,
+morale et sociale des personnages, et la plus grande dignité de l'action,
+c'est-à-dire, en somme, quelque chose de tout à fait étranger à l'exécution
+et d'extérieur, si je puis dire, à ce qui est proprement l'oeuvre d'art;
+quelque chose qui n'augmente ni ne diminue le mérite et la puissance de
+l'artiste et qui ne suppose chez lui que certains goûts et certaines
+préférences.
+
+J'ai été très frappé d'un mot de M. Brunetière sur _Madame Bovary_: «Tout
+conspire pour achever, _je ne veux pas dire la beauté_, mais la perfection
+de l'oeuvre.» On ne saurait avouer plus clairement qu'on fait dépendre
+la beauté, non de l'art même, mais de la qualité de la matière où il
+s'applique, ou tout au moins que cette qualité de la matière, si elle ne
+constitue pas à elle seule la beauté, en est une condition absolue. Et je
+me défie d'une esthétique qui distingue si résolument la beauté de la
+perfection.
+
+Mais ces caractères dont l'absence empêche M. Brunetière de reconnaître
+belle une oeuvre moderne qu'il avoue parfaite, ne sont-ce point précisément
+ceux qui sont communs aux oeuvres les plus admirées du XVIIe siècle?
+J'avais donc raison de dire que ses principes ne sont peut-être que des
+sentiments qu'il érige en lois. Il loue ou blâme les livres selon qu'ils
+suivent ou enfreignent les règles qu'il a dégagées de ses modèles préférés,
+si bien qu'au fond ce qui est beau, c'est ce qui lui plaît.
+
+Le XVIIe siècle lui plaît étrangement. Il a beau affecter avec ses grands
+écrivains l'indépendance d'esprit qu'il porte partout ailleurs; ce n'est
+qu'une feinte. Au fond, il leur passe tout, car il les aime; il les trouve
+meilleurs que nous et plus originaux, et il ne voudrait pas avouer, bien
+que sa sincérité l'y force quelquefois, qu'on ait inventé quoi que ce soit
+depuis eux. N'essayez pas de lui dire: «Ils sont plus parfaits que nous et
+pensent mieux; mais enfin nous sommes peut-être plus intelligents, plus
+ouverts, plus nerveux, plus amusants par nos défauts et notre inquiétude
+même». Vous verrez de quel mépris il vous traitera.
+
+Cette foi absolue, qui communique tant de vie et de mouvement à sa
+critique, il la justifie, comme j'ai dit, par les meilleures raisons du
+monde. J'essaye d'y entrer et je les comprends; mais--que voulez-vous?--je
+ne les sens pas toujours.
+
+Et, par exemple, je trouve assurément que Bossuet est un très grand
+écrivain; même je ne vois pas qu'il soit aussi vide d'idées personnelles,
+aussi dénué d'originalité de pensée que l'ont voulu Rémusat et Paul Albert.
+Mais je ne saurais m'élever jusqu'à l'excès d'admiration, de vénération,
+d'enthousiasme, où monte M. Brunetière, qui fait de Bossuet «le plus grand
+nom de son temps» et, par suite, de toute la littérature française.
+Sincèrement, j'ai beau faire, j'ai toujours besoin d'un effort pour lire
+Bossuet. Il est vrai que, dès que j'en ai lu quelques pages, je sens bien
+qu'après tout il est, comme on dit aujourd'hui, «très fort»; mais il ne me
+fait presque pas plaisir, tandis que souvent, ouvrant au hasard un livre
+d'aujourd'hui ou d'hier (je ne dis pas n'importe lequel, ni le livre d'un
+grimaud ou d'un sous-disciple), il m'arrive de frémir d'aise, d'être
+pénétré de plaisir jusqu'aux moelles,--tant j'aime cette littérature de
+la seconde moitié du XIXe siècle, si intelligente, si inquiète, si folle,
+si morose, si détraquée, si subtile,--tant je l'aime jusque dans ses
+affectations, ses ridicules, ses outrances, dont je sens le germe en moi
+et que je fais mien tour à tour! Et, pour parler à peu près sérieusement,
+faisons les comptes. Si peut-être Corneille, Racine, Bossuet n'ont point
+aujourd'hui d'équivalents, le grand siècle avait-il l'équivalent de
+Lamartine, de Victor Hugo, de Musset, de Michelet, de George Sand, de
+Sainte-Beuve, de Flaubert, de M. Renan? Et est-ce ma faute, à moi, si
+j'aime mieux relire un chapitre de M. Renan qu'un sermon de Bossuet, le
+_Nabab_ que la _Princesse de Clèves_ et telle comédie de Meilhac et Halévy
+qu'une comédie même de Molière? Rien ne prévaut contre ces impressions
+plus fortes que tout, qui tiennent à la nature même de l'esprit et au
+tempérament. Et c'est pourquoi je ne trouve point à redire à celles de
+M. Brunetière. Seulement qu'il soit établi, encore une fois, que ses
+«principes» ne sont aussi que des préférences personnelles.
+
+
+IV
+
+Ces préférences, réduites en système, l'ont certainement rendu, non pas
+injuste, mais chagrin, mais défiant à l'égard d'une grande partie de la
+littérature contemporaine, quoiqu'il se soit peut-être adouci depuis son
+premier article sur: le _Réalisme en_ 1875 et qu'il ait été un jour presque
+clément à Flaubert et, maintes fois, presque caressant pour M. Alphonse
+Daudet; mais, en somme, sa critique des contemporains est restée surtout
+négative: il leur en veut plus de ce qui leur manque qu'il ne leur sait gré
+de ce qu'ils ont. Cela m'afflige, et voici pourquoi.
+
+Quelles sont les qualités dont l'absence rend une oeuvre damnable, quels
+que soient d'ailleurs ses autres mérites, aux yeux de M. Brunetière? C'est
+d'abord la clarté du dessein, l'unité du plan, la correction de la forme,
+la décence (et j'avoue que, si une oeuvre peut valoir encore quelque chose
+sans ces qualités, elle vaut mieux quand elle les possède). Mais c'est
+aussi, nous l'avons vu, un certain optimisme, la sympathie pour l'homme
+exprimée directement, l'observation du «milieu intérieur» et, sous les
+déguisements de la mode, de l'éternel fond moral de l'humanité. Or, s'il
+est fâcheux que cela ne se trouve point dans certaines oeuvres, je remarque
+que cela était peut-être plus facile à y mettre que ce que l'artiste y a
+mis; qu'un livre où se rencontrent toutes ces qualités peut être fort
+médiocre, qu'un livre où elles manquent peut être encore fort intéressant
+et séduisant; et j'en conclus que, s'il y a de certaines critiques qu'on a
+bien le droit ou même le devoir de formuler, on ne serait pas mal avisé de
+le faire modestement.
+
+Je me souviens d'un vieil article de M. Étienne sur les _Contemplations_
+et d'une étude de M. Saint-René Taillandier sur la _Tentation de saint
+Antoine_, qui, dans l'âge heureux où l'on manque de sagesse, m'avaient
+rempli de la plus furieuse indignation. M. Étienne reprochait d'un bout
+à l'autre à Victor Hugo son obscurité, sa déraison, son mauvais goût.
+M. Taillandier, examinant avec conscience la «sotie» de Flaubert, n'y
+trouvait point de clarté, point d'intelligence de l'histoire, point de
+bon sens, point de décence, point de sens moral, point d'idéal. Tous
+deux avaient raison; mais, comme j'étais très jeune, je me disais:
+«Hé! professeurs éminents que vous êtes, bon goût, bon sens, bon ordre,
+moralité, idéal, c'est ce que tout honnête lettré peut mettre dans un
+livre! Moi-même je l'y mettrais si je voulais! Mais la splendeur, la
+sonorité, le lyrisme débordant, la profusion d'images éclatantes des
+_Contemplations_; mais l'étrangeté et la perfection plastique de la
+_Tentation_, voilà ce dont Hugo et Flaubert étaient seuls capables! Il eût
+mieux valu qu'ils y joignissent le bon goût et le bon sens; mais, après
+tout, je n'attache pas un si haut prix à ce que je puis posséder ou
+acquérir tout comme un autre et, où il ne manque que ce que vous et moi
+aurions pu apporter, je ne suis pas tenté de réclamer si fort. Car ces
+qualités communes peuvent contribuer à la perfection d'une oeuvre; mais,
+toutes seules, elles feraient pauvre figure, et, au contraire, une
+originalité puissante vaut encore beaucoup et emporte ou séduit, même sans
+elles.»
+
+J'allais sans doute trop loin. Il y a des règles nécessaires dont
+la violation empêche une oeuvre de valoir tout son prix (encore
+l'interprétation de ces règles peut-elle être plus ou moins rigoureuse).
+Mais j'avais peut-être raison d'admirer quand même les _Contemplations_
+et la _Tentation_ et de croire que la vraie beauté d'un livre est
+quelque chose d'intime et de profond qui ne saurait être atteint par des
+manquements même aux règles de la rhétorique et des convenances; que
+l'écrivain vaut avant tout par une façon de voir, de sentir, d'écrire,
+qui soit bien à lui et qui le place au-dessus du commun--je ne dis pas
+n'importe comment ni par quelque singularité facile et apprise.
+
+Mais il faut aimer pour bien comprendre et jusqu'au fond. Or il y a
+plusieurs écrivains de notre temps, même intéressants et rares, que M.
+Brunetière n'aime pas, et justement parce qu'il ne trouve pas chez eux ces
+indispensables qualités communes qu'exigeait M. Étienne de Victor Hugo et
+qui surabondent chez les grands écrivains du XVIIe siècle. En outre, il a,
+si j'ose dire, l'esprit trop philosophique, trop préoccupé de théories,
+pour se laisser prendre bonnement à d'autres livres que ceux sur lesquels
+il est d'avance pleinement renseigné et rassuré. Comme sa pente est de
+classer, et aussi de rattacher les auteurs les uns aux autres, d'expliquer
+la filiation des livres, de soulever des questions générales, ce souci le
+détourne de pénétrer autant qu'il le pourrait dans l'intelligence et dans
+le sentiment d'une oeuvre nouvelle. Son premier mouvement est de la
+comparer aux «modèles» et, cependant qu'il se hâte de la juger, il oublie
+d'en jouir, de chercher quelle est enfin sa beauté particulière et si
+l'auteur, malgré les fautes et les partis pris, n'aurait point par hasard
+quelque originalité et quelque puissance, des impressions, une vue des
+choses qui lui appartienne et qui le distingue. Mais M. Brunetière n'entre
+que dans les âmes d'il y a deux cents ans: dans les nôtres, il ne daigne.
+Il avoue quelque part qu'il y a dans l'oeuvre de M. Zola quelques centaines
+de pages qui sont belles: que ne parle-t-il un peu de celles-là? Mais il
+aime mieux déduire de combien de façons les autres sont mauvaises. Hé! oui,
+il y a dans M. Zola beaucoup de grossièretés inutiles, et ses romans ne
+sont peut-être pas aussi vrais qu'il le croit. Hé! non, ce n'est pas un
+psychologue aussi fin que La Rochefoucauld, ni un écrivain aussi sûr que
+Flaubert. Et après? Il n'y en a pas moins chez M. Zola une originalité
+singulière, quelque chose qui diffère de ce qu'on rencontre chez Balzac et
+chez Flaubert lui-même; et c'est cela qu'il serait utile de définir après
+l'avoir senti.
+
+En résumé, M. Brunetière est un juge excellent des classiques parce qu'il
+les aime. Ailleurs, je serais souvent tenté de le récuser, ou du moins il
+me paraît qu'on peut comprendre tout autrement que lui, d'une manière à la
+fois plus équitable et plus prudente, la critique des contemporains.
+
+Ce n'est peut-être point par la critique de leurs défauts qu'il est bon
+de commencer. Elle est souvent trop aisée et a de grandes chances d'être
+stérile. La critique qui ramène tout dès l'abord à des questions générales
+d'esthétique est intéressante en elle-même, mais ne nous apprend presque
+rien sur les livres qui en sont le prétexte, ou même est très commode
+pour les défigurer. Celle qui tâche à marquer la place des oeuvres dans
+l'histoire littéraire et à en expliquer l'éclosion est souvent hâtive.
+Celle qui les classe tout de suite est bien orgueilleuse et s'expose à des
+démentis. Au reste, ces divers genres de critique viendront en leur lieu.
+Mais n'est-il pas juste et nécessaire de commencer, autant que possible
+sans idée préconçue, par une lecture sympathique des oeuvres, afin
+d'arriver à une définition de ce qu'elles contiennent d'original et de
+propre à l'écrivain? Et ce n'est pas une si petite affaire qu'on pourrait
+le croire, ni si vite réglée.
+
+Cela ne revient point à mettre au début, par une fiction naïve, tous les
+écrivains sur le même rang. Cette étude sympathique doit être précédée
+d'une espèce de déblayement et de triage, qui se fait naturellement. Il
+est visible qu'il y a des livres qui ne sont pas matière de critique, des
+livres non avenus (et le nombre des éditions n'y fait rien). D'autre part,
+sauf quelques cas douteux, on sent très bien et il est établi entre
+mandarins vraiment lettrés que tels écrivains, quels que soient d'ailleurs
+leurs défauts et leurs manies, «existent», comme on dit, et valent la peine
+d'être regardés de près. L'auteur de l'_Assommoir_ est un de ceux-là, même
+pour M. Brunetière, et M. Edmond de Goncourt en est aussi, malgré tout,--et
+plus sûrement encore les deux Goncourt en sont. Et de même M. Feuillet,
+M. Cherbuliez, M. Theuriet. Mais beaucoup de sous-naturalistes et de
+sous-idéalistes n'en sont pas.
+
+Or tous ceux qui en sont, c'est-à-dire tous ceux qui, dans quelque endroit
+de leur oeuvre, nous donnent quelque impression esthétique un peu forte et
+un peu prolongée, on a le droit de les critiquer à coup sûr, mais non de
+les traiter durement, et il faut, avant tout, leur savoir gré du plaisir
+qu'ils nous ont fait. Car le beau, où qu'il se trouve et si mal accompagné
+qu'il soit, est toujours le beau, et on peut dire qu'il est partout égal
+à lui-même ou que, s'il a des degrés, ces degrés sont essentiellement
+variables selon les tempéraments, les caractères, les dispositions
+d'esprit, et selon le jour, l'heure et le moment. _Germinie Lacerteux_,
+que M. Brunetière traite avec tant de mépris, est certainement un livre
+moins parfait et moins solide que _Madame Bovary_; mais les meilleures
+pages de _Germinie_ ont pu me plaire et me remuer autant, quoique d'autre
+façon, que l'histoire même d'Emma. À qui m'a donné une fois ce grand
+plaisir, je suis prêt à beaucoup pardonner. C'est sans doute une sottise
+de dire à un critique qui vous semble inclément pour un livre qu'on aime:
+«Faites-en donc autant, pour voir!» Mais je voudrais qu'il se le dît à
+lui-même. Je sais bien que les auteurs ont parfois, de leur côté, des
+dédains peu intelligents à l'endroit des critiques. J'ai entendu un jeune
+romancier soutenir avec moins d'esprit que d'assurance que le dernier
+des romanciers et des dramaturges est encore supérieur au premier des
+critiques et des historiens, et que, par exemple, tel fournisseur du
+_Petit journal_ l'emporte sur M. Taine, lequel n'invente pas d'histoires.
+Ce jeune homme ne savait même pas qu'il y a plusieurs espèces d'invention.
+Je ne lui en veux point: il entre dans la définition d'un bon critique de
+comprendre plus de choses qu'un jeune romancier et d'être plus
+indulgent.
+
+Ainsi, c'est dans un esprit de sympathie et d'amour qu'il convient
+d'aborder ceux de nos contemporains qui ne sont pas au-dessous de la
+critique. On devra d'abord analyser l'impression qu'on reçoit du livre;
+puis on essayera de définir l'auteur, on décrira sa «forme», on dira quel
+est son tempérament, ce que lui est le monde et ce qu'il y cherche de
+préférence, quel est son sentiment sur la vie, quelle est l'espèce et quel
+est le degré de sa sensibilité, enfin comment il a le cerveau fait.
+Bref, on tâchera de déterminer, après l'impression qu'on a reçue de lui,
+l'impression que lui-même reçoit des choses. On arrive alors à s'identifier
+si complètement avec l'écrivain qu'on aime que, lorsqu'il commet de trop
+grosses fautes, cela fait de la peine, une peine réelle; mais en même
+temps on voit si bien comment il s'y est laissé aller, comment ses défauts
+font partie de lui-même, qu'ils paraissent d'abord inévitables et comme
+nécessaires et bientôt, mieux qu'excusables, amusants. Et c'est pourquoi,
+encore qu'il y ait beaucoup à dire sur _Bouvard et Pécuchet_ et que ce
+soit un livre franchement mauvais à le juger d'après les principes de
+M. Brunetière, je l'ouvre volontiers, je le lis toujours avec plaisir,
+çà et là avec délices. C'est que j'y retrouve Flaubert dans le plein
+épanouissement ou plutôt, car il n'y a là rien d'épanoui, dans l'extrême
+rétrécissement de ses manies et de ses partis pris d'artiste; mais enfin
+je l'y retrouve, avec des traits plus précis, plus sèchement et durement
+définis que partout ailleurs. Et cela même me plaît. Car ce qu'il y a
+d'intéressant, en dernière analyse, dans une oeuvre d'art, c'est la
+transformation et même la déformation du réel par un esprit; c'est cet
+esprit même, pourvu qu'il soit hors de pair.
+
+ Et ce qu'on aime en vous, madame, c'est vous-même.
+
+Ce que j'aime dans le livre le plus manqué de Flaubert, c'est encore
+Flaubert. Ce qui me plaît dans l'article le plus sévère de M. Brunetière,
+c'est M. Brunetière. Je me garderai donc de lui souhaiter en finissant un
+peu d'indulgence, un peu de frivolité, un peu de dépravation: il n'aurait
+qu'à y perdre! Du moins il n'est pas absolument sûr qu'il y gagnerait,
+tandis que, tel qu'il est, et quoique je ne sente pas comme lui une fois
+sur dix, je n'ai aucune peine (on excusera la solennité de la formule) à
+saluer en lui un maître.
+
+
+
+
+ÉMILE ZOLA
+
+
+Il y a des écrivains et des artistes dont le charme intime, délicat,
+subtil, est très difficile à saisir et à fixer dans une formule. Il y en a
+aussi dont le talent est un composé très riche, un équilibre heureux de
+qualités contraires; et ceux-là, il n'est pas non plus très aisé de les
+définir avec précision. Mais il en est d'autres chez qui prédominent
+hautement, de façon brutale et exorbitante, une faculté, un goût, une
+manie; des espèces de monstres puissants, simples et clairs, et dont il est
+agréable de dessiner à grands traits la physionomie saillante. On peut,
+avec eux, faire quelque chose comme de la critique à fresque.
+
+M. Émile Zola est certainement de ces vigoureux «outranciers», surtout
+depuis l'_Assommoir_. Mais, comme il semble bien qu'il se connaisse peu
+lui-même, comme il a fait tout ce qu'il a pu pour donner au public une idée
+absolument fausse de son talent et de son oeuvre, il est peut-être bon,
+avant de chercher ce qu'il est, de dire ce qu'il n'est pas.
+
+
+I
+
+M. Zola n'est pas un esprit critique, quoiqu'il ait écrit le _Roman
+expérimental_ ou plutôt parce qu'il l'a écrit, et M. Zola n'est point un
+romancier véridique, quoique ce soit sa grande prétention.
+
+Il est impossible d'imaginer une équivoque plus surprenante et plus
+longuement soutenue et développée que celle qui fait le fond de son
+volume sur le _Roman expérimental_. Mais on s'est assez moqué de cette
+assimilation d'un roman avec une expérience de chimie pour qu'il soit
+inutile d'y revenir. Il reste que, pour M. Zola, le roman _doit_ serrer la
+réalité du plus près qu'il se peut. Si c'est un conseil, il est bon, mais
+banal. Si c'est un dogme, on s'insurge et on réclame la liberté de l'art.
+Si M. Zola croit prêcher d'exemple, il se trompe.
+
+On est tout prêt à reconnaître avec M. Zola que bien des choses dans le
+romantisme ont vieilli et paraissent ridicules; que les oeuvres qui nous
+intéressent le plus aujourd'hui sont celles qui partent de l'observation
+des hommes tels qu'ils sont, traînant un corps, vivant dans des conditions
+et dans un «milieu» dont ils subissent l'influence. Mais aussi M. Zola sait
+bien que l'artiste, pour transporter ses modèles dans le roman ou sur la
+scène, est _forcé_ de choisir, de ne retenir de la réalité que les traits
+expressifs et de les ordonner de manière à faire ressortir le caractère
+dominant soit d'un milieu, soit d'un personnage. Et puis c'est tout. Quels
+modèles doit-on prendre? Dans quelle mesure peut-on choisir et, par suite,
+élaguer? C'est affaire de goût, et de tempérament. Il n'y a pas de
+lois pour cela: celui qui en édicte est un faux prophète. L'art, même
+naturaliste, est nécessairement une transformation du réel: de quel droit
+fixez-vous la limite qu'elle ne doit point dépasser? Dites-moi pourquoi je
+dois goûter médiocrement _Indiana_ ou même _Julia de Trécoeur_ et _Méta
+Holdenis_. Et quelle est cette étrange et pédantesque tyrannie qui se mêle
+de régenter mes plaisirs? Élargissons nos sympathies (M. Zola lui-même y
+gagnera) et permettons tout à l'artiste, sauf d'être médiocre et ennuyeux.
+Je consens même qu'il imagine, en arrangeant ses souvenirs, des personnages
+dont la réalité ne lui offre pas de modèles, pourvu que ces personnages
+aient de l'unité et qu'ils imitent les hommes de chair et d'os par une
+logique particulière qui préside à leurs actions. Je l'avoue sans honte,
+j'aime encore Lélia, j'adore Consuelo et je supporte jusqu'aux ouvriers de
+George Sand: ils ont une sorte de vérité et expriment une part des idées et
+des passions de leur temps.
+
+Ainsi M. Zola, sous couleur de critique littéraire, n'a jamais fait
+qu'ériger son goût personnel en principe: ce qui n'est ni d'un esprit libre
+ni d'un esprit libéral. Et par malheur il l'a fait sans grâce, d'un air
+imperturbable, sous forme de mandements à la jeunesse française. Par là il
+a agacé nombre d'honnêtes gens et leur a fourni de si bonnes raisons de ne
+le point comprendre, qu'ils sont fort excusables d'en avoir usé. Car voici
+ce qui est arrivé. D'une part, ces bonnes gens ont traité d'absurdes les
+théories de M. Zola; mais en même temps ils ont affecté de les prendre au
+mot et se sont plu à montrer qu'elles n'étaient pas appliquées dans ses
+romans. Ils ont donc condamné ces romans pour avoir manqué à des règles
+qu'eux-mêmes venaient de condamner tout d'abord. Ils ont dit, par exemple:
+Nana ne ressemble guère aux courtisanes que l'on connaît; vos bourgeois
+de _Pot-Bouille_ ressemblent encore moins à la moyenne des bourgeois; en
+outre, vos livres sont pleins d'ordures et la proportion de l'ignoble y est
+certainement plus forte que dans la réalité: donc, ils ne valent pas le
+diable. Bref, on s'est servi contre M. Zola des armes qu'il avait lui-même
+fournies et on a voulu lui faire porter la peine des théories dont il nous
+a rebattu les oreilles.
+
+C'est peut-être de bonne guerre; mais ce n'est pas d'une critique
+équitable, car les romans de M. Zola pourraient aller contre ses doctrines,
+et n'en être pas moins de belles oeuvres. Je voudrais donc le défendre
+(sans lui en demander la permission) et contre ses «détracteurs» et contre
+ses propres illusions. «C'est faux, lui crie-t-on, et c'est malpropre
+par-dessus le marché.» Je voudrais montrer ingénument que, si les peintures
+de M. Zola sont outrées et systématiques, c'est par là qu'elles sont
+imposantes, et que, si elles sont souvent horribles, elles le sont
+peut-être avec quelque force, quelque grandeur et quelque poésie.
+
+M. Zola n'est point un critique et n'est point un romancier «naturaliste»
+au sens où il l'entend. Mais M. Zola est un poète épique et un poète
+pessimiste. Et cela est surtout sensible dans ses derniers romans.
+
+J'entends par poète un écrivain qui, en vertu d'une idée ou en vue d'un
+idéal, transforme notablement la réalité, et, ainsi modifiée, la fait
+vivre. À ce compte, beaucoup de romanciers et d'auteurs dramatiques sont
+donc des poètes; mais ce qui est intéressant, c'est que M. Zola s'en défend
+et qu'il l'est pourtant plus que personne.
+
+Si l'on compare M. Daudet avec M. Zola, on verra que c'est M. Daudet qui
+est le romancier naturaliste, non M. Zola; que c'est l'auteur du _Nabab_
+qui part de l'observation de la réalité et qui est comme possédé par elle,
+tandis que l'auteur de l'_Assommoir_ ne la consulte que lorsque son siège
+est fait, et sommairement et avec des idées préconçues. L'un saisit des
+personnages réels, et presque toujours singuliers, puis cherche une action
+qui les relie tous entre eux et qui soit en même temps le développement
+naturel du caractère ou des passions des principaux acteurs. L'autre
+veut peindre une classe, un groupe, qu'il connaît en gros, et qu'il se
+représente d'une certaine façon avant toute étude particulière; il imagine
+ensuite un drame très simple et très large, où des masses puissent se
+mouvoir et où puissent se montrer en plein des types très généraux. Ainsi
+M. Zola invente beaucoup plus qu'il n'observe; il est vraiment poète si
+l'on prend le mot au sens étymologique, qui est un peu grossier--et poète
+idéaliste, si l'on prend le mot au rebours de son sens habituel. Voyons
+donc quelle sorte de simplification hardie ce poète applique à la peinture
+des hommes, des choses et des milieux, et nous ne serons pas loin de le
+connaître tout entier.
+
+
+II
+
+Tout jeune, dans les _Contes à Ninon_, M. Zola ne montrait qu'un goût
+médiocre pour la «vérité vraie» et donnait volontiers dans les caprices
+innocents d'une poésie un peu fade. Il n'avait certes rien d'un
+«expérimentateur». Mais déjà il manquait d'esprit et de gaîté et se
+révélait çà et là descripteur vigoureux des choses concrètes par
+l'infatigable accumulation des détails.
+
+Maintenant qu'il a trouvé sa voie et sa _matière_, il nous apparaît, et
+de plus en plus, comme le poète brutal et triste des instincts aveugles,
+des passions grossières, des amours charnelles, des parties basses et
+répugnantes de la nature humaine. Ce qui l'intéresse dans l'homme, c'est
+surtout l'animal et, dans chaque type humain, l'animal particulier que ce
+type enveloppe. C'est cela qu'il aime à montrer, et c'est le reste qu'il
+élimine, au rebours des romanciers proprement idéalistes. Eugène Delacroix
+disait que chaque figure humaine, par une hardie simplification de ses
+traits, par l'exagération des uns et la réduction des autres, peut se
+ramener à une figure de bête: c'est tout à fait de cette façon que M. Zola
+simplifie les âmes.
+
+Nana offre un exemple éclatant de cette simplification. Qu'est-elle qu'une
+conception _a priori_, la plus générale et par suite la moins ragoûtante,
+de la courtisane? Nana n'est point une Manon Lescaut ou une Marguerite
+Gautier et n'est point non plus une Mme Marneffe ou une Olympe Taverny.
+Nana est une belle bête au corps magnifique et malfaisant, stupide, sans
+grâce et sans coeur, ni méchante ni bonne, irrésistible par la seule
+puissance de son sexe. C'est la «Vénus terrestre» avec de «gros membres
+faubouriens». C'est la femme réduite à sa plus simple et plus grossière
+expression. Et voyez comment l'auteur échappe par là au reproche
+d'obscénité volontaire. Ayant ainsi conçu son héroïne, il était condamné
+par la logique des choses à écrire le livre qu'il a écrit: n'étant ni
+spirituelle, ni méchante, ni passionnée, Nana ne pouvait être d'un bout à
+l'autre que... ce qu'elle est. Et pour la faire vivante, pour expliquer le
+genre d'attrait qu'elle exerce sur les hommes, le loyal artiste était bien
+obligé de s'enfoncer dans les détails que l'on sait. Ajoutez qu'il ne
+pouvait guère y avoir d'intérêt dramatique ni de progression dans ces
+aventures de la chair toute crue. Les caprices de ses sens ne marquent
+point les phases d'un développement ou d'un travail intérieur. Nana est
+obscène et immuable comme le simulacre de pierre qu'adoraient à certains
+jours les filles de Babylone. Et, comme ce simulacre plus grand que nature,
+elle a par moments quelque chose de symbolique et d'abstrait: l'auteur
+relève l'ignominie de sa conception par je ne sais quelle sombre apothéose
+qui fait planer sur tout Paris une Nana impersonnelle, et, lui ôtant sa
+honte avec sa conscience, lui communique la grandeur des forces naturelles
+et fatales. Lorsque M. Zola parvient à revêtir cette idée d'une forme
+concrète, comme dans le grand tableau des courses, où Paris, hurlant autour
+de Nana, semble saluer en elle la reine de l'impudicité et ne sait plus
+trop s'il acclame la fille ou la jument, c'est bien vraiment de l'art
+idéaliste et de la pure poésie.
+
+Voulez-vous des exemples moins frappants à première vue, mais plus
+significatifs encore, de cette façon de concevoir et de construire un
+personnage? Vous les trouverez dans le _Bonheur des dames_ et la _Joie
+de vivre_. Remarquez que ce sont deux romans «vertueux», c'est-à-dire
+où la vertu nous est peinte et finalement triomphe. Mais quelle vertu?
+L'histoire de Denise, de cette fille pauvre et sage qui épouse son patron
+au dénouement, c'est une donnée de berquinade. Or voyez ce que cette
+berquinade est devenue: si Nana est vicieuse à la manière d'une bête,
+c'est comme une bête aussi que Denise est vertueuse, c'est grâce à son
+tempérament parfaitement équilibré, à sa belle santé physique. L'auteur
+tient à ce qu'on ne s'y trompe pas, à ce qu'on n'aille pas la prendre par
+hasard pour une héroïne ni croire qu'elle fait exprès d'être sage, et il y
+revient je ne sais combien de fois. On ne saurait imaginer peinture plus
+immodeste d'une vierge. Et c'est de la même manière que Pauline est bonne
+et dévouée. Si elle a à combattre un moment, c'est contre une influence
+physiologique, et ce n'est pas sa volonté qui triomphe, mais sa santé.
+Tout cela est dit fort expressément. Ainsi, par la suppression du libre
+arbitre, par l'élimination du vieux fonds de la psychologie classique qui
+consistait essentiellement dans la lutte de la volonté et de la passion,
+M. Zola arrive à construire des figures d'une beauté imposante et
+grossière, de grandioses et frustes images des forces élémentaires
+--mauvaises et meurtrières à la façon de la peste ou bonnes et
+bienfaisantes à la façon du soleil et du printemps.
+
+Seulement toute psychologie un peu fine disparaît. Le plus grand effort de
+M. Zola ne va qu'à nous peindre le progrès non combattu d'une idée fixe,
+d'une manie ou d'un vice. Immuables ou toujours emportés dans le même
+sens, tels sont ses personnages. Même quand il nous expose un cas très
+particulier, très moderne, et qui paraît être surtout psychologique, comme
+celui de Lazare dans la _Joie de vivre_, il trouve moyen d'y appliquer
+encore, et dans le même esprit, ses procédés de simplification. Oh! il a
+bientôt fait d'effacer les nuances trop subtiles de sentiment ou de pensée,
+de débrouiller les complexités des maladies mentales et, là encore, de
+trouver l'animal sous l'homme! Lazare devait sans doute représenter toute
+une partie de la jeune génération, si intéressante par le besoin de
+sensations rares, par le dégoût de l'action, par la dépravation et
+l'énervement de la volonté, par le pessimisme pédant et peut-être sincère:
+or tout le pessimisme de Lazare se réduit finalement à la peur physique de
+la mort et, Pauline étant dévouée comme une bonne chienne, c'est comme un
+chien peureux que Lazare est pessimiste.
+
+
+III
+
+M. Zola emploie, pour composer les ensembles, la même méthode d'audacieuse
+simplification. Prenons par exemple _Pot-Bouille_: non que ce soit le
+meilleur de ses romans, mais c'est un de ceux où s'étale le plus
+franchement sa manière. Les procédés grossissants qui, simplifiant la
+réalité, en font saillir outre mesure certains caractères, reviennent de
+dix pages en dix pages.--C'est la domesticité de la maison commentant
+d'une fenêtre à l'autre, dans la puante cour intérieure, les aventures
+des bourgeois, déchirant les voiles avec d'obscènes gouailleries. C'est
+l'antithèse ironique que fait la gravité décente du grand escalier avec ce
+qui se passe derrière les belles portes d'acajou: cela revient après toutes
+les scènes particulièrement ignobles, comme un refrain de ballade. Et, de
+même que la maison a son grand escalier et ses portes d'acajou, toujours
+l'oncle Bachelard a son nez rouge, Duveyrier ses taches sanguinolentes,
+Mme Josserand sa vaste poitrine, Auguste Vabre son oeil gauche tiré par la
+migraine; et le petit père Josserand a ses bandes, et le vieux Vabre a
+ses fiches, et Clotilde a son piano. M. Zola use et abuse du procédé des
+«signes particuliers». Et partout nous le voyons choisir, abstraire,
+outrer. Si de toute la magistrature il a pu tirer un Duveyrier (qui
+d'ailleurs n'est guère plus magistrat que notaire ou charcutier), et de
+toutes les bourgeoises de Paris une Mme Josserand, c'est assurément par
+une sélection aussi hardie que celle par où sont extraites du faubourg
+Saint-Germain les femmes de M. Octave Feuillet. Ajoutez une autre
+application du même procédé, par laquelle M. Zola a pu réunir dans une
+seule maison tant de méprisables personnages et, de toutes les maisons
+bourgeoises de Paris, extraire celle-là.
+
+Ainsi les conventions surabondent. Pas une figure qui ne soit
+_hyperbolique_ dans l'ignominie ou dans la platitude; leur groupement
+même est un fait _exceptionnel_; les moindres détails ont été visiblement
+_choisis_ sous l'empire d'une idée unique et tenace, qui est d'avilir la
+créature humaine, d'enlaidir encore la laideur des vices inconscients et
+bas. Si bien qu'au bout de quelque temps la fausseté de certains détails ne
+choque plus, n'apparaît même plus dans l'exagération générale. On a sous
+les yeux le tableau dru, cru, plus grand que nature, mais harmonieux,
+monotone même, de la crasse, de la luxure et de la bêtise bourgeoise:
+tableau plus qu'idéal, sibyllin par la violence continue, presque
+apocalyptique. C'est la bourgeoisie qui est ici «la Bête». La maison de la
+rue de Choiseul devient un «temple» où d'infâmes mystères s'accomplissent
+dans l'ombre. M. Gourd, le concierge, en est «le bedeau». L'abbé Mauduit,
+triste et poli, est «le maître des cérémonies», ayant pour fonction de
+«couvrir du manteau de la religion les plaies de ce monde décomposé» et de
+«régler le bel ordre des sottises et des vices». À un moment--caprice d'une
+imagination grossière et mystique,--l'image du Christ saignant surgit
+sur ce cloaque. L'immeuble Vabre devient on ne sait quelle vision énorme
+et symbolique. L'auteur finit par prêter à ses personnages son oeil
+grossissant. Le propriétaire a loué une mansarde à une fille enceinte: le
+ventre de cette femme obsède M. Gourd. Ce ventre «lui semble jeter son
+ombre sur la propreté froide de la cour... et emplir l'immeuble d'une chose
+déshonnête dont les murs gardent un malaise».--«Dans les commencements,
+explique-t-il, ça se voyait à peine; c'était possible; je ne disais trop
+rien. Enfin, j'espérais qu'elle y mettrait de la discrétion. Ah bien! oui.
+Je le surveillais, il poussait à vue d'oeil, il me consternait par ses
+progrès rapides. Et regardez, regardez aujourd'hui! Elle ne tente rien pour
+le contenir, elle le lâche... Une maison comme la nôtre affichée par un
+ventre pareil!» Voilà des images et des fioritures assez inattendues sur
+les lèvres d'un portier. Étrange monde où les concierges parlent comme des
+poètes, et tous les autres comme des concierges!
+
+Parcourez les _Rougon-Macquart_: vous trouverez dans presque tous les
+romans de M. Zola (et sûrement dans tous les derniers) quelque chose
+d'analogue à cette prodigieuse maison de la rue de Choiseul, quelque chose
+d'inanimé, forêt, mer, cabaret, magasin, qui sert de théâtre ou de centre
+au drame; qui se met à vivre d'une vie surhumaine et terrible; qui
+personnifie quelque force naturelle ou sociale supérieure aux individus
+et qui prend enfin des aspects de Bête monstrueuse, mangeuse d'âmes et
+mangeuse d'hommes. La Bête dans _Nana_, c'est Nana elle-même. Dans la
+_Faute de l'abbé Mouret_, la Bête, c'est le parc du Paradou, cette forêt
+fantastique où tout fleurit en même temps, où se mêlent toutes les odeurs,
+où sont ramassées toutes les puissances amoureuses de Cybèle, et qui, comme
+une divine et irrésistible entremetteuse, jette dans les bras l'un de
+l'autre Serge et Albine, puis endort la petite faunesse de ses parfums
+mortels. C'est, dans le _Ventre de Paris_, l'énormité des Halles centrales
+qui font fleurir autour d'elles une copieuse vie animale et qui effarent
+et submergent le maigre et rêveur Florent. C'est, dans l'_Assommoir_,
+le cabaret du père Colombe, le comptoir d'étain et l'alambic de cuivre
+pareil au col d'un animal mystérieux et malfaisant qui verse aux ouvriers
+l'ivresse abrutissante, la paresse, la colère, la luxure, le vice
+inconscient. C'est, dans le _Bonheur des dames_, le magasin de Mouret,
+basilique du commerce moderne, où se dépravent les employés et s'affolent
+les acheteuses, formidable machine vivante qui broie dans ses engrenages et
+qui mange les petits boutiquiers. C'est, dans la _Joie de vivre_, l'Océan,
+d'abord complice des amours et des ambitions de Lazare, puis son ennemi,
+et dont la victoire achève de détraquer la faible tête du disciple de
+Schopenhauer. M. Zola excelle à donner aux choses comme le frémissement de
+cette âme dont il retire une partie aux hommes et, tandis qu'il fait vivre
+une forêt, une halle, un comptoir de marchand de vin, un magasin de
+nouveautés d'une vie presque humaine, il réduit les créatures tristes ou
+basses qui s'y agitent à une vie presque animale.
+
+Mais enfin, de quelque vie que ce soit, même incomplète et découronnée,
+il les fait vivre; il a ce don, le premier de tous. Et non seulement les
+principales figures, mais, au second plan, les moindres têtes s'animent
+sous les gros doigts de ce pétrisseur de bêtes. Elles vivent à peu de
+frais sans doute, le plus souvent en vertu d'un signe grossièrement et
+énergiquement particulier; mais elles vivent, chacune à part et toutes
+ensemble. Car il sait encore animer les groupes, mettre les masses en
+mouvement. Il y a dans presque tous ses romans, autour des protagonistes,
+une quantité de personnages secondaires, un _vulgum pecus_ qui souvent
+marche en bande, qui fait le fond de la scène et qui s'en détache et prend
+la parole par intervalles, à la façon du choeur antique. C'est, dans
+la _Faute de l'abbé Mouret_, le choeur des horribles paysans; dans
+l'_Assommoir_, le choeur des amis et des parents de Coupeau; dans
+_Pot-Bouille_, le choeur des domestiques; dans le _Bonheur des dames_,
+le choeur des employés et celui des petits commerçants; dans la _Joie de
+vivre_, le choeur des pêcheurs et celui des mendiants. Par eux les figures
+du premier plan se trouvent mêlées à une large portion d'humanité; et,
+comme cette humanité, ainsi qu'on a vu, est mêlée elle-même à la vie des
+choses, il se dégage de ces vastes ensembles une impression de vie presque
+uniquement bestiale et matérielle, mais grouillante, profonde, vaste,
+illimitée.
+
+
+IV
+
+L'impression est triste et M. Zola le veut ainsi. Jamais peut-être le parti
+pris pessimiste ne s'était porté à de pareils excès. Et le mal n'a fait que
+croître depuis ses premiers romans. Du moins, dans les commencements de son
+épopée fangeuse, on voyait encore éclater quelque chose comme l'ivresse du
+naturalisme antique (exaspérée, il est vrai, par la notion chrétienne du
+péché et par la «nervosité» moderne). Dans l'exubérante pastorale de Miette
+et de Silvère (la _Fortune des Rougon_), dans les noces paradisiaques de
+l'abbé Mouret et d'Albine, même dans l'idylle bestiale de Cadine et de
+Marjolin parmi les montagnes de légumes des Halles, M. Zola paraissait du
+moins glorifier l'amour physique et ses oeuvres. Mais il semble qu'il ait
+maintenant la haine et la terreur de toute cette chair dont il est obsédé.
+Il cherche à l'avilir; il s'attarde aux bas-fonds de la bête humaine, au
+jeu des forces du sang et des nerfs en ce qu'elles ont de plus insultant
+pour l'orgueil humain. Il fouille et étale les laideurs secrètes de
+la chair et ses malfaisances. Il multiplie autour de l'adultère les
+circonstances qui le dégradent, qui le font plat et écoeurant (_Une page
+d'amour_, _Pot-Bouille_). Il conspue l'amour, le réduit à un besoin
+tyrannique et à une fonction malpropre (_Pot-Bouille_). La meilleure part
+de ses romans est un commentaire forcené du _Surgit amari aliquid_...
+De la femme il ne voit plus que les mystérieuses souillures de son sexe
+(_Pot-Bouille_, la _Joie de vivre_). Avec l'ardeur sombre d'un fakir, il
+maudit la vie dans sa source et l'homme dès les entrailles de sa mère. Dans
+l'homme il voit la brute, dans l'amour l'accouplement, dans la maternité
+l'accouchement. Il remue longuement et tristement les glaires, les humeurs,
+tous les dessous de l'humanité physique. L'horrible et lamentable tableau
+que les couches nocturnes de «ce souillon d'Adèle»! Et quel drame
+pathologique, quel rêve de carabin morose que l'atroce accouchement de
+Louise dans la _Joie de vivre_!
+
+Et ni les horreurs de clinique ne lui suffisent, ni les pourritures
+morales, encore que la collection en soit complète, allant des amours
+de Maxime à celles de Léon Josserand en passant par les fantaisies de
+Baptiste, de Satin, de la petite Angèle et de la maigre Lisa. Il lui faut
+des curiosités physiologiques, le cas de Théophile Vabre ou celui de Mme
+Campardon. La mine est inépuisable, et, s'il faut qu'avec les sottises et
+les luxures il combine maintenant les infirmités corporelles, l'histoire
+des Rougon-Macquart aura encore de beaux chapitres.
+
+Donc la bestialité et l'imbécillité sont aux yeux de M. Zola le fond de
+l'homme. Son oeuvre nous présente un si prodigieux amas d'êtres idiots ou
+en proie au «sixième sens» qu'il s'en exhale--comme un miasme et une buée
+d'un fumier,--pour la plupart des lecteurs un écoeurement profond, pour
+d'autres une tristesse noire et pesante. Expliquerons-nous cet étrange
+parti pris de l'auteur de _Pot-Bouille_? Dira-t-on que c'est qu'il goûte la
+force par-dessus toutes choses et que rien n'est plus fort que ce qui est
+aveugle, rien n'est plus fort que les instincts de l'animalité ni que la
+veulerie et l'avachissement (aussi a-t-il beaucoup plus de brutes que de
+gredins), et rien n'est plus invariable, plus formidable par son éternité,
+son universalité et son inconscience, que la bêtise? Ou plutôt n'est-ce
+pas que M. Zola voit en effet le monde comme il le peint? Oui, il y a chez
+lui un pessimisme d'ascète tenté et, devant la chair et ses aventures,
+une ébriété morose qui l'envahit tout entier et qu'il ne pourrait pas
+secouer quand il le voudrait. S'il est vrai que les hommes d'aujourd'hui
+reproduisent, avec plus de complication, les types des siècles passés,
+M. Zola a été, dans le haut moyen âge, un moine très chaste et très
+sérieux, mais trop bien portant et d'imagination trop forte, qui voyait
+partout le diable et qui maudissait la corruption de son temps dans une
+langue obscène et hyperbolique.
+
+C'est donc une grande injustice que d'accuser M. Zola d'immoralité et de
+croire qu'il spécule sur les mauvais instincts du lecteur. Au milieu des
+basses priapées, parmi les visions de mauvais lieu ou de clinique, il
+reste grave. S'il accumule certains détails, soyez sûrs que c'est chez lui
+affaire de conscience. Comme il prétend peindre la réalité et qu'il est
+persuadé qu'elle est ignoble, il nous la montre telle, avec les scrupules
+d'une âme délicate à sa façon, qui ne veut pas nous tromper et qui nous
+fait bonne mesure. Parfois il s'oublie; il brosse de vastes peintures
+d'où l'ignominie de la chair est absente; mais tout à coup un remords le
+traverse; il se souvient que la bête est partout et, pour ne pas manquer
+à son devoir, au moment où on s'y attendait le moins, il glisse un détail
+impudique et comme un _mémento_ de l'universelle ordure. Ces sortes de
+repentirs sont surtout remarquables dans le développement des rôles de
+Denise et de Pauline (_Au Bonheur des dames_ et la _Joie de vivre_). Et,
+comme j'ai dit, une mélancolie affreuse se lève de toute cette physiologie
+remuée.
+
+
+V
+
+Si l'impression est triste, elle est puissante. Je fais bien mon compliment
+à ces esprits fins et délicats pour qui la mesure, la décence et la
+correction sont si bien le tout de l'écrivain que, même après la _Conquête
+de Plassans_, la _Faute de l'abbé Mouret_, l'_Assommoir_ et la _Joie de
+vivre_, ils tiennent M. Zola en petite estime littéraire et le renvoient à
+l'école parce qu'il n'a pas fait de bonnes humanités et que peut-être il
+n'écrit pas toujours parfaitement bien. Je ne saurais me guinder à un
+jugement aussi distingué. Qu'on refuse tout le reste à M. Zola, est-il
+possible de lui dénier la puissance créatrice, restreinte à ce qu'on
+voudra, mais prodigieuse dans le domaine où elle s'exerce? J'ai beau m'en
+défendre, ces brutalités mêmes m'imposent, je ne sais comment, par leur
+nombre, et ces ordures par leur masse. Avec des efforts réguliers d'Hercule
+embourbé, M. Zola met en monceaux les immondices des écuries d'Augias (on a
+même dit qu'il en apportait). On admire avec effroi combien il y en a et ce
+qu'il a fallu de travail pour en faire un si beau tas. Une des vertus de
+M. Zola, c'est la vigueur infatigable et patiente. Il voit bien les choses
+concrètes, tout l'extérieur de la vie, et il a, pour rendre ce qu'il voit,
+une faculté spéciale: c'est de pouvoir retenir et accumuler une plus grande
+quantité de détails qu'aucun autre descripteur de la même École, et cela,
+froidement, tranquillement, sans lassitude ni dégoût et en donnant à toute
+chose la même saillie nette et crue. En sorte que l'unité de chaque tableau
+n'est plus, comme chez les classiques, dans la subordination des détails
+(toujours peu nombreux) à l'ensemble, mais, si je puis dire, dans leur
+interminable monochromie. Oui, cet artiste a une merveilleuse puissance
+d'entassement dans le même sens. Je crois volontiers ce qu'on raconte de
+lui, qu'il écrit toujours du même train et fait chaque jour le même nombre
+de pages. Il construit un livre comme un maçon fait un mur, en mettant des
+moellons l'un sur l'autre, sans se presser, indéfiniment. Vraiment cela
+est beau dans son genre, et c'est peut-être une des formes de la longue
+patience dont parle Buffon et qui serait du génie. Ce don, joint aux
+autres, ne laisse pas de lui faire une robuste originalité.
+
+Néanmoins beaucoup persistent à lui refuser ce qui, dit-on, conserve les
+oeuvres: le style. Mais ici il faudrait d'abord distinguer entre ses
+ouvrages de critique ou de polémique et ses romans. Les livres où il avait
+à exprimer des idées abstraites ne sont pas toujours, en effet, bien
+écrits, soit que l'embarras et l'équivoque de la pensée se soient
+communiqués au style, ou que M. Zola soit naturellement incapable de rendre
+des idées avec une entière exactitude. La forme de ses romans est beaucoup
+plus défendable. Mais là encore il faut distinguer. M. Zola n'a jamais été
+un écrivain impeccable ni très sûr de sa plume; mais dans ses premiers
+romans (jusqu'à _Nana_, à ce qu'il me semble) il s'appliquait davantage;
+son style était plus tourmenté et plus riche. Il y a, même à ne considérer
+que la forme, des pages vraiment très belles, d'un grand éclat et d'une
+suffisante pureté, dans la _Fortune des Rougon_ et dans la _Faute de l'abbé
+Mouret_. Depuis _Nana_, en même temps que sous prétexte de vérité il oublie
+de plus en plus la décence, on peut dire que sous couleur de simplicité
+et en haine du romantisme (qui est à la fois son père et sa bête noire)
+il s'est mis à dédaigner un peu le style, à écrire beaucoup plus vite,
+largement et de haut, sans trop se soucier du détail de la phrase. Dans
+l'une et l'autre de ces deux manières, mais surtout dans la seconde,
+il n'est pas difficile de relever des fautes assez choquantes et
+particulièrement cruelles pour les personnes habituées au commerce des
+classiques, pour les gens de forte éducation universitaire, pour les vieux
+professeurs qui savent bien leur langue: des impropriétés, des disparates
+étranges, un mélange surprenant d'expressions recherchées, «poétiques»,
+comme on disait autrefois, et de locutions basses ou triviales, certains
+tics de style, parfois des incorrections, et surtout une outrance
+continuelle; jamais de nuances, point de finesse... Eh! oui, tout cela est
+vrai, et j'en suis très fâché. Mais d'abord cela n'est pas vrai partout, il
+s'en faut. Et puis comme, dans ces romans, tout est largement construit,
+fait pour être embrassé d'ensemble et de loin, il ne faut pas chicaner sur
+les phrases, mais prendre cela comme cela a été écrit, par grands morceaux
+et par blocs, et juger de ce que vaut ce style par l'effet total d'un
+tableau. On reconnaîtra qu'en somme tel amas de phrases qui ne sont point
+toutes irréprochables finit pourtant par nous donner une vision vaste et
+saisissante des objets, et que ce style grossissant, sans nuances et
+quelquefois sans précision, est éminemment propre, par ses exagérations
+monotones et ses insistances multipliées, à rendre avec grandeur les grands
+ensembles de choses concrètes.
+
+
+VI
+
+_Germinal_, le dernier roman paru, confirme merveilleusement la définition
+que j'ai tentée de l'oeuvre de M. Zola. Tout ce que j'ai cru voir dans les
+romans antérieurs surabonde dans _Germinal_, et on peut dire que jamais ni
+la morosité de M. Zola et sa faculté épique, ni les procédés dont elles
+comportent et commandent l'emploi, ne se sont plus puissamment étalés que
+dans ce livre grandiose et sombre.
+
+Le sujet est très simple: c'est l'histoire d'une grève, ou plutôt c'est le
+poème de la grève. Des mineurs, à la suite d'une mesure qui leur paraît
+inique, refusent de descendre dans les fosses. La faim les exaspère
+jusqu'au pillage et au meurtre. L'ordre est rétabli par la troupe. Le jour
+où les ouvriers redescendent, la fosse est noyée et quelques-uns des
+principaux personnages restent au fond. Cette dernière catastrophe, oeuvre
+d'un ouvrier nihiliste, est le seul trait qui distingue cette grève de tant
+d'autres.
+
+C'est donc l'histoire, non d'un homme ou de quelques hommes, mais d'une
+multitude. Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remué
+de pareilles masses. Cela tantôt grouille et fourmille, tantôt est emporté
+d'un mouvement vertigineux par une poussée d'instincts aveugles. Le poète
+déroule avec sa patience robuste, avec sa brutalité morne, avec sa largeur
+d'évocation, une série de vastes et lamentables tableaux, composés de
+détails monochromes qui s'entassent, s'entassent, montent et s'étalent
+comme une marée: une journée dans la mine, une journée au coron, une
+réunion des révoltés la nuit dans une clairière, la promenade furieuse de
+trois mille misérables dans la campagne plate, le heurt de cette masse
+contre les soldats, une agonie de dix jours dans la fosse noyée...
+
+M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle,
+d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de cette sorte, la contagion
+des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément
+furieuse. Souvent il ramasse les têtes éparses en une masse formidable, et
+voici de quel souffle il la pousse:
+
+
+ ... Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux cheveux
+ épars, dépeignées par la course, aux guenilles montrant la peau
+ nue, des nudités de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim.
+ Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient,
+ l'agitaient ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres,
+ plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient
+ des bâtons, tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort que
+ les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes
+ déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs,
+ des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc,
+ serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes
+ déteintes ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même
+ uniformité terreuse. Les yeux brûlaient; on voyait seulement les trous
+ de bouches noires chantant la _Marseillaise_, dont les strophes se
+ perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement des
+ sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le hérissement
+ des barres de fer, une hache passa, portée toute droite, et cette
+ hache unique, qui était comme l'étendard de la bande, avait, dans le
+ ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine...
+
+ La colère, la faim, ces deux mois de souffrances et cette débandade
+ enragée au travers des fosses avaient allongé en mâchoires de bêtes
+ fauves les faces placides des houilleurs de Montson. À ce moment,
+ le soleil se couchait; les derniers rayons, d'un pourpre sombre,
+ ensanglantaient la plaine. Alors la route sembla charrier du sang;
+ les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignant comme des
+ bouchers en pleine tuerie...
+
+
+Pourtant il fallait bien que le drame se concentrât dans quelques
+individus: le poète nous a donc montré, du côté des ouvriers la famille
+Maheu et son «logeur» Étienne, du côté de la Compagnie la famille
+Hennebeau, et dans les deux camps une quarantaine de figures secondaires;
+mais toujours, autour de ces figures, la multitude grouille et gronde.
+Étienne lui-même, le meneur de la grève, est plus entraîné qu'il
+n'entraîne.
+
+Ces têtes qui un moment émergent et se distinguent de la foule, c'est
+Maheu, le brave homme, le ruminant résigné et raisonnable qui peu à peu
+devient enragé;--la Maheude avec Estelle, sa dernière, _toujours_ pendue à
+sa mamelle blême, la Maheude à qui la faim, les fusils des soldats et la
+mine tuent son homme et ses enfants et qui apparaît à la fin comme une
+_Mater dolorosa_, une Niobé stupide et terrible;--Catherine, l'ingénue de
+cette noire épopée, _toujours_ en culotte de herscheuse, qui a l'espèce de
+beauté, de pudeur et de charme qu'elle peut avoir;--Chaval, le «traître»,
+qui «gueule» _toujours_;--Étienne, l'ouvrier socialiste, tête trouble et
+pleine de rêves, d'une nature un peu plus fine que ses compagnons, avec de
+soudaines colères, l'alcoolisme hérité de Gervaise Coupeau;--Alzire, la
+petite bossue, si douce et faisant _toujours_ la petite femme;--le vieux
+Mouque qui ne parle qu'une fois, et le vieux Bonnemort qui crache noir,
+_toujours_;--Rasseneur, l'ancien ouvrier devenu cabaretier, révolutionnaire
+gras, onctueux et prudent;--Pluchart, le commis-voyageur en socialisme,
+_toujours_ enroué et pressé;--Maigrat, l'épicier pacha, qui se paye
+sur les femmes et les filles des mineurs;--Mouquette, la bonne fille,
+la gourgandine naïve;--la Pierronne, fine mouche, gourgandine
+propre;--Jeanlin, l'avorton maraudeur aux pattes cassées, avec des taches
+de rousseur, des oreilles écartées et des yeux verts, qui tue un petit
+soldat en traîtrise, pour rien, par instinct et pour le plaisir;--Lydie
+et Bébert, _toujours_ terrorisés par Jeanlin;--la Brûlé, la vieille à
+qui la mine a tué son mari, _toujours_ hurlant et agitant des bras de
+sorcière;--Hennebeau, le directeur, fonctionnaire exact et froid avec une
+plaie au coeur, mari torturé par une Messaline qui ne se refuse qu'à
+lui;--Négrel, le petit ingénieur brun, sceptique, brave et amant de sa
+tante;--Deneulin, l'industriel énergique et aventureux;--les Grégoire,
+actionnaires gras et bons, et Cécile et Jeanne et Lucie et Levaque et
+Bouteloup et le père Quandieu et le petit soldat Jules;--et le vieux cheval
+Bataille, «gras, luisant, l'air bonhomme», et le jeune cheval Trompette,
+hanté au fond de la mine d'une vision de prés et de soleil (car M. Zola
+aime les bêtes et leur donne pour le moins autant d'âme qu'aux hommes:
+on se rappelle le chien Mathieu et la chatte Minouche dans la _Joie de
+vivre_);--à part de tout ce monde, le Russe Souvarine, blond avec des
+traits de fille, _toujours_ silencieux, dédaigneux et doux: toutes figures
+fortement marquées d'un «signe particulier» dont la mention revient
+régulièrement, et qui, je ne sais comment et presque par la seule vertu
+de ce signe répété, se dressent et vivent.
+
+Leur vie est surtout extérieure; mais justement le drame que M. Zola a
+conçu n'exigeait pas plus de psychologie qu'il n'en peut donner. L'âme
+d'une pareille masse, ce sont des instincts fort simples. Les êtres
+inférieurs qui s'agitent au premier plan sont mus, comme ils devaient
+l'être, par des nécessités physiques et par des idées fort grossières qui
+se font _images_ et qui, à la longue, les fascinent et les mettent en
+branle. «... Tout le malheur disparaissait, comme balayé par un grand coup
+de soleil; et, sous un éblouissement de féerie, la justice descendait du
+ciel.... Une société nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans les
+songes, une ville immense, d'une splendeur de mirage, où chaque citoyen
+vivait de sa tâche et prenait sa part des joies communes...» La vie
+intérieure d'Étienne lui-même devait se réduire à peu de chose, car il
+est à peine au-dessus de ses compagnons: des aspirations vers la justice
+absolue, des idées confuses sur les moyens; tantôt l'orgueil de penser plus
+que les autres et tantôt le sentiment presque avoué de son insuffisance; le
+pédantisme de l'ouvrier qui a lu et le découragement après l'enthousiasme;
+des goûts de bourgeois et des dédains intellectuels se mêlant à sa ferveur
+d'apôtre... C'est tout et c'est assez. Quant à Souvarine, c'est de propos
+délibéré que M. Zola le laisse énigmatique et ne nous le présente que par
+l'extérieur: son nihilisme n'est là que pour faire un contraste saisissant
+avec le socialisme incertain et sentimental de l'ouvrier français et pour
+préparer la catastrophe finale. On dit, et c'est peut-être vrai, que
+M. Zola ne possède pas à un très haut degré le don d'entrer dans les âmes,
+de les décomposer, d'y noter les origines et les progrès des idées et des
+sentiments ou le retentissement des mille influences du dehors: aussi
+n'a-t-il pas voulu faire ici l'histoire d'une âme, mais celle d'une foule.
+
+Et ce n'est pas non plus un drame de sentiments qu'il a voulu écrire, mais
+un drame de sensations, un drame tout matériel. Les sentiments se réduisent
+à des instincts ou en sont tout proches, et les souffrances sont surtout
+des souffrances physiques: ainsi, quand Jeanlin a les jambes cassées, quand
+la petite Alzire meurt de faim, quand Catherine monte par le «goyot» les
+sept cents mètres d'échelles ou quand elle agonise dans la fosse aux bras
+d'Étienne, coudoyée par le cadavre de Chaval. On dira qu'il est facile de
+serrer le coeur ou mieux de pincer les nerfs à ce prix et que c'est là du
+plus grossier mélodrame. Croyez-vous? Mais ces morts et ces tortures, c'est
+le drame même: M. Zola n'a pas eu l'intention de composer une tragédie
+psychologique. Et il y a là autre chose que la description de spectacles
+atroces: la pitié morose du romancier, sa compassion qu'un parti pris de
+philosophie pessimiste tourne en impassibilité cruelle--pour nous et pour
+lui. Il n'est pas de ceux pour qui la douleur morale est plus noble que la
+souffrance physique. En quoi plus noble, puisque nos sentiments sont aussi
+involontaires que nos sensations? Et puis, soyons sincères, n'est-ce pas la
+souffrance du corps qui est la plus terrible? et n'est-ce pas surtout par
+elle que le monde est mauvais?
+
+Et voici, pour ces holocaustes de chair, le bourreau et le dieu, deux
+«Bêtes». Le bourreau, c'est la mine, la bête mangeuse d'hommes. Le dieu,
+c'est cet être mystérieux à qui appartient la mine et qui s'engraisse de la
+faim des mineurs; c'est l'idole monstrueuse et invisible, accroupie quelque
+part, on ne sait où, comme un dieu Mithra dans son sanctuaire. Et tour à
+tour, régulièrement, les deux bêtes sont évoquées, la bête qui tue, et
+l'autre, là-bas, celle qui fait tuer. Et nous entendons par intervalles
+«la respiration grosse et longue» de la bête qui tue (c'est le bruit de la
+pompe d'épuisement). Elle vit, elle vit si bien qu'à la fin elle meurt:
+
+ ... Et l'on vit alors une effrayante chose; on vit la machine,
+ disloquée sur son massif, les membres écartelés, lutter contre la mort:
+ elle marcha, elle détendit sa bielle, son genou de géante, comme pour
+ se lever; mais elle expirait, broyée, engloutie. Seule, la haute
+ cheminée de trente mètres restait debout, secouée, pareille à un mât
+ dans l'ouragan. On croyait qu'elle allait s'émietter et voler en
+ poudre, lorsque tout d'un coup elle s'enfonça d'un bloc, bue par la
+ terre, fondue ainsi qu'un cierge colossal, et rien ne dépassait,
+ pas même la pointe du paratonnerre. C'était fini; la bête mauvaise,
+ accroupie dans ce creux, gorgée de chair humaine, ne soufflait plus
+ son haleine grosse et longue. Tout entier, le Voreux venait de couler
+ à l'abîme.
+
+Et que d'autres évocations symboliques! Le lambeau sanglant arraché par
+les femmes à Maigrat, c'est encore une bête méchante enfin écrasée sur qui
+l'on piétine et l'on crache. Le vieux Bonnemort, idiot, déformé, hideux,
+étranglant Cécile Grégoire, grasse, blonde et douce, c'est l'antique Faim
+irresponsable se jetant par un élan fatal sur l'irresponsable Oisiveté.
+Et à chaque instant, par des procédés franchement, naïvement étalés et
+auxquels on se laisse prendre quand même, le poète mêle sinistrement la
+nature à ses tableaux pour les agrandir et les «horrifier». Le _meeting_
+des mineurs se meut dans de blêmes effets de lune, et la promenade des
+trois mille désespérés dans la lueur sanglante du soleil couchant. Et c'est
+par un symbole que le livre se conclut: Étienne quitte la mine par une
+matinée de printemps, une de ces matinées où les bourgeons «crèvent en
+feuilles vertes» et où les champs «tressaillent de la poussée des herbes».
+En même temps il entend sous ses pieds des coups profonds, les coups
+des camarades tapant dans la mine: «Encore, encore, de plus en plus
+distinctement, comme s'ils se fussent rapprochés du sol, les camarades
+tapaient. Aux rayons enflammés de l'astre, par cette matinée de jeunesse,
+c'était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes
+poussaient: une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans
+les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la
+germination allait faire bientôt éclater la terre.» Et de là le titre du
+livre.
+
+Que veut dire cette fin énigmatique? Qu'est-ce que cette révolution future?
+S'agit-il de l'avènement pacifique des déshérités ou de la destruction du
+vieux monde? Est-ce le règne de la justice ou la curée tardive des plus
+nombreux? Mystère! ou simplement rhétorique! Car tout le reste du roman ne
+contient pas un atome d'espoir ou d'illusion. Je reconnais d'ailleurs la
+haute impartialité de M. Zola: les gros mangeurs, on ne les voit pas,
+et ils ne voient pas. Nous n'apercevons que les Grégoire, de petits
+actionnaires, de bonnes gens à qui les mangés tuent leur fille. Et quant
+au directeur Hennebeau, il est aussi à plaindre que ces affamés: «Sous la
+fenêtre les hurlements éclatèrent avec un redoublement de violence: Du
+pain! du pain! du pain!--Imbéciles! dit M. Hennebeau entre ses dents
+serrées; est-ce que je suis heureux?»
+
+Souffrance et désespoir en haut et en bas! Mais au moins ces misérables
+ont pour se consoler la Vénus animale. Ils «s'aiment» comme des chiens,
+pêle-mêle, partout, à toute heure. Il y a un chapitre où l'on ne peut faire
+un pas sans marcher sur des couples. Et c'est même assez étonnant chez ces
+hommes de sang lourd, éreintés de travail, dans un pays pluvieux et froid.
+On «s'aime» au fond de la mine noyée, et c'est après dix jours d'agonie
+qu'Étienne y devient l'amant de Catherine. Et j'aimerais mieux qu'il ne le
+devînt pas, la pudeur instinctive qu'ils ont éprouvée jusque-là l'un en
+face de l'autre étant à peu près le seul vestige d'humanité supérieure que
+l'écrivain ait laissé subsister dans son bestial poème.
+
+Çà et là, dans cette épopée de douleur, de faim, de luxure et de mort,
+éclate la lamentation d'Hennebeau, qui donne la morale de l'histoire et
+exprime évidemment la pensée de M. Zola. «Une amertume affreuse, lui
+empoisonnait la bouche..., _l'inutilité de tout, l'éternelle douleur de
+l'existence_.»
+
+ Quel était l'idiot qui mettait le bonheur de ce monde dans le partage
+ de la richesse? Ces songe-creux de révolutionnaires pouvaient bien
+ démolir la société et en rebâtir une autre, ils n'ajouteraient pas une
+ joie à l'humanité, ils ne lui retireraient pas une peine, en coupant
+ à chacun sa tartine. Même ils élargiraient le malheur de la terre,
+ ils feraient un jour hurler jusqu'aux chiens de désespoir, lorsqu'ils
+ les auraient sortis de la tranquille satisfaction des instincts pour
+ les hausser à la souffrance inassouvie des passions. Non, le seul bien
+ était de ne pas être, et, si l'on était, d'être l'arbre, d'être la
+ pierre, moins encore, le grain de sable qui ne peut saigner sous le
+ talon des passants.
+
+Un troupeau de misérables, soulevé par la faim et par l'instinct, attiré
+par un rêve grossier, mû par des forces fatales et allant, avec des
+bouillonnements et des remous, se briser contre une force supérieure: voilà
+le drame. Les hommes apparaissant, semblables à des flots, sur une mer de
+ténèbres et d'inconscience: voilà la vision philosophique, très simple,
+dans laquelle ce drame se résout. M. Zola laisse aux psychologues le soin
+d'écrire la monographie de chacun de ces flots, d'en faire un centre
+et comme un microcosme. Il n'a que l'imagination des vastes ensembles
+matériels et des infinis détails extérieurs. Mais je me demande si personne
+l'a jamais eue à ce degré.
+
+
+VII
+
+J'y reviens en terminant, et avec plus de sécurité après avoir lu
+_Germinal_: n'avais-je pas raison d'appeler M. Zola un poète épique? et les
+caractères dominants de ses longs récits, ne sont-ce pas précisément ceux
+de l'épopée? Avec un peu de bonne volonté, en abusant un tant soit peu des
+mots, on pourrait poursuivre et soutenir ce rapprochement, et il y aurait
+un grand fond de vérité sous l'artifice de ce jeu de rhétorique.
+
+Le sujet de l'épopée est un sujet national, intéressant pour tout un
+peuple, intelligible à toute une race. Les sujets choisis par M. Zola sont
+toujours très généraux, peuvent être compris de tout le monde, n'ont rien
+de spécial, d'exceptionnel, de «curieux»: c'est l'histoire d'une famille
+d'ouvriers qui sombre dans l'ivrognerie, d'une fille galante qui affole
+et ruine les hommes, d'une fille sage qui finit par épouser son patron,
+d'une grève de mineurs, etc., et tous ces récits ensemble ont au moins la
+prétention de former l'histoire typique d'une seule famille. L'histoire des
+_Rougon-Macquart_ est donc, ainsi qu'un poème épique, l'histoire ramassée
+de toute une époque. Les personnages, dans l'épopée, ne sont pas moins
+généraux que le sujet et, comme ils représentent de vastes groupes, ils
+apparaissent plus grands que nature. Ainsi les personnages de M. Zola,
+bien que par des procédés contraires: tandis que les vieux poètes tâchent
+à diviniser leurs figures, on a vu qu'il animalise les siennes[81]. Mais
+cela même ajoute à l'air d'épopée; car il arrive, par le mensonge de
+cette réduction, à rendre à des figures modernes une simplicité de
+types primitifs. Il meut des masses, comme dans l'épopée. Et les
+_Rougon-Macquart_ ont aussi leur merveilleux. Les dieux, dans l'épopée,
+ont été à l'origine les personnifications des forces naturelles: M. Zola
+prête à ces forces, librement déchaînées ou disciplinées par l'industrie
+humaine, une vie effrayante, un commencement d'âme, une volonté obscure
+de monstres. Le merveilleux des _Rougon-Macquart_, c'est le Paradou,
+l'assommoir du père Colombe, le magasin d'Octave Mouret, la mine de
+_Germinal_. Il y a dans l'épopée une philosophie naïve et rudimentaire.
+De même dans les _Rougon-Macquart_. La seule différence, c'est que la
+sagesse des vieux poètes est généralement optimiste, console, ennoblit
+l'homme autant qu'elle peut, tandis que celle de M. Zola est noire et
+désespérée. Mais c'est de part et d'autre la même simplicité, la même
+ingénuité de conception. Enfin et surtout l'allure des romans de M. Zola
+est, je ne sais comment, celle des antiques épopées, par la lenteur
+puissante, le large courant, l'accumulation tranquille des détails,
+la belle franchise des procédés du conteur. Il ne se presse pas plus
+qu'Homère. Il s'intéresse autant (dans un autre esprit) à la cuisine de
+Gervaise que le vieil aède à celle d'Achille. Il ne craint point les
+répétitions; les mêmes phrases reviennent avec les mêmes mots, et
+d'intervalle en intervalle on entend dans le _Bonheur des dames_ le
+«ronflement» du magasin, dans _Germinal_ la «respiration grosse et longue»
+de la machine, comme dans l'_Iliade_ le grondement de la mer,
+polyphlosthoio thalassês.
+
+ [Note 81: «Zola: le Buffon du XIXe siècle.» (Saca Oquendo.)]
+
+Si donc on ramasse maintenant tout ce que nous avons dit, il ne paraîtra
+pas trop absurde de définir les _Rougon-Macquart_: une épopée pessimiste
+de l'animalité humaine.
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+
+Dois-je, avant à parler de M. Guy de Maupassant, m'excuser auprès du
+lecteur, qui a sans doute des moeurs, m'entourer de précautions oratoires,
+affirmer que je n'approuve point les faits et gestes de Mme Bonderoi ou
+de M. Tourneveau ni l'indulgence visible du conteur à leur égard, et
+n'insinuer qu'il a quelque talent qu'après avoir fait sévèrement les
+réserves les plus expresses sur la nature des sujets qu'il préfère et des
+gaîtés qu'il nous procure--oh! bien malgré nous? Ou bien faut-il prendre
+des airs, comme Théophile Gautier dans une préface connue, conspuer les
+pudeurs bourgeoises, les vertus rances et les chastetés suries, déclarer
+que les gens convenables sont toujours laids et font d'ailleurs des
+horreurs dans l'ombre, proclamer le droit de l'artiste à l'indécence et
+dire sérieusement que l'art purifie tout? Ni l'un ni l'autre. Je n'ai pas
+à morigéner M. de Maupassant, qui écrit comme il lui plaît. Je regrette
+seulement, pour lui, que son oeuvre lui ait fait des admirateurs un peu
+mêlés et que beaucoup de sots l'apprécient pour tout autre chose que pour
+son grand talent. Il est cruel de voir l'antique «philistin», en quête
+de certaines truffes, ne pas faire de différence entre celles de M. de
+Maupassant et les autres. Et voilà pourquoi je déplore qu'il ne soit pas
+toujours décent. Mais, au reste, si ses contes n'étaient remarquables que
+par le sans-gêne de l'auteur, je n'en parlerais point; et il va sans dire
+que, voulant les relire ici en bonne compagnie pour en tirer des remarques,
+je passerai vite où il faudra.
+
+Nous ne nous occuperons que de ses contes, c'est-à-dire de la partie la
+plus considérable de son oeuvre, de celle où il est tout à fait hors de
+pair.
+
+
+I
+
+Le conte est chez nous un genre national. Sous le nom de fabliau, puis de
+nouvelle, il est presque aussi vieux que notre littérature. C'est un goût
+de la race, qui aime les récits, mais qui est vive et légère et qui, si
+elle les supporte longs, les préfère parfois courts, et, si elle les aime
+émouvants, ne les dédaigne pas gaillards. Le conte a donc été contemporain
+des chansons de geste et il a préexisté aux romans en prose.
+
+Naturellement, il n'est point le même à toutes les époques. Très varié au
+moyen âge, tour à tour grivois, religieux, moral ou merveilleux, il est
+surtout grivois (parfois tendre) au XVIe et au XVIIe siècle. Au siècle
+suivant, la «philosophie» et la «sensibilité» y font leur entrée, et aussi
+un libertinage plus profond et plus raffiné.
+
+Dans ces dernières années, le conte, assez longtemps négligé, a eu comme
+une renaissance. Nous sommes de plus en plus pressés; notre esprit veut des
+plaisirs rapides ou de l'émotion en brèves secousses: il nous faut du roman
+condensé s'il se peut, ou abrégé si l'on n'a rien de mieux à nous offrir.
+Des journaux, l'ayant senti, se sont avisés de donner des contes en guise
+de premiers-Paris, et le public a jugé que, contes pour contes, ceux-là
+étaient plus divertissants. Il s'est donc levé toute une pléiade de
+conteurs: Alphonse Daudet d'abord et Paul Arène; et, dans un genre spécial,
+les conteurs de la _Vie parisienne_: Ludovic Halévy, Gyp, Richard O'Monroy;
+et ceux du _Figaro_ et ceux du _Gil Blas_: Coppée, Théodore de Banville,
+Armand Silvestre, Catulle Mendès, Guy de Maupassant, chacun ayant sa
+manière, et quelques-uns une fort jolie manière.
+
+Ces petits récits de nos contemporains ne ressemblent pas tout à fait,
+comme on pense, à ceux des conteurs de notre ancienne littérature, de
+Bonaventure Despériers, de La Fontaine, de Grécourt ou de Piron. On sait
+quel est le thème habituel de ces patriarches, le sujet presque unique de
+leurs plaisanteries. Et ces choses-là font toujours rire, et les personnes
+même les plus graves n'y résistent guère. Pourquoi cela? On comprend que
+certaines images soient agréables, car l'homme est faible; mais pourquoi
+font-elles rire? Pourquoi les côtés grossiers de la comédie de l'amour
+mettent-ils presque tout le monde en liesse? C'est qu'en effet c'est bien
+une comédie: c'est que le contraste est ironique et réjouissant entre le
+ton, les sentiments de l'amour, et ce qu'il y a de facilement grotesque
+dans ses rites. Et c'est une comédie aussi que nous donne la révolte
+éternelle et invincible de l'instinct dont il s'agit, dans une société
+dûment réglée et morigénée, tout emmaillotée de lois, traditions et
+croyances préservatrices,--cette révolte éclatant volontiers au moment le
+plus imprévu, sous l'habit le plus respectable, démentant tout à coup la
+dignité la plus rassurée ou l'ingénuité la plus rassurante et déjouant
+l'autorité la plus forte ou les précautions les mieux prises. Et peut-être
+aussi que les bons tours que la nature inférieure joue aux conventions
+sociales flattent l'instinct de rébellion et le goût de libre vie
+qu'apporte tout homme venant en ce monde. Il est donc inévitable que ces
+choses fassent rire, voulût-on faire le renchéri et le délicat, et il y
+avait bien quelque philosophie dans les faciles gaîtés de nos pères.
+
+Ce vieux fonds inépuisable se retrouve chez nos conteurs d'aujourd'hui,
+surtout chez trois ou quatre que je n'ai pas besoin de nommer. Mais il
+est curieux de chercher ce qui s'y ajoute, particulièrement chez M. de
+Maupassant. Il me paraît avoir le tempérament et les goûts des conteurs
+d'antan et j'imagine qu'il aurait conté sous François Ier comme Bonaventure
+Despériers, et sous Louis XIV comme Jean de La Fontaine. Voyons donc ce
+qu'il tient apparemment de son siècle, de la littérature ambiante, et nous
+dirons après cela comment et par où nous le tenons quand même pour un
+classique en son genre.
+
+
+II
+
+Je crois que l'on peut dire, sans se tromper trop lourdement, que les
+contes de M. de Maupassant sont à peu près pour nous ce qu'étaient ceux de
+La Fontaine pour ses contemporains. Le rapprochement des deux recueils
+pourra donc suggérer des réflexions instructives sur les différences des
+temps et des conteurs.
+
+On lit les contes de La Fontaine sur les bancs du collège, avec un Virgile
+tout prêt pour couvrir, au moindre mouvement du «pion», le volume prohibé.
+Les malins de l'institution Morenval les lisent même à la chapelle pendant
+la courte messe du dimanche, et s'en vantent. Du moins ils croient les
+lire, mais ils n'y cherchent qu'une chose. Après le collège, on dévore la
+littérature contemporaine, et, si par hasard se rencontraient de nouveau
+sous votre main les petits récits qui charmaient Henriette d'Angleterre, on
+les trouverait fades. Mais plus tard, quand on a tout lu et qu'on est sinon
+blasé, du moins rassis; quand on sait se détacher des choses qu'on lit, en
+jouir comme d'un amusement qui n'intéresse et n'émeut que l'intelligence,
+les contes de La Fontaine, vus dans leur jour, à la façon d'un joli
+spectacle un peu lointain, peuvent être fort divertissants. Ce joyeux
+monde, presque tout artificiel, nous plaît par là même. Sept ou huit
+figures, toujours les mêmes, comme dans la comédie italienne: le moine ou
+le curé, le muletier ou le paysan, le bonhomme de mari marchand ou juge
+à Florence, le jouvenceau, la nonnain, la niaise, la servante et la
+bourgeoise, chacun ayant son rôle et sa physionomie immuable et ne faisant
+jamais que ce qui est dans ses attributions; tous, sauf quelquefois les
+maris, contents de vivre, de belle et raillarde humeur, et tous, de la
+trogne enluminée au minois encadré dans la guimpe, occupés d'une seule
+chose au monde, d'une chose sans plus; pour théâtre, un couvent, un jardin,
+une chambre d'auberge ou un vague palais d'Italie; des tours pendables,
+déguisements, substitutions, quiproquos, des fables légères fondées sur
+des hasards et des crédulités invraisemblables; un extrême naturel, une
+bonhomie délicieuse dans toute cette fantaisie, et çà et là un brin de
+réalité, des traits pris sur le vif, mais épars, accrochés à la rencontre;
+quelquefois aussi un petit coin de paysage senti, un petit filet de vraie
+tendresse et une petite ombre de mélancolie... Voilà, dans leur ensemble,
+les contes de La Fontaine. L'artifice et l'uniformité des personnages et
+des sujets n'empêchent point ces bagatelles d'être charmantes par le tour
+de main, par la grâce incommunicable; mais on prévoit tout de suite en quoi
+vont différer les contes d'aujourd'hui de ceux d'il y a deux siècles.
+
+Je voudrais trouver un conte du Bonhomme et une historiette de M. de
+Maupassant dont la donnée fût à peu près pareille, en sorte que le
+rapprochement seul des deux récits nous éclairât sur ce que nous cherchons.
+Mais je n'en découvre point, justement parce que M. de Maupassant emprunte
+ses sujets et les détails de ses récits à la réalité proche et vivante. À
+moins qu'on ne puisse voir, à la grande rigueur, quelque ressemblance entre
+la _Clochette_, si l'on veut, et _Une partie de campagne_, car il s'agit
+ici et là de l'éternelle «oaristys» et d'un garçon menant une fille dans
+les bois, au printemps. Le conte de La Fontaine a cinquante vers; il est
+délicieux et, par hasard, d'une vraie poésie, légère et exquise. Vous vous
+rappelez le jouvenceau
+
+ Qui dans les prés, sur le bord d'un ruisseau,
+ Vous cajolait la jeune bachelette
+ Aux blanches dents, aux pieds nus, au corps gent,
+ Pendant qu'Io, portant une clochette,
+ Aux environs allait l'herbe mangeant...
+
+puis ledit «bachelier» détournant «sur le coi de la nuit» une génisse dont
+il a étoupé la clochette, et le dernier vers, d'un charme prolongé,
+indéfini:
+
+ Ô belles, évitez
+ Le fond des bois et leur vaste silence.
+
+Or voyez comme dans _Une partie de campagne_ tout se précise et se
+«réalise»; rappelez-vous M. et Mme Dufour, leur fille Henriette sur la
+balançoire dans une guinguette de Bezons, et les deux canotiers, et le
+petit bois de l'Ile-aux-Anglais, et la promenade de la mère faisant pendant
+à celle de la fille, et à l'arrière-plan M. Dufour et le jeune homme aux
+cheveux jaunes, le futur, tout cela donnant à l'idylle une saveur de
+réalité ironique et tour à tour triste et grotesque. Remarquez que
+l'héroïne de La Fontaine est une bachelette «au corps gent»: celle de
+M. de Maupassant est une grande fille brune. Cette différence n'a l'air
+de rien: elle est pourtant grosse de conséquences; elle implique deux
+poétiques diverses.
+
+De même, on peut se demander ce que serait devenue sous la plume de M. de
+Maupassant la _Courtisane amoureuse_. Le conte est fort joli, et vraiment
+touchant et tendre; mais cela se passe n'importe où, en Italie, je crois;
+le «milieu» est nul, les personnages n'ont aucun trait individuel. (Qu'on
+ne prenne point ceci pour une critique; ce n'est qu'une remarque). Il est
+évident que M. de Maupassant, rencontrant le même sujet, l'eût traité tout
+autrement. Constance, je suppose, ne serait plus la créature gracieuse et
+seulement à demi réelle du conte italien: ce serait une «fille» et qui
+aurait quelque signe particulier. Lui, serait un étudiant, ou un rapin,
+ou un commis en nouveautés. L'histoire commencerait, j'imagine, à Bullier,
+se dénouerait dans quelque autre coin non moins réel, et il y aurait
+beaucoup de choses vues et, autour de l'action, beaucoup de petits détails
+significatifs, attendrissants, pittoresques ou cruels. Mais, au fait, j'y
+songe: les trente premières pages de _Sapho_, qu'est-ce autre chose que la
+_Courtisane amoureuse_ accommodée au goût d'à présent?
+
+Ce qui nous plaît n'est donc plus tout à fait ce qui plaisait à nos pères,
+et tout d'abord le conte, chez M. de Maupassant, est devenu réaliste.
+Parcourez ses données: vous reconnaîtrez dans presque toutes un petit fait
+saisi au passage, intéressant à quelque titre, comme témoignage de la
+bêtise, de l'inconscience, de l'égoïsme, parfois même de la bonté humaine,
+ou réjouissant par quelque contraste imprévu, par quelque ironie des
+choses, dans tous les cas quelque chose d'_arrivé_, ou tout au moins une
+observation faite sur le vif et qui peu à peu a revêtu dans l'esprit de
+l'écrivain la forme vivante d'une historiette.
+
+Et alors, au lieu des muletiers, jardiniers et manants des anciens contes,
+au lieu de Mazet et du compère Pierre, nous avons des paysans et des
+paysannes comme maître Vallin et sa servante Rose, maître Omont, maître
+Hauchecorne, maître Chicot et la mère Magloire, et combien d'autres (_Une
+fille de ferme_, la _Ficelle_, les _Sabots_, le _Petit fût_, etc.)! Au lieu
+des dignes marchands et hommes de loi pareils de sort et de figure, voici
+M. Dufour, quincaillier; M. Caravan, commis principal au ministère de la
+marine; Morin, mercier (_Une partie de campagne_, _En famille_, etc.).
+Au lieu des joyeuses commères ou des nonnains sournoises, voici la petite
+Mme Lelièvre, Marroca, Rachelet Francesca Rondoli (_Une ruse_, _Marroca_,
+_Mademoiselle Fifi_, les _Soeurs Rondoli_). Et je ne dirai pas par quels
+couvents M. de Maupassant remplace ceux de La Fontaine.
+
+Une conséquence de ce réalisme, c'est que ces contes ne sont pas toujours
+gais. Il y en a de tristes, il y en a surtout d'extrêmement brutaux. Cela
+était inévitable. La plupart des sujets sont empruntés à des classes et à
+des «milieux» où les instincts sont plus forts et plus aveugles. Dès lors
+il n'est guère possible qu'on rie toujours. Presque tous les personnages
+s'enlaidissent ou s'assombrissent rien qu'en passant de l'atmosphère
+artificielle des vieux contes gaulois à la lumière crue du monde réel.
+Et, par exemple, quelle différence entre la «bachelette», la fille galante
+conçue d'une façon générale, en l'air, comme une créature aimable et
+piquante
+
+ Qui fait plaisir aux enfants sans souci,
+
+et la fille comme elle est, dans toute la vérité de sa condition, de ses
+allures, de son langage, classée et, mieux que classée, inscrite! Ce n'est
+plus du tout la même figure, mais plus du tout. Et ainsi pour les autres.
+
+Joignez qu'en dépit de sa gaieté naturelle, M. de Maupassant, comme
+beaucoup d'écrivains de sa génération, affecte une morosité, une
+misanthropie qui communique à plusieurs de ses récits une saveur âpre à
+l'excès. Il est évident qu'il aime et recherche les manifestations les
+plus violentes de l'amour réduit au désir (_Fou?_, _Marroca_, la _Bûche_,
+la _Femme de Paul_, etc.) et de l'égoïsme, de la brutalité, de la férocité
+naïve. Pour ne parler que de ses paysans, en voici qui mangent du boudin
+sur le cadavre de leur grand-père qu'ils ont fourré dans la huche afin
+de pouvoir coucher dans leur unique lit. Un autre, un aubergiste, ayant
+intérêt à la mort d'une vieille femme, s'en débarrasse gaiement en la
+tuant d'eau-de-vie, de «fil en dix». Un autre, un brave homme, prend
+de force sa servante, puis, l'ayant épousée, la bat comme plâtre parce
+qu'elle ne lui donne pas d'«éfants». D'autres, ceux-là hors la loi,
+braconniers et écumeurs de Seine, s'amusent royalement à tuer un vieil
+âne avec un fusil chargé de sel; et je vous recommande aussi les gaietés
+de saint Antoine avec son Prussien (_Un réveillon_, le _Petit fût_,
+_Une fille de ferme_, _l'Âne_, _Saint Antoine_).
+
+M. de Maupassant ne recherche pas avec moins de prédilection les plus
+ironiques rapprochements d'idées ou de faits, les combinaisons de
+sentiments les plus imprévues, les plus choquantes, les plus propres à
+froisser en nous quelque illusion ou quelque délicatesse morale--le comique
+et le sensuel se mêlant toujours, par bonheur, à ces combinaisons presque
+sacrilèges, non précisément pour les purifier, mais pour empêcher qu'elles
+ne soient pénibles.--Tandis que d'autres nous peignaient la guerre et ses
+effets sur les champs de bataille ou dans les familles, M. de Maupassant,
+se taillant dans la matière commune une part bien à lui, nous montrait les
+contrecoups de l'invasion dans un monde spécial et jusque dans des maisons
+qu'on désigne d'ordinaire par des périphrases. On se rappelle l'étonnant
+sacrifice de Boule-de-Suif et la conduite et les sentiments impayables de
+ses obligés, et dans _Mademoiselle Fifi_ la révolte de Rachel, le coup de
+couteau, la fille dans le clocher, puis reconduite et embrassée par le
+curé, épousée enfin par un patriote sans préjugés. Notez que Rachel et
+Boule-de-Suif sont certainement, avec miss Harriet, le petit Simon, le curé
+d'_Un baptême_ (je crois bien que c'est tout), les personnages les plus
+sympathiques des contes. Voyez aussi la pension Tellier conduite par
+«Madame» à la première communion de sa nièce, et les contrastes ineffables
+qui en résultent; et le «truc» du capitaine Sommerive pour dégoûter le
+petit André du lit de sa maman, et l'impression très particulière qui se
+dégage de ce conte (le _Mal d'André_), dont on se demande s'il a le droit
+d'être drôle, encore qu'il le soit «terriblement».
+
+Il y a dans ces histoires et dans quelques autres une brutalité
+triomphante, un parti pris de considérer les hommes comme des animaux
+comiques ou tristes, un large mépris de l'humanité qui devient indulgent,
+il est vrai, aussitôt qu'entre en jeu... _divumque hominumque voluptas,
+alma Venus_: tout cela sauvé la plupart du temps par la rapidité et la
+franchise du récit, par la gaieté quand même, par le naturel parfait et
+aussi (j'ose à peine le dire, mais cela s'expliquera) par la profondeur
+même de la sensualité de l'artiste, laquelle au moins nous épargne presque
+toujours la grivoiserie.
+
+Car il y a, ce me semble, une grande différence entre les deux, et
+qu'il est utile d'indiquer, la grivoiserie étant plutôt dans les contes
+d'autrefois et la sensualité dans ceux d'aujourd'hui. La grivoiserie
+consiste peut-être essentiellement à _faire de l'esprit_ sur de certains
+sujets; c'est un badinage de collégien ou de vieillard vicieux; elle
+implique au fond quelque chose de défendu, et par suite l'idée d'une règle,
+et c'est même de là que lui vient son ragoût. La sensualité ignore cette
+règle, ou l'oublie; elle jouit franchement des choses et s'en donne
+l'ivresse. Elle n'est pas toujours gaie, elle tourne même volontiers à la
+mélancolie. Elle peut être ignoble si elle se renferme dans la sensation
+initiale; et c'est alors la _delectatio morosa_ des théologiens. Mais
+il va sans dire qu'elle ne se comporte jamais ainsi chez un artiste: au
+contraire, par un mouvement naturel et invincible, elle devient poésie.
+Elle fait vibrer tout l'être, met en branle l'imagination et, par le
+sentiment du fini et du fugitif, l'intelligence même et jusqu'à la raison
+raisonnante. Peu à peu la sensation infime s'épanouit en rêve panthéiste
+ou se subtilise en désenchantement suprême. _Surgit amari aliquid._ La
+sensualité est donc quelque chose de moins frivole et de plus esthétique
+que la grivoiserie. Bonne ou mauvaise, je ne sais; à coup sûr dissolvante,
+destructrice du vouloir et menaçante pour la foi morale.
+
+Il faut avouer qu'elle envahit de plus en plus notre génération. C'est,
+dit-on, que nous avons les nerfs plus délicats, plus de tentations de ce
+côté, et, d'autre part, des croyances peu robustes et une très petite force
+de résistance. De grands esprits ont été atteints de cet agréable mal au
+tournant de l'âge mûr, et surtout ceux dont la jeunesse a été sévère.
+On sent, en lisant la _Femme_ et l'_Amour_, que Michelet n'était pas
+tranquille. La préoccupation des femmes est devenue excessive dans les
+derniers écrits d'un de nos plus illustres contemporains: dites-moi s'il
+n'y a pas, en certains endroits de la _Fontaine de Jouvence_, le regret
+presque avoué d'avoir renoncé à sa part du banquet, le sentiment très
+poignant de quelque chose d'irréparable; en somme, et quoique étoupé de
+litotes, de nuances, de phrases légères et fuyantes, le cri de désir et
+de désespoir du vieux Faust reconnaissant qu'il a lâché la proie pour
+l'ombre... «Plus tard je vis bien la vanité de cette vertu comme de toutes
+les autres; je reconnus en particulier que la nature ne tient pas du tout
+à ce que l'homme soit chaste.» Cette déclaration est propre à nous faire
+frémir, nous les simples, venant d'un membre de l'Institut. S'il est vrai
+que la nature «ne tient pas», à ce que dit le vieux Prospero (et elle le
+montre assez!), je crois pourtant que la société a quelque intérêt à ce que
+cette vertu ne soit pas trop discréditée et à ce qu'elle soit pratiquée,
+en gros, par les individus: elle a peut-être son prix, sinon en elle-même,
+au moins comme étant d'ordinaire la meilleure épreuve de la volonté et la
+plus décisive: car qui s'est vaincu de ce côté peut beaucoup sur soi. Mais
+ne nous donnons pas le ridicule de moraliser quand les grands-prêtres
+s'égayent. Je prie seulement qu'on ne prenne point ceci pour une
+digression; car tout ce que j'ai dit ou cité, on voit quel avantage M. de
+Maupassant en peut tirer et quelle innocence lui font les apophtegmes des
+sages de notre temps.
+
+Quoi qu'il en soit, si, épurée et n'étant plus qu'un souvenir et un regret,
+elle s'allie même aux spéculations du scepticisme le plus délicat, la
+sensualité s'accorde encore mieux avec le pessimisme et la brutalité dans
+l'art; car, étant de sa nature inassouvissable et finalement troublante et
+douloureuse (_animal triste_...), elle ne porte point à voir le monde par
+ses plus nobles côtés et, se sentant fatale, elle étend volontiers à tout
+cette fatalité qui est en elle. Or M. de Maupassant est extraordinairement
+sensuel; il l'est avec complaisance, il l'est avec fièvre et emportement;
+il est comme hanté par certaines images, par le souvenir de certaines
+sensations. On comprend que j'hésite ici à administrer les preuves: qu'on
+veuille bien relire, par exemple, l'histoire de Marroca ou celle de cet
+amant qui tue par jalousie le cheval de sa maîtresse (_Fou_). On verra,
+en feuilletant les contes que, s'il arrive à M. de Maupassant d'être
+simplement grivois ou gaulois (et dans ce cas tout est sauvé par le
+rire), plus souvent encore il a la grande sensualité, celle qui--comment
+dirai-je?--ne se localise point, mais qui déborde partout et fait de
+l'univers physique sa proie délicieuse: et alors tout est sauvé par la
+poésie. À la sensation initiale et grossière s'ajoutent les impressions des
+objets environnants, du paysage, des lignes, des couleurs, des sons,
+des parfums, de l'heure du jour ou de la nuit. Il jouit profondément des
+odeurs (Voyez _Une idylle_, les _Soeurs Rondoli_, etc.); c'est qu'en
+effet les sensations de cet ordre sont particulièrement voluptueuses et
+amollissantes. Mais, à vrai dire, il jouit du monde entier, et chez lui le
+sentiment de la nature et l'amour s'appellent et se confondent.
+
+Cette façon de sentir, qui n'est pas neuve, mais qui est intéressante chez
+l'auteur de tant de récits joyeux, on la trouvait déjà dans sa première
+oeuvre, dans son livre de vers, d'un si grand souffle et malgré les fautes,
+d'une poésie si ardente. Les trois pièces capitales sont trois drames
+d'amour en pleine nature et que la mort dénoue. Quel amour? Une force
+irrésistible, un désir fatal qui nous fait communier avec l'univers
+physique (car le désir est l'âme du monde) et qui conduit les amants, par
+l'inassouvissement à la tristesse, et, par la rage de s'assouvir, à la mort
+(_Au bord de l'eau_). L'auteur du _Cas de Mme Luneau_ a débuté par des vers
+qui font songer à la poésie de Lucrèce et à la philosophie de Schopenhauer:
+et c'est bien en effet ce qu'il y a _sous_ la plupart de ses contes.
+
+Ainsi, au vieux et éternel fonds de gauloiserie on voit combien se
+sont ajoutés d'éléments nouveaux: l'observation de la réalité, et plus
+volontiers de la réalité plate ou violente; au lieu de l'ancienne
+gaillardise, une sensualité profonde, élargie par le sentiment de la
+nature, mêlée souvent de tristesse et de poésie. Toutes ces choses ne
+se rencontrent pas à la fois dans tous les contes de M. de Maupassant:
+je donne l'impression d'ensemble. Au milieu de ses robustes gaîtés il a
+parfois, naturelle ou acquise, une vision pareille à celle de Flaubert
+ou de M. Zola; il est atteint, lui aussi, de la plus récente maladie des
+écrivains, j'entends le pessimisme et la manie singulière de faire le
+monde très laid et très brutal, de le montrer gouverné par des instincts
+aveugles, d'éliminer presque par là la psychologie, la bonne vieille
+«étude du coeur humain», et en même temps de s'appliquer à rendre dans un
+détail et avec un relief où l'on n'ait pas encore atteint ce monde si peu
+intéressant en lui-même et qui ne l'est plus que comme matière d'art:
+en sorte que le plaisir de l'écrivain et de ceux qui le goûtent et qui
+entrent entièrement dans sa pensée n'est plus qu'ironie, orgueil, volupté
+égoïste. Nul souci de ce qu'on appelait l'idéal, nulle préoccupation de
+la morale, nulle sympathie pour les hommes, mais peut-être une pitié
+méprisante pour l'humanité ridicule et misérable; en revanche, une science
+subtile à jouir du monde en tant qu'il tombe sous les sens et qu'il est
+propre à les délecter; l'intérêt qu'on refuse aux choses accordé tout
+entier à l'art de les reproduire sous une forme aussi plastique qu'il se
+peut; en somme, une attitude de dieu misanthrope, railleur et lascif.
+Plaisir étrange, proprement diabolique et où quelqu'un de Port-Royal
+--ou peut-être, dans un autre canton de la pensée, M. Barbey d'Aurevilly--
+reconnaîtrait un effet du péché originel, un legs du curieux et faible
+Adam, un présent du premier révolté. Je m'amuse à parler en idéaliste
+grognon, et il est probable que je force les traits rien qu'en les
+ramassant; mais certainement cet orgueilleux et voluptueux pessimisme est
+au fond d'une grande partie de la littérature d'aujourd'hui. Or cette
+façon de voir et de sentir se rencontre peu dans les derniers siècles; ce
+pessimisme de névropathes n'est guère chez nos classiques: comment donc
+ai-je dit que M. Guy de Maupassant en était un?
+
+
+III
+
+Il l'est par la forme. Il joint à une vue du monde, à des sentiments, à
+des préférences que les classiques n'eussent point approuvées, toutes les
+qualités extérieures de l'art classique. Ç'a été aussi, du reste, une des
+originalités de Flaubert; mais elle apparaît plus constante et moins
+laborieuse chez M. de Maupassant.
+
+«Qualités classiques, forme classique», c'est bientôt dit. Qu'est-ce que
+cela signifie au juste? Cela emporte une idée d'excellence; cela implique
+aussi la clarté, la sobriété, l'art de la composition; cela veut dire enfin
+que la raison, avant l'imagination et la sensibilité, préside à l'exécution
+de l'oeuvre et que l'écrivain domine sa matière.
+
+M. de Maupassant domine merveilleusement la sienne, et c'est par là qu'il
+est un maître. Du premier coup il nous a conquis par des qualités qu'on
+a d'autant plus goûtées qu'elles passent pour caractéristiques de notre
+génie national, qu'on les retrouvait là où l'on n'eût pas trop songé à
+les réclamer, et qu'au surplus elles nous reposaient des affectations
+fatigantes d'autres écrivains. En trois ou quatre ans il est devenu célèbre
+et il y a longtemps qu'on n'avait vu une réputation littéraire aussi
+soudainement établie. Ses vers sont de 1880. On sentit tout de suite
+qu'il y avait autre chose dans _Vénus rustique_ que le témoignage d'un
+tempérament très chaud. Puis vint _Boule-de-Suif_, cette merveille. En même
+temps M. Zola nous apprenait dans une chronique que l'auteur était aussi
+râblé que son style, et cela nous faisait plaisir. Depuis, M. de Maupassant
+n'a cessé d'écrire avec aisance de petits chefs-d'oeuvre serrés.
+
+Sa prose est d'une qualité excellente, et si nette, si droite, si peu
+cherchée! Il a bien, comme tout le monde aujourd'hui, d'habiles alliances
+de mots, des trouvailles d'expression; mais cela est toujours si naturel
+chez lui, si bien venu et si spontanément qu'on ne s'en avise qu'après
+coup. Remarquez aussi la plénitude, l'équilibre, le bon aménagement de
+sa phrase quand par hasard elle s'allonge un peu, et comme elle retombe
+«carrément» sur ses pieds. Ses vers déjà, quoique la poésie y fût abondante
+et forte, étaient plutôt des vers de prosateur (un peu comme ceux d'Alfred
+de Musset). Cela se reconnaissait à divers signes, par exemple au peu
+d'attention qu'il accorde à la rime, au peu de soin qu'il prend de la
+mettre en valeur, et encore à cette marque, que la phrase se meut et se
+développe indépendamment du système de rimes ou de la strophe et
+continuellement la déborde. Voici les premiers vers du volume:
+
+ Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon
+ Illuminé jetait des lueurs d'incendies,
+ Et de grandes clartés couraient sur le gazon.
+ Le parc là-bas semblait répondre aux mélodies
+ De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin.
+
+Les quatre premiers vers sont, par l'arrangement des rimes, un quatrain que
+dépasse la fin d'une phrase, apportant une rime nouvelle: c'est donc une
+sorte d'enjambement d'une strophe sur l'autre... Tout le long du recueil
+quelque chose d'assez difficile à préciser trahit chez le poète une
+vocation de prosateur.
+
+Classique par le naturel de sa prose, par le bon aloi de son vocabulaire
+et par la simplicité du rythme de ses phrases, M. de Maupassant l'est
+encore par la qualité de son comique. Je crains de l'avoir tout à l'heure
+étrangement poussé au noir. Mettons seulement qu'il n'a pas la gaîté
+légère; que, les choses ayant souvent deux côtés (sans compter les
+autres), celles dont il a coutume de nous faire rire ne sont guère moins
+lamentables que risibles, et qu'enfin ce qui est ou paraît si comique,
+c'est presque toujours, en dernière analyse, quelque difformité ou quelque
+souffrance physique ou morale. Mais cette espèce de cruauté du rire, on la
+trouverait chez les plus grands rieurs et les plus admirés. Et puis il
+y en a bien aussi, de ces contes, qui sont purement drôles et sans
+arrière-goût. Bref, si M. de Maupassant n'est pas médiocrement brutal, il
+n'est pas non plus médiocrement gai. Et son comique vient des choses mêmes
+et des situations; il n'est pas dans le style ni dans l'esprit du conteur:
+M. de Maupassant ne fait jamais d'esprit et peut-être n'en a-t-il pas,
+au sens où l'entendent les boulevardiers. Mais quoi! il a le don, en
+racontant uniment des histoires, sans traits, sans mots, sans intentions,
+sans contorsions, d'exciter des gaîtés démesurées et des éclats de rire
+intarissables. Relisez seulement _Boule-de-Suif_, la _Maison Tellier_, la
+_Bouille_, le _Remplaçant_, _Décoré_, la _Patronne_, la fin des _Soeurs
+Rondoli_ ou, dans l'_Héritage_, l'affaire de Lesable avec le beau Maze. Or
+cela est peut-être bien du grand art dans de petits sujets et, comme rien
+n'est plus classique que d'obtenir de puissants effets par des moyens très
+simples, on trouvera que l'épithète de classique ne convient pas mal ici.
+
+M. de Maupassant a l'extrême clarté dans le récit et dans la peinture
+de ses personnages. Il distingue et met en relief, avec un grand art de
+simplification et une singulière sûreté, les traits essentiels de leur
+physionomie. Quelque entêté de psychologie dira: Ce n'est pas étonnant; ils
+sont si peu compliqués! Et encore il ne les peint que par l'extérieur, par
+leurs démarches et leurs actes!--Hé! que voulez-vous? L'âme de Mme Luneau
+ou de maître Omont est fort simple en effet, et les nuances et les conflits
+et les embrouillamini délicats d'idées et de sentiments ne se rencontrent
+guère dans les régions où se plaît M. de Maupassant. Mais qu'y faire?
+Le monde est ainsi et nous ne pouvons pas être tous des Obermann, des
+Horace ou des Mme de Mortsauf. Et je dirais ici, si c'était le lieu, que
+l'analyse psychologique n'est peut-être pas un si grand mystère que l'on
+croit...--Mais miss Harriet, monsieur? Comment en vient-elle à aimer
+ce jeune peintre? Quel mélange cet amour doit faire avec les autres
+sentiments de cette demoiselle! L'histoire de son passé, ses souffrances,
+ses luttes intérieures, voilà qui serait intéressant!--Je crois, hélas!
+que ce serait fort banal, et que justement miss Harriet nous amuse et nous
+reste dans la mémoire parce qu'elle n'est qu'une _silhouette_ bizarre,
+ridicule et touchante. Il y a dans tous ces contes tout autant de
+«psychologie» qu'il en fallait. Il y en a dans la _Ficelle_; il y en a,
+d'un autre genre, dans le _Réveil_ et, si vous voulez une alliance
+originale de sentiments mêlés eux-mêmes à des sensations rares (quelque
+chose comme du Pierre Loti, mais avec un peu plus de verbes et moins
+d'adjectifs), vous en trouverez un spécimen dans la jolie fantaisie de
+_Châli_.
+
+M. de Maupassant a encore un autre mérite qui, sans être propre aux
+classiques, se rencontre plus fréquemment chez eux et qui devient assez
+rare chez nous. Il a au plus haut point l'art de la composition, l'art de
+tout subordonner à quelque chose d'essentiel, à une idée, à une situation,
+en sorte que d'abord tout la prépare et que tout ensuite contribue à la
+rendre plus singulière et plus frappante et à en épuiser les effets. Dès
+lors, point de ces digressions où s'abandonnent tant d'autres «sensitifs»
+qui ne se gouvernent point, qui s'écoulent comme par des fentes et s'y
+plaisent. De descriptions ou de paysages, juste ce qu'il en faut pour
+«établir le milieu», comme on dit; et des descriptions fort bien
+_composées_ elles-mêmes, non point faites de détails interminablement
+juxtaposés et d'égale valeur, mais brèves et ne prenant aux choses que
+les traits qui ressortent et qui résument. On peut étudier cet art très
+franc dans d'assez longs récits comme _Boule-de-Suif_, _En famille_,
+_Un héritage_. Mais voyez un peu comme dans _Ce cochon de Morin_ la
+première page prépare, explique, justifie l'incartade du pauvre homme;
+puis comme tout contribue à faire plus plaisante l'exclamation qui revient
+régulièrement sur «ce cochon de Morin»; comme tous les détails de la
+séduction d'Henriette par le négociateur Labarbe rendent la ritournelle
+plus imprévue, plus savoureuse, la remplissent pour ainsi dire d'un
+sens de plus en plus fort et ironique, et comme le comique en devient
+profond et irrésistible, tout à la fin, dans la bouche du mari
+d'Henriette.--Clairs, simples, liés et vigoureux, d'une drôlerie
+succulente et foncière, tels sont presque tous ces petits contes: et ils
+marchent d'un train!...
+
+Il est assez curieux que, de tous les conteurs et romanciers qui mènent
+aujourd'hui quelque tapage, ce soit le plus osé peut-être et le plus
+indécent qui se rapproche le plus de la sobre perfection des classiques
+vénérables; qu'on puisse constater dans _Boule-de-Suif_ l'application
+des excellentes règles inscrites aux traités de rhétorique, et que
+l'_Histoire d'une fille de ferme_, tout en alarmant leur pudeur, soit
+propre à satisfaire les humanistes les plus munis de préceptes et de
+doctrine. Et pourtant cela est ainsi. On peut sans doute rattacher M. de
+Maupassant à quelques contemporains. Visiblement il procède de Flaubert:
+il a souvent, avec plus de gaieté, le genre d'ironie du vieux pessimiste
+et, avec plus d'aisance et quelque chose de moins plastique, sa forme
+arrêtée et précise. Il a de M. Zola, avec une morosité moins sombre et
+une allure moins épique, le goût de certaines brutalités. Et enfin je ne
+sais quoi chez lui fait rêver par endroits d'un Paul de Kock qui saurait
+écrire. Un professeur de ma connaissance (celui qui définit Plutarque «le
+La Bruyère apôtre d'un confessionnal païen») n'hésiterait pas à appeler
+M. de Maupassant un Zola sobre et gai, un Flaubert facile et détendu, un
+Paul de Kock artiste et misanthrope. Mais qu'est-ce que cela veut dire,
+sinon qu'il est bien lui-même, avec un fonds de sentiments et d'idées
+par où il est de son temps, et avec des qualités de forme par où il fait
+songer aux vieux maîtres et échappe aux affectations à la mode, mièvrerie,
+jargon, obscurité, surabondance et dédain de la composition.
+
+Ai-je besoin de dire maintenant que, bien qu'un sonnet sans défauts vaille
+un long poème, un conte est sans doute un chef-d'oeuvre à moins de frais
+qu'un roman; que, d'ailleurs, même dans les contes de M. de Maupassant on
+trouverait, en cherchant bien, quelques fautes et notamment des effets
+forcés, des outrances de style çà et là (comme quand il nous montre, dans
+la _Maison Tellier_, pour obtenir un contraste plus fort, des premiers
+communiants «jetés sur les dalles par une dévotion brûlante» et
+«grelottants d'une fièvre divine»:--à la campagne! dans un village de
+Normandie! de petits Normands!)? Faut-il ajouter qu'on ne saurait tout
+avoir et que je ne me le représente pas du tout écrivant la _Princesse de
+Clèves_ ou seulement _Adolphe_?--Assurément aussi il y a des choses qu'il
+est permis d'aimer autant que les _Contes de la Bécasse_. On peut même
+préférer à l'auteur de _Marroca_ tel artiste à la fois moins classique et
+moins brutal, et l'aimer, je suppose, pour le raffinement même et la
+distinction de ses défauts. Mais il reste à M. de Maupassant d'être un
+écrivain à peu près irréprochable dans un genre qui ne l'est pas, si bien
+qu'il a de quoi désarmer les austères et plaire doublement aux autres.
+
+
+
+
+J.-K. HUYSMANS
+
+
+Faire partie d'une École, être enrôlé sous un drapeau, cela peut être utile
+à l'écrivain qui débute, mais cela peut ensuite se retourner contre lui.
+Les lecteurs superficiels ne sont pas éloignés de regarder, encore
+aujourd'hui, les auteurs des _Soirées de Médan_ comme de simples imitateurs
+d'Émile Zola. On met à part Guy de Maupassant dont l'originalité saute aux
+yeux; mais, pour les autres, on se figure volontiers que le goût des
+réalités brutales est leur tout; que ce caractère, qui leur est commun,
+est aussi leur unique caractère; qu'ils sont pareils et indiscernables.
+Pourtant MM. Huysmans, Céard, Hennique diffèrent de leur maître par plus
+d'un côté et ne se ressemblent point entre eux. M. Huysmans, surtout, a sa
+vision du monde, ses manies et sa forme, et est assurément un des écrivains
+les plus personnels de la jeune génération.
+
+Allez au fond de son oeuvre: vous trouverez d'abord un Flamand très épris
+du détail, avec un vif sentiment du grotesque; puis le plus dégoûté, le
+plus ennuyé et le plus méprisant des pessimistes; un artiste enfin, très
+incomplet, mais très volontaire, très conscient et raffiné jusqu'à la
+maladie: le représentant détraqué des outrances suprêmes d'une fin de
+littérature.
+
+Voyons comment s'est développé ce qu'il y a de personnel dans son talent
+jusqu'au jour où il s'est lui-même décrit et défini; comment l'esprit de
+des Esseintes perce dans ses premiers romans, comment tout y est déjà
+pris _à rebours_ et comment tout y prépare le livre qui porte ce titre
+inquiétant.
+
+
+I
+
+_Sac au dos_ est peut-être le récit le plus vraiment triste des _Soirées
+de Médan_, celui qui implique la conception la plus méprisante des choses
+humaines. C'est la guerre vue dans les wagons de bestiaux et dans les
+salles puantes d'hôpital, une interminable enfilade de détails médiocres
+et misérablement douloureux. L'unité d'intérêt, où est-elle? Dans les
+entrailles du héros (il ne s'agit point des «entrailles» prises au figuré).
+Sa préoccupation dominante est celle-ci: quand pourra-t-il se soulager
+dans un endroit propre? La bassesse excessive et paradoxale de la donnée,
+la vision très nette et un peu fiévreuse des détails infimes de la
+vie extérieure, un atroce sentiment de la platitude et de l'ennui de
+l'existence, un style brusque, inégal et violent, voilà ce qui frappe déjà
+dans _Sac au dos_ et ce que vous retrouverez dans les autres romans de
+M. Huysmans.
+
+C'était le temps héroïque du roman naturaliste, le temps où beaucoup
+croyaient (et quelques-uns le croient encore) que la peinture exclusive et
+farouche des hideurs de la réalité est le dernier mot de l'art. Dès lors,
+quel meilleur sujet que l'histoire d'une fille hystérique dans le Paris
+populaire ou bohème? Marthe, dépravée de bonne heure, est chanteuse de
+café-concert, traverse une maison de filles, se partage entre un vieux
+cabotin de Bobino et un homme de lettres, vit quelque temps avec l'artiste
+qui se lasse d'elle, puis avec le cabot, devenu marchand de vin et qui la
+bat quand il est ivre. Entretenue un moment par un imbécile qui l'ennuie
+et qu'elle lâche, elle rentre enfin, éreintée, abrutie, dans la maison de
+joie. Le cabot alcoolique finit par l'hôpital, l'homme de lettres par le
+mariage.
+
+Voici maintenant les _Soeurs Vatard_: Céline qui fait la noce, Désirée
+qui est sage et rêve d'un honnête mariage. Toutes deux, bonnes filles.
+Céline a d'abord pour amant Anatole, un alphonse loustic, puis le peintre
+impressionniste Cyprien Tibaille, qui l'aime parce qu'elle est «peuple»,
+tout en souffrant de sa bêtise et qui la traite du reste comme un être
+inférieur: si bien qu'elle le quitte un beau jour pour revenir à
+Anatole.--Désirée pendant ce temps-là aime un brave ouvrier un peu timide,
+Auguste. Mais ils finissent par se fatiguer l'un de l'autre et chacun se
+marie de son côté. Et puis c'est tout.
+
+À travers ces deux romans (dont le premier surtout, _Marthe_, est très
+imparfait), éclate un don précieux, le don de saisir et de fixer les
+détails des objets extérieurs, et aussi le don d'exprimer, en traits
+véhéments et crus, les côtés grotesques de la vie. M. Huysmans doit tenir
+cet héritage de ses aïeux flamands. Il a des silhouettes et des scènes qui
+rappellent Téniers et plus encore Jordaëns.
+
+Mais en même temps certains partis pris se font sentir, par où se précise
+la physionomie littéraire de M. Huysmans. Ces détails, qu'il sait rendre
+avec intensité, il les choisit à plaisir bas, répugnants et misérables, et
+il apporte dans ce choix une espèce d'ironie cruelle et de mépris qui ne
+sont point, je crois, dans l'oeuvre de M. Émile Zola, sereine malgré tout.
+
+L'impression de platitude et de tristesse est encore augmentée par
+l'absence volontaire de plan, de composition, d'intérêt dans le récit.
+Les sujets sont bas: mais au moins pourraient-ils devenir dramatiques
+(à la façon de l'_Assommoir_ ou de _Nana_), si l'auteur y marquait par
+larges étapes le progrès de quelque vice, de quelque dégradation, ou le
+développement de quelque puissance malfaisante accumulant des ruines dans
+la boue. Mais point: nul mouvement ordonné vers un but et qui donne l'idée
+d'un drame; pas d'histoire construite en vue d'un effet d'ensemble et où
+toutes les parties apparaissent comme nécessaires. M. Huysmans va presque
+au hasard. Ses romans sont comme invertébrés; les diverses parties ne se
+tiennent pas, ne dépendent point les unes des autres. L'histoire de Marthe
+pourrait finir beaucoup plus tôt ou traîner indéfiniment, et ce serait
+toujours la même chose. De même la vie de Céline et celle de Désirée,
+découpées par morceaux, au petit bonheur, se déroulent parallèlement avec
+une parfaite monotonie. L'interminable série des rendez-vous de Désirée
+et d'Auguste, des tête-à-tête de Céline et de Cyprien, se prolonge, on ne
+sait pourquoi, et, quand elle finit, on se demande pourquoi c'est à ce
+moment-là plutôt qu'à un autre. Il y a vingt scènes toutes pareilles dans
+des milieux à peine différents. Évidemment l'écrivain s'applique à nous
+donner une énervante impression de piétinement sur place. On rapporte de
+là un sentiment accablant de l'insignifiance de la vie, et c'est sans
+doute ce qu'il a voulu.
+
+La manière de M. Huysmans rappelle donc, à quelques égards, celle de
+Flaubert, dans l'_Éducation sentimentale_, ce prodigieux roman où il
+n'arrive rien, où tout est quelconque, événements et personnages.
+Et, par d'autres côtés, M. Huysmans se rattache évidemment à l'auteur de
+l'_Assommoir_. Il aime, comme Zola, à exprimer la laideur de la vie et,
+comme Flaubert, il en fait sentir «l'embêtement» en évitant tout ce qui
+ressemble à une composition dramatique. Ce qui est propre à M. Huysmans,
+c'est d'abord, si l'on veut, cette sorte de combinaison des deux manières;
+mais, de plus, M. Huysmans ne s'abstrait jamais de son oeuvre: il s'y met
+tout entier à chaque instant. Dans chacun de ses romans un personnage le
+représente, et l'on dirait que c'est ce personnage qui a écrit le roman.
+Léo, dans _Marthe_, et surtout Cyprien Tibaille, dans les _Soeurs Vatard_,
+sont déjà comme un premier crayon de des Esseintes.
+
+M. Huysmans est une espèce de misanthrope impressionniste qui trouve tout
+idiot, plat et ridicule. Ce mépris est chez lui comme une maladie mentale,
+et il éprouve le besoin de l'exprimer continuellement. En moins de vingt
+pages (les _Soeurs Vatard_, pp. 128-sqq.), il souffre de la joie grossière
+des Parisiens le dimanche, il note «le sentimentalisme pleurnichant du
+peuple», il a des «écoeurements» à voir «les bandes imbéciles des étudiants
+qui braillent» et cette «tiolée de nigauds qui s'ébattent dans des habits
+neufs, de la place de la Concorde au Cirque d'été». Ces mépris, au reste,
+n'ont rien de bien original, ni de bien philosophique non plus. Mais voici
+qui est particulier: bien que personne ne supporte plus mal que lui la
+platitude de l'humanité moyenne, c'est cette platitude qu'il s'obstine à
+peindre. De même, il est extrêmement sensible à la saleté, à l'odeur, à la
+misère, aux spécimens d'art grotesque et lamentable des rues de faubourgs
+et aux lugubres paysages de la banlieue. Et cependant il les préfère à
+tout, il s'y confine avec délices. Il est, comme Cyprien, «à l'affût de
+sites disloqués et dartreux», et s'il nous mène, par exemple, «près de la
+place Pinel, derrière un abattoir», il nous vantera «la funèbre hideur de
+ces boulevards, la crapule délabrée de ces rues».
+
+Comment cela? N'y a-t-il point là quelque contradiction? Nous touchons au
+fond même du «naturalisme». Ce que M. Huysmans méprise en tant que réalité,
+il l'apprécie d'autant plus comme matière d'art. D'ordinaire, ce qui
+intéresse dans l'oeuvre d'art, c'est à la fois l'objet exprimé et
+l'expression même, la traduction et l'interprétation de cet objet: mais
+quand l'objet est entièrement, absolument laid et plat, on est bien sûr
+alors que ce qu'on aime dans l'oeuvre d'art, c'est l'art tout seul.
+L'art pur, l'art suprême n'existe que s'il s'exerce sur des laideurs et
+des platitudes. Et voilà pourquoi le naturalisme, loin d'être, comme
+quelques-uns le croient, un art grossier, est un art aristocratique, un
+art de mandarins égoïstes, le comble de l'art,--ou de l'artificiel.
+
+Il semble pourtant que le cas de M. Huysmans soit encore plus singulier,
+qu'il ait une espèce d'amour du laid, du plat, du bête, qu'il l'aime pour
+le plaisir de le sentir bête, plat et laid. Après tout, ce sentiment,
+continuel et outré chez M. Huysmans, ne nous est pas entièrement étranger.
+Qui ne s'est délecté parfois, dans quelque café-concert, à prendre un bain
+de bêtise et de crapule? C'est un plaisir d'orgueil et c'est aussi un
+plaisir d'encanaillement. Même à la fin, parmi cette volupté paradoxale,
+nous sentons naître en nous un imbécile et une brute, et ces trivialités et
+ces sottises flattent je ne sais quoi de bas et de mauvais que nous portons
+au fond de notre âme depuis la chute originelle.
+
+Une affectation de mépris pour la réalité vulgaire, et, en même temps, une
+prédilection exclusive pour cette réalité même dès qu'il s'agit d'art: ces
+deux sentiments s'engendrent peut-être l'un l'autre et forment, en tout
+cas, le naturalisme de M. Huysmans, qui n'est pas un naturalisme très
+naturel.
+
+Et, par exemple, il se monte vraiment un peu trop la tête sur la beauté
+particulière des rues de Paris. Hé! nous les connaissons, nous les aimons,
+nous savons qu'elles sont vivantes et pittoresques. Mais M. Huysmans fait
+de cela un grand mystère. Il nous enseigne à un endroit que chaque quartier
+de Paris a sa physionomie propre et il se vante d'avoir découvert la
+formule de la rue Cambacérès. Ce qui fait le caractère de cette rue, c'est
+qu'elle est habitée par une bourgeoisie riche et rechignée et par une
+valetaille surtout anglaise. «... Voyons, mettons un peu d'ordre dans nos
+idées: ce quartier est complexe, mais je le démêle. _Deux éléments
+dissemblables et découlant l'un de l'autre, pourtant, le marquent d'un
+cachet personnel_ (M. Huysmans, j'ai hâte de le dire, n'écrit pas toujours
+comme cela). Sur la triste et banale opulence de la toile du fond se
+détache toute la joviale crapule des domestiques. Ah! c'est là la note
+vraie, etc.» Et là-dessus M. Huysmans s'excite et s'émerveille. Il n'y a
+peut-être pas de quoi.
+
+
+II
+
+_En ménage_ et _À vau l'eau_ marquent un nouveau progrès de la tristesse
+méprisante de M. Huysmans.
+
+Là, d'abord, la personne du romancier s'étale, déborde. C'est lui qui est
+au premier plan. Il y a encore des «filles», naturellement; mais André,
+Cyprien et même, comme on verra, M. Folantin, c'est M. Huysmans. Du moins,
+il exprime par leur bouche tous ses sentiments sur la vie et ses idées sur
+l'art.
+
+Puis ces deux oeuvres, d'importance et de valeur très inégales (car
+_En ménage_ est par endroits un beau livre, tandis que le charme spécial
+d'_À vau l'eau_, très vanté par quelques-uns, m'échappe encore), se
+distinguent par une bassesse volontaire de conception où M. Huysmans
+n'avait pas encore atteint. Je dis «bassesse» en me conformant sans y
+songer à l'ancienne poétique qui établissait une hiérarchie des genres et
+des sujets; mais pour la nouvelle École comme pour les stoïciens, quoique
+dans un tout autre esprit, «rien n'est vil dans la maison de Jupiter».
+
+Le sujet d'_En ménage_, c'est l'ennui et la difficulté qu'il y a, passé
+trente ans, à trouver des femmes et, d'autre part, l'impossibilité de s'en
+passer.--André, romancier naturaliste de son état, rentrant chez lui sans
+être attendu, trouve sa femme avec un amant. Il s'en va sans rien dire,
+recommence sa vie de garçon et, après une laborieuse série d'expériences,
+finit par reprendre sa femme. Son ami Cyprien Tibaille (déjà vu) finit de
+son côté par «se mettre» avec une roulure bonne fille, qui a la vocation de
+garde-malade.
+
+Ne vous y trompez point: ce n'est pas un drame psychologique. André
+n'avait aucune passion pour Berthe: ce n'est point par ressouvenir, regret,
+tendresse, faiblesse de coeur ou pitié qu'il la reprend; ce qui lui pèse,
+ce n'est point la solitude morale, mais la solitude à table et au lit: le
+ressort de l'histoire est purement physiologique. Je ne dis point que la
+préoccupation qui remplit entièrement le temps que passe André loin de sa
+femme ne tienne pas en effet une grande place dans notre vie: je remarque
+que c'est peut-être la première fois qu'on cherche à nous intéresser
+sérieusement, sans grivoiserie comme sans vergogne, à un drame de cet ordre
+et à en faire le sujet d'un long roman où l'on ne rit pas--oh! non,--où
+même le héros s'ennuie tant que cet ennui gagne en maint endroit le
+lecteur.
+
+La morale de l'histoire n'est pas gaie. Cyprien la donne à la fin du livre:
+
+«C'est égal, dis donc, c'est cela qui dégotte toutes les morales connues.
+Bien qu'elles bifurquent, les deux routes conduisent au même rond-point.
+Au fond, le concubinage et le mariage se valent, puisqu'ils nous ont, l'un
+et l'autre, débarrassés des préoccupations artistiques et des tristesses
+charnelles. Plus de talent, et de la santé, quel rêve!»
+
+L'oeuvre n'est point méprisable, il s'en faut. La monotonie de l'état
+d'esprit d'André, la série banale de ses recherches et de ses expériences
+finissent par produire une impression d'accablement telle que l'écrivain
+capable de la donner, d'ennuyer à ce point le lecteur tout en le retenant,
+a certainement une force en lui. Et le sentiment de la bêtise de la vie se
+relève ici d'une amertume de plus en plus féroce à l'égard des hommes et
+des choses. Lisez le passage où Cyprien et André remuent leurs souvenirs de
+collège: vous verrez à quel point l'imagination de M. Huysmans est bilieuse
+et noircissante. Les classiques? des idiots. Les pions? des brutes
+méchantes. La nourriture? infâme. Le collège? un bagne.--Eh! là là,
+nous y avons tous passé, et pourtant notre enfance ne nous apparaît pas
+si sombre... On avait de bons moments, l'heureuse gaieté absurde et
+irrésistible de cet âge. Le pion n'était pas toujours un misérable; le
+professeur était quelquefois un brave homme qui croyait à la beauté des
+vers de Virgile et nous y faisait croire. Le menu n'était pas succulent,
+mais il n'y avait pas toujours des cloportes dans la soupe,--et on
+redemandait des haricots! On avait si bon appétit!
+
+Non que j'entende convertir sur ce point M. Huysmans: j'en serais bien
+fâché, car c'est justement cette imagination haineuse qui donne à ses
+livres leur saveur. Il aime mépriser, il aime haïr, il aime surtout être
+dégoûté. À un moment il conduit André dans une infâme gargote de marchand
+de vin. André a des meubles précieux, est presque riche, et pourrait
+aller ailleurs. Pourquoi M. Huysmans le conduit-il là? Uniquement pour le
+mystérieux plaisir de nous parler une fois de plus d'assiettes mal lavées,
+de viandes coriaces ou gâtées, de ratas infects et de l'odeur des cuisines
+inférieures. C'est un de ses sujets préférés; continuellement il y revient.
+Et en effet M. Huysmans est dans le monde comme André dans cette gargote.
+Il mange mal exprès, il crache dans sa soupe, il crache sur la vie et nous
+dit: Comme elle est sale!
+
+Dans _À vau l'eau_ le sujet est encore plus vil: c'est l'histoire d'un
+monsieur en quête d'un bifteck mangeable. M. Folantin, employé dans
+un ministère, cherche un restaurant, un bouillon, une pension, un
+établissement quelconque où l'on puisse manger convenablement. Il se fait
+apporter ses repas de chez un pâtissier, et c'est aussi mauvais. Quand
+M. Folantin a fait ainsi un certain nombre d'expériences inutiles,
+l'auteur met un point final.
+
+La vision de M. Huysmans s'assombrit encore s'il se peut. Tout est laid,
+sale et nauséabond. Il nous mène du restaurant qui pue à la chambre garnie
+du célibataire, froide et misérable, où le feu ne prend pas, où l'on
+rentre le plus tard possible, le soir. Et toujours la même outrance morose:
+M. Folantin a trois mille francs d'appointements, il ne peut pas avec cela
+dîner tous les jours au café Riche; mais les gens simples auront peine
+à croire qu'il ne puisse manger, quelquefois, d'assez bonne viande.
+Seulement, voilà, même quand il demande des oeufs sur le plat, ils sont
+ignobles. On ne les fait pourtant pas exprès pour lui. C'est un sort.
+
+Ce Folantin est bien extraordinaire. Ce petit employé, qui nous est
+présenté comme un bonhomme quelconque, a cependant, en littérature, les
+opinions de des Esseintes. Le Théâtre-Français dégoûte ce plumitif. Un
+ami l'ayant emmené à l'Opéra-Comique, il trouve _Richard_ idiot et le
+_Pré-aux-Clercs_ «nauséeux». «M. Folantin souffrait réellement.»
+
+
+III
+
+Deux histoires de filles; l'histoire d'un monsieur qui a la diarrhée;
+l'histoire d'un monsieur qui ne veut pas coucher seul et celle d'un autre
+monsieur qui veut de la viande propre: voilà en résumé l'oeuvre romanesque
+de M. Huysmans. Si j'ajoute que ces basses histoires sont contées dans un
+style à la fois violent et recherché, on avouera que cette littérature est
+bien déjà le comble de «l'artificiel». Désormais M. Huysmans est mûr pour
+son oeuvre maîtresse: _À rebours_. Et qu'a-t-il fait jusqu'ici que prendre
+l'art «à rebours»?
+
+M. Zola est un écrivain suranné, une «perruque» à côté de M. Huysmans.
+M. Zola raconte les vastes drames de la vie animale; il peint des
+dégradations, des corruptions croissantes; il déroule des histoires qui
+«marchent», qui ont un commencement et une fin. Au reste il n'a pas de
+mépris aristocratiques pour les choses qu'il peint et les personnages
+qu'il fait mouvoir. Son pessimisme est plein de sérénité à côté de la
+misanthropie aigre de M. Huysmans. Et sa forme paraît purement classique
+auprès des procédés de composition et de style de l'auteur de _Marthe_.
+
+À rebours! Des Esseintes peut venir: ses fantaisies ne pourront pas être
+beaucoup plus artificielles que celles de M. Huysmans, et les deux ne sont,
+au reste, qu'un seul et même personnage.
+
+
+IV
+
+Quelques-uns ont cru voir dans des Esseintes quelque chose comme le Werther
+ou le René de l'an de grâce 1885, le mal de René s'étant notablement
+aggravé et modifié dans l'espace de quatre-vingts années.
+
+On connaît le cas de René et des romantiques. C'était en somme le sentiment
+d'une disproportion douloureuse entre la volonté et les aspirations, avec
+beaucoup de rêves, d'illusions, de vagues croyances et ce qu'on appelait la
+mélancolie. Aujourd'hui René n'est plus mélancolique, il est morne et il
+est âprement pessimiste. Il ne doute plus, il nie ou même ne se soucie plus
+de la vérité. Il ne sent plus d'inégalité entre son désir et son effort,
+car sa volonté est morte. Il ne se réfugie plus dans la rêverie ou dans
+quelque amour emphatique, mais dans les raffinements littéraires ou dans la
+recherche pédantesque des sensations rares. René avait du «vague à l'âme»;
+à présent «il s'embête à crever». René n'était malade que d'esprit: à
+présent il est névropathe. Son cas était surtout moral: il est aujourd'hui
+surtout pathologique.
+
+Vous trouverez la plupart de ces traits chez des Esseintes. Il représente
+en plus d'un endroit «l'ennuyé» d'aujourd'hui. Par malheur beaucoup
+d'autres traits font de lui un simple maniaque, un fou d'une espèce
+particulière, une figure absolument spéciale et exceptionnelle, et dont la
+peinture a trop souvent l'air d'un jeu d'esprit un peu lourd, d'une gageure
+laborieuse. Jugez plutôt.
+
+Des Esseintes, éreinté par des excès de toutes sortes et atteint d'une
+maladie nerveuse, se retire dans une solitude aux environs de Paris pour y
+goûter les douceurs d'une vie entièrement artificielle.
+
+Cette vie, il l'a commencée déjà. Il a aimé une femme ventriloque pour le
+plaisir d'avoir peur quand elle parlait du ventre au milieu de leurs ébats.
+Une fois, s'étant procuré un sphinx en marbre noir et une chimère en terre
+polychrome, il a fait réciter par sa maîtresse le dialogue de la _Tentation
+de saint Antoine_ entre la chimère et le sphinx. Un jour il a eu la
+fantaisie de mener dans une maison de joie, très chère, un petit vagabond
+et lui a payé un abonnement dans la maison,--et cela afin de former un
+assassin. Un autre jour, pour célébrer un de ces accidents qui regardent
+Ricord, il a offert à ses amis un souper noir, sur une nappe noire, dans
+une salle tendue de noir, avec des mets et des vins noirs.--Et il va sans
+dire qu'il a connu les amours d'Alcibiade.
+
+Donc après tous ces exploits d'un néronisme un peu puéril, il se retire
+dans sa tour d'ivoire, où il dormira le jour et veillera la nuit. Il
+s'arrange un cabinet de travail orange avec des baguettes et des plinthes
+indigo; une petite salle à manger pareille à une cabine de navire et,
+derrière la vitre du hublot, un petit aquarium où nagent des poissons
+mécaniques; et une chambre à coucher où il imite avec des étoffes
+précieuses la nudité d'une cellule de chartreux.
+
+Une nuit il passe en revue sa bibliothèque latine. Virgile est un cuistre
+et un raseur; Horace a des grâces éléphantines; Cicéron est un imbécile et
+César un constipé; Juvénal est médiocre malgré quelques vers «durement
+bottés». Mais Lucain, quel génie! Et Claudien! et Pétrone! «Celui-là était
+un observateur perspicace, un délicat analyste, un merveilleux peintre!»
+Pourtant rien ne vaut les écrivains de la pleine décadence, «leur
+déliquescence, leur faisandage incomplet et alenti, leur style blet et
+verdi». Prudence, Sidoine, Marius Victor, Paulin de Pella, Orientius, etc.,
+voilà ceux qu'il faut lire!
+
+Tout cela est amusant; mais, comme dit l'autre, j'ai de la méfiance.
+M. Huysmans a-t-il lu, vraiment lu, les auteurs dont il nous parle? Et,
+par exemple, prenons Virgile et laissons le poète pour ne retenir que le
+versificateur. Où diable M. Huysmans a-t-il vu «cette prosodie pédante
+et sèche, la contexture de ces vers râpeux et gourmés, dans leur tenue
+officielle, dans leur basse révérence à la grammaire, ces vers coupés, à
+la mécanique, par une imperturbable césure, tamponnés en queue, toujours
+de la même façon, par le choc d'un dactyle contre un spondée, etc.»? Des
+Esseintes, mon ami, vous êtes un nigaud. Par quoi voudriez-vous que Virgile
+terminât ses hexamètres sinon par un dactyle et un spondée? Et vous avez
+tort, tout de suite après, de tant vous émerveiller sur la versification de
+Lucain: car c'est justement celle de Lucain qui est monotone; et c'est la
+langue de Lucain qui est abstraite et sèche. Et quant à vos admirations
+pour les écrivains de l'extrême décadence, si elles sont sincères,
+grand bien vous fasse! Ils peuvent amuser un quart d'heure par leurs
+enfantillages séniles; mais ce sont eux qui sont des radoteurs et des
+crétins: lisez-les plutôt.
+
+Là-dessus on apporte à des Esseintes une tortue dont il a fait glacer
+d'or et garnir de pierreries toute la carapace. Puis il ouvre une armoire
+à liqueurs et se compose une symphonie de saveurs, chaque liqueur
+correspondant à un instrument: le curaçao sec à la clarinette, le kummel
+au hautbois, l'anisette à la flûte, le kirsch à la trompette, le gin au
+trombone. Après quoi il regarde ses tableaux et ses estampes: deux
+_Salomés_ de Gustave Moreau, des planches de Luyken, représentant des
+supplices de martyrs, des dessins d'Odilon Redon: «Une araignée logeant au
+milieu de son corps une face humaine, un énorme dé à jouer où cligne une
+paupière triste.» Puis il se rappelle son passé, son enfance chez les
+Jésuites. Il fait un peu de théologie et revient, en passant par
+l'_Imitation_, aux conclusions de Schopenhauer.
+
+Un jour il se fait apporter une collection d'orchidées. Pourquoi? Parce que
+ce sont «des fleurs naturelles imitant des fleurs fausses». Et il est ravi:
+«Son but était atteint, aucune ne semblait réelle; l'étoffe, le papier, la
+porcelaine paraissaient avoir été prêtés par l'homme à la nature pour lui
+permettre de créer des monstres.» Beaucoup de ces plantes ont comme des
+plaies, semblent rongées par des syphilis. «Tout n'est que syphilis», songe
+des Esseintes. Sur quoi il a un cauchemar horrifique et très compliqué.
+
+Il se donne alors un concert de parfums (comme tout à l'heure un concert
+de saveurs). Puis, comme il pleut, l'envie lui prend d'aller à Londres. Il
+part, achète un guide au _Galignani's Messenger_, entre dans une bodéga
+pleine d'Anglais, y boit du porto, dîne, en attendant le train, de mets
+anglais dans une taverne anglaise au milieu de têtes d'Anglais et,
+estimant qu'il a vu l'Angleterre, revient chez lui.
+
+Là il revoit sa bibliothèque française. Baudelaire est son dieu: aussi
+l'a-t-il fait relier en peau de truie. Il méprise Rabelais et Molière,
+et se soucie fort peu de Voltaire, de Rousseau, «voire même de Diderot».
+Il parcourt sa bibliothèque catholique; il a quelque sympathie pour
+Lacordaire, Montalembert, M. de Falloux, Veuillot, Ernest Hello, et il
+goûte assez le mysticisme sadique de M. Barbey d'Aurevilly.
+
+Après un intermède pessimiste pendant lequel il dit en passant son fait
+à saint Vincent de Paul (car «depuis que ce vieillard était décédé, on
+recueillait les enfants abandonnés au lieu de les laisser doucement périr
+sans qu'ils s'en aperçussent»), des Esseintes revient à ses livres. Balzac
+et «son art trop valide» le froissent. Il n'aime plus les livres «dont les
+sujets délimités se relèguent dans la vie moderne». De Flaubert, il aime
+la _Tentation_; d'Edmond de Goncourt, la _Faustin_; de Zola, la _Faute de
+l'abbé Mouret_. Poë lui plaît, et Villiers de l'Isle-Adam. Mais rien ne
+vaut Verlaine, ni surtout Stéphane Mallarmé! Le théâtre, étant en dehors de
+la littérature, n'est pas même mentionné. En fait de musique, des Esseintes
+ne goûte, avec «la musique monastique du moyen âge», que Schumann et
+Schubert.
+
+Cependant des Esseintes est de plus en plus malade (oh! oui!). Il a des
+hallucinations de l'ouïe, de la vue et du goût. Le médecin appelé lui
+ordonne un lavement à la peptone: L'opération réussit et des Esseintes
+ne put s'empêcher de s'adresser de tacites félicitations à propos de cet
+événement qui couronnait, en quelque sorte, l'existence qu'il s'était
+créée; son penchant vers l'artificiel avait maintenant, et sans même qu'il
+l'eût voulu, atteint l'exaucement suprême (_sic_); «on n'irait pas plus
+loin; la nourriture ainsi absorbée était, à coup sûr, la dernière déviation
+qu'on pût commettre (_sic_)». Enfin, le médecin lui enjoint, sous peine de
+mort, de rentrer à Paris. Des Esseintes, à cet instant, a un léger accès
+de catholicisme tempéré par cette considération que «d'éhontés marchands
+fabriquent presque toutes les hosties avec de la fécule de pommes de terre»
+où Dieu ne peut descendre. «Cette perspective d'être constamment dupé, même
+à la sainte Table, n'est point faite, se dit des Esseintes, pour enraciner
+des croyances déjà débiles.» Et tout finit par une malédiction générale.
+L'aristocratie est idiote, le clergé déchu, la bourgeoisie ignoble. «Ah!
+croule donc, société! meurs donc, vieux monde!»
+
+Et le lecteur n'est pas troublé le moins du monde, pas plus qu'il n'a
+été troublé auparavant. Car c'est là le malheur de ce livre, d'ailleurs
+divertissant: il ressemble trop à une gageure et on a peur d'être dupe en
+le prenant trop au sérieux.
+
+L'impression totale est donc équivoque. On voit bien que des Esseintes est
+un maniaque, un fou, ou tout bonnement un imbécile très compliqué. Mais (et
+de là notre malaise) l'auteur a tout l'air de nous présenter cet abruti
+comme un homme très fort dont le raffinement a des mystères qui ne sont
+accessibles qu'aux hommes forts comme lui. Il a l'air de nous dire à
+l'oreille: «Savez-vous quel est le plus grand écrivain de la littérature
+latine? C'est Rutilius. Le plus grand artiste? C'est Odilon Redon. Le plus
+grand poète? C'est Stéphane Mallarmé. La décadence! oh! la décadence!...
+Et l'artificiel!... oh! l'artificiel! C'est le fin du fin!»
+
+«L'artifice paraissait à des Esseintes la marque distinctive du génie de
+l'homme.
+
+«Comme il le disait, la nature a fait son temps; elle a définitivement
+lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels,
+l'attentive patience des raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste
+confiné dans sa partie! quelle petitesse de boutiquière, tenant tel article
+à l'exclusion de tout autre! quel monotone magasin de prairies et d'arbres!
+quelle banale agence de montagnes et de mers!»
+
+Si ceci n'est pas une agréable plaisanterie, c'est une bonne naïveté,
+puisque nous ne pouvons rien concevoir qu'avec les données que nous fournit
+la nature. Nos imaginations les plus folles, c'est à la nature que nous en
+empruntons les éléments: comment donc serait-elle monotone?
+
+Enfin, va pour l'«artificiel»! Mais le mot a plusieurs sens. L'artificiel,
+c'est le raffinement extrême de l'art. Si l'art est «l'homme ajouté à la
+nature» ou «la réalité vue à travers un tempérament», l'artificiel sera le
+dernier degré de cette transformation de la réalité. Ou bien l'artificiel,
+c'est le contraire du naturel entendu au sens ordinaire; c'est donc le
+désir maladif de ne pas ressembler aux autres, de ne rien faire comme eux,
+la recherche de la distinction à tout prix. Ou bien encore l'artificiel,
+c'est simplement l'illusion de la réalité produite par des procédés surtout
+mécaniques. Les automates, les musées de cire, voilà de l'artificiel. Dans
+ce dernier sens, l'artificiel est ce qu'il y a de plus opposé à l'art.
+
+Eh bien! j'ai peur que des Esseintes, qui entend souvent l'artificiel dans
+les deux premiers sens que j'ai indiqués, ne l'entende aussi quelquefois
+dans le dernier. Sa salle à manger-cabine, avec son aquarium aux poissons
+mécaniques, ne dirait-on pas une fantaisie de bourgeois en délire? Il y a
+du Pécuchet dans des Esseintes. Pécuchet et Bouvard, eux aussi, aiment
+l'artificiel: qu'on se rappelle leur jardin.
+
+Et avec tout cela cette figure falote de des Esseintes reste intéressante.
+Serait-elle plus vraie et plus générale que je ne l'avais cru? Après tout,
+des Esseintes, c'est peut-être en effet Werther éreinté, fourbu, névrosé,
+avec une maladie d'estomac et quatre-vingts années de littérature en plus.
+Et il y a dans son cas, quoique poussé jusqu'à la plus folle outrance,
+quelque chose que nous comprenons. Oui, parfois on est las de l'art et de
+la littérature, dégoûté des chefs-d'oeuvre, car les chefs-d'oeuvre sont les
+pères des rengaines et des livres méprisables. On trouve tout fade, même le
+roman naturaliste qui est pourtant le plus artificiel des genres, et l'on
+se demande si tout cela n'est pas ridicule et stupide? Et alors quel
+refuge? La sensation, la seule chose qui ne trompe pas. L'art nouveau,
+l'art suprême, négation de presque tout l'art antérieur, se réduit
+peut-être à cette recherche inventive de la sensation rare. Et si cette
+étude implique une indifférence absolue à l'égard de tout, morale, raison,
+science, du moins elle réserve et respecte, si je puis dire, le mystère
+des choses. Des Esseintes n'écrira jamais cette phrase étonnante
+de M. Berthelot: «Le monde n'a plus de mystères.» Aussi la folie
+sensationniste de des Esseintes s'allie-t-elle très aisément avec une
+espèce de catholicisme sadique.
+
+Tout compte fait, M. Huysmans, en dépit des outrances puériles et des
+incohérences, a décrit une situation d'esprit exceptionnelle et bizarre,
+mais où nous entrons encore sans trop de peine et qui est, je crois, celle
+d'un certain nombre de jeunes gens. Il reste dans la mémoire, son des
+Esseintes, si bien pourri, faisandé et tacheté,--et qui devrait s'appeler
+des Helminthes: type quasi fantastique du décadent qui s'applique à être
+décadent, qui se décompose et se liquéfie avec une complaisance vaniteuse
+et se conjouit d'être pareil à un cadavre aux nuances changeantes et très
+fines qui se vide avec lenteur...
+
+Le spectacle est complet, car la langue se putréfie comme le reste, est
+pleine de néologismes inutiles, d'impropriétés et de ce que les pédants
+appellent des solécismes et des barbarismes. Et de même que les écrivains
+latins du Ve siècle, tant aimés de des Esseintes, hésitaient sur la syntaxe
+et même sur les conjugaisons, M. Huysmans n'est pas très sûr de ses passés
+définis. Il écrit par exemple «requérirent» pour «requirent» et dit
+couramment: «Cette maladie qu'elle prétendait la _poigner_», et: «Une
+immense détresse le _poigna_».
+
+Ai-je besoin de dire que, si je signale ces inadvertances, ce n'est point
+pour en triompher? Le style de M. Huysmans n'en est pas moins savoureux.
+Bien plus, je crois que l'ignorance de beaucoup de jeunes écrivains est une
+des causes de leur originalité, je le dis sans raillerie. Un lettré, un
+mandarin, a beaucoup plus de peine à être original. Il lui semble, à lui,
+que tout a été dit, ou du moins indiqué, et que cela suffit. Il a la
+mémoire trop pleine; les impressions ne lui arrivent plus qu'à travers
+une couche de souvenirs littéraires. Mais ces nouveaux venus ont fait de
+très médiocres humanités: il y paraît à la façon dont ils parlent des
+classiques. Ils n'ont rien qui les gêne; il leur semble, à eux, que
+rien n'a été dit. Ils sont amusants à regarder: ce sont en réalité des
+primitifs, des sauvages,--mais des sauvages à la fin d'une vieille
+civilisation et avec des nerfs très délicats. Et vraiment il leur arrive
+de voir, de sentir plus vivement que les mandarins. Parmi beaucoup de
+naïvetés, d'enfantillages, de sottises, et tout en inventant quelquefois
+des choses inventées déjà depuis deux mille ans, ils ont de remarquables
+trouvailles. Il faut assister avec sympathie à cette invasion de barbares
+précieux: car peut-être que c'est la dernière poussée originale d'une
+littérature finissante et qu'après eux il n'y aura rien,--plus rien.
+
+
+
+
+GEORGES OHNET
+
+
+J'ai coutume d'entretenir mes lecteurs de sujets littéraires: qu'ils
+veuillent bien m'excuser si je leur parle aujourd'hui des romans de M.
+Georges Ohnet. Je ferai plaisir à tant d'honnêtes gens et je soulagerai
+tant de bons esprits en disant tout haut ce qu'ils pensent! Et puis, si
+ces romans sont en dehors de la littérature, ils ne sont peut-être pas en
+dehors de l'histoire littéraire. Et s'ils ne s'imposent pas à l'attention
+par eux-mêmes, ils la sollicitent par l'étonnante fortune qu'ils ont eue,
+et qui est de deux sortes.
+
+En quelques années le _Maître de forges_ a eu deux cent cinquante éditions;
+_Serge Panine_, couronné par l'Académie française, en a eu cent cinquante;
+la _Comtesse Sarah_, tout autant; _Lise Fleuron_, une centaine, et la
+_Grande Marnière_ en a déjà quatre-vingts. C'est là, comme on dit, le plus
+grand «succès de librairie» du siècle. M. Georges Ohnet est bien modeste
+s'il ne s'estime pas le premier écrivain de notre temps.
+
+D'un autre côté, les romans de M. Georges Ohnet ont rencontré chez les
+lettrés, aussi bien chez ceux qui relèvent de la tradition classique que
+chez les autres, la plus complète indifférence ou même le dédain le moins
+dissimulé. Je ne dis pas qu'il n'y ait eu parfois quelque affectation dans
+ce dédain; je ne dis pas que tous ceux qui méprisent la _Grande Marnière_
+en aient bien le droit, mais je dis que parmi les artistes dignes de ce
+nom il n'en est pas un seul qui fasse cas de M. Georges Ohnet. Et vous ne
+trouveriez pas non plus un critique sérieux qui l'ait seulement nommé,
+à moins d'y être contraint par les nécessités d'un compte rendu
+bibliographique. Cet universel silence des lettrés autour des _Batailles
+de la vie_ est aussi remarquable que la faveur dont jouissent ces
+rapsodies auprès du grand public.
+
+On ne manquera pas de dire que cette attitude de certains «confrères»
+déguise une envie noire. Franchement, je ne le crois pas. Ils peuvent
+éprouver un peu de cet ennui que donne l'absurdité des choses humaines aux
+gens qui ne sont pas très philosophes; mais ce n'est point là de l'envie.
+Ils ne seraient point fâchés sans doute d'avoir autant de lecteurs que
+M. Georges Ohnet; mais j'affirme que pas un ne voudrait avoir écrit ses
+livres.
+
+Or le sentiment des quelques centaines de dédaigneux qui veulent ignorer
+M. Ohnet et le sentiment contraire des quelques millions de bonnes gens
+qu'il comble de plaisir s'expliquent exactement par les mêmes raisons. Le
+cas de l'auteur des _Batailles de la vie_ est clair, tranché, instructif,
+et c'est pour cela que nous nous y arrêtons.
+
+Jamais, en effet, on n'a pu constater un départ plus net entre le «peuple»
+et les «habiles», au sens où La Bruyère employait ces deux mots. On voit
+avec une clarté qui ne laisse rien à désirer pourquoi ces romans exaspèrent
+les uns et ravissent les autres, et l'on est bien sûr que ceux-ci les
+aiment _à cause de ce qui est dedans_. Tous les fidèles de M. Georges Ohnet
+le comprennent et le goûtent tout entier. Le fait est plus rare qu'on croit
+et vaut qu'on le signale. On ne le retrouverait qu'à l'autre extrémité de
+la littérature, si je puis dire, avec Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme et
+Anatole France: là encore le partage est net entre les délicats et les
+autres, mais à l'inverse. Les admirateurs de _Silvestre Bonnard_ sont tout
+aussi sûrs de leur sentiment que ceux du _Maître de forges_: seulement
+ce ne sont pas les mêmes, et ceux-ci sont un million et ceux-là sont au
+plus un millier. Voyez maintenant, pour éclaircir tout ceci, un cas plus
+complexe et très différent. Prenez les romanciers les plus lus après M.
+Georges Ohnet, ce triomphateur unique: je veux dire Émile Zola et Alphonse
+Daudet. Pensez-vous que les neuf dixièmes de leurs lecteurs les aiment pour
+eux-mêmes et les comprennent entièrement? Point; mais les brutalités de
+M. Zola ont ému la curiosité des uns; la sensibilité et tout «le côté
+Dickens» de M. Daudet ont attiré les autres. Ajoutez la part de hasard
+qui entre dans ces grands succès, puis l'habitude et la mode qui les
+entretiennent et les grandissent. La fortune littéraire de M. Daudet et
+de M. Zola ne s'explique pas tout à fait par leur talent, dont l'essence
+échappe au plus grand nombre.
+
+Mais le triomphe de M. Ohnet s'explique entièrement par l'espèce de son
+mérite. Son oeuvre est merveilleusement adaptée aux goûts, à l'éducation,
+à l'esprit de son public. Il n'y a rien chez lui qui dépasse ses lecteurs,
+qui les choque ou qui leur échappe. Ses romans sont à leur mesure exacte;
+M. Ohnet leur présente leur propre idéal. La coupe banale qu'il tend à
+leurs lèvres, ils peuvent la boire, la humer jusqu'à la dernière goutte.
+M. Ohnet a été créé «par un décret nominatif», dirait M. Renan, pour les
+illettrés qui aspirent à la littérature. S'il n'est pas un grand écrivain,
+ni même un bon écrivain, ni même un écrivain passable, il est à coup sûr un
+habile homme. Le rêve poncif qui fleurit dans un coin secret des cervelles
+bourgeoises (il va sans dire que je parle ici non d'une classe sociale,
+mais d'une classe d'esprits), personne ne l'a jamais traduit avec plus de
+sûreté, de maîtrise, ni de tranquille audace.
+
+
+I
+
+Son génie particulier éclate tout d'abord dans le choix même de ses sujets.
+Ils ont traîné partout et sont d'autant meilleurs pour le but qu'il se
+propose. L'effet de ces histoires est infaillible: ayant plu depuis si
+longtemps, elles plairont encore, au lieu qu'avec des sujets un peu
+nouveaux on ne sait jamais sur quoi compter. Le _Maître de forges_, c'est
+l'antique roman de la fille noble conquise par le beau roturier; seulement,
+ici, la conquête commence après le mariage: c'est, au fond, le _Gendre de
+M. Poirier_, les rôles étant retournés.--_Serge Panine_, c'est encore, par
+un côté, le _Gendre de M. Poirier_, et, par un autre côté, _Samuel Brohl et
+Cie_.--La _Comtesse Sarah_, c'est la vieille histoire du monsieur qui, avec
+d'horribles remords, trompe son bienfaiteur, et aussi de l'amoureux placé
+entre deux femmes, le démon et l'ange, la coquine et la vierge (Cf. les
+_Amours de Philippe_).--_Lise Fleuron_, c'est la vieille histoire de
+l'actrice vertueuse qui n'a qu'un amant et qui nourrit sa mère, de
+l'innocence méconnue et de la blonde naïve persécutée par la brune
+perverse.--La _Grande Marnière_, c'est la vieille histoire, deux fois
+vieille, des jeunes gens qui s'aiment malgré l'inimitié des parents et du
+beau plébéien aimé de la belle aristocrate: c'est _Mlle de la Seiglière_,
+c'est _Par droit de conquête_, c'est l'_Idée de_ _Jean Téterol_; et c'est
+aussi le _Fils Maugars_, et c'est par surcroît la _Recherche de l'absolu_.
+
+L'inspiration est double: bourgeoise et romanesque. Nous assistons à la
+victoire du tiers état sur la noblesse et de la vertu sur le vice. Le
+travail, l'industrie et le commerce triomphent particulièrement dans _Serge
+Panine_, le _Maître de forges_ et la _Grande Marnière_; la vertu, dans la
+_Comtesse Sarah_ et dans _Lise Fleuron_.
+
+Presque tous les bourgeois sont riches démesurément, et presque tous sont
+partis de rien: ce qui prouve l'utilité du travail. Presque tous les nobles
+sont plus ou moins ruinés: ce qui démontre les inconvénients de l'oisiveté
+et du désordre. Pourtant M. Ohnet ressent à l'endroit de l'aristocratie une
+sympathie secrète et lui témoigne, malgré quelques honnêtes libertés de
+langage, un très profond respect: c'est qu'il sait bien quel prestige elle
+exerce encore sur ses lecteurs. Presque tous ses ingénieurs s'éprennent de
+filles qui portent les plus grands noms de France, et c'est là une façon
+d'hommage au faubourg Saint-Germain.
+
+La vertu, ai-je dit, n'est pas moins glorifiée dans ces histoires que
+l'École polytechnique. Des héroïsmes incroyables terrassent dans le même
+coeur des passions exorbitantes; et en même temps les personnages vertueux
+ne manquent pas de l'emporter à la fin sur les coquins. Notez que, par
+un raffinement de conscience morale, dans ces drames où la vertu est si
+souvent millionnaire, M. Ohnet ne nous laisse pas ignorer le mépris qu'il
+a pour l'argent: quelques-uns de ses héros ont à ce sujet des apostrophes
+bien éloquentes. Il ose marquer de traits flétrissants les usuriers, les
+banquiers malhonnêtes. De cette manière, la vertu a beau être riche au
+dénouement, nous sommes sûrs que c'est bien au triomphe de la vertu toute
+seule que nous applaudissons.
+
+M. Georges Ohnet est bien trop intelligent en effet pour ne pas s'en tenir
+aux dénouements agréables, aux dénouements optimistes, à ceux qu'exigent
+ses clients. Ceux-ci ne sauraient supporter une histoire où la vertu ne
+serait pas enfin récompensée. Sentiment bien naturel. Ils ont leur façon
+naïve d'entendre l'art; ils tiennent à ce qu'il soit consolant; ils veulent
+des fables où tout aille mieux que dans la réalité. Au contraire, les
+artistes, surtout dans ces derniers temps, ont un singulier penchant à
+peindre la vie plus triste qu'elle n'est. C'est que, pour eux, l'intérêt
+de l'oeuvre d'art ne réside point dans le mensonge facile d'un meilleur
+arrangement des choses ni dans le mariage final de l'amoureux et de
+l'amoureuse. Ce qui est vraiment intéressant, c'est la vision du monde
+particulière à l'écrivain, la déformation que subit la réalité en
+traversant ses yeux. Ils auraient donc grande honte de séduire les foules
+par un vulgaire et plat embellissement de la vie humaine. Par suite, ils
+seraient plutôt tentés de l'enlaidir afin de s'assurer qu'ils sont bien des
+artistes. Si d'aventure ils content des historiettes qui finissent bien,
+ils auront au moins un demi-sourire et nous les donneront franchement pour
+des berquinades, comme a fait M. Halévy dans l'_Abbé Constantin_. Mais
+ce ne sera qu'un jeu passager. Ils auraient peur, en accueillant les
+dénouements agréables, de sortir de l'art, de plaire à trop bon compte, par
+des moyens qui ne relèvent pas de la littérature, par autre chose que par
+une traduction personnelle de la réalité. Joignez que l'observation un peu
+poussée devient nécessairement morose. Enfin ils ne sont pas fâchés de se
+distinguer de la foule: leur pessimisme, absolu ou mitigé, leur donne une
+sorte d'orgueil, comme s'il était l'effet d'une clairvoyance supérieure. Ce
+sont là scrupules et faiblesses d'artistes: c'est dire que M. Ohnet ne les
+a point.
+
+
+II
+
+Je ne lui ferai pas un reproche de n'avoir point inventé ses sujets.
+Tous les romans se ramènent à un petit nombre de drames typiques, et ces
+éternelles histoires ne se peuvent guère renouveler que par l'invention des
+personnages, par l'étude des moeurs ou par la forme. Mais je ne pense pas
+qu'on trouve grand'chose de tout cela dans les romans de M. Georges Ohnet.
+
+Ses figures sont de pure convention, et de la plus usée et souvent de la
+plus odieuse.
+
+Voici le jeune premier, le roturier génial et héroïque: un beau brun, teint
+ambré, cheveux courts, barbe drue, longs yeux, larges épaules, voix de
+cuivre. Il est sorti premier de l'École polytechnique et «il s'est fait
+tout seul». Il est fier, il est vertueux, il est désintéressé, il est fort.
+La passion, chez lui, est brûlante et contenue; il flambe en dedans, ce qui
+est le comble de la distinction. S'il est avocat par-dessus le marché,
+ses phrases «se balancent comme des fumées d'encens». Philippe Derblay,
+Pierre Delarue, Séverac, Pascal Carvajan sont taillés sur ce patron. C'est
+l'idéal du héros bourgeois, c'est-à-dire l'ancien héros romantique pourvu
+de diplômes, muni de mathématiques et de chimie et ne rêvant plus tout
+haut: un paladin ingénieur, un Amadis des ponts et chaussées, l'archange
+de la démocratie laborieuse. D'innombrables petites bourgeoises, à Paris
+comme en province, l'ont vu passer dans leurs songes, et peut-être
+l'aiment-elles d'autant plus que c'est presque toujours aux grandes dames
+que le gaillard en veut. «Voyez-vous, dit le père Moulinet à deux reprises,
+nous autres bourgeois nous ne serons jamais les égaux des nobles.» Et
+toujours ces Bénédicts de l'École centrale finissent par dompter les
+duchesses, ce dont le tiers état est considérablement flatté et dans son
+orgueil et dans sa superstition.
+
+Et voici la jeune fille noble, généralement blonde, «la taille
+admirablement développée», «d'une incomparable beauté», fière, hautaine,
+dédaigneuse. Elle commence régulièrement par haïr celui qu'elle aimera.
+Plus distinguée encore que le polytechnicien qui la trouble, elle brûle
+encore plus en dedans, avec une éruption finale de volcan sous la neige.
+M. Ohnet insiste beaucoup sur la finesse de ses attaches et, même quand
+elle est à pied, il la voit toujours en amazone, souple, onduleuse et
+nerveuse, une cravache dans sa petite main. Pour lui, une fille noble est
+plus ou moins une blonde équestre qui a la moue de Marie-Antoinette et qui
+épouse un industriel.
+
+Au roturier puissant et beau s'oppose le gentilhomme viveur, plus mince et
+plus frêle, séduisant et impertinent, tout pénétré de «corruption slave»,
+ce qui est aussi très distingué. Tels sont le duc de Bligny et Serge
+Panine. Et, de même, à la blonde fille de l'aristocratie s'oppose, bonne ou
+méchante, la fille de la bourgeoisie riche (Athénaïs Moulinet ou Madeleine
+Merlot), brune et généralement plus grasse, avec des mains et des pieds
+moins délicats. Et nous avons aussi, pour les imaginations exaltées, pour
+les fascinés de Sarah Bernhardt, la femme-sphinx, la femme-démon, la femme
+troublante et fatale, la comtesse Sarah, une fille de bohémiens, une gypsie
+élevée par une lady. Elle est complète, celle-là! Et comment résister à une
+invention aussi «distinguée»?
+
+Et tous les autres personnages sont de cette force et de cette nouveauté.
+Pas un qui ne soit prévu, pas un qui ne soit construit selon les
+inévitables formules. Ce sont des Grandets affaiblis, des Nucingen
+dilués, des Poirier de pacotille. Si on nous présente un notaire, il sera
+cérémonieux ou plaisantin; si un homme de chicane, il aura le regard faux
+et les lèvres minces; si un cabaretier, il aura un gros ventre et une face
+apoplectique; si un vieux colonel, ce sera un ours, un sanglier avec un
+coeur d'or. On les connaît d'avance, on les voit venir, on a le plaisir
+de les retrouver, on n'est jamais surpris ni dérouté par la moindre trace
+d'observation personnelle. Si vous avez un vieux gentilhomme possédé de la
+manie des inventions et qui passe sa vie dans son laboratoire, quel fils
+lui donnerez-vous? Un hobereau, grand chasseur, grand buveur et grand
+coureur de filles, cela ne fait pas un pli; et tel est bien Robert de
+Clairefond. Et si ce gentilhomme a une soeur qui soit une vieille fille,
+que sera-t-elle? Si elle n'est pas la chanoinesse rêche, austère et dévote,
+elle sera évidemment la vieille demoiselle à moustaches, bonne, brusque et
+gaillarde en propos; et telle est, en effet, Mlle de Saint-Maurice.
+
+Dans ce monde convenu, d'où l'observation directe et sincère est absente,
+trouve-t-on du moins toujours la vérité relative des sentiments et la
+conformité des actes aux caractères? Je n'oserais en jurer. Les personnages
+«sympathiques» sont d'une extrême noblesse morale, et leurs erreurs
+mêmes sont celles de grandes âmes. C'est égal, leur conduite est parfois
+bien singulière. Claire de Beaulieu nous est donnée pour une créature
+merveilleusement fière et loyale: or, le jour où elle apprend que l'homme
+qu'elle aimait doit épouser une autre femme, subitement, dans un féroce
+mouvement de dépit vaniteux, elle offre sa main à un bourgeois qu'elle
+n'aime pas, qu'elle a jusque-là dédaigné et à qui elle a résolu de ne point
+appartenir: tout cela n'est assurément ni loyal ni fier. Et lui, l'homme
+intelligent et fort, lui qui s'est vu méprisé la veille, ne voit rien, ne
+se doute de rien, s'étonne à peine de ce changement incroyable, accepte
+bonnement ce qu'on lui offre. Et plus tard, quand son jeune beau-frère lui
+fait demander la main de sa soeur, lui si bon et si juste, lui qui sait que
+les deux jeunes gens s'adorent, il refuse impitoyablement. Et pourquoi?
+Pour rien, pour amener une phrase d'Octave qui apprenne à Claire qu'elle
+est ruinée et que Philippe l'a prise sans fortune. Vous voyez comme ici la
+vérité des sentiments paraît subordonnée à l'intérêt de la fable. Je sais
+bien que la logique des actes et leur rapport avec les caractères sont
+assez difficiles à établir rigoureusement, que la vraisemblance morale est
+chose un peu indéterminée et variable et qu'il lui faut laisser du jeu. Je
+crains seulement que les héros de M. Ohnet ne soient pas toujours aussi
+admirables qu'il le croit; j'ai peur qu'il ne se laisse tromper lui-même
+par la belle attitude qu'il leur a prêtée. Cela est surtout sensible dans
+le _Maître de forges_. Mais on est tenté d'abandonner tout de suite cette
+querelle: que ces gens agissent ou non comme ils doivent, ce qu'ils font
+nous est si indifférent! Plus souvent, d'ailleurs, l'invraisemblance n'est
+que dans l'héroïsme démesuré des actes; mais cela est du romanesque le plus
+légitime, sinon du plus rare.
+
+
+III
+
+Si nous passons à l'exécution, nous y voyons appliquées consciencieusement,
+courageusement, toutes les règles de la vieille rhétorique du roman.
+
+Lisez le début de la _Grande Marnière_: «Dans un de ces charmants chemins
+creux de Normandie..., par une belle matinée d'été, une amazone...
+s'avançait au pas..., rêveuse...» Le cheval fait un écart; un étranger
+apparaît qui demande son chemin. Extase et réflexions de l'étranger:
+cette belle personne lui paraît «vivre sous l'empire d'une habituelle
+tristesse...» «La destinée injuste lui avait-elle donné le malheur, à elle
+faite pour la joie? Elle semblait riche: sa peine devait donc être toute
+morale. Arrivé à ce point de ses inductions, l'étranger se demanda si sa
+compagne était une jeune femme ou une jeune fille...» Voilà du moins un
+tour, un style, une élégance que les enfants mêmes peuvent apprécier! On
+écrit comme cela à quinze ans, en seconde, quand on est un élève «fort»
+sans être très intelligent, et on enlève le prix de narration française!
+
+Toutes les héroïnes sont belles et de la même façon. Des phrases se
+répondent d'un roman à l'autre: «Elle avait une taille admirablement
+développée, d'une élégance sans pareille.»--«Sa taille élevée avait une
+élégance exquise.»--Quelquefois «l'harmonieuse ampleur des épaules»
+est «accentuée par la finesse de la ceinture».--Il y a aussi pour
+le jeune premier une phrase qui revient dans chaque roman nouveau,
+imperturbablement: «Après de brillantes études, il était sorti le premier
+de l'École polytechnique et avait choisi le service des mines.»--«Pierre
+Delarue venait d'entrer le premier à l'École polytechnique et semblait
+promis à la plus belle carrière.»--Nous sommes dans un pays où l'on aime
+instantanément, dès le premier regard: c'est le régime du coup de foudre.
+Et là encore la même phrase se répercute comme un écho, à travers les
+banales histoires: «Ce fut un coup de foudre. Il garda pendant deux ans
+son secret profondément enfermé au fond de son coeur.»--«Elle eut comme un
+pressentiment que cet étranger aurait une influence sur sa vie.»--«Le comte
+s'était retourné. Il resta immobile, muet, saisi par la merveilleuse beauté
+de la jeune fille.»--«Instinctivement, comme si les regards de Sarah
+eussent pesé sur lui, Pierre se retourna. Ses yeux rencontrèrent ceux de la
+belle Anglaise: ce fut l'espace d'une seconde (_sic_).»
+
+Tout y est: l'arrangement mélodramatique où s'entrevoit le doigt de Dieu
+(si, dans la _Grande Marnière_, l'idiot tombe du clocher, c'est sur
+la fosse de sa victime qu'il viendra s'écraser);--les mots de théâtre
+(«Chercherai-je à obtenir cette adorable jeune fille à force d'infamie?
+Non! Ce sera à force de dévouement!»--«J'en appelle au monde!--Quel monde?
+Celui où je suis montée, ou celui où vous êtes descendue?» );--l'artifice
+des pendants, les figures qui s'opposent jusque par la couleur des cheveux:
+Claire et Athénaïs, Jeanne de Cygne et la comtesse Sarah, le général comte
+de Canalheilles et le colonel Merlot, Serge Panine et Pierre Delarue,
+Micheline et Jeanne, Lise Fleuron et Clémence Villa, Carvajan père et
+Carvajan fils. Procédé commode, qui flatte par de faciles effets de
+symétrie grossière: on comprend que M. Ohnet y sacrifie sans douleur une
+chose dont il ne paraît pas se douter: la variété, la complexité de la vie.
+
+Il offre à son public d'autres régals encore, car il n'a rien à lui
+refuser.
+
+Quand on n'est pas du grand monde, on aime bien savoir tout de même ce qui
+s'y passe. M. Ohnet, qui le sait, nous renseigne abondamment sur la haute
+vie et nous révèle les mystères de l'élégance mondaine. Les trois quarts
+de ses personnages appartiennent à la meilleure société, sont ducs,
+marquis ou comtes: dans chacun de ses romans vous trouverez la description
+consciencieuse d'un vieux château de famille et d'un hôtel aristocratique
+avec tout le détail de l'ameublement. Et vous verrez des gentilshommes
+monter à cheval, et vous assisterez à des _rally-papers_.--On n'aime pas
+beaucoup les romans de M. Zola ni même ceux de M. Alphonse Daudet; mais
+enfin on ne veut pas rester trop en arrière du mouvement, on n'est pas
+un imbécile et on accepterait un naturalisme mitigé: M. Ohnet nous en
+cuisinera. Il n'a pas plus peur qu'un autre des détails vrais et familiers:
+«Le sucre, adroitement soulevé avec la pince, sonnait au fond de la tasse,
+d'où s'échappait une vapeur brûlante et parfumée.» Et il n'hésitera pas à
+nous parler des aphtes du greffier Fleury et de «ses bobos recouverts de
+leur taie blanche».--On a des principes et on veut être respecté; mais
+enfin on n'est pas de bois; un roman n'est pas un livre d'heures, et on
+permet à l'écrivain de nous suggérer certaines idées agréables, pourvu
+qu'il n'insiste pas trop: M. Ohnet a deviné ce besoin discret. Il a, ma
+foi, des scènes d'amour assez vives et d'agréables chutes sur les canapés.
+Et quel trait de génie d'avoir, dans le _Maître de forges_, donné pour
+centre à un roman vertueux une scène scabreuse et d'avoir fait planer sur
+un drame si riche en beaux sentiments une image d'alcôve!--Mais le sérieux
+continu ennuie; on veut être égayé çà et là. Et voici venir le comique de
+M. Ohnet. Il est d'une remarquable simplicité et sait se passer d'esprit.
+Mlle de Saint-Maurice parlera comme la dame aux sept petites chaises:
+«C'est un ange que cet enfant-là! un ange immatriculé!» Et le notaire
+Malézeau répétera après chaque membre de phrase: _Mademoiselle_ ou
+_Monsieur le marquis_. «Choses et gens, mademoiselle... Tout à votre
+service, mademoiselle... Croyez-le bien, mademoiselle.» C'est irrésistible,
+n'est-ce pas?
+
+Maintenant voulez-vous de la couleur? «Debout, tout noir, les doigts
+crochus comme des griffes, ses yeux jaunes étincelant comme de l'or, on
+l'eût pris pour le génie du mal.»--«Ma vie intime est triste, sombre,
+humiliée; elle est la noire chrysalide du papillon que vous
+connaissez.»--Voulez-vous du pathétique? Pierre Delarue vient d'apprendre
+que sa fiancée l'a trahi: il s'agit de peindre sa tristesse de façon à
+émouvoir fortement le lecteur. Pierre se rappelle qu'un jour, quand il
+était aimé de Micheline, il a failli être tué dans la rue par accident:
+«Il pensait que, s'il était mort ce jour-là, Micheline l'aurait pleuré;
+puis, comme dans un cauchemar, il lui sembla que l'hypothèse (_sic_) était
+réalisée. Il voyait l'église tendue de noir; il percevait nettement les
+chants funèbres...» Et en avant le catafalque et tout l'enterrement! (On
+me dispensera, après toutes ces citations que je n'ai presque pas choisies,
+ de m'arrêter sur le style de M. Georges Ohnet).--Voulez-vous enfin de
+hautes considérations de philosophie sociale?
+
+ Est-ce que vous trouvez mauvaise, dit le marquis, cette confraternité
+ de M. Derblay et de Préfont? Votre mari, ma chère amie, descendant des
+ preux, incarne dans sa personne dix siècles de grandeur guerrière;
+ M. Derblay, fils d'industriels, représente un siècle unique, celui qui
+ a produit la vapeur, le gaz et l'électricité. Et je vous avoue que,
+ pour ma part, j'admire beaucoup le bon accord soudain de ces deux
+ hommes qui confondent, dans une intimité née d'une mutuelle estime,
+ ce qui fait un pays grand entre tous: la gloire dans le passé et le
+ progrès dans le présent.
+
+
+Cette vision de l'ingénieur et du gentilhomme enlacés, c'est une bonne
+moitié de l'oeuvre de M. Georges Ohnet. Elle est faite pour réjouir
+M. Poirier, M. Maréchal et M. Perrichon. Et l'autre moitié séduira
+particulièrement leurs épouses.
+
+
+IV
+
+Après cela, que M. Ohnet compose assez bien ses récits, qu'il en dispose
+habilement les différentes parties et que les principales scènes y soient
+bien en vue, cela nous devient presque égal. Que ces romans, débarrassés
+des interminables et plats développements qui les encombrent et transportés
+à la scène, y fassent meilleure figure; que la vulgarité en devienne moins
+choquante; que l'ordre et le mouvement en deviennent plus appréciables,--je
+n'ai pas à m'en occuper ici: les quelques qualités de ces romans, étant
+purement scéniques, échappent à la lecture.
+
+On y trouve, en revanche, l'élégance des chromo-lithographies, la noblesse
+des sujets de pendule, les effets de cuisse des cabotins, l'optimisme
+des nigauds, le sentimentalisme des romances, la distinction comme la
+conçoivent les filles de concierge, la haute vie comme la rêve Emma Bovary,
+le beau style comme le comprend M. Homais. C'est du Feuillet sans grâce ni
+délicatesse, du Cherbuliez sans esprit ni philosophie, du Theuriet sans
+poésie ni franchise: de la triple essence de banalité.
+
+Mais ces romans sont venus à leur heure et répondaient à un besoin. Les
+romanciers qui sont artistes se soucient de moins en moins des goûts de
+la foule ou même affectent de les mépriser; la littérature nouvelle tend
+à devenir un divertissement mystérieux de mandarins; on dirait qu'elle
+s'applique à effaroucher les bonnes âmes par ses audaces et à les
+déconcerter par ses raffinements: or il y a toute une classe de lecteurs
+qui n'a pas le loisir ni peut-être le moyen de pénétrer ces arcanes, qui
+veut avant tout des «histoires», comme les fidèles du _Petit journal_, mais
+qui pourtant les veut plus soignées et désire qu'elles lui donnent cette
+impression que «c'est de la littérature». M. Ohnet est au premier rang de
+ceux qui tiennent cet article-là; il est incomparable dans sa partie; il
+sait ce qui plaît au client, il le lui sert; il le lui garantit. Tout cela
+n'est certes pas le fait du premier venu; mais qu'il soit bien entendu que
+c'est en effet de marchandises qu'il s'agit ici, de quelque chose comme les
+«bronzes de commerce», et non pas d'oeuvres d'art. Il ne faut pas qu'on s'y
+trompe. Je n'ai voulu que prévenir une confusion possible.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES[82]
+
+ [Note 82: Les numéros de page indiqués ci-dessus font référence
+ à l'édition originale sur papier publiée en 1886 par la librairie
+ H. Lecène et H. Oudin, dont le présent e-book est la reproduction.]
+
+
+ Pages
+
+Avant-propos 5
+
+Théodore de Banville 7
+
+Sully-Prudhomme 31
+
+François Coppée 79
+
+Édouard Grenier 113
+
+Le Néo-hellénisme (Mme Adam) 129
+
+Mme Alphonse Daudet 165
+
+À propos d'un nouveau livre de classe 181
+
+Ernest Renan 193
+
+Ferdinand Brunetière 217
+
+Émile Zola 249
+
+Guy de Maupassant 285
+
+J.-K. Huysmans 311
+
+Georges Ohnet 337
+
+
+Sceaux.--Imprimerie Charaire.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les contemporains, première série, by
+Jules Lemaître
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, PREMIÈRE SÉRIE ***
+
+***** This file should be named 19186-8.txt or 19186-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Keith J. Adams and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
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+
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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